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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont + +Release Date: October 15, 2010 [EBook #33861] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + + +MÉMOIRES +DU MARÉCHAL MARMONT +DUC DE RAGUSE + +DE 1792 A 1841 + + + +IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR + +AVEC + +LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT +CELUI DU DUC DE RAGUSE +ET QUATRE FAC SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE + + + +TOME SIXIÈME + + + +PARIS + +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR +41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41 + +L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction + +1857 + + + + +MÉMOIRES +DU MARÉCHAL +DUC DE RAGUSE + + + + +LIVRE DIX-NEUVIÈME + +1814 + +SOMMAIRE.--Triste position de l'armée française.--Épidémie à +Mayence.--Espérances de Napoléon.--Organisation de l'armée.--Marmont +établit son quartier général à Worms.--L'armée ennemie passe le Rhin à +Bâle (20 décembre) et à Manheim (1er janvier 1814).--Retraite du corps +de Marmont sur Metz et Bar-le-Duc.--Retraite du duc de Bellune sur Nancy +(26 janvier).--Arrivée de Napoléon à Vitry.--Mouvements des autres corps +de l'armée française.--Ordres donnés au prince Eugène.--Désobéissance du +prince Eugène.--Positions occupées par les alliés.--Bataille de +Brienne.--Bataille de la Rothière.--Rôle de Marmont pendant cette +bataille.--Retraite sur Troyes.--Combat de Rosnay (2 +février).--Découragement général.--Lettre de Marmont au prince de +Neufchâtel.--Champaubert.--Courage du soldat +français.--Anecdotes.--Paroles de l'Empereur.--Napoléon et M. +Mollien.--Bataille de Montmirail.--Combat de Vauchamps.--Marmont +surprend les Russes à Étoges.--Anecdote.--Grouchy et l'épée du général +Ourousoff. + + +Les revers de 1813 nous avaient ramenés sur le Rhin. Cette résurrection +si étonnante de l'armée française au commencement de l'année, le +développement de forces si prodigieuses, opéré pendant l'armistice, ne +laissaient plus que des souvenirs. Tout avait péri ou avait disparu. Les +garnisons, restées sur l'Elbe et la Vistule, les pertes éprouvées dans +de si nombreux combats, les désastres de Leipzig, enfin une misère +toujours croissante, avaient réduit l'armée à n'être plus que l'ombre +d'elle-même. La retraite avait présenté le spectacle de la même +confusion que celle de Russie. Des soixante mille hommes environ qui +avaient atteint le Rhin, à peine quarante mille avaient des armes. + +L'armée arriva à Mayence, les 1er et 2 novembre, dans cet horrible état. +Comme de pareils revers n'avaient pas été prévus, rien n'avait été +préparé pour la recevoir. Des besoins de toute nature, des embarras de +toute espèce, vinrent l'assaillir. Ce fut le prélude de nouveaux +malheurs. + +Une armée dans un désordre aussi grand, après avoir éprouvé de +semblables souffrances, porte avec elle le germe des plus cruelles +épidémies. Quand rien n'est prêt pour combattre ces funestes +prédispositions, on est assuré de voir arriver les plus affreux +ravages. + +Cette multitude de jeunes soldats, exténués, découragés, fut rapidement +atteinte du fléau épidémique[1]. La mortalité, dans des établissements +formés à la hâte, presque entièrement dépourvus de moyens de traitement, +s'éleva rapidement à un nombre tel, que, dans le seul bâtiment de la +douane, converti en hôpital, il mourut jusqu'à trois cents hommes en un +seul jour. + +[Note 1: Le typhus. (_Note de l'Éditeur._)] + +La terreur s'étant mise parmi les médecins et les employés des hôpitaux, +les malades furent menacés de ne recevoir aucune espèce de secours. Pour +remettre l'ordre, je pris le parti de diriger tout par moi-même. Je +m'imposai l'obligation d'aller, chaque jour, faire la visite des +hôpitaux. Ma présence ranima, dans le coeur de chacun, le sentiment de +ses devoirs, et une sorte de pudeur força à les remplir. + +Les malades reprirent confiance. Si le mal ne fut pas détruit, ses +funestes effets furent au moins diminués. Le devoir d'un général ne se +borne pas seulement à commander et à mener ses troupes au combat. Chef +d'une grande et nombreuse famille dont la conservation est à sa charge, +il doit, s'il veut se montrer digne du commandement, remplir à son +égard toutes les obligations d'un père, et en donner la preuve par ses +soins. Il doit l'aimer s'il veut en être aimé lui-même. Le moindre +instinct de ses hautes fonctions doit lui faire comprendre que l'amour +des soldats pour leur général est le premier gage de ses succès. C'est, +avant tout, par la réciprocité d'affection que s'établit l'accord entre +le chef et ses subordonnés, et cet ensemble de volontés nécessaire pour +l'exécution des projets les plus difficiles. Aussi, quand un chef +s'occupe, au prix des plus grands sacrifices, et même au péril de ses +jours, de la conservation de ses soldats, il ne remplit pas seulement +son devoir, il fait encore une chose utile, tout à la fois morale et +politique. + +Je donnerai quelques détails assez curieux sur cette épidémie de +Mayence, en 1813, qui enleva quatorze mille soldats et un nombre presque +égal d'habitants. Les observations dont je vais rendre compte se +trouveront applicables à toutes les circonstances semblables qui peuvent +malheureusement se reproduire. + +Les grandes souffrances et la disette produisent sur le corps humain à +peu près les mêmes effets que la peur. Elles l'affaiblissent et le +disposent aux plus horribles contagions. + +L'encombrement des hôpitaux et le manque de soins firent naître le +typhus, qui enleva nos soldats par milliers. Les habitants de Mayence +et des environs, qui n'étaient pas sortis de chez eux et n'avaient +éprouvé aucune souffrance, frappés de terreur à la vue de cette +mortalité, en furent victimes comme les soldats. Enfin, les officiers de +l'armée, n'ayant pas éprouvé les terreurs des habitants, et autant de +souffrances physiques que les soldats, en furent moins attaqués. + +Cette double observation me donna la confiance de braver le typhus, et +je l'affrontai effectivement impunément. + +Autre chose digne de remarque. Beaucoup de soldats semblèrent avoir eu +les pieds gelés pendant cette retraite, et cependant jamais le +thermomètre ne tomba au-dessous de zéro. L'épuisement avait enlevé la +vie aux extrémités. Les doigts des pieds frappés de mort tombaient en +gangrène, comme il serait arrivé par suite d'un froid violent. + +Peindre le découragement et le mécontentement des esprits dans l'armée +et dans toute la France, à la vue de tant de maux; dire le triste avenir +que chacun entrevoyait, ce me serait impossible! Cette consommation de +près d'un million d'hommes, faite en si peu de temps, la disparition de +notre puissance et de son prestige, les fautes grossières de la +campagne, appréciables pour les hommes de l'intelligence la plus +vulgaire, cette désorganisation de l'empire annoncée de toutes parts, +soit par les révoltes, soit par les défections; enfin, les périls qui +menaçaient le coeur même de l'État, périls si nouveaux pour nous, et que +l'on ne s'imaginait plus possibles, accoutumé que l'on était depuis si +longtemps a voir la victoire suivre constamment nos drapeaux, et notre +influence politique aller toujours en augmentant, tout cela décourageait +les esprits les plus vigoureux, et donnait à penser que nous n'étions +pas à la fin de nos malheurs. + +Napoléon lui-même, tout disposé qu'il était à s'abandonner aux plus +étranges illusions, ne pouvait se cacher les dangers actuels, le +mécontentement universel et la faiblesse des moyens qui lui restaient. + +Les divisions parmi les alliés avaient longtemps fait son espérance; +mais les souvenirs récents de ses injures et de sa tyrannie avaient +réuni, par un lien solide, tant d'intérêts divers, et confondu toutes +les passions dans une seule, celle de son abaissement. Il y avait eu en +outre une grande habileté dans l'organisation militaire de cette +coalition. Les corps d'armée étant presque tous composés de troupes de +différentes nations, la condition de chacun était égaie, sauvait les +amours-propres, et établissait, au contraire, chaque jour, l'occasion de +développer une émulation utile. De plus, elle empêchait l'action +immédiate d'une politique particulière à chaque souverain, qu'une +circonstance fortuite aurait pu développer. Cette réunion constante des +trois souverains au même quartier général avec les chefs des cabinets +établissait une harmonie complète et rendait faciles et promptes toutes +les décisions. Enfin le caractère de sagesse, de bienveillance et de +douceur du généralissime faisait disparaître jusqu'aux plus légères +aspérités dans le contact des hommes et des choses. Encore une fois, la +haine que Napoléon avait développée contre lui donnait la plus grande +énergie et le plus grand accord aux volontés de ses ennemis. + +Napoléon resta à Mayence jusqu'au 7 novembre. Pendant ce séjour, il +arrêta les dispositions nécessaires pour la garde de la frontière. Il +divisa les commandements et pourvut, autant qu'il était en lui, à la +réorganisation de l'armée, qui, au quatrième corps et à la vieille garde +près, n'existait plus que de nom. + +Je passais mes journées presque entières avec lui. Morne et silencieux, +il plaçait toutes ses espérances dans des délais et se livrait à l'idée +que l'ennemi n'entreprendrait pas contre nous une campagne d'hiver. Il +comptait, s'il pouvait disposer de six mois, parvenir à recréer une +nouvelle armée assez nombreuse pour disputer avec succès le territoire +sacré (c'est ainsi qu'il nommait le sol français). Effectivement, les +levées s'exécutaient encore dans l'ancienne France avec facilité; et, +bien que la désertion en diminuât les effets, partout on obéissait au +sénatus-consulte rendu par la régente. Les soldats, levés en +conséquence, reçurent le surnom de Marie-Louise. + +On put les reconnaître, pendant la campagne, d'abord à leur ignorance +des premiers éléments du métier, et ensuite à leur habillement; car, +n'ayant eu le temps de recevoir qu'une capote, un bonnet de police, des +souliers, une giberne et un fusil, ils furent constamment sans uniforme. +On les reconnaissait encore à un courage calme et sublime qui semblait +dans leur nature. Je raconterai, en son lieu, divers traits qui montrent +de quel intérêt et de quelle estime était digne cette héroïque jeunesse. + +Napoléon convenait, dans le tête-à-tête, de sa fâcheuse position, et +puis concluait toujours, à la fin de chaque conversation, par espérer. +Quand nous étions plusieurs avec lui, son langage d'espérance dans +l'avenir était plus fier et plus décidé; le nôtre constamment le même, +et fondé sur une conviction profonde d'être à la veille d'une +catastrophe. Quand je dis nous, je parle de moi, de Berthier, du duc de +Vicence, et de quelques autres généraux que l'Empereur admettait +familièrement, le soir, auprès de lui. Nous cherchions, à tout prix, à +l'amener à faire la paix. L'Empereur avait entre les mains beaucoup de +places, en Allemagne et en Pologne. L'ennemi avait éprouvé de grandes +pertes. La France pouvait s'associer franchement aux intérêts de +Napoléon, quand elle verrait sa liberté et son honneur compromis. Ces +considérations devaient être puissantes aux yeux des souverains. Il +était donc possible, et il est effectivement vrai qu'ils n'étaient pas +éloignés de terminer la lutte. Aussi pensions-nous qu'il fallait saisir +avidement la première occasion de négocier de bonne foi, et de faire la +paix sans retard; mais Napoléon n'entrait pas dans ces calculs, et +semblait, au moins par ses discours publics, se bercer des plus vaines +espérances. + +Un soir, vers le 4 ou 5 novembre, on discutait les projets probables de +l'ennemi. Je dis qu'il allait remonter le Rhin avec une grande partie de +ses forces, violer le territoire suisse, et passer le Rhin à Bâle. Ce +calcul était basé sur la nécessité où il était d'avoir un pont à l'abri +des glaces pendant l'hiver. Le pont de Bâle remplissait parfaitement ce +but. L'Empereur s'impatienta et dit: «Et que fera-t-il ensuite?--Il +marchera sur Paris! répondis-je.--C'est un projet insensé, répliqua +l'Empereur.--Non, Sire, car où est l'obstacle qui peut l'empêcher d'y +arriver?» Là-dessus, Napoléon se mit à déblatérer et à se plaindre du +peu de zèle dont les chefs de ses armées étaient maintenant animés, et +certes il s'adressait mal; car ce zèle de tous les instants, ce feu +sacré, tel qu'il rappelait, n'a pas cessé de m'animer jusqu'à la +catastrophe accomplie. + +Le silence le plus complet, parmi les auditeurs, approuvait ce que je +venais de dire. L'Empereur voulut mendier un suffrage au prix d'une +flatterie, et, tout à coup, il se tourna vers Drouot; puis, le frappant +à la poitrine, il lui dit: «Il me faudrait cent hommes comme cela!» +Drouot, homme de sens et honnête homme, repoussa ce compliment avec un +tact admirable et avec cette figure austère qui donne un poids +particulier à ses paroles. Il répondit: «Non, Sire, vous vous trompez: +il vous en faudrait cent mille.» + +La Hollande, dès ce moment en insurrection, obligeait le général +Molitor, qui y commandait avec un faible corps de troupes, de l'évacuer. +Louis Bonaparte, ancien roi de Hollande, écrivit à l'Empereur pour lui +proposer de retourner dans ce pays, dans le but d'employer à son profit +l'influence qu'il supposait y avoir conservée. Napoléon me donna +sur-le-champ connaissance de cette lettre, et ajouta: «J'aimerais mieux +rendre la Hollande au prince d'Orange que d'y renvoyer mon frère!» + +Voici comment furent divisés les commandements de la frontière. + +Le duc de Bellune, envoyé à Strasbourg, eut le commandement de la ligne +du Rhin, depuis Huningue jusqu'à Landau. + +Je fus placé à Mayence, et je commandais depuis Landau jusqu'à +Andernach. + +Le duc de Tarente, chargé du Bas-Rhin, plaça son quartier général à +Cologne. + +Le duc de Tarente avait avec lui le onzième corps, et le deuxième corps +de cavalerie, commandé par le général Sébastiani. Toutes les autres +troupes se trouvaient sous mes ordres. Elles se composaient: + +Du deuxième, commandé par le général Dubreton, à Worms; + +Du troisième, commandé par le général Ricard, à Bertheim; + +Du quatrième, commandé par le général Bertrand, à Hochheim et Castel; + +Du cinquième, commandé par le général Albert, à Nieder-Ingelheim; + +Du sixième, commandé par le général Lagrange, à Oppenheim; + +Toute la garde, les dragons venant d'Espagne, commandés par le général +Milhaud. + +Deux régiments de gardes d'honneur furent placés aux pieds des +montagnes, à Datesheim; le premier corps de cavalerie, commandé par le +général Doumerc, dans le Hundsrück: et le duc de Padoue, avec sa +cavalerie, près d'Andernach. Le matériel d'artillerie de campagne, qui +avait pu être ramené, fut déposé, en partie à Mayence, et en partie +évacué sur Metz. + +Une nouvelle organisation étant donnée aux troupes, le troisième corps +devint une seule division, sous le n° 8: le sixième, une autre, sous le +n° 20: mais l'usage prévalut, et les troupes que je commandais pendant +la campagne de France furent habituellement connues sous le nom du +sixième corps. + +Napoléon attachait beaucoup de prix à occuper Hochheim. Il voulait avoir +une apparence offensive. Singulière prétention, quand nos moyens étaient +réduits à si peu de chose, ou plutôt étaient tous à créer. J'y plaçai +une division du quatrième corps. Le reste, mis en échelon, était appuyé +à quelques retranchements intermédiaires, entre ce village et Castel. + +Le 9 novembre, j'étais à Oppenheim, occupé à faire, sur le terrain, +l'organisation de la vingtième division, lorsque l'ennemi se présenta +devant Hochheim, et força la division Guilleminot, qui l'occupait, à +l'évacuer après un léger combat. Appelé par le bruit du canon, j'arrivai +au galop: mais la retraite était au moment de s'achever. Je fis occuper +en force Costheim, et ordonner les dispositions que le nouvel état de +choses commandait. + +Je rendis compte de cette affaire à Napoléon. Dans sa réponse, il +m'écrivit ces propres paroles, bien remarquables: «qu'il regrettait la +perte de Hochheim, attendu que la présence de l'ennemi sur ce point +avantageux serait un obstacle de plus pour déboucher au printemps +prochain.» + +Cependant la ville de Mayence était encombrée par la garde et le +quartier général impérial. Des consommations immenses en étaient la +conséquence, et empêchaient la formation des approvisionnements de +réserve, que la prudence prescrivait d'y rassembler. + +Je fus enfin débarrassé de l'un et de l'autre sur mes pressantes +sollicitations. Ils furent dirigés sur Metz. On établit forcément un +système d'évacuation des malades; mais ces évacuations, poussées à une +beaucoup trop grande distance, parce que chacun était bien aise +d'éloigner de lui les foyers de la contagion, furent funestes. Au mépris +des intérêts de l'humanité, des soldats, atteints du typhus, étaient +envoyés jusqu'en Bourgogne. Une partie mourut dans le voyage, et le +reste apporta en Bourgogne l'épidémie qu'ils avaient déjà semée sur leur +route. + +Les opérations de la campagne paraissant devoir bientôt commencer, je +réclamai avec instance l'établissement de magasins de subsistances sur +le revers des Vosges; mais ils n'eurent pas le temps d'être formés. + +En conséquence du mouvement de l'ennemi pour remonter le Rhin, je reçus +l'ordre d'envoyer au maréchal duc de Bellune le deuxième corps et la +cavalerie commandée par le général Milhaud. D'un autre côté, les débris +du cinquième corps, commandés par le général Albert, et la cavalerie du +duc de Padoue, furent donnés au maréchal duc de Tarente. + +J'établis mon quartier général à Worms pendant quelque temps. Le Necker +pouvant servir à réunir un grand nombre de bateaux pour le passage du +Rhin, et donner le moyen de déboucher avec ensemble et facilité, je fis +faire, pour y mettre obstacle, une bonne redoute en face de +l'embouchure. Elle fut armée avec une nombreuse artillerie de gros +calibre dont le feu enfilait le cours de cette rivière. + +J'ordonnai aussi des travaux à Coblentz. Je fis fortifier la position +qui domine cette ville, afin de protéger la retraite des troupes en cas +d'offensive et de succès de la part de l'ennemi. Enfin j'envoyai un +officier intelligent à Bâle, en lui donnant l'ordre d'y rester et de me +faire un rapport journalier sur les mouvements de l'ennemi. Cette ville +étant ouverte à tous les partis, on y était bien informé. Les nouvelles +de quelque importance m'étaient transmises par estafette. + +Les conscrits commençaient à arriver; mais leur nombre, loin d'être +suffisant pour remplir nos cadres, n'égalait pas même les pertes +journalières causées par le typhus. Si l'hiver entier eût pu être +consacré à la formation d'une armée, nous aurions au printemps présenté +à l'ennemi des forces imposantes, au moins par le nombre. Mais les +événements se pressèrent, et rien n'était ni prêt ni organisé quand nous +fûmes forcés d'entrer en campagne. + +L'ennemi exécuta le plan que je lui avais supposé. Dès le 20 décembre, +il viola le territoire suisse, s'empara du pont de Bâle et passa le +Rhin. Le duc de Bellune se porta sur-le-champ, avec le deuxième corps, +dont la force pouvait s'élever à sept ou huit mille hommes, et les +dragons d'Espagne, sur le haut Rhin. La grande armée des alliés, entrée +en Suisse et arrivée sur la rive gauche du Rhin, marcha en avant en +trois directions divergentes. La gauche, sous les ordres du général +Bubna, se porta sur Genève, dont elle s'empara. Dès ce moment, cette +partie de l'armée alliée opéra constamment, pendant toute la campagne, +sur le Rhône et la Saône, contre le corps du maréchal Augereau, qui +était chargé de la défense de cette partie de notre frontière. + +La masse des forces ennemies, c'est-à-dire le centre, prit les +directions de Langres et de Dijon. La droite de l'armée alliée entra en +Alsace et se porta dans la direction de Colmar. + +On a vu plus haut le placement des troupes françaises. Ainsi la grande +armée ennemie n'avait personne devant elle dans son mouvement offensif. + +Napoléon donna l'ordre au duc de Trévise de partir, avec la vieille +garde, pour se rendre à Langres, où il prit position et attendit +l'ennemi. + +Ce corps, alors en marche pour la Belgique, avait une force de huit ou +neuf mille hommes. Napoléon me fit donner l'ordre de partir avec le +sixième corps et ma cavalerie pour me rendre dans le haut Rhin. Le duc +de Bellune devait aller de sa personne à Strasbourg, dont il aurait été +gouverneur, avec une garnison de bataillons de gardes nationales qu'on y +avait rassemblées. Après avoir réuni à mon commandement le deuxième +corps et les dragons du général Milhaud, j'avais ordre de défendre les +défilés des Vosges. Mais, pendant ce mouvement préparatoire, le passage +du Rhin, exécuté par l'ennemi sur tous les points, me força à m'arrêter. +Chacun de nous fut obligé de manoeuvrer pour son compte. + +Par suite du mouvement préparatoire dont je viens de parler, j'étais +arrivé, le 31 décembre, à Neustadt, près Landau. J'y attendais le +général Ricard, qui venait de Coblentz et devait m'y rejoindre. J'avais +jugé qu'un séjour de trois jours était nécessaire pour réunir mes +différentes colonnes. Je devais donc, le 4 janvier seulement, continuer +ma marche avec toutes mes troupes réunies et formées en corps d'armée. + +Le 1er janvier, l'ennemi effectua brusquement le passage du Rhin devant +Manheim. Il surprit et enleva la redoute construite en face de +l'embouchure du Necker, et s'occupa immédiatement à construire un pont, +pour lequel tout était préparé dans le Necker. Instruit de cet événement +par l'arrivée des fuyards de la petite ville d'Ogersheim, située à peu +de distance du point où le passage s'était effectué, je fis monter à +cheval toute la cavalerie qui était près de moi, mettre en marche +l'infanterie que j'avais sous la main, et je me portai sur Mutterstadt. + +L'ennemi avait mis tant de diligence dans son opération, qu'à une lieue +de Neustadt nous rencontrâmes une centaine de Cosaques auxquels nous +donnâmes la chasse. Déjà l'ennemi occupait en force Mutterstadt. Nous +l'obligeâmes cependant à évacuer le village; mais j'eus bientôt la +preuve de la supériorité des forces que nous avions devant nous, et +j'appris en même temps que la construction du pont était déjà +très-avancée. Je me rapprochai des montagnes et pris position à la tête +des gorges de Turkheim, observant les vallées voisines, afin de couvrir +les troupes en marche pour me rejoindre et de favoriser leur réunion. Je +me déterminai à rester dans cette position jusqu'à ce que l'ennemi vînt +ou me chasser de vive force, ou me forcer à l'évacuer en la tournant. + +Le général Ricard avait eu l'ordre de quitter Coblentz aussitôt après +l'arrivée des troupes du quatrième corps, commandées par le général +Durutte. Au moment où il commençait son mouvement, le 1er janvier, le +corps prussien du général York exécutait son passage de vive force. Le +général Ricard retourna au secours du général Durutte; mais, voyant à +quelles forces il avait affaire, il réunit à sa division le général +Durutte et les troupes placées entre Coblentz et Bingen, et se porta, en +traversant le Hundsrück, sur la Sarre, où plus tard il me rejoignit. Les +troupes du quatrième corps, qui occupaient Oppenheim d'un coté et Bingen +de l'autre, ainsi que les gardes d'honneur qui étaient avec elles, se +retirèrent dans Mayence. + +Les troupes réunies devant moi étaient le corps de Sacken et celui de +Saint-Priest. J'allai les reconnaître jusqu'à la vue d'Ogersheim. Le +corps de Langeron, faisant partie de la même armée, fut dirigé +immédiatement sur Mayence et chargé du blocus de cette place. D'un +autre côté, le corps de Wittgenstein passait le Rhin au-dessous de +Strasbourg. + +Je restai à Turkheim jusqu'au 4. Me voyant alors menacé sur mes flancs, +j'opérai ma retraite sur Kayserslautern, et de là sur la Sarre, où +j'arrivai le 6. Le 7, je fis sauter le pont de Sarrebrück, et j'envoyai +un détachement sur Bitche, avec un convoi, pour ravitailler cette place. +Je fis couler tous les bateaux sur la Sarre. Ayant alors rallié les +généraux Ricard et Durutte, mes forces, à cette époque, s'élevaient à: + +Huit mille cinq cents hommes d'infanterie; + +Deux mille cinq cents chevaux et trente-six pièces de canon. + +Je mis, le 8, mon quartier général à Forbach. Le corps de York, après +avoir traversé le Hundsrück, se porta sur Sarrelouis. Il força le +passage de la Sarre à Rechling, construisit un pont, et passa également +à Sarralbe. Il continua sa marche sur Pettelange et les défilés de +Sain-Avold, tandis que Sacken, arrivé aux sources de la Sarre, +manoeuvrait par les montagnes. + +D'après cela, je me retirai sur Saint-Avold, et le lendemain, 10, je +pris position à Longueville, laissant une arrière-garde à Saint-Avold. +Enfin je me retirai sous Metz, où j'arrivai le 12. Dans cette marche, +la désertion se fit sentir de la manière la plus forte parmi mes +troupes. Tous les soldats qui n'appartenaient pas à l'ancienne France +quittèrent leurs drapeaux. Le 11e régiment de hussards, composé en +grande partie de Hollandais, se fondit en un moment, et, comme les +déserteurs emmenaient leurs chevaux, je me vis forcé de faire mettre à +pied ce qui restait et de donner les chevaux à des soldats plus fidèles. +Mon infanterie, le 13 janvier, ne se composait plus que de six mille +hommes appartenant à quarante-huit bataillons (terme moyen, cent +vingt-cinq hommes par bataillon, y compris les cadres de +quatre-vingt-quatre hommes). On voit ce qu'était cette troupe pour le +service et pour combattre. + +Pendant ces mouvements, le duc de Bellune avait un moment tenu tête aux +troupes qui, venues de Bâle, étaient entrées en Alsace. Dans un combat à +Sainte-Croix, près de Colmar, sa cavalerie avait pris quatre cents +chevaux à l'ennemi. Le comte de Wittgenstein ayant passé le Rhin +au-dessous de Strasbourg et marché sur les Vosges, le duc de Bellune, +afin de ne pas être acculé sur cette ville, se retira, par Mutrig et +Framonth, sur Baccarach. Après les combats d'Épinal et de Saint-Dié, il +se retira sur Nancy. Là il fit sa jonction avec le prince de la Moskowa, +le 13 janvier. Le 15, il continua son mouvement sur Toul, tandis que le +prince de la Moskowa se portait sur Void et Ligny. Malheureusement, en +évacuant Nancy, on oublia de détruire le pont de Frouard sur la +Moselle. Il en résulta que la ligne de cette rivière, sur laquelle +j'avais compté pour arrêter l'ennemi pendant quelques jours, ne put être +défendue. + +Quant à moi, du 12 janvier jusqu'au 16, je m'étais occupé avec activité +de toutes les dispositions nécessaires pour assurer la défense de Metz. +J'y plaçai le général Durutte comme commandant supérieur. Je lui donnai +des cadres pour recevoir et instruire les conscrits qui y étaient +rassemblés. Une centaine de pièces de canon, mises en batterie sur les +remparts, et une grande quantité de boeufs pour l'approvisionnement, +assurèrent la conservation de cette place. Ensuite, après avoir fait +occuper Pont-à-Mousson, j'ordonnai la destruction du pont sur la +Moselle, et j'établis mon quartier général à Gravelotte. Ce fut alors +que je fus informé que l'on avait laissé subsister le pont de Frouard en +évacuant Nancy, ce qui donnait à l'ennemi un passage sur cette rivière. +La destruction du pont à Pont-à-Mousson n'ayant, dès ce moment, plus +d'objet, je retirai mes ordres et le laissai subsister. De Gravelotte, +je me portai sur la Meuse. J'établis mon quartier général à Verdun le +18, laissant une forte arrière-garde, et faisant occuper Saint-Michel, +dont le pont fut rompu. + +Je m'occupai aussitôt à mettre Verdun en état de défense, et je pris des +mesures pour garder quelque temps la ligne de la Meuse. Des pluies +abondantes, qui grossissaient les eaux, venaient en aide à ce projet. +Mais il se trouva que le duc de Bellune avait encore omis de faire +couper les ponts de la Meuse au-dessus de Vaucouleurs. L'ennemi s'en +saisit et passa la rivière. Le maréchal fut forcé de se retirer sur +Ligny pendant que moi-même je me portais, avec la plus grande partie de +mes troupes, sur Bar-le-Duc, et que j'envoyais, avec l'autre partie, le +général Ricard occuper le défilé des Islettes. + +De Ligny, le duc de Bellune se retira sur Saint-Dizier, et ensuite sur +Perthes, où il prit position le 26. Pendant ce temps, je me retirais sur +Vitry-le-Brûlé, le prince de la Moskowa sur Vitry, et Napoléon arrivait +à Vitry, où il rejoignit l'armée. + +Comme je l'ai dit précédemment, le duc de Trévise s'était arrêté à +Langres. Il y resta jusqu'au moment où l'ennemi parut en force devant +lui; alors il se retira sur Bar-sur-Aube. Il fut attaqué dans cette +nouvelle position; il recula de nouveau et se replia, le 25 janvier, sur +Vandoeuvre, laissant une forte arrière-garde à Magny-le-Fouchar. + +Enfin, le duc de Tarente, parti des bords du Rhin, s'était d'abord +porté sur Juliers et sur Liége, où il avait réuni toutes ses forces; +mais là il reçut de Napoléon l'ordre de se rendre à Châlons-sur-Marne. +Il y arriva en effet le 30 janvier. A Namur, il fut abandonné par le +général Wintzingerode, qui, jusque là, l'avait suivi. Ce général +s'arrêta sur la basse Meuse. Ainsi, le 26 janvier, jour de l'arrivée de +Napoléon à Vitry, toutes les forces françaises dont l'indication a été +donnée plus haut étaient placées de la manière suivante: + +Le duc de Trévise à Vandoeuvre avec la vieille garde; + +Le duc de Bellune à Perthes; + +Le prince de la Moskowa en avant de Vitry avec la jeune garde; + +Et moi à Heils-Luthier, également en avant de Vitry. + +Aussitôt après l'arrivée de Napoléon à Vitry, je me rendis près de lui. +Le _Moniteur_ avait annoncé la formation d'un camp à Châlons. Je lui +pariai des renforts que, sans doute, il nous amenait. Il me répondit: +«Aucun; il n'y avait pas un seul homme à Châlons.--Mais avec quoi +allez-vous combattre?--Nous allons tenter la fortune avec ce que nous +avons; peut-être nous sera-t-elle favorable!» + +C'était à ne pas se croire éveillé que d'entendre pareilles choses; et +cependant il y eut un enchaînement de circonstances si extraordinaire, +que la balance a failli pencher en notre faveur. Il ajouta, au surplus, +des détails importants donnant du crédit à ses paroles et quelque base à +ses espérances. Il avait donné l'ordre au prince Eugène d'évacuer +l'Italie, après avoir fait un armistice, ou bien trompé les Autrichiens +et fait sauter toutes les places, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes. +J'ai eu, dans le temps, quelques doutes sur la vérité de ces +dispositions; mais elles m'ont été certifiées et garanties depuis par +l'officier porteur des ordres et des instructions, le lieutenant général +d'Antouard, premier aide de camp du vice-roi. Il est entré avec moi dans +des détails circonstanciés dont je vais rendre compte. + +Les armées françaises et autrichiennes en Italie étaient sur l'Adige. +Eugène avait l'ordre de négocier un armistice en cédant les places de +Palma-Nuova et d'Osopo; de faire partir la vice-reine pour Gênes ou +Marseille, à son choix, en lui donnant deux bataillons de la garde +italienne; de former les garnisons de Mantoue, Alexandrie et Gênes avec +des troupes italiennes; de faire sauter les autres places simultanément, +et de rentrer en France avec l'armée à marches forcées, après avoir tout +préparé pour exécuter ce mouvement avec célérité. + +Il aurait amené avec lui trente-cinq mille hommes d'infanterie, cent +pièces de canon attelées et trois mille chevaux. Après avoir passé le +mont Cenis, dont il aurait détruit la route, il aurait rallié quelques +milliers d'hommes en Savoie et le corps d'Augereau, fort de quinze mille +hommes. Ses forces se seraient alors élevées à plus de cinquante-cinq +mille hommes. Ensuite, après avoir battu et chassé devant lui le corps +de Bubna, il se serait porté en Franche-Comté et en Alsace. En tirant +des garnisons du Doubs, du Rhin et de la Moselle un supplément de +troupes, son armée aurait été forte de quatre-vingt mille hommes et +placée sur la ligne d'opération de l'ennemi, avec l'appui de nos +meilleures places. + +Quand on pense à la résistance incroyable que nous avons opposée avec +nos débris, qui jamais, en totalité, n'ont formé quarante mille hommes, +on peut supposer ce qui serait advenu à l'arrivée subite d'un renfort +pareil et par l'exécution d'un semblable mouvement. Eugène éluda les +ordres de l'Empereur; il fit cause à part; il intrigua dans ses seuls +intérêts. Il s'abandonna à l'étrange idée qu'il pouvait, comme roi +d'Italie, survivre à l'Empire: il oubliait qu'une branche d'arbre ne +peut vivre quand le tronc qui l'a portée est coupé. Il a été la cause la +plus efficace, après la cause dominante, placée, avant tout, dans le +caractère de Napoléon, la cause la plus efficace, dis-je, de la +catastrophe; et cependant la justice des hommes est si singulière, +qu'on s'est obstiné à le représenter comme le héros de la fidélité! Je +tiens à conscience d'établir ces faits, dont la vérité m'est +parfaitement connue, et qui ne sont pas sans intérêt pour l'histoire. + +La désobéissance du prince Eugène aux ordres formels de Napoléon a eu de +si funestes conséquences, des conséquences si directes, et ses amis ont +si habilement déguisé sa conduite, que l'historien sincère et véridique +doit tenir à bien constater les faits tels qu'ils se sont passés. +Non-seulement Eugène n'a rien exécuté de ce qui lui était prescrit; mais +il n'en eut jamais l'intention. Il s'est même occupé à se mettre dans +l'impossibilité d'obéir, ou au moins à créer des prétextes pour s'en +dispenser. De nouveaux documents tombés entre mes mains me donnent le +moyen d'en apporter la preuve. + +Les ordres de mouvements pour opérer sur les Alpes ont été, comme je +l'ai déjà dit, apportés à Eugène par le général d'Anthouard, à la fin de +1813. Une lettre de l'impératrice Joséphine à son fils, très-pressante, +pour accélérer son mouvement, a été envoyée par l'ordre de Napoléon par +un courrier le 10 février[2]. Le 3 mars, nouvelle lettre lui a été +adressée dans le même objet par le ministre de la guerre[3]. Ainsi il +est démontré que jamais ni contre-ordre ni modifications aux premiers +ordres ne lui ont été envoyés. On lui a dit de venir, de venir vite, +d'accélérer son mouvement, et il n'a ni commencé ni même préparé ce +mouvement. Il avait l'ordre de faire sauter simultanément toutes les +places d'Italie, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes, et il n'a pas +fait construire un seul fourneau de mine dans ce but. + +[Note 2: LE ROI JOSEPH A L'EMPEREUR + +«10 février 1814. + +«Sire, la lettre de l'impératrice Joséphine est partie par l'estafette +de ce matin; elle est aussi pressante que possible.»--Il s'agissait de +faire exécuter sans délai l'ordre donné par l'Empereur au prince Eugène +de marcher avec son armée sur les Alpes. (_Extraits_ publiés en 1841 par +un ancien officier du roi Joseph.)] + +[Note 3: Voyez la même publication.] + +Il avait l'ordre de chercher à conclure un armistice avec M. de +Bellegarde, et il n'a entamé aucune négociation de ce genre avec le +général autrichien. Il avait l'ordre de masquer son mouvement, de +manière à pouvoir marcher sans embarras, sans être inquiété, et +rapidement. Il devait donc cacher son projet avec soin à M. de +Bellegarde, dont le devoir eût été, dans ce cas, de le suivre avec +activité, avec ardeur, dans le but de le retenir et de l'empêcher, dans +l'intérêt des opérations générales, de se joindre à Napoléon. Au lieu de +cela, que fait-il? Il écrit à M. de Bellegarde une lettre dans laquelle +il annonce ses intentions, et le provoque ainsi indirectement à s'y +opposer. Il lui mande que peut-être les événements de la guerre le +mettront dans le cas d'évacuer l'Italie, et il lui demande s'il peut +laisser en sûreté la vice-reine à Milan, en la confiant à ses soins. +Quelle ridicule question! Il a affaire à des ennemis civilisés; il est +sûr que protection, sécurité et soins ne lui manqueront pas. C'est une +demande d'usage à faire, en pareil cas, quelques heures avant de quitter +une ville, et en présence d'une avant-garde ennemie; ce n'est pas même +une question à adresser; mais ici il est clair qu'une démarche aussi +précoce, aussi inopportune n'a d'autre objet que de donner l'éveil au +général autrichien.--Eugène évacue Vérone, opère sa retraite lentement. +Il est suivi par l'armée autrichienne avec mollesse, et sans que de la +part de celle-ci il y ait aucun engagement; car le général autrichien, +qui n'a pas soif de bataille, croit à une convention tacite +d'évacuation, et, pour son compte, à une simple prise de +possession.--Mais les choses, se passant ainsi, ne remplissent pas les +intentions d'Eugène. Il ne peut faire valoir, pour rester, les obstacles +que les Autrichiens mettent à son départ. Leur conduite semble le +favoriser. Aussi tout à coup il profite de leur sécurité pour les +attaquer brusquement et d'une manière peu loyale. Il remporte sur eux un +succès de peu d'importance. Il espère ainsi jeter de la poudre aux yeux +de Napoléon, et égarer son jugement. Puis, après l'action de Valleggio, +il reprend sa même impassibilité et reste étranger aux événements de la +guerre de France, sur les résultats de laquelle il aurait pu avoir une +si grande influence.--La crise arrive, l'Empire croule, et Eugène +s'empresse de se déclarer souverain. Il publie une proclamation aux +habitants du royaume d'Italie, où il leur annonce que désormais le seul +devoir de sa vie sera de s'occuper de leur bonheur.--Mais, à cette +démarche ambitieuse, les peuples répondent par une insurrection. Prina, +ministre des finances, odieux pour sa dureté et ses exactions, est +victime des fureurs du peuple. Eugène se réfugie à Mantoue au milieu des +troupes françaises, et échappe à un sort semblable. Sa vie politique est +terminée. Tels sont les faits. + +Je reviens à Vitry, à notre entrée en campagne, et au commencement de +cette offensive dont les résultats furent d'abord si imprévus et si +extraordinaires. On a vu de quelle manière étaient groupés les divers +corps d'armée autour de Vitry. Voici comment l'ennemi était placé. La +grande armée, après avoir passé à Bâle, arrivait par la route de +Chaumont. Le corps de Wittgenstein marchait sur Joinville. Le corps de +Sacken, à la suite du duc de Bellune, s'était porté sur Saint-Dizier, +et avait continué son mouvement sur Brienne-le-Château, pour faire sa +jonction avec la grande armée. Le corps d'York, encore en arrière, +suivait la même direction. + +Napoléon mit ses troupes en marche le 27. Il fit attaquer Saint-Dizier +par le duc de Bellune et la jeune garde, commandée par le maréchal Ney. +Il se dirigea ensuite sur Brienne, en passant par Montier-en-Der et +Ésélaron. Il me laissa à Saint-Dizier pour couvrir son mouvement. Je +m'éclairai, avec soin, dans les directions de Bar-sur-Ornain, Ligny et +Joinville, et partout j'envoyai l'ordre aux gardes nationales de prendre +les armes. Le 29, informé que le corps d'armée de Wittgenstein arrivait +à Joinville, je me mis en marche avec la plus grande partie de mes +forces, afin de garder le débouché de Joinville sur Vassy et +Montier-en-Der. Je laissai le général Lagrange, avec le reste de mes +troupes, à Saint-Dizier, en lui donnant pour instructions de se retirer +sur Vassy, quand l'ennemi se présenterait en force devant lui. + +Le 30, le corps de York arriva à Saint-Dizier. Il en chassa +l'arrière-garde que j'y avais laissée. Le général Lagrange se replia sur +moi; mais pendant ce temps des troupes, venues de Joinville, +m'attaquèrent dans la position que j'avais prise sur les hauteurs en +avant de Vassy. Je tins ferme; j'arrêtai l'ennemi, et donnai au général +Lagrange le temps de me rejoindre. Cette avant-garde ennemie avait +particulièrement eu pour objet de couvrir le mouvement du corps de +Wittgenstein, en marche sur Doulevent. Le général Duhesme, du deuxième +corps, qui avait occupé Doulevent, l'ayant évacué à l'approche de +l'ennemi, celui-ci jeta de nombreuses troupes de cavalerie dans la +vallée de la Blaise, sur mon flanc droit. + +Ayant réuni mes troupes à Vassy, j'évacuai cette ville et me portai sur +Montier-en-Der, pour de là continuer mon mouvement et me réunir à +Napoléon, à Brienne. + +Pendant ce temps, Napoléon était arrivé sur Brienne au moment où +Blücher, avec le corps de Sacken et d'Olsouffieff, se mettait en marche +pour se porter sur Arcis. Blücher arrêta son mouvement et prit position +à Brienne, où Napoléon l'attaqua et le battit. Le combat fut opiniâtre, +et les pertes à peu près égales de part et d'autre. Blücher se retira +dans la direction de Bar-sur-Aube, et prit position à peu de distance de +la Rothière, tandis que la grande armée arrivait à son secours. + +Le résultat de ce combat et de ces mouvements fut la réunion de toutes +les forces de l'ennemi en présence des nôtres, qui étaient si +inférieures. Les conséquences semblaient devoir amener notre +destruction. + +Le 31, au matin, après avoir fait reposer mes troupes, je continuai mon +mouvement sur Brienne, en laissant une forte arrière-garde, commandée +par le général Vaumerle, à Montier-en-Der. Elle était composée +principalement de cavalerie, et soutenue par huit cents hommes +d'infanterie du corps de l'artillerie de la marine. Sa position, +derrière les eaux abondantes qui couvrent ce pays, était très-bonne. + +Suivre la même route qu'avait prise l'Empereur était chose impossible, à +cause de l'état des chemins devenus tout à fait impraticables. Je me +dirigeai par Anglure sur Soulaine, où je retrouvai la chaussée de +Doulevent à Brienne. + +A mon arrivée à portée de Soulaine, les habitants étaient aux prises +avec les Cosaques et je les dégageai; mais, en arrière de Soulaine, sur +les hauteurs et parallèlement à la route, je vis tout le corps de Wrede +en position. + +Je dus me former en face de lui et en arrière de Soulaine, sur les +hauteurs qui dominent ce village, afin d'attendre la nuit pour exécuter +ma marche sur Brienne, non par la grande route, alors au pouvoir de +l'ennemi, mais par les chemins de traverse, au milieu des bois. + +A peine en position, ma situation devint très-critique, par deux +circonstances fort graves. Le corps de Wittgenstein débouchait par la +route de Doulevent, et vint prendre position sur mon flanc gauche. D'un +autre côté, le corps de York avait surpris, culbuté et mis en fuite +l'arrière-garde que j'avais laissée à Montier-en-Der, aux ordres du +général Vaumerle, qui fut fait prisonnier. Ainsi j'avais en face, à +portée de canon, le corps de Wrede; sur mon flanc gauche le corps de +Wittgenstein, et derrière moi, sur ma piste, celui d'York. Un engagement +devait avoir lieu très-probablement au moment même, et ma perte entière +en être le résultat infaillible, quand une neige abondante survint et +produisit une nuit précoce. La nuit véritable succéda. Aussitôt venue, +je me mis en marche par les bois, et j'arrivai à une heure du matin à +Morvilliers, d'où j'envoyai mon rapport à l'Empereur. En communication +avec l'armée, j'avais échappé comme par miracle, avec une nombreuse +artillerie, aux trois corps qui m'environnaient, et je pouvais entrer en +ligne. + +La force de mes troupes, réunies à Morvilliers, ne s'élevait pas au delà +de trois mille hommes d'infanterie. Mon arrière-garde, culbutée à +Montier-en-Der, s'était retirée directement sur Brienne, et ne m'avait +pas rejoint. Je reçus, à huit heures du matin, l'ordre de l'Empereur de +partir de Morvilliers, pour aller prendre position à Chaumesnil. Ces +ordres me prescrivaient de me retrancher, et ajoutaient que, lorsque +nous aurions fait des travaux convenables dans cette position, nous +serions inexpugnables. Cette disposition et les illusions qui +l'accompagnaient sont étrangement bizarres. On ne peut concevoir que +pareilles idées aient pu entrer dans l'esprit de Napoléon. En effet, +notre ligne occupait une lieue et demie environ, et nous n'avions pas +vingt mille hommes sous les armes. Les corps d'armée, dont l'existence +imaginaire ne consistait que dans des noms, n'étaient liés entre eux que +par des postes. Il n'y avait rien de compacte, rien qui ressemblât à une +formation pour livrer bataille, rien qui fût en état de présenter la +moindre résistance. Ensuite aucun obstacle ne s'opposait à ce que +l'ennemi ne tournât cette ligne par notre gauche, qui n'était appuyée +que par un bois de facile accès. Enfin il parlait de huit jours employés +à se retrancher; et l'ennemi, avec toutes ses forces réunies, était à +une portée de canon de lui! + +Le général Ricard m'avait quitté pour occuper le débouché des Islettes, +au moment où je m'éloignais de la Meuse et me portais sur Bar-le-Duc. +Arrivé à Vitry après mon départ, il avait été dirigé sur Brienne +directement, et placé à Dienville où était appuyée à l'Aube la droite +de l'armée; mon faible corps, ainsi divisé, se trouvait occuper ses deux +extrémités. + +Je reviens à l'ordre de quitter Morvilliers et d'occuper Chaumesnil. + +Nos corps d'armée, si faibles, avaient beaucoup d'artillerie, et les +canons seuls leur donnaient un peu d'apparence, et aussi quelque +réalité. + +Cette artillerie nombreuse, et tout à fait hors de proportion, imposait +à l'ennemi quand elle était en position; mais dans la marche elle était +fort embarrassante, toutes les troupes étant insuffisantes pour lui +composer une escorte convenable. J'avais à Morvilliers environ trois +mille six cents hommes de toutes armes, et mon artillerie s'élevait à +quarante pièces de canon. Morvilliers est à près de trois quarts de +lieue de Chaumesnil. Je mis en mouvement la brigade du général Joubert, +et j'ordonnai à mon artillerie de la suivre. La deuxième brigade, +formant le reste de l'infanterie, devait fermer la marche, et évacuer +Morvilliers quand cette artillerie en serait sortie en entier. + +Je donnai l'ordre à ma cavalerie, soutenue par du canon, d'aller prendre +position à une ferme située à une petite distance de Morvilliers et à +portée de la grande route, pour couvrir le flanc gauche de ma colonne, +exposée aux attaques de l'ennemi; mais, comme il arrive souvent à la +guerre, cet ordre ne fut pas exécuté immédiatement. La fatigue de la +nuit, la nécessité de laisser manger les chevaux, servirent d'excuses, +et cette colonne s'était mise en mouvement sans avoir son flanc protégé +ni couvert. + +Prévenu de la sortie de Morvilliers des dernières voitures d'artillerie, +je montai à cheval pour suivre le mouvement des troupes. Je venais de +quitter le village quand je vis trois escadrons de cavalerie bavaroise +déboucher inopinément, se précipiter sur cette colonne d'artillerie et +enlever six pièces de canon. Je n'avais pas de troupes sous la main pour +courir dessus et aller les reprendre; mais je fis mettre en batterie les +premières pièces à ma portée et tirer sur les Bavarois. Ils +abandonnèrent deux des pièces qu'ils avaient, pour ainsi dire, +escamotées, et en emmenèrent quatre. + +La grande proximité de l'ennemi, la faiblesse de mes troupes et la +grande quantité de matériel que j'avais à mouvoir, rendaient impossible +l'exécution du mouvement prescrit. Le général Joubert, marchant en tête +de colonne, était arrivé à Chaumesnil et y avait pris position. Ainsi +une partie du but que Napoléon s'était proposé d'atteindre était +remplie. Je me décidai à garder et à défendre la position de +Morvilliers, susceptible d'être occupée avec assez peu de troupes. +Cette position, formée par un mamelon en pain de sucre, isolé, mais +d'une faible élévation, a des pentes régulières. De nombreuses haies +défendent les accès du village et composent comme autant de +retranchements. + +Le plateau étant assez vaste pour y recevoir une nombreuse artillerie, +j'y plaçai une batterie imposante. L'ennemi attaqua le deuxième corps, à +la Rothière, placé au centre. Il attaqua Dienville. Il attaqua ensuite +Chaumesnil; mais partout il attaqua mollement et sans intelligence. S'il +eût pénétré par les intervalles des points occupés, notre retraite eût +été nécessaire à l'instant même. Le corps du général de Wrede resta en +présence de Morvilliers, et se contenta d'abord d'attaquer Chaumesnil. + +Je remplissais bien ma tâche en tenant en échec avec un corps de troupes +aussi faible dix-huit ou vingt mille hommes qui composaient les forces +dont ce général disposait. J'engageai du plateau de Morvilliers, avec +les Bavarois, un feu d'artillerie soutenu, dans le but de faire +diversion et de les occuper; mais tout annonçait qu'ils allaient +transformer cette canonnade en une action plus vive, et se disposaient à +une attaque régulière de ce poste. En effet, des détachements +s'approchaient dans les différentes directions, et les reconnaissances +préliminaires se multipliaient sur tous les points. + +L'Empereur, ayant senti l'importance de Chaumesnil, avait fait soutenir +la brigade Joubert, qui l'occupait, par la division Meunier, de la jeune +garde. Ce poste, au moment d'être enlevé, se soutint encore pendant +quelque temps; mais tout faisait prévoir que cette résistance ne serait +plus de longue durée. + +Il était trois heures environ; un épouvantable chasse-neige eut lieu, et +vint obscurcir le temps. Je profitai de cette circonstance favorable +pour renvoyer jusqu'à Brienne tous mes équipages et une partie de mon +artillerie, afin de rendre ma retraite plus facile et plus légère quand +le moment de l'effectuer serait arrivé. Comme je ne me souciais pas, +ainsi qu'il était arrivé au maréchal Davoust en 1812, de voir mon bâton +de maréchal, qui était placé dans mes bagages, devenir la proie de +l'ennemi, pour figurer ensuite dans quelque église de Saint-Pétersbourg +ou de Vienne, je donnai l'ordre de l'emporter et d'en séparer les +diverses parties. + +Le combat continua jusqu'à quatre heures. Chaumesnil fut enfin emporté. +La Rothière l'avait été précédemment. Ma retraite se trouvait +compromise, car l'ennemi pouvait, par le bois d'Ajou, se porter avec +facilité sur mon unique route de communication. D'un autre côté, toutes +les colonnes d'attaque du général de Wrede étaient formées et se +mettaient en mouvement pour enlever Morvilliers. Je donnai l'ordre à mes +troupes de se retirer. La sortie de ce village se fit avec tant d'ordre, +tout avait été si bien prévu, que les troupes bavaroises ne trouvèrent +plus personne à leur arrivée. Je n'éprouvai aucune perte. J'allai +prendre position en avant de Brienne, à l'embranchement de la route de +Morvilliers avec la chaussée. J'y arrivai à la nuit close. + +Telle fut cette bataille de Brienne. Aucun raisonnement ne saurait la +justifier de la part de Napoléon. Elle ne pouvait lui donner aucun +résultat favorable, à cause de l'immense supériorité de l'ennemi, car +presque toutes ses forces étaient réunies. Les localités ne nous +offraient aucun avantage particulier, et nous combattions dans un pays +ouvert. Enfin, si quelque chose doit étonner, après l'idée de donner +cette bataille, c'est d'avoir vu l'ennemi si mal profiter de ses +avantages, et l'armée française échapper à une destruction complète. + +J'allai trouver, dans la soirée, l'Empereur au château de Brienne. Il me +fit connaître ses intentions pour le lendemain. L'armée devait se +retirer sur Troyes en passant l'Aube au pont de Lesmont. Afin de +faciliter sa marche et d'empêcher l'ennemi de la poursuivre trop +vivement, Napoléon m'ordonna de me retirer, avec mon infanterie, qui ne +s'élevait pas à plus de deux mille hommes, ma cavalerie et six pièces de +canon, par Perthes et Rosnay. La masse de mon artillerie et de mes +bagages suivrait la chaussée. Je devais prendre position à Perthes avant +le jour, et me montrer avec ostentation, afin d'attirer l'attention de +l'ennemi, passer ensuite, à Rosnay, la Voire, rivière étroite, mais +profonde, et la défendre. Un pont, au-dessous de Rosnay, devait servir à +la retraite d'un petit corps commandé par le général Corbineau, chargé +de le détruire après l'avoir franchi. Je me rendis donc à Perthes +pendant la nuit. Ce village est situé au milieu d'un sol marécageux, +mais qui, en ce moment, était très-solide, à cause du froid excessif qui +régnait. Il est placé sur une petite élévation. A la pointe du jour, je +plaçai mes troupes de manière à les faire paraître nombreuses et à +donner de l'inquiétude à l'ennemi. + +La masse des troupes de l'armée se retirait, mais en désordre, et le +mouvement s'accéléra, au pont de Lesmont, de manière à rappeler les +désastres de la campagne précédente, et à faire craindre les plus grands +malheurs. + +Tout à coup l'ennemi, apercevant sur son flanc droit, et à portée, un +corps de troupes stationnées, changea la direction de sa marche et porta +presque toutes ses forces sur moi. C'était remplir mon objet. Je me mis +en mouvement pour me rapprocher du défilé; mais, voulant occuper autant +que possible l'ennemi, je ne me hâtai pas de le franchir. Je fis garnir, +par des détachements d'infanterie, des bouquets de bois situés à une +petite distance en avant, et je restai, sous cet appui, avec ma +cavalerie. + +L'ennemi se présenta avec des forces immenses. Il commença par établir +une batterie de vingt pièces de canon. Ce fut seulement quand cette +batterie eut commencé à jouer que j'effectuai le passage du défilé avec +ordre, sans confusion, et comme je l'aurais exécuté à une grande +manoeuvre. Une fois de l'autre côté de la rivière, je m'occupai à faire +détruire les ponts placés, à la suite les uns des autres, sur les divers +bras de cette rivière. Nous étions malheureusement dépourvus de toute +espèce d'outils. La force de la gelée avait donné la dureté de la pierre +à la terre qui recouvrait ces ponts. Ce ne fut qu'avec une peine extrême +que l'on parvint à y faire une coupure. Les longerons mêmes restèrent +intacts, faute de haches et de scies pour les détruire. + +Pendant ces travaux, je remarquai, sur la rive droite de la Voire, à +quelque distance, plusieurs hommes à cheval qui paraissaient ennemis. Je +supposai qu'il existait un gué sur la Voire, à un point plus bas, et +qu'il avait été franchi par quelques éclaireurs. Comme je n'avais que +faire de ma cavalerie en ce moment, je lui donnai l'ordre d'aller +balayer le bord de la rivière. Un peu plus tard, pensant qu'un peu +d'infanterie pouvait être utile, j'ordonnai au général Lagrange de +partir, avec huit cents hommes, pour suivre le mouvement de la +cavalerie. Enfin, le pont étant détruit autant qu'il pouvait l'être, je +me décidai à descendre la rivière, et à aller voir moi-même ce qui se +passait de ce côté. Arrivé à moitié chemin du lieu où étaient les +troupes, j'entendis une fusillade assez vive. Je courus sur la hauteur, +et je vis cinq cents hommes de mes troupes que le général Lagrange avait +portés en avant, se retirant en désordre, à la vue d'une masse de trois +à quatre mille hommes d'infanterie marchant à eux, après avoir passé la +rivière sur le pont abandonné par le général Corbineau, sans l'avoir +détruit. + +Je courus aux fuyards, et cherchai à les rallier, mais inutilement. +Alors je pris le parti de me rendre avec rapidité au 131e, fort de trois +cents hommes environ, en réserve, et formé en colonne. Quelques paroles +suffirent pour l'exalter. Immédiatement après il fut mis en mouvement en +battant la charge. Je me plaçai à dix pas en avant avec quelques +officiers. J'envoyai l'ordre à ma cavalerie de faire simultanément une +charge sur le flanc de la montagne. Ceux qui auparavant fuyaient et +avaient été sourds à ma voix revinrent sur leurs pas à la vue de ce +mouvement offensif. Nous arrivâmes ainsi, avec impétuosité, à +l'extrémité du plateau au moment même où la tête de la masse ennemie +l'attaquait du côté de la rivière. La culbuter fut l'affaire d'un +moment. Abîmée par notre feu et sabrée par la cavalerie, ce qui ne fut +pas tué fut pris ou noyé. L'ennemi y perdit environ trois mille hommes. + +Presque toute l'armée ennemie vint se former de l'autre côté de la +rivière. Quatre-vingt mille hommes étaient en vue. Une nombreuse +artillerie, déployée contre nous, ne produisit aucun effet. Tout, de +notre côté, pièces et troupes, était embusqué et mis à couvert. + +L'ennemi tenta de nouveau de passer le pont; mais mes six pièces de +canon, placées à portée de mitraille, le battaient avec succès. Beaucoup +de tirailleurs y dirigèrent leur feu, et l'ennemi, après deux tentatives +inutiles, y renonça. Un tiraillement insignifiant s'engagea ensuite +d'une rive à l'autre. + +Mais l'ennemi ne voulait pas renoncer à venger ce revers. Il porta une +portion de ses troupes en face de Rosnay et essaya d'enlever le pont +sur lequel nous avions passé. + +Les longerons étaient découverts et sans tablier. Il fallait passer en +équilibre, un à un, sur les poutres. Je plaçai en embuscade, en arrière +et à couvert par l'église, un officier de choix avec trois cents hommes. +Je lui donnai l'ordre de laisser l'ennemi s'avancer: cent hommes au +moins devaient franchir la coupure. Quand ils seraient en deçà, les +trois cents hommes embusqués marcheraient sur eux, les prendraient ou +les jetteraient dans l'eau. + +Ce brave officier, nommé Salette, avait été longtemps mon aide de camp. +Il exécuta ponctuellement sa consigne, et le détachement ennemi, en tête +de la colonne, fut détruit, mais il y perdit la vie. + +L'ennemi renonça alors à faire de nouvelles tentatives. Sur ces +entrefaites, on me prévint qu'une colonne se montrait sur la route de +Vitry, et allait nous prendre à dos. Le moment était critique. Faire +retraite dans un pays ouvert, ayant devant soi des forces si +considérables, et en commençant son mouvement de si près, était fort +périlleux. Un peu d'avance était nécessaire. La mauvaise saison vint a +mon secours; la neige, tombant à gros flocons, obscurcit le temps. Mes +troupes se portèrent à un quart de lieue en arrière, je laissai les +mêmes tirailleurs au pont pour répondre à l'ennemi, en leur recommandant +de diminuer successivement leur feu, et ensuite de venir nous joindre. +L'ennemi ne s'apercevant ni de notre silence ni de leur départ, ils nous +avaient rejoints, et nous étions en pleine marche pour Dampierre et +Arcis, lorsque nous entendions encore ses décharges multipliées. + +J'allai prendre position, le soir, à Dampierre. Rarement un général +s'est trouvé dans une circonstance aussi difficile. Si j'étais arrivé +quelques minutes plus tard sur le point où l'ennemi venait de passer la +rivière, ou que j'eusse hésité un instant à me mettre à la tête de cette +poignée de soldats, seule troupe sous ma main, c'en était fait de mon +petit corps: personne n'échappait. Il y a un grand charme et une grande +jouissance à obtenir un succès personnel, à sentir, au fond de la +conscience, que le poids de sa personne, et, pour ainsi dire, de son +bras, a fait pencher la balance et procuré la victoire. Cette +conviction, partagée par les autres, et exprimée par un sentiment +d'admiration et de reconnaissance, cause une félicité dont on ne peut +guère avoir l'idée quand on ne l'a pas éprouvée. + +L'Empereur, extrêmement satisfait de ce succès, récompensa les officiers +que je lui désignai. Ce coup de vigueur, fait avec si peu de monde +contre des troupes si supérieures en nombre et en moyens, prouvait qu'il +y avait encore un reste d'énergie en nous-mêmes, et que, si le nombre +nous accablait, nous n'avions pas dégénéré. + +Pendant ces divers mouvements, le général York, dont l'avant-garde avait +été, le 31, à Montier-en-Der, au lieu de continuer sa marche pour opérer +sa jonction avec l'armée, se dirigea sur Vitry, qui d'abord se défendit, +de là sur Châlons, où le duc de Tarente était le 31 janvier. + +Le duc de Tarente ayant évacué Châlons et envoyé au général Mont-Marie, +commandant à Vitry, l'ordre de quitter cette place, le corps d'York +passa la Marne et suivit le duc de Tarente dans son mouvement sur +Épernay, Château-Thierry, et la Ferté-sous-Jouarre. Le duc de Tarente, +en se retirant constamment contre des forces très-supérieures, retarda, +autant qu'il était possible, la marche de l'ennemi; mais sa retraite +était en outre nécessitée par la marche du reste de l'armée de Silésie, +qui se portait sur la Ferté-sous-Jouarre, par la route directe de +Montmirail. + +Le lendemain du combat de Rosnay, 3 février, je me portai à +Arcis-sur-Aube, où je pris position. L'Empereur s'était placé en avant +de Troyes, où il réunit au reste de ses forces le maréchal duc de +Trévise, qui s'y trouvait déjà. Là il s'arrêta. L'ennemi ne fit aucune +entreprise sérieuse; il n'y eut que quelques engagements insignifiants. + +Pendant toute la journée du 4, je pus voir, d'Arcis, les colonnes +ennemies descendant la rivière par la rive droite, et se portant dans la +direction de Fère-Champenoise. Malgré les efforts de courage si récents +dont les soldats devaient être glorieux, un découragement général se +faisait sentir par un symptôme effrayant. Deux cent soixante-sept +soldats du 37e léger désertèrent pendant la même nuit; des cuirassiers +en firent autant avec un officier supérieur prisonnier, qu'ils étaient +chargés de garder. + +La division Lagrange, par suite des combats livrés et de cette désertion +continuelle, se trouvait, après avoir reçu des renforts en apparence +considérables, réduite à dix-huit cent vingt-quatre baïonnettes. + +Le 5, d'après les ordres de l'Empereur, je me portai sur Méry, au +confluent de l'Aube avec la Seine, et, le 6, à Nogent-sur-Seine. + +Le mouvement décousu de l'ennemi; les rapport faisant connaître la +marche des colonnes ennemies à distante l'une de l'autre, et sans se +soutenir; la probabilité qu'une partie des troupes composant l'armée de +Silésie était sur la Marne, à la suite du duc de Tarente; enfin, la +certitude de la présence, devant Troyes, de la grande armée, toutes ces +considérations me firent naître la pensée que la fortune nous présentait +une occasion favorable pour faire un grand mal à l'ennemi en agissant +avec promptitude. En débouchant rapidement par Sézanne, et coupant la +route de Montmirail, on avait la chance de rencontrer ses corps +éparpillés. Autant par leur faiblesse que par la surprise, on pouvait +les écraser et même les détruire. J'envoyai mes réflexions à l'Empereur, +et lui proposai cette opération. Elle me paraissait si utile, que +j'insistai. Je lui écrivis trois fois dans la journée sur le même sujet. +Comme mes idées furent adoptées, et qu'un résultat brillant en a été le +prix, je consacrerai ces souvenirs en insérant ici la lettre que +j'écrivis au prince de Neufchâtel, le 6 février au soir, de Nogent. + +«Monseigneur, j'ai l'honneur de vous rendre compte que les +renseignements fournis par les habitants donnent pour certain l'arrivée +hier, à Pleurs, de cinq mille hommes d'infanterie prussienne. Ces +troupes, ainsi que celles qui les ont précédées, filent sur la +Ferté-Gaucher. D'autres troupes ennemies marchent sur Montmirail par +Étoges. Il semblerait que celles-ci sont russes, et appartiennent au +corps de Sacken. + +«Ces nouvelles me confirment dans l'opinion que je vous ai déjà émise +aujourd'hui. L'Empereur obtiendrait un grand résultat d'un mouvement +rapide que l'on pourrait faire après-demain avec douze ou quinze mille +hommes, en marchant par Sézanne sur la trace de l'ennemi, et le coupant +jusque sur Fromentière et Champaubert. L'ennemi est sans défiance, parce +qu'il ne croit pas à l'existence d'un corps d'armée considérable ici. +Cependant il va y avoir moyen de le former. En ne perdant pas un moment, +on pourrait obtenir les plus grands avantages. La présence de l'Empereur +à Troyes attire les regards et arrête les principales forces de +l'ennemi. Pendant ce temps, on peut détruire les troupes qui s'éloignent +et marchent inconsidérément.» + +Mes instances convainquirent l'Empereur. Le 7, je reçus l'ordre de +commencer mon mouvement. Ce même jour, j'arrivai dans la nuit à +Fontaines-Denis. Le 8, j'entrai à Sézanne, d'où je chassai huit cents +chevaux ennemis qui se retirèrent dans la direction de la Ferté-Gaucher. + +Informé par les habitants de la marche des principaux corps ennemis par +la route d'Étoges à la Ferté-sous-Jouarre, je plaçai mes troupes en +avant de Chapton. J'envoyai des reconnaissances sur Bayes pour avoir des +nouvelles, afin de déboucher avec connaissance de cause aussitôt que je +serais appuyé. Les rapports annonçaient la présence de l'ennemi ayant +des troupes assez nombreuses à Montmirail, à Champaubert et à Vertus. +L'Empereur n'arrivant pas, je rapprochai mes troupes de Sézanne pour ne +pas donner l'éveil à l'ennemi; mais le 9, ayant reçu l'avis de la marche +de Napoléon avec sa garde, je me reportai en avant. Le 10, je passai le +défilé de Saint-Gond, et je marchai sur l'ennemi occupant Bayes. + +Le corps d'Olsouffieff s'y trouvait placé en intermédiaire entre le +corps de Sacken et Montmirail, et le corps de Kleist à Vertus, où +Blücher était en personne. J'attaquai immédiatement. Les Russes firent +bonne contenance, et se battirent avec courage. Leur artillerie était +nombreuse; mais ils n'avaient point de cavalerie. Bayes fut emporté. Le +corps principal, placé en avant de Champaubert, fut culbuté et se mit en +retraite. Présumant qu'il la ferait dans la direction de Vertus, je fis +placer toute ma cavalerie à ma droite et la dirigeai en arrière du +village de Champaubert, où la tête de la colonne en retraite arrivait +déjà. Jetée hors de la communication principale, dans un pays difficile +et boisé, à un mouvement régulier succéda le désordre et la confusion. +Tout fut pris ou détruit, à l'exception de sept ou huit cents hommes qui +atteignirent Vertus par détachements. Quinze pièces du canon tombèrent +en notre pouvoir. Nous fîmes plus de quatre mille prisonniers, et, entre +autres, le général Olsouffieff en personne, commandant ce corps. La +force de mon corps d'armée, en hommes présents sous les armes, était ce +jour-là de trois mille deux cents hommes d'infanterie, représentant +cinquante-deux bataillons différents, et de quinze cents chevaux. Aucune +autre troupe que les miennes ne fut engagée. + +Je me portai sur Étoges qui, pour nous, était la position défensive. Le +plateau élevé de la Brie-Champenoise domine les immenses plaines +stériles et dépouillées qui le précédent, et composent tout le pays, +depuis Étoges jusqu'à Châlons. + +Les troupes montrèrent une grande valeur. Des conscrits, arrivés de la +veille, entrèrent en ligne, et se conduisirent, pour le courage, comme +de vieux soldats. Oh! qu'il y a d'héroïsme dans le sang français! Je ne +puis me refuser au plaisir de citer deux mots de deux conscrits qui +peignent, tout à la fois, l'esprit de cette jeunesse et les instruments +dont il nous était donné de nous servir. + +Deux conscrits étaient aux tirailleurs. Ils avaient été commandés par +l'ordre de service. Je m'y trouvais aussi. J'en vis un qui, fort +tranquille au sifflement des balles, ne faisait cependant pas usage de +son fusil. Je lui dis: «Pourquoi ne tires-tu pas?» Il me répondit +naïvement: «Je tirerais aussi bien qu'un autre si j'avais quelqu'un +pour charger mon fusil.» Ce pauvre enfant en était à ce point +d'ignorance de son métier. + +Un autre, plus avisé, s'apercevant de l'inutilité dont il était, +s'approcha de son lieutenant et lui dit: «Mon officier il y a longtemps +que vous faites ce métier-là; prenez mon fusil, tirez, et je vous +donnerai des cartouches.» Le lieutenant accepta la proposition, et le +conscrit, exposé à un feu meurtrier, ne montra aucune crainte pendant +toute la durée de l'affaire. + +Après avoir établi mes troupes à Étoges, je revins de ma personne à +Champaubert, où Napoléon avait mis son quartier général. Je m'étais fait +précéder par le général Olsouffieff. + +Je trouvai Napoléon à table, ayant avec lui Olsouffieff, le prince de +Neufchâtel, le maréchal Ney. J'y pris place. Nous étions cinq. Le +général russe ne savait pas un mot de français; ainsi le discours que +Napoléon nous tint n'était pas à son adresse. + +L'Empereur était ivre de joie. Cependant ce succès obtenu, glorieux pour +le sixième corps si peu nombreux, ne pouvait pas être d'un grand poids +dans la balance de nos destinées, et néanmoins voilà la réflexion qu'il +inspira à Napoléon: + +«A quoi tient le destin des empires! dit-il: si demain nous avons, sur +Sacken, un succès pareil à celui que nous avons eu aujourd'hui sur +Olsouffieff, l'ennemi repassera le Rhin plus vite qu'il ne l'a passé; et +je suis encore sur la Vistule.» + +Ainsi c'était à Champaubert que son imagination embrassait encore +l'Europe. Il vit faire la grimace à ses auditeurs, et dit, pour détruire +le mauvais effet de ces paroles: «Et puis je ferai la paix aux +frontières naturelles du Rhin.» Chose dont il se serait bien gardé! Et +cependant cet homme, si rempli d'illusions, si déraisonnable, avait +encore les aperçus du génie quand ses passions ne parlaient pas! Son +esprit était profond et pénétrant, sa tête la plus féconde qui fût +jamais. Je l'ai vu souvent prédire et juger d'une manière surnaturelle, +et puis le jugement disparaissait dans l'action, quand la passion venait +le combattre: alors il n'était plus lui-même. Je vais en apporter, dans +cette circonstance, une nouvelle preuve. Avant son départ de Paris, M. +Mollien, ministre du trésor, lui dit: «Le peu de moyens avec lesquels +vous commencez la campagne peut faire redouter que l'ennemi ne vienne +dans le coeur de la France, et que les Cosaques ne gênent les +communications avec Paris; ne serait-il pas convenable de transporter le +trésor sur la Loire, afin que le service ne pût pas manquer?» + +L'Empereur lui répondit ces propres paroles, en lui frappant sur +l'épaule, geste qui lui était familier: «Mon cher, si les Cosaques +viennent devant Paris, il n'y a plus ni empire ni empereur.» Et, à peine +à quinze jours de distance, le même homme a tenu un propos si différent +à l'occasion de quelques prisonniers faits à une armée de deux cent +mille hommes! + +Le lendemain l'Empereur marcha sur Montmirail avec la garde, une +division venant d'Espagne, commandée par le général Leval, et les +troupes de Ricard qu'il m'enleva. Je restai à Étoges avec deux mille +cinq cents hommes d'infanterie et quinze cents chevaux. + +L'Empereur, dont les troupes furent augmentées d'une division de jeune +garde, amenée par le duc de Trévise, battit Sacken à Montmirail. +Celui-ci se retira sur Château-Thierry, fut recueilli par le corps de +York et passa la Marne. Le soir même de l'affaire de Montmirail, le +comte de Tascher, aide de camp du vice-roi, arriva d'Italie pour +annoncer à l'Empereur le succès du combat du Mincio, où les Autrichiens +avaient été battus. Quand on annonça Tascher à Napoléon, il dit: «Il +vient sans doute m'apprendre qu'Eugène a commencé son mouvement.» + +Ce mot de Napoléon prouve, encore une fois de plus, qu'il n'avait point +donné contre-ordre à Eugène. Les amis de celui-ci ont prétendu que +l'Empereur le lui avait envoyé après les affaires de Montmirail et de +Vauchamps, c'est-à-dire vers le 15 février; mais ce raisonnement ne le +justifie pas le moins du monde et tombe dans l'absurde. On convient +qu'Eugène a reçu l'ordre de venir dès le commencement de janvier; mais +qui l'a autorisé à différer, non-seulement l'exécution, mais encore les +préparatifs. Pour quelle époque Napoléon le demandait-il? Sans doute +pour la plus rapprochée, c'est-à-dire pour celle où il combattait avec +des débris contre des forces immenses, où il était sur le bord du +précipice, où il devait tout sacrifier pour ne pas succomber. Cette +lutte ne pouvait pas se prolonger hors de mesure. Si Eugène était +nécessaire, c'était tout de suite. On ne pouvait pas concevoir autrement +son concours. Eh bien, depuis le 1er janvier jusqu'au 25 février, époque +à laquelle le contre-ordre prétendu aurait pu lui parvenir, a-t-il fait +la moindre disposition pour rentrer en France, et cette marche, pour +réussir, en exigeait beaucoup! A-t-il fait sauter les places qu'il avait +l'ordre d'abandonner? En a-t-il fait même miner une seule? Non; Eugène a +désobéi; il a contribué plus que qui que ce soit à la catastrophe. Rien +ne peut l'excuser[4]. + +[Note 4: Le général d'Anthouard m'a raconté depuis que, se trouvant, +quelque temps après la Restauration, à Munich, et travaillant avec le +prince, dans son cabinet, à mettre en ordre ses papiers, il retrouva +l'ordre écrit qu'il lui avait porté pour exécuter le mouvement dont je +viens de parler. Il le lui montra, et lui dit: «Croyez-vous, +monseigneur, qu'il soit bien de conserver ce papier?--Non, reprit +Eugène;» et il le jeta au feu. (_Note du duc de Raguse._)] + +Je reviens aux opérations sur la Marne. J'étais resté à Étoges pendant +le mouvement de Napoléon sur Château-Thierry, et Blücher, avec vingt +mille hommes qu'il avait sous la main à Vertus, allait reprendre +l'offensive. Tous les rapports l'annonçaient. J'occupais le beau plateau +d'Étoges, en étendant ma gauche pour mieux m'éclairer. Dès le 13, +Blücher commença son mouvement et marcha sur Étoges. Quand toutes ses +colonnes se furent montrées, quand il eut fait ses dispositions +d'attaque et amené du canon contre ma gauche, je fis ma retraite en bon +ordre, et facilement, parce que tout avait été prévu. Quoique +l'avant-garde ennemie marchât à très-petite distance de mon +arrière-garde, il n'y eut que des engagements de troupes légères. Je +pris position, le soir, en avant de Fromentière, appuyé aux bois voisins +de ce village. Aussitôt après avoir commencé mon mouvement, j'avais +envoyé, en toute hâte, un officier à l'Empereur pour le lui annoncer. +Cet officier le trouva à Château-Thierry. Napoléon se mit en marche avec +ses troupes pour revenir à Montmirail. + +Je partis le 14, à quatre heures du matin, de Fromentière, et me +rapprochai de Montmirail, où je devançai mes soldats. + +L'Empereur venait d'y arriver. Il me dit que ses troupes le suivaient, +et que je pouvais m'arrêter et attaquer l'ennemi à l'improviste. Il y a, +en arrière du village de Vauchamps, du côté de Paris, une position +avantageuse et facile à défendre. C'est la pente du plateau qui borde le +vallon dans lequel Vauchamps est bâti. A la gauche, un bois, dans une +position avantageuse, donnait les moyens de prendre à revers tout ce qui +se serait avancé par la grande route. Je le fis occuper par mes troupes, +et toute mon artillerie fut mise en batterie sur le front de cette +position. + +L'ennemi, dont les forces étaient si supérieures aux miennes, croyait +n'avoir rien à redouter. Aussi marchait-il avec une entière confiance, +ses troupes en colonnes se touchant, n'ayant aucune distance entre +elles, et sans même se faire éclairer. Je lui avais abandonné le village +de Vauchamps. Il le traverse: tout à coup, en débouchant, il est +assailli par un feu meurtrier d'artillerie et de mousqueterie; je porte +mes troupes en avant, et j'enveloppe le village, dans lequel l'ennemi se +rejette en confusion et dont il sort dans le même état. + +J'ordonne au colonel des cuirassiers Morin, qui était sur le flanc +gauche du village avec un escadron que je renforçai de mon escorte, de +charger; et plus de deux mille cinq cents hommes sont faits prisonniers, +tandis que le général Laferrière, qui commandait la cavalerie de la +garde, chargeant par la droite, culbute l'ennemi, complète le désordre, +et fait aussi des prisonniers. + +Dès ce moment, l'ennemi, qui n'avait aucune formation, dut se retirer, +et il le fit avec autant de célérité que possible. + +D'un autre côté, deux bataillons ennemis, détachés pour occuper un bois +qui couvrait sa droite, se trouvant surpris et brusquement isolés par la +retraite de la masse des Prussiens, furent enveloppés, capitulèrent, et +mirent bas les armes. + +Napoléon avait mis sous mes ordres le corps de cavalerie de Grouchy, +fort de deux mille cinq cents chevaux; j'y avais ajouté, de ma propre +cavalerie, tout ce dont je pouvais disposer. Je lui avais en même temps +ordonné de faire un détour par la plaine, c'est-à-dire à notre gauche, +de prévenir l'ennemi sur son point de retraite, et d'aller se mettre en +bataille derrière lui, à cheval sur la route de Champaubert et d'Étoges. +Ce mouvement fut exécuté, quoiqu'un peu tardivement. La division +Ourousoff reçut avec valeur les charges dirigées contre elle: elle +continua sa marche, et s'ouvrit un passage pour se rendre à Étoges, où +elle s'arrêta. Cette dernière action se passa à la chute du jour. Quand +nous fûmes arrivés à Champaubert, l'Empereur me fit envoyer l'ordre de +m'y arrêter: mais rien n'était plus mal entendu. Nous ne pouvions +laisser l'ennemi à une aussi petite distance de nous. La position de +Champaubert n'offre d'ailleurs rien de défensif, et celle d'Étoges, +détestable pour l'ennemi, était excellente pour nous. + +J'allais être évidemment abandonné avec une poignée de troupes sur ce +point, et il était bon de le nettoyer auparavant de s'affaiblir. Je me +décidai donc à marcher sur Étoges, à y faire une attaque de nuit, afin +d'y entrer par surprise. Des tentatives semblables, après un premier +succès, devraient être faites plus souvent à la guerre: elles +réussiraient presque toujours. + +Mais, mes troupes ayant combattu seules pendant toute la journée, tous +mes soldats avaient été engagés; je n'avais pas trois cents hommes +ensemble. Je demandai au maréchal Ney de me prêter un de ses régiments +de la division d'Espagne, commandée par le général Leval, qui me +suivait. Il me le refusa. + +Sentant l'urgence des circonstances, je donnai l'ordre direct à un +régiment de cette division, de huit ou neuf cents hommes, de me suivre. +Je le plaçai en colonne sur la route, lui prescrivis de se faire +éclairer, seulement à cent pas, à droite et à gauche, par cinquante +hommes, de marcher ainsi formé sans bruit, de ne pas tirer, et de se +jeter, quand il serait à portée, sur Étoges sans répondre au feu de +l'ennemi. Quant à moi, je marchai, de ma personne, à la queue de cette +colonne. + +Ce que j'avais prévu arriva. L'ennemi, occupé à faire son établissement +de nuit, n'était pas sur ses gardes. Surpris, il n'opposa aucune +résistance et s'enfuit. On fit plus de trois mille prisonniers, parmi +lesquels se trouvait le prince Ourousoff, commandant cette division, qui +avait été blessé à la cuisse d'un coup de baïonnette. Il me fut amené au +château d'Étoges, où je m'établis. L'entrée de ce général donna lieu à +deux scènes, l'une fort plaisante, la seconde fort curieuse, et qui fait +connaître une nature d'hommes moins rare qu'on ne pense dans les armées. + +Le prince Ourousoff, en entrant, me tint le discours suivant: + +«Monsieur le maréchal, je vous demande mille pardons de ce qui s'est +passé et de ce que nous nous sommes si mal défendus. En voyant la nuit +arrivée, en entendant vos trompettes sonner le rappel, je me suis dit: +Les Français font la guerre comme nous et ne se battent pas la nuit. En +conséquence, j'ai cru que l'on pouvait aller, sans danger, à l'eau et à +la paille. Dans le cours de la journée, vous avez dû être content de +nous, et nous avons, j'espère, mérité vos éloges. Certes nous avons bien +repoussé les charges de votre cavalerie et traversé ses lignes avec +vigueur; mais ensuite nous avons été surpris, et je vous renouvelle mes +excuses.» + +C'est une chose tout à fait digne de remarque pour l'observateur que de +voir, dans certaines armées, l'esprit militaire l'emporter sur tous les +autres sentiments, et mettre avant tous les autres intérêts ceux du +métier et l'estime qu'on y acquiert. J'ai revu le prince Ourousoff +depuis à Moscou, et il me parla encore sur le même ton de sa +mésaventure. + +Voici l'autre trait. Ma maison, toujours bien fournie, était dans +l'occasion la ressource de tout le monde. Le général Grouchy, dont la +cavalerie était restée à Champaubert, vint, de sa personne, me demander +à souper, ce qui était fort bien fait. J'avais sur ma table l'épée du +prince Ourousoff. Le général Grouchy me pria de lui en faire cadeau pour +remplacer son sabre, qui le gênait, me dit-il, par suite d'une ancienne +blessure. Je n'attachais pas beaucoup de prix à cette dépouille opime, +et je la lui abandonnai sans y mettre la plus légère importance; mais +quel fut mon étonnement quand je lus peu de jours après, dans le +_Moniteur_, un article ainsi conçu: «M. Carbonel, aide de camp du +général Grouchy, est arrivé à Paris, et a remis, de la part de son +général, à Sa Majesté l'Impératrice l'épée du prince Ourousoff, qu'il a +fait prisonnier à la bataille de Vauchamps.» Un fait pareil ne suffit-il +pas pour peindre un homme? + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE DIX-NEUVIÈME + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Mayence, le 2 novembre 1813. + +«Monsieur le maréchal, je désire que vous m'envoyiez, sans retard, un +état nominatif de tous les officiers généraux, supérieurs et autres, de +l'état-major, qui ont fait partie du sixième corps d'armée depuis le 21 +septembre, époque à laquelle vous m'avez fait le dernier envoi de l'état +de situation. Il faut avoir soin d'indiquer, sur celui que je vous +demande, les causes d'absence ou de mutations. Je joins à cette lettre +l'état du 21 septembre; il pourra servir à la fois de base et de modèle. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Mayence, le 2 novembre 1813. + +«J'ai donné l'ordre au troisième corps d'armée de traverser aujourd'hui +la ville, d'aller coucher au delà, et de se rendre demain à Bechtheim, +qui est le lieu assigné pour son cantonnement. + +«Faites pareillement traverser la ville au sixième corps d'armée; +faites-le coucher au delà, et faites-lui continuer sa marche demain pour +se rendre à Oppenheim, qui est le lieu assigné pour son cantonnement. + +«Le cinquième corps d'armée est cantonné entre Mayence et Bingen, à Ober +et Nieder-Ingelheim. + +«Quant au septième corps d'armée, commandé par M. le général Durutte, +donnez-lui l'ordre, monsieur le maréchal, de se réunir à Castel, où il +restera jusqu'à nouvel ordre. + +«Laissez ici, en passant, quelques officiers de confiance pour réunir +tous vos isolés. + +«Faites-moi parvenir le plus tôt possible, monsieur le maréchal, l'état +de situation très-détaillé et par bataillon de votre corps d'armée, +afin que je puisse le mettre sous les yeux de l'Empereur. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Mayence, le 3 novembre 1813. + +«L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que vous preniez le commandement +de la rive gauche du Rhin, depuis Coblentz jusqu'à Landau. + +«L'intention de Sa Majesté est que le général de division et les +généraux de brigade commandant dans les départements de la vingt-sixième +division militaire soient continués dans leurs fonctions; mais ils +devront correspondre chacun avec vous, qui êtes chargé de la +surveillance supérieure de cette partie de la frontière. J'écris à cet +égard au général commandant la vingt-sixième division. + +«Je vous préviens que, d'après les intentions de Sa Majesté, je donne +l'ordre à M. le duc de Bellune de se rendre à Strasbourg et d'y prendre +le commandement de la frontière, depuis Huningue jusqu'à Landau. + +«M. le duc de Tarente a déjà eu l'ordre d'aller prendre le commandement +de la frontière depuis l'embouchure de la Moselle jusqu'à Zwoll. + +«Ainsi, vous, M. le duc de Bellune et M. le duc de Tarente, vous vous +trouverez avoir le commandement supérieur depuis la Hollande jusqu'à la +Suisse. + +«Prenez la surveillance supérieure de tout ce qui concerne le service et +la sûreté de cette partie de la frontière, et correspondez journellement +avec moi, afin que Sa Majesté soit parfaitement instruite de l'état des +choses. Je donne avis de ces dispositions au ministre de la guerre. + +«Vous correspondrez avec M. le duc de Bellune et M. le duc de Tarente +quand cela sera nécessaire. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Mayence, le 5 novembre 1813. + +«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, la lettre par +laquelle vous rendiez compte qu'on n'a pu s'emparer que d'une +très-petite quantité des bateaux du Necker, et que, l'ennemi ayant ainsi +sur ce point des moyens de passer le fleuve et de jeter des partis sur +la rive gauche, il paraissait urgent de placer une batterie de trois ou +quatre pièces de canon sur la digue en face du Necker, pour empêcher les +bateaux de descendre dans le Rhin. + +«Sa Majesté approuve cette proposition. Elle me charge de vous faire +connaître que cela ne lui paraît pas même suffisant, et qu'il faudrait y +construire une bonne redoute où l'on pût placer du canon de gros +calibre. J'écris à cet égard aux généraux Rogniat et Sorbier. Donnez de +votre côté, monsieur le maréchal, les ordres qui vous concernent pour +remplir à cet égard les intentions de l'Empereur, et rendez-m'en compte. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Oppenheim, le 10 novembre 1813, cinq heures du matin. + +«J'ai reçu votre lettre d'hier à neuf heures du soir.--Il est fâcheux +que le général Bertrand n'ait pas eu le temps de finir ses ouvrages. Je +pense que Votre Excellence rend compte et correspond journellement et +directement avec l'Empereur. Le général Lagrange me dit qu'il n'a pas +une pièce de canon. L'Empereur a ordonné des dispositions pour +l'artillerie des corps d'armée. Il est nécessaire que vous fassiez venir +le général Sorbier pour savoir où en est l'exécution des ordres de Sa +Majesté. + +«Ce matin je passe la revue, c'est-à-dire je nomme aux emplois vacants +du troisième corps, qui maintenant fait partie du sixième; de là je me +rends à Worms, pour voir le deuxième corps, et suivrai ma route sur +Landau. Je vous préviens, monsieur le maréchal, que je me borne aux +emplois vacants, et que je ne donne aucun ordre dans l'étendue de votre +commandement; tout doit émaner de vous. Je m'empresserai de vous faire +part de ce que je remarquerai d'ici à Landau. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813. + +«Mon cousin, le duc de Valmy avait placé des hommes isolés dans +plusieurs cadres du 113e régiment, et des Hollandais dans quatre +bataillons; je crois que j'en ai disposé pour d'autres corps. Il +convient que vous me fassiez connaître l'état des cadres qui restent à +Mayence; car il importe que tous les hommes isolés rejoignent leurs +corps respectifs et qu'on puisse disposer des cadres. Envoyez-moi l'état +de tous ceux qui seront disponibles. + +«Dans l'organisation naturelle, plusieurs dépôts de cavalerie et +d'infanterie étaient placés à Mayence. J'ai ordonné de les en retirer +pour faire place aux troupes actives. Faites-moi connaître où ces dépôts +ont été envoyés. Il faut que le général commandant la division en +instruise exactement le ministre de la guerre; sans quoi on serait +exposé à faire faire de faux mouvements aux conscrits. + +«NAPOLÉON.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813. + +«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 9 novembre. Je regarde comme +très-utile que vous puissiez occuper Ehrenbreitstein; mais il faudrait +avoir auparavant les sapeurs, les outils, l'artillerie et les vivres, +pour une quinzaine de jours tout prêts, afin de pouvoir, quand on +l'aurait occupé, s'y mettre, en vingt-quatre heures, en état de défense, +et continuer, tous les jours, à se renforcer. + +«NAPOLÉON.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813. + +«Mon cousin, vous me dites, dans votre lettre du 9 novembre, qu'il y a +sept cents voitures d'artillerie de campagne et aucun moyen de les +atteler. Je pense que c'est une opération très-convenable que de diriger +une partie de ces voitures sur Metz. Au reste, le ministre de la guerre +donne des ordres à l'artillerie sur cet objet.--Le cinquième corps est +si peu de chose, que je pense convenable que vous le dirigiez tout +entier sur Coblentz, avec le corps du duc de Padoue; cela donnera +l'infanterie et la cavalerie nécessaires pour la garde du Rhin. Donnez +des ordres en conséquence.--La garde se trouve trop resserrée. Il me +semble que j'ai ordonné à la vieille garde à cheval de se rendre à +Kreuznach; elle pourrait s'étendre jusque du coté de Simmern et de +Trèves. J'ai également envoyé les soixante-huit bouches à feu attelées +de la garde à Kreuznach. + +«Le cinquième corps se rendant à Coblentz, une division de la jeune +garde pourra s'appuyer à Bingen; la garde pourra même s'étendre du côté +de Kayserslautern. Le principal est que la cavalerie et l'infanterie se +refassent; pour cela, il faut prendre plus de terrain. + +«On m'annonce que le général Bertrand a évacué Hochheim; cela est +très-fâcheux. Il sera alors impossible à tout son corps de rester sur la +rive droite; et, comme je n'avais laissé la vieille garde à la proximité +de Mayence que pour soutenir le général Bertrand dans la position de +Hochheim, je pense qu'elle peut maintenant se rendre à Kayserslautern. +Le duc de Trévise y portera son quartier général. + +«La jeune garde sera entre Bingen et Mayence et Kayserslautern; la +cavalerie sera à Kreuznach et s'étendra dans les vallées de +Kayserslautern et de Deux-Ponts; la vieille garde à pied sera, comme je +l'ai dit, à Kayserslautern et aux environs. + +«Faites connaître ces dispositions au duc de Trévise en vous servant, +pour éviter toute collision d'étiquette, de l'intermédiaire du général +Belliard, aide-major général, auquel vous communiquerez cette lettre. + +«On me fera connaître quand la garde pourra être rendue dans ses +nouveaux cantonnements, afin que je puisse ordonner les dispositions +ultérieures. Vous pourrez alors rappeler une ou deux divisions du +général Bertrand à Mayence, puisqu'une ou deux divisions suffisent pour +la défense de Castel. + +«NAPOLÉON.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Strasbourg, le 12 novembre 1813. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je suis arrivé ici ce matin après +m'être arrêté à Landau. J'ai ordonné au directeur de l'artillerie de +cette place de faire partir tout de suite quatre pièces de 16 et deux +obusiers, approvisionnés à cent coups seulement (parce qu'il manque de +poudre à Landau) pour armer la redoute sur la rive gauche, en face de +l'embouchure du Necker. Je crois vous avoir dit qu'ayant trouvé le +général Curto à Worms je l'ai chargé du commandement supérieur de la +cavalerie entre Worms, Spire et Neustadt. + +«On dit que le corps de de Wrede que nous avons battu à Hanau, renforcé +des Wurtembergeois et des Badois, se dirige sur Kehl; on fait des +réquisitions; ces bruits pourraient bien avoir pour but de faire une +diversion de ce côté. On dit également que l'armée du prince de +Schwarzenberg se divise en deux corps, l'un sur Mayence, l'autre sur +Wezel; mais tous ces bruits se répandent vaguement. + +«A Landau, j'ai trouvé sept cents hommes appartenant aux corps d'armée, +et ici huit cents que je fais diriger sur leurs corps d'armée. Je pense +qu'on en trouvera beaucoup d'autres. Demain, je continue ma route pour +Paris où je rendrai compte à l'Empereur de ma tournée sur le haut Rhin. +Si ma santé continue à être bonne, j'espère vous voir bientôt, mon cher +duc: vous connaissez mon attachement. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 16 novembre 1813. + +«Mon cousin, envoyez-moi, le plus tôt possible et directement, l'état de +situation des cinquième, sixième et deuxième corps, tels qu'ils se +trouvaient au 15 de ce mois, bataillon par bataillon, afin que je +connaisse bien l'état des choses. + +«NAPOLÉON.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 16 novembre 1813. + +«Mon cousin, je reçois votre lettre du 12 qui m'est apportée par mon +officier d'ordonnance Laplace.--Vous aurez reçu l'ordre que j'ai donné +pour faire filer toute ma garde sur Kayserslautern et sur la Sarre. Vous +aurez reçu également l'ordre que j'ai donné pour réunir tout le +cinquième corps à Coblentz. Il vous reste donc le deuxième corps, le +sixième et le quatrième.--Je ne pense pas que le deuxième soit +nécessaire à Strasbourg où les gardes nationales qu'on a levées seront +suffisantes.--Il paraît que notre mouvement doit avoir lieu du côté de +la Hollande, et que c'est de ce côté que l'ennemi a des intentions.--Le +ministre de la guerre a donné des ordres pour ôter tous les dépôts de +Mayence. On a ordonné que tous les dépôts des équipages militaires +fussent envoyés à Sampigny.--On a ordonné que les dépôts de la garde +fussent réunis à Metz. On a ordonné que toute l'artillerie qui ne serait +pas attelée et en état se rendît sur Metz.--Quant aux gardes d'honneur, +vous êtes le maître de les faire descendre un peu plus bas, si vous le +jugez convenable.--Faites-moi connaître si le second pont est établi à +Mayence: j'y attache de l'importance, afin de pouvoir déboucher +rapidement[5].--Soignez les gardes nationales qui sont sous vos ordres. +Passez-les en revue, et organisez-les le mieux possible.--Je pense qu'il +sera nécessaire que vous passiez la revue de tous les corps, afin de +pouvoir me présenter des nominations aux emplois vacants, et de faire +distribuer des armes et des habits à ceux qui en manqueraient.--J'espère +que tous les bataillons ne tarderont pas à être portés à huit cents +hommes. Je vous ai mandé que vous aviez beaucoup de cadres de bataillons +qui avaient reçu des Hollandais et des hommes isolés. Les uns et les +autres ayant été depuis incorporés dans les cadres de l'armée, je désire +que vous me fassiez connaître ce que sont devenus ces premiers cadres, +afin que je leur donne une destination.--Il est convenable que vous +visitiez la position de Kayserslautern et la liaison avec Sarrelouis et +Landau, puisque, si jamais l'ennemi voulait bloquer Mayence, le +quatrième corps formerait la garnison de la place, et votre position +d'observation paraîtrait devoir être naturellement Kayserslautern.--On +me rend compte qu'on a établi la redoute que j'ai ordonnée à +l'embouchure du Necker. Faites-en établir une à l'embouchure de la +Lahn.--Faites occuper, du côté de Coblentz, l'île du Rhin où il y a un +couvent de religieuses. Nous l'occupions dans les autres guerres, et +l'on m'assure que ce point peut nous être utile.--Si la compagnie du +train du génie ne vous sert à rien, vous pouvez la diriger sur Metz où +elle se complétera plus facilement.--Le ministre de l'administration de +la guerre aura fait connaître à l'intendant Marchand les dispositions +que j'ai faites pour les six compagnies du train qui me restaient dans +l'intérieur. Comme les ministres sont toujours lents à expédier, vous +trouverez ci-joint: 1° copie de mes ordres pour ces compagnies; 2° des +ordres que j'ai donnés pour les différents dépôts d'infanterie.--J'ai +placé le quartier général de la garde à Kayserslautern; je le ferai +aller plus loin. Quant au grand quartier général impérial, je ne verrais +pas de difficultés à l'éloigner. J'attends l'arrivée du prince de +Neufchâtel pour prendre une détermination à cet égard.--Je suppose que +vous n'avez pas d'embarras pour les chevaux de ma maison. J'ai ordonné +qu'ils fussent envoyés sur les derrières. + +«NAPOLÉON.» + +[Note 5: Quelle singulière prévision, fondée sur la plus étrange +illusion! (_Note du duc de Raguse._)] + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 18 novembre 1813. + +«Mon cousin, je viens de nommer le comte Bertrand grand maréchal de mon +palais, et je l'autorise à se rendre à Paris pour y prendre possession +de sa place. Il laissera le commandement de son corps au général +Morand, sous vos ordres. + +«NAPOLÉON.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 18 novembre 1813. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous écrire +pour vous faire connaître que son intention est que vous envoyiez un +officier intelligent auprès du prince de Schwarzenberg, pour offrir de +traiter de la reddition de Dantzig, de Modlin, de Zamosc, de Stettin, de +Custrin et de Glogau. Les conditions de la reddition de ces places +seraient que les garnisons rentreraient en France avec armes et bagages, +sans être prisonnières de guerre; que toute l'artillerie de campagne aux +armes françaises, ainsi que les magasins d'habillement qui se +trouveraient dans les places, nous seraient laissés; que des moyens de +transport pour les ramener nous seraient fournis; que les malades +seraient guéris et, au fur et à mesure de leur guérison, renvoyés. Vous +ferez connaître que Dantzig peut tenir encore un an; que Glogau et +Custrin peuvent tenir également encore un an, et que, si l'on veut avoir +ces places par un siége, on abîmera la ville; que ces conditions sont +donc avantageuses aux alliés, d'autant plus que la reddition de ces +places tranquillisera les États prussiens. Si l'on parlait de la +reddition de Hambourg, de Magdebourg, d'Erfurth, de Torgau et de +Wittenberg, Sa Majesté désire que vous répondiez que vous prendrez ses +ordres là-dessus, mais que vous n'avez pas d'instruction; qu'il n'est +question, actuellement, que de traiter pour les places de l'Oder et de +la Vistule. Ces communications, monsieur le maréchal, serviraient aussi +à avoir des nouvelles. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 18 novembre 1813. + +«Mon cousin, vous avez sous vos ordres les deux divisions du sixième +corps; les quatre divisions du quatrième et la division du deuxième +corps: ce qui fait cinq divisions d'infanterie.--J'ai donné le +commandement du cinquième corps au général Sébastiani, qui sera sous les +ordres du duc de Tarente. Comme son corps s'approche de Cologne, il +faudra le remplacer du côté de Coblentz.--J'ai ordonné la formation de +magasins à Sarrebrück, Trèves et Sarrelouis.--Veillez à ce qu'on paye +aux officiers de l'armée les mois de solde que je leur ai accordés par +mon ordre du jour, et à ce que la masse de ferrage et de harnachement +soit payée à la cavalerie. Dites-moi un mot là-dessus dans votre +prochaine lettre.--La garde doit être partie pour Kayserslautern, le +cinquième corps doit être également parti, et vous avez envoyé la +division du sixième corps sur Coblentz. Par ces dispositions, Mayence +doit être déblayé. Laissez toujours la division du deuxième corps entre +Mayence et Strasbourg, parce que les deux autres divisions de ce corps +vont se réorganiser à Strasbourg, sous le commandement du général +Dufour. Il est donc nécessaire que le corps soit toujours là à portée +pour qu'on puisse réunir les bataillons du même régiment, au fur et à +mesure que ces divisions se réorganiseront.--Tous les corps d'armée vont +recevoir leur complet, et les détachements sont partout en route pour +rejoindre les bataillons sur le Rhin.--J'ai déjà arrêté l'organisation +de l'armée, qui sera composée de six corps; savoir: + +«Du premier et treizième _bis_, à Anvers; +«Du onzième et du cinquième, le duc de Tarente; +«Du sixième, du quatrième et du deuxième. + +«Chacun de ces corps sera de quatre divisions et de plus de cinquante +bataillons. Il est à espérer que cette organisation aura déjà une +couleur en janvier.--Aussitôt que le sixième et le troisième corps +auront plus de neuf mille hommes, il faudra prendre mes ordres pour les +former en deux divisions.--Le quatrième corps est plus spécialement +destiné à Mayence. Faites connaître que je dirige onze mille conscrits +sur Mayence, où on les habillera.--Trois mille seront donnés au +treizième, deux mille au vingt-troisième et le reste aux bataillons du +quatrième corps, qui ont leur dépôt au delà des Alpes. + +«NAPOLÉON.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT + +«Saint-Cloud, le 19 novembre 1813. + +«Mon cousin, je reçois votre lettre du 16.--Je viens d'ordonner que le +duc de Trévise porte son quartier général à Trèves, où se rendra toute +la vieille garde; que les deux divisions composées de tirailleurs se +placent dans la direction de Trèves à Mayence et de Trèves à +Coblentz;--que les deux divisions composées de voltigeurs se rendent à +Luxembourg et aux environs, afin d'être à portée de leur dépôt, qui est +à Metz;--que chaque brigade ait avec elle son artillerie; les batteries +de douze et celles à cheval seront avec la vieille garde;--enfin que +toutes les administrations de la vieille garde se rendent à Trèves. Par +ce moyen vous serez parfaitement débarrassé, et il n'y aura plus rien +sur la grande route.--Je me fais faire un rapport sur la situation de la +cavalerie, afin de la placer définitivement dans les lieux les plus +convenables.--Il partira d'ici, tous les huit jours, douze cents hommes +pour les tirailleurs, et de Metz, tous les huit jours, douze cents +hommes pour les voltigeurs. Ainsi ma garde fera, avant le 15 janvier, un +corps de quatre-vingt mille hommes.--Je crois n'avoir pas encore donné +d'ordre pour le grand quartier général. Je crains qu'il n'y ait quelque +inconvénient à éloigner le payeur et l'intendant de Mayence. Je crois +vous avoir mandé que onze mille cinq cents conscrits étaient dirigés sur +Mayence, où ils étaient destinés à recruter la partie du quatrième corps +qui a ses dépôts en Italie, et comme les autres dépôts du quatrième +corps qui sont en France mettent en mouvement les conscrits destinés à +aller compléter leurs bataillons, je compte que ce corps sera +incessamment fort de trente à quarante mille hommes.--Faites partir la +division de la jeune garde que vous avez gardée à Mayence. Je suppose +que le cinquième corps est en route pour Cologne. Faites partir la +division de l'ancien troisième corps pour Coblentz.--Le deuxième corps +et la division du sixième corps paraissent suffisants du côté de +Manheim.--Et, en Alsace, les gardes nationales me paraissent également +devoir suffire. J'ai ordonné la formation d'un deuxième corps bis à +Strasbourg. Je crois vous avoir déjà instruit de ces différentes +dispositions.--Nous ne sommes dans ce moment-ci en mesure pour rien. +Nous serons dans la première quinzaine de décembre déjà en mesure pour +beaucoup de choses. La grande affaire aujourd'hui, c'est l'armement et +l'approvisionnement des places.--A moins de nécessité absolue, la +division du deuxième corps doit rester sous votre commandement. Le duc +de Bellune voudrait l'attirer à lui: mais il n'y a rien à craindre pour +Strasbourg. Il faudrait que l'ennemi fût fou pour aller attaquer de ce +côté. C'est sur Cologne et Wezel qu'il est naturel de penser que +l'ennemi doit se porter[6].--Avez-vous rallié au sixième corps douze à +quinze cents hommes de la marine qui se trouvaient du côté de Cologne? +Avez-vous fait partir des officiers pour parcourir les différents +régiments, en retirer les isolés qui y avaient été momentanément +incorporés et les faire revenir à leur régiment?--Le ministre a décidé +où devaient être placés les dépôts du 30e et du 33e. Quant aux 8e, 27e, +70e et 88e régiments, renvoyez les cadres à leur dépôt. Le 8e est du +côté de la basse Meuse. Ôtez du cadre tous les hommes disponibles et +placez-les dans le 13e de ligne.--Le 88e a aussi son dépôt dans le +Nord.--Il n'y a que le 70e qui a son dépôt à Brest. Placez ce bataillon +dans celui de vos corps où se trouvent déjà des hommes du 70e.--J'ai +donné des ordres pour que six cents conscrits lui fussent envoyés à +Mayence pour le compléter. Il serait trop long de l'envoyer se recruter +du côté de Brest.--Le 28e ayant son dépôt dans le Nord, renvoyez-le à +son dépôt.--Vous aurez donc ainsi à Mayence deux dépôts: celui du 133e +et un bataillon du 70e.--Quant au 33e léger, vous l'avez dirigé sur +Sarrelouis, et il m'y paraît bien. Instruisez de ces dispositions les +commissaires des guerres de Metz, de Châlons et de la route, afin que +les conscrits qui se rendent à ces différents dépôts puissent être bien +dirigés. + +«NAPOLÉON.» + +[Note 6: Ce plan de campagne convenait à Napoléon; et il voulait y +croire! (_Note du duc de Raguse._)] + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«Bords du Rhin, le 19 novembre 1813. + +«J'ai l'honneur de rendre compte à Sa Majesté que j'ai parcouru la ligne +du Rhin jusqu'à la frontière de mon commandement. Je me suis assuré que +toutes les mesures de surveillance et de défense étaient bien prises, et +je les ai complétées autant que possible. J'ai ordonné quelques travaux +à Worms, qui est un point de passage très-favorable à l'ennemi. La +redoute en face du Necker sera terminée et armée après-demain. J'ai +ordonné un semblable travail en face de l'embouchure de la Lahn. Ce +point est également important. Il sera couvert par un poste défensif et +une bonne batterie. + +«Nous avons un grand nombre de malades, qui augmente avec une rapidité +inouïe. Cependant les troupes sont bien, et j'ai pris toutes les +mesures de précaution et de détail que la raison autorise. J'ai donné +l'ordre de faire distribuer de l'eau-de-vie à tous les soldats, du vin +aux convalescents et aux malades. J'ai réduit partout le service, et +aucun des moyens que je puis employer ne sera omis pour refaire les +troupes. L'amélioration des hôpitaux de Mayence a été moins rapide que +je ne l'espérais, quoique je fusse autorisé à compter sur de meilleurs +résultats. J'ai pris de nouvelles mesures dont je vais suivre +l'exécution, et certainement, sous peu de jours, tout sera en bon ordre. +Les habitants éprouvent des maladies encore plus générales et plus +graves que les soldats. Jusqu'ici la mortalité n'est pas très-forte dans +les troupes; elle est extraordinaire chez les habitants, et cela à +Mayence et sur toute la ligne. + +«La masse de la grande armée ennemie est toujours en présence. Le Rhin +est bordé avec assez de soin: mais elle a pris des cantonnements à +plusieurs lieues en arrière. Il paraît certain qu'un corps de troupes, +que l'on porte à quinze ou vingt mille hommes, a passé devant Kehl et a +continué sa marche sur le haut Rhin. + +«Je n'ai point encore de rapports de l'officier que j'ai envoyé à +Huningue et à Bâle: j'attends de ses nouvelles à chaque moment. Elles +m'éclaireront sur ce qui se passe de ce côté. + +«Les postes de l'armée prussienne sur le Rhin commencent entre Bingen et +Coblentz. Tout ce qui est au-dessus est russe ou autrichien. + +«Nos approvisionnements vont toujours lentement; mais ceux de réserve +continuent à s'augmenter. Nous aurons après-demain, tant des uns que des +autres, trente-cinq mille quintaux de grains ou farine.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«Bords du Rhin, le 20 novembre 1813. + +«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que les gardes +nationales de la Meurthe et de la Moselle sont arrivées en grande partie +et arrivent chaque jour. Tous les rapports qui me sont faits annoncent +qu'elles n'ont parmi elles que peu de gens mariés, qu'elles sont +composées d'hommes vigoureux, et qu'elles se montrent animées du +meilleur esprit. J'avais donné des ordres pour qu'elles fussent armées +sur-le-champ, et les fusils allaient partir lorsque le directeur de +l'artillerie a reçu une lettre du ministre de la guerre, en date du 16, +qui ordonne d'armer ces légions avec les _fusils à réparer_ qui se +trouvent dans l'arsenal de Mayence. + +«La date de cet ordre est trop récente pour que j'aie cru pouvoir me +permettre d'y rien changer; mais il est de mon devoir de faire connaître +à Votre Majesté que je regarde cette mesure comme très-contraire au bien +de son service. On peut tirer le meilleur parti des gardes nationales en +les employant sur-le-champ; mais il faut mettre de suite leur dévouement +à profit, il faut ne prendre aucune mesure qui puisse lui donner du +dégoût, et la mesure ordonnée recule nécessairement de beaucoup l'époque +à laquelle on pourra s'en servir. Je regarde comme certain qu'avec un +peu de soins on peut, en très-peu de temps, tirer dans les circonstances +actuelles un meilleur service de ces gardes nationales que des troupes +de ligne. + +«Des renseignements certains annoncent qu'hier les empereurs de Russie, +d'Autriche et le roi de Prusse étaient encore à Francfort, et que ce +sont encore des Russes, que je crois du corps de Wittgenstein, qui sont +devant nous à Hochheim. On assure que la plus grande partie de l'armée +autrichienne est sur la rive gauche du Mein, et qu'un corps prussien +assez considérable, infanterie, cavalerie et artillerie, est près de +l'embouchure de la Lahn. On ne voit pas un seul détachement ennemi de +Lintz à Neuwied.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 20 novembre 1813. + +«Mon cousin, il est probable que l'ennemi ne veut pas tenter de passer +le Rhin. Laissez donc vos troupes tranquilles et ne vous tourmentez pas. +Toutefois, si l'ennemi passe le Rhin, il passera sur le bas Rhin. +N'éloignez donc pas le deuxième corps de Mayence. Une division du +sixième corps doit être à Coblentz, afin que le cinquième corps soit à +Cologne à la disposition du duc de Tarente.--J'estime que les gardes +nationales qu'on a levées en Alsace sont suffisantes pour défendre cette +frontière.--La redoute à l'embouchure du Necker est établie. En a-t-on +établi une semblable vis-à-vis la Lahn? Si on ne l'a pas fait, ordonnez +qu'on le fasse. + +«NAPOLÉON.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 20 novembre 1813. + +«Mon cousin, quand j'étais à Mayence, il y avait deux bataillons du 113e +qui avaient des hommes isolés; faites-moi connaître ce qu'ils sont +devenus. + +«NAPOLÉON.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«Bords du Rhin, le 24 novembre 1813. + +«J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté des rapports que l'officier +que j'ai envoyé à Huningue vient de me faire, ainsi que l'extrait des +gazettes allemandes qu'il y a joint. + +«Les nouvelles qu'ils renferment m'ont paru assez importantes pour les +faire passer à Votre Majesté, quoique je suppose bien qu'elle les a +reçues ou recevra par d'autres voies. + +«Je crains bien que la possession du pont de Bâle ne soit l'un des +principaux objets de l'ennemi dans ses opérations sur cette partie de la +frontière. + +«Tous mes rapports, depuis vingt-quatre heures, m'annoncent une +augmentation continuellement croissante des forces de l'ennemi sur les +bords du Necker.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 24 novembre 1813. + +«Mon cousin, j'ai ordonné que le cadre du sixième bataillon du 13e de +ligne, bien complété, se rendît à Alexandrie. S'il n'est pas encore +parti, faites le partir en toute diligence. Ce bataillon a déjà mille +hommes qui l'attendent à Alexandrie, et sont destinés à l'armée de +réserve d'Italie. + +«NAPOLÉON.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 25 novembre 1813. + +«Mon cousin, renvoyez sans délai ma garde, infanterie, cavalerie et +artillerie, sur la Sarre; n'en retenez rien, parce qu'il y a un système +d'organisation que l'on suit et qu'il est nécessaire que rien ne +dérange.--Au 1er décembre, il partira de chaque dépôt cinq cents hommes +pour renforcer tous les bataillons qui sont à l'armée, ce qui fera +cinquante mille hommes de renfort et portera les quatrième, cinquième, +sixième et onzième corps fort haut.--Il partira aussi à la même époque +un bataillon de chacun des dépôts du deuxième corps. Ces douze +bataillons se réuniront à Strasbourg. + +«NAPOLÉON.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«25 novembre 1813. + +«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que mes rapports +m'annoncent que l'ennemi travaille à élever des batteries sur le bord du +Rhin, près de Manheim. Ces travaux, joints à l'accumulation prompte de +ses forces sur ce point, et les bruits répandus parmi les gens du pays +que son intention est de passer sur ce point, me font croire à la +réalité de ce projet. + +«Le prince de Schwarzenberg est parti hier pour Manheim, et on annonce +le départ du quartier général pour cette ville. + +«J'avais donné l'ordre au troisième corps de l'artillerie, par suite des +dispositions prises pour le cinquième corps d'armée, de s'étendre, et au +duc de Padoue de placer son quartier général à Bonn. D'après les +nouveaux ordres de Votre Majesté, je lui ai expédié celui de se rendre à +Cologne, à la disposition du duc de Tarente. + +«Il est possible que l'ennemi tente un passage sur ce point, en même +temps que sur Manheim; mais il est indubitable que, si l'ennemi opère, +ses opérations préalables seront aux environs de Manheim, attendu que le +grand obstacle à craindre pour lui maintenant sont les glaces que le +Rhin va charrier dans quelques jours, glaces qui sont plus abondantes et +beaucoup plus précoces au-dessous de la Moselle, de la Lahn, du Mein et +du Necker qu'au départ de ces rivières, attendu encore que presque +toutes ses forces sont sur la rive gauche du Mein et sur le Necker. + +«Ces considérations et la nature du pays au dessous de Mayence, qui fait +que l'ennemi ne peut tenter le passage qu'à Coblentz ou à Baccarach +seulement, où il y a des débâcles, tandis qu'il y a une multitude de +passages favorables entre Mayence et Landau, me déterminent à laisser +la sixième division du sixième corps, qui occupe Coblentz et Baccarach, +seule sur ce point, où elle est bien suffisante, étant forte de plus de +sept mille hommes, et à laisser l'autre division du sixième corps +cantonnée à la gauche de la première, entre Worms et Mayence. + +«Cette disposition est non-seulement nécessaire pour défendre le +passage, mais encore pour occuper, si l'ennemi avait réussi à forcer les +gorges des montagnes, les routes de Kircheim, Boland, Turkheim et +d'Alzey, qu'il faut occuper à la fois, parce qu'ils aboutissent à +Kayserslautern.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«27 novembre 1813. + +«Sire, quoique les calculs de la raison disent qu'il est trop tard pour +passer le Rhin ici avec une armée nombreuse, et que, dans dix jours, +tous les établissements pour la conservation de ponts de bateaux seront +une chose non-seulement incertaine, mais peut-être même impossible, je +ne puis pas douter que l'ennemi n'ait formé le projet d'exécuter ce +passage et ne soit au moment de le tenter. Toute l'artillerie +autrichienne est accumulée aux environs de Manheim, et tous les ouvriers +du pays ont été mis en réquisition et travaillent à préparer des moyens +de passage. + +«D'après cet état de choses, je me détermine à quitter Mayence et à +établir mon quartier général pour quelques jours à Worms, afin de +surveiller de plus près les mouvements de l'ennemi, défendre le passage +autant que possible, et assurer le retour, en bon ordre, des troupes au +pied des montagnes. Dans le cas où l'ennemi n'effectuerait pas son +passage, je reviendrais dans sept à huit jours à Mayence. + +«Je laisse la division du général Ricard à Coblentz, pour garder cette +ligne et défendre le passage du Rhin, si l'ennemi le tente sur ce point. +Je laisse le premier corps de cavalerie pour l'appuyer. Si l'ennemi la +force, elle se repliera par Simmern et Kirchberg; elle appuiera ainsi le +premier corps de cavalerie, qui défend la Nahe, avec quelques corps +d'infanterie de cette division. Si je suis forcé à Manheim, ce premier +corps de cavalerie, également placé sur la Nahe, se trouvera en ligne +avec moi, et couvrira ma communication avec les troupes du général +Ricard. Enfin je modifierai le mouvement de ces troupes suivant les +circonstances. + +«Il paraît, d'après l'ensemble des renseignements, que le corps +austro-bavarois, auquel se serait joint un corps russe, est dans le haut +Rhin, sur la frontière suisse; que l'armée autrichienne, avec le duc de +Wittgenstein, est sur les deux rives du Necker, mais particulièrement +sur la rive gauche; que l'armée de Silésie, ou du moins la plus grande +partie, est entre Francfort et Mayence. + +«Le général Sacken a son quartier général à Wüker, et le général Blücher +à Höscht. Les généraux russe et prussien sont à Francfort, mais devant +partir pour Manheim. D'après cela, il n'y aurait dans le bas Rhin que +l'armée dite de Berlin et les Suédois. + +«Les empereurs étaient encore hier à Francfort. + +«Les approvisionnements de Mayence sont en bon état; il y a quarante +mille quintaux de grain ou farine, dont quatorze mille de farine. Les +moutures ont acquis tout le degré d'extension possible; huit cents +quintaux entrent en magasin chaque jour en sus des consommations, et il +y a deux mille boeufs dans la place. + +«Le nombre des malades va toujours en augmentant, et les corps +s'affaiblissent à vue d'oeil.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 4 décembre 1813. + +«Mon cousin, je ne comprends pas comment le duc de Tarente se plaint de +n'avoir pas encore touché de solde. Donnez-moi une explication +là-dessus. Je ne comprends pas davantage comment la cavalerie n'a pas +touché sa masse de ferrage. Faites-moi connaître quelle était la +situation du magasin de l'habillement à Mayence, au 1er novembre, et +quelle est sa situation au 1er décembre.--Les conscrits pour le +quatrième corps commencent-ils à arriver? + +«NAPOLÉON.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 9 décembre 1813. + +«Monsieur le duc de Raguse, je vous ai déjà écrit de donner les ordres +les plus précis pour interdire toute communication de l'une à l'autre +rive du Rhin; je vous envoie ampliation d'un décret impérial qui ordonne +expressément cette mesure: veillez avec soin à son exécution dans +l'étendue de votre commandement. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +MINISTÈRE DE LA GUERRE. + +(Extrait des minutes de la secrétairerie d'État.) + +«Au palais des Tuileries, le 7 décembre 1813. + +«Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la +Confédération du Rhin, médiateur de la Confédération suisse, + +«Nous avons décrété et décrétons ce qui suit: + +ARTICLE PREMIER. + +«Toute communication de l'une à l'autre rive du Rhin sera fermée depuis +Huningue jusqu'à Willemstadt. On ne laissera ni entrer sur le territoire +ni en sortir aucune personne, aucune poste, aucun courrier. + +ART. 2. + +«Nos ministres de la guerre, de la police générale et du commerce sont +chargés de l'exécution du présent décret. + +«_Signé_: NAPOLÉON.» +«Par l'Empereur. +«Le ministre secrétaire d'État, +«_Signé_: le duc DE BASSANO. +«Le ministre de la guerre, +«_Signé_: Duc DE FELTRE. +«Pour ampliation: +«Le prince vice-connétable, major général, +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«9 décembre 1813. + +«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que le mouvement +général de l'armée ennemie continue vers le haut Rhin. Il n'y a plus +d'Autrichiens sur les bords du Necker. Le corps de Sacken, qui était +devant Castel, s'est porté sur Manheim. Le corps de Langeron, qui était +en face de Coblentz il y a huit jours, est aujourd'hui devant Castel. Il +paraît qu'il y a aussi des troupes prussiennes aux environs de Manheim, +mais j'ignore de quel côté elles sont. + +«J'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire le +4 décembre. Je ne puis pas donner toutes les explications qu'elle peut +désirer sur les payements faits au onzième corps; le payeur général est +parti cette nuit pour Paris, par suite des ordres du ministre; mais, ce +que je sais, c'est qu'il a été envoyé de l'argent au duc de Tarente, +attendu que je me rappelle avoir fait fournir les escortes. La cavalerie +n'a touché qu'une portion de sa masse de ferrage, et les sommes que +Votre Majesté a ordonné de payer aux troupes n'ont pu l'être qu'en +partie, attendu que les fonds étaient insuffisants; cependant il est de +la plus grande urgence que l'armée recouvre une portion de sa solde, et +pour... aux compagnies, et quelque secours aux individus; il est bien +nécessaire que, lorsqu'on ne payera qu'un ou deux mois, de payer les +mois courants de préférence à ceux arriérés, afin que tout le monde +puisse y participer. + +«Il n'est point encore arrivé de conscrits pour le quatrième corps. + +«Je joins à cette lettre les deux états que Votre Majesté m'a demandés.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 12 décembre 1813. + +«Je vous ai adressé, le 7 de ce mois, l'ordre de faire diriger sur +Strasbourg la quatrième division du deuxième corps d'armée. L'Empereur +me charge de vous renouveler cet ordre. + +«Sa Majesté ordonne aussi que vous fassiez diriger sur Strasbourg le +cinquième corps de cavalerie pour y être, ainsi que la quatrième +division du deuxième corps d'armée, sous les ordres du duc de Bellune. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 14 décembre 1813. + +«Mon cousin, je vois avec plaisir que le premier détachement des onze +mille cinq cents conscrits destinés pour le quatrième corps commence à +arriver. Faites habiller ces hommes, et faites-les incorporer dans les +régiments. + +«NAPOLÉON.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 14 décembre 1813. + +«Mon cousin, j'ai donné tous les ordres pour la formation de grands +hôpitaux sur les derrières de l'armée, afin d'éviter les évacuations. +Correspondez à ce sujet avec le major général.--Je vois avec peine que +les maladies continuent. Est-ce que le froid ne les fera pas +diminuer?--Deux corps de gardes nationales qui sont très-belles, et qui +sont sous votre commandement, ont eu beaucoup de déserteurs, parce que +vous les avez éparpillées. Il serait convenable de les tenir dans les +places fortes, sans quoi jamais elles ne se formeront. Écrivez aux +préfets pour qu'ils fassent rejoindre les déserteurs ou qu'ils les +remplacent. + +«NAPOLÉON.» + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 14 décembre 1813. + +«Mon cousin, j'ai nommé le comte d'Arberg préfet du Mont-Tonnerre. Il a +été préfet à Brême, et a rempli cette mission avec succès. Il a +l'avantage de parler allemand. + +«NAPOLÉON.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 17 décembre 1813. + +«Je vous préviens que, d'après les ordres de l'Empereur que le général +Drouot vient de transmettre à M. le maréchal duc de Trévise, ce maréchal +va se porter de Trèves sur Namur, avec les huit bataillons de la +première division de vieille garde, les sapeurs, les marins, les +batteries de vieille garde, les deux compagnies des équipages +militaires, et tout l'état-major de la garde. + +«Le duc de Trévise va faire partir aussi pour Namur la division de +cavalerie de vieille garde, les réserves de douze et les réserves +d'artillerie à cheval attelées. + +«La deuxième division de vieille garde, composée des fusiliers, des +flanqueurs, des vélites, doit se réunir à Luxembourg sous les ordres du +général Curial, qui se trouvera avoir sous son commandement, dans les +environs de Metz et de Luxembourg: + +«La deuxième division de vieille garde, à Luxembourg; + +«Les première et deuxième divisions de voltigeurs, à Sarrelouis et +Thionville; + +«Les dépôts de cavalerie et d'artillerie de la garde; + +«Le 11e régiment de voltigeurs, qu'il gardera jusqu'à nouvel ordre. + +«Les autres troupes de la garde impériale seront dans le Nord. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 18 décembre 1813. + +«J'ai soumis à l'Empereur la lettre par laquelle vous me faites +connaître les motifs qui vous ont décidé à donner des armes neuves aux +gardes nationales. Je dois vous mettre dans le secret: nous manquons +d'armes pour l'armée; les fusils neufs doivent être réservés pour les +troupes régulières. Il faut les garder et donner aux gardes nationales +les fusils réparés et exécuter les dispositions faites par le ministre, +qui a l'ensemble de la situation des choses. D'ailleurs, beaucoup de +gardes nationales désertent et emportent leurs fusils. Les armes +réparées sont encore d'un assez bon service. Je n'ai jamais parlé +d'ôter les fusils aux gardes nationales. + +«Il est fâcheux que le général Pernety ne puisse pas aller prendre le +commandement de l'artillerie de l'armée du Nord: faites-moi connaître +combien l'on présume qu'il sera de temps à se rétablir. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 23 décembre 1813. + +«L'Empereur vient d'arrêter, monsieur le duc, une nouvelle organisation +pour le sixième corps d'armée. L'intention de Sa Majesté est que vous le +fassiez former de suite en trois divisions au lieu de deux, conformément +à l'état ci-joint. Faites procéder à cette opération. + +«En conséquence, vous retirerez de la division Ricard, qui est votre +première division, les bataillons des 9e et 16e léger, pour les réunir à +votre deuxième division, dont ils doivent désormais faire partie. Ces +bataillons formeront la deuxième division avec ceux des 1er, 14e, 15e, +16e, 62e, 70e et 121e régiments de la division actuelle du général +Lagrange. La troisième division se trouvera formée des bataillons +restants de la division actuelle du général Lagrange, savoir: des +bataillons des 23e et 37e léger, 1er, 3e et 4e régiments de marine. + +«Vous verrez, par l'état ci-joint, que, pour compléter l'organisation du +sixième corps, vous avez à recevoir vingt-deux bataillons, qui sont +maintenant en formation dans leurs dépôts. A mesure que ces bataillons +seront en état, le ministre de la guerre les fera partir pour vous +rejoindre. + +«Vous aurez aussi à recevoir: + +«1° Le deuxième bataillon du 4e léger, qui est à Anvers. + +«Aussitôt que ce bataillon sera remplacé, il vous sera envoyé. + +«2° Le deuxième bataillon du 15e de ligne, qui est à Landau. + +«Ce bataillon, attendu sa proximité, est en quelque sorte sous votre +main, et il vous rejoindra définitivement aussitôt qu'on pourra, sans +inconvénient, le faire sortir de Landau. + +«Vous remarquerez, monsieur le maréchal, que, dans la nouvelle +organisation du sixième corps, on ne comprend plus: + +«Le premier bataillon du 28e léger; + +«Le premier bataillon du 22e de ligne; + +«Le deuxième bataillon du 59e de ligne; + +«Le troisième bataillon du 69e de ligne. + +«Ces quatre bataillons doivent faire partie désormais du onzième corps +d'armée. Préparez tout pour les faire mettre en marche aussitôt que vous +en recevrez l'ordre définitif, que je vais vous adresser incessamment. + +«Je vous écris particulièrement pour vous faire connaître les généraux +de division et de brigade, le personnel des états-majors, des +administrations, etc., qui doivent être attachés au sixième corps +d'armée. + +«Je joins ici les ordres que je donne au général Morand pour la nouvelle +organisation du quatrième corps d'armée; je vous prie de les lui +remettre après en avoir pris connaissance, et de veiller à leur +exécution. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +SIXIÈME CORPS D'ARMÉE. + +M. LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE, COMMANDANT. + +PREMIÈRE DIVISION. + +2e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps. +4e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps. + 2e -- arrivé le 26 décembre à Anvers. + ------ +_A reporter_ 3 bataillons. + +_Report_ 3 bataillons. + +6e régim. d'inf. lég. 2e bataill. présent au sixième corps. + 3e -- se forme à son dépôt à Phalsbourg. + +40e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps. + 4e -- se forme à son dépôt à Schelestadt. + +43e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps. + 4e -- se forme à son dépôt à Gravelines. + + 2e bataill. présent au sixième corps. +50e régim. de ligne 3e -- + 4e -- se forment à leur dépôt à Cambrai. + +65e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps. + 4e -- se forme à son dépôt à Gand. + +136e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps. + 2e -- se forme à son dépôt à Sedan. + +138e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps. + 2e -- se forme à son dépôt à Laval. + +142e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps. + 2e -- se forme à son dépôt au Mans. + +144e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps. + 2e -- se forme à son dépôt à Châlons. + +145e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps. + ------ +TOTAL 23 bataillons. + + +DEUXIÈME DIVISION. + +9e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps. + 4e -- se forme à son dépôt de Longwy. + +16e rég. d'inf. lég. 2e bataill. présent au sixième corps. + 3e -- se forme à son dépôt à Mâcon. + +1er régim. de ligne. 4e bataill. présent au sixième corps. + +14e régim. de ligne. 3e bataill. présent au sixième corps. + ------ +_A reporter_ 6 bataillons. + + +_Report_ 6 bataillons. + + 3e bataill. présent au sixième corps. +15e régim. de ligne 2e -- se trouve à Landau. + 4e -- se forme à son dépôt à Brest. + +16e régim. de ligne 4e bataill. présent au sixième corps. + +62e régim. de ligne 2e bataill. présents au sixième corps. + 3e -- + + 3e bataill. présent au sixième corps. +70e régim. de ligne 2e -- + 4e -- se forment à leur dépôt à Brest. + + 3e bataill. +121e rég. de ligne 4e -- présents au sixième corps. + 7e -- se forme à son dépôt à Blois. + ------ +TOTAL 18 bataillons. + + +TROISIÈME DIVISION. + + 1er bataill. +37e rég. d'inf. lég. 3e -- présents au sixième corps. + 4e -- + 2e -- se forme à son dépôt à Trèves. + +23e rég. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps. + 3e bataill. se forme à Auxonne. + + 1er bataill. +1er r. d'art. de marine 2e -- présents au sixième corps. + 3e -- + 4e -- se forment à leur dépôt à Brest. + + 1er bataill. +2e r. d'art. de marine 2e -- présents au sixième corps. + 3e -- + 4e -- + ------ +_A reporter_ 14 bataillons. + + +_Report_ 14 bataillons. + + 1er bataill. +3e r. d'art. de marine. 2e -- présents au sixième corps. + 3e -- + 4e -- se forme à son dépôt à Valognes. + + 1er bataill. +4e r. d'art. de marine. 2e -- présents au sixième corps. + 3e -- + 4e -- se forme à son dépôt à Anvers. + ---- +TOTAL 22 bataillons. + +TOTAL du sixième corps d'armée: 63 bataillons. + + +SIXIÈME CORPS D'ARMÉE. + +ORDRE DE FORMATION ET DE RÉORGANISATION DE L'ARMÉE ARRÊTÉ PAR L'EMPEREUR +LE 7 NOVEMBRE 1813[7]. + +[Note 7: Le maréchal duc de Raguse a classé cette pièce parmi les +documents qui devaient être joints à ses _Mémoires_. Elle sera +peut-être sans intérêt pour la plupart des lecteurs; mais elle en aura +certainement un très-grand pour quelques autres, et particulièrement +pour les personnes qui s'occupent d'administration militaire. Elle +présente, en effet, un modèle curieux du système adopté par Napoléon +pour la réorganisation de ses armées. Cette manière de procéder par un +ensemble qui comprend en même temps tous les détails; cette manière +brève, qui met partout l'ordre et la rigueur du commandement, est un +indice des plus caractéristiques du génie de Napoléon. A ce dernier +titre, la pièce offrira sans doute aussi quelque intérêt aux historiens. + +Il n'est pas besoin de dire que cet ordre ne fut que très-imparfaitement +exécuté, ou plutôt que l'exécution en fut à peine commencée. On n'en eut +pas le temps, ainsi qu'on le lira dans le texte même des _Mémoires_, et +ainsi que le preuve la correspondance. (_Note de l'Éditeur_.)] + + * * * * * + +ART. 5. + +La vingtième division sera composée ainsi qu'il suit: + +Premier et quatrième bataillons du 52e léger. + +Tout ce qui existe du deuxième bataillon sera incorporé dans le premier, +et le cadre renvoyé au dépôt. + +Premier bataillon du 37e léger. + +Tout ce qui existe des deuxième, troisième et quatrième bataillons sera +incorporé dans le premier bataillon, et les cadres renvoyés au dépôt, +pour servir à réorganiser le deuxième bataillon, les troisième et +quatrième étant supprimés. + +Premier bataillon du régiment espagnol. + +Premier bataillon du 23e léger. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier +et le cadre renvoyé au dépôt. + +Premier bataillon du 1er de ligne. + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon. + +Deuxième et sixième bataillons du 62e de ligne. + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans le deuxième bataillon. + +Premier bataillon du 16e de ligne. + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon. + +Premier bataillon du 14e de ligne. + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon. + +Premier et deuxième bataillons du 15e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier +bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Premier bataillon du 70e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce +bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent +conscrits hollandais. + +Premier et sixième bataillons du 121e. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ces +bataillons, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent +conscrits hollandais. + +1er, 2e, 3e et 4e régiments de marine. + +Ces quatre régiments seront égalisés à quatre bataillons chacun, et un +bataillon de dépôt. Le major général me présentera un projet à ce sujet. +Tous les bataillons et dépôts d'artillerie de marine qui peuvent se +trouver dans l'intérieur seront envoyés pour les compléter. + +ART. 6. + +Les six cents conscrits hollandais nécessaires seront pris sur les +quatre bataillons hollandais, à raison de cent cinquante par bataillon. + +La vingtième division sera commandée par le général Lagrange, qui aura +sous ses ordres trois généraux de brigade. + +ART. 7. + +La huitième division, qui faisait partie du troisième corps, et qui en +ce moment fait partie du sixième, sera composée ainsi qu'il suit: + +Deuxième bataillon du 6e léger. + +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Deuxième bataillon du 16e léger. + +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Premier bataillon du 22e de ligne. + +Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt. + +Premier bataillon du 28e léger. + +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +premier, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Troisième bataillon du 40e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Deuxième bataillon du 59e de ligne. + +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Troisième bataillon du 69e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Troisième bataillon du 2e léger. + _Idem_ du 4e _idem_. + _Idem_ du 43e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Premier bataillon du 136e. + +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à +l'organisation du deuxième bataillon, le troisième étant supprimé. + +Premier bataillon du 138e. + +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres des deuxième et troisième renvoyés au +dépôt, pour servir à l'organisation du deuxième, le troisième étant +supprimé. + +Premier bataillon du 143e. + +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à +l'organisation du deuxième bataillon. + +Premier bataillon du 142e de ligne. + +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la +réorganisation du deuxième bataillon. + +Premier bataillon du 144e. + +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la +réorganisation du deuxième bataillon. + +Troisième bataillon du 9e léger. + +Tout ce qui existe des quatrième et sixième bataillons sera incorporé +dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à +réorganiser le quatrième bataillon. + +Deuxième bataillon du 50e de ligne. + +Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans le deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt. + +Troisième bataillon du 63e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera mis dans le troisième, et +le cadre renvoyé au dépôt. + +ART. 8. + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans chacun des bataillons +dont les noms des régiments suivent: + + 22e de ligne. + 40e _idem_. + 59e _idem_. + 69e _idem_. + 43e _idem_. +136e _idem_. +138e _idem_. +143e _idem_. +142e _idem_. +144e _idem_. + 50e _idem_. + 63e _idem_. + +Les douze cents conscrits hollandais nécessaires seront pris à raison de +trois cents dans chacun des quatre bataillons hollandais. + +ART. 9. + +Cette huitième division sera commandée par le général Ricard; les +états-majors d'artillerie et du génie, etc., des troisième et sixième +corps, serviront à former ceux du sixième corps. + + + +LE DUC DE BELLUNE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Strasbourg, le 2 janvier 1814, deux heures après midi. + +«Monsieur le duc, je m'empresse de transmettre à Votre Excellence l'avis +que je viens de recevoir que l'ennemi a jeté un pont sur le Rhin, +pendant la nuit dernière, en face d'Oppenheim, entre le fort Vauban et +Beinheim, et qu'il passe le fleuve dans ce moment. Cette opération est +sans doute combinée avec celle de l'armée qui est dans le haut Rhin pour +nous obliger à quitter l'Alsace. Votre Excellence doit sans doute en +être instruite, et, s'il s'effectue comme on me l'annonce, je pense +qu'elle fera ses dispositions pour en prévenir les effets, dont le +premier serait de la séparer de moi. Mon opinion est, monsieur le +maréchal, que, dans ce cas, nous devons concentrer toutes nos forces +pour opérer dans la direction de Saverne. Si Votre Excellence la +partage, je la prie de me le faire savoir en me donnant connaissance des +mouvements qu'elle fera, afin que je puisse y faire coïncider les miens. + +«Le maréchal duc DE BELLUNE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 2 janvier 1814. + +«L'Empereur a pris connaissance, monsieur le duc, de la lettre par +laquelle vous m'informez de votre mouvement sur Landau avec le sixième +corps d'armée et le premier corps de cavalerie. + +«Sa Majesté ordonne que vous continuiez votre mouvement pour vous porter +sur Colmar. + +«Vous aurez sous votre commandement: + +«1° La division actuelle du deuxième corps d'armée, forte de douze +premiers bataillons, avec toute l'artillerie qui y est attachée. + +«Vous vous entendrez avec le maréchal duc de Bellune pour que ces +bataillons soient complétés à huit cents hommes, au moyen de tous les +conscrits qui arrivent. + +«2° Les deux divisions qui forment actuellement le sixième corps, et +l'artillerie qui y est attachée. + +«3° Le premier corps de cavalerie que vous avez déjà avec vous et toute +l'artillerie qui y est attachée. + +«4° Enfin le cinquième corps de cavalerie, commandé par le général +Milhaud, qui est à Colmar, avec toute son artillerie. + +«Faites connaître, monsieur le maréchal, aussitôt que vous le pourrez, +d'une manière exacte, la marche de vos troupes sur Colmar et votre +itinéraire particulier, afin que nous sachions toujours où vous adresser +des ordres. + +«Le duc de Bellune restera à Strasbourg, et il s'occupera à former les +deuxième et troisième divisions du deuxième corps d'armée, et +l'artillerie qui doit leur être attachée, au fur et à mesure que les +deuxième et quatrième bataillons des douze régiments de ces corps +arriveront. + +«Au moyen des dispositions ci-dessus, tout ce qui est destiné à +renforcer le sixième corps doit changer de route; au lieu de se diriger +sur Mayence, tous ces renforts se dirigeront sur Phalsbourg, où vous +leur enverrez des ordres selon les circonstances pour vous rejoindre. + +«Je joins ici un état des détachements destinés pour le sixième corps, +dont le départ est annoncé jusqu'à ce moment. Il est divisé en quatre +parties: + +«1° Les détachements qui doivent déjà avoir rejoint; + +«2° Ceux qui ont reçu des ordres pour s'arrêter en route; + +«3° Ceux qui ne paraissent pas pouvoir être détournés avant leur arrivée +à Mayence. Donnez des ordres pour que de là ils vous rejoignent +directement sur Colmar; + +«4° Ceux qui pourront être détournés à leur passade dans la troisième +division militaire. J'écris au duc de Valmy de les diriger sur +Phalsbourg, où vous leur enverrez des ordres. + +«Je recommande aussi à M. le duc de Valmy de faire diriger pareillement +sur Phalsbourg tout ce qui appartiendrait aux premier et cinquième corps +de cavalerie. + +«J'écris également au général Buty, commandant en chef l'artillerie de +l'armée, et au commandant des équipages militaires à Metz, de diriger +dorénavant sur Phalsbourg tout ce qui est destiné pour les deuxième et +sixième corps d'armée, et pour les premier et cinquième corps de +cavalerie. + +«L'Empereur vient de prescrire des dispositions pour faire réunir sans +délai un autre corps d'armée à Épinal et un autre à Langres. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 3 janvier 1814. + +«Je vous ai adressé hier, monsieur le duc, l'ordre de continuer votre +mouvement avec le sixième corps d'armée et le premier corps de +cavalerie, et leur artillerie, pour vous porter sur Colmar. L'intention +de l'Empereur est qu'en dirigeant ce qui est sous vos ordres sur Colmar +vous vous rendiez en toute diligence dans cette ville, et que vous y +preniez le commandement du cinquième corps de cavalerie et de la +division du deuxième corps d'armée, afin d'en tirer vous-même le +meilleur parti possible. + +«L'Empereur désire que vous pressiez la marche du sixième corps d'armée +et du premier corps de cavalerie sur Colmar, et que vous ne vous +laissiez pas amuser par des craintes de passage. + +«Le duc de Bellune, qui reste à Strasbourg, réunira sous ses ordres tout +ce qui doit composer les deux autres divisions de deuxième corps +d'armée. + +«L'Empereur a ordonné des levées en masse; on s'occupe du mode +d'exécution, et le général Berkeim est nommé pour commander les levées +du Haut-Rhin. Il se tiendra près de vous. Il aura avec lui des officiers +du pays. Les généraux de l'insurrection seront chargés de donner des +ordres pour l'organisation, par tiers, de la population des villages; +ils en formeront des compagnies, nommeront les officiers, donneront des +ordres pour sonner le tocsin, formeront des corps de partisans dont ils +nommeront les chefs, et auxquels ils donneront des patentes de +partisans. + +«On s'occupe à préparer des instructions pour régulariser et utiliser +cette importante mesure. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«7 janvier 1814. + +«J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai fait partir un convoi de +vivres pour Bitche. J'espère qu'il arrivera à bon port: la place en a un +très-grand besoin. + +«L'ennemi s'est présenté aujourd'hui devant Sarrebrück, avec une +avant-garde d'infanterie et de cavalerie. Il paraît qu'il est arrivé +aujourd'hui beaucoup de monde à Deux-Ponts. Je ferai tout ce qui sera en +mon pouvoir pour retarder ce passage de la Sarre par l'ennemi. J'ai +réglé la défense de la haute Sarre, et je retourne demain du côté de +Sarrebrück. + +«Je vais établir mon quartier général et nos principales forces à +Forbach, pour être plus en mesure de me porter sur les différents gués. + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«7 janvier 1814. + +«J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai beaucoup de déserteurs +parmi les soldats des départements du Mont-Tonnerre et de +Rhin-et-Moselle, et cela dans toutes les armes, chasseurs, hussards, +fantassins et cuirassiers.--Tous les Hollandais qui avaient été +incorporés sont partis. + +«Le régiment de hussards hollandais ayant eu une trentaine de déserteurs +depuis quelques jours, j'ai pris le parti de faire démonter et désarmer +cinquante Hollandais qui lui restaient, et j'ai demandé les chevaux, +armes, etc., etc., au 10e régiment de hussards. + +«Il se passe ici une chose très-fâcheuse pour le bien du service de Sa +Majesté, les autorités civiles et les gendarmes fuient avec une rapidité +dont rien n'approche, de manière qu'ils jettent l'alarme et nous privent +des secours qu'ils donneraient à l'armée.--Les gendarmes de Deux-Ponts +sont partis il y a quatre jours; le sous-préfet de Sarreguemines il y a +deux jours; il en est de même partout.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Forbach, le 8 janvier 1814, onze heures du soir. + +«J'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime que +j'avais pris position sur la Sarre, et fait faire un convoi sur Bitche. +J'ai inspecté ma ligne ce matin et j'ai reconnu que, par une négligence +inimaginable, tous les bateaux que j'avais fait réunir à Sarrebrück +avaient un peu descendu la rivière, et étaient sur la rive droite au +pouvoir de l'ennemi. + +«Ces bateaux étaient assez nombreux et assez grands pour pouvoir nous +porter huit mille hommes par passage. L'ennemi n'étant point encore en +force sur ce point, je n'ai pas perdu un seul instant pour faire arriver +du canon, chasser les postes ennemis, et prendre possession de ces +bateaux par des nageurs soutenus par un grand nombre de tirailleurs. +Cette opération, quoique en plein jour, s'est faite avec tout le succès +possible. + +«L'ennemi a porté des forces assez considérables sur la haute et la +basse Sarre, et cependant je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il +manoeuvre sur les deux rives de la Moselle. + +«Les troupes qui sont en face de Sarrelouis sont des troupes prussiennes +du corps d'York, qui a débouché par Coblentz et Baccarach.--Les troupes +qui ont débouché par deux ponts sur la haute Sarre, sont, je crois, du +corps de Sacken. + +«Je garde tous les gués et passages de la Sarre, depuis au-dessous de +Sarrelouis jusqu'au-dessus de Sarreguemines, et je resterai dans cette +position tant que l'ennemi ne forcera pas un de ces passages, ou ne +menacera pas mes communications en marchant par la haute Sarre. + +«J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour former +l'approvisionnement de Sarrelouis, dont on ne s'était nullement occupé. +Le commandant de Sarrelouis ayant perdu la tête, j'ai dû, d'après ce que +les règlements m'autorisent à faire, donner un autre commandant à cette +place, et j'ai fait choix du colonel du 59e régiment, qui est un +officier ferme, et qui saura créer des ressources et montrer du courage +et de la persévérance. J'ai cru devoir augmenter sa garnison, assez mal +composée, d'un bataillon de son régiment, fort de deux cents hommes, ce +qui la portera à douze cents hommes de troupes, et quatre cents gardes +nationales.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Forbach, le 9 janvier 1814, midi. + +«J'ai l'honneur de vous rendre compte que l'ennemi a forcé le passage de +la rivière à Rehling, au-dessous de Sarrelouis, et qu'il débouche en +force avec infanterie, cavalerie et artillerie. J'ai reçu également le +rapport que les ennemis se sont beaucoup augmentés du coté de +Sarreguemines, tandis que les rapports du pays annoncent que l'ennemi +est entré avant-hier à Saverne. Ces différentes circonstances me +déterminent à me porter demain matin à Saint-Avold, avec la plus grande +partie de mes forces, en laissant mon avant-garde à Forbach; je me +rapprocherai ensuite de Metz en manoeuvrant suivant les circonstances. + +«Le duc de Valmy m'écrit que je ne puis recevoir de secours en vivres de +Metz. Cependant, dans la circonstance où je me trouve, il faut que mes +subsistances soient assurées d'une manière régulière, et, certes, la +chose est aussi pressante que facile. Il paraît que le duc de Valmy +brouille tout au lieu de mettre l'ordre. Je redoute beaucoup les +entraves que je vais éprouver par son voisinage. D'un autre côté, on +m'assure que l'ennemi est entré à Épinal, et j'ignore ce que devient le +duc de Bellune, dont la position influe beaucoup sur la mienne. Sa +Majesté appréciera les inconvénients graves de cet état de choses, et +combien il serait nécessaire de le faire cesser. + +«Votre Altesse Sérénissime connaît les intentions de Sa Majesté, +relativement à la formation de la garnison de Metz. Si j'y dois fournir +des troupes, il faudrait y employer de préférence celles du général +Durutte, qui sont peu en état de tenir la campagne, leurs magasins et +leurs officiers payeurs étant à Mayence.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Longueville, le 10 janvier 1814. + +«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime que, les +troupes légères que j'avais placées sur la haute Sarre m'ayant prévenu +hier qu'un corps ennemi nombreux avait passé la Sarre à Sarralbe et +marchait sur Pettelange, tandis que, d'un autre côté, j'avais reçu le +rapport que l'ennemi avait passé la rivière et construit un pont à +Rehling, ce mouvement sur Pettelange ne pouvant avoir d'autre objet que +de s'emparer avant moi du défilé de Saint-Avold, le seul par lequel je +puis me retirer, je suis parti ce matin pour m'y rendre, et j'ai occupé +la position de Longueville que j'avais fait reconnaître. Je tiens +Saint-Avold en avant-garde, d'où je pousse des partis dans toutes les +directions. Cette position de Longueville me donne les moyens de voir +venir l'ennemi sans me compromettre. Elle a aussi cela d'avantageux +qu'elle ne peut être tournée que par la route de Sarrelouis à Metz, ou +par la route de Sarreguemines à Mozanges et Faulquemont, ce qui serait +extrêmement long. La position par elle-même est assez bonne pour que je +puisse y rester assez de temps pour forcer l'ennemi qui marchait à moi +de déployer toutes ses forces. Je compte donc y rester tant que la chose +sera possible. Je me trouve couvrir Metz qui en a grand besoin, à ce +qu'il paraît, pour le moment, garder les principaux débouchés de la +Sarre, et tenir la tête d'une route qui mène sur Nancy. + +«Votre Altesse avait ordonné au duc de Valmy que tous les détachements +qui appartiennent à des corps qui se trouvent séparés de l'armée me +seraient envoyés pour être incorporés dans le sixième corps. + +«Non-seulement cette disposition ne s'exécute pas; mais le duc de Valmy +envoie dans les places des détachements de mes régiments, habillés, +armés, et prêts à entrer en campagne, et cela sans connaître la position +des troupes et de l'ennemi. Ainsi, par exemple, j'ai appris ce matin +qu'il avait envoyé sur Sarrelouis un détachement du 37e léger.--J'ai pu +le rallier; mais il serait tombé au pouvoir de l'ennemi s'il eût +continué sa route. + +«Cette disposition est d'autant plus mauvaise, que les garnisons des +places peuvent être faites avec des conscrits non habillés. Il est bien +urgent que les bataillons de campagne reçoivent des recrues, car, +lorsque j'aurai un corps plus nombreux, plus disponible, et non de +simples cadres qu'il faut conserver, je pourrai agir offensivement sur +les forces de l'ennemi, qu'il paraît diviser beaucoup. Mais il n'est pas +en mon pouvoir de rapprocher ce moment, presque aucun moyen ne +m'arrivant.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Longueville, le 12 janvier 1814. + +«J'ai l'honneur de vous rendre compte que le corps de Sacken suit la +même route que moi, tandis que le corps d'York, qui a passé la Sarre à +Rehling, marche par la route directe de Sarrelouis à Metz. Les premières +troupes de cavalerie de ce dernier corps d'armée ont couché hier à +Boulay, dont elles ont chassé mes postes, et ont paru ce matin à Condé, +marchant dans la direction de Metz. L'arrière-garde du corps de Sacken +est arrivée dans la journée à Saint-Avold, que j'occupais également par +une avant-garde. Ces forces se sont pelotonnées, et elles nous ont +forcés, après un petit engagement, à abandonner cette ville. + +«D'après la certitude que j'ai, que j'aurai demain matin le corps de +Sacken en présence et le corps prussien plus près que moi de Metz, je +pars cette nuit pour me rapprocher de cette ville, où j'arriverai demain +soir, et je tiendrai position derrière la Moselle tout le temps que je +pourrai. + +«Sa Majesté peut juger de l'esprit qui règne parmi les conscrits par ce +qui vient de se passer. Sur un détachement de trois cent vingt hommes +armés, parti avant-hier de Metz, il en est arrivé ici, ce matin, deux +cent dix. + +«Il paraît constant que voilà la disposition des corps ennemis qui sont +en présence. Le corps Saint-Priest sur Trèves et Luxembourg; le corps de +Sacken, venant de Sarrebrück; le corps prussien, dans lequel se trouve +le prince Guillaume de Prusse, ayant un détachement devant Sarrelouis et +marchant sur Metz. Le corps de Langeron (russe) et le corps de Kleist +autour de Mayence. + +«J'ignore ce qu'est devenue la colonne bavaroise et badoise, environ dix +mille hommes, qui était aux environs de Wissembourg. Toutes ces troupes +sont sous les ordres du feld-maréchal Blücher.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Metz, le 12 janvier 1814. + +«J'ai eu l'honneur de vous rendre compte hier de la marche du corps de +Sacken et de l'engagement que j'avais eu hier au soif avec son +avant-garde. L'ennemi opère aussi, ainsi que je vous l'ai mandé, par la +route de Sarrelouis à Metz, ce qui a rendu nécessaire de me rapprocher +de l'embranchement des routes, afin de ne pas perdre ma communication +avec Metz. Nous avons eu dans la soirée des engagements de cavalerie +assez vifs dans les directions de Boulay et de Courcelles; l'ennemi a +montré de chaque côté un millier de chevaux. Je calcule que demain +j'aurai devant moi de fortes avant-gardes, et après-demain toutes les +forces ennemies. Je me dispose à faire tout ce qui sera convenable pour +défendre le plus possible la Moselle. + +«Je suis venu de ma personne, ce soir, ici, afin de connaître dans quel +état se trouve la place, et de prendre toutes les dispositions que +commandent les circonstances: elles sont arrêtées et seront exécutées +sans retard. J'ai formé la garnison, et, à cet effet, j'ai disposé d'un +bataillon du sixième corps, et des bataillons des 22e, 69e et 28e léger, +qui étaient destinés au onzième corps et n'ont pas pu s'y rendre par +suite de la position de l'ennemi. Avec les bataillons qui sont ici et +les conscrits qui sont arrivés, la place aura suffisamment de monde. +Elle va être complétement pourvue de toutes sortes de moyens. En +conséquence, je fais partir pour Châlons tous les dépôts qui encombrent +cette place et qu'il est si nécessaire de conserver pour la +réorganisation de l'armée. J'en informe le ministre de la guerre, pour +qu'il puisse leur donner une destination définitive. Je me suis occupé +également de la place de Thionville, qui recevra demain un supplément de +garnison. D'après cela, la vieille garde part demain matin pour la +destination qui lui a été assignée. + +«Comme je m'affaiblis beaucoup, le général Curial consent à me laisser +la division de voltigeurs qui sort de Thionville, mais qui, étant en +campagne, sera toujours à même d'exécuter les ordres de Sa Majesté.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 13 janvier 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie l'instruction générale que +l'Empereur m'a ordonné de vous adresser, ainsi qu'à MM. les maréchaux +prince de la Moskowa, duc de Bellune, duc de Trévise, duc de Tarente, et +au général Maison, commandant le corps d'Anvers. Lisez-la avec +attention, et conformez-vous-y en tout ce qui peut vous concerner. + +«Voici un aperçu de la situation des armées ennemies de la coalition. +Ces armées ont conservé la même organisation qu'elles avaient pendant la +campagne dernière. + +«Les forces de l'ennemi sont divisées en trois armées: + +«Celle du Nord, commandée par le prince royal de Suède; + +«L'armée de Silésie, que commande le général Blücher; + +«La grande armée, que commande le prince de Schwarzenberg. + +«L'armée du Nord, que commande le prince royal de Suède, est vis-à-vis +Hambourg; elle a une division vis-à-vis Wesel, et une autre, commandée +par le général Bulow, sur Bréda. + +«Le général Wintzingerode, avec une division légère d'environ trois +mille cinq cents hommes, se porte sur le Wahal. + +«L'ennemi a en outre vingt-cinq mille hommes devant Magdebourg, et seize +mille devant Custrin et Glogau. + +«L'armée de Blücher, selon tous les renseignements, a passé le Rhin avec +quarante-cinq mille hommes; elle doit en avoir laissé vingt mille sur +Mayence. + +«On porte l'armée du prince de Schwarzenberg à quatre-vingt-dix mille +hommes. Il en a environ vingt mille autour de Besançon, quinze ou vingt +mille en Suisse pour maintenir ce pays, vingt mille pour observer +Huningue et les autres places de l'Alsace. + +«Cette armée sera bientôt obligée d'avoir une vingtaine de mille hommes +pour couvrir le siège de Béford. + +«D'après ces données, l'ennemi aurait donc sur notre territoire: + +«Quinze mille hommes en Hollande; + +«Cinq mille Hollandais; + +«Cinq mille Anglais; + +«Total: vingt-cinq mille hommes. + +«Quarante-cinq mille de Blücher; + +«Quatre-vingt-dix mille du prince de Schwarzenberg; + +«Total: cent soixante mille hommes. + +«L'ennemi prétend avoir deux cent mille hommes; il augmenterait ses +forces réelles d'un huitième. + +«Il a, outre cela: + +«Trente-cinq mille hommes de l'armée du Nord devant Hambourg; + +«Vingt-cinq mille devant Magdebourg; + +«Quinze mille devant Custrin et Glogau; + +«Quatre mille devant Würtzbourg; + +«Douze mille devant Erfurth; + +«Ce qui fait à peu près cent mille hommes sur la rive droite du Rhin. + +«Cela, joint aux cent soixante mille hommes qu'il a sur notre +territoire, à la rive gauche, forme environ trois cent mille hommes. + +«Il doit avoir une centaine de mille hommes dans les hôpitaux, malades +ou blessés; ce qui suppose quatre cent mille hommes indépendants de +l'armée d'Italie. + +«Les vingt-cinq mille hommes qu'il a en Hollande sont employés à +observer le Helder, que nous occupons avec deux mille Français, qui ont +des vivres pour neuf mois; les places de Naarden, Wesel, Berg-op-Zoom, +Gorcum, où nous avons quatre mille hommes; ce qui doit faire présumer +que l'armée du Nord n'a pas plus de dix mille hommes disponibles pour +opérer. + +«Il suit de cet aperçu qu'il ne paraît pas que l'ennemi soit en mesure +de pénétrer davantage dans l'intérieur de la France, et que la position +du corps commandé par le général Maison en avant d'Anvers, + +«Du corps du duc de Tarente sur la Meuse, de votre corps sur la Sarre, + +«Du corps du duc de Bellune et du prince de la Moskowa sur les Vosges, + +«Du corps du duc de Trévise sur Langres, + +«Et enfin de l'armée de réserve qui se forme à Paris, à Troyes et à +Châlons, formant, par la réunion de tous ses corps, une armée de cent +trente à cent cinquante mille hommes en avant de Paris, indépendamment +d'une armée de cinquante mille hommes qui se forme à Lyon; tout cela, +dis-je, donne donc lieu à Sa Majesté de penser que l'on est en mesure de +tenir l'ennemi au delà des Vosges, et sans qu'il puisse faire des +progrès, en deçà de la Sarre et en deçà de la Meuse, et que, si enfin on +peut maintenir les choses une vingtaine de jours dans cette situation, +on sera alors en mesure de rejeter l'ennemi au delà du Rhin. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 13 janvier 1814. + +INSTRUCTION GÉNÉRALE + +«Pour le corps d'armée d'Anvers; +«Pour le duc de Tarente; +«Pour le duc de Raguse; +«Pour le duc de Bellune; +«Pour le prince de la Moskowa; +«Pour le duc de Trévise. + +«L'ennemi opère par trois masses: + +«1° Il ne paraît pas que celle qui déboucherait par Bréda, et que +commande le général Bulow, puisse opérer avec plus de neuf à dix mille +hommes. + +«Le général Maison est en mesure de la contenir et de la battre. + +«2° Le général Blücher commande toute l'armée de Silésie, c'est-à-dire +la division Saint-Priest, la division Langeron, celle d'York et celle de +Sacken. + +«Obligé de laisser vingt à vingt-cinq mille hommes sur Mayence et sur le +Rhin, il ne peut pas opérer avec plus de trente mille hommes.--Il se +porte sur la Sarre, et dès lors il devra masquer Sarrelouis. S'il passe +la Sarre, et qu'il se porte sur la Moselle, il devra masquer Luxembourg, +Thionville, Marsal et Metz. Son corps sera à peine suffisant pour toutes +ces opérations. + +«Le duc de Raguse doit l'observer, le contenir, manoeuvrer entre les +places; et, si, par une chance qui n'est pas présumable, il était obligé +de repasser la Moselle, il jetterait la division Durutte dans Metz et +préviendrait toujours l'ennemi sur le grand chemin de Paris. + +«Dans cette supposition, le duc de Tarente, qui réunit son corps sur la +Meuse, observerait le flanc droit de l'ennemi, défendrait Liége et la +Meuse, et suivrait toujours le flanc droit de l'ennemi, de manière à ne +pas cesser de couvrir les débouchés de Paris. + +«Si, au contraire, Blücher, après avoir tâté la Sarre, se porte sur la +basse Meuse pour menacer la Belgique, le duc de Tarente défendra la +Meuse et le duc de Raguse suivra le flanc gauche de l'ennemi pour +observer ses mouvements, le contenir, le retarder, lui faire le plus de +mal possible. + +«3° L'armée du prince de Schwarzenberg a besoin de vingt mille hommes +pour son opération de Besançon et vingt mille hommes pour contenir la +Suisse, et de vingt à vingt-cinq mille hommes pour masquer les places +d'Alsace: elle doit être contenue par le corps du duc de Trévise à +Langres, par le corps du prince de la Moskowa sur Nancy à Épinal, et par +celui du duc de Bellune sur les Vosges. Ces trois maréchaux doivent +correspondre entre eux. On doit se réemparer des gorges des Vosges, les +barricader, et y réunir les gardes nationales, les gardes champêtres, +les gardes forestiers et les volontaires. Et, si enfin l'ennemi +pénétrait en force dans l'intérieur, les troupes doivent lui barrer le +chemin et couvrir toujours la route de la capitale, en avant de laquelle +l'Empereur réunit une armée de cent mille hommes. + +«Telle est l'instruction générale pour les opérations. + +«Les maréchaux peuvent faire des proclamations pour repousser les +invectives des généraux ennemis. Ils doivent faire connaître que deux +cent mille hommes de gardes nationales se sont formés en Bretagne, en +Normandie et en Picardie, et dans les environs de Paris, et qu'ils +s'avancent sur Châlons, indépendamment d'une armée de réserve de ligne +de plus de cent mille hommes; que, la paix étant faite avec le roi +Ferdinand et les insurgés d'Espagne, nos troupes d'Aragon et de +Catalogne sont en pleine marche sur Lyon, et celles de Bayonne sur +Paris; enfin prédire aux ennemis que le territoire sacré qu'ils ont +violé les consumera. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Metz, le 13 janvier 1814. + +«Je reçois la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur de +m'écrire le 11. + +«Les mouvements que j'ai exécutés sans combattre ont été le résultat +nécessaire de la marche sur mes flancs de forces supérieures, qui +menaçaient de s'emparer avant moi des seuls points par lesquels je +pouvais effectuer ma retraite, et de la situation de mes troupes qui ne +présentent que des cadres. Si je dois combattre avant d'avoir reçu des +renforts, je le ferai avec beaucoup plus d'avantages derrière la +Moselle, appuyé à toutes les places, et avec ma retraite assurée dans +toutes les directions, que je ne l'aurais fait dans les défilés de la +Lorraine allemande, car ces défilés ne peuvent être défendus que +lorsqu'on les occupe tous, sous peine d'être dans la position la plus +critique; et, pour les occuper tous, il fallait plus de monde que je +n'en ai. + +«J'ai fourni pour Metz, Sarrelouis et Thionville, ainsi que j'ai eu +l'honneur de vous en rendre compte, cinq cadres de bataillons, savoir: +les bataillons du 28e léger, 22e, 59e, 69e de ligne, qui n'avaient pu +rejoindre le duc de Tarente, et un bataillon du 14e de ligne.--Ces +cadres, avec les conscrits qui leur seront donnés, donneront le moyen de +compléter ces garnisons. + +«Mes forces sont aujourd'hui de six mille hommes d'infanterie en +quarante-huit bataillons et deux mille cinq cents hommes de +cavalerie.--J'aurai l'honneur de vous adresser demain un état de +situation détaillé. + +«Si j'avais trente mille hommes disponibles ici, je ferais changer tout +le système de campagne de l'ennemi, et, appuyé aux places, je le +forcerais à se concentrer, après avoir battu tous ses corps séparés;--si +j'en avais la moitié, je remplirais une grande partie de ce plan. + +«L'avant-garde du corps de Sacken, avec laquelle nous avons eu affaire à +Saint-Avold, est arrivée devant nous ce matin. Il est arrivé également +par la route de Sarrelouis un corps de cavalerie, qui appartient sans +doute au corps d'York. Cependant il semblerait qu'une partie de ce corps +vient de quitter la direction qu'il suivait sur Metz pour se porter sur +Thionville. + +«Je prépare par tous les moyens possibles une bonne défense de la +Moselle, autant _que tout ce qui se passera du côté de Nancy le +permettra_.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Metz, le 14 janvier 1814. + +«Monseigneur, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse que, +d'après mes rapports, le corps prussien a pris position à une lieue de +la Moselle, sur la rive droite, entre Thionville et Metz. Le corps de +Sacken est devant moi, à quelque distance; son avant-garde a ses postes +établis en présence des miens. Il n'y a eu aujourd'hui aucun engagement +sur ce point. J'ai envoyé une division à Pont-à-Mousson pour garder ce +poste important. L'ennemi y a présenté cinq ou six cents chevaux, qui +ont été repoussés. Cette division me sert d'avant-garde et m'éclaire du +côté de Nancy. D'après les nouvelles que j'ai reçues, l'ennemi doit être +dans cette ville depuis ce matin. Je l'ai envoyé reconnaître. Mon +intention était, aussitôt qu'il serait entré dans cette ville, de +marcher sur lui, couvert par la Moselle, contre les corps que j'ai en +présence, afin de le prendre en flanc dans son mouvement sur Toul; mais +une crue de la Moselle, qui est sans exemple, a couvert d'eau, dans la +journée, tout le pays entre Metz et Pont-à-Mousson, au point de le +rendre tout à fait impraticable aux voitures pour le moment. + +«J'occupe toujours, par une forte avant-garde, le dehors de Metz à une +lieue, et je me lie, par de la cavalerie, sur la rive gauche, avec +Thionville. + +«Mes rapports m'annoncent la présence de partis du côté de Luxembourg. + +«La nécessité indispensable de mettre de l'ordre dans le service de la +place de Metz, où rien n'était établi pour ta sûreté de la ville, +l'incapacité absolue du général Roget et le peu de confiance dont il +jouit parmi les habitants, m'ont déterminé à nommer un commandant +supérieur à Metz, en attendant celui qu'il plaira à Sa Majesté d'y +envoyer, et j'ai fait choix du général de division Durutte, qui, par son +exactitude et son zèle, me parait propre à ces fonctions. + +«La ville de Metz est dans un très-bon état de défense. Le préfet a +beaucoup fait pour son approvisionnement, et il y aura, soit en troupes, +soit en gardes nationales armées, soit en canonniers et ouvriers +militaires ou bourgeois, douze mille hommes. + +«J'ai fait partir presque tous les dépôts pour Châlons, et les derniers +partiront demain; j'en préviens le ministre, afin qu'il leur assigne les +destinations qu'il jugera convenables. Le matériel de l'équipage de +camp, qui était ici, s'est mis en route ce matin; toute l'artillerie de +la garde est également partie.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL + +«Metz, le 15 janvier 1814. + +«J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'étant informé de l'entrée de +l'ennemi à Nancy, et de la retraite des troupes françaises sur Toul, +d'un autre côté, le général Ricard, qui avait reçu la nouvelle de la +marche de l'ennemi sur Thiaucourt, ayant cru devoir se mettre en marche +de Pont-à-Mousson, qu'il occupait, pour se rendre sur ce point; d'après +ces divers mouvements, je me trouve forcé de quitter les bords de la +Moselle pour me rapprocher de la Meuse. + +«Je compte partir demain, laissant Metz dans un très-bon état de +défense.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL + +«Metz, le 16 janvier 1814. + +«J'ai l'honneur de vous rendre compte que je viens de recevoir une +lettre du duc de Bellune, en réponse aux nouvelles que je lui avais +demandées, par laquelle il m'annonce qu'il a pris position à Toul et que +le prince de la Moskowa occupe... et Ligny. La lettre du duc de Bellune +me faisant supposer qu'il a l'intention de rester quelque temps dans +cette position, je prends moi-même position à Gravelotte à deux lieues +de Metz, observant la Moselle et ayant une avant-garde dans la direction +de Pont-à-Mousson. + +«Je pourrai garder cette position autant de temps que le duc de Bellune +restera à Toul, et que l'ennemi ne débouchera pas sur moi ou sur +Saint-Mihiel avec des forces supérieures. Il est extrêmement fâcheux que +le prince de la Moskowa n'ait pas ordonné de couper le pont sur la +Moselle à Frouard, à l'instant où il a évacué Nancy. Le général Ricard +aurait également fait couper celui de Pont-à-Mousson, et il aurait pu +rester sur les bords de la Moselle sans s'occuper de Thiaucourt, sur +lequel on lui a dit que l'ennemi se portait par Bernecourt. + +«Quoi qu'il en soit, depuis que je sais que le duc de Bellune tient à +Toul, j'ai donné l'ordre au général Ricard de garder Thiaucourt le plus +longtemps possible, voulant rester à Gravelotte et conserver la +communication avec Metz tant que cela sera possible, et que je ne +courrai pas risque de voir ma communication compromise. + +«J'ai envoyé sur Verdun la division de la jeune garde, conformément à +l'ordre que j'ai reçu. Il serait utile que ces troupes restassent sur la +Meuse pour me soutenir au besoin. + +«Je viens de recevoir la lettre de Votre Altesse, du 13, et +l'instruction qui y est jointe. Aux détails que votre lettre contient +sur l'armée de Silésie, il faut ajouter le corps de Kleist qui, d'après +le rapport que j'ai reçu hier au soir, vient de rejoindre, et un corps +bavarois et badois de sept à huit mille hommes, qui était près de Bitche +il y a huit jours, et qui paraîtrait avoir opéré sur Dieuze et revenir +maintenant sur Metz; un corps considérable, qui ne peut être que +celui-là, ayant été vu avant-hier descendant la côte de Delme, route de +Strasbourg à Metz. + +«Le corps de Sacken m'a suivi de fort près, et a pris position sur la +Nied, le jour où je me suis établi en avant de Metz, à la croisée des +routes de Sarrebrück et de Sarrelouis. + +«Le lendemain, ce corps s'est porté, par des chemins de traverse, dans +la direction de Pont-à-Mousson, en passant par Soigne. Les troupes ont +été vues et comptées par un habitant digne de foi. Le même jour, ce +corps a été remplacé devant moi par les troupes du corps d'York, et il +paraît qu'hier le corps de Kleist est arrivé aux environs de Thionville, +et s'est placé entre Thionville et Metz. + +«Le 13, j'ai envoyé une division à Pont-à-Mousson, afin de défendre ce +poste important; mais Sacken n'y a rien entrepris. Quant au corps de +Saint-Priest, qui fait également partie de l'armée de Silésie, il paraît +que c'est lui qui est entré à Trèves, mais il n'y est plus, et je ne +sais ce qu'il est devenu; il est possible qu'il ait fait face au duc de +Tarente. Le corps de Langeron est devant Mayence. + +«D'après le mouvement du général Sacken, je me serais porté en masse sur +Pont-à-Mousson, afin de me lier davantage avec les troupes du duc de +Bellune, laissant Metz et Thionville me couvrir contre le corps +prussien, si la crue subite de la Moselle et les inondations qui en ont +été la suite, occasionnées à ce qu'il paraît par l'ouverture de +plusieurs étangs des Vosges, n'avaient couvert la route de la rive +gauche de la Moselle de manière à la rendre tout à fait impraticable aux +voitures, et cela deux heures après le passage de la division Ricard. +Maintenant que l'ennemi est maître du défilé de Pont-à-Mousson, cette +opération ne serait plus praticable, lors même que les inondations +viendraient à disparaître.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +»Paris, le 16 janvier 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, je viens de faire connaître à M. le maréchal +duc de Bellune que l'Empereur a été surpris qu'il ait abandonné +Saint-Nicolas et Nancy sans se battre et sans défendre la Meurthe, quand +vous avez votre corps d'armée en avant de Metz et que vous faites +occuper Pont-à-Mousson; je lui mande que le duc de Trévise est en avant +de Langres où il arrête l'ennemi; que l'on ne doit pas supposer qu'il +ait devant lui autant de forces qu'il l'annonce, puisque l'ennemi a une +grande partie de ses troupes dans l'Alsace et devant nos places, devant +Gênes et sur Bourg-en-Bresse, pour menacer Lyon. Je préviens le duc de +Bellune que la Meurthe et la Moselle forment une barrière qu'il doit +défendre, et que l'essentiel est de retarder la marche de l'ennemi +autant qu'il sera possible, et de pouvoir attendre jusqu'au 15 février; +nous aurons alors une grande armée. Concertez-vous avec le duc de +Bellune et le prince de la Moskowa. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 17 janvier 1814, onze heures du soir. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur espère que vous n'aurez +pas quitté Metz, car c'est très-mal à propos que le duc de Bellune a +quitté Nancy pour se porter à Toul; rien n'est aussi ridicule que la +manière dont ce maréchal évacue le pays: je lui donne l'ordre de tenir à +Toul. L'Empereur va se porter à Châlons. J'écris au duc de Tarente de +se rapprocher de nous en suivant nos mouvements. Je reçois à l'instant +votre lettre du 16 à midi. Je vais la mettre sous les yeux de +l'Empereur. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Harville, le 17 janvier 1814. + +«J'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime de mon +mouvement pour me rapprocher de la Meuse. J'avais envoyé, dès hier +matin, des officiers en poste pour préparer la défense de la Meuse, et +faire sauter les ponts depuis Saint-Mihiel jusqu'à Verdun.--Mais la +fatale imprévoyance du prince de la Moskowa, qui, en évacuant Nancy, n'a +pas fait sauter le pont de Frouard sur la Moselle, a donné à l'ennemi le +moyen d'arriver sur la Meuse avant moi, et a empêché que les +dispositions eussent leur effet. + +«L'officier que j'avais envoyé à Saint-Mihiel arrive et m'annonce que +l'ennemi y est entré ce matin en forces.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL + +«Verdun, le 18 janvier 1814. + +«Monseigneur, j'ai eu l'honneur de vous écrire hier que l'armée ennemie +était en mouvement sur Saint-Mihiel et que son avant-garde y était +arrivée hier matin. Cette nouvelle était fausse; cependant j'étais +autorisé à y croire, puisqu'elle m'était donnée par un des officiers que +j'emploie habituellement à courir le pays pour avoir des nouvelles, et +qui arrivait des environs de Saint-Mihiel pour m'en informer, et qui m'a +fait jusqu'ici des rapports exacts. Elle était d'ailleurs probable, +puisque l'ennemi possédait, depuis le 14, le pont de Frouard et qu'il +n'y a que deux petites marches de Nancy à Saint-Mihiel, et que c'était +hier le 17, ce qui aurait supposé que l'ennemi avait commencé son +mouvement du 15 au 16, dans l'espérance de remplir l'objet important de +surprendre le passage de la Meuse. Enfin, rien ne contredisait cette +nouvelle, puisque le général Ricard, qui occupait Pont-à-Mousson, +s'était retiré tout à fait en arrière sans s'arrêter à Thiaucourt, d'où +il aurait su à quoi s'en tenir sur les mouvements prétendus de l'ennemi: +mais il avait cru utile de s'éloigner, et dès lors j'étais privé d'avoir +des nouvelles par lui. J'ai eu ce matin des rapports qui m'ont fait +présumer que l'ennemi n'était point en force à Saint-Mihiel, et j'y ai +envoyé en toute hâte un détachement d'infanterie et de cavalerie sous +les ordres du colonel Fabvier. On y a surpris cinq cents Cosaques, qu'on +a chassés et à qui on a fait quelques prisonniers. En ce moment, +Saint-Mihiel est occupé; on dispose tout pour rompre le pont à +l'approche des forces de l'ennemi, et je suis en situation de défendre +la Meuse autant de temps qu'on voudra: tout dépend de celui que restera +le duc de Bellune. Mes troupes sont à Verdun et sur les bords de la +Meuse, et j'ai une forte avant-garde à Haudeaumont, dont les postes sont +à Manheulle. Dans cette position, je suis à même d'exécuter tous les +mouvements que les circonstances pourront exiger.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MARÉCHAL NEY. + +«19 janvier 1814. + +«Monsieur le maréchal, les forces ennemies de toutes armes que vous +supposez exister à Saint-Mihiel se réduisent à quatre cents Cosaques. +Des rapports semblables à ceux que vous avez reçus m'avaient été faits +et présentés avec quelque apparence de vérité, mais j'en ai bientôt +reconnu l'exagération. Alors je me suis décidé à envoyer sur ce point +des troupes qui en ont chassé les Cosaques, qu'elles ont surpris et à +qui elles ont pris quelques hommes, et j'occupe Saint-Mihiel avec deux +mille hommes et six pièces de canon. + +«J'ai placé sept à huit cents chevaux pour éclairer la rive gauche de la +Meuse depuis Saint-Mihiel jusqu'aux postes du duc de Bellune. J'ai fait +détruire tous les ponts entre Verdun et Saint-Mihiel; on va en faire +autant entre Saint Mihiel et Commercy, et, dans la journée, le pont de +Saint-Mihiel sera miné et prêt à sauter à la moindre apparence d'attaque +sérieuse de l'ennemi. + +«Il serait bien nécessaire de prendre les mêmes dispositions sur la +haute Meuse, à Commercy, à Pagny, etc., etc.; car c'est en créant des +obstacles partout que vous pouvez arrêter ou retarder l'ennemi. + +«J'ai une forte avant-garde à Haudeaumont; j'en ai une autre à Dieuze, +et le reste de mes troupes est ici, sous ma main. Dans cette position, +je suis en situation de défendre la Meuse, et j'y resterai tant que +l'ennemi ne la passera pas au-dessus de moi. Voilà, monsieur le +maréchal, quelle est ma position. + +«J'ai l'honneur de vous prévenir que, des quatre à cinq cents Cosaques +qui étaient à Saint-Mihiel, cent sont sur la rive gauche de la Meuse. On +a barricadé le pont pour empêcher leur retour; il serait peut-être +possible de les atteindre. + +«Jusqu'ici, je vois des démonstrations faites par l'ennemi, mais je ne +vois point d'opérations sérieuses de sa part, et je suis persuade que +ses masses sont encore sur la Moselle et sur la Meurthe.--Un voyageur +venant de Nancy a assuré même qu'avant-hier il n'y était pas encore +entré d'infanterie. Il y a deux jours que le corps de York était devant +Metz; une portion a été vue remontant la Moselle dans la direction de +Pont-à-Mousson. Le corps de Kleist parait être entre Thionville et +Metz. + +«Si j'apprends quelque chose d'important, j'aurai l'honneur de vous en +informer. Je vous prie, monsieur le maréchal, de me communiquer ce qui +viendra à votre connaissance.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE BELLUNE + +«19 janvier 1814. + +«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous informer que, ayant appris +votre mouvement sur la Meuse, je m'en suis rapproché. Je pense comme +vous que vous pouvez défendre la Meuse, et je crois pouvoir répondre d'y +réussir dans l'étendue du pays que j'occupe maintenant, et tant que vous +tiendrez à Commercy et à Pagny. + +«Voici quelle est la position de mes troupes. J'occupe Saint-Mihiel avec +deux mille hommes et six pièces de canon. J'ai placé sept à huit cents +chevaux pour éclairer la rive gauche de la Meuse depuis Saint-Mihiel +jusqu'à vos postes. J'ai une forte avant-garde à Haudeaumont, dont les +postes sont à Manheulle. J'en ai une autre à Dieuze; le reste de mes +troupes est ici sous ma main. J'ai fait détruire tous les ponts entre +Saint-Mihiel et Verdun, etc., etc.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL + +«19 janvier 1814. + +«J'ai eu l'honneur de vous rendre compte hier de l'établissement de nos +troupes à Saint-Mihiel. J'ai sur ce point la deuxième division de +voltigeurs de la garde, forte de deux mille cinq cents hommes, qui était +la plus à portée de s'y rendre. + +«Tous les travaux relatifs à la rupture du pont seront terminés ce soir +à dix heures; mais le pont ne sera coupé qu'en cas d'attaque sérieuse de +l'ennemi. + +«Divers rapports m'ont annoncé que l'ennemi n'avait avant-hier presque +aucune infanterie sur la rive gauche de la Moselle. Cependant le général +Decous assure que l'ennemi a deux mille hommes d'infanterie à +Bouconville et Xivrai. Je lui ai donné l'ordre de faire demain matin une +reconnaissance au delà d'Apremont, afin de savoir d'une manière certaine +à quoi s'en tenir. + +«Mon avant-garde de Manheulle et Haudeaumont a été attaquée ce soir par +un millier de chevaux prussiens. Nous avons eu huit hommes blessés et +nous en avons blessé ou pris une quarantaine à l'ennemi, dont un +officier. La perte de l'ennemi est le résultat d'une charge qu'il a +faite sur le village de Manheulle, qui était occupé par de l'infanterie +bien postée, et qui l'a bien reçu. Le rapport du général Piquet, qui +commande cette avant-garde, porte que les prisonniers faits annoncent +que le corps qui a attaqué est de douze cents chevaux, trois bataillons +et plusieurs pièces de canon. J'attends les prisonniers pour les +questionner moi-même. + +«On a vu huit cents chevaux et deux pièces de canon, mais ni infanterie, +ni le reste des pièces indiquées, de manière que je ne puis dire si +c'est l'avant-garde d'un corps d'armée. Je le vérifierai demain. + +«Dans le cas où l'armée ennemie n'aurait pas fait de mouvement en avant +de la Moselle comme des rapports l'annoncent, ou si ce mouvement n'a pas +en lieu d'ici à deux jours, je crois qu'il serait tout à fait convenable +de se reporter sur la Moselle, car cette ligne est bonne. Mais, pour que +cela puisse s'exécuter, pour qu'on y arrive sans danger et de façon à +conserver la ligne, il faudrait agir méthodiquement et que toutes les +troupes fussent sous le même commandement; car, sans cela, avec +l'éloignement des corps de troupes que la garde de cette ligne comporte, +il y a beaucoup de chances à courir si elles ne sont pas toujours dans +la même main. Dans le placement des troupes sur la Moselle, je pense +qu'elles devraient être ainsi disposées: + +«Une division sur Pont-à-Mousson, une sur Marbach et Pompey, une sur +Toul, une à Bernecourt et une à Thiaucourt avec le quartier général. +Quelques postes suffiraient pour se lier avec Metz; mais il faut, je le +répète, un seul chef pour diriger tout cela. + + + +LE DUC DE BELLUNE AU MARÉCHAL MARMONT + +«Void, le 20 janvier 1814, cinq heures du soir. + +«Une forte colonne de cavalerie ennemie a passé la Meuse pendant la nuit +dernière entre Vaucouleurs et Neufchâteau: il est vraisemblable qu'elle +est suivie par le corps de Blücher qui est arrivé depuis deux jours à +Nancy. Les Cosaques de Platow ont pris la direction de Langres par +Saint-Thiébault. Ils ont été remplacés hier à Neufchâteau par un corps +bavarois. Un autre corps est devant nous à Commercy, simulant, je pense, +un passage pour nous donner le change, car il me paraît que les armées +alliées manoeuvrent par leur gauche pour nous prévenir sur la Marne dans +les directions de Joinville et de Langres. Peut-être que ceux qui ont +passé la Meuse ce matin se dirigent-ils sur Ligny par Gondrecourt. Dans +ce cas, notre position sur la Meuse ne serait plus tenable. J'engage M. +le maréchal prince de la Moskowa à tenir un parti sur Gondrecourt, afin +d'être prévenu à temps des mouvements que les ennemis pourraient faite +sur cette route. Je prie Son Excellence d'avoir la bonté de m'en +instruire. + +«J'envoie par courrier extraordinaire le rapport de ces événements au +prince major général. + +«LE MARÉCHAL DUC DE BELLUNE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Châlons, le 20 janvier 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, j'arrive à Châlons, j'y trouve votre lettre +du 19 à neuf heures du soir; vous avez fait une excellente opération en +reprenant Saint-Mihiel; il paraît que le duc de Bellune occupe Commercy, +Void où il a son quartier général, Vaucouleurs et Cudelincourt, derrière +Gondrecourt, point important, car l'ennemi paraît avoir beaucoup de +cavalerie à Neufchâteau. Le général Defrance a eu une belle affaire de +cavalerie à Vaucouleurs contre quatorze cents hommes de cavalerie +ennemie qu'il a repoussés. On dit Platow à Neufchâteau avec dix +régiments de Cosaques cherchant à inquiéter la droite du duc de Bellune. +Le duc de Trévise est à Chaumont où il a l'ordre de tenir; Langres est +au pouvoir de l'ennemi. + +«Je pars à l'instant pour voir le prince de la Moskowa à Bar-sur-Ornain, +et le duc de Bellune à Void; de là je reviens à Châlons. Le duc de Valmy +est dans cette ville, le général Belliard m'y remplace en mon absence. +Envoyez-moi l'état de situation détaillée de toutes les troupes à vos +ordres. J'adresse à l'Empereur votre lettre du 19 qui contient vos +projets pour reprendre la ligne de la Moselle; je crois qu'il faut y +penser en faisant attention à la droite du duc de Bellune et à l'espace +qui se trouve entre Gondrecourt et Chaumont en Bassigny. + +«Je ne vous parle point de la place de Verdun, ni de toutes les +dispositions que votre prévoyance aura prises. Je recommande au duc de +Bellune de se défendre sur la Meuse. + +«Je donne l'ordre au payeur général de l'armée, à qui il reste deux cent +mille francs en or, de vous les envoyer pour payer les masses de linge +et chaussure et ferrage jusqu'au 1er janvier 1814, et ce qui peut être +dû sur les deux mois de solde dont le payement a été ordonné par l'ordre +du jour; et, s'il reste de l'argent, payer les officiers, mais sans +acquitter aucune espèce de traitement extraordinaire. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«20 janvier 1814. + +«Les troupes qui se sont présentées hier à Haudeaumont sont bien +réellement l'avant-garde du corps d'armée d'York qui débouche. Je ne +puis pas douter que ce corps ne marche sur Verdun. Tous mes rapports +s'accordent également à dire que le corps de Sacken est en marche sur +Saint-Mihiel. + +«J'ai rapproché mon avant-garde de Verdun, je l'ai renforcée, et, si un +corps ennemi proportionné à mes forces se présente ici, j'espère le bien +recevoir. + +«Toutes les dispositions sont prises de manière à bien défendre la +Meuse, et je doute que l'ennemi parvienne à la passer de vive force sur +mon front. Je suis en communication réglée avec le duc de Bellune qui a +fait également, à ce qu'il paraît, de bonnes dispositions sur le point +qu'il est chargé de défendre. + +«La Meuse est tellement gonflée et débordée, qu'il n'est plus possible +d'entreprendre de la passer; ainsi les opérations de l'ennemi sont, sur +ce point, nécessairement suspendues.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +Verdun, le 21 janvier 1814. + +«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur de +m'écrire hier. Les espérances que vous aviez conçues sur la défense de +la Meuse, et qui étaient extrêmement fondées, ne se sont pas réalisées, +car je viens de recevoir une lettre du duc de Bellune, qui m'annonce que +l'ennemi a passé la Meuse entre Vaucouleurs et Neufchâteau, et qu'il +marche sur Gondrecourt. Il est déplorable qu'on ait néglige de couper +les ponts dans cette partie; car avec de la surveillance et de faibles +moyens nous pouvions contenir l'ennemi sur cette ligne pendant sept à +huit jours. + +«Puisque la Meuse n'a pas arrêté l'ennemi un instant, il n'y a pas de +raison pour que nous tenions position nulle part, ou au moins il faut +changer de méthode. + +«J'envoie ordre aux troupes d'évacuer Saint-Mihiel après avoir rompu le +pont, et de prendre position sur la route de Verdun à Bar-le-Duc. Je me +détermine à me porter moi-même demain dans cette direction pour soutenir +le duc de Bellune et le prince de la Moskowa, ou à réunir mes troupes +sur Clermont, suivant les nouvelles que je recevrai dans la journée, +soit des tentatives que l'ennemi pourrait faire sur la Meuse, soit sur +les projets du duc de Bellune; car, si je marche sur Bar-le-Duc, je ne +veux pas courir le risque d'y arriver après que cette ville aura été +évacuée.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«21 janvier 1814. + +«Je réponds à la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur +de m'écrire le 18. Le corps d'York est en ce moment devant moi, au moins +la plus grande partie, et le corps de Sacken à sa gauche. + +«J'estime, d'après les renseignements que j'ai recueillis, que la force +de ce dernier corps est de douze mille hommes. Quant au corps d'York, +j'ai moins de données à son égard; mais je pense qu'on peut évaluer sa +force de dix-huit à vingt mille hommes.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE TARENTE. + +«Huitz-le-Maurup, le 24 janvier 1814. + +«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous prévenir que le mouvement +de l'ennemi par sa gauche s'est tout à fait prononcé.--Il parait même +qu'il n'y a plus, ou presque plus personne derrière la Meuse. L'ennemi a +attaqué hier, à Ligny, le duc de Bellune, qui s'est retiré à +Saint-Didier et Vitry, pendant que j'étais en marche pour me porter sur +Bar-le-Duc. + +«Je n'ai point de détail de l'affaire qu'il a eue, mais je crois que +c'est très-peu de chose. D'après cela, je me suis mis en marche moi-même +pour Vitry, afin de le soutenir et de me rapprocher du duc de Trévise, +que les manoeuvres de l'ennemi tendent à séparer de nous. L'ennemi +paraît avoir une forte avant-garde à Joinville. + +«J'ai laissé mon avant-garde aujourd'hui à Bar-le-Duc jusqu'à deux +heures, mais personne ne s'est présenté. Il paraît que l'ennemi a suivi +la même route que le duc de Bellune et a marché sur Saint-Dizier. + +«Le prince de la Moskowa occupait hier Saint-Dizier avec un détachement; +le reste de ses troupes s'y est porté cette nuit, et il marche aussi +aujourd'hui sur Vitry. + +«J'ai envoyé le général Ricard aux Islettes; je compte l'en rappeler +après-demain. + +«Toul s'est rendu sans faire aucune résistance: nous y avons perdu cinq +cents hommes, que le duc de Bellune y avait laissés. + +«Telle est, mon cher maréchal, notre situation d'aujourd'hui.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Vitry, le 25 janvier 1814. + +«J'ai l'honneur de vous rendre compte que je suis arrivé ici avec la +division de la jeune garde et la brigade de cuirassiers. J'ai placé dans +les villages touchant Vitry la division Lagrange avec l'artillerie qui +est établie à Vitry-le-Brûlé, et la cavalerie légère à Changy et +Outrepont. + +«Vous savez que la division du général Ricard est aux Islettes avec le +10e hussards et le régiment des gardes d'honneur. + +«Je n'ai avec moi qu'une seule compagnie de sapeurs, les deux autres +étant avec la division Ricard, parce que je les avais laissées à Verdun +lorsque j'en suis parti pour achever de mettre en état cette +place.--Cette compagnie, avec les officiers du génie que j'ai, se +rendra, aussitôt son arrivée, pour travailler à la réparation de la +route en avant de Vitry, conformément à ce que vient de me dire, de +votre part, le général Girardin.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Vitry, le 26 janvier 1814, neuf heures et demie du matin. + +«L'Empereur est arrivé à cinq heures du matin à Châlons, et Sa Majesté +va être bientôt ici. L'intention de l'Empereur est que je donne l'ordre +au duc de Bellune de manoeuvrer pour se réunir tout entier à +Saint-Dizier, et que vous, monsieur le maréchal, vous appuyiez le duc de +Bellune avec tout votre corps, en vous plaçant entre lui et Vitry. + +«Quant aux deux divisions de la jeune garde, elles sont réunies +aujourd'hui à Vitry, sous les ordres du maréchal prince de la Moskowa. +Toutes les troupes qui étaient à Châlons et échelonnées sur la grande +route de Vitry y arrivent. Vous connaissez la position de ce maréchal. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +26 janvier 1814. + +«J'exécute le mouvement prescrit par Sa Majesté, et je serai établi ce +soir à Heils-Luthier. + +«Je laisse cependant trois cents hommes d'infanterie et quatre pièces de +canon au pont de Vitry-le-Brûlé, jusqu'à ce qu'ils aient été relevés, ce +point me paraissant ne pas devoir rester dégarni; ce qui réduira les +troupes d'infanterie à mes ordres de trois mille sept cent hommes +jusqu'à l'arrivée du général Ricard.» + + + +LE MARECHAL MARMONT AU MAIRE DE BAR-LE-DUC + +Saint-Dizier, le 27 janvier 1814. + +«Sa Majesté a rejoint l'armée hier, à la tête de puissants renforts. +Elle est entrée sur-le-champ en opération et a chassé ce matin l'ennemi +de Saint-Dizier. De prompts succès couronneront sans doute ses +entreprises. + +«Sa Majesté me charge, monsieur le maire, de vous dire qu'elle ordonne +la mise en activité immédiate de la garde nationale de Bar, et qu'elle +rend la ville responsable de l'entrée de l'ennemi, lorsqu'il ne se +présentera pas en forces, avec de l'infanterie et du canon. + +«J'envoie mon aide de camp pour vous faire cette notification et vous +faire connaître les ordres de l'Empereur. + +«Sa Majesté désire aussi que vous fassiez les plus grands efforts pour +envoyer sur-le-champ à Saint-Dizier de nombreux convois de vivres pour +l'armée.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +DISPOSITIONS GÉNÉRALES POUR LE 28 JANVIER 1814. + +Ordre pour le duc de Raguse. + +«Le général Lefebvre-Desnouettes partira sur-le-champ, prendra la tête +de la marche, se dirigera sur Éclaron, de là sur Montier-en-Der: il aura +avec lui ses douze pièces d'artillerie à cheval. + +«Le prince de la Moskowa, avec la division Meunier et la division +Decous, suivra: chaque brigade aura son artillerie. + +«Le duc de Reggio suivra avec ses deux divisions. Le parc de la garde et +celui de l'armée suivront le duc de Reggio, qui les fera escorter. + +«_Le duc de Raguse formera l'arrière-garde et suivra le parc: il +laissera une arrière-garde dans Saint-Dizier toute la journée +d'aujourd'hui et pendant toute la nuit. Cette arrière-garde n'évacuera +Saint-Dizier que par ordre._ + +«Le général Ricard, qui est à Bassué, près Vitry, entrera dans Vitry et +se portera sur Margerie, route de Vitry à Brienne-le-Château pour se +lier avec nous. + +«Le général Duhesme restera en position toute la journée où il se +trouve, et, à la nuit, il filera sur Vassy. Le duc de Bellune se portera +entre Montier-en-Der et Boullencourt, de sa position de Vassy. + +«La ville de Vitry continuera d'être tenue en force par la garnison. Il +ne sera plus rien expédié de Vitry sur Saint-Dizier. + +«Le général Gérard, qui est à Soudé-Sainte-Croix, viendra sur +Saint-Ouen, route de Vitry-le-Français à Nogent-sur-Aube. + +«Le prince vice-connétable, major général. + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Mézières, le 29 janvier 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, nous avons eu une affaire aujourd'hui; +l'ennemi a montré de l'artillerie; il est probable que nous nous +battrons encore demain. En conséquence, monsieur le maréchal, il est +nécessaire que vous partiez demain, 30, avant le jour, avec votre corps, +pour vous rendre en diligence sur Brienne, dont nous nous sommes emparés +ce soir. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«_Signé_: ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT + +Mézières, le 30 janvier 1814, deux heures du matin. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur trouve qu'il serait +avantageux de couvrir Saint-Dizier; mais Sa Majesté vous laisse le +maître de faire ce que vous voudrez. + +«Quant à votre corps, ce que vous avez à faire, c'est de vous rendre le +plus tôt possible à Brienne. + +«Le prince vice-connétable, major-général, + +«ALEXANDRE.» + +«_P. S._ Le général Bruler a reçu l'ordre de prendre position entre +Sommevoire et Doulevent; si vous avez de ses nouvelles, faites lui dire +qu'il doit se diriger sur Brienne.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT + +«Brienne, le 31 janvier 1814, neuf heures du soir. + +«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre au maréchal duc de Bellune +d'avoir demain, à la pointe du jour, son corps d'armée et sa cavalerie +sous les armes, avec leur artillerie attelée, et de chercher à +communiquer avec vous sur Soulaine. Faites en sorte, de votre côté, de +communiquer avec lui. Ce maréchal est au Petit-Mesnil. + +«Les autres corps d'armée seront pareillement sous les armes; on +attendra dans cette position des nouvelles de l'ennemi, et tout se +tiendra prêt à partir dans la direction qui sera donnée. + +«On profitera de cela pour passer la revue des armes et prendre note des +places vacantes. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +Brienne, le 31 janvier 1814, onze heures et demie du soir. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'aide de camp de l'un des généraux de +brigade de la division Lagrange arrive à Brienne et annonce à l'Empereur +que votre corps est en marche de Soulaine pour Brienne, et qu'il a +laissé la division Lagrange à moitié chemin de Soulaine ici. S'il est +vrai que vous ayez quitté la position de Soulaine, l'Empereur ordonne, +monsieur le duc, que vous vous établissiez entre Brienne et Soulaine, et +que vous vous mettiez en communication avec M. le maréchal duc de +Bellune, qui est au Petit-Mesnil sur la route de Brienne à Bar-sur-Aube. + +L'Empereur désire, monsieur le duc, avoir de suite les renseignements +sur l'engagement qui paraît avoir eu lieu ce soir, au dire de cet aide +de camp, entre vos troupes et l'ennemi à Soulaine. Il désire aussi +connaître quelles troupes vous avez eu à combattre. + +«Je vous prie, monsieur le duc, aussitôt que vous serez établi, de +m'envoyer un officier pour faire connaître votre position. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Brienne, le 1er février 1814, neuf heures du matin. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, j'ai mis sous les yeux de +l'Empereur votre lettre du 1er février à une heure du matin, datée de +Morvilliers: vous ne faites pas connaître le nombre de pièces de canon, +le nombre d'hommes d'infanterie et de cavalerie que vous avez perdus. Y +a-t-il des aigles avec l'infanterie? Votre arrière-garde, composée de +cinq cents hommes de cavalerie et de trois cents d'infanterie, est assez +forte pour une arrière-garde destinée à marcher à une demi-lieue de +vous, et l'Empereur trouve qu'elle était évidemment insuffisante +lorsqu'au lieu d'arrière-garde vous en avez fait un détachement, et vous +en avez fait un détachement quand vous lui avez fait prendre une autre +direction, lorsque vous vous saviez environné d'ennemis; que pouvaient +faire alors trois cents hommes d'infanterie[8]? + +[Note 8: La division Ricaud m'ayant été enlevée, et se trouvant +placée alors à Dienville-sur-l'Aube, mes troupes de toutes armes ne +s'élevaient pas à plus de trois mille hommes: je demande comment +j'aurais pu organiser une arrière-garde plus forte.] + +«L'Empereur désire toutefois, monsieur le duc, avoir un état exact des +pertes en matériel et chevaux. + +«On nous a dit aussi qu'un de vos parcs avait été pris par l'ennemi. Sa +Majesté pense que cela n'aurait pas eu lieu si vous aviez suivi l'ordre +donné. Je vous avais fait connaître que la route de Montier-en-Der était +très-mauvaise et presque impraticable, et que le parti le plus sage +était de suivre la chaussée. Vous seriez arrivé de bonne heure et sans +accident[9]. + +[Note 9: Il n'y avait qu'une difficulté, c'est que la grande route +était occupée par deux corps ennemis, celui de Wittgenstein, à +Doulevent, et celui de Wrede devant Soulaine. (_Notes du duc de +Raguse._)] + +«L'intention de l'Empereur est que vous portiez votre quartier général à +Chaumesnil, et que vous gardiez les bois de Morvilliers; le grand chemin +de Brienne à Soulaine; que vous vous liiez par votre droite au duc de +Bellune qui occupe la Rothière et le Petit-Mesnil; que votre cavalerie +soit en force au village de la Chaise ou dans toute autre position de +cette route, de manière à bien éclaircir ce que fait l'ennemi à +Soulaine. L'ennemi paraît être en position à Frannes et à Selames. +Faites aussi aller des patrouilles de cavalerie jusqu'à Maizières pour +en imposer aux Cosaques qui voudraient battre les bois. Placez vos +équipages et vos embarras derrière Chaumesnil, route de Brienne. +Concertez-vous avec le due de Bellune pour vous secourir mutuellement au +premier coup de canon de l'ennemi; reconnaissez bien ensemble une +position appuyant la droite à l'Aube, à cheval sur la route de Bar et +sur celle de Soulaine. S'il est dans ce moment difficile de remuer la +terre, il doit être facile de couper des arbres pour améliorer cette +position qui serait couverte par trois cents pièces de canon et toute la +réserve qui est à Brienne, dans le cas où l'ennemi marcherait sur nous +pour nous attaquer. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Morvilliers, le 1er février 1814. + +«Monseigneur, je reçois la lettre que vous m'avez écrite à neuf heures +du matin. Je vais me rendre à Chaumesnil et prendre la position qui +m'est indiquée. + +«Les reproches que contient votre lettre sont injustes, et je ne puis me +dispenser d'y répondre. J'ai dû prendre la route que j'ai suivie, sous +peine d'être détruit ou de mettre bas les armes. Il eût été absurde de +faire une marche de flanc de cinq lieues dans un défilé des hauteurs +duquel l'ennemi était maître, lorsque la route était bordée à ma droite +par une rivière qui n'est guéable que dans peu d'endroits, et que +j'avais l'ennemi en tête, en queue et sur mon flanc. + +«Je ne pouvais point arriver de bonne heure, puisque j'avais dix lieues +à faire, et que j'ai été obligé d'attendre en position toute la journée +sur les hauteurs de Vassy et en bataillant. Les troupes que j'avais à +Saint-Dizier auraient été infailliblement prises si j'avais laissé +l'ennemi s'emparer de Vassy avant leur arrivée. Je n'ai point fait un +détour, puisque mon arrière-garde avait ordre de me suivre sur Anglure, +qui n'est qu'à une lieue et demie de Montier-en-Der, et que sa +communication avec moi était protégée par le ruisseau de Saint-Cloud, +dont les bords sont marécageux. Si cette arrière-garde s'est retirée +directement sur Brienne, c'est que, quelques Cosaques s'étant montrés +entre elle et moi, elle a pris cette direction de son choix. Je n'ai +point, laissé, comme l'Empereur le suppose, deux cents hommes +d'infanterie en arrière, mais plus de sept cents, et six cents chevaux. +Or, lorsqu'à une heure et demie de moi, dans un pays dont les +communications sont difficiles, ayant les flancs bien couverts, ayant +donné ordre de rompre le pont de l'Éronne, je laisse le cinquième de mon +infanterie et le grand tiers de ma cavalerie; que je donne pour +instruction au général qui commande de tenir aussi longtemps que +possible sans se compromettre, et de se retirer lorsque des forces +supérieures se présentent, quel que soit l'événement, je n'ai rien à me +reprocher, et les reproches sont aussi injustes que décourageants. + +«Je n'ai point perdu de canon, parce que, cette arrière-garde étant +destinée à se retirer légèrement devant l'ennemi, je ne lui en ai pas +laissé.--Il a été pris quatorze ou quinze caissons, dont cinq vides, et +trois forges qui avaient été dételées pour renforcer les autres +attelages, et qui auraient été enlevés si l'arrière-garde avait pu tenir +deux heures de plus, parce que les chevaux qui allaient les chercher +étaient à une demi-lieue de Montier-en-Der lorsque l'ennemi y est entré. + +«J'ignore la perte en hommes, parce que je n'ai reçu sur cette affaire +aucun rapport officiel, que ce qui m'est parvenu de Brienne; mais j'ai +appris indirectement que le colonel Hubert, qui a commandé après la +prise du général Vaumerle, avait couché cette nuit à Maizières. Il est +évident qu'il y est arrivé avec une portion de son monde, et que ceux +qui sont arrivés à Brienne sont des fuyards. Le 2e régiment de marine, +qui formait l'infanterie de l'arrière-garde, avait son aigle avec lui. + +«Tel est l'état de choses, monseigneur. Je désirerais savoir ce qu'il +était possible de faire de mieux, avec une poignée de monde embarrassé +par un matériel considérable, dans un pays difficile, à treize lieues de +l'armée, ayant de tous les côtés à la fois des forces triples des +miennes.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Brienne, le 1er février 1814, cinq heures et demie du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, je reçois votre lettre de Morvilliers à une +heure du matin. Il faut vous mettre en communication avec le duc de +Bellune qui est au Petit-Mesnil, et vous lier bien avec lui. Éclairez +bien la route de Soulaine. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Brienne, le 1er février 1814, onze heures et demie du soir. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous envoie les dispositions +générales arrêtées par l'Empereur, lisez-les avec attention et +exécutez-les en ce qui vous concerne. + +«Le prince vice-connétable, major général. + +«ALEXANDRE.» + + + +DISPOSITIONS GÉNÉRALES. + +«Brienne-le-Château, le 1er février 1814, onze heures et demie du soir. + +«La retraite de l'Empereur étant sur Lesmont, le général Sorbier +s'occupera, avec les moyens qui lui restent, d'organiser une batterie +de six pièces d'artillerie à cheval. + +«Les ducs de Bellune et de Raguse doivent avoir des batteries +d'artillerie à cheval pour la retraite. + +«Le général Dulouloy prendra le commandement de ces batteries à cheval. + +«Les trois divisions d'infanterie de la jeune garde ont chacune une +batterie, ce qui fait vingt-quatre pièces; + +«Les batteries à cheval de la ligne et de la garde font vingt-quatre +pièces; + +«Total, quarante-huit pièces, + +«Demain, 2 février, à quatre heures du matin, on aura pris la position +suivante: + +«Le général Nansouty, avec trois mille chevaux, sera en position sur la +gauche un peu en arrière de Brienne-la-Vieille, avec douze pièces +d'artillerie à cheval; + +«Le général Gérard, avec deux pièces, sera en position en avant de +Brienne-la-Vieille; il sera sur trois lignes: l'une à la tête du +village, l'autre à la queue, la troisième dans le bois à la hauteur de +Brienne; + +«Le général Ricard passera à deux heures du matin le pont de +Brienne-la-Vieille, avec la cavalerie de la garde, et s'arrêtera; à +trois heures, il coupera le pont de Brienne, après quoi il marchera sur +Piney, suivant la route de Lesmont par la rive gauche; + +«Le général Grouchy, avec la cavalerie du cinquième corps, sera sur la +gauche de la garde; + +«Le général Curial, avec sa division, sera en position devant Brienne, +occupant la ville en colonne de marche; + +«La division Meunier sera rangée en deux colonnes sur l'extrême gauche, +l'une à peu près au chemin de Maizières, l'autre plus en arrière; + +«La division Rothembourg, à trois heures du matin, traversera Brienne, +et ira prendre position sur les hauteurs à mi-chemin de Lesmont. Elle +aura sa batterie et occupera le bois et la hauteur du Moulin-à-Vent; + +«On placera les batteries de douze près de Lesmont, afin que, si +l'Empereur était trop pressé, il pût faire usage de toute son +artillerie, et coucher au besoin sur la rive droite, au Moulin-à-Vent. + +«Le duc de Bellune partira à deux heures du matin, traversera Brienne, +et prendra position au Moulin-à-Vent. + +«Le duc de Raguse, avec six pièces d'artillerie et un demi +approvisionnement, partira à trois heures du matin, prendra position sur +les hauteurs de Perthes, s'assurera du pont de Rosnay, où il y a un +bataillon de garde, et prendra position sur les hauteurs de Rosnay, se +retirant, s'il y est forcé, par le pont d'Arcis-sur-Aube. + +«Le général Defrance, avec les gardes d'honneur, se mettra en marche à +une heure après minuit, passera le pont de Lesmont, jettera des partis +sur la route de Piney et sur la rive gauche de l'Aube en remontant; s'il +a besoin d'artillerie, le général Ruty lui en donnera. + +«Demain au jour, le général Ruty aura soin de choisir des emplacements +pour y placer de l'artillerie, à droite et à gauche, sur la rive gauche +de l'Aube. + +«Les troupes, à mesure de leur passage, se rangeront en bataille: le duc +de Bellune à droite, la garde à gauche; dans cette situation, on pourra +passer la nuit de demain. + +«Le général Corbineau se rendra de suite de Maizières à Rosnay, à +l'intersection des routes de Rosnay à Lesmont, et fera brûler le pont de +Rosnay lorsqu'il en recevra l'ordre; ou, s'il est pressé par l'ennemi, +il prendra sous ses ordres le bataillon qui est à Rosnay et les pièces. +Il prendra ainsi position, ayant la gauche à la Voire et la droite au +pont de Lesmont, en flanquant l'arrière-garde, pour arriver avec elle à +Lesmont. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Troyes, le 3 février 1814, onze heures et demie du soir. + +«L'Empereur a appris avec plaisir, par votre aide de camp, les succès +que vous avez obtenus sur l'ennemi. Je ne reçois votre lettre datée +d'une heure après midi qu'à dix heures du soir; c'est bien long: je ne +sais d'où vient ce retard de l'estafette. Je donne l'ordre au général +Sorbier de faire partir sur-le-champ votre parc pour Arcis. Envoyez en +avant pour accélérer son arrivée. Vous savez que le général Ricard est à +Aubeterre. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Troyes, le 3 février 1814, quatre heures du matin. + +«L'Empereur ordonne qu'avec votre corps _vous vous portiez en toute +diligence sur Nogent-sur-Seine_, afin de garder le pont de cette ville, +qui pourrait être menacé par la colonne qui a passé devant Arcis depuis +hier. _Vous prendrez aussi le commandement d'une division de l'armée +d'Espagne qui doit arriver, demain, 6, à Provins._ Il est nécessaire que +vous preniez une position sur la rive droite de la Seine qui commande ce +débouché important. + +«L'Empereur se porte en toute diligence à Nogent-sur-Seine; il sera ce +soir à la hauteur de Méry. + +«Il sera nécessaire, monsieur le maréchal, _que vous fassiez garder le +pont de Méry_, jusqu'à ce que la troupe que vous en chargerez puisse +être relevée par les premières troupes de l'armée qui viendront de +Troyes, afin qu'aucun parti ne passe la Seine et n'inquiète la marche. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON + +Fontaine-Denis, le 7 février 1814. + +«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire à trois heures après midi. Quelque diligence que nous ayons +faite, je n'ai pu arriver ici qu'à plus de huit heures du soir, +c'est-à-dire à trois lieues de Sézanne. + +«La masse de mes troupes est encore à deux lieues en arrière. J'ai +envoyé une forte reconnaissance sur Barbonne pour avoir des +renseignements. Elle n'est pas encore rentrée. A son retour, j'aurai +l'honneur de vous faire mon rapport, qu'un de mes aides de camp, qui a +un cheval à Villemeux, vous portera en toute diligence. Les habitants +des villages que j'ai parcourus assurent qu'il a passé hier beaucoup de +troupes, infanterie et cavalerie, à Sézanne, se portant dans la +direction de la Ferté. Ce qu'il y a de certain, c'est que, de midi à +quatre heures, on a entendu une forte canonnade de ce côté. Les rapports +sont unanimes à cet égard. Les troupes qui sont en arrière partiront +deux heures avant le jour pour me rejoindre, et je partirai à la pointe +du jour pour Sézanne. + +«Le chemin, jusqu'à une grande lieue et demie en avant de Villemeux, est +une chaussée. Ensuite il est fort mauvais, cependant praticable, surtout +le jour, car les plus grandes difficultés que nous ayons éprouvées ont +été de le reconnaître à cause de l'obscurité. On marche toujours dans +des bruyères, et on peut changer de direction à chaque instant. Après +Barbonne, on trouve la chaussée. + +«Nous avons trouvé à Villemeux des postes de Cosaques qui se sont +repliés devant nous.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«Fontaine-Denis, le 7 février 1811. + +«Sire, je reçois à l'instant des rapports positifs et circonstanciés de +Barbonne, où nos soldats sont entrés après avoir chassé des lanciers +ennemis. L'avant-garde a été jusqu'à une demi-lieue. On n'a trouvé que +de la cavalerie, qui s'est repliée. Les habitants assurent, et un, entre +autres, parti à six heures du soir de Sézanne, qu'il n'y a dans cette +ville que sept à huit cents lanciers prussiens et point d'infanterie, +quoiqu'il y ait eu hier assez de troupes qui se soient postées en avant +dans la direction de la Ferté; mais toutes étaient de la cavalerie, à ce +qu'on assure. L'opinion des habitants de Barbonne est que la canonnade +qu'on a entendue est à peu près dans la direction d'Épernay. Le bruit du +canon a diminué, ce qui annonce qu'il s'est éloigné d'une manière +sensible. + +«Tels sont, Sire, les rapports que j'ai reçus et d'après lesquels il +semblerait que les forces de l'ennemi ne sont pas encore au delà de +Sézanne. Au surplus, j'y serai demain matin de bonne heure, et j'aurai +l'honneur de vous écrire une demi-heure après mon arrivée. De Sézanne il +y a différentes directions qui rendent ce point extrêmement important. +Arrivé là, je serai en mesure d'exécuter tous les ordres que Votre +Majesté voudra me donner. J'enverrai de fortes reconnaissances sur +Montmirail, Épernay et la Ferté.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Nogent-sur-Seine, le 7 février 1814. + +«L'Empereur ordonne qu'avec votre corps _vous vous mettiez en mouvement +pour vous rendre à Sézanne_. + +«ALEXANDRE.» + + + +MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«Sézanne, le 8 février 1814. + +«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que nous avons +trouvé ici environ huit cents Cosaques ou Prussiens. + +«Nous avons fait quelques prisonniers, qui nous ont donné les +renseignements consignés dans la note ci-jointe. Deux escadrons se sont +retirés sur la route de Montmirail, et un détachement par la route +d'Épernay. D'après l'ensemble de tous les renseignements, il serait +constant que toute l'armée de Silésie a marché sur Épernay. Quatre à +cinq cents chevaux de cavalerie légère suivent la cavalerie ennemie, qui +s'est retirée par la Ferté-Gaucher. + +«Nous communiquerons, s'il est possible, avec le duc de Valmy et le duc +de Tarente. J'envoie la plus grande partie de ma cavalerie, soutenue par +de l'infanterie et du canon, sur Champaubert, afin d'occuper la +communication de Montmirail, ou au moins avoir des nouvelles de ce qui +s'y passe. Je fais éclairer aussi la route de Châlons. Il est arrivé +ici, samedi au matin, cinq à six cents chevaux ennemis. Cette cavalerie +a poussé dans la direction de la Ferté-Gaucher, et a été remplacée par +sept à huit cents autres chevaux, dont une portion a suivi les premiers. +Enfin quatre à cinq cents chevaux sont arrivés hier pour renforcer ce +qui était resté ici, et la totalité des huit cents chevaux qui étaient +ce matin à Sézanne, a pris la direction que j'ai indiquée. + +«D'après cela, il me semble que l'ennemi opère d'une manière tout à fait +sérieuse dans le bassin de la Marne, et qu'en me portant immédiatement +sur Champaubert, et y étant soutenu, je pourrais lui faire beaucoup de +mal. J'espère pouvoir, dans quatre heures d'ici, envoyer un nouveau +rapport à Votre Majesté.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«Sézanne, le 8 février 1814. + +«Sire, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que je +dirigeais la plus grande partie de ma cavalerie avec un peu d'infanterie +et de l'artillerie sur Champaubert. J'ai envoyé trois cents chevaux sur +la Ferté, afin de communiquer avec le duc de Valmy. Je n'ai pas cru +devoir envoyer plus de forces de ce côté, parce que les renseignements +de Sézanne et de la Ferté-Gaucher, où hier il n'avait paru personne, +prouvent que l'ennemi n'est pas en force dans cette direction. J'établis +ce soir une division entre Chapton et Soissy-le-Bois. J'établis mon +quartier général à Chapton, d'où on peut regagner par la Villenauxe, +Charleville et la Garde, la route de Montmirail. Je place à Chapton à +peu près la moitié de mon artillerie, et je laisse le reste à Sézanne. +Mon autre division, sans son canon, quittera Sézanne à l'arrivée de la +garde, et ira coucher à Lachy; enfin je place les quatre cents chevaux +du deuxième corps de cavalerie à la Villenauxe, et ils pousseront des +patrouilles sur la Gaule. Par ces arrangements, je serai en mesure de +connaître positivement cette nuit, de bonne heure, où l'ennemi est en +forces, et Votre Majesté pourra déterminer s'il lui convient d'agir sur +Champaubert ou sur Montmirail. Je serai également à même d'exécuter l'un +ou l'autre de ces mouvements.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«Chapton, le 8 février 1814. + +«Sire, je ne perds pas un instant pour rendre compte à Votre Majesté de +la position de l'ennemi. + +«Des renseignements, qui me paraissent avoir le caractère de la vérité, +annoncent que l'ennemi est arrivé hier à Montmirail avec de la +cavalerie, et de l'infanterie à Champaubert, et cette infanterie a suivi +le mouvement. Si la chose est vraie et que je sois soutenu, il est +possible de le chasser et de lui faire éprouver de grandes pertes. + +«J'occupe Pont-Saint-Prix-en-Bail, qui était occupé par cinq mille +hommes d'infanterie ennemie. Un grand parc d'artillerie est arrivé à +Champaubert et a continué sa route sur Fromentière. La cavalerie légère, +que j'avais placée sur la route de la Ferté, me rend compte que l'ennemi +a, comme je l'avais prévu, changé de direction, et s'est porté sur la +route de Montmirail. + +«Il me paraît donc démontré que le corps de Sacken est en plein +mouvement par la route de Montmirail, et que la tête de son infanterie y +est arrivée aujourd'hui. Reste à savoir si Votre Majesté veut attaquer +l'ennemi sur Montmirail ou sur Champaubert. Je n'ai point encore le +rapport des reconnaissances qui ont été faites sur la Gaule, route de +Montmirail; mais l'ensemble des renseignements qui m'ont été donnés me +paraît consacrer suffisamment la position de l'armée ennemie telle que +je viens de l'indiquer. + +«Les troupes ont souffert beaucoup de la marche de ce soir, par de +mauvais chemins et par une nuit obscure; elles éprouvent de grands +besoins de vivres. Les villages de cette province ne sont rien. Je prie +donc Votre Majesté de me faire connaître promptement de quel côté elle +veut agir, afin que je fasse des dispositions convenables. Cela est +d'autant plus nécessaire, qu'ayant laissé la moitié de mon artillerie et +mes équipages militaires à Sézanne, avec un bataillon du 115e il faut du +temps pour qu'ils reçoivent l'ordre qui déterminera leur direction. + +«J'attends avec impatience les ordres de Votre Majesté, et je la prie de +faire connaître à l'officier porteur de ma dépêche le point sur lequel +je dois marcher, afin qu'il... l'ordre d'en partir une heure avant le +jour pour me rejoindre dans la direction que vous lui aurez fait +connaître.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Nogent-sur-Seine, le 8 février 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur comptait aller coucher ce soir à +Sézanne; mais il est retenu ce soir ici par quelques objets d'intérêt +général. + +«La garde à cheval, la première division de vieille garde, doivent être +arrivées. + +«Le prince de la Moskowa doit être échelonné de Villenauxe à Sézanne. Il +importe beaucoup à Sa Majesté d'avoir de vos nouvelles. Elle charge le +général Girardin d'aller près de vous, en toute hâte, de manière à être +de retour à une heure du matin. + +«Sa Majesté ne sait à quoi attribuer la privation où elle est de vos +nouvelles. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Nogent-sur-Seine, le 9 février 1814. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, le prince de la Moskowa a mandé +qu'il ne pourrait être à Sézanne que dans la journée. L'ennemi ne doit +être arrivé qu'aujourd'hui à Montmirail, et il a dû attendre son +artillerie. S'il est à Montmirail, il faut l'y attaquer demain. Vous +partirez de Chapton, et le prince de la Moskowa de Sézanne. Une colonne +partira de la Ferté sous-Jouarre. Si, au contraire, l'ennemi avait +rétrogradé sur Champaubert, il faudra marcher sur Champaubert. Hier, le +duc de Tarente était maître de Château-Thierry; ainsi l'ennemi n'aura pu +se diriger sur cette ville, à moins que le duc de Tarente n'ait été +forcé devant Château-Thierry. + +«Ayant les habitants pour vous et de la cavalerie, il est facile de vous +éclairer. Il est probable que l'Empereur sera ce soir à Sézanne à six +heures; faites en sorte qu'il y trouve des renseignements précis. +Faites-vous rejoindre par votre artillerie, puisque c'est avec des +canons qu'on se bat. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Chapton, le 9 février 1814. + +«Je suis arrivé hier matin à Sézanne, et, ainsi que j'en ai rendu compte +à Sa Majesté, j'ai pu avoir des notions de la situation de l'ennemi. +J'attendais, pour me porter plus loin, que quelque chose indiquât +l'arrivée de l'Empereur. La garde a été annoncée, le service de Sa +Majesté est arrivé. Je me suis porté immédiatement en avant, éclairant +le pays dans toutes les directions, et j'ai acquis la certitude que la +tête de l'infanterie ennemie était arrivée à Montmirail, et que sa queue +était encore hier au soir à Champaubert. + +«Convaincu que Sa Majesté était en marche, et que tout était en +mouvement pour agir ce matin, j'avais poussé le plus de troupes que +j'avais pu en avant pour arriver de bonne heure à Champaubert, plein +d'espérances dans le résultat que ce mouvement devait nous donner. Mais, +les circonstances ayant forcé l'Empereur à rester à Nogent, je n'ai pu, +avec une poignée de monde, me jeter au milieu de l'ennemi à une grande +distance au delà de défilés très-difficiles et de chemins presque +impraticables, sans avoir la certitude absolue d'être soutenu par de +puissantes forces. Ce mouvement, différé de vingt-quatre heures, n'est +plus exécutable, parce que le principal avantage qu'il nous donnait +était de surprendre l'ennemi. Notre mouvement lui étant connu, notre +situation a entièrement changé. L'ennemi serait en mesure de nous +recevoir réunis, puisqu'il voyage sur une route pavée, et que nous, nous +ne pourrions arriver à lui qu'en surmontant des difficultés de +communication extrêmes, et qui sont beaucoup plus grandes que je ne +l'avais imaginé. + +«Ainsi ce mouvement qui, ce matin, nous aurait donné de grands +résultats, nous serait funeste demain. + +«D'après ces considérations et la conviction où je suis qu'en ce moment +l'Empereur ne peut plus faire autre chose que d'exécuter le mouvement +qu'il avait projeté sur Meaux, et qu'il n'y a pas un moment à perdre, je +partirai ce soir d'ici pour me rendre à Sézanne et être en mesure de +marcher promptement sur la Ferté si, comme je l'imagine, j'en reçois +l'ordre. Ma présence ici aura toujours eu pour objet de retarder au +moins d'un jour la marche de l'ennemi en le forçant à se réunir. + +«J'avais préféré le mouvement sur Champaubert, parce qu'il n'y a qu'une +lieue de mauvaise route; le reste est ferré, mais cette lieue est +mauvaise à un point dont on ne se fait pas d'idée, et cependant on la +prétend meilleure que le chemin direct de Sézanne à Montmirail. S'il en +est ainsi, il n'est pas humainement possible de se tirer de ce dernier. + +«Un autre motif aussi, c'est qu'en passant à Champaubert nous étions +sûrs de franchir la rivière qui passe à Montmirail; marchant directement +sur Montmirail, on n'aurait pas eu de chances pour y arriver, parce que +cette rivière est débordée depuis hier, et que, pour peu que l'ennemi +voulût défendre ou couper le pont, on ne pourrait pas la franchir. + +«Les dernières nouvelles que j'ai de l'ennemi sont que c'est le neuvième +corps russe que j'avais hier en présence à Champaubert; ces troupes sont +commandées par Langeron, et arrivent du blocus de Mayence, où elles ont +été remplacées par des milices. Je pense qu'elles suivent le corps de +Sacken. Les dernières sont parties de Champaubert, marchant sur +Montmirail, à huit heures et demie du soir.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Champaubert, le 10 février 1814, huit heures du soir. + +«Monsieur le duc de Raguse, faites partir demain, à trois heures du +matin, la division du général Ricard, avec son artillerie, pour se +rendre à Montmirail. Gardez à Étoges la division Lagrange et le premier +corps de cavalerie; faites faire des patrouilles pour ramener les hommes +isolés; tâchez d'être informé cette nuit de ce que fait le général +Blücher; se dirige-t-il sur Châlons, sur Épernay, ou annonce-t-il le +projet de nous attaquer? Il faut lui en imposer afin de le déterminer à +ta retraite; cela est important pour nous. Aussitôt qu'il sera constaté +que nous n'avons plus rien à craindre de Blücher, et qu'il est +décidément en retraite, il faut diriger le général Doumerc sur +Montmirail; alors la cavalerie légère, la division Lagrange et douze +pièces de canon tiendront une position pour masquer Blücher et même le +poursuivre. + +«Tâchez d'envoyer quelqu'un sur Vertus, et d'avoir des nouvelles. + +«Le prince, vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Champaubert, 11 février 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur part à l'instant pour Montmirail. +Voici l'état des choses. Le 9 au soir, le duc de Tarente s'est battu au +village de Morar, en avant de la Ferté-sous-Jouarre. Une charge à la +baïonnette, faite par le général Albert, a tué à l'ennemi six cents +hommes et lui a fait beaucoup de prisonniers. York était encore à une +journée de la Ferté-sous-Jouarre. Le duc de Tarente a jugé convenable de +se porter le 10 entre Meaux et la Ferté-sous-Jouarre; là il doit +recevoir des renforts; il est donc probable qu'hier 10 York et Sacken +ont fait leur réunion. Sacken était de sa personne, avant-hier, 9, à +Vieux-Maison; il n'a pu être qu'hier, 10, à la Ferté. Nous sommes entrés +à Montmirail à minuit; avant quatre heures du matin, Sacken a dû savoir +l'état de la question; que fera-t-il aujourd'hui? Se portera-t-il sur +Montmirail pour ouvrir sa communication? Il se trouverait ainsi entre +deux feux; ou bien abandonnera-t-il toute la ligne de la +Ferté-sous-Jouarre à Montmirail pour se rejeter à Château-Thierry, ayant +ses communications assurées par la chaussée d'Épernay à Chalons? Il +paraît que Blücher à Vertus n'a pas de cavalerie. Dans cet état de +choses, monsieur le duc, aussitôt que nous saurons que Sacken prend le +parti de se porter sur Château-Thierry, nous reviendrons sur vous pour +lui couper la route de Châlons et marcher sur cette ville. Si, au +contraire, Sacken vient sur nous à Montmirail pour ouvrir sa +communication, il faudra que vous veniez nous rejoindre. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Montmirail, 11 février 1814, huit heures du soir. + +«Monsieur le duc de Raguse, nous avons aujourd'hui complétement battu le +corps de Sacken; nous avons fait plus de deux mille prisonniers, pris +vingt pièces de canon, et tué horriblement du monde à l'ennemi. Sacken +fait son mouvement de retraite sur Château-Thierry. Les chemins sont +affreux, et il y a apparence que nous prendrons toute son artillerie et +ses bagages. + +«L'Empereur pense, monsieur le maréchal, que le général Blücher ne doit +plus être à Vertus, et qu'il aura fait un mouvement par sa droite pour +se porter sur Épernay, ou qu'il aura pris le parti de se retirer sur +Châlons. L'Empereur désire, monsieur le duc, que vous lui envoyiez le +plus promptement possible tous les renseignements que vous avez pu +obtenir aujourd'hui sur le corps du général Blücher. + +«Il paraît, d'après des rapports des prisonniers, que le duc de Tarente +a attaqué ce matin l'ennemi du coté de la Ferté-sous-Jouarre. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«De la ferme de l'Épine, le 12 février 1814, huit heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'ennemi s'est retiré sur Château-Thierry. +Nous l'avons repoussé de tous côtés. Il marche sur Vertus. De cette +ville, il se décidera à marcher sur Épernay ou sur Châlons. Que fera +l'ennemi? De Château-Thierry passera-t-il le pont pour se jeter sur +Reims, ou voudra-t-il forcer la chaussée à Épernay pour arriver à +Châlons. Dans tous les cas, la position paraît bien difficile. Votre +cavalerie, monsieur le maréchal, doit faire un ravage affreux sur les +derrières de l'ennemi, vu que sa cavalerie est en avant, et que ces +gens-ci ne sont pas accoutumés à voir leurs derrières compromis. Faites +des proclamations pour que partout on se lève et qu'on les arrête. +Faites imprimer vos proclamations par le premier imprimeur que vous +trouverez. Annoncez que soixante régiments russes ont été détruits, +qu'on leur a pris cent vingt pièces de canon; que le général en chef est +tué ou blessé mortellement; qu'il est temps que le peuple français se +lève pour tomber sur eux; que l'Empereur est à leur poursuite; qu'il +faut qu'on arrête tous les Cosaques, tous les détachements; qu'on coupe +les ponts devant eux; qu'on arrête les bagages, et qu'on ne leur donne +aucuns vivres. + +«Si vous allez à Épernay, et que l'ennemi y vienne, vous aurez là une +belle position à prendre pour le resserrer contre la Marne. + +«Nous recevons à l'instant votre lettre, datée d'aujourd'hui à une heure +et demie du matin; cela ne change rien aux dispositions de cette lettre; +marchez sur Vertus. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«Éloges, le 14 février 1814. + +«Sire, Votre Majesté a été témoin de tout ce qui s'est passé dans la +journée, de tout ce que la prise du village de Vauchamp et des deux +mille prisonniers qui y ont été faits a de glorieux pour le sixième +corps. Ainsi je ne la fatiguerai pas d'un récit superflu en ce moment, +mais je ne dois pas différer de l'informer de la fin de la journée qui +la couronne d'une manière convenable. Après les belles charges que le +général Grouchy a fait faire, l'infanterie ennemie étant cantonnée et +établie dans le bois, il n'a plus été possible de l'entamer avec de la +cavalerie, et, quoique la nuit fût venue, j'ai cru qu'il était utile de +la culbuter et de la jeter dans le défilé d'Étoges. + +«En conséquence, je me suis emparé des premières troupes d'infanterie +que j'ai eues sous la main, pour pousser une colonne dans cette +direction. Mais cette disposition utile a été un moment suspendue par +les obstacles qu'y a mis le prince de la Moskowa, qui, sans titre +légitime, puisqu'il était sans commandement et sans raison, à empêché +les troupes de marcher. + +«Ayant pu réunir quelques troupes du sixième corps, j'ai cherché à +réparer le temps perdu, en hâtant leur marche. Elles ont balayé tout ce +qu'elles ont trouvé sur la route et à la lisière des bois, pris beaucoup +de monde, éparpillé un grand nombre d'hommes dans la forêt, pris trois +pièces de canon, plusieurs caissons, culbuté les masses qui étaient à la +tête du village d'Étoges, et pris douze cents Russes de la huitième +division, le général prince Ourousoff qui la commande, un colonel, deux +majors et un grand nombre d'officiers: tous ces prisonniers faits à +coups de baïonnette ou de crosses de fusil. Le général Ourousoff, étant +blessé d'un coup de baïonnette, ne pourra partir que lorsqu'on aura pu +trouver une voiture pour le transporter; j'envoie à Votre Majesté le +colonel, qui est fort intelligent, et qui parle avec beaucoup de bonne +foi de la situation de l'armée. D'après ce qu'il m'a dit, la huitième +division est forte de dix bataillons, qui viennent d'être complétés à +cinq cents hommes chacun. Il estime le corps de Kleist à six mille +hommes, ce qui ferait onze mille hommes d'infanterie, à qui nous avons +eu affaire aujourd'hui. Il ajoute que ce corps d'armée a soixante-dix +pièces de canon. + +«Le général Grouchy rendant compte directement à Votre Majesté de ce +qu'il a fait, je n'entrerai à cet égard dans aucun détail. + +«Il paraît que l'attaque de nuit faite sur les Russes les a tout à fait +déconcertés. Les douze cents prisonniers russes partiront à minuit pour +Montmirail.» + + + + +LIVRE VINGTIÈME + +1814 + +SOMMAIRE.--Proclamation de Louis XVIII.--Marche circulaire autour de +Montmirail.--Arrivée de Marmont à Sézanne (22 février).--Conduite +singulière de Grouchy.--Faute de Napoléon.--Retraite de Marmont devant +Blücher.--Jonction avec Mortier.--Combat de Gué-à-Trem.--Retraite de +l'ennemi sur l'Aisne (2 mars).--Reddition malheureuse de +Soissons.--Batailles de Craonne et de Laon.--Marmont prend position à +Corbeny.--Mouvement sur Reims.--Combat et occupation de +Reims.--Entretien avec l'Empereur.--Retraite sur Fismes.--Bataille +d'Arcis-sur-Aube (21 mars).--Manoeuvres de Napoléon sur les derrières +des alliés.--Marmont manoeuvre pour rejoindre Napoléon.--Combat de +Sommesous.--Combat de Fère-Champenoise.--Retraite sur Paris.--Occupation +de Provins.--Arrivée de Marmont à Charenton.--Marmont est chargé par +Joseph de la défense de Paris.--Bataille de Paris (30 mars).--Le roi +Joseph abandonne Paris.--Capitulation.--État des esprits à +Paris.--Talleyrand.--Arrivée de Napoléon à Fontainebleau.--Marmont se +porte à Essonne.--Dernière entrevue avec l'Empereur.--Le sénat proclame +la déchéance de Napoléon.--Marmont quitte Essonne pour accompagner les +plénipotentiaires envoyés par l'Empereur.--Entretien avec +Alexandre.--Révolte du sixième corps calmée par +Marmont.--Réflexions.--Nature des rapports particuliers qui ont existé +entre l'Empereur et Marmont. + + +Pendant ces combats, la grande armée ennemie s'était portée à Nogent, +qu'elle avait attaqué et pris, en s'avançant jusqu'à Nangis et +Fontainebleau. Les corps des ducs de Bellune et de Reggio étaient les +seules forces qu'elle eût devant elle. L'Empereur se décida à marcher en +toute hâte à leur secours, et à profiter de la destruction d'une partie +de l'armée de Silésie et de l'éloignement du reste, pour la battre et la +faire reculer. + +Il se mit en route avec sa garde et la cavalerie de réserve, laissant +provisoirement le général Grouchy à Montmirail, avec la division Leval +et son corps de cavalerie, et le duc de Trévise sur l'Aisne, en +observation contre les troupes du Nord (York et Sacken), qui s'étaient +retirées sur Épernay et sur Châlons. Il me donna l'ordre de pousser des +partis sur cette ville, et défaire même une marche en avant pour en +imposer à l'ennemi; mais d'agir avec circonspection. En conséquence, je +laissai à Étoges la division du général Ricard, et, avec la division +Lagrange et ma cavalerie, je me portai sur Vertus le 15. + +Le 15, à minuit, une lettre du général Grouchy m'informa qu'un ordre de +l'Empereur lui prescrivait de le suivre, avec sa cavalerie et la +division Leval, afin d'opérer avec lui contre la grande armée; qu'au +moment où il allait exécuter le mouvement un corps russe de douze mille +hommes environ (celui des grenadiers de Rajesky) avait paru de l'autre +côté du Morin, et pris poste en face de Montmirail. Il ajoutait que, vu +ma position, il suspendait son départ pour me donner le temps de me +replier. + +A une heure du matin mes troupes étaient en route pour Étoges. Dans +cette marche, j'eus connaissance pour la première fois d'une +proclamation de Louis XVIII, datée du 1er Janvier, où il annonçait, +entre autres choses, que, de retour en France, il favoriserait les +transactions relatives aux biens nationaux. Je fus frappé de son +ignorance de l'état des choses dans ce pays. Arrivé à Étoges, une autre +lettre du général Grouchy m'annonçait que, pensant à la nécessité de ne +pas faire faute aux calculs de l'Empereur, il se décidait à partir et +m'en prévenait, afin de me mettre à même de prendre les dispositions que +je trouverais convenables. + +Ma position était critique. Tant que je ne serais pas parvenu à +retrouver ma ligne naturelle de retraite, ou au moins tant que je ne +serais pas assuré de pouvoir ta prendre sur la Marne, je courrais de +grands dangers, ayant un corps de douze mille hommes devant moi, et les +corps de Sacken, d'York et de Kleist sur mon flanc ou derrière. + +Je pris mon parti sur-le-champ, et voici ce que j'exécutai. + +Je jetai jusque sur Montmirail ma cavalerie légère. Je la chargeai +d'observer cette ville du plus près possible, et de tourner autour +d'elle, en prenant sa retraite sur la Marne, si elle était forcée à +s'éloigner. + +Je me portai à Montmaur, et j'entrepris le même mouvement circulaire +dont Montmirail était le centre, en passant par Orbais. Une fois arrivé +sur la route qui mène à Château-Thierry, tout danger était passé, +j'avais ma retraite sur la Marne, et, si j'étais forcé de m'y porter, je +me réunissais à Mortier. Je pris position en me mettant à cheval sur +cette grande route. Avant le jour j'avais pris ma marche circulaire, et +j'arrivai enfin sur la route de Montmirail à la Ferté-sous-Jouarre. +Revenu dans une position naturelle, je me portai sur l'ennemi, qui +occupait Montmirail avec une partie de ses forces. Un combat de deux +heures le força d'en sortir, après avoir éprouvé une perte de plus de +cinq cents hommes en tués ou prisonniers. Je n'ai jamais compris +pourquoi l'ennemi se conduisit ainsi. Car, s'il tenait à conserver +Montmirail, il fallait soutenir les troupes qui y étaient; et, s'il n'y +tenait pas, il fallait l'évacuer, et non s'en faire chasser. Le Morin +nous sépara pendant la nuit, et le lendemain l'ennemi fit sa retraite +dans la direction de la grande armée. Le 17, j'avais repris Montmirail. +J'y restai les 18, 19 et 20, pour faire reposer mes troupes, exténuées +par tant de mouvements et tant de combats. Le 21, je me mis en marche +pour Sézanne, où j'arrivai le 22. + +Mais qu'avait fait, pendant tout ce temps-là, le général Grouchy avec +son corps de cavalerie et sa belle division d'infanterie? Je vais le +dire, et on aura peine à le croire. Il s'était arrêté à la +Ferté-sous-Jouarre! Le 18, il vint de sa personne à Montmirail pour me +faire son compliment, et me témoigner sa joie de me voir échappé à +d'aussi grands dangers. Il me dit que, l'idée de mes périls l'ayant +poursuivi et anéanti, il n'avait pu continuer son mouvement; que, s'il +me fut arrivé malheur, il se serait brûlé la cervelle. «C'eût été, lui +dis-je, une grande consolation; mais, puisque vous avez tremblé pour +moi, et que vous n'avez pas été au secours de l'Empereur, il fallait au +moins revenir à ma rencontre et faire une diversion en ma faveur.» +Ainsi, grâce à ses indécisions, à ses irrésolutions, il m'avait +compromis pour aller au secours de l'Empereur; et, à peine ce mal fait, +il avait renoncé à tout ce qui lui restait d'utile à exécuter eu allant +rejoindre Napoléon, en sorte qu'il ne servit à rien et ne fut utile à +personne. Ne voit-on pas, en cette circonstance, l'homme de Waterloo? + +Grouchy est le plus mauvais chef à mettre à la tête d'une armée. Il ne +manque ni de bravoure ni de quelques talents pour manier les troupes; +mais il est sans résolution et incapable de prendre un parti: c'est ce +qu'il y a de pire à la guerre. + +A mon arrivée à Sézanne, je fus instruit du mouvement général de l'armée +de Silésie sur Arcis, par Fère-Champenoise, et par suite de sa jonction +avec la grande armée. + +L'Empereur me donna l'ordre de déboucher à Sézanne, et de marcher sur +Fère-Champenoise. Me jeter au milieu de ces immenses plaines avec aussi +peu de troupes, d'aussi grands embarras, et des corps aussi mal +constitués, était courir de grands risques. Je préférai, en marchant en +avant, me rapprocher de l'Aube. Cette rivière pouvait me servir d'appui; +elle me couvrait en partie; et de plus cette direction devait me donner +le moyen de me lier plus facilement avec l'Empereur. + +Je me mis donc en route de Sézanne, le 24, en prenant la direction +d'Arcis, après avoir jeté un corps de cavalerie sur l'Aube pour +l'observer. A peine mon mouvement commencé, je fus informé que l'armée +de Silésie repassait cette rivière. Elle exécutait son mouvement à +Baudemont et Plancy. Je me dirigeai sur ce point pour lui disputer le +passage; mais il était trop tard. Je vis, avant d'être à portée, ses +masses toutes formées sur les hauteurs de Plancy. Je me postai pour +l'observer, et, avant la fin du jour, je vins prendre position sur les +hauteurs de Vindé, en arrière de Sézanne, sur le plateau même où cette +ville est bâtie. + +J'écrivis, dans la journée même, à Napoléon pour lui annoncer le +mouvement de Blücher, qui était le commencement sans doute d'une marche +offensive sur Paris. Le général Bordesoulle qui m'amenait un renfort de +cavalerie, arrivé à Barbonne et voyant l'ennemi d'un autre côté que moi, +rendit le même compte. Son rapport arriva en même temps que le mien. +Enfin le général Boyer, commandant une division venant d'Espagne, et qui +occupait Méry, lui écrivit: «Hier j'avais devant moi toute l'armée de +Silésie; aujourd'hui je n'ai plus personne.» + +Napoléon mit en doute la vérité de ces rapports. Cela était opposé aux +idées qu'il s'était faites. Déjà depuis longtemps, il s'était montré +incrédule à tout ce qui contrariait sa manière de voir. + +On peut se défier des rapports des généraux qui voient l'ennemi partout +et demandent du secours; mais, quand un général déclare qu'il n'a plus +d'ennemis à combattre, à coup sûr on peut ajouter foi à ses paroles, et, +quand tant de rapports différents concordent entre eux, comment ne pas +être convaincu? + +Si, en cette circonstance, Napoléon eût accepté ces avis comme ils +devaient l'être, s'il eut, en conséquence, marché immédiatement, il est +possible que l'armée de Silésie eût été détruite. + +Au lieu de cela, il resta sur la Seine, dans les environs de Troyes. +Blücher marcha contre moi, le lendemain, et fit des dispositions +d'attaque des hauteurs de Vindé. J'avais tout préparé pour faire ma +retraite avec facilité et en bon ordre. Quand l'ennemi eut établi une +batterie de vingt pièces et commencé à tirer, mes troupes disparurent. +L'ennemi se précipita à notre poursuite; mais mes échelons d'artillerie +étaient si bien formés, que constamment il était arrêté au moment +convenable. Pas un homme ne fut pris, et jamais sa nombreuse cavalerie +ne put nous envelopper ni nous entamer. Je n'éprouvai que les pertes +causées par les boulets. J'arrivai à la Ferté-Gaucher avant la fin de la +journée, et je pris position en arrière du Morin. J'avais prévenu le duc +de Trévise en toute hâte de mon mouvement et des motifs qui l'avaient +causé, afin qu'il opérât sa jonction avec moi. Je me retirai par Rebais, +sur le village de Jouarre, où je pris position le 26 au soir, suivi +seulement par un corps ennemi. La masse de ses troupes se dirigea sur +Meaux par la grande route de Coulommiers. Le même jour, le duc de +Trévise arriva à la Ferté-sous-Jouarre, et notre jonction fut opérée. + +Le 27, nous passâmes la Marne à Triport, dont il fallut faire rétablir +le pont. Occupé à mettre de l'ordre dans le passage des troupes, +j'entendis quelques coups de canon, et des coups de fusil tirés à +Meaux. Il n'y avait dans cette ville qu'un petit nombre de gardes +nationaux. La conservation de ce point était pour nous d'une haute +importance. Je m'y rendis, en toute hâte, de ma personne, et me portai +vers le Cornillon, lieu où se présentait l'ennemi. + +Tous les défenseurs étaient à la débandade. Quelques centaines de Russes +avaient déjà franchi le pont, et pénétraient dans la ville. Deux cents +canonniers de la marine, appartenant à mon corps d'armée, venaient +d'arriver. Je cours à eux et je me jette à leur tête, à la rencontre de +l'ennemi, qui se sauve à son tour. Il évacue la porte; nous la fermons +sous ses balles. Je fais ensuite, toujours sous son feu et en sa +présence, brûler le pont de cette fortification. Meaux se trouva ainsi +sauvé. Toute l'armée ennemie se réunit dans la soirée et campa sur les +hauteurs; mais elle était sans moyens de passage et ne pouvait +entreprendre, en ce moment, rien de sérieux ni d'utile. + +Le duc de Trévise campa sur la rive droite de la Marne, au-dessus de la +ville, et moi au-dessous, du côté de Lagny, dont je fis détruire le +pont. + +J'avais envoyé à Paris un officier de confiance, le colonel Fabvier. Il +trouva tout le monde dans une grande sécurité. On envisageait avec +beaucoup de sang-froid le mouvement de Blücher. Cependant on fit un +effort; on nous envoya environ six mille hommes de renfort, et on fit +garder la Marne aux environs de Lagny; mais le plus mauvais esprit +s'était emparé des gardes nationaux. Ils jetaient leurs armes et +refusaient de combattre. + +Le 28 au matin, l'ennemi avait disparu des hauteurs qui dominent Meaux. +Il n'avait pas descendu la Marne, donc il l'avait remontée. On en eut +d'ailleurs la certitude. Le but de ce mouvement était de passer la +rivière, et, pour y parvenir, il lui fallait un pont. Celui de la +Ferté-sous-Jouarre, qui n'était pas défendu, étant le plus à portée, +c'était probablement sur ce point qu'il se dirigeait. Après avoir +franchi la Marne à la Ferté, il lui fallait encore passer l'Ourcq à Lisy +pour venir à nous. Mais un de ses corps, celui de Kleist, marchant en +tête de colonne, était déjà parvenu sur la rive droite de cette rivière. +Il était venu prendre la position de Gué-à-Trem, et, occuper les +hauteurs qui dominent la rive gauche de la Thérouane. + +En réunissant nos troupes, le maréchal Mortier et moi, nous étions assez +forts pour le combattre, et nous nous y décidâmes. D'ailleurs, Kleist ne +pouvait pas être secouru avant vingt-quatre heures par le gros de +l'armée, qui venait de s'éloigner en remontant la rivière. + +Le général Christiani, officier très-distingué, commandant une division +de la vieille garde, marchait en tête de colonne; mes troupes +l'appuyaient. La position fut enlevée d'une manière brillante, et +l'ennemi battu complétement, après avoir éprouvé de grandes pertes. A la +nuit close, et quand nous fûmes entièrement maîtres de la position, le +maréchal Mortier voulut arrêter ses troupes; mais je lui fis +comprendre, quoique avec peine, la nécessité de continuer à marcher. Le +but que nous avions en vue n'était pas atteint. A quelque prix que ce +fût, il fallait arriver sur l'Ourcq sans perdre un moment; sans quoi +nous aurions le lendemain, et sans aucun doute, toute l'armée ennemie +sur les bras. + +Il prit position sur la rive droite de l'Ourcq, à minuit. Quant à moi, +je suivis le corps de Kleist, dont la retraite se faisait dans la +direction de la Ferté-Milon. Arrivé sur la Gorgone, je pris position au +village de Mai pour défendre le passage de ce ruisseau. + +Jamais opération ne fut mieux exécutée et ne réussit plus à souhait. La +masse de l'armée de Blücher vint prendre position sur la rive gauche de +l'Ourcq, au confluent de cette rivière dans la Marne. + +Le soir de ce combat de Gué-à-Trem, j'entendis, pour la première fois, +prononcer le nom des Bourbons et parler des projets faits sur eux. Je +reçus, vers les neuf heures du soir, la visite, de quelques amis venant +de Paris, au nombre desquels était Alphonse Perrégaux, mon beau-frère. +Simple chambellan de l'Empereur, il n'avait parcouru aucune carrière. Sa +grande fortune le rendait indépendant, et il ne s'était jamais occupé +que de ses plaisirs. D'un naturel frondeur, il avait beau jeu à cette +époque pour se livrer à la censure des actes du gouvernement. + +Il s'exprimait très-haut sur la nécessité de se débarrasser de +Napoléon, et, en cela, il me semblait l'écho de Paris. Il parlait du +retour des Bourbons comme du salut de la France. Ce langage, dans la +bouche d'un homme de sa position, me parut singulier. Je combattais ses +idées à cet égard. Je lui dis que nous perdrions, nous autres chefs de +l'armée, le fruit des travaux de vingt campagnes; ce qui avait fait +notre gloire et composait nos souvenirs serait pris à crime auprès de +gens dont les intérêts avaient été toujours contraires. Il me répondit: +«Dans tous tes cas, Macdonald et toi, vous serez certainement dans +l'exception.--Mais, dis-je, ce n'est pas la considération d'intérêts +personnels qui doit décider en pareil cas, ce sont les intérêts de tous, +dont il faut n'occuper.» + +Je ne sais quels rêves d'ambition l'avaient saisi tout à coup. Peut-être +n'exprimait-il que les opinions au milieu desquelles il vivait, et dont +l'action se fait toujours plus ou moins sentir sur nous. Mais telle est +la mobilité de certaines gens, telle est la faiblesse humaine, qu'après +s'être ainsi mis en avant de si bonne heure trois mois n'étaient pas +écoulés, qu'il avait adopté toutes les haines ainsi que tous les +préjugés populaires contre les Bourbons, et s'était rangé parmi leurs +ennemis. + +Mous restâmes dans notre position pendant la journée du 1er mars. +L'ennemi tenta de nous déposter, et le général Kleist, soutenu par le +général Klospewich, m'attaqua sans succès, tandis que Sacken opérait une +diversion en faisant un simulacre du passage de l'Ourcq devant le +maréchal Mortier. + +Le 2 au matin, tout annonça la retraite de l'ennemi sur l'Aisne. + +Le maréchal Mortier rapprocha un peu ses troupes des miennes pour être +plus en mesure de me suivre. Le dégel venu rendait les chemins +difficiles et embarrassait les mouvements de l'ennemi. S'il eût été pris +à revers par Napoléon dans sa marche, il se serait trouvé dans la +position la plus fâcheuse; mais l'Empereur n'avait pas voulu d'abord +ajouter foi aux premiers rapports annonçant sa marche sur Paris. Il y +crut enfin et arriva, le 1er, à la Ferté-sous-Jouarre. L'ennemi, informé +de son mouvement, décampa et prit la direction de Soissons. + +J'attaquai le corps de Kleist qui se retirait dans la même direction. +L'engagement de cette journée lui fit éprouver quelques pertes. Nous lui +fîmes trois cents prisonniers. Je m'établis, le soir du 2, à la +Ferté-Milon. Le lendemain, le mouvement continua. L'ennemi, pressé dans +sa retraite, éprouvait beaucoup d'encombrement au passage de l'Ourcq, à +Neuilly-Saint-Front. Je redoublai alors la vivacité de mes attaques; +mais, voulant arrêter ma marche pour avoir le temps de se reconnaître, +l'ennemi se décida à établir à son arrière-garde une nouvelle batterie +de vingt-quatre pièces de canon. J'étais à l'avant-garde, et à fort peu +de distance de l'artillerie ennemie. Un boulet vint frapper à l'épaule +gauche le cheval que je montais, traversa son corps obliquement, et +sortit par le flanc droit. C'était le cheval arabe blessé précédemment à +Leipzig. Comme il ne fut pas renversé du coup, j'eus le temps de mettre +pied à terre. Ce cheval mourut à huit ou dix pas du lieu où il avait été +atteint. + +L'ennemi cependant effectua son passage de l'Ourcq et continua sa +retraite par la chaussée de Soissons. Sa position devenait +très-critique. Dépourvu d'équipages de pont, l'Aisne n'ayant de pont +dans cette partie de son cours qu'à Soissons, si cette ville se fût +défendue, toute cette armée, déjà battue, fatiguée, découragée, allait +être acculée à une rivière, et enveloppée par des forces suffisantes +pour la détruire. Napoléon arrivait avec quinze ou dix-huit mille +hommes. Mortier et moi nous en réunissions environ douze mille. Le corps +de Bulow et celui de Woronsow, arrivant par la rive droite de l'Aisne et +n'ayant aucun moyen de communication pour se joindre à Blücher, ne +pouvaient le secourir. La fortune de la France, le sort de la campagne, +ont tenu à une défense de Soissons de trente-six heures. + +La garnison de Soissons était sinon complète, mais au moins suffisante. +La place était à l'abri d'un coup de main. Il ne fallait que faire son +métier de la manière la plus simple, et fermer ses portes. Le général +Bulow fit des dispositions apparentes d'attaque et somma cette ville. Un +général obscur de l'armée française, nommé Moreau, y commandait. Bientôt +intimidé, il consentit à capituler en obtenant la faculté de rejoindre +l'armée française, comme si la conservation d'un millier d'hommes et le +secours d'une pareille force pouvaient être mis en balance avec +l'occupation d'un poste important dans un moment décisif. La négociation +étant au moment de se rompre par suite de quelques difficultés faites au +général Moreau d'emmener son artillerie de campagne, le général +Woronsow, qui était présent et jugeait l'importance de la prompte +évacuation de Soissons, dit en russe au négociateur: «Laissez-leur +emmener leurs pièces, et qu'ils prennent même les miennes s'ils les +veulent, pourvu qu'ils partent sans retard.» Le général Woronsow, en me +racontant depuis ces détails, me dit que, dans aucun temps, il n'avait +vu des troupes aussi découragées que celles de cette armée, et qu'elles +eussent été perdues si elles avaient été forcées de combattre dans la +position où l'imprudence de Blücher les avait placées. + +Cette reddition de Soissons est le véritable moment de la crise de la +campagne. La fortune abandonna ce jour-là Napoléon; car ce n'était pas +lui demander trop que de conserver deux jours un point fortifié en état +suffisant de défense. Napoléon a pu regretter de n'avoir pas commencé +son mouvement plus tôt; car peut-être l'armée de Silésie aurait succombé +avant d'arriver sous Soissons. Le reste de la campagne n'offre plus que +des déceptions. + +Napoléon se dirigea sur Fismes, et de là sur Béry-au-Bac, pour y passer +l'Aisne. Maître de Soissons, l'ennemi y repassa la rivière, laissant une +garnison dans la ville. Il réunit ses troupes sur Laon et porta le +corps de Woronsow sur Craonne. Le 5, au matin, nous nous présentâmes, +Mortier et moi, devant Soissons; mais l'ennemi occupait la ville et même +les faubourgs. Nous fîmes sur cette ville une légère tentative qui +devait être et qui fut infructueuse. Nous remontâmes l'Aisne le 6. Le +duc de Trévise continua son mouvement et rejoignit l'Empereur qui +débouchait sur la rive droite. Le 7, j'allai prendre position à +Béry-au-Bac, et j'y fus rejoint par quatre mille hommes de mauvaises +troupes commandées par le duc de Padoue. Des matelots, qui n'avaient +jamais fait la guerre de campagne et ne connaissaient pas les premiers +éléments de leur nouveau métier, servaient leur artillerie. + +Le même jour, Napoléon attaqua l'ennemi dans la forte position de +Craonne. Le seul corps en présence, celui de Woronsow, lui résista +pendant toute la journée. Les pertes furent grandes de notre côté, +surtout en officiers de marque. + +L'ennemi se retira de Craonne sur Laon, où il concentra ses forces. +Après la réunion de l'armée du Nord à celle de Blücher, les forces +ennemies, sur ce point, s'élevaient à plus de cent mille hommes. +L'Empereur le suivit et se porta sur la chaussée de Soissons à Laon; et +cependant Soissons était encore occupé par l'ennemi. Une opération +semblable est difficile à comprendre. Indépendamment des dangers +immenses qui l'accompagnaient, du peu de résultats favorables qu'elle +promettait, elle peut être encore l'objet de la critique la plus fondée +sous d'autres rapports. + +Jamais, dans le cours de cette mémorable campagne, Napoléon n'a eu à sa +disposition, entre la Seine et la Marne, plus de quarante mille hommes. +Les efforts continus que l'on ne cessa de faire pour opérer des levées +et nous les envoyer n'eurent d'autre résultat que d'entretenir le nombre +des combattants à peu près à la même force. Les détachements, arrivant +journellement à l'armée, remplaçaient à peine les pertes causées par les +combats, les marches et la désertion, dont l'effet se fit toujours plus +ou moins sentir. + +Les mouvements de l'Empereur d'une rivière à l'autre, avec une partie de +ses forces, sa garde, ses réserves et son artillerie, portaient +momentanément l'armée, où il se trouvait, à environ trente mille hommes. +Une semblable force se trouvait toujours insuffisante pour combattre les +ennemis réunis. Des succès n'étaient possibles qu'en les surprenant +dispersés, en attaquant leurs corps séparément. Leur offensive seule lui +en offrait l'occasion; mais une défensive préparée et combinée d'avance, +jamais. + +Attaquer Blücher quand l'armée du Nord venait de le joindre, et que ses +forces réunies s'élevaient certainement à cent mille hommes, était +folie. C'était renouveler, d'une manière plus entière et qui pouvait +être plus funeste, la faute de Brienne. A Brienne, on avait échappé par +miracle à la destruction, et on allait, de gaieté de coeur, provoquer +des chances encore pires; car, en combattant en avant de l'Aisne et de +Soissons, occupés par l'ennemi, si celui-ci eût eu la moindre résolution +et eût agi avec plus de calcul, personne n'échappait de l'armée +française. + +Napoléon, entraîné par une passion aveugle et s'abandonnant à des +mouvements irréfléchis, se décida donc à attaquer l'ennemi dans la +position inexpugnable de Laon et par la route de Soissons. + +Le 8, il fit replier les avant-postes ennemis et toute l'armée de +Blücher en arrière des défilés conduisant à Laon. Ce jour-là, d'après +les ordres de Napoléon, je vins prendre position à Corbeny. L'Empereur, +résolu de renouveler ses efforts, prit l'offensive par une attaque de +nuit, franchit le défilé d'Étrouvelle et Chivi, qui se compose d'une +chaussée au milieu des marais. Mais, arrivé au delà, il trouva l'armée +appuyée à la montagne et à la ville de Laon, formée, à droite et à +gauche de cette place, sur une multitude de lignes. Quant à lui, dont +la principale force se composait d'artillerie et de cavalerie, il se +trouvait, en face d'une position inexpugnable, n'ayant à sa disposition +qu'un emplacement à peine suffisant pour mettre en bataille quelques +troupes et en batterie un petit nombre de pièces de canon. + +Mes ordres me prescrivaient de prendre part à la bataille en marchant +directement sur Laon par Fétieux. Parti de grand matin de Corbeny, +j'arrivai à huit heures à Fétieux; mais un brouillard extrêmement épais +me força de m'arrêter. Je ne pouvais m'engager, avec cette obscurité, +dans les vastes et immenses plaines de Marles, dans lesquelles on entre +immédiatement. + +J'entendais le canon de Napoléon, et je souffrais de ne pouvoir encore +lui répondre avec le mien. Enfin, à midi, le brouillard se dissipa. +J'aperçus alors devant moi quelques milliers de chevaux que je poussai +sans peine. + +Je trouvai, à un quart de lieue en avant du village d'Athies, l'ennemi +établi et appuyé à une colline boisée, dont je le chassai après un +combat meurtrier. Le village d'Athies fut également pris et occupé. Je +pouvais continuer mon mouvement offensif; mais la prudence me le +défendait. J'apercevais distinctement les lignes multipliées de +l'ennemi et les corps stationnés sur la route de Marles. Je voyais les +trois quarts de l'armée ennemie au repos, ne prenant aucune part au +combat, et le canon de Napoléon ne bougeant pas. Je pus conclure que +c'était du bruit sans résultat, un simple échange de boulets. + +Mon but unique, en avançant ainsi, était d'essayer une diversion, et de +me conformer à un ordre positif, qu'il eût été criminel de ne pas +exécuter; mais je comptais bien, la nuit arrivée, m'éloigner et regagner +le défilé de Fétieux, sauf à revenir le lendemain matin. L'ennemi, +jugeant la fausse position dans laquelle j'étais placé, profita, avec +habileté et célérité, de ses avantages. + +N'ayant reçu, pendant la journée, aucune nouvelle de l'Empereur, les +communications étant interceptées entre nous, je détachai, à la fin de +la journée, le colonel Fabvier avec cinq cents hommes pour lui rendre +compte de ma position, lui faire connaître mes projets et lui demander +ses ordres. + +La nuit étant close, je fis retirer du village d'Athies, et des +positions correspondantes, le canon qui s'y trouvait, évacuer le +village, et concentrer les troupes en les appuyant à la colline boisée, +disposition préparatoire au mouvement rétrograde que je projetais; mais +les troupes revenant d'Athies, et appartenant à la division du duc de +Padoue, étant mal organisées, peu instruites, ne surent prendre aucune +disposition de sûreté en se retirant, et l'ennemi les suivait à petite +distance sans qu'elles s'en aperçussent. + +Les canonniers de cette division étaient si ignorants, qu'ils n'avaient +pas mis leurs pièces sur l'avant-train en quittant leurs positions de +bataille, mais les avaient laissées à la prolonge au parc, où elles +étaient rassemblées. Toute coup l'ennemi paraît d'une manière inopinée. +Les pièces se sauvent. Celles qui étaient disposées ainsi que je viens +de le dire versent dans les fossés de la grande route. Les troupes +s'ébranlent d'une manière confuse, elles se serrent et se retirent en +masse. Je reste, avec les derniers pelotons, pour en régler et en +ralentir la marche. Des corps de cavalerie ennemie se forment +successivement en bataille, à cheval sur notre chemin de retraite, et +chaque fois la tête de colonne ouvre son passage et les renverse. Ma +cavalerie, formée d'elle-même en colonne, marche parallèlement à la +grande route, à la hauteur de mon infanterie. L'ennemi me suit avec de +l'infanterie. C'est sous son feu, et un feu périodique, que nous avons +exécuté notre retraite. + +Je n'oublierai jamais la musique qui accompagnait notre marche. Des +cornets d'infanterie légère se faisaient entendre, l'ennemi s'arrêtait, +et un feu de quelques minutes était dirigé sur nous; le silence +succédait, jusqu'à ce qu'une nouvelle musique, annonçant un nouveau feu, +se fit entendre. Heureusement, l'ennemi, étant très-près au moment de sa +décharge, presque tous ses coups portaient trop haut. Enfin nous +arrivâmes à Fétieux, où nous fîmes halte. Ce point étant atteint, nous +étions sauvés. Un détachement de quelques centaines d'hommes de la +vieille garde qui s'y trouvait, fut placé à l'entrée du défilé, et nous +pûmes reposer en sûreté et remettre un peu d'ordre dans les troupes. Le +lendemain, par suite des dispositions de Napoléon, je me rendis d'abord +à Béry-au-Bac, et, le 11, à Fismes, tandis que l'Empereur se retirait à +Soissons, évacué par l'ennemi. + +Mes pertes furent considérables en canons et en voitures, mais +très-faibles en hommes; car elles ne s'élevèrent pas à trois cents +hommes pendant cette retraite, chose extraordinaire dans une +circonstance semblable. En comprenant le combat de la journée, elle +s'éleva à sept ou huit cents hommes; mais vingt et une pièces de canon +restèrent dans les fossés de la route. + +Le mauvais génie de Napoléon l'avait entraîné sans doute à livrer +bataille à Laon, et encore, dans l'exécution de ce funeste projet, il +avait pris le plus mauvais parti dans la disposition de ses troupes. +S'il eût réuni toutes ses forces sur le même point, fait déboucher tout +le monde par Fétieux et tourné Laon, on évitait la position, on avait de +l'espace pour déployer l'artillerie et la cavalerie; on menaçait la +retraite de l'ennemi; on évitait d'attaquer directement Laon, dont la +forte assiette décuplait ses forces; mais, dans aucun cas, il ne pouvait +être dans les règles de la raison d'attaquer Laon, en mettant ses +principales forces, une nombreuse artillerie, beaucoup de cavalerie, +dans un défilé dont il était difficile de sortir, tandis qu'il jetait +dans une plaine rase, découverte, en face d'un ennemi vingt fois plus +nombreux, le faible corps que je commandais. Encore une fois, du moment +où toutes les forces ennemies étaient pelotonnées en deux masses, sur la +Seine quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, autant sur l'Aisne, il +fallait renoncer à livrer des batailles, attendre tout du temps, des +circonstances, des occasions, et, si on était réduit à livrer bataille, +il fallait le faire dans une position défensive et en cherchant, par des +avantages d'obstacles matériels, à compenser les inconvénients de +l'infériorité du nombre. + +L'Empereur n'était sans doute pas suffisamment éclairé par les funestes +résultats de Brienne et de Laon. Il commit une troisième fois la même +faute, et se fit battre plus tard à Arcis, où il ne pouvait pas être +vainqueur et où il devait être détruit. + +Arrive à Fismes, mes troupes reposées et réorganisées, je me mis bientôt +de nouveau en mouvement pour combattre. Reims, occupé par le général +Corbineau, avait été évacué à l'arrivée du corps de Saint-Priest venant +de Vitry. Le corps de Saint-Priest, composé de Russes et de Prussiens, +et fort de douze mille hommes, était destiné à établir la liaison, à +protéger et à couvrir la communication entre la grande armée et l'armée +de Silésie. Napoléon se décida à marcher immédiatement sur Reims et à +écraser ce corps. C'était à ce genre d'opérations qu'il devait se borner +toutes les fois que l'ennemi lui en présentait l'occasion. Je reçus +l'ordre de me mettre en mouvement, et l'avis de l'arrivée prochaine de +l'Empereur pour me soutenir. Le 13, au matin, du plateau d'Ormes, je +reconnus deux bataillons prussiens en retraite sur Reims. A notre +approche, la cavalerie qui les accompagnait les abandonna. Ces troupes, +en pressant leur marche et marchant serrées, pouvaient nous échapper. +Mon infanterie était encore éloignée; je les fis poursuivre par ma +cavalerie. Peu après, elles prirent poste dans une espèce de parc. Là +elles furent sommées de se rendre. Elles s'y décidèrent en voyant +arriver mon infanterie. Je mis mes prisonniers en route immédiatement, +et Napoléon, qui les rencontra, sortit de sa voiture pour les passer en +revue. Ces deux bataillons appartenaient l'un à la Marche-Électorale, +l'autre à la Poméranie. On peut difficilement expliquer le peu de +prudence des dispositions de M. de Saint-Priest et sur quoi était fondée +une sécurité si entière. Une fois cette expédition terminée, je +continuai mon mouvement sur Reims. + +Arrivé en vue de la ville, je reconnus l'ennemi placé sur les hauteurs +de Tingment. Je fis halte pour attendre l'arrivée des troupes qu'amenait +l'Empereur. Sa garde prit ma gauche, et je reçus l'ordre d'attaquer. +Après une résistance assez faible, la gauche de l'ennemi se retira. +Poursuivis avec vigueur, trois bataillons prussiens furent cernés et +mirent bas les armes. + +L'ennemi, se voyant tourné, se décida à la retraite; mais l'encombrement +causé par un corps aussi nombreux et par son artillerie y mit du dés +ordre. Pressé de nouveau par de nouvelles attaques, le désordre +augmenta; enfin il fut porté à son comble par la charge faite par le +comte Philippe de Ségur, à la tête de son régiment de gardes d'honneur, +qui culbuta tout. Il atteignit la colonne qui occupait la route, la +coupa en partie. Dans cette position elle aurait été prise en entier, +s'il eût été mieux appuyé par la cavalerie qui le soutenait, commandée +par le général Defrance. La cavalerie prussienne, culbutée et +poursuivie, ne pouvant rentrer dans la ville, dont la porte était +obstruée, se jeta dans les fossés qui étaient peu profonds, et sans +contrescarpes revêtues. Elle y abandonna tous ses chevaux, dont nous +nous emparâmes le lendemain. + +Cette brillante charge du comte de Ségur et des jeunes soldats qu'il +commandait eut pour lui un fâcheux résultat. Précipité ainsi sur les +masses ennemies, il se laissa entraîner par la chaleur de la poursuite. +Il entra jusque dans la ville, qui était au pouvoir de l'ennemi. Il y +fut fait prisonnier avec quatre-vingts hommes. Le lendemain, il nous fut +rendu. Mais revenons au corps de M. de Saint-Priest, dont nous avions +pris ou détruit une grande partie. Ses débris étaient rentrés dons la +ville. Nous enlevâmes le faubourg; mais, arrivé à la porte de la ville, +j'employai inutilement mon artillerie pour l'enfoncer. Je ne pus y +parvenir. Cette porte était couverte par un tambour en terre. Cette +tentative coûta la vie à un capitaine d'artillerie à cheval +très-distingué, nommé Guerrier. Cependant la ville fut évacuée à minuit, +et nous y entrâmes à une heure. C'était le dernier sourire de la +fortune. Le lendemain, 14, je reçus l'ordre de marcher à la poursuite de +l'ennemi, et d'aller prendre position à Béry-au-Bac. Avant de me mettre +en route, je passai une partie de la matinée avec l'Empereur. Il me +donna l'ordre d'écrire au général Jansen, à Verdun, de se rendre à Reims +à marches forcées, pour venir le rejoindre avec plusieurs détachements +des garnisons des places de Lorraine, qui avaient été instruits pendant +l'hiver. Ces détachements arrivèrent assez à temps pour le suivre dans +le mouvement qu'il exécuta sur l'Aube. + +Je ne veux pas omettre de rapporter un mot de Napoléon qu'il me dit en +cette circonstance, et qui prouve combien il était devenu insensible aux +malheurs publics et privés. Le mouvement des armées, les besoins des +troupes et l'indiscipline causaient la désolation des pays qui étaient +le théâtre de la guerre et de nos opérations depuis deux mois. Les +troupes françaises contribuaient, pour leur bonne part, aux souffrances +des habitants. J'en parlai à l'Empereur, et je m'apitoyai sur leur sort. +L'empereur me répondit ces propres paroles qui ne sont pas sorties de ma +mémoire: «Cela vous afflige? eh! mais il n'y a pas grand mal! Quand un +paysan est ruiné et que sa maison est brûlée, il n'a rien de mieux à +faire que de prendre un fusil et de venir combattre.» + +L'Empereur me fit part de son projet de marcher contre la grande armée; +mais à quoi bon ces mouvements multipliés qui n'en imposaient plus? Il +fallait attendre que, dans leur marche, les armées ennemies se +divisassent, pour tenter de nouveaux efforts sur quelques-unes de leurs +parties. Il me dit qu'il voulait, après avoir combattu l'armée +autrichienne, se jeter sur les places, prendre presque toutes les +garnisons avec lui, et manoeuvrer sur les derrières de l'ennemi. Pendant +ce temps, il me laisserait en avant de Paris et me chargerait de la +défense de la capitale. Je lui représentai que le rôle contraire me +paraissait plus convenable. La défense de Paris exigeait le concours de +pouvoirs civils dont lui seul pouvait faire usage. Sa présence à Paris +et son action immédiate sur cette ville valaient une armée, tandis que +moi je n'y compterais que par le nombre de mes soldats. Il devait donc +prendre pour lui, dans ce moment, le rôle défensif, et me charger du +rôle offensif. Avec trois mille chevaux, six pièces de canon, cinq cents +hommes d'infanterie et des attelages, j'irais à Verdun, à Metz: et, en +huit ou dix jours, j'aurais organisé une année de trente mille hommes, +avec laquelle je me jetterais sur les derrières de l'ennemi. Il me dit +qu'il voulait faire lui-même cette expédition; mais qu'il manoeuvrerait +de manière à être plus près de Paris que l'ennemi, ce qui, dans la +condition donnée, paraissait difficile; et, en prononçant ces dernières +paroles, il se pencha sur la table où était une carte, prit son compas, +et fit sur la carte quatre ou cinq mouvements. Bref, je le quittai pour +aller joindre mes troupes en marche. + +A une lieue en avant de Béry-au-Bac, je rencontrai une avant-garde +ennemie forte de huit cents chevaux et deux mille hommes d'infanterie. +Je la fis charger par ma cavalerie légère; mais la lâcheté d'un chef +d'escadron de dragons causa quelque perte. Je le fis arrêter et +conduire, par la gendarmerie, à l'Empereur, en demandant sa mise en +jugement. Nous repoussâmes l'ennemi qui repassa sur l'Aisne. + +J'occupai Béry-au-Bac et j'établis mon quartier général à Cormicy. +L'Empereur se mit en marche pour exécuter le mouvement dont il m'avait +parlé. Il laissa le duc de Trévise, avec son corps, à Reims. Notre +mission était, et nos instructions portaient, de couvrir la route de +Paris, de manoeuvrer devant l'ennemi, de prendre des positions, de ne +rien négliger pour retarder sa marche. Et, comme l'Empereur avait plus +de confiance dans ma capacité que dans celle du maréchal duc de Trévise +pour mettre de l'ensemble dans les mouvements, il fut décidé que, le duc +de Trévise étant mon ancien, il conserverait les honneurs du +commandement, tandis que la direction des deux corps me serait cependant +réservée[10]. C'était nous mettre tous les deux dans la plus fausse +position. On ne peut pas commander à demi à la guerre. On peut prendre +des conseils, mais on ne peut pas se charger d'en donner. Je n'ai eu +qu'à me louer, à cette époque, de mes rapports avec le duc de Trévise. +Je crois fermement que jamais deux généraux, placés dans des positions +respectives semblables, ne se sont mieux entendus. Cependant on verra +que cet arrangement fut la cause unique du revers de Fère-Champenoise, +parce que le devoir d'une obéissance absolue n'était pas et ne pouvait +pas être suffisamment senti par celui qui ne devait pas commander, mais +momentanément obéir. + +[Note 10: Voir les pièces justificatives.] + +L'ennemi avait réuni toute son armée dans les environs de Corbeny. Son +camp était immense. En évaluant ses forces à près de cent mille hommes, +on était plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. Je fis tout +disposer pour faire sauter le pont de Béry-au-Bac quand l'ennemi se +présenterait pour le franchir. La nécessité de construire des moyens de +passage retarderait toujours sa marche d'autant, quand le moment d'agir +serait venu. L'ennemi, voulant s'épargner les pertes d'un passage de +vive force, fit un détachement de huit à dix mille hommes, qui remonta +l'Aisne, franchit cette rivière à Neufchâtel, et la descendit pour venir +à Béry-au-Bac par la rive gauche. En même temps, il préparait des moyens +de passage à Pont-à-Vair. Toutes ses troupes étaient en avant de +Corbeny, en vue de ma position. + +Le corps ennemi, venant de Neufchâtel, déboucha sur mon flanc droit; il +était précédé d'une nuée de Cosaques. En même temps, les colonnes de la +rive droite se mirent en marche pour arriver au pont; mais, au moment où +il devenait indispensable d'évacuer Béry-au-Bac, je fis mettre le feu +aux mines pratiquées, et le pont sauta. Alors l'armée en pleine marche +sur la route, et dont la tête était à cinq cents toises de la rivière, +s'arrêta. Ce fut un magnifique coup de théâtre. + +J'évacuai Béry-au-Bacq. Ma droite se replia sur mon centre placé sur les +hauteurs de Pont-à-Vair, où l'ennemi travaillait à un passage que je +contrariai. Un de mes aides de camp, officier très-distingué, fils d'un +homme fort célèbre à divers titres, bons et mauvais, Laclos, y fut tué. +Je fis ma retraite doucement, en bon ordre, sur Roncy, et de là sur la +Vesle, à Fismes, où je m'arrêtai. Ce mouvement, exécuté par ma cavalerie +dans la plaine entre Roncy et Fismes, fut remarquable par sa lenteur et +l'ordre qui y régna. + +La cavalerie ennemie était beaucoup plus nombreuse que la mienne. Je +donnai l'ordre aux chasseurs de faire des feux par escadron, avec leurs +carabines. Cette nouveauté imposa à l'ennemi, et tout le mouvement +s'exécuta au pas jusqu'à la fin. + +J'écrivis au duc de Trévise pour l'engager à se réunir à mot et à se +porter sur Fismes. Devant des forces aussi considérables, nous n'étions +pas assez nombreux pour nous diviser. + +Après notre réunion, nous prîmes position en arrière de Fismes, sur la +hauteur de Saint-Martin. Cette position est très-bonne. Proportionnée à +la force des troupes qui l'occupaient, et difficile à tourner, elle +exigeait des reconnaissances préalables de la part de l'ennemi. Elle +devait tenir des forces considérables en échec pendant un certain temps. +Mais, le 21, nous reçûmes l'ordre de passer la Marne et de venir +rejoindre Napoléon, dont le quartier général devait être le 21 à +Sommesous. + +L'armée de Silésie avait renoncé à faire un mouvement offensif sur Paris +avant d'avoir opéré sa jonction avec la grande armée. Le gros de ses +forces se dirigeait par Châlons, flanqué par une autre colonne qui +marchait parallèlement par Épernay. + +Nous exécutâmes notre mouvement en passant à Oulchy-le-Château et +Château-Thierry, et nous marchâmes avec toute la rapidité possible. Nous +fûmes suivis dans notre marche par le corps de Kleist et celui d'York. +Arrivés à Oulchy-le-Château, nous fûmes forcés de donner du repos aux +troupes. Le matériel des deux corps, extrêmement nombreux, fut laissé +fort imprudemment, pour cette halte, entre Oulchy et l'Ourcq. Après +quelques moments de repos, j'eus l'idée de monter à cheval pour voir les +troupes et les dispositions du terrain avoisinant la rivière. A peine +sorti de la ville, j'aperçus le corps de Kleist débouchant et arrivant +sur nous. Avec tous nos embarras, le passage du défilé était critique. +Heureusement le mouvement put être commencé tout de suite à cause de ma +présence. Je le pressai si bien, que tout était sur la rive gauche de +l'Ourcq quand l'ennemi fut assez en forces pour être redoutable. + +Nous continuâmes notre retraite en bon ordre et sans avoir éprouvé la +moindre perte. Le soir, nous arrivâmes à Château-Thierry. Le lendemain, +22, le pont fut rétabli, et, pour faciliter notre marche, nous prîmes +deux routes différentes. Le duc de Trévise suivit la grande route, et +moi je passai par Condé, Orbais, Montmaur. Le 23 au matin, nos deux +corps se réunirent à Étoges, et allèrent s'établir à Bergères et à +Vertus. Les dernières troupes de la colonne qui avait passé par Épernay +défilèrent alors à notre vue, et l'on essaya une légère poursuite sur +elles. Enfin, le 24, nous nous mîmes en marche dans l'espérance de faire +notre jonction avec l'Empereur. + +Napoléon était parti de Reims, le 19, avec environ dix mille hommes +d'infanterie et six mille chevaux pour exécuter le projet dont il +m'avait entretenu. Toute la grande année ennemie, forte de cent vingt +mille hommes, était postée sur la Seine et occupait, par des corps +détachés, les bords de l'Aube. Après divers combats successifs, le +maréchal duc de Tarente, qui commandait en ce moment toutes les forces +françaises dans cette partie, s'était retiré sur Provins. + +Napoléon se dirigea par Épernay et Fère-Champenoise. Il passa l'Aube à +Plancy, dont il chassa l'ennemi qui se retira sur Méry. Napoléon l'y +suivit, et, avant fait passer sa cavalerie à un gué situé au-dessus de +Méry, l'ennemi décida son mouvement sur Troyes, où s'opérait le +rassemblement de ses forces. Le duc de Tarente, se trouvant alors en +communication avec l'Empereur, se mit en marche pour le rejoindre avec +son corps. Le 20 au matin, Napoléon se porta sur Arcis, où sa cavalerie +arriva à dix heures du matin, et, peu après, il y fut lui-même de sa +personne. Son infanterie s'y rendait de Plancy en suivant la rive droite +de l'Aube. L'ennemi était à portée, et, voyant la cavalerie française +inférieure en force et sans soutien, il t'attaqua et la mit en désordre. + +Mais, l'infanterie étant arrivée et ayant passé le pont, l'ordre se +rétablit. L'armée française prit position en avant de la ville. Des +combats partiels et sans résultat occupèrent le reste de cette journée. + +Cependant Napoléon, abandonné à ses illusions, croyait à une retraite +décidée de l'ennemi. Rejoint par les troupes du duc de Reggio et par +celles du duc de Tarente qui étaient encore sur la rive droite de +l'Aube, il déboucha, le 21, à dix heures du matin, en avant d'Arcis dans +la direction de Troyes. Arrivé sur la crête du plateau, il découvrit +toute l'armée ennemie formée sur trois lignes, présentant à la vue +toutes ses forces réunies, et ayant sa droite à l'Aube et sa gauche à +Barbuisse. Malgré cet état de choses, l'Empereur fit engager l'affaire; +mais, peu après, des observations réitérées lui ayant été faites sur les +résultats infaillibles d'un combat véritable dans une situation +semblable, avec des forces si disproportionnées, et qui donnaient à +l'ennemi le moyen, en opérant par sa droite, de s'emparer de nos ponts +et de notre ligne de retraite, il se décida à faire cesser l'attaque. La +retraite fut ordonnée; mais l'exécution était difficile et le danger +imminent. La destruction de l'armée aurait été l'effet de la moindre +vigueur de la part des alliés. + +La grande circonspection du prince de Schwarzenberg fit notre salut. Ce +général, craignant une nouvelle attaque, fit ses dispositions pour la +recevoir, et l'armée française lui échappa. Le duc de Reggio, chargé de +faire l'arrière garde et de contenir l'ennemi à la fin du mouvement, en +conservant Arcis jusqu'à ce que toute l'armée eût passé l'Aube, remplit +sa tâche avec bonheur et succès. Mais la retraite de ses troupes, +exécutée sous le feu de l'artillerie ennemie, leur fit éprouver d'assez +grandes pertes et causa du désordre. Le soir, l'Empereur était avec sa +garde à Sommepuis. Le gros de l'armée ennemie ne passa pas l'Aube. + +Tel est, en résumé, l'exposé des mouvements faits par l'Empereur depuis +le 17 jusqu'au 22. On cherche en vain les calculs qui ont pu les +motiver, et pourquoi il a fait courir gratuitement à son armée les plus +grands dangers auxquels elle pouvait être exposée. On ne comprendra pas +davantage les motifs des mouvements qu'il allait opérer dans cette +dernière partie de la campagne. + +Le 22, Napoléon se porte sur Vitry, fait sommer la place, dont le +commandant refuse de se rendre, passe la Marne au gué de Frignicourt, et +campe à Farémont. Il commence alors l'exécution du hardi projet de +manoeuvrer sur les derrières de l'armée ennemie, en appelant à lui une +partie des garnisons des places, que le général Durutte devait lui +amener: mais, pour cela, il fallait découvrir Paris; et, si on se le +rappelle, il avait annoncé précisément qu'il éviterait de le faire. Il +marche, le 23, sur Saint-Dizier. Ce mouvement précipité empêche le duc +de Tarente, placé à une marche de lui et faisant son arrière garde, de +réunir toutes ses colonnes. Une partie de son artillerie, laissée dans +ces immenses plaines, sans escorte ou avec une faible escorte, tomba au +pouvoir de l'ennemi. Macdonald passa la Marne au même lieu où Napoléon +l'avait franchie, et au moment où le prince de Schwarzenberg, qui, dès +le 22, avait passé l'Aube, se mettait, le 23, en communication avec +Vitry et y appuyait la droite de son armée. + +Le 23, les dernières troupes de l'armée de Silésie avaient quitté +Vertus, flanquant les masses qui, par Châlons, se portaient sur Vitry. +Cette armée atteignit cette ville dans les journées du 23 et du 24. Ce +jour-là, les deux grandes armées, c'est-à-dire la totalité des forces +alliées, se trouvèrent réunies. Elles se montaient au moins à cent +quatre-vingt mille hommes. + +La même jour, nous partîmes de Vertus, le duc de Trévise et moi, pour +Vitry, dans l'espérance de faire notre jonction avec l'Empereur. + +Je vais analyser les différentes hypothèses que nous étions autorisés à +faire dans la position où nous nous trouvions. + +1° Nous savions par les habitants que l'on s'était battu à Sommesous le +22 et le 23; il y avait eu des coups de canon tirés près de la Marne; +ainsi il était clair que l'Empereur était près de cette rivière; mais +nous ignorions s'il l'avait passée. + +2° Les deux armées ennemies opéraient évidemment leur réunion; mais il +n'était pas certain qu'elle fût complétement effectuée. + +3° Dans un état de choses pareil et avec les ordres reçus, il fallait +s'approcher de Vitry, de manière à opérer suivant les circonstances. Le +point choisi et convenu entre nous, pour notre établissement du 24 au +soir, fut le village de Soudé. Nos deux corps ainsi campés ensemble +pourraient immédiatement prendre le parti qui serait commandé par les +événements: + +1° Si l'Empereur était à portée et si nous pouvions communiquer avec +lui, nous le rejoindrions et nous enverrions prendre ses ordres. + +2° Si l'Empereur avait passé la Marne et s'en était éloigné, l'ennemi +pouvait faire trois choses: + +_a_. Le suivre. Nous étions bien placés pour suivre nous mêmes l'ennemi +et faire une diversion. + +_b_. Si l'ennemi, profitant de l'éloignement de l'Empereur, voulait +marcher sur Paris, nous étions bien placés pour le précéder, évacuer +sans perte les grandes plaines que nous avions à traverser jusqu'à +Sézanne, et ensuite résister dans toutes les positions favorables. + +_c_. Enfin, si l'ennemi, dans l'intention de suivre l'Empereur, voulait +d'abord nous éloigner pour revenir ensuite sur lui, nous pouvions nous +retirer d'abord pour revenir ensuite et nous remettre encore à le +suivre. + +Ainsi Soudé-Sainte-Croix était le lieu indiqué pour prendre position: et +il fut bien convenu, le 24 au matin, avec le duc de Trévise, que nous +nous y rendrions. Je marchais en tête de colonne, et j'arrivai à Soudé à +cinq heures du soir. Je m'y établis. + +La nuit venue, j'aperçus un horizon immense couvert de feu, dont le +développement embrassait plusieurs lieues. Tous les feux étaient-ils +ennemis? ou bien y avait-il des feux français, et où étaient-ils? Pour +résoudre ces trois questions, je choisis quatre officiers extrêmement +intelligents, parlant allemand et polonais, et je les dirigeai en quatre +directions, chacun avec quatre hommes d'escorte. Ils devaient +s'approcher, voir, juger, et même communiquer avec les postes ennemis, +s'ils croyaient pouvoir le faire sans trop de danger. + +Mes quatre reconnaissances revinrent avant la fin de la nuit, et toutes +les quatre m'apportèrent la même nouvelle. Tout ce qui était en présence +était ennemi. L'Empereur avait passé la Marne, et marchait sur +Saint-Dizier. Un des officiers avait même joint un poste de +Wurtembergeois, et s'était fait passer pour Russe. + +D'après ces renseignements, il fallait se tenir prêt à marcher, soit en +avant, soit en arrière. Mais le duc de Trévise, malgré nos conventions, +n'était point arrivé à Soudé. Je lui écrivis, en toute hâte, pour lui +faire connaître l'état des choses, et lui faire sentir la nécessité de +notre très-prompte réunion. L'officier porteur de ma lettre se rendit à +Vitry et à Bussy-Lestrée, où je supposais qu'il s'était établi. Mais cet +officier le manqua sur la route. Il avait pris un autre chemin que le +maréchal, qui arriva chez moi, à Soudé, à la pointe du jour. Je lui fis +connaître l'état des choses, et je lui exprimai le regret qu'il se fût +arrêté au lieu de venir jusqu'à Soudé. Il me répondit: «Mais j'ai pris +une bonne disposition, j'ai échelonné mes troupes!--Comment, monsieur le +maréchal, répondis-je, échelonner ses troupes devant l'ennemi, c'est les +mettre à distance les unes des autres, sur la ligne d'opération, et non +sur une ligne parallèle à son front. Il faut, quand elles sont +échelonnées, qu'elles puissent se réunir naturellement quand on se +retire, ou bien suivre si on marche en avant.» Ce pauvre maréchal ne +connaissait pas mieux le sens des expressions de sa langue que les +éléments de son métier! «Maintenant, lui dis-je, il faut réparer le mal +et envoyer en toute hâte l'ordre aux troupes de se porter avec la plus +grande diligence à Sommesous. Si l'ennemi marche à nous et que nous nous +retirions, elles nous précéderont. Si l'ennemi suit Napoléon, et que +nous marchions en avant, elles nous rejoindront plus tard. De toutes les +manières, nous serons ensemble.» L'ordre fut expédié, mais les moments +pressaient, et il ne put être exécuté assez à temps pour éviter de +grands embarras et de grands malheurs. + +Je fis prendre les armes à mes troupes de grand matin, et je les établis +sur le plateau, près de Soudé, dans une belle position. A peine formées, +je vis déboucher à l'horizon d'énormes masses de troupes venant dans ma +direction. C'était toute l'armée ennemie. Plus de vingt mille chevaux +formés en différentes colonnes parallèles, et avec la facilité +qu'offraient ces plaines désertes, où pas un seul obstacle ne s'opposait +à leur marche, précédaient l'infanterie. Je restai en position jusqu'à +ce que l'avant-garde ennemie fût en présence; mais, une fois à portée +de canon, je commençai mon mouvement rétrograde, qui, étant prévu et +préparé, se fit avec ensemble et sans désordre. Cette marche continua +ainsi sans aucun embarras jusqu'à Sommesous. Mais Sommesous était le +point de direction donné aux troupes du duc de Trévise, et ces troupes +n'étaient pas encore arrivées. J'y pris position pour les attendre et +les rallier. Par suite de cette halte, un engagement eut lieu. Pendant +que l'ennemi portait de nombreuses forces sur mon flanc droit et me +tournait, il renouvelait ses attaques directes. + +Abandonner la position avant l'arrivée des troupes de Mortier, c'était +assurer leur perte et les livrer. Il valait mieux périr avec elles que +de se sauver sans elles. Enfin elles parurent et nous rejoignirent. Je +ne tardai pas un moment à continuer mon mouvement rétrograde; mais il +fallut soutenir bien des charges et traverser les diverses lignes de +cavalerie formées en arrière de nous. Les intervalles de mes petits +carrés furent, pendant longtemps, remplis par la cavalerie ennemie, et +trois fois de suite, ayant voulu sortir d'un carré pour passer dans un +autre, je fus obligé d'y rentrer précipitamment. + +La grande difficulté était de traverser le défilé avec tous nos énormes +embarras. J'y parvins cependant en éprouvant la perte de sept pièces de +canon abandonnées. Je n'eus pas un seul carré d'enfoncé. Le maréchal +Mortier, moins heureux, perdit une brigade de la jeune garde, commandée +par le général Jamin, qui fut enfoncée et prise, et, en outre, +vingt-trois pièces de canon. + +En arrivant à Fère-Champenoise, je trouvai un régiment de marche de +cavalerie rejoignant l'armée, commandé par le colonel Potier, depuis +placé à la tête du régiment des chasseurs de la garde à sa formation. +Cet officier me dit qu'en parlant de Sézanne le matin il y avait vu +entrer l'ennemi. Or c'était précisément sur Sézanne que nous nous +dirigions. Avec un ennemi si nombreux derrière nous, et qui pouvait +opérer à la fois sur tant de points différents, la chose devenait +impossible. Ce point de retraite ne nous était plus permis. + +Pour avoir le temps de nous reconnaître, je changeai la direction de la +retraite. Elle se fit sur le village d'Allemand, situé dans une belle +position, fort élevée, et tenant au même plateau que Sézanne. De ce +point, nous pourrions, le lendemain, choisir entre plusieurs directions. + +Après avoir repoussé avec succès plusieurs attaques de l'ennemi qui nous +suivait, nous entendîmes, sur nos derrières, à gauche, une épouvantable +canonnade. J'en ignorais complètement la cause. Le duc de Trévise me dit +que c'était probablement le général Pacthod. + +Pendant la nuit, ce général avait fait demander des ordres au duc de +Trévise; mais celui-ci, non-seulement ne lui en avait pas donné, mais +encore, comme on vient de le voir, il ne m'avait pas prévenu de sa +présence. Sans cette négligence, il eût été probablement sauvé. + +Pacthod était chargé de conduire à l'Empereur un convoi d'artillerie +considérable, avec une escorte de trois mille hommes de gardes +nationales. N'ayant pu joindre Napoléon, dont il était séparé par +l'ennemi, il errait à l'aventure, sans direction, dans ces immenses +plaines. Il s'était enfin mis en marche pour se rapprocher de la route +d'Étoges. Si, du lieu où il se trouvait pendant la nuit, il se fût +dirigé sur Sézanne, il aurait pu y arriver et suivre le général Compans, +qui, comme lui, à la tête d'un convoi, n'avait pas hésité à retourner en +arrière dans la direction de Paris. Aussitôt qu'il avait connu l'état +des choses. Pacthod, n'ayant point d'ordre ni d'avis précis, hésita. Il +s'éloigna de la véritable direction qu'il aurait dû suivre, et tomba au +milieu de toutes les forces de l'ennemi. Ayant fait mettre tous ses +canons en batterie, il résista, autant qu'il le put, aux charges +répétées faites sur lui. Il fut enfin enfoncé. Toutes les troupes et le +matériel furent pris. C'était, de la part de l'ennemi, un succès facile. + +Tel est l'ensemble des événements que l'ennemi a intitulé du nom +fastueux de bataille, simple échauffourée où il n'y a pas eu un seul +homme d'infanterie engagé du côté de l'ennemi, parce qu'elle n'était +point arrivée. Si l'infanterie eût pu concourir au combat, pas un +individu des deux corps n'aurait pu échapper. On voit combien il +existait de confusion dans l'armée française. Il est impardonnable à +l'état-major de ne m'avoir pas prévenu, en me donnant l'ordre de marcher +sur Vitry, de la présence de ces convois, conduits par les généraux +Pacthod et Compans. On devait me prescrire de les prendre sous ma +protection et de pourvoir à leur sûreté. + +Arrivé au village d'Allemand, j'envoyai une reconnaissance sur Sézanne +pour savoir si l'ennemi l'occupait. Des Cosaques seuls s'y trouvaient. +Le lendemain matin, 26, je me dirigeai sur cette ville par le plateau, +et là nous reprîmes la route de Paris. + +Nous continuâmes notre mouvement jusqu'au delà du défilé de Tourneloup, +près d'Esternay. Les troupes y firent halte et se reposèrent. + +Le maréchal duc de Trévise marchait en tête de colonne, et je faisais +l'arrière-garde. Ce poste de Tourneloup est inforçable, il faut +nécessairement le tourner par le bois de la Traconne, ce qui exige du +temps, c'est-à-dire plusieurs heures. + +Un officier du train d'artillerie, fait prisonnier la veille, me +rejoignit. Il me dit avoir quitté Fère-Champenoise à minuit. En ce +moment il y arrivait de nombreux convois d'artillerie. + +Cette circonstance m'éclaira parfaitement sur les projets de l'ennemi. +S'il n'avait voulu que nous écarter, nous éloigner pour marcher ensuite +avec plus de sécurité contre Napoléon, il aurait suspendu toute marche +de ce côté après le succès obtenu pendant la journée. Puisqu'il arrivait +de l'artillerie à minuit, c'était un mouvement décidé sur Paris. + +D'après cela, vers une heure, les troupes se remirent de nouveau en +mouvement dans la direction de la Ferté-Gaucher. + +L'ennemi me suivait avec toutes ses forces; il pressait quelquefois mon +arrière-garde, dont l'attitude lui imposait constamment. + +A quatre heures du soir, le duc de Trévise me fit dire que son +avant-garde découvrait, en avant de la Ferté-Gaucher, un corps d'armée +en bataille barrant la route. Je m'y rendis aussitôt pour le +reconnaître. + +Dans notre mouvement de Fismes sur la Marne, nous avions été suivis par +les corps de Kleist et d'York. De Château-Thierry, ces deux généraux +s'étaient portés directement sur la Ferté, en passant par Vieux-Maisons, +pour s'opposer à notre retraite. Notre position était critique; j'en +augurai fort mal. Je regardai comme perdue au moins la totalité de notre +matériel, et je dis en plaisantant au général Digeon, commandant mon +artillerie, que, le lendemain, il serait probablement général +d'artillerie _in partibus_. Cependant nous ne négligeâmes aucun effort +pour nous tirer d'affaire, et nous y parvînmes. + +Il fut convenu que le duc de Trévise mettrait ses troupes en bataille en +présence de celles de Kleist, et ferait bonne contenance, sans provoquer +aucun engagement. Pendant ce temps, je me porterais à mon arrière-garde, +et je défendrais à toute outrance le défilé de Montis, qui offrait une +bonne position très-resserrée. Aussitôt la nuit venue, toutes nos +colonnes se dirigeraient, chacune du point où elles se trouveraient, sur +Provins et Montis. Les positions de Mortier, les plus rapprochées de +l'ennemi, ne devaient être évacuées que deux heures plus tard. + +L'ennemi attaqua Montis avec opiniâtreté; mais ce village fut défendu +avec succès. Kleist se laissa imposer. Tout se passa comme il avait été +convenu; et, chose mémorable! nous sortîmes sans aucune perte de la +plus horrible position où jamais troupes aient été placées. + +Tout arriva intact à Provins, infanterie, cavalerie, artillerie et +équipages. + +L'ennemi nous suivit, mais ne tenta rien, et nous occupâmes la position +fort belle que présente Provins de ce côté. + +La journée fut employée à faire reposer les troupes. Cependant le +mouvement de l'ennemi sur Paris, avec toutes ses forces, y rendait +nécessaire notre arrivée la plus prompte. En conséquence, je proposai au +maréchal Mortier de partir le soir. Il me fit quelques objections, et +entre autres celle-ci (elle est si plaisante, que je me la suis toujours +rappelée). Il me dit: «Mais, si on nous voit arriver ainsi à Paris, +notre présence y jettera l'alarme. + +--Croyez-vous, lui répondis-je, que, si l'ennemi y arrive avant nous, +l'alarme sera moins forte?» + +La réponse était péremptoire. Nous partîmes, dans la nuit, pour la +Maison-Rouge et Nangis. Je passai par Melun, où je couchai. Le +lendemain, nos deux corps arrivèrent à Charenton, où ils passèrent la +Marne. + +Nous nous trouvâmes alors sous les ordres de Joseph, lieutenant de +l'Empereur. Il me chargea de la défense de Paris depuis la Marne jusques +et y compris les hauteurs de Belleville et de Romainville. Mortier fut +chargé de défendre la ligne qui va du pied de ces hauteurs jusqu'à la +Seine. Mes troupes, placées pendant la nuit à Saint-Mandé et à +Charenton, étaient réduites à deux mille cinq cents hommes d'infanterie +et huit cents chevaux. J'avais précédé mes troupes de quelques heures et +employé ce temps à parcourir rapidement le terrain sur lequel j'allais +être appelé à combattre. Quand je l'avais vu autrefois, c'était, +assurément dans des idées tout autres que des idées militaires. Je +rentrai à Paris, et je ne pus jamais joindre Joseph Bonaparte. Le +ministre de la guerre même ne fut accessible qu'à dix heures du soir. + +Le général Compans, parti de Sézanne, où il était avec un convoi +d'artillerie, le 25 mars, jour du combat de Fère-Champenoise, s'était +trouvé à Meaux à l'arrivée de l'ennemi. Après avoir fait sauter le pont +de cette ville, il s'était retiré par Claye. Quelques renforts lui +avaient été envoyés, et la force de ses troupes s'élevait à cinq mille +hommes. Retiré, le 29, à Pantin, il avait été mis sous mes ordres. +Ainsi, avec sept mille cinq cent hommes d'infanterie, appartenant à +soixante-dix bataillons différents et par conséquent ne se composant +que de débris, et quinze cents chevaux, j'ai soutenu, contre une armée +entière, qui a eu plus de cinquante mille hommes engagés, un des plus +glorieux combats, dont les annales françaises rappellent le souvenir. +J'avais reconnu l'importance de la position de Romainville, et, sachant +que le général Compans ne l'avait pas occupée en se retirant, j'ignorais +si l'ennemi s'y était posté. J'envoyai de Saint-Mandé, pendant la nuit, +une reconnaissance pour s'en informer. L'officier qui la commandait, +sans s'y rendre, me fit un rapport comme y ayant été, et me dit que +l'ennemi ne l'occupait pas. + +Cette faute, véritable crime à la guerre, eut un résultat favorable, et +fut la cause en partie de la longueur de cette défense si mémorable, +avec une si grande disproportion de forces. Elle eut cette influence en +me faisant prendre l'offensive et en donnant à la défense un tout autre +caractère. Sur ce faux rapport je partis de Charenton, une heure avant +le jour, pour aller occuper la position avec mille à douze cents hommes +d'infanterie, du canon et de la cavalerie. J'y arrivai à la pointe du +jour; mais l'ennemi y était et l'affaire s'engagea immédiatement par une +attaque de notre part dans le bois qui couvre le château. J'étendis ma +droite dans la direction du moulin à vent de Malassis, et j'appelai à +moi de nouvelles troupes. L'ennemi, étonné de cette brusque attaque, +qu'il attribua à l'arrivée de Napoléon avec des renforts, agit avec une +grande circonspection, et resta sur la défensive. + +Comme il n'avait pu se développer complétement, nous jouissions de tous +les avantages de la position, et d'une artillerie formidable qui y avait +été placée. L'ennemi répugnait à s'étendre par sa droite, seule +manoeuvre qu'il eût à faire, afin de ne pas dégarnir le point attaqué. +Car, si effectivement il eût été culbuté sur ce point, les troupes +avancées près du canal auraient été fort compromises. + +Ainsi les choses se soutinrent dans une espèce d'équilibre jusqu'à onze +heures; mais, en ce moment, l'ennemi, ayant fait un effort par sa gauche +sur ma droite, la culbuta; et ces troupes, en se retirant, ayant +découvert la communication en arrière du parc des Bruyères par laquelle +l'ennemi pouvait déboucher, je fus obligé de me replier et de prendre +position à Belleville. Mes troupes devaient y être plus concentrées, et +en position de défendre à la fois toutes les avenues qui se réunissaient +à ce noeud des communications. + +Ce mouvement périlleux à exécuter, surtout étant engagé d'aussi près et +suivi avec vigueur par l'ennemi, était en outre gêné par le passage du +défilé; aussi fut il accompagné de quelque désordre. Resté avec les +dernières troupes, selon mon usage dans les circonstances difficiles, +j'eus une douzaine de soldats tués à côté de moi à coups de baïonnette à +l'entrée même de Belleville, et je fus sauvé de l'immense danger d'être +pris par le courage et le dévouement du plus brave soldat et du plus +brave homme que j'aie jamais connu, le colonel Genheser. Cet officier, +placé dans le parc des Bruyères, voyant mon péril, déboucha sur les +derrières de plusieurs bataillons des gardes russes qui nous pressaient +vivement, avec une poignée de soldats rassemblés à la hâte, et arrêta +les Russes dans leur poursuite. Ce moment de repos donna les moyens de +rétablir l'ordre. Nous forçâmes l'ennemi à s'éloigner, et les troupes +prirent régulièrement la position nécessaire à la défense de Belleville. + +Peu après ce montent, c'est-à-dire vers midi, je reçus du roi Joseph +l'autorisation d'entrer en arrangement pour la remise de Paris aux +étrangers[11]. Mais déjà les affaires étaient en partie rétablies, et +j'envoyai le colonel Fabvier pour dire à Joseph que, si le reste de la +ligne n'était pas en plus mauvais état, rien ne pressait encore. J'avais +alors l'espérance de pousser la défense jusqu'à la nuit. Mais le colonel +ne trouva plus le roi à Montmartre. Celui-ci était parti pour +Saint-Cloud et Versailles, emmenant avec lui le ministre de la guerre et +tout le cortége de son pouvoir; et cependant aucun danger ne le menaçait +personnellement. + +[Note 11: «Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de +Trévise ne peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en +pourparlers avec le prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui +sont devant eux. «Ils se retireront sur la Loire. + +«Joseph. + +«Paris, de Montmartre, le 30 mars, _à dix heures du matin_.»] + +L'ennemi n'avait point encore passé sur la rive gauche du canal, et ne +combattait que dans les lieux où je commandais. Sur le rapport du +colonel à son retour, je résolus de continuer l'action. + +L'ennemi attaqua ma nouvelle position avec le plus grand acharnement. +Six fois nous perdîmes, mais sept fois nous reprîmes les postes +importants situés sur notre front, et, entre autres, les tourelles qui +flanquaient les murs du parc des Bruyères. Le général Compans, à la +gauche de Belleville, repoussait avec le même succès toutes les attaques +dirigées sur lui de Pantin, et écrasait les assaillants. Enfin l'ennemi, +informé par les prisonniers du peu de monde qu'il avait devant lui, crut +avec raison pouvoir s'étendre sans danger, puisque aucune circonstance +ne pouvait nous donner les moyens de prendre une offensive sérieuse. Il +fit alors un développement de forces immense. On put voir, des hauteurs +de Belleville, de nouvelles colonnes formidables se diriger sur tous les +points rentrants de la ligne, depuis la barrière du Trône jusqu'à la +Villette, tandis que d'autres troupes passaient le canal et se +portaient sur Montmartre. Dans peu de moments, nous devions être +attaqués partout à la fois. + +Il était trois heures et demie: le moment était venu de faire usage de +l'autorisation de capituler, en mon pouvoir depuis midi. J'envoyai trois +officiers aux tirailleurs comme parlementaires, et un des trois était le +trop célèbre Charles de la Bédoyère. Son cheval étant tué, son trompette +également tué, il ne put franchir la ligne ennemie. Un aide de camp du +général Lagrange parvint à pénétrer. + +Inquiet de ce qui se passait à la gauche de Belleville, au poste +important qu'occupait le général Compans, j'envoyai un officier pour +voir l'état des choses et m'en rendre compte. Il revint promptement, et +m'annonça que l'ennemi occupait la position. Je courus pour m'en +assurer. A peine avais-je descendu quelques pas dans la grande rue de +Belleville, que je reconnus la tête d'une colonne russe qui venait d'y +arriver. + +Il n'y avait pas une seconde à perdre pour agir; le moindre délai nous +eût été funeste. Je me décidai à entraîner à l'instant même un poste de +soixante hommes qui était à portée. Sa faiblesse ne pouvait pas être +aperçue par l'ennemi dans un pareil défilé. Je chargeai, à la tête de +cette poignée de soldats, avec le général Pelleport et le général +Meynadier. Le premier reçut un coup de fusil qui lui traversa la +poitrine, dont heureusement il n'est pas mort. Moi, j'eus mon cheval +blessé et mes habits criblés de balles. La tête de colonne ennemie fit +demi-tour. La retraite étant alors ouverte aux troupes, elles se +retirèrent sur un plateau en arrière de Belleville, où se trouvait alors +un moulin à vent. + +Nous venions de nous réunir sur ce point lorsque l'aide de camp, qui +avait franchi les avant-postes, revint avec le comte de Paar, aide de +camp du prince de Schwarzenberg, et le colonel Orloff, aide de camp de +l'empereur de Russie. Le feu cessa; il durait depuis douze heures. Il +fut convenu que les troupes se retireraient dans les barrières, et que +les arrangements seraient pris et arrêtés pour l'évacuation de la +capitale. + +Telle est l'analyse et le récit succinct de cette bataille de Paris, +objet de si odieuses calomnies, fait d'armes cependant si glorieux, je +puis le dire, pour les chefs et pour les soldats. C'était le +soixante-septième engagement de mon corps d'armée depuis le 1er janvier, +jour de l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire dans un espace de +quatre-vingt-dix jours, et dans des circonstances telles, que j'avais +été dans l'obligation de charger moi-même, l'épée à la main, trois fois, +à la tête d'une faible troupe[12]. On voit par quelle succession +d'efforts constants, de marches dans la saison la plus rigoureuse, de +fatigues inouïes et sans exemple, enfin de dangers toujours croissants, +nous étions parvenus à prolonger, au delà de tous les calculs, notre +lutte avec des forces si disproportionnées, lutte dont la fin même +imprimait encore à notre nom un caractère de gloire et de grandeur. + +[Note 12: On se rappellera que le duc de Raguse avait fait toute +cette campagne le bras en écharpe, par suite de la blessure reçue en +Espagne; il avait deux doigts blessés à l'autre main, de sorte qu'il ne +lui restait que trois doigts de valides pour tenir son épée. (_Note de +l'Éditeur._)] + +Le duc de Trévise, qui, pendant toute la matinée, n'avait eu aucun +engagement sérieux, vit tout à coup ses troupes repoussées jusqu'à la +barrière de la Villette. Un peu plus tard Montmartre lui fut enlevé, +après une très-faible résistance. Il avait pu juger, comme moi, des +événements, des circonstances et de la situation des choses. Il se +rendit dans un cabaret attenant à la barrière de la Villette pour traiter +de la reddition de Paris, et m'y donna rendez-vous. M. de Nesselrode et +les autres plénipotentiaires s'y rendirent de leur côté. A une +insultante proposition de mettre bas les armes, nous répondîmes par un +geste d'indignation et de mépris; à celle de prendre la route de +Bretagne en sortant de Paris, nous répondîmes que nous irions où nous +voudrions, sans recevoir une loi qu'on ne pouvait nous contraindre +d'accepter. Les conditions premières et simples de l'évacuation de Paris +et de la remise des barrières, le lendemain matin, étant arrêtées, il +fut convenu que les articles seraient signés dans la soirée. + +Pendant tout le cours de cette partie de la campagne, et de mes +mouvements combinés avec Mortier, j'avais toujours eu l'avant-garde en +marchant à l'ennemi, et l'arrière-garde quand nous nous retirions. Par +suite de cet arrangement, le duc de Trévise et ses troupes se mirent en +marche les premières, et se portèrent le soir dans la direction +d'Essonne. Les miennes bivaquèrent dans les Champs-Élysées, et je me mis +en route le lendemain, à sept heures du matin. A huit heures, les +barrières avaient été remises à l'ennemi. + +Je dois rendre compte ici d'une conversation qui eut lieu chez moi, +pendant la soirée, et qui est une peinture fidèle de l'opinion de +l'époque. Un grand nombre de mes amis s'était réuni chez moi. On parla +avec abandon de la situation des choses et du remède à y apporter. En +général, tout le monde semblait d'accord sur ce point, que la chute de +Napoléon était le seul moyen de salut. On parlait des Bourbons. La voix +la plus énergique en leur faveur, celle qui me fit le plus d'impression, +fut celle de M. Laffitte. Il se déclarait hautement leur partisan, et, +quand je renouvelais les arguments adressés quelque temps avant à mon +beau-frère, il me répondit: «Eh! monsieur le maréchal, avec des +garanties écrites, avec un ordre politique qui fondera nos droits, qu'y +a-t-il à redouter?» Quand je vis un homme de la bourgeoisie, un simple +banquier, exprimer une pareille opinion, je crus entendre la voix de la +ville de Paris tout entière. Peu de mois s'étaient écoulés, et il était +devenu un de leurs ennemis les plus ardents; mais j'aurai lieu de faire +connaître plus d'une fois cet étrange caractère dont la vanité est la +base, et dont le coeur n'a jamais éprouvé un sentiment véritablement +généreux. + +Les magistrats de la ville vinrent chez moi, avant d'aller faire leur +soumission. Mais un homme bien marquant dans cette circonstance s'y +présenta aussi par plusieurs motifs. M. de Talleyrand fit demander à me +voir seul, et je le reçus dans ma salle à manger. Il prit, pour entrer +en matière, le prétexte de savoir si je croyais les communications +encore libres: il me demanda s'il n'y avait pas déjà des Cosaques sur la +rive gauche de la Seine. Il me parla ensuite longuement des malheurs +publics. J'en convins avec lui, mais sans dire un mot sur le remède à +employer. Il cherchait l'occasion de me faire une ouverture; mais, +quoique je pressentisse d'étranges événements, il ne pouvait pas me +convenir d'y concourir; et, dès lors, un secret m'eût été à charge. Je +voulais faire loyalement mon métier, et attendre du temps et de la force +des choses la solution que la Providence y apporterait. Le prince de +Talleyrand, ayant échoué dans sa tentative, se retira. + +J'ajouterai à cette digression un fait peu important en lui-même, mais +qui prouve le sentiment dont chacun était animé alors. Lavalette, ce +séide, cet homme, en apparence si dévoué à Napoléon, cet ami ingrat, +qu'à mes périls je cherchai plus tard à sauver de l'échafaud, et qui, +pour prix de mes efforts, s'est réuni à mes ennemis, était chez moi le +soir du 30. Voulant emmener le plus d'artillerie possible, je lui +demandai un ordre pour prendre tous les chevaux de poste dépendant de +l'administration dont il était le chef. Eh bien! il me le refusa de peur +de se compromettre. Combien il y a d'hommes braves hors du danger, et de +gens dévoués quand il n'y a plus rien à entreprendre! + +On a vu, dans le cours de ces récits, l'erreur dans laquelle l'Empereur +était tombé en faisant passer la Marne à ses troupes. Il fut confirmé +dans l'idée de l'effet qu'il supposait avoir produit sur l'ennemi par le +rapport de Macdonald, annonçant que toute l'armée le suivait dans son +mouvement sur Saint-Dizier. + +Ce maréchal avait pris pour l'armée ennemie le corps de Wintzingerode. +Instruit enfin du véritable état des choses, et jugeant les dangers de +la capitale, Napoléon mit en mouvement toutes ses troupes pour s'en +rapprocher; mais elles étaient à plusieurs jours de distance. Parti de +sa personne en poste, il arriva à la Cour-de-France dans la nuit du 30 +au 31. Là, il rencontra les troupes du duc de Trévise en marche, avec le +général Belliard à leur tête. Celui-ci lui rendit compte des événements +de la journée. Il m'expédia son aide de camp Flahaut, qui arriva à deux +heures du matin et auquel je confirmai les récits faits à Napoléon. +Flahaut retourna vers l'Empereur, qui se rendit à Fontainebleau. + +Le 31, j'occupai la position d'Essonne, et, dans la nuit du 31 au 1er +avril, j'allai à Fontainebleau voir l'Empereur et lui parler des +derniers événements. La belle défense que nous avions faite reçut ses +éloges. Il m'ordonna de lui soumettre, pour mon corps d'armée, un +travail de récompense en faveur de ces braves soldats, qui, jusqu'au +dernier moment, avaient soutenu avec tant de dévouement et de courage +une lutte devenue si prodigieusement inégale. + +L'Empereur comprenait alors sa position. Il était abattu et disposé +enfin à traiter. Il s'arrêta, ou parut s'arrêter, au projet de réunir le +peu de forces qui lui restaient, de les augmenter s'il était possible +sans faire de nouvelles entreprises, et, sous cet appui, de négocier. Le +même jour, il vint visiter la position du sixième corps. En ce moment, +les deux officiers laissés à Paris pour faire la remise des barrières +aux alliés, MM. Denys de Damrémont et Fabvier, rentraient au quartier +général. Ils apprirent à l'Empereur les démonstrations de joie et les +transports qui avaient accueilli les troupes ennemies à leur entrée dans +la capitale, l'exaltation des esprits, enfin la déclaration de +l'empereur Alexandre de ne plus désormais traiter avec lui. Un pareil +récit affligea profondément l'Empereur et changea le cours de ses idées. +En effet, quoiqu'il fût familiarisé avec la pensée du mécontentement +public, il ne pouvait prévoir l'accueil que recevraient les étrangers, à +leur entrée dans Paris, de la part de l'immense majorité des habitants +de cette capitale. La paix devenant impossible pour lui, il fallait +continuer la guerre à tout prix. C'était une nécessité de sa position, +et il n'hésita pas à me le déclarer; mais cette résolution, fondée sur +le désespoir, avait rendu ses idées confuses: en me parlant de passer la +Seine et d'aller attaquer l'ennemi là où j'avais combattu, il oubliait +que la Marne, dont tous les ponts avaient été détruits, était sur notre +route. En général, dès ce moment, je fus frappé du dérangement complet +qui avait remplacé sa lucidité ordinaire et cette puissance de +raisonnement qui lui était si habituelle. + +Ce fut dans ces dispositions qu'il me quitta pour retourner à +Fontainebleau. Il me donna quelques ordres de détail pour deux +bataillons de vétérans restés avec moi, et il continua son chemin. +C'était la dernière fois de ma vie que je devais le voir et l'entendre. + +MM. Denys de Damrémont et Fabvier me racontèrent toutes les +circonstances du mouvement de Paris, et les transports de joie dont il +était accompagné. Ainsi la fierté nationale, le sentiment d'un noble +patriotisme, si naturel aux Français, disparaissaient devant la haine +inspirée par Napoléon. On voulait la fin de cette lutte obstinée, +commencée il y avait deux ans, sous des auspices si imposants, suivis de +désastres dont l'histoire n'offre pas d'exemple, renouvelée ensuite par +les efforts inouïs de la nation, mais rendus bientôt impuissants par un +monde d'ennemis composé de l'Europe entière, et auquel s'étaient joints +même des souverains de la famille de Napoléon. Cet état de choses, +accompagné de la défection des provinces les plus anciennement réunies +et de l'épuisement absolu de la France, avait changé les opinions et les +sentiments de tous. On ne voyait plus le salut public que dans le +renversement de l'homme dont l'ambition avait amené de si grands +désastres. + +Les nouvelles de Paris se succédaient avec rapidité. Le gouvernement +provisoire me fit parvenir le décret du sénat prononçant la déchéance +de l'Empereur. Cet acte me fut apporté par M. Charles de Montessuis, +anciennement mon aide de camp en Égypte. Après être resté six ans près +de moi, cet officier avait renoncé au service, s'était jeté dans la +carrière de l'industrie et avait embrassé avec ardeur les idées dont +toutes les têtes étaient remplies alors à Paris. Il était, en outre, +porteur de lettres de diverses personnes dont j'appréciais l'esprit et +j'honorais le caractère. Dans toutes, on s'accordait à me montrer la +révolution qui s'opérait comme le seul moyen de salut pour la France. Au +nombre des plus marquants de ces correspondants, étaient MM. Dessoles et +Pasquier. Montessuis avait aussi diverses lettres pour Macdonald, entre +autres de Beurnonville, et je les lui fis passer. + +Il serait difficile d'exprimer ici la foule de sensations que ces +nouvelles me firent éprouver et les réflexions qu'elles occasionnèrent. +Cette agitation profonde était le signe précurseur des sensations que le +souvenir de ces grands événements ne cessera de faire naître en moi +pendant toute ma vie. Attaché à Napoléon depuis si longtemps, les +malheurs qui l'accablaient réveillaient en moi cette vive et ancienne +affection qui autrefois dépassait tous mes autres sentiments; et +cependant, dévoué à mon pays et pouvant influer sur son état et sa +destinée, je sentais le besoin de le sauver d'une ruine complète. Il est +facile à un homme d'honneur de remplir son devoir quand il est tout +tracé; mais qu'il est cruel de vivre dans des temps où l'on peut et où +l'on doit se demander: où est le devoir? Et ces temps, je les ai vus, ce +sont ceux de mon époque! Trois fois dans ma vie j'ai été mis en présence +de cette difficulté! Heureux ceux qui vivent sous l'empire d'un +gouvernement régulier, ou qui, placés dans une situation obscure, ont +échappé à cette cruelle épreuve! Qu'ils s'abstiennent de blâmer; ils ne +peuvent être juges d'un état de choses inconnu pour eux! Je voyais d'un +côté la chute de Napoléon, d'un ami, d'un bienfaiteur, chute certaine, +assurée, infaillible, quoi qu'il arrivât; car les moyens de défense +avaient tous disparu, et l'opinion de Paris et d'une grande partie de la +France, devenue hostile, complétait la masse des maux qui nous +accablaient. Cette chute, retardée de quelques jours, n'entraînait-elle +pas la ruine du pays, tandis que le pays, en se séparant de Napoléon, et +prenant au mot la déclaration des souverains, les forçait à la +respecter? La reprise d'hostilités impuissantes ne les dégageait-elle +pas de toutes les promesses faites? Ce mouvement d'opinion si prononcé, +ces actes du sénat, du seul corps représentant l'autorité publique, +n'étaient-ils pas la planche du salut pour sauver le pays d'un naufrage +complet? Et le devoir d'un bon citoyen, quelle que fût sa position, +n'était-il pas de s'y rallier afin d'arriver immédiatement à un résultat +définitif? Assurément il était évident que la crainte et la force +seules étaient capables de vaincre la résistance personnelle de +Napoléon. Mais fallait-il se dévouer à lui, aux dépens mêmes de la +France? Les débris de l'armée, en se réunissant au gouvernement +provisoire, ne donneraient-ils pas à celui-ci une sorte de dignité qui +le ferait respecter des étrangers? Ce gouvernement provisoire ne +devait-il pas y trouver les moyens de négocier comme une puissance, tout +à la fois avec eux et avec les Bourbons, et enfin un appui pour obtenir +toutes les garanties dont nous avions besoin et que nous devions +réclamer? + +Quelque profond que fût mon intérêt pour Napoléon, je ne pouvais me +refuser à reconnaître ses torts envers la France. Lui seul avait creusé +l'abîme qui nous engloutissait. Que d'efforts n'avions-nous pas +prodigués, et moi plus que tout autre, pour l'empêcher d'y tomber! Le +sentiment intime d'avoir dépassé l'accomplissement de mes devoirs +pendant cette campagne était d'accord avec l'opinion. Plus qu'aucun de +mes camarades j'avais payé de ma personne dans ces cruelles +circonstances, et montré une constance et une persévérance soutenues. +Ces efforts inouïs, renouvelés tant qu'ils pouvaient amener un résultat +utile, ne m'avaient-ils pas acquitté envers Napoléon, et n'avais-je pas +rempli largement ma tâche et mes devoirs envers lui? Le pays ne +devait-il donc pas avoir son tour, et le moment n'était-il pas venu de +s'occuper de lui? N'y a-t-il pas des circonstances tellement +importantes, qu'un homme d'un caractère pur et droit puisse et doive +s'élever au-dessus de toutes les considérations vulgaires et comprendre +de nouveaux devoirs? Le sentiment de ce qu'on a fait ne doit-il pas +donner la force de les envisager? Et quand une fois ils sont reconnus, +ne faut-il pas agir? + +Dans la circonstance, la première chose à faire était de suspendre les +hostilités, afin de donner à la politique le moyen de régler nos +destinées. Pour atteindre ce but, il fallait entrer en pourparler avec +les étrangers. Cette démarche était pénible, mais nécessaire. Les +étrangers eux-mêmes n'avaient-ils pas changé de caractère et de +physionomie depuis qu'ils avaient été adoptés, pour ainsi dire, par la +masse des habitants de la capitale, par le sénat, par toutes les +autorités, et lorsque, sous leur appui, une opinion puissante et +universelle se manifestait? On se rappelle mal, aujourd'hui, de ce temps +si extraordinaire, si près de nous encore par le nombre des années, mais +si éloigné par le sentiment. On est oublieux en France. On renie +promptement ses principes, ses paroles et ses actions; mais les faits +n'en sont pas moins constants, et l'histoire impartiale, écrite dans des +temps plus reculés et hors de l'influence des partis, consacrera la +vérité. Or cette vérité, la voici: l'opinion d'alors considérait +Napoléon comme le seul obstacle au salut du pays. Je l'ai déjà dit: ses +forces militaires, réduites à rien, ne pouvaient plus se rétablir. Un +recrutement régulier était devenu impossible. Au moment où Paris était +perdu, tout tombait en lambeaux. + +On voit donc ce qui se passait en moi. Si les sentiments se +combattaient, tous les calculs se réunissaient pour faire pencher la +balance en faveur de la révolution qui venait d'éclater à Paris et pour +mettre, autant que possible, mes devoirs de citoyen en harmonie avec mes +sentiments personnels et mon affection pour Napoléon. Pour montrer les +motifs qui m'avaient fait agir, j'eus la pensée de me consacrer aux +devoirs de l'amitié et de suivre Napoléon dans l'exil, après avoir +exécuté ce que le salut de mon pays commandait. Mais, avant d'arrêter +définitivement un parti, il était convenable et nécessaire de prendre +l'avis de mes généraux et de m'entourer de leurs lumières. + +Tous les généraux placés sous mes ordres furent donc réunis chez moi. Je +leur communiquai les nouvelles reçues de Paris. Chacun avait le +sentiment des prodiges opérés pendant la campagne, prodiges hors de tous +calculs, mais aussi tous étaient convaincus de l'impossibilité de les +continuer. La décision fut unanime. Il fut résolu de reconnaître le +gouvernement provisoire et de se réunir à lui pour sauver la France. Des +pourparlers s'ouvrirent avec le prince de Schwarzenberg, et je rédigeai +la lettre qui devait être envoyée à l'Empereur quand tout serait +convenu et arrêté. Dans cette lettre, je lui annonçais que, après avoir +rempli les devoirs que m'imposait le salut de la patrie, j'irais lui +apporter ma tête et consacrer, s'il voulait l'accepter, le reste de ma +vie au soin de sa personne[13]. Mais, les événements ayant marché par +eux-mêmes, comme on le verra bientôt, je ne crus pas devoir en prendre +sur moi la responsabilité, et cette lettre ne fut pas envoyée. + +[Note 13: La lettre originale se trouve[A] dans mes papiers, à +Paris. (_Le duc de Raguse._)] + +[Note A: Cette lettre ne s'est pas retrouvée. (_Note de +l'Éditeur._)] + +Pendant ce temps, et précisément au même moment (4 avril), Napoléon +cédait aux énergiques représentations de deux chefs de l'armée, portées +jusqu'à la brutalité de la part du maréchal Ney. Reconnaissant +l'impossibilité de soutenir la lutte, il abandonnait l'Empire en faveur +de son fils, et nommait plénipotentiaires le prince de la Moskowa, le +duc de Tarente et le duc de Vicence. Ceux-ci vinrent, en traversant mon +quartier général, m'apprendre ce qui s'était passé à Fontainebleau. + +Cet événement changeait la face des choses. Isolé à Essonne, je n'avais +pu consulter, sur le cas présent, les autres chefs de l'armée. J'avais +fait au salut de la patrie le sacrifice de mes affections; mais un +sacrifice plus grand que le mien, celui de Napoléon, venait de le +sanctionner. Dès lors mon but était rempli, et je devais cesser de +m'immoler. Mes devoirs me commandaient impérieusement de me réunir à mes +camarades. Je serais devenu coupable en continuant à agir seul. En +conséquence, j'appris aux plénipotentiaires de l'Empereur mes +pourparlers avec Schwarzenberg, en ajoutant que je rompais à l'instant +toute négociation personnelle et que je ne me séparerais jamais d'eux. + +Ces messieurs me demandèrent de les accompagner à Paris. Réfléchissant +que, d'après ce qui s'était passé, mon union avec eux pourrait être d'un +grand poids, j'y consentis avec empressement. Avant de partir d'Essonne, +j'expliquai aux généraux auxquels je laissais le commandement, et, entre +autres, au général Souham, le plus ancien, et aux généraux Compans et +Bordesoulle, les motifs de mon absence. Je leur annonçai mon prochain +retour. Je leur donnai _l'ordre, en présence des plénipotentiaires de +l'Empereur_, de ne pas faire, _quoi qu'il arrivât, le moindre mouvement +avant mon retour_. + +Nous nous rendîmes au quartier général du prince de Schwarzenberg +(toujours 4 avril) pour prendre l'autorisation nécessaire à notre voyage +à Paris. Dans mon entretien avec ce général, je me dégageai des +négociations commencées. Je lui en expliquai les motifs. Le changement +survenu dans la position générale devait en apporter un dans ma +conduite. Mes démarches n'ayant eu d'autre but que de sauver mon pays, +et une mesure, prise en commun avec mes camarades et de concert avec +Napoléon, promettant d'atteindre ce but, je ne pouvais m'en isoler. Il +me comprit parfaitement et donna son assentiment le plus complet à ma +résolution. + +Arrivés à Paris, dans l'entretien que nous eûmes ensuite avec l'empereur +Alexandre, je ne fus pas un des moins ardents à défendre les droits du +fils de Napoléon et de la régente. La discussion fut longue et vive. +L'empereur Alexandre la termina en déclarant qu'il ne lui était pas +possible de prononcer seul sur cette importante question. Il devait en +référer à ses alliés, mais tout semblait annoncer qu'il persisterait +dans la déclaration déjà faite. + +Le 5 au matin, nous nous rendîmes chez le maréchal Ney pour attendre la +réponse définitive. Nous y étions réunis depuis quelque temps lorsque le +colonel Fabvier, arrivant en toute hâte d'Essonne, vint m'annoncer que, +peu de temps après mon départ de cette ville, plusieurs officiers +d'ordonnance étaient venus me chercher pour aller trouver l'Empereur à +Fontainebleau, et le dernier venu avait ajouté que, puisque le maréchal +était absent, le général commandant à sa place devait se rendre au +quartier général impérial. Effrayés de cette injonction, les généraux, +croyant avoir des dangers à courir, n'avaient trouvé rien de mieux pour +s'y soustraire que de mettre les troupes en mouvement pour franchir les +lignes ennemies. Le colonel Fabvier les avait rejoints lorsque la tête +des troupes était déjà au pont sur la grande route. Il avait fait aux +généraux les plus énergiques représentations sur leur détermination. Il +leur avait demandé d'attendre mon retour et les ordres qu'il irait +chercher. Ils l'avaient promis formellement. A l'instant, je fis partir +mon premier aide de camp, Denys de Damrémont, pour Essonne. Je me +disposais à m'y rendre, lorsqu'un officier étranger, envoyé à l'empereur +Alexandre, vint annoncer que le sixième corps devait être, en ce moment, +arrivé à Versailles. Aussitôt après le départ du colonel Fabvier, les +généraux avaient repris l'exécution de leur coupable dessein. Tel est +l'historique de ces événements. + +Lorsque, en 1815, je crus de mon devoir de publier une réponse aux +accusations dont j'étais l'objet, je rendis compte de cette +circonstance, et je m'expliquai ainsi: + +«Les généraux avaient mis les troupes en mouvement pour Versailles, le 5 +avril, à quatre heures du matin, effrayés qu'ils étaient des dangers +personnels dont ils croyaient être menacés et dont ils avaient eu l'idée +par l'arrivée et le départ de plusieurs officiers d'état-major, venus +de Fontainebleau le 4 au soir. La démarche était faite et la chose +irréparable.» + +Ces événements étaient alors si récents, que j'eusse été, à coup sûr, +contredit par ceux qui y avaient pris part, si j'eusse le moins du monde +altéré la vérité, et certainement je n'aurais pas entrepris de me +justifier; mais il est une preuve bien plus positive. J'ai entre les +mains une lettre du général Bordesoulle, écrite de Versailles, par +laquelle ce général, en m'annonçant l'arrivée du corps d'armée dans +cette ville, s'excuse par les raisons que j'ai détaillées, d'avoir +enfreint mes ordres[14]. Ainsi que je le disais en 1815, la démarche +faite était irréparable, et le mal d'autant plus grand, qu'aucune +convention n'avait été arrêtée avec le général ennemi. Je lui avais, au +contraire, annoncé la rupture de la négociation commencée. Les troupes +se trouvaient ainsi à la merci des étrangers, et non-seulement celles +qui s'étaient détachées, mais encore celles qui entouraient l'Empereur, +qui n'étaient plus couvertes. + +[Note 14: «Versailles, le 5 avril 1814. + +«Monseigneur, + +«M. le colonel Fabvier a dû dire à Votre Excellence les motifs qui nous +ont engagés à exécuter le mouvement que nous étions convenus _de +suspendre jusqu'au retour de MM. les princes de la Moskowa, des ducs de +Tarente et de Vicence_. + +«Nous sommes arrivés avec tout ce qui compose le corps[B]. Absolument +tout nous a suivis, et avec connaissance du parti que nous prenions, +l'ayant fait connaître à la troupe avant de marcher. + +«Maintenant, monseigneur, pour tranquilliser les officier sur leur sort, +il serait bien urgent que le gouvernement provisoire fît une adresse ou +proclamation à ce corps, et qu'en lui faisant connaître sur quoi il peut +compter on lui fasse payer un mois de solde, sans cela il est à craindre +qu'il ne se débande. + +«MM. les officiers généraux sont tous avec nous, M. Lucotte excepté. Ce +joli monsieur nous avait dénoncés à l'Empereur. + +«J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, +«De Votre Excellence, +«le très-humble et dévoué serviteur, +«Le général de division comte BORDESOULLE.] + +[Note B: La défection du sixième corps n'a donc eu lieu que +vingt-quatre heures après la première abdication de l'empereur Napoléon. +(_Note de l'Éditeur.)_] + +Il ne restait plus qu'une chose à faire, c'était d'assurer à la France +leur conservation, en les plaçant sous l'autorité du gouvernement +provisoire, et de remplir le vide que leur éloignement causait dans +l'armée impériale par des garanties pour la personne de l'Empereur. Je +ne vis que le bien à faire, sans m'arrêter à cette réflexion que c'était +jeter en quelque sorte un voile d'absolution sur la conduite coupable +des généraux. Je demandai au prince de Schwarzenberg et j'obtins de sa +loyauté si connue la déclaration qui remplissait mon double objet. Cette +déclaration fut mise, _quoique après coup_, à la date du 4 avril, époque +où les pourparlers avaient eu lieu, dans le but de cacher la confusion +qui avait existé et de donner une apparence de régularité à ce +qu'avaient produit la peur et le désordre. + +Je me rendis à Versailles pour y passer la revue de mes troupes et leur +expliquer les nouvelles circonstances dans lesquelles elles se +trouvaient; mais, à peine en route pour m'y rendre, je reçus la nouvelle +qu'une grande insurrection venait d'éclater. Les soldats criaient à la +trahison. Les généraux étaient en fuite et les troupes se mettaient en +marche pour rejoindre Napoléon. Elles n'eussent pas fait deux lieues +sans avoir sur les bras des forces qui les auraient détruites. Je pensai +que c'était à moi à les ramener à la discipline, à l'obéissance et enfin +à les sauver. Je hâtai ma marche. A chaque quart de lieue, je trouvais +des messages plus alarmants. Enfin j'atteignis la barrière de +Versailles, et j'y trouvai tous les généraux réunis; mais le corps +d'armée était en marche dans la direction de Rambouillet. Lorsque j'eus +fait connaître aux généraux mon intention de rejoindre les troupes, ils +m'engagèrent fort à ne pas exécuter ce projet. Le général Compans me +dit: «Gardez-vous-en bien, monsieur le maréchal, les soldats vous +tireront des coups de fusil.--Libre à vous, messieurs, de rester, leur +dis-je, si cela vous convient. Quant à moi, mon parti est pris. Dans une +heure, je n'existerai plus, ou bien j'aurai fait reconnaître mon +autorité.» Là-dessus je me mis à suivre la queue de la colonne à une +certaine distance. Il y avait beaucoup de soldats ivres. Il fallait leur +donner le temps de retrouver leur raison. + +J'envoyai un aide de camp pour voir leur contenance. Il revint et me dit +qu'ils ne vociféraient plus et marchaient en silence. Un second aide de +camp fut envoyé et annonça partout ma prochaine arrivée. Enfin un +troisième apporta l'ordre de ma part de faire halte, et aux officiers +de se réunir par brigade à la gauche de leurs corps. + +L'ordre s'exécuta, et j'arrivai. Je mis pied à terre, et je fis former +le cercle au premier groupe d'officiers que je rencontrai. Je leur +demandai depuis quand ils étaient autorisés à se défier de moi. Je leur +demandai si, dans les privations, ils ne m'avaient pas vu le premier à +souffrir, et, dans les dangers et les périls, le premier à m'exposer. Je +leur rappelai tout ce que j'avais fait pour eux et les preuves +d'attachement que je leur avais données. Je parlais avec émotion, avec +chaleur, avec entraînement. On avait voulu les livrer, disait-on, pour +les désarmer! Mais leur honneur et leur conservation ne m'étaient-ils +pas aussi chers que mon honneur et ma vie? N'étaient-ils pas tous ma +famille, et ma famille chérie? etc., etc. + +Les coeurs de ces vieux compagnons s'abandonnèrent à un mouvement de +sensibilité, et je vis plusieurs de ces figures, basanées et marquées de +cicatrices, se couvrir de larmes. Je fus moi-même profondément attendri. + +Oh! qu'un chef digne de ses soldats, après avoir vécu avec eux dans les +chances variées de la guerre, a de puissance sur leurs esprits, et +qu'il est malhabile s'il la laisse échapper! Je recommençai les mêmes +discours aux divers cercles d'officiers, et je les envoyai reporter mes +paroles à leurs soldats. Le corps d'armée prit les armes, et défila en +criant: Vive le maréchal, vive le duc de Raguse! et se mit en marche +pour aller prendre les cantonnements que je lui avais assignés du côté +de Mantes. Je peux difficilement exprimer ma satisfaction d'avoir obtenu +un succès aussi complet. C'était bien mon ouvrage, le prix d'un +ascendant, mérité d'avance, sur des troupes dont je partageais depuis si +longtemps les travaux. + +C'était aussi le prix de ma généreuse confiance en elles. Ma situation +aurait été bien différente si j'avais suivi les conseils timides qu'on +m'avait donnés. On était à Paris, pendant ces événements, dans un grand +émoi. On éprouvait de vives inquiétudes. Quand je revins, le soir, chez +M. de Talleyrand, je fus fêté, complimenté; chacun me demandait des +détails sur ce qui s'était passé. + +Tel est le récit fidèle des événements de cette époque, en tout ce qui +me concerne. Ils ont été pour moi la source de cuisants chagrins. Je +l'ai déjà dit et je le répète, ce qui m'a donné la confiance d'agir +ainsi était particulièrement le sentiment intime de ce que j'avais fait +pendant la campagne où j'avais dépassé mes devoirs et montré un tel +dévouement, que je croyais m'être placé au-dessus de toute accusation +et de tout soupçon possible. Ma conviction fut si intime alors, et mes +intentions si droites, que jamais depuis je ne me suis reproché rien de +ce que j'ai fait. Un homme sensé doit, quoi qu'il arrive, agir toujours +ainsi, quand il est abandonné à ses lumières et à la voix de sa +conscience. L'infaillibilité n'est pas dans notre nature; et c'est +l'intention qui, à mes yeux, doit caractériser les actions. Je ne +regrette qu'une seule chose, c'est de n'avoir pas suivi Napoléon à l'île +d'Elbe après qu'il fut descendu du trône, n'importe quelles en eussent +été pour moi les conséquences[15]. + +[Note 15: On a toujours reproché au maréchal duc de Raguse d'avoir +fait crouler l'Empire _vingt-quatre heures plus tôt_ par la défection du +sixième corps, qu'il commandait. + +Quant au mouvement même du sixième corps, on a vu que, le maréchal +absent, ce sont les généraux commandant les troupes du sixième corps qui +l'ont effectué, _malgré ses ordres précis_. La preuve de ce fait résulte +de la lettre du général Bordesoulle.--Mais, bien plus, cette défection +n'a eu lieu que vingt-quatre heures _après_ l'abdication de +l'Empereur.--Celle-ci avait été faite _le_ 4 _avril_, et le mouvement du +sixième corps ne fut opéré que _le_ 5. (_Note de l'Éditeur._)] + +Avant de terminer cet important chapitre, je veux jeter un coup d'oeil +rapide sur les symptômes de l'opinion incontestable de cette époque. +Les faits ont été complétement dénaturés depuis, et l'on a eu jusqu'à la +pensée de représenter Napoléon comme populaire à l'époque de sa chute, +tandis qu'il était partout réprouvé. + +Le peuple de Paris particulièrement voulait la chute de l'Empereur; et +ce qui le prouve, c'est son indifférence quand nous combattions avec +tant d'énergie sous les murs de la capitale. C'est sur les hauteurs de +Belleville et sur la droite du canal que le combat véritable s'est +livré. Eh bien, il n'est pas venu une seule compagnie de garde nationale +pour joindre ses efforts aux nôtres. A peine quelques hommes isolés se +sont-ils réunis à nos tirailleurs. Les postes mêmes de police situés à +la barrière, dont la consigne était d'empêcher les soldats fuyards de +rentrer, s'étaient retirés à l'arrivée de quelques boulets ennemis. + +Napoléon avait jugé les dispositions des habitants de Paris lorsqu'il +avait refusé d'armer toute la garde nationale. Il les avait jugés quand, +étant, le 30 mars, à une heure du matin, à la Cour-de-France, il avait +renoncé à venir à Paris, occupé encore par mes troupes. J'ai dit +précédemment qu'elles y séjournèrent pendant toute la nuit du 30 au 31 +jusqu'à huit heures du matin. Certes, il n'était pas homme à être arrêté +par la considération de refuser l'exécution d'une convention faite par +ses lieutenants quelques heures seulement auparavant. Il avait le +pouvoir, il avait le droit de l'annuler, puisqu'il était arrivé avant +son exécution. Sa retraite sur Fontainebleau prouve qu'il ne voyait +aucun moyen de prolonger la lutte. + +Il l'a prouvé par la facilité avec laquelle il s'est décidé à se +démettre de sa couronne, et la manière dont il a appris les événements +et s'en est expliqué avec le duc de Tarente. Enfin il les avait jugés +quand, en partant pour l'armée, il avait tenu à M. Mollien le discours +que j'ai rapporté et que celui-ci m'a certifié souvent. Cette opinion +sur les dispositions du peuple a été confirmée par la manière dont les +premiers intéressés ont quitté la partie, par le départ de Joseph, +lieutenant de l'Empereur, muni des pouvoirs civils et militaires, qui +quitta la capitale plus de trois heures avant la fin du combat, et qui +emmena avec lui le ministre de la guerre, les ministres, et tout ce qui +avait caractère de gouvernement. Les habitants de Paris l'ont prouvé par +la physionomie si remarquable qu'ils eurent le jour de l'entrée des +alliée, par les transports de joie auxquels ils se livrèrent le 12 avril +et le 3 mai, jours de l'entrée de Monsieur et du roi. Ce n'était pas et +cela ne pouvait être de l'amour pour ceux-ci de la part d'une génération +nouvelle, c'était de la haine pour un ordre de choses détruit que l'on +ne voulait plus revoir. + +Je ne sais si je suis parvenu à donner une juste idée de ce qui s'est +passé dans cette mémorable époque. Jamais tant de combats ne se sont +accumulés en un si petit nombre de jours, et jamais lutte n'a été +soutenue avec des moyens aussi faibles, aussi misérables. On peut se +figurer la difficulté de mouvoir des débris sans organisation, une +réunion d'hommes appartenant à tant de corps différents, et dont la +force, si peu considérable, était à peine entretenue par l'incorporation +journalière de jeunes gens sortant de la charrue et ne sachant pas +charger leurs armes. Chaque jour les pertes étaient grandes. Ainsi +c'étaient toujours des soldats arrivés de la veille, d'une même +ignorance, d'une inexpérience semblable, qui étaient appelés à +combattre. + +Si la chute de l'ordre politique qui nous régissait n'avait pas été le +résultat de la campagne, aucune autre de nos temps n'aurait été vantée +avec plus de raison. C'est sans armée proprement dite que nous l'avons +entreprise et faite. Le prestige encore vivant de notre grandeur passée +était notre arme la plus puissante. Mais aussi que de dévouement +n'a-t-il pas fallu de la part des chefs pour donner un peu de +consistance à ce qui avait si peu d'ensemble et de moyens réels! Que de +fois n'ai-je pas fait le métier de chaque grade, depuis le devoir de +chef suprême jusqu'à celui d'officier major d'un régiment! Je l'ai déjà +dit, ces quelques milliers d'hommes avec lesquels j'ai combattu, pendant +trois mois, appartenaient à cinquante-deux bataillons différents, et +sous Paris c'étaient les débris de soixante-dix bataillons. + +On peut se demander si les succès obtenus, et qui ont suspendu la +catastrophe, n'ont pas été plus funestes qu'utiles aux intérêts de +Napoléon. Une fois le congrès de Châtillon assemblé, peut-être serait-on +arrivé assez vite à une conciliation si le sourire de la fortune à +Champaubert et à Vauchamp n'était pas venu plonger Napoléon dans les +plus étranges illusions. Lion rugissant et se débattant dans les rets +dont il était enlacé, à chaque succès il donnait de nouvelles +instructions. Il espérait toujours un miracle, comme il lui en était +arrivé tant de fois en sa vie; et le miracle serait arrivé si Soissons +ne se fût pas rendu. Mais le miracle eût été sans résultat définitif. + +Napoléon portait en lui le germe de sa destruction. Son caractère +l'entraînait visiblement et inévitablement vers sa perte. Après d'aussi +grands revers que ceux qu'il avait éprouvés, il ne pouvait exister à +ses propres yeux, sans être remonté à la hauteur dont il était tombé. Le +retour même au faîte de la puissance ne l'aurait pas satisfait. Ses +finalités, causes puissantes de son élévation, sa hardiesse, son goût +pour les grandes chances, son habitude de risquer beaucoup pour obtenir +davantage et son ambition sans bornes devaient à la longue amener sa +perte, et d'autant plus sûrement qu'alors, c'est-à-dire autrefois, ses +passions étaient modifiées par des facultés qui, en grande partie, +avaient disparu. Ses calculs et sa prudence, sa prévoyance et sa volonté +de fer avaient fait place à beaucoup de négligence, d'insouciance, de +paresse, à une confiance capricieuse et à une incertitude ainsi qu'à une +irrésolution interminable. + +Il y a eu deux hommes en lui, au physique comme au moral: + +Le premier, maigre, sobre, d'une activité prodigieuse, insensible aux +privations, comptant pour rien le bien-être et les jouissances +matérielles; ne s'occupant que du succès de ses entreprises, prévoyant, +prudent, excepté dans le moment où la passion l'emportait; sachant +donner au hasard, mais lui enlevant tout ce que la prudence permet de +prévoir; résolu et tenace dans ses résolutions, connaissant les hommes +et le moral qui joue un si grand rôle à la guerre; bon, juste, +susceptible d'affection véritable et généreux envers ses ennemis. + +Le second, gras et lourd, sensuel et occupé de ses aises jusqu'à en +faire une affaire capitale, insouciant et craignant la fatigue; blasé +sur tout, indifférent à tout, ne croyant à la vérité que lorsqu'elle se +trouvait d'accord avec ses passions, ses intérêts ou ses caprices; d'un +orgueil satanique et d'un grand mépris pour les hommes; comptant pour +rien les intérêts de l'humanité; négligeant dans la conduite de la +guerre les plus simples règles de la prudence: comptant sur sa fortune, +sur ce qu'il appelait son _étoile_, c'est-à-dire sur une protection +toute divine; sa sensibilité s'était émoussée, sans le rendre méchant; +mais sa bonté n'était plus active, elle était toute passive. Son esprit +était toujours le même, le plus vaste, le plus étendu, le plus profond, +le plus productif qui fut jamais; mais plus de volonté, plus de +résolution, et une mobilité qui ressemblait à de la faiblesse. + +Le Napoléon que j'ai peint d'abord a brillé jusqu'à Tilsitt. C'est +l'apogée de sa grandeur et l'époque de son plus grand éclat. L'autre lui +a succédé, et le complément des aberrations de son orgueil a été la +conséquence de son mariage avec Marie-Louise. + +Après avoir parlé si longuement de Napoléon, je pense l'avoir dépeint +tel que je l'ai vu et jugé, et cependant j'ai cru utile d'ajouter +l'analyse qui précède, au moment où je vais cesser de prononcer son +grand nom. Je vais quitter cette époque de gloire et de calamité, où +tant de grandes choses ont été faites et où les jours étaient marqués +par des événements qui bouleversaient les peuples, pour peindre un monde +nouveau. Ici tout est petitesse, et souvent la petitesse va jusqu'à la +dégradation. Je vais quitter le récit des combats qui échauffent et +élèvent l'âme, pour raconter des intrigues et les actions d'êtres +souvent abjects. Je me croyais arrive au terme de mes récits militaire: +et cependant, quand le temps sera venu, je raconterai encore des combats +livrés sur ce même théâtre que je viens de quitter, combats bien plus +affligeants; car ce sont des Français combattant contre des Français +avec acharnement, et pour comble de maux, et pour excès de misère, +j'aurai à raconter des revers! Ainsi le succès ne viendra pas même +m'offrir des consolations aux malheurs résultant de la nature de la +guerre! + + + + +NOTE DU DUC DE RAGUSE +SUR SES RAPPORTS PERSONNELS AVEC NAPOLÉON + +J'ajouterai aux récits que je viens de terminer un examen rapide des +rapports qui ont existé entre Napoléon et moi. Celui qui a lu avec +attention ces _Mémoires_ le connaît; mais je vais rétrécir le cadre et +en présenter l'esprit. + +Quelques personnes ont dit et répété que j'avais été l'objet d'une +prédilection toute particulière de Napoléon, et traité par lui comme un +fils chéri. M. de Montholon, dans ses récits de Sainte-Hélène, met dans +la bouche de Napoléon que, «lorsqu'il était lieutenant d'artillerie, il +avait partagé avec moi son existence.» Tout cela est faux et ridicule, +et ne mérite aucune réponse. C'est comme capitaines et non comme +lieutenants que nous avons servi ensemble. Peu importe! Mais je ne sais +pas ce que nous aurions pu nous donner: il ne possédait rien, et moi +fort peu de chose. C'est donc une phrase poétique dont l'imagination +seule fait les frais. Pendant assez longtemps, il n'a pu me rendre aucun +service ni influer d'aucune manière sur ma destinée; et, précisément +alors, j'ai pu lui donner plus d'une preuve d'amitié et de dévouement. +Quand il s'est élevé, j'ai suivi de loin sa fortune. Ce résultat était +dans son intérêt, il dérivait de la force des choses. Assurément, il ne +viendra jamais dans ma pensée de méconnaître les obligations que j'ai +eues envers Napoléon; mais, tout en les reconnaissant, j'ai le droit de +les apprécier à leur juste valeur. + +Deux jeunes officiers du même grade se rencontrent: l'un a vingt-quatre +ans, l'autre dix-neuf: l'un est un homme de génie dévoré d'ambition, +l'autre est ardent et désire parvenir. Des antécédents ont déjà établi +quelques rapports entre eux. Ils se conviennent, et dès lors les mêmes +intérêts, les mêmes vues, les unissent. L'un d'eux, favorisé par des +circonstances qu'il saisit avec habileté, devient général; l'autre lui +reste attaché sans obtenir aucun avantage personnel. Il suit la fortune +du premier à ses risques et périls, même en compromettant son avenir, +par pur sentiment d'affection. Des chances favorables et contraires se +succèdent, jusqu'au moment où la fortune comble de ses biens celui +qu'elle a déjà favorisé. N'est-il pas naturel que celui qui l'a +accompagné constamment jusque là le suive, malgré la distance qui les +sépare? Un chef a besoin de collaborateurs, et n'est-il pas dans ses +intérêts, comme dans la nature des choses, de les choisir parmi ceux +qu'il connaît, parmi ceux dont il a pu apprécier l'aptitude, le zèle et +la capacité? Alors, dans la mesure des conditions différentes, ceux-ci +s'élèvent, et une incapacité démontrée ou des torts graves peuvent seuls +interrompre pour eux la route des grandeurs. L'intérêt bien entendu, +comme la justice, commande impérieusement cette manière d'agir, et, si +déjà le dévouement de ces collaborateurs a été jusqu'à compromettre leur +tête pour servir l'ambition du chef qu'ils se sont choisi, comme au 18 +brumaire et plus anciennement dans d'autres circonstances, n'ont-ils pas +des droits acquis, que rien ne peut détruire? + +Je crois donc devoir conclure que, si j'ai fait une carrière brillante, +je l'ai dû d'abord au hasard, qui, dès ma grande jeunesse, m'a placé +dans des circonstances favorables, et ensuite à mes bons services et à +un zèle qui jamais ne s'est démenti un seul jour. + +J'ai donc été traité par Napoléon avec justice, avec bienveillance; +mais, je le déclare hautement, jamais comme un favori ou une personne +objet d'une prédilection particulière. + +Un souverain donne à sa faveur des caractères qu'il est facile de +spécifier. Il place l'homme qu'il aime dans une situation où la gloire +est facile à acquérir par l'abondance des moyens qu'il met à sa +disposition. Il fait valoir ses actions dans chaque occasion; il le +comble de richesses; il l'associe à ses plaisirs, aux charmes de sa +cour; il fait rejaillir sur lui une partie de l'éclat qui l'environne. + +Ai-je été traité ainsi? + +Assurément non. Les commandements qui m'ont été donnés ont toujours été +les pires de ceux que je pouvais recevoir. + +En Égypte, je désirais ardemment faire la campagne de Syrie, où mes +camarades et mes amis allaient acquérir de la gloire. On me confina à +Alexandrie, au milieu de la famine, de la peste et de toutes les misères +réunies. + +En 1800, je désire commander des troupes, et on me laisse dans le +service de l'artillerie. + +Les commandements les plus brillants, sur les côtes, sont créés: c'est +un corps d'année, abandonné dans les hôpitaux, en partie composé de +mauvaises troupes étrangères, qui est mon partage. + +Au moment de l'érection de l'Empire, tous les commandants des corps +d'armée sont créés maréchaux d'Empire: seul de cette catégorie je suis +excepté, et tel cependant qui n'avait jamais commandé qu'un faible +régiment avait reçu cette dignité. Je reste simple général commandant un +corps d'armée; mais ce commandement me donne la faculté de transformer +bientôt les troupes qui me sont confiées en un corps d'élite, et elles +font glorieusement la campagne de 1805. + +Arrivé en Italie, je passe au commandement de l'armée de Dalmatie, où +tout est difficulté et misère, où les moyens manquent, où des forces +triples des miennes me sont opposées. J'y rappelle les succès et +j'assure la possession de cette province. Je sollicite ardemment ensuite +d'être appelé en Pologne; cette faveur m'est refusée. + +La guerre de 1809 me fait entrer en campagne. Je suis toujours destiné à +combattre des forces au moins doubles des miennes. Mais plusieurs +victoires m'ouvrent la route, et, après une série de combats et une +marche de plus de cent cinquante lieues, je viens, à jour fixe, prendre +ma place à l'avant-garde de la grande armée. Je fais courir un danger +imminent à l'armée autrichienne, qui la mène à demander un armistice, et +je suis fait maréchal. Cette dignité, reçue sous de pareils auspices, +n'était-elle pas une simple dette que payait Napoléon? + +Plus tard, toutes sortes de malheurs viennent nous accabler en Espagne. +Les plus grands moyens réunis sont réduits à rien par l'impéritie, +l'imprévoyance, et c'est sur moi que Napoléon jette les yeux pour aller +réparer tous ces malheurs. Une armée de moins de trente mille hommes +survit à une autre de soixante-dix mille qui existait peu de mois +auparavant; elle n'a plus de cavalerie; elle n'a plus d'artillerie. On +l'abandonne, et on se contente de faire mille promesses qui ne se +réalisent pas. On divise les commandements, ce qui empêche toute +opération d'être combinée avec sagesse et exécutée avec vigueur, tout en +faisant peser sur moi la plus injuste responsabilité. On me donne des +ordres impératifs dont l'exécution amène des revers certains et prévus. +On refuse de me rendre une liberté que je réclame instamment, ne voulant +pas être l'agent de tous les maux que je prévois. Enfin on amène la +confusion de toutes les manières. + +Cependant la campagne est laborieusement conduite, et, après avoir +surmonté des difficultés presque surnaturelles, elle ne manque que par +une fatalité déplorable, qui met ma vie dans un péril imminent. L'ennemi +a perdu autant que nous; la retraite s'est faite avec ordre, et cette +bataille, toute fâcheuse qu'elle est, jette encore un grand éclat sur +nos armes. Son chef est digne d'intérêt à plus d'un titre, et la +première preuve que je reçois de celui de Napoléon est de subir un +interrogatoire et d'être l'objet d'une enquête. + +Mes blessures encore saignantes, je rentre en campagne, et je remplis ma +tâche largement dans la campagne de 1813. J'y vois se renouveler la +destruction d'une armée de plus de cinq cent mille hommes par suite +d'une incurie sans exemple, d'une faiblesse et d'une indifférence qui ne +cesse d'accompagner tous les actes de Napoléon. + +1814 arrive: les illusions de son esprit, qui ne cessent de dominer son +caractère, rendent infructueux les efforts héroïques de cette campagne, +et tout s'écroule. + +Si je jette un regard sur les dons que Napoléon m'a faits, ils ont peu +d'importance en les comparant à ceux dont d'autres ont été comblés. +Jamais aucun bienfait d'argent ne m'a été accordé. Mes dotations ne +s'élevaient pas au delà de celles des simples généraux, tandis que mes +camarades étaient comblés de richesses. Un million cinq cent mille +francs, huit cent mille francs, sept cent mille francs, cinq cent mille +francs de rente, constituent leurs majorats. Sous ce rapport, je ne +pense pas qu'une bien grande reconnaissance m'ait été imposée. Quant à +la manière dont j'ai été associé aux jouissances de la cour, à l'éclat +du trône impérial, il me suffira d'un seul mot. Pendant le temps du +règne impérial, pendant les dix ans du régime de l'Empire, j'ai passé +six semaines à Paris, en voyages de quinze jours chacun. En 1804, lors +du couronnement; en 1809, après la paix de Vienne, et en 1811, en allant +prendre le commandement de l'armée de Portugal. + +On voit que, si j'ai eu ma part des travaux de l'Empire, si j'ai +contribué à sa gloire, partagé ses infortunes et ses misères, j'ai bien +peu participé à ses triomphes et a ses joies. S'il est flatteur pour moi +d'avoir presque toujours été choisi pour commander dans les +circonstances les plus difficiles, si je suis heureux d'en être sorti +souvent avec succès, je ne puis regarder comme une faveur d'y avoir été +placé. + +J'ai donc raison de prétendre que jamais je n'ai été traité par Napoléon +de manière à avoir envers lui des devoirs de reconnaissance d'_une +nature particulière_. + +Napoléon a probablement été l'être que j'ai le plus aimé dans ma vie. +Mais, quand j'ai vu que ce beau génie s'obscurcissait, quand j'ai pu +juger, par ses ordres en Espagne, que sa haute raison faisait place à +des hallucinations continuelles, et que, plus tard, servant sous ses +yeux, j'ai pu voir la confirmation de mes douloureux soupçons; +qu'insensible aux intérêts de la France, à la conservation de ses +soldats, il ne vivait que d'orgueil et ne sortait pas de ses +aberrations, j'avoue que mon coeur, qui s'était déjà refroidi, s'est +glacé, et que je n'ai plus eu d'autres sentiments que ceux qui +m'attachaient à la patrie, en méditant cependant la pensée, après avoir +sauvé la France de ses folies, de consacrer le reste de ma vie à sa +personne. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE VINGTIÈME + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Montmirail, le 15 février 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'ennemi a passé à Nogent et à Bray; il +s'est porté sur Donnemarie et menace Nangis. L'Empereur se porte +aujourd'hui sur la Ferté-sous-Jouarre, le duc de Trévise est entre +Soissons et Reims, suivant l'armée de Sacken. + +«Il est nécessaire, monsieur le maréchal, que vous fassiez mine de +poursuivre l'ennemi afin de l'obliger à faire une marche rétrograde, et, +comme vous êtes supérieur en cavalerie et que l'infanterie ennemie est +désorganisée, Sa Majesté ne voit pas d'inconvénients à découvrir un peu +votre position; lorsque vous croirez ne plus pouvoir la tenir, vous +pourrez prendre la position de Montmirail et successivement celle de la +Ferté, mais le plus lentement possible, afin qu'on ne nous vienne pas +bloquer sur Paris, et que l'Empereur ait le temps de se retourner. + +«Sa Majesté a détruit et mis hors de combat la meilleure armée de +l'ennemi, qu'on estime avoir été à peu près de quatre-vingt mille +hommes[16]. + +[Note 16: Les succès de Champaubert et de Montmirail était +brillants et glorieux; mais il y avait loin du résultat obtenu à une +sorte de destruction de l'armée. (_Note du duc de Raguse._)] + +«Maintenant, Sa Majesté va entreprendre l'armée du prince de +Schwarzenberg, qui est de cent vingt mille hommes, et, si ce n'était que +cette armée a pris trop vivement l'offensive sur Paris, l'Empereur se +serait porté sur Châlons et Vitry. Aussitôt que Sa Majesté sera rassurée +sur les dispositions de ceux ci, et au moindre mouvement de retraite +qu'ils feront, son intention est de gagner sur-le-champ Vitry et +l'Alsace; et, comme il est possible qu'ils soient décidés à un mouvement +rétrograde par les événements majeurs qui viennent d'arriver, et par +l'effet moral qu'ils auront sur la France et sur Paris, aussitôt que +l'Empereur aura connaissance que l'ennemi se sera décidé à faire un +mouvement rétrograde, Sa Majesté désirerait vous trouver encore à Étoges +ou à Montmirail: alors nous appuierons sur vous à pas précipités pour +obliger l'ennemi à faire de grandes marches, et, par suite, le mettre en +déroule. Toutes les fois que vous m'écrivez, arrangez votre lettre comme +si elle devait être lue par l'ennemi: au surplus vous avez un petit +chiffre; ou enfin il faut envoyer un officier de confiance qui ferait +part de ce qu'on ne pourrait écrire. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«La Ferté-sous-Jouarre, le 15 février 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, il y aura probablement une grande bataille +le 17, le 18 ou le 19, du côté de Guignes, contre les Autrichiens. +L'Empereur désire que vous teniez à Étoges autant que la prudence peut +vous le suggérer, et que vous vous approchiez après cela de Montmirail. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Meaux, le 15 février 1814, onze heures et demie du soir. + +«Monsieur le duc de Raguse, vous êtes sûrement instruit qu'il s'est +montré quelques partis de cavalerie, et même de l'infanterie sur les +hauteurs de Montmirail, quand le général Leval et le général +Saint-Germain y sont arrivés. Il paraît que le général Leval a fait +marcher sur ces partis. Or ne sait pas si c'est une colonne dirigée sur +Montmirail, ou si c'est de l'infanterie égarée dans la journée +d'avant-hier; en tout état de cause, arrangez-vous de manière que le +général Leval et le général Saint-Germain continuent leur marche de +Montmirail sur Meaux, où il est de la plus grande importance qu'ils +arrivent promptement. Regardez donc ces deux corps comme indépendants de +votre position et manoeuvrez en conséquence dans le sens des +instructions que je vous ai données de la part de Sa Majesté, et par +lesquelles je vous disais qu'il y aura probablement une grande bataille +le 17, le 18 ou le 19 du côté de Guignes, contre les Autrichiens: que +l'Empereur désire que vous teniez à Étoges autant que la prudence peut +vous le suggérer, et que vous vous approchiez après cela de Montmirail. + +«Agissez donc suivant les circonstances, le général Leval et le général +Saint-Germain ayant l'ordre de venir à grandes marches sur Meaux. + +«Je vous envoie la copie de l'ordre que j'ai donné hier au général +Vincent, qui est resté à Château-Thierry. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +«La Ferté-sous-Jouarre, le 17 février 1814, trois heures après midi. + +«Monsieur le général Vincent, l'Empereur ordonne que vous fassiez mettre +de suite en marche le bataillon qui a été laissé sous vos ordres à +Château-Thierry, ainsi que les deux pièces de canon et tout ce qu'il y +aurait à Château-Thierry appartenant à l'armée, pour rentrer à Meaux, et +là, rejoindre sa division. Instruisez-moi de la réception et de +l'exécution de cet ordre. + +«Vous resterez à Château-Thierry avec le détachement de gardes +d'honneur; et, si vous étiez poussé par des forces supérieures, +prévenez-en le duc de Raguse à Montmirail, et venez couvrir le point +important de la Ferté-sous-Jouarre. Ayez soin de donner avis de tout ce +qui se passe. L'Empereur vous recommande de nouveau d'armer les +habitants de Château-Thierry, puisque les armes ne manquent plus.--Armez +aussi les habitants des environs, et formez-vous ainsi une petite armée +d'insurrection qui mette à l'abri de toute cavalerie ennemie. Vous +pouvez même prendre deux pièces de canon ennemies, de celles qui restent +sur le champ de bataille, et les organiser avec les canonniers du pays +pour la défense du pays.» + + + +LE GÉNÉRAL GROUCHY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Montmirail, le 15 février 1814. + +«Mon cher duc, je m'empresse de vous prévenir que, depuis ce matin, un +corps de Bavarois, de douze escadrons, et autant de bataillons, avec de +l'artillerie, venant de Sézanne, sont sur les hauteurs, entre Mauringe +et Martaunay, et tiraillent avec la division Leval, qui est en position +ici. Ce corps pourrait bien être l'avant-garde de Wrede. + +«Le général Montesquiou, qui se trouvait à Montmirail, en est parti en +toute hâte pour prévenir Sa Majesté. J'ignore quels ordres elle croira +devoir donner, mais je compte rester ici jusqu'à leur réception. + +«Peut-être pensez-vous que devant avoir ce corps sur vos derrières, du +moment où j'abandonnerai Montmirail (si j'en reçois l'ordre), il +conviendrait que vous vinssiez ici, vous mettant en marche de manière à +ce que nous puissions combattre dès demain ces Bavarois et leur donner +une poussée avant de nous réunir à l'Empereur. + +«Recevez, mon cher maréchal, l'expression de ma fidèle amitié et +faites-moi bien vite part de ce que vous allez faire. + +«Comte de GROUCHY.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Montereau, le 20 février 1814, cinq heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, nous venons de recevoir vos dépêches et +celles du général Grouchy. + +«Puisque vous avez abandonné la route de Montmirail, l'Empereur pense +que vous devriez vous porter sur Sézanne pour vous trouver sur la route +de Vitry; vous seriez alors en position de vous porter sur +Arcis-sur-Aube ou de retourner sur Montmirail pour couvrir la route de +Châlons. + +«Il est nécessaire que vous avez des partis de cavalerie et d'infanterie +à Montmirail. + +«Wintzingerode, qui avait occupé Soissons avec cinq ou six mille hommes +de troupes, l'avait évacué le 16, pour se porter sur Reims et +probablement sur Châlons. Étant opposé à ces corps, il faut, monsieur le +maréchal, que vous en suiviez les mouvements. + +«L'ennemi, battu à Montereau, a évacué Bray et Nogent, et se porte en +toute hâte sur Troyes; quelle est son intention? Veut-il livrer bataille +à Troyes, rappeler Blücher, qui, de Châlons par Arcis-sur-Aube, +pourrait être en trois ou quatre jours à Troyes? Alors il faut qu'il +passe par Arcis-sur-Aube, et vous ne pourrez pas ignorer son mouvement. +Ou bien l'ennemi veut-il s'éloigner bien davantage pour se concentrer ou +se rapprocher de ses renforts? + +«Une raison qui pourrait le déterminer à tenir Troyes, ce serait le +désir de couvrir le congrès de Châtillon-sur-Seine; mais cette +considération pourtant ne serait que du second ordre. + +«Nous avons rétabli le pont de Bray; il est probable que dans la journée +nous aurons rétabli le pont de Nogent; une de nos colonnes est déjà +arrivée à Sens. + +«En résumé, monsieur le maréchal, vos instructions sont donc: 1° de +couvrir Paris sur la route de Châlons et Vitry; 2° de vous réunir à +l'armée sur l'Aube et Troyes, en même temps que Blücher (si Blücher se +réunissait à l'armée alliée). + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +Reveillon, le 21 février 1814. + +«Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait +l'honneur de inscrire hier matin. Je ferai mes efforts pour me conformer +aux instructions qu'elle renferme. _Mais Sa Majesté doit juger de ce +qu'il est possible de faire avec deux mille quatre cents hommes +d'infanterie formés de quarante-sept bataillons, et neuf cents chevaux, +le tout usé par cinquante-trois jours de marche d'hiver_ et plus de... +_combats_ où ce qu'il y avait de meilleur _a péri_. J'avais espéré que +Sa Majesté daignerait _penser à moi en distribuant les nouvelles +troupes_. + +«Mes rapports n'annoncent aucune force ennemie sur Étoges; il ne s'est +montré que quelques patrouilles en avant de Montmirail. D'autres +patrouilles viennent sur Montmirail de Dannery. L'ennemi n'a personne à +Sézanne, mais il a des troupes légères dans les villages en arrière; mes +patrouilles entrent plusieurs fois par jour dans Sézanne. + +«Je ne me rends point à Sézanne, parce que l'ennemi paraît occuper en +force Épernay et semblerait annoncer un mouvement en suivant la Marne. +Le général Vincent a informé le général Ledru à la Ferté-sous-Jouarre, +que quatre cents cavaliers prussiens étaient venus s'établir à Piroit, +s'annonçant comme l'avant-garde d'York. Je ne crois guère à ce +mouvement, qui exigerait plus de forces qu'il n'en peut rester à +l'ennemi sur ce point; mais je ne puis me dispenser de l'observer, afin +que, s'il l'exécutait, je puisse me porter à temps sur la +Ferté-sous-Jouarre, ce que je puis faire d'ici en une marche et demie, +et en exigerait deux de Sézanne.» + + + +LE GÉNÉRAL DE GROUCHY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Lacoix-en-Brie, le 20 février 1814, huit heures un quart du soir. + +«Je m'empresse, mon cher maréchal, de vous donner communication de la +lettre que je reçois de M. le général Ledru, commandant à la +Ferté-sous-Jouarre: quelque exagération qu'il puisse y avoir quant à la +quantité des troupes dont on annonce la marche, toujours est-il certain +que ce mouvement de l'ennemi mérite d'être pris en considération. C'est +ce qui me fait ne pas perdre un moment à vous le faire connaître, +profitant pour cela de l'officier du prince de Neufchâtel qui vous +apporte des dépêches. + +«Provins est occupé par nos troupes, et, au lieu de marcher sur +Montereau, je me rendrai demain à Bray, avec les troupes que je +commande. + +«L'Empereur aura probablement demain son quartier général à Nogent. + +«Recevez, mon cher maréchal, l'expression de mon éternel attachement. + +«Le colonel général commandant en chef la cavalerie, + +«Comte DE GROUCHY.» + +«La Ferté-sous-Jouarre, le 20 février 1814 + + + +«A MONSIEUR LE GÉNÉRAL EN CHEF COMTE DE GROUCHY. + +«Mon général, une lettre du général Vincent, que je reçois à l'instant, +m'annonce que l'ennemi a poussé hier soir quatre cents Prussiens sur +Château-Thierry par Dormans et Piroit; cette troupe annonce celle du +général York, forte de soixante mille hommes. Les avant-postes sont +restés à Piroit. + +«J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur le général, + +«Votre très-humble et très obéissant serviteur, + +«Le général LEDRU.» + +«Pour copie conforme: + +«Le colonel général comte DE GROUCHY.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Nogent, le 21 février 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, le quartier général de l'Empereur est à +Nogent, le duc de Reggio est à Romilly et Chartres, nouvelle route de +Nogent à Troyes, entre Saint-Martin et les hauteurs de Marigny et de +Saint-Flary; le général Gérard, commandant le deuxième corps d'armée, +est sur Villeneuve-l'Archevêque. Les différentes divisions de la garde à +pied et à cheval sont autour de Nogent. Le général Grouchy est sur le +point de nous rejoindre à Nogent. + +«L'Empereur suppose que vous vous trouvez à +.................................................. + +«L'intention de Sa Majesté est que vous placiez de la cavalerie à un +chemin de Sézanne à Nogent, afin que vos communications soient assurées. + +«L'Empereur va marcher sur Troyes; ayez soin de surveiller +Arcis-sur-Aube; vous pouvez vous y porter si vous le jugez nécessaire; +mais alors il faut que vous marchiez sur la rive droite de l'Aube. Par +cette position toutefois, votre but étant d'être opposé à Blücher et à +York, vous devez avant tout couvrir, avec le duc de Trévise, Paris, par +les routes de Reims, Château-Thierry et Montmirail. + +«Si Blücher se réunissait à l'armée ennemie qui est près; de Troyes, +vous pourriez nous rejoindre. L'Empereur compte être sur Troyes le 23. + +«Le duc de Trévise étant à Soissons, si l'ennemi paraissait vouloir +marcher sur Châlons par Reims, il est important qu'il communique avec +vous et appuie à Château-Thierry, où Sa Majesté a laissé le général +Vincent avec quatre cents gardes d'honneur pour assurer le chemin. + +«L'Empereur pense que la position de la Fère-Champenoise est préférable +à celle de Sézanne, attendu que le chemin jusqu'à Bergères est moins +long, et qu'en même temps elle est plus rapprochée d'Arcis. + +«Je vous préviens que huit cents chevaux, commandés par le général +Bordesoulle, et qui appartiennent au premier corps de cavalerie, se +rendent sur Plancy, où ils seront demain, 22. Vous leur donnerez vos +ordres, monsieur le maréchal, selon les circonstances. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Troyes le 26 février 1814, huit heures du soir. + +«Monsieur le duc de Raguse, je vous préviens que le prince de la Moskowa +a passé aujourd'hui à Arcis-sur-Aube, et qu'il marche sur les derrières +de Blücher. + +«Vous pouvez, monsieur le maréchal, s'il est nécessaire, vous faire +soutenir par le maréchal duc de Trévise. + +«Nous sommes entrés à Châtillon-sur-Seine, et l'Empereur y a ordonné la +formation d'une cohorte de garde nationale urbaine pour garder le +congrès. Nos troupes sont entrées à Bar-sur-Aube et à Clairvaux. + +«Le duc de Castiglione est entré à Mâcon, Châlons, Chambéry, +Bourg-en-Bresse et Genève. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Troyes le 27 février 1814, huit heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur marche sur les derrières de +l'ennemi pour couper l'armée de Blücher; nos troupes sont déjà à Plancy, +et nous serons demain sur la route de Vitry. L'intention de Sa Majesté +est que vous vous réunissiez au duc de Trévise, et que vous marchiez +ensemble à l'ennemi. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«1er mars 1814. + +«Sire, je reçois à l'instant la nouvelle de l'arrivée de Votre Majesté à +Jouarre, et je ne perds pas un instant pour lui rendre compte de la +position de l'ennemi. + +«Après s'être porté sur Meaux par la rive gauche et fait sans fruit +quelques tentatives sur cette ville, l'ennemi a jeté deux ponts +au-dessous de la Ferté-sous-Jouarre, et a fait le passage de la Marne. + +«Le corps de Kleist, formant son avant-garde, s'est bientôt mis en +marche pour Lisy, où il opère le passage de l'Ourcq. + +«Informé de ce mouvement, et certain que l'ennemi ne pouvait avoir sur +la rive droite de l'Ourcq qu'une portion de ses forces, j'ai proposé au +duc de Trévise de marcher à lui. Quoique la journée fût avancée et que +nous ayons été obligés de combattre pendant une portion de la nuit, nous +l'avons culbuté et battu, et nous avons réoccupé les bords de l'Ourcq. +L'armée ennemie a bivaqué au confluent de l'Ourcq et de la Marne, et le +corps de Kleist, avec beaucoup de cavalerie, s'est retiré sur la +Ferté-Milon. Le duc de Trévise a occupé Lisy, et moi, j'ai pris position +à May sur la Jargogne. Hier l'ennemi a fait quelques tentatives pour +passer l'Ourcq à Lisy; mais toutes ses forces ont remonté la rivière et +se sont dirigées sur la Ferté-Milon. + +«Nous avons été toute la journée en situation de les compter. Elles sont +fort considérables; il y a surtout une très nombreuse cavalerie. Sur le +soir, l'ennemi, ayant porté des troupes en face de ma position, a fait +passer l'Ourcq à quatre mille chevaux et à quelque infanterie, au pont +de Gèvres, et a conservé un camp assez considérable d'infanterie sur les +hauteurs de Gèvres, sur la rive gauche de l'Ourcq, et un plus +considérable encore sur les hauteurs de Crouy. Les feux que je viens de +faire observer indiquent que ces troupes y sont encore. L'armée ennemie +n'a laissé personne en face de Lisy. Il est important de suivre ses +mouvements en couvrant Paris. J'ai engagé le duc de Trévise à se rendre +ici avec toutes ses troupes, afin que, s'il faisait quelque tentative +sur nous avec son arrière-garde, nous fussions en mesure de lui résister +et j'ai écrit à Meaux pour que tous les renforts qui sont en marche +partissent cette nuit pour nous rejoindre. + +«Sans notre affaire d'avant-hier l'ennemi serait maître de Meaux, et +aurait ses coureurs sur Paris. Mais maintenant son coup est manqué, et +l'arrivée de Votre Majesté rendra impossible l'exécution de ses projets. + +«Le pont de Triport est détruit, ainsi que celui de Lagny, et, si Votre +Majesté, comme je le suppose, veut passer la Marne sur-le-champ, elle ne +peut le faire que sur le pont de Meaux, où tout est prêt pour la +recevoir.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH. + +«May, le 1er mars 1814. + +«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire. Les choses étant tout autres que l'Empereur les suppose, la +conduite que nous ayons à tenir est toute différente. Voici quelle est +notre situation: + +«L'affaire d'hier a donné un très-grand résultat en ce qu'elle a forcé +l'ennemi à renoncer à se porter sur Meaux, et au contraire à se porter +sur la Ferté-Milon. Si nous n'avions pas, hier au soir, attaqué et +culbuté l'ennemi, ses troupes légères seraient aujourd'hui aux +barrières, et nous aurions eu une très-mauvaise affaire aux environs de +Meaux. Au lieu de cela, l'ennemi a perdu toute cette journée, puisque +nous l'avons constamment en vue et en présence, et qu'il n'a fait que +peu de chemin pour gagner la Ferté, quoique sa direction soit bien +décidée. + +«L'ennemi a tenté de passer à Lisy, mais sans fruit. Il a passé à Gèvres +un bon nombre de troupes. Je ne pouvais défendre ce point, qui était +hors de la ligne défensive que j'avais choisie. Toutefois ses masses ont +suivi la rive gauche de l'Ourcq. Il nous a présenté un monde +très-considérable et que je crois de plus de trente mille hommes, il a +certainement de huit à dix mille hommes de cavalerie. Les renforts qui +nous sont envoyés et l'arrivée de l'Empereur nous donneront, j'espère, +les moyens de faire de belles tentatives; mais il est urgent que +l'Empereur vienne, et, d'après la marche que lui-même a tracée, nous +sommes autorisés à compter sur lui demain. Il est bien important que +l'Empereur soit informé qu'il n'y a de pont praticable pour lui qu'à +Meaux, et que ceux de Triport et de Lagny sont détruits. Celui de Meaux +peut en trois quarts d'heure être mis en état de donner passage à toute +l'armée. + +«Nous n'avons plus que deux partis à prendre, si l'arrivée de l'Empereur +se diffère. Réunir toutes les troupes, le duc de Trévise et moi, et +suivre l'ennemi dans son mouvement sur la Ferté, ou bien nous +rapprocher de Meaux. Mais le premier parti me paraît préférable, et je +l'ai proposé au duc de Trévise. L'Empereur, arrivant ensuite, pourra +agir sans perdre un moment, parce que les troupes seront toutes +disposées. + +«Je me concerterai avec le duc de Trévise pour faire ce qu'il y aura de +mieux, d'après les rapports que nous recevrons cette nuit, et j'aurai +l'honneur d'informer Votre Majesté de ce que nous aurons fait.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«La Ferté-sous-Jouarre, le 2 mars 1814, six heures du soir. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous préviens _que l'armée +passera cette nuit la Marne_. Faites en sorte de correspondre avec le +général Wattier qui commande la cavalerie légère, et qui marche dans la +direction de Crouy et de la Ferté-Milon. + +«L'intention de l'Empereur est que vous passiez l'Ourcq à la pointe du +jour pour pousser l'ennemi. + +«L'Empereur sera demain de sa personne à Montreuil pour se diriger à la +suite de l'ennemi ou pour prendre sur-le-champ sa direction sur +Château-Thierry et Châlons, selon les nouvelles que Sa Majesté recevra +de vous, et ce qu'elle apprendra sur les mouvements de l'ennemi. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Fère-en-Tardenois, le 4 mars 1814, deux heures après midi. + +«Monsieur le duc de Raguse, le quartier général sera ce soir à Fismes, +le duc de Bellune à Fère-en-Tardenois; l'Empereur attend de vos +nouvelles. Si l'ennemi a marché sur Soissons, c'est vraisemblablement +pour se porter sur Laon, et, si vous êtes à Soissons avec le duc de +Trévise, nous pourrons, de notre côté, arriver en même temps que vous à +Laon. Comme l'ennemi n'aura pas pu prendre la place de Soissons, qu'on +dit bien gardée, il aura sûrement quitté la route de Soissons à Noyon, +et jeté un pont sur l'Aisne. Wintzingerode a passé, le 2 mars, à +Fère-en-Tardenois. L'Empereur pense que vous devez avoir des nouvelles +du Bulow, qu'on suppose du côté d'Avesnes. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Fismes, le 5 mars 1814, neuf heures du matin. + +«L'Empereur, monsieur le duc de Raguse, me charge de vous faire +connaître que les agents envoyés cette nuit à Soissons ont été jusqu'aux +portes de la ville par la rive gauche, et ont vu, de l'autre côté de +l'Aisne, de grands feux. L'intention de Sa Majesté est de passer l'Aisne +à Béry où il y a un pont de pierre, à Maisy, où Sa Majesté fait jeter un +pont de chevalets, et au pont d'Arcis où le duc de Trévise a l'ordre +d'établir aussi un pont sur chevalets. Mettez à cet effet vos compagnies +de sapeurs à sa disposition: telle est l'intention de l'Empereur. Sa +Majesté pense qu'avec votre corps vous devez barrer la route de +Château-Thierry en vous tenant dans la position de Busancy et Hartennes: +vous vous porteriez sur Soissons si l'ennemi évacuait la ville; et, s'il +ne l'évacue pas, vous vous porterez sur Braines aussitôt que le pont +d'Arcis sera terminé. Nous devons être entrés ce matin à Reims. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Fismes, le 5 mats 1814, onze heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, _si vous n'êtes pas entré à Soissons, +l'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez cette nuit à +Braines. Le quartier général de l'Empereur sera ce soir à Béry-au-Bac_. + +«_Nous nous sommes emparés de Reims_ où nous avons fait deux mille +prisonniers, pris deux cents officiers et trois mille hommes aux +hôpitaux, ainsi que beaucoup de bagages. L'Empereur va marcher demain +sur Laon par Béry-au-Bac où il y a un pont de pierre. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Béry-au-Bac, le 5 mars 1814, six heures du soir. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, _l'Empereur pense que vous êtes ce +soir à Braines_, comme je vous l'ai ordonné ce matin. Nous sommes +arrivés à Béry-au-Bac, dont le pont était gardé par quelques pièces de +canon et de la cavalerie ennemie. Nous avons pris deux pièces et fait +quelques prisonniers. _Notre avant-garde est ce soir à mi-chemin d'ici à +Laon. L'Empereur pense que vous devez rester la journée de demain, 6, à +Braines_ pour voir si l'ennemi veut évacuer Soissons et couvrir Reims; +mais que _vous devez vous tenir en mesure de vous porter rapidement sur +nous et vous rendre à Béry-au-Bac après-demain, 7, pour nous joindre le +8 à la bataille qui peut avoir lieu à Laon_. L'Empereur ordonne que vous +envoyiez sur-le-champ ici, pour de là nous joindre sur Laon, tous les +détachements que vous pourrez avoir, qui appartiendraient au 4e régiment +de dragons et la division Roussel, et aux deuxième, cinquième et +sixième corps de cavalerie, _ne devant garder avec vous que ce qui +appartient au premier corps de cavalerie_: vous formerez de tous ces +détachements un régiment de marche qui viendra nous joindre à grandes +journées. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + +«_P. S._ Le duc de Trévise doit être parti ce soir de Braines pour venir +à Béry-au-Bac. Vous saurez où il a couché en faisant suivre sa marche. +Faites-lui passer la lettre ci-incluse. + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT + +«Béry-au-Bac, le 6 mars 1814, onze heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre à la cavalerie du duc de +Trévise, qui est à Braines, de se rendre à Béry-au-Bac pour nous +rejoindre. + +«Je donne en même temps l'ordre au duc de Trévise de venir sur-le-champ +ici avec son corps, s'il n'est pas entré à Soissons. + +«Dans le cas où vous et le duc de Trévise seriez entrés à Soissons, +l'intention de l'Empereur est que vous marchiez, ainsi que ce maréchal, +jusqu'à trois lieues de Soissons sur la route de Laon, afin que nous +arrivions à Laon tous ensemble. Le quartier général de l'Empereur sera à +Corbeny. L'intention de Sa Majesté est que, de Braines, si vous n'avez +pas été à Soissons, vous vous rendiez à Béry-au-Bac pour nous rejoindre +le plus tôt possible sur la route de Laon. Surtout que votre cavalerie +vous précède. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Du bivac de Malava, en avant de Bray, le 8 mars 1814, dix heures du +matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, nous sommes à l'Ange-Gardien. Le prince de +la Moskowa marche sur Vreil, route de Laon; le duc de Trévise marche sur +Vreil par Chavigny. L'intention de Sa Majesté est que vous marchiez avec +vos troupes sur Laon par Aubigny. Vous vous mettrez en communication +avec le duc de Trévise. Nous avons envoyé des troupes sur Soissons; +aussitôt que nous serons maîtres de cette ville, la ligne d'opération de +l'armée sera par Soissons. Laissez quelques troupes à Béry-au-Bac pour +garder le pont et la communication de Reims. Le général Bordesoulle, qui +est à la ferme de Houstalin, près Craon, rentre à votre disposition; +donnez-lui des ordres. Le duc de Padoue est également à vos ordres. Ces +corps doivent marcher sur vous. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Bray-en-Laonnois, le 8 mars 1814. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous vous +portiez à Corbeny avec votre corps; que vous y preniez sous vos ordres +la division d'infanterie du duc de Padoue, ainsi que votre cavalerie, +c'est-à-dire le premier corps de cavalerie commandée par le général +Bordesoulle. + +«L'intention de Sa Majesté est que vous fassiez les dispositions +nécessaires pour nettoyer vos derrières, et que vous vous dirigiez sur +Laon, mais en ayant pour but de bien maintenir vos communications. +Mettez-vous en correspondance avec Reims, où commande le général +Corbineau. + +«Nous sommes à l'Ange-Gardien; l'Empereur suppose que dans la journée +nous serons dans Soissons. Sa Majesté attend cette nouvelle pour prendre +sa marche sur Laon. En attendant, poussez-y une avant-garde avec les +précautions convenables. + +«Je vous envoie un rapport du général Paoz; manoeuvrez avec le duc de +Padoue en conséquence. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Chavignon, le 9 mars 1814. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous ai écrit ce matin par un de +vos courriers. Je vous faisais _connaître qu'il était à présumer que +notre avant-garde était en possession de la ville de Laon; qu'en +conséquence vous pouviez arrêter votre mouvement_, si vous n'y trouviez +pas d'inconvénient. _Mais on s'y bat encore_: l'Empereur s'y porte. +_Vous devez continuer à marcher sur cette ville._ + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + +«_P. S._ Tâchez de vous lier avec nous par des postes sur votre gauche.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«Corbeny, le 9 mars 1814, deux heures du matin. + +«Sire, j'ai à rendre compte à Votre Majesté d'un événement de guerre +malheureux et fort extraordinaire, et qui a peu d'exemples. Je me suis +mis en marche, conformément à vos ordres, ce matin, pour Laon. Le +brouillard était extrêmement épais. Je me suis arrêté à Fétieux; vers +midi, votre canon s'étant fait entendre et le temps s'étant élevé, je me +suis hâté de marcher. J'ai trouvé l'ennemi à une lieue environ avec +quatre mille chevaux, que j'ai poussé devant moi avec mon canon. Plus +tard, m'étant emparé d'un bois, j'ai pu découvrir environ douze mille +hommes d'infanterie et cinq mille chevaux. La supériorité de ces forces +devait m'empêcher de rien entreprendre de très-sérieux; cependant il me +sembla indispensable d'occuper l'ennemi et d'agir assez pour neutraliser +ses forces et faire une diversion utile à votre attaque. En conséquence, +j'ai fait attaquer le village d'Athies et je m'en suis emparé. Plus +tard, j'ai fait attaquer une ferme qui me rapprochait de la route de +Marles, sur laquelle l'ennemi paraissait faire des dispositions de +retraite; je m'en suis également rendu maître. L'ennemi a incendié le +village et la ferme avant de se retirer. J'ai fait établir une batterie +de vingt pièces de canon, à laquelle l'ennemi a répondu par une batterie +de trente, ayant encore beaucoup de pièces en vue, mais non en action. +L'ennemi a porté de la cavalerie sur sa gauche, ce qui menaçait ma +droite; mais j'avais fait des dispositions en conséquence. Nous sommes +restés plusieurs heures dans cette position, nous canonnant de part et +d'autre, et repoussant quelques entreprises que l'ennemi avait faites +sur les postes que j'avais établis; mais, à nuit bien close, à l'instant +où je me disposais à prendre une position de nuit, des masses +d'infanterie très-considérables, et formant au moins douze mille hommes, +et toute la cavalerie de l'armée, ont débouché sur moi par différents +points, et une portion de l'infanterie sur les derrières de ma position. +Ce mouvement a eu d'autant plus d'effet, qu'il était moins prévu, parce +que deux bataillons de la réserve de Paris, qui occupaient le village +d'Athies et la ferme, en sont partis si vite, que je n'ai pas pu +supposer même qu'ils fussent attaqués. De la précipitation de cette +retraite vint le désordre, et du désordre la confusion; de là une +retraite sans ordres donnés et une espèce de fuite pour l'artillerie. +L'infanterie ennemie s'approcha assez pour s'engager; il devint +indispensable de suivre le mouvement; mais au moins je parvins à faire +de toutes ces troupes une masse compacte qui offrit quelques moyens de +résistance. En même temps la cavalerie ennemie chargea la nôtre et la +renversa; celle-ci est prise pour l'ennemi par notre infanterie, ce qui +augmente le mal; en même temps, plusieurs masses de cavalerie ennemie se +trouvent sur nos flancs et à cheval sur la route. Nous repoussons +constamment cette cavalerie, soit sur nos flancs, soit sur notre front, +par un feu bien soutenu et des coups de baïonnette, et nous avançons; +mais les équipages et les voitures d'artillerie qui avaient précédé la +colonne sont sabrés par l'ennemi; plusieurs pièces tombent en son +pouvoir. Nous en reprenons plusieurs, nous les emmenons; mais d'autres +restent sur la place, soit parce que les chevaux manquent, soit par +toute autre raison; et nous ne pouvons consacrer beaucoup de temps à les +mettre en état de nous suivre, à cause de la proximité des masses +d'infanterie qui nous suivaient, en fusillant toujours avec nous. Par +suite de cette impossibilité, nous avons perdu beaucoup de pièces: je +n'en ai pas l'état précis, mais je crois que le nombre s'élève de douze +à quatorze. La perte en hommes a été peu considérable, et je suis +convaincu que l'ennemi a pris très-peu de monde, parce qu'il n'y a pas +eu un seul bataillon d'ouvert par les charges de cavalerie. Nous sommes +arrivés à Fétieux. L'ennemi suivant vivement et la confusion étant au +comble, il a fallu nécessairement passer le village pour trouver une +barrière, arrêter tout le monde, et réorganiser le personnel et le +matériel. Le général Digeon se rend cette nuit à Béry-au-Bac, dans +l'objet de réorganiser l'artillerie qui reste. Nous n'avons encore pu ce +soir mettre de l'ordre dans les corps, qui sont tous confondus et hors +d'état de faire aucun mouvement et de rendre aucun service; et, comme il +y a bon nombre d'individus qui se sont portés à Béry-au-Bac, je me vois +forcé de m'y rendre pour remettre tout dans un état convenable demain +matin. Tel est, Sire, l'étrange événement qui a eu lieu ce soir, mais +qui aurait pu être bien pis encore, si les troupes, après le premier +moment de terreur qui les a fait mettre en marche sans ordre, n'avaient +pas été sensibles aux reproches et disposées par là à bien faire. Je +prends la liberté de vous le répéter, notre perte ne serait rien sans +les canons que nous avons laissés dans les fossés de la route. Nous +avons eu sûrement affaire à vingt mille hommes.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Soissons, le 12 mars 1814, sept heures et demie du soir. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, Sa Majesté me charge de vous faire +connaître que le général Sébastiani, avec deux mille chevaux, couche ce +soir à Braines avec son corps. Sa Majesté part à minuit avec la vieille +garde. + +«Il est nécessaire, monsieur le duc, que vous vous teniez prêt à partir, +avec la division Defrance, le premier corps de cavalerie et toute votre +infanterie, pour former notre avant-garde, l'intention de l'Empereur +étant d'attaquer demain Saint-Priest dans Reims, de le battre et de +reprendre la ville. Vous laisserez les postes de cavalerie que vous avez +placés à Sailly et le long de la rivière, et nous continuerons à tenir +également un poste de cavalerie à Béry-au-Bac. L'Empereur aura ainsi une +trentaine de mille hommes dans la main, dont sept ou huit mille de +cavalerie, et plus de cent pièces de canon. Sa Majesté ordonne, monsieur +le maréchal, que vous fassiez toutes vos dispositions pour pouvoir +partir demain à la petite pointe du jour. Il est bien important que vous +laissiez un corps d'observation à Béry-au-Bac, et que vous envoyiez des +paysans pour vous instruire s'il déboucherait quelque chose de l'autre +côté. L'Empereur espère que nous pourrons attaquer demain à deux ou +trois heures après midi. Sa Majesté sera demain à Fismes, probablement +de bonne heure; elle vous recommande de ne pas trop ébruiter votre +marche par des coureur: il vaut mieux arriver en masse. Il serait bien +important de pouvoir prendre quelques coureurs ennemis en leur tendant +une embuscade, afin d'avoir des nouvelles. + +«Le prince vice-connétable, major général. + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Soissons, le 12 mars 1814, neuf heures et demie du soir. + +«Monsieur le duc de Raguse, je vous ai envoyé un courrier extraordinaire +pour vous faire connaître que l'intention de l'Empereur est que vous +vous mettiez en marche, demain, 13, à six heures du matin, avec votre +corps, pour vous rendre à Reims sans trop vous aventurer. + +«L'Empereur marche sur Reims par la route de Fismes. + +«Amenez avec vous la division Defrance, et laissez un corps +d'observation au pont de Béry-au-Bac, ainsi que des postes de cavalerie +aux différentes positions où vous en aviez aujourd'hui. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Reims, le 14 mars 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie un rapport que je viens de +recevoir du colonel Plaugenief et du maire de Fismes. Prenez-en +connaissance, vous y verrez les mouvements que fait l'ennemi du côté de +Roncy. L'intention de l'Empereur est que vous _fassiez des dispositions +pour chasser l'ennemi de Roncy, et que vous veilliez sur la colonne qui +voudrait passer la rivière_ en marchant sur le pont de Béry-au-Bac. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAIRE DE LA VILLE DE FISMES AU PREMIER OFFICIER SUPÉRIEUR DE L'ARMÉE +FRANÇAISE SUR LA ROUTE DE REIMS. + +«Fismes, le 14 mars 1814. + +«Monsieur, nous venons de recevoir la nouvelle certaine qu'un parti de +Cosaques, évalué deux mille hommes, avec de l'artillerie, vient de +mettre en réquisition les ouvriers de Sillery et environs, pour jeter un +pont sur la rivière d'Aisne à Bourg, deux lieues de Fismes, et venir +couper la communication audit Fismes de Soissons à Reims. + +«Je vous donne cet avis pour que vous puissiez sur-le champ prendre les +mesures nécessaires. + +«J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur, + +«Votre très-humble serviteur.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Reims, le 14 mars 1814, huit heures et demie du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur ordonne _que vous portiez sur la +route de Béry-au-Bac, en avant de vous la cavalerie du général +Bordesoulle; vous aurez une avant-garde au pont et vous vous placerez +de manière à la soutenir. L'Empereur voulant, à quelque prix ce soit, +garder ce pont_. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT + +«Reims, le 15 mars 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, _l'intention de l'Empereur est que vous +fassiez prendre les capotes et les schakos des prisonniers, pour en +donner aux soldats qui en manquent_. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Reims, le 15 mars 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, je n'ai point de réponse à faire à la lettre +qui vous a été remise pour moi à vos avant-postes. Employez tous les +moyens possibles pour avoir des nouvelles de l'ennemi. Il paraît +certain que l'ennemi marche, mais dans quelle direction, voilà ce qu'il +faut connaître; donnez-nous fréquemment de vos nouvelles. Soyez en +observation, envoyez beaucoup de reconnaissances sur différentes +directions, faites courir les gens du pays, donnez de l'argent, et je +vous le ferai rendre. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON + +«15 mars 1814. + +«Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire aujourd'hui. Les forces de l'ennemi sont restées toute la +journée dans la même position, j'ai pu en juger par la fumée de son +camp. Ce soir on reconnaît distinctement trois lignes de feux, telles +qu'elles étaient hier, mais il en manque une quatrième qui, la nuit +dernière, était placée plus en arrière. + +«On a vu dans la journée cinq colonnes en marche pour remonter l'Aisne, +mais à une grande distance, de manière que l'on n'a pu déterminer si +c'était de la cavalerie ou de l'infanterie. + +«L'ennemi a devant Béry des postes de cavalerie et quelque infanterie +plus en arrière. Il avait amené ce matin des pièces de canon qu'il a +retirées ensuite. J'ai reçu des rapports de toute la ligne, à +l'exception du Pont-d'Arcis, et je n'ai pas non plus de nouvelles du +détachement de cavalerie qui était en observation au débouché de Veilly, +et qui a reçu ordre de se porter sur Pont-d'Arcis. Cette omission de +rapport peut tenir à l'éloignement ou à quelque faute dans le service. +Ainsi je n'en conclus encore rien: j'ai envoyé ce soir un officier pour +vérifier ce qui se passe de ce côté. S'il n'y a rien sur ce point, il me +paraîtrait assez probable que l'ennemi remonte l'Aisne et se retire, et +que le mouvement qui s'est opéré aujourd'hui à notre vue aurait pour +objet de protéger les bagages; cela serait d'autant plus probable, que +l'ennemi a eu des patrouilles multipliées sur les bords de l'Aisne, +d'ici à Neufchâtel. + +«J'espère, dans la nuit, avoir des renseignements qui m'éclaireront sur +les mouvements de l'ennemi, et je m'empresserai alors d'écrire au prince +de Neufchâtel pour en informer Votre Majesté. + +«Demain, au jour, j'essayerai de faire passer par Béry un gros parti de +cavalerie, mais je ne pense pas qu'il puisse aller bien loin, attendu +que l'ennemi est en force à peu de distance. + +«Je vais tenter le moyen que me prescrit Votre Majesté pour recruter des +soldats, et je ne négligerai rien pour réussir. Mais que faire, en +campagne, d'hommes qui n'ont ni armes ni habits? + +«Votre Majesté verra, par l'état ci-joint, que j'ai vingt-deux bouches à +feu, y compris deux pièces de la garde qui étaient à Béry-au-Bac, et que +j'ai emmenées avec moi; ainsi, ces pièces déduites, j'en ai +vingt.--D'après cela, Votre Majesté pourra donner ses ordres pour +compléter mon artillerie comme elle le jugera convenable. + +«Votre Majesté m'annonce quelques renforts; mais les renforts immédiats +sont bien peu de chose, et ceux des places de la Moselle sont bien +éloignés. Votre Majesté m'avait fait annoncer que les troupes conduites +par le général Jansens seraient pour moi. Il paraîtrait qu'elles +reçoivent une autre destination: cependant j'ai bien peu de monde et +bien mal organisé. Il me serait bien nécessaire de recevoir des soldats +et d'être autorisé à organiser ce qui me reste d'une manière plus +régulière. La division du général Ricard n'a guère que quatre cents et +quelques combattants. Que faire avec une division de pareille force? +elle ne vaut pas même un bataillon de même nombre, car ici il y a +beaucoup d'embarras et peu de combattants. + +«La cavalerie était restée jusqu'à présent dans un si grand désordre, +qu'on ne peut raccorder la situation présente avec les états antérieurs. +Il est évident que les chefs de corps ont enflé leurs régiments, ou leur +négligence a empêché de rendre compte des mutations journalières, +spécialement pour les hommes restés en arrière. Il est de fait qu'il y a +en arrière un grand nombre d'hommes pour cause légitime, celle de la +ferrure; mais il y a tant de confusion par suite de l'organisation des +régiments provisoires, que l'on peut attribuer à cette cause le désordre +qui existe. Il y aurait certainement de l'avantage à déterminer quatre +régiments, qui recevraient tout ce qui existe, et à renvoyer les cadres +en arrière. + +«L'échauffourée qu'a eue hier le général Merlin a coûté plus cher qu'on +ne l'avait cru d'abord. Nous avons perdu environ quatre-vingts hommes ou +chevaux. Les chefs de corps en portent davantage, mais c'est évidemment +pour expliquer les hommes restés en arrière depuis plusieurs jours. Le +seul moyen qui m'a paru convenable pour voir clair dans ce chaos a été +d'ordonner un appel nominal fait par les généraux de division. Cet +appel, que je vérifierai moi-même, s'il le faut, nous donnera une base +et les moyens de suivre les mutations. Aujourd'hui, le général +Bordesoulle n'aurait à ses ordres, pour combattre, y compris les +détachements qu'il a sur la rivière, que les débris de quinze +escadrons.--Si les trois cents chevaux que Votre Majesté m'annonce +arrivent, ses forces seront presque doublées.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Reims, le 17 mars 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur part dans ce moment pour se +rendre à Épernay, avec la vieille garde. Le duc de Trévise se rend ce +soir à Reims; il laisse de la cavalerie et de l'infanterie à Soissons. + +«Le départ de l'Empereur pour Épernay est nécessité par des affaires qui +doivent avoir lieu hors du côté de Nogent. Sa Majesté a donc cru devoir +s'approcher d'une journée pour avoir des nouvelles, et, d'après les +événements, manoeuvrer suivant les circonstances. Il est possible que Sa +Majesté revienne à Reims, ou se porte sur Châlons, les événements en +décideront. + +«Le maréchal prince de la Moskowa est à Châlons; ayez soin, monsieur le +maréchal, de vous entendre avec le duc de Trévise qui sera à Reims, et +de nous faire parvenir de fréquents rapports sur tout ce que vous +apprendrez de l'ennemi. + +«Vous aurez soin aussi de ne plus laisser passer personne sur le pont de +Béry-au-Bac, sous quelque prétexte que ce soit, et vous ferez préparer +tout ce qu'il vous faut pour détruire ce pont en cas d'événements. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + +Par duplicata. + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Épernay, le 17 mars 1814, six heures et demie du soir. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur, en arrivant ici, a appris que +l'ennemi avait passé la Seine sur ses ponts à Pont et marchait sur +Provins. Sa Majesté s'est résolue à marcher sur Troyes. Le quartier +général de l'Empereur sera demain à Semoine, et après-demain à Arcis. Sa +Majesté laisse à Épernay le général Vincent. + +«L'Empereur désire, monsieur le maréchal, que vous ayez la direction de +votre corps et de celui du duc de Trévise, qui, dans ce moment, est à +Reims avec deux divisions d'infanterie et la cavalerie du général +Roussel, et qui a la division Charpentier à Soissons. Le ministre de la +guerre a dû envoyer un général de brigade avec quelques troupes à +Compiègne. + +«Sa Majesté, monsieur le duc, désire que vous fassiez faire le plus de +mouvement possible de cavalerie pour imposer à Blücher et gagner du +temps. Si Blücher passait l'Aisne, vous devez lui disputer le terrain et +couvrir la route de Paris. Il est probable que le mouvement de +l'Empereur va obliger l'ennemi à repasser la Seine, ce qui arrêtera +Blücher et rendra disponible le corps du duc de Tarente, qui alors vous +serait envoyé. + +«Il faut, monsieur le maréchal, pour les choses importantes, écrire en +chiffres par Épernay et par des hommes intelligents qui sachent passer +ailleurs que par les grandes routes. + +«Il est très-important que vous envoyiez ordre sur ordre à la division +Durutte, composée de toutes les garnisons de la Meuse, de vous rejoindre +sur Reims, Rethel ou Châlons. Envoyez cet ordre de toutes les manières. + +«Comme M. le maréchal duc de Trévise est le plus ancien, puisqu'il est +de la création, ayez l'air de vous concerter avec lui plutôt que d'avoir +la direction supérieure. C'est un objet de tact qui ne vous échappera +pas. Je charge le duc de Trévise de nommer un major pour commander la +place de Reims, la garde nationale et les batteries qui s'y trouvent, et +de faire partir demain le général Corbineau pour venir rejoindre +l'Empereur. + +«Je recommande au duc de Trévise de porter tous ces soins à +l'organisation de la garde nationale et de la levée en masse, et de se +procurer quelques chevaux pour atteler la batterie laissée à Reims. + +«Si Blücher prenait l'offensive dans la direction de Reims de manière à +ce que cette ville se trouvât sous les pas de l'ennemi, et que vous et +le duc de Trévise ne fussiez pas en état de la défendre, alors vous +retireriez avec vous, l'un ou l'autre, la garnison et les pièces de +canon, et vous emmèneriez les gardes nationaux de la levée en masse avec +vous. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Fère-Champenoise, le 19 mars 1814. + +«Monsieur la duc de Raguse, j'ai reçu vos dernières dépêches; vous +connaissez la position du duc de Trévise à Reims. Sa Majesté ne doute +pas que vous n'agissiez de concert pour le succès de nos armes et pour +faire le plus de mal possible à l'ennemi. Vous connaissez les localités; +l'Empereur a confiance dans vos talents. Concertez-vous et même dirigez, +sans choquer le duc de Trévise, les mouvements. Ayez l'air de vous +entendre avec lui. Nous partons d'ici pour passer l'Aube, ensuite la +Seine, et couper ce que l'ennemi peut avoir pour menacer Provins. Nous +nous portons sur Plancy. + +«Le prince vice-connétable, major général. + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Plancy, le 20 mars 1814. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, nous avons forcé hier le passage de +l'Aube et celui de la Seine; nous étions hier, à sept heures du soir, +maîtres de Méry; nous avions coupé la route de Nogent à Troyes, sur +laquelle nous avons enlevé beaucoup de bagages et les équipages de pont +de l'ennemi. L'ennemi avait levé en toute hâte, le 19, ses ponts sur la +Seine, et battait en retraite sur Bar-sur-Aube. L'empereur de Russie +était venu à Arcis-sur-Aube avec le prince de Schwarzenberg. Le corps du +duc de Tarente et toute la cavalerie nous rejoignent aujourd'hui à +Arcis. Il n'est pas possible que Blücher fasse aucun mouvement offensif, +à ce que pense l'Empereur. Si cependant il en faisait un, vous devriez, +monsieur le maréchal, ainsi que le duc de Trévise, vous retirer sur +Châlons ou Épernay, afin que nous soyons tous groupés, et couvrir la +route de Paris par quelques partis de cavalerie. Mais Sa Majesté croit +que, dans la position actuelle des choses, il faudrait que Blücher fût +fou pour tenter un mouvement sérieux. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Plancy, le 20 mars 1814, dix heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous mander que, +l'ennemi ayant évacué Provins, Nogent et Troyes, et se dirigeant sur +Bar-sur-Aube et sur Brienne, il voit avec peine que vous vous soyez +retiré sur Fismes, au lieu de vous retirer sur Reims et de là sur +Châlons et Épernay. Sa Majesté ordonne donc que vous ayez sur-le-champ à +prendre cette communication, car sans cela Blücher va se réunir au +prince de Schwarzenberg, et tout cela tomberait sur vous. L'Empereur va +peut-être lui-même manoeuvrer sur Vitry. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Plancy, le 20 mars 1814, midi. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que, de +l'endroit où vous recevrez mon ordre, vous et le maréchal duc de Trévise +vous vous dirigiez, avec votre infanterie, votre cavalerie et votre +artillerie, sur Châlons par Reims, et, si cela ne vous paraissait pas +possible, par Épernay; mais vous devez marcher en toute hâte, et surtout +accélérer le mouvement de votre cavalerie. Sa Majesté sera demain matin, +21, à Vitry. Le duc de Tarente et le duc de Reggio suivent ce mouvement +par Arcis-sur-Aube. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + +(Par duplicata.) + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«21 mars 1814. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, le corps du général de Wrede a +voulu prendre, hier, Arcis-sur-Aube: il a été battu. La grande armée du +prince de Schwarzenberg paraît marcher par Brienne sur Bar-sur-Aube pour +se joindre à Blücher. L'Empereur se porte sur Vitry. Sa Majesté aura ce +soir son quartier général à Sommepuis. Donnez-nous de vos nouvelles. + +«Le prince vice-connétable, major général. + +«ALEXANDRE.» + + + +LE DUC DE TRÉVISE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Vattey, le 24 mars 1814. + +«Mon cher maréchal, un habitant arrivant de Châlons assure qu'il y a peu +de monde dans cet endroit; que vingt-cinq dragons français y ont été +hier, mais qu'ils ont dû en sortir de suite; que l'armée française avait +passé la Marne, ainsi que vous me l'avez annoncé vous-même, à +Frignicourt, non sur un pont, mais à gué; que l'Empereur remontait la +Marne, etc. Le général Blücher, dans ce cas, n'aurait pas opéré sa +jonction avec le prince de Schwarzenberg. + +«D'après le mouvement que fait l'Empereur, il paraîtrait ne rien +craindre du côté d'Arcis; je crois toutefois qu'il nous importe beaucoup +d'éclairer cette partie. + +«Demain de bonne heure, je serai à Soudé; j'aurai ce soir de la +cavalerie à Dammartin. + +«Dans tous les cas, notre mouvement sur Champaubert, celui que vous avez +fait sur Vertus, auront produit un bon effet en forçant Czernicheff et +les nombreux partis jetés sur la rive gauche de la Marne à se retirer. + +«Les habitants de Vattey prétendent que quinze mille chevaux ont passé +par ici, se retirant sur Vitry; c'est sans doute beaucoup: prenons qu'il +n'y en ait que moitié, ce serait encore fort raisonnable. + +«D'après le portrait qu'on m'a fait du général russe qui a couché ici +hier, je suis tenté de croire que ce serait Wintzingerode. + +«Le maréchal duc DE TRÉVISE.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + +«Provins, le 27 mars 1814. + +«J'ai l'honneur de vous informer qu'après m'être porté de Sézanne en +arrière du défilé d'Esternay, et y avoir pris position, l'ennemi s'est +présenté devant moi avec de grandes forces et a fait toutes ses +dispositions d'attaque. Nous nous sommes retirés et nous avons continué +notre retraite sur la Ferté-Gaucher, avec d'autant plus de raison, que +nous étions informés que l'ennemi occupait Montmirail. Arrivés devant la +Ferté, nous avons trouvé l'ennemi en position sur la rive droite du +Grand-Morin, et battant la route avec une nombreuse artillerie. J'ai pu +reconnaître au moins quatre mille hommes d'infanterie prussienne, sans +compter ce qui occupait la ville et n'était pas susceptible d'être +apprécié; de manière que l'ennemi avait, en calculant très-fort, au +moins six mille hommes d'infanterie. M. le duc de Trévise et moi, nous +décidâmes qu'il fallait s'emparer d'un plateau qui donnait les moyens de +tourner la ville et d'aller prendre la route de Coulommiers plus loin. +Les ordres furent donnés en conséquence, et les postes ennemis furent +chassés. Pendant ce temps-là, on me rendit compte que les masses +d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie qui s'étaient présentées +devant nous au défilé d'Esternay approchaient avec diligence. Je donnai +l'ordre à la vingtième division d'occuper et de défendre jusqu'à +l'extrémité le village de Montis, qui est la clef du défilé, afin de +donner le temps d'exécuter une marche difficile dans un terrain fangeux. + +«Je donnai l'ordre à ma cavalerie de se porter au delà du bois de Montis +pour nous couvrir sur ce point contre la cavalerie ennemie, qui s'y +portait pour tourner le défilé. Tout à coup le duc de Trévise, qui +marchait en tête, m'informa qu'au lieu de se porter sur la route de +Coulommiers, il prenait celle de Provins. Ce changement me contraria +beaucoup, parce qu'il était évident que c'était une marche perdue. Après +la route de Coulommiers manquée, notre direction était sur Rozoy; mais +le mouvement était donné, et, au milieu de l'obscurité de la nuit et des +embarras du chemin, il était impossible de changer la direction, et je +ne voulais point quitter le duc de Trévise. En conséquence, nous avons +marché sur Provins, où nous sommes arrivés ce matin et où nous avons +pris position, afin de rallier et de reposer les troupes. L'ennemi est +arrivé à midi avec de l'infanterie et de la cavalerie; mais, jusqu'à +présent, je n'ai pas reconnu de grandes forces. Nous avons entendu +aujourd'hui une vive canonnade dans la direction de Meaux. Le mouvement +de l'ennemi sur Paris n'est pas douteux. + +«En conséquence, nous marchons sur la capitale, et nous nous mettons en +marche cette nuit pour Nangis et Melun, d'où nous descendrons la Seine +pour nous porter sur Charenton. Je prie Votre Excellence de me faire +connaître la situation des choses, afin que je puisse modifier mes +mouvements d'après les circonstances.» + +«_P. S._ La défense de Montis a été fort glorieuse. Une poignée +d'hommes, avec deux pièces de canon, a résisté à vingt pièces de canon +et quatre mille hommes d'infanterie bavaroise, qui les ont attaqués sans +succès, et cette poignée de braves a ramené son canon au milieu des +embarras causés par la nuit et les mauvais chemins.» + + + +LE DUC DE TRÉVISE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Nangis, le 28 mars 1814. + +«Mon cher maréchal, je croyais vous trouver ici, ainsi que nous en +étions convenus hier. + +«Votre aide de camp vous remettra copie d'une lettre que je viens de +recevoir du ministre de la guerre. Je regrette que nous ne soyons pas +restés aujourd'hui à Provins: nous aurions pu nous jeter, en cas +d'événement, sur Nogent, sur Bray ou sur Montereau. + +«Je prends le parti de rester à Nangis aujourd'hui si l'ennemi n'occupe +pas Rozoy en forces; dans ce dernier cas, je me porterai sur +Brie-Comte-Robert, et, finalement, sur Bonneuil, ayant ma gauche à la +Marne, ma droite à la Seine, pour couvrir Charenton. Cette position ne +m'offre point de chance fâcheuse si le pont de Saint-Maur est +suffisamment gardé, et je serai prévenu à temps si l'ennemi forçait le +passage de Meaux ou celui de Lagny. + +«Je vous engage à faire réoccuper le pont de Nogent par les troupes du +général Souham. + +«J'ai dû marcher très-lentement et faire de fréquentes haltes, à la +pointe du jour, pour rallier mille à douze cents hommes de vos troupes, +qui étaient restés en arrière. Je les ai fait passer devant les miennes. + +«Je vous prie, mon cher maréchal, de me donner de vos nouvelles, et +d'agréer l'assurance de ma haute considération et de mon attachement. + +«Le maréchal duc DE TRÉVISE.» + +«_P. S._ dans le cas où je ne pourrais pas rester ici ce soir, je +prendrais position à Guignes.» + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + +«Melun, 28 mars 1814, sept heures du soir. + +«J'ai eu l'honneur de vous écrire hier par le colonel Fabvier. J'attends +avec impatience la réponse de Votre Excellence pour bien connaître ce +qui se passé sur la Marne. + +«Les troupes que nous avons eues devant nous à la Ferté ont dû arriver +hier de bonne heure à Coulommiers et à Rebais. J'ai vu moi-même, étant à +la Ferté, des colonnes d'artillerie et de bagages prendre la direction +de Rebais. C'est donc par Meaux et la Ferté-sous-Jouarre que l'ennemi +veut opérer, et c'est sur ce point qu'il faut porter nos forces et notre +attention. De système de l'ennemi est d'autant plus naturel, qu'opérant +aussi par Soissons toutes ses colonnes se trouvent liées entre elles. Je +voudrais être à Meaux ou à Lagny avec le duc de Trévise; et cela serait +sans la marche absurde et ridicule que nous avons faite sur Provins, et +que je n'ai pas été à temps d'empêcher. Je marche à tire-d'aile pour +réparer le temps perdu, mais je crains bien d'arriver trop tard, et le +mal a été augmenté encore par le séjour que nous avons fait à Provins, +dont nous aurions dû partir plus tôt; mais, à cet égard, je n'ai rien à +me reprocher. On a entendu hier distinctement le canon entre Coulommiers +et Rozoy, ou entre Coulommiers et Crécy. En conséquence je n'ai pu +prendre la route directe de Meaux ni de Lagny, puisqu'il aurait fallu +passer sur le corps à l'ennemi. Je n'ai point pris non plus celle de +Guignes, parce que la cavalerie ennemie pouvait être aujourd'hui sur +cette route, et que, dans ces immenses plaines de Brie, rien n'est plus +dangereux qu'une marche de flanc un peu longue, surtout avec des troupes +fatiguées et harassées, et enfin parce que je veux éviter toute espèce +d'engagement, jusqu'à ce que j'aie pris ma ligue d'opération sur Paris, +et que j'aie reçu les munitions qui me manquent. + +«Le duc de Trévise, qui devait d'abord suivre la même direction que moi, +m'écrit qu'il a pris position à Nangis, et que, si l'ennemi est en +forces à Rozoy, il se portera sur Guignes. Je souhaite qu'il ne lui +arrive pas malheur, mais je le crains fort. Sa station à Nangis ne +remplit aucun objet, et il court la chance d'être détruit; et, s'il ne +l'est pas, il est au moins inutile à la défense de la Marne, qui est le +point important. Je viens de lui écrire pour l'engager à passer la Marne +et à suivre mon mouvement. + +«Je compte aller coucher demain à Charenton, et après-demain j'irai sur +Lagny et Meaux; et, si l'ennemi n'est pas en opération sur la rivière, +je déboucherai par Meaux pour éclairer ses mouvements. + +«J'ai laissé le général Souham sur la Seine, occupant Nogent, Bray et +Montereau, et je lui ai ordonné de faire couper les ponts. Par ce moyen +la communication avec l'Empereur est assurée par la rive gauche de la +Seine.» + + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 28 mars 1814, six heures et demie du soir. + +«J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que l'ennemi, qui est +parvenu à enlever hier la position de Meaux, se porte en forces sur +Paris, et qu'il est déjà sur Claye. + +«Il est donc de la plus haute importance, monsieur le maréchal, que vous +vous rendiez en toute hâte avec vos troupes, et monsieur le duc de +Trévise avec les siennes, vers Paris, c'est-à-dire plus près de la +capitale. + +«Je prie Votre Excellence de se mettre en marche sans aucun délai; et +dans le cas où, d'après les renseignements que vous pourriez avoir, vous +croiriez ne pas pouvoir vous diriger par Brie-Comte-Robert sans y +trouver des forces ennemies supérieures aux vôtres, vous vous dirigeriez +de Nangis droit sur Corbeil, pour y passer la Seine, et de là gagner les +abords de Paris. + +«J'écris dans le même sens à M. le duc de Trévise, afin que vous +combiniez ensemble votre mouvement, qui exige la plus grande célérité. + +«Le général Souham, à qui j'écris aussi, gardera la ligne de la Seine, +entre Montereau et Nogent, avec ses troupes, pour la communication avec +l'Empereur. + +«Je vous prie, monsieur le maréchal, de me faire connaître, par le +retour du courrier, la direction que vous aurez prise, ainsi que le +moment auquel vous serez rendu près Paris. + +«DUC DE FELTRE.» + +«_P. S._ Nous avons reçu à quatre heures des nouvelles de l'Empereur du +26, de Saint-Dizier. Sa Majesté y avait battu complètement deux +divisions commandées par le général Wintzingerode, qui avait pris +retraite sur Bar-sur-Ornain. On avait fait deux mille prisonniers, etc. + +«Le général Compans était à Ville-Parisis, à trois heures, avec presque +toutes les troupes ennemies sur les bras.» + + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 29 mars 1814. + +«Monsieur le maréchal, vous ne pouvez trop tôt arriver à Charenton avec +votre corps d'armée, pour de là manoeuvrer de manière à soutenir le +général Compans, qui a couché cette nuit à Vert-Galant, et qui a, en +effet, sur les bras toutes les forces des corps de Kleist, de Sacken, +d'York, et, je crois, encore, le grand-duc Constantin et tes +Wurtembergeois. Avec sept ou huit mille hommes de troupes qui ont déjà +faibli, il a fait ce qu'il pouvait. On m'assure que ses avant-postes, +attaqués ce matin, avaient été repliés. Si vous arrivez, monsieur le +maréchal, on peut espérer de contenir l'ennemi entre Vincennes, qui est +fortifié, et Saint-Denis, qui a été mis à l'abri d'un coup de main. + +«Vous savez que le pont de Lagny est en partie rompu; c'est donc sur la +droite de la Marne que vous pourrez déboucher; mais il n'y a pas une +minute à perdre. Je cherche à envoyer encore quelques renforts au +général Compans; mais les heures passent, à cause des distances et des +difficultés du service dans une grande ville. J'ai écrit au comte Darn +pour que vous ayez des vivres et du vin (si faire se peut) en arrivant à +Charenton. + +«Le mouvement sur Provins a tout compromis[17]. + +[Note 17: Il est singulier que le duc de Feltre, qui n'a jamais fait +la guerre, se permette de blâmer le premier mouvement sur Provins, qui a +été le salut de deux corps d'armée, et qui était rendu nécessaire et +indispensable, puisque en même temps que la grande armée nous suivait, +nous avons rencontré en bataille, sur la grande route, à la +Ferté-Gaucher, en arrière de nous et sur notre communication directe, +les corps d'York et de Kleist. Il fallait aller à Provins, ou mettre bas +les armes. (_Note du duc de Raguse._)] + +«Quoiqu'on n'ait pas de nouvelles de l'Empereur depuis le 26 au soir, et +que Sa Majesté n'ait point annoncé la direction qu'elle prendrait, on +doit calculer qu'il est impossible que l'Empereur n'arrive pas, sur le +dos de l'ennemi qui nous presse, d'ici à trois jours au plus tard, le +salut de l'État dépend peut-être de résister pendant ces trois jours. +Je reçois à l'instant votre bonne lettre d'aujourd'hui, à sept heures du +matin. Il faudra garder le pont de Saint-Maur; cela doit regarder le duc +de Trévise, qui, au lieu d'occuper Bonneuil, pourra loger ses troupes à +Maisons, à Créteil, à Charenton, et avoir sa gauche à +Fontenay-sous-Bois, si cette position lui parait bonne et si les +dispositions du terrain ne s'y opposent pas. + +«Le ministre de la guerre, + +«DUC DE FELTRE.» + + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 29 mars 1814, onze heures du soir. + +«Monsieur le maréchal, je reçois à l'instant de nouveaux ordres de Sa +Majesté le roi Joseph, que je m'empresse de transmettre à Votre +Excellence, et qui contiennent de nouvelles dispositions déterminées par +les circonstances. + +«L'intention du roi est, monsieur le maréchal, que vous vous réunissiez +cette nuit, _entre la Villette et les prés Saint-Gervais_, au corps du +général Compans, qui sera sous les ordres de Votre Excellence. + +«M. le maréchal duc de Trévise reçoit, de son côté, l'ordre de se porter +cette nuit à la Villette, où il réunira sous son commandement les +troupes du général Ornano. + +«Au moyen de ces dispositions, vous serez chargé, monsieur le maréchal, +de la défense de Paris, depuis la Villette exclusivement jusqu'à +Charenton; et M. le maréchal duc de Trévise commandera depuis la +Villette inclusivement jusqu'à Saint-Denis. + +«J'ai l'honneur d'informer en outre Votre Excellence que le roi compte +se rendre demain, dès la pointe du jour, à Montmartre, pour être à +portée de voir les mouvements de l'ennemi, et de donner des ordres +suivant les circonstances. + +«Le ministre de la guerre, + +«DUC DE FELTRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Fontainebleau, le 1er avril 1814, six heures du matin. + +«Dans la situation actuelle des affaires, l'Empereur s'est résolu à +réunir le gouvernement à Orléans en y rassemblant toutes les réserves de +l'intérieur, à se placer avec toute son armée entre Fontainebleau et +Paris pour empêcher les malveillants de se livrer à leurs mauvais +penchants et encourager les bons; obligeant l'armée ennemie à se tenir +réunie, puisque le moindre détachement qu'elle ferait hors de Paris +livrerait cette ville à l'Empereur. + +«Je donne l'ordre au duc de Trévise de prendre position à la gauche +d'Essonne. Vous devez, monsieur le maréchal, prendre position avec votre +corps à la droite d'Essonne; par ce moyen, l'ennemi sera obligé de +passer la rivière d'Essonne devant l'armée. L'inconvénient de cette +position saute aux yeux, puisque la rivière d'Essonne refuse la gauche +qui tombe sur la route d'Orléans. + +«Le plateau de Fontenay-le-Comte à la Seine n'est que de deux petites +lieues; on peut y avoir autant de débouchés que l'on veut sur la +position d'Écote. + +«Il serait convenable de se tenir maître d'Essonne et de Corbeil, afin +de faire de la poudre dont nous avons grand besoin, et de profiter des +magasins de farines qui sont très-considérables. + +«Concertez-vous, monsieur le duc, avec M. le duc de Trévise; choisissez +votre position; placez votre artillerie en batterie; l'armée arrive +demain et suivra le même mouvement. Faites de suite travailler aux +fortifications de Corbeil et d'Essonne, afin d'avoir, s'il est possible, +deux débouchés. Faites fortifier la rivière d'Essonne; envoyez-moi de +suite un mémoire sur cette position; qu'elle ait plus ou moins +d'avantages, il faut la prendre dans tous les cas, parce que la rivière +l'indique naturellement. + +«Reconnaissez s'il y aurait une position entre Corbeil et Choisy, par +exemple en avant de Ris, où on peut surveiller les deux routes d'Orléans +et de Fontainebleau, avoir les derrières libres pour la retraite, et où +on pourrait placer avec avantage une armée de quarante mille hommes. En +trois ou quatre jours on aurait construit bien des redoutes et des +ouvrages qui ajouteraient à la force naturelle de la position. + +«Pour compléter le système, quand vous aurez vu la position, voyez la +position de la rivière de l'École, afin de pouvoir donner votre avis sur +ces trois positions. L'Empereur compte qu'à midi il doit être sans +inquiétude sur la position que vous aurez occupée avec le duc de +Trévise. Envoyez de la cavalerie à Arpajon, et poussez votre avant-garde +sur la route de Paris aussi loin que vous pourrez, poussant des +reconnaissances. + +«Je vous envoie cette lettre par M. le colonel Bongars qui vous +accompagnera dans vos reconnaissances, et qui ne reviendra que lorsque +les troupes seront placées. + +«Dans ce système il faut ordonner à la poudrerie de continuer de faire +de la poudre, et, au fur et à mesure qu'elle fabriquera, on évacuera sur +Fontainebleau, et on établira un artifice. + +«Faites-moi connaître, monsieur le maréchal, la quantité de farine qui +se trouve à Corbeil, soit sur cette rive, soit dans les magasins de +l'autre rive, et faites rétablir le pont, si vous le jugez convenable, +afin d'évacuer les farines qui seront de l'autre côté. Comme il y a un +filet d'eau qui entoure la ville de l'autre coté, il doit être facile +d'occuper cette ville, ce qui assure un bon passage de la Seine, +indépendamment du pont de Melun. + +«Envoyez de suite un officier du génie à Arpajon pour reconnaître la +place. S'il y a une muraille, il fera travailler de suite à la mettre à +l'abri des Cosaques. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Fontainebleau, le 2 avril 1814, quatre heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre à la division des gardes +d'honneur du général Defrance de partir ce matin de +Saint-Germain-sur-l'Écote, pour se rendre à Fontenay-le-Vicomte et +éclairer la rivière d'Essonne depuis la Ferté-Alep, en jetant des partis +sur Arpajon. Le général Defrance sera sous vos ordres, et je le charge +d'envoyer un officier près de vous. + +«Je viens d'ordonner au général Sorbier de prendre des mesures pour +qu'aujourd'hui, à cinq heures du matin, vous et le duc de Trévise, ayez +au moins à vous deux soixante pièces de canon. + +«La division de cavalerie du général Piré partira aujourd'hui vers onze +heures ou midi de Fontainebleau pour aller se cantonner du côté de +Monceaux, à une lieue derrière Essonne. Le général Piré prendra vos +ordres si vous étiez attaqué. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Fontainebleau, le 3 avril 1814. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur aura ce soir son quartier général +au château de Tilly, près Ponthierry: ayez soin d'y envoyer un aide de +camp ou officier d'état-major, qui puisse bien faire connaître à Sa +Majesté l'endroit où se trouvent les troupes. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Fontainebleau, le 4 avril 1814. + +«L'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez ce soir de votre +personne au palais de Fontainebleau, à dix heures; prenez des mesures +pour pouvoir être de retour à votre poste avant le jour. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +LE GÉNÉRAL BORDESOULLE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Versailles, le 5 avril 1814. + +«M. le colonel Fabvier a dû dire à Votre Excellence les motifs qui nous +ont engagés à exécuter le mouvement que nous étions convenus de +suspendre jusqu'au retour de MM. les princes de la Moskowa, des ducs de +Tarente et de Vicence. Nous sommes arrivés à Versailles avec tout ce qui +compose le sixième corps.--Absolument tout nous a suivis, et avec +connaissance du parti que nous prenions, l'ayant fait connaître à la +troupe avant de marcher. Maintenant, monseigneur, pour tranquilliser les +officiers sur leur sort, il serait bien urgent que le gouvernement +provisoire fit une adresse ou proclamation à ce corps, et qu'en lui +faisant connaître sur quoi il peut compter on lui fasse payer un mois de +solde; sans cela il est à craindre qu'il ne se débande. + +«MM. les officiers généraux sont tous avec nous, M. Lucotte excepté. Ce +joli monsieur nous avait dénoncés à l'Empereur. + +«J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, de Votre +Excellence, + +«Le très-humble et dévoué serviteur. + +«Le général de division, + +«Comte BORDESOULLE.» + + + +COPIE D'UNE LETTRE DE M. LE MARÉCHAL NEY A S. A. LE PRINCE DE BÉNÉVENT +PRÉSIDENT DE LA COMMISSION COMPOSANT LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE. + +«Monseigneur, je me suis rendu hier (4) à Paris avec M. le maréchal duc +de Tarente et M. le duc de Vicence, comme chargé de pleins pouvoirs pour +défendre, près de Sa Majesté l'empereur Alexandre, les intérêts de la +dynastie de l'empereur Napoléon.--Un événement imprévu ayant tout à coup +arrêté les négociations, qui cependant semblaient promettre les plus +heureux résultats, je vis dès lors que, pour éviter à notre chère patrie +les maux affreux d'une guerre civile, il ne restait plus aux Français +qu'à embrasser entièrement la cause de nos anciens rois; et c'est +pénétré de ce sentiment que je me suis rendu ce soir auprès de +l'empereur Napoléon pour lui manifester le voeu de la nation. + +«L'Empereur, convaincu de la position critique où il a placé la France, +et de l'impossibilité où il se trouve de la sauver lui-même, a paru se +résigner et consentir à une abdication entière et sans aucune +restriction; c'est demain matin que j'espère qu'il m'en remettra +lui-même l'acte formel et authentique; aussitôt après, j'aurai l'honneur +d'aller voir Votre Altesse Sérénissime. + +«Le maréchal NEY.» + + + +«Fontainebleau, le 5 avril 1814, onze heures et demie du soir.» + +COPIE DE LA GARANTIE FAITE LE 6 AVRIL ET ANTIDATÉE. +POUR METTRE A L'AISE LES OFFICIERS ET SOLDATS DU SIXIÈME CORPS. + +ARTICLE PREMIER. + +«Moi, Charles, prince de Schwarzenberg, maréchal et commandant en chef +les armées alliées, je garantis à toutes les troupes françaises qui, par +suite du décret du sénat du 2 avril, quitteront les drapeaux de Napoléon +Bonaparte, qu'elles pourront se retirer librement en Normandie avec +armes, bagages et munitions, et avec les mêmes égards et honneurs +militaires que les troupes alliées et réciproquement. + +ART. 2. + +«Que si, par suite de ce mouvement, les événements de la guerre +faisaient tomber entre les mains des puissances alliées la personne de +Napoléon Bonaparte, sa vie et sa liberté lui seront garanties dans un +espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances +alliées et du gouvernement français.» + + + +EXTRAIT DU _NATIONAL_. + +Jeudi, 8 août 1814. + +«... L'officier chargé de porter à Marmont l'ordre écrit de Joseph, dont +nous venons de parler, le lui avait remis à deux heures. Cet ordre, +formulé dans les mêmes termes pour les deux maréchaux, était ainsi +conçu: + +«Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de Trévise ne +peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en pourparlers avec le +prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui sont devant eux. + +Ils se retireront sur la Loire. + +«JOSEPH.» + +«Montmartre, ce 30 mars 1814, à dix heures du matin.» + +«Le duc de Raguse n'en continua pas moins à se battre. Il avait alors +non-seulement à soutenir l'effort de Schwarzenberg, mais encore du +centre de l'armée de Silésie, que venait d'amener Giulay. Cette armée, +nous l'avons dit, s'était partagée en trois colonnes: celle de droite, +conduite par Blücher en personne, se portait, à pas comptés, par +Aubervilliers et Clichy, sur la butte Montmartre, tandis que celle de +gauche, aux ordres du prince de Wurtemberg, après avoir traversé le bois +et le village de Romainville, s'avançait, partie sur Ménilmontant, +partie sur Charonne et la chaussée de Vincennes, que défendait une +batterie de vingt-huit pièces, manoeuvrées par les élèves de l'École +polytechnique, au nombre de deux cent seize, et pointées par des +artilleurs de la vieille garde. + +«A dix heures du soir, ces braves adolescents faisaient encore feu, +lorsqu'on vint leur donner l'ordre de rentrer à l'École. + +«Blücher ne devait pas rencontrer la même résistance. Ne pouvant croire +que Montmartre n'était pas fortifié, il ne s'en approcha, nous l'avons +dit, qu'avec les précautions les plus grandes. Ce fut à trois heures et +demie seulement que ses premiers détachements parurent au pied de la +butte. Quelques obus et quelques boulets furent lancés contre eux; mais, +à quatre heures, il ne restait plus un seul homme armé sur ce point. +Blücher l'occupa immédiatement en force, et, à quatre heures et demie, +les huit pièces que nos soldats y avaient laissées étaient tournées +contre Paris, et jetaient sur les faubourgs les plus rapprochés des +boulets et des obus. + + * * * * * + +«Ce désarroi, cet abandon général, inspiraient les craintes les plus +vives à la partie riche de la population de Paris; ils préoccupaient +surtout vingt-cinq à trente personnes, banquiers, commerçants, +propriétaires, qui attendaient Marmont, lorsque, à six heures du soir, +après avoir fait avertir le duc de Trévise, par le général Meynadier, de +la signature de l'armistice, il parut dans les salons de son hôtel de la +rue de Paradis-Poissonnière. Il était à peine reconnaissable, a dit un +témoin oculaire; sa barbe avait huit jours; la redingote qui couvrait +son uniforme était en lambeaux; de la tête aux pieds il était noir de +poudre. Il annonça la suspension d'armes. «C'est bien pour l'armée, +s'écria-t-on autour de lui; mais Paris? qui le garantira des excès de +l'ennemi? Il faut une capitulation pour le sauver!» + +«Marmont en convint. «L'armistice, ajouta-t-il, a précisément pour objet +de faciliter à Paris un arrangement particulier à la capitale. Mais je +suis sans autorisation pour traiter en son nom; je ne la commande pas; +je ne suis pas gouvernement. Simple chef de corps, je n'ai à m'occuper +que des troupes sous mes ordres. Elles ne peuvent plus rien; elles ont +fait tout ce qu'humainement on pouvait exiger d'elles. On vient de +m'annoncer le retour de l'Empereur par la route de Fontainebleau; je +vais me replier sur cette ville, et laisser, à qui doit le prendre, le +soin d'une capitulation spéciale pour Paris.--Mais qui la proposera? qui +la signera? répliqua-t-on tout d'une voix; le gouvernement, toutes les +hautes autorités, nous ont abandonnés; il ne reste plus personne. Ce +n'est pas le conseil municipal de Paris qui peut traiter directement +avec l'empereur de Russie et le roi de Prusse; ces princes ne +connaissent, pas même de nom, un seul de ces membres. Les maréchaux, +après avoir défendu la ville, auraient-ils l'inhumanité de l'abandonner +à toutes les exigences, à toute la colère du vainqueur? Puisqu'ils ont +conclu l'armistice, que leur coûte-t-il de compléter la négociation? +Joseph, d'ailleurs, ne leur a-t-il pas donné carte blanche?» + +«Marmont résista longtemps. A la fin, entraîné par les supplications de +tout ce qui l'entourait, par les prières d'une députation du corps +municipal, qui vint le conjurer de s'entremettre, il consentit à prendre +la responsabilité d'un acte que tous lui signalaient comme l'unique +moyen de salut pour Paris. Deux aides de camp furent chargés de conclure +en son nom. Les troupes commencèrent leur mouvement de retraite sur +Fontainebleau. Ce furent les détachements les premiers partis que +l'Empereur rencontra à Fromenteau. + +«La capitulation de Paris étonna, indigna la France. Le peuple ne put +comprendre comment Paris, capitale d'un grand empire, centre de toutes +les ressources du gouvernement, avec une population de sept cent mille +âmes, s'était rendue après une lutte de quelques heures. Les nations ont +leur jour d'injustice: le gouvernement de la régente avait été inepte et +lâche; l'Empereur imprévoyant et aveugle au delà de toute croyance; +l'armée, sous Paris, s'était montrée héroïque; fait inouï! elle venait +de tuer à l'ennemi plus de soldats qu'elle ne comptait de combattants; +et ce furent les chefs de cette armée qu'on accusa. Les nations ont +aussi leurs passions; la défaite, même la plus honorable, leur semble +une honte qu'elles ne peuvent accepter; être trahies va mieux à leur +orgueil; la capitulation, signée par les aides de camp du duc de Raguse, +fut reprochée à ce maréchal comme un acte d'infâme trahison.--Joseph +Bonaparte, Clarke, duc de Feltre, le général Hullin, voilà les seuls +noms sur qui doit éternellement peser le fatal souvenir de la +_première_ capitulation de Paris. Le maréchal Marmont était encore un +des plus nobles soldats de notre armée au 30 mars 1814.» + +A. DE VAULABELLE. + +[Note du transcripteur: Énorme tableau ne pouvant être reproduit de +façon intelligible pour le lecteur. Le tableau a été reproduit sous +forme graphique dans la version HTML. Il contient, entre autre, les +renvois [18]et[19] aux notes ci-dessous.] + +[Note 18: Gardes nationaux qui ont disparu au moment du combat. +(_Note du duc de Raguse_.)] + +[Note 19: Il est inutile de faire remarquer que ce tableau dressé à +la place de Paris, présente un effectif exagéré, comme l'est toujours un +effectif formé sur pièces dans les bureaux. En règle générale, il faut +toujours retrancher, sur les effectifs de cette espèce, un cinquième au +moins, cinquième qui représente les malade, les traînants, les absents, +en un mot, pour quelque motif que ce soit. Il suffit d'examiner avec un +peu d'attention ce tableau pour voir combien il est loin de représenter +le nombre des combattants véritables. Par exemple les 6000 gardes +nationaux; (y en avait-ils 6000?) étaient aux barrières. On compte les +hommes qui étaient où on ne se battait pas, les hommes employés à la +place, etc... (_Note de l'Éditeur_.)] + + + +NOTICE SUR LE GÉNÉRAL KLÉBER[20] + +[Note 20: Le duc de Raguse a rédigé ces trois notices en exprimant +l'intention formelle de les joindre à ses _Mémoires_. Nous devons dire +pourquoi nous les insérons ici, au lieu de les rejeter à la fin de +l'ouvrage, où est la place ordinaire des morceaux détachés de ce genre. +D'abord elles se rapportent, en grande partie, à la portion des +_Mémoires_ que l'on vient de lire; mais, ce qui nous a principalement +déterminé, c'est qu'ils complètent ce volume. Nous avons préféré ne pas +suivre l'usage et conserver, pour le volume prochain, l'histoire +complète de la Restauration, histoire très-intéressante, qui forme un +tout bien lié, qu'il serait difficile et fâcheux de scinder. C'est donc +surtout en vue de l'attrait que cette lecture peut présenter que nous +avons agi en cette circonstance. (_Note de l'Éditeur._)] + +J'ai connu les hommes les plus marquants de mon époque: j'ai vécu dans +la familiarité d'un grand nombre d'entre eux. Ma vie, longue et agitée, +m'a mis en rapport avec presque tous les individus dont les noms +passeront à la postérité; et, après Napoléon, aucun homme n'a laissé en +moi de plus profonds souvenirs que le général Kléber. Bien jeune encore +quand je l'ai connu, peut-être l'ai-je jugé avec cet enthousiasme propre +au premier âge; mais déjà cependant j'avais assez vu le monde pour +pouvoir comparer, et peut-être aussi la nature m'a-t-elle donné quelque +instinct pour apprécier les hommes: je pourrais en assigner la preuve +par la manière dont j'ai deviné l'immense carrière du général Bonaparte, +et cela, au moment où, général de brigade obscur, il était encore +inconnu au monde. + +Kléber est né à Strasbourg, en 1754, d'une famille bourgeoise. Destiné +au métier d'architecte et élevé pour en suivre la carrière, des +circonstances particulières lui donnèrent le moyen d'entrer à +vingt-trois ans au service de l'Autriche, comme officier, dans le +régiment de Kaunitz. Après sept ans, il le quitta pour revenir en +France, où il reprit sa première profession. La Révolution ayant +réveillé chez lui son instinct belliqueux, il entra, comme grenadier, +dans un bataillon de volontaires du Haut-Rhin, où bientôt il devint +adjudant-major. Renfermé dans Mayence, il se distingua à la défense de +cette place, et fut nommé adjudant général. Envoyé avec cette garnison +dans la Vendée, et promu bientôt au grade de général de brigade, +destitué et remis peu après en activité de service et devenu général de +division, il combattit en cette qualité à Fleurus, et eut ensuite sous +ses ordres une aile de l'armée de Sambre-et-Meuse, commandée par le +général Jourdan. Resté sans activité en 1797, il demanda au général +Bonaparte de le suivre dans l'expédition d'Égypte, et en fit partie +comme général de division. Blessé à l'attaque d'Alexandrie, il resta +dans cette place pour y commander. Guéri, il revint à la tête de sa +division, et fit l'expédition de Syrie. Le général Bonaparte, en partant +pour la France, lui laissa le commandement de l'armée. Kléber, opposé au +système de colonisation, conclut, peu après, une convention pour +l'évacuation de l'Égypte; mais, après avoir commencé l'exécution du +traité, informé de la mauvaise foi du gouvernement anglais, il se +détermina à attaquer immédiatement l'armée turque, sur laquelle il +remporta, avec dix mille hommes, la victoire mémorable d'Héliopolis. +Après ce succès immortel, et au moment où il s'occupait à fonder un +établissement durable, un fanatique l'assassina et enleva à l'armée un +chef qui lui assurait à jamais la conservation de cette riche contrée, +si précieuse pour la France, et dont la possession l'eût dédommagée +amplement de la perte de toutes ses colonies. + +Le général Kléber, d'une haute stature, d'une figure martiale, d'une +bravoure brillante, donnait l'idée du dieu de la guerre. Son instruction +était étendue, son esprit vif et mâle. Un accent alsacien très-marqué, +des phrases souvent imprégnées de germanismes, donnaient à son langage +une énergie particulière. Sa personne portait avec elle une grande +autorité, et son regard imposait. Bon et agréable dans ses rapports, les +troupes l'aimaient; ceux qui vivaient dans son intimité le chérissaient. +Cependant, comme rien n'est parfait sur la terre, avec un caractère +élevé et prononcé, il ressentait quelquefois de petites passions qui +obscurcissaient ses hautes qualités. La manière dont Bonaparte avait +paru et figuré à son début sur la scène du monde l'avait rempli +d'admiration, et cependant, à peine placé sous ses ordres et en rapports +directs avec lui, les faiblesses de l'homme reprirent leur empire, et +son entourage, ne négligea rien pour refroidir et rendre bientôt ennemis +deux hommes qui étaient faits pour s'entendre et s'apprécier. Du nombre +de ceux qui exerçaient une influence fâcheuse sur l'esprit de Kléber, je +dois mettre en première ligne Auguste Damas, un de ses aides de camp, +jeune homme charmant et officier brillant, mais qui faisait un mauvais +usage de son crédit sur l'esprit de son général. + +Kléber réunissait chez lui deux dispositions contraires dans son esprit, +chose dont on a vu plus d'une fois l'exemple chez les gens de guerre. Il +ne savait pas obéir et ne voulait pas commander. Quand le commandement +lui fut imposé, il l'exerça à merveille; mais, si on le lui eût offert, +il l'aurait refusé opiniâtrement. Il contribua puissamment aux succès de +l'armée de Sambre-et-Meuse, et fut en même temps le fléau du général +Jourdan, dont il estimait peu les talents et le caractère, et qu'il +tournait souvent en ridicule. Après le départ de Bonaparte, il se +déclara hautement son ennemi, il critiqua amèrement ses opérations et +rallia à lui tous les individus qui désiraient voir évacuer l'Égypte. +L'armée se divisa en deux partis, l'un favorable, l'autre contraire à la +colonisation. Les troupes qui avaient servi en Italie composaient le +premier; à sa tête se plaça le général Menou, et c'est à cette seule +circonstance que cet officier a dû cette protection inouïe et si peu +méritée dont Napoléon ne se lassa jamais de le couvrir; Kléber adopta +toutes les passions du parti opposé; mais, quand l'honneur de l'armée +lui commanda de changer de conduite, il n'hésita pas à se montrer homme +supérieur et grand général. Jamais ordre du jour ne fut plus éloquent +que celui qu'il donna à son armée; jamais proclamation n'exalta plus +vivement les sentiments des soldats. Après avoir publié textuellement la +lettre de l'amiral Keit, annonçant son refus de reconnaître le traité +d'El-Arich, et sa résolution de retenir prisonnière l'armée française, +il ajoutait: «Soldats, on ne répond à de telles insolences que par des +victoires. Préparez-vous à combattre.» On sait ce qui advint de cette +résolution généreuse. La conservation de l'Égypte, s'il eût vécu, en eût +été le résultat définitif. + +Le langage du général Kléber, souvent ordinaire, ne manquait cependant +pas d'une certaine élévation; ses images, prises presque toujours en bas +lieu, avaient quelque chose de pittoresque et d'énergique, et beaucoup +de mots de lui ont fait fortune dans l'armée. Lors du passage du Rhin en +1793, près de Dusseldorf, Kléber commandait le corps d'armée opérant le +premier. Le retard de quelques heures dans l'arrivée des bateaux sembla +avoir fait perdre la tête au général Jourdan. Le passage, exécuté de +nuit, devait avoir lieu de très-bonne heure; mais, les bateaux n'ayant +été disponibles qu'à dix heures, et la lune étant levée, l'opération +pouvait être vue par les ennemis, et, comme tous les hommes faibles, +Jourdan voulut remettre au lendemain son entreprise, ne voyant pas que +le retard mettrait plus de chances contre le succès que la lumière +incertaine de l'astre dont il redoutait la présence. Au moment où Kléber +s'embarquait avec ses troupes pour opérer, un aide de camp arriva pour +lui dire de suspendre le passage. Kléber prit un ton solennel pour +répondre à l'aide de camp, et lui adressa ces paroles: «Dites au général +en chef que je ch... sur la lune, je fais une éclipse, je passe, et +demain je serai à Dusseldorf.» Je ne sais pas si l'éclipse fut faite, +mais il est certain que le lendemain il était maître de Dusseldorf. On +juge le succès qu'eut un pareil discours dans la circonstance et avec +un semblable résultat. + +Kléber, en Égypte, s'était promptement mis en opposition contre toutes +les niaiseries de cette nuée de prétendus savants qui avaient accompagné +l'armée. Ces pauvres gens étaient antipathiques aux soldats, qui les +accusaient d'être cause de l'expédition. Aussi se plaisaient-ils à leur +signifier qu'ils n'étaient que des ânes, mais cela d'une manière +indirecte, en décorant les ânes, si communs en Égypte, du nom de +savants. Kléber eut un jour l'occasion de les tourner en ridicule d'une +manière sanglante. A Dieu ne plaise que je puisse confondre dans cette +tourbe quelques-uns des hommes illustres qui avaient suivi l'expédition, +tels que Monge, Berthollet, Dolomieu, etc.! Mais il est certain que ce +peuple de savants était fort peu digne de pareils chefs et que les +soldats étaient fort excusables de se moquer d'eux. Dolomieu, Monge, +Berthollet, etc., étaient à dîner chez le général Kléber à Gizéh, avec +une trentaine de convives. Dolomieu avait de la niaiserie dans l'esprit, +dans la tournure et dans le langage: d'une taille de six pieds deux +pouces, élancé comme un palmier et bègue, sa vue disposait toujours à +rire. Quelqu'un ayant dit que, si ou eût trouvé cent millions en +arrivant en Égypte, on aurait pu faire de très-belles choses, Dolomieu +s'empara vivement de cette idée, et exprima d'une manière particulière +ses regrets. Kléber alors lui ayant dit: «Mon cher Dolomieu, quel emploi +auriez-vous fait de ce trésor?» celui-ci répondit en bégayant: «D'abord, +j'aurais donné trente millions à l'Institut pour faire des fouilles, +ensuite une pareille somme pour bâtir une ville à la pointe du Delta, +enfin, le reste au gouvernement pour le couvrir des frais de +l'expédition, chose juste et convenable.--Nous différons, mon cher +Dolomieu, dans notre manière de voir,» lui dit alors Kléber avec +autorité, «si j'avais eu mission de répartir cette somme, j'aurais +donné cinquante millions à l'armée, et puis cinquante millions à +l'armée, des coups de bâton au Directoire, et du foin à l'Institut.» + +Cette histoire, dont le général Bonaparte rit beau-coup, fit le bonheur +de l'armée. + +J'ai raconté ailleurs d'autres mots du général Kléber, je pourrais en +citer encore, mais j'en ai dit assez pour faire connaître la nature de +son esprit. Homme remarquable sous tous les rapports, sa mort prématurée +a été un grand malheur pour la France, et la cause de nos désastres en +Égypte. + + + + +NOTICE SUR LE PRINCE SCHWARZENBERG + +J'ai eu plusieurs fois, dans le cours de mes _Mémoires_, l'occasion de +prononcer le nom du prince Charles de Schwarzenberg; mais je n'en ai +point dit assez pour le faire connaître, et c'est ce que je veux faire +ici. + +Le rôle important qu'il a joué à la tête de la croisade qui s'est formée +contre nous prouve que c'était un homme d'un rare mérite. Le noble et +heureux caractère dont il était doué était merveilleusement adapté à la +position élevée qui lui avait été confiée. Il fallait ses belles et +nobles qualités pour amener à bien la tâche difficile qui lui était +imposée. Ces mêmes qualités, au reste, lui ont valu l'estime et +rattachement de tous ceux qui l'ont connu. + +Il était issu d'une ancienne et illustre famille de l'Empire, +appartenant à la noblesse immédiate, depuis plusieurs siècles établie en +Autriche, où elle possède de grands biens. A l'exemple de ses ancêtres, +il entra de bonne heure au service militaire. Le prince Charles était né +en 1771; aussi avait-il fait les campagnes de 1788 et 1789 contre les +Turcs. Il avait également servi avec distinction dans les guerres contre +la France. Dès 1796, à vingt-cinq ans, il était déjà officier général, +chose rare partout, et plus rare en Autriche qu'ailleurs. Il se trouva à +la catastrophe d'Ulm, où, par ses dispositions et sa présence d'esprit, +il sauva la plus grande partie de la cavalerie autrichienne. Son esprit +aimable et sa séduction personnelle le firent choisir, pendant la paix, +pour remplir les fonctions d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg. La guerre +l'ayant rappelé à l'armée, il combattit avec gloire à Wagram, en 1809. + +Après le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, le prince de +Schwarzenberg devint ambassadeur en France et sut plaire universellement +à Paris. La catastrophe qui accompagna les fêtes du mariage de Napoléon, +et dont sa maison fut le théâtre, devint comme le pronostic funeste des +malheurs dont la nouvelle dynastie serait frappée. + +Au moment où la guerre de Russie éclata, il fut choisi pour commander le +corps auxiliaire que l'Autriche réunit à l'armée française. Comme +Napoléon l'estimait et l'aimait, comme il voulait lui donner une +existence égale à celle des maréchaux français, il demanda pour lui à +l'empereur François la dignité de feld-maréchal, qui lui fut accordée. +Ainsi ce fut à Napoléon qu'il dut sa promotion. Singulière destinée de +celui-ci! Principe de tant de grandeurs nouvelles, créateur, soutien et +protecteur de tant de dynasties qui, par sa toute-puissance, prirent +rang parmi les rois, quand ses nombreuses fautes eurent compromis ses +destinées, il succomba écrasé par les efforts de ceux qu'il avait +grandis! Le lieutenant qu'il avait choisi en 1812 devint le chef suprême +qui conduisit, en 1813 et 1814, les peuples qui avaient pris les armes +pour le détruire. + +Le prince de Schwarzenberg remplit sa tâche avec talent en 1812. +Abandonné à lui-même par Napoléon, habituellement sans ordres de lui, il +manoeuvra dans le but d'être le plus utile à l'armée française. Des +critiques injustes ont obscurci les services qu'il rendit à cette +époque. L'esprit de parti a fait taire la vérité. On l'a accusé d'avoir +agi avec faiblesse et trop de circonspection; mais ceux qui ont étudié +les faits doivent le laver de cette accusation. Le prince de +Schwarzenberg a manoeuvré avec habileté et talent. Il ne pouvait pas +raisonnablement faire plus qu'il n'a fait. Il est vrai qu'il ne s'est +pas perdu à plaisir au moment où l'armée française a présenté le +spectacle d'une immense catastrophe, dont on ne trouve d'exemple que +dans l'antiquité. + +La position de l'Autriche ayant changé, de nouveaux devoirs le mirent +dans le cas de combattre ses anciens alliés. La considération dont +jouissait son talent, le cas qu'on faisait d'un caractère noble, +désintéressé, conciliant, et la nécessité de flatter l'amour-propre de +l'Autriche, dont le poids devait tout décider, firent choisir +unanimement le prince de Schwarzenberg pour chef suprême. + +Jamais mission plus difficile et plus pénible ne fut donnée à un général +d'armée. Commander les troupes de tant de nations différentes, et mettre +en harmonie des intérêts quelquefois si opposés; commander au milieu de +souverains, environné de leurs états-majors et de leur cour; neutraliser +les rivalités funestes et les mauvaises passions: faire une abnégation +constante de toute vanité personnelle; accorder souvent une gloire peu +méritée pour ne pas déplaire, sans cependant décourager ceux à qui elle +appartenait véritablement; ne voir qu'un but marqué dans l'alliance, et +se sacrifier sans cesse aux intérêts de l'harmonie et de l'union, tel +est le rôle auquel le prince de Schwarzenberg s'est dévoué, et qu'une +âme d'une pureté extraordinaire lui a donné le moyen de remplir. Il +avait, il est vrai, un puissant appui pour le succès de ses opérations +dans la haine universelle qu'inspirait Napoléon. + +Je ne fais ici aucune critique des deux campagnes des alliés en 1813 et +1814. Les fautes commises ne peuvent être reprochées à un général peu +maître de ses mouvements, auquel on désobéissait souvent, et que mille +considérations retenaient sans cesse. + +Le prince de Schwarzenberg avait des talents militaires distingués, et +doit être placé au nombre des meilleurs généraux de son temps. + +On assure que, dans la sécurité de la paix, on a oublié les grands +services qu'il avait rendus, et que seul il pouvait rendre. En effet, +son influence a été détruite par des médiocrités intrigantes. En cela il +a eu un sort commun à beaucoup d'hommes capables et vertueux dont +l'histoire a conservé les noms. Une mort prématurée à quarante-neuf ans +l'a empêché de jouir, de son vivant, de la position qui lui était due, +et que le temps aurait amenée quand les intérêts personnels et les +rivalités n'y auraient plus mis d'obstacles. + + + + +NOTICE SUR LE PRINCE DE METTERNICH + +Le prince de Metternich, dont la longue carrière politique a exercé +pendant beaucoup d'années et exerce encore une grande influence sur les +événements de l'Europe, sera l'objet légitime de la curiosité de la +postérité. Ceux qui, comme moi, l'ont beaucoup fréquenté doivent +chercher à le faire connaître. + +Le prince de Metternich est né à Coblentz, en 1773. Sa famille +appartenait à la noblesse immédiate de l'empire. Elle a eu la gloire de +fournir plusieurs électeurs de Trèves et de Mayence. A l'exemple de son +père, Metternich s'attacha de bonne heure au service de l'Autriche. Un +avancement rapide le porta au poste de ministre de l'empereur à Berlin, +qu'il occupait en 1805. + +M. de Metternich est un homme d'un esprit étendu et cultivé. Il possède +des connaissances multipliées. Sans être un savant, il n'est +probablement pas d'homme du monde, livré aux affaires et aux plaisirs, +qui ait fait des études aussi variées, et soit au même degré au courant +des découvertes et de la marche des sciences et des arts, au moins dans +leurs résultats et leur application. + +Une tournure élégante dans sa jeunesse, une politesse facile, ont fait +de lui le type du véritable grand seigneur. Son caractère égal et +bienveillant rend agréables les rapports avec lui. Le prince de +Metternich est prodigue de promesses, mais difficilement il les tient et +s'occupe de leur exécution. La moindre considération l'arrête; le plus +léger obstacle l'intimide. Jamais il n'aborde de front une difficulté; +toujours il cherche à la tourner, et, si l'oubli de la vérité dans son +langage est un auxiliaire utile, il n'hésite pas à en faire usage, et +cela avec un aplomb imperturbable. + +Cependant dans les choses essentielles, et en pesant bien la nature de +ses expressions, ses paroles méritent confiance; dans les choses de peu +d'importance, on doit attribuer la cause d'une moindre franchise au +besoin de déguiser son impuissance et ses moyens de crédit dans les +affaires de gouvernement intérieur: chose plus vraie qu'on ne croit +généralement. Sous le règne de l'empereur François, et plus encore sous +la règne actuel, son pouvoir réel s'est toujours borné aux affaires de +son département. Sur ce terrain il est maître absolu; mais à ces limites +finit sa puissance; en sorte que celui qui petit entraîner l'État dans +une guerre qui consommerait des milliers d'hommes et des centaines de +millions est tout à fait étranger aux mesures qui doivent servir d'appui +au développement de ses forces et au régime intérieur de la société. + +L'Autriche est aujourd'hui une oligarchie où chaque département +administratif se gouverne isolément. Tout s'y passe d'une manière +légale; tout y est régulier et conduit d'une manière paternelle; mais +chaque pouvoir y marche pour son compte, et il n'y a pas de centre +d'action véritable. Les moeurs de la famille impériale, et un grand +esprit de justice généralement répandu dans les dépositaires du pouvoir, +conduisent le pays. C'est un état de choses supportable dans le repos; +mais c'est une cause de faiblesse et un grand danger au moment de +l'agitation. Rien n'est plus propre à produire de grandes catastrophes. + +Ce qui distingue particulièrement le prince de Metternich, le trait +caractéristique de son esprit, c'est la raison. Il semble sans passion; +il entend tout avec calme, et se met à la place de chacun. Gâté par les +habitudes d'une position très-élevée et des conséquences qui en +résultent, la contradiction lui est désagréable, et rarement il se livre +à la discussion avec ceux dont les opinions sont opposées à la sienne, +il est habituellement d'accord avec lui-même, et j'ai pu en acquérir la +preuve dans les nombreuses conversations que pendant tant d'années j'ai +eues avec lui. Alors je l'ai vu presque toujours se conduire comme +d'avance il avait annoncé vouloir le faire dans une circonstance donnée +et prévue. Je l'ai vu également vouloir toujours des choses +raisonnables, et s'occuper de bonne heure à préparer les moyens +nécessaires pour atteindre le but qu'il s'était proposé. Chef d'un +cabinet dont le système et l'esprit, d'accord avec la position +géographique de la puissance qu'il représente, doit avant tout être +modéré, conservateur, il a pris d'autant plus facilement ces moeurs, +qu'elles sont dans sa propre nature. + +On accusé le prince de Metternich d'avoir beaucoup d'amour-propre, +d'être infatué de son génie et d'être très-sensible à la flatterie; mais +quel est l'homme capable qui ignore sa valeur et n'est pas même disposé +à l'exagérer? Comment résister au plaisir d'écouter le doux concert de +louanges dont le pouvoir et le succès sont toujours l'objet? Chez lui +les souffrances que la contradiction et le blâme lui font éprouver ne se +montrent pas par l'irritation, mais par une sorte de dédain et un +silence qui lui donne à ses propres yeux un succès facile; il +s'abandonne souvent aussi à l'illusion d'avoir tout prévu, même lorsque +ses pronostics sont en défaut. + +Comme beaucoup d'hommes, il a une grande propension à croire ce qu'il +désire. Il a aussi la singulière prétention d'être né avec le génie +militaire, et, chose surprenante, c'est que le prince de Metternich, +après avoir vécu dans un temps de guerre si long, dans l'intimité des +généraux les plus distingués de son époque, et suivi les armées, n'a pas +compris un mot de la partie morale de la guerre. Un homme doué des +facultés qu'il possède aurait dû la deviner sur-le-champ, et être frappé +des mystères qui l'accompagnent. + +Il se trompe sur lui-même comme il arrive à tant de gens distingués. +Éminemment homme de concession, il ne parle que principes et emploi de +la force. Homme de conciliation, il tourne en ridicule le _juste milieu_ +quand la conduite de toute sa vie en est l'apologie, ce dont assurément +on ne peut le blâmer, car il n'y a pas de système invariable dans les +affaires. Les choses étant plus fortes que les hommes, l'homme habile +modifie sa marche quand les circonstances en indiquent la nécessité, +afin de ne pas se briser contre leur puissance irrésistible. + +La monarchie autrichienne s'est bien trouvée de la conduite qu'il a +tenue après les malheurs qui l'avaient écrasée; car la modération et la +fermeté de cette conduite l'ont replacée au point d'où elle était +descendue par suite d'une politique imprévoyante et des malheurs de la +guerre. L'Europe s'en trouve bien également aujourd'hui; car le système +conservateur adopté l'a préservée d'une guerre qui n'était pas +indispensable, et des malheurs qui en auraient été la suite. + +Malgré un esprit supérieur, le prince de Metternich a une simplicité et +une bonhomie qui lui font trouver un véritable délassement dans des +niaiseries, qui, d'abord plaisantes, devraient promptement lui paraître +fastidieuses. Singulière bizarrerie qui lui est tout à fait +particulière, il s'amuse à faire une collection de toutes sortes de +bêtises, des choses ridicules écrites qu'il a pu rassembler. Il consacre +quelquefois des heures entières à les montrer en détail et à en faire +l'exposition. + +Le prince de Metternich a été très-bien traité par les femmes. De +nombreux succès ont rempli sa carrière galante. Sa première femme, la +princesse Laure, née comtesse de Kaunitz, m'a dit quelle ne comprenait +pas qu'une femme put lui résister. Il s'est marié trois fois. Sa +première femme, celle que je viens de nommer, était petite-fille du +célèbre ministre tout-puissant sous Marie-Thérèse et Joseph. Elle avait +beaucoup d'esprit. Devenu veuf, une véritable passion le détermina à +donner sa main à une personne charmante, mademoiselle Antoinette +Leicham, d'une famille obscure, et que l'aristocratie autrichienne +repoussait à cause de cela. Cette dame mourut en couches à son premier +enfant. Metternich prit alors une troisième femme, mademoiselle Mélanie +Zichy; c'est celle que j'ai le plus connue. Quoique bien née, sa famille +n'est pas ancienne. Charmante de figure, et de moeurs très-pures, son +caractère passionné a eu de grands inconvénients pour son mari, pour +ceux avec lesquels elle vit et pour elle-même. Cependant on ne peut +révoquer en doute quelle ait de la bonté et possède de grandes qualités +de coeur. En dernière analyse, le prince de Metternich, comme homme +privé, a toutes les qualités qui rendent sa société sûre, commode et +douce; et, comme homme politique, il justifie en grande partie, malgré +quelques fautes graves que la postérité lui reprochera, la réputation +d'habileté que ses longs succès lui ont donnée. + + * * * * * + +Après avoir essayé de faire le portrait du prince de Metternich, +peut-être est-il à propos de jeter un coup d'oeil rapide sur l'histoire +de sa vie et sur les actions principales auxquelles il a attaché son +nom. + +Sa carrière embrasse quatre époques principales: la première commence à +son entrée au service, et se termine avec son ambassade à Paris. + +La deuxième commence à sa nomination de chef du cabinet et remplit tout +le temps de l'Empire. + +La troisième comprend la Restauration jusqu'à la Révolution de juillet. + +La quatrième se compose des temps qui ont suivi et qui durent encore. + +La première période ne présente d'abord aucun intérêt politique. +Occupant alors des postes secondaires, le prince de Metternich a été +étranger aux grandes affaires. Son occupation principale fut alors de +plaire et de se faire des amis. Il alimentait l'activité de son esprit +par l'étude des sciences. Pendant le temps où il attendit à Vienne qu'un +poste lui fût donné, il se livra à l'étude de la médecine, pour laquelle +il a toujours un goût prononcé. Il suivit les hôpitaux de cette capitale +et ne manqua jamais d'assister aux opérations de quelque importance. Il +en est résulté qu'il est particulièrement instruit dans cette partie, et +l'opinion que je crois être autorisé à concevoir de ses connaissances me +fait penser que souvent un malade confié à un médecin de profession est +moins en sûreté qu'il ne le serait entre ses mains. + +Le prince de Metternich fut fort à la mode dans sa jeunesse. D'une +tournure distinguée et élégante, il fut très-bien traité par le beau +sexe et eut beaucoup de louangeurs. Le mariage qu'il contracta avec une +petite-fille du célèbre ministre, prince de Kaunitz, ajouta puissamment +à ses moyens d'avancement et de fortune. + +Une circonstance fortuite, insignifiante en elle-même, le fit sortir de +pair et le plaça sur le plus grand théâtre de l'époque. L'ambassade de +Paris lui fut donnée. C'est de sa bouche même que j'ai entendu le récit +des événements qui motivèrent le choix dont il fut l'objet. + +A l'époque de la guerre de 1805, le prince, alors comte de Metternich, +était ministre à Berlin. Il était fort aimé de tous ses collègues; il +vivait, entre autres, en bonne harmonie avec le ministre de France, M. +de Laforest, vieil employé des affaires étrangères, assez peu spirituel, +mais galant homme. La guerre déclarée et les armées en mouvement, leurs +relations durent cesser; mais le comte de Metternich, très-éloigné de la +moindre pédanterie et de toute exagération, dit à M. de Laforest qu'il +était dans leurs intérêts réciproques de se communiquer les nouvelles +que chacun d'eux recevrait. Les événements militaires devaient décider +toutes les questions politiques, et ils étaient également intéressés à +les connaître promptement. Peut-être sa curiosité aurait-elle été moins +impatiente s'il eût pu pressentir les résultats de cette campagne. +Toutefois les grandes nouvelles arrivèrent. Il fit contre mauvaise +fortune bon coeur, accepta sans murmurer les terribles communications +que M. de Laforest fut dans le cas de lui faire, et ce dernier en +instruisit Napoléon, en se louant beaucoup de lui. + +La paix faite, l'Autriche dut choisir un ambassadeur pour résider à +Paris. Avant la guerre, ce poste était occupé par le comte Philippe de +Cobentzel, très-digne homme sans doute, mais type véritable de la +bureaucratie autrichienne, il était formaliste et méticuleux; il +déplaisait souverainement à Napoléon. Celui-ci s'en expliqua avec +l'empereur François dans l'entrevue qu'il eut avec lui; il l'engagea à +lui envoyer un jeune homme qui put le comprendre: il lui nomma +Metternich comme en ayant entendu parler avec éloge, et Metternich fut +nommé ambassadeur à Paris. Il plut à Napoléon, s'insinua dans sa +confiance et son amitié. Les circonstances déterminèrent plus tard, en +1809, l'empereur François à lui confier la direction de la politique de +la monarchie autrichienne, au moment où une série de fautes avait ouvert +l'abîme qui semblait devoir l'engloutir. On crut à Vienne, non sans +raison, que lui seul était en position de le fermer et d'amener des +jours meilleurs. On sait qu'il a dépassé les espérances, et on connaît +avec quelle habileté il a prévu tes événements et profité des folies de +Napoléon. Il est à remarquer que Metternich, qui a contribué si +puissamment à la chute de Napoléon par l'ensemble qu'il a su mettre dans +les efforts dirigés contre lui, a dû particulièrement à Napoléon +lui-même la place redoutable qu'il a occupée et dont il a tiré un si +grand parti. + +La paix de Vienne étant conclue, le prince de Metternich fut donc appelé +à la direction des affaires. C'est à ce moment seulement que l'on peut +placer le commencement de la deuxième époque de sa carrière politique. + +La guerre de 1800 avait été conçue avec discernement. Le moment pour +attaquer Napoléon était opportun. L'Autriche avait de grandes chances de +succès, et jamais les positions respectives ne lui avaient offert et +semblé promettre un plus bel avenir. Presque toute la vieille armée +française était en Espagne, où elle s'épuisait en vains efforts, au +milieu des souffrances de toute espèce que déguisaient des succès +éphémères. Trouvant une nation sous les armes, mais sans chef pour +traiter de ses intérêts, aucune négociation n'était possible. Cette +puissance d'opinion que donne la victoire n'amenait elle-même aucun +résultat. Ne pouvant s'exercer sur un souverain qui représente toute une +nation, elle s'évanouissait bientôt et laissait constamment l'armée en +présence des difficultés matérielles de chaque jour et des réalités +d'une situation impossible. Maîtresse partout où elle se trouvait, elle +perdait son pouvoir dans le lieu qu'elle quittait, parce qu'aucune +action morale ne venait à son secours. Dès 1809, on pouvait calculer de +quelle série de maux la France était menacée. + +D'un autre côté, les calamités de l'Allemagne et ses humiliations +avaient éveillé chez ses peuples un désir ardent de vengeance. Jamais le +sentiment de la patrie allemande ne s'était développé avec plus +d'énergie, et l'armée autrichienne, en prenant les armes, avait montré +un enthousiasme qu'on ne lui avait jamais connu. + +Des circonstances très-favorables, des moyens relatifs puissants, +n'amenèrent cependant aucun résultat, aucun des succès sur lesquels on +avait droit de compter. De mauvaises combinaisons militaires amenèrent +des revers. La fortune vint inutilement en aide à l'armée autrichienne. +L'armée français, après Essling, pouvait et devait périr; mais le +général autrichien, au milieu de l'étonnement que lui causait sa +victoire, manqua à sa destinée, à la fortune de son pays, et bientôt +Wagram replaça Napoléon dans l'opinion à une plus grande hauteur que +celle dont il avait paru devoir descendre. + +Au moral, comme en mécanique, l'action est égale à la réaction. On avait +cru pouvoir briser le joug de Napoléon; mais le joug devint plus lourd +encore. Napoléon vainqueur devint un maître. Les peuples, lassés de voir +leurs généreux efforts constamment inutiles, s'associèrent sincèrement à +la soumission de leur monarque. + +C'est donc sous ces auspices que le prince de Metternich devint +l'arbitre des destinées de l'Autriche. Une paix très-désavantageuse +venait d'être signée sans son concours, et, quoique conclue au moment +même où il entrait aux affaires, il n'en a jamais accepté la +responsabilité. Bien loin de là, il a protesté dans toutes les +occasions. Elle fut en effet condamnable par sa précipitation. Elle fut +en quelque sorte imposée à un souverain par la volonté très-suspecte +d'un de ses sujets. + +Metternich était à..., attendant l'ouverture des négociations, quand +Napoléon eut l'idée de faire mettre toute cette affaire entre les mains +d'un homme borné, vaniteux, et que ses cajoleries lui soumettraient. Il +écrivit à l'empereur François pour lui demander de lui envoyer le +prince Jean Lichtenstein, avec lequel, dit-il, il lui serait facile de +s'entendre. L'empereur François, par déférence, prescrivit au prince +Jean de se rendre à Vienne pour écouter les propositions de Napoléon et +lui en rendre compte. Au lieu de se borner à un rôle si facile, n'ayant +de pouvoirs d'aucune espèce, le prince Jean consentit à signer des +préliminaires de paix. Napoléon lui avait promis, il est vrai, de tenir +la chose secrète; mais ce n'était pas le compte de celui-ci, qui voulait +exploiter la position habile qu'il avait prise et appeler l'opinion à +son aide; aussi n'eut-il rien de plus pressé que de proclamer la paix en +faisant tirer cent coups de canon. C'était un moyen de forcer l'empereur +à ratifier le traité, par respect pour l'opinion, qui, de belliqueuse +qu'elle avait été trois mois auparavant, était devenue très-pacifique. +Il eut fallu, pour justifier un refus, faire tomber la tête du +mandataire infidèle et que François développât un caractère supérieur à +celui dont il était doué. Il se soumit et accepta en définitive un +traité dont la nécessité n'était pas suffisamment démontrée. La +soumission, les complaisances et la séduction devaient donc être dès +lors, pour l'avenir, les armes de l'Autriche. Ce fut ce système +qu'adopta Metternich, et il faut convenir qu'il l'a suivi avec habileté. +Mettant de côté l'orgueil des Césars, une union de famille avec +Napoléon lui parut nécessaire. C'était un refuge où la monarchie +autrichienne pouvait respirer. + +Depuis la mort du fils aîné de Louis Bonaparte, que diverses +circonstances avaient amené Napoléon à regarder comme son successeur, on +ne doutait pas qu'un divorce et un nouveau mariage ne fussent dans les +projets de l'Empereur. Le comte Louis de Narbonne, resté à Vienne pour +l'exécution du traité de paix, fut mis sur la voie d'une alliance, et +avec tant d'adresse, qu'il crut en avoir eu la première idée. Ce projet +fut transmis à Paris, où il fut accueilli avec complaisance par +Napoléon, dont l'orgueil fut flatté, et ou arriva assez vite à une +conclusion. Metternich, au surplus, trouva dans l'empereur François une +disposition plus favorable qu'on n'aurait pu le supposer; car +précédemment, et dès 1807, il s'était familiarisé avec quelque chose +d'analogue. Le fait est assez extraordinaire pour être consigné ici; il +m'a été raconté par le fils même de la personne avec laquelle l'Empereur +s'était expliqué. + +Lors de la dernière maladie de l'impératrice Marie-Thérèse, que +l'empereur François aimait très-tendrement, causant intimement avec le +comte Tdouel, ministre des finances, dans lequel il avait une grande +confiance, il lui dit ces paroles les larmes aux yeux: «Et si j'ai le +malheur de la perdre, je devrai me remarier très-promptement, car, sans +cela, ils me forceront à prendre une Française.» On comprend alors que +l'envoi de sa fille en France, après les nouveaux malheurs de 1809, ne +fut pour lui l'objet d'aucune difficulté. + +L'opinion publique, au surplus, ratifia en Autriche cette résolution, +qui ne fut blâmée que par un très-petit nombre de personnes étrangères +aux affaires et de peu de poids comme jugement. En général, on espérait +beaucoup de l'avenir qui se présentait. On avait raison sans doute, mais +on n'avait pas deviné de quelle manière l'avenir se développerait. On ne +prévoyait pas dans quels écarts insensés la confiance et l'orgueil de +Napoléon devaient le précipiter. + +Le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon amena le prince +de Metternich à Paris. Il y résida assez longtemps. Il étudia la +nouvelle cour et chercha à reconnaître quel effet avait produit sur +l'esprit de l'Empereur son admission dans la famille des souverains de +l'Europe. Entré dans son intimité, il conquit ses bonnes grâces et son +affection. Il supposait que peut-être Napoléon, uni à une fille des +Césars et ayant ainsi donné une nouvelle base à son trône, ne +s'occuperait plus que de le consolider; mais bientôt il fut détrompé. Il +reconnut que le caractère de Napoléon n'avait été modifié d'aucune +manière; que l'avenir était gros de tempêtes, dont la violence et la +force croîtraient avec la masse des éléments qui devaient les former, et +il en sentit d'autant plus vivement la nécessité de tout faire pour se +mettre à couvert contre leur action. Aussi toute sa politique consista à +éviter que, sous aucun prétexte, la bonne intelligence entre l'Autriche +et la France ne fût troublée. Sa complaisance s'étendit à tout. Une +guerre avec la Russie étant projetée, Napoléon exigea de l'Autriche un +traité d'alliance qui lui assurât le concours d'un corps auxiliaire mis +à ses ordres; mais Metternich eut l'habileté d'en réduire beaucoup +l'effectif, de manière à laisser intactes presque toutes les forces de +son pays. Le choix du prince de Schwarzenberg pour commander le corps +auxiliaire fut fait par Napoléon. Sur sa demande, il fut nommé +feld-maréchal. Ces circonstances le portèrent, plus tard, à occuper le +poste de généralissime de la croisade qui fut faite contre lui: +singulière destinée de Napoléon, de créer lui-même les instruments qui +devaient lui être les plus funestes! + +Dans son séjour à Dresde, en 1812, Napoléon parut atteindre à une +hauteur de position inconnue depuis l'antiquité. Là, véritable roi des +rois, tous les souverains du continent, excepté celui qu'il allait +combattre, vinrent lui rendre hommage, et l'empereur d'Autriche, comme +les autres, se plaça modestement parmi les courtisans. Mais l'éclat de +ce diadème si brillant allait se ternir et bientôt s'éteindre; bientôt +aussi devaient finir la soumission et l'obéissance. + +On connaît les résultats de la campagne de Russie. Une armée aussi +nombreuse que celles de Darius et de Xerxès, pourvue de moyens immenses +et bien organisée, fut engloutie faute de la prévoyance la plus +vulgaire. Le feu de l'ennemi ne fut que l'auxiliaire de la misère qui la +détruisit et des besoins de toute espèce qu'elle éprouva. Le manque de +vivres et les désordres qui s'ensuivirent causèrent sa ruine pendant son +offensive. A Moscou, l'effectif de l'armée ne présentait pas le sixième +de ce qu'elle était moins de deux mois auparavant, et le reste devait +disparaître par un redoublement de privations, éprouvé sur la même +route, au milieu de l'hiver. Des sept cent mille hommes entrés en +Russie, il ne devait pas revenir en Allemagne plus de vingt mille +hommes. + +On conçoit que, dans cet état de choses, la politique de l'Autriche +avait dû changer, la force et la crainte l'avaient rendue esclave; la +faiblesse l'affranchissait et lui rendait sa liberté. Plus le prince de +Metternich s'était soumis, plus il devait être impatient de rendre +l'indépendance à son pays et à son gouvernement. Il ne mit cependant +aucune précipitation dans ses démarches, et il se posa, non pas comme +ennemi, mais comme conciliateur et pacificateur. + +Les succès de Lutzen et de Bautzen vinrent rendre aux armées françaises +quelque chose de leur premier éclat. La France se montra de nouveau +redoutable. Aussi l'Autriche accepta-t-elle franchement le rôle dont le +but était de faciliter les arrangements équitables d'une paix durable; +mais, le mauvais vouloir de Napoléon pour amener ce résultat une fois +démontré d'une manière évidente, elle dut se joindre aux ennemis de +Napoléon. C'était la seule politique raisonnable à suivre. Metternich +l'adopta. Ceux qui lui en font un reproche parlent sans justice et sans +raison. L'empereur d'Autriche était-il donc le vassal, l'homme lige de +Napoléon? Les intérêts de sa conservation l'avaient rendu, malgré lui, +son allié. Maintenant les intérêts de son affranchissement devaient le +rendre son ennemi, puisque le rôle de conciliateur et de pacificateur +lui avait été refusé. Metternich donna à sa politique la seule +direction qu'en bon serviteur de l'Autriche il pouvait lui faire +prendre. + +La guerre éclata donc en 1813 avec l'Autriche. Maintenant les questions +se décideront par les armes. De nouveaux revers nous accablent. Une +armée de cinq cent mille hommes et de soixante-dix mille chevaux, créée +comme pur enchantement, est encore détruite en peu de mois. L'Allemagne +est évacuée, et à peine arrive-t-il sur nos frontières du Rhin quarante +mille hommes en état de combattre échappés à ces désastres. Cependant +une offre de paix à signer immédiatement, à des conditions honorables et +encore avantageuses, est faite, et les propositions qu'elle renferme +sont encore refusées par des réponses évasives. Enfin le Rhin est passé, +la France est envahie, et, malgré d'héroïques efforts, Paris est pris; +l'Empire croule aux applaudissements frénétiques des Parisiens et des +habitants du midi de la France. + +Le prince de Metternich, que les hasards de la guerre avaient éloigné, +ainsi que l'empereur François, du théâtre des grands événements, ne put +pas exercer une action directe sur la question de changement de dynastie +et du retour de la maison de Bourbon; mais il s'associa sans hésiter aux +résolutions prises en son absence. Depuis il m'a assuré qu'il aurait +adopté les mêmes principes s'il se fût trouvé à Paris le 31 mars; car +il ne voyait aucun élément de vie et de durée à la dynastie impériale +après la chute de Napoléon. + +Maintenant vient la troisième période de la carrière du prince de +Metternich. + +De très-grandes fautes ont été faites au début de la Restauration. Des +principes opposés et contradictoires, mis en présence et réunis dans la +même oeuvre (l'esprit d'émigration et les idées libérales), devaient se +combattre et détruire l'ouvrage qu'on élevait. Un esprit élevé comme +celui du prince de Metternich devait pressentir les conséquences d'un +pareil système. S'il est équitable de ne pas le lui attribuer, il est +juste de lui reprocher de ne pas s'y être opposé. Les directions +principales, du reste, étaient déjà prises avant son arrivée, et ceux +qui doivent porter la responsabilité de ce qui a été fait devant la +postérité sont l'empereur de Russie et le prince de Talleyrand. Ce +dernier, plus que tout autre, en reprenant l'esprit courtisan de +Versailles et en forçant la nation et l'armée à renier l'esprit de la +Révolution, a frappé de mort son ouvrage. Mais laissons de côté les +affaires de la France, sur lesquelles le prince de Metternich ne pouvait +avoir qu'une action plus ou moins indirecte. C'est au congrès de Vienne +qu'il faut arriver pour examiner la conduite qu'il a tenue. + +Il y a des principes immuables de justice qui doivent toujours servir de +règle, et des voeux légitimes des peuples qu'il faut respecter. Au lieu +de prendre pour base de telles maximes, on a compté les peuples pour +rien et les princes pour tout. L'empire français parut une curée, dont +chacun voulut avoir un morceau. L'empire français avait eu une extension +insensée, et il devait rentrer dans des limites raisonnables; mais, à +force de le craindre, on finit par s'acharner à l'amoindrir et au delà +des limites que ses droits comparatifs l'autorisaient à prétendre. +Lorsque tous les souverains de l'Europe accroissaient leurs États, les +rendaient plus compactes et par conséquent plus forts, il était injuste +de réduire la France à son ancien territoire. Il était imprévoyant et +impolitique de diminuer ainsi un contre-poids que l'avenir rendra un +jour si nécessaire. On voulut alors non-seulement réduire la France, +mois encore l'humilier, et on a ainsi blessé les sentiments d'un peuple +généreux. Avec une conduite différente, on prévenait les révolutions. + +Dans le but de satisfaire l'avidité des princes, on tenta des réunions +impossibles, et dont le temps a fait justice. Ainsi, pour plaire à la +maison de Nassau, on a uni la Belgique, pays riche par son agriculture, +aristocratique et catholique exalté, à la Hollande, pays d'égalité, +important par sa navigation et sa marine, d'esprit mercantile, et +professant la religion réformée. Les actes du congrès de Vienne sont +pleins de pareilles anomalies. L'injustice et le malheur pour l'Europe +de la destruction du royaume de Pologne sont reconnus par le monde +entier, et avoués même par ceux qui s'en sont partagé le territoire. +Quelle belle occasion se présentait pour le rétablir au moment où les +principes de justice, la réparation des torts, étaient proclamés! Quelle +habile politique eut suivi l'Autriche en cette circonstance si elle eût +élevé cette barrière contre la puissance immense que l'avenir promet à +la Russie! Quel mérite pour elle auprès de ce peuple généreux, si +cruellement et si constamment joué par Napoléon! Au lieu de cela, une +politique vulgaire, mesquine, qui n'osa jamais s'élever à cette hauteur. +La Pologne continua à offrir le spectacle d'un peuple inconsolable +d'avoir perdu sa nationalité, qui, quelque chose que l'on fasse, ne +cessera jamais d'être un sujet d'inquiétude pour ses moitiés. Et +non-seulement on n'a pas opéré le rétablissement du royaume de Pologne, +si nécessaire un jour à l'indépendance de l'Europe, maison a livré ce +pays à la Russie, en la laissant s'établir d'une manière solide sur la +Vistule. Dès ce moment, placée aux portes de l'Allemagne, avec des +moyens puissants, une base d'opération inexpugnable, on lui a accordé +une action prépondérante sur toutes les affaires de l'Europe. + +Ce n'est pas tout encore. Le prince de Metternich, pour éviter des +embarras, a fermé constamment les yeux sur les empiétements continuels +de la Russie. Il n'a pas osé essayer de rivaliser d'influence dans les +provinces des bouches du Danube. Il en a été de même de la Servie, qui +semble si naturellement placée dans la sphère d'action de l'Autriche. La +Moldavie, la Valachie et la Servie sont devenues russes, comme si elles +appartenaient nominalement à cet empire. Cependant elles enveloppent la +Hongrie et la Transylvanie, et garantissent à la Russie la possession +absolue, incontestable, quand elle le voudra, de l'empire ottoman. La +mansuétude qui a laissé s'établir un semblable état de choses sera +l'objet d'une sérieuse et juste critique et d'un blâme mérité de la part +de la postérité envers le prince de Metternich. + +Ces simples aperçus suffisent pour montrer l'imprévoyance qui a régné +dans les délibérations du congrès de Vienne. Le prince de Metternich et +le prince de Talleyrand, qui y jouèrent le premier rôle, doivent porter +la responsabilité des fautes qui furent commises. Cependant l'esprit de +justice dont je fais profession me force à remarquer que le retour de +Napoléon, en 1815, apporta des complications funestes, et réveilla des +passions dont le but ne devait plus être Napoléon seulement, mais aussi +la France elle même. + +Les Bourbons, rétablis sur leur trône, se livrèrent à de petites +passions contre l'Autriche, et la réaction en fut fâcheuse. Jamais ils +ne purent lui pardonner le mariage de Marie-Louise avec Napoléon. Le +prince de Metternich, auteur de cet acte politique, dont l'habileté ne +saurait être trop admirée en cette circonstance par les hommes +impartiaux, fut constamment l'objet de leur défiance. Ils reprirent les +vieilles idées de la rivalité des maisons de Bourbon et d'Autriche, qui +n'avaient plus d'application ni de fondement. Le mauvais vouloir que +rencontra souvent le prince de Metternich dans ses relations +diplomatiques lui inspira plus d'une fois des sentiments malveillants +pour la France. Ces sentiments ont fini même par prendre une grande +place dans son esprit. Ainsi il est indubitable que, lors des événements +d'Espagne, en 1823, il chercha à accroître les embarras du gouvernement +français. + +Aux yeux de tout homme qui a étudié le caractère du peuple espagnol, +c'était une chose grave que de venir se mêler de ses affaires. Opérer la +dispersion de ses forces était chose facile; mais rétablir l'ordre et +gouverner jusqu'au moment où Ferdinand, mis en liberté, serait remonté +sur son trône, était rempli d'obstacles. Le moyen le plus simple d'y +parvenir était de placer tous les pouvoirs dans la même main, et de +confier la régence à M. le duc d'Angoulême, qui, déjà, avait le +commandement de l'armée. Rien de plus naturel sans doute; et cependant +le prince de Metternich remua ciel et terre pour faire donner cette +régence accidentelle et temporaire au roi de Naples, qui ne pouvait ni +ne voulait l'exercer en personne, et qui l'aurait confiée à +l'ambassadeur de Naples à Paris, vieil intrigant, d'un esprit brouillon +et confus, auquel toutes les mauvaises passions du pays se seraient +rattachées. On prit un terme moyen. On forma la régence d'un conseil +composé d'Espagnols, mais les choix ne furent pas heureux. Au reste, il +était difficile qu'il fût à la hauteur des circonstances; car comment +trouver en Espagne des gens tout à la fois d'un esprit éclairé et d'un +caractère sage et modéré? On confia donc le pouvoir à des gens +orgueilleux, de peu de portée d'intelligence, enivrés d'une position que +le hasard leur avait donnée, et qui, sans avoir rien fait pour la +mériter, ne mettaient aucunes limites à leurs prétentions. Aussi ces +gens qui n'avaient retrouvé leur liberté qu'à l'arrivée de l'armée +française se hâtèrent de se déclarer hostiles envers elle et de lutter +ouvertement contre son chef. Le duc d'Angoulême, après avoir longtemps +souffert des embarras qu'ils lui suggéraient, fut réduit, pour ne pas +laisser flétrir son caractère et sa position, à prendre des mesures de +rigueur envers eux, en se plaçant au-dessus de leurs actes impolitiques, +injustes et insensés, qui établissaient partout l'anarchie. + +Je rappelle ici la célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut l'objet des +plus vifs débats entre les cabinets. Elle était sage, nécessaire, +indispensable, et ceux qui voulaient perpétuer le désordre en Espagne +pouvaient seuls la blâmer. Le prince de Metternich l'attaqua avec la +plus grande ardeur. Une guerre civile ne se termine que par des +transactions et des amnisties. Ballesteros, qui commandait l'armée +principale, avait mis bas les armes à des conditions déterminées, et les +différente chefs avaient suivi son exemple. Une amnistie avait suivi la +soumission, et tout était rentré dans l'ordre. Tout à coup la régence, +méconnaissant les traités conclus par le duc d'Angoulême, ordonne +l'arrestation des personnes que les traités protégent. Il en est +souvent ainsi: ceux qui n'ont pas su combattre sont impitoyables après +la victoire, que d'autres ont obtenue pour eux. Des listes de +proscription sont dressées, les arrestations se multiplient, le repos +public est menacé, l'autorité française est insultée. Non-seulement un +grand scandale était offert au monde, mais les motifs secrets étaient +placés dans une basse cupidité des agents; car avec de l'argent chaque +prisonnier pouvait faire ouvrir sa prison. Le duc d'Angoulême, instruit +de ces événements, ordonna aux commandants des villes et des postes +militaires de faire mettre immédiatement en liberté tout homme couvert +par les traités, et qui n'était l'objet d'aucune accusation pour des +faits postérieurs. Le duc d'Angoulême, en cette circonstance, suivit +non-seulement une bonne politique, mais il fit un acte d'honnête homme +et défendit, comme il en avait le devoir, l'honneur du nom français +qu'une faiblesse de sa part aurait flétri. + +Le blâme connu du prince de Metternich en cette circonstance autorisa à +l'accuser de sentiments hostiles envers nous. + +Je viens d'indiquer les traits caractéristiques de la conduite du prince +de Metternich envers la France, pendant la Restauration. J'aborderai +avec une égale franchise celle qu'il a tenue avec l'Allemagne. + +D'abord de justes louanges lui sont dues. Il s'est occupé avec succès de +maintenir l'union en Allemagne, et de la préserver de l'esprit +révolutionnaire, qui, soufflé par la France, était prêt à l'envahir. De +bonne heure il jugea les effets infaillibles de la liberté de la presse, +et s'occupa de se mettre à l'abri de son action. Dès 1819, il concerta +avec tous les cabinets de cette vaste contrée l'emploi des moyens légaux +pour y parvenir. Le bon sens des Allemands leur fit comprendre ce que +ces mesures avaient de sage. Il trouva constamment dans une diète, qu'il +avait organisée sur la base de l'égalité entre puissances des divers +ordres, le concours désirable. Il obtint par le fait, mais sous +l'apparence d'une simple influence, un pouvoir qui presque jamais +n'éprouva de contradiction; système d'autant plus louable, qu'il exige, +pour réussir, de la part de celui qui l'emploie, un grand respect pour +la justice, pour la raison, et l'habitude d'une grande modération. + +La prévoyance du prince de Metternich a donc contribué puissamment à +conserver en Allemagne le bon ordre, la paix et l'union; et cela, malgré +les germes de trouble qu'avait semés l'empereur Alexandre par le seul +besoin d'obtenir une popularité dangereuse et passagère. Mais, au milieu +de ces préoccupations, le prince de Metternich ne s'est pas aperçu que +la Prusse voulait enlever à l'Autriche une partie de son influence en +Allemagne. De très-bonne heure la Prusse a compris qu'avec une +population faible, des revenus peu considérables, elle n'aurait jamais +le moyen de jouer un rôle important si par sa politique elle ne devenait +pas le point de réunion d'intérêts spéciaux. Elle a pensé avec raison +qu'en se faisant le centre d'un faisceau, autour duquel des puissances +d'un ordre inférieur viendraient se réunir, elle réglerait l'emploi de +leurs forces et pourrait contre-balancer la puissance de l'Autriche, si +supérieure à la sienne. Pendant les derniers siècles, la religion a +servi à créer un lien moral dont elle a tiré un grand parti, et cela au +profit de la liberté publique et du libre exercice de la religion +réformée. La position de la Prusse en a été agrandie; son pouvoir s'en +est accru. Elle a joué un rôle supérieur à ses ressources naturelles, et +l'habitude a consacré cet ordre de choses jusqu'à ce qu'un grand homme +soit venu ajouter à sa considération, lui donner un nouveau relief et un +nouvel éclat, et augmenter son territoire. Mais cette ligue des intérêts +religieux a perdu aujourd'hui presque toute sa force. Des intérêts d'une +autre nature absorbent aujourd'hui toutes les pensées. Le siècle est +devenu positif. On s'occupe de produire; on veut créer des richesses, +développer l'industrie, étendre le commerce. + +La Prusse, placée au milieu de petits États qui ne peuvent s'isoler, a +pensé que ces pays, ayant un besoin urgent de protection commerciale, +devaient la trouver dans une association qui les affranchirait de la +dépendance des grandes puissances, qui favoriserait leur industrie et en +outre accroîtrait leurs revenus par des impôts faciles à percevoir +puisqu'ils seraient volontaires. La Prusse, en se mettant à la tête de +cette réunion d'intérêts, a eu moins en vue d'augmenter ses revenus que +de favoriser ses manufactures et son commerce maritime, en leur assurant +des consommateurs nombreux; mais elle a eu en outre pour but d'organiser +à son profit une influence puissante et durable, fondée sur les intérêts +matériels, influence qui équivaudra bientôt à un pouvoir réel; car, dans +une association du fort et du puissant avec les faibles, le fort devient +bientôt le maître. Ce système était donc favorable à tout le monde, et +dès lors il devait réussir. Le prince de Metternich ne l'a ni pensé ni +compris. Il en est résulté nécessairement de graves inconvénients pour +la prospérité de l'empire d'Autriche, qui est devenu un centre +très-actif de fabrication. Cette idée, appliquée à l'Autriche avec les +modifications nécessaires, lui eût assuré de grands avantages, et aurait +accru son influence de toute celle dont la Prusse s'est emparée. Enfin, +si seulement elle l'eût partagée, elle y eût suffisamment gagné. Elle +peut encore intervenir aujourd'hui, mais autre chose est d'entrer dans +un système établi, ou de l'avoir créé et d'en être le fondateur. + +Reste à examiner l'époque qui a suivi la Révolution de 1830. Deux +opinions existent en Autriche sur la conduite que le prince de +Metternich devait tenir. Les uns approuvent celle qu'il a suivie; les +autres prétendent qu'il devait déclarer la guerre d'une manière +immédiate, en haine de la Révolution et des dangers dont elle menaçait +l'Europe. Se résoudre à la guerre était un grand parti. Peut-être +aurait-il été choisi si l'esprit des gouvernements de l'Europe eût été +plus homogène et leurs moyens militaires plus complets. Mais les années +de la Restauration avaient apporté un changement aux relations des +puissances, et cette union, qui avait fait leur force quinze ans +auparavant, n'existait plus. Un danger immédiat, des passions de +vengeance contre Napoléon, avaient seuls pu opérer ce prestige et créer +cette intensité d'énergie qui amena le triomphe en 1814. En 1830, le +danger de la Révolution, tel qu'il pouvait encore se présenter à +l'horizon, était éloigné et hypothétique. L'esprit de propagande avait +perdu son prestige aux yeux des Allemands et des Italiens, instruits, à +leurs dépens, du peu de réalité des biens qu'il promet. + +Un grand refroidissement entre l'Autriche et la Russie avait commencé à +la guerre de Turquie et durait encore. + +L'Angleterre, toute guerrière autrefois, l'Angleterre, le point d'appui +de l'Europe et le noeud des intérêts opposés à la France, était devenue +calme et pacifique, et l'opinion publique avait accordé dans le pays une +sorte de bienveillance et de faveur à la Révolution. + +Le roi de Prusse, devenu vieux, pacifique de sa nature, froissé par le +souvenir des malheurs qui avaient accablé sa jeunesse, n'était pas +disposé à compromettre les avantages que la fortune lui avait accordés +plus tard. + +La Russie aurait été plus disposée à intervenir, par suite, non de +l'opinion publique, mais en raison des sentiments personnels de +l'Empereur. Mais deux cent mille hommes perdus dans la guerre de +Turquie, qui n'avaient pas été remplacés par mesure d'économie, lui +rendaient bien difficile de mettre en campagne une grande armée, et +bientôt la révolution de la Pologne, en lui enlevant toute l'armée +polonaise et en la tournant contre lui, absorba tous ses moyens. + +Enfin l'insurrection de la Belgique vint encore compliquer la question +et accroître les embarras. + +L'union des puissances eût-elle été complète, les moyens disponibles et +la guerre prochaine, il y avait de l'habileté à laisser à la Révolution +l'odieux de la déclaration de guerre et des premières hostilités. La +France, divisée, le deviendrait encore davantage si on n'entrait en +France qu'à la suite de succès qui auraient suivi une légitime défense +de l'Europe; tandis qu'en attaquant la France pacifique on risquait de +trouver tous les Français réunis contre les étrangers intervenant dans +nos affaires sans provocation. La religion politique consacrée +aujourd'hui les exclut de toute intervention, et ceux qui seraient les +plus disposés à les appeler sont obligés de professer publiquement une +doctrine contraire. + +On était donc beaucoup plus fort pour le cas de guerre en attendant +l'agression de la part de la France. L'Autriche avait le temps de se +préparer à entrer en campagne. La politique expectative du prince de +Metternich en cette circonstance fut donc sage, habile et la seule à +suivre. Il se borna à s'appuyer sur des armements considérables qui +mettaient l'Autriche en sûreté et à même de prendre le parti que les +circonstances pourraient rendre utile. + +Je passe maintenant à la politique de l'Autriche à l'égard de l'Espagne, +divisée par suite du testament de Ferdinand, qui changeait l'ordre de +succession au trône, et je cherche à reconnaître si elle a été exercée +dans ses véritables intérêts. + +Toutes les familles souveraines de l'Europe sont plus ou moins +ambitieuses, et la maison d'Autriche a montré plus qu'une autre qu'elle +a toujours été fort préoccupée des intérêts de l'avenir dans ses +alliances. A ce système constamment suivi, elle a dû les héritages qui +l'ont amenée au point de grandeur où elle est aujourd'hui. Elle devait +donc être opposée à la loi salique, qui régnait en Espagne. Or cette loi +se trouvait renversée par le testament de Ferdinand VII, et l'Autriche, +en la soutenant, renonçait pour l'avenir à la chance de voir un archiduc +d'Autriche remonter sur le trône de ce pays. + +Le prince de Metternich prétexta, pour motif de sa politique, le respect +pour les droits; mais les droits de don Carlos, fort contestables, +peuvent être certainement l'objet d'une discussion interminable. Si +l'Autriche n'eût pas donné un appui moral constant et des secours +d'argent à don Carlos, nul doute qu'aucune lutte sérieuse n'eût pu +exister en Espagne entre Isabelle et lui. L'absence de résistance eût +empêché le développement de l'esprit révolutionnaire, et la malheureuse +Espagne n'eût pas été livrée aux dévastations et aux malheurs qui, +pendant quinze ans, ont pesé sur elle. + +Quand, plus tard, après d'immenses efforts, la lutte semblait indécise, +il eût été habile de fonder les calculs de la politique sur le mariage +du prince des Asturies avec Isabelle. D'abord le prince de Metternich en +a rejeté la proposition avec indignation, tandis que, plus tard, il l'a +fait revivre avec ardeur, mais sans succès. + +La politique du prince de Metternich a donc été funeste à l'Espagne et +contraire aux intérêts de ce pays. Si elle eût réussi, elle eût été +favorable aux seuls intérêts de la France. Et, fait remarquable, fait +dont ce temps de passion, où tout est confusion dans les esprits, a +donné plus d'un exemple, la France a soutenu également un système opposé +à celui qu'elle devait suivre. Elle a combattu celui de l'Autriche, qui +lui était favorable, et servi celui de l'Angleterre, qui lui était +contraire. L'Angleterre seule a été d'accord avec ses propres intérêts +de tous les temps. Elle a affaibli l'Espagne en donnant des forces à +Isabelle pour résister à don Carlos. Elle a préparé aussi le passage de +la couronne d'Espagne dans une autre maison que celle des Bourbons, qui +la possède depuis cent cinquante ans. + +Je terminerai l'examen qui nous occupe en traitant des événements de +1840, dont le retentissement a été si grand et les conséquences auraient +pu être si funestes. + +Ici, tout est à blâmer, et on ne reconnaît en aucune façon la prudence +du prince de Metternich, sa modération et la constance habituelle de ses +projets. + +D'abord il conçoit, dans l'intérêt du repos de l'Europe, qu'il est +important de fixer le sort de l'Orient et d'empêcher de nouvelles +collisions d'avoir lieu. Il sait, à n'en pas douter, que tous les +projets guerriers viennent du Grand Seigneur; que le corps diplomatique, +à Constantinople, est sans cesse occupé à l'empêcher d'entreprendre une +campagne qui lui serait funeste. Il reconnaît en même temps que les +prétentions de Méhémet-Ali de transmettre à ses enfants la position +éclatante qu'il s'est créée, sont justes; que l'ordre qu'il a établi +dans ses États est un moyen de civilisation pour tout l'Orient, et il +regarde comme un devoir des puissances d'intervenir pour fonder quelque +chose de permanent sous leur garantie, et qui sera placé dans le droit +public de l'Europe. Le prince de Metternich est si convaincu de la +marche à suivre, qu'il s'occupe de l'exécution. Il fait à l'Angleterre, +à la France et à la Russie la proposition d'établir un concert dans ce +but. + +Sur ces entrefaites, les Turcs entrent en campagne contre Ibrahim-Pacha, +et la bataille de Nézib est gagnée par les Égyptiens. Ibrahim renonce à +tirer parti de sa victoire. Comme son père n'a d'autres prétentions que +de conserver ce qu'il possède, comme il n'a aucun projet sur l'Asie +Mineure, ne convoite rien, ne forme de désir que pour la paix, il reste +en place, convaincu que la politique de l'Europe, qui est favorable aux +intérêts de l'Égypte, trouvera de nouveaux arguments dans sa victoire. +Il se conforme à tout ce qui lui est prescrit au nom de l'Europe, et +montre par le fait la sincérité de sa modération. + +En même temps, Méhémet-Ali négocie avec la Porte. Celle-ci, accablée par +ses revers, par le mécontentement universel, qui a amené la défection de +la flotte et fait considérer par les musulmans Méhémet-Ali comme le +défenseur de l'islamisme, se décide à se soumettre à ses exigences. En +cette circonstance, tout pouvait s'arranger en un moment. La Porte était +résolue aux concessions et allait signer quand le ministre d'Autriche à +Constantinople reçoit l'ordre d'intervenir et de promettre, au nom de +l'Europe, au Grand Seigneur des conditions beaucoup plus favorables. + +Cependant l'Europe, au nom de laquelle on avait parlé, n'était pas +d'accord. Ce fut par un subterfuge que le ministre de Russie à +Constantinople fut amené à se réunir à ses collègues en cette occasion; +car, au moment même où M. de Boutenief, au nom de l'empereur de Russie, +accordait son concours, le cabinet de Saint-Pétersbourg refusait +d'entrer dans les combinaisons qui lui étaient proposées par l'Autriche. +L'ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, avait déclaré une +guerre ouverte à Méhémet-Ali, savait bien que la modération était du +côté de celui-ci, puisqu'il n'avait cesse de blâmer la conduite, les +actes et les illusions du Grand Seigneur. Il n'avait non plus aucun +ordre de son gouvernement de signer cet acte d'intervention, qui devint +funeste et jeta le trouble et le désordre, quand, au contraire, il eût +fallu terminer tout en un moment en garantissant, pour l'avenir, +l'exécution du traité conclu entre Méhémet-Ali et le Grand Seigneur. Dès +cet instant, le sort de l'Orient était fixé. Mais ce n'était pas le +compte de l'Angleterre, qui était jalouse de la suprématie de la France +en Égypte et voulait à tout prix amener la confusion, dans l'espérance +d'en tirer parti. D'un autre côté, l'empereur de Russie, dont la +conduite avait été bien calculée et pleine de sagesse dans les intérêts +généraux de la paix, entrevit un germe de discorde entre la France et +l'Angleterre dans l'opposition de leurs intérêts et de leurs vues, et il +s'occupa à le développer. A cet effet, il se rapprocha de l'Angleterre: +il flatta ses passions, et atteignit enfin le but le plus cher à sa +politique, en brisant l'alliance de la France et de l'Angleterre, qui +lui était odieuse. + +Cependant on avait établi une conférence à Londres, qui ne résolvait +rien, et le temps s'écoulait sans aucune solution. La Turquie était +impatiente de voir son sort réglé. Elle était réduite aux abois. Le +prince de Metternich, sans être aussi favorable à Méhémet-Ali qu'avant +la bataille de Nézib, et tout en se refusant à ses demandes, voulait +cependant qu'il fût bien traité. En même temps, il voulait régler, d'une +manière rassurante pour l'avenir, le mode de concours de protection pour +l'empire ottoman, et ne pas en laisser le droit et le devoir uniquement +à la Russie, intéressée un jour à sa destruction. Il proposa donc que, +si de nouveaux dangers menaçaient Constantinople, en même temps qu'une +escadre russe viendrait dans le Bosphore, une escadre combinée de +vaisseaux français et anglais passerait les Dardanelles et croiserait à +l'entrée de la mer de Marmara. Il ignorait sans doute que les +Dardanelles sont, pour les Russes, l'arche sainte; qu'ils les regardent +comme leur frontière militaire que personne ne doit franchir sans leur +permission; et qu'ils préféreraient, avec raison, accepter les +conséquences d'une guerre de dix ans plutôt que de consentir à les voir +en possession d'une puissance qui ne leur serait pas subordonnée. Le +prince de Metternich fit donc faire cette proposition à l'empereur de +Russie. Nicolas la reçut avec un emportement qui alla jusqu'à la menace +de déclarer la guerre à l'Autriche traitant la conduite du prince envers +lui de perfidie et de trahison. + +Le prince de Metternich, en apprenant la manière dont ses propositions +avaient été accueillies, tomba malade subitement et fut pour plusieurs +jours en danger de mort. Remis de cette crise, les négociations +continuèrent; mais le prince de Metternich, mal avec l'empereur de +Russie, peu confiant dans l'état de la France et l'appui qu'il pouvait +en tirer, livra sa politique à la direction de lord Palmerston, homme +passionné et nullement pourvu des qualités nécessaires aux fonctions +qu'il remplissait. Il se mit à sa remorque. C'était se résoudre à être +hostile à la France. + +Après le départ du prince pour les bords du Rhin, il arriva à Vienne une +proposition du cabinet de Paris, qui, trouvée sage et convenable, fut +acceptée sans observation par celui qui le remplaçait (le comte de +Fiquelmont), et acheminée à la conférence de Londres avec approbation. +Mais, soumise au prince de Metternich en route, il en suspendit l'envoi, +et, de cette manière, il resserra chaque jour davantage les liens qui +l'unissaient à la politique de lord Palmerston. Alors les exigences de +celui-ci ne cessèrent d'augmenter contre Méhémet-Ali, et le prince de +Metternich n'y cédait qu'à regret. + +Il eût été sage au gouvernement français de profiter de l'espèce d'appui +que lui offrait l'Autriche, et d'accepter les conditions consenties en +faveur de Méhémet-Ali; mais une infatuation sans excuse des agents de ce +gouvernement les égara. Ils ne voulurent jamais croire à un traité qui +isolerait la France, et, le 13 juillet, le traité fut signé, et la +France isolée. + +Dans cette circonstance, le ministre d'Autriche à Londres ne remplit pas +ses devoirs. Il devait, huit jours avant la signature du traité, faire +part confidentiellement, mais d'une manière positive et sans équivoque, +à l'ambassadeur de France, des projets arrêtés. Nul doute que le +gouvernement français n'eut réfléchi, et Méhémet-Ali était forcé alors +d'accepter les propositions qui lui étaient faites. + +Par la conduite qu'il a tenue, le ministre d'Autriche à Londres, M. le +baron de Neuman, a plutôt servi les passions de lord Palmerston que les +véritables intérêts de l'Autriche; car, dans la politique du prince de +Metternich, quel était le but à atteindre? se conserver l'amitié de +l'Angleterre, et établir la paix en Orient. Or, en faisant un mystère +profond à la France de ce qui allait se conclure, on l'encourageait +indirectement à ne rien céder, et on faisait naître des chances de +guerre. Cette guerre, dont personne ne voulait, pouvait amener les plus +grandes catastrophes, ou au moins de grandes humiliations pour +l'alliance. + +Si la politique de la France eut été à la fois énergique et sage, après +avoir fait la faute de se laisser écarter de l'alliance, le gouvernement +français aurait armé d'une manière formidable, mais en donnant toutes +les assurances et tous les gages possibles de sécurité à l'Allemagne. Il +eut dû envoyer une escadre à Alexandrie avec un renfort de matelots +destiné à monter les vaisseaux turcs amenés par le capitan-pacha, faire +transporter trois mille hommes d'infanterie française à +Saint-Jean-d'Acre pour maintenir le Liban dans l'ordre et l'obéissance, +et empêcher la révolte des Druzes et des Maronites, seuls dangers +véritables pour les Égyptiens. Si, en outre, il avait rassemblé une +armée pour entrer en Italie au moment où la guerre éclaterait en Orient, +et fait la déclaration formelle qu'il ne demandait, pour désarmer, que +de voir l'Europe d'accord pour conserver à Méhémet-Ali et assurer à ses +enfants les domaines qu'il possédait, le gouvernement français eut alors +dominé les événements; car, je le répète, personne ne voulait la guerre, +et personne, excepté la France, n'était préparé à la soutenir. Une +transaction eût été faite en un moment, et la France sortait glorieuse +et puissante sans avoir tiré un coup de canon! Ce résultat brillant +était la conséquence immédiate de la complaisance du prince de +Metternich pour l'Angleterre qui l'avait entraîné. + +Si la guerre eut éclaté, il est impossible de déterminer les +conséquences qui en auraient résulté pour l'Autriche. L'armée était sur +le pied de paix, le trésor vide et sans crédit, les membres du +gouvernement divisés, l'opinion publique révoltée d'avoir une guerre +qu'aucun intérêt autrichien ne réclamait, et cela sans l'avoir prévue et +s'être disposé à la soutenir. De tout cela, il serait résulté +nécessairement un bouleversement intérieur et des désastres probables +pour la monarchie autrichienne. Or, quand une politique peut amener de +semblables résultats sans promettre dans le succès d'immenses avantages, +elle ne saurait être que l'objet de la plus vive critique. + +Je dois ajouter cependant ici que jamais le prince de Metternich ne +s'est glorifié du succès obtenu dans cette circonstance. Je l'ai entendu +même s'en étonner et dire qu'il était loin de s'y attendre. Alors +pourquoi entrer dans une politique et pourquoi concourir à des +opérations qui doivent amener des humiliations? Or ni les gouvernements +ni les hommes d'État ne doivent être indifférents à Faction qu'exerce le +succès sur les esprits et sur l'opinion des peuples, source de +toute-puissance dans le monde. + +En résultat, le prince de Metternich a eu pour motif réel de plaire au +gouvernement de l'Angleterre. Il a fallu qu'il y attachât une bien +grande valeur pour l'acheter au prix de semblables dangers. Il a eu pour +motif apparent de sauver le Grand Seigneur d'un péril qui était +imaginaire, et de rétablir l'empire ottoman sur d'autres bases. Il a +échoué complètement à cet égard, car cet empire est aujourd'hui beaucoup +plus faible qu'il n'était alors, attendu qu'à l'ordre qui régnait en +Syrie a été substitué le désordre, et que le désordre, source de +faiblesse, qui ne cessera de s'accroître, amènera la destruction de ce +vieil empire, qu'il mine depuis si longtemps. + +Du reste, le prince de Metternich avait d'avance déterminé la limite +qu'il ne voulait pas dépasser dans sa politique. Quand les affaires de +Syrie furent terminées selon les désirs de l'alliance et que l'armée +égyptienne eut évacué le pays, lord Palmerston, ivre de ce succès, +voulait bouleverser l'Égypte et chasser Méhémet-Ali, afin de mettre un +pied dans ce pays pour pouvoir s'en emparer plus tard. Le prince de +Metternich, qu'il avait cru pouvoir entraîner, résista aux instances de +l'Angleterre. Il s'unit alors loyalement et énergiquement à la France +pour conserver intacte la base de l'édifice que Méhémet-Ali avait élevé, +et contribua puissamment à assurer le repos de son avenir. + + + + +ORDRE DE FORMATION +ET +DE RÉORGANISATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE +ARRÊTÉ PAR L'EMPEREUR LE 7 NOVEMBRE 1813[21]. + +[Note 21: Sous ce même titre, nous avions voulu insérer la pièce que +l'on va lire page 105 et suivantes de ce volume. Nous avons même exposé +à cette place, et en note, pour quels motifs cette pièce était +intéressante et digne d'être conservée.--Par une erreur que nous nous +expliquons mais qui importe peu au lecteur, à cette même page 105 et +suivantes on en a omis la plus grande partie. On a laissé de côté le +commencement et la fin.--Nous rétablissons ici et nous reproduisons la +pièce dans son intégralité. Nous sommes certain que les lecteurs +préfèreront une exactitude complète à une apparente régularité. (_Note +de l'Éditeur._)] + +ARTICLE PREMIER. + +L'armée sera organisée de la manière suivante: + +Le onzième corps, commandé par le duc de Tarente, sera composé de la +trente et unième et de la trente-cinquième division. + +Le sixième corps, commandé par le duc de Raguse, sera composé des +vingtième et huitième divisions. + +Le quatrième corps, commandé par le général Bertrand, sera composé de la +douzième division, de la treizième, de la cinquante et unième et de la +trente-deuxième. + +Le cinquième corps sera composé de la dixième division. + +Le deuxième corps, commandé par le duc de Bellune, sera composé de la +quatrième division. + +ART. 2. + +Tous ces corps seront successivement portés à quatre divisions. + +ONZIÈME CORPS D'ARMÉE. + +ART. 3. + +La trente et unième division sera formée avec les bataillons ci-après +désignés: + +Troisième bataillon du 5e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Troisième bataillon du 11e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le reste renvoyé au dépôt. + +Sixième bataillon du 20e de ligne. +Quatrième bataillon du 102e _id_. +Troisième bataillon du 6e _id_. + +Tout ce qui existe des quatrième et septième bataillons sera incorporé +dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt pour servir à +réorganiser le quatrième bataillon, le septième étant supprimé. + +Premier et deuxième bataillon du 112e de ligne. + +Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans les premier et deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt. + +Premier et deuxième bataillon du 22e léger. + +Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans les premier et deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt. + +Quatrième bataillon du 10e de ligne. + +Tout ce qui reste du sixième bataillon sera incorporé dans le quatrième, +et le cadre renvoyé au dépôt. + +Troisième bataillon du 3e léger. + +Tout ce qui existe du quatrième et septième bataillon sera incorporé +dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt. + +Troisième bataillon du 14e léger. + +Tout ce qui existe du quatrième et septième bataillon sera incorporé +dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt pour réorganiser le +quatrième bataillon, le septième étant supprimé. + +Total, douze bataillons. + +Le général Charpentier aura le commandement de cette division. + +ART. 4. + +La trente-cinquième division sera composée ainsi qu'il suit: + +_Trois bataillons du 123e de ligne. + Trois _id_. du 124e _id_. + Trois _id_. du 127e _id_. + Trois _id_. Suisses. + Un _id_. du 51e de ligne. + Un _id_. du 53e _id_._ + +Total, quatorze bataillons. + +Le général Brayer aura le commandement de cette division. Son artillerie +lui sera fournie par l'artillerie du général Rigaud. Les administrations +nécessaires à cette division seront complétées par celle de la +trente-sixième. + +SIXIÈME CORPS D'ARMÉE. + +ART. 5. + +La vingtième division sera composée ainsi qu'il suit: + +Premier et quatrième bataillons du 32e léger. + +Tout ce qui existe du deuxième bataillon sera incorporé dans le premier, +et le cadre renvoyé au dépôt. + +Premier bataillon du 57e léger. + +Tout ce qui existe des deuxième, troisième et quatrième bataillons sera +incorporé dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt pour servir à +réorganiser le deuxième bataillon, les troisième et quatrième étant +supprimés. + +Premier bataillon du régiment espagnol. + +Premier bataillon du 23e léger. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +premier, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Premier bataillon du 1er de ligne. + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon. + +Deuxième et sixième bataillons du 62e de ligne. + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans le deuxième bataillon. + +Premier bataillon du 16e de ligne. + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon. + +Premier bataillon du 14e de ligne. + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon. + +Premier et deuxième bataillons du 15e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier +bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Premier bataillon du 70e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce +bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent +conscrits hollandais. + +Premier et sixième bataillons du 121e. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce +bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent +conscrits hollandais. + +1er, 2e, 3e et 4e régiments de marine. + +Ces quatre régiments seront égalisés à quatre bataillons chacun et un +bataillon de dépôt. Le major général me présentera un projet à ce sujet. +Tous les bataillons et dépôts d'artillerie de marine qui peuvent se +trouver dans l'intérieur seront envoyés pour les compléter. + +ART. 6. + +Les six cents conscrits hollandais nécessaires seront pris sur les +quatre bataillons hollandais, à raison de cent cinquante par bataillon. + +La vingtième division sera commandée par le général Lagrange, qui aura +sous ses ordres trois généraux de brigade. + +ART. 7. + +La huitième division, qui faisait partie du troisième corps, et qui en +ce moment fait partie du sixième, sera composée ainsi qu'il suit: + +Deuxième bataillon du 6e léger. + +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Deuxième bataillon du 16e léger. + +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre du troisième renvoyé au dépôt. + +Premier bataillon du 22e de ligne. + +Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt. + +Premier bataillon du 28e léger. + +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +premier, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Troisième bataillon du 40e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Deuxième bataillon du 59e de ligne. + +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Troisième bataillon du 69e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Troisième bataillon du 2e léger. + _Idem_ du 4e _idem_. + _Idem_ du 43e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt. + +Premier bataillon du 136e. + +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à +l'organisation du deuxième bataillon, le troisième étant supprimé. + +Premier bataillon du 138e. + +Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le +premier, et les cadres des deuxième et troisième renvoyés au dépôt, pour +servir à l'organisation du deuxième, le troisième étant supprimé. + +Premier bataillon du 145e. + +Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le +premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à l'organisation +du deuxième, le troisième étant supprimé. + +Premier bataillon du 142e de ligne. + +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la +réorganisation du deuxième bataillon. + +Premier bataillon du 144e. + +Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le +premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la +réorganisation du deuxième bataillon. + +Troisième bataillon du 9e léger. + +Tout ce qui existe des quatrième et sixième bataillons sera incorporé +dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à +réorganiser le quatrième bataillon. + +Deuxième bataillon du 50e de ligne. + +Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans le deuxième bataillon, et les cadres renvoyés au dépôt. + +Troisième bataillon du 65e de ligne. + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera mis dans le troisième, et +le cadre renvoyé au dépôt. + +ART. 8. + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans chacun des bataillons +dont les noms des régiments suivent: + +22e de ligne. +40e _id._ +59e _id._ +69e _id._ +43e _id._ +136e _id._ +138e _id._ +145e _id._ +142e _id._ +144e _id._ +50e _id._ +65e _id._ + +Les douze cents conscrits hollandais nécessaires seront pris à raison +de trois cents dans chacun des quatre bataillons hollandais. + +ART. 9. + +Cette huitième division sera commandée par le général Ricard; les +états-majors d'artillerie et du génie, etc., des troisième et sixième +corps, serviront à former ceux du sixième corps. + +QUATRIÈME CORPS D'ARMÉE. + +ART. 10. + +La douzième division sera composée ainsi qu'il suit: + +Quatre bataillons du 8e léger. +Cinq _id._ du 13e de ligne. +Quatre _id._ du 23e _id._ +Trois _id._ du 157e _id._ +Deux _id._ du 5e léger. +Un _id._ du 96e de ligne. + +Cette division sera commandée par le général Morand. + +ART. 11. + +La treizième division sera composée ainsi qu'il suit: + +Un bataillon du 1er léger. +Un _id._ du 18e _id._ +Un _id._ du régiment illyrien. +Un _id._ du 7e de ligne. +Un _id._ du 42e _id._ +Deux _id._ du 52e _id._ +Deux _id._ du 67e _id._ +Trois _id._ du 101e _id._ +Trois _id._ du 156e _id._ +Un _id._ du 95e _id._ +Deux _id._ du 82e _id._ +Un _id._ du 54e _id._ + +Cette division sera commandée par le général Guilleminot. + +ART. 12. + +La trente-deuxième division sera composée ainsi qu'il suit: + +Deux bataillons du 33e léger. +Trois _id._ du 36e _id._ +Deux _id._ du 131e de ligne. +Quatre _id._ du 132e _id._ +Un _id._ du 103e _id._ +Deux _id._ du 66e _id._ + +Cette division sera commandée par le général Durutte. + +ART. 13. + +La cinquante et unième division sera composée ainsi qu'il suit: + +Un bataillon du 10e léger. +Un _id._ du 21e _id._ +Un _id._ du 29e _id._ +Un _id._ du 17e _id._ +Un _id._ du 23e _id._ +Un _id._ du 32e _id._ +Un _id._ du 39e _id._ +Un _id._ du 63e _id._ +Deux _id._ du 86e _id._ +Deux _id._ du 122e _id._ +Deux _id._ du 26e _id._ +Deux _id._ du 47e _id._ + +Cette division sera commandée par le général Sémélé. + +CINQUIÈME CORPS D'ARMÉE. + +ART. 14. + +Le cinquième corps formera la dixième division, qui sera composée des + +Premier et deuxième bataillons du 139e de ligne. + +Le troisième bataillon sera supprimé. + +Premier et deuxième bataillons du 140e de ligne. + +Le troisième bataillon sera supprimé. + +Premier et deuxième bataillons du 141e _id._ + +Le troisième bataillon sera supprimé. + +Premier et deuxième bataillons du 152e _id._ + +Le troisième bataillon sera supprimé. + +Premier et deuxième bataillons du 153e _id._ + +Le troisième bataillon sera supprimé. + +Premier et deuxième bataillons du 154e _id._ + +Le troisième bataillon sera supprimé. + +Premier et deuxième bataillons du 135e _id._ + +Le troisième bataillon sera supprimé. + +Premier et deuxième bataillons du 149e _id._ + +Le troisième bataillon sera supprimé. + +Premier et deuxième bataillon du 150e _id._ + +Le troisième bataillon sera supprimé. + +Premier et deuxième bataillons du 155e _id._ + +Le troisième bataillon sera supprimé. + +Cette division sera commandée par le général Albert. + +DEUXIÈME CORPS D'ARMÉE. + +ART. 15. + +Les trois divisions du deuxième corps formeront une seule division qui +portera le nº 4. + +ART. 16. + +La quatrième division sera composée des premiers bataillons des +régiments ci-après désignés: + +11e régiment léger. +24e _id._ _id._ +26e _id._ _id._ +56e régiment de ligne +37e _id._ _id._ +19e _id._ _id._ +2e _id._ _id._ +15e _id._ _id._ +4e _id._ _id._ +72e _id._ _id._ +46e _id._ _id._ +93e _id._ _id._ + +ART. 17. + +Il sera placé dans chacun de ces douze bataillons cent conscrits +hollandais et cent conscrits réfractaires du dépôt du Strasbourg. Les +cadres des autres bataillons que ceux désignés ci-dessus seront formés +au dépôt où seront envoyés les officiers et sous-officiers inutiles aux +premiers bataillons. + +ART. 18. + +Il sera placé un colonel ou major pour deux bataillons. Le ministre +dirigera aux dépôts des régiments tout ce qu'il y a de disponible pour +compléter les régiments de l'armée. + +Art. 19. + +Les colonels, les aigles et les musiques resteront avec les bataillons +qui resteront aux corps d'armée. + +ART. 20. + +Le commandant de chaque corps d'armée fera dresser un procès-verbal de +l'organisation de son corps, dont il sera envoyé copie au major général. + +ART. 21. + +L'artillerie de chaque division sera commandée par un officier +supérieur; elle sera composée de deux batteries à pied: en outre, il y +aura une compagnie de sapeurs et son caisson d'outils à chaque division, +ainsi que les administrations et ambulances nécessaires à chaque +division. + +ART. 22. + +Ces corps devant être portés successivement à quatre divisions, le +général d'artillerie prendra des mesures pour que leur artillerie soit +composée de huit batteries à pied, deux batteries à cheval et une +batterie de réserve. + +ART. 25. + +Le général Sorbier fera partir demain pour les corps suivants le nombre +de fusils ci-après désignés, savoir: + +Pour la vingtième division, quinze cents fusils; +Pour la huitième, huit cents; +Pour le onzième corps, huit cents; +Pour le cinquième, quatorze cents et mille baïonnettes. + +(L'intendant général enverra aussi à ce corps quinze cents gibernes.) + +ART. 24. + +Le major général prendra toutes les mesures nécessaires pour l'exécution +du présent ordre qui sera communiqué au ministre de la guerre. + +Mayence, ce 7 novembre 1813. + +_Signé_: NAPOLÉON. + +Pour ampliation. + +Le prince vice connétable, major général, + +ALEXANDRE. + + + +FIN DU TOME SIXIÈME. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (6/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + +***** This file should be named 33861-8.txt or 33861-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/6/33861/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (6/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont + +Release Date: October 15, 2010 [EBook #33861] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<h3>DE 1792 À 1841</h3> + +<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>AVEC</h5> + +<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4> + +<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br> +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<hr class="short"> +<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4> +<hr class="short"> + +<h4>TOME SIXIÈME</h4> + +<br><br> + +<p class="mid">PARIS<br> + +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p> + +<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5> + +<h4>1857</h4> + +<br><br> + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h5>DU MARÉCHAL</h5> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<hr class="full"> + +<br><br> + + + +<h2>LIVRE DIX-NEUVIÈME</h2> + +<h4>1814</h4> + +<p><span class="sc">Sommaire</span>.--Triste position de l'armée française.--Épidémie à +Mayence.--Espérances de Napoléon.--Organisation de l'armée.--Marmont +établit son quartier général à Worms.--L'armée ennemie passe le Rhin à +Bâle (20 décembre) et à Manheim (1er janvier 1814).--Retraite du corps +de Marmont sur Metz et Bar-le-Duc.--Retraite du duc de Bellune sur Nancy +(26 janvier).--Arrivée de Napoléon à Vitry.--Mouvements des autres corps +de l'armée française.--Ordres donnés au prince Eugène.--Désobéissance du +prince Eugène.--Positions occupées par les alliés.--Bataille de +Brienne.--Bataille de la Rothière.--Rôle de Marmont pendant cette +bataille.--Retraite sur Troyes.--Combat de Rosnay (2 +février).--Découragement général.--Lettre de Marmont au prince de +Neufchâtel.--Champaubert.--Courage du soldat +français.--Anecdotes.--Paroles de l'Empereur.--Napoléon et M. +Mollien.--Bataille de Montmirail.--Combat de Vauchamps.--Marmont +surprend les Russes à Étoges.--Anecdote.--Grouchy et l'épée du général +Ourousoff.</p> + +<p>Les revers de 1813 nous avaient ramenés sur le Rhin. Cette résurrection +si étonnante de l'armée française au commencement de l'année, le +développement de forces si prodigieuses, opéré pendant l'armistice, ne +laissaient plus que des souvenirs. Tout avait péri ou avait disparu. Les +garnisons, restées sur l'Elbe et la Vistule, les pertes éprouvées dans +de si nombreux combats, les désastres de Leipzig, enfin une misère +toujours croissante, avaient réduit l'armée à n'être plus que l'ombre +d'elle-même. La retraite avait présenté le spectacle de la même +confusion que celle de Russie. Des soixante mille hommes environ qui +avaient atteint le Rhin, à peine quarante mille avaient des armes.</p> + +<p>L'armée arriva à Mayence, les 1er et 2 novembre, dans cet horrible état. +Comme de pareils revers n'avaient pas été prévus, rien n'avait été +préparé pour la recevoir. Des besoins de toute nature, des embarras de +toute espèce, vinrent l'assaillir. Ce fut le prélude de nouveaux +malheurs.</p> + +<p>Une armée dans un désordre aussi grand, après avoir éprouvé de +semblables souffrances, porte avec elle le germe des plus cruelles +épidémies. Quand rien n'est prêt pour combattre ces funestes +prédispositions, on est assuré de voir arriver les plus affreux +ravages.</p> + +<p>Cette multitude de jeunes soldats, exténués, découragés, fut rapidement +atteinte du fléau épidémique<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>. La mortalité, dans des établissements +formés à la hâte, presque entièrement dépourvus de moyens de traitement, +s'éleva rapidement à un nombre tel, que, dans le seul bâtiment de la +douane, converti en hôpital, il mourut jusqu'à trois cents hommes en un +seul jour.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a> +<a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Le typhus. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p>La terreur s'étant mise parmi les médecins et les employés des hôpitaux, +les malades furent menacés de ne recevoir aucune espèce de secours. Pour +remettre l'ordre, je pris le parti de diriger tout par moi-même. Je +m'imposai l'obligation d'aller, chaque jour, faire la visite des +hôpitaux. Ma présence ranima, dans le coeur de chacun, le sentiment de +ses devoirs, et une sorte de pudeur força à les remplir.</p> + +<p>Les malades reprirent confiance. Si le mal ne fut pas détruit, ses +funestes effets furent au moins diminués. Le devoir d'un général ne se +borne pas seulement à commander et à mener ses troupes au combat. Chef +d'une grande et nombreuse famille dont la conservation est à sa charge, +il doit, s'il veut se montrer digne du commandement, remplir à son +égard toutes les obligations d'un père, et en donner la preuve par ses +soins. Il doit l'aimer s'il veut en être aimé lui-même. Le moindre +instinct de ses hautes fonctions doit lui faire comprendre que l'amour +des soldats pour leur général est le premier gage de ses succès. C'est, +avant tout, par la réciprocité d'affection que s'établit l'accord entre +le chef et ses subordonnés, et cet ensemble de volontés nécessaire pour +l'exécution des projets les plus difficiles. Aussi, quand un chef +s'occupe, au prix des plus grands sacrifices, et même au péril de ses +jours, de la conservation de ses soldats, il ne remplit pas seulement +son devoir, il fait encore une chose utile, tout à la fois morale et +politique.</p> + +<p>Je donnerai quelques détails assez curieux sur cette épidémie de +Mayence, en 1813, qui enleva quatorze mille soldats et un nombre presque +égal d'habitants. Les observations dont je vais rendre compte se +trouveront applicables à toutes les circonstances semblables qui peuvent +malheureusement se reproduire.</p> + +<p>Les grandes souffrances et la disette produisent sur le corps humain à +peu près les mêmes effets que la peur. Elles l'affaiblissent et le +disposent aux plus horribles contagions.</p> + +<p>L'encombrement des hôpitaux et le manque de soins firent naître le +typhus, qui enleva nos soldats par milliers. Les habitants de Mayence +et des environs, qui n'étaient pas sortis de chez eux et n'avaient +éprouvé aucune souffrance, frappés de terreur à la vue de cette +mortalité, en furent victimes comme les soldats. Enfin, les officiers de +l'armée, n'ayant pas éprouvé les terreurs des habitants, et autant de +souffrances physiques que les soldats, en furent moins attaqués.</p> + +<p>Cette double observation me donna la confiance de braver le typhus, et +je l'affrontai effectivement impunément.</p> + +<p>Autre chose digne de remarque. Beaucoup de soldats semblèrent avoir eu +les pieds gelés pendant cette retraite, et cependant jamais le +thermomètre ne tomba au-dessous de zéro. L'épuisement avait enlevé la +vie aux extrémités. Les doigts des pieds frappés de mort tombaient en +gangrène, comme il serait arrivé par suite d'un froid violent.</p> + +<p>Peindre le découragement et le mécontentement des esprits dans l'armée +et dans toute la France, à la vue de tant de maux; dire le triste avenir +que chacun entrevoyait, ce me serait impossible! Cette consommation de +près d'un million d'hommes, faite en si peu de temps, la disparition de +notre puissance et de son prestige, les fautes grossières de la +campagne, appréciables pour les hommes de l'intelligence la plus +vulgaire, cette désorganisation de l'empire annoncée de toutes parts, +soit par les révoltes, soit par les défections; enfin, les périls qui +menaçaient le coeur même de l'État, périls si nouveaux pour nous, et que +l'on ne s'imaginait plus possibles, accoutumé que l'on était depuis si +longtemps a voir la victoire suivre constamment nos drapeaux, et notre +influence politique aller toujours en augmentant, tout cela décourageait +les esprits les plus vigoureux, et donnait à penser que nous n'étions +pas à la fin de nos malheurs.</p> + +<p>Napoléon lui-même, tout disposé qu'il était à s'abandonner aux plus +étranges illusions, ne pouvait se cacher les dangers actuels, le +mécontentement universel et la faiblesse des moyens qui lui restaient.</p> + +<p>Les divisions parmi les alliés avaient longtemps fait son espérance; +mais les souvenirs récents de ses injures et de sa tyrannie avaient +réuni, par un lien solide, tant d'intérêts divers, et confondu toutes +les passions dans une seule, celle de son abaissement. Il y avait eu en +outre une grande habileté dans l'organisation militaire de cette +coalition. Les corps d'armée étant presque tous composés de troupes de +différentes nations, la condition de chacun était égaie, sauvait les +amours-propres, et établissait, au contraire, chaque jour, l'occasion de +développer une émulation utile. De plus, elle empêchait l'action +immédiate d'une politique particulière à chaque souverain, qu'une +circonstance fortuite aurait pu développer. Cette réunion constante des +trois souverains au même quartier général avec les chefs des cabinets +établissait une harmonie complète et rendait faciles et promptes toutes +les décisions. Enfin le caractère de sagesse, de bienveillance et de +douceur du généralissime faisait disparaître jusqu'aux plus légères +aspérités dans le contact des hommes et des choses. Encore une fois, la +haine que Napoléon avait développée contre lui donnait la plus grande +énergie et le plus grand accord aux volontés de ses ennemis.</p> + +<p>Napoléon resta à Mayence jusqu'au 7 novembre. Pendant ce séjour, il +arrêta les dispositions nécessaires pour la garde de la frontière. Il +divisa les commandements et pourvut, autant qu'il était en lui, à la +réorganisation de l'armée, qui, au quatrième corps et à la vieille garde +près, n'existait plus que de nom.</p> + +<p>Je passais mes journées presque entières avec lui. Morne et silencieux, +il plaçait toutes ses espérances dans des délais et se livrait à l'idée +que l'ennemi n'entreprendrait pas contre nous une campagne d'hiver. Il +comptait, s'il pouvait disposer de six mois, parvenir à recréer une +nouvelle armée assez nombreuse pour disputer avec succès le territoire +sacré (c'est ainsi qu'il nommait le sol français). Effectivement, les +levées s'exécutaient encore dans l'ancienne France avec facilité; et, +bien que la désertion en diminuât les effets, partout on obéissait au +sénatus-consulte rendu par la régente. Les soldats, levés en +conséquence, reçurent le surnom de Marie-Louise.</p> + +<p>On put les reconnaître, pendant la campagne, d'abord à leur ignorance +des premiers éléments du métier, et ensuite à leur habillement; car, +n'ayant eu le temps de recevoir qu'une capote, un bonnet de police, des +souliers, une giberne et un fusil, ils furent constamment sans uniforme. +On les reconnaissait encore à un courage calme et sublime qui semblait +dans leur nature. Je raconterai, en son lieu, divers traits qui montrent +de quel intérêt et de quelle estime était digne cette héroïque jeunesse.</p> + +<p>Napoléon convenait, dans le tête-à-tête, de sa fâcheuse position, et +puis concluait toujours, à la fin de chaque conversation, par espérer. +Quand nous étions plusieurs avec lui, son langage d'espérance dans +l'avenir était plus fier et plus décidé; le nôtre constamment le même, +et fondé sur une conviction profonde d'être à la veille d'une +catastrophe. Quand je dis nous, je parle de moi, de Berthier, du duc de +Vicence, et de quelques autres généraux que l'Empereur admettait +familièrement, le soir, auprès de lui. Nous cherchions, à tout prix, à +l'amener à faire la paix. L'Empereur avait entre les mains beaucoup de +places, en Allemagne et en Pologne. L'ennemi avait éprouvé de grandes +pertes. La France pouvait s'associer franchement aux intérêts de +Napoléon, quand elle verrait sa liberté et son honneur compromis. Ces +considérations devaient être puissantes aux yeux des souverains. Il +était donc possible, et il est effectivement vrai qu'ils n'étaient pas +éloignés de terminer la lutte. Aussi pensions-nous qu'il fallait saisir +avidement la première occasion de négocier de bonne foi, et de faire la +paix sans retard; mais Napoléon n'entrait pas dans ces calculs, et +semblait, au moins par ses discours publics, se bercer des plus vaines +espérances.</p> + +<p>Un soir, vers le 4 ou 5 novembre, on discutait les projets probables de +l'ennemi. Je dis qu'il allait remonter le Rhin avec une grande partie de +ses forces, violer le territoire suisse, et passer le Rhin à Bâle. Ce +calcul était basé sur la nécessité où il était d'avoir un pont à l'abri +des glaces pendant l'hiver. Le pont de Bâle remplissait parfaitement ce +but. L'Empereur s'impatienta et dit: «Et que fera-t-il ensuite?--Il +marchera sur Paris! répondis-je.--C'est un projet insensé, répliqua +l'Empereur.--Non, Sire, car où est l'obstacle qui peut l'empêcher d'y +arriver?» Là-dessus, Napoléon se mit à déblatérer et à se plaindre du +peu de zèle dont les chefs de ses armées étaient maintenant animés, et +certes il s'adressait mal; car ce zèle de tous les instants, ce feu +sacré, tel qu'il rappelait, n'a pas cessé de m'animer jusqu'à la +catastrophe accomplie.</p> + +<p>Le silence le plus complet, parmi les auditeurs, approuvait ce que je +venais de dire. L'Empereur voulut mendier un suffrage au prix d'une +flatterie, et, tout à coup, il se tourna vers Drouot; puis, le frappant +à la poitrine, il lui dit: «Il me faudrait cent hommes comme cela!» +Drouot, homme de sens et honnête homme, repoussa ce compliment avec un +tact admirable et avec cette figure austère qui donne un poids +particulier à ses paroles. Il répondit: «Non, Sire, vous vous trompez: +il vous en faudrait cent mille.»</p> + +<p>La Hollande, dès ce moment en insurrection, obligeait le général +Molitor, qui y commandait avec un faible corps de troupes, de l'évacuer. +Louis Bonaparte, ancien roi de Hollande, écrivit à l'Empereur pour lui +proposer de retourner dans ce pays, dans le but d'employer à son profit +l'influence qu'il supposait y avoir conservée. Napoléon me donna +sur-le-champ connaissance de cette lettre, et ajouta: «J'aimerais mieux +rendre la Hollande au prince d'Orange que d'y renvoyer mon frère!»</p> + +<p>Voici comment furent divisés les commandements de la frontière.</p> + +<p>Le duc de Bellune, envoyé à Strasbourg, eut le commandement de la ligne +du Rhin, depuis Huningue jusqu'à Landau.</p> + +<p>Je fus placé à Mayence, et je commandais depuis Landau jusqu'à +Andernach.</p> + +<p>Le duc de Tarente, chargé du Bas-Rhin, plaça son quartier général à +Cologne.</p> + +<p>Le duc de Tarente avait avec lui le onzième corps, et le deuxième corps +de cavalerie, commandé par le général Sébastiani. Toutes les autres +troupes se trouvaient sous mes ordres. Elles se composaient:</p> + +<p>Du deuxième, commandé par le général Dubreton, à Worms;</p> + +<p>Du troisième, commandé par le général Ricard, à Bertheim;</p> + +<p>Du quatrième, commandé par le général Bertrand, à Hochheim et Castel;</p> + +<p>Du cinquième, commandé par le général Albert, à Nieder-Ingelheim;</p> + +<p>Du sixième, commandé par le général Lagrange, à Oppenheim;</p> + +<p>Toute la garde, les dragons venant d'Espagne, commandés par le général +Milhaud.</p> + +<p>Deux régiments de gardes d'honneur furent placés aux pieds des +montagnes, à Datesheim; le premier corps de cavalerie, commandé par le +général Doumerc, dans le Hundsrück: et le duc de Padoue, avec sa +cavalerie, près d'Andernach. Le matériel d'artillerie de campagne, qui +avait pu être ramené, fut déposé, en partie à Mayence, et en partie +évacué sur Metz.</p> + +<p>Une nouvelle organisation étant donnée aux troupes, le troisième corps +devint une seule division, sous le n° 8: le sixième, une autre, sous le +n° 20: mais l'usage prévalut, et les troupes que je commandais pendant +la campagne de France furent habituellement connues sous le nom du +sixième corps.</p> + +<p>Napoléon attachait beaucoup de prix à occuper Hochheim. Il voulait avoir +une apparence offensive. Singulière prétention, quand nos moyens étaient +réduits à si peu de chose, ou plutôt étaient tous à créer. J'y plaçai +une division du quatrième corps. Le reste, mis en échelon, était appuyé +à quelques retranchements intermédiaires, entre ce village et Castel.</p> + +<p>Le 9 novembre, j'étais à Oppenheim, occupé à faire, sur le terrain, +l'organisation de la vingtième division, lorsque l'ennemi se présenta +devant Hochheim, et força la division Guilleminot, qui l'occupait, à +l'évacuer après un léger combat. Appelé par le bruit du canon, j'arrivai +au galop: mais la retraite était au moment de s'achever. Je fis occuper +en force Costheim, et ordonner les dispositions que le nouvel état de +choses commandait.</p> + +<p>Je rendis compte de cette affaire à Napoléon. Dans sa réponse, il +m'écrivit ces propres paroles, bien remarquables: «qu'il regrettait la +perte de Hochheim, attendu que la présence de l'ennemi sur ce point +avantageux serait un obstacle de plus pour déboucher au printemps +prochain.»</p> + +<p>Cependant la ville de Mayence était encombrée par la garde et le +quartier général impérial. Des consommations immenses en étaient la +conséquence, et empêchaient la formation des approvisionnements de +réserve, que la prudence prescrivait d'y rassembler.</p> + +<p>Je fus enfin débarrassé de l'un et de l'autre sur mes pressantes +sollicitations. Ils furent dirigés sur Metz. On établit forcément un +système d'évacuation des malades; mais ces évacuations, poussées à une +beaucoup trop grande distance, parce que chacun était bien aise +d'éloigner de lui les foyers de la contagion, furent funestes. Au mépris +des intérêts de l'humanité, des soldats, atteints du typhus, étaient +envoyés jusqu'en Bourgogne. Une partie mourut dans le voyage, et le +reste apporta en Bourgogne l'épidémie qu'ils avaient déjà semée sur leur +route.</p> + +<p>Les opérations de la campagne paraissant devoir bientôt commencer, je +réclamai avec instance l'établissement de magasins de subsistances sur +le revers des Vosges; mais ils n'eurent pas le temps d'être formés.</p> + +<p>En conséquence du mouvement de l'ennemi pour remonter le Rhin, je reçus +l'ordre d'envoyer au maréchal duc de Bellune le deuxième corps et la +cavalerie commandée par le général Milhaud. D'un autre côté, les débris +du cinquième corps, commandés par le général Albert, et la cavalerie du +duc de Padoue, furent donnés au maréchal duc de Tarente.</p> + +<p>J'établis mon quartier général à Worms pendant quelque temps. Le Necker +pouvant servir à réunir un grand nombre de bateaux pour le passage du +Rhin, et donner le moyen de déboucher avec ensemble et facilité, je fis +faire, pour y mettre obstacle, une bonne redoute en face de +l'embouchure. Elle fut armée avec une nombreuse artillerie de gros +calibre dont le feu enfilait le cours de cette rivière.</p> + +<p>J'ordonnai aussi des travaux à Coblentz. Je fis fortifier la position +qui domine cette ville, afin de protéger la retraite des troupes en cas +d'offensive et de succès de la part de l'ennemi. Enfin j'envoyai un +officier intelligent à Bâle, en lui donnant l'ordre d'y rester et de me +faire un rapport journalier sur les mouvements de l'ennemi. Cette ville +étant ouverte à tous les partis, on y était bien informé. Les nouvelles +de quelque importance m'étaient transmises par estafette.</p> + +<p>Les conscrits commençaient à arriver; mais leur nombre, loin d'être +suffisant pour remplir nos cadres, n'égalait pas même les pertes +journalières causées par le typhus. Si l'hiver entier eût pu être +consacré à la formation d'une armée, nous aurions au printemps présenté +à l'ennemi des forces imposantes, au moins par le nombre. Mais les +événements se pressèrent, et rien n'était ni prêt ni organisé quand nous +fûmes forcés d'entrer en campagne.</p> + +<p>L'ennemi exécuta le plan que je lui avais supposé. Dès le 20 décembre, +il viola le territoire suisse, s'empara du pont de Bâle et passa le +Rhin. Le duc de Bellune se porta sur-le-champ, avec le deuxième corps, +dont la force pouvait s'élever à sept ou huit mille hommes, et les +dragons d'Espagne, sur le haut Rhin. La grande armée des alliés, entrée +en Suisse et arrivée sur la rive gauche du Rhin, marcha en avant en +trois directions divergentes. La gauche, sous les ordres du général +Bubna, se porta sur Genève, dont elle s'empara. Dès ce moment, cette +partie de l'armée alliée opéra constamment, pendant toute la campagne, +sur le Rhône et la Saône, contre le corps du maréchal Augereau, qui +était chargé de la défense de cette partie de notre frontière.</p> + +<p>La masse des forces ennemies, c'est-à-dire le centre, prit les +directions de Langres et de Dijon. La droite de l'armée alliée entra en +Alsace et se porta dans la direction de Colmar.</p> + +<p>On a vu plus haut le placement des troupes françaises. Ainsi la grande +armée ennemie n'avait personne devant elle dans son mouvement offensif.</p> + +<p>Napoléon donna l'ordre au duc de Trévise de partir, avec la vieille +garde, pour se rendre à Langres, où il prit position et attendit +l'ennemi.</p> + +<p>Ce corps, alors en marche pour la Belgique, avait une force de huit ou +neuf mille hommes. Napoléon me fit donner l'ordre de partir avec le +sixième corps et ma cavalerie pour me rendre dans le haut Rhin. Le duc +de Bellune devait aller de sa personne à Strasbourg, dont il aurait été +gouverneur, avec une garnison de bataillons de gardes nationales qu'on y +avait rassemblées. Après avoir réuni à mon commandement le deuxième +corps et les dragons du général Milhaud, j'avais ordre de défendre les +défilés des Vosges. Mais, pendant ce mouvement préparatoire, le passage +du Rhin, exécuté par l'ennemi sur tous les points, me força à m'arrêter. +Chacun de nous fut obligé de manoeuvrer pour son compte.</p> + +<p>Par suite du mouvement préparatoire dont je viens de parler, j'étais +arrivé, le 31 décembre, à Neustadt, près Landau. J'y attendais le +général Ricard, qui venait de Coblentz et devait m'y rejoindre. J'avais +jugé qu'un séjour de trois jours était nécessaire pour réunir mes +différentes colonnes. Je devais donc, le 4 janvier seulement, continuer +ma marche avec toutes mes troupes réunies et formées en corps d'armée.</p> + +<p>Le 1er janvier, l'ennemi effectua brusquement le passage du Rhin devant +Manheim. Il surprit et enleva la redoute construite en face de +l'embouchure du Necker, et s'occupa immédiatement à construire un pont, +pour lequel tout était préparé dans le Necker. Instruit de cet événement +par l'arrivée des fuyards de la petite ville d'Ogersheim, située à peu +de distance du point où le passage s'était effectué, je fis monter à +cheval toute la cavalerie qui était près de moi, mettre en marche +l'infanterie que j'avais sous la main, et je me portai sur Mutterstadt.</p> + +<p>L'ennemi avait mis tant de diligence dans son opération, qu'à une lieue +de Neustadt nous rencontrâmes une centaine de Cosaques auxquels nous +donnâmes la chasse. Déjà l'ennemi occupait en force Mutterstadt. Nous +l'obligeâmes cependant à évacuer le village; mais j'eus bientôt la +preuve de la supériorité des forces que nous avions devant nous, et +j'appris en même temps que la construction du pont était déjà +très-avancée. Je me rapprochai des montagnes et pris position à la tête +des gorges de Turkheim, observant les vallées voisines, afin de couvrir +les troupes en marche pour me rejoindre et de favoriser leur réunion. Je +me déterminai à rester dans cette position jusqu'à ce que l'ennemi vînt +ou me chasser de vive force, ou me forcer à l'évacuer en la tournant.</p> + +<p>Le général Ricard avait eu l'ordre de quitter Coblentz aussitôt après +l'arrivée des troupes du quatrième corps, commandées par le général +Durutte. Au moment où il commençait son mouvement, le 1er janvier, le +corps prussien du général York exécutait son passage de vive force. Le +général Ricard retourna au secours du général Durutte; mais, voyant à +quelles forces il avait affaire, il réunit à sa division le général +Durutte et les troupes placées entre Coblentz et Bingen, et se porta, en +traversant le Hundsrück, sur la Sarre, où plus tard il me rejoignit. Les +troupes du quatrième corps, qui occupaient Oppenheim d'un coté et Bingen +de l'autre, ainsi que les gardes d'honneur qui étaient avec elles, se +retirèrent dans Mayence.</p> + +<p>Les troupes réunies devant moi étaient le corps de Sacken et celui de +Saint-Priest. J'allai les reconnaître jusqu'à la vue d'Ogersheim. Le +corps de Langeron, faisant partie de la même armée, fut dirigé +immédiatement sur Mayence et chargé du blocus de cette place. D'un +autre côté, le corps de Wittgenstein passait le Rhin au-dessous de +Strasbourg.</p> + +<p>Je restai à Turkheim jusqu'au 4. Me voyant alors menacé sur mes flancs, +j'opérai ma retraite sur Kayserslautern, et de là sur la Sarre, où +j'arrivai le 6. Le 7, je fis sauter le pont de Sarrebrück, et j'envoyai +un détachement sur Bitche, avec un convoi, pour ravitailler cette place. +Je fis couler tous les bateaux sur la Sarre. Ayant alors rallié les +généraux Ricard et Durutte, mes forces, à cette époque, s'élevaient à:</p> + +<p>Huit mille cinq cents hommes d'infanterie;</p> + +<p>Deux mille cinq cents chevaux et trente-six pièces de canon.</p> + +<p>Je mis, le 8, mon quartier général à Forbach. Le corps de York, après +avoir traversé le Hundsrück, se porta sur Sarrelouis. Il força le +passage de la Sarre à Rechling, construisit un pont, et passa également +à Sarralbe. Il continua sa marche sur Pettelange et les défilés de +Sain-Avold, tandis que Sacken, arrivé aux sources de la Sarre, +manoeuvrait par les montagnes.</p> + +<p>D'après cela, je me retirai sur Saint-Avold, et le lendemain, 10, je +pris position à Longueville, laissant une arrière-garde à Saint-Avold. +Enfin je me retirai sous Metz, où j'arrivai le 12. Dans cette marche, +la désertion se fit sentir de la manière la plus forte parmi mes +troupes. Tous les soldats qui n'appartenaient pas à l'ancienne France +quittèrent leurs drapeaux. Le 11e régiment de hussards, composé en +grande partie de Hollandais, se fondit en un moment, et, comme les +déserteurs emmenaient leurs chevaux, je me vis forcé de faire mettre à +pied ce qui restait et de donner les chevaux à des soldats plus fidèles. +Mon infanterie, le 13 janvier, ne se composait plus que de six mille +hommes appartenant à quarante-huit bataillons (terme moyen, cent +vingt-cinq hommes par bataillon, y compris les cadres de +quatre-vingt-quatre hommes). On voit ce qu'était cette troupe pour le +service et pour combattre.</p> + +<p>Pendant ces mouvements, le duc de Bellune avait un moment tenu tête aux +troupes qui, venues de Bâle, étaient entrées en Alsace. Dans un combat à +Sainte-Croix, près de Colmar, sa cavalerie avait pris quatre cents +chevaux à l'ennemi. Le comte de Wittgenstein ayant passé le Rhin +au-dessous de Strasbourg et marché sur les Vosges, le duc de Bellune, +afin de ne pas être acculé sur cette ville, se retira, par Mutrig et +Framonth, sur Baccarach. Après les combats d'Épinal et de Saint-Dié, il +se retira sur Nancy. Là il fit sa jonction avec le prince de la Moskowa, +le 13 janvier. Le 15, il continua son mouvement sur Toul, tandis que le +prince de la Moskowa se portait sur Void et Ligny. Malheureusement, en +évacuant Nancy, on oublia de détruire le pont de Frouard sur la +Moselle. Il en résulta que la ligne de cette rivière, sur laquelle +j'avais compté pour arrêter l'ennemi pendant quelques jours, ne put être +défendue.</p> + +<p>Quant à moi, du 12 janvier jusqu'au 16, je m'étais occupé avec activité +de toutes les dispositions nécessaires pour assurer la défense de Metz. +J'y plaçai le général Durutte comme commandant supérieur. Je lui donnai +des cadres pour recevoir et instruire les conscrits qui y étaient +rassemblés. Une centaine de pièces de canon, mises en batterie sur les +remparts, et une grande quantité de boeufs pour l'approvisionnement, +assurèrent la conservation de cette place. Ensuite, après avoir fait +occuper Pont-à-Mousson, j'ordonnai la destruction du pont sur la +Moselle, et j'établis mon quartier général à Gravelotte. Ce fut alors +que je fus informé que l'on avait laissé subsister le pont de Frouard en +évacuant Nancy, ce qui donnait à l'ennemi un passage sur cette rivière. +La destruction du pont à Pont-à-Mousson n'ayant, dès ce moment, plus +d'objet, je retirai mes ordres et le laissai subsister. De Gravelotte, +je me portai sur la Meuse. J'établis mon quartier général à Verdun le +18, laissant une forte arrière-garde, et faisant occuper Saint-Michel, +dont le pont fut rompu.</p> + +<p>Je m'occupai aussitôt à mettre Verdun en état de défense, et je pris des +mesures pour garder quelque temps la ligne de la Meuse. Des pluies +abondantes, qui grossissaient les eaux, venaient en aide à ce projet. +Mais il se trouva que le duc de Bellune avait encore omis de faire +couper les ponts de la Meuse au-dessus de Vaucouleurs. L'ennemi s'en +saisit et passa la rivière. Le maréchal fut forcé de se retirer sur +Ligny pendant que moi-même je me portais, avec la plus grande partie de +mes troupes, sur Bar-le-Duc, et que j'envoyais, avec l'autre partie, le +général Ricard occuper le défilé des Islettes.</p> + +<p>De Ligny, le duc de Bellune se retira sur Saint-Dizier, et ensuite sur +Perthes, où il prit position le 26. Pendant ce temps, je me retirais sur +Vitry-le-Brûlé, le prince de la Moskowa sur Vitry, et Napoléon arrivait +à Vitry, où il rejoignit l'armée.</p> + +<p>Comme je l'ai dit précédemment, le duc de Trévise s'était arrêté à +Langres. Il y resta jusqu'au moment où l'ennemi parut en force devant +lui; alors il se retira sur Bar-sur-Aube. Il fut attaqué dans cette +nouvelle position; il recula de nouveau et se replia, le 25 janvier, sur +Vandoeuvre, laissant une forte arrière-garde à Magny-le-Fouchar.</p> + +<p>Enfin, le duc de Tarente, parti des bords du Rhin, s'était d'abord +porté sur Juliers et sur Liége, où il avait réuni toutes ses forces; +mais là il reçut de Napoléon l'ordre de se rendre à Châlons-sur-Marne. +Il y arriva en effet le 30 janvier. A Namur, il fut abandonné par le +général Wintzingerode, qui, jusque là, l'avait suivi. Ce général +s'arrêta sur la basse Meuse. Ainsi, le 26 janvier, jour de l'arrivée de +Napoléon à Vitry, toutes les forces françaises dont l'indication a été +donnée plus haut étaient placées de la manière suivante:</p> + +<p>Le duc de Trévise à Vandoeuvre avec la vieille garde;</p> + +<p>Le duc de Bellune à Perthes;</p> + +<p>Le prince de la Moskowa en avant de Vitry avec la jeune garde;</p> + +<p>Et moi à Heils-Luthier, également en avant de Vitry.</p> + +<p>Aussitôt après l'arrivée de Napoléon à Vitry, je me rendis près de lui. +Le <i>Moniteur</i> avait annoncé la formation d'un camp à Châlons. Je lui +pariai des renforts que, sans doute, il nous amenait. Il me répondit: +«Aucun; il n'y avait pas un seul homme à Châlons.--Mais avec quoi +allez-vous combattre?--Nous allons tenter la fortune avec ce que nous +avons; peut-être nous sera-t-elle favorable!»</p> + +<p>C'était à ne pas se croire éveillé que d'entendre pareilles choses; et +cependant il y eut un enchaînement de circonstances si extraordinaire, +que la balance a failli pencher en notre faveur. Il ajouta, au surplus, +des détails importants donnant du crédit à ses paroles et quelque base à +ses espérances. Il avait donné l'ordre au prince Eugène d'évacuer +l'Italie, après avoir fait un armistice, ou bien trompé les Autrichiens +et fait sauter toutes les places, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes. +J'ai eu, dans le temps, quelques doutes sur la vérité de ces +dispositions; mais elles m'ont été certifiées et garanties depuis par +l'officier porteur des ordres et des instructions, le lieutenant général +d'Antouard, premier aide de camp du vice-roi. Il est entré avec moi dans +des détails circonstanciés dont je vais rendre compte.</p> + +<p>Les armées françaises et autrichiennes en Italie étaient sur l'Adige. +Eugène avait l'ordre de négocier un armistice en cédant les places de +Palma-Nuova et d'Osopo; de faire partir la vice-reine pour Gênes ou +Marseille, à son choix, en lui donnant deux bataillons de la garde +italienne; de former les garnisons de Mantoue, Alexandrie et Gênes avec +des troupes italiennes; de faire sauter les autres places simultanément, +et de rentrer en France avec l'armée à marches forcées, après avoir tout +préparé pour exécuter ce mouvement avec célérité.</p> + +<p>Il aurait amené avec lui trente-cinq mille hommes d'infanterie, cent +pièces de canon attelées et trois mille chevaux. Après avoir passé le +mont Cenis, dont il aurait détruit la route, il aurait rallié quelques +milliers d'hommes en Savoie et le corps d'Augereau, fort de quinze mille +hommes. Ses forces se seraient alors élevées à plus de cinquante-cinq +mille hommes. Ensuite, après avoir battu et chassé devant lui le corps +de Bubna, il se serait porté en Franche-Comté et en Alsace. En tirant +des garnisons du Doubs, du Rhin et de la Moselle un supplément de +troupes, son armée aurait été forte de quatre-vingt mille hommes et +placée sur la ligne d'opération de l'ennemi, avec l'appui de nos +meilleures places.</p> + +<p>Quand on pense à la résistance incroyable que nous avons opposée avec +nos débris, qui jamais, en totalité, n'ont formé quarante mille hommes, +on peut supposer ce qui serait advenu à l'arrivée subite d'un renfort +pareil et par l'exécution d'un semblable mouvement. Eugène éluda les +ordres de l'Empereur; il fit cause à part; il intrigua dans ses seuls +intérêts. Il s'abandonna à l'étrange idée qu'il pouvait, comme roi +d'Italie, survivre à l'Empire: il oubliait qu'une branche d'arbre ne +peut vivre quand le tronc qui l'a portée est coupé. Il a été la cause la +plus efficace, après la cause dominante, placée, avant tout, dans le +caractère de Napoléon, la cause la plus efficace, dis-je, de la +catastrophe; et cependant la justice des hommes est si singulière, +qu'on s'est obstiné à le représenter comme le héros de la fidélité! Je +tiens à conscience d'établir ces faits, dont la vérité m'est +parfaitement connue, et qui ne sont pas sans intérêt pour l'histoire.</p> + +<p>La désobéissance du prince Eugène aux ordres formels de Napoléon a eu de +si funestes conséquences, des conséquences si directes, et ses amis ont +si habilement déguisé sa conduite, que l'historien sincère et véridique +doit tenir à bien constater les faits tels qu'ils se sont passés. +Non-seulement Eugène n'a rien exécuté de ce qui lui était prescrit; mais +il n'en eut jamais l'intention. Il s'est même occupé à se mettre dans +l'impossibilité d'obéir, ou au moins à créer des prétextes pour s'en +dispenser. De nouveaux documents tombés entre mes mains me donnent le +moyen d'en apporter la preuve.</p> + +<p>Les ordres de mouvements pour opérer sur les Alpes ont été, comme je +l'ai déjà dit, apportés à Eugène par le général d'Anthouard, à la fin de +1813. Une lettre de l'impératrice Joséphine à son fils, très-pressante, +pour accélérer son mouvement, a été envoyée par l'ordre de Napoléon par +un courrier le 10 février<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>. Le 3 mars, nouvelle lettre lui a été +adressée dans le même objet par le ministre de la guerre<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>. Ainsi il +est démontré que jamais ni contre-ordre ni modifications aux premiers +ordres ne lui ont été envoyés. On lui a dit de venir, de venir vite, +d'accélérer son mouvement, et il n'a ni commencé ni même préparé ce +mouvement. Il avait l'ordre de faire sauter simultanément toutes les +places d'Italie, excepté Mantoue, Alexandrie et Gênes, et il n'a pas +fait construire un seul fourneau de mine dans ce but.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a> +<a href="#footnotetag2"> +(retour) </a>: LE ROI JOSEPH A L'EMPEREUR + +<p>«10 février 1814.</p> + +<p>«Sire, la lettre de l'impératrice Joséphine est partie par l'estafette +de ce matin; elle est aussi pressante que possible.»--Il s'agissait de +faire exécuter sans délai l'ordre donné par l'Empereur au prince Eugène +de marcher avec son armée sur les Alpes. (<i>Extraits</i> publiés en 1841 par +un ancien officier du roi Joseph.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a> +<a href="#footnotetag3"> +(retour) </a>: Voyez la même publication.</blockquote> + +<p>Il avait l'ordre de chercher à conclure un armistice avec M. de +Bellegarde, et il n'a entamé aucune négociation de ce genre avec le +général autrichien. Il avait l'ordre de masquer son mouvement, de +manière à pouvoir marcher sans embarras, sans être inquiété, et +rapidement. Il devait donc cacher son projet avec soin à M. de +Bellegarde, dont le devoir eût été, dans ce cas, de le suivre avec +activité, avec ardeur, dans le but de le retenir et de l'empêcher, dans +l'intérêt des opérations générales, de se joindre à Napoléon. Au lieu de +cela, que fait-il? Il écrit à M. de Bellegarde une lettre dans laquelle +il annonce ses intentions, et le provoque ainsi indirectement à s'y +opposer. Il lui mande que peut-être les événements de la guerre le +mettront dans le cas d'évacuer l'Italie, et il lui demande s'il peut +laisser en sûreté la vice-reine à Milan, en la confiant à ses soins. +Quelle ridicule question! Il a affaire à des ennemis civilisés; il est +sûr que protection, sécurité et soins ne lui manqueront pas. C'est une +demande d'usage à faire, en pareil cas, quelques heures avant de quitter +une ville, et en présence d'une avant-garde ennemie; ce n'est pas même +une question à adresser; mais ici il est clair qu'une démarche aussi +précoce, aussi inopportune n'a d'autre objet que de donner l'éveil au +général autrichien.--Eugène évacue Vérone, opère sa retraite lentement. +Il est suivi par l'armée autrichienne avec mollesse, et sans que de la +part de celle-ci il y ait aucun engagement; car le général autrichien, +qui n'a pas soif de bataille, croit à une convention tacite +d'évacuation, et, pour son compte, à une simple prise de +possession.--Mais les choses, se passant ainsi, ne remplissent pas les +intentions d'Eugène. Il ne peut faire valoir, pour rester, les obstacles +que les Autrichiens mettent à son départ. Leur conduite semble le +favoriser. Aussi tout à coup il profite de leur sécurité pour les +attaquer brusquement et d'une manière peu loyale. Il remporte sur eux un +succès de peu d'importance. Il espère ainsi jeter de la poudre aux yeux +de Napoléon, et égarer son jugement. Puis, après l'action de Valleggio, +il reprend sa même impassibilité et reste étranger aux événements de la +guerre de France, sur les résultats de laquelle il aurait pu avoir une +si grande influence.--La crise arrive, l'Empire croule, et Eugène +s'empresse de se déclarer souverain. Il publie une proclamation aux +habitants du royaume d'Italie, où il leur annonce que désormais le seul +devoir de sa vie sera de s'occuper de leur bonheur.--Mais, à cette +démarche ambitieuse, les peuples répondent par une insurrection. Prina, +ministre des finances, odieux pour sa dureté et ses exactions, est +victime des fureurs du peuple. Eugène se réfugie à Mantoue au milieu des +troupes françaises, et échappe à un sort semblable. Sa vie politique est +terminée. Tels sont les faits.</p> + +<p>Je reviens à Vitry, à notre entrée en campagne, et au commencement de +cette offensive dont les résultats furent d'abord si imprévus et si +extraordinaires. On a vu de quelle manière étaient groupés les divers +corps d'armée autour de Vitry. Voici comment l'ennemi était placé. La +grande armée, après avoir passé à Bâle, arrivait par la route de +Chaumont. Le corps de Wittgenstein marchait sur Joinville. Le corps de +Sacken, à la suite du duc de Bellune, s'était porté sur Saint-Dizier, +et avait continué son mouvement sur Brienne-le-Château, pour faire sa +jonction avec la grande armée. Le corps d'York, encore en arrière, +suivait la même direction.</p> + +<p>Napoléon mit ses troupes en marche le 27. Il fit attaquer Saint-Dizier +par le duc de Bellune et la jeune garde, commandée par le maréchal Ney. +Il se dirigea ensuite sur Brienne, en passant par Montier-en-Der et +Ésélaron. Il me laissa à Saint-Dizier pour couvrir son mouvement. Je +m'éclairai, avec soin, dans les directions de Bar-sur-Ornain, Ligny et +Joinville, et partout j'envoyai l'ordre aux gardes nationales de prendre +les armes. Le 29, informé que le corps d'armée de Wittgenstein arrivait +à Joinville, je me mis en marche avec la plus grande partie de mes +forces, afin de garder le débouché de Joinville sur Vassy et +Montier-en-Der. Je laissai le général Lagrange, avec le reste de mes +troupes, à Saint-Dizier, en lui donnant pour instructions de se retirer +sur Vassy, quand l'ennemi se présenterait en force devant lui.</p> + +<p>Le 30, le corps de York arriva à Saint-Dizier. Il en chassa +l'arrière-garde que j'y avais laissée. Le général Lagrange se replia sur +moi; mais pendant ce temps des troupes, venues de Joinville, +m'attaquèrent dans la position que j'avais prise sur les hauteurs en +avant de Vassy. Je tins ferme; j'arrêtai l'ennemi, et donnai au général +Lagrange le temps de me rejoindre. Cette avant-garde ennemie avait +particulièrement eu pour objet de couvrir le mouvement du corps de +Wittgenstein, en marche sur Doulevent. Le général Duhesme, du deuxième +corps, qui avait occupé Doulevent, l'ayant évacué à l'approche de +l'ennemi, celui-ci jeta de nombreuses troupes de cavalerie dans la +vallée de la Blaise, sur mon flanc droit.</p> + +<p>Ayant réuni mes troupes à Vassy, j'évacuai cette ville et me portai sur +Montier-en-Der, pour de là continuer mon mouvement et me réunir à +Napoléon, à Brienne.</p> + +<p>Pendant ce temps, Napoléon était arrivé sur Brienne au moment où +Blücher, avec le corps de Sacken et d'Olsouffieff, se mettait en marche +pour se porter sur Arcis. Blücher arrêta son mouvement et prit position +à Brienne, où Napoléon l'attaqua et le battit. Le combat fut opiniâtre, +et les pertes à peu près égales de part et d'autre. Blücher se retira +dans la direction de Bar-sur-Aube, et prit position à peu de distance de +la Rothière, tandis que la grande armée arrivait à son secours.</p> + +<p>Le résultat de ce combat et de ces mouvements fut la réunion de toutes +les forces de l'ennemi en présence des nôtres, qui étaient si +inférieures. Les conséquences semblaient devoir amener notre +destruction.</p> + +<p>Le 31, au matin, après avoir fait reposer mes troupes, je continuai mon +mouvement sur Brienne, en laissant une forte arrière-garde, commandée +par le général Vaumerle, à Montier-en-Der. Elle était composée +principalement de cavalerie, et soutenue par huit cents hommes +d'infanterie du corps de l'artillerie de la marine. Sa position, +derrière les eaux abondantes qui couvrent ce pays, était très-bonne.</p> + +<p>Suivre la même route qu'avait prise l'Empereur était chose impossible, à +cause de l'état des chemins devenus tout à fait impraticables. Je me +dirigeai par Anglure sur Soulaine, où je retrouvai la chaussée de +Doulevent à Brienne.</p> + +<p>A mon arrivée à portée de Soulaine, les habitants étaient aux prises +avec les Cosaques et je les dégageai; mais, en arrière de Soulaine, sur +les hauteurs et parallèlement à la route, je vis tout le corps de Wrede +en position.</p> + +<p>Je dus me former en face de lui et en arrière de Soulaine, sur les +hauteurs qui dominent ce village, afin d'attendre la nuit pour exécuter +ma marche sur Brienne, non par la grande route, alors au pouvoir de +l'ennemi, mais par les chemins de traverse, au milieu des bois.</p> + +<p>A peine en position, ma situation devint très-critique, par deux +circonstances fort graves. Le corps de Wittgenstein débouchait par la +route de Doulevent, et vint prendre position sur mon flanc gauche. D'un +autre côté, le corps de York avait surpris, culbuté et mis en fuite +l'arrière-garde que j'avais laissée à Montier-en-Der, aux ordres du +général Vaumerle, qui fut fait prisonnier. Ainsi j'avais en face, à +portée de canon, le corps de Wrede; sur mon flanc gauche le corps de +Wittgenstein, et derrière moi, sur ma piste, celui d'York. Un engagement +devait avoir lieu très-probablement au moment même, et ma perte entière +en être le résultat infaillible, quand une neige abondante survint et +produisit une nuit précoce. La nuit véritable succéda. Aussitôt venue, +je me mis en marche par les bois, et j'arrivai à une heure du matin à +Morvilliers, d'où j'envoyai mon rapport à l'Empereur. En communication +avec l'armée, j'avais échappé comme par miracle, avec une nombreuse +artillerie, aux trois corps qui m'environnaient, et je pouvais entrer en +ligne.</p> + +<p>La force de mes troupes, réunies à Morvilliers, ne s'élevait pas au delà +de trois mille hommes d'infanterie. Mon arrière-garde, culbutée à +Montier-en-Der, s'était retirée directement sur Brienne, et ne m'avait +pas rejoint. Je reçus, à huit heures du matin, l'ordre de l'Empereur de +partir de Morvilliers, pour aller prendre position à Chaumesnil. Ces +ordres me prescrivaient de me retrancher, et ajoutaient que, lorsque +nous aurions fait des travaux convenables dans cette position, nous +serions inexpugnables. Cette disposition et les illusions qui +l'accompagnaient sont étrangement bizarres. On ne peut concevoir que +pareilles idées aient pu entrer dans l'esprit de Napoléon. En effet, +notre ligne occupait une lieue et demie environ, et nous n'avions pas +vingt mille hommes sous les armes. Les corps d'armée, dont l'existence +imaginaire ne consistait que dans des noms, n'étaient liés entre eux que +par des postes. Il n'y avait rien de compacte, rien qui ressemblât à une +formation pour livrer bataille, rien qui fût en état de présenter la +moindre résistance. Ensuite aucun obstacle ne s'opposait à ce que +l'ennemi ne tournât cette ligne par notre gauche, qui n'était appuyée +que par un bois de facile accès. Enfin il parlait de huit jours employés +à se retrancher; et l'ennemi, avec toutes ses forces réunies, était à +une portée de canon de lui!</p> + +<p>Le général Ricard m'avait quitté pour occuper le débouché des Islettes, +au moment où je m'éloignais de la Meuse et me portais sur Bar-le-Duc. +Arrivé à Vitry après mon départ, il avait été dirigé sur Brienne +directement, et placé à Dienville où était appuyée à l'Aube la droite +de l'armée; mon faible corps, ainsi divisé, se trouvait occuper ses deux +extrémités.</p> + +<p>Je reviens à l'ordre de quitter Morvilliers et d'occuper Chaumesnil.</p> + +<p>Nos corps d'armée, si faibles, avaient beaucoup d'artillerie, et les +canons seuls leur donnaient un peu d'apparence, et aussi quelque +réalité.</p> + +<p>Cette artillerie nombreuse, et tout à fait hors de proportion, imposait +à l'ennemi quand elle était en position; mais dans la marche elle était +fort embarrassante, toutes les troupes étant insuffisantes pour lui +composer une escorte convenable. J'avais à Morvilliers environ trois +mille six cents hommes de toutes armes, et mon artillerie s'élevait à +quarante pièces de canon. Morvilliers est à près de trois quarts de +lieue de Chaumesnil. Je mis en mouvement la brigade du général Joubert, +et j'ordonnai à mon artillerie de la suivre. La deuxième brigade, +formant le reste de l'infanterie, devait fermer la marche, et évacuer +Morvilliers quand cette artillerie en serait sortie en entier.</p> + +<p>Je donnai l'ordre à ma cavalerie, soutenue par du canon, d'aller prendre +position à une ferme située à une petite distance de Morvilliers et à +portée de la grande route, pour couvrir le flanc gauche de ma colonne, +exposée aux attaques de l'ennemi; mais, comme il arrive souvent à la +guerre, cet ordre ne fut pas exécuté immédiatement. La fatigue de la +nuit, la nécessité de laisser manger les chevaux, servirent d'excuses, +et cette colonne s'était mise en mouvement sans avoir son flanc protégé +ni couvert.</p> + +<p>Prévenu de la sortie de Morvilliers des dernières voitures d'artillerie, +je montai à cheval pour suivre le mouvement des troupes. Je venais de +quitter le village quand je vis trois escadrons de cavalerie bavaroise +déboucher inopinément, se précipiter sur cette colonne d'artillerie et +enlever six pièces de canon. Je n'avais pas de troupes sous la main pour +courir dessus et aller les reprendre; mais je fis mettre en batterie les +premières pièces à ma portée et tirer sur les Bavarois. Ils +abandonnèrent deux des pièces qu'ils avaient, pour ainsi dire, +escamotées, et en emmenèrent quatre.</p> + +<p>La grande proximité de l'ennemi, la faiblesse de mes troupes et la +grande quantité de matériel que j'avais à mouvoir, rendaient impossible +l'exécution du mouvement prescrit. Le général Joubert, marchant en tête +de colonne, était arrivé à Chaumesnil et y avait pris position. Ainsi +une partie du but que Napoléon s'était proposé d'atteindre était +remplie. Je me décidai à garder et à défendre la position de +Morvilliers, susceptible d'être occupée avec assez peu de troupes. +Cette position, formée par un mamelon en pain de sucre, isolé, mais +d'une faible élévation, a des pentes régulières. De nombreuses haies +défendent les accès du village et composent comme autant de +retranchements.</p> + +<p>Le plateau étant assez vaste pour y recevoir une nombreuse artillerie, +j'y plaçai une batterie imposante. L'ennemi attaqua le deuxième corps, à +la Rothière, placé au centre. Il attaqua Dienville. Il attaqua ensuite +Chaumesnil; mais partout il attaqua mollement et sans intelligence. S'il +eût pénétré par les intervalles des points occupés, notre retraite eût +été nécessaire à l'instant même. Le corps du général de Wrede resta en +présence de Morvilliers, et se contenta d'abord d'attaquer Chaumesnil.</p> + +<p>Je remplissais bien ma tâche en tenant en échec avec un corps de troupes +aussi faible dix-huit ou vingt mille hommes qui composaient les forces +dont ce général disposait. J'engageai du plateau de Morvilliers, avec +les Bavarois, un feu d'artillerie soutenu, dans le but de faire +diversion et de les occuper; mais tout annonçait qu'ils allaient +transformer cette canonnade en une action plus vive, et se disposaient à +une attaque régulière de ce poste. En effet, des détachements +s'approchaient dans les différentes directions, et les reconnaissances +préliminaires se multipliaient sur tous les points.</p> + +<p>L'Empereur, ayant senti l'importance de Chaumesnil, avait fait soutenir +la brigade Joubert, qui l'occupait, par la division Meunier, de la jeune +garde. Ce poste, au moment d'être enlevé, se soutint encore pendant +quelque temps; mais tout faisait prévoir que cette résistance ne serait +plus de longue durée.</p> + +<p>Il était trois heures environ; un épouvantable chasse-neige eut lieu, et +vint obscurcir le temps. Je profitai de cette circonstance favorable +pour renvoyer jusqu'à Brienne tous mes équipages et une partie de mon +artillerie, afin de rendre ma retraite plus facile et plus légère quand +le moment de l'effectuer serait arrivé. Comme je ne me souciais pas, +ainsi qu'il était arrivé au maréchal Davoust en 1812, de voir mon bâton +de maréchal, qui était placé dans mes bagages, devenir la proie de +l'ennemi, pour figurer ensuite dans quelque église de Saint-Pétersbourg +ou de Vienne, je donnai l'ordre de l'emporter et d'en séparer les +diverses parties.</p> + +<p>Le combat continua jusqu'à quatre heures. Chaumesnil fut enfin emporté. +La Rothière l'avait été précédemment. Ma retraite se trouvait +compromise, car l'ennemi pouvait, par le bois d'Ajou, se porter avec +facilité sur mon unique route de communication. D'un autre côté, toutes +les colonnes d'attaque du général de Wrede étaient formées et se +mettaient en mouvement pour enlever Morvilliers. Je donnai l'ordre à mes +troupes de se retirer. La sortie de ce village se fit avec tant d'ordre, +tout avait été si bien prévu, que les troupes bavaroises ne trouvèrent +plus personne à leur arrivée. Je n'éprouvai aucune perte. J'allai +prendre position en avant de Brienne, à l'embranchement de la route de +Morvilliers avec la chaussée. J'y arrivai à la nuit close.</p> + +<p>Telle fut cette bataille de Brienne. Aucun raisonnement ne saurait la +justifier de la part de Napoléon. Elle ne pouvait lui donner aucun +résultat favorable, à cause de l'immense supériorité de l'ennemi, car +presque toutes ses forces étaient réunies. Les localités ne nous +offraient aucun avantage particulier, et nous combattions dans un pays +ouvert. Enfin, si quelque chose doit étonner, après l'idée de donner +cette bataille, c'est d'avoir vu l'ennemi si mal profiter de ses +avantages, et l'armée française échapper à une destruction complète.</p> + +<p>J'allai trouver, dans la soirée, l'Empereur au château de Brienne. Il me +fit connaître ses intentions pour le lendemain. L'armée devait se +retirer sur Troyes en passant l'Aube au pont de Lesmont. Afin de +faciliter sa marche et d'empêcher l'ennemi de la poursuivre trop +vivement, Napoléon m'ordonna de me retirer, avec mon infanterie, qui ne +s'élevait pas à plus de deux mille hommes, ma cavalerie et six pièces de +canon, par Perthes et Rosnay. La masse de mon artillerie et de mes +bagages suivrait la chaussée. Je devais prendre position à Perthes avant +le jour, et me montrer avec ostentation, afin d'attirer l'attention de +l'ennemi, passer ensuite, à Rosnay, la Voire, rivière étroite, mais +profonde, et la défendre. Un pont, au-dessous de Rosnay, devait servir à +la retraite d'un petit corps commandé par le général Corbineau, chargé +de le détruire après l'avoir franchi. Je me rendis donc à Perthes +pendant la nuit. Ce village est situé au milieu d'un sol marécageux, +mais qui, en ce moment, était très-solide, à cause du froid excessif qui +régnait. Il est placé sur une petite élévation. A la pointe du jour, je +plaçai mes troupes de manière à les faire paraître nombreuses et à +donner de l'inquiétude à l'ennemi.</p> + +<p>La masse des troupes de l'armée se retirait, mais en désordre, et le +mouvement s'accéléra, au pont de Lesmont, de manière à rappeler les +désastres de la campagne précédente, et à faire craindre les plus grands +malheurs.</p> + +<p>Tout à coup l'ennemi, apercevant sur son flanc droit, et à portée, un +corps de troupes stationnées, changea la direction de sa marche et porta +presque toutes ses forces sur moi. C'était remplir mon objet. Je me mis +en mouvement pour me rapprocher du défilé; mais, voulant occuper autant +que possible l'ennemi, je ne me hâtai pas de le franchir. Je fis garnir, +par des détachements d'infanterie, des bouquets de bois situés à une +petite distance en avant, et je restai, sous cet appui, avec ma +cavalerie.</p> + +<p>L'ennemi se présenta avec des forces immenses. Il commença par établir +une batterie de vingt pièces de canon. Ce fut seulement quand cette +batterie eut commencé à jouer que j'effectuai le passage du défilé avec +ordre, sans confusion, et comme je l'aurais exécuté à une grande +manoeuvre. Une fois de l'autre côté de la rivière, je m'occupai à faire +détruire les ponts placés, à la suite les uns des autres, sur les divers +bras de cette rivière. Nous étions malheureusement dépourvus de toute +espèce d'outils. La force de la gelée avait donné la dureté de la pierre +à la terre qui recouvrait ces ponts. Ce ne fut qu'avec une peine extrême +que l'on parvint à y faire une coupure. Les longerons mêmes restèrent +intacts, faute de haches et de scies pour les détruire.</p> + +<p>Pendant ces travaux, je remarquai, sur la rive droite de la Voire, à +quelque distance, plusieurs hommes à cheval qui paraissaient ennemis. Je +supposai qu'il existait un gué sur la Voire, à un point plus bas, et +qu'il avait été franchi par quelques éclaireurs. Comme je n'avais que +faire de ma cavalerie en ce moment, je lui donnai l'ordre d'aller +balayer le bord de la rivière. Un peu plus tard, pensant qu'un peu +d'infanterie pouvait être utile, j'ordonnai au général Lagrange de +partir, avec huit cents hommes, pour suivre le mouvement de la +cavalerie. Enfin, le pont étant détruit autant qu'il pouvait l'être, je +me décidai à descendre la rivière, et à aller voir moi-même ce qui se +passait de ce côté. Arrivé à moitié chemin du lieu où étaient les +troupes, j'entendis une fusillade assez vive. Je courus sur la hauteur, +et je vis cinq cents hommes de mes troupes que le général Lagrange avait +portés en avant, se retirant en désordre, à la vue d'une masse de trois +à quatre mille hommes d'infanterie marchant à eux, après avoir passé la +rivière sur le pont abandonné par le général Corbineau, sans l'avoir +détruit.</p> + +<p>Je courus aux fuyards, et cherchai à les rallier, mais inutilement. +Alors je pris le parti de me rendre avec rapidité au 131e, fort de trois +cents hommes environ, en réserve, et formé en colonne. Quelques paroles +suffirent pour l'exalter. Immédiatement après il fut mis en mouvement en +battant la charge. Je me plaçai à dix pas en avant avec quelques +officiers. J'envoyai l'ordre à ma cavalerie de faire simultanément une +charge sur le flanc de la montagne. Ceux qui auparavant fuyaient et +avaient été sourds à ma voix revinrent sur leurs pas à la vue de ce +mouvement offensif. Nous arrivâmes ainsi, avec impétuosité, à +l'extrémité du plateau au moment même où la tête de la masse ennemie +l'attaquait du côté de la rivière. La culbuter fut l'affaire d'un +moment. Abîmée par notre feu et sabrée par la cavalerie, ce qui ne fut +pas tué fut pris ou noyé. L'ennemi y perdit environ trois mille hommes.</p> + +<p>Presque toute l'armée ennemie vint se former de l'autre côté de la +rivière. Quatre-vingt mille hommes étaient en vue. Une nombreuse +artillerie, déployée contre nous, ne produisit aucun effet. Tout, de +notre côté, pièces et troupes, était embusqué et mis à couvert.</p> + +<p>L'ennemi tenta de nouveau de passer le pont; mais mes six pièces de +canon, placées à portée de mitraille, le battaient avec succès. Beaucoup +de tirailleurs y dirigèrent leur feu, et l'ennemi, après deux tentatives +inutiles, y renonça. Un tiraillement insignifiant s'engagea ensuite +d'une rive à l'autre.</p> + +<p>Mais l'ennemi ne voulait pas renoncer à venger ce revers. Il porta une +portion de ses troupes en face de Rosnay et essaya d'enlever le pont +sur lequel nous avions passé.</p> + +<p>Les longerons étaient découverts et sans tablier. Il fallait passer en +équilibre, un à un, sur les poutres. Je plaçai en embuscade, en arrière +et à couvert par l'église, un officier de choix avec trois cents hommes. +Je lui donnai l'ordre de laisser l'ennemi s'avancer: cent hommes au +moins devaient franchir la coupure. Quand ils seraient en deçà, les +trois cents hommes embusqués marcheraient sur eux, les prendraient ou +les jetteraient dans l'eau.</p> + +<p>Ce brave officier, nommé Salette, avait été longtemps mon aide de camp. +Il exécuta ponctuellement sa consigne, et le détachement ennemi, en tête +de la colonne, fut détruit, mais il y perdit la vie.</p> + +<p>L'ennemi renonça alors à faire de nouvelles tentatives. Sur ces +entrefaites, on me prévint qu'une colonne se montrait sur la route de +Vitry, et allait nous prendre à dos. Le moment était critique. Faire +retraite dans un pays ouvert, ayant devant soi des forces si +considérables, et en commençant son mouvement de si près, était fort +périlleux. Un peu d'avance était nécessaire. La mauvaise saison vint a +mon secours; la neige, tombant à gros flocons, obscurcit le temps. Mes +troupes se portèrent à un quart de lieue en arrière, je laissai les +mêmes tirailleurs au pont pour répondre à l'ennemi, en leur recommandant +de diminuer successivement leur feu, et ensuite de venir nous joindre. +L'ennemi ne s'apercevant ni de notre silence ni de leur départ, ils nous +avaient rejoints, et nous étions en pleine marche pour Dampierre et +Arcis, lorsque nous entendions encore ses décharges multipliées.</p> + +<p>J'allai prendre position, le soir, à Dampierre. Rarement un général +s'est trouvé dans une circonstance aussi difficile. Si j'étais arrivé +quelques minutes plus tard sur le point où l'ennemi venait de passer la +rivière, ou que j'eusse hésité un instant à me mettre à la tête de cette +poignée de soldats, seule troupe sous ma main, c'en était fait de mon +petit corps: personne n'échappait. Il y a un grand charme et une grande +jouissance à obtenir un succès personnel, à sentir, au fond de la +conscience, que le poids de sa personne, et, pour ainsi dire, de son +bras, a fait pencher la balance et procuré la victoire. Cette +conviction, partagée par les autres, et exprimée par un sentiment +d'admiration et de reconnaissance, cause une félicité dont on ne peut +guère avoir l'idée quand on ne l'a pas éprouvée.</p> + +<p>L'Empereur, extrêmement satisfait de ce succès, récompensa les officiers +que je lui désignai. Ce coup de vigueur, fait avec si peu de monde +contre des troupes si supérieures en nombre et en moyens, prouvait qu'il +y avait encore un reste d'énergie en nous-mêmes, et que, si le nombre +nous accablait, nous n'avions pas dégénéré.</p> + +<p>Pendant ces divers mouvements, le général York, dont l'avant-garde avait +été, le 31, à Montier-en-Der, au lieu de continuer sa marche pour opérer +sa jonction avec l'armée, se dirigea sur Vitry, qui d'abord se défendit, +de là sur Châlons, où le duc de Tarente était le 31 janvier.</p> + +<p>Le duc de Tarente ayant évacué Châlons et envoyé au général Mont-Marie, +commandant à Vitry, l'ordre de quitter cette place, le corps d'York +passa la Marne et suivit le duc de Tarente dans son mouvement sur +Épernay, Château-Thierry, et la Ferté-sous-Jouarre. Le duc de Tarente, +en se retirant constamment contre des forces très-supérieures, retarda, +autant qu'il était possible, la marche de l'ennemi; mais sa retraite +était en outre nécessitée par la marche du reste de l'armée de Silésie, +qui se portait sur la Ferté-sous-Jouarre, par la route directe de +Montmirail.</p> + +<p>Le lendemain du combat de Rosnay, 3 février, je me portai à +Arcis-sur-Aube, où je pris position. L'Empereur s'était placé en avant +de Troyes, où il réunit au reste de ses forces le maréchal duc de +Trévise, qui s'y trouvait déjà. Là il s'arrêta. L'ennemi ne fit aucune +entreprise sérieuse; il n'y eut que quelques engagements insignifiants.</p> + +<p>Pendant toute la journée du 4, je pus voir, d'Arcis, les colonnes +ennemies descendant la rivière par la rive droite, et se portant dans la +direction de Fère-Champenoise. Malgré les efforts de courage si récents +dont les soldats devaient être glorieux, un découragement général se +faisait sentir par un symptôme effrayant. Deux cent soixante-sept +soldats du 37e léger désertèrent pendant la même nuit; des cuirassiers +en firent autant avec un officier supérieur prisonnier, qu'ils étaient +chargés de garder.</p> + +<p>La division Lagrange, par suite des combats livrés et de cette désertion +continuelle, se trouvait, après avoir reçu des renforts en apparence +considérables, réduite à dix-huit cent vingt-quatre baïonnettes.</p> + +<p>Le 5, d'après les ordres de l'Empereur, je me portai sur Méry, au +confluent de l'Aube avec la Seine, et, le 6, à Nogent-sur-Seine.</p> + +<p>Le mouvement décousu de l'ennemi; les rapport faisant connaître la +marche des colonnes ennemies à distante l'une de l'autre, et sans se +soutenir; la probabilité qu'une partie des troupes composant l'armée de +Silésie était sur la Marne, à la suite du duc de Tarente; enfin, la +certitude de la présence, devant Troyes, de la grande armée, toutes ces +considérations me firent naître la pensée que la fortune nous présentait +une occasion favorable pour faire un grand mal à l'ennemi en agissant +avec promptitude. En débouchant rapidement par Sézanne, et coupant la +route de Montmirail, on avait la chance de rencontrer ses corps +éparpillés. Autant par leur faiblesse que par la surprise, on pouvait +les écraser et même les détruire. J'envoyai mes réflexions à l'Empereur, +et lui proposai cette opération. Elle me paraissait si utile, que +j'insistai. Je lui écrivis trois fois dans la journée sur le même sujet. +Comme mes idées furent adoptées, et qu'un résultat brillant en a été le +prix, je consacrerai ces souvenirs en insérant ici la lettre que +j'écrivis au prince de Neufchâtel, le 6 février au soir, de Nogent.</p> + +<p>«Monseigneur, j'ai l'honneur de vous rendre compte que les +renseignements fournis par les habitants donnent pour certain l'arrivée +hier, à Pleurs, de cinq mille hommes d'infanterie prussienne. Ces +troupes, ainsi que celles qui les ont précédées, filent sur la +Ferté-Gaucher. D'autres troupes ennemies marchent sur Montmirail par +Étoges. Il semblerait que celles-ci sont russes, et appartiennent au +corps de Sacken.</p> + +<p>«Ces nouvelles me confirment dans l'opinion que je vous ai déjà émise +aujourd'hui. L'Empereur obtiendrait un grand résultat d'un mouvement +rapide que l'on pourrait faire après-demain avec douze ou quinze mille +hommes, en marchant par Sézanne sur la trace de l'ennemi, et le coupant +jusque sur Fromentière et Champaubert. L'ennemi est sans défiance, parce +qu'il ne croit pas à l'existence d'un corps d'armée considérable ici. +Cependant il va y avoir moyen de le former. En ne perdant pas un moment, +on pourrait obtenir les plus grands avantages. La présence de l'Empereur +à Troyes attire les regards et arrête les principales forces de +l'ennemi. Pendant ce temps, on peut détruire les troupes qui s'éloignent +et marchent inconsidérément.»</p> + +<p>Mes instances convainquirent l'Empereur. Le 7, je reçus l'ordre de +commencer mon mouvement. Ce même jour, j'arrivai dans la nuit à +Fontaines-Denis. Le 8, j'entrai à Sézanne, d'où je chassai huit cents +chevaux ennemis qui se retirèrent dans la direction de la Ferté-Gaucher.</p> + +<p>Informé par les habitants de la marche des principaux corps ennemis par +la route d'Étoges à la Ferté-sous-Jouarre, je plaçai mes troupes en +avant de Chapton. J'envoyai des reconnaissances sur Bayes pour avoir des +nouvelles, afin de déboucher avec connaissance de cause aussitôt que je +serais appuyé. Les rapports annonçaient la présence de l'ennemi ayant +des troupes assez nombreuses à Montmirail, à Champaubert et à Vertus. +L'Empereur n'arrivant pas, je rapprochai mes troupes de Sézanne pour ne +pas donner l'éveil à l'ennemi; mais le 9, ayant reçu l'avis de la marche +de Napoléon avec sa garde, je me reportai en avant. Le 10, je passai le +défilé de Saint-Gond, et je marchai sur l'ennemi occupant Bayes.</p> + +<p>Le corps d'Olsouffieff s'y trouvait placé en intermédiaire entre le +corps de Sacken et Montmirail, et le corps de Kleist à Vertus, où +Blücher était en personne. J'attaquai immédiatement. Les Russes firent +bonne contenance, et se battirent avec courage. Leur artillerie était +nombreuse; mais ils n'avaient point de cavalerie. Bayes fut emporté. Le +corps principal, placé en avant de Champaubert, fut culbuté et se mit en +retraite. Présumant qu'il la ferait dans la direction de Vertus, je fis +placer toute ma cavalerie à ma droite et la dirigeai en arrière du +village de Champaubert, où la tête de la colonne en retraite arrivait +déjà. Jetée hors de la communication principale, dans un pays difficile +et boisé, à un mouvement régulier succéda le désordre et la confusion. +Tout fut pris ou détruit, à l'exception de sept ou huit cents hommes qui +atteignirent Vertus par détachements. Quinze pièces du canon tombèrent +en notre pouvoir. Nous fîmes plus de quatre mille prisonniers, et, entre +autres, le général Olsouffieff en personne, commandant ce corps. La +force de mon corps d'armée, en hommes présents sous les armes, était ce +jour-là de trois mille deux cents hommes d'infanterie, représentant +cinquante-deux bataillons différents, et de quinze cents chevaux. Aucune +autre troupe que les miennes ne fut engagée.</p> + +<p>Je me portai sur Étoges qui, pour nous, était la position défensive. Le +plateau élevé de la Brie-Champenoise domine les immenses plaines +stériles et dépouillées qui le précédent, et composent tout le pays, +depuis Étoges jusqu'à Châlons.</p> + +<p>Les troupes montrèrent une grande valeur. Des conscrits, arrivés de la +veille, entrèrent en ligne, et se conduisirent, pour le courage, comme +de vieux soldats. Oh! qu'il y a d'héroïsme dans le sang français! Je ne +puis me refuser au plaisir de citer deux mots de deux conscrits qui +peignent, tout à la fois, l'esprit de cette jeunesse et les instruments +dont il nous était donné de nous servir.</p> + +<p>Deux conscrits étaient aux tirailleurs. Ils avaient été commandés par +l'ordre de service. Je m'y trouvais aussi. J'en vis un qui, fort +tranquille au sifflement des balles, ne faisait cependant pas usage de +son fusil. Je lui dis: «Pourquoi ne tires-tu pas?» Il me répondit +naïvement: «Je tirerais aussi bien qu'un autre si j'avais quelqu'un +pour charger mon fusil.» Ce pauvre enfant en était à ce point +d'ignorance de son métier.</p> + +<p>Un autre, plus avisé, s'apercevant de l'inutilité dont il était, +s'approcha de son lieutenant et lui dit: «Mon officier il y a longtemps +que vous faites ce métier-là; prenez mon fusil, tirez, et je vous +donnerai des cartouches.» Le lieutenant accepta la proposition, et le +conscrit, exposé à un feu meurtrier, ne montra aucune crainte pendant +toute la durée de l'affaire.</p> + +<p>Après avoir établi mes troupes à Étoges, je revins de ma personne à +Champaubert, où Napoléon avait mis son quartier général. Je m'étais fait +précéder par le général Olsouffieff.</p> + +<p>Je trouvai Napoléon à table, ayant avec lui Olsouffieff, le prince de +Neufchâtel, le maréchal Ney. J'y pris place. Nous étions cinq. Le +général russe ne savait pas un mot de français; ainsi le discours que +Napoléon nous tint n'était pas à son adresse.</p> + +<p>L'Empereur était ivre de joie. Cependant ce succès obtenu, glorieux pour +le sixième corps si peu nombreux, ne pouvait pas être d'un grand poids +dans la balance de nos destinées, et néanmoins voilà la réflexion qu'il +inspira à Napoléon:</p> + +<p>«A quoi tient le destin des empires! dit-il: si demain nous avons, sur +Sacken, un succès pareil à celui que nous avons eu aujourd'hui sur +Olsouffieff, l'ennemi repassera le Rhin plus vite qu'il ne l'a passé; et +je suis encore sur la Vistule.»</p> + +<p>Ainsi c'était à Champaubert que son imagination embrassait encore +l'Europe. Il vit faire la grimace à ses auditeurs, et dit, pour détruire +le mauvais effet de ces paroles: «Et puis je ferai la paix aux +frontières naturelles du Rhin.» Chose dont il se serait bien gardé! Et +cependant cet homme, si rempli d'illusions, si déraisonnable, avait +encore les aperçus du génie quand ses passions ne parlaient pas! Son +esprit était profond et pénétrant, sa tête la plus féconde qui fût +jamais. Je l'ai vu souvent prédire et juger d'une manière surnaturelle, +et puis le jugement disparaissait dans l'action, quand la passion venait +le combattre: alors il n'était plus lui-même. Je vais en apporter, dans +cette circonstance, une nouvelle preuve. Avant son départ de Paris, M. +Mollien, ministre du trésor, lui dit: «Le peu de moyens avec lesquels +vous commencez la campagne peut faire redouter que l'ennemi ne vienne +dans le coeur de la France, et que les Cosaques ne gênent les +communications avec Paris; ne serait-il pas convenable de transporter le +trésor sur la Loire, afin que le service ne pût pas manquer?»</p> + +<p>L'Empereur lui répondit ces propres paroles, en lui frappant sur +l'épaule, geste qui lui était familier: «Mon cher, si les Cosaques +viennent devant Paris, il n'y a plus ni empire ni empereur.» Et, à peine +à quinze jours de distance, le même homme a tenu un propos si différent +à l'occasion de quelques prisonniers faits à une armée de deux cent +mille hommes!</p> + +<p>Le lendemain l'Empereur marcha sur Montmirail avec la garde, une +division venant d'Espagne, commandée par le général Leval, et les +troupes de Ricard qu'il m'enleva. Je restai à Étoges avec deux mille +cinq cents hommes d'infanterie et quinze cents chevaux.</p> + +<p>L'Empereur, dont les troupes furent augmentées d'une division de jeune +garde, amenée par le duc de Trévise, battit Sacken à Montmirail. +Celui-ci se retira sur Château-Thierry, fut recueilli par le corps de +York et passa la Marne. Le soir même de l'affaire de Montmirail, le +comte de Tascher, aide de camp du vice-roi, arriva d'Italie pour +annoncer à l'Empereur le succès du combat du Mincio, où les Autrichiens +avaient été battus. Quand on annonça Tascher à Napoléon, il dit: «Il +vient sans doute m'apprendre qu'Eugène a commencé son mouvement.»</p> + +<p>Ce mot de Napoléon prouve, encore une fois de plus, qu'il n'avait point +donné contre-ordre à Eugène. Les amis de celui-ci ont prétendu que +l'Empereur le lui avait envoyé après les affaires de Montmirail et de +Vauchamps, c'est-à-dire vers le 15 février; mais ce raisonnement ne le +justifie pas le moins du monde et tombe dans l'absurde. On convient +qu'Eugène a reçu l'ordre de venir dès le commencement de janvier; mais +qui l'a autorisé à différer, non-seulement l'exécution, mais encore les +préparatifs. Pour quelle époque Napoléon le demandait-il? Sans doute +pour la plus rapprochée, c'est-à-dire pour celle où il combattait avec +des débris contre des forces immenses, où il était sur le bord du +précipice, où il devait tout sacrifier pour ne pas succomber. Cette +lutte ne pouvait pas se prolonger hors de mesure. Si Eugène était +nécessaire, c'était tout de suite. On ne pouvait pas concevoir autrement +son concours. Eh bien, depuis le 1er janvier jusqu'au 25 février, époque +à laquelle le contre-ordre prétendu aurait pu lui parvenir, a-t-il fait +la moindre disposition pour rentrer en France, et cette marche, pour +réussir, en exigeait beaucoup! A-t-il fait sauter les places qu'il avait +l'ordre d'abandonner? En a-t-il fait même miner une seule? Non; Eugène a +désobéi; il a contribué plus que qui que ce soit à la catastrophe. Rien +ne peut l'excuser<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a> +<a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> Le général d'Anthouard m'a raconté depuis que, se trouvant, +quelque temps après la Restauration, à Munich, et travaillant avec le +prince, dans son cabinet, à mettre en ordre ses papiers, il retrouva +l'ordre écrit qu'il lui avait porté pour exécuter le mouvement dont je +viens de parler. Il le lui montra, et lui dit: «Croyez-vous, +monseigneur, qu'il soit bien de conserver ce papier?--Non, reprit +Eugène;» et il le jeta au feu. (<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote> + +<p>Je reviens aux opérations sur la Marne. J'étais resté à Étoges pendant +le mouvement de Napoléon sur Château-Thierry, et Blücher, avec vingt +mille hommes qu'il avait sous la main à Vertus, allait reprendre +l'offensive. Tous les rapports l'annonçaient. J'occupais le beau plateau +d'Étoges, en étendant ma gauche pour mieux m'éclairer. Dès le 13, +Blücher commença son mouvement et marcha sur Étoges. Quand toutes ses +colonnes se furent montrées, quand il eut fait ses dispositions +d'attaque et amené du canon contre ma gauche, je fis ma retraite en bon +ordre, et facilement, parce que tout avait été prévu. Quoique +l'avant-garde ennemie marchât à très-petite distance de mon +arrière-garde, il n'y eut que des engagements de troupes légères. Je +pris position, le soir, en avant de Fromentière, appuyé aux bois voisins +de ce village. Aussitôt après avoir commencé mon mouvement, j'avais +envoyé, en toute hâte, un officier à l'Empereur pour le lui annoncer. +Cet officier le trouva à Château-Thierry. Napoléon se mit en marche avec +ses troupes pour revenir à Montmirail.</p> + +<p>Je partis le 14, à quatre heures du matin, de Fromentière, et me +rapprochai de Montmirail, où je devançai mes soldats.</p> + +<p>L'Empereur venait d'y arriver. Il me dit que ses troupes le suivaient, +et que je pouvais m'arrêter et attaquer l'ennemi à l'improviste. Il y a, +en arrière du village de Vauchamps, du côté de Paris, une position +avantageuse et facile à défendre. C'est la pente du plateau qui borde le +vallon dans lequel Vauchamps est bâti. A la gauche, un bois, dans une +position avantageuse, donnait les moyens de prendre à revers tout ce qui +se serait avancé par la grande route. Je le fis occuper par mes troupes, +et toute mon artillerie fut mise en batterie sur le front de cette +position.</p> + +<p>L'ennemi, dont les forces étaient si supérieures aux miennes, croyait +n'avoir rien à redouter. Aussi marchait-il avec une entière confiance, +ses troupes en colonnes se touchant, n'ayant aucune distance entre +elles, et sans même se faire éclairer. Je lui avais abandonné le village +de Vauchamps. Il le traverse: tout à coup, en débouchant, il est +assailli par un feu meurtrier d'artillerie et de mousqueterie; je porte +mes troupes en avant, et j'enveloppe le village, dans lequel l'ennemi se +rejette en confusion et dont il sort dans le même état.</p> + +<p>J'ordonne au colonel des cuirassiers Morin, qui était sur le flanc +gauche du village avec un escadron que je renforçai de mon escorte, de +charger; et plus de deux mille cinq cents hommes sont faits prisonniers, +tandis que le général Laferrière, qui commandait la cavalerie de la +garde, chargeant par la droite, culbute l'ennemi, complète le désordre, +et fait aussi des prisonniers.</p> + +<p>Dès ce moment, l'ennemi, qui n'avait aucune formation, dut se retirer, +et il le fit avec autant de célérité que possible.</p> + +<p>D'un autre côté, deux bataillons ennemis, détachés pour occuper un bois +qui couvrait sa droite, se trouvant surpris et brusquement isolés par la +retraite de la masse des Prussiens, furent enveloppés, capitulèrent, et +mirent bas les armes.</p> + +<p>Napoléon avait mis sous mes ordres le corps de cavalerie de Grouchy, +fort de deux mille cinq cents chevaux; j'y avais ajouté, de ma propre +cavalerie, tout ce dont je pouvais disposer. Je lui avais en même temps +ordonné de faire un détour par la plaine, c'est-à-dire à notre gauche, +de prévenir l'ennemi sur son point de retraite, et d'aller se mettre en +bataille derrière lui, à cheval sur la route de Champaubert et d'Étoges. +Ce mouvement fut exécuté, quoiqu'un peu tardivement. La division +Ourousoff reçut avec valeur les charges dirigées contre elle: elle +continua sa marche, et s'ouvrit un passage pour se rendre à Étoges, où +elle s'arrêta. Cette dernière action se passa à la chute du jour. Quand +nous fûmes arrivés à Champaubert, l'Empereur me fit envoyer l'ordre de +m'y arrêter: mais rien n'était plus mal entendu. Nous ne pouvions +laisser l'ennemi à une aussi petite distance de nous. La position de +Champaubert n'offre d'ailleurs rien de défensif, et celle d'Étoges, +détestable pour l'ennemi, était excellente pour nous.</p> + +<p>J'allais être évidemment abandonné avec une poignée de troupes sur ce +point, et il était bon de le nettoyer auparavant de s'affaiblir. Je me +décidai donc à marcher sur Étoges, à y faire une attaque de nuit, afin +d'y entrer par surprise. Des tentatives semblables, après un premier +succès, devraient être faites plus souvent à la guerre: elles +réussiraient presque toujours.</p> + +<p>Mais, mes troupes ayant combattu seules pendant toute la journée, tous +mes soldats avaient été engagés; je n'avais pas trois cents hommes +ensemble. Je demandai au maréchal Ney de me prêter un de ses régiments +de la division d'Espagne, commandée par le général Leval, qui me +suivait. Il me le refusa.</p> + +<p>Sentant l'urgence des circonstances, je donnai l'ordre direct à un +régiment de cette division, de huit ou neuf cents hommes, de me suivre. +Je le plaçai en colonne sur la route, lui prescrivis de se faire +éclairer, seulement à cent pas, à droite et à gauche, par cinquante +hommes, de marcher ainsi formé sans bruit, de ne pas tirer, et de se +jeter, quand il serait à portée, sur Étoges sans répondre au feu de +l'ennemi. Quant à moi, je marchai, de ma personne, à la queue de cette +colonne.</p> + +<p>Ce que j'avais prévu arriva. L'ennemi, occupé à faire son établissement +de nuit, n'était pas sur ses gardes. Surpris, il n'opposa aucune +résistance et s'enfuit. On fit plus de trois mille prisonniers, parmi +lesquels se trouvait le prince Ourousoff, commandant cette division, qui +avait été blessé à la cuisse d'un coup de baïonnette. Il me fut amené au +château d'Étoges, où je m'établis. L'entrée de ce général donna lieu à +deux scènes, l'une fort plaisante, la seconde fort curieuse, et qui fait +connaître une nature d'hommes moins rare qu'on ne pense dans les armées.</p> + +<p>Le prince Ourousoff, en entrant, me tint le discours suivant:</p> + +<p>«Monsieur le maréchal, je vous demande mille pardons de ce qui s'est +passé et de ce que nous nous sommes si mal défendus. En voyant la nuit +arrivée, en entendant vos trompettes sonner le rappel, je me suis dit: +Les Français font la guerre comme nous et ne se battent pas la nuit. En +conséquence, j'ai cru que l'on pouvait aller, sans danger, à l'eau et à +la paille. Dans le cours de la journée, vous avez dû être content de +nous, et nous avons, j'espère, mérité vos éloges. Certes nous avons bien +repoussé les charges de votre cavalerie et traversé ses lignes avec +vigueur; mais ensuite nous avons été surpris, et je vous renouvelle mes +excuses.»</p> + +<p>C'est une chose tout à fait digne de remarque pour l'observateur que de +voir, dans certaines armées, l'esprit militaire l'emporter sur tous les +autres sentiments, et mettre avant tous les autres intérêts ceux du +métier et l'estime qu'on y acquiert. J'ai revu le prince Ourousoff +depuis à Moscou, et il me parla encore sur le même ton de sa +mésaventure.</p> + +<p>Voici l'autre trait. Ma maison, toujours bien fournie, était dans +l'occasion la ressource de tout le monde. Le général Grouchy, dont la +cavalerie était restée à Champaubert, vint, de sa personne, me demander +à souper, ce qui était fort bien fait. J'avais sur ma table l'épée du +prince Ourousoff. Le général Grouchy me pria de lui en faire cadeau pour +remplacer son sabre, qui le gênait, me dit-il, par suite d'une ancienne +blessure. Je n'attachais pas beaucoup de prix à cette dépouille opime, +et je la lui abandonnai sans y mettre la plus légère importance; mais +quel fut mon étonnement quand je lus peu de jours après, dans le +<i>Moniteur</i>, un article ainsi conçu: «M. Carbonel, aide de camp du +général Grouchy, est arrivé à Paris, et a remis, de la part de son +général, à Sa Majesté l'Impératrice l'épée du prince Ourousoff, qu'il a +fait prisonnier à la bataille de Vauchamps.» Un fait pareil ne suffit-il +pas pour peindre un homme?</p> +<br> + +<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br> +RELATIFS AU LIVRE DIX-NEUVIÈME</h3> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 2 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal, je désire que vous m'envoyiez, sans retard, un +état nominatif de tous les officiers généraux, supérieurs et autres, de +l'état-major, qui ont fait partie du sixième corps d'armée depuis le 21 +septembre, époque à laquelle vous m'avez fait le dernier envoi de l'état +de situation. Il faut avoir soin d'indiquer, sur celui que je vous +demande, les causes d'absence ou de mutations. Je joins à cette lettre +l'état du 21 septembre; il pourra servir à la fois de base et de modèle.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 2 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai donné l'ordre au troisième corps d'armée de traverser aujourd'hui +la ville, d'aller coucher au delà, et de se rendre demain à Bechtheim, +qui est le lieu assigné pour son cantonnement.</p> + +<p>«Faites pareillement traverser la ville au sixième corps d'armée; +faites-le coucher au delà, et faites-lui continuer sa marche demain pour +se rendre à Oppenheim, qui est le lieu assigné pour son cantonnement.</p> + +<p>«Le cinquième corps d'armée est cantonné entre Mayence et Bingen, à Ober +et Nieder-Ingelheim.</p> + +<p>«Quant au septième corps d'armée, commandé par M. le général Durutte, +donnez-lui l'ordre, monsieur le maréchal, de se réunir à Castel, où il +restera jusqu'à nouvel ordre.</p> + +<p>«Laissez ici, en passant, quelques officiers de confiance pour réunir +tous vos isolés.</p> + +<p>«Faites-moi parvenir le plus tôt possible, monsieur le maréchal, l'état +de situation très-détaillé et par bataillon de votre corps d'armée, +afin que je puisse le mettre sous les yeux de l'Empereur.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 3 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que vous preniez le commandement +de la rive gauche du Rhin, depuis Coblentz jusqu'à Landau.</p> + +<p>«L'intention de Sa Majesté est que le général de division et les +généraux de brigade commandant dans les départements de la vingt-sixième +division militaire soient continués dans leurs fonctions; mais ils +devront correspondre chacun avec vous, qui êtes chargé de la +surveillance supérieure de cette partie de la frontière. J'écris à cet +égard au général commandant la vingt-sixième division.</p> + +<p>«Je vous préviens que, d'après les intentions de Sa Majesté, je donne +l'ordre à M. le duc de Bellune de se rendre à Strasbourg et d'y prendre +le commandement de la frontière, depuis Huningue jusqu'à Landau.</p> + +<p>«M. le duc de Tarente a déjà eu l'ordre d'aller prendre le commandement +de la frontière depuis l'embouchure de la Moselle jusqu'à Zwoll.</p> + +<p>«Ainsi, vous, M. le duc de Bellune et M. le duc de Tarente, vous vous +trouverez avoir le commandement supérieur depuis la Hollande jusqu'à la +Suisse.</p> + +<p>«Prenez la surveillance supérieure de tout ce qui concerne le service et +la sûreté de cette partie de la frontière, et correspondez journellement +avec moi, afin que Sa Majesté soit parfaitement instruite de l'état des +choses. Je donne avis de ces dispositions au ministre de la guerre.</p> + +<p>«Vous correspondrez avec M. le duc de Bellune et M. le duc de Tarente +quand cela sera nécessaire.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 5 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, la lettre par +laquelle vous rendiez compte qu'on n'a pu s'emparer que d'une +très-petite quantité des bateaux du Necker, et que, l'ennemi ayant ainsi +sur ce point des moyens de passer le fleuve et de jeter des partis sur +la rive gauche, il paraissait urgent de placer une batterie de trois ou +quatre pièces de canon sur la digue en face du Necker, pour empêcher les +bateaux de descendre dans le Rhin.</p> + +<p>«Sa Majesté approuve cette proposition. Elle me charge de vous faire +connaître que cela ne lui paraît pas même suffisant, et qu'il faudrait y +construire une bonne redoute où l'on pût placer du canon de gros +calibre. J'écris à cet égard aux généraux Rogniat et Sorbier. Donnez de +votre côté, monsieur le maréchal, les ordres qui vous concernent pour +remplir à cet égard les intentions de l'Empereur, et rendez-m'en compte.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Oppenheim, le 10 novembre 1813,<br>cinq heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«J'ai reçu votre lettre d'hier à neuf heures du soir.--Il est fâcheux +que le général Bertrand n'ait pas eu le temps de finir ses ouvrages. Je +pense que Votre Excellence rend compte et correspond journellement et +directement avec l'Empereur. Le général Lagrange me dit qu'il n'a pas +une pièce de canon. L'Empereur a ordonné des dispositions pour +l'artillerie des corps d'armée. Il est nécessaire que vous fassiez venir +le général Sorbier pour savoir où en est l'exécution des ordres de Sa +Majesté.</p> + +<p>«Ce matin je passe la revue, c'est-à-dire je nomme aux emplois vacants +du troisième corps, qui maintenant fait partie du sixième; de là je me +rends à Worms, pour voir le deuxième corps, et suivrai ma route sur +Landau. Je vous préviens, monsieur le maréchal, que je me borne aux +emplois vacants, et que je ne donne aucun ordre dans l'étendue de votre +commandement; tout doit émaner de vous. Je m'empresserai de vous faire +part de ce que je remarquerai d'ici à Landau.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, le duc de Valmy avait placé des hommes isolés dans +plusieurs cadres du 113e régiment, et des Hollandais dans quatre +bataillons; je crois que j'en ai disposé pour d'autres corps. Il +convient que vous me fassiez connaître l'état des cadres qui restent à +Mayence; car il importe que tous les hommes isolés rejoignent leurs +corps respectifs et qu'on puisse disposer des cadres. Envoyez-moi l'état +de tous ceux qui seront disponibles.</p> + +<p>«Dans l'organisation naturelle, plusieurs dépôts de cavalerie et +d'infanterie étaient placés à Mayence. J'ai ordonné de les en retirer +pour faire place aux troupes actives. Faites-moi connaître où ces dépôts +ont été envoyés. Il faut que le général commandant la division en +instruise exactement le ministre de la guerre; sans quoi on serait +exposé à faire faire de faux mouvements aux conscrits.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 9 novembre. Je regarde comme +très-utile que vous puissiez occuper Ehrenbreitstein; mais il faudrait +avoir auparavant les sapeurs, les outils, l'artillerie et les vivres, +pour une quinzaine de jours tout prêts, afin de pouvoir, quand on +l'aurait occupé, s'y mettre, en vingt-quatre heures, en état de défense, +et continuer, tous les jours, à se renforcer.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 12 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, vous me dites, dans votre lettre du 9 novembre, qu'il y a +sept cents voitures d'artillerie de campagne et aucun moyen de les +atteler. Je pense que c'est une opération très-convenable que de diriger +une partie de ces voitures sur Metz. Au reste, le ministre de la guerre +donne des ordres à l'artillerie sur cet objet.--Le cinquième corps est +si peu de chose, que je pense convenable que vous le dirigiez tout +entier sur Coblentz, avec le corps du duc de Padoue; cela donnera +l'infanterie et la cavalerie nécessaires pour la garde du Rhin. Donnez +des ordres en conséquence.--La garde se trouve trop resserrée. Il me +semble que j'ai ordonné à la vieille garde à cheval de se rendre à +Kreuznach; elle pourrait s'étendre jusque du coté de Simmern et de +Trèves. J'ai également envoyé les soixante-huit bouches à feu attelées +de la garde à Kreuznach.</p> + +<p>«Le cinquième corps se rendant à Coblentz, une division de la jeune +garde pourra s'appuyer à Bingen; la garde pourra même s'étendre du côté +de Kayserslautern. Le principal est que la cavalerie et l'infanterie se +refassent; pour cela, il faut prendre plus de terrain.</p> + +<p>«On m'annonce que le général Bertrand a évacué Hochheim; cela est +très-fâcheux. Il sera alors impossible à tout son corps de rester sur la +rive droite; et, comme je n'avais laissé la vieille garde à la proximité +de Mayence que pour soutenir le général Bertrand dans la position de +Hochheim, je pense qu'elle peut maintenant se rendre à Kayserslautern. +Le duc de Trévise y portera son quartier général.</p> + +<p>«La jeune garde sera entre Bingen et Mayence et Kayserslautern; la +cavalerie sera à Kreuznach et s'étendra dans les vallées de +Kayserslautern et de Deux-Ponts; la vieille garde à pied sera, comme je +l'ai dit, à Kayserslautern et aux environs.</p> + +<p>«Faites connaître ces dispositions au duc de Trévise en vous servant, +pour éviter toute collision d'étiquette, de l'intermédiaire du général +Belliard, aide-major général, auquel vous communiquerez cette lettre.</p> + +<p>«On me fera connaître quand la garde pourra être rendue dans ses +nouveaux cantonnements, afin que je puisse ordonner les dispositions +ultérieures. Vous pourrez alors rappeler une ou deux divisions du +général Bertrand à Mayence, puisqu'une ou deux divisions suffisent pour +la défense de Castel.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Strasbourg, le 12 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je suis arrivé ici ce matin après +m'être arrêté à Landau. J'ai ordonné au directeur de l'artillerie de +cette place de faire partir tout de suite quatre pièces de 16 et deux +obusiers, approvisionnés à cent coups seulement (parce qu'il manque de +poudre à Landau) pour armer la redoute sur la rive gauche, en face de +l'embouchure du Necker. Je crois vous avoir dit qu'ayant trouvé le +général Curto à Worms je l'ai chargé du commandement supérieur de la +cavalerie entre Worms, Spire et Neustadt.</p> + +<p>«On dit que le corps de de Wrede que nous avons battu à Hanau, renforcé +des Wurtembergeois et des Badois, se dirige sur Kehl; on fait des +réquisitions; ces bruits pourraient bien avoir pour but de faire une +diversion de ce côté. On dit également que l'armée du prince de +Schwarzenberg se divise en deux corps, l'un sur Mayence, l'autre sur +Wezel; mais tous ces bruits se répandent vaguement.</p> + +<p>«A Landau, j'ai trouvé sept cents hommes appartenant aux corps d'armée, +et ici huit cents que je fais diriger sur leurs corps d'armée. Je pense +qu'on en trouvera beaucoup d'autres. Demain, je continue ma route pour +Paris où je rendrai compte à l'Empereur de ma tournée sur le haut Rhin. +Si ma santé continue à être bonne, j'espère vous voir bientôt, mon cher +duc: vous connaissez mon attachement.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 16 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, envoyez-moi, le plus tôt possible et directement, l'état de +situation des cinquième, sixième et deuxième corps, tels qu'ils se +trouvaient au 15 de ce mois, bataillon par bataillon, afin que je +connaisse bien l'état des choses.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 16 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre du 12 qui m'est apportée par mon +officier d'ordonnance Laplace.--Vous aurez reçu l'ordre que j'ai donné +pour faire filer toute ma garde sur Kayserslautern et sur la Sarre. Vous +aurez reçu également l'ordre que j'ai donné pour réunir tout le +cinquième corps à Coblentz. Il vous reste donc le deuxième corps, le +sixième et le quatrième.--Je ne pense pas que le deuxième soit +nécessaire à Strasbourg où les gardes nationales qu'on a levées seront +suffisantes.--Il paraît que notre mouvement doit avoir lieu du côté de +la Hollande, et que c'est de ce côté que l'ennemi a des intentions.--Le +ministre de la guerre a donné des ordres pour ôter tous les dépôts de +Mayence. On a ordonné que tous les dépôts des équipages militaires +fussent envoyés à Sampigny.--On a ordonné que les dépôts de la garde +fussent réunis à Metz. On a ordonné que toute l'artillerie qui ne serait +pas attelée et en état se rendît sur Metz.--Quant aux gardes d'honneur, +vous êtes le maître de les faire descendre un peu plus bas, si vous le +jugez convenable.--Faites-moi connaître si le second pont est établi à +Mayence: j'y attache de l'importance, afin de pouvoir déboucher +rapidement<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.--Soignez les gardes nationales qui sont sous vos ordres. +Passez-les en revue, et organisez-les le mieux possible.--Je pense qu'il +sera nécessaire que vous passiez la revue de tous les corps, afin de +pouvoir me présenter des nominations aux emplois vacants, et de faire +distribuer des armes et des habits à ceux qui en manqueraient.--J'espère +que tous les bataillons ne tarderont pas à être portés à huit cents +hommes. Je vous ai mandé que vous aviez beaucoup de cadres de bataillons +qui avaient reçu des Hollandais et des hommes isolés. Les uns et les +autres ayant été depuis incorporés dans les cadres de l'armée, je désire +que vous me fassiez connaître ce que sont devenus ces premiers cadres, +afin que je leur donne une destination.--Il est convenable que vous +visitiez la position de Kayserslautern et la liaison avec Sarrelouis et +Landau, puisque, si jamais l'ennemi voulait bloquer Mayence, le +quatrième corps formerait la garnison de la place, et votre position +d'observation paraîtrait devoir être naturellement Kayserslautern.--On +me rend compte qu'on a établi la redoute que j'ai ordonnée à +l'embouchure du Necker. Faites-en établir une à l'embouchure de la +Lahn.--Faites occuper, du côté de Coblentz, l'île du Rhin où il y a un +couvent de religieuses. Nous l'occupions dans les autres guerres, et +l'on m'assure que ce point peut nous être utile.--Si la compagnie du +train du génie ne vous sert à rien, vous pouvez la diriger sur Metz où +elle se complétera plus facilement.--Le ministre de l'administration de +la guerre aura fait connaître à l'intendant Marchand les dispositions +que j'ai faites pour les six compagnies du train qui me restaient dans +l'intérieur. Comme les ministres sont toujours lents à expédier, vous +trouverez ci-joint: 1° copie de mes ordres pour ces compagnies; 2° des +ordres que j'ai donnés pour les différents dépôts d'infanterie.--J'ai +placé le quartier général de la garde à Kayserslautern; je le ferai +aller plus loin. Quant au grand quartier général impérial, je ne verrais +pas de difficultés à l'éloigner. J'attends l'arrivée du prince de +Neufchâtel pour prendre une détermination à cet égard.--Je suppose que +vous n'avez pas d'embarras pour les chevaux de ma maison. J'ai ordonné +qu'ils fussent envoyés sur les derrières.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a> +<a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Quelle singulière prévision, fondée sur la plus étrange +illusion! (<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je viens de nommer le comte Bertrand grand maréchal de mon +palais, et je l'autorise à se rendre à Paris pour y prendre possession +de sa place. Il laissera le commandement de son corps au général +Morand, sous vos ordres.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 18 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous écrire +pour vous faire connaître que son intention est que vous envoyiez un +officier intelligent auprès du prince de Schwarzenberg, pour offrir de +traiter de la reddition de Dantzig, de Modlin, de Zamosc, de Stettin, de +Custrin et de Glogau. Les conditions de la reddition de ces places +seraient que les garnisons rentreraient en France avec armes et bagages, +sans être prisonnières de guerre; que toute l'artillerie de campagne aux +armes françaises, ainsi que les magasins d'habillement qui se +trouveraient dans les places, nous seraient laissés; que des moyens de +transport pour les ramener nous seraient fournis; que les malades +seraient guéris et, au fur et à mesure de leur guérison, renvoyés. Vous +ferez connaître que Dantzig peut tenir encore un an; que Glogau et +Custrin peuvent tenir également encore un an, et que, si l'on veut avoir +ces places par un siége, on abîmera la ville; que ces conditions sont +donc avantageuses aux alliés, d'autant plus que la reddition de ces +places tranquillisera les États prussiens. Si l'on parlait de la +reddition de Hambourg, de Magdebourg, d'Erfurth, de Torgau et de +Wittenberg, Sa Majesté désire que vous répondiez que vous prendrez ses +ordres là-dessus, mais que vous n'avez pas d'instruction; qu'il n'est +question, actuellement, que de traiter pour les places de l'Oder et de +la Vistule. Ces communications, monsieur le maréchal, serviraient aussi +à avoir des nouvelles.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 18 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, vous avez sous vos ordres les deux divisions du sixième +corps; les quatre divisions du quatrième et la division du deuxième +corps: ce qui fait cinq divisions d'infanterie.--J'ai donné le +commandement du cinquième corps au général Sébastiani, qui sera sous les +ordres du duc de Tarente. Comme son corps s'approche de Cologne, il +faudra le remplacer du côté de Coblentz.--J'ai ordonné la formation de +magasins à Sarrebrück, Trèves et Sarrelouis.--Veillez à ce qu'on paye +aux officiers de l'armée les mois de solde que je leur ai accordés par +mon ordre du jour, et à ce que la masse de ferrage et de harnachement +soit payée à la cavalerie. Dites-moi un mot là-dessus dans votre +prochaine lettre.--La garde doit être partie pour Kayserslautern, le +cinquième corps doit être également parti, et vous avez envoyé la +division du sixième corps sur Coblentz. Par ces dispositions, Mayence +doit être déblayé. Laissez toujours la division du deuxième corps entre +Mayence et Strasbourg, parce que les deux autres divisions de ce corps +vont se réorganiser à Strasbourg, sous le commandement du général +Dufour. Il est donc nécessaire que le corps soit toujours là à portée +pour qu'on puisse réunir les bataillons du même régiment, au fur et à +mesure que ces divisions se réorganiseront.--Tous les corps d'armée vont +recevoir leur complet, et les détachements sont partout en route pour +rejoindre les bataillons sur le Rhin.--J'ai déjà arrêté l'organisation +de l'armée, qui sera composée de six corps; savoir:</p> + +<p>«Du premier et treizième <i>bis</i>, à Anvers;<br> +«Du onzième et du cinquième, le duc de Tarente;<br> +«Du sixième, du quatrième et du deuxième.</p> + +<p>«Chacun de ces corps sera de quatre divisions et de plus de cinquante +bataillons. Il est à espérer que cette organisation aura déjà une +couleur en janvier.--Aussitôt que le sixième et le troisième corps +auront plus de neuf mille hommes, il faudra prendre mes ordres pour les +former en deux divisions.--Le quatrième corps est plus spécialement +destiné à Mayence. Faites connaître que je dirige onze mille conscrits +sur Mayence, où on les habillera.--Trois mille seront donnés au +treizième, deux mille au vingt-troisième et le reste aux bataillons du +quatrième corps, qui ont leur dépôt au delà des Alpes.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 19 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre du 16.--Je viens d'ordonner que le +duc de Trévise porte son quartier général à Trèves, où se rendra toute +la vieille garde; que les deux divisions composées de tirailleurs se +placent dans la direction de Trèves à Mayence et de Trèves à +Coblentz;--que les deux divisions composées de voltigeurs se rendent à +Luxembourg et aux environs, afin d'être à portée de leur dépôt, qui est +à Metz;--que chaque brigade ait avec elle son artillerie; les batteries +de douze et celles à cheval seront avec la vieille garde;--enfin que +toutes les administrations de la vieille garde se rendent à Trèves. Par +ce moyen vous serez parfaitement débarrassé, et il n'y aura plus rien +sur la grande route.--Je me fais faire un rapport sur la situation de la +cavalerie, afin de la placer définitivement dans les lieux les plus +convenables.--Il partira d'ici, tous les huit jours, douze cents hommes +pour les tirailleurs, et de Metz, tous les huit jours, douze cents +hommes pour les voltigeurs. Ainsi ma garde fera, avant le 15 janvier, un +corps de quatre-vingt mille hommes.--Je crois n'avoir pas encore donné +d'ordre pour le grand quartier général. Je crains qu'il n'y ait quelque +inconvénient à éloigner le payeur et l'intendant de Mayence. Je crois +vous avoir mandé que onze mille cinq cents conscrits étaient dirigés sur +Mayence, où ils étaient destinés à recruter la partie du quatrième corps +qui a ses dépôts en Italie, et comme les autres dépôts du quatrième +corps qui sont en France mettent en mouvement les conscrits destinés à +aller compléter leurs bataillons, je compte que ce corps sera +incessamment fort de trente à quarante mille hommes.--Faites partir la +division de la jeune garde que vous avez gardée à Mayence. Je suppose +que le cinquième corps est en route pour Cologne. Faites partir la +division de l'ancien troisième corps pour Coblentz.--Le deuxième corps +et la division du sixième corps paraissent suffisants du côté de +Manheim.--Et, en Alsace, les gardes nationales me paraissent également +devoir suffire. J'ai ordonné la formation d'un deuxième corps bis à +Strasbourg. Je crois vous avoir déjà instruit de ces différentes +dispositions.--Nous ne sommes dans ce moment-ci en mesure pour rien. +Nous serons dans la première quinzaine de décembre déjà en mesure pour +beaucoup de choses. La grande affaire aujourd'hui, c'est l'armement et +l'approvisionnement des places.--A moins de nécessité absolue, la +division du deuxième corps doit rester sous votre commandement. Le duc +de Bellune voudrait l'attirer à lui: mais il n'y a rien à craindre pour +Strasbourg. Il faudrait que l'ennemi fût fou pour aller attaquer de ce +côté. C'est sur Cologne et Wezel qu'il est naturel de penser que +l'ennemi doit se porter<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>.--Avez-vous rallié au sixième corps douze à +quinze cents hommes de la marine qui se trouvaient du côté de Cologne? +Avez-vous fait partir des officiers pour parcourir les différents +régiments, en retirer les isolés qui y avaient été momentanément +incorporés et les faire revenir à leur régiment?--Le ministre a décidé +où devaient être placés les dépôts du 30e et du 33e. Quant aux 8e, 27e, +70e et 88e régiments, renvoyez les cadres à leur dépôt. Le 8e est du +côté de la basse Meuse. Ôtez du cadre tous les hommes disponibles et +placez-les dans le 13e de ligne.--Le 88e a aussi son dépôt dans le +Nord.--Il n'y a que le 70e qui a son dépôt à Brest. Placez ce bataillon +dans celui de vos corps où se trouvent déjà des hommes du 70e.--J'ai +donné des ordres pour que six cents conscrits lui fussent envoyés à +Mayence pour le compléter. Il serait trop long de l'envoyer se recruter +du côté de Brest.--Le 28e ayant son dépôt dans le Nord, renvoyez-le à +son dépôt.--Vous aurez donc ainsi à Mayence deux dépôts: celui du 133e +et un bataillon du 70e.--Quant au 33e léger, vous l'avez dirigé sur +Sarrelouis, et il m'y paraît bien. Instruisez de ces dispositions les +commissaires des guerres de Metz, de Châlons et de la route, afin que +les conscrits qui se rendent à ces différents dépôts puissent être bien +dirigés.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a> +<a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Ce plan de campagne convenait à Napoléon; et il voulait y +croire! (<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Bords du Rhin, le 19 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de rendre compte à Sa Majesté que j'ai parcouru la ligne +du Rhin jusqu'à la frontière de mon commandement. Je me suis assuré que +toutes les mesures de surveillance et de défense étaient bien prises, et +je les ai complétées autant que possible. J'ai ordonné quelques travaux +à Worms, qui est un point de passage très-favorable à l'ennemi. La +redoute en face du Necker sera terminée et armée après-demain. J'ai +ordonné un semblable travail en face de l'embouchure de la Lahn. Ce +point est également important. Il sera couvert par un poste défensif et +une bonne batterie.</p> + +<p>«Nous avons un grand nombre de malades, qui augmente avec une rapidité +inouïe. Cependant les troupes sont bien, et j'ai pris toutes les +mesures de précaution et de détail que la raison autorise. J'ai donné +l'ordre de faire distribuer de l'eau-de-vie à tous les soldats, du vin +aux convalescents et aux malades. J'ai réduit partout le service, et +aucun des moyens que je puis employer ne sera omis pour refaire les +troupes. L'amélioration des hôpitaux de Mayence a été moins rapide que +je ne l'espérais, quoique je fusse autorisé à compter sur de meilleurs +résultats. J'ai pris de nouvelles mesures dont je vais suivre +l'exécution, et certainement, sous peu de jours, tout sera en bon ordre. +Les habitants éprouvent des maladies encore plus générales et plus +graves que les soldats. Jusqu'ici la mortalité n'est pas très-forte dans +les troupes; elle est extraordinaire chez les habitants, et cela à +Mayence et sur toute la ligne.</p> + +<p>«La masse de la grande armée ennemie est toujours en présence. Le Rhin +est bordé avec assez de soin: mais elle a pris des cantonnements à +plusieurs lieues en arrière. Il paraît certain qu'un corps de troupes, +que l'on porte à quinze ou vingt mille hommes, a passé devant Kehl et a +continué sa marche sur le haut Rhin.</p> + +<p>«Je n'ai point encore de rapports de l'officier que j'ai envoyé à +Huningue et à Bâle: j'attends de ses nouvelles à chaque moment. Elles +m'éclaireront sur ce qui se passe de ce côté.</p> + +<p>«Les postes de l'armée prussienne sur le Rhin commencent entre Bingen et +Coblentz. Tout ce qui est au-dessus est russe ou autrichien.</p> + +<p>«Nos approvisionnements vont toujours lentement; mais ceux de réserve +continuent à s'augmenter. Nous aurons après-demain, tant des uns que des +autres, trente-cinq mille quintaux de grains ou farine.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Bords du Rhin, le 20 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que les gardes +nationales de la Meurthe et de la Moselle sont arrivées en grande partie +et arrivent chaque jour. Tous les rapports qui me sont faits annoncent +qu'elles n'ont parmi elles que peu de gens mariés, qu'elles sont +composées d'hommes vigoureux, et qu'elles se montrent animées du +meilleur esprit. J'avais donné des ordres pour qu'elles fussent armées +sur-le-champ, et les fusils allaient partir lorsque le directeur de +l'artillerie a reçu une lettre du ministre de la guerre, en date du 16, +qui ordonne d'armer ces légions avec les <i>fusils à réparer</i> qui se +trouvent dans l'arsenal de Mayence.</p> + +<p>«La date de cet ordre est trop récente pour que j'aie cru pouvoir me +permettre d'y rien changer; mais il est de mon devoir de faire connaître +à Votre Majesté que je regarde cette mesure comme très-contraire au bien +de son service. On peut tirer le meilleur parti des gardes nationales en +les employant sur-le-champ; mais il faut mettre de suite leur dévouement +à profit, il faut ne prendre aucune mesure qui puisse lui donner du +dégoût, et la mesure ordonnée recule nécessairement de beaucoup l'époque +à laquelle on pourra s'en servir. Je regarde comme certain qu'avec un +peu de soins on peut, en très-peu de temps, tirer dans les circonstances +actuelles un meilleur service de ces gardes nationales que des troupes +de ligne.</p> + +<p>«Des renseignements certains annoncent qu'hier les empereurs de Russie, +d'Autriche et le roi de Prusse étaient encore à Francfort, et que ce +sont encore des Russes, que je crois du corps de Wittgenstein, qui sont +devant nous à Hochheim. On assure que la plus grande partie de l'armée +autrichienne est sur la rive gauche du Mein, et qu'un corps prussien +assez considérable, infanterie, cavalerie et artillerie, est près de +l'embouchure de la Lahn. On ne voit pas un seul détachement ennemi de +Lintz à Neuwied.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, il est probable que l'ennemi ne veut pas tenter de passer +le Rhin. Laissez donc vos troupes tranquilles et ne vous tourmentez pas. +Toutefois, si l'ennemi passe le Rhin, il passera sur le bas Rhin. +N'éloignez donc pas le deuxième corps de Mayence. Une division du +sixième corps doit être à Coblentz, afin que le cinquième corps soit à +Cologne à la disposition du duc de Tarente.--J'estime que les gardes +nationales qu'on a levées en Alsace sont suffisantes pour défendre cette +frontière.--La redoute à l'embouchure du Necker est établie. En a-t-on +établi une semblable vis-à-vis la Lahn? Si on ne l'a pas fait, ordonnez +qu'on le fasse.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 20 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, quand j'étais à Mayence, il y avait deux bataillons du 113e +qui avaient des hommes isolés; faites-moi connaître ce qu'ils sont +devenus.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Bords du Rhin, le 24 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté des rapports que l'officier +que j'ai envoyé à Huningue vient de me faire, ainsi que l'extrait des +gazettes allemandes qu'il y a joint.</p> + +<p>«Les nouvelles qu'ils renferment m'ont paru assez importantes pour les +faire passer à Votre Majesté, quoique je suppose bien qu'elle les a +reçues ou recevra par d'autres voies.</p> + +<p>«Je crains bien que la possession du pont de Bâle ne soit l'un des +principaux objets de l'ennemi dans ses opérations sur cette partie de la +frontière.</p> + +<p>«Tous mes rapports, depuis vingt-quatre heures, m'annoncent une +augmentation continuellement croissante des forces de l'ennemi sur les +bords du Necker.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 24 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'ai ordonné que le cadre du sixième bataillon du 13e de +ligne, bien complété, se rendît à Alexandrie. S'il n'est pas encore +parti, faites le partir en toute diligence. Ce bataillon a déjà mille +hommes qui l'attendent à Alexandrie, et sont destinés à l'armée de +réserve d'Italie.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 25 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, renvoyez sans délai ma garde, infanterie, cavalerie et +artillerie, sur la Sarre; n'en retenez rien, parce qu'il y a un système +d'organisation que l'on suit et qu'il est nécessaire que rien ne +dérange.--Au 1er décembre, il partira de chaque dépôt cinq cents hommes +pour renforcer tous les bataillons qui sont à l'armée, ce qui fera +cinquante mille hommes de renfort et portera les quatrième, cinquième, +sixième et onzième corps fort haut.--Il partira aussi à la même époque +un bataillon de chacun des dépôts du deuxième corps. Ces douze +bataillons se réuniront à Strasbourg.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«25 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que mes rapports +m'annoncent que l'ennemi travaille à élever des batteries sur le bord du +Rhin, près de Manheim. Ces travaux, joints à l'accumulation prompte de +ses forces sur ce point, et les bruits répandus parmi les gens du pays +que son intention est de passer sur ce point, me font croire à la +réalité de ce projet.</p> + +<p>«Le prince de Schwarzenberg est parti hier pour Manheim, et on annonce +le départ du quartier général pour cette ville.</p> + +<p>«J'avais donné l'ordre au troisième corps de l'artillerie, par suite des +dispositions prises pour le cinquième corps d'armée, de s'étendre, et au +duc de Padoue de placer son quartier général à Bonn. D'après les +nouveaux ordres de Votre Majesté, je lui ai expédié celui de se rendre à +Cologne, à la disposition du duc de Tarente.</p> + +<p>«Il est possible que l'ennemi tente un passage sur ce point, en même +temps que sur Manheim; mais il est indubitable que, si l'ennemi opère, +ses opérations préalables seront aux environs de Manheim, attendu que le +grand obstacle à craindre pour lui maintenant sont les glaces que le +Rhin va charrier dans quelques jours, glaces qui sont plus abondantes et +beaucoup plus précoces au-dessous de la Moselle, de la Lahn, du Mein et +du Necker qu'au départ de ces rivières, attendu encore que presque +toutes ses forces sont sur la rive gauche du Mein et sur le Necker.</p> + +<p>«Ces considérations et la nature du pays au dessous de Mayence, qui fait +que l'ennemi ne peut tenter le passage qu'à Coblentz ou à Baccarach +seulement, où il y a des débâcles, tandis qu'il y a une multitude de +passages favorables entre Mayence et Landau, me déterminent à laisser +la sixième division du sixième corps, qui occupe Coblentz et Baccarach, +seule sur ce point, où elle est bien suffisante, étant forte de plus de +sept mille hommes, et à laisser l'autre division du sixième corps +cantonnée à la gauche de la première, entre Worms et Mayence.</p> + +<p>«Cette disposition est non-seulement nécessaire pour défendre le +passage, mais encore pour occuper, si l'ennemi avait réussi à forcer les +gorges des montagnes, les routes de Kircheim, Boland, Turkheim et +d'Alzey, qu'il faut occuper à la fois, parce qu'ils aboutissent à +Kayserslautern.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«27 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Sire, quoique les calculs de la raison disent qu'il est trop tard pour +passer le Rhin ici avec une armée nombreuse, et que, dans dix jours, +tous les établissements pour la conservation de ponts de bateaux seront +une chose non-seulement incertaine, mais peut-être même impossible, je +ne puis pas douter que l'ennemi n'ait formé le projet d'exécuter ce +passage et ne soit au moment de le tenter. Toute l'artillerie +autrichienne est accumulée aux environs de Manheim, et tous les ouvriers +du pays ont été mis en réquisition et travaillent à préparer des moyens +de passage.</p> + +<p>«D'après cet état de choses, je me détermine à quitter Mayence et à +établir mon quartier général pour quelques jours à Worms, afin de +surveiller de plus près les mouvements de l'ennemi, défendre le passage +autant que possible, et assurer le retour, en bon ordre, des troupes au +pied des montagnes. Dans le cas où l'ennemi n'effectuerait pas son +passage, je reviendrais dans sept à huit jours à Mayence.</p> + +<p>«Je laisse la division du général Ricard à Coblentz, pour garder cette +ligne et défendre le passage du Rhin, si l'ennemi le tente sur ce point. +Je laisse le premier corps de cavalerie pour l'appuyer. Si l'ennemi la +force, elle se repliera par Simmern et Kirchberg; elle appuiera ainsi le +premier corps de cavalerie, qui défend la Nahe, avec quelques corps +d'infanterie de cette division. Si je suis forcé à Manheim, ce premier +corps de cavalerie, également placé sur la Nahe, se trouvera en ligne +avec moi, et couvrira ma communication avec les troupes du général +Ricard. Enfin je modifierai le mouvement de ces troupes suivant les +circonstances.</p> + +<p>«Il paraît, d'après l'ensemble des renseignements, que le corps +austro-bavarois, auquel se serait joint un corps russe, est dans le haut +Rhin, sur la frontière suisse; que l'armée autrichienne, avec le duc de +Wittgenstein, est sur les deux rives du Necker, mais particulièrement +sur la rive gauche; que l'armée de Silésie, ou du moins la plus grande +partie, est entre Francfort et Mayence.</p> + +<p>«Le général Sacken a son quartier général à Wüker, et le général Blücher +à Höscht. Les généraux russe et prussien sont à Francfort, mais devant +partir pour Manheim. D'après cela, il n'y aurait dans le bas Rhin que +l'armée dite de Berlin et les Suédois.</p> + +<p>«Les empereurs étaient encore hier à Francfort.</p> + +<p>«Les approvisionnements de Mayence sont en bon état; il y a quarante +mille quintaux de grain ou farine, dont quatorze mille de farine. Les +moutures ont acquis tout le degré d'extension possible; huit cents +quintaux entrent en magasin chaque jour en sus des consommations, et il +y a deux mille boeufs dans la place.</p> + +<p>«Le nombre des malades va toujours en augmentant, et les corps +s'affaiblissent à vue d'oeil.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 4 décembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je ne comprends pas comment le duc de Tarente se plaint de +n'avoir pas encore touché de solde. Donnez-moi une explication +là-dessus. Je ne comprends pas davantage comment la cavalerie n'a pas +touché sa masse de ferrage. Faites-moi connaître quelle était la +situation du magasin de l'habillement à Mayence, au 1er novembre, et +quelle est sa situation au 1er décembre.--Les conscrits pour le +quatrième corps commencent-ils à arriver?</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 9 décembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous ai déjà écrit de donner les ordres +les plus précis pour interdire toute communication de l'une à l'autre +rive du Rhin; je vous envoie ampliation d'un décret impérial qui ordonne +expressément cette mesure: veillez avec soin à son exécution dans +l'étendue de votre commandement.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>MINISTÈRE DE LA GUERRE.</h4> + +<p class="mid">(Extrait des minutes de la secrétairerie d'État.)</p> + +<p class="rig">«Au palais des Tuileries,<br> le 7 décembre 1813.</p><br><br><br> + +<p>«Napoléon, empereur des Français, roi d'Italie, protecteur de la +Confédération du Rhin, médiateur de la Confédération suisse,</p> + +<p>«Nous avons décrété et décrétons ce qui suit:</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Article Premier.</span></p> + +<p>«Toute communication de l'une à l'autre rive du Rhin sera fermée depuis +Huningue jusqu'à Willemstadt. On ne laissera ni entrer sur le territoire +ni en sortir aucune personne, aucune poste, aucun courrier.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 2.</span></p> + +<p>«Nos ministres de la guerre, de la police générale et du commerce sont +chargés de l'exécution du présent décret.</p> + +<p class="rig">«<i>Signé</i>: <span class="sc">Napoléon.</span>»<br> +«Par l'Empereur.<br> +«Le ministre secrétaire d'État,<br> +«<i>Signé</i>: le duc <span class="sc">De Bassano</span>.<br> +«Le ministre de la guerre,<br> +«<i>Signé</i>: <span class="sc">Duc De Feltre</span>.<br> +«Pour ampliation:<br> +«Le prince vice-connétable, major général,<br> +<span class="sc">«Alexandre.</span>»</p><br><br><br><br><br><br><br><br><br><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«9 décembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que le mouvement +général de l'armée ennemie continue vers le haut Rhin. Il n'y a plus +d'Autrichiens sur les bords du Necker. Le corps de Sacken, qui était +devant Castel, s'est porté sur Manheim. Le corps de Langeron, qui était +en face de Coblentz il y a huit jours, est aujourd'hui devant Castel. Il +paraît qu'il y a aussi des troupes prussiennes aux environs de Manheim, +mais j'ignore de quel côté elles sont.</p> + +<p>«J'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire le +4 décembre. Je ne puis pas donner toutes les explications qu'elle peut +désirer sur les payements faits au onzième corps; le payeur général est +parti cette nuit pour Paris, par suite des ordres du ministre; mais, ce +que je sais, c'est qu'il a été envoyé de l'argent au duc de Tarente, +attendu que je me rappelle avoir fait fournir les escortes. La cavalerie +n'a touché qu'une portion de sa masse de ferrage, et les sommes que +Votre Majesté a ordonné de payer aux troupes n'ont pu l'être qu'en +partie, attendu que les fonds étaient insuffisants; cependant il est de +la plus grande urgence que l'armée recouvre une portion de sa solde, et +pour... aux compagnies, et quelque secours aux individus; il est bien +nécessaire que, lorsqu'on ne payera qu'un ou deux mois, de payer les +mois courants de préférence à ceux arriérés, afin que tout le monde +puisse y participer.</p> + +<p>«Il n'est point encore arrivé de conscrits pour le quatrième corps.</p> + +<p>«Je joins à cette lettre les deux états que Votre Majesté m'a demandés.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 12 décembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Je vous ai adressé, le 7 de ce mois, l'ordre de faire diriger sur +Strasbourg la quatrième division du deuxième corps d'armée. L'Empereur +me charge de vous renouveler cet ordre.</p> + +<p>«Sa Majesté ordonne aussi que vous fassiez diriger sur Strasbourg le +cinquième corps de cavalerie pour y être, ainsi que la quatrième +division du deuxième corps d'armée, sous les ordres du duc de Bellune.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 14 décembre 1813.</p> +<br><br> + +<p>«Mon cousin, je vois avec plaisir que le premier détachement des onze +mille cinq cents conscrits destinés pour le quatrième corps commence à +arriver. Faites habiller ces hommes, et faites-les incorporer dans les +régiments.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 14 décembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'ai donné tous les ordres pour la formation de grands +hôpitaux sur les derrières de l'armée, afin d'éviter les évacuations. +Correspondez à ce sujet avec le major général.--Je vois avec peine que +les maladies continuent. Est-ce que le froid ne les fera pas +diminuer?--Deux corps de gardes nationales qui sont très-belles, et qui +sont sous votre commandement, ont eu beaucoup de déserteurs, parce que +vous les avez éparpillées. Il serait convenable de les tenir dans les +places fortes, sans quoi jamais elles ne se formeront. Écrivez aux +préfets pour qu'ils fassent rejoindre les déserteurs ou qu'ils les +remplacent.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 14 décembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'ai nommé le comte d'Arberg préfet du Mont-Tonnerre. Il a +été préfet à Brême, et a rempli cette mission avec succès. Il a +l'avantage de parler allemand.</p> + +<p class="sc">«NAPOLÉON.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 17 décembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Je vous préviens que, d'après les ordres de l'Empereur que le général +Drouot vient de transmettre à M. le maréchal duc de Trévise, ce maréchal +va se porter de Trèves sur Namur, avec les huit bataillons de la +première division de vieille garde, les sapeurs, les marins, les +batteries de vieille garde, les deux compagnies des équipages +militaires, et tout l'état-major de la garde.</p> + +<p>«Le duc de Trévise va faire partir aussi pour Namur la division de +cavalerie de vieille garde, les réserves de douze et les réserves +d'artillerie à cheval attelées.</p> + +<p>«La deuxième division de vieille garde, composée des fusiliers, des +flanqueurs, des vélites, doit se réunir à Luxembourg sous les ordres du +général Curial, qui se trouvera avoir sous son commandement, dans les +environs de Metz et de Luxembourg:</p> + +<p>«La deuxième division de vieille garde, à Luxembourg;</p> + +<p>«Les première et deuxième divisions de voltigeurs, à Sarrelouis et +Thionville;</p> + +<p>«Les dépôts de cavalerie et d'artillerie de la garde;</p> + +<p>«Le 11e régiment de voltigeurs, qu'il gardera jusqu'à nouvel ordre.</p> + +<p>«Les autres troupes de la garde impériale seront dans le Nord.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 18 décembre 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai soumis à l'Empereur la lettre par laquelle vous me faites +connaître les motifs qui vous ont décidé à donner des armes neuves aux +gardes nationales. Je dois vous mettre dans le secret: nous manquons +d'armes pour l'armée; les fusils neufs doivent être réservés pour les +troupes régulières. Il faut les garder et donner aux gardes nationales +les fusils réparés et exécuter les dispositions faites par le ministre, +qui a l'ensemble de la situation des choses. D'ailleurs, beaucoup de +gardes nationales désertent et emportent leurs fusils. Les armes +réparées sont encore d'un assez bon service. Je n'ai jamais parlé +d'ôter les fusils aux gardes nationales.</p> + +<p>«Il est fâcheux que le général Pernety ne puisse pas aller prendre le +commandement de l'artillerie de l'armée du Nord: faites-moi connaître +combien l'on présume qu'il sera de temps à se rétablir.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 23 décembre 1813.</p><br><br> + +<p>«L'Empereur vient d'arrêter, monsieur le duc, une nouvelle organisation +pour le sixième corps d'armée. L'intention de Sa Majesté est que vous le +fassiez former de suite en trois divisions au lieu de deux, conformément +à l'état ci-joint. Faites procéder à cette opération.</p> + +<p>«En conséquence, vous retirerez de la division Ricard, qui est votre +première division, les bataillons des 9e et 16e léger, pour les réunir à +votre deuxième division, dont ils doivent désormais faire partie. Ces +bataillons formeront la deuxième division avec ceux des 1er, 14e, 15e, +16e, 62e, 70e et 121e régiments de la division actuelle du général +Lagrange. La troisième division se trouvera formée des bataillons +restants de la division actuelle du général Lagrange, savoir: des +bataillons des 23e et 37e léger, 1er, 3e et 4e régiments de marine.</p> + +<p>«Vous verrez, par l'état ci-joint, que, pour compléter l'organisation du +sixième corps, vous avez à recevoir vingt-deux bataillons, qui sont +maintenant en formation dans leurs dépôts. A mesure que ces bataillons +seront en état, le ministre de la guerre les fera partir pour vous +rejoindre.</p> + +<p>«Vous aurez aussi à recevoir:</p> + +<p>«1° Le deuxième bataillon du 4e léger, qui est à Anvers.</p> + +<p>«Aussitôt que ce bataillon sera remplacé, il vous sera envoyé.</p> + +<p>«2° Le deuxième bataillon du 15e de ligne, qui est à Landau.</p> + +<p>«Ce bataillon, attendu sa proximité, est en quelque sorte sous votre +main, et il vous rejoindra définitivement aussitôt qu'on pourra, sans +inconvénient, le faire sortir de Landau.</p> + +<p>«Vous remarquerez, monsieur le maréchal, que, dans la nouvelle +organisation du sixième corps, on ne comprend plus:</p> + +<p>«Le premier bataillon du 28e léger;</p> + +<p>«Le premier bataillon du 22e de ligne;</p> + +<p>«Le deuxième bataillon du 59e de ligne;</p> + +<p>«Le troisième bataillon du 69e de ligne.</p> + +<p>«Ces quatre bataillons doivent faire partie désormais du onzième corps +d'armée. Préparez tout pour les faire mettre en marche aussitôt que vous +en recevrez l'ordre définitif, que je vais vous adresser incessamment.</p> + +<p>«Je vous écris particulièrement pour vous faire connaître les généraux +de division et de brigade, le personnel des états-majors, des +administrations, etc., qui doivent être attachés au sixième corps +d'armée.</p> + +<p>«Je joins ici les ordres que je donne au général Morand pour la nouvelle +organisation du quatrième corps d'armée; je vous prie de les lui +remettre après en avoir pris connaissance, et de veiller à leur +exécution.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h3>SIXIÈME CORPS D'ARMÉE.</h3> + +<p class="mid">M. LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE, COMMANDANT.</p> + +<h4>PREMIÈRE DIVISION.</h4> + +<pre>2e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps. +4e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps. + 2e -- arrivé le 26 décembre à Anvers. + ------ +<i>A reporter</i> 3 bataillons. + +<i>Report</i> 3 bataillons. + +6e régim. d'inf. lég. 2e bataill. présent au sixième corps. + 3e -- se forme à son dépôt à Phalsbourg. + +40e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps. + 4e -- se forme à son dépôt à Schelestadt. + +43e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps. + 4e -- se forme à son dépôt à Gravelines. + + 2e bataill. présent au sixième corps. +50e régim. de ligne 3e -- + 4e -- se forment à leur dépôt à Cambrai. + +65e régim. de ligne 3e bataill. présent au sixième corps. + 4e -- se forme à son dépôt à Gand. + +136e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps. + 2e -- se forme à son dépôt à Sedan. + +138e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps. + 2e -- se forme à son dépôt à Laval. + +142e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps. + 2e -- se forme à son dépôt au Mans. + +144e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps. + 2e -- se forme à son dépôt à Châlons. + +145e rég. de ligne 1er bataill. présent au sixième corps. + ------ +TOTAL 23 bataillons. +</pre> + +<h4>DEUXIÈME DIVISION.</h4> + +<pre> +9e régim. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps. + 4e -- se forme à son dépôt de Longwy. + +16e rég. d'inf. lég. 2e bataill. présent au sixième corps. + 3e -- se forme à son dépôt à Mâcon. + +1er régim. de ligne. 4e bataill. présent au sixième corps. + +14e régim. de ligne. 3e bataill. présent au sixième corps. + ------ +<i>A reporter</i> 6 bataillons. + +<i>Report</i> 6 bataillons. + + 3e bataill. présent au sixième corps. +15e régim. de ligne 2e -- se trouve à Landau. + 4e -- se forme à son dépôt à Brest. + +16e régim. de ligne 4e bataill. présent au sixième corps. + +62e régim. de ligne 2e bataill. présents au sixième corps. + 3e -- + + 3e bataill. présent au sixième corps. +70e régim. de ligne 2e -- + 4e -- se forment à leur dépôt à Brest. + + 3e bataill. +121e rég. de ligne 4e -- présents au sixième corps. + 7e -- se forme à son dépôt à Blois. + ------ +TOTAL 18 bataillons. +</pre> + +<h4>TROISIÈME DIVISION.</h4> + +<pre> + 1er bataill. +37e rég. d'inf. lég. 3e -- présents au sixième corps. + 4e -- + 2e -- se forme à son dépôt à Trèves. + +23e rég. d'inf. lég. 3e bataill. présent au sixième corps. + 3e bataill. se forme à Auxonne. + + 1er bataill. +1er r. d'art. de marine 2e -- présents au sixième corps. + 3e -- + 4e -- se forment à leur dépôt à Brest. + + 1er bataill. +2e r. d'art. de marine 2e -- présents au sixième corps. + 3e -- + 4e -- + ------ +<i>A reporter</i> 14 bataillons. + +<i>Report</i> 14 bataillons. + + 1er bataill. +3e r. d'art. de marine. 2e -- présents au sixième corps. + 3e -- + 4e -- se forme à son dépôt à Valognes. + + 1er bataill. +4e r. d'art. de marine. 2e -- présents au sixième corps. + 3e -- + 4e -- se forme à son dépôt à Anvers. + ---- +TOTAL 22 bataillons. +</pre> + +<p>TOTAL du sixième corps d'armée: 63 bataillons.</p> + +<h3>SIXIÈME CORPS D'ARMÉE.</h3> + +<p class="mid"><span class="sc">ORDRE DE FORMATION ET DE RÉORGANISATION DE L'ARMÉE<br> +ARRÊTÉ PAR L'EMPEREUR LE 7 NOVEMBRE 1813</span><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a> +<a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Le maréchal duc de Raguse a classé cette pièce parmi les +documents qui devaient être joints à ses <i>Mémoires</i>. Elle sera +peut-être sans intérêt pour la plupart des lecteurs; mais elle en aura +certainement un très-grand pour quelques autres, et particulièrement +pour les personnes qui s'occupent d'administration militaire. Elle +présente, en effet, un modèle curieux du système adopté par Napoléon +pour la réorganisation de ses armées. Cette manière de procéder par un +ensemble qui comprend en même temps tous les détails; cette manière +brève, qui met partout l'ordre et la rigueur du commandement, est un +indice des plus caractéristiques du génie de Napoléon. A ce dernier +titre, la pièce offrira sans doute aussi quelque intérêt aux historiens. + +<p>Il n'est pas besoin de dire que cet ordre ne fut que très-imparfaitement +exécuté, ou plutôt que l'exécution en fut à peine commencée. On n'en eut +pas le temps, ainsi qu'on le lira dans le texte même des <i>Mémoires</i>, et +ainsi que le preuve la correspondance. (<i>Note de l'Éditeur</i>.)</p></blockquote> + +<hr> + +<p class="mid"><span class="sc">Art</span>. 5.</p> + +<p>La vingtième division sera composée ainsi qu'il suit:</p> + +<p>Premier et quatrième bataillons du 52e léger.<br> + +Tout ce qui existe du deuxième bataillon sera incorporé dans le premier, +et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 37e léger.<br> + +Tout ce qui existe des deuxième, troisième et quatrième bataillons sera +incorporé dans le premier bataillon, et les cadres renvoyés au dépôt, +pour servir à réorganiser le deuxième bataillon, les troisième et +quatrième étant supprimés.</p> + +<p>Premier bataillon du régiment espagnol.</p> + +<p>Premier bataillon du 23e léger.<br> + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier +et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 1er de ligne.<br> + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p> + +<p>Deuxième et sixième bataillons du 62e de ligne.<br> + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans le deuxième bataillon.</p> + +<p>Premier bataillon du 16e de ligne.<br> + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p> + +<p>Premier bataillon du 14e de ligne.<br> + +Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillons du 15e de ligne.<br> + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier +bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 70e de ligne.<br> + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce +bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent +conscrits hollandais.</p> + +<p>Premier et sixième bataillons du 121e.<br> + +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ces +bataillons, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent +conscrits hollandais.</p> + +<p>1er, 2e, 3e et 4e régiments de marine.<br> + +Ces quatre régiments seront égalisés à quatre bataillons chacun, et un +bataillon de dépôt. Le major général me présentera un projet à ce sujet. +Tous les bataillons et dépôts d'artillerie de marine qui peuvent se +trouver dans l'intérieur seront envoyés pour les compléter.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art</span>. 6.</p> + +<p>Les six cents conscrits hollandais nécessaires seront pris sur les +quatre bataillons hollandais, à raison de cent cinquante par bataillon.</p> + +<p>La vingtième division sera commandée par le général Lagrange, qui aura +sous ses ordres trois généraux de brigade.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art</span>. 7.</p> + +<p>La huitième division, qui faisait partie du troisième corps, et qui en +ce moment fait partie du sixième, sera composée ainsi qu'il suit:</p> + +<p>Deuxième bataillon du 6e léger.<br> +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Deuxième bataillon du 16e léger.<br> +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 22e de ligne.<br> +Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 28e léger.<br> +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +premier, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Troisième bataillon du 40e de ligne.<br> +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Deuxième bataillon du 59e de ligne.<br> +Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Troisième bataillon du 69e de ligne.<br> +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Troisième bataillon du 2e léger.<br> +Troisième bataillon du 4e léger.<br> +Troisième bataillon du 43e de ligne.<br> +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 136e.<br> +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à +l'organisation du deuxième bataillon, le troisième étant supprimé.</p> + +<p>Premier bataillon du 138e.<br> +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres des deuxième et troisième renvoyés au +dépôt, pour servir à l'organisation du deuxième, le troisième étant +supprimé.</p> + +<p>Premier bataillon du 143e.<br> +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à +l'organisation du deuxième bataillon.</p> + +<p>Premier bataillon du 142e de ligne.<br> +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la +réorganisation du deuxième bataillon.</p> + +<p>Premier bataillon du 144e.<br> +Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la +réorganisation du deuxième bataillon.</p> + +<p>Troisième bataillon du 9e léger.<br> +Tout ce qui existe des quatrième et sixième bataillons sera incorporé +dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à +réorganiser le quatrième bataillon.</p> + +<p>Deuxième bataillon du 50e de ligne.<br> +Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans le deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt.</p> + +<p>Troisième bataillon du 63e de ligne.<br> +Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera mis dans le troisième, et +le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art</span>. 8.</p> + +<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans chacun des bataillons +dont les noms des régiments suivent:</p> + +<p> 22e de ligne.<br> + 40e <i>idem</i>.<br> + 59e <i>idem</i>.<br> + 69e <i>idem</i>.<br> + 43e <i>idem</i>.<br> +136e <i>idem</i>.<br> +138e <i>idem</i>.<br> +143e <i>idem</i>.<br> +142e <i>idem</i>.<br> +144e <i>idem</i>.<br> + 50e <i>idem</i>.<br> + 63e <i>idem</i>.</p> + +<p>Les douze cents conscrits hollandais nécessaires seront pris à raison de +trois cents dans chacun des quatre bataillons hollandais.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art</span>. 9.</p> + +<p>Cette huitième division sera commandée par le général Ricard; les +états-majors d'artillerie et du génie, etc., des troisième et sixième +corps, serviront à former ceux du sixième corps.</p> +<br> + +<h4>LE DUC DE BELLUNE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Strasbourg, le 2 janvier 1814,<br> deux heures après midi.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc, je m'empresse de transmettre à Votre Excellence l'avis +que je viens de recevoir que l'ennemi a jeté un pont sur le Rhin, +pendant la nuit dernière, en face d'Oppenheim, entre le fort Vauban et +Beinheim, et qu'il passe le fleuve dans ce moment. Cette opération est +sans doute combinée avec celle de l'armée qui est dans le haut Rhin pour +nous obliger à quitter l'Alsace. Votre Excellence doit sans doute en +être instruite, et, s'il s'effectue comme on me l'annonce, je pense +qu'elle fera ses dispositions pour en prévenir les effets, dont le +premier serait de la séparer de moi. Mon opinion est, monsieur le +maréchal, que, dans ce cas, nous devons concentrer toutes nos forces +pour opérer dans la direction de Saverne. Si Votre Excellence la +partage, je la prie de me le faire savoir en me donnant connaissance des +mouvements qu'elle fera, afin que je puisse y faire coïncider les miens.</p> + +<p>«Le maréchal duc <span class="sc">De BELLUNE.</span>»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 2 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«L'Empereur a pris connaissance, monsieur le duc, de la lettre par +laquelle vous m'informez de votre mouvement sur Landau avec le sixième +corps d'armée et le premier corps de cavalerie.</p> + +<p>«Sa Majesté ordonne que vous continuiez votre mouvement pour vous porter +sur Colmar.</p> + +<p>«Vous aurez sous votre commandement:</p> + +<p>«1° La division actuelle du deuxième corps d'armée, forte de douze +premiers bataillons, avec toute l'artillerie qui y est attachée.</p> + +<p>«Vous vous entendrez avec le maréchal duc de Bellune pour que ces +bataillons soient complétés à huit cents hommes, au moyen de tous les +conscrits qui arrivent.</p> + +<p>«2° Les deux divisions qui forment actuellement le sixième corps, et +l'artillerie qui y est attachée.</p> + +<p>«3° Le premier corps de cavalerie que vous avez déjà avec vous et toute +l'artillerie qui y est attachée.</p> + +<p>«4° Enfin le cinquième corps de cavalerie, commandé par le général +Milhaud, qui est à Colmar, avec toute son artillerie.</p> + +<p>«Faites connaître, monsieur le maréchal, aussitôt que vous le pourrez, +d'une manière exacte, la marche de vos troupes sur Colmar et votre +itinéraire particulier, afin que nous sachions toujours où vous adresser +des ordres.</p> + +<p>«Le duc de Bellune restera à Strasbourg, et il s'occupera à former les +deuxième et troisième divisions du deuxième corps d'armée, et +l'artillerie qui doit leur être attachée, au fur et à mesure que les +deuxième et quatrième bataillons des douze régiments de ces corps +arriveront.</p> + +<p>«Au moyen des dispositions ci-dessus, tout ce qui est destiné à +renforcer le sixième corps doit changer de route; au lieu de se diriger +sur Mayence, tous ces renforts se dirigeront sur Phalsbourg, où vous +leur enverrez des ordres selon les circonstances pour vous rejoindre.</p> + +<p>«Je joins ici un état des détachements destinés pour le sixième corps, +dont le départ est annoncé jusqu'à ce moment. Il est divisé en quatre +parties:</p> + +<p>«1° Les détachements qui doivent déjà avoir rejoint;</p> + +<p>«2° Ceux qui ont reçu des ordres pour s'arrêter en route;</p> + +<p>«3° Ceux qui ne paraissent pas pouvoir être détournés avant leur arrivée +à Mayence. Donnez des ordres pour que de là ils vous rejoignent +directement sur Colmar;</p> + +<p>«4° Ceux qui pourront être détournés à leur passade dans la troisième +division militaire. J'écris au duc de Valmy de les diriger sur +Phalsbourg, où vous leur enverrez des ordres.</p> + +<p>«Je recommande aussi à M. le duc de Valmy de faire diriger pareillement +sur Phalsbourg tout ce qui appartiendrait aux premier et cinquième corps +de cavalerie.</p> + +<p>«J'écris également au général Buty, commandant en chef l'artillerie de +l'armée, et au commandant des équipages militaires à Metz, de diriger +dorénavant sur Phalsbourg tout ce qui est destiné pour les deuxième et +sixième corps d'armée, et pour les premier et cinquième corps de +cavalerie.</p> + +<p>«L'Empereur vient de prescrire des dispositions pour faire réunir sans +délai un autre corps d'armée à Épinal et un autre à Langres.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 3 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Je vous ai adressé hier, monsieur le duc, l'ordre de continuer votre +mouvement avec le sixième corps d'armée et le premier corps de +cavalerie, et leur artillerie, pour vous porter sur Colmar. L'intention +de l'Empereur est qu'en dirigeant ce qui est sous vos ordres sur Colmar +vous vous rendiez en toute diligence dans cette ville, et que vous y +preniez le commandement du cinquième corps de cavalerie et de la +division du deuxième corps d'armée, afin d'en tirer vous-même le +meilleur parti possible.</p> + +<p>«L'Empereur désire que vous pressiez la marche du sixième corps d'armée +et du premier corps de cavalerie sur Colmar, et que vous ne vous +laissiez pas amuser par des craintes de passage.</p> + +<p>«Le duc de Bellune, qui reste à Strasbourg, réunira sous ses ordres tout +ce qui doit composer les deux autres divisions de deuxième corps +d'armée.</p> + +<p>«L'Empereur a ordonné des levées en masse; on s'occupe du mode +d'exécution, et le général Berkeim est nommé pour commander les levées +du Haut-Rhin. Il se tiendra près de vous. Il aura avec lui des officiers +du pays. Les généraux de l'insurrection seront chargés de donner des +ordres pour l'organisation, par tiers, de la population des villages; +ils en formeront des compagnies, nommeront les officiers, donneront des +ordres pour sonner le tocsin, formeront des corps de partisans dont ils +nommeront les chefs, et auxquels ils donneront des patentes de +partisans.</p> + +<p>«On s'occupe à préparer des instructions pour régulariser et utiliser +cette importante mesure.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«7 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai fait partir un convoi de +vivres pour Bitche. J'espère qu'il arrivera à bon port: la place en a un +très-grand besoin.</p> + +<p>«L'ennemi s'est présenté aujourd'hui devant Sarrebrück, avec une +avant-garde d'infanterie et de cavalerie. Il paraît qu'il est arrivé +aujourd'hui beaucoup de monde à Deux-Ponts. Je ferai tout ce qui sera en +mon pouvoir pour retarder ce passage de la Sarre par l'ennemi. J'ai +réglé la défense de la haute Sarre, et je retourne demain du côté de +Sarrebrück.</p> + +<p>«Je vais établir mon quartier général et nos principales forces à +Forbach, pour être plus en mesure de me porter sur les différents gués.</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«7 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que j'ai beaucoup de déserteurs +parmi les soldats des départements du Mont-Tonnerre et de +Rhin-et-Moselle, et cela dans toutes les armes, chasseurs, hussards, +fantassins et cuirassiers.--Tous les Hollandais qui avaient été +incorporés sont partis.</p> + +<p>«Le régiment de hussards hollandais ayant eu une trentaine de déserteurs +depuis quelques jours, j'ai pris le parti de faire démonter et désarmer +cinquante Hollandais qui lui restaient, et j'ai demandé les chevaux, +armes, etc., etc., au 10e régiment de hussards.</p> + +<p>«Il se passe ici une chose très-fâcheuse pour le bien du service de Sa +Majesté, les autorités civiles et les gendarmes fuient avec une rapidité +dont rien n'approche, de manière qu'ils jettent l'alarme et nous privent +des secours qu'ils donneraient à l'armée.--Les gendarmes de Deux-Ponts +sont partis il y a quatre jours; le sous-préfet de Sarreguemines il y a +deux jours; il en est de même partout.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Forbach, le 8 janvier 1814, onze heures du soir.</p><br><br> + +<p>«J'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime que +j'avais pris position sur la Sarre, et fait faire un convoi sur Bitche. +J'ai inspecté ma ligne ce matin et j'ai reconnu que, par une négligence +inimaginable, tous les bateaux que j'avais fait réunir à Sarrebrück +avaient un peu descendu la rivière, et étaient sur la rive droite au +pouvoir de l'ennemi.</p> + +<p>«Ces bateaux étaient assez nombreux et assez grands pour pouvoir nous +porter huit mille hommes par passage. L'ennemi n'étant point encore en +force sur ce point, je n'ai pas perdu un seul instant pour faire arriver +du canon, chasser les postes ennemis, et prendre possession de ces +bateaux par des nageurs soutenus par un grand nombre de tirailleurs. +Cette opération, quoique en plein jour, s'est faite avec tout le succès +possible.</p> + +<p>«L'ennemi a porté des forces assez considérables sur la haute et la +basse Sarre, et cependant je sais, à n'en pouvoir douter, qu'il +manoeuvre sur les deux rives de la Moselle.</p> + +<p>«Les troupes qui sont en face de Sarrelouis sont des troupes prussiennes +du corps d'York, qui a débouché par Coblentz et Baccarach.--Les troupes +qui ont débouché par deux ponts sur la haute Sarre, sont, je crois, du +corps de Sacken.</p> + +<p>«Je garde tous les gués et passages de la Sarre, depuis au-dessous de +Sarrelouis jusqu'au-dessus de Sarreguemines, et je resterai dans cette +position tant que l'ennemi ne forcera pas un de ces passages, ou ne +menacera pas mes communications en marchant par la haute Sarre.</p> + +<p>«J'ai fait tout ce qui était en mon pouvoir pour former +l'approvisionnement de Sarrelouis, dont on ne s'était nullement occupé. +Le commandant de Sarrelouis ayant perdu la tête, j'ai dû, d'après ce que +les règlements m'autorisent à faire, donner un autre commandant à cette +place, et j'ai fait choix du colonel du 59e régiment, qui est un +officier ferme, et qui saura créer des ressources et montrer du courage +et de la persévérance. J'ai cru devoir augmenter sa garnison, assez mal +composée, d'un bataillon de son régiment, fort de deux cents hommes, ce +qui la portera à douze cents hommes de troupes, et quatre cents gardes +nationales.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Forbach, le 9 janvier 1814, midi.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que l'ennemi a forcé le passage de +la rivière à Rehling, au-dessous de Sarrelouis, et qu'il débouche en +force avec infanterie, cavalerie et artillerie. J'ai reçu également le +rapport que les ennemis se sont beaucoup augmentés du coté de +Sarreguemines, tandis que les rapports du pays annoncent que l'ennemi +est entré avant-hier à Saverne. Ces différentes circonstances me +déterminent à me porter demain matin à Saint-Avold, avec la plus grande +partie de mes forces, en laissant mon avant-garde à Forbach; je me +rapprocherai ensuite de Metz en manoeuvrant suivant les circonstances.</p> + +<p>«Le duc de Valmy m'écrit que je ne puis recevoir de secours en vivres de +Metz. Cependant, dans la circonstance où je me trouve, il faut que mes +subsistances soient assurées d'une manière régulière, et, certes, la +chose est aussi pressante que facile. Il paraît que le duc de Valmy +brouille tout au lieu de mettre l'ordre. Je redoute beaucoup les +entraves que je vais éprouver par son voisinage. D'un autre côté, on +m'assure que l'ennemi est entré à Épinal, et j'ignore ce que devient le +duc de Bellune, dont la position influe beaucoup sur la mienne. Sa +Majesté appréciera les inconvénients graves de cet état de choses, et +combien il serait nécessaire de le faire cesser.</p> + +<p>«Votre Altesse Sérénissime connaît les intentions de Sa Majesté, +relativement à la formation de la garnison de Metz. Si j'y dois fournir +des troupes, il faudrait y employer de préférence celles du général +Durutte, qui sont peu en état de tenir la campagne, leurs magasins et +leurs officiers payeurs étant à Mayence.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Longueville, le 10 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime que, les +troupes légères que j'avais placées sur la haute Sarre m'ayant prévenu +hier qu'un corps ennemi nombreux avait passé la Sarre à Sarralbe et +marchait sur Pettelange, tandis que, d'un autre côté, j'avais reçu le +rapport que l'ennemi avait passé la rivière et construit un pont à +Rehling, ce mouvement sur Pettelange ne pouvant avoir d'autre objet que +de s'emparer avant moi du défilé de Saint-Avold, le seul par lequel je +puis me retirer, je suis parti ce matin pour m'y rendre, et j'ai occupé +la position de Longueville que j'avais fait reconnaître. Je tiens +Saint-Avold en avant-garde, d'où je pousse des partis dans toutes les +directions. Cette position de Longueville me donne les moyens de voir +venir l'ennemi sans me compromettre. Elle a aussi cela d'avantageux +qu'elle ne peut être tournée que par la route de Sarrelouis à Metz, ou +par la route de Sarreguemines à Mozanges et Faulquemont, ce qui serait +extrêmement long. La position par elle-même est assez bonne pour que je +puisse y rester assez de temps pour forcer l'ennemi qui marchait à moi +de déployer toutes ses forces. Je compte donc y rester tant que la chose +sera possible. Je me trouve couvrir Metz qui en a grand besoin, à ce +qu'il paraît, pour le moment, garder les principaux débouchés de la +Sarre, et tenir la tête d'une route qui mène sur Nancy.</p> + +<p>«Votre Altesse avait ordonné au duc de Valmy que tous les détachements +qui appartiennent à des corps qui se trouvent séparés de l'armée me +seraient envoyés pour être incorporés dans le sixième corps.</p> + +<p>«Non-seulement cette disposition ne s'exécute pas; mais le duc de Valmy +envoie dans les places des détachements de mes régiments, habillés, +armés, et prêts à entrer en campagne, et cela sans connaître la position +des troupes et de l'ennemi. Ainsi, par exemple, j'ai appris ce matin +qu'il avait envoyé sur Sarrelouis un détachement du 37e léger.--J'ai pu +le rallier; mais il serait tombé au pouvoir de l'ennemi s'il eût +continué sa route.</p> + +<p>«Cette disposition est d'autant plus mauvaise, que les garnisons des +places peuvent être faites avec des conscrits non habillés. Il est bien +urgent que les bataillons de campagne reçoivent des recrues, car, +lorsque j'aurai un corps plus nombreux, plus disponible, et non de +simples cadres qu'il faut conserver, je pourrai agir offensivement sur +les forces de l'ennemi, qu'il paraît diviser beaucoup. Mais il n'est pas +en mon pouvoir de rapprocher ce moment, presque aucun moyen ne +m'arrivant.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Longueville, le 12 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que le corps de Sacken suit la +même route que moi, tandis que le corps d'York, qui a passé la Sarre à +Rehling, marche par la route directe de Sarrelouis à Metz. Les premières +troupes de cavalerie de ce dernier corps d'armée ont couché hier à +Boulay, dont elles ont chassé mes postes, et ont paru ce matin à Condé, +marchant dans la direction de Metz. L'arrière-garde du corps de Sacken +est arrivée dans la journée à Saint-Avold, que j'occupais également par +une avant-garde. Ces forces se sont pelotonnées, et elles nous ont +forcés, après un petit engagement, à abandonner cette ville.</p> + +<p>«D'après la certitude que j'ai, que j'aurai demain matin le corps de +Sacken en présence et le corps prussien plus près que moi de Metz, je +pars cette nuit pour me rapprocher de cette ville, où j'arriverai demain +soir, et je tiendrai position derrière la Moselle tout le temps que je +pourrai.</p> + +<p>«Sa Majesté peut juger de l'esprit qui règne parmi les conscrits par ce +qui vient de se passer. Sur un détachement de trois cent vingt hommes +armés, parti avant-hier de Metz, il en est arrivé ici, ce matin, deux +cent dix.</p> + +<p>«Il paraît constant que voilà la disposition des corps ennemis qui sont +en présence. Le corps Saint-Priest sur Trèves et Luxembourg; le corps de +Sacken, venant de Sarrebrück; le corps prussien, dans lequel se trouve +le prince Guillaume de Prusse, ayant un détachement devant Sarrelouis et +marchant sur Metz. Le corps de Langeron (russe) et le corps de Kleist +autour de Mayence.</p> + +<p>«J'ignore ce qu'est devenue la colonne bavaroise et badoise, environ dix +mille hommes, qui était aux environs de Wissembourg. Toutes ces troupes +sont sous les ordres du feld-maréchal Blücher.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Metz, le 12 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«J'ai eu l'honneur de vous rendre compte hier de la marche du corps de +Sacken et de l'engagement que j'avais eu hier au soif avec son +avant-garde. L'ennemi opère aussi, ainsi que je vous l'ai mandé, par la +route de Sarrelouis à Metz, ce qui a rendu nécessaire de me rapprocher +de l'embranchement des routes, afin de ne pas perdre ma communication +avec Metz. Nous avons eu dans la soirée des engagements de cavalerie +assez vifs dans les directions de Boulay et de Courcelles; l'ennemi a +montré de chaque côté un millier de chevaux. Je calcule que demain +j'aurai devant moi de fortes avant-gardes, et après-demain toutes les +forces ennemies. Je me dispose à faire tout ce qui sera convenable pour +défendre le plus possible la Moselle.</p> + +<p>«Je suis venu de ma personne, ce soir, ici, afin de connaître dans quel +état se trouve la place, et de prendre toutes les dispositions que +commandent les circonstances: elles sont arrêtées et seront exécutées +sans retard. J'ai formé la garnison, et, à cet effet, j'ai disposé d'un +bataillon du sixième corps, et des bataillons des 22e, 69e et 28e léger, +qui étaient destinés au onzième corps et n'ont pas pu s'y rendre par +suite de la position de l'ennemi. Avec les bataillons qui sont ici et +les conscrits qui sont arrivés, la place aura suffisamment de monde. +Elle va être complétement pourvue de toutes sortes de moyens. En +conséquence, je fais partir pour Châlons tous les dépôts qui encombrent +cette place et qu'il est si nécessaire de conserver pour la +réorganisation de l'armée. J'en informe le ministre de la guerre, pour +qu'il puisse leur donner une destination définitive. Je me suis occupé +également de la place de Thionville, qui recevra demain un supplément de +garnison. D'après cela, la vieille garde part demain matin pour la +destination qui lui a été assignée.</p> + +<p>«Comme je m'affaiblis beaucoup, le général Curial consent à me laisser +la division de voltigeurs qui sort de Thionville, mais qui, étant en +campagne, sera toujours à même d'exécuter les ordres de Sa Majesté.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 13 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie l'instruction générale que +l'Empereur m'a ordonné de vous adresser, ainsi qu'à MM. les maréchaux +prince de la Moskowa, duc de Bellune, duc de Trévise, duc de Tarente, et +au général Maison, commandant le corps d'Anvers. Lisez-la avec +attention, et conformez-vous-y en tout ce qui peut vous concerner.</p> + +<p>«Voici un aperçu de la situation des armées ennemies de la coalition. +Ces armées ont conservé la même organisation qu'elles avaient pendant la +campagne dernière.</p> + +<p>«Les forces de l'ennemi sont divisées en trois armées:</p> + +<p>«Celle du Nord, commandée par le prince royal de Suède;</p> + +<p>«L'armée de Silésie, que commande le général Blücher;</p> + +<p>«La grande armée, que commande le prince de Schwarzenberg.</p> + +<p>«L'armée du Nord, que commande le prince royal de Suède, est vis-à-vis +Hambourg; elle a une division vis-à-vis Wesel, et une autre, commandée +par le général Bulow, sur Bréda.</p> + +<p>«Le général Wintzingerode, avec une division légère d'environ trois +mille cinq cents hommes, se porte sur le Wahal.</p> + +<p>«L'ennemi a en outre vingt-cinq mille hommes devant Magdebourg, et seize +mille devant Custrin et Glogau.</p> + +<p>«L'armée de Blücher, selon tous les renseignements, a passé le Rhin avec +quarante-cinq mille hommes; elle doit en avoir laissé vingt mille sur +Mayence.</p> + +<p>«On porte l'armée du prince de Schwarzenberg à quatre-vingt-dix mille +hommes. Il en a environ vingt mille autour de Besançon, quinze ou vingt +mille en Suisse pour maintenir ce pays, vingt mille pour observer +Huningue et les autres places de l'Alsace.</p> + +<p>«Cette armée sera bientôt obligée d'avoir une vingtaine de mille hommes +pour couvrir le siège de Béford.</p> + +<p>«D'après ces données, l'ennemi aurait donc sur notre territoire:</p> + +<p>«Quinze mille hommes en Hollande;</p> + +<p>«Cinq mille Hollandais;</p> + +<p>«Cinq mille Anglais;</p> + +<p>«Total: vingt-cinq mille hommes.</p> + +<p>«Quarante-cinq mille de Blücher;</p> + +<p>«Quatre-vingt-dix mille du prince de Schwarzenberg;</p> + +<p>«Total: cent soixante mille hommes.</p> + +<p>«L'ennemi prétend avoir deux cent mille hommes; il augmenterait ses +forces réelles d'un huitième.</p> + +<p>«Il a, outre cela:</p> + +<p>«Trente-cinq mille hommes de l'armée du Nord devant Hambourg;</p> + +<p>«Vingt-cinq mille devant Magdebourg;</p> + +<p>«Quinze mille devant Custrin et Glogau;</p> + +<p>«Quatre mille devant Würtzbourg;</p> + +<p>«Douze mille devant Erfurth;</p> + +<p>«Ce qui fait à peu près cent mille hommes sur la rive droite du Rhin.</p> + +<p>«Cela, joint aux cent soixante mille hommes qu'il a sur notre +territoire, à la rive gauche, forme environ trois cent mille hommes.</p> + +<p>«Il doit avoir une centaine de mille hommes dans les hôpitaux, malades +ou blessés; ce qui suppose quatre cent mille hommes indépendants de +l'armée d'Italie.</p> + +<p>«Les vingt-cinq mille hommes qu'il a en Hollande sont employés à +observer le Helder, que nous occupons avec deux mille Français, qui ont +des vivres pour neuf mois; les places de Naarden, Wesel, Berg-op-Zoom, +Gorcum, où nous avons quatre mille hommes; ce qui doit faire présumer +que l'armée du Nord n'a pas plus de dix mille hommes disponibles pour +opérer.</p> + +<p>«Il suit de cet aperçu qu'il ne paraît pas que l'ennemi soit en mesure +de pénétrer davantage dans l'intérieur de la France, et que la position +du corps commandé par le général Maison en avant d'Anvers,</p> + +<p>«Du corps du duc de Tarente sur la Meuse, de votre corps sur la Sarre,</p> + +<p>«Du corps du duc de Bellune et du prince de la Moskowa sur les Vosges,</p> + +<p>«Du corps du duc de Trévise sur Langres,</p> + +<p>«Et enfin de l'armée de réserve qui se forme à Paris, à Troyes et à +Châlons, formant, par la réunion de tous ses corps, une armée de cent +trente à cent cinquante mille hommes en avant de Paris, indépendamment +d'une armée de cinquante mille hommes qui se forme à Lyon; tout cela, +dis-je, donne donc lieu à Sa Majesté de penser que l'on est en mesure de +tenir l'ennemi au delà des Vosges, et sans qu'il puisse faire des +progrès, en deçà de la Sarre et en deçà de la Meuse, et que, si enfin on +peut maintenir les choses une vingtaine de jours dans cette situation, +on sera alors en mesure de rejeter l'ennemi au delà du Rhin.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 13 janvier 1814.</p><br><br> + +<p class="mid">INSTRUCTION GÉNÉRALE</p> + +<p>«Pour le corps d'armée d'Anvers;<br> +«Pour le duc de Tarente;<br> +«Pour le duc de Raguse;<br> +«Pour le duc de Bellune;<br> +«Pour le prince de la Moskowa;<br> +«Pour le duc de Trévise.</p> + +<p>«L'ennemi opère par trois masses:</p> + +<p>«1° Il ne paraît pas que celle qui déboucherait par Bréda, et que +commande le général Bulow, puisse opérer avec plus de neuf à dix mille +hommes.</p> + +<p>«Le général Maison est en mesure de la contenir et de la battre.</p> + +<p>«2° Le général Blücher commande toute l'armée de Silésie, c'est-à-dire +la division Saint-Priest, la division Langeron, celle d'York et celle de +Sacken.</p> + +<p>«Obligé de laisser vingt à vingt-cinq mille hommes sur Mayence et sur le +Rhin, il ne peut pas opérer avec plus de trente mille hommes.--Il se +porte sur la Sarre, et dès lors il devra masquer Sarrelouis. S'il passe +la Sarre, et qu'il se porte sur la Moselle, il devra masquer Luxembourg, +Thionville, Marsal et Metz. Son corps sera à peine suffisant pour toutes +ces opérations.</p> + +<p>«Le duc de Raguse doit l'observer, le contenir, manoeuvrer entre les +places; et, si, par une chance qui n'est pas présumable, il était obligé +de repasser la Moselle, il jetterait la division Durutte dans Metz et +préviendrait toujours l'ennemi sur le grand chemin de Paris.</p> + +<p>«Dans cette supposition, le duc de Tarente, qui réunit son corps sur la +Meuse, observerait le flanc droit de l'ennemi, défendrait Liége et la +Meuse, et suivrait toujours le flanc droit de l'ennemi, de manière à ne +pas cesser de couvrir les débouchés de Paris.</p> + +<p>«Si, au contraire, Blücher, après avoir tâté la Sarre, se porte sur la +basse Meuse pour menacer la Belgique, le duc de Tarente défendra la +Meuse et le duc de Raguse suivra le flanc gauche de l'ennemi pour +observer ses mouvements, le contenir, le retarder, lui faire le plus de +mal possible.</p> + +<p>«3° L'armée du prince de Schwarzenberg a besoin de vingt mille hommes +pour son opération de Besançon et vingt mille hommes pour contenir la +Suisse, et de vingt à vingt-cinq mille hommes pour masquer les places +d'Alsace: elle doit être contenue par le corps du duc de Trévise à +Langres, par le corps du prince de la Moskowa sur Nancy à Épinal, et par +celui du duc de Bellune sur les Vosges. Ces trois maréchaux doivent +correspondre entre eux. On doit se réemparer des gorges des Vosges, les +barricader, et y réunir les gardes nationales, les gardes champêtres, +les gardes forestiers et les volontaires. Et, si enfin l'ennemi +pénétrait en force dans l'intérieur, les troupes doivent lui barrer le +chemin et couvrir toujours la route de la capitale, en avant de laquelle +l'Empereur réunit une armée de cent mille hommes.</p> + +<p>«Telle est l'instruction générale pour les opérations.</p> + +<p>«Les maréchaux peuvent faire des proclamations pour repousser les +invectives des généraux ennemis. Ils doivent faire connaître que deux +cent mille hommes de gardes nationales se sont formés en Bretagne, en +Normandie et en Picardie, et dans les environs de Paris, et qu'ils +s'avancent sur Châlons, indépendamment d'une armée de réserve de ligne +de plus de cent mille hommes; que, la paix étant faite avec le roi +Ferdinand et les insurgés d'Espagne, nos troupes d'Aragon et de +Catalogne sont en pleine marche sur Lyon, et celles de Bayonne sur +Paris; enfin prédire aux ennemis que le territoire sacré qu'ils ont +violé les consumera.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Metz, le 13 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Je reçois la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur de +m'écrire le 11.</p> + +<p>«Les mouvements que j'ai exécutés sans combattre ont été le résultat +nécessaire de la marche sur mes flancs de forces supérieures, qui +menaçaient de s'emparer avant moi des seuls points par lesquels je +pouvais effectuer ma retraite, et de la situation de mes troupes qui ne +présentent que des cadres. Si je dois combattre avant d'avoir reçu des +renforts, je le ferai avec beaucoup plus d'avantages derrière la +Moselle, appuyé à toutes les places, et avec ma retraite assurée dans +toutes les directions, que je ne l'aurais fait dans les défilés de la +Lorraine allemande, car ces défilés ne peuvent être défendus que +lorsqu'on les occupe tous, sous peine d'être dans la position la plus +critique; et, pour les occuper tous, il fallait plus de monde que je +n'en ai.</p> + +<p>«J'ai fourni pour Metz, Sarrelouis et Thionville, ainsi que j'ai eu +l'honneur de vous en rendre compte, cinq cadres de bataillons, savoir: +les bataillons du 28e léger, 22e, 59e, 69e de ligne, qui n'avaient pu +rejoindre le duc de Tarente, et un bataillon du 14e de ligne.--Ces +cadres, avec les conscrits qui leur seront donnés, donneront le moyen de +compléter ces garnisons.</p> + +<p>«Mes forces sont aujourd'hui de six mille hommes d'infanterie en +quarante-huit bataillons et deux mille cinq cents hommes de +cavalerie.--J'aurai l'honneur de vous adresser demain un état de +situation détaillé.</p> + +<p>«Si j'avais trente mille hommes disponibles ici, je ferais changer tout +le système de campagne de l'ennemi, et, appuyé aux places, je le +forcerais à se concentrer, après avoir battu tous ses corps séparés;--si +j'en avais la moitié, je remplirais une grande partie de ce plan.</p> + +<p>«L'avant-garde du corps de Sacken, avec laquelle nous avons eu affaire à +Saint-Avold, est arrivée devant nous ce matin. Il est arrivé également +par la route de Sarrelouis un corps de cavalerie, qui appartient sans +doute au corps d'York. Cependant il semblerait qu'une partie de ce corps +vient de quitter la direction qu'il suivait sur Metz pour se porter sur +Thionville.</p> + +<p>«Je prépare par tous les moyens possibles une bonne défense de la +Moselle, autant <i>que tout ce qui se passera du côté de Nancy le +permettra</i>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Metz, le 14 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Monseigneur, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse que, +d'après mes rapports, le corps prussien a pris position à une lieue de +la Moselle, sur la rive droite, entre Thionville et Metz. Le corps de +Sacken est devant moi, à quelque distance; son avant-garde a ses postes +établis en présence des miens. Il n'y a eu aujourd'hui aucun engagement +sur ce point. J'ai envoyé une division à Pont-à-Mousson pour garder ce +poste important. L'ennemi y a présenté cinq ou six cents chevaux, qui +ont été repoussés. Cette division me sert d'avant-garde et m'éclaire du +côté de Nancy. D'après les nouvelles que j'ai reçues, l'ennemi doit être +dans cette ville depuis ce matin. Je l'ai envoyé reconnaître. Mon +intention était, aussitôt qu'il serait entré dans cette ville, de +marcher sur lui, couvert par la Moselle, contre les corps que j'ai en +présence, afin de le prendre en flanc dans son mouvement sur Toul; mais +une crue de la Moselle, qui est sans exemple, a couvert d'eau, dans la +journée, tout le pays entre Metz et Pont-à-Mousson, au point de le +rendre tout à fait impraticable aux voitures pour le moment.</p> + +<p>«J'occupe toujours, par une forte avant-garde, le dehors de Metz à une +lieue, et je me lie, par de la cavalerie, sur la rive gauche, avec +Thionville.</p> + +<p>«Mes rapports m'annoncent la présence de partis du côté de Luxembourg.</p> + +<p>«La nécessité indispensable de mettre de l'ordre dans le service de la +place de Metz, où rien n'était établi pour ta sûreté de la ville, +l'incapacité absolue du général Roget et le peu de confiance dont il +jouit parmi les habitants, m'ont déterminé à nommer un commandant +supérieur à Metz, en attendant celui qu'il plaira à Sa Majesté d'y +envoyer, et j'ai fait choix du général de division Durutte, qui, par son +exactitude et son zèle, me parait propre à ces fonctions.</p> + +<p>«La ville de Metz est dans un très-bon état de défense. Le préfet a +beaucoup fait pour son approvisionnement, et il y aura, soit en troupes, +soit en gardes nationales armées, soit en canonniers et ouvriers +militaires ou bourgeois, douze mille hommes.</p> + +<p>«J'ai fait partir presque tous les dépôts pour Châlons, et les derniers +partiront demain; j'en préviens le ministre, afin qu'il leur assigne les +destinations qu'il jugera convenables. Le matériel de l'équipage de +camp, qui était ici, s'est mis en route ce matin; toute l'artillerie de +la garde est également partie.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL</h4> + +<p class="rig">«Metz, le 15 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte qu'étant informé de l'entrée de +l'ennemi à Nancy, et de la retraite des troupes françaises sur Toul, +d'un autre côté, le général Ricard, qui avait reçu la nouvelle de la +marche de l'ennemi sur Thiaucourt, ayant cru devoir se mettre en marche +de Pont-à-Mousson, qu'il occupait, pour se rendre sur ce point; d'après +ces divers mouvements, je me trouve forcé de quitter les bords de la +Moselle pour me rapprocher de la Meuse.</p> + +<p>«Je compte partir demain, laissant Metz dans un très-bon état de +défense.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL</h4> + +<p class="rig">«Metz, le 16 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que je viens de recevoir une +lettre du duc de Bellune, en réponse aux nouvelles que je lui avais +demandées, par laquelle il m'annonce qu'il a pris position à Toul et que +le prince de la Moskowa occupe... et Ligny. La lettre du duc de Bellune +me faisant supposer qu'il a l'intention de rester quelque temps dans +cette position, je prends moi-même position à Gravelotte à deux lieues +de Metz, observant la Moselle et ayant une avant-garde dans la direction +de Pont-à-Mousson.</p> + +<p>«Je pourrai garder cette position autant de temps que le duc de Bellune +restera à Toul, et que l'ennemi ne débouchera pas sur moi ou sur +Saint-Mihiel avec des forces supérieures. Il est extrêmement fâcheux que +le prince de la Moskowa n'ait pas ordonné de couper le pont sur la +Moselle à Frouard, à l'instant où il a évacué Nancy. Le général Ricard +aurait également fait couper celui de Pont-à-Mousson, et il aurait pu +rester sur les bords de la Moselle sans s'occuper de Thiaucourt, sur +lequel on lui a dit que l'ennemi se portait par Bernecourt.</p> + +<p>«Quoi qu'il en soit, depuis que je sais que le duc de Bellune tient à +Toul, j'ai donné l'ordre au général Ricard de garder Thiaucourt le plus +longtemps possible, voulant rester à Gravelotte et conserver la +communication avec Metz tant que cela sera possible, et que je ne +courrai pas risque de voir ma communication compromise.</p> + +<p>«J'ai envoyé sur Verdun la division de la jeune garde, conformément à +l'ordre que j'ai reçu. Il serait utile que ces troupes restassent sur la +Meuse pour me soutenir au besoin.</p> + +<p>«Je viens de recevoir la lettre de Votre Altesse, du 13, et +l'instruction qui y est jointe. Aux détails que votre lettre contient +sur l'armée de Silésie, il faut ajouter le corps de Kleist qui, d'après +le rapport que j'ai reçu hier au soir, vient de rejoindre, et un corps +bavarois et badois de sept à huit mille hommes, qui était près de Bitche +il y a huit jours, et qui paraîtrait avoir opéré sur Dieuze et revenir +maintenant sur Metz; un corps considérable, qui ne peut être que +celui-là, ayant été vu avant-hier descendant la côte de Delme, route de +Strasbourg à Metz.</p> + +<p>«Le corps de Sacken m'a suivi de fort près, et a pris position sur la +Nied, le jour où je me suis établi en avant de Metz, à la croisée des +routes de Sarrebrück et de Sarrelouis.</p> + +<p>«Le lendemain, ce corps s'est porté, par des chemins de traverse, dans +la direction de Pont-à-Mousson, en passant par Soigne. Les troupes ont +été vues et comptées par un habitant digne de foi. Le même jour, ce +corps a été remplacé devant moi par les troupes du corps d'York, et il +paraît qu'hier le corps de Kleist est arrivé aux environs de Thionville, +et s'est placé entre Thionville et Metz.</p> + +<p>«Le 13, j'ai envoyé une division à Pont-à-Mousson, afin de défendre ce +poste important; mais Sacken n'y a rien entrepris. Quant au corps de +Saint-Priest, qui fait également partie de l'armée de Silésie, il paraît +que c'est lui qui est entré à Trèves, mais il n'y est plus, et je ne +sais ce qu'il est devenu; il est possible qu'il ait fait face au duc de +Tarente. Le corps de Langeron est devant Mayence.</p> + +<p>«D'après le mouvement du général Sacken, je me serais porté en masse sur +Pont-à-Mousson, afin de me lier davantage avec les troupes du duc de +Bellune, laissant Metz et Thionville me couvrir contre le corps +prussien, si la crue subite de la Moselle et les inondations qui en ont +été la suite, occasionnées à ce qu'il paraît par l'ouverture de +plusieurs étangs des Vosges, n'avaient couvert la route de la rive +gauche de la Moselle de manière à la rendre tout à fait impraticable aux +voitures, et cela deux heures après le passage de la division Ricard. +Maintenant que l'ennemi est maître du défilé de Pont-à-Mousson, cette +opération ne serait plus praticable, lors même que les inondations +viendraient à disparaître.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">»Paris, le 16 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je viens de faire connaître à M. le maréchal +duc de Bellune que l'Empereur a été surpris qu'il ait abandonné +Saint-Nicolas et Nancy sans se battre et sans défendre la Meurthe, quand +vous avez votre corps d'armée en avant de Metz et que vous faites +occuper Pont-à-Mousson; je lui mande que le duc de Trévise est en avant +de Langres où il arrête l'ennemi; que l'on ne doit pas supposer qu'il +ait devant lui autant de forces qu'il l'annonce, puisque l'ennemi a une +grande partie de ses troupes dans l'Alsace et devant nos places, devant +Gênes et sur Bourg-en-Bresse, pour menacer Lyon. Je préviens le duc de +Bellune que la Meurthe et la Moselle forment une barrière qu'il doit +défendre, et que l'essentiel est de retarder la marche de l'ennemi +autant qu'il sera possible, et de pouvoir attendre jusqu'au 15 février; +nous aurons alors une grande armée. Concertez-vous avec le duc de +Bellune et le prince de la Moskowa.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 17 janvier 1814, onze heures du soir.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur espère que vous n'aurez +pas quitté Metz, car c'est très-mal à propos que le duc de Bellune a +quitté Nancy pour se porter à Toul; rien n'est aussi ridicule que la +manière dont ce maréchal évacue le pays: je lui donne l'ordre de tenir à +Toul. L'Empereur va se porter à Châlons. J'écris au duc de Tarente de +se rapprocher de nous en suivant nos mouvements. Je reçois à l'instant +votre lettre du 16 à midi. Je vais la mettre sous les yeux de +l'Empereur.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Harville, le 17 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«J'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime de mon +mouvement pour me rapprocher de la Meuse. J'avais envoyé, dès hier +matin, des officiers en poste pour préparer la défense de la Meuse, et +faire sauter les ponts depuis Saint-Mihiel jusqu'à Verdun.--Mais la +fatale imprévoyance du prince de la Moskowa, qui, en évacuant Nancy, n'a +pas fait sauter le pont de Frouard sur la Moselle, a donné à l'ennemi le +moyen d'arriver sur la Meuse avant moi, et a empêché que les +dispositions eussent leur effet.</p> + +<p>«L'officier que j'avais envoyé à Saint-Mihiel arrive et m'annonce que +l'ennemi y est entré ce matin en forces.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL</h4> + +<p class="rig">«Verdun, le 18 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Monseigneur, j'ai eu l'honneur de vous écrire hier que l'armée ennemie +était en mouvement sur Saint-Mihiel et que son avant-garde y était +arrivée hier matin. Cette nouvelle était fausse; cependant j'étais +autorisé à y croire, puisqu'elle m'était donnée par un des officiers que +j'emploie habituellement à courir le pays pour avoir des nouvelles, et +qui arrivait des environs de Saint-Mihiel pour m'en informer, et qui m'a +fait jusqu'ici des rapports exacts. Elle était d'ailleurs probable, +puisque l'ennemi possédait, depuis le 14, le pont de Frouard et qu'il +n'y a que deux petites marches de Nancy à Saint-Mihiel, et que c'était +hier le 17, ce qui aurait supposé que l'ennemi avait commencé son +mouvement du 15 au 16, dans l'espérance de remplir l'objet important de +surprendre le passage de la Meuse. Enfin, rien ne contredisait cette +nouvelle, puisque le général Ricard, qui occupait Pont-à-Mousson, +s'était retiré tout à fait en arrière sans s'arrêter à Thiaucourt, d'où +il aurait su à quoi s'en tenir sur les mouvements prétendus de l'ennemi: +mais il avait cru utile de s'éloigner, et dès lors j'étais privé d'avoir +des nouvelles par lui. J'ai eu ce matin des rapports qui m'ont fait +présumer que l'ennemi n'était point en force à Saint-Mihiel, et j'y ai +envoyé en toute hâte un détachement d'infanterie et de cavalerie sous +les ordres du colonel Fabvier. On y a surpris cinq cents Cosaques, qu'on +a chassés et à qui on a fait quelques prisonniers. En ce moment, +Saint-Mihiel est occupé; on dispose tout pour rompre le pont à +l'approche des forces de l'ennemi, et je suis en situation de défendre +la Meuse autant de temps qu'on voudra: tout dépend de celui que restera +le duc de Bellune. Mes troupes sont à Verdun et sur les bords de la +Meuse, et j'ai une forte avant-garde à Haudeaumont, dont les postes sont +à Manheulle. Dans cette position, je suis à même d'exécuter tous les +mouvements que les circonstances pourront exiger.»</p> +<br><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MARÉCHAL NEY.</h4> + +<p class="rig">«19 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal, les forces ennemies de toutes armes que vous +supposez exister à Saint-Mihiel se réduisent à quatre cents Cosaques. +Des rapports semblables à ceux que vous avez reçus m'avaient été faits +et présentés avec quelque apparence de vérité, mais j'en ai bientôt +reconnu l'exagération. Alors je me suis décidé à envoyer sur ce point +des troupes qui en ont chassé les Cosaques, qu'elles ont surpris et à +qui elles ont pris quelques hommes, et j'occupe Saint-Mihiel avec deux +mille hommes et six pièces de canon.</p> + +<p>«J'ai placé sept à huit cents chevaux pour éclairer la rive gauche de la +Meuse depuis Saint-Mihiel jusqu'aux postes du duc de Bellune. J'ai fait +détruire tous les ponts entre Verdun et Saint-Mihiel; on va en faire +autant entre Saint Mihiel et Commercy, et, dans la journée, le pont de +Saint-Mihiel sera miné et prêt à sauter à la moindre apparence d'attaque +sérieuse de l'ennemi.</p> + +<p>«Il serait bien nécessaire de prendre les mêmes dispositions sur la +haute Meuse, à Commercy, à Pagny, etc., etc.; car c'est en créant des +obstacles partout que vous pouvez arrêter ou retarder l'ennemi.</p> + +<p>«J'ai une forte avant-garde à Haudeaumont; j'en ai une autre à Dieuze, +et le reste de mes troupes est ici, sous ma main. Dans cette position, +je suis en situation de défendre la Meuse, et j'y resterai tant que +l'ennemi ne la passera pas au-dessus de moi. Voilà, monsieur le +maréchal, quelle est ma position.</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous prévenir que, des quatre à cinq cents Cosaques +qui étaient à Saint-Mihiel, cent sont sur la rive gauche de la Meuse. On +a barricadé le pont pour empêcher leur retour; il serait peut-être +possible de les atteindre.</p> + +<p>«Jusqu'ici, je vois des démonstrations faites par l'ennemi, mais je ne +vois point d'opérations sérieuses de sa part, et je suis persuade que +ses masses sont encore sur la Moselle et sur la Meurthe.--Un voyageur +venant de Nancy a assuré même qu'avant-hier il n'y était pas encore +entré d'infanterie. Il y a deux jours que le corps de York était devant +Metz; une portion a été vue remontant la Moselle dans la direction de +Pont-à-Mousson. Le corps de Kleist parait être entre Thionville et +Metz.</p> + +<p>«Si j'apprends quelque chose d'important, j'aurai l'honneur de vous en +informer. Je vous prie, monsieur le maréchal, de me communiquer ce qui +viendra à votre connaissance.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE BELLUNE</h4> + +<p class="rig">«19 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous informer que, ayant appris +votre mouvement sur la Meuse, je m'en suis rapproché. Je pense comme +vous que vous pouvez défendre la Meuse, et je crois pouvoir répondre d'y +réussir dans l'étendue du pays que j'occupe maintenant, et tant que vous +tiendrez à Commercy et à Pagny.</p> + +<p>«Voici quelle est la position de mes troupes. J'occupe Saint-Mihiel avec +deux mille hommes et six pièces de canon. J'ai placé sept à huit cents +chevaux pour éclairer la rive gauche de la Meuse depuis Saint-Mihiel +jusqu'à vos postes. J'ai une forte avant-garde à Haudeaumont, dont les +postes sont à Manheulle. J'en ai une autre à Dieuze; le reste de mes +troupes est ici sous ma main. J'ai fait détruire tous les ponts entre +Saint-Mihiel et Verdun, etc., etc.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL</h4> + +<p class="rig">«19 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«J'ai eu l'honneur de vous rendre compte hier de l'établissement de nos +troupes à Saint-Mihiel. J'ai sur ce point la deuxième division de +voltigeurs de la garde, forte de deux mille cinq cents hommes, qui était +la plus à portée de s'y rendre.</p> + +<p>«Tous les travaux relatifs à la rupture du pont seront terminés ce soir +à dix heures; mais le pont ne sera coupé qu'en cas d'attaque sérieuse de +l'ennemi.</p> + +<p>«Divers rapports m'ont annoncé que l'ennemi n'avait avant-hier presque +aucune infanterie sur la rive gauche de la Moselle. Cependant le général +Decous assure que l'ennemi a deux mille hommes d'infanterie à +Bouconville et Xivrai. Je lui ai donné l'ordre de faire demain matin une +reconnaissance au delà d'Apremont, afin de savoir d'une manière certaine +à quoi s'en tenir.</p> + +<p>«Mon avant-garde de Manheulle et Haudeaumont a été attaquée ce soir par +un millier de chevaux prussiens. Nous avons eu huit hommes blessés et +nous en avons blessé ou pris une quarantaine à l'ennemi, dont un +officier. La perte de l'ennemi est le résultat d'une charge qu'il a +faite sur le village de Manheulle, qui était occupé par de l'infanterie +bien postée, et qui l'a bien reçu. Le rapport du général Piquet, qui +commande cette avant-garde, porte que les prisonniers faits annoncent +que le corps qui a attaqué est de douze cents chevaux, trois bataillons +et plusieurs pièces de canon. J'attends les prisonniers pour les +questionner moi-même.</p> + +<p>«On a vu huit cents chevaux et deux pièces de canon, mais ni infanterie, +ni le reste des pièces indiquées, de manière que je ne puis dire si +c'est l'avant-garde d'un corps d'armée. Je le vérifierai demain.</p> + +<p>«Dans le cas où l'armée ennemie n'aurait pas fait de mouvement en avant +de la Moselle comme des rapports l'annoncent, ou si ce mouvement n'a pas +en lieu d'ici à deux jours, je crois qu'il serait tout à fait convenable +de se reporter sur la Moselle, car cette ligne est bonne. Mais, pour que +cela puisse s'exécuter, pour qu'on y arrive sans danger et de façon à +conserver la ligne, il faudrait agir méthodiquement et que toutes les +troupes fussent sous le même commandement; car, sans cela, avec +l'éloignement des corps de troupes que la garde de cette ligne comporte, +il y a beaucoup de chances à courir si elles ne sont pas toujours dans +la même main. Dans le placement des troupes sur la Moselle, je pense +qu'elles devraient être ainsi disposées:</p> + +<p>«Une division sur Pont-à-Mousson, une sur Marbach et Pompey, une sur +Toul, une à Bernecourt et une à Thiaucourt avec le quartier général. +Quelques postes suffiraient pour se lier avec Metz; mais il faut, je le +répète, un seul chef pour diriger tout cela.</p> +<br> + +<h4>LE DUC DE BELLUNE AU MARÉCHAL MARMONT</h4> + +<p class="rig">«Void, le 20 janvier 1814,<br> cinq heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Une forte colonne de cavalerie ennemie a passé la Meuse pendant la nuit +dernière entre Vaucouleurs et Neufchâteau: il est vraisemblable qu'elle +est suivie par le corps de Blücher qui est arrivé depuis deux jours à +Nancy. Les Cosaques de Platow ont pris la direction de Langres par +Saint-Thiébault. Ils ont été remplacés hier à Neufchâteau par un corps +bavarois. Un autre corps est devant nous à Commercy, simulant, je pense, +un passage pour nous donner le change, car il me paraît que les armées +alliées manoeuvrent par leur gauche pour nous prévenir sur la Marne dans +les directions de Joinville et de Langres. Peut-être que ceux qui ont +passé la Meuse ce matin se dirigent-ils sur Ligny par Gondrecourt. Dans +ce cas, notre position sur la Meuse ne serait plus tenable. J'engage M. +le maréchal prince de la Moskowa à tenir un parti sur Gondrecourt, afin +d'être prévenu à temps des mouvements que les ennemis pourraient faite +sur cette route. Je prie Son Excellence d'avoir la bonté de m'en +instruire.</p> + +<p>«J'envoie par courrier extraordinaire le rapport de ces événements au +prince major général.</p> + +<p class="sc">«LE MARÉCHAL DUC De BELLUNE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Châlons, le 20 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, j'arrive à Châlons, j'y trouve votre lettre +du 19 à neuf heures du soir; vous avez fait une excellente opération en +reprenant Saint-Mihiel; il paraît que le duc de Bellune occupe Commercy, +Void où il a son quartier général, Vaucouleurs et Cudelincourt, derrière +Gondrecourt, point important, car l'ennemi paraît avoir beaucoup de +cavalerie à Neufchâteau. Le général Defrance a eu une belle affaire de +cavalerie à Vaucouleurs contre quatorze cents hommes de cavalerie +ennemie qu'il a repoussés. On dit Platow à Neufchâteau avec dix +régiments de Cosaques cherchant à inquiéter la droite du duc de Bellune. +Le duc de Trévise est à Chaumont où il a l'ordre de tenir; Langres est +au pouvoir de l'ennemi.</p> + +<p>«Je pars à l'instant pour voir le prince de la Moskowa à Bar-sur-Ornain, +et le duc de Bellune à Void; de là je reviens à Châlons. Le duc de Valmy +est dans cette ville, le général Belliard m'y remplace en mon absence. +Envoyez-moi l'état de situation détaillée de toutes les troupes à vos +ordres. J'adresse à l'Empereur votre lettre du 19 qui contient vos +projets pour reprendre la ligne de la Moselle; je crois qu'il faut y +penser en faisant attention à la droite du duc de Bellune et à l'espace +qui se trouve entre Gondrecourt et Chaumont en Bassigny.</p> + +<p>«Je ne vous parle point de la place de Verdun, ni de toutes les +dispositions que votre prévoyance aura prises. Je recommande au duc de +Bellune de se défendre sur la Meuse.</p> + +<p>«Je donne l'ordre au payeur général de l'armée, à qui il reste deux cent +mille francs en or, de vous les envoyer pour payer les masses de linge +et chaussure et ferrage jusqu'au 1er janvier 1814, et ce qui peut être +dû sur les deux mois de solde dont le payement a été ordonné par l'ordre +du jour; et, s'il reste de l'argent, payer les officiers, mais sans +acquitter aucune espèce de traitement extraordinaire.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«20 janvier 1814.</p> +<br><br> + +<p>«Les troupes qui se sont présentées hier à Haudeaumont sont bien +réellement l'avant-garde du corps d'armée d'York qui débouche. Je ne +puis pas douter que ce corps ne marche sur Verdun. Tous mes rapports +s'accordent également à dire que le corps de Sacken est en marche sur +Saint-Mihiel.</p> + +<p>«J'ai rapproché mon avant-garde de Verdun, je l'ai renforcée, et, si un +corps ennemi proportionné à mes forces se présente ici, j'espère le bien +recevoir.</p> + +<p>«Toutes les dispositions sont prises de manière à bien défendre la +Meuse, et je doute que l'ennemi parvienne à la passer de vive force sur +mon front. Je suis en communication réglée avec le duc de Bellune qui a +fait également, à ce qu'il paraît, de bonnes dispositions sur le point +qu'il est chargé de défendre.</p> + +<p>«La Meuse est tellement gonflée et débordée, qu'il n'est plus possible +d'entreprendre de la passer; ainsi les opérations de l'ennemi sont, sur +ce point, nécessairement suspendues.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">Verdun, le 21 janvier 1814.</p> +<br><br> + +<p>«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur de +m'écrire hier. Les espérances que vous aviez conçues sur la défense de +la Meuse, et qui étaient extrêmement fondées, ne se sont pas réalisées, +car je viens de recevoir une lettre du duc de Bellune, qui m'annonce que +l'ennemi a passé la Meuse entre Vaucouleurs et Neufchâteau, et qu'il +marche sur Gondrecourt. Il est déplorable qu'on ait néglige de couper +les ponts dans cette partie; car avec de la surveillance et de faibles +moyens nous pouvions contenir l'ennemi sur cette ligne pendant sept à +huit jours.</p> + +<p>«Puisque la Meuse n'a pas arrêté l'ennemi un instant, il n'y a pas de +raison pour que nous tenions position nulle part, ou au moins il faut +changer de méthode.</p> + +<p>«J'envoie ordre aux troupes d'évacuer Saint-Mihiel après avoir rompu le +pont, et de prendre position sur la route de Verdun à Bar-le-Duc. Je me +détermine à me porter moi-même demain dans cette direction pour soutenir +le duc de Bellune et le prince de la Moskowa, ou à réunir mes troupes +sur Clermont, suivant les nouvelles que je recevrai dans la journée, +soit des tentatives que l'ennemi pourrait faire sur la Meuse, soit sur +les projets du duc de Bellune; car, si je marche sur Bar-le-Duc, je ne +veux pas courir le risque d'y arriver après que cette ville aura été +évacuée.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«21 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Je réponds à la lettre que Votre Altesse Sérénissime m'a fait l'honneur +de m'écrire le 18. Le corps d'York est en ce moment devant moi, au moins +la plus grande partie, et le corps de Sacken à sa gauche.</p> + +<p>«J'estime, d'après les renseignements que j'ai recueillis, que la force +de ce dernier corps est de douze mille hommes. Quant au corps d'York, +j'ai moins de données à son égard; mais je pense qu'on peut évaluer sa +force de dix-huit à vingt mille hommes.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE TARENTE.</h4> + +<p class="rig">«Huitz-le-Maurup, le 24 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous prévenir que le mouvement +de l'ennemi par sa gauche s'est tout à fait prononcé.--Il parait même +qu'il n'y a plus, ou presque plus personne derrière la Meuse. L'ennemi a +attaqué hier, à Ligny, le duc de Bellune, qui s'est retiré à +Saint-Didier et Vitry, pendant que j'étais en marche pour me porter sur +Bar-le-Duc.</p> + +<p>«Je n'ai point de détail de l'affaire qu'il a eue, mais je crois que +c'est très-peu de chose. D'après cela, je me suis mis en marche moi-même +pour Vitry, afin de le soutenir et de me rapprocher du duc de Trévise, +que les manoeuvres de l'ennemi tendent à séparer de nous. L'ennemi +paraît avoir une forte avant-garde à Joinville.</p> + +<p>«J'ai laissé mon avant-garde aujourd'hui à Bar-le-Duc jusqu'à deux +heures, mais personne ne s'est présenté. Il paraît que l'ennemi a suivi +la même route que le duc de Bellune et a marché sur Saint-Dizier.</p> + +<p>«Le prince de la Moskowa occupait hier Saint-Dizier avec un détachement; +le reste de ses troupes s'y est porté cette nuit, et il marche aussi +aujourd'hui sur Vitry.</p> + +<p>«J'ai envoyé le général Ricard aux Islettes; je compte l'en rappeler +après-demain.</p> + +<p>«Toul s'est rendu sans faire aucune résistance: nous y avons perdu cinq +cents hommes, que le duc de Bellune y avait laissés.</p> + +<p>«Telle est, mon cher maréchal, notre situation d'aujourd'hui.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Vitry, le 25 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que je suis arrivé ici avec la +division de la jeune garde et la brigade de cuirassiers. J'ai placé dans +les villages touchant Vitry la division Lagrange avec l'artillerie qui +est établie à Vitry-le-Brûlé, et la cavalerie légère à Changy et +Outrepont.</p> + +<p>«Vous savez que la division du général Ricard est aux Islettes avec le +10e hussards et le régiment des gardes d'honneur.</p> + +<p>«Je n'ai avec moi qu'une seule compagnie de sapeurs, les deux autres +étant avec la division Ricard, parce que je les avais laissées à Verdun +lorsque j'en suis parti pour achever de mettre en état cette +place.--Cette compagnie, avec les officiers du génie que j'ai, se +rendra, aussitôt son arrivée, pour travailler à la réparation de la +route en avant de Vitry, conformément à ce que vient de me dire, de +votre part, le général Girardin.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Vitry, le 26 janvier 1814,<br>neuf heures et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur est arrivé à cinq heures du matin à Châlons, et Sa Majesté +va être bientôt ici. L'intention de l'Empereur est que je donne l'ordre +au duc de Bellune de manoeuvrer pour se réunir tout entier à +Saint-Dizier, et que vous, monsieur le maréchal, vous appuyiez le duc de +Bellune avec tout votre corps, en vous plaçant entre lui et Vitry.</p> + +<p>«Quant aux deux divisions de la jeune garde, elles sont réunies +aujourd'hui à Vitry, sous les ordres du maréchal prince de la Moskowa. +Toutes les troupes qui étaient à Châlons et échelonnées sur la grande +route de Vitry y arrivent. Vous connaissez la position de ce maréchal.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">26 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«J'exécute le mouvement prescrit par Sa Majesté, et je serai établi ce +soir à Heils-Luthier.</p> + +<p>«Je laisse cependant trois cents hommes d'infanterie et quatre pièces de +canon au pont de Vitry-le-Brûlé, jusqu'à ce qu'ils aient été relevés, ce +point me paraissant ne pas devoir rester dégarni; ce qui réduira les +troupes d'infanterie à mes ordres de trois mille sept cent hommes +jusqu'à l'arrivée du général Ricard.»</p> +<br> + +<h4>LE MARECHAL MARMONT AU MAIRE DE BAR-LE-DUC</h4> + +<p class="rig">Saint-Dizier, le 27 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Sa Majesté a rejoint l'armée hier, à la tête de puissants renforts. +Elle est entrée sur-le-champ en opération et a chassé ce matin l'ennemi +de Saint-Dizier. De prompts succès couronneront sans doute ses +entreprises.</p> + +<p>«Sa Majesté me charge, monsieur le maire, de vous dire qu'elle ordonne +la mise en activité immédiate de la garde nationale de Bar, et qu'elle +rend la ville responsable de l'entrée de l'ennemi, lorsqu'il ne se +présentera pas en forces, avec de l'infanterie et du canon.</p> + +<p>«J'envoie mon aide de camp pour vous faire cette notification et vous +faire connaître les ordres de l'Empereur.</p> + +<p>«Sa Majesté désire aussi que vous fassiez les plus grands efforts pour +envoyer sur-le-champ à Saint-Dizier de nombreux convois de vivres pour +l'armée.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="mid">DISPOSITIONS GÉNÉRALES POUR LE 28 JANVIER 1814.</p> + +<p class="mid">Ordre pour le duc de Raguse.</p> + +<p>«Le général Lefebvre-Desnouettes partira sur-le-champ, prendra la tête +de la marche, se dirigera sur Éclaron, de là sur Montier-en-Der: il aura +avec lui ses douze pièces d'artillerie à cheval.</p> + +<p>«Le prince de la Moskowa, avec la division Meunier et la division +Decous, suivra: chaque brigade aura son artillerie.</p> + +<p>«Le duc de Reggio suivra avec ses deux divisions. Le parc de la garde et +celui de l'armée suivront le duc de Reggio, qui les fera escorter.</p> + +<p>«<i>Le duc de Raguse formera l'arrière-garde et suivra le parc: il +laissera une arrière-garde dans Saint-Dizier toute la journée +d'aujourd'hui et pendant toute la nuit. Cette arrière-garde n'évacuera +Saint-Dizier que par ordre.</i></p> + +<p>«Le général Ricard, qui est à Bassué, près Vitry, entrera dans Vitry et +se portera sur Margerie, route de Vitry à Brienne-le-Château pour se +lier avec nous.</p> + +<p>«Le général Duhesme restera en position toute la journée où il se +trouve, et, à la nuit, il filera sur Vassy. Le duc de Bellune se portera +entre Montier-en-Der et Boullencourt, de sa position de Vassy.</p> + +<p>«La ville de Vitry continuera d'être tenue en force par la garnison. Il +ne sera plus rien expédié de Vitry sur Saint-Dizier.</p> + +<p>«Le général Gérard, qui est à Soudé-Sainte-Croix, viendra sur +Saint-Ouen, route de Vitry-le-Français à Nogent-sur-Aube.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général.</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Mézières, le 29 janvier 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, nous avons eu une affaire aujourd'hui; +l'ennemi a montré de l'artillerie; il est probable que nous nous +battrons encore demain. En conséquence, monsieur le maréchal, il est +nécessaire que vous partiez demain, 30, avant le jour, avec votre corps, +pour vous rendre en diligence sur Brienne, dont nous nous sommes emparés +ce soir.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<i>Signé</i>: ALEXANDRE.»</p> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT</h4> + +<p class="rig">Mézières, le 30 janvier 1814,<br>deux heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur trouve qu'il serait +avantageux de couvrir Saint-Dizier; mais Sa Majesté vous laisse le +maître de faire ce que vous voudrez.</p> + +<p>«Quant à votre corps, ce que vous avez à faire, c'est de vous rendre le +plus tôt possible à Brienne.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major-général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Le général Bruler a reçu l'ordre de prendre position entre +Sommevoire et Doulevent; si vous avez de ses nouvelles, faites lui dire +qu'il doit se diriger sur Brienne.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT</h4> + +<p class="rig">«Brienne, le 31 janvier 1814, neuf heures du soir.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre au maréchal duc de Bellune +d'avoir demain, à la pointe du jour, son corps d'armée et sa cavalerie +sous les armes, avec leur artillerie attelée, et de chercher à +communiquer avec vous sur Soulaine. Faites en sorte, de votre côté, de +communiquer avec lui. Ce maréchal est au Petit-Mesnil.</p> + +<p>«Les autres corps d'armée seront pareillement sous les armes; on +attendra dans cette position des nouvelles de l'ennemi, et tout se +tiendra prêt à partir dans la direction qui sera donnée.</p> + +<p>«On profitera de cela pour passer la revue des armes et prendre note des +places vacantes.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">Brienne, le 31 janvier 1814, onze heures et demie du soir.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'aide de camp de l'un des généraux de +brigade de la division Lagrange arrive à Brienne et annonce à l'Empereur +que votre corps est en marche de Soulaine pour Brienne, et qu'il a +laissé la division Lagrange à moitié chemin de Soulaine ici. S'il est +vrai que vous ayez quitté la position de Soulaine, l'Empereur ordonne, +monsieur le duc, que vous vous établissiez entre Brienne et Soulaine, et +que vous vous mettiez en communication avec M. le maréchal duc de +Bellune, qui est au Petit-Mesnil sur la route de Brienne à Bar-sur-Aube.</p> + +<p>L'Empereur désire, monsieur le duc, avoir de suite les renseignements +sur l'engagement qui paraît avoir eu lieu ce soir, au dire de cet aide +de camp, entre vos troupes et l'ennemi à Soulaine. Il désire aussi +connaître quelles troupes vous avez eu à combattre.</p> + +<p>«Je vous prie, monsieur le duc, aussitôt que vous serez établi, de +m'envoyer un officier pour faire connaître votre position.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Brienne, le 1er février 1814, neuf heures du matin.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, j'ai mis sous les yeux de +l'Empereur votre lettre du 1er février à une heure du matin, datée de +Morvilliers: vous ne faites pas connaître le nombre de pièces de canon, +le nombre d'hommes d'infanterie et de cavalerie que vous avez perdus. Y +a-t-il des aigles avec l'infanterie? Votre arrière-garde, composée de +cinq cents hommes de cavalerie et de trois cents d'infanterie, est assez +forte pour une arrière-garde destinée à marcher à une demi-lieue de +vous, et l'Empereur trouve qu'elle était évidemment insuffisante +lorsqu'au lieu d'arrière-garde vous en avez fait un détachement, et vous +en avez fait un détachement quand vous lui avez fait prendre une autre +direction, lorsque vous vous saviez environné d'ennemis; que pouvaient +faire alors trois cents hommes d'infanterie<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a> +<a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> La division Ricaud m'ayant été enlevée, et se trouvant +placée alors à Dienville-sur-l'Aube, mes troupes de toutes armes ne +s'élevaient pas à plus de trois mille hommes: je demande comment +j'aurais pu organiser une arrière-garde plus forte.</blockquote> + +<p>«L'Empereur désire toutefois, monsieur le duc, avoir un état exact des +pertes en matériel et chevaux.</p> + +<p>«On nous a dit aussi qu'un de vos parcs avait été pris par l'ennemi. Sa +Majesté pense que cela n'aurait pas eu lieu si vous aviez suivi l'ordre +donné. Je vous avais fait connaître que la route de Montier-en-Der était +très-mauvaise et presque impraticable, et que le parti le plus sage +était de suivre la chaussée. Vous seriez arrivé de bonne heure et sans +accident<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a> +<a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Il n'y avait qu'une difficulté, c'est que la grande route +était occupée par deux corps ennemis, celui de Wittgenstein, à +Doulevent, et celui de Wrede devant Soulaine. (<i>Notes du duc de +Raguse.</i>)</blockquote> + +<p>«L'intention de l'Empereur est que vous portiez votre quartier général à +Chaumesnil, et que vous gardiez les bois de Morvilliers; le grand chemin +de Brienne à Soulaine; que vous vous liiez par votre droite au duc de +Bellune qui occupe la Rothière et le Petit-Mesnil; que votre cavalerie +soit en force au village de la Chaise ou dans toute autre position de +cette route, de manière à bien éclaircir ce que fait l'ennemi à +Soulaine. L'ennemi paraît être en position à Frannes et à Selames. +Faites aussi aller des patrouilles de cavalerie jusqu'à Maizières pour +en imposer aux Cosaques qui voudraient battre les bois. Placez vos +équipages et vos embarras derrière Chaumesnil, route de Brienne. +Concertez-vous avec le due de Bellune pour vous secourir mutuellement au +premier coup de canon de l'ennemi; reconnaissez bien ensemble une +position appuyant la droite à l'Aube, à cheval sur la route de Bar et +sur celle de Soulaine. S'il est dans ce moment difficile de remuer la +terre, il doit être facile de couper des arbres pour améliorer cette +position qui serait couverte par trois cents pièces de canon et toute la +réserve qui est à Brienne, dans le cas où l'ennemi marcherait sur nous +pour nous attaquer.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Morvilliers, le 1er février 1814.</p><br><br> + +<p>«Monseigneur, je reçois la lettre que vous m'avez écrite à neuf heures +du matin. Je vais me rendre à Chaumesnil et prendre la position qui +m'est indiquée.</p> + +<p>«Les reproches que contient votre lettre sont injustes, et je ne puis me +dispenser d'y répondre. J'ai dû prendre la route que j'ai suivie, sous +peine d'être détruit ou de mettre bas les armes. Il eût été absurde de +faire une marche de flanc de cinq lieues dans un défilé des hauteurs +duquel l'ennemi était maître, lorsque la route était bordée à ma droite +par une rivière qui n'est guéable que dans peu d'endroits, et que +j'avais l'ennemi en tête, en queue et sur mon flanc.</p> + +<p>«Je ne pouvais point arriver de bonne heure, puisque j'avais dix lieues +à faire, et que j'ai été obligé d'attendre en position toute la journée +sur les hauteurs de Vassy et en bataillant. Les troupes que j'avais à +Saint-Dizier auraient été infailliblement prises si j'avais laissé +l'ennemi s'emparer de Vassy avant leur arrivée. Je n'ai point fait un +détour, puisque mon arrière-garde avait ordre de me suivre sur Anglure, +qui n'est qu'à une lieue et demie de Montier-en-Der, et que sa +communication avec moi était protégée par le ruisseau de Saint-Cloud, +dont les bords sont marécageux. Si cette arrière-garde s'est retirée +directement sur Brienne, c'est que, quelques Cosaques s'étant montrés +entre elle et moi, elle a pris cette direction de son choix. Je n'ai +point, laissé, comme l'Empereur le suppose, deux cents hommes +d'infanterie en arrière, mais plus de sept cents, et six cents chevaux. +Or, lorsqu'à une heure et demie de moi, dans un pays dont les +communications sont difficiles, ayant les flancs bien couverts, ayant +donné ordre de rompre le pont de l'Éronne, je laisse le cinquième de mon +infanterie et le grand tiers de ma cavalerie; que je donne pour +instruction au général qui commande de tenir aussi longtemps que +possible sans se compromettre, et de se retirer lorsque des forces +supérieures se présentent, quel que soit l'événement, je n'ai rien à me +reprocher, et les reproches sont aussi injustes que décourageants.</p> + +<p>«Je n'ai point perdu de canon, parce que, cette arrière-garde étant +destinée à se retirer légèrement devant l'ennemi, je ne lui en ai pas +laissé.--Il a été pris quatorze ou quinze caissons, dont cinq vides, et +trois forges qui avaient été dételées pour renforcer les autres +attelages, et qui auraient été enlevés si l'arrière-garde avait pu tenir +deux heures de plus, parce que les chevaux qui allaient les chercher +étaient à une demi-lieue de Montier-en-Der lorsque l'ennemi y est entré.</p> + +<p>«J'ignore la perte en hommes, parce que je n'ai reçu sur cette affaire +aucun rapport officiel, que ce qui m'est parvenu de Brienne; mais j'ai +appris indirectement que le colonel Hubert, qui a commandé après la +prise du général Vaumerle, avait couché cette nuit à Maizières. Il est +évident qu'il y est arrivé avec une portion de son monde, et que ceux +qui sont arrivés à Brienne sont des fuyards. Le 2e régiment de marine, +qui formait l'infanterie de l'arrière-garde, avait son aigle avec lui.</p> + +<p>«Tel est l'état de choses, monseigneur. Je désirerais savoir ce qu'il +était possible de faire de mieux, avec une poignée de monde embarrassé +par un matériel considérable, dans un pays difficile, à treize lieues de +l'armée, ayant de tous les côtés à la fois des forces triples des +miennes.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Brienne, le 1er février 1814,<br> cinq heures et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je reçois votre lettre de Morvilliers à une +heure du matin. Il faut vous mettre en communication avec le duc de +Bellune qui est au Petit-Mesnil, et vous lier bien avec lui. Éclairez +bien la route de Soulaine.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Brienne, le 1er février 1814,<br>onze heures et demie du soir.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous envoie les dispositions +générales arrêtées par l'Empereur, lisez-les avec attention et +exécutez-les en ce qui vous concerne.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général.</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>DISPOSITIONS GÉNÉRALES.</h4> + +<p class="rig">«Brienne-le-Château, le 1er février 1814,<br>onze heures et demie du soir.</p><br><br><br> + +<p>«La retraite de l'Empereur étant sur Lesmont, le général Sorbier +s'occupera, avec les moyens qui lui restent, d'organiser une batterie +de six pièces d'artillerie à cheval.</p> + +<p>«Les ducs de Bellune et de Raguse doivent avoir des batteries +d'artillerie à cheval pour la retraite.</p> + +<p>«Le général Dulouloy prendra le commandement de ces batteries à cheval.</p> + +<p>«Les trois divisions d'infanterie de la jeune garde ont chacune une +batterie, ce qui fait vingt-quatre pièces;</p> + +<p>«Les batteries à cheval de la ligne et de la garde font vingt-quatre +pièces;</p> + +<p>«Total, quarante-huit pièces,</p> + +<p>«Demain, 2 février, à quatre heures du matin, on aura pris la position +suivante:</p> + +<p>«Le général Nansouty, avec trois mille chevaux, sera en position sur la +gauche un peu en arrière de Brienne-la-Vieille, avec douze pièces +d'artillerie à cheval;</p> + +<p>«Le général Gérard, avec deux pièces, sera en position en avant de +Brienne-la-Vieille; il sera sur trois lignes: l'une à la tête du +village, l'autre à la queue, la troisième dans le bois à la hauteur de +Brienne;</p> + +<p>«Le général Ricard passera à deux heures du matin le pont de +Brienne-la-Vieille, avec la cavalerie de la garde, et s'arrêtera; à +trois heures, il coupera le pont de Brienne, après quoi il marchera sur +Piney, suivant la route de Lesmont par la rive gauche;</p> + +<p>«Le général Grouchy, avec la cavalerie du cinquième corps, sera sur la +gauche de la garde;</p> + +<p>«Le général Curial, avec sa division, sera en position devant Brienne, +occupant la ville en colonne de marche;</p> + +<p>«La division Meunier sera rangée en deux colonnes sur l'extrême gauche, +l'une à peu près au chemin de Maizières, l'autre plus en arrière;</p> + +<p>«La division Rothembourg, à trois heures du matin, traversera Brienne, +et ira prendre position sur les hauteurs à mi-chemin de Lesmont. Elle +aura sa batterie et occupera le bois et la hauteur du Moulin-à-Vent;</p> + +<p>«On placera les batteries de douze près de Lesmont, afin que, si +l'Empereur était trop pressé, il pût faire usage de toute son +artillerie, et coucher au besoin sur la rive droite, au Moulin-à-Vent.</p> + +<p>«Le duc de Bellune partira à deux heures du matin, traversera Brienne, +et prendra position au Moulin-à-Vent.</p> + +<p>«Le duc de Raguse, avec six pièces d'artillerie et un demi +approvisionnement, partira à trois heures du matin, prendra position sur +les hauteurs de Perthes, s'assurera du pont de Rosnay, où il y a un +bataillon de garde, et prendra position sur les hauteurs de Rosnay, se +retirant, s'il y est forcé, par le pont d'Arcis-sur-Aube.</p> + +<p>«Le général Defrance, avec les gardes d'honneur, se mettra en marche à +une heure après minuit, passera le pont de Lesmont, jettera des partis +sur la route de Piney et sur la rive gauche de l'Aube en remontant; s'il +a besoin d'artillerie, le général Ruty lui en donnera.</p> + +<p>«Demain au jour, le général Ruty aura soin de choisir des emplacements +pour y placer de l'artillerie, à droite et à gauche, sur la rive gauche +de l'Aube.</p> + +<p>«Les troupes, à mesure de leur passage, se rangeront en bataille: le duc +de Bellune à droite, la garde à gauche; dans cette situation, on pourra +passer la nuit de demain.</p> + +<p>«Le général Corbineau se rendra de suite de Maizières à Rosnay, à +l'intersection des routes de Rosnay à Lesmont, et fera brûler le pont de +Rosnay lorsqu'il en recevra l'ordre; ou, s'il est pressé par l'ennemi, +il prendra sous ses ordres le bataillon qui est à Rosnay et les pièces. +Il prendra ainsi position, ayant la gauche à la Voire et la droite au +pont de Lesmont, en flanquant l'arrière-garde, pour arriver avec elle à +Lesmont.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Troyes, le 3 février 1814,<br>onze heures et demie du soir.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur a appris avec plaisir, par votre aide de camp, les succès +que vous avez obtenus sur l'ennemi. Je ne reçois votre lettre datée +d'une heure après midi qu'à dix heures du soir; c'est bien long: je ne +sais d'où vient ce retard de l'estafette. Je donne l'ordre au général +Sorbier de faire partir sur-le-champ votre parc pour Arcis. Envoyez en +avant pour accélérer son arrivée. Vous savez que le général Ricard est à +Aubeterre.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Troyes, le 3 février 1814,<br> quatre heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur ordonne qu'avec votre corps <i>vous vous portiez en toute +diligence sur Nogent-sur-Seine</i>, afin de garder le pont de cette ville, +qui pourrait être menacé par la colonne qui a passé devant Arcis depuis +hier. <i>Vous prendrez aussi le commandement d'une division de l'armée +d'Espagne qui doit arriver, demain, 6, à Provins.</i> Il est nécessaire que +vous preniez une position sur la rive droite de la Seine qui commande ce +débouché important.</p> + +<p>«L'Empereur se porte en toute diligence à Nogent-sur-Seine; il sera ce +soir à la hauteur de Méry.</p> + +<p>«Il sera nécessaire, monsieur le maréchal, <i>que vous fassiez garder le +pont de Méry</i>, jusqu'à ce que la troupe que vous en chargerez puisse +être relevée par les premières troupes de l'armée qui viendront de +Troyes, afin qu'aucun parti ne passe la Seine et n'inquiète la marche.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON</h4> + +<p class="rig">Fontaine-Denis, le 7 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire à trois heures après midi. Quelque diligence que nous ayons +faite, je n'ai pu arriver ici qu'à plus de huit heures du soir, +c'est-à-dire à trois lieues de Sézanne.</p> + +<p>«La masse de mes troupes est encore à deux lieues en arrière. J'ai +envoyé une forte reconnaissance sur Barbonne pour avoir des +renseignements. Elle n'est pas encore rentrée. A son retour, j'aurai +l'honneur de vous faire mon rapport, qu'un de mes aides de camp, qui a +un cheval à Villemeux, vous portera en toute diligence. Les habitants +des villages que j'ai parcourus assurent qu'il a passé hier beaucoup de +troupes, infanterie et cavalerie, à Sézanne, se portant dans la +direction de la Ferté. Ce qu'il y a de certain, c'est que, de midi à +quatre heures, on a entendu une forte canonnade de ce côté. Les rapports +sont unanimes à cet égard. Les troupes qui sont en arrière partiront +deux heures avant le jour pour me rejoindre, et je partirai à la pointe +du jour pour Sézanne.</p> + +<p>«Le chemin, jusqu'à une grande lieue et demie en avant de Villemeux, est +une chaussée. Ensuite il est fort mauvais, cependant praticable, surtout +le jour, car les plus grandes difficultés que nous ayons éprouvées ont +été de le reconnaître à cause de l'obscurité. On marche toujours dans +des bruyères, et on peut changer de direction à chaque instant. Après +Barbonne, on trouve la chaussée.</p> + +<p>«Nous avons trouvé à Villemeux des postes de Cosaques qui se sont +repliés devant nous.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Fontaine-Denis, le 7 février 1811.</p><br><br> + +<p>«Sire, je reçois à l'instant des rapports positifs et circonstanciés de +Barbonne, où nos soldats sont entrés après avoir chassé des lanciers +ennemis. L'avant-garde a été jusqu'à une demi-lieue. On n'a trouvé que +de la cavalerie, qui s'est repliée. Les habitants assurent, et un, entre +autres, parti à six heures du soir de Sézanne, qu'il n'y a dans cette +ville que sept à huit cents lanciers prussiens et point d'infanterie, +quoiqu'il y ait eu hier assez de troupes qui se soient postées en avant +dans la direction de la Ferté; mais toutes étaient de la cavalerie, à ce +qu'on assure. L'opinion des habitants de Barbonne est que la canonnade +qu'on a entendue est à peu près dans la direction d'Épernay. Le bruit du +canon a diminué, ce qui annonce qu'il s'est éloigné d'une manière +sensible.</p> + +<p>«Tels sont, Sire, les rapports que j'ai reçus et d'après lesquels il +semblerait que les forces de l'ennemi ne sont pas encore au delà de +Sézanne. Au surplus, j'y serai demain matin de bonne heure, et j'aurai +l'honneur de vous écrire une demi-heure après mon arrivée. De Sézanne il +y a différentes directions qui rendent ce point extrêmement important. +Arrivé là, je serai en mesure d'exécuter tous les ordres que Votre +Majesté voudra me donner. J'enverrai de fortes reconnaissances sur +Montmirail, Épernay et la Ferté.»</p> + + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Nogent-sur-Seine, le 7 février 1814.</p><br><br> + +<p>«L'Empereur ordonne qu'avec votre corps <i>vous vous mettiez en mouvement +pour vous rendre à Sézanne</i>.</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + + +<h4>MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Sézanne, le 8 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Sire, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que nous avons +trouvé ici environ huit cents Cosaques ou Prussiens.</p> + +<p>«Nous avons fait quelques prisonniers, qui nous ont donné les +renseignements consignés dans la note ci-jointe. Deux escadrons se sont +retirés sur la route de Montmirail, et un détachement par la route +d'Épernay. D'après l'ensemble de tous les renseignements, il serait +constant que toute l'armée de Silésie a marché sur Épernay. Quatre à +cinq cents chevaux de cavalerie légère suivent la cavalerie ennemie, qui +s'est retirée par la Ferté-Gaucher.</p> + +<p>«Nous communiquerons, s'il est possible, avec le duc de Valmy et le duc +de Tarente. J'envoie la plus grande partie de ma cavalerie, soutenue par +de l'infanterie et du canon, sur Champaubert, afin d'occuper la +communication de Montmirail, ou au moins avoir des nouvelles de ce qui +s'y passe. Je fais éclairer aussi la route de Châlons. Il est arrivé +ici, samedi au matin, cinq à six cents chevaux ennemis. Cette cavalerie +a poussé dans la direction de la Ferté-Gaucher, et a été remplacée par +sept à huit cents autres chevaux, dont une portion a suivi les premiers. +Enfin quatre à cinq cents chevaux sont arrivés hier pour renforcer ce +qui était resté ici, et la totalité des huit cents chevaux qui étaient +ce matin à Sézanne, a pris la direction que j'ai indiquée.</p> + +<p>«D'après cela, il me semble que l'ennemi opère d'une manière tout à fait +sérieuse dans le bassin de la Marne, et qu'en me portant immédiatement +sur Champaubert, et y étant soutenu, je pourrais lui faire beaucoup de +mal. J'espère pouvoir, dans quatre heures d'ici, envoyer un nouveau +rapport à Votre Majesté.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Sézanne, le 8 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Sire, j'ai eu l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que je +dirigeais la plus grande partie de ma cavalerie avec un peu d'infanterie +et de l'artillerie sur Champaubert. J'ai envoyé trois cents chevaux sur +la Ferté, afin de communiquer avec le duc de Valmy. Je n'ai pas cru +devoir envoyer plus de forces de ce côté, parce que les renseignements +de Sézanne et de la Ferté-Gaucher, où hier il n'avait paru personne, +prouvent que l'ennemi n'est pas en force dans cette direction. J'établis +ce soir une division entre Chapton et Soissy-le-Bois. J'établis mon +quartier général à Chapton, d'où on peut regagner par la Villenauxe, +Charleville et la Garde, la route de Montmirail. Je place à Chapton à +peu près la moitié de mon artillerie, et je laisse le reste à Sézanne. +Mon autre division, sans son canon, quittera Sézanne à l'arrivée de la +garde, et ira coucher à Lachy; enfin je place les quatre cents chevaux +du deuxième corps de cavalerie à la Villenauxe, et ils pousseront des +patrouilles sur la Gaule. Par ces arrangements, je serai en mesure de +connaître positivement cette nuit, de bonne heure, où l'ennemi est en +forces, et Votre Majesté pourra déterminer s'il lui convient d'agir sur +Champaubert ou sur Montmirail. Je serai également à même d'exécuter l'un +ou l'autre de ces mouvements.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Chapton, le 8 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Sire, je ne perds pas un instant pour rendre compte à Votre Majesté de +la position de l'ennemi.</p> + +<p>«Des renseignements, qui me paraissent avoir le caractère de la vérité, +annoncent que l'ennemi est arrivé hier à Montmirail avec de la +cavalerie, et de l'infanterie à Champaubert, et cette infanterie a suivi +le mouvement. Si la chose est vraie et que je sois soutenu, il est +possible de le chasser et de lui faire éprouver de grandes pertes.</p> + +<p>«J'occupe Pont-Saint-Prix-en-Bail, qui était occupé par cinq mille +hommes d'infanterie ennemie. Un grand parc d'artillerie est arrivé à +Champaubert et a continué sa route sur Fromentière. La cavalerie légère, +que j'avais placée sur la route de la Ferté, me rend compte que l'ennemi +a, comme je l'avais prévu, changé de direction, et s'est porté sur la +route de Montmirail.</p> + +<p>«Il me paraît donc démontré que le corps de Sacken est en plein +mouvement par la route de Montmirail, et que la tête de son infanterie y +est arrivée aujourd'hui. Reste à savoir si Votre Majesté veut attaquer +l'ennemi sur Montmirail ou sur Champaubert. Je n'ai point encore le +rapport des reconnaissances qui ont été faites sur la Gaule, route de +Montmirail; mais l'ensemble des renseignements qui m'ont été donnés me +paraît consacrer suffisamment la position de l'armée ennemie telle que +je viens de l'indiquer.</p> + +<p>«Les troupes ont souffert beaucoup de la marche de ce soir, par de +mauvais chemins et par une nuit obscure; elles éprouvent de grands +besoins de vivres. Les villages de cette province ne sont rien. Je prie +donc Votre Majesté de me faire connaître promptement de quel côté elle +veut agir, afin que je fasse des dispositions convenables. Cela est +d'autant plus nécessaire, qu'ayant laissé la moitié de mon artillerie et +mes équipages militaires à Sézanne, avec un bataillon du 115e il faut du +temps pour qu'ils reçoivent l'ordre qui déterminera leur direction.</p> + +<p>«J'attends avec impatience les ordres de Votre Majesté, et je la prie de +faire connaître à l'officier porteur de ma dépêche le point sur lequel +je dois marcher, afin qu'il... l'ordre d'en partir une heure avant le +jour pour me rejoindre dans la direction que vous lui aurez fait +connaître.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Nogent-sur-Seine, le 8 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur comptait aller coucher ce soir à +Sézanne; mais il est retenu ce soir ici par quelques objets d'intérêt +général.</p> + +<p>«La garde à cheval, la première division de vieille garde, doivent être +arrivées.</p> + +<p>«Le prince de la Moskowa doit être échelonné de Villenauxe à Sézanne. Il +importe beaucoup à Sa Majesté d'avoir de vos nouvelles. Elle charge le +général Girardin d'aller près de vous, en toute hâte, de manière à être +de retour à une heure du matin.</p> + +<p>«Sa Majesté ne sait à quoi attribuer la privation où elle est de vos +nouvelles.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Nogent-sur-Seine, le 9 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, le prince de la Moskowa a mandé +qu'il ne pourrait être à Sézanne que dans la journée. L'ennemi ne doit +être arrivé qu'aujourd'hui à Montmirail, et il a dû attendre son +artillerie. S'il est à Montmirail, il faut l'y attaquer demain. Vous +partirez de Chapton, et le prince de la Moskowa de Sézanne. Une colonne +partira de la Ferté sous-Jouarre. Si, au contraire, l'ennemi avait +rétrogradé sur Champaubert, il faudra marcher sur Champaubert. Hier, le +duc de Tarente était maître de Château-Thierry; ainsi l'ennemi n'aura pu +se diriger sur cette ville, à moins que le duc de Tarente n'ait été +forcé devant Château-Thierry.</p> + +<p>«Ayant les habitants pour vous et de la cavalerie, il est facile de vous +éclairer. Il est probable que l'Empereur sera ce soir à Sézanne à six +heures; faites en sorte qu'il y trouve des renseignements précis. +Faites-vous rejoindre par votre artillerie, puisque c'est avec des +canons qu'on se bat.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Chapton, le 9 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Je suis arrivé hier matin à Sézanne, et, ainsi que j'en ai rendu compte +à Sa Majesté, j'ai pu avoir des notions de la situation de l'ennemi. +J'attendais, pour me porter plus loin, que quelque chose indiquât +l'arrivée de l'Empereur. La garde a été annoncée, le service de Sa +Majesté est arrivé. Je me suis porté immédiatement en avant, éclairant +le pays dans toutes les directions, et j'ai acquis la certitude que la +tête de l'infanterie ennemie était arrivée à Montmirail, et que sa queue +était encore hier au soir à Champaubert.</p> + +<p>«Convaincu que Sa Majesté était en marche, et que tout était en +mouvement pour agir ce matin, j'avais poussé le plus de troupes que +j'avais pu en avant pour arriver de bonne heure à Champaubert, plein +d'espérances dans le résultat que ce mouvement devait nous donner. Mais, +les circonstances ayant forcé l'Empereur à rester à Nogent, je n'ai pu, +avec une poignée de monde, me jeter au milieu de l'ennemi à une grande +distance au delà de défilés très-difficiles et de chemins presque +impraticables, sans avoir la certitude absolue d'être soutenu par de +puissantes forces. Ce mouvement, différé de vingt-quatre heures, n'est +plus exécutable, parce que le principal avantage qu'il nous donnait +était de surprendre l'ennemi. Notre mouvement lui étant connu, notre +situation a entièrement changé. L'ennemi serait en mesure de nous +recevoir réunis, puisqu'il voyage sur une route pavée, et que nous, nous +ne pourrions arriver à lui qu'en surmontant des difficultés de +communication extrêmes, et qui sont beaucoup plus grandes que je ne +l'avais imaginé.</p> + +<p>«Ainsi ce mouvement qui, ce matin, nous aurait donné de grands +résultats, nous serait funeste demain.</p> + +<p>«D'après ces considérations et la conviction où je suis qu'en ce moment +l'Empereur ne peut plus faire autre chose que d'exécuter le mouvement +qu'il avait projeté sur Meaux, et qu'il n'y a pas un moment à perdre, je +partirai ce soir d'ici pour me rendre à Sézanne et être en mesure de +marcher promptement sur la Ferté si, comme je l'imagine, j'en reçois +l'ordre. Ma présence ici aura toujours eu pour objet de retarder au +moins d'un jour la marche de l'ennemi en le forçant à se réunir.</p> + +<p>«J'avais préféré le mouvement sur Champaubert, parce qu'il n'y a qu'une +lieue de mauvaise route; le reste est ferré, mais cette lieue est +mauvaise à un point dont on ne se fait pas d'idée, et cependant on la +prétend meilleure que le chemin direct de Sézanne à Montmirail. S'il en +est ainsi, il n'est pas humainement possible de se tirer de ce dernier.</p> + +<p>«Un autre motif aussi, c'est qu'en passant à Champaubert nous étions +sûrs de franchir la rivière qui passe à Montmirail; marchant directement +sur Montmirail, on n'aurait pas eu de chances pour y arriver, parce que +cette rivière est débordée depuis hier, et que, pour peu que l'ennemi +voulût défendre ou couper le pont, on ne pourrait pas la franchir.</p> + +<p>«Les dernières nouvelles que j'ai de l'ennemi sont que c'est le neuvième +corps russe que j'avais hier en présence à Champaubert; ces troupes sont +commandées par Langeron, et arrivent du blocus de Mayence, où elles ont +été remplacées par des milices. Je pense qu'elles suivent le corps de +Sacken. Les dernières sont parties de Champaubert, marchant sur +Montmirail, à huit heures et demie du soir.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Champaubert, le 10 février 1814,<br>huit heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, faites partir demain, à trois heures du +matin, la division du général Ricard, avec son artillerie, pour se +rendre à Montmirail. Gardez à Étoges la division Lagrange et le premier +corps de cavalerie; faites faire des patrouilles pour ramener les hommes +isolés; tâchez d'être informé cette nuit de ce que fait le général +Blücher; se dirige-t-il sur Châlons, sur Épernay, ou annonce-t-il le +projet de nous attaquer? Il faut lui en imposer afin de le déterminer à +ta retraite; cela est important pour nous. Aussitôt qu'il sera constaté +que nous n'avons plus rien à craindre de Blücher, et qu'il est +décidément en retraite, il faut diriger le général Doumerc sur +Montmirail; alors la cavalerie légère, la division Lagrange et douze +pièces de canon tiendront une position pour masquer Blücher et même le +poursuivre.</p> + +<p>«Tâchez d'envoyer quelqu'un sur Vertus, et d'avoir des nouvelles.</p> + +<p>«Le prince, vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Champaubert, 11 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur part à l'instant pour Montmirail. +Voici l'état des choses. Le 9 au soir, le duc de Tarente s'est battu au +village de Morar, en avant de la Ferté-sous-Jouarre. Une charge à la +baïonnette, faite par le général Albert, a tué à l'ennemi six cents +hommes et lui a fait beaucoup de prisonniers. York était encore à une +journée de la Ferté-sous-Jouarre. Le duc de Tarente a jugé convenable de +se porter le 10 entre Meaux et la Ferté-sous-Jouarre; là il doit +recevoir des renforts; il est donc probable qu'hier 10 York et Sacken +ont fait leur réunion. Sacken était de sa personne, avant-hier, 9, à +Vieux-Maison; il n'a pu être qu'hier, 10, à la Ferté. Nous sommes entrés +à Montmirail à minuit; avant quatre heures du matin, Sacken a dû savoir +l'état de la question; que fera-t-il aujourd'hui? Se portera-t-il sur +Montmirail pour ouvrir sa communication? Il se trouverait ainsi entre +deux feux; ou bien abandonnera-t-il toute la ligne de la +Ferté-sous-Jouarre à Montmirail pour se rejeter à Château-Thierry, ayant +ses communications assurées par la chaussée d'Épernay à Chalons? Il +paraît que Blücher à Vertus n'a pas de cavalerie. Dans cet état de +choses, monsieur le duc, aussitôt que nous saurons que Sacken prend le +parti de se porter sur Château-Thierry, nous reviendrons sur vous pour +lui couper la route de Châlons et marcher sur cette ville. Si, au +contraire, Sacken vient sur nous à Montmirail pour ouvrir sa +communication, il faudra que vous veniez nous rejoindre.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Montmirail, 11 février 1814, huit heures du soir.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, nous avons aujourd'hui complétement battu le +corps de Sacken; nous avons fait plus de deux mille prisonniers, pris +vingt pièces de canon, et tué horriblement du monde à l'ennemi. Sacken +fait son mouvement de retraite sur Château-Thierry. Les chemins sont +affreux, et il y a apparence que nous prendrons toute son artillerie et +ses bagages.</p> + +<p>«L'Empereur pense, monsieur le maréchal, que le général Blücher ne doit +plus être à Vertus, et qu'il aura fait un mouvement par sa droite pour +se porter sur Épernay, ou qu'il aura pris le parti de se retirer sur +Châlons. L'Empereur désire, monsieur le duc, que vous lui envoyiez le +plus promptement possible tous les renseignements que vous avez pu +obtenir aujourd'hui sur le corps du général Blücher.</p> + +<p>«Il paraît, d'après des rapports des prisonniers, que le duc de Tarente +a attaqué ce matin l'ennemi du coté de la Ferté-sous-Jouarre.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«De la ferme de l'Épine, le 12 février 1814,<br> huit heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'ennemi s'est retiré sur Château-Thierry. +Nous l'avons repoussé de tous côtés. Il marche sur Vertus. De cette +ville, il se décidera à marcher sur Épernay ou sur Châlons. Que fera +l'ennemi? De Château-Thierry passera-t-il le pont pour se jeter sur +Reims, ou voudra-t-il forcer la chaussée à Épernay pour arriver à +Châlons. Dans tous les cas, la position paraît bien difficile. Votre +cavalerie, monsieur le maréchal, doit faire un ravage affreux sur les +derrières de l'ennemi, vu que sa cavalerie est en avant, et que ces +gens-ci ne sont pas accoutumés à voir leurs derrières compromis. Faites +des proclamations pour que partout on se lève et qu'on les arrête. +Faites imprimer vos proclamations par le premier imprimeur que vous +trouverez. Annoncez que soixante régiments russes ont été détruits, +qu'on leur a pris cent vingt pièces de canon; que le général en chef est +tué ou blessé mortellement; qu'il est temps que le peuple français se +lève pour tomber sur eux; que l'Empereur est à leur poursuite; qu'il +faut qu'on arrête tous les Cosaques, tous les détachements; qu'on coupe +les ponts devant eux; qu'on arrête les bagages, et qu'on ne leur donne +aucuns vivres.</p> + +<p>«Si vous allez à Épernay, et que l'ennemi y vienne, vous aurez là une +belle position à prendre pour le resserrer contre la Marne.</p> + +<p>«Nous recevons à l'instant votre lettre, datée d'aujourd'hui à une heure +et demie du matin; cela ne change rien aux dispositions de cette lettre; +marchez sur Vertus.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Éloges, le 14 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Sire, Votre Majesté a été témoin de tout ce qui s'est passé dans la +journée, de tout ce que la prise du village de Vauchamp et des deux +mille prisonniers qui y ont été faits a de glorieux pour le sixième +corps. Ainsi je ne la fatiguerai pas d'un récit superflu en ce moment, +mais je ne dois pas différer de l'informer de la fin de la journée qui +la couronne d'une manière convenable. Après les belles charges que le +général Grouchy a fait faire, l'infanterie ennemie étant cantonnée et +établie dans le bois, il n'a plus été possible de l'entamer avec de la +cavalerie, et, quoique la nuit fût venue, j'ai cru qu'il était utile de +la culbuter et de la jeter dans le défilé d'Étoges.</p> + +<p>«En conséquence, je me suis emparé des premières troupes d'infanterie +que j'ai eues sous la main, pour pousser une colonne dans cette +direction. Mais cette disposition utile a été un moment suspendue par +les obstacles qu'y a mis le prince de la Moskowa, qui, sans titre +légitime, puisqu'il était sans commandement et sans raison, à empêché +les troupes de marcher.</p> + +<p>«Ayant pu réunir quelques troupes du sixième corps, j'ai cherché à +réparer le temps perdu, en hâtant leur marche. Elles ont balayé tout ce +qu'elles ont trouvé sur la route et à la lisière des bois, pris beaucoup +de monde, éparpillé un grand nombre d'hommes dans la forêt, pris trois +pièces de canon, plusieurs caissons, culbuté les masses qui étaient à la +tête du village d'Étoges, et pris douze cents Russes de la huitième +division, le général prince Ourousoff qui la commande, un colonel, deux +majors et un grand nombre d'officiers: tous ces prisonniers faits à +coups de baïonnette ou de crosses de fusil. Le général Ourousoff, étant +blessé d'un coup de baïonnette, ne pourra partir que lorsqu'on aura pu +trouver une voiture pour le transporter; j'envoie à Votre Majesté le +colonel, qui est fort intelligent, et qui parle avec beaucoup de bonne +foi de la situation de l'armée. D'après ce qu'il m'a dit, la huitième +division est forte de dix bataillons, qui viennent d'être complétés à +cinq cents hommes chacun. Il estime le corps de Kleist à six mille +hommes, ce qui ferait onze mille hommes d'infanterie, à qui nous avons +eu affaire aujourd'hui. Il ajoute que ce corps d'armée a soixante-dix +pièces de canon.</p> + +<p>«Le général Grouchy rendant compte directement à Votre Majesté de ce +qu'il a fait, je n'entrerai à cet égard dans aucun détail.</p> + +<p>«Il paraît que l'attaque de nuit faite sur les Russes les a tout à fait +déconcertés. Les douze cents prisonniers russes partiront à minuit pour +Montmirail.»</p> +<br> + + +<h2>LIVRE VINGTIÈME</h2><br> + +<h4>1814</h4> + +<p><span class="sc">Sommaire</span>.--Proclamation de Louis XVIII.--Marche circulaire autour de +Montmirail.--Arrivée de Marmont à Sézanne (22 février).--Conduite +singulière de Grouchy.--Faute de Napoléon.--Retraite de Marmont devant +Blücher.--Jonction avec Mortier.--Combat de Gué-à-Trem.--Retraite de +l'ennemi sur l'Aisne (2 mars).--Reddition malheureuse de +Soissons.--Batailles de Craonne et de Laon.--Marmont prend position à +Corbeny.--Mouvement sur Reims.--Combat et occupation de +Reims.--Entretien avec l'Empereur.--Retraite sur Fismes.--Bataille +d'Arcis-sur-Aube (21 mars).--Manoeuvres de Napoléon sur les derrières +des alliés.--Marmont manoeuvre pour rejoindre Napoléon.--Combat de +Sommesous.--Combat de Fère-Champenoise.--Retraite sur Paris.--Occupation +de Provins.--Arrivée de Marmont à Charenton.--Marmont est chargé par +Joseph de la défense de Paris.--Bataille de Paris (30 mars).--Le roi +Joseph abandonne Paris.--Capitulation.--État des esprits à +Paris.--Talleyrand.--Arrivée de Napoléon à Fontainebleau.--Marmont se +porte à Essonne.--Dernière entrevue avec l'Empereur.--Le sénat proclame +la déchéance de Napoléon.--Marmont quitte Essonne pour accompagner les +plénipotentiaires envoyés par l'Empereur.--Entretien avec +Alexandre.--Révolte du sixième corps calmée par +Marmont.--Réflexions.--Nature des rapports particuliers qui ont existé +entre l'Empereur et Marmont.</p> + +<p>Pendant ces combats, la grande armée ennemie s'était portée à Nogent, +qu'elle avait attaqué et pris, en s'avançant jusqu'à Nangis et +Fontainebleau. Les corps des ducs de Bellune et de Reggio étaient les +seules forces qu'elle eût devant elle. L'Empereur se décida à marcher en +toute hâte à leur secours, et à profiter de la destruction d'une partie +de l'armée de Silésie et de l'éloignement du reste, pour la battre et la +faire reculer.</p> + +<p>Il se mit en route avec sa garde et la cavalerie de réserve, laissant +provisoirement le général Grouchy à Montmirail, avec la division Leval +et son corps de cavalerie, et le duc de Trévise sur l'Aisne, en +observation contre les troupes du Nord (York et Sacken), qui s'étaient +retirées sur Épernay et sur Châlons. Il me donna l'ordre de pousser des +partis sur cette ville, et défaire même une marche en avant pour en +imposer à l'ennemi; mais d'agir avec circonspection. En conséquence, je +laissai à Étoges la division du général Ricard, et, avec la division +Lagrange et ma cavalerie, je me portai sur Vertus le 15.</p> + +<p>Le 15, à minuit, une lettre du général Grouchy m'informa qu'un ordre de +l'Empereur lui prescrivait de le suivre, avec sa cavalerie et la +division Leval, afin d'opérer avec lui contre la grande armée; qu'au +moment où il allait exécuter le mouvement un corps russe de douze mille +hommes environ (celui des grenadiers de Rajesky) avait paru de l'autre +côté du Morin, et pris poste en face de Montmirail. Il ajoutait que, vu +ma position, il suspendait son départ pour me donner le temps de me +replier.</p> + +<p>A une heure du matin mes troupes étaient en route pour Étoges. Dans +cette marche, j'eus connaissance pour la première fois d'une +proclamation de Louis XVIII, datée du 1er Janvier, où il annonçait, +entre autres choses, que, de retour en France, il favoriserait les +transactions relatives aux biens nationaux. Je fus frappé de son +ignorance de l'état des choses dans ce pays. Arrivé à Étoges, une autre +lettre du général Grouchy m'annonçait que, pensant à la nécessité de ne +pas faire faute aux calculs de l'Empereur, il se décidait à partir et +m'en prévenait, afin de me mettre à même de prendre les dispositions que +je trouverais convenables.</p> + +<p>Ma position était critique. Tant que je ne serais pas parvenu à +retrouver ma ligne naturelle de retraite, ou au moins tant que je ne +serais pas assuré de pouvoir ta prendre sur la Marne, je courrais de +grands dangers, ayant un corps de douze mille hommes devant moi, et les +corps de Sacken, d'York et de Kleist sur mon flanc ou derrière.</p> + +<p>Je pris mon parti sur-le-champ, et voici ce que j'exécutai.</p> + +<p>Je jetai jusque sur Montmirail ma cavalerie légère. Je la chargeai +d'observer cette ville du plus près possible, et de tourner autour +d'elle, en prenant sa retraite sur la Marne, si elle était forcée à +s'éloigner.</p> + +<p>Je me portai à Montmaur, et j'entrepris le même mouvement circulaire +dont Montmirail était le centre, en passant par Orbais. Une fois arrivé +sur la route qui mène à Château-Thierry, tout danger était passé, +j'avais ma retraite sur la Marne, et, si j'étais forcé de m'y porter, je +me réunissais à Mortier. Je pris position en me mettant à cheval sur +cette grande route. Avant le jour j'avais pris ma marche circulaire, et +j'arrivai enfin sur la route de Montmirail à la Ferté-sous-Jouarre. +Revenu dans une position naturelle, je me portai sur l'ennemi, qui +occupait Montmirail avec une partie de ses forces. Un combat de deux +heures le força d'en sortir, après avoir éprouvé une perte de plus de +cinq cents hommes en tués ou prisonniers. Je n'ai jamais compris +pourquoi l'ennemi se conduisit ainsi. Car, s'il tenait à conserver +Montmirail, il fallait soutenir les troupes qui y étaient; et, s'il n'y +tenait pas, il fallait l'évacuer, et non s'en faire chasser. Le Morin +nous sépara pendant la nuit, et le lendemain l'ennemi fit sa retraite +dans la direction de la grande armée. Le 17, j'avais repris Montmirail. +J'y restai les 18, 19 et 20, pour faire reposer mes troupes, exténuées +par tant de mouvements et tant de combats. Le 21, je me mis en marche +pour Sézanne, où j'arrivai le 22.</p> + +<p>Mais qu'avait fait, pendant tout ce temps-là, le général Grouchy avec +son corps de cavalerie et sa belle division d'infanterie? Je vais le +dire, et on aura peine à le croire. Il s'était arrêté à la +Ferté-sous-Jouarre! Le 18, il vint de sa personne à Montmirail pour me +faire son compliment, et me témoigner sa joie de me voir échappé à +d'aussi grands dangers. Il me dit que, l'idée de mes périls l'ayant +poursuivi et anéanti, il n'avait pu continuer son mouvement; que, s'il +me fut arrivé malheur, il se serait brûlé la cervelle. «C'eût été, lui +dis-je, une grande consolation; mais, puisque vous avez tremblé pour +moi, et que vous n'avez pas été au secours de l'Empereur, il fallait au +moins revenir à ma rencontre et faire une diversion en ma faveur.» +Ainsi, grâce à ses indécisions, à ses irrésolutions, il m'avait +compromis pour aller au secours de l'Empereur; et, à peine ce mal fait, +il avait renoncé à tout ce qui lui restait d'utile à exécuter eu allant +rejoindre Napoléon, en sorte qu'il ne servit à rien et ne fut utile à +personne. Ne voit-on pas, en cette circonstance, l'homme de Waterloo?</p> + +<p>Grouchy est le plus mauvais chef à mettre à la tête d'une armée. Il ne +manque ni de bravoure ni de quelques talents pour manier les troupes; +mais il est sans résolution et incapable de prendre un parti: c'est ce +qu'il y a de pire à la guerre.</p> + +<p>A mon arrivée à Sézanne, je fus instruit du mouvement général de l'armée +de Silésie sur Arcis, par Fère-Champenoise, et par suite de sa jonction +avec la grande armée.</p> + +<p>L'Empereur me donna l'ordre de déboucher à Sézanne, et de marcher sur +Fère-Champenoise. Me jeter au milieu de ces immenses plaines avec aussi +peu de troupes, d'aussi grands embarras, et des corps aussi mal +constitués, était courir de grands risques. Je préférai, en marchant en +avant, me rapprocher de l'Aube. Cette rivière pouvait me servir d'appui; +elle me couvrait en partie; et de plus cette direction devait me donner +le moyen de me lier plus facilement avec l'Empereur.</p> + +<p>Je me mis donc en route de Sézanne, le 24, en prenant la direction +d'Arcis, après avoir jeté un corps de cavalerie sur l'Aube pour +l'observer. A peine mon mouvement commencé, je fus informé que l'armée +de Silésie repassait cette rivière. Elle exécutait son mouvement à +Baudemont et Plancy. Je me dirigeai sur ce point pour lui disputer le +passage; mais il était trop tard. Je vis, avant d'être à portée, ses +masses toutes formées sur les hauteurs de Plancy. Je me postai pour +l'observer, et, avant la fin du jour, je vins prendre position sur les +hauteurs de Vindé, en arrière de Sézanne, sur le plateau même où cette +ville est bâtie.</p> + +<p>J'écrivis, dans la journée même, à Napoléon pour lui annoncer le +mouvement de Blücher, qui était le commencement sans doute d'une marche +offensive sur Paris. Le général Bordesoulle qui m'amenait un renfort de +cavalerie, arrivé à Barbonne et voyant l'ennemi d'un autre côté que moi, +rendit le même compte. Son rapport arriva en même temps que le mien. +Enfin le général Boyer, commandant une division venant d'Espagne, et qui +occupait Méry, lui écrivit: «Hier j'avais devant moi toute l'armée de +Silésie; aujourd'hui je n'ai plus personne.»</p> + +<p>Napoléon mit en doute la vérité de ces rapports. Cela était opposé aux +idées qu'il s'était faites. Déjà depuis longtemps, il s'était montré +incrédule à tout ce qui contrariait sa manière de voir.</p> + +<p>On peut se défier des rapports des généraux qui voient l'ennemi partout +et demandent du secours; mais, quand un général déclare qu'il n'a plus +d'ennemis à combattre, à coup sûr on peut ajouter foi à ses paroles, et, +quand tant de rapports différents concordent entre eux, comment ne pas +être convaincu?</p> + +<p>Si, en cette circonstance, Napoléon eût accepté ces avis comme ils +devaient l'être, s'il eut, en conséquence, marché immédiatement, il est +possible que l'armée de Silésie eût été détruite.</p> + +<p>Au lieu de cela, il resta sur la Seine, dans les environs de Troyes. +Blücher marcha contre moi, le lendemain, et fit des dispositions +d'attaque des hauteurs de Vindé. J'avais tout préparé pour faire ma +retraite avec facilité et en bon ordre. Quand l'ennemi eut établi une +batterie de vingt pièces et commencé à tirer, mes troupes disparurent. +L'ennemi se précipita à notre poursuite; mais mes échelons d'artillerie +étaient si bien formés, que constamment il était arrêté au moment +convenable. Pas un homme ne fut pris, et jamais sa nombreuse cavalerie +ne put nous envelopper ni nous entamer. Je n'éprouvai que les pertes +causées par les boulets. J'arrivai à la Ferté-Gaucher avant la fin de la +journée, et je pris position en arrière du Morin. J'avais prévenu le duc +de Trévise en toute hâte de mon mouvement et des motifs qui l'avaient +causé, afin qu'il opérât sa jonction avec moi. Je me retirai par Rebais, +sur le village de Jouarre, où je pris position le 26 au soir, suivi +seulement par un corps ennemi. La masse de ses troupes se dirigea sur +Meaux par la grande route de Coulommiers. Le même jour, le duc de +Trévise arriva à la Ferté-sous-Jouarre, et notre jonction fut opérée.</p> + +<p>Le 27, nous passâmes la Marne à Triport, dont il fallut faire rétablir +le pont. Occupé à mettre de l'ordre dans le passage des troupes, +j'entendis quelques coups de canon, et des coups de fusil tirés à +Meaux. Il n'y avait dans cette ville qu'un petit nombre de gardes +nationaux. La conservation de ce point était pour nous d'une haute +importance. Je m'y rendis, en toute hâte, de ma personne, et me portai +vers le Cornillon, lieu où se présentait l'ennemi.</p> + +<p>Tous les défenseurs étaient à la débandade. Quelques centaines de Russes +avaient déjà franchi le pont, et pénétraient dans la ville. Deux cents +canonniers de la marine, appartenant à mon corps d'armée, venaient +d'arriver. Je cours à eux et je me jette à leur tête, à la rencontre de +l'ennemi, qui se sauve à son tour. Il évacue la porte; nous la fermons +sous ses balles. Je fais ensuite, toujours sous son feu et en sa +présence, brûler le pont de cette fortification. Meaux se trouva ainsi +sauvé. Toute l'armée ennemie se réunit dans la soirée et campa sur les +hauteurs; mais elle était sans moyens de passage et ne pouvait +entreprendre, en ce moment, rien de sérieux ni d'utile.</p> + +<p>Le duc de Trévise campa sur la rive droite de la Marne, au-dessus de la +ville, et moi au-dessous, du côté de Lagny, dont je fis détruire le +pont.</p> + +<p>J'avais envoyé à Paris un officier de confiance, le colonel Fabvier. Il +trouva tout le monde dans une grande sécurité. On envisageait avec +beaucoup de sang-froid le mouvement de Blücher. Cependant on fit un +effort; on nous envoya environ six mille hommes de renfort, et on fit +garder la Marne aux environs de Lagny; mais le plus mauvais esprit +s'était emparé des gardes nationaux. Ils jetaient leurs armes et +refusaient de combattre.</p> + +<p>Le 28 au matin, l'ennemi avait disparu des hauteurs qui dominent Meaux. +Il n'avait pas descendu la Marne, donc il l'avait remontée. On en eut +d'ailleurs la certitude. Le but de ce mouvement était de passer la +rivière, et, pour y parvenir, il lui fallait un pont. Celui de la +Ferté-sous-Jouarre, qui n'était pas défendu, étant le plus à portée, +c'était probablement sur ce point qu'il se dirigeait. Après avoir +franchi la Marne à la Ferté, il lui fallait encore passer l'Ourcq à Lisy +pour venir à nous. Mais un de ses corps, celui de Kleist, marchant en +tête de colonne, était déjà parvenu sur la rive droite de cette rivière. +Il était venu prendre la position de Gué-à-Trem, et, occuper les +hauteurs qui dominent la rive gauche de la Thérouane.</p> + +<p>En réunissant nos troupes, le maréchal Mortier et moi, nous étions assez +forts pour le combattre, et nous nous y décidâmes. D'ailleurs, Kleist ne +pouvait pas être secouru avant vingt-quatre heures par le gros de +l'armée, qui venait de s'éloigner en remontant la rivière.</p> + +<p>Le général Christiani, officier très-distingué, commandant une division +de la vieille garde, marchait en tête de colonne; mes troupes +l'appuyaient. La position fut enlevée d'une manière brillante, et +l'ennemi battu complétement, après avoir éprouvé de grandes pertes. A la +nuit close, et quand nous fûmes entièrement maîtres de la position, le +maréchal Mortier voulut arrêter ses troupes; mais je lui fis +comprendre, quoique avec peine, la nécessité de continuer à marcher. Le +but que nous avions en vue n'était pas atteint. A quelque prix que ce +fût, il fallait arriver sur l'Ourcq sans perdre un moment; sans quoi +nous aurions le lendemain, et sans aucun doute, toute l'armée ennemie +sur les bras.</p> + +<p>Il prit position sur la rive droite de l'Ourcq, à minuit. Quant à moi, +je suivis le corps de Kleist, dont la retraite se faisait dans la +direction de la Ferté-Milon. Arrivé sur la Gorgone, je pris position au +village de Mai pour défendre le passage de ce ruisseau.</p> + +<p>Jamais opération ne fut mieux exécutée et ne réussit plus à souhait. La +masse de l'armée de Blücher vint prendre position sur la rive gauche de +l'Ourcq, au confluent de cette rivière dans la Marne.</p> + +<p>Le soir de ce combat de Gué-à-Trem, j'entendis, pour la première fois, +prononcer le nom des Bourbons et parler des projets faits sur eux. Je +reçus, vers les neuf heures du soir, la visite, de quelques amis venant +de Paris, au nombre desquels était Alphonse Perrégaux, mon beau-frère. +Simple chambellan de l'Empereur, il n'avait parcouru aucune carrière. Sa +grande fortune le rendait indépendant, et il ne s'était jamais occupé +que de ses plaisirs. D'un naturel frondeur, il avait beau jeu à cette +époque pour se livrer à la censure des actes du gouvernement.</p> + +<p>Il s'exprimait très-haut sur la nécessité de se débarrasser de +Napoléon, et, en cela, il me semblait l'écho de Paris. Il parlait du +retour des Bourbons comme du salut de la France. Ce langage, dans la +bouche d'un homme de sa position, me parut singulier. Je combattais ses +idées à cet égard. Je lui dis que nous perdrions, nous autres chefs de +l'armée, le fruit des travaux de vingt campagnes; ce qui avait fait +notre gloire et composait nos souvenirs serait pris à crime auprès de +gens dont les intérêts avaient été toujours contraires. Il me répondit: +«Dans tous tes cas, Macdonald et toi, vous serez certainement dans +l'exception.--Mais, dis-je, ce n'est pas la considération d'intérêts +personnels qui doit décider en pareil cas, ce sont les intérêts de tous, +dont il faut n'occuper.»</p> + +<p>Je ne sais quels rêves d'ambition l'avaient saisi tout à coup. Peut-être +n'exprimait-il que les opinions au milieu desquelles il vivait, et dont +l'action se fait toujours plus ou moins sentir sur nous. Mais telle est +la mobilité de certaines gens, telle est la faiblesse humaine, qu'après +s'être ainsi mis en avant de si bonne heure trois mois n'étaient pas +écoulés, qu'il avait adopté toutes les haines ainsi que tous les +préjugés populaires contre les Bourbons, et s'était rangé parmi leurs +ennemis.</p> + +<p>Mous restâmes dans notre position pendant la journée du 1er mars. +L'ennemi tenta de nous déposter, et le général Kleist, soutenu par le +général Klospewich, m'attaqua sans succès, tandis que Sacken opérait une +diversion en faisant un simulacre du passage de l'Ourcq devant le +maréchal Mortier.</p> + +<p>Le 2 au matin, tout annonça la retraite de l'ennemi sur l'Aisne.</p> + +<p>Le maréchal Mortier rapprocha un peu ses troupes des miennes pour être +plus en mesure de me suivre. Le dégel venu rendait les chemins +difficiles et embarrassait les mouvements de l'ennemi. S'il eût été pris +à revers par Napoléon dans sa marche, il se serait trouvé dans la +position la plus fâcheuse; mais l'Empereur n'avait pas voulu d'abord +ajouter foi aux premiers rapports annonçant sa marche sur Paris. Il y +crut enfin et arriva, le 1er, à la Ferté-sous-Jouarre. L'ennemi, informé +de son mouvement, décampa et prit la direction de Soissons.</p> + +<p>J'attaquai le corps de Kleist qui se retirait dans la même direction. +L'engagement de cette journée lui fit éprouver quelques pertes. Nous lui +fîmes trois cents prisonniers. Je m'établis, le soir du 2, à la +Ferté-Milon. Le lendemain, le mouvement continua. L'ennemi, pressé dans +sa retraite, éprouvait beaucoup d'encombrement au passage de l'Ourcq, à +Neuilly-Saint-Front. Je redoublai alors la vivacité de mes attaques; +mais, voulant arrêter ma marche pour avoir le temps de se reconnaître, +l'ennemi se décida à établir à son arrière-garde une nouvelle batterie +de vingt-quatre pièces de canon. J'étais à l'avant-garde, et à fort peu +de distance de l'artillerie ennemie. Un boulet vint frapper à l'épaule +gauche le cheval que je montais, traversa son corps obliquement, et +sortit par le flanc droit. C'était le cheval arabe blessé précédemment à +Leipzig. Comme il ne fut pas renversé du coup, j'eus le temps de mettre +pied à terre. Ce cheval mourut à huit ou dix pas du lieu où il avait été +atteint.</p> + +<p>L'ennemi cependant effectua son passage de l'Ourcq et continua sa +retraite par la chaussée de Soissons. Sa position devenait +très-critique. Dépourvu d'équipages de pont, l'Aisne n'ayant de pont +dans cette partie de son cours qu'à Soissons, si cette ville se fût +défendue, toute cette armée, déjà battue, fatiguée, découragée, allait +être acculée à une rivière, et enveloppée par des forces suffisantes +pour la détruire. Napoléon arrivait avec quinze ou dix-huit mille +hommes. Mortier et moi nous en réunissions environ douze mille. Le corps +de Bulow et celui de Woronsow, arrivant par la rive droite de l'Aisne et +n'ayant aucun moyen de communication pour se joindre à Blücher, ne +pouvaient le secourir. La fortune de la France, le sort de la campagne, +ont tenu à une défense de Soissons de trente-six heures.</p> + +<p>La garnison de Soissons était sinon complète, mais au moins suffisante. +La place était à l'abri d'un coup de main. Il ne fallait que faire son +métier de la manière la plus simple, et fermer ses portes. Le général +Bulow fit des dispositions apparentes d'attaque et somma cette ville. Un +général obscur de l'armée française, nommé Moreau, y commandait. Bientôt +intimidé, il consentit à capituler en obtenant la faculté de rejoindre +l'armée française, comme si la conservation d'un millier d'hommes et le +secours d'une pareille force pouvaient être mis en balance avec +l'occupation d'un poste important dans un moment décisif. La négociation +étant au moment de se rompre par suite de quelques difficultés faites au +général Moreau d'emmener son artillerie de campagne, le général +Woronsow, qui était présent et jugeait l'importance de la prompte +évacuation de Soissons, dit en russe au négociateur: «Laissez-leur +emmener leurs pièces, et qu'ils prennent même les miennes s'ils les +veulent, pourvu qu'ils partent sans retard.» Le général Woronsow, en me +racontant depuis ces détails, me dit que, dans aucun temps, il n'avait +vu des troupes aussi découragées que celles de cette armée, et qu'elles +eussent été perdues si elles avaient été forcées de combattre dans la +position où l'imprudence de Blücher les avait placées.</p> + +<p>Cette reddition de Soissons est le véritable moment de la crise de la +campagne. La fortune abandonna ce jour-là Napoléon; car ce n'était pas +lui demander trop que de conserver deux jours un point fortifié en état +suffisant de défense. Napoléon a pu regretter de n'avoir pas commencé +son mouvement plus tôt; car peut-être l'armée de Silésie aurait succombé +avant d'arriver sous Soissons. Le reste de la campagne n'offre plus que +des déceptions.</p> + +<p>Napoléon se dirigea sur Fismes, et de là sur Béry-au-Bac, pour y passer +l'Aisne. Maître de Soissons, l'ennemi y repassa la rivière, laissant une +garnison dans la ville. Il réunit ses troupes sur Laon et porta le +corps de Woronsow sur Craonne. Le 5, au matin, nous nous présentâmes, +Mortier et moi, devant Soissons; mais l'ennemi occupait la ville et même +les faubourgs. Nous fîmes sur cette ville une légère tentative qui +devait être et qui fut infructueuse. Nous remontâmes l'Aisne le 6. Le +duc de Trévise continua son mouvement et rejoignit l'Empereur qui +débouchait sur la rive droite. Le 7, j'allai prendre position à +Béry-au-Bac, et j'y fus rejoint par quatre mille hommes de mauvaises +troupes commandées par le duc de Padoue. Des matelots, qui n'avaient +jamais fait la guerre de campagne et ne connaissaient pas les premiers +éléments de leur nouveau métier, servaient leur artillerie.</p> + +<p>Le même jour, Napoléon attaqua l'ennemi dans la forte position de +Craonne. Le seul corps en présence, celui de Woronsow, lui résista +pendant toute la journée. Les pertes furent grandes de notre côté, +surtout en officiers de marque.</p> + +<p>L'ennemi se retira de Craonne sur Laon, où il concentra ses forces. +Après la réunion de l'armée du Nord à celle de Blücher, les forces +ennemies, sur ce point, s'élevaient à plus de cent mille hommes. +L'Empereur le suivit et se porta sur la chaussée de Soissons à Laon; et +cependant Soissons était encore occupé par l'ennemi. Une opération +semblable est difficile à comprendre. Indépendamment des dangers +immenses qui l'accompagnaient, du peu de résultats favorables qu'elle +promettait, elle peut être encore l'objet de la critique la plus fondée +sous d'autres rapports.</p> + +<p>Jamais, dans le cours de cette mémorable campagne, Napoléon n'a eu à sa +disposition, entre la Seine et la Marne, plus de quarante mille hommes. +Les efforts continus que l'on ne cessa de faire pour opérer des levées +et nous les envoyer n'eurent d'autre résultat que d'entretenir le nombre +des combattants à peu près à la même force. Les détachements, arrivant +journellement à l'armée, remplaçaient à peine les pertes causées par les +combats, les marches et la désertion, dont l'effet se fit toujours plus +ou moins sentir.</p> + +<p>Les mouvements de l'Empereur d'une rivière à l'autre, avec une partie de +ses forces, sa garde, ses réserves et son artillerie, portaient +momentanément l'armée, où il se trouvait, à environ trente mille hommes. +Une semblable force se trouvait toujours insuffisante pour combattre les +ennemis réunis. Des succès n'étaient possibles qu'en les surprenant +dispersés, en attaquant leurs corps séparément. Leur offensive seule lui +en offrait l'occasion; mais une défensive préparée et combinée d'avance, +jamais.</p> + +<p>Attaquer Blücher quand l'armée du Nord venait de le joindre, et que ses +forces réunies s'élevaient certainement à cent mille hommes, était +folie. C'était renouveler, d'une manière plus entière et qui pouvait +être plus funeste, la faute de Brienne. A Brienne, on avait échappé par +miracle à la destruction, et on allait, de gaieté de coeur, provoquer +des chances encore pires; car, en combattant en avant de l'Aisne et de +Soissons, occupés par l'ennemi, si celui-ci eût eu la moindre résolution +et eût agi avec plus de calcul, personne n'échappait de l'armée +française.</p> + +<p>Napoléon, entraîné par une passion aveugle et s'abandonnant à des +mouvements irréfléchis, se décida donc à attaquer l'ennemi dans la +position inexpugnable de Laon et par la route de Soissons.</p> + +<p>Le 8, il fit replier les avant-postes ennemis et toute l'armée de +Blücher en arrière des défilés conduisant à Laon. Ce jour-là, d'après +les ordres de Napoléon, je vins prendre position à Corbeny. L'Empereur, +résolu de renouveler ses efforts, prit l'offensive par une attaque de +nuit, franchit le défilé d'Étrouvelle et Chivi, qui se compose d'une +chaussée au milieu des marais. Mais, arrivé au delà, il trouva l'armée +appuyée à la montagne et à la ville de Laon, formée, à droite et à +gauche de cette place, sur une multitude de lignes. Quant à lui, dont +la principale force se composait d'artillerie et de cavalerie, il se +trouvait, en face d'une position inexpugnable, n'ayant à sa disposition +qu'un emplacement à peine suffisant pour mettre en bataille quelques +troupes et en batterie un petit nombre de pièces de canon.</p> + +<p>Mes ordres me prescrivaient de prendre part à la bataille en marchant +directement sur Laon par Fétieux. Parti de grand matin de Corbeny, +j'arrivai à huit heures à Fétieux; mais un brouillard extrêmement épais +me força de m'arrêter. Je ne pouvais m'engager, avec cette obscurité, +dans les vastes et immenses plaines de Marles, dans lesquelles on entre +immédiatement.</p> + +<p>J'entendais le canon de Napoléon, et je souffrais de ne pouvoir encore +lui répondre avec le mien. Enfin, à midi, le brouillard se dissipa. +J'aperçus alors devant moi quelques milliers de chevaux que je poussai +sans peine.</p> + +<p>Je trouvai, à un quart de lieue en avant du village d'Athies, l'ennemi +établi et appuyé à une colline boisée, dont je le chassai après un +combat meurtrier. Le village d'Athies fut également pris et occupé. Je +pouvais continuer mon mouvement offensif; mais la prudence me le +défendait. J'apercevais distinctement les lignes multipliées de +l'ennemi et les corps stationnés sur la route de Marles. Je voyais les +trois quarts de l'armée ennemie au repos, ne prenant aucune part au +combat, et le canon de Napoléon ne bougeant pas. Je pus conclure que +c'était du bruit sans résultat, un simple échange de boulets.</p> + +<p>Mon but unique, en avançant ainsi, était d'essayer une diversion, et de +me conformer à un ordre positif, qu'il eût été criminel de ne pas +exécuter; mais je comptais bien, la nuit arrivée, m'éloigner et regagner +le défilé de Fétieux, sauf à revenir le lendemain matin. L'ennemi, +jugeant la fausse position dans laquelle j'étais placé, profita, avec +habileté et célérité, de ses avantages.</p> + +<p>N'ayant reçu, pendant la journée, aucune nouvelle de l'Empereur, les +communications étant interceptées entre nous, je détachai, à la fin de +la journée, le colonel Fabvier avec cinq cents hommes pour lui rendre +compte de ma position, lui faire connaître mes projets et lui demander +ses ordres.</p> + +<p>La nuit étant close, je fis retirer du village d'Athies, et des +positions correspondantes, le canon qui s'y trouvait, évacuer le +village, et concentrer les troupes en les appuyant à la colline boisée, +disposition préparatoire au mouvement rétrograde que je projetais; mais +les troupes revenant d'Athies, et appartenant à la division du duc de +Padoue, étant mal organisées, peu instruites, ne surent prendre aucune +disposition de sûreté en se retirant, et l'ennemi les suivait à petite +distance sans qu'elles s'en aperçussent.</p> + +<p>Les canonniers de cette division étaient si ignorants, qu'ils n'avaient +pas mis leurs pièces sur l'avant-train en quittant leurs positions de +bataille, mais les avaient laissées à la prolonge au parc, où elles +étaient rassemblées. Toute coup l'ennemi paraît d'une manière inopinée. +Les pièces se sauvent. Celles qui étaient disposées ainsi que je viens +de le dire versent dans les fossés de la grande route. Les troupes +s'ébranlent d'une manière confuse, elles se serrent et se retirent en +masse. Je reste, avec les derniers pelotons, pour en régler et en +ralentir la marche. Des corps de cavalerie ennemie se forment +successivement en bataille, à cheval sur notre chemin de retraite, et +chaque fois la tête de colonne ouvre son passage et les renverse. Ma +cavalerie, formée d'elle-même en colonne, marche parallèlement à la +grande route, à la hauteur de mon infanterie. L'ennemi me suit avec de +l'infanterie. C'est sous son feu, et un feu périodique, que nous avons +exécuté notre retraite.</p> + +<p>Je n'oublierai jamais la musique qui accompagnait notre marche. Des +cornets d'infanterie légère se faisaient entendre, l'ennemi s'arrêtait, +et un feu de quelques minutes était dirigé sur nous; le silence +succédait, jusqu'à ce qu'une nouvelle musique, annonçant un nouveau feu, +se fit entendre. Heureusement, l'ennemi, étant très-près au moment de sa +décharge, presque tous ses coups portaient trop haut. Enfin nous +arrivâmes à Fétieux, où nous fîmes halte. Ce point étant atteint, nous +étions sauvés. Un détachement de quelques centaines d'hommes de la +vieille garde qui s'y trouvait, fut placé à l'entrée du défilé, et nous +pûmes reposer en sûreté et remettre un peu d'ordre dans les troupes. Le +lendemain, par suite des dispositions de Napoléon, je me rendis d'abord +à Béry-au-Bac, et, le 11, à Fismes, tandis que l'Empereur se retirait à +Soissons, évacué par l'ennemi.</p> + +<p>Mes pertes furent considérables en canons et en voitures, mais +très-faibles en hommes; car elles ne s'élevèrent pas à trois cents +hommes pendant cette retraite, chose extraordinaire dans une +circonstance semblable. En comprenant le combat de la journée, elle +s'éleva à sept ou huit cents hommes; mais vingt et une pièces de canon +restèrent dans les fossés de la route.</p> + +<p>Le mauvais génie de Napoléon l'avait entraîné sans doute à livrer +bataille à Laon, et encore, dans l'exécution de ce funeste projet, il +avait pris le plus mauvais parti dans la disposition de ses troupes. +S'il eût réuni toutes ses forces sur le même point, fait déboucher tout +le monde par Fétieux et tourné Laon, on évitait la position, on avait de +l'espace pour déployer l'artillerie et la cavalerie; on menaçait la +retraite de l'ennemi; on évitait d'attaquer directement Laon, dont la +forte assiette décuplait ses forces; mais, dans aucun cas, il ne pouvait +être dans les règles de la raison d'attaquer Laon, en mettant ses +principales forces, une nombreuse artillerie, beaucoup de cavalerie, +dans un défilé dont il était difficile de sortir, tandis qu'il jetait +dans une plaine rase, découverte, en face d'un ennemi vingt fois plus +nombreux, le faible corps que je commandais. Encore une fois, du moment +où toutes les forces ennemies étaient pelotonnées en deux masses, sur la +Seine quatre-vingt-dix ou cent mille hommes, autant sur l'Aisne, il +fallait renoncer à livrer des batailles, attendre tout du temps, des +circonstances, des occasions, et, si on était réduit à livrer bataille, +il fallait le faire dans une position défensive et en cherchant, par des +avantages d'obstacles matériels, à compenser les inconvénients de +l'infériorité du nombre.</p> + +<p>L'Empereur n'était sans doute pas suffisamment éclairé par les funestes +résultats de Brienne et de Laon. Il commit une troisième fois la même +faute, et se fit battre plus tard à Arcis, où il ne pouvait pas être +vainqueur et où il devait être détruit.</p> + +<p>Arrive à Fismes, mes troupes reposées et réorganisées, je me mis bientôt +de nouveau en mouvement pour combattre. Reims, occupé par le général +Corbineau, avait été évacué à l'arrivée du corps de Saint-Priest venant +de Vitry. Le corps de Saint-Priest, composé de Russes et de Prussiens, +et fort de douze mille hommes, était destiné à établir la liaison, à +protéger et à couvrir la communication entre la grande armée et l'armée +de Silésie. Napoléon se décida à marcher immédiatement sur Reims et à +écraser ce corps. C'était à ce genre d'opérations qu'il devait se borner +toutes les fois que l'ennemi lui en présentait l'occasion. Je reçus +l'ordre de me mettre en mouvement, et l'avis de l'arrivée prochaine de +l'Empereur pour me soutenir. Le 13, au matin, du plateau d'Ormes, je +reconnus deux bataillons prussiens en retraite sur Reims. A notre +approche, la cavalerie qui les accompagnait les abandonna. Ces troupes, +en pressant leur marche et marchant serrées, pouvaient nous échapper. +Mon infanterie était encore éloignée; je les fis poursuivre par ma +cavalerie. Peu après, elles prirent poste dans une espèce de parc. Là +elles furent sommées de se rendre. Elles s'y décidèrent en voyant +arriver mon infanterie. Je mis mes prisonniers en route immédiatement, +et Napoléon, qui les rencontra, sortit de sa voiture pour les passer en +revue. Ces deux bataillons appartenaient l'un à la Marche-Électorale, +l'autre à la Poméranie. On peut difficilement expliquer le peu de +prudence des dispositions de M. de Saint-Priest et sur quoi était fondée +une sécurité si entière. Une fois cette expédition terminée, je +continuai mon mouvement sur Reims.</p> + +<p>Arrivé en vue de la ville, je reconnus l'ennemi placé sur les hauteurs +de Tingment. Je fis halte pour attendre l'arrivée des troupes qu'amenait +l'Empereur. Sa garde prit ma gauche, et je reçus l'ordre d'attaquer. +Après une résistance assez faible, la gauche de l'ennemi se retira. +Poursuivis avec vigueur, trois bataillons prussiens furent cernés et +mirent bas les armes.</p> + +<p>L'ennemi, se voyant tourné, se décida à la retraite; mais l'encombrement +causé par un corps aussi nombreux et par son artillerie y mit du dés +ordre. Pressé de nouveau par de nouvelles attaques, le désordre +augmenta; enfin il fut porté à son comble par la charge faite par le +comte Philippe de Ségur, à la tête de son régiment de gardes d'honneur, +qui culbuta tout. Il atteignit la colonne qui occupait la route, la +coupa en partie. Dans cette position elle aurait été prise en entier, +s'il eût été mieux appuyé par la cavalerie qui le soutenait, commandée +par le général Defrance. La cavalerie prussienne, culbutée et +poursuivie, ne pouvant rentrer dans la ville, dont la porte était +obstruée, se jeta dans les fossés qui étaient peu profonds, et sans +contrescarpes revêtues. Elle y abandonna tous ses chevaux, dont nous +nous emparâmes le lendemain.</p> + +<p>Cette brillante charge du comte de Ségur et des jeunes soldats qu'il +commandait eut pour lui un fâcheux résultat. Précipité ainsi sur les +masses ennemies, il se laissa entraîner par la chaleur de la poursuite. +Il entra jusque dans la ville, qui était au pouvoir de l'ennemi. Il y +fut fait prisonnier avec quatre-vingts hommes. Le lendemain, il nous fut +rendu. Mais revenons au corps de M. de Saint-Priest, dont nous avions +pris ou détruit une grande partie. Ses débris étaient rentrés dons la +ville. Nous enlevâmes le faubourg; mais, arrivé à la porte de la ville, +j'employai inutilement mon artillerie pour l'enfoncer. Je ne pus y +parvenir. Cette porte était couverte par un tambour en terre. Cette +tentative coûta la vie à un capitaine d'artillerie à cheval +très-distingué, nommé Guerrier. Cependant la ville fut évacuée à minuit, +et nous y entrâmes à une heure. C'était le dernier sourire de la +fortune. Le lendemain, 14, je reçus l'ordre de marcher à la poursuite de +l'ennemi, et d'aller prendre position à Béry-au-Bac. Avant de me mettre +en route, je passai une partie de la matinée avec l'Empereur. Il me +donna l'ordre d'écrire au général Jansen, à Verdun, de se rendre à Reims +à marches forcées, pour venir le rejoindre avec plusieurs détachements +des garnisons des places de Lorraine, qui avaient été instruits pendant +l'hiver. Ces détachements arrivèrent assez à temps pour le suivre dans +le mouvement qu'il exécuta sur l'Aube.</p> + +<p>Je ne veux pas omettre de rapporter un mot de Napoléon qu'il me dit en +cette circonstance, et qui prouve combien il était devenu insensible aux +malheurs publics et privés. Le mouvement des armées, les besoins des +troupes et l'indiscipline causaient la désolation des pays qui étaient +le théâtre de la guerre et de nos opérations depuis deux mois. Les +troupes françaises contribuaient, pour leur bonne part, aux souffrances +des habitants. J'en parlai à l'Empereur, et je m'apitoyai sur leur sort. +L'empereur me répondit ces propres paroles qui ne sont pas sorties de ma +mémoire: «Cela vous afflige? eh! mais il n'y a pas grand mal! Quand un +paysan est ruiné et que sa maison est brûlée, il n'a rien de mieux à +faire que de prendre un fusil et de venir combattre.»</p> + +<p>L'Empereur me fit part de son projet de marcher contre la grande armée; +mais à quoi bon ces mouvements multipliés qui n'en imposaient plus? Il +fallait attendre que, dans leur marche, les armées ennemies se +divisassent, pour tenter de nouveaux efforts sur quelques-unes de leurs +parties. Il me dit qu'il voulait, après avoir combattu l'armée +autrichienne, se jeter sur les places, prendre presque toutes les +garnisons avec lui, et manoeuvrer sur les derrières de l'ennemi. Pendant +ce temps, il me laisserait en avant de Paris et me chargerait de la +défense de la capitale. Je lui représentai que le rôle contraire me +paraissait plus convenable. La défense de Paris exigeait le concours de +pouvoirs civils dont lui seul pouvait faire usage. Sa présence à Paris +et son action immédiate sur cette ville valaient une armée, tandis que +moi je n'y compterais que par le nombre de mes soldats. Il devait donc +prendre pour lui, dans ce moment, le rôle défensif, et me charger du +rôle offensif. Avec trois mille chevaux, six pièces de canon, cinq cents +hommes d'infanterie et des attelages, j'irais à Verdun, à Metz: et, en +huit ou dix jours, j'aurais organisé une année de trente mille hommes, +avec laquelle je me jetterais sur les derrières de l'ennemi. Il me dit +qu'il voulait faire lui-même cette expédition; mais qu'il manoeuvrerait +de manière à être plus près de Paris que l'ennemi, ce qui, dans la +condition donnée, paraissait difficile; et, en prononçant ces dernières +paroles, il se pencha sur la table où était une carte, prit son compas, +et fit sur la carte quatre ou cinq mouvements. Bref, je le quittai pour +aller joindre mes troupes en marche.</p> + +<p>A une lieue en avant de Béry-au-Bac, je rencontrai une avant-garde +ennemie forte de huit cents chevaux et deux mille hommes d'infanterie. +Je la fis charger par ma cavalerie légère; mais la lâcheté d'un chef +d'escadron de dragons causa quelque perte. Je le fis arrêter et +conduire, par la gendarmerie, à l'Empereur, en demandant sa mise en +jugement. Nous repoussâmes l'ennemi qui repassa sur l'Aisne.</p> + +<p>J'occupai Béry-au-Bac et j'établis mon quartier général à Cormicy. +L'Empereur se mit en marche pour exécuter le mouvement dont il m'avait +parlé. Il laissa le duc de Trévise, avec son corps, à Reims. Notre +mission était, et nos instructions portaient, de couvrir la route de +Paris, de manoeuvrer devant l'ennemi, de prendre des positions, de ne +rien négliger pour retarder sa marche. Et, comme l'Empereur avait plus +de confiance dans ma capacité que dans celle du maréchal duc de Trévise +pour mettre de l'ensemble dans les mouvements, il fut décidé que, le duc +de Trévise étant mon ancien, il conserverait les honneurs du +commandement, tandis que la direction des deux corps me serait cependant +réservée<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>. C'était nous mettre tous les deux dans la plus fausse +position. On ne peut pas commander à demi à la guerre. On peut prendre +des conseils, mais on ne peut pas se charger d'en donner. Je n'ai eu +qu'à me louer, à cette époque, de mes rapports avec le duc de Trévise. +Je crois fermement que jamais deux généraux, placés dans des positions +respectives semblables, ne se sont mieux entendus. Cependant on verra +que cet arrangement fut la cause unique du revers de Fère-Champenoise, +parce que le devoir d'une obéissance absolue n'était pas et ne pouvait +pas être suffisamment senti par celui qui ne devait pas commander, mais +momentanément obéir.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a> +<a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Voir les pièces justificatives.</blockquote> + +<p>L'ennemi avait réuni toute son armée dans les environs de Corbeny. Son +camp était immense. En évaluant ses forces à près de cent mille hommes, +on était plutôt au-dessous qu'au-dessus de la vérité. Je fis tout +disposer pour faire sauter le pont de Béry-au-Bac quand l'ennemi se +présenterait pour le franchir. La nécessité de construire des moyens de +passage retarderait toujours sa marche d'autant, quand le moment d'agir +serait venu. L'ennemi, voulant s'épargner les pertes d'un passage de +vive force, fit un détachement de huit à dix mille hommes, qui remonta +l'Aisne, franchit cette rivière à Neufchâtel, et la descendit pour venir +à Béry-au-Bac par la rive gauche. En même temps, il préparait des moyens +de passage à Pont-à-Vair. Toutes ses troupes étaient en avant de +Corbeny, en vue de ma position.</p> + +<p>Le corps ennemi, venant de Neufchâtel, déboucha sur mon flanc droit; il +était précédé d'une nuée de Cosaques. En même temps, les colonnes de la +rive droite se mirent en marche pour arriver au pont; mais, au moment où +il devenait indispensable d'évacuer Béry-au-Bac, je fis mettre le feu +aux mines pratiquées, et le pont sauta. Alors l'armée en pleine marche +sur la route, et dont la tête était à cinq cents toises de la rivière, +s'arrêta. Ce fut un magnifique coup de théâtre.</p> + +<p>J'évacuai Béry-au-Bacq. Ma droite se replia sur mon centre placé sur les +hauteurs de Pont-à-Vair, où l'ennemi travaillait à un passage que je +contrariai. Un de mes aides de camp, officier très-distingué, fils d'un +homme fort célèbre à divers titres, bons et mauvais, Laclos, y fut tué. +Je fis ma retraite doucement, en bon ordre, sur Roncy, et de là sur la +Vesle, à Fismes, où je m'arrêtai. Ce mouvement, exécuté par ma cavalerie +dans la plaine entre Roncy et Fismes, fut remarquable par sa lenteur et +l'ordre qui y régna.</p> + +<p>La cavalerie ennemie était beaucoup plus nombreuse que la mienne. Je +donnai l'ordre aux chasseurs de faire des feux par escadron, avec leurs +carabines. Cette nouveauté imposa à l'ennemi, et tout le mouvement +s'exécuta au pas jusqu'à la fin.</p> + +<p>J'écrivis au duc de Trévise pour l'engager à se réunir à mot et à se +porter sur Fismes. Devant des forces aussi considérables, nous n'étions +pas assez nombreux pour nous diviser.</p> + +<p>Après notre réunion, nous prîmes position en arrière de Fismes, sur la +hauteur de Saint-Martin. Cette position est très-bonne. Proportionnée à +la force des troupes qui l'occupaient, et difficile à tourner, elle +exigeait des reconnaissances préalables de la part de l'ennemi. Elle +devait tenir des forces considérables en échec pendant un certain temps. +Mais, le 21, nous reçûmes l'ordre de passer la Marne et de venir +rejoindre Napoléon, dont le quartier général devait être le 21 à +Sommesous.</p> + +<p>L'armée de Silésie avait renoncé à faire un mouvement offensif sur Paris +avant d'avoir opéré sa jonction avec la grande armée. Le gros de ses +forces se dirigeait par Châlons, flanqué par une autre colonne qui +marchait parallèlement par Épernay.</p> + +<p>Nous exécutâmes notre mouvement en passant à Oulchy-le-Château et +Château-Thierry, et nous marchâmes avec toute la rapidité possible. Nous +fûmes suivis dans notre marche par le corps de Kleist et celui d'York. +Arrivés à Oulchy-le-Château, nous fûmes forcés de donner du repos aux +troupes. Le matériel des deux corps, extrêmement nombreux, fut laissé +fort imprudemment, pour cette halte, entre Oulchy et l'Ourcq. Après +quelques moments de repos, j'eus l'idée de monter à cheval pour voir les +troupes et les dispositions du terrain avoisinant la rivière. A peine +sorti de la ville, j'aperçus le corps de Kleist débouchant et arrivant +sur nous. Avec tous nos embarras, le passage du défilé était critique. +Heureusement le mouvement put être commencé tout de suite à cause de ma +présence. Je le pressai si bien, que tout était sur la rive gauche de +l'Ourcq quand l'ennemi fut assez en forces pour être redoutable.</p> + +<p>Nous continuâmes notre retraite en bon ordre et sans avoir éprouvé la +moindre perte. Le soir, nous arrivâmes à Château-Thierry. Le lendemain, +22, le pont fut rétabli, et, pour faciliter notre marche, nous prîmes +deux routes différentes. Le duc de Trévise suivit la grande route, et +moi je passai par Condé, Orbais, Montmaur. Le 23 au matin, nos deux +corps se réunirent à Étoges, et allèrent s'établir à Bergères et à +Vertus. Les dernières troupes de la colonne qui avait passé par Épernay +défilèrent alors à notre vue, et l'on essaya une légère poursuite sur +elles. Enfin, le 24, nous nous mîmes en marche dans l'espérance de faire +notre jonction avec l'Empereur.</p> + +<p>Napoléon était parti de Reims, le 19, avec environ dix mille hommes +d'infanterie et six mille chevaux pour exécuter le projet dont il +m'avait entretenu. Toute la grande année ennemie, forte de cent vingt +mille hommes, était postée sur la Seine et occupait, par des corps +détachés, les bords de l'Aube. Après divers combats successifs, le +maréchal duc de Tarente, qui commandait en ce moment toutes les forces +françaises dans cette partie, s'était retiré sur Provins.</p> + +<p>Napoléon se dirigea par Épernay et Fère-Champenoise. Il passa l'Aube à +Plancy, dont il chassa l'ennemi qui se retira sur Méry. Napoléon l'y +suivit, et, avant fait passer sa cavalerie à un gué situé au-dessus de +Méry, l'ennemi décida son mouvement sur Troyes, où s'opérait le +rassemblement de ses forces. Le duc de Tarente, se trouvant alors en +communication avec l'Empereur, se mit en marche pour le rejoindre avec +son corps. Le 20 au matin, Napoléon se porta sur Arcis, où sa cavalerie +arriva à dix heures du matin, et, peu après, il y fut lui-même de sa +personne. Son infanterie s'y rendait de Plancy en suivant la rive droite +de l'Aube. L'ennemi était à portée, et, voyant la cavalerie française +inférieure en force et sans soutien, il t'attaqua et la mit en désordre.</p> + +<p>Mais, l'infanterie étant arrivée et ayant passé le pont, l'ordre se +rétablit. L'armée française prit position en avant de la ville. Des +combats partiels et sans résultat occupèrent le reste de cette journée.</p> + +<p>Cependant Napoléon, abandonné à ses illusions, croyait à une retraite +décidée de l'ennemi. Rejoint par les troupes du duc de Reggio et par +celles du duc de Tarente qui étaient encore sur la rive droite de +l'Aube, il déboucha, le 21, à dix heures du matin, en avant d'Arcis dans +la direction de Troyes. Arrivé sur la crête du plateau, il découvrit +toute l'armée ennemie formée sur trois lignes, présentant à la vue +toutes ses forces réunies, et ayant sa droite à l'Aube et sa gauche à +Barbuisse. Malgré cet état de choses, l'Empereur fit engager l'affaire; +mais, peu après, des observations réitérées lui ayant été faites sur les +résultats infaillibles d'un combat véritable dans une situation +semblable, avec des forces si disproportionnées, et qui donnaient à +l'ennemi le moyen, en opérant par sa droite, de s'emparer de nos ponts +et de notre ligne de retraite, il se décida à faire cesser l'attaque. La +retraite fut ordonnée; mais l'exécution était difficile et le danger +imminent. La destruction de l'armée aurait été l'effet de la moindre +vigueur de la part des alliés.</p> + +<p>La grande circonspection du prince de Schwarzenberg fit notre salut. Ce +général, craignant une nouvelle attaque, fit ses dispositions pour la +recevoir, et l'armée française lui échappa. Le duc de Reggio, chargé de +faire l'arrière garde et de contenir l'ennemi à la fin du mouvement, en +conservant Arcis jusqu'à ce que toute l'armée eût passé l'Aube, remplit +sa tâche avec bonheur et succès. Mais la retraite de ses troupes, +exécutée sous le feu de l'artillerie ennemie, leur fit éprouver d'assez +grandes pertes et causa du désordre. Le soir, l'Empereur était avec sa +garde à Sommepuis. Le gros de l'armée ennemie ne passa pas l'Aube.</p> + +<p>Tel est, en résumé, l'exposé des mouvements faits par l'Empereur depuis +le 17 jusqu'au 22. On cherche en vain les calculs qui ont pu les +motiver, et pourquoi il a fait courir gratuitement à son armée les plus +grands dangers auxquels elle pouvait être exposée. On ne comprendra pas +davantage les motifs des mouvements qu'il allait opérer dans cette +dernière partie de la campagne.</p> + +<p>Le 22, Napoléon se porte sur Vitry, fait sommer la place, dont le +commandant refuse de se rendre, passe la Marne au gué de Frignicourt, et +campe à Farémont. Il commence alors l'exécution du hardi projet de +manoeuvrer sur les derrières de l'armée ennemie, en appelant à lui une +partie des garnisons des places, que le général Durutte devait lui +amener: mais, pour cela, il fallait découvrir Paris; et, si on se le +rappelle, il avait annoncé précisément qu'il éviterait de le faire. Il +marche, le 23, sur Saint-Dizier. Ce mouvement précipité empêche le duc +de Tarente, placé à une marche de lui et faisant son arrière garde, de +réunir toutes ses colonnes. Une partie de son artillerie, laissée dans +ces immenses plaines, sans escorte ou avec une faible escorte, tomba au +pouvoir de l'ennemi. Macdonald passa la Marne au même lieu où Napoléon +l'avait franchie, et au moment où le prince de Schwarzenberg, qui, dès +le 22, avait passé l'Aube, se mettait, le 23, en communication avec +Vitry et y appuyait la droite de son armée.</p> + +<p>Le 23, les dernières troupes de l'armée de Silésie avaient quitté +Vertus, flanquant les masses qui, par Châlons, se portaient sur Vitry. +Cette armée atteignit cette ville dans les journées du 23 et du 24. Ce +jour-là, les deux grandes armées, c'est-à-dire la totalité des forces +alliées, se trouvèrent réunies. Elles se montaient au moins à cent +quatre-vingt mille hommes.</p> + +<p>La même jour, nous partîmes de Vertus, le duc de Trévise et moi, pour +Vitry, dans l'espérance de faire notre jonction avec l'Empereur.</p> + +<p>Je vais analyser les différentes hypothèses que nous étions autorisés à +faire dans la position où nous nous trouvions.</p> + +<p>1° Nous savions par les habitants que l'on s'était battu à Sommesous le +22 et le 23; il y avait eu des coups de canon tirés près de la Marne; +ainsi il était clair que l'Empereur était près de cette rivière; mais +nous ignorions s'il l'avait passée.</p> + +<p>2° Les deux armées ennemies opéraient évidemment leur réunion; mais il +n'était pas certain qu'elle fût complétement effectuée.</p> + +<p>3° Dans un état de choses pareil et avec les ordres reçus, il fallait +s'approcher de Vitry, de manière à opérer suivant les circonstances. Le +point choisi et convenu entre nous, pour notre établissement du 24 au +soir, fut le village de Soudé. Nos deux corps ainsi campés ensemble +pourraient immédiatement prendre le parti qui serait commandé par les +événements:</p> + +<p>1° Si l'Empereur était à portée et si nous pouvions communiquer avec +lui, nous le rejoindrions et nous enverrions prendre ses ordres.</p> + +<p>2° Si l'Empereur avait passé la Marne et s'en était éloigné, l'ennemi +pouvait faire trois choses:</p> + +<p><i>a</i>. Le suivre. Nous étions bien placés pour suivre nous mêmes l'ennemi +et faire une diversion.</p> + +<p><i>b</i>. Si l'ennemi, profitant de l'éloignement de l'Empereur, voulait +marcher sur Paris, nous étions bien placés pour le précéder, évacuer +sans perte les grandes plaines que nous avions à traverser jusqu'à +Sézanne, et ensuite résister dans toutes les positions favorables.</p> + +<p><i>c</i>. Enfin, si l'ennemi, dans l'intention de suivre l'Empereur, voulait +d'abord nous éloigner pour revenir ensuite sur lui, nous pouvions nous +retirer d'abord pour revenir ensuite et nous remettre encore à le +suivre.</p> + +<p>Ainsi Soudé-Sainte-Croix était le lieu indiqué pour prendre position: et +il fut bien convenu, le 24 au matin, avec le duc de Trévise, que nous +nous y rendrions. Je marchais en tête de colonne, et j'arrivai à Soudé à +cinq heures du soir. Je m'y établis.</p> + +<p>La nuit venue, j'aperçus un horizon immense couvert de feu, dont le +développement embrassait plusieurs lieues. Tous les feux étaient-ils +ennemis? ou bien y avait-il des feux français, et où étaient-ils? Pour +résoudre ces trois questions, je choisis quatre officiers extrêmement +intelligents, parlant allemand et polonais, et je les dirigeai en quatre +directions, chacun avec quatre hommes d'escorte. Ils devaient +s'approcher, voir, juger, et même communiquer avec les postes ennemis, +s'ils croyaient pouvoir le faire sans trop de danger.</p> + +<p>Mes quatre reconnaissances revinrent avant la fin de la nuit, et toutes +les quatre m'apportèrent la même nouvelle. Tout ce qui était en présence +était ennemi. L'Empereur avait passé la Marne, et marchait sur +Saint-Dizier. Un des officiers avait même joint un poste de +Wurtembergeois, et s'était fait passer pour Russe.</p> + +<p>D'après ces renseignements, il fallait se tenir prêt à marcher, soit en +avant, soit en arrière. Mais le duc de Trévise, malgré nos conventions, +n'était point arrivé à Soudé. Je lui écrivis, en toute hâte, pour lui +faire connaître l'état des choses, et lui faire sentir la nécessité de +notre très-prompte réunion. L'officier porteur de ma lettre se rendit à +Vitry et à Bussy-Lestrée, où je supposais qu'il s'était établi. Mais cet +officier le manqua sur la route. Il avait pris un autre chemin que le +maréchal, qui arriva chez moi, à Soudé, à la pointe du jour. Je lui fis +connaître l'état des choses, et je lui exprimai le regret qu'il se fût +arrêté au lieu de venir jusqu'à Soudé. Il me répondit: «Mais j'ai pris +une bonne disposition, j'ai échelonné mes troupes!--Comment, monsieur le +maréchal, répondis-je, échelonner ses troupes devant l'ennemi, c'est les +mettre à distance les unes des autres, sur la ligne d'opération, et non +sur une ligne parallèle à son front. Il faut, quand elles sont +échelonnées, qu'elles puissent se réunir naturellement quand on se +retire, ou bien suivre si on marche en avant.» Ce pauvre maréchal ne +connaissait pas mieux le sens des expressions de sa langue que les +éléments de son métier! «Maintenant, lui dis-je, il faut réparer le mal +et envoyer en toute hâte l'ordre aux troupes de se porter avec la plus +grande diligence à Sommesous. Si l'ennemi marche à nous et que nous nous +retirions, elles nous précéderont. Si l'ennemi suit Napoléon, et que +nous marchions en avant, elles nous rejoindront plus tard. De toutes les +manières, nous serons ensemble.» L'ordre fut expédié, mais les moments +pressaient, et il ne put être exécuté assez à temps pour éviter de +grands embarras et de grands malheurs.</p> + +<p>Je fis prendre les armes à mes troupes de grand matin, et je les établis +sur le plateau, près de Soudé, dans une belle position. A peine formées, +je vis déboucher à l'horizon d'énormes masses de troupes venant dans ma +direction. C'était toute l'armée ennemie. Plus de vingt mille chevaux +formés en différentes colonnes parallèles, et avec la facilité +qu'offraient ces plaines désertes, où pas un seul obstacle ne s'opposait +à leur marche, précédaient l'infanterie. Je restai en position jusqu'à +ce que l'avant-garde ennemie fût en présence; mais, une fois à portée +de canon, je commençai mon mouvement rétrograde, qui, étant prévu et +préparé, se fit avec ensemble et sans désordre. Cette marche continua +ainsi sans aucun embarras jusqu'à Sommesous. Mais Sommesous était le +point de direction donné aux troupes du duc de Trévise, et ces troupes +n'étaient pas encore arrivées. J'y pris position pour les attendre et +les rallier. Par suite de cette halte, un engagement eut lieu. Pendant +que l'ennemi portait de nombreuses forces sur mon flanc droit et me +tournait, il renouvelait ses attaques directes.</p> + +<p>Abandonner la position avant l'arrivée des troupes de Mortier, c'était +assurer leur perte et les livrer. Il valait mieux périr avec elles que +de se sauver sans elles. Enfin elles parurent et nous rejoignirent. Je +ne tardai pas un moment à continuer mon mouvement rétrograde; mais il +fallut soutenir bien des charges et traverser les diverses lignes de +cavalerie formées en arrière de nous. Les intervalles de mes petits +carrés furent, pendant longtemps, remplis par la cavalerie ennemie, et +trois fois de suite, ayant voulu sortir d'un carré pour passer dans un +autre, je fus obligé d'y rentrer précipitamment.</p> + +<p>La grande difficulté était de traverser le défilé avec tous nos énormes +embarras. J'y parvins cependant en éprouvant la perte de sept pièces de +canon abandonnées. Je n'eus pas un seul carré d'enfoncé. Le maréchal +Mortier, moins heureux, perdit une brigade de la jeune garde, commandée +par le général Jamin, qui fut enfoncée et prise, et, en outre, +vingt-trois pièces de canon.</p> + +<p>En arrivant à Fère-Champenoise, je trouvai un régiment de marche de +cavalerie rejoignant l'armée, commandé par le colonel Potier, depuis +placé à la tête du régiment des chasseurs de la garde à sa formation. +Cet officier me dit qu'en parlant de Sézanne le matin il y avait vu +entrer l'ennemi. Or c'était précisément sur Sézanne que nous nous +dirigions. Avec un ennemi si nombreux derrière nous, et qui pouvait +opérer à la fois sur tant de points différents, la chose devenait +impossible. Ce point de retraite ne nous était plus permis.</p> + +<p>Pour avoir le temps de nous reconnaître, je changeai la direction de la +retraite. Elle se fit sur le village d'Allemand, situé dans une belle +position, fort élevée, et tenant au même plateau que Sézanne. De ce +point, nous pourrions, le lendemain, choisir entre plusieurs directions.</p> + +<p>Après avoir repoussé avec succès plusieurs attaques de l'ennemi qui nous +suivait, nous entendîmes, sur nos derrières, à gauche, une épouvantable +canonnade. J'en ignorais complètement la cause. Le duc de Trévise me dit +que c'était probablement le général Pacthod.</p> + +<p>Pendant la nuit, ce général avait fait demander des ordres au duc de +Trévise; mais celui-ci, non-seulement ne lui en avait pas donné, mais +encore, comme on vient de le voir, il ne m'avait pas prévenu de sa +présence. Sans cette négligence, il eût été probablement sauvé.</p> + +<p>Pacthod était chargé de conduire à l'Empereur un convoi d'artillerie +considérable, avec une escorte de trois mille hommes de gardes +nationales. N'ayant pu joindre Napoléon, dont il était séparé par +l'ennemi, il errait à l'aventure, sans direction, dans ces immenses +plaines. Il s'était enfin mis en marche pour se rapprocher de la route +d'Étoges. Si, du lieu où il se trouvait pendant la nuit, il se fût +dirigé sur Sézanne, il aurait pu y arriver et suivre le général Compans, +qui, comme lui, à la tête d'un convoi, n'avait pas hésité à retourner en +arrière dans la direction de Paris. Aussitôt qu'il avait connu l'état +des choses. Pacthod, n'ayant point d'ordre ni d'avis précis, hésita. Il +s'éloigna de la véritable direction qu'il aurait dû suivre, et tomba au +milieu de toutes les forces de l'ennemi. Ayant fait mettre tous ses +canons en batterie, il résista, autant qu'il le put, aux charges +répétées faites sur lui. Il fut enfin enfoncé. Toutes les troupes et le +matériel furent pris. C'était, de la part de l'ennemi, un succès facile.</p> + +<p>Tel est l'ensemble des événements que l'ennemi a intitulé du nom +fastueux de bataille, simple échauffourée où il n'y a pas eu un seul +homme d'infanterie engagé du côté de l'ennemi, parce qu'elle n'était +point arrivée. Si l'infanterie eût pu concourir au combat, pas un +individu des deux corps n'aurait pu échapper. On voit combien il +existait de confusion dans l'armée française. Il est impardonnable à +l'état-major de ne m'avoir pas prévenu, en me donnant l'ordre de marcher +sur Vitry, de la présence de ces convois, conduits par les généraux +Pacthod et Compans. On devait me prescrire de les prendre sous ma +protection et de pourvoir à leur sûreté.</p> + +<p>Arrivé au village d'Allemand, j'envoyai une reconnaissance sur Sézanne +pour savoir si l'ennemi l'occupait. Des Cosaques seuls s'y trouvaient. +Le lendemain matin, 26, je me dirigeai sur cette ville par le plateau, +et là nous reprîmes la route de Paris.</p> + +<p>Nous continuâmes notre mouvement jusqu'au delà du défilé de Tourneloup, +près d'Esternay. Les troupes y firent halte et se reposèrent.</p> + +<p>Le maréchal duc de Trévise marchait en tête de colonne, et je faisais +l'arrière-garde. Ce poste de Tourneloup est inforçable, il faut +nécessairement le tourner par le bois de la Traconne, ce qui exige du +temps, c'est-à-dire plusieurs heures.</p> + +<p>Un officier du train d'artillerie, fait prisonnier la veille, me +rejoignit. Il me dit avoir quitté Fère-Champenoise à minuit. En ce +moment il y arrivait de nombreux convois d'artillerie.</p> + +<p>Cette circonstance m'éclaira parfaitement sur les projets de l'ennemi. +S'il n'avait voulu que nous écarter, nous éloigner pour marcher ensuite +avec plus de sécurité contre Napoléon, il aurait suspendu toute marche +de ce côté après le succès obtenu pendant la journée. Puisqu'il arrivait +de l'artillerie à minuit, c'était un mouvement décidé sur Paris.</p> + +<p>D'après cela, vers une heure, les troupes se remirent de nouveau en +mouvement dans la direction de la Ferté-Gaucher.</p> + +<p>L'ennemi me suivait avec toutes ses forces; il pressait quelquefois mon +arrière-garde, dont l'attitude lui imposait constamment.</p> + +<p>A quatre heures du soir, le duc de Trévise me fit dire que son +avant-garde découvrait, en avant de la Ferté-Gaucher, un corps d'armée +en bataille barrant la route. Je m'y rendis aussitôt pour le +reconnaître.</p> + +<p>Dans notre mouvement de Fismes sur la Marne, nous avions été suivis par +les corps de Kleist et d'York. De Château-Thierry, ces deux généraux +s'étaient portés directement sur la Ferté, en passant par Vieux-Maisons, +pour s'opposer à notre retraite. Notre position était critique; j'en +augurai fort mal. Je regardai comme perdue au moins la totalité de notre +matériel, et je dis en plaisantant au général Digeon, commandant mon +artillerie, que, le lendemain, il serait probablement général +d'artillerie <i>in partibus</i>. Cependant nous ne négligeâmes aucun effort +pour nous tirer d'affaire, et nous y parvînmes.</p> + +<p>Il fut convenu que le duc de Trévise mettrait ses troupes en bataille en +présence de celles de Kleist, et ferait bonne contenance, sans provoquer +aucun engagement. Pendant ce temps, je me porterais à mon arrière-garde, +et je défendrais à toute outrance le défilé de Montis, qui offrait une +bonne position très-resserrée. Aussitôt la nuit venue, toutes nos +colonnes se dirigeraient, chacune du point où elles se trouveraient, sur +Provins et Montis. Les positions de Mortier, les plus rapprochées de +l'ennemi, ne devaient être évacuées que deux heures plus tard.</p> + +<p>L'ennemi attaqua Montis avec opiniâtreté; mais ce village fut défendu +avec succès. Kleist se laissa imposer. Tout se passa comme il avait été +convenu; et, chose mémorable! nous sortîmes sans aucune perte de la +plus horrible position où jamais troupes aient été placées.</p> + +<p>Tout arriva intact à Provins, infanterie, cavalerie, artillerie et +équipages.</p> + +<p>L'ennemi nous suivit, mais ne tenta rien, et nous occupâmes la position +fort belle que présente Provins de ce côté.</p> + +<p>La journée fut employée à faire reposer les troupes. Cependant le +mouvement de l'ennemi sur Paris, avec toutes ses forces, y rendait +nécessaire notre arrivée la plus prompte. En conséquence, je proposai au +maréchal Mortier de partir le soir. Il me fit quelques objections, et +entre autres celle-ci (elle est si plaisante, que je me la suis toujours +rappelée). Il me dit: «Mais, si on nous voit arriver ainsi à Paris, +notre présence y jettera l'alarme.</p> + +<p>--Croyez-vous, lui répondis-je, que, si l'ennemi y arrive avant nous, +l'alarme sera moins forte?»</p> + +<p>La réponse était péremptoire. Nous partîmes, dans la nuit, pour la +Maison-Rouge et Nangis. Je passai par Melun, où je couchai. Le +lendemain, nos deux corps arrivèrent à Charenton, où ils passèrent la +Marne.</p> + +<p>Nous nous trouvâmes alors sous les ordres de Joseph, lieutenant de +l'Empereur. Il me chargea de la défense de Paris depuis la Marne jusques +et y compris les hauteurs de Belleville et de Romainville. Mortier fut +chargé de défendre la ligne qui va du pied de ces hauteurs jusqu'à la +Seine. Mes troupes, placées pendant la nuit à Saint-Mandé et à +Charenton, étaient réduites à deux mille cinq cents hommes d'infanterie +et huit cents chevaux. J'avais précédé mes troupes de quelques heures et +employé ce temps à parcourir rapidement le terrain sur lequel j'allais +être appelé à combattre. Quand je l'avais vu autrefois, c'était, +assurément dans des idées tout autres que des idées militaires. Je +rentrai à Paris, et je ne pus jamais joindre Joseph Bonaparte. Le +ministre de la guerre même ne fut accessible qu'à dix heures du soir.</p> + +<p>Le général Compans, parti de Sézanne, où il était avec un convoi +d'artillerie, le 25 mars, jour du combat de Fère-Champenoise, s'était +trouvé à Meaux à l'arrivée de l'ennemi. Après avoir fait sauter le pont +de cette ville, il s'était retiré par Claye. Quelques renforts lui +avaient été envoyés, et la force de ses troupes s'élevait à cinq mille +hommes. Retiré, le 29, à Pantin, il avait été mis sous mes ordres. +Ainsi, avec sept mille cinq cent hommes d'infanterie, appartenant à +soixante-dix bataillons différents et par conséquent ne se composant +que de débris, et quinze cents chevaux, j'ai soutenu, contre une armée +entière, qui a eu plus de cinquante mille hommes engagés, un des plus +glorieux combats, dont les annales françaises rappellent le souvenir. +J'avais reconnu l'importance de la position de Romainville, et, sachant +que le général Compans ne l'avait pas occupée en se retirant, j'ignorais +si l'ennemi s'y était posté. J'envoyai de Saint-Mandé, pendant la nuit, +une reconnaissance pour s'en informer. L'officier qui la commandait, +sans s'y rendre, me fit un rapport comme y ayant été, et me dit que +l'ennemi ne l'occupait pas.</p> + +<p>Cette faute, véritable crime à la guerre, eut un résultat favorable, et +fut la cause en partie de la longueur de cette défense si mémorable, +avec une si grande disproportion de forces. Elle eut cette influence en +me faisant prendre l'offensive et en donnant à la défense un tout autre +caractère. Sur ce faux rapport je partis de Charenton, une heure avant +le jour, pour aller occuper la position avec mille à douze cents hommes +d'infanterie, du canon et de la cavalerie. J'y arrivai à la pointe du +jour; mais l'ennemi y était et l'affaire s'engagea immédiatement par une +attaque de notre part dans le bois qui couvre le château. J'étendis ma +droite dans la direction du moulin à vent de Malassis, et j'appelai à +moi de nouvelles troupes. L'ennemi, étonné de cette brusque attaque, +qu'il attribua à l'arrivée de Napoléon avec des renforts, agit avec une +grande circonspection, et resta sur la défensive.</p> + +<p>Comme il n'avait pu se développer complétement, nous jouissions de tous +les avantages de la position, et d'une artillerie formidable qui y avait +été placée. L'ennemi répugnait à s'étendre par sa droite, seule +manoeuvre qu'il eût à faire, afin de ne pas dégarnir le point attaqué. +Car, si effectivement il eût été culbuté sur ce point, les troupes +avancées près du canal auraient été fort compromises.</p> + +<p>Ainsi les choses se soutinrent dans une espèce d'équilibre jusqu'à onze +heures; mais, en ce moment, l'ennemi, ayant fait un effort par sa gauche +sur ma droite, la culbuta; et ces troupes, en se retirant, ayant +découvert la communication en arrière du parc des Bruyères par laquelle +l'ennemi pouvait déboucher, je fus obligé de me replier et de prendre +position à Belleville. Mes troupes devaient y être plus concentrées, et +en position de défendre à la fois toutes les avenues qui se réunissaient +à ce noeud des communications.</p> + +<p>Ce mouvement périlleux à exécuter, surtout étant engagé d'aussi près et +suivi avec vigueur par l'ennemi, était en outre gêné par le passage du +défilé; aussi fut il accompagné de quelque désordre. Resté avec les +dernières troupes, selon mon usage dans les circonstances difficiles, +j'eus une douzaine de soldats tués à côté de moi à coups de baïonnette à +l'entrée même de Belleville, et je fus sauvé de l'immense danger d'être +pris par le courage et le dévouement du plus brave soldat et du plus +brave homme que j'aie jamais connu, le colonel Genheser. Cet officier, +placé dans le parc des Bruyères, voyant mon péril, déboucha sur les +derrières de plusieurs bataillons des gardes russes qui nous pressaient +vivement, avec une poignée de soldats rassemblés à la hâte, et arrêta +les Russes dans leur poursuite. Ce moment de repos donna les moyens de +rétablir l'ordre. Nous forçâmes l'ennemi à s'éloigner, et les troupes +prirent régulièrement la position nécessaire à la défense de Belleville.</p> + +<p>Peu après ce montent, c'est-à-dire vers midi, je reçus du roi Joseph +l'autorisation d'entrer en arrangement pour la remise de Paris aux +étrangers<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>. Mais déjà les affaires étaient en partie rétablies, et +j'envoyai le colonel Fabvier pour dire à Joseph que, si le reste de la +ligne n'était pas en plus mauvais état, rien ne pressait encore. J'avais +alors l'espérance de pousser la défense jusqu'à la nuit. Mais le colonel +ne trouva plus le roi à Montmartre. Celui-ci était parti pour +Saint-Cloud et Versailles, emmenant avec lui le ministre de la guerre et +tout le cortége de son pouvoir; et cependant aucun danger ne le menaçait +personnellement.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a> +<a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> «Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de +Trévise ne peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en +pourparlers avec le prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui +sont devant eux. «Ils se retireront sur la Loire. + + <p class="sc">«Joseph.</p> +<p class="rig">«Paris, de Montmartre, le 30 mars,<br><i>à dix heures du matin</i>.»</p></blockquote><br><br><br><br> + +<p>L'ennemi n'avait point encore passé sur la rive gauche du canal, et ne +combattait que dans les lieux où je commandais. Sur le rapport du +colonel à son retour, je résolus de continuer l'action.</p> + +<p>L'ennemi attaqua ma nouvelle position avec le plus grand acharnement. +Six fois nous perdîmes, mais sept fois nous reprîmes les postes +importants situés sur notre front, et, entre autres, les tourelles qui +flanquaient les murs du parc des Bruyères. Le général Compans, à la +gauche de Belleville, repoussait avec le même succès toutes les attaques +dirigées sur lui de Pantin, et écrasait les assaillants. Enfin l'ennemi, +informé par les prisonniers du peu de monde qu'il avait devant lui, crut +avec raison pouvoir s'étendre sans danger, puisque aucune circonstance +ne pouvait nous donner les moyens de prendre une offensive sérieuse. Il +fit alors un développement de forces immense. On put voir, des hauteurs +de Belleville, de nouvelles colonnes formidables se diriger sur tous les +points rentrants de la ligne, depuis la barrière du Trône jusqu'à la +Villette, tandis que d'autres troupes passaient le canal et se +portaient sur Montmartre. Dans peu de moments, nous devions être +attaqués partout à la fois.</p> + +<p>Il était trois heures et demie: le moment était venu de faire usage de +l'autorisation de capituler, en mon pouvoir depuis midi. J'envoyai trois +officiers aux tirailleurs comme parlementaires, et un des trois était le +trop célèbre Charles de la Bédoyère. Son cheval étant tué, son trompette +également tué, il ne put franchir la ligne ennemie. Un aide de camp du +général Lagrange parvint à pénétrer.</p> + +<p>Inquiet de ce qui se passait à la gauche de Belleville, au poste +important qu'occupait le général Compans, j'envoyai un officier pour +voir l'état des choses et m'en rendre compte. Il revint promptement, et +m'annonça que l'ennemi occupait la position. Je courus pour m'en +assurer. A peine avais-je descendu quelques pas dans la grande rue de +Belleville, que je reconnus la tête d'une colonne russe qui venait d'y +arriver.</p> + +<p>Il n'y avait pas une seconde à perdre pour agir; le moindre délai nous +eût été funeste. Je me décidai à entraîner à l'instant même un poste de +soixante hommes qui était à portée. Sa faiblesse ne pouvait pas être +aperçue par l'ennemi dans un pareil défilé. Je chargeai, à la tête de +cette poignée de soldats, avec le général Pelleport et le général +Meynadier. Le premier reçut un coup de fusil qui lui traversa la +poitrine, dont heureusement il n'est pas mort. Moi, j'eus mon cheval +blessé et mes habits criblés de balles. La tête de colonne ennemie fit +demi-tour. La retraite étant alors ouverte aux troupes, elles se +retirèrent sur un plateau en arrière de Belleville, où se trouvait alors +un moulin à vent.</p> + +<p>Nous venions de nous réunir sur ce point lorsque l'aide de camp, qui +avait franchi les avant-postes, revint avec le comte de Paar, aide de +camp du prince de Schwarzenberg, et le colonel Orloff, aide de camp de +l'empereur de Russie. Le feu cessa; il durait depuis douze heures. Il +fut convenu que les troupes se retireraient dans les barrières, et que +les arrangements seraient pris et arrêtés pour l'évacuation de la +capitale.</p> + +<p>Telle est l'analyse et le récit succinct de cette bataille de Paris, +objet de si odieuses calomnies, fait d'armes cependant si glorieux, je +puis le dire, pour les chefs et pour les soldats. C'était le +soixante-septième engagement de mon corps d'armée depuis le 1er janvier, +jour de l'ouverture de la campagne, c'est-à-dire dans un espace de +quatre-vingt-dix jours, et dans des circonstances telles, que j'avais +été dans l'obligation de charger moi-même, l'épée à la main, trois fois, +à la tête d'une faible troupe<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>. On voit par quelle succession +d'efforts constants, de marches dans la saison la plus rigoureuse, de +fatigues inouïes et sans exemple, enfin de dangers toujours croissants, +nous étions parvenus à prolonger, au delà de tous les calculs, notre +lutte avec des forces si disproportionnées, lutte dont la fin même +imprimait encore à notre nom un caractère de gloire et de grandeur.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a> +<a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> On se rappellera que le duc de Raguse avait fait toute +cette campagne le bras en écharpe, par suite de la blessure reçue en +Espagne; il avait deux doigts blessés à l'autre main, de sorte qu'il ne +lui restait que trois doigts de valides pour tenir son épée. (<i>Note de +l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p>Le duc de Trévise, qui, pendant toute la matinée, n'avait eu aucun +engagement sérieux, vit tout à coup ses troupes repoussées jusqu'à la +barrière de la Villette. Un peu plus tard Montmartre lui fut enlevé, +après une très-faible résistance. Il avait pu juger, comme moi, des +événements, des circonstances et de la situation des choses. Il se +rendit dans un cabaret attenant à la barrière de la Villette pour traiter +de la reddition de Paris, et m'y donna rendez-vous. M. de Nesselrode et +les autres plénipotentiaires s'y rendirent de leur côté. A une +insultante proposition de mettre bas les armes, nous répondîmes par un +geste d'indignation et de mépris; à celle de prendre la route de +Bretagne en sortant de Paris, nous répondîmes que nous irions où nous +voudrions, sans recevoir une loi qu'on ne pouvait nous contraindre +d'accepter. Les conditions premières et simples de l'évacuation de Paris +et de la remise des barrières, le lendemain matin, étant arrêtées, il +fut convenu que les articles seraient signés dans la soirée.</p> + +<p>Pendant tout le cours de cette partie de la campagne, et de mes +mouvements combinés avec Mortier, j'avais toujours eu l'avant-garde en +marchant à l'ennemi, et l'arrière-garde quand nous nous retirions. Par +suite de cet arrangement, le duc de Trévise et ses troupes se mirent en +marche les premières, et se portèrent le soir dans la direction +d'Essonne. Les miennes bivaquèrent dans les Champs-Élysées, et je me mis +en route le lendemain, à sept heures du matin. A huit heures, les +barrières avaient été remises à l'ennemi.</p> + +<p>Je dois rendre compte ici d'une conversation qui eut lieu chez moi, +pendant la soirée, et qui est une peinture fidèle de l'opinion de +l'époque. Un grand nombre de mes amis s'était réuni chez moi. On parla +avec abandon de la situation des choses et du remède à y apporter. En +général, tout le monde semblait d'accord sur ce point, que la chute de +Napoléon était le seul moyen de salut. On parlait des Bourbons. La voix +la plus énergique en leur faveur, celle qui me fit le plus d'impression, +fut celle de M. Laffitte. Il se déclarait hautement leur partisan, et, +quand je renouvelais les arguments adressés quelque temps avant à mon +beau-frère, il me répondit: «Eh! monsieur le maréchal, avec des +garanties écrites, avec un ordre politique qui fondera nos droits, qu'y +a-t-il à redouter?» Quand je vis un homme de la bourgeoisie, un simple +banquier, exprimer une pareille opinion, je crus entendre la voix de la +ville de Paris tout entière. Peu de mois s'étaient écoulés, et il était +devenu un de leurs ennemis les plus ardents; mais j'aurai lieu de faire +connaître plus d'une fois cet étrange caractère dont la vanité est la +base, et dont le coeur n'a jamais éprouvé un sentiment véritablement +généreux.</p> + +<p>Les magistrats de la ville vinrent chez moi, avant d'aller faire leur +soumission. Mais un homme bien marquant dans cette circonstance s'y +présenta aussi par plusieurs motifs. M. de Talleyrand fit demander à me +voir seul, et je le reçus dans ma salle à manger. Il prit, pour entrer +en matière, le prétexte de savoir si je croyais les communications +encore libres: il me demanda s'il n'y avait pas déjà des Cosaques sur la +rive gauche de la Seine. Il me parla ensuite longuement des malheurs +publics. J'en convins avec lui, mais sans dire un mot sur le remède à +employer. Il cherchait l'occasion de me faire une ouverture; mais, +quoique je pressentisse d'étranges événements, il ne pouvait pas me +convenir d'y concourir; et, dès lors, un secret m'eût été à charge. Je +voulais faire loyalement mon métier, et attendre du temps et de la force +des choses la solution que la Providence y apporterait. Le prince de +Talleyrand, ayant échoué dans sa tentative, se retira.</p> + +<p>J'ajouterai à cette digression un fait peu important en lui-même, mais +qui prouve le sentiment dont chacun était animé alors. Lavalette, ce +séide, cet homme, en apparence si dévoué à Napoléon, cet ami ingrat, +qu'à mes périls je cherchai plus tard à sauver de l'échafaud, et qui, +pour prix de mes efforts, s'est réuni à mes ennemis, était chez moi le +soir du 30. Voulant emmener le plus d'artillerie possible, je lui +demandai un ordre pour prendre tous les chevaux de poste dépendant de +l'administration dont il était le chef. Eh bien! il me le refusa de peur +de se compromettre. Combien il y a d'hommes braves hors du danger, et de +gens dévoués quand il n'y a plus rien à entreprendre!</p> + +<p>On a vu, dans le cours de ces récits, l'erreur dans laquelle l'Empereur +était tombé en faisant passer la Marne à ses troupes. Il fut confirmé +dans l'idée de l'effet qu'il supposait avoir produit sur l'ennemi par le +rapport de Macdonald, annonçant que toute l'armée le suivait dans son +mouvement sur Saint-Dizier.</p> + +<p>Ce maréchal avait pris pour l'armée ennemie le corps de Wintzingerode. +Instruit enfin du véritable état des choses, et jugeant les dangers de +la capitale, Napoléon mit en mouvement toutes ses troupes pour s'en +rapprocher; mais elles étaient à plusieurs jours de distance. Parti de +sa personne en poste, il arriva à la Cour-de-France dans la nuit du 30 +au 31. Là, il rencontra les troupes du duc de Trévise en marche, avec le +général Belliard à leur tête. Celui-ci lui rendit compte des événements +de la journée. Il m'expédia son aide de camp Flahaut, qui arriva à deux +heures du matin et auquel je confirmai les récits faits à Napoléon. +Flahaut retourna vers l'Empereur, qui se rendit à Fontainebleau.</p> + +<p>Le 31, j'occupai la position d'Essonne, et, dans la nuit du 31 au 1er +avril, j'allai à Fontainebleau voir l'Empereur et lui parler des +derniers événements. La belle défense que nous avions faite reçut ses +éloges. Il m'ordonna de lui soumettre, pour mon corps d'armée, un +travail de récompense en faveur de ces braves soldats, qui, jusqu'au +dernier moment, avaient soutenu avec tant de dévouement et de courage +une lutte devenue si prodigieusement inégale.</p> + +<p>L'Empereur comprenait alors sa position. Il était abattu et disposé +enfin à traiter. Il s'arrêta, ou parut s'arrêter, au projet de réunir le +peu de forces qui lui restaient, de les augmenter s'il était possible +sans faire de nouvelles entreprises, et, sous cet appui, de négocier. Le +même jour, il vint visiter la position du sixième corps. En ce moment, +les deux officiers laissés à Paris pour faire la remise des barrières +aux alliés, MM. Denys de Damrémont et Fabvier, rentraient au quartier +général. Ils apprirent à l'Empereur les démonstrations de joie et les +transports qui avaient accueilli les troupes ennemies à leur entrée dans +la capitale, l'exaltation des esprits, enfin la déclaration de +l'empereur Alexandre de ne plus désormais traiter avec lui. Un pareil +récit affligea profondément l'Empereur et changea le cours de ses idées. +En effet, quoiqu'il fût familiarisé avec la pensée du mécontentement +public, il ne pouvait prévoir l'accueil que recevraient les étrangers, à +leur entrée dans Paris, de la part de l'immense majorité des habitants +de cette capitale. La paix devenant impossible pour lui, il fallait +continuer la guerre à tout prix. C'était une nécessité de sa position, +et il n'hésita pas à me le déclarer; mais cette résolution, fondée sur +le désespoir, avait rendu ses idées confuses: en me parlant de passer la +Seine et d'aller attaquer l'ennemi là où j'avais combattu, il oubliait +que la Marne, dont tous les ponts avaient été détruits, était sur notre +route. En général, dès ce moment, je fus frappé du dérangement complet +qui avait remplacé sa lucidité ordinaire et cette puissance de +raisonnement qui lui était si habituelle.</p> + +<p>Ce fut dans ces dispositions qu'il me quitta pour retourner à +Fontainebleau. Il me donna quelques ordres de détail pour deux +bataillons de vétérans restés avec moi, et il continua son chemin. +C'était la dernière fois de ma vie que je devais le voir et l'entendre.</p> + +<p>MM. Denys de Damrémont et Fabvier me racontèrent toutes les +circonstances du mouvement de Paris, et les transports de joie dont il +était accompagné. Ainsi la fierté nationale, le sentiment d'un noble +patriotisme, si naturel aux Français, disparaissaient devant la haine +inspirée par Napoléon. On voulait la fin de cette lutte obstinée, +commencée il y avait deux ans, sous des auspices si imposants, suivis de +désastres dont l'histoire n'offre pas d'exemple, renouvelée ensuite par +les efforts inouïs de la nation, mais rendus bientôt impuissants par un +monde d'ennemis composé de l'Europe entière, et auquel s'étaient joints +même des souverains de la famille de Napoléon. Cet état de choses, +accompagné de la défection des provinces les plus anciennement réunies +et de l'épuisement absolu de la France, avait changé les opinions et les +sentiments de tous. On ne voyait plus le salut public que dans le +renversement de l'homme dont l'ambition avait amené de si grands +désastres.</p> + +<p>Les nouvelles de Paris se succédaient avec rapidité. Le gouvernement +provisoire me fit parvenir le décret du sénat prononçant la déchéance +de l'Empereur. Cet acte me fut apporté par M. Charles de Montessuis, +anciennement mon aide de camp en Égypte. Après être resté six ans près +de moi, cet officier avait renoncé au service, s'était jeté dans la +carrière de l'industrie et avait embrassé avec ardeur les idées dont +toutes les têtes étaient remplies alors à Paris. Il était, en outre, +porteur de lettres de diverses personnes dont j'appréciais l'esprit et +j'honorais le caractère. Dans toutes, on s'accordait à me montrer la +révolution qui s'opérait comme le seul moyen de salut pour la France. Au +nombre des plus marquants de ces correspondants, étaient MM. Dessoles et +Pasquier. Montessuis avait aussi diverses lettres pour Macdonald, entre +autres de Beurnonville, et je les lui fis passer.</p> + +<p>Il serait difficile d'exprimer ici la foule de sensations que ces +nouvelles me firent éprouver et les réflexions qu'elles occasionnèrent. +Cette agitation profonde était le signe précurseur des sensations que le +souvenir de ces grands événements ne cessera de faire naître en moi +pendant toute ma vie. Attaché à Napoléon depuis si longtemps, les +malheurs qui l'accablaient réveillaient en moi cette vive et ancienne +affection qui autrefois dépassait tous mes autres sentiments; et +cependant, dévoué à mon pays et pouvant influer sur son état et sa +destinée, je sentais le besoin de le sauver d'une ruine complète. Il est +facile à un homme d'honneur de remplir son devoir quand il est tout +tracé; mais qu'il est cruel de vivre dans des temps où l'on peut et où +l'on doit se demander: où est le devoir? Et ces temps, je les ai vus, ce +sont ceux de mon époque! Trois fois dans ma vie j'ai été mis en présence +de cette difficulté! Heureux ceux qui vivent sous l'empire d'un +gouvernement régulier, ou qui, placés dans une situation obscure, ont +échappé à cette cruelle épreuve! Qu'ils s'abstiennent de blâmer; ils ne +peuvent être juges d'un état de choses inconnu pour eux! Je voyais d'un +côté la chute de Napoléon, d'un ami, d'un bienfaiteur, chute certaine, +assurée, infaillible, quoi qu'il arrivât; car les moyens de défense +avaient tous disparu, et l'opinion de Paris et d'une grande partie de la +France, devenue hostile, complétait la masse des maux qui nous +accablaient. Cette chute, retardée de quelques jours, n'entraînait-elle +pas la ruine du pays, tandis que le pays, en se séparant de Napoléon, et +prenant au mot la déclaration des souverains, les forçait à la +respecter? La reprise d'hostilités impuissantes ne les dégageait-elle +pas de toutes les promesses faites? Ce mouvement d'opinion si prononcé, +ces actes du sénat, du seul corps représentant l'autorité publique, +n'étaient-ils pas la planche du salut pour sauver le pays d'un naufrage +complet? Et le devoir d'un bon citoyen, quelle que fût sa position, +n'était-il pas de s'y rallier afin d'arriver immédiatement à un résultat +définitif? Assurément il était évident que la crainte et la force +seules étaient capables de vaincre la résistance personnelle de +Napoléon. Mais fallait-il se dévouer à lui, aux dépens mêmes de la +France? Les débris de l'armée, en se réunissant au gouvernement +provisoire, ne donneraient-ils pas à celui-ci une sorte de dignité qui +le ferait respecter des étrangers? Ce gouvernement provisoire ne +devait-il pas y trouver les moyens de négocier comme une puissance, tout +à la fois avec eux et avec les Bourbons, et enfin un appui pour obtenir +toutes les garanties dont nous avions besoin et que nous devions +réclamer?</p> + +<p>Quelque profond que fût mon intérêt pour Napoléon, je ne pouvais me +refuser à reconnaître ses torts envers la France. Lui seul avait creusé +l'abîme qui nous engloutissait. Que d'efforts n'avions-nous pas +prodigués, et moi plus que tout autre, pour l'empêcher d'y tomber! Le +sentiment intime d'avoir dépassé l'accomplissement de mes devoirs +pendant cette campagne était d'accord avec l'opinion. Plus qu'aucun de +mes camarades j'avais payé de ma personne dans ces cruelles +circonstances, et montré une constance et une persévérance soutenues. +Ces efforts inouïs, renouvelés tant qu'ils pouvaient amener un résultat +utile, ne m'avaient-ils pas acquitté envers Napoléon, et n'avais-je pas +rempli largement ma tâche et mes devoirs envers lui? Le pays ne +devait-il donc pas avoir son tour, et le moment n'était-il pas venu de +s'occuper de lui? N'y a-t-il pas des circonstances tellement +importantes, qu'un homme d'un caractère pur et droit puisse et doive +s'élever au-dessus de toutes les considérations vulgaires et comprendre +de nouveaux devoirs? Le sentiment de ce qu'on a fait ne doit-il pas +donner la force de les envisager? Et quand une fois ils sont reconnus, +ne faut-il pas agir?</p> + +<p>Dans la circonstance, la première chose à faire était de suspendre les +hostilités, afin de donner à la politique le moyen de régler nos +destinées. Pour atteindre ce but, il fallait entrer en pourparler avec +les étrangers. Cette démarche était pénible, mais nécessaire. Les +étrangers eux-mêmes n'avaient-ils pas changé de caractère et de +physionomie depuis qu'ils avaient été adoptés, pour ainsi dire, par la +masse des habitants de la capitale, par le sénat, par toutes les +autorités, et lorsque, sous leur appui, une opinion puissante et +universelle se manifestait? On se rappelle mal, aujourd'hui, de ce temps +si extraordinaire, si près de nous encore par le nombre des années, mais +si éloigné par le sentiment. On est oublieux en France. On renie +promptement ses principes, ses paroles et ses actions; mais les faits +n'en sont pas moins constants, et l'histoire impartiale, écrite dans des +temps plus reculés et hors de l'influence des partis, consacrera la +vérité. Or cette vérité, la voici: l'opinion d'alors considérait +Napoléon comme le seul obstacle au salut du pays. Je l'ai déjà dit: ses +forces militaires, réduites à rien, ne pouvaient plus se rétablir. Un +recrutement régulier était devenu impossible. Au moment où Paris était +perdu, tout tombait en lambeaux.</p> + +<p>On voit donc ce qui se passait en moi. Si les sentiments se +combattaient, tous les calculs se réunissaient pour faire pencher la +balance en faveur de la révolution qui venait d'éclater à Paris et pour +mettre, autant que possible, mes devoirs de citoyen en harmonie avec mes +sentiments personnels et mon affection pour Napoléon. Pour montrer les +motifs qui m'avaient fait agir, j'eus la pensée de me consacrer aux +devoirs de l'amitié et de suivre Napoléon dans l'exil, après avoir +exécuté ce que le salut de mon pays commandait. Mais, avant d'arrêter +définitivement un parti, il était convenable et nécessaire de prendre +l'avis de mes généraux et de m'entourer de leurs lumières.</p> + +<p>Tous les généraux placés sous mes ordres furent donc réunis chez moi. Je +leur communiquai les nouvelles reçues de Paris. Chacun avait le +sentiment des prodiges opérés pendant la campagne, prodiges hors de tous +calculs, mais aussi tous étaient convaincus de l'impossibilité de les +continuer. La décision fut unanime. Il fut résolu de reconnaître le +gouvernement provisoire et de se réunir à lui pour sauver la France. Des +pourparlers s'ouvrirent avec le prince de Schwarzenberg, et je rédigeai +la lettre qui devait être envoyée à l'Empereur quand tout serait +convenu et arrêté. Dans cette lettre, je lui annonçais que, après avoir +rempli les devoirs que m'imposait le salut de la patrie, j'irais lui +apporter ma tête et consacrer, s'il voulait l'accepter, le reste de ma +vie au soin de sa personne<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a> +<a href="#footnote13"><sup class="sml">13</sup></a>. Mais, les événements ayant marché par +eux-mêmes, comme on le verra bientôt, je ne crus pas devoir en prendre +sur moi la responsabilité, et cette lettre ne fut pas envoyée.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote13" name="footnote13"><b>Note 13: </b></a> +<a href="#footnotetag13"> +(retour) </a> La lettre originale se trouve<a id="footnotetagA" name="footnotetagA"></a> +<a href="#footnoteA"><sup class="sml">A</sup></a> dans mes papiers, à +Paris. (<i>Le duc de Raguse.</i>)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnoteA" name="footnoteA"><b>Note A: </b></a> +<a href="#footnotetagA"> +(retour) </a> Cette lettre ne s'est pas retrouvée. (<i>Note de +l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p>Pendant ce temps, et précisément au même moment (4 avril), Napoléon +cédait aux énergiques représentations de deux chefs de l'armée, portées +jusqu'à la brutalité de la part du maréchal Ney. Reconnaissant +l'impossibilité de soutenir la lutte, il abandonnait l'Empire en faveur +de son fils, et nommait plénipotentiaires le prince de la Moskowa, le +duc de Tarente et le duc de Vicence. Ceux-ci vinrent, en traversant mon +quartier général, m'apprendre ce qui s'était passé à Fontainebleau.</p> + +<p>Cet événement changeait la face des choses. Isolé à Essonne, je n'avais +pu consulter, sur le cas présent, les autres chefs de l'armée. J'avais +fait au salut de la patrie le sacrifice de mes affections; mais un +sacrifice plus grand que le mien, celui de Napoléon, venait de le +sanctionner. Dès lors mon but était rempli, et je devais cesser de +m'immoler. Mes devoirs me commandaient impérieusement de me réunir à mes +camarades. Je serais devenu coupable en continuant à agir seul. En +conséquence, j'appris aux plénipotentiaires de l'Empereur mes +pourparlers avec Schwarzenberg, en ajoutant que je rompais à l'instant +toute négociation personnelle et que je ne me séparerais jamais d'eux.</p> + +<p>Ces messieurs me demandèrent de les accompagner à Paris. Réfléchissant +que, d'après ce qui s'était passé, mon union avec eux pourrait être d'un +grand poids, j'y consentis avec empressement. Avant de partir d'Essonne, +j'expliquai aux généraux auxquels je laissais le commandement, et, entre +autres, au général Souham, le plus ancien, et aux généraux Compans et +Bordesoulle, les motifs de mon absence. Je leur annonçai mon prochain +retour. Je leur donnai <i>l'ordre, en présence des plénipotentiaires de +l'Empereur</i>, de ne pas faire, <i>quoi qu'il arrivât, le moindre mouvement +avant mon retour</i>.</p> + +<p>Nous nous rendîmes au quartier général du prince de Schwarzenberg +(toujours 4 avril) pour prendre l'autorisation nécessaire à notre voyage +à Paris. Dans mon entretien avec ce général, je me dégageai des +négociations commencées. Je lui en expliquai les motifs. Le changement +survenu dans la position générale devait en apporter un dans ma +conduite. Mes démarches n'ayant eu d'autre but que de sauver mon pays, +et une mesure, prise en commun avec mes camarades et de concert avec +Napoléon, promettant d'atteindre ce but, je ne pouvais m'en isoler. Il +me comprit parfaitement et donna son assentiment le plus complet à ma +résolution.</p> + +<p>Arrivés à Paris, dans l'entretien que nous eûmes ensuite avec l'empereur +Alexandre, je ne fus pas un des moins ardents à défendre les droits du +fils de Napoléon et de la régente. La discussion fut longue et vive. +L'empereur Alexandre la termina en déclarant qu'il ne lui était pas +possible de prononcer seul sur cette importante question. Il devait en +référer à ses alliés, mais tout semblait annoncer qu'il persisterait +dans la déclaration déjà faite.</p> + +<p>Le 5 au matin, nous nous rendîmes chez le maréchal Ney pour attendre la +réponse définitive. Nous y étions réunis depuis quelque temps lorsque le +colonel Fabvier, arrivant en toute hâte d'Essonne, vint m'annoncer que, +peu de temps après mon départ de cette ville, plusieurs officiers +d'ordonnance étaient venus me chercher pour aller trouver l'Empereur à +Fontainebleau, et le dernier venu avait ajouté que, puisque le maréchal +était absent, le général commandant à sa place devait se rendre au +quartier général impérial. Effrayés de cette injonction, les généraux, +croyant avoir des dangers à courir, n'avaient trouvé rien de mieux pour +s'y soustraire que de mettre les troupes en mouvement pour franchir les +lignes ennemies. Le colonel Fabvier les avait rejoints lorsque la tête +des troupes était déjà au pont sur la grande route. Il avait fait aux +généraux les plus énergiques représentations sur leur détermination. Il +leur avait demandé d'attendre mon retour et les ordres qu'il irait +chercher. Ils l'avaient promis formellement. A l'instant, je fis partir +mon premier aide de camp, Denys de Damrémont, pour Essonne. Je me +disposais à m'y rendre, lorsqu'un officier étranger, envoyé à l'empereur +Alexandre, vint annoncer que le sixième corps devait être, en ce moment, +arrivé à Versailles. Aussitôt après le départ du colonel Fabvier, les +généraux avaient repris l'exécution de leur coupable dessein. Tel est +l'historique de ces événements.</p> + +<p>Lorsque, en 1815, je crus de mon devoir de publier une réponse aux +accusations dont j'étais l'objet, je rendis compte de cette +circonstance, et je m'expliquai ainsi:</p> + +<p>«Les généraux avaient mis les troupes en mouvement pour Versailles, le 5 +avril, à quatre heures du matin, effrayés qu'ils étaient des dangers +personnels dont ils croyaient être menacés et dont ils avaient eu l'idée +par l'arrivée et le départ de plusieurs officiers d'état-major, venus +de Fontainebleau le 4 au soir. La démarche était faite et la chose +irréparable.»</p> + +<p>Ces événements étaient alors si récents, que j'eusse été, à coup sûr, +contredit par ceux qui y avaient pris part, si j'eusse le moins du monde +altéré la vérité, et certainement je n'aurais pas entrepris de me +justifier; mais il est une preuve bien plus positive. J'ai entre les +mains une lettre du général Bordesoulle, écrite de Versailles, par +laquelle ce général, en m'annonçant l'arrivée du corps d'armée dans +cette ville, s'excuse par les raisons que j'ai détaillées, d'avoir +enfreint mes ordres<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a> +<a href="#footnote14"><sup class="sml">14</sup></a>. Ainsi que je le disais en 1815, la démarche +faite était irréparable, et le mal d'autant plus grand, qu'aucune +convention n'avait été arrêtée avec le général ennemi. Je lui avais, au +contraire, annoncé la rupture de la négociation commencée. Les troupes +se trouvaient ainsi à la merci des étrangers, et non-seulement celles +qui s'étaient détachées, mais encore celles qui entouraient l'Empereur, +qui n'étaient plus couvertes.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote14" name="footnote14"><b>Note 14: </b></a> +<a href="#footnotetag14"> +(retour) </a> <span class="rig">«Versailles, le 5 avril 1814.</span> + +<p>«Monseigneur,</p> + +<p>«M. le colonel Fabvier a dû dire à Votre Excellence les motifs qui nous +ont engagés à exécuter le mouvement que nous étions convenus <i>de +suspendre jusqu'au retour de MM. les princes de la Moskowa, des ducs de +Tarente et de Vicence</i>.</p> + +<p>«Nous sommes arrivés avec tout ce qui compose le corps<a id="footnotetagB" name="footnotetagB"></a> +<a href="#footnoteB"><sup class="sml">B</sup></a>. Absolument +tout nous a suivis, et avec connaissance du parti que nous prenions, +l'ayant fait connaître à la troupe avant de marcher.</p> + +<p>«Maintenant, monseigneur, pour tranquilliser les officier sur leur sort, +il serait bien urgent que le gouvernement provisoire fît une adresse ou +proclamation à ce corps, et qu'en lui faisant connaître sur quoi il peut +compter on lui fasse payer un mois de solde, sans cela il est à craindre +qu'il ne se débande.</p> + +<p>«MM. les officiers généraux sont tous avec nous, M. Lucotte excepté. Ce +joli monsieur nous avait dénoncés à l'Empereur.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect,<br> +«De Votre Excellence,<br> +«le très-humble et dévoué serviteur,<br> +«Le général de division comte <span class="sc">BORDESOULLE</span>.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnoteB" name="footnoteB"><b>Note B: </b></a> +<a href="#footnotetagB"> +(retour) </a> La défection du sixième corps n'a donc eu lieu que +vingt-quatre heures après la première abdication de l'empereur Napoléon. +(<i>Note de l'Éditeur.)</i></blockquote> + +<p>Il ne restait plus qu'une chose à faire, c'était d'assurer à la France +leur conservation, en les plaçant sous l'autorité du gouvernement +provisoire, et de remplir le vide que leur éloignement causait dans +l'armée impériale par des garanties pour la personne de l'Empereur. Je +ne vis que le bien à faire, sans m'arrêter à cette réflexion que c'était +jeter en quelque sorte un voile d'absolution sur la conduite coupable +des généraux. Je demandai au prince de Schwarzenberg et j'obtins de sa +loyauté si connue la déclaration qui remplissait mon double objet. Cette +déclaration fut mise, <i>quoique après coup</i>, à la date du 4 avril, époque +où les pourparlers avaient eu lieu, dans le but de cacher la confusion +qui avait existé et de donner une apparence de régularité à ce +qu'avaient produit la peur et le désordre.</p> + +<p>Je me rendis à Versailles pour y passer la revue de mes troupes et leur +expliquer les nouvelles circonstances dans lesquelles elles se +trouvaient; mais, à peine en route pour m'y rendre, je reçus la nouvelle +qu'une grande insurrection venait d'éclater. Les soldats criaient à la +trahison. Les généraux étaient en fuite et les troupes se mettaient en +marche pour rejoindre Napoléon. Elles n'eussent pas fait deux lieues +sans avoir sur les bras des forces qui les auraient détruites. Je pensai +que c'était à moi à les ramener à la discipline, à l'obéissance et enfin +à les sauver. Je hâtai ma marche. A chaque quart de lieue, je trouvais +des messages plus alarmants. Enfin j'atteignis la barrière de +Versailles, et j'y trouvai tous les généraux réunis; mais le corps +d'armée était en marche dans la direction de Rambouillet. Lorsque j'eus +fait connaître aux généraux mon intention de rejoindre les troupes, ils +m'engagèrent fort à ne pas exécuter ce projet. Le général Compans me +dit: «Gardez-vous-en bien, monsieur le maréchal, les soldats vous +tireront des coups de fusil.--Libre à vous, messieurs, de rester, leur +dis-je, si cela vous convient. Quant à moi, mon parti est pris. Dans une +heure, je n'existerai plus, ou bien j'aurai fait reconnaître mon +autorité.» Là-dessus je me mis à suivre la queue de la colonne à une +certaine distance. Il y avait beaucoup de soldats ivres. Il fallait leur +donner le temps de retrouver leur raison.</p> + +<p>J'envoyai un aide de camp pour voir leur contenance. Il revint et me dit +qu'ils ne vociféraient plus et marchaient en silence. Un second aide de +camp fut envoyé et annonça partout ma prochaine arrivée. Enfin un +troisième apporta l'ordre de ma part de faire halte, et aux officiers +de se réunir par brigade à la gauche de leurs corps.</p> + +<p>L'ordre s'exécuta, et j'arrivai. Je mis pied à terre, et je fis former +le cercle au premier groupe d'officiers que je rencontrai. Je leur +demandai depuis quand ils étaient autorisés à se défier de moi. Je leur +demandai si, dans les privations, ils ne m'avaient pas vu le premier à +souffrir, et, dans les dangers et les périls, le premier à m'exposer. Je +leur rappelai tout ce que j'avais fait pour eux et les preuves +d'attachement que je leur avais données. Je parlais avec émotion, avec +chaleur, avec entraînement. On avait voulu les livrer, disait-on, pour +les désarmer! Mais leur honneur et leur conservation ne m'étaient-ils +pas aussi chers que mon honneur et ma vie? N'étaient-ils pas tous ma +famille, et ma famille chérie? etc., etc.</p> + +<p>Les coeurs de ces vieux compagnons s'abandonnèrent à un mouvement de +sensibilité, et je vis plusieurs de ces figures, basanées et marquées de +cicatrices, se couvrir de larmes. Je fus moi-même profondément attendri.</p> + +<p>Oh! qu'un chef digne de ses soldats, après avoir vécu avec eux dans les +chances variées de la guerre, a de puissance sur leurs esprits, et +qu'il est malhabile s'il la laisse échapper! Je recommençai les mêmes +discours aux divers cercles d'officiers, et je les envoyai reporter mes +paroles à leurs soldats. Le corps d'armée prit les armes, et défila en +criant: Vive le maréchal, vive le duc de Raguse! et se mit en marche +pour aller prendre les cantonnements que je lui avais assignés du côté +de Mantes. Je peux difficilement exprimer ma satisfaction d'avoir obtenu +un succès aussi complet. C'était bien mon ouvrage, le prix d'un +ascendant, mérité d'avance, sur des troupes dont je partageais depuis si +longtemps les travaux.</p> + +<p>C'était aussi le prix de ma généreuse confiance en elles. Ma situation +aurait été bien différente si j'avais suivi les conseils timides qu'on +m'avait donnés. On était à Paris, pendant ces événements, dans un grand +émoi. On éprouvait de vives inquiétudes. Quand je revins, le soir, chez +M. de Talleyrand, je fus fêté, complimenté; chacun me demandait des +détails sur ce qui s'était passé.</p> + +<p>Tel est le récit fidèle des événements de cette époque, en tout ce qui +me concerne. Ils ont été pour moi la source de cuisants chagrins. Je +l'ai déjà dit et je le répète, ce qui m'a donné la confiance d'agir +ainsi était particulièrement le sentiment intime de ce que j'avais fait +pendant la campagne où j'avais dépassé mes devoirs et montré un tel +dévouement, que je croyais m'être placé au-dessus de toute accusation +et de tout soupçon possible. Ma conviction fut si intime alors, et mes +intentions si droites, que jamais depuis je ne me suis reproché rien de +ce que j'ai fait. Un homme sensé doit, quoi qu'il arrive, agir toujours +ainsi, quand il est abandonné à ses lumières et à la voix de sa +conscience. L'infaillibilité n'est pas dans notre nature; et c'est +l'intention qui, à mes yeux, doit caractériser les actions. Je ne +regrette qu'une seule chose, c'est de n'avoir pas suivi Napoléon à l'île +d'Elbe après qu'il fut descendu du trône, n'importe quelles en eussent +été pour moi les conséquences<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a> +<a href="#footnote15"><sup class="sml">15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote15" name="footnote15"><b>Note 15: </b></a> +<a href="#footnotetag15"> +(retour) </a> On a toujours reproché au maréchal duc de Raguse d'avoir +fait crouler l'Empire <i>vingt-quatre heures plus tôt</i> par la défection du +sixième corps, qu'il commandait. + +<p>Quant au mouvement même du sixième corps, on a vu que, le maréchal +absent, ce sont les généraux commandant les troupes du sixième corps qui +l'ont effectué, <i>malgré ses ordres précis</i>. La preuve de ce fait résulte +de la lettre du général Bordesoulle.--Mais, bien plus, cette défection +n'a eu lieu que vingt-quatre heures <i>après</i> l'abdication de +l'Empereur.--Celle-ci avait été faite <i>le</i> 4 <i>avril</i>, et le mouvement du +sixième corps ne fut opéré que <i>le</i> 5. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</p></blockquote> + +<p>Avant de terminer cet important chapitre, je veux jeter un coup d'oeil +rapide sur les symptômes de l'opinion incontestable de cette époque. +Les faits ont été complétement dénaturés depuis, et l'on a eu jusqu'à la +pensée de représenter Napoléon comme populaire à l'époque de sa chute, +tandis qu'il était partout réprouvé.</p> + +<p>Le peuple de Paris particulièrement voulait la chute de l'Empereur; et +ce qui le prouve, c'est son indifférence quand nous combattions avec +tant d'énergie sous les murs de la capitale. C'est sur les hauteurs de +Belleville et sur la droite du canal que le combat véritable s'est +livré. Eh bien, il n'est pas venu une seule compagnie de garde nationale +pour joindre ses efforts aux nôtres. A peine quelques hommes isolés se +sont-ils réunis à nos tirailleurs. Les postes mêmes de police situés à +la barrière, dont la consigne était d'empêcher les soldats fuyards de +rentrer, s'étaient retirés à l'arrivée de quelques boulets ennemis.</p> + +<p>Napoléon avait jugé les dispositions des habitants de Paris lorsqu'il +avait refusé d'armer toute la garde nationale. Il les avait jugés quand, +étant, le 30 mars, à une heure du matin, à la Cour-de-France, il avait +renoncé à venir à Paris, occupé encore par mes troupes. J'ai dit +précédemment qu'elles y séjournèrent pendant toute la nuit du 30 au 31 +jusqu'à huit heures du matin. Certes, il n'était pas homme à être arrêté +par la considération de refuser l'exécution d'une convention faite par +ses lieutenants quelques heures seulement auparavant. Il avait le +pouvoir, il avait le droit de l'annuler, puisqu'il était arrivé avant +son exécution. Sa retraite sur Fontainebleau prouve qu'il ne voyait +aucun moyen de prolonger la lutte.</p> + +<p>Il l'a prouvé par la facilité avec laquelle il s'est décidé à se +démettre de sa couronne, et la manière dont il a appris les événements +et s'en est expliqué avec le duc de Tarente. Enfin il les avait jugés +quand, en partant pour l'armée, il avait tenu à M. Mollien le discours +que j'ai rapporté et que celui-ci m'a certifié souvent. Cette opinion +sur les dispositions du peuple a été confirmée par la manière dont les +premiers intéressés ont quitté la partie, par le départ de Joseph, +lieutenant de l'Empereur, muni des pouvoirs civils et militaires, qui +quitta la capitale plus de trois heures avant la fin du combat, et qui +emmena avec lui le ministre de la guerre, les ministres, et tout ce qui +avait caractère de gouvernement. Les habitants de Paris l'ont prouvé par +la physionomie si remarquable qu'ils eurent le jour de l'entrée des +alliée, par les transports de joie auxquels ils se livrèrent le 12 avril +et le 3 mai, jours de l'entrée de Monsieur et du roi. Ce n'était pas et +cela ne pouvait être de l'amour pour ceux-ci de la part d'une génération +nouvelle, c'était de la haine pour un ordre de choses détruit que l'on +ne voulait plus revoir.</p> + +<p>Je ne sais si je suis parvenu à donner une juste idée de ce qui s'est +passé dans cette mémorable époque. Jamais tant de combats ne se sont +accumulés en un si petit nombre de jours, et jamais lutte n'a été +soutenue avec des moyens aussi faibles, aussi misérables. On peut se +figurer la difficulté de mouvoir des débris sans organisation, une +réunion d'hommes appartenant à tant de corps différents, et dont la +force, si peu considérable, était à peine entretenue par l'incorporation +journalière de jeunes gens sortant de la charrue et ne sachant pas +charger leurs armes. Chaque jour les pertes étaient grandes. Ainsi +c'étaient toujours des soldats arrivés de la veille, d'une même +ignorance, d'une inexpérience semblable, qui étaient appelés à +combattre.</p> + +<p>Si la chute de l'ordre politique qui nous régissait n'avait pas été le +résultat de la campagne, aucune autre de nos temps n'aurait été vantée +avec plus de raison. C'est sans armée proprement dite que nous l'avons +entreprise et faite. Le prestige encore vivant de notre grandeur passée +était notre arme la plus puissante. Mais aussi que de dévouement +n'a-t-il pas fallu de la part des chefs pour donner un peu de +consistance à ce qui avait si peu d'ensemble et de moyens réels! Que de +fois n'ai-je pas fait le métier de chaque grade, depuis le devoir de +chef suprême jusqu'à celui d'officier major d'un régiment! Je l'ai déjà +dit, ces quelques milliers d'hommes avec lesquels j'ai combattu, pendant +trois mois, appartenaient à cinquante-deux bataillons différents, et +sous Paris c'étaient les débris de soixante-dix bataillons.</p> + +<p>On peut se demander si les succès obtenus, et qui ont suspendu la +catastrophe, n'ont pas été plus funestes qu'utiles aux intérêts de +Napoléon. Une fois le congrès de Châtillon assemblé, peut-être serait-on +arrivé assez vite à une conciliation si le sourire de la fortune à +Champaubert et à Vauchamp n'était pas venu plonger Napoléon dans les +plus étranges illusions. Lion rugissant et se débattant dans les rets +dont il était enlacé, à chaque succès il donnait de nouvelles +instructions. Il espérait toujours un miracle, comme il lui en était +arrivé tant de fois en sa vie; et le miracle serait arrivé si Soissons +ne se fût pas rendu. Mais le miracle eût été sans résultat définitif.</p> + +<p>Napoléon portait en lui le germe de sa destruction. Son caractère +l'entraînait visiblement et inévitablement vers sa perte. Après d'aussi +grands revers que ceux qu'il avait éprouvés, il ne pouvait exister à +ses propres yeux, sans être remonté à la hauteur dont il était tombé. Le +retour même au faîte de la puissance ne l'aurait pas satisfait. Ses +finalités, causes puissantes de son élévation, sa hardiesse, son goût +pour les grandes chances, son habitude de risquer beaucoup pour obtenir +davantage et son ambition sans bornes devaient à la longue amener sa +perte, et d'autant plus sûrement qu'alors, c'est-à-dire autrefois, ses +passions étaient modifiées par des facultés qui, en grande partie, +avaient disparu. Ses calculs et sa prudence, sa prévoyance et sa volonté +de fer avaient fait place à beaucoup de négligence, d'insouciance, de +paresse, à une confiance capricieuse et à une incertitude ainsi qu'à une +irrésolution interminable.</p> + +<p>Il y a eu deux hommes en lui, au physique comme au moral:</p> + +<p>Le premier, maigre, sobre, d'une activité prodigieuse, insensible aux +privations, comptant pour rien le bien-être et les jouissances +matérielles; ne s'occupant que du succès de ses entreprises, prévoyant, +prudent, excepté dans le moment où la passion l'emportait; sachant +donner au hasard, mais lui enlevant tout ce que la prudence permet de +prévoir; résolu et tenace dans ses résolutions, connaissant les hommes +et le moral qui joue un si grand rôle à la guerre; bon, juste, +susceptible d'affection véritable et généreux envers ses ennemis.</p> + +<p>Le second, gras et lourd, sensuel et occupé de ses aises jusqu'à en +faire une affaire capitale, insouciant et craignant la fatigue; blasé +sur tout, indifférent à tout, ne croyant à la vérité que lorsqu'elle se +trouvait d'accord avec ses passions, ses intérêts ou ses caprices; d'un +orgueil satanique et d'un grand mépris pour les hommes; comptant pour +rien les intérêts de l'humanité; négligeant dans la conduite de la +guerre les plus simples règles de la prudence: comptant sur sa fortune, +sur ce qu'il appelait son <i>étoile</i>, c'est-à-dire sur une protection +toute divine; sa sensibilité s'était émoussée, sans le rendre méchant; +mais sa bonté n'était plus active, elle était toute passive. Son esprit +était toujours le même, le plus vaste, le plus étendu, le plus profond, +le plus productif qui fut jamais; mais plus de volonté, plus de +résolution, et une mobilité qui ressemblait à de la faiblesse.</p> + +<p>Le Napoléon que j'ai peint d'abord a brillé jusqu'à Tilsitt. C'est +l'apogée de sa grandeur et l'époque de son plus grand éclat. L'autre lui +a succédé, et le complément des aberrations de son orgueil a été la +conséquence de son mariage avec Marie-Louise.</p> + +<p>Après avoir parlé si longuement de Napoléon, je pense l'avoir dépeint +tel que je l'ai vu et jugé, et cependant j'ai cru utile d'ajouter +l'analyse qui précède, au moment où je vais cesser de prononcer son +grand nom. Je vais quitter cette époque de gloire et de calamité, où +tant de grandes choses ont été faites et où les jours étaient marqués +par des événements qui bouleversaient les peuples, pour peindre un monde +nouveau. Ici tout est petitesse, et souvent la petitesse va jusqu'à la +dégradation. Je vais quitter le récit des combats qui échauffent et +élèvent l'âme, pour raconter des intrigues et les actions d'êtres +souvent abjects. Je me croyais arrive au terme de mes récits militaire: +et cependant, quand le temps sera venu, je raconterai encore des combats +livrés sur ce même théâtre que je viens de quitter, combats bien plus +affligeants; car ce sont des Français combattant contre des Français +avec acharnement, et pour comble de maux, et pour excès de misère, +j'aurai à raconter des revers! Ainsi le succès ne viendra pas même +m'offrir des consolations aux malheurs résultant de la nature de la +guerre!</p> +<br> +<h3>NOTE DU DUC DE RAGUSE<br> +SUR SES RAPPORTS PERSONNELS AVEC NAPOLÉON</h3> + +<p>J'ajouterai aux récits que je viens de terminer un examen rapide des +rapports qui ont existé entre Napoléon et moi. Celui qui a lu avec +attention ces <i>Mémoires</i> le connaît; mais je vais rétrécir le cadre et +en présenter l'esprit.</p> + +<p>Quelques personnes ont dit et répété que j'avais été l'objet d'une +prédilection toute particulière de Napoléon, et traité par lui comme un +fils chéri. M. de Montholon, dans ses récits de Sainte-Hélène, met dans +la bouche de Napoléon que, «lorsqu'il était lieutenant d'artillerie, il +avait partagé avec moi son existence.» Tout cela est faux et ridicule, +et ne mérite aucune réponse. C'est comme capitaines et non comme +lieutenants que nous avons servi ensemble. Peu importe! Mais je ne sais +pas ce que nous aurions pu nous donner: il ne possédait rien, et moi +fort peu de chose. C'est donc une phrase poétique dont l'imagination +seule fait les frais. Pendant assez longtemps, il n'a pu me rendre aucun +service ni influer d'aucune manière sur ma destinée; et, précisément +alors, j'ai pu lui donner plus d'une preuve d'amitié et de dévouement. +Quand il s'est élevé, j'ai suivi de loin sa fortune. Ce résultat était +dans son intérêt, il dérivait de la force des choses. Assurément, il ne +viendra jamais dans ma pensée de méconnaître les obligations que j'ai +eues envers Napoléon; mais, tout en les reconnaissant, j'ai le droit de +les apprécier à leur juste valeur.</p> + +<p>Deux jeunes officiers du même grade se rencontrent: l'un a vingt-quatre +ans, l'autre dix-neuf: l'un est un homme de génie dévoré d'ambition, +l'autre est ardent et désire parvenir. Des antécédents ont déjà établi +quelques rapports entre eux. Ils se conviennent, et dès lors les mêmes +intérêts, les mêmes vues, les unissent. L'un d'eux, favorisé par des +circonstances qu'il saisit avec habileté, devient général; l'autre lui +reste attaché sans obtenir aucun avantage personnel. Il suit la fortune +du premier à ses risques et périls, même en compromettant son avenir, +par pur sentiment d'affection. Des chances favorables et contraires se +succèdent, jusqu'au moment où la fortune comble de ses biens celui +qu'elle a déjà favorisé. N'est-il pas naturel que celui qui l'a +accompagné constamment jusque là le suive, malgré la distance qui les +sépare? Un chef a besoin de collaborateurs, et n'est-il pas dans ses +intérêts, comme dans la nature des choses, de les choisir parmi ceux +qu'il connaît, parmi ceux dont il a pu apprécier l'aptitude, le zèle et +la capacité? Alors, dans la mesure des conditions différentes, ceux-ci +s'élèvent, et une incapacité démontrée ou des torts graves peuvent seuls +interrompre pour eux la route des grandeurs. L'intérêt bien entendu, +comme la justice, commande impérieusement cette manière d'agir, et, si +déjà le dévouement de ces collaborateurs a été jusqu'à compromettre leur +tête pour servir l'ambition du chef qu'ils se sont choisi, comme au 18 +brumaire et plus anciennement dans d'autres circonstances, n'ont-ils pas +des droits acquis, que rien ne peut détruire?</p> + +<p>Je crois donc devoir conclure que, si j'ai fait une carrière brillante, +je l'ai dû d'abord au hasard, qui, dès ma grande jeunesse, m'a placé +dans des circonstances favorables, et ensuite à mes bons services et à +un zèle qui jamais ne s'est démenti un seul jour.</p> + +<p>J'ai donc été traité par Napoléon avec justice, avec bienveillance; +mais, je le déclare hautement, jamais comme un favori ou une personne +objet d'une prédilection particulière.</p> + +<p>Un souverain donne à sa faveur des caractères qu'il est facile de +spécifier. Il place l'homme qu'il aime dans une situation où la gloire +est facile à acquérir par l'abondance des moyens qu'il met à sa +disposition. Il fait valoir ses actions dans chaque occasion; il le +comble de richesses; il l'associe à ses plaisirs, aux charmes de sa +cour; il fait rejaillir sur lui une partie de l'éclat qui l'environne.</p> + +<p>Ai-je été traité ainsi?</p> + +<p>Assurément non. Les commandements qui m'ont été donnés ont toujours été +les pires de ceux que je pouvais recevoir.</p> + +<p>En Égypte, je désirais ardemment faire la campagne de Syrie, où mes +camarades et mes amis allaient acquérir de la gloire. On me confina à +Alexandrie, au milieu de la famine, de la peste et de toutes les misères +réunies.</p> + +<p>En 1800, je désire commander des troupes, et on me laisse dans le +service de l'artillerie.</p> + +<p>Les commandements les plus brillants, sur les côtes, sont créés: c'est +un corps d'année, abandonné dans les hôpitaux, en partie composé de +mauvaises troupes étrangères, qui est mon partage.</p> + +<p>Au moment de l'érection de l'Empire, tous les commandants des corps +d'armée sont créés maréchaux d'Empire: seul de cette catégorie je suis +excepté, et tel cependant qui n'avait jamais commandé qu'un faible +régiment avait reçu cette dignité. Je reste simple général commandant un +corps d'armée; mais ce commandement me donne la faculté de transformer +bientôt les troupes qui me sont confiées en un corps d'élite, et elles +font glorieusement la campagne de 1805.</p> + +<p>Arrivé en Italie, je passe au commandement de l'armée de Dalmatie, où +tout est difficulté et misère, où les moyens manquent, où des forces +triples des miennes me sont opposées. J'y rappelle les succès et +j'assure la possession de cette province. Je sollicite ardemment ensuite +d'être appelé en Pologne; cette faveur m'est refusée.</p> + +<p>La guerre de 1809 me fait entrer en campagne. Je suis toujours destiné à +combattre des forces au moins doubles des miennes. Mais plusieurs +victoires m'ouvrent la route, et, après une série de combats et une +marche de plus de cent cinquante lieues, je viens, à jour fixe, prendre +ma place à l'avant-garde de la grande armée. Je fais courir un danger +imminent à l'armée autrichienne, qui la mène à demander un armistice, et +je suis fait maréchal. Cette dignité, reçue sous de pareils auspices, +n'était-elle pas une simple dette que payait Napoléon?</p> + +<p>Plus tard, toutes sortes de malheurs viennent nous accabler en Espagne. +Les plus grands moyens réunis sont réduits à rien par l'impéritie, +l'imprévoyance, et c'est sur moi que Napoléon jette les yeux pour aller +réparer tous ces malheurs. Une armée de moins de trente mille hommes +survit à une autre de soixante-dix mille qui existait peu de mois +auparavant; elle n'a plus de cavalerie; elle n'a plus d'artillerie. On +l'abandonne, et on se contente de faire mille promesses qui ne se +réalisent pas. On divise les commandements, ce qui empêche toute +opération d'être combinée avec sagesse et exécutée avec vigueur, tout en +faisant peser sur moi la plus injuste responsabilité. On me donne des +ordres impératifs dont l'exécution amène des revers certains et prévus. +On refuse de me rendre une liberté que je réclame instamment, ne voulant +pas être l'agent de tous les maux que je prévois. Enfin on amène la +confusion de toutes les manières.</p> + +<p>Cependant la campagne est laborieusement conduite, et, après avoir +surmonté des difficultés presque surnaturelles, elle ne manque que par +une fatalité déplorable, qui met ma vie dans un péril imminent. L'ennemi +a perdu autant que nous; la retraite s'est faite avec ordre, et cette +bataille, toute fâcheuse qu'elle est, jette encore un grand éclat sur +nos armes. Son chef est digne d'intérêt à plus d'un titre, et la +première preuve que je reçois de celui de Napoléon est de subir un +interrogatoire et d'être l'objet d'une enquête.</p> + +<p>Mes blessures encore saignantes, je rentre en campagne, et je remplis ma +tâche largement dans la campagne de 1813. J'y vois se renouveler la +destruction d'une armée de plus de cinq cent mille hommes par suite +d'une incurie sans exemple, d'une faiblesse et d'une indifférence qui ne +cesse d'accompagner tous les actes de Napoléon.</p> + +<p>1814 arrive: les illusions de son esprit, qui ne cessent de dominer son +caractère, rendent infructueux les efforts héroïques de cette campagne, +et tout s'écroule.</p> + +<p>Si je jette un regard sur les dons que Napoléon m'a faits, ils ont peu +d'importance en les comparant à ceux dont d'autres ont été comblés. +Jamais aucun bienfait d'argent ne m'a été accordé. Mes dotations ne +s'élevaient pas au delà de celles des simples généraux, tandis que mes +camarades étaient comblés de richesses. Un million cinq cent mille +francs, huit cent mille francs, sept cent mille francs, cinq cent mille +francs de rente, constituent leurs majorats. Sous ce rapport, je ne +pense pas qu'une bien grande reconnaissance m'ait été imposée. Quant à +la manière dont j'ai été associé aux jouissances de la cour, à l'éclat +du trône impérial, il me suffira d'un seul mot. Pendant le temps du +règne impérial, pendant les dix ans du régime de l'Empire, j'ai passé +six semaines à Paris, en voyages de quinze jours chacun. En 1804, lors +du couronnement; en 1809, après la paix de Vienne, et en 1811, en allant +prendre le commandement de l'armée de Portugal.</p> + +<p>On voit que, si j'ai eu ma part des travaux de l'Empire, si j'ai +contribué à sa gloire, partagé ses infortunes et ses misères, j'ai bien +peu participé à ses triomphes et a ses joies. S'il est flatteur pour moi +d'avoir presque toujours été choisi pour commander dans les +circonstances les plus difficiles, si je suis heureux d'en être sorti +souvent avec succès, je ne puis regarder comme une faveur d'y avoir été +placé.</p> + +<p>J'ai donc raison de prétendre que jamais je n'ai été traité par Napoléon +de manière à avoir envers lui des devoirs de reconnaissance d'<i>une +nature particulière</i>.</p> + +<p>Napoléon a probablement été l'être que j'ai le plus aimé dans ma vie. +Mais, quand j'ai vu que ce beau génie s'obscurcissait, quand j'ai pu +juger, par ses ordres en Espagne, que sa haute raison faisait place à +des hallucinations continuelles, et que, plus tard, servant sous ses +yeux, j'ai pu voir la confirmation de mes douloureux soupçons; +qu'insensible aux intérêts de la France, à la conservation de ses +soldats, il ne vivait que d'orgueil et ne sortait pas de ses +aberrations, j'avoue que mon coeur, qui s'était déjà refroidi, s'est +glacé, et que je n'ai plus eu d'autres sentiments que ceux qui +m'attachaient à la patrie, en méditant cependant la pensée, après avoir +sauvé la France de ses folies, de consacrer le reste de ma vie à sa +personne.</p> +<br> + +<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br> +RELATIFS AU LIVRE VINGTIÈME</h3> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Montmirail, le 15 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'ennemi a passé à Nogent et à Bray; il +s'est porté sur Donnemarie et menace Nangis. L'Empereur se porte +aujourd'hui sur la Ferté-sous-Jouarre, le duc de Trévise est entre +Soissons et Reims, suivant l'armée de Sacken.</p> + +<p>«Il est nécessaire, monsieur le maréchal, que vous fassiez mine de +poursuivre l'ennemi afin de l'obliger à faire une marche rétrograde, et, +comme vous êtes supérieur en cavalerie et que l'infanterie ennemie est +désorganisée, Sa Majesté ne voit pas d'inconvénients à découvrir un peu +votre position; lorsque vous croirez ne plus pouvoir la tenir, vous +pourrez prendre la position de Montmirail et successivement celle de la +Ferté, mais le plus lentement possible, afin qu'on ne nous vienne pas +bloquer sur Paris, et que l'Empereur ait le temps de se retourner.</p> + +<p>«Sa Majesté a détruit et mis hors de combat la meilleure armée de +l'ennemi, qu'on estime avoir été à peu près de quatre-vingt mille +hommes<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a> +<a href="#footnote16"><sup class="sml">16</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote16" name="footnote16"><b>Note 16: </b></a> +<a href="#footnotetag16"> +(retour) </a> Les succès de Champaubert et de Montmirail était +brillants et glorieux; mais il y avait loin du résultat obtenu à une +sorte de destruction de l'armée. (<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote> + +<p>«Maintenant, Sa Majesté va entreprendre l'armée du prince de +Schwarzenberg, qui est de cent vingt mille hommes, et, si ce n'était que +cette armée a pris trop vivement l'offensive sur Paris, l'Empereur se +serait porté sur Châlons et Vitry. Aussitôt que Sa Majesté sera rassurée +sur les dispositions de ceux ci, et au moindre mouvement de retraite +qu'ils feront, son intention est de gagner sur-le-champ Vitry et +l'Alsace; et, comme il est possible qu'ils soient décidés à un mouvement +rétrograde par les événements majeurs qui viennent d'arriver, et par +l'effet moral qu'ils auront sur la France et sur Paris, aussitôt que +l'Empereur aura connaissance que l'ennemi se sera décidé à faire un +mouvement rétrograde, Sa Majesté désirerait vous trouver encore à Étoges +ou à Montmirail: alors nous appuierons sur vous à pas précipités pour +obliger l'ennemi à faire de grandes marches, et, par suite, le mettre en +déroule. Toutes les fois que vous m'écrivez, arrangez votre lettre comme +si elle devait être lue par l'ennemi: au surplus vous avez un petit +chiffre; ou enfin il faut envoyer un officier de confiance qui ferait +part de ce qu'on ne pourrait écrire.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p>«La Ferté-sous-Jouarre, le 15 février 1814.</p> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, il y aura probablement une grande bataille +le 17, le 18 ou le 19, du côté de Guignes, contre les Autrichiens. +L'Empereur désire que vous teniez à Étoges autant que la prudence peut +vous le suggérer, et que vous vous approchiez après cela de Montmirail.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Meaux, le 15 février 1814,<br>onze heures et demie du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, vous êtes sûrement instruit qu'il s'est +montré quelques partis de cavalerie, et même de l'infanterie sur les +hauteurs de Montmirail, quand le général Leval et le général +Saint-Germain y sont arrivés. Il paraît que le général Leval a fait +marcher sur ces partis. Or ne sait pas si c'est une colonne dirigée sur +Montmirail, ou si c'est de l'infanterie égarée dans la journée +d'avant-hier; en tout état de cause, arrangez-vous de manière que le +général Leval et le général Saint-Germain continuent leur marche de +Montmirail sur Meaux, où il est de la plus grande importance qu'ils +arrivent promptement. Regardez donc ces deux corps comme indépendants de +votre position et manoeuvrez en conséquence dans le sens des +instructions que je vous ai données de la part de Sa Majesté, et par +lesquelles je vous disais qu'il y aura probablement une grande bataille +le 17, le 18 ou le 19 du côté de Guignes, contre les Autrichiens: que +l'Empereur désire que vous teniez à Étoges autant que la prudence peut +vous le suggérer, et que vous vous approchiez après cela de Montmirail.</p> + +<p>«Agissez donc suivant les circonstances, le général Leval et le général +Saint-Germain ayant l'ordre de venir à grandes marches sur Meaux.</p> + +<p>«Je vous envoie la copie de l'ordre que j'ai donné hier au général +Vincent, qui est resté à Château-Thierry.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<p class="rig">«La Ferté-sous-Jouarre, le 17 février 1814,<br>trois heures après midi.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le général Vincent, l'Empereur ordonne que vous fassiez mettre +de suite en marche le bataillon qui a été laissé sous vos ordres à +Château-Thierry, ainsi que les deux pièces de canon et tout ce qu'il y +aurait à Château-Thierry appartenant à l'armée, pour rentrer à Meaux, et +là, rejoindre sa division. Instruisez-moi de la réception et de +l'exécution de cet ordre.</p> + +<p>«Vous resterez à Château-Thierry avec le détachement de gardes +d'honneur; et, si vous étiez poussé par des forces supérieures, +prévenez-en le duc de Raguse à Montmirail, et venez couvrir le point +important de la Ferté-sous-Jouarre. Ayez soin de donner avis de tout ce +qui se passe. L'Empereur vous recommande de nouveau d'armer les +habitants de Château-Thierry, puisque les armes ne manquent plus.--Armez +aussi les habitants des environs, et formez-vous ainsi une petite armée +d'insurrection qui mette à l'abri de toute cavalerie ennemie. Vous +pouvez même prendre deux pièces de canon ennemies, de celles qui restent +sur le champ de bataille, et les organiser avec les canonniers du pays +pour la défense du pays.»</p><br> + +<h4>LE GÉNÉRAL GROUCHY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Montmirail, le 15 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Mon cher duc, je m'empresse de vous prévenir que, depuis ce matin, un +corps de Bavarois, de douze escadrons, et autant de bataillons, avec de +l'artillerie, venant de Sézanne, sont sur les hauteurs, entre Mauringe +et Martaunay, et tiraillent avec la division Leval, qui est en position +ici. Ce corps pourrait bien être l'avant-garde de Wrede.</p> + +<p>«Le général Montesquiou, qui se trouvait à Montmirail, en est parti en +toute hâte pour prévenir Sa Majesté. J'ignore quels ordres elle croira +devoir donner, mais je compte rester ici jusqu'à leur réception.</p> + +<p>«Peut-être pensez-vous que devant avoir ce corps sur vos derrières, du +moment où j'abandonnerai Montmirail (si j'en reçois l'ordre), il +conviendrait que vous vinssiez ici, vous mettant en marche de manière à +ce que nous puissions combattre dès demain ces Bavarois et leur donner +une poussée avant de nous réunir à l'Empereur.</p> + +<p>«Recevez, mon cher maréchal, l'expression de ma fidèle amitié et +faites-moi bien vite part de ce que vous allez faire.</p> + +<p>«Comte de <span class="sc">GROUCHY.</span>»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Montereau, le 20 février 1814,<br>cinq heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, nous venons de recevoir vos dépêches et +celles du général Grouchy.</p> + +<p>«Puisque vous avez abandonné la route de Montmirail, l'Empereur pense +que vous devriez vous porter sur Sézanne pour vous trouver sur la route +de Vitry; vous seriez alors en position de vous porter sur +Arcis-sur-Aube ou de retourner sur Montmirail pour couvrir la route de +Châlons.</p> + +<p>«Il est nécessaire que vous avez des partis de cavalerie et d'infanterie +à Montmirail.</p> + +<p>«Wintzingerode, qui avait occupé Soissons avec cinq ou six mille hommes +de troupes, l'avait évacué le 16, pour se porter sur Reims et +probablement sur Châlons. Étant opposé à ces corps, il faut, monsieur le +maréchal, que vous en suiviez les mouvements.</p> + +<p>«L'ennemi, battu à Montereau, a évacué Bray et Nogent, et se porte en +toute hâte sur Troyes; quelle est son intention? Veut-il livrer bataille +à Troyes, rappeler Blücher, qui, de Châlons par Arcis-sur-Aube, +pourrait être en trois ou quatre jours à Troyes? Alors il faut qu'il +passe par Arcis-sur-Aube, et vous ne pourrez pas ignorer son mouvement. +Ou bien l'ennemi veut-il s'éloigner bien davantage pour se concentrer ou +se rapprocher de ses renforts?</p> + +<p>«Une raison qui pourrait le déterminer à tenir Troyes, ce serait le +désir de couvrir le congrès de Châtillon-sur-Seine; mais cette +considération pourtant ne serait que du second ordre.</p> + +<p>«Nous avons rétabli le pont de Bray; il est probable que dans la journée +nous aurons rétabli le pont de Nogent; une de nos colonnes est déjà +arrivée à Sens.</p> + +<p>«En résumé, monsieur le maréchal, vos instructions sont donc: 1° de +couvrir Paris sur la route de Châlons et Vitry; 2° de vous réunir à +l'armée sur l'Aube et Troyes, en même temps que Blücher (si Blücher se +réunissait à l'armée alliée).</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">Reveillon, le 21 février 1814.</p><br><br> + +<p>«Monseigneur, je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait +l'honneur de inscrire hier matin. Je ferai mes efforts pour me conformer +aux instructions qu'elle renferme. <i>Mais Sa Majesté doit juger de ce +qu'il est possible de faire avec deux mille quatre cents hommes +d'infanterie formés de quarante-sept bataillons, et neuf cents chevaux, +le tout usé par cinquante-trois jours de marche d'hiver</i> et plus de... +<i>combats</i> où ce qu'il y avait de meilleur <i>a péri</i>. J'avais espéré que +Sa Majesté daignerait <i>penser à moi en distribuant les nouvelles +troupes</i>.</p> + +<p>«Mes rapports n'annoncent aucune force ennemie sur Étoges; il ne s'est +montré que quelques patrouilles en avant de Montmirail. D'autres +patrouilles viennent sur Montmirail de Dannery. L'ennemi n'a personne à +Sézanne, mais il a des troupes légères dans les villages en arrière; mes +patrouilles entrent plusieurs fois par jour dans Sézanne.</p> + +<p>«Je ne me rends point à Sézanne, parce que l'ennemi paraît occuper en +force Épernay et semblerait annoncer un mouvement en suivant la Marne. +Le général Vincent a informé le général Ledru à la Ferté-sous-Jouarre, +que quatre cents cavaliers prussiens étaient venus s'établir à Piroit, +s'annonçant comme l'avant-garde d'York. Je ne crois guère à ce +mouvement, qui exigerait plus de forces qu'il n'en peut rester à +l'ennemi sur ce point; mais je ne puis me dispenser de l'observer, afin +que, s'il l'exécutait, je puisse me porter à temps sur la +Ferté-sous-Jouarre, ce que je puis faire d'ici en une marche et demie, +et en exigerait deux de Sézanne.»</p> +<br> + +<h4>LE GÉNÉRAL DE GROUCHY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Lacoix-en-Brie, le 20 février 1814,<br> huit heures un quart du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Je m'empresse, mon cher maréchal, de vous donner communication de la +lettre que je reçois de M. le général Ledru, commandant à la +Ferté-sous-Jouarre: quelque exagération qu'il puisse y avoir quant à la +quantité des troupes dont on annonce la marche, toujours est-il certain +que ce mouvement de l'ennemi mérite d'être pris en considération. C'est +ce qui me fait ne pas perdre un moment à vous le faire connaître, +profitant pour cela de l'officier du prince de Neufchâtel qui vous +apporte des dépêches.</p> + +<p>«Provins est occupé par nos troupes, et, au lieu de marcher sur +Montereau, je me rendrai demain à Bray, avec les troupes que je +commande.</p> + +<p>«L'Empereur aura probablement demain son quartier général à Nogent.</p> + +<p>«Recevez, mon cher maréchal, l'expression de mon éternel attachement.</p> + +<p>«Le colonel général commandant en chef la cavalerie,</p> + +<p>«Comte <span class="sc">De GROUCHY.</span>»</p> +<br +> +<p class="rig">«La Ferté-sous-Jouarre, le 20 février 1814</p><br><br> + +<h4>«A MONSIEUR LE GÉNÉRAL EN CHEF COMTE DE GROUCHY.</h4> + +<p>«Mon général, une lettre du général Vincent, que je reçois à l'instant, +m'annonce que l'ennemi a poussé hier soir quatre cents Prussiens sur +Château-Thierry par Dormans et Piroit; cette troupe annonce celle du +général York, forte de soixante mille hommes. Les avant-postes sont +restés à Piroit.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur le général,</p> + +<p>«Votre très-humble et très obéissant serviteur,</p> + +<p>«Le général <span class="sc">LEDRU.</span>»</p> + +<p>«Pour copie conforme:</p> + +<p>«Le colonel général comte <span class="sc">de GROUCHY</span>.»</p> +<br> + + + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Nogent, le 21 février 1814.</p> +<br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, le quartier général de l'Empereur est à +Nogent, le duc de Reggio est à Romilly et Chartres, nouvelle route de +Nogent à Troyes, entre Saint-Martin et les hauteurs de Marigny et de +Saint-Flary; le général Gérard, commandant le deuxième corps d'armée, +est sur Villeneuve-l'Archevêque. Les différentes divisions de la garde à +pied et à cheval sont autour de Nogent. Le général Grouchy est sur le +point de nous rejoindre à Nogent.</p> + +<p>«L'Empereur suppose que vous vous trouvez à<br> +..................................................</p> + +<p>«L'intention de Sa Majesté est que vous placiez de la cavalerie à un +chemin de Sézanne à Nogent, afin que vos communications soient assurées.</p> + +<p>«L'Empereur va marcher sur Troyes; ayez soin de surveiller +Arcis-sur-Aube; vous pouvez vous y porter si vous le jugez nécessaire; +mais alors il faut que vous marchiez sur la rive droite de l'Aube. Par +cette position toutefois, votre but étant d'être opposé à Blücher et à +York, vous devez avant tout couvrir, avec le duc de Trévise, Paris, par +les routes de Reims, Château-Thierry et Montmirail.</p> + +<p>«Si Blücher se réunissait à l'armée ennemie qui est près; de Troyes, +vous pourriez nous rejoindre. L'Empereur compte être sur Troyes le 23.</p> + +<p>«Le duc de Trévise étant à Soissons, si l'ennemi paraissait vouloir +marcher sur Châlons par Reims, il est important qu'il communique avec +vous et appuie à Château-Thierry, où Sa Majesté a laissé le général +Vincent avec quatre cents gardes d'honneur pour assurer le chemin.</p> + +<p>«L'Empereur pense que la position de la Fère-Champenoise est préférable +à celle de Sézanne, attendu que le chemin jusqu'à Bergères est moins +long, et qu'en même temps elle est plus rapprochée d'Arcis.</p> + +<p>«Je vous préviens que huit cents chevaux, commandés par le général +Bordesoulle, et qui appartiennent au premier corps de cavalerie, se +rendent sur Plancy, où ils seront demain, 22. Vous leur donnerez vos +ordres, monsieur le maréchal, selon les circonstances.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Troyes le 26 février 1814,<br>huit heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous préviens que le prince de la Moskowa +a passé aujourd'hui à Arcis-sur-Aube, et qu'il marche sur les derrières +de Blücher.</p> + +<p>«Vous pouvez, monsieur le maréchal, s'il est nécessaire, vous faire +soutenir par le maréchal duc de Trévise.</p> + +<p>«Nous sommes entrés à Châtillon-sur-Seine, et l'Empereur y a ordonné la +formation d'une cohorte de garde nationale urbaine pour garder le +congrès. Nos troupes sont entrées à Bar-sur-Aube et à Clairvaux.</p> + +<p>«Le duc de Castiglione est entré à Mâcon, Châlons, Chambéry, +Bourg-en-Bresse et Genève.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Troyes le 27 février 1814,<br>huit heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur marche sur les derrières de +l'ennemi pour couper l'armée de Blücher; nos troupes sont déjà à Plancy, +et nous serons demain sur la route de Vitry. L'intention de Sa Majesté +est que vous vous réunissiez au duc de Trévise, et que vous marchiez +ensemble à l'ennemi.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«1er mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Sire, je reçois à l'instant la nouvelle de l'arrivée de Votre Majesté à +Jouarre, et je ne perds pas un instant pour lui rendre compte de la +position de l'ennemi.</p> + +<p>«Après s'être porté sur Meaux par la rive gauche et fait sans fruit +quelques tentatives sur cette ville, l'ennemi a jeté deux ponts +au-dessous de la Ferté-sous-Jouarre, et a fait le passage de la Marne.</p> + +<p>«Le corps de Kleist, formant son avant-garde, s'est bientôt mis en +marche pour Lisy, où il opère le passage de l'Ourcq.</p> + +<p>«Informé de ce mouvement, et certain que l'ennemi ne pouvait avoir sur +la rive droite de l'Ourcq qu'une portion de ses forces, j'ai proposé au +duc de Trévise de marcher à lui. Quoique la journée fût avancée et que +nous ayons été obligés de combattre pendant une portion de la nuit, nous +l'avons culbuté et battu, et nous avons réoccupé les bords de l'Ourcq. +L'armée ennemie a bivaqué au confluent de l'Ourcq et de la Marne, et le +corps de Kleist, avec beaucoup de cavalerie, s'est retiré sur la +Ferté-Milon. Le duc de Trévise a occupé Lisy, et moi, j'ai pris position +à May sur la Jargogne. Hier l'ennemi a fait quelques tentatives pour +passer l'Ourcq à Lisy; mais toutes ses forces ont remonté la rivière et +se sont dirigées sur la Ferté-Milon.</p> + +<p>«Nous avons été toute la journée en situation de les compter. Elles sont +fort considérables; il y a surtout une très nombreuse cavalerie. Sur le +soir, l'ennemi, ayant porté des troupes en face de ma position, a fait +passer l'Ourcq à quatre mille chevaux et à quelque infanterie, au pont +de Gèvres, et a conservé un camp assez considérable d'infanterie sur les +hauteurs de Gèvres, sur la rive gauche de l'Ourcq, et un plus +considérable encore sur les hauteurs de Crouy. Les feux que je viens de +faire observer indiquent que ces troupes y sont encore. L'armée ennemie +n'a laissé personne en face de Lisy. Il est important de suivre ses +mouvements en couvrant Paris. J'ai engagé le duc de Trévise à se rendre +ici avec toutes ses troupes, afin que, s'il faisait quelque tentative +sur nous avec son arrière-garde, nous fussions en mesure de lui résister +et j'ai écrit à Meaux pour que tous les renforts qui sont en marche +partissent cette nuit pour nous rejoindre.</p> + +<p>«Sans notre affaire d'avant-hier l'ennemi serait maître de Meaux, et +aurait ses coureurs sur Paris. Mais maintenant son coup est manqué, et +l'arrivée de Votre Majesté rendra impossible l'exécution de ses projets.</p> + +<p>«Le pont de Triport est détruit, ainsi que celui de Lagny, et, si Votre +Majesté, comme je le suppose, veut passer la Marne sur-le-champ, elle ne +peut le faire que sur le pont de Meaux, où tout est prêt pour la +recevoir.»</p><br> + + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.</h4> + +<p class="rig">«May, le 1er mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire. Les choses étant tout autres que l'Empereur les suppose, la +conduite que nous ayons à tenir est toute différente. Voici quelle est +notre situation:</p> + +<p>«L'affaire d'hier a donné un très-grand résultat en ce qu'elle a forcé +l'ennemi à renoncer à se porter sur Meaux, et au contraire à se porter +sur la Ferté-Milon. Si nous n'avions pas, hier au soir, attaqué et +culbuté l'ennemi, ses troupes légères seraient aujourd'hui aux +barrières, et nous aurions eu une très-mauvaise affaire aux environs de +Meaux. Au lieu de cela, l'ennemi a perdu toute cette journée, puisque +nous l'avons constamment en vue et en présence, et qu'il n'a fait que +peu de chemin pour gagner la Ferté, quoique sa direction soit bien +décidée.</p> + +<p>«L'ennemi a tenté de passer à Lisy, mais sans fruit. Il a passé à Gèvres +un bon nombre de troupes. Je ne pouvais défendre ce point, qui était +hors de la ligne défensive que j'avais choisie. Toutefois ses masses ont +suivi la rive gauche de l'Ourcq. Il nous a présenté un monde +très-considérable et que je crois de plus de trente mille hommes, il a +certainement de huit à dix mille hommes de cavalerie. Les renforts qui +nous sont envoyés et l'arrivée de l'Empereur nous donneront, j'espère, +les moyens de faire de belles tentatives; mais il est urgent que +l'Empereur vienne, et, d'après la marche que lui-même a tracée, nous +sommes autorisés à compter sur lui demain. Il est bien important que +l'Empereur soit informé qu'il n'y a de pont praticable pour lui qu'à +Meaux, et que ceux de Triport et de Lagny sont détruits. Celui de Meaux +peut en trois quarts d'heure être mis en état de donner passage à toute +l'armée.</p> + +<p>«Nous n'avons plus que deux partis à prendre, si l'arrivée de l'Empereur +se diffère. Réunir toutes les troupes, le duc de Trévise et moi, et +suivre l'ennemi dans son mouvement sur la Ferté, ou bien nous +rapprocher de Meaux. Mais le premier parti me paraît préférable, et je +l'ai proposé au duc de Trévise. L'Empereur, arrivant ensuite, pourra +agir sans perdre un moment, parce que les troupes seront toutes +disposées.</p> + +<p>«Je me concerterai avec le duc de Trévise pour faire ce qu'il y aura de +mieux, d'après les rapports que nous recevrons cette nuit, et j'aurai +l'honneur d'informer Votre Majesté de ce que nous aurons fait.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«La Ferté-sous-Jouarre,<br> le 2 mars 1814, six heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous préviens <i>que l'armée +passera cette nuit la Marne</i>. Faites en sorte de correspondre avec le +général Wattier qui commande la cavalerie légère, et qui marche dans la +direction de Crouy et de la Ferté-Milon.</p> + +<p>«L'intention de l'Empereur est que vous passiez l'Ourcq à la pointe du +jour pour pousser l'ennemi.</p> + +<p>«L'Empereur sera demain de sa personne à Montreuil pour se diriger à la +suite de l'ennemi ou pour prendre sur-le-champ sa direction sur +Château-Thierry et Châlons, selon les nouvelles que Sa Majesté recevra +de vous, et ce qu'elle apprendra sur les mouvements de l'ennemi.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Fère-en-Tardenois, le 4 mars 1814,<br> deux heures après midi.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, le quartier général sera ce soir à Fismes, +le duc de Bellune à Fère-en-Tardenois; l'Empereur attend de vos +nouvelles. Si l'ennemi a marché sur Soissons, c'est vraisemblablement +pour se porter sur Laon, et, si vous êtes à Soissons avec le duc de +Trévise, nous pourrons, de notre côté, arriver en même temps que vous à +Laon. Comme l'ennemi n'aura pas pu prendre la place de Soissons, qu'on +dit bien gardée, il aura sûrement quitté la route de Soissons à Noyon, +et jeté un pont sur l'Aisne. Wintzingerode a passé, le 2 mars, à +Fère-en-Tardenois. L'Empereur pense que vous devez avoir des nouvelles +du Bulow, qu'on suppose du côté d'Avesnes.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Fismes, le 5 mars 1814,<br>neuf heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur, monsieur le duc de Raguse, me charge de vous faire +connaître que les agents envoyés cette nuit à Soissons ont été jusqu'aux +portes de la ville par la rive gauche, et ont vu, de l'autre côté de +l'Aisne, de grands feux. L'intention de Sa Majesté est de passer l'Aisne +à Béry où il y a un pont de pierre, à Maisy, où Sa Majesté fait jeter un +pont de chevalets, et au pont d'Arcis où le duc de Trévise a l'ordre +d'établir aussi un pont sur chevalets. Mettez à cet effet vos compagnies +de sapeurs à sa disposition: telle est l'intention de l'Empereur. Sa +Majesté pense qu'avec votre corps vous devez barrer la route de +Château-Thierry en vous tenant dans la position de Busancy et Hartennes: +vous vous porteriez sur Soissons si l'ennemi évacuait la ville; et, s'il +ne l'évacue pas, vous vous porterez sur Braines aussitôt que le pont +d'Arcis sera terminé. Nous devons être entrés ce matin à Reims.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Fismes, le 5 mats 1814,<br>onze heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, <i>si vous n'êtes pas entré à Soissons, +l'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez cette nuit à +Braines. Le quartier général de l'Empereur sera ce soir à Béry-au-Bac</i>.</p> + +<p>«<i>Nous nous sommes emparés de Reims</i> où nous avons fait deux mille +prisonniers, pris deux cents officiers et trois mille hommes aux +hôpitaux, ainsi que beaucoup de bagages. L'Empereur va marcher demain +sur Laon par Béry-au-Bac où il y a un pont de pierre.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Béry-au-Bac, le 5 mars 1814,<br>six heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, <i>l'Empereur pense que vous êtes ce +soir à Braines</i>, comme je vous l'ai ordonné ce matin. Nous sommes +arrivés à Béry-au-Bac, dont le pont était gardé par quelques pièces de +canon et de la cavalerie ennemie. Nous avons pris deux pièces et fait +quelques prisonniers. <i>Notre avant-garde est ce soir à mi-chemin d'ici à +Laon. L'Empereur pense que vous devez rester la journée de demain, 6, à +Braines</i> pour voir si l'ennemi veut évacuer Soissons et couvrir Reims; +mais que <i>vous devez vous tenir en mesure de vous porter rapidement sur +nous et vous rendre à Béry-au-Bac après-demain, 7, pour nous joindre le +8 à la bataille qui peut avoir lieu à Laon</i>. L'Empereur ordonne que vous +envoyiez sur-le-champ ici, pour de là nous joindre sur Laon, tous les +détachements que vous pourrez avoir, qui appartiendraient au 4e régiment +de dragons et la division Roussel, et aux deuxième, cinquième et +sixième corps de cavalerie, <i>ne devant garder avec vous que ce qui +appartient au premier corps de cavalerie</i>: vous formerez de tous ces +détachements un régiment de marche qui viendra nous joindre à grandes +journées.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Le duc de Trévise doit être parti ce soir de Braines pour venir +à Béry-au-Bac. Vous saurez où il a couché en faisant suivre sa marche. +Faites-lui passer la lettre ci-incluse.</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT</h4> + +<p class="rig">«Béry-au-Bac, le 6 mars 1814, onze heures du matin.</p> <br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre à la cavalerie du duc de +Trévise, qui est à Braines, de se rendre à Béry-au-Bac pour nous +rejoindre.</p> + +<p>«Je donne en même temps l'ordre au duc de Trévise de venir sur-le-champ +ici avec son corps, s'il n'est pas entré à Soissons.</p> + +<p>«Dans le cas où vous et le duc de Trévise seriez entrés à Soissons, +l'intention de l'Empereur est que vous marchiez, ainsi que ce maréchal, +jusqu'à trois lieues de Soissons sur la route de Laon, afin que nous +arrivions à Laon tous ensemble. Le quartier général de l'Empereur sera à +Corbeny. L'intention de Sa Majesté est que, de Braines, si vous n'avez +pas été à Soissons, vous vous rendiez à Béry-au-Bac pour nous rejoindre +le plus tôt possible sur la route de Laon. Surtout que votre cavalerie +vous précède.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Du bivac de Malava, en avant de Bray,<br>le 8 mars 1814, dix heures du +matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, nous sommes à l'Ange-Gardien. Le prince de +la Moskowa marche sur Vreil, route de Laon; le duc de Trévise marche sur +Vreil par Chavigny. L'intention de Sa Majesté est que vous marchiez avec +vos troupes sur Laon par Aubigny. Vous vous mettrez en communication +avec le duc de Trévise. Nous avons envoyé des troupes sur Soissons; +aussitôt que nous serons maîtres de cette ville, la ligne d'opération de +l'armée sera par Soissons. Laissez quelques troupes à Béry-au-Bac pour +garder le pont et la communication de Reims. Le général Bordesoulle, qui +est à la ferme de Houstalin, près Craon, rentre à votre disposition; +donnez-lui des ordres. Le duc de Padoue est également à vos ordres. Ces +corps doivent marcher sur vous.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Bray-en-Laonnois, le 8 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous vous +portiez à Corbeny avec votre corps; que vous y preniez sous vos ordres +la division d'infanterie du duc de Padoue, ainsi que votre cavalerie, +c'est-à-dire le premier corps de cavalerie commandée par le général +Bordesoulle.</p> + +<p>«L'intention de Sa Majesté est que vous fassiez les dispositions +nécessaires pour nettoyer vos derrières, et que vous vous dirigiez sur +Laon, mais en ayant pour but de bien maintenir vos communications. +Mettez-vous en correspondance avec Reims, où commande le général +Corbineau.</p> + +<p>«Nous sommes à l'Ange-Gardien; l'Empereur suppose que dans la journée +nous serons dans Soissons. Sa Majesté attend cette nouvelle pour prendre +sa marche sur Laon. En attendant, poussez-y une avant-garde avec les +précautions convenables.</p> + +<p>«Je vous envoie un rapport du général Paoz; manoeuvrez avec le duc de +Padoue en conséquence.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Chavignon, le 9 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous ai écrit ce matin par un de +vos courriers. Je vous faisais <i>connaître qu'il était à présumer que +notre avant-garde était en possession de la ville de Laon; qu'en +conséquence vous pouviez arrêter votre mouvement</i>, si vous n'y trouviez +pas d'inconvénient. <i>Mais on s'y bat encore</i>: l'Empereur s'y porte. +<i>Vous devez continuer à marcher sur cette ville.</i></p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Tâchez de vous lier avec nous par des postes sur votre gauche.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Corbeny, le 9 mars 1814,<br>deux heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Sire, j'ai à rendre compte à Votre Majesté d'un événement de guerre +malheureux et fort extraordinaire, et qui a peu d'exemples. Je me suis +mis en marche, conformément à vos ordres, ce matin, pour Laon. Le +brouillard était extrêmement épais. Je me suis arrêté à Fétieux; vers +midi, votre canon s'étant fait entendre et le temps s'étant élevé, je me +suis hâté de marcher. J'ai trouvé l'ennemi à une lieue environ avec +quatre mille chevaux, que j'ai poussé devant moi avec mon canon. Plus +tard, m'étant emparé d'un bois, j'ai pu découvrir environ douze mille +hommes d'infanterie et cinq mille chevaux. La supériorité de ces forces +devait m'empêcher de rien entreprendre de très-sérieux; cependant il me +sembla indispensable d'occuper l'ennemi et d'agir assez pour neutraliser +ses forces et faire une diversion utile à votre attaque. En conséquence, +j'ai fait attaquer le village d'Athies et je m'en suis emparé. Plus +tard, j'ai fait attaquer une ferme qui me rapprochait de la route de +Marles, sur laquelle l'ennemi paraissait faire des dispositions de +retraite; je m'en suis également rendu maître. L'ennemi a incendié le +village et la ferme avant de se retirer. J'ai fait établir une batterie +de vingt pièces de canon, à laquelle l'ennemi a répondu par une batterie +de trente, ayant encore beaucoup de pièces en vue, mais non en action. +L'ennemi a porté de la cavalerie sur sa gauche, ce qui menaçait ma +droite; mais j'avais fait des dispositions en conséquence. Nous sommes +restés plusieurs heures dans cette position, nous canonnant de part et +d'autre, et repoussant quelques entreprises que l'ennemi avait faites +sur les postes que j'avais établis; mais, à nuit bien close, à l'instant +où je me disposais à prendre une position de nuit, des masses +d'infanterie très-considérables, et formant au moins douze mille hommes, +et toute la cavalerie de l'armée, ont débouché sur moi par différents +points, et une portion de l'infanterie sur les derrières de ma position. +Ce mouvement a eu d'autant plus d'effet, qu'il était moins prévu, parce +que deux bataillons de la réserve de Paris, qui occupaient le village +d'Athies et la ferme, en sont partis si vite, que je n'ai pas pu +supposer même qu'ils fussent attaqués. De la précipitation de cette +retraite vint le désordre, et du désordre la confusion; de là une +retraite sans ordres donnés et une espèce de fuite pour l'artillerie. +L'infanterie ennemie s'approcha assez pour s'engager; il devint +indispensable de suivre le mouvement; mais au moins je parvins à faire +de toutes ces troupes une masse compacte qui offrit quelques moyens de +résistance. En même temps la cavalerie ennemie chargea la nôtre et la +renversa; celle-ci est prise pour l'ennemi par notre infanterie, ce qui +augmente le mal; en même temps, plusieurs masses de cavalerie ennemie se +trouvent sur nos flancs et à cheval sur la route. Nous repoussons +constamment cette cavalerie, soit sur nos flancs, soit sur notre front, +par un feu bien soutenu et des coups de baïonnette, et nous avançons; +mais les équipages et les voitures d'artillerie qui avaient précédé la +colonne sont sabrés par l'ennemi; plusieurs pièces tombent en son +pouvoir. Nous en reprenons plusieurs, nous les emmenons; mais d'autres +restent sur la place, soit parce que les chevaux manquent, soit par +toute autre raison; et nous ne pouvons consacrer beaucoup de temps à les +mettre en état de nous suivre, à cause de la proximité des masses +d'infanterie qui nous suivaient, en fusillant toujours avec nous. Par +suite de cette impossibilité, nous avons perdu beaucoup de pièces: je +n'en ai pas l'état précis, mais je crois que le nombre s'élève de douze +à quatorze. La perte en hommes a été peu considérable, et je suis +convaincu que l'ennemi a pris très-peu de monde, parce qu'il n'y a pas +eu un seul bataillon d'ouvert par les charges de cavalerie. Nous sommes +arrivés à Fétieux. L'ennemi suivant vivement et la confusion étant au +comble, il a fallu nécessairement passer le village pour trouver une +barrière, arrêter tout le monde, et réorganiser le personnel et le +matériel. Le général Digeon se rend cette nuit à Béry-au-Bac, dans +l'objet de réorganiser l'artillerie qui reste. Nous n'avons encore pu ce +soir mettre de l'ordre dans les corps, qui sont tous confondus et hors +d'état de faire aucun mouvement et de rendre aucun service; et, comme il +y a bon nombre d'individus qui se sont portés à Béry-au-Bac, je me vois +forcé de m'y rendre pour remettre tout dans un état convenable demain +matin. Tel est, Sire, l'étrange événement qui a eu lieu ce soir, mais +qui aurait pu être bien pis encore, si les troupes, après le premier +moment de terreur qui les a fait mettre en marche sans ordre, n'avaient +pas été sensibles aux reproches et disposées par là à bien faire. Je +prends la liberté de vous le répéter, notre perte ne serait rien sans +les canons que nous avons laissés dans les fossés de la route. Nous +avons eu sûrement affaire à vingt mille hommes.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Soissons, le 12 mars 1814,<br>sept heures et demie du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, Sa Majesté me charge de vous faire +connaître que le général Sébastiani, avec deux mille chevaux, couche ce +soir à Braines avec son corps. Sa Majesté part à minuit avec la vieille +garde.</p> + +<p>«Il est nécessaire, monsieur le duc, que vous vous teniez prêt à partir, +avec la division Defrance, le premier corps de cavalerie et toute votre +infanterie, pour former notre avant-garde, l'intention de l'Empereur +étant d'attaquer demain Saint-Priest dans Reims, de le battre et de +reprendre la ville. Vous laisserez les postes de cavalerie que vous avez +placés à Sailly et le long de la rivière, et nous continuerons à tenir +également un poste de cavalerie à Béry-au-Bac. L'Empereur aura ainsi une +trentaine de mille hommes dans la main, dont sept ou huit mille de +cavalerie, et plus de cent pièces de canon. Sa Majesté ordonne, monsieur +le maréchal, que vous fassiez toutes vos dispositions pour pouvoir +partir demain à la petite pointe du jour. Il est bien important que vous +laissiez un corps d'observation à Béry-au-Bac, et que vous envoyiez des +paysans pour vous instruire s'il déboucherait quelque chose de l'autre +côté. L'Empereur espère que nous pourrons attaquer demain à deux ou +trois heures après midi. Sa Majesté sera demain à Fismes, probablement +de bonne heure; elle vous recommande de ne pas trop ébruiter votre +marche par des coureur: il vaut mieux arriver en masse. Il serait bien +important de pouvoir prendre quelques coureurs ennemis en leur tendant +une embuscade, afin d'avoir des nouvelles.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général.</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Soissons, le 12 mars 1814,<br>neuf heures et demie du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous ai envoyé un courrier extraordinaire +pour vous faire connaître que l'intention de l'Empereur est que vous +vous mettiez en marche, demain, 13, à six heures du matin, avec votre +corps, pour vous rendre à Reims sans trop vous aventurer.</p> + +<p>«L'Empereur marche sur Reims par la route de Fismes.</p> + +<p>«Amenez avec vous la division Defrance, et laissez un corps +d'observation au pont de Béry-au-Bac, ainsi que des postes de cavalerie +aux différentes positions où vous en aviez aujourd'hui.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Reims, le 14 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie un rapport que je viens de +recevoir du colonel Plaugenief et du maire de Fismes. Prenez-en +connaissance, vous y verrez les mouvements que fait l'ennemi du côté de +Roncy. L'intention de l'Empereur est que vous <i>fassiez des dispositions +pour chasser l'ennemi de Roncy, et que vous veilliez sur la colonne qui +voudrait passer la rivière</i> en marchant sur le pont de Béry-au-Bac.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAIRE DE LA VILLE DE FISMES AU PREMIER OFFICIER SUPÉRIEUR<br>DE L'ARMÉE +FRANÇAISE SUR LA ROUTE DE REIMS.</h4> + +<p class="rig">«Fismes, le 14 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur, nous venons de recevoir la nouvelle certaine qu'un parti de +Cosaques, évalué deux mille hommes, avec de l'artillerie, vient de +mettre en réquisition les ouvriers de Sillery et environs, pour jeter un +pont sur la rivière d'Aisne à Bourg, deux lieues de Fismes, et venir +couper la communication audit Fismes de Soissons à Reims.</p> + +<p>«Je vous donne cet avis pour que vous puissiez sur-le champ prendre les +mesures nécessaires.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être avec respect, monsieur,</p> + +<p>«Votre très-humble serviteur.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Reims, le 14 mars 1814,<br> huit heures et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur ordonne <i>que vous portiez sur la +route de Béry-au-Bac, en avant de vous la cavalerie du général +Bordesoulle; vous aurez une avant-garde au pont et vous vous placerez +de manière à la soutenir. L'Empereur voulant, à quelque prix ce soit, +garder ce pont</i>.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT</h4> + +<p class="rig">«Reims, le 15 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, <i>l'intention de l'Empereur est que vous +fassiez prendre les capotes et les schakos des prisonniers, pour en +donner aux soldats qui en manquent</i>.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Reims, le 15 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je n'ai point de réponse à faire à la lettre +qui vous a été remise pour moi à vos avant-postes. Employez tous les +moyens possibles pour avoir des nouvelles de l'ennemi. Il paraît +certain que l'ennemi marche, mais dans quelle direction, voilà ce qu'il +faut connaître; donnez-nous fréquemment de vos nouvelles. Soyez en +observation, envoyez beaucoup de reconnaissances sur différentes +directions, faites courir les gens du pays, donnez de l'argent, et je +vous le ferai rendre.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON</h4> + +<p class="rig">«15 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire aujourd'hui. Les forces de l'ennemi sont restées toute la +journée dans la même position, j'ai pu en juger par la fumée de son +camp. Ce soir on reconnaît distinctement trois lignes de feux, telles +qu'elles étaient hier, mais il en manque une quatrième qui, la nuit +dernière, était placée plus en arrière.</p> + +<p>«On a vu dans la journée cinq colonnes en marche pour remonter l'Aisne, +mais à une grande distance, de manière que l'on n'a pu déterminer si +c'était de la cavalerie ou de l'infanterie.</p> + +<p>«L'ennemi a devant Béry des postes de cavalerie et quelque infanterie +plus en arrière. Il avait amené ce matin des pièces de canon qu'il a +retirées ensuite. J'ai reçu des rapports de toute la ligne, à +l'exception du Pont-d'Arcis, et je n'ai pas non plus de nouvelles du +détachement de cavalerie qui était en observation au débouché de Veilly, +et qui a reçu ordre de se porter sur Pont-d'Arcis. Cette omission de +rapport peut tenir à l'éloignement ou à quelque faute dans le service. +Ainsi je n'en conclus encore rien: j'ai envoyé ce soir un officier pour +vérifier ce qui se passe de ce côté. S'il n'y a rien sur ce point, il me +paraîtrait assez probable que l'ennemi remonte l'Aisne et se retire, et +que le mouvement qui s'est opéré aujourd'hui à notre vue aurait pour +objet de protéger les bagages; cela serait d'autant plus probable, que +l'ennemi a eu des patrouilles multipliées sur les bords de l'Aisne, +d'ici à Neufchâtel.</p> + +<p>«J'espère, dans la nuit, avoir des renseignements qui m'éclaireront sur +les mouvements de l'ennemi, et je m'empresserai alors d'écrire au prince +de Neufchâtel pour en informer Votre Majesté.</p> + +<p>«Demain, au jour, j'essayerai de faire passer par Béry un gros parti de +cavalerie, mais je ne pense pas qu'il puisse aller bien loin, attendu +que l'ennemi est en force à peu de distance.</p> + +<p>«Je vais tenter le moyen que me prescrit Votre Majesté pour recruter des +soldats, et je ne négligerai rien pour réussir. Mais que faire, en +campagne, d'hommes qui n'ont ni armes ni habits?</p> + +<p>«Votre Majesté verra, par l'état ci-joint, que j'ai vingt-deux bouches à +feu, y compris deux pièces de la garde qui étaient à Béry-au-Bac, et que +j'ai emmenées avec moi; ainsi, ces pièces déduites, j'en ai +vingt.--D'après cela, Votre Majesté pourra donner ses ordres pour +compléter mon artillerie comme elle le jugera convenable.</p> + +<p>«Votre Majesté m'annonce quelques renforts; mais les renforts immédiats +sont bien peu de chose, et ceux des places de la Moselle sont bien +éloignés. Votre Majesté m'avait fait annoncer que les troupes conduites +par le général Jansens seraient pour moi. Il paraîtrait qu'elles +reçoivent une autre destination: cependant j'ai bien peu de monde et +bien mal organisé. Il me serait bien nécessaire de recevoir des soldats +et d'être autorisé à organiser ce qui me reste d'une manière plus +régulière. La division du général Ricard n'a guère que quatre cents et +quelques combattants. Que faire avec une division de pareille force? +elle ne vaut pas même un bataillon de même nombre, car ici il y a +beaucoup d'embarras et peu de combattants.</p> + +<p>«La cavalerie était restée jusqu'à présent dans un si grand désordre, +qu'on ne peut raccorder la situation présente avec les états antérieurs. +Il est évident que les chefs de corps ont enflé leurs régiments, ou leur +négligence a empêché de rendre compte des mutations journalières, +spécialement pour les hommes restés en arrière. Il est de fait qu'il y a +en arrière un grand nombre d'hommes pour cause légitime, celle de la +ferrure; mais il y a tant de confusion par suite de l'organisation des +régiments provisoires, que l'on peut attribuer à cette cause le désordre +qui existe. Il y aurait certainement de l'avantage à déterminer quatre +régiments, qui recevraient tout ce qui existe, et à renvoyer les cadres +en arrière.</p> + +<p>«L'échauffourée qu'a eue hier le général Merlin a coûté plus cher qu'on +ne l'avait cru d'abord. Nous avons perdu environ quatre-vingts hommes ou +chevaux. Les chefs de corps en portent davantage, mais c'est évidemment +pour expliquer les hommes restés en arrière depuis plusieurs jours. Le +seul moyen qui m'a paru convenable pour voir clair dans ce chaos a été +d'ordonner un appel nominal fait par les généraux de division. Cet +appel, que je vérifierai moi-même, s'il le faut, nous donnera une base +et les moyens de suivre les mutations. Aujourd'hui, le général +Bordesoulle n'aurait à ses ordres, pour combattre, y compris les +détachements qu'il a sur la rivière, que les débris de quinze +escadrons.--Si les trois cents chevaux que Votre Majesté m'annonce +arrivent, ses forces seront presque doublées.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Reims, le 17 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur part dans ce moment pour se +rendre à Épernay, avec la vieille garde. Le duc de Trévise se rend ce +soir à Reims; il laisse de la cavalerie et de l'infanterie à Soissons.</p> + +<p>«Le départ de l'Empereur pour Épernay est nécessité par des affaires qui +doivent avoir lieu hors du côté de Nogent. Sa Majesté a donc cru devoir +s'approcher d'une journée pour avoir des nouvelles, et, d'après les +événements, manoeuvrer suivant les circonstances. Il est possible que Sa +Majesté revienne à Reims, ou se porte sur Châlons, les événements en +décideront.</p> + +<p>«Le maréchal prince de la Moskowa est à Châlons; ayez soin, monsieur le +maréchal, de vous entendre avec le duc de Trévise qui sera à Reims, et +de nous faire parvenir de fréquents rapports sur tout ce que vous +apprendrez de l'ennemi.</p> + +<p>«Vous aurez soin aussi de ne plus laisser passer personne sur le pont de +Béry-au-Bac, sous quelque prétexte que ce soit, et vous ferez préparer +tout ce qu'il vous faut pour détruire ce pont en cas d'événements.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p> + +<p>Par duplicata.</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Épernay, le 17 mars 1814,<br>six heures et demie du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur, en arrivant ici, a appris que +l'ennemi avait passé la Seine sur ses ponts à Pont et marchait sur +Provins. Sa Majesté s'est résolue à marcher sur Troyes. Le quartier +général de l'Empereur sera demain à Semoine, et après-demain à Arcis. Sa +Majesté laisse à Épernay le général Vincent.</p> + +<p>«L'Empereur désire, monsieur le maréchal, que vous ayez la direction de +votre corps et de celui du duc de Trévise, qui, dans ce moment, est à +Reims avec deux divisions d'infanterie et la cavalerie du général +Roussel, et qui a la division Charpentier à Soissons. Le ministre de la +guerre a dû envoyer un général de brigade avec quelques troupes à +Compiègne.</p> + +<p>«Sa Majesté, monsieur le duc, désire que vous fassiez faire le plus de +mouvement possible de cavalerie pour imposer à Blücher et gagner du +temps. Si Blücher passait l'Aisne, vous devez lui disputer le terrain et +couvrir la route de Paris. Il est probable que le mouvement de +l'Empereur va obliger l'ennemi à repasser la Seine, ce qui arrêtera +Blücher et rendra disponible le corps du duc de Tarente, qui alors vous +serait envoyé.</p> + +<p>«Il faut, monsieur le maréchal, pour les choses importantes, écrire en +chiffres par Épernay et par des hommes intelligents qui sachent passer +ailleurs que par les grandes routes.</p> + +<p>«Il est très-important que vous envoyiez ordre sur ordre à la division +Durutte, composée de toutes les garnisons de la Meuse, de vous rejoindre +sur Reims, Rethel ou Châlons. Envoyez cet ordre de toutes les manières.</p> + +<p>«Comme M. le maréchal duc de Trévise est le plus ancien, puisqu'il est +de la création, ayez l'air de vous concerter avec lui plutôt que d'avoir +la direction supérieure. C'est un objet de tact qui ne vous échappera +pas. Je charge le duc de Trévise de nommer un major pour commander la +place de Reims, la garde nationale et les batteries qui s'y trouvent, et +de faire partir demain le général Corbineau pour venir rejoindre +l'Empereur.</p> + +<p>«Je recommande au duc de Trévise de porter tous ces soins à +l'organisation de la garde nationale et de la levée en masse, et de se +procurer quelques chevaux pour atteler la batterie laissée à Reims.</p> + +<p>«Si Blücher prenait l'offensive dans la direction de Reims de manière à +ce que cette ville se trouvât sous les pas de l'ennemi, et que vous et +le duc de Trévise ne fussiez pas en état de la défendre, alors vous +retireriez avec vous, l'un ou l'autre, la garnison et les pièces de +canon, et vous emmèneriez les gardes nationaux de la levée en masse avec +vous.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Fère-Champenoise, le 19 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur la duc de Raguse, j'ai reçu vos dernières dépêches; vous +connaissez la position du duc de Trévise à Reims. Sa Majesté ne doute +pas que vous n'agissiez de concert pour le succès de nos armes et pour +faire le plus de mal possible à l'ennemi. Vous connaissez les localités; +l'Empereur a confiance dans vos talents. Concertez-vous et même dirigez, +sans choquer le duc de Trévise, les mouvements. Ayez l'air de vous +entendre avec lui. Nous partons d'ici pour passer l'Aube, ensuite la +Seine, et couper ce que l'ennemi peut avoir pour menacer Provins. Nous +nous portons sur Plancy.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général.</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + + +<p class="rig">«Plancy, le 20 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, nous avons forcé hier le passage de +l'Aube et celui de la Seine; nous étions hier, à sept heures du soir, +maîtres de Méry; nous avions coupé la route de Nogent à Troyes, sur +laquelle nous avons enlevé beaucoup de bagages et les équipages de pont +de l'ennemi. L'ennemi avait levé en toute hâte, le 19, ses ponts sur la +Seine, et battait en retraite sur Bar-sur-Aube. L'empereur de Russie +était venu à Arcis-sur-Aube avec le prince de Schwarzenberg. Le corps du +duc de Tarente et toute la cavalerie nous rejoignent aujourd'hui à +Arcis. Il n'est pas possible que Blücher fasse aucun mouvement offensif, +à ce que pense l'Empereur. Si cependant il en faisait un, vous devriez, +monsieur le maréchal, ainsi que le duc de Trévise, vous retirer sur +Châlons ou Épernay, afin que nous soyons tous groupés, et couvrir la +route de Paris par quelques partis de cavalerie. Mais Sa Majesté croit +que, dans la position actuelle des choses, il faudrait que Blücher fût +fou pour tenter un mouvement sérieux.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Plancy, le 20 mars 1814,<br>dix heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous mander que, +l'ennemi ayant évacué Provins, Nogent et Troyes, et se dirigeant sur +Bar-sur-Aube et sur Brienne, il voit avec peine que vous vous soyez +retiré sur Fismes, au lieu de vous retirer sur Reims et de là sur +Châlons et Épernay. Sa Majesté ordonne donc que vous ayez sur-le-champ à +prendre cette communication, car sans cela Blücher va se réunir au +prince de Schwarzenberg, et tout cela tomberait sur vous. L'Empereur va +peut-être lui-même manoeuvrer sur Vitry.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Plancy, le 20 mars 1814, midi.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que, de +l'endroit où vous recevrez mon ordre, vous et le maréchal duc de Trévise +vous vous dirigiez, avec votre infanterie, votre cavalerie et votre +artillerie, sur Châlons par Reims, et, si cela ne vous paraissait pas +possible, par Épernay; mais vous devez marcher en toute hâte, et surtout +accélérer le mouvement de votre cavalerie. Sa Majesté sera demain matin, +21, à Vitry. Le duc de Tarente et le duc de Reggio suivent ce mouvement +par Arcis-sur-Aube.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p> + +<p>(Par duplicata.)</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«21 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, le corps du général de Wrede a +voulu prendre, hier, Arcis-sur-Aube: il a été battu. La grande armée du +prince de Schwarzenberg paraît marcher par Brienne sur Bar-sur-Aube pour +se joindre à Blücher. L'Empereur se porte sur Vitry. Sa Majesté aura ce +soir son quartier général à Sommepuis. Donnez-nous de vos nouvelles.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général.</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE DUC DE TRÉVISE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Vattey, le 24 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Mon cher maréchal, un habitant arrivant de Châlons assure qu'il y a peu +de monde dans cet endroit; que vingt-cinq dragons français y ont été +hier, mais qu'ils ont dû en sortir de suite; que l'armée française avait +passé la Marne, ainsi que vous me l'avez annoncé vous-même, à +Frignicourt, non sur un pont, mais à gué; que l'Empereur remontait la +Marne, etc. Le général Blücher, dans ce cas, n'aurait pas opéré sa +jonction avec le prince de Schwarzenberg.</p> + +<p>«D'après le mouvement que fait l'Empereur, il paraîtrait ne rien +craindre du côté d'Arcis; je crois toutefois qu'il nous importe beaucoup +d'éclairer cette partie.</p> + +<p>«Demain de bonne heure, je serai à Soudé; j'aurai ce soir de la +cavalerie à Dammartin.</p> + +<p>«Dans tous les cas, notre mouvement sur Champaubert, celui que vous avez +fait sur Vertus, auront produit un bon effet en forçant Czernicheff et +les nombreux partis jetés sur la rive gauche de la Marne à se retirer.</p> + +<p>«Les habitants de Vattey prétendent que quinze mille chevaux ont passé +par ici, se retirant sur Vitry; c'est sans doute beaucoup: prenons qu'il +n'y en ait que moitié, ce serait encore fort raisonnable.</p> + +<p>«D'après le portrait qu'on m'a fait du général russe qui a couché ici +hier, je suis tenté de croire que ce serait Wintzingerode.</p> + +<p>«Le maréchal duc <span class="sc">de TRÉVISE.</span>»</p> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.</h4> + +<p class="rig">«Provins, le 27 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de vous informer qu'après m'être porté de Sézanne en +arrière du défilé d'Esternay, et y avoir pris position, l'ennemi s'est +présenté devant moi avec de grandes forces et a fait toutes ses +dispositions d'attaque. Nous nous sommes retirés et nous avons continué +notre retraite sur la Ferté-Gaucher, avec d'autant plus de raison, que +nous étions informés que l'ennemi occupait Montmirail. Arrivés devant la +Ferté, nous avons trouvé l'ennemi en position sur la rive droite du +Grand-Morin, et battant la route avec une nombreuse artillerie. J'ai pu +reconnaître au moins quatre mille hommes d'infanterie prussienne, sans +compter ce qui occupait la ville et n'était pas susceptible d'être +apprécié; de manière que l'ennemi avait, en calculant très-fort, au +moins six mille hommes d'infanterie. M. le duc de Trévise et moi, nous +décidâmes qu'il fallait s'emparer d'un plateau qui donnait les moyens de +tourner la ville et d'aller prendre la route de Coulommiers plus loin. +Les ordres furent donnés en conséquence, et les postes ennemis furent +chassés. Pendant ce temps-là, on me rendit compte que les masses +d'infanterie, de cavalerie et d'artillerie qui s'étaient présentées +devant nous au défilé d'Esternay approchaient avec diligence. Je donnai +l'ordre à la vingtième division d'occuper et de défendre jusqu'à +l'extrémité le village de Montis, qui est la clef du défilé, afin de +donner le temps d'exécuter une marche difficile dans un terrain fangeux.</p> + +<p>«Je donnai l'ordre à ma cavalerie de se porter au delà du bois de Montis +pour nous couvrir sur ce point contre la cavalerie ennemie, qui s'y +portait pour tourner le défilé. Tout à coup le duc de Trévise, qui +marchait en tête, m'informa qu'au lieu de se porter sur la route de +Coulommiers, il prenait celle de Provins. Ce changement me contraria +beaucoup, parce qu'il était évident que c'était une marche perdue. Après +la route de Coulommiers manquée, notre direction était sur Rozoy; mais +le mouvement était donné, et, au milieu de l'obscurité de la nuit et des +embarras du chemin, il était impossible de changer la direction, et je +ne voulais point quitter le duc de Trévise. En conséquence, nous avons +marché sur Provins, où nous sommes arrivés ce matin et où nous avons +pris position, afin de rallier et de reposer les troupes. L'ennemi est +arrivé à midi avec de l'infanterie et de la cavalerie; mais, jusqu'à +présent, je n'ai pas reconnu de grandes forces. Nous avons entendu +aujourd'hui une vive canonnade dans la direction de Meaux. Le mouvement +de l'ennemi sur Paris n'est pas douteux.</p> + +<p>«En conséquence, nous marchons sur la capitale, et nous nous mettons en +marche cette nuit pour Nangis et Melun, d'où nous descendrons la Seine +pour nous porter sur Charenton. Je prie Votre Excellence de me faire +connaître la situation des choses, afin que je puisse modifier mes +mouvements d'après les circonstances.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> La défense de Montis a été fort glorieuse. Une poignée +d'hommes, avec deux pièces de canon, a résisté à vingt pièces de canon +et quatre mille hommes d'infanterie bavaroise, qui les ont attaqués sans +succès, et cette poignée de braves a ramené son canon au milieu des +embarras causés par la nuit et les mauvais chemins.»</p> +<br> + +<h4>LE DUC DE TRÉVISE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Nangis, le 28 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Mon cher maréchal, je croyais vous trouver ici, ainsi que nous en +étions convenus hier.</p> + +<p>«Votre aide de camp vous remettra copie d'une lettre que je viens de +recevoir du ministre de la guerre. Je regrette que nous ne soyons pas +restés aujourd'hui à Provins: nous aurions pu nous jeter, en cas +d'événement, sur Nogent, sur Bray ou sur Montereau.</p> + +<p>«Je prends le parti de rester à Nangis aujourd'hui si l'ennemi n'occupe +pas Rozoy en forces; dans ce dernier cas, je me porterai sur +Brie-Comte-Robert, et, finalement, sur Bonneuil, ayant ma gauche à la +Marne, ma droite à la Seine, pour couvrir Charenton. Cette position ne +m'offre point de chance fâcheuse si le pont de Saint-Maur est +suffisamment gardé, et je serai prévenu à temps si l'ennemi forçait le +passage de Meaux ou celui de Lagny.</p> + +<p>«Je vous engage à faire réoccuper le pont de Nogent par les troupes du +général Souham.</p> + +<p>«J'ai dû marcher très-lentement et faire de fréquentes haltes, à la +pointe du jour, pour rallier mille à douze cents hommes de vos troupes, +qui étaient restés en arrière. Je les ai fait passer devant les miennes.</p> + +<p>«Je vous prie, mon cher maréchal, de me donner de vos nouvelles, et +d'agréer l'assurance de ma haute considération et de mon attachement.</p> + +<p>«Le maréchal duc <span class="sc">De TRÉVISE.</span>»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> dans le cas où je ne pourrais pas rester ici ce soir, je +prendrais position à Guignes.»</p><br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.</h4> + +<p class="rig">«Melun, 28 mars 1814, sept heures du soir.</p><br><br> + +<p>«J'ai eu l'honneur de vous écrire hier par le colonel Fabvier. J'attends +avec impatience la réponse de Votre Excellence pour bien connaître ce +qui se passé sur la Marne.</p> + +<p>«Les troupes que nous avons eues devant nous à la Ferté ont dû arriver +hier de bonne heure à Coulommiers et à Rebais. J'ai vu moi-même, étant à +la Ferté, des colonnes d'artillerie et de bagages prendre la direction +de Rebais. C'est donc par Meaux et la Ferté-sous-Jouarre que l'ennemi +veut opérer, et c'est sur ce point qu'il faut porter nos forces et notre +attention. De système de l'ennemi est d'autant plus naturel, qu'opérant +aussi par Soissons toutes ses colonnes se trouvent liées entre elles. Je +voudrais être à Meaux ou à Lagny avec le duc de Trévise; et cela serait +sans la marche absurde et ridicule que nous avons faite sur Provins, et +que je n'ai pas été à temps d'empêcher. Je marche à tire-d'aile pour +réparer le temps perdu, mais je crains bien d'arriver trop tard, et le +mal a été augmenté encore par le séjour que nous avons fait à Provins, +dont nous aurions dû partir plus tôt; mais, à cet égard, je n'ai rien à +me reprocher. On a entendu hier distinctement le canon entre Coulommiers +et Rozoy, ou entre Coulommiers et Crécy. En conséquence je n'ai pu +prendre la route directe de Meaux ni de Lagny, puisqu'il aurait fallu +passer sur le corps à l'ennemi. Je n'ai point pris non plus celle de +Guignes, parce que la cavalerie ennemie pouvait être aujourd'hui sur +cette route, et que, dans ces immenses plaines de Brie, rien n'est plus +dangereux qu'une marche de flanc un peu longue, surtout avec des troupes +fatiguées et harassées, et enfin parce que je veux éviter toute espèce +d'engagement, jusqu'à ce que j'aie pris ma ligue d'opération sur Paris, +et que j'aie reçu les munitions qui me manquent.</p> + +<p>«Le duc de Trévise, qui devait d'abord suivre la même direction que moi, +m'écrit qu'il a pris position à Nangis, et que, si l'ennemi est en +forces à Rozoy, il se portera sur Guignes. Je souhaite qu'il ne lui +arrive pas malheur, mais je le crains fort. Sa station à Nangis ne +remplit aucun objet, et il court la chance d'être détruit; et, s'il ne +l'est pas, il est au moins inutile à la défense de la Marne, qui est le +point important. Je viens de lui écrire pour l'engager à passer la Marne +et à suivre mon mouvement.</p> + +<p>«Je compte aller coucher demain à Charenton, et après-demain j'irai sur +Lagny et Meaux; et, si l'ennemi n'est pas en opération sur la rivière, +je déboucherai par Meaux pour éclairer ses mouvements.</p> + +<p>«J'ai laissé le général Souham sur la Seine, occupant Nogent, Bray et +Montereau, et je lui ai ordonné de faire couper les ponts. Par ce moyen +la communication avec l'Empereur est assurée par la rive gauche de la +Seine.»</p><br> + + +<h4>LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 28 mars 1814,<br> six heures et demie du soir.</p><br><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que l'ennemi, qui est +parvenu à enlever hier la position de Meaux, se porte en forces sur +Paris, et qu'il est déjà sur Claye.</p> + +<p>«Il est donc de la plus haute importance, monsieur le maréchal, que vous +vous rendiez en toute hâte avec vos troupes, et monsieur le duc de +Trévise avec les siennes, vers Paris, c'est-à-dire plus près de la +capitale.</p> + +<p>«Je prie Votre Excellence de se mettre en marche sans aucun délai; et +dans le cas où, d'après les renseignements que vous pourriez avoir, vous +croiriez ne pas pouvoir vous diriger par Brie-Comte-Robert sans y +trouver des forces ennemies supérieures aux vôtres, vous vous dirigeriez +de Nangis droit sur Corbeil, pour y passer la Seine, et de là gagner les +abords de Paris.</p> + +<p>«J'écris dans le même sens à M. le duc de Trévise, afin que vous +combiniez ensemble votre mouvement, qui exige la plus grande célérité.</p> + +<p>«Le général Souham, à qui j'écris aussi, gardera la ligne de la Seine, +entre Montereau et Nogent, avec ses troupes, pour la communication avec +l'Empereur.</p> + +<p>«Je vous prie, monsieur le maréchal, de me faire connaître, par le +retour du courrier, la direction que vous aurez prise, ainsi que le +moment auquel vous serez rendu près Paris.</p> + +<p class="sc">«DUC DE FELTRE.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Nous avons reçu à quatre heures des nouvelles de l'Empereur du +26, de Saint-Dizier. Sa Majesté y avait battu complètement deux +divisions commandées par le général Wintzingerode, qui avait pris +retraite sur Bar-sur-Ornain. On avait fait deux mille prisonniers, etc.</p> + +<p>«Le général Compans était à Ville-Parisis, à trois heures, avec presque +toutes les troupes ennemies sur les bras.»</p> +<br> + +<h4>LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 29 mars 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal, vous ne pouvez trop tôt arriver à Charenton avec +votre corps d'armée, pour de là manoeuvrer de manière à soutenir le +général Compans, qui a couché cette nuit à Vert-Galant, et qui a, en +effet, sur les bras toutes les forces des corps de Kleist, de Sacken, +d'York, et, je crois, encore, le grand-duc Constantin et tes +Wurtembergeois. Avec sept ou huit mille hommes de troupes qui ont déjà +faibli, il a fait ce qu'il pouvait. On m'assure que ses avant-postes, +attaqués ce matin, avaient été repliés. Si vous arrivez, monsieur le +maréchal, on peut espérer de contenir l'ennemi entre Vincennes, qui est +fortifié, et Saint-Denis, qui a été mis à l'abri d'un coup de main.</p> + +<p>«Vous savez que le pont de Lagny est en partie rompu; c'est donc sur la +droite de la Marne que vous pourrez déboucher; mais il n'y a pas une +minute à perdre. Je cherche à envoyer encore quelques renforts au +général Compans; mais les heures passent, à cause des distances et des +difficultés du service dans une grande ville. J'ai écrit au comte Darn +pour que vous ayez des vivres et du vin (si faire se peut) en arrivant à +Charenton.</p> + +<p>«Le mouvement sur Provins a tout compromis<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a> +<a href="#footnote17"><sup class="sml">17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote17" name="footnote17"><b>Note 17: </b></a> +<a href="#footnotetag17"> +(retour) </a> Il est singulier que le duc de Feltre, qui n'a jamais fait +la guerre, se permette de blâmer le premier mouvement sur Provins, qui a +été le salut de deux corps d'armée, et qui était rendu nécessaire et +indispensable, puisque en même temps que la grande armée nous suivait, +nous avons rencontré en bataille, sur la grande route, à la +Ferté-Gaucher, en arrière de nous et sur notre communication directe, +les corps d'York et de Kleist. Il fallait aller à Provins, ou mettre bas +les armes. (<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote> + +<p>«Quoiqu'on n'ait pas de nouvelles de l'Empereur depuis le 26 au soir, et +que Sa Majesté n'ait point annoncé la direction qu'elle prendrait, on +doit calculer qu'il est impossible que l'Empereur n'arrive pas, sur le +dos de l'ennemi qui nous presse, d'ici à trois jours au plus tard, le +salut de l'État dépend peut-être de résister pendant ces trois jours. +Je reçois à l'instant votre bonne lettre d'aujourd'hui, à sept heures du +matin. Il faudra garder le pont de Saint-Maur; cela doit regarder le duc +de Trévise, qui, au lieu d'occuper Bonneuil, pourra loger ses troupes à +Maisons, à Créteil, à Charenton, et avoir sa gauche à +Fontenay-sous-Bois, si cette position lui parait bonne et si les +dispositions du terrain ne s'y opposent pas.</p> + +<p>«Le ministre de la guerre,</p> + +<p class="sc">«DUC DE FELTRE.»</p><br> + +<h4>LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 29 mars 1814,<br>onze heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal, je reçois à l'instant de nouveaux ordres de Sa +Majesté le roi Joseph, que je m'empresse de transmettre à Votre +Excellence, et qui contiennent de nouvelles dispositions déterminées par +les circonstances.</p> + +<p>«L'intention du roi est, monsieur le maréchal, que vous vous réunissiez +cette nuit, <i>entre la Villette et les prés Saint-Gervais</i>, au corps du +général Compans, qui sera sous les ordres de Votre Excellence.</p> + +<p>«M. le maréchal duc de Trévise reçoit, de son côté, l'ordre de se porter +cette nuit à la Villette, où il réunira sous son commandement les +troupes du général Ornano.</p> + +<p>«Au moyen de ces dispositions, vous serez chargé, monsieur le maréchal, +de la défense de Paris, depuis la Villette exclusivement jusqu'à +Charenton; et M. le maréchal duc de Trévise commandera depuis la +Villette inclusivement jusqu'à Saint-Denis.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'informer en outre Votre Excellence que le roi compte +se rendre demain, dès la pointe du jour, à Montmartre, pour être à +portée de voir les mouvements de l'ennemi, et de donner des ordres +suivant les circonstances.</p> + +<p>«Le ministre de la guerre,</p> + +<p class="sc">«DUC DE FELTRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Fontainebleau, le 1er avril 1814,<br>six heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Dans la situation actuelle des affaires, l'Empereur s'est résolu à +réunir le gouvernement à Orléans en y rassemblant toutes les réserves de +l'intérieur, à se placer avec toute son armée entre Fontainebleau et +Paris pour empêcher les malveillants de se livrer à leurs mauvais +penchants et encourager les bons; obligeant l'armée ennemie à se tenir +réunie, puisque le moindre détachement qu'elle ferait hors de Paris +livrerait cette ville à l'Empereur.</p> + +<p>«Je donne l'ordre au duc de Trévise de prendre position à la gauche +d'Essonne. Vous devez, monsieur le maréchal, prendre position avec votre +corps à la droite d'Essonne; par ce moyen, l'ennemi sera obligé de +passer la rivière d'Essonne devant l'armée. L'inconvénient de cette +position saute aux yeux, puisque la rivière d'Essonne refuse la gauche +qui tombe sur la route d'Orléans.</p> + +<p>«Le plateau de Fontenay-le-Comte à la Seine n'est que de deux petites +lieues; on peut y avoir autant de débouchés que l'on veut sur la +position d'Écote.</p> + +<p>«Il serait convenable de se tenir maître d'Essonne et de Corbeil, afin +de faire de la poudre dont nous avons grand besoin, et de profiter des +magasins de farines qui sont très-considérables.</p> + +<p>«Concertez-vous, monsieur le duc, avec M. le duc de Trévise; choisissez +votre position; placez votre artillerie en batterie; l'armée arrive +demain et suivra le même mouvement. Faites de suite travailler aux +fortifications de Corbeil et d'Essonne, afin d'avoir, s'il est possible, +deux débouchés. Faites fortifier la rivière d'Essonne; envoyez-moi de +suite un mémoire sur cette position; qu'elle ait plus ou moins +d'avantages, il faut la prendre dans tous les cas, parce que la rivière +l'indique naturellement.</p> + +<p>«Reconnaissez s'il y aurait une position entre Corbeil et Choisy, par +exemple en avant de Ris, où on peut surveiller les deux routes d'Orléans +et de Fontainebleau, avoir les derrières libres pour la retraite, et où +on pourrait placer avec avantage une armée de quarante mille hommes. En +trois ou quatre jours on aurait construit bien des redoutes et des +ouvrages qui ajouteraient à la force naturelle de la position.</p> + +<p>«Pour compléter le système, quand vous aurez vu la position, voyez la +position de la rivière de l'École, afin de pouvoir donner votre avis sur +ces trois positions. L'Empereur compte qu'à midi il doit être sans +inquiétude sur la position que vous aurez occupée avec le duc de +Trévise. Envoyez de la cavalerie à Arpajon, et poussez votre avant-garde +sur la route de Paris aussi loin que vous pourrez, poussant des +reconnaissances.</p> + +<p>«Je vous envoie cette lettre par M. le colonel Bongars qui vous +accompagnera dans vos reconnaissances, et qui ne reviendra que lorsque +les troupes seront placées.</p> + +<p>«Dans ce système il faut ordonner à la poudrerie de continuer de faire +de la poudre, et, au fur et à mesure qu'elle fabriquera, on évacuera sur +Fontainebleau, et on établira un artifice.</p> + +<p>«Faites-moi connaître, monsieur le maréchal, la quantité de farine qui +se trouve à Corbeil, soit sur cette rive, soit dans les magasins de +l'autre rive, et faites rétablir le pont, si vous le jugez convenable, +afin d'évacuer les farines qui seront de l'autre côté. Comme il y a un +filet d'eau qui entoure la ville de l'autre coté, il doit être facile +d'occuper cette ville, ce qui assure un bon passage de la Seine, +indépendamment du pont de Melun.</p> + +<p>«Envoyez de suite un officier du génie à Arpajon pour reconnaître la +place. S'il y a une muraille, il fera travailler de suite à la mettre à +l'abri des Cosaques.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Fontainebleau, le 2 avril 1814,<br>quatre heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je donne l'ordre à la division des gardes +d'honneur du général Defrance de partir ce matin de +Saint-Germain-sur-l'Écote, pour se rendre à Fontenay-le-Vicomte et +éclairer la rivière d'Essonne depuis la Ferté-Alep, en jetant des partis +sur Arpajon. Le général Defrance sera sous vos ordres, et je le charge +d'envoyer un officier près de vous.</p> + +<p>«Je viens d'ordonner au général Sorbier de prendre des mesures pour +qu'aujourd'hui, à cinq heures du matin, vous et le duc de Trévise, ayez +au moins à vous deux soixante pièces de canon.</p> + +<p>«La division de cavalerie du général Piré partira aujourd'hui vers onze +heures ou midi de Fontainebleau pour aller se cantonner du côté de +Monceaux, à une lieue derrière Essonne. Le général Piré prendra vos +ordres si vous étiez attaqué.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Fontainebleau, le 3 avril 1814.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur aura ce soir son quartier général +au château de Tilly, près Ponthierry: ayez soin d'y envoyer un aide de +camp ou officier d'état-major, qui puisse bien faire connaître à Sa +Majesté l'endroit où se trouvent les troupes.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Fontainebleau, le 4 avril 1814.</p><br><br> + +<p>«L'intention de l'Empereur est que vous vous rendiez ce soir de votre +personne au palais de Fontainebleau, à dix heures; prenez des mesures +pour pouvoir être de retour à votre poste avant le jour.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p class="sc">«ALEXANDRE.»</p><br> + +<h4>LE GÉNÉRAL BORDESOULLE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Versailles, le 5 avril 1814.</p><br><br> + +<p>«M. le colonel Fabvier a dû dire à Votre Excellence les motifs qui nous +ont engagés à exécuter le mouvement que nous étions convenus de +suspendre jusqu'au retour de MM. les princes de la Moskowa, des ducs de +Tarente et de Vicence. Nous sommes arrivés à Versailles avec tout ce qui +compose le sixième corps.--Absolument tout nous a suivis, et avec +connaissance du parti que nous prenions, l'ayant fait connaître à la +troupe avant de marcher. Maintenant, monseigneur, pour tranquilliser les +officiers sur leur sort, il serait bien urgent que le gouvernement +provisoire fit une adresse ou proclamation à ce corps, et qu'en lui +faisant connaître sur quoi il peut compter on lui fasse payer un mois de +solde; sans cela il est à craindre qu'il ne se débande.</p> + +<p>«MM. les officiers généraux sont tous avec nous, M. Lucotte excepté. Ce +joli monsieur nous avait dénoncés à l'Empereur.</p> + +<p>«J'ai l'honneur d'être, avec le plus profond respect, de Votre +Excellence,</p> + +<p>«Le très-humble et dévoué serviteur.</p> + +<p>«Le général de division,</p> + +<p>«Comte <span class="sc">BORDESOULLE.</span>»</p><br> + +<h4>COPIE D'UNE LETTRE DE M. LE MARÉCHAL NEY A S. A. LE PRINCE DE BÉNÉVENT +PRÉSIDENT DE LA COMMISSION COMPOSANT LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE.</h4> + +<p>«Monseigneur, je me suis rendu hier (4) à Paris avec M. le maréchal duc +de Tarente et M. le duc de Vicence, comme chargé de pleins pouvoirs pour +défendre, près de Sa Majesté l'empereur Alexandre, les intérêts de la +dynastie de l'empereur Napoléon.--Un événement imprévu ayant tout à coup +arrêté les négociations, qui cependant semblaient promettre les plus +heureux résultats, je vis dès lors que, pour éviter à notre chère patrie +les maux affreux d'une guerre civile, il ne restait plus aux Français +qu'à embrasser entièrement la cause de nos anciens rois; et c'est +pénétré de ce sentiment que je me suis rendu ce soir auprès de +l'empereur Napoléon pour lui manifester le voeu de la nation.</p> + +<p>«L'Empereur, convaincu de la position critique où il a placé la France, +et de l'impossibilité où il se trouve de la sauver lui-même, a paru se +résigner et consentir à une abdication entière et sans aucune +restriction; c'est demain matin que j'espère qu'il m'en remettra +lui-même l'acte formel et authentique; aussitôt après, j'aurai l'honneur +d'aller voir Votre Altesse Sérénissime.</p> + +<p>«Le maréchal <span class="sc">NEY</span>.»</p><br> + +<p class="rig">«Fontainebleau, le 5 avril 1814,<br>onze heures et demie du soir.»</p><br><br><br> + +<h4>COPIE DE LA GARANTIE FAITE LE 6 AVRIL ET ANTIDATÉE.<br> +<span class="sml">POUR METTRE A L'AISE LES OFFICIERS ET SOLDATS DU SIXIÈME CORPS.</span></h4> + +<p class="mid"><span class="sc">ARTICLE PREMIER</span>.</p> + +<p>«Moi, Charles, prince de Schwarzenberg, maréchal et commandant en chef +les armées alliées, je garantis à toutes les troupes françaises qui, par +suite du décret du sénat du 2 avril, quitteront les drapeaux de Napoléon +Bonaparte, qu'elles pourront se retirer librement en Normandie avec +armes, bagages et munitions, et avec les mêmes égards et honneurs +militaires que les troupes alliées et réciproquement.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 2.</span>.</p> + + +<p>«Que si, par suite de ce mouvement, les événements de la guerre +faisaient tomber entre les mains des puissances alliées la personne de +Napoléon Bonaparte, sa vie et sa liberté lui seront garanties dans un +espace de terrain et dans un pays circonscrit au choix des puissances +alliées et du gouvernement français.»</p> + +<h4>EXTRAIT DU <i>NATIONAL</i>.</h4> + +<p class="rig">Jeudi, 8 août 1814.</p><br><br> + +<p>«... L'officier chargé de porter à Marmont l'ordre écrit de Joseph, dont +nous venons de parler, le lui avait remis à deux heures. Cet ordre, +formulé dans les mêmes termes pour les deux maréchaux, était ainsi +conçu:</p> + +<p>«Si M. le maréchal duc de Raguse et M. le maréchal duc de Trévise ne +peuvent plus tenir, ils sont autorisés à entrer en pourparlers avec le +prince de Schwarzenberg et l'empereur de Russie, qui sont devant eux.</p> + +<p>Ils se retireront sur la Loire.</p> + +<p class="sc">«Joseph.»</p><br> + +<p class="mid">«Montmartre, ce 30 mars 1814, à dix heures du matin.»</p> + +<p>«Le duc de Raguse n'en continua pas moins à se battre. Il avait alors +non-seulement à soutenir l'effort de Schwarzenberg, mais encore du +centre de l'armée de Silésie, que venait d'amener Giulay. Cette armée, +nous l'avons dit, s'était partagée en trois colonnes: celle de droite, +conduite par Blücher en personne, se portait, à pas comptés, par +Aubervilliers et Clichy, sur la butte Montmartre, tandis que celle de +gauche, aux ordres du prince de Wurtemberg, après avoir traversé le bois +et le village de Romainville, s'avançait, partie sur Ménilmontant, +partie sur Charonne et la chaussée de Vincennes, que défendait une +batterie de vingt-huit pièces, manoeuvrées par les élèves de l'École +polytechnique, au nombre de deux cent seize, et pointées par des +artilleurs de la vieille garde.</p> + +<p>«A dix heures du soir, ces braves adolescents faisaient encore feu, +lorsqu'on vint leur donner l'ordre de rentrer à l'École.</p> + +<p>«Blücher ne devait pas rencontrer la même résistance. Ne pouvant croire +que Montmartre n'était pas fortifié, il ne s'en approcha, nous l'avons +dit, qu'avec les précautions les plus grandes. Ce fut à trois heures et +demie seulement que ses premiers détachements parurent au pied de la +butte. Quelques obus et quelques boulets furent lancés contre eux; mais, +à quatre heures, il ne restait plus un seul homme armé sur ce point. +Blücher l'occupa immédiatement en force, et, à quatre heures et demie, +les huit pièces que nos soldats y avaient laissées étaient tournées +contre Paris, et jetaient sur les faubourgs les plus rapprochés des +boulets et des obus.</p> + +<hr> + +<p>«Ce désarroi, cet abandon général, inspiraient les craintes les plus +vives à la partie riche de la population de Paris; ils préoccupaient +surtout vingt-cinq à trente personnes, banquiers, commerçants, +propriétaires, qui attendaient Marmont, lorsque, à six heures du soir, +après avoir fait avertir le duc de Trévise, par le général Meynadier, de +la signature de l'armistice, il parut dans les salons de son hôtel de la +rue de Paradis-Poissonnière. Il était à peine reconnaissable, a dit un +témoin oculaire; sa barbe avait huit jours; la redingote qui couvrait +son uniforme était en lambeaux; de la tête aux pieds il était noir de +poudre. Il annonça la suspension d'armes. «C'est bien pour l'armée, +s'écria-t-on autour de lui; mais Paris? qui le garantira des excès de +l'ennemi? Il faut une capitulation pour le sauver!»</p> + +<p>«Marmont en convint. «L'armistice, ajouta-t-il, a précisément pour objet +de faciliter à Paris un arrangement particulier à la capitale. Mais je +suis sans autorisation pour traiter en son nom; je ne la commande pas; +je ne suis pas gouvernement. Simple chef de corps, je n'ai à m'occuper +que des troupes sous mes ordres. Elles ne peuvent plus rien; elles ont +fait tout ce qu'humainement on pouvait exiger d'elles. On vient de +m'annoncer le retour de l'Empereur par la route de Fontainebleau; je +vais me replier sur cette ville, et laisser, à qui doit le prendre, le +soin d'une capitulation spéciale pour Paris.--Mais qui la proposera? qui +la signera? répliqua-t-on tout d'une voix; le gouvernement, toutes les +hautes autorités, nous ont abandonnés; il ne reste plus personne. Ce +n'est pas le conseil municipal de Paris qui peut traiter directement +avec l'empereur de Russie et le roi de Prusse; ces princes ne +connaissent, pas même de nom, un seul de ces membres. Les maréchaux, +après avoir défendu la ville, auraient-ils l'inhumanité de l'abandonner +à toutes les exigences, à toute la colère du vainqueur? Puisqu'ils ont +conclu l'armistice, que leur coûte-t-il de compléter la négociation? +Joseph, d'ailleurs, ne leur a-t-il pas donné carte blanche?»</p> + +<p>«Marmont résista longtemps. A la fin, entraîné par les supplications de +tout ce qui l'entourait, par les prières d'une députation du corps +municipal, qui vint le conjurer de s'entremettre, il consentit à prendre +la responsabilité d'un acte que tous lui signalaient comme l'unique +moyen de salut pour Paris. Deux aides de camp furent chargés de conclure +en son nom. Les troupes commencèrent leur mouvement de retraite sur +Fontainebleau. Ce furent les détachements les premiers partis que +l'Empereur rencontra à Fromenteau.</p> + +<p>«La capitulation de Paris étonna, indigna la France. Le peuple ne put +comprendre comment Paris, capitale d'un grand empire, centre de toutes +les ressources du gouvernement, avec une population de sept cent mille +âmes, s'était rendue après une lutte de quelques heures. Les nations ont +leur jour d'injustice: le gouvernement de la régente avait été inepte et +lâche; l'Empereur imprévoyant et aveugle au delà de toute croyance; +l'armée, sous Paris, s'était montrée héroïque; fait inouï! elle venait +de tuer à l'ennemi plus de soldats qu'elle ne comptait de combattants; +et ce furent les chefs de cette armée qu'on accusa. Les nations ont +aussi leurs passions; la défaite, même la plus honorable, leur semble +une honte qu'elles ne peuvent accepter; être trahies va mieux à leur +orgueil; la capitulation, signée par les aides de camp du duc de Raguse, +fut reprochée à ce maréchal comme un acte d'infâme trahison.--Joseph +Bonaparte, Clarke, duc de Feltre, le général Hullin, voilà les seuls +noms sur qui doit éternellement peser le fatal souvenir de la +<i>première</i> capitulation de Paris. Le maréchal Marmont était encore un +des plus nobles soldats de notre armée au 30 mars 1814.»</p> + +<p class="sc">«A. DE VAULABELLE.»</p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001small.png"><br><a href="images/001large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<p>[Note du transcripteur: ce tableau contient les +renvois <a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a> +<a href="#footnote18"><sup class="sml">18</sup></a>et<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a> +<a href="#footnote19"><sup class="sml">19</sup></a> aux notes ci-dessous.]</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote18" name="footnote18"><b>Note 18: </b></a> +<a href="#footnotetag18"> +(retour) </a> Gardes nationaux qui ont disparu au moment du combat. +(<i>Note du duc de Raguse</i>.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote19" name="footnote19"><b>Note 19: </b></a> +<a href="#footnotetag19"> +(retour) </a> Il est inutile de faire remarquer que ce tableau dressé à +la place de Paris, présente un effectif exagéré, comme l'est toujours un +effectif formé sur pièces dans les bureaux. En règle générale, il faut +toujours retrancher, sur les effectifs de cette espèce, un cinquième au +moins, cinquième qui représente les malade, les traînants, les absents, +en un mot, pour quelque motif que ce soit. Il suffit d'examiner avec un +peu d'attention ce tableau pour voir combien il est loin de représenter +le nombre des combattants véritables. Par exemple les 6000 gardes +nationaux; (y en avait-ils 6000?) étaient aux barrières. On compte les +hommes qui étaient où on ne se battait pas, les hommes employés à la +place, etc... (<i>Note de l'Éditeur</i>.)</blockquote> +<br> + +<h4>NOTICE SUR LE GÉNÉRAL KLÉBER<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a> +<a href="#footnote20"><sup class="sml">20</sup></a></h4> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote20" name="footnote20"><b>Note 20: </b></a> +<a href="#footnotetag20"> +(retour) </a> Le duc de Raguse a rédigé ces trois notices en exprimant +l'intention formelle de les joindre à ses <i>Mémoires</i>. Nous devons dire +pourquoi nous les insérons ici, au lieu de les rejeter à la fin de +l'ouvrage, où est la place ordinaire des morceaux détachés de ce genre. +D'abord elles se rapportent, en grande partie, à la portion des +<i>Mémoires</i> que l'on vient de lire; mais, ce qui nous a principalement +déterminé, c'est qu'ils complètent ce volume. Nous avons préféré ne pas +suivre l'usage et conserver, pour le volume prochain, l'histoire +complète de la Restauration, histoire très-intéressante, qui forme un +tout bien lié, qu'il serait difficile et fâcheux de scinder. C'est donc +surtout en vue de l'attrait que cette lecture peut présenter que nous +avons agi en cette circonstance. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p>J'ai connu les hommes les plus marquants de mon époque: j'ai vécu dans +la familiarité d'un grand nombre d'entre eux. Ma vie, longue et agitée, +m'a mis en rapport avec presque tous les individus dont les noms +passeront à la postérité; et, après Napoléon, aucun homme n'a laissé en +moi de plus profonds souvenirs que le général Kléber. Bien jeune encore +quand je l'ai connu, peut-être l'ai-je jugé avec cet enthousiasme propre +au premier âge; mais déjà cependant j'avais assez vu le monde pour +pouvoir comparer, et peut-être aussi la nature m'a-t-elle donné quelque +instinct pour apprécier les hommes: je pourrais en assigner la preuve +par la manière dont j'ai deviné l'immense carrière du général Bonaparte, +et cela, au moment où, général de brigade obscur, il était encore +inconnu au monde.</p> + +<p>Kléber est né à Strasbourg, en 1754, d'une famille bourgeoise. Destiné +au métier d'architecte et élevé pour en suivre la carrière, des +circonstances particulières lui donnèrent le moyen d'entrer à +vingt-trois ans au service de l'Autriche, comme officier, dans le +régiment de Kaunitz. Après sept ans, il le quitta pour revenir en +France, où il reprit sa première profession. La Révolution ayant +réveillé chez lui son instinct belliqueux, il entra, comme grenadier, +dans un bataillon de volontaires du Haut-Rhin, où bientôt il devint +adjudant-major. Renfermé dans Mayence, il se distingua à la défense de +cette place, et fut nommé adjudant général. Envoyé avec cette garnison +dans la Vendée, et promu bientôt au grade de général de brigade, +destitué et remis peu après en activité de service et devenu général de +division, il combattit en cette qualité à Fleurus, et eut ensuite sous +ses ordres une aile de l'armée de Sambre-et-Meuse, commandée par le +général Jourdan. Resté sans activité en 1797, il demanda au général +Bonaparte de le suivre dans l'expédition d'Égypte, et en fit partie +comme général de division. Blessé à l'attaque d'Alexandrie, il resta +dans cette place pour y commander. Guéri, il revint à la tête de sa +division, et fit l'expédition de Syrie. Le général Bonaparte, en partant +pour la France, lui laissa le commandement de l'armée. Kléber, opposé au +système de colonisation, conclut, peu après, une convention pour +l'évacuation de l'Égypte; mais, après avoir commencé l'exécution du +traité, informé de la mauvaise foi du gouvernement anglais, il se +détermina à attaquer immédiatement l'armée turque, sur laquelle il +remporta, avec dix mille hommes, la victoire mémorable d'Héliopolis. +Après ce succès immortel, et au moment où il s'occupait à fonder un +établissement durable, un fanatique l'assassina et enleva à l'armée un +chef qui lui assurait à jamais la conservation de cette riche contrée, +si précieuse pour la France, et dont la possession l'eût dédommagée +amplement de la perte de toutes ses colonies.</p> + +<p>Le général Kléber, d'une haute stature, d'une figure martiale, d'une +bravoure brillante, donnait l'idée du dieu de la guerre. Son instruction +était étendue, son esprit vif et mâle. Un accent alsacien très-marqué, +des phrases souvent imprégnées de germanismes, donnaient à son langage +une énergie particulière. Sa personne portait avec elle une grande +autorité, et son regard imposait. Bon et agréable dans ses rapports, les +troupes l'aimaient; ceux qui vivaient dans son intimité le chérissaient. +Cependant, comme rien n'est parfait sur la terre, avec un caractère +élevé et prononcé, il ressentait quelquefois de petites passions qui +obscurcissaient ses hautes qualités. La manière dont Bonaparte avait +paru et figuré à son début sur la scène du monde l'avait rempli +d'admiration, et cependant, à peine placé sous ses ordres et en rapports +directs avec lui, les faiblesses de l'homme reprirent leur empire, et +son entourage, ne négligea rien pour refroidir et rendre bientôt ennemis +deux hommes qui étaient faits pour s'entendre et s'apprécier. Du nombre +de ceux qui exerçaient une influence fâcheuse sur l'esprit de Kléber, je +dois mettre en première ligne Auguste Damas, un de ses aides de camp, +jeune homme charmant et officier brillant, mais qui faisait un mauvais +usage de son crédit sur l'esprit de son général.</p> + +<p>Kléber réunissait chez lui deux dispositions contraires dans son esprit, +chose dont on a vu plus d'une fois l'exemple chez les gens de guerre. Il +ne savait pas obéir et ne voulait pas commander. Quand le commandement +lui fut imposé, il l'exerça à merveille; mais, si on le lui eût offert, +il l'aurait refusé opiniâtrement. Il contribua puissamment aux succès de +l'armée de Sambre-et-Meuse, et fut en même temps le fléau du général +Jourdan, dont il estimait peu les talents et le caractère, et qu'il +tournait souvent en ridicule. Après le départ de Bonaparte, il se +déclara hautement son ennemi, il critiqua amèrement ses opérations et +rallia à lui tous les individus qui désiraient voir évacuer l'Égypte. +L'armée se divisa en deux partis, l'un favorable, l'autre contraire à la +colonisation. Les troupes qui avaient servi en Italie composaient le +premier; à sa tête se plaça le général Menou, et c'est à cette seule +circonstance que cet officier a dû cette protection inouïe et si peu +méritée dont Napoléon ne se lassa jamais de le couvrir; Kléber adopta +toutes les passions du parti opposé; mais, quand l'honneur de l'armée +lui commanda de changer de conduite, il n'hésita pas à se montrer homme +supérieur et grand général. Jamais ordre du jour ne fut plus éloquent +que celui qu'il donna à son armée; jamais proclamation n'exalta plus +vivement les sentiments des soldats. Après avoir publié textuellement la +lettre de l'amiral Keit, annonçant son refus de reconnaître le traité +d'El-Arich, et sa résolution de retenir prisonnière l'armée française, +il ajoutait: «Soldats, on ne répond à de telles insolences que par des +victoires. Préparez-vous à combattre.» On sait ce qui advint de cette +résolution généreuse. La conservation de l'Égypte, s'il eût vécu, en eût +été le résultat définitif.</p> + +<p>Le langage du général Kléber, souvent ordinaire, ne manquait cependant +pas d'une certaine élévation; ses images, prises presque toujours en bas +lieu, avaient quelque chose de pittoresque et d'énergique, et beaucoup +de mots de lui ont fait fortune dans l'armée. Lors du passage du Rhin en +1793, près de Dusseldorf, Kléber commandait le corps d'armée opérant le +premier. Le retard de quelques heures dans l'arrivée des bateaux sembla +avoir fait perdre la tête au général Jourdan. Le passage, exécuté de +nuit, devait avoir lieu de très-bonne heure; mais, les bateaux n'ayant +été disponibles qu'à dix heures, et la lune étant levée, l'opération +pouvait être vue par les ennemis, et, comme tous les hommes faibles, +Jourdan voulut remettre au lendemain son entreprise, ne voyant pas que +le retard mettrait plus de chances contre le succès que la lumière +incertaine de l'astre dont il redoutait la présence. Au moment où Kléber +s'embarquait avec ses troupes pour opérer, un aide de camp arriva pour +lui dire de suspendre le passage. Kléber prit un ton solennel pour +répondre à l'aide de camp, et lui adressa ces paroles: «Dites au général +en chef que je ch... sur la lune, je fais une éclipse, je passe, et +demain je serai à Dusseldorf.» Je ne sais pas si l'éclipse fut faite, +mais il est certain que le lendemain il était maître de Dusseldorf. On +juge le succès qu'eut un pareil discours dans la circonstance et avec +un semblable résultat.</p> + +<p>Kléber, en Égypte, s'était promptement mis en opposition contre toutes +les niaiseries de cette nuée de prétendus savants qui avaient accompagné +l'armée. Ces pauvres gens étaient antipathiques aux soldats, qui les +accusaient d'être cause de l'expédition. Aussi se plaisaient-ils à leur +signifier qu'ils n'étaient que des ânes, mais cela d'une manière +indirecte, en décorant les ânes, si communs en Égypte, du nom de +savants. Kléber eut un jour l'occasion de les tourner en ridicule d'une +manière sanglante. A Dieu ne plaise que je puisse confondre dans cette +tourbe quelques-uns des hommes illustres qui avaient suivi l'expédition, +tels que Monge, Berthollet, Dolomieu, etc.! Mais il est certain que ce +peuple de savants était fort peu digne de pareils chefs et que les +soldats étaient fort excusables de se moquer d'eux. Dolomieu, Monge, +Berthollet, etc., étaient à dîner chez le général Kléber à Gizéh, avec +une trentaine de convives. Dolomieu avait de la niaiserie dans l'esprit, +dans la tournure et dans le langage: d'une taille de six pieds deux +pouces, élancé comme un palmier et bègue, sa vue disposait toujours à +rire. Quelqu'un ayant dit que, si ou eût trouvé cent millions en +arrivant en Égypte, on aurait pu faire de très-belles choses, Dolomieu +s'empara vivement de cette idée, et exprima d'une manière particulière +ses regrets. Kléber alors lui ayant dit: «Mon cher Dolomieu, quel emploi +auriez-vous fait de ce trésor?» celui-ci répondit en bégayant: «D'abord, +j'aurais donné trente millions à l'Institut pour faire des fouilles, +ensuite une pareille somme pour bâtir une ville à la pointe du Delta, +enfin, le reste au gouvernement pour le couvrir des frais de +l'expédition, chose juste et convenable.--Nous différons, mon cher +Dolomieu, dans notre manière de voir,» lui dit alors Kléber avec +autorité, «si j'avais eu mission de répartir cette somme, j'aurais +donné cinquante millions à l'armée, et puis cinquante millions à +l'armée, des coups de bâton au Directoire, et du foin à l'Institut.»</p> + +<p>Cette histoire, dont le général Bonaparte rit beau-coup, fit le bonheur +de l'armée.</p> + +<p>J'ai raconté ailleurs d'autres mots du général Kléber, je pourrais en +citer encore, mais j'en ai dit assez pour faire connaître la nature de +son esprit. Homme remarquable sous tous les rapports, sa mort prématurée +a été un grand malheur pour la France, et la cause de nos désastres en +Égypte.</p> +<br> + +<h4>NOTICE SUR LE PRINCE SCHWARZENBERG</h4> + +<p>J'ai eu plusieurs fois, dans le cours de mes <i>Mémoires</i>, l'occasion de +prononcer le nom du prince Charles de Schwarzenberg; mais je n'en ai +point dit assez pour le faire connaître, et c'est ce que je veux faire +ici.</p> + +<p>Le rôle important qu'il a joué à la tête de la croisade qui s'est formée +contre nous prouve que c'était un homme d'un rare mérite. Le noble et +heureux caractère dont il était doué était merveilleusement adapté à la +position élevée qui lui avait été confiée. Il fallait ses belles et +nobles qualités pour amener à bien la tâche difficile qui lui était +imposée. Ces mêmes qualités, au reste, lui ont valu l'estime et +rattachement de tous ceux qui l'ont connu.</p> + +<p>Il était issu d'une ancienne et illustre famille de l'Empire, +appartenant à la noblesse immédiate, depuis plusieurs siècles établie en +Autriche, où elle possède de grands biens. A l'exemple de ses ancêtres, +il entra de bonne heure au service militaire. Le prince Charles était né +en 1771; aussi avait-il fait les campagnes de 1788 et 1789 contre les +Turcs. Il avait également servi avec distinction dans les guerres contre +la France. Dès 1796, à vingt-cinq ans, il était déjà officier général, +chose rare partout, et plus rare en Autriche qu'ailleurs. Il se trouva à +la catastrophe d'Ulm, où, par ses dispositions et sa présence d'esprit, +il sauva la plus grande partie de la cavalerie autrichienne. Son esprit +aimable et sa séduction personnelle le firent choisir, pendant la paix, +pour remplir les fonctions d'ambassadeur à Saint-Pétersbourg. La guerre +l'ayant rappelé à l'armée, il combattit avec gloire à Wagram, en 1809.</p> + +<p>Après le mariage de Napoléon avec Marie-Louise, le prince de +Schwarzenberg devint ambassadeur en France et sut plaire universellement +à Paris. La catastrophe qui accompagna les fêtes du mariage de Napoléon, +et dont sa maison fut le théâtre, devint comme le pronostic funeste des +malheurs dont la nouvelle dynastie serait frappée.</p> + +<p>Au moment où la guerre de Russie éclata, il fut choisi pour commander le +corps auxiliaire que l'Autriche réunit à l'armée française. Comme +Napoléon l'estimait et l'aimait, comme il voulait lui donner une +existence égale à celle des maréchaux français, il demanda pour lui à +l'empereur François la dignité de feld-maréchal, qui lui fut accordée. +Ainsi ce fut à Napoléon qu'il dut sa promotion. Singulière destinée de +celui-ci! Principe de tant de grandeurs nouvelles, créateur, soutien et +protecteur de tant de dynasties qui, par sa toute-puissance, prirent +rang parmi les rois, quand ses nombreuses fautes eurent compromis ses +destinées, il succomba écrasé par les efforts de ceux qu'il avait +grandis! Le lieutenant qu'il avait choisi en 1812 devint le chef suprême +qui conduisit, en 1813 et 1814, les peuples qui avaient pris les armes +pour le détruire.</p> + +<p>Le prince de Schwarzenberg remplit sa tâche avec talent en 1812. +Abandonné à lui-même par Napoléon, habituellement sans ordres de lui, il +manoeuvra dans le but d'être le plus utile à l'armée française. Des +critiques injustes ont obscurci les services qu'il rendit à cette +époque. L'esprit de parti a fait taire la vérité. On l'a accusé d'avoir +agi avec faiblesse et trop de circonspection; mais ceux qui ont étudié +les faits doivent le laver de cette accusation. Le prince de +Schwarzenberg a manoeuvré avec habileté et talent. Il ne pouvait pas +raisonnablement faire plus qu'il n'a fait. Il est vrai qu'il ne s'est +pas perdu à plaisir au moment où l'armée française a présenté le +spectacle d'une immense catastrophe, dont on ne trouve d'exemple que +dans l'antiquité.</p> + +<p>La position de l'Autriche ayant changé, de nouveaux devoirs le mirent +dans le cas de combattre ses anciens alliés. La considération dont +jouissait son talent, le cas qu'on faisait d'un caractère noble, +désintéressé, conciliant, et la nécessité de flatter l'amour-propre de +l'Autriche, dont le poids devait tout décider, firent choisir +unanimement le prince de Schwarzenberg pour chef suprême.</p> + +<p>Jamais mission plus difficile et plus pénible ne fut donnée à un général +d'armée. Commander les troupes de tant de nations différentes, et mettre +en harmonie des intérêts quelquefois si opposés; commander au milieu de +souverains, environné de leurs états-majors et de leur cour; neutraliser +les rivalités funestes et les mauvaises passions: faire une abnégation +constante de toute vanité personnelle; accorder souvent une gloire peu +méritée pour ne pas déplaire, sans cependant décourager ceux à qui elle +appartenait véritablement; ne voir qu'un but marqué dans l'alliance, et +se sacrifier sans cesse aux intérêts de l'harmonie et de l'union, tel +est le rôle auquel le prince de Schwarzenberg s'est dévoué, et qu'une +âme d'une pureté extraordinaire lui a donné le moyen de remplir. Il +avait, il est vrai, un puissant appui pour le succès de ses opérations +dans la haine universelle qu'inspirait Napoléon.</p> + +<p>Je ne fais ici aucune critique des deux campagnes des alliés en 1813 et +1814. Les fautes commises ne peuvent être reprochées à un général peu +maître de ses mouvements, auquel on désobéissait souvent, et que mille +considérations retenaient sans cesse.</p> + +<p>Le prince de Schwarzenberg avait des talents militaires distingués, et +doit être placé au nombre des meilleurs généraux de son temps.</p> + +<p>On assure que, dans la sécurité de la paix, on a oublié les grands +services qu'il avait rendus, et que seul il pouvait rendre. En effet, +son influence a été détruite par des médiocrités intrigantes. En cela il +a eu un sort commun à beaucoup d'hommes capables et vertueux dont +l'histoire a conservé les noms. Une mort prématurée à quarante-neuf ans +l'a empêché de jouir, de son vivant, de la position qui lui était due, +et que le temps aurait amenée quand les intérêts personnels et les +rivalités n'y auraient plus mis d'obstacles.</p> +<br> + +<h4>NOTICE SUR LE PRINCE DE METTERNICH</h4> + +<p>Le prince de Metternich, dont la longue carrière politique a exercé +pendant beaucoup d'années et exerce encore une grande influence sur les +événements de l'Europe, sera l'objet légitime de la curiosité de la +postérité. Ceux qui, comme moi, l'ont beaucoup fréquenté doivent +chercher à le faire connaître.</p> + +<p>Le prince de Metternich est né à Coblentz, en 1773. Sa famille +appartenait à la noblesse immédiate de l'empire. Elle a eu la gloire de +fournir plusieurs électeurs de Trèves et de Mayence. A l'exemple de son +père, Metternich s'attacha de bonne heure au service de l'Autriche. Un +avancement rapide le porta au poste de ministre de l'empereur à Berlin, +qu'il occupait en 1805.</p> + +<p>M. de Metternich est un homme d'un esprit étendu et cultivé. Il possède +des connaissances multipliées. Sans être un savant, il n'est +probablement pas d'homme du monde, livré aux affaires et aux plaisirs, +qui ait fait des études aussi variées, et soit au même degré au courant +des découvertes et de la marche des sciences et des arts, au moins dans +leurs résultats et leur application.</p> + +<p>Une tournure élégante dans sa jeunesse, une politesse facile, ont fait +de lui le type du véritable grand seigneur. Son caractère égal et +bienveillant rend agréables les rapports avec lui. Le prince de +Metternich est prodigue de promesses, mais difficilement il les tient et +s'occupe de leur exécution. La moindre considération l'arrête; le plus +léger obstacle l'intimide. Jamais il n'aborde de front une difficulté; +toujours il cherche à la tourner, et, si l'oubli de la vérité dans son +langage est un auxiliaire utile, il n'hésite pas à en faire usage, et +cela avec un aplomb imperturbable.</p> + +<p>Cependant dans les choses essentielles, et en pesant bien la nature de +ses expressions, ses paroles méritent confiance; dans les choses de peu +d'importance, on doit attribuer la cause d'une moindre franchise au +besoin de déguiser son impuissance et ses moyens de crédit dans les +affaires de gouvernement intérieur: chose plus vraie qu'on ne croit +généralement. Sous le règne de l'empereur François, et plus encore sous +la règne actuel, son pouvoir réel s'est toujours borné aux affaires de +son département. Sur ce terrain il est maître absolu; mais à ces limites +finit sa puissance; en sorte que celui qui petit entraîner l'État dans +une guerre qui consommerait des milliers d'hommes et des centaines de +millions est tout à fait étranger aux mesures qui doivent servir d'appui +au développement de ses forces et au régime intérieur de la société.</p> + +<p>L'Autriche est aujourd'hui une oligarchie où chaque département +administratif se gouverne isolément. Tout s'y passe d'une manière +légale; tout y est régulier et conduit d'une manière paternelle; mais +chaque pouvoir y marche pour son compte, et il n'y a pas de centre +d'action véritable. Les moeurs de la famille impériale, et un grand +esprit de justice généralement répandu dans les dépositaires du pouvoir, +conduisent le pays. C'est un état de choses supportable dans le repos; +mais c'est une cause de faiblesse et un grand danger au moment de +l'agitation. Rien n'est plus propre à produire de grandes catastrophes.</p> + +<p>Ce qui distingue particulièrement le prince de Metternich, le trait +caractéristique de son esprit, c'est la raison. Il semble sans passion; +il entend tout avec calme, et se met à la place de chacun. Gâté par les +habitudes d'une position très-élevée et des conséquences qui en +résultent, la contradiction lui est désagréable, et rarement il se livre +à la discussion avec ceux dont les opinions sont opposées à la sienne, +il est habituellement d'accord avec lui-même, et j'ai pu en acquérir la +preuve dans les nombreuses conversations que pendant tant d'années j'ai +eues avec lui. Alors je l'ai vu presque toujours se conduire comme +d'avance il avait annoncé vouloir le faire dans une circonstance donnée +et prévue. Je l'ai vu également vouloir toujours des choses +raisonnables, et s'occuper de bonne heure à préparer les moyens +nécessaires pour atteindre le but qu'il s'était proposé. Chef d'un +cabinet dont le système et l'esprit, d'accord avec la position +géographique de la puissance qu'il représente, doit avant tout être +modéré, conservateur, il a pris d'autant plus facilement ces moeurs, +qu'elles sont dans sa propre nature.</p> + +<p>On accusé le prince de Metternich d'avoir beaucoup d'amour-propre, +d'être infatué de son génie et d'être très-sensible à la flatterie; mais +quel est l'homme capable qui ignore sa valeur et n'est pas même disposé +à l'exagérer? Comment résister au plaisir d'écouter le doux concert de +louanges dont le pouvoir et le succès sont toujours l'objet? Chez lui +les souffrances que la contradiction et le blâme lui font éprouver ne se +montrent pas par l'irritation, mais par une sorte de dédain et un +silence qui lui donne à ses propres yeux un succès facile; il +s'abandonne souvent aussi à l'illusion d'avoir tout prévu, même lorsque +ses pronostics sont en défaut.</p> + +<p>Comme beaucoup d'hommes, il a une grande propension à croire ce qu'il +désire. Il a aussi la singulière prétention d'être né avec le génie +militaire, et, chose surprenante, c'est que le prince de Metternich, +après avoir vécu dans un temps de guerre si long, dans l'intimité des +généraux les plus distingués de son époque, et suivi les armées, n'a pas +compris un mot de la partie morale de la guerre. Un homme doué des +facultés qu'il possède aurait dû la deviner sur-le-champ, et être frappé +des mystères qui l'accompagnent.</p> + +<p>Il se trompe sur lui-même comme il arrive à tant de gens distingués. +Éminemment homme de concession, il ne parle que principes et emploi de +la force. Homme de conciliation, il tourne en ridicule le <i>juste milieu</i> +quand la conduite de toute sa vie en est l'apologie, ce dont assurément +on ne peut le blâmer, car il n'y a pas de système invariable dans les +affaires. Les choses étant plus fortes que les hommes, l'homme habile +modifie sa marche quand les circonstances en indiquent la nécessité, +afin de ne pas se briser contre leur puissance irrésistible.</p> + +<p>La monarchie autrichienne s'est bien trouvée de la conduite qu'il a +tenue après les malheurs qui l'avaient écrasée; car la modération et la +fermeté de cette conduite l'ont replacée au point d'où elle était +descendue par suite d'une politique imprévoyante et des malheurs de la +guerre. L'Europe s'en trouve bien également aujourd'hui; car le système +conservateur adopté l'a préservée d'une guerre qui n'était pas +indispensable, et des malheurs qui en auraient été la suite.</p> + +<p>Malgré un esprit supérieur, le prince de Metternich a une simplicité et +une bonhomie qui lui font trouver un véritable délassement dans des +niaiseries, qui, d'abord plaisantes, devraient promptement lui paraître +fastidieuses. Singulière bizarrerie qui lui est tout à fait +particulière, il s'amuse à faire une collection de toutes sortes de +bêtises, des choses ridicules écrites qu'il a pu rassembler. Il consacre +quelquefois des heures entières à les montrer en détail et à en faire +l'exposition.</p> + +<p>Le prince de Metternich a été très-bien traité par les femmes. De +nombreux succès ont rempli sa carrière galante. Sa première femme, la +princesse Laure, née comtesse de Kaunitz, m'a dit quelle ne comprenait +pas qu'une femme put lui résister. Il s'est marié trois fois. Sa +première femme, celle que je viens de nommer, était petite-fille du +célèbre ministre tout-puissant sous Marie-Thérèse et Joseph. Elle avait +beaucoup d'esprit. Devenu veuf, une véritable passion le détermina à +donner sa main à une personne charmante, mademoiselle Antoinette +Leicham, d'une famille obscure, et que l'aristocratie autrichienne +repoussait à cause de cela. Cette dame mourut en couches à son premier +enfant. Metternich prit alors une troisième femme, mademoiselle Mélanie +Zichy; c'est celle que j'ai le plus connue. Quoique bien née, sa famille +n'est pas ancienne. Charmante de figure, et de moeurs très-pures, son +caractère passionné a eu de grands inconvénients pour son mari, pour +ceux avec lesquels elle vit et pour elle-même. Cependant on ne peut +révoquer en doute quelle ait de la bonté et possède de grandes qualités +de coeur. En dernière analyse, le prince de Metternich, comme homme +privé, a toutes les qualités qui rendent sa société sûre, commode et +douce; et, comme homme politique, il justifie en grande partie, malgré +quelques fautes graves que la postérité lui reprochera, la réputation +d'habileté que ses longs succès lui ont donnée.</p> +<br> + +<p>Après avoir essayé de faire le portrait du prince de Metternich, +peut-être est-il à propos de jeter un coup d'oeil rapide sur l'histoire +de sa vie et sur les actions principales auxquelles il a attaché son +nom.</p> + +<p>Sa carrière embrasse quatre époques principales: la première commence à +son entrée au service, et se termine avec son ambassade à Paris.</p> + +<p>La deuxième commence à sa nomination de chef du cabinet et remplit tout +le temps de l'Empire.</p> + +<p>La troisième comprend la Restauration jusqu'à la Révolution de juillet.</p> + +<p>La quatrième se compose des temps qui ont suivi et qui durent encore.</p> + +<p>La première période ne présente d'abord aucun intérêt politique. +Occupant alors des postes secondaires, le prince de Metternich a été +étranger aux grandes affaires. Son occupation principale fut alors de +plaire et de se faire des amis. Il alimentait l'activité de son esprit +par l'étude des sciences. Pendant le temps où il attendit à Vienne qu'un +poste lui fût donné, il se livra à l'étude de la médecine, pour laquelle +il a toujours un goût prononcé. Il suivit les hôpitaux de cette capitale +et ne manqua jamais d'assister aux opérations de quelque importance. Il +en est résulté qu'il est particulièrement instruit dans cette partie, et +l'opinion que je crois être autorisé à concevoir de ses connaissances me +fait penser que souvent un malade confié à un médecin de profession est +moins en sûreté qu'il ne le serait entre ses mains.</p> + +<p>Le prince de Metternich fut fort à la mode dans sa jeunesse. D'une +tournure distinguée et élégante, il fut très-bien traité par le beau +sexe et eut beaucoup de louangeurs. Le mariage qu'il contracta avec une +petite-fille du célèbre ministre, prince de Kaunitz, ajouta puissamment +à ses moyens d'avancement et de fortune.</p> + +<p>Une circonstance fortuite, insignifiante en elle-même, le fit sortir de +pair et le plaça sur le plus grand théâtre de l'époque. L'ambassade de +Paris lui fut donnée. C'est de sa bouche même que j'ai entendu le récit +des événements qui motivèrent le choix dont il fut l'objet.</p> + +<p>A l'époque de la guerre de 1805, le prince, alors comte de Metternich, +était ministre à Berlin. Il était fort aimé de tous ses collègues; il +vivait, entre autres, en bonne harmonie avec le ministre de France, M. +de Laforest, vieil employé des affaires étrangères, assez peu spirituel, +mais galant homme. La guerre déclarée et les armées en mouvement, leurs +relations durent cesser; mais le comte de Metternich, très-éloigné de la +moindre pédanterie et de toute exagération, dit à M. de Laforest qu'il +était dans leurs intérêts réciproques de se communiquer les nouvelles +que chacun d'eux recevrait. Les événements militaires devaient décider +toutes les questions politiques, et ils étaient également intéressés à +les connaître promptement. Peut-être sa curiosité aurait-elle été moins +impatiente s'il eût pu pressentir les résultats de cette campagne. +Toutefois les grandes nouvelles arrivèrent. Il fit contre mauvaise +fortune bon coeur, accepta sans murmurer les terribles communications +que M. de Laforest fut dans le cas de lui faire, et ce dernier en +instruisit Napoléon, en se louant beaucoup de lui.</p> + +<p>La paix faite, l'Autriche dut choisir un ambassadeur pour résider à +Paris. Avant la guerre, ce poste était occupé par le comte Philippe de +Cobentzel, très-digne homme sans doute, mais type véritable de la +bureaucratie autrichienne, il était formaliste et méticuleux; il +déplaisait souverainement à Napoléon. Celui-ci s'en expliqua avec +l'empereur François dans l'entrevue qu'il eut avec lui; il l'engagea à +lui envoyer un jeune homme qui put le comprendre: il lui nomma +Metternich comme en ayant entendu parler avec éloge, et Metternich fut +nommé ambassadeur à Paris. Il plut à Napoléon, s'insinua dans sa +confiance et son amitié. Les circonstances déterminèrent plus tard, en +1809, l'empereur François à lui confier la direction de la politique de +la monarchie autrichienne, au moment où une série de fautes avait ouvert +l'abîme qui semblait devoir l'engloutir. On crut à Vienne, non sans +raison, que lui seul était en position de le fermer et d'amener des +jours meilleurs. On sait qu'il a dépassé les espérances, et on connaît +avec quelle habileté il a prévu tes événements et profité des folies de +Napoléon. Il est à remarquer que Metternich, qui a contribué si +puissamment à la chute de Napoléon par l'ensemble qu'il a su mettre dans +les efforts dirigés contre lui, a dû particulièrement à Napoléon +lui-même la place redoutable qu'il a occupée et dont il a tiré un si +grand parti.</p> + +<p>La paix de Vienne étant conclue, le prince de Metternich fut donc appelé +à la direction des affaires. C'est à ce moment seulement que l'on peut +placer le commencement de la deuxième époque de sa carrière politique.</p> + +<p>La guerre de 1800 avait été conçue avec discernement. Le moment pour +attaquer Napoléon était opportun. L'Autriche avait de grandes chances de +succès, et jamais les positions respectives ne lui avaient offert et +semblé promettre un plus bel avenir. Presque toute la vieille armée +française était en Espagne, où elle s'épuisait en vains efforts, au +milieu des souffrances de toute espèce que déguisaient des succès +éphémères. Trouvant une nation sous les armes, mais sans chef pour +traiter de ses intérêts, aucune négociation n'était possible. Cette +puissance d'opinion que donne la victoire n'amenait elle-même aucun +résultat. Ne pouvant s'exercer sur un souverain qui représente toute une +nation, elle s'évanouissait bientôt et laissait constamment l'armée en +présence des difficultés matérielles de chaque jour et des réalités +d'une situation impossible. Maîtresse partout où elle se trouvait, elle +perdait son pouvoir dans le lieu qu'elle quittait, parce qu'aucune +action morale ne venait à son secours. Dès 1809, on pouvait calculer de +quelle série de maux la France était menacée.</p> + +<p>D'un autre côté, les calamités de l'Allemagne et ses humiliations +avaient éveillé chez ses peuples un désir ardent de vengeance. Jamais le +sentiment de la patrie allemande ne s'était développé avec plus +d'énergie, et l'armée autrichienne, en prenant les armes, avait montré +un enthousiasme qu'on ne lui avait jamais connu.</p> + +<p>Des circonstances très-favorables, des moyens relatifs puissants, +n'amenèrent cependant aucun résultat, aucun des succès sur lesquels on +avait droit de compter. De mauvaises combinaisons militaires amenèrent +des revers. La fortune vint inutilement en aide à l'armée autrichienne. +L'armée français, après Essling, pouvait et devait périr; mais le +général autrichien, au milieu de l'étonnement que lui causait sa +victoire, manqua à sa destinée, à la fortune de son pays, et bientôt +Wagram replaça Napoléon dans l'opinion à une plus grande hauteur que +celle dont il avait paru devoir descendre.</p> + +<p>Au moral, comme en mécanique, l'action est égale à la réaction. On avait +cru pouvoir briser le joug de Napoléon; mais le joug devint plus lourd +encore. Napoléon vainqueur devint un maître. Les peuples, lassés de voir +leurs généreux efforts constamment inutiles, s'associèrent sincèrement à +la soumission de leur monarque.</p> + +<p>C'est donc sous ces auspices que le prince de Metternich devint +l'arbitre des destinées de l'Autriche. Une paix très-désavantageuse +venait d'être signée sans son concours, et, quoique conclue au moment +même où il entrait aux affaires, il n'en a jamais accepté la +responsabilité. Bien loin de là, il a protesté dans toutes les +occasions. Elle fut en effet condamnable par sa précipitation. Elle fut +en quelque sorte imposée à un souverain par la volonté très-suspecte +d'un de ses sujets.</p> + +<p>Metternich était à..., attendant l'ouverture des négociations, quand +Napoléon eut l'idée de faire mettre toute cette affaire entre les mains +d'un homme borné, vaniteux, et que ses cajoleries lui soumettraient. Il +écrivit à l'empereur François pour lui demander de lui envoyer le +prince Jean Lichtenstein, avec lequel, dit-il, il lui serait facile de +s'entendre. L'empereur François, par déférence, prescrivit au prince +Jean de se rendre à Vienne pour écouter les propositions de Napoléon et +lui en rendre compte. Au lieu de se borner à un rôle si facile, n'ayant +de pouvoirs d'aucune espèce, le prince Jean consentit à signer des +préliminaires de paix. Napoléon lui avait promis, il est vrai, de tenir +la chose secrète; mais ce n'était pas le compte de celui-ci, qui voulait +exploiter la position habile qu'il avait prise et appeler l'opinion à +son aide; aussi n'eut-il rien de plus pressé que de proclamer la paix en +faisant tirer cent coups de canon. C'était un moyen de forcer l'empereur +à ratifier le traité, par respect pour l'opinion, qui, de belliqueuse +qu'elle avait été trois mois auparavant, était devenue très-pacifique. +Il eut fallu, pour justifier un refus, faire tomber la tête du +mandataire infidèle et que François développât un caractère supérieur à +celui dont il était doué. Il se soumit et accepta en définitive un +traité dont la nécessité n'était pas suffisamment démontrée. La +soumission, les complaisances et la séduction devaient donc être dès +lors, pour l'avenir, les armes de l'Autriche. Ce fut ce système +qu'adopta Metternich, et il faut convenir qu'il l'a suivi avec habileté. +Mettant de côté l'orgueil des Césars, une union de famille avec +Napoléon lui parut nécessaire. C'était un refuge où la monarchie +autrichienne pouvait respirer.</p> + +<p>Depuis la mort du fils aîné de Louis Bonaparte, que diverses +circonstances avaient amené Napoléon à regarder comme son successeur, on +ne doutait pas qu'un divorce et un nouveau mariage ne fussent dans les +projets de l'Empereur. Le comte Louis de Narbonne, resté à Vienne pour +l'exécution du traité de paix, fut mis sur la voie d'une alliance, et +avec tant d'adresse, qu'il crut en avoir eu la première idée. Ce projet +fut transmis à Paris, où il fut accueilli avec complaisance par +Napoléon, dont l'orgueil fut flatté, et ou arriva assez vite à une +conclusion. Metternich, au surplus, trouva dans l'empereur François une +disposition plus favorable qu'on n'aurait pu le supposer; car +précédemment, et dès 1807, il s'était familiarisé avec quelque chose +d'analogue. Le fait est assez extraordinaire pour être consigné ici; il +m'a été raconté par le fils même de la personne avec laquelle l'Empereur +s'était expliqué.</p> + +<p>Lors de la dernière maladie de l'impératrice Marie-Thérèse, que +l'empereur François aimait très-tendrement, causant intimement avec le +comte Tdouel, ministre des finances, dans lequel il avait une grande +confiance, il lui dit ces paroles les larmes aux yeux: «Et si j'ai le +malheur de la perdre, je devrai me remarier très-promptement, car, sans +cela, ils me forceront à prendre une Française.» On comprend alors que +l'envoi de sa fille en France, après les nouveaux malheurs de 1809, ne +fut pour lui l'objet d'aucune difficulté.</p> + +<p>L'opinion publique, au surplus, ratifia en Autriche cette résolution, +qui ne fut blâmée que par un très-petit nombre de personnes étrangères +aux affaires et de peu de poids comme jugement. En général, on espérait +beaucoup de l'avenir qui se présentait. On avait raison sans doute, mais +on n'avait pas deviné de quelle manière l'avenir se développerait. On ne +prévoyait pas dans quels écarts insensés la confiance et l'orgueil de +Napoléon devaient le précipiter.</p> + +<p>Le mariage de l'archiduchesse Marie-Louise avec Napoléon amena le prince +de Metternich à Paris. Il y résida assez longtemps. Il étudia la +nouvelle cour et chercha à reconnaître quel effet avait produit sur +l'esprit de l'Empereur son admission dans la famille des souverains de +l'Europe. Entré dans son intimité, il conquit ses bonnes grâces et son +affection. Il supposait que peut-être Napoléon, uni à une fille des +Césars et ayant ainsi donné une nouvelle base à son trône, ne +s'occuperait plus que de le consolider; mais bientôt il fut détrompé. Il +reconnut que le caractère de Napoléon n'avait été modifié d'aucune +manière; que l'avenir était gros de tempêtes, dont la violence et la +force croîtraient avec la masse des éléments qui devaient les former, et +il en sentit d'autant plus vivement la nécessité de tout faire pour se +mettre à couvert contre leur action. Aussi toute sa politique consista à +éviter que, sous aucun prétexte, la bonne intelligence entre l'Autriche +et la France ne fût troublée. Sa complaisance s'étendit à tout. Une +guerre avec la Russie étant projetée, Napoléon exigea de l'Autriche un +traité d'alliance qui lui assurât le concours d'un corps auxiliaire mis +à ses ordres; mais Metternich eut l'habileté d'en réduire beaucoup +l'effectif, de manière à laisser intactes presque toutes les forces de +son pays. Le choix du prince de Schwarzenberg pour commander le corps +auxiliaire fut fait par Napoléon. Sur sa demande, il fut nommé +feld-maréchal. Ces circonstances le portèrent, plus tard, à occuper le +poste de généralissime de la croisade qui fut faite contre lui: +singulière destinée de Napoléon, de créer lui-même les instruments qui +devaient lui être les plus funestes!</p> + +<p>Dans son séjour à Dresde, en 1812, Napoléon parut atteindre à une +hauteur de position inconnue depuis l'antiquité. Là, véritable roi des +rois, tous les souverains du continent, excepté celui qu'il allait +combattre, vinrent lui rendre hommage, et l'empereur d'Autriche, comme +les autres, se plaça modestement parmi les courtisans. Mais l'éclat de +ce diadème si brillant allait se ternir et bientôt s'éteindre; bientôt +aussi devaient finir la soumission et l'obéissance.</p> + +<p>On connaît les résultats de la campagne de Russie. Une armée aussi +nombreuse que celles de Darius et de Xerxès, pourvue de moyens immenses +et bien organisée, fut engloutie faute de la prévoyance la plus +vulgaire. Le feu de l'ennemi ne fut que l'auxiliaire de la misère qui la +détruisit et des besoins de toute espèce qu'elle éprouva. Le manque de +vivres et les désordres qui s'ensuivirent causèrent sa ruine pendant son +offensive. A Moscou, l'effectif de l'armée ne présentait pas le sixième +de ce qu'elle était moins de deux mois auparavant, et le reste devait +disparaître par un redoublement de privations, éprouvé sur la même +route, au milieu de l'hiver. Des sept cent mille hommes entrés en +Russie, il ne devait pas revenir en Allemagne plus de vingt mille +hommes.</p> + +<p>On conçoit que, dans cet état de choses, la politique de l'Autriche +avait dû changer, la force et la crainte l'avaient rendue esclave; la +faiblesse l'affranchissait et lui rendait sa liberté. Plus le prince de +Metternich s'était soumis, plus il devait être impatient de rendre +l'indépendance à son pays et à son gouvernement. Il ne mit cependant +aucune précipitation dans ses démarches, et il se posa, non pas comme +ennemi, mais comme conciliateur et pacificateur.</p> + +<p>Les succès de Lutzen et de Bautzen vinrent rendre aux armées françaises +quelque chose de leur premier éclat. La France se montra de nouveau +redoutable. Aussi l'Autriche accepta-t-elle franchement le rôle dont le +but était de faciliter les arrangements équitables d'une paix durable; +mais, le mauvais vouloir de Napoléon pour amener ce résultat une fois +démontré d'une manière évidente, elle dut se joindre aux ennemis de +Napoléon. C'était la seule politique raisonnable à suivre. Metternich +l'adopta. Ceux qui lui en font un reproche parlent sans justice et sans +raison. L'empereur d'Autriche était-il donc le vassal, l'homme lige de +Napoléon? Les intérêts de sa conservation l'avaient rendu, malgré lui, +son allié. Maintenant les intérêts de son affranchissement devaient le +rendre son ennemi, puisque le rôle de conciliateur et de pacificateur +lui avait été refusé. Metternich donna à sa politique la seule +direction qu'en bon serviteur de l'Autriche il pouvait lui faire +prendre.</p> + +<p>La guerre éclata donc en 1813 avec l'Autriche. Maintenant les questions +se décideront par les armes. De nouveaux revers nous accablent. Une +armée de cinq cent mille hommes et de soixante-dix mille chevaux, créée +comme pur enchantement, est encore détruite en peu de mois. L'Allemagne +est évacuée, et à peine arrive-t-il sur nos frontières du Rhin quarante +mille hommes en état de combattre échappés à ces désastres. Cependant +une offre de paix à signer immédiatement, à des conditions honorables et +encore avantageuses, est faite, et les propositions qu'elle renferme +sont encore refusées par des réponses évasives. Enfin le Rhin est passé, +la France est envahie, et, malgré d'héroïques efforts, Paris est pris; +l'Empire croule aux applaudissements frénétiques des Parisiens et des +habitants du midi de la France.</p> + +<p>Le prince de Metternich, que les hasards de la guerre avaient éloigné, +ainsi que l'empereur François, du théâtre des grands événements, ne put +pas exercer une action directe sur la question de changement de dynastie +et du retour de la maison de Bourbon; mais il s'associa sans hésiter aux +résolutions prises en son absence. Depuis il m'a assuré qu'il aurait +adopté les mêmes principes s'il se fût trouvé à Paris le 31 mars; car +il ne voyait aucun élément de vie et de durée à la dynastie impériale +après la chute de Napoléon.</p> + +<p>Maintenant vient la troisième période de la carrière du prince de +Metternich.</p> + +<p>De très-grandes fautes ont été faites au début de la Restauration. Des +principes opposés et contradictoires, mis en présence et réunis dans la +même oeuvre (l'esprit d'émigration et les idées libérales), devaient se +combattre et détruire l'ouvrage qu'on élevait. Un esprit élevé comme +celui du prince de Metternich devait pressentir les conséquences d'un +pareil système. S'il est équitable de ne pas le lui attribuer, il est +juste de lui reprocher de ne pas s'y être opposé. Les directions +principales, du reste, étaient déjà prises avant son arrivée, et ceux +qui doivent porter la responsabilité de ce qui a été fait devant la +postérité sont l'empereur de Russie et le prince de Talleyrand. Ce +dernier, plus que tout autre, en reprenant l'esprit courtisan de +Versailles et en forçant la nation et l'armée à renier l'esprit de la +Révolution, a frappé de mort son ouvrage. Mais laissons de côté les +affaires de la France, sur lesquelles le prince de Metternich ne pouvait +avoir qu'une action plus ou moins indirecte. C'est au congrès de Vienne +qu'il faut arriver pour examiner la conduite qu'il a tenue.</p> + +<p>Il y a des principes immuables de justice qui doivent toujours servir de +règle, et des voeux légitimes des peuples qu'il faut respecter. Au lieu +de prendre pour base de telles maximes, on a compté les peuples pour +rien et les princes pour tout. L'empire français parut une curée, dont +chacun voulut avoir un morceau. L'empire français avait eu une extension +insensée, et il devait rentrer dans des limites raisonnables; mais, à +force de le craindre, on finit par s'acharner à l'amoindrir et au delà +des limites que ses droits comparatifs l'autorisaient à prétendre. +Lorsque tous les souverains de l'Europe accroissaient leurs États, les +rendaient plus compactes et par conséquent plus forts, il était injuste +de réduire la France à son ancien territoire. Il était imprévoyant et +impolitique de diminuer ainsi un contre-poids que l'avenir rendra un +jour si nécessaire. On voulut alors non-seulement réduire la France, +mois encore l'humilier, et on a ainsi blessé les sentiments d'un peuple +généreux. Avec une conduite différente, on prévenait les révolutions.</p> + +<p>Dans le but de satisfaire l'avidité des princes, on tenta des réunions +impossibles, et dont le temps a fait justice. Ainsi, pour plaire à la +maison de Nassau, on a uni la Belgique, pays riche par son agriculture, +aristocratique et catholique exalté, à la Hollande, pays d'égalité, +important par sa navigation et sa marine, d'esprit mercantile, et +professant la religion réformée. Les actes du congrès de Vienne sont +pleins de pareilles anomalies. L'injustice et le malheur pour l'Europe +de la destruction du royaume de Pologne sont reconnus par le monde +entier, et avoués même par ceux qui s'en sont partagé le territoire. +Quelle belle occasion se présentait pour le rétablir au moment où les +principes de justice, la réparation des torts, étaient proclamés! Quelle +habile politique eut suivi l'Autriche en cette circonstance si elle eût +élevé cette barrière contre la puissance immense que l'avenir promet à +la Russie! Quel mérite pour elle auprès de ce peuple généreux, si +cruellement et si constamment joué par Napoléon! Au lieu de cela, une +politique vulgaire, mesquine, qui n'osa jamais s'élever à cette hauteur. +La Pologne continua à offrir le spectacle d'un peuple inconsolable +d'avoir perdu sa nationalité, qui, quelque chose que l'on fasse, ne +cessera jamais d'être un sujet d'inquiétude pour ses moitiés. Et +non-seulement on n'a pas opéré le rétablissement du royaume de Pologne, +si nécessaire un jour à l'indépendance de l'Europe, maison a livré ce +pays à la Russie, en la laissant s'établir d'une manière solide sur la +Vistule. Dès ce moment, placée aux portes de l'Allemagne, avec des +moyens puissants, une base d'opération inexpugnable, on lui a accordé +une action prépondérante sur toutes les affaires de l'Europe.</p> + +<p>Ce n'est pas tout encore. Le prince de Metternich, pour éviter des +embarras, a fermé constamment les yeux sur les empiétements continuels +de la Russie. Il n'a pas osé essayer de rivaliser d'influence dans les +provinces des bouches du Danube. Il en a été de même de la Servie, qui +semble si naturellement placée dans la sphère d'action de l'Autriche. La +Moldavie, la Valachie et la Servie sont devenues russes, comme si elles +appartenaient nominalement à cet empire. Cependant elles enveloppent la +Hongrie et la Transylvanie, et garantissent à la Russie la possession +absolue, incontestable, quand elle le voudra, de l'empire ottoman. La +mansuétude qui a laissé s'établir un semblable état de choses sera +l'objet d'une sérieuse et juste critique et d'un blâme mérité de la part +de la postérité envers le prince de Metternich.</p> + +<p>Ces simples aperçus suffisent pour montrer l'imprévoyance qui a régné +dans les délibérations du congrès de Vienne. Le prince de Metternich et +le prince de Talleyrand, qui y jouèrent le premier rôle, doivent porter +la responsabilité des fautes qui furent commises. Cependant l'esprit de +justice dont je fais profession me force à remarquer que le retour de +Napoléon, en 1815, apporta des complications funestes, et réveilla des +passions dont le but ne devait plus être Napoléon seulement, mais aussi +la France elle même.</p> + +<p>Les Bourbons, rétablis sur leur trône, se livrèrent à de petites +passions contre l'Autriche, et la réaction en fut fâcheuse. Jamais ils +ne purent lui pardonner le mariage de Marie-Louise avec Napoléon. Le +prince de Metternich, auteur de cet acte politique, dont l'habileté ne +saurait être trop admirée en cette circonstance par les hommes +impartiaux, fut constamment l'objet de leur défiance. Ils reprirent les +vieilles idées de la rivalité des maisons de Bourbon et d'Autriche, qui +n'avaient plus d'application ni de fondement. Le mauvais vouloir que +rencontra souvent le prince de Metternich dans ses relations +diplomatiques lui inspira plus d'une fois des sentiments malveillants +pour la France. Ces sentiments ont fini même par prendre une grande +place dans son esprit. Ainsi il est indubitable que, lors des événements +d'Espagne, en 1823, il chercha à accroître les embarras du gouvernement +français.</p> + +<p>Aux yeux de tout homme qui a étudié le caractère du peuple espagnol, +c'était une chose grave que de venir se mêler de ses affaires. Opérer la +dispersion de ses forces était chose facile; mais rétablir l'ordre et +gouverner jusqu'au moment où Ferdinand, mis en liberté, serait remonté +sur son trône, était rempli d'obstacles. Le moyen le plus simple d'y +parvenir était de placer tous les pouvoirs dans la même main, et de +confier la régence à M. le duc d'Angoulême, qui, déjà, avait le +commandement de l'armée. Rien de plus naturel sans doute; et cependant +le prince de Metternich remua ciel et terre pour faire donner cette +régence accidentelle et temporaire au roi de Naples, qui ne pouvait ni +ne voulait l'exercer en personne, et qui l'aurait confiée à +l'ambassadeur de Naples à Paris, vieil intrigant, d'un esprit brouillon +et confus, auquel toutes les mauvaises passions du pays se seraient +rattachées. On prit un terme moyen. On forma la régence d'un conseil +composé d'Espagnols, mais les choix ne furent pas heureux. Au reste, il +était difficile qu'il fût à la hauteur des circonstances; car comment +trouver en Espagne des gens tout à la fois d'un esprit éclairé et d'un +caractère sage et modéré? On confia donc le pouvoir à des gens +orgueilleux, de peu de portée d'intelligence, enivrés d'une position que +le hasard leur avait donnée, et qui, sans avoir rien fait pour la +mériter, ne mettaient aucunes limites à leurs prétentions. Aussi ces +gens qui n'avaient retrouvé leur liberté qu'à l'arrivée de l'armée +française se hâtèrent de se déclarer hostiles envers elle et de lutter +ouvertement contre son chef. Le duc d'Angoulême, après avoir longtemps +souffert des embarras qu'ils lui suggéraient, fut réduit, pour ne pas +laisser flétrir son caractère et sa position, à prendre des mesures de +rigueur envers eux, en se plaçant au-dessus de leurs actes impolitiques, +injustes et insensés, qui établissaient partout l'anarchie.</p> + +<p>Je rappelle ici la célèbre ordonnance d'Andujar, qui fut l'objet des +plus vifs débats entre les cabinets. Elle était sage, nécessaire, +indispensable, et ceux qui voulaient perpétuer le désordre en Espagne +pouvaient seuls la blâmer. Le prince de Metternich l'attaqua avec la +plus grande ardeur. Une guerre civile ne se termine que par des +transactions et des amnisties. Ballesteros, qui commandait l'armée +principale, avait mis bas les armes à des conditions déterminées, et les +différente chefs avaient suivi son exemple. Une amnistie avait suivi la +soumission, et tout était rentré dans l'ordre. Tout à coup la régence, +méconnaissant les traités conclus par le duc d'Angoulême, ordonne +l'arrestation des personnes que les traités protégent. Il en est +souvent ainsi: ceux qui n'ont pas su combattre sont impitoyables après +la victoire, que d'autres ont obtenue pour eux. Des listes de +proscription sont dressées, les arrestations se multiplient, le repos +public est menacé, l'autorité française est insultée. Non-seulement un +grand scandale était offert au monde, mais les motifs secrets étaient +placés dans une basse cupidité des agents; car avec de l'argent chaque +prisonnier pouvait faire ouvrir sa prison. Le duc d'Angoulême, instruit +de ces événements, ordonna aux commandants des villes et des postes +militaires de faire mettre immédiatement en liberté tout homme couvert +par les traités, et qui n'était l'objet d'aucune accusation pour des +faits postérieurs. Le duc d'Angoulême, en cette circonstance, suivit +non-seulement une bonne politique, mais il fit un acte d'honnête homme +et défendit, comme il en avait le devoir, l'honneur du nom français +qu'une faiblesse de sa part aurait flétri.</p> + +<p>Le blâme connu du prince de Metternich en cette circonstance autorisa à +l'accuser de sentiments hostiles envers nous.</p> + +<p>Je viens d'indiquer les traits caractéristiques de la conduite du prince +de Metternich envers la France, pendant la Restauration. J'aborderai +avec une égale franchise celle qu'il a tenue avec l'Allemagne.</p> + +<p>D'abord de justes louanges lui sont dues. Il s'est occupé avec succès de +maintenir l'union en Allemagne, et de la préserver de l'esprit +révolutionnaire, qui, soufflé par la France, était prêt à l'envahir. De +bonne heure il jugea les effets infaillibles de la liberté de la presse, +et s'occupa de se mettre à l'abri de son action. Dès 1819, il concerta +avec tous les cabinets de cette vaste contrée l'emploi des moyens légaux +pour y parvenir. Le bon sens des Allemands leur fit comprendre ce que +ces mesures avaient de sage. Il trouva constamment dans une diète, qu'il +avait organisée sur la base de l'égalité entre puissances des divers +ordres, le concours désirable. Il obtint par le fait, mais sous +l'apparence d'une simple influence, un pouvoir qui presque jamais +n'éprouva de contradiction; système d'autant plus louable, qu'il exige, +pour réussir, de la part de celui qui l'emploie, un grand respect pour +la justice, pour la raison, et l'habitude d'une grande modération.</p> + +<p>La prévoyance du prince de Metternich a donc contribué puissamment à +conserver en Allemagne le bon ordre, la paix et l'union; et cela, malgré +les germes de trouble qu'avait semés l'empereur Alexandre par le seul +besoin d'obtenir une popularité dangereuse et passagère. Mais, au milieu +de ces préoccupations, le prince de Metternich ne s'est pas aperçu que +la Prusse voulait enlever à l'Autriche une partie de son influence en +Allemagne. De très-bonne heure la Prusse a compris qu'avec une +population faible, des revenus peu considérables, elle n'aurait jamais +le moyen de jouer un rôle important si par sa politique elle ne devenait +pas le point de réunion d'intérêts spéciaux. Elle a pensé avec raison +qu'en se faisant le centre d'un faisceau, autour duquel des puissances +d'un ordre inférieur viendraient se réunir, elle réglerait l'emploi de +leurs forces et pourrait contre-balancer la puissance de l'Autriche, si +supérieure à la sienne. Pendant les derniers siècles, la religion a +servi à créer un lien moral dont elle a tiré un grand parti, et cela au +profit de la liberté publique et du libre exercice de la religion +réformée. La position de la Prusse en a été agrandie; son pouvoir s'en +est accru. Elle a joué un rôle supérieur à ses ressources naturelles, et +l'habitude a consacré cet ordre de choses jusqu'à ce qu'un grand homme +soit venu ajouter à sa considération, lui donner un nouveau relief et un +nouvel éclat, et augmenter son territoire. Mais cette ligue des intérêts +religieux a perdu aujourd'hui presque toute sa force. Des intérêts d'une +autre nature absorbent aujourd'hui toutes les pensées. Le siècle est +devenu positif. On s'occupe de produire; on veut créer des richesses, +développer l'industrie, étendre le commerce.</p> + +<p>La Prusse, placée au milieu de petits États qui ne peuvent s'isoler, a +pensé que ces pays, ayant un besoin urgent de protection commerciale, +devaient la trouver dans une association qui les affranchirait de la +dépendance des grandes puissances, qui favoriserait leur industrie et en +outre accroîtrait leurs revenus par des impôts faciles à percevoir +puisqu'ils seraient volontaires. La Prusse, en se mettant à la tête de +cette réunion d'intérêts, a eu moins en vue d'augmenter ses revenus que +de favoriser ses manufactures et son commerce maritime, en leur assurant +des consommateurs nombreux; mais elle a eu en outre pour but d'organiser +à son profit une influence puissante et durable, fondée sur les intérêts +matériels, influence qui équivaudra bientôt à un pouvoir réel; car, dans +une association du fort et du puissant avec les faibles, le fort devient +bientôt le maître. Ce système était donc favorable à tout le monde, et +dès lors il devait réussir. Le prince de Metternich ne l'a ni pensé ni +compris. Il en est résulté nécessairement de graves inconvénients pour +la prospérité de l'empire d'Autriche, qui est devenu un centre +très-actif de fabrication. Cette idée, appliquée à l'Autriche avec les +modifications nécessaires, lui eût assuré de grands avantages, et aurait +accru son influence de toute celle dont la Prusse s'est emparée. Enfin, +si seulement elle l'eût partagée, elle y eût suffisamment gagné. Elle +peut encore intervenir aujourd'hui, mais autre chose est d'entrer dans +un système établi, ou de l'avoir créé et d'en être le fondateur.</p> + +<p>Reste à examiner l'époque qui a suivi la Révolution de 1830. Deux +opinions existent en Autriche sur la conduite que le prince de +Metternich devait tenir. Les uns approuvent celle qu'il a suivie; les +autres prétendent qu'il devait déclarer la guerre d'une manière +immédiate, en haine de la Révolution et des dangers dont elle menaçait +l'Europe. Se résoudre à la guerre était un grand parti. Peut-être +aurait-il été choisi si l'esprit des gouvernements de l'Europe eût été +plus homogène et leurs moyens militaires plus complets. Mais les années +de la Restauration avaient apporté un changement aux relations des +puissances, et cette union, qui avait fait leur force quinze ans +auparavant, n'existait plus. Un danger immédiat, des passions de +vengeance contre Napoléon, avaient seuls pu opérer ce prestige et créer +cette intensité d'énergie qui amena le triomphe en 1814. En 1830, le +danger de la Révolution, tel qu'il pouvait encore se présenter à +l'horizon, était éloigné et hypothétique. L'esprit de propagande avait +perdu son prestige aux yeux des Allemands et des Italiens, instruits, à +leurs dépens, du peu de réalité des biens qu'il promet.</p> + +<p>Un grand refroidissement entre l'Autriche et la Russie avait commencé à +la guerre de Turquie et durait encore.</p> + +<p>L'Angleterre, toute guerrière autrefois, l'Angleterre, le point d'appui +de l'Europe et le noeud des intérêts opposés à la France, était devenue +calme et pacifique, et l'opinion publique avait accordé dans le pays une +sorte de bienveillance et de faveur à la Révolution.</p> + +<p>Le roi de Prusse, devenu vieux, pacifique de sa nature, froissé par le +souvenir des malheurs qui avaient accablé sa jeunesse, n'était pas +disposé à compromettre les avantages que la fortune lui avait accordés +plus tard.</p> + +<p>La Russie aurait été plus disposée à intervenir, par suite, non de +l'opinion publique, mais en raison des sentiments personnels de +l'Empereur. Mais deux cent mille hommes perdus dans la guerre de +Turquie, qui n'avaient pas été remplacés par mesure d'économie, lui +rendaient bien difficile de mettre en campagne une grande armée, et +bientôt la révolution de la Pologne, en lui enlevant toute l'armée +polonaise et en la tournant contre lui, absorba tous ses moyens.</p> + +<p>Enfin l'insurrection de la Belgique vint encore compliquer la question +et accroître les embarras.</p> + +<p>L'union des puissances eût-elle été complète, les moyens disponibles et +la guerre prochaine, il y avait de l'habileté à laisser à la Révolution +l'odieux de la déclaration de guerre et des premières hostilités. La +France, divisée, le deviendrait encore davantage si on n'entrait en +France qu'à la suite de succès qui auraient suivi une légitime défense +de l'Europe; tandis qu'en attaquant la France pacifique on risquait de +trouver tous les Français réunis contre les étrangers intervenant dans +nos affaires sans provocation. La religion politique consacrée +aujourd'hui les exclut de toute intervention, et ceux qui seraient les +plus disposés à les appeler sont obligés de professer publiquement une +doctrine contraire.</p> + +<p>On était donc beaucoup plus fort pour le cas de guerre en attendant +l'agression de la part de la France. L'Autriche avait le temps de se +préparer à entrer en campagne. La politique expectative du prince de +Metternich en cette circonstance fut donc sage, habile et la seule à +suivre. Il se borna à s'appuyer sur des armements considérables qui +mettaient l'Autriche en sûreté et à même de prendre le parti que les +circonstances pourraient rendre utile.</p> + +<p>Je passe maintenant à la politique de l'Autriche à l'égard de l'Espagne, +divisée par suite du testament de Ferdinand, qui changeait l'ordre de +succession au trône, et je cherche à reconnaître si elle a été exercée +dans ses véritables intérêts.</p> + +<p>Toutes les familles souveraines de l'Europe sont plus ou moins +ambitieuses, et la maison d'Autriche a montré plus qu'une autre qu'elle +a toujours été fort préoccupée des intérêts de l'avenir dans ses +alliances. A ce système constamment suivi, elle a dû les héritages qui +l'ont amenée au point de grandeur où elle est aujourd'hui. Elle devait +donc être opposée à la loi salique, qui régnait en Espagne. Or cette loi +se trouvait renversée par le testament de Ferdinand VII, et l'Autriche, +en la soutenant, renonçait pour l'avenir à la chance de voir un archiduc +d'Autriche remonter sur le trône de ce pays.</p> + +<p>Le prince de Metternich prétexta, pour motif de sa politique, le respect +pour les droits; mais les droits de don Carlos, fort contestables, +peuvent être certainement l'objet d'une discussion interminable. Si +l'Autriche n'eût pas donné un appui moral constant et des secours +d'argent à don Carlos, nul doute qu'aucune lutte sérieuse n'eût pu +exister en Espagne entre Isabelle et lui. L'absence de résistance eût +empêché le développement de l'esprit révolutionnaire, et la malheureuse +Espagne n'eût pas été livrée aux dévastations et aux malheurs qui, +pendant quinze ans, ont pesé sur elle.</p> + +<p>Quand, plus tard, après d'immenses efforts, la lutte semblait indécise, +il eût été habile de fonder les calculs de la politique sur le mariage +du prince des Asturies avec Isabelle. D'abord le prince de Metternich en +a rejeté la proposition avec indignation, tandis que, plus tard, il l'a +fait revivre avec ardeur, mais sans succès.</p> + +<p>La politique du prince de Metternich a donc été funeste à l'Espagne et +contraire aux intérêts de ce pays. Si elle eût réussi, elle eût été +favorable aux seuls intérêts de la France. Et, fait remarquable, fait +dont ce temps de passion, où tout est confusion dans les esprits, a +donné plus d'un exemple, la France a soutenu également un système opposé +à celui qu'elle devait suivre. Elle a combattu celui de l'Autriche, qui +lui était favorable, et servi celui de l'Angleterre, qui lui était +contraire. L'Angleterre seule a été d'accord avec ses propres intérêts +de tous les temps. Elle a affaibli l'Espagne en donnant des forces à +Isabelle pour résister à don Carlos. Elle a préparé aussi le passage de +la couronne d'Espagne dans une autre maison que celle des Bourbons, qui +la possède depuis cent cinquante ans.</p> + +<p>Je terminerai l'examen qui nous occupe en traitant des événements de +1840, dont le retentissement a été si grand et les conséquences auraient +pu être si funestes.</p> + +<p>Ici, tout est à blâmer, et on ne reconnaît en aucune façon la prudence +du prince de Metternich, sa modération et la constance habituelle de ses +projets.</p> + +<p>D'abord il conçoit, dans l'intérêt du repos de l'Europe, qu'il est +important de fixer le sort de l'Orient et d'empêcher de nouvelles +collisions d'avoir lieu. Il sait, à n'en pas douter, que tous les +projets guerriers viennent du Grand Seigneur; que le corps diplomatique, +à Constantinople, est sans cesse occupé à l'empêcher d'entreprendre une +campagne qui lui serait funeste. Il reconnaît en même temps que les +prétentions de Méhémet-Ali de transmettre à ses enfants la position +éclatante qu'il s'est créée, sont justes; que l'ordre qu'il a établi +dans ses États est un moyen de civilisation pour tout l'Orient, et il +regarde comme un devoir des puissances d'intervenir pour fonder quelque +chose de permanent sous leur garantie, et qui sera placé dans le droit +public de l'Europe. Le prince de Metternich est si convaincu de la +marche à suivre, qu'il s'occupe de l'exécution. Il fait à l'Angleterre, +à la France et à la Russie la proposition d'établir un concert dans ce +but.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, les Turcs entrent en campagne contre Ibrahim-Pacha, +et la bataille de Nézib est gagnée par les Égyptiens. Ibrahim renonce à +tirer parti de sa victoire. Comme son père n'a d'autres prétentions que +de conserver ce qu'il possède, comme il n'a aucun projet sur l'Asie +Mineure, ne convoite rien, ne forme de désir que pour la paix, il reste +en place, convaincu que la politique de l'Europe, qui est favorable aux +intérêts de l'Égypte, trouvera de nouveaux arguments dans sa victoire. +Il se conforme à tout ce qui lui est prescrit au nom de l'Europe, et +montre par le fait la sincérité de sa modération.</p> + +<p>En même temps, Méhémet-Ali négocie avec la Porte. Celle-ci, accablée par +ses revers, par le mécontentement universel, qui a amené la défection de +la flotte et fait considérer par les musulmans Méhémet-Ali comme le +défenseur de l'islamisme, se décide à se soumettre à ses exigences. En +cette circonstance, tout pouvait s'arranger en un moment. La Porte était +résolue aux concessions et allait signer quand le ministre d'Autriche à +Constantinople reçoit l'ordre d'intervenir et de promettre, au nom de +l'Europe, au Grand Seigneur des conditions beaucoup plus favorables.</p> + +<p>Cependant l'Europe, au nom de laquelle on avait parlé, n'était pas +d'accord. Ce fut par un subterfuge que le ministre de Russie à +Constantinople fut amené à se réunir à ses collègues en cette occasion; +car, au moment même où M. de Boutenief, au nom de l'empereur de Russie, +accordait son concours, le cabinet de Saint-Pétersbourg refusait +d'entrer dans les combinaisons qui lui étaient proposées par l'Autriche. +L'ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, avait déclaré une +guerre ouverte à Méhémet-Ali, savait bien que la modération était du +côté de celui-ci, puisqu'il n'avait cesse de blâmer la conduite, les +actes et les illusions du Grand Seigneur. Il n'avait non plus aucun +ordre de son gouvernement de signer cet acte d'intervention, qui devint +funeste et jeta le trouble et le désordre, quand, au contraire, il eût +fallu terminer tout en un moment en garantissant, pour l'avenir, +l'exécution du traité conclu entre Méhémet-Ali et le Grand Seigneur. Dès +cet instant, le sort de l'Orient était fixé. Mais ce n'était pas le +compte de l'Angleterre, qui était jalouse de la suprématie de la France +en Égypte et voulait à tout prix amener la confusion, dans l'espérance +d'en tirer parti. D'un autre côté, l'empereur de Russie, dont la +conduite avait été bien calculée et pleine de sagesse dans les intérêts +généraux de la paix, entrevit un germe de discorde entre la France et +l'Angleterre dans l'opposition de leurs intérêts et de leurs vues, et il +s'occupa à le développer. A cet effet, il se rapprocha de l'Angleterre: +il flatta ses passions, et atteignit enfin le but le plus cher à sa +politique, en brisant l'alliance de la France et de l'Angleterre, qui +lui était odieuse.</p> + +<p>Cependant on avait établi une conférence à Londres, qui ne résolvait +rien, et le temps s'écoulait sans aucune solution. La Turquie était +impatiente de voir son sort réglé. Elle était réduite aux abois. Le +prince de Metternich, sans être aussi favorable à Méhémet-Ali qu'avant +la bataille de Nézib, et tout en se refusant à ses demandes, voulait +cependant qu'il fût bien traité. En même temps, il voulait régler, d'une +manière rassurante pour l'avenir, le mode de concours de protection pour +l'empire ottoman, et ne pas en laisser le droit et le devoir uniquement +à la Russie, intéressée un jour à sa destruction. Il proposa donc que, +si de nouveaux dangers menaçaient Constantinople, en même temps qu'une +escadre russe viendrait dans le Bosphore, une escadre combinée de +vaisseaux français et anglais passerait les Dardanelles et croiserait à +l'entrée de la mer de Marmara. Il ignorait sans doute que les +Dardanelles sont, pour les Russes, l'arche sainte; qu'ils les regardent +comme leur frontière militaire que personne ne doit franchir sans leur +permission; et qu'ils préféreraient, avec raison, accepter les +conséquences d'une guerre de dix ans plutôt que de consentir à les voir +en possession d'une puissance qui ne leur serait pas subordonnée. Le +prince de Metternich fit donc faire cette proposition à l'empereur de +Russie. Nicolas la reçut avec un emportement qui alla jusqu'à la menace +de déclarer la guerre à l'Autriche traitant la conduite du prince envers +lui de perfidie et de trahison.</p> + +<p>Le prince de Metternich, en apprenant la manière dont ses propositions +avaient été accueillies, tomba malade subitement et fut pour plusieurs +jours en danger de mort. Remis de cette crise, les négociations +continuèrent; mais le prince de Metternich, mal avec l'empereur de +Russie, peu confiant dans l'état de la France et l'appui qu'il pouvait +en tirer, livra sa politique à la direction de lord Palmerston, homme +passionné et nullement pourvu des qualités nécessaires aux fonctions +qu'il remplissait. Il se mit à sa remorque. C'était se résoudre à être +hostile à la France.</p> + +<p>Après le départ du prince pour les bords du Rhin, il arriva à Vienne une +proposition du cabinet de Paris, qui, trouvée sage et convenable, fut +acceptée sans observation par celui qui le remplaçait (le comte de +Fiquelmont), et acheminée à la conférence de Londres avec approbation. +Mais, soumise au prince de Metternich en route, il en suspendit l'envoi, +et, de cette manière, il resserra chaque jour davantage les liens qui +l'unissaient à la politique de lord Palmerston. Alors les exigences de +celui-ci ne cessèrent d'augmenter contre Méhémet-Ali, et le prince de +Metternich n'y cédait qu'à regret.</p> + +<p>Il eût été sage au gouvernement français de profiter de l'espèce d'appui +que lui offrait l'Autriche, et d'accepter les conditions consenties en +faveur de Méhémet-Ali; mais une infatuation sans excuse des agents de ce +gouvernement les égara. Ils ne voulurent jamais croire à un traité qui +isolerait la France, et, le 13 juillet, le traité fut signé, et la +France isolée.</p> + +<p>Dans cette circonstance, le ministre d'Autriche à Londres ne remplit pas +ses devoirs. Il devait, huit jours avant la signature du traité, faire +part confidentiellement, mais d'une manière positive et sans équivoque, +à l'ambassadeur de France, des projets arrêtés. Nul doute que le +gouvernement français n'eut réfléchi, et Méhémet-Ali était forcé alors +d'accepter les propositions qui lui étaient faites.</p> + +<p>Par la conduite qu'il a tenue, le ministre d'Autriche à Londres, M. le +baron de Neuman, a plutôt servi les passions de lord Palmerston que les +véritables intérêts de l'Autriche; car, dans la politique du prince de +Metternich, quel était le but à atteindre? se conserver l'amitié de +l'Angleterre, et établir la paix en Orient. Or, en faisant un mystère +profond à la France de ce qui allait se conclure, on l'encourageait +indirectement à ne rien céder, et on faisait naître des chances de +guerre. Cette guerre, dont personne ne voulait, pouvait amener les plus +grandes catastrophes, ou au moins de grandes humiliations pour +l'alliance.</p> + +<p>Si la politique de la France eut été à la fois énergique et sage, après +avoir fait la faute de se laisser écarter de l'alliance, le gouvernement +français aurait armé d'une manière formidable, mais en donnant toutes +les assurances et tous les gages possibles de sécurité à l'Allemagne. Il +eut dû envoyer une escadre à Alexandrie avec un renfort de matelots +destiné à monter les vaisseaux turcs amenés par le capitan-pacha, faire +transporter trois mille hommes d'infanterie française à +Saint-Jean-d'Acre pour maintenir le Liban dans l'ordre et l'obéissance, +et empêcher la révolte des Druzes et des Maronites, seuls dangers +véritables pour les Égyptiens. Si, en outre, il avait rassemblé une +armée pour entrer en Italie au moment où la guerre éclaterait en Orient, +et fait la déclaration formelle qu'il ne demandait, pour désarmer, que +de voir l'Europe d'accord pour conserver à Méhémet-Ali et assurer à ses +enfants les domaines qu'il possédait, le gouvernement français eut alors +dominé les événements; car, je le répète, personne ne voulait la guerre, +et personne, excepté la France, n'était préparé à la soutenir. Une +transaction eût été faite en un moment, et la France sortait glorieuse +et puissante sans avoir tiré un coup de canon! Ce résultat brillant +était la conséquence immédiate de la complaisance du prince de +Metternich pour l'Angleterre qui l'avait entraîné.</p> + +<p>Si la guerre eut éclaté, il est impossible de déterminer les +conséquences qui en auraient résulté pour l'Autriche. L'armée était sur +le pied de paix, le trésor vide et sans crédit, les membres du +gouvernement divisés, l'opinion publique révoltée d'avoir une guerre +qu'aucun intérêt autrichien ne réclamait, et cela sans l'avoir prévue et +s'être disposé à la soutenir. De tout cela, il serait résulté +nécessairement un bouleversement intérieur et des désastres probables +pour la monarchie autrichienne. Or, quand une politique peut amener de +semblables résultats sans promettre dans le succès d'immenses avantages, +elle ne saurait être que l'objet de la plus vive critique.</p> + +<p>Je dois ajouter cependant ici que jamais le prince de Metternich ne +s'est glorifié du succès obtenu dans cette circonstance. Je l'ai entendu +même s'en étonner et dire qu'il était loin de s'y attendre. Alors +pourquoi entrer dans une politique et pourquoi concourir à des +opérations qui doivent amener des humiliations? Or ni les gouvernements +ni les hommes d'État ne doivent être indifférents à Faction qu'exerce le +succès sur les esprits et sur l'opinion des peuples, source de +toute-puissance dans le monde.</p> + +<p>En résultat, le prince de Metternich a eu pour motif réel de plaire au +gouvernement de l'Angleterre. Il a fallu qu'il y attachât une bien +grande valeur pour l'acheter au prix de semblables dangers. Il a eu pour +motif apparent de sauver le Grand Seigneur d'un péril qui était +imaginaire, et de rétablir l'empire ottoman sur d'autres bases. Il a +échoué complètement à cet égard, car cet empire est aujourd'hui beaucoup +plus faible qu'il n'était alors, attendu qu'à l'ordre qui régnait en +Syrie a été substitué le désordre, et que le désordre, source de +faiblesse, qui ne cessera de s'accroître, amènera la destruction de ce +vieil empire, qu'il mine depuis si longtemps.</p> + +<p>Du reste, le prince de Metternich avait d'avance déterminé la limite +qu'il ne voulait pas dépasser dans sa politique. Quand les affaires de +Syrie furent terminées selon les désirs de l'alliance et que l'armée +égyptienne eut évacué le pays, lord Palmerston, ivre de ce succès, +voulait bouleverser l'Égypte et chasser Méhémet-Ali, afin de mettre un +pied dans ce pays pour pouvoir s'en emparer plus tard. Le prince de +Metternich, qu'il avait cru pouvoir entraîner, résista aux instances de +l'Angleterre. Il s'unit alors loyalement et énergiquement à la France +pour conserver intacte la base de l'édifice que Méhémet-Ali avait élevé, +et contribua puissamment à assurer le repos de son avenir.</p> +<br> +<h3>ORDRE DE FORMATION<br> +ET<br> +DE RÉORGANISATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE<br> +ARRÊTÉ PAR L'EMPEREUR LE 7 NOVEMBRE 1813<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a> +<a href="#footnote21"><sup class="sml">21</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote21" name="footnote21"><b>Note 21: </b></a> +<a href="#footnotetag21"> +(retour) </a> Sous ce même titre, nous avions voulu insérer la pièce que +l'on va lire page 105 et suivantes de ce volume. Nous avons même exposé +à cette place, et en note, pour quels motifs cette pièce était +intéressante et digne d'être conservée.--Par une erreur que nous nous +expliquons mais qui importe peu au lecteur, à cette même page 105 et +suivantes on en a omis la plus grande partie. On a laissé de côté le +commencement et la fin.--Nous rétablissons ici et nous reproduisons la +pièce dans son intégralité. Nous sommes certain que les lecteurs +préfèreront une exactitude complète à une apparente régularité. (<i>Note +de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + + +<p class="mid"><span class="sc">Article permier.</span>.</p> + + +<p>L'armée sera organisée de la manière suivante:</p> + +<p>Le onzième corps, commandé par le duc de Tarente, sera composé de la +trente et unième et de la trente-cinquième division.</p> + +<p>Le sixième corps, commandé par le duc de Raguse, sera composé des +vingtième et huitième divisions.</p> + +<p>Le quatrième corps, commandé par le général Bertrand, sera composé de la +douzième division, de la treizième, de la cinquante et unième et de la +trente-deuxième.</p> + +<p>Le cinquième corps sera composé de la dixième division.</p> + +<p>Le deuxième corps, commandé par le duc de Bellune, sera composé de la +quatrième division.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 2.</span>.</p> + +<p>Tous ces corps seront successivement portés à quatre divisions.</p> + +<h4>ONZIÈME CORPS D'ARMÉE.</h4> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 3.</span>.</p> + +<p>La trente et unième division sera formée avec les bataillons ci-après +désignés:</p> + +<p>Troisième bataillon du 5e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Troisième bataillon du 11e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le reste renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Sixième bataillon du 20e de ligne.<br> +Quatrième bataillon du 102e <i>id</i>.<br> +Troisième bataillon du 6e <i>id</i>.</p> + +<p>Tout ce qui existe des quatrième et septième bataillons sera incorporé +dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt pour servir à +réorganiser le quatrième bataillon, le septième étant supprimé.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillon du 112e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans les premier et deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillon du 22e léger.</p> + +<p>Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans les premier et deuxième, et les cadres renvoyés au dépôt.</p> + +<p>Quatrième bataillon du 10e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui reste du sixième bataillon sera incorporé dans le quatrième, +et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Troisième bataillon du 3e léger.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième et septième bataillon sera incorporé +dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt.</p> + +<p>Troisième bataillon du 14e léger.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième et septième bataillon sera incorporé +dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt pour réorganiser le +quatrième bataillon, le septième étant supprimé.</p> + +<p>Total, douze bataillons.</p> + +<p>Le général Charpentier aura le commandement de cette division.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 4.</span>.</p> + +<p>La trente-cinquième division sera composée ainsi qu'il suit:</p> + +<p><i>Trois bataillons du 123e de ligne.<br> + Trois </i>id<i>. du 124e </i>id<i>.<br> + Trois </i>id<i>. du 127e </i>id<i>.<br> + Trois </i>id<i>. Suisses.<br> + Un </i>id<i>. du 51e de ligne.<br> + Un </i>id<i>. du 53e </i>id<i>.</i></p> + +<p>Total, quatorze bataillons.</p> + +<p>Le général Brayer aura le commandement de cette division. Son artillerie +lui sera fournie par l'artillerie du général Rigaud. Les administrations +nécessaires à cette division seront complétées par celle de la +trente-sixième.</p> + +<h4>SIXIÈME CORPS D'ARMÉE.</h4> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 5.</span>.</p> + +<p>La vingtième division sera composée ainsi qu'il suit:</p> + +<p>Premier et quatrième bataillons du 32e léger.</p> + +<p>Tout ce qui existe du deuxième bataillon sera incorporé dans le premier, +et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 57e léger.</p> + +<p>Tout ce qui existe des deuxième, troisième et quatrième bataillons sera +incorporé dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt pour servir à +réorganiser le deuxième bataillon, les troisième et quatrième étant +supprimés.</p> + +<p>Premier bataillon du régiment espagnol.</p> + +<p>Premier bataillon du 23e léger.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +premier, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 1er de ligne.</p> + +<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p> + +<p>Deuxième et sixième bataillons du 62e de ligne.</p> + +<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans le deuxième bataillon.</p> + +<p>Premier bataillon du 16e de ligne.</p> + +<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p> + +<p>Premier bataillon du 14e de ligne.</p> + +<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans ce bataillon.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillons du 15e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le premier +bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 70e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce +bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent +conscrits hollandais.</p> + +<p>Premier et sixième bataillons du 121e.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans ce +bataillon, et le cadre renvoyé au dépôt. Il y sera incorporé cent +conscrits hollandais.</p> + +<p>1er, 2e, 3e et 4e régiments de marine.</p> + +<p>Ces quatre régiments seront égalisés à quatre bataillons chacun et un +bataillon de dépôt. Le major général me présentera un projet à ce sujet. +Tous les bataillons et dépôts d'artillerie de marine qui peuvent se +trouver dans l'intérieur seront envoyés pour les compléter.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 6.</span>.</p> + +<p>Les six cents conscrits hollandais nécessaires seront pris sur les +quatre bataillons hollandais, à raison de cent cinquante par bataillon.</p> + +<p>La vingtième division sera commandée par le général Lagrange, qui aura +sous ses ordres trois généraux de brigade.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 7.</span>.</p> + +<p>La huitième division, qui faisait partie du troisième corps, et qui en +ce moment fait partie du sixième, sera composée ainsi qu'il suit:</p> + +<p>Deuxième bataillon du 6e léger.</p> + +<p>Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Deuxième bataillon du 16e léger.</p> + +<p>Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre du troisième renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 22e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 28e léger.</p> + +<p>Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +premier, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Troisième bataillon du 40e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Deuxième bataillon du 59e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe du troisième bataillon sera incorporé dans le +deuxième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Troisième bataillon du 69e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Troisième bataillon du 2e léger.<br> +Troisième bataillon du 4e léger.<br> +Troisième bataillon du 43e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera incorporé dans le +troisième, et le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p>Premier bataillon du 136e.</p> + +<p>Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à +l'organisation du deuxième bataillon, le troisième étant supprimé.</p> + +<p>Premier bataillon du 138e.</p> + +<p>Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le +premier, et les cadres des deuxième et troisième renvoyés au dépôt, pour +servir à l'organisation du deuxième, le troisième étant supprimé.</p> + +<p>Premier bataillon du 145e.</p> + +<p>Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le +premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à l'organisation +du deuxième, le troisième étant supprimé.</p> + +<p>Premier bataillon du 142e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe des deuxième et troisième bataillons sera incorporé +dans le premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la +réorganisation du deuxième bataillon.</p> + +<p>Premier bataillon du 144e.</p> + +<p>Tout ce qui existe des deuxième et troisième sera incorporé dans le +premier, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à la +réorganisation du deuxième bataillon.</p> + +<p>Troisième bataillon du 9e léger.</p> + +<p>Tout ce qui existe des quatrième et sixième bataillons sera incorporé +dans le troisième, et les cadres renvoyés au dépôt, pour servir à +réorganiser le quatrième bataillon.</p> + +<p>Deuxième bataillon du 50e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe des troisième et quatrième bataillons sera incorporé +dans le deuxième bataillon, et les cadres renvoyés au dépôt.</p> + +<p>Troisième bataillon du 65e de ligne.</p> + +<p>Tout ce qui existe du quatrième bataillon sera mis dans le troisième, et +le cadre renvoyé au dépôt.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 8.</span>.</p> + +<p>Il sera incorporé cent conscrits hollandais dans chacun des bataillons +dont les noms des régiments suivent:</p> + +<p>22e de ligne.<br> +40e de ligne.<br> +59e de ligne.<br> +69e de ligne.<br> +43e de ligne.<br> +136e de ligne.<br> +138e de ligne.<br> +145e de ligne.<br> +142e de ligne.<br> +144e de ligne.<br> +50e de ligne.<br> +65e de ligne.</p> + +<p>Les douze cents conscrits hollandais nécessaires seront pris à raison +de trois cents dans chacun des quatre bataillons hollandais.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 9.</span>.</p> + +<p>Cette huitième division sera commandée par le général Ricard; les +états-majors d'artillerie et du génie, etc., des troisième et sixième +corps, serviront à former ceux du sixième corps.</p> + +<h4>QUATRIÈME CORPS D'ARMÉE.</h4> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 10.</span>.</p> + +<p>La douzième division sera composée ainsi qu'il suit:</p> + +<p>Quatre bataillons du 8e léger. +Cinq bataillons du 13e de ligne.<br> +Quatre bataillons du 23e de ligne.<br> +Trois bataillons du 157e de ligne.<br> +Deux bataillons du 5e léger.<br> +Un bataillon du 96e de ligne.</p> + +<p>Cette division sera commandée par le général Morand.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 11.</span>.</p> + +<p>La treizième division sera composée ainsi qu'il suit:</p> + +<p>Un bataillon du 1er léger.<br> +Un bataillon du 18e léger.<br> +Un bataillon du régiment illyrien.<br> +Un bataillon du 7e de ligne.<br> +Un bataillon du 42e de ligne.<br> +Deux bataillons du 52e de ligne.<br> +Deux bataillons du 67e de ligne.<br> +Trois bataillons du 101e de ligne.<br> +Trois bataillons du 156e de ligne.<br> +Un bataillon du 95e de ligne.<br> +Deux bataillons du 82e de ligne.<br> +Un bataillon du 54e de ligne.</p> + +<p>Cette division sera commandée par le général Guilleminot.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 12.</span>.</p> + +<p>La trente-deuxième division sera composée ainsi qu'il suit:</p> + +<p>Deux bataillons du 33e léger.<br> +Trois bataillons du 36e léger.<br> +Deux bataillons du 131e de ligne.<br> +Quatre bataillons du 132e de ligne.<br> +Un bataillon du 103e de ligne.<br> +Deux bataillons du 66e de ligne.</p> + +<p>Cette division sera commandée par le général Durutte.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 13.</span>.</p> + +<p>La cinquante et unième division sera composée ainsi qu'il suit:</p> + +<p>Un bataillon du 10e léger.<br> +Un bataillon du 21e léger.<br> +Un bataillon du 29e léger.<br> +Un bataillon du 17e léger.<br> +Un bataillon du 23e léger.<br> +Un bataillon du 32e léger.<br> +Un bataillon du 39e léger.<br> +Un bataillon du 63e léger.<br> +Deux bataillons du 86e léger.<br> +Deux bataillons du 122e léger.<br> +Deux bataillons du 26e léger.<br> +Deux bataillons du 47e léger.</p> + +<p>Cette division sera commandée par le général Sémélé.</p> + +<h4>CINQUIÈME CORPS D'ARMÉE.</h4> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 14.</span>.</p> + +<p>Le cinquième corps formera la dixième division, qui sera composée des</p> + +<p>Premier et deuxième bataillons du 139e de ligne.</p> + +<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillons du 140e de ligne.</p> + +<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillons du 141e <i>id.</i></p> + +<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillons du 152e <i>id.</i></p> + +<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillons du 153e <i>id.</i></p> + +<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillons du 154e <i>id.</i></p> + +<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillons du 135e <i>id.</i></p> + +<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillons du 149e <i>id.</i></p> + +<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillon du 150e <i>id.</i></p> + +<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p> + +<p>Premier et deuxième bataillons du 155e <i>id.</i></p> + +<p>Le troisième bataillon sera supprimé.</p> + +<p>Cette division sera commandée par le général Albert.</p> + +<h4>DEUXIÈME CORPS D'ARMÉE.</h4> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 15.</span>.</p> + +<p>Les trois divisions du deuxième corps formeront une seule division qui +portera le nº 4.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 16.</span>.</p> + +<p>La quatrième division sera composée des premiers bataillons des +régiments ci-après désignés:</p> + +<p>11e régiment léger.<br> +24e régiment léger.<br> +26e régiment léger.<br> +56e régiment de ligne<br> +37e régiment de ligne<br> +19e régiment de ligne<br> +2e régiment de ligne<br> +15e régiment de ligne<br> +4e régiment de ligne<br> +72e régiment de ligne<br> +46e régiment de ligne<br> +93e régiment de ligne<br> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 17.</span>.</p> + +<p>Il sera placé dans chacun de ces douze bataillons cent conscrits +hollandais et cent conscrits réfractaires du dépôt du Strasbourg. Les +cadres des autres bataillons que ceux désignés ci-dessus seront formés +au dépôt où seront envoyés les officiers et sous-officiers inutiles aux +premiers bataillons.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 18.</span>.</p> + +<p>Il sera placé un colonel ou major pour deux bataillons. Le ministre +dirigera aux dépôts des régiments tout ce qu'il y a de disponible pour +compléter les régiments de l'armée.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 19.</span>.</p> + +<p>Les colonels, les aigles et les musiques resteront avec les bataillons +qui resteront aux corps d'armée.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 20.</span>.</p> + +<p>Le commandant de chaque corps d'armée fera dresser un procès-verbal de +l'organisation de son corps, dont il sera envoyé copie au major général.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 21.</span>.</p> + +<p>L'artillerie de chaque division sera commandée par un officier +supérieur; elle sera composée de deux batteries à pied: en outre, il y +aura une compagnie de sapeurs et son caisson d'outils à chaque division, +ainsi que les administrations et ambulances nécessaires à chaque +division.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 22.</span>.</p> + +<p>Ces corps devant être portés successivement à quatre divisions, le +général d'artillerie prendra des mesures pour que leur artillerie soit +composée de huit batteries à pied, deux batteries à cheval et une +batterie de réserve.</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 23.</span>.</p> + +<p>Le général Sorbier fera partir demain pour les corps suivants le nombre +de fusils ci-après désignés, savoir:</p> + +<p>Pour la vingtième division, quinze cents fusils;<br> +Pour la huitième, huit cents;<br> +Pour le onzième corps, huit cents;<br> +Pour le cinquième, quatorze cents et mille baïonnettes.</p> + +<p>(L'intendant général enverra aussi à ce corps quinze cents gibernes.)</p> + +<p class="mid"><span class="sc">Art. 24.</span>.</p> + +<p>Le major général prendra toutes les mesures nécessaires pour l'exécution +du présent ordre qui sera communiqué au ministre de la guerre.</p> + +<p>Mayence, ce 7 novembre 1813.</p> + +<p class="rig"><i>Signé</i>: <span class="sc">Napoléon.</span><br> + +Pour ampliation.<br> + +Le prince vice connétable, major général,<br> + +<span class="sc">Alexandre.</span></p> +<br><br><br><br><br><br> + +<p>FIN DU TOME SIXIÈME.</p> + + + + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (6/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse Marmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + +***** This file should be named 33861-h.htm or 33861-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/6/33861/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + + + diff --git a/33861-h/images/001large.png b/33861-h/images/001large.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..ae43a12 --- /dev/null +++ b/33861-h/images/001large.png diff --git a/33861-h/images/001small.png b/33861-h/images/001small.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4145654 --- /dev/null +++ b/33861-h/images/001small.png diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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