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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse
+(6/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9)
+
+Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont
+
+Release Date: October 15, 2010 [EBook #33861]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+MÉMOIRES
+DU MARÉCHAL MARMONT
+DUC DE RAGUSE
+
+DE 1792 A 1841
+
+
+
+IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR
+
+AVEC
+
+LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT
+CELUI DU DUC DE RAGUSE
+ET QUATRE FAC SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE
+
+
+
+TOME SIXIÈME
+
+
+
+PARIS
+
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
+41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41
+
+L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction
+
+1857
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+DU MARÉCHAL
+DUC DE RAGUSE
+
+
+
+
+LIVRE DIX-NEUVIÈME
+
+1814
+
+SOMMAIRE.--Triste position de l'armée française.--Épidémie à
+Mayence.--Espérances de Napoléon.--Organisation de l'armée.--Marmont
+établit son quartier général à Worms.--L'armée ennemie passe le Rhin à
+Bâle (20 décembre) et à Manheim (1er janvier 1814).--Retraite du corps
+de Marmont sur Metz et Bar-le-Duc.--Retraite du duc de Bellune sur Nancy
+(26 janvier).--Arrivée de Napoléon à Vitry.--Mouvements des autres corps
+de l'armée française.--Ordres donnés au prince Eugène.--Désobéissance du
+prince Eugène.--Positions occupées par les alliés.--Bataille de
+Brienne.--Bataille de la Rothière.--Rôle de Marmont pendant cette
+bataille.--Retraite sur Troyes.--Combat de Rosnay (2
+février).--Découragement général.--Lettre de Marmont au prince de
+Neufchâtel.--Champaubert.--Courage du soldat
+français.--Anecdotes.--Paroles de l'Empereur.--Napoléon et M.
+Mollien.--Bataille de Montmirail.--Combat de Vauchamps.--Marmont
+surprend les Russes à Étoges.--Anecdote.--Grouchy et l'épée du général
+Ourousoff.
+
+
+Les revers de 1813 nous avaient ramenés sur le Rhin. Cette résurrection
+si étonnante de l'armée française au commencement de l'année, le
+développement de forces si prodigieuses, opéré pendant l'armistice, ne
+laissaient plus que des souvenirs. Tout avait péri ou avait disparu. Les
+garnisons, restées sur l'Elbe et la Vistule, les pertes éprouvées dans
+de si nombreux combats, les désastres de Leipzig, enfin une misère
+toujours croissante, avaient réduit l'armée à n'être plus que l'ombre
+d'elle-même. La retraite avait présenté le spectacle de la même
+confusion que celle de Russie. Des soixante mille hommes environ qui
+avaient atteint le Rhin, à peine quarante mille avaient des armes.
+
+L'armée arriva à Mayence, les 1er et 2 novembre, dans cet horrible état.
+Comme de pareils revers n'avaient pas été prévus, rien n'avait été
+préparé pour la recevoir. Des besoins de toute nature, des embarras de
+toute espèce, vinrent l'assaillir. Ce fut le prélude de nouveaux
+malheurs.
+
+Une armée dans un désordre aussi grand, après avoir éprouvé de
+semblables souffrances, porte avec elle le germe des plus cruelles
+épidémies. Quand rien n'est prêt pour combattre ces funestes
+prédispositions, on est assuré de voir arriver les plus affreux
+ravages.
+
+Cette multitude de jeunes soldats, exténués, découragés, fut rapidement
+atteinte du fléau épidémique[1]. La mortalité, dans des établissements
+formés à la hâte, presque entièrement dépourvus de moyens de traitement,
+s'éleva rapidement à un nombre tel, que, dans le seul bâtiment de la
+douane, converti en hôpital, il mourut jusqu'à trois cents hommes en un
+seul jour.
+
+[Note 1: Le typhus. (_Note de l'Éditeur._)]
+
+La terreur s'étant mise parmi les médecins et les employés des hôpitaux,
+les malades furent menacés de ne recevoir aucune espèce de secours. Pour
+remettre l'ordre, je pris le parti de diriger tout par moi-même. Je
+m'imposai l'obligation d'aller, chaque jour, faire la visite des
+hôpitaux. Ma présence ranima, dans le coeur de chacun, le sentiment de
+ses devoirs, et une sorte de pudeur força à les remplir.
+
+Les malades reprirent confiance. Si le mal ne fut pas détruit, ses
+funestes effets furent au moins diminués. Le devoir d'un général ne se
+borne pas seulement à commander et à mener ses troupes au combat. Chef
+d'une grande et nombreuse famille dont la conservation est à sa charge,
+il doit, s'il veut se montrer digne du commandement, remplir à son
+égard toutes les obligations d'un père, et en donner la preuve par ses
+soins. Il doit l'aimer s'il veut en être aimé lui-même. Le moindre
+instinct de ses hautes fonctions doit lui faire comprendre que l'amour
+des soldats pour leur général est le premier gage de ses succès. C'est,
+avant tout, par la réciprocité d'affection que s'établit l'accord entre
+le chef et ses subordonnés, et cet ensemble de volontés nécessaire pour
+l'exécution des projets les plus difficiles. Aussi, quand un chef
+s'occupe, au prix des plus grands sacrifices, et même au péril de ses
+jours, de la conservation de ses soldats, il ne remplit pas seulement
+son devoir, il fait encore une chose utile, tout à la fois morale et
+politique.
+
+Je donnerai quelques détails assez curieux sur cette épidémie de
+Mayence, en 1813, qui enleva quatorze mille soldats et un nombre presque
+égal d'habitants. Les observations dont je vais rendre compte se
+trouveront applicables à toutes les circonstances semblables qui peuvent
+malheureusement se reproduire.
+
+Les grandes souffrances et la disette produisent sur le corps humain à
+peu près les mêmes effets que la peur. Elles l'affaiblissent et le
+disposent aux plus horribles contagions.
+
+L'encombrement des hôpitaux et le manque de soins firent naître le
+typhus, qui enleva nos soldats par milliers. Les habitants de Mayence
+et des environs, qui n'étaient pas sortis de chez eux et n'avaient
+éprouvé aucune souffrance, frappés de terreur à la vue de cette
+mortalité, en furent victimes comme les soldats. Enfin, les officiers de
+l'armée, n'ayant pas éprouvé les terreurs des habitants, et autant de
+souffrances physiques que les soldats, en furent moins attaqués.
+
+Cette double observation me donna la confiance de braver le typhus, et
+je l'affrontai effectivement impunément.
+
+Autre chose digne de remarque. Beaucoup de soldats semblèrent avoir eu
+les pieds gelés pendant cette retraite, et cependant jamais le
+thermomètre ne tomba au-dessous de zéro. L'épuisement avait enlevé la
+vie aux extrémités. Les doigts des pieds frappés de mort tombaient en
+gangrène, comme il serait arrivé par suite d'un froid violent.
+
+Peindre le découragement et le mécontentement des esprits dans l'armée
+et dans toute la France, à la vue de tant de maux; dire le triste avenir
+que chacun entrevoyait, ce me serait impossible! Cette consommation de
+près d'un million d'hommes, faite en si peu de temps, la disparition de
+notre puissance et de son prestige, les fautes grossières de la
+campagne, appréciables pour les hommes de l'intelligence la plus
+vulgaire, cette désorganisation de l'empire annoncée de toutes parts,
+soit par les révoltes, soit par les défections; enfin, les périls qui
+menaçaient le coeur même de l'État, périls si nouveaux pour nous, et que
+l'on ne s'imaginait plus possibles, accoutumé que l'on était depuis si
+longtemps a voir la victoire suivre constamment nos drapeaux, et notre
+influence politique aller toujours en augmentant, tout cela décourageait
+les esprits les plus vigoureux, et donnait à penser que nous n'étions
+pas à la fin de nos malheurs.
+
+Napoléon lui-même, tout disposé qu'il était à s'abandonner aux plus
+étranges illusions, ne pouvait se cacher les dangers actuels, le
+mécontentement universel et la faiblesse des moyens qui lui restaient.
+
+Les divisions parmi les alliés avaient longtemps fait son espérance;
+mais les souvenirs récents de ses injures et de sa tyrannie avaient
+réuni, par un lien solide, tant d'intérêts divers, et confondu toutes
+les passions dans une seule, celle de son abaissement. Il y avait eu en
+outre une grande habileté dans l'organisation militaire de cette
+coalition. Les corps d'armée étant presque tous composés de troupes de
+différentes nations, la condition de chacun était égaie, sauvait les
+amours-propres, et établissait, au contraire, chaque jour, l'occasion de
+développer une émulation utile. De plus, elle empêchait l'action
+immédiate d'une politique particulière à chaque souverain, qu'une
+circonstance fortuite aurait pu développer. Cette réunion constante des
+trois souverains au même quartier général avec les chefs des cabinets
+établissait une harmonie complète et rendait faciles et promptes toutes
+les décisions. Enfin le caractère de sagesse, de bienveillance et de
+douceur du généralissime faisait disparaître jusqu'aux plus légères
+aspérités dans le contact des hommes et des choses. Encore une fois, la
+haine que Napoléon avait développée contre lui donnait la plus grande
+énergie et le plus grand accord aux volontés de ses ennemis.
+
+Napoléon resta à Mayence jusqu'au 7 novembre. Pendant ce séjour, il
+arrêta les dispositions nécessaires pour la garde de la frontière. Il
+divisa les commandements et pourvut, autant qu'il était en lui, à la
+réorganisation de l'armée, qui, au quatrième corps et à la vieille garde
+près, n'existait plus que de nom.
+
+Je passais mes journées presque entières avec lui. Morne et silencieux,
+il plaçait toutes ses espérances dans des délais et se livrait à l'idée
+que l'ennemi n'entreprendrait pas contre nous une campagne d'hiver. Il
+comptait, s'il pouvait disposer de six mois, parvenir à recréer une
+nouvelle armée assez nombreuse pour disputer avec succès le territoire
+sacré (c'est ainsi qu'il nommait le sol français). Effectivement, les
+levées s'exécutaient encore dans l'ancienne France avec facilité; et,
+bien que la désertion en diminuât les effets, partout on obéissait au
+sénatus-consulte rendu par la régente. Les soldats, levés en
+conséquence, reçurent le surnom de Marie-Louise.
+
+On put les reconnaître, pendant la campagne, d'abord à leur ignorance
+des premiers éléments du métier, et ensuite à leur habillement; car,
+n'ayant eu le temps de recevoir qu'une capote, un bonnet de police, des
+souliers, une giberne et un fusil, ils furent constamment sans uniforme.
+On les reconnaissait encore à un courage calme et sublime qui semblait
+dans leur nature. Je raconterai, en son lieu, divers traits qui montrent
+de quel intérêt et de quelle estime était digne cette héroïque jeunesse.
+
+Napoléon convenait, dans le tête-à-tête, de sa fâcheuse position, et
+puis concluait toujours, à la fin de chaque conversation, par espérer.
+Quand nous étions plusieurs avec lui, son langage d'espérance dans
+l'avenir était plus fier et plus décidé; le nôtre constamment le même,
+et fondé sur une conviction profonde d'être à la veille d'une
+catastrophe. Quand je dis nous, je parle de moi, de Berthier, du duc de
+Vicence, et de quelques autres généraux que l'Empereur admettait
+familièrement, le soir, auprès de lui. Nous cherchions, à tout prix, à
+l'amener à faire la paix. L'Empereur avait entre les mains beaucoup de
+places, en Allemagne et en Pologne. L'ennemi avait éprouvé de grandes
+pertes. La France pouvait s'associer franchement aux intérêts de
+Napoléon, quand elle verrait sa liberté et son honneur compromis. Ces
+considérations devaient être puissantes aux yeux des souverains. Il
+était donc possible, et il est effectivement vrai qu'ils n'étaient pas
+éloignés de terminer la lutte. Aussi pensions-nous qu'il fallait saisir
+avidement la première occasion de négocier de bonne foi, et de faire la
+paix sans retard; mais Napoléon n'entrait pas dans ces calculs, et
+semblait, au moins par ses discours publics, se bercer des plus vaines
+espérances.
+
+Un soir, vers le 4 ou 5 novembre, on discutait les projets probables de
+l'ennemi. Je dis qu'il allait remonter le Rhin avec une grande partie de
+ses forces, violer le territoire suisse, et passer le Rhin à Bâle. Ce
+calcul était basé sur la nécessité où il était d'avoir un pont à l'abri
+des glaces pendant l'hiver. Le pont de Bâle remplissait parfaitement ce
+but. L'Empereur s'impatienta et dit: «Et que fera-t-il ensuite?--Il
+marchera sur Paris! répondis-je.--C'est un projet insensé, répliqua
+l'Empereur.--Non, Sire, car où est l'obstacle qui peut l'empêcher d'y
+arriver?» Là-dessus, Napoléon se mit à déblatérer et à se plaindre du
+peu de zèle dont les chefs de ses armées étaient maintenant animés, et
+certes il s'adressait mal; car ce zèle de tous les instants, ce feu
+sacré, tel qu'il rappelait, n'a pas cessé de m'animer jusqu'à la
+catastrophe accomplie.
+
+Le silence le plus complet, parmi les auditeurs, approuvait ce que je
+venais de dire. L'Empereur voulut mendier un suffrage au prix d'une
+flatterie, et, tout à coup, il se tourna vers Drouot; puis, le frappant
+à la poitrine, il lui dit: «Il me faudrait cent hommes comme cela!»
+Drouot, homme de sens et honnête homme, repoussa ce compliment avec un
+tact admirable et avec cette figure austère qui donne un poids
+particulier à ses paroles. Il répondit: «Non, Sire, vous vous trompez:
+il vous en faudrait cent mille.»
+
+La Hollande, dès ce moment en insurrection, obligeait le général
+Molitor, qui y commandait avec un faible corps de troupes, de l'évacuer.
+Louis Bonaparte, ancien roi de Hollande, écrivit à l'Empereur pour lui
+proposer de retourner dans ce pays, dans le but d'employer à son profit
+l'influence qu'il supposait y avoir conservée. Napoléon me donna
+sur-le-champ connaissance de cette lettre, et ajouta: «J'aimerais mieux
+rendre la Hollande au prince d'Orange que d'y renvoyer mon frère!»
+
+Voici comment furent divisés les commandements de la frontière.
+
+Le duc de Bellune, envoyé à Strasbourg, eut le commandement de la ligne
+du Rhin, depuis Huningue jusqu'à Landau.
+
+Je fus placé à Mayence, et je commandais depuis Landau jusqu'à
+Andernach.
+
+Le duc de Tarente, chargé du Bas-Rhin, plaça son quartier général à
+Cologne.
+
+Le duc de Tarente avait avec lui le onzième corps, et le deuxième corps
+de cavalerie, commandé par le général Sébastiani. Toutes les autres
+troupes se trouvaient sous mes ordres. Elles se composaient:
+
+Du deuxième, commandé par le général Dubreton, à Worms;
+
+Du troisième, commandé par le général Ricard, à Bertheim;
+
+Du quatrième, commandé par le général Bertrand, à Hochheim et Castel;
+
+Du cinquième, commandé par le général Albert, à Nieder-Ingelheim;
+
+Du sixième, commandé par le général Lagrange, à Oppenheim;
+
+Toute la garde, les dragons venant d'Espagne, commandés par le général
+Milhaud.
+
+Deux régiments de gardes d'honneur furent placés aux pieds des
+montagnes, à Datesheim; le premier corps de cavalerie, commandé par le
+général Doumerc, dans le Hundsrück: et le duc de Padoue, avec sa
+cavalerie, près d'Andernach. Le matériel d'artillerie de campagne, qui
+avait pu être ramené, fut déposé, en partie à Mayence, et en partie
+évacué sur Metz.
+
+Une nouvelle organisation étant donnée aux troupes, le troisième corps
+devint une seule division, sous le n° 8: le sixième, une autre, sous le
+n° 20: mais l'usage prévalut, et les troupes que je commandais pendant
+la campagne de France furent habituellement connues sous le nom du
+sixième corps.
+
+Napoléon attachait beaucoup de prix à occuper Hochheim. Il voulait avoir
+une apparence offensive. Singulière prétention, quand nos moyens étaient
+réduits à si peu de chose, ou plutôt étaient tous à créer. J'y plaçai
+une division du quatrième corps. Le reste, mis en échelon, était appuyé
+à quelques retranchements intermédiaires, entre ce village et Castel.
+
+Le 9 novembre, j'étais à Oppenheim, occupé à faire, sur le terrain,
+l'organisation de la vingtième division, lorsque l'ennemi se présenta
+devant Hochheim, et força la division Guilleminot, qui l'occupait, à
+l'évacuer après un léger combat. Appelé par le bruit du canon, j'arrivai
+au galop: mais la retraite était au moment de s'achever. Je fis occuper
+en force Costheim, et ordonner les dispositions que le nouvel état de
+choses commandait.
+
+Je rendis compte de cette affaire à Napoléon. Dans sa réponse, il
+m'écrivit ces propres paroles, bien remarquables: «qu'il regrettait la
+perte de Hochheim, attendu que la présence de l'ennemi sur ce point
+avantageux serait un obstacle de plus pour déboucher au printemps
+prochain.»
+
+Cependant la ville de Mayence était encombrée par la garde et le
+quartier général impérial. Des consommations immenses en étaient la
+conséquence, et empêchaient la formation des approvisionnements de
+réserve, que la prudence prescrivait d'y rassembler.
+
+Je fus enfin débarrassé de l'un et de l'autre sur mes pressantes
+sollicitations. Ils furent dirigés sur Metz. On établit forcément un
+système d'évacuation des malades; mais ces évacuations, poussées à une
+beaucoup trop grande distance, parce que chacun était bien aise
+d'éloigner de lui les foyers de la contagion, furent funestes. Au mépris
+des intérêts de l'humanité, des soldats, atteints du typhus, étaient
+envoyés jusqu'en Bourgogne. Une partie mourut dans le voyage, et le
+reste apporta en Bourgogne l'épidémie qu'ils avaient déjà semée sur leur
+route.
+
+Les opérations de la campagne paraissant devoir bientôt commencer, je
+réclamai avec instance l'établissement de magasins de subsistances sur
+le revers des Vosges; mais ils n'eurent pas le temps d'être formés.
+
+En conséquence du mouvement de l'ennemi pour remonter le Rhin, je reçus
+l'ordre d'envoyer au maréchal duc de Bellune le deuxième corps et la
+cavalerie commandée par le général Milhaud. D'un autre côté, les débris
+du cinquième corps, commandés par le général Albert, et la cavalerie du
+duc de Padoue, furent donnés au maréchal duc de Tarente.
+
+J'établis mon quartier général à Worms pendant quelque temps. Le Necker
+pouvant servir à réunir un grand nombre de bateaux pour le passage du
+Rhin, et donner le moyen de déboucher avec ensemble et facilité, je fis
+faire, pour y mettre obstacle, une bonne redoute en face de
+l'embouchure. Elle fut armée avec une nombreuse artillerie de gros
+calibre dont le feu enfilait le cours de cette rivière.
+
+J'ordonnai aussi des travaux à Coblentz. Je fis fortifier la position
+qui domine cette ville, afin de protéger la retraite des troupes en cas
+d'offensive et de succès de la part de l'ennemi. Enfin j'envoyai un
+officier intelligent à Bâle, en lui donnant l'ordre d'y rester et de me
+faire un rapport journalier sur les mouvements de l'ennemi. Cette ville
+étant ouverte à tous les partis, on y était bien informé. Les nouvelles
+de quelque importance m'étaient transmises par estafette.
+
+Les conscrits commençaient à arriver; mais leur nombre, loin d'être
+suffisant pour remplir nos cadres, n'égalait pas même les pertes
+journalières causées par le typhus. Si l'hiver entier eût pu être
+consacré à la formation d'une armée, nous aurions au printemps présenté
+à l'ennemi des forces imposantes, au moins par le nombre. Mais les
+événements se pressèrent, et rien n'était ni prêt ni organisé quand nous
+fûmes forcés d'entrer en campagne.
+
+L'ennemi exécuta le plan que je lui avais supposé. Dès le 20 décembre,
+il viola le territoire suisse, s'empara du pont de Bâle et passa le
+Rhin. Le duc de Bellune se porta sur-le-champ, avec le deuxième corps,
+dont la force pouvait s'élever à sept ou huit mille hommes, et les
+dragons d'Espagne, sur le haut Rhin. La grande armée des alliés, entrée
+en Suisse et arrivée sur la rive gauche du Rhin, marcha en avant en
+trois directions divergentes. La gauche, sous les ordres du général
+Bubna, se porta sur Genève, dont elle s'empara. Dès ce moment, cette
+partie de l'armée alliée opéra constamment, pendant toute la campagne,
+sur le Rhône et la Saône, contre le corps du maréchal Augereau, qui
+était chargé de la défense de cette partie de notre frontière.
+
+La masse des forces ennemies, c'est-à-dire le centre, prit les
+directions de Langres et de Dijon. La droite de l'armée alliée entra en
+Alsace et se porta dans la direction de Colmar.
+
+On a vu plus haut le placement des troupes françaises. Ainsi la grande
+armée ennemie n'avait personne devant elle dans son mouvement offensif.
+
+Napoléon donna l'ordre au duc de Trévise de partir, avec la vieille
+garde, pour se rendre à Langres, où il prit position et attendit
+l'ennemi.
+
+Ce corps, alors en marche pour la Belgique, avait une force de huit ou
+neuf mille hommes. Napoléon me fit donner l'ordre de partir avec le
+sixième corps et ma cavalerie pour me rendre dans le haut Rhin. Le duc
+de Bellune devait aller de sa personne à Strasbourg, dont il aurait été
+gouverneur, avec une garnison de bataillons de gardes nationales qu'on y
+avait rassemblées. Après avoir réuni à mon commandement le deuxième
+corps et les dragons du général Milhaud, j'avais ordre de défendre les
+défilés des Vosges. Mais, pendant ce mouvement préparatoire, le passage
+du Rhin, exécuté par l'ennemi sur tous les points, me força à m'arrêter.
+Chacun de nous fut obligé de manoeuvrer pour son compte.
+
+Par suite du mouvement préparatoire dont je viens de parler, j'étais
+arrivé, le 31 décembre, à Neustadt, près Landau. J'y attendais le
+général Ricard, qui venait de Coblentz et devait m'y rejoindre. J'avais
+jugé qu'un séjour de trois jours était nécessaire pour réunir mes
+différentes colonnes. Je devais donc, le 4 janvier seulement, continuer
+ma marche avec toutes mes troupes réunies et formées en corps d'armée.
+
+Le 1er janvier, l'ennemi effectua brusquement le passage du Rhin devant
+Manheim. Il surprit et enleva la redoute construite en face de
+l'embouchure du Necker, et s'occupa immédiatement à construire un pont,
+pour lequel tout était préparé dans le Necker. Instruit de cet événement
+par l'arrivée des fuyards de la petite ville d'Ogersheim, située à peu
+de distance du point où le passage s'était effectué, je fis monter à
+cheval toute la cavalerie qui était près de moi, mettre en marche
+l'infanterie que j'avais sous la main, et je me portai sur Mutterstadt.
+
+L'ennemi avait mis tant de diligence dans son opération, qu'à une lieue
+de Neustadt nous rencontrâmes une centaine de Cosaques auxquels nous
+donnâmes la chasse. Déjà l'ennemi occupait en force Mutterstadt. Nous
+l'obligeâmes cependant à évacuer le village; mais j'eus bientôt la
+preuve de la supériorité des forces que nous avions devant nous, et
+j'appris en même temps que la construction du pont était déjà
+très-avancée. Je me rapprochai des montagnes et pris position à la tête
+des gorges de Turkheim, observant les vallées voisines, afin de couvrir
+les troupes en marche pour me rejoindre et de favoriser leur réunion. Je
+me déterminai à rester dans cette position jusqu'à ce que l'ennemi vînt
+ou me chasser de vive force, ou me forcer à l'évacuer en la tournant.
+
+Le général Ricard avait eu l'ordre de quitter Coblentz aussitôt après
+l'arrivée des troupes du quatrième corps, commandées par le général
+Durutte. Au moment où il commençait son mouvement, le 1er janvier, le
+corps prussien du général York exécutait son passage de vive force. Le
+général Ricard retourna au secours du général Durutte; mais, voyant à
+quelles forces il avait affaire, il réunit à sa division le général
+Durutte et les troupes placées entre Coblentz et Bingen, et se porta, en
+traversant le Hundsrück, sur la Sarre, où plus tard il me rejoignit. Les
+troupes du quatrième corps, qui occupaient Oppenheim d'un coté et Bingen
+de l'autre, ainsi que les gardes d'honneur qui étaient avec elles, se
+retirèrent dans Mayence.
+
+Les troupes réunies devant moi étaient le corps de Sacken et celui de
+Saint-Priest. J'allai les reconnaître jusqu'à la vue d'Ogersheim. Le
+corps de Langeron, faisant partie de la même armée, fut dirigé
+immédiatement sur Mayence et chargé du blocus de cette place. D'un
+autre côté, le corps de Wittgenstein passait le Rhin au-dessous de
+Strasbourg.
+
+Je restai à Turkheim jusqu'au 4. Me voyant alors menacé sur mes flancs,
+j'opérai ma retraite sur Kayserslautern, et de là sur la Sarre, où
+j'arrivai le 6. Le 7, je fis sauter le pont de Sarrebrück, et j'envoyai
+un détachement sur Bitche, avec un convoi, pour ravitailler cette place.
+Je fis couler tous les bateaux sur la Sarre. Ayant alors rallié les
+généraux Ricard et Durutte, mes forces, à cette époque, s'élevaient à:
+
+Huit mille cinq cents hommes d'infanterie;
+
+Deux mille cinq cents chevaux et trente-six pièces de canon.
+
+Je mis, le 8, mon quartier général à Forbach. Le corps de York, après
+avoir traversé le Hundsrück, se porta sur Sarrelouis. Il força le
+passage de la Sarre à Rechling, construisit un pont, et passa également
+à Sarralbe. Il continua sa marche sur Pettelange et les défilés de
+Sain-Avold, tandis que Sacken, arrivé aux sources de la Sarre,
+manoeuvrait par les montagnes.
+
+D'après cela, je me retirai sur Saint-Avold, et le lendemain, 10, je
+pris position à Longueville, laissant une arrière-garde à Saint-Avold.
+Enfin je me retirai sous Metz, où j'arrivai le 12. Dans cette marche,
+la désertion se fit sentir de la manière la plus forte parmi mes
+troupes. Tous les soldats qui n'appartenaient pas à l'ancienne France
+quittèrent leurs drapeaux. Le 11e régiment de hussards, composé en
+grande partie de Hollandais, se fondit en un moment, et, comme les
+déserteurs emmenaient leurs chevaux, je me vis forcé de faire mettre à
+pied ce qui restait et de donner les chevaux à des soldats plus fidèles.
+Mon infanterie, le 13 janvier, ne se composait plus que de six mille
+hommes appartenant à quarante-huit bataillons (terme moyen, cent
+vingt-cinq hommes par bataillon, y compris les cadres de
+quatre-vingt-quatre hommes). On voit ce qu'était cette troupe pour le
+service et pour combattre.
+
+Pendant ces mouvements, le duc de Bellune avait un moment tenu tête aux
+troupes qui, venues de Bâle, étaient entrées en Alsace. Dans un combat à
+Sainte-Croix, près de Colmar, sa cavalerie avait pris quatre cents
+chevaux à l'ennemi. Le comte de Wittgenstein ayant passé le Rhin
+au-dessous de Strasbourg et marché sur les Vosges, le duc de Bellune,
+afin de ne pas être acculé sur cette ville, se retira, par Mutrig et
+Framonth, sur Baccarach. Après les combats d'Épinal et de Saint-Dié, il
+se retira sur Nancy. Là il fit sa jonction avec le prince de la Moskowa,
+le 13 janvier. Le 15, il continua son mouvement sur Toul, tandis que le
+prince de la Moskowa se portait sur Void et Ligny. Malheureusement, en
+évacuant Nancy, on oublia de détruire le pont de Frouard sur la
+Moselle. Il en résulta que la ligne de cette rivière, sur laquelle
+j'avais compté pour arrêter l'ennemi pendant quelques jours, ne put être
+défendue.
+
+Quant à moi, du 12 janvier jusqu'au 16, je m'étais occupé avec activité
+de toutes les dispositions nécessaires pour assurer la défense de Metz.
+J'y plaçai le général Durutte comme commandant supérieur. Je lui donnai
+des cadres pour recevoir et instruire les conscrits qui y étaient
+rassemblés. Une centaine de pièces de canon, mises en batterie sur les
+remparts, et une grande quantité de boeufs pour l'approvisionnement,
+assurèrent la conservation de cette place. Ensuite, après avoir fait
+occuper Pont-à-Mousson, j'ordonnai la destruction du pont sur la
+Moselle, et j'établis mon quartier général à Gravelotte. Ce fut alors
+que je fus informé que l'on avait laissé subsister le pont de Frouard en
+évacuant Nancy, ce qui donnait à l'ennemi un passage sur cette rivière.
+La destruction du pont à Pont-à-Mousson n'ayant, dès ce moment, plus
+d'objet, je retirai mes ordres et le laissai subsister. De Gravelotte,
+je me portai sur la Meuse. J'établis mon quartier général à Verdun le
+18, laissant une forte arrière-garde, et faisant occuper Saint-Michel,
+dont le pont fut rompu.
+
+Je m'occupai aussitôt à mettre Verdun en état de défense, et je pris des
+mesures pour garder quelque temps la ligne de la Meuse. Des pluies
+abondantes, qui grossissaient les eaux, venaient en aide à ce projet.
+Mais il se trouva que le duc de Bellune avait encore omis de faire
+couper les ponts de la Meuse au-dessus de Vaucouleurs. L'ennemi s'en
+saisit et passa la rivière. Le maréchal fut forcé de se retirer sur
+Ligny pendant que moi-même je me portais, avec la plus grande partie de
+mes troupes, sur Bar-le-Duc, et que j'envoyais, avec l'autre partie, le
+général Ricard occuper le défilé des Islettes.
+
+De Ligny, le duc de Bellune se retira sur Saint-Dizier, et ensuite sur
+Perthes, où il prit position le 26. Pendant ce temps, je me retirais sur
+Vitry-le-Brûlé, le prince de la Moskowa sur Vitry, et Napoléon arrivait
+à Vitry, où il rejoignit l'armée.
+
+Comme je l'ai dit précédemment, le duc de Trévise s'était arrêté à
+Langres. Il y resta jusqu'au moment où l'ennemi parut en force devant
+lui; alors il se retira sur Bar-sur-Aube. Il fut attaqué dans cette
+nouvelle position; il recula de nouveau et se replia, le 25 janvier, sur
+Vandoeuvre, laissant une forte arrière-garde à Magny-le-Fouchar.
+
+Enfin, le duc de Tarente, parti des bords du Rhin, s'était d'abord
+porté sur Juliers et sur Liége, où il avait réuni toutes ses forces;
+mais là il reçut de Napoléon l'ordre de se rendre à Châlons-sur-Marne.
+Il y arriva en effet le 30 janvier. A Namur, il fut abandonné par le
+général Wintzingerode, qui, jusque là, l'avait suivi. Ce général
+s'arrêta sur la basse Meuse. Ainsi, le 26 janvier, jour de l'arrivée de
+Napoléon à Vitry, toutes les forces françaises dont l'indication a été
+donnée plus haut étaient placées de la manière suivante:
+
+Le duc de Trévise à Vandoeuvre avec la vieille garde;
+
+Le duc de Bellune à Perthes;
+
+Le prince de la Moskowa en avant de Vitry avec la jeune garde;
+
+Et moi à Heils-Luthier, également en avant de Vitry.
+
+Aussitôt après l'arrivée de Napoléon à Vitry, je me rendis près de lui.
+Le _Moniteur_ avait annoncé la formation d'un camp à Châlons. Je lui
+pariai des renforts que, sans doute, il nous amenait. Il me répondit:
+«Aucun; il n'y avait pas un seul homme à Châlons.--Mais avec quoi
+allez-vous combattre?--Nous allons tenter la fortune avec ce que nous
+avons; peut-être nous sera-t-elle favorable!»
+
+C'était à ne pas se croire éveillé que d'entendre pareilles choses; et
+cependant il y eut un enchaînement de circonstances si extraordinaire,
+que la balance a failli pencher en notre faveur. Il ajouta, au surplus,
+des détails importants donnant du crédit à ses paroles et quelque base à
+ses espérances. Il avait donné l'ordre au prince Eugène d'évacuer
+l'Italie, après avoir fait un armistice, ou bien trompé les Autrichiens
+et fait sauter toutes les places, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes.
+J'ai eu, dans le temps, quelques doutes sur la vérité de ces
+dispositions; mais elles m'ont été certifiées et garanties depuis par
+l'officier porteur des ordres et des instructions, le lieutenant général
+d'Antouard, premier aide de camp du vice-roi. Il est entré avec moi dans
+des détails circonstanciés dont je vais rendre compte.
+
+Les armées françaises et autrichiennes en Italie étaient sur l'Adige.
+Eugène avait l'ordre de négocier un armistice en cédant les places de
+Palma-Nuova et d'Osopo; de faire partir la vice-reine pour Gênes ou
+Marseille, à son choix, en lui donnant deux bataillons de la garde
+italienne; de former les garnisons de Mantoue, Alexandrie et Gênes avec
+des troupes italiennes; de faire sauter les autres places simultanément,
+et de rentrer en France avec l'armée à marches forcées, après avoir tout
+préparé pour exécuter ce mouvement avec célérité.
+
+Il aurait amené avec lui trente-cinq mille hommes d'infanterie, cent
+pièces de canon attelées et trois mille chevaux. Après avoir passé le
+mont Cenis, dont il aurait détruit la route, il aurait rallié quelques
+milliers d'hommes en Savoie et le corps d'Augereau, fort de quinze mille
+hommes. Ses forces se seraient alors élevées à plus de cinquante-cinq
+mille hommes. Ensuite, après avoir battu et chassé devant lui le corps
+de Bubna, il se serait porté en Franche-Comté et en Alsace. En tirant
+des garnisons du Doubs, du Rhin et de la Moselle un supplément de
+troupes, son armée aurait été forte de quatre-vingt mille hommes et
+placée sur la ligne d'opération de l'ennemi, avec l'appui de nos
+meilleures places.
+
+Quand on pense à la résistance incroyable que nous avons opposée avec
+nos débris, qui jamais, en totalité, n'ont formé quarante mille hommes,
+on peut supposer ce qui serait advenu à l'arrivée subite d'un renfort
+pareil et par l'exécution d'un semblable mouvement. Eugène éluda les
+ordres de l'Empereur; il fit cause à part; il intrigua dans ses seuls
+intérêts. Il s'abandonna à l'étrange idée qu'il pouvait, comme roi
+d'Italie, survivre à l'Empire: il oubliait qu'une branche d'arbre ne
+peut vivre quand le tronc qui l'a portée est coupé. Il a été la cause la
+plus efficace, après la cause dominante, placée, avant tout, dans le
+caractère de Napoléon, la cause la plus efficace, dis-je, de la
+catastrophe; et cependant la justice des hommes est si singulière,
+qu'on s'est obstiné à le représenter comme le héros de la fidélité! Je
+tiens à conscience d'établir ces faits, dont la vérité m'est
+parfaitement connue, et qui ne sont pas sans intérêt pour l'histoire.
+
+La désobéissance du prince Eugène aux ordres formels de Napoléon a eu de
+si funestes conséquences, des conséquences si directes, et ses amis ont
+si habilement déguisé sa conduite, que l'historien sincère et véridique
+doit tenir à bien constater les faits tels qu'ils se sont passés.
+Non-seulement Eugène n'a rien exécuté de ce qui lui était prescrit; mais
+il n'en eut jamais l'intention. Il s'est même occupé à se mettre dans
+l'impossibilité d'obéir, ou au moins à créer des prétextes pour s'en
+dispenser. De nouveaux documents tombés entre mes mains me donnent le
+moyen d'en apporter la preuve.
+
+Les ordres de mouvements pour opérer sur les Alpes ont été, comme je
+l'ai déjà dit, apportés à Eugène par le général d'Anthouard, à la fin de
+1813. Une lettre de l'impératrice Joséphine à son fils, très-pressante,
+pour accélérer son mouvement, a été envoyée par l'ordre de Napoléon par
+un courrier le 10 février[2]. Le 3 mars, nouvelle lettre lui a été
+adressée dans le même objet par le ministre de la guerre[3]. Ainsi il
+est démontré que jamais ni contre-ordre ni modifications aux premiers
+ordres ne lui ont été envoyés. On lui a dit de venir, de venir vite,
+d'accélérer son mouvement, et il n'a ni commencé ni même préparé ce
+mouvement. Il avait l'ordre de faire sauter simultanément toutes les
+places d'Italie, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes, et il n'a pas
+fait construire un seul fourneau de mine dans ce but.
+
+[Note 2: LE ROI JOSEPH A L'EMPEREUR
+
+«10 février 1814.
+
+«Sire, la lettre de l'impératrice Joséphine est partie par l'estafette
+de ce matin; elle est aussi pressante que possible.»--Il s'agissait de
+faire exécuter sans délai l'ordre donné par l'Empereur au prince Eugène
+de marcher avec son armée sur les Alpes. (_Extraits_ publiés en 1841 par
+un ancien officier du roi Joseph.)]
+
+[Note 3: Voyez la même publication.]
+
+Il avait l'ordre de chercher à conclure un armistice avec M. de
+Bellegarde, et il n'a entamé aucune négociation de ce genre avec le
+général autrichien. Il avait l'ordre de masquer son mouvement, de
+manière à pouvoir marcher sans embarras, sans être inquiété, et
+rapidement. Il devait donc cacher son projet avec soin à M. de
+Bellegarde, dont le devoir eût été, dans ce cas, de le suivre avec
+activité, avec ardeur, dans le but de le retenir et de l'empêcher, dans
+l'intérêt des opérations générales, de se joindre à Napoléon. Au lieu de
+cela, que fait-il? Il écrit à M. de Bellegarde une lettre dans laquelle
+il annonce ses intentions, et le provoque ainsi indirectement à s'y
+opposer. Il lui mande que peut-être les événements de la guerre le
+mettront dans le cas d'évacuer l'Italie, et il lui demande s'il peut
+laisser en sûreté la vice-reine à Milan, en la confiant à ses soins.
+Quelle ridicule question! Il a affaire à des ennemis civilisés; il est
+sûr que protection, sécurité et soins ne lui manqueront pas. C'est une
+demande d'usage à faire, en pareil cas, quelques heures avant de quitter
+une ville, et en présence d'une avant-garde ennemie; ce n'est pas même
+une question à adresser; mais ici il est clair qu'une démarche aussi
+précoce, aussi inopportune n'a d'autre objet que de donner l'éveil au
+général autrichien.--Eugène évacue Vérone, opère sa retraite lentement.
+Il est suivi par l'armée autrichienne avec mollesse, et sans que de la
+part de celle-ci il y ait aucun engagement; car le général autrichien,
+qui n'a pas soif de bataille, croit à une convention tacite
+d'évacuation, et, pour son compte, à une simple prise de
+possession.--Mais les choses, se passant ainsi, ne remplissent pas les
+intentions d'Eugène. Il ne peut faire valoir, pour rester, les obstacles
+que les Autrichiens mettent à son départ. Leur conduite semble le
+favoriser. Aussi tout à coup il profite de leur sécurité pour les
+attaquer brusquement et d'une manière peu loyale. Il remporte sur eux un
+succès de peu d'importance. Il espère ainsi jeter de la poudre aux yeux
+de Napoléon, et égarer son jugement. Puis, après l'action de Valleggio,
+il reprend sa même impassibilité et reste étranger aux événements de la
+guerre de France, sur les résultats de laquelle il aurait pu avoir une
+si grande influence.--La crise arrive, l'Empire croule, et Eugène
+s'empresse de se déclarer souverain. Il publie une proclamation aux
+habitants du royaume d'Italie, où il leur annonce que désormais le seul
+devoir de sa vie sera de s'occuper de leur bonheur.--Mais, à cette
+démarche ambitieuse, les peuples répondent par une insurrection. Prina,
+ministre des finances, odieux pour sa dureté et ses exactions, est
+victime des fureurs du peuple. Eugène se réfugie à Mantoue au milieu des
+troupes françaises, et échappe à un sort semblable. Sa vie politique est
+terminée. Tels sont les faits.
+
+Je reviens à Vitry, à notre entrée en campagne, et au commencement de
+cette offensive dont les résultats furent d'abord si imprévus et si
+extraordinaires. On a vu de quelle manière étaient groupés les divers
+corps d'armée autour de Vitry. Voici comment l'ennemi était placé. La
+grande armée, après avoir passé à Bâle, arrivait par la route de
+Chaumont. Le corps de Wittgenstein marchait sur Joinville. Le corps de
+Sacken, à la suite du duc de Bellune, s'était porté sur Saint-Dizier,
+et avait continué son mouvement sur Brienne-le-Château, pour faire sa
+jonction avec la grande armée. Le corps d'York, encore en arrière,
+suivait la même direction.
+
+Napoléon mit ses troupes en marche le 27. Il fit attaquer Saint-Dizier
+par le duc de Bellune et la jeune garde, commandée par le maréchal Ney.
+Il se dirigea ensuite sur Brienne, en passant par Montier-en-Der et
+Ésélaron. Il me laissa à Saint-Dizier pour couvrir son mouvement. Je
+m'éclairai, avec soin, dans les directions de Bar-sur-Ornain, Ligny et
+Joinville, et partout j'envoyai l'ordre aux gardes nationales de prendre
+les armes. Le 29, informé que le corps d'armée de Wittgenstein arrivait
+à Joinville, je me mis en marche avec la plus grande partie de mes
+forces, afin de garder le débouché de Joinville sur Vassy et
+Montier-en-Der. Je laissai le général Lagrange, avec le reste de mes
+troupes, à Saint-Dizier, en lui donnant pour instructions de se retirer
+sur Vassy, quand l'ennemi se présenterait en force devant lui.
+
+Le 30, le corps de York arriva à Saint-Dizier. Il en chassa
+l'arrière-garde que j'y avais laissée. Le général Lagrange se replia sur
+moi; mais pendant ce temps des troupes, venues de Joinville,
+m'attaquèrent dans la position que j'avais prise sur les hauteurs en
+avant de Vassy. Je tins ferme; j'arrêtai l'ennemi, et donnai au général
+Lagrange le temps de me rejoindre. Cette avant-garde ennemie avait
+particulièrement eu pour objet de couvrir le mouvement du corps de
+Wittgenstein, en marche sur Doulevent. Le général Duhesme, du deuxième
+corps, qui avait occupé Doulevent, l'ayant évacué à l'approche de
+l'ennemi, celui-ci jeta de nombreuses troupes de cavalerie dans la
+vallée de la Blaise, sur mon flanc droit.
+
+Ayant réuni mes troupes à Vassy, j'évacuai cette ville et me portai sur
+Montier-en-Der, pour de là continuer mon mouvement et me réunir à
+Napoléon, à Brienne.
+
+Pendant ce temps, Napoléon était arrivé sur Brienne au moment où
+Blücher, avec le corps de Sacken et d'Olsouffieff, se mettait en marche
+pour se porter sur Arcis. Blücher arrêta son mouvement et prit position
+à Brienne, où Napoléon l'attaqua et le battit. Le combat fut opiniâtre,
+et les pertes à peu près égales de part et d'autre. Blücher se retira
+dans la direction de Bar-sur-Aube, et prit position à peu de distance de
+la Rothière, tandis que la grande armée arrivait à son secours.
+
+Le résultat de ce combat et de ces mouvements fut la réunion de toutes
+les forces de l'ennemi en présence des nôtres, qui étaient si
+inférieures. Les conséquences semblaient devoir amener notre
+destruction.
+
+Le 31, au matin, après avoir fait reposer mes troupes, je continuai mon
+mouvement sur Brienne, en laissant une forte arrière-garde, commandée
+par le général Vaumerle, à Montier-en-Der. Elle était composée
+principalement de cavalerie, et soutenue par huit cents hommes
+d'infanterie du corps de l'artillerie de la marine. Sa position,
+derrière les eaux abondantes qui couvrent ce pays, était très-bonne.
+
+Suivre la même route qu'avait prise l'Empereur était chose impossible, à
+cause de l'état des chemins devenus tout à fait impraticables. Je me
+dirigeai par Anglure sur Soulaine, où je retrouvai la chaussée de
+Doulevent à Brienne.
+
+A mon arrivée à portée de Soulaine, les habitants étaient aux prises
+avec les Cosaques et je les dégageai; mais, en arrière de Soulaine, sur
+les hauteurs et parallèlement à la route, je vis tout le corps de Wrede
+en position.
+
+Je dus me former en face de lui et en arrière de Soulaine, sur les
+hauteurs qui dominent ce village, afin d'attendre la nuit pour exécuter
+ma marche sur Brienne, non par la grande route, alors au pouvoir de
+l'ennemi, mais par les chemins de traverse, au milieu des bois.
+
+A peine en position, ma situation devint très-critique, par deux
+circonstances fort graves. Le corps de Wittgenstein débouchait par la
+route de Doulevent, et vint prendre position sur mon flanc gauche. D'un
+autre côté, le corps de York avait surpris, culbuté et mis en fuite
+l'arrière-garde que j'avais laissée à Montier-en-Der, aux ordres du
+général Vaumerle, qui fut fait prisonnier. Ainsi j'avais en face, à
+portée de canon, le corps de Wrede; sur mon flanc gauche le corps de
+Wittgenstein, et derrière moi, sur ma piste, celui d'York. Un engagement
+devait avoir lieu très-probablement au moment même, et ma perte entière
+en être le résultat infaillible, quand une neige abondante survint et
+produisit une nuit précoce. La nuit véritable succéda. Aussitôt venue,
+je me mis en marche par les bois, et j'arrivai à une heure du matin à
+Morvilliers, d'où j'envoyai mon rapport à l'Empereur. En communication
+avec l'armée, j'avais échappé comme par miracle, avec une nombreuse
+artillerie, aux trois corps qui m'environnaient, et je pouvais entrer en
+ligne.
+
+La force de mes troupes, réunies à Morvilliers, ne s'élevait pas au delà
+de trois mille hommes d'infanterie. Mon arrière-garde, culbutée à
+Montier-en-Der, s'était retirée directement sur Brienne, et ne m'avait
+pas rejoint. Je reçus, à huit heures du matin, l'ordre de l'Empereur de
+partir de Morvilliers, pour aller prendre position à Chaumesnil. Ces
+ordres me prescrivaient de me retrancher, et ajoutaient que, lorsque
+nous aurions fait des travaux convenables dans cette position, nous
+serions inexpugnables. Cette disposition et les illusions qui
+l'accompagnaient sont étrangement bizarres. On ne peut concevoir que
+pareilles idées aient pu entrer dans l'esprit de Napoléon. En effet,
+notre ligne occupait une lieue et demie environ, et nous n'avions pas
+vingt mille hommes sous les armes. Les corps d'armée, dont l'existence
+imaginaire ne consistait que dans des noms, n'étaient liés entre eux que
+par des postes. Il n'y avait rien de compacte, rien qui ressemblât à une
+formation pour livrer bataille, rien qui fût en état de présenter la
+moindre résistance. Ensuite aucun obstacle ne s'opposait à ce que
+l'ennemi ne tournât cette ligne par notre gauche, qui n'était appuyée
+que par un bois de facile accès. Enfin il parlait de huit jours employés
+à se retrancher; et l'ennemi, avec toutes ses forces réunies, était à
+une portée de canon de lui!
+
+Le général Ricard m'avait quitté pour occuper le débouché des Islettes,
+au moment où je m'éloignais de la Meuse et me portais sur Bar-le-Duc.
+Arrivé à Vitry après mon départ, il avait été dirigé sur Brienne
+directement, et placé à Dienville où était appuyée à l'Aube la droite
+de l'armée; mon faible corps, ainsi divisé, se trouvait occuper ses deux
+extrémités.
+
+Je reviens à l'ordre de quitter Morvilliers et d'occuper Chaumesnil.
+
+Nos corps d'armée, si faibles, avaient beaucoup d'artillerie, et les
+canons seuls leur donnaient un peu d'apparence, et aussi quelque
+réalité.
+
+Cette artillerie nombreuse, et tout à fait hors de proportion, imposait
+à l'ennemi quand elle était en position; mais dans la marche elle était
+fort embarrassante, toutes les troupes étant insuffisantes pour lui
+composer une escorte convenable. J'avais à Morvilliers environ trois
+mille six cents hommes de toutes armes, et mon artillerie s'élevait à
+quarante pièces de canon. Morvilliers est à près de trois quarts de
+lieue de Chaumesnil. Je mis en mouvement la brigade du général Joubert,
+et j'ordonnai à mon artillerie de la suivre. La deuxième brigade,
+formant le reste de l'infanterie, devait fermer la marche, et évacuer
+Morvilliers quand cette artillerie en serait sortie en entier.
+
+Je donnai l'ordre à ma cavalerie, soutenue par du canon, d'aller prendre
+position à une ferme située à une petite distance de Morvilliers et à
+portée de la grande route, pour couvrir le flanc gauche de ma colonne,
+exposée aux attaques de l'ennemi; mais, comme il arrive souvent à la
+guerre, cet ordre ne fut pas exécuté immédiatement. La fatigue de la
+nuit, la nécessité de laisser manger les chevaux, servirent d'excuses,
+et cette colonne s'était mise en mouvement sans avoir son flanc protégé
+ni couvert.
+
+Prévenu de la sortie de Morvilliers des dernières voitures d'artillerie,
+je montai à cheval pour suivre le mouvement des troupes. Je venais de
+quitter le village quand je vis trois escadrons de cavalerie bavaroise
+déboucher inopinément, se précipiter sur cette colonne d'artillerie et
+enlever six pièces de canon. Je n'avais pas de troupes sous la main pour
+courir dessus et aller les reprendre; mais je fis mettre en batterie les
+premières pièces à ma portée et tirer sur les Bavarois. Ils
+abandonnèrent deux des pièces qu'ils avaient, pour ainsi dire,
+escamotées, et en emmenèrent quatre.
+
+La grande proximité de l'ennemi, la faiblesse de mes troupes et la
+grande quantité de matériel que j'avais à mouvoir, rendaient impossible
+l'exécution du mouvement prescrit. Le général Joubert, marchant en tête
+de colonne, était arrivé à Chaumesnil et y avait pris position. Ainsi
+une partie du but que Napoléon s'était proposé d'atteindre était
+remplie. Je me décidai à garder et à défendre la position de
+Morvilliers, susceptible d'être occupée avec assez peu de troupes.
+Cette position, formée par un mamelon en pain de sucre, isolé, mais
+d'une faible élévation, a des pentes régulières. De nombreuses haies
+défendent les accès du village et composent comme autant de
+retranchements.
+
+Le plateau étant assez vaste pour y recevoir une nombreuse artillerie,
+j'y plaçai une batterie imposante. L'ennemi attaqua le deuxième corps, à
+la Rothière, placé au centre. Il attaqua Dienville. Il attaqua ensuite
+Chaumesnil; mais partout il attaqua mollement et sans intelligence. S'il
+eût pénétré par les intervalles des points occupés, notre retraite eût
+été nécessaire à l'instant même. Le corps du général de Wrede resta en
+présence de Morvilliers, et se contenta d'abord d'attaquer Chaumesnil.
+
+Je remplissais bien ma tâche en tenant en échec avec un corps de troupes
+aussi faible dix-huit ou vingt mille hommes qui composaient les forces
+dont ce général disposait. J'engageai du plateau de Morvilliers, avec
+les Bavarois, un feu d'artillerie soutenu, dans le but de faire
+diversion et de les occuper; mais tout annonçait qu'ils allaient
+transformer cette canonnade en une action plus vive, et se disposaient à
+une attaque régulière de ce poste. En effet, des détachements
+s'approchaient dans les différentes directions, et les reconnaissances
+préliminaires se multipliaient sur tous les points.
+
+L'Empereur, ayant senti l'importance de Chaumesnil, avait fait soutenir
+la brigade Joubert, qui l'occupait, par la division Meunier, de la jeune
+garde. Ce poste, au moment d'être enlevé, se soutint encore pendant
+quelque temps; mais tout faisait prévoir que cette résistance ne serait
+plus de longue durée.
+
+Il était trois heures environ; un épouvantable chasse-neige eut lieu, et
+vint obscurcir le temps. Je profitai de cette circonstance favorable
+pour renvoyer jusqu'à Brienne tous mes équipages et une partie de mon
+artillerie, afin de rendre ma retraite plus facile et plus légère quand
+le moment de l'effectuer serait arrivé. Comme je ne me souciais pas,
+ainsi qu'il était arrivé au maréchal Davoust en 1812, de voir mon bâton
+de maréchal, qui était placé dans mes bagages, devenir la proie de
+l'ennemi, pour figurer ensuite dans quelque église de Saint-Pétersbourg
+ou de Vienne, je donnai l'ordre de l'emporter et d'en séparer les
+diverses parties.
+
+Le combat continua jusqu'à quatre heures. Chaumesnil fut enfin emporté.
+La Rothière l'avait été précédemment. Ma retraite se trouvait
+compromise, car l'ennemi pouvait, par le bois d'Ajou, se porter avec
+facilité sur mon unique route de communication. D'un autre côté, toutes
+les colonnes d'attaque du général de Wrede étaient formées et se
+mettaient en mouvement pour enlever Morvilliers. Je donnai l'ordre à mes
+troupes de se retirer. La sortie de ce village se fit avec tant d'ordre,
+tout avait été si bien prévu, que les troupes bavaroises ne trouvèrent
+plus personne à leur arrivée. Je n'éprouvai aucune perte. J'allai
+prendre position en avant de Brienne, à l'embranchement de la route de
+Morvilliers avec la chaussée. J'y arrivai à la nuit close.
+
+Telle fut cette bataille de Brienne. Aucun raisonnement ne saurait la
+justifier de la part de Napoléon. Elle ne pouvait lui donner aucun
+résultat favorable, à cause de l'immense supériorité de l'ennemi, car
+presque toutes ses forces étaient réunies. Les localités ne nous
+offraient aucun avantage particulier, et nous combattions dans un pays
+ouvert. Enfin, si quelque chose doit étonner, après l'idée de donner
+cette bataille, c'est d'avoir vu l'ennemi si mal profiter de ses
+avantages, et l'armée française échapper à une destruction complète.
+
+J'allai trouver, dans la soirée, l'Empereur au château de Brienne. Il me
+fit connaître ses intentions pour le lendemain. L'armée devait se
+retirer sur Troyes en passant l'Aube au pont de Lesmont. Afin de
+faciliter sa marche et d'empêcher l'ennemi de la poursuivre trop
+vivement, Napoléon m'ordonna de me retirer, avec mon infanterie, qui ne
+s'élevait pas à plus de deux mille hommes, ma cavalerie et six pièces de
+canon, par Perthes et Rosnay. La masse de mon artillerie et de mes
+bagages suivrait la chaussée. Je devais prendre position à Perthes avant
+le jour, et me montrer avec ostentation, afin d'attirer l'attention de
+l'ennemi, passer ensuite, à Rosnay, la Voire, rivière étroite, mais
+profonde, et la défendre. Un pont, au-dessous de Rosnay, devait servir à
+la retraite d'un petit corps commandé par le général Corbineau, chargé
+de le détruire après l'avoir franchi. Je me rendis donc à Perthes
+pendant la nuit. Ce village est situé au milieu d'un sol marécageux,
+mais qui, en ce moment, était très-solide, à cause du froid excessif qui
+régnait. Il est placé sur une petite élévation. A la pointe du jour, je
+plaçai mes troupes de manière à les faire paraître nombreuses et à
+donner de l'inquiétude à l'ennemi.
+
+La masse des troupes de l'armée se retirait, mais en désordre, et le
+mouvement s'accéléra, au pont de Lesmont, de manière à rappeler les
+désastres de la campagne précédente, et à faire craindre les plus grands
+malheurs.
+
+Tout à coup l'ennemi, apercevant sur son flanc droit, et à portée, un
+corps de troupes stationnées, changea la direction de sa marche et porta
+presque toutes ses forces sur moi. C'était remplir mon objet. Je me mis
+en mouvement pour me rapprocher du défilé; mais, voulant occuper autant
+que possible l'ennemi, je ne me hâtai pas de le franchir. Je fis garnir,
+par des détachements d'infanterie, des bouquets de bois situés à une
+petite distance en avant, et je restai, sous cet appui, avec ma
+cavalerie.
+
+L'ennemi se présenta avec des forces immenses. Il commença par établir
+une batterie de vingt pièces de canon. Ce fut seulement quand cette
+batterie eut commencé à jouer que j'effectuai le passage du défilé avec
+ordre, sans confusion, et comme je l'aurais exécuté à une grande
+manoeuvre. Une fois de l'autre côté de la rivière, je m'occupai à faire
+détruire les ponts placés, à la suite les uns des autres, sur les divers
+bras de cette rivière. Nous étions malheureusement dépourvus de toute
+espèce d'outils. La force de la gelée avait donné la dureté de la pierre
+à la terre qui recouvrait ces ponts. Ce ne fut qu'avec une peine extrême
+que l'on parvint à y faire une coupure. Les longerons mêmes restèrent
+intacts, faute de haches et de scies pour les détruire.
+
+Pendant ces travaux, je remarquai, sur la rive droite de la Voire, à
+quelque distance, plusieurs hommes à cheval qui paraissaient ennemis. Je
+supposai qu'il existait un gué sur la Voire, à un point plus bas, et
+qu'il avait été franchi par quelques éclaireurs. Comme je n'avais que
+faire de ma cavalerie en ce moment, je lui donnai l'ordre d'aller
+balayer le bord de la rivière. Un peu plus tard, pensant qu'un peu
+d'infanterie pouvait être utile, j'ordonnai au général Lagrange de
+partir, avec huit cents hommes, pour suivre le mouvement de la
+cavalerie. Enfin, le pont étant détruit autant qu'il pouvait l'être, je
+me décidai à descendre la rivière, et à aller voir moi-même ce qui se
+passait de ce côté. Arrivé à moitié chemin du lieu où étaient les
+troupes, j'entendis une fusillade assez vive. Je courus sur la hauteur,
+et je vis cinq cents hommes de mes troupes que le général Lagrange avait
+portés en avant, se retirant en désordre, à la vue d'une masse de trois
+à quatre mille hommes d'infanterie marchant à eux, après avoir passé la
+rivière sur le pont abandonné par le général Corbineau, sans l'avoir
+détruit.
+
+Je courus aux fuyards, et cherchai à les rallier, mais inutilement.
+Alors je pris le parti de me rendre avec rapidité au 131e, fort de trois
+cents hommes environ, en réserve, et formé en colonne. Quelques paroles
+suffirent pour l'exalter. Immédiatement après il fut mis en mouvement en
+battant la charge. Je me plaçai à dix pas en avant avec quelques
+officiers. J'envoyai l'ordre à ma cavalerie de faire simultanément une
+charge sur le flanc de la montagne. Ceux qui auparavant fuyaient et
+avaient été sourds à ma voix revinrent sur leurs pas à la vue de ce
+mouvement offensif. Nous arrivâmes ainsi, avec impétuosité, à
+l'extrémité du plateau au moment même où la tête de la masse ennemie
+l'attaquait du côté de la rivière. La culbuter fut l'affaire d'un
+moment. Abîmée par notre feu et sabrée par la cavalerie, ce qui ne fut
+pas tué fut pris ou noyé. L'ennemi y perdit environ trois mille hommes.
+
+Presque toute l'armée ennemie vint se former de l'autre côté de la
+rivière. Quatre-vingt mille hommes étaient en vue. Une nombreuse
+artillerie, déployée contre nous, ne produisit aucun effet. Tout, de
+notre côté, pièces et troupes, était embusqué et mis à couvert.
+
+L'ennemi tenta de nouveau de passer le pont; mais mes six pièces de
+canon, placées à portée de mitraille, le battaient avec succès. Beaucoup
+de tirailleurs y dirigèrent leur feu, et l'ennemi, après deux tentatives
+inutiles, y renonça. Un tiraillement insignifiant s'engagea ensuite
+d'une rive à l'autre.
+
+Mais l'ennemi ne voulait pas renoncer à venger ce revers. Il porta une
+portion de ses troupes en face de Rosnay et essaya d'enlever le pont
+sur lequel nous avions passé.
+
+Les longerons étaient découverts et sans tablier. Il fallait passer en
+équilibre, un à un, sur les poutres. Je plaçai en embuscade, en arrière
+et à couvert par l'église, un officier de choix avec trois cents hommes.
+Je lui donnai l'ordre de laisser l'ennemi s'avancer: cent hommes au
+moins devaient franchir la coupure. Quand ils seraient en deçà, les
+trois cents hommes embusqués marcheraient sur eux, les prendraient ou
+les jetteraient dans l'eau.
+
+Ce brave officier, nommé Salette, avait été longtemps mon aide de camp.
+Il exécuta ponctuellement sa consigne, et le détachement ennemi, en tête
+de la colonne, fut détruit, mais il y perdit la vie.
+
+L'ennemi renonça alors à faire de nouvelles tentatives. Sur ces
+entrefaites, on me prévint qu'une colonne se montrait sur la route de
+Vitry, et allait nous prendre à dos. Le moment était critique. Faire
+retraite dans un pays ouvert, ayant devant soi des forces si
+considérables, et en commençant son mouvement de si près, était fort
+périlleux. Un peu d'avance était nécessaire. La mauvaise saison vint a
+mon secours; la neige, tombant à gros flocons, obscurcit le temps. Mes
+troupes se portèrent à un quart de lieue en arrière, je laissai les
+mêmes tirailleurs au pont pour répondre à l'ennemi, en leur recommandant
+de diminuer successivement leur feu, et ensuite de venir nous joindre.
+L'ennemi ne s'apercevant ni de notre silence ni de leur départ, ils nous
+avaient rejoints, et nous étions en pleine marche pour Dampierre et
+Arcis, lorsque nous entendions encore ses décharges multipliées.
+
+J'allai prendre position, le soir, à Dampierre. Rarement un général
+s'est trouvé dans une circonstance aussi difficile. Si j'étais arrivé
+quelques minutes plus tard sur le point où l'ennemi venait de passer la
+rivière, ou que j'eusse hésité un instant à me mettre à la tête de cette
+poignée de soldats, seule troupe sous ma main, c'en était fait de mon
+petit corps: personne n'échappait. Il y a un grand charme et une grande
+jouissance à obtenir un succès personnel, à sentir, au fond de la
+conscience, que le poids de sa personne, et, pour ainsi dire, de son
+bras, a fait pencher la balance et procuré la victoire. Cette
+conviction, partagée par les autres, et exprimée par un sentiment
+d'admiration et de reconnaissance, cause une félicité dont on ne peut
+guère avoir l'idée quand on ne l'a pas éprouvée.
+
+L'Empereur, extrêmement satisfait de ce succès, récompensa les officiers
+que je lui désignai. Ce coup de vigueur, fait avec si peu de monde
+contre des troupes si supérieures en nombre et en moyens, prouvait qu'il
+y avait encore un reste d'énergie en nous-mêmes, et que, si le nombre
+nous accablait, nous n'avions pas dégénéré.
+
+Pendant ces divers mouvements, le général York, dont l'avant-garde avait
+été, le 31, à Montier-en-Der, au lieu de continuer sa marche pour opérer
+sa jonction avec l'armée, se dirigea sur Vitry, qui d'abord se défendit,
+de là sur Châlons, où le duc de Tarente était le 31 janvier.
+
+Le duc de Tarente ayant évacué Châlons et envoyé au général Mont-Marie,
+commandant à Vitry, l'ordre de quitter cette place, le corps d'York
+passa la Marne et suivit le duc de Tarente dans son mouvement sur
+Épernay, Château-Thierry, et la Ferté-sous-Jouarre. Le duc de Tarente,
+en se retirant constamment contre des forces très-supérieures, retarda,
+autant qu'il était possible, la marche de l'ennemi; mais sa retraite
+était en outre nécessitée par la marche du reste de l'armée de Silésie,
+qui se portait sur la Ferté-sous-Jouarre, par la route directe de
+Montmirail.
+
+Le lendemain du combat de Rosnay, 3 février, je me portai à
+Arcis-sur-Aube, où je pris position. L'Empereur s'était placé en avant
+de Troyes, où il réunit au reste de ses forces le maréchal duc de
+Trévise, qui s'y trouvait déjà. Là il s'arrêta. L'ennemi ne fit aucune
+entreprise sérieuse; il n'y eut que quelques engagements insignifiants.
+
+Pendant toute la journée du 4, je pus voir, d'Arcis, les colonnes
+ennemies descendant la rivière par la rive droite, et se portant dans la
+direction de Fère-Champenoise. Malgré les efforts de courage si récents
+dont les soldats devaient être glorieux, un découragement général se
+faisait sentir par un symptôme effrayant. Deux cent soixante-sept
+soldats du 37e léger désertèrent pendant la même nuit; des cuirassiers
+en firent autant avec un officier supérieur prisonnier, qu'ils étaient
+chargés de garder.
+
+La division Lagrange, par suite des combats livrés et de cette désertion
+continuelle, se trouvait, après avoir reçu des renforts en apparence
+considérables, réduite à dix-huit cent vingt-quatre baïonnettes.
+
+Le 5, d'après les ordres de l'Empereur, je me portai sur Méry, au
+confluent de l'Aube avec la Seine, et, le 6, à Nogent-sur-Seine.
+
+Le mouvement décousu de l'ennemi; les rapport faisant connaître la
+marche des colonnes ennemies à distante l'une de l'autre, et sans se
+soutenir; la probabilité qu'une partie des troupes composant l'armée de
+Silésie était sur la Marne, à la suite du duc de Tarente; enfin, la
+certitude de la présence, devant Troyes, de la grande armée, toutes ces
+considérations me firent naître la pensée que la fortune nous présentait
+une occasion favorable pour faire un grand mal à l'ennemi en agissant
+avec promptitude. En débouchant rapidement par Sézanne, et coupant la
+route de Montmirail, on avait la chance de rencontrer ses corps
+éparpillés. Autant par leur faiblesse que par la surprise, on pouvait
+les écraser et même les détruire. J'envoyai mes réflexions à l'Empereur,
+et lui proposai cette opération. Elle me paraissait si utile, que
+j'insistai. Je lui écrivis trois fois dans la journée sur le même sujet.
+Comme mes idées furent adoptées, et qu'un résultat brillant en a été le
+prix, je consacrerai ces souvenirs en insérant ici la lettre que
+j'écrivis au prince de Neufchâtel, le 6 février au soir, de Nogent.
+
+«Monseigneur, j'ai l'honneur de vous rendre compte que les
+renseignements fournis par les habitants donnent pour certain l'arrivée
+hier, à Pleurs, de cinq mille hommes d'infanterie prussienne. Ces
+troupes, ainsi que celles qui les ont précédées, filent sur la
+Ferté-Gaucher. D'autres troupes ennemies marchent sur Montmirail par
+Étoges. Il semblerait que celles-ci sont russes, et appartiennent au
+corps de Sacken.
+
+«Ces nouvelles me confirment dans l'opinion que je vous ai déjà émise
+aujourd'hui. L'Empereur obtiendrait un grand résultat d'un mouvement
+rapide que l'on pourrait faire après-demain avec douze ou quinze mille
+hommes, en marchant par Sézanne sur la trace de l'ennemi, et le coupant
+jusque sur Fromentière et Champaubert. L'ennemi est sans défiance, parce
+qu'il ne croit pas à l'existence d'un corps d'armée considérable ici.
+Cependant il va y avoir moyen de le former. En ne perdant pas un moment,
+on pourrait obtenir les plus grands avantages. La présence de l'Empereur
+à Troyes attire les regards et arrête les principales forces de
+l'ennemi. Pendant ce temps, on peut détruire les troupes qui s'éloignent
+et marchent inconsidérément.»
+
+Mes instances convainquirent l'Empereur. Le 7, je reçus l'ordre de
+commencer mon mouvement. Ce même jour, j'arrivai dans la nuit à
+Fontaines-Denis. Le 8, j'entrai à Sézanne, d'où je chassai huit cents
+chevaux ennemis qui se retirèrent dans la direction de la Ferté-Gaucher.
+
+Informé par les habitants de la marche des principaux corps ennemis par
+la route d'Étoges à la Ferté-sous-Jouarre, je plaçai mes troupes en
+avant de Chapton. J'envoyai des reconnaissances sur Bayes pour avoir des
+nouvelles, afin de déboucher avec connaissance de cause aussitôt que je
+serais appuyé. Les rapports annonçaient la présence de l'ennemi ayant
+des troupes assez nombreuses à Montmirail, à Champaubert et à Vertus.
+L'Empereur n'arrivant pas, je rapprochai mes troupes de Sézanne pour ne
+pas donner l'éveil à l'ennemi; mais le 9, ayant reçu l'avis de la marche
+de Napoléon avec sa garde, je me reportai en avant. Le 10, je passai le
+défilé de Saint-Gond, et je marchai sur l'ennemi occupant Bayes.
+
+Le corps d'Olsouffieff s'y trouvait placé en intermédiaire entre le
+corps de Sacken et Montmirail, et le corps de Kleist à Vertus, où
+Blücher était en personne. J'attaquai immédiatement. Les Russes firent
+bonne contenance, et se battirent avec courage. Leur artillerie était
+nombreuse; mais ils n'avaient point de cavalerie. Bayes fut emporté. Le
+corps principal, placé en avant de Champaubert, fut culbuté et se mit en
+retraite. Présumant qu'il la ferait dans la direction de Vertus, je fis
+placer toute ma cavalerie à ma droite et la dirigeai en arrière du
+village de Champaubert, où la tête de la colonne en retraite arrivait
+déjà. Jetée hors de la communication principale, dans un pays difficile
+et boisé, à un mouvement régulier succéda le désordre et la confusion.
+Tout fut pris ou détruit, à l'exception de sept ou huit cents hommes qui
+atteignirent Vertus par détachements. Quinze pièces du canon tombèrent
+en notre pouvoir. Nous fîmes plus de quatre mille prisonniers, et, entre
+autres, le général Olsouffieff en personne, commandant ce corps. La
+force de mon corps d'armée, en hommes présents sous les armes, était ce
+jour-là de trois mille deux cents hommes d'infanterie, représentant
+cinquante-deux bataillons différents, et de quinze cents chevaux. Aucune
+autre troupe que les miennes ne fut engagée.
+
+Je me portai sur Étoges qui, pour nous, était la position défensive. Le
+plateau élevé de la Brie-Champenoise domine les immenses plaines
+stériles et dépouillées qui le précédent, et composent tout le pays,
+depuis Étoges jusqu'à Châlons.
+
+Les troupes montrèrent une grande valeur. Des conscrits, arrivés de la
+veille, entrèrent en ligne, et se conduisirent, pour le courage, comme
+de vieux soldats. Oh! qu'il y a d'héroïsme dans le sang français! Je ne
+puis me refuser au plaisir de citer deux mots de deux conscrits qui
+peignent, tout à la fois, l'esprit de cette jeunesse et les instruments
+dont il nous était donné de nous servir.
+
+Deux conscrits étaient aux tirailleurs. Ils avaient été commandés par
+l'ordre de service. Je m'y trouvais aussi. J'en vis un qui, fort
+tranquille au sifflement des balles, ne faisait cependant pas usage de
+son fusil. Je lui dis: «Pourquoi ne tires-tu pas?» Il me répondit
+naïvement: «Je tirerais aussi bien qu'un autre si j'avais quelqu'un
+pour charger mon fusil.» Ce pauvre enfant en était à ce point
+d'ignorance de son métier.
+
+Un autre, plus avisé, s'apercevant de l'inutilité dont il était,
+s'approcha de son lieutenant et lui dit: «Mon officier il y a longtemps
+que vous faites ce métier-là; prenez mon fusil, tirez, et je vous
+donnerai des cartouches.» Le lieutenant accepta la proposition, et le
+conscrit, exposé à un feu meurtrier, ne montra aucune crainte pendant
+toute la durée de l'affaire.
+
+Après avoir établi mes troupes à Étoges, je revins de ma personne à
+Champaubert, où Napoléon avait mis son quartier général. Je m'étais fait
+précéder par le général Olsouffieff.
+
+Je trouvai Napoléon à table, ayant avec lui Olsouffieff, le prince de
+Neufchâtel, le maréchal Ney. J'y pris place. Nous étions cinq. Le
+général russe ne savait pas un mot de français; ainsi le discours que
+Napoléon nous tint n'était pas à son adresse.
+
+L'Empereur était ivre de joie. Cependant ce succès obtenu, glorieux pour
+le sixième corps si peu nombreux, ne pouvait pas être d'un grand poids
+dans la balance de nos destinées, et néanmoins voilà la réflexion qu'il
+inspira à Napoléon:
+
+«A quoi tient le destin des empires! dit-il: si demain nous avons, sur
+Sacken, un succès pareil à celui que nous avons eu aujourd'hui sur
+Olsouffieff, l'ennemi repassera le Rhin plus vite qu'il ne l'a passé; et
+je suis encore sur la Vistule.»
+
+Ainsi c'était à Champaubert que son imagination embrassait encore
+l'Europe. Il vit faire la grimace à ses auditeurs, et dit, pour détruire
+le mauvais effet de ces paroles: «Et puis je ferai la paix aux
+frontières naturelles du Rhin.» Chose dont il se serait bien gardé! Et
+cependant cet homme, si rempli d'illusions, si déraisonnable, avait
+encore les aperçus du génie quand ses passions ne parlaient pas! Son
+esprit était profond et pénétrant, sa tête la plus féconde qui fût
+jamais. Je l'ai vu souvent prédire et juger d'une manière surnaturelle,
+et puis le jugement disparaissait dans l'action, quand la passion venait
+le combattre: alors il n'était plus lui-même. Je vais en apporter, dans
+cette circonstance, une nouvelle preuve. Avant son départ de Paris, M.
+Mollien, ministre du trésor, lui dit: «Le peu de moyens avec lesquels
+vous commencez la campagne peut faire redouter que l'ennemi ne vienne
+dans le coeur de la France, et que les Cosaques ne gênent les
+communications avec Paris; ne serait-il pas convenable de transporter le
+trésor sur la Loire, afin que le service ne pût pas manquer?»
+
+L'Empereur lui répondit ces propres paroles, en lui frappant sur
+l'épaule, geste qui lui était familier: «Mon cher, si les Cosaques
+viennent devant Paris, il n'y a plus ni empire ni empereur.» Et, à peine
+à quinze jours de distance, le même homme a tenu un propos si différent
+à l'occasion de quelques prisonniers faits à une armée de deux cent
+mille hommes!
+
+Le lendemain l'Empereur marcha sur Montmirail avec la garde, une
+division venant d'Espagne, commandée par le général Leval, et les
+troupes de Ricard qu'il m'enleva. Je restai à Étoges avec deux mille
+cinq cents hommes d'infanterie et quinze cents chevaux.
+
+L'Empereur, dont les troupes furent augmentées d'une division de jeune
+garde, amenée par le duc de Trévise, battit Sacken à Montmirail.
+Celui-ci se retira sur Château-Thierry, fut recueilli par le corps de
+York et passa la Marne. Le soir même de l'affaire de Montmirail, le
+comte de Tascher, aide de camp du vice-roi, arriva d'Italie pour
+annoncer à l'Empereur le succès du combat du Mincio, où les Autrichiens
+avaient été battus. Quand on annonça Tascher à Napoléon, il dit: «Il
+vient sans doute m'apprendre qu'Eugène a commencé son mouvement.»
+
+Ce mot de Napoléon prouve, encore une fois de plus, qu'il n'avait point
+donné contre-ordre à Eugène. Les amis de celui-ci ont prétendu que
+l'Empereur le lui avait envoyé après les affaires de Montmirail et de
+Vauchamps, c'est-à-dire vers le 15 février; mais ce raisonnement ne le
+justifie pas le moins du monde et tombe dans l'absurde. On convient
+qu'Eugène a reçu l'ordre de venir dès le commencement de janvier; mais
+qui l'a autorisé à différer, non-seulement l'exécution, mais encore les
+préparatifs. Pour quelle époque Napoléon le demandait-il? Sans doute
+pour la plus rapprochée, c'est-à-dire pour celle où il combattait avec
+des débris contre des forces immenses, où il était sur le bord du
+précipice, où il devait tout sacrifier pour ne pas succomber. Cette
+lutte ne pouvait pas se prolonger hors de mesure. Si Eugène était
+nécessaire, c'était tout de suite. On ne pouvait pas concevoir autrement
+son concours. Eh bien, depuis le 1er janvier jusqu'au 25 février, époque
+à laquelle le contre-ordre prétendu aurait pu lui parvenir, a-t-il fait
+la moindre disposition pour rentrer en France, et cette marche, pour
+réussir, en exigeait beaucoup! A-t-il fait sauter les places qu'il avait
+l'ordre d'abandonner? En a-t-il fait même miner une seule? Non; Eugène a
+désobéi; il a contribué plus que qui que ce soit à la catastrophe. Rien
+ne peut l'excuser[4].
+
+[Note 4: Le général d'Anthouard m'a raconté depuis que, se trouvant,
+quelque temps après la Restauration, à Munich, et travaillant avec le
+prince, dans son cabinet, à mettre en ordre ses papiers, il retrouva
+l'ordre écrit qu'il lui avait porté pour exécuter le mouvement dont je
+viens de parler. Il le lui montra, et lui dit: «Croyez-vous,
+monseigneur, qu'il soit bien de conserver ce papier?--Non, reprit
+Eugène;» et il le jeta au feu. (_Note du duc de Raguse._)]
+
+Je reviens aux opérations sur la Marne. J'étais resté à Étoges pendant
+le mouvement de Napoléon sur Château-Thierry, et Blücher, avec vingt
+mille hommes qu'il avait sous la main à Vertus, allait reprendre
+l'offensive. Tous les rapports l'annonçaient. J'occupais le beau plateau
+d'Étoges, en étendant ma gauche pour mieux m'éclairer. Dès le 13,
+Blücher commença son mouvement et marcha sur Étoges. Quand toutes ses
+colonnes se furent montrées, quand il eut fait ses dispositions
+d'attaque et amené du canon contre ma gauche, je fis ma retraite en bon
+ordre, et facilement, parce que tout avait été prévu. Quoique
+l'avant-garde ennemie marchât à très-petite distance de mon
+arrière-garde, il n'y eut que des engagements de troupes légères. Je
+pris position, le soir, en avant de Fromentière, appuyé aux bois voisins
+de ce village. Aussitôt après avoir commencé mon mouvement, j'avais
+envoyé, en toute hâte, un officier à l'Empereur pour le lui annoncer.
+Cet officier le trouva à Château-Thierry. Napoléon se mit en marche avec
+ses troupes pour revenir à Montmirail.
+
+Je partis le 14, à quatre heures du matin, de Fromentière, et me
+rapprochai de Montmirail, où je devançai mes soldats.
+
+L'Empereur venait d'y arriver. Il me dit que ses troupes le suivaient,
+et que je pouvais m'arrêter et attaquer l'ennemi à l'improviste. Il y a,
+en arrière du village de Vauchamps, du côté de Paris, une position
+avantageuse et facile à défendre. C'est la pente du plateau qui borde le
+vallon dans lequel Vauchamps est bâti. A la gauche, un bois, dans une
+position avantageuse, donnait les moyens de prendre à revers tout ce qui
+se serait avancé par la grande route. Je le fis occuper par mes troupes,
+et toute mon artillerie fut mise en batterie sur le front de cette
+position.
+
+L'ennemi, dont les forces étaient si supérieures aux miennes, croyait
+n'avoir rien à redouter. Aussi marchait-il avec une entière confiance,
+ses troupes en colonnes se touchant, n'ayant aucune distance entre
+elles, et sans même se faire éclairer. Je lui avais abandonné le village
+de Vauchamps. Il le traverse: tout à coup, en débouchant, il est
+assailli par un feu meurtrier d'artillerie et de mousqueterie; je porte
+mes troupes en avant, et j'enveloppe le village, dans lequel l'ennemi se
+rejette en confusion et dont il sort dans le même état.
+
+J'ordonne au colonel des cuirassiers Morin, qui était sur le flanc
+gauche du village avec un escadron que je renforçai de mon escorte, de
+charger; et plus de deux mille cinq cents hommes sont faits prisonniers,
+tandis que le général Laferrière, qui commandait la cavalerie de la
+garde, chargeant par la droite, culbute l'ennemi, complète le désordre,
+et fait aussi des prisonniers.
+
+Dès ce moment, l'ennemi, qui n'avait aucune formation, dut se retirer,
+et il le fit avec autant de célérité que possible.
+
+D'un autre côté, deux bataillons ennemis, détachés pour occuper un bois
+qui couvrait sa droite, se trouvant surpris et brusquement isolés par la
+retraite de la masse des Prussiens, furent enveloppés, capitulèrent, et
+mirent bas les armes.
+
+Napoléon avait mis sous mes ordres le corps de cavalerie de Grouchy,
+fort de deux mille cinq cents chevaux; j'y avais ajouté, de ma propre
+cavalerie, tout ce dont je pouvais disposer. Je lui avais en même temps
+ordonné de faire un détour par la plaine, c'est-à-dire à notre gauche,
+de prévenir l'ennemi sur son point de retraite, et d'aller se mettre en
+bataille derrière lui, à cheval sur la route de Champaubert et d'Étoges.
+Ce mouvement fut exécuté, quoiqu'un peu tardivement. La division
+Ourousoff reçut avec valeur les charges dirigées contre elle: elle
+continua sa marche, et s'ouvrit un passage pour se rendre à Étoges, où
+elle s'arrêta. Cette dernière action se passa à la chute du jour. Quand
+nous fûmes arrivés à Champaubert, l'Empereur me fit envoyer l'ordre de
+m'y arrêter: mais rien n'était plus mal entendu. Nous ne pouvions
+laisser l'ennemi à une aussi petite distance de nous. La position de
+Champaubert n'offre d'ailleurs rien de défensif, et celle d'Étoges,
+détestable pour l'ennemi, était excellente pour nous.
+
+J'allais être évidemment abandonné avec une poignée de troupes sur ce
+point, et il était bon de le nettoyer auparavant de s'affaiblir. Je me
+décidai donc à marcher sur Étoges, à y faire une attaque de nuit, afin
+d'y entrer par surprise. Des tentatives semblables, après un premier
+succès, devraient être faites plus souvent à la guerre: elles
+réussiraient presque toujours.
+
+Mais, mes troupes ayant combattu seules pendant toute la journée, tous
+mes soldats avaient été engagés; je n'avais pas trois cents hommes
+ensemble. Je demandai au maréchal Ney de me prêter un de ses régiments
+de la division d'Espagne, commandée par le général Leval, qui me
+suivait. Il me le refusa.
+
+Sentant l'urgence des circonstances, je donnai l'ordre direct à un
+régiment de cette division, de huit ou neuf cents hommes, de me suivre.
+Je le plaçai en colonne sur la route, lui prescrivis de se faire
+éclairer, seulement à cent pas, à droite et à gauche, par cinquante
+hommes, de marcher ainsi formé sans bruit, de ne pas tirer, et de se
+jeter, quand il serait à portée, sur Étoges sans répondre au feu de
+l'ennemi. Quant à moi, je marchai, de ma personne, à la queue de cette
+colonne.
+
+Ce que j'avais prévu arriva. L'ennemi, occupé à faire son établissement
+de nuit, n'était pas sur ses gardes. Surpris, il n'opposa aucune
+résistance et s'enfuit. On fit plus de trois mille prisonniers, parmi
+lesquels se trouvait le prince Ourousoff, commandant cette division, qui
+avait été blessé à la cuisse d'un coup de baïonnette. Il me fut amené au
+château d'Étoges, où je m'établis. L'entrée de ce général donna lieu à
+deux scènes, l'une fort plaisante, la seconde fort curieuse, et qui fait
+connaître une nature d'hommes moins rare qu'on ne pense dans les armées.
+
+Le prince Ourousoff, en entrant, me tint le discours suivant:
+
+«Monsieur le maréchal, je vous demande mille pardons de ce qui s'est
+passé et de ce que nous nous sommes si mal défendus. En voyant la nuit
+arrivée, en entendant vos trompettes sonner le rappel, je me suis dit:
+Les Français font la guerre comme nous et ne se battent pas la nuit. En
+conséquence, j'ai cru que l'on pouvait aller, sans danger, à l'eau et à
+la paille. Dans le cours de la journée, vous avez dû être content de
+nous, et nous avons, j'espère, mérité vos éloges. Certes nous avons bien
+repoussé les charges de votre cavalerie et traversé ses lignes avec
+vigueur; mais ensuite nous avons été surpris, et je vous renouvelle mes
+excuses.»
+
+C'est une chose tout à fait digne de remarque pour l'observateur que de
+voir, dans certaines armées, l'esprit militaire l'emporter sur tous les
+autres sentiments, et mettre avant tous les autres intérêts ceux du
+métier et l'estime qu'on y acquiert. J'ai revu le prince Ourousoff
+depuis à Moscou, et il me parla encore sur le même ton de sa
+mésaventure.
+
+Voici l'autre trait. Ma maison, toujours bien fournie, était dans
+l'occasion la ressource de tout le monde. Le général Grouchy, dont la
+cavalerie était restée à Champaubert, vint, de sa personne, me demander
+à souper, ce qui était fort bien fait. J'avais sur ma table l'épée du
+prince Ourousoff. Le général Grouchy me pria de lui en faire cadeau pour
+remplacer son sabre, qui le gênait, me dit-il, par suite d'une ancienne
+blessure. Je n'attachais pas beaucoup de prix à cette dépouille opime,
+et je la lui abandonnai sans y mettre la plus légère importance; mais
+quel fut mon étonnement quand je lus peu de jours après, dans le
+_Moniteur_, un article ainsi conçu: «M. Carbonel, aide de camp du
+général Grouchy, est arrivé à Paris, et a remis, de la part de son
+général, à Sa Majesté l'Impératrice l'épée du prince Ourousoff, qu'il a
+fait prisonnier à la bataille de Vauchamps.» Un fait pareil ne suffit-il
+pas pour peindre un homme?
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE DIX-NEUVIÈME
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Mayence, le 2 novembre 1813.
+
+«Monsieur le maréchal, je désire que vous m'envoyiez, sans retard, un
+état nominatif de tous les officiers généraux, supérieurs et autres, de
+l'état-major, qui ont fait partie du sixième corps d'armée depuis le 21
+septembre, époque à laquelle vous m'avez fait le dernier envoi de l'état
+de situation. Il faut avoir soin d'indiquer, sur celui que je vous
+demande, les causes d'absence ou de mutations. Je joins à cette lettre
+l'état du 21 septembre; il pourra servir à la fois de base et de modèle.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Mayence, le 2 novembre 1813.
+
+«J'ai donné l'ordre au troisième corps d'armée de traverser aujourd'hui
+la ville, d'aller coucher au delà, et de se rendre demain à Bechtheim,
+qui est le lieu assigné pour son cantonnement.
+
+«Faites pareillement traverser la ville au sixième corps d'armée;
+faites-le coucher au delà, et faites-lui continuer sa marche demain pour
+se rendre à Oppenheim, qui est le lieu assigné pour son cantonnement.
+
+«Le cinquième corps d'armée est cantonné entre Mayence et Bingen, à Ober
+et Nieder-Ingelheim.
+
+«Quant au septième corps d'armée, commandé par M. le général Durutte,
+donnez-lui l'ordre, monsieur le maréchal, de se réunir à Castel, où il
+restera jusqu'à nouvel ordre.
+
+«Laissez ici, en passant, quelques officiers de confiance pour réunir
+tous vos isolés.
+
+«Faites-moi parvenir le plus tôt possible, monsieur le maréchal, l'état
+de situation très-détaillé et par bataillon de votre corps d'armée,
+afin que je puisse le mettre sous les yeux de l'Empereur.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Mayence, le 3 novembre 1813.
+
+«L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que vous preniez le commandement
+de la rive gauche du Rhin, depuis Coblentz jusqu'à Landau.
+
+«L'intention de Sa Majesté est que le général de division et les
+généraux de brigade commandant dans les départements de la vingt-sixième
+division militaire soient continués dans leurs fonctions; mais ils
+devront correspondre chacun avec vous, qui êtes chargé de la
+surveillance supérieure de cette partie de la frontière. J'écris à cet
+égard au général commandant la vingt-sixième division.
+
+«Je vous préviens que, d'après les intentions de Sa Majesté, je donne
+l'ordre à M. le duc de Bellune de se rendre à Strasbourg et d'y prendre
+le commandement de la frontière, depuis Huningue jusqu'à Landau.
+
+«M. le duc de Tarente a déjà eu l'ordre d'aller prendre le commandement
+de la frontière depuis l'embouchure de la Moselle jusqu'à Zwoll.
+
+«Ainsi, vous, M. le duc de Bellune et M. le duc de Tarente, vous vous
+trouverez avoir le commandement supérieur depuis la Hollande jusqu'à la
+Suisse.
+
+«Prenez la surveillance supérieure de tout ce qui concerne le service et
+la sûreté de cette partie de la frontière, et correspondez journellement
+avec moi, afin que Sa Majesté soit parfaitement instruite de l'état des
+choses. Je donne avis de ces dispositions au ministre de la guerre.
+
+«Vous correspondrez avec M. le duc de Bellune et M. le duc de Tarente
+quand cela sera nécessaire.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Mayence, le 5 novembre 1813.
+
+«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, la lettre par
+laquelle vous rendiez compte qu'on n'a pu s'emparer que d'une
+très-petite quantité des bateaux du Necker, et que, l'ennemi ayant ainsi
+sur ce point des moyens de passer le fleuve et de jeter des partis sur
+la rive gauche, il paraissait urgent de placer une batterie de trois ou
+quatre pièces de canon sur la digue en face du Necker, pour empêcher les
+bateaux de descendre dans le Rhin.
+
+«Sa Majesté approuve cette proposition. Elle me charge de vous faire
+connaître que cela ne lui paraît pas même suffisant, et qu'il faudrait y
+construire une bonne redoute où l'on pût placer du canon de gros
+calibre. J'écris à cet égard aux généraux Rogniat et Sorbier. Donnez de
+votre côté, monsieur le maréchal, les ordres qui vous concernent pour
+remplir à cet égard les intentions de l'Empereur, et rendez-m'en compte.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Oppenheim, le 10 novembre 1813, cinq heures du matin.
+
+«J'ai reçu votre lettre d'hier à neuf heures du soir.--Il est fâcheux
+que le général Bertrand n'ait pas eu le temps de finir ses ouvrages. Je
+pense que Votre Excellence rend compte et correspond journellement et
+directement avec l'Empereur. Le général Lagrange me dit qu'il n'a pas
+une pièce de canon. L'Empereur a ordonné des dispositions pour
+l'artillerie des corps d'armée. Il est nécessaire que vous fassiez venir
+le général Sorbier pour savoir où en est l'exécution des ordres de Sa
+Majesté.
+
+«Ce matin je passe la revue, c'est-à-dire je nomme aux emplois vacants
+du troisième corps, qui maintenant fait partie du sixième; de là je me
+rends à Worms, pour voir le deuxième corps, et suivrai ma route sur
+Landau. Je vous préviens, monsieur le maréchal, que je me borne aux
+emplois vacants, et que je ne donne aucun ordre dans l'étendue de votre
+commandement; tout doit émaner de vous. Je m'empresserai de vous faire
+part de ce que je remarquerai d'ici à Landau.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, le duc de Valmy avait placé des hommes isolés dans
+plusieurs cadres du 113e régiment, et des Hollandais dans quatre
+bataillons; je crois que j'en ai disposé pour d'autres corps. Il
+convient que vous me fassiez connaître l'état des cadres qui restent à
+Mayence; car il importe que tous les hommes isolés rejoignent leurs
+corps respectifs et qu'on puisse disposer des cadres. Envoyez-moi l'état
+de tous ceux qui seront disponibles.
+
+«Dans l'organisation naturelle, plusieurs dépôts de cavalerie et
+d'infanterie étaient placés à Mayence. J'ai ordonné de les en retirer
+pour faire place aux troupes actives. Faites-moi connaître où ces dépôts
+ont été envoyés. Il faut que le général commandant la division en
+instruise exactement le ministre de la guerre; sans quoi on serait
+exposé à faire faire de faux mouvements aux conscrits.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 9 novembre. Je regarde comme
+très-utile que vous puissiez occuper Ehrenbreitstein; mais il faudrait
+avoir auparavant les sapeurs, les outils, l'artillerie et les vivres,
+pour une quinzaine de jours tout prêts, afin de pouvoir, quand on
+l'aurait occupé, s'y mettre, en vingt-quatre heures, en état de défense,
+et continuer, tous les jours, à se renforcer.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, vous me dites, dans votre lettre du 9 novembre, qu'il y a
+sept cents voitures d'artillerie de campagne et aucun moyen de les
+atteler. Je pense que c'est une opération très-convenable que de diriger
+une partie de ces voitures sur Metz. Au reste, le ministre de la guerre
+donne des ordres à l'artillerie sur cet objet.--Le cinquième corps est
+si peu de chose, que je pense convenable que vous le dirigiez tout
+entier sur Coblentz, avec le corps du duc de Padoue; cela donnera
+l'infanterie et la cavalerie nécessaires pour la garde du Rhin. Donnez
+des ordres en conséquence.--La garde se trouve trop resserrée. Il me
+semble que j'ai ordonné à la vieille garde à cheval de se rendre à
+Kreuznach; elle pourrait s'étendre jusque du coté de Simmern et de
+Trèves. J'ai également envoyé les soixante-huit bouches à feu attelées
+de la garde à Kreuznach.
+
+«Le cinquième corps se rendant à Coblentz, une division de la jeune
+garde pourra s'appuyer à Bingen; la garde pourra même s'étendre du côté
+de Kayserslautern. Le principal est que la cavalerie et l'infanterie se
+refassent; pour cela, il faut prendre plus de terrain.
+
+«On m'annonce que le général Bertrand a évacué Hochheim; cela est
+très-fâcheux. Il sera alors impossible à tout son corps de rester sur la
+rive droite; et, comme je n'avais laissé la vieille garde à la proximité
+de Mayence que pour soutenir le général Bertrand dans la position de
+Hochheim, je pense qu'elle peut maintenant se rendre à Kayserslautern.
+Le duc de Trévise y portera son quartier général.
+
+«La jeune garde sera entre Bingen et Mayence et Kayserslautern; la
+cavalerie sera à Kreuznach et s'étendra dans les vallées de
+Kayserslautern et de Deux-Ponts; la vieille garde à pied sera, comme je
+l'ai dit, à Kayserslautern et aux environs.
+
+«Faites connaître ces dispositions au duc de Trévise en vous servant,
+pour éviter toute collision d'étiquette, de l'intermédiaire du général
+Belliard, aide-major général, auquel vous communiquerez cette lettre.
+
+«On me fera connaître quand la garde pourra être rendue dans ses
+nouveaux cantonnements, afin que je puisse ordonner les dispositions
+ultérieures. Vous pourrez alors rappeler une ou deux divisions du
+général Bertrand à Mayence, puisqu'une ou deux divisions suffisent pour
+la défense de Castel.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Strasbourg, le 12 novembre 1813.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je suis arrivé ici ce matin après
+m'être arrêté à Landau. J'ai ordonné au directeur de l'artillerie de
+cette place de faire partir tout de suite quatre pièces de 16 et deux
+obusiers, approvisionnés à cent coups seulement (parce qu'il manque de
+poudre à Landau) pour armer la redoute sur la rive gauche, en face de
+l'embouchure du Necker. Je crois vous avoir dit qu'ayant trouvé le
+général Curto à Worms je l'ai chargé du commandement supérieur de la
+cavalerie entre Worms, Spire et Neustadt.
+
+«On dit que le corps de de Wrede que nous avons battu à Hanau, renforcé
+des Wurtembergeois et des Badois, se dirige sur Kehl; on fait des
+réquisitions; ces bruits pourraient bien avoir pour but de faire une
+diversion de ce côté. On dit également que l'armée du prince de
+Schwarzenberg se divise en deux corps, l'un sur Mayence, l'autre sur
+Wezel; mais tous ces bruits se répandent vaguement.
+
+«A Landau, j'ai trouvé sept cents hommes appartenant aux corps d'armée,
+et ici huit cents que je fais diriger sur leurs corps d'armée. Je pense
+qu'on en trouvera beaucoup d'autres. Demain, je continue ma route pour
+Paris où je rendrai compte à l'Empereur de ma tournée sur le haut Rhin.
+Si ma santé continue à être bonne, j'espère vous voir bientôt, mon cher
+duc: vous connaissez mon attachement.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Saint-Cloud, le 16 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, envoyez-moi, le plus tôt possible et directement, l'état de
+situation des cinquième, sixième et deuxième corps, tels qu'ils se
+trouvaient au 15 de ce mois, bataillon par bataillon, afin que je
+connaisse bien l'état des choses.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Saint-Cloud, le 16 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, je reçois votre lettre du 12 qui m'est apportée par mon
+officier d'ordonnance Laplace.--Vous aurez reçu l'ordre que j'ai donné
+pour faire filer toute ma garde sur Kayserslautern et sur la Sarre. Vous
+aurez reçu également l'ordre que j'ai donné pour réunir tout le
+cinquième corps à Coblentz. Il vous reste donc le deuxième corps, le
+sixième et le quatrième.--Je ne pense pas que le deuxième soit
+nécessaire à Strasbourg où les gardes nationales qu'on a levées seront
+suffisantes.--Il paraît que notre mouvement doit avoir lieu du côté de
+la Hollande, et que c'est de ce côté que l'ennemi a des intentions.--Le
+ministre de la guerre a donné des ordres pour ôter tous les dépôts de
+Mayence. On a ordonné que tous les dépôts des équipages militaires
+fussent envoyés à Sampigny.--On a ordonné que les dépôts de la garde
+fussent réunis à Metz. On a ordonné que toute l'artillerie qui ne serait
+pas attelée et en état se rendît sur Metz.--Quant aux gardes d'honneur,
+vous êtes le maître de les faire descendre un peu plus bas, si vous le
+jugez convenable.--Faites-moi connaître si le second pont est établi à
+Mayence: j'y attache de l'importance, afin de pouvoir déboucher
+rapidement[5].--Soignez les gardes nationales qui sont sous vos ordres.
+Passez-les en revue, et organisez-les le mieux possible.--Je pense qu'il
+sera nécessaire que vous passiez la revue de tous les corps, afin de
+pouvoir me présenter des nominations aux emplois vacants, et de faire
+distribuer des armes et des habits à ceux qui en manqueraient.--J'espère
+que tous les bataillons ne tarderont pas à être portés à huit cents
+hommes. Je vous ai mandé que vous aviez beaucoup de cadres de bataillons
+qui avaient reçu des Hollandais et des hommes isolés. Les uns et les
+autres ayant été depuis incorporés dans les cadres de l'armée, je désire
+que vous me fassiez connaître ce que sont devenus ces premiers cadres,
+afin que je leur donne une destination.--Il est convenable que vous
+visitiez la position de Kayserslautern et la liaison avec Sarrelouis et
+Landau, puisque, si jamais l'ennemi voulait bloquer Mayence, le
+quatrième corps formerait la garnison de la place, et votre position
+d'observation paraîtrait devoir être naturellement Kayserslautern.--On
+me rend compte qu'on a établi la redoute que j'ai ordonnée à
+l'embouchure du Necker. Faites-en établir une à l'embouchure de la
+Lahn.--Faites occuper, du côté de Coblentz, l'île du Rhin où il y a un
+couvent de religieuses. Nous l'occupions dans les autres guerres, et
+l'on m'assure que ce point peut nous être utile.--Si la compagnie du
+train du génie ne vous sert à rien, vous pouvez la diriger sur Metz où
+elle se complétera plus facilement.--Le ministre de l'administration de
+la guerre aura fait connaître à l'intendant Marchand les dispositions
+que j'ai faites pour les six compagnies du train qui me restaient dans
+l'intérieur. Comme les ministres sont toujours lents à expédier, vous
+trouverez ci-joint: 1° copie de mes ordres pour ces compagnies; 2° des
+ordres que j'ai donnés pour les différents dépôts d'infanterie.--J'ai
+placé le quartier général de la garde à Kayserslautern; je le ferai
+aller plus loin. Quant au grand quartier général impérial, je ne verrais
+pas de difficultés à l'éloigner. J'attends l'arrivée du prince de
+Neufchâtel pour prendre une détermination à cet égard.--Je suppose que
+vous n'avez pas d'embarras pour les chevaux de ma maison. J'ai ordonné
+qu'ils fussent envoyés sur les derrières.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+[Note 5: Quelle singulière prévision, fondée sur la plus étrange
+illusion! (_Note du duc de Raguse._)]
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, je viens de nommer le comte Bertrand grand maréchal de mon
+palais, et je l'autorise à se rendre à Paris pour y prendre possession
+de sa place. Il laissera le commandement de son corps au général
+Morand, sous vos ordres.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 18 novembre 1813.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous écrire
+pour vous faire connaître que son intention est que vous envoyiez un
+officier intelligent auprès du prince de Schwarzenberg, pour offrir de
+traiter de la reddition de Dantzig, de Modlin, de Zamosc, de Stettin, de
+Custrin et de Glogau. Les conditions de la reddition de ces places
+seraient que les garnisons rentreraient en France avec armes et bagages,
+sans être prisonnières de guerre; que toute l'artillerie de campagne aux
+armes françaises, ainsi que les magasins d'habillement qui se
+trouveraient dans les places, nous seraient laissés; que des moyens de
+transport pour les ramener nous seraient fournis; que les malades
+seraient guéris et, au fur et à mesure de leur guérison, renvoyés. Vous
+ferez connaître que Dantzig peut tenir encore un an; que Glogau et
+Custrin peuvent tenir également encore un an, et que, si l'on veut avoir
+ces places par un siége, on abîmera la ville; que ces conditions sont
+donc avantageuses aux alliés, d'autant plus que la reddition de ces
+places tranquillisera les États prussiens. Si l'on parlait de la
+reddition de Hambourg, de Magdebourg, d'Erfurth, de Torgau et de
+Wittenberg, Sa Majesté désire que vous répondiez que vous prendrez ses
+ordres là-dessus, mais que vous n'avez pas d'instruction; qu'il n'est
+question, actuellement, que de traiter pour les places de l'Oder et de
+la Vistule. Ces communications, monsieur le maréchal, serviraient aussi
+à avoir des nouvelles.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, vous avez sous vos ordres les deux divisions du sixième
+corps; les quatre divisions du quatrième et la division du deuxième
+corps: ce qui fait cinq divisions d'infanterie.--J'ai donné le
+commandement du cinquième corps au général Sébastiani, qui sera sous les
+ordres du duc de Tarente. Comme son corps s'approche de Cologne, il
+faudra le remplacer du côté de Coblentz.--J'ai ordonné la formation de
+magasins à Sarrebrück, Trèves et Sarrelouis.--Veillez à ce qu'on paye
+aux officiers de l'armée les mois de solde que je leur ai accordés par
+mon ordre du jour, et à ce que la masse de ferrage et de harnachement
+soit payée à la cavalerie. Dites-moi un mot là-dessus dans votre
+prochaine lettre.--La garde doit être partie pour Kayserslautern, le
+cinquième corps doit être également parti, et vous avez envoyé la
+division du sixième corps sur Coblentz. Par ces dispositions, Mayence
+doit être déblayé. Laissez toujours la division du deuxième corps entre
+Mayence et Strasbourg, parce que les deux autres divisions de ce corps
+vont se réorganiser à Strasbourg, sous le commandement du général
+Dufour. Il est donc nécessaire que le corps soit toujours là à portée
+pour qu'on puisse réunir les bataillons du même régiment, au fur et à
+mesure que ces divisions se réorganiseront.--Tous les corps d'armée vont
+recevoir leur complet, et les détachements sont partout en route pour
+rejoindre les bataillons sur le Rhin.--J'ai déjà arrêté l'organisation
+de l'armée, qui sera composée de six corps; savoir:
+
+«Du premier et treizième _bis_, à Anvers;
+«Du onzième et du cinquième, le duc de Tarente;
+«Du sixième, du quatrième et du deuxième.
+
+«Chacun de ces corps sera de quatre divisions et de plus de cinquante
+bataillons. Il est à espérer que cette organisation aura déjà une
+couleur en janvier.--Aussitôt que le sixième et le troisième corps
+auront plus de neuf mille hommes, il faudra prendre mes ordres pour les
+former en deux divisions.--Le quatrième corps est plus spécialement
+destiné à Mayence. Faites connaître que je dirige onze mille conscrits
+sur Mayence, où on les habillera.--Trois mille seront donnés au
+treizième, deux mille au vingt-troisième et le reste aux bataillons du
+quatrième corps, qui ont leur dépôt au delà des Alpes.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT
+
+«Saint-Cloud, le 19 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, je reçois votre lettre du 16.--Je viens d'ordonner que le
+duc de Trévise porte son quartier général à Trèves, où se rendra toute
+la vieille garde; que les deux divisions composées de tirailleurs se
+placent dans la direction de Trèves à Mayence et de Trèves à
+Coblentz;--que les deux divisions composées de voltigeurs se rendent à
+Luxembourg et aux environs, afin d'être à portée de leur dépôt, qui est
+à Metz;--que chaque brigade ait avec elle son artillerie; les batteries
+de douze et celles à cheval seront avec la vieille garde;--enfin que
+toutes les administrations de la vieille garde se rendent à Trèves. Par
+ce moyen vous serez parfaitement débarrassé, et il n'y aura plus rien
+sur la grande route.--Je me fais faire un rapport sur la situation de la
+cavalerie, afin de la placer définitivement dans les lieux les plus
+convenables.--Il partira d'ici, tous les huit jours, douze cents hommes
+pour les tirailleurs, et de Metz, tous les huit jours, douze cents
+hommes pour les voltigeurs. Ainsi ma garde fera, avant le 15 janvier, un
+corps de quatre-vingt mille hommes.--Je crois n'avoir pas encore donné
+d'ordre pour le grand quartier général. Je crains qu'il n'y ait quelque
+inconvénient à éloigner le payeur et l'intendant de Mayence. Je crois
+vous avoir mandé que onze mille cinq cents conscrits étaient dirigés sur
+Mayence, où ils étaient destinés à recruter la partie du quatrième corps
+qui a ses dépôts en Italie, et comme les autres dépôts du quatrième
+corps qui sont en France mettent en mouvement les conscrits destinés à
+aller compléter leurs bataillons, je compte que ce corps sera
+incessamment fort de trente à quarante mille hommes.--Faites partir la
+division de la jeune garde que vous avez gardée à Mayence. Je suppose
+que le cinquième corps est en route pour Cologne. Faites partir la
+division de l'ancien troisième corps pour Coblentz.--Le deuxième corps
+et la division du sixième corps paraissent suffisants du côté de
+Manheim.--Et, en Alsace, les gardes nationales me paraissent également
+devoir suffire. J'ai ordonné la formation d'un deuxième corps bis à
+Strasbourg. Je crois vous avoir déjà instruit de ces différentes
+dispositions.--Nous ne sommes dans ce moment-ci en mesure pour rien.
+Nous serons dans la première quinzaine de décembre déjà en mesure pour
+beaucoup de choses. La grande affaire aujourd'hui, c'est l'armement et
+l'approvisionnement des places.--A moins de nécessité absolue, la
+division du deuxième corps doit rester sous votre commandement. Le duc
+de Bellune voudrait l'attirer à lui: mais il n'y a rien à craindre pour
+Strasbourg. Il faudrait que l'ennemi fût fou pour aller attaquer de ce
+côté. C'est sur Cologne et Wezel qu'il est naturel de penser que
+l'ennemi doit se porter[6].--Avez-vous rallié au sixième corps douze à
+quinze cents hommes de la marine qui se trouvaient du côté de Cologne?
+Avez-vous fait partir des officiers pour parcourir les différents
+régiments, en retirer les isolés qui y avaient été momentanément
+incorporés et les faire revenir à leur régiment?--Le ministre a décidé
+où devaient être placés les dépôts du 30e et du 33e. Quant aux 8e, 27e,
+70e et 88e régiments, renvoyez les cadres à leur dépôt. Le 8e est du
+côté de la basse Meuse. Ôtez du cadre tous les hommes disponibles et
+placez-les dans le 13e de ligne.--Le 88e a aussi son dépôt dans le
+Nord.--Il n'y a que le 70e qui a son dépôt à Brest. Placez ce bataillon
+dans celui de vos corps où se trouvent déjà des hommes du 70e.--J'ai
+donné des ordres pour que six cents conscrits lui fussent envoyés à
+Mayence pour le compléter. Il serait trop long de l'envoyer se recruter
+du côté de Brest.--Le 28e ayant son dépôt dans le Nord, renvoyez-le à
+son dépôt.--Vous aurez donc ainsi à Mayence deux dépôts: celui du 133e
+et un bataillon du 70e.--Quant au 33e léger, vous l'avez dirigé sur
+Sarrelouis, et il m'y paraît bien. Instruisez de ces dispositions les
+commissaires des guerres de Metz, de Châlons et de la route, afin que
+les conscrits qui se rendent à ces différents dépôts puissent être bien
+dirigés.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+[Note 6: Ce plan de campagne convenait à Napoléon; et il voulait y
+croire! (_Note du duc de Raguse._)]
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«Bords du Rhin, le 19 novembre 1813.
+
+«J'ai l'honneur de rendre compte à Sa Majesté que j'ai parcouru la ligne
+du Rhin jusqu'à la frontière de mon commandement. Je me suis assuré que
+toutes les mesures de surveillance et de défense étaient bien prises, et
+je les ai complétées autant que possible. J'ai ordonné quelques travaux
+à Worms, qui est un point de passage très-favorable à l'ennemi. La
+redoute en face du Necker sera terminée et armée après-demain. J'ai
+ordonné un semblable travail en face de l'embouchure de la Lahn. Ce
+point est également important. Il sera couvert par un poste défensif et
+une bonne batterie.
+
+«Nous avons un grand nombre de malades, qui augmente avec une rapidité
+inouïe. Cependant les troupes sont bien, et j'ai pris toutes les
+mesures de précaution et de détail que la raison autorise. J'ai donné
+l'ordre de faire distribuer de l'eau-de-vie à tous les soldats, du vin
+aux convalescents et aux malades. J'ai réduit partout le service, et
+aucun des moyens que je puis employer ne sera omis pour refaire les
+troupes. L'amélioration des hôpitaux de Mayence a été moins rapide que
+je ne l'espérais, quoique je fusse autorisé à compter sur de meilleurs
+résultats. J'ai pris de nouvelles mesures dont je vais suivre
+l'exécution, et certainement, sous peu de jours, tout sera en bon ordre.
+Les habitants éprouvent des maladies encore plus générales et plus
+graves que les soldats. Jusqu'ici la mortalité n'est pas très-forte dans
+les troupes; elle est extraordinaire chez les habitants, et cela à
+Mayence et sur toute la ligne.
+
+«La masse de la grande armée ennemie est toujours en présence. Le Rhin
+est bordé avec assez de soin: mais elle a pris des cantonnements à
+plusieurs lieues en arrière. Il paraît certain qu'un corps de troupes,
+que l'on porte à quinze ou vingt mille hommes, a passé devant Kehl et a
+continué sa marche sur le haut Rhin.
+
+«Je n'ai point encore de rapports de l'officier que j'ai envoyé à
+Huningue et à Bâle: j'attends de ses nouvelles à chaque moment. Elles
+m'éclaireront sur ce qui se passe de ce côté.
+
+«Les postes de l'armée prussienne sur le Rhin commencent entre Bingen et
+Coblentz. Tout ce qui est au-dessus est russe ou autrichien.
+
+«Nos approvisionnements vont toujours lentement; mais ceux de réserve
+continuent à s'augmenter. Nous aurons après-demain, tant des uns que des
+autres, trente-cinq mille quintaux de grains ou farine.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«Bords du Rhin, le 20 novembre 1813.
+
+«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que les gardes
+nationales de la Meurthe et de la Moselle sont arrivées en grande partie
+et arrivent chaque jour. Tous les rapports qui me sont faits annoncent
+qu'elles n'ont parmi elles que peu de gens mariés, qu'elles sont
+composées d'hommes vigoureux, et qu'elles se montrent animées du
+meilleur esprit. J'avais donné des ordres pour qu'elles fussent armées
+sur-le-champ, et les fusils allaient partir lorsque le directeur de
+l'artillerie a reçu une lettre du ministre de la guerre, en date du 16,
+qui ordonne d'armer ces légions avec les _fusils à réparer_ qui se
+trouvent dans l'arsenal de Mayence.
+
+«La date de cet ordre est trop récente pour que j'aie cru pouvoir me
+permettre d'y rien changer; mais il est de mon devoir de faire connaître
+à Votre Majesté que je regarde cette mesure comme très-contraire au bien
+de son service. On peut tirer le meilleur parti des gardes nationales en
+les employant sur-le-champ; mais il faut mettre de suite leur dévouement
+à profit, il faut ne prendre aucune mesure qui puisse lui donner du
+dégoût, et la mesure ordonnée recule nécessairement de beaucoup l'époque
+à laquelle on pourra s'en servir. Je regarde comme certain qu'avec un
+peu de soins on peut, en très-peu de temps, tirer dans les circonstances
+actuelles un meilleur service de ces gardes nationales que des troupes
+de ligne.
+
+«Des renseignements certains annoncent qu'hier les empereurs de Russie,
+d'Autriche et le roi de Prusse étaient encore à Francfort, et que ce
+sont encore des Russes, que je crois du corps de Wittgenstein, qui sont
+devant nous à Hochheim. On assure que la plus grande partie de l'armée
+autrichienne est sur la rive gauche du Mein, et qu'un corps prussien
+assez considérable, infanterie, cavalerie et artillerie, est près de
+l'embouchure de la Lahn. On ne voit pas un seul détachement ennemi de
+Lintz à Neuwied.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, il est probable que l'ennemi ne veut pas tenter de passer
+le Rhin. Laissez donc vos troupes tranquilles et ne vous tourmentez pas.
+Toutefois, si l'ennemi passe le Rhin, il passera sur le bas Rhin.
+N'éloignez donc pas le deuxième corps de Mayence. Une division du
+sixième corps doit être à Coblentz, afin que le cinquième corps soit à
+Cologne à la disposition du duc de Tarente.--J'estime que les gardes
+nationales qu'on a levées en Alsace sont suffisantes pour défendre cette
+frontière.--La redoute à l'embouchure du Necker est établie. En a-t-on
+établi une semblable vis-à-vis la Lahn? Si on ne l'a pas fait, ordonnez
+qu'on le fasse.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, quand j'étais à Mayence, il y avait deux bataillons du 113e
+qui avaient des hommes isolés; faites-moi connaître ce qu'ils sont
+devenus.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«Bords du Rhin, le 24 novembre 1813.
+
+«J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté des rapports que l'officier
+que j'ai envoyé à Huningue vient de me faire, ainsi que l'extrait des
+gazettes allemandes qu'il y a joint.
+
+«Les nouvelles qu'ils renferment m'ont paru assez importantes pour les
+faire passer à Votre Majesté, quoique je suppose bien qu'elle les a
+reçues ou recevra par d'autres voies.
+
+«Je crains bien que la possession du pont de Bâle ne soit l'un des
+principaux objets de l'ennemi dans ses opérations sur cette partie de la
+frontière.
+
+«Tous mes rapports, depuis vingt-quatre heures, m'annoncent une
+augmentation continuellement croissante des forces de l'ennemi sur les
+bords du Necker.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 24 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, j'ai ordonné que le cadre du sixième bataillon du 13e de
+ligne, bien complété, se rendît à Alexandrie. S'il n'est pas encore
+parti, faites le partir en toute diligence. Ce bataillon a déjà mille
+hommes qui l'attendent à Alexandrie, et sont destinés à l'armée de
+réserve d'Italie.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 25 novembre 1813.
+
+«Mon cousin, renvoyez sans délai ma garde, infanterie, cavalerie et
+artillerie, sur la Sarre; n'en retenez rien, parce qu'il y a un système
+d'organisation que l'on suit et qu'il est nécessaire que rien ne
+dérange.--Au 1er décembre, il partira de chaque dépôt cinq cents hommes
+pour renforcer tous les bataillons qui sont à l'armée, ce qui fera
+cinquante mille hommes de renfort et portera les quatrième, cinquième,
+sixième et onzième corps fort haut.--Il partira aussi à la même époque
+un bataillon de chacun des dépôts du deuxième corps. Ces douze
+bataillons se réuniront à Strasbourg.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«25 novembre 1813.
+
+«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que mes rapports
+m'annoncent que l'ennemi travaille à élever des batteries sur le bord du
+Rhin, près de Manheim. Ces travaux, joints à l'accumulation prompte de
+ses forces sur ce point, et les bruits répandus parmi les gens du pays
+que son intention est de passer sur ce point, me font croire à la
+réalité de ce projet.
+
+«Le prince de Schwarzenberg est parti hier pour Manheim, et on annonce
+le départ du quartier général pour cette ville.
+
+«J'avais donné l'ordre au troisième corps de l'artillerie, par suite des
+dispositions prises pour le cinquième corps d'armée, de s'étendre, et au
+duc de Padoue de placer son quartier général à Bonn. D'après les
+nouveaux ordres de Votre Majesté, je lui ai expédié celui de se rendre à
+Cologne, à la disposition du duc de Tarente.
+
+«Il est possible que l'ennemi tente un passage sur ce point, en même
+temps que sur Manheim; mais il est indubitable que, si l'ennemi opère,
+ses opérations préalables seront aux environs de Manheim, attendu que le
+grand obstacle à craindre pour lui maintenant sont les glaces que le
+Rhin va charrier dans quelques jours, glaces qui sont plus abondantes et
+beaucoup plus précoces au-dessous de la Moselle, de la Lahn, du Mein et
+du Necker qu'au départ de ces rivières, attendu encore que presque
+toutes ses forces sont sur la rive gauche du Mein et sur le Necker.
+
+«Ces considérations et la nature du pays au dessous de Mayence, qui fait
+que l'ennemi ne peut tenter le passage qu'à Coblentz ou à Baccarach
+seulement, où il y a des débâcles, tandis qu'il y a une multitude de
+passages favorables entre Mayence et Landau, me déterminent à laisser
+la sixième division du sixième corps, qui occupe Coblentz et Baccarach,
+seule sur ce point, où elle est bien suffisante, étant forte de plus de
+sept mille hommes, et à laisser l'autre division du sixième corps
+cantonnée à la gauche de la première, entre Worms et Mayence.
+
+«Cette disposition est non-seulement nécessaire pour défendre le
+passage, mais encore pour occuper, si l'ennemi avait réussi à forcer les
+gorges des montagnes, les routes de Kircheim, Boland, Turkheim et
+d'Alzey, qu'il faut occuper à la fois, parce qu'ils aboutissent à
+Kayserslautern.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«27 novembre 1813.
+
+«Sire, quoique les calculs de la raison disent qu'il est trop tard pour
+passer le Rhin ici avec une armée nombreuse, et que, dans dix jours,
+tous les établissements pour la conservation de ponts de bateaux seront
+une chose non-seulement incertaine, mais peut-être même impossible, je
+ne puis pas douter que l'ennemi n'ait formé le projet d'exécuter ce
+passage et ne soit au moment de le tenter. Toute l'artillerie
+autrichienne est accumulée aux environs de Manheim, et tous les ouvriers
+du pays ont été mis en réquisition et travaillent à préparer des moyens
+de passage.
+
+«D'après cet état de choses, je me détermine à quitter Mayence et à
+établir mon quartier général pour quelques jours à Worms, afin de
+surveiller de plus près les mouvements de l'ennemi, défendre le passage
+autant que possible, et assurer le retour, en bon ordre, des troupes au
+pied des montagnes. Dans le cas où l'ennemi n'effectuerait pas son
+passage, je reviendrais dans sept à huit jours à Mayence.
+
+«Je laisse la division du général Ricard à Coblentz, pour garder cette
+ligne et défendre le passage du Rhin, si l'ennemi le tente sur ce point.
+Je laisse le premier corps de cavalerie pour l'appuyer. Si l'ennemi la
+force, elle se repliera par Simmern et Kirchberg; elle appuiera ainsi le
+premier corps de cavalerie, qui défend la Nahe, avec quelques corps
+d'infanterie de cette division. Si je suis forcé à Manheim, ce premier
+corps de cavalerie, également placé sur la Nahe, se trouvera en ligne
+avec moi, et couvrira ma communication avec les troupes du général
+Ricard. Enfin je modifierai le mouvement de ces troupes suivant les
+circonstances.
+
+«Il paraît, d'après l'ensemble des renseignements, que le corps
+austro-bavarois, auquel se serait joint un corps russe, est dans le haut
+Rhin, sur la frontière suisse; que l'armée autrichienne, avec le duc de
+Wittgenstein, est sur les deux rives du Necker, mais particulièrement
+sur la rive gauche; que l'armée de Silésie, ou du moins la plus grande
+partie, est entre Francfort et Mayence.
+
+«Le général Sacken a son quartier général à Wüker, et le général Blücher
+à Höscht. Les généraux russe et prussien sont à Francfort, mais devant
+partir pour Manheim. D'après cela, il n'y aurait dans le bas Rhin que
+l'armée dite de Berlin et les Suédois.
+
+«Les empereurs étaient encore hier à Francfort.
+
+«Les approvisionnements de Mayence sont en bon état; il y a quarante
+mille quintaux de grain ou farine, dont quatorze mille de farine. Les
+moutures ont acquis tout le degré d'extension possible; huit cents
+quintaux entrent en magasin chaque jour en sus des consommations, et il
+y a deux mille boeufs dans la place.
+
+«Le nombre des malades va toujours en augmentant, et les corps
+s'affaiblissent à vue d'oeil.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 4 décembre 1813.
+
+«Mon cousin, je ne comprends pas comment le duc de Tarente se plaint de
+n'avoir pas encore touché de solde. Donnez-moi une explication
+là-dessus. Je ne comprends pas davantage comment la cavalerie n'a pas
+touché sa masse de ferrage. Faites-moi connaître quelle était la
+situation du magasin de l'habillement à Mayence, au 1er novembre, et
+quelle est sa situation au 1er décembre.--Les conscrits pour le
+quatrième corps commencent-ils à arriver?
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 9 décembre 1813.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, je vous ai déjà écrit de donner les ordres
+les plus précis pour interdire toute communication de l'une à l'autre
+rive du Rhin; je vous envoie ampliation d'un décret impérial qui ordonne
+expressément cette mesure: veillez avec soin à son exécution dans
+l'étendue de votre commandement.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+MINISTÈRE DE LA GUERRE.
+
+(Extrait des minutes de la secrétairerie d'État.)
+
+«Au palais des Tuileries, le 7 décembre 1813.
+
+«Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la
+Confédération du Rhin, médiateur de la Confédération suisse,
+
+«Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+«Toute communication de l'une à l'autre rive du Rhin sera fermée depuis
+Huningue jusqu'à Willemstadt. On ne laissera ni entrer sur le territoire
+ni en sortir aucune personne, aucune poste, aucun courrier.
+
+ART. 2.
+
+«Nos ministres de la guerre, de la police générale et du commerce sont
+chargés de l'exécution du présent décret.
+
+«_Signé_: NAPOLÉON.»
+«Par l'Empereur.
+«Le ministre secrétaire d'État,
+«_Signé_: le duc DE BASSANO.
+«Le ministre de la guerre,
+«_Signé_: Duc DE FELTRE.
+«Pour ampliation:
+«Le prince vice-connétable, major général,
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«9 décembre 1813.
+
+«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que le mouvement
+général de l'armée ennemie continue vers le haut Rhin. Il n'y a plus
+d'Autrichiens sur les bords du Necker. Le corps de Sacken, qui était
+devant Castel, s'est porté sur Manheim. Le corps de Langeron, qui était
+en face de Coblentz il y a huit jours, est aujourd'hui devant Castel. Il
+paraît qu'il y a aussi des troupes prussiennes aux environs de Manheim,
+mais j'ignore de quel côté elles sont.
+
+«J'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire le
+4 décembre. Je ne puis pas donner toutes les explications qu'elle peut
+désirer sur les payements faits au onzième corps; le payeur général est
+parti cette nuit pour Paris, par suite des ordres du ministre; mais, ce
+que je sais, c'est qu'il a été envoyé de l'argent au duc de Tarente,
+attendu que je me rappelle avoir fait fournir les escortes. La cavalerie
+n'a touché qu'une portion de sa masse de ferrage, et les sommes que
+Votre Majesté a ordonné de payer aux troupes n'ont pu l'être qu'en
+partie, attendu que les fonds étaient insuffisants; cependant il est de
+la plus grande urgence que l'armée recouvre une portion de sa solde, et
+pour... aux compagnies, et quelque secours aux individus; il est bien
+nécessaire que, lorsqu'on ne payera qu'un ou deux mois, de payer les
+mois courants de préférence à ceux arriérés, afin que tout le monde
+puisse y participer.
+
+«Il n'est point encore arrivé de conscrits pour le quatrième corps.
+
+«Je joins à cette lettre les deux états que Votre Majesté m'a demandés.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 12 décembre 1813.
+
+«Je vous ai adressé, le 7 de ce mois, l'ordre de faire diriger sur
+Strasbourg la quatrième division du deuxième corps d'armée. L'Empereur
+me charge de vous renouveler cet ordre.
+
+«Sa Majesté ordonne aussi que vous fassiez diriger sur Strasbourg le
+cinquième corps de cavalerie pour y être, ainsi que la quatrième
+division du deuxième corps d'armée, sous les ordres du duc de Bellune.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 14 décembre 1813.
+
+«Mon cousin, je vois avec plaisir que le premier détachement des onze
+mille cinq cents conscrits destinés pour le quatrième corps commence à
+arriver. Faites habiller ces hommes, et faites-les incorporer dans les
+régiments.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 14 décembre 1813.
+
+«Mon cousin, j'ai donné tous les ordres pour la formation de grands
+hôpitaux sur les derrières de l'armée, afin d'éviter les évacuations.
+Correspondez à ce sujet avec le major général.--Je vois avec peine que
+les maladies continuent. Est-ce que le froid ne les fera pas
+diminuer?--Deux corps de gardes nationales qui sont très-belles, et qui
+sont sous votre commandement, ont eu beaucoup de déserteurs, parce que
+vous les avez éparpillées. Il serait convenable de les tenir dans les
+places fortes, sans quoi jamais elles ne se formeront. Écrivez aux
+préfets pour qu'ils fassent rejoindre les déserteurs ou qu'ils les
+remplacent.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 14 décembre 1813.
+
+«Mon cousin, j'ai nommé le comte d'Arberg préfet du Mont-Tonnerre. Il a
+été préfet à Brême, et a rempli cette mission avec succès. Il a
+l'avantage de parler allemand.
+
+«NAPOLÉON.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 17 décembre 1813.
+
+«Je vous préviens que, d'après les ordres de l'Empereur que le général
+Drouot vient de transmettre à M. le maréchal duc de Trévise, ce maréchal
+va se porter de Trèves sur Namur, avec les huit bataillons de la
+première division de vieille garde, les sapeurs, les marins, les
+batteries de vieille garde, les deux compagnies des équipages
+militaires, et tout l'état-major de la garde.
+
+«Le duc de Trévise va faire partir aussi pour Namur la division de
+cavalerie de vieille garde, les réserves de douze et les réserves
+d'artillerie à cheval attelées.
+
+«La deuxième division de vieille garde, composée des fusiliers, des
+flanqueurs, des vélites, doit se réunir à Luxembourg sous les ordres du
+général Curial, qui se trouvera avoir sous son commandement, dans les
+environs de Metz et de Luxembourg:
+
+«La deuxième division de vieille garde, à Luxembourg;
+
+«Les première et deuxième divisions de voltigeurs, à Sarrelouis et
+Thionville;
+
+«Les dépôts de cavalerie et d'artillerie de la garde;
+
+«Le 11e régiment de voltigeurs, qu'il gardera jusqu'à nouvel ordre.
+
+«Les autres troupes de la garde impériale seront dans le Nord.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 18 décembre 1813.
+
+«J'ai soumis à l'Empereur la lettre par laquelle vous me faites
+connaître les motifs qui vous ont décidé à donner des armes neuves aux
+gardes nationales. Je dois vous mettre dans le secret: nous manquons
+d'armes pour l'armée; les fusils neufs doivent être réservés pour les
+troupes régulières. Il faut les garder et donner aux gardes nationales
+les fusils réparés et exécuter les dispositions faites par le ministre,
+qui a l'ensemble de la situation des choses. D'ailleurs, beaucoup de
+gardes nationales désertent et emportent leurs fusils. Les armes
+réparées sont encore d'un assez bon service. Je n'ai jamais parlé
+d'ôter les fusils aux gardes nationales.
+
+«Il est fâcheux que le général Pernety ne puisse pas aller prendre le
+commandement de l'artillerie de l'armée du Nord: faites-moi connaître
+combien l'on présume qu'il sera de temps à se rétablir.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 23 décembre 1813.
+
+«L'Empereur vient d'arrêter, monsieur le duc, une nouvelle organisation
+pour le sixième corps d'armée. L'intention de Sa Majesté est que vous le
+fassiez former de suite en trois divisions au lieu de deux, conformément
+à l'état ci-joint. Faites procéder à cette opération.
+
+«En conséquence, vous retirerez de la division Ricard, qui est votre
+première division, les bataillons des 9e et 16e léger, pour les réunir à
+votre deuxième division, dont ils doivent désormais faire partie. Ces
+bataillons formeront la deuxième division avec ceux des 1er, 14e, 15e,
+16e, 62e, 70e et 121e régiments de la division actuelle du général
+Lagrange. La troisième division se trouvera formée des bataillons
+restants de la division actuelle du général Lagrange, savoir: des
+bataillons des 23e et 37e léger, 1er, 3e et 4e régiments de marine.
+
+«Vous verrez, par l'état ci-joint, que, pour compléter l'organisation du
+sixième corps, vous avez à recevoir vingt-deux bataillons, qui sont
+maintenant en formation dans leurs dépôts. A mesure que ces bataillons
+seront en état, le ministre de la guerre les fera partir pour vous
+rejoindre.
+
+«Vous aurez aussi à recevoir:
+
+«1° Le deuxième bataillon du 4e léger, qui est à Anvers.
+
+«Aussitôt que ce bataillon sera remplacé, il vous sera envoyé.
+
+«2° Le deuxième bataillon du 15e de ligne, qui est à Landau.
+
+«Ce bataillon, attendu sa proximité, est en quelque sorte sous votre
+main, et il vous rejoindra définitivement aussitôt qu'on pourra, sans
+inconvénient, le faire sortir de Landau.
+
+«Vous remarquerez, monsieur le maréchal, que, dans la nouvelle
+organisation du sixième corps, on ne comprend plus:
+
+«Le premier bataillon du 28e léger;
+
+«Le premier bataillon du 22e de ligne;
+
+«Le deuxième bataillon du 59e de ligne;
+
+«Le troisième bataillon du 69e de ligne.
+
+«Ces quatre bataillons doivent faire partie désormais du onzième corps
+d'armée. Préparez tout pour les faire mettre en marche aussitôt que vous
+en recevrez l'ordre définitif, que je vais vous adresser incessamment.
+
+«Je vous écris particulièrement pour vous faire connaître les généraux
+de division et de brigade, le personnel des états-majors, des
+administrations, etc., qui doivent être attachés au sixième corps
+d'armée.
+
+«Je joins ici les ordres que je donne au général Morand pour la nouvelle
+organisation du quatrième corps d'armée; je vous prie de les lui
+remettre après en avoir pris connaissance, et de veiller à leur
+exécution.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+SIXIÈME CORPS D'ARMÉE.
+
+M. LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE, COMMANDANT.
+
+PREMIÈRE DIVISION.
+
+2e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps.
+4e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 2e -- arrivé le 26 décembre à Anvers.
+ ------
+_A reporter_ 3 bataillons.
+
+_Report_ 3 bataillons.
+
+6e régim. d'inf. lég. 2e bataill. présent au sixième corps.
+ 3e -- se forme à son dépôt à Phalsbourg.
+
+40e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 4e -- se forme à son dépôt à Schelestadt.
+
+43e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 4e -- se forme à son dépôt à Gravelines.
+
+ 2e bataill. présent au sixième corps.
+50e régim. de ligne 3e --
+ 4e -- se forment à leur dépôt à Cambrai.
+
+65e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 4e -- se forme à son dépôt à Gand.
+
+136e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps.
+ 2e -- se forme à son dépôt à Sedan.
+
+138e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps.
+ 2e -- se forme à son dépôt à Laval.
+
+142e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps.
+ 2e -- se forme à son dépôt au Mans.
+
+144e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps.
+ 2e -- se forme à son dépôt à Châlons.
+
+145e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps.
+ ------
+TOTAL 23 bataillons.
+
+
+DEUXIÈME DIVISION.
+
+9e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 4e -- se forme à son dépôt de Longwy.
+
+16e rég. d'inf. lég. 2e bataill. présent au sixième corps.
+ 3e -- se forme à son dépôt à Mâcon.
+
+1er régim. de ligne. 4e bataill. présent au sixième corps.
+
+14e régim. de ligne. 3e bataill. présent au sixième corps.
+ ------
+_A reporter_ 6 bataillons.
+
+
+_Report_ 6 bataillons.
+
+ 3e bataill. présent au sixième corps.
+15e régim. de ligne 2e -- se trouve à Landau.
+ 4e -- se forme à son dépôt à Brest.
+
+16e régim. de ligne 4e bataill. présent au sixième corps.
+
+62e régim. de ligne 2e bataill. présents au sixième corps.
+ 3e --
+
+ 3e bataill. présent au sixième corps.
+70e régim. de ligne 2e --
+ 4e -- se forment à leur dépôt à Brest.
+
+ 3e bataill.
+121e rég. de ligne 4e -- présents au sixième corps.
+ 7e -- se forme à son dépôt à Blois.
+ ------
+TOTAL 18 bataillons.
+
+
+TROISIÈME DIVISION.
+
+ 1er bataill.
+37e rég. d'inf. lég. 3e -- présents au sixième corps.
+ 4e --
+ 2e -- se forme à son dépôt à Trèves.
+
+23e rég. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 3e bataill. se forme à Auxonne.
+
+ 1er bataill.
+1er r. d'art. de marine 2e -- présents au sixième corps.
+ 3e --
+ 4e -- se forment à leur dépôt à Brest.
+
+ 1er bataill.
+2e r. d'art. de marine 2e -- présents au sixième corps.
+ 3e --
+ 4e --
+ ------
+_A reporter_ 14 bataillons.
+
+
+_Report_ 14 bataillons.
+
+ 1er bataill.
+3e r. d'art. de marine. 2e -- présents au sixième corps.
+ 3e --
+ 4e -- se forme à son dépôt à Valognes.
+
+ 1er bataill.
+4e r. d'art. de marine. 2e -- présents au sixième corps.
+ 3e --
+ 4e -- se forme à son dépôt à Anvers.
+ ----
+TOTAL 22 bataillons.
+
+TOTAL du sixième corps d'armée: 63 bataillons.
+
+
+SIXIÈME CORPS D'ARMÉE.
+
+ORDRE DE FORMATION ET DE RÉORGANISATION DE L'ARMÉE ARRÊTÉ PAR L'EMPEREUR
+LE 7 NOVEMBRE 1813[7].
+
+[Note 7: Le maréchal duc de Raguse a classé cette pièce parmi les
+documents qui devaient être joints à ses _Mémoires_. Elle sera
+peut-être sans intérêt pour la plupart des lecteurs; mais elle en aura
+certainement un très-grand pour quelques autres, et particulièrement
+pour les personnes qui s'occupent d'administration militaire. Elle
+présente, en effet, un modèle curieux du système adopté par Napoléon
+pour la réorganisation de ses armées. Cette manière de procéder par un
+ensemble qui comprend en même temps tous les détails; cette manière
+brève, qui met partout l'ordre et la rigueur du commandement, est un
+indice des plus caractéristiques du génie de Napoléon. A ce dernier
+titre, la pièce offrira sans doute aussi quelque intérêt aux historiens.
+
+Il n'est pas besoin de dire que cet ordre ne fut que très-imparfaitement
+exécuté, ou plutôt que l'exécution en fut à peine commencée. On n'en eut
+pas le temps, ainsi qu'on le lira dans le texte même des _Mémoires_, et
+ainsi que le preuve la correspondance. (_Note de l'Éditeur_.)]
+
+ * * * * *
+
+ART. 5.
+
+La vingtième division sera composée ainsi qu'il suit:
+
+Premier et quatrième bataillons du 52e léger.
+
+Tout ce qui existe du deuxième bataillon sera incorporé dans le premier,
+et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Premier bataillon du 37e léger.
+
+Tout ce qui existe des deuxième, troisième et quatrième bataillons sera
+incorporé dans le premier bataillon, et les cadres renvoyés au dépôt,
+pour servir à réorganiser le deuxième bataillon, les troisième et
+quatrième étant supprimés.
+
+Premier bataillon du régiment espagnol.
+
+Premier bataillon du 23e léger.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier
+et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Premier bataillon du 1er de ligne.
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.
+
+Deuxième et sixième bataillons du 62e de ligne.
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans le deuxième bataillon.
+
+Premier bataillon du 16e de ligne.
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.
+
+Premier bataillon du 14e de ligne.
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.
+
+Premier et deuxième bataillons du 15e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier
+bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Premier bataillon du 70e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce
+bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent
+conscrits hollandais.
+
+Premier et sixième bataillons du 121e.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ces
+bataillons, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent
+conscrits hollandais.
+
+1er, 2e, 3e et 4e régiments de marine.
+
+Ces quatre régiments seront égalisés à quatre bataillons chacun, et un
+bataillon de dépôt. Le major général me présentera un projet à ce sujet.
+Tous les bataillons et dépôts d'artillerie de marine qui peuvent se
+trouver dans l'intérieur seront envoyés pour les compléter.
+
+ART. 6.
+
+Les six cents conscrits hollandais nécessaires seront pris sur les
+quatre bataillons hollandais, à raison de cent cinquante par bataillon.
+
+La vingtième division sera commandée par le général Lagrange, qui aura
+sous ses ordres trois généraux de brigade.
+
+ART. 7.
+
+La huitième division, qui faisait partie du troisième corps, et qui en
+ce moment fait partie du sixième, sera composée ainsi qu'il suit:
+
+Deuxième bataillon du 6e léger.
+
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Deuxième bataillon du 16e léger.
+
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Premier bataillon du 22e de ligne.
+
+Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt.
+
+Premier bataillon du 28e léger.
+
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+premier, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Troisième bataillon du 40e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Deuxième bataillon du 59e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Troisième bataillon du 69e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Troisième bataillon du 2e léger.
+ _Idem_ du 4e _idem_.
+ _Idem_ du 43e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Premier bataillon du 136e.
+
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à
+l'organisation du deuxième bataillon, le troisième étant supprimé.
+
+Premier bataillon du 138e.
+
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres des deuxième et troisième renvoyés au
+dépôt, pour servir à l'organisation du deuxième, le troisième étant
+supprimé.
+
+Premier bataillon du 143e.
+
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à
+l'organisation du deuxième bataillon.
+
+Premier bataillon du 142e de ligne.
+
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la
+réorganisation du deuxième bataillon.
+
+Premier bataillon du 144e.
+
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la
+réorganisation du deuxième bataillon.
+
+Troisième bataillon du 9e léger.
+
+Tout ce qui existe des quatrième et sixième bataillons sera incorporé
+dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à
+réorganiser le quatrième bataillon.
+
+Deuxième bataillon du 50e de ligne.
+
+Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans le deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt.
+
+Troisième bataillon du 63e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera mis dans le troisième, et
+le cadre renvoyé au dépôt.
+
+ART. 8.
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans chacun des bataillons
+dont les noms des régiments suivent:
+
+ 22e de ligne.
+ 40e _idem_.
+ 59e _idem_.
+ 69e _idem_.
+ 43e _idem_.
+136e _idem_.
+138e _idem_.
+143e _idem_.
+142e _idem_.
+144e _idem_.
+ 50e _idem_.
+ 63e _idem_.
+
+Les douze cents conscrits hollandais nécessaires seront pris à raison de
+trois cents dans chacun des quatre bataillons hollandais.
+
+ART. 9.
+
+Cette huitième division sera commandée par le général Ricard; les
+états-majors d'artillerie et du génie, etc., des troisième et sixième
+corps, serviront à former ceux du sixième corps.
+
+
+
+LE DUC DE BELLUNE AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Strasbourg, le 2 janvier 1814, deux heures après midi.
+
+«Monsieur le duc, je m'empresse de transmettre à Votre Excellence l'avis
+que je viens de recevoir que l'ennemi a jeté un pont sur le Rhin,
+pendant la nuit dernière, en face d'Oppenheim, entre le fort Vauban et
+Beinheim, et qu'il passe le fleuve dans ce moment. Cette opération est
+sans doute combinée avec celle de l'armée qui est dans le haut Rhin pour
+nous obliger à quitter l'Alsace. Votre Excellence doit sans doute en
+être instruite, et, s'il s'effectue comme on me l'annonce, je pense
+qu'elle fera ses dispositions pour en prévenir les effets, dont le
+premier serait de la séparer de moi. Mon opinion est, monsieur le
+maréchal, que, dans ce cas, nous devons concentrer toutes nos forces
+pour opérer dans la direction de Saverne. Si Votre Excellence la
+partage, je la prie de me le faire savoir en me donnant connaissance des
+mouvements qu'elle fera, afin que je puisse y faire coïncider les miens.
+
+«Le maréchal duc DE BELLUNE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 2 janvier 1814.
+
+«L'Empereur a pris connaissance, monsieur le duc, de la lettre par
+laquelle vous m'informez de votre mouvement sur Landau avec le sixième
+corps d'armée et le premier corps de cavalerie.
+
+«Sa Majesté ordonne que vous continuiez votre mouvement pour vous porter
+sur Colmar.
+
+«Vous aurez sous votre commandement:
+
+«1° La division actuelle du deuxième corps d'armée, forte de douze
+premiers bataillons, avec toute l'artillerie qui y est attachée.
+
+«Vous vous entendrez avec le maréchal duc de Bellune pour que ces
+bataillons soient complétés à huit cents hommes, au moyen de tous les
+conscrits qui arrivent.
+
+«2° Les deux divisions qui forment actuellement le sixième corps, et
+l'artillerie qui y est attachée.
+
+«3° Le premier corps de cavalerie que vous avez déjà avec vous et toute
+l'artillerie qui y est attachée.
+
+«4° Enfin le cinquième corps de cavalerie, commandé par le général
+Milhaud, qui est à Colmar, avec toute son artillerie.
+
+«Faites connaître, monsieur le maréchal, aussitôt que vous le pourrez,
+d'une manière exacte, la marche de vos troupes sur Colmar et votre
+itinéraire particulier, afin que nous sachions toujours où vous adresser
+des ordres.
+
+«Le duc de Bellune restera à Strasbourg, et il s'occupera à former les
+deuxième et troisième divisions du deuxième corps d'armée, et
+l'artillerie qui doit leur être attachée, au fur et à mesure que les
+deuxième et quatrième bataillons des douze régiments de ces corps
+arriveront.
+
+«Au moyen des dispositions ci-dessus, tout ce qui est destiné à
+renforcer le sixième corps doit changer de route; au lieu de se diriger
+sur Mayence, tous ces renforts se dirigeront sur Phalsbourg, où vous
+leur enverrez des ordres selon les circonstances pour vous rejoindre.
+
+«Je joins ici un état des détachements destinés pour le sixième corps,
+dont le départ est annoncé jusqu'à ce moment. Il est divisé en quatre
+parties:
+
+«1° Les détachements qui doivent déjà avoir rejoint;
+
+«2° Ceux qui ont reçu des ordres pour s'arrêter en route;
+
+«3° Ceux qui ne paraissent pas pouvoir être détournés avant leur arrivée
+à Mayence. Donnez des ordres pour que de là ils vous rejoignent
+directement sur Colmar;
+
+«4° Ceux qui pourront être détournés à leur passade dans la troisième
+division militaire. J'écris au duc de Valmy de les diriger sur
+Phalsbourg, où vous leur enverrez des ordres.
+
+«Je recommande aussi à M. le duc de Valmy de faire diriger pareillement
+sur Phalsbourg tout ce qui appartiendrait aux premier et cinquième corps
+de cavalerie.
+
+«J'écris également au général Buty, commandant en chef l'artillerie de
+l'armée, et au commandant des équipages militaires à Metz, de diriger
+dorénavant sur Phalsbourg tout ce qui est destiné pour les deuxième et
+sixième corps d'armée, et pour les premier et cinquième corps de
+cavalerie.
+
+«L'Empereur vient de prescrire des dispositions pour faire réunir sans
+délai un autre corps d'armée à Épinal et un autre à Langres.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 3 janvier 1814.
+
+«Je vous ai adressé hier, monsieur le duc, l'ordre de continuer votre
+mouvement avec le sixième corps d'armée et le premier corps de
+cavalerie, et leur artillerie, pour vous porter sur Colmar. L'intention
+de l'Empereur est qu'en dirigeant ce qui est sous vos ordres sur Colmar
+vous vous rendiez en toute diligence dans cette ville, et que vous y
+preniez le commandement du cinquième corps de cavalerie et de la
+division du deuxième corps d'armée, afin d'en tirer vous-même le
+meilleur parti possible.
+
+«L'Empereur désire que vous pressiez la marche du sixième corps d'armée
+et du premier corps de cavalerie sur Colmar, et que vous ne vous
+laissiez pas amuser par des craintes de passage.
+
+«Le duc de Bellune, qui reste à Strasbourg, réunira sous ses ordres tout
+ce qui doit composer les deux autres divisions de deuxième corps
+d'armée.
+
+«L'Empereur a ordonné des levées en masse; on s'occupe du mode
+d'exécution, et le général Berkeim est nommé pour commander les levées
+du Haut-Rhin. Il se tiendra près de vous. Il aura avec lui des officiers
+du pays. Les généraux de l'insurrection seront chargés de donner des
+ordres pour l'organisation, par tiers, de la population des villages;
+ils en formeront des compagnies, nommeront les officiers, donneront des
+ordres pour sonner le tocsin, formeront des corps de partisans dont ils
+nommeront les chefs, et auxquels ils donneront des patentes de
+partisans.
+
+«On s'occupe à préparer des instructions pour régulariser et utiliser
+cette importante mesure.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«7 janvier 1814.
+
+«J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai fait partir un convoi de
+vivres pour Bitche. J'espère qu'il arrivera à bon port: la place en a un
+très-grand besoin.
+
+«L'ennemi s'est présenté aujourd'hui devant Sarrebrück, avec une
+avant-garde d'infanterie et de cavalerie. Il paraît qu'il est arrivé
+aujourd'hui beaucoup de monde à Deux-Ponts. Je ferai tout ce qui sera en
+mon pouvoir pour retarder ce passage de la Sarre par l'ennemi. J'ai
+réglé la défense de la haute Sarre, et je retourne demain du côté de
+Sarrebrück.
+
+«Je vais établir mon quartier général et nos principales forces à
+Forbach, pour être plus en mesure de me porter sur les différents gués.
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«7 janvier 1814.
+
+«J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai beaucoup de déserteurs
+parmi les soldats des départements du Mont-Tonnerre et de
+Rhin-et-Moselle, et cela dans toutes les armes, chasseurs, hussards,
+fantassins et cuirassiers.--Tous les Hollandais qui avaient été
+incorporés sont partis.
+
+«Le régiment de hussards hollandais ayant eu une trentaine de déserteurs
+depuis quelques jours, j'ai pris le parti de faire démonter et désarmer
+cinquante Hollandais qui lui restaient, et j'ai demandé les chevaux,
+armes, etc., etc., au 10e régiment de hussards.
+
+«Il se passe ici une chose très-fâcheuse pour le bien du service de Sa
+Majesté, les autorités civiles et les gendarmes fuient avec une rapidité
+dont rien n'approche, de manière qu'ils jettent l'alarme et nous privent
+des secours qu'ils donneraient à l'armée.--Les gendarmes de Deux-Ponts
+sont partis il y a quatre jours; le sous-préfet de Sarreguemines il y a
+deux jours; il en est de même partout.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«Forbach, le 8 janvier 1814, onze heures du soir.
+
+«J'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime que
+j'avais pris position sur la Sarre, et fait faire un convoi sur Bitche.
+J'ai inspecté ma ligne ce matin et j'ai reconnu que, par une négligence
+inimaginable, tous les bateaux que j'avais fait réunir à Sarrebrück
+avaient un peu descendu la rivière, et étaient sur la rive droite au
+pouvoir de l'ennemi.
+
+«Ces bateaux étaient assez nombreux et assez grands pour pouvoir nous
+porter huit mille hommes par passage. L'ennemi n'étant point encore en
+force sur ce point, je n'ai pas perdu un seul instant pour faire arriver
+du canon, chasser les postes ennemis, et prendre possession de ces
+bateaux par des nageurs soutenus par un grand nombre de tirailleurs.
+Cette opération, quoique en plein jour, s'est faite avec tout le succès
+possible.
+
+«L'ennemi a porté des forces assez considérables sur la haute et la
+basse Sarre, et cependant je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il
+manoeuvre sur les deux rives de la Moselle.
+
+«Les troupes qui sont en face de Sarrelouis sont des troupes prussiennes
+du corps d'York, qui a débouché par Coblentz et Baccarach.--Les troupes
+qui ont débouché par deux ponts sur la haute Sarre, sont, je crois, du
+corps de Sacken.
+
+«Je garde tous les gués et passages de la Sarre, depuis au-dessous de
+Sarrelouis jusqu'au-dessus de Sarreguemines, et je resterai dans cette
+position tant que l'ennemi ne forcera pas un de ces passages, ou ne
+menacera pas mes communications en marchant par la haute Sarre.
+
+«J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour former
+l'approvisionnement de Sarrelouis, dont on ne s'était nullement occupé.
+Le commandant de Sarrelouis ayant perdu la tête, j'ai dû, d'après ce que
+les règlements m'autorisent à faire, donner un autre commandant à cette
+place, et j'ai fait choix du colonel du 59e régiment, qui est un
+officier ferme, et qui saura créer des ressources et montrer du courage
+et de la persévérance. J'ai cru devoir augmenter sa garnison, assez mal
+composée, d'un bataillon de son régiment, fort de deux cents hommes, ce
+qui la portera à douze cents hommes de troupes, et quatre cents gardes
+nationales.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«Forbach, le 9 janvier 1814, midi.
+
+«J'ai l'honneur de vous rendre compte que l'ennemi a forcé le passage de
+la rivière à Rehling, au-dessous de Sarrelouis, et qu'il débouche en
+force avec infanterie, cavalerie et artillerie. J'ai reçu également le
+rapport que les ennemis se sont beaucoup augmentés du coté de
+Sarreguemines, tandis que les rapports du pays annoncent que l'ennemi
+est entré avant-hier à Saverne. Ces différentes circonstances me
+déterminent à me porter demain matin à Saint-Avold, avec la plus grande
+partie de mes forces, en laissant mon avant-garde à Forbach; je me
+rapprocherai ensuite de Metz en manoeuvrant suivant les circonstances.
+
+«Le duc de Valmy m'écrit que je ne puis recevoir de secours en vivres de
+Metz. Cependant, dans la circonstance où je me trouve, il faut que mes
+subsistances soient assurées d'une manière régulière, et, certes, la
+chose est aussi pressante que facile. Il paraît que le duc de Valmy
+brouille tout au lieu de mettre l'ordre. Je redoute beaucoup les
+entraves que je vais éprouver par son voisinage. D'un autre côté, on
+m'assure que l'ennemi est entré à Épinal, et j'ignore ce que devient le
+duc de Bellune, dont la position influe beaucoup sur la mienne. Sa
+Majesté appréciera les inconvénients graves de cet état de choses, et
+combien il serait nécessaire de le faire cesser.
+
+«Votre Altesse Sérénissime connaît les intentions de Sa Majesté,
+relativement à la formation de la garnison de Metz. Si j'y dois fournir
+des troupes, il faudrait y employer de préférence celles du général
+Durutte, qui sont peu en état de tenir la campagne, leurs magasins et
+leurs officiers payeurs étant à Mayence.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«Longueville, le 10 janvier 1814.
+
+«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime que, les
+troupes légères que j'avais placées sur la haute Sarre m'ayant prévenu
+hier qu'un corps ennemi nombreux avait passé la Sarre à Sarralbe et
+marchait sur Pettelange, tandis que, d'un autre côté, j'avais reçu le
+rapport que l'ennemi avait passé la rivière et construit un pont à
+Rehling, ce mouvement sur Pettelange ne pouvant avoir d'autre objet que
+de s'emparer avant moi du défilé de Saint-Avold, le seul par lequel je
+puis me retirer, je suis parti ce matin pour m'y rendre, et j'ai occupé
+la position de Longueville que j'avais fait reconnaître. Je tiens
+Saint-Avold en avant-garde, d'où je pousse des partis dans toutes les
+directions. Cette position de Longueville me donne les moyens de voir
+venir l'ennemi sans me compromettre. Elle a aussi cela d'avantageux
+qu'elle ne peut être tournée que par la route de Sarrelouis à Metz, ou
+par la route de Sarreguemines à Mozanges et Faulquemont, ce qui serait
+extrêmement long. La position par elle-même est assez bonne pour que je
+puisse y rester assez de temps pour forcer l'ennemi qui marchait à moi
+de déployer toutes ses forces. Je compte donc y rester tant que la chose
+sera possible. Je me trouve couvrir Metz qui en a grand besoin, à ce
+qu'il paraît, pour le moment, garder les principaux débouchés de la
+Sarre, et tenir la tête d'une route qui mène sur Nancy.
+
+«Votre Altesse avait ordonné au duc de Valmy que tous les détachements
+qui appartiennent à des corps qui se trouvent séparés de l'armée me
+seraient envoyés pour être incorporés dans le sixième corps.
+
+«Non-seulement cette disposition ne s'exécute pas; mais le duc de Valmy
+envoie dans les places des détachements de mes régiments, habillés,
+armés, et prêts à entrer en campagne, et cela sans connaître la position
+des troupes et de l'ennemi. Ainsi, par exemple, j'ai appris ce matin
+qu'il avait envoyé sur Sarrelouis un détachement du 37e léger.--J'ai pu
+le rallier; mais il serait tombé au pouvoir de l'ennemi s'il eût
+continué sa route.
+
+«Cette disposition est d'autant plus mauvaise, que les garnisons des
+places peuvent être faites avec des conscrits non habillés. Il est bien
+urgent que les bataillons de campagne reçoivent des recrues, car,
+lorsque j'aurai un corps plus nombreux, plus disponible, et non de
+simples cadres qu'il faut conserver, je pourrai agir offensivement sur
+les forces de l'ennemi, qu'il paraît diviser beaucoup. Mais il n'est pas
+en mon pouvoir de rapprocher ce moment, presque aucun moyen ne
+m'arrivant.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«Longueville, le 12 janvier 1814.
+
+«J'ai l'honneur de vous rendre compte que le corps de Sacken suit la
+même route que moi, tandis que le corps d'York, qui a passé la Sarre à
+Rehling, marche par la route directe de Sarrelouis à Metz. Les premières
+troupes de cavalerie de ce dernier corps d'armée ont couché hier à
+Boulay, dont elles ont chassé mes postes, et ont paru ce matin à Condé,
+marchant dans la direction de Metz. L'arrière-garde du corps de Sacken
+est arrivée dans la journée à Saint-Avold, que j'occupais également par
+une avant-garde. Ces forces se sont pelotonnées, et elles nous ont
+forcés, après un petit engagement, à abandonner cette ville.
+
+«D'après la certitude que j'ai, que j'aurai demain matin le corps de
+Sacken en présence et le corps prussien plus près que moi de Metz, je
+pars cette nuit pour me rapprocher de cette ville, où j'arriverai demain
+soir, et je tiendrai position derrière la Moselle tout le temps que je
+pourrai.
+
+«Sa Majesté peut juger de l'esprit qui règne parmi les conscrits par ce
+qui vient de se passer. Sur un détachement de trois cent vingt hommes
+armés, parti avant-hier de Metz, il en est arrivé ici, ce matin, deux
+cent dix.
+
+«Il paraît constant que voilà la disposition des corps ennemis qui sont
+en présence. Le corps Saint-Priest sur Trèves et Luxembourg; le corps de
+Sacken, venant de Sarrebrück; le corps prussien, dans lequel se trouve
+le prince Guillaume de Prusse, ayant un détachement devant Sarrelouis et
+marchant sur Metz. Le corps de Langeron (russe) et le corps de Kleist
+autour de Mayence.
+
+«J'ignore ce qu'est devenue la colonne bavaroise et badoise, environ dix
+mille hommes, qui était aux environs de Wissembourg. Toutes ces troupes
+sont sous les ordres du feld-maréchal Blücher.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«Metz, le 12 janvier 1814.
+
+«J'ai eu l'honneur de vous rendre compte hier de la marche du corps de
+Sacken et de l'engagement que j'avais eu hier au soif avec son
+avant-garde. L'ennemi opère aussi, ainsi que je vous l'ai mandé, par la
+route de Sarrelouis à Metz, ce qui a rendu nécessaire de me rapprocher
+de l'embranchement des routes, afin de ne pas perdre ma communication
+avec Metz. Nous avons eu dans la soirée des engagements de cavalerie
+assez vifs dans les directions de Boulay et de Courcelles; l'ennemi a
+montré de chaque côté un millier de chevaux. Je calcule que demain
+j'aurai devant moi de fortes avant-gardes, et après-demain toutes les
+forces ennemies. Je me dispose à faire tout ce qui sera convenable pour
+défendre le plus possible la Moselle.
+
+«Je suis venu de ma personne, ce soir, ici, afin de connaître dans quel
+état se trouve la place, et de prendre toutes les dispositions que
+commandent les circonstances: elles sont arrêtées et seront exécutées
+sans retard. J'ai formé la garnison, et, à cet effet, j'ai disposé d'un
+bataillon du sixième corps, et des bataillons des 22e, 69e et 28e léger,
+qui étaient destinés au onzième corps et n'ont pas pu s'y rendre par
+suite de la position de l'ennemi. Avec les bataillons qui sont ici et
+les conscrits qui sont arrivés, la place aura suffisamment de monde.
+Elle va être complétement pourvue de toutes sortes de moyens. En
+conséquence, je fais partir pour Châlons tous les dépôts qui encombrent
+cette place et qu'il est si nécessaire de conserver pour la
+réorganisation de l'armée. J'en informe le ministre de la guerre, pour
+qu'il puisse leur donner une destination définitive. Je me suis occupé
+également de la place de Thionville, qui recevra demain un supplément de
+garnison. D'après cela, la vieille garde part demain matin pour la
+destination qui lui a été assignée.
+
+«Comme je m'affaiblis beaucoup, le général Curial consent à me laisser
+la division de voltigeurs qui sort de Thionville, mais qui, étant en
+campagne, sera toujours à même d'exécuter les ordres de Sa Majesté.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 13 janvier 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie l'instruction générale que
+l'Empereur m'a ordonné de vous adresser, ainsi qu'à MM. les maréchaux
+prince de la Moskowa, duc de Bellune, duc de Trévise, duc de Tarente, et
+au général Maison, commandant le corps d'Anvers. Lisez-la avec
+attention, et conformez-vous-y en tout ce qui peut vous concerner.
+
+«Voici un aperçu de la situation des armées ennemies de la coalition.
+Ces armées ont conservé la même organisation qu'elles avaient pendant la
+campagne dernière.
+
+«Les forces de l'ennemi sont divisées en trois armées:
+
+«Celle du Nord, commandée par le prince royal de Suède;
+
+«L'armée de Silésie, que commande le général Blücher;
+
+«La grande armée, que commande le prince de Schwarzenberg.
+
+«L'armée du Nord, que commande le prince royal de Suède, est vis-à-vis
+Hambourg; elle a une division vis-à-vis Wesel, et une autre, commandée
+par le général Bulow, sur Bréda.
+
+«Le général Wintzingerode, avec une division légère d'environ trois
+mille cinq cents hommes, se porte sur le Wahal.
+
+«L'ennemi a en outre vingt-cinq mille hommes devant Magdebourg, et seize
+mille devant Custrin et Glogau.
+
+«L'armée de Blücher, selon tous les renseignements, a passé le Rhin avec
+quarante-cinq mille hommes; elle doit en avoir laissé vingt mille sur
+Mayence.
+
+«On porte l'armée du prince de Schwarzenberg à quatre-vingt-dix mille
+hommes. Il en a environ vingt mille autour de Besançon, quinze ou vingt
+mille en Suisse pour maintenir ce pays, vingt mille pour observer
+Huningue et les autres places de l'Alsace.
+
+«Cette armée sera bientôt obligée d'avoir une vingtaine de mille hommes
+pour couvrir le siège de Béford.
+
+«D'après ces données, l'ennemi aurait donc sur notre territoire:
+
+«Quinze mille hommes en Hollande;
+
+«Cinq mille Hollandais;
+
+«Cinq mille Anglais;
+
+«Total: vingt-cinq mille hommes.
+
+«Quarante-cinq mille de Blücher;
+
+«Quatre-vingt-dix mille du prince de Schwarzenberg;
+
+«Total: cent soixante mille hommes.
+
+«L'ennemi prétend avoir deux cent mille hommes; il augmenterait ses
+forces réelles d'un huitième.
+
+«Il a, outre cela:
+
+«Trente-cinq mille hommes de l'armée du Nord devant Hambourg;
+
+«Vingt-cinq mille devant Magdebourg;
+
+«Quinze mille devant Custrin et Glogau;
+
+«Quatre mille devant Würtzbourg;
+
+«Douze mille devant Erfurth;
+
+«Ce qui fait à peu près cent mille hommes sur la rive droite du Rhin.
+
+«Cela, joint aux cent soixante mille hommes qu'il a sur notre
+territoire, à la rive gauche, forme environ trois cent mille hommes.
+
+«Il doit avoir une centaine de mille hommes dans les hôpitaux, malades
+ou blessés; ce qui suppose quatre cent mille hommes indépendants de
+l'armée d'Italie.
+
+«Les vingt-cinq mille hommes qu'il a en Hollande sont employés à
+observer le Helder, que nous occupons avec deux mille Français, qui ont
+des vivres pour neuf mois; les places de Naarden, Wesel, Berg-op-Zoom,
+Gorcum, où nous avons quatre mille hommes; ce qui doit faire présumer
+que l'armée du Nord n'a pas plus de dix mille hommes disponibles pour
+opérer.
+
+«Il suit de cet aperçu qu'il ne paraît pas que l'ennemi soit en mesure
+de pénétrer davantage dans l'intérieur de la France, et que la position
+du corps commandé par le général Maison en avant d'Anvers,
+
+«Du corps du duc de Tarente sur la Meuse, de votre corps sur la Sarre,
+
+«Du corps du duc de Bellune et du prince de la Moskowa sur les Vosges,
+
+«Du corps du duc de Trévise sur Langres,
+
+«Et enfin de l'armée de réserve qui se forme à Paris, à Troyes et à
+Châlons, formant, par la réunion de tous ses corps, une armée de cent
+trente à cent cinquante mille hommes en avant de Paris, indépendamment
+d'une armée de cinquante mille hommes qui se forme à Lyon; tout cela,
+dis-je, donne donc lieu à Sa Majesté de penser que l'on est en mesure de
+tenir l'ennemi au delà des Vosges, et sans qu'il puisse faire des
+progrès, en deçà de la Sarre et en deçà de la Meuse, et que, si enfin on
+peut maintenir les choses une vingtaine de jours dans cette situation,
+on sera alors en mesure de rejeter l'ennemi au delà du Rhin.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 13 janvier 1814.
+
+INSTRUCTION GÉNÉRALE
+
+«Pour le corps d'armée d'Anvers;
+«Pour le duc de Tarente;
+«Pour le duc de Raguse;
+«Pour le duc de Bellune;
+«Pour le prince de la Moskowa;
+«Pour le duc de Trévise.
+
+«L'ennemi opère par trois masses:
+
+«1° Il ne paraît pas que celle qui déboucherait par Bréda, et que
+commande le général Bulow, puisse opérer avec plus de neuf à dix mille
+hommes.
+
+«Le général Maison est en mesure de la contenir et de la battre.
+
+«2° Le général Blücher commande toute l'armée de Silésie, c'est-à-dire
+la division Saint-Priest, la division Langeron, celle d'York et celle de
+Sacken.
+
+«Obligé de laisser vingt à vingt-cinq mille hommes sur Mayence et sur le
+Rhin, il ne peut pas opérer avec plus de trente mille hommes.--Il se
+porte sur la Sarre, et dès lors il devra masquer Sarrelouis. S'il passe
+la Sarre, et qu'il se porte sur la Moselle, il devra masquer Luxembourg,
+Thionville, Marsal et Metz. Son corps sera à peine suffisant pour toutes
+ces opérations.
+
+«Le duc de Raguse doit l'observer, le contenir, manoeuvrer entre les
+places; et, si, par une chance qui n'est pas présumable, il était obligé
+de repasser la Moselle, il jetterait la division Durutte dans Metz et
+préviendrait toujours l'ennemi sur le grand chemin de Paris.
+
+«Dans cette supposition, le duc de Tarente, qui réunit son corps sur la
+Meuse, observerait le flanc droit de l'ennemi, défendrait Liége et la
+Meuse, et suivrait toujours le flanc droit de l'ennemi, de manière à ne
+pas cesser de couvrir les débouchés de Paris.
+
+«Si, au contraire, Blücher, après avoir tâté la Sarre, se porte sur la
+basse Meuse pour menacer la Belgique, le duc de Tarente défendra la
+Meuse et le duc de Raguse suivra le flanc gauche de l'ennemi pour
+observer ses mouvements, le contenir, le retarder, lui faire le plus de
+mal possible.
+
+«3° L'armée du prince de Schwarzenberg a besoin de vingt mille hommes
+pour son opération de Besançon et vingt mille hommes pour contenir la
+Suisse, et de vingt à vingt-cinq mille hommes pour masquer les places
+d'Alsace: elle doit être contenue par le corps du duc de Trévise à
+Langres, par le corps du prince de la Moskowa sur Nancy à Épinal, et par
+celui du duc de Bellune sur les Vosges. Ces trois maréchaux doivent
+correspondre entre eux. On doit se réemparer des gorges des Vosges, les
+barricader, et y réunir les gardes nationales, les gardes champêtres,
+les gardes forestiers et les volontaires. Et, si enfin l'ennemi
+pénétrait en force dans l'intérieur, les troupes doivent lui barrer le
+chemin et couvrir toujours la route de la capitale, en avant de laquelle
+l'Empereur réunit une armée de cent mille hommes.
+
+«Telle est l'instruction générale pour les opérations.
+
+«Les maréchaux peuvent faire des proclamations pour repousser les
+invectives des généraux ennemis. Ils doivent faire connaître que deux
+cent mille hommes de gardes nationales se sont formés en Bretagne, en
+Normandie et en Picardie, et dans les environs de Paris, et qu'ils
+s'avancent sur Châlons, indépendamment d'une armée de réserve de ligne
+de plus de cent mille hommes; que, la paix étant faite avec le roi
+Ferdinand et les insurgés d'Espagne, nos troupes d'Aragon et de
+Catalogne sont en pleine marche sur Lyon, et celles de Bayonne sur
+Paris; enfin prédire aux ennemis que le territoire sacré qu'ils ont
+violé les consumera.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«Metz, le 13 janvier 1814.
+
+«Je reçois la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur de
+m'écrire le 11.
+
+«Les mouvements que j'ai exécutés sans combattre ont été le résultat
+nécessaire de la marche sur mes flancs de forces supérieures, qui
+menaçaient de s'emparer avant moi des seuls points par lesquels je
+pouvais effectuer ma retraite, et de la situation de mes troupes qui ne
+présentent que des cadres. Si je dois combattre avant d'avoir reçu des
+renforts, je le ferai avec beaucoup plus d'avantages derrière la
+Moselle, appuyé à toutes les places, et avec ma retraite assurée dans
+toutes les directions, que je ne l'aurais fait dans les défilés de la
+Lorraine allemande, car ces défilés ne peuvent être défendus que
+lorsqu'on les occupe tous, sous peine d'être dans la position la plus
+critique; et, pour les occuper tous, il fallait plus de monde que je
+n'en ai.
+
+«J'ai fourni pour Metz, Sarrelouis et Thionville, ainsi que j'ai eu
+l'honneur de vous en rendre compte, cinq cadres de bataillons, savoir:
+les bataillons du 28e léger, 22e, 59e, 69e de ligne, qui n'avaient pu
+rejoindre le duc de Tarente, et un bataillon du 14e de ligne.--Ces
+cadres, avec les conscrits qui leur seront donnés, donneront le moyen de
+compléter ces garnisons.
+
+«Mes forces sont aujourd'hui de six mille hommes d'infanterie en
+quarante-huit bataillons et deux mille cinq cents hommes de
+cavalerie.--J'aurai l'honneur de vous adresser demain un état de
+situation détaillé.
+
+«Si j'avais trente mille hommes disponibles ici, je ferais changer tout
+le système de campagne de l'ennemi, et, appuyé aux places, je le
+forcerais à se concentrer, après avoir battu tous ses corps séparés;--si
+j'en avais la moitié, je remplirais une grande partie de ce plan.
+
+«L'avant-garde du corps de Sacken, avec laquelle nous avons eu affaire à
+Saint-Avold, est arrivée devant nous ce matin. Il est arrivé également
+par la route de Sarrelouis un corps de cavalerie, qui appartient sans
+doute au corps d'York. Cependant il semblerait qu'une partie de ce corps
+vient de quitter la direction qu'il suivait sur Metz pour se porter sur
+Thionville.
+
+«Je prépare par tous les moyens possibles une bonne défense de la
+Moselle, autant _que tout ce qui se passera du côté de Nancy le
+permettra_.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«Metz, le 14 janvier 1814.
+
+«Monseigneur, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse que,
+d'après mes rapports, le corps prussien a pris position à une lieue de
+la Moselle, sur la rive droite, entre Thionville et Metz. Le corps de
+Sacken est devant moi, à quelque distance; son avant-garde a ses postes
+établis en présence des miens. Il n'y a eu aujourd'hui aucun engagement
+sur ce point. J'ai envoyé une division à Pont-à-Mousson pour garder ce
+poste important. L'ennemi y a présenté cinq ou six cents chevaux, qui
+ont été repoussés. Cette division me sert d'avant-garde et m'éclaire du
+côté de Nancy. D'après les nouvelles que j'ai reçues, l'ennemi doit être
+dans cette ville depuis ce matin. Je l'ai envoyé reconnaître. Mon
+intention était, aussitôt qu'il serait entré dans cette ville, de
+marcher sur lui, couvert par la Moselle, contre les corps que j'ai en
+présence, afin de le prendre en flanc dans son mouvement sur Toul; mais
+une crue de la Moselle, qui est sans exemple, a couvert d'eau, dans la
+journée, tout le pays entre Metz et Pont-à-Mousson, au point de le
+rendre tout à fait impraticable aux voitures pour le moment.
+
+«J'occupe toujours, par une forte avant-garde, le dehors de Metz à une
+lieue, et je me lie, par de la cavalerie, sur la rive gauche, avec
+Thionville.
+
+«Mes rapports m'annoncent la présence de partis du côté de Luxembourg.
+
+«La nécessité indispensable de mettre de l'ordre dans le service de la
+place de Metz, où rien n'était établi pour ta sûreté de la ville,
+l'incapacité absolue du général Roget et le peu de confiance dont il
+jouit parmi les habitants, m'ont déterminé à nommer un commandant
+supérieur à Metz, en attendant celui qu'il plaira à Sa Majesté d'y
+envoyer, et j'ai fait choix du général de division Durutte, qui, par son
+exactitude et son zèle, me parait propre à ces fonctions.
+
+«La ville de Metz est dans un très-bon état de défense. Le préfet a
+beaucoup fait pour son approvisionnement, et il y aura, soit en troupes,
+soit en gardes nationales armées, soit en canonniers et ouvriers
+militaires ou bourgeois, douze mille hommes.
+
+«J'ai fait partir presque tous les dépôts pour Châlons, et les derniers
+partiront demain; j'en préviens le ministre, afin qu'il leur assigne les
+destinations qu'il jugera convenables. Le matériel de l'équipage de
+camp, qui était ici, s'est mis en route ce matin; toute l'artillerie de
+la garde est également partie.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL
+
+«Metz, le 15 janvier 1814.
+
+«J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'étant informé de l'entrée de
+l'ennemi à Nancy, et de la retraite des troupes françaises sur Toul,
+d'un autre côté, le général Ricard, qui avait reçu la nouvelle de la
+marche de l'ennemi sur Thiaucourt, ayant cru devoir se mettre en marche
+de Pont-à-Mousson, qu'il occupait, pour se rendre sur ce point; d'après
+ces divers mouvements, je me trouve forcé de quitter les bords de la
+Moselle pour me rapprocher de la Meuse.
+
+«Je compte partir demain, laissant Metz dans un très-bon état de
+défense.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL
+
+«Metz, le 16 janvier 1814.
+
+«J'ai l'honneur de vous rendre compte que je viens de recevoir une
+lettre du duc de Bellune, en réponse aux nouvelles que je lui avais
+demandées, par laquelle il m'annonce qu'il a pris position à Toul et que
+le prince de la Moskowa occupe... et Ligny. La lettre du duc de Bellune
+me faisant supposer qu'il a l'intention de rester quelque temps dans
+cette position, je prends moi-même position à Gravelotte à deux lieues
+de Metz, observant la Moselle et ayant une avant-garde dans la direction
+de Pont-à-Mousson.
+
+«Je pourrai garder cette position autant de temps que le duc de Bellune
+restera à Toul, et que l'ennemi ne débouchera pas sur moi ou sur
+Saint-Mihiel avec des forces supérieures. Il est extrêmement fâcheux que
+le prince de la Moskowa n'ait pas ordonné de couper le pont sur la
+Moselle à Frouard, à l'instant où il a évacué Nancy. Le général Ricard
+aurait également fait couper celui de Pont-à-Mousson, et il aurait pu
+rester sur les bords de la Moselle sans s'occuper de Thiaucourt, sur
+lequel on lui a dit que l'ennemi se portait par Bernecourt.
+
+«Quoi qu'il en soit, depuis que je sais que le duc de Bellune tient à
+Toul, j'ai donné l'ordre au général Ricard de garder Thiaucourt le plus
+longtemps possible, voulant rester à Gravelotte et conserver la
+communication avec Metz tant que cela sera possible, et que je ne
+courrai pas risque de voir ma communication compromise.
+
+«J'ai envoyé sur Verdun la division de la jeune garde, conformément à
+l'ordre que j'ai reçu. Il serait utile que ces troupes restassent sur la
+Meuse pour me soutenir au besoin.
+
+«Je viens de recevoir la lettre de Votre Altesse, du 13, et
+l'instruction qui y est jointe. Aux détails que votre lettre contient
+sur l'armée de Silésie, il faut ajouter le corps de Kleist qui, d'après
+le rapport que j'ai reçu hier au soir, vient de rejoindre, et un corps
+bavarois et badois de sept à huit mille hommes, qui était près de Bitche
+il y a huit jours, et qui paraîtrait avoir opéré sur Dieuze et revenir
+maintenant sur Metz; un corps considérable, qui ne peut être que
+celui-là, ayant été vu avant-hier descendant la côte de Delme, route de
+Strasbourg à Metz.
+
+«Le corps de Sacken m'a suivi de fort près, et a pris position sur la
+Nied, le jour où je me suis établi en avant de Metz, à la croisée des
+routes de Sarrebrück et de Sarrelouis.
+
+«Le lendemain, ce corps s'est porté, par des chemins de traverse, dans
+la direction de Pont-à-Mousson, en passant par Soigne. Les troupes ont
+été vues et comptées par un habitant digne de foi. Le même jour, ce
+corps a été remplacé devant moi par les troupes du corps d'York, et il
+paraît qu'hier le corps de Kleist est arrivé aux environs de Thionville,
+et s'est placé entre Thionville et Metz.
+
+«Le 13, j'ai envoyé une division à Pont-à-Mousson, afin de défendre ce
+poste important; mais Sacken n'y a rien entrepris. Quant au corps de
+Saint-Priest, qui fait également partie de l'armée de Silésie, il paraît
+que c'est lui qui est entré à Trèves, mais il n'y est plus, et je ne
+sais ce qu'il est devenu; il est possible qu'il ait fait face au duc de
+Tarente. Le corps de Langeron est devant Mayence.
+
+«D'après le mouvement du général Sacken, je me serais porté en masse sur
+Pont-à-Mousson, afin de me lier davantage avec les troupes du duc de
+Bellune, laissant Metz et Thionville me couvrir contre le corps
+prussien, si la crue subite de la Moselle et les inondations qui en ont
+été la suite, occasionnées à ce qu'il paraît par l'ouverture de
+plusieurs étangs des Vosges, n'avaient couvert la route de la rive
+gauche de la Moselle de manière à la rendre tout à fait impraticable aux
+voitures, et cela deux heures après le passage de la division Ricard.
+Maintenant que l'ennemi est maître du défilé de Pont-à-Mousson, cette
+opération ne serait plus praticable, lors même que les inondations
+viendraient à disparaître.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+»Paris, le 16 janvier 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, je viens de faire connaître à M. le maréchal
+duc de Bellune que l'Empereur a été surpris qu'il ait abandonné
+Saint-Nicolas et Nancy sans se battre et sans défendre la Meurthe, quand
+vous avez votre corps d'armée en avant de Metz et que vous faites
+occuper Pont-à-Mousson; je lui mande que le duc de Trévise est en avant
+de Langres où il arrête l'ennemi; que l'on ne doit pas supposer qu'il
+ait devant lui autant de forces qu'il l'annonce, puisque l'ennemi a une
+grande partie de ses troupes dans l'Alsace et devant nos places, devant
+Gênes et sur Bourg-en-Bresse, pour menacer Lyon. Je préviens le duc de
+Bellune que la Meurthe et la Moselle forment une barrière qu'il doit
+défendre, et que l'essentiel est de retarder la marche de l'ennemi
+autant qu'il sera possible, et de pouvoir attendre jusqu'au 15 février;
+nous aurons alors une grande armée. Concertez-vous avec le duc de
+Bellune et le prince de la Moskowa.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 17 janvier 1814, onze heures du soir.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur espère que vous n'aurez
+pas quitté Metz, car c'est très-mal à propos que le duc de Bellune a
+quitté Nancy pour se porter à Toul; rien n'est aussi ridicule que la
+manière dont ce maréchal évacue le pays: je lui donne l'ordre de tenir à
+Toul. L'Empereur va se porter à Châlons. J'écris au duc de Tarente de
+se rapprocher de nous en suivant nos mouvements. Je reçois à l'instant
+votre lettre du 16 à midi. Je vais la mettre sous les yeux de
+l'Empereur.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«Harville, le 17 janvier 1814.
+
+«J'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime de mon
+mouvement pour me rapprocher de la Meuse. J'avais envoyé, dès hier
+matin, des officiers en poste pour préparer la défense de la Meuse, et
+faire sauter les ponts depuis Saint-Mihiel jusqu'à Verdun.--Mais la
+fatale imprévoyance du prince de la Moskowa, qui, en évacuant Nancy, n'a
+pas fait sauter le pont de Frouard sur la Moselle, a donné à l'ennemi le
+moyen d'arriver sur la Meuse avant moi, et a empêché que les
+dispositions eussent leur effet.
+
+«L'officier que j'avais envoyé à Saint-Mihiel arrive et m'annonce que
+l'ennemi y est entré ce matin en forces.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL
+
+«Verdun, le 18 janvier 1814.
+
+«Monseigneur, j'ai eu l'honneur de vous écrire hier que l'armée ennemie
+était en mouvement sur Saint-Mihiel et que son avant-garde y était
+arrivée hier matin. Cette nouvelle était fausse; cependant j'étais
+autorisé à y croire, puisqu'elle m'était donnée par un des officiers que
+j'emploie habituellement à courir le pays pour avoir des nouvelles, et
+qui arrivait des environs de Saint-Mihiel pour m'en informer, et qui m'a
+fait jusqu'ici des rapports exacts. Elle était d'ailleurs probable,
+puisque l'ennemi possédait, depuis le 14, le pont de Frouard et qu'il
+n'y a que deux petites marches de Nancy à Saint-Mihiel, et que c'était
+hier le 17, ce qui aurait supposé que l'ennemi avait commencé son
+mouvement du 15 au 16, dans l'espérance de remplir l'objet important de
+surprendre le passage de la Meuse. Enfin, rien ne contredisait cette
+nouvelle, puisque le général Ricard, qui occupait Pont-à-Mousson,
+s'était retiré tout à fait en arrière sans s'arrêter à Thiaucourt, d'où
+il aurait su à quoi s'en tenir sur les mouvements prétendus de l'ennemi:
+mais il avait cru utile de s'éloigner, et dès lors j'étais privé d'avoir
+des nouvelles par lui. J'ai eu ce matin des rapports qui m'ont fait
+présumer que l'ennemi n'était point en force à Saint-Mihiel, et j'y ai
+envoyé en toute hâte un détachement d'infanterie et de cavalerie sous
+les ordres du colonel Fabvier. On y a surpris cinq cents Cosaques, qu'on
+a chassés et à qui on a fait quelques prisonniers. En ce moment,
+Saint-Mihiel est occupé; on dispose tout pour rompre le pont à
+l'approche des forces de l'ennemi, et je suis en situation de défendre
+la Meuse autant de temps qu'on voudra: tout dépend de celui que restera
+le duc de Bellune. Mes troupes sont à Verdun et sur les bords de la
+Meuse, et j'ai une forte avant-garde à Haudeaumont, dont les postes sont
+à Manheulle. Dans cette position, je suis à même d'exécuter tous les
+mouvements que les circonstances pourront exiger.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MARÉCHAL NEY.
+
+«19 janvier 1814.
+
+«Monsieur le maréchal, les forces ennemies de toutes armes que vous
+supposez exister à Saint-Mihiel se réduisent à quatre cents Cosaques.
+Des rapports semblables à ceux que vous avez reçus m'avaient été faits
+et présentés avec quelque apparence de vérité, mais j'en ai bientôt
+reconnu l'exagération. Alors je me suis décidé à envoyer sur ce point
+des troupes qui en ont chassé les Cosaques, qu'elles ont surpris et à
+qui elles ont pris quelques hommes, et j'occupe Saint-Mihiel avec deux
+mille hommes et six pièces de canon.
+
+«J'ai placé sept à huit cents chevaux pour éclairer la rive gauche de la
+Meuse depuis Saint-Mihiel jusqu'aux postes du duc de Bellune. J'ai fait
+détruire tous les ponts entre Verdun et Saint-Mihiel; on va en faire
+autant entre Saint Mihiel et Commercy, et, dans la journée, le pont de
+Saint-Mihiel sera miné et prêt à sauter à la moindre apparence d'attaque
+sérieuse de l'ennemi.
+
+«Il serait bien nécessaire de prendre les mêmes dispositions sur la
+haute Meuse, à Commercy, à Pagny, etc., etc.; car c'est en créant des
+obstacles partout que vous pouvez arrêter ou retarder l'ennemi.
+
+«J'ai une forte avant-garde à Haudeaumont; j'en ai une autre à Dieuze,
+et le reste de mes troupes est ici, sous ma main. Dans cette position,
+je suis en situation de défendre la Meuse, et j'y resterai tant que
+l'ennemi ne la passera pas au-dessus de moi. Voilà, monsieur le
+maréchal, quelle est ma position.
+
+«J'ai l'honneur de vous prévenir que, des quatre à cinq cents Cosaques
+qui étaient à Saint-Mihiel, cent sont sur la rive gauche de la Meuse. On
+a barricadé le pont pour empêcher leur retour; il serait peut-être
+possible de les atteindre.
+
+«Jusqu'ici, je vois des démonstrations faites par l'ennemi, mais je ne
+vois point d'opérations sérieuses de sa part, et je suis persuade que
+ses masses sont encore sur la Moselle et sur la Meurthe.--Un voyageur
+venant de Nancy a assuré même qu'avant-hier il n'y était pas encore
+entré d'infanterie. Il y a deux jours que le corps de York était devant
+Metz; une portion a été vue remontant la Moselle dans la direction de
+Pont-à-Mousson. Le corps de Kleist parait être entre Thionville et
+Metz.
+
+«Si j'apprends quelque chose d'important, j'aurai l'honneur de vous en
+informer. Je vous prie, monsieur le maréchal, de me communiquer ce qui
+viendra à votre connaissance.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE BELLUNE
+
+«19 janvier 1814.
+
+«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous informer que, ayant appris
+votre mouvement sur la Meuse, je m'en suis rapproché. Je pense comme
+vous que vous pouvez défendre la Meuse, et je crois pouvoir répondre d'y
+réussir dans l'étendue du pays que j'occupe maintenant, et tant que vous
+tiendrez à Commercy et à Pagny.
+
+«Voici quelle est la position de mes troupes. J'occupe Saint-Mihiel avec
+deux mille hommes et six pièces de canon. J'ai placé sept à huit cents
+chevaux pour éclairer la rive gauche de la Meuse depuis Saint-Mihiel
+jusqu'à vos postes. J'ai une forte avant-garde à Haudeaumont, dont les
+postes sont à Manheulle. J'en ai une autre à Dieuze; le reste de mes
+troupes est ici sous ma main. J'ai fait détruire tous les ponts entre
+Saint-Mihiel et Verdun, etc., etc.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL
+
+«19 janvier 1814.
+
+«J'ai eu l'honneur de vous rendre compte hier de l'établissement de nos
+troupes à Saint-Mihiel. J'ai sur ce point la deuxième division de
+voltigeurs de la garde, forte de deux mille cinq cents hommes, qui était
+la plus à portée de s'y rendre.
+
+«Tous les travaux relatifs à la rupture du pont seront terminés ce soir
+à dix heures; mais le pont ne sera coupé qu'en cas d'attaque sérieuse de
+l'ennemi.
+
+«Divers rapports m'ont annoncé que l'ennemi n'avait avant-hier presque
+aucune infanterie sur la rive gauche de la Moselle. Cependant le général
+Decous assure que l'ennemi a deux mille hommes d'infanterie à
+Bouconville et Xivrai. Je lui ai donné l'ordre de faire demain matin une
+reconnaissance au delà d'Apremont, afin de savoir d'une manière certaine
+à quoi s'en tenir.
+
+«Mon avant-garde de Manheulle et Haudeaumont a été attaquée ce soir par
+un millier de chevaux prussiens. Nous avons eu huit hommes blessés et
+nous en avons blessé ou pris une quarantaine à l'ennemi, dont un
+officier. La perte de l'ennemi est le résultat d'une charge qu'il a
+faite sur le village de Manheulle, qui était occupé par de l'infanterie
+bien postée, et qui l'a bien reçu. Le rapport du général Piquet, qui
+commande cette avant-garde, porte que les prisonniers faits annoncent
+que le corps qui a attaqué est de douze cents chevaux, trois bataillons
+et plusieurs pièces de canon. J'attends les prisonniers pour les
+questionner moi-même.
+
+«On a vu huit cents chevaux et deux pièces de canon, mais ni infanterie,
+ni le reste des pièces indiquées, de manière que je ne puis dire si
+c'est l'avant-garde d'un corps d'armée. Je le vérifierai demain.
+
+«Dans le cas où l'armée ennemie n'aurait pas fait de mouvement en avant
+de la Moselle comme des rapports l'annoncent, ou si ce mouvement n'a pas
+en lieu d'ici à deux jours, je crois qu'il serait tout à fait convenable
+de se reporter sur la Moselle, car cette ligne est bonne. Mais, pour que
+cela puisse s'exécuter, pour qu'on y arrive sans danger et de façon à
+conserver la ligne, il faudrait agir méthodiquement et que toutes les
+troupes fussent sous le même commandement; car, sans cela, avec
+l'éloignement des corps de troupes que la garde de cette ligne comporte,
+il y a beaucoup de chances à courir si elles ne sont pas toujours dans
+la même main. Dans le placement des troupes sur la Moselle, je pense
+qu'elles devraient être ainsi disposées:
+
+«Une division sur Pont-à-Mousson, une sur Marbach et Pompey, une sur
+Toul, une à Bernecourt et une à Thiaucourt avec le quartier général.
+Quelques postes suffiraient pour se lier avec Metz; mais il faut, je le
+répète, un seul chef pour diriger tout cela.
+
+
+
+LE DUC DE BELLUNE AU MARÉCHAL MARMONT
+
+«Void, le 20 janvier 1814, cinq heures du soir.
+
+«Une forte colonne de cavalerie ennemie a passé la Meuse pendant la nuit
+dernière entre Vaucouleurs et Neufchâteau: il est vraisemblable qu'elle
+est suivie par le corps de Blücher qui est arrivé depuis deux jours à
+Nancy. Les Cosaques de Platow ont pris la direction de Langres par
+Saint-Thiébault. Ils ont été remplacés hier à Neufchâteau par un corps
+bavarois. Un autre corps est devant nous à Commercy, simulant, je pense,
+un passage pour nous donner le change, car il me paraît que les armées
+alliées manoeuvrent par leur gauche pour nous prévenir sur la Marne dans
+les directions de Joinville et de Langres. Peut-être que ceux qui ont
+passé la Meuse ce matin se dirigent-ils sur Ligny par Gondrecourt. Dans
+ce cas, notre position sur la Meuse ne serait plus tenable. J'engage M.
+le maréchal prince de la Moskowa à tenir un parti sur Gondrecourt, afin
+d'être prévenu à temps des mouvements que les ennemis pourraient faite
+sur cette route. Je prie Son Excellence d'avoir la bonté de m'en
+instruire.
+
+«J'envoie par courrier extraordinaire le rapport de ces événements au
+prince major général.
+
+«LE MARÉCHAL DUC DE BELLUNE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Châlons, le 20 janvier 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, j'arrive à Châlons, j'y trouve votre lettre
+du 19 à neuf heures du soir; vous avez fait une excellente opération en
+reprenant Saint-Mihiel; il paraît que le duc de Bellune occupe Commercy,
+Void où il a son quartier général, Vaucouleurs et Cudelincourt, derrière
+Gondrecourt, point important, car l'ennemi paraît avoir beaucoup de
+cavalerie à Neufchâteau. Le général Defrance a eu une belle affaire de
+cavalerie à Vaucouleurs contre quatorze cents hommes de cavalerie
+ennemie qu'il a repoussés. On dit Platow à Neufchâteau avec dix
+régiments de Cosaques cherchant à inquiéter la droite du duc de Bellune.
+Le duc de Trévise est à Chaumont où il a l'ordre de tenir; Langres est
+au pouvoir de l'ennemi.
+
+«Je pars à l'instant pour voir le prince de la Moskowa à Bar-sur-Ornain,
+et le duc de Bellune à Void; de là je reviens à Châlons. Le duc de Valmy
+est dans cette ville, le général Belliard m'y remplace en mon absence.
+Envoyez-moi l'état de situation détaillée de toutes les troupes à vos
+ordres. J'adresse à l'Empereur votre lettre du 19 qui contient vos
+projets pour reprendre la ligne de la Moselle; je crois qu'il faut y
+penser en faisant attention à la droite du duc de Bellune et à l'espace
+qui se trouve entre Gondrecourt et Chaumont en Bassigny.
+
+«Je ne vous parle point de la place de Verdun, ni de toutes les
+dispositions que votre prévoyance aura prises. Je recommande au duc de
+Bellune de se défendre sur la Meuse.
+
+«Je donne l'ordre au payeur général de l'armée, à qui il reste deux cent
+mille francs en or, de vous les envoyer pour payer les masses de linge
+et chaussure et ferrage jusqu'au 1er janvier 1814, et ce qui peut être
+dû sur les deux mois de solde dont le payement a été ordonné par l'ordre
+du jour; et, s'il reste de l'argent, payer les officiers, mais sans
+acquitter aucune espèce de traitement extraordinaire.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«20 janvier 1814.
+
+«Les troupes qui se sont présentées hier à Haudeaumont sont bien
+réellement l'avant-garde du corps d'armée d'York qui débouche. Je ne
+puis pas douter que ce corps ne marche sur Verdun. Tous mes rapports
+s'accordent également à dire que le corps de Sacken est en marche sur
+Saint-Mihiel.
+
+«J'ai rapproché mon avant-garde de Verdun, je l'ai renforcée, et, si un
+corps ennemi proportionné à mes forces se présente ici, j'espère le bien
+recevoir.
+
+«Toutes les dispositions sont prises de manière à bien défendre la
+Meuse, et je doute que l'ennemi parvienne à la passer de vive force sur
+mon front. Je suis en communication réglée avec le duc de Bellune qui a
+fait également, à ce qu'il paraît, de bonnes dispositions sur le point
+qu'il est chargé de défendre.
+
+«La Meuse est tellement gonflée et débordée, qu'il n'est plus possible
+d'entreprendre de la passer; ainsi les opérations de l'ennemi sont, sur
+ce point, nécessairement suspendues.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+Verdun, le 21 janvier 1814.
+
+«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur de
+m'écrire hier. Les espérances que vous aviez conçues sur la défense de
+la Meuse, et qui étaient extrêmement fondées, ne se sont pas réalisées,
+car je viens de recevoir une lettre du duc de Bellune, qui m'annonce que
+l'ennemi a passé la Meuse entre Vaucouleurs et Neufchâteau, et qu'il
+marche sur Gondrecourt. Il est déplorable qu'on ait néglige de couper
+les ponts dans cette partie; car avec de la surveillance et de faibles
+moyens nous pouvions contenir l'ennemi sur cette ligne pendant sept à
+huit jours.
+
+«Puisque la Meuse n'a pas arrêté l'ennemi un instant, il n'y a pas de
+raison pour que nous tenions position nulle part, ou au moins il faut
+changer de méthode.
+
+«J'envoie ordre aux troupes d'évacuer Saint-Mihiel après avoir rompu le
+pont, et de prendre position sur la route de Verdun à Bar-le-Duc. Je me
+détermine à me porter moi-même demain dans cette direction pour soutenir
+le duc de Bellune et le prince de la Moskowa, ou à réunir mes troupes
+sur Clermont, suivant les nouvelles que je recevrai dans la journée,
+soit des tentatives que l'ennemi pourrait faire sur la Meuse, soit sur
+les projets du duc de Bellune; car, si je marche sur Bar-le-Duc, je ne
+veux pas courir le risque d'y arriver après que cette ville aura été
+évacuée.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«21 janvier 1814.
+
+«Je réponds à la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur
+de m'écrire le 18. Le corps d'York est en ce moment devant moi, au moins
+la plus grande partie, et le corps de Sacken à sa gauche.
+
+«J'estime, d'après les renseignements que j'ai recueillis, que la force
+de ce dernier corps est de douze mille hommes. Quant au corps d'York,
+j'ai moins de données à son égard; mais je pense qu'on peut évaluer sa
+force de dix-huit à vingt mille hommes.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE TARENTE.
+
+«Huitz-le-Maurup, le 24 janvier 1814.
+
+«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous prévenir que le mouvement
+de l'ennemi par sa gauche s'est tout à fait prononcé.--Il parait même
+qu'il n'y a plus, ou presque plus personne derrière la Meuse. L'ennemi a
+attaqué hier, à Ligny, le duc de Bellune, qui s'est retiré à
+Saint-Didier et Vitry, pendant que j'étais en marche pour me porter sur
+Bar-le-Duc.
+
+«Je n'ai point de détail de l'affaire qu'il a eue, mais je crois que
+c'est très-peu de chose. D'après cela, je me suis mis en marche moi-même
+pour Vitry, afin de le soutenir et de me rapprocher du duc de Trévise,
+que les manoeuvres de l'ennemi tendent à séparer de nous. L'ennemi
+paraît avoir une forte avant-garde à Joinville.
+
+«J'ai laissé mon avant-garde aujourd'hui à Bar-le-Duc jusqu'à deux
+heures, mais personne ne s'est présenté. Il paraît que l'ennemi a suivi
+la même route que le duc de Bellune et a marché sur Saint-Dizier.
+
+«Le prince de la Moskowa occupait hier Saint-Dizier avec un détachement;
+le reste de ses troupes s'y est porté cette nuit, et il marche aussi
+aujourd'hui sur Vitry.
+
+«J'ai envoyé le général Ricard aux Islettes; je compte l'en rappeler
+après-demain.
+
+«Toul s'est rendu sans faire aucune résistance: nous y avons perdu cinq
+cents hommes, que le duc de Bellune y avait laissés.
+
+«Telle est, mon cher maréchal, notre situation d'aujourd'hui.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«Vitry, le 25 janvier 1814.
+
+«J'ai l'honneur de vous rendre compte que je suis arrivé ici avec la
+division de la jeune garde et la brigade de cuirassiers. J'ai placé dans
+les villages touchant Vitry la division Lagrange avec l'artillerie qui
+est établie à Vitry-le-Brûlé, et la cavalerie légère à Changy et
+Outrepont.
+
+«Vous savez que la division du général Ricard est aux Islettes avec le
+10e hussards et le régiment des gardes d'honneur.
+
+«Je n'ai avec moi qu'une seule compagnie de sapeurs, les deux autres
+étant avec la division Ricard, parce que je les avais laissées à Verdun
+lorsque j'en suis parti pour achever de mettre en état cette
+place.--Cette compagnie, avec les officiers du génie que j'ai, se
+rendra, aussitôt son arrivée, pour travailler à la réparation de la
+route en avant de Vitry, conformément à ce que vient de me dire, de
+votre part, le général Girardin.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Vitry, le 26 janvier 1814, neuf heures et demie du matin.
+
+«L'Empereur est arrivé à cinq heures du matin à Châlons, et Sa Majesté
+va être bientôt ici. L'intention de l'Empereur est que je donne l'ordre
+au duc de Bellune de manoeuvrer pour se réunir tout entier à
+Saint-Dizier, et que vous, monsieur le maréchal, vous appuyiez le duc de
+Bellune avec tout votre corps, en vous plaçant entre lui et Vitry.
+
+«Quant aux deux divisions de la jeune garde, elles sont réunies
+aujourd'hui à Vitry, sous les ordres du maréchal prince de la Moskowa.
+Toutes les troupes qui étaient à Châlons et échelonnées sur la grande
+route de Vitry y arrivent. Vous connaissez la position de ce maréchal.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+26 janvier 1814.
+
+«J'exécute le mouvement prescrit par Sa Majesté, et je serai établi ce
+soir à Heils-Luthier.
+
+«Je laisse cependant trois cents hommes d'infanterie et quatre pièces de
+canon au pont de Vitry-le-Brûlé, jusqu'à ce qu'ils aient été relevés, ce
+point me paraissant ne pas devoir rester dégarni; ce qui réduira les
+troupes d'infanterie à mes ordres de trois mille sept cent hommes
+jusqu'à l'arrivée du général Ricard.»
+
+
+
+LE MARECHAL MARMONT AU MAIRE DE BAR-LE-DUC
+
+Saint-Dizier, le 27 janvier 1814.
+
+«Sa Majesté a rejoint l'armée hier, à la tête de puissants renforts.
+Elle est entrée sur-le-champ en opération et a chassé ce matin l'ennemi
+de Saint-Dizier. De prompts succès couronneront sans doute ses
+entreprises.
+
+«Sa Majesté me charge, monsieur le maire, de vous dire qu'elle ordonne
+la mise en activité immédiate de la garde nationale de Bar, et qu'elle
+rend la ville responsable de l'entrée de l'ennemi, lorsqu'il ne se
+présentera pas en forces, avec de l'infanterie et du canon.
+
+«J'envoie mon aide de camp pour vous faire cette notification et vous
+faire connaître les ordres de l'Empereur.
+
+«Sa Majesté désire aussi que vous fassiez les plus grands efforts pour
+envoyer sur-le-champ à Saint-Dizier de nombreux convois de vivres pour
+l'armée.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+DISPOSITIONS GÉNÉRALES POUR LE 28 JANVIER 1814.
+
+Ordre pour le duc de Raguse.
+
+«Le général Lefebvre-Desnouettes partira sur-le-champ, prendra la tête
+de la marche, se dirigera sur Éclaron, de là sur Montier-en-Der: il aura
+avec lui ses douze pièces d'artillerie à cheval.
+
+«Le prince de la Moskowa, avec la division Meunier et la division
+Decous, suivra: chaque brigade aura son artillerie.
+
+«Le duc de Reggio suivra avec ses deux divisions. Le parc de la garde et
+celui de l'armée suivront le duc de Reggio, qui les fera escorter.
+
+«_Le duc de Raguse formera l'arrière-garde et suivra le parc: il
+laissera une arrière-garde dans Saint-Dizier toute la journée
+d'aujourd'hui et pendant toute la nuit. Cette arrière-garde n'évacuera
+Saint-Dizier que par ordre._
+
+«Le général Ricard, qui est à Bassué, près Vitry, entrera dans Vitry et
+se portera sur Margerie, route de Vitry à Brienne-le-Château pour se
+lier avec nous.
+
+«Le général Duhesme restera en position toute la journée où il se
+trouve, et, à la nuit, il filera sur Vassy. Le duc de Bellune se portera
+entre Montier-en-Der et Boullencourt, de sa position de Vassy.
+
+«La ville de Vitry continuera d'être tenue en force par la garnison. Il
+ne sera plus rien expédié de Vitry sur Saint-Dizier.
+
+«Le général Gérard, qui est à Soudé-Sainte-Croix, viendra sur
+Saint-Ouen, route de Vitry-le-Français à Nogent-sur-Aube.
+
+«Le prince vice-connétable, major général.
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Mézières, le 29 janvier 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, nous avons eu une affaire aujourd'hui;
+l'ennemi a montré de l'artillerie; il est probable que nous nous
+battrons encore demain. En conséquence, monsieur le maréchal, il est
+nécessaire que vous partiez demain, 30, avant le jour, avec votre corps,
+pour vous rendre en diligence sur Brienne, dont nous nous sommes emparés
+ce soir.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«_Signé_: ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT
+
+Mézières, le 30 janvier 1814, deux heures du matin.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur trouve qu'il serait
+avantageux de couvrir Saint-Dizier; mais Sa Majesté vous laisse le
+maître de faire ce que vous voudrez.
+
+«Quant à votre corps, ce que vous avez à faire, c'est de vous rendre le
+plus tôt possible à Brienne.
+
+«Le prince vice-connétable, major-général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+«_P. S._ Le général Bruler a reçu l'ordre de prendre position entre
+Sommevoire et Doulevent; si vous avez de ses nouvelles, faites lui dire
+qu'il doit se diriger sur Brienne.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT
+
+«Brienne, le 31 janvier 1814, neuf heures du soir.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre au maréchal duc de Bellune
+d'avoir demain, à la pointe du jour, son corps d'armée et sa cavalerie
+sous les armes, avec leur artillerie attelée, et de chercher à
+communiquer avec vous sur Soulaine. Faites en sorte, de votre côté, de
+communiquer avec lui. Ce maréchal est au Petit-Mesnil.
+
+«Les autres corps d'armée seront pareillement sous les armes; on
+attendra dans cette position des nouvelles de l'ennemi, et tout se
+tiendra prêt à partir dans la direction qui sera donnée.
+
+«On profitera de cela pour passer la revue des armes et prendre note des
+places vacantes.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+Brienne, le 31 janvier 1814, onze heures et demie du soir.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, l'aide de camp de l'un des généraux de
+brigade de la division Lagrange arrive à Brienne et annonce à l'Empereur
+que votre corps est en marche de Soulaine pour Brienne, et qu'il a
+laissé la division Lagrange à moitié chemin de Soulaine ici. S'il est
+vrai que vous ayez quitté la position de Soulaine, l'Empereur ordonne,
+monsieur le duc, que vous vous établissiez entre Brienne et Soulaine, et
+que vous vous mettiez en communication avec M. le maréchal duc de
+Bellune, qui est au Petit-Mesnil sur la route de Brienne à Bar-sur-Aube.
+
+L'Empereur désire, monsieur le duc, avoir de suite les renseignements
+sur l'engagement qui paraît avoir eu lieu ce soir, au dire de cet aide
+de camp, entre vos troupes et l'ennemi à Soulaine. Il désire aussi
+connaître quelles troupes vous avez eu à combattre.
+
+«Je vous prie, monsieur le duc, aussitôt que vous serez établi, de
+m'envoyer un officier pour faire connaître votre position.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Brienne, le 1er février 1814, neuf heures du matin.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, j'ai mis sous les yeux de
+l'Empereur votre lettre du 1er février à une heure du matin, datée de
+Morvilliers: vous ne faites pas connaître le nombre de pièces de canon,
+le nombre d'hommes d'infanterie et de cavalerie que vous avez perdus. Y
+a-t-il des aigles avec l'infanterie? Votre arrière-garde, composée de
+cinq cents hommes de cavalerie et de trois cents d'infanterie, est assez
+forte pour une arrière-garde destinée à marcher à une demi-lieue de
+vous, et l'Empereur trouve qu'elle était évidemment insuffisante
+lorsqu'au lieu d'arrière-garde vous en avez fait un détachement, et vous
+en avez fait un détachement quand vous lui avez fait prendre une autre
+direction, lorsque vous vous saviez environné d'ennemis; que pouvaient
+faire alors trois cents hommes d'infanterie[8]?
+
+[Note 8: La division Ricaud m'ayant été enlevée, et se trouvant
+placée alors à Dienville-sur-l'Aube, mes troupes de toutes armes ne
+s'élevaient pas à plus de trois mille hommes: je demande comment
+j'aurais pu organiser une arrière-garde plus forte.]
+
+«L'Empereur désire toutefois, monsieur le duc, avoir un état exact des
+pertes en matériel et chevaux.
+
+«On nous a dit aussi qu'un de vos parcs avait été pris par l'ennemi. Sa
+Majesté pense que cela n'aurait pas eu lieu si vous aviez suivi l'ordre
+donné. Je vous avais fait connaître que la route de Montier-en-Der était
+très-mauvaise et presque impraticable, et que le parti le plus sage
+était de suivre la chaussée. Vous seriez arrivé de bonne heure et sans
+accident[9].
+
+[Note 9: Il n'y avait qu'une difficulté, c'est que la grande route
+était occupée par deux corps ennemis, celui de Wittgenstein, à
+Doulevent, et celui de Wrede devant Soulaine. (_Notes du duc de
+Raguse._)]
+
+«L'intention de l'Empereur est que vous portiez votre quartier général à
+Chaumesnil, et que vous gardiez les bois de Morvilliers; le grand chemin
+de Brienne à Soulaine; que vous vous liiez par votre droite au duc de
+Bellune qui occupe la Rothière et le Petit-Mesnil; que votre cavalerie
+soit en force au village de la Chaise ou dans toute autre position de
+cette route, de manière à bien éclaircir ce que fait l'ennemi à
+Soulaine. L'ennemi paraît être en position à Frannes et à Selames.
+Faites aussi aller des patrouilles de cavalerie jusqu'à Maizières pour
+en imposer aux Cosaques qui voudraient battre les bois. Placez vos
+équipages et vos embarras derrière Chaumesnil, route de Brienne.
+Concertez-vous avec le due de Bellune pour vous secourir mutuellement au
+premier coup de canon de l'ennemi; reconnaissez bien ensemble une
+position appuyant la droite à l'Aube, à cheval sur la route de Bar et
+sur celle de Soulaine. S'il est dans ce moment difficile de remuer la
+terre, il doit être facile de couper des arbres pour améliorer cette
+position qui serait couverte par trois cents pièces de canon et toute la
+réserve qui est à Brienne, dans le cas où l'ennemi marcherait sur nous
+pour nous attaquer.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«Morvilliers, le 1er février 1814.
+
+«Monseigneur, je reçois la lettre que vous m'avez écrite à neuf heures
+du matin. Je vais me rendre à Chaumesnil et prendre la position qui
+m'est indiquée.
+
+«Les reproches que contient votre lettre sont injustes, et je ne puis me
+dispenser d'y répondre. J'ai dû prendre la route que j'ai suivie, sous
+peine d'être détruit ou de mettre bas les armes. Il eût été absurde de
+faire une marche de flanc de cinq lieues dans un défilé des hauteurs
+duquel l'ennemi était maître, lorsque la route était bordée à ma droite
+par une rivière qui n'est guéable que dans peu d'endroits, et que
+j'avais l'ennemi en tête, en queue et sur mon flanc.
+
+«Je ne pouvais point arriver de bonne heure, puisque j'avais dix lieues
+à faire, et que j'ai été obligé d'attendre en position toute la journée
+sur les hauteurs de Vassy et en bataillant. Les troupes que j'avais à
+Saint-Dizier auraient été infailliblement prises si j'avais laissé
+l'ennemi s'emparer de Vassy avant leur arrivée. Je n'ai point fait un
+détour, puisque mon arrière-garde avait ordre de me suivre sur Anglure,
+qui n'est qu'à une lieue et demie de Montier-en-Der, et que sa
+communication avec moi était protégée par le ruisseau de Saint-Cloud,
+dont les bords sont marécageux. Si cette arrière-garde s'est retirée
+directement sur Brienne, c'est que, quelques Cosaques s'étant montrés
+entre elle et moi, elle a pris cette direction de son choix. Je n'ai
+point, laissé, comme l'Empereur le suppose, deux cents hommes
+d'infanterie en arrière, mais plus de sept cents, et six cents chevaux.
+Or, lorsqu'à une heure et demie de moi, dans un pays dont les
+communications sont difficiles, ayant les flancs bien couverts, ayant
+donné ordre de rompre le pont de l'Éronne, je laisse le cinquième de mon
+infanterie et le grand tiers de ma cavalerie; que je donne pour
+instruction au général qui commande de tenir aussi longtemps que
+possible sans se compromettre, et de se retirer lorsque des forces
+supérieures se présentent, quel que soit l'événement, je n'ai rien à me
+reprocher, et les reproches sont aussi injustes que décourageants.
+
+«Je n'ai point perdu de canon, parce que, cette arrière-garde étant
+destinée à se retirer légèrement devant l'ennemi, je ne lui en ai pas
+laissé.--Il a été pris quatorze ou quinze caissons, dont cinq vides, et
+trois forges qui avaient été dételées pour renforcer les autres
+attelages, et qui auraient été enlevés si l'arrière-garde avait pu tenir
+deux heures de plus, parce que les chevaux qui allaient les chercher
+étaient à une demi-lieue de Montier-en-Der lorsque l'ennemi y est entré.
+
+«J'ignore la perte en hommes, parce que je n'ai reçu sur cette affaire
+aucun rapport officiel, que ce qui m'est parvenu de Brienne; mais j'ai
+appris indirectement que le colonel Hubert, qui a commandé après la
+prise du général Vaumerle, avait couché cette nuit à Maizières. Il est
+évident qu'il y est arrivé avec une portion de son monde, et que ceux
+qui sont arrivés à Brienne sont des fuyards. Le 2e régiment de marine,
+qui formait l'infanterie de l'arrière-garde, avait son aigle avec lui.
+
+«Tel est l'état de choses, monseigneur. Je désirerais savoir ce qu'il
+était possible de faire de mieux, avec une poignée de monde embarrassé
+par un matériel considérable, dans un pays difficile, à treize lieues de
+l'armée, ayant de tous les côtés à la fois des forces triples des
+miennes.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Brienne, le 1er février 1814, cinq heures et demie du matin.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, je reçois votre lettre de Morvilliers à une
+heure du matin. Il faut vous mettre en communication avec le duc de
+Bellune qui est au Petit-Mesnil, et vous lier bien avec lui. Éclairez
+bien la route de Soulaine.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Brienne, le 1er février 1814, onze heures et demie du soir.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous envoie les dispositions
+générales arrêtées par l'Empereur, lisez-les avec attention et
+exécutez-les en ce qui vous concerne.
+
+«Le prince vice-connétable, major général.
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+DISPOSITIONS GÉNÉRALES.
+
+«Brienne-le-Château, le 1er février 1814, onze heures et demie du soir.
+
+«La retraite de l'Empereur étant sur Lesmont, le général Sorbier
+s'occupera, avec les moyens qui lui restent, d'organiser une batterie
+de six pièces d'artillerie à cheval.
+
+«Les ducs de Bellune et de Raguse doivent avoir des batteries
+d'artillerie à cheval pour la retraite.
+
+«Le général Dulouloy prendra le commandement de ces batteries à cheval.
+
+«Les trois divisions d'infanterie de la jeune garde ont chacune une
+batterie, ce qui fait vingt-quatre pièces;
+
+«Les batteries à cheval de la ligne et de la garde font vingt-quatre
+pièces;
+
+«Total, quarante-huit pièces,
+
+«Demain, 2 février, à quatre heures du matin, on aura pris la position
+suivante:
+
+«Le général Nansouty, avec trois mille chevaux, sera en position sur la
+gauche un peu en arrière de Brienne-la-Vieille, avec douze pièces
+d'artillerie à cheval;
+
+«Le général Gérard, avec deux pièces, sera en position en avant de
+Brienne-la-Vieille; il sera sur trois lignes: l'une à la tête du
+village, l'autre à la queue, la troisième dans le bois à la hauteur de
+Brienne;
+
+«Le général Ricard passera à deux heures du matin le pont de
+Brienne-la-Vieille, avec la cavalerie de la garde, et s'arrêtera; à
+trois heures, il coupera le pont de Brienne, après quoi il marchera sur
+Piney, suivant la route de Lesmont par la rive gauche;
+
+«Le général Grouchy, avec la cavalerie du cinquième corps, sera sur la
+gauche de la garde;
+
+«Le général Curial, avec sa division, sera en position devant Brienne,
+occupant la ville en colonne de marche;
+
+«La division Meunier sera rangée en deux colonnes sur l'extrême gauche,
+l'une à peu près au chemin de Maizières, l'autre plus en arrière;
+
+«La division Rothembourg, à trois heures du matin, traversera Brienne,
+et ira prendre position sur les hauteurs à mi-chemin de Lesmont. Elle
+aura sa batterie et occupera le bois et la hauteur du Moulin-à-Vent;
+
+«On placera les batteries de douze près de Lesmont, afin que, si
+l'Empereur était trop pressé, il pût faire usage de toute son
+artillerie, et coucher au besoin sur la rive droite, au Moulin-à-Vent.
+
+«Le duc de Bellune partira à deux heures du matin, traversera Brienne,
+et prendra position au Moulin-à-Vent.
+
+«Le duc de Raguse, avec six pièces d'artillerie et un demi
+approvisionnement, partira à trois heures du matin, prendra position sur
+les hauteurs de Perthes, s'assurera du pont de Rosnay, où il y a un
+bataillon de garde, et prendra position sur les hauteurs de Rosnay, se
+retirant, s'il y est forcé, par le pont d'Arcis-sur-Aube.
+
+«Le général Defrance, avec les gardes d'honneur, se mettra en marche à
+une heure après minuit, passera le pont de Lesmont, jettera des partis
+sur la route de Piney et sur la rive gauche de l'Aube en remontant; s'il
+a besoin d'artillerie, le général Ruty lui en donnera.
+
+«Demain au jour, le général Ruty aura soin de choisir des emplacements
+pour y placer de l'artillerie, à droite et à gauche, sur la rive gauche
+de l'Aube.
+
+«Les troupes, à mesure de leur passage, se rangeront en bataille: le duc
+de Bellune à droite, la garde à gauche; dans cette situation, on pourra
+passer la nuit de demain.
+
+«Le général Corbineau se rendra de suite de Maizières à Rosnay, à
+l'intersection des routes de Rosnay à Lesmont, et fera brûler le pont de
+Rosnay lorsqu'il en recevra l'ordre; ou, s'il est pressé par l'ennemi,
+il prendra sous ses ordres le bataillon qui est à Rosnay et les pièces.
+Il prendra ainsi position, ayant la gauche à la Voire et la droite au
+pont de Lesmont, en flanquant l'arrière-garde, pour arriver avec elle à
+Lesmont.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Troyes, le 3 février 1814, onze heures et demie du soir.
+
+«L'Empereur a appris avec plaisir, par votre aide de camp, les succès
+que vous avez obtenus sur l'ennemi. Je ne reçois votre lettre datée
+d'une heure après midi qu'à dix heures du soir; c'est bien long: je ne
+sais d'où vient ce retard de l'estafette. Je donne l'ordre au général
+Sorbier de faire partir sur-le-champ votre parc pour Arcis. Envoyez en
+avant pour accélérer son arrivée. Vous savez que le général Ricard est à
+Aubeterre.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Troyes, le 3 février 1814, quatre heures du matin.
+
+«L'Empereur ordonne qu'avec votre corps _vous vous portiez en toute
+diligence sur Nogent-sur-Seine_, afin de garder le pont de cette ville,
+qui pourrait être menacé par la colonne qui a passé devant Arcis depuis
+hier. _Vous prendrez aussi le commandement d'une division de l'armée
+d'Espagne qui doit arriver, demain, 6, à Provins._ Il est nécessaire que
+vous preniez une position sur la rive droite de la Seine qui commande ce
+débouché important.
+
+«L'Empereur se porte en toute diligence à Nogent-sur-Seine; il sera ce
+soir à la hauteur de Méry.
+
+«Il sera nécessaire, monsieur le maréchal, _que vous fassiez garder le
+pont de Méry_, jusqu'à ce que la troupe que vous en chargerez puisse
+être relevée par les premières troupes de l'armée qui viendront de
+Troyes, afin qu'aucun parti ne passe la Seine et n'inquiète la marche.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON
+
+Fontaine-Denis, le 7 février 1814.
+
+«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de
+m'écrire à trois heures après midi. Quelque diligence que nous ayons
+faite, je n'ai pu arriver ici qu'à plus de huit heures du soir,
+c'est-à-dire à trois lieues de Sézanne.
+
+«La masse de mes troupes est encore à deux lieues en arrière. J'ai
+envoyé une forte reconnaissance sur Barbonne pour avoir des
+renseignements. Elle n'est pas encore rentrée. A son retour, j'aurai
+l'honneur de vous faire mon rapport, qu'un de mes aides de camp, qui a
+un cheval à Villemeux, vous portera en toute diligence. Les habitants
+des villages que j'ai parcourus assurent qu'il a passé hier beaucoup de
+troupes, infanterie et cavalerie, à Sézanne, se portant dans la
+direction de la Ferté. Ce qu'il y a de certain, c'est que, de midi à
+quatre heures, on a entendu une forte canonnade de ce côté. Les rapports
+sont unanimes à cet égard. Les troupes qui sont en arrière partiront
+deux heures avant le jour pour me rejoindre, et je partirai à la pointe
+du jour pour Sézanne.
+
+«Le chemin, jusqu'à une grande lieue et demie en avant de Villemeux, est
+une chaussée. Ensuite il est fort mauvais, cependant praticable, surtout
+le jour, car les plus grandes difficultés que nous ayons éprouvées ont
+été de le reconnaître à cause de l'obscurité. On marche toujours dans
+des bruyères, et on peut changer de direction à chaque instant. Après
+Barbonne, on trouve la chaussée.
+
+«Nous avons trouvé à Villemeux des postes de Cosaques qui se sont
+repliés devant nous.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«Fontaine-Denis, le 7 février 1811.
+
+«Sire, je reçois à l'instant des rapports positifs et circonstanciés de
+Barbonne, où nos soldats sont entrés après avoir chassé des lanciers
+ennemis. L'avant-garde a été jusqu'à une demi-lieue. On n'a trouvé que
+de la cavalerie, qui s'est repliée. Les habitants assurent, et un, entre
+autres, parti à six heures du soir de Sézanne, qu'il n'y a dans cette
+ville que sept à huit cents lanciers prussiens et point d'infanterie,
+quoiqu'il y ait eu hier assez de troupes qui se soient postées en avant
+dans la direction de la Ferté; mais toutes étaient de la cavalerie, à ce
+qu'on assure. L'opinion des habitants de Barbonne est que la canonnade
+qu'on a entendue est à peu près dans la direction d'Épernay. Le bruit du
+canon a diminué, ce qui annonce qu'il s'est éloigné d'une manière
+sensible.
+
+«Tels sont, Sire, les rapports que j'ai reçus et d'après lesquels il
+semblerait que les forces de l'ennemi ne sont pas encore au delà de
+Sézanne. Au surplus, j'y serai demain matin de bonne heure, et j'aurai
+l'honneur de vous écrire une demi-heure après mon arrivée. De Sézanne il
+y a différentes directions qui rendent ce point extrêmement important.
+Arrivé là, je serai en mesure d'exécuter tous les ordres que Votre
+Majesté voudra me donner. J'enverrai de fortes reconnaissances sur
+Montmirail, Épernay et la Ferté.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Nogent-sur-Seine, le 7 février 1814.
+
+«L'Empereur ordonne qu'avec votre corps _vous vous mettiez en mouvement
+pour vous rendre à Sézanne_.
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«Sézanne, le 8 février 1814.
+
+«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que nous avons
+trouvé ici environ huit cents Cosaques ou Prussiens.
+
+«Nous avons fait quelques prisonniers, qui nous ont donné les
+renseignements consignés dans la note ci-jointe. Deux escadrons se sont
+retirés sur la route de Montmirail, et un détachement par la route
+d'Épernay. D'après l'ensemble de tous les renseignements, il serait
+constant que toute l'armée de Silésie a marché sur Épernay. Quatre à
+cinq cents chevaux de cavalerie légère suivent la cavalerie ennemie, qui
+s'est retirée par la Ferté-Gaucher.
+
+«Nous communiquerons, s'il est possible, avec le duc de Valmy et le duc
+de Tarente. J'envoie la plus grande partie de ma cavalerie, soutenue par
+de l'infanterie et du canon, sur Champaubert, afin d'occuper la
+communication de Montmirail, ou au moins avoir des nouvelles de ce qui
+s'y passe. Je fais éclairer aussi la route de Châlons. Il est arrivé
+ici, samedi au matin, cinq à six cents chevaux ennemis. Cette cavalerie
+a poussé dans la direction de la Ferté-Gaucher, et a été remplacée par
+sept à huit cents autres chevaux, dont une portion a suivi les premiers.
+Enfin quatre à cinq cents chevaux sont arrivés hier pour renforcer ce
+qui était resté ici, et la totalité des huit cents chevaux qui étaient
+ce matin à Sézanne, a pris la direction que j'ai indiquée.
+
+«D'après cela, il me semble que l'ennemi opère d'une manière tout à fait
+sérieuse dans le bassin de la Marne, et qu'en me portant immédiatement
+sur Champaubert, et y étant soutenu, je pourrais lui faire beaucoup de
+mal. J'espère pouvoir, dans quatre heures d'ici, envoyer un nouveau
+rapport à Votre Majesté.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«Sézanne, le 8 février 1814.
+
+«Sire, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que je
+dirigeais la plus grande partie de ma cavalerie avec un peu d'infanterie
+et de l'artillerie sur Champaubert. J'ai envoyé trois cents chevaux sur
+la Ferté, afin de communiquer avec le duc de Valmy. Je n'ai pas cru
+devoir envoyer plus de forces de ce côté, parce que les renseignements
+de Sézanne et de la Ferté-Gaucher, où hier il n'avait paru personne,
+prouvent que l'ennemi n'est pas en force dans cette direction. J'établis
+ce soir une division entre Chapton et Soissy-le-Bois. J'établis mon
+quartier général à Chapton, d'où on peut regagner par la Villenauxe,
+Charleville et la Garde, la route de Montmirail. Je place à Chapton à
+peu près la moitié de mon artillerie, et je laisse le reste à Sézanne.
+Mon autre division, sans son canon, quittera Sézanne à l'arrivée de la
+garde, et ira coucher à Lachy; enfin je place les quatre cents chevaux
+du deuxième corps de cavalerie à la Villenauxe, et ils pousseront des
+patrouilles sur la Gaule. Par ces arrangements, je serai en mesure de
+connaître positivement cette nuit, de bonne heure, où l'ennemi est en
+forces, et Votre Majesté pourra déterminer s'il lui convient d'agir sur
+Champaubert ou sur Montmirail. Je serai également à même d'exécuter l'un
+ou l'autre de ces mouvements.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«Chapton, le 8 février 1814.
+
+«Sire, je ne perds pas un instant pour rendre compte à Votre Majesté de
+la position de l'ennemi.
+
+«Des renseignements, qui me paraissent avoir le caractère de la vérité,
+annoncent que l'ennemi est arrivé hier à Montmirail avec de la
+cavalerie, et de l'infanterie à Champaubert, et cette infanterie a suivi
+le mouvement. Si la chose est vraie et que je sois soutenu, il est
+possible de le chasser et de lui faire éprouver de grandes pertes.
+
+«J'occupe Pont-Saint-Prix-en-Bail, qui était occupé par cinq mille
+hommes d'infanterie ennemie. Un grand parc d'artillerie est arrivé à
+Champaubert et a continué sa route sur Fromentière. La cavalerie légère,
+que j'avais placée sur la route de la Ferté, me rend compte que l'ennemi
+a, comme je l'avais prévu, changé de direction, et s'est porté sur la
+route de Montmirail.
+
+«Il me paraît donc démontré que le corps de Sacken est en plein
+mouvement par la route de Montmirail, et que la tête de son infanterie y
+est arrivée aujourd'hui. Reste à savoir si Votre Majesté veut attaquer
+l'ennemi sur Montmirail ou sur Champaubert. Je n'ai point encore le
+rapport des reconnaissances qui ont été faites sur la Gaule, route de
+Montmirail; mais l'ensemble des renseignements qui m'ont été donnés me
+paraît consacrer suffisamment la position de l'armée ennemie telle que
+je viens de l'indiquer.
+
+«Les troupes ont souffert beaucoup de la marche de ce soir, par de
+mauvais chemins et par une nuit obscure; elles éprouvent de grands
+besoins de vivres. Les villages de cette province ne sont rien. Je prie
+donc Votre Majesté de me faire connaître promptement de quel côté elle
+veut agir, afin que je fasse des dispositions convenables. Cela est
+d'autant plus nécessaire, qu'ayant laissé la moitié de mon artillerie et
+mes équipages militaires à Sézanne, avec un bataillon du 115e il faut du
+temps pour qu'ils reçoivent l'ordre qui déterminera leur direction.
+
+«J'attends avec impatience les ordres de Votre Majesté, et je la prie de
+faire connaître à l'officier porteur de ma dépêche le point sur lequel
+je dois marcher, afin qu'il... l'ordre d'en partir une heure avant le
+jour pour me rejoindre dans la direction que vous lui aurez fait
+connaître.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Nogent-sur-Seine, le 8 février 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur comptait aller coucher ce soir à
+Sézanne; mais il est retenu ce soir ici par quelques objets d'intérêt
+général.
+
+«La garde à cheval, la première division de vieille garde, doivent être
+arrivées.
+
+«Le prince de la Moskowa doit être échelonné de Villenauxe à Sézanne. Il
+importe beaucoup à Sa Majesté d'avoir de vos nouvelles. Elle charge le
+général Girardin d'aller près de vous, en toute hâte, de manière à être
+de retour à une heure du matin.
+
+«Sa Majesté ne sait à quoi attribuer la privation où elle est de vos
+nouvelles.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Nogent-sur-Seine, le 9 février 1814.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, le prince de la Moskowa a mandé
+qu'il ne pourrait être à Sézanne que dans la journée. L'ennemi ne doit
+être arrivé qu'aujourd'hui à Montmirail, et il a dû attendre son
+artillerie. S'il est à Montmirail, il faut l'y attaquer demain. Vous
+partirez de Chapton, et le prince de la Moskowa de Sézanne. Une colonne
+partira de la Ferté sous-Jouarre. Si, au contraire, l'ennemi avait
+rétrogradé sur Champaubert, il faudra marcher sur Champaubert. Hier, le
+duc de Tarente était maître de Château-Thierry; ainsi l'ennemi n'aura pu
+se diriger sur cette ville, à moins que le duc de Tarente n'ait été
+forcé devant Château-Thierry.
+
+«Ayant les habitants pour vous et de la cavalerie, il est facile de vous
+éclairer. Il est probable que l'Empereur sera ce soir à Sézanne à six
+heures; faites en sorte qu'il y trouve des renseignements précis.
+Faites-vous rejoindre par votre artillerie, puisque c'est avec des
+canons qu'on se bat.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+«Chapton, le 9 février 1814.
+
+«Je suis arrivé hier matin à Sézanne, et, ainsi que j'en ai rendu compte
+à Sa Majesté, j'ai pu avoir des notions de la situation de l'ennemi.
+J'attendais, pour me porter plus loin, que quelque chose indiquât
+l'arrivée de l'Empereur. La garde a été annoncée, le service de Sa
+Majesté est arrivé. Je me suis porté immédiatement en avant, éclairant
+le pays dans toutes les directions, et j'ai acquis la certitude que la
+tête de l'infanterie ennemie était arrivée à Montmirail, et que sa queue
+était encore hier au soir à Champaubert.
+
+«Convaincu que Sa Majesté était en marche, et que tout était en
+mouvement pour agir ce matin, j'avais poussé le plus de troupes que
+j'avais pu en avant pour arriver de bonne heure à Champaubert, plein
+d'espérances dans le résultat que ce mouvement devait nous donner. Mais,
+les circonstances ayant forcé l'Empereur à rester à Nogent, je n'ai pu,
+avec une poignée de monde, me jeter au milieu de l'ennemi à une grande
+distance au delà de défilés très-difficiles et de chemins presque
+impraticables, sans avoir la certitude absolue d'être soutenu par de
+puissantes forces. Ce mouvement, différé de vingt-quatre heures, n'est
+plus exécutable, parce que le principal avantage qu'il nous donnait
+était de surprendre l'ennemi. Notre mouvement lui étant connu, notre
+situation a entièrement changé. L'ennemi serait en mesure de nous
+recevoir réunis, puisqu'il voyage sur une route pavée, et que nous, nous
+ne pourrions arriver à lui qu'en surmontant des difficultés de
+communication extrêmes, et qui sont beaucoup plus grandes que je ne
+l'avais imaginé.
+
+«Ainsi ce mouvement qui, ce matin, nous aurait donné de grands
+résultats, nous serait funeste demain.
+
+«D'après ces considérations et la conviction où je suis qu'en ce moment
+l'Empereur ne peut plus faire autre chose que d'exécuter le mouvement
+qu'il avait projeté sur Meaux, et qu'il n'y a pas un moment à perdre, je
+partirai ce soir d'ici pour me rendre à Sézanne et être en mesure de
+marcher promptement sur la Ferté si, comme je l'imagine, j'en reçois
+l'ordre. Ma présence ici aura toujours eu pour objet de retarder au
+moins d'un jour la marche de l'ennemi en le forçant à se réunir.
+
+«J'avais préféré le mouvement sur Champaubert, parce qu'il n'y a qu'une
+lieue de mauvaise route; le reste est ferré, mais cette lieue est
+mauvaise à un point dont on ne se fait pas d'idée, et cependant on la
+prétend meilleure que le chemin direct de Sézanne à Montmirail. S'il en
+est ainsi, il n'est pas humainement possible de se tirer de ce dernier.
+
+«Un autre motif aussi, c'est qu'en passant à Champaubert nous étions
+sûrs de franchir la rivière qui passe à Montmirail; marchant directement
+sur Montmirail, on n'aurait pas eu de chances pour y arriver, parce que
+cette rivière est débordée depuis hier, et que, pour peu que l'ennemi
+voulût défendre ou couper le pont, on ne pourrait pas la franchir.
+
+«Les dernières nouvelles que j'ai de l'ennemi sont que c'est le neuvième
+corps russe que j'avais hier en présence à Champaubert; ces troupes sont
+commandées par Langeron, et arrivent du blocus de Mayence, où elles ont
+été remplacées par des milices. Je pense qu'elles suivent le corps de
+Sacken. Les dernières sont parties de Champaubert, marchant sur
+Montmirail, à huit heures et demie du soir.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Champaubert, le 10 février 1814, huit heures du soir.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, faites partir demain, à trois heures du
+matin, la division du général Ricard, avec son artillerie, pour se
+rendre à Montmirail. Gardez à Étoges la division Lagrange et le premier
+corps de cavalerie; faites faire des patrouilles pour ramener les hommes
+isolés; tâchez d'être informé cette nuit de ce que fait le général
+Blücher; se dirige-t-il sur Châlons, sur Épernay, ou annonce-t-il le
+projet de nous attaquer? Il faut lui en imposer afin de le déterminer à
+ta retraite; cela est important pour nous. Aussitôt qu'il sera constaté
+que nous n'avons plus rien à craindre de Blücher, et qu'il est
+décidément en retraite, il faut diriger le général Doumerc sur
+Montmirail; alors la cavalerie légère, la division Lagrange et douze
+pièces de canon tiendront une position pour masquer Blücher et même le
+poursuivre.
+
+«Tâchez d'envoyer quelqu'un sur Vertus, et d'avoir des nouvelles.
+
+«Le prince, vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Champaubert, 11 février 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur part à l'instant pour Montmirail.
+Voici l'état des choses. Le 9 au soir, le duc de Tarente s'est battu au
+village de Morar, en avant de la Ferté-sous-Jouarre. Une charge à la
+baïonnette, faite par le général Albert, a tué à l'ennemi six cents
+hommes et lui a fait beaucoup de prisonniers. York était encore à une
+journée de la Ferté-sous-Jouarre. Le duc de Tarente a jugé convenable de
+se porter le 10 entre Meaux et la Ferté-sous-Jouarre; là il doit
+recevoir des renforts; il est donc probable qu'hier 10 York et Sacken
+ont fait leur réunion. Sacken était de sa personne, avant-hier, 9, à
+Vieux-Maison; il n'a pu être qu'hier, 10, à la Ferté. Nous sommes entrés
+à Montmirail à minuit; avant quatre heures du matin, Sacken a dû savoir
+l'état de la question; que fera-t-il aujourd'hui? Se portera-t-il sur
+Montmirail pour ouvrir sa communication? Il se trouverait ainsi entre
+deux feux; ou bien abandonnera-t-il toute la ligne de la
+Ferté-sous-Jouarre à Montmirail pour se rejeter à Château-Thierry, ayant
+ses communications assurées par la chaussée d'Épernay à Chalons? Il
+paraît que Blücher à Vertus n'a pas de cavalerie. Dans cet état de
+choses, monsieur le duc, aussitôt que nous saurons que Sacken prend le
+parti de se porter sur Château-Thierry, nous reviendrons sur vous pour
+lui couper la route de Châlons et marcher sur cette ville. Si, au
+contraire, Sacken vient sur nous à Montmirail pour ouvrir sa
+communication, il faudra que vous veniez nous rejoindre.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Montmirail, 11 février 1814, huit heures du soir.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, nous avons aujourd'hui complétement battu le
+corps de Sacken; nous avons fait plus de deux mille prisonniers, pris
+vingt pièces de canon, et tué horriblement du monde à l'ennemi. Sacken
+fait son mouvement de retraite sur Château-Thierry. Les chemins sont
+affreux, et il y a apparence que nous prendrons toute son artillerie et
+ses bagages.
+
+«L'Empereur pense, monsieur le maréchal, que le général Blücher ne doit
+plus être à Vertus, et qu'il aura fait un mouvement par sa droite pour
+se porter sur Épernay, ou qu'il aura pris le parti de se retirer sur
+Châlons. L'Empereur désire, monsieur le duc, que vous lui envoyiez le
+plus promptement possible tous les renseignements que vous avez pu
+obtenir aujourd'hui sur le corps du général Blücher.
+
+«Il paraît, d'après des rapports des prisonniers, que le duc de Tarente
+a attaqué ce matin l'ennemi du coté de la Ferté-sous-Jouarre.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«De la ferme de l'Épine, le 12 février 1814, huit heures du matin.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, l'ennemi s'est retiré sur Château-Thierry.
+Nous l'avons repoussé de tous côtés. Il marche sur Vertus. De cette
+ville, il se décidera à marcher sur Épernay ou sur Châlons. Que fera
+l'ennemi? De Château-Thierry passera-t-il le pont pour se jeter sur
+Reims, ou voudra-t-il forcer la chaussée à Épernay pour arriver à
+Châlons. Dans tous les cas, la position paraît bien difficile. Votre
+cavalerie, monsieur le maréchal, doit faire un ravage affreux sur les
+derrières de l'ennemi, vu que sa cavalerie est en avant, et que ces
+gens-ci ne sont pas accoutumés à voir leurs derrières compromis. Faites
+des proclamations pour que partout on se lève et qu'on les arrête.
+Faites imprimer vos proclamations par le premier imprimeur que vous
+trouverez. Annoncez que soixante régiments russes ont été détruits,
+qu'on leur a pris cent vingt pièces de canon; que le général en chef est
+tué ou blessé mortellement; qu'il est temps que le peuple français se
+lève pour tomber sur eux; que l'Empereur est à leur poursuite; qu'il
+faut qu'on arrête tous les Cosaques, tous les détachements; qu'on coupe
+les ponts devant eux; qu'on arrête les bagages, et qu'on ne leur donne
+aucuns vivres.
+
+«Si vous allez à Épernay, et que l'ennemi y vienne, vous aurez là une
+belle position à prendre pour le resserrer contre la Marne.
+
+«Nous recevons à l'instant votre lettre, datée d'aujourd'hui à une heure
+et demie du matin; cela ne change rien aux dispositions de cette lettre;
+marchez sur Vertus.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«Éloges, le 14 février 1814.
+
+«Sire, Votre Majesté a été témoin de tout ce qui s'est passé dans la
+journée, de tout ce que la prise du village de Vauchamp et des deux
+mille prisonniers qui y ont été faits a de glorieux pour le sixième
+corps. Ainsi je ne la fatiguerai pas d'un récit superflu en ce moment,
+mais je ne dois pas différer de l'informer de la fin de la journée qui
+la couronne d'une manière convenable. Après les belles charges que le
+général Grouchy a fait faire, l'infanterie ennemie étant cantonnée et
+établie dans le bois, il n'a plus été possible de l'entamer avec de la
+cavalerie, et, quoique la nuit fût venue, j'ai cru qu'il était utile de
+la culbuter et de la jeter dans le défilé d'Étoges.
+
+«En conséquence, je me suis emparé des premières troupes d'infanterie
+que j'ai eues sous la main, pour pousser une colonne dans cette
+direction. Mais cette disposition utile a été un moment suspendue par
+les obstacles qu'y a mis le prince de la Moskowa, qui, sans titre
+légitime, puisqu'il était sans commandement et sans raison, à empêché
+les troupes de marcher.
+
+«Ayant pu réunir quelques troupes du sixième corps, j'ai cherché à
+réparer le temps perdu, en hâtant leur marche. Elles ont balayé tout ce
+qu'elles ont trouvé sur la route et à la lisière des bois, pris beaucoup
+de monde, éparpillé un grand nombre d'hommes dans la forêt, pris trois
+pièces de canon, plusieurs caissons, culbuté les masses qui étaient à la
+tête du village d'Étoges, et pris douze cents Russes de la huitième
+division, le général prince Ourousoff qui la commande, un colonel, deux
+majors et un grand nombre d'officiers: tous ces prisonniers faits à
+coups de baïonnette ou de crosses de fusil. Le général Ourousoff, étant
+blessé d'un coup de baïonnette, ne pourra partir que lorsqu'on aura pu
+trouver une voiture pour le transporter; j'envoie à Votre Majesté le
+colonel, qui est fort intelligent, et qui parle avec beaucoup de bonne
+foi de la situation de l'armée. D'après ce qu'il m'a dit, la huitième
+division est forte de dix bataillons, qui viennent d'être complétés à
+cinq cents hommes chacun. Il estime le corps de Kleist à six mille
+hommes, ce qui ferait onze mille hommes d'infanterie, à qui nous avons
+eu affaire aujourd'hui. Il ajoute que ce corps d'armée a soixante-dix
+pièces de canon.
+
+«Le général Grouchy rendant compte directement à Votre Majesté de ce
+qu'il a fait, je n'entrerai à cet égard dans aucun détail.
+
+«Il paraît que l'attaque de nuit faite sur les Russes les a tout à fait
+déconcertés. Les douze cents prisonniers russes partiront à minuit pour
+Montmirail.»
+
+
+
+
+LIVRE VINGTIÈME
+
+1814
+
+SOMMAIRE.--Proclamation de Louis XVIII.--Marche circulaire autour de
+Montmirail.--Arrivée de Marmont à Sézanne (22 février).--Conduite
+singulière de Grouchy.--Faute de Napoléon.--Retraite de Marmont devant
+Blücher.--Jonction avec Mortier.--Combat de Gué-à-Trem.--Retraite de
+l'ennemi sur l'Aisne (2 mars).--Reddition malheureuse de
+Soissons.--Batailles de Craonne et de Laon.--Marmont prend position à
+Corbeny.--Mouvement sur Reims.--Combat et occupation de
+Reims.--Entretien avec l'Empereur.--Retraite sur Fismes.--Bataille
+d'Arcis-sur-Aube (21 mars).--Manoeuvres de Napoléon sur les derrières
+des alliés.--Marmont manoeuvre pour rejoindre Napoléon.--Combat de
+Sommesous.--Combat de Fère-Champenoise.--Retraite sur Paris.--Occupation
+de Provins.--Arrivée de Marmont à Charenton.--Marmont est chargé par
+Joseph de la défense de Paris.--Bataille de Paris (30 mars).--Le roi
+Joseph abandonne Paris.--Capitulation.--État des esprits à
+Paris.--Talleyrand.--Arrivée de Napoléon à Fontainebleau.--Marmont se
+porte à Essonne.--Dernière entrevue avec l'Empereur.--Le sénat proclame
+la déchéance de Napoléon.--Marmont quitte Essonne pour accompagner les
+plénipotentiaires envoyés par l'Empereur.--Entretien avec
+Alexandre.--Révolte du sixième corps calmée par
+Marmont.--Réflexions.--Nature des rapports particuliers qui ont existé
+entre l'Empereur et Marmont.
+
+
+Pendant ces combats, la grande armée ennemie s'était portée à Nogent,
+qu'elle avait attaqué et pris, en s'avançant jusqu'à Nangis et
+Fontainebleau. Les corps des ducs de Bellune et de Reggio étaient les
+seules forces qu'elle eût devant elle. L'Empereur se décida à marcher en
+toute hâte à leur secours, et à profiter de la destruction d'une partie
+de l'armée de Silésie et de l'éloignement du reste, pour la battre et la
+faire reculer.
+
+Il se mit en route avec sa garde et la cavalerie de réserve, laissant
+provisoirement le général Grouchy à Montmirail, avec la division Leval
+et son corps de cavalerie, et le duc de Trévise sur l'Aisne, en
+observation contre les troupes du Nord (York et Sacken), qui s'étaient
+retirées sur Épernay et sur Châlons. Il me donna l'ordre de pousser des
+partis sur cette ville, et défaire même une marche en avant pour en
+imposer à l'ennemi; mais d'agir avec circonspection. En conséquence, je
+laissai à Étoges la division du général Ricard, et, avec la division
+Lagrange et ma cavalerie, je me portai sur Vertus le 15.
+
+Le 15, à minuit, une lettre du général Grouchy m'informa qu'un ordre de
+l'Empereur lui prescrivait de le suivre, avec sa cavalerie et la
+division Leval, afin d'opérer avec lui contre la grande armée; qu'au
+moment où il allait exécuter le mouvement un corps russe de douze mille
+hommes environ (celui des grenadiers de Rajesky) avait paru de l'autre
+côté du Morin, et pris poste en face de Montmirail. Il ajoutait que, vu
+ma position, il suspendait son départ pour me donner le temps de me
+replier.
+
+A une heure du matin mes troupes étaient en route pour Étoges. Dans
+cette marche, j'eus connaissance pour la première fois d'une
+proclamation de Louis XVIII, datée du 1er Janvier, où il annonçait,
+entre autres choses, que, de retour en France, il favoriserait les
+transactions relatives aux biens nationaux. Je fus frappé de son
+ignorance de l'état des choses dans ce pays. Arrivé à Étoges, une autre
+lettre du général Grouchy m'annonçait que, pensant à la nécessité de ne
+pas faire faute aux calculs de l'Empereur, il se décidait à partir et
+m'en prévenait, afin de me mettre à même de prendre les dispositions que
+je trouverais convenables.
+
+Ma position était critique. Tant que je ne serais pas parvenu à
+retrouver ma ligne naturelle de retraite, ou au moins tant que je ne
+serais pas assuré de pouvoir ta prendre sur la Marne, je courrais de
+grands dangers, ayant un corps de douze mille hommes devant moi, et les
+corps de Sacken, d'York et de Kleist sur mon flanc ou derrière.
+
+Je pris mon parti sur-le-champ, et voici ce que j'exécutai.
+
+Je jetai jusque sur Montmirail ma cavalerie légère. Je la chargeai
+d'observer cette ville du plus près possible, et de tourner autour
+d'elle, en prenant sa retraite sur la Marne, si elle était forcée à
+s'éloigner.
+
+Je me portai à Montmaur, et j'entrepris le même mouvement circulaire
+dont Montmirail était le centre, en passant par Orbais. Une fois arrivé
+sur la route qui mène à Château-Thierry, tout danger était passé,
+j'avais ma retraite sur la Marne, et, si j'étais forcé de m'y porter, je
+me réunissais à Mortier. Je pris position en me mettant à cheval sur
+cette grande route. Avant le jour j'avais pris ma marche circulaire, et
+j'arrivai enfin sur la route de Montmirail à la Ferté-sous-Jouarre.
+Revenu dans une position naturelle, je me portai sur l'ennemi, qui
+occupait Montmirail avec une partie de ses forces. Un combat de deux
+heures le força d'en sortir, après avoir éprouvé une perte de plus de
+cinq cents hommes en tués ou prisonniers. Je n'ai jamais compris
+pourquoi l'ennemi se conduisit ainsi. Car, s'il tenait à conserver
+Montmirail, il fallait soutenir les troupes qui y étaient; et, s'il n'y
+tenait pas, il fallait l'évacuer, et non s'en faire chasser. Le Morin
+nous sépara pendant la nuit, et le lendemain l'ennemi fit sa retraite
+dans la direction de la grande armée. Le 17, j'avais repris Montmirail.
+J'y restai les 18, 19 et 20, pour faire reposer mes troupes, exténuées
+par tant de mouvements et tant de combats. Le 21, je me mis en marche
+pour Sézanne, où j'arrivai le 22.
+
+Mais qu'avait fait, pendant tout ce temps-là, le général Grouchy avec
+son corps de cavalerie et sa belle division d'infanterie? Je vais le
+dire, et on aura peine à le croire. Il s'était arrêté à la
+Ferté-sous-Jouarre! Le 18, il vint de sa personne à Montmirail pour me
+faire son compliment, et me témoigner sa joie de me voir échappé à
+d'aussi grands dangers. Il me dit que, l'idée de mes périls l'ayant
+poursuivi et anéanti, il n'avait pu continuer son mouvement; que, s'il
+me fut arrivé malheur, il se serait brûlé la cervelle. «C'eût été, lui
+dis-je, une grande consolation; mais, puisque vous avez tremblé pour
+moi, et que vous n'avez pas été au secours de l'Empereur, il fallait au
+moins revenir à ma rencontre et faire une diversion en ma faveur.»
+Ainsi, grâce à ses indécisions, à ses irrésolutions, il m'avait
+compromis pour aller au secours de l'Empereur; et, à peine ce mal fait,
+il avait renoncé à tout ce qui lui restait d'utile à exécuter eu allant
+rejoindre Napoléon, en sorte qu'il ne servit à rien et ne fut utile à
+personne. Ne voit-on pas, en cette circonstance, l'homme de Waterloo?
+
+Grouchy est le plus mauvais chef à mettre à la tête d'une armée. Il ne
+manque ni de bravoure ni de quelques talents pour manier les troupes;
+mais il est sans résolution et incapable de prendre un parti: c'est ce
+qu'il y a de pire à la guerre.
+
+A mon arrivée à Sézanne, je fus instruit du mouvement général de l'armée
+de Silésie sur Arcis, par Fère-Champenoise, et par suite de sa jonction
+avec la grande armée.
+
+L'Empereur me donna l'ordre de déboucher à Sézanne, et de marcher sur
+Fère-Champenoise. Me jeter au milieu de ces immenses plaines avec aussi
+peu de troupes, d'aussi grands embarras, et des corps aussi mal
+constitués, était courir de grands risques. Je préférai, en marchant en
+avant, me rapprocher de l'Aube. Cette rivière pouvait me servir d'appui;
+elle me couvrait en partie; et de plus cette direction devait me donner
+le moyen de me lier plus facilement avec l'Empereur.
+
+Je me mis donc en route de Sézanne, le 24, en prenant la direction
+d'Arcis, après avoir jeté un corps de cavalerie sur l'Aube pour
+l'observer. A peine mon mouvement commencé, je fus informé que l'armée
+de Silésie repassait cette rivière. Elle exécutait son mouvement à
+Baudemont et Plancy. Je me dirigeai sur ce point pour lui disputer le
+passage; mais il était trop tard. Je vis, avant d'être à portée, ses
+masses toutes formées sur les hauteurs de Plancy. Je me postai pour
+l'observer, et, avant la fin du jour, je vins prendre position sur les
+hauteurs de Vindé, en arrière de Sézanne, sur le plateau même où cette
+ville est bâtie.
+
+J'écrivis, dans la journée même, à Napoléon pour lui annoncer le
+mouvement de Blücher, qui était le commencement sans doute d'une marche
+offensive sur Paris. Le général Bordesoulle qui m'amenait un renfort de
+cavalerie, arrivé à Barbonne et voyant l'ennemi d'un autre côté que moi,
+rendit le même compte. Son rapport arriva en même temps que le mien.
+Enfin le général Boyer, commandant une division venant d'Espagne, et qui
+occupait Méry, lui écrivit: «Hier j'avais devant moi toute l'armée de
+Silésie; aujourd'hui je n'ai plus personne.»
+
+Napoléon mit en doute la vérité de ces rapports. Cela était opposé aux
+idées qu'il s'était faites. Déjà depuis longtemps, il s'était montré
+incrédule à tout ce qui contrariait sa manière de voir.
+
+On peut se défier des rapports des généraux qui voient l'ennemi partout
+et demandent du secours; mais, quand un général déclare qu'il n'a plus
+d'ennemis à combattre, à coup sûr on peut ajouter foi à ses paroles, et,
+quand tant de rapports différents concordent entre eux, comment ne pas
+être convaincu?
+
+Si, en cette circonstance, Napoléon eût accepté ces avis comme ils
+devaient l'être, s'il eut, en conséquence, marché immédiatement, il est
+possible que l'armée de Silésie eût été détruite.
+
+Au lieu de cela, il resta sur la Seine, dans les environs de Troyes.
+Blücher marcha contre moi, le lendemain, et fit des dispositions
+d'attaque des hauteurs de Vindé. J'avais tout préparé pour faire ma
+retraite avec facilité et en bon ordre. Quand l'ennemi eut établi une
+batterie de vingt pièces et commencé à tirer, mes troupes disparurent.
+L'ennemi se précipita à notre poursuite; mais mes échelons d'artillerie
+étaient si bien formés, que constamment il était arrêté au moment
+convenable. Pas un homme ne fut pris, et jamais sa nombreuse cavalerie
+ne put nous envelopper ni nous entamer. Je n'éprouvai que les pertes
+causées par les boulets. J'arrivai à la Ferté-Gaucher avant la fin de la
+journée, et je pris position en arrière du Morin. J'avais prévenu le duc
+de Trévise en toute hâte de mon mouvement et des motifs qui l'avaient
+causé, afin qu'il opérât sa jonction avec moi. Je me retirai par Rebais,
+sur le village de Jouarre, où je pris position le 26 au soir, suivi
+seulement par un corps ennemi. La masse de ses troupes se dirigea sur
+Meaux par la grande route de Coulommiers. Le même jour, le duc de
+Trévise arriva à la Ferté-sous-Jouarre, et notre jonction fut opérée.
+
+Le 27, nous passâmes la Marne à Triport, dont il fallut faire rétablir
+le pont. Occupé à mettre de l'ordre dans le passage des troupes,
+j'entendis quelques coups de canon, et des coups de fusil tirés à
+Meaux. Il n'y avait dans cette ville qu'un petit nombre de gardes
+nationaux. La conservation de ce point était pour nous d'une haute
+importance. Je m'y rendis, en toute hâte, de ma personne, et me portai
+vers le Cornillon, lieu où se présentait l'ennemi.
+
+Tous les défenseurs étaient à la débandade. Quelques centaines de Russes
+avaient déjà franchi le pont, et pénétraient dans la ville. Deux cents
+canonniers de la marine, appartenant à mon corps d'armée, venaient
+d'arriver. Je cours à eux et je me jette à leur tête, à la rencontre de
+l'ennemi, qui se sauve à son tour. Il évacue la porte; nous la fermons
+sous ses balles. Je fais ensuite, toujours sous son feu et en sa
+présence, brûler le pont de cette fortification. Meaux se trouva ainsi
+sauvé. Toute l'armée ennemie se réunit dans la soirée et campa sur les
+hauteurs; mais elle était sans moyens de passage et ne pouvait
+entreprendre, en ce moment, rien de sérieux ni d'utile.
+
+Le duc de Trévise campa sur la rive droite de la Marne, au-dessus de la
+ville, et moi au-dessous, du côté de Lagny, dont je fis détruire le
+pont.
+
+J'avais envoyé à Paris un officier de confiance, le colonel Fabvier. Il
+trouva tout le monde dans une grande sécurité. On envisageait avec
+beaucoup de sang-froid le mouvement de Blücher. Cependant on fit un
+effort; on nous envoya environ six mille hommes de renfort, et on fit
+garder la Marne aux environs de Lagny; mais le plus mauvais esprit
+s'était emparé des gardes nationaux. Ils jetaient leurs armes et
+refusaient de combattre.
+
+Le 28 au matin, l'ennemi avait disparu des hauteurs qui dominent Meaux.
+Il n'avait pas descendu la Marne, donc il l'avait remontée. On en eut
+d'ailleurs la certitude. Le but de ce mouvement était de passer la
+rivière, et, pour y parvenir, il lui fallait un pont. Celui de la
+Ferté-sous-Jouarre, qui n'était pas défendu, étant le plus à portée,
+c'était probablement sur ce point qu'il se dirigeait. Après avoir
+franchi la Marne à la Ferté, il lui fallait encore passer l'Ourcq à Lisy
+pour venir à nous. Mais un de ses corps, celui de Kleist, marchant en
+tête de colonne, était déjà parvenu sur la rive droite de cette rivière.
+Il était venu prendre la position de Gué-à-Trem, et, occuper les
+hauteurs qui dominent la rive gauche de la Thérouane.
+
+En réunissant nos troupes, le maréchal Mortier et moi, nous étions assez
+forts pour le combattre, et nous nous y décidâmes. D'ailleurs, Kleist ne
+pouvait pas être secouru avant vingt-quatre heures par le gros de
+l'armée, qui venait de s'éloigner en remontant la rivière.
+
+Le général Christiani, officier très-distingué, commandant une division
+de la vieille garde, marchait en tête de colonne; mes troupes
+l'appuyaient. La position fut enlevée d'une manière brillante, et
+l'ennemi battu complétement, après avoir éprouvé de grandes pertes. A la
+nuit close, et quand nous fûmes entièrement maîtres de la position, le
+maréchal Mortier voulut arrêter ses troupes; mais je lui fis
+comprendre, quoique avec peine, la nécessité de continuer à marcher. Le
+but que nous avions en vue n'était pas atteint. A quelque prix que ce
+fût, il fallait arriver sur l'Ourcq sans perdre un moment; sans quoi
+nous aurions le lendemain, et sans aucun doute, toute l'armée ennemie
+sur les bras.
+
+Il prit position sur la rive droite de l'Ourcq, à minuit. Quant à moi,
+je suivis le corps de Kleist, dont la retraite se faisait dans la
+direction de la Ferté-Milon. Arrivé sur la Gorgone, je pris position au
+village de Mai pour défendre le passage de ce ruisseau.
+
+Jamais opération ne fut mieux exécutée et ne réussit plus à souhait. La
+masse de l'armée de Blücher vint prendre position sur la rive gauche de
+l'Ourcq, au confluent de cette rivière dans la Marne.
+
+Le soir de ce combat de Gué-à-Trem, j'entendis, pour la première fois,
+prononcer le nom des Bourbons et parler des projets faits sur eux. Je
+reçus, vers les neuf heures du soir, la visite, de quelques amis venant
+de Paris, au nombre desquels était Alphonse Perrégaux, mon beau-frère.
+Simple chambellan de l'Empereur, il n'avait parcouru aucune carrière. Sa
+grande fortune le rendait indépendant, et il ne s'était jamais occupé
+que de ses plaisirs. D'un naturel frondeur, il avait beau jeu à cette
+époque pour se livrer à la censure des actes du gouvernement.
+
+Il s'exprimait très-haut sur la nécessité de se débarrasser de
+Napoléon, et, en cela, il me semblait l'écho de Paris. Il parlait du
+retour des Bourbons comme du salut de la France. Ce langage, dans la
+bouche d'un homme de sa position, me parut singulier. Je combattais ses
+idées à cet égard. Je lui dis que nous perdrions, nous autres chefs de
+l'armée, le fruit des travaux de vingt campagnes; ce qui avait fait
+notre gloire et composait nos souvenirs serait pris à crime auprès de
+gens dont les intérêts avaient été toujours contraires. Il me répondit:
+«Dans tous tes cas, Macdonald et toi, vous serez certainement dans
+l'exception.--Mais, dis-je, ce n'est pas la considération d'intérêts
+personnels qui doit décider en pareil cas, ce sont les intérêts de tous,
+dont il faut n'occuper.»
+
+Je ne sais quels rêves d'ambition l'avaient saisi tout à coup. Peut-être
+n'exprimait-il que les opinions au milieu desquelles il vivait, et dont
+l'action se fait toujours plus ou moins sentir sur nous. Mais telle est
+la mobilité de certaines gens, telle est la faiblesse humaine, qu'après
+s'être ainsi mis en avant de si bonne heure trois mois n'étaient pas
+écoulés, qu'il avait adopté toutes les haines ainsi que tous les
+préjugés populaires contre les Bourbons, et s'était rangé parmi leurs
+ennemis.
+
+Mous restâmes dans notre position pendant la journée du 1er mars.
+L'ennemi tenta de nous déposter, et le général Kleist, soutenu par le
+général Klospewich, m'attaqua sans succès, tandis que Sacken opérait une
+diversion en faisant un simulacre du passage de l'Ourcq devant le
+maréchal Mortier.
+
+Le 2 au matin, tout annonça la retraite de l'ennemi sur l'Aisne.
+
+Le maréchal Mortier rapprocha un peu ses troupes des miennes pour être
+plus en mesure de me suivre. Le dégel venu rendait les chemins
+difficiles et embarrassait les mouvements de l'ennemi. S'il eût été pris
+à revers par Napoléon dans sa marche, il se serait trouvé dans la
+position la plus fâcheuse; mais l'Empereur n'avait pas voulu d'abord
+ajouter foi aux premiers rapports annonçant sa marche sur Paris. Il y
+crut enfin et arriva, le 1er, à la Ferté-sous-Jouarre. L'ennemi, informé
+de son mouvement, décampa et prit la direction de Soissons.
+
+J'attaquai le corps de Kleist qui se retirait dans la même direction.
+L'engagement de cette journée lui fit éprouver quelques pertes. Nous lui
+fîmes trois cents prisonniers. Je m'établis, le soir du 2, à la
+Ferté-Milon. Le lendemain, le mouvement continua. L'ennemi, pressé dans
+sa retraite, éprouvait beaucoup d'encombrement au passage de l'Ourcq, à
+Neuilly-Saint-Front. Je redoublai alors la vivacité de mes attaques;
+mais, voulant arrêter ma marche pour avoir le temps de se reconnaître,
+l'ennemi se décida à établir à son arrière-garde une nouvelle batterie
+de vingt-quatre pièces de canon. J'étais à l'avant-garde, et à fort peu
+de distance de l'artillerie ennemie. Un boulet vint frapper à l'épaule
+gauche le cheval que je montais, traversa son corps obliquement, et
+sortit par le flanc droit. C'était le cheval arabe blessé précédemment à
+Leipzig. Comme il ne fut pas renversé du coup, j'eus le temps de mettre
+pied à terre. Ce cheval mourut à huit ou dix pas du lieu où il avait été
+atteint.
+
+L'ennemi cependant effectua son passage de l'Ourcq et continua sa
+retraite par la chaussée de Soissons. Sa position devenait
+très-critique. Dépourvu d'équipages de pont, l'Aisne n'ayant de pont
+dans cette partie de son cours qu'à Soissons, si cette ville se fût
+défendue, toute cette armée, déjà battue, fatiguée, découragée, allait
+être acculée à une rivière, et enveloppée par des forces suffisantes
+pour la détruire. Napoléon arrivait avec quinze ou dix-huit mille
+hommes. Mortier et moi nous en réunissions environ douze mille. Le corps
+de Bulow et celui de Woronsow, arrivant par la rive droite de l'Aisne et
+n'ayant aucun moyen de communication pour se joindre à Blücher, ne
+pouvaient le secourir. La fortune de la France, le sort de la campagne,
+ont tenu à une défense de Soissons de trente-six heures.
+
+La garnison de Soissons était sinon complète, mais au moins suffisante.
+La place était à l'abri d'un coup de main. Il ne fallait que faire son
+métier de la manière la plus simple, et fermer ses portes. Le général
+Bulow fit des dispositions apparentes d'attaque et somma cette ville. Un
+général obscur de l'armée française, nommé Moreau, y commandait. Bientôt
+intimidé, il consentit à capituler en obtenant la faculté de rejoindre
+l'armée française, comme si la conservation d'un millier d'hommes et le
+secours d'une pareille force pouvaient être mis en balance avec
+l'occupation d'un poste important dans un moment décisif. La négociation
+étant au moment de se rompre par suite de quelques difficultés faites au
+général Moreau d'emmener son artillerie de campagne, le général
+Woronsow, qui était présent et jugeait l'importance de la prompte
+évacuation de Soissons, dit en russe au négociateur: «Laissez-leur
+emmener leurs pièces, et qu'ils prennent même les miennes s'ils les
+veulent, pourvu qu'ils partent sans retard.» Le général Woronsow, en me
+racontant depuis ces détails, me dit que, dans aucun temps, il n'avait
+vu des troupes aussi découragées que celles de cette armée, et qu'elles
+eussent été perdues si elles avaient été forcées de combattre dans la
+position où l'imprudence de Blücher les avait placées.
+
+Cette reddition de Soissons est le véritable moment de la crise de la
+campagne. La fortune abandonna ce jour-là Napoléon; car ce n'était pas
+lui demander trop que de conserver deux jours un point fortifié en état
+suffisant de défense. Napoléon a pu regretter de n'avoir pas commencé
+son mouvement plus tôt; car peut-être l'armée de Silésie aurait succombé
+avant d'arriver sous Soissons. Le reste de la campagne n'offre plus que
+des déceptions.
+
+Napoléon se dirigea sur Fismes, et de là sur Béry-au-Bac, pour y passer
+l'Aisne. Maître de Soissons, l'ennemi y repassa la rivière, laissant une
+garnison dans la ville. Il réunit ses troupes sur Laon et porta le
+corps de Woronsow sur Craonne. Le 5, au matin, nous nous présentâmes,
+Mortier et moi, devant Soissons; mais l'ennemi occupait la ville et même
+les faubourgs. Nous fîmes sur cette ville une légère tentative qui
+devait être et qui fut infructueuse. Nous remontâmes l'Aisne le 6. Le
+duc de Trévise continua son mouvement et rejoignit l'Empereur qui
+débouchait sur la rive droite. Le 7, j'allai prendre position à
+Béry-au-Bac, et j'y fus rejoint par quatre mille hommes de mauvaises
+troupes commandées par le duc de Padoue. Des matelots, qui n'avaient
+jamais fait la guerre de campagne et ne connaissaient pas les premiers
+éléments de leur nouveau métier, servaient leur artillerie.
+
+Le même jour, Napoléon attaqua l'ennemi dans la forte position de
+Craonne. Le seul corps en présence, celui de Woronsow, lui résista
+pendant toute la journée. Les pertes furent grandes de notre côté,
+surtout en officiers de marque.
+
+L'ennemi se retira de Craonne sur Laon, où il concentra ses forces.
+Après la réunion de l'armée du Nord à celle de Blücher, les forces
+ennemies, sur ce point, s'élevaient à plus de cent mille hommes.
+L'Empereur le suivit et se porta sur la chaussée de Soissons à Laon; et
+cependant Soissons était encore occupé par l'ennemi. Une opération
+semblable est difficile à comprendre. Indépendamment des dangers
+immenses qui l'accompagnaient, du peu de résultats favorables qu'elle
+promettait, elle peut être encore l'objet de la critique la plus fondée
+sous d'autres rapports.
+
+Jamais, dans le cours de cette mémorable campagne, Napoléon n'a eu à sa
+disposition, entre la Seine et la Marne, plus de quarante mille hommes.
+Les efforts continus que l'on ne cessa de faire pour opérer des levées
+et nous les envoyer n'eurent d'autre résultat que d'entretenir le nombre
+des combattants à peu près à la même force. Les détachements, arrivant
+journellement à l'armée, remplaçaient à peine les pertes causées par les
+combats, les marches et la désertion, dont l'effet se fit toujours plus
+ou moins sentir.
+
+Les mouvements de l'Empereur d'une rivière à l'autre, avec une partie de
+ses forces, sa garde, ses réserves et son artillerie, portaient
+momentanément l'armée, où il se trouvait, à environ trente mille hommes.
+Une semblable force se trouvait toujours insuffisante pour combattre les
+ennemis réunis. Des succès n'étaient possibles qu'en les surprenant
+dispersés, en attaquant leurs corps séparément. Leur offensive seule lui
+en offrait l'occasion; mais une défensive préparée et combinée d'avance,
+jamais.
+
+Attaquer Blücher quand l'armée du Nord venait de le joindre, et que ses
+forces réunies s'élevaient certainement à cent mille hommes, était
+folie. C'était renouveler, d'une manière plus entière et qui pouvait
+être plus funeste, la faute de Brienne. A Brienne, on avait échappé par
+miracle à la destruction, et on allait, de gaieté de coeur, provoquer
+des chances encore pires; car, en combattant en avant de l'Aisne et de
+Soissons, occupés par l'ennemi, si celui-ci eût eu la moindre résolution
+et eût agi avec plus de calcul, personne n'échappait de l'armée
+française.
+
+Napoléon, entraîné par une passion aveugle et s'abandonnant à des
+mouvements irréfléchis, se décida donc à attaquer l'ennemi dans la
+position inexpugnable de Laon et par la route de Soissons.
+
+Le 8, il fit replier les avant-postes ennemis et toute l'armée de
+Blücher en arrière des défilés conduisant à Laon. Ce jour-là, d'après
+les ordres de Napoléon, je vins prendre position à Corbeny. L'Empereur,
+résolu de renouveler ses efforts, prit l'offensive par une attaque de
+nuit, franchit le défilé d'Étrouvelle et Chivi, qui se compose d'une
+chaussée au milieu des marais. Mais, arrivé au delà, il trouva l'armée
+appuyée à la montagne et à la ville de Laon, formée, à droite et à
+gauche de cette place, sur une multitude de lignes. Quant à lui, dont
+la principale force se composait d'artillerie et de cavalerie, il se
+trouvait, en face d'une position inexpugnable, n'ayant à sa disposition
+qu'un emplacement à peine suffisant pour mettre en bataille quelques
+troupes et en batterie un petit nombre de pièces de canon.
+
+Mes ordres me prescrivaient de prendre part à la bataille en marchant
+directement sur Laon par Fétieux. Parti de grand matin de Corbeny,
+j'arrivai à huit heures à Fétieux; mais un brouillard extrêmement épais
+me força de m'arrêter. Je ne pouvais m'engager, avec cette obscurité,
+dans les vastes et immenses plaines de Marles, dans lesquelles on entre
+immédiatement.
+
+J'entendais le canon de Napoléon, et je souffrais de ne pouvoir encore
+lui répondre avec le mien. Enfin, à midi, le brouillard se dissipa.
+J'aperçus alors devant moi quelques milliers de chevaux que je poussai
+sans peine.
+
+Je trouvai, à un quart de lieue en avant du village d'Athies, l'ennemi
+établi et appuyé à une colline boisée, dont je le chassai après un
+combat meurtrier. Le village d'Athies fut également pris et occupé. Je
+pouvais continuer mon mouvement offensif; mais la prudence me le
+défendait. J'apercevais distinctement les lignes multipliées de
+l'ennemi et les corps stationnés sur la route de Marles. Je voyais les
+trois quarts de l'armée ennemie au repos, ne prenant aucune part au
+combat, et le canon de Napoléon ne bougeant pas. Je pus conclure que
+c'était du bruit sans résultat, un simple échange de boulets.
+
+Mon but unique, en avançant ainsi, était d'essayer une diversion, et de
+me conformer à un ordre positif, qu'il eût été criminel de ne pas
+exécuter; mais je comptais bien, la nuit arrivée, m'éloigner et regagner
+le défilé de Fétieux, sauf à revenir le lendemain matin. L'ennemi,
+jugeant la fausse position dans laquelle j'étais placé, profita, avec
+habileté et célérité, de ses avantages.
+
+N'ayant reçu, pendant la journée, aucune nouvelle de l'Empereur, les
+communications étant interceptées entre nous, je détachai, à la fin de
+la journée, le colonel Fabvier avec cinq cents hommes pour lui rendre
+compte de ma position, lui faire connaître mes projets et lui demander
+ses ordres.
+
+La nuit étant close, je fis retirer du village d'Athies, et des
+positions correspondantes, le canon qui s'y trouvait, évacuer le
+village, et concentrer les troupes en les appuyant à la colline boisée,
+disposition préparatoire au mouvement rétrograde que je projetais; mais
+les troupes revenant d'Athies, et appartenant à la division du duc de
+Padoue, étant mal organisées, peu instruites, ne surent prendre aucune
+disposition de sûreté en se retirant, et l'ennemi les suivait à petite
+distance sans qu'elles s'en aperçussent.
+
+Les canonniers de cette division étaient si ignorants, qu'ils n'avaient
+pas mis leurs pièces sur l'avant-train en quittant leurs positions de
+bataille, mais les avaient laissées à la prolonge au parc, où elles
+étaient rassemblées. Toute coup l'ennemi paraît d'une manière inopinée.
+Les pièces se sauvent. Celles qui étaient disposées ainsi que je viens
+de le dire versent dans les fossés de la grande route. Les troupes
+s'ébranlent d'une manière confuse, elles se serrent et se retirent en
+masse. Je reste, avec les derniers pelotons, pour en régler et en
+ralentir la marche. Des corps de cavalerie ennemie se forment
+successivement en bataille, à cheval sur notre chemin de retraite, et
+chaque fois la tête de colonne ouvre son passage et les renverse. Ma
+cavalerie, formée d'elle-même en colonne, marche parallèlement à la
+grande route, à la hauteur de mon infanterie. L'ennemi me suit avec de
+l'infanterie. C'est sous son feu, et un feu périodique, que nous avons
+exécuté notre retraite.
+
+Je n'oublierai jamais la musique qui accompagnait notre marche. Des
+cornets d'infanterie légère se faisaient entendre, l'ennemi s'arrêtait,
+et un feu de quelques minutes était dirigé sur nous; le silence
+succédait, jusqu'à ce qu'une nouvelle musique, annonçant un nouveau feu,
+se fit entendre. Heureusement, l'ennemi, étant très-près au moment de sa
+décharge, presque tous ses coups portaient trop haut. Enfin nous
+arrivâmes à Fétieux, où nous fîmes halte. Ce point étant atteint, nous
+étions sauvés. Un détachement de quelques centaines d'hommes de la
+vieille garde qui s'y trouvait, fut placé à l'entrée du défilé, et nous
+pûmes reposer en sûreté et remettre un peu d'ordre dans les troupes. Le
+lendemain, par suite des dispositions de Napoléon, je me rendis d'abord
+à Béry-au-Bac, et, le 11, à Fismes, tandis que l'Empereur se retirait à
+Soissons, évacué par l'ennemi.
+
+Mes pertes furent considérables en canons et en voitures, mais
+très-faibles en hommes; car elles ne s'élevèrent pas à trois cents
+hommes pendant cette retraite, chose extraordinaire dans une
+circonstance semblable. En comprenant le combat de la journée, elle
+s'éleva à sept ou huit cents hommes; mais vingt et une pièces de canon
+restèrent dans les fossés de la route.
+
+Le mauvais génie de Napoléon l'avait entraîné sans doute à livrer
+bataille à Laon, et encore, dans l'exécution de ce funeste projet, il
+avait pris le plus mauvais parti dans la disposition de ses troupes.
+S'il eût réuni toutes ses forces sur le même point, fait déboucher tout
+le monde par Fétieux et tourné Laon, on évitait la position, on avait de
+l'espace pour déployer l'artillerie et la cavalerie; on menaçait la
+retraite de l'ennemi; on évitait d'attaquer directement Laon, dont la
+forte assiette décuplait ses forces; mais, dans aucun cas, il ne pouvait
+être dans les règles de la raison d'attaquer Laon, en mettant ses
+principales forces, une nombreuse artillerie, beaucoup de cavalerie,
+dans un défilé dont il était difficile de sortir, tandis qu'il jetait
+dans une plaine rase, découverte, en face d'un ennemi vingt fois plus
+nombreux, le faible corps que je commandais. Encore une fois, du moment
+où toutes les forces ennemies étaient pelotonnées en deux masses, sur la
+Seine quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, autant sur l'Aisne, il
+fallait renoncer à livrer des batailles, attendre tout du temps, des
+circonstances, des occasions, et, si on était réduit à livrer bataille,
+il fallait le faire dans une position défensive et en cherchant, par des
+avantages d'obstacles matériels, à compenser les inconvénients de
+l'infériorité du nombre.
+
+L'Empereur n'était sans doute pas suffisamment éclairé par les funestes
+résultats de Brienne et de Laon. Il commit une troisième fois la même
+faute, et se fit battre plus tard à Arcis, où il ne pouvait pas être
+vainqueur et où il devait être détruit.
+
+Arrive à Fismes, mes troupes reposées et réorganisées, je me mis bientôt
+de nouveau en mouvement pour combattre. Reims, occupé par le général
+Corbineau, avait été évacué à l'arrivée du corps de Saint-Priest venant
+de Vitry. Le corps de Saint-Priest, composé de Russes et de Prussiens,
+et fort de douze mille hommes, était destiné à établir la liaison, à
+protéger et à couvrir la communication entre la grande armée et l'armée
+de Silésie. Napoléon se décida à marcher immédiatement sur Reims et à
+écraser ce corps. C'était à ce genre d'opérations qu'il devait se borner
+toutes les fois que l'ennemi lui en présentait l'occasion. Je reçus
+l'ordre de me mettre en mouvement, et l'avis de l'arrivée prochaine de
+l'Empereur pour me soutenir. Le 13, au matin, du plateau d'Ormes, je
+reconnus deux bataillons prussiens en retraite sur Reims. A notre
+approche, la cavalerie qui les accompagnait les abandonna. Ces troupes,
+en pressant leur marche et marchant serrées, pouvaient nous échapper.
+Mon infanterie était encore éloignée; je les fis poursuivre par ma
+cavalerie. Peu après, elles prirent poste dans une espèce de parc. Là
+elles furent sommées de se rendre. Elles s'y décidèrent en voyant
+arriver mon infanterie. Je mis mes prisonniers en route immédiatement,
+et Napoléon, qui les rencontra, sortit de sa voiture pour les passer en
+revue. Ces deux bataillons appartenaient l'un à la Marche-Électorale,
+l'autre à la Poméranie. On peut difficilement expliquer le peu de
+prudence des dispositions de M. de Saint-Priest et sur quoi était fondée
+une sécurité si entière. Une fois cette expédition terminée, je
+continuai mon mouvement sur Reims.
+
+Arrivé en vue de la ville, je reconnus l'ennemi placé sur les hauteurs
+de Tingment. Je fis halte pour attendre l'arrivée des troupes qu'amenait
+l'Empereur. Sa garde prit ma gauche, et je reçus l'ordre d'attaquer.
+Après une résistance assez faible, la gauche de l'ennemi se retira.
+Poursuivis avec vigueur, trois bataillons prussiens furent cernés et
+mirent bas les armes.
+
+L'ennemi, se voyant tourné, se décida à la retraite; mais l'encombrement
+causé par un corps aussi nombreux et par son artillerie y mit du dés
+ordre. Pressé de nouveau par de nouvelles attaques, le désordre
+augmenta; enfin il fut porté à son comble par la charge faite par le
+comte Philippe de Ségur, à la tête de son régiment de gardes d'honneur,
+qui culbuta tout. Il atteignit la colonne qui occupait la route, la
+coupa en partie. Dans cette position elle aurait été prise en entier,
+s'il eût été mieux appuyé par la cavalerie qui le soutenait, commandée
+par le général Defrance. La cavalerie prussienne, culbutée et
+poursuivie, ne pouvant rentrer dans la ville, dont la porte était
+obstruée, se jeta dans les fossés qui étaient peu profonds, et sans
+contrescarpes revêtues. Elle y abandonna tous ses chevaux, dont nous
+nous emparâmes le lendemain.
+
+Cette brillante charge du comte de Ségur et des jeunes soldats qu'il
+commandait eut pour lui un fâcheux résultat. Précipité ainsi sur les
+masses ennemies, il se laissa entraîner par la chaleur de la poursuite.
+Il entra jusque dans la ville, qui était au pouvoir de l'ennemi. Il y
+fut fait prisonnier avec quatre-vingts hommes. Le lendemain, il nous fut
+rendu. Mais revenons au corps de M. de Saint-Priest, dont nous avions
+pris ou détruit une grande partie. Ses débris étaient rentrés dons la
+ville. Nous enlevâmes le faubourg; mais, arrivé à la porte de la ville,
+j'employai inutilement mon artillerie pour l'enfoncer. Je ne pus y
+parvenir. Cette porte était couverte par un tambour en terre. Cette
+tentative coûta la vie à un capitaine d'artillerie à cheval
+très-distingué, nommé Guerrier. Cependant la ville fut évacuée à minuit,
+et nous y entrâmes à une heure. C'était le dernier sourire de la
+fortune. Le lendemain, 14, je reçus l'ordre de marcher à la poursuite de
+l'ennemi, et d'aller prendre position à Béry-au-Bac. Avant de me mettre
+en route, je passai une partie de la matinée avec l'Empereur. Il me
+donna l'ordre d'écrire au général Jansen, à Verdun, de se rendre à Reims
+à marches forcées, pour venir le rejoindre avec plusieurs détachements
+des garnisons des places de Lorraine, qui avaient été instruits pendant
+l'hiver. Ces détachements arrivèrent assez à temps pour le suivre dans
+le mouvement qu'il exécuta sur l'Aube.
+
+Je ne veux pas omettre de rapporter un mot de Napoléon qu'il me dit en
+cette circonstance, et qui prouve combien il était devenu insensible aux
+malheurs publics et privés. Le mouvement des armées, les besoins des
+troupes et l'indiscipline causaient la désolation des pays qui étaient
+le théâtre de la guerre et de nos opérations depuis deux mois. Les
+troupes françaises contribuaient, pour leur bonne part, aux souffrances
+des habitants. J'en parlai à l'Empereur, et je m'apitoyai sur leur sort.
+L'empereur me répondit ces propres paroles qui ne sont pas sorties de ma
+mémoire: «Cela vous afflige? eh! mais il n'y a pas grand mal! Quand un
+paysan est ruiné et que sa maison est brûlée, il n'a rien de mieux à
+faire que de prendre un fusil et de venir combattre.»
+
+L'Empereur me fit part de son projet de marcher contre la grande armée;
+mais à quoi bon ces mouvements multipliés qui n'en imposaient plus? Il
+fallait attendre que, dans leur marche, les armées ennemies se
+divisassent, pour tenter de nouveaux efforts sur quelques-unes de leurs
+parties. Il me dit qu'il voulait, après avoir combattu l'armée
+autrichienne, se jeter sur les places, prendre presque toutes les
+garnisons avec lui, et manoeuvrer sur les derrières de l'ennemi. Pendant
+ce temps, il me laisserait en avant de Paris et me chargerait de la
+défense de la capitale. Je lui représentai que le rôle contraire me
+paraissait plus convenable. La défense de Paris exigeait le concours de
+pouvoirs civils dont lui seul pouvait faire usage. Sa présence à Paris
+et son action immédiate sur cette ville valaient une armée, tandis que
+moi je n'y compterais que par le nombre de mes soldats. Il devait donc
+prendre pour lui, dans ce moment, le rôle défensif, et me charger du
+rôle offensif. Avec trois mille chevaux, six pièces de canon, cinq cents
+hommes d'infanterie et des attelages, j'irais à Verdun, à Metz: et, en
+huit ou dix jours, j'aurais organisé une année de trente mille hommes,
+avec laquelle je me jetterais sur les derrières de l'ennemi. Il me dit
+qu'il voulait faire lui-même cette expédition; mais qu'il manoeuvrerait
+de manière à être plus près de Paris que l'ennemi, ce qui, dans la
+condition donnée, paraissait difficile; et, en prononçant ces dernières
+paroles, il se pencha sur la table où était une carte, prit son compas,
+et fit sur la carte quatre ou cinq mouvements. Bref, je le quittai pour
+aller joindre mes troupes en marche.
+
+A une lieue en avant de Béry-au-Bac, je rencontrai une avant-garde
+ennemie forte de huit cents chevaux et deux mille hommes d'infanterie.
+Je la fis charger par ma cavalerie légère; mais la lâcheté d'un chef
+d'escadron de dragons causa quelque perte. Je le fis arrêter et
+conduire, par la gendarmerie, à l'Empereur, en demandant sa mise en
+jugement. Nous repoussâmes l'ennemi qui repassa sur l'Aisne.
+
+J'occupai Béry-au-Bac et j'établis mon quartier général à Cormicy.
+L'Empereur se mit en marche pour exécuter le mouvement dont il m'avait
+parlé. Il laissa le duc de Trévise, avec son corps, à Reims. Notre
+mission était, et nos instructions portaient, de couvrir la route de
+Paris, de manoeuvrer devant l'ennemi, de prendre des positions, de ne
+rien négliger pour retarder sa marche. Et, comme l'Empereur avait plus
+de confiance dans ma capacité que dans celle du maréchal duc de Trévise
+pour mettre de l'ensemble dans les mouvements, il fut décidé que, le duc
+de Trévise étant mon ancien, il conserverait les honneurs du
+commandement, tandis que la direction des deux corps me serait cependant
+réservée[10]. C'était nous mettre tous les deux dans la plus fausse
+position. On ne peut pas commander à demi à la guerre. On peut prendre
+des conseils, mais on ne peut pas se charger d'en donner. Je n'ai eu
+qu'à me louer, à cette époque, de mes rapports avec le duc de Trévise.
+Je crois fermement que jamais deux généraux, placés dans des positions
+respectives semblables, ne se sont mieux entendus. Cependant on verra
+que cet arrangement fut la cause unique du revers de Fère-Champenoise,
+parce que le devoir d'une obéissance absolue n'était pas et ne pouvait
+pas être suffisamment senti par celui qui ne devait pas commander, mais
+momentanément obéir.
+
+[Note 10: Voir les pièces justificatives.]
+
+L'ennemi avait réuni toute son armée dans les environs de Corbeny. Son
+camp était immense. En évaluant ses forces à près de cent mille hommes,
+on était plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. Je fis tout
+disposer pour faire sauter le pont de Béry-au-Bac quand l'ennemi se
+présenterait pour le franchir. La nécessité de construire des moyens de
+passage retarderait toujours sa marche d'autant, quand le moment d'agir
+serait venu. L'ennemi, voulant s'épargner les pertes d'un passage de
+vive force, fit un détachement de huit à dix mille hommes, qui remonta
+l'Aisne, franchit cette rivière à Neufchâtel, et la descendit pour venir
+à Béry-au-Bac par la rive gauche. En même temps, il préparait des moyens
+de passage à Pont-à-Vair. Toutes ses troupes étaient en avant de
+Corbeny, en vue de ma position.
+
+Le corps ennemi, venant de Neufchâtel, déboucha sur mon flanc droit; il
+était précédé d'une nuée de Cosaques. En même temps, les colonnes de la
+rive droite se mirent en marche pour arriver au pont; mais, au moment où
+il devenait indispensable d'évacuer Béry-au-Bac, je fis mettre le feu
+aux mines pratiquées, et le pont sauta. Alors l'armée en pleine marche
+sur la route, et dont la tête était à cinq cents toises de la rivière,
+s'arrêta. Ce fut un magnifique coup de théâtre.
+
+J'évacuai Béry-au-Bacq. Ma droite se replia sur mon centre placé sur les
+hauteurs de Pont-à-Vair, où l'ennemi travaillait à un passage que je
+contrariai. Un de mes aides de camp, officier très-distingué, fils d'un
+homme fort célèbre à divers titres, bons et mauvais, Laclos, y fut tué.
+Je fis ma retraite doucement, en bon ordre, sur Roncy, et de là sur la
+Vesle, à Fismes, où je m'arrêtai. Ce mouvement, exécuté par ma cavalerie
+dans la plaine entre Roncy et Fismes, fut remarquable par sa lenteur et
+l'ordre qui y régna.
+
+La cavalerie ennemie était beaucoup plus nombreuse que la mienne. Je
+donnai l'ordre aux chasseurs de faire des feux par escadron, avec leurs
+carabines. Cette nouveauté imposa à l'ennemi, et tout le mouvement
+s'exécuta au pas jusqu'à la fin.
+
+J'écrivis au duc de Trévise pour l'engager à se réunir à mot et à se
+porter sur Fismes. Devant des forces aussi considérables, nous n'étions
+pas assez nombreux pour nous diviser.
+
+Après notre réunion, nous prîmes position en arrière de Fismes, sur la
+hauteur de Saint-Martin. Cette position est très-bonne. Proportionnée à
+la force des troupes qui l'occupaient, et difficile à tourner, elle
+exigeait des reconnaissances préalables de la part de l'ennemi. Elle
+devait tenir des forces considérables en échec pendant un certain temps.
+Mais, le 21, nous reçûmes l'ordre de passer la Marne et de venir
+rejoindre Napoléon, dont le quartier général devait être le 21 à
+Sommesous.
+
+L'armée de Silésie avait renoncé à faire un mouvement offensif sur Paris
+avant d'avoir opéré sa jonction avec la grande armée. Le gros de ses
+forces se dirigeait par Châlons, flanqué par une autre colonne qui
+marchait parallèlement par Épernay.
+
+Nous exécutâmes notre mouvement en passant à Oulchy-le-Château et
+Château-Thierry, et nous marchâmes avec toute la rapidité possible. Nous
+fûmes suivis dans notre marche par le corps de Kleist et celui d'York.
+Arrivés à Oulchy-le-Château, nous fûmes forcés de donner du repos aux
+troupes. Le matériel des deux corps, extrêmement nombreux, fut laissé
+fort imprudemment, pour cette halte, entre Oulchy et l'Ourcq. Après
+quelques moments de repos, j'eus l'idée de monter à cheval pour voir les
+troupes et les dispositions du terrain avoisinant la rivière. A peine
+sorti de la ville, j'aperçus le corps de Kleist débouchant et arrivant
+sur nous. Avec tous nos embarras, le passage du défilé était critique.
+Heureusement le mouvement put être commencé tout de suite à cause de ma
+présence. Je le pressai si bien, que tout était sur la rive gauche de
+l'Ourcq quand l'ennemi fut assez en forces pour être redoutable.
+
+Nous continuâmes notre retraite en bon ordre et sans avoir éprouvé la
+moindre perte. Le soir, nous arrivâmes à Château-Thierry. Le lendemain,
+22, le pont fut rétabli, et, pour faciliter notre marche, nous prîmes
+deux routes différentes. Le duc de Trévise suivit la grande route, et
+moi je passai par Condé, Orbais, Montmaur. Le 23 au matin, nos deux
+corps se réunirent à Étoges, et allèrent s'établir à Bergères et à
+Vertus. Les dernières troupes de la colonne qui avait passé par Épernay
+défilèrent alors à notre vue, et l'on essaya une légère poursuite sur
+elles. Enfin, le 24, nous nous mîmes en marche dans l'espérance de faire
+notre jonction avec l'Empereur.
+
+Napoléon était parti de Reims, le 19, avec environ dix mille hommes
+d'infanterie et six mille chevaux pour exécuter le projet dont il
+m'avait entretenu. Toute la grande année ennemie, forte de cent vingt
+mille hommes, était postée sur la Seine et occupait, par des corps
+détachés, les bords de l'Aube. Après divers combats successifs, le
+maréchal duc de Tarente, qui commandait en ce moment toutes les forces
+françaises dans cette partie, s'était retiré sur Provins.
+
+Napoléon se dirigea par Épernay et Fère-Champenoise. Il passa l'Aube à
+Plancy, dont il chassa l'ennemi qui se retira sur Méry. Napoléon l'y
+suivit, et, avant fait passer sa cavalerie à un gué situé au-dessus de
+Méry, l'ennemi décida son mouvement sur Troyes, où s'opérait le
+rassemblement de ses forces. Le duc de Tarente, se trouvant alors en
+communication avec l'Empereur, se mit en marche pour le rejoindre avec
+son corps. Le 20 au matin, Napoléon se porta sur Arcis, où sa cavalerie
+arriva à dix heures du matin, et, peu après, il y fut lui-même de sa
+personne. Son infanterie s'y rendait de Plancy en suivant la rive droite
+de l'Aube. L'ennemi était à portée, et, voyant la cavalerie française
+inférieure en force et sans soutien, il t'attaqua et la mit en désordre.
+
+Mais, l'infanterie étant arrivée et ayant passé le pont, l'ordre se
+rétablit. L'armée française prit position en avant de la ville. Des
+combats partiels et sans résultat occupèrent le reste de cette journée.
+
+Cependant Napoléon, abandonné à ses illusions, croyait à une retraite
+décidée de l'ennemi. Rejoint par les troupes du duc de Reggio et par
+celles du duc de Tarente qui étaient encore sur la rive droite de
+l'Aube, il déboucha, le 21, à dix heures du matin, en avant d'Arcis dans
+la direction de Troyes. Arrivé sur la crête du plateau, il découvrit
+toute l'armée ennemie formée sur trois lignes, présentant à la vue
+toutes ses forces réunies, et ayant sa droite à l'Aube et sa gauche à
+Barbuisse. Malgré cet état de choses, l'Empereur fit engager l'affaire;
+mais, peu après, des observations réitérées lui ayant été faites sur les
+résultats infaillibles d'un combat véritable dans une situation
+semblable, avec des forces si disproportionnées, et qui donnaient à
+l'ennemi le moyen, en opérant par sa droite, de s'emparer de nos ponts
+et de notre ligne de retraite, il se décida à faire cesser l'attaque. La
+retraite fut ordonnée; mais l'exécution était difficile et le danger
+imminent. La destruction de l'armée aurait été l'effet de la moindre
+vigueur de la part des alliés.
+
+La grande circonspection du prince de Schwarzenberg fit notre salut. Ce
+général, craignant une nouvelle attaque, fit ses dispositions pour la
+recevoir, et l'armée française lui échappa. Le duc de Reggio, chargé de
+faire l'arrière garde et de contenir l'ennemi à la fin du mouvement, en
+conservant Arcis jusqu'à ce que toute l'armée eût passé l'Aube, remplit
+sa tâche avec bonheur et succès. Mais la retraite de ses troupes,
+exécutée sous le feu de l'artillerie ennemie, leur fit éprouver d'assez
+grandes pertes et causa du désordre. Le soir, l'Empereur était avec sa
+garde à Sommepuis. Le gros de l'armée ennemie ne passa pas l'Aube.
+
+Tel est, en résumé, l'exposé des mouvements faits par l'Empereur depuis
+le 17 jusqu'au 22. On cherche en vain les calculs qui ont pu les
+motiver, et pourquoi il a fait courir gratuitement à son armée les plus
+grands dangers auxquels elle pouvait être exposée. On ne comprendra pas
+davantage les motifs des mouvements qu'il allait opérer dans cette
+dernière partie de la campagne.
+
+Le 22, Napoléon se porte sur Vitry, fait sommer la place, dont le
+commandant refuse de se rendre, passe la Marne au gué de Frignicourt, et
+campe à Farémont. Il commence alors l'exécution du hardi projet de
+manoeuvrer sur les derrières de l'armée ennemie, en appelant à lui une
+partie des garnisons des places, que le général Durutte devait lui
+amener: mais, pour cela, il fallait découvrir Paris; et, si on se le
+rappelle, il avait annoncé précisément qu'il éviterait de le faire. Il
+marche, le 23, sur Saint-Dizier. Ce mouvement précipité empêche le duc
+de Tarente, placé à une marche de lui et faisant son arrière garde, de
+réunir toutes ses colonnes. Une partie de son artillerie, laissée dans
+ces immenses plaines, sans escorte ou avec une faible escorte, tomba au
+pouvoir de l'ennemi. Macdonald passa la Marne au même lieu où Napoléon
+l'avait franchie, et au moment où le prince de Schwarzenberg, qui, dès
+le 22, avait passé l'Aube, se mettait, le 23, en communication avec
+Vitry et y appuyait la droite de son armée.
+
+Le 23, les dernières troupes de l'armée de Silésie avaient quitté
+Vertus, flanquant les masses qui, par Châlons, se portaient sur Vitry.
+Cette armée atteignit cette ville dans les journées du 23 et du 24. Ce
+jour-là, les deux grandes armées, c'est-à-dire la totalité des forces
+alliées, se trouvèrent réunies. Elles se montaient au moins à cent
+quatre-vingt mille hommes.
+
+La même jour, nous partîmes de Vertus, le duc de Trévise et moi, pour
+Vitry, dans l'espérance de faire notre jonction avec l'Empereur.
+
+Je vais analyser les différentes hypothèses que nous étions autorisés à
+faire dans la position où nous nous trouvions.
+
+1° Nous savions par les habitants que l'on s'était battu à Sommesous le
+22 et le 23; il y avait eu des coups de canon tirés près de la Marne;
+ainsi il était clair que l'Empereur était près de cette rivière; mais
+nous ignorions s'il l'avait passée.
+
+2° Les deux armées ennemies opéraient évidemment leur réunion; mais il
+n'était pas certain qu'elle fût complétement effectuée.
+
+3° Dans un état de choses pareil et avec les ordres reçus, il fallait
+s'approcher de Vitry, de manière à opérer suivant les circonstances. Le
+point choisi et convenu entre nous, pour notre établissement du 24 au
+soir, fut le village de Soudé. Nos deux corps ainsi campés ensemble
+pourraient immédiatement prendre le parti qui serait commandé par les
+événements:
+
+1° Si l'Empereur était à portée et si nous pouvions communiquer avec
+lui, nous le rejoindrions et nous enverrions prendre ses ordres.
+
+2° Si l'Empereur avait passé la Marne et s'en était éloigné, l'ennemi
+pouvait faire trois choses:
+
+_a_. Le suivre. Nous étions bien placés pour suivre nous mêmes l'ennemi
+et faire une diversion.
+
+_b_. Si l'ennemi, profitant de l'éloignement de l'Empereur, voulait
+marcher sur Paris, nous étions bien placés pour le précéder, évacuer
+sans perte les grandes plaines que nous avions à traverser jusqu'à
+Sézanne, et ensuite résister dans toutes les positions favorables.
+
+_c_. Enfin, si l'ennemi, dans l'intention de suivre l'Empereur, voulait
+d'abord nous éloigner pour revenir ensuite sur lui, nous pouvions nous
+retirer d'abord pour revenir ensuite et nous remettre encore à le
+suivre.
+
+Ainsi Soudé-Sainte-Croix était le lieu indiqué pour prendre position: et
+il fut bien convenu, le 24 au matin, avec le duc de Trévise, que nous
+nous y rendrions. Je marchais en tête de colonne, et j'arrivai à Soudé à
+cinq heures du soir. Je m'y établis.
+
+La nuit venue, j'aperçus un horizon immense couvert de feu, dont le
+développement embrassait plusieurs lieues. Tous les feux étaient-ils
+ennemis? ou bien y avait-il des feux français, et où étaient-ils? Pour
+résoudre ces trois questions, je choisis quatre officiers extrêmement
+intelligents, parlant allemand et polonais, et je les dirigeai en quatre
+directions, chacun avec quatre hommes d'escorte. Ils devaient
+s'approcher, voir, juger, et même communiquer avec les postes ennemis,
+s'ils croyaient pouvoir le faire sans trop de danger.
+
+Mes quatre reconnaissances revinrent avant la fin de la nuit, et toutes
+les quatre m'apportèrent la même nouvelle. Tout ce qui était en présence
+était ennemi. L'Empereur avait passé la Marne, et marchait sur
+Saint-Dizier. Un des officiers avait même joint un poste de
+Wurtembergeois, et s'était fait passer pour Russe.
+
+D'après ces renseignements, il fallait se tenir prêt à marcher, soit en
+avant, soit en arrière. Mais le duc de Trévise, malgré nos conventions,
+n'était point arrivé à Soudé. Je lui écrivis, en toute hâte, pour lui
+faire connaître l'état des choses, et lui faire sentir la nécessité de
+notre très-prompte réunion. L'officier porteur de ma lettre se rendit à
+Vitry et à Bussy-Lestrée, où je supposais qu'il s'était établi. Mais cet
+officier le manqua sur la route. Il avait pris un autre chemin que le
+maréchal, qui arriva chez moi, à Soudé, à la pointe du jour. Je lui fis
+connaître l'état des choses, et je lui exprimai le regret qu'il se fût
+arrêté au lieu de venir jusqu'à Soudé. Il me répondit: «Mais j'ai pris
+une bonne disposition, j'ai échelonné mes troupes!--Comment, monsieur le
+maréchal, répondis-je, échelonner ses troupes devant l'ennemi, c'est les
+mettre à distance les unes des autres, sur la ligne d'opération, et non
+sur une ligne parallèle à son front. Il faut, quand elles sont
+échelonnées, qu'elles puissent se réunir naturellement quand on se
+retire, ou bien suivre si on marche en avant.» Ce pauvre maréchal ne
+connaissait pas mieux le sens des expressions de sa langue que les
+éléments de son métier! «Maintenant, lui dis-je, il faut réparer le mal
+et envoyer en toute hâte l'ordre aux troupes de se porter avec la plus
+grande diligence à Sommesous. Si l'ennemi marche à nous et que nous nous
+retirions, elles nous précéderont. Si l'ennemi suit Napoléon, et que
+nous marchions en avant, elles nous rejoindront plus tard. De toutes les
+manières, nous serons ensemble.» L'ordre fut expédié, mais les moments
+pressaient, et il ne put être exécuté assez à temps pour éviter de
+grands embarras et de grands malheurs.
+
+Je fis prendre les armes à mes troupes de grand matin, et je les établis
+sur le plateau, près de Soudé, dans une belle position. A peine formées,
+je vis déboucher à l'horizon d'énormes masses de troupes venant dans ma
+direction. C'était toute l'armée ennemie. Plus de vingt mille chevaux
+formés en différentes colonnes parallèles, et avec la facilité
+qu'offraient ces plaines désertes, où pas un seul obstacle ne s'opposait
+à leur marche, précédaient l'infanterie. Je restai en position jusqu'à
+ce que l'avant-garde ennemie fût en présence; mais, une fois à portée
+de canon, je commençai mon mouvement rétrograde, qui, étant prévu et
+préparé, se fit avec ensemble et sans désordre. Cette marche continua
+ainsi sans aucun embarras jusqu'à Sommesous. Mais Sommesous était le
+point de direction donné aux troupes du duc de Trévise, et ces troupes
+n'étaient pas encore arrivées. J'y pris position pour les attendre et
+les rallier. Par suite de cette halte, un engagement eut lieu. Pendant
+que l'ennemi portait de nombreuses forces sur mon flanc droit et me
+tournait, il renouvelait ses attaques directes.
+
+Abandonner la position avant l'arrivée des troupes de Mortier, c'était
+assurer leur perte et les livrer. Il valait mieux périr avec elles que
+de se sauver sans elles. Enfin elles parurent et nous rejoignirent. Je
+ne tardai pas un moment à continuer mon mouvement rétrograde; mais il
+fallut soutenir bien des charges et traverser les diverses lignes de
+cavalerie formées en arrière de nous. Les intervalles de mes petits
+carrés furent, pendant longtemps, remplis par la cavalerie ennemie, et
+trois fois de suite, ayant voulu sortir d'un carré pour passer dans un
+autre, je fus obligé d'y rentrer précipitamment.
+
+La grande difficulté était de traverser le défilé avec tous nos énormes
+embarras. J'y parvins cependant en éprouvant la perte de sept pièces de
+canon abandonnées. Je n'eus pas un seul carré d'enfoncé. Le maréchal
+Mortier, moins heureux, perdit une brigade de la jeune garde, commandée
+par le général Jamin, qui fut enfoncée et prise, et, en outre,
+vingt-trois pièces de canon.
+
+En arrivant à Fère-Champenoise, je trouvai un régiment de marche de
+cavalerie rejoignant l'armée, commandé par le colonel Potier, depuis
+placé à la tête du régiment des chasseurs de la garde à sa formation.
+Cet officier me dit qu'en parlant de Sézanne le matin il y avait vu
+entrer l'ennemi. Or c'était précisément sur Sézanne que nous nous
+dirigions. Avec un ennemi si nombreux derrière nous, et qui pouvait
+opérer à la fois sur tant de points différents, la chose devenait
+impossible. Ce point de retraite ne nous était plus permis.
+
+Pour avoir le temps de nous reconnaître, je changeai la direction de la
+retraite. Elle se fit sur le village d'Allemand, situé dans une belle
+position, fort élevée, et tenant au même plateau que Sézanne. De ce
+point, nous pourrions, le lendemain, choisir entre plusieurs directions.
+
+Après avoir repoussé avec succès plusieurs attaques de l'ennemi qui nous
+suivait, nous entendîmes, sur nos derrières, à gauche, une épouvantable
+canonnade. J'en ignorais complètement la cause. Le duc de Trévise me dit
+que c'était probablement le général Pacthod.
+
+Pendant la nuit, ce général avait fait demander des ordres au duc de
+Trévise; mais celui-ci, non-seulement ne lui en avait pas donné, mais
+encore, comme on vient de le voir, il ne m'avait pas prévenu de sa
+présence. Sans cette négligence, il eût été probablement sauvé.
+
+Pacthod était chargé de conduire à l'Empereur un convoi d'artillerie
+considérable, avec une escorte de trois mille hommes de gardes
+nationales. N'ayant pu joindre Napoléon, dont il était séparé par
+l'ennemi, il errait à l'aventure, sans direction, dans ces immenses
+plaines. Il s'était enfin mis en marche pour se rapprocher de la route
+d'Étoges. Si, du lieu où il se trouvait pendant la nuit, il se fût
+dirigé sur Sézanne, il aurait pu y arriver et suivre le général Compans,
+qui, comme lui, à la tête d'un convoi, n'avait pas hésité à retourner en
+arrière dans la direction de Paris. Aussitôt qu'il avait connu l'état
+des choses. Pacthod, n'ayant point d'ordre ni d'avis précis, hésita. Il
+s'éloigna de la véritable direction qu'il aurait dû suivre, et tomba au
+milieu de toutes les forces de l'ennemi. Ayant fait mettre tous ses
+canons en batterie, il résista, autant qu'il le put, aux charges
+répétées faites sur lui. Il fut enfin enfoncé. Toutes les troupes et le
+matériel furent pris. C'était, de la part de l'ennemi, un succès facile.
+
+Tel est l'ensemble des événements que l'ennemi a intitulé du nom
+fastueux de bataille, simple échauffourée où il n'y a pas eu un seul
+homme d'infanterie engagé du côté de l'ennemi, parce qu'elle n'était
+point arrivée. Si l'infanterie eût pu concourir au combat, pas un
+individu des deux corps n'aurait pu échapper. On voit combien il
+existait de confusion dans l'armée française. Il est impardonnable à
+l'état-major de ne m'avoir pas prévenu, en me donnant l'ordre de marcher
+sur Vitry, de la présence de ces convois, conduits par les généraux
+Pacthod et Compans. On devait me prescrire de les prendre sous ma
+protection et de pourvoir à leur sûreté.
+
+Arrivé au village d'Allemand, j'envoyai une reconnaissance sur Sézanne
+pour savoir si l'ennemi l'occupait. Des Cosaques seuls s'y trouvaient.
+Le lendemain matin, 26, je me dirigeai sur cette ville par le plateau,
+et là nous reprîmes la route de Paris.
+
+Nous continuâmes notre mouvement jusqu'au delà du défilé de Tourneloup,
+près d'Esternay. Les troupes y firent halte et se reposèrent.
+
+Le maréchal duc de Trévise marchait en tête de colonne, et je faisais
+l'arrière-garde. Ce poste de Tourneloup est inforçable, il faut
+nécessairement le tourner par le bois de la Traconne, ce qui exige du
+temps, c'est-à-dire plusieurs heures.
+
+Un officier du train d'artillerie, fait prisonnier la veille, me
+rejoignit. Il me dit avoir quitté Fère-Champenoise à minuit. En ce
+moment il y arrivait de nombreux convois d'artillerie.
+
+Cette circonstance m'éclaira parfaitement sur les projets de l'ennemi.
+S'il n'avait voulu que nous écarter, nous éloigner pour marcher ensuite
+avec plus de sécurité contre Napoléon, il aurait suspendu toute marche
+de ce côté après le succès obtenu pendant la journée. Puisqu'il arrivait
+de l'artillerie à minuit, c'était un mouvement décidé sur Paris.
+
+D'après cela, vers une heure, les troupes se remirent de nouveau en
+mouvement dans la direction de la Ferté-Gaucher.
+
+L'ennemi me suivait avec toutes ses forces; il pressait quelquefois mon
+arrière-garde, dont l'attitude lui imposait constamment.
+
+A quatre heures du soir, le duc de Trévise me fit dire que son
+avant-garde découvrait, en avant de la Ferté-Gaucher, un corps d'armée
+en bataille barrant la route. Je m'y rendis aussitôt pour le
+reconnaître.
+
+Dans notre mouvement de Fismes sur la Marne, nous avions été suivis par
+les corps de Kleist et d'York. De Château-Thierry, ces deux généraux
+s'étaient portés directement sur la Ferté, en passant par Vieux-Maisons,
+pour s'opposer à notre retraite. Notre position était critique; j'en
+augurai fort mal. Je regardai comme perdue au moins la totalité de notre
+matériel, et je dis en plaisantant au général Digeon, commandant mon
+artillerie, que, le lendemain, il serait probablement général
+d'artillerie _in partibus_. Cependant nous ne négligeâmes aucun effort
+pour nous tirer d'affaire, et nous y parvînmes.
+
+Il fut convenu que le duc de Trévise mettrait ses troupes en bataille en
+présence de celles de Kleist, et ferait bonne contenance, sans provoquer
+aucun engagement. Pendant ce temps, je me porterais à mon arrière-garde,
+et je défendrais à toute outrance le défilé de Montis, qui offrait une
+bonne position très-resserrée. Aussitôt la nuit venue, toutes nos
+colonnes se dirigeraient, chacune du point où elles se trouveraient, sur
+Provins et Montis. Les positions de Mortier, les plus rapprochées de
+l'ennemi, ne devaient être évacuées que deux heures plus tard.
+
+L'ennemi attaqua Montis avec opiniâtreté; mais ce village fut défendu
+avec succès. Kleist se laissa imposer. Tout se passa comme il avait été
+convenu; et, chose mémorable! nous sortîmes sans aucune perte de la
+plus horrible position où jamais troupes aient été placées.
+
+Tout arriva intact à Provins, infanterie, cavalerie, artillerie et
+équipages.
+
+L'ennemi nous suivit, mais ne tenta rien, et nous occupâmes la position
+fort belle que présente Provins de ce côté.
+
+La journée fut employée à faire reposer les troupes. Cependant le
+mouvement de l'ennemi sur Paris, avec toutes ses forces, y rendait
+nécessaire notre arrivée la plus prompte. En conséquence, je proposai au
+maréchal Mortier de partir le soir. Il me fit quelques objections, et
+entre autres celle-ci (elle est si plaisante, que je me la suis toujours
+rappelée). Il me dit: «Mais, si on nous voit arriver ainsi à Paris,
+notre présence y jettera l'alarme.
+
+--Croyez-vous, lui répondis-je, que, si l'ennemi y arrive avant nous,
+l'alarme sera moins forte?»
+
+La réponse était péremptoire. Nous partîmes, dans la nuit, pour la
+Maison-Rouge et Nangis. Je passai par Melun, où je couchai. Le
+lendemain, nos deux corps arrivèrent à Charenton, où ils passèrent la
+Marne.
+
+Nous nous trouvâmes alors sous les ordres de Joseph, lieutenant de
+l'Empereur. Il me chargea de la défense de Paris depuis la Marne jusques
+et y compris les hauteurs de Belleville et de Romainville. Mortier fut
+chargé de défendre la ligne qui va du pied de ces hauteurs jusqu'à la
+Seine. Mes troupes, placées pendant la nuit à Saint-Mandé et à
+Charenton, étaient réduites à deux mille cinq cents hommes d'infanterie
+et huit cents chevaux. J'avais précédé mes troupes de quelques heures et
+employé ce temps à parcourir rapidement le terrain sur lequel j'allais
+être appelé à combattre. Quand je l'avais vu autrefois, c'était,
+assurément dans des idées tout autres que des idées militaires. Je
+rentrai à Paris, et je ne pus jamais joindre Joseph Bonaparte. Le
+ministre de la guerre même ne fut accessible qu'à dix heures du soir.
+
+Le général Compans, parti de Sézanne, où il était avec un convoi
+d'artillerie, le 25 mars, jour du combat de Fère-Champenoise, s'était
+trouvé à Meaux à l'arrivée de l'ennemi. Après avoir fait sauter le pont
+de cette ville, il s'était retiré par Claye. Quelques renforts lui
+avaient été envoyés, et la force de ses troupes s'élevait à cinq mille
+hommes. Retiré, le 29, à Pantin, il avait été mis sous mes ordres.
+Ainsi, avec sept mille cinq cent hommes d'infanterie, appartenant à
+soixante-dix bataillons différents et par conséquent ne se composant
+que de débris, et quinze cents chevaux, j'ai soutenu, contre une armée
+entière, qui a eu plus de cinquante mille hommes engagés, un des plus
+glorieux combats, dont les annales françaises rappellent le souvenir.
+J'avais reconnu l'importance de la position de Romainville, et, sachant
+que le général Compans ne l'avait pas occupée en se retirant, j'ignorais
+si l'ennemi s'y était posté. J'envoyai de Saint-Mandé, pendant la nuit,
+une reconnaissance pour s'en informer. L'officier qui la commandait,
+sans s'y rendre, me fit un rapport comme y ayant été, et me dit que
+l'ennemi ne l'occupait pas.
+
+Cette faute, véritable crime à la guerre, eut un résultat favorable, et
+fut la cause en partie de la longueur de cette défense si mémorable,
+avec une si grande disproportion de forces. Elle eut cette influence en
+me faisant prendre l'offensive et en donnant à la défense un tout autre
+caractère. Sur ce faux rapport je partis de Charenton, une heure avant
+le jour, pour aller occuper la position avec mille à douze cents hommes
+d'infanterie, du canon et de la cavalerie. J'y arrivai à la pointe du
+jour; mais l'ennemi y était et l'affaire s'engagea immédiatement par une
+attaque de notre part dans le bois qui couvre le château. J'étendis ma
+droite dans la direction du moulin à vent de Malassis, et j'appelai à
+moi de nouvelles troupes. L'ennemi, étonné de cette brusque attaque,
+qu'il attribua à l'arrivée de Napoléon avec des renforts, agit avec une
+grande circonspection, et resta sur la défensive.
+
+Comme il n'avait pu se développer complétement, nous jouissions de tous
+les avantages de la position, et d'une artillerie formidable qui y avait
+été placée. L'ennemi répugnait à s'étendre par sa droite, seule
+manoeuvre qu'il eût à faire, afin de ne pas dégarnir le point attaqué.
+Car, si effectivement il eût été culbuté sur ce point, les troupes
+avancées près du canal auraient été fort compromises.
+
+Ainsi les choses se soutinrent dans une espèce d'équilibre jusqu'à onze
+heures; mais, en ce moment, l'ennemi, ayant fait un effort par sa gauche
+sur ma droite, la culbuta; et ces troupes, en se retirant, ayant
+découvert la communication en arrière du parc des Bruyères par laquelle
+l'ennemi pouvait déboucher, je fus obligé de me replier et de prendre
+position à Belleville. Mes troupes devaient y être plus concentrées, et
+en position de défendre à la fois toutes les avenues qui se réunissaient
+à ce noeud des communications.
+
+Ce mouvement périlleux à exécuter, surtout étant engagé d'aussi près et
+suivi avec vigueur par l'ennemi, était en outre gêné par le passage du
+défilé; aussi fut il accompagné de quelque désordre. Resté avec les
+dernières troupes, selon mon usage dans les circonstances difficiles,
+j'eus une douzaine de soldats tués à côté de moi à coups de baïonnette à
+l'entrée même de Belleville, et je fus sauvé de l'immense danger d'être
+pris par le courage et le dévouement du plus brave soldat et du plus
+brave homme que j'aie jamais connu, le colonel Genheser. Cet officier,
+placé dans le parc des Bruyères, voyant mon péril, déboucha sur les
+derrières de plusieurs bataillons des gardes russes qui nous pressaient
+vivement, avec une poignée de soldats rassemblés à la hâte, et arrêta
+les Russes dans leur poursuite. Ce moment de repos donna les moyens de
+rétablir l'ordre. Nous forçâmes l'ennemi à s'éloigner, et les troupes
+prirent régulièrement la position nécessaire à la défense de Belleville.
+
+Peu après ce montent, c'est-à-dire vers midi, je reçus du roi Joseph
+l'autorisation d'entrer en arrangement pour la remise de Paris aux
+étrangers[11]. Mais déjà les affaires étaient en partie rétablies, et
+j'envoyai le colonel Fabvier pour dire à Joseph que, si le reste de la
+ligne n'était pas en plus mauvais état, rien ne pressait encore. J'avais
+alors l'espérance de pousser la défense jusqu'à la nuit. Mais le colonel
+ne trouva plus le roi à Montmartre. Celui-ci était parti pour
+Saint-Cloud et Versailles, emmenant avec lui le ministre de la guerre et
+tout le cortége de son pouvoir; et cependant aucun danger ne le menaçait
+personnellement.
+
+[Note 11: «Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de
+Trévise ne peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en
+pourparlers avec le prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui
+sont devant eux. «Ils se retireront sur la Loire.
+
+«Joseph.
+
+«Paris, de Montmartre, le 30 mars, _à dix heures du matin_.»]
+
+L'ennemi n'avait point encore passé sur la rive gauche du canal, et ne
+combattait que dans les lieux où je commandais. Sur le rapport du
+colonel à son retour, je résolus de continuer l'action.
+
+L'ennemi attaqua ma nouvelle position avec le plus grand acharnement.
+Six fois nous perdîmes, mais sept fois nous reprîmes les postes
+importants situés sur notre front, et, entre autres, les tourelles qui
+flanquaient les murs du parc des Bruyères. Le général Compans, à la
+gauche de Belleville, repoussait avec le même succès toutes les attaques
+dirigées sur lui de Pantin, et écrasait les assaillants. Enfin l'ennemi,
+informé par les prisonniers du peu de monde qu'il avait devant lui, crut
+avec raison pouvoir s'étendre sans danger, puisque aucune circonstance
+ne pouvait nous donner les moyens de prendre une offensive sérieuse. Il
+fit alors un développement de forces immense. On put voir, des hauteurs
+de Belleville, de nouvelles colonnes formidables se diriger sur tous les
+points rentrants de la ligne, depuis la barrière du Trône jusqu'à la
+Villette, tandis que d'autres troupes passaient le canal et se
+portaient sur Montmartre. Dans peu de moments, nous devions être
+attaqués partout à la fois.
+
+Il était trois heures et demie: le moment était venu de faire usage de
+l'autorisation de capituler, en mon pouvoir depuis midi. J'envoyai trois
+officiers aux tirailleurs comme parlementaires, et un des trois était le
+trop célèbre Charles de la Bédoyère. Son cheval étant tué, son trompette
+également tué, il ne put franchir la ligne ennemie. Un aide de camp du
+général Lagrange parvint à pénétrer.
+
+Inquiet de ce qui se passait à la gauche de Belleville, au poste
+important qu'occupait le général Compans, j'envoyai un officier pour
+voir l'état des choses et m'en rendre compte. Il revint promptement, et
+m'annonça que l'ennemi occupait la position. Je courus pour m'en
+assurer. A peine avais-je descendu quelques pas dans la grande rue de
+Belleville, que je reconnus la tête d'une colonne russe qui venait d'y
+arriver.
+
+Il n'y avait pas une seconde à perdre pour agir; le moindre délai nous
+eût été funeste. Je me décidai à entraîner à l'instant même un poste de
+soixante hommes qui était à portée. Sa faiblesse ne pouvait pas être
+aperçue par l'ennemi dans un pareil défilé. Je chargeai, à la tête de
+cette poignée de soldats, avec le général Pelleport et le général
+Meynadier. Le premier reçut un coup de fusil qui lui traversa la
+poitrine, dont heureusement il n'est pas mort. Moi, j'eus mon cheval
+blessé et mes habits criblés de balles. La tête de colonne ennemie fit
+demi-tour. La retraite étant alors ouverte aux troupes, elles se
+retirèrent sur un plateau en arrière de Belleville, où se trouvait alors
+un moulin à vent.
+
+Nous venions de nous réunir sur ce point lorsque l'aide de camp, qui
+avait franchi les avant-postes, revint avec le comte de Paar, aide de
+camp du prince de Schwarzenberg, et le colonel Orloff, aide de camp de
+l'empereur de Russie. Le feu cessa; il durait depuis douze heures. Il
+fut convenu que les troupes se retireraient dans les barrières, et que
+les arrangements seraient pris et arrêtés pour l'évacuation de la
+capitale.
+
+Telle est l'analyse et le récit succinct de cette bataille de Paris,
+objet de si odieuses calomnies, fait d'armes cependant si glorieux, je
+puis le dire, pour les chefs et pour les soldats. C'était le
+soixante-septième engagement de mon corps d'armée depuis le 1er janvier,
+jour de l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire dans un espace de
+quatre-vingt-dix jours, et dans des circonstances telles, que j'avais
+été dans l'obligation de charger moi-même, l'épée à la main, trois fois,
+à la tête d'une faible troupe[12]. On voit par quelle succession
+d'efforts constants, de marches dans la saison la plus rigoureuse, de
+fatigues inouïes et sans exemple, enfin de dangers toujours croissants,
+nous étions parvenus à prolonger, au delà de tous les calculs, notre
+lutte avec des forces si disproportionnées, lutte dont la fin même
+imprimait encore à notre nom un caractère de gloire et de grandeur.
+
+[Note 12: On se rappellera que le duc de Raguse avait fait toute
+cette campagne le bras en écharpe, par suite de la blessure reçue en
+Espagne; il avait deux doigts blessés à l'autre main, de sorte qu'il ne
+lui restait que trois doigts de valides pour tenir son épée. (_Note de
+l'Éditeur._)]
+
+Le duc de Trévise, qui, pendant toute la matinée, n'avait eu aucun
+engagement sérieux, vit tout à coup ses troupes repoussées jusqu'à la
+barrière de la Villette. Un peu plus tard Montmartre lui fut enlevé,
+après une très-faible résistance. Il avait pu juger, comme moi, des
+événements, des circonstances et de la situation des choses. Il se
+rendit dans un cabaret attenant à la barrière de la Villette pour traiter
+de la reddition de Paris, et m'y donna rendez-vous. M. de Nesselrode et
+les autres plénipotentiaires s'y rendirent de leur côté. A une
+insultante proposition de mettre bas les armes, nous répondîmes par un
+geste d'indignation et de mépris; à celle de prendre la route de
+Bretagne en sortant de Paris, nous répondîmes que nous irions où nous
+voudrions, sans recevoir une loi qu'on ne pouvait nous contraindre
+d'accepter. Les conditions premières et simples de l'évacuation de Paris
+et de la remise des barrières, le lendemain matin, étant arrêtées, il
+fut convenu que les articles seraient signés dans la soirée.
+
+Pendant tout le cours de cette partie de la campagne, et de mes
+mouvements combinés avec Mortier, j'avais toujours eu l'avant-garde en
+marchant à l'ennemi, et l'arrière-garde quand nous nous retirions. Par
+suite de cet arrangement, le duc de Trévise et ses troupes se mirent en
+marche les premières, et se portèrent le soir dans la direction
+d'Essonne. Les miennes bivaquèrent dans les Champs-Élysées, et je me mis
+en route le lendemain, à sept heures du matin. A huit heures, les
+barrières avaient été remises à l'ennemi.
+
+Je dois rendre compte ici d'une conversation qui eut lieu chez moi,
+pendant la soirée, et qui est une peinture fidèle de l'opinion de
+l'époque. Un grand nombre de mes amis s'était réuni chez moi. On parla
+avec abandon de la situation des choses et du remède à y apporter. En
+général, tout le monde semblait d'accord sur ce point, que la chute de
+Napoléon était le seul moyen de salut. On parlait des Bourbons. La voix
+la plus énergique en leur faveur, celle qui me fit le plus d'impression,
+fut celle de M. Laffitte. Il se déclarait hautement leur partisan, et,
+quand je renouvelais les arguments adressés quelque temps avant à mon
+beau-frère, il me répondit: «Eh! monsieur le maréchal, avec des
+garanties écrites, avec un ordre politique qui fondera nos droits, qu'y
+a-t-il à redouter?» Quand je vis un homme de la bourgeoisie, un simple
+banquier, exprimer une pareille opinion, je crus entendre la voix de la
+ville de Paris tout entière. Peu de mois s'étaient écoulés, et il était
+devenu un de leurs ennemis les plus ardents; mais j'aurai lieu de faire
+connaître plus d'une fois cet étrange caractère dont la vanité est la
+base, et dont le coeur n'a jamais éprouvé un sentiment véritablement
+généreux.
+
+Les magistrats de la ville vinrent chez moi, avant d'aller faire leur
+soumission. Mais un homme bien marquant dans cette circonstance s'y
+présenta aussi par plusieurs motifs. M. de Talleyrand fit demander à me
+voir seul, et je le reçus dans ma salle à manger. Il prit, pour entrer
+en matière, le prétexte de savoir si je croyais les communications
+encore libres: il me demanda s'il n'y avait pas déjà des Cosaques sur la
+rive gauche de la Seine. Il me parla ensuite longuement des malheurs
+publics. J'en convins avec lui, mais sans dire un mot sur le remède à
+employer. Il cherchait l'occasion de me faire une ouverture; mais,
+quoique je pressentisse d'étranges événements, il ne pouvait pas me
+convenir d'y concourir; et, dès lors, un secret m'eût été à charge. Je
+voulais faire loyalement mon métier, et attendre du temps et de la force
+des choses la solution que la Providence y apporterait. Le prince de
+Talleyrand, ayant échoué dans sa tentative, se retira.
+
+J'ajouterai à cette digression un fait peu important en lui-même, mais
+qui prouve le sentiment dont chacun était animé alors. Lavalette, ce
+séide, cet homme, en apparence si dévoué à Napoléon, cet ami ingrat,
+qu'à mes périls je cherchai plus tard à sauver de l'échafaud, et qui,
+pour prix de mes efforts, s'est réuni à mes ennemis, était chez moi le
+soir du 30. Voulant emmener le plus d'artillerie possible, je lui
+demandai un ordre pour prendre tous les chevaux de poste dépendant de
+l'administration dont il était le chef. Eh bien! il me le refusa de peur
+de se compromettre. Combien il y a d'hommes braves hors du danger, et de
+gens dévoués quand il n'y a plus rien à entreprendre!
+
+On a vu, dans le cours de ces récits, l'erreur dans laquelle l'Empereur
+était tombé en faisant passer la Marne à ses troupes. Il fut confirmé
+dans l'idée de l'effet qu'il supposait avoir produit sur l'ennemi par le
+rapport de Macdonald, annonçant que toute l'armée le suivait dans son
+mouvement sur Saint-Dizier.
+
+Ce maréchal avait pris pour l'armée ennemie le corps de Wintzingerode.
+Instruit enfin du véritable état des choses, et jugeant les dangers de
+la capitale, Napoléon mit en mouvement toutes ses troupes pour s'en
+rapprocher; mais elles étaient à plusieurs jours de distance. Parti de
+sa personne en poste, il arriva à la Cour-de-France dans la nuit du 30
+au 31. Là, il rencontra les troupes du duc de Trévise en marche, avec le
+général Belliard à leur tête. Celui-ci lui rendit compte des événements
+de la journée. Il m'expédia son aide de camp Flahaut, qui arriva à deux
+heures du matin et auquel je confirmai les récits faits à Napoléon.
+Flahaut retourna vers l'Empereur, qui se rendit à Fontainebleau.
+
+Le 31, j'occupai la position d'Essonne, et, dans la nuit du 31 au 1er
+avril, j'allai à Fontainebleau voir l'Empereur et lui parler des
+derniers événements. La belle défense que nous avions faite reçut ses
+éloges. Il m'ordonna de lui soumettre, pour mon corps d'armée, un
+travail de récompense en faveur de ces braves soldats, qui, jusqu'au
+dernier moment, avaient soutenu avec tant de dévouement et de courage
+une lutte devenue si prodigieusement inégale.
+
+L'Empereur comprenait alors sa position. Il était abattu et disposé
+enfin à traiter. Il s'arrêta, ou parut s'arrêter, au projet de réunir le
+peu de forces qui lui restaient, de les augmenter s'il était possible
+sans faire de nouvelles entreprises, et, sous cet appui, de négocier. Le
+même jour, il vint visiter la position du sixième corps. En ce moment,
+les deux officiers laissés à Paris pour faire la remise des barrières
+aux alliés, MM. Denys de Damrémont et Fabvier, rentraient au quartier
+général. Ils apprirent à l'Empereur les démonstrations de joie et les
+transports qui avaient accueilli les troupes ennemies à leur entrée dans
+la capitale, l'exaltation des esprits, enfin la déclaration de
+l'empereur Alexandre de ne plus désormais traiter avec lui. Un pareil
+récit affligea profondément l'Empereur et changea le cours de ses idées.
+En effet, quoiqu'il fût familiarisé avec la pensée du mécontentement
+public, il ne pouvait prévoir l'accueil que recevraient les étrangers, à
+leur entrée dans Paris, de la part de l'immense majorité des habitants
+de cette capitale. La paix devenant impossible pour lui, il fallait
+continuer la guerre à tout prix. C'était une nécessité de sa position,
+et il n'hésita pas à me le déclarer; mais cette résolution, fondée sur
+le désespoir, avait rendu ses idées confuses: en me parlant de passer la
+Seine et d'aller attaquer l'ennemi là où j'avais combattu, il oubliait
+que la Marne, dont tous les ponts avaient été détruits, était sur notre
+route. En général, dès ce moment, je fus frappé du dérangement complet
+qui avait remplacé sa lucidité ordinaire et cette puissance de
+raisonnement qui lui était si habituelle.
+
+Ce fut dans ces dispositions qu'il me quitta pour retourner à
+Fontainebleau. Il me donna quelques ordres de détail pour deux
+bataillons de vétérans restés avec moi, et il continua son chemin.
+C'était la dernière fois de ma vie que je devais le voir et l'entendre.
+
+MM. Denys de Damrémont et Fabvier me racontèrent toutes les
+circonstances du mouvement de Paris, et les transports de joie dont il
+était accompagné. Ainsi la fierté nationale, le sentiment d'un noble
+patriotisme, si naturel aux Français, disparaissaient devant la haine
+inspirée par Napoléon. On voulait la fin de cette lutte obstinée,
+commencée il y avait deux ans, sous des auspices si imposants, suivis de
+désastres dont l'histoire n'offre pas d'exemple, renouvelée ensuite par
+les efforts inouïs de la nation, mais rendus bientôt impuissants par un
+monde d'ennemis composé de l'Europe entière, et auquel s'étaient joints
+même des souverains de la famille de Napoléon. Cet état de choses,
+accompagné de la défection des provinces les plus anciennement réunies
+et de l'épuisement absolu de la France, avait changé les opinions et les
+sentiments de tous. On ne voyait plus le salut public que dans le
+renversement de l'homme dont l'ambition avait amené de si grands
+désastres.
+
+Les nouvelles de Paris se succédaient avec rapidité. Le gouvernement
+provisoire me fit parvenir le décret du sénat prononçant la déchéance
+de l'Empereur. Cet acte me fut apporté par M. Charles de Montessuis,
+anciennement mon aide de camp en Égypte. Après être resté six ans près
+de moi, cet officier avait renoncé au service, s'était jeté dans la
+carrière de l'industrie et avait embrassé avec ardeur les idées dont
+toutes les têtes étaient remplies alors à Paris. Il était, en outre,
+porteur de lettres de diverses personnes dont j'appréciais l'esprit et
+j'honorais le caractère. Dans toutes, on s'accordait à me montrer la
+révolution qui s'opérait comme le seul moyen de salut pour la France. Au
+nombre des plus marquants de ces correspondants, étaient MM. Dessoles et
+Pasquier. Montessuis avait aussi diverses lettres pour Macdonald, entre
+autres de Beurnonville, et je les lui fis passer.
+
+Il serait difficile d'exprimer ici la foule de sensations que ces
+nouvelles me firent éprouver et les réflexions qu'elles occasionnèrent.
+Cette agitation profonde était le signe précurseur des sensations que le
+souvenir de ces grands événements ne cessera de faire naître en moi
+pendant toute ma vie. Attaché à Napoléon depuis si longtemps, les
+malheurs qui l'accablaient réveillaient en moi cette vive et ancienne
+affection qui autrefois dépassait tous mes autres sentiments; et
+cependant, dévoué à mon pays et pouvant influer sur son état et sa
+destinée, je sentais le besoin de le sauver d'une ruine complète. Il est
+facile à un homme d'honneur de remplir son devoir quand il est tout
+tracé; mais qu'il est cruel de vivre dans des temps où l'on peut et où
+l'on doit se demander: où est le devoir? Et ces temps, je les ai vus, ce
+sont ceux de mon époque! Trois fois dans ma vie j'ai été mis en présence
+de cette difficulté! Heureux ceux qui vivent sous l'empire d'un
+gouvernement régulier, ou qui, placés dans une situation obscure, ont
+échappé à cette cruelle épreuve! Qu'ils s'abstiennent de blâmer; ils ne
+peuvent être juges d'un état de choses inconnu pour eux! Je voyais d'un
+côté la chute de Napoléon, d'un ami, d'un bienfaiteur, chute certaine,
+assurée, infaillible, quoi qu'il arrivât; car les moyens de défense
+avaient tous disparu, et l'opinion de Paris et d'une grande partie de la
+France, devenue hostile, complétait la masse des maux qui nous
+accablaient. Cette chute, retardée de quelques jours, n'entraînait-elle
+pas la ruine du pays, tandis que le pays, en se séparant de Napoléon, et
+prenant au mot la déclaration des souverains, les forçait à la
+respecter? La reprise d'hostilités impuissantes ne les dégageait-elle
+pas de toutes les promesses faites? Ce mouvement d'opinion si prononcé,
+ces actes du sénat, du seul corps représentant l'autorité publique,
+n'étaient-ils pas la planche du salut pour sauver le pays d'un naufrage
+complet? Et le devoir d'un bon citoyen, quelle que fût sa position,
+n'était-il pas de s'y rallier afin d'arriver immédiatement à un résultat
+définitif? Assurément il était évident que la crainte et la force
+seules étaient capables de vaincre la résistance personnelle de
+Napoléon. Mais fallait-il se dévouer à lui, aux dépens mêmes de la
+France? Les débris de l'armée, en se réunissant au gouvernement
+provisoire, ne donneraient-ils pas à celui-ci une sorte de dignité qui
+le ferait respecter des étrangers? Ce gouvernement provisoire ne
+devait-il pas y trouver les moyens de négocier comme une puissance, tout
+à la fois avec eux et avec les Bourbons, et enfin un appui pour obtenir
+toutes les garanties dont nous avions besoin et que nous devions
+réclamer?
+
+Quelque profond que fût mon intérêt pour Napoléon, je ne pouvais me
+refuser à reconnaître ses torts envers la France. Lui seul avait creusé
+l'abîme qui nous engloutissait. Que d'efforts n'avions-nous pas
+prodigués, et moi plus que tout autre, pour l'empêcher d'y tomber! Le
+sentiment intime d'avoir dépassé l'accomplissement de mes devoirs
+pendant cette campagne était d'accord avec l'opinion. Plus qu'aucun de
+mes camarades j'avais payé de ma personne dans ces cruelles
+circonstances, et montré une constance et une persévérance soutenues.
+Ces efforts inouïs, renouvelés tant qu'ils pouvaient amener un résultat
+utile, ne m'avaient-ils pas acquitté envers Napoléon, et n'avais-je pas
+rempli largement ma tâche et mes devoirs envers lui? Le pays ne
+devait-il donc pas avoir son tour, et le moment n'était-il pas venu de
+s'occuper de lui? N'y a-t-il pas des circonstances tellement
+importantes, qu'un homme d'un caractère pur et droit puisse et doive
+s'élever au-dessus de toutes les considérations vulgaires et comprendre
+de nouveaux devoirs? Le sentiment de ce qu'on a fait ne doit-il pas
+donner la force de les envisager? Et quand une fois ils sont reconnus,
+ne faut-il pas agir?
+
+Dans la circonstance, la première chose à faire était de suspendre les
+hostilités, afin de donner à la politique le moyen de régler nos
+destinées. Pour atteindre ce but, il fallait entrer en pourparler avec
+les étrangers. Cette démarche était pénible, mais nécessaire. Les
+étrangers eux-mêmes n'avaient-ils pas changé de caractère et de
+physionomie depuis qu'ils avaient été adoptés, pour ainsi dire, par la
+masse des habitants de la capitale, par le sénat, par toutes les
+autorités, et lorsque, sous leur appui, une opinion puissante et
+universelle se manifestait? On se rappelle mal, aujourd'hui, de ce temps
+si extraordinaire, si près de nous encore par le nombre des années, mais
+si éloigné par le sentiment. On est oublieux en France. On renie
+promptement ses principes, ses paroles et ses actions; mais les faits
+n'en sont pas moins constants, et l'histoire impartiale, écrite dans des
+temps plus reculés et hors de l'influence des partis, consacrera la
+vérité. Or cette vérité, la voici: l'opinion d'alors considérait
+Napoléon comme le seul obstacle au salut du pays. Je l'ai déjà dit: ses
+forces militaires, réduites à rien, ne pouvaient plus se rétablir. Un
+recrutement régulier était devenu impossible. Au moment où Paris était
+perdu, tout tombait en lambeaux.
+
+On voit donc ce qui se passait en moi. Si les sentiments se
+combattaient, tous les calculs se réunissaient pour faire pencher la
+balance en faveur de la révolution qui venait d'éclater à Paris et pour
+mettre, autant que possible, mes devoirs de citoyen en harmonie avec mes
+sentiments personnels et mon affection pour Napoléon. Pour montrer les
+motifs qui m'avaient fait agir, j'eus la pensée de me consacrer aux
+devoirs de l'amitié et de suivre Napoléon dans l'exil, après avoir
+exécuté ce que le salut de mon pays commandait. Mais, avant d'arrêter
+définitivement un parti, il était convenable et nécessaire de prendre
+l'avis de mes généraux et de m'entourer de leurs lumières.
+
+Tous les généraux placés sous mes ordres furent donc réunis chez moi. Je
+leur communiquai les nouvelles reçues de Paris. Chacun avait le
+sentiment des prodiges opérés pendant la campagne, prodiges hors de tous
+calculs, mais aussi tous étaient convaincus de l'impossibilité de les
+continuer. La décision fut unanime. Il fut résolu de reconnaître le
+gouvernement provisoire et de se réunir à lui pour sauver la France. Des
+pourparlers s'ouvrirent avec le prince de Schwarzenberg, et je rédigeai
+la lettre qui devait être envoyée à l'Empereur quand tout serait
+convenu et arrêté. Dans cette lettre, je lui annonçais que, après avoir
+rempli les devoirs que m'imposait le salut de la patrie, j'irais lui
+apporter ma tête et consacrer, s'il voulait l'accepter, le reste de ma
+vie au soin de sa personne[13]. Mais, les événements ayant marché par
+eux-mêmes, comme on le verra bientôt, je ne crus pas devoir en prendre
+sur moi la responsabilité, et cette lettre ne fut pas envoyée.
+
+[Note 13: La lettre originale se trouve[A] dans mes papiers, à
+Paris. (_Le duc de Raguse._)]
+
+[Note A: Cette lettre ne s'est pas retrouvée. (_Note de
+l'Éditeur._)]
+
+Pendant ce temps, et précisément au même moment (4 avril), Napoléon
+cédait aux énergiques représentations de deux chefs de l'armée, portées
+jusqu'à la brutalité de la part du maréchal Ney. Reconnaissant
+l'impossibilité de soutenir la lutte, il abandonnait l'Empire en faveur
+de son fils, et nommait plénipotentiaires le prince de la Moskowa, le
+duc de Tarente et le duc de Vicence. Ceux-ci vinrent, en traversant mon
+quartier général, m'apprendre ce qui s'était passé à Fontainebleau.
+
+Cet événement changeait la face des choses. Isolé à Essonne, je n'avais
+pu consulter, sur le cas présent, les autres chefs de l'armée. J'avais
+fait au salut de la patrie le sacrifice de mes affections; mais un
+sacrifice plus grand que le mien, celui de Napoléon, venait de le
+sanctionner. Dès lors mon but était rempli, et je devais cesser de
+m'immoler. Mes devoirs me commandaient impérieusement de me réunir à mes
+camarades. Je serais devenu coupable en continuant à agir seul. En
+conséquence, j'appris aux plénipotentiaires de l'Empereur mes
+pourparlers avec Schwarzenberg, en ajoutant que je rompais à l'instant
+toute négociation personnelle et que je ne me séparerais jamais d'eux.
+
+Ces messieurs me demandèrent de les accompagner à Paris. Réfléchissant
+que, d'après ce qui s'était passé, mon union avec eux pourrait être d'un
+grand poids, j'y consentis avec empressement. Avant de partir d'Essonne,
+j'expliquai aux généraux auxquels je laissais le commandement, et, entre
+autres, au général Souham, le plus ancien, et aux généraux Compans et
+Bordesoulle, les motifs de mon absence. Je leur annonçai mon prochain
+retour. Je leur donnai _l'ordre, en présence des plénipotentiaires de
+l'Empereur_, de ne pas faire, _quoi qu'il arrivât, le moindre mouvement
+avant mon retour_.
+
+Nous nous rendîmes au quartier général du prince de Schwarzenberg
+(toujours 4 avril) pour prendre l'autorisation nécessaire à notre voyage
+à Paris. Dans mon entretien avec ce général, je me dégageai des
+négociations commencées. Je lui en expliquai les motifs. Le changement
+survenu dans la position générale devait en apporter un dans ma
+conduite. Mes démarches n'ayant eu d'autre but que de sauver mon pays,
+et une mesure, prise en commun avec mes camarades et de concert avec
+Napoléon, promettant d'atteindre ce but, je ne pouvais m'en isoler. Il
+me comprit parfaitement et donna son assentiment le plus complet à ma
+résolution.
+
+Arrivés à Paris, dans l'entretien que nous eûmes ensuite avec l'empereur
+Alexandre, je ne fus pas un des moins ardents à défendre les droits du
+fils de Napoléon et de la régente. La discussion fut longue et vive.
+L'empereur Alexandre la termina en déclarant qu'il ne lui était pas
+possible de prononcer seul sur cette importante question. Il devait en
+référer à ses alliés, mais tout semblait annoncer qu'il persisterait
+dans la déclaration déjà faite.
+
+Le 5 au matin, nous nous rendîmes chez le maréchal Ney pour attendre la
+réponse définitive. Nous y étions réunis depuis quelque temps lorsque le
+colonel Fabvier, arrivant en toute hâte d'Essonne, vint m'annoncer que,
+peu de temps après mon départ de cette ville, plusieurs officiers
+d'ordonnance étaient venus me chercher pour aller trouver l'Empereur à
+Fontainebleau, et le dernier venu avait ajouté que, puisque le maréchal
+était absent, le général commandant à sa place devait se rendre au
+quartier général impérial. Effrayés de cette injonction, les généraux,
+croyant avoir des dangers à courir, n'avaient trouvé rien de mieux pour
+s'y soustraire que de mettre les troupes en mouvement pour franchir les
+lignes ennemies. Le colonel Fabvier les avait rejoints lorsque la tête
+des troupes était déjà au pont sur la grande route. Il avait fait aux
+généraux les plus énergiques représentations sur leur détermination. Il
+leur avait demandé d'attendre mon retour et les ordres qu'il irait
+chercher. Ils l'avaient promis formellement. A l'instant, je fis partir
+mon premier aide de camp, Denys de Damrémont, pour Essonne. Je me
+disposais à m'y rendre, lorsqu'un officier étranger, envoyé à l'empereur
+Alexandre, vint annoncer que le sixième corps devait être, en ce moment,
+arrivé à Versailles. Aussitôt après le départ du colonel Fabvier, les
+généraux avaient repris l'exécution de leur coupable dessein. Tel est
+l'historique de ces événements.
+
+Lorsque, en 1815, je crus de mon devoir de publier une réponse aux
+accusations dont j'étais l'objet, je rendis compte de cette
+circonstance, et je m'expliquai ainsi:
+
+«Les généraux avaient mis les troupes en mouvement pour Versailles, le 5
+avril, à quatre heures du matin, effrayés qu'ils étaient des dangers
+personnels dont ils croyaient être menacés et dont ils avaient eu l'idée
+par l'arrivée et le départ de plusieurs officiers d'état-major, venus
+de Fontainebleau le 4 au soir. La démarche était faite et la chose
+irréparable.»
+
+Ces événements étaient alors si récents, que j'eusse été, à coup sûr,
+contredit par ceux qui y avaient pris part, si j'eusse le moins du monde
+altéré la vérité, et certainement je n'aurais pas entrepris de me
+justifier; mais il est une preuve bien plus positive. J'ai entre les
+mains une lettre du général Bordesoulle, écrite de Versailles, par
+laquelle ce général, en m'annonçant l'arrivée du corps d'armée dans
+cette ville, s'excuse par les raisons que j'ai détaillées, d'avoir
+enfreint mes ordres[14]. Ainsi que je le disais en 1815, la démarche
+faite était irréparable, et le mal d'autant plus grand, qu'aucune
+convention n'avait été arrêtée avec le général ennemi. Je lui avais, au
+contraire, annoncé la rupture de la négociation commencée. Les troupes
+se trouvaient ainsi à la merci des étrangers, et non-seulement celles
+qui s'étaient détachées, mais encore celles qui entouraient l'Empereur,
+qui n'étaient plus couvertes.
+
+[Note 14: «Versailles, le 5 avril 1814.
+
+«Monseigneur,
+
+«M. le colonel Fabvier a dû dire à Votre Excellence les motifs qui nous
+ont engagés à exécuter le mouvement que nous étions convenus _de
+suspendre jusqu'au retour de MM. les princes de la Moskowa, des ducs de
+Tarente et de Vicence_.
+
+«Nous sommes arrivés avec tout ce qui compose le corps[B]. Absolument
+tout nous a suivis, et avec connaissance du parti que nous prenions,
+l'ayant fait connaître à la troupe avant de marcher.
+
+«Maintenant, monseigneur, pour tranquilliser les officier sur leur sort,
+il serait bien urgent que le gouvernement provisoire fît une adresse ou
+proclamation à ce corps, et qu'en lui faisant connaître sur quoi il peut
+compter on lui fasse payer un mois de solde, sans cela il est à craindre
+qu'il ne se débande.
+
+«MM. les officiers généraux sont tous avec nous, M. Lucotte excepté. Ce
+joli monsieur nous avait dénoncés à l'Empereur.
+
+«J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,
+«De Votre Excellence,
+«le très-humble et dévoué serviteur,
+«Le général de division comte BORDESOULLE.]
+
+[Note B: La défection du sixième corps n'a donc eu lieu que
+vingt-quatre heures après la première abdication de l'empereur Napoléon.
+(_Note de l'Éditeur.)_]
+
+Il ne restait plus qu'une chose à faire, c'était d'assurer à la France
+leur conservation, en les plaçant sous l'autorité du gouvernement
+provisoire, et de remplir le vide que leur éloignement causait dans
+l'armée impériale par des garanties pour la personne de l'Empereur. Je
+ne vis que le bien à faire, sans m'arrêter à cette réflexion que c'était
+jeter en quelque sorte un voile d'absolution sur la conduite coupable
+des généraux. Je demandai au prince de Schwarzenberg et j'obtins de sa
+loyauté si connue la déclaration qui remplissait mon double objet. Cette
+déclaration fut mise, _quoique après coup_, à la date du 4 avril, époque
+où les pourparlers avaient eu lieu, dans le but de cacher la confusion
+qui avait existé et de donner une apparence de régularité à ce
+qu'avaient produit la peur et le désordre.
+
+Je me rendis à Versailles pour y passer la revue de mes troupes et leur
+expliquer les nouvelles circonstances dans lesquelles elles se
+trouvaient; mais, à peine en route pour m'y rendre, je reçus la nouvelle
+qu'une grande insurrection venait d'éclater. Les soldats criaient à la
+trahison. Les généraux étaient en fuite et les troupes se mettaient en
+marche pour rejoindre Napoléon. Elles n'eussent pas fait deux lieues
+sans avoir sur les bras des forces qui les auraient détruites. Je pensai
+que c'était à moi à les ramener à la discipline, à l'obéissance et enfin
+à les sauver. Je hâtai ma marche. A chaque quart de lieue, je trouvais
+des messages plus alarmants. Enfin j'atteignis la barrière de
+Versailles, et j'y trouvai tous les généraux réunis; mais le corps
+d'armée était en marche dans la direction de Rambouillet. Lorsque j'eus
+fait connaître aux généraux mon intention de rejoindre les troupes, ils
+m'engagèrent fort à ne pas exécuter ce projet. Le général Compans me
+dit: «Gardez-vous-en bien, monsieur le maréchal, les soldats vous
+tireront des coups de fusil.--Libre à vous, messieurs, de rester, leur
+dis-je, si cela vous convient. Quant à moi, mon parti est pris. Dans une
+heure, je n'existerai plus, ou bien j'aurai fait reconnaître mon
+autorité.» Là-dessus je me mis à suivre la queue de la colonne à une
+certaine distance. Il y avait beaucoup de soldats ivres. Il fallait leur
+donner le temps de retrouver leur raison.
+
+J'envoyai un aide de camp pour voir leur contenance. Il revint et me dit
+qu'ils ne vociféraient plus et marchaient en silence. Un second aide de
+camp fut envoyé et annonça partout ma prochaine arrivée. Enfin un
+troisième apporta l'ordre de ma part de faire halte, et aux officiers
+de se réunir par brigade à la gauche de leurs corps.
+
+L'ordre s'exécuta, et j'arrivai. Je mis pied à terre, et je fis former
+le cercle au premier groupe d'officiers que je rencontrai. Je leur
+demandai depuis quand ils étaient autorisés à se défier de moi. Je leur
+demandai si, dans les privations, ils ne m'avaient pas vu le premier à
+souffrir, et, dans les dangers et les périls, le premier à m'exposer. Je
+leur rappelai tout ce que j'avais fait pour eux et les preuves
+d'attachement que je leur avais données. Je parlais avec émotion, avec
+chaleur, avec entraînement. On avait voulu les livrer, disait-on, pour
+les désarmer! Mais leur honneur et leur conservation ne m'étaient-ils
+pas aussi chers que mon honneur et ma vie? N'étaient-ils pas tous ma
+famille, et ma famille chérie? etc., etc.
+
+Les coeurs de ces vieux compagnons s'abandonnèrent à un mouvement de
+sensibilité, et je vis plusieurs de ces figures, basanées et marquées de
+cicatrices, se couvrir de larmes. Je fus moi-même profondément attendri.
+
+Oh! qu'un chef digne de ses soldats, après avoir vécu avec eux dans les
+chances variées de la guerre, a de puissance sur leurs esprits, et
+qu'il est malhabile s'il la laisse échapper! Je recommençai les mêmes
+discours aux divers cercles d'officiers, et je les envoyai reporter mes
+paroles à leurs soldats. Le corps d'armée prit les armes, et défila en
+criant: Vive le maréchal, vive le duc de Raguse! et se mit en marche
+pour aller prendre les cantonnements que je lui avais assignés du côté
+de Mantes. Je peux difficilement exprimer ma satisfaction d'avoir obtenu
+un succès aussi complet. C'était bien mon ouvrage, le prix d'un
+ascendant, mérité d'avance, sur des troupes dont je partageais depuis si
+longtemps les travaux.
+
+C'était aussi le prix de ma généreuse confiance en elles. Ma situation
+aurait été bien différente si j'avais suivi les conseils timides qu'on
+m'avait donnés. On était à Paris, pendant ces événements, dans un grand
+émoi. On éprouvait de vives inquiétudes. Quand je revins, le soir, chez
+M. de Talleyrand, je fus fêté, complimenté; chacun me demandait des
+détails sur ce qui s'était passé.
+
+Tel est le récit fidèle des événements de cette époque, en tout ce qui
+me concerne. Ils ont été pour moi la source de cuisants chagrins. Je
+l'ai déjà dit et je le répète, ce qui m'a donné la confiance d'agir
+ainsi était particulièrement le sentiment intime de ce que j'avais fait
+pendant la campagne où j'avais dépassé mes devoirs et montré un tel
+dévouement, que je croyais m'être placé au-dessus de toute accusation
+et de tout soupçon possible. Ma conviction fut si intime alors, et mes
+intentions si droites, que jamais depuis je ne me suis reproché rien de
+ce que j'ai fait. Un homme sensé doit, quoi qu'il arrive, agir toujours
+ainsi, quand il est abandonné à ses lumières et à la voix de sa
+conscience. L'infaillibilité n'est pas dans notre nature; et c'est
+l'intention qui, à mes yeux, doit caractériser les actions. Je ne
+regrette qu'une seule chose, c'est de n'avoir pas suivi Napoléon à l'île
+d'Elbe après qu'il fut descendu du trône, n'importe quelles en eussent
+été pour moi les conséquences[15].
+
+[Note 15: On a toujours reproché au maréchal duc de Raguse d'avoir
+fait crouler l'Empire _vingt-quatre heures plus tôt_ par la défection du
+sixième corps, qu'il commandait.
+
+Quant au mouvement même du sixième corps, on a vu que, le maréchal
+absent, ce sont les généraux commandant les troupes du sixième corps qui
+l'ont effectué, _malgré ses ordres précis_. La preuve de ce fait résulte
+de la lettre du général Bordesoulle.--Mais, bien plus, cette défection
+n'a eu lieu que vingt-quatre heures _après_ l'abdication de
+l'Empereur.--Celle-ci avait été faite _le_ 4 _avril_, et le mouvement du
+sixième corps ne fut opéré que _le_ 5. (_Note de l'Éditeur._)]
+
+Avant de terminer cet important chapitre, je veux jeter un coup d'oeil
+rapide sur les symptômes de l'opinion incontestable de cette époque.
+Les faits ont été complétement dénaturés depuis, et l'on a eu jusqu'à la
+pensée de représenter Napoléon comme populaire à l'époque de sa chute,
+tandis qu'il était partout réprouvé.
+
+Le peuple de Paris particulièrement voulait la chute de l'Empereur; et
+ce qui le prouve, c'est son indifférence quand nous combattions avec
+tant d'énergie sous les murs de la capitale. C'est sur les hauteurs de
+Belleville et sur la droite du canal que le combat véritable s'est
+livré. Eh bien, il n'est pas venu une seule compagnie de garde nationale
+pour joindre ses efforts aux nôtres. A peine quelques hommes isolés se
+sont-ils réunis à nos tirailleurs. Les postes mêmes de police situés à
+la barrière, dont la consigne était d'empêcher les soldats fuyards de
+rentrer, s'étaient retirés à l'arrivée de quelques boulets ennemis.
+
+Napoléon avait jugé les dispositions des habitants de Paris lorsqu'il
+avait refusé d'armer toute la garde nationale. Il les avait jugés quand,
+étant, le 30 mars, à une heure du matin, à la Cour-de-France, il avait
+renoncé à venir à Paris, occupé encore par mes troupes. J'ai dit
+précédemment qu'elles y séjournèrent pendant toute la nuit du 30 au 31
+jusqu'à huit heures du matin. Certes, il n'était pas homme à être arrêté
+par la considération de refuser l'exécution d'une convention faite par
+ses lieutenants quelques heures seulement auparavant. Il avait le
+pouvoir, il avait le droit de l'annuler, puisqu'il était arrivé avant
+son exécution. Sa retraite sur Fontainebleau prouve qu'il ne voyait
+aucun moyen de prolonger la lutte.
+
+Il l'a prouvé par la facilité avec laquelle il s'est décidé à se
+démettre de sa couronne, et la manière dont il a appris les événements
+et s'en est expliqué avec le duc de Tarente. Enfin il les avait jugés
+quand, en partant pour l'armée, il avait tenu à M. Mollien le discours
+que j'ai rapporté et que celui-ci m'a certifié souvent. Cette opinion
+sur les dispositions du peuple a été confirmée par la manière dont les
+premiers intéressés ont quitté la partie, par le départ de Joseph,
+lieutenant de l'Empereur, muni des pouvoirs civils et militaires, qui
+quitta la capitale plus de trois heures avant la fin du combat, et qui
+emmena avec lui le ministre de la guerre, les ministres, et tout ce qui
+avait caractère de gouvernement. Les habitants de Paris l'ont prouvé par
+la physionomie si remarquable qu'ils eurent le jour de l'entrée des
+alliée, par les transports de joie auxquels ils se livrèrent le 12 avril
+et le 3 mai, jours de l'entrée de Monsieur et du roi. Ce n'était pas et
+cela ne pouvait être de l'amour pour ceux-ci de la part d'une génération
+nouvelle, c'était de la haine pour un ordre de choses détruit que l'on
+ne voulait plus revoir.
+
+Je ne sais si je suis parvenu à donner une juste idée de ce qui s'est
+passé dans cette mémorable époque. Jamais tant de combats ne se sont
+accumulés en un si petit nombre de jours, et jamais lutte n'a été
+soutenue avec des moyens aussi faibles, aussi misérables. On peut se
+figurer la difficulté de mouvoir des débris sans organisation, une
+réunion d'hommes appartenant à tant de corps différents, et dont la
+force, si peu considérable, était à peine entretenue par l'incorporation
+journalière de jeunes gens sortant de la charrue et ne sachant pas
+charger leurs armes. Chaque jour les pertes étaient grandes. Ainsi
+c'étaient toujours des soldats arrivés de la veille, d'une même
+ignorance, d'une inexpérience semblable, qui étaient appelés à
+combattre.
+
+Si la chute de l'ordre politique qui nous régissait n'avait pas été le
+résultat de la campagne, aucune autre de nos temps n'aurait été vantée
+avec plus de raison. C'est sans armée proprement dite que nous l'avons
+entreprise et faite. Le prestige encore vivant de notre grandeur passée
+était notre arme la plus puissante. Mais aussi que de dévouement
+n'a-t-il pas fallu de la part des chefs pour donner un peu de
+consistance à ce qui avait si peu d'ensemble et de moyens réels! Que de
+fois n'ai-je pas fait le métier de chaque grade, depuis le devoir de
+chef suprême jusqu'à celui d'officier major d'un régiment! Je l'ai déjà
+dit, ces quelques milliers d'hommes avec lesquels j'ai combattu, pendant
+trois mois, appartenaient à cinquante-deux bataillons différents, et
+sous Paris c'étaient les débris de soixante-dix bataillons.
+
+On peut se demander si les succès obtenus, et qui ont suspendu la
+catastrophe, n'ont pas été plus funestes qu'utiles aux intérêts de
+Napoléon. Une fois le congrès de Châtillon assemblé, peut-être serait-on
+arrivé assez vite à une conciliation si le sourire de la fortune à
+Champaubert et à Vauchamp n'était pas venu plonger Napoléon dans les
+plus étranges illusions. Lion rugissant et se débattant dans les rets
+dont il était enlacé, à chaque succès il donnait de nouvelles
+instructions. Il espérait toujours un miracle, comme il lui en était
+arrivé tant de fois en sa vie; et le miracle serait arrivé si Soissons
+ne se fût pas rendu. Mais le miracle eût été sans résultat définitif.
+
+Napoléon portait en lui le germe de sa destruction. Son caractère
+l'entraînait visiblement et inévitablement vers sa perte. Après d'aussi
+grands revers que ceux qu'il avait éprouvés, il ne pouvait exister à
+ses propres yeux, sans être remonté à la hauteur dont il était tombé. Le
+retour même au faîte de la puissance ne l'aurait pas satisfait. Ses
+finalités, causes puissantes de son élévation, sa hardiesse, son goût
+pour les grandes chances, son habitude de risquer beaucoup pour obtenir
+davantage et son ambition sans bornes devaient à la longue amener sa
+perte, et d'autant plus sûrement qu'alors, c'est-à-dire autrefois, ses
+passions étaient modifiées par des facultés qui, en grande partie,
+avaient disparu. Ses calculs et sa prudence, sa prévoyance et sa volonté
+de fer avaient fait place à beaucoup de négligence, d'insouciance, de
+paresse, à une confiance capricieuse et à une incertitude ainsi qu'à une
+irrésolution interminable.
+
+Il y a eu deux hommes en lui, au physique comme au moral:
+
+Le premier, maigre, sobre, d'une activité prodigieuse, insensible aux
+privations, comptant pour rien le bien-être et les jouissances
+matérielles; ne s'occupant que du succès de ses entreprises, prévoyant,
+prudent, excepté dans le moment où la passion l'emportait; sachant
+donner au hasard, mais lui enlevant tout ce que la prudence permet de
+prévoir; résolu et tenace dans ses résolutions, connaissant les hommes
+et le moral qui joue un si grand rôle à la guerre; bon, juste,
+susceptible d'affection véritable et généreux envers ses ennemis.
+
+Le second, gras et lourd, sensuel et occupé de ses aises jusqu'à en
+faire une affaire capitale, insouciant et craignant la fatigue; blasé
+sur tout, indifférent à tout, ne croyant à la vérité que lorsqu'elle se
+trouvait d'accord avec ses passions, ses intérêts ou ses caprices; d'un
+orgueil satanique et d'un grand mépris pour les hommes; comptant pour
+rien les intérêts de l'humanité; négligeant dans la conduite de la
+guerre les plus simples règles de la prudence: comptant sur sa fortune,
+sur ce qu'il appelait son _étoile_, c'est-à-dire sur une protection
+toute divine; sa sensibilité s'était émoussée, sans le rendre méchant;
+mais sa bonté n'était plus active, elle était toute passive. Son esprit
+était toujours le même, le plus vaste, le plus étendu, le plus profond,
+le plus productif qui fut jamais; mais plus de volonté, plus de
+résolution, et une mobilité qui ressemblait à de la faiblesse.
+
+Le Napoléon que j'ai peint d'abord a brillé jusqu'à Tilsitt. C'est
+l'apogée de sa grandeur et l'époque de son plus grand éclat. L'autre lui
+a succédé, et le complément des aberrations de son orgueil a été la
+conséquence de son mariage avec Marie-Louise.
+
+Après avoir parlé si longuement de Napoléon, je pense l'avoir dépeint
+tel que je l'ai vu et jugé, et cependant j'ai cru utile d'ajouter
+l'analyse qui précède, au moment où je vais cesser de prononcer son
+grand nom. Je vais quitter cette époque de gloire et de calamité, où
+tant de grandes choses ont été faites et où les jours étaient marqués
+par des événements qui bouleversaient les peuples, pour peindre un monde
+nouveau. Ici tout est petitesse, et souvent la petitesse va jusqu'à la
+dégradation. Je vais quitter le récit des combats qui échauffent et
+élèvent l'âme, pour raconter des intrigues et les actions d'êtres
+souvent abjects. Je me croyais arrive au terme de mes récits militaire:
+et cependant, quand le temps sera venu, je raconterai encore des combats
+livrés sur ce même théâtre que je viens de quitter, combats bien plus
+affligeants; car ce sont des Français combattant contre des Français
+avec acharnement, et pour comble de maux, et pour excès de misère,
+j'aurai à raconter des revers! Ainsi le succès ne viendra pas même
+m'offrir des consolations aux malheurs résultant de la nature de la
+guerre!
+
+
+
+
+NOTE DU DUC DE RAGUSE
+SUR SES RAPPORTS PERSONNELS AVEC NAPOLÉON
+
+J'ajouterai aux récits que je viens de terminer un examen rapide des
+rapports qui ont existé entre Napoléon et moi. Celui qui a lu avec
+attention ces _Mémoires_ le connaît; mais je vais rétrécir le cadre et
+en présenter l'esprit.
+
+Quelques personnes ont dit et répété que j'avais été l'objet d'une
+prédilection toute particulière de Napoléon, et traité par lui comme un
+fils chéri. M. de Montholon, dans ses récits de Sainte-Hélène, met dans
+la bouche de Napoléon que, «lorsqu'il était lieutenant d'artillerie, il
+avait partagé avec moi son existence.» Tout cela est faux et ridicule,
+et ne mérite aucune réponse. C'est comme capitaines et non comme
+lieutenants que nous avons servi ensemble. Peu importe! Mais je ne sais
+pas ce que nous aurions pu nous donner: il ne possédait rien, et moi
+fort peu de chose. C'est donc une phrase poétique dont l'imagination
+seule fait les frais. Pendant assez longtemps, il n'a pu me rendre aucun
+service ni influer d'aucune manière sur ma destinée; et, précisément
+alors, j'ai pu lui donner plus d'une preuve d'amitié et de dévouement.
+Quand il s'est élevé, j'ai suivi de loin sa fortune. Ce résultat était
+dans son intérêt, il dérivait de la force des choses. Assurément, il ne
+viendra jamais dans ma pensée de méconnaître les obligations que j'ai
+eues envers Napoléon; mais, tout en les reconnaissant, j'ai le droit de
+les apprécier à leur juste valeur.
+
+Deux jeunes officiers du même grade se rencontrent: l'un a vingt-quatre
+ans, l'autre dix-neuf: l'un est un homme de génie dévoré d'ambition,
+l'autre est ardent et désire parvenir. Des antécédents ont déjà établi
+quelques rapports entre eux. Ils se conviennent, et dès lors les mêmes
+intérêts, les mêmes vues, les unissent. L'un d'eux, favorisé par des
+circonstances qu'il saisit avec habileté, devient général; l'autre lui
+reste attaché sans obtenir aucun avantage personnel. Il suit la fortune
+du premier à ses risques et périls, même en compromettant son avenir,
+par pur sentiment d'affection. Des chances favorables et contraires se
+succèdent, jusqu'au moment où la fortune comble de ses biens celui
+qu'elle a déjà favorisé. N'est-il pas naturel que celui qui l'a
+accompagné constamment jusque là le suive, malgré la distance qui les
+sépare? Un chef a besoin de collaborateurs, et n'est-il pas dans ses
+intérêts, comme dans la nature des choses, de les choisir parmi ceux
+qu'il connaît, parmi ceux dont il a pu apprécier l'aptitude, le zèle et
+la capacité? Alors, dans la mesure des conditions différentes, ceux-ci
+s'élèvent, et une incapacité démontrée ou des torts graves peuvent seuls
+interrompre pour eux la route des grandeurs. L'intérêt bien entendu,
+comme la justice, commande impérieusement cette manière d'agir, et, si
+déjà le dévouement de ces collaborateurs a été jusqu'à compromettre leur
+tête pour servir l'ambition du chef qu'ils se sont choisi, comme au 18
+brumaire et plus anciennement dans d'autres circonstances, n'ont-ils pas
+des droits acquis, que rien ne peut détruire?
+
+Je crois donc devoir conclure que, si j'ai fait une carrière brillante,
+je l'ai dû d'abord au hasard, qui, dès ma grande jeunesse, m'a placé
+dans des circonstances favorables, et ensuite à mes bons services et à
+un zèle qui jamais ne s'est démenti un seul jour.
+
+J'ai donc été traité par Napoléon avec justice, avec bienveillance;
+mais, je le déclare hautement, jamais comme un favori ou une personne
+objet d'une prédilection particulière.
+
+Un souverain donne à sa faveur des caractères qu'il est facile de
+spécifier. Il place l'homme qu'il aime dans une situation où la gloire
+est facile à acquérir par l'abondance des moyens qu'il met à sa
+disposition. Il fait valoir ses actions dans chaque occasion; il le
+comble de richesses; il l'associe à ses plaisirs, aux charmes de sa
+cour; il fait rejaillir sur lui une partie de l'éclat qui l'environne.
+
+Ai-je été traité ainsi?
+
+Assurément non. Les commandements qui m'ont été donnés ont toujours été
+les pires de ceux que je pouvais recevoir.
+
+En Égypte, je désirais ardemment faire la campagne de Syrie, où mes
+camarades et mes amis allaient acquérir de la gloire. On me confina à
+Alexandrie, au milieu de la famine, de la peste et de toutes les misères
+réunies.
+
+En 1800, je désire commander des troupes, et on me laisse dans le
+service de l'artillerie.
+
+Les commandements les plus brillants, sur les côtes, sont créés: c'est
+un corps d'année, abandonné dans les hôpitaux, en partie composé de
+mauvaises troupes étrangères, qui est mon partage.
+
+Au moment de l'érection de l'Empire, tous les commandants des corps
+d'armée sont créés maréchaux d'Empire: seul de cette catégorie je suis
+excepté, et tel cependant qui n'avait jamais commandé qu'un faible
+régiment avait reçu cette dignité. Je reste simple général commandant un
+corps d'armée; mais ce commandement me donne la faculté de transformer
+bientôt les troupes qui me sont confiées en un corps d'élite, et elles
+font glorieusement la campagne de 1805.
+
+Arrivé en Italie, je passe au commandement de l'armée de Dalmatie, où
+tout est difficulté et misère, où les moyens manquent, où des forces
+triples des miennes me sont opposées. J'y rappelle les succès et
+j'assure la possession de cette province. Je sollicite ardemment ensuite
+d'être appelé en Pologne; cette faveur m'est refusée.
+
+La guerre de 1809 me fait entrer en campagne. Je suis toujours destiné à
+combattre des forces au moins doubles des miennes. Mais plusieurs
+victoires m'ouvrent la route, et, après une série de combats et une
+marche de plus de cent cinquante lieues, je viens, à jour fixe, prendre
+ma place à l'avant-garde de la grande armée. Je fais courir un danger
+imminent à l'armée autrichienne, qui la mène à demander un armistice, et
+je suis fait maréchal. Cette dignité, reçue sous de pareils auspices,
+n'était-elle pas une simple dette que payait Napoléon?
+
+Plus tard, toutes sortes de malheurs viennent nous accabler en Espagne.
+Les plus grands moyens réunis sont réduits à rien par l'impéritie,
+l'imprévoyance, et c'est sur moi que Napoléon jette les yeux pour aller
+réparer tous ces malheurs. Une armée de moins de trente mille hommes
+survit à une autre de soixante-dix mille qui existait peu de mois
+auparavant; elle n'a plus de cavalerie; elle n'a plus d'artillerie. On
+l'abandonne, et on se contente de faire mille promesses qui ne se
+réalisent pas. On divise les commandements, ce qui empêche toute
+opération d'être combinée avec sagesse et exécutée avec vigueur, tout en
+faisant peser sur moi la plus injuste responsabilité. On me donne des
+ordres impératifs dont l'exécution amène des revers certains et prévus.
+On refuse de me rendre une liberté que je réclame instamment, ne voulant
+pas être l'agent de tous les maux que je prévois. Enfin on amène la
+confusion de toutes les manières.
+
+Cependant la campagne est laborieusement conduite, et, après avoir
+surmonté des difficultés presque surnaturelles, elle ne manque que par
+une fatalité déplorable, qui met ma vie dans un péril imminent. L'ennemi
+a perdu autant que nous; la retraite s'est faite avec ordre, et cette
+bataille, toute fâcheuse qu'elle est, jette encore un grand éclat sur
+nos armes. Son chef est digne d'intérêt à plus d'un titre, et la
+première preuve que je reçois de celui de Napoléon est de subir un
+interrogatoire et d'être l'objet d'une enquête.
+
+Mes blessures encore saignantes, je rentre en campagne, et je remplis ma
+tâche largement dans la campagne de 1813. J'y vois se renouveler la
+destruction d'une armée de plus de cinq cent mille hommes par suite
+d'une incurie sans exemple, d'une faiblesse et d'une indifférence qui ne
+cesse d'accompagner tous les actes de Napoléon.
+
+1814 arrive: les illusions de son esprit, qui ne cessent de dominer son
+caractère, rendent infructueux les efforts héroïques de cette campagne,
+et tout s'écroule.
+
+Si je jette un regard sur les dons que Napoléon m'a faits, ils ont peu
+d'importance en les comparant à ceux dont d'autres ont été comblés.
+Jamais aucun bienfait d'argent ne m'a été accordé. Mes dotations ne
+s'élevaient pas au delà de celles des simples généraux, tandis que mes
+camarades étaient comblés de richesses. Un million cinq cent mille
+francs, huit cent mille francs, sept cent mille francs, cinq cent mille
+francs de rente, constituent leurs majorats. Sous ce rapport, je ne
+pense pas qu'une bien grande reconnaissance m'ait été imposée. Quant à
+la manière dont j'ai été associé aux jouissances de la cour, à l'éclat
+du trône impérial, il me suffira d'un seul mot. Pendant le temps du
+règne impérial, pendant les dix ans du régime de l'Empire, j'ai passé
+six semaines à Paris, en voyages de quinze jours chacun. En 1804, lors
+du couronnement; en 1809, après la paix de Vienne, et en 1811, en allant
+prendre le commandement de l'armée de Portugal.
+
+On voit que, si j'ai eu ma part des travaux de l'Empire, si j'ai
+contribué à sa gloire, partagé ses infortunes et ses misères, j'ai bien
+peu participé à ses triomphes et a ses joies. S'il est flatteur pour moi
+d'avoir presque toujours été choisi pour commander dans les
+circonstances les plus difficiles, si je suis heureux d'en être sorti
+souvent avec succès, je ne puis regarder comme une faveur d'y avoir été
+placé.
+
+J'ai donc raison de prétendre que jamais je n'ai été traité par Napoléon
+de manière à avoir envers lui des devoirs de reconnaissance d'_une
+nature particulière_.
+
+Napoléon a probablement été l'être que j'ai le plus aimé dans ma vie.
+Mais, quand j'ai vu que ce beau génie s'obscurcissait, quand j'ai pu
+juger, par ses ordres en Espagne, que sa haute raison faisait place à
+des hallucinations continuelles, et que, plus tard, servant sous ses
+yeux, j'ai pu voir la confirmation de mes douloureux soupçons;
+qu'insensible aux intérêts de la France, à la conservation de ses
+soldats, il ne vivait que d'orgueil et ne sortait pas de ses
+aberrations, j'avoue que mon coeur, qui s'était déjà refroidi, s'est
+glacé, et que je n'ai plus eu d'autres sentiments que ceux qui
+m'attachaient à la patrie, en méditant cependant la pensée, après avoir
+sauvé la France de ses folies, de consacrer le reste de ma vie à sa
+personne.
+
+
+
+
+CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS
+RELATIFS AU LIVRE VINGTIÈME
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Montmirail, le 15 février 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, l'ennemi a passé à Nogent et à Bray; il
+s'est porté sur Donnemarie et menace Nangis. L'Empereur se porte
+aujourd'hui sur la Ferté-sous-Jouarre, le duc de Trévise est entre
+Soissons et Reims, suivant l'armée de Sacken.
+
+«Il est nécessaire, monsieur le maréchal, que vous fassiez mine de
+poursuivre l'ennemi afin de l'obliger à faire une marche rétrograde, et,
+comme vous êtes supérieur en cavalerie et que l'infanterie ennemie est
+désorganisée, Sa Majesté ne voit pas d'inconvénients à découvrir un peu
+votre position; lorsque vous croirez ne plus pouvoir la tenir, vous
+pourrez prendre la position de Montmirail et successivement celle de la
+Ferté, mais le plus lentement possible, afin qu'on ne nous vienne pas
+bloquer sur Paris, et que l'Empereur ait le temps de se retourner.
+
+«Sa Majesté a détruit et mis hors de combat la meilleure armée de
+l'ennemi, qu'on estime avoir été à peu près de quatre-vingt mille
+hommes[16].
+
+[Note 16: Les succès de Champaubert et de Montmirail était
+brillants et glorieux; mais il y avait loin du résultat obtenu à une
+sorte de destruction de l'armée. (_Note du duc de Raguse._)]
+
+«Maintenant, Sa Majesté va entreprendre l'armée du prince de
+Schwarzenberg, qui est de cent vingt mille hommes, et, si ce n'était que
+cette armée a pris trop vivement l'offensive sur Paris, l'Empereur se
+serait porté sur Châlons et Vitry. Aussitôt que Sa Majesté sera rassurée
+sur les dispositions de ceux ci, et au moindre mouvement de retraite
+qu'ils feront, son intention est de gagner sur-le-champ Vitry et
+l'Alsace; et, comme il est possible qu'ils soient décidés à un mouvement
+rétrograde par les événements majeurs qui viennent d'arriver, et par
+l'effet moral qu'ils auront sur la France et sur Paris, aussitôt que
+l'Empereur aura connaissance que l'ennemi se sera décidé à faire un
+mouvement rétrograde, Sa Majesté désirerait vous trouver encore à Étoges
+ou à Montmirail: alors nous appuierons sur vous à pas précipités pour
+obliger l'ennemi à faire de grandes marches, et, par suite, le mettre en
+déroule. Toutes les fois que vous m'écrivez, arrangez votre lettre comme
+si elle devait être lue par l'ennemi: au surplus vous avez un petit
+chiffre; ou enfin il faut envoyer un officier de confiance qui ferait
+part de ce qu'on ne pourrait écrire.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«La Ferté-sous-Jouarre, le 15 février 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, il y aura probablement une grande bataille
+le 17, le 18 ou le 19, du côté de Guignes, contre les Autrichiens.
+L'Empereur désire que vous teniez à Étoges autant que la prudence peut
+vous le suggérer, et que vous vous approchiez après cela de Montmirail.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Meaux, le 15 février 1814, onze heures et demie du soir.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, vous êtes sûrement instruit qu'il s'est
+montré quelques partis de cavalerie, et même de l'infanterie sur les
+hauteurs de Montmirail, quand le général Leval et le général
+Saint-Germain y sont arrivés. Il paraît que le général Leval a fait
+marcher sur ces partis. Or ne sait pas si c'est une colonne dirigée sur
+Montmirail, ou si c'est de l'infanterie égarée dans la journée
+d'avant-hier; en tout état de cause, arrangez-vous de manière que le
+général Leval et le général Saint-Germain continuent leur marche de
+Montmirail sur Meaux, où il est de la plus grande importance qu'ils
+arrivent promptement. Regardez donc ces deux corps comme indépendants de
+votre position et manoeuvrez en conséquence dans le sens des
+instructions que je vous ai données de la part de Sa Majesté, et par
+lesquelles je vous disais qu'il y aura probablement une grande bataille
+le 17, le 18 ou le 19 du côté de Guignes, contre les Autrichiens: que
+l'Empereur désire que vous teniez à Étoges autant que la prudence peut
+vous le suggérer, et que vous vous approchiez après cela de Montmirail.
+
+«Agissez donc suivant les circonstances, le général Leval et le général
+Saint-Germain ayant l'ordre de venir à grandes marches sur Meaux.
+
+«Je vous envoie la copie de l'ordre que j'ai donné hier au général
+Vincent, qui est resté à Château-Thierry.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+«La Ferté-sous-Jouarre, le 17 février 1814, trois heures après midi.
+
+«Monsieur le général Vincent, l'Empereur ordonne que vous fassiez mettre
+de suite en marche le bataillon qui a été laissé sous vos ordres à
+Château-Thierry, ainsi que les deux pièces de canon et tout ce qu'il y
+aurait à Château-Thierry appartenant à l'armée, pour rentrer à Meaux, et
+là, rejoindre sa division. Instruisez-moi de la réception et de
+l'exécution de cet ordre.
+
+«Vous resterez à Château-Thierry avec le détachement de gardes
+d'honneur; et, si vous étiez poussé par des forces supérieures,
+prévenez-en le duc de Raguse à Montmirail, et venez couvrir le point
+important de la Ferté-sous-Jouarre. Ayez soin de donner avis de tout ce
+qui se passe. L'Empereur vous recommande de nouveau d'armer les
+habitants de Château-Thierry, puisque les armes ne manquent plus.--Armez
+aussi les habitants des environs, et formez-vous ainsi une petite armée
+d'insurrection qui mette à l'abri de toute cavalerie ennemie. Vous
+pouvez même prendre deux pièces de canon ennemies, de celles qui restent
+sur le champ de bataille, et les organiser avec les canonniers du pays
+pour la défense du pays.»
+
+
+
+LE GÉNÉRAL GROUCHY AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Montmirail, le 15 février 1814.
+
+«Mon cher duc, je m'empresse de vous prévenir que, depuis ce matin, un
+corps de Bavarois, de douze escadrons, et autant de bataillons, avec de
+l'artillerie, venant de Sézanne, sont sur les hauteurs, entre Mauringe
+et Martaunay, et tiraillent avec la division Leval, qui est en position
+ici. Ce corps pourrait bien être l'avant-garde de Wrede.
+
+«Le général Montesquiou, qui se trouvait à Montmirail, en est parti en
+toute hâte pour prévenir Sa Majesté. J'ignore quels ordres elle croira
+devoir donner, mais je compte rester ici jusqu'à leur réception.
+
+«Peut-être pensez-vous que devant avoir ce corps sur vos derrières, du
+moment où j'abandonnerai Montmirail (si j'en reçois l'ordre), il
+conviendrait que vous vinssiez ici, vous mettant en marche de manière à
+ce que nous puissions combattre dès demain ces Bavarois et leur donner
+une poussée avant de nous réunir à l'Empereur.
+
+«Recevez, mon cher maréchal, l'expression de ma fidèle amitié et
+faites-moi bien vite part de ce que vous allez faire.
+
+«Comte de GROUCHY.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Montereau, le 20 février 1814, cinq heures du matin.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, nous venons de recevoir vos dépêches et
+celles du général Grouchy.
+
+«Puisque vous avez abandonné la route de Montmirail, l'Empereur pense
+que vous devriez vous porter sur Sézanne pour vous trouver sur la route
+de Vitry; vous seriez alors en position de vous porter sur
+Arcis-sur-Aube ou de retourner sur Montmirail pour couvrir la route de
+Châlons.
+
+«Il est nécessaire que vous avez des partis de cavalerie et d'infanterie
+à Montmirail.
+
+«Wintzingerode, qui avait occupé Soissons avec cinq ou six mille hommes
+de troupes, l'avait évacué le 16, pour se porter sur Reims et
+probablement sur Châlons. Étant opposé à ces corps, il faut, monsieur le
+maréchal, que vous en suiviez les mouvements.
+
+«L'ennemi, battu à Montereau, a évacué Bray et Nogent, et se porte en
+toute hâte sur Troyes; quelle est son intention? Veut-il livrer bataille
+à Troyes, rappeler Blücher, qui, de Châlons par Arcis-sur-Aube,
+pourrait être en trois ou quatre jours à Troyes? Alors il faut qu'il
+passe par Arcis-sur-Aube, et vous ne pourrez pas ignorer son mouvement.
+Ou bien l'ennemi veut-il s'éloigner bien davantage pour se concentrer ou
+se rapprocher de ses renforts?
+
+«Une raison qui pourrait le déterminer à tenir Troyes, ce serait le
+désir de couvrir le congrès de Châtillon-sur-Seine; mais cette
+considération pourtant ne serait que du second ordre.
+
+«Nous avons rétabli le pont de Bray; il est probable que dans la journée
+nous aurons rétabli le pont de Nogent; une de nos colonnes est déjà
+arrivée à Sens.
+
+«En résumé, monsieur le maréchal, vos instructions sont donc: 1° de
+couvrir Paris sur la route de Châlons et Vitry; 2° de vous réunir à
+l'armée sur l'Aube et Troyes, en même temps que Blücher (si Blücher se
+réunissait à l'armée alliée).
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.
+
+Reveillon, le 21 février 1814.
+
+«Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait
+l'honneur de inscrire hier matin. Je ferai mes efforts pour me conformer
+aux instructions qu'elle renferme. _Mais Sa Majesté doit juger de ce
+qu'il est possible de faire avec deux mille quatre cents hommes
+d'infanterie formés de quarante-sept bataillons, et neuf cents chevaux,
+le tout usé par cinquante-trois jours de marche d'hiver_ et plus de...
+_combats_ où ce qu'il y avait de meilleur _a péri_. J'avais espéré que
+Sa Majesté daignerait _penser à moi en distribuant les nouvelles
+troupes_.
+
+«Mes rapports n'annoncent aucune force ennemie sur Étoges; il ne s'est
+montré que quelques patrouilles en avant de Montmirail. D'autres
+patrouilles viennent sur Montmirail de Dannery. L'ennemi n'a personne à
+Sézanne, mais il a des troupes légères dans les villages en arrière; mes
+patrouilles entrent plusieurs fois par jour dans Sézanne.
+
+«Je ne me rends point à Sézanne, parce que l'ennemi paraît occuper en
+force Épernay et semblerait annoncer un mouvement en suivant la Marne.
+Le général Vincent a informé le général Ledru à la Ferté-sous-Jouarre,
+que quatre cents cavaliers prussiens étaient venus s'établir à Piroit,
+s'annonçant comme l'avant-garde d'York. Je ne crois guère à ce
+mouvement, qui exigerait plus de forces qu'il n'en peut rester à
+l'ennemi sur ce point; mais je ne puis me dispenser de l'observer, afin
+que, s'il l'exécutait, je puisse me porter à temps sur la
+Ferté-sous-Jouarre, ce que je puis faire d'ici en une marche et demie,
+et en exigerait deux de Sézanne.»
+
+
+
+LE GÉNÉRAL DE GROUCHY AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Lacoix-en-Brie, le 20 février 1814, huit heures un quart du soir.
+
+«Je m'empresse, mon cher maréchal, de vous donner communication de la
+lettre que je reçois de M. le général Ledru, commandant à la
+Ferté-sous-Jouarre: quelque exagération qu'il puisse y avoir quant à la
+quantité des troupes dont on annonce la marche, toujours est-il certain
+que ce mouvement de l'ennemi mérite d'être pris en considération. C'est
+ce qui me fait ne pas perdre un moment à vous le faire connaître,
+profitant pour cela de l'officier du prince de Neufchâtel qui vous
+apporte des dépêches.
+
+«Provins est occupé par nos troupes, et, au lieu de marcher sur
+Montereau, je me rendrai demain à Bray, avec les troupes que je
+commande.
+
+«L'Empereur aura probablement demain son quartier général à Nogent.
+
+«Recevez, mon cher maréchal, l'expression de mon éternel attachement.
+
+«Le colonel général commandant en chef la cavalerie,
+
+«Comte DE GROUCHY.»
+
+«La Ferté-sous-Jouarre, le 20 février 1814
+
+
+
+«A MONSIEUR LE GÉNÉRAL EN CHEF COMTE DE GROUCHY.
+
+«Mon général, une lettre du général Vincent, que je reçois à l'instant,
+m'annonce que l'ennemi a poussé hier soir quatre cents Prussiens sur
+Château-Thierry par Dormans et Piroit; cette troupe annonce celle du
+général York, forte de soixante mille hommes. Les avant-postes sont
+restés à Piroit.
+
+«J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur le général,
+
+«Votre très-humble et très obéissant serviteur,
+
+«Le général LEDRU.»
+
+«Pour copie conforme:
+
+«Le colonel général comte DE GROUCHY.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Nogent, le 21 février 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, le quartier général de l'Empereur est à
+Nogent, le duc de Reggio est à Romilly et Chartres, nouvelle route de
+Nogent à Troyes, entre Saint-Martin et les hauteurs de Marigny et de
+Saint-Flary; le général Gérard, commandant le deuxième corps d'armée,
+est sur Villeneuve-l'Archevêque. Les différentes divisions de la garde à
+pied et à cheval sont autour de Nogent. Le général Grouchy est sur le
+point de nous rejoindre à Nogent.
+
+«L'Empereur suppose que vous vous trouvez à
+..................................................
+
+«L'intention de Sa Majesté est que vous placiez de la cavalerie à un
+chemin de Sézanne à Nogent, afin que vos communications soient assurées.
+
+«L'Empereur va marcher sur Troyes; ayez soin de surveiller
+Arcis-sur-Aube; vous pouvez vous y porter si vous le jugez nécessaire;
+mais alors il faut que vous marchiez sur la rive droite de l'Aube. Par
+cette position toutefois, votre but étant d'être opposé à Blücher et à
+York, vous devez avant tout couvrir, avec le duc de Trévise, Paris, par
+les routes de Reims, Château-Thierry et Montmirail.
+
+«Si Blücher se réunissait à l'armée ennemie qui est près; de Troyes,
+vous pourriez nous rejoindre. L'Empereur compte être sur Troyes le 23.
+
+«Le duc de Trévise étant à Soissons, si l'ennemi paraissait vouloir
+marcher sur Châlons par Reims, il est important qu'il communique avec
+vous et appuie à Château-Thierry, où Sa Majesté a laissé le général
+Vincent avec quatre cents gardes d'honneur pour assurer le chemin.
+
+«L'Empereur pense que la position de la Fère-Champenoise est préférable
+à celle de Sézanne, attendu que le chemin jusqu'à Bergères est moins
+long, et qu'en même temps elle est plus rapprochée d'Arcis.
+
+«Je vous préviens que huit cents chevaux, commandés par le général
+Bordesoulle, et qui appartiennent au premier corps de cavalerie, se
+rendent sur Plancy, où ils seront demain, 22. Vous leur donnerez vos
+ordres, monsieur le maréchal, selon les circonstances.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Troyes le 26 février 1814, huit heures du soir.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, je vous préviens que le prince de la Moskowa
+a passé aujourd'hui à Arcis-sur-Aube, et qu'il marche sur les derrières
+de Blücher.
+
+«Vous pouvez, monsieur le maréchal, s'il est nécessaire, vous faire
+soutenir par le maréchal duc de Trévise.
+
+«Nous sommes entrés à Châtillon-sur-Seine, et l'Empereur y a ordonné la
+formation d'une cohorte de garde nationale urbaine pour garder le
+congrès. Nos troupes sont entrées à Bar-sur-Aube et à Clairvaux.
+
+«Le duc de Castiglione est entré à Mâcon, Châlons, Chambéry,
+Bourg-en-Bresse et Genève.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Troyes le 27 février 1814, huit heures du matin.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur marche sur les derrières de
+l'ennemi pour couper l'armée de Blücher; nos troupes sont déjà à Plancy,
+et nous serons demain sur la route de Vitry. L'intention de Sa Majesté
+est que vous vous réunissiez au duc de Trévise, et que vous marchiez
+ensemble à l'ennemi.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«1er mars 1814.
+
+«Sire, je reçois à l'instant la nouvelle de l'arrivée de Votre Majesté à
+Jouarre, et je ne perds pas un instant pour lui rendre compte de la
+position de l'ennemi.
+
+«Après s'être porté sur Meaux par la rive gauche et fait sans fruit
+quelques tentatives sur cette ville, l'ennemi a jeté deux ponts
+au-dessous de la Ferté-sous-Jouarre, et a fait le passage de la Marne.
+
+«Le corps de Kleist, formant son avant-garde, s'est bientôt mis en
+marche pour Lisy, où il opère le passage de l'Ourcq.
+
+«Informé de ce mouvement, et certain que l'ennemi ne pouvait avoir sur
+la rive droite de l'Ourcq qu'une portion de ses forces, j'ai proposé au
+duc de Trévise de marcher à lui. Quoique la journée fût avancée et que
+nous ayons été obligés de combattre pendant une portion de la nuit, nous
+l'avons culbuté et battu, et nous avons réoccupé les bords de l'Ourcq.
+L'armée ennemie a bivaqué au confluent de l'Ourcq et de la Marne, et le
+corps de Kleist, avec beaucoup de cavalerie, s'est retiré sur la
+Ferté-Milon. Le duc de Trévise a occupé Lisy, et moi, j'ai pris position
+à May sur la Jargogne. Hier l'ennemi a fait quelques tentatives pour
+passer l'Ourcq à Lisy; mais toutes ses forces ont remonté la rivière et
+se sont dirigées sur la Ferté-Milon.
+
+«Nous avons été toute la journée en situation de les compter. Elles sont
+fort considérables; il y a surtout une très nombreuse cavalerie. Sur le
+soir, l'ennemi, ayant porté des troupes en face de ma position, a fait
+passer l'Ourcq à quatre mille chevaux et à quelque infanterie, au pont
+de Gèvres, et a conservé un camp assez considérable d'infanterie sur les
+hauteurs de Gèvres, sur la rive gauche de l'Ourcq, et un plus
+considérable encore sur les hauteurs de Crouy. Les feux que je viens de
+faire observer indiquent que ces troupes y sont encore. L'armée ennemie
+n'a laissé personne en face de Lisy. Il est important de suivre ses
+mouvements en couvrant Paris. J'ai engagé le duc de Trévise à se rendre
+ici avec toutes ses troupes, afin que, s'il faisait quelque tentative
+sur nous avec son arrière-garde, nous fussions en mesure de lui résister
+et j'ai écrit à Meaux pour que tous les renforts qui sont en marche
+partissent cette nuit pour nous rejoindre.
+
+«Sans notre affaire d'avant-hier l'ennemi serait maître de Meaux, et
+aurait ses coureurs sur Paris. Mais maintenant son coup est manqué, et
+l'arrivée de Votre Majesté rendra impossible l'exécution de ses projets.
+
+«Le pont de Triport est détruit, ainsi que celui de Lagny, et, si Votre
+Majesté, comme je le suppose, veut passer la Marne sur-le-champ, elle ne
+peut le faire que sur le pont de Meaux, où tout est prêt pour la
+recevoir.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.
+
+«May, le 1er mars 1814.
+
+«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de
+m'écrire. Les choses étant tout autres que l'Empereur les suppose, la
+conduite que nous ayons à tenir est toute différente. Voici quelle est
+notre situation:
+
+«L'affaire d'hier a donné un très-grand résultat en ce qu'elle a forcé
+l'ennemi à renoncer à se porter sur Meaux, et au contraire à se porter
+sur la Ferté-Milon. Si nous n'avions pas, hier au soir, attaqué et
+culbuté l'ennemi, ses troupes légères seraient aujourd'hui aux
+barrières, et nous aurions eu une très-mauvaise affaire aux environs de
+Meaux. Au lieu de cela, l'ennemi a perdu toute cette journée, puisque
+nous l'avons constamment en vue et en présence, et qu'il n'a fait que
+peu de chemin pour gagner la Ferté, quoique sa direction soit bien
+décidée.
+
+«L'ennemi a tenté de passer à Lisy, mais sans fruit. Il a passé à Gèvres
+un bon nombre de troupes. Je ne pouvais défendre ce point, qui était
+hors de la ligne défensive que j'avais choisie. Toutefois ses masses ont
+suivi la rive gauche de l'Ourcq. Il nous a présenté un monde
+très-considérable et que je crois de plus de trente mille hommes, il a
+certainement de huit à dix mille hommes de cavalerie. Les renforts qui
+nous sont envoyés et l'arrivée de l'Empereur nous donneront, j'espère,
+les moyens de faire de belles tentatives; mais il est urgent que
+l'Empereur vienne, et, d'après la marche que lui-même a tracée, nous
+sommes autorisés à compter sur lui demain. Il est bien important que
+l'Empereur soit informé qu'il n'y a de pont praticable pour lui qu'à
+Meaux, et que ceux de Triport et de Lagny sont détruits. Celui de Meaux
+peut en trois quarts d'heure être mis en état de donner passage à toute
+l'armée.
+
+«Nous n'avons plus que deux partis à prendre, si l'arrivée de l'Empereur
+se diffère. Réunir toutes les troupes, le duc de Trévise et moi, et
+suivre l'ennemi dans son mouvement sur la Ferté, ou bien nous
+rapprocher de Meaux. Mais le premier parti me paraît préférable, et je
+l'ai proposé au duc de Trévise. L'Empereur, arrivant ensuite, pourra
+agir sans perdre un moment, parce que les troupes seront toutes
+disposées.
+
+«Je me concerterai avec le duc de Trévise pour faire ce qu'il y aura de
+mieux, d'après les rapports que nous recevrons cette nuit, et j'aurai
+l'honneur d'informer Votre Majesté de ce que nous aurons fait.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«La Ferté-sous-Jouarre, le 2 mars 1814, six heures du soir.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous préviens _que l'armée
+passera cette nuit la Marne_. Faites en sorte de correspondre avec le
+général Wattier qui commande la cavalerie légère, et qui marche dans la
+direction de Crouy et de la Ferté-Milon.
+
+«L'intention de l'Empereur est que vous passiez l'Ourcq à la pointe du
+jour pour pousser l'ennemi.
+
+«L'Empereur sera demain de sa personne à Montreuil pour se diriger à la
+suite de l'ennemi ou pour prendre sur-le-champ sa direction sur
+Château-Thierry et Châlons, selon les nouvelles que Sa Majesté recevra
+de vous, et ce qu'elle apprendra sur les mouvements de l'ennemi.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Fère-en-Tardenois, le 4 mars 1814, deux heures après midi.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, le quartier général sera ce soir à Fismes,
+le duc de Bellune à Fère-en-Tardenois; l'Empereur attend de vos
+nouvelles. Si l'ennemi a marché sur Soissons, c'est vraisemblablement
+pour se porter sur Laon, et, si vous êtes à Soissons avec le duc de
+Trévise, nous pourrons, de notre côté, arriver en même temps que vous à
+Laon. Comme l'ennemi n'aura pas pu prendre la place de Soissons, qu'on
+dit bien gardée, il aura sûrement quitté la route de Soissons à Noyon,
+et jeté un pont sur l'Aisne. Wintzingerode a passé, le 2 mars, à
+Fère-en-Tardenois. L'Empereur pense que vous devez avoir des nouvelles
+du Bulow, qu'on suppose du côté d'Avesnes.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Fismes, le 5 mars 1814, neuf heures du matin.
+
+«L'Empereur, monsieur le duc de Raguse, me charge de vous faire
+connaître que les agents envoyés cette nuit à Soissons ont été jusqu'aux
+portes de la ville par la rive gauche, et ont vu, de l'autre côté de
+l'Aisne, de grands feux. L'intention de Sa Majesté est de passer l'Aisne
+à Béry où il y a un pont de pierre, à Maisy, où Sa Majesté fait jeter un
+pont de chevalets, et au pont d'Arcis où le duc de Trévise a l'ordre
+d'établir aussi un pont sur chevalets. Mettez à cet effet vos compagnies
+de sapeurs à sa disposition: telle est l'intention de l'Empereur. Sa
+Majesté pense qu'avec votre corps vous devez barrer la route de
+Château-Thierry en vous tenant dans la position de Busancy et Hartennes:
+vous vous porteriez sur Soissons si l'ennemi évacuait la ville; et, s'il
+ne l'évacue pas, vous vous porterez sur Braines aussitôt que le pont
+d'Arcis sera terminé. Nous devons être entrés ce matin à Reims.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Fismes, le 5 mats 1814, onze heures du matin.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, _si vous n'êtes pas entré à Soissons,
+l'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez cette nuit à
+Braines. Le quartier général de l'Empereur sera ce soir à Béry-au-Bac_.
+
+«_Nous nous sommes emparés de Reims_ où nous avons fait deux mille
+prisonniers, pris deux cents officiers et trois mille hommes aux
+hôpitaux, ainsi que beaucoup de bagages. L'Empereur va marcher demain
+sur Laon par Béry-au-Bac où il y a un pont de pierre.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Béry-au-Bac, le 5 mars 1814, six heures du soir.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, _l'Empereur pense que vous êtes ce
+soir à Braines_, comme je vous l'ai ordonné ce matin. Nous sommes
+arrivés à Béry-au-Bac, dont le pont était gardé par quelques pièces de
+canon et de la cavalerie ennemie. Nous avons pris deux pièces et fait
+quelques prisonniers. _Notre avant-garde est ce soir à mi-chemin d'ici à
+Laon. L'Empereur pense que vous devez rester la journée de demain, 6, à
+Braines_ pour voir si l'ennemi veut évacuer Soissons et couvrir Reims;
+mais que _vous devez vous tenir en mesure de vous porter rapidement sur
+nous et vous rendre à Béry-au-Bac après-demain, 7, pour nous joindre le
+8 à la bataille qui peut avoir lieu à Laon_. L'Empereur ordonne que vous
+envoyiez sur-le-champ ici, pour de là nous joindre sur Laon, tous les
+détachements que vous pourrez avoir, qui appartiendraient au 4e régiment
+de dragons et la division Roussel, et aux deuxième, cinquième et
+sixième corps de cavalerie, _ne devant garder avec vous que ce qui
+appartient au premier corps de cavalerie_: vous formerez de tous ces
+détachements un régiment de marche qui viendra nous joindre à grandes
+journées.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+«_P. S._ Le duc de Trévise doit être parti ce soir de Braines pour venir
+à Béry-au-Bac. Vous saurez où il a couché en faisant suivre sa marche.
+Faites-lui passer la lettre ci-incluse.
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT
+
+«Béry-au-Bac, le 6 mars 1814, onze heures du matin.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre à la cavalerie du duc de
+Trévise, qui est à Braines, de se rendre à Béry-au-Bac pour nous
+rejoindre.
+
+«Je donne en même temps l'ordre au duc de Trévise de venir sur-le-champ
+ici avec son corps, s'il n'est pas entré à Soissons.
+
+«Dans le cas où vous et le duc de Trévise seriez entrés à Soissons,
+l'intention de l'Empereur est que vous marchiez, ainsi que ce maréchal,
+jusqu'à trois lieues de Soissons sur la route de Laon, afin que nous
+arrivions à Laon tous ensemble. Le quartier général de l'Empereur sera à
+Corbeny. L'intention de Sa Majesté est que, de Braines, si vous n'avez
+pas été à Soissons, vous vous rendiez à Béry-au-Bac pour nous rejoindre
+le plus tôt possible sur la route de Laon. Surtout que votre cavalerie
+vous précède.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Du bivac de Malava, en avant de Bray, le 8 mars 1814, dix heures du
+matin.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, nous sommes à l'Ange-Gardien. Le prince de
+la Moskowa marche sur Vreil, route de Laon; le duc de Trévise marche sur
+Vreil par Chavigny. L'intention de Sa Majesté est que vous marchiez avec
+vos troupes sur Laon par Aubigny. Vous vous mettrez en communication
+avec le duc de Trévise. Nous avons envoyé des troupes sur Soissons;
+aussitôt que nous serons maîtres de cette ville, la ligne d'opération de
+l'armée sera par Soissons. Laissez quelques troupes à Béry-au-Bac pour
+garder le pont et la communication de Reims. Le général Bordesoulle, qui
+est à la ferme de Houstalin, près Craon, rentre à votre disposition;
+donnez-lui des ordres. Le duc de Padoue est également à vos ordres. Ces
+corps doivent marcher sur vous.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Bray-en-Laonnois, le 8 mars 1814.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous vous
+portiez à Corbeny avec votre corps; que vous y preniez sous vos ordres
+la division d'infanterie du duc de Padoue, ainsi que votre cavalerie,
+c'est-à-dire le premier corps de cavalerie commandée par le général
+Bordesoulle.
+
+«L'intention de Sa Majesté est que vous fassiez les dispositions
+nécessaires pour nettoyer vos derrières, et que vous vous dirigiez sur
+Laon, mais en ayant pour but de bien maintenir vos communications.
+Mettez-vous en correspondance avec Reims, où commande le général
+Corbineau.
+
+«Nous sommes à l'Ange-Gardien; l'Empereur suppose que dans la journée
+nous serons dans Soissons. Sa Majesté attend cette nouvelle pour prendre
+sa marche sur Laon. En attendant, poussez-y une avant-garde avec les
+précautions convenables.
+
+«Je vous envoie un rapport du général Paoz; manoeuvrez avec le duc de
+Padoue en conséquence.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Chavignon, le 9 mars 1814.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous ai écrit ce matin par un de
+vos courriers. Je vous faisais _connaître qu'il était à présumer que
+notre avant-garde était en possession de la ville de Laon; qu'en
+conséquence vous pouviez arrêter votre mouvement_, si vous n'y trouviez
+pas d'inconvénient. _Mais on s'y bat encore_: l'Empereur s'y porte.
+_Vous devez continuer à marcher sur cette ville._
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+«_P. S._ Tâchez de vous lier avec nous par des postes sur votre gauche.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.
+
+«Corbeny, le 9 mars 1814, deux heures du matin.
+
+«Sire, j'ai à rendre compte à Votre Majesté d'un événement de guerre
+malheureux et fort extraordinaire, et qui a peu d'exemples. Je me suis
+mis en marche, conformément à vos ordres, ce matin, pour Laon. Le
+brouillard était extrêmement épais. Je me suis arrêté à Fétieux; vers
+midi, votre canon s'étant fait entendre et le temps s'étant élevé, je me
+suis hâté de marcher. J'ai trouvé l'ennemi à une lieue environ avec
+quatre mille chevaux, que j'ai poussé devant moi avec mon canon. Plus
+tard, m'étant emparé d'un bois, j'ai pu découvrir environ douze mille
+hommes d'infanterie et cinq mille chevaux. La supériorité de ces forces
+devait m'empêcher de rien entreprendre de très-sérieux; cependant il me
+sembla indispensable d'occuper l'ennemi et d'agir assez pour neutraliser
+ses forces et faire une diversion utile à votre attaque. En conséquence,
+j'ai fait attaquer le village d'Athies et je m'en suis emparé. Plus
+tard, j'ai fait attaquer une ferme qui me rapprochait de la route de
+Marles, sur laquelle l'ennemi paraissait faire des dispositions de
+retraite; je m'en suis également rendu maître. L'ennemi a incendié le
+village et la ferme avant de se retirer. J'ai fait établir une batterie
+de vingt pièces de canon, à laquelle l'ennemi a répondu par une batterie
+de trente, ayant encore beaucoup de pièces en vue, mais non en action.
+L'ennemi a porté de la cavalerie sur sa gauche, ce qui menaçait ma
+droite; mais j'avais fait des dispositions en conséquence. Nous sommes
+restés plusieurs heures dans cette position, nous canonnant de part et
+d'autre, et repoussant quelques entreprises que l'ennemi avait faites
+sur les postes que j'avais établis; mais, à nuit bien close, à l'instant
+où je me disposais à prendre une position de nuit, des masses
+d'infanterie très-considérables, et formant au moins douze mille hommes,
+et toute la cavalerie de l'armée, ont débouché sur moi par différents
+points, et une portion de l'infanterie sur les derrières de ma position.
+Ce mouvement a eu d'autant plus d'effet, qu'il était moins prévu, parce
+que deux bataillons de la réserve de Paris, qui occupaient le village
+d'Athies et la ferme, en sont partis si vite, que je n'ai pas pu
+supposer même qu'ils fussent attaqués. De la précipitation de cette
+retraite vint le désordre, et du désordre la confusion; de là une
+retraite sans ordres donnés et une espèce de fuite pour l'artillerie.
+L'infanterie ennemie s'approcha assez pour s'engager; il devint
+indispensable de suivre le mouvement; mais au moins je parvins à faire
+de toutes ces troupes une masse compacte qui offrit quelques moyens de
+résistance. En même temps la cavalerie ennemie chargea la nôtre et la
+renversa; celle-ci est prise pour l'ennemi par notre infanterie, ce qui
+augmente le mal; en même temps, plusieurs masses de cavalerie ennemie se
+trouvent sur nos flancs et à cheval sur la route. Nous repoussons
+constamment cette cavalerie, soit sur nos flancs, soit sur notre front,
+par un feu bien soutenu et des coups de baïonnette, et nous avançons;
+mais les équipages et les voitures d'artillerie qui avaient précédé la
+colonne sont sabrés par l'ennemi; plusieurs pièces tombent en son
+pouvoir. Nous en reprenons plusieurs, nous les emmenons; mais d'autres
+restent sur la place, soit parce que les chevaux manquent, soit par
+toute autre raison; et nous ne pouvons consacrer beaucoup de temps à les
+mettre en état de nous suivre, à cause de la proximité des masses
+d'infanterie qui nous suivaient, en fusillant toujours avec nous. Par
+suite de cette impossibilité, nous avons perdu beaucoup de pièces: je
+n'en ai pas l'état précis, mais je crois que le nombre s'élève de douze
+à quatorze. La perte en hommes a été peu considérable, et je suis
+convaincu que l'ennemi a pris très-peu de monde, parce qu'il n'y a pas
+eu un seul bataillon d'ouvert par les charges de cavalerie. Nous sommes
+arrivés à Fétieux. L'ennemi suivant vivement et la confusion étant au
+comble, il a fallu nécessairement passer le village pour trouver une
+barrière, arrêter tout le monde, et réorganiser le personnel et le
+matériel. Le général Digeon se rend cette nuit à Béry-au-Bac, dans
+l'objet de réorganiser l'artillerie qui reste. Nous n'avons encore pu ce
+soir mettre de l'ordre dans les corps, qui sont tous confondus et hors
+d'état de faire aucun mouvement et de rendre aucun service; et, comme il
+y a bon nombre d'individus qui se sont portés à Béry-au-Bac, je me vois
+forcé de m'y rendre pour remettre tout dans un état convenable demain
+matin. Tel est, Sire, l'étrange événement qui a eu lieu ce soir, mais
+qui aurait pu être bien pis encore, si les troupes, après le premier
+moment de terreur qui les a fait mettre en marche sans ordre, n'avaient
+pas été sensibles aux reproches et disposées par là à bien faire. Je
+prends la liberté de vous le répéter, notre perte ne serait rien sans
+les canons que nous avons laissés dans les fossés de la route. Nous
+avons eu sûrement affaire à vingt mille hommes.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Soissons, le 12 mars 1814, sept heures et demie du soir.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, Sa Majesté me charge de vous faire
+connaître que le général Sébastiani, avec deux mille chevaux, couche ce
+soir à Braines avec son corps. Sa Majesté part à minuit avec la vieille
+garde.
+
+«Il est nécessaire, monsieur le duc, que vous vous teniez prêt à partir,
+avec la division Defrance, le premier corps de cavalerie et toute votre
+infanterie, pour former notre avant-garde, l'intention de l'Empereur
+étant d'attaquer demain Saint-Priest dans Reims, de le battre et de
+reprendre la ville. Vous laisserez les postes de cavalerie que vous avez
+placés à Sailly et le long de la rivière, et nous continuerons à tenir
+également un poste de cavalerie à Béry-au-Bac. L'Empereur aura ainsi une
+trentaine de mille hommes dans la main, dont sept ou huit mille de
+cavalerie, et plus de cent pièces de canon. Sa Majesté ordonne, monsieur
+le maréchal, que vous fassiez toutes vos dispositions pour pouvoir
+partir demain à la petite pointe du jour. Il est bien important que vous
+laissiez un corps d'observation à Béry-au-Bac, et que vous envoyiez des
+paysans pour vous instruire s'il déboucherait quelque chose de l'autre
+côté. L'Empereur espère que nous pourrons attaquer demain à deux ou
+trois heures après midi. Sa Majesté sera demain à Fismes, probablement
+de bonne heure; elle vous recommande de ne pas trop ébruiter votre
+marche par des coureur: il vaut mieux arriver en masse. Il serait bien
+important de pouvoir prendre quelques coureurs ennemis en leur tendant
+une embuscade, afin d'avoir des nouvelles.
+
+«Le prince vice-connétable, major général.
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Soissons, le 12 mars 1814, neuf heures et demie du soir.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, je vous ai envoyé un courrier extraordinaire
+pour vous faire connaître que l'intention de l'Empereur est que vous
+vous mettiez en marche, demain, 13, à six heures du matin, avec votre
+corps, pour vous rendre à Reims sans trop vous aventurer.
+
+«L'Empereur marche sur Reims par la route de Fismes.
+
+«Amenez avec vous la division Defrance, et laissez un corps
+d'observation au pont de Béry-au-Bac, ainsi que des postes de cavalerie
+aux différentes positions où vous en aviez aujourd'hui.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Reims, le 14 mars 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie un rapport que je viens de
+recevoir du colonel Plaugenief et du maire de Fismes. Prenez-en
+connaissance, vous y verrez les mouvements que fait l'ennemi du côté de
+Roncy. L'intention de l'Empereur est que vous _fassiez des dispositions
+pour chasser l'ennemi de Roncy, et que vous veilliez sur la colonne qui
+voudrait passer la rivière_ en marchant sur le pont de Béry-au-Bac.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAIRE DE LA VILLE DE FISMES AU PREMIER OFFICIER SUPÉRIEUR DE L'ARMÉE
+FRANÇAISE SUR LA ROUTE DE REIMS.
+
+«Fismes, le 14 mars 1814.
+
+«Monsieur, nous venons de recevoir la nouvelle certaine qu'un parti de
+Cosaques, évalué deux mille hommes, avec de l'artillerie, vient de
+mettre en réquisition les ouvriers de Sillery et environs, pour jeter un
+pont sur la rivière d'Aisne à Bourg, deux lieues de Fismes, et venir
+couper la communication audit Fismes de Soissons à Reims.
+
+«Je vous donne cet avis pour que vous puissiez sur-le champ prendre les
+mesures nécessaires.
+
+«J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur,
+
+«Votre très-humble serviteur.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Reims, le 14 mars 1814, huit heures et demie du matin.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur ordonne _que vous portiez sur la
+route de Béry-au-Bac, en avant de vous la cavalerie du général
+Bordesoulle; vous aurez une avant-garde au pont et vous vous placerez
+de manière à la soutenir. L'Empereur voulant, à quelque prix ce soit,
+garder ce pont_.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT
+
+«Reims, le 15 mars 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, _l'intention de l'Empereur est que vous
+fassiez prendre les capotes et les schakos des prisonniers, pour en
+donner aux soldats qui en manquent_.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Reims, le 15 mars 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, je n'ai point de réponse à faire à la lettre
+qui vous a été remise pour moi à vos avant-postes. Employez tous les
+moyens possibles pour avoir des nouvelles de l'ennemi. Il paraît
+certain que l'ennemi marche, mais dans quelle direction, voilà ce qu'il
+faut connaître; donnez-nous fréquemment de vos nouvelles. Soyez en
+observation, envoyez beaucoup de reconnaissances sur différentes
+directions, faites courir les gens du pays, donnez de l'argent, et je
+vous le ferai rendre.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON
+
+«15 mars 1814.
+
+«Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de
+m'écrire aujourd'hui. Les forces de l'ennemi sont restées toute la
+journée dans la même position, j'ai pu en juger par la fumée de son
+camp. Ce soir on reconnaît distinctement trois lignes de feux, telles
+qu'elles étaient hier, mais il en manque une quatrième qui, la nuit
+dernière, était placée plus en arrière.
+
+«On a vu dans la journée cinq colonnes en marche pour remonter l'Aisne,
+mais à une grande distance, de manière que l'on n'a pu déterminer si
+c'était de la cavalerie ou de l'infanterie.
+
+«L'ennemi a devant Béry des postes de cavalerie et quelque infanterie
+plus en arrière. Il avait amené ce matin des pièces de canon qu'il a
+retirées ensuite. J'ai reçu des rapports de toute la ligne, à
+l'exception du Pont-d'Arcis, et je n'ai pas non plus de nouvelles du
+détachement de cavalerie qui était en observation au débouché de Veilly,
+et qui a reçu ordre de se porter sur Pont-d'Arcis. Cette omission de
+rapport peut tenir à l'éloignement ou à quelque faute dans le service.
+Ainsi je n'en conclus encore rien: j'ai envoyé ce soir un officier pour
+vérifier ce qui se passe de ce côté. S'il n'y a rien sur ce point, il me
+paraîtrait assez probable que l'ennemi remonte l'Aisne et se retire, et
+que le mouvement qui s'est opéré aujourd'hui à notre vue aurait pour
+objet de protéger les bagages; cela serait d'autant plus probable, que
+l'ennemi a eu des patrouilles multipliées sur les bords de l'Aisne,
+d'ici à Neufchâtel.
+
+«J'espère, dans la nuit, avoir des renseignements qui m'éclaireront sur
+les mouvements de l'ennemi, et je m'empresserai alors d'écrire au prince
+de Neufchâtel pour en informer Votre Majesté.
+
+«Demain, au jour, j'essayerai de faire passer par Béry un gros parti de
+cavalerie, mais je ne pense pas qu'il puisse aller bien loin, attendu
+que l'ennemi est en force à peu de distance.
+
+«Je vais tenter le moyen que me prescrit Votre Majesté pour recruter des
+soldats, et je ne négligerai rien pour réussir. Mais que faire, en
+campagne, d'hommes qui n'ont ni armes ni habits?
+
+«Votre Majesté verra, par l'état ci-joint, que j'ai vingt-deux bouches à
+feu, y compris deux pièces de la garde qui étaient à Béry-au-Bac, et que
+j'ai emmenées avec moi; ainsi, ces pièces déduites, j'en ai
+vingt.--D'après cela, Votre Majesté pourra donner ses ordres pour
+compléter mon artillerie comme elle le jugera convenable.
+
+«Votre Majesté m'annonce quelques renforts; mais les renforts immédiats
+sont bien peu de chose, et ceux des places de la Moselle sont bien
+éloignés. Votre Majesté m'avait fait annoncer que les troupes conduites
+par le général Jansens seraient pour moi. Il paraîtrait qu'elles
+reçoivent une autre destination: cependant j'ai bien peu de monde et
+bien mal organisé. Il me serait bien nécessaire de recevoir des soldats
+et d'être autorisé à organiser ce qui me reste d'une manière plus
+régulière. La division du général Ricard n'a guère que quatre cents et
+quelques combattants. Que faire avec une division de pareille force?
+elle ne vaut pas même un bataillon de même nombre, car ici il y a
+beaucoup d'embarras et peu de combattants.
+
+«La cavalerie était restée jusqu'à présent dans un si grand désordre,
+qu'on ne peut raccorder la situation présente avec les états antérieurs.
+Il est évident que les chefs de corps ont enflé leurs régiments, ou leur
+négligence a empêché de rendre compte des mutations journalières,
+spécialement pour les hommes restés en arrière. Il est de fait qu'il y a
+en arrière un grand nombre d'hommes pour cause légitime, celle de la
+ferrure; mais il y a tant de confusion par suite de l'organisation des
+régiments provisoires, que l'on peut attribuer à cette cause le désordre
+qui existe. Il y aurait certainement de l'avantage à déterminer quatre
+régiments, qui recevraient tout ce qui existe, et à renvoyer les cadres
+en arrière.
+
+«L'échauffourée qu'a eue hier le général Merlin a coûté plus cher qu'on
+ne l'avait cru d'abord. Nous avons perdu environ quatre-vingts hommes ou
+chevaux. Les chefs de corps en portent davantage, mais c'est évidemment
+pour expliquer les hommes restés en arrière depuis plusieurs jours. Le
+seul moyen qui m'a paru convenable pour voir clair dans ce chaos a été
+d'ordonner un appel nominal fait par les généraux de division. Cet
+appel, que je vérifierai moi-même, s'il le faut, nous donnera une base
+et les moyens de suivre les mutations. Aujourd'hui, le général
+Bordesoulle n'aurait à ses ordres, pour combattre, y compris les
+détachements qu'il a sur la rivière, que les débris de quinze
+escadrons.--Si les trois cents chevaux que Votre Majesté m'annonce
+arrivent, ses forces seront presque doublées.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Reims, le 17 mars 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur part dans ce moment pour se
+rendre à Épernay, avec la vieille garde. Le duc de Trévise se rend ce
+soir à Reims; il laisse de la cavalerie et de l'infanterie à Soissons.
+
+«Le départ de l'Empereur pour Épernay est nécessité par des affaires qui
+doivent avoir lieu hors du côté de Nogent. Sa Majesté a donc cru devoir
+s'approcher d'une journée pour avoir des nouvelles, et, d'après les
+événements, manoeuvrer suivant les circonstances. Il est possible que Sa
+Majesté revienne à Reims, ou se porte sur Châlons, les événements en
+décideront.
+
+«Le maréchal prince de la Moskowa est à Châlons; ayez soin, monsieur le
+maréchal, de vous entendre avec le duc de Trévise qui sera à Reims, et
+de nous faire parvenir de fréquents rapports sur tout ce que vous
+apprendrez de l'ennemi.
+
+«Vous aurez soin aussi de ne plus laisser passer personne sur le pont de
+Béry-au-Bac, sous quelque prétexte que ce soit, et vous ferez préparer
+tout ce qu'il vous faut pour détruire ce pont en cas d'événements.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+Par duplicata.
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Épernay, le 17 mars 1814, six heures et demie du soir.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur, en arrivant ici, a appris que
+l'ennemi avait passé la Seine sur ses ponts à Pont et marchait sur
+Provins. Sa Majesté s'est résolue à marcher sur Troyes. Le quartier
+général de l'Empereur sera demain à Semoine, et après-demain à Arcis. Sa
+Majesté laisse à Épernay le général Vincent.
+
+«L'Empereur désire, monsieur le maréchal, que vous ayez la direction de
+votre corps et de celui du duc de Trévise, qui, dans ce moment, est à
+Reims avec deux divisions d'infanterie et la cavalerie du général
+Roussel, et qui a la division Charpentier à Soissons. Le ministre de la
+guerre a dû envoyer un général de brigade avec quelques troupes à
+Compiègne.
+
+«Sa Majesté, monsieur le duc, désire que vous fassiez faire le plus de
+mouvement possible de cavalerie pour imposer à Blücher et gagner du
+temps. Si Blücher passait l'Aisne, vous devez lui disputer le terrain et
+couvrir la route de Paris. Il est probable que le mouvement de
+l'Empereur va obliger l'ennemi à repasser la Seine, ce qui arrêtera
+Blücher et rendra disponible le corps du duc de Tarente, qui alors vous
+serait envoyé.
+
+«Il faut, monsieur le maréchal, pour les choses importantes, écrire en
+chiffres par Épernay et par des hommes intelligents qui sachent passer
+ailleurs que par les grandes routes.
+
+«Il est très-important que vous envoyiez ordre sur ordre à la division
+Durutte, composée de toutes les garnisons de la Meuse, de vous rejoindre
+sur Reims, Rethel ou Châlons. Envoyez cet ordre de toutes les manières.
+
+«Comme M. le maréchal duc de Trévise est le plus ancien, puisqu'il est
+de la création, ayez l'air de vous concerter avec lui plutôt que d'avoir
+la direction supérieure. C'est un objet de tact qui ne vous échappera
+pas. Je charge le duc de Trévise de nommer un major pour commander la
+place de Reims, la garde nationale et les batteries qui s'y trouvent, et
+de faire partir demain le général Corbineau pour venir rejoindre
+l'Empereur.
+
+«Je recommande au duc de Trévise de porter tous ces soins à
+l'organisation de la garde nationale et de la levée en masse, et de se
+procurer quelques chevaux pour atteler la batterie laissée à Reims.
+
+«Si Blücher prenait l'offensive dans la direction de Reims de manière à
+ce que cette ville se trouvât sous les pas de l'ennemi, et que vous et
+le duc de Trévise ne fussiez pas en état de la défendre, alors vous
+retireriez avec vous, l'un ou l'autre, la garnison et les pièces de
+canon, et vous emmèneriez les gardes nationaux de la levée en masse avec
+vous.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Fère-Champenoise, le 19 mars 1814.
+
+«Monsieur la duc de Raguse, j'ai reçu vos dernières dépêches; vous
+connaissez la position du duc de Trévise à Reims. Sa Majesté ne doute
+pas que vous n'agissiez de concert pour le succès de nos armes et pour
+faire le plus de mal possible à l'ennemi. Vous connaissez les localités;
+l'Empereur a confiance dans vos talents. Concertez-vous et même dirigez,
+sans choquer le duc de Trévise, les mouvements. Ayez l'air de vous
+entendre avec lui. Nous partons d'ici pour passer l'Aube, ensuite la
+Seine, et couper ce que l'ennemi peut avoir pour menacer Provins. Nous
+nous portons sur Plancy.
+
+«Le prince vice-connétable, major général.
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Plancy, le 20 mars 1814.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, nous avons forcé hier le passage de
+l'Aube et celui de la Seine; nous étions hier, à sept heures du soir,
+maîtres de Méry; nous avions coupé la route de Nogent à Troyes, sur
+laquelle nous avons enlevé beaucoup de bagages et les équipages de pont
+de l'ennemi. L'ennemi avait levé en toute hâte, le 19, ses ponts sur la
+Seine, et battait en retraite sur Bar-sur-Aube. L'empereur de Russie
+était venu à Arcis-sur-Aube avec le prince de Schwarzenberg. Le corps du
+duc de Tarente et toute la cavalerie nous rejoignent aujourd'hui à
+Arcis. Il n'est pas possible que Blücher fasse aucun mouvement offensif,
+à ce que pense l'Empereur. Si cependant il en faisait un, vous devriez,
+monsieur le maréchal, ainsi que le duc de Trévise, vous retirer sur
+Châlons ou Épernay, afin que nous soyons tous groupés, et couvrir la
+route de Paris par quelques partis de cavalerie. Mais Sa Majesté croit
+que, dans la position actuelle des choses, il faudrait que Blücher fût
+fou pour tenter un mouvement sérieux.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Plancy, le 20 mars 1814, dix heures du matin.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous mander que,
+l'ennemi ayant évacué Provins, Nogent et Troyes, et se dirigeant sur
+Bar-sur-Aube et sur Brienne, il voit avec peine que vous vous soyez
+retiré sur Fismes, au lieu de vous retirer sur Reims et de là sur
+Châlons et Épernay. Sa Majesté ordonne donc que vous ayez sur-le-champ à
+prendre cette communication, car sans cela Blücher va se réunir au
+prince de Schwarzenberg, et tout cela tomberait sur vous. L'Empereur va
+peut-être lui-même manoeuvrer sur Vitry.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Plancy, le 20 mars 1814, midi.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que, de
+l'endroit où vous recevrez mon ordre, vous et le maréchal duc de Trévise
+vous vous dirigiez, avec votre infanterie, votre cavalerie et votre
+artillerie, sur Châlons par Reims, et, si cela ne vous paraissait pas
+possible, par Épernay; mais vous devez marcher en toute hâte, et surtout
+accélérer le mouvement de votre cavalerie. Sa Majesté sera demain matin,
+21, à Vitry. Le duc de Tarente et le duc de Reggio suivent ce mouvement
+par Arcis-sur-Aube.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+(Par duplicata.)
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«21 mars 1814.
+
+«Monsieur le maréchal duc de Raguse, le corps du général de Wrede a
+voulu prendre, hier, Arcis-sur-Aube: il a été battu. La grande armée du
+prince de Schwarzenberg paraît marcher par Brienne sur Bar-sur-Aube pour
+se joindre à Blücher. L'Empereur se porte sur Vitry. Sa Majesté aura ce
+soir son quartier général à Sommepuis. Donnez-nous de vos nouvelles.
+
+«Le prince vice-connétable, major général.
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE DUC DE TRÉVISE AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Vattey, le 24 mars 1814.
+
+«Mon cher maréchal, un habitant arrivant de Châlons assure qu'il y a peu
+de monde dans cet endroit; que vingt-cinq dragons français y ont été
+hier, mais qu'ils ont dû en sortir de suite; que l'armée française avait
+passé la Marne, ainsi que vous me l'avez annoncé vous-même, à
+Frignicourt, non sur un pont, mais à gué; que l'Empereur remontait la
+Marne, etc. Le général Blücher, dans ce cas, n'aurait pas opéré sa
+jonction avec le prince de Schwarzenberg.
+
+«D'après le mouvement que fait l'Empereur, il paraîtrait ne rien
+craindre du côté d'Arcis; je crois toutefois qu'il nous importe beaucoup
+d'éclairer cette partie.
+
+«Demain de bonne heure, je serai à Soudé; j'aurai ce soir de la
+cavalerie à Dammartin.
+
+«Dans tous les cas, notre mouvement sur Champaubert, celui que vous avez
+fait sur Vertus, auront produit un bon effet en forçant Czernicheff et
+les nombreux partis jetés sur la rive gauche de la Marne à se retirer.
+
+«Les habitants de Vattey prétendent que quinze mille chevaux ont passé
+par ici, se retirant sur Vitry; c'est sans doute beaucoup: prenons qu'il
+n'y en ait que moitié, ce serait encore fort raisonnable.
+
+«D'après le portrait qu'on m'a fait du général russe qui a couché ici
+hier, je suis tenté de croire que ce serait Wintzingerode.
+
+«Le maréchal duc DE TRÉVISE.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+«Provins, le 27 mars 1814.
+
+«J'ai l'honneur de vous informer qu'après m'être porté de Sézanne en
+arrière du défilé d'Esternay, et y avoir pris position, l'ennemi s'est
+présenté devant moi avec de grandes forces et a fait toutes ses
+dispositions d'attaque. Nous nous sommes retirés et nous avons continué
+notre retraite sur la Ferté-Gaucher, avec d'autant plus de raison, que
+nous étions informés que l'ennemi occupait Montmirail. Arrivés devant la
+Ferté, nous avons trouvé l'ennemi en position sur la rive droite du
+Grand-Morin, et battant la route avec une nombreuse artillerie. J'ai pu
+reconnaître au moins quatre mille hommes d'infanterie prussienne, sans
+compter ce qui occupait la ville et n'était pas susceptible d'être
+apprécié; de manière que l'ennemi avait, en calculant très-fort, au
+moins six mille hommes d'infanterie. M. le duc de Trévise et moi, nous
+décidâmes qu'il fallait s'emparer d'un plateau qui donnait les moyens de
+tourner la ville et d'aller prendre la route de Coulommiers plus loin.
+Les ordres furent donnés en conséquence, et les postes ennemis furent
+chassés. Pendant ce temps-là, on me rendit compte que les masses
+d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie qui s'étaient présentées
+devant nous au défilé d'Esternay approchaient avec diligence. Je donnai
+l'ordre à la vingtième division d'occuper et de défendre jusqu'à
+l'extrémité le village de Montis, qui est la clef du défilé, afin de
+donner le temps d'exécuter une marche difficile dans un terrain fangeux.
+
+«Je donnai l'ordre à ma cavalerie de se porter au delà du bois de Montis
+pour nous couvrir sur ce point contre la cavalerie ennemie, qui s'y
+portait pour tourner le défilé. Tout à coup le duc de Trévise, qui
+marchait en tête, m'informa qu'au lieu de se porter sur la route de
+Coulommiers, il prenait celle de Provins. Ce changement me contraria
+beaucoup, parce qu'il était évident que c'était une marche perdue. Après
+la route de Coulommiers manquée, notre direction était sur Rozoy; mais
+le mouvement était donné, et, au milieu de l'obscurité de la nuit et des
+embarras du chemin, il était impossible de changer la direction, et je
+ne voulais point quitter le duc de Trévise. En conséquence, nous avons
+marché sur Provins, où nous sommes arrivés ce matin et où nous avons
+pris position, afin de rallier et de reposer les troupes. L'ennemi est
+arrivé à midi avec de l'infanterie et de la cavalerie; mais, jusqu'à
+présent, je n'ai pas reconnu de grandes forces. Nous avons entendu
+aujourd'hui une vive canonnade dans la direction de Meaux. Le mouvement
+de l'ennemi sur Paris n'est pas douteux.
+
+«En conséquence, nous marchons sur la capitale, et nous nous mettons en
+marche cette nuit pour Nangis et Melun, d'où nous descendrons la Seine
+pour nous porter sur Charenton. Je prie Votre Excellence de me faire
+connaître la situation des choses, afin que je puisse modifier mes
+mouvements d'après les circonstances.»
+
+«_P. S._ La défense de Montis a été fort glorieuse. Une poignée
+d'hommes, avec deux pièces de canon, a résisté à vingt pièces de canon
+et quatre mille hommes d'infanterie bavaroise, qui les ont attaqués sans
+succès, et cette poignée de braves a ramené son canon au milieu des
+embarras causés par la nuit et les mauvais chemins.»
+
+
+
+LE DUC DE TRÉVISE AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Nangis, le 28 mars 1814.
+
+«Mon cher maréchal, je croyais vous trouver ici, ainsi que nous en
+étions convenus hier.
+
+«Votre aide de camp vous remettra copie d'une lettre que je viens de
+recevoir du ministre de la guerre. Je regrette que nous ne soyons pas
+restés aujourd'hui à Provins: nous aurions pu nous jeter, en cas
+d'événement, sur Nogent, sur Bray ou sur Montereau.
+
+«Je prends le parti de rester à Nangis aujourd'hui si l'ennemi n'occupe
+pas Rozoy en forces; dans ce dernier cas, je me porterai sur
+Brie-Comte-Robert, et, finalement, sur Bonneuil, ayant ma gauche à la
+Marne, ma droite à la Seine, pour couvrir Charenton. Cette position ne
+m'offre point de chance fâcheuse si le pont de Saint-Maur est
+suffisamment gardé, et je serai prévenu à temps si l'ennemi forçait le
+passage de Meaux ou celui de Lagny.
+
+«Je vous engage à faire réoccuper le pont de Nogent par les troupes du
+général Souham.
+
+«J'ai dû marcher très-lentement et faire de fréquentes haltes, à la
+pointe du jour, pour rallier mille à douze cents hommes de vos troupes,
+qui étaient restés en arrière. Je les ai fait passer devant les miennes.
+
+«Je vous prie, mon cher maréchal, de me donner de vos nouvelles, et
+d'agréer l'assurance de ma haute considération et de mon attachement.
+
+«Le maréchal duc DE TRÉVISE.»
+
+«_P. S._ dans le cas où je ne pourrais pas rester ici ce soir, je
+prendrais position à Guignes.»
+
+
+
+LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.
+
+«Melun, 28 mars 1814, sept heures du soir.
+
+«J'ai eu l'honneur de vous écrire hier par le colonel Fabvier. J'attends
+avec impatience la réponse de Votre Excellence pour bien connaître ce
+qui se passé sur la Marne.
+
+«Les troupes que nous avons eues devant nous à la Ferté ont dû arriver
+hier de bonne heure à Coulommiers et à Rebais. J'ai vu moi-même, étant à
+la Ferté, des colonnes d'artillerie et de bagages prendre la direction
+de Rebais. C'est donc par Meaux et la Ferté-sous-Jouarre que l'ennemi
+veut opérer, et c'est sur ce point qu'il faut porter nos forces et notre
+attention. De système de l'ennemi est d'autant plus naturel, qu'opérant
+aussi par Soissons toutes ses colonnes se trouvent liées entre elles. Je
+voudrais être à Meaux ou à Lagny avec le duc de Trévise; et cela serait
+sans la marche absurde et ridicule que nous avons faite sur Provins, et
+que je n'ai pas été à temps d'empêcher. Je marche à tire-d'aile pour
+réparer le temps perdu, mais je crains bien d'arriver trop tard, et le
+mal a été augmenté encore par le séjour que nous avons fait à Provins,
+dont nous aurions dû partir plus tôt; mais, à cet égard, je n'ai rien à
+me reprocher. On a entendu hier distinctement le canon entre Coulommiers
+et Rozoy, ou entre Coulommiers et Crécy. En conséquence je n'ai pu
+prendre la route directe de Meaux ni de Lagny, puisqu'il aurait fallu
+passer sur le corps à l'ennemi. Je n'ai point pris non plus celle de
+Guignes, parce que la cavalerie ennemie pouvait être aujourd'hui sur
+cette route, et que, dans ces immenses plaines de Brie, rien n'est plus
+dangereux qu'une marche de flanc un peu longue, surtout avec des troupes
+fatiguées et harassées, et enfin parce que je veux éviter toute espèce
+d'engagement, jusqu'à ce que j'aie pris ma ligue d'opération sur Paris,
+et que j'aie reçu les munitions qui me manquent.
+
+«Le duc de Trévise, qui devait d'abord suivre la même direction que moi,
+m'écrit qu'il a pris position à Nangis, et que, si l'ennemi est en
+forces à Rozoy, il se portera sur Guignes. Je souhaite qu'il ne lui
+arrive pas malheur, mais je le crains fort. Sa station à Nangis ne
+remplit aucun objet, et il court la chance d'être détruit; et, s'il ne
+l'est pas, il est au moins inutile à la défense de la Marne, qui est le
+point important. Je viens de lui écrire pour l'engager à passer la Marne
+et à suivre mon mouvement.
+
+«Je compte aller coucher demain à Charenton, et après-demain j'irai sur
+Lagny et Meaux; et, si l'ennemi n'est pas en opération sur la rivière,
+je déboucherai par Meaux pour éclairer ses mouvements.
+
+«J'ai laissé le général Souham sur la Seine, occupant Nogent, Bray et
+Montereau, et je lui ai ordonné de faire couper les ponts. Par ce moyen
+la communication avec l'Empereur est assurée par la rive gauche de la
+Seine.»
+
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 28 mars 1814, six heures et demie du soir.
+
+«J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que l'ennemi, qui est
+parvenu à enlever hier la position de Meaux, se porte en forces sur
+Paris, et qu'il est déjà sur Claye.
+
+«Il est donc de la plus haute importance, monsieur le maréchal, que vous
+vous rendiez en toute hâte avec vos troupes, et monsieur le duc de
+Trévise avec les siennes, vers Paris, c'est-à-dire plus près de la
+capitale.
+
+«Je prie Votre Excellence de se mettre en marche sans aucun délai; et
+dans le cas où, d'après les renseignements que vous pourriez avoir, vous
+croiriez ne pas pouvoir vous diriger par Brie-Comte-Robert sans y
+trouver des forces ennemies supérieures aux vôtres, vous vous dirigeriez
+de Nangis droit sur Corbeil, pour y passer la Seine, et de là gagner les
+abords de Paris.
+
+«J'écris dans le même sens à M. le duc de Trévise, afin que vous
+combiniez ensemble votre mouvement, qui exige la plus grande célérité.
+
+«Le général Souham, à qui j'écris aussi, gardera la ligne de la Seine,
+entre Montereau et Nogent, avec ses troupes, pour la communication avec
+l'Empereur.
+
+«Je vous prie, monsieur le maréchal, de me faire connaître, par le
+retour du courrier, la direction que vous aurez prise, ainsi que le
+moment auquel vous serez rendu près Paris.
+
+«DUC DE FELTRE.»
+
+«_P. S._ Nous avons reçu à quatre heures des nouvelles de l'Empereur du
+26, de Saint-Dizier. Sa Majesté y avait battu complètement deux
+divisions commandées par le général Wintzingerode, qui avait pris
+retraite sur Bar-sur-Ornain. On avait fait deux mille prisonniers, etc.
+
+«Le général Compans était à Ville-Parisis, à trois heures, avec presque
+toutes les troupes ennemies sur les bras.»
+
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 29 mars 1814.
+
+«Monsieur le maréchal, vous ne pouvez trop tôt arriver à Charenton avec
+votre corps d'armée, pour de là manoeuvrer de manière à soutenir le
+général Compans, qui a couché cette nuit à Vert-Galant, et qui a, en
+effet, sur les bras toutes les forces des corps de Kleist, de Sacken,
+d'York, et, je crois, encore, le grand-duc Constantin et tes
+Wurtembergeois. Avec sept ou huit mille hommes de troupes qui ont déjà
+faibli, il a fait ce qu'il pouvait. On m'assure que ses avant-postes,
+attaqués ce matin, avaient été repliés. Si vous arrivez, monsieur le
+maréchal, on peut espérer de contenir l'ennemi entre Vincennes, qui est
+fortifié, et Saint-Denis, qui a été mis à l'abri d'un coup de main.
+
+«Vous savez que le pont de Lagny est en partie rompu; c'est donc sur la
+droite de la Marne que vous pourrez déboucher; mais il n'y a pas une
+minute à perdre. Je cherche à envoyer encore quelques renforts au
+général Compans; mais les heures passent, à cause des distances et des
+difficultés du service dans une grande ville. J'ai écrit au comte Darn
+pour que vous ayez des vivres et du vin (si faire se peut) en arrivant à
+Charenton.
+
+«Le mouvement sur Provins a tout compromis[17].
+
+[Note 17: Il est singulier que le duc de Feltre, qui n'a jamais fait
+la guerre, se permette de blâmer le premier mouvement sur Provins, qui a
+été le salut de deux corps d'armée, et qui était rendu nécessaire et
+indispensable, puisque en même temps que la grande armée nous suivait,
+nous avons rencontré en bataille, sur la grande route, à la
+Ferté-Gaucher, en arrière de nous et sur notre communication directe,
+les corps d'York et de Kleist. Il fallait aller à Provins, ou mettre bas
+les armes. (_Note du duc de Raguse._)]
+
+«Quoiqu'on n'ait pas de nouvelles de l'Empereur depuis le 26 au soir, et
+que Sa Majesté n'ait point annoncé la direction qu'elle prendrait, on
+doit calculer qu'il est impossible que l'Empereur n'arrive pas, sur le
+dos de l'ennemi qui nous presse, d'ici à trois jours au plus tard, le
+salut de l'État dépend peut-être de résister pendant ces trois jours.
+Je reçois à l'instant votre bonne lettre d'aujourd'hui, à sept heures du
+matin. Il faudra garder le pont de Saint-Maur; cela doit regarder le duc
+de Trévise, qui, au lieu d'occuper Bonneuil, pourra loger ses troupes à
+Maisons, à Créteil, à Charenton, et avoir sa gauche à
+Fontenay-sous-Bois, si cette position lui parait bonne et si les
+dispositions du terrain ne s'y opposent pas.
+
+«Le ministre de la guerre,
+
+«DUC DE FELTRE.»
+
+
+
+LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Paris, le 29 mars 1814, onze heures du soir.
+
+«Monsieur le maréchal, je reçois à l'instant de nouveaux ordres de Sa
+Majesté le roi Joseph, que je m'empresse de transmettre à Votre
+Excellence, et qui contiennent de nouvelles dispositions déterminées par
+les circonstances.
+
+«L'intention du roi est, monsieur le maréchal, que vous vous réunissiez
+cette nuit, _entre la Villette et les prés Saint-Gervais_, au corps du
+général Compans, qui sera sous les ordres de Votre Excellence.
+
+«M. le maréchal duc de Trévise reçoit, de son côté, l'ordre de se porter
+cette nuit à la Villette, où il réunira sous son commandement les
+troupes du général Ornano.
+
+«Au moyen de ces dispositions, vous serez chargé, monsieur le maréchal,
+de la défense de Paris, depuis la Villette exclusivement jusqu'à
+Charenton; et M. le maréchal duc de Trévise commandera depuis la
+Villette inclusivement jusqu'à Saint-Denis.
+
+«J'ai l'honneur d'informer en outre Votre Excellence que le roi compte
+se rendre demain, dès la pointe du jour, à Montmartre, pour être à
+portée de voir les mouvements de l'ennemi, et de donner des ordres
+suivant les circonstances.
+
+«Le ministre de la guerre,
+
+«DUC DE FELTRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Fontainebleau, le 1er avril 1814, six heures du matin.
+
+«Dans la situation actuelle des affaires, l'Empereur s'est résolu à
+réunir le gouvernement à Orléans en y rassemblant toutes les réserves de
+l'intérieur, à se placer avec toute son armée entre Fontainebleau et
+Paris pour empêcher les malveillants de se livrer à leurs mauvais
+penchants et encourager les bons; obligeant l'armée ennemie à se tenir
+réunie, puisque le moindre détachement qu'elle ferait hors de Paris
+livrerait cette ville à l'Empereur.
+
+«Je donne l'ordre au duc de Trévise de prendre position à la gauche
+d'Essonne. Vous devez, monsieur le maréchal, prendre position avec votre
+corps à la droite d'Essonne; par ce moyen, l'ennemi sera obligé de
+passer la rivière d'Essonne devant l'armée. L'inconvénient de cette
+position saute aux yeux, puisque la rivière d'Essonne refuse la gauche
+qui tombe sur la route d'Orléans.
+
+«Le plateau de Fontenay-le-Comte à la Seine n'est que de deux petites
+lieues; on peut y avoir autant de débouchés que l'on veut sur la
+position d'Écote.
+
+«Il serait convenable de se tenir maître d'Essonne et de Corbeil, afin
+de faire de la poudre dont nous avons grand besoin, et de profiter des
+magasins de farines qui sont très-considérables.
+
+«Concertez-vous, monsieur le duc, avec M. le duc de Trévise; choisissez
+votre position; placez votre artillerie en batterie; l'armée arrive
+demain et suivra le même mouvement. Faites de suite travailler aux
+fortifications de Corbeil et d'Essonne, afin d'avoir, s'il est possible,
+deux débouchés. Faites fortifier la rivière d'Essonne; envoyez-moi de
+suite un mémoire sur cette position; qu'elle ait plus ou moins
+d'avantages, il faut la prendre dans tous les cas, parce que la rivière
+l'indique naturellement.
+
+«Reconnaissez s'il y aurait une position entre Corbeil et Choisy, par
+exemple en avant de Ris, où on peut surveiller les deux routes d'Orléans
+et de Fontainebleau, avoir les derrières libres pour la retraite, et où
+on pourrait placer avec avantage une armée de quarante mille hommes. En
+trois ou quatre jours on aurait construit bien des redoutes et des
+ouvrages qui ajouteraient à la force naturelle de la position.
+
+«Pour compléter le système, quand vous aurez vu la position, voyez la
+position de la rivière de l'École, afin de pouvoir donner votre avis sur
+ces trois positions. L'Empereur compte qu'à midi il doit être sans
+inquiétude sur la position que vous aurez occupée avec le duc de
+Trévise. Envoyez de la cavalerie à Arpajon, et poussez votre avant-garde
+sur la route de Paris aussi loin que vous pourrez, poussant des
+reconnaissances.
+
+«Je vous envoie cette lettre par M. le colonel Bongars qui vous
+accompagnera dans vos reconnaissances, et qui ne reviendra que lorsque
+les troupes seront placées.
+
+«Dans ce système il faut ordonner à la poudrerie de continuer de faire
+de la poudre, et, au fur et à mesure qu'elle fabriquera, on évacuera sur
+Fontainebleau, et on établira un artifice.
+
+«Faites-moi connaître, monsieur le maréchal, la quantité de farine qui
+se trouve à Corbeil, soit sur cette rive, soit dans les magasins de
+l'autre rive, et faites rétablir le pont, si vous le jugez convenable,
+afin d'évacuer les farines qui seront de l'autre côté. Comme il y a un
+filet d'eau qui entoure la ville de l'autre coté, il doit être facile
+d'occuper cette ville, ce qui assure un bon passage de la Seine,
+indépendamment du pont de Melun.
+
+«Envoyez de suite un officier du génie à Arpajon pour reconnaître la
+place. S'il y a une muraille, il fera travailler de suite à la mettre à
+l'abri des Cosaques.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Fontainebleau, le 2 avril 1814, quatre heures du matin.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre à la division des gardes
+d'honneur du général Defrance de partir ce matin de
+Saint-Germain-sur-l'Écote, pour se rendre à Fontenay-le-Vicomte et
+éclairer la rivière d'Essonne depuis la Ferté-Alep, en jetant des partis
+sur Arpajon. Le général Defrance sera sous vos ordres, et je le charge
+d'envoyer un officier près de vous.
+
+«Je viens d'ordonner au général Sorbier de prendre des mesures pour
+qu'aujourd'hui, à cinq heures du matin, vous et le duc de Trévise, ayez
+au moins à vous deux soixante pièces de canon.
+
+«La division de cavalerie du général Piré partira aujourd'hui vers onze
+heures ou midi de Fontainebleau pour aller se cantonner du côté de
+Monceaux, à une lieue derrière Essonne. Le général Piré prendra vos
+ordres si vous étiez attaqué.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Fontainebleau, le 3 avril 1814.
+
+«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur aura ce soir son quartier général
+au château de Tilly, près Ponthierry: ayez soin d'y envoyer un aide de
+camp ou officier d'état-major, qui puisse bien faire connaître à Sa
+Majesté l'endroit où se trouvent les troupes.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Fontainebleau, le 4 avril 1814.
+
+«L'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez ce soir de votre
+personne au palais de Fontainebleau, à dix heures; prenez des mesures
+pour pouvoir être de retour à votre poste avant le jour.
+
+«Le prince vice-connétable, major général,
+
+«ALEXANDRE.»
+
+
+
+LE GÉNÉRAL BORDESOULLE AU MARÉCHAL MARMONT.
+
+«Versailles, le 5 avril 1814.
+
+«M. le colonel Fabvier a dû dire à Votre Excellence les motifs qui nous
+ont engagés à exécuter le mouvement que nous étions convenus de
+suspendre jusqu'au retour de MM. les princes de la Moskowa, des ducs de
+Tarente et de Vicence. Nous sommes arrivés à Versailles avec tout ce qui
+compose le sixième corps.--Absolument tout nous a suivis, et avec
+connaissance du parti que nous prenions, l'ayant fait connaître à la
+troupe avant de marcher. Maintenant, monseigneur, pour tranquilliser les
+officiers sur leur sort, il serait bien urgent que le gouvernement
+provisoire fit une adresse ou proclamation à ce corps, et qu'en lui
+faisant connaître sur quoi il peut compter on lui fasse payer un mois de
+solde; sans cela il est à craindre qu'il ne se débande.
+
+«MM. les officiers généraux sont tous avec nous, M. Lucotte excepté. Ce
+joli monsieur nous avait dénoncés à l'Empereur.
+
+«J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, de Votre
+Excellence,
+
+«Le très-humble et dévoué serviteur.
+
+«Le général de division,
+
+«Comte BORDESOULLE.»
+
+
+
+COPIE D'UNE LETTRE DE M. LE MARÉCHAL NEY A S. A. LE PRINCE DE BÉNÉVENT
+PRÉSIDENT DE LA COMMISSION COMPOSANT LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE.
+
+«Monseigneur, je me suis rendu hier (4) à Paris avec M. le maréchal duc
+de Tarente et M. le duc de Vicence, comme chargé de pleins pouvoirs pour
+défendre, près de Sa Majesté l'empereur Alexandre, les intérêts de la
+dynastie de l'empereur Napoléon.--Un événement imprévu ayant tout à coup
+arrêté les négociations, qui cependant semblaient promettre les plus
+heureux résultats, je vis dès lors que, pour éviter à notre chère patrie
+les maux affreux d'une guerre civile, il ne restait plus aux Français
+qu'à embrasser entièrement la cause de nos anciens rois; et c'est
+pénétré de ce sentiment que je me suis rendu ce soir auprès de
+l'empereur Napoléon pour lui manifester le voeu de la nation.
+
+«L'Empereur, convaincu de la position critique où il a placé la France,
+et de l'impossibilité où il se trouve de la sauver lui-même, a paru se
+résigner et consentir à une abdication entière et sans aucune
+restriction; c'est demain matin que j'espère qu'il m'en remettra
+lui-même l'acte formel et authentique; aussitôt après, j'aurai l'honneur
+d'aller voir Votre Altesse Sérénissime.
+
+«Le maréchal NEY.»
+
+
+
+«Fontainebleau, le 5 avril 1814, onze heures et demie du soir.»
+
+COPIE DE LA GARANTIE FAITE LE 6 AVRIL ET ANTIDATÉE.
+POUR METTRE A L'AISE LES OFFICIERS ET SOLDATS DU SIXIÈME CORPS.
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+«Moi, Charles, prince de Schwarzenberg, maréchal et commandant en chef
+les armées alliées, je garantis à toutes les troupes françaises qui, par
+suite du décret du sénat du 2 avril, quitteront les drapeaux de Napoléon
+Bonaparte, qu'elles pourront se retirer librement en Normandie avec
+armes, bagages et munitions, et avec les mêmes égards et honneurs
+militaires que les troupes alliées et réciproquement.
+
+ART. 2.
+
+«Que si, par suite de ce mouvement, les événements de la guerre
+faisaient tomber entre les mains des puissances alliées la personne de
+Napoléon Bonaparte, sa vie et sa liberté lui seront garanties dans un
+espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances
+alliées et du gouvernement français.»
+
+
+
+EXTRAIT DU _NATIONAL_.
+
+Jeudi, 8 août 1814.
+
+«... L'officier chargé de porter à Marmont l'ordre écrit de Joseph, dont
+nous venons de parler, le lui avait remis à deux heures. Cet ordre,
+formulé dans les mêmes termes pour les deux maréchaux, était ainsi
+conçu:
+
+«Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de Trévise ne
+peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en pourparlers avec le
+prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui sont devant eux.
+
+Ils se retireront sur la Loire.
+
+«JOSEPH.»
+
+«Montmartre, ce 30 mars 1814, à dix heures du matin.»
+
+«Le duc de Raguse n'en continua pas moins à se battre. Il avait alors
+non-seulement à soutenir l'effort de Schwarzenberg, mais encore du
+centre de l'armée de Silésie, que venait d'amener Giulay. Cette armée,
+nous l'avons dit, s'était partagée en trois colonnes: celle de droite,
+conduite par Blücher en personne, se portait, à pas comptés, par
+Aubervilliers et Clichy, sur la butte Montmartre, tandis que celle de
+gauche, aux ordres du prince de Wurtemberg, après avoir traversé le bois
+et le village de Romainville, s'avançait, partie sur Ménilmontant,
+partie sur Charonne et la chaussée de Vincennes, que défendait une
+batterie de vingt-huit pièces, manoeuvrées par les élèves de l'École
+polytechnique, au nombre de deux cent seize, et pointées par des
+artilleurs de la vieille garde.
+
+«A dix heures du soir, ces braves adolescents faisaient encore feu,
+lorsqu'on vint leur donner l'ordre de rentrer à l'École.
+
+«Blücher ne devait pas rencontrer la même résistance. Ne pouvant croire
+que Montmartre n'était pas fortifié, il ne s'en approcha, nous l'avons
+dit, qu'avec les précautions les plus grandes. Ce fut à trois heures et
+demie seulement que ses premiers détachements parurent au pied de la
+butte. Quelques obus et quelques boulets furent lancés contre eux; mais,
+à quatre heures, il ne restait plus un seul homme armé sur ce point.
+Blücher l'occupa immédiatement en force, et, à quatre heures et demie,
+les huit pièces que nos soldats y avaient laissées étaient tournées
+contre Paris, et jetaient sur les faubourgs les plus rapprochés des
+boulets et des obus.
+
+ * * * * *
+
+«Ce désarroi, cet abandon général, inspiraient les craintes les plus
+vives à la partie riche de la population de Paris; ils préoccupaient
+surtout vingt-cinq à trente personnes, banquiers, commerçants,
+propriétaires, qui attendaient Marmont, lorsque, à six heures du soir,
+après avoir fait avertir le duc de Trévise, par le général Meynadier, de
+la signature de l'armistice, il parut dans les salons de son hôtel de la
+rue de Paradis-Poissonnière. Il était à peine reconnaissable, a dit un
+témoin oculaire; sa barbe avait huit jours; la redingote qui couvrait
+son uniforme était en lambeaux; de la tête aux pieds il était noir de
+poudre. Il annonça la suspension d'armes. «C'est bien pour l'armée,
+s'écria-t-on autour de lui; mais Paris? qui le garantira des excès de
+l'ennemi? Il faut une capitulation pour le sauver!»
+
+«Marmont en convint. «L'armistice, ajouta-t-il, a précisément pour objet
+de faciliter à Paris un arrangement particulier à la capitale. Mais je
+suis sans autorisation pour traiter en son nom; je ne la commande pas;
+je ne suis pas gouvernement. Simple chef de corps, je n'ai à m'occuper
+que des troupes sous mes ordres. Elles ne peuvent plus rien; elles ont
+fait tout ce qu'humainement on pouvait exiger d'elles. On vient de
+m'annoncer le retour de l'Empereur par la route de Fontainebleau; je
+vais me replier sur cette ville, et laisser, à qui doit le prendre, le
+soin d'une capitulation spéciale pour Paris.--Mais qui la proposera? qui
+la signera? répliqua-t-on tout d'une voix; le gouvernement, toutes les
+hautes autorités, nous ont abandonnés; il ne reste plus personne. Ce
+n'est pas le conseil municipal de Paris qui peut traiter directement
+avec l'empereur de Russie et le roi de Prusse; ces princes ne
+connaissent, pas même de nom, un seul de ces membres. Les maréchaux,
+après avoir défendu la ville, auraient-ils l'inhumanité de l'abandonner
+à toutes les exigences, à toute la colère du vainqueur? Puisqu'ils ont
+conclu l'armistice, que leur coûte-t-il de compléter la négociation?
+Joseph, d'ailleurs, ne leur a-t-il pas donné carte blanche?»
+
+«Marmont résista longtemps. A la fin, entraîné par les supplications de
+tout ce qui l'entourait, par les prières d'une députation du corps
+municipal, qui vint le conjurer de s'entremettre, il consentit à prendre
+la responsabilité d'un acte que tous lui signalaient comme l'unique
+moyen de salut pour Paris. Deux aides de camp furent chargés de conclure
+en son nom. Les troupes commencèrent leur mouvement de retraite sur
+Fontainebleau. Ce furent les détachements les premiers partis que
+l'Empereur rencontra à Fromenteau.
+
+«La capitulation de Paris étonna, indigna la France. Le peuple ne put
+comprendre comment Paris, capitale d'un grand empire, centre de toutes
+les ressources du gouvernement, avec une population de sept cent mille
+âmes, s'était rendue après une lutte de quelques heures. Les nations ont
+leur jour d'injustice: le gouvernement de la régente avait été inepte et
+lâche; l'Empereur imprévoyant et aveugle au delà de toute croyance;
+l'armée, sous Paris, s'était montrée héroïque; fait inouï! elle venait
+de tuer à l'ennemi plus de soldats qu'elle ne comptait de combattants;
+et ce furent les chefs de cette armée qu'on accusa. Les nations ont
+aussi leurs passions; la défaite, même la plus honorable, leur semble
+une honte qu'elles ne peuvent accepter; être trahies va mieux à leur
+orgueil; la capitulation, signée par les aides de camp du duc de Raguse,
+fut reprochée à ce maréchal comme un acte d'infâme trahison.--Joseph
+Bonaparte, Clarke, duc de Feltre, le général Hullin, voilà les seuls
+noms sur qui doit éternellement peser le fatal souvenir de la
+_première_ capitulation de Paris. Le maréchal Marmont était encore un
+des plus nobles soldats de notre armée au 30 mars 1814.»
+
+A. DE VAULABELLE.
+
+[Note du transcripteur: Énorme tableau ne pouvant être reproduit de
+façon intelligible pour le lecteur. Le tableau a été reproduit sous
+forme graphique dans la version HTML. Il contient, entre autre, les
+renvois [18]et[19] aux notes ci-dessous.]
+
+[Note 18: Gardes nationaux qui ont disparu au moment du combat.
+(_Note du duc de Raguse_.)]
+
+[Note 19: Il est inutile de faire remarquer que ce tableau dressé à
+la place de Paris, présente un effectif exagéré, comme l'est toujours un
+effectif formé sur pièces dans les bureaux. En règle générale, il faut
+toujours retrancher, sur les effectifs de cette espèce, un cinquième au
+moins, cinquième qui représente les malade, les traînants, les absents,
+en un mot, pour quelque motif que ce soit. Il suffit d'examiner avec un
+peu d'attention ce tableau pour voir combien il est loin de représenter
+le nombre des combattants véritables. Par exemple les 6000 gardes
+nationaux; (y en avait-ils 6000?) étaient aux barrières. On compte les
+hommes qui étaient où on ne se battait pas, les hommes employés à la
+place, etc... (_Note de l'Éditeur_.)]
+
+
+
+NOTICE SUR LE GÉNÉRAL KLÉBER[20]
+
+[Note 20: Le duc de Raguse a rédigé ces trois notices en exprimant
+l'intention formelle de les joindre à ses _Mémoires_. Nous devons dire
+pourquoi nous les insérons ici, au lieu de les rejeter à la fin de
+l'ouvrage, où est la place ordinaire des morceaux détachés de ce genre.
+D'abord elles se rapportent, en grande partie, à la portion des
+_Mémoires_ que l'on vient de lire; mais, ce qui nous a principalement
+déterminé, c'est qu'ils complètent ce volume. Nous avons préféré ne pas
+suivre l'usage et conserver, pour le volume prochain, l'histoire
+complète de la Restauration, histoire très-intéressante, qui forme un
+tout bien lié, qu'il serait difficile et fâcheux de scinder. C'est donc
+surtout en vue de l'attrait que cette lecture peut présenter que nous
+avons agi en cette circonstance. (_Note de l'Éditeur._)]
+
+J'ai connu les hommes les plus marquants de mon époque: j'ai vécu dans
+la familiarité d'un grand nombre d'entre eux. Ma vie, longue et agitée,
+m'a mis en rapport avec presque tous les individus dont les noms
+passeront à la postérité; et, après Napoléon, aucun homme n'a laissé en
+moi de plus profonds souvenirs que le général Kléber. Bien jeune encore
+quand je l'ai connu, peut-être l'ai-je jugé avec cet enthousiasme propre
+au premier âge; mais déjà cependant j'avais assez vu le monde pour
+pouvoir comparer, et peut-être aussi la nature m'a-t-elle donné quelque
+instinct pour apprécier les hommes: je pourrais en assigner la preuve
+par la manière dont j'ai deviné l'immense carrière du général Bonaparte,
+et cela, au moment où, général de brigade obscur, il était encore
+inconnu au monde.
+
+Kléber est né à Strasbourg, en 1754, d'une famille bourgeoise. Destiné
+au métier d'architecte et élevé pour en suivre la carrière, des
+circonstances particulières lui donnèrent le moyen d'entrer à
+vingt-trois ans au service de l'Autriche, comme officier, dans le
+régiment de Kaunitz. Après sept ans, il le quitta pour revenir en
+France, où il reprit sa première profession. La Révolution ayant
+réveillé chez lui son instinct belliqueux, il entra, comme grenadier,
+dans un bataillon de volontaires du Haut-Rhin, où bientôt il devint
+adjudant-major. Renfermé dans Mayence, il se distingua à la défense de
+cette place, et fut nommé adjudant général. Envoyé avec cette garnison
+dans la Vendée, et promu bientôt au grade de général de brigade,
+destitué et remis peu après en activité de service et devenu général de
+division, il combattit en cette qualité à Fleurus, et eut ensuite sous
+ses ordres une aile de l'armée de Sambre-et-Meuse, commandée par le
+général Jourdan. Resté sans activité en 1797, il demanda au général
+Bonaparte de le suivre dans l'expédition d'Égypte, et en fit partie
+comme général de division. Blessé à l'attaque d'Alexandrie, il resta
+dans cette place pour y commander. Guéri, il revint à la tête de sa
+division, et fit l'expédition de Syrie. Le général Bonaparte, en partant
+pour la France, lui laissa le commandement de l'armée. Kléber, opposé au
+système de colonisation, conclut, peu après, une convention pour
+l'évacuation de l'Égypte; mais, après avoir commencé l'exécution du
+traité, informé de la mauvaise foi du gouvernement anglais, il se
+détermina à attaquer immédiatement l'armée turque, sur laquelle il
+remporta, avec dix mille hommes, la victoire mémorable d'Héliopolis.
+Après ce succès immortel, et au moment où il s'occupait à fonder un
+établissement durable, un fanatique l'assassina et enleva à l'armée un
+chef qui lui assurait à jamais la conservation de cette riche contrée,
+si précieuse pour la France, et dont la possession l'eût dédommagée
+amplement de la perte de toutes ses colonies.
+
+Le général Kléber, d'une haute stature, d'une figure martiale, d'une
+bravoure brillante, donnait l'idée du dieu de la guerre. Son instruction
+était étendue, son esprit vif et mâle. Un accent alsacien très-marqué,
+des phrases souvent imprégnées de germanismes, donnaient à son langage
+une énergie particulière. Sa personne portait avec elle une grande
+autorité, et son regard imposait. Bon et agréable dans ses rapports, les
+troupes l'aimaient; ceux qui vivaient dans son intimité le chérissaient.
+Cependant, comme rien n'est parfait sur la terre, avec un caractère
+élevé et prononcé, il ressentait quelquefois de petites passions qui
+obscurcissaient ses hautes qualités. La manière dont Bonaparte avait
+paru et figuré à son début sur la scène du monde l'avait rempli
+d'admiration, et cependant, à peine placé sous ses ordres et en rapports
+directs avec lui, les faiblesses de l'homme reprirent leur empire, et
+son entourage, ne négligea rien pour refroidir et rendre bientôt ennemis
+deux hommes qui étaient faits pour s'entendre et s'apprécier. Du nombre
+de ceux qui exerçaient une influence fâcheuse sur l'esprit de Kléber, je
+dois mettre en première ligne Auguste Damas, un de ses aides de camp,
+jeune homme charmant et officier brillant, mais qui faisait un mauvais
+usage de son crédit sur l'esprit de son général.
+
+Kléber réunissait chez lui deux dispositions contraires dans son esprit,
+chose dont on a vu plus d'une fois l'exemple chez les gens de guerre. Il
+ne savait pas obéir et ne voulait pas commander. Quand le commandement
+lui fut imposé, il l'exerça à merveille; mais, si on le lui eût offert,
+il l'aurait refusé opiniâtrement. Il contribua puissamment aux succès de
+l'armée de Sambre-et-Meuse, et fut en même temps le fléau du général
+Jourdan, dont il estimait peu les talents et le caractère, et qu'il
+tournait souvent en ridicule. Après le départ de Bonaparte, il se
+déclara hautement son ennemi, il critiqua amèrement ses opérations et
+rallia à lui tous les individus qui désiraient voir évacuer l'Égypte.
+L'armée se divisa en deux partis, l'un favorable, l'autre contraire à la
+colonisation. Les troupes qui avaient servi en Italie composaient le
+premier; à sa tête se plaça le général Menou, et c'est à cette seule
+circonstance que cet officier a dû cette protection inouïe et si peu
+méritée dont Napoléon ne se lassa jamais de le couvrir; Kléber adopta
+toutes les passions du parti opposé; mais, quand l'honneur de l'armée
+lui commanda de changer de conduite, il n'hésita pas à se montrer homme
+supérieur et grand général. Jamais ordre du jour ne fut plus éloquent
+que celui qu'il donna à son armée; jamais proclamation n'exalta plus
+vivement les sentiments des soldats. Après avoir publié textuellement la
+lettre de l'amiral Keit, annonçant son refus de reconnaître le traité
+d'El-Arich, et sa résolution de retenir prisonnière l'armée française,
+il ajoutait: «Soldats, on ne répond à de telles insolences que par des
+victoires. Préparez-vous à combattre.» On sait ce qui advint de cette
+résolution généreuse. La conservation de l'Égypte, s'il eût vécu, en eût
+été le résultat définitif.
+
+Le langage du général Kléber, souvent ordinaire, ne manquait cependant
+pas d'une certaine élévation; ses images, prises presque toujours en bas
+lieu, avaient quelque chose de pittoresque et d'énergique, et beaucoup
+de mots de lui ont fait fortune dans l'armée. Lors du passage du Rhin en
+1793, près de Dusseldorf, Kléber commandait le corps d'armée opérant le
+premier. Le retard de quelques heures dans l'arrivée des bateaux sembla
+avoir fait perdre la tête au général Jourdan. Le passage, exécuté de
+nuit, devait avoir lieu de très-bonne heure; mais, les bateaux n'ayant
+été disponibles qu'à dix heures, et la lune étant levée, l'opération
+pouvait être vue par les ennemis, et, comme tous les hommes faibles,
+Jourdan voulut remettre au lendemain son entreprise, ne voyant pas que
+le retard mettrait plus de chances contre le succès que la lumière
+incertaine de l'astre dont il redoutait la présence. Au moment où Kléber
+s'embarquait avec ses troupes pour opérer, un aide de camp arriva pour
+lui dire de suspendre le passage. Kléber prit un ton solennel pour
+répondre à l'aide de camp, et lui adressa ces paroles: «Dites au général
+en chef que je ch... sur la lune, je fais une éclipse, je passe, et
+demain je serai à Dusseldorf.» Je ne sais pas si l'éclipse fut faite,
+mais il est certain que le lendemain il était maître de Dusseldorf. On
+juge le succès qu'eut un pareil discours dans la circonstance et avec
+un semblable résultat.
+
+Kléber, en Égypte, s'était promptement mis en opposition contre toutes
+les niaiseries de cette nuée de prétendus savants qui avaient accompagné
+l'armée. Ces pauvres gens étaient antipathiques aux soldats, qui les
+accusaient d'être cause de l'expédition. Aussi se plaisaient-ils à leur
+signifier qu'ils n'étaient que des ânes, mais cela d'une manière
+indirecte, en décorant les ânes, si communs en Égypte, du nom de
+savants. Kléber eut un jour l'occasion de les tourner en ridicule d'une
+manière sanglante. A Dieu ne plaise que je puisse confondre dans cette
+tourbe quelques-uns des hommes illustres qui avaient suivi l'expédition,
+tels que Monge, Berthollet, Dolomieu, etc.! Mais il est certain que ce
+peuple de savants était fort peu digne de pareils chefs et que les
+soldats étaient fort excusables de se moquer d'eux. Dolomieu, Monge,
+Berthollet, etc., étaient à dîner chez le général Kléber à Gizéh, avec
+une trentaine de convives. Dolomieu avait de la niaiserie dans l'esprit,
+dans la tournure et dans le langage: d'une taille de six pieds deux
+pouces, élancé comme un palmier et bègue, sa vue disposait toujours à
+rire. Quelqu'un ayant dit que, si ou eût trouvé cent millions en
+arrivant en Égypte, on aurait pu faire de très-belles choses, Dolomieu
+s'empara vivement de cette idée, et exprima d'une manière particulière
+ses regrets. Kléber alors lui ayant dit: «Mon cher Dolomieu, quel emploi
+auriez-vous fait de ce trésor?» celui-ci répondit en bégayant: «D'abord,
+j'aurais donné trente millions à l'Institut pour faire des fouilles,
+ensuite une pareille somme pour bâtir une ville à la pointe du Delta,
+enfin, le reste au gouvernement pour le couvrir des frais de
+l'expédition, chose juste et convenable.--Nous différons, mon cher
+Dolomieu, dans notre manière de voir,» lui dit alors Kléber avec
+autorité, «si j'avais eu mission de répartir cette somme, j'aurais
+donné cinquante millions à l'armée, et puis cinquante millions à
+l'armée, des coups de bâton au Directoire, et du foin à l'Institut.»
+
+Cette histoire, dont le général Bonaparte rit beau-coup, fit le bonheur
+de l'armée.
+
+J'ai raconté ailleurs d'autres mots du général Kléber, je pourrais en
+citer encore, mais j'en ai dit assez pour faire connaître la nature de
+son esprit. Homme remarquable sous tous les rapports, sa mort prématurée
+a été un grand malheur pour la France, et la cause de nos désastres en
+Égypte.
+
+
+
+
+NOTICE SUR LE PRINCE SCHWARZENBERG
+
+J'ai eu plusieurs fois, dans le cours de mes _Mémoires_, l'occasion de
+prononcer le nom du prince Charles de Schwarzenberg; mais je n'en ai
+point dit assez pour le faire connaître, et c'est ce que je veux faire
+ici.
+
+Le rôle important qu'il a joué à la tête de la croisade qui s'est formée
+contre nous prouve que c'était un homme d'un rare mérite. Le noble et
+heureux caractère dont il était doué était merveilleusement adapté à la
+position élevée qui lui avait été confiée. Il fallait ses belles et
+nobles qualités pour amener à bien la tâche difficile qui lui était
+imposée. Ces mêmes qualités, au reste, lui ont valu l'estime et
+rattachement de tous ceux qui l'ont connu.
+
+Il était issu d'une ancienne et illustre famille de l'Empire,
+appartenant à la noblesse immédiate, depuis plusieurs siècles établie en
+Autriche, où elle possède de grands biens. A l'exemple de ses ancêtres,
+il entra de bonne heure au service militaire. Le prince Charles était né
+en 1771; aussi avait-il fait les campagnes de 1788 et 1789 contre les
+Turcs. Il avait également servi avec distinction dans les guerres contre
+la France. Dès 1796, à vingt-cinq ans, il était déjà officier général,
+chose rare partout, et plus rare en Autriche qu'ailleurs. Il se trouva à
+la catastrophe d'Ulm, où, par ses dispositions et sa présence d'esprit,
+il sauva la plus grande partie de la cavalerie autrichienne. Son esprit
+aimable et sa séduction personnelle le firent choisir, pendant la paix,
+pour remplir les fonctions d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg. La guerre
+l'ayant rappelé à l'armée, il combattit avec gloire à Wagram, en 1809.
+
+Après le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, le prince de
+Schwarzenberg devint ambassadeur en France et sut plaire universellement
+à Paris. La catastrophe qui accompagna les fêtes du mariage de Napoléon,
+et dont sa maison fut le théâtre, devint comme le pronostic funeste des
+malheurs dont la nouvelle dynastie serait frappée.
+
+Au moment où la guerre de Russie éclata, il fut choisi pour commander le
+corps auxiliaire que l'Autriche réunit à l'armée française. Comme
+Napoléon l'estimait et l'aimait, comme il voulait lui donner une
+existence égale à celle des maréchaux français, il demanda pour lui à
+l'empereur François la dignité de feld-maréchal, qui lui fut accordée.
+Ainsi ce fut à Napoléon qu'il dut sa promotion. Singulière destinée de
+celui-ci! Principe de tant de grandeurs nouvelles, créateur, soutien et
+protecteur de tant de dynasties qui, par sa toute-puissance, prirent
+rang parmi les rois, quand ses nombreuses fautes eurent compromis ses
+destinées, il succomba écrasé par les efforts de ceux qu'il avait
+grandis! Le lieutenant qu'il avait choisi en 1812 devint le chef suprême
+qui conduisit, en 1813 et 1814, les peuples qui avaient pris les armes
+pour le détruire.
+
+Le prince de Schwarzenberg remplit sa tâche avec talent en 1812.
+Abandonné à lui-même par Napoléon, habituellement sans ordres de lui, il
+manoeuvra dans le but d'être le plus utile à l'armée française. Des
+critiques injustes ont obscurci les services qu'il rendit à cette
+époque. L'esprit de parti a fait taire la vérité. On l'a accusé d'avoir
+agi avec faiblesse et trop de circonspection; mais ceux qui ont étudié
+les faits doivent le laver de cette accusation. Le prince de
+Schwarzenberg a manoeuvré avec habileté et talent. Il ne pouvait pas
+raisonnablement faire plus qu'il n'a fait. Il est vrai qu'il ne s'est
+pas perdu à plaisir au moment où l'armée française a présenté le
+spectacle d'une immense catastrophe, dont on ne trouve d'exemple que
+dans l'antiquité.
+
+La position de l'Autriche ayant changé, de nouveaux devoirs le mirent
+dans le cas de combattre ses anciens alliés. La considération dont
+jouissait son talent, le cas qu'on faisait d'un caractère noble,
+désintéressé, conciliant, et la nécessité de flatter l'amour-propre de
+l'Autriche, dont le poids devait tout décider, firent choisir
+unanimement le prince de Schwarzenberg pour chef suprême.
+
+Jamais mission plus difficile et plus pénible ne fut donnée à un général
+d'armée. Commander les troupes de tant de nations différentes, et mettre
+en harmonie des intérêts quelquefois si opposés; commander au milieu de
+souverains, environné de leurs états-majors et de leur cour; neutraliser
+les rivalités funestes et les mauvaises passions: faire une abnégation
+constante de toute vanité personnelle; accorder souvent une gloire peu
+méritée pour ne pas déplaire, sans cependant décourager ceux à qui elle
+appartenait véritablement; ne voir qu'un but marqué dans l'alliance, et
+se sacrifier sans cesse aux intérêts de l'harmonie et de l'union, tel
+est le rôle auquel le prince de Schwarzenberg s'est dévoué, et qu'une
+âme d'une pureté extraordinaire lui a donné le moyen de remplir. Il
+avait, il est vrai, un puissant appui pour le succès de ses opérations
+dans la haine universelle qu'inspirait Napoléon.
+
+Je ne fais ici aucune critique des deux campagnes des alliés en 1813 et
+1814. Les fautes commises ne peuvent être reprochées à un général peu
+maître de ses mouvements, auquel on désobéissait souvent, et que mille
+considérations retenaient sans cesse.
+
+Le prince de Schwarzenberg avait des talents militaires distingués, et
+doit être placé au nombre des meilleurs généraux de son temps.
+
+On assure que, dans la sécurité de la paix, on a oublié les grands
+services qu'il avait rendus, et que seul il pouvait rendre. En effet,
+son influence a été détruite par des médiocrités intrigantes. En cela il
+a eu un sort commun à beaucoup d'hommes capables et vertueux dont
+l'histoire a conservé les noms. Une mort prématurée à quarante-neuf ans
+l'a empêché de jouir, de son vivant, de la position qui lui était due,
+et que le temps aurait amenée quand les intérêts personnels et les
+rivalités n'y auraient plus mis d'obstacles.
+
+
+
+
+NOTICE SUR LE PRINCE DE METTERNICH
+
+Le prince de Metternich, dont la longue carrière politique a exercé
+pendant beaucoup d'années et exerce encore une grande influence sur les
+événements de l'Europe, sera l'objet légitime de la curiosité de la
+postérité. Ceux qui, comme moi, l'ont beaucoup fréquenté doivent
+chercher à le faire connaître.
+
+Le prince de Metternich est né à Coblentz, en 1773. Sa famille
+appartenait à la noblesse immédiate de l'empire. Elle a eu la gloire de
+fournir plusieurs électeurs de Trèves et de Mayence. A l'exemple de son
+père, Metternich s'attacha de bonne heure au service de l'Autriche. Un
+avancement rapide le porta au poste de ministre de l'empereur à Berlin,
+qu'il occupait en 1805.
+
+M. de Metternich est un homme d'un esprit étendu et cultivé. Il possède
+des connaissances multipliées. Sans être un savant, il n'est
+probablement pas d'homme du monde, livré aux affaires et aux plaisirs,
+qui ait fait des études aussi variées, et soit au même degré au courant
+des découvertes et de la marche des sciences et des arts, au moins dans
+leurs résultats et leur application.
+
+Une tournure élégante dans sa jeunesse, une politesse facile, ont fait
+de lui le type du véritable grand seigneur. Son caractère égal et
+bienveillant rend agréables les rapports avec lui. Le prince de
+Metternich est prodigue de promesses, mais difficilement il les tient et
+s'occupe de leur exécution. La moindre considération l'arrête; le plus
+léger obstacle l'intimide. Jamais il n'aborde de front une difficulté;
+toujours il cherche à la tourner, et, si l'oubli de la vérité dans son
+langage est un auxiliaire utile, il n'hésite pas à en faire usage, et
+cela avec un aplomb imperturbable.
+
+Cependant dans les choses essentielles, et en pesant bien la nature de
+ses expressions, ses paroles méritent confiance; dans les choses de peu
+d'importance, on doit attribuer la cause d'une moindre franchise au
+besoin de déguiser son impuissance et ses moyens de crédit dans les
+affaires de gouvernement intérieur: chose plus vraie qu'on ne croit
+généralement. Sous le règne de l'empereur François, et plus encore sous
+la règne actuel, son pouvoir réel s'est toujours borné aux affaires de
+son département. Sur ce terrain il est maître absolu; mais à ces limites
+finit sa puissance; en sorte que celui qui petit entraîner l'État dans
+une guerre qui consommerait des milliers d'hommes et des centaines de
+millions est tout à fait étranger aux mesures qui doivent servir d'appui
+au développement de ses forces et au régime intérieur de la société.
+
+L'Autriche est aujourd'hui une oligarchie où chaque département
+administratif se gouverne isolément. Tout s'y passe d'une manière
+légale; tout y est régulier et conduit d'une manière paternelle; mais
+chaque pouvoir y marche pour son compte, et il n'y a pas de centre
+d'action véritable. Les moeurs de la famille impériale, et un grand
+esprit de justice généralement répandu dans les dépositaires du pouvoir,
+conduisent le pays. C'est un état de choses supportable dans le repos;
+mais c'est une cause de faiblesse et un grand danger au moment de
+l'agitation. Rien n'est plus propre à produire de grandes catastrophes.
+
+Ce qui distingue particulièrement le prince de Metternich, le trait
+caractéristique de son esprit, c'est la raison. Il semble sans passion;
+il entend tout avec calme, et se met à la place de chacun. Gâté par les
+habitudes d'une position très-élevée et des conséquences qui en
+résultent, la contradiction lui est désagréable, et rarement il se livre
+à la discussion avec ceux dont les opinions sont opposées à la sienne,
+il est habituellement d'accord avec lui-même, et j'ai pu en acquérir la
+preuve dans les nombreuses conversations que pendant tant d'années j'ai
+eues avec lui. Alors je l'ai vu presque toujours se conduire comme
+d'avance il avait annoncé vouloir le faire dans une circonstance donnée
+et prévue. Je l'ai vu également vouloir toujours des choses
+raisonnables, et s'occuper de bonne heure à préparer les moyens
+nécessaires pour atteindre le but qu'il s'était proposé. Chef d'un
+cabinet dont le système et l'esprit, d'accord avec la position
+géographique de la puissance qu'il représente, doit avant tout être
+modéré, conservateur, il a pris d'autant plus facilement ces moeurs,
+qu'elles sont dans sa propre nature.
+
+On accusé le prince de Metternich d'avoir beaucoup d'amour-propre,
+d'être infatué de son génie et d'être très-sensible à la flatterie; mais
+quel est l'homme capable qui ignore sa valeur et n'est pas même disposé
+à l'exagérer? Comment résister au plaisir d'écouter le doux concert de
+louanges dont le pouvoir et le succès sont toujours l'objet? Chez lui
+les souffrances que la contradiction et le blâme lui font éprouver ne se
+montrent pas par l'irritation, mais par une sorte de dédain et un
+silence qui lui donne à ses propres yeux un succès facile; il
+s'abandonne souvent aussi à l'illusion d'avoir tout prévu, même lorsque
+ses pronostics sont en défaut.
+
+Comme beaucoup d'hommes, il a une grande propension à croire ce qu'il
+désire. Il a aussi la singulière prétention d'être né avec le génie
+militaire, et, chose surprenante, c'est que le prince de Metternich,
+après avoir vécu dans un temps de guerre si long, dans l'intimité des
+généraux les plus distingués de son époque, et suivi les armées, n'a pas
+compris un mot de la partie morale de la guerre. Un homme doué des
+facultés qu'il possède aurait dû la deviner sur-le-champ, et être frappé
+des mystères qui l'accompagnent.
+
+Il se trompe sur lui-même comme il arrive à tant de gens distingués.
+Éminemment homme de concession, il ne parle que principes et emploi de
+la force. Homme de conciliation, il tourne en ridicule le _juste milieu_
+quand la conduite de toute sa vie en est l'apologie, ce dont assurément
+on ne peut le blâmer, car il n'y a pas de système invariable dans les
+affaires. Les choses étant plus fortes que les hommes, l'homme habile
+modifie sa marche quand les circonstances en indiquent la nécessité,
+afin de ne pas se briser contre leur puissance irrésistible.
+
+La monarchie autrichienne s'est bien trouvée de la conduite qu'il a
+tenue après les malheurs qui l'avaient écrasée; car la modération et la
+fermeté de cette conduite l'ont replacée au point d'où elle était
+descendue par suite d'une politique imprévoyante et des malheurs de la
+guerre. L'Europe s'en trouve bien également aujourd'hui; car le système
+conservateur adopté l'a préservée d'une guerre qui n'était pas
+indispensable, et des malheurs qui en auraient été la suite.
+
+Malgré un esprit supérieur, le prince de Metternich a une simplicité et
+une bonhomie qui lui font trouver un véritable délassement dans des
+niaiseries, qui, d'abord plaisantes, devraient promptement lui paraître
+fastidieuses. Singulière bizarrerie qui lui est tout à fait
+particulière, il s'amuse à faire une collection de toutes sortes de
+bêtises, des choses ridicules écrites qu'il a pu rassembler. Il consacre
+quelquefois des heures entières à les montrer en détail et à en faire
+l'exposition.
+
+Le prince de Metternich a été très-bien traité par les femmes. De
+nombreux succès ont rempli sa carrière galante. Sa première femme, la
+princesse Laure, née comtesse de Kaunitz, m'a dit quelle ne comprenait
+pas qu'une femme put lui résister. Il s'est marié trois fois. Sa
+première femme, celle que je viens de nommer, était petite-fille du
+célèbre ministre tout-puissant sous Marie-Thérèse et Joseph. Elle avait
+beaucoup d'esprit. Devenu veuf, une véritable passion le détermina à
+donner sa main à une personne charmante, mademoiselle Antoinette
+Leicham, d'une famille obscure, et que l'aristocratie autrichienne
+repoussait à cause de cela. Cette dame mourut en couches à son premier
+enfant. Metternich prit alors une troisième femme, mademoiselle Mélanie
+Zichy; c'est celle que j'ai le plus connue. Quoique bien née, sa famille
+n'est pas ancienne. Charmante de figure, et de moeurs très-pures, son
+caractère passionné a eu de grands inconvénients pour son mari, pour
+ceux avec lesquels elle vit et pour elle-même. Cependant on ne peut
+révoquer en doute quelle ait de la bonté et possède de grandes qualités
+de coeur. En dernière analyse, le prince de Metternich, comme homme
+privé, a toutes les qualités qui rendent sa société sûre, commode et
+douce; et, comme homme politique, il justifie en grande partie, malgré
+quelques fautes graves que la postérité lui reprochera, la réputation
+d'habileté que ses longs succès lui ont donnée.
+
+ * * * * *
+
+Après avoir essayé de faire le portrait du prince de Metternich,
+peut-être est-il à propos de jeter un coup d'oeil rapide sur l'histoire
+de sa vie et sur les actions principales auxquelles il a attaché son
+nom.
+
+Sa carrière embrasse quatre époques principales: la première commence à
+son entrée au service, et se termine avec son ambassade à Paris.
+
+La deuxième commence à sa nomination de chef du cabinet et remplit tout
+le temps de l'Empire.
+
+La troisième comprend la Restauration jusqu'à la Révolution de juillet.
+
+La quatrième se compose des temps qui ont suivi et qui durent encore.
+
+La première période ne présente d'abord aucun intérêt politique.
+Occupant alors des postes secondaires, le prince de Metternich a été
+étranger aux grandes affaires. Son occupation principale fut alors de
+plaire et de se faire des amis. Il alimentait l'activité de son esprit
+par l'étude des sciences. Pendant le temps où il attendit à Vienne qu'un
+poste lui fût donné, il se livra à l'étude de la médecine, pour laquelle
+il a toujours un goût prononcé. Il suivit les hôpitaux de cette capitale
+et ne manqua jamais d'assister aux opérations de quelque importance. Il
+en est résulté qu'il est particulièrement instruit dans cette partie, et
+l'opinion que je crois être autorisé à concevoir de ses connaissances me
+fait penser que souvent un malade confié à un médecin de profession est
+moins en sûreté qu'il ne le serait entre ses mains.
+
+Le prince de Metternich fut fort à la mode dans sa jeunesse. D'une
+tournure distinguée et élégante, il fut très-bien traité par le beau
+sexe et eut beaucoup de louangeurs. Le mariage qu'il contracta avec une
+petite-fille du célèbre ministre, prince de Kaunitz, ajouta puissamment
+à ses moyens d'avancement et de fortune.
+
+Une circonstance fortuite, insignifiante en elle-même, le fit sortir de
+pair et le plaça sur le plus grand théâtre de l'époque. L'ambassade de
+Paris lui fut donnée. C'est de sa bouche même que j'ai entendu le récit
+des événements qui motivèrent le choix dont il fut l'objet.
+
+A l'époque de la guerre de 1805, le prince, alors comte de Metternich,
+était ministre à Berlin. Il était fort aimé de tous ses collègues; il
+vivait, entre autres, en bonne harmonie avec le ministre de France, M.
+de Laforest, vieil employé des affaires étrangères, assez peu spirituel,
+mais galant homme. La guerre déclarée et les armées en mouvement, leurs
+relations durent cesser; mais le comte de Metternich, très-éloigné de la
+moindre pédanterie et de toute exagération, dit à M. de Laforest qu'il
+était dans leurs intérêts réciproques de se communiquer les nouvelles
+que chacun d'eux recevrait. Les événements militaires devaient décider
+toutes les questions politiques, et ils étaient également intéressés à
+les connaître promptement. Peut-être sa curiosité aurait-elle été moins
+impatiente s'il eût pu pressentir les résultats de cette campagne.
+Toutefois les grandes nouvelles arrivèrent. Il fit contre mauvaise
+fortune bon coeur, accepta sans murmurer les terribles communications
+que M. de Laforest fut dans le cas de lui faire, et ce dernier en
+instruisit Napoléon, en se louant beaucoup de lui.
+
+La paix faite, l'Autriche dut choisir un ambassadeur pour résider à
+Paris. Avant la guerre, ce poste était occupé par le comte Philippe de
+Cobentzel, très-digne homme sans doute, mais type véritable de la
+bureaucratie autrichienne, il était formaliste et méticuleux; il
+déplaisait souverainement à Napoléon. Celui-ci s'en expliqua avec
+l'empereur François dans l'entrevue qu'il eut avec lui; il l'engagea à
+lui envoyer un jeune homme qui put le comprendre: il lui nomma
+Metternich comme en ayant entendu parler avec éloge, et Metternich fut
+nommé ambassadeur à Paris. Il plut à Napoléon, s'insinua dans sa
+confiance et son amitié. Les circonstances déterminèrent plus tard, en
+1809, l'empereur François à lui confier la direction de la politique de
+la monarchie autrichienne, au moment où une série de fautes avait ouvert
+l'abîme qui semblait devoir l'engloutir. On crut à Vienne, non sans
+raison, que lui seul était en position de le fermer et d'amener des
+jours meilleurs. On sait qu'il a dépassé les espérances, et on connaît
+avec quelle habileté il a prévu tes événements et profité des folies de
+Napoléon. Il est à remarquer que Metternich, qui a contribué si
+puissamment à la chute de Napoléon par l'ensemble qu'il a su mettre dans
+les efforts dirigés contre lui, a dû particulièrement à Napoléon
+lui-même la place redoutable qu'il a occupée et dont il a tiré un si
+grand parti.
+
+La paix de Vienne étant conclue, le prince de Metternich fut donc appelé
+à la direction des affaires. C'est à ce moment seulement que l'on peut
+placer le commencement de la deuxième époque de sa carrière politique.
+
+La guerre de 1800 avait été conçue avec discernement. Le moment pour
+attaquer Napoléon était opportun. L'Autriche avait de grandes chances de
+succès, et jamais les positions respectives ne lui avaient offert et
+semblé promettre un plus bel avenir. Presque toute la vieille armée
+française était en Espagne, où elle s'épuisait en vains efforts, au
+milieu des souffrances de toute espèce que déguisaient des succès
+éphémères. Trouvant une nation sous les armes, mais sans chef pour
+traiter de ses intérêts, aucune négociation n'était possible. Cette
+puissance d'opinion que donne la victoire n'amenait elle-même aucun
+résultat. Ne pouvant s'exercer sur un souverain qui représente toute une
+nation, elle s'évanouissait bientôt et laissait constamment l'armée en
+présence des difficultés matérielles de chaque jour et des réalités
+d'une situation impossible. Maîtresse partout où elle se trouvait, elle
+perdait son pouvoir dans le lieu qu'elle quittait, parce qu'aucune
+action morale ne venait à son secours. Dès 1809, on pouvait calculer de
+quelle série de maux la France était menacée.
+
+D'un autre côté, les calamités de l'Allemagne et ses humiliations
+avaient éveillé chez ses peuples un désir ardent de vengeance. Jamais le
+sentiment de la patrie allemande ne s'était développé avec plus
+d'énergie, et l'armée autrichienne, en prenant les armes, avait montré
+un enthousiasme qu'on ne lui avait jamais connu.
+
+Des circonstances très-favorables, des moyens relatifs puissants,
+n'amenèrent cependant aucun résultat, aucun des succès sur lesquels on
+avait droit de compter. De mauvaises combinaisons militaires amenèrent
+des revers. La fortune vint inutilement en aide à l'armée autrichienne.
+L'armée français, après Essling, pouvait et devait périr; mais le
+général autrichien, au milieu de l'étonnement que lui causait sa
+victoire, manqua à sa destinée, à la fortune de son pays, et bientôt
+Wagram replaça Napoléon dans l'opinion à une plus grande hauteur que
+celle dont il avait paru devoir descendre.
+
+Au moral, comme en mécanique, l'action est égale à la réaction. On avait
+cru pouvoir briser le joug de Napoléon; mais le joug devint plus lourd
+encore. Napoléon vainqueur devint un maître. Les peuples, lassés de voir
+leurs généreux efforts constamment inutiles, s'associèrent sincèrement à
+la soumission de leur monarque.
+
+C'est donc sous ces auspices que le prince de Metternich devint
+l'arbitre des destinées de l'Autriche. Une paix très-désavantageuse
+venait d'être signée sans son concours, et, quoique conclue au moment
+même où il entrait aux affaires, il n'en a jamais accepté la
+responsabilité. Bien loin de là, il a protesté dans toutes les
+occasions. Elle fut en effet condamnable par sa précipitation. Elle fut
+en quelque sorte imposée à un souverain par la volonté très-suspecte
+d'un de ses sujets.
+
+Metternich était à..., attendant l'ouverture des négociations, quand
+Napoléon eut l'idée de faire mettre toute cette affaire entre les mains
+d'un homme borné, vaniteux, et que ses cajoleries lui soumettraient. Il
+écrivit à l'empereur François pour lui demander de lui envoyer le
+prince Jean Lichtenstein, avec lequel, dit-il, il lui serait facile de
+s'entendre. L'empereur François, par déférence, prescrivit au prince
+Jean de se rendre à Vienne pour écouter les propositions de Napoléon et
+lui en rendre compte. Au lieu de se borner à un rôle si facile, n'ayant
+de pouvoirs d'aucune espèce, le prince Jean consentit à signer des
+préliminaires de paix. Napoléon lui avait promis, il est vrai, de tenir
+la chose secrète; mais ce n'était pas le compte de celui-ci, qui voulait
+exploiter la position habile qu'il avait prise et appeler l'opinion à
+son aide; aussi n'eut-il rien de plus pressé que de proclamer la paix en
+faisant tirer cent coups de canon. C'était un moyen de forcer l'empereur
+à ratifier le traité, par respect pour l'opinion, qui, de belliqueuse
+qu'elle avait été trois mois auparavant, était devenue très-pacifique.
+Il eut fallu, pour justifier un refus, faire tomber la tête du
+mandataire infidèle et que François développât un caractère supérieur à
+celui dont il était doué. Il se soumit et accepta en définitive un
+traité dont la nécessité n'était pas suffisamment démontrée. La
+soumission, les complaisances et la séduction devaient donc être dès
+lors, pour l'avenir, les armes de l'Autriche. Ce fut ce système
+qu'adopta Metternich, et il faut convenir qu'il l'a suivi avec habileté.
+Mettant de côté l'orgueil des Césars, une union de famille avec
+Napoléon lui parut nécessaire. C'était un refuge où la monarchie
+autrichienne pouvait respirer.
+
+Depuis la mort du fils aîné de Louis Bonaparte, que diverses
+circonstances avaient amené Napoléon à regarder comme son successeur, on
+ne doutait pas qu'un divorce et un nouveau mariage ne fussent dans les
+projets de l'Empereur. Le comte Louis de Narbonne, resté à Vienne pour
+l'exécution du traité de paix, fut mis sur la voie d'une alliance, et
+avec tant d'adresse, qu'il crut en avoir eu la première idée. Ce projet
+fut transmis à Paris, où il fut accueilli avec complaisance par
+Napoléon, dont l'orgueil fut flatté, et ou arriva assez vite à une
+conclusion. Metternich, au surplus, trouva dans l'empereur François une
+disposition plus favorable qu'on n'aurait pu le supposer; car
+précédemment, et dès 1807, il s'était familiarisé avec quelque chose
+d'analogue. Le fait est assez extraordinaire pour être consigné ici; il
+m'a été raconté par le fils même de la personne avec laquelle l'Empereur
+s'était expliqué.
+
+Lors de la dernière maladie de l'impératrice Marie-Thérèse, que
+l'empereur François aimait très-tendrement, causant intimement avec le
+comte Tdouel, ministre des finances, dans lequel il avait une grande
+confiance, il lui dit ces paroles les larmes aux yeux: «Et si j'ai le
+malheur de la perdre, je devrai me remarier très-promptement, car, sans
+cela, ils me forceront à prendre une Française.» On comprend alors que
+l'envoi de sa fille en France, après les nouveaux malheurs de 1809, ne
+fut pour lui l'objet d'aucune difficulté.
+
+L'opinion publique, au surplus, ratifia en Autriche cette résolution,
+qui ne fut blâmée que par un très-petit nombre de personnes étrangères
+aux affaires et de peu de poids comme jugement. En général, on espérait
+beaucoup de l'avenir qui se présentait. On avait raison sans doute, mais
+on n'avait pas deviné de quelle manière l'avenir se développerait. On ne
+prévoyait pas dans quels écarts insensés la confiance et l'orgueil de
+Napoléon devaient le précipiter.
+
+Le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon amena le prince
+de Metternich à Paris. Il y résida assez longtemps. Il étudia la
+nouvelle cour et chercha à reconnaître quel effet avait produit sur
+l'esprit de l'Empereur son admission dans la famille des souverains de
+l'Europe. Entré dans son intimité, il conquit ses bonnes grâces et son
+affection. Il supposait que peut-être Napoléon, uni à une fille des
+Césars et ayant ainsi donné une nouvelle base à son trône, ne
+s'occuperait plus que de le consolider; mais bientôt il fut détrompé. Il
+reconnut que le caractère de Napoléon n'avait été modifié d'aucune
+manière; que l'avenir était gros de tempêtes, dont la violence et la
+force croîtraient avec la masse des éléments qui devaient les former, et
+il en sentit d'autant plus vivement la nécessité de tout faire pour se
+mettre à couvert contre leur action. Aussi toute sa politique consista à
+éviter que, sous aucun prétexte, la bonne intelligence entre l'Autriche
+et la France ne fût troublée. Sa complaisance s'étendit à tout. Une
+guerre avec la Russie étant projetée, Napoléon exigea de l'Autriche un
+traité d'alliance qui lui assurât le concours d'un corps auxiliaire mis
+à ses ordres; mais Metternich eut l'habileté d'en réduire beaucoup
+l'effectif, de manière à laisser intactes presque toutes les forces de
+son pays. Le choix du prince de Schwarzenberg pour commander le corps
+auxiliaire fut fait par Napoléon. Sur sa demande, il fut nommé
+feld-maréchal. Ces circonstances le portèrent, plus tard, à occuper le
+poste de généralissime de la croisade qui fut faite contre lui:
+singulière destinée de Napoléon, de créer lui-même les instruments qui
+devaient lui être les plus funestes!
+
+Dans son séjour à Dresde, en 1812, Napoléon parut atteindre à une
+hauteur de position inconnue depuis l'antiquité. Là, véritable roi des
+rois, tous les souverains du continent, excepté celui qu'il allait
+combattre, vinrent lui rendre hommage, et l'empereur d'Autriche, comme
+les autres, se plaça modestement parmi les courtisans. Mais l'éclat de
+ce diadème si brillant allait se ternir et bientôt s'éteindre; bientôt
+aussi devaient finir la soumission et l'obéissance.
+
+On connaît les résultats de la campagne de Russie. Une armée aussi
+nombreuse que celles de Darius et de Xerxès, pourvue de moyens immenses
+et bien organisée, fut engloutie faute de la prévoyance la plus
+vulgaire. Le feu de l'ennemi ne fut que l'auxiliaire de la misère qui la
+détruisit et des besoins de toute espèce qu'elle éprouva. Le manque de
+vivres et les désordres qui s'ensuivirent causèrent sa ruine pendant son
+offensive. A Moscou, l'effectif de l'armée ne présentait pas le sixième
+de ce qu'elle était moins de deux mois auparavant, et le reste devait
+disparaître par un redoublement de privations, éprouvé sur la même
+route, au milieu de l'hiver. Des sept cent mille hommes entrés en
+Russie, il ne devait pas revenir en Allemagne plus de vingt mille
+hommes.
+
+On conçoit que, dans cet état de choses, la politique de l'Autriche
+avait dû changer, la force et la crainte l'avaient rendue esclave; la
+faiblesse l'affranchissait et lui rendait sa liberté. Plus le prince de
+Metternich s'était soumis, plus il devait être impatient de rendre
+l'indépendance à son pays et à son gouvernement. Il ne mit cependant
+aucune précipitation dans ses démarches, et il se posa, non pas comme
+ennemi, mais comme conciliateur et pacificateur.
+
+Les succès de Lutzen et de Bautzen vinrent rendre aux armées françaises
+quelque chose de leur premier éclat. La France se montra de nouveau
+redoutable. Aussi l'Autriche accepta-t-elle franchement le rôle dont le
+but était de faciliter les arrangements équitables d'une paix durable;
+mais, le mauvais vouloir de Napoléon pour amener ce résultat une fois
+démontré d'une manière évidente, elle dut se joindre aux ennemis de
+Napoléon. C'était la seule politique raisonnable à suivre. Metternich
+l'adopta. Ceux qui lui en font un reproche parlent sans justice et sans
+raison. L'empereur d'Autriche était-il donc le vassal, l'homme lige de
+Napoléon? Les intérêts de sa conservation l'avaient rendu, malgré lui,
+son allié. Maintenant les intérêts de son affranchissement devaient le
+rendre son ennemi, puisque le rôle de conciliateur et de pacificateur
+lui avait été refusé. Metternich donna à sa politique la seule
+direction qu'en bon serviteur de l'Autriche il pouvait lui faire
+prendre.
+
+La guerre éclata donc en 1813 avec l'Autriche. Maintenant les questions
+se décideront par les armes. De nouveaux revers nous accablent. Une
+armée de cinq cent mille hommes et de soixante-dix mille chevaux, créée
+comme pur enchantement, est encore détruite en peu de mois. L'Allemagne
+est évacuée, et à peine arrive-t-il sur nos frontières du Rhin quarante
+mille hommes en état de combattre échappés à ces désastres. Cependant
+une offre de paix à signer immédiatement, à des conditions honorables et
+encore avantageuses, est faite, et les propositions qu'elle renferme
+sont encore refusées par des réponses évasives. Enfin le Rhin est passé,
+la France est envahie, et, malgré d'héroïques efforts, Paris est pris;
+l'Empire croule aux applaudissements frénétiques des Parisiens et des
+habitants du midi de la France.
+
+Le prince de Metternich, que les hasards de la guerre avaient éloigné,
+ainsi que l'empereur François, du théâtre des grands événements, ne put
+pas exercer une action directe sur la question de changement de dynastie
+et du retour de la maison de Bourbon; mais il s'associa sans hésiter aux
+résolutions prises en son absence. Depuis il m'a assuré qu'il aurait
+adopté les mêmes principes s'il se fût trouvé à Paris le 31 mars; car
+il ne voyait aucun élément de vie et de durée à la dynastie impériale
+après la chute de Napoléon.
+
+Maintenant vient la troisième période de la carrière du prince de
+Metternich.
+
+De très-grandes fautes ont été faites au début de la Restauration. Des
+principes opposés et contradictoires, mis en présence et réunis dans la
+même oeuvre (l'esprit d'émigration et les idées libérales), devaient se
+combattre et détruire l'ouvrage qu'on élevait. Un esprit élevé comme
+celui du prince de Metternich devait pressentir les conséquences d'un
+pareil système. S'il est équitable de ne pas le lui attribuer, il est
+juste de lui reprocher de ne pas s'y être opposé. Les directions
+principales, du reste, étaient déjà prises avant son arrivée, et ceux
+qui doivent porter la responsabilité de ce qui a été fait devant la
+postérité sont l'empereur de Russie et le prince de Talleyrand. Ce
+dernier, plus que tout autre, en reprenant l'esprit courtisan de
+Versailles et en forçant la nation et l'armée à renier l'esprit de la
+Révolution, a frappé de mort son ouvrage. Mais laissons de côté les
+affaires de la France, sur lesquelles le prince de Metternich ne pouvait
+avoir qu'une action plus ou moins indirecte. C'est au congrès de Vienne
+qu'il faut arriver pour examiner la conduite qu'il a tenue.
+
+Il y a des principes immuables de justice qui doivent toujours servir de
+règle, et des voeux légitimes des peuples qu'il faut respecter. Au lieu
+de prendre pour base de telles maximes, on a compté les peuples pour
+rien et les princes pour tout. L'empire français parut une curée, dont
+chacun voulut avoir un morceau. L'empire français avait eu une extension
+insensée, et il devait rentrer dans des limites raisonnables; mais, à
+force de le craindre, on finit par s'acharner à l'amoindrir et au delà
+des limites que ses droits comparatifs l'autorisaient à prétendre.
+Lorsque tous les souverains de l'Europe accroissaient leurs États, les
+rendaient plus compactes et par conséquent plus forts, il était injuste
+de réduire la France à son ancien territoire. Il était imprévoyant et
+impolitique de diminuer ainsi un contre-poids que l'avenir rendra un
+jour si nécessaire. On voulut alors non-seulement réduire la France,
+mois encore l'humilier, et on a ainsi blessé les sentiments d'un peuple
+généreux. Avec une conduite différente, on prévenait les révolutions.
+
+Dans le but de satisfaire l'avidité des princes, on tenta des réunions
+impossibles, et dont le temps a fait justice. Ainsi, pour plaire à la
+maison de Nassau, on a uni la Belgique, pays riche par son agriculture,
+aristocratique et catholique exalté, à la Hollande, pays d'égalité,
+important par sa navigation et sa marine, d'esprit mercantile, et
+professant la religion réformée. Les actes du congrès de Vienne sont
+pleins de pareilles anomalies. L'injustice et le malheur pour l'Europe
+de la destruction du royaume de Pologne sont reconnus par le monde
+entier, et avoués même par ceux qui s'en sont partagé le territoire.
+Quelle belle occasion se présentait pour le rétablir au moment où les
+principes de justice, la réparation des torts, étaient proclamés! Quelle
+habile politique eut suivi l'Autriche en cette circonstance si elle eût
+élevé cette barrière contre la puissance immense que l'avenir promet à
+la Russie! Quel mérite pour elle auprès de ce peuple généreux, si
+cruellement et si constamment joué par Napoléon! Au lieu de cela, une
+politique vulgaire, mesquine, qui n'osa jamais s'élever à cette hauteur.
+La Pologne continua à offrir le spectacle d'un peuple inconsolable
+d'avoir perdu sa nationalité, qui, quelque chose que l'on fasse, ne
+cessera jamais d'être un sujet d'inquiétude pour ses moitiés. Et
+non-seulement on n'a pas opéré le rétablissement du royaume de Pologne,
+si nécessaire un jour à l'indépendance de l'Europe, maison a livré ce
+pays à la Russie, en la laissant s'établir d'une manière solide sur la
+Vistule. Dès ce moment, placée aux portes de l'Allemagne, avec des
+moyens puissants, une base d'opération inexpugnable, on lui a accordé
+une action prépondérante sur toutes les affaires de l'Europe.
+
+Ce n'est pas tout encore. Le prince de Metternich, pour éviter des
+embarras, a fermé constamment les yeux sur les empiétements continuels
+de la Russie. Il n'a pas osé essayer de rivaliser d'influence dans les
+provinces des bouches du Danube. Il en a été de même de la Servie, qui
+semble si naturellement placée dans la sphère d'action de l'Autriche. La
+Moldavie, la Valachie et la Servie sont devenues russes, comme si elles
+appartenaient nominalement à cet empire. Cependant elles enveloppent la
+Hongrie et la Transylvanie, et garantissent à la Russie la possession
+absolue, incontestable, quand elle le voudra, de l'empire ottoman. La
+mansuétude qui a laissé s'établir un semblable état de choses sera
+l'objet d'une sérieuse et juste critique et d'un blâme mérité de la part
+de la postérité envers le prince de Metternich.
+
+Ces simples aperçus suffisent pour montrer l'imprévoyance qui a régné
+dans les délibérations du congrès de Vienne. Le prince de Metternich et
+le prince de Talleyrand, qui y jouèrent le premier rôle, doivent porter
+la responsabilité des fautes qui furent commises. Cependant l'esprit de
+justice dont je fais profession me force à remarquer que le retour de
+Napoléon, en 1815, apporta des complications funestes, et réveilla des
+passions dont le but ne devait plus être Napoléon seulement, mais aussi
+la France elle même.
+
+Les Bourbons, rétablis sur leur trône, se livrèrent à de petites
+passions contre l'Autriche, et la réaction en fut fâcheuse. Jamais ils
+ne purent lui pardonner le mariage de Marie-Louise avec Napoléon. Le
+prince de Metternich, auteur de cet acte politique, dont l'habileté ne
+saurait être trop admirée en cette circonstance par les hommes
+impartiaux, fut constamment l'objet de leur défiance. Ils reprirent les
+vieilles idées de la rivalité des maisons de Bourbon et d'Autriche, qui
+n'avaient plus d'application ni de fondement. Le mauvais vouloir que
+rencontra souvent le prince de Metternich dans ses relations
+diplomatiques lui inspira plus d'une fois des sentiments malveillants
+pour la France. Ces sentiments ont fini même par prendre une grande
+place dans son esprit. Ainsi il est indubitable que, lors des événements
+d'Espagne, en 1823, il chercha à accroître les embarras du gouvernement
+français.
+
+Aux yeux de tout homme qui a étudié le caractère du peuple espagnol,
+c'était une chose grave que de venir se mêler de ses affaires. Opérer la
+dispersion de ses forces était chose facile; mais rétablir l'ordre et
+gouverner jusqu'au moment où Ferdinand, mis en liberté, serait remonté
+sur son trône, était rempli d'obstacles. Le moyen le plus simple d'y
+parvenir était de placer tous les pouvoirs dans la même main, et de
+confier la régence à M. le duc d'Angoulême, qui, déjà, avait le
+commandement de l'armée. Rien de plus naturel sans doute; et cependant
+le prince de Metternich remua ciel et terre pour faire donner cette
+régence accidentelle et temporaire au roi de Naples, qui ne pouvait ni
+ne voulait l'exercer en personne, et qui l'aurait confiée à
+l'ambassadeur de Naples à Paris, vieil intrigant, d'un esprit brouillon
+et confus, auquel toutes les mauvaises passions du pays se seraient
+rattachées. On prit un terme moyen. On forma la régence d'un conseil
+composé d'Espagnols, mais les choix ne furent pas heureux. Au reste, il
+était difficile qu'il fût à la hauteur des circonstances; car comment
+trouver en Espagne des gens tout à la fois d'un esprit éclairé et d'un
+caractère sage et modéré? On confia donc le pouvoir à des gens
+orgueilleux, de peu de portée d'intelligence, enivrés d'une position que
+le hasard leur avait donnée, et qui, sans avoir rien fait pour la
+mériter, ne mettaient aucunes limites à leurs prétentions. Aussi ces
+gens qui n'avaient retrouvé leur liberté qu'à l'arrivée de l'armée
+française se hâtèrent de se déclarer hostiles envers elle et de lutter
+ouvertement contre son chef. Le duc d'Angoulême, après avoir longtemps
+souffert des embarras qu'ils lui suggéraient, fut réduit, pour ne pas
+laisser flétrir son caractère et sa position, à prendre des mesures de
+rigueur envers eux, en se plaçant au-dessus de leurs actes impolitiques,
+injustes et insensés, qui établissaient partout l'anarchie.
+
+Je rappelle ici la célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut l'objet des
+plus vifs débats entre les cabinets. Elle était sage, nécessaire,
+indispensable, et ceux qui voulaient perpétuer le désordre en Espagne
+pouvaient seuls la blâmer. Le prince de Metternich l'attaqua avec la
+plus grande ardeur. Une guerre civile ne se termine que par des
+transactions et des amnisties. Ballesteros, qui commandait l'armée
+principale, avait mis bas les armes à des conditions déterminées, et les
+différente chefs avaient suivi son exemple. Une amnistie avait suivi la
+soumission, et tout était rentré dans l'ordre. Tout à coup la régence,
+méconnaissant les traités conclus par le duc d'Angoulême, ordonne
+l'arrestation des personnes que les traités protégent. Il en est
+souvent ainsi: ceux qui n'ont pas su combattre sont impitoyables après
+la victoire, que d'autres ont obtenue pour eux. Des listes de
+proscription sont dressées, les arrestations se multiplient, le repos
+public est menacé, l'autorité française est insultée. Non-seulement un
+grand scandale était offert au monde, mais les motifs secrets étaient
+placés dans une basse cupidité des agents; car avec de l'argent chaque
+prisonnier pouvait faire ouvrir sa prison. Le duc d'Angoulême, instruit
+de ces événements, ordonna aux commandants des villes et des postes
+militaires de faire mettre immédiatement en liberté tout homme couvert
+par les traités, et qui n'était l'objet d'aucune accusation pour des
+faits postérieurs. Le duc d'Angoulême, en cette circonstance, suivit
+non-seulement une bonne politique, mais il fit un acte d'honnête homme
+et défendit, comme il en avait le devoir, l'honneur du nom français
+qu'une faiblesse de sa part aurait flétri.
+
+Le blâme connu du prince de Metternich en cette circonstance autorisa à
+l'accuser de sentiments hostiles envers nous.
+
+Je viens d'indiquer les traits caractéristiques de la conduite du prince
+de Metternich envers la France, pendant la Restauration. J'aborderai
+avec une égale franchise celle qu'il a tenue avec l'Allemagne.
+
+D'abord de justes louanges lui sont dues. Il s'est occupé avec succès de
+maintenir l'union en Allemagne, et de la préserver de l'esprit
+révolutionnaire, qui, soufflé par la France, était prêt à l'envahir. De
+bonne heure il jugea les effets infaillibles de la liberté de la presse,
+et s'occupa de se mettre à l'abri de son action. Dès 1819, il concerta
+avec tous les cabinets de cette vaste contrée l'emploi des moyens légaux
+pour y parvenir. Le bon sens des Allemands leur fit comprendre ce que
+ces mesures avaient de sage. Il trouva constamment dans une diète, qu'il
+avait organisée sur la base de l'égalité entre puissances des divers
+ordres, le concours désirable. Il obtint par le fait, mais sous
+l'apparence d'une simple influence, un pouvoir qui presque jamais
+n'éprouva de contradiction; système d'autant plus louable, qu'il exige,
+pour réussir, de la part de celui qui l'emploie, un grand respect pour
+la justice, pour la raison, et l'habitude d'une grande modération.
+
+La prévoyance du prince de Metternich a donc contribué puissamment à
+conserver en Allemagne le bon ordre, la paix et l'union; et cela, malgré
+les germes de trouble qu'avait semés l'empereur Alexandre par le seul
+besoin d'obtenir une popularité dangereuse et passagère. Mais, au milieu
+de ces préoccupations, le prince de Metternich ne s'est pas aperçu que
+la Prusse voulait enlever à l'Autriche une partie de son influence en
+Allemagne. De très-bonne heure la Prusse a compris qu'avec une
+population faible, des revenus peu considérables, elle n'aurait jamais
+le moyen de jouer un rôle important si par sa politique elle ne devenait
+pas le point de réunion d'intérêts spéciaux. Elle a pensé avec raison
+qu'en se faisant le centre d'un faisceau, autour duquel des puissances
+d'un ordre inférieur viendraient se réunir, elle réglerait l'emploi de
+leurs forces et pourrait contre-balancer la puissance de l'Autriche, si
+supérieure à la sienne. Pendant les derniers siècles, la religion a
+servi à créer un lien moral dont elle a tiré un grand parti, et cela au
+profit de la liberté publique et du libre exercice de la religion
+réformée. La position de la Prusse en a été agrandie; son pouvoir s'en
+est accru. Elle a joué un rôle supérieur à ses ressources naturelles, et
+l'habitude a consacré cet ordre de choses jusqu'à ce qu'un grand homme
+soit venu ajouter à sa considération, lui donner un nouveau relief et un
+nouvel éclat, et augmenter son territoire. Mais cette ligue des intérêts
+religieux a perdu aujourd'hui presque toute sa force. Des intérêts d'une
+autre nature absorbent aujourd'hui toutes les pensées. Le siècle est
+devenu positif. On s'occupe de produire; on veut créer des richesses,
+développer l'industrie, étendre le commerce.
+
+La Prusse, placée au milieu de petits États qui ne peuvent s'isoler, a
+pensé que ces pays, ayant un besoin urgent de protection commerciale,
+devaient la trouver dans une association qui les affranchirait de la
+dépendance des grandes puissances, qui favoriserait leur industrie et en
+outre accroîtrait leurs revenus par des impôts faciles à percevoir
+puisqu'ils seraient volontaires. La Prusse, en se mettant à la tête de
+cette réunion d'intérêts, a eu moins en vue d'augmenter ses revenus que
+de favoriser ses manufactures et son commerce maritime, en leur assurant
+des consommateurs nombreux; mais elle a eu en outre pour but d'organiser
+à son profit une influence puissante et durable, fondée sur les intérêts
+matériels, influence qui équivaudra bientôt à un pouvoir réel; car, dans
+une association du fort et du puissant avec les faibles, le fort devient
+bientôt le maître. Ce système était donc favorable à tout le monde, et
+dès lors il devait réussir. Le prince de Metternich ne l'a ni pensé ni
+compris. Il en est résulté nécessairement de graves inconvénients pour
+la prospérité de l'empire d'Autriche, qui est devenu un centre
+très-actif de fabrication. Cette idée, appliquée à l'Autriche avec les
+modifications nécessaires, lui eût assuré de grands avantages, et aurait
+accru son influence de toute celle dont la Prusse s'est emparée. Enfin,
+si seulement elle l'eût partagée, elle y eût suffisamment gagné. Elle
+peut encore intervenir aujourd'hui, mais autre chose est d'entrer dans
+un système établi, ou de l'avoir créé et d'en être le fondateur.
+
+Reste à examiner l'époque qui a suivi la Révolution de 1830. Deux
+opinions existent en Autriche sur la conduite que le prince de
+Metternich devait tenir. Les uns approuvent celle qu'il a suivie; les
+autres prétendent qu'il devait déclarer la guerre d'une manière
+immédiate, en haine de la Révolution et des dangers dont elle menaçait
+l'Europe. Se résoudre à la guerre était un grand parti. Peut-être
+aurait-il été choisi si l'esprit des gouvernements de l'Europe eût été
+plus homogène et leurs moyens militaires plus complets. Mais les années
+de la Restauration avaient apporté un changement aux relations des
+puissances, et cette union, qui avait fait leur force quinze ans
+auparavant, n'existait plus. Un danger immédiat, des passions de
+vengeance contre Napoléon, avaient seuls pu opérer ce prestige et créer
+cette intensité d'énergie qui amena le triomphe en 1814. En 1830, le
+danger de la Révolution, tel qu'il pouvait encore se présenter à
+l'horizon, était éloigné et hypothétique. L'esprit de propagande avait
+perdu son prestige aux yeux des Allemands et des Italiens, instruits, à
+leurs dépens, du peu de réalité des biens qu'il promet.
+
+Un grand refroidissement entre l'Autriche et la Russie avait commencé à
+la guerre de Turquie et durait encore.
+
+L'Angleterre, toute guerrière autrefois, l'Angleterre, le point d'appui
+de l'Europe et le noeud des intérêts opposés à la France, était devenue
+calme et pacifique, et l'opinion publique avait accordé dans le pays une
+sorte de bienveillance et de faveur à la Révolution.
+
+Le roi de Prusse, devenu vieux, pacifique de sa nature, froissé par le
+souvenir des malheurs qui avaient accablé sa jeunesse, n'était pas
+disposé à compromettre les avantages que la fortune lui avait accordés
+plus tard.
+
+La Russie aurait été plus disposée à intervenir, par suite, non de
+l'opinion publique, mais en raison des sentiments personnels de
+l'Empereur. Mais deux cent mille hommes perdus dans la guerre de
+Turquie, qui n'avaient pas été remplacés par mesure d'économie, lui
+rendaient bien difficile de mettre en campagne une grande armée, et
+bientôt la révolution de la Pologne, en lui enlevant toute l'armée
+polonaise et en la tournant contre lui, absorba tous ses moyens.
+
+Enfin l'insurrection de la Belgique vint encore compliquer la question
+et accroître les embarras.
+
+L'union des puissances eût-elle été complète, les moyens disponibles et
+la guerre prochaine, il y avait de l'habileté à laisser à la Révolution
+l'odieux de la déclaration de guerre et des premières hostilités. La
+France, divisée, le deviendrait encore davantage si on n'entrait en
+France qu'à la suite de succès qui auraient suivi une légitime défense
+de l'Europe; tandis qu'en attaquant la France pacifique on risquait de
+trouver tous les Français réunis contre les étrangers intervenant dans
+nos affaires sans provocation. La religion politique consacrée
+aujourd'hui les exclut de toute intervention, et ceux qui seraient les
+plus disposés à les appeler sont obligés de professer publiquement une
+doctrine contraire.
+
+On était donc beaucoup plus fort pour le cas de guerre en attendant
+l'agression de la part de la France. L'Autriche avait le temps de se
+préparer à entrer en campagne. La politique expectative du prince de
+Metternich en cette circonstance fut donc sage, habile et la seule à
+suivre. Il se borna à s'appuyer sur des armements considérables qui
+mettaient l'Autriche en sûreté et à même de prendre le parti que les
+circonstances pourraient rendre utile.
+
+Je passe maintenant à la politique de l'Autriche à l'égard de l'Espagne,
+divisée par suite du testament de Ferdinand, qui changeait l'ordre de
+succession au trône, et je cherche à reconnaître si elle a été exercée
+dans ses véritables intérêts.
+
+Toutes les familles souveraines de l'Europe sont plus ou moins
+ambitieuses, et la maison d'Autriche a montré plus qu'une autre qu'elle
+a toujours été fort préoccupée des intérêts de l'avenir dans ses
+alliances. A ce système constamment suivi, elle a dû les héritages qui
+l'ont amenée au point de grandeur où elle est aujourd'hui. Elle devait
+donc être opposée à la loi salique, qui régnait en Espagne. Or cette loi
+se trouvait renversée par le testament de Ferdinand VII, et l'Autriche,
+en la soutenant, renonçait pour l'avenir à la chance de voir un archiduc
+d'Autriche remonter sur le trône de ce pays.
+
+Le prince de Metternich prétexta, pour motif de sa politique, le respect
+pour les droits; mais les droits de don Carlos, fort contestables,
+peuvent être certainement l'objet d'une discussion interminable. Si
+l'Autriche n'eût pas donné un appui moral constant et des secours
+d'argent à don Carlos, nul doute qu'aucune lutte sérieuse n'eût pu
+exister en Espagne entre Isabelle et lui. L'absence de résistance eût
+empêché le développement de l'esprit révolutionnaire, et la malheureuse
+Espagne n'eût pas été livrée aux dévastations et aux malheurs qui,
+pendant quinze ans, ont pesé sur elle.
+
+Quand, plus tard, après d'immenses efforts, la lutte semblait indécise,
+il eût été habile de fonder les calculs de la politique sur le mariage
+du prince des Asturies avec Isabelle. D'abord le prince de Metternich en
+a rejeté la proposition avec indignation, tandis que, plus tard, il l'a
+fait revivre avec ardeur, mais sans succès.
+
+La politique du prince de Metternich a donc été funeste à l'Espagne et
+contraire aux intérêts de ce pays. Si elle eût réussi, elle eût été
+favorable aux seuls intérêts de la France. Et, fait remarquable, fait
+dont ce temps de passion, où tout est confusion dans les esprits, a
+donné plus d'un exemple, la France a soutenu également un système opposé
+à celui qu'elle devait suivre. Elle a combattu celui de l'Autriche, qui
+lui était favorable, et servi celui de l'Angleterre, qui lui était
+contraire. L'Angleterre seule a été d'accord avec ses propres intérêts
+de tous les temps. Elle a affaibli l'Espagne en donnant des forces à
+Isabelle pour résister à don Carlos. Elle a préparé aussi le passage de
+la couronne d'Espagne dans une autre maison que celle des Bourbons, qui
+la possède depuis cent cinquante ans.
+
+Je terminerai l'examen qui nous occupe en traitant des événements de
+1840, dont le retentissement a été si grand et les conséquences auraient
+pu être si funestes.
+
+Ici, tout est à blâmer, et on ne reconnaît en aucune façon la prudence
+du prince de Metternich, sa modération et la constance habituelle de ses
+projets.
+
+D'abord il conçoit, dans l'intérêt du repos de l'Europe, qu'il est
+important de fixer le sort de l'Orient et d'empêcher de nouvelles
+collisions d'avoir lieu. Il sait, à n'en pas douter, que tous les
+projets guerriers viennent du Grand Seigneur; que le corps diplomatique,
+à Constantinople, est sans cesse occupé à l'empêcher d'entreprendre une
+campagne qui lui serait funeste. Il reconnaît en même temps que les
+prétentions de Méhémet-Ali de transmettre à ses enfants la position
+éclatante qu'il s'est créée, sont justes; que l'ordre qu'il a établi
+dans ses États est un moyen de civilisation pour tout l'Orient, et il
+regarde comme un devoir des puissances d'intervenir pour fonder quelque
+chose de permanent sous leur garantie, et qui sera placé dans le droit
+public de l'Europe. Le prince de Metternich est si convaincu de la
+marche à suivre, qu'il s'occupe de l'exécution. Il fait à l'Angleterre,
+à la France et à la Russie la proposition d'établir un concert dans ce
+but.
+
+Sur ces entrefaites, les Turcs entrent en campagne contre Ibrahim-Pacha,
+et la bataille de Nézib est gagnée par les Égyptiens. Ibrahim renonce à
+tirer parti de sa victoire. Comme son père n'a d'autres prétentions que
+de conserver ce qu'il possède, comme il n'a aucun projet sur l'Asie
+Mineure, ne convoite rien, ne forme de désir que pour la paix, il reste
+en place, convaincu que la politique de l'Europe, qui est favorable aux
+intérêts de l'Égypte, trouvera de nouveaux arguments dans sa victoire.
+Il se conforme à tout ce qui lui est prescrit au nom de l'Europe, et
+montre par le fait la sincérité de sa modération.
+
+En même temps, Méhémet-Ali négocie avec la Porte. Celle-ci, accablée par
+ses revers, par le mécontentement universel, qui a amené la défection de
+la flotte et fait considérer par les musulmans Méhémet-Ali comme le
+défenseur de l'islamisme, se décide à se soumettre à ses exigences. En
+cette circonstance, tout pouvait s'arranger en un moment. La Porte était
+résolue aux concessions et allait signer quand le ministre d'Autriche à
+Constantinople reçoit l'ordre d'intervenir et de promettre, au nom de
+l'Europe, au Grand Seigneur des conditions beaucoup plus favorables.
+
+Cependant l'Europe, au nom de laquelle on avait parlé, n'était pas
+d'accord. Ce fut par un subterfuge que le ministre de Russie à
+Constantinople fut amené à se réunir à ses collègues en cette occasion;
+car, au moment même où M. de Boutenief, au nom de l'empereur de Russie,
+accordait son concours, le cabinet de Saint-Pétersbourg refusait
+d'entrer dans les combinaisons qui lui étaient proposées par l'Autriche.
+L'ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, avait déclaré une
+guerre ouverte à Méhémet-Ali, savait bien que la modération était du
+côté de celui-ci, puisqu'il n'avait cesse de blâmer la conduite, les
+actes et les illusions du Grand Seigneur. Il n'avait non plus aucun
+ordre de son gouvernement de signer cet acte d'intervention, qui devint
+funeste et jeta le trouble et le désordre, quand, au contraire, il eût
+fallu terminer tout en un moment en garantissant, pour l'avenir,
+l'exécution du traité conclu entre Méhémet-Ali et le Grand Seigneur. Dès
+cet instant, le sort de l'Orient était fixé. Mais ce n'était pas le
+compte de l'Angleterre, qui était jalouse de la suprématie de la France
+en Égypte et voulait à tout prix amener la confusion, dans l'espérance
+d'en tirer parti. D'un autre côté, l'empereur de Russie, dont la
+conduite avait été bien calculée et pleine de sagesse dans les intérêts
+généraux de la paix, entrevit un germe de discorde entre la France et
+l'Angleterre dans l'opposition de leurs intérêts et de leurs vues, et il
+s'occupa à le développer. A cet effet, il se rapprocha de l'Angleterre:
+il flatta ses passions, et atteignit enfin le but le plus cher à sa
+politique, en brisant l'alliance de la France et de l'Angleterre, qui
+lui était odieuse.
+
+Cependant on avait établi une conférence à Londres, qui ne résolvait
+rien, et le temps s'écoulait sans aucune solution. La Turquie était
+impatiente de voir son sort réglé. Elle était réduite aux abois. Le
+prince de Metternich, sans être aussi favorable à Méhémet-Ali qu'avant
+la bataille de Nézib, et tout en se refusant à ses demandes, voulait
+cependant qu'il fût bien traité. En même temps, il voulait régler, d'une
+manière rassurante pour l'avenir, le mode de concours de protection pour
+l'empire ottoman, et ne pas en laisser le droit et le devoir uniquement
+à la Russie, intéressée un jour à sa destruction. Il proposa donc que,
+si de nouveaux dangers menaçaient Constantinople, en même temps qu'une
+escadre russe viendrait dans le Bosphore, une escadre combinée de
+vaisseaux français et anglais passerait les Dardanelles et croiserait à
+l'entrée de la mer de Marmara. Il ignorait sans doute que les
+Dardanelles sont, pour les Russes, l'arche sainte; qu'ils les regardent
+comme leur frontière militaire que personne ne doit franchir sans leur
+permission; et qu'ils préféreraient, avec raison, accepter les
+conséquences d'une guerre de dix ans plutôt que de consentir à les voir
+en possession d'une puissance qui ne leur serait pas subordonnée. Le
+prince de Metternich fit donc faire cette proposition à l'empereur de
+Russie. Nicolas la reçut avec un emportement qui alla jusqu'à la menace
+de déclarer la guerre à l'Autriche traitant la conduite du prince envers
+lui de perfidie et de trahison.
+
+Le prince de Metternich, en apprenant la manière dont ses propositions
+avaient été accueillies, tomba malade subitement et fut pour plusieurs
+jours en danger de mort. Remis de cette crise, les négociations
+continuèrent; mais le prince de Metternich, mal avec l'empereur de
+Russie, peu confiant dans l'état de la France et l'appui qu'il pouvait
+en tirer, livra sa politique à la direction de lord Palmerston, homme
+passionné et nullement pourvu des qualités nécessaires aux fonctions
+qu'il remplissait. Il se mit à sa remorque. C'était se résoudre à être
+hostile à la France.
+
+Après le départ du prince pour les bords du Rhin, il arriva à Vienne une
+proposition du cabinet de Paris, qui, trouvée sage et convenable, fut
+acceptée sans observation par celui qui le remplaçait (le comte de
+Fiquelmont), et acheminée à la conférence de Londres avec approbation.
+Mais, soumise au prince de Metternich en route, il en suspendit l'envoi,
+et, de cette manière, il resserra chaque jour davantage les liens qui
+l'unissaient à la politique de lord Palmerston. Alors les exigences de
+celui-ci ne cessèrent d'augmenter contre Méhémet-Ali, et le prince de
+Metternich n'y cédait qu'à regret.
+
+Il eût été sage au gouvernement français de profiter de l'espèce d'appui
+que lui offrait l'Autriche, et d'accepter les conditions consenties en
+faveur de Méhémet-Ali; mais une infatuation sans excuse des agents de ce
+gouvernement les égara. Ils ne voulurent jamais croire à un traité qui
+isolerait la France, et, le 13 juillet, le traité fut signé, et la
+France isolée.
+
+Dans cette circonstance, le ministre d'Autriche à Londres ne remplit pas
+ses devoirs. Il devait, huit jours avant la signature du traité, faire
+part confidentiellement, mais d'une manière positive et sans équivoque,
+à l'ambassadeur de France, des projets arrêtés. Nul doute que le
+gouvernement français n'eut réfléchi, et Méhémet-Ali était forcé alors
+d'accepter les propositions qui lui étaient faites.
+
+Par la conduite qu'il a tenue, le ministre d'Autriche à Londres, M. le
+baron de Neuman, a plutôt servi les passions de lord Palmerston que les
+véritables intérêts de l'Autriche; car, dans la politique du prince de
+Metternich, quel était le but à atteindre? se conserver l'amitié de
+l'Angleterre, et établir la paix en Orient. Or, en faisant un mystère
+profond à la France de ce qui allait se conclure, on l'encourageait
+indirectement à ne rien céder, et on faisait naître des chances de
+guerre. Cette guerre, dont personne ne voulait, pouvait amener les plus
+grandes catastrophes, ou au moins de grandes humiliations pour
+l'alliance.
+
+Si la politique de la France eut été à la fois énergique et sage, après
+avoir fait la faute de se laisser écarter de l'alliance, le gouvernement
+français aurait armé d'une manière formidable, mais en donnant toutes
+les assurances et tous les gages possibles de sécurité à l'Allemagne. Il
+eut dû envoyer une escadre à Alexandrie avec un renfort de matelots
+destiné à monter les vaisseaux turcs amenés par le capitan-pacha, faire
+transporter trois mille hommes d'infanterie française à
+Saint-Jean-d'Acre pour maintenir le Liban dans l'ordre et l'obéissance,
+et empêcher la révolte des Druzes et des Maronites, seuls dangers
+véritables pour les Égyptiens. Si, en outre, il avait rassemblé une
+armée pour entrer en Italie au moment où la guerre éclaterait en Orient,
+et fait la déclaration formelle qu'il ne demandait, pour désarmer, que
+de voir l'Europe d'accord pour conserver à Méhémet-Ali et assurer à ses
+enfants les domaines qu'il possédait, le gouvernement français eut alors
+dominé les événements; car, je le répète, personne ne voulait la guerre,
+et personne, excepté la France, n'était préparé à la soutenir. Une
+transaction eût été faite en un moment, et la France sortait glorieuse
+et puissante sans avoir tiré un coup de canon! Ce résultat brillant
+était la conséquence immédiate de la complaisance du prince de
+Metternich pour l'Angleterre qui l'avait entraîné.
+
+Si la guerre eut éclaté, il est impossible de déterminer les
+conséquences qui en auraient résulté pour l'Autriche. L'armée était sur
+le pied de paix, le trésor vide et sans crédit, les membres du
+gouvernement divisés, l'opinion publique révoltée d'avoir une guerre
+qu'aucun intérêt autrichien ne réclamait, et cela sans l'avoir prévue et
+s'être disposé à la soutenir. De tout cela, il serait résulté
+nécessairement un bouleversement intérieur et des désastres probables
+pour la monarchie autrichienne. Or, quand une politique peut amener de
+semblables résultats sans promettre dans le succès d'immenses avantages,
+elle ne saurait être que l'objet de la plus vive critique.
+
+Je dois ajouter cependant ici que jamais le prince de Metternich ne
+s'est glorifié du succès obtenu dans cette circonstance. Je l'ai entendu
+même s'en étonner et dire qu'il était loin de s'y attendre. Alors
+pourquoi entrer dans une politique et pourquoi concourir à des
+opérations qui doivent amener des humiliations? Or ni les gouvernements
+ni les hommes d'État ne doivent être indifférents à Faction qu'exerce le
+succès sur les esprits et sur l'opinion des peuples, source de
+toute-puissance dans le monde.
+
+En résultat, le prince de Metternich a eu pour motif réel de plaire au
+gouvernement de l'Angleterre. Il a fallu qu'il y attachât une bien
+grande valeur pour l'acheter au prix de semblables dangers. Il a eu pour
+motif apparent de sauver le Grand Seigneur d'un péril qui était
+imaginaire, et de rétablir l'empire ottoman sur d'autres bases. Il a
+échoué complètement à cet égard, car cet empire est aujourd'hui beaucoup
+plus faible qu'il n'était alors, attendu qu'à l'ordre qui régnait en
+Syrie a été substitué le désordre, et que le désordre, source de
+faiblesse, qui ne cessera de s'accroître, amènera la destruction de ce
+vieil empire, qu'il mine depuis si longtemps.
+
+Du reste, le prince de Metternich avait d'avance déterminé la limite
+qu'il ne voulait pas dépasser dans sa politique. Quand les affaires de
+Syrie furent terminées selon les désirs de l'alliance et que l'armée
+égyptienne eut évacué le pays, lord Palmerston, ivre de ce succès,
+voulait bouleverser l'Égypte et chasser Méhémet-Ali, afin de mettre un
+pied dans ce pays pour pouvoir s'en emparer plus tard. Le prince de
+Metternich, qu'il avait cru pouvoir entraîner, résista aux instances de
+l'Angleterre. Il s'unit alors loyalement et énergiquement à la France
+pour conserver intacte la base de l'édifice que Méhémet-Ali avait élevé,
+et contribua puissamment à assurer le repos de son avenir.
+
+
+
+
+ORDRE DE FORMATION
+ET
+DE RÉORGANISATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE
+ARRÊTÉ PAR L'EMPEREUR LE 7 NOVEMBRE 1813[21].
+
+[Note 21: Sous ce même titre, nous avions voulu insérer la pièce que
+l'on va lire page 105 et suivantes de ce volume. Nous avons même exposé
+à cette place, et en note, pour quels motifs cette pièce était
+intéressante et digne d'être conservée.--Par une erreur que nous nous
+expliquons mais qui importe peu au lecteur, à cette même page 105 et
+suivantes on en a omis la plus grande partie. On a laissé de côté le
+commencement et la fin.--Nous rétablissons ici et nous reproduisons la
+pièce dans son intégralité. Nous sommes certain que les lecteurs
+préfèreront une exactitude complète à une apparente régularité. (_Note
+de l'Éditeur._)]
+
+ARTICLE PREMIER.
+
+L'armée sera organisée de la manière suivante:
+
+Le onzième corps, commandé par le duc de Tarente, sera composé de la
+trente et unième et de la trente-cinquième division.
+
+Le sixième corps, commandé par le duc de Raguse, sera composé des
+vingtième et huitième divisions.
+
+Le quatrième corps, commandé par le général Bertrand, sera composé de la
+douzième division, de la treizième, de la cinquante et unième et de la
+trente-deuxième.
+
+Le cinquième corps sera composé de la dixième division.
+
+Le deuxième corps, commandé par le duc de Bellune, sera composé de la
+quatrième division.
+
+ART. 2.
+
+Tous ces corps seront successivement portés à quatre divisions.
+
+ONZIÈME CORPS D'ARMÉE.
+
+ART. 3.
+
+La trente et unième division sera formée avec les bataillons ci-après
+désignés:
+
+Troisième bataillon du 5e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Troisième bataillon du 11e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le reste renvoyé au dépôt.
+
+Sixième bataillon du 20e de ligne.
+Quatrième bataillon du 102e _id_.
+Troisième bataillon du 6e _id_.
+
+Tout ce qui existe des quatrième et septième bataillons sera incorporé
+dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt pour servir à
+réorganiser le quatrième bataillon, le septième étant supprimé.
+
+Premier et deuxième bataillon du 112e de ligne.
+
+Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans les premier et deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt.
+
+Premier et deuxième bataillon du 22e léger.
+
+Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans les premier et deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt.
+
+Quatrième bataillon du 10e de ligne.
+
+Tout ce qui reste du sixième bataillon sera incorporé dans le quatrième,
+et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Troisième bataillon du 3e léger.
+
+Tout ce qui existe du quatrième et septième bataillon sera incorporé
+dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt.
+
+Troisième bataillon du 14e léger.
+
+Tout ce qui existe du quatrième et septième bataillon sera incorporé
+dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt pour réorganiser le
+quatrième bataillon, le septième étant supprimé.
+
+Total, douze bataillons.
+
+Le général Charpentier aura le commandement de cette division.
+
+ART. 4.
+
+La trente-cinquième division sera composée ainsi qu'il suit:
+
+_Trois bataillons du 123e de ligne.
+ Trois _id_. du 124e _id_.
+ Trois _id_. du 127e _id_.
+ Trois _id_. Suisses.
+ Un _id_. du 51e de ligne.
+ Un _id_. du 53e _id_._
+
+Total, quatorze bataillons.
+
+Le général Brayer aura le commandement de cette division. Son artillerie
+lui sera fournie par l'artillerie du général Rigaud. Les administrations
+nécessaires à cette division seront complétées par celle de la
+trente-sixième.
+
+SIXIÈME CORPS D'ARMÉE.
+
+ART. 5.
+
+La vingtième division sera composée ainsi qu'il suit:
+
+Premier et quatrième bataillons du 32e léger.
+
+Tout ce qui existe du deuxième bataillon sera incorporé dans le premier,
+et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Premier bataillon du 57e léger.
+
+Tout ce qui existe des deuxième, troisième et quatrième bataillons sera
+incorporé dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt pour servir à
+réorganiser le deuxième bataillon, les troisième et quatrième étant
+supprimés.
+
+Premier bataillon du régiment espagnol.
+
+Premier bataillon du 23e léger.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+premier, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Premier bataillon du 1er de ligne.
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.
+
+Deuxième et sixième bataillons du 62e de ligne.
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans le deuxième bataillon.
+
+Premier bataillon du 16e de ligne.
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.
+
+Premier bataillon du 14e de ligne.
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.
+
+Premier et deuxième bataillons du 15e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier
+bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Premier bataillon du 70e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce
+bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent
+conscrits hollandais.
+
+Premier et sixième bataillons du 121e.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce
+bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent
+conscrits hollandais.
+
+1er, 2e, 3e et 4e régiments de marine.
+
+Ces quatre régiments seront égalisés à quatre bataillons chacun et un
+bataillon de dépôt. Le major général me présentera un projet à ce sujet.
+Tous les bataillons et dépôts d'artillerie de marine qui peuvent se
+trouver dans l'intérieur seront envoyés pour les compléter.
+
+ART. 6.
+
+Les six cents conscrits hollandais nécessaires seront pris sur les
+quatre bataillons hollandais, à raison de cent cinquante par bataillon.
+
+La vingtième division sera commandée par le général Lagrange, qui aura
+sous ses ordres trois généraux de brigade.
+
+ART. 7.
+
+La huitième division, qui faisait partie du troisième corps, et qui en
+ce moment fait partie du sixième, sera composée ainsi qu'il suit:
+
+Deuxième bataillon du 6e léger.
+
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Deuxième bataillon du 16e léger.
+
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre du troisième renvoyé au dépôt.
+
+Premier bataillon du 22e de ligne.
+
+Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt.
+
+Premier bataillon du 28e léger.
+
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+premier, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Troisième bataillon du 40e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Deuxième bataillon du 59e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Troisième bataillon du 69e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Troisième bataillon du 2e léger.
+ _Idem_ du 4e _idem_.
+ _Idem_ du 43e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.
+
+Premier bataillon du 136e.
+
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à
+l'organisation du deuxième bataillon, le troisième étant supprimé.
+
+Premier bataillon du 138e.
+
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le
+premier, et les cadres des deuxième et troisième renvoyés au dépôt, pour
+servir à l'organisation du deuxième, le troisième étant supprimé.
+
+Premier bataillon du 145e.
+
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le
+premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à l'organisation
+du deuxième, le troisième étant supprimé.
+
+Premier bataillon du 142e de ligne.
+
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la
+réorganisation du deuxième bataillon.
+
+Premier bataillon du 144e.
+
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le
+premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la
+réorganisation du deuxième bataillon.
+
+Troisième bataillon du 9e léger.
+
+Tout ce qui existe des quatrième et sixième bataillons sera incorporé
+dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à
+réorganiser le quatrième bataillon.
+
+Deuxième bataillon du 50e de ligne.
+
+Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans le deuxième bataillon, et les cadres renvoyés au dépôt.
+
+Troisième bataillon du 65e de ligne.
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera mis dans le troisième, et
+le cadre renvoyé au dépôt.
+
+ART. 8.
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans chacun des bataillons
+dont les noms des régiments suivent:
+
+22e de ligne.
+40e _id._
+59e _id._
+69e _id._
+43e _id._
+136e _id._
+138e _id._
+145e _id._
+142e _id._
+144e _id._
+50e _id._
+65e _id._
+
+Les douze cents conscrits hollandais nécessaires seront pris à raison
+de trois cents dans chacun des quatre bataillons hollandais.
+
+ART. 9.
+
+Cette huitième division sera commandée par le général Ricard; les
+états-majors d'artillerie et du génie, etc., des troisième et sixième
+corps, serviront à former ceux du sixième corps.
+
+QUATRIÈME CORPS D'ARMÉE.
+
+ART. 10.
+
+La douzième division sera composée ainsi qu'il suit:
+
+Quatre bataillons du 8e léger.
+Cinq _id._ du 13e de ligne.
+Quatre _id._ du 23e _id._
+Trois _id._ du 157e _id._
+Deux _id._ du 5e léger.
+Un _id._ du 96e de ligne.
+
+Cette division sera commandée par le général Morand.
+
+ART. 11.
+
+La treizième division sera composée ainsi qu'il suit:
+
+Un bataillon du 1er léger.
+Un _id._ du 18e _id._
+Un _id._ du régiment illyrien.
+Un _id._ du 7e de ligne.
+Un _id._ du 42e _id._
+Deux _id._ du 52e _id._
+Deux _id._ du 67e _id._
+Trois _id._ du 101e _id._
+Trois _id._ du 156e _id._
+Un _id._ du 95e _id._
+Deux _id._ du 82e _id._
+Un _id._ du 54e _id._
+
+Cette division sera commandée par le général Guilleminot.
+
+ART. 12.
+
+La trente-deuxième division sera composée ainsi qu'il suit:
+
+Deux bataillons du 33e léger.
+Trois _id._ du 36e _id._
+Deux _id._ du 131e de ligne.
+Quatre _id._ du 132e _id._
+Un _id._ du 103e _id._
+Deux _id._ du 66e _id._
+
+Cette division sera commandée par le général Durutte.
+
+ART. 13.
+
+La cinquante et unième division sera composée ainsi qu'il suit:
+
+Un bataillon du 10e léger.
+Un _id._ du 21e _id._
+Un _id._ du 29e _id._
+Un _id._ du 17e _id._
+Un _id._ du 23e _id._
+Un _id._ du 32e _id._
+Un _id._ du 39e _id._
+Un _id._ du 63e _id._
+Deux _id._ du 86e _id._
+Deux _id._ du 122e _id._
+Deux _id._ du 26e _id._
+Deux _id._ du 47e _id._
+
+Cette division sera commandée par le général Sémélé.
+
+CINQUIÈME CORPS D'ARMÉE.
+
+ART. 14.
+
+Le cinquième corps formera la dixième division, qui sera composée des
+
+Premier et deuxième bataillons du 139e de ligne.
+
+Le troisième bataillon sera supprimé.
+
+Premier et deuxième bataillons du 140e de ligne.
+
+Le troisième bataillon sera supprimé.
+
+Premier et deuxième bataillons du 141e _id._
+
+Le troisième bataillon sera supprimé.
+
+Premier et deuxième bataillons du 152e _id._
+
+Le troisième bataillon sera supprimé.
+
+Premier et deuxième bataillons du 153e _id._
+
+Le troisième bataillon sera supprimé.
+
+Premier et deuxième bataillons du 154e _id._
+
+Le troisième bataillon sera supprimé.
+
+Premier et deuxième bataillons du 135e _id._
+
+Le troisième bataillon sera supprimé.
+
+Premier et deuxième bataillons du 149e _id._
+
+Le troisième bataillon sera supprimé.
+
+Premier et deuxième bataillon du 150e _id._
+
+Le troisième bataillon sera supprimé.
+
+Premier et deuxième bataillons du 155e _id._
+
+Le troisième bataillon sera supprimé.
+
+Cette division sera commandée par le général Albert.
+
+DEUXIÈME CORPS D'ARMÉE.
+
+ART. 15.
+
+Les trois divisions du deuxième corps formeront une seule division qui
+portera le nº 4.
+
+ART. 16.
+
+La quatrième division sera composée des premiers bataillons des
+régiments ci-après désignés:
+
+11e régiment léger.
+24e _id._ _id._
+26e _id._ _id._
+56e régiment de ligne
+37e _id._ _id._
+19e _id._ _id._
+2e _id._ _id._
+15e _id._ _id._
+4e _id._ _id._
+72e _id._ _id._
+46e _id._ _id._
+93e _id._ _id._
+
+ART. 17.
+
+Il sera placé dans chacun de ces douze bataillons cent conscrits
+hollandais et cent conscrits réfractaires du dépôt du Strasbourg. Les
+cadres des autres bataillons que ceux désignés ci-dessus seront formés
+au dépôt où seront envoyés les officiers et sous-officiers inutiles aux
+premiers bataillons.
+
+ART. 18.
+
+Il sera placé un colonel ou major pour deux bataillons. Le ministre
+dirigera aux dépôts des régiments tout ce qu'il y a de disponible pour
+compléter les régiments de l'armée.
+
+Art. 19.
+
+Les colonels, les aigles et les musiques resteront avec les bataillons
+qui resteront aux corps d'armée.
+
+ART. 20.
+
+Le commandant de chaque corps d'armée fera dresser un procès-verbal de
+l'organisation de son corps, dont il sera envoyé copie au major général.
+
+ART. 21.
+
+L'artillerie de chaque division sera commandée par un officier
+supérieur; elle sera composée de deux batteries à pied: en outre, il y
+aura une compagnie de sapeurs et son caisson d'outils à chaque division,
+ainsi que les administrations et ambulances nécessaires à chaque
+division.
+
+ART. 22.
+
+Ces corps devant être portés successivement à quatre divisions, le
+général d'artillerie prendra des mesures pour que leur artillerie soit
+composée de huit batteries à pied, deux batteries à cheval et une
+batterie de réserve.
+
+ART. 25.
+
+Le général Sorbier fera partir demain pour les corps suivants le nombre
+de fusils ci-après désignés, savoir:
+
+Pour la vingtième division, quinze cents fusils;
+Pour la huitième, huit cents;
+Pour le onzième corps, huit cents;
+Pour le cinquième, quatorze cents et mille baïonnettes.
+
+(L'intendant général enverra aussi à ce corps quinze cents gibernes.)
+
+ART. 24.
+
+Le major général prendra toutes les mesures nécessaires pour l'exécution
+du présent ordre qui sera communiqué au ministre de la guerre.
+
+Mayence, ce 7 novembre 1813.
+
+_Signé_: NAPOLÉON.
+
+Pour ampliation.
+
+Le prince vice connétable, major général,
+
+ALEXANDRE.
+
+
+
+FIN DU TOME SIXIÈME.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse (6/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+Literary Archive Foundation
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+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9) par Auguste Wiesse de Marmont, duc de Raguse</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse
+(6/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9)
+
+Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont
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+Release Date: October 15, 2010 [EBook #33861]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
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+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
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+<br><br>
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<h3>DE 1792 À 1841</h3>
+
+<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>AVEC</h5>
+
+<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4>
+
+<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br>
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<hr class="short">
+<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4>
+<hr class="short">
+
+<h4>TOME SIXIÈME</h4>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
+41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p>
+
+<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5>
+
+<h4>1857</h4>
+
+<br><br>
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DU MARÉCHAL</h5>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<hr class="full">
+
+<br><br>
+
+
+
+<h2>LIVRE DIX-NEUVIÈME</h2>
+
+<h4>1814</h4>
+
+<p><span class="sc">Sommaire</span>.--Triste position de l'armée française.--Épidémie à
+Mayence.--Espérances de Napoléon.--Organisation de l'armée.--Marmont
+établit son quartier général à Worms.--L'armée ennemie passe le Rhin à
+Bâle (20 décembre) et à Manheim (1er janvier 1814).--Retraite du corps
+de Marmont sur Metz et Bar-le-Duc.--Retraite du duc de Bellune sur Nancy
+(26 janvier).--Arrivée de Napoléon à Vitry.--Mouvements des autres corps
+de l'armée française.--Ordres donnés au prince Eugène.--Désobéissance du
+prince Eugène.--Positions occupées par les alliés.--Bataille de
+Brienne.--Bataille de la Rothière.--Rôle de Marmont pendant cette
+bataille.--Retraite sur Troyes.--Combat de Rosnay (2
+février).--Découragement général.--Lettre de Marmont au prince de
+Neufchâtel.--Champaubert.--Courage du soldat
+français.--Anecdotes.--Paroles de l'Empereur.--Napoléon et M.
+Mollien.--Bataille de Montmirail.--Combat de Vauchamps.--Marmont
+surprend les Russes à Étoges.--Anecdote.--Grouchy et l'épée du général
+Ourousoff.</p>
+
+<p>Les revers de 1813 nous avaient ramenés sur le Rhin. Cette résurrection
+si étonnante de l'armée française au commencement de l'année, le
+développement de forces si prodigieuses, opéré pendant l'armistice, ne
+laissaient plus que des souvenirs. Tout avait péri ou avait disparu. Les
+garnisons, restées sur l'Elbe et la Vistule, les pertes éprouvées dans
+de si nombreux combats, les désastres de Leipzig, enfin une misère
+toujours croissante, avaient réduit l'armée à n'être plus que l'ombre
+d'elle-même. La retraite avait présenté le spectacle de la même
+confusion que celle de Russie. Des soixante mille hommes environ qui
+avaient atteint le Rhin, à peine quarante mille avaient des armes.</p>
+
+<p>L'armée arriva à Mayence, les 1er et 2 novembre, dans cet horrible état.
+Comme de pareils revers n'avaient pas été prévus, rien n'avait été
+préparé pour la recevoir. Des besoins de toute nature, des embarras de
+toute espèce, vinrent l'assaillir. Ce fut le prélude de nouveaux
+malheurs.</p>
+
+<p>Une armée dans un désordre aussi grand, après avoir éprouvé de
+semblables souffrances, porte avec elle le germe des plus cruelles
+épidémies. Quand rien n'est prêt pour combattre ces funestes
+prédispositions, on est assuré de voir arriver les plus affreux
+ravages.</p>
+
+<p>Cette multitude de jeunes soldats, exténués, découragés, fut rapidement
+atteinte du fléau épidémique<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. La mortalité, dans des établissements
+formés à la hâte, presque entièrement dépourvus de moyens de traitement,
+s'éleva rapidement à un nombre tel, que, dans le seul bâtiment de la
+douane, converti en hôpital, il mourut jusqu'à trois cents hommes en un
+seul jour.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a>
+<a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Le typhus. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+<p>La terreur s'étant mise parmi les médecins et les employés des hôpitaux,
+les malades furent menacés de ne recevoir aucune espèce de secours. Pour
+remettre l'ordre, je pris le parti de diriger tout par moi-même. Je
+m'imposai l'obligation d'aller, chaque jour, faire la visite des
+hôpitaux. Ma présence ranima, dans le coeur de chacun, le sentiment de
+ses devoirs, et une sorte de pudeur força à les remplir.</p>
+
+<p>Les malades reprirent confiance. Si le mal ne fut pas détruit, ses
+funestes effets furent au moins diminués. Le devoir d'un général ne se
+borne pas seulement à commander et à mener ses troupes au combat. Chef
+d'une grande et nombreuse famille dont la conservation est à sa charge,
+il doit, s'il veut se montrer digne du commandement, remplir à son
+égard toutes les obligations d'un père, et en donner la preuve par ses
+soins. Il doit l'aimer s'il veut en être aimé lui-même. Le moindre
+instinct de ses hautes fonctions doit lui faire comprendre que l'amour
+des soldats pour leur général est le premier gage de ses succès. C'est,
+avant tout, par la réciprocité d'affection que s'établit l'accord entre
+le chef et ses subordonnés, et cet ensemble de volontés nécessaire pour
+l'exécution des projets les plus difficiles. Aussi, quand un chef
+s'occupe, au prix des plus grands sacrifices, et même au péril de ses
+jours, de la conservation de ses soldats, il ne remplit pas seulement
+son devoir, il fait encore une chose utile, tout à la fois morale et
+politique.</p>
+
+<p>Je donnerai quelques détails assez curieux sur cette épidémie de
+Mayence, en 1813, qui enleva quatorze mille soldats et un nombre presque
+égal d'habitants. Les observations dont je vais rendre compte se
+trouveront applicables à toutes les circonstances semblables qui peuvent
+malheureusement se reproduire.</p>
+
+<p>Les grandes souffrances et la disette produisent sur le corps humain à
+peu près les mêmes effets que la peur. Elles l'affaiblissent et le
+disposent aux plus horribles contagions.</p>
+
+<p>L'encombrement des hôpitaux et le manque de soins firent naître le
+typhus, qui enleva nos soldats par milliers. Les habitants de Mayence
+et des environs, qui n'étaient pas sortis de chez eux et n'avaient
+éprouvé aucune souffrance, frappés de terreur à la vue de cette
+mortalité, en furent victimes comme les soldats. Enfin, les officiers de
+l'armée, n'ayant pas éprouvé les terreurs des habitants, et autant de
+souffrances physiques que les soldats, en furent moins attaqués.</p>
+
+<p>Cette double observation me donna la confiance de braver le typhus, et
+je l'affrontai effectivement impunément.</p>
+
+<p>Autre chose digne de remarque. Beaucoup de soldats semblèrent avoir eu
+les pieds gelés pendant cette retraite, et cependant jamais le
+thermomètre ne tomba au-dessous de zéro. L'épuisement avait enlevé la
+vie aux extrémités. Les doigts des pieds frappés de mort tombaient en
+gangrène, comme il serait arrivé par suite d'un froid violent.</p>
+
+<p>Peindre le découragement et le mécontentement des esprits dans l'armée
+et dans toute la France, à la vue de tant de maux; dire le triste avenir
+que chacun entrevoyait, ce me serait impossible! Cette consommation de
+près d'un million d'hommes, faite en si peu de temps, la disparition de
+notre puissance et de son prestige, les fautes grossières de la
+campagne, appréciables pour les hommes de l'intelligence la plus
+vulgaire, cette désorganisation de l'empire annoncée de toutes parts,
+soit par les révoltes, soit par les défections; enfin, les périls qui
+menaçaient le coeur même de l'État, périls si nouveaux pour nous, et que
+l'on ne s'imaginait plus possibles, accoutumé que l'on était depuis si
+longtemps a voir la victoire suivre constamment nos drapeaux, et notre
+influence politique aller toujours en augmentant, tout cela décourageait
+les esprits les plus vigoureux, et donnait à penser que nous n'étions
+pas à la fin de nos malheurs.</p>
+
+<p>Napoléon lui-même, tout disposé qu'il était à s'abandonner aux plus
+étranges illusions, ne pouvait se cacher les dangers actuels, le
+mécontentement universel et la faiblesse des moyens qui lui restaient.</p>
+
+<p>Les divisions parmi les alliés avaient longtemps fait son espérance;
+mais les souvenirs récents de ses injures et de sa tyrannie avaient
+réuni, par un lien solide, tant d'intérêts divers, et confondu toutes
+les passions dans une seule, celle de son abaissement. Il y avait eu en
+outre une grande habileté dans l'organisation militaire de cette
+coalition. Les corps d'armée étant presque tous composés de troupes de
+différentes nations, la condition de chacun était égaie, sauvait les
+amours-propres, et établissait, au contraire, chaque jour, l'occasion de
+développer une émulation utile. De plus, elle empêchait l'action
+immédiate d'une politique particulière à chaque souverain, qu'une
+circonstance fortuite aurait pu développer. Cette réunion constante des
+trois souverains au même quartier général avec les chefs des cabinets
+établissait une harmonie complète et rendait faciles et promptes toutes
+les décisions. Enfin le caractère de sagesse, de bienveillance et de
+douceur du généralissime faisait disparaître jusqu'aux plus légères
+aspérités dans le contact des hommes et des choses. Encore une fois, la
+haine que Napoléon avait développée contre lui donnait la plus grande
+énergie et le plus grand accord aux volontés de ses ennemis.</p>
+
+<p>Napoléon resta à Mayence jusqu'au 7 novembre. Pendant ce séjour, il
+arrêta les dispositions nécessaires pour la garde de la frontière. Il
+divisa les commandements et pourvut, autant qu'il était en lui, à la
+réorganisation de l'armée, qui, au quatrième corps et à la vieille garde
+près, n'existait plus que de nom.</p>
+
+<p>Je passais mes journées presque entières avec lui. Morne et silencieux,
+il plaçait toutes ses espérances dans des délais et se livrait à l'idée
+que l'ennemi n'entreprendrait pas contre nous une campagne d'hiver. Il
+comptait, s'il pouvait disposer de six mois, parvenir à recréer une
+nouvelle armée assez nombreuse pour disputer avec succès le territoire
+sacré (c'est ainsi qu'il nommait le sol français). Effectivement, les
+levées s'exécutaient encore dans l'ancienne France avec facilité; et,
+bien que la désertion en diminuât les effets, partout on obéissait au
+sénatus-consulte rendu par la régente. Les soldats, levés en
+conséquence, reçurent le surnom de Marie-Louise.</p>
+
+<p>On put les reconnaître, pendant la campagne, d'abord à leur ignorance
+des premiers éléments du métier, et ensuite à leur habillement; car,
+n'ayant eu le temps de recevoir qu'une capote, un bonnet de police, des
+souliers, une giberne et un fusil, ils furent constamment sans uniforme.
+On les reconnaissait encore à un courage calme et sublime qui semblait
+dans leur nature. Je raconterai, en son lieu, divers traits qui montrent
+de quel intérêt et de quelle estime était digne cette héroïque jeunesse.</p>
+
+<p>Napoléon convenait, dans le tête-à-tête, de sa fâcheuse position, et
+puis concluait toujours, à la fin de chaque conversation, par espérer.
+Quand nous étions plusieurs avec lui, son langage d'espérance dans
+l'avenir était plus fier et plus décidé; le nôtre constamment le même,
+et fondé sur une conviction profonde d'être à la veille d'une
+catastrophe. Quand je dis nous, je parle de moi, de Berthier, du duc de
+Vicence, et de quelques autres généraux que l'Empereur admettait
+familièrement, le soir, auprès de lui. Nous cherchions, à tout prix, à
+l'amener à faire la paix. L'Empereur avait entre les mains beaucoup de
+places, en Allemagne et en Pologne. L'ennemi avait éprouvé de grandes
+pertes. La France pouvait s'associer franchement aux intérêts de
+Napoléon, quand elle verrait sa liberté et son honneur compromis. Ces
+considérations devaient être puissantes aux yeux des souverains. Il
+était donc possible, et il est effectivement vrai qu'ils n'étaient pas
+éloignés de terminer la lutte. Aussi pensions-nous qu'il fallait saisir
+avidement la première occasion de négocier de bonne foi, et de faire la
+paix sans retard; mais Napoléon n'entrait pas dans ces calculs, et
+semblait, au moins par ses discours publics, se bercer des plus vaines
+espérances.</p>
+
+<p>Un soir, vers le 4 ou 5 novembre, on discutait les projets probables de
+l'ennemi. Je dis qu'il allait remonter le Rhin avec une grande partie de
+ses forces, violer le territoire suisse, et passer le Rhin à Bâle. Ce
+calcul était basé sur la nécessité où il était d'avoir un pont à l'abri
+des glaces pendant l'hiver. Le pont de Bâle remplissait parfaitement ce
+but. L'Empereur s'impatienta et dit: «Et que fera-t-il ensuite?--Il
+marchera sur Paris! répondis-je.--C'est un projet insensé, répliqua
+l'Empereur.--Non, Sire, car où est l'obstacle qui peut l'empêcher d'y
+arriver?» Là-dessus, Napoléon se mit à déblatérer et à se plaindre du
+peu de zèle dont les chefs de ses armées étaient maintenant animés, et
+certes il s'adressait mal; car ce zèle de tous les instants, ce feu
+sacré, tel qu'il rappelait, n'a pas cessé de m'animer jusqu'à la
+catastrophe accomplie.</p>
+
+<p>Le silence le plus complet, parmi les auditeurs, approuvait ce que je
+venais de dire. L'Empereur voulut mendier un suffrage au prix d'une
+flatterie, et, tout à coup, il se tourna vers Drouot; puis, le frappant
+à la poitrine, il lui dit: «Il me faudrait cent hommes comme cela!»
+Drouot, homme de sens et honnête homme, repoussa ce compliment avec un
+tact admirable et avec cette figure austère qui donne un poids
+particulier à ses paroles. Il répondit: «Non, Sire, vous vous trompez:
+il vous en faudrait cent mille.»</p>
+
+<p>La Hollande, dès ce moment en insurrection, obligeait le général
+Molitor, qui y commandait avec un faible corps de troupes, de l'évacuer.
+Louis Bonaparte, ancien roi de Hollande, écrivit à l'Empereur pour lui
+proposer de retourner dans ce pays, dans le but d'employer à son profit
+l'influence qu'il supposait y avoir conservée. Napoléon me donna
+sur-le-champ connaissance de cette lettre, et ajouta: «J'aimerais mieux
+rendre la Hollande au prince d'Orange que d'y renvoyer mon frère!»</p>
+
+<p>Voici comment furent divisés les commandements de la frontière.</p>
+
+<p>Le duc de Bellune, envoyé à Strasbourg, eut le commandement de la ligne
+du Rhin, depuis Huningue jusqu'à Landau.</p>
+
+<p>Je fus placé à Mayence, et je commandais depuis Landau jusqu'à
+Andernach.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente, chargé du Bas-Rhin, plaça son quartier général à
+Cologne.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente avait avec lui le onzième corps, et le deuxième corps
+de cavalerie, commandé par le général Sébastiani. Toutes les autres
+troupes se trouvaient sous mes ordres. Elles se composaient:</p>
+
+<p>Du deuxième, commandé par le général Dubreton, à Worms;</p>
+
+<p>Du troisième, commandé par le général Ricard, à Bertheim;</p>
+
+<p>Du quatrième, commandé par le général Bertrand, à Hochheim et Castel;</p>
+
+<p>Du cinquième, commandé par le général Albert, à Nieder-Ingelheim;</p>
+
+<p>Du sixième, commandé par le général Lagrange, à Oppenheim;</p>
+
+<p>Toute la garde, les dragons venant d'Espagne, commandés par le général
+Milhaud.</p>
+
+<p>Deux régiments de gardes d'honneur furent placés aux pieds des
+montagnes, à Datesheim; le premier corps de cavalerie, commandé par le
+général Doumerc, dans le Hundsrück: et le duc de Padoue, avec sa
+cavalerie, près d'Andernach. Le matériel d'artillerie de campagne, qui
+avait pu être ramené, fut déposé, en partie à Mayence, et en partie
+évacué sur Metz.</p>
+
+<p>Une nouvelle organisation étant donnée aux troupes, le troisième corps
+devint une seule division, sous le n° 8: le sixième, une autre, sous le
+n° 20: mais l'usage prévalut, et les troupes que je commandais pendant
+la campagne de France furent habituellement connues sous le nom du
+sixième corps.</p>
+
+<p>Napoléon attachait beaucoup de prix à occuper Hochheim. Il voulait avoir
+une apparence offensive. Singulière prétention, quand nos moyens étaient
+réduits à si peu de chose, ou plutôt étaient tous à créer. J'y plaçai
+une division du quatrième corps. Le reste, mis en échelon, était appuyé
+à quelques retranchements intermédiaires, entre ce village et Castel.</p>
+
+<p>Le 9 novembre, j'étais à Oppenheim, occupé à faire, sur le terrain,
+l'organisation de la vingtième division, lorsque l'ennemi se présenta
+devant Hochheim, et força la division Guilleminot, qui l'occupait, à
+l'évacuer après un léger combat. Appelé par le bruit du canon, j'arrivai
+au galop: mais la retraite était au moment de s'achever. Je fis occuper
+en force Costheim, et ordonner les dispositions que le nouvel état de
+choses commandait.</p>
+
+<p>Je rendis compte de cette affaire à Napoléon. Dans sa réponse, il
+m'écrivit ces propres paroles, bien remarquables: «qu'il regrettait la
+perte de Hochheim, attendu que la présence de l'ennemi sur ce point
+avantageux serait un obstacle de plus pour déboucher au printemps
+prochain.»</p>
+
+<p>Cependant la ville de Mayence était encombrée par la garde et le
+quartier général impérial. Des consommations immenses en étaient la
+conséquence, et empêchaient la formation des approvisionnements de
+réserve, que la prudence prescrivait d'y rassembler.</p>
+
+<p>Je fus enfin débarrassé de l'un et de l'autre sur mes pressantes
+sollicitations. Ils furent dirigés sur Metz. On établit forcément un
+système d'évacuation des malades; mais ces évacuations, poussées à une
+beaucoup trop grande distance, parce que chacun était bien aise
+d'éloigner de lui les foyers de la contagion, furent funestes. Au mépris
+des intérêts de l'humanité, des soldats, atteints du typhus, étaient
+envoyés jusqu'en Bourgogne. Une partie mourut dans le voyage, et le
+reste apporta en Bourgogne l'épidémie qu'ils avaient déjà semée sur leur
+route.</p>
+
+<p>Les opérations de la campagne paraissant devoir bientôt commencer, je
+réclamai avec instance l'établissement de magasins de subsistances sur
+le revers des Vosges; mais ils n'eurent pas le temps d'être formés.</p>
+
+<p>En conséquence du mouvement de l'ennemi pour remonter le Rhin, je reçus
+l'ordre d'envoyer au maréchal duc de Bellune le deuxième corps et la
+cavalerie commandée par le général Milhaud. D'un autre côté, les débris
+du cinquième corps, commandés par le général Albert, et la cavalerie du
+duc de Padoue, furent donnés au maréchal duc de Tarente.</p>
+
+<p>J'établis mon quartier général à Worms pendant quelque temps. Le Necker
+pouvant servir à réunir un grand nombre de bateaux pour le passage du
+Rhin, et donner le moyen de déboucher avec ensemble et facilité, je fis
+faire, pour y mettre obstacle, une bonne redoute en face de
+l'embouchure. Elle fut armée avec une nombreuse artillerie de gros
+calibre dont le feu enfilait le cours de cette rivière.</p>
+
+<p>J'ordonnai aussi des travaux à Coblentz. Je fis fortifier la position
+qui domine cette ville, afin de protéger la retraite des troupes en cas
+d'offensive et de succès de la part de l'ennemi. Enfin j'envoyai un
+officier intelligent à Bâle, en lui donnant l'ordre d'y rester et de me
+faire un rapport journalier sur les mouvements de l'ennemi. Cette ville
+étant ouverte à tous les partis, on y était bien informé. Les nouvelles
+de quelque importance m'étaient transmises par estafette.</p>
+
+<p>Les conscrits commençaient à arriver; mais leur nombre, loin d'être
+suffisant pour remplir nos cadres, n'égalait pas même les pertes
+journalières causées par le typhus. Si l'hiver entier eût pu être
+consacré à la formation d'une armée, nous aurions au printemps présenté
+à l'ennemi des forces imposantes, au moins par le nombre. Mais les
+événements se pressèrent, et rien n'était ni prêt ni organisé quand nous
+fûmes forcés d'entrer en campagne.</p>
+
+<p>L'ennemi exécuta le plan que je lui avais supposé. Dès le 20 décembre,
+il viola le territoire suisse, s'empara du pont de Bâle et passa le
+Rhin. Le duc de Bellune se porta sur-le-champ, avec le deuxième corps,
+dont la force pouvait s'élever à sept ou huit mille hommes, et les
+dragons d'Espagne, sur le haut Rhin. La grande armée des alliés, entrée
+en Suisse et arrivée sur la rive gauche du Rhin, marcha en avant en
+trois directions divergentes. La gauche, sous les ordres du général
+Bubna, se porta sur Genève, dont elle s'empara. Dès ce moment, cette
+partie de l'armée alliée opéra constamment, pendant toute la campagne,
+sur le Rhône et la Saône, contre le corps du maréchal Augereau, qui
+était chargé de la défense de cette partie de notre frontière.</p>
+
+<p>La masse des forces ennemies, c'est-à-dire le centre, prit les
+directions de Langres et de Dijon. La droite de l'armée alliée entra en
+Alsace et se porta dans la direction de Colmar.</p>
+
+<p>On a vu plus haut le placement des troupes françaises. Ainsi la grande
+armée ennemie n'avait personne devant elle dans son mouvement offensif.</p>
+
+<p>Napoléon donna l'ordre au duc de Trévise de partir, avec la vieille
+garde, pour se rendre à Langres, où il prit position et attendit
+l'ennemi.</p>
+
+<p>Ce corps, alors en marche pour la Belgique, avait une force de huit ou
+neuf mille hommes. Napoléon me fit donner l'ordre de partir avec le
+sixième corps et ma cavalerie pour me rendre dans le haut Rhin. Le duc
+de Bellune devait aller de sa personne à Strasbourg, dont il aurait été
+gouverneur, avec une garnison de bataillons de gardes nationales qu'on y
+avait rassemblées. Après avoir réuni à mon commandement le deuxième
+corps et les dragons du général Milhaud, j'avais ordre de défendre les
+défilés des Vosges. Mais, pendant ce mouvement préparatoire, le passage
+du Rhin, exécuté par l'ennemi sur tous les points, me força à m'arrêter.
+Chacun de nous fut obligé de manoeuvrer pour son compte.</p>
+
+<p>Par suite du mouvement préparatoire dont je viens de parler, j'étais
+arrivé, le 31 décembre, à Neustadt, près Landau. J'y attendais le
+général Ricard, qui venait de Coblentz et devait m'y rejoindre. J'avais
+jugé qu'un séjour de trois jours était nécessaire pour réunir mes
+différentes colonnes. Je devais donc, le 4 janvier seulement, continuer
+ma marche avec toutes mes troupes réunies et formées en corps d'armée.</p>
+
+<p>Le 1er janvier, l'ennemi effectua brusquement le passage du Rhin devant
+Manheim. Il surprit et enleva la redoute construite en face de
+l'embouchure du Necker, et s'occupa immédiatement à construire un pont,
+pour lequel tout était préparé dans le Necker. Instruit de cet événement
+par l'arrivée des fuyards de la petite ville d'Ogersheim, située à peu
+de distance du point où le passage s'était effectué, je fis monter à
+cheval toute la cavalerie qui était près de moi, mettre en marche
+l'infanterie que j'avais sous la main, et je me portai sur Mutterstadt.</p>
+
+<p>L'ennemi avait mis tant de diligence dans son opération, qu'à une lieue
+de Neustadt nous rencontrâmes une centaine de Cosaques auxquels nous
+donnâmes la chasse. Déjà l'ennemi occupait en force Mutterstadt. Nous
+l'obligeâmes cependant à évacuer le village; mais j'eus bientôt la
+preuve de la supériorité des forces que nous avions devant nous, et
+j'appris en même temps que la construction du pont était déjà
+très-avancée. Je me rapprochai des montagnes et pris position à la tête
+des gorges de Turkheim, observant les vallées voisines, afin de couvrir
+les troupes en marche pour me rejoindre et de favoriser leur réunion. Je
+me déterminai à rester dans cette position jusqu'à ce que l'ennemi vînt
+ou me chasser de vive force, ou me forcer à l'évacuer en la tournant.</p>
+
+<p>Le général Ricard avait eu l'ordre de quitter Coblentz aussitôt après
+l'arrivée des troupes du quatrième corps, commandées par le général
+Durutte. Au moment où il commençait son mouvement, le 1er janvier, le
+corps prussien du général York exécutait son passage de vive force. Le
+général Ricard retourna au secours du général Durutte; mais, voyant à
+quelles forces il avait affaire, il réunit à sa division le général
+Durutte et les troupes placées entre Coblentz et Bingen, et se porta, en
+traversant le Hundsrück, sur la Sarre, où plus tard il me rejoignit. Les
+troupes du quatrième corps, qui occupaient Oppenheim d'un coté et Bingen
+de l'autre, ainsi que les gardes d'honneur qui étaient avec elles, se
+retirèrent dans Mayence.</p>
+
+<p>Les troupes réunies devant moi étaient le corps de Sacken et celui de
+Saint-Priest. J'allai les reconnaître jusqu'à la vue d'Ogersheim. Le
+corps de Langeron, faisant partie de la même armée, fut dirigé
+immédiatement sur Mayence et chargé du blocus de cette place. D'un
+autre côté, le corps de Wittgenstein passait le Rhin au-dessous de
+Strasbourg.</p>
+
+<p>Je restai à Turkheim jusqu'au 4. Me voyant alors menacé sur mes flancs,
+j'opérai ma retraite sur Kayserslautern, et de là sur la Sarre, où
+j'arrivai le 6. Le 7, je fis sauter le pont de Sarrebrück, et j'envoyai
+un détachement sur Bitche, avec un convoi, pour ravitailler cette place.
+Je fis couler tous les bateaux sur la Sarre. Ayant alors rallié les
+généraux Ricard et Durutte, mes forces, à cette époque, s'élevaient à:</p>
+
+<p>Huit mille cinq cents hommes d'infanterie;</p>
+
+<p>Deux mille cinq cents chevaux et trente-six pièces de canon.</p>
+
+<p>Je mis, le 8, mon quartier général à Forbach. Le corps de York, après
+avoir traversé le Hundsrück, se porta sur Sarrelouis. Il força le
+passage de la Sarre à Rechling, construisit un pont, et passa également
+à Sarralbe. Il continua sa marche sur Pettelange et les défilés de
+Sain-Avold, tandis que Sacken, arrivé aux sources de la Sarre,
+manoeuvrait par les montagnes.</p>
+
+<p>D'après cela, je me retirai sur Saint-Avold, et le lendemain, 10, je
+pris position à Longueville, laissant une arrière-garde à Saint-Avold.
+Enfin je me retirai sous Metz, où j'arrivai le 12. Dans cette marche,
+la désertion se fit sentir de la manière la plus forte parmi mes
+troupes. Tous les soldats qui n'appartenaient pas à l'ancienne France
+quittèrent leurs drapeaux. Le 11e régiment de hussards, composé en
+grande partie de Hollandais, se fondit en un moment, et, comme les
+déserteurs emmenaient leurs chevaux, je me vis forcé de faire mettre à
+pied ce qui restait et de donner les chevaux à des soldats plus fidèles.
+Mon infanterie, le 13 janvier, ne se composait plus que de six mille
+hommes appartenant à quarante-huit bataillons (terme moyen, cent
+vingt-cinq hommes par bataillon, y compris les cadres de
+quatre-vingt-quatre hommes). On voit ce qu'était cette troupe pour le
+service et pour combattre.</p>
+
+<p>Pendant ces mouvements, le duc de Bellune avait un moment tenu tête aux
+troupes qui, venues de Bâle, étaient entrées en Alsace. Dans un combat à
+Sainte-Croix, près de Colmar, sa cavalerie avait pris quatre cents
+chevaux à l'ennemi. Le comte de Wittgenstein ayant passé le Rhin
+au-dessous de Strasbourg et marché sur les Vosges, le duc de Bellune,
+afin de ne pas être acculé sur cette ville, se retira, par Mutrig et
+Framonth, sur Baccarach. Après les combats d'Épinal et de Saint-Dié, il
+se retira sur Nancy. Là il fit sa jonction avec le prince de la Moskowa,
+le 13 janvier. Le 15, il continua son mouvement sur Toul, tandis que le
+prince de la Moskowa se portait sur Void et Ligny. Malheureusement, en
+évacuant Nancy, on oublia de détruire le pont de Frouard sur la
+Moselle. Il en résulta que la ligne de cette rivière, sur laquelle
+j'avais compté pour arrêter l'ennemi pendant quelques jours, ne put être
+défendue.</p>
+
+<p>Quant à moi, du 12 janvier jusqu'au 16, je m'étais occupé avec activité
+de toutes les dispositions nécessaires pour assurer la défense de Metz.
+J'y plaçai le général Durutte comme commandant supérieur. Je lui donnai
+des cadres pour recevoir et instruire les conscrits qui y étaient
+rassemblés. Une centaine de pièces de canon, mises en batterie sur les
+remparts, et une grande quantité de boeufs pour l'approvisionnement,
+assurèrent la conservation de cette place. Ensuite, après avoir fait
+occuper Pont-à-Mousson, j'ordonnai la destruction du pont sur la
+Moselle, et j'établis mon quartier général à Gravelotte. Ce fut alors
+que je fus informé que l'on avait laissé subsister le pont de Frouard en
+évacuant Nancy, ce qui donnait à l'ennemi un passage sur cette rivière.
+La destruction du pont à Pont-à-Mousson n'ayant, dès ce moment, plus
+d'objet, je retirai mes ordres et le laissai subsister. De Gravelotte,
+je me portai sur la Meuse. J'établis mon quartier général à Verdun le
+18, laissant une forte arrière-garde, et faisant occuper Saint-Michel,
+dont le pont fut rompu.</p>
+
+<p>Je m'occupai aussitôt à mettre Verdun en état de défense, et je pris des
+mesures pour garder quelque temps la ligne de la Meuse. Des pluies
+abondantes, qui grossissaient les eaux, venaient en aide à ce projet.
+Mais il se trouva que le duc de Bellune avait encore omis de faire
+couper les ponts de la Meuse au-dessus de Vaucouleurs. L'ennemi s'en
+saisit et passa la rivière. Le maréchal fut forcé de se retirer sur
+Ligny pendant que moi-même je me portais, avec la plus grande partie de
+mes troupes, sur Bar-le-Duc, et que j'envoyais, avec l'autre partie, le
+général Ricard occuper le défilé des Islettes.</p>
+
+<p>De Ligny, le duc de Bellune se retira sur Saint-Dizier, et ensuite sur
+Perthes, où il prit position le 26. Pendant ce temps, je me retirais sur
+Vitry-le-Brûlé, le prince de la Moskowa sur Vitry, et Napoléon arrivait
+à Vitry, où il rejoignit l'armée.</p>
+
+<p>Comme je l'ai dit précédemment, le duc de Trévise s'était arrêté à
+Langres. Il y resta jusqu'au moment où l'ennemi parut en force devant
+lui; alors il se retira sur Bar-sur-Aube. Il fut attaqué dans cette
+nouvelle position; il recula de nouveau et se replia, le 25 janvier, sur
+Vandoeuvre, laissant une forte arrière-garde à Magny-le-Fouchar.</p>
+
+<p>Enfin, le duc de Tarente, parti des bords du Rhin, s'était d'abord
+porté sur Juliers et sur Liége, où il avait réuni toutes ses forces;
+mais là il reçut de Napoléon l'ordre de se rendre à Châlons-sur-Marne.
+Il y arriva en effet le 30 janvier. A Namur, il fut abandonné par le
+général Wintzingerode, qui, jusque là, l'avait suivi. Ce général
+s'arrêta sur la basse Meuse. Ainsi, le 26 janvier, jour de l'arrivée de
+Napoléon à Vitry, toutes les forces françaises dont l'indication a été
+donnée plus haut étaient placées de la manière suivante:</p>
+
+<p>Le duc de Trévise à Vandoeuvre avec la vieille garde;</p>
+
+<p>Le duc de Bellune à Perthes;</p>
+
+<p>Le prince de la Moskowa en avant de Vitry avec la jeune garde;</p>
+
+<p>Et moi à Heils-Luthier, également en avant de Vitry.</p>
+
+<p>Aussitôt après l'arrivée de Napoléon à Vitry, je me rendis près de lui.
+Le <i>Moniteur</i> avait annoncé la formation d'un camp à Châlons. Je lui
+pariai des renforts que, sans doute, il nous amenait. Il me répondit:
+«Aucun; il n'y avait pas un seul homme à Châlons.--Mais avec quoi
+allez-vous combattre?--Nous allons tenter la fortune avec ce que nous
+avons; peut-être nous sera-t-elle favorable!»</p>
+
+<p>C'était à ne pas se croire éveillé que d'entendre pareilles choses; et
+cependant il y eut un enchaînement de circonstances si extraordinaire,
+que la balance a failli pencher en notre faveur. Il ajouta, au surplus,
+des détails importants donnant du crédit à ses paroles et quelque base à
+ses espérances. Il avait donné l'ordre au prince Eugène d'évacuer
+l'Italie, après avoir fait un armistice, ou bien trompé les Autrichiens
+et fait sauter toutes les places, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes.
+J'ai eu, dans le temps, quelques doutes sur la vérité de ces
+dispositions; mais elles m'ont été certifiées et garanties depuis par
+l'officier porteur des ordres et des instructions, le lieutenant général
+d'Antouard, premier aide de camp du vice-roi. Il est entré avec moi dans
+des détails circonstanciés dont je vais rendre compte.</p>
+
+<p>Les armées françaises et autrichiennes en Italie étaient sur l'Adige.
+Eugène avait l'ordre de négocier un armistice en cédant les places de
+Palma-Nuova et d'Osopo; de faire partir la vice-reine pour Gênes ou
+Marseille, à son choix, en lui donnant deux bataillons de la garde
+italienne; de former les garnisons de Mantoue, Alexandrie et Gênes avec
+des troupes italiennes; de faire sauter les autres places simultanément,
+et de rentrer en France avec l'armée à marches forcées, après avoir tout
+préparé pour exécuter ce mouvement avec célérité.</p>
+
+<p>Il aurait amené avec lui trente-cinq mille hommes d'infanterie, cent
+pièces de canon attelées et trois mille chevaux. Après avoir passé le
+mont Cenis, dont il aurait détruit la route, il aurait rallié quelques
+milliers d'hommes en Savoie et le corps d'Augereau, fort de quinze mille
+hommes. Ses forces se seraient alors élevées à plus de cinquante-cinq
+mille hommes. Ensuite, après avoir battu et chassé devant lui le corps
+de Bubna, il se serait porté en Franche-Comté et en Alsace. En tirant
+des garnisons du Doubs, du Rhin et de la Moselle un supplément de
+troupes, son armée aurait été forte de quatre-vingt mille hommes et
+placée sur la ligne d'opération de l'ennemi, avec l'appui de nos
+meilleures places.</p>
+
+<p>Quand on pense à la résistance incroyable que nous avons opposée avec
+nos débris, qui jamais, en totalité, n'ont formé quarante mille hommes,
+on peut supposer ce qui serait advenu à l'arrivée subite d'un renfort
+pareil et par l'exécution d'un semblable mouvement. Eugène éluda les
+ordres de l'Empereur; il fit cause à part; il intrigua dans ses seuls
+intérêts. Il s'abandonna à l'étrange idée qu'il pouvait, comme roi
+d'Italie, survivre à l'Empire: il oubliait qu'une branche d'arbre ne
+peut vivre quand le tronc qui l'a portée est coupé. Il a été la cause la
+plus efficace, après la cause dominante, placée, avant tout, dans le
+caractère de Napoléon, la cause la plus efficace, dis-je, de la
+catastrophe; et cependant la justice des hommes est si singulière,
+qu'on s'est obstiné à le représenter comme le héros de la fidélité! Je
+tiens à conscience d'établir ces faits, dont la vérité m'est
+parfaitement connue, et qui ne sont pas sans intérêt pour l'histoire.</p>
+
+<p>La désobéissance du prince Eugène aux ordres formels de Napoléon a eu de
+si funestes conséquences, des conséquences si directes, et ses amis ont
+si habilement déguisé sa conduite, que l'historien sincère et véridique
+doit tenir à bien constater les faits tels qu'ils se sont passés.
+Non-seulement Eugène n'a rien exécuté de ce qui lui était prescrit; mais
+il n'en eut jamais l'intention. Il s'est même occupé à se mettre dans
+l'impossibilité d'obéir, ou au moins à créer des prétextes pour s'en
+dispenser. De nouveaux documents tombés entre mes mains me donnent le
+moyen d'en apporter la preuve.</p>
+
+<p>Les ordres de mouvements pour opérer sur les Alpes ont été, comme je
+l'ai déjà dit, apportés à Eugène par le général d'Anthouard, à la fin de
+1813. Une lettre de l'impératrice Joséphine à son fils, très-pressante,
+pour accélérer son mouvement, a été envoyée par l'ordre de Napoléon par
+un courrier le 10 février<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Le 3 mars, nouvelle lettre lui a été
+adressée dans le même objet par le ministre de la guerre<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. Ainsi il
+est démontré que jamais ni contre-ordre ni modifications aux premiers
+ordres ne lui ont été envoyés. On lui a dit de venir, de venir vite,
+d'accélérer son mouvement, et il n'a ni commencé ni même préparé ce
+mouvement. Il avait l'ordre de faire sauter simultanément toutes les
+places d'Italie, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes, et il n'a pas
+fait construire un seul fourneau de mine dans ce but.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a>
+<a href="#footnotetag2">
+(retour) </a>: LE ROI JOSEPH A L'EMPEREUR
+
+<p>«10 février 1814.</p>
+
+<p>«Sire, la lettre de l'impératrice Joséphine est partie par l'estafette
+de ce matin; elle est aussi pressante que possible.»--Il s'agissait de
+faire exécuter sans délai l'ordre donné par l'Empereur au prince Eugène
+de marcher avec son armée sur les Alpes. (<i>Extraits</i> publiés en 1841 par
+un ancien officier du roi Joseph.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a>
+<a href="#footnotetag3">
+(retour) </a>: Voyez la même publication.</blockquote>
+
+<p>Il avait l'ordre de chercher à conclure un armistice avec M. de
+Bellegarde, et il n'a entamé aucune négociation de ce genre avec le
+général autrichien. Il avait l'ordre de masquer son mouvement, de
+manière à pouvoir marcher sans embarras, sans être inquiété, et
+rapidement. Il devait donc cacher son projet avec soin à M. de
+Bellegarde, dont le devoir eût été, dans ce cas, de le suivre avec
+activité, avec ardeur, dans le but de le retenir et de l'empêcher, dans
+l'intérêt des opérations générales, de se joindre à Napoléon. Au lieu de
+cela, que fait-il? Il écrit à M. de Bellegarde une lettre dans laquelle
+il annonce ses intentions, et le provoque ainsi indirectement à s'y
+opposer. Il lui mande que peut-être les événements de la guerre le
+mettront dans le cas d'évacuer l'Italie, et il lui demande s'il peut
+laisser en sûreté la vice-reine à Milan, en la confiant à ses soins.
+Quelle ridicule question! Il a affaire à des ennemis civilisés; il est
+sûr que protection, sécurité et soins ne lui manqueront pas. C'est une
+demande d'usage à faire, en pareil cas, quelques heures avant de quitter
+une ville, et en présence d'une avant-garde ennemie; ce n'est pas même
+une question à adresser; mais ici il est clair qu'une démarche aussi
+précoce, aussi inopportune n'a d'autre objet que de donner l'éveil au
+général autrichien.--Eugène évacue Vérone, opère sa retraite lentement.
+Il est suivi par l'armée autrichienne avec mollesse, et sans que de la
+part de celle-ci il y ait aucun engagement; car le général autrichien,
+qui n'a pas soif de bataille, croit à une convention tacite
+d'évacuation, et, pour son compte, à une simple prise de
+possession.--Mais les choses, se passant ainsi, ne remplissent pas les
+intentions d'Eugène. Il ne peut faire valoir, pour rester, les obstacles
+que les Autrichiens mettent à son départ. Leur conduite semble le
+favoriser. Aussi tout à coup il profite de leur sécurité pour les
+attaquer brusquement et d'une manière peu loyale. Il remporte sur eux un
+succès de peu d'importance. Il espère ainsi jeter de la poudre aux yeux
+de Napoléon, et égarer son jugement. Puis, après l'action de Valleggio,
+il reprend sa même impassibilité et reste étranger aux événements de la
+guerre de France, sur les résultats de laquelle il aurait pu avoir une
+si grande influence.--La crise arrive, l'Empire croule, et Eugène
+s'empresse de se déclarer souverain. Il publie une proclamation aux
+habitants du royaume d'Italie, où il leur annonce que désormais le seul
+devoir de sa vie sera de s'occuper de leur bonheur.--Mais, à cette
+démarche ambitieuse, les peuples répondent par une insurrection. Prina,
+ministre des finances, odieux pour sa dureté et ses exactions, est
+victime des fureurs du peuple. Eugène se réfugie à Mantoue au milieu des
+troupes françaises, et échappe à un sort semblable. Sa vie politique est
+terminée. Tels sont les faits.</p>
+
+<p>Je reviens à Vitry, à notre entrée en campagne, et au commencement de
+cette offensive dont les résultats furent d'abord si imprévus et si
+extraordinaires. On a vu de quelle manière étaient groupés les divers
+corps d'armée autour de Vitry. Voici comment l'ennemi était placé. La
+grande armée, après avoir passé à Bâle, arrivait par la route de
+Chaumont. Le corps de Wittgenstein marchait sur Joinville. Le corps de
+Sacken, à la suite du duc de Bellune, s'était porté sur Saint-Dizier,
+et avait continué son mouvement sur Brienne-le-Château, pour faire sa
+jonction avec la grande armée. Le corps d'York, encore en arrière,
+suivait la même direction.</p>
+
+<p>Napoléon mit ses troupes en marche le 27. Il fit attaquer Saint-Dizier
+par le duc de Bellune et la jeune garde, commandée par le maréchal Ney.
+Il se dirigea ensuite sur Brienne, en passant par Montier-en-Der et
+Ésélaron. Il me laissa à Saint-Dizier pour couvrir son mouvement. Je
+m'éclairai, avec soin, dans les directions de Bar-sur-Ornain, Ligny et
+Joinville, et partout j'envoyai l'ordre aux gardes nationales de prendre
+les armes. Le 29, informé que le corps d'armée de Wittgenstein arrivait
+à Joinville, je me mis en marche avec la plus grande partie de mes
+forces, afin de garder le débouché de Joinville sur Vassy et
+Montier-en-Der. Je laissai le général Lagrange, avec le reste de mes
+troupes, à Saint-Dizier, en lui donnant pour instructions de se retirer
+sur Vassy, quand l'ennemi se présenterait en force devant lui.</p>
+
+<p>Le 30, le corps de York arriva à Saint-Dizier. Il en chassa
+l'arrière-garde que j'y avais laissée. Le général Lagrange se replia sur
+moi; mais pendant ce temps des troupes, venues de Joinville,
+m'attaquèrent dans la position que j'avais prise sur les hauteurs en
+avant de Vassy. Je tins ferme; j'arrêtai l'ennemi, et donnai au général
+Lagrange le temps de me rejoindre. Cette avant-garde ennemie avait
+particulièrement eu pour objet de couvrir le mouvement du corps de
+Wittgenstein, en marche sur Doulevent. Le général Duhesme, du deuxième
+corps, qui avait occupé Doulevent, l'ayant évacué à l'approche de
+l'ennemi, celui-ci jeta de nombreuses troupes de cavalerie dans la
+vallée de la Blaise, sur mon flanc droit.</p>
+
+<p>Ayant réuni mes troupes à Vassy, j'évacuai cette ville et me portai sur
+Montier-en-Der, pour de là continuer mon mouvement et me réunir à
+Napoléon, à Brienne.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Napoléon était arrivé sur Brienne au moment où
+Blücher, avec le corps de Sacken et d'Olsouffieff, se mettait en marche
+pour se porter sur Arcis. Blücher arrêta son mouvement et prit position
+à Brienne, où Napoléon l'attaqua et le battit. Le combat fut opiniâtre,
+et les pertes à peu près égales de part et d'autre. Blücher se retira
+dans la direction de Bar-sur-Aube, et prit position à peu de distance de
+la Rothière, tandis que la grande armée arrivait à son secours.</p>
+
+<p>Le résultat de ce combat et de ces mouvements fut la réunion de toutes
+les forces de l'ennemi en présence des nôtres, qui étaient si
+inférieures. Les conséquences semblaient devoir amener notre
+destruction.</p>
+
+<p>Le 31, au matin, après avoir fait reposer mes troupes, je continuai mon
+mouvement sur Brienne, en laissant une forte arrière-garde, commandée
+par le général Vaumerle, à Montier-en-Der. Elle était composée
+principalement de cavalerie, et soutenue par huit cents hommes
+d'infanterie du corps de l'artillerie de la marine. Sa position,
+derrière les eaux abondantes qui couvrent ce pays, était très-bonne.</p>
+
+<p>Suivre la même route qu'avait prise l'Empereur était chose impossible, à
+cause de l'état des chemins devenus tout à fait impraticables. Je me
+dirigeai par Anglure sur Soulaine, où je retrouvai la chaussée de
+Doulevent à Brienne.</p>
+
+<p>A mon arrivée à portée de Soulaine, les habitants étaient aux prises
+avec les Cosaques et je les dégageai; mais, en arrière de Soulaine, sur
+les hauteurs et parallèlement à la route, je vis tout le corps de Wrede
+en position.</p>
+
+<p>Je dus me former en face de lui et en arrière de Soulaine, sur les
+hauteurs qui dominent ce village, afin d'attendre la nuit pour exécuter
+ma marche sur Brienne, non par la grande route, alors au pouvoir de
+l'ennemi, mais par les chemins de traverse, au milieu des bois.</p>
+
+<p>A peine en position, ma situation devint très-critique, par deux
+circonstances fort graves. Le corps de Wittgenstein débouchait par la
+route de Doulevent, et vint prendre position sur mon flanc gauche. D'un
+autre côté, le corps de York avait surpris, culbuté et mis en fuite
+l'arrière-garde que j'avais laissée à Montier-en-Der, aux ordres du
+général Vaumerle, qui fut fait prisonnier. Ainsi j'avais en face, à
+portée de canon, le corps de Wrede; sur mon flanc gauche le corps de
+Wittgenstein, et derrière moi, sur ma piste, celui d'York. Un engagement
+devait avoir lieu très-probablement au moment même, et ma perte entière
+en être le résultat infaillible, quand une neige abondante survint et
+produisit une nuit précoce. La nuit véritable succéda. Aussitôt venue,
+je me mis en marche par les bois, et j'arrivai à une heure du matin à
+Morvilliers, d'où j'envoyai mon rapport à l'Empereur. En communication
+avec l'armée, j'avais échappé comme par miracle, avec une nombreuse
+artillerie, aux trois corps qui m'environnaient, et je pouvais entrer en
+ligne.</p>
+
+<p>La force de mes troupes, réunies à Morvilliers, ne s'élevait pas au delà
+de trois mille hommes d'infanterie. Mon arrière-garde, culbutée à
+Montier-en-Der, s'était retirée directement sur Brienne, et ne m'avait
+pas rejoint. Je reçus, à huit heures du matin, l'ordre de l'Empereur de
+partir de Morvilliers, pour aller prendre position à Chaumesnil. Ces
+ordres me prescrivaient de me retrancher, et ajoutaient que, lorsque
+nous aurions fait des travaux convenables dans cette position, nous
+serions inexpugnables. Cette disposition et les illusions qui
+l'accompagnaient sont étrangement bizarres. On ne peut concevoir que
+pareilles idées aient pu entrer dans l'esprit de Napoléon. En effet,
+notre ligne occupait une lieue et demie environ, et nous n'avions pas
+vingt mille hommes sous les armes. Les corps d'armée, dont l'existence
+imaginaire ne consistait que dans des noms, n'étaient liés entre eux que
+par des postes. Il n'y avait rien de compacte, rien qui ressemblât à une
+formation pour livrer bataille, rien qui fût en état de présenter la
+moindre résistance. Ensuite aucun obstacle ne s'opposait à ce que
+l'ennemi ne tournât cette ligne par notre gauche, qui n'était appuyée
+que par un bois de facile accès. Enfin il parlait de huit jours employés
+à se retrancher; et l'ennemi, avec toutes ses forces réunies, était à
+une portée de canon de lui!</p>
+
+<p>Le général Ricard m'avait quitté pour occuper le débouché des Islettes,
+au moment où je m'éloignais de la Meuse et me portais sur Bar-le-Duc.
+Arrivé à Vitry après mon départ, il avait été dirigé sur Brienne
+directement, et placé à Dienville où était appuyée à l'Aube la droite
+de l'armée; mon faible corps, ainsi divisé, se trouvait occuper ses deux
+extrémités.</p>
+
+<p>Je reviens à l'ordre de quitter Morvilliers et d'occuper Chaumesnil.</p>
+
+<p>Nos corps d'armée, si faibles, avaient beaucoup d'artillerie, et les
+canons seuls leur donnaient un peu d'apparence, et aussi quelque
+réalité.</p>
+
+<p>Cette artillerie nombreuse, et tout à fait hors de proportion, imposait
+à l'ennemi quand elle était en position; mais dans la marche elle était
+fort embarrassante, toutes les troupes étant insuffisantes pour lui
+composer une escorte convenable. J'avais à Morvilliers environ trois
+mille six cents hommes de toutes armes, et mon artillerie s'élevait à
+quarante pièces de canon. Morvilliers est à près de trois quarts de
+lieue de Chaumesnil. Je mis en mouvement la brigade du général Joubert,
+et j'ordonnai à mon artillerie de la suivre. La deuxième brigade,
+formant le reste de l'infanterie, devait fermer la marche, et évacuer
+Morvilliers quand cette artillerie en serait sortie en entier.</p>
+
+<p>Je donnai l'ordre à ma cavalerie, soutenue par du canon, d'aller prendre
+position à une ferme située à une petite distance de Morvilliers et à
+portée de la grande route, pour couvrir le flanc gauche de ma colonne,
+exposée aux attaques de l'ennemi; mais, comme il arrive souvent à la
+guerre, cet ordre ne fut pas exécuté immédiatement. La fatigue de la
+nuit, la nécessité de laisser manger les chevaux, servirent d'excuses,
+et cette colonne s'était mise en mouvement sans avoir son flanc protégé
+ni couvert.</p>
+
+<p>Prévenu de la sortie de Morvilliers des dernières voitures d'artillerie,
+je montai à cheval pour suivre le mouvement des troupes. Je venais de
+quitter le village quand je vis trois escadrons de cavalerie bavaroise
+déboucher inopinément, se précipiter sur cette colonne d'artillerie et
+enlever six pièces de canon. Je n'avais pas de troupes sous la main pour
+courir dessus et aller les reprendre; mais je fis mettre en batterie les
+premières pièces à ma portée et tirer sur les Bavarois. Ils
+abandonnèrent deux des pièces qu'ils avaient, pour ainsi dire,
+escamotées, et en emmenèrent quatre.</p>
+
+<p>La grande proximité de l'ennemi, la faiblesse de mes troupes et la
+grande quantité de matériel que j'avais à mouvoir, rendaient impossible
+l'exécution du mouvement prescrit. Le général Joubert, marchant en tête
+de colonne, était arrivé à Chaumesnil et y avait pris position. Ainsi
+une partie du but que Napoléon s'était proposé d'atteindre était
+remplie. Je me décidai à garder et à défendre la position de
+Morvilliers, susceptible d'être occupée avec assez peu de troupes.
+Cette position, formée par un mamelon en pain de sucre, isolé, mais
+d'une faible élévation, a des pentes régulières. De nombreuses haies
+défendent les accès du village et composent comme autant de
+retranchements.</p>
+
+<p>Le plateau étant assez vaste pour y recevoir une nombreuse artillerie,
+j'y plaçai une batterie imposante. L'ennemi attaqua le deuxième corps, à
+la Rothière, placé au centre. Il attaqua Dienville. Il attaqua ensuite
+Chaumesnil; mais partout il attaqua mollement et sans intelligence. S'il
+eût pénétré par les intervalles des points occupés, notre retraite eût
+été nécessaire à l'instant même. Le corps du général de Wrede resta en
+présence de Morvilliers, et se contenta d'abord d'attaquer Chaumesnil.</p>
+
+<p>Je remplissais bien ma tâche en tenant en échec avec un corps de troupes
+aussi faible dix-huit ou vingt mille hommes qui composaient les forces
+dont ce général disposait. J'engageai du plateau de Morvilliers, avec
+les Bavarois, un feu d'artillerie soutenu, dans le but de faire
+diversion et de les occuper; mais tout annonçait qu'ils allaient
+transformer cette canonnade en une action plus vive, et se disposaient à
+une attaque régulière de ce poste. En effet, des détachements
+s'approchaient dans les différentes directions, et les reconnaissances
+préliminaires se multipliaient sur tous les points.</p>
+
+<p>L'Empereur, ayant senti l'importance de Chaumesnil, avait fait soutenir
+la brigade Joubert, qui l'occupait, par la division Meunier, de la jeune
+garde. Ce poste, au moment d'être enlevé, se soutint encore pendant
+quelque temps; mais tout faisait prévoir que cette résistance ne serait
+plus de longue durée.</p>
+
+<p>Il était trois heures environ; un épouvantable chasse-neige eut lieu, et
+vint obscurcir le temps. Je profitai de cette circonstance favorable
+pour renvoyer jusqu'à Brienne tous mes équipages et une partie de mon
+artillerie, afin de rendre ma retraite plus facile et plus légère quand
+le moment de l'effectuer serait arrivé. Comme je ne me souciais pas,
+ainsi qu'il était arrivé au maréchal Davoust en 1812, de voir mon bâton
+de maréchal, qui était placé dans mes bagages, devenir la proie de
+l'ennemi, pour figurer ensuite dans quelque église de Saint-Pétersbourg
+ou de Vienne, je donnai l'ordre de l'emporter et d'en séparer les
+diverses parties.</p>
+
+<p>Le combat continua jusqu'à quatre heures. Chaumesnil fut enfin emporté.
+La Rothière l'avait été précédemment. Ma retraite se trouvait
+compromise, car l'ennemi pouvait, par le bois d'Ajou, se porter avec
+facilité sur mon unique route de communication. D'un autre côté, toutes
+les colonnes d'attaque du général de Wrede étaient formées et se
+mettaient en mouvement pour enlever Morvilliers. Je donnai l'ordre à mes
+troupes de se retirer. La sortie de ce village se fit avec tant d'ordre,
+tout avait été si bien prévu, que les troupes bavaroises ne trouvèrent
+plus personne à leur arrivée. Je n'éprouvai aucune perte. J'allai
+prendre position en avant de Brienne, à l'embranchement de la route de
+Morvilliers avec la chaussée. J'y arrivai à la nuit close.</p>
+
+<p>Telle fut cette bataille de Brienne. Aucun raisonnement ne saurait la
+justifier de la part de Napoléon. Elle ne pouvait lui donner aucun
+résultat favorable, à cause de l'immense supériorité de l'ennemi, car
+presque toutes ses forces étaient réunies. Les localités ne nous
+offraient aucun avantage particulier, et nous combattions dans un pays
+ouvert. Enfin, si quelque chose doit étonner, après l'idée de donner
+cette bataille, c'est d'avoir vu l'ennemi si mal profiter de ses
+avantages, et l'armée française échapper à une destruction complète.</p>
+
+<p>J'allai trouver, dans la soirée, l'Empereur au château de Brienne. Il me
+fit connaître ses intentions pour le lendemain. L'armée devait se
+retirer sur Troyes en passant l'Aube au pont de Lesmont. Afin de
+faciliter sa marche et d'empêcher l'ennemi de la poursuivre trop
+vivement, Napoléon m'ordonna de me retirer, avec mon infanterie, qui ne
+s'élevait pas à plus de deux mille hommes, ma cavalerie et six pièces de
+canon, par Perthes et Rosnay. La masse de mon artillerie et de mes
+bagages suivrait la chaussée. Je devais prendre position à Perthes avant
+le jour, et me montrer avec ostentation, afin d'attirer l'attention de
+l'ennemi, passer ensuite, à Rosnay, la Voire, rivière étroite, mais
+profonde, et la défendre. Un pont, au-dessous de Rosnay, devait servir à
+la retraite d'un petit corps commandé par le général Corbineau, chargé
+de le détruire après l'avoir franchi. Je me rendis donc à Perthes
+pendant la nuit. Ce village est situé au milieu d'un sol marécageux,
+mais qui, en ce moment, était très-solide, à cause du froid excessif qui
+régnait. Il est placé sur une petite élévation. A la pointe du jour, je
+plaçai mes troupes de manière à les faire paraître nombreuses et à
+donner de l'inquiétude à l'ennemi.</p>
+
+<p>La masse des troupes de l'armée se retirait, mais en désordre, et le
+mouvement s'accéléra, au pont de Lesmont, de manière à rappeler les
+désastres de la campagne précédente, et à faire craindre les plus grands
+malheurs.</p>
+
+<p>Tout à coup l'ennemi, apercevant sur son flanc droit, et à portée, un
+corps de troupes stationnées, changea la direction de sa marche et porta
+presque toutes ses forces sur moi. C'était remplir mon objet. Je me mis
+en mouvement pour me rapprocher du défilé; mais, voulant occuper autant
+que possible l'ennemi, je ne me hâtai pas de le franchir. Je fis garnir,
+par des détachements d'infanterie, des bouquets de bois situés à une
+petite distance en avant, et je restai, sous cet appui, avec ma
+cavalerie.</p>
+
+<p>L'ennemi se présenta avec des forces immenses. Il commença par établir
+une batterie de vingt pièces de canon. Ce fut seulement quand cette
+batterie eut commencé à jouer que j'effectuai le passage du défilé avec
+ordre, sans confusion, et comme je l'aurais exécuté à une grande
+manoeuvre. Une fois de l'autre côté de la rivière, je m'occupai à faire
+détruire les ponts placés, à la suite les uns des autres, sur les divers
+bras de cette rivière. Nous étions malheureusement dépourvus de toute
+espèce d'outils. La force de la gelée avait donné la dureté de la pierre
+à la terre qui recouvrait ces ponts. Ce ne fut qu'avec une peine extrême
+que l'on parvint à y faire une coupure. Les longerons mêmes restèrent
+intacts, faute de haches et de scies pour les détruire.</p>
+
+<p>Pendant ces travaux, je remarquai, sur la rive droite de la Voire, à
+quelque distance, plusieurs hommes à cheval qui paraissaient ennemis. Je
+supposai qu'il existait un gué sur la Voire, à un point plus bas, et
+qu'il avait été franchi par quelques éclaireurs. Comme je n'avais que
+faire de ma cavalerie en ce moment, je lui donnai l'ordre d'aller
+balayer le bord de la rivière. Un peu plus tard, pensant qu'un peu
+d'infanterie pouvait être utile, j'ordonnai au général Lagrange de
+partir, avec huit cents hommes, pour suivre le mouvement de la
+cavalerie. Enfin, le pont étant détruit autant qu'il pouvait l'être, je
+me décidai à descendre la rivière, et à aller voir moi-même ce qui se
+passait de ce côté. Arrivé à moitié chemin du lieu où étaient les
+troupes, j'entendis une fusillade assez vive. Je courus sur la hauteur,
+et je vis cinq cents hommes de mes troupes que le général Lagrange avait
+portés en avant, se retirant en désordre, à la vue d'une masse de trois
+à quatre mille hommes d'infanterie marchant à eux, après avoir passé la
+rivière sur le pont abandonné par le général Corbineau, sans l'avoir
+détruit.</p>
+
+<p>Je courus aux fuyards, et cherchai à les rallier, mais inutilement.
+Alors je pris le parti de me rendre avec rapidité au 131e, fort de trois
+cents hommes environ, en réserve, et formé en colonne. Quelques paroles
+suffirent pour l'exalter. Immédiatement après il fut mis en mouvement en
+battant la charge. Je me plaçai à dix pas en avant avec quelques
+officiers. J'envoyai l'ordre à ma cavalerie de faire simultanément une
+charge sur le flanc de la montagne. Ceux qui auparavant fuyaient et
+avaient été sourds à ma voix revinrent sur leurs pas à la vue de ce
+mouvement offensif. Nous arrivâmes ainsi, avec impétuosité, à
+l'extrémité du plateau au moment même où la tête de la masse ennemie
+l'attaquait du côté de la rivière. La culbuter fut l'affaire d'un
+moment. Abîmée par notre feu et sabrée par la cavalerie, ce qui ne fut
+pas tué fut pris ou noyé. L'ennemi y perdit environ trois mille hommes.</p>
+
+<p>Presque toute l'armée ennemie vint se former de l'autre côté de la
+rivière. Quatre-vingt mille hommes étaient en vue. Une nombreuse
+artillerie, déployée contre nous, ne produisit aucun effet. Tout, de
+notre côté, pièces et troupes, était embusqué et mis à couvert.</p>
+
+<p>L'ennemi tenta de nouveau de passer le pont; mais mes six pièces de
+canon, placées à portée de mitraille, le battaient avec succès. Beaucoup
+de tirailleurs y dirigèrent leur feu, et l'ennemi, après deux tentatives
+inutiles, y renonça. Un tiraillement insignifiant s'engagea ensuite
+d'une rive à l'autre.</p>
+
+<p>Mais l'ennemi ne voulait pas renoncer à venger ce revers. Il porta une
+portion de ses troupes en face de Rosnay et essaya d'enlever le pont
+sur lequel nous avions passé.</p>
+
+<p>Les longerons étaient découverts et sans tablier. Il fallait passer en
+équilibre, un à un, sur les poutres. Je plaçai en embuscade, en arrière
+et à couvert par l'église, un officier de choix avec trois cents hommes.
+Je lui donnai l'ordre de laisser l'ennemi s'avancer: cent hommes au
+moins devaient franchir la coupure. Quand ils seraient en deçà, les
+trois cents hommes embusqués marcheraient sur eux, les prendraient ou
+les jetteraient dans l'eau.</p>
+
+<p>Ce brave officier, nommé Salette, avait été longtemps mon aide de camp.
+Il exécuta ponctuellement sa consigne, et le détachement ennemi, en tête
+de la colonne, fut détruit, mais il y perdit la vie.</p>
+
+<p>L'ennemi renonça alors à faire de nouvelles tentatives. Sur ces
+entrefaites, on me prévint qu'une colonne se montrait sur la route de
+Vitry, et allait nous prendre à dos. Le moment était critique. Faire
+retraite dans un pays ouvert, ayant devant soi des forces si
+considérables, et en commençant son mouvement de si près, était fort
+périlleux. Un peu d'avance était nécessaire. La mauvaise saison vint a
+mon secours; la neige, tombant à gros flocons, obscurcit le temps. Mes
+troupes se portèrent à un quart de lieue en arrière, je laissai les
+mêmes tirailleurs au pont pour répondre à l'ennemi, en leur recommandant
+de diminuer successivement leur feu, et ensuite de venir nous joindre.
+L'ennemi ne s'apercevant ni de notre silence ni de leur départ, ils nous
+avaient rejoints, et nous étions en pleine marche pour Dampierre et
+Arcis, lorsque nous entendions encore ses décharges multipliées.</p>
+
+<p>J'allai prendre position, le soir, à Dampierre. Rarement un général
+s'est trouvé dans une circonstance aussi difficile. Si j'étais arrivé
+quelques minutes plus tard sur le point où l'ennemi venait de passer la
+rivière, ou que j'eusse hésité un instant à me mettre à la tête de cette
+poignée de soldats, seule troupe sous ma main, c'en était fait de mon
+petit corps: personne n'échappait. Il y a un grand charme et une grande
+jouissance à obtenir un succès personnel, à sentir, au fond de la
+conscience, que le poids de sa personne, et, pour ainsi dire, de son
+bras, a fait pencher la balance et procuré la victoire. Cette
+conviction, partagée par les autres, et exprimée par un sentiment
+d'admiration et de reconnaissance, cause une félicité dont on ne peut
+guère avoir l'idée quand on ne l'a pas éprouvée.</p>
+
+<p>L'Empereur, extrêmement satisfait de ce succès, récompensa les officiers
+que je lui désignai. Ce coup de vigueur, fait avec si peu de monde
+contre des troupes si supérieures en nombre et en moyens, prouvait qu'il
+y avait encore un reste d'énergie en nous-mêmes, et que, si le nombre
+nous accablait, nous n'avions pas dégénéré.</p>
+
+<p>Pendant ces divers mouvements, le général York, dont l'avant-garde avait
+été, le 31, à Montier-en-Der, au lieu de continuer sa marche pour opérer
+sa jonction avec l'armée, se dirigea sur Vitry, qui d'abord se défendit,
+de là sur Châlons, où le duc de Tarente était le 31 janvier.</p>
+
+<p>Le duc de Tarente ayant évacué Châlons et envoyé au général Mont-Marie,
+commandant à Vitry, l'ordre de quitter cette place, le corps d'York
+passa la Marne et suivit le duc de Tarente dans son mouvement sur
+Épernay, Château-Thierry, et la Ferté-sous-Jouarre. Le duc de Tarente,
+en se retirant constamment contre des forces très-supérieures, retarda,
+autant qu'il était possible, la marche de l'ennemi; mais sa retraite
+était en outre nécessitée par la marche du reste de l'armée de Silésie,
+qui se portait sur la Ferté-sous-Jouarre, par la route directe de
+Montmirail.</p>
+
+<p>Le lendemain du combat de Rosnay, 3 février, je me portai à
+Arcis-sur-Aube, où je pris position. L'Empereur s'était placé en avant
+de Troyes, où il réunit au reste de ses forces le maréchal duc de
+Trévise, qui s'y trouvait déjà. Là il s'arrêta. L'ennemi ne fit aucune
+entreprise sérieuse; il n'y eut que quelques engagements insignifiants.</p>
+
+<p>Pendant toute la journée du 4, je pus voir, d'Arcis, les colonnes
+ennemies descendant la rivière par la rive droite, et se portant dans la
+direction de Fère-Champenoise. Malgré les efforts de courage si récents
+dont les soldats devaient être glorieux, un découragement général se
+faisait sentir par un symptôme effrayant. Deux cent soixante-sept
+soldats du 37e léger désertèrent pendant la même nuit; des cuirassiers
+en firent autant avec un officier supérieur prisonnier, qu'ils étaient
+chargés de garder.</p>
+
+<p>La division Lagrange, par suite des combats livrés et de cette désertion
+continuelle, se trouvait, après avoir reçu des renforts en apparence
+considérables, réduite à dix-huit cent vingt-quatre baïonnettes.</p>
+
+<p>Le 5, d'après les ordres de l'Empereur, je me portai sur Méry, au
+confluent de l'Aube avec la Seine, et, le 6, à Nogent-sur-Seine.</p>
+
+<p>Le mouvement décousu de l'ennemi; les rapport faisant connaître la
+marche des colonnes ennemies à distante l'une de l'autre, et sans se
+soutenir; la probabilité qu'une partie des troupes composant l'armée de
+Silésie était sur la Marne, à la suite du duc de Tarente; enfin, la
+certitude de la présence, devant Troyes, de la grande armée, toutes ces
+considérations me firent naître la pensée que la fortune nous présentait
+une occasion favorable pour faire un grand mal à l'ennemi en agissant
+avec promptitude. En débouchant rapidement par Sézanne, et coupant la
+route de Montmirail, on avait la chance de rencontrer ses corps
+éparpillés. Autant par leur faiblesse que par la surprise, on pouvait
+les écraser et même les détruire. J'envoyai mes réflexions à l'Empereur,
+et lui proposai cette opération. Elle me paraissait si utile, que
+j'insistai. Je lui écrivis trois fois dans la journée sur le même sujet.
+Comme mes idées furent adoptées, et qu'un résultat brillant en a été le
+prix, je consacrerai ces souvenirs en insérant ici la lettre que
+j'écrivis au prince de Neufchâtel, le 6 février au soir, de Nogent.</p>
+
+<p>«Monseigneur, j'ai l'honneur de vous rendre compte que les
+renseignements fournis par les habitants donnent pour certain l'arrivée
+hier, à Pleurs, de cinq mille hommes d'infanterie prussienne. Ces
+troupes, ainsi que celles qui les ont précédées, filent sur la
+Ferté-Gaucher. D'autres troupes ennemies marchent sur Montmirail par
+Étoges. Il semblerait que celles-ci sont russes, et appartiennent au
+corps de Sacken.</p>
+
+<p>«Ces nouvelles me confirment dans l'opinion que je vous ai déjà émise
+aujourd'hui. L'Empereur obtiendrait un grand résultat d'un mouvement
+rapide que l'on pourrait faire après-demain avec douze ou quinze mille
+hommes, en marchant par Sézanne sur la trace de l'ennemi, et le coupant
+jusque sur Fromentière et Champaubert. L'ennemi est sans défiance, parce
+qu'il ne croit pas à l'existence d'un corps d'armée considérable ici.
+Cependant il va y avoir moyen de le former. En ne perdant pas un moment,
+on pourrait obtenir les plus grands avantages. La présence de l'Empereur
+à Troyes attire les regards et arrête les principales forces de
+l'ennemi. Pendant ce temps, on peut détruire les troupes qui s'éloignent
+et marchent inconsidérément.»</p>
+
+<p>Mes instances convainquirent l'Empereur. Le 7, je reçus l'ordre de
+commencer mon mouvement. Ce même jour, j'arrivai dans la nuit à
+Fontaines-Denis. Le 8, j'entrai à Sézanne, d'où je chassai huit cents
+chevaux ennemis qui se retirèrent dans la direction de la Ferté-Gaucher.</p>
+
+<p>Informé par les habitants de la marche des principaux corps ennemis par
+la route d'Étoges à la Ferté-sous-Jouarre, je plaçai mes troupes en
+avant de Chapton. J'envoyai des reconnaissances sur Bayes pour avoir des
+nouvelles, afin de déboucher avec connaissance de cause aussitôt que je
+serais appuyé. Les rapports annonçaient la présence de l'ennemi ayant
+des troupes assez nombreuses à Montmirail, à Champaubert et à Vertus.
+L'Empereur n'arrivant pas, je rapprochai mes troupes de Sézanne pour ne
+pas donner l'éveil à l'ennemi; mais le 9, ayant reçu l'avis de la marche
+de Napoléon avec sa garde, je me reportai en avant. Le 10, je passai le
+défilé de Saint-Gond, et je marchai sur l'ennemi occupant Bayes.</p>
+
+<p>Le corps d'Olsouffieff s'y trouvait placé en intermédiaire entre le
+corps de Sacken et Montmirail, et le corps de Kleist à Vertus, où
+Blücher était en personne. J'attaquai immédiatement. Les Russes firent
+bonne contenance, et se battirent avec courage. Leur artillerie était
+nombreuse; mais ils n'avaient point de cavalerie. Bayes fut emporté. Le
+corps principal, placé en avant de Champaubert, fut culbuté et se mit en
+retraite. Présumant qu'il la ferait dans la direction de Vertus, je fis
+placer toute ma cavalerie à ma droite et la dirigeai en arrière du
+village de Champaubert, où la tête de la colonne en retraite arrivait
+déjà. Jetée hors de la communication principale, dans un pays difficile
+et boisé, à un mouvement régulier succéda le désordre et la confusion.
+Tout fut pris ou détruit, à l'exception de sept ou huit cents hommes qui
+atteignirent Vertus par détachements. Quinze pièces du canon tombèrent
+en notre pouvoir. Nous fîmes plus de quatre mille prisonniers, et, entre
+autres, le général Olsouffieff en personne, commandant ce corps. La
+force de mon corps d'armée, en hommes présents sous les armes, était ce
+jour-là de trois mille deux cents hommes d'infanterie, représentant
+cinquante-deux bataillons différents, et de quinze cents chevaux. Aucune
+autre troupe que les miennes ne fut engagée.</p>
+
+<p>Je me portai sur Étoges qui, pour nous, était la position défensive. Le
+plateau élevé de la Brie-Champenoise domine les immenses plaines
+stériles et dépouillées qui le précédent, et composent tout le pays,
+depuis Étoges jusqu'à Châlons.</p>
+
+<p>Les troupes montrèrent une grande valeur. Des conscrits, arrivés de la
+veille, entrèrent en ligne, et se conduisirent, pour le courage, comme
+de vieux soldats. Oh! qu'il y a d'héroïsme dans le sang français! Je ne
+puis me refuser au plaisir de citer deux mots de deux conscrits qui
+peignent, tout à la fois, l'esprit de cette jeunesse et les instruments
+dont il nous était donné de nous servir.</p>
+
+<p>Deux conscrits étaient aux tirailleurs. Ils avaient été commandés par
+l'ordre de service. Je m'y trouvais aussi. J'en vis un qui, fort
+tranquille au sifflement des balles, ne faisait cependant pas usage de
+son fusil. Je lui dis: «Pourquoi ne tires-tu pas?» Il me répondit
+naïvement: «Je tirerais aussi bien qu'un autre si j'avais quelqu'un
+pour charger mon fusil.» Ce pauvre enfant en était à ce point
+d'ignorance de son métier.</p>
+
+<p>Un autre, plus avisé, s'apercevant de l'inutilité dont il était,
+s'approcha de son lieutenant et lui dit: «Mon officier il y a longtemps
+que vous faites ce métier-là; prenez mon fusil, tirez, et je vous
+donnerai des cartouches.» Le lieutenant accepta la proposition, et le
+conscrit, exposé à un feu meurtrier, ne montra aucune crainte pendant
+toute la durée de l'affaire.</p>
+
+<p>Après avoir établi mes troupes à Étoges, je revins de ma personne à
+Champaubert, où Napoléon avait mis son quartier général. Je m'étais fait
+précéder par le général Olsouffieff.</p>
+
+<p>Je trouvai Napoléon à table, ayant avec lui Olsouffieff, le prince de
+Neufchâtel, le maréchal Ney. J'y pris place. Nous étions cinq. Le
+général russe ne savait pas un mot de français; ainsi le discours que
+Napoléon nous tint n'était pas à son adresse.</p>
+
+<p>L'Empereur était ivre de joie. Cependant ce succès obtenu, glorieux pour
+le sixième corps si peu nombreux, ne pouvait pas être d'un grand poids
+dans la balance de nos destinées, et néanmoins voilà la réflexion qu'il
+inspira à Napoléon:</p>
+
+<p>«A quoi tient le destin des empires! dit-il: si demain nous avons, sur
+Sacken, un succès pareil à celui que nous avons eu aujourd'hui sur
+Olsouffieff, l'ennemi repassera le Rhin plus vite qu'il ne l'a passé; et
+je suis encore sur la Vistule.»</p>
+
+<p>Ainsi c'était à Champaubert que son imagination embrassait encore
+l'Europe. Il vit faire la grimace à ses auditeurs, et dit, pour détruire
+le mauvais effet de ces paroles: «Et puis je ferai la paix aux
+frontières naturelles du Rhin.» Chose dont il se serait bien gardé! Et
+cependant cet homme, si rempli d'illusions, si déraisonnable, avait
+encore les aperçus du génie quand ses passions ne parlaient pas! Son
+esprit était profond et pénétrant, sa tête la plus féconde qui fût
+jamais. Je l'ai vu souvent prédire et juger d'une manière surnaturelle,
+et puis le jugement disparaissait dans l'action, quand la passion venait
+le combattre: alors il n'était plus lui-même. Je vais en apporter, dans
+cette circonstance, une nouvelle preuve. Avant son départ de Paris, M.
+Mollien, ministre du trésor, lui dit: «Le peu de moyens avec lesquels
+vous commencez la campagne peut faire redouter que l'ennemi ne vienne
+dans le coeur de la France, et que les Cosaques ne gênent les
+communications avec Paris; ne serait-il pas convenable de transporter le
+trésor sur la Loire, afin que le service ne pût pas manquer?»</p>
+
+<p>L'Empereur lui répondit ces propres paroles, en lui frappant sur
+l'épaule, geste qui lui était familier: «Mon cher, si les Cosaques
+viennent devant Paris, il n'y a plus ni empire ni empereur.» Et, à peine
+à quinze jours de distance, le même homme a tenu un propos si différent
+à l'occasion de quelques prisonniers faits à une armée de deux cent
+mille hommes!</p>
+
+<p>Le lendemain l'Empereur marcha sur Montmirail avec la garde, une
+division venant d'Espagne, commandée par le général Leval, et les
+troupes de Ricard qu'il m'enleva. Je restai à Étoges avec deux mille
+cinq cents hommes d'infanterie et quinze cents chevaux.</p>
+
+<p>L'Empereur, dont les troupes furent augmentées d'une division de jeune
+garde, amenée par le duc de Trévise, battit Sacken à Montmirail.
+Celui-ci se retira sur Château-Thierry, fut recueilli par le corps de
+York et passa la Marne. Le soir même de l'affaire de Montmirail, le
+comte de Tascher, aide de camp du vice-roi, arriva d'Italie pour
+annoncer à l'Empereur le succès du combat du Mincio, où les Autrichiens
+avaient été battus. Quand on annonça Tascher à Napoléon, il dit: «Il
+vient sans doute m'apprendre qu'Eugène a commencé son mouvement.»</p>
+
+<p>Ce mot de Napoléon prouve, encore une fois de plus, qu'il n'avait point
+donné contre-ordre à Eugène. Les amis de celui-ci ont prétendu que
+l'Empereur le lui avait envoyé après les affaires de Montmirail et de
+Vauchamps, c'est-à-dire vers le 15 février; mais ce raisonnement ne le
+justifie pas le moins du monde et tombe dans l'absurde. On convient
+qu'Eugène a reçu l'ordre de venir dès le commencement de janvier; mais
+qui l'a autorisé à différer, non-seulement l'exécution, mais encore les
+préparatifs. Pour quelle époque Napoléon le demandait-il? Sans doute
+pour la plus rapprochée, c'est-à-dire pour celle où il combattait avec
+des débris contre des forces immenses, où il était sur le bord du
+précipice, où il devait tout sacrifier pour ne pas succomber. Cette
+lutte ne pouvait pas se prolonger hors de mesure. Si Eugène était
+nécessaire, c'était tout de suite. On ne pouvait pas concevoir autrement
+son concours. Eh bien, depuis le 1er janvier jusqu'au 25 février, époque
+à laquelle le contre-ordre prétendu aurait pu lui parvenir, a-t-il fait
+la moindre disposition pour rentrer en France, et cette marche, pour
+réussir, en exigeait beaucoup! A-t-il fait sauter les places qu'il avait
+l'ordre d'abandonner? En a-t-il fait même miner une seule? Non; Eugène a
+désobéi; il a contribué plus que qui que ce soit à la catastrophe. Rien
+ne peut l'excuser<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a>
+<a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Le général d'Anthouard m'a raconté depuis que, se trouvant,
+quelque temps après la Restauration, à Munich, et travaillant avec le
+prince, dans son cabinet, à mettre en ordre ses papiers, il retrouva
+l'ordre écrit qu'il lui avait porté pour exécuter le mouvement dont je
+viens de parler. Il le lui montra, et lui dit: «Croyez-vous,
+monseigneur, qu'il soit bien de conserver ce papier?--Non, reprit
+Eugène;» et il le jeta au feu. (<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote>
+
+<p>Je reviens aux opérations sur la Marne. J'étais resté à Étoges pendant
+le mouvement de Napoléon sur Château-Thierry, et Blücher, avec vingt
+mille hommes qu'il avait sous la main à Vertus, allait reprendre
+l'offensive. Tous les rapports l'annonçaient. J'occupais le beau plateau
+d'Étoges, en étendant ma gauche pour mieux m'éclairer. Dès le 13,
+Blücher commença son mouvement et marcha sur Étoges. Quand toutes ses
+colonnes se furent montrées, quand il eut fait ses dispositions
+d'attaque et amené du canon contre ma gauche, je fis ma retraite en bon
+ordre, et facilement, parce que tout avait été prévu. Quoique
+l'avant-garde ennemie marchât à très-petite distance de mon
+arrière-garde, il n'y eut que des engagements de troupes légères. Je
+pris position, le soir, en avant de Fromentière, appuyé aux bois voisins
+de ce village. Aussitôt après avoir commencé mon mouvement, j'avais
+envoyé, en toute hâte, un officier à l'Empereur pour le lui annoncer.
+Cet officier le trouva à Château-Thierry. Napoléon se mit en marche avec
+ses troupes pour revenir à Montmirail.</p>
+
+<p>Je partis le 14, à quatre heures du matin, de Fromentière, et me
+rapprochai de Montmirail, où je devançai mes soldats.</p>
+
+<p>L'Empereur venait d'y arriver. Il me dit que ses troupes le suivaient,
+et que je pouvais m'arrêter et attaquer l'ennemi à l'improviste. Il y a,
+en arrière du village de Vauchamps, du côté de Paris, une position
+avantageuse et facile à défendre. C'est la pente du plateau qui borde le
+vallon dans lequel Vauchamps est bâti. A la gauche, un bois, dans une
+position avantageuse, donnait les moyens de prendre à revers tout ce qui
+se serait avancé par la grande route. Je le fis occuper par mes troupes,
+et toute mon artillerie fut mise en batterie sur le front de cette
+position.</p>
+
+<p>L'ennemi, dont les forces étaient si supérieures aux miennes, croyait
+n'avoir rien à redouter. Aussi marchait-il avec une entière confiance,
+ses troupes en colonnes se touchant, n'ayant aucune distance entre
+elles, et sans même se faire éclairer. Je lui avais abandonné le village
+de Vauchamps. Il le traverse: tout à coup, en débouchant, il est
+assailli par un feu meurtrier d'artillerie et de mousqueterie; je porte
+mes troupes en avant, et j'enveloppe le village, dans lequel l'ennemi se
+rejette en confusion et dont il sort dans le même état.</p>
+
+<p>J'ordonne au colonel des cuirassiers Morin, qui était sur le flanc
+gauche du village avec un escadron que je renforçai de mon escorte, de
+charger; et plus de deux mille cinq cents hommes sont faits prisonniers,
+tandis que le général Laferrière, qui commandait la cavalerie de la
+garde, chargeant par la droite, culbute l'ennemi, complète le désordre,
+et fait aussi des prisonniers.</p>
+
+<p>Dès ce moment, l'ennemi, qui n'avait aucune formation, dut se retirer,
+et il le fit avec autant de célérité que possible.</p>
+
+<p>D'un autre côté, deux bataillons ennemis, détachés pour occuper un bois
+qui couvrait sa droite, se trouvant surpris et brusquement isolés par la
+retraite de la masse des Prussiens, furent enveloppés, capitulèrent, et
+mirent bas les armes.</p>
+
+<p>Napoléon avait mis sous mes ordres le corps de cavalerie de Grouchy,
+fort de deux mille cinq cents chevaux; j'y avais ajouté, de ma propre
+cavalerie, tout ce dont je pouvais disposer. Je lui avais en même temps
+ordonné de faire un détour par la plaine, c'est-à-dire à notre gauche,
+de prévenir l'ennemi sur son point de retraite, et d'aller se mettre en
+bataille derrière lui, à cheval sur la route de Champaubert et d'Étoges.
+Ce mouvement fut exécuté, quoiqu'un peu tardivement. La division
+Ourousoff reçut avec valeur les charges dirigées contre elle: elle
+continua sa marche, et s'ouvrit un passage pour se rendre à Étoges, où
+elle s'arrêta. Cette dernière action se passa à la chute du jour. Quand
+nous fûmes arrivés à Champaubert, l'Empereur me fit envoyer l'ordre de
+m'y arrêter: mais rien n'était plus mal entendu. Nous ne pouvions
+laisser l'ennemi à une aussi petite distance de nous. La position de
+Champaubert n'offre d'ailleurs rien de défensif, et celle d'Étoges,
+détestable pour l'ennemi, était excellente pour nous.</p>
+
+<p>J'allais être évidemment abandonné avec une poignée de troupes sur ce
+point, et il était bon de le nettoyer auparavant de s'affaiblir. Je me
+décidai donc à marcher sur Étoges, à y faire une attaque de nuit, afin
+d'y entrer par surprise. Des tentatives semblables, après un premier
+succès, devraient être faites plus souvent à la guerre: elles
+réussiraient presque toujours.</p>
+
+<p>Mais, mes troupes ayant combattu seules pendant toute la journée, tous
+mes soldats avaient été engagés; je n'avais pas trois cents hommes
+ensemble. Je demandai au maréchal Ney de me prêter un de ses régiments
+de la division d'Espagne, commandée par le général Leval, qui me
+suivait. Il me le refusa.</p>
+
+<p>Sentant l'urgence des circonstances, je donnai l'ordre direct à un
+régiment de cette division, de huit ou neuf cents hommes, de me suivre.
+Je le plaçai en colonne sur la route, lui prescrivis de se faire
+éclairer, seulement à cent pas, à droite et à gauche, par cinquante
+hommes, de marcher ainsi formé sans bruit, de ne pas tirer, et de se
+jeter, quand il serait à portée, sur Étoges sans répondre au feu de
+l'ennemi. Quant à moi, je marchai, de ma personne, à la queue de cette
+colonne.</p>
+
+<p>Ce que j'avais prévu arriva. L'ennemi, occupé à faire son établissement
+de nuit, n'était pas sur ses gardes. Surpris, il n'opposa aucune
+résistance et s'enfuit. On fit plus de trois mille prisonniers, parmi
+lesquels se trouvait le prince Ourousoff, commandant cette division, qui
+avait été blessé à la cuisse d'un coup de baïonnette. Il me fut amené au
+château d'Étoges, où je m'établis. L'entrée de ce général donna lieu à
+deux scènes, l'une fort plaisante, la seconde fort curieuse, et qui fait
+connaître une nature d'hommes moins rare qu'on ne pense dans les armées.</p>
+
+<p>Le prince Ourousoff, en entrant, me tint le discours suivant:</p>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, je vous demande mille pardons de ce qui s'est
+passé et de ce que nous nous sommes si mal défendus. En voyant la nuit
+arrivée, en entendant vos trompettes sonner le rappel, je me suis dit:
+Les Français font la guerre comme nous et ne se battent pas la nuit. En
+conséquence, j'ai cru que l'on pouvait aller, sans danger, à l'eau et à
+la paille. Dans le cours de la journée, vous avez dû être content de
+nous, et nous avons, j'espère, mérité vos éloges. Certes nous avons bien
+repoussé les charges de votre cavalerie et traversé ses lignes avec
+vigueur; mais ensuite nous avons été surpris, et je vous renouvelle mes
+excuses.»</p>
+
+<p>C'est une chose tout à fait digne de remarque pour l'observateur que de
+voir, dans certaines armées, l'esprit militaire l'emporter sur tous les
+autres sentiments, et mettre avant tous les autres intérêts ceux du
+métier et l'estime qu'on y acquiert. J'ai revu le prince Ourousoff
+depuis à Moscou, et il me parla encore sur le même ton de sa
+mésaventure.</p>
+
+<p>Voici l'autre trait. Ma maison, toujours bien fournie, était dans
+l'occasion la ressource de tout le monde. Le général Grouchy, dont la
+cavalerie était restée à Champaubert, vint, de sa personne, me demander
+à souper, ce qui était fort bien fait. J'avais sur ma table l'épée du
+prince Ourousoff. Le général Grouchy me pria de lui en faire cadeau pour
+remplacer son sabre, qui le gênait, me dit-il, par suite d'une ancienne
+blessure. Je n'attachais pas beaucoup de prix à cette dépouille opime,
+et je la lui abandonnai sans y mettre la plus légère importance; mais
+quel fut mon étonnement quand je lus peu de jours après, dans le
+<i>Moniteur</i>, un article ainsi conçu: «M. Carbonel, aide de camp du
+général Grouchy, est arrivé à Paris, et a remis, de la part de son
+général, à Sa Majesté l'Impératrice l'épée du prince Ourousoff, qu'il a
+fait prisonnier à la bataille de Vauchamps.» Un fait pareil ne suffit-il
+pas pour peindre un homme?</p>
+<br>
+
+<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br>
+RELATIFS AU LIVRE DIX-NEUVIÈME</h3>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Mayence, le 2 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, je désire que vous m'envoyiez, sans retard, un
+état nominatif de tous les officiers généraux, supérieurs et autres, de
+l'état-major, qui ont fait partie du sixième corps d'armée depuis le 21
+septembre, époque à laquelle vous m'avez fait le dernier envoi de l'état
+de situation. Il faut avoir soin d'indiquer, sur celui que je vous
+demande, les causes d'absence ou de mutations. Je joins à cette lettre
+l'état du 21 septembre; il pourra servir à la fois de base et de modèle.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Mayence, le 2 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai donné l'ordre au troisième corps d'armée de traverser aujourd'hui
+la ville, d'aller coucher au delà, et de se rendre demain à Bechtheim,
+qui est le lieu assigné pour son cantonnement.</p>
+
+<p>«Faites pareillement traverser la ville au sixième corps d'armée;
+faites-le coucher au delà, et faites-lui continuer sa marche demain pour
+se rendre à Oppenheim, qui est le lieu assigné pour son cantonnement.</p>
+
+<p>«Le cinquième corps d'armée est cantonné entre Mayence et Bingen, à Ober
+et Nieder-Ingelheim.</p>
+
+<p>«Quant au septième corps d'armée, commandé par M. le général Durutte,
+donnez-lui l'ordre, monsieur le maréchal, de se réunir à Castel, où il
+restera jusqu'à nouvel ordre.</p>
+
+<p>«Laissez ici, en passant, quelques officiers de confiance pour réunir
+tous vos isolés.</p>
+
+<p>«Faites-moi parvenir le plus tôt possible, monsieur le maréchal, l'état
+de situation très-détaillé et par bataillon de votre corps d'armée,
+afin que je puisse le mettre sous les yeux de l'Empereur.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Mayence, le 3 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que vous preniez le commandement
+de la rive gauche du Rhin, depuis Coblentz jusqu'à Landau.</p>
+
+<p>«L'intention de Sa Majesté est que le général de division et les
+généraux de brigade commandant dans les départements de la vingt-sixième
+division militaire soient continués dans leurs fonctions; mais ils
+devront correspondre chacun avec vous, qui êtes chargé de la
+surveillance supérieure de cette partie de la frontière. J'écris à cet
+égard au général commandant la vingt-sixième division.</p>
+
+<p>«Je vous préviens que, d'après les intentions de Sa Majesté, je donne
+l'ordre à M. le duc de Bellune de se rendre à Strasbourg et d'y prendre
+le commandement de la frontière, depuis Huningue jusqu'à Landau.</p>
+
+<p>«M. le duc de Tarente a déjà eu l'ordre d'aller prendre le commandement
+de la frontière depuis l'embouchure de la Moselle jusqu'à Zwoll.</p>
+
+<p>«Ainsi, vous, M. le duc de Bellune et M. le duc de Tarente, vous vous
+trouverez avoir le commandement supérieur depuis la Hollande jusqu'à la
+Suisse.</p>
+
+<p>«Prenez la surveillance supérieure de tout ce qui concerne le service et
+la sûreté de cette partie de la frontière, et correspondez journellement
+avec moi, afin que Sa Majesté soit parfaitement instruite de l'état des
+choses. Je donne avis de ces dispositions au ministre de la guerre.</p>
+
+<p>«Vous correspondrez avec M. le duc de Bellune et M. le duc de Tarente
+quand cela sera nécessaire.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Mayence, le 5 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, la lettre par
+laquelle vous rendiez compte qu'on n'a pu s'emparer que d'une
+très-petite quantité des bateaux du Necker, et que, l'ennemi ayant ainsi
+sur ce point des moyens de passer le fleuve et de jeter des partis sur
+la rive gauche, il paraissait urgent de placer une batterie de trois ou
+quatre pièces de canon sur la digue en face du Necker, pour empêcher les
+bateaux de descendre dans le Rhin.</p>
+
+<p>«Sa Majesté approuve cette proposition. Elle me charge de vous faire
+connaître que cela ne lui paraît pas même suffisant, et qu'il faudrait y
+construire une bonne redoute où l'on pût placer du canon de gros
+calibre. J'écris à cet égard aux généraux Rogniat et Sorbier. Donnez de
+votre côté, monsieur le maréchal, les ordres qui vous concernent pour
+remplir à cet égard les intentions de l'Empereur, et rendez-m'en compte.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Oppenheim, le 10 novembre 1813,<br>cinq heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«J'ai reçu votre lettre d'hier à neuf heures du soir.--Il est fâcheux
+que le général Bertrand n'ait pas eu le temps de finir ses ouvrages. Je
+pense que Votre Excellence rend compte et correspond journellement et
+directement avec l'Empereur. Le général Lagrange me dit qu'il n'a pas
+une pièce de canon. L'Empereur a ordonné des dispositions pour
+l'artillerie des corps d'armée. Il est nécessaire que vous fassiez venir
+le général Sorbier pour savoir où en est l'exécution des ordres de Sa
+Majesté.</p>
+
+<p>«Ce matin je passe la revue, c'est-à-dire je nomme aux emplois vacants
+du troisième corps, qui maintenant fait partie du sixième; de là je me
+rends à Worms, pour voir le deuxième corps, et suivrai ma route sur
+Landau. Je vous préviens, monsieur le maréchal, que je me borne aux
+emplois vacants, et que je ne donne aucun ordre dans l'étendue de votre
+commandement; tout doit émaner de vous. Je m'empresserai de vous faire
+part de ce que je remarquerai d'ici à Landau.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, le duc de Valmy avait placé des hommes isolés dans
+plusieurs cadres du 113e régiment, et des Hollandais dans quatre
+bataillons; je crois que j'en ai disposé pour d'autres corps. Il
+convient que vous me fassiez connaître l'état des cadres qui restent à
+Mayence; car il importe que tous les hommes isolés rejoignent leurs
+corps respectifs et qu'on puisse disposer des cadres. Envoyez-moi l'état
+de tous ceux qui seront disponibles.</p>
+
+<p>«Dans l'organisation naturelle, plusieurs dépôts de cavalerie et
+d'infanterie étaient placés à Mayence. J'ai ordonné de les en retirer
+pour faire place aux troupes actives. Faites-moi connaître où ces dépôts
+ont été envoyés. Il faut que le général commandant la division en
+instruise exactement le ministre de la guerre; sans quoi on serait
+exposé à faire faire de faux mouvements aux conscrits.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 9 novembre. Je regarde comme
+très-utile que vous puissiez occuper Ehrenbreitstein; mais il faudrait
+avoir auparavant les sapeurs, les outils, l'artillerie et les vivres,
+pour une quinzaine de jours tout prêts, afin de pouvoir, quand on
+l'aurait occupé, s'y mettre, en vingt-quatre heures, en état de défense,
+et continuer, tous les jours, à se renforcer.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, vous me dites, dans votre lettre du 9 novembre, qu'il y a
+sept cents voitures d'artillerie de campagne et aucun moyen de les
+atteler. Je pense que c'est une opération très-convenable que de diriger
+une partie de ces voitures sur Metz. Au reste, le ministre de la guerre
+donne des ordres à l'artillerie sur cet objet.--Le cinquième corps est
+si peu de chose, que je pense convenable que vous le dirigiez tout
+entier sur Coblentz, avec le corps du duc de Padoue; cela donnera
+l'infanterie et la cavalerie nécessaires pour la garde du Rhin. Donnez
+des ordres en conséquence.--La garde se trouve trop resserrée. Il me
+semble que j'ai ordonné à la vieille garde à cheval de se rendre à
+Kreuznach; elle pourrait s'étendre jusque du coté de Simmern et de
+Trèves. J'ai également envoyé les soixante-huit bouches à feu attelées
+de la garde à Kreuznach.</p>
+
+<p>«Le cinquième corps se rendant à Coblentz, une division de la jeune
+garde pourra s'appuyer à Bingen; la garde pourra même s'étendre du côté
+de Kayserslautern. Le principal est que la cavalerie et l'infanterie se
+refassent; pour cela, il faut prendre plus de terrain.</p>
+
+<p>«On m'annonce que le général Bertrand a évacué Hochheim; cela est
+très-fâcheux. Il sera alors impossible à tout son corps de rester sur la
+rive droite; et, comme je n'avais laissé la vieille garde à la proximité
+de Mayence que pour soutenir le général Bertrand dans la position de
+Hochheim, je pense qu'elle peut maintenant se rendre à Kayserslautern.
+Le duc de Trévise y portera son quartier général.</p>
+
+<p>«La jeune garde sera entre Bingen et Mayence et Kayserslautern; la
+cavalerie sera à Kreuznach et s'étendra dans les vallées de
+Kayserslautern et de Deux-Ponts; la vieille garde à pied sera, comme je
+l'ai dit, à Kayserslautern et aux environs.</p>
+
+<p>«Faites connaître ces dispositions au duc de Trévise en vous servant,
+pour éviter toute collision d'étiquette, de l'intermédiaire du général
+Belliard, aide-major général, auquel vous communiquerez cette lettre.</p>
+
+<p>«On me fera connaître quand la garde pourra être rendue dans ses
+nouveaux cantonnements, afin que je puisse ordonner les dispositions
+ultérieures. Vous pourrez alors rappeler une ou deux divisions du
+général Bertrand à Mayence, puisqu'une ou deux divisions suffisent pour
+la défense de Castel.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Strasbourg, le 12 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je suis arrivé ici ce matin après
+m'être arrêté à Landau. J'ai ordonné au directeur de l'artillerie de
+cette place de faire partir tout de suite quatre pièces de 16 et deux
+obusiers, approvisionnés à cent coups seulement (parce qu'il manque de
+poudre à Landau) pour armer la redoute sur la rive gauche, en face de
+l'embouchure du Necker. Je crois vous avoir dit qu'ayant trouvé le
+général Curto à Worms je l'ai chargé du commandement supérieur de la
+cavalerie entre Worms, Spire et Neustadt.</p>
+
+<p>«On dit que le corps de de Wrede que nous avons battu à Hanau, renforcé
+des Wurtembergeois et des Badois, se dirige sur Kehl; on fait des
+réquisitions; ces bruits pourraient bien avoir pour but de faire une
+diversion de ce côté. On dit également que l'armée du prince de
+Schwarzenberg se divise en deux corps, l'un sur Mayence, l'autre sur
+Wezel; mais tous ces bruits se répandent vaguement.</p>
+
+<p>«A Landau, j'ai trouvé sept cents hommes appartenant aux corps d'armée,
+et ici huit cents que je fais diriger sur leurs corps d'armée. Je pense
+qu'on en trouvera beaucoup d'autres. Demain, je continue ma route pour
+Paris où je rendrai compte à l'Empereur de ma tournée sur le haut Rhin.
+Si ma santé continue à être bonne, j'espère vous voir bientôt, mon cher
+duc: vous connaissez mon attachement.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Saint-Cloud, le 16 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, envoyez-moi, le plus tôt possible et directement, l'état de
+situation des cinquième, sixième et deuxième corps, tels qu'ils se
+trouvaient au 15 de ce mois, bataillon par bataillon, afin que je
+connaisse bien l'état des choses.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Saint-Cloud, le 16 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre du 12 qui m'est apportée par mon
+officier d'ordonnance Laplace.--Vous aurez reçu l'ordre que j'ai donné
+pour faire filer toute ma garde sur Kayserslautern et sur la Sarre. Vous
+aurez reçu également l'ordre que j'ai donné pour réunir tout le
+cinquième corps à Coblentz. Il vous reste donc le deuxième corps, le
+sixième et le quatrième.--Je ne pense pas que le deuxième soit
+nécessaire à Strasbourg où les gardes nationales qu'on a levées seront
+suffisantes.--Il paraît que notre mouvement doit avoir lieu du côté de
+la Hollande, et que c'est de ce côté que l'ennemi a des intentions.--Le
+ministre de la guerre a donné des ordres pour ôter tous les dépôts de
+Mayence. On a ordonné que tous les dépôts des équipages militaires
+fussent envoyés à Sampigny.--On a ordonné que les dépôts de la garde
+fussent réunis à Metz. On a ordonné que toute l'artillerie qui ne serait
+pas attelée et en état se rendît sur Metz.--Quant aux gardes d'honneur,
+vous êtes le maître de les faire descendre un peu plus bas, si vous le
+jugez convenable.--Faites-moi connaître si le second pont est établi à
+Mayence: j'y attache de l'importance, afin de pouvoir déboucher
+rapidement<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.--Soignez les gardes nationales qui sont sous vos ordres.
+Passez-les en revue, et organisez-les le mieux possible.--Je pense qu'il
+sera nécessaire que vous passiez la revue de tous les corps, afin de
+pouvoir me présenter des nominations aux emplois vacants, et de faire
+distribuer des armes et des habits à ceux qui en manqueraient.--J'espère
+que tous les bataillons ne tarderont pas à être portés à huit cents
+hommes. Je vous ai mandé que vous aviez beaucoup de cadres de bataillons
+qui avaient reçu des Hollandais et des hommes isolés. Les uns et les
+autres ayant été depuis incorporés dans les cadres de l'armée, je désire
+que vous me fassiez connaître ce que sont devenus ces premiers cadres,
+afin que je leur donne une destination.--Il est convenable que vous
+visitiez la position de Kayserslautern et la liaison avec Sarrelouis et
+Landau, puisque, si jamais l'ennemi voulait bloquer Mayence, le
+quatrième corps formerait la garnison de la place, et votre position
+d'observation paraîtrait devoir être naturellement Kayserslautern.--On
+me rend compte qu'on a établi la redoute que j'ai ordonnée à
+l'embouchure du Necker. Faites-en établir une à l'embouchure de la
+Lahn.--Faites occuper, du côté de Coblentz, l'île du Rhin où il y a un
+couvent de religieuses. Nous l'occupions dans les autres guerres, et
+l'on m'assure que ce point peut nous être utile.--Si la compagnie du
+train du génie ne vous sert à rien, vous pouvez la diriger sur Metz où
+elle se complétera plus facilement.--Le ministre de l'administration de
+la guerre aura fait connaître à l'intendant Marchand les dispositions
+que j'ai faites pour les six compagnies du train qui me restaient dans
+l'intérieur. Comme les ministres sont toujours lents à expédier, vous
+trouverez ci-joint: 1° copie de mes ordres pour ces compagnies; 2° des
+ordres que j'ai donnés pour les différents dépôts d'infanterie.--J'ai
+placé le quartier général de la garde à Kayserslautern; je le ferai
+aller plus loin. Quant au grand quartier général impérial, je ne verrais
+pas de difficultés à l'éloigner. J'attends l'arrivée du prince de
+Neufchâtel pour prendre une détermination à cet égard.--Je suppose que
+vous n'avez pas d'embarras pour les chevaux de ma maison. J'ai ordonné
+qu'ils fussent envoyés sur les derrières.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a>
+<a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Quelle singulière prévision, fondée sur la plus étrange
+illusion! (<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote>
+<br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, je viens de nommer le comte Bertrand grand maréchal de mon
+palais, et je l'autorise à se rendre à Paris pour y prendre possession
+de sa place. Il laissera le commandement de son corps au général
+Morand, sous vos ordres.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 18 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous écrire
+pour vous faire connaître que son intention est que vous envoyiez un
+officier intelligent auprès du prince de Schwarzenberg, pour offrir de
+traiter de la reddition de Dantzig, de Modlin, de Zamosc, de Stettin, de
+Custrin et de Glogau. Les conditions de la reddition de ces places
+seraient que les garnisons rentreraient en France avec armes et bagages,
+sans être prisonnières de guerre; que toute l'artillerie de campagne aux
+armes françaises, ainsi que les magasins d'habillement qui se
+trouveraient dans les places, nous seraient laissés; que des moyens de
+transport pour les ramener nous seraient fournis; que les malades
+seraient guéris et, au fur et à mesure de leur guérison, renvoyés. Vous
+ferez connaître que Dantzig peut tenir encore un an; que Glogau et
+Custrin peuvent tenir également encore un an, et que, si l'on veut avoir
+ces places par un siége, on abîmera la ville; que ces conditions sont
+donc avantageuses aux alliés, d'autant plus que la reddition de ces
+places tranquillisera les États prussiens. Si l'on parlait de la
+reddition de Hambourg, de Magdebourg, d'Erfurth, de Torgau et de
+Wittenberg, Sa Majesté désire que vous répondiez que vous prendrez ses
+ordres là-dessus, mais que vous n'avez pas d'instruction; qu'il n'est
+question, actuellement, que de traiter pour les places de l'Oder et de
+la Vistule. Ces communications, monsieur le maréchal, serviraient aussi
+à avoir des nouvelles.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, vous avez sous vos ordres les deux divisions du sixième
+corps; les quatre divisions du quatrième et la division du deuxième
+corps: ce qui fait cinq divisions d'infanterie.--J'ai donné le
+commandement du cinquième corps au général Sébastiani, qui sera sous les
+ordres du duc de Tarente. Comme son corps s'approche de Cologne, il
+faudra le remplacer du côté de Coblentz.--J'ai ordonné la formation de
+magasins à Sarrebrück, Trèves et Sarrelouis.--Veillez à ce qu'on paye
+aux officiers de l'armée les mois de solde que je leur ai accordés par
+mon ordre du jour, et à ce que la masse de ferrage et de harnachement
+soit payée à la cavalerie. Dites-moi un mot là-dessus dans votre
+prochaine lettre.--La garde doit être partie pour Kayserslautern, le
+cinquième corps doit être également parti, et vous avez envoyé la
+division du sixième corps sur Coblentz. Par ces dispositions, Mayence
+doit être déblayé. Laissez toujours la division du deuxième corps entre
+Mayence et Strasbourg, parce que les deux autres divisions de ce corps
+vont se réorganiser à Strasbourg, sous le commandement du général
+Dufour. Il est donc nécessaire que le corps soit toujours là à portée
+pour qu'on puisse réunir les bataillons du même régiment, au fur et à
+mesure que ces divisions se réorganiseront.--Tous les corps d'armée vont
+recevoir leur complet, et les détachements sont partout en route pour
+rejoindre les bataillons sur le Rhin.--J'ai déjà arrêté l'organisation
+de l'armée, qui sera composée de six corps; savoir:</p>
+
+<p>«Du premier et treizième <i>bis</i>, à Anvers;<br>
+«Du onzième et du cinquième, le duc de Tarente;<br>
+«Du sixième, du quatrième et du deuxième.</p>
+
+<p>«Chacun de ces corps sera de quatre divisions et de plus de cinquante
+bataillons. Il est à espérer que cette organisation aura déjà une
+couleur en janvier.--Aussitôt que le sixième et le troisième corps
+auront plus de neuf mille hommes, il faudra prendre mes ordres pour les
+former en deux divisions.--Le quatrième corps est plus spécialement
+destiné à Mayence. Faites connaître que je dirige onze mille conscrits
+sur Mayence, où on les habillera.--Trois mille seront donnés au
+treizième, deux mille au vingt-troisième et le reste aux bataillons du
+quatrième corps, qui ont leur dépôt au delà des Alpes.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT</h4>
+
+<p class="rig">«Saint-Cloud, le 19 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre du 16.--Je viens d'ordonner que le
+duc de Trévise porte son quartier général à Trèves, où se rendra toute
+la vieille garde; que les deux divisions composées de tirailleurs se
+placent dans la direction de Trèves à Mayence et de Trèves à
+Coblentz;--que les deux divisions composées de voltigeurs se rendent à
+Luxembourg et aux environs, afin d'être à portée de leur dépôt, qui est
+à Metz;--que chaque brigade ait avec elle son artillerie; les batteries
+de douze et celles à cheval seront avec la vieille garde;--enfin que
+toutes les administrations de la vieille garde se rendent à Trèves. Par
+ce moyen vous serez parfaitement débarrassé, et il n'y aura plus rien
+sur la grande route.--Je me fais faire un rapport sur la situation de la
+cavalerie, afin de la placer définitivement dans les lieux les plus
+convenables.--Il partira d'ici, tous les huit jours, douze cents hommes
+pour les tirailleurs, et de Metz, tous les huit jours, douze cents
+hommes pour les voltigeurs. Ainsi ma garde fera, avant le 15 janvier, un
+corps de quatre-vingt mille hommes.--Je crois n'avoir pas encore donné
+d'ordre pour le grand quartier général. Je crains qu'il n'y ait quelque
+inconvénient à éloigner le payeur et l'intendant de Mayence. Je crois
+vous avoir mandé que onze mille cinq cents conscrits étaient dirigés sur
+Mayence, où ils étaient destinés à recruter la partie du quatrième corps
+qui a ses dépôts en Italie, et comme les autres dépôts du quatrième
+corps qui sont en France mettent en mouvement les conscrits destinés à
+aller compléter leurs bataillons, je compte que ce corps sera
+incessamment fort de trente à quarante mille hommes.--Faites partir la
+division de la jeune garde que vous avez gardée à Mayence. Je suppose
+que le cinquième corps est en route pour Cologne. Faites partir la
+division de l'ancien troisième corps pour Coblentz.--Le deuxième corps
+et la division du sixième corps paraissent suffisants du côté de
+Manheim.--Et, en Alsace, les gardes nationales me paraissent également
+devoir suffire. J'ai ordonné la formation d'un deuxième corps bis à
+Strasbourg. Je crois vous avoir déjà instruit de ces différentes
+dispositions.--Nous ne sommes dans ce moment-ci en mesure pour rien.
+Nous serons dans la première quinzaine de décembre déjà en mesure pour
+beaucoup de choses. La grande affaire aujourd'hui, c'est l'armement et
+l'approvisionnement des places.--A moins de nécessité absolue, la
+division du deuxième corps doit rester sous votre commandement. Le duc
+de Bellune voudrait l'attirer à lui: mais il n'y a rien à craindre pour
+Strasbourg. Il faudrait que l'ennemi fût fou pour aller attaquer de ce
+côté. C'est sur Cologne et Wezel qu'il est naturel de penser que
+l'ennemi doit se porter<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.--Avez-vous rallié au sixième corps douze à
+quinze cents hommes de la marine qui se trouvaient du côté de Cologne?
+Avez-vous fait partir des officiers pour parcourir les différents
+régiments, en retirer les isolés qui y avaient été momentanément
+incorporés et les faire revenir à leur régiment?--Le ministre a décidé
+où devaient être placés les dépôts du 30e et du 33e. Quant aux 8e, 27e,
+70e et 88e régiments, renvoyez les cadres à leur dépôt. Le 8e est du
+côté de la basse Meuse. Ôtez du cadre tous les hommes disponibles et
+placez-les dans le 13e de ligne.--Le 88e a aussi son dépôt dans le
+Nord.--Il n'y a que le 70e qui a son dépôt à Brest. Placez ce bataillon
+dans celui de vos corps où se trouvent déjà des hommes du 70e.--J'ai
+donné des ordres pour que six cents conscrits lui fussent envoyés à
+Mayence pour le compléter. Il serait trop long de l'envoyer se recruter
+du côté de Brest.--Le 28e ayant son dépôt dans le Nord, renvoyez-le à
+son dépôt.--Vous aurez donc ainsi à Mayence deux dépôts: celui du 133e
+et un bataillon du 70e.--Quant au 33e léger, vous l'avez dirigé sur
+Sarrelouis, et il m'y paraît bien. Instruisez de ces dispositions les
+commissaires des guerres de Metz, de Châlons et de la route, afin que
+les conscrits qui se rendent à ces différents dépôts puissent être bien
+dirigés.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a>
+<a href="#footnotetag6">
+(retour) </a> Ce plan de campagne convenait à Napoléon; et il voulait y
+croire! (<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«Bords du Rhin, le 19 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de rendre compte à Sa Majesté que j'ai parcouru la ligne
+du Rhin jusqu'à la frontière de mon commandement. Je me suis assuré que
+toutes les mesures de surveillance et de défense étaient bien prises, et
+je les ai complétées autant que possible. J'ai ordonné quelques travaux
+à Worms, qui est un point de passage très-favorable à l'ennemi. La
+redoute en face du Necker sera terminée et armée après-demain. J'ai
+ordonné un semblable travail en face de l'embouchure de la Lahn. Ce
+point est également important. Il sera couvert par un poste défensif et
+une bonne batterie.</p>
+
+<p>«Nous avons un grand nombre de malades, qui augmente avec une rapidité
+inouïe. Cependant les troupes sont bien, et j'ai pris toutes les
+mesures de précaution et de détail que la raison autorise. J'ai donné
+l'ordre de faire distribuer de l'eau-de-vie à tous les soldats, du vin
+aux convalescents et aux malades. J'ai réduit partout le service, et
+aucun des moyens que je puis employer ne sera omis pour refaire les
+troupes. L'amélioration des hôpitaux de Mayence a été moins rapide que
+je ne l'espérais, quoique je fusse autorisé à compter sur de meilleurs
+résultats. J'ai pris de nouvelles mesures dont je vais suivre
+l'exécution, et certainement, sous peu de jours, tout sera en bon ordre.
+Les habitants éprouvent des maladies encore plus générales et plus
+graves que les soldats. Jusqu'ici la mortalité n'est pas très-forte dans
+les troupes; elle est extraordinaire chez les habitants, et cela à
+Mayence et sur toute la ligne.</p>
+
+<p>«La masse de la grande armée ennemie est toujours en présence. Le Rhin
+est bordé avec assez de soin: mais elle a pris des cantonnements à
+plusieurs lieues en arrière. Il paraît certain qu'un corps de troupes,
+que l'on porte à quinze ou vingt mille hommes, a passé devant Kehl et a
+continué sa marche sur le haut Rhin.</p>
+
+<p>«Je n'ai point encore de rapports de l'officier que j'ai envoyé à
+Huningue et à Bâle: j'attends de ses nouvelles à chaque moment. Elles
+m'éclaireront sur ce qui se passe de ce côté.</p>
+
+<p>«Les postes de l'armée prussienne sur le Rhin commencent entre Bingen et
+Coblentz. Tout ce qui est au-dessus est russe ou autrichien.</p>
+
+<p>«Nos approvisionnements vont toujours lentement; mais ceux de réserve
+continuent à s'augmenter. Nous aurons après-demain, tant des uns que des
+autres, trente-cinq mille quintaux de grains ou farine.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«Bords du Rhin, le 20 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que les gardes
+nationales de la Meurthe et de la Moselle sont arrivées en grande partie
+et arrivent chaque jour. Tous les rapports qui me sont faits annoncent
+qu'elles n'ont parmi elles que peu de gens mariés, qu'elles sont
+composées d'hommes vigoureux, et qu'elles se montrent animées du
+meilleur esprit. J'avais donné des ordres pour qu'elles fussent armées
+sur-le-champ, et les fusils allaient partir lorsque le directeur de
+l'artillerie a reçu une lettre du ministre de la guerre, en date du 16,
+qui ordonne d'armer ces légions avec les <i>fusils à réparer</i> qui se
+trouvent dans l'arsenal de Mayence.</p>
+
+<p>«La date de cet ordre est trop récente pour que j'aie cru pouvoir me
+permettre d'y rien changer; mais il est de mon devoir de faire connaître
+à Votre Majesté que je regarde cette mesure comme très-contraire au bien
+de son service. On peut tirer le meilleur parti des gardes nationales en
+les employant sur-le-champ; mais il faut mettre de suite leur dévouement
+à profit, il faut ne prendre aucune mesure qui puisse lui donner du
+dégoût, et la mesure ordonnée recule nécessairement de beaucoup l'époque
+à laquelle on pourra s'en servir. Je regarde comme certain qu'avec un
+peu de soins on peut, en très-peu de temps, tirer dans les circonstances
+actuelles un meilleur service de ces gardes nationales que des troupes
+de ligne.</p>
+
+<p>«Des renseignements certains annoncent qu'hier les empereurs de Russie,
+d'Autriche et le roi de Prusse étaient encore à Francfort, et que ce
+sont encore des Russes, que je crois du corps de Wittgenstein, qui sont
+devant nous à Hochheim. On assure que la plus grande partie de l'armée
+autrichienne est sur la rive gauche du Mein, et qu'un corps prussien
+assez considérable, infanterie, cavalerie et artillerie, est près de
+l'embouchure de la Lahn. On ne voit pas un seul détachement ennemi de
+Lintz à Neuwied.»</p>
+<br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, il est probable que l'ennemi ne veut pas tenter de passer
+le Rhin. Laissez donc vos troupes tranquilles et ne vous tourmentez pas.
+Toutefois, si l'ennemi passe le Rhin, il passera sur le bas Rhin.
+N'éloignez donc pas le deuxième corps de Mayence. Une division du
+sixième corps doit être à Coblentz, afin que le cinquième corps soit à
+Cologne à la disposition du duc de Tarente.--J'estime que les gardes
+nationales qu'on a levées en Alsace sont suffisantes pour défendre cette
+frontière.--La redoute à l'embouchure du Necker est établie. En a-t-on
+établi une semblable vis-à-vis la Lahn? Si on ne l'a pas fait, ordonnez
+qu'on le fasse.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, quand j'étais à Mayence, il y avait deux bataillons du 113e
+qui avaient des hommes isolés; faites-moi connaître ce qu'ils sont
+devenus.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«Bords du Rhin, le 24 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté des rapports que l'officier
+que j'ai envoyé à Huningue vient de me faire, ainsi que l'extrait des
+gazettes allemandes qu'il y a joint.</p>
+
+<p>«Les nouvelles qu'ils renferment m'ont paru assez importantes pour les
+faire passer à Votre Majesté, quoique je suppose bien qu'elle les a
+reçues ou recevra par d'autres voies.</p>
+
+<p>«Je crains bien que la possession du pont de Bâle ne soit l'un des
+principaux objets de l'ennemi dans ses opérations sur cette partie de la
+frontière.</p>
+
+<p>«Tous mes rapports, depuis vingt-quatre heures, m'annoncent une
+augmentation continuellement croissante des forces de l'ennemi sur les
+bords du Necker.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 24 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, j'ai ordonné que le cadre du sixième bataillon du 13e de
+ligne, bien complété, se rendît à Alexandrie. S'il n'est pas encore
+parti, faites le partir en toute diligence. Ce bataillon a déjà mille
+hommes qui l'attendent à Alexandrie, et sont destinés à l'armée de
+réserve d'Italie.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 25 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, renvoyez sans délai ma garde, infanterie, cavalerie et
+artillerie, sur la Sarre; n'en retenez rien, parce qu'il y a un système
+d'organisation que l'on suit et qu'il est nécessaire que rien ne
+dérange.--Au 1er décembre, il partira de chaque dépôt cinq cents hommes
+pour renforcer tous les bataillons qui sont à l'armée, ce qui fera
+cinquante mille hommes de renfort et portera les quatrième, cinquième,
+sixième et onzième corps fort haut.--Il partira aussi à la même époque
+un bataillon de chacun des dépôts du deuxième corps. Ces douze
+bataillons se réuniront à Strasbourg.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«25 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que mes rapports
+m'annoncent que l'ennemi travaille à élever des batteries sur le bord du
+Rhin, près de Manheim. Ces travaux, joints à l'accumulation prompte de
+ses forces sur ce point, et les bruits répandus parmi les gens du pays
+que son intention est de passer sur ce point, me font croire à la
+réalité de ce projet.</p>
+
+<p>«Le prince de Schwarzenberg est parti hier pour Manheim, et on annonce
+le départ du quartier général pour cette ville.</p>
+
+<p>«J'avais donné l'ordre au troisième corps de l'artillerie, par suite des
+dispositions prises pour le cinquième corps d'armée, de s'étendre, et au
+duc de Padoue de placer son quartier général à Bonn. D'après les
+nouveaux ordres de Votre Majesté, je lui ai expédié celui de se rendre à
+Cologne, à la disposition du duc de Tarente.</p>
+
+<p>«Il est possible que l'ennemi tente un passage sur ce point, en même
+temps que sur Manheim; mais il est indubitable que, si l'ennemi opère,
+ses opérations préalables seront aux environs de Manheim, attendu que le
+grand obstacle à craindre pour lui maintenant sont les glaces que le
+Rhin va charrier dans quelques jours, glaces qui sont plus abondantes et
+beaucoup plus précoces au-dessous de la Moselle, de la Lahn, du Mein et
+du Necker qu'au départ de ces rivières, attendu encore que presque
+toutes ses forces sont sur la rive gauche du Mein et sur le Necker.</p>
+
+<p>«Ces considérations et la nature du pays au dessous de Mayence, qui fait
+que l'ennemi ne peut tenter le passage qu'à Coblentz ou à Baccarach
+seulement, où il y a des débâcles, tandis qu'il y a une multitude de
+passages favorables entre Mayence et Landau, me déterminent à laisser
+la sixième division du sixième corps, qui occupe Coblentz et Baccarach,
+seule sur ce point, où elle est bien suffisante, étant forte de plus de
+sept mille hommes, et à laisser l'autre division du sixième corps
+cantonnée à la gauche de la première, entre Worms et Mayence.</p>
+
+<p>«Cette disposition est non-seulement nécessaire pour défendre le
+passage, mais encore pour occuper, si l'ennemi avait réussi à forcer les
+gorges des montagnes, les routes de Kircheim, Boland, Turkheim et
+d'Alzey, qu'il faut occuper à la fois, parce qu'ils aboutissent à
+Kayserslautern.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«27 novembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, quoique les calculs de la raison disent qu'il est trop tard pour
+passer le Rhin ici avec une armée nombreuse, et que, dans dix jours,
+tous les établissements pour la conservation de ponts de bateaux seront
+une chose non-seulement incertaine, mais peut-être même impossible, je
+ne puis pas douter que l'ennemi n'ait formé le projet d'exécuter ce
+passage et ne soit au moment de le tenter. Toute l'artillerie
+autrichienne est accumulée aux environs de Manheim, et tous les ouvriers
+du pays ont été mis en réquisition et travaillent à préparer des moyens
+de passage.</p>
+
+<p>«D'après cet état de choses, je me détermine à quitter Mayence et à
+établir mon quartier général pour quelques jours à Worms, afin de
+surveiller de plus près les mouvements de l'ennemi, défendre le passage
+autant que possible, et assurer le retour, en bon ordre, des troupes au
+pied des montagnes. Dans le cas où l'ennemi n'effectuerait pas son
+passage, je reviendrais dans sept à huit jours à Mayence.</p>
+
+<p>«Je laisse la division du général Ricard à Coblentz, pour garder cette
+ligne et défendre le passage du Rhin, si l'ennemi le tente sur ce point.
+Je laisse le premier corps de cavalerie pour l'appuyer. Si l'ennemi la
+force, elle se repliera par Simmern et Kirchberg; elle appuiera ainsi le
+premier corps de cavalerie, qui défend la Nahe, avec quelques corps
+d'infanterie de cette division. Si je suis forcé à Manheim, ce premier
+corps de cavalerie, également placé sur la Nahe, se trouvera en ligne
+avec moi, et couvrira ma communication avec les troupes du général
+Ricard. Enfin je modifierai le mouvement de ces troupes suivant les
+circonstances.</p>
+
+<p>«Il paraît, d'après l'ensemble des renseignements, que le corps
+austro-bavarois, auquel se serait joint un corps russe, est dans le haut
+Rhin, sur la frontière suisse; que l'armée autrichienne, avec le duc de
+Wittgenstein, est sur les deux rives du Necker, mais particulièrement
+sur la rive gauche; que l'armée de Silésie, ou du moins la plus grande
+partie, est entre Francfort et Mayence.</p>
+
+<p>«Le général Sacken a son quartier général à Wüker, et le général Blücher
+à Höscht. Les généraux russe et prussien sont à Francfort, mais devant
+partir pour Manheim. D'après cela, il n'y aurait dans le bas Rhin que
+l'armée dite de Berlin et les Suédois.</p>
+
+<p>«Les empereurs étaient encore hier à Francfort.</p>
+
+<p>«Les approvisionnements de Mayence sont en bon état; il y a quarante
+mille quintaux de grain ou farine, dont quatorze mille de farine. Les
+moutures ont acquis tout le degré d'extension possible; huit cents
+quintaux entrent en magasin chaque jour en sus des consommations, et il
+y a deux mille boeufs dans la place.</p>
+
+<p>«Le nombre des malades va toujours en augmentant, et les corps
+s'affaiblissent à vue d'oeil.»</p>
+<br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 4 décembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, je ne comprends pas comment le duc de Tarente se plaint de
+n'avoir pas encore touché de solde. Donnez-moi une explication
+là-dessus. Je ne comprends pas davantage comment la cavalerie n'a pas
+touché sa masse de ferrage. Faites-moi connaître quelle était la
+situation du magasin de l'habillement à Mayence, au 1er novembre, et
+quelle est sa situation au 1er décembre.--Les conscrits pour le
+quatrième corps commencent-ils à arriver?</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 9 décembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous ai déjà écrit de donner les ordres
+les plus précis pour interdire toute communication de l'une à l'autre
+rive du Rhin; je vous envoie ampliation d'un décret impérial qui ordonne
+expressément cette mesure: veillez avec soin à son exécution dans
+l'étendue de votre commandement.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>MINISTÈRE DE LA GUERRE.</h4>
+
+<p class="mid">(Extrait des minutes de la secrétairerie d'État.)</p>
+
+<p class="rig">«Au palais des Tuileries,<br> le 7 décembre 1813.</p><br><br><br>
+
+<p>«Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la
+Confédération du Rhin, médiateur de la Confédération suisse,</p>
+
+<p>«Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Article Premier.</span></p>
+
+<p>«Toute communication de l'une à l'autre rive du Rhin sera fermée depuis
+Huningue jusqu'à Willemstadt. On ne laissera ni entrer sur le territoire
+ni en sortir aucune personne, aucune poste, aucun courrier.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 2.</span></p>
+
+<p>«Nos ministres de la guerre, de la police générale et du commerce sont
+chargés de l'exécution du présent décret.</p>
+
+<p class="rig">«<i>Signé</i>: <span class="sc">Napoléon.</span>»<br>
+«Par l'Empereur.<br>
+«Le ministre secrétaire d'État,<br>
+«<i>Signé</i>: le duc <span class="sc">De Bassano</span>.<br>
+«Le ministre de la guerre,<br>
+«<i>Signé</i>: <span class="sc">Duc De Feltre</span>.<br>
+«Pour ampliation:<br>
+«Le prince vice-connétable, major général,<br>
+<span class="sc">«Alexandre.</span>»</p><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«9 décembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que le mouvement
+général de l'armée ennemie continue vers le haut Rhin. Il n'y a plus
+d'Autrichiens sur les bords du Necker. Le corps de Sacken, qui était
+devant Castel, s'est porté sur Manheim. Le corps de Langeron, qui était
+en face de Coblentz il y a huit jours, est aujourd'hui devant Castel. Il
+paraît qu'il y a aussi des troupes prussiennes aux environs de Manheim,
+mais j'ignore de quel côté elles sont.</p>
+
+<p>«J'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire le
+4 décembre. Je ne puis pas donner toutes les explications qu'elle peut
+désirer sur les payements faits au onzième corps; le payeur général est
+parti cette nuit pour Paris, par suite des ordres du ministre; mais, ce
+que je sais, c'est qu'il a été envoyé de l'argent au duc de Tarente,
+attendu que je me rappelle avoir fait fournir les escortes. La cavalerie
+n'a touché qu'une portion de sa masse de ferrage, et les sommes que
+Votre Majesté a ordonné de payer aux troupes n'ont pu l'être qu'en
+partie, attendu que les fonds étaient insuffisants; cependant il est de
+la plus grande urgence que l'armée recouvre une portion de sa solde, et
+pour... aux compagnies, et quelque secours aux individus; il est bien
+nécessaire que, lorsqu'on ne payera qu'un ou deux mois, de payer les
+mois courants de préférence à ceux arriérés, afin que tout le monde
+puisse y participer.</p>
+
+<p>«Il n'est point encore arrivé de conscrits pour le quatrième corps.</p>
+
+<p>«Je joins à cette lettre les deux états que Votre Majesté m'a demandés.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 12 décembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous ai adressé, le 7 de ce mois, l'ordre de faire diriger sur
+Strasbourg la quatrième division du deuxième corps d'armée. L'Empereur
+me charge de vous renouveler cet ordre.</p>
+
+<p>«Sa Majesté ordonne aussi que vous fassiez diriger sur Strasbourg le
+cinquième corps de cavalerie pour y être, ainsi que la quatrième
+division du deuxième corps d'armée, sous les ordres du duc de Bellune.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 14 décembre 1813.</p>
+<br><br>
+
+<p>«Mon cousin, je vois avec plaisir que le premier détachement des onze
+mille cinq cents conscrits destinés pour le quatrième corps commence à
+arriver. Faites habiller ces hommes, et faites-les incorporer dans les
+régiments.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 14 décembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, j'ai donné tous les ordres pour la formation de grands
+hôpitaux sur les derrières de l'armée, afin d'éviter les évacuations.
+Correspondez à ce sujet avec le major général.--Je vois avec peine que
+les maladies continuent. Est-ce que le froid ne les fera pas
+diminuer?--Deux corps de gardes nationales qui sont très-belles, et qui
+sont sous votre commandement, ont eu beaucoup de déserteurs, parce que
+vous les avez éparpillées. Il serait convenable de les tenir dans les
+places fortes, sans quoi jamais elles ne se formeront. Écrivez aux
+préfets pour qu'ils fassent rejoindre les déserteurs ou qu'ils les
+remplacent.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 14 décembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cousin, j'ai nommé le comte d'Arberg préfet du Mont-Tonnerre. Il a
+été préfet à Brême, et a rempli cette mission avec succès. Il a
+l'avantage de parler allemand.</p>
+
+<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 17 décembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens que, d'après les ordres de l'Empereur que le général
+Drouot vient de transmettre à M. le maréchal duc de Trévise, ce maréchal
+va se porter de Trèves sur Namur, avec les huit bataillons de la
+première division de vieille garde, les sapeurs, les marins, les
+batteries de vieille garde, les deux compagnies des équipages
+militaires, et tout l'état-major de la garde.</p>
+
+<p>«Le duc de Trévise va faire partir aussi pour Namur la division de
+cavalerie de vieille garde, les réserves de douze et les réserves
+d'artillerie à cheval attelées.</p>
+
+<p>«La deuxième division de vieille garde, composée des fusiliers, des
+flanqueurs, des vélites, doit se réunir à Luxembourg sous les ordres du
+général Curial, qui se trouvera avoir sous son commandement, dans les
+environs de Metz et de Luxembourg:</p>
+
+<p>«La deuxième division de vieille garde, à Luxembourg;</p>
+
+<p>«Les première et deuxième divisions de voltigeurs, à Sarrelouis et
+Thionville;</p>
+
+<p>«Les dépôts de cavalerie et d'artillerie de la garde;</p>
+
+<p>«Le 11e régiment de voltigeurs, qu'il gardera jusqu'à nouvel ordre.</p>
+
+<p>«Les autres troupes de la garde impériale seront dans le Nord.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 18 décembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai soumis à l'Empereur la lettre par laquelle vous me faites
+connaître les motifs qui vous ont décidé à donner des armes neuves aux
+gardes nationales. Je dois vous mettre dans le secret: nous manquons
+d'armes pour l'armée; les fusils neufs doivent être réservés pour les
+troupes régulières. Il faut les garder et donner aux gardes nationales
+les fusils réparés et exécuter les dispositions faites par le ministre,
+qui a l'ensemble de la situation des choses. D'ailleurs, beaucoup de
+gardes nationales désertent et emportent leurs fusils. Les armes
+réparées sont encore d'un assez bon service. Je n'ai jamais parlé
+d'ôter les fusils aux gardes nationales.</p>
+
+<p>«Il est fâcheux que le général Pernety ne puisse pas aller prendre le
+commandement de l'artillerie de l'armée du Nord: faites-moi connaître
+combien l'on présume qu'il sera de temps à se rétablir.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 23 décembre 1813.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur vient d'arrêter, monsieur le duc, une nouvelle organisation
+pour le sixième corps d'armée. L'intention de Sa Majesté est que vous le
+fassiez former de suite en trois divisions au lieu de deux, conformément
+à l'état ci-joint. Faites procéder à cette opération.</p>
+
+<p>«En conséquence, vous retirerez de la division Ricard, qui est votre
+première division, les bataillons des 9e et 16e léger, pour les réunir à
+votre deuxième division, dont ils doivent désormais faire partie. Ces
+bataillons formeront la deuxième division avec ceux des 1er, 14e, 15e,
+16e, 62e, 70e et 121e régiments de la division actuelle du général
+Lagrange. La troisième division se trouvera formée des bataillons
+restants de la division actuelle du général Lagrange, savoir: des
+bataillons des 23e et 37e léger, 1er, 3e et 4e régiments de marine.</p>
+
+<p>«Vous verrez, par l'état ci-joint, que, pour compléter l'organisation du
+sixième corps, vous avez à recevoir vingt-deux bataillons, qui sont
+maintenant en formation dans leurs dépôts. A mesure que ces bataillons
+seront en état, le ministre de la guerre les fera partir pour vous
+rejoindre.</p>
+
+<p>«Vous aurez aussi à recevoir:</p>
+
+<p>«1° Le deuxième bataillon du 4e léger, qui est à Anvers.</p>
+
+<p>«Aussitôt que ce bataillon sera remplacé, il vous sera envoyé.</p>
+
+<p>«2° Le deuxième bataillon du 15e de ligne, qui est à Landau.</p>
+
+<p>«Ce bataillon, attendu sa proximité, est en quelque sorte sous votre
+main, et il vous rejoindra définitivement aussitôt qu'on pourra, sans
+inconvénient, le faire sortir de Landau.</p>
+
+<p>«Vous remarquerez, monsieur le maréchal, que, dans la nouvelle
+organisation du sixième corps, on ne comprend plus:</p>
+
+<p>«Le premier bataillon du 28e léger;</p>
+
+<p>«Le premier bataillon du 22e de ligne;</p>
+
+<p>«Le deuxième bataillon du 59e de ligne;</p>
+
+<p>«Le troisième bataillon du 69e de ligne.</p>
+
+<p>«Ces quatre bataillons doivent faire partie désormais du onzième corps
+d'armée. Préparez tout pour les faire mettre en marche aussitôt que vous
+en recevrez l'ordre définitif, que je vais vous adresser incessamment.</p>
+
+<p>«Je vous écris particulièrement pour vous faire connaître les généraux
+de division et de brigade, le personnel des états-majors, des
+administrations, etc., qui doivent être attachés au sixième corps
+d'armée.</p>
+
+<p>«Je joins ici les ordres que je donne au général Morand pour la nouvelle
+organisation du quatrième corps d'armée; je vous prie de les lui
+remettre après en avoir pris connaissance, et de veiller à leur
+exécution.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h3>SIXIÈME CORPS D'ARMÉE.</h3>
+
+<p class="mid">M. LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE, COMMANDANT.</p>
+
+<h4>PREMIÈRE DIVISION.</h4>
+
+<pre>2e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps.
+4e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 2e -- arrivé le 26 décembre à Anvers.
+ ------
+<i>A reporter</i> 3 bataillons.
+
+<i>Report</i> 3 bataillons.
+
+6e régim. d'inf. lég. 2e bataill. présent au sixième corps.
+ 3e -- se forme à son dépôt à Phalsbourg.
+
+40e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 4e -- se forme à son dépôt à Schelestadt.
+
+43e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 4e -- se forme à son dépôt à Gravelines.
+
+ 2e bataill. présent au sixième corps.
+50e régim. de ligne 3e --
+ 4e -- se forment à leur dépôt à Cambrai.
+
+65e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 4e -- se forme à son dépôt à Gand.
+
+136e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps.
+ 2e -- se forme à son dépôt à Sedan.
+
+138e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps.
+ 2e -- se forme à son dépôt à Laval.
+
+142e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps.
+ 2e -- se forme à son dépôt au Mans.
+
+144e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps.
+ 2e -- se forme à son dépôt à Châlons.
+
+145e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps.
+ ------
+TOTAL 23 bataillons.
+</pre>
+
+<h4>DEUXIÈME DIVISION.</h4>
+
+<pre>
+9e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 4e -- se forme à son dépôt de Longwy.
+
+16e rég. d'inf. lég. 2e bataill. présent au sixième corps.
+ 3e -- se forme à son dépôt à Mâcon.
+
+1er régim. de ligne. 4e bataill. présent au sixième corps.
+
+14e régim. de ligne. 3e bataill. présent au sixième corps.
+ ------
+<i>A reporter</i> 6 bataillons.
+
+<i>Report</i> 6 bataillons.
+
+ 3e bataill. présent au sixième corps.
+15e régim. de ligne 2e -- se trouve à Landau.
+ 4e -- se forme à son dépôt à Brest.
+
+16e régim. de ligne 4e bataill. présent au sixième corps.
+
+62e régim. de ligne 2e bataill. présents au sixième corps.
+ 3e --
+
+ 3e bataill. présent au sixième corps.
+70e régim. de ligne 2e --
+ 4e -- se forment à leur dépôt à Brest.
+
+ 3e bataill.
+121e rég. de ligne 4e -- présents au sixième corps.
+ 7e -- se forme à son dépôt à Blois.
+ ------
+TOTAL 18 bataillons.
+</pre>
+
+<h4>TROISIÈME DIVISION.</h4>
+
+<pre>
+ 1er bataill.
+37e rég. d'inf. lég. 3e -- présents au sixième corps.
+ 4e --
+ 2e -- se forme à son dépôt à Trèves.
+
+23e rég. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps.
+ 3e bataill. se forme à Auxonne.
+
+ 1er bataill.
+1er r. d'art. de marine 2e -- présents au sixième corps.
+ 3e --
+ 4e -- se forment à leur dépôt à Brest.
+
+ 1er bataill.
+2e r. d'art. de marine 2e -- présents au sixième corps.
+ 3e --
+ 4e --
+ ------
+<i>A reporter</i> 14 bataillons.
+
+<i>Report</i> 14 bataillons.
+
+ 1er bataill.
+3e r. d'art. de marine. 2e -- présents au sixième corps.
+ 3e --
+ 4e -- se forme à son dépôt à Valognes.
+
+ 1er bataill.
+4e r. d'art. de marine. 2e -- présents au sixième corps.
+ 3e --
+ 4e -- se forme à son dépôt à Anvers.
+ ----
+TOTAL 22 bataillons.
+</pre>
+
+<p>TOTAL du sixième corps d'armée: 63 bataillons.</p>
+
+<h3>SIXIÈME CORPS D'ARMÉE.</h3>
+
+<p class="mid"><span class="sc">ORDRE DE FORMATION ET DE RÉORGANISATION DE L'ARMÉE<br>
+ARRÊTÉ PAR L'EMPEREUR LE 7 NOVEMBRE 1813</span><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a>
+<a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Le maréchal duc de Raguse a classé cette pièce parmi les
+documents qui devaient être joints à ses <i>Mémoires</i>. Elle sera
+peut-être sans intérêt pour la plupart des lecteurs; mais elle en aura
+certainement un très-grand pour quelques autres, et particulièrement
+pour les personnes qui s'occupent d'administration militaire. Elle
+présente, en effet, un modèle curieux du système adopté par Napoléon
+pour la réorganisation de ses armées. Cette manière de procéder par un
+ensemble qui comprend en même temps tous les détails; cette manière
+brève, qui met partout l'ordre et la rigueur du commandement, est un
+indice des plus caractéristiques du génie de Napoléon. A ce dernier
+titre, la pièce offrira sans doute aussi quelque intérêt aux historiens.
+
+<p>Il n'est pas besoin de dire que cet ordre ne fut que très-imparfaitement
+exécuté, ou plutôt que l'exécution en fut à peine commencée. On n'en eut
+pas le temps, ainsi qu'on le lira dans le texte même des <i>Mémoires</i>, et
+ainsi que le preuve la correspondance. (<i>Note de l'Éditeur</i>.)</p></blockquote>
+
+<hr>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art</span>. 5.</p>
+
+<p>La vingtième division sera composée ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>Premier et quatrième bataillons du 52e léger.<br>
+
+Tout ce qui existe du deuxième bataillon sera incorporé dans le premier,
+et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 37e léger.<br>
+
+Tout ce qui existe des deuxième, troisième et quatrième bataillons sera
+incorporé dans le premier bataillon, et les cadres renvoyés au dépôt,
+pour servir à réorganiser le deuxième bataillon, les troisième et
+quatrième étant supprimés.</p>
+
+<p>Premier bataillon du régiment espagnol.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 23e léger.<br>
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier
+et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 1er de ligne.<br>
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p>
+
+<p>Deuxième et sixième bataillons du 62e de ligne.<br>
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans le deuxième bataillon.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 16e de ligne.<br>
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 14e de ligne.<br>
+
+Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillons du 15e de ligne.<br>
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier
+bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 70e de ligne.<br>
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce
+bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent
+conscrits hollandais.</p>
+
+<p>Premier et sixième bataillons du 121e.<br>
+
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ces
+bataillons, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent
+conscrits hollandais.</p>
+
+<p>1er, 2e, 3e et 4e régiments de marine.<br>
+
+Ces quatre régiments seront égalisés à quatre bataillons chacun, et un
+bataillon de dépôt. Le major général me présentera un projet à ce sujet.
+Tous les bataillons et dépôts d'artillerie de marine qui peuvent se
+trouver dans l'intérieur seront envoyés pour les compléter.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art</span>. 6.</p>
+
+<p>Les six cents conscrits hollandais nécessaires seront pris sur les
+quatre bataillons hollandais, à raison de cent cinquante par bataillon.</p>
+
+<p>La vingtième division sera commandée par le général Lagrange, qui aura
+sous ses ordres trois généraux de brigade.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art</span>. 7.</p>
+
+<p>La huitième division, qui faisait partie du troisième corps, et qui en
+ce moment fait partie du sixième, sera composée ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>Deuxième bataillon du 6e léger.<br>
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Deuxième bataillon du 16e léger.<br>
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 22e de ligne.<br>
+Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 28e léger.<br>
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+premier, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 40e de ligne.<br>
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Deuxième bataillon du 59e de ligne.<br>
+Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 69e de ligne.<br>
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 2e léger.<br>
+Troisième bataillon du 4e léger.<br>
+Troisième bataillon du 43e de ligne.<br>
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 136e.<br>
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à
+l'organisation du deuxième bataillon, le troisième étant supprimé.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 138e.<br>
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres des deuxième et troisième renvoyés au
+dépôt, pour servir à l'organisation du deuxième, le troisième étant
+supprimé.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 143e.<br>
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à
+l'organisation du deuxième bataillon.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 142e de ligne.<br>
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la
+réorganisation du deuxième bataillon.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 144e.<br>
+Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la
+réorganisation du deuxième bataillon.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 9e léger.<br>
+Tout ce qui existe des quatrième et sixième bataillons sera incorporé
+dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à
+réorganiser le quatrième bataillon.</p>
+
+<p>Deuxième bataillon du 50e de ligne.<br>
+Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans le deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 63e de ligne.<br>
+Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera mis dans le troisième, et
+le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art</span>. 8.</p>
+
+<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans chacun des bataillons
+dont les noms des régiments suivent:</p>
+
+<p> 22e de ligne.<br>
+ 40e <i>idem</i>.<br>
+ 59e <i>idem</i>.<br>
+ 69e <i>idem</i>.<br>
+ 43e <i>idem</i>.<br>
+136e <i>idem</i>.<br>
+138e <i>idem</i>.<br>
+143e <i>idem</i>.<br>
+142e <i>idem</i>.<br>
+144e <i>idem</i>.<br>
+ 50e <i>idem</i>.<br>
+ 63e <i>idem</i>.</p>
+
+<p>Les douze cents conscrits hollandais nécessaires seront pris à raison de
+trois cents dans chacun des quatre bataillons hollandais.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art</span>. 9.</p>
+
+<p>Cette huitième division sera commandée par le général Ricard; les
+états-majors d'artillerie et du génie, etc., des troisième et sixième
+corps, serviront à former ceux du sixième corps.</p>
+<br>
+
+<h4>LE DUC DE BELLUNE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Strasbourg, le 2 janvier 1814,<br> deux heures après midi.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, je m'empresse de transmettre à Votre Excellence l'avis
+que je viens de recevoir que l'ennemi a jeté un pont sur le Rhin,
+pendant la nuit dernière, en face d'Oppenheim, entre le fort Vauban et
+Beinheim, et qu'il passe le fleuve dans ce moment. Cette opération est
+sans doute combinée avec celle de l'armée qui est dans le haut Rhin pour
+nous obliger à quitter l'Alsace. Votre Excellence doit sans doute en
+être instruite, et, s'il s'effectue comme on me l'annonce, je pense
+qu'elle fera ses dispositions pour en prévenir les effets, dont le
+premier serait de la séparer de moi. Mon opinion est, monsieur le
+maréchal, que, dans ce cas, nous devons concentrer toutes nos forces
+pour opérer dans la direction de Saverne. Si Votre Excellence la
+partage, je la prie de me le faire savoir en me donnant connaissance des
+mouvements qu'elle fera, afin que je puisse y faire coïncider les miens.</p>
+
+<p>«Le maréchal duc <span class="sc">De BELLUNE.</span>»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 2 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur a pris connaissance, monsieur le duc, de la lettre par
+laquelle vous m'informez de votre mouvement sur Landau avec le sixième
+corps d'armée et le premier corps de cavalerie.</p>
+
+<p>«Sa Majesté ordonne que vous continuiez votre mouvement pour vous porter
+sur Colmar.</p>
+
+<p>«Vous aurez sous votre commandement:</p>
+
+<p>«1° La division actuelle du deuxième corps d'armée, forte de douze
+premiers bataillons, avec toute l'artillerie qui y est attachée.</p>
+
+<p>«Vous vous entendrez avec le maréchal duc de Bellune pour que ces
+bataillons soient complétés à huit cents hommes, au moyen de tous les
+conscrits qui arrivent.</p>
+
+<p>«2° Les deux divisions qui forment actuellement le sixième corps, et
+l'artillerie qui y est attachée.</p>
+
+<p>«3° Le premier corps de cavalerie que vous avez déjà avec vous et toute
+l'artillerie qui y est attachée.</p>
+
+<p>«4° Enfin le cinquième corps de cavalerie, commandé par le général
+Milhaud, qui est à Colmar, avec toute son artillerie.</p>
+
+<p>«Faites connaître, monsieur le maréchal, aussitôt que vous le pourrez,
+d'une manière exacte, la marche de vos troupes sur Colmar et votre
+itinéraire particulier, afin que nous sachions toujours où vous adresser
+des ordres.</p>
+
+<p>«Le duc de Bellune restera à Strasbourg, et il s'occupera à former les
+deuxième et troisième divisions du deuxième corps d'armée, et
+l'artillerie qui doit leur être attachée, au fur et à mesure que les
+deuxième et quatrième bataillons des douze régiments de ces corps
+arriveront.</p>
+
+<p>«Au moyen des dispositions ci-dessus, tout ce qui est destiné à
+renforcer le sixième corps doit changer de route; au lieu de se diriger
+sur Mayence, tous ces renforts se dirigeront sur Phalsbourg, où vous
+leur enverrez des ordres selon les circonstances pour vous rejoindre.</p>
+
+<p>«Je joins ici un état des détachements destinés pour le sixième corps,
+dont le départ est annoncé jusqu'à ce moment. Il est divisé en quatre
+parties:</p>
+
+<p>«1° Les détachements qui doivent déjà avoir rejoint;</p>
+
+<p>«2° Ceux qui ont reçu des ordres pour s'arrêter en route;</p>
+
+<p>«3° Ceux qui ne paraissent pas pouvoir être détournés avant leur arrivée
+à Mayence. Donnez des ordres pour que de là ils vous rejoignent
+directement sur Colmar;</p>
+
+<p>«4° Ceux qui pourront être détournés à leur passade dans la troisième
+division militaire. J'écris au duc de Valmy de les diriger sur
+Phalsbourg, où vous leur enverrez des ordres.</p>
+
+<p>«Je recommande aussi à M. le duc de Valmy de faire diriger pareillement
+sur Phalsbourg tout ce qui appartiendrait aux premier et cinquième corps
+de cavalerie.</p>
+
+<p>«J'écris également au général Buty, commandant en chef l'artillerie de
+l'armée, et au commandant des équipages militaires à Metz, de diriger
+dorénavant sur Phalsbourg tout ce qui est destiné pour les deuxième et
+sixième corps d'armée, et pour les premier et cinquième corps de
+cavalerie.</p>
+
+<p>«L'Empereur vient de prescrire des dispositions pour faire réunir sans
+délai un autre corps d'armée à Épinal et un autre à Langres.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 3 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous ai adressé hier, monsieur le duc, l'ordre de continuer votre
+mouvement avec le sixième corps d'armée et le premier corps de
+cavalerie, et leur artillerie, pour vous porter sur Colmar. L'intention
+de l'Empereur est qu'en dirigeant ce qui est sous vos ordres sur Colmar
+vous vous rendiez en toute diligence dans cette ville, et que vous y
+preniez le commandement du cinquième corps de cavalerie et de la
+division du deuxième corps d'armée, afin d'en tirer vous-même le
+meilleur parti possible.</p>
+
+<p>«L'Empereur désire que vous pressiez la marche du sixième corps d'armée
+et du premier corps de cavalerie sur Colmar, et que vous ne vous
+laissiez pas amuser par des craintes de passage.</p>
+
+<p>«Le duc de Bellune, qui reste à Strasbourg, réunira sous ses ordres tout
+ce qui doit composer les deux autres divisions de deuxième corps
+d'armée.</p>
+
+<p>«L'Empereur a ordonné des levées en masse; on s'occupe du mode
+d'exécution, et le général Berkeim est nommé pour commander les levées
+du Haut-Rhin. Il se tiendra près de vous. Il aura avec lui des officiers
+du pays. Les généraux de l'insurrection seront chargés de donner des
+ordres pour l'organisation, par tiers, de la population des villages;
+ils en formeront des compagnies, nommeront les officiers, donneront des
+ordres pour sonner le tocsin, formeront des corps de partisans dont ils
+nommeront les chefs, et auxquels ils donneront des patentes de
+partisans.</p>
+
+<p>«On s'occupe à préparer des instructions pour régulariser et utiliser
+cette importante mesure.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«7 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai fait partir un convoi de
+vivres pour Bitche. J'espère qu'il arrivera à bon port: la place en a un
+très-grand besoin.</p>
+
+<p>«L'ennemi s'est présenté aujourd'hui devant Sarrebrück, avec une
+avant-garde d'infanterie et de cavalerie. Il paraît qu'il est arrivé
+aujourd'hui beaucoup de monde à Deux-Ponts. Je ferai tout ce qui sera en
+mon pouvoir pour retarder ce passage de la Sarre par l'ennemi. J'ai
+réglé la défense de la haute Sarre, et je retourne demain du côté de
+Sarrebrück.</p>
+
+<p>«Je vais établir mon quartier général et nos principales forces à
+Forbach, pour être plus en mesure de me porter sur les différents gués.</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«7 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai beaucoup de déserteurs
+parmi les soldats des départements du Mont-Tonnerre et de
+Rhin-et-Moselle, et cela dans toutes les armes, chasseurs, hussards,
+fantassins et cuirassiers.--Tous les Hollandais qui avaient été
+incorporés sont partis.</p>
+
+<p>«Le régiment de hussards hollandais ayant eu une trentaine de déserteurs
+depuis quelques jours, j'ai pris le parti de faire démonter et désarmer
+cinquante Hollandais qui lui restaient, et j'ai demandé les chevaux,
+armes, etc., etc., au 10e régiment de hussards.</p>
+
+<p>«Il se passe ici une chose très-fâcheuse pour le bien du service de Sa
+Majesté, les autorités civiles et les gendarmes fuient avec une rapidité
+dont rien n'approche, de manière qu'ils jettent l'alarme et nous privent
+des secours qu'ils donneraient à l'armée.--Les gendarmes de Deux-Ponts
+sont partis il y a quatre jours; le sous-préfet de Sarreguemines il y a
+deux jours; il en est de même partout.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Forbach, le 8 janvier 1814, onze heures du soir.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime que
+j'avais pris position sur la Sarre, et fait faire un convoi sur Bitche.
+J'ai inspecté ma ligne ce matin et j'ai reconnu que, par une négligence
+inimaginable, tous les bateaux que j'avais fait réunir à Sarrebrück
+avaient un peu descendu la rivière, et étaient sur la rive droite au
+pouvoir de l'ennemi.</p>
+
+<p>«Ces bateaux étaient assez nombreux et assez grands pour pouvoir nous
+porter huit mille hommes par passage. L'ennemi n'étant point encore en
+force sur ce point, je n'ai pas perdu un seul instant pour faire arriver
+du canon, chasser les postes ennemis, et prendre possession de ces
+bateaux par des nageurs soutenus par un grand nombre de tirailleurs.
+Cette opération, quoique en plein jour, s'est faite avec tout le succès
+possible.</p>
+
+<p>«L'ennemi a porté des forces assez considérables sur la haute et la
+basse Sarre, et cependant je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il
+manoeuvre sur les deux rives de la Moselle.</p>
+
+<p>«Les troupes qui sont en face de Sarrelouis sont des troupes prussiennes
+du corps d'York, qui a débouché par Coblentz et Baccarach.--Les troupes
+qui ont débouché par deux ponts sur la haute Sarre, sont, je crois, du
+corps de Sacken.</p>
+
+<p>«Je garde tous les gués et passages de la Sarre, depuis au-dessous de
+Sarrelouis jusqu'au-dessus de Sarreguemines, et je resterai dans cette
+position tant que l'ennemi ne forcera pas un de ces passages, ou ne
+menacera pas mes communications en marchant par la haute Sarre.</p>
+
+<p>«J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour former
+l'approvisionnement de Sarrelouis, dont on ne s'était nullement occupé.
+Le commandant de Sarrelouis ayant perdu la tête, j'ai dû, d'après ce que
+les règlements m'autorisent à faire, donner un autre commandant à cette
+place, et j'ai fait choix du colonel du 59e régiment, qui est un
+officier ferme, et qui saura créer des ressources et montrer du courage
+et de la persévérance. J'ai cru devoir augmenter sa garnison, assez mal
+composée, d'un bataillon de son régiment, fort de deux cents hommes, ce
+qui la portera à douze cents hommes de troupes, et quatre cents gardes
+nationales.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Forbach, le 9 janvier 1814, midi.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que l'ennemi a forcé le passage de
+la rivière à Rehling, au-dessous de Sarrelouis, et qu'il débouche en
+force avec infanterie, cavalerie et artillerie. J'ai reçu également le
+rapport que les ennemis se sont beaucoup augmentés du coté de
+Sarreguemines, tandis que les rapports du pays annoncent que l'ennemi
+est entré avant-hier à Saverne. Ces différentes circonstances me
+déterminent à me porter demain matin à Saint-Avold, avec la plus grande
+partie de mes forces, en laissant mon avant-garde à Forbach; je me
+rapprocherai ensuite de Metz en manoeuvrant suivant les circonstances.</p>
+
+<p>«Le duc de Valmy m'écrit que je ne puis recevoir de secours en vivres de
+Metz. Cependant, dans la circonstance où je me trouve, il faut que mes
+subsistances soient assurées d'une manière régulière, et, certes, la
+chose est aussi pressante que facile. Il paraît que le duc de Valmy
+brouille tout au lieu de mettre l'ordre. Je redoute beaucoup les
+entraves que je vais éprouver par son voisinage. D'un autre côté, on
+m'assure que l'ennemi est entré à Épinal, et j'ignore ce que devient le
+duc de Bellune, dont la position influe beaucoup sur la mienne. Sa
+Majesté appréciera les inconvénients graves de cet état de choses, et
+combien il serait nécessaire de le faire cesser.</p>
+
+<p>«Votre Altesse Sérénissime connaît les intentions de Sa Majesté,
+relativement à la formation de la garnison de Metz. Si j'y dois fournir
+des troupes, il faudrait y employer de préférence celles du général
+Durutte, qui sont peu en état de tenir la campagne, leurs magasins et
+leurs officiers payeurs étant à Mayence.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Longueville, le 10 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime que, les
+troupes légères que j'avais placées sur la haute Sarre m'ayant prévenu
+hier qu'un corps ennemi nombreux avait passé la Sarre à Sarralbe et
+marchait sur Pettelange, tandis que, d'un autre côté, j'avais reçu le
+rapport que l'ennemi avait passé la rivière et construit un pont à
+Rehling, ce mouvement sur Pettelange ne pouvant avoir d'autre objet que
+de s'emparer avant moi du défilé de Saint-Avold, le seul par lequel je
+puis me retirer, je suis parti ce matin pour m'y rendre, et j'ai occupé
+la position de Longueville que j'avais fait reconnaître. Je tiens
+Saint-Avold en avant-garde, d'où je pousse des partis dans toutes les
+directions. Cette position de Longueville me donne les moyens de voir
+venir l'ennemi sans me compromettre. Elle a aussi cela d'avantageux
+qu'elle ne peut être tournée que par la route de Sarrelouis à Metz, ou
+par la route de Sarreguemines à Mozanges et Faulquemont, ce qui serait
+extrêmement long. La position par elle-même est assez bonne pour que je
+puisse y rester assez de temps pour forcer l'ennemi qui marchait à moi
+de déployer toutes ses forces. Je compte donc y rester tant que la chose
+sera possible. Je me trouve couvrir Metz qui en a grand besoin, à ce
+qu'il paraît, pour le moment, garder les principaux débouchés de la
+Sarre, et tenir la tête d'une route qui mène sur Nancy.</p>
+
+<p>«Votre Altesse avait ordonné au duc de Valmy que tous les détachements
+qui appartiennent à des corps qui se trouvent séparés de l'armée me
+seraient envoyés pour être incorporés dans le sixième corps.</p>
+
+<p>«Non-seulement cette disposition ne s'exécute pas; mais le duc de Valmy
+envoie dans les places des détachements de mes régiments, habillés,
+armés, et prêts à entrer en campagne, et cela sans connaître la position
+des troupes et de l'ennemi. Ainsi, par exemple, j'ai appris ce matin
+qu'il avait envoyé sur Sarrelouis un détachement du 37e léger.--J'ai pu
+le rallier; mais il serait tombé au pouvoir de l'ennemi s'il eût
+continué sa route.</p>
+
+<p>«Cette disposition est d'autant plus mauvaise, que les garnisons des
+places peuvent être faites avec des conscrits non habillés. Il est bien
+urgent que les bataillons de campagne reçoivent des recrues, car,
+lorsque j'aurai un corps plus nombreux, plus disponible, et non de
+simples cadres qu'il faut conserver, je pourrai agir offensivement sur
+les forces de l'ennemi, qu'il paraît diviser beaucoup. Mais il n'est pas
+en mon pouvoir de rapprocher ce moment, presque aucun moyen ne
+m'arrivant.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Longueville, le 12 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que le corps de Sacken suit la
+même route que moi, tandis que le corps d'York, qui a passé la Sarre à
+Rehling, marche par la route directe de Sarrelouis à Metz. Les premières
+troupes de cavalerie de ce dernier corps d'armée ont couché hier à
+Boulay, dont elles ont chassé mes postes, et ont paru ce matin à Condé,
+marchant dans la direction de Metz. L'arrière-garde du corps de Sacken
+est arrivée dans la journée à Saint-Avold, que j'occupais également par
+une avant-garde. Ces forces se sont pelotonnées, et elles nous ont
+forcés, après un petit engagement, à abandonner cette ville.</p>
+
+<p>«D'après la certitude que j'ai, que j'aurai demain matin le corps de
+Sacken en présence et le corps prussien plus près que moi de Metz, je
+pars cette nuit pour me rapprocher de cette ville, où j'arriverai demain
+soir, et je tiendrai position derrière la Moselle tout le temps que je
+pourrai.</p>
+
+<p>«Sa Majesté peut juger de l'esprit qui règne parmi les conscrits par ce
+qui vient de se passer. Sur un détachement de trois cent vingt hommes
+armés, parti avant-hier de Metz, il en est arrivé ici, ce matin, deux
+cent dix.</p>
+
+<p>«Il paraît constant que voilà la disposition des corps ennemis qui sont
+en présence. Le corps Saint-Priest sur Trèves et Luxembourg; le corps de
+Sacken, venant de Sarrebrück; le corps prussien, dans lequel se trouve
+le prince Guillaume de Prusse, ayant un détachement devant Sarrelouis et
+marchant sur Metz. Le corps de Langeron (russe) et le corps de Kleist
+autour de Mayence.</p>
+
+<p>«J'ignore ce qu'est devenue la colonne bavaroise et badoise, environ dix
+mille hommes, qui était aux environs de Wissembourg. Toutes ces troupes
+sont sous les ordres du feld-maréchal Blücher.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Metz, le 12 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de vous rendre compte hier de la marche du corps de
+Sacken et de l'engagement que j'avais eu hier au soif avec son
+avant-garde. L'ennemi opère aussi, ainsi que je vous l'ai mandé, par la
+route de Sarrelouis à Metz, ce qui a rendu nécessaire de me rapprocher
+de l'embranchement des routes, afin de ne pas perdre ma communication
+avec Metz. Nous avons eu dans la soirée des engagements de cavalerie
+assez vifs dans les directions de Boulay et de Courcelles; l'ennemi a
+montré de chaque côté un millier de chevaux. Je calcule que demain
+j'aurai devant moi de fortes avant-gardes, et après-demain toutes les
+forces ennemies. Je me dispose à faire tout ce qui sera convenable pour
+défendre le plus possible la Moselle.</p>
+
+<p>«Je suis venu de ma personne, ce soir, ici, afin de connaître dans quel
+état se trouve la place, et de prendre toutes les dispositions que
+commandent les circonstances: elles sont arrêtées et seront exécutées
+sans retard. J'ai formé la garnison, et, à cet effet, j'ai disposé d'un
+bataillon du sixième corps, et des bataillons des 22e, 69e et 28e léger,
+qui étaient destinés au onzième corps et n'ont pas pu s'y rendre par
+suite de la position de l'ennemi. Avec les bataillons qui sont ici et
+les conscrits qui sont arrivés, la place aura suffisamment de monde.
+Elle va être complétement pourvue de toutes sortes de moyens. En
+conséquence, je fais partir pour Châlons tous les dépôts qui encombrent
+cette place et qu'il est si nécessaire de conserver pour la
+réorganisation de l'armée. J'en informe le ministre de la guerre, pour
+qu'il puisse leur donner une destination définitive. Je me suis occupé
+également de la place de Thionville, qui recevra demain un supplément de
+garnison. D'après cela, la vieille garde part demain matin pour la
+destination qui lui a été assignée.</p>
+
+<p>«Comme je m'affaiblis beaucoup, le général Curial consent à me laisser
+la division de voltigeurs qui sort de Thionville, mais qui, étant en
+campagne, sera toujours à même d'exécuter les ordres de Sa Majesté.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 13 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie l'instruction générale que
+l'Empereur m'a ordonné de vous adresser, ainsi qu'à MM. les maréchaux
+prince de la Moskowa, duc de Bellune, duc de Trévise, duc de Tarente, et
+au général Maison, commandant le corps d'Anvers. Lisez-la avec
+attention, et conformez-vous-y en tout ce qui peut vous concerner.</p>
+
+<p>«Voici un aperçu de la situation des armées ennemies de la coalition.
+Ces armées ont conservé la même organisation qu'elles avaient pendant la
+campagne dernière.</p>
+
+<p>«Les forces de l'ennemi sont divisées en trois armées:</p>
+
+<p>«Celle du Nord, commandée par le prince royal de Suède;</p>
+
+<p>«L'armée de Silésie, que commande le général Blücher;</p>
+
+<p>«La grande armée, que commande le prince de Schwarzenberg.</p>
+
+<p>«L'armée du Nord, que commande le prince royal de Suède, est vis-à-vis
+Hambourg; elle a une division vis-à-vis Wesel, et une autre, commandée
+par le général Bulow, sur Bréda.</p>
+
+<p>«Le général Wintzingerode, avec une division légère d'environ trois
+mille cinq cents hommes, se porte sur le Wahal.</p>
+
+<p>«L'ennemi a en outre vingt-cinq mille hommes devant Magdebourg, et seize
+mille devant Custrin et Glogau.</p>
+
+<p>«L'armée de Blücher, selon tous les renseignements, a passé le Rhin avec
+quarante-cinq mille hommes; elle doit en avoir laissé vingt mille sur
+Mayence.</p>
+
+<p>«On porte l'armée du prince de Schwarzenberg à quatre-vingt-dix mille
+hommes. Il en a environ vingt mille autour de Besançon, quinze ou vingt
+mille en Suisse pour maintenir ce pays, vingt mille pour observer
+Huningue et les autres places de l'Alsace.</p>
+
+<p>«Cette armée sera bientôt obligée d'avoir une vingtaine de mille hommes
+pour couvrir le siège de Béford.</p>
+
+<p>«D'après ces données, l'ennemi aurait donc sur notre territoire:</p>
+
+<p>«Quinze mille hommes en Hollande;</p>
+
+<p>«Cinq mille Hollandais;</p>
+
+<p>«Cinq mille Anglais;</p>
+
+<p>«Total: vingt-cinq mille hommes.</p>
+
+<p>«Quarante-cinq mille de Blücher;</p>
+
+<p>«Quatre-vingt-dix mille du prince de Schwarzenberg;</p>
+
+<p>«Total: cent soixante mille hommes.</p>
+
+<p>«L'ennemi prétend avoir deux cent mille hommes; il augmenterait ses
+forces réelles d'un huitième.</p>
+
+<p>«Il a, outre cela:</p>
+
+<p>«Trente-cinq mille hommes de l'armée du Nord devant Hambourg;</p>
+
+<p>«Vingt-cinq mille devant Magdebourg;</p>
+
+<p>«Quinze mille devant Custrin et Glogau;</p>
+
+<p>«Quatre mille devant Würtzbourg;</p>
+
+<p>«Douze mille devant Erfurth;</p>
+
+<p>«Ce qui fait à peu près cent mille hommes sur la rive droite du Rhin.</p>
+
+<p>«Cela, joint aux cent soixante mille hommes qu'il a sur notre
+territoire, à la rive gauche, forme environ trois cent mille hommes.</p>
+
+<p>«Il doit avoir une centaine de mille hommes dans les hôpitaux, malades
+ou blessés; ce qui suppose quatre cent mille hommes indépendants de
+l'armée d'Italie.</p>
+
+<p>«Les vingt-cinq mille hommes qu'il a en Hollande sont employés à
+observer le Helder, que nous occupons avec deux mille Français, qui ont
+des vivres pour neuf mois; les places de Naarden, Wesel, Berg-op-Zoom,
+Gorcum, où nous avons quatre mille hommes; ce qui doit faire présumer
+que l'armée du Nord n'a pas plus de dix mille hommes disponibles pour
+opérer.</p>
+
+<p>«Il suit de cet aperçu qu'il ne paraît pas que l'ennemi soit en mesure
+de pénétrer davantage dans l'intérieur de la France, et que la position
+du corps commandé par le général Maison en avant d'Anvers,</p>
+
+<p>«Du corps du duc de Tarente sur la Meuse, de votre corps sur la Sarre,</p>
+
+<p>«Du corps du duc de Bellune et du prince de la Moskowa sur les Vosges,</p>
+
+<p>«Du corps du duc de Trévise sur Langres,</p>
+
+<p>«Et enfin de l'armée de réserve qui se forme à Paris, à Troyes et à
+Châlons, formant, par la réunion de tous ses corps, une armée de cent
+trente à cent cinquante mille hommes en avant de Paris, indépendamment
+d'une armée de cinquante mille hommes qui se forme à Lyon; tout cela,
+dis-je, donne donc lieu à Sa Majesté de penser que l'on est en mesure de
+tenir l'ennemi au delà des Vosges, et sans qu'il puisse faire des
+progrès, en deçà de la Sarre et en deçà de la Meuse, et que, si enfin on
+peut maintenir les choses une vingtaine de jours dans cette situation,
+on sera alors en mesure de rejeter l'ennemi au delà du Rhin.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 13 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p class="mid">INSTRUCTION GÉNÉRALE</p>
+
+<p>«Pour le corps d'armée d'Anvers;<br>
+«Pour le duc de Tarente;<br>
+«Pour le duc de Raguse;<br>
+«Pour le duc de Bellune;<br>
+«Pour le prince de la Moskowa;<br>
+«Pour le duc de Trévise.</p>
+
+<p>«L'ennemi opère par trois masses:</p>
+
+<p>«1° Il ne paraît pas que celle qui déboucherait par Bréda, et que
+commande le général Bulow, puisse opérer avec plus de neuf à dix mille
+hommes.</p>
+
+<p>«Le général Maison est en mesure de la contenir et de la battre.</p>
+
+<p>«2° Le général Blücher commande toute l'armée de Silésie, c'est-à-dire
+la division Saint-Priest, la division Langeron, celle d'York et celle de
+Sacken.</p>
+
+<p>«Obligé de laisser vingt à vingt-cinq mille hommes sur Mayence et sur le
+Rhin, il ne peut pas opérer avec plus de trente mille hommes.--Il se
+porte sur la Sarre, et dès lors il devra masquer Sarrelouis. S'il passe
+la Sarre, et qu'il se porte sur la Moselle, il devra masquer Luxembourg,
+Thionville, Marsal et Metz. Son corps sera à peine suffisant pour toutes
+ces opérations.</p>
+
+<p>«Le duc de Raguse doit l'observer, le contenir, manoeuvrer entre les
+places; et, si, par une chance qui n'est pas présumable, il était obligé
+de repasser la Moselle, il jetterait la division Durutte dans Metz et
+préviendrait toujours l'ennemi sur le grand chemin de Paris.</p>
+
+<p>«Dans cette supposition, le duc de Tarente, qui réunit son corps sur la
+Meuse, observerait le flanc droit de l'ennemi, défendrait Liége et la
+Meuse, et suivrait toujours le flanc droit de l'ennemi, de manière à ne
+pas cesser de couvrir les débouchés de Paris.</p>
+
+<p>«Si, au contraire, Blücher, après avoir tâté la Sarre, se porte sur la
+basse Meuse pour menacer la Belgique, le duc de Tarente défendra la
+Meuse et le duc de Raguse suivra le flanc gauche de l'ennemi pour
+observer ses mouvements, le contenir, le retarder, lui faire le plus de
+mal possible.</p>
+
+<p>«3° L'armée du prince de Schwarzenberg a besoin de vingt mille hommes
+pour son opération de Besançon et vingt mille hommes pour contenir la
+Suisse, et de vingt à vingt-cinq mille hommes pour masquer les places
+d'Alsace: elle doit être contenue par le corps du duc de Trévise à
+Langres, par le corps du prince de la Moskowa sur Nancy à Épinal, et par
+celui du duc de Bellune sur les Vosges. Ces trois maréchaux doivent
+correspondre entre eux. On doit se réemparer des gorges des Vosges, les
+barricader, et y réunir les gardes nationales, les gardes champêtres,
+les gardes forestiers et les volontaires. Et, si enfin l'ennemi
+pénétrait en force dans l'intérieur, les troupes doivent lui barrer le
+chemin et couvrir toujours la route de la capitale, en avant de laquelle
+l'Empereur réunit une armée de cent mille hommes.</p>
+
+<p>«Telle est l'instruction générale pour les opérations.</p>
+
+<p>«Les maréchaux peuvent faire des proclamations pour repousser les
+invectives des généraux ennemis. Ils doivent faire connaître que deux
+cent mille hommes de gardes nationales se sont formés en Bretagne, en
+Normandie et en Picardie, et dans les environs de Paris, et qu'ils
+s'avancent sur Châlons, indépendamment d'une armée de réserve de ligne
+de plus de cent mille hommes; que, la paix étant faite avec le roi
+Ferdinand et les insurgés d'Espagne, nos troupes d'Aragon et de
+Catalogne sont en pleine marche sur Lyon, et celles de Bayonne sur
+Paris; enfin prédire aux ennemis que le territoire sacré qu'ils ont
+violé les consumera.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Metz, le 13 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Je reçois la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur de
+m'écrire le 11.</p>
+
+<p>«Les mouvements que j'ai exécutés sans combattre ont été le résultat
+nécessaire de la marche sur mes flancs de forces supérieures, qui
+menaçaient de s'emparer avant moi des seuls points par lesquels je
+pouvais effectuer ma retraite, et de la situation de mes troupes qui ne
+présentent que des cadres. Si je dois combattre avant d'avoir reçu des
+renforts, je le ferai avec beaucoup plus d'avantages derrière la
+Moselle, appuyé à toutes les places, et avec ma retraite assurée dans
+toutes les directions, que je ne l'aurais fait dans les défilés de la
+Lorraine allemande, car ces défilés ne peuvent être défendus que
+lorsqu'on les occupe tous, sous peine d'être dans la position la plus
+critique; et, pour les occuper tous, il fallait plus de monde que je
+n'en ai.</p>
+
+<p>«J'ai fourni pour Metz, Sarrelouis et Thionville, ainsi que j'ai eu
+l'honneur de vous en rendre compte, cinq cadres de bataillons, savoir:
+les bataillons du 28e léger, 22e, 59e, 69e de ligne, qui n'avaient pu
+rejoindre le duc de Tarente, et un bataillon du 14e de ligne.--Ces
+cadres, avec les conscrits qui leur seront donnés, donneront le moyen de
+compléter ces garnisons.</p>
+
+<p>«Mes forces sont aujourd'hui de six mille hommes d'infanterie en
+quarante-huit bataillons et deux mille cinq cents hommes de
+cavalerie.--J'aurai l'honneur de vous adresser demain un état de
+situation détaillé.</p>
+
+<p>«Si j'avais trente mille hommes disponibles ici, je ferais changer tout
+le système de campagne de l'ennemi, et, appuyé aux places, je le
+forcerais à se concentrer, après avoir battu tous ses corps séparés;--si
+j'en avais la moitié, je remplirais une grande partie de ce plan.</p>
+
+<p>«L'avant-garde du corps de Sacken, avec laquelle nous avons eu affaire à
+Saint-Avold, est arrivée devant nous ce matin. Il est arrivé également
+par la route de Sarrelouis un corps de cavalerie, qui appartient sans
+doute au corps d'York. Cependant il semblerait qu'une partie de ce corps
+vient de quitter la direction qu'il suivait sur Metz pour se porter sur
+Thionville.</p>
+
+<p>«Je prépare par tous les moyens possibles une bonne défense de la
+Moselle, autant <i>que tout ce qui se passera du côté de Nancy le
+permettra</i>.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Metz, le 14 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monseigneur, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse que,
+d'après mes rapports, le corps prussien a pris position à une lieue de
+la Moselle, sur la rive droite, entre Thionville et Metz. Le corps de
+Sacken est devant moi, à quelque distance; son avant-garde a ses postes
+établis en présence des miens. Il n'y a eu aujourd'hui aucun engagement
+sur ce point. J'ai envoyé une division à Pont-à-Mousson pour garder ce
+poste important. L'ennemi y a présenté cinq ou six cents chevaux, qui
+ont été repoussés. Cette division me sert d'avant-garde et m'éclaire du
+côté de Nancy. D'après les nouvelles que j'ai reçues, l'ennemi doit être
+dans cette ville depuis ce matin. Je l'ai envoyé reconnaître. Mon
+intention était, aussitôt qu'il serait entré dans cette ville, de
+marcher sur lui, couvert par la Moselle, contre les corps que j'ai en
+présence, afin de le prendre en flanc dans son mouvement sur Toul; mais
+une crue de la Moselle, qui est sans exemple, a couvert d'eau, dans la
+journée, tout le pays entre Metz et Pont-à-Mousson, au point de le
+rendre tout à fait impraticable aux voitures pour le moment.</p>
+
+<p>«J'occupe toujours, par une forte avant-garde, le dehors de Metz à une
+lieue, et je me lie, par de la cavalerie, sur la rive gauche, avec
+Thionville.</p>
+
+<p>«Mes rapports m'annoncent la présence de partis du côté de Luxembourg.</p>
+
+<p>«La nécessité indispensable de mettre de l'ordre dans le service de la
+place de Metz, où rien n'était établi pour ta sûreté de la ville,
+l'incapacité absolue du général Roget et le peu de confiance dont il
+jouit parmi les habitants, m'ont déterminé à nommer un commandant
+supérieur à Metz, en attendant celui qu'il plaira à Sa Majesté d'y
+envoyer, et j'ai fait choix du général de division Durutte, qui, par son
+exactitude et son zèle, me parait propre à ces fonctions.</p>
+
+<p>«La ville de Metz est dans un très-bon état de défense. Le préfet a
+beaucoup fait pour son approvisionnement, et il y aura, soit en troupes,
+soit en gardes nationales armées, soit en canonniers et ouvriers
+militaires ou bourgeois, douze mille hommes.</p>
+
+<p>«J'ai fait partir presque tous les dépôts pour Châlons, et les derniers
+partiront demain; j'en préviens le ministre, afin qu'il leur assigne les
+destinations qu'il jugera convenables. Le matériel de l'équipage de
+camp, qui était ici, s'est mis en route ce matin; toute l'artillerie de
+la garde est également partie.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL</h4>
+
+<p class="rig">«Metz, le 15 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'étant informé de l'entrée de
+l'ennemi à Nancy, et de la retraite des troupes françaises sur Toul,
+d'un autre côté, le général Ricard, qui avait reçu la nouvelle de la
+marche de l'ennemi sur Thiaucourt, ayant cru devoir se mettre en marche
+de Pont-à-Mousson, qu'il occupait, pour se rendre sur ce point; d'après
+ces divers mouvements, je me trouve forcé de quitter les bords de la
+Moselle pour me rapprocher de la Meuse.</p>
+
+<p>«Je compte partir demain, laissant Metz dans un très-bon état de
+défense.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL</h4>
+
+<p class="rig">«Metz, le 16 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que je viens de recevoir une
+lettre du duc de Bellune, en réponse aux nouvelles que je lui avais
+demandées, par laquelle il m'annonce qu'il a pris position à Toul et que
+le prince de la Moskowa occupe... et Ligny. La lettre du duc de Bellune
+me faisant supposer qu'il a l'intention de rester quelque temps dans
+cette position, je prends moi-même position à Gravelotte à deux lieues
+de Metz, observant la Moselle et ayant une avant-garde dans la direction
+de Pont-à-Mousson.</p>
+
+<p>«Je pourrai garder cette position autant de temps que le duc de Bellune
+restera à Toul, et que l'ennemi ne débouchera pas sur moi ou sur
+Saint-Mihiel avec des forces supérieures. Il est extrêmement fâcheux que
+le prince de la Moskowa n'ait pas ordonné de couper le pont sur la
+Moselle à Frouard, à l'instant où il a évacué Nancy. Le général Ricard
+aurait également fait couper celui de Pont-à-Mousson, et il aurait pu
+rester sur les bords de la Moselle sans s'occuper de Thiaucourt, sur
+lequel on lui a dit que l'ennemi se portait par Bernecourt.</p>
+
+<p>«Quoi qu'il en soit, depuis que je sais que le duc de Bellune tient à
+Toul, j'ai donné l'ordre au général Ricard de garder Thiaucourt le plus
+longtemps possible, voulant rester à Gravelotte et conserver la
+communication avec Metz tant que cela sera possible, et que je ne
+courrai pas risque de voir ma communication compromise.</p>
+
+<p>«J'ai envoyé sur Verdun la division de la jeune garde, conformément à
+l'ordre que j'ai reçu. Il serait utile que ces troupes restassent sur la
+Meuse pour me soutenir au besoin.</p>
+
+<p>«Je viens de recevoir la lettre de Votre Altesse, du 13, et
+l'instruction qui y est jointe. Aux détails que votre lettre contient
+sur l'armée de Silésie, il faut ajouter le corps de Kleist qui, d'après
+le rapport que j'ai reçu hier au soir, vient de rejoindre, et un corps
+bavarois et badois de sept à huit mille hommes, qui était près de Bitche
+il y a huit jours, et qui paraîtrait avoir opéré sur Dieuze et revenir
+maintenant sur Metz; un corps considérable, qui ne peut être que
+celui-là, ayant été vu avant-hier descendant la côte de Delme, route de
+Strasbourg à Metz.</p>
+
+<p>«Le corps de Sacken m'a suivi de fort près, et a pris position sur la
+Nied, le jour où je me suis établi en avant de Metz, à la croisée des
+routes de Sarrebrück et de Sarrelouis.</p>
+
+<p>«Le lendemain, ce corps s'est porté, par des chemins de traverse, dans
+la direction de Pont-à-Mousson, en passant par Soigne. Les troupes ont
+été vues et comptées par un habitant digne de foi. Le même jour, ce
+corps a été remplacé devant moi par les troupes du corps d'York, et il
+paraît qu'hier le corps de Kleist est arrivé aux environs de Thionville,
+et s'est placé entre Thionville et Metz.</p>
+
+<p>«Le 13, j'ai envoyé une division à Pont-à-Mousson, afin de défendre ce
+poste important; mais Sacken n'y a rien entrepris. Quant au corps de
+Saint-Priest, qui fait également partie de l'armée de Silésie, il paraît
+que c'est lui qui est entré à Trèves, mais il n'y est plus, et je ne
+sais ce qu'il est devenu; il est possible qu'il ait fait face au duc de
+Tarente. Le corps de Langeron est devant Mayence.</p>
+
+<p>«D'après le mouvement du général Sacken, je me serais porté en masse sur
+Pont-à-Mousson, afin de me lier davantage avec les troupes du duc de
+Bellune, laissant Metz et Thionville me couvrir contre le corps
+prussien, si la crue subite de la Moselle et les inondations qui en ont
+été la suite, occasionnées à ce qu'il paraît par l'ouverture de
+plusieurs étangs des Vosges, n'avaient couvert la route de la rive
+gauche de la Moselle de manière à la rendre tout à fait impraticable aux
+voitures, et cela deux heures après le passage de la division Ricard.
+Maintenant que l'ennemi est maître du défilé de Pont-à-Mousson, cette
+opération ne serait plus praticable, lors même que les inondations
+viendraient à disparaître.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">»Paris, le 16 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, je viens de faire connaître à M. le maréchal
+duc de Bellune que l'Empereur a été surpris qu'il ait abandonné
+Saint-Nicolas et Nancy sans se battre et sans défendre la Meurthe, quand
+vous avez votre corps d'armée en avant de Metz et que vous faites
+occuper Pont-à-Mousson; je lui mande que le duc de Trévise est en avant
+de Langres où il arrête l'ennemi; que l'on ne doit pas supposer qu'il
+ait devant lui autant de forces qu'il l'annonce, puisque l'ennemi a une
+grande partie de ses troupes dans l'Alsace et devant nos places, devant
+Gênes et sur Bourg-en-Bresse, pour menacer Lyon. Je préviens le duc de
+Bellune que la Meurthe et la Moselle forment une barrière qu'il doit
+défendre, et que l'essentiel est de retarder la marche de l'ennemi
+autant qu'il sera possible, et de pouvoir attendre jusqu'au 15 février;
+nous aurons alors une grande armée. Concertez-vous avec le duc de
+Bellune et le prince de la Moskowa.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 17 janvier 1814, onze heures du soir.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur espère que vous n'aurez
+pas quitté Metz, car c'est très-mal à propos que le duc de Bellune a
+quitté Nancy pour se porter à Toul; rien n'est aussi ridicule que la
+manière dont ce maréchal évacue le pays: je lui donne l'ordre de tenir à
+Toul. L'Empereur va se porter à Châlons. J'écris au duc de Tarente de
+se rapprocher de nous en suivant nos mouvements. Je reçois à l'instant
+votre lettre du 16 à midi. Je vais la mettre sous les yeux de
+l'Empereur.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Harville, le 17 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime de mon
+mouvement pour me rapprocher de la Meuse. J'avais envoyé, dès hier
+matin, des officiers en poste pour préparer la défense de la Meuse, et
+faire sauter les ponts depuis Saint-Mihiel jusqu'à Verdun.--Mais la
+fatale imprévoyance du prince de la Moskowa, qui, en évacuant Nancy, n'a
+pas fait sauter le pont de Frouard sur la Moselle, a donné à l'ennemi le
+moyen d'arriver sur la Meuse avant moi, et a empêché que les
+dispositions eussent leur effet.</p>
+
+<p>«L'officier que j'avais envoyé à Saint-Mihiel arrive et m'annonce que
+l'ennemi y est entré ce matin en forces.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL</h4>
+
+<p class="rig">«Verdun, le 18 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monseigneur, j'ai eu l'honneur de vous écrire hier que l'armée ennemie
+était en mouvement sur Saint-Mihiel et que son avant-garde y était
+arrivée hier matin. Cette nouvelle était fausse; cependant j'étais
+autorisé à y croire, puisqu'elle m'était donnée par un des officiers que
+j'emploie habituellement à courir le pays pour avoir des nouvelles, et
+qui arrivait des environs de Saint-Mihiel pour m'en informer, et qui m'a
+fait jusqu'ici des rapports exacts. Elle était d'ailleurs probable,
+puisque l'ennemi possédait, depuis le 14, le pont de Frouard et qu'il
+n'y a que deux petites marches de Nancy à Saint-Mihiel, et que c'était
+hier le 17, ce qui aurait supposé que l'ennemi avait commencé son
+mouvement du 15 au 16, dans l'espérance de remplir l'objet important de
+surprendre le passage de la Meuse. Enfin, rien ne contredisait cette
+nouvelle, puisque le général Ricard, qui occupait Pont-à-Mousson,
+s'était retiré tout à fait en arrière sans s'arrêter à Thiaucourt, d'où
+il aurait su à quoi s'en tenir sur les mouvements prétendus de l'ennemi:
+mais il avait cru utile de s'éloigner, et dès lors j'étais privé d'avoir
+des nouvelles par lui. J'ai eu ce matin des rapports qui m'ont fait
+présumer que l'ennemi n'était point en force à Saint-Mihiel, et j'y ai
+envoyé en toute hâte un détachement d'infanterie et de cavalerie sous
+les ordres du colonel Fabvier. On y a surpris cinq cents Cosaques, qu'on
+a chassés et à qui on a fait quelques prisonniers. En ce moment,
+Saint-Mihiel est occupé; on dispose tout pour rompre le pont à
+l'approche des forces de l'ennemi, et je suis en situation de défendre
+la Meuse autant de temps qu'on voudra: tout dépend de celui que restera
+le duc de Bellune. Mes troupes sont à Verdun et sur les bords de la
+Meuse, et j'ai une forte avant-garde à Haudeaumont, dont les postes sont
+à Manheulle. Dans cette position, je suis à même d'exécuter tous les
+mouvements que les circonstances pourront exiger.»</p>
+<br><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MARÉCHAL NEY.</h4>
+
+<p class="rig">«19 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, les forces ennemies de toutes armes que vous
+supposez exister à Saint-Mihiel se réduisent à quatre cents Cosaques.
+Des rapports semblables à ceux que vous avez reçus m'avaient été faits
+et présentés avec quelque apparence de vérité, mais j'en ai bientôt
+reconnu l'exagération. Alors je me suis décidé à envoyer sur ce point
+des troupes qui en ont chassé les Cosaques, qu'elles ont surpris et à
+qui elles ont pris quelques hommes, et j'occupe Saint-Mihiel avec deux
+mille hommes et six pièces de canon.</p>
+
+<p>«J'ai placé sept à huit cents chevaux pour éclairer la rive gauche de la
+Meuse depuis Saint-Mihiel jusqu'aux postes du duc de Bellune. J'ai fait
+détruire tous les ponts entre Verdun et Saint-Mihiel; on va en faire
+autant entre Saint Mihiel et Commercy, et, dans la journée, le pont de
+Saint-Mihiel sera miné et prêt à sauter à la moindre apparence d'attaque
+sérieuse de l'ennemi.</p>
+
+<p>«Il serait bien nécessaire de prendre les mêmes dispositions sur la
+haute Meuse, à Commercy, à Pagny, etc., etc.; car c'est en créant des
+obstacles partout que vous pouvez arrêter ou retarder l'ennemi.</p>
+
+<p>«J'ai une forte avant-garde à Haudeaumont; j'en ai une autre à Dieuze,
+et le reste de mes troupes est ici, sous ma main. Dans cette position,
+je suis en situation de défendre la Meuse, et j'y resterai tant que
+l'ennemi ne la passera pas au-dessus de moi. Voilà, monsieur le
+maréchal, quelle est ma position.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous prévenir que, des quatre à cinq cents Cosaques
+qui étaient à Saint-Mihiel, cent sont sur la rive gauche de la Meuse. On
+a barricadé le pont pour empêcher leur retour; il serait peut-être
+possible de les atteindre.</p>
+
+<p>«Jusqu'ici, je vois des démonstrations faites par l'ennemi, mais je ne
+vois point d'opérations sérieuses de sa part, et je suis persuade que
+ses masses sont encore sur la Moselle et sur la Meurthe.--Un voyageur
+venant de Nancy a assuré même qu'avant-hier il n'y était pas encore
+entré d'infanterie. Il y a deux jours que le corps de York était devant
+Metz; une portion a été vue remontant la Moselle dans la direction de
+Pont-à-Mousson. Le corps de Kleist parait être entre Thionville et
+Metz.</p>
+
+<p>«Si j'apprends quelque chose d'important, j'aurai l'honneur de vous en
+informer. Je vous prie, monsieur le maréchal, de me communiquer ce qui
+viendra à votre connaissance.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE BELLUNE</h4>
+
+<p class="rig">«19 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous informer que, ayant appris
+votre mouvement sur la Meuse, je m'en suis rapproché. Je pense comme
+vous que vous pouvez défendre la Meuse, et je crois pouvoir répondre d'y
+réussir dans l'étendue du pays que j'occupe maintenant, et tant que vous
+tiendrez à Commercy et à Pagny.</p>
+
+<p>«Voici quelle est la position de mes troupes. J'occupe Saint-Mihiel avec
+deux mille hommes et six pièces de canon. J'ai placé sept à huit cents
+chevaux pour éclairer la rive gauche de la Meuse depuis Saint-Mihiel
+jusqu'à vos postes. J'ai une forte avant-garde à Haudeaumont, dont les
+postes sont à Manheulle. J'en ai une autre à Dieuze; le reste de mes
+troupes est ici sous ma main. J'ai fait détruire tous les ponts entre
+Saint-Mihiel et Verdun, etc., etc.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL</h4>
+
+<p class="rig">«19 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de vous rendre compte hier de l'établissement de nos
+troupes à Saint-Mihiel. J'ai sur ce point la deuxième division de
+voltigeurs de la garde, forte de deux mille cinq cents hommes, qui était
+la plus à portée de s'y rendre.</p>
+
+<p>«Tous les travaux relatifs à la rupture du pont seront terminés ce soir
+à dix heures; mais le pont ne sera coupé qu'en cas d'attaque sérieuse de
+l'ennemi.</p>
+
+<p>«Divers rapports m'ont annoncé que l'ennemi n'avait avant-hier presque
+aucune infanterie sur la rive gauche de la Moselle. Cependant le général
+Decous assure que l'ennemi a deux mille hommes d'infanterie à
+Bouconville et Xivrai. Je lui ai donné l'ordre de faire demain matin une
+reconnaissance au delà d'Apremont, afin de savoir d'une manière certaine
+à quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>«Mon avant-garde de Manheulle et Haudeaumont a été attaquée ce soir par
+un millier de chevaux prussiens. Nous avons eu huit hommes blessés et
+nous en avons blessé ou pris une quarantaine à l'ennemi, dont un
+officier. La perte de l'ennemi est le résultat d'une charge qu'il a
+faite sur le village de Manheulle, qui était occupé par de l'infanterie
+bien postée, et qui l'a bien reçu. Le rapport du général Piquet, qui
+commande cette avant-garde, porte que les prisonniers faits annoncent
+que le corps qui a attaqué est de douze cents chevaux, trois bataillons
+et plusieurs pièces de canon. J'attends les prisonniers pour les
+questionner moi-même.</p>
+
+<p>«On a vu huit cents chevaux et deux pièces de canon, mais ni infanterie,
+ni le reste des pièces indiquées, de manière que je ne puis dire si
+c'est l'avant-garde d'un corps d'armée. Je le vérifierai demain.</p>
+
+<p>«Dans le cas où l'armée ennemie n'aurait pas fait de mouvement en avant
+de la Moselle comme des rapports l'annoncent, ou si ce mouvement n'a pas
+en lieu d'ici à deux jours, je crois qu'il serait tout à fait convenable
+de se reporter sur la Moselle, car cette ligne est bonne. Mais, pour que
+cela puisse s'exécuter, pour qu'on y arrive sans danger et de façon à
+conserver la ligne, il faudrait agir méthodiquement et que toutes les
+troupes fussent sous le même commandement; car, sans cela, avec
+l'éloignement des corps de troupes que la garde de cette ligne comporte,
+il y a beaucoup de chances à courir si elles ne sont pas toujours dans
+la même main. Dans le placement des troupes sur la Moselle, je pense
+qu'elles devraient être ainsi disposées:</p>
+
+<p>«Une division sur Pont-à-Mousson, une sur Marbach et Pompey, une sur
+Toul, une à Bernecourt et une à Thiaucourt avec le quartier général.
+Quelques postes suffiraient pour se lier avec Metz; mais il faut, je le
+répète, un seul chef pour diriger tout cela.</p>
+<br>
+
+<h4>LE DUC DE BELLUNE AU MARÉCHAL MARMONT</h4>
+
+<p class="rig">«Void, le 20 janvier 1814,<br> cinq heures du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«Une forte colonne de cavalerie ennemie a passé la Meuse pendant la nuit
+dernière entre Vaucouleurs et Neufchâteau: il est vraisemblable qu'elle
+est suivie par le corps de Blücher qui est arrivé depuis deux jours à
+Nancy. Les Cosaques de Platow ont pris la direction de Langres par
+Saint-Thiébault. Ils ont été remplacés hier à Neufchâteau par un corps
+bavarois. Un autre corps est devant nous à Commercy, simulant, je pense,
+un passage pour nous donner le change, car il me paraît que les armées
+alliées manoeuvrent par leur gauche pour nous prévenir sur la Marne dans
+les directions de Joinville et de Langres. Peut-être que ceux qui ont
+passé la Meuse ce matin se dirigent-ils sur Ligny par Gondrecourt. Dans
+ce cas, notre position sur la Meuse ne serait plus tenable. J'engage M.
+le maréchal prince de la Moskowa à tenir un parti sur Gondrecourt, afin
+d'être prévenu à temps des mouvements que les ennemis pourraient faite
+sur cette route. Je prie Son Excellence d'avoir la bonté de m'en
+instruire.</p>
+
+<p>«J'envoie par courrier extraordinaire le rapport de ces événements au
+prince major général.</p>
+
+<p class="sc">«LE MARÉCHAL DUC De BELLUNE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Châlons, le 20 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, j'arrive à Châlons, j'y trouve votre lettre
+du 19 à neuf heures du soir; vous avez fait une excellente opération en
+reprenant Saint-Mihiel; il paraît que le duc de Bellune occupe Commercy,
+Void où il a son quartier général, Vaucouleurs et Cudelincourt, derrière
+Gondrecourt, point important, car l'ennemi paraît avoir beaucoup de
+cavalerie à Neufchâteau. Le général Defrance a eu une belle affaire de
+cavalerie à Vaucouleurs contre quatorze cents hommes de cavalerie
+ennemie qu'il a repoussés. On dit Platow à Neufchâteau avec dix
+régiments de Cosaques cherchant à inquiéter la droite du duc de Bellune.
+Le duc de Trévise est à Chaumont où il a l'ordre de tenir; Langres est
+au pouvoir de l'ennemi.</p>
+
+<p>«Je pars à l'instant pour voir le prince de la Moskowa à Bar-sur-Ornain,
+et le duc de Bellune à Void; de là je reviens à Châlons. Le duc de Valmy
+est dans cette ville, le général Belliard m'y remplace en mon absence.
+Envoyez-moi l'état de situation détaillée de toutes les troupes à vos
+ordres. J'adresse à l'Empereur votre lettre du 19 qui contient vos
+projets pour reprendre la ligne de la Moselle; je crois qu'il faut y
+penser en faisant attention à la droite du duc de Bellune et à l'espace
+qui se trouve entre Gondrecourt et Chaumont en Bassigny.</p>
+
+<p>«Je ne vous parle point de la place de Verdun, ni de toutes les
+dispositions que votre prévoyance aura prises. Je recommande au duc de
+Bellune de se défendre sur la Meuse.</p>
+
+<p>«Je donne l'ordre au payeur général de l'armée, à qui il reste deux cent
+mille francs en or, de vous les envoyer pour payer les masses de linge
+et chaussure et ferrage jusqu'au 1er janvier 1814, et ce qui peut être
+dû sur les deux mois de solde dont le payement a été ordonné par l'ordre
+du jour; et, s'il reste de l'argent, payer les officiers, mais sans
+acquitter aucune espèce de traitement extraordinaire.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«20 janvier 1814.</p>
+<br><br>
+
+<p>«Les troupes qui se sont présentées hier à Haudeaumont sont bien
+réellement l'avant-garde du corps d'armée d'York qui débouche. Je ne
+puis pas douter que ce corps ne marche sur Verdun. Tous mes rapports
+s'accordent également à dire que le corps de Sacken est en marche sur
+Saint-Mihiel.</p>
+
+<p>«J'ai rapproché mon avant-garde de Verdun, je l'ai renforcée, et, si un
+corps ennemi proportionné à mes forces se présente ici, j'espère le bien
+recevoir.</p>
+
+<p>«Toutes les dispositions sont prises de manière à bien défendre la
+Meuse, et je doute que l'ennemi parvienne à la passer de vive force sur
+mon front. Je suis en communication réglée avec le duc de Bellune qui a
+fait également, à ce qu'il paraît, de bonnes dispositions sur le point
+qu'il est chargé de défendre.</p>
+
+<p>«La Meuse est tellement gonflée et débordée, qu'il n'est plus possible
+d'entreprendre de la passer; ainsi les opérations de l'ennemi sont, sur
+ce point, nécessairement suspendues.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">Verdun, le 21 janvier 1814.</p>
+<br><br>
+
+<p>«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur de
+m'écrire hier. Les espérances que vous aviez conçues sur la défense de
+la Meuse, et qui étaient extrêmement fondées, ne se sont pas réalisées,
+car je viens de recevoir une lettre du duc de Bellune, qui m'annonce que
+l'ennemi a passé la Meuse entre Vaucouleurs et Neufchâteau, et qu'il
+marche sur Gondrecourt. Il est déplorable qu'on ait néglige de couper
+les ponts dans cette partie; car avec de la surveillance et de faibles
+moyens nous pouvions contenir l'ennemi sur cette ligne pendant sept à
+huit jours.</p>
+
+<p>«Puisque la Meuse n'a pas arrêté l'ennemi un instant, il n'y a pas de
+raison pour que nous tenions position nulle part, ou au moins il faut
+changer de méthode.</p>
+
+<p>«J'envoie ordre aux troupes d'évacuer Saint-Mihiel après avoir rompu le
+pont, et de prendre position sur la route de Verdun à Bar-le-Duc. Je me
+détermine à me porter moi-même demain dans cette direction pour soutenir
+le duc de Bellune et le prince de la Moskowa, ou à réunir mes troupes
+sur Clermont, suivant les nouvelles que je recevrai dans la journée,
+soit des tentatives que l'ennemi pourrait faire sur la Meuse, soit sur
+les projets du duc de Bellune; car, si je marche sur Bar-le-Duc, je ne
+veux pas courir le risque d'y arriver après que cette ville aura été
+évacuée.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«21 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Je réponds à la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur
+de m'écrire le 18. Le corps d'York est en ce moment devant moi, au moins
+la plus grande partie, et le corps de Sacken à sa gauche.</p>
+
+<p>«J'estime, d'après les renseignements que j'ai recueillis, que la force
+de ce dernier corps est de douze mille hommes. Quant au corps d'York,
+j'ai moins de données à son égard; mais je pense qu'on peut évaluer sa
+force de dix-huit à vingt mille hommes.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE TARENTE.</h4>
+
+<p class="rig">«Huitz-le-Maurup, le 24 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous prévenir que le mouvement
+de l'ennemi par sa gauche s'est tout à fait prononcé.--Il parait même
+qu'il n'y a plus, ou presque plus personne derrière la Meuse. L'ennemi a
+attaqué hier, à Ligny, le duc de Bellune, qui s'est retiré à
+Saint-Didier et Vitry, pendant que j'étais en marche pour me porter sur
+Bar-le-Duc.</p>
+
+<p>«Je n'ai point de détail de l'affaire qu'il a eue, mais je crois que
+c'est très-peu de chose. D'après cela, je me suis mis en marche moi-même
+pour Vitry, afin de le soutenir et de me rapprocher du duc de Trévise,
+que les manoeuvres de l'ennemi tendent à séparer de nous. L'ennemi
+paraît avoir une forte avant-garde à Joinville.</p>
+
+<p>«J'ai laissé mon avant-garde aujourd'hui à Bar-le-Duc jusqu'à deux
+heures, mais personne ne s'est présenté. Il paraît que l'ennemi a suivi
+la même route que le duc de Bellune et a marché sur Saint-Dizier.</p>
+
+<p>«Le prince de la Moskowa occupait hier Saint-Dizier avec un détachement;
+le reste de ses troupes s'y est porté cette nuit, et il marche aussi
+aujourd'hui sur Vitry.</p>
+
+<p>«J'ai envoyé le général Ricard aux Islettes; je compte l'en rappeler
+après-demain.</p>
+
+<p>«Toul s'est rendu sans faire aucune résistance: nous y avons perdu cinq
+cents hommes, que le duc de Bellune y avait laissés.</p>
+
+<p>«Telle est, mon cher maréchal, notre situation d'aujourd'hui.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Vitry, le 25 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que je suis arrivé ici avec la
+division de la jeune garde et la brigade de cuirassiers. J'ai placé dans
+les villages touchant Vitry la division Lagrange avec l'artillerie qui
+est établie à Vitry-le-Brûlé, et la cavalerie légère à Changy et
+Outrepont.</p>
+
+<p>«Vous savez que la division du général Ricard est aux Islettes avec le
+10e hussards et le régiment des gardes d'honneur.</p>
+
+<p>«Je n'ai avec moi qu'une seule compagnie de sapeurs, les deux autres
+étant avec la division Ricard, parce que je les avais laissées à Verdun
+lorsque j'en suis parti pour achever de mettre en état cette
+place.--Cette compagnie, avec les officiers du génie que j'ai, se
+rendra, aussitôt son arrivée, pour travailler à la réparation de la
+route en avant de Vitry, conformément à ce que vient de me dire, de
+votre part, le général Girardin.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Vitry, le 26 janvier 1814,<br>neuf heures et demie du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«L'Empereur est arrivé à cinq heures du matin à Châlons, et Sa Majesté
+va être bientôt ici. L'intention de l'Empereur est que je donne l'ordre
+au duc de Bellune de manoeuvrer pour se réunir tout entier à
+Saint-Dizier, et que vous, monsieur le maréchal, vous appuyiez le duc de
+Bellune avec tout votre corps, en vous plaçant entre lui et Vitry.</p>
+
+<p>«Quant aux deux divisions de la jeune garde, elles sont réunies
+aujourd'hui à Vitry, sous les ordres du maréchal prince de la Moskowa.
+Toutes les troupes qui étaient à Châlons et échelonnées sur la grande
+route de Vitry y arrivent. Vous connaissez la position de ce maréchal.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">26 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'exécute le mouvement prescrit par Sa Majesté, et je serai établi ce
+soir à Heils-Luthier.</p>
+
+<p>«Je laisse cependant trois cents hommes d'infanterie et quatre pièces de
+canon au pont de Vitry-le-Brûlé, jusqu'à ce qu'ils aient été relevés, ce
+point me paraissant ne pas devoir rester dégarni; ce qui réduira les
+troupes d'infanterie à mes ordres de trois mille sept cent hommes
+jusqu'à l'arrivée du général Ricard.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARECHAL MARMONT AU MAIRE DE BAR-LE-DUC</h4>
+
+<p class="rig">Saint-Dizier, le 27 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Sa Majesté a rejoint l'armée hier, à la tête de puissants renforts.
+Elle est entrée sur-le-champ en opération et a chassé ce matin l'ennemi
+de Saint-Dizier. De prompts succès couronneront sans doute ses
+entreprises.</p>
+
+<p>«Sa Majesté me charge, monsieur le maire, de vous dire qu'elle ordonne
+la mise en activité immédiate de la garde nationale de Bar, et qu'elle
+rend la ville responsable de l'entrée de l'ennemi, lorsqu'il ne se
+présentera pas en forces, avec de l'infanterie et du canon.</p>
+
+<p>«J'envoie mon aide de camp pour vous faire cette notification et vous
+faire connaître les ordres de l'Empereur.</p>
+
+<p>«Sa Majesté désire aussi que vous fassiez les plus grands efforts pour
+envoyer sur-le-champ à Saint-Dizier de nombreux convois de vivres pour
+l'armée.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="mid">DISPOSITIONS GÉNÉRALES POUR LE 28 JANVIER 1814.</p>
+
+<p class="mid">Ordre pour le duc de Raguse.</p>
+
+<p>«Le général Lefebvre-Desnouettes partira sur-le-champ, prendra la tête
+de la marche, se dirigera sur Éclaron, de là sur Montier-en-Der: il aura
+avec lui ses douze pièces d'artillerie à cheval.</p>
+
+<p>«Le prince de la Moskowa, avec la division Meunier et la division
+Decous, suivra: chaque brigade aura son artillerie.</p>
+
+<p>«Le duc de Reggio suivra avec ses deux divisions. Le parc de la garde et
+celui de l'armée suivront le duc de Reggio, qui les fera escorter.</p>
+
+<p>«<i>Le duc de Raguse formera l'arrière-garde et suivra le parc: il
+laissera une arrière-garde dans Saint-Dizier toute la journée
+d'aujourd'hui et pendant toute la nuit. Cette arrière-garde n'évacuera
+Saint-Dizier que par ordre.</i></p>
+
+<p>«Le général Ricard, qui est à Bassué, près Vitry, entrera dans Vitry et
+se portera sur Margerie, route de Vitry à Brienne-le-Château pour se
+lier avec nous.</p>
+
+<p>«Le général Duhesme restera en position toute la journée où il se
+trouve, et, à la nuit, il filera sur Vassy. Le duc de Bellune se portera
+entre Montier-en-Der et Boullencourt, de sa position de Vassy.</p>
+
+<p>«La ville de Vitry continuera d'être tenue en force par la garnison. Il
+ne sera plus rien expédié de Vitry sur Saint-Dizier.</p>
+
+<p>«Le général Gérard, qui est à Soudé-Sainte-Croix, viendra sur
+Saint-Ouen, route de Vitry-le-Français à Nogent-sur-Aube.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général.</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Mézières, le 29 janvier 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, nous avons eu une affaire aujourd'hui;
+l'ennemi a montré de l'artillerie; il est probable que nous nous
+battrons encore demain. En conséquence, monsieur le maréchal, il est
+nécessaire que vous partiez demain, 30, avant le jour, avec votre corps,
+pour vous rendre en diligence sur Brienne, dont nous nous sommes emparés
+ce soir.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p>«<i>Signé</i>: ALEXANDRE.»</p>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT</h4>
+
+<p class="rig">Mézières, le 30 janvier 1814,<br>deux heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur trouve qu'il serait
+avantageux de couvrir Saint-Dizier; mais Sa Majesté vous laisse le
+maître de faire ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>«Quant à votre corps, ce que vous avez à faire, c'est de vous rendre le
+plus tôt possible à Brienne.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major-général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Le général Bruler a reçu l'ordre de prendre position entre
+Sommevoire et Doulevent; si vous avez de ses nouvelles, faites lui dire
+qu'il doit se diriger sur Brienne.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT</h4>
+
+<p class="rig">«Brienne, le 31 janvier 1814, neuf heures du soir.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre au maréchal duc de Bellune
+d'avoir demain, à la pointe du jour, son corps d'armée et sa cavalerie
+sous les armes, avec leur artillerie attelée, et de chercher à
+communiquer avec vous sur Soulaine. Faites en sorte, de votre côté, de
+communiquer avec lui. Ce maréchal est au Petit-Mesnil.</p>
+
+<p>«Les autres corps d'armée seront pareillement sous les armes; on
+attendra dans cette position des nouvelles de l'ennemi, et tout se
+tiendra prêt à partir dans la direction qui sera donnée.</p>
+
+<p>«On profitera de cela pour passer la revue des armes et prendre note des
+places vacantes.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">Brienne, le 31 janvier 1814, onze heures et demie du soir.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'aide de camp de l'un des généraux de
+brigade de la division Lagrange arrive à Brienne et annonce à l'Empereur
+que votre corps est en marche de Soulaine pour Brienne, et qu'il a
+laissé la division Lagrange à moitié chemin de Soulaine ici. S'il est
+vrai que vous ayez quitté la position de Soulaine, l'Empereur ordonne,
+monsieur le duc, que vous vous établissiez entre Brienne et Soulaine, et
+que vous vous mettiez en communication avec M. le maréchal duc de
+Bellune, qui est au Petit-Mesnil sur la route de Brienne à Bar-sur-Aube.</p>
+
+<p>L'Empereur désire, monsieur le duc, avoir de suite les renseignements
+sur l'engagement qui paraît avoir eu lieu ce soir, au dire de cet aide
+de camp, entre vos troupes et l'ennemi à Soulaine. Il désire aussi
+connaître quelles troupes vous avez eu à combattre.</p>
+
+<p>«Je vous prie, monsieur le duc, aussitôt que vous serez établi, de
+m'envoyer un officier pour faire connaître votre position.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Brienne, le 1er février 1814, neuf heures du matin.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, j'ai mis sous les yeux de
+l'Empereur votre lettre du 1er février à une heure du matin, datée de
+Morvilliers: vous ne faites pas connaître le nombre de pièces de canon,
+le nombre d'hommes d'infanterie et de cavalerie que vous avez perdus. Y
+a-t-il des aigles avec l'infanterie? Votre arrière-garde, composée de
+cinq cents hommes de cavalerie et de trois cents d'infanterie, est assez
+forte pour une arrière-garde destinée à marcher à une demi-lieue de
+vous, et l'Empereur trouve qu'elle était évidemment insuffisante
+lorsqu'au lieu d'arrière-garde vous en avez fait un détachement, et vous
+en avez fait un détachement quand vous lui avez fait prendre une autre
+direction, lorsque vous vous saviez environné d'ennemis; que pouvaient
+faire alors trois cents hommes d'infanterie<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a>
+<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a>
+<a href="#footnotetag8">
+(retour) </a> La division Ricaud m'ayant été enlevée, et se trouvant
+placée alors à Dienville-sur-l'Aube, mes troupes de toutes armes ne
+s'élevaient pas à plus de trois mille hommes: je demande comment
+j'aurais pu organiser une arrière-garde plus forte.</blockquote>
+
+<p>«L'Empereur désire toutefois, monsieur le duc, avoir un état exact des
+pertes en matériel et chevaux.</p>
+
+<p>«On nous a dit aussi qu'un de vos parcs avait été pris par l'ennemi. Sa
+Majesté pense que cela n'aurait pas eu lieu si vous aviez suivi l'ordre
+donné. Je vous avais fait connaître que la route de Montier-en-Der était
+très-mauvaise et presque impraticable, et que le parti le plus sage
+était de suivre la chaussée. Vous seriez arrivé de bonne heure et sans
+accident<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a>
+<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a>
+<a href="#footnotetag9">
+(retour) </a> Il n'y avait qu'une difficulté, c'est que la grande route
+était occupée par deux corps ennemis, celui de Wittgenstein, à
+Doulevent, et celui de Wrede devant Soulaine. (<i>Notes du duc de
+Raguse.</i>)</blockquote>
+
+<p>«L'intention de l'Empereur est que vous portiez votre quartier général à
+Chaumesnil, et que vous gardiez les bois de Morvilliers; le grand chemin
+de Brienne à Soulaine; que vous vous liiez par votre droite au duc de
+Bellune qui occupe la Rothière et le Petit-Mesnil; que votre cavalerie
+soit en force au village de la Chaise ou dans toute autre position de
+cette route, de manière à bien éclaircir ce que fait l'ennemi à
+Soulaine. L'ennemi paraît être en position à Frannes et à Selames.
+Faites aussi aller des patrouilles de cavalerie jusqu'à Maizières pour
+en imposer aux Cosaques qui voudraient battre les bois. Placez vos
+équipages et vos embarras derrière Chaumesnil, route de Brienne.
+Concertez-vous avec le due de Bellune pour vous secourir mutuellement au
+premier coup de canon de l'ennemi; reconnaissez bien ensemble une
+position appuyant la droite à l'Aube, à cheval sur la route de Bar et
+sur celle de Soulaine. S'il est dans ce moment difficile de remuer la
+terre, il doit être facile de couper des arbres pour améliorer cette
+position qui serait couverte par trois cents pièces de canon et toute la
+réserve qui est à Brienne, dans le cas où l'ennemi marcherait sur nous
+pour nous attaquer.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Morvilliers, le 1er février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monseigneur, je reçois la lettre que vous m'avez écrite à neuf heures
+du matin. Je vais me rendre à Chaumesnil et prendre la position qui
+m'est indiquée.</p>
+
+<p>«Les reproches que contient votre lettre sont injustes, et je ne puis me
+dispenser d'y répondre. J'ai dû prendre la route que j'ai suivie, sous
+peine d'être détruit ou de mettre bas les armes. Il eût été absurde de
+faire une marche de flanc de cinq lieues dans un défilé des hauteurs
+duquel l'ennemi était maître, lorsque la route était bordée à ma droite
+par une rivière qui n'est guéable que dans peu d'endroits, et que
+j'avais l'ennemi en tête, en queue et sur mon flanc.</p>
+
+<p>«Je ne pouvais point arriver de bonne heure, puisque j'avais dix lieues
+à faire, et que j'ai été obligé d'attendre en position toute la journée
+sur les hauteurs de Vassy et en bataillant. Les troupes que j'avais à
+Saint-Dizier auraient été infailliblement prises si j'avais laissé
+l'ennemi s'emparer de Vassy avant leur arrivée. Je n'ai point fait un
+détour, puisque mon arrière-garde avait ordre de me suivre sur Anglure,
+qui n'est qu'à une lieue et demie de Montier-en-Der, et que sa
+communication avec moi était protégée par le ruisseau de Saint-Cloud,
+dont les bords sont marécageux. Si cette arrière-garde s'est retirée
+directement sur Brienne, c'est que, quelques Cosaques s'étant montrés
+entre elle et moi, elle a pris cette direction de son choix. Je n'ai
+point, laissé, comme l'Empereur le suppose, deux cents hommes
+d'infanterie en arrière, mais plus de sept cents, et six cents chevaux.
+Or, lorsqu'à une heure et demie de moi, dans un pays dont les
+communications sont difficiles, ayant les flancs bien couverts, ayant
+donné ordre de rompre le pont de l'Éronne, je laisse le cinquième de mon
+infanterie et le grand tiers de ma cavalerie; que je donne pour
+instruction au général qui commande de tenir aussi longtemps que
+possible sans se compromettre, et de se retirer lorsque des forces
+supérieures se présentent, quel que soit l'événement, je n'ai rien à me
+reprocher, et les reproches sont aussi injustes que décourageants.</p>
+
+<p>«Je n'ai point perdu de canon, parce que, cette arrière-garde étant
+destinée à se retirer légèrement devant l'ennemi, je ne lui en ai pas
+laissé.--Il a été pris quatorze ou quinze caissons, dont cinq vides, et
+trois forges qui avaient été dételées pour renforcer les autres
+attelages, et qui auraient été enlevés si l'arrière-garde avait pu tenir
+deux heures de plus, parce que les chevaux qui allaient les chercher
+étaient à une demi-lieue de Montier-en-Der lorsque l'ennemi y est entré.</p>
+
+<p>«J'ignore la perte en hommes, parce que je n'ai reçu sur cette affaire
+aucun rapport officiel, que ce qui m'est parvenu de Brienne; mais j'ai
+appris indirectement que le colonel Hubert, qui a commandé après la
+prise du général Vaumerle, avait couché cette nuit à Maizières. Il est
+évident qu'il y est arrivé avec une portion de son monde, et que ceux
+qui sont arrivés à Brienne sont des fuyards. Le 2e régiment de marine,
+qui formait l'infanterie de l'arrière-garde, avait son aigle avec lui.</p>
+
+<p>«Tel est l'état de choses, monseigneur. Je désirerais savoir ce qu'il
+était possible de faire de mieux, avec une poignée de monde embarrassé
+par un matériel considérable, dans un pays difficile, à treize lieues de
+l'armée, ayant de tous les côtés à la fois des forces triples des
+miennes.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Brienne, le 1er février 1814,<br> cinq heures et demie du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, je reçois votre lettre de Morvilliers à une
+heure du matin. Il faut vous mettre en communication avec le duc de
+Bellune qui est au Petit-Mesnil, et vous lier bien avec lui. Éclairez
+bien la route de Soulaine.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Brienne, le 1er février 1814,<br>onze heures et demie du soir.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous envoie les dispositions
+générales arrêtées par l'Empereur, lisez-les avec attention et
+exécutez-les en ce qui vous concerne.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général.</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>DISPOSITIONS GÉNÉRALES.</h4>
+
+<p class="rig">«Brienne-le-Château, le 1er février 1814,<br>onze heures et demie du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«La retraite de l'Empereur étant sur Lesmont, le général Sorbier
+s'occupera, avec les moyens qui lui restent, d'organiser une batterie
+de six pièces d'artillerie à cheval.</p>
+
+<p>«Les ducs de Bellune et de Raguse doivent avoir des batteries
+d'artillerie à cheval pour la retraite.</p>
+
+<p>«Le général Dulouloy prendra le commandement de ces batteries à cheval.</p>
+
+<p>«Les trois divisions d'infanterie de la jeune garde ont chacune une
+batterie, ce qui fait vingt-quatre pièces;</p>
+
+<p>«Les batteries à cheval de la ligne et de la garde font vingt-quatre
+pièces;</p>
+
+<p>«Total, quarante-huit pièces,</p>
+
+<p>«Demain, 2 février, à quatre heures du matin, on aura pris la position
+suivante:</p>
+
+<p>«Le général Nansouty, avec trois mille chevaux, sera en position sur la
+gauche un peu en arrière de Brienne-la-Vieille, avec douze pièces
+d'artillerie à cheval;</p>
+
+<p>«Le général Gérard, avec deux pièces, sera en position en avant de
+Brienne-la-Vieille; il sera sur trois lignes: l'une à la tête du
+village, l'autre à la queue, la troisième dans le bois à la hauteur de
+Brienne;</p>
+
+<p>«Le général Ricard passera à deux heures du matin le pont de
+Brienne-la-Vieille, avec la cavalerie de la garde, et s'arrêtera; à
+trois heures, il coupera le pont de Brienne, après quoi il marchera sur
+Piney, suivant la route de Lesmont par la rive gauche;</p>
+
+<p>«Le général Grouchy, avec la cavalerie du cinquième corps, sera sur la
+gauche de la garde;</p>
+
+<p>«Le général Curial, avec sa division, sera en position devant Brienne,
+occupant la ville en colonne de marche;</p>
+
+<p>«La division Meunier sera rangée en deux colonnes sur l'extrême gauche,
+l'une à peu près au chemin de Maizières, l'autre plus en arrière;</p>
+
+<p>«La division Rothembourg, à trois heures du matin, traversera Brienne,
+et ira prendre position sur les hauteurs à mi-chemin de Lesmont. Elle
+aura sa batterie et occupera le bois et la hauteur du Moulin-à-Vent;</p>
+
+<p>«On placera les batteries de douze près de Lesmont, afin que, si
+l'Empereur était trop pressé, il pût faire usage de toute son
+artillerie, et coucher au besoin sur la rive droite, au Moulin-à-Vent.</p>
+
+<p>«Le duc de Bellune partira à deux heures du matin, traversera Brienne,
+et prendra position au Moulin-à-Vent.</p>
+
+<p>«Le duc de Raguse, avec six pièces d'artillerie et un demi
+approvisionnement, partira à trois heures du matin, prendra position sur
+les hauteurs de Perthes, s'assurera du pont de Rosnay, où il y a un
+bataillon de garde, et prendra position sur les hauteurs de Rosnay, se
+retirant, s'il y est forcé, par le pont d'Arcis-sur-Aube.</p>
+
+<p>«Le général Defrance, avec les gardes d'honneur, se mettra en marche à
+une heure après minuit, passera le pont de Lesmont, jettera des partis
+sur la route de Piney et sur la rive gauche de l'Aube en remontant; s'il
+a besoin d'artillerie, le général Ruty lui en donnera.</p>
+
+<p>«Demain au jour, le général Ruty aura soin de choisir des emplacements
+pour y placer de l'artillerie, à droite et à gauche, sur la rive gauche
+de l'Aube.</p>
+
+<p>«Les troupes, à mesure de leur passage, se rangeront en bataille: le duc
+de Bellune à droite, la garde à gauche; dans cette situation, on pourra
+passer la nuit de demain.</p>
+
+<p>«Le général Corbineau se rendra de suite de Maizières à Rosnay, à
+l'intersection des routes de Rosnay à Lesmont, et fera brûler le pont de
+Rosnay lorsqu'il en recevra l'ordre; ou, s'il est pressé par l'ennemi,
+il prendra sous ses ordres le bataillon qui est à Rosnay et les pièces.
+Il prendra ainsi position, ayant la gauche à la Voire et la droite au
+pont de Lesmont, en flanquant l'arrière-garde, pour arriver avec elle à
+Lesmont.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Troyes, le 3 février 1814,<br>onze heures et demie du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«L'Empereur a appris avec plaisir, par votre aide de camp, les succès
+que vous avez obtenus sur l'ennemi. Je ne reçois votre lettre datée
+d'une heure après midi qu'à dix heures du soir; c'est bien long: je ne
+sais d'où vient ce retard de l'estafette. Je donne l'ordre au général
+Sorbier de faire partir sur-le-champ votre parc pour Arcis. Envoyez en
+avant pour accélérer son arrivée. Vous savez que le général Ricard est à
+Aubeterre.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Troyes, le 3 février 1814,<br> quatre heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«L'Empereur ordonne qu'avec votre corps <i>vous vous portiez en toute
+diligence sur Nogent-sur-Seine</i>, afin de garder le pont de cette ville,
+qui pourrait être menacé par la colonne qui a passé devant Arcis depuis
+hier. <i>Vous prendrez aussi le commandement d'une division de l'armée
+d'Espagne qui doit arriver, demain, 6, à Provins.</i> Il est nécessaire que
+vous preniez une position sur la rive droite de la Seine qui commande ce
+débouché important.</p>
+
+<p>«L'Empereur se porte en toute diligence à Nogent-sur-Seine; il sera ce
+soir à la hauteur de Méry.</p>
+
+<p>«Il sera nécessaire, monsieur le maréchal, <i>que vous fassiez garder le
+pont de Méry</i>, jusqu'à ce que la troupe que vous en chargerez puisse
+être relevée par les premières troupes de l'armée qui viendront de
+Troyes, afin qu'aucun parti ne passe la Seine et n'inquiète la marche.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON</h4>
+
+<p class="rig">Fontaine-Denis, le 7 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de
+m'écrire à trois heures après midi. Quelque diligence que nous ayons
+faite, je n'ai pu arriver ici qu'à plus de huit heures du soir,
+c'est-à-dire à trois lieues de Sézanne.</p>
+
+<p>«La masse de mes troupes est encore à deux lieues en arrière. J'ai
+envoyé une forte reconnaissance sur Barbonne pour avoir des
+renseignements. Elle n'est pas encore rentrée. A son retour, j'aurai
+l'honneur de vous faire mon rapport, qu'un de mes aides de camp, qui a
+un cheval à Villemeux, vous portera en toute diligence. Les habitants
+des villages que j'ai parcourus assurent qu'il a passé hier beaucoup de
+troupes, infanterie et cavalerie, à Sézanne, se portant dans la
+direction de la Ferté. Ce qu'il y a de certain, c'est que, de midi à
+quatre heures, on a entendu une forte canonnade de ce côté. Les rapports
+sont unanimes à cet égard. Les troupes qui sont en arrière partiront
+deux heures avant le jour pour me rejoindre, et je partirai à la pointe
+du jour pour Sézanne.</p>
+
+<p>«Le chemin, jusqu'à une grande lieue et demie en avant de Villemeux, est
+une chaussée. Ensuite il est fort mauvais, cependant praticable, surtout
+le jour, car les plus grandes difficultés que nous ayons éprouvées ont
+été de le reconnaître à cause de l'obscurité. On marche toujours dans
+des bruyères, et on peut changer de direction à chaque instant. Après
+Barbonne, on trouve la chaussée.</p>
+
+<p>«Nous avons trouvé à Villemeux des postes de Cosaques qui se sont
+repliés devant nous.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«Fontaine-Denis, le 7 février 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, je reçois à l'instant des rapports positifs et circonstanciés de
+Barbonne, où nos soldats sont entrés après avoir chassé des lanciers
+ennemis. L'avant-garde a été jusqu'à une demi-lieue. On n'a trouvé que
+de la cavalerie, qui s'est repliée. Les habitants assurent, et un, entre
+autres, parti à six heures du soir de Sézanne, qu'il n'y a dans cette
+ville que sept à huit cents lanciers prussiens et point d'infanterie,
+quoiqu'il y ait eu hier assez de troupes qui se soient postées en avant
+dans la direction de la Ferté; mais toutes étaient de la cavalerie, à ce
+qu'on assure. L'opinion des habitants de Barbonne est que la canonnade
+qu'on a entendue est à peu près dans la direction d'Épernay. Le bruit du
+canon a diminué, ce qui annonce qu'il s'est éloigné d'une manière
+sensible.</p>
+
+<p>«Tels sont, Sire, les rapports que j'ai reçus et d'après lesquels il
+semblerait que les forces de l'ennemi ne sont pas encore au delà de
+Sézanne. Au surplus, j'y serai demain matin de bonne heure, et j'aurai
+l'honneur de vous écrire une demi-heure après mon arrivée. De Sézanne il
+y a différentes directions qui rendent ce point extrêmement important.
+Arrivé là, je serai en mesure d'exécuter tous les ordres que Votre
+Majesté voudra me donner. J'enverrai de fortes reconnaissances sur
+Montmirail, Épernay et la Ferté.»</p>
+
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Nogent-sur-Seine, le 7 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur ordonne qu'avec votre corps <i>vous vous mettiez en mouvement
+pour vous rendre à Sézanne</i>.</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+
+<h4>MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«Sézanne, le 8 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que nous avons
+trouvé ici environ huit cents Cosaques ou Prussiens.</p>
+
+<p>«Nous avons fait quelques prisonniers, qui nous ont donné les
+renseignements consignés dans la note ci-jointe. Deux escadrons se sont
+retirés sur la route de Montmirail, et un détachement par la route
+d'Épernay. D'après l'ensemble de tous les renseignements, il serait
+constant que toute l'armée de Silésie a marché sur Épernay. Quatre à
+cinq cents chevaux de cavalerie légère suivent la cavalerie ennemie, qui
+s'est retirée par la Ferté-Gaucher.</p>
+
+<p>«Nous communiquerons, s'il est possible, avec le duc de Valmy et le duc
+de Tarente. J'envoie la plus grande partie de ma cavalerie, soutenue par
+de l'infanterie et du canon, sur Champaubert, afin d'occuper la
+communication de Montmirail, ou au moins avoir des nouvelles de ce qui
+s'y passe. Je fais éclairer aussi la route de Châlons. Il est arrivé
+ici, samedi au matin, cinq à six cents chevaux ennemis. Cette cavalerie
+a poussé dans la direction de la Ferté-Gaucher, et a été remplacée par
+sept à huit cents autres chevaux, dont une portion a suivi les premiers.
+Enfin quatre à cinq cents chevaux sont arrivés hier pour renforcer ce
+qui était resté ici, et la totalité des huit cents chevaux qui étaient
+ce matin à Sézanne, a pris la direction que j'ai indiquée.</p>
+
+<p>«D'après cela, il me semble que l'ennemi opère d'une manière tout à fait
+sérieuse dans le bassin de la Marne, et qu'en me portant immédiatement
+sur Champaubert, et y étant soutenu, je pourrais lui faire beaucoup de
+mal. J'espère pouvoir, dans quatre heures d'ici, envoyer un nouveau
+rapport à Votre Majesté.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«Sézanne, le 8 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que je
+dirigeais la plus grande partie de ma cavalerie avec un peu d'infanterie
+et de l'artillerie sur Champaubert. J'ai envoyé trois cents chevaux sur
+la Ferté, afin de communiquer avec le duc de Valmy. Je n'ai pas cru
+devoir envoyer plus de forces de ce côté, parce que les renseignements
+de Sézanne et de la Ferté-Gaucher, où hier il n'avait paru personne,
+prouvent que l'ennemi n'est pas en force dans cette direction. J'établis
+ce soir une division entre Chapton et Soissy-le-Bois. J'établis mon
+quartier général à Chapton, d'où on peut regagner par la Villenauxe,
+Charleville et la Garde, la route de Montmirail. Je place à Chapton à
+peu près la moitié de mon artillerie, et je laisse le reste à Sézanne.
+Mon autre division, sans son canon, quittera Sézanne à l'arrivée de la
+garde, et ira coucher à Lachy; enfin je place les quatre cents chevaux
+du deuxième corps de cavalerie à la Villenauxe, et ils pousseront des
+patrouilles sur la Gaule. Par ces arrangements, je serai en mesure de
+connaître positivement cette nuit, de bonne heure, où l'ennemi est en
+forces, et Votre Majesté pourra déterminer s'il lui convient d'agir sur
+Champaubert ou sur Montmirail. Je serai également à même d'exécuter l'un
+ou l'autre de ces mouvements.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«Chapton, le 8 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, je ne perds pas un instant pour rendre compte à Votre Majesté de
+la position de l'ennemi.</p>
+
+<p>«Des renseignements, qui me paraissent avoir le caractère de la vérité,
+annoncent que l'ennemi est arrivé hier à Montmirail avec de la
+cavalerie, et de l'infanterie à Champaubert, et cette infanterie a suivi
+le mouvement. Si la chose est vraie et que je sois soutenu, il est
+possible de le chasser et de lui faire éprouver de grandes pertes.</p>
+
+<p>«J'occupe Pont-Saint-Prix-en-Bail, qui était occupé par cinq mille
+hommes d'infanterie ennemie. Un grand parc d'artillerie est arrivé à
+Champaubert et a continué sa route sur Fromentière. La cavalerie légère,
+que j'avais placée sur la route de la Ferté, me rend compte que l'ennemi
+a, comme je l'avais prévu, changé de direction, et s'est porté sur la
+route de Montmirail.</p>
+
+<p>«Il me paraît donc démontré que le corps de Sacken est en plein
+mouvement par la route de Montmirail, et que la tête de son infanterie y
+est arrivée aujourd'hui. Reste à savoir si Votre Majesté veut attaquer
+l'ennemi sur Montmirail ou sur Champaubert. Je n'ai point encore le
+rapport des reconnaissances qui ont été faites sur la Gaule, route de
+Montmirail; mais l'ensemble des renseignements qui m'ont été donnés me
+paraît consacrer suffisamment la position de l'armée ennemie telle que
+je viens de l'indiquer.</p>
+
+<p>«Les troupes ont souffert beaucoup de la marche de ce soir, par de
+mauvais chemins et par une nuit obscure; elles éprouvent de grands
+besoins de vivres. Les villages de cette province ne sont rien. Je prie
+donc Votre Majesté de me faire connaître promptement de quel côté elle
+veut agir, afin que je fasse des dispositions convenables. Cela est
+d'autant plus nécessaire, qu'ayant laissé la moitié de mon artillerie et
+mes équipages militaires à Sézanne, avec un bataillon du 115e il faut du
+temps pour qu'ils reçoivent l'ordre qui déterminera leur direction.</p>
+
+<p>«J'attends avec impatience les ordres de Votre Majesté, et je la prie de
+faire connaître à l'officier porteur de ma dépêche le point sur lequel
+je dois marcher, afin qu'il... l'ordre d'en partir une heure avant le
+jour pour me rejoindre dans la direction que vous lui aurez fait
+connaître.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Nogent-sur-Seine, le 8 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur comptait aller coucher ce soir à
+Sézanne; mais il est retenu ce soir ici par quelques objets d'intérêt
+général.</p>
+
+<p>«La garde à cheval, la première division de vieille garde, doivent être
+arrivées.</p>
+
+<p>«Le prince de la Moskowa doit être échelonné de Villenauxe à Sézanne. Il
+importe beaucoup à Sa Majesté d'avoir de vos nouvelles. Elle charge le
+général Girardin d'aller près de vous, en toute hâte, de manière à être
+de retour à une heure du matin.</p>
+
+<p>«Sa Majesté ne sait à quoi attribuer la privation où elle est de vos
+nouvelles.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Nogent-sur-Seine, le 9 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, le prince de la Moskowa a mandé
+qu'il ne pourrait être à Sézanne que dans la journée. L'ennemi ne doit
+être arrivé qu'aujourd'hui à Montmirail, et il a dû attendre son
+artillerie. S'il est à Montmirail, il faut l'y attaquer demain. Vous
+partirez de Chapton, et le prince de la Moskowa de Sézanne. Une colonne
+partira de la Ferté sous-Jouarre. Si, au contraire, l'ennemi avait
+rétrogradé sur Champaubert, il faudra marcher sur Champaubert. Hier, le
+duc de Tarente était maître de Château-Thierry; ainsi l'ennemi n'aura pu
+se diriger sur cette ville, à moins que le duc de Tarente n'ait été
+forcé devant Château-Thierry.</p>
+
+<p>«Ayant les habitants pour vous et de la cavalerie, il est facile de vous
+éclairer. Il est probable que l'Empereur sera ce soir à Sézanne à six
+heures; faites en sorte qu'il y trouve des renseignements précis.
+Faites-vous rejoindre par votre artillerie, puisque c'est avec des
+canons qu'on se bat.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Chapton, le 9 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Je suis arrivé hier matin à Sézanne, et, ainsi que j'en ai rendu compte
+à Sa Majesté, j'ai pu avoir des notions de la situation de l'ennemi.
+J'attendais, pour me porter plus loin, que quelque chose indiquât
+l'arrivée de l'Empereur. La garde a été annoncée, le service de Sa
+Majesté est arrivé. Je me suis porté immédiatement en avant, éclairant
+le pays dans toutes les directions, et j'ai acquis la certitude que la
+tête de l'infanterie ennemie était arrivée à Montmirail, et que sa queue
+était encore hier au soir à Champaubert.</p>
+
+<p>«Convaincu que Sa Majesté était en marche, et que tout était en
+mouvement pour agir ce matin, j'avais poussé le plus de troupes que
+j'avais pu en avant pour arriver de bonne heure à Champaubert, plein
+d'espérances dans le résultat que ce mouvement devait nous donner. Mais,
+les circonstances ayant forcé l'Empereur à rester à Nogent, je n'ai pu,
+avec une poignée de monde, me jeter au milieu de l'ennemi à une grande
+distance au delà de défilés très-difficiles et de chemins presque
+impraticables, sans avoir la certitude absolue d'être soutenu par de
+puissantes forces. Ce mouvement, différé de vingt-quatre heures, n'est
+plus exécutable, parce que le principal avantage qu'il nous donnait
+était de surprendre l'ennemi. Notre mouvement lui étant connu, notre
+situation a entièrement changé. L'ennemi serait en mesure de nous
+recevoir réunis, puisqu'il voyage sur une route pavée, et que nous, nous
+ne pourrions arriver à lui qu'en surmontant des difficultés de
+communication extrêmes, et qui sont beaucoup plus grandes que je ne
+l'avais imaginé.</p>
+
+<p>«Ainsi ce mouvement qui, ce matin, nous aurait donné de grands
+résultats, nous serait funeste demain.</p>
+
+<p>«D'après ces considérations et la conviction où je suis qu'en ce moment
+l'Empereur ne peut plus faire autre chose que d'exécuter le mouvement
+qu'il avait projeté sur Meaux, et qu'il n'y a pas un moment à perdre, je
+partirai ce soir d'ici pour me rendre à Sézanne et être en mesure de
+marcher promptement sur la Ferté si, comme je l'imagine, j'en reçois
+l'ordre. Ma présence ici aura toujours eu pour objet de retarder au
+moins d'un jour la marche de l'ennemi en le forçant à se réunir.</p>
+
+<p>«J'avais préféré le mouvement sur Champaubert, parce qu'il n'y a qu'une
+lieue de mauvaise route; le reste est ferré, mais cette lieue est
+mauvaise à un point dont on ne se fait pas d'idée, et cependant on la
+prétend meilleure que le chemin direct de Sézanne à Montmirail. S'il en
+est ainsi, il n'est pas humainement possible de se tirer de ce dernier.</p>
+
+<p>«Un autre motif aussi, c'est qu'en passant à Champaubert nous étions
+sûrs de franchir la rivière qui passe à Montmirail; marchant directement
+sur Montmirail, on n'aurait pas eu de chances pour y arriver, parce que
+cette rivière est débordée depuis hier, et que, pour peu que l'ennemi
+voulût défendre ou couper le pont, on ne pourrait pas la franchir.</p>
+
+<p>«Les dernières nouvelles que j'ai de l'ennemi sont que c'est le neuvième
+corps russe que j'avais hier en présence à Champaubert; ces troupes sont
+commandées par Langeron, et arrivent du blocus de Mayence, où elles ont
+été remplacées par des milices. Je pense qu'elles suivent le corps de
+Sacken. Les dernières sont parties de Champaubert, marchant sur
+Montmirail, à huit heures et demie du soir.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Champaubert, le 10 février 1814,<br>huit heures du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, faites partir demain, à trois heures du
+matin, la division du général Ricard, avec son artillerie, pour se
+rendre à Montmirail. Gardez à Étoges la division Lagrange et le premier
+corps de cavalerie; faites faire des patrouilles pour ramener les hommes
+isolés; tâchez d'être informé cette nuit de ce que fait le général
+Blücher; se dirige-t-il sur Châlons, sur Épernay, ou annonce-t-il le
+projet de nous attaquer? Il faut lui en imposer afin de le déterminer à
+ta retraite; cela est important pour nous. Aussitôt qu'il sera constaté
+que nous n'avons plus rien à craindre de Blücher, et qu'il est
+décidément en retraite, il faut diriger le général Doumerc sur
+Montmirail; alors la cavalerie légère, la division Lagrange et douze
+pièces de canon tiendront une position pour masquer Blücher et même le
+poursuivre.</p>
+
+<p>«Tâchez d'envoyer quelqu'un sur Vertus, et d'avoir des nouvelles.</p>
+
+<p>«Le prince, vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Champaubert, 11 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur part à l'instant pour Montmirail.
+Voici l'état des choses. Le 9 au soir, le duc de Tarente s'est battu au
+village de Morar, en avant de la Ferté-sous-Jouarre. Une charge à la
+baïonnette, faite par le général Albert, a tué à l'ennemi six cents
+hommes et lui a fait beaucoup de prisonniers. York était encore à une
+journée de la Ferté-sous-Jouarre. Le duc de Tarente a jugé convenable de
+se porter le 10 entre Meaux et la Ferté-sous-Jouarre; là il doit
+recevoir des renforts; il est donc probable qu'hier 10 York et Sacken
+ont fait leur réunion. Sacken était de sa personne, avant-hier, 9, à
+Vieux-Maison; il n'a pu être qu'hier, 10, à la Ferté. Nous sommes entrés
+à Montmirail à minuit; avant quatre heures du matin, Sacken a dû savoir
+l'état de la question; que fera-t-il aujourd'hui? Se portera-t-il sur
+Montmirail pour ouvrir sa communication? Il se trouverait ainsi entre
+deux feux; ou bien abandonnera-t-il toute la ligne de la
+Ferté-sous-Jouarre à Montmirail pour se rejeter à Château-Thierry, ayant
+ses communications assurées par la chaussée d'Épernay à Chalons? Il
+paraît que Blücher à Vertus n'a pas de cavalerie. Dans cet état de
+choses, monsieur le duc, aussitôt que nous saurons que Sacken prend le
+parti de se porter sur Château-Thierry, nous reviendrons sur vous pour
+lui couper la route de Châlons et marcher sur cette ville. Si, au
+contraire, Sacken vient sur nous à Montmirail pour ouvrir sa
+communication, il faudra que vous veniez nous rejoindre.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Montmirail, 11 février 1814, huit heures du soir.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, nous avons aujourd'hui complétement battu le
+corps de Sacken; nous avons fait plus de deux mille prisonniers, pris
+vingt pièces de canon, et tué horriblement du monde à l'ennemi. Sacken
+fait son mouvement de retraite sur Château-Thierry. Les chemins sont
+affreux, et il y a apparence que nous prendrons toute son artillerie et
+ses bagages.</p>
+
+<p>«L'Empereur pense, monsieur le maréchal, que le général Blücher ne doit
+plus être à Vertus, et qu'il aura fait un mouvement par sa droite pour
+se porter sur Épernay, ou qu'il aura pris le parti de se retirer sur
+Châlons. L'Empereur désire, monsieur le duc, que vous lui envoyiez le
+plus promptement possible tous les renseignements que vous avez pu
+obtenir aujourd'hui sur le corps du général Blücher.</p>
+
+<p>«Il paraît, d'après des rapports des prisonniers, que le duc de Tarente
+a attaqué ce matin l'ennemi du coté de la Ferté-sous-Jouarre.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«De la ferme de l'Épine, le 12 février 1814,<br> huit heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'ennemi s'est retiré sur Château-Thierry.
+Nous l'avons repoussé de tous côtés. Il marche sur Vertus. De cette
+ville, il se décidera à marcher sur Épernay ou sur Châlons. Que fera
+l'ennemi? De Château-Thierry passera-t-il le pont pour se jeter sur
+Reims, ou voudra-t-il forcer la chaussée à Épernay pour arriver à
+Châlons. Dans tous les cas, la position paraît bien difficile. Votre
+cavalerie, monsieur le maréchal, doit faire un ravage affreux sur les
+derrières de l'ennemi, vu que sa cavalerie est en avant, et que ces
+gens-ci ne sont pas accoutumés à voir leurs derrières compromis. Faites
+des proclamations pour que partout on se lève et qu'on les arrête.
+Faites imprimer vos proclamations par le premier imprimeur que vous
+trouverez. Annoncez que soixante régiments russes ont été détruits,
+qu'on leur a pris cent vingt pièces de canon; que le général en chef est
+tué ou blessé mortellement; qu'il est temps que le peuple français se
+lève pour tomber sur eux; que l'Empereur est à leur poursuite; qu'il
+faut qu'on arrête tous les Cosaques, tous les détachements; qu'on coupe
+les ponts devant eux; qu'on arrête les bagages, et qu'on ne leur donne
+aucuns vivres.</p>
+
+<p>«Si vous allez à Épernay, et que l'ennemi y vienne, vous aurez là une
+belle position à prendre pour le resserrer contre la Marne.</p>
+
+<p>«Nous recevons à l'instant votre lettre, datée d'aujourd'hui à une heure
+et demie du matin; cela ne change rien aux dispositions de cette lettre;
+marchez sur Vertus.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«Éloges, le 14 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, Votre Majesté a été témoin de tout ce qui s'est passé dans la
+journée, de tout ce que la prise du village de Vauchamp et des deux
+mille prisonniers qui y ont été faits a de glorieux pour le sixième
+corps. Ainsi je ne la fatiguerai pas d'un récit superflu en ce moment,
+mais je ne dois pas différer de l'informer de la fin de la journée qui
+la couronne d'une manière convenable. Après les belles charges que le
+général Grouchy a fait faire, l'infanterie ennemie étant cantonnée et
+établie dans le bois, il n'a plus été possible de l'entamer avec de la
+cavalerie, et, quoique la nuit fût venue, j'ai cru qu'il était utile de
+la culbuter et de la jeter dans le défilé d'Étoges.</p>
+
+<p>«En conséquence, je me suis emparé des premières troupes d'infanterie
+que j'ai eues sous la main, pour pousser une colonne dans cette
+direction. Mais cette disposition utile a été un moment suspendue par
+les obstacles qu'y a mis le prince de la Moskowa, qui, sans titre
+légitime, puisqu'il était sans commandement et sans raison, à empêché
+les troupes de marcher.</p>
+
+<p>«Ayant pu réunir quelques troupes du sixième corps, j'ai cherché à
+réparer le temps perdu, en hâtant leur marche. Elles ont balayé tout ce
+qu'elles ont trouvé sur la route et à la lisière des bois, pris beaucoup
+de monde, éparpillé un grand nombre d'hommes dans la forêt, pris trois
+pièces de canon, plusieurs caissons, culbuté les masses qui étaient à la
+tête du village d'Étoges, et pris douze cents Russes de la huitième
+division, le général prince Ourousoff qui la commande, un colonel, deux
+majors et un grand nombre d'officiers: tous ces prisonniers faits à
+coups de baïonnette ou de crosses de fusil. Le général Ourousoff, étant
+blessé d'un coup de baïonnette, ne pourra partir que lorsqu'on aura pu
+trouver une voiture pour le transporter; j'envoie à Votre Majesté le
+colonel, qui est fort intelligent, et qui parle avec beaucoup de bonne
+foi de la situation de l'armée. D'après ce qu'il m'a dit, la huitième
+division est forte de dix bataillons, qui viennent d'être complétés à
+cinq cents hommes chacun. Il estime le corps de Kleist à six mille
+hommes, ce qui ferait onze mille hommes d'infanterie, à qui nous avons
+eu affaire aujourd'hui. Il ajoute que ce corps d'armée a soixante-dix
+pièces de canon.</p>
+
+<p>«Le général Grouchy rendant compte directement à Votre Majesté de ce
+qu'il a fait, je n'entrerai à cet égard dans aucun détail.</p>
+
+<p>«Il paraît que l'attaque de nuit faite sur les Russes les a tout à fait
+déconcertés. Les douze cents prisonniers russes partiront à minuit pour
+Montmirail.»</p>
+<br>
+
+
+<h2>LIVRE VINGTIÈME</h2><br>
+
+<h4>1814</h4>
+
+<p><span class="sc">Sommaire</span>.--Proclamation de Louis XVIII.--Marche circulaire autour de
+Montmirail.--Arrivée de Marmont à Sézanne (22 février).--Conduite
+singulière de Grouchy.--Faute de Napoléon.--Retraite de Marmont devant
+Blücher.--Jonction avec Mortier.--Combat de Gué-à-Trem.--Retraite de
+l'ennemi sur l'Aisne (2 mars).--Reddition malheureuse de
+Soissons.--Batailles de Craonne et de Laon.--Marmont prend position à
+Corbeny.--Mouvement sur Reims.--Combat et occupation de
+Reims.--Entretien avec l'Empereur.--Retraite sur Fismes.--Bataille
+d'Arcis-sur-Aube (21 mars).--Manoeuvres de Napoléon sur les derrières
+des alliés.--Marmont manoeuvre pour rejoindre Napoléon.--Combat de
+Sommesous.--Combat de Fère-Champenoise.--Retraite sur Paris.--Occupation
+de Provins.--Arrivée de Marmont à Charenton.--Marmont est chargé par
+Joseph de la défense de Paris.--Bataille de Paris (30 mars).--Le roi
+Joseph abandonne Paris.--Capitulation.--État des esprits à
+Paris.--Talleyrand.--Arrivée de Napoléon à Fontainebleau.--Marmont se
+porte à Essonne.--Dernière entrevue avec l'Empereur.--Le sénat proclame
+la déchéance de Napoléon.--Marmont quitte Essonne pour accompagner les
+plénipotentiaires envoyés par l'Empereur.--Entretien avec
+Alexandre.--Révolte du sixième corps calmée par
+Marmont.--Réflexions.--Nature des rapports particuliers qui ont existé
+entre l'Empereur et Marmont.</p>
+
+<p>Pendant ces combats, la grande armée ennemie s'était portée à Nogent,
+qu'elle avait attaqué et pris, en s'avançant jusqu'à Nangis et
+Fontainebleau. Les corps des ducs de Bellune et de Reggio étaient les
+seules forces qu'elle eût devant elle. L'Empereur se décida à marcher en
+toute hâte à leur secours, et à profiter de la destruction d'une partie
+de l'armée de Silésie et de l'éloignement du reste, pour la battre et la
+faire reculer.</p>
+
+<p>Il se mit en route avec sa garde et la cavalerie de réserve, laissant
+provisoirement le général Grouchy à Montmirail, avec la division Leval
+et son corps de cavalerie, et le duc de Trévise sur l'Aisne, en
+observation contre les troupes du Nord (York et Sacken), qui s'étaient
+retirées sur Épernay et sur Châlons. Il me donna l'ordre de pousser des
+partis sur cette ville, et défaire même une marche en avant pour en
+imposer à l'ennemi; mais d'agir avec circonspection. En conséquence, je
+laissai à Étoges la division du général Ricard, et, avec la division
+Lagrange et ma cavalerie, je me portai sur Vertus le 15.</p>
+
+<p>Le 15, à minuit, une lettre du général Grouchy m'informa qu'un ordre de
+l'Empereur lui prescrivait de le suivre, avec sa cavalerie et la
+division Leval, afin d'opérer avec lui contre la grande armée; qu'au
+moment où il allait exécuter le mouvement un corps russe de douze mille
+hommes environ (celui des grenadiers de Rajesky) avait paru de l'autre
+côté du Morin, et pris poste en face de Montmirail. Il ajoutait que, vu
+ma position, il suspendait son départ pour me donner le temps de me
+replier.</p>
+
+<p>A une heure du matin mes troupes étaient en route pour Étoges. Dans
+cette marche, j'eus connaissance pour la première fois d'une
+proclamation de Louis XVIII, datée du 1er Janvier, où il annonçait,
+entre autres choses, que, de retour en France, il favoriserait les
+transactions relatives aux biens nationaux. Je fus frappé de son
+ignorance de l'état des choses dans ce pays. Arrivé à Étoges, une autre
+lettre du général Grouchy m'annonçait que, pensant à la nécessité de ne
+pas faire faute aux calculs de l'Empereur, il se décidait à partir et
+m'en prévenait, afin de me mettre à même de prendre les dispositions que
+je trouverais convenables.</p>
+
+<p>Ma position était critique. Tant que je ne serais pas parvenu à
+retrouver ma ligne naturelle de retraite, ou au moins tant que je ne
+serais pas assuré de pouvoir ta prendre sur la Marne, je courrais de
+grands dangers, ayant un corps de douze mille hommes devant moi, et les
+corps de Sacken, d'York et de Kleist sur mon flanc ou derrière.</p>
+
+<p>Je pris mon parti sur-le-champ, et voici ce que j'exécutai.</p>
+
+<p>Je jetai jusque sur Montmirail ma cavalerie légère. Je la chargeai
+d'observer cette ville du plus près possible, et de tourner autour
+d'elle, en prenant sa retraite sur la Marne, si elle était forcée à
+s'éloigner.</p>
+
+<p>Je me portai à Montmaur, et j'entrepris le même mouvement circulaire
+dont Montmirail était le centre, en passant par Orbais. Une fois arrivé
+sur la route qui mène à Château-Thierry, tout danger était passé,
+j'avais ma retraite sur la Marne, et, si j'étais forcé de m'y porter, je
+me réunissais à Mortier. Je pris position en me mettant à cheval sur
+cette grande route. Avant le jour j'avais pris ma marche circulaire, et
+j'arrivai enfin sur la route de Montmirail à la Ferté-sous-Jouarre.
+Revenu dans une position naturelle, je me portai sur l'ennemi, qui
+occupait Montmirail avec une partie de ses forces. Un combat de deux
+heures le força d'en sortir, après avoir éprouvé une perte de plus de
+cinq cents hommes en tués ou prisonniers. Je n'ai jamais compris
+pourquoi l'ennemi se conduisit ainsi. Car, s'il tenait à conserver
+Montmirail, il fallait soutenir les troupes qui y étaient; et, s'il n'y
+tenait pas, il fallait l'évacuer, et non s'en faire chasser. Le Morin
+nous sépara pendant la nuit, et le lendemain l'ennemi fit sa retraite
+dans la direction de la grande armée. Le 17, j'avais repris Montmirail.
+J'y restai les 18, 19 et 20, pour faire reposer mes troupes, exténuées
+par tant de mouvements et tant de combats. Le 21, je me mis en marche
+pour Sézanne, où j'arrivai le 22.</p>
+
+<p>Mais qu'avait fait, pendant tout ce temps-là, le général Grouchy avec
+son corps de cavalerie et sa belle division d'infanterie? Je vais le
+dire, et on aura peine à le croire. Il s'était arrêté à la
+Ferté-sous-Jouarre! Le 18, il vint de sa personne à Montmirail pour me
+faire son compliment, et me témoigner sa joie de me voir échappé à
+d'aussi grands dangers. Il me dit que, l'idée de mes périls l'ayant
+poursuivi et anéanti, il n'avait pu continuer son mouvement; que, s'il
+me fut arrivé malheur, il se serait brûlé la cervelle. «C'eût été, lui
+dis-je, une grande consolation; mais, puisque vous avez tremblé pour
+moi, et que vous n'avez pas été au secours de l'Empereur, il fallait au
+moins revenir à ma rencontre et faire une diversion en ma faveur.»
+Ainsi, grâce à ses indécisions, à ses irrésolutions, il m'avait
+compromis pour aller au secours de l'Empereur; et, à peine ce mal fait,
+il avait renoncé à tout ce qui lui restait d'utile à exécuter eu allant
+rejoindre Napoléon, en sorte qu'il ne servit à rien et ne fut utile à
+personne. Ne voit-on pas, en cette circonstance, l'homme de Waterloo?</p>
+
+<p>Grouchy est le plus mauvais chef à mettre à la tête d'une armée. Il ne
+manque ni de bravoure ni de quelques talents pour manier les troupes;
+mais il est sans résolution et incapable de prendre un parti: c'est ce
+qu'il y a de pire à la guerre.</p>
+
+<p>A mon arrivée à Sézanne, je fus instruit du mouvement général de l'armée
+de Silésie sur Arcis, par Fère-Champenoise, et par suite de sa jonction
+avec la grande armée.</p>
+
+<p>L'Empereur me donna l'ordre de déboucher à Sézanne, et de marcher sur
+Fère-Champenoise. Me jeter au milieu de ces immenses plaines avec aussi
+peu de troupes, d'aussi grands embarras, et des corps aussi mal
+constitués, était courir de grands risques. Je préférai, en marchant en
+avant, me rapprocher de l'Aube. Cette rivière pouvait me servir d'appui;
+elle me couvrait en partie; et de plus cette direction devait me donner
+le moyen de me lier plus facilement avec l'Empereur.</p>
+
+<p>Je me mis donc en route de Sézanne, le 24, en prenant la direction
+d'Arcis, après avoir jeté un corps de cavalerie sur l'Aube pour
+l'observer. A peine mon mouvement commencé, je fus informé que l'armée
+de Silésie repassait cette rivière. Elle exécutait son mouvement à
+Baudemont et Plancy. Je me dirigeai sur ce point pour lui disputer le
+passage; mais il était trop tard. Je vis, avant d'être à portée, ses
+masses toutes formées sur les hauteurs de Plancy. Je me postai pour
+l'observer, et, avant la fin du jour, je vins prendre position sur les
+hauteurs de Vindé, en arrière de Sézanne, sur le plateau même où cette
+ville est bâtie.</p>
+
+<p>J'écrivis, dans la journée même, à Napoléon pour lui annoncer le
+mouvement de Blücher, qui était le commencement sans doute d'une marche
+offensive sur Paris. Le général Bordesoulle qui m'amenait un renfort de
+cavalerie, arrivé à Barbonne et voyant l'ennemi d'un autre côté que moi,
+rendit le même compte. Son rapport arriva en même temps que le mien.
+Enfin le général Boyer, commandant une division venant d'Espagne, et qui
+occupait Méry, lui écrivit: «Hier j'avais devant moi toute l'armée de
+Silésie; aujourd'hui je n'ai plus personne.»</p>
+
+<p>Napoléon mit en doute la vérité de ces rapports. Cela était opposé aux
+idées qu'il s'était faites. Déjà depuis longtemps, il s'était montré
+incrédule à tout ce qui contrariait sa manière de voir.</p>
+
+<p>On peut se défier des rapports des généraux qui voient l'ennemi partout
+et demandent du secours; mais, quand un général déclare qu'il n'a plus
+d'ennemis à combattre, à coup sûr on peut ajouter foi à ses paroles, et,
+quand tant de rapports différents concordent entre eux, comment ne pas
+être convaincu?</p>
+
+<p>Si, en cette circonstance, Napoléon eût accepté ces avis comme ils
+devaient l'être, s'il eut, en conséquence, marché immédiatement, il est
+possible que l'armée de Silésie eût été détruite.</p>
+
+<p>Au lieu de cela, il resta sur la Seine, dans les environs de Troyes.
+Blücher marcha contre moi, le lendemain, et fit des dispositions
+d'attaque des hauteurs de Vindé. J'avais tout préparé pour faire ma
+retraite avec facilité et en bon ordre. Quand l'ennemi eut établi une
+batterie de vingt pièces et commencé à tirer, mes troupes disparurent.
+L'ennemi se précipita à notre poursuite; mais mes échelons d'artillerie
+étaient si bien formés, que constamment il était arrêté au moment
+convenable. Pas un homme ne fut pris, et jamais sa nombreuse cavalerie
+ne put nous envelopper ni nous entamer. Je n'éprouvai que les pertes
+causées par les boulets. J'arrivai à la Ferté-Gaucher avant la fin de la
+journée, et je pris position en arrière du Morin. J'avais prévenu le duc
+de Trévise en toute hâte de mon mouvement et des motifs qui l'avaient
+causé, afin qu'il opérât sa jonction avec moi. Je me retirai par Rebais,
+sur le village de Jouarre, où je pris position le 26 au soir, suivi
+seulement par un corps ennemi. La masse de ses troupes se dirigea sur
+Meaux par la grande route de Coulommiers. Le même jour, le duc de
+Trévise arriva à la Ferté-sous-Jouarre, et notre jonction fut opérée.</p>
+
+<p>Le 27, nous passâmes la Marne à Triport, dont il fallut faire rétablir
+le pont. Occupé à mettre de l'ordre dans le passage des troupes,
+j'entendis quelques coups de canon, et des coups de fusil tirés à
+Meaux. Il n'y avait dans cette ville qu'un petit nombre de gardes
+nationaux. La conservation de ce point était pour nous d'une haute
+importance. Je m'y rendis, en toute hâte, de ma personne, et me portai
+vers le Cornillon, lieu où se présentait l'ennemi.</p>
+
+<p>Tous les défenseurs étaient à la débandade. Quelques centaines de Russes
+avaient déjà franchi le pont, et pénétraient dans la ville. Deux cents
+canonniers de la marine, appartenant à mon corps d'armée, venaient
+d'arriver. Je cours à eux et je me jette à leur tête, à la rencontre de
+l'ennemi, qui se sauve à son tour. Il évacue la porte; nous la fermons
+sous ses balles. Je fais ensuite, toujours sous son feu et en sa
+présence, brûler le pont de cette fortification. Meaux se trouva ainsi
+sauvé. Toute l'armée ennemie se réunit dans la soirée et campa sur les
+hauteurs; mais elle était sans moyens de passage et ne pouvait
+entreprendre, en ce moment, rien de sérieux ni d'utile.</p>
+
+<p>Le duc de Trévise campa sur la rive droite de la Marne, au-dessus de la
+ville, et moi au-dessous, du côté de Lagny, dont je fis détruire le
+pont.</p>
+
+<p>J'avais envoyé à Paris un officier de confiance, le colonel Fabvier. Il
+trouva tout le monde dans une grande sécurité. On envisageait avec
+beaucoup de sang-froid le mouvement de Blücher. Cependant on fit un
+effort; on nous envoya environ six mille hommes de renfort, et on fit
+garder la Marne aux environs de Lagny; mais le plus mauvais esprit
+s'était emparé des gardes nationaux. Ils jetaient leurs armes et
+refusaient de combattre.</p>
+
+<p>Le 28 au matin, l'ennemi avait disparu des hauteurs qui dominent Meaux.
+Il n'avait pas descendu la Marne, donc il l'avait remontée. On en eut
+d'ailleurs la certitude. Le but de ce mouvement était de passer la
+rivière, et, pour y parvenir, il lui fallait un pont. Celui de la
+Ferté-sous-Jouarre, qui n'était pas défendu, étant le plus à portée,
+c'était probablement sur ce point qu'il se dirigeait. Après avoir
+franchi la Marne à la Ferté, il lui fallait encore passer l'Ourcq à Lisy
+pour venir à nous. Mais un de ses corps, celui de Kleist, marchant en
+tête de colonne, était déjà parvenu sur la rive droite de cette rivière.
+Il était venu prendre la position de Gué-à-Trem, et, occuper les
+hauteurs qui dominent la rive gauche de la Thérouane.</p>
+
+<p>En réunissant nos troupes, le maréchal Mortier et moi, nous étions assez
+forts pour le combattre, et nous nous y décidâmes. D'ailleurs, Kleist ne
+pouvait pas être secouru avant vingt-quatre heures par le gros de
+l'armée, qui venait de s'éloigner en remontant la rivière.</p>
+
+<p>Le général Christiani, officier très-distingué, commandant une division
+de la vieille garde, marchait en tête de colonne; mes troupes
+l'appuyaient. La position fut enlevée d'une manière brillante, et
+l'ennemi battu complétement, après avoir éprouvé de grandes pertes. A la
+nuit close, et quand nous fûmes entièrement maîtres de la position, le
+maréchal Mortier voulut arrêter ses troupes; mais je lui fis
+comprendre, quoique avec peine, la nécessité de continuer à marcher. Le
+but que nous avions en vue n'était pas atteint. A quelque prix que ce
+fût, il fallait arriver sur l'Ourcq sans perdre un moment; sans quoi
+nous aurions le lendemain, et sans aucun doute, toute l'armée ennemie
+sur les bras.</p>
+
+<p>Il prit position sur la rive droite de l'Ourcq, à minuit. Quant à moi,
+je suivis le corps de Kleist, dont la retraite se faisait dans la
+direction de la Ferté-Milon. Arrivé sur la Gorgone, je pris position au
+village de Mai pour défendre le passage de ce ruisseau.</p>
+
+<p>Jamais opération ne fut mieux exécutée et ne réussit plus à souhait. La
+masse de l'armée de Blücher vint prendre position sur la rive gauche de
+l'Ourcq, au confluent de cette rivière dans la Marne.</p>
+
+<p>Le soir de ce combat de Gué-à-Trem, j'entendis, pour la première fois,
+prononcer le nom des Bourbons et parler des projets faits sur eux. Je
+reçus, vers les neuf heures du soir, la visite, de quelques amis venant
+de Paris, au nombre desquels était Alphonse Perrégaux, mon beau-frère.
+Simple chambellan de l'Empereur, il n'avait parcouru aucune carrière. Sa
+grande fortune le rendait indépendant, et il ne s'était jamais occupé
+que de ses plaisirs. D'un naturel frondeur, il avait beau jeu à cette
+époque pour se livrer à la censure des actes du gouvernement.</p>
+
+<p>Il s'exprimait très-haut sur la nécessité de se débarrasser de
+Napoléon, et, en cela, il me semblait l'écho de Paris. Il parlait du
+retour des Bourbons comme du salut de la France. Ce langage, dans la
+bouche d'un homme de sa position, me parut singulier. Je combattais ses
+idées à cet égard. Je lui dis que nous perdrions, nous autres chefs de
+l'armée, le fruit des travaux de vingt campagnes; ce qui avait fait
+notre gloire et composait nos souvenirs serait pris à crime auprès de
+gens dont les intérêts avaient été toujours contraires. Il me répondit:
+«Dans tous tes cas, Macdonald et toi, vous serez certainement dans
+l'exception.--Mais, dis-je, ce n'est pas la considération d'intérêts
+personnels qui doit décider en pareil cas, ce sont les intérêts de tous,
+dont il faut n'occuper.»</p>
+
+<p>Je ne sais quels rêves d'ambition l'avaient saisi tout à coup. Peut-être
+n'exprimait-il que les opinions au milieu desquelles il vivait, et dont
+l'action se fait toujours plus ou moins sentir sur nous. Mais telle est
+la mobilité de certaines gens, telle est la faiblesse humaine, qu'après
+s'être ainsi mis en avant de si bonne heure trois mois n'étaient pas
+écoulés, qu'il avait adopté toutes les haines ainsi que tous les
+préjugés populaires contre les Bourbons, et s'était rangé parmi leurs
+ennemis.</p>
+
+<p>Mous restâmes dans notre position pendant la journée du 1er mars.
+L'ennemi tenta de nous déposter, et le général Kleist, soutenu par le
+général Klospewich, m'attaqua sans succès, tandis que Sacken opérait une
+diversion en faisant un simulacre du passage de l'Ourcq devant le
+maréchal Mortier.</p>
+
+<p>Le 2 au matin, tout annonça la retraite de l'ennemi sur l'Aisne.</p>
+
+<p>Le maréchal Mortier rapprocha un peu ses troupes des miennes pour être
+plus en mesure de me suivre. Le dégel venu rendait les chemins
+difficiles et embarrassait les mouvements de l'ennemi. S'il eût été pris
+à revers par Napoléon dans sa marche, il se serait trouvé dans la
+position la plus fâcheuse; mais l'Empereur n'avait pas voulu d'abord
+ajouter foi aux premiers rapports annonçant sa marche sur Paris. Il y
+crut enfin et arriva, le 1er, à la Ferté-sous-Jouarre. L'ennemi, informé
+de son mouvement, décampa et prit la direction de Soissons.</p>
+
+<p>J'attaquai le corps de Kleist qui se retirait dans la même direction.
+L'engagement de cette journée lui fit éprouver quelques pertes. Nous lui
+fîmes trois cents prisonniers. Je m'établis, le soir du 2, à la
+Ferté-Milon. Le lendemain, le mouvement continua. L'ennemi, pressé dans
+sa retraite, éprouvait beaucoup d'encombrement au passage de l'Ourcq, à
+Neuilly-Saint-Front. Je redoublai alors la vivacité de mes attaques;
+mais, voulant arrêter ma marche pour avoir le temps de se reconnaître,
+l'ennemi se décida à établir à son arrière-garde une nouvelle batterie
+de vingt-quatre pièces de canon. J'étais à l'avant-garde, et à fort peu
+de distance de l'artillerie ennemie. Un boulet vint frapper à l'épaule
+gauche le cheval que je montais, traversa son corps obliquement, et
+sortit par le flanc droit. C'était le cheval arabe blessé précédemment à
+Leipzig. Comme il ne fut pas renversé du coup, j'eus le temps de mettre
+pied à terre. Ce cheval mourut à huit ou dix pas du lieu où il avait été
+atteint.</p>
+
+<p>L'ennemi cependant effectua son passage de l'Ourcq et continua sa
+retraite par la chaussée de Soissons. Sa position devenait
+très-critique. Dépourvu d'équipages de pont, l'Aisne n'ayant de pont
+dans cette partie de son cours qu'à Soissons, si cette ville se fût
+défendue, toute cette armée, déjà battue, fatiguée, découragée, allait
+être acculée à une rivière, et enveloppée par des forces suffisantes
+pour la détruire. Napoléon arrivait avec quinze ou dix-huit mille
+hommes. Mortier et moi nous en réunissions environ douze mille. Le corps
+de Bulow et celui de Woronsow, arrivant par la rive droite de l'Aisne et
+n'ayant aucun moyen de communication pour se joindre à Blücher, ne
+pouvaient le secourir. La fortune de la France, le sort de la campagne,
+ont tenu à une défense de Soissons de trente-six heures.</p>
+
+<p>La garnison de Soissons était sinon complète, mais au moins suffisante.
+La place était à l'abri d'un coup de main. Il ne fallait que faire son
+métier de la manière la plus simple, et fermer ses portes. Le général
+Bulow fit des dispositions apparentes d'attaque et somma cette ville. Un
+général obscur de l'armée française, nommé Moreau, y commandait. Bientôt
+intimidé, il consentit à capituler en obtenant la faculté de rejoindre
+l'armée française, comme si la conservation d'un millier d'hommes et le
+secours d'une pareille force pouvaient être mis en balance avec
+l'occupation d'un poste important dans un moment décisif. La négociation
+étant au moment de se rompre par suite de quelques difficultés faites au
+général Moreau d'emmener son artillerie de campagne, le général
+Woronsow, qui était présent et jugeait l'importance de la prompte
+évacuation de Soissons, dit en russe au négociateur: «Laissez-leur
+emmener leurs pièces, et qu'ils prennent même les miennes s'ils les
+veulent, pourvu qu'ils partent sans retard.» Le général Woronsow, en me
+racontant depuis ces détails, me dit que, dans aucun temps, il n'avait
+vu des troupes aussi découragées que celles de cette armée, et qu'elles
+eussent été perdues si elles avaient été forcées de combattre dans la
+position où l'imprudence de Blücher les avait placées.</p>
+
+<p>Cette reddition de Soissons est le véritable moment de la crise de la
+campagne. La fortune abandonna ce jour-là Napoléon; car ce n'était pas
+lui demander trop que de conserver deux jours un point fortifié en état
+suffisant de défense. Napoléon a pu regretter de n'avoir pas commencé
+son mouvement plus tôt; car peut-être l'armée de Silésie aurait succombé
+avant d'arriver sous Soissons. Le reste de la campagne n'offre plus que
+des déceptions.</p>
+
+<p>Napoléon se dirigea sur Fismes, et de là sur Béry-au-Bac, pour y passer
+l'Aisne. Maître de Soissons, l'ennemi y repassa la rivière, laissant une
+garnison dans la ville. Il réunit ses troupes sur Laon et porta le
+corps de Woronsow sur Craonne. Le 5, au matin, nous nous présentâmes,
+Mortier et moi, devant Soissons; mais l'ennemi occupait la ville et même
+les faubourgs. Nous fîmes sur cette ville une légère tentative qui
+devait être et qui fut infructueuse. Nous remontâmes l'Aisne le 6. Le
+duc de Trévise continua son mouvement et rejoignit l'Empereur qui
+débouchait sur la rive droite. Le 7, j'allai prendre position à
+Béry-au-Bac, et j'y fus rejoint par quatre mille hommes de mauvaises
+troupes commandées par le duc de Padoue. Des matelots, qui n'avaient
+jamais fait la guerre de campagne et ne connaissaient pas les premiers
+éléments de leur nouveau métier, servaient leur artillerie.</p>
+
+<p>Le même jour, Napoléon attaqua l'ennemi dans la forte position de
+Craonne. Le seul corps en présence, celui de Woronsow, lui résista
+pendant toute la journée. Les pertes furent grandes de notre côté,
+surtout en officiers de marque.</p>
+
+<p>L'ennemi se retira de Craonne sur Laon, où il concentra ses forces.
+Après la réunion de l'armée du Nord à celle de Blücher, les forces
+ennemies, sur ce point, s'élevaient à plus de cent mille hommes.
+L'Empereur le suivit et se porta sur la chaussée de Soissons à Laon; et
+cependant Soissons était encore occupé par l'ennemi. Une opération
+semblable est difficile à comprendre. Indépendamment des dangers
+immenses qui l'accompagnaient, du peu de résultats favorables qu'elle
+promettait, elle peut être encore l'objet de la critique la plus fondée
+sous d'autres rapports.</p>
+
+<p>Jamais, dans le cours de cette mémorable campagne, Napoléon n'a eu à sa
+disposition, entre la Seine et la Marne, plus de quarante mille hommes.
+Les efforts continus que l'on ne cessa de faire pour opérer des levées
+et nous les envoyer n'eurent d'autre résultat que d'entretenir le nombre
+des combattants à peu près à la même force. Les détachements, arrivant
+journellement à l'armée, remplaçaient à peine les pertes causées par les
+combats, les marches et la désertion, dont l'effet se fit toujours plus
+ou moins sentir.</p>
+
+<p>Les mouvements de l'Empereur d'une rivière à l'autre, avec une partie de
+ses forces, sa garde, ses réserves et son artillerie, portaient
+momentanément l'armée, où il se trouvait, à environ trente mille hommes.
+Une semblable force se trouvait toujours insuffisante pour combattre les
+ennemis réunis. Des succès n'étaient possibles qu'en les surprenant
+dispersés, en attaquant leurs corps séparément. Leur offensive seule lui
+en offrait l'occasion; mais une défensive préparée et combinée d'avance,
+jamais.</p>
+
+<p>Attaquer Blücher quand l'armée du Nord venait de le joindre, et que ses
+forces réunies s'élevaient certainement à cent mille hommes, était
+folie. C'était renouveler, d'une manière plus entière et qui pouvait
+être plus funeste, la faute de Brienne. A Brienne, on avait échappé par
+miracle à la destruction, et on allait, de gaieté de coeur, provoquer
+des chances encore pires; car, en combattant en avant de l'Aisne et de
+Soissons, occupés par l'ennemi, si celui-ci eût eu la moindre résolution
+et eût agi avec plus de calcul, personne n'échappait de l'armée
+française.</p>
+
+<p>Napoléon, entraîné par une passion aveugle et s'abandonnant à des
+mouvements irréfléchis, se décida donc à attaquer l'ennemi dans la
+position inexpugnable de Laon et par la route de Soissons.</p>
+
+<p>Le 8, il fit replier les avant-postes ennemis et toute l'armée de
+Blücher en arrière des défilés conduisant à Laon. Ce jour-là, d'après
+les ordres de Napoléon, je vins prendre position à Corbeny. L'Empereur,
+résolu de renouveler ses efforts, prit l'offensive par une attaque de
+nuit, franchit le défilé d'Étrouvelle et Chivi, qui se compose d'une
+chaussée au milieu des marais. Mais, arrivé au delà, il trouva l'armée
+appuyée à la montagne et à la ville de Laon, formée, à droite et à
+gauche de cette place, sur une multitude de lignes. Quant à lui, dont
+la principale force se composait d'artillerie et de cavalerie, il se
+trouvait, en face d'une position inexpugnable, n'ayant à sa disposition
+qu'un emplacement à peine suffisant pour mettre en bataille quelques
+troupes et en batterie un petit nombre de pièces de canon.</p>
+
+<p>Mes ordres me prescrivaient de prendre part à la bataille en marchant
+directement sur Laon par Fétieux. Parti de grand matin de Corbeny,
+j'arrivai à huit heures à Fétieux; mais un brouillard extrêmement épais
+me força de m'arrêter. Je ne pouvais m'engager, avec cette obscurité,
+dans les vastes et immenses plaines de Marles, dans lesquelles on entre
+immédiatement.</p>
+
+<p>J'entendais le canon de Napoléon, et je souffrais de ne pouvoir encore
+lui répondre avec le mien. Enfin, à midi, le brouillard se dissipa.
+J'aperçus alors devant moi quelques milliers de chevaux que je poussai
+sans peine.</p>
+
+<p>Je trouvai, à un quart de lieue en avant du village d'Athies, l'ennemi
+établi et appuyé à une colline boisée, dont je le chassai après un
+combat meurtrier. Le village d'Athies fut également pris et occupé. Je
+pouvais continuer mon mouvement offensif; mais la prudence me le
+défendait. J'apercevais distinctement les lignes multipliées de
+l'ennemi et les corps stationnés sur la route de Marles. Je voyais les
+trois quarts de l'armée ennemie au repos, ne prenant aucune part au
+combat, et le canon de Napoléon ne bougeant pas. Je pus conclure que
+c'était du bruit sans résultat, un simple échange de boulets.</p>
+
+<p>Mon but unique, en avançant ainsi, était d'essayer une diversion, et de
+me conformer à un ordre positif, qu'il eût été criminel de ne pas
+exécuter; mais je comptais bien, la nuit arrivée, m'éloigner et regagner
+le défilé de Fétieux, sauf à revenir le lendemain matin. L'ennemi,
+jugeant la fausse position dans laquelle j'étais placé, profita, avec
+habileté et célérité, de ses avantages.</p>
+
+<p>N'ayant reçu, pendant la journée, aucune nouvelle de l'Empereur, les
+communications étant interceptées entre nous, je détachai, à la fin de
+la journée, le colonel Fabvier avec cinq cents hommes pour lui rendre
+compte de ma position, lui faire connaître mes projets et lui demander
+ses ordres.</p>
+
+<p>La nuit étant close, je fis retirer du village d'Athies, et des
+positions correspondantes, le canon qui s'y trouvait, évacuer le
+village, et concentrer les troupes en les appuyant à la colline boisée,
+disposition préparatoire au mouvement rétrograde que je projetais; mais
+les troupes revenant d'Athies, et appartenant à la division du duc de
+Padoue, étant mal organisées, peu instruites, ne surent prendre aucune
+disposition de sûreté en se retirant, et l'ennemi les suivait à petite
+distance sans qu'elles s'en aperçussent.</p>
+
+<p>Les canonniers de cette division étaient si ignorants, qu'ils n'avaient
+pas mis leurs pièces sur l'avant-train en quittant leurs positions de
+bataille, mais les avaient laissées à la prolonge au parc, où elles
+étaient rassemblées. Toute coup l'ennemi paraît d'une manière inopinée.
+Les pièces se sauvent. Celles qui étaient disposées ainsi que je viens
+de le dire versent dans les fossés de la grande route. Les troupes
+s'ébranlent d'une manière confuse, elles se serrent et se retirent en
+masse. Je reste, avec les derniers pelotons, pour en régler et en
+ralentir la marche. Des corps de cavalerie ennemie se forment
+successivement en bataille, à cheval sur notre chemin de retraite, et
+chaque fois la tête de colonne ouvre son passage et les renverse. Ma
+cavalerie, formée d'elle-même en colonne, marche parallèlement à la
+grande route, à la hauteur de mon infanterie. L'ennemi me suit avec de
+l'infanterie. C'est sous son feu, et un feu périodique, que nous avons
+exécuté notre retraite.</p>
+
+<p>Je n'oublierai jamais la musique qui accompagnait notre marche. Des
+cornets d'infanterie légère se faisaient entendre, l'ennemi s'arrêtait,
+et un feu de quelques minutes était dirigé sur nous; le silence
+succédait, jusqu'à ce qu'une nouvelle musique, annonçant un nouveau feu,
+se fit entendre. Heureusement, l'ennemi, étant très-près au moment de sa
+décharge, presque tous ses coups portaient trop haut. Enfin nous
+arrivâmes à Fétieux, où nous fîmes halte. Ce point étant atteint, nous
+étions sauvés. Un détachement de quelques centaines d'hommes de la
+vieille garde qui s'y trouvait, fut placé à l'entrée du défilé, et nous
+pûmes reposer en sûreté et remettre un peu d'ordre dans les troupes. Le
+lendemain, par suite des dispositions de Napoléon, je me rendis d'abord
+à Béry-au-Bac, et, le 11, à Fismes, tandis que l'Empereur se retirait à
+Soissons, évacué par l'ennemi.</p>
+
+<p>Mes pertes furent considérables en canons et en voitures, mais
+très-faibles en hommes; car elles ne s'élevèrent pas à trois cents
+hommes pendant cette retraite, chose extraordinaire dans une
+circonstance semblable. En comprenant le combat de la journée, elle
+s'éleva à sept ou huit cents hommes; mais vingt et une pièces de canon
+restèrent dans les fossés de la route.</p>
+
+<p>Le mauvais génie de Napoléon l'avait entraîné sans doute à livrer
+bataille à Laon, et encore, dans l'exécution de ce funeste projet, il
+avait pris le plus mauvais parti dans la disposition de ses troupes.
+S'il eût réuni toutes ses forces sur le même point, fait déboucher tout
+le monde par Fétieux et tourné Laon, on évitait la position, on avait de
+l'espace pour déployer l'artillerie et la cavalerie; on menaçait la
+retraite de l'ennemi; on évitait d'attaquer directement Laon, dont la
+forte assiette décuplait ses forces; mais, dans aucun cas, il ne pouvait
+être dans les règles de la raison d'attaquer Laon, en mettant ses
+principales forces, une nombreuse artillerie, beaucoup de cavalerie,
+dans un défilé dont il était difficile de sortir, tandis qu'il jetait
+dans une plaine rase, découverte, en face d'un ennemi vingt fois plus
+nombreux, le faible corps que je commandais. Encore une fois, du moment
+où toutes les forces ennemies étaient pelotonnées en deux masses, sur la
+Seine quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, autant sur l'Aisne, il
+fallait renoncer à livrer des batailles, attendre tout du temps, des
+circonstances, des occasions, et, si on était réduit à livrer bataille,
+il fallait le faire dans une position défensive et en cherchant, par des
+avantages d'obstacles matériels, à compenser les inconvénients de
+l'infériorité du nombre.</p>
+
+<p>L'Empereur n'était sans doute pas suffisamment éclairé par les funestes
+résultats de Brienne et de Laon. Il commit une troisième fois la même
+faute, et se fit battre plus tard à Arcis, où il ne pouvait pas être
+vainqueur et où il devait être détruit.</p>
+
+<p>Arrive à Fismes, mes troupes reposées et réorganisées, je me mis bientôt
+de nouveau en mouvement pour combattre. Reims, occupé par le général
+Corbineau, avait été évacué à l'arrivée du corps de Saint-Priest venant
+de Vitry. Le corps de Saint-Priest, composé de Russes et de Prussiens,
+et fort de douze mille hommes, était destiné à établir la liaison, à
+protéger et à couvrir la communication entre la grande armée et l'armée
+de Silésie. Napoléon se décida à marcher immédiatement sur Reims et à
+écraser ce corps. C'était à ce genre d'opérations qu'il devait se borner
+toutes les fois que l'ennemi lui en présentait l'occasion. Je reçus
+l'ordre de me mettre en mouvement, et l'avis de l'arrivée prochaine de
+l'Empereur pour me soutenir. Le 13, au matin, du plateau d'Ormes, je
+reconnus deux bataillons prussiens en retraite sur Reims. A notre
+approche, la cavalerie qui les accompagnait les abandonna. Ces troupes,
+en pressant leur marche et marchant serrées, pouvaient nous échapper.
+Mon infanterie était encore éloignée; je les fis poursuivre par ma
+cavalerie. Peu après, elles prirent poste dans une espèce de parc. Là
+elles furent sommées de se rendre. Elles s'y décidèrent en voyant
+arriver mon infanterie. Je mis mes prisonniers en route immédiatement,
+et Napoléon, qui les rencontra, sortit de sa voiture pour les passer en
+revue. Ces deux bataillons appartenaient l'un à la Marche-Électorale,
+l'autre à la Poméranie. On peut difficilement expliquer le peu de
+prudence des dispositions de M. de Saint-Priest et sur quoi était fondée
+une sécurité si entière. Une fois cette expédition terminée, je
+continuai mon mouvement sur Reims.</p>
+
+<p>Arrivé en vue de la ville, je reconnus l'ennemi placé sur les hauteurs
+de Tingment. Je fis halte pour attendre l'arrivée des troupes qu'amenait
+l'Empereur. Sa garde prit ma gauche, et je reçus l'ordre d'attaquer.
+Après une résistance assez faible, la gauche de l'ennemi se retira.
+Poursuivis avec vigueur, trois bataillons prussiens furent cernés et
+mirent bas les armes.</p>
+
+<p>L'ennemi, se voyant tourné, se décida à la retraite; mais l'encombrement
+causé par un corps aussi nombreux et par son artillerie y mit du dés
+ordre. Pressé de nouveau par de nouvelles attaques, le désordre
+augmenta; enfin il fut porté à son comble par la charge faite par le
+comte Philippe de Ségur, à la tête de son régiment de gardes d'honneur,
+qui culbuta tout. Il atteignit la colonne qui occupait la route, la
+coupa en partie. Dans cette position elle aurait été prise en entier,
+s'il eût été mieux appuyé par la cavalerie qui le soutenait, commandée
+par le général Defrance. La cavalerie prussienne, culbutée et
+poursuivie, ne pouvant rentrer dans la ville, dont la porte était
+obstruée, se jeta dans les fossés qui étaient peu profonds, et sans
+contrescarpes revêtues. Elle y abandonna tous ses chevaux, dont nous
+nous emparâmes le lendemain.</p>
+
+<p>Cette brillante charge du comte de Ségur et des jeunes soldats qu'il
+commandait eut pour lui un fâcheux résultat. Précipité ainsi sur les
+masses ennemies, il se laissa entraîner par la chaleur de la poursuite.
+Il entra jusque dans la ville, qui était au pouvoir de l'ennemi. Il y
+fut fait prisonnier avec quatre-vingts hommes. Le lendemain, il nous fut
+rendu. Mais revenons au corps de M. de Saint-Priest, dont nous avions
+pris ou détruit une grande partie. Ses débris étaient rentrés dons la
+ville. Nous enlevâmes le faubourg; mais, arrivé à la porte de la ville,
+j'employai inutilement mon artillerie pour l'enfoncer. Je ne pus y
+parvenir. Cette porte était couverte par un tambour en terre. Cette
+tentative coûta la vie à un capitaine d'artillerie à cheval
+très-distingué, nommé Guerrier. Cependant la ville fut évacuée à minuit,
+et nous y entrâmes à une heure. C'était le dernier sourire de la
+fortune. Le lendemain, 14, je reçus l'ordre de marcher à la poursuite de
+l'ennemi, et d'aller prendre position à Béry-au-Bac. Avant de me mettre
+en route, je passai une partie de la matinée avec l'Empereur. Il me
+donna l'ordre d'écrire au général Jansen, à Verdun, de se rendre à Reims
+à marches forcées, pour venir le rejoindre avec plusieurs détachements
+des garnisons des places de Lorraine, qui avaient été instruits pendant
+l'hiver. Ces détachements arrivèrent assez à temps pour le suivre dans
+le mouvement qu'il exécuta sur l'Aube.</p>
+
+<p>Je ne veux pas omettre de rapporter un mot de Napoléon qu'il me dit en
+cette circonstance, et qui prouve combien il était devenu insensible aux
+malheurs publics et privés. Le mouvement des armées, les besoins des
+troupes et l'indiscipline causaient la désolation des pays qui étaient
+le théâtre de la guerre et de nos opérations depuis deux mois. Les
+troupes françaises contribuaient, pour leur bonne part, aux souffrances
+des habitants. J'en parlai à l'Empereur, et je m'apitoyai sur leur sort.
+L'empereur me répondit ces propres paroles qui ne sont pas sorties de ma
+mémoire: «Cela vous afflige? eh! mais il n'y a pas grand mal! Quand un
+paysan est ruiné et que sa maison est brûlée, il n'a rien de mieux à
+faire que de prendre un fusil et de venir combattre.»</p>
+
+<p>L'Empereur me fit part de son projet de marcher contre la grande armée;
+mais à quoi bon ces mouvements multipliés qui n'en imposaient plus? Il
+fallait attendre que, dans leur marche, les armées ennemies se
+divisassent, pour tenter de nouveaux efforts sur quelques-unes de leurs
+parties. Il me dit qu'il voulait, après avoir combattu l'armée
+autrichienne, se jeter sur les places, prendre presque toutes les
+garnisons avec lui, et manoeuvrer sur les derrières de l'ennemi. Pendant
+ce temps, il me laisserait en avant de Paris et me chargerait de la
+défense de la capitale. Je lui représentai que le rôle contraire me
+paraissait plus convenable. La défense de Paris exigeait le concours de
+pouvoirs civils dont lui seul pouvait faire usage. Sa présence à Paris
+et son action immédiate sur cette ville valaient une armée, tandis que
+moi je n'y compterais que par le nombre de mes soldats. Il devait donc
+prendre pour lui, dans ce moment, le rôle défensif, et me charger du
+rôle offensif. Avec trois mille chevaux, six pièces de canon, cinq cents
+hommes d'infanterie et des attelages, j'irais à Verdun, à Metz: et, en
+huit ou dix jours, j'aurais organisé une année de trente mille hommes,
+avec laquelle je me jetterais sur les derrières de l'ennemi. Il me dit
+qu'il voulait faire lui-même cette expédition; mais qu'il manoeuvrerait
+de manière à être plus près de Paris que l'ennemi, ce qui, dans la
+condition donnée, paraissait difficile; et, en prononçant ces dernières
+paroles, il se pencha sur la table où était une carte, prit son compas,
+et fit sur la carte quatre ou cinq mouvements. Bref, je le quittai pour
+aller joindre mes troupes en marche.</p>
+
+<p>A une lieue en avant de Béry-au-Bac, je rencontrai une avant-garde
+ennemie forte de huit cents chevaux et deux mille hommes d'infanterie.
+Je la fis charger par ma cavalerie légère; mais la lâcheté d'un chef
+d'escadron de dragons causa quelque perte. Je le fis arrêter et
+conduire, par la gendarmerie, à l'Empereur, en demandant sa mise en
+jugement. Nous repoussâmes l'ennemi qui repassa sur l'Aisne.</p>
+
+<p>J'occupai Béry-au-Bac et j'établis mon quartier général à Cormicy.
+L'Empereur se mit en marche pour exécuter le mouvement dont il m'avait
+parlé. Il laissa le duc de Trévise, avec son corps, à Reims. Notre
+mission était, et nos instructions portaient, de couvrir la route de
+Paris, de manoeuvrer devant l'ennemi, de prendre des positions, de ne
+rien négliger pour retarder sa marche. Et, comme l'Empereur avait plus
+de confiance dans ma capacité que dans celle du maréchal duc de Trévise
+pour mettre de l'ensemble dans les mouvements, il fut décidé que, le duc
+de Trévise étant mon ancien, il conserverait les honneurs du
+commandement, tandis que la direction des deux corps me serait cependant
+réservée<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a>
+<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>. C'était nous mettre tous les deux dans la plus fausse
+position. On ne peut pas commander à demi à la guerre. On peut prendre
+des conseils, mais on ne peut pas se charger d'en donner. Je n'ai eu
+qu'à me louer, à cette époque, de mes rapports avec le duc de Trévise.
+Je crois fermement que jamais deux généraux, placés dans des positions
+respectives semblables, ne se sont mieux entendus. Cependant on verra
+que cet arrangement fut la cause unique du revers de Fère-Champenoise,
+parce que le devoir d'une obéissance absolue n'était pas et ne pouvait
+pas être suffisamment senti par celui qui ne devait pas commander, mais
+momentanément obéir.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a>
+<a href="#footnotetag10">
+(retour) </a> Voir les pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>L'ennemi avait réuni toute son armée dans les environs de Corbeny. Son
+camp était immense. En évaluant ses forces à près de cent mille hommes,
+on était plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. Je fis tout
+disposer pour faire sauter le pont de Béry-au-Bac quand l'ennemi se
+présenterait pour le franchir. La nécessité de construire des moyens de
+passage retarderait toujours sa marche d'autant, quand le moment d'agir
+serait venu. L'ennemi, voulant s'épargner les pertes d'un passage de
+vive force, fit un détachement de huit à dix mille hommes, qui remonta
+l'Aisne, franchit cette rivière à Neufchâtel, et la descendit pour venir
+à Béry-au-Bac par la rive gauche. En même temps, il préparait des moyens
+de passage à Pont-à-Vair. Toutes ses troupes étaient en avant de
+Corbeny, en vue de ma position.</p>
+
+<p>Le corps ennemi, venant de Neufchâtel, déboucha sur mon flanc droit; il
+était précédé d'une nuée de Cosaques. En même temps, les colonnes de la
+rive droite se mirent en marche pour arriver au pont; mais, au moment où
+il devenait indispensable d'évacuer Béry-au-Bac, je fis mettre le feu
+aux mines pratiquées, et le pont sauta. Alors l'armée en pleine marche
+sur la route, et dont la tête était à cinq cents toises de la rivière,
+s'arrêta. Ce fut un magnifique coup de théâtre.</p>
+
+<p>J'évacuai Béry-au-Bacq. Ma droite se replia sur mon centre placé sur les
+hauteurs de Pont-à-Vair, où l'ennemi travaillait à un passage que je
+contrariai. Un de mes aides de camp, officier très-distingué, fils d'un
+homme fort célèbre à divers titres, bons et mauvais, Laclos, y fut tué.
+Je fis ma retraite doucement, en bon ordre, sur Roncy, et de là sur la
+Vesle, à Fismes, où je m'arrêtai. Ce mouvement, exécuté par ma cavalerie
+dans la plaine entre Roncy et Fismes, fut remarquable par sa lenteur et
+l'ordre qui y régna.</p>
+
+<p>La cavalerie ennemie était beaucoup plus nombreuse que la mienne. Je
+donnai l'ordre aux chasseurs de faire des feux par escadron, avec leurs
+carabines. Cette nouveauté imposa à l'ennemi, et tout le mouvement
+s'exécuta au pas jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>J'écrivis au duc de Trévise pour l'engager à se réunir à mot et à se
+porter sur Fismes. Devant des forces aussi considérables, nous n'étions
+pas assez nombreux pour nous diviser.</p>
+
+<p>Après notre réunion, nous prîmes position en arrière de Fismes, sur la
+hauteur de Saint-Martin. Cette position est très-bonne. Proportionnée à
+la force des troupes qui l'occupaient, et difficile à tourner, elle
+exigeait des reconnaissances préalables de la part de l'ennemi. Elle
+devait tenir des forces considérables en échec pendant un certain temps.
+Mais, le 21, nous reçûmes l'ordre de passer la Marne et de venir
+rejoindre Napoléon, dont le quartier général devait être le 21 à
+Sommesous.</p>
+
+<p>L'armée de Silésie avait renoncé à faire un mouvement offensif sur Paris
+avant d'avoir opéré sa jonction avec la grande armée. Le gros de ses
+forces se dirigeait par Châlons, flanqué par une autre colonne qui
+marchait parallèlement par Épernay.</p>
+
+<p>Nous exécutâmes notre mouvement en passant à Oulchy-le-Château et
+Château-Thierry, et nous marchâmes avec toute la rapidité possible. Nous
+fûmes suivis dans notre marche par le corps de Kleist et celui d'York.
+Arrivés à Oulchy-le-Château, nous fûmes forcés de donner du repos aux
+troupes. Le matériel des deux corps, extrêmement nombreux, fut laissé
+fort imprudemment, pour cette halte, entre Oulchy et l'Ourcq. Après
+quelques moments de repos, j'eus l'idée de monter à cheval pour voir les
+troupes et les dispositions du terrain avoisinant la rivière. A peine
+sorti de la ville, j'aperçus le corps de Kleist débouchant et arrivant
+sur nous. Avec tous nos embarras, le passage du défilé était critique.
+Heureusement le mouvement put être commencé tout de suite à cause de ma
+présence. Je le pressai si bien, que tout était sur la rive gauche de
+l'Ourcq quand l'ennemi fut assez en forces pour être redoutable.</p>
+
+<p>Nous continuâmes notre retraite en bon ordre et sans avoir éprouvé la
+moindre perte. Le soir, nous arrivâmes à Château-Thierry. Le lendemain,
+22, le pont fut rétabli, et, pour faciliter notre marche, nous prîmes
+deux routes différentes. Le duc de Trévise suivit la grande route, et
+moi je passai par Condé, Orbais, Montmaur. Le 23 au matin, nos deux
+corps se réunirent à Étoges, et allèrent s'établir à Bergères et à
+Vertus. Les dernières troupes de la colonne qui avait passé par Épernay
+défilèrent alors à notre vue, et l'on essaya une légère poursuite sur
+elles. Enfin, le 24, nous nous mîmes en marche dans l'espérance de faire
+notre jonction avec l'Empereur.</p>
+
+<p>Napoléon était parti de Reims, le 19, avec environ dix mille hommes
+d'infanterie et six mille chevaux pour exécuter le projet dont il
+m'avait entretenu. Toute la grande année ennemie, forte de cent vingt
+mille hommes, était postée sur la Seine et occupait, par des corps
+détachés, les bords de l'Aube. Après divers combats successifs, le
+maréchal duc de Tarente, qui commandait en ce moment toutes les forces
+françaises dans cette partie, s'était retiré sur Provins.</p>
+
+<p>Napoléon se dirigea par Épernay et Fère-Champenoise. Il passa l'Aube à
+Plancy, dont il chassa l'ennemi qui se retira sur Méry. Napoléon l'y
+suivit, et, avant fait passer sa cavalerie à un gué situé au-dessus de
+Méry, l'ennemi décida son mouvement sur Troyes, où s'opérait le
+rassemblement de ses forces. Le duc de Tarente, se trouvant alors en
+communication avec l'Empereur, se mit en marche pour le rejoindre avec
+son corps. Le 20 au matin, Napoléon se porta sur Arcis, où sa cavalerie
+arriva à dix heures du matin, et, peu après, il y fut lui-même de sa
+personne. Son infanterie s'y rendait de Plancy en suivant la rive droite
+de l'Aube. L'ennemi était à portée, et, voyant la cavalerie française
+inférieure en force et sans soutien, il t'attaqua et la mit en désordre.</p>
+
+<p>Mais, l'infanterie étant arrivée et ayant passé le pont, l'ordre se
+rétablit. L'armée française prit position en avant de la ville. Des
+combats partiels et sans résultat occupèrent le reste de cette journée.</p>
+
+<p>Cependant Napoléon, abandonné à ses illusions, croyait à une retraite
+décidée de l'ennemi. Rejoint par les troupes du duc de Reggio et par
+celles du duc de Tarente qui étaient encore sur la rive droite de
+l'Aube, il déboucha, le 21, à dix heures du matin, en avant d'Arcis dans
+la direction de Troyes. Arrivé sur la crête du plateau, il découvrit
+toute l'armée ennemie formée sur trois lignes, présentant à la vue
+toutes ses forces réunies, et ayant sa droite à l'Aube et sa gauche à
+Barbuisse. Malgré cet état de choses, l'Empereur fit engager l'affaire;
+mais, peu après, des observations réitérées lui ayant été faites sur les
+résultats infaillibles d'un combat véritable dans une situation
+semblable, avec des forces si disproportionnées, et qui donnaient à
+l'ennemi le moyen, en opérant par sa droite, de s'emparer de nos ponts
+et de notre ligne de retraite, il se décida à faire cesser l'attaque. La
+retraite fut ordonnée; mais l'exécution était difficile et le danger
+imminent. La destruction de l'armée aurait été l'effet de la moindre
+vigueur de la part des alliés.</p>
+
+<p>La grande circonspection du prince de Schwarzenberg fit notre salut. Ce
+général, craignant une nouvelle attaque, fit ses dispositions pour la
+recevoir, et l'armée française lui échappa. Le duc de Reggio, chargé de
+faire l'arrière garde et de contenir l'ennemi à la fin du mouvement, en
+conservant Arcis jusqu'à ce que toute l'armée eût passé l'Aube, remplit
+sa tâche avec bonheur et succès. Mais la retraite de ses troupes,
+exécutée sous le feu de l'artillerie ennemie, leur fit éprouver d'assez
+grandes pertes et causa du désordre. Le soir, l'Empereur était avec sa
+garde à Sommepuis. Le gros de l'armée ennemie ne passa pas l'Aube.</p>
+
+<p>Tel est, en résumé, l'exposé des mouvements faits par l'Empereur depuis
+le 17 jusqu'au 22. On cherche en vain les calculs qui ont pu les
+motiver, et pourquoi il a fait courir gratuitement à son armée les plus
+grands dangers auxquels elle pouvait être exposée. On ne comprendra pas
+davantage les motifs des mouvements qu'il allait opérer dans cette
+dernière partie de la campagne.</p>
+
+<p>Le 22, Napoléon se porte sur Vitry, fait sommer la place, dont le
+commandant refuse de se rendre, passe la Marne au gué de Frignicourt, et
+campe à Farémont. Il commence alors l'exécution du hardi projet de
+manoeuvrer sur les derrières de l'armée ennemie, en appelant à lui une
+partie des garnisons des places, que le général Durutte devait lui
+amener: mais, pour cela, il fallait découvrir Paris; et, si on se le
+rappelle, il avait annoncé précisément qu'il éviterait de le faire. Il
+marche, le 23, sur Saint-Dizier. Ce mouvement précipité empêche le duc
+de Tarente, placé à une marche de lui et faisant son arrière garde, de
+réunir toutes ses colonnes. Une partie de son artillerie, laissée dans
+ces immenses plaines, sans escorte ou avec une faible escorte, tomba au
+pouvoir de l'ennemi. Macdonald passa la Marne au même lieu où Napoléon
+l'avait franchie, et au moment où le prince de Schwarzenberg, qui, dès
+le 22, avait passé l'Aube, se mettait, le 23, en communication avec
+Vitry et y appuyait la droite de son armée.</p>
+
+<p>Le 23, les dernières troupes de l'armée de Silésie avaient quitté
+Vertus, flanquant les masses qui, par Châlons, se portaient sur Vitry.
+Cette armée atteignit cette ville dans les journées du 23 et du 24. Ce
+jour-là, les deux grandes armées, c'est-à-dire la totalité des forces
+alliées, se trouvèrent réunies. Elles se montaient au moins à cent
+quatre-vingt mille hommes.</p>
+
+<p>La même jour, nous partîmes de Vertus, le duc de Trévise et moi, pour
+Vitry, dans l'espérance de faire notre jonction avec l'Empereur.</p>
+
+<p>Je vais analyser les différentes hypothèses que nous étions autorisés à
+faire dans la position où nous nous trouvions.</p>
+
+<p>1° Nous savions par les habitants que l'on s'était battu à Sommesous le
+22 et le 23; il y avait eu des coups de canon tirés près de la Marne;
+ainsi il était clair que l'Empereur était près de cette rivière; mais
+nous ignorions s'il l'avait passée.</p>
+
+<p>2° Les deux armées ennemies opéraient évidemment leur réunion; mais il
+n'était pas certain qu'elle fût complétement effectuée.</p>
+
+<p>3° Dans un état de choses pareil et avec les ordres reçus, il fallait
+s'approcher de Vitry, de manière à opérer suivant les circonstances. Le
+point choisi et convenu entre nous, pour notre établissement du 24 au
+soir, fut le village de Soudé. Nos deux corps ainsi campés ensemble
+pourraient immédiatement prendre le parti qui serait commandé par les
+événements:</p>
+
+<p>1° Si l'Empereur était à portée et si nous pouvions communiquer avec
+lui, nous le rejoindrions et nous enverrions prendre ses ordres.</p>
+
+<p>2° Si l'Empereur avait passé la Marne et s'en était éloigné, l'ennemi
+pouvait faire trois choses:</p>
+
+<p><i>a</i>. Le suivre. Nous étions bien placés pour suivre nous mêmes l'ennemi
+et faire une diversion.</p>
+
+<p><i>b</i>. Si l'ennemi, profitant de l'éloignement de l'Empereur, voulait
+marcher sur Paris, nous étions bien placés pour le précéder, évacuer
+sans perte les grandes plaines que nous avions à traverser jusqu'à
+Sézanne, et ensuite résister dans toutes les positions favorables.</p>
+
+<p><i>c</i>. Enfin, si l'ennemi, dans l'intention de suivre l'Empereur, voulait
+d'abord nous éloigner pour revenir ensuite sur lui, nous pouvions nous
+retirer d'abord pour revenir ensuite et nous remettre encore à le
+suivre.</p>
+
+<p>Ainsi Soudé-Sainte-Croix était le lieu indiqué pour prendre position: et
+il fut bien convenu, le 24 au matin, avec le duc de Trévise, que nous
+nous y rendrions. Je marchais en tête de colonne, et j'arrivai à Soudé à
+cinq heures du soir. Je m'y établis.</p>
+
+<p>La nuit venue, j'aperçus un horizon immense couvert de feu, dont le
+développement embrassait plusieurs lieues. Tous les feux étaient-ils
+ennemis? ou bien y avait-il des feux français, et où étaient-ils? Pour
+résoudre ces trois questions, je choisis quatre officiers extrêmement
+intelligents, parlant allemand et polonais, et je les dirigeai en quatre
+directions, chacun avec quatre hommes d'escorte. Ils devaient
+s'approcher, voir, juger, et même communiquer avec les postes ennemis,
+s'ils croyaient pouvoir le faire sans trop de danger.</p>
+
+<p>Mes quatre reconnaissances revinrent avant la fin de la nuit, et toutes
+les quatre m'apportèrent la même nouvelle. Tout ce qui était en présence
+était ennemi. L'Empereur avait passé la Marne, et marchait sur
+Saint-Dizier. Un des officiers avait même joint un poste de
+Wurtembergeois, et s'était fait passer pour Russe.</p>
+
+<p>D'après ces renseignements, il fallait se tenir prêt à marcher, soit en
+avant, soit en arrière. Mais le duc de Trévise, malgré nos conventions,
+n'était point arrivé à Soudé. Je lui écrivis, en toute hâte, pour lui
+faire connaître l'état des choses, et lui faire sentir la nécessité de
+notre très-prompte réunion. L'officier porteur de ma lettre se rendit à
+Vitry et à Bussy-Lestrée, où je supposais qu'il s'était établi. Mais cet
+officier le manqua sur la route. Il avait pris un autre chemin que le
+maréchal, qui arriva chez moi, à Soudé, à la pointe du jour. Je lui fis
+connaître l'état des choses, et je lui exprimai le regret qu'il se fût
+arrêté au lieu de venir jusqu'à Soudé. Il me répondit: «Mais j'ai pris
+une bonne disposition, j'ai échelonné mes troupes!--Comment, monsieur le
+maréchal, répondis-je, échelonner ses troupes devant l'ennemi, c'est les
+mettre à distance les unes des autres, sur la ligne d'opération, et non
+sur une ligne parallèle à son front. Il faut, quand elles sont
+échelonnées, qu'elles puissent se réunir naturellement quand on se
+retire, ou bien suivre si on marche en avant.» Ce pauvre maréchal ne
+connaissait pas mieux le sens des expressions de sa langue que les
+éléments de son métier! «Maintenant, lui dis-je, il faut réparer le mal
+et envoyer en toute hâte l'ordre aux troupes de se porter avec la plus
+grande diligence à Sommesous. Si l'ennemi marche à nous et que nous nous
+retirions, elles nous précéderont. Si l'ennemi suit Napoléon, et que
+nous marchions en avant, elles nous rejoindront plus tard. De toutes les
+manières, nous serons ensemble.» L'ordre fut expédié, mais les moments
+pressaient, et il ne put être exécuté assez à temps pour éviter de
+grands embarras et de grands malheurs.</p>
+
+<p>Je fis prendre les armes à mes troupes de grand matin, et je les établis
+sur le plateau, près de Soudé, dans une belle position. A peine formées,
+je vis déboucher à l'horizon d'énormes masses de troupes venant dans ma
+direction. C'était toute l'armée ennemie. Plus de vingt mille chevaux
+formés en différentes colonnes parallèles, et avec la facilité
+qu'offraient ces plaines désertes, où pas un seul obstacle ne s'opposait
+à leur marche, précédaient l'infanterie. Je restai en position jusqu'à
+ce que l'avant-garde ennemie fût en présence; mais, une fois à portée
+de canon, je commençai mon mouvement rétrograde, qui, étant prévu et
+préparé, se fit avec ensemble et sans désordre. Cette marche continua
+ainsi sans aucun embarras jusqu'à Sommesous. Mais Sommesous était le
+point de direction donné aux troupes du duc de Trévise, et ces troupes
+n'étaient pas encore arrivées. J'y pris position pour les attendre et
+les rallier. Par suite de cette halte, un engagement eut lieu. Pendant
+que l'ennemi portait de nombreuses forces sur mon flanc droit et me
+tournait, il renouvelait ses attaques directes.</p>
+
+<p>Abandonner la position avant l'arrivée des troupes de Mortier, c'était
+assurer leur perte et les livrer. Il valait mieux périr avec elles que
+de se sauver sans elles. Enfin elles parurent et nous rejoignirent. Je
+ne tardai pas un moment à continuer mon mouvement rétrograde; mais il
+fallut soutenir bien des charges et traverser les diverses lignes de
+cavalerie formées en arrière de nous. Les intervalles de mes petits
+carrés furent, pendant longtemps, remplis par la cavalerie ennemie, et
+trois fois de suite, ayant voulu sortir d'un carré pour passer dans un
+autre, je fus obligé d'y rentrer précipitamment.</p>
+
+<p>La grande difficulté était de traverser le défilé avec tous nos énormes
+embarras. J'y parvins cependant en éprouvant la perte de sept pièces de
+canon abandonnées. Je n'eus pas un seul carré d'enfoncé. Le maréchal
+Mortier, moins heureux, perdit une brigade de la jeune garde, commandée
+par le général Jamin, qui fut enfoncée et prise, et, en outre,
+vingt-trois pièces de canon.</p>
+
+<p>En arrivant à Fère-Champenoise, je trouvai un régiment de marche de
+cavalerie rejoignant l'armée, commandé par le colonel Potier, depuis
+placé à la tête du régiment des chasseurs de la garde à sa formation.
+Cet officier me dit qu'en parlant de Sézanne le matin il y avait vu
+entrer l'ennemi. Or c'était précisément sur Sézanne que nous nous
+dirigions. Avec un ennemi si nombreux derrière nous, et qui pouvait
+opérer à la fois sur tant de points différents, la chose devenait
+impossible. Ce point de retraite ne nous était plus permis.</p>
+
+<p>Pour avoir le temps de nous reconnaître, je changeai la direction de la
+retraite. Elle se fit sur le village d'Allemand, situé dans une belle
+position, fort élevée, et tenant au même plateau que Sézanne. De ce
+point, nous pourrions, le lendemain, choisir entre plusieurs directions.</p>
+
+<p>Après avoir repoussé avec succès plusieurs attaques de l'ennemi qui nous
+suivait, nous entendîmes, sur nos derrières, à gauche, une épouvantable
+canonnade. J'en ignorais complètement la cause. Le duc de Trévise me dit
+que c'était probablement le général Pacthod.</p>
+
+<p>Pendant la nuit, ce général avait fait demander des ordres au duc de
+Trévise; mais celui-ci, non-seulement ne lui en avait pas donné, mais
+encore, comme on vient de le voir, il ne m'avait pas prévenu de sa
+présence. Sans cette négligence, il eût été probablement sauvé.</p>
+
+<p>Pacthod était chargé de conduire à l'Empereur un convoi d'artillerie
+considérable, avec une escorte de trois mille hommes de gardes
+nationales. N'ayant pu joindre Napoléon, dont il était séparé par
+l'ennemi, il errait à l'aventure, sans direction, dans ces immenses
+plaines. Il s'était enfin mis en marche pour se rapprocher de la route
+d'Étoges. Si, du lieu où il se trouvait pendant la nuit, il se fût
+dirigé sur Sézanne, il aurait pu y arriver et suivre le général Compans,
+qui, comme lui, à la tête d'un convoi, n'avait pas hésité à retourner en
+arrière dans la direction de Paris. Aussitôt qu'il avait connu l'état
+des choses. Pacthod, n'ayant point d'ordre ni d'avis précis, hésita. Il
+s'éloigna de la véritable direction qu'il aurait dû suivre, et tomba au
+milieu de toutes les forces de l'ennemi. Ayant fait mettre tous ses
+canons en batterie, il résista, autant qu'il le put, aux charges
+répétées faites sur lui. Il fut enfin enfoncé. Toutes les troupes et le
+matériel furent pris. C'était, de la part de l'ennemi, un succès facile.</p>
+
+<p>Tel est l'ensemble des événements que l'ennemi a intitulé du nom
+fastueux de bataille, simple échauffourée où il n'y a pas eu un seul
+homme d'infanterie engagé du côté de l'ennemi, parce qu'elle n'était
+point arrivée. Si l'infanterie eût pu concourir au combat, pas un
+individu des deux corps n'aurait pu échapper. On voit combien il
+existait de confusion dans l'armée française. Il est impardonnable à
+l'état-major de ne m'avoir pas prévenu, en me donnant l'ordre de marcher
+sur Vitry, de la présence de ces convois, conduits par les généraux
+Pacthod et Compans. On devait me prescrire de les prendre sous ma
+protection et de pourvoir à leur sûreté.</p>
+
+<p>Arrivé au village d'Allemand, j'envoyai une reconnaissance sur Sézanne
+pour savoir si l'ennemi l'occupait. Des Cosaques seuls s'y trouvaient.
+Le lendemain matin, 26, je me dirigeai sur cette ville par le plateau,
+et là nous reprîmes la route de Paris.</p>
+
+<p>Nous continuâmes notre mouvement jusqu'au delà du défilé de Tourneloup,
+près d'Esternay. Les troupes y firent halte et se reposèrent.</p>
+
+<p>Le maréchal duc de Trévise marchait en tête de colonne, et je faisais
+l'arrière-garde. Ce poste de Tourneloup est inforçable, il faut
+nécessairement le tourner par le bois de la Traconne, ce qui exige du
+temps, c'est-à-dire plusieurs heures.</p>
+
+<p>Un officier du train d'artillerie, fait prisonnier la veille, me
+rejoignit. Il me dit avoir quitté Fère-Champenoise à minuit. En ce
+moment il y arrivait de nombreux convois d'artillerie.</p>
+
+<p>Cette circonstance m'éclaira parfaitement sur les projets de l'ennemi.
+S'il n'avait voulu que nous écarter, nous éloigner pour marcher ensuite
+avec plus de sécurité contre Napoléon, il aurait suspendu toute marche
+de ce côté après le succès obtenu pendant la journée. Puisqu'il arrivait
+de l'artillerie à minuit, c'était un mouvement décidé sur Paris.</p>
+
+<p>D'après cela, vers une heure, les troupes se remirent de nouveau en
+mouvement dans la direction de la Ferté-Gaucher.</p>
+
+<p>L'ennemi me suivait avec toutes ses forces; il pressait quelquefois mon
+arrière-garde, dont l'attitude lui imposait constamment.</p>
+
+<p>A quatre heures du soir, le duc de Trévise me fit dire que son
+avant-garde découvrait, en avant de la Ferté-Gaucher, un corps d'armée
+en bataille barrant la route. Je m'y rendis aussitôt pour le
+reconnaître.</p>
+
+<p>Dans notre mouvement de Fismes sur la Marne, nous avions été suivis par
+les corps de Kleist et d'York. De Château-Thierry, ces deux généraux
+s'étaient portés directement sur la Ferté, en passant par Vieux-Maisons,
+pour s'opposer à notre retraite. Notre position était critique; j'en
+augurai fort mal. Je regardai comme perdue au moins la totalité de notre
+matériel, et je dis en plaisantant au général Digeon, commandant mon
+artillerie, que, le lendemain, il serait probablement général
+d'artillerie <i>in partibus</i>. Cependant nous ne négligeâmes aucun effort
+pour nous tirer d'affaire, et nous y parvînmes.</p>
+
+<p>Il fut convenu que le duc de Trévise mettrait ses troupes en bataille en
+présence de celles de Kleist, et ferait bonne contenance, sans provoquer
+aucun engagement. Pendant ce temps, je me porterais à mon arrière-garde,
+et je défendrais à toute outrance le défilé de Montis, qui offrait une
+bonne position très-resserrée. Aussitôt la nuit venue, toutes nos
+colonnes se dirigeraient, chacune du point où elles se trouveraient, sur
+Provins et Montis. Les positions de Mortier, les plus rapprochées de
+l'ennemi, ne devaient être évacuées que deux heures plus tard.</p>
+
+<p>L'ennemi attaqua Montis avec opiniâtreté; mais ce village fut défendu
+avec succès. Kleist se laissa imposer. Tout se passa comme il avait été
+convenu; et, chose mémorable! nous sortîmes sans aucune perte de la
+plus horrible position où jamais troupes aient été placées.</p>
+
+<p>Tout arriva intact à Provins, infanterie, cavalerie, artillerie et
+équipages.</p>
+
+<p>L'ennemi nous suivit, mais ne tenta rien, et nous occupâmes la position
+fort belle que présente Provins de ce côté.</p>
+
+<p>La journée fut employée à faire reposer les troupes. Cependant le
+mouvement de l'ennemi sur Paris, avec toutes ses forces, y rendait
+nécessaire notre arrivée la plus prompte. En conséquence, je proposai au
+maréchal Mortier de partir le soir. Il me fit quelques objections, et
+entre autres celle-ci (elle est si plaisante, que je me la suis toujours
+rappelée). Il me dit: «Mais, si on nous voit arriver ainsi à Paris,
+notre présence y jettera l'alarme.</p>
+
+<p>--Croyez-vous, lui répondis-je, que, si l'ennemi y arrive avant nous,
+l'alarme sera moins forte?»</p>
+
+<p>La réponse était péremptoire. Nous partîmes, dans la nuit, pour la
+Maison-Rouge et Nangis. Je passai par Melun, où je couchai. Le
+lendemain, nos deux corps arrivèrent à Charenton, où ils passèrent la
+Marne.</p>
+
+<p>Nous nous trouvâmes alors sous les ordres de Joseph, lieutenant de
+l'Empereur. Il me chargea de la défense de Paris depuis la Marne jusques
+et y compris les hauteurs de Belleville et de Romainville. Mortier fut
+chargé de défendre la ligne qui va du pied de ces hauteurs jusqu'à la
+Seine. Mes troupes, placées pendant la nuit à Saint-Mandé et à
+Charenton, étaient réduites à deux mille cinq cents hommes d'infanterie
+et huit cents chevaux. J'avais précédé mes troupes de quelques heures et
+employé ce temps à parcourir rapidement le terrain sur lequel j'allais
+être appelé à combattre. Quand je l'avais vu autrefois, c'était,
+assurément dans des idées tout autres que des idées militaires. Je
+rentrai à Paris, et je ne pus jamais joindre Joseph Bonaparte. Le
+ministre de la guerre même ne fut accessible qu'à dix heures du soir.</p>
+
+<p>Le général Compans, parti de Sézanne, où il était avec un convoi
+d'artillerie, le 25 mars, jour du combat de Fère-Champenoise, s'était
+trouvé à Meaux à l'arrivée de l'ennemi. Après avoir fait sauter le pont
+de cette ville, il s'était retiré par Claye. Quelques renforts lui
+avaient été envoyés, et la force de ses troupes s'élevait à cinq mille
+hommes. Retiré, le 29, à Pantin, il avait été mis sous mes ordres.
+Ainsi, avec sept mille cinq cent hommes d'infanterie, appartenant à
+soixante-dix bataillons différents et par conséquent ne se composant
+que de débris, et quinze cents chevaux, j'ai soutenu, contre une armée
+entière, qui a eu plus de cinquante mille hommes engagés, un des plus
+glorieux combats, dont les annales françaises rappellent le souvenir.
+J'avais reconnu l'importance de la position de Romainville, et, sachant
+que le général Compans ne l'avait pas occupée en se retirant, j'ignorais
+si l'ennemi s'y était posté. J'envoyai de Saint-Mandé, pendant la nuit,
+une reconnaissance pour s'en informer. L'officier qui la commandait,
+sans s'y rendre, me fit un rapport comme y ayant été, et me dit que
+l'ennemi ne l'occupait pas.</p>
+
+<p>Cette faute, véritable crime à la guerre, eut un résultat favorable, et
+fut la cause en partie de la longueur de cette défense si mémorable,
+avec une si grande disproportion de forces. Elle eut cette influence en
+me faisant prendre l'offensive et en donnant à la défense un tout autre
+caractère. Sur ce faux rapport je partis de Charenton, une heure avant
+le jour, pour aller occuper la position avec mille à douze cents hommes
+d'infanterie, du canon et de la cavalerie. J'y arrivai à la pointe du
+jour; mais l'ennemi y était et l'affaire s'engagea immédiatement par une
+attaque de notre part dans le bois qui couvre le château. J'étendis ma
+droite dans la direction du moulin à vent de Malassis, et j'appelai à
+moi de nouvelles troupes. L'ennemi, étonné de cette brusque attaque,
+qu'il attribua à l'arrivée de Napoléon avec des renforts, agit avec une
+grande circonspection, et resta sur la défensive.</p>
+
+<p>Comme il n'avait pu se développer complétement, nous jouissions de tous
+les avantages de la position, et d'une artillerie formidable qui y avait
+été placée. L'ennemi répugnait à s'étendre par sa droite, seule
+manoeuvre qu'il eût à faire, afin de ne pas dégarnir le point attaqué.
+Car, si effectivement il eût été culbuté sur ce point, les troupes
+avancées près du canal auraient été fort compromises.</p>
+
+<p>Ainsi les choses se soutinrent dans une espèce d'équilibre jusqu'à onze
+heures; mais, en ce moment, l'ennemi, ayant fait un effort par sa gauche
+sur ma droite, la culbuta; et ces troupes, en se retirant, ayant
+découvert la communication en arrière du parc des Bruyères par laquelle
+l'ennemi pouvait déboucher, je fus obligé de me replier et de prendre
+position à Belleville. Mes troupes devaient y être plus concentrées, et
+en position de défendre à la fois toutes les avenues qui se réunissaient
+à ce noeud des communications.</p>
+
+<p>Ce mouvement périlleux à exécuter, surtout étant engagé d'aussi près et
+suivi avec vigueur par l'ennemi, était en outre gêné par le passage du
+défilé; aussi fut il accompagné de quelque désordre. Resté avec les
+dernières troupes, selon mon usage dans les circonstances difficiles,
+j'eus une douzaine de soldats tués à côté de moi à coups de baïonnette à
+l'entrée même de Belleville, et je fus sauvé de l'immense danger d'être
+pris par le courage et le dévouement du plus brave soldat et du plus
+brave homme que j'aie jamais connu, le colonel Genheser. Cet officier,
+placé dans le parc des Bruyères, voyant mon péril, déboucha sur les
+derrières de plusieurs bataillons des gardes russes qui nous pressaient
+vivement, avec une poignée de soldats rassemblés à la hâte, et arrêta
+les Russes dans leur poursuite. Ce moment de repos donna les moyens de
+rétablir l'ordre. Nous forçâmes l'ennemi à s'éloigner, et les troupes
+prirent régulièrement la position nécessaire à la défense de Belleville.</p>
+
+<p>Peu après ce montent, c'est-à-dire vers midi, je reçus du roi Joseph
+l'autorisation d'entrer en arrangement pour la remise de Paris aux
+étrangers<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a>
+<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>. Mais déjà les affaires étaient en partie rétablies, et
+j'envoyai le colonel Fabvier pour dire à Joseph que, si le reste de la
+ligne n'était pas en plus mauvais état, rien ne pressait encore. J'avais
+alors l'espérance de pousser la défense jusqu'à la nuit. Mais le colonel
+ne trouva plus le roi à Montmartre. Celui-ci était parti pour
+Saint-Cloud et Versailles, emmenant avec lui le ministre de la guerre et
+tout le cortége de son pouvoir; et cependant aucun danger ne le menaçait
+personnellement.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a>
+<a href="#footnotetag11">
+(retour) </a> «Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de
+Trévise ne peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en
+pourparlers avec le prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui
+sont devant eux. «Ils se retireront sur la Loire.
+
+ <p class="sc">«Joseph.</p>
+<p class="rig">«Paris, de Montmartre, le 30 mars,<br><i>à dix heures du matin</i>.»</p></blockquote><br><br><br><br>
+
+<p>L'ennemi n'avait point encore passé sur la rive gauche du canal, et ne
+combattait que dans les lieux où je commandais. Sur le rapport du
+colonel à son retour, je résolus de continuer l'action.</p>
+
+<p>L'ennemi attaqua ma nouvelle position avec le plus grand acharnement.
+Six fois nous perdîmes, mais sept fois nous reprîmes les postes
+importants situés sur notre front, et, entre autres, les tourelles qui
+flanquaient les murs du parc des Bruyères. Le général Compans, à la
+gauche de Belleville, repoussait avec le même succès toutes les attaques
+dirigées sur lui de Pantin, et écrasait les assaillants. Enfin l'ennemi,
+informé par les prisonniers du peu de monde qu'il avait devant lui, crut
+avec raison pouvoir s'étendre sans danger, puisque aucune circonstance
+ne pouvait nous donner les moyens de prendre une offensive sérieuse. Il
+fit alors un développement de forces immense. On put voir, des hauteurs
+de Belleville, de nouvelles colonnes formidables se diriger sur tous les
+points rentrants de la ligne, depuis la barrière du Trône jusqu'à la
+Villette, tandis que d'autres troupes passaient le canal et se
+portaient sur Montmartre. Dans peu de moments, nous devions être
+attaqués partout à la fois.</p>
+
+<p>Il était trois heures et demie: le moment était venu de faire usage de
+l'autorisation de capituler, en mon pouvoir depuis midi. J'envoyai trois
+officiers aux tirailleurs comme parlementaires, et un des trois était le
+trop célèbre Charles de la Bédoyère. Son cheval étant tué, son trompette
+également tué, il ne put franchir la ligne ennemie. Un aide de camp du
+général Lagrange parvint à pénétrer.</p>
+
+<p>Inquiet de ce qui se passait à la gauche de Belleville, au poste
+important qu'occupait le général Compans, j'envoyai un officier pour
+voir l'état des choses et m'en rendre compte. Il revint promptement, et
+m'annonça que l'ennemi occupait la position. Je courus pour m'en
+assurer. A peine avais-je descendu quelques pas dans la grande rue de
+Belleville, que je reconnus la tête d'une colonne russe qui venait d'y
+arriver.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas une seconde à perdre pour agir; le moindre délai nous
+eût été funeste. Je me décidai à entraîner à l'instant même un poste de
+soixante hommes qui était à portée. Sa faiblesse ne pouvait pas être
+aperçue par l'ennemi dans un pareil défilé. Je chargeai, à la tête de
+cette poignée de soldats, avec le général Pelleport et le général
+Meynadier. Le premier reçut un coup de fusil qui lui traversa la
+poitrine, dont heureusement il n'est pas mort. Moi, j'eus mon cheval
+blessé et mes habits criblés de balles. La tête de colonne ennemie fit
+demi-tour. La retraite étant alors ouverte aux troupes, elles se
+retirèrent sur un plateau en arrière de Belleville, où se trouvait alors
+un moulin à vent.</p>
+
+<p>Nous venions de nous réunir sur ce point lorsque l'aide de camp, qui
+avait franchi les avant-postes, revint avec le comte de Paar, aide de
+camp du prince de Schwarzenberg, et le colonel Orloff, aide de camp de
+l'empereur de Russie. Le feu cessa; il durait depuis douze heures. Il
+fut convenu que les troupes se retireraient dans les barrières, et que
+les arrangements seraient pris et arrêtés pour l'évacuation de la
+capitale.</p>
+
+<p>Telle est l'analyse et le récit succinct de cette bataille de Paris,
+objet de si odieuses calomnies, fait d'armes cependant si glorieux, je
+puis le dire, pour les chefs et pour les soldats. C'était le
+soixante-septième engagement de mon corps d'armée depuis le 1er janvier,
+jour de l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire dans un espace de
+quatre-vingt-dix jours, et dans des circonstances telles, que j'avais
+été dans l'obligation de charger moi-même, l'épée à la main, trois fois,
+à la tête d'une faible troupe<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a>
+<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. On voit par quelle succession
+d'efforts constants, de marches dans la saison la plus rigoureuse, de
+fatigues inouïes et sans exemple, enfin de dangers toujours croissants,
+nous étions parvenus à prolonger, au delà de tous les calculs, notre
+lutte avec des forces si disproportionnées, lutte dont la fin même
+imprimait encore à notre nom un caractère de gloire et de grandeur.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a>
+<a href="#footnotetag12">
+(retour) </a> On se rappellera que le duc de Raguse avait fait toute
+cette campagne le bras en écharpe, par suite de la blessure reçue en
+Espagne; il avait deux doigts blessés à l'autre main, de sorte qu'il ne
+lui restait que trois doigts de valides pour tenir son épée. (<i>Note de
+l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+<p>Le duc de Trévise, qui, pendant toute la matinée, n'avait eu aucun
+engagement sérieux, vit tout à coup ses troupes repoussées jusqu'à la
+barrière de la Villette. Un peu plus tard Montmartre lui fut enlevé,
+après une très-faible résistance. Il avait pu juger, comme moi, des
+événements, des circonstances et de la situation des choses. Il se
+rendit dans un cabaret attenant à la barrière de la Villette pour traiter
+de la reddition de Paris, et m'y donna rendez-vous. M. de Nesselrode et
+les autres plénipotentiaires s'y rendirent de leur côté. A une
+insultante proposition de mettre bas les armes, nous répondîmes par un
+geste d'indignation et de mépris; à celle de prendre la route de
+Bretagne en sortant de Paris, nous répondîmes que nous irions où nous
+voudrions, sans recevoir une loi qu'on ne pouvait nous contraindre
+d'accepter. Les conditions premières et simples de l'évacuation de Paris
+et de la remise des barrières, le lendemain matin, étant arrêtées, il
+fut convenu que les articles seraient signés dans la soirée.</p>
+
+<p>Pendant tout le cours de cette partie de la campagne, et de mes
+mouvements combinés avec Mortier, j'avais toujours eu l'avant-garde en
+marchant à l'ennemi, et l'arrière-garde quand nous nous retirions. Par
+suite de cet arrangement, le duc de Trévise et ses troupes se mirent en
+marche les premières, et se portèrent le soir dans la direction
+d'Essonne. Les miennes bivaquèrent dans les Champs-Élysées, et je me mis
+en route le lendemain, à sept heures du matin. A huit heures, les
+barrières avaient été remises à l'ennemi.</p>
+
+<p>Je dois rendre compte ici d'une conversation qui eut lieu chez moi,
+pendant la soirée, et qui est une peinture fidèle de l'opinion de
+l'époque. Un grand nombre de mes amis s'était réuni chez moi. On parla
+avec abandon de la situation des choses et du remède à y apporter. En
+général, tout le monde semblait d'accord sur ce point, que la chute de
+Napoléon était le seul moyen de salut. On parlait des Bourbons. La voix
+la plus énergique en leur faveur, celle qui me fit le plus d'impression,
+fut celle de M. Laffitte. Il se déclarait hautement leur partisan, et,
+quand je renouvelais les arguments adressés quelque temps avant à mon
+beau-frère, il me répondit: «Eh! monsieur le maréchal, avec des
+garanties écrites, avec un ordre politique qui fondera nos droits, qu'y
+a-t-il à redouter?» Quand je vis un homme de la bourgeoisie, un simple
+banquier, exprimer une pareille opinion, je crus entendre la voix de la
+ville de Paris tout entière. Peu de mois s'étaient écoulés, et il était
+devenu un de leurs ennemis les plus ardents; mais j'aurai lieu de faire
+connaître plus d'une fois cet étrange caractère dont la vanité est la
+base, et dont le coeur n'a jamais éprouvé un sentiment véritablement
+généreux.</p>
+
+<p>Les magistrats de la ville vinrent chez moi, avant d'aller faire leur
+soumission. Mais un homme bien marquant dans cette circonstance s'y
+présenta aussi par plusieurs motifs. M. de Talleyrand fit demander à me
+voir seul, et je le reçus dans ma salle à manger. Il prit, pour entrer
+en matière, le prétexte de savoir si je croyais les communications
+encore libres: il me demanda s'il n'y avait pas déjà des Cosaques sur la
+rive gauche de la Seine. Il me parla ensuite longuement des malheurs
+publics. J'en convins avec lui, mais sans dire un mot sur le remède à
+employer. Il cherchait l'occasion de me faire une ouverture; mais,
+quoique je pressentisse d'étranges événements, il ne pouvait pas me
+convenir d'y concourir; et, dès lors, un secret m'eût été à charge. Je
+voulais faire loyalement mon métier, et attendre du temps et de la force
+des choses la solution que la Providence y apporterait. Le prince de
+Talleyrand, ayant échoué dans sa tentative, se retira.</p>
+
+<p>J'ajouterai à cette digression un fait peu important en lui-même, mais
+qui prouve le sentiment dont chacun était animé alors. Lavalette, ce
+séide, cet homme, en apparence si dévoué à Napoléon, cet ami ingrat,
+qu'à mes périls je cherchai plus tard à sauver de l'échafaud, et qui,
+pour prix de mes efforts, s'est réuni à mes ennemis, était chez moi le
+soir du 30. Voulant emmener le plus d'artillerie possible, je lui
+demandai un ordre pour prendre tous les chevaux de poste dépendant de
+l'administration dont il était le chef. Eh bien! il me le refusa de peur
+de se compromettre. Combien il y a d'hommes braves hors du danger, et de
+gens dévoués quand il n'y a plus rien à entreprendre!</p>
+
+<p>On a vu, dans le cours de ces récits, l'erreur dans laquelle l'Empereur
+était tombé en faisant passer la Marne à ses troupes. Il fut confirmé
+dans l'idée de l'effet qu'il supposait avoir produit sur l'ennemi par le
+rapport de Macdonald, annonçant que toute l'armée le suivait dans son
+mouvement sur Saint-Dizier.</p>
+
+<p>Ce maréchal avait pris pour l'armée ennemie le corps de Wintzingerode.
+Instruit enfin du véritable état des choses, et jugeant les dangers de
+la capitale, Napoléon mit en mouvement toutes ses troupes pour s'en
+rapprocher; mais elles étaient à plusieurs jours de distance. Parti de
+sa personne en poste, il arriva à la Cour-de-France dans la nuit du 30
+au 31. Là, il rencontra les troupes du duc de Trévise en marche, avec le
+général Belliard à leur tête. Celui-ci lui rendit compte des événements
+de la journée. Il m'expédia son aide de camp Flahaut, qui arriva à deux
+heures du matin et auquel je confirmai les récits faits à Napoléon.
+Flahaut retourna vers l'Empereur, qui se rendit à Fontainebleau.</p>
+
+<p>Le 31, j'occupai la position d'Essonne, et, dans la nuit du 31 au 1er
+avril, j'allai à Fontainebleau voir l'Empereur et lui parler des
+derniers événements. La belle défense que nous avions faite reçut ses
+éloges. Il m'ordonna de lui soumettre, pour mon corps d'armée, un
+travail de récompense en faveur de ces braves soldats, qui, jusqu'au
+dernier moment, avaient soutenu avec tant de dévouement et de courage
+une lutte devenue si prodigieusement inégale.</p>
+
+<p>L'Empereur comprenait alors sa position. Il était abattu et disposé
+enfin à traiter. Il s'arrêta, ou parut s'arrêter, au projet de réunir le
+peu de forces qui lui restaient, de les augmenter s'il était possible
+sans faire de nouvelles entreprises, et, sous cet appui, de négocier. Le
+même jour, il vint visiter la position du sixième corps. En ce moment,
+les deux officiers laissés à Paris pour faire la remise des barrières
+aux alliés, MM. Denys de Damrémont et Fabvier, rentraient au quartier
+général. Ils apprirent à l'Empereur les démonstrations de joie et les
+transports qui avaient accueilli les troupes ennemies à leur entrée dans
+la capitale, l'exaltation des esprits, enfin la déclaration de
+l'empereur Alexandre de ne plus désormais traiter avec lui. Un pareil
+récit affligea profondément l'Empereur et changea le cours de ses idées.
+En effet, quoiqu'il fût familiarisé avec la pensée du mécontentement
+public, il ne pouvait prévoir l'accueil que recevraient les étrangers, à
+leur entrée dans Paris, de la part de l'immense majorité des habitants
+de cette capitale. La paix devenant impossible pour lui, il fallait
+continuer la guerre à tout prix. C'était une nécessité de sa position,
+et il n'hésita pas à me le déclarer; mais cette résolution, fondée sur
+le désespoir, avait rendu ses idées confuses: en me parlant de passer la
+Seine et d'aller attaquer l'ennemi là où j'avais combattu, il oubliait
+que la Marne, dont tous les ponts avaient été détruits, était sur notre
+route. En général, dès ce moment, je fus frappé du dérangement complet
+qui avait remplacé sa lucidité ordinaire et cette puissance de
+raisonnement qui lui était si habituelle.</p>
+
+<p>Ce fut dans ces dispositions qu'il me quitta pour retourner à
+Fontainebleau. Il me donna quelques ordres de détail pour deux
+bataillons de vétérans restés avec moi, et il continua son chemin.
+C'était la dernière fois de ma vie que je devais le voir et l'entendre.</p>
+
+<p>MM. Denys de Damrémont et Fabvier me racontèrent toutes les
+circonstances du mouvement de Paris, et les transports de joie dont il
+était accompagné. Ainsi la fierté nationale, le sentiment d'un noble
+patriotisme, si naturel aux Français, disparaissaient devant la haine
+inspirée par Napoléon. On voulait la fin de cette lutte obstinée,
+commencée il y avait deux ans, sous des auspices si imposants, suivis de
+désastres dont l'histoire n'offre pas d'exemple, renouvelée ensuite par
+les efforts inouïs de la nation, mais rendus bientôt impuissants par un
+monde d'ennemis composé de l'Europe entière, et auquel s'étaient joints
+même des souverains de la famille de Napoléon. Cet état de choses,
+accompagné de la défection des provinces les plus anciennement réunies
+et de l'épuisement absolu de la France, avait changé les opinions et les
+sentiments de tous. On ne voyait plus le salut public que dans le
+renversement de l'homme dont l'ambition avait amené de si grands
+désastres.</p>
+
+<p>Les nouvelles de Paris se succédaient avec rapidité. Le gouvernement
+provisoire me fit parvenir le décret du sénat prononçant la déchéance
+de l'Empereur. Cet acte me fut apporté par M. Charles de Montessuis,
+anciennement mon aide de camp en Égypte. Après être resté six ans près
+de moi, cet officier avait renoncé au service, s'était jeté dans la
+carrière de l'industrie et avait embrassé avec ardeur les idées dont
+toutes les têtes étaient remplies alors à Paris. Il était, en outre,
+porteur de lettres de diverses personnes dont j'appréciais l'esprit et
+j'honorais le caractère. Dans toutes, on s'accordait à me montrer la
+révolution qui s'opérait comme le seul moyen de salut pour la France. Au
+nombre des plus marquants de ces correspondants, étaient MM. Dessoles et
+Pasquier. Montessuis avait aussi diverses lettres pour Macdonald, entre
+autres de Beurnonville, et je les lui fis passer.</p>
+
+<p>Il serait difficile d'exprimer ici la foule de sensations que ces
+nouvelles me firent éprouver et les réflexions qu'elles occasionnèrent.
+Cette agitation profonde était le signe précurseur des sensations que le
+souvenir de ces grands événements ne cessera de faire naître en moi
+pendant toute ma vie. Attaché à Napoléon depuis si longtemps, les
+malheurs qui l'accablaient réveillaient en moi cette vive et ancienne
+affection qui autrefois dépassait tous mes autres sentiments; et
+cependant, dévoué à mon pays et pouvant influer sur son état et sa
+destinée, je sentais le besoin de le sauver d'une ruine complète. Il est
+facile à un homme d'honneur de remplir son devoir quand il est tout
+tracé; mais qu'il est cruel de vivre dans des temps où l'on peut et où
+l'on doit se demander: où est le devoir? Et ces temps, je les ai vus, ce
+sont ceux de mon époque! Trois fois dans ma vie j'ai été mis en présence
+de cette difficulté! Heureux ceux qui vivent sous l'empire d'un
+gouvernement régulier, ou qui, placés dans une situation obscure, ont
+échappé à cette cruelle épreuve! Qu'ils s'abstiennent de blâmer; ils ne
+peuvent être juges d'un état de choses inconnu pour eux! Je voyais d'un
+côté la chute de Napoléon, d'un ami, d'un bienfaiteur, chute certaine,
+assurée, infaillible, quoi qu'il arrivât; car les moyens de défense
+avaient tous disparu, et l'opinion de Paris et d'une grande partie de la
+France, devenue hostile, complétait la masse des maux qui nous
+accablaient. Cette chute, retardée de quelques jours, n'entraînait-elle
+pas la ruine du pays, tandis que le pays, en se séparant de Napoléon, et
+prenant au mot la déclaration des souverains, les forçait à la
+respecter? La reprise d'hostilités impuissantes ne les dégageait-elle
+pas de toutes les promesses faites? Ce mouvement d'opinion si prononcé,
+ces actes du sénat, du seul corps représentant l'autorité publique,
+n'étaient-ils pas la planche du salut pour sauver le pays d'un naufrage
+complet? Et le devoir d'un bon citoyen, quelle que fût sa position,
+n'était-il pas de s'y rallier afin d'arriver immédiatement à un résultat
+définitif? Assurément il était évident que la crainte et la force
+seules étaient capables de vaincre la résistance personnelle de
+Napoléon. Mais fallait-il se dévouer à lui, aux dépens mêmes de la
+France? Les débris de l'armée, en se réunissant au gouvernement
+provisoire, ne donneraient-ils pas à celui-ci une sorte de dignité qui
+le ferait respecter des étrangers? Ce gouvernement provisoire ne
+devait-il pas y trouver les moyens de négocier comme une puissance, tout
+à la fois avec eux et avec les Bourbons, et enfin un appui pour obtenir
+toutes les garanties dont nous avions besoin et que nous devions
+réclamer?</p>
+
+<p>Quelque profond que fût mon intérêt pour Napoléon, je ne pouvais me
+refuser à reconnaître ses torts envers la France. Lui seul avait creusé
+l'abîme qui nous engloutissait. Que d'efforts n'avions-nous pas
+prodigués, et moi plus que tout autre, pour l'empêcher d'y tomber! Le
+sentiment intime d'avoir dépassé l'accomplissement de mes devoirs
+pendant cette campagne était d'accord avec l'opinion. Plus qu'aucun de
+mes camarades j'avais payé de ma personne dans ces cruelles
+circonstances, et montré une constance et une persévérance soutenues.
+Ces efforts inouïs, renouvelés tant qu'ils pouvaient amener un résultat
+utile, ne m'avaient-ils pas acquitté envers Napoléon, et n'avais-je pas
+rempli largement ma tâche et mes devoirs envers lui? Le pays ne
+devait-il donc pas avoir son tour, et le moment n'était-il pas venu de
+s'occuper de lui? N'y a-t-il pas des circonstances tellement
+importantes, qu'un homme d'un caractère pur et droit puisse et doive
+s'élever au-dessus de toutes les considérations vulgaires et comprendre
+de nouveaux devoirs? Le sentiment de ce qu'on a fait ne doit-il pas
+donner la force de les envisager? Et quand une fois ils sont reconnus,
+ne faut-il pas agir?</p>
+
+<p>Dans la circonstance, la première chose à faire était de suspendre les
+hostilités, afin de donner à la politique le moyen de régler nos
+destinées. Pour atteindre ce but, il fallait entrer en pourparler avec
+les étrangers. Cette démarche était pénible, mais nécessaire. Les
+étrangers eux-mêmes n'avaient-ils pas changé de caractère et de
+physionomie depuis qu'ils avaient été adoptés, pour ainsi dire, par la
+masse des habitants de la capitale, par le sénat, par toutes les
+autorités, et lorsque, sous leur appui, une opinion puissante et
+universelle se manifestait? On se rappelle mal, aujourd'hui, de ce temps
+si extraordinaire, si près de nous encore par le nombre des années, mais
+si éloigné par le sentiment. On est oublieux en France. On renie
+promptement ses principes, ses paroles et ses actions; mais les faits
+n'en sont pas moins constants, et l'histoire impartiale, écrite dans des
+temps plus reculés et hors de l'influence des partis, consacrera la
+vérité. Or cette vérité, la voici: l'opinion d'alors considérait
+Napoléon comme le seul obstacle au salut du pays. Je l'ai déjà dit: ses
+forces militaires, réduites à rien, ne pouvaient plus se rétablir. Un
+recrutement régulier était devenu impossible. Au moment où Paris était
+perdu, tout tombait en lambeaux.</p>
+
+<p>On voit donc ce qui se passait en moi. Si les sentiments se
+combattaient, tous les calculs se réunissaient pour faire pencher la
+balance en faveur de la révolution qui venait d'éclater à Paris et pour
+mettre, autant que possible, mes devoirs de citoyen en harmonie avec mes
+sentiments personnels et mon affection pour Napoléon. Pour montrer les
+motifs qui m'avaient fait agir, j'eus la pensée de me consacrer aux
+devoirs de l'amitié et de suivre Napoléon dans l'exil, après avoir
+exécuté ce que le salut de mon pays commandait. Mais, avant d'arrêter
+définitivement un parti, il était convenable et nécessaire de prendre
+l'avis de mes généraux et de m'entourer de leurs lumières.</p>
+
+<p>Tous les généraux placés sous mes ordres furent donc réunis chez moi. Je
+leur communiquai les nouvelles reçues de Paris. Chacun avait le
+sentiment des prodiges opérés pendant la campagne, prodiges hors de tous
+calculs, mais aussi tous étaient convaincus de l'impossibilité de les
+continuer. La décision fut unanime. Il fut résolu de reconnaître le
+gouvernement provisoire et de se réunir à lui pour sauver la France. Des
+pourparlers s'ouvrirent avec le prince de Schwarzenberg, et je rédigeai
+la lettre qui devait être envoyée à l'Empereur quand tout serait
+convenu et arrêté. Dans cette lettre, je lui annonçais que, après avoir
+rempli les devoirs que m'imposait le salut de la patrie, j'irais lui
+apporter ma tête et consacrer, s'il voulait l'accepter, le reste de ma
+vie au soin de sa personne<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a>
+<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>. Mais, les événements ayant marché par
+eux-mêmes, comme on le verra bientôt, je ne crus pas devoir en prendre
+sur moi la responsabilité, et cette lettre ne fut pas envoyée.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a>
+<a href="#footnotetag13">
+(retour) </a> La lettre originale se trouve<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a>
+<a href="#footnoteA"><sup class="sml">A</sup></a> dans mes papiers, à
+Paris. (<i>Le duc de Raguse.</i>)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnoteA" name="footnoteA"><b>Note A: </b></a>
+<a href="#footnotetagA">
+(retour) </a> Cette lettre ne s'est pas retrouvée. (<i>Note de
+l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+<p>Pendant ce temps, et précisément au même moment (4 avril), Napoléon
+cédait aux énergiques représentations de deux chefs de l'armée, portées
+jusqu'à la brutalité de la part du maréchal Ney. Reconnaissant
+l'impossibilité de soutenir la lutte, il abandonnait l'Empire en faveur
+de son fils, et nommait plénipotentiaires le prince de la Moskowa, le
+duc de Tarente et le duc de Vicence. Ceux-ci vinrent, en traversant mon
+quartier général, m'apprendre ce qui s'était passé à Fontainebleau.</p>
+
+<p>Cet événement changeait la face des choses. Isolé à Essonne, je n'avais
+pu consulter, sur le cas présent, les autres chefs de l'armée. J'avais
+fait au salut de la patrie le sacrifice de mes affections; mais un
+sacrifice plus grand que le mien, celui de Napoléon, venait de le
+sanctionner. Dès lors mon but était rempli, et je devais cesser de
+m'immoler. Mes devoirs me commandaient impérieusement de me réunir à mes
+camarades. Je serais devenu coupable en continuant à agir seul. En
+conséquence, j'appris aux plénipotentiaires de l'Empereur mes
+pourparlers avec Schwarzenberg, en ajoutant que je rompais à l'instant
+toute négociation personnelle et que je ne me séparerais jamais d'eux.</p>
+
+<p>Ces messieurs me demandèrent de les accompagner à Paris. Réfléchissant
+que, d'après ce qui s'était passé, mon union avec eux pourrait être d'un
+grand poids, j'y consentis avec empressement. Avant de partir d'Essonne,
+j'expliquai aux généraux auxquels je laissais le commandement, et, entre
+autres, au général Souham, le plus ancien, et aux généraux Compans et
+Bordesoulle, les motifs de mon absence. Je leur annonçai mon prochain
+retour. Je leur donnai <i>l'ordre, en présence des plénipotentiaires de
+l'Empereur</i>, de ne pas faire, <i>quoi qu'il arrivât, le moindre mouvement
+avant mon retour</i>.</p>
+
+<p>Nous nous rendîmes au quartier général du prince de Schwarzenberg
+(toujours 4 avril) pour prendre l'autorisation nécessaire à notre voyage
+à Paris. Dans mon entretien avec ce général, je me dégageai des
+négociations commencées. Je lui en expliquai les motifs. Le changement
+survenu dans la position générale devait en apporter un dans ma
+conduite. Mes démarches n'ayant eu d'autre but que de sauver mon pays,
+et une mesure, prise en commun avec mes camarades et de concert avec
+Napoléon, promettant d'atteindre ce but, je ne pouvais m'en isoler. Il
+me comprit parfaitement et donna son assentiment le plus complet à ma
+résolution.</p>
+
+<p>Arrivés à Paris, dans l'entretien que nous eûmes ensuite avec l'empereur
+Alexandre, je ne fus pas un des moins ardents à défendre les droits du
+fils de Napoléon et de la régente. La discussion fut longue et vive.
+L'empereur Alexandre la termina en déclarant qu'il ne lui était pas
+possible de prononcer seul sur cette importante question. Il devait en
+référer à ses alliés, mais tout semblait annoncer qu'il persisterait
+dans la déclaration déjà faite.</p>
+
+<p>Le 5 au matin, nous nous rendîmes chez le maréchal Ney pour attendre la
+réponse définitive. Nous y étions réunis depuis quelque temps lorsque le
+colonel Fabvier, arrivant en toute hâte d'Essonne, vint m'annoncer que,
+peu de temps après mon départ de cette ville, plusieurs officiers
+d'ordonnance étaient venus me chercher pour aller trouver l'Empereur à
+Fontainebleau, et le dernier venu avait ajouté que, puisque le maréchal
+était absent, le général commandant à sa place devait se rendre au
+quartier général impérial. Effrayés de cette injonction, les généraux,
+croyant avoir des dangers à courir, n'avaient trouvé rien de mieux pour
+s'y soustraire que de mettre les troupes en mouvement pour franchir les
+lignes ennemies. Le colonel Fabvier les avait rejoints lorsque la tête
+des troupes était déjà au pont sur la grande route. Il avait fait aux
+généraux les plus énergiques représentations sur leur détermination. Il
+leur avait demandé d'attendre mon retour et les ordres qu'il irait
+chercher. Ils l'avaient promis formellement. A l'instant, je fis partir
+mon premier aide de camp, Denys de Damrémont, pour Essonne. Je me
+disposais à m'y rendre, lorsqu'un officier étranger, envoyé à l'empereur
+Alexandre, vint annoncer que le sixième corps devait être, en ce moment,
+arrivé à Versailles. Aussitôt après le départ du colonel Fabvier, les
+généraux avaient repris l'exécution de leur coupable dessein. Tel est
+l'historique de ces événements.</p>
+
+<p>Lorsque, en 1815, je crus de mon devoir de publier une réponse aux
+accusations dont j'étais l'objet, je rendis compte de cette
+circonstance, et je m'expliquai ainsi:</p>
+
+<p>«Les généraux avaient mis les troupes en mouvement pour Versailles, le 5
+avril, à quatre heures du matin, effrayés qu'ils étaient des dangers
+personnels dont ils croyaient être menacés et dont ils avaient eu l'idée
+par l'arrivée et le départ de plusieurs officiers d'état-major, venus
+de Fontainebleau le 4 au soir. La démarche était faite et la chose
+irréparable.»</p>
+
+<p>Ces événements étaient alors si récents, que j'eusse été, à coup sûr,
+contredit par ceux qui y avaient pris part, si j'eusse le moins du monde
+altéré la vérité, et certainement je n'aurais pas entrepris de me
+justifier; mais il est une preuve bien plus positive. J'ai entre les
+mains une lettre du général Bordesoulle, écrite de Versailles, par
+laquelle ce général, en m'annonçant l'arrivée du corps d'armée dans
+cette ville, s'excuse par les raisons que j'ai détaillées, d'avoir
+enfreint mes ordres<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a>
+<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Ainsi que je le disais en 1815, la démarche
+faite était irréparable, et le mal d'autant plus grand, qu'aucune
+convention n'avait été arrêtée avec le général ennemi. Je lui avais, au
+contraire, annoncé la rupture de la négociation commencée. Les troupes
+se trouvaient ainsi à la merci des étrangers, et non-seulement celles
+qui s'étaient détachées, mais encore celles qui entouraient l'Empereur,
+qui n'étaient plus couvertes.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a>
+<a href="#footnotetag14">
+(retour) </a> <span class="rig">«Versailles, le 5 avril 1814.</span>
+
+<p>«Monseigneur,</p>
+
+<p>«M. le colonel Fabvier a dû dire à Votre Excellence les motifs qui nous
+ont engagés à exécuter le mouvement que nous étions convenus <i>de
+suspendre jusqu'au retour de MM. les princes de la Moskowa, des ducs de
+Tarente et de Vicence</i>.</p>
+
+<p>«Nous sommes arrivés avec tout ce qui compose le corps<a id="footnotetagB" name="footnotetagB"></a>
+<a href="#footnoteB"><sup class="sml">B</sup></a>. Absolument
+tout nous a suivis, et avec connaissance du parti que nous prenions,
+l'ayant fait connaître à la troupe avant de marcher.</p>
+
+<p>«Maintenant, monseigneur, pour tranquilliser les officier sur leur sort,
+il serait bien urgent que le gouvernement provisoire fît une adresse ou
+proclamation à ce corps, et qu'en lui faisant connaître sur quoi il peut
+compter on lui fasse payer un mois de solde, sans cela il est à craindre
+qu'il ne se débande.</p>
+
+<p>«MM. les officiers généraux sont tous avec nous, M. Lucotte excepté. Ce
+joli monsieur nous avait dénoncés à l'Empereur.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,<br>
+«De Votre Excellence,<br>
+«le très-humble et dévoué serviteur,<br>
+«Le général de division comte <span class="sc">BORDESOULLE</span>.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnoteB" name="footnoteB"><b>Note B: </b></a>
+<a href="#footnotetagB">
+(retour) </a> La défection du sixième corps n'a donc eu lieu que
+vingt-quatre heures après la première abdication de l'empereur Napoléon.
+(<i>Note de l'Éditeur.)</i></blockquote>
+
+<p>Il ne restait plus qu'une chose à faire, c'était d'assurer à la France
+leur conservation, en les plaçant sous l'autorité du gouvernement
+provisoire, et de remplir le vide que leur éloignement causait dans
+l'armée impériale par des garanties pour la personne de l'Empereur. Je
+ne vis que le bien à faire, sans m'arrêter à cette réflexion que c'était
+jeter en quelque sorte un voile d'absolution sur la conduite coupable
+des généraux. Je demandai au prince de Schwarzenberg et j'obtins de sa
+loyauté si connue la déclaration qui remplissait mon double objet. Cette
+déclaration fut mise, <i>quoique après coup</i>, à la date du 4 avril, époque
+où les pourparlers avaient eu lieu, dans le but de cacher la confusion
+qui avait existé et de donner une apparence de régularité à ce
+qu'avaient produit la peur et le désordre.</p>
+
+<p>Je me rendis à Versailles pour y passer la revue de mes troupes et leur
+expliquer les nouvelles circonstances dans lesquelles elles se
+trouvaient; mais, à peine en route pour m'y rendre, je reçus la nouvelle
+qu'une grande insurrection venait d'éclater. Les soldats criaient à la
+trahison. Les généraux étaient en fuite et les troupes se mettaient en
+marche pour rejoindre Napoléon. Elles n'eussent pas fait deux lieues
+sans avoir sur les bras des forces qui les auraient détruites. Je pensai
+que c'était à moi à les ramener à la discipline, à l'obéissance et enfin
+à les sauver. Je hâtai ma marche. A chaque quart de lieue, je trouvais
+des messages plus alarmants. Enfin j'atteignis la barrière de
+Versailles, et j'y trouvai tous les généraux réunis; mais le corps
+d'armée était en marche dans la direction de Rambouillet. Lorsque j'eus
+fait connaître aux généraux mon intention de rejoindre les troupes, ils
+m'engagèrent fort à ne pas exécuter ce projet. Le général Compans me
+dit: «Gardez-vous-en bien, monsieur le maréchal, les soldats vous
+tireront des coups de fusil.--Libre à vous, messieurs, de rester, leur
+dis-je, si cela vous convient. Quant à moi, mon parti est pris. Dans une
+heure, je n'existerai plus, ou bien j'aurai fait reconnaître mon
+autorité.» Là-dessus je me mis à suivre la queue de la colonne à une
+certaine distance. Il y avait beaucoup de soldats ivres. Il fallait leur
+donner le temps de retrouver leur raison.</p>
+
+<p>J'envoyai un aide de camp pour voir leur contenance. Il revint et me dit
+qu'ils ne vociféraient plus et marchaient en silence. Un second aide de
+camp fut envoyé et annonça partout ma prochaine arrivée. Enfin un
+troisième apporta l'ordre de ma part de faire halte, et aux officiers
+de se réunir par brigade à la gauche de leurs corps.</p>
+
+<p>L'ordre s'exécuta, et j'arrivai. Je mis pied à terre, et je fis former
+le cercle au premier groupe d'officiers que je rencontrai. Je leur
+demandai depuis quand ils étaient autorisés à se défier de moi. Je leur
+demandai si, dans les privations, ils ne m'avaient pas vu le premier à
+souffrir, et, dans les dangers et les périls, le premier à m'exposer. Je
+leur rappelai tout ce que j'avais fait pour eux et les preuves
+d'attachement que je leur avais données. Je parlais avec émotion, avec
+chaleur, avec entraînement. On avait voulu les livrer, disait-on, pour
+les désarmer! Mais leur honneur et leur conservation ne m'étaient-ils
+pas aussi chers que mon honneur et ma vie? N'étaient-ils pas tous ma
+famille, et ma famille chérie? etc., etc.</p>
+
+<p>Les coeurs de ces vieux compagnons s'abandonnèrent à un mouvement de
+sensibilité, et je vis plusieurs de ces figures, basanées et marquées de
+cicatrices, se couvrir de larmes. Je fus moi-même profondément attendri.</p>
+
+<p>Oh! qu'un chef digne de ses soldats, après avoir vécu avec eux dans les
+chances variées de la guerre, a de puissance sur leurs esprits, et
+qu'il est malhabile s'il la laisse échapper! Je recommençai les mêmes
+discours aux divers cercles d'officiers, et je les envoyai reporter mes
+paroles à leurs soldats. Le corps d'armée prit les armes, et défila en
+criant: Vive le maréchal, vive le duc de Raguse! et se mit en marche
+pour aller prendre les cantonnements que je lui avais assignés du côté
+de Mantes. Je peux difficilement exprimer ma satisfaction d'avoir obtenu
+un succès aussi complet. C'était bien mon ouvrage, le prix d'un
+ascendant, mérité d'avance, sur des troupes dont je partageais depuis si
+longtemps les travaux.</p>
+
+<p>C'était aussi le prix de ma généreuse confiance en elles. Ma situation
+aurait été bien différente si j'avais suivi les conseils timides qu'on
+m'avait donnés. On était à Paris, pendant ces événements, dans un grand
+émoi. On éprouvait de vives inquiétudes. Quand je revins, le soir, chez
+M. de Talleyrand, je fus fêté, complimenté; chacun me demandait des
+détails sur ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>Tel est le récit fidèle des événements de cette époque, en tout ce qui
+me concerne. Ils ont été pour moi la source de cuisants chagrins. Je
+l'ai déjà dit et je le répète, ce qui m'a donné la confiance d'agir
+ainsi était particulièrement le sentiment intime de ce que j'avais fait
+pendant la campagne où j'avais dépassé mes devoirs et montré un tel
+dévouement, que je croyais m'être placé au-dessus de toute accusation
+et de tout soupçon possible. Ma conviction fut si intime alors, et mes
+intentions si droites, que jamais depuis je ne me suis reproché rien de
+ce que j'ai fait. Un homme sensé doit, quoi qu'il arrive, agir toujours
+ainsi, quand il est abandonné à ses lumières et à la voix de sa
+conscience. L'infaillibilité n'est pas dans notre nature; et c'est
+l'intention qui, à mes yeux, doit caractériser les actions. Je ne
+regrette qu'une seule chose, c'est de n'avoir pas suivi Napoléon à l'île
+d'Elbe après qu'il fut descendu du trône, n'importe quelles en eussent
+été pour moi les conséquences<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a>
+<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a>
+<a href="#footnotetag15">
+(retour) </a> On a toujours reproché au maréchal duc de Raguse d'avoir
+fait crouler l'Empire <i>vingt-quatre heures plus tôt</i> par la défection du
+sixième corps, qu'il commandait.
+
+<p>Quant au mouvement même du sixième corps, on a vu que, le maréchal
+absent, ce sont les généraux commandant les troupes du sixième corps qui
+l'ont effectué, <i>malgré ses ordres précis</i>. La preuve de ce fait résulte
+de la lettre du général Bordesoulle.--Mais, bien plus, cette défection
+n'a eu lieu que vingt-quatre heures <i>après</i> l'abdication de
+l'Empereur.--Celle-ci avait été faite <i>le</i> 4 <i>avril</i>, et le mouvement du
+sixième corps ne fut opéré que <i>le</i> 5. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p></blockquote>
+
+<p>Avant de terminer cet important chapitre, je veux jeter un coup d'oeil
+rapide sur les symptômes de l'opinion incontestable de cette époque.
+Les faits ont été complétement dénaturés depuis, et l'on a eu jusqu'à la
+pensée de représenter Napoléon comme populaire à l'époque de sa chute,
+tandis qu'il était partout réprouvé.</p>
+
+<p>Le peuple de Paris particulièrement voulait la chute de l'Empereur; et
+ce qui le prouve, c'est son indifférence quand nous combattions avec
+tant d'énergie sous les murs de la capitale. C'est sur les hauteurs de
+Belleville et sur la droite du canal que le combat véritable s'est
+livré. Eh bien, il n'est pas venu une seule compagnie de garde nationale
+pour joindre ses efforts aux nôtres. A peine quelques hommes isolés se
+sont-ils réunis à nos tirailleurs. Les postes mêmes de police situés à
+la barrière, dont la consigne était d'empêcher les soldats fuyards de
+rentrer, s'étaient retirés à l'arrivée de quelques boulets ennemis.</p>
+
+<p>Napoléon avait jugé les dispositions des habitants de Paris lorsqu'il
+avait refusé d'armer toute la garde nationale. Il les avait jugés quand,
+étant, le 30 mars, à une heure du matin, à la Cour-de-France, il avait
+renoncé à venir à Paris, occupé encore par mes troupes. J'ai dit
+précédemment qu'elles y séjournèrent pendant toute la nuit du 30 au 31
+jusqu'à huit heures du matin. Certes, il n'était pas homme à être arrêté
+par la considération de refuser l'exécution d'une convention faite par
+ses lieutenants quelques heures seulement auparavant. Il avait le
+pouvoir, il avait le droit de l'annuler, puisqu'il était arrivé avant
+son exécution. Sa retraite sur Fontainebleau prouve qu'il ne voyait
+aucun moyen de prolonger la lutte.</p>
+
+<p>Il l'a prouvé par la facilité avec laquelle il s'est décidé à se
+démettre de sa couronne, et la manière dont il a appris les événements
+et s'en est expliqué avec le duc de Tarente. Enfin il les avait jugés
+quand, en partant pour l'armée, il avait tenu à M. Mollien le discours
+que j'ai rapporté et que celui-ci m'a certifié souvent. Cette opinion
+sur les dispositions du peuple a été confirmée par la manière dont les
+premiers intéressés ont quitté la partie, par le départ de Joseph,
+lieutenant de l'Empereur, muni des pouvoirs civils et militaires, qui
+quitta la capitale plus de trois heures avant la fin du combat, et qui
+emmena avec lui le ministre de la guerre, les ministres, et tout ce qui
+avait caractère de gouvernement. Les habitants de Paris l'ont prouvé par
+la physionomie si remarquable qu'ils eurent le jour de l'entrée des
+alliée, par les transports de joie auxquels ils se livrèrent le 12 avril
+et le 3 mai, jours de l'entrée de Monsieur et du roi. Ce n'était pas et
+cela ne pouvait être de l'amour pour ceux-ci de la part d'une génération
+nouvelle, c'était de la haine pour un ordre de choses détruit que l'on
+ne voulait plus revoir.</p>
+
+<p>Je ne sais si je suis parvenu à donner une juste idée de ce qui s'est
+passé dans cette mémorable époque. Jamais tant de combats ne se sont
+accumulés en un si petit nombre de jours, et jamais lutte n'a été
+soutenue avec des moyens aussi faibles, aussi misérables. On peut se
+figurer la difficulté de mouvoir des débris sans organisation, une
+réunion d'hommes appartenant à tant de corps différents, et dont la
+force, si peu considérable, était à peine entretenue par l'incorporation
+journalière de jeunes gens sortant de la charrue et ne sachant pas
+charger leurs armes. Chaque jour les pertes étaient grandes. Ainsi
+c'étaient toujours des soldats arrivés de la veille, d'une même
+ignorance, d'une inexpérience semblable, qui étaient appelés à
+combattre.</p>
+
+<p>Si la chute de l'ordre politique qui nous régissait n'avait pas été le
+résultat de la campagne, aucune autre de nos temps n'aurait été vantée
+avec plus de raison. C'est sans armée proprement dite que nous l'avons
+entreprise et faite. Le prestige encore vivant de notre grandeur passée
+était notre arme la plus puissante. Mais aussi que de dévouement
+n'a-t-il pas fallu de la part des chefs pour donner un peu de
+consistance à ce qui avait si peu d'ensemble et de moyens réels! Que de
+fois n'ai-je pas fait le métier de chaque grade, depuis le devoir de
+chef suprême jusqu'à celui d'officier major d'un régiment! Je l'ai déjà
+dit, ces quelques milliers d'hommes avec lesquels j'ai combattu, pendant
+trois mois, appartenaient à cinquante-deux bataillons différents, et
+sous Paris c'étaient les débris de soixante-dix bataillons.</p>
+
+<p>On peut se demander si les succès obtenus, et qui ont suspendu la
+catastrophe, n'ont pas été plus funestes qu'utiles aux intérêts de
+Napoléon. Une fois le congrès de Châtillon assemblé, peut-être serait-on
+arrivé assez vite à une conciliation si le sourire de la fortune à
+Champaubert et à Vauchamp n'était pas venu plonger Napoléon dans les
+plus étranges illusions. Lion rugissant et se débattant dans les rets
+dont il était enlacé, à chaque succès il donnait de nouvelles
+instructions. Il espérait toujours un miracle, comme il lui en était
+arrivé tant de fois en sa vie; et le miracle serait arrivé si Soissons
+ne se fût pas rendu. Mais le miracle eût été sans résultat définitif.</p>
+
+<p>Napoléon portait en lui le germe de sa destruction. Son caractère
+l'entraînait visiblement et inévitablement vers sa perte. Après d'aussi
+grands revers que ceux qu'il avait éprouvés, il ne pouvait exister à
+ses propres yeux, sans être remonté à la hauteur dont il était tombé. Le
+retour même au faîte de la puissance ne l'aurait pas satisfait. Ses
+finalités, causes puissantes de son élévation, sa hardiesse, son goût
+pour les grandes chances, son habitude de risquer beaucoup pour obtenir
+davantage et son ambition sans bornes devaient à la longue amener sa
+perte, et d'autant plus sûrement qu'alors, c'est-à-dire autrefois, ses
+passions étaient modifiées par des facultés qui, en grande partie,
+avaient disparu. Ses calculs et sa prudence, sa prévoyance et sa volonté
+de fer avaient fait place à beaucoup de négligence, d'insouciance, de
+paresse, à une confiance capricieuse et à une incertitude ainsi qu'à une
+irrésolution interminable.</p>
+
+<p>Il y a eu deux hommes en lui, au physique comme au moral:</p>
+
+<p>Le premier, maigre, sobre, d'une activité prodigieuse, insensible aux
+privations, comptant pour rien le bien-être et les jouissances
+matérielles; ne s'occupant que du succès de ses entreprises, prévoyant,
+prudent, excepté dans le moment où la passion l'emportait; sachant
+donner au hasard, mais lui enlevant tout ce que la prudence permet de
+prévoir; résolu et tenace dans ses résolutions, connaissant les hommes
+et le moral qui joue un si grand rôle à la guerre; bon, juste,
+susceptible d'affection véritable et généreux envers ses ennemis.</p>
+
+<p>Le second, gras et lourd, sensuel et occupé de ses aises jusqu'à en
+faire une affaire capitale, insouciant et craignant la fatigue; blasé
+sur tout, indifférent à tout, ne croyant à la vérité que lorsqu'elle se
+trouvait d'accord avec ses passions, ses intérêts ou ses caprices; d'un
+orgueil satanique et d'un grand mépris pour les hommes; comptant pour
+rien les intérêts de l'humanité; négligeant dans la conduite de la
+guerre les plus simples règles de la prudence: comptant sur sa fortune,
+sur ce qu'il appelait son <i>étoile</i>, c'est-à-dire sur une protection
+toute divine; sa sensibilité s'était émoussée, sans le rendre méchant;
+mais sa bonté n'était plus active, elle était toute passive. Son esprit
+était toujours le même, le plus vaste, le plus étendu, le plus profond,
+le plus productif qui fut jamais; mais plus de volonté, plus de
+résolution, et une mobilité qui ressemblait à de la faiblesse.</p>
+
+<p>Le Napoléon que j'ai peint d'abord a brillé jusqu'à Tilsitt. C'est
+l'apogée de sa grandeur et l'époque de son plus grand éclat. L'autre lui
+a succédé, et le complément des aberrations de son orgueil a été la
+conséquence de son mariage avec Marie-Louise.</p>
+
+<p>Après avoir parlé si longuement de Napoléon, je pense l'avoir dépeint
+tel que je l'ai vu et jugé, et cependant j'ai cru utile d'ajouter
+l'analyse qui précède, au moment où je vais cesser de prononcer son
+grand nom. Je vais quitter cette époque de gloire et de calamité, où
+tant de grandes choses ont été faites et où les jours étaient marqués
+par des événements qui bouleversaient les peuples, pour peindre un monde
+nouveau. Ici tout est petitesse, et souvent la petitesse va jusqu'à la
+dégradation. Je vais quitter le récit des combats qui échauffent et
+élèvent l'âme, pour raconter des intrigues et les actions d'êtres
+souvent abjects. Je me croyais arrive au terme de mes récits militaire:
+et cependant, quand le temps sera venu, je raconterai encore des combats
+livrés sur ce même théâtre que je viens de quitter, combats bien plus
+affligeants; car ce sont des Français combattant contre des Français
+avec acharnement, et pour comble de maux, et pour excès de misère,
+j'aurai à raconter des revers! Ainsi le succès ne viendra pas même
+m'offrir des consolations aux malheurs résultant de la nature de la
+guerre!</p>
+<br>
+<h3>NOTE DU DUC DE RAGUSE<br>
+SUR SES RAPPORTS PERSONNELS AVEC NAPOLÉON</h3>
+
+<p>J'ajouterai aux récits que je viens de terminer un examen rapide des
+rapports qui ont existé entre Napoléon et moi. Celui qui a lu avec
+attention ces <i>Mémoires</i> le connaît; mais je vais rétrécir le cadre et
+en présenter l'esprit.</p>
+
+<p>Quelques personnes ont dit et répété que j'avais été l'objet d'une
+prédilection toute particulière de Napoléon, et traité par lui comme un
+fils chéri. M. de Montholon, dans ses récits de Sainte-Hélène, met dans
+la bouche de Napoléon que, «lorsqu'il était lieutenant d'artillerie, il
+avait partagé avec moi son existence.» Tout cela est faux et ridicule,
+et ne mérite aucune réponse. C'est comme capitaines et non comme
+lieutenants que nous avons servi ensemble. Peu importe! Mais je ne sais
+pas ce que nous aurions pu nous donner: il ne possédait rien, et moi
+fort peu de chose. C'est donc une phrase poétique dont l'imagination
+seule fait les frais. Pendant assez longtemps, il n'a pu me rendre aucun
+service ni influer d'aucune manière sur ma destinée; et, précisément
+alors, j'ai pu lui donner plus d'une preuve d'amitié et de dévouement.
+Quand il s'est élevé, j'ai suivi de loin sa fortune. Ce résultat était
+dans son intérêt, il dérivait de la force des choses. Assurément, il ne
+viendra jamais dans ma pensée de méconnaître les obligations que j'ai
+eues envers Napoléon; mais, tout en les reconnaissant, j'ai le droit de
+les apprécier à leur juste valeur.</p>
+
+<p>Deux jeunes officiers du même grade se rencontrent: l'un a vingt-quatre
+ans, l'autre dix-neuf: l'un est un homme de génie dévoré d'ambition,
+l'autre est ardent et désire parvenir. Des antécédents ont déjà établi
+quelques rapports entre eux. Ils se conviennent, et dès lors les mêmes
+intérêts, les mêmes vues, les unissent. L'un d'eux, favorisé par des
+circonstances qu'il saisit avec habileté, devient général; l'autre lui
+reste attaché sans obtenir aucun avantage personnel. Il suit la fortune
+du premier à ses risques et périls, même en compromettant son avenir,
+par pur sentiment d'affection. Des chances favorables et contraires se
+succèdent, jusqu'au moment où la fortune comble de ses biens celui
+qu'elle a déjà favorisé. N'est-il pas naturel que celui qui l'a
+accompagné constamment jusque là le suive, malgré la distance qui les
+sépare? Un chef a besoin de collaborateurs, et n'est-il pas dans ses
+intérêts, comme dans la nature des choses, de les choisir parmi ceux
+qu'il connaît, parmi ceux dont il a pu apprécier l'aptitude, le zèle et
+la capacité? Alors, dans la mesure des conditions différentes, ceux-ci
+s'élèvent, et une incapacité démontrée ou des torts graves peuvent seuls
+interrompre pour eux la route des grandeurs. L'intérêt bien entendu,
+comme la justice, commande impérieusement cette manière d'agir, et, si
+déjà le dévouement de ces collaborateurs a été jusqu'à compromettre leur
+tête pour servir l'ambition du chef qu'ils se sont choisi, comme au 18
+brumaire et plus anciennement dans d'autres circonstances, n'ont-ils pas
+des droits acquis, que rien ne peut détruire?</p>
+
+<p>Je crois donc devoir conclure que, si j'ai fait une carrière brillante,
+je l'ai dû d'abord au hasard, qui, dès ma grande jeunesse, m'a placé
+dans des circonstances favorables, et ensuite à mes bons services et à
+un zèle qui jamais ne s'est démenti un seul jour.</p>
+
+<p>J'ai donc été traité par Napoléon avec justice, avec bienveillance;
+mais, je le déclare hautement, jamais comme un favori ou une personne
+objet d'une prédilection particulière.</p>
+
+<p>Un souverain donne à sa faveur des caractères qu'il est facile de
+spécifier. Il place l'homme qu'il aime dans une situation où la gloire
+est facile à acquérir par l'abondance des moyens qu'il met à sa
+disposition. Il fait valoir ses actions dans chaque occasion; il le
+comble de richesses; il l'associe à ses plaisirs, aux charmes de sa
+cour; il fait rejaillir sur lui une partie de l'éclat qui l'environne.</p>
+
+<p>Ai-je été traité ainsi?</p>
+
+<p>Assurément non. Les commandements qui m'ont été donnés ont toujours été
+les pires de ceux que je pouvais recevoir.</p>
+
+<p>En Égypte, je désirais ardemment faire la campagne de Syrie, où mes
+camarades et mes amis allaient acquérir de la gloire. On me confina à
+Alexandrie, au milieu de la famine, de la peste et de toutes les misères
+réunies.</p>
+
+<p>En 1800, je désire commander des troupes, et on me laisse dans le
+service de l'artillerie.</p>
+
+<p>Les commandements les plus brillants, sur les côtes, sont créés: c'est
+un corps d'année, abandonné dans les hôpitaux, en partie composé de
+mauvaises troupes étrangères, qui est mon partage.</p>
+
+<p>Au moment de l'érection de l'Empire, tous les commandants des corps
+d'armée sont créés maréchaux d'Empire: seul de cette catégorie je suis
+excepté, et tel cependant qui n'avait jamais commandé qu'un faible
+régiment avait reçu cette dignité. Je reste simple général commandant un
+corps d'armée; mais ce commandement me donne la faculté de transformer
+bientôt les troupes qui me sont confiées en un corps d'élite, et elles
+font glorieusement la campagne de 1805.</p>
+
+<p>Arrivé en Italie, je passe au commandement de l'armée de Dalmatie, où
+tout est difficulté et misère, où les moyens manquent, où des forces
+triples des miennes me sont opposées. J'y rappelle les succès et
+j'assure la possession de cette province. Je sollicite ardemment ensuite
+d'être appelé en Pologne; cette faveur m'est refusée.</p>
+
+<p>La guerre de 1809 me fait entrer en campagne. Je suis toujours destiné à
+combattre des forces au moins doubles des miennes. Mais plusieurs
+victoires m'ouvrent la route, et, après une série de combats et une
+marche de plus de cent cinquante lieues, je viens, à jour fixe, prendre
+ma place à l'avant-garde de la grande armée. Je fais courir un danger
+imminent à l'armée autrichienne, qui la mène à demander un armistice, et
+je suis fait maréchal. Cette dignité, reçue sous de pareils auspices,
+n'était-elle pas une simple dette que payait Napoléon?</p>
+
+<p>Plus tard, toutes sortes de malheurs viennent nous accabler en Espagne.
+Les plus grands moyens réunis sont réduits à rien par l'impéritie,
+l'imprévoyance, et c'est sur moi que Napoléon jette les yeux pour aller
+réparer tous ces malheurs. Une armée de moins de trente mille hommes
+survit à une autre de soixante-dix mille qui existait peu de mois
+auparavant; elle n'a plus de cavalerie; elle n'a plus d'artillerie. On
+l'abandonne, et on se contente de faire mille promesses qui ne se
+réalisent pas. On divise les commandements, ce qui empêche toute
+opération d'être combinée avec sagesse et exécutée avec vigueur, tout en
+faisant peser sur moi la plus injuste responsabilité. On me donne des
+ordres impératifs dont l'exécution amène des revers certains et prévus.
+On refuse de me rendre une liberté que je réclame instamment, ne voulant
+pas être l'agent de tous les maux que je prévois. Enfin on amène la
+confusion de toutes les manières.</p>
+
+<p>Cependant la campagne est laborieusement conduite, et, après avoir
+surmonté des difficultés presque surnaturelles, elle ne manque que par
+une fatalité déplorable, qui met ma vie dans un péril imminent. L'ennemi
+a perdu autant que nous; la retraite s'est faite avec ordre, et cette
+bataille, toute fâcheuse qu'elle est, jette encore un grand éclat sur
+nos armes. Son chef est digne d'intérêt à plus d'un titre, et la
+première preuve que je reçois de celui de Napoléon est de subir un
+interrogatoire et d'être l'objet d'une enquête.</p>
+
+<p>Mes blessures encore saignantes, je rentre en campagne, et je remplis ma
+tâche largement dans la campagne de 1813. J'y vois se renouveler la
+destruction d'une armée de plus de cinq cent mille hommes par suite
+d'une incurie sans exemple, d'une faiblesse et d'une indifférence qui ne
+cesse d'accompagner tous les actes de Napoléon.</p>
+
+<p>1814 arrive: les illusions de son esprit, qui ne cessent de dominer son
+caractère, rendent infructueux les efforts héroïques de cette campagne,
+et tout s'écroule.</p>
+
+<p>Si je jette un regard sur les dons que Napoléon m'a faits, ils ont peu
+d'importance en les comparant à ceux dont d'autres ont été comblés.
+Jamais aucun bienfait d'argent ne m'a été accordé. Mes dotations ne
+s'élevaient pas au delà de celles des simples généraux, tandis que mes
+camarades étaient comblés de richesses. Un million cinq cent mille
+francs, huit cent mille francs, sept cent mille francs, cinq cent mille
+francs de rente, constituent leurs majorats. Sous ce rapport, je ne
+pense pas qu'une bien grande reconnaissance m'ait été imposée. Quant à
+la manière dont j'ai été associé aux jouissances de la cour, à l'éclat
+du trône impérial, il me suffira d'un seul mot. Pendant le temps du
+règne impérial, pendant les dix ans du régime de l'Empire, j'ai passé
+six semaines à Paris, en voyages de quinze jours chacun. En 1804, lors
+du couronnement; en 1809, après la paix de Vienne, et en 1811, en allant
+prendre le commandement de l'armée de Portugal.</p>
+
+<p>On voit que, si j'ai eu ma part des travaux de l'Empire, si j'ai
+contribué à sa gloire, partagé ses infortunes et ses misères, j'ai bien
+peu participé à ses triomphes et a ses joies. S'il est flatteur pour moi
+d'avoir presque toujours été choisi pour commander dans les
+circonstances les plus difficiles, si je suis heureux d'en être sorti
+souvent avec succès, je ne puis regarder comme une faveur d'y avoir été
+placé.</p>
+
+<p>J'ai donc raison de prétendre que jamais je n'ai été traité par Napoléon
+de manière à avoir envers lui des devoirs de reconnaissance d'<i>une
+nature particulière</i>.</p>
+
+<p>Napoléon a probablement été l'être que j'ai le plus aimé dans ma vie.
+Mais, quand j'ai vu que ce beau génie s'obscurcissait, quand j'ai pu
+juger, par ses ordres en Espagne, que sa haute raison faisait place à
+des hallucinations continuelles, et que, plus tard, servant sous ses
+yeux, j'ai pu voir la confirmation de mes douloureux soupçons;
+qu'insensible aux intérêts de la France, à la conservation de ses
+soldats, il ne vivait que d'orgueil et ne sortait pas de ses
+aberrations, j'avoue que mon coeur, qui s'était déjà refroidi, s'est
+glacé, et que je n'ai plus eu d'autres sentiments que ceux qui
+m'attachaient à la patrie, en méditant cependant la pensée, après avoir
+sauvé la France de ses folies, de consacrer le reste de ma vie à sa
+personne.</p>
+<br>
+
+<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br>
+RELATIFS AU LIVRE VINGTIÈME</h3>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Montmirail, le 15 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'ennemi a passé à Nogent et à Bray; il
+s'est porté sur Donnemarie et menace Nangis. L'Empereur se porte
+aujourd'hui sur la Ferté-sous-Jouarre, le duc de Trévise est entre
+Soissons et Reims, suivant l'armée de Sacken.</p>
+
+<p>«Il est nécessaire, monsieur le maréchal, que vous fassiez mine de
+poursuivre l'ennemi afin de l'obliger à faire une marche rétrograde, et,
+comme vous êtes supérieur en cavalerie et que l'infanterie ennemie est
+désorganisée, Sa Majesté ne voit pas d'inconvénients à découvrir un peu
+votre position; lorsque vous croirez ne plus pouvoir la tenir, vous
+pourrez prendre la position de Montmirail et successivement celle de la
+Ferté, mais le plus lentement possible, afin qu'on ne nous vienne pas
+bloquer sur Paris, et que l'Empereur ait le temps de se retourner.</p>
+
+<p>«Sa Majesté a détruit et mis hors de combat la meilleure armée de
+l'ennemi, qu'on estime avoir été à peu près de quatre-vingt mille
+hommes<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a>
+<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a>
+<a href="#footnotetag16">
+(retour) </a> Les succès de Champaubert et de Montmirail était
+brillants et glorieux; mais il y avait loin du résultat obtenu à une
+sorte de destruction de l'armée. (<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote>
+
+<p>«Maintenant, Sa Majesté va entreprendre l'armée du prince de
+Schwarzenberg, qui est de cent vingt mille hommes, et, si ce n'était que
+cette armée a pris trop vivement l'offensive sur Paris, l'Empereur se
+serait porté sur Châlons et Vitry. Aussitôt que Sa Majesté sera rassurée
+sur les dispositions de ceux ci, et au moindre mouvement de retraite
+qu'ils feront, son intention est de gagner sur-le-champ Vitry et
+l'Alsace; et, comme il est possible qu'ils soient décidés à un mouvement
+rétrograde par les événements majeurs qui viennent d'arriver, et par
+l'effet moral qu'ils auront sur la France et sur Paris, aussitôt que
+l'Empereur aura connaissance que l'ennemi se sera décidé à faire un
+mouvement rétrograde, Sa Majesté désirerait vous trouver encore à Étoges
+ou à Montmirail: alors nous appuierons sur vous à pas précipités pour
+obliger l'ennemi à faire de grandes marches, et, par suite, le mettre en
+déroule. Toutes les fois que vous m'écrivez, arrangez votre lettre comme
+si elle devait être lue par l'ennemi: au surplus vous avez un petit
+chiffre; ou enfin il faut envoyer un officier de confiance qui ferait
+part de ce qu'on ne pourrait écrire.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p>«La Ferté-sous-Jouarre, le 15 février 1814.</p>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, il y aura probablement une grande bataille
+le 17, le 18 ou le 19, du côté de Guignes, contre les Autrichiens.
+L'Empereur désire que vous teniez à Étoges autant que la prudence peut
+vous le suggérer, et que vous vous approchiez après cela de Montmirail.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Meaux, le 15 février 1814,<br>onze heures et demie du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, vous êtes sûrement instruit qu'il s'est
+montré quelques partis de cavalerie, et même de l'infanterie sur les
+hauteurs de Montmirail, quand le général Leval et le général
+Saint-Germain y sont arrivés. Il paraît que le général Leval a fait
+marcher sur ces partis. Or ne sait pas si c'est une colonne dirigée sur
+Montmirail, ou si c'est de l'infanterie égarée dans la journée
+d'avant-hier; en tout état de cause, arrangez-vous de manière que le
+général Leval et le général Saint-Germain continuent leur marche de
+Montmirail sur Meaux, où il est de la plus grande importance qu'ils
+arrivent promptement. Regardez donc ces deux corps comme indépendants de
+votre position et manoeuvrez en conséquence dans le sens des
+instructions que je vous ai données de la part de Sa Majesté, et par
+lesquelles je vous disais qu'il y aura probablement une grande bataille
+le 17, le 18 ou le 19 du côté de Guignes, contre les Autrichiens: que
+l'Empereur désire que vous teniez à Étoges autant que la prudence peut
+vous le suggérer, et que vous vous approchiez après cela de Montmirail.</p>
+
+<p>«Agissez donc suivant les circonstances, le général Leval et le général
+Saint-Germain ayant l'ordre de venir à grandes marches sur Meaux.</p>
+
+<p>«Je vous envoie la copie de l'ordre que j'ai donné hier au général
+Vincent, qui est resté à Château-Thierry.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<p class="rig">«La Ferté-sous-Jouarre, le 17 février 1814,<br>trois heures après midi.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le général Vincent, l'Empereur ordonne que vous fassiez mettre
+de suite en marche le bataillon qui a été laissé sous vos ordres à
+Château-Thierry, ainsi que les deux pièces de canon et tout ce qu'il y
+aurait à Château-Thierry appartenant à l'armée, pour rentrer à Meaux, et
+là, rejoindre sa division. Instruisez-moi de la réception et de
+l'exécution de cet ordre.</p>
+
+<p>«Vous resterez à Château-Thierry avec le détachement de gardes
+d'honneur; et, si vous étiez poussé par des forces supérieures,
+prévenez-en le duc de Raguse à Montmirail, et venez couvrir le point
+important de la Ferté-sous-Jouarre. Ayez soin de donner avis de tout ce
+qui se passe. L'Empereur vous recommande de nouveau d'armer les
+habitants de Château-Thierry, puisque les armes ne manquent plus.--Armez
+aussi les habitants des environs, et formez-vous ainsi une petite armée
+d'insurrection qui mette à l'abri de toute cavalerie ennemie. Vous
+pouvez même prendre deux pièces de canon ennemies, de celles qui restent
+sur le champ de bataille, et les organiser avec les canonniers du pays
+pour la défense du pays.»</p><br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL GROUCHY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Montmirail, le 15 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher duc, je m'empresse de vous prévenir que, depuis ce matin, un
+corps de Bavarois, de douze escadrons, et autant de bataillons, avec de
+l'artillerie, venant de Sézanne, sont sur les hauteurs, entre Mauringe
+et Martaunay, et tiraillent avec la division Leval, qui est en position
+ici. Ce corps pourrait bien être l'avant-garde de Wrede.</p>
+
+<p>«Le général Montesquiou, qui se trouvait à Montmirail, en est parti en
+toute hâte pour prévenir Sa Majesté. J'ignore quels ordres elle croira
+devoir donner, mais je compte rester ici jusqu'à leur réception.</p>
+
+<p>«Peut-être pensez-vous que devant avoir ce corps sur vos derrières, du
+moment où j'abandonnerai Montmirail (si j'en reçois l'ordre), il
+conviendrait que vous vinssiez ici, vous mettant en marche de manière à
+ce que nous puissions combattre dès demain ces Bavarois et leur donner
+une poussée avant de nous réunir à l'Empereur.</p>
+
+<p>«Recevez, mon cher maréchal, l'expression de ma fidèle amitié et
+faites-moi bien vite part de ce que vous allez faire.</p>
+
+<p>«Comte de <span class="sc">GROUCHY.</span>»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Montereau, le 20 février 1814,<br>cinq heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, nous venons de recevoir vos dépêches et
+celles du général Grouchy.</p>
+
+<p>«Puisque vous avez abandonné la route de Montmirail, l'Empereur pense
+que vous devriez vous porter sur Sézanne pour vous trouver sur la route
+de Vitry; vous seriez alors en position de vous porter sur
+Arcis-sur-Aube ou de retourner sur Montmirail pour couvrir la route de
+Châlons.</p>
+
+<p>«Il est nécessaire que vous avez des partis de cavalerie et d'infanterie
+à Montmirail.</p>
+
+<p>«Wintzingerode, qui avait occupé Soissons avec cinq ou six mille hommes
+de troupes, l'avait évacué le 16, pour se porter sur Reims et
+probablement sur Châlons. Étant opposé à ces corps, il faut, monsieur le
+maréchal, que vous en suiviez les mouvements.</p>
+
+<p>«L'ennemi, battu à Montereau, a évacué Bray et Nogent, et se porte en
+toute hâte sur Troyes; quelle est son intention? Veut-il livrer bataille
+à Troyes, rappeler Blücher, qui, de Châlons par Arcis-sur-Aube,
+pourrait être en trois ou quatre jours à Troyes? Alors il faut qu'il
+passe par Arcis-sur-Aube, et vous ne pourrez pas ignorer son mouvement.
+Ou bien l'ennemi veut-il s'éloigner bien davantage pour se concentrer ou
+se rapprocher de ses renforts?</p>
+
+<p>«Une raison qui pourrait le déterminer à tenir Troyes, ce serait le
+désir de couvrir le congrès de Châtillon-sur-Seine; mais cette
+considération pourtant ne serait que du second ordre.</p>
+
+<p>«Nous avons rétabli le pont de Bray; il est probable que dans la journée
+nous aurons rétabli le pont de Nogent; une de nos colonnes est déjà
+arrivée à Sens.</p>
+
+<p>«En résumé, monsieur le maréchal, vos instructions sont donc: 1° de
+couvrir Paris sur la route de Châlons et Vitry; 2° de vous réunir à
+l'armée sur l'Aube et Troyes, en même temps que Blücher (si Blücher se
+réunissait à l'armée alliée).</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">Reveillon, le 21 février 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait
+l'honneur de inscrire hier matin. Je ferai mes efforts pour me conformer
+aux instructions qu'elle renferme. <i>Mais Sa Majesté doit juger de ce
+qu'il est possible de faire avec deux mille quatre cents hommes
+d'infanterie formés de quarante-sept bataillons, et neuf cents chevaux,
+le tout usé par cinquante-trois jours de marche d'hiver</i> et plus de...
+<i>combats</i> où ce qu'il y avait de meilleur <i>a péri</i>. J'avais espéré que
+Sa Majesté daignerait <i>penser à moi en distribuant les nouvelles
+troupes</i>.</p>
+
+<p>«Mes rapports n'annoncent aucune force ennemie sur Étoges; il ne s'est
+montré que quelques patrouilles en avant de Montmirail. D'autres
+patrouilles viennent sur Montmirail de Dannery. L'ennemi n'a personne à
+Sézanne, mais il a des troupes légères dans les villages en arrière; mes
+patrouilles entrent plusieurs fois par jour dans Sézanne.</p>
+
+<p>«Je ne me rends point à Sézanne, parce que l'ennemi paraît occuper en
+force Épernay et semblerait annoncer un mouvement en suivant la Marne.
+Le général Vincent a informé le général Ledru à la Ferté-sous-Jouarre,
+que quatre cents cavaliers prussiens étaient venus s'établir à Piroit,
+s'annonçant comme l'avant-garde d'York. Je ne crois guère à ce
+mouvement, qui exigerait plus de forces qu'il n'en peut rester à
+l'ennemi sur ce point; mais je ne puis me dispenser de l'observer, afin
+que, s'il l'exécutait, je puisse me porter à temps sur la
+Ferté-sous-Jouarre, ce que je puis faire d'ici en une marche et demie,
+et en exigerait deux de Sézanne.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL DE GROUCHY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Lacoix-en-Brie, le 20 février 1814,<br> huit heures un quart du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«Je m'empresse, mon cher maréchal, de vous donner communication de la
+lettre que je reçois de M. le général Ledru, commandant à la
+Ferté-sous-Jouarre: quelque exagération qu'il puisse y avoir quant à la
+quantité des troupes dont on annonce la marche, toujours est-il certain
+que ce mouvement de l'ennemi mérite d'être pris en considération. C'est
+ce qui me fait ne pas perdre un moment à vous le faire connaître,
+profitant pour cela de l'officier du prince de Neufchâtel qui vous
+apporte des dépêches.</p>
+
+<p>«Provins est occupé par nos troupes, et, au lieu de marcher sur
+Montereau, je me rendrai demain à Bray, avec les troupes que je
+commande.</p>
+
+<p>«L'Empereur aura probablement demain son quartier général à Nogent.</p>
+
+<p>«Recevez, mon cher maréchal, l'expression de mon éternel attachement.</p>
+
+<p>«Le colonel général commandant en chef la cavalerie,</p>
+
+<p>«Comte <span class="sc">De GROUCHY.</span>»</p>
+<br
+>
+<p class="rig">«La Ferté-sous-Jouarre, le 20 février 1814</p><br><br>
+
+<h4>«A MONSIEUR LE GÉNÉRAL EN CHEF COMTE DE GROUCHY.</h4>
+
+<p>«Mon général, une lettre du général Vincent, que je reçois à l'instant,
+m'annonce que l'ennemi a poussé hier soir quatre cents Prussiens sur
+Château-Thierry par Dormans et Piroit; cette troupe annonce celle du
+général York, forte de soixante mille hommes. Les avant-postes sont
+restés à Piroit.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur le général,</p>
+
+<p>«Votre très-humble et très obéissant serviteur,</p>
+
+<p>«Le général <span class="sc">LEDRU.</span>»</p>
+
+<p>«Pour copie conforme:</p>
+
+<p>«Le colonel général comte <span class="sc">de GROUCHY</span>.»</p>
+<br>
+
+
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Nogent, le 21 février 1814.</p>
+<br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, le quartier général de l'Empereur est à
+Nogent, le duc de Reggio est à Romilly et Chartres, nouvelle route de
+Nogent à Troyes, entre Saint-Martin et les hauteurs de Marigny et de
+Saint-Flary; le général Gérard, commandant le deuxième corps d'armée,
+est sur Villeneuve-l'Archevêque. Les différentes divisions de la garde à
+pied et à cheval sont autour de Nogent. Le général Grouchy est sur le
+point de nous rejoindre à Nogent.</p>
+
+<p>«L'Empereur suppose que vous vous trouvez à<br>
+..................................................</p>
+
+<p>«L'intention de Sa Majesté est que vous placiez de la cavalerie à un
+chemin de Sézanne à Nogent, afin que vos communications soient assurées.</p>
+
+<p>«L'Empereur va marcher sur Troyes; ayez soin de surveiller
+Arcis-sur-Aube; vous pouvez vous y porter si vous le jugez nécessaire;
+mais alors il faut que vous marchiez sur la rive droite de l'Aube. Par
+cette position toutefois, votre but étant d'être opposé à Blücher et à
+York, vous devez avant tout couvrir, avec le duc de Trévise, Paris, par
+les routes de Reims, Château-Thierry et Montmirail.</p>
+
+<p>«Si Blücher se réunissait à l'armée ennemie qui est près; de Troyes,
+vous pourriez nous rejoindre. L'Empereur compte être sur Troyes le 23.</p>
+
+<p>«Le duc de Trévise étant à Soissons, si l'ennemi paraissait vouloir
+marcher sur Châlons par Reims, il est important qu'il communique avec
+vous et appuie à Château-Thierry, où Sa Majesté a laissé le général
+Vincent avec quatre cents gardes d'honneur pour assurer le chemin.</p>
+
+<p>«L'Empereur pense que la position de la Fère-Champenoise est préférable
+à celle de Sézanne, attendu que le chemin jusqu'à Bergères est moins
+long, et qu'en même temps elle est plus rapprochée d'Arcis.</p>
+
+<p>«Je vous préviens que huit cents chevaux, commandés par le général
+Bordesoulle, et qui appartiennent au premier corps de cavalerie, se
+rendent sur Plancy, où ils seront demain, 22. Vous leur donnerez vos
+ordres, monsieur le maréchal, selon les circonstances.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Troyes le 26 février 1814,<br>huit heures du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous préviens que le prince de la Moskowa
+a passé aujourd'hui à Arcis-sur-Aube, et qu'il marche sur les derrières
+de Blücher.</p>
+
+<p>«Vous pouvez, monsieur le maréchal, s'il est nécessaire, vous faire
+soutenir par le maréchal duc de Trévise.</p>
+
+<p>«Nous sommes entrés à Châtillon-sur-Seine, et l'Empereur y a ordonné la
+formation d'une cohorte de garde nationale urbaine pour garder le
+congrès. Nos troupes sont entrées à Bar-sur-Aube et à Clairvaux.</p>
+
+<p>«Le duc de Castiglione est entré à Mâcon, Châlons, Chambéry,
+Bourg-en-Bresse et Genève.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Troyes le 27 février 1814,<br>huit heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur marche sur les derrières de
+l'ennemi pour couper l'armée de Blücher; nos troupes sont déjà à Plancy,
+et nous serons demain sur la route de Vitry. L'intention de Sa Majesté
+est que vous vous réunissiez au duc de Trévise, et que vous marchiez
+ensemble à l'ennemi.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«1er mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, je reçois à l'instant la nouvelle de l'arrivée de Votre Majesté à
+Jouarre, et je ne perds pas un instant pour lui rendre compte de la
+position de l'ennemi.</p>
+
+<p>«Après s'être porté sur Meaux par la rive gauche et fait sans fruit
+quelques tentatives sur cette ville, l'ennemi a jeté deux ponts
+au-dessous de la Ferté-sous-Jouarre, et a fait le passage de la Marne.</p>
+
+<p>«Le corps de Kleist, formant son avant-garde, s'est bientôt mis en
+marche pour Lisy, où il opère le passage de l'Ourcq.</p>
+
+<p>«Informé de ce mouvement, et certain que l'ennemi ne pouvait avoir sur
+la rive droite de l'Ourcq qu'une portion de ses forces, j'ai proposé au
+duc de Trévise de marcher à lui. Quoique la journée fût avancée et que
+nous ayons été obligés de combattre pendant une portion de la nuit, nous
+l'avons culbuté et battu, et nous avons réoccupé les bords de l'Ourcq.
+L'armée ennemie a bivaqué au confluent de l'Ourcq et de la Marne, et le
+corps de Kleist, avec beaucoup de cavalerie, s'est retiré sur la
+Ferté-Milon. Le duc de Trévise a occupé Lisy, et moi, j'ai pris position
+à May sur la Jargogne. Hier l'ennemi a fait quelques tentatives pour
+passer l'Ourcq à Lisy; mais toutes ses forces ont remonté la rivière et
+se sont dirigées sur la Ferté-Milon.</p>
+
+<p>«Nous avons été toute la journée en situation de les compter. Elles sont
+fort considérables; il y a surtout une très nombreuse cavalerie. Sur le
+soir, l'ennemi, ayant porté des troupes en face de ma position, a fait
+passer l'Ourcq à quatre mille chevaux et à quelque infanterie, au pont
+de Gèvres, et a conservé un camp assez considérable d'infanterie sur les
+hauteurs de Gèvres, sur la rive gauche de l'Ourcq, et un plus
+considérable encore sur les hauteurs de Crouy. Les feux que je viens de
+faire observer indiquent que ces troupes y sont encore. L'armée ennemie
+n'a laissé personne en face de Lisy. Il est important de suivre ses
+mouvements en couvrant Paris. J'ai engagé le duc de Trévise à se rendre
+ici avec toutes ses troupes, afin que, s'il faisait quelque tentative
+sur nous avec son arrière-garde, nous fussions en mesure de lui résister
+et j'ai écrit à Meaux pour que tous les renforts qui sont en marche
+partissent cette nuit pour nous rejoindre.</p>
+
+<p>«Sans notre affaire d'avant-hier l'ennemi serait maître de Meaux, et
+aurait ses coureurs sur Paris. Mais maintenant son coup est manqué, et
+l'arrivée de Votre Majesté rendra impossible l'exécution de ses projets.</p>
+
+<p>«Le pont de Triport est détruit, ainsi que celui de Lagny, et, si Votre
+Majesté, comme je le suppose, veut passer la Marne sur-le-champ, elle ne
+peut le faire que sur le pont de Meaux, où tout est prêt pour la
+recevoir.»</p><br>
+
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.</h4>
+
+<p class="rig">«May, le 1er mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de
+m'écrire. Les choses étant tout autres que l'Empereur les suppose, la
+conduite que nous ayons à tenir est toute différente. Voici quelle est
+notre situation:</p>
+
+<p>«L'affaire d'hier a donné un très-grand résultat en ce qu'elle a forcé
+l'ennemi à renoncer à se porter sur Meaux, et au contraire à se porter
+sur la Ferté-Milon. Si nous n'avions pas, hier au soir, attaqué et
+culbuté l'ennemi, ses troupes légères seraient aujourd'hui aux
+barrières, et nous aurions eu une très-mauvaise affaire aux environs de
+Meaux. Au lieu de cela, l'ennemi a perdu toute cette journée, puisque
+nous l'avons constamment en vue et en présence, et qu'il n'a fait que
+peu de chemin pour gagner la Ferté, quoique sa direction soit bien
+décidée.</p>
+
+<p>«L'ennemi a tenté de passer à Lisy, mais sans fruit. Il a passé à Gèvres
+un bon nombre de troupes. Je ne pouvais défendre ce point, qui était
+hors de la ligne défensive que j'avais choisie. Toutefois ses masses ont
+suivi la rive gauche de l'Ourcq. Il nous a présenté un monde
+très-considérable et que je crois de plus de trente mille hommes, il a
+certainement de huit à dix mille hommes de cavalerie. Les renforts qui
+nous sont envoyés et l'arrivée de l'Empereur nous donneront, j'espère,
+les moyens de faire de belles tentatives; mais il est urgent que
+l'Empereur vienne, et, d'après la marche que lui-même a tracée, nous
+sommes autorisés à compter sur lui demain. Il est bien important que
+l'Empereur soit informé qu'il n'y a de pont praticable pour lui qu'à
+Meaux, et que ceux de Triport et de Lagny sont détruits. Celui de Meaux
+peut en trois quarts d'heure être mis en état de donner passage à toute
+l'armée.</p>
+
+<p>«Nous n'avons plus que deux partis à prendre, si l'arrivée de l'Empereur
+se diffère. Réunir toutes les troupes, le duc de Trévise et moi, et
+suivre l'ennemi dans son mouvement sur la Ferté, ou bien nous
+rapprocher de Meaux. Mais le premier parti me paraît préférable, et je
+l'ai proposé au duc de Trévise. L'Empereur, arrivant ensuite, pourra
+agir sans perdre un moment, parce que les troupes seront toutes
+disposées.</p>
+
+<p>«Je me concerterai avec le duc de Trévise pour faire ce qu'il y aura de
+mieux, d'après les rapports que nous recevrons cette nuit, et j'aurai
+l'honneur d'informer Votre Majesté de ce que nous aurons fait.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«La Ferté-sous-Jouarre,<br> le 2 mars 1814, six heures du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous préviens <i>que l'armée
+passera cette nuit la Marne</i>. Faites en sorte de correspondre avec le
+général Wattier qui commande la cavalerie légère, et qui marche dans la
+direction de Crouy et de la Ferté-Milon.</p>
+
+<p>«L'intention de l'Empereur est que vous passiez l'Ourcq à la pointe du
+jour pour pousser l'ennemi.</p>
+
+<p>«L'Empereur sera demain de sa personne à Montreuil pour se diriger à la
+suite de l'ennemi ou pour prendre sur-le-champ sa direction sur
+Château-Thierry et Châlons, selon les nouvelles que Sa Majesté recevra
+de vous, et ce qu'elle apprendra sur les mouvements de l'ennemi.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Fère-en-Tardenois, le 4 mars 1814,<br> deux heures après midi.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, le quartier général sera ce soir à Fismes,
+le duc de Bellune à Fère-en-Tardenois; l'Empereur attend de vos
+nouvelles. Si l'ennemi a marché sur Soissons, c'est vraisemblablement
+pour se porter sur Laon, et, si vous êtes à Soissons avec le duc de
+Trévise, nous pourrons, de notre côté, arriver en même temps que vous à
+Laon. Comme l'ennemi n'aura pas pu prendre la place de Soissons, qu'on
+dit bien gardée, il aura sûrement quitté la route de Soissons à Noyon,
+et jeté un pont sur l'Aisne. Wintzingerode a passé, le 2 mars, à
+Fère-en-Tardenois. L'Empereur pense que vous devez avoir des nouvelles
+du Bulow, qu'on suppose du côté d'Avesnes.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Fismes, le 5 mars 1814,<br>neuf heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le duc de Raguse, me charge de vous faire
+connaître que les agents envoyés cette nuit à Soissons ont été jusqu'aux
+portes de la ville par la rive gauche, et ont vu, de l'autre côté de
+l'Aisne, de grands feux. L'intention de Sa Majesté est de passer l'Aisne
+à Béry où il y a un pont de pierre, à Maisy, où Sa Majesté fait jeter un
+pont de chevalets, et au pont d'Arcis où le duc de Trévise a l'ordre
+d'établir aussi un pont sur chevalets. Mettez à cet effet vos compagnies
+de sapeurs à sa disposition: telle est l'intention de l'Empereur. Sa
+Majesté pense qu'avec votre corps vous devez barrer la route de
+Château-Thierry en vous tenant dans la position de Busancy et Hartennes:
+vous vous porteriez sur Soissons si l'ennemi évacuait la ville; et, s'il
+ne l'évacue pas, vous vous porterez sur Braines aussitôt que le pont
+d'Arcis sera terminé. Nous devons être entrés ce matin à Reims.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Fismes, le 5 mats 1814,<br>onze heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, <i>si vous n'êtes pas entré à Soissons,
+l'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez cette nuit à
+Braines. Le quartier général de l'Empereur sera ce soir à Béry-au-Bac</i>.</p>
+
+<p>«<i>Nous nous sommes emparés de Reims</i> où nous avons fait deux mille
+prisonniers, pris deux cents officiers et trois mille hommes aux
+hôpitaux, ainsi que beaucoup de bagages. L'Empereur va marcher demain
+sur Laon par Béry-au-Bac où il y a un pont de pierre.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Béry-au-Bac, le 5 mars 1814,<br>six heures du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, <i>l'Empereur pense que vous êtes ce
+soir à Braines</i>, comme je vous l'ai ordonné ce matin. Nous sommes
+arrivés à Béry-au-Bac, dont le pont était gardé par quelques pièces de
+canon et de la cavalerie ennemie. Nous avons pris deux pièces et fait
+quelques prisonniers. <i>Notre avant-garde est ce soir à mi-chemin d'ici à
+Laon. L'Empereur pense que vous devez rester la journée de demain, 6, à
+Braines</i> pour voir si l'ennemi veut évacuer Soissons et couvrir Reims;
+mais que <i>vous devez vous tenir en mesure de vous porter rapidement sur
+nous et vous rendre à Béry-au-Bac après-demain, 7, pour nous joindre le
+8 à la bataille qui peut avoir lieu à Laon</i>. L'Empereur ordonne que vous
+envoyiez sur-le-champ ici, pour de là nous joindre sur Laon, tous les
+détachements que vous pourrez avoir, qui appartiendraient au 4e régiment
+de dragons et la division Roussel, et aux deuxième, cinquième et
+sixième corps de cavalerie, <i>ne devant garder avec vous que ce qui
+appartient au premier corps de cavalerie</i>: vous formerez de tous ces
+détachements un régiment de marche qui viendra nous joindre à grandes
+journées.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Le duc de Trévise doit être parti ce soir de Braines pour venir
+à Béry-au-Bac. Vous saurez où il a couché en faisant suivre sa marche.
+Faites-lui passer la lettre ci-incluse.</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT</h4>
+
+<p class="rig">«Béry-au-Bac, le 6 mars 1814, onze heures du matin.</p> <br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre à la cavalerie du duc de
+Trévise, qui est à Braines, de se rendre à Béry-au-Bac pour nous
+rejoindre.</p>
+
+<p>«Je donne en même temps l'ordre au duc de Trévise de venir sur-le-champ
+ici avec son corps, s'il n'est pas entré à Soissons.</p>
+
+<p>«Dans le cas où vous et le duc de Trévise seriez entrés à Soissons,
+l'intention de l'Empereur est que vous marchiez, ainsi que ce maréchal,
+jusqu'à trois lieues de Soissons sur la route de Laon, afin que nous
+arrivions à Laon tous ensemble. Le quartier général de l'Empereur sera à
+Corbeny. L'intention de Sa Majesté est que, de Braines, si vous n'avez
+pas été à Soissons, vous vous rendiez à Béry-au-Bac pour nous rejoindre
+le plus tôt possible sur la route de Laon. Surtout que votre cavalerie
+vous précède.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Du bivac de Malava, en avant de Bray,<br>le 8 mars 1814, dix heures du
+matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, nous sommes à l'Ange-Gardien. Le prince de
+la Moskowa marche sur Vreil, route de Laon; le duc de Trévise marche sur
+Vreil par Chavigny. L'intention de Sa Majesté est que vous marchiez avec
+vos troupes sur Laon par Aubigny. Vous vous mettrez en communication
+avec le duc de Trévise. Nous avons envoyé des troupes sur Soissons;
+aussitôt que nous serons maîtres de cette ville, la ligne d'opération de
+l'armée sera par Soissons. Laissez quelques troupes à Béry-au-Bac pour
+garder le pont et la communication de Reims. Le général Bordesoulle, qui
+est à la ferme de Houstalin, près Craon, rentre à votre disposition;
+donnez-lui des ordres. Le duc de Padoue est également à vos ordres. Ces
+corps doivent marcher sur vous.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Bray-en-Laonnois, le 8 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous vous
+portiez à Corbeny avec votre corps; que vous y preniez sous vos ordres
+la division d'infanterie du duc de Padoue, ainsi que votre cavalerie,
+c'est-à-dire le premier corps de cavalerie commandée par le général
+Bordesoulle.</p>
+
+<p>«L'intention de Sa Majesté est que vous fassiez les dispositions
+nécessaires pour nettoyer vos derrières, et que vous vous dirigiez sur
+Laon, mais en ayant pour but de bien maintenir vos communications.
+Mettez-vous en correspondance avec Reims, où commande le général
+Corbineau.</p>
+
+<p>«Nous sommes à l'Ange-Gardien; l'Empereur suppose que dans la journée
+nous serons dans Soissons. Sa Majesté attend cette nouvelle pour prendre
+sa marche sur Laon. En attendant, poussez-y une avant-garde avec les
+précautions convenables.</p>
+
+<p>«Je vous envoie un rapport du général Paoz; manoeuvrez avec le duc de
+Padoue en conséquence.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Chavignon, le 9 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous ai écrit ce matin par un de
+vos courriers. Je vous faisais <i>connaître qu'il était à présumer que
+notre avant-garde était en possession de la ville de Laon; qu'en
+conséquence vous pouviez arrêter votre mouvement</i>, si vous n'y trouviez
+pas d'inconvénient. <i>Mais on s'y bat encore</i>: l'Empereur s'y porte.
+<i>Vous devez continuer à marcher sur cette ville.</i></p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Tâchez de vous lier avec nous par des postes sur votre gauche.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«Corbeny, le 9 mars 1814,<br>deux heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Sire, j'ai à rendre compte à Votre Majesté d'un événement de guerre
+malheureux et fort extraordinaire, et qui a peu d'exemples. Je me suis
+mis en marche, conformément à vos ordres, ce matin, pour Laon. Le
+brouillard était extrêmement épais. Je me suis arrêté à Fétieux; vers
+midi, votre canon s'étant fait entendre et le temps s'étant élevé, je me
+suis hâté de marcher. J'ai trouvé l'ennemi à une lieue environ avec
+quatre mille chevaux, que j'ai poussé devant moi avec mon canon. Plus
+tard, m'étant emparé d'un bois, j'ai pu découvrir environ douze mille
+hommes d'infanterie et cinq mille chevaux. La supériorité de ces forces
+devait m'empêcher de rien entreprendre de très-sérieux; cependant il me
+sembla indispensable d'occuper l'ennemi et d'agir assez pour neutraliser
+ses forces et faire une diversion utile à votre attaque. En conséquence,
+j'ai fait attaquer le village d'Athies et je m'en suis emparé. Plus
+tard, j'ai fait attaquer une ferme qui me rapprochait de la route de
+Marles, sur laquelle l'ennemi paraissait faire des dispositions de
+retraite; je m'en suis également rendu maître. L'ennemi a incendié le
+village et la ferme avant de se retirer. J'ai fait établir une batterie
+de vingt pièces de canon, à laquelle l'ennemi a répondu par une batterie
+de trente, ayant encore beaucoup de pièces en vue, mais non en action.
+L'ennemi a porté de la cavalerie sur sa gauche, ce qui menaçait ma
+droite; mais j'avais fait des dispositions en conséquence. Nous sommes
+restés plusieurs heures dans cette position, nous canonnant de part et
+d'autre, et repoussant quelques entreprises que l'ennemi avait faites
+sur les postes que j'avais établis; mais, à nuit bien close, à l'instant
+où je me disposais à prendre une position de nuit, des masses
+d'infanterie très-considérables, et formant au moins douze mille hommes,
+et toute la cavalerie de l'armée, ont débouché sur moi par différents
+points, et une portion de l'infanterie sur les derrières de ma position.
+Ce mouvement a eu d'autant plus d'effet, qu'il était moins prévu, parce
+que deux bataillons de la réserve de Paris, qui occupaient le village
+d'Athies et la ferme, en sont partis si vite, que je n'ai pas pu
+supposer même qu'ils fussent attaqués. De la précipitation de cette
+retraite vint le désordre, et du désordre la confusion; de là une
+retraite sans ordres donnés et une espèce de fuite pour l'artillerie.
+L'infanterie ennemie s'approcha assez pour s'engager; il devint
+indispensable de suivre le mouvement; mais au moins je parvins à faire
+de toutes ces troupes une masse compacte qui offrit quelques moyens de
+résistance. En même temps la cavalerie ennemie chargea la nôtre et la
+renversa; celle-ci est prise pour l'ennemi par notre infanterie, ce qui
+augmente le mal; en même temps, plusieurs masses de cavalerie ennemie se
+trouvent sur nos flancs et à cheval sur la route. Nous repoussons
+constamment cette cavalerie, soit sur nos flancs, soit sur notre front,
+par un feu bien soutenu et des coups de baïonnette, et nous avançons;
+mais les équipages et les voitures d'artillerie qui avaient précédé la
+colonne sont sabrés par l'ennemi; plusieurs pièces tombent en son
+pouvoir. Nous en reprenons plusieurs, nous les emmenons; mais d'autres
+restent sur la place, soit parce que les chevaux manquent, soit par
+toute autre raison; et nous ne pouvons consacrer beaucoup de temps à les
+mettre en état de nous suivre, à cause de la proximité des masses
+d'infanterie qui nous suivaient, en fusillant toujours avec nous. Par
+suite de cette impossibilité, nous avons perdu beaucoup de pièces: je
+n'en ai pas l'état précis, mais je crois que le nombre s'élève de douze
+à quatorze. La perte en hommes a été peu considérable, et je suis
+convaincu que l'ennemi a pris très-peu de monde, parce qu'il n'y a pas
+eu un seul bataillon d'ouvert par les charges de cavalerie. Nous sommes
+arrivés à Fétieux. L'ennemi suivant vivement et la confusion étant au
+comble, il a fallu nécessairement passer le village pour trouver une
+barrière, arrêter tout le monde, et réorganiser le personnel et le
+matériel. Le général Digeon se rend cette nuit à Béry-au-Bac, dans
+l'objet de réorganiser l'artillerie qui reste. Nous n'avons encore pu ce
+soir mettre de l'ordre dans les corps, qui sont tous confondus et hors
+d'état de faire aucun mouvement et de rendre aucun service; et, comme il
+y a bon nombre d'individus qui se sont portés à Béry-au-Bac, je me vois
+forcé de m'y rendre pour remettre tout dans un état convenable demain
+matin. Tel est, Sire, l'étrange événement qui a eu lieu ce soir, mais
+qui aurait pu être bien pis encore, si les troupes, après le premier
+moment de terreur qui les a fait mettre en marche sans ordre, n'avaient
+pas été sensibles aux reproches et disposées par là à bien faire. Je
+prends la liberté de vous le répéter, notre perte ne serait rien sans
+les canons que nous avons laissés dans les fossés de la route. Nous
+avons eu sûrement affaire à vingt mille hommes.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Soissons, le 12 mars 1814,<br>sept heures et demie du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, Sa Majesté me charge de vous faire
+connaître que le général Sébastiani, avec deux mille chevaux, couche ce
+soir à Braines avec son corps. Sa Majesté part à minuit avec la vieille
+garde.</p>
+
+<p>«Il est nécessaire, monsieur le duc, que vous vous teniez prêt à partir,
+avec la division Defrance, le premier corps de cavalerie et toute votre
+infanterie, pour former notre avant-garde, l'intention de l'Empereur
+étant d'attaquer demain Saint-Priest dans Reims, de le battre et de
+reprendre la ville. Vous laisserez les postes de cavalerie que vous avez
+placés à Sailly et le long de la rivière, et nous continuerons à tenir
+également un poste de cavalerie à Béry-au-Bac. L'Empereur aura ainsi une
+trentaine de mille hommes dans la main, dont sept ou huit mille de
+cavalerie, et plus de cent pièces de canon. Sa Majesté ordonne, monsieur
+le maréchal, que vous fassiez toutes vos dispositions pour pouvoir
+partir demain à la petite pointe du jour. Il est bien important que vous
+laissiez un corps d'observation à Béry-au-Bac, et que vous envoyiez des
+paysans pour vous instruire s'il déboucherait quelque chose de l'autre
+côté. L'Empereur espère que nous pourrons attaquer demain à deux ou
+trois heures après midi. Sa Majesté sera demain à Fismes, probablement
+de bonne heure; elle vous recommande de ne pas trop ébruiter votre
+marche par des coureur: il vaut mieux arriver en masse. Il serait bien
+important de pouvoir prendre quelques coureurs ennemis en leur tendant
+une embuscade, afin d'avoir des nouvelles.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général.</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Soissons, le 12 mars 1814,<br>neuf heures et demie du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous ai envoyé un courrier extraordinaire
+pour vous faire connaître que l'intention de l'Empereur est que vous
+vous mettiez en marche, demain, 13, à six heures du matin, avec votre
+corps, pour vous rendre à Reims sans trop vous aventurer.</p>
+
+<p>«L'Empereur marche sur Reims par la route de Fismes.</p>
+
+<p>«Amenez avec vous la division Defrance, et laissez un corps
+d'observation au pont de Béry-au-Bac, ainsi que des postes de cavalerie
+aux différentes positions où vous en aviez aujourd'hui.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Reims, le 14 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie un rapport que je viens de
+recevoir du colonel Plaugenief et du maire de Fismes. Prenez-en
+connaissance, vous y verrez les mouvements que fait l'ennemi du côté de
+Roncy. L'intention de l'Empereur est que vous <i>fassiez des dispositions
+pour chasser l'ennemi de Roncy, et que vous veilliez sur la colonne qui
+voudrait passer la rivière</i> en marchant sur le pont de Béry-au-Bac.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAIRE DE LA VILLE DE FISMES AU PREMIER OFFICIER SUPÉRIEUR<br>DE L'ARMÉE
+FRANÇAISE SUR LA ROUTE DE REIMS.</h4>
+
+<p class="rig">«Fismes, le 14 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur, nous venons de recevoir la nouvelle certaine qu'un parti de
+Cosaques, évalué deux mille hommes, avec de l'artillerie, vient de
+mettre en réquisition les ouvriers de Sillery et environs, pour jeter un
+pont sur la rivière d'Aisne à Bourg, deux lieues de Fismes, et venir
+couper la communication audit Fismes de Soissons à Reims.</p>
+
+<p>«Je vous donne cet avis pour que vous puissiez sur-le champ prendre les
+mesures nécessaires.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur,</p>
+
+<p>«Votre très-humble serviteur.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Reims, le 14 mars 1814,<br> huit heures et demie du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur ordonne <i>que vous portiez sur la
+route de Béry-au-Bac, en avant de vous la cavalerie du général
+Bordesoulle; vous aurez une avant-garde au pont et vous vous placerez
+de manière à la soutenir. L'Empereur voulant, à quelque prix ce soit,
+garder ce pont</i>.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT</h4>
+
+<p class="rig">«Reims, le 15 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, <i>l'intention de l'Empereur est que vous
+fassiez prendre les capotes et les schakos des prisonniers, pour en
+donner aux soldats qui en manquent</i>.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Reims, le 15 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, je n'ai point de réponse à faire à la lettre
+qui vous a été remise pour moi à vos avant-postes. Employez tous les
+moyens possibles pour avoir des nouvelles de l'ennemi. Il paraît
+certain que l'ennemi marche, mais dans quelle direction, voilà ce qu'il
+faut connaître; donnez-nous fréquemment de vos nouvelles. Soyez en
+observation, envoyez beaucoup de reconnaissances sur différentes
+directions, faites courir les gens du pays, donnez de l'argent, et je
+vous le ferai rendre.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON</h4>
+
+<p class="rig">«15 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de
+m'écrire aujourd'hui. Les forces de l'ennemi sont restées toute la
+journée dans la même position, j'ai pu en juger par la fumée de son
+camp. Ce soir on reconnaît distinctement trois lignes de feux, telles
+qu'elles étaient hier, mais il en manque une quatrième qui, la nuit
+dernière, était placée plus en arrière.</p>
+
+<p>«On a vu dans la journée cinq colonnes en marche pour remonter l'Aisne,
+mais à une grande distance, de manière que l'on n'a pu déterminer si
+c'était de la cavalerie ou de l'infanterie.</p>
+
+<p>«L'ennemi a devant Béry des postes de cavalerie et quelque infanterie
+plus en arrière. Il avait amené ce matin des pièces de canon qu'il a
+retirées ensuite. J'ai reçu des rapports de toute la ligne, à
+l'exception du Pont-d'Arcis, et je n'ai pas non plus de nouvelles du
+détachement de cavalerie qui était en observation au débouché de Veilly,
+et qui a reçu ordre de se porter sur Pont-d'Arcis. Cette omission de
+rapport peut tenir à l'éloignement ou à quelque faute dans le service.
+Ainsi je n'en conclus encore rien: j'ai envoyé ce soir un officier pour
+vérifier ce qui se passe de ce côté. S'il n'y a rien sur ce point, il me
+paraîtrait assez probable que l'ennemi remonte l'Aisne et se retire, et
+que le mouvement qui s'est opéré aujourd'hui à notre vue aurait pour
+objet de protéger les bagages; cela serait d'autant plus probable, que
+l'ennemi a eu des patrouilles multipliées sur les bords de l'Aisne,
+d'ici à Neufchâtel.</p>
+
+<p>«J'espère, dans la nuit, avoir des renseignements qui m'éclaireront sur
+les mouvements de l'ennemi, et je m'empresserai alors d'écrire au prince
+de Neufchâtel pour en informer Votre Majesté.</p>
+
+<p>«Demain, au jour, j'essayerai de faire passer par Béry un gros parti de
+cavalerie, mais je ne pense pas qu'il puisse aller bien loin, attendu
+que l'ennemi est en force à peu de distance.</p>
+
+<p>«Je vais tenter le moyen que me prescrit Votre Majesté pour recruter des
+soldats, et je ne négligerai rien pour réussir. Mais que faire, en
+campagne, d'hommes qui n'ont ni armes ni habits?</p>
+
+<p>«Votre Majesté verra, par l'état ci-joint, que j'ai vingt-deux bouches à
+feu, y compris deux pièces de la garde qui étaient à Béry-au-Bac, et que
+j'ai emmenées avec moi; ainsi, ces pièces déduites, j'en ai
+vingt.--D'après cela, Votre Majesté pourra donner ses ordres pour
+compléter mon artillerie comme elle le jugera convenable.</p>
+
+<p>«Votre Majesté m'annonce quelques renforts; mais les renforts immédiats
+sont bien peu de chose, et ceux des places de la Moselle sont bien
+éloignés. Votre Majesté m'avait fait annoncer que les troupes conduites
+par le général Jansens seraient pour moi. Il paraîtrait qu'elles
+reçoivent une autre destination: cependant j'ai bien peu de monde et
+bien mal organisé. Il me serait bien nécessaire de recevoir des soldats
+et d'être autorisé à organiser ce qui me reste d'une manière plus
+régulière. La division du général Ricard n'a guère que quatre cents et
+quelques combattants. Que faire avec une division de pareille force?
+elle ne vaut pas même un bataillon de même nombre, car ici il y a
+beaucoup d'embarras et peu de combattants.</p>
+
+<p>«La cavalerie était restée jusqu'à présent dans un si grand désordre,
+qu'on ne peut raccorder la situation présente avec les états antérieurs.
+Il est évident que les chefs de corps ont enflé leurs régiments, ou leur
+négligence a empêché de rendre compte des mutations journalières,
+spécialement pour les hommes restés en arrière. Il est de fait qu'il y a
+en arrière un grand nombre d'hommes pour cause légitime, celle de la
+ferrure; mais il y a tant de confusion par suite de l'organisation des
+régiments provisoires, que l'on peut attribuer à cette cause le désordre
+qui existe. Il y aurait certainement de l'avantage à déterminer quatre
+régiments, qui recevraient tout ce qui existe, et à renvoyer les cadres
+en arrière.</p>
+
+<p>«L'échauffourée qu'a eue hier le général Merlin a coûté plus cher qu'on
+ne l'avait cru d'abord. Nous avons perdu environ quatre-vingts hommes ou
+chevaux. Les chefs de corps en portent davantage, mais c'est évidemment
+pour expliquer les hommes restés en arrière depuis plusieurs jours. Le
+seul moyen qui m'a paru convenable pour voir clair dans ce chaos a été
+d'ordonner un appel nominal fait par les généraux de division. Cet
+appel, que je vérifierai moi-même, s'il le faut, nous donnera une base
+et les moyens de suivre les mutations. Aujourd'hui, le général
+Bordesoulle n'aurait à ses ordres, pour combattre, y compris les
+détachements qu'il a sur la rivière, que les débris de quinze
+escadrons.--Si les trois cents chevaux que Votre Majesté m'annonce
+arrivent, ses forces seront presque doublées.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Reims, le 17 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur part dans ce moment pour se
+rendre à Épernay, avec la vieille garde. Le duc de Trévise se rend ce
+soir à Reims; il laisse de la cavalerie et de l'infanterie à Soissons.</p>
+
+<p>«Le départ de l'Empereur pour Épernay est nécessité par des affaires qui
+doivent avoir lieu hors du côté de Nogent. Sa Majesté a donc cru devoir
+s'approcher d'une journée pour avoir des nouvelles, et, d'après les
+événements, manoeuvrer suivant les circonstances. Il est possible que Sa
+Majesté revienne à Reims, ou se porte sur Châlons, les événements en
+décideront.</p>
+
+<p>«Le maréchal prince de la Moskowa est à Châlons; ayez soin, monsieur le
+maréchal, de vous entendre avec le duc de Trévise qui sera à Reims, et
+de nous faire parvenir de fréquents rapports sur tout ce que vous
+apprendrez de l'ennemi.</p>
+
+<p>«Vous aurez soin aussi de ne plus laisser passer personne sur le pont de
+Béry-au-Bac, sous quelque prétexte que ce soit, et vous ferez préparer
+tout ce qu'il vous faut pour détruire ce pont en cas d'événements.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p>
+
+<p>Par duplicata.</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Épernay, le 17 mars 1814,<br>six heures et demie du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur, en arrivant ici, a appris que
+l'ennemi avait passé la Seine sur ses ponts à Pont et marchait sur
+Provins. Sa Majesté s'est résolue à marcher sur Troyes. Le quartier
+général de l'Empereur sera demain à Semoine, et après-demain à Arcis. Sa
+Majesté laisse à Épernay le général Vincent.</p>
+
+<p>«L'Empereur désire, monsieur le maréchal, que vous ayez la direction de
+votre corps et de celui du duc de Trévise, qui, dans ce moment, est à
+Reims avec deux divisions d'infanterie et la cavalerie du général
+Roussel, et qui a la division Charpentier à Soissons. Le ministre de la
+guerre a dû envoyer un général de brigade avec quelques troupes à
+Compiègne.</p>
+
+<p>«Sa Majesté, monsieur le duc, désire que vous fassiez faire le plus de
+mouvement possible de cavalerie pour imposer à Blücher et gagner du
+temps. Si Blücher passait l'Aisne, vous devez lui disputer le terrain et
+couvrir la route de Paris. Il est probable que le mouvement de
+l'Empereur va obliger l'ennemi à repasser la Seine, ce qui arrêtera
+Blücher et rendra disponible le corps du duc de Tarente, qui alors vous
+serait envoyé.</p>
+
+<p>«Il faut, monsieur le maréchal, pour les choses importantes, écrire en
+chiffres par Épernay et par des hommes intelligents qui sachent passer
+ailleurs que par les grandes routes.</p>
+
+<p>«Il est très-important que vous envoyiez ordre sur ordre à la division
+Durutte, composée de toutes les garnisons de la Meuse, de vous rejoindre
+sur Reims, Rethel ou Châlons. Envoyez cet ordre de toutes les manières.</p>
+
+<p>«Comme M. le maréchal duc de Trévise est le plus ancien, puisqu'il est
+de la création, ayez l'air de vous concerter avec lui plutôt que d'avoir
+la direction supérieure. C'est un objet de tact qui ne vous échappera
+pas. Je charge le duc de Trévise de nommer un major pour commander la
+place de Reims, la garde nationale et les batteries qui s'y trouvent, et
+de faire partir demain le général Corbineau pour venir rejoindre
+l'Empereur.</p>
+
+<p>«Je recommande au duc de Trévise de porter tous ces soins à
+l'organisation de la garde nationale et de la levée en masse, et de se
+procurer quelques chevaux pour atteler la batterie laissée à Reims.</p>
+
+<p>«Si Blücher prenait l'offensive dans la direction de Reims de manière à
+ce que cette ville se trouvât sous les pas de l'ennemi, et que vous et
+le duc de Trévise ne fussiez pas en état de la défendre, alors vous
+retireriez avec vous, l'un ou l'autre, la garnison et les pièces de
+canon, et vous emmèneriez les gardes nationaux de la levée en masse avec
+vous.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Fère-Champenoise, le 19 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur la duc de Raguse, j'ai reçu vos dernières dépêches; vous
+connaissez la position du duc de Trévise à Reims. Sa Majesté ne doute
+pas que vous n'agissiez de concert pour le succès de nos armes et pour
+faire le plus de mal possible à l'ennemi. Vous connaissez les localités;
+l'Empereur a confiance dans vos talents. Concertez-vous et même dirigez,
+sans choquer le duc de Trévise, les mouvements. Ayez l'air de vous
+entendre avec lui. Nous partons d'ici pour passer l'Aube, ensuite la
+Seine, et couper ce que l'ennemi peut avoir pour menacer Provins. Nous
+nous portons sur Plancy.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général.</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+
+<p class="rig">«Plancy, le 20 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, nous avons forcé hier le passage de
+l'Aube et celui de la Seine; nous étions hier, à sept heures du soir,
+maîtres de Méry; nous avions coupé la route de Nogent à Troyes, sur
+laquelle nous avons enlevé beaucoup de bagages et les équipages de pont
+de l'ennemi. L'ennemi avait levé en toute hâte, le 19, ses ponts sur la
+Seine, et battait en retraite sur Bar-sur-Aube. L'empereur de Russie
+était venu à Arcis-sur-Aube avec le prince de Schwarzenberg. Le corps du
+duc de Tarente et toute la cavalerie nous rejoignent aujourd'hui à
+Arcis. Il n'est pas possible que Blücher fasse aucun mouvement offensif,
+à ce que pense l'Empereur. Si cependant il en faisait un, vous devriez,
+monsieur le maréchal, ainsi que le duc de Trévise, vous retirer sur
+Châlons ou Épernay, afin que nous soyons tous groupés, et couvrir la
+route de Paris par quelques partis de cavalerie. Mais Sa Majesté croit
+que, dans la position actuelle des choses, il faudrait que Blücher fût
+fou pour tenter un mouvement sérieux.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Plancy, le 20 mars 1814,<br>dix heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous mander que,
+l'ennemi ayant évacué Provins, Nogent et Troyes, et se dirigeant sur
+Bar-sur-Aube et sur Brienne, il voit avec peine que vous vous soyez
+retiré sur Fismes, au lieu de vous retirer sur Reims et de là sur
+Châlons et Épernay. Sa Majesté ordonne donc que vous ayez sur-le-champ à
+prendre cette communication, car sans cela Blücher va se réunir au
+prince de Schwarzenberg, et tout cela tomberait sur vous. L'Empereur va
+peut-être lui-même manoeuvrer sur Vitry.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Plancy, le 20 mars 1814, midi.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que, de
+l'endroit où vous recevrez mon ordre, vous et le maréchal duc de Trévise
+vous vous dirigiez, avec votre infanterie, votre cavalerie et votre
+artillerie, sur Châlons par Reims, et, si cela ne vous paraissait pas
+possible, par Épernay; mais vous devez marcher en toute hâte, et surtout
+accélérer le mouvement de votre cavalerie. Sa Majesté sera demain matin,
+21, à Vitry. Le duc de Tarente et le duc de Reggio suivent ce mouvement
+par Arcis-sur-Aube.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p>
+
+<p>(Par duplicata.)</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«21 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, le corps du général de Wrede a
+voulu prendre, hier, Arcis-sur-Aube: il a été battu. La grande armée du
+prince de Schwarzenberg paraît marcher par Brienne sur Bar-sur-Aube pour
+se joindre à Blücher. L'Empereur se porte sur Vitry. Sa Majesté aura ce
+soir son quartier général à Sommepuis. Donnez-nous de vos nouvelles.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général.</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE DUC DE TRÉVISE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Vattey, le 24 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher maréchal, un habitant arrivant de Châlons assure qu'il y a peu
+de monde dans cet endroit; que vingt-cinq dragons français y ont été
+hier, mais qu'ils ont dû en sortir de suite; que l'armée française avait
+passé la Marne, ainsi que vous me l'avez annoncé vous-même, à
+Frignicourt, non sur un pont, mais à gué; que l'Empereur remontait la
+Marne, etc. Le général Blücher, dans ce cas, n'aurait pas opéré sa
+jonction avec le prince de Schwarzenberg.</p>
+
+<p>«D'après le mouvement que fait l'Empereur, il paraîtrait ne rien
+craindre du côté d'Arcis; je crois toutefois qu'il nous importe beaucoup
+d'éclairer cette partie.</p>
+
+<p>«Demain de bonne heure, je serai à Soudé; j'aurai ce soir de la
+cavalerie à Dammartin.</p>
+
+<p>«Dans tous les cas, notre mouvement sur Champaubert, celui que vous avez
+fait sur Vertus, auront produit un bon effet en forçant Czernicheff et
+les nombreux partis jetés sur la rive gauche de la Marne à se retirer.</p>
+
+<p>«Les habitants de Vattey prétendent que quinze mille chevaux ont passé
+par ici, se retirant sur Vitry; c'est sans doute beaucoup: prenons qu'il
+n'y en ait que moitié, ce serait encore fort raisonnable.</p>
+
+<p>«D'après le portrait qu'on m'a fait du général russe qui a couché ici
+hier, je suis tenté de croire que ce serait Wintzingerode.</p>
+
+<p>«Le maréchal duc <span class="sc">de TRÉVISE.</span>»</p>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.</h4>
+
+<p class="rig">«Provins, le 27 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous informer qu'après m'être porté de Sézanne en
+arrière du défilé d'Esternay, et y avoir pris position, l'ennemi s'est
+présenté devant moi avec de grandes forces et a fait toutes ses
+dispositions d'attaque. Nous nous sommes retirés et nous avons continué
+notre retraite sur la Ferté-Gaucher, avec d'autant plus de raison, que
+nous étions informés que l'ennemi occupait Montmirail. Arrivés devant la
+Ferté, nous avons trouvé l'ennemi en position sur la rive droite du
+Grand-Morin, et battant la route avec une nombreuse artillerie. J'ai pu
+reconnaître au moins quatre mille hommes d'infanterie prussienne, sans
+compter ce qui occupait la ville et n'était pas susceptible d'être
+apprécié; de manière que l'ennemi avait, en calculant très-fort, au
+moins six mille hommes d'infanterie. M. le duc de Trévise et moi, nous
+décidâmes qu'il fallait s'emparer d'un plateau qui donnait les moyens de
+tourner la ville et d'aller prendre la route de Coulommiers plus loin.
+Les ordres furent donnés en conséquence, et les postes ennemis furent
+chassés. Pendant ce temps-là, on me rendit compte que les masses
+d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie qui s'étaient présentées
+devant nous au défilé d'Esternay approchaient avec diligence. Je donnai
+l'ordre à la vingtième division d'occuper et de défendre jusqu'à
+l'extrémité le village de Montis, qui est la clef du défilé, afin de
+donner le temps d'exécuter une marche difficile dans un terrain fangeux.</p>
+
+<p>«Je donnai l'ordre à ma cavalerie de se porter au delà du bois de Montis
+pour nous couvrir sur ce point contre la cavalerie ennemie, qui s'y
+portait pour tourner le défilé. Tout à coup le duc de Trévise, qui
+marchait en tête, m'informa qu'au lieu de se porter sur la route de
+Coulommiers, il prenait celle de Provins. Ce changement me contraria
+beaucoup, parce qu'il était évident que c'était une marche perdue. Après
+la route de Coulommiers manquée, notre direction était sur Rozoy; mais
+le mouvement était donné, et, au milieu de l'obscurité de la nuit et des
+embarras du chemin, il était impossible de changer la direction, et je
+ne voulais point quitter le duc de Trévise. En conséquence, nous avons
+marché sur Provins, où nous sommes arrivés ce matin et où nous avons
+pris position, afin de rallier et de reposer les troupes. L'ennemi est
+arrivé à midi avec de l'infanterie et de la cavalerie; mais, jusqu'à
+présent, je n'ai pas reconnu de grandes forces. Nous avons entendu
+aujourd'hui une vive canonnade dans la direction de Meaux. Le mouvement
+de l'ennemi sur Paris n'est pas douteux.</p>
+
+<p>«En conséquence, nous marchons sur la capitale, et nous nous mettons en
+marche cette nuit pour Nangis et Melun, d'où nous descendrons la Seine
+pour nous porter sur Charenton. Je prie Votre Excellence de me faire
+connaître la situation des choses, afin que je puisse modifier mes
+mouvements d'après les circonstances.»</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> La défense de Montis a été fort glorieuse. Une poignée
+d'hommes, avec deux pièces de canon, a résisté à vingt pièces de canon
+et quatre mille hommes d'infanterie bavaroise, qui les ont attaqués sans
+succès, et cette poignée de braves a ramené son canon au milieu des
+embarras causés par la nuit et les mauvais chemins.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE DUC DE TRÉVISE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Nangis, le 28 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher maréchal, je croyais vous trouver ici, ainsi que nous en
+étions convenus hier.</p>
+
+<p>«Votre aide de camp vous remettra copie d'une lettre que je viens de
+recevoir du ministre de la guerre. Je regrette que nous ne soyons pas
+restés aujourd'hui à Provins: nous aurions pu nous jeter, en cas
+d'événement, sur Nogent, sur Bray ou sur Montereau.</p>
+
+<p>«Je prends le parti de rester à Nangis aujourd'hui si l'ennemi n'occupe
+pas Rozoy en forces; dans ce dernier cas, je me porterai sur
+Brie-Comte-Robert, et, finalement, sur Bonneuil, ayant ma gauche à la
+Marne, ma droite à la Seine, pour couvrir Charenton. Cette position ne
+m'offre point de chance fâcheuse si le pont de Saint-Maur est
+suffisamment gardé, et je serai prévenu à temps si l'ennemi forçait le
+passage de Meaux ou celui de Lagny.</p>
+
+<p>«Je vous engage à faire réoccuper le pont de Nogent par les troupes du
+général Souham.</p>
+
+<p>«J'ai dû marcher très-lentement et faire de fréquentes haltes, à la
+pointe du jour, pour rallier mille à douze cents hommes de vos troupes,
+qui étaient restés en arrière. Je les ai fait passer devant les miennes.</p>
+
+<p>«Je vous prie, mon cher maréchal, de me donner de vos nouvelles, et
+d'agréer l'assurance de ma haute considération et de mon attachement.</p>
+
+<p>«Le maréchal duc <span class="sc">De TRÉVISE.</span>»</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> dans le cas où je ne pourrais pas rester ici ce soir, je
+prendrais position à Guignes.»</p><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.</h4>
+
+<p class="rig">«Melun, 28 mars 1814, sept heures du soir.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de vous écrire hier par le colonel Fabvier. J'attends
+avec impatience la réponse de Votre Excellence pour bien connaître ce
+qui se passé sur la Marne.</p>
+
+<p>«Les troupes que nous avons eues devant nous à la Ferté ont dû arriver
+hier de bonne heure à Coulommiers et à Rebais. J'ai vu moi-même, étant à
+la Ferté, des colonnes d'artillerie et de bagages prendre la direction
+de Rebais. C'est donc par Meaux et la Ferté-sous-Jouarre que l'ennemi
+veut opérer, et c'est sur ce point qu'il faut porter nos forces et notre
+attention. De système de l'ennemi est d'autant plus naturel, qu'opérant
+aussi par Soissons toutes ses colonnes se trouvent liées entre elles. Je
+voudrais être à Meaux ou à Lagny avec le duc de Trévise; et cela serait
+sans la marche absurde et ridicule que nous avons faite sur Provins, et
+que je n'ai pas été à temps d'empêcher. Je marche à tire-d'aile pour
+réparer le temps perdu, mais je crains bien d'arriver trop tard, et le
+mal a été augmenté encore par le séjour que nous avons fait à Provins,
+dont nous aurions dû partir plus tôt; mais, à cet égard, je n'ai rien à
+me reprocher. On a entendu hier distinctement le canon entre Coulommiers
+et Rozoy, ou entre Coulommiers et Crécy. En conséquence je n'ai pu
+prendre la route directe de Meaux ni de Lagny, puisqu'il aurait fallu
+passer sur le corps à l'ennemi. Je n'ai point pris non plus celle de
+Guignes, parce que la cavalerie ennemie pouvait être aujourd'hui sur
+cette route, et que, dans ces immenses plaines de Brie, rien n'est plus
+dangereux qu'une marche de flanc un peu longue, surtout avec des troupes
+fatiguées et harassées, et enfin parce que je veux éviter toute espèce
+d'engagement, jusqu'à ce que j'aie pris ma ligue d'opération sur Paris,
+et que j'aie reçu les munitions qui me manquent.</p>
+
+<p>«Le duc de Trévise, qui devait d'abord suivre la même direction que moi,
+m'écrit qu'il a pris position à Nangis, et que, si l'ennemi est en
+forces à Rozoy, il se portera sur Guignes. Je souhaite qu'il ne lui
+arrive pas malheur, mais je le crains fort. Sa station à Nangis ne
+remplit aucun objet, et il court la chance d'être détruit; et, s'il ne
+l'est pas, il est au moins inutile à la défense de la Marne, qui est le
+point important. Je viens de lui écrire pour l'engager à passer la Marne
+et à suivre mon mouvement.</p>
+
+<p>«Je compte aller coucher demain à Charenton, et après-demain j'irai sur
+Lagny et Meaux; et, si l'ennemi n'est pas en opération sur la rivière,
+je déboucherai par Meaux pour éclairer ses mouvements.</p>
+
+<p>«J'ai laissé le général Souham sur la Seine, occupant Nogent, Bray et
+Montereau, et je lui ai ordonné de faire couper les ponts. Par ce moyen
+la communication avec l'Empereur est assurée par la rive gauche de la
+Seine.»</p><br>
+
+
+<h4>LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 28 mars 1814,<br> six heures et demie du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que l'ennemi, qui est
+parvenu à enlever hier la position de Meaux, se porte en forces sur
+Paris, et qu'il est déjà sur Claye.</p>
+
+<p>«Il est donc de la plus haute importance, monsieur le maréchal, que vous
+vous rendiez en toute hâte avec vos troupes, et monsieur le duc de
+Trévise avec les siennes, vers Paris, c'est-à-dire plus près de la
+capitale.</p>
+
+<p>«Je prie Votre Excellence de se mettre en marche sans aucun délai; et
+dans le cas où, d'après les renseignements que vous pourriez avoir, vous
+croiriez ne pas pouvoir vous diriger par Brie-Comte-Robert sans y
+trouver des forces ennemies supérieures aux vôtres, vous vous dirigeriez
+de Nangis droit sur Corbeil, pour y passer la Seine, et de là gagner les
+abords de Paris.</p>
+
+<p>«J'écris dans le même sens à M. le duc de Trévise, afin que vous
+combiniez ensemble votre mouvement, qui exige la plus grande célérité.</p>
+
+<p>«Le général Souham, à qui j'écris aussi, gardera la ligne de la Seine,
+entre Montereau et Nogent, avec ses troupes, pour la communication avec
+l'Empereur.</p>
+
+<p>«Je vous prie, monsieur le maréchal, de me faire connaître, par le
+retour du courrier, la direction que vous aurez prise, ainsi que le
+moment auquel vous serez rendu près Paris.</p>
+
+<p class="sc">«DUC DE FELTRE.»</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Nous avons reçu à quatre heures des nouvelles de l'Empereur du
+26, de Saint-Dizier. Sa Majesté y avait battu complètement deux
+divisions commandées par le général Wintzingerode, qui avait pris
+retraite sur Bar-sur-Ornain. On avait fait deux mille prisonniers, etc.</p>
+
+<p>«Le général Compans était à Ville-Parisis, à trois heures, avec presque
+toutes les troupes ennemies sur les bras.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 29 mars 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, vous ne pouvez trop tôt arriver à Charenton avec
+votre corps d'armée, pour de là manoeuvrer de manière à soutenir le
+général Compans, qui a couché cette nuit à Vert-Galant, et qui a, en
+effet, sur les bras toutes les forces des corps de Kleist, de Sacken,
+d'York, et, je crois, encore, le grand-duc Constantin et tes
+Wurtembergeois. Avec sept ou huit mille hommes de troupes qui ont déjà
+faibli, il a fait ce qu'il pouvait. On m'assure que ses avant-postes,
+attaqués ce matin, avaient été repliés. Si vous arrivez, monsieur le
+maréchal, on peut espérer de contenir l'ennemi entre Vincennes, qui est
+fortifié, et Saint-Denis, qui a été mis à l'abri d'un coup de main.</p>
+
+<p>«Vous savez que le pont de Lagny est en partie rompu; c'est donc sur la
+droite de la Marne que vous pourrez déboucher; mais il n'y a pas une
+minute à perdre. Je cherche à envoyer encore quelques renforts au
+général Compans; mais les heures passent, à cause des distances et des
+difficultés du service dans une grande ville. J'ai écrit au comte Darn
+pour que vous ayez des vivres et du vin (si faire se peut) en arrivant à
+Charenton.</p>
+
+<p>«Le mouvement sur Provins a tout compromis<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a>
+<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a>
+<a href="#footnotetag17">
+(retour) </a> Il est singulier que le duc de Feltre, qui n'a jamais fait
+la guerre, se permette de blâmer le premier mouvement sur Provins, qui a
+été le salut de deux corps d'armée, et qui était rendu nécessaire et
+indispensable, puisque en même temps que la grande armée nous suivait,
+nous avons rencontré en bataille, sur la grande route, à la
+Ferté-Gaucher, en arrière de nous et sur notre communication directe,
+les corps d'York et de Kleist. Il fallait aller à Provins, ou mettre bas
+les armes. (<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote>
+
+<p>«Quoiqu'on n'ait pas de nouvelles de l'Empereur depuis le 26 au soir, et
+que Sa Majesté n'ait point annoncé la direction qu'elle prendrait, on
+doit calculer qu'il est impossible que l'Empereur n'arrive pas, sur le
+dos de l'ennemi qui nous presse, d'ici à trois jours au plus tard, le
+salut de l'État dépend peut-être de résister pendant ces trois jours.
+Je reçois à l'instant votre bonne lettre d'aujourd'hui, à sept heures du
+matin. Il faudra garder le pont de Saint-Maur; cela doit regarder le duc
+de Trévise, qui, au lieu d'occuper Bonneuil, pourra loger ses troupes à
+Maisons, à Créteil, à Charenton, et avoir sa gauche à
+Fontenay-sous-Bois, si cette position lui parait bonne et si les
+dispositions du terrain ne s'y opposent pas.</p>
+
+<p>«Le ministre de la guerre,</p>
+
+<p class="sc">«DUC DE FELTRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 29 mars 1814,<br>onze heures du soir.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, je reçois à l'instant de nouveaux ordres de Sa
+Majesté le roi Joseph, que je m'empresse de transmettre à Votre
+Excellence, et qui contiennent de nouvelles dispositions déterminées par
+les circonstances.</p>
+
+<p>«L'intention du roi est, monsieur le maréchal, que vous vous réunissiez
+cette nuit, <i>entre la Villette et les prés Saint-Gervais</i>, au corps du
+général Compans, qui sera sous les ordres de Votre Excellence.</p>
+
+<p>«M. le maréchal duc de Trévise reçoit, de son côté, l'ordre de se porter
+cette nuit à la Villette, où il réunira sous son commandement les
+troupes du général Ornano.</p>
+
+<p>«Au moyen de ces dispositions, vous serez chargé, monsieur le maréchal,
+de la défense de Paris, depuis la Villette exclusivement jusqu'à
+Charenton; et M. le maréchal duc de Trévise commandera depuis la
+Villette inclusivement jusqu'à Saint-Denis.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'informer en outre Votre Excellence que le roi compte
+se rendre demain, dès la pointe du jour, à Montmartre, pour être à
+portée de voir les mouvements de l'ennemi, et de donner des ordres
+suivant les circonstances.</p>
+
+<p>«Le ministre de la guerre,</p>
+
+<p class="sc">«DUC DE FELTRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Fontainebleau, le 1er avril 1814,<br>six heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Dans la situation actuelle des affaires, l'Empereur s'est résolu à
+réunir le gouvernement à Orléans en y rassemblant toutes les réserves de
+l'intérieur, à se placer avec toute son armée entre Fontainebleau et
+Paris pour empêcher les malveillants de se livrer à leurs mauvais
+penchants et encourager les bons; obligeant l'armée ennemie à se tenir
+réunie, puisque le moindre détachement qu'elle ferait hors de Paris
+livrerait cette ville à l'Empereur.</p>
+
+<p>«Je donne l'ordre au duc de Trévise de prendre position à la gauche
+d'Essonne. Vous devez, monsieur le maréchal, prendre position avec votre
+corps à la droite d'Essonne; par ce moyen, l'ennemi sera obligé de
+passer la rivière d'Essonne devant l'armée. L'inconvénient de cette
+position saute aux yeux, puisque la rivière d'Essonne refuse la gauche
+qui tombe sur la route d'Orléans.</p>
+
+<p>«Le plateau de Fontenay-le-Comte à la Seine n'est que de deux petites
+lieues; on peut y avoir autant de débouchés que l'on veut sur la
+position d'Écote.</p>
+
+<p>«Il serait convenable de se tenir maître d'Essonne et de Corbeil, afin
+de faire de la poudre dont nous avons grand besoin, et de profiter des
+magasins de farines qui sont très-considérables.</p>
+
+<p>«Concertez-vous, monsieur le duc, avec M. le duc de Trévise; choisissez
+votre position; placez votre artillerie en batterie; l'armée arrive
+demain et suivra le même mouvement. Faites de suite travailler aux
+fortifications de Corbeil et d'Essonne, afin d'avoir, s'il est possible,
+deux débouchés. Faites fortifier la rivière d'Essonne; envoyez-moi de
+suite un mémoire sur cette position; qu'elle ait plus ou moins
+d'avantages, il faut la prendre dans tous les cas, parce que la rivière
+l'indique naturellement.</p>
+
+<p>«Reconnaissez s'il y aurait une position entre Corbeil et Choisy, par
+exemple en avant de Ris, où on peut surveiller les deux routes d'Orléans
+et de Fontainebleau, avoir les derrières libres pour la retraite, et où
+on pourrait placer avec avantage une armée de quarante mille hommes. En
+trois ou quatre jours on aurait construit bien des redoutes et des
+ouvrages qui ajouteraient à la force naturelle de la position.</p>
+
+<p>«Pour compléter le système, quand vous aurez vu la position, voyez la
+position de la rivière de l'École, afin de pouvoir donner votre avis sur
+ces trois positions. L'Empereur compte qu'à midi il doit être sans
+inquiétude sur la position que vous aurez occupée avec le duc de
+Trévise. Envoyez de la cavalerie à Arpajon, et poussez votre avant-garde
+sur la route de Paris aussi loin que vous pourrez, poussant des
+reconnaissances.</p>
+
+<p>«Je vous envoie cette lettre par M. le colonel Bongars qui vous
+accompagnera dans vos reconnaissances, et qui ne reviendra que lorsque
+les troupes seront placées.</p>
+
+<p>«Dans ce système il faut ordonner à la poudrerie de continuer de faire
+de la poudre, et, au fur et à mesure qu'elle fabriquera, on évacuera sur
+Fontainebleau, et on établira un artifice.</p>
+
+<p>«Faites-moi connaître, monsieur le maréchal, la quantité de farine qui
+se trouve à Corbeil, soit sur cette rive, soit dans les magasins de
+l'autre rive, et faites rétablir le pont, si vous le jugez convenable,
+afin d'évacuer les farines qui seront de l'autre côté. Comme il y a un
+filet d'eau qui entoure la ville de l'autre coté, il doit être facile
+d'occuper cette ville, ce qui assure un bon passage de la Seine,
+indépendamment du pont de Melun.</p>
+
+<p>«Envoyez de suite un officier du génie à Arpajon pour reconnaître la
+place. S'il y a une muraille, il fera travailler de suite à la mettre à
+l'abri des Cosaques.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Fontainebleau, le 2 avril 1814,<br>quatre heures du matin.</p><br><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre à la division des gardes
+d'honneur du général Defrance de partir ce matin de
+Saint-Germain-sur-l'Écote, pour se rendre à Fontenay-le-Vicomte et
+éclairer la rivière d'Essonne depuis la Ferté-Alep, en jetant des partis
+sur Arpajon. Le général Defrance sera sous vos ordres, et je le charge
+d'envoyer un officier près de vous.</p>
+
+<p>«Je viens d'ordonner au général Sorbier de prendre des mesures pour
+qu'aujourd'hui, à cinq heures du matin, vous et le duc de Trévise, ayez
+au moins à vous deux soixante pièces de canon.</p>
+
+<p>«La division de cavalerie du général Piré partira aujourd'hui vers onze
+heures ou midi de Fontainebleau pour aller se cantonner du côté de
+Monceaux, à une lieue derrière Essonne. Le général Piré prendra vos
+ordres si vous étiez attaqué.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Fontainebleau, le 3 avril 1814.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur aura ce soir son quartier général
+au château de Tilly, près Ponthierry: ayez soin d'y envoyer un aide de
+camp ou officier d'état-major, qui puisse bien faire connaître à Sa
+Majesté l'endroit où se trouvent les troupes.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Fontainebleau, le 4 avril 1814.</p><br><br>
+
+<p>«L'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez ce soir de votre
+personne au palais de Fontainebleau, à dix heures; prenez des mesures
+pour pouvoir être de retour à votre poste avant le jour.</p>
+
+<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p>
+
+<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL BORDESOULLE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Versailles, le 5 avril 1814.</p><br><br>
+
+<p>«M. le colonel Fabvier a dû dire à Votre Excellence les motifs qui nous
+ont engagés à exécuter le mouvement que nous étions convenus de
+suspendre jusqu'au retour de MM. les princes de la Moskowa, des ducs de
+Tarente et de Vicence. Nous sommes arrivés à Versailles avec tout ce qui
+compose le sixième corps.--Absolument tout nous a suivis, et avec
+connaissance du parti que nous prenions, l'ayant fait connaître à la
+troupe avant de marcher. Maintenant, monseigneur, pour tranquilliser les
+officiers sur leur sort, il serait bien urgent que le gouvernement
+provisoire fit une adresse ou proclamation à ce corps, et qu'en lui
+faisant connaître sur quoi il peut compter on lui fasse payer un mois de
+solde; sans cela il est à craindre qu'il ne se débande.</p>
+
+<p>«MM. les officiers généraux sont tous avec nous, M. Lucotte excepté. Ce
+joli monsieur nous avait dénoncés à l'Empereur.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, de Votre
+Excellence,</p>
+
+<p>«Le très-humble et dévoué serviteur.</p>
+
+<p>«Le général de division,</p>
+
+<p>«Comte <span class="sc">BORDESOULLE.</span>»</p><br>
+
+<h4>COPIE D'UNE LETTRE DE M. LE MARÉCHAL NEY A S. A. LE PRINCE DE BÉNÉVENT
+PRÉSIDENT DE LA COMMISSION COMPOSANT LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE.</h4>
+
+<p>«Monseigneur, je me suis rendu hier (4) à Paris avec M. le maréchal duc
+de Tarente et M. le duc de Vicence, comme chargé de pleins pouvoirs pour
+défendre, près de Sa Majesté l'empereur Alexandre, les intérêts de la
+dynastie de l'empereur Napoléon.--Un événement imprévu ayant tout à coup
+arrêté les négociations, qui cependant semblaient promettre les plus
+heureux résultats, je vis dès lors que, pour éviter à notre chère patrie
+les maux affreux d'une guerre civile, il ne restait plus aux Français
+qu'à embrasser entièrement la cause de nos anciens rois; et c'est
+pénétré de ce sentiment que je me suis rendu ce soir auprès de
+l'empereur Napoléon pour lui manifester le voeu de la nation.</p>
+
+<p>«L'Empereur, convaincu de la position critique où il a placé la France,
+et de l'impossibilité où il se trouve de la sauver lui-même, a paru se
+résigner et consentir à une abdication entière et sans aucune
+restriction; c'est demain matin que j'espère qu'il m'en remettra
+lui-même l'acte formel et authentique; aussitôt après, j'aurai l'honneur
+d'aller voir Votre Altesse Sérénissime.</p>
+
+<p>«Le maréchal <span class="sc">NEY</span>.»</p><br>
+
+<p class="rig">«Fontainebleau, le 5 avril 1814,<br>onze heures et demie du soir.»</p><br><br><br>
+
+<h4>COPIE DE LA GARANTIE FAITE LE 6 AVRIL ET ANTIDATÉE.<br>
+<span class="sml">POUR METTRE A L'AISE LES OFFICIERS ET SOLDATS DU SIXIÈME CORPS.</span></h4>
+
+<p class="mid"><span class="sc">ARTICLE PREMIER</span>.</p>
+
+<p>«Moi, Charles, prince de Schwarzenberg, maréchal et commandant en chef
+les armées alliées, je garantis à toutes les troupes françaises qui, par
+suite du décret du sénat du 2 avril, quitteront les drapeaux de Napoléon
+Bonaparte, qu'elles pourront se retirer librement en Normandie avec
+armes, bagages et munitions, et avec les mêmes égards et honneurs
+militaires que les troupes alliées et réciproquement.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 2.</span>.</p>
+
+
+<p>«Que si, par suite de ce mouvement, les événements de la guerre
+faisaient tomber entre les mains des puissances alliées la personne de
+Napoléon Bonaparte, sa vie et sa liberté lui seront garanties dans un
+espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances
+alliées et du gouvernement français.»</p>
+
+<h4>EXTRAIT DU <i>NATIONAL</i>.</h4>
+
+<p class="rig">Jeudi, 8 août 1814.</p><br><br>
+
+<p>«... L'officier chargé de porter à Marmont l'ordre écrit de Joseph, dont
+nous venons de parler, le lui avait remis à deux heures. Cet ordre,
+formulé dans les mêmes termes pour les deux maréchaux, était ainsi
+conçu:</p>
+
+<p>«Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de Trévise ne
+peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en pourparlers avec le
+prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui sont devant eux.</p>
+
+<p>Ils se retireront sur la Loire.</p>
+
+<p class="sc">«Joseph.»</p><br>
+
+<p class="mid">«Montmartre, ce 30 mars 1814, à dix heures du matin.»</p>
+
+<p>«Le duc de Raguse n'en continua pas moins à se battre. Il avait alors
+non-seulement à soutenir l'effort de Schwarzenberg, mais encore du
+centre de l'armée de Silésie, que venait d'amener Giulay. Cette armée,
+nous l'avons dit, s'était partagée en trois colonnes: celle de droite,
+conduite par Blücher en personne, se portait, à pas comptés, par
+Aubervilliers et Clichy, sur la butte Montmartre, tandis que celle de
+gauche, aux ordres du prince de Wurtemberg, après avoir traversé le bois
+et le village de Romainville, s'avançait, partie sur Ménilmontant,
+partie sur Charonne et la chaussée de Vincennes, que défendait une
+batterie de vingt-huit pièces, manoeuvrées par les élèves de l'École
+polytechnique, au nombre de deux cent seize, et pointées par des
+artilleurs de la vieille garde.</p>
+
+<p>«A dix heures du soir, ces braves adolescents faisaient encore feu,
+lorsqu'on vint leur donner l'ordre de rentrer à l'École.</p>
+
+<p>«Blücher ne devait pas rencontrer la même résistance. Ne pouvant croire
+que Montmartre n'était pas fortifié, il ne s'en approcha, nous l'avons
+dit, qu'avec les précautions les plus grandes. Ce fut à trois heures et
+demie seulement que ses premiers détachements parurent au pied de la
+butte. Quelques obus et quelques boulets furent lancés contre eux; mais,
+à quatre heures, il ne restait plus un seul homme armé sur ce point.
+Blücher l'occupa immédiatement en force, et, à quatre heures et demie,
+les huit pièces que nos soldats y avaient laissées étaient tournées
+contre Paris, et jetaient sur les faubourgs les plus rapprochés des
+boulets et des obus.</p>
+
+<hr>
+
+<p>«Ce désarroi, cet abandon général, inspiraient les craintes les plus
+vives à la partie riche de la population de Paris; ils préoccupaient
+surtout vingt-cinq à trente personnes, banquiers, commerçants,
+propriétaires, qui attendaient Marmont, lorsque, à six heures du soir,
+après avoir fait avertir le duc de Trévise, par le général Meynadier, de
+la signature de l'armistice, il parut dans les salons de son hôtel de la
+rue de Paradis-Poissonnière. Il était à peine reconnaissable, a dit un
+témoin oculaire; sa barbe avait huit jours; la redingote qui couvrait
+son uniforme était en lambeaux; de la tête aux pieds il était noir de
+poudre. Il annonça la suspension d'armes. «C'est bien pour l'armée,
+s'écria-t-on autour de lui; mais Paris? qui le garantira des excès de
+l'ennemi? Il faut une capitulation pour le sauver!»</p>
+
+<p>«Marmont en convint. «L'armistice, ajouta-t-il, a précisément pour objet
+de faciliter à Paris un arrangement particulier à la capitale. Mais je
+suis sans autorisation pour traiter en son nom; je ne la commande pas;
+je ne suis pas gouvernement. Simple chef de corps, je n'ai à m'occuper
+que des troupes sous mes ordres. Elles ne peuvent plus rien; elles ont
+fait tout ce qu'humainement on pouvait exiger d'elles. On vient de
+m'annoncer le retour de l'Empereur par la route de Fontainebleau; je
+vais me replier sur cette ville, et laisser, à qui doit le prendre, le
+soin d'une capitulation spéciale pour Paris.--Mais qui la proposera? qui
+la signera? répliqua-t-on tout d'une voix; le gouvernement, toutes les
+hautes autorités, nous ont abandonnés; il ne reste plus personne. Ce
+n'est pas le conseil municipal de Paris qui peut traiter directement
+avec l'empereur de Russie et le roi de Prusse; ces princes ne
+connaissent, pas même de nom, un seul de ces membres. Les maréchaux,
+après avoir défendu la ville, auraient-ils l'inhumanité de l'abandonner
+à toutes les exigences, à toute la colère du vainqueur? Puisqu'ils ont
+conclu l'armistice, que leur coûte-t-il de compléter la négociation?
+Joseph, d'ailleurs, ne leur a-t-il pas donné carte blanche?»</p>
+
+<p>«Marmont résista longtemps. A la fin, entraîné par les supplications de
+tout ce qui l'entourait, par les prières d'une députation du corps
+municipal, qui vint le conjurer de s'entremettre, il consentit à prendre
+la responsabilité d'un acte que tous lui signalaient comme l'unique
+moyen de salut pour Paris. Deux aides de camp furent chargés de conclure
+en son nom. Les troupes commencèrent leur mouvement de retraite sur
+Fontainebleau. Ce furent les détachements les premiers partis que
+l'Empereur rencontra à Fromenteau.</p>
+
+<p>«La capitulation de Paris étonna, indigna la France. Le peuple ne put
+comprendre comment Paris, capitale d'un grand empire, centre de toutes
+les ressources du gouvernement, avec une population de sept cent mille
+âmes, s'était rendue après une lutte de quelques heures. Les nations ont
+leur jour d'injustice: le gouvernement de la régente avait été inepte et
+lâche; l'Empereur imprévoyant et aveugle au delà de toute croyance;
+l'armée, sous Paris, s'était montrée héroïque; fait inouï! elle venait
+de tuer à l'ennemi plus de soldats qu'elle ne comptait de combattants;
+et ce furent les chefs de cette armée qu'on accusa. Les nations ont
+aussi leurs passions; la défaite, même la plus honorable, leur semble
+une honte qu'elles ne peuvent accepter; être trahies va mieux à leur
+orgueil; la capitulation, signée par les aides de camp du duc de Raguse,
+fut reprochée à ce maréchal comme un acte d'infâme trahison.--Joseph
+Bonaparte, Clarke, duc de Feltre, le général Hullin, voilà les seuls
+noms sur qui doit éternellement peser le fatal souvenir de la
+<i>première</i> capitulation de Paris. Le maréchal Marmont était encore un
+des plus nobles soldats de notre armée au 30 mars 1814.»</p>
+
+<p class="sc">«A. DE VAULABELLE.»</p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001small.png"><br><a href="images/001large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<p>[Note du transcripteur: ce tableau contient les
+renvois <a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a>
+<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>et<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a>
+<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> aux notes ci-dessous.]</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a>
+<a href="#footnotetag18">
+(retour) </a> Gardes nationaux qui ont disparu au moment du combat.
+(<i>Note du duc de Raguse</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a>
+<a href="#footnotetag19">
+(retour) </a> Il est inutile de faire remarquer que ce tableau dressé à
+la place de Paris, présente un effectif exagéré, comme l'est toujours un
+effectif formé sur pièces dans les bureaux. En règle générale, il faut
+toujours retrancher, sur les effectifs de cette espèce, un cinquième au
+moins, cinquième qui représente les malade, les traînants, les absents,
+en un mot, pour quelque motif que ce soit. Il suffit d'examiner avec un
+peu d'attention ce tableau pour voir combien il est loin de représenter
+le nombre des combattants véritables. Par exemple les 6000 gardes
+nationaux; (y en avait-ils 6000?) étaient aux barrières. On compte les
+hommes qui étaient où on ne se battait pas, les hommes employés à la
+place, etc... (<i>Note de l'Éditeur</i>.)</blockquote>
+<br>
+
+<h4>NOTICE SUR LE GÉNÉRAL KLÉBER<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a>
+<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a></h4>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a>
+<a href="#footnotetag20">
+(retour) </a> Le duc de Raguse a rédigé ces trois notices en exprimant
+l'intention formelle de les joindre à ses <i>Mémoires</i>. Nous devons dire
+pourquoi nous les insérons ici, au lieu de les rejeter à la fin de
+l'ouvrage, où est la place ordinaire des morceaux détachés de ce genre.
+D'abord elles se rapportent, en grande partie, à la portion des
+<i>Mémoires</i> que l'on vient de lire; mais, ce qui nous a principalement
+déterminé, c'est qu'ils complètent ce volume. Nous avons préféré ne pas
+suivre l'usage et conserver, pour le volume prochain, l'histoire
+complète de la Restauration, histoire très-intéressante, qui forme un
+tout bien lié, qu'il serait difficile et fâcheux de scinder. C'est donc
+surtout en vue de l'attrait que cette lecture peut présenter que nous
+avons agi en cette circonstance. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+<p>J'ai connu les hommes les plus marquants de mon époque: j'ai vécu dans
+la familiarité d'un grand nombre d'entre eux. Ma vie, longue et agitée,
+m'a mis en rapport avec presque tous les individus dont les noms
+passeront à la postérité; et, après Napoléon, aucun homme n'a laissé en
+moi de plus profonds souvenirs que le général Kléber. Bien jeune encore
+quand je l'ai connu, peut-être l'ai-je jugé avec cet enthousiasme propre
+au premier âge; mais déjà cependant j'avais assez vu le monde pour
+pouvoir comparer, et peut-être aussi la nature m'a-t-elle donné quelque
+instinct pour apprécier les hommes: je pourrais en assigner la preuve
+par la manière dont j'ai deviné l'immense carrière du général Bonaparte,
+et cela, au moment où, général de brigade obscur, il était encore
+inconnu au monde.</p>
+
+<p>Kléber est né à Strasbourg, en 1754, d'une famille bourgeoise. Destiné
+au métier d'architecte et élevé pour en suivre la carrière, des
+circonstances particulières lui donnèrent le moyen d'entrer à
+vingt-trois ans au service de l'Autriche, comme officier, dans le
+régiment de Kaunitz. Après sept ans, il le quitta pour revenir en
+France, où il reprit sa première profession. La Révolution ayant
+réveillé chez lui son instinct belliqueux, il entra, comme grenadier,
+dans un bataillon de volontaires du Haut-Rhin, où bientôt il devint
+adjudant-major. Renfermé dans Mayence, il se distingua à la défense de
+cette place, et fut nommé adjudant général. Envoyé avec cette garnison
+dans la Vendée, et promu bientôt au grade de général de brigade,
+destitué et remis peu après en activité de service et devenu général de
+division, il combattit en cette qualité à Fleurus, et eut ensuite sous
+ses ordres une aile de l'armée de Sambre-et-Meuse, commandée par le
+général Jourdan. Resté sans activité en 1797, il demanda au général
+Bonaparte de le suivre dans l'expédition d'Égypte, et en fit partie
+comme général de division. Blessé à l'attaque d'Alexandrie, il resta
+dans cette place pour y commander. Guéri, il revint à la tête de sa
+division, et fit l'expédition de Syrie. Le général Bonaparte, en partant
+pour la France, lui laissa le commandement de l'armée. Kléber, opposé au
+système de colonisation, conclut, peu après, une convention pour
+l'évacuation de l'Égypte; mais, après avoir commencé l'exécution du
+traité, informé de la mauvaise foi du gouvernement anglais, il se
+détermina à attaquer immédiatement l'armée turque, sur laquelle il
+remporta, avec dix mille hommes, la victoire mémorable d'Héliopolis.
+Après ce succès immortel, et au moment où il s'occupait à fonder un
+établissement durable, un fanatique l'assassina et enleva à l'armée un
+chef qui lui assurait à jamais la conservation de cette riche contrée,
+si précieuse pour la France, et dont la possession l'eût dédommagée
+amplement de la perte de toutes ses colonies.</p>
+
+<p>Le général Kléber, d'une haute stature, d'une figure martiale, d'une
+bravoure brillante, donnait l'idée du dieu de la guerre. Son instruction
+était étendue, son esprit vif et mâle. Un accent alsacien très-marqué,
+des phrases souvent imprégnées de germanismes, donnaient à son langage
+une énergie particulière. Sa personne portait avec elle une grande
+autorité, et son regard imposait. Bon et agréable dans ses rapports, les
+troupes l'aimaient; ceux qui vivaient dans son intimité le chérissaient.
+Cependant, comme rien n'est parfait sur la terre, avec un caractère
+élevé et prononcé, il ressentait quelquefois de petites passions qui
+obscurcissaient ses hautes qualités. La manière dont Bonaparte avait
+paru et figuré à son début sur la scène du monde l'avait rempli
+d'admiration, et cependant, à peine placé sous ses ordres et en rapports
+directs avec lui, les faiblesses de l'homme reprirent leur empire, et
+son entourage, ne négligea rien pour refroidir et rendre bientôt ennemis
+deux hommes qui étaient faits pour s'entendre et s'apprécier. Du nombre
+de ceux qui exerçaient une influence fâcheuse sur l'esprit de Kléber, je
+dois mettre en première ligne Auguste Damas, un de ses aides de camp,
+jeune homme charmant et officier brillant, mais qui faisait un mauvais
+usage de son crédit sur l'esprit de son général.</p>
+
+<p>Kléber réunissait chez lui deux dispositions contraires dans son esprit,
+chose dont on a vu plus d'une fois l'exemple chez les gens de guerre. Il
+ne savait pas obéir et ne voulait pas commander. Quand le commandement
+lui fut imposé, il l'exerça à merveille; mais, si on le lui eût offert,
+il l'aurait refusé opiniâtrement. Il contribua puissamment aux succès de
+l'armée de Sambre-et-Meuse, et fut en même temps le fléau du général
+Jourdan, dont il estimait peu les talents et le caractère, et qu'il
+tournait souvent en ridicule. Après le départ de Bonaparte, il se
+déclara hautement son ennemi, il critiqua amèrement ses opérations et
+rallia à lui tous les individus qui désiraient voir évacuer l'Égypte.
+L'armée se divisa en deux partis, l'un favorable, l'autre contraire à la
+colonisation. Les troupes qui avaient servi en Italie composaient le
+premier; à sa tête se plaça le général Menou, et c'est à cette seule
+circonstance que cet officier a dû cette protection inouïe et si peu
+méritée dont Napoléon ne se lassa jamais de le couvrir; Kléber adopta
+toutes les passions du parti opposé; mais, quand l'honneur de l'armée
+lui commanda de changer de conduite, il n'hésita pas à se montrer homme
+supérieur et grand général. Jamais ordre du jour ne fut plus éloquent
+que celui qu'il donna à son armée; jamais proclamation n'exalta plus
+vivement les sentiments des soldats. Après avoir publié textuellement la
+lettre de l'amiral Keit, annonçant son refus de reconnaître le traité
+d'El-Arich, et sa résolution de retenir prisonnière l'armée française,
+il ajoutait: «Soldats, on ne répond à de telles insolences que par des
+victoires. Préparez-vous à combattre.» On sait ce qui advint de cette
+résolution généreuse. La conservation de l'Égypte, s'il eût vécu, en eût
+été le résultat définitif.</p>
+
+<p>Le langage du général Kléber, souvent ordinaire, ne manquait cependant
+pas d'une certaine élévation; ses images, prises presque toujours en bas
+lieu, avaient quelque chose de pittoresque et d'énergique, et beaucoup
+de mots de lui ont fait fortune dans l'armée. Lors du passage du Rhin en
+1793, près de Dusseldorf, Kléber commandait le corps d'armée opérant le
+premier. Le retard de quelques heures dans l'arrivée des bateaux sembla
+avoir fait perdre la tête au général Jourdan. Le passage, exécuté de
+nuit, devait avoir lieu de très-bonne heure; mais, les bateaux n'ayant
+été disponibles qu'à dix heures, et la lune étant levée, l'opération
+pouvait être vue par les ennemis, et, comme tous les hommes faibles,
+Jourdan voulut remettre au lendemain son entreprise, ne voyant pas que
+le retard mettrait plus de chances contre le succès que la lumière
+incertaine de l'astre dont il redoutait la présence. Au moment où Kléber
+s'embarquait avec ses troupes pour opérer, un aide de camp arriva pour
+lui dire de suspendre le passage. Kléber prit un ton solennel pour
+répondre à l'aide de camp, et lui adressa ces paroles: «Dites au général
+en chef que je ch... sur la lune, je fais une éclipse, je passe, et
+demain je serai à Dusseldorf.» Je ne sais pas si l'éclipse fut faite,
+mais il est certain que le lendemain il était maître de Dusseldorf. On
+juge le succès qu'eut un pareil discours dans la circonstance et avec
+un semblable résultat.</p>
+
+<p>Kléber, en Égypte, s'était promptement mis en opposition contre toutes
+les niaiseries de cette nuée de prétendus savants qui avaient accompagné
+l'armée. Ces pauvres gens étaient antipathiques aux soldats, qui les
+accusaient d'être cause de l'expédition. Aussi se plaisaient-ils à leur
+signifier qu'ils n'étaient que des ânes, mais cela d'une manière
+indirecte, en décorant les ânes, si communs en Égypte, du nom de
+savants. Kléber eut un jour l'occasion de les tourner en ridicule d'une
+manière sanglante. A Dieu ne plaise que je puisse confondre dans cette
+tourbe quelques-uns des hommes illustres qui avaient suivi l'expédition,
+tels que Monge, Berthollet, Dolomieu, etc.! Mais il est certain que ce
+peuple de savants était fort peu digne de pareils chefs et que les
+soldats étaient fort excusables de se moquer d'eux. Dolomieu, Monge,
+Berthollet, etc., étaient à dîner chez le général Kléber à Gizéh, avec
+une trentaine de convives. Dolomieu avait de la niaiserie dans l'esprit,
+dans la tournure et dans le langage: d'une taille de six pieds deux
+pouces, élancé comme un palmier et bègue, sa vue disposait toujours à
+rire. Quelqu'un ayant dit que, si ou eût trouvé cent millions en
+arrivant en Égypte, on aurait pu faire de très-belles choses, Dolomieu
+s'empara vivement de cette idée, et exprima d'une manière particulière
+ses regrets. Kléber alors lui ayant dit: «Mon cher Dolomieu, quel emploi
+auriez-vous fait de ce trésor?» celui-ci répondit en bégayant: «D'abord,
+j'aurais donné trente millions à l'Institut pour faire des fouilles,
+ensuite une pareille somme pour bâtir une ville à la pointe du Delta,
+enfin, le reste au gouvernement pour le couvrir des frais de
+l'expédition, chose juste et convenable.--Nous différons, mon cher
+Dolomieu, dans notre manière de voir,» lui dit alors Kléber avec
+autorité, «si j'avais eu mission de répartir cette somme, j'aurais
+donné cinquante millions à l'armée, et puis cinquante millions à
+l'armée, des coups de bâton au Directoire, et du foin à l'Institut.»</p>
+
+<p>Cette histoire, dont le général Bonaparte rit beau-coup, fit le bonheur
+de l'armée.</p>
+
+<p>J'ai raconté ailleurs d'autres mots du général Kléber, je pourrais en
+citer encore, mais j'en ai dit assez pour faire connaître la nature de
+son esprit. Homme remarquable sous tous les rapports, sa mort prématurée
+a été un grand malheur pour la France, et la cause de nos désastres en
+Égypte.</p>
+<br>
+
+<h4>NOTICE SUR LE PRINCE SCHWARZENBERG</h4>
+
+<p>J'ai eu plusieurs fois, dans le cours de mes <i>Mémoires</i>, l'occasion de
+prononcer le nom du prince Charles de Schwarzenberg; mais je n'en ai
+point dit assez pour le faire connaître, et c'est ce que je veux faire
+ici.</p>
+
+<p>Le rôle important qu'il a joué à la tête de la croisade qui s'est formée
+contre nous prouve que c'était un homme d'un rare mérite. Le noble et
+heureux caractère dont il était doué était merveilleusement adapté à la
+position élevée qui lui avait été confiée. Il fallait ses belles et
+nobles qualités pour amener à bien la tâche difficile qui lui était
+imposée. Ces mêmes qualités, au reste, lui ont valu l'estime et
+rattachement de tous ceux qui l'ont connu.</p>
+
+<p>Il était issu d'une ancienne et illustre famille de l'Empire,
+appartenant à la noblesse immédiate, depuis plusieurs siècles établie en
+Autriche, où elle possède de grands biens. A l'exemple de ses ancêtres,
+il entra de bonne heure au service militaire. Le prince Charles était né
+en 1771; aussi avait-il fait les campagnes de 1788 et 1789 contre les
+Turcs. Il avait également servi avec distinction dans les guerres contre
+la France. Dès 1796, à vingt-cinq ans, il était déjà officier général,
+chose rare partout, et plus rare en Autriche qu'ailleurs. Il se trouva à
+la catastrophe d'Ulm, où, par ses dispositions et sa présence d'esprit,
+il sauva la plus grande partie de la cavalerie autrichienne. Son esprit
+aimable et sa séduction personnelle le firent choisir, pendant la paix,
+pour remplir les fonctions d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg. La guerre
+l'ayant rappelé à l'armée, il combattit avec gloire à Wagram, en 1809.</p>
+
+<p>Après le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, le prince de
+Schwarzenberg devint ambassadeur en France et sut plaire universellement
+à Paris. La catastrophe qui accompagna les fêtes du mariage de Napoléon,
+et dont sa maison fut le théâtre, devint comme le pronostic funeste des
+malheurs dont la nouvelle dynastie serait frappée.</p>
+
+<p>Au moment où la guerre de Russie éclata, il fut choisi pour commander le
+corps auxiliaire que l'Autriche réunit à l'armée française. Comme
+Napoléon l'estimait et l'aimait, comme il voulait lui donner une
+existence égale à celle des maréchaux français, il demanda pour lui à
+l'empereur François la dignité de feld-maréchal, qui lui fut accordée.
+Ainsi ce fut à Napoléon qu'il dut sa promotion. Singulière destinée de
+celui-ci! Principe de tant de grandeurs nouvelles, créateur, soutien et
+protecteur de tant de dynasties qui, par sa toute-puissance, prirent
+rang parmi les rois, quand ses nombreuses fautes eurent compromis ses
+destinées, il succomba écrasé par les efforts de ceux qu'il avait
+grandis! Le lieutenant qu'il avait choisi en 1812 devint le chef suprême
+qui conduisit, en 1813 et 1814, les peuples qui avaient pris les armes
+pour le détruire.</p>
+
+<p>Le prince de Schwarzenberg remplit sa tâche avec talent en 1812.
+Abandonné à lui-même par Napoléon, habituellement sans ordres de lui, il
+manoeuvra dans le but d'être le plus utile à l'armée française. Des
+critiques injustes ont obscurci les services qu'il rendit à cette
+époque. L'esprit de parti a fait taire la vérité. On l'a accusé d'avoir
+agi avec faiblesse et trop de circonspection; mais ceux qui ont étudié
+les faits doivent le laver de cette accusation. Le prince de
+Schwarzenberg a manoeuvré avec habileté et talent. Il ne pouvait pas
+raisonnablement faire plus qu'il n'a fait. Il est vrai qu'il ne s'est
+pas perdu à plaisir au moment où l'armée française a présenté le
+spectacle d'une immense catastrophe, dont on ne trouve d'exemple que
+dans l'antiquité.</p>
+
+<p>La position de l'Autriche ayant changé, de nouveaux devoirs le mirent
+dans le cas de combattre ses anciens alliés. La considération dont
+jouissait son talent, le cas qu'on faisait d'un caractère noble,
+désintéressé, conciliant, et la nécessité de flatter l'amour-propre de
+l'Autriche, dont le poids devait tout décider, firent choisir
+unanimement le prince de Schwarzenberg pour chef suprême.</p>
+
+<p>Jamais mission plus difficile et plus pénible ne fut donnée à un général
+d'armée. Commander les troupes de tant de nations différentes, et mettre
+en harmonie des intérêts quelquefois si opposés; commander au milieu de
+souverains, environné de leurs états-majors et de leur cour; neutraliser
+les rivalités funestes et les mauvaises passions: faire une abnégation
+constante de toute vanité personnelle; accorder souvent une gloire peu
+méritée pour ne pas déplaire, sans cependant décourager ceux à qui elle
+appartenait véritablement; ne voir qu'un but marqué dans l'alliance, et
+se sacrifier sans cesse aux intérêts de l'harmonie et de l'union, tel
+est le rôle auquel le prince de Schwarzenberg s'est dévoué, et qu'une
+âme d'une pureté extraordinaire lui a donné le moyen de remplir. Il
+avait, il est vrai, un puissant appui pour le succès de ses opérations
+dans la haine universelle qu'inspirait Napoléon.</p>
+
+<p>Je ne fais ici aucune critique des deux campagnes des alliés en 1813 et
+1814. Les fautes commises ne peuvent être reprochées à un général peu
+maître de ses mouvements, auquel on désobéissait souvent, et que mille
+considérations retenaient sans cesse.</p>
+
+<p>Le prince de Schwarzenberg avait des talents militaires distingués, et
+doit être placé au nombre des meilleurs généraux de son temps.</p>
+
+<p>On assure que, dans la sécurité de la paix, on a oublié les grands
+services qu'il avait rendus, et que seul il pouvait rendre. En effet,
+son influence a été détruite par des médiocrités intrigantes. En cela il
+a eu un sort commun à beaucoup d'hommes capables et vertueux dont
+l'histoire a conservé les noms. Une mort prématurée à quarante-neuf ans
+l'a empêché de jouir, de son vivant, de la position qui lui était due,
+et que le temps aurait amenée quand les intérêts personnels et les
+rivalités n'y auraient plus mis d'obstacles.</p>
+<br>
+
+<h4>NOTICE SUR LE PRINCE DE METTERNICH</h4>
+
+<p>Le prince de Metternich, dont la longue carrière politique a exercé
+pendant beaucoup d'années et exerce encore une grande influence sur les
+événements de l'Europe, sera l'objet légitime de la curiosité de la
+postérité. Ceux qui, comme moi, l'ont beaucoup fréquenté doivent
+chercher à le faire connaître.</p>
+
+<p>Le prince de Metternich est né à Coblentz, en 1773. Sa famille
+appartenait à la noblesse immédiate de l'empire. Elle a eu la gloire de
+fournir plusieurs électeurs de Trèves et de Mayence. A l'exemple de son
+père, Metternich s'attacha de bonne heure au service de l'Autriche. Un
+avancement rapide le porta au poste de ministre de l'empereur à Berlin,
+qu'il occupait en 1805.</p>
+
+<p>M. de Metternich est un homme d'un esprit étendu et cultivé. Il possède
+des connaissances multipliées. Sans être un savant, il n'est
+probablement pas d'homme du monde, livré aux affaires et aux plaisirs,
+qui ait fait des études aussi variées, et soit au même degré au courant
+des découvertes et de la marche des sciences et des arts, au moins dans
+leurs résultats et leur application.</p>
+
+<p>Une tournure élégante dans sa jeunesse, une politesse facile, ont fait
+de lui le type du véritable grand seigneur. Son caractère égal et
+bienveillant rend agréables les rapports avec lui. Le prince de
+Metternich est prodigue de promesses, mais difficilement il les tient et
+s'occupe de leur exécution. La moindre considération l'arrête; le plus
+léger obstacle l'intimide. Jamais il n'aborde de front une difficulté;
+toujours il cherche à la tourner, et, si l'oubli de la vérité dans son
+langage est un auxiliaire utile, il n'hésite pas à en faire usage, et
+cela avec un aplomb imperturbable.</p>
+
+<p>Cependant dans les choses essentielles, et en pesant bien la nature de
+ses expressions, ses paroles méritent confiance; dans les choses de peu
+d'importance, on doit attribuer la cause d'une moindre franchise au
+besoin de déguiser son impuissance et ses moyens de crédit dans les
+affaires de gouvernement intérieur: chose plus vraie qu'on ne croit
+généralement. Sous le règne de l'empereur François, et plus encore sous
+la règne actuel, son pouvoir réel s'est toujours borné aux affaires de
+son département. Sur ce terrain il est maître absolu; mais à ces limites
+finit sa puissance; en sorte que celui qui petit entraîner l'État dans
+une guerre qui consommerait des milliers d'hommes et des centaines de
+millions est tout à fait étranger aux mesures qui doivent servir d'appui
+au développement de ses forces et au régime intérieur de la société.</p>
+
+<p>L'Autriche est aujourd'hui une oligarchie où chaque département
+administratif se gouverne isolément. Tout s'y passe d'une manière
+légale; tout y est régulier et conduit d'une manière paternelle; mais
+chaque pouvoir y marche pour son compte, et il n'y a pas de centre
+d'action véritable. Les moeurs de la famille impériale, et un grand
+esprit de justice généralement répandu dans les dépositaires du pouvoir,
+conduisent le pays. C'est un état de choses supportable dans le repos;
+mais c'est une cause de faiblesse et un grand danger au moment de
+l'agitation. Rien n'est plus propre à produire de grandes catastrophes.</p>
+
+<p>Ce qui distingue particulièrement le prince de Metternich, le trait
+caractéristique de son esprit, c'est la raison. Il semble sans passion;
+il entend tout avec calme, et se met à la place de chacun. Gâté par les
+habitudes d'une position très-élevée et des conséquences qui en
+résultent, la contradiction lui est désagréable, et rarement il se livre
+à la discussion avec ceux dont les opinions sont opposées à la sienne,
+il est habituellement d'accord avec lui-même, et j'ai pu en acquérir la
+preuve dans les nombreuses conversations que pendant tant d'années j'ai
+eues avec lui. Alors je l'ai vu presque toujours se conduire comme
+d'avance il avait annoncé vouloir le faire dans une circonstance donnée
+et prévue. Je l'ai vu également vouloir toujours des choses
+raisonnables, et s'occuper de bonne heure à préparer les moyens
+nécessaires pour atteindre le but qu'il s'était proposé. Chef d'un
+cabinet dont le système et l'esprit, d'accord avec la position
+géographique de la puissance qu'il représente, doit avant tout être
+modéré, conservateur, il a pris d'autant plus facilement ces moeurs,
+qu'elles sont dans sa propre nature.</p>
+
+<p>On accusé le prince de Metternich d'avoir beaucoup d'amour-propre,
+d'être infatué de son génie et d'être très-sensible à la flatterie; mais
+quel est l'homme capable qui ignore sa valeur et n'est pas même disposé
+à l'exagérer? Comment résister au plaisir d'écouter le doux concert de
+louanges dont le pouvoir et le succès sont toujours l'objet? Chez lui
+les souffrances que la contradiction et le blâme lui font éprouver ne se
+montrent pas par l'irritation, mais par une sorte de dédain et un
+silence qui lui donne à ses propres yeux un succès facile; il
+s'abandonne souvent aussi à l'illusion d'avoir tout prévu, même lorsque
+ses pronostics sont en défaut.</p>
+
+<p>Comme beaucoup d'hommes, il a une grande propension à croire ce qu'il
+désire. Il a aussi la singulière prétention d'être né avec le génie
+militaire, et, chose surprenante, c'est que le prince de Metternich,
+après avoir vécu dans un temps de guerre si long, dans l'intimité des
+généraux les plus distingués de son époque, et suivi les armées, n'a pas
+compris un mot de la partie morale de la guerre. Un homme doué des
+facultés qu'il possède aurait dû la deviner sur-le-champ, et être frappé
+des mystères qui l'accompagnent.</p>
+
+<p>Il se trompe sur lui-même comme il arrive à tant de gens distingués.
+Éminemment homme de concession, il ne parle que principes et emploi de
+la force. Homme de conciliation, il tourne en ridicule le <i>juste milieu</i>
+quand la conduite de toute sa vie en est l'apologie, ce dont assurément
+on ne peut le blâmer, car il n'y a pas de système invariable dans les
+affaires. Les choses étant plus fortes que les hommes, l'homme habile
+modifie sa marche quand les circonstances en indiquent la nécessité,
+afin de ne pas se briser contre leur puissance irrésistible.</p>
+
+<p>La monarchie autrichienne s'est bien trouvée de la conduite qu'il a
+tenue après les malheurs qui l'avaient écrasée; car la modération et la
+fermeté de cette conduite l'ont replacée au point d'où elle était
+descendue par suite d'une politique imprévoyante et des malheurs de la
+guerre. L'Europe s'en trouve bien également aujourd'hui; car le système
+conservateur adopté l'a préservée d'une guerre qui n'était pas
+indispensable, et des malheurs qui en auraient été la suite.</p>
+
+<p>Malgré un esprit supérieur, le prince de Metternich a une simplicité et
+une bonhomie qui lui font trouver un véritable délassement dans des
+niaiseries, qui, d'abord plaisantes, devraient promptement lui paraître
+fastidieuses. Singulière bizarrerie qui lui est tout à fait
+particulière, il s'amuse à faire une collection de toutes sortes de
+bêtises, des choses ridicules écrites qu'il a pu rassembler. Il consacre
+quelquefois des heures entières à les montrer en détail et à en faire
+l'exposition.</p>
+
+<p>Le prince de Metternich a été très-bien traité par les femmes. De
+nombreux succès ont rempli sa carrière galante. Sa première femme, la
+princesse Laure, née comtesse de Kaunitz, m'a dit quelle ne comprenait
+pas qu'une femme put lui résister. Il s'est marié trois fois. Sa
+première femme, celle que je viens de nommer, était petite-fille du
+célèbre ministre tout-puissant sous Marie-Thérèse et Joseph. Elle avait
+beaucoup d'esprit. Devenu veuf, une véritable passion le détermina à
+donner sa main à une personne charmante, mademoiselle Antoinette
+Leicham, d'une famille obscure, et que l'aristocratie autrichienne
+repoussait à cause de cela. Cette dame mourut en couches à son premier
+enfant. Metternich prit alors une troisième femme, mademoiselle Mélanie
+Zichy; c'est celle que j'ai le plus connue. Quoique bien née, sa famille
+n'est pas ancienne. Charmante de figure, et de moeurs très-pures, son
+caractère passionné a eu de grands inconvénients pour son mari, pour
+ceux avec lesquels elle vit et pour elle-même. Cependant on ne peut
+révoquer en doute quelle ait de la bonté et possède de grandes qualités
+de coeur. En dernière analyse, le prince de Metternich, comme homme
+privé, a toutes les qualités qui rendent sa société sûre, commode et
+douce; et, comme homme politique, il justifie en grande partie, malgré
+quelques fautes graves que la postérité lui reprochera, la réputation
+d'habileté que ses longs succès lui ont donnée.</p>
+<br>
+
+<p>Après avoir essayé de faire le portrait du prince de Metternich,
+peut-être est-il à propos de jeter un coup d'oeil rapide sur l'histoire
+de sa vie et sur les actions principales auxquelles il a attaché son
+nom.</p>
+
+<p>Sa carrière embrasse quatre époques principales: la première commence à
+son entrée au service, et se termine avec son ambassade à Paris.</p>
+
+<p>La deuxième commence à sa nomination de chef du cabinet et remplit tout
+le temps de l'Empire.</p>
+
+<p>La troisième comprend la Restauration jusqu'à la Révolution de juillet.</p>
+
+<p>La quatrième se compose des temps qui ont suivi et qui durent encore.</p>
+
+<p>La première période ne présente d'abord aucun intérêt politique.
+Occupant alors des postes secondaires, le prince de Metternich a été
+étranger aux grandes affaires. Son occupation principale fut alors de
+plaire et de se faire des amis. Il alimentait l'activité de son esprit
+par l'étude des sciences. Pendant le temps où il attendit à Vienne qu'un
+poste lui fût donné, il se livra à l'étude de la médecine, pour laquelle
+il a toujours un goût prononcé. Il suivit les hôpitaux de cette capitale
+et ne manqua jamais d'assister aux opérations de quelque importance. Il
+en est résulté qu'il est particulièrement instruit dans cette partie, et
+l'opinion que je crois être autorisé à concevoir de ses connaissances me
+fait penser que souvent un malade confié à un médecin de profession est
+moins en sûreté qu'il ne le serait entre ses mains.</p>
+
+<p>Le prince de Metternich fut fort à la mode dans sa jeunesse. D'une
+tournure distinguée et élégante, il fut très-bien traité par le beau
+sexe et eut beaucoup de louangeurs. Le mariage qu'il contracta avec une
+petite-fille du célèbre ministre, prince de Kaunitz, ajouta puissamment
+à ses moyens d'avancement et de fortune.</p>
+
+<p>Une circonstance fortuite, insignifiante en elle-même, le fit sortir de
+pair et le plaça sur le plus grand théâtre de l'époque. L'ambassade de
+Paris lui fut donnée. C'est de sa bouche même que j'ai entendu le récit
+des événements qui motivèrent le choix dont il fut l'objet.</p>
+
+<p>A l'époque de la guerre de 1805, le prince, alors comte de Metternich,
+était ministre à Berlin. Il était fort aimé de tous ses collègues; il
+vivait, entre autres, en bonne harmonie avec le ministre de France, M.
+de Laforest, vieil employé des affaires étrangères, assez peu spirituel,
+mais galant homme. La guerre déclarée et les armées en mouvement, leurs
+relations durent cesser; mais le comte de Metternich, très-éloigné de la
+moindre pédanterie et de toute exagération, dit à M. de Laforest qu'il
+était dans leurs intérêts réciproques de se communiquer les nouvelles
+que chacun d'eux recevrait. Les événements militaires devaient décider
+toutes les questions politiques, et ils étaient également intéressés à
+les connaître promptement. Peut-être sa curiosité aurait-elle été moins
+impatiente s'il eût pu pressentir les résultats de cette campagne.
+Toutefois les grandes nouvelles arrivèrent. Il fit contre mauvaise
+fortune bon coeur, accepta sans murmurer les terribles communications
+que M. de Laforest fut dans le cas de lui faire, et ce dernier en
+instruisit Napoléon, en se louant beaucoup de lui.</p>
+
+<p>La paix faite, l'Autriche dut choisir un ambassadeur pour résider à
+Paris. Avant la guerre, ce poste était occupé par le comte Philippe de
+Cobentzel, très-digne homme sans doute, mais type véritable de la
+bureaucratie autrichienne, il était formaliste et méticuleux; il
+déplaisait souverainement à Napoléon. Celui-ci s'en expliqua avec
+l'empereur François dans l'entrevue qu'il eut avec lui; il l'engagea à
+lui envoyer un jeune homme qui put le comprendre: il lui nomma
+Metternich comme en ayant entendu parler avec éloge, et Metternich fut
+nommé ambassadeur à Paris. Il plut à Napoléon, s'insinua dans sa
+confiance et son amitié. Les circonstances déterminèrent plus tard, en
+1809, l'empereur François à lui confier la direction de la politique de
+la monarchie autrichienne, au moment où une série de fautes avait ouvert
+l'abîme qui semblait devoir l'engloutir. On crut à Vienne, non sans
+raison, que lui seul était en position de le fermer et d'amener des
+jours meilleurs. On sait qu'il a dépassé les espérances, et on connaît
+avec quelle habileté il a prévu tes événements et profité des folies de
+Napoléon. Il est à remarquer que Metternich, qui a contribué si
+puissamment à la chute de Napoléon par l'ensemble qu'il a su mettre dans
+les efforts dirigés contre lui, a dû particulièrement à Napoléon
+lui-même la place redoutable qu'il a occupée et dont il a tiré un si
+grand parti.</p>
+
+<p>La paix de Vienne étant conclue, le prince de Metternich fut donc appelé
+à la direction des affaires. C'est à ce moment seulement que l'on peut
+placer le commencement de la deuxième époque de sa carrière politique.</p>
+
+<p>La guerre de 1800 avait été conçue avec discernement. Le moment pour
+attaquer Napoléon était opportun. L'Autriche avait de grandes chances de
+succès, et jamais les positions respectives ne lui avaient offert et
+semblé promettre un plus bel avenir. Presque toute la vieille armée
+française était en Espagne, où elle s'épuisait en vains efforts, au
+milieu des souffrances de toute espèce que déguisaient des succès
+éphémères. Trouvant une nation sous les armes, mais sans chef pour
+traiter de ses intérêts, aucune négociation n'était possible. Cette
+puissance d'opinion que donne la victoire n'amenait elle-même aucun
+résultat. Ne pouvant s'exercer sur un souverain qui représente toute une
+nation, elle s'évanouissait bientôt et laissait constamment l'armée en
+présence des difficultés matérielles de chaque jour et des réalités
+d'une situation impossible. Maîtresse partout où elle se trouvait, elle
+perdait son pouvoir dans le lieu qu'elle quittait, parce qu'aucune
+action morale ne venait à son secours. Dès 1809, on pouvait calculer de
+quelle série de maux la France était menacée.</p>
+
+<p>D'un autre côté, les calamités de l'Allemagne et ses humiliations
+avaient éveillé chez ses peuples un désir ardent de vengeance. Jamais le
+sentiment de la patrie allemande ne s'était développé avec plus
+d'énergie, et l'armée autrichienne, en prenant les armes, avait montré
+un enthousiasme qu'on ne lui avait jamais connu.</p>
+
+<p>Des circonstances très-favorables, des moyens relatifs puissants,
+n'amenèrent cependant aucun résultat, aucun des succès sur lesquels on
+avait droit de compter. De mauvaises combinaisons militaires amenèrent
+des revers. La fortune vint inutilement en aide à l'armée autrichienne.
+L'armée français, après Essling, pouvait et devait périr; mais le
+général autrichien, au milieu de l'étonnement que lui causait sa
+victoire, manqua à sa destinée, à la fortune de son pays, et bientôt
+Wagram replaça Napoléon dans l'opinion à une plus grande hauteur que
+celle dont il avait paru devoir descendre.</p>
+
+<p>Au moral, comme en mécanique, l'action est égale à la réaction. On avait
+cru pouvoir briser le joug de Napoléon; mais le joug devint plus lourd
+encore. Napoléon vainqueur devint un maître. Les peuples, lassés de voir
+leurs généreux efforts constamment inutiles, s'associèrent sincèrement à
+la soumission de leur monarque.</p>
+
+<p>C'est donc sous ces auspices que le prince de Metternich devint
+l'arbitre des destinées de l'Autriche. Une paix très-désavantageuse
+venait d'être signée sans son concours, et, quoique conclue au moment
+même où il entrait aux affaires, il n'en a jamais accepté la
+responsabilité. Bien loin de là, il a protesté dans toutes les
+occasions. Elle fut en effet condamnable par sa précipitation. Elle fut
+en quelque sorte imposée à un souverain par la volonté très-suspecte
+d'un de ses sujets.</p>
+
+<p>Metternich était à..., attendant l'ouverture des négociations, quand
+Napoléon eut l'idée de faire mettre toute cette affaire entre les mains
+d'un homme borné, vaniteux, et que ses cajoleries lui soumettraient. Il
+écrivit à l'empereur François pour lui demander de lui envoyer le
+prince Jean Lichtenstein, avec lequel, dit-il, il lui serait facile de
+s'entendre. L'empereur François, par déférence, prescrivit au prince
+Jean de se rendre à Vienne pour écouter les propositions de Napoléon et
+lui en rendre compte. Au lieu de se borner à un rôle si facile, n'ayant
+de pouvoirs d'aucune espèce, le prince Jean consentit à signer des
+préliminaires de paix. Napoléon lui avait promis, il est vrai, de tenir
+la chose secrète; mais ce n'était pas le compte de celui-ci, qui voulait
+exploiter la position habile qu'il avait prise et appeler l'opinion à
+son aide; aussi n'eut-il rien de plus pressé que de proclamer la paix en
+faisant tirer cent coups de canon. C'était un moyen de forcer l'empereur
+à ratifier le traité, par respect pour l'opinion, qui, de belliqueuse
+qu'elle avait été trois mois auparavant, était devenue très-pacifique.
+Il eut fallu, pour justifier un refus, faire tomber la tête du
+mandataire infidèle et que François développât un caractère supérieur à
+celui dont il était doué. Il se soumit et accepta en définitive un
+traité dont la nécessité n'était pas suffisamment démontrée. La
+soumission, les complaisances et la séduction devaient donc être dès
+lors, pour l'avenir, les armes de l'Autriche. Ce fut ce système
+qu'adopta Metternich, et il faut convenir qu'il l'a suivi avec habileté.
+Mettant de côté l'orgueil des Césars, une union de famille avec
+Napoléon lui parut nécessaire. C'était un refuge où la monarchie
+autrichienne pouvait respirer.</p>
+
+<p>Depuis la mort du fils aîné de Louis Bonaparte, que diverses
+circonstances avaient amené Napoléon à regarder comme son successeur, on
+ne doutait pas qu'un divorce et un nouveau mariage ne fussent dans les
+projets de l'Empereur. Le comte Louis de Narbonne, resté à Vienne pour
+l'exécution du traité de paix, fut mis sur la voie d'une alliance, et
+avec tant d'adresse, qu'il crut en avoir eu la première idée. Ce projet
+fut transmis à Paris, où il fut accueilli avec complaisance par
+Napoléon, dont l'orgueil fut flatté, et ou arriva assez vite à une
+conclusion. Metternich, au surplus, trouva dans l'empereur François une
+disposition plus favorable qu'on n'aurait pu le supposer; car
+précédemment, et dès 1807, il s'était familiarisé avec quelque chose
+d'analogue. Le fait est assez extraordinaire pour être consigné ici; il
+m'a été raconté par le fils même de la personne avec laquelle l'Empereur
+s'était expliqué.</p>
+
+<p>Lors de la dernière maladie de l'impératrice Marie-Thérèse, que
+l'empereur François aimait très-tendrement, causant intimement avec le
+comte Tdouel, ministre des finances, dans lequel il avait une grande
+confiance, il lui dit ces paroles les larmes aux yeux: «Et si j'ai le
+malheur de la perdre, je devrai me remarier très-promptement, car, sans
+cela, ils me forceront à prendre une Française.» On comprend alors que
+l'envoi de sa fille en France, après les nouveaux malheurs de 1809, ne
+fut pour lui l'objet d'aucune difficulté.</p>
+
+<p>L'opinion publique, au surplus, ratifia en Autriche cette résolution,
+qui ne fut blâmée que par un très-petit nombre de personnes étrangères
+aux affaires et de peu de poids comme jugement. En général, on espérait
+beaucoup de l'avenir qui se présentait. On avait raison sans doute, mais
+on n'avait pas deviné de quelle manière l'avenir se développerait. On ne
+prévoyait pas dans quels écarts insensés la confiance et l'orgueil de
+Napoléon devaient le précipiter.</p>
+
+<p>Le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon amena le prince
+de Metternich à Paris. Il y résida assez longtemps. Il étudia la
+nouvelle cour et chercha à reconnaître quel effet avait produit sur
+l'esprit de l'Empereur son admission dans la famille des souverains de
+l'Europe. Entré dans son intimité, il conquit ses bonnes grâces et son
+affection. Il supposait que peut-être Napoléon, uni à une fille des
+Césars et ayant ainsi donné une nouvelle base à son trône, ne
+s'occuperait plus que de le consolider; mais bientôt il fut détrompé. Il
+reconnut que le caractère de Napoléon n'avait été modifié d'aucune
+manière; que l'avenir était gros de tempêtes, dont la violence et la
+force croîtraient avec la masse des éléments qui devaient les former, et
+il en sentit d'autant plus vivement la nécessité de tout faire pour se
+mettre à couvert contre leur action. Aussi toute sa politique consista à
+éviter que, sous aucun prétexte, la bonne intelligence entre l'Autriche
+et la France ne fût troublée. Sa complaisance s'étendit à tout. Une
+guerre avec la Russie étant projetée, Napoléon exigea de l'Autriche un
+traité d'alliance qui lui assurât le concours d'un corps auxiliaire mis
+à ses ordres; mais Metternich eut l'habileté d'en réduire beaucoup
+l'effectif, de manière à laisser intactes presque toutes les forces de
+son pays. Le choix du prince de Schwarzenberg pour commander le corps
+auxiliaire fut fait par Napoléon. Sur sa demande, il fut nommé
+feld-maréchal. Ces circonstances le portèrent, plus tard, à occuper le
+poste de généralissime de la croisade qui fut faite contre lui:
+singulière destinée de Napoléon, de créer lui-même les instruments qui
+devaient lui être les plus funestes!</p>
+
+<p>Dans son séjour à Dresde, en 1812, Napoléon parut atteindre à une
+hauteur de position inconnue depuis l'antiquité. Là, véritable roi des
+rois, tous les souverains du continent, excepté celui qu'il allait
+combattre, vinrent lui rendre hommage, et l'empereur d'Autriche, comme
+les autres, se plaça modestement parmi les courtisans. Mais l'éclat de
+ce diadème si brillant allait se ternir et bientôt s'éteindre; bientôt
+aussi devaient finir la soumission et l'obéissance.</p>
+
+<p>On connaît les résultats de la campagne de Russie. Une armée aussi
+nombreuse que celles de Darius et de Xerxès, pourvue de moyens immenses
+et bien organisée, fut engloutie faute de la prévoyance la plus
+vulgaire. Le feu de l'ennemi ne fut que l'auxiliaire de la misère qui la
+détruisit et des besoins de toute espèce qu'elle éprouva. Le manque de
+vivres et les désordres qui s'ensuivirent causèrent sa ruine pendant son
+offensive. A Moscou, l'effectif de l'armée ne présentait pas le sixième
+de ce qu'elle était moins de deux mois auparavant, et le reste devait
+disparaître par un redoublement de privations, éprouvé sur la même
+route, au milieu de l'hiver. Des sept cent mille hommes entrés en
+Russie, il ne devait pas revenir en Allemagne plus de vingt mille
+hommes.</p>
+
+<p>On conçoit que, dans cet état de choses, la politique de l'Autriche
+avait dû changer, la force et la crainte l'avaient rendue esclave; la
+faiblesse l'affranchissait et lui rendait sa liberté. Plus le prince de
+Metternich s'était soumis, plus il devait être impatient de rendre
+l'indépendance à son pays et à son gouvernement. Il ne mit cependant
+aucune précipitation dans ses démarches, et il se posa, non pas comme
+ennemi, mais comme conciliateur et pacificateur.</p>
+
+<p>Les succès de Lutzen et de Bautzen vinrent rendre aux armées françaises
+quelque chose de leur premier éclat. La France se montra de nouveau
+redoutable. Aussi l'Autriche accepta-t-elle franchement le rôle dont le
+but était de faciliter les arrangements équitables d'une paix durable;
+mais, le mauvais vouloir de Napoléon pour amener ce résultat une fois
+démontré d'une manière évidente, elle dut se joindre aux ennemis de
+Napoléon. C'était la seule politique raisonnable à suivre. Metternich
+l'adopta. Ceux qui lui en font un reproche parlent sans justice et sans
+raison. L'empereur d'Autriche était-il donc le vassal, l'homme lige de
+Napoléon? Les intérêts de sa conservation l'avaient rendu, malgré lui,
+son allié. Maintenant les intérêts de son affranchissement devaient le
+rendre son ennemi, puisque le rôle de conciliateur et de pacificateur
+lui avait été refusé. Metternich donna à sa politique la seule
+direction qu'en bon serviteur de l'Autriche il pouvait lui faire
+prendre.</p>
+
+<p>La guerre éclata donc en 1813 avec l'Autriche. Maintenant les questions
+se décideront par les armes. De nouveaux revers nous accablent. Une
+armée de cinq cent mille hommes et de soixante-dix mille chevaux, créée
+comme pur enchantement, est encore détruite en peu de mois. L'Allemagne
+est évacuée, et à peine arrive-t-il sur nos frontières du Rhin quarante
+mille hommes en état de combattre échappés à ces désastres. Cependant
+une offre de paix à signer immédiatement, à des conditions honorables et
+encore avantageuses, est faite, et les propositions qu'elle renferme
+sont encore refusées par des réponses évasives. Enfin le Rhin est passé,
+la France est envahie, et, malgré d'héroïques efforts, Paris est pris;
+l'Empire croule aux applaudissements frénétiques des Parisiens et des
+habitants du midi de la France.</p>
+
+<p>Le prince de Metternich, que les hasards de la guerre avaient éloigné,
+ainsi que l'empereur François, du théâtre des grands événements, ne put
+pas exercer une action directe sur la question de changement de dynastie
+et du retour de la maison de Bourbon; mais il s'associa sans hésiter aux
+résolutions prises en son absence. Depuis il m'a assuré qu'il aurait
+adopté les mêmes principes s'il se fût trouvé à Paris le 31 mars; car
+il ne voyait aucun élément de vie et de durée à la dynastie impériale
+après la chute de Napoléon.</p>
+
+<p>Maintenant vient la troisième période de la carrière du prince de
+Metternich.</p>
+
+<p>De très-grandes fautes ont été faites au début de la Restauration. Des
+principes opposés et contradictoires, mis en présence et réunis dans la
+même oeuvre (l'esprit d'émigration et les idées libérales), devaient se
+combattre et détruire l'ouvrage qu'on élevait. Un esprit élevé comme
+celui du prince de Metternich devait pressentir les conséquences d'un
+pareil système. S'il est équitable de ne pas le lui attribuer, il est
+juste de lui reprocher de ne pas s'y être opposé. Les directions
+principales, du reste, étaient déjà prises avant son arrivée, et ceux
+qui doivent porter la responsabilité de ce qui a été fait devant la
+postérité sont l'empereur de Russie et le prince de Talleyrand. Ce
+dernier, plus que tout autre, en reprenant l'esprit courtisan de
+Versailles et en forçant la nation et l'armée à renier l'esprit de la
+Révolution, a frappé de mort son ouvrage. Mais laissons de côté les
+affaires de la France, sur lesquelles le prince de Metternich ne pouvait
+avoir qu'une action plus ou moins indirecte. C'est au congrès de Vienne
+qu'il faut arriver pour examiner la conduite qu'il a tenue.</p>
+
+<p>Il y a des principes immuables de justice qui doivent toujours servir de
+règle, et des voeux légitimes des peuples qu'il faut respecter. Au lieu
+de prendre pour base de telles maximes, on a compté les peuples pour
+rien et les princes pour tout. L'empire français parut une curée, dont
+chacun voulut avoir un morceau. L'empire français avait eu une extension
+insensée, et il devait rentrer dans des limites raisonnables; mais, à
+force de le craindre, on finit par s'acharner à l'amoindrir et au delà
+des limites que ses droits comparatifs l'autorisaient à prétendre.
+Lorsque tous les souverains de l'Europe accroissaient leurs États, les
+rendaient plus compactes et par conséquent plus forts, il était injuste
+de réduire la France à son ancien territoire. Il était imprévoyant et
+impolitique de diminuer ainsi un contre-poids que l'avenir rendra un
+jour si nécessaire. On voulut alors non-seulement réduire la France,
+mois encore l'humilier, et on a ainsi blessé les sentiments d'un peuple
+généreux. Avec une conduite différente, on prévenait les révolutions.</p>
+
+<p>Dans le but de satisfaire l'avidité des princes, on tenta des réunions
+impossibles, et dont le temps a fait justice. Ainsi, pour plaire à la
+maison de Nassau, on a uni la Belgique, pays riche par son agriculture,
+aristocratique et catholique exalté, à la Hollande, pays d'égalité,
+important par sa navigation et sa marine, d'esprit mercantile, et
+professant la religion réformée. Les actes du congrès de Vienne sont
+pleins de pareilles anomalies. L'injustice et le malheur pour l'Europe
+de la destruction du royaume de Pologne sont reconnus par le monde
+entier, et avoués même par ceux qui s'en sont partagé le territoire.
+Quelle belle occasion se présentait pour le rétablir au moment où les
+principes de justice, la réparation des torts, étaient proclamés! Quelle
+habile politique eut suivi l'Autriche en cette circonstance si elle eût
+élevé cette barrière contre la puissance immense que l'avenir promet à
+la Russie! Quel mérite pour elle auprès de ce peuple généreux, si
+cruellement et si constamment joué par Napoléon! Au lieu de cela, une
+politique vulgaire, mesquine, qui n'osa jamais s'élever à cette hauteur.
+La Pologne continua à offrir le spectacle d'un peuple inconsolable
+d'avoir perdu sa nationalité, qui, quelque chose que l'on fasse, ne
+cessera jamais d'être un sujet d'inquiétude pour ses moitiés. Et
+non-seulement on n'a pas opéré le rétablissement du royaume de Pologne,
+si nécessaire un jour à l'indépendance de l'Europe, maison a livré ce
+pays à la Russie, en la laissant s'établir d'une manière solide sur la
+Vistule. Dès ce moment, placée aux portes de l'Allemagne, avec des
+moyens puissants, une base d'opération inexpugnable, on lui a accordé
+une action prépondérante sur toutes les affaires de l'Europe.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout encore. Le prince de Metternich, pour éviter des
+embarras, a fermé constamment les yeux sur les empiétements continuels
+de la Russie. Il n'a pas osé essayer de rivaliser d'influence dans les
+provinces des bouches du Danube. Il en a été de même de la Servie, qui
+semble si naturellement placée dans la sphère d'action de l'Autriche. La
+Moldavie, la Valachie et la Servie sont devenues russes, comme si elles
+appartenaient nominalement à cet empire. Cependant elles enveloppent la
+Hongrie et la Transylvanie, et garantissent à la Russie la possession
+absolue, incontestable, quand elle le voudra, de l'empire ottoman. La
+mansuétude qui a laissé s'établir un semblable état de choses sera
+l'objet d'une sérieuse et juste critique et d'un blâme mérité de la part
+de la postérité envers le prince de Metternich.</p>
+
+<p>Ces simples aperçus suffisent pour montrer l'imprévoyance qui a régné
+dans les délibérations du congrès de Vienne. Le prince de Metternich et
+le prince de Talleyrand, qui y jouèrent le premier rôle, doivent porter
+la responsabilité des fautes qui furent commises. Cependant l'esprit de
+justice dont je fais profession me force à remarquer que le retour de
+Napoléon, en 1815, apporta des complications funestes, et réveilla des
+passions dont le but ne devait plus être Napoléon seulement, mais aussi
+la France elle même.</p>
+
+<p>Les Bourbons, rétablis sur leur trône, se livrèrent à de petites
+passions contre l'Autriche, et la réaction en fut fâcheuse. Jamais ils
+ne purent lui pardonner le mariage de Marie-Louise avec Napoléon. Le
+prince de Metternich, auteur de cet acte politique, dont l'habileté ne
+saurait être trop admirée en cette circonstance par les hommes
+impartiaux, fut constamment l'objet de leur défiance. Ils reprirent les
+vieilles idées de la rivalité des maisons de Bourbon et d'Autriche, qui
+n'avaient plus d'application ni de fondement. Le mauvais vouloir que
+rencontra souvent le prince de Metternich dans ses relations
+diplomatiques lui inspira plus d'une fois des sentiments malveillants
+pour la France. Ces sentiments ont fini même par prendre une grande
+place dans son esprit. Ainsi il est indubitable que, lors des événements
+d'Espagne, en 1823, il chercha à accroître les embarras du gouvernement
+français.</p>
+
+<p>Aux yeux de tout homme qui a étudié le caractère du peuple espagnol,
+c'était une chose grave que de venir se mêler de ses affaires. Opérer la
+dispersion de ses forces était chose facile; mais rétablir l'ordre et
+gouverner jusqu'au moment où Ferdinand, mis en liberté, serait remonté
+sur son trône, était rempli d'obstacles. Le moyen le plus simple d'y
+parvenir était de placer tous les pouvoirs dans la même main, et de
+confier la régence à M. le duc d'Angoulême, qui, déjà, avait le
+commandement de l'armée. Rien de plus naturel sans doute; et cependant
+le prince de Metternich remua ciel et terre pour faire donner cette
+régence accidentelle et temporaire au roi de Naples, qui ne pouvait ni
+ne voulait l'exercer en personne, et qui l'aurait confiée à
+l'ambassadeur de Naples à Paris, vieil intrigant, d'un esprit brouillon
+et confus, auquel toutes les mauvaises passions du pays se seraient
+rattachées. On prit un terme moyen. On forma la régence d'un conseil
+composé d'Espagnols, mais les choix ne furent pas heureux. Au reste, il
+était difficile qu'il fût à la hauteur des circonstances; car comment
+trouver en Espagne des gens tout à la fois d'un esprit éclairé et d'un
+caractère sage et modéré? On confia donc le pouvoir à des gens
+orgueilleux, de peu de portée d'intelligence, enivrés d'une position que
+le hasard leur avait donnée, et qui, sans avoir rien fait pour la
+mériter, ne mettaient aucunes limites à leurs prétentions. Aussi ces
+gens qui n'avaient retrouvé leur liberté qu'à l'arrivée de l'armée
+française se hâtèrent de se déclarer hostiles envers elle et de lutter
+ouvertement contre son chef. Le duc d'Angoulême, après avoir longtemps
+souffert des embarras qu'ils lui suggéraient, fut réduit, pour ne pas
+laisser flétrir son caractère et sa position, à prendre des mesures de
+rigueur envers eux, en se plaçant au-dessus de leurs actes impolitiques,
+injustes et insensés, qui établissaient partout l'anarchie.</p>
+
+<p>Je rappelle ici la célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut l'objet des
+plus vifs débats entre les cabinets. Elle était sage, nécessaire,
+indispensable, et ceux qui voulaient perpétuer le désordre en Espagne
+pouvaient seuls la blâmer. Le prince de Metternich l'attaqua avec la
+plus grande ardeur. Une guerre civile ne se termine que par des
+transactions et des amnisties. Ballesteros, qui commandait l'armée
+principale, avait mis bas les armes à des conditions déterminées, et les
+différente chefs avaient suivi son exemple. Une amnistie avait suivi la
+soumission, et tout était rentré dans l'ordre. Tout à coup la régence,
+méconnaissant les traités conclus par le duc d'Angoulême, ordonne
+l'arrestation des personnes que les traités protégent. Il en est
+souvent ainsi: ceux qui n'ont pas su combattre sont impitoyables après
+la victoire, que d'autres ont obtenue pour eux. Des listes de
+proscription sont dressées, les arrestations se multiplient, le repos
+public est menacé, l'autorité française est insultée. Non-seulement un
+grand scandale était offert au monde, mais les motifs secrets étaient
+placés dans une basse cupidité des agents; car avec de l'argent chaque
+prisonnier pouvait faire ouvrir sa prison. Le duc d'Angoulême, instruit
+de ces événements, ordonna aux commandants des villes et des postes
+militaires de faire mettre immédiatement en liberté tout homme couvert
+par les traités, et qui n'était l'objet d'aucune accusation pour des
+faits postérieurs. Le duc d'Angoulême, en cette circonstance, suivit
+non-seulement une bonne politique, mais il fit un acte d'honnête homme
+et défendit, comme il en avait le devoir, l'honneur du nom français
+qu'une faiblesse de sa part aurait flétri.</p>
+
+<p>Le blâme connu du prince de Metternich en cette circonstance autorisa à
+l'accuser de sentiments hostiles envers nous.</p>
+
+<p>Je viens d'indiquer les traits caractéristiques de la conduite du prince
+de Metternich envers la France, pendant la Restauration. J'aborderai
+avec une égale franchise celle qu'il a tenue avec l'Allemagne.</p>
+
+<p>D'abord de justes louanges lui sont dues. Il s'est occupé avec succès de
+maintenir l'union en Allemagne, et de la préserver de l'esprit
+révolutionnaire, qui, soufflé par la France, était prêt à l'envahir. De
+bonne heure il jugea les effets infaillibles de la liberté de la presse,
+et s'occupa de se mettre à l'abri de son action. Dès 1819, il concerta
+avec tous les cabinets de cette vaste contrée l'emploi des moyens légaux
+pour y parvenir. Le bon sens des Allemands leur fit comprendre ce que
+ces mesures avaient de sage. Il trouva constamment dans une diète, qu'il
+avait organisée sur la base de l'égalité entre puissances des divers
+ordres, le concours désirable. Il obtint par le fait, mais sous
+l'apparence d'une simple influence, un pouvoir qui presque jamais
+n'éprouva de contradiction; système d'autant plus louable, qu'il exige,
+pour réussir, de la part de celui qui l'emploie, un grand respect pour
+la justice, pour la raison, et l'habitude d'une grande modération.</p>
+
+<p>La prévoyance du prince de Metternich a donc contribué puissamment à
+conserver en Allemagne le bon ordre, la paix et l'union; et cela, malgré
+les germes de trouble qu'avait semés l'empereur Alexandre par le seul
+besoin d'obtenir une popularité dangereuse et passagère. Mais, au milieu
+de ces préoccupations, le prince de Metternich ne s'est pas aperçu que
+la Prusse voulait enlever à l'Autriche une partie de son influence en
+Allemagne. De très-bonne heure la Prusse a compris qu'avec une
+population faible, des revenus peu considérables, elle n'aurait jamais
+le moyen de jouer un rôle important si par sa politique elle ne devenait
+pas le point de réunion d'intérêts spéciaux. Elle a pensé avec raison
+qu'en se faisant le centre d'un faisceau, autour duquel des puissances
+d'un ordre inférieur viendraient se réunir, elle réglerait l'emploi de
+leurs forces et pourrait contre-balancer la puissance de l'Autriche, si
+supérieure à la sienne. Pendant les derniers siècles, la religion a
+servi à créer un lien moral dont elle a tiré un grand parti, et cela au
+profit de la liberté publique et du libre exercice de la religion
+réformée. La position de la Prusse en a été agrandie; son pouvoir s'en
+est accru. Elle a joué un rôle supérieur à ses ressources naturelles, et
+l'habitude a consacré cet ordre de choses jusqu'à ce qu'un grand homme
+soit venu ajouter à sa considération, lui donner un nouveau relief et un
+nouvel éclat, et augmenter son territoire. Mais cette ligue des intérêts
+religieux a perdu aujourd'hui presque toute sa force. Des intérêts d'une
+autre nature absorbent aujourd'hui toutes les pensées. Le siècle est
+devenu positif. On s'occupe de produire; on veut créer des richesses,
+développer l'industrie, étendre le commerce.</p>
+
+<p>La Prusse, placée au milieu de petits États qui ne peuvent s'isoler, a
+pensé que ces pays, ayant un besoin urgent de protection commerciale,
+devaient la trouver dans une association qui les affranchirait de la
+dépendance des grandes puissances, qui favoriserait leur industrie et en
+outre accroîtrait leurs revenus par des impôts faciles à percevoir
+puisqu'ils seraient volontaires. La Prusse, en se mettant à la tête de
+cette réunion d'intérêts, a eu moins en vue d'augmenter ses revenus que
+de favoriser ses manufactures et son commerce maritime, en leur assurant
+des consommateurs nombreux; mais elle a eu en outre pour but d'organiser
+à son profit une influence puissante et durable, fondée sur les intérêts
+matériels, influence qui équivaudra bientôt à un pouvoir réel; car, dans
+une association du fort et du puissant avec les faibles, le fort devient
+bientôt le maître. Ce système était donc favorable à tout le monde, et
+dès lors il devait réussir. Le prince de Metternich ne l'a ni pensé ni
+compris. Il en est résulté nécessairement de graves inconvénients pour
+la prospérité de l'empire d'Autriche, qui est devenu un centre
+très-actif de fabrication. Cette idée, appliquée à l'Autriche avec les
+modifications nécessaires, lui eût assuré de grands avantages, et aurait
+accru son influence de toute celle dont la Prusse s'est emparée. Enfin,
+si seulement elle l'eût partagée, elle y eût suffisamment gagné. Elle
+peut encore intervenir aujourd'hui, mais autre chose est d'entrer dans
+un système établi, ou de l'avoir créé et d'en être le fondateur.</p>
+
+<p>Reste à examiner l'époque qui a suivi la Révolution de 1830. Deux
+opinions existent en Autriche sur la conduite que le prince de
+Metternich devait tenir. Les uns approuvent celle qu'il a suivie; les
+autres prétendent qu'il devait déclarer la guerre d'une manière
+immédiate, en haine de la Révolution et des dangers dont elle menaçait
+l'Europe. Se résoudre à la guerre était un grand parti. Peut-être
+aurait-il été choisi si l'esprit des gouvernements de l'Europe eût été
+plus homogène et leurs moyens militaires plus complets. Mais les années
+de la Restauration avaient apporté un changement aux relations des
+puissances, et cette union, qui avait fait leur force quinze ans
+auparavant, n'existait plus. Un danger immédiat, des passions de
+vengeance contre Napoléon, avaient seuls pu opérer ce prestige et créer
+cette intensité d'énergie qui amena le triomphe en 1814. En 1830, le
+danger de la Révolution, tel qu'il pouvait encore se présenter à
+l'horizon, était éloigné et hypothétique. L'esprit de propagande avait
+perdu son prestige aux yeux des Allemands et des Italiens, instruits, à
+leurs dépens, du peu de réalité des biens qu'il promet.</p>
+
+<p>Un grand refroidissement entre l'Autriche et la Russie avait commencé à
+la guerre de Turquie et durait encore.</p>
+
+<p>L'Angleterre, toute guerrière autrefois, l'Angleterre, le point d'appui
+de l'Europe et le noeud des intérêts opposés à la France, était devenue
+calme et pacifique, et l'opinion publique avait accordé dans le pays une
+sorte de bienveillance et de faveur à la Révolution.</p>
+
+<p>Le roi de Prusse, devenu vieux, pacifique de sa nature, froissé par le
+souvenir des malheurs qui avaient accablé sa jeunesse, n'était pas
+disposé à compromettre les avantages que la fortune lui avait accordés
+plus tard.</p>
+
+<p>La Russie aurait été plus disposée à intervenir, par suite, non de
+l'opinion publique, mais en raison des sentiments personnels de
+l'Empereur. Mais deux cent mille hommes perdus dans la guerre de
+Turquie, qui n'avaient pas été remplacés par mesure d'économie, lui
+rendaient bien difficile de mettre en campagne une grande armée, et
+bientôt la révolution de la Pologne, en lui enlevant toute l'armée
+polonaise et en la tournant contre lui, absorba tous ses moyens.</p>
+
+<p>Enfin l'insurrection de la Belgique vint encore compliquer la question
+et accroître les embarras.</p>
+
+<p>L'union des puissances eût-elle été complète, les moyens disponibles et
+la guerre prochaine, il y avait de l'habileté à laisser à la Révolution
+l'odieux de la déclaration de guerre et des premières hostilités. La
+France, divisée, le deviendrait encore davantage si on n'entrait en
+France qu'à la suite de succès qui auraient suivi une légitime défense
+de l'Europe; tandis qu'en attaquant la France pacifique on risquait de
+trouver tous les Français réunis contre les étrangers intervenant dans
+nos affaires sans provocation. La religion politique consacrée
+aujourd'hui les exclut de toute intervention, et ceux qui seraient les
+plus disposés à les appeler sont obligés de professer publiquement une
+doctrine contraire.</p>
+
+<p>On était donc beaucoup plus fort pour le cas de guerre en attendant
+l'agression de la part de la France. L'Autriche avait le temps de se
+préparer à entrer en campagne. La politique expectative du prince de
+Metternich en cette circonstance fut donc sage, habile et la seule à
+suivre. Il se borna à s'appuyer sur des armements considérables qui
+mettaient l'Autriche en sûreté et à même de prendre le parti que les
+circonstances pourraient rendre utile.</p>
+
+<p>Je passe maintenant à la politique de l'Autriche à l'égard de l'Espagne,
+divisée par suite du testament de Ferdinand, qui changeait l'ordre de
+succession au trône, et je cherche à reconnaître si elle a été exercée
+dans ses véritables intérêts.</p>
+
+<p>Toutes les familles souveraines de l'Europe sont plus ou moins
+ambitieuses, et la maison d'Autriche a montré plus qu'une autre qu'elle
+a toujours été fort préoccupée des intérêts de l'avenir dans ses
+alliances. A ce système constamment suivi, elle a dû les héritages qui
+l'ont amenée au point de grandeur où elle est aujourd'hui. Elle devait
+donc être opposée à la loi salique, qui régnait en Espagne. Or cette loi
+se trouvait renversée par le testament de Ferdinand VII, et l'Autriche,
+en la soutenant, renonçait pour l'avenir à la chance de voir un archiduc
+d'Autriche remonter sur le trône de ce pays.</p>
+
+<p>Le prince de Metternich prétexta, pour motif de sa politique, le respect
+pour les droits; mais les droits de don Carlos, fort contestables,
+peuvent être certainement l'objet d'une discussion interminable. Si
+l'Autriche n'eût pas donné un appui moral constant et des secours
+d'argent à don Carlos, nul doute qu'aucune lutte sérieuse n'eût pu
+exister en Espagne entre Isabelle et lui. L'absence de résistance eût
+empêché le développement de l'esprit révolutionnaire, et la malheureuse
+Espagne n'eût pas été livrée aux dévastations et aux malheurs qui,
+pendant quinze ans, ont pesé sur elle.</p>
+
+<p>Quand, plus tard, après d'immenses efforts, la lutte semblait indécise,
+il eût été habile de fonder les calculs de la politique sur le mariage
+du prince des Asturies avec Isabelle. D'abord le prince de Metternich en
+a rejeté la proposition avec indignation, tandis que, plus tard, il l'a
+fait revivre avec ardeur, mais sans succès.</p>
+
+<p>La politique du prince de Metternich a donc été funeste à l'Espagne et
+contraire aux intérêts de ce pays. Si elle eût réussi, elle eût été
+favorable aux seuls intérêts de la France. Et, fait remarquable, fait
+dont ce temps de passion, où tout est confusion dans les esprits, a
+donné plus d'un exemple, la France a soutenu également un système opposé
+à celui qu'elle devait suivre. Elle a combattu celui de l'Autriche, qui
+lui était favorable, et servi celui de l'Angleterre, qui lui était
+contraire. L'Angleterre seule a été d'accord avec ses propres intérêts
+de tous les temps. Elle a affaibli l'Espagne en donnant des forces à
+Isabelle pour résister à don Carlos. Elle a préparé aussi le passage de
+la couronne d'Espagne dans une autre maison que celle des Bourbons, qui
+la possède depuis cent cinquante ans.</p>
+
+<p>Je terminerai l'examen qui nous occupe en traitant des événements de
+1840, dont le retentissement a été si grand et les conséquences auraient
+pu être si funestes.</p>
+
+<p>Ici, tout est à blâmer, et on ne reconnaît en aucune façon la prudence
+du prince de Metternich, sa modération et la constance habituelle de ses
+projets.</p>
+
+<p>D'abord il conçoit, dans l'intérêt du repos de l'Europe, qu'il est
+important de fixer le sort de l'Orient et d'empêcher de nouvelles
+collisions d'avoir lieu. Il sait, à n'en pas douter, que tous les
+projets guerriers viennent du Grand Seigneur; que le corps diplomatique,
+à Constantinople, est sans cesse occupé à l'empêcher d'entreprendre une
+campagne qui lui serait funeste. Il reconnaît en même temps que les
+prétentions de Méhémet-Ali de transmettre à ses enfants la position
+éclatante qu'il s'est créée, sont justes; que l'ordre qu'il a établi
+dans ses États est un moyen de civilisation pour tout l'Orient, et il
+regarde comme un devoir des puissances d'intervenir pour fonder quelque
+chose de permanent sous leur garantie, et qui sera placé dans le droit
+public de l'Europe. Le prince de Metternich est si convaincu de la
+marche à suivre, qu'il s'occupe de l'exécution. Il fait à l'Angleterre,
+à la France et à la Russie la proposition d'établir un concert dans ce
+but.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, les Turcs entrent en campagne contre Ibrahim-Pacha,
+et la bataille de Nézib est gagnée par les Égyptiens. Ibrahim renonce à
+tirer parti de sa victoire. Comme son père n'a d'autres prétentions que
+de conserver ce qu'il possède, comme il n'a aucun projet sur l'Asie
+Mineure, ne convoite rien, ne forme de désir que pour la paix, il reste
+en place, convaincu que la politique de l'Europe, qui est favorable aux
+intérêts de l'Égypte, trouvera de nouveaux arguments dans sa victoire.
+Il se conforme à tout ce qui lui est prescrit au nom de l'Europe, et
+montre par le fait la sincérité de sa modération.</p>
+
+<p>En même temps, Méhémet-Ali négocie avec la Porte. Celle-ci, accablée par
+ses revers, par le mécontentement universel, qui a amené la défection de
+la flotte et fait considérer par les musulmans Méhémet-Ali comme le
+défenseur de l'islamisme, se décide à se soumettre à ses exigences. En
+cette circonstance, tout pouvait s'arranger en un moment. La Porte était
+résolue aux concessions et allait signer quand le ministre d'Autriche à
+Constantinople reçoit l'ordre d'intervenir et de promettre, au nom de
+l'Europe, au Grand Seigneur des conditions beaucoup plus favorables.</p>
+
+<p>Cependant l'Europe, au nom de laquelle on avait parlé, n'était pas
+d'accord. Ce fut par un subterfuge que le ministre de Russie à
+Constantinople fut amené à se réunir à ses collègues en cette occasion;
+car, au moment même où M. de Boutenief, au nom de l'empereur de Russie,
+accordait son concours, le cabinet de Saint-Pétersbourg refusait
+d'entrer dans les combinaisons qui lui étaient proposées par l'Autriche.
+L'ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, avait déclaré une
+guerre ouverte à Méhémet-Ali, savait bien que la modération était du
+côté de celui-ci, puisqu'il n'avait cesse de blâmer la conduite, les
+actes et les illusions du Grand Seigneur. Il n'avait non plus aucun
+ordre de son gouvernement de signer cet acte d'intervention, qui devint
+funeste et jeta le trouble et le désordre, quand, au contraire, il eût
+fallu terminer tout en un moment en garantissant, pour l'avenir,
+l'exécution du traité conclu entre Méhémet-Ali et le Grand Seigneur. Dès
+cet instant, le sort de l'Orient était fixé. Mais ce n'était pas le
+compte de l'Angleterre, qui était jalouse de la suprématie de la France
+en Égypte et voulait à tout prix amener la confusion, dans l'espérance
+d'en tirer parti. D'un autre côté, l'empereur de Russie, dont la
+conduite avait été bien calculée et pleine de sagesse dans les intérêts
+généraux de la paix, entrevit un germe de discorde entre la France et
+l'Angleterre dans l'opposition de leurs intérêts et de leurs vues, et il
+s'occupa à le développer. A cet effet, il se rapprocha de l'Angleterre:
+il flatta ses passions, et atteignit enfin le but le plus cher à sa
+politique, en brisant l'alliance de la France et de l'Angleterre, qui
+lui était odieuse.</p>
+
+<p>Cependant on avait établi une conférence à Londres, qui ne résolvait
+rien, et le temps s'écoulait sans aucune solution. La Turquie était
+impatiente de voir son sort réglé. Elle était réduite aux abois. Le
+prince de Metternich, sans être aussi favorable à Méhémet-Ali qu'avant
+la bataille de Nézib, et tout en se refusant à ses demandes, voulait
+cependant qu'il fût bien traité. En même temps, il voulait régler, d'une
+manière rassurante pour l'avenir, le mode de concours de protection pour
+l'empire ottoman, et ne pas en laisser le droit et le devoir uniquement
+à la Russie, intéressée un jour à sa destruction. Il proposa donc que,
+si de nouveaux dangers menaçaient Constantinople, en même temps qu'une
+escadre russe viendrait dans le Bosphore, une escadre combinée de
+vaisseaux français et anglais passerait les Dardanelles et croiserait à
+l'entrée de la mer de Marmara. Il ignorait sans doute que les
+Dardanelles sont, pour les Russes, l'arche sainte; qu'ils les regardent
+comme leur frontière militaire que personne ne doit franchir sans leur
+permission; et qu'ils préféreraient, avec raison, accepter les
+conséquences d'une guerre de dix ans plutôt que de consentir à les voir
+en possession d'une puissance qui ne leur serait pas subordonnée. Le
+prince de Metternich fit donc faire cette proposition à l'empereur de
+Russie. Nicolas la reçut avec un emportement qui alla jusqu'à la menace
+de déclarer la guerre à l'Autriche traitant la conduite du prince envers
+lui de perfidie et de trahison.</p>
+
+<p>Le prince de Metternich, en apprenant la manière dont ses propositions
+avaient été accueillies, tomba malade subitement et fut pour plusieurs
+jours en danger de mort. Remis de cette crise, les négociations
+continuèrent; mais le prince de Metternich, mal avec l'empereur de
+Russie, peu confiant dans l'état de la France et l'appui qu'il pouvait
+en tirer, livra sa politique à la direction de lord Palmerston, homme
+passionné et nullement pourvu des qualités nécessaires aux fonctions
+qu'il remplissait. Il se mit à sa remorque. C'était se résoudre à être
+hostile à la France.</p>
+
+<p>Après le départ du prince pour les bords du Rhin, il arriva à Vienne une
+proposition du cabinet de Paris, qui, trouvée sage et convenable, fut
+acceptée sans observation par celui qui le remplaçait (le comte de
+Fiquelmont), et acheminée à la conférence de Londres avec approbation.
+Mais, soumise au prince de Metternich en route, il en suspendit l'envoi,
+et, de cette manière, il resserra chaque jour davantage les liens qui
+l'unissaient à la politique de lord Palmerston. Alors les exigences de
+celui-ci ne cessèrent d'augmenter contre Méhémet-Ali, et le prince de
+Metternich n'y cédait qu'à regret.</p>
+
+<p>Il eût été sage au gouvernement français de profiter de l'espèce d'appui
+que lui offrait l'Autriche, et d'accepter les conditions consenties en
+faveur de Méhémet-Ali; mais une infatuation sans excuse des agents de ce
+gouvernement les égara. Ils ne voulurent jamais croire à un traité qui
+isolerait la France, et, le 13 juillet, le traité fut signé, et la
+France isolée.</p>
+
+<p>Dans cette circonstance, le ministre d'Autriche à Londres ne remplit pas
+ses devoirs. Il devait, huit jours avant la signature du traité, faire
+part confidentiellement, mais d'une manière positive et sans équivoque,
+à l'ambassadeur de France, des projets arrêtés. Nul doute que le
+gouvernement français n'eut réfléchi, et Méhémet-Ali était forcé alors
+d'accepter les propositions qui lui étaient faites.</p>
+
+<p>Par la conduite qu'il a tenue, le ministre d'Autriche à Londres, M. le
+baron de Neuman, a plutôt servi les passions de lord Palmerston que les
+véritables intérêts de l'Autriche; car, dans la politique du prince de
+Metternich, quel était le but à atteindre? se conserver l'amitié de
+l'Angleterre, et établir la paix en Orient. Or, en faisant un mystère
+profond à la France de ce qui allait se conclure, on l'encourageait
+indirectement à ne rien céder, et on faisait naître des chances de
+guerre. Cette guerre, dont personne ne voulait, pouvait amener les plus
+grandes catastrophes, ou au moins de grandes humiliations pour
+l'alliance.</p>
+
+<p>Si la politique de la France eut été à la fois énergique et sage, après
+avoir fait la faute de se laisser écarter de l'alliance, le gouvernement
+français aurait armé d'une manière formidable, mais en donnant toutes
+les assurances et tous les gages possibles de sécurité à l'Allemagne. Il
+eut dû envoyer une escadre à Alexandrie avec un renfort de matelots
+destiné à monter les vaisseaux turcs amenés par le capitan-pacha, faire
+transporter trois mille hommes d'infanterie française à
+Saint-Jean-d'Acre pour maintenir le Liban dans l'ordre et l'obéissance,
+et empêcher la révolte des Druzes et des Maronites, seuls dangers
+véritables pour les Égyptiens. Si, en outre, il avait rassemblé une
+armée pour entrer en Italie au moment où la guerre éclaterait en Orient,
+et fait la déclaration formelle qu'il ne demandait, pour désarmer, que
+de voir l'Europe d'accord pour conserver à Méhémet-Ali et assurer à ses
+enfants les domaines qu'il possédait, le gouvernement français eut alors
+dominé les événements; car, je le répète, personne ne voulait la guerre,
+et personne, excepté la France, n'était préparé à la soutenir. Une
+transaction eût été faite en un moment, et la France sortait glorieuse
+et puissante sans avoir tiré un coup de canon! Ce résultat brillant
+était la conséquence immédiate de la complaisance du prince de
+Metternich pour l'Angleterre qui l'avait entraîné.</p>
+
+<p>Si la guerre eut éclaté, il est impossible de déterminer les
+conséquences qui en auraient résulté pour l'Autriche. L'armée était sur
+le pied de paix, le trésor vide et sans crédit, les membres du
+gouvernement divisés, l'opinion publique révoltée d'avoir une guerre
+qu'aucun intérêt autrichien ne réclamait, et cela sans l'avoir prévue et
+s'être disposé à la soutenir. De tout cela, il serait résulté
+nécessairement un bouleversement intérieur et des désastres probables
+pour la monarchie autrichienne. Or, quand une politique peut amener de
+semblables résultats sans promettre dans le succès d'immenses avantages,
+elle ne saurait être que l'objet de la plus vive critique.</p>
+
+<p>Je dois ajouter cependant ici que jamais le prince de Metternich ne
+s'est glorifié du succès obtenu dans cette circonstance. Je l'ai entendu
+même s'en étonner et dire qu'il était loin de s'y attendre. Alors
+pourquoi entrer dans une politique et pourquoi concourir à des
+opérations qui doivent amener des humiliations? Or ni les gouvernements
+ni les hommes d'État ne doivent être indifférents à Faction qu'exerce le
+succès sur les esprits et sur l'opinion des peuples, source de
+toute-puissance dans le monde.</p>
+
+<p>En résultat, le prince de Metternich a eu pour motif réel de plaire au
+gouvernement de l'Angleterre. Il a fallu qu'il y attachât une bien
+grande valeur pour l'acheter au prix de semblables dangers. Il a eu pour
+motif apparent de sauver le Grand Seigneur d'un péril qui était
+imaginaire, et de rétablir l'empire ottoman sur d'autres bases. Il a
+échoué complètement à cet égard, car cet empire est aujourd'hui beaucoup
+plus faible qu'il n'était alors, attendu qu'à l'ordre qui régnait en
+Syrie a été substitué le désordre, et que le désordre, source de
+faiblesse, qui ne cessera de s'accroître, amènera la destruction de ce
+vieil empire, qu'il mine depuis si longtemps.</p>
+
+<p>Du reste, le prince de Metternich avait d'avance déterminé la limite
+qu'il ne voulait pas dépasser dans sa politique. Quand les affaires de
+Syrie furent terminées selon les désirs de l'alliance et que l'armée
+égyptienne eut évacué le pays, lord Palmerston, ivre de ce succès,
+voulait bouleverser l'Égypte et chasser Méhémet-Ali, afin de mettre un
+pied dans ce pays pour pouvoir s'en emparer plus tard. Le prince de
+Metternich, qu'il avait cru pouvoir entraîner, résista aux instances de
+l'Angleterre. Il s'unit alors loyalement et énergiquement à la France
+pour conserver intacte la base de l'édifice que Méhémet-Ali avait élevé,
+et contribua puissamment à assurer le repos de son avenir.</p>
+<br>
+<h3>ORDRE DE FORMATION<br>
+ET<br>
+DE RÉORGANISATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE<br>
+ARRÊTÉ PAR L'EMPEREUR LE 7 NOVEMBRE 1813<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a>
+<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</h3>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a>
+<a href="#footnotetag21">
+(retour) </a> Sous ce même titre, nous avions voulu insérer la pièce que
+l'on va lire page 105 et suivantes de ce volume. Nous avons même exposé
+à cette place, et en note, pour quels motifs cette pièce était
+intéressante et digne d'être conservée.--Par une erreur que nous nous
+expliquons mais qui importe peu au lecteur, à cette même page 105 et
+suivantes on en a omis la plus grande partie. On a laissé de côté le
+commencement et la fin.--Nous rétablissons ici et nous reproduisons la
+pièce dans son intégralité. Nous sommes certain que les lecteurs
+préfèreront une exactitude complète à une apparente régularité. (<i>Note
+de l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+
+<p class="mid"><span class="sc">Article permier.</span>.</p>
+
+
+<p>L'armée sera organisée de la manière suivante:</p>
+
+<p>Le onzième corps, commandé par le duc de Tarente, sera composé de la
+trente et unième et de la trente-cinquième division.</p>
+
+<p>Le sixième corps, commandé par le duc de Raguse, sera composé des
+vingtième et huitième divisions.</p>
+
+<p>Le quatrième corps, commandé par le général Bertrand, sera composé de la
+douzième division, de la treizième, de la cinquante et unième et de la
+trente-deuxième.</p>
+
+<p>Le cinquième corps sera composé de la dixième division.</p>
+
+<p>Le deuxième corps, commandé par le duc de Bellune, sera composé de la
+quatrième division.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 2.</span>.</p>
+
+<p>Tous ces corps seront successivement portés à quatre divisions.</p>
+
+<h4>ONZIÈME CORPS D'ARMÉE.</h4>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 3.</span>.</p>
+
+<p>La trente et unième division sera formée avec les bataillons ci-après
+désignés:</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 5e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 11e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le reste renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Sixième bataillon du 20e de ligne.<br>
+Quatrième bataillon du 102e <i>id</i>.<br>
+Troisième bataillon du 6e <i>id</i>.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des quatrième et septième bataillons sera incorporé
+dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt pour servir à
+réorganiser le quatrième bataillon, le septième étant supprimé.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillon du 112e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans les premier et deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillon du 22e léger.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans les premier et deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt.</p>
+
+<p>Quatrième bataillon du 10e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui reste du sixième bataillon sera incorporé dans le quatrième,
+et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 3e léger.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième et septième bataillon sera incorporé
+dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 14e léger.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième et septième bataillon sera incorporé
+dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt pour réorganiser le
+quatrième bataillon, le septième étant supprimé.</p>
+
+<p>Total, douze bataillons.</p>
+
+<p>Le général Charpentier aura le commandement de cette division.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 4.</span>.</p>
+
+<p>La trente-cinquième division sera composée ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p><i>Trois bataillons du 123e de ligne.<br>
+ Trois </i>id<i>. du 124e </i>id<i>.<br>
+ Trois </i>id<i>. du 127e </i>id<i>.<br>
+ Trois </i>id<i>. Suisses.<br>
+ Un </i>id<i>. du 51e de ligne.<br>
+ Un </i>id<i>. du 53e </i>id<i>.</i></p>
+
+<p>Total, quatorze bataillons.</p>
+
+<p>Le général Brayer aura le commandement de cette division. Son artillerie
+lui sera fournie par l'artillerie du général Rigaud. Les administrations
+nécessaires à cette division seront complétées par celle de la
+trente-sixième.</p>
+
+<h4>SIXIÈME CORPS D'ARMÉE.</h4>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 5.</span>.</p>
+
+<p>La vingtième division sera composée ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>Premier et quatrième bataillons du 32e léger.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du deuxième bataillon sera incorporé dans le premier,
+et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 57e léger.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des deuxième, troisième et quatrième bataillons sera
+incorporé dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt pour servir à
+réorganiser le deuxième bataillon, les troisième et quatrième étant
+supprimés.</p>
+
+<p>Premier bataillon du régiment espagnol.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 23e léger.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+premier, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 1er de ligne.</p>
+
+<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p>
+
+<p>Deuxième et sixième bataillons du 62e de ligne.</p>
+
+<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans le deuxième bataillon.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 16e de ligne.</p>
+
+<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 14e de ligne.</p>
+
+<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillons du 15e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier
+bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 70e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce
+bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent
+conscrits hollandais.</p>
+
+<p>Premier et sixième bataillons du 121e.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce
+bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent
+conscrits hollandais.</p>
+
+<p>1er, 2e, 3e et 4e régiments de marine.</p>
+
+<p>Ces quatre régiments seront égalisés à quatre bataillons chacun et un
+bataillon de dépôt. Le major général me présentera un projet à ce sujet.
+Tous les bataillons et dépôts d'artillerie de marine qui peuvent se
+trouver dans l'intérieur seront envoyés pour les compléter.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 6.</span>.</p>
+
+<p>Les six cents conscrits hollandais nécessaires seront pris sur les
+quatre bataillons hollandais, à raison de cent cinquante par bataillon.</p>
+
+<p>La vingtième division sera commandée par le général Lagrange, qui aura
+sous ses ordres trois généraux de brigade.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 7.</span>.</p>
+
+<p>La huitième division, qui faisait partie du troisième corps, et qui en
+ce moment fait partie du sixième, sera composée ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>Deuxième bataillon du 6e léger.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Deuxième bataillon du 16e léger.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre du troisième renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 22e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 28e léger.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+premier, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 40e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Deuxième bataillon du 59e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le
+deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 69e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 2e léger.<br>
+Troisième bataillon du 4e léger.<br>
+Troisième bataillon du 43e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le
+troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 136e.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à
+l'organisation du deuxième bataillon, le troisième étant supprimé.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 138e.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le
+premier, et les cadres des deuxième et troisième renvoyés au dépôt, pour
+servir à l'organisation du deuxième, le troisième étant supprimé.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 145e.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le
+premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à l'organisation
+du deuxième, le troisième étant supprimé.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 142e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé
+dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la
+réorganisation du deuxième bataillon.</p>
+
+<p>Premier bataillon du 144e.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le
+premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la
+réorganisation du deuxième bataillon.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 9e léger.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des quatrième et sixième bataillons sera incorporé
+dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à
+réorganiser le quatrième bataillon.</p>
+
+<p>Deuxième bataillon du 50e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé
+dans le deuxième bataillon, et les cadres renvoyés au dépôt.</p>
+
+<p>Troisième bataillon du 65e de ligne.</p>
+
+<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera mis dans le troisième, et
+le cadre renvoyé au dépôt.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 8.</span>.</p>
+
+<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans chacun des bataillons
+dont les noms des régiments suivent:</p>
+
+<p>22e de ligne.<br>
+40e de ligne.<br>
+59e de ligne.<br>
+69e de ligne.<br>
+43e de ligne.<br>
+136e de ligne.<br>
+138e de ligne.<br>
+145e de ligne.<br>
+142e de ligne.<br>
+144e de ligne.<br>
+50e de ligne.<br>
+65e de ligne.</p>
+
+<p>Les douze cents conscrits hollandais nécessaires seront pris à raison
+de trois cents dans chacun des quatre bataillons hollandais.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 9.</span>.</p>
+
+<p>Cette huitième division sera commandée par le général Ricard; les
+états-majors d'artillerie et du génie, etc., des troisième et sixième
+corps, serviront à former ceux du sixième corps.</p>
+
+<h4>QUATRIÈME CORPS D'ARMÉE.</h4>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 10.</span>.</p>
+
+<p>La douzième division sera composée ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>Quatre bataillons du 8e léger.
+Cinq bataillons du 13e de ligne.<br>
+Quatre bataillons du 23e de ligne.<br>
+Trois bataillons du 157e de ligne.<br>
+Deux bataillons du 5e léger.<br>
+Un bataillon du 96e de ligne.</p>
+
+<p>Cette division sera commandée par le général Morand.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 11.</span>.</p>
+
+<p>La treizième division sera composée ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>Un bataillon du 1er léger.<br>
+Un bataillon du 18e léger.<br>
+Un bataillon du régiment illyrien.<br>
+Un bataillon du 7e de ligne.<br>
+Un bataillon du 42e de ligne.<br>
+Deux bataillons du 52e de ligne.<br>
+Deux bataillons du 67e de ligne.<br>
+Trois bataillons du 101e de ligne.<br>
+Trois bataillons du 156e de ligne.<br>
+Un bataillon du 95e de ligne.<br>
+Deux bataillons du 82e de ligne.<br>
+Un bataillon du 54e de ligne.</p>
+
+<p>Cette division sera commandée par le général Guilleminot.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 12.</span>.</p>
+
+<p>La trente-deuxième division sera composée ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>Deux bataillons du 33e léger.<br>
+Trois bataillons du 36e léger.<br>
+Deux bataillons du 131e de ligne.<br>
+Quatre bataillons du 132e de ligne.<br>
+Un bataillon du 103e de ligne.<br>
+Deux bataillons du 66e de ligne.</p>
+
+<p>Cette division sera commandée par le général Durutte.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 13.</span>.</p>
+
+<p>La cinquante et unième division sera composée ainsi qu'il suit:</p>
+
+<p>Un bataillon du 10e léger.<br>
+Un bataillon du 21e léger.<br>
+Un bataillon du 29e léger.<br>
+Un bataillon du 17e léger.<br>
+Un bataillon du 23e léger.<br>
+Un bataillon du 32e léger.<br>
+Un bataillon du 39e léger.<br>
+Un bataillon du 63e léger.<br>
+Deux bataillons du 86e léger.<br>
+Deux bataillons du 122e léger.<br>
+Deux bataillons du 26e léger.<br>
+Deux bataillons du 47e léger.</p>
+
+<p>Cette division sera commandée par le général Sémélé.</p>
+
+<h4>CINQUIÈME CORPS D'ARMÉE.</h4>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 14.</span>.</p>
+
+<p>Le cinquième corps formera la dixième division, qui sera composée des</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillons du 139e de ligne.</p>
+
+<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillons du 140e de ligne.</p>
+
+<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillons du 141e <i>id.</i></p>
+
+<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillons du 152e <i>id.</i></p>
+
+<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillons du 153e <i>id.</i></p>
+
+<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillons du 154e <i>id.</i></p>
+
+<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillons du 135e <i>id.</i></p>
+
+<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillons du 149e <i>id.</i></p>
+
+<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillon du 150e <i>id.</i></p>
+
+<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p>
+
+<p>Premier et deuxième bataillons du 155e <i>id.</i></p>
+
+<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p>
+
+<p>Cette division sera commandée par le général Albert.</p>
+
+<h4>DEUXIÈME CORPS D'ARMÉE.</h4>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 15.</span>.</p>
+
+<p>Les trois divisions du deuxième corps formeront une seule division qui
+portera le nº 4.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 16.</span>.</p>
+
+<p>La quatrième division sera composée des premiers bataillons des
+régiments ci-après désignés:</p>
+
+<p>11e régiment léger.<br>
+24e régiment léger.<br>
+26e régiment léger.<br>
+56e régiment de ligne<br>
+37e régiment de ligne<br>
+19e régiment de ligne<br>
+2e régiment de ligne<br>
+15e régiment de ligne<br>
+4e régiment de ligne<br>
+72e régiment de ligne<br>
+46e régiment de ligne<br>
+93e régiment de ligne<br>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 17.</span>.</p>
+
+<p>Il sera placé dans chacun de ces douze bataillons cent conscrits
+hollandais et cent conscrits réfractaires du dépôt du Strasbourg. Les
+cadres des autres bataillons que ceux désignés ci-dessus seront formés
+au dépôt où seront envoyés les officiers et sous-officiers inutiles aux
+premiers bataillons.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 18.</span>.</p>
+
+<p>Il sera placé un colonel ou major pour deux bataillons. Le ministre
+dirigera aux dépôts des régiments tout ce qu'il y a de disponible pour
+compléter les régiments de l'armée.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 19.</span>.</p>
+
+<p>Les colonels, les aigles et les musiques resteront avec les bataillons
+qui resteront aux corps d'armée.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 20.</span>.</p>
+
+<p>Le commandant de chaque corps d'armée fera dresser un procès-verbal de
+l'organisation de son corps, dont il sera envoyé copie au major général.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 21.</span>.</p>
+
+<p>L'artillerie de chaque division sera commandée par un officier
+supérieur; elle sera composée de deux batteries à pied: en outre, il y
+aura une compagnie de sapeurs et son caisson d'outils à chaque division,
+ainsi que les administrations et ambulances nécessaires à chaque
+division.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 22.</span>.</p>
+
+<p>Ces corps devant être portés successivement à quatre divisions, le
+général d'artillerie prendra des mesures pour que leur artillerie soit
+composée de huit batteries à pied, deux batteries à cheval et une
+batterie de réserve.</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 23.</span>.</p>
+
+<p>Le général Sorbier fera partir demain pour les corps suivants le nombre
+de fusils ci-après désignés, savoir:</p>
+
+<p>Pour la vingtième division, quinze cents fusils;<br>
+Pour la huitième, huit cents;<br>
+Pour le onzième corps, huit cents;<br>
+Pour le cinquième, quatorze cents et mille baïonnettes.</p>
+
+<p>(L'intendant général enverra aussi à ce corps quinze cents gibernes.)</p>
+
+<p class="mid"><span class="sc">Art. 24.</span>.</p>
+
+<p>Le major général prendra toutes les mesures nécessaires pour l'exécution
+du présent ordre qui sera communiqué au ministre de la guerre.</p>
+
+<p>Mayence, ce 7 novembre 1813.</p>
+
+<p class="rig"><i>Signé</i>: <span class="sc">Napoléon.</span><br>
+
+Pour ampliation.<br>
+
+Le prince vice connétable, major général,<br>
+
+<span class="sc">Alexandre.</span></p>
+<br><br><br><br><br><br>
+
+<p>FIN DU TOME SIXIÈME.</p>
+
+
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse (6/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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