summaryrefslogtreecommitdiff
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:00:20 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:00:20 -0700
commitf95f3fed1bb22967036518867cc2ab239c5a3a43 (patch)
tree42386157453e82735010aaa6ee397242825ced1f
initial commit of ebook 33851HEADmain
-rw-r--r--.gitattributes3
-rw-r--r--33851-8.txt3379
-rw-r--r--33851-8.zipbin0 -> 79532 bytes
-rw-r--r--33851-h.zipbin0 -> 1943284 bytes
-rw-r--r--33851-h/33851-h.htm3659
-rw-r--r--33851-h/images/001.pngbin0 -> 50002 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/001a.pngbin0 -> 69041 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/001b.pngbin0 -> 36978 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/002large.pngbin0 -> 501147 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/002small.pngbin0 -> 60075 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/002x.pngbin0 -> 213603 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/003.pngbin0 -> 89004 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/004.pngbin0 -> 110822 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/005a.pngbin0 -> 49617 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/005b.pngbin0 -> 45865 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/006a.pngbin0 -> 41213 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/006b.pngbin0 -> 40738 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/007.pngbin0 -> 117527 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/008.pngbin0 -> 115294 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/009.pngbin0 -> 41064 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/010.pngbin0 -> 33355 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/011a.pngbin0 -> 37272 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/011b.pngbin0 -> 33993 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/013a.pngbin0 -> 117458 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/013b.pngbin0 -> 27317 bytes
-rw-r--r--33851-h/images/cover.jpgbin0 -> 28162 bytes
-rw-r--r--LICENSE.txt11
-rw-r--r--README.md2
28 files changed, 7054 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes
new file mode 100644
index 0000000..6833f05
--- /dev/null
+++ b/.gitattributes
@@ -0,0 +1,3 @@
+* text=auto
+*.txt text
+*.md text
diff --git a/33851-8.txt b/33851-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..03ca208
--- /dev/null
+++ b/33851-8.txt
@@ -0,0 +1,3379 @@
+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: October 10, 2010 [EBook #33851]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0004, 25 MARS 1843 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+L'ILLUSTRATION, Nº 0004--25 MARS 1843.
+
+JOURNAL UNIVERSEL
+
+Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.
+Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr 75.
+
+Ab. pour les Dep.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.
+pour l'étranger,--3 mois. 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an. 40 fr.
+
+Nº 4 Vol. I.--SAMEDI 25 MARS 1843.
+Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+
+
+
+
+SOMMAIRE.
+
+La France et l'île Taïti. Histoire et description géographique de Taïti.
+_Vue de Taïti; Portrait de la reine Pomaré; Carte._--Plan de la
+Pointe-à-Pitre.--Courrier de Paris. Le Soleil, la Comète, le bal d'Arual
+et le bal de l'association dramatique.--Le bal de l'Opéra et la
+Mi-Carême. _Une Voiture de Masques; Un bal masqué à l'Opéra._--Théâtres.
+Charles VI, Gaïffer, le Mariage au Tambour, le Succès, la Nouvelle
+Psyché. _Portraits de MM. Casimir Delavigne et Halévy; Scènes
+principales du Mariage au Tambour et de la Nouvelle
+Psyché._--Beaux-Arts. Salon de 1843. _Deux Vues du grand salon carré,
+avec 42 tableaux._--Le Rat amoureux, conte par M. A.
+_Gravure._--Industrie. Des claviers typographiques _Trois
+Gravures._--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Nouvelles
+astronomiques. La Comète; Lumière zodiacale.
+_Gravure._--Mercuriales.--Rébus.
+
+
+
+La France et l'île Taïti.
+
+L'extension du protectorat de la France dans l'océan Indien, sur la
+demande formelle de la reine Pomaré, souveraine de Taïti et de tout
+l'archipel de la Société, voilà la nouvelle de la semaine.
+
+Parmi les journaux politiques, quelques-uns ont fait valoir outre mesure
+l'importance de ce fait. Il est bien vrai que l'établissement de notre
+domination dans une île plus considérable et plus riche que celles des
+Marquises, et qui heureusement n'en est pas très-éloignée, offre des
+avantages sous le rapport du développement de notre marine marchande et
+de nos relations maritimes. Tout ce petit archipel est riche en bois de
+construction. Le riz, le café, la canne à sucre, y croissent en
+abondance, et la pêche des perles et de la nacre y est très-productive.
+Loin d'être anthropophages comme dans les Marquises, les habitants,
+adroits et industrieux, sont de tous les Polynésiens les plus avancés en
+civilisation. Chez eux le christianisme, grâce aux efforts des
+missionnaires, a détruit l'idolâtrie, et tout, moeurs et lois, y respire
+la bienveillance et la douceur. Mais quelle seraient, en cas de guerre,
+les conséquences de la position que nous prenons là? L'Amérique du Sud,
+et particulièrement le Chili, se fortifiant, nous offriront-ils assez
+tôt un point d'appui dans ces parages, et saurons-nous enfin nous y
+ménager une alliance solide? Tant que ces divers points font question,
+serait-il sage de mettre absolument sur la même ligne les dépenses qui
+pourront être demandées pour la Polynésie et celles qu'on doit faire,
+nous ne dirons pas pour l'Algérie, qui est à nos portes, mais même pour
+la Martinique, grande et sûre position militaire, pour Bourbon et pour
+cette malheureuse. Guadeloupe, qui a jadis résisté huit années à
+l'Angleterre?
+
+D'autres journaux, à propos de cette lointaine conquête pacifique et
+aussi de notre établissement lilliputien des îles Marquises, ont rappelé
+la queue coupée du chien d'Alcibiade, qui occupa tant jadis les Français
+d'Athènes. Mais ceux qui, dans cette hypothèse, profiteraient le plus de
+cette petite diversion nouvelle, cette fois due au hasard, ont-ils été
+bien sincèrement enchantés de la bonne volonté de la reine Pomaré pour
+eux, et n'y a-t-il pas là une nouvelle source de contestations possibles
+avec la Grande-Bretagne?
+
+[Illustration: Vue de la baie de Pape-ti, à Taïti.]
+
+Quant à nous, quelles que soient ces conséquences, ce petit événement
+nous semble avoir une signification supérieure; à son importance
+présente. Qu'on y prenne garde; c'est après avoir expulsé de l'île les
+missionnaires anglicans et méthodistes qui voulaient les empêcher de
+danser et de jouer de la flûte, que ces pauvres sauvages se sont mis
+sous la protection du pavillon français, du pavillon des _Oui-Oui_,
+comme ils nous appellent en leur langue, sans doute grâce à notre
+laisser-aller et à notre humeur plus enjouée et plus facile. C'est un
+nouveau symptôme de la frayeur qu'inspire au monde, et surtout au midi,
+le joug de l'Angleterre. C'est une nouvelle preuve, entre mille, de la
+supériorité de notre civilisation plus douce, plus tempérée, plus
+artiste et plus naturellement expansive, sur le génie britannique, plus
+militaire, plus méthodiste et calculateur.
+
+[Illustration: La reine Pomaré.]
+
+Quand les illustres navigateurs Cook et Bougainville, pénétrant les
+premiers dans l'océan Pacifique, virent s'élever de son sein embaumé
+toutes ces îles inconnues, toutes couvertes, des bords riants de la mer
+aux cimes bleues des montagnes, de verdure, de fruits et de fleurs, leur
+imagination leur rappela de suite les plus charmants souvenirs du
+paganisme antique, Idalie, Paphos et Cythère. Plus tard, l'âme plus
+austère des graves missionnaires chrétiens, en voyant ces heureuses
+peuplades parées plutôt que vêtues de branches de figuier, faire voler
+en chantant sur ces îlots toujours calmes leurs doubles canots aux
+voiles de jonc, tout banderolés de fleurs et de plumes brillantes, se
+laissa aussi charmer, et se souvint du paradis terrestre. Chanter et
+danser semblaient à ces sauvages toute la vie, et la religion même; les
+soins pénibles de l'existence, ils les ignoraient, se désaltérant sans
+peine au courant de leurs mille ruisseaux, et cueillant sans travail,
+pour se nourrir, le pain sur les arbres. Et c'est à ces molles
+populations, pour qui la douce morale de l'Évangile semblait sévère, que
+le rigorisme des missionnaires puritains a voulu imposer la dure et
+sombre religion de la Bible, les contraignant, entre autres vexations, à
+ne plus danser le jour du Seigneur, c'est-à-dire, et à la lettre dans
+l'esprit de ces peuples, à être impies ce jour-là pour honorer Dieu.
+Plus de danse à Taïti; à Taïti plus de jeux, plus de musique! Faut-il
+s'étonner que cette tyrannie, assurément plus déplacée là que partout
+ailleurs, ait presque dépeuplé ces places fortunées, en précipitant les
+malheureux sauvages dans l'intérieur des terres, c'est-à-dire dans les
+montagnes, où ils dansent moins gaiement, sans doute, qu'aux bords
+enchantés de la mer, mais enfin où ils peuvent danser librement? Depuis
+longtemps ce petit pays luttait contre cette tyrannie des missionnaires
+protestants, et en 1825, les Anglais avaient offert leur médiation; elle
+fut refusée, et l'île proclama son indépendance. Voilà maintenant que la
+reine Pomaré, redoutant de tomber tôt ou tard sous la férule
+britannique, a saisi au vol, d'instinct et apparemment sans avoir étudié
+l'histoire, l'occasion d'abriter son île sous le pavillon de ce peuple
+qui écrivait il y a cinquante ans, sur les ruines fumantes de la
+Bastille: _Ici l'on danse!_
+
+Pour mieux comprendre ce qui manque à ces missionnaires anglicans, et,
+en général, le défaut absolu de flexibilité du génie anglais et son
+impuissance à civiliser véritablement le monde, qu'on se rappelle ces
+prodiges de bon sens pratique dans l'apostolat, et, si on peut parler
+ainsi sans profanation, ces miracles d'esprit dans l'exercice de la
+charité et jusque dans le martyre, tentés et accomplis jadis par nos
+missionnaires catholiques sur les bords du Paraguay. Là, malgré la
+beauté du climat et au milieu des plus riches dons de la nature, la
+population sauvage, vivant dans des antres ou sur les branches des
+arbres, indolente, stupide et féroce, loin de ressembler en rien à celle
+de Taïti, semblait n'offrir à l'oeil chrétien que le type le plus laid
+de l'homme primitif dégradé par la chute. Eh bien! que firent nos
+missionnaires? Ils se contentèrent d'abord d'attraper doucement
+quelques-uns de ces oiseaux d'espèce nouvelle; ils les apprivoisèrent
+peu à peu, leur enseignèrent la musique, et, en les faisant chanter en
+choeur, ils purent s'en servir pour attirer dans leurs filets les
+oiseaux encore sauvages. On peut voir dans le _Génie du Christianisme_.
+comment le zèle religieux et l'intelligence de ces bons missionnaires
+surent réaliser de nouveau au Paraguay, comme le dit Charlevoix
+lui-même, «les merveilles des Amphion et des Orphée.» Puis, quand les
+sauvages furent rassemblés en cités, leurs habiles instituteurs se
+hâtèrent-ils tant de parler à ces âmes enfantines le langage abstrait de
+la sévère raison? Loin de là. Le même Charlevoix raconte que les pères
+avaient établi partout des jeux, des courses de bagues, où ils
+assistaient, distribuant les prix eux-mêmes: ils avaient introduit
+partout des danses à la manière des Grecs. C'est ainsi, et en se
+conformant sagement aux conditions du climat et aux moeurs naturelles du
+pays, qu'ils parvinrent à agir rapidement sur ces moeurs, à les
+transformer, et à fonder cette république chrétienne de sauvages dont
+Muratori a si bien dit: «C'était un christianisme heureux,
+_cristianesimo felice_.»
+
+Que ceux-là donc qui, trompés par le courant quotidien des accidents
+politiques, seraient portés à désespérer de la fortune de la France et
+du génie de notre civilisation, parce qu'un nuage les voile
+passagèrement, se rassurent. Le génie national sommeille, il se
+réveillera. Si la sympathie de l'Europe pour nous s'est, à nos côtés et
+de toutes parts, un peu refroidie, ne semble-t-il pas qu'aux extrémités
+du monde un instinct divin parle mystérieusement de nos destinées à
+l'oreille des sauvages? voyons-y hardiment un gage d'espérance et soyons
+plus confiants. Si l'Europe n'a pu supporter la monarchie universelle
+des _Oui-Oui_, comme nous appellent naïvement les Taïtiens, comment
+craindre sérieusement que le monde accepte à jamais l'universelle
+domination de la race anglaise, qui ne sait dire _oui_, elle, que quand
+on lui offre un profit matériel bien clair et bien net, et qui, hors de
+là, répond impitoyablement _non_ à ce bon empereur de la Chine, quand il
+réclame pour son peuple le droit de ne point s'empoisonner, et encore,
+et toujours _non_, à cette aimable reine Pomaré, qui a le bon esprit de
+ne pas laisser prescrire ou tomber en désuétude le droit de danser, si
+sacré à Taïti!
+
+Histoire et description géographique de l'Archipel de Taïti.
+
+«Au milieu de la vaste mer du Sud, s'élève, comme la reine de l'Océan
+Pacifique, la délicieuse O'Taïti, écrivait, en 1825, un voyageur
+français; une verdure toujours fraîche couronne ses pics volcanisés; ses
+rivages et ses récifs disparaissent sous les forêts de cocotiers dont
+les immenses parasols de verdure sont sans cesse balancés par les molles
+brises des vents alizés. Là, sous un ciel dont la température est tiède,
+vivent d'heureux insulaires; leurs jours se succèdent sans secousses, et
+leurs occupations du lendemain sont semblables à celles des jours
+écoulés.»
+
+Cette description n'était déjà plus vraie à l'époque où elle fut écrite.
+La nature n'avait rien perdu à Taïti de sa fertilité, de sa beauté et de
+sa fraîcheur; l'air y demeurait toujours aussi pur et aussi doux, mais
+les habitants n'y jouissaient plus du même calme et du même bonheur. La
+population, qui, cinquante aimées auparavant, s'élevait au chiffre de
+150,000 âmes, était déjà descendue à dix ou douze mille.
+
+Le groupe Polynésien, connu sous le nom d'archipel de Taïti, et appelé
+jadis les îles de la Société, ou îles Géorgiennes, se compose de onze
+îles: Maïtia, Taïti, Eimeo, Tabou-Emanou, Wahyne, Raiatea, Tahaa,
+Bora-Bora, Toubaï, Maupiti et Tetoua-Roa. _Taïti_, la plus grande de ces
+onze îles, est une terre élevée, s'abaissant de toutes parts vers ses
+bords pour former une bande circulaire de terrain littoral, le seul
+habité et livré à la culture. La ceinture de récifs qui l'entoure offre
+çà et là quelques îlots, et s'ouvre, d'espace en espace, en de larges et
+profondes passes, conduisant aux mouillages intérieurs. L'île entière,
+du N.-O. au S.-E., a près de quarante milles de longueur, sur une
+largeur qui varie de 6 à 21 milles. Elle s'étend du 17° 28' au 17° 56'
+latitude sud, et du 151° 24' au 152° 1' longitude ouest. Un isthme bas,
+submergé dans les marées hautes, la divise en deux péninsules inégales,
+dont la plus grande est ronde et la plus petite ovale: la plus grande
+s'appelle Taïti, la seconde Taïa-Rabou. Taïti est le nom que les
+insulaires donnent à leur île. Quand Bougainville leur demanda: «Comment
+se nomme votre île? ils répondirent: _O'Taïti_, c'est Taïti.»
+Bougainville et plusieurs navigateurs ont désigné sous le nom de O'Taïti
+la reine de la Polynésie.
+
+[Illustration: (La flèche indique la direction des îles Marquises, à
+1450 kilomètres nord-est.)]
+
+«La découverte de Taïti, longtemps attribuée à l'Espagnol Quiros, dit M.
+Louis Reybaud dans son nouvel ouvrage sur la _Polynésie et les îles
+Marquises,_ ne semble pas remonter au delà de la reconnaissance positive
+du capitaine anglais Wallis en 1767. Wallis, à l'aide de ses canons, se
+fit promptement respecter sur les plages de l'île, et à ce premier
+succès il joignit bientôt la conquête de la reine Berea, dont les
+anciennes relations vantent le port majestueux. Bougainville, qui visita
+Taïti quelques mois après Wallis, n'aspira pas aux mêmes bonnes
+fortunes; mais son équipage utilisa si bien cette heureuse relâche, que
+l'amiral crut devoir donner à l'archipel un nom mythologique en harmonie
+avec ses moeurs amoureuses; il l'appela _Nouvelle Cythère_. Cook,
+voyageur plus sévère encore, ne fut point insensible aux séductions du
+pays, à la candeur, aux grâces de ses habitants; il parut trois fois à
+Taïti, et chaque fois ce furent de nouvelles fêtes, de nouveaux élans
+d'affection, de nouveaux témoignages de bienveillance. Les divers
+navigateurs qui y jetèrent l'ancre à leur tour, l'Espagnol Bonechea,
+Vancouver, l'Anglais Sever, du brick _Lady Penrhyn_, le capitaine Bligh,
+du sloop _Bounty_, le capitaine New, du _Dedalus_, n'eurent qu'à se
+louer également des procédés de ce peuple hospitalier et paisible. Aux
+fléaux que leur apportait la civilisation, ces sauvages ne surent
+répondre que par la résignation la plus touchante.»
+
+En 1797, la société des missions de Londres envoya à Taïti le _Duff_,
+capitaine Wilson, qui y laissa quelques apôtres dévoués. Le roi du pays
+était alors Pomaré; il régnait au nom de son fils Otou, depuis célèbre
+sous le nom de Pomaré II. Ce chef fit aux missionnaires le meilleur
+accueil, et soit par calcul, soit par suite d'une méprise, le
+grand-prêtre de l'idolâtrie indigène ne se montra pas moins dévoué à
+leur fortune.
+
+Les Taïtiens avaient bien reçu les missionnaires anglicans: ils les
+écoutaient; ils réclamaient leurs secours comme mécaniciens, comme
+ouvriers intelligents et habiles, mais ils ne se convertissaient pas. En
+1805, lors de la mort de Pomaré Ier, qui eut pour successeur son fils,
+Pomaré II, ils se moquaient encore tous du Dieu des chrétiens; car,
+selon eux, il n'était que le serviteur du grand Oro, le maître du monde.
+La guerre civile qui éclata à cette époque força les missionnaires à
+quitter l'archipel, pour se rendre à Port-Jackson (1809). On ne laissa
+que deux pasteurs, M. Haywood, à Wahyne, et M. Nott, à Eimeo.
+
+Cependant, Pomaré, vaincu par ses ennemis, et retiré à Eimeo, cessa tout
+à coup de croire à la religion de ses pères. Le dieu Oro se déclarait
+contre lui, le dieu des chrétiens pouvait lui être favorable. Il se fit
+baptiser par M. Nott, reparut à Taïti, triompha à son tour de ses rivaux
+idolâtres, et, vers la fin de 1815, demeura souverain absolu de tout
+l'archipel. Ses sujets suivirent son exemple et demandèrent le baptême.
+Rappelés par M. Nott, les missionnaires revinrent de Port-Jackson; et,
+deux années après la victoire de Pomaré, on eût vainement cherché dans
+toutes ces îles le moindre vestige de l'ancien culte.
+
+Malheureusement pour les indigènes, les missionnaires ne se contentèrent
+pas de les convertir et de les moraliser; ils voulurent les gouverner.
+En 1821, à la mort de Pomaré II, ils s'emparèrent de la personne de
+l'héritier du trône, dont ils prétendaient se servir comme d'un
+instrument. En 1824, ils le firent couronner avec pompe; et, pour abolir
+à jamais l'influence des grands feudataires, ils promulguèrent une loi
+qui établissait dans l'archipel une sorte de gouvernement représentatif.
+Pomaré III mourut en 1827, et les deux reines qui régnèrent après lui
+sur Taïti, Pomaré Wahyne comme régente, Aimata Wahyne comme reine, ne
+souffrirent qu'impatiemment un joug qu'elles ne pouvaient pas encore
+briser.
+
+Telle était la situation politique et religieuse de l'archipel de Taïti,
+lorsque la Société des Missions catholiques y envoya, en 1836, deux
+prêtres français, MM. Caret et Laval. A la nouvelle du débarquement de
+ces deux missionnaires, l'Église luthérienne, déjà affaiblie par un
+schisme et vivement effrayée, ameuta contre les nouveaux venus la
+population de Taïti, et excita une espèce d'émeute, dont ils faillirent
+devenir victimes. M. Moërenhout, alors chargé d'affaires des Etats-Unis,
+intervint à temps, et les sauva; mais le chef de la mission anglicane,
+Pritchard, n'était pas homme à s'arrêter à mi-chemin. «Cumulant, dit
+l'écrivain que nous avons déjà cité, les fonctions de ministre du culte
+et celles d'agent commercial, il réunit les hommes dévoués de sa double
+clientèle, fit entourer la maison dans laquelle se trouvaient les
+prêtres français, les en arracha après avoir enlevé la toiture, et les
+rembarqua de vive force sur la goélette qui les avait amenés. Vainement
+M. Moërenhout essaya-t-il de défendre ces malheureux, il ne réussit qu'à
+se faire destituer par le gouvernement des Etats-Unis, qui lui reprocha
+d'avoir agi contre les intérêts de la foi luthérienne. Une autre
+vengeance, plus mystérieuse et plus cruelle, attendait, à quelque temps
+de là, ce digne négociant. Assailli nuitamment dans sa demeure et
+réveillé en sursaut, il se trouva face à face d'un homme qui le renversa
+d'un coup de hache, et tua sa femme d'un second coup. Cet assassin était
+un sujet anglais, qui échappa à la justice locale, et qui, en
+assassinant M. Moërenhout, croyait sans doute servir les haines de ses
+coreligionnaires. Tant de services rendus aux sujets français, et si
+cruellement expiés, méritaient quelque retour de la part de notre
+gouvernement. M. Moërenhout fut accrédité par la France auprès des
+autorités de Taïti.»
+
+Des outrages pareils ne pouvaient pas demeurer impunis. Les îles
+Sandwich avaient été le théâtre de scènes à peu près semblables, et
+l'intolérance religieuse appelait une répression éclatante. _La Vénus_
+et _l'Artémise_ reçurent toutes les deux des instructions à ce sujet.
+_La Vénus_, capitaine Dupetit-Thouars, arriva la première à Taïti; et,
+par un singulier hasard, elle s'y croisa avec l'expédition du capitaine
+Dumont-d'Urville, composée des corvettes _l'Astrolabe_ et _la Zélée_. Le
+capitaine Dupetit-Thouars entra hardiment dans le bassin de Pape-Iti;
+et, après avoir mis le village sous le feu de son artillerie, il
+demanda: 1º le libre accès de Taïti pour tous les Français, prêtres ou
+laïques; 2º une amende de 2,000 gourdes; 3º un salut de vingt-un coups
+de canon pour le pavillon national. La jeune reine, furieuse contre les
+missionnaires, leur signifia de s'exécuter promptement, et pour l'argent
+et pour le salut.
+
+Pritchard avait obéi, mais, _la Vénus_ partie, il essaya de prendre sa
+revanche et fit d'abord révoquer la loi qui assurait aux missionnaires
+français l'accès de Taïti. A cette nouvelle, qu'elle apprit à Sidney,_
+l'Artémise_ revint à Pape-Iti, et le commandant Laplace exigea: 1º que
+les Français fussent traités dans l'île à l'égal de la nation la plus
+favorisée; 2º qu'un emplacement fut désigné pour la construction d'une
+église catholique, et toute liberté accordée aux prêtres français d'y
+exercer leur ministère.--Après une longue et orageuse discussion dans le
+grand-conseil, les chefs de file déclarèrent à l'unanimité qu'ils
+acceptaient les conditions posées par le commandant français.
+
+Il paraît, si nous en croyons les dernières nouvelles, que ces
+conditions n'ont pas été tenues; car une lettre, écrite de Valparaiso,
+le 1er novembre dernier, à bord de la frégate _la Reine Blanche_, par M.
+le contre-amiral Dupetit-Thouars, contenait le paragraphe suivant:
+
+«Par suite des griefs et des réclamations de nos nationaux à Taïti, M.
+Dupetit-Thouars ayant cru devoir exiger de la reine Pomaré et des chefs
+principaux qui constituent le gouvernement de cette île et de l'archipel
+une indemnité de 10,000 piastres fortes, réparation facile, eu égard à
+l'abondance du numéraire dans ce pays, les communications qui
+s'établirent immédiatement à ce sujet furent bientôt suivies de la
+demande officielle de la protection du roi des Français, avec l'offre de
+souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré, et de la direction
+des affaires des blancs à Taïti.
+
+«Cette proposition, si honorable pour la France, et dont les
+conséquences surtout peuvent être avantageuses pour nos établissements
+des îles Marquises, avait adouci les dispositions rigoureuses motivées
+par les procédés du gouvernement taïtien envers nos compatriotes, et
+engagé l'amiral à accepter, sauf rectification, le protectorat et la
+souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré.
+
+«De plus, et pour éviter toute rétractation, aussi bien que pour
+s'assurer que rien ne pourrait être tenté contre Taïti avant que le
+gouvernement français ait eu le temps de se prononcer sur cette affaire,
+l'amiral avait, de concert avec la reine, établi un gouvernement
+provisoire pour la direction des affaires des blancs, et joint le
+pavillon de France, sous forme de yacht, à celui des îles de la Société.
+Enfin il a cru devoir prendre, dans l'intérêt de la France, les mesures
+propres à faciliter l'adjonction des États de cette reine de la
+Polynésie à la France, et à assurer des droits d'autant plus légitimes,
+que c'est de plein gré et spontanément qu'on s'est offert à nous.»
+
+D'un autre côté, voici ce qu'on lisait dans _le Messager_:
+
+«Le gouvernement a reçu des dépêches du contre-amiral Dupetit-Thouars,
+qui lui annoncent que la reine et les chefs des îles Taïti ont demandé à
+placer ces îles sous la protection du roi des Français. Le contre-amiral
+a accepté cette offre, et pris les mesures nécessaires, en attendant la
+ratification du roi, qui va lui être expédiée.»
+
+[Illustration: Plan de la Pointe-à-Pitre GUADELOUPE Dressé par M
+LEMONNIER DE LA CROIX, ex-architecte--voyer de la ville de la
+Pointe-à-Pitre]
+
+1. Église--2. Hôpital.--3. Tribunal.--4. Théâtre--5. Caserne d'infanterie
+de marine.--6. Prisons.--7. Entrepôt.--8. Douane.--9. Arsenal.--10.
+Caserne de la gendarmerie.--11. Bureaux de la marine.--12. Magasins des
+pompiers.--13. Mairie.--14. Trésor--15. Halle à la boucherie.--16. Halle
+aux poissons.--17. Corps-de-garde.--18. Bureaux de la police.--19.
+bureaux de l'administration intérieure.--20. Presbytère.
+
+_Les quais de la Pointe-à-Pitre:_ c'est là que les navires débarquent
+leurs marchandises européennes, et chargent, en retour, les boucauts de
+sucre. Les cales qui coupent les quais ont pour objet de faciliter
+l'embarquement et le débarquement des marchandises dans de grandes
+gabarres (espèce de bateau plat, qui peut porter trente milliers
+pesant).
+
+Les maisons construites sur les quais étaient toutes à deux étages.
+
+Tout le haut commerce habitait les quais. Au rez-de-chaussée étaient de
+vastes magasins à sucre et les bureaux, au premier et au second était
+l'habitation du négociant. Il y avait fort peu de maisons occupées par
+plus d'une famille.
+
+_Le quai Tabanon_ était, après six heures du soir, le rendez-vous des
+négociants. C'était la petite bourse où l'on parlait d'affaires et de
+beaucoup d'autres choses. Il en était de même au coin de la rue des
+Abîmes ou d'Arbaud; mais là il y avait moins de négociants; l'assemblée
+s'y composait plus particulièrement d'avoués et d'avocats.
+
+Les jeunes gens se réunissaient le soir aux écuries publiques de M.
+Chauve; construites sur la place de la Victoire, au coin de la rue
+Tascher. Les allées de la place de la Victoire étaient aussi une des
+promenades du soir. Le dimanche, les matelots venaient sous ces grands
+et beaux arbres, vendre leur petite pacotille.
+
+Le soir du même jour, les nègres se réunissaient sur la place de la
+Victoire, depuis six heures jusqu'à huit, en dansant entre eux
+accompagnés du _bamboula_. Ils étaient divisés par groupes de
+différentes nations.
+
+_La rue d'Arbaud_. Là étaient les études de notaires, d'avoués, les
+bazars, les horlogers, bijoutiers; presque toutes les maisons étaient
+ornées de balcons, et la haute bourgeoisie de la ville occupait les
+premiers, comme sur les quais.
+
+_La rue des Abîmes_ était habitée par le petit commerce, les
+quincailliers, les chapeliers, les cordonniers, les faïenciers, les
+marchands de rouennerie, de nouveautés, les tailleurs, les cabaretiers.
+La poste était dans cette rue.
+
+_Place du Marché_. Les nègres descendaient tous les dimanches des
+campagnes, pour vendre leurs provisions sur la place du Marché. On y
+tenait cependant tous les jours des marchés, mais moins considérables.
+
+Les troupes manoeuvraient sur la _place de lu Victoire_.
+
+Toutes les maisons qui avoisinaient le _canal Vatable_ étaient en
+général occupées par la classe inférieure.
+
+Sur le quai _Ladernoy_, il y avait une grande maison consacrée au cercle
+du commerce. Là se donnaient les plus beaux bals. Tous les soirs les
+habitants s'y réunissaient pour jouer au billard et aux cartes.
+
+De tous les cafés, le plus fréquenté était le _café Américain._ Il était
+situé au coin du _quai Tabanon_. C'était le rendez-vous des officiers,
+des marchands et des jeunes gens.
+
+_L'hôtel des Bains_, en face du palais de justice, où descendaient de
+préférence les habitants de la campagne, avait un bon restaurant.
+
+Un autre hôtel était établi sur le quai, au coin de la rue Marligue.
+
+A sept heures du soir, on tirait un coup de canon de l'arsenal pour
+faire rentrer les soldats.
+
+A huit heures, on sonnait la cloche pour faire rentrer les esclaves.
+
+Tous les individus qui étaient surpris dans les rues après huit heures,
+sans fanal et sans permis, étaient arrêtés et conduits au bureau de
+police.
+
+Les rues étaient balayées tous les jours par les condamnés: de la chaîne
+de police correctionnelle. Les galériens étaient employés aux travaux du
+port et des escarpements.
+
+
+
+
+Courrier de Paris
+
+31 mars
+
+Ce qu'il y a de plus nouveau à Paris, au moment où je vous écris, c'est
+le soleil. Nous sommes blasés sur tout le reste; toutes les nouveautés
+écloses cet hiver sont déjà fanées, et l'on n'en parle plus. Les
+pianistes-prodiges, les chanteurs sans pareils, les violonistes plus ou
+moins norwégiens, ont passé en quelques semaines; Ronconi a dû partir
+hier pour Vienne; depuis quinze jours la pâle ombre de Paganini a repris
+la route de Naples, sous le nom et avec le passe-port de Sivori; et si
+l'honorable Thimothy Haahlio, envoyé du roi des îles Sandwich, et parti
+de la rade de Honolulu, sur la goélette _l'Embuscade_, n'était pas
+débarqué, depuis lundi dernier, à l'hôtel Meurice, Paris--chose
+singulière--se trouverait positivement à court de phénomènes vivants.
+_Les Burgraves_, il est vrai, ont donné un coup de trompette; mais on
+les a laissés faire. D'ailleurs ils vont avoir bientôt une redoutable
+concurrence. Les deux fils de la reine Pomaré sont attendus d'un jour à
+l'autre. Ils viennent, au nom de leur auguste mère, faire hommage-lige à
+la France, dans la personne de S. M. Louis-Philippe. Nous aurons bientôt
+des coiffures à la Pomaré et des robes couleur taïti. Que pourront
+cependant les _Burgraves_, eux qui ne sont pas même tatoués?
+
+Après un noir hiver, après des jours pluvieux et sombres, savez-vous en
+effet rien de plus charmant et de plus nouveau que le soleil? Dans cette
+ville qui a la prétention d'être l'amour et les délices du monde, le
+soleil est une chose de hasard, une exception, une rareté. On passe huit
+mois ici dans les brouillards, dans la pluie, dans la boue, dans la
+nuit. Paris, pendant les deux tiers de l'année, serait condamné à vivre
+comme un Lapon ou un Groenlandais, s'il n'avait eu l'esprit d'inventer
+les trottoirs, les becs de gaz et les citadines.--Pour en revenir au
+soleil (un autre jour je vous parlerai de la lune), il s'est conduit
+cette année d'une manière toute particulière; d'ordinaire il annonce son
+arrivée avec de certains ménagements. En attendant l'éclatante
+apparition de sa royauté enflammée, de sa face d'or et de pourpre, il
+détache quelques petits rayons en éclaireurs, pour préparer sa route:
+ceux-ci se glissent doucement à travers les nuages et envoient de pâles
+reflets sur les toits et aux vitres des maisons. Ce sont là les
+premières escarmouches de la lutte qui s'engage, vers les derniers jours
+de mars et le commencement d'avril, entre la nuit et le jour, entre
+l'hiver et le printemps. Des deux parts les chances du combat sont
+d'abord incertaines: l'hiver ne se laisse pas vaincre aisément.--Le
+printemps gagne-t-il un coin d'azur dans le ciel: aussitôt l'hiver de
+lancer contre lui quelque gros nuage qui lui reste. Est-ce un bourgeon
+impatient qui éclate, une fleur précoce qui s'entr'ouvre et sourit:
+l'hiver souffle sur eux son dernier givre et les glace. Il faut que le
+soleil en personne arrive enfin avec toutes réserve de flammes et de
+lumières, pour renverser ces derniers efforts de l'ennemi expirant.
+
+Cette fois, l'astre n'y a pas mis tant de façons; il s'est montré à
+l'impromptu, sans laisser le temps de lui crier «Qui vive!» Il s'est
+montré, dis-je, tout entier, ardent, radieux, magnifique, inondant le
+jour de tièdes haleines, et rendant à la nuit sa voûte d'azur et
+d'étoiles, Paris s'est étonné de cette chaude invasion, et dans une
+telle saison. Il a pris son calendrier comme on tire sa montre quand on
+ne sait pas l'heure. Le calendrier marquait bien le mois de mars: or,
+jamais le mois de mars n'avait eu de pareilles fantaisies. Jusqu'ici,
+mars passait pour un mois intermédiaire, cultivant encore le coin du
+feu, et soufflant même de temps en temps dans ses doigts.. Aujourd'hui
+on ne s'y reconnaît plus: mars est devenu le mois de juin. On n'entend
+que ces mots d'un bout de la ville à l'autre: Qu'il fait chaud! Imaginez
+ce que doit être une ville que l'été surprend inopinément, en plein
+hiver. Il y a un moment où elle n'est occupée qu'à éteindre son feu, à
+ouvrir ses fenêtres et à jeter là son manteau. Telle est la situation de
+Paris depuis huit jours. Il cherche de l'air et se déshabille.
+
+Un lieutenant de grenadiers, qui faisait sa ronde, a vu, le premier, la
+cause de cet été par anticipation. Notre brave, tout en patrouillant
+pour la plus grande tranquillité de la terre, leva les yeux au ciel par
+distraction: qu'aperçut-il? une lumière blanche et vive, d'une forme
+allongée, qui illuminait l'air comme les jets diaphanes d'un feu
+d'artifice. Il cherchait encore, dans sa science, la raison de ce
+phénomène, que déjà la lunette des astronomes était tournée vers le
+ciel, et devant le mystère. C'était une comète qui nous faisait
+l'honneur de nous rendre visite. Ainsi, nous sommes propriétaires d'une
+comète; cela nous fera toujours passer une semaine ou deux, les chansons
+ne manqueront pas, ni les bons mots, ni les épigrammes ni les
+vaudevilles à la comète. Qui oserait y trouver à redire? Il est bien
+permis de railler un astre si parfaitement en mesure de répondre, et qui
+peut à des chansons riposter par un déluge de feu, et brûler vifs les
+railleurs.
+
+Enfin, que nous veut-elle? Est-ce une de ces comètes échevelées dont
+parle Virgile, sinistre messager de la mort de César? Mais où est César?
+Est-ce un ange exterminateur expédié des hauteurs célestes, pour châtier
+nos crimes? En vérité, cela serait injuste. Oh! la nation scélérate, en
+effet, dont la hardiesse va jusqu'à réclamer depuis dix ans la
+définition de l'attentat et l'adjonction des capacités! ce n'est pas une
+comète que le ciel lui devait, mais une couronne de rosière. J'en
+conclus que cette comète est une comète d'un bon caractère, dont il ne
+faut pas s'inquiéter; elle n'est venue que pour faire fleurir les lilas
+et les amandiers plus vite, mûrir nos raisins, et nous obliger à des
+économies de bois et de charbon. Le signalement que l'Académie des
+Sciences a bien voulu nous en donner prouve suffisamment les honnêtes
+intentions de notre comète (je l'appelle _notre_ pour attirer sa
+confiance). Ce n'est pas une de ces comètes de taille colossale, une de
+ces comètes pourvues d'une queue comparable à la croupe du monstre de
+Trézène. Figurez-vous une comète qui a la queue plus mince et plus
+étroite que la chose n'est permise à une comète de bonne maison. Ainsi,
+tout dégénère, tout se rapetisse; les comètes amoindrissent leur queue
+de même que la politique.
+
+Son influence la plus directe jusqu'ici s'est fait sentir sur la danse
+et dans les bals. Elle a mis les valseuses en nage et les valseurs en
+feu. Les salons de Paris sont, à l'heure qu'il est, convertis en étuves
+où l'on bout, en attendant qu'on y rôtisse. Cependant le bal persévère;
+il s'était posé dans le monde; il avait fait ses invitations à domicile,
+et commandé ses sorbets et ses glaces, sans se douter que la comète dût
+entrer dans la contredanse. Maintenant que la chose est faite, renvoyer
+les violons, ce serait manquer de jarret et de coeur.
+
+On danse donc encore beaucoup à Paris, et l'on y valse davantage. Ce
+grand bal finira dans un mois, vers les derniers jours d'avril. Mai
+vient mettre en déroule tout ce peuple de robes de gaze, de couronnes de
+fleurs, de gants glacés et de bottes vernies. Ces insatiables danseuses,
+ces femmes blanches et frêles, qu'un souffle semble devoir briser, et
+que les nuits les plus ardentes trouvent parées, debout, infatigables,
+toujours prêtes au combat; ces créatures si charmantes et si
+redoutables, si faibles et si fortes, vont aller bientôt chercher l'air
+et les fleurs, et se refaire le teint aux brises du soir, sous les
+vertes charmilles. Déjà, M. de Rambuteau, le préfet de tous les préfets,
+qui a, sans contredit, fait le plus sauter ses administrés, M. de
+Rambuteau vient de prononcer la clôture de l'avant-deux municipal.
+
+La semaine dansante a tout entière appartenu au monde dramatique. Les
+acteurs de Paris ont été pris d'une fureur de chassé-croisé que nous
+sommes obligés de signaler. Les banquiers hollandais ou israélites, les
+ambassadeurs russes et anglais, les princes bulgares, ont fait place aux
+comédiens. Devinez qui a ouvert la danse?... C'est Arnal. Vous
+connaissiez depuis longtemps Arnal pour un homme très-passionné:
+_Renautlin de Caen_, la _Graine de Lin_, et cent autres iliades
+amoureuses, dont il est le héros, vous avaient suffisamment édifié sur
+les qualités de ce coeur romanesque. Mais saviez-vous qu'Arnal fût homme
+à donner un bal? Pourquoi pas? Arnal avait si bien débuté dans _Un Bal
+du Grand Monde!_
+
+Arnal s'est montré d'une grâce parfaite; je ne doute pas que la
+galanterie dont il a fait preuve n'ait prodigieusement accru le nombre
+de ses victimes. Arnal doit être adoré plus que jamais. Ou n'embaume pas
+son antichambre de myrte, de violettes et de camélias, on n'étend pas de
+moelleux tapis sur le marbre de l'escalier pour préserver le pied
+délicat des danseuses, on ne prodigue pas le sorbet qui parfume, la
+glace qui rafraîchit, le punch qui anime, le bordeaux qui réconforte, le
+potage et la sandwich, depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du
+matin, pour se faire haïr. Les théâtres de Paris avaient envoyé leurs
+plus jolies ambassadrices à cette fête monstrueuse; le Vaudeville y
+dansait le galop avec le Théâtre-Français, tandis que le Gymnase
+balançait avec l'Académie royale de Musique, et que le Palais-Royal
+entraînait la Porte-Saint-Martin dans une valse à deux temps.
+
+Quelques jours après, l'Association dramatique donnait un bal dans la
+salle Favart: l'Opéra-Comique avait allumé tous ses lustres et ouvert
+toutes ses loges au profit de cette danse charitable (la recette est
+destinée aux familles d'artistes malheureux). Le malheur et la danse
+s'associent tous les ans, et si la danse y gagne un peu de plaisir, le
+malheur y trouve quelque soulagement. Ainsi chacun a sa part, et
+personne n'a rien à réclamer: tout le Paris théâtral était là, depuis le
+plus grand jusqu'au plus petit, depuis le plus illustre jusqu'au plus
+obscur. Le jour d'une bonne action, on ne se mesure pas; tout le monde a
+la même taille.
+
+Alcide Tousez figurait au premier rang des commissaires: cet homme
+charmant a exercé ses fonctions avec une gravité au-dessus de tout
+éloge. Un danseur, sans doute quelque jeune élève du bal des Variétés,
+emporté par ses souvenirs ou par son éducation, se laissait entraîner à
+la distraction d'une danse un peu colorée; Alcide Tousez s'en aperçoit
+bientôt: qui peut échapper à l'oeil d'un commissaire? Il s'approche du
+délinquant avec la dignité d'un magistrat qui remplit son devoir.
+«Monsieur, dit-il, d'un ton à la fois ferme et paternel, sévère et doux,
+ayez la bonté de vous modérer un peu.--Voilà qui est plaisant, réplique
+le jeune homme.--Je ne plaisante pas. Monsieur, s'écrie Alcide Tousez
+prenant un air de Mathieu Mole--Eh! Monsieur, je vous en vois danser
+bien d'autres sur votre théâtre!--Moi, Monsieur, c'est autre chose; j'y
+suis autorisé par mon gouvernement!»
+
+Le bal, d'ailleurs, s'est achevé sans plus d'atteinte à la pudeur
+d'Alcide Tousez. On n'a jamais dansé au bénéfice de l'infortune avec
+plus d'entrain et de légèreté. M. Victor Hugo s'est fait voir; quelqu'un
+a entendu mademoiselle Maxime, la Guanhumara détrônée, lui dire: «Je
+vous assure, Monsieur, que ce n'est pas ma faute; j'avais fait tout mon
+possible pour avoir des yeux d'hyène.» Un moment la salle a eu
+grand'peur: M. Alexandre Du..., engagé dans un galop à toute outrance,
+s'est laissé choir. Oh! mon Dieu! se serait-il blessé? Mais lui, se
+redressant aussitôt et montrant sa haute tête crépue au-dessus de la
+foule: «Je viens de faire comme _les Burgraves_, dit-il en souriant...
+non pas tout à fait, car je me relève.» Et apercevant M. Victor H...
+dans la foule, il alla lui serrer tendrement la main.
+
+J'y songeais! Sous les pieds de cette multitude emportés par le plaisir
+et enivrée par la valse, si tout à coup le sol s'était mis à trembler,
+renversant ces murs parés d'or et de velours, brisant le cristal de ces
+lustres étincelants, engloutissant dans ses entrailles béantes ces
+jeunes femmes souriantes et ces jeunes gens, les écrasant sous les
+poutres brisées ou les étouffant dans les flammes!... le lendemain on
+aurait dansé dans toute la ville au profit des victimes du bal de
+l'Association dramatique.
+
+
+LE BAL DE L'OPERA--LA MI-CARÊME.
+
+Le bal de l'Opéra est et devait être une invention de la Régence. Le
+chevalier de Bouillon, qui conçut le projet de ce nouveau
+divertissement, en fut récompensé, le fait est historique, par une
+pension de six mille livres. Un moine carme, nommé le père Sébastien, et
+fort habile mécanicien, trouva le moyen d'élever le plancher du parterre
+au niveau de la scène, et de l'abaisser à volonté. L'histoire ne nous
+dit pas quelle fut la récompense de cette autre invention.
+
+Ouvert le 2 janvier 1716, le bal de l'Opéra s'est perpétué jusqu'à nos
+jours, en passant par des phases et des vicissitudes fort diverses. De
+notre temps, il est plus à la mode et plus tumultueux que jamais.
+Autrefois, c'était un plaisir de grands seigneurs; le bon ton y couvrait
+du moins les mauvaises moeurs. Aujourd'hui, il n'est si mince clerc, si
+jeune commis qui ne veuille en avoir sa part, et faire le lionceau,
+moyennant un mois de ses appointements, dissipé en une nuit
+babylonienne. De là cette cohue sans nom, enrouée, barbouillée, avinée,
+qui remplit de ses huées sauvages et de ses lazzis, beaucoup plus
+spiritueux que spirituels, la première scène de l'univers.
+
+Depuis son origine jusqu'à ses dernières années, le bal de l'Opéra,
+fidèle aux principes et aux traditions de l'étiquette aristocratique qui
+avait présidé à sa fondation, avait exclu de son enceinte les
+travestissements et la danse. Les hommes n'y étaient admis qu'en habit
+de ville, et le domino était le seul déguisement des femmes. On s'y
+promenait autour d'un orchestre en sourdine qui dominait, sans
+l'étouffer, le bourdonnement discret des causeries particulières.
+L'intrigue s'insinuait, glissait, serpentait dans cette salle
+étincelante. L'archet révolutionnaire d'un chef d'orchestre (Musard)
+l'en a chassée et a étouffé les derniers murmures de ce galant
+marivaudage, qui, depuis longtemps, au surplus, s'effaçait peu à peu
+pour faire place à la licence.
+
+Le mardi-gras de l'année 1837, Musard donna, rue Lepelletier, un bal,
+dont les habitués de ce genre de divertissements ont conservé le
+souvenir. L'Opéra atteignit, dès son premier début, à l'idéal du genre.
+En récompense de cet exploit, Musard fut porté en triomphe, et faillit
+être asphyxié sous les étreintes de ses fanatiques et turbulents
+admirateurs. Quelle mort pour un Chef d'orchestre! Dès lors ce fut fait
+pour toujours du bal de l'Opéra proprement dit, de cette réunion
+masquée, mais à peu près décente, brillante toujours, spirituelle
+parfois, qui tenait à la fois du jour et de la nuit vénitienne. Du jour
+où le galop y eut pénétré, l'élégance, le décorum, et avec lui l'esprit,
+s'enfuirent pour ne plus revenir.
+
+[Illustration.]
+
+A la vérité, on a cherché cet hiver à les retenir, ou plutôt à les
+rappeler par une mesure qui tendrait à concilier tous les goûts. Deux
+parts du bal ont été faites: la salle a été livrée aux danseurs, et le
+foyer réservé «aux folles intrigues qui se croisent, s'enchevêtrait, se
+nouent et se dénouent (style consacré) entre une et cinq heures du
+matin.» Mais, hélas! l'intrigue est morte... au bal de l'Opéra, du
+moins. Voulez-vous avoir une idée des piquantes, des malicieuses, des
+fines causeries du foyer? Prêtez l'oreille à l'entretien de ce jeune
+dandy et de ce pimpant domino qui s'abordent en ce moment.--Bonjour,
+Ernest, dit le domino.--Bonjour, dit le lion. Tu me connais?--Oui.
+Demeures-tu toujours rue du Helder?--Mon Dieu, oui. Je voulais changer,
+mais je n'ai pas trouvé d'appartement--Et pourquoi vouliez-vous changer,
+bel inconstant?--Mon logement n'est pas commode. Et puis j'ai une
+cheminée qui fume.--C'est différent. Est-ce que tu ne me reconnais
+pas?--Attendez donc. Si, ma foi! je te reconnais: vous êtes madame
+D......--Tu n'y es pas!--Si!--Non!--Si!--Non!--Allons, allons,
+convenez-en; vous êtes madame D... Comment va la santé, du reste?--Pas
+trop mal, avec un gros rhume pourtant. C'est très-imprudent à moi de
+venir ici; mais c'est si entraînant, ces bals de l'Opéra!
+
+[Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2.
+Machine à distribuer.)]
+
+--Oui, c'est bien entraînant. J'en suis une preuve, moi qui sors d'avoir
+une fluxion.--Ces temps de dégel ne valent rien pour la poitrine. Ah! à
+propos, mauvais sujet, qu'alliez-vous donc faire, l'autre jour, au
+passage des Panoramas?--Quel jour?--Mardi ou mercredi, je crois. Tu
+avais un pantalon gris.--Ah! oui, j'y suis.--Eh bien!--J'allais acheter
+des gants.--Bien vrai?--Ou des bretelles, je ne sais plus au juste; je
+crois pourtant que c'était des gants.--Je te quitte. J'aperçois là-bas
+un monsieur qu'il faut que j'aille intriguer. Adieu, au prochain
+bal.--Adieu, madame.
+
+Quelle débauche d'esprit, quelle verve! C'est bien la peine de mettre un
+masque et d'adopter le tutoiement. Ces sémillants colloques font
+pourtant le désespoir des provinciaux, qui viennent au bal de l'Opéra,
+sur la foi des trompeuses promesses de la réclame, et n'y connaissant
+âme qui vive, s'en vont le matin, fort au regret de n'avoir pas été
+«intrigués.» Quoi qu'il en soit, le bal de l'Opéra obtient une vogue
+étourdissante, et fait plus que jamais, en l'an de grâce 1843, les
+délices d'une partie de ce peuple qui aime à se dire le plus policé, le
+plus délicat et le plus spirituel de l'univers.
+
+[Illustration: (Le dernier Bal masqué de l'Opéra.)]
+
+Sa vogue ne le cède qu'à celle d'un bal que l'on nomme Chicard, dont les
+actions se cotent à la Bourse, et où l'on trouve des fils de pairs de
+France, des jeunes premiers, des aspirants diplomates, des marchands
+d'habits, des sculpteurs et des plâtriers, des peintres d'histoire et
+d'enseignes, des littérateurs, des musiciens et pas mal de corroyeurs, à
+commencer par le héros de cette étrange assemblée, et tout cela
+fraternisant, sympathisant, trinquant, se colletant, s'embrassant et se
+ramassant, comme une foule de vieux amis qui ne se connaissaient pas la
+veille, et n'auront surtout garde de se reconnaître le lendemain.
+
+Mais tout cela n'est rien encore. Nous voici au jour de la Mi-Carême,
+deuxième édition revue et non corrigée du Mardi-gras. Ohé! ohé! dzing,
+baonnd! dzing, baound! tonton, tonton, tontaine, tonton! Quels sont ces
+cris, ce bruit affreux, cette musique à crever le tympan? Quelle chasse
+infernale nous sonnent ces milliers d'horribles fanfares? Oh! mon Dieu,
+ce n'est rien, ne faites pas attention; ce n'est que le carnaval,
+enterré il y a trois semaines, qui secoue sa poudre et ressuscite. Le
+diable fait, dit-on, de ces miracles, témoin le célèbre ballet du
+troisième acte de _Robert_. Vous voulez voir passer feu Carnaval? J'y
+consens; courons au boulevard. Mais si vous êtes asphyxié, contusionné,
+pilé, broyé; si, du haut d'un arbre, il vous pleut un enfant de Paris
+sur la tête, si une voiture vous écrase, si vous sortez de la bagarre
+dénué de pans d'habit, de montre et de cravate, ou si vous n'en sortez
+pas du tout, ne vous en prenez pas à moi, vous êtes dûment averti.
+
+Nous voici dans la foule. Quel affreux tintamarre! quelle épouvantable
+cohue!--Monsieur, ne poussez pas!--Eh! monsieur, l'on me pousse!--Aïe,
+les fausses-côtes! aïe, la poitrine!--Je me meurs, j'étouffe! je
+suffoque!--Gare donc là, gare donc; rangez-vous!--Ah! ciel, un cheval de
+gendarme qui se cabre et recule de notre côté!--Monsieur, que fait votre
+main dans ma poche?--Eh! mon Dieu, monsieur, je la mets où je peux, on
+n'a pas le choix des locaux!--Une fois engagé dans cette houle humaine,
+il faut marcher, bon gré, mal gré, filant soixante pas à l'heure.
+Heureux qui, du milieu de ces flots agités, peut, de temps en temps,
+diriger sur la grande chaussée du milieu un oblique rayon visuel!--Mais,
+ô déception! le carnaval promis se manifeste sous la forme de deux
+immenses files de voilures, flanquées de gardes municipaux; mais des
+masques, nulle apparence: chacun est venu pour les voir, et chacun voit
+qu'il n'a rien vu.--Ah! cependant, voici là-bas une rumeur qui nous
+présage l'apparition de quelques-uns de ces oiseaux rares sur terre.
+Autant que le permet cet affreux cor de chasse, qui, depuis un quart
+d'heure, s'obstine à jouer sur nos têtes la chanson du _Roi Dagobert_,
+il me semble discerner certain cri populaire qui nous annonce, ou je me
+trompe fort, l'approche de quelque mascarade. En effet, voici des
+sauvages, des pandours, des cosaques, des hussards, précédant à toute
+bride une, deux, trois voilures, qui roulent à quatre chevaux sur la
+chaussée, bourrées de débardeurs, de malins, d'Écossais, d'ours, de
+Poletais, de Turcs, d'Espagnols, de laitières, de camargos.
+
+ Devant, derrière,
+ Jusqu'à la portière
+ C'est un' fourmilière
+ De gens chantant, vociférant, buvant,
+ S'égosillant...
+
+C'est en vain que ces messieurs et ces dames on fait ample provision
+d'esprit sous forme de Champagne. Sous ce rapport, celui de l'esprit,
+leur consommation est fort mince. De grandes clameurs, de lourds propos,
+des grossièretés, voilà tout ce que la gaieté et la verve française
+trouvent de plus piquant dans leur bouche.--Mais, quels sont-ils? me
+direz-vous.--C'est lord Seymour, ne manqueront pas de s'écrier ici
+maints gobe-mouches obstinés.--Non, heureusement pour lord Seymour, il
+n'est pas tout ce monde-là. Lisez les inscriptions du drapeau arboré par
+chacune de ces mascarades. Voici les «Enfants de la Joie.» Quelle
+postérité! La Joie eût mieux fait de rester fille. Plus loin, ce sont
+les «Forts buveurs.» Viennent ensuite les «Flambarts,» les «Balochards,»
+etc. Voici maintenant les blanchisseurs et les blanchisseuses de
+Boulogne, arrivés en trois chariots pour célébrer à Paris le grand jour
+de la Mi-Carême, qui est leur fête patronale. Ah! cette autre voilure
+qui se croise avec celle des «Balochards,» c'est celle des «Chemisiers
+de Pans.» Les deux équipages se hèlent, se défient, viennent bord à
+bord, et il s'engage entre eux une bataille en règle,--à coups de
+langue, cela va sans dire,--et où il n'y a de morts que les ivres. Vous
+êtes probablement peu curieux de savoir qui l'importera du calicot ou de
+la rouennerie; passons donc.
+
+Mais, à ce propos, voici un crieur asthmatique qui vous offre depuis une
+heure _le Nouveau Catéchisme poissard, ou l'Art de s'amuser en société
+sans se fâcher..._. «Sans se fâcher, _nota bene_;» car, si l'on se
+fâchait, ce serait comme lorsqu'on se gêne, il n'y aurait plus du tout
+de plaisir. Ce catéchisme, fort peu édifiant, du reste, n'a que le tout
+petit défaut d'être nouveau depuis cent ans. C'est un vieux recueil de
+platitudes et de sottes calembredaines, dont l'unique mérite est la rime
+et le moindre défaut la raison. La langue des Porcherons est enterrée
+sous leurs décombres. Il n'y a plus de balles, il n'y a plus de
+poissardes; il n'y a plus que des marchés et des marchandes de poisson,
+ce qui n'est nullement synonyme. Aussi, le catéchisme poissard, canard
+rétrospectif, au sel fort peu attique, obtient-il fort peu de débit, car
+il ne répond plus, comme disent les prospectus, à aucun besoin de
+l'époque. Tout au plus, quelque Béotien, préméditant de se produire au
+bal masqué, le soir, sous un costume d'Arlequin, et d'avoir de l'esprit
+comme un diable, croit-il devoir, pour ses deux sous, se précautionner
+de gaieté et de poésie non lyrique. Gare à lui, si, pour son malheur,
+quelque franc luron l'entreprend! Les héros du carnaval sont, sans
+comparaison, comme les aigles du barreau, c'est à la réplique qu'on les
+juge.
+
+La nuit est venue; le gaz s'allume, ce soleil du carnaval moderne. Les
+masques, qui viennent de dîner, se rencaquent dans leurs équipages, et
+continuent leur promenade à la rouge lueur des torches, en attendant
+l'heure suprême, l'heure solennelle du bal.
+
+Minuit arrive... Alors, oh! alors. Paris se lève comme un seul homme. De
+toutes les rues, de toutes les portes, de tous les escaliers et de tous
+les étages, débouchent des torrents de nouveaux masques. Ce ne sont que
+glapissements sauvages, miaulements de chats, aboiements de chiens,
+rugissements de loups et de chacals, mêlés au piaffement, au
+hennissement des chevaux, au roulement de dix mille voitures, au son des
+cornets à bouquin et des trompettes à l'oignon. C'est un capharnaüm, une
+mêlée, un bruit, à ne pas entendre Dieu tonner. A cette grande voix, à
+cette immense clameur, au grondement de cette avalanche, quatre cents
+bals ouvrait leurs portes.--Oui, quatre cents bien comptés, je n'exagère
+pas--depuis le grandiose et splendide Opéra jusqu'au _Sauvage_, où l'on
+pénètre moyennant cinquante centimes, remboursables en une bouteille de
+suresne à vider sur place.
+
+Il y a bal aux théâtres de l'Opéra-Comique, de l'Odéon, de l'Ambigu; bal
+à la Porte-Saint-Martin, à la Gaieté, au Cirque-Olympique; bal à la
+salle Montesquieu, à la salle des Concerts-Musard, _idem_ des
+Concerts-Saint-Honoré, au Vauxhall d'été et d'hiver, au Prado d'hiver et
+d'été, au jardin d'Idalie, au bosquet de Cythère, à l'Ermitage de
+Paphos, à l'Ile d'Amour, au temple de _Bagusse_, à la Chartreuse, au
+Salon de Mars, à l'Élysée, aux Enfants de la Joie au Boeuf-d'Or, au
+Boeuf-Rouge, au Boeuf-Couronné, au Boeuf-Gras; chez Tantain, Tonnelier,
+Desnoyers, et cent autres célébrités de barrière.
+
+Partout c'est un tohu-bohu, un chaos, un pandémonium que nulle plume ne
+saurait exprimer, que nul pinceau ne saurait rendre. La grosse caisse et
+la grosse joie, l'ivresse, une danse échevelée, le galop le plus
+tourbillonnant, des batailles, une mêlée furieuse, maint pugilat, maint
+oeil poché, suivi de mainte arrestation, telle est, en peu de mots, la
+physionomie de toutes ces rondes de sabbat. Ici, ce sont les _lions_ qui
+s'amusent; là-bas, ce sont les chiffonniers; voilà toute la différence.
+
+Le bal s'achève: la nuit a passé comme un rêve, ou plutôt comme un
+cauchemar. Pour compléter la fête, il faut, après avoir conquis à la
+pointe de l'épée, dans un restaurant de boulevard, une bouteille, de
+bordeaux et une aile de volaille,--prix: 20 francs,--courir à la montée
+de Belleville, contempler cette cohue poudreuse, avinée, titubante, qui
+a nom «Descente de la _Courtille._» Cette foule sans nom, ces loques
+fangeuses, ces rouges trognes, ces bras nus, ces Romains inimaginables,
+ces Turcs à turbans de carton, que surmonte, en guise de croissant, une
+visière de casquette, ces bergères qui fument la pipe, ces marquis
+roulant dans le ruisseau, ces chevaliers du Moyen-Age qui se traînent le
+long des murs, ces troubadours rapiécés, tous ces gueux dignes de
+Callot, ce sont les masques des barrières qui regagnent leurs domiciles.
+Loin d'être sensible à l'honneur que lui fait l'orgie de Champagne en
+venant lui rendre visite, l'orgie du vin bleu reconnaît habituellement
+cette politesse par des nuages de farine et des poignées de boue lancés
+à la face de messieurs les beaux. Du haut des cabinets des Vendanges de
+Bourgogne, où ils ont établi leur quartier-général, ceux-ci répondent
+par une grêle de gros sous, d'oeufs durs et de fruits crus. Le jour se
+lève sur ce tableau et met fin à la guerre civile.
+
+C'en est fait: Carnaval est mort, et cette fois pour tout de bon. Il
+vient de rendre,--non l'esprit, et pour cause,--mais l'âme, ou ce qui
+lui en tient lieu. Il renaîtra, à la vérité, en 1844; mais combien de
+ses plus fougueux, de ses plus florissants adeptes, surpris, au sortir
+de l'orgie, par le souffle glacial du matin, ne le verront pas
+revenir!... «Souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras
+poussière,» disait, il y a trois semaines, le prêtre aux fidèles
+agenouillés sur la dalle du saint parvis. C'était le lendemain d'une
+saturnale pareille à celle de jeudi dernier. Terrible opposition,
+prophétique langage!... N'as-tu point songé un instant, jeune homme au
+front pâli par la débauche et par les veilles, que tous les fous
+plaisirs dont tu t'es enivré, ce sont ces fruits décevants au dehors,
+brillants et vermeils à l'intérieur, tout remplis de cendres et d'une
+indicible amertume?
+
+
+
+
+Théâtres.
+
+_Charles VI_, opéra en cinq actes, paroles de MM. CASIMIR et GERMAIN
+DELAVIGNE, musique de M. F. HALÉVY, divertissements de M. MAZILIER,
+décorations de MM. CICÉRI, PHILASTRE, CAMBON, SÉCHAN et DESPLECHIN.
+(Deuxième article)
+
+Ainsi que je l'ai déjà fait pressentir, la nouvelle partition de M.
+Halévy ne me paraît pas répondre à l'idée qu'on avait dû s'en faire
+d'avance, à ne consulter que la réputation de l'auteur et son
+incontestable talent. Le retour trop fréquent des mêmes rhythmes,
+l'emploi obstiné des mêmes moyens, jettent sur son oeuvre une teinte
+uniforme, dont la monotonie ne tarde pas à fatiguer. On cherche
+vainement chez lui ces deux choses qu'on trouve chez tous les maîtres,
+et dont la succession alternative est d'un si grand secours pour
+l'attention de l'auditeur: le récitatif--le chant.--Le récitatif de M.
+Halévy est rarement assez simple; peut-être, dans son chant, la mélodie
+est-elle sacrifiée trop fréquemment à la déclamation. Qu'en
+résulte-t-il? que son chant et son récitatif se ressemblent; que sa
+musique, habituellement, n'est qu'une sorte de terme moyen entre l'un et
+l'autre, et que son ouvrage, tout entier, formé, pour ainsi dire, du
+même tissu n'offre pas la variété qui serait nécessaire pour qu'on en
+pût supporter la longueur. Il y a, par le fait, beaucoup de morceaux
+dans _Charles VI_, mais ils sont tellement semblables entre eux par la
+forme, le mouvement, la couleur, et les récitatifs qui les séparent y
+font si peu de disparate, qu'on croit n'entendre qu'un seul morceau,
+coupé seulement à certains intervalles, par un temps d'arrêt de quelques
+inimités dont on profite avec une joie incomparable pour changer de
+position, et pour prendre l'air.
+
+Ce défaut, qu'on avait pu constater plus ou moins dans les oeuvres
+précédentes de l'auteur de _la Juive_, est surtout remarquable dans
+celle-ci. C'est là, ce me semble, son vice capital, et la cause de la
+fatigue qu'on y éprouve. Pour l'écouter jusqu'au bout, il faut une
+volonté de fer et des efforts surhumains; et, cependant, il n'y a guère
+de morceaux où l'on ne découvre des sentiments exprimés avec justesse,
+des phrases élégantes des harmonies distinguées, des dispositions
+instrumentales habiles et ingénieuses. Semblable à Ésope et peut-être
+moins adroit que lui, M. Halévy assemble ses convives autour d'une table
+immense et magnifiquement servie; seulement il y a le même mets sur
+chaque plat, et le cuisinier n'a pas toujours pris la peine d'en varier
+l'assaisonnement.
+
+[Illustration: (M. Casimir Delavigne.)]
+
+L'espace me manque, et je ne saurais examiner en détail chacune des
+parties de ce vaste ouvrage; je me bornerai à parler des plus
+importantes. Le duo de la reine avec Odette commence bien: la première
+phrase est noble et majestueuse, et le rhythme en est assez décidé; mais
+bientôt il se perd en des développements interminables, et ne se relève
+un peu qu'à la fin, quand vient la phrase: _Le sort me l'abandonne, ce
+proscrit détesté_, etc. La péroraison on est énergique, et les beaux
+sons _de tête_ de madame Dorus jettent un vif éclat sur les dernières
+mesures. Le duo qui suit, entre Odette et le dauphin, est, au moins,
+quant à sa première partie, l'un des morceaux les mieux conçus de
+l'ouvrage et les mieux _réussis_.--Qu'on me pardonne ce barbarisme.--La
+manière dont les deux voix se présentent successivement est neuve et
+piquante. La cadence finale y est amenée par un trait des instruments à
+vent d'un effet très-agréable, auquel succède un point d'orgue vocalisé
+du meilleur goût. Ce passage tout entier est plein de fraîcheur et de
+grâce. Le reste, par malheur, est loin de répondre au début. Le couplet:
+_En respect mon amour se change_, m'a paru terne et lourd, et d'une
+mélodie peu naturelle, et ne doit l'effet qu'il produit qu'à l'habile
+exécution de Duprez, et à la délicatesse des nuances que cet artiste y a
+su placer. La fin de ce morceau, qui termine l'acte, n'a rien de
+remarquable, sauf un effet d'orchestre assez original, au moment où le
+dauphin disparaît par la fenêtre.
+
+[Illustration: M. F. Halévy.]
+
+Je passe rapidement, et pour cause, sur la villanelle du second acte et
+sur la chanson d'Isabelle: ces deux morceaux n'ont pas, ce me semble, le
+caractère qu'ils devraient avoir, ou, pour mieux dire, ils n'en ont
+aucun. La romance du roi mérite le même reproche. Il y a dans la scène
+qui suit, entre Charles VI et Odette, une phrase fort jolie, sur ces
+paroles:
+
+ Ah! qu'un ciel sans nuage
+ Pour les regards est doux! Et quelle volupté
+ De se ranimer sous l'ombrage,
+ A l'air pur de la liberté!
+
+Seulement la difficulté de faire entrer le second vers dans une période
+en quatre membres s'y fait cruellement sentir. Etait-il donc si
+difficile de disposer autrement les paroles, et de mettre là quatre vers
+de même mesure? Le duo des _cartes_ est d'un bon effet; mais l'honneur
+en revient beaucoup moins, selon moi, au compositeur qu'à madame Stoltz
+et qu'à la scène elle-même. C'est le poète, ici, qui a porté le
+musicien.
+
+Le seul passage un peu saillant du troisième acte est le début du
+quatuor:
+
+ Dieu puissant! favorise
+ Notre sainte entreprise, etc.
+
+Ce quatuor n'est pas accompagné par l'orchestre, et l'on a déjà remarqué
+combien il y a d'avantage à abandonner de temps en temps les voix à
+elles-mêmes. L'effet de ce quatuor est bon, et serait meilleur peut-être
+s'il était moins longuement développé. L'harmonie en est fort belle.
+Quel dommage que le chant n'y suit pas à la hauteur de l'harmonie!
+
+L'air d'Odette, au quatrième acte, est divisé en deux parties. Il y a
+dans la première de charmants détails; la seconde fera, je crois, plus
+d'effet à mesure qu'on l'entendra davantage. C'est un _allegro_ plein
+d'énergie et d'enthousiasme, et la _syncope_ placée sur le second temps
+de chaque mesure lui imprime un caractère de décision assez remarquable.
+Rossini, dans l'air de _Zelmire: sorte, secondami_,--toute comparaison à
+part, je n'accuse pas M. Halévy de faire de la musique italienne,--a
+obtenu le même effet par le même moyen.
+
+La chanson d'Odette:
+
+ Chaque soir Jeanne sur la plage,
+
+est charmante. Le dialogue qui s'y établit, dès le début, entre le
+hautbois et la cantatrice, l'élégance des modulations de ce morceau, son
+caractère à la fois gracieux et mélancolique, tout concourt à en faire
+l'un des plus heureusement trouvés de la partition. Il est amené,
+d'ailleurs, par une phrase très-agréable sur ces paroles:
+
+ Avec la douce chansonnette
+ Qu'il aime tant,
+ Berce, berce, gentille Odette,
+ Ton vieil enfant.
+
+Barroilhet dit ce passage à demi-voix avec tant d'art, tant de goût et
+une expression si juste, qu'il en double encore l'effet.
+
+La scène qui suit (celle des fantômes) n'a rien de remarquable, si ce
+n'est le trio des trois spectres, sur ces paroles:
+
+ Ils tombèrent tous trois assassinés jadis:
+ Tu périras de même.
+
+Là encore il n'y a pas de chant; ce n'est que de la mélopée: mais, sous
+cette mélopée, on entend une succession d'accords sinistres et dont
+l'effet est terrible. L'auteur, grâce à cette habileté de
+contre-pointiste dont il a déjà donné tant de preuves, y a su tirer un
+parti merveilleux de ce mot: _assassiné_, qui passe continuellement
+d'une voix à l'autre, et se reproduit avec une obstination effrayante.
+Savoir le contre-point est un mérite assez commun, mais il est beau de
+s'en servir de cette manière.
+
+Ce trio des spectres est très-heureusement rappelé dans le linat qui
+suit. Les fantômes ne sont plus sur la scène, mais seulement dans
+l'imagination du roi; leur chant est donc rejeté dans l'orchestre et
+confié aux trombones, dont l'âpre et stridente sonorité était
+particulièrement appropriée à la circonstance. Cette réminiscence
+ingénieuse et fort bien calculée est d'un effet très-dramatique.
+
+La chanson militaire de Poultier, au commencement du cinquième acte, a
+fait fortune, et le parterre paraît s'habituer à en faire redire le
+second couplet. Ce morceau a de la couleur et une physionomie originale;
+l'allure en est vive et décidée; la reprise en mode majeur qui s'y
+trouve est très-piquante, et l'on a remarqué l'heureux effet du tambour,
+que l'auteur a employé dans l'accompagnement. J'avoue, néanmoins, que
+l'_ut_ aigu par lequel cette chanson se termine me semble assez
+maladroitement amené; mais, si cette dernière phrase est un peu gauche,
+elle a du moins l'avantage de mettre en relief les notes élevées de la
+voix de Poultier, dont le timbre est délicieux.
+
+Je n'ai pas encore parlé du premier air de l'opéra, du chant national:
+_Jamais en France l'Anglais ne régnera_, sur lequel on avait fondé tant
+d'espérances et fait par avance tant de commentaires. Lorsque tout le
+choeur en répète le refrain à l'unisson, l'effet en est vigoureux et
+puissant; mais ce n'est là, ce me semble, qu'un de ces vulgaires effets
+de sonorité qu'on peut toujours obtenir avec le premier chant venu, en
+le faisant exécuter par un grand nombre de voix. L'air, pris en
+lui-même, a-t-il une grande valeur? Je ne le pense pas. Le rhythme en
+est trivial, et la mélodie nulle ou peu distinguée. Je ne crois pas que
+ce morceau puisse être rangé parmi ceux qui font le plus d'honneur à la
+nouvelle partition; il ne doit, évidemment, passer qu'après beaucoup
+d'autres. Je me suis complu à les indiquer: c'était la partie agréable
+de ma tâche. Faut-il ajouter qu'ils ont le tort de se ressembler presque
+tous, et le malheur de se débattre au milieu d'un océan de motifs
+vaguement dessinés, de phrases décolorées et de récitatifs lourdement
+prétentieux? Non! C'est bien assez de ce qui a été dit plus haut sur ce
+sujet, et le lecteur comprendra sans peine combien il doit en coûter de
+se montrer sévère à l'égard d'un artiste éminent, dont on estime à un
+égal degré le talent, la science et le caractère.
+
+Théâtre de L'ODÉON, _Gaïffer et le Succès._--Théâtre des VARIÉTÉS, _le
+Mariage au Tambour_.--Théâtre du VAUDEVILLE, _la Nouvelle Psyché._
+
+L'attention publique a été tout entière occupée par la venue au monde de
+deux grands ouvrages dramatiques: _les Burgraves_ et _Charles VI:_ l'un
+né au Théâtre-Français et l'autre à l'Académie royale de Musique. Quand
+ces deux souverains de l'empire théâtral se mettent à l'oeuvre, il se
+fait une sorte de silence dans les autres théâtres; il semble qu'ils se
+rangent en haie et au port-d'armes, dans une attitude respectueuse, pour
+laisser passer. Puis, aussitôt que _le défilé_ du cortège est fini, ils
+rompent les rangs et reprennent pêle-mêle leurs habitudes de production
+particulière.
+
+Nous n'avons donc à récolter qu'une moisson peu abondante: une petite
+comédie, un drame et deux ou trois vaudevilles.--Eh quoi! vous appelez
+cela de l'indigence, trois vaudevilles, un drame et une comédie!--Oui,
+cher lecteur, et je maintiens le mot, ne t'en déplaise; si tu avais le
+bonheur ou le malheur d'être un feuilleton, tu ferais comme nous, tu te
+croirais pris de famine; le feuilleton, en effet, est habitué à un tel
+régime abondant et surabondant, que sept ou huit actes seulement dans
+une semaine lui représentent un repas quelque peu mesquin. Qu'est-ce que
+cela pour un ogre qui a coutume de se rouler sur des monceaux de
+vaudevilles entassés?
+
+Le drame aurait pu s'appeler tragédie; il n'a pris le nom de drame
+qu'afin de se mieux déguiser. Nous sommes dans le siècle des masques: il
+ne faut croire ni aux passe-ports, ni aux enseignes, ni aux affiches, ni
+aux étiquettes. Si une pièce ornée de deux ou trois conspirations,
+déclamant sur le ton héroïque et faisant rouler le _tam-tam_ de
+l'alexandrin, n'est pas une tragédie, qu'appellera-t-on tragédie?
+
+Le héros de celle-ci se nomme _Gaïffer_. A ce nom, je vous vois reculer
+de deux pas, et ouvrir deux grands yeux étonnés. _Gaïffer_ vous parait
+un peu bizarre: vous êtes tenté d'arrêter les passants pour leur
+demander: Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que _Gaïffer_ veut
+dire? Est-ce une femme, est-ce un homme, est-ce une chose?--Vraiment,
+vous êtes de singulières gens. Le beau plaisir qu'il y a à voir clair,
+du premier coup, dans un nom! Sachez donc un peu goûter la volupté des
+énigmes.
+
+D'ailleurs, si vous ne connaissez pas _Gaïffer_, ce n'est pas la faute
+de _Gaïffer_, mais bien la vôtre, je suis fâché de vous le dire,
+_Gaïffer_ a fait tout ce qu'il fallait pour avoir l'honneur d'être connu
+de vous. Demandez plutôt à dom Vaissette, son historien, qui célèbre ses
+hauts faits in-folio.--Il a livré de terribles combats contre de
+très-redoutables adversaires, tantôt vainqueur et tantôt vaincu, et afin
+que rien ne manquât à sa réputation, il est mort empoisonné. Voilà ce
+que fut _Gaïffer_. C'est dans l'Aquitaine que la chose se passa, du
+temps de Pepin et de Charlemagne. Ces deux grands preneurs de villes et
+de provinces convoitaient l'Aquitaine, échue à _Gaïffer_, du droit qu'il
+tenait des Mérovingiens ses ancêtres. _Gaïffer_ voulait garder son
+Aquitaine. De là une grande guerre entre eux, une guerre qui dura
+presque aussi longtemps que le siège de Troie, et ne fut pas moins
+fertile en terribles coups d'épée. _Gaïffer_, abattu dix fois par le
+bras carlovingien, se relevait toujours; et si le poison ne s'en fût
+mêlé, je ne sais si _Gaïffer_ ne lutterait pas encore.
+
+Certes, beaucoup de gens ont eu l'honneur de devenir des héros de
+tragédie, qui ne l'ont pas mérité autant que notre mérovingien. Je ne
+m'étonne donc pas de trouver _Gaïffer_ tragiquement accommodé; je le
+plains seulement d'être aujourd hui le prétexte d'une mauvaise tragédie
+ou d'un mauvais drame, le nom ne fait rien à l'affaire. Un amour
+lamentable, une conspiration, une révolte, voilà le bagage tragique de
+_Gaïffer_. Il ne lui manque pas même le trépas héroïque à la façon de
+Tancrède, au milieu de l'ennemi. On ne nous a épargné que le brancard.
+Le public a sifflé. Oh! le serpent! Il n'a pas même été attendri par
+quelques beaux vers, planches flottantes sur lesquelles l'honneur du
+poète, M. Ferdinand Dugué, a surnagé quelque temps, dans la tempête et
+le naufrage. Mais qui ne fait pas de beaux vers aujourd'hui? On les sème
+partout, à la tête on les jette, et mon valet de chambre, comme dit le
+Misanthrope, en met dans la Gazette.
+
+Le _Mariage au Tambour_ est plus pastoral, bien qu'il soit contemporain
+de 95. Ajoutez qu'il n'a pas la plus petite prétention aux beaux vers;
+son ambition tend à faire rire, et çà et là cette ambition est
+satisfaite. Nous n'avons plus affaire à un héros, mais à une héroïne. On
+peut bien donner ce titre à mademoiselle Catherine, car mademoiselle
+Catherine fréquente les camps. Que dis-je? elle est vivandière; c'est
+elle qui rafraîchit la victoire, selon l'expression de Béranger. Mais
+méfiez-vous de mademoiselle Catherine: on s'appelle Catherine et l'on a
+un autre nom; on a l'air d'être vivandière, et l'on est marquise. Ces
+choses-là arrivent tous les jours.
+
+Catherine est donc marquise; mais comment, étant marquise, se
+trouve-t-elle vivandière? L'amour fraternel a tout fait. Le frère de
+Catherine, vendéen renforcé, est tombé aux mains de l'armée
+républicaine; le cas est grave, et il y va de sa vie. Pour pénétrer dans
+le camp où son frère est prisonnier, et favoriser sa fuite, Catherine
+prend le déguisement que vous savez. Assurément cela est très-bien. Nous
+donnons à Catherine notre approbation pleine et entière. Tous les
+masques ne servent pas à une si bonne action. Elle est jolie, et bientôt
+les coeurs prennent feu autour d'elle; le tambour-major soupire, le
+caporal flambe, le sergent jette des flammes, comme un volcan. Jamais
+les boulets ennemis n'ont fait un ravage pareil au ravage produit par la
+prunelle de ces deux beaux yeux. C'est peu; le respectable corps des
+vivandières en meurt de jalousie. Chaque jour allume, de plus en plus,
+cette guerre intestine. Les vivandières d'un côté, Catherine de l'autre,
+se livrent des assauts terribles, et le régiment regorge de Paris et de
+Ménélas qui se disputent la dangereuse Hélène.
+
+[Illustration: Théâtre des Variétés.--Le Mariage au Tambour.]
+
+Enfin, d'un accord unanime, on convient de mettre fin à ce désordre: le
+moyen est d'obliger Catherine à se marier. Il faut qu'elle choisisse un
+mari, ou, par la corbleu!... Catherine obéit: si elle refusait, on la
+chasserait du régiment: et alors que deviendrait son frère? J'ai donc
+l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Catherine,
+vivandière, avec le beau, le brave, le redoutable sergent-major Lambert.
+Le mariage se fait à la républicaine, en plein vent, sous un vieux
+chêne, soldats et vivandières servant de témoins, Catherine à côté de
+Lambert, et le tambour du régiment, monté sur un tertre de gazon, abrité
+sous le vieux chêne, exécute un roulement à triple carillon, en manière
+de bénédiction nuptiale. Pour la première nuit de noces, Lambert est de
+faction à la porte du cachot où le frère de Catherine est enfermé. Que
+fait Catherine? elle profite de son ascendant sur le coeur de Lambert,
+procure à son frère les moyens de fuir, et se sauve avec lui.--Et
+Lambert?--Lambert en est pour ses frais de noces et de tambour. Peu s'en
+faut, ce qui serait plus sérieux, qu'il ne paie de sa tête l'escapade de
+la belle vivandière; mais patience! Lambert aura sa revanche. La
+Providence se met tôt ou tard du parti des sergents-majors opprimés.
+
+Tout à l'heure vous avez trouvé une marquise dans une vivandière,
+pourquoi ne découvririons-nous pas un duc dans un sergent-major? Lambert
+est duc, en effet, sans que cela paraisse. Il s'est fait soldat pour
+dissimuler sa noblesse, dans ces temps périlleux. En vérité, nous avons
+affaire à un singulier régiment; peut-être allons-nous apprendre bientôt
+que, depuis le caporal jusqu'au marmiton, il ne cache que des empereurs
+et des margraves.--Voici comment Lambert se venge: tout en guerroyant,
+il retrouve Catherine et son frère, non plus proscrits, mais vivant en
+paix dans le château de leurs aïeux. Que fait Lambert? il se présente en
+habit de simple soldat, et réclame madame la marquise, sa femme. Grand
+scandale d'abord, et grand effroi. Ceci suffit à Lambert, qui déclare sa
+qualité de duc et de colonel; car nous sommes devenu colonel depuis la
+célébration du mariage au tambour. Comment refuser un colonel? Comment
+ne point pardonner à un duc? Duc et marquise ratifieront, devant M. le
+maire, leur premier mariage ébauché. L'auteur s'est dérobé sous le nom
+de Devilliers. On croit que le nom fait le même office que l'habit de
+vivandière, et qu'il cache sinon une marquise, au moins M. Alexandre
+Dumas, marquis de la Pailleterie.
+
+Avec M. Félicien Mallefille nous tombons dans la mythologie, ou peu s'en
+faut. La _Nouvelle Psyché_; a le même tort que l'ancienne: elle est
+curieuse. Au lieu de se laisser aller à la douceur de son rêve, au lien
+de se contenter d'être aimée, elle a la prétention de sonder les
+mystères et de connaître le fin mot des choses. Comme l'antique Psyché,
+la moderne Psyché y perd son bonheur et son amant.
+
+Cet amant n'est pas l'Amour proprement dit; il n'a ni ailes, ni
+flambeau, ni carquois, et ne vient point de Cythère ou d'Amathonte:
+c'est un jeune illuminé qui conspire pour l'indépendance de l'Italie.
+L'amour de Dinowa est son plus cher trésor, avec la liberté. Mais Dinowa
+s'inquiète et soupçonne; le mystère où les périls de sa situation
+jettent Libérius, éveille la jalousie de Dinowa: elle attribue à une
+trahison amoureuse ses fréquentes absences et son air inquiet et souvent
+agité. Dinowa épie Libérius, et le livre à l'espionnage. Averti par les
+révélations de Dinowa, la police italienne surprend Libérius en pleine
+conspiration. Psyché, qu'as-tu fait? tu as pris la lampe et le poignard.
+La lampe a éclairé la nuit où Libérius s'enveloppait, et le poignard le
+tuera. O Psyché, pourquoi cette curiosité fatale? Libérius cependant
+échappe à la mort et pardonne à Dinowa.
+
+[Illustration: Théâtre du Vaudeville.--La Nouvelle Psyché.--Bardou et
+Vadam Hérard.]
+
+M. Félicien Mallefille a donné à sa _Nouvelle Psyché_ plus d'esprit
+qu'il n'en faut pour réussir; mais l'esprit ne suffit pas: une action
+nette, claire, intéressante, n'est pas moins nécessaire pour le succès.
+M. Mallefille n'y a pas assez songé.
+
+Le _Succès_, comédie en deux actes, a pour auteur M. Harel, ancien
+directeur de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. Si M. Harel ne savait
+pas faire une comédie, ce ne serait pas faute du moins d'en avoir fait
+jouer. Mais, Dieu merci, rien ne prouve que l'auteur n'a pas mis à
+profit l'expérience du directeur; tout au contraire: la comédie de M.
+Harel est veinée de traits d'esprit et de scènes piquantes. Elle est
+plus sérieuse au fond que dans la forme. M. Harel s'attaque directement
+aux sentiments matériels et cupides qui sont la plaie de ce temps-ci; il
+les montre envahissant jusqu'aux domaines de l'art et de la pensée, et
+corrompant les coeurs les plus élevés et les plus nobles esprits, ou du
+moins les sollicitant et les entraînant parfois aux débauches du
+charlatanisme.
+
+M. Harel choisit, deux jeunes gens pour servir de démonstration à sa
+critique. Tous deux sont bien nés, tous deux ont du coeur et du talent.
+L'un est avocat, l'autre poète; celui-là s'appelle Délicourt, celui-ci
+Laroche. D'abord ils se livrent avec candeur aux rêves confiants des
+jeunes années; Délicourt croit qu'il suffit de montrer de la science et
+de la probité pour réussir; Laroche, d'avoir des veilles scrupuleuses et
+d'écrire de bons ouvrages; nos jeunes gens se trompent ou du moins
+croient se tromper. Délicourt végète, malgré tout son savoir, et les
+drames consciencieux de Laroche sont repoussés de tous les théâtres. Le
+poète et l'avocat perdent courage; un mauvais conseiller passe par là et
+les jette dans l'intrigue et dans le trafic. Délicourt vend son
+éloquence à tout venant; Laroche improvise de la littérature de
+pacotille. Le succès arrive d'abord, et avec lui l'argent et même la
+renommée. Nos deux amis se poussent jusqu'à la croix d'honneur et à la
+députation; mais peu à peu ils se lassent de jouer ainsi avec leur
+esprit et leur caractère. Le dégoût les prend, et ils sortent du gouffre
+avant d'y avoir perdu leur talent et leur honnêteté. Laroche et
+Délicourt font sagement. Tous deux apprendront plus tard que, même dans
+le siècle le plus corrompu, le profit le plus sûr est encore du côté des
+nobles efforts et des nobles travaux. Sans doute on attend plus
+longtemps, mais aussi on dure davantage.
+
+Cette petite comédie, début de M. Harel, annonce un écrivain spirituel
+et mordant; elle ne fera pas dire de l'auteur ce que M. Harel disait de
+Fontan, qui lui faisait proposer un de ses drames pour le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin: «Non, je ne veux pas des drames de M. Fontan; je lui
+trouve plus de prison que de talent.»
+
+Beaux-Arts.-Salon de 1843.
+
+[Illustration: Première Vue du Salon carré.]
+
+ 812 Le Christ au tombeau, par Marquis.
+ 188 Saint Louis après le combat de la Massoure, par Casey.
+ 365 Jésus s'étendant sur la croix, par Dubouloz.
+ 60 Combat devant la Corogne, par Bellange.
+ 779 Le duc d'Orléans aux Portes-de-Fer, par Lepaulle.
+ 711 Jésus mis au tombeau, par Latil.
+ 904 Un rêve de bonheur, par Papety.
+ 527 Saint Germain, évêque d'Auxerre, par Goyet.
+ 875 Sainte Thérèse, par Molin
+ 669 Vue du château de Chenonceaux par Justin Ouvrie.
+ 1040 Tête d'étude, par Rolland.
+ 1007 La Solitude, paysage, par Renoux.
+
+Nous ne ferons point de catégories; le public, entrant au salon, regarde
+ce qui s'offre devant ses yeux; il ne s'inquiète pas d'avoir vu d'abord
+toutes les toiles historiques, avant de passer à l'examen des paysages;
+d'avoir épuisé les tableaux de genre, avant d'en venir aux marines.
+Pourquoi la critique changerait-elle ce beau désordre en un cabinet de
+collections, remettant chaque chose à sa place, et ne voulant pas que
+les yeux puissent se reposer d'une bataille sur un bouquet de fleurs,
+d'une descente de croix sur des figures amoureuses ou de verts ombrages?
+Suivons la promenade telle qu'on nous l'a faite, en nous rappelant cette
+profonde vérité de Bilboquet: «Le changement est la source de la
+variété;» n'imitons pas, enfin, les Hollandais, qui mettent toutes leurs
+roses dans une allée, toutes leurs tulipes dans une autre, et regrettent
+sans doute de ne pouvoir pas, pour plus de précision, ranger chaque
+espèce de fleurs dans une armoire particulière, comme les hannetons et
+les minéraux des naturalistes.
+
+Salon carré.--Le tableau qui s'offre d'abord aux yeux est le _Rêve de
+bonheur_, de M. Papety:
+
+ « . . . Ce sont, au plus frais d'un jardin,
+ Des couples amoureux assis sur l'herbe molle,
+ Négligemment vêtus de vestes de satin,
+ Causant d'amour, dansant ou jouant de la viole...
+ Oh! les charmants tableaux! que ces gens sont heureux!
+ Comme leur vie est calme et comme ils n'ont d'affaire
+ Que les riants propos, la musique et les jeux,
+ L'oisiveté sans crainte et l'amour sans mystère!
+ Avoir de verts gazons et le temps d'y danser!
+ Rire et prendre le frais pendant toute sa vie!...
+ N'avoir d'ambition qu'au tranquille plaisir,
+ Cette part du bonheur la plus calme et sereine!...
+ Que ces gens sont heureux! Oh! les riants tableaux!»
+
+Les poètes s'arrêteront volontiers devant ce tableau, amèrement critiqué
+par les peintres; que la lumière soit diffuse et mal dégradée, que le
+feuillage n'ait pas assez d'épaisseur et semble trop découpé, que les
+étoffes soient un peu lourdes, que le gazon ne végète pas, comme on dit,
+et ressemble à un tapis d'Aubusson, qu'importe, en vérité? Le charme
+n'en est pas moins puissant, le coeur ne s'en attendrit pas moins de
+cette heureuse union, si souvent rêvée, de l'ode d'Horace et du dialogue
+de Platon. Assis parmi les fleurs, sous les frais ombrages, les amants
+se regardent avec une muette volupté, et les sages, la main appuyée sur
+des têtes blondes, laissent tomber de leurs lèvres les harmonieuses
+paroles qui font croître les ailes de l'âme; dans les coupes, brille le
+falerne, _il bel vino_; et les doux accords de la harpe semblent
+traduire dans le divin langage et les pensers amoureux de la tendre
+Lydie, et les beaux discours du sage de Sunium, le fils des Muses. Toute
+la poésie humaine serait dans ce tableau, si le peintre n'avait oublié,
+au milieu de sa sereine conception, Rosalinde la Folle, et Jacques le
+Mélancolique, l'une aimant à rire au milieu des bois, l'autre à pleurer
+dans les fontaines. La comédie de Shakespeare ne devait-elle pas avoir
+place pourtant dans les îles heureuses?
+
+Mais que veulent, sur le second plan, ces bateaux à vapeur et ce
+télégraphe? Nous nous épuisions en conjectures, sans pouvoir deviner,
+lorsqu'un peintre nous donna l'explication suivante: «Les bateaux à
+vapeur sont là pour indiquer que les heureux habitants de ces bosquets
+ne sont point condamnés, comme feue Calypso, à rester toujours dans la
+même île, sous les mêmes ombrages, mais peuvent à leur gré visiter tous
+les rivages de l'archipel fortuné.--Quant au télégraphe, il sert
+apparemment aux correspondances amoureuses.»--Il importe de remarquer, à
+cette occasion, que la race des peintres est abusivement allégorique;
+Lessing, interdisant l'allégorie aux poètes, la permettait aux peintres,
+sous le prétexte qu'ils en avaient besoin; sans doute elle leur est
+nécessaire quand il s'agit de peindre au front d'un monument dame
+Prudence ou demoiselle Perspicacité; mais ne devrait-elle pas être
+laissée de côté lorsque le peintre veut être poète; et, en s'adressant
+au coeur, est-il fort adroit de le distraire de son émotion, de son
+attendrissement par des rébus et des logogriphes?
+
+Nous ne répéterons pas, d'ailleurs, toutes les critiques que nous avons
+entendu faire à la brillante composition de M. Papety; la plupart de ces
+reproches nous ont paru trop peu fondés ou trop légers pour qu'il soit
+même nécessaire de les réfuter. Il est pourtant vrai de dire que, malgré
+la disposition harmonieuse des groupes et des figures, le tableau laisse
+à désirer sous le rapport de la beauté d'ensemble. On sait que M. Papety
+a travaillé cinq ans à cette toile; peut-être n'a-t-il conçu que
+successivement les détails de la composition. A chaque jour a suffi sa
+fantaisie; hier le peintre imagina ce couple amoureux qui cause parmi
+les fleurs, aujourd'hui il crée cette belle figure de la Méditation qui,
+les yeux au ciel et un livre sur ses genoux, porte empreintes sur son
+visage la sérénité de son coeur et la beauté de son esprit; comme Goethe
+dans _Faust_, le peintre a voulu tout mettre dans son rêve de bonheur,
+et, jusqu'au dernier moment, il s'est demande: N'y manque-t-il rien
+encore? De là vient que toutes ces figures, que tous ces groupes ne
+semblent liés que par la paix commune de leurs regards et de leurs
+attitudes, par la douceur des airs que tous ils respirent, par la beauté
+de cette lumière dont les flots viennent les baigner également. Non, ce
+n'est point là un tableau fouriériste, comme quelques-uns le disaient;
+tous ces gens-ci s'occupent trop de leur jouissance individuelle, pour
+être de vrais phalanstériens; à les voir si peu soucieux les uns des
+autres, si repliés sur leurs propres sensations, on ne peut s'empêcher
+de trouver leur bonheur un peu égoïste; ils nous rappellent de loin ces
+fakirs béats, qui regardent exclusivement leurs nombrils, et y trouvent
+la félicité suprême.--Ce n'est certainement pas ainsi que Virgile, et
+après lui Fénelon, peignirent le bonheur des élus dans les champs
+élyséens.
+
+_M. Henri Lehmann._--Le prophète Jérémie est enchaîné sur une pierre,
+comme le Titan sur le Caucase; se soulevant à demi sur ses deux mains
+chargées de fers, il dicte ses effroyables prédictions au jeune Barne,
+accroupi mollement à sa gauche: «Un vent brûlant souffle dans la route
+du désert vers la ville de mon peuple.... Malheur à nous! car nous
+sommes détruits. Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu
+sois sauvée!...» Derrière le prophète se tient l'ange inspirateur, les
+bras étendus, montrant d'une main Jérusalem, et de l'autre appelant le
+nuage sombre qui le suit:
+
+ «La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir,
+ Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir,
+ Morne comme un été stérile.
+ On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit,
+ Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit
+ De l'embrasement d'une ville.»
+
+Le nuage accourt, déjà les ténèbres noircissent l'extrémité des ailes de
+l'ange, et le visage du prophète semble s'assombrir encore: «Jérusalem,
+nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée.... Malheur à
+nous, car nous sommes détruits....» Le vent de l'orage précède la nuée,
+et les draperies de l'ange sont toutes frémissantes. Au fond du tableau,
+un entassement de collines, et les murailles bibliques.
+
+Jamais, à notre sens, M. H. Lehmann ne s'est élevé aussi haut; quelque
+excellentes que fussent déjà ses compositions de _Tobie_ et de _la Fille
+de Jephté_, le peintre a prouvé qu'il pouvait mieux encore; il a
+victorieusement démenti ce critique qui lui disait, il y a trois ans:
+«Vous vous êtes vidé d'un seul coup dans votre tableau de la _Fille de
+Jephté_.» La façon de M. H. Lehmann est devenue plus vigoureuse et plus
+sévère; son _Jérémie_ est un vrai chef-d'oeuvre, s'il est juste de dire
+que la perfection de l'art réside dans la force contenue et la
+modération de la puissance. M. H. Lehmann sait d'ailleurs, comme les
+maîtres, allier la correction, le goût et l'élégance à l'énergie du
+pinceau, à la vigueur de l'exécution; et jamais la grandeur de
+l'ensemble ne lui fait sacrifier les détails. Aussi n'oserons-nous que
+lui proposer quelques doutes qui nous sont venus vis-à-vis de son
+admirable toile: la chevelure de l'ange n'est-elle as un peu compacte,
+un peu verte? les tons du ciel sont-ils bien assez chauds pour
+contraster avec la sombre nuée?
+
+[Illustration: (Deuxième Vue du Salon carre.)]
+
+ 1068 Jeanne d'Arc faisant son entrée à Orléans, par Scheffer.
+ 773 La Cène, par Leloir.
+ 288 La Vierge au sépulcre, par Coutel.
+ 1889 Saint Paul en prison baptise le geôlier et sa famille, par Yvon.
+ 104 Un Ravin, paysage, par Buttura.
+ 362 Portrait de madame la comtesse de la G..., par Drolling.
+ 170 Le chancelier de l'Hôpital par Caminade.
+ 281 La vision de saint Hubert, par Vinchon.
+ 1179 Achille de Harlay, par Vinchon.
+ 1069 Portrait de S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans, par Scheffer.
+ 1107 Juda et Thamar, par Horace Vernet.
+ 101 Portrait de M. de Gisors, architecte du palais de la
+ chambre des Pairs par Blondel.
+ 78 Souvenir des environs de Sorrenti, paysage, par Bertin.
+ 1019 Portrait de M. Dominique M.... statuaire, par Rouillard.
+ 1102 Jeune pâtre de la campagne de Rome, par Ségur.
+
+_M. Horace Vernet._--Encore un sujet biblique: _Juda et Thamar_. En
+vérité, la peinture prouve bien que la _Bible_ est le plus beau livre
+que les hommes aient jamais écrit: «On est toujours convenu,» disait le
+fameux comte de Caylus, «que plus un poëme fournissait d'images et
+d'actions, plus il avait de supériorité en poésie. Cette réflexion
+m'avait conduit à penser que le calcul des différents tableaux
+qu'offrent les poèmes pouvait servir à comparer le mérite respectif des
+poèmes et des poètes.»--Sous ce rapport, la _Bible_ est certainement
+plus riche encore que l'_Iliade_.
+
+Juda présente un collier à Thamar, qui se voile à demi la figure;
+derrière ces deux personnages, un chameau richement équipé; à l'angle
+gauche, une touffe de lauriers-roses.--On retrouve dans cette
+composition la merveilleuse facilité, la riche exécution de M. H.
+Vernet; le costume de Juda surtout présente une étude d'étoffes
+remarquable; cependant il nous semble que l'esprit biblique fait un peu
+défaut; on dirait que dans son voyage en Orient, M. Horace Vernet s'est
+préoccupé plutôt du costume, de l'équipement des hommes et des chevaux,
+que du caractère des visages et de la nature: ainsi on avait déjà
+reproché à son tableau biblique d'Éliézer et de Rébecca, de n'avoir pas
+une expression assez franchement juive. Ce que nous croyons pouvoir
+blâmer aujourd'hui dans la nouvelle composition de l'illustre peintre,
+c'est le frais paysage qui entoure Juda et Thamar; le ciel a une pâleur
+presque froide, et les plantes sont vertes comme par une matinée de
+printemps, ou comme si l'on venait de les arroser.
+
+_M. E.-F. Buttura._--Un ravin, paysage historique.--La poésie et la
+prose de nos jours s'épuisent à décrire; nos plus grands romanciers sont
+à la fois des paysagistes distingués; _pictura poesis_, disait Horace;
+aujourd'hui, nous disons volontiers: _poesis pictura_, sur la foi de
+Montesquieu. Et pourtant, quelques belles vallées, quelques riantes
+campagnes que nous aient faites nos grands écrivains, nous ne pouvons,
+en face d'un tableau, nous défendre de reconnaître la stérilité et
+l'impuissance de la description écrite. Quel pacte eût jamais peint aux
+veux, comme l'a fait M. Buttura, cette étroite et profonde vallée,
+resserrée à droite par des rochers, qui se relèvent encore dans le fond
+du tableau, au-dessus de la cime des bois, cet aspect d'automne, ces
+arbres déjà rougis, ces nuages ardoisés, qui se roulent sur eux-mêmes,
+comme à la suite d'un violent orage, ces ombres du soir qui remplissent
+déjà tout le fond de la vallée:
+
+ «Majoresque cadunt altis de montibus umbrae, »
+
+tandis qu'un dernier rayon de soleil vient illuminer obliquement le
+sommet des grands arbres? Il y a dans ce tableau le sentiment sérieux
+d'une nature vigoureuse, idéalisée plutôt par les effets de lumière et
+l'harmonieuse disposition des contours, que par un choix de détails
+singuliers et ingénieux. Peindre ainsi la nature, c'est l'avoir regardée
+sans travail d'imagination, l'avoir vue trop belle pour vouloir lui
+ajouter encore des embellissements; il faut en même temps que l'on se
+soit dérobé par le sentiment du coeur à la servitude des détails, et
+qu'on ait désiré faire le portrait de cette vallée, non pas pour que les
+moineaux pussent s'y tromper, mais bien pour retrouver soi-même dans
+cette peinture l'émotion que l'on avait ressentie devant ce simple et
+beau spectacle, _the modesty of nature_, comme dit Shakespeare.
+
+ «Douce mélancolie! aimable mensongère,
+ Des antres des forêts déesse tutélaire,
+ Qui vient d'une insensible et charmante langueur,
+ Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur,
+ Quand sorti vers le soir des grottes reculées,
+ Il s'égaie à pas lents au penchant des vallées,
+ Et voit des derniers feux le ciel se colorer,
+ Et sur les monts lointains un beau jour expirer.»
+
+André Chénier se promenant le soir dans la profonde vallée, ne pensait
+guère aux temples grecs. Pourquoi donc M. Buttura a-t-il imaginé de
+gâter le fond de son tableau par le profil d'un semblable monument?
+Serait-ce une lointaine influence de Berlin?
+
+_M. Bidault._--Nous avions, dans un premier article, appelé l'attention
+publique sur le nº 89, qui recèle un paysage de M. Bidault, membre du
+jury d'examen. Nous devons signaler encore plus expressément le nº 88:
+_Vue de la Vallée d'Enfer, à Subiaco_. Celui-là, il faut le voir pour le
+croire. En 1840, M. Théophile Gautier, critique souvent fort peu
+révérencieux, comme chacun sait, disait des paysages de M. Bidault: «On
+n'en voudrait pas pour devant de cheminée dans une auberge de village.»
+Et, cependant, ils sont reçus à l'unanimité, et, qui plus est, on leur
+fait l'honneur du salon carré. Ce sont des moutons qui défilent sur un
+pont, tandis que de grands arbres maigres, ou plutôt de grands brins de
+balais, défilent du même pas, et parallèlement sur la rive. Ils s'en
+vont, en vérité, ils s'en vont l'un derrière l'autre, et vous penseriez
+être en voiture à voir ainsi marcher ces pauvres arbres. Nous croyons
+d'ailleurs pouvoir certifier que ces arbres sont entièrement inédits, et
+ne croissent qu'à Subiaco, dans la vallée d'Enfer. Les botanistes
+devront analyser scrupuleusement ces étranges phénomènes, que nous
+n'avions encore jamais rencontrés, si ce n'est peut-être dans le poëme
+des _Saisons_, de Saint-Lambert, et dans les vignettes des livres
+d'éducation.
+
+ «N'en riez point, Félix, il sera votre juge.»
+
+_M. Isabey._--«Vue du port de Boulogne, prise de la mer.» Ce titre est
+fallacieux, méfiez-vous-en; il y a là une anacoluthe manifeste; le
+livret devait dire: «Vue de la mer, prise du port de Boulogne.» M.
+Isabey n'a jamais fait de véritables marines, mais seulement des
+panoramas nautiques; il n'a point étudié la vague elle-même, prise
+absolument, comme fait M. Gudin; aussi n'a-t-il jamais peint de vagues,
+mais seulement de l'eau de mer; il lui manque le sentiment de _Valtum
+mare_; ses flots supposent toujours une côte voisine; M. Gudin nous
+donnerait, s'il voulait, dans une cuvette la profondeur et l'immensité
+du grand Océan; M. Isabey prendrait une toile de cent pieds carrés sans
+pouvoir nous faire quitter la rade; nous serions toujours en vue du
+phare.
+
+A droite, une jetée avec un mule,--un bateau à vapeur traînant trois
+canots à la remorque;--sur le premier plan, une barque, encombrée de
+poissons, de barils et de cordages;--au fond, la ville et le port;--à
+gauche, des rochers.--On retrouve dans cette marine les qualités
+habituelles de M. Isabey: la richesse de la fantaisie, les tours de
+force du pinceau, l'esprit, je dirai presque le comique des détails, le
+mouvement et le vent; mais son ciel est lourd, uniformément gris, clair
+sans soleil; ses eaux manquent de transparence; enfin ses nuages ne
+marchent pas, ils occupent le haut du tableau, mais y demeurent
+stagnants. Aujourd'hui, les peintres de marines semblent s'inquiéter
+fort peu des nuages, dont Joseph Vernet a fait de si admirables études;
+M. Le Poillevin, pour éviter la difficulté, les rejette à l'horizon,
+au-dessus des terres, sous forme de flocons.--Nous reprocherons, en
+outre, à M. Isabey de peindre tout de la même façon, et presque de la
+même couleur, les hommes et les morues, les barils et les vagues;
+l'encombrement de sa barque est voisin de la confusion; l'ordre est
+entièrement sacrifié au mouvement, ce qui, d'après les lois de
+l'esthétique, est un défaut grave.--Les barques de M. Isabey nous
+semblent aussi avoir une exagération de délabrement; ce n'est pas que
+nous regrettions dans ses tableaux les navires neufs et coquets de M.
+Morel Fatio; mais, en vérité, ses carcasses sont si vieilles et si
+décousues, qu'elles doivent vraisemblablement faire eau de toutes parts.
+
+_M. Henri Scheffer.--Entrée de Jeanne d'Arc dans la ville
+d'Orléans._--Ce qui distingue surtout le talent de M. H. Scheffer, c'est
+la douceur d'expression et la délicatesse de sentiment: il vise à la
+simplicité gracieuse, ne s'exalte, ne se passionne jamais, se gardant
+bien de se hasarder dans les attitudes difficiles, dans les poses
+hardies et vigoureuses; toujours des figures droites, ne sachant ni
+pencher la tête, ni même lever les yeux, ayant l'air enfin de poser
+devant les spectateurs. Un homme d'esprit demandait un jour comment,
+dans un tableau de M. H. Scheffer, David pourrait regarder Goliath.
+Certainement David ne lèverait pas la tête, et Goliath se baisserait
+encore moins.
+
+L'entrée de Jeanne d'Arc à Orléans est bien peu triomphale; personne
+vraiment n'y triomphe; les moines qui ouvrent la marche avec croix et
+bannières, ont l'air fort tranquille, comme s'il s'agissait d'une simple
+procession après vêpres; la foule qui s'agenouille à gauche ne se
+réjouit pas non plus d'une façon bien remarquable: toutes ces figures
+sont animées d'un sentiment pieux et délicat; elles paraissent
+s'attendrir, mais sans qu'on sache trop pourquoi; elles ne regarderaient
+pas autrement Jeanne marchant au bûcher. La simplicité exagérée des
+draperies semble aplatir encore les figures, et immobiliser davantage
+cette scène, qui pèche déjà par le défaut d'action. Quant à la Pucelle
+elle-même, elle ne triomphe pas non plus, c'est Dieu qui la fait
+triompher. Sa tête, sans être belle ni grande, a cependant une
+expression remarquable de sainteté et de foi chrétienne; on y lit cette
+secrète tristesse qui troublait le coeur de Jeanne au milieu de ses
+éclatantes victoires, l'avertissant que les jours de sa jeunesse
+seraient courts, et qu'après la gloire viendrait la passion. C'est ainsi
+que Schiller, que M. Michelet nous ont dépeint la Pucelle, conservant
+tous deux à la sainte victorieuse la tendresse mélancolique de la jeune
+fille. Chapelain, au contraire, en a fait une robuste virago, une fière
+Clorinde, qui ne rêve que plaies et bosses, et fronce toujours le
+sourcil. (Voir ce terrible portrait sur les enseignes de boutique.)
+
+_M. Robert Fleury.--Charles-Quint ramasse le pinceau du Titien._--Nous
+préférons de beaucoup les premières toiles de M. Robert Fleury, son
+_Benvenuto_ et son _Inquisition_ de l'an dernier: la couleur du nouveau
+tableau nous semble terreuse et bistrée, les contours sont secs, les
+figures manquent d'expression; celle du Titien est d'une dureté
+désagréable. M. Robert Fleury a habillé de rouge le peintre vénitien, et
+les gens bien informés ou sagaces prétendent que c'est là une allégorie
+pour désigner que le Titien est un coloriste; de même ce peintre naïf du
+_Vicaire de Wakefield_ avait imaginé de peindre les sept Flamborough
+avec sept oranges, pour signifier qu'ils aimaient beaucoup ce fruit, et
+en mangeaient volontiers.
+
+_M. Adolphe Leleux.--Chansons à la porte d'une posada_ (Navarre).--M.
+Leleux, indépendamment de ses qualités d'exécution, nous paraît avoir
+une haute intelligence des conditions esthétiques de l'art; amant de la
+nature simple, il sait dans cette simplicité même, choisir le côté
+pittoresque, agréable; saisir, si l'on peut ainsi parler, l'idéal de la
+réalité même; il ne se consumera pas sur les brins de paille d'un vieux
+tabouret; il n'ira pas s'épuiser à copier servilement les mains et les
+pieds d'un ramoneur, pour arriver enfin à une vérité qui soulève le
+coeur; mais il s'arrêtera volontiers sur le seuil d'une chaumière
+bretonne, sur les marches d'une posada navarraise; il attendra qu'un
+rayon de soleil vienne égayer les figures et les costumes, que la
+cornemuse ou la mandoline fasse sourire les yeux des jeunes paysannes,
+ou soupirer leur coeur sous les corsets rouges. Il n'y a point là de
+prétentions bucoliques; c'est une nature naïve peinte naïvement, qui,
+grâce à Dieu, ne rappelle ni les bergers pomponnés de l'Idylle, ni les
+sots villageois de l'Opéra-Comique.
+
+On a reproché cette année à M. Leleux d'avoir transporté en Navarre le
+ciel, le terrain et presque le costume breton; heureusement que les
+cigarettes et les mandolines sont là pour sauver la couleur locale;
+fussent-ils, d'ailleurs, des Bas-Bretons pur sang, ces Navarrais n'en
+seraient pas moins groupés d'une façon charmante, peints avec une
+netteté, une franchise, une gaieté vraiment admirables.
+
+_M. Belloc._--Portrait d'homme.--Henri Heine partageait en deux classes
+bien distinctes les peintres de portraits: «Les uns, disait-il, ont le
+merveilleux talent de saisir et de rendre ceux des traits qui peuvent
+donner même au spectateur étranger l'idée exacte de l'individu
+représenté, de telle sorte qu'il comprend aussitôt le caractère de
+figure de l'original inconnu, au point de le reconnaître tout de suite,
+s'il vient à le rencontrer... C'est ce rapport immédiat qui nous
+garantit immanquablement la ressemblance avec les originaux morts.--Nous
+trouvons la seconde manière de peindre le portrait, particulièrement
+chez les Anglais et les Français, qui n'ont en vue que cette possibilité
+facile de faire reconnaître l'homme que déjà nous connaissons bien. Ces
+peintres ne travaillent positivement qu'au profit du souvenir. Ils sont
+chers surtout, aux parents bien appris et aux tendres époux qui nous
+montrent après dîner leurs portraits.»--Le portrait de M. Belloc dément
+à coup sûr la spirituelle inculpation du critique allemand, et m. H
+Heine lui-même lui ferait l'honneur de sa première classe.
+
+Nous regrettons que l'espace nous manque pour examiner ainsi en détail
+plusieurs autres tableaux du _salon carré_; au moins citerons-nous avec
+éloge le _Jésus-Christ_ de M. Lestang-Parade, le _Christophe Colomb_ de
+M. Colin, la _Levée du Siège de Malte_ de M. Larivière, enfin, la
+_Guirlande de Fleurs_ de M. Saint-Jean.
+
+
+
+
+Le Rat amoureux.
+
+CONTE
+
+[Illustration.]
+
+Par une belle journée du mois d'août, après six ou sept heures de chasse
+dans cette campagne du Maine, tellement entrecoupée de haies et de
+fossés qu'il en faut prendre pour ainsi dire chaque arpent à l'assaut,
+M. de *** entra chez un de ses métayers pour s'y reposer quelques
+instants. Il but une grande tasse de lait frais, et se retira dans une
+chambre presque nue où couchaient les enfants de la ferme. Là, il se
+jeta sans façon sur de la paille fraîchement étalée, pour goûter un bon
+et lourd sommeil d'homme fatigué.
+
+Je ne sais depuis combien de temps il dormait, lorsqu'il se sentit la
+cuisse gauche fouillée comme par un museau d'animal, et sur ses guêtres
+de cuir comme un grattement de dents et de griffes. Il supporte d'abord
+ce froissement désagréable avec cette apathie somnolente, cette
+indécision de l'engourdissement qui ne nous laisse rien percevoir de
+clair et d'intelligible. Mais le contact devint plus pressant, plus
+répété, plus sensible; il se réveilla brusquement, en jetant avec
+vivacité la main à l'endroit lésé; il trouva, avec une certaine peur
+mêlée de dégoût, qu'il tenait un gros rat. La bête, surprise dans son
+opération de rongement, chercha d'abord à mordre la main qui l'avait
+saisi; mais M. de *** le serrait par le milieu du dos et lui pressant
+les flancs d'un poignet de fer; il lui ôtait presque la faculté de
+respirer. Le rat essaya donc vainement de se débattre et d'échapper à
+l'étau qui menaçait de l'étouffer. Mais voyant que son ennemi se
+préparait à l'écraser du pied, il eut recours à un moyen assez peu
+ordinaire.
+
+Il parla.
+
+«Je vois bien, dit-il, que je ne suis pas le plus fort, et je cède. Je
+renonce sincèrement à toute entreprise sur le cuir de votre équipement
+et le tissu de votre peau, et si vous voulez m'accorder la vie, je
+m'engage à vous raconter mon histoire. Elle est courte, mais assez riche
+en expérience, pour un rat. Acceptez-vous? Décidez vite: vie ou mort, ne
+me faites pas attendre.»
+
+M. de *** ne s'étonnait de rien; il avait lu d'ailleurs beaucoup de
+contes fantastiques, et il répondit au rat: «Mon cher, quoique votre
+demande ressemble beaucoup à certains passages des _Mille et une Nuits_,
+elle m'agrée. Je ne m'inquiète pas du plagiat. Mais, avant de commencer
+votre histoire, veuillez, au préalable, résoudre bravement cette
+question: Avez-vous une âme?
+
+--Monsieur, dit le rat en se rengorgeant, je pourrais vous demander
+aussi: Avez-vous une âme? Plusieurs philosophes ratapolitains
+s'accordent à en refuser une à l'espèce, humaine. Mais, pour la nôtre,
+ils l'ont démontrée par une infinité de beaux arguments; et si vous me
+faisiez périr en ce moment, je ne crains pas d'être anéanti: à la barbe
+de vos cartésiens, je m'en irais dans l'autre monde chercher la
+récompense des justes rats.
+
+M. de *** se le tint pour dit, voyant que cette pauvre créature s'en
+faisait une affaire d'amour-propre; et, satisfait d'avoir appris que les
+rats avaient aussi leur psyché, il prêta l'oreille au récit du
+quadrupède.
+
+Après cette courte digression, qui paraîtra inutile à beaucoup de gens,
+mais que M. de *** se donna uniquement pour satisfaction (car il était
+un peu philosophe), le rat commença en ces termes:
+
+«J'ai beaucoup voyagé, monsieur, et tel que vous me voyez ici, près de
+Laval, sur les confins de la Bretagne, je suis frais arrivé de
+Constantinople.
+
+--Ah! ah! dit M. de ***, c'est assez à la mode de parler de
+Constantinople. Les minarets de Stamboul ont défrayé bien des phrases.
+Je suis curieux de les regarder, mon cher, à travers vos yeux.
+
+--Oh! monsieur, je vous fais grâce des tutedzhinns, du ciel bleu, de la
+grande mer, des kiosks, des djoubés, des campalores, et de toute espèce
+de couleur locale. Je ne suis ni poète, ni orientaliste, ni écrivain
+d'aucune sorte de lettres; je ne suis que philosophe, partant,
+n'attendez pas de style. »
+
+Il reprit, assez satisfait de sa tirade:
+
+«Oui, monsieur, frais arrivé de Constantinople, et de retour, pour n'en
+plus sortir, dans mon trou natal. Nous autres rats, nous avons comme les
+hommes la fureur des voyages et le mal du pays. L'une m'a fait partir et
+l'autre revenir; la vieillesse me fera rester. Un beau jour, j'étais
+jeune alors, toutes mes études terminées, tous mes degrés pris jusqu'au
+doctorat inclusivement, je résolus de voir du pays. La Hollande m'attira
+d'abord, à cause de la réputation de ses fromages; mais si la chère y
+est bonne, on nous y a voué une haine implacable: je partis pour les
+bords du Rhin. Il y a là de vieux châteaux féodaux où je pris logement;
+ce sont de vraies seigneuries pour les rats, tant ils offrent de sûrs
+asiles. Enfin, poussé par mon humeur nomade, après un séjour de quelques
+mois dans un couvent autrichien, je me rendis à Constantinople.
+
+« D'abord, ma foi, comme le grand nombre des touristes, curieux
+observateur des auberges, je pris mauvaise opinion du pays, parce que je
+n'y mangeais pas bien; mais, à force de parcourir en tous sens les
+souterrains de la cité turque, je découvris le merveilleux éden des
+rats, le terrestre paradis, où je serais peut-être encore, malgré le mal
+du pays dont je me targuais tout à l'heure si sentimentalement, sans
+l'influence mauvaise de ma destinée. Figurez-vous, monsieur, un vaste
+palais, percé de mille corridors, commodément pourvu d'innombrables
+cellules, et aboutissant par toutes ses issues à un puits fermé d'une
+grosse pierre, et qui s'ouvrait dans les jardins du sérail. Peu de jours
+après mon entrée dans cette demeure de promission, un bruit se fait
+entendre à l'ouverture du puits; tout d'un coup la pierre se lève, et un
+grand jour inonde l'obscurité de nos cellules: du plus profond de leurs
+retraites, éveillés ou endormis, debout ou couchés, avertis comme par un
+sûr instinct, tous les rats se mettent au galop, et se précipitent vers
+la lumière. Je les suis sans savoir où; et, arrivé au rond-point du
+puits, je vois descendre, soutenue par des cordes, une belle créature
+blanche comme du lait, fraîche, rosée, grasse à point, excellente à
+manger. Tous mes confrères se jettent dessus, je les imite, et nous
+mordons, et nous déchirons, et nous mangeons, et nous buvons. On retire
+la belle victime, à demi morte, de la même façon qu'on nous l'avait
+amenée, et nous rentrons dans nos cellules pour faire la digestion.
+
+«Ils appellent cela, en Turquie, faire un exemple. Si vous voulez me
+permettre une petite réflexion, en ma qualité de philosophe, je
+remarquerai que c'est aussi à titre d'exemple que vos législateurs
+exaltent et maintiennent la guillotine. Je n'empiéterai pas sur les
+droits de vos statisticiens, en recherchant combien de crimes ont été
+détournés par l'exemple de la guillotine, mais je puis certifier, par
+mon expérience, que l'exemple du puits aux rats ne profitait à personne.
+Destiné à terrifier les femmes de Sa Hautesse qui se sentiraient une
+velléité d'être infidèles, il ne corrigeait nullement ces dames. Tâtez
+mon ventre, raisonnez par analogie, et faites un discours contre la
+peine de mort. Je retiens une place dans ses notes.
+
+«Cela dit, je reviens à mon sujet. Quand j'eus goûté la chair mollette,
+blanchette et succulente d'une douzaine de sultanes, mon estomac bien
+repu laissa plus de loisir à ma sensibilité. J'ai toujours été
+philanthrope. Je me sentis des remords; je suis sûr que le bourreau n'en
+ressentit jamais autant. J'avais beau me dire qu'après tout c'était de
+bonne prise, que vous mangiez bien d'autres animaux, et que je pouvais,
+en toute conscience, me venger sur vous; le cosmopolitisme commence à
+s'infiltrer dans Ratapolis, et je ne parvenais pas à étouffer le cri du
+sang versé.
+
+« Puis, car je dois tout dire, ce qui vous montrera bien la faiblesse
+des philosophes,--avez-vous entendu parler de l'histoire mythologique de
+la belle Léda et de son cygne? Le bruit en est descendu jusqu'à nous, et
+je vous assure que ce n'est pas une fable.--Toutes ces beautés, qui
+n'avaient d'abord offert à ma voracité que de délicieux comestibles,
+finirent par me toucher le coeur et les yeux.--Mesdames les humaines
+nous traitent avec trop de sans-façon; que diable! nous avons un coeur.
+Je sentis de nouveaux sentiments s'agiter en moi; j'oubliai jusqu'aux
+heures des repas, qui seules avaient répandu quelque charme sur ma vie.
+La nuit, dans mes rêves, toutes ces magnifiques Géorgiennes et
+Circassiennes, ces épaules blanches, ces yeux et ces cheveux tout noirs,
+se présentaient à moi pour enivrer mes sens. Puis le sang qui les
+tachait, les plaies que ma dent y avait ouvertes, s'étalaient comme
+autant de muets vengeurs et de silencieuses exécrations de ma barbarie.
+Alors je quittais mon trou, et, couvert de sueur, je courais le long des
+corridors, rongeant les pierres, murmurant des mots confus, et sentant
+dans le creux de mon estomac tous les borborygmes de la passion
+malheureuse. »
+
+Le gros rat suait encore à décrire son martyre amoureux.
+
+«Bien! bien! dit M. de ***, voilà qui est tout à fait bien. M. chose,
+qui a un style à mille facettes, ne dirait pas mieux. Vous donnez donc
+aussi, chez les rats, dans le pathétique et le psychologique?
+
+--Pourquoi pas?» dit le rat. Et il continua. «Ces dispositions, je les
+combattis longtemps, oh! bien longtemps. Je sentais,--voyez-vous,--que
+c'était une lutte à mort que j'allais engager contre la société qui
+m'avait accueilli, et je reculais devant cette détermination extrême.
+Enfin l'héroïsme l'emporta dans mon coeur, et après m'être battu les
+flancs, je résolus de me dévouer au salut de la première sultane qui
+tomberait parmi nous.
+
+« Je mangeai pourtant encore ma part de deux ou trois; mais cela ne fit
+que m'affermir dans mon projet, et à la quatrième, je me grandis de
+toute la hauteur d'un dévouement, de toutes les coudées de la pure
+passion; je devins gigantesque.
+
+« On nous descendit une jeune fille de douze ans à peine. L'amande de
+ses yeux, à demi cachée sous le voile de sa paupière, la draperie
+d'ébène que sa chevelure jetait sur ses épaules, l'abandon plein
+d'effroi qui détendait au hasard les muscles délicats de ce beau corps,
+tout en elle enflamma mon amour, décida mon courage. Aussitôt qu'elle
+fut à la portée de mes confrères, je me plaçai sur son coeur, dont je
+sentais les battements comprimés par la crainte; et là, sur ce champ de
+bataille qui m'inspirait encore, loin de me mettre à la curée, comme
+d'habitude, je montrai les crocs à mes amis, et je leur dis qu'ils me
+tueraient plutôt que de toucher à ma sultane.
+
+La stupéfaction suspendit un instant leur rage carnivore. Ils me
+regardèrent avec des yeux où l'étonnement effaçait presque la colère;
+puis enfin, sentant bien toute mon impuissance, que mon audace leur
+avait fait oublier un instant, ils se jetèrent comme de plus belle sur
+leur proie, sans s'inquiéter autrement de ma chevalerie. Je me ruai
+alors sur leur bataillon, seul contre tous, mais animé par l'amour,
+tandis qu'ils ne l'étaient que par la voracité. Je déchirai l'oeil à
+celui-ci, j'entamai la tête à celui-là; qui perdit une patte; qui, un
+morceau de son râble; qui, sa queue. Je fis des prodiges; j'étais
+sublime; mais la gourmandise fut plus forte que l'amour. Le poil tout
+arraché, les oreilles en lambeaux, je ne reculais pas, quand on enleva,
+selon la coutume, la sultane couverte de blessures, malgré mon courage;
+et comme j'étais revenu sur mon premier terrain, je fus ainsi emporté
+avec elle.
+
+« A peine fus-je au grand jour et dans le jardin, que je m'empressai
+d'échapper au kislar-aga, qui voulait me rejeter dans le puits, où
+j'aurais été infailliblement dévoré, et je me cachai dans le premier
+trou qui s'offrit. Dès que la nuit vint, je me mis en quête de ma
+sultane; je me hasardai dans les dortoirs du sérail, je parcourus tous
+les appartements sans la rencontrer, et, le désespoir dans le coeur, je
+fus me promener sur le rivage de la mer.
+
+«Rien n'est favorable aux sombres pensers comme le bruit des flots,
+l'immensité de la vague...
+
+--Je vous y prends, dit M. de ***; vous parlez, de la grande mer.
+
+--Laissez-moi finir ma période, s'écria le rat impatienté. Un peu de
+poésie ne nuit pas, et vous en aurez: j'en fais tout comme un autre.
+
+«Le bruit des flots, l'immensité de la vague, et ce je ne sais quoi de
+terrible qui s'écrie dans l'obscurité du nocturne azur; mes soupirs se
+mêlaient, avec une harmonie lugubre, aux sifflements du vent qui venait
+frapper les murs du sérail, et à l'incommensurable voix des ondes qui
+gémissait comme une troupe infinie d'enfants. J'allais, pauvre proscrit,
+l'oreille en sang, l'estomac vide, pensant à la société qui me
+repoussait, à ma bien-aimée perdue; je songeais à ces temps paisibles où
+mon existence se renfermait dans deux mots: manger! digérer!!! et je
+m'écriais sur la grève: Vivais-je alors? vivais-je? Et une voix de mon
+coeur me répondait: Non! c'est d'aujourd'hui que tu vis! c'est
+d'aujourd'hui seulement que tu es rat, puisque seulement d'aujourd'hui
+la passion te couronne de son auréole, auréole brûlante, auréole
+composée d'autant d'ingrédients que la foudre de Jupiter; mais sainte,
+mais étoilée, mais resplendissante, mais pyramidale auréole, sans
+laquelle, hommes ou rats, toute la nature, rien n'existe vraiment.
+
+«Je m'épanchais ainsi, quand mon nez heurta quelque chose de satiné, de
+doux, mais de froid comme la mort: c'était le cadavre de ma sultane. Le
+grand-seigneur l'avait fait jeter à la mer, et la mer me la rendait. Je
+me précipitai sur elle, je la dévorai de baisers, je l'inondai de
+larmes, je voulais mourir près d'elle; mais je ne sais quel lâche amour
+de la vie me retint, et je m'arrachai de ces lieux. Je me retournai
+plusieurs fois; enfin elle fut à jamais perdue pour moi...
+
+« Un de vos philosophes confesse qu'en pleurant la mort d'un ami, il
+songea pourtant qu'il hériterait d'un bel habit noir fort à sa
+convenance. Vous avouerai-je aussi mon infamie! A peine avais-je fait
+quelques cent pas, que, la faim me pressant avec force, je songeai que
+j'aurais bien pu prendre un morceau de ma sultane. Je n'en aurais tondu
+que la largeur de ma langue! quel grand mal! Mais j'eus honte de me
+trouver si bas, après m'être élevé si haut, et l'amour-propre me
+condamna au jeûne.
+
+« Je partis. Quelque viande que je rencontrai sur mon chemin servit à me
+refaire. J'étais déjà aux portes de Vienne, quand je fus rejoint par un
+des rats du puits. Je me mis d'abord en défense, croyant qu'il allait
+m'attaquer; mais le malheur l'avait aussi atteint, et c'est un niveau
+qui égalise tout. Le sultan, débarrassé des janissaires, avait commencé
+de réformer son empire. La férocité de la justice du sérail avait la
+première attiré son attention, et il l'avait abolie. De là, grande
+douleur au puits des rats. Ils complotèrent d'abord de dévorer le sultan
+dans son lit; puis voyant à cette entreprise trop d'impossibilités et de
+danger, la nation se débanda, et chacun fut de son côté chercher
+fortune. L'exilé du puits exhalait une rage aveugle contre le sultan.
+Otez la charogne au corbeau, au bourreau la guillotine, vous verrez ce
+qu'ils diront. Je l'écoutais à peine, pleurant le destin de ma pauvre
+sultane, qu'un retard de quelques jours aurait sauvée. Nous nous
+séparâmes bientôt, et, sans autres aventures, je suis revenu dans le
+Maine pour que vous me donniez la vie.
+
+--Vous n'êtes point un rat ordinaire, dit M. de ***, quand le conteur
+eut fini. Mon métayer mettra chaque jour un morceau de viande, au bord
+de votre trou; c'est la rente viagère que je vous accorde. Allez en
+paix, mon cher; Dieu vous tire de la griffe des chats comme il vous a
+tiré de la mienne.»
+
+A. S.
+
+
+
+
+Industrie.
+
+DES CLAVIERS TYPOGRAPHIQUES.
+
+L'emploi d'organes mécaniques fonctionnant avec régularité dans une
+foule d'opérations matérielles exécutées naguère encore par la main de
+l'homme, est le caractère le plus saillant des tendances de l'industrie
+moderne. L'introduction des machines dans les ateliers est un bienfait
+qui ne mérite pas moins d'être signalé, au point de vue de la dignité
+humaine, que pour les conséquences matérielles qui en résultent,
+notamment dans l'économie des frais de production. Mais les difficultés
+que présentent l'invention et la mise à exécution des machines
+augmentent singulièrement à mesure que la part de l'intelligence de
+l'ouvrier est plus nécessaire pour le diriger dans l'exercice de sa
+profession.
+
+Tel est le cas pour l'art typographique. On sait, en effet, que le
+_compositeur_ place les lettres une à une dans le _composteur_, préparé
+d'avance pour la justification; et qu'au fur et à mesure de la lecture
+de la _copie_ qu'il a sous les yeux, sa main va chercher les caractères
+dans les compartiments ou _cassetins_ de la boîte ou _casse_, où ils
+sont rangés par _sortes._. Il y a donc dans la _composition_ en
+caractères mobiles deux opérations très-distinctes, la lecture et le
+placement des caractères. Quoique l'une d'elles soit purement
+matérielle, on conçoit toutes les difficultés qui se présentent
+lorsqu'il s'agit de l'assujettir à des procédés mécaniques réguliers,
+tout en se servant, pour la guider, de l'intelligence du compositeur.
+
+Il n'est donc pas étonnant que la curiosité publique ait été, dans ces
+derniers temps, vivement excitée par l'annonce de machines
+typographiques. Parmi celles-ci, il y en a trois surtout qui doivent
+être citées d'une manière particulière, parce qu'elles sont livrées à
+l'industrie ou à un degré de confection déjà fort avancé.
+
+CLAVIER DE MM. YOUNG ET DELCAMBRE.--La machine de MM. Young et Delcambre
+est une machine terminée et prête à prendre place dans les ateliers. Les
+inventeurs l'ont-ils montrée à plusieurs imprimeurs de Paris à l'état de
+travail, on au moins fonctionnant de manière qu'on puisse en apprécier
+les résultats? Elle est représentée dans notre figure 1.
+
+La machine à composer se compose de quatre parties principales, savoir:
+
+1º Un clavier horizontal portant autant de touches qu'il y a de lettres
+chaque touche porte l'empreinte de la lettre qu'elle doit faire mouvoir.
+A chacune correspond une tige verticale qui fait mouvoir horizontalement
+un couteau placé dans un plan supérieur, pour chaque mouvement imprimé à
+la touche. Les voyelles et les consonnes sont placées au milieu, les
+autres lettres, accents, capitales; etc., sont disposés sur les côtés,
+en rapprochant aussi du milieu les lettres les plus fines, comme le
+point, la virgule, afin de diminuer la longueur de la course qu'elles
+ont à faire sur le plateau dont nous parlons plus loin.
+
+2º Un plan supérieur, sur lequel se meuvent les couteaux dont nous
+venons de parler. A gauche de chacun d'eux est une bande de cuivre
+presque verticale, creusée à l'intérieur. Dans ce vide se placent les
+caractères d'une sorte, posant sur leur frotterie, et composés tous du
+même sens. Chaque mouvement de touche faisant mouvoir le couteau
+correspondant (un peu moins épais que la lettre de la rainure voisine),
+une lettre sera poussée, et celle-ci tombera par le vide qui est
+pratiqué à côté de l'endroit où elle posait.
+
+3º Un grand plateau en cuivre incliné à 45° placé en avant du plan sur
+lequel posent les caractères. Dans ce plateau sont pratiquées autant de
+rainures qu'il y a de lettres, et destinées: à les recevoir quand elles
+viennent de quitter leur composteur. Ces rainures se réunissant toujours
+de deux en deux successivement, viennent aboutir à une rainure unique,
+percée à son extrémité d'un trou par lequel vient passer la lettre pour
+entrer dans le composteur.
+
+4º Un long composteur, commençant par un quart de cercle qui commence au
+vide dont nous venons de parler. La partie circulaire est double, afin
+que les lettres ne puissent tomber. Une petite roue à excentrique,
+placée au-dessus du vide, et qu'un enfant ou le compositeur fait mouvoir
+au moyen d'une pédale, pousse les lettres arrivées sur le composteur, et
+fait avancer la composition sur la partie horizontale. A l'extrémité se
+trouve un compositeur qui prend la composition, en forme des lignes
+qu'il justifie, place les cadres, etc.
+
+Cette machine, construite avec grand soin, fonctionne assez bien. Son
+mécanisme est fort simple, et, sauf quelques accidents qui arrivent à
+l'entrée des lettres dans le composteur et que nous croyons possible
+d'éviter, remplit bien son but de machine à composer.
+
+Elle est aussi remarquable par sa bonne exécution, qui lui permet
+d'entrer immédiatement dans les ateliers, sans qu'il y ait trop à
+redouter de dérangements et de pertes de temps, comme il arrive si
+souvent dans les machines nouvelles; et l'emmagasinage des lettres est
+disposé de manière à pouvoir charger la machine d'une grande quantité à
+la fois, avant, ce qu'on n'avait pas encore su réaliser; enfin son prix
+n'en est pas fort élevé.
+
+CLAVIERS MÉCANIQUES DU CAPITAINE ROSENBORG--Mes machines sont, dit leur
+auteur, supérieures de tout point celles de MM. Young et Delcambre.
+
+MM. Young et Delcambre peuvent faire à l'heure une composition de 6.000
+caractères; le capitaine Rosenborg en peut faire une au moins de 10.000;
+et la machine à distribuer, qui, par le procédé Young et Delcambre,
+occupe quatre ouvrier n'en occupe qu'un seul avec le procédé Rosenborg.
+
+1º Machine à composer,--Le maître compositeur, assis au front de la
+machine, ayant la copie devant lui, touche le clavier à mesure qu'il
+lit. Le jeu des touches fait sortir de leurs cassetins les lettres
+correspondantes, qui viennent se coucher sur une chaîne sans fin,
+laquelle passe constamment par le milieu de la machine, de droite à
+gauche. Par le mouvement de cette chaîne, les caractères, une fois
+posés, seul très-promptement transportés vers le _réceptacle_, où, par
+l'action d'une petite excentrique qui tourne avec une vitesse
+considérable, les caractères sont rangés horizontalement, l'un au-dessus
+de l'autre dans le même ordre que les touches du clavier ont été
+frappées. Les lignes ainsi formées par les caractères s'ajustent sur une
+partie en forme de T. Un cadran à compteur et une sonnette avertissent
+le compositeur chaque fois qu'une ligne est complète. Alors il fait
+tourner une petite vis qui pousse la ligne achevée au fond du
+réceptacle; puis sa main droite agit sur un levier qui pousse cette
+ligne dans une rainure extérieur mobile autour d'un axe. Ces opérations
+s'accomplissent en moins d'une seconde. Alors l'aide-compositeur saisit
+de la main gauche, comme le représente la figure 2, l'extrémité
+supérieure de cette rainure, et l'ayant amenée dans une position
+horizontale, il lit la ligne des caractères se tenant alors dans une
+position verticale. Ayant corrigé les fautes qui ont pu se rencontrer
+dans la composition, l'ouvrier, en levant un glissoir à même le fond de
+la _rainure_, fait descendre tout d'un coup la ligne dans un
+compartiment où il met les espaces.
+
+Le trait principal d'innovation de cette machine est la chaîne sans fin
+sur laquelle les caractères sont déposés, et par laquelle ils sont
+transportés dans le réceptacle. Les avantages de cette chaîne sont que
+les caractères sont poussés en droite ligne par la chaîne sans risque de
+désordre, sans danger du moindre frottement; qu'autant de lettres
+pourront y être placées à la fois qu'il en peut arriver de suite dans la
+série non interrompue de l'alphabet; et, dans la pratique, il y a un
+grand nombre de mots et syllabes que le compositeur sait bientôt
+disposer de cette manière, par un seul coup sur les touches du clavier.
+Par exemple, _ad, add, ail, accent_, etc., sont des mots dont les
+lettres, se suivant dans l'ordre naturel, peuvent être composées par une
+seule pression sur les touches; la chaîne pousse les caractères dans
+l'ordre où ils y ont été déposés, et rien ne peut troubler cet
+ordre.--On peut expliquer par ces _accords_ (de lettres semblables et
+composées d'un seul coup) la grande rapidité de la composition
+Rosenborg. Le mot _accentuation_ contient douze lettres, et exigerait
+vingt-quatre mouvements de bras chez un compositeur ordinaire; mais avec
+la machine Rosenborg, le mot est composé en trois coups sur les touches:
+_accentu-at-ion_.
+
+2º _Machine à distribuer_.--Cette machine, représentée figure 3, est
+entièrement détachée de la précédente et fonctionne séparément. Après le
+tirage, une portion de page ou de colonne de caractères est déposée dans
+un compartiment. Les lignes sont amenées une à une de ce compartiment
+dans un _chariot mobile_ par le moyen d'un glisseur à manche. Au sortir
+de ce chariot, les lettres sont distribuées dans des cases
+particulières.
+
+Une ligne de caractères ayant été amenée du compartiment dans ce
+_chariot_, le distributeur saisit de la main droite le manche du
+_chariot_ et le meut vers la droite. Il lit alors la ligne qui est
+dessus, et ayant, de l'index de sa main gauche, levé la touche du
+clavier correspondant à la lettre la plus proche sur le devant du
+_chariot_, il meut ce chariot sur la gauche jusqu'à ce qu'il soit arrêté
+par l'action de la touche levée. La lettre correspondante s'échappe de
+la ligne, et, tombant à travers un retrait fait pour la recevoir, elle
+est conduite dans sa propre case sur la planche horizontale, tandis que,
+par l'action d'une petite _excentrique_ ou _came_, elle est sans cesse
+poussée en avant pour faire place à la prochaine lettre qui descendra.
+De cette façon, les caractères sont distribués et arrangés en lignes,
+tous les _a_ dans une ligne, tous les _b_ dans une autre, etc., tout
+prêts à être replacés dans leurs compartiments correspondants de la
+machine à composer. Cette opération de replacement se fait par le moyen
+d'un instrument qui peut à la fois enlever deux ou trois cents lettres
+de la machine à distribuer, et les transporter dans la machine à
+composer.
+
+Machines typographiques de M. Gaubert.--Ces machines ont été exécutées,
+ou au moins paraissent destinées à fonctionner, au profit de
+l'industrie, postérieurement à celles dont il vient d'être question.
+Mais elles sont dignes d'attirer au plus haut degré l'attention de
+toutes les personnes qui s'intéressent aux progrès de la mécanique
+pratique; elles donnent la solution de problèmes que les devanciers de
+M. Gaubert ne s'étaient même pas proposés, ou qu'ils n'avaient que
+très-imparfaitement résolus; enfin elles sont dues à un de nos
+compatriotes. Le lecteur concevra donc que nous entrions dans quelques
+détails en ce qui concerne ces appareils.
+
+Nous ne pouvons mieux faire, à ce sujet, que d'emprunter textuellement à
+M. Séguier le rapport qu'il a fait à l'Académie des Sciences, au nom
+d'une commission dont MM. Arago, Coriolis, Piobert et Gambey faisaient
+aussi partie.
+
+[Illustration: (Clavier typographique de MM. Young et Delcambre.)]
+
+«Une curieuse, nous pourrions dire une étonnante machine a été soumise à
+votre examen. M. Gaubert a appelé votre attention sur son _gérotype_,
+c'est-à-dire sur son appareil à trier et classer les éléments de la
+typographie..................................................
+.............................................................
+
+« La machine qui a été soumise à vos commissaires est composée de deux
+parties distinctes: trier et classer les caractères livrés pêle-mêle à
+son action, les emmagasiner en quantité suffisante et proportionnée au
+besoin de la composition; dans les réceptacles mobiles est la fonction
+difficile de la partie que l'inventeur a nommée _distribueuse_. La
+partie appelée par lui _composeuse_ est uniquement chargée de faire
+revenir, suivant l'ordre déterminé par l'ouvrier compositeur et à sa
+volonté, les éléments typographiques, pour les assembler rapidement et
+sûrement dans une forme ou un simple composteur. Pendant cet appel et
+cet arrangement tout mécanique, aucun type ne doit être exposé à perdre
+la bonne position qui lui a été précédemment assignée. C'est la réunion
+de ces deux organes distincts, quoique solidaires, qui constitue la
+pensée mécanique conçue, réalisée et livrée à votre critique. «Le
+problème vient d'être sommairement énoncé; exposons les conditions de sa
+solution.
+
+«La _distribueuse_ doit recevoir pêle-mêle les éléments de la
+composition typographique, c'est-à-dire les caractères, les signes de
+ponctuation, les espaces, etc.; par une action _inintelligente_, elle
+doit les isoler les uns des autres, les décoller; car nous supposons la
+machine opérant sur les débris d'une forme rompue. Elle doit s'exercer
+sur chaque type séparément, s'assurer de prime-abord s'il se présente au
+classement dans une position normale, c'est-à-dire en termes
+d'imprimerie, l'oeil en l'air, le pied bien tourné; elle doit ensuite le
+diriger vers le réceptacle spécial qui lui est assigné; mais, comme une
+composition n'est pas formée de caractères répétés en nombres égaux, il
+importe que la machine puisse accumuler dans des réservoirs plus
+spacieux, ou plusieurs fois reproduits, les lettres les plus fréquemment
+employées. Cet emmagasinement doit être méthodique et progressif; les
+caractères d'une même classe ne doivent venir remplir le second ou le
+troisième réservoir de la série à laquelle ils appartiennent, qu'après
+avoir complètement occupé le premier. Pour que ce travail de classement
+soit vraiment utile, il faut qu'il soit rapide, sûr, par-dessus tout
+économique.
+
+«La _distribueuse_, réduite aux proportions d'un outil auxiliaire de
+l'imprimeur, ne doit occuper qu'une place restreinte dans l'imprimerie.
+
+«Les fonctions de la _composeuse_ consistent à restituer avec célérité
+et fidélité, dans l'ordre assigné par la volonté de l'ouvrier
+compositeur, les divers éléments de composition déjà classés par la
+_distribueuse_. La _composeuse_ a reçu le caractère dans sa position
+normale, c'est toujours dans cette situation qu'elle doit le rendre au
+compositeur ou à la forme. Une page ainsi mécaniquement composée ne doit
+présenter à corriger que des substitutions d'un élément à un autre dans
+le cas d'un faux appel.
+
+« Essayons de faire comprendre, par une simple description orale,
+l'ingénieuse solution à laquelle, après un long et opiniâtre travail, M.
+Gaubert est enfin arrivé.
+
+« Imaginons des masses de caractères pris et jetés au hasard sur un plan
+incliné, garni de petits canaux longitudinaux; un léger mouvement de
+sassement suffit pour ébranler les caractères, ils se désunissent, se
+couchent, tombent dans les canaux, les uns parallèlement à leur
+direction, les autres formant avec les rigoles des angles divers. Les
+premiers caractères, bien engagés dès le principe, continuent leur
+descente; les autres, heurtés par leurs extrémités contre des obstacles
+verticaux entre lesquels ils sont contraints à passer, prennent bientôt
+une position semblable aux premiers. La superposition longitudinale, et
+dans le sens des canaux, de plusieurs caractères tombés les uns sur les
+autres, peut se présenter; elle doit être détruite: il suffit pour cela
+de les faire passer, pendant leur descente, dans une portion de canal
+doublement incliné, et sur le sens longitudinal, et sur le sens
+transversal. Les rebords de cette partie sont plus bas que le plus mince
+des caractères: tous ceux qui, jusque-là, ont cheminé superposés, ne
+pourront éviter, en cet endroit, d'être entraînés latéralement par le
+seul fait de leur propre masse. Ils tombent dans un récipient spécial,
+d'où ils sont repris pour courir plus efficacement, une seconde fois,
+les chances d'un meilleur engagement dans les canaux du plan incliné.
+
+« Par la pensée, suivons les caractères: ceux bien engagés dès le
+principe continuent de descendre; les autres, tombés en travers des
+canaux, passent entre les obstacles, se redressent, prennent des
+positions parallèles; ils s'engagent à leur tour; les caractères
+superposés s'éliminent d'eux-mêmes. Les voici tous rangés les uns à la
+suite des autres; ils se touchent, ils se poussent, ils vont entrer un à
+un dans un premier compartiment que nous pourrions comparer au sas
+d'écluse d'un canal de navigation; la porte d'amont s'ouvre, un
+caractère entre. Les dimensions de l'écluse sont réglées de façon à ce
+qu'un seul puisse être reçu à la fois. La porte d'amont se referme, la
+porte d'aval s'ouvre à son tour pour les laisser descendre; les portes
+manoeuvrent sans cesse, et tous les caractères franchissent l'écluse à
+leur rang. Expliquons le but de l'écluse; pour cela, indiquons à quel
+traitement le caractère y est soumis pendant son passage: chaque
+caractère, ainsi momentanément parqué dans le sas de l'écluse, est comme
+exploré dans toute sa longueur, nous pourrions dire plus exactement
+encore, est comme tâté dans toutes ses parties par des aiguilles
+verticales que des ressorts appuient sur toute sa surface. Le caractère
+se trouve ainsi soumis, dans toute son étendue, à l'action des
+aiguilles, à la façon des cartons de la jacquart, sur lesquels
+s'appliquent de nombreuses tiges métalliques toujours prêtes à s'engager
+dans les ouvertures dont ils sont convenablement percés pour opérer la
+levée de certains fils de chaîne, et former le dessin de l'étoffe. Comme
+le carton, le caractère a ses ouvertures; seulement elles ne consistent
+que dans de simples encoches pratiquées sur ses flancs: elles varient en
+nombre et en distance entre elles pour chaque espèce de type différent.
+Une partie des aiguilles buttent contre la masse solide du caractère,
+quelques-unes tombent sur le vide des encoches et s'y enfoncent. Le
+nombre et la situation des aiguilles pénétrantes, en assignant une
+position particulière à un canal mobile de raccordement entre l'écluse
+et les réceptacles, règle la case dans laquelle le caractère ira
+forcément se rendre à sa sortie de l'écluse. Le problème d'une direction
+spéciale et certaine à donner à de nombreux caractères vers le seul
+réceptacle qui leur convient, tout compliqué qu'il est, se trouve
+cependant ainsi résolu simplement par l'action de telle ou telle
+aiguille dans telle ou telle encoche.
+
+« L'opération que nous venons de décrire suffit au caractère entré dans
+l'écluse dans une position normale; celui-ci, reconnu dans son espèce,
+est de suite dirigé sur le canal de raccordement vers son réservoir
+définitif. Il en est autrement de tous les caractères arrêtés dans
+l'écluse dans une position vicieuse, il importe de la rectifier; les
+aiguilles, par leurs rapports avec les encoches, s'acquittent de cette
+fonction avec une rigoureuse fidélité; un certain cran spécial, dit
+_cran de retournement_, est pratiqué dans tous les caractères, quelle
+que soit leur espèce, et à la même place. Suivant la position du
+caractère dans la première écluse, ce cran correspond à des aiguilles
+différentes; or, le caractère peut être mal tourné de trois façons: il
+peut être couché l'oeil en bas sur l'un ou l'autre flanc, ou bien encore
+l'oeil en l'air, mais sur le mauvais côté; pour détruire chacune de ces
+trois fausses positions, la pénétration d'une aiguille spéciale, dans
+chacun de ces cas particuliers, fait prendre au canal de raccordement
+une position telle, que le caractère, au lieu d'être dirigé de suite
+vers son récipient définitif, est conduit à une série de trois écluses
+nouvelles, toutes trois à sas mobiles, mais chacune suivant un mode
+particulier: le sas de la première écluse tourne sur lui-même, suivant
+un axe longitudinal; celui de la seconde suivant un axe vertical; le
+troisième pivote sur un axe transversal. Par une féconde et constante
+application du principe des rapports des aiguilles aux encoches, c'est
+le vice lui-même du caractère qui détermine le choix du sas d'écluse
+dans lequel il sera détruit. Le caractère, versé d'un flanc sur l'autre,
+tourné ou culbuté bout pour bout, sort du sas rectificateur pour
+continuer sa descente, et aller rejoindre dans son réceptacle propre les
+caractères de son espèce qu'une bonne position dans la première écluse a
+dispensés d'une telle épuration.
+
+«Tous les éléments de la typographie ainsi classés et emmagasinés dans
+des proportions convenables, tous ramenés dans une position normale, la
+composition mécanique est désormais rendue possible, même facile.
+
+« Voyons comment M. Gaubert a résolu cette seconde partie du problème.
+
+« Sa _composeuse_ est une machine séparée et distincte; elle puise les
+éléments de composition dans les réceptacles mêmes où la _distribueuse_
+les a accumulés. Ces réservoirs, convenablement chargés de caractères,
+sont manuellement transportés de la première machine à la deuxième.
+L'inventeur de ces mécanismes n'a point voulu qu'ils fussent
+nécessairement solidaires, la rapidité d'action de chacun d'eux étant
+différente. Comme nous l'avons dit, la _distribueuse_ n'est soumise qu'à
+un emprunt de force mécanique inintelligente; elle peut donc être mise
+en relation avec un moteur qui marcherait nuit et jour et sans repos;
+elle pourrait ainsi trier des caractères pour plusieurs _composeuses_.
+Les fonctions de celles-ci sont, au contraire, forcément régies par le
+temps employé à la lecture et à l'appel des signes composant le
+manuscrit placé sous les yeux du compositeur. Ses fonctions se trouvent
+ainsi subordonnées à l'habileté de l'ouvrier. Ce n'est pas que M.
+Gaubert ne pût opérer mécaniquement, par le principe qu'il a adopté et
+suivi, plusieurs compositions simultanées d'un même manuscrit; il lui
+suffirait, en effet, de mettre en relation plusieurs séries de formes et
+de réceptacles avec une même _composeuse_; mais aujourd'hui nous devons
+vous entretenir bien moins de ce que l'esprit inventif de M. Gaubert est
+capable de produire que de ce qu'il a déjà exécuté et soumis à vos
+commissaires. Revenons donc à la description de sa _composeuse_.
+
+« Pour la faire plus aisément comprendre, bien qu'elle ne forme qu'un
+seul tout, nous la présenterons à vos esprits comme divisée en trois
+parties. Le haut reçoit les réceptacles chargés de caractères; le milieu
+est occupé par un clavier; la forme, ou le simple composteur, a sa place
+assignée dans le bas. L'ouvrier compositeur s'asseoit devant la machine
+comme un organiste devant un orgue; il a le manuscrit devant les yeux:
+sous ses doigts est un clavier. Les touches en sont aussi nombreuses que
+les divers éléments typographiques nécessaires à la composition d'une
+forme. La plus légère pression des doigts suffit pour faire ouvrir une
+soupape dont l'extrémité inférieure de chaque récipient est munie; à
+chaque mouvement du doigt, un caractère s'échappe, il tombe dans un
+canal qui le conduit précisément à la place qu'il doit occuper dans la
+forme: successivement les caractères arrivent et prennent position.
+Pendant leur chute, ils ne sont pas abandonnés à eux-mêmes, ils sont
+soigneusement préservés contre toutes les chances de perdre la bonne
+position que la _distribueuse_ leur a fidèlement donnée. Chaque
+caractère, quel que soit son poids, arrive à son rang; les plus lourds
+ne peuvent pas devancer les plus légers, ils conservent rigoureusement
+l'ordre dans lequel ils ont été appelés. Un double battement du doigt
+sur une même touche amène la même lettre deux fois répétée; les mots,
+les phrases se composent par le mouvement successif des doigts des deux
+mains, comme se jouerait un passage musical qui ne contiendrait pas de
+notes frappées ensemble; un toucher semblable à l'exécution de gammes
+ascendantes et descendantes ferait tomber dans la forme les lettres de
+l'alphabet de _a_ en _z_ et de _z_ en _a_. »
+
+La seule attention imposée au compositeur est donc de bien lire son
+manuscrit, de poser les doigts sur les seules touches convenables, pour
+ne pas faire tomber dans la forme une lettre au lieu d'une autre. La
+machine se charge de déplacer la forme à mesure qu'elle se remplit: il
+paraît que c'est elle qui prend le soin de la justification.
+
+«Vos commissaires n'ont pas vu exécuter sous leurs yeux cette délicate
+fonction. L'assurance leur a été formellement donnée que le mécanisme
+destiné à ce dernier travail était non-seulement conçu, mais encore en
+oeuvre d'exécution. Malgré les difficultés mécaniques que cette
+opération présente, vos commissaires ont foi dans l'esprit inventif de
+M. Gaubert. La possibilité de ce qui lui reste à faire leur semble
+garantie par ce qu'il a déjà fait. »
+
+MISE EN PRATIQUE DES MACHINES TYPOGRAPHIQUES.--On n'est pas d'accord sur
+l'économie qui peut résulter, pour les frais d'impression, de l'emploi
+des machines à composer et à distribuer. Un habile ouvrier compose douze
+à quinze cents et tout au plus deux mille lettres à l'heure, dans les
+circonstances les plus favorables. La machine de MM. Young et Delcambre
+n'en compose guère plus de sept mille; le capitaine Rosenborg prétend
+que sa machine en donne vingt-quatre mille. Un journal a même prétendu
+que ce nombre, pour la machine de M. Gaubert, s'élèverait à
+quatre-vingt-six mille lettres à l'heure. Mais ce chiffre doit être dix
+fois au moins trop considérable. Il ne peut pas en être, en effet, d'une
+machine à composer comme d'un piano, par exemple. Un artiste, en
+improvisant, pourra peut-être promener ses doigts sur un clavier avec
+une rapidité telle qu'il agitera quatre-vingt-six mille touches en une
+heure; mais un compositeur typographe n'improvise pas et ne possède pas
+dans sa mémoire ce qu'il doit composer; il a devant lui sa _copie_,
+écrite le plus souvent avec peu de soin. Il doit, avant de faire agir
+ses doigts, lire avec attention et bien comprendre le sens de ce qu'il a
+lu pour appliquer convenablement la ponctuation, l'orthographe et les
+règles de la grammaire. Viennent encore l'arrêter les ratures, les
+renvois dans les marges, etc., etc. Certes, on accordera qu'il faut deux
+fois plus de temps à un compositeur typographe, empêché par toutes les
+difficultés que l'on vient d'énumérer, pour lire un passage manuscrit
+que pour lire ce même passage sur de l'imprimé. Or, pour lire les douze
+colonnes d'un journal d'un bout à l'autre, sans en rien omettre, ainsi
+qu'est obligé de le faire un ouvrier compositeur, il faut plus d'une
+heure. Ces douze colonnes contiennent à peu près les quatre-vingt-six
+mille lettres dont on parle. Il aurait donc fallu au compositeur au
+moins deux heures seulement pour les lire sur sa copie; il n'aurait donc
+pas pu les composer en une heure. Ce compte de quatre-vingt-six mille
+lettres par heure est tellement exagéré, que, dans un rapport qu'une
+commission était chargée de faire à l'association des imprimeurs, le
+rapporteur n'accordait à une autre machine, également à clavier, d'un
+mécanisme très-simple et d'un jeu très-facile, celle de M. Delcambre,
+que quatre-vingt mille, non pas par heure, mais _par jour de dix
+heures_, ce qui ne faisait que huit mille à l'heure, et l'inventeur
+lui-même n'en accusait que douze. On conçoit du reste que, comme ces
+machines exigent un certain nombre d'ouvriers (six à huit), dont
+quelques-uns doivent être payés assez cher, il faudra que le nombre des
+lettres composées soit bien considérable pour que l'économie de temps
+résultant de leur emploi compose l'excédant de dépenses résultant du
+capital qu'il faut y consacrer et des frais d'entretien. Dans un travail
+intéressant, inséré au _Bulletin typographique_, M. C. Laboulaye évalue
+à un septième seulement, tout au plus, l'économie produite par la
+machine Young-Delcambre, non compris l'intérêt et l'amortissement du
+capital, ni l'entretien. Il trouve que la machine de M. Gaubert pourra
+donner une économie comprise entre un quart et un tiers, mais toujours
+abstraction faite du prix d'achat, qu'il ne cote pas à moins de 50,000
+fr., et de celui de l'entretien. Quoi qu'il en soit, dès aujourd'hui,
+des claviers typographiques fonctionnent régulièrement en France et à
+l'étranger. Le _London Phalanx_ annonçait dans le mois de juin 1842, que
+son numéro avait été composé par une machine, et dans la livraison
+suivante insérait un article dont cette machine était l'objet, et qui
+avait été composé par elle pour le _Morning-Chronicle_ du 14 juin.
+
+_Le Courrier du Nord_, dans son numéro du mardi 5 janvier 1843, nous
+apprend lui-même ainsi son système de composition:
+
+«Comprenez-vous?--Non.--Eh bien, venez voir de vos propres yeux. Que
+dis-je? Venez vous exercer vous-même sur ce piano de nouvelle espèce, et
+vous ferez bientôt ce que je fais moi-même, car j'avais oublié de vous
+le dire en commençant, laissant de côté encre, papier et plume
+métallique, c'est tout simplement à l'aide de cette machine que je vous
+écris aujourd'hui. Mes mots se forment, mes phrases s'allongent sous mes
+yeux, elles viennent se caser d'elles-mêmes, et, sans avoir dans l'art
+typographique plus de connaissance que vous n'en avez, grâce à cette
+machine quasi intelligente, me voici compositeur. C'est comme j'ai
+l'honneur du vous le dire.»
+
+[Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 1.
+Machine à composer )]
+
+De l'invention de la typographie mécanique.--M. Séguier, dans son
+rapport à l'Académie des Sciences, a cité MM. Ballanche et William
+Church comme ayant fait des essais remarquables dans ce genre avant MM.
+Young et Delcambre. M. Mazure a aussi travaillé de concert avec M.
+Gaubert, et il est arrivé de son côté, dit-on, à une solution du
+problème de la distribution.
+
+Le nom d'un philosophe et d'un littérateur de la portée de M. Ballanche,
+placé ainsi au nombre de ceux qui se sont occupés avec succès du
+problème de la composition mécanique, n'a rien qui doive surprendre. M.
+Ballanche était imprimeur; Bélanger et Pierre Leroux ont été simples
+ouvriers typographes. Celui-ci, dans une lettre adressée à M. Arago et
+lue à l'Académie des Sciences le 2 janvier dernier, a rappelé que, le
+premier, il y a vingt-cinq ans, il avait eu l'idée de composer des pages
+d'imprimerie avec une machine, et que cette idée, il l'avait réalisée.
+Il avait entrepris de faire subir une modification à l'art typographique
+presque tout entier. Voici son idée fondamentale; «Au lieu de fondre
+les lettres une à une, on en fondra des rayons entiers; au lieu de 25
+millimètres environ de tiges, les lettres n'en auront que 7; au lieu de
+composer avec la main, on composera avec une machine; enfin, au lieu de
+faire des avances de papier et de tirage, on conservera les pages comme
+les clichés stéréotypes.»
+
+[Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2.
+Machine à distribuer.)]
+
+Examinant les avantages qui doivent résulter de ce système, M. Leroux
+trouvait que, «sans parler de la rapidité de la composition, et en la
+comptant pour rien, il donne un important résultat, à savoir, que l'on
+stéréotype ainsi sans aucuns frais, et en avançant seulement la quantité
+de métal nécessaire; qu'il représente l'imprimerie mobile et le
+stéréotypage à la fois, avec tous leurs avantages respectifs.»
+
+
+
+
+Bibliographie.
+
+_Un Million de Faits_. Aide-Mémoire universel des Sciences, des Arts et
+des Lettres; par MM. J. AICARD, DESPORTES, PAUL GERVAIS, LÉON LALANNE,
+LUDOVIC LALANNE, A LE PILEUR, CH. MARTINS, CH. VERGÉ et YOUNG. 1 vol.
+grand in-18 à deux colonnes, de 24 feuilles, avec 500 gravures sur bois.
+Paris, 1843. _(Dubochet et Comp.)_ Deuxième édition. 12 francs.
+
+Le _Million de Faits_ est une encyclopédie portative. Il doit former la
+hase et le complément de toutes les bibliothèques publiques ou privées,
+car il s'adresse en même temps à ceux qui avaient appris mais qui
+oublient, et à ceux qui ne savent pas encore. Ignorez-vous un fait
+important que vous désirez connaître, ou votre mémoire est-elle
+infidèle: un indice alphabétique de huit mille mots vous fournit
+immédiatement le moyen de vous procurer l'instruction qui vous manque.
+Est-ce une branche entière des connaissances humaines que vous vous
+proposez d'étudier: jetez un coup d'oeil rapide sur la table analytique
+des matières, et vous trouverez à l'instant même le traité spécial dont
+vous avez besoin.--En effet, ce beau volume de 24 feuilles à 2 colonnes
+de 79 lignes équivaut à 24 volumes in-8 de 379 pages.
+
+Le titre et l'idée première du _Million de Faits_ appartiennent aux
+Anglais, mais l'exécution en est toute française. Ainsi _L'Illustration_
+imite, sans le copier, le journal qui parait à Londres sous le titre de
+_London Illustrated News_. Le _Million of Facts_ obtint en Angleterre un
+brillant succès, bien qu'une critique intelligente lui reprochât de
+graves défauts: le manque de méthode, l'omission de certaines sciences
+importantes, des erreurs nombreuses dans les faits, des hérésies
+incroyables dans les théories. On ne pouvait donc pas songer à le
+traduire; il fallut le refaire entièrement. Des écrivains déjà connus
+avantageusement dans les sciences et dans la littérature se chargèrent
+de cet immense travail, et résumèrent sous leur forme la plus concise
+tous les résultats de quelque importance qui sont définitivement acquis
+à l'esprit humain. Aussi le _Million de Faits_ français n'est-il pas
+moins heureux que son rival d'outre-mer. Deux éditions épuisées en six
+mois ont prouvé à ses auteurs que le public savait encore--bien que des
+esprits chagrins affirment le contraire--apprécier les ouvrages sérieux
+et utiles, quand ils sont conçus avec intelligence, et rédigés avec
+autant de conscience que de talent.
+
+_Colonies étrangères et Haïti_, résultats de l'émancipation anglaise,
+par VICTOR SCHOELCHER. 2 vol. in-8. Paris, 1845. _(Pagnerre)_ 12 fr.,
+avec une carte de Haïti.
+
+M. Victor Schoelcher poursuit avec un zèle méritoire la grande oeuvre
+qu'il a entreprise.--L'année dernière il avait, dans son ouvrage sur les
+_Colonies françaises_ (1 vol. in-8), décrit l'esclavage, et prouvé qu'il
+était nécessaire de l'abolir.--Ses _Etudes des colonies étrangères_, qui
+viennent de paraître, compléteront le tableau, en montrant la
+préparation à l'affranchissement dans les îles danoises,
+l'affranchissement dans les îles anglaises, la liberté dans Haïti. «Le
+lecteur, dit-il, parcourra de la sorte toutes les phases de cette haute
+question: le passé, le présent, le commencement de l'avenir, l'avenir
+réalisé; il verra à l'oeuvre ces hommes dont les planteurs ont contesté
+l'intelligence, la bonté, l'éducabilité, et jusqu'à la ressemblance avec
+l'homme; alors il pourra les juger tels qu'ils sont. Toute une race
+vouée depuis des siècles à la barbarie et à l'esclavage, s'essayant à la
+liberté et faisant ses premiers pas dans la civilisation, quel sublime
+tableau! »
+
+Un voyage fait, en 1841, aux colonies anglaises et aux îles espagnoles,
+remplit tout le premier volume. Après avoir résumé l'histoire de l'acte
+mémorable du Parlement (28 août 1833), qui prononçait l'abolition de
+l'esclavage dans toutes les colonies de la Grande-Bretagne, M. Victor
+Schuleher examine quels ont été, à la Dominique, à la Jamaïque et à
+Antigue, les résultats de cette révolution. A Puerto-Rico et à Cuba,
+l'esclavage règne encore, plus impitoyable, plus horrible, plus
+dégradant que partout ailleurs; mais M. Schoelcher rappelle aux colons
+espagnols ces paroles prophétiques de M. de Humboldt: «Si la législation
+des Antilles et l'état de la race africaine n'éprouvent pas bientôt des
+changements salutaires; si l'on continue à discuter sans agir, la
+prépondérance politique passera entre les mains de ceux qui ont la force
+du travail, la volonté de s'affranchir et le courage d'endurer de
+longues privations. »
+
+Les habitants des colonies danoises, Saint-Thomas et Sainte-Croix, ne
+veulent d'affranchissement sous aucune forme, mais le gouverneur, M.
+Peter von Scholten, use largement de son pouvoir absolu pour améliorer
+la condition des esclaves, et l'émancipation française déterminerait
+infailliblement celle des îles danoises.
+
+Une intéressante histoire et une description détaillée de Haïti occupent
+environ les deux tiers du second volume, qui se termine par des
+réflexions sur le droit de visite et un coup d'oeil sur l'état de la
+question d'affranchissement. Le tome premier renferme, en outre, l'acte
+pour l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises, et une
+histoire abrégée de la traite.
+
+Ce nouvel ouvrage de M. Victor Schoelcher est plein de faits curieux,
+d'observations judicieuses et de nobles pensées. On sent en le lisant
+qu'il est écrit par un homme de coeur, qui exagère souvent le mal qu'il
+déplore comme le bien qu'il désire voir se réaliser, mais qui, du moins,
+alors même qu'il se trompe, ne commet jamais une erreur volontaire dans
+l'intérêt de la grande et sainte cause au triomphe de laquelle il a si
+généreusement consacré sa vie.
+
+_Voyages de la Commission scientifique du Nord en Scandinavie, en
+Laponie, au Spitzberg, aux Feroë_, pendant les années 1838, 1839 et
+1840, sur la concile _la Recherche_, commandée par M. Fabre, lieutenant
+de vaisseau, publiés par ordre du roi, sous la direction de M. PAUL
+GAIMARD, président de la Commission scientifique du Nord.--Géologie,
+minéralogie, métallurgie et chimie; par M. J. DUROCHER; première partie,
+première livraison. In-8 de treize feuilles trois quarts.--Paris. 1815.
+_(Arthus Bertrand)_ 5 fr. 50 la livraison; 6 fr. 50 par division
+séparée.
+
+Ce bel ouvrage, dont la première livraison vient de paraître, se
+composera de 20 volumes et de 7 atlas, contenant 316 planches. Il se
+divisera en neuf parties, auxquelles on peut souscrire séparément: 1º
+Astronomie, pendule, hydrographie, marées, 1 Vol.;--2º Météorologie, 3
+vol.;--3º Magnétisme terrestre, 2 vol.;--4º Aurores boréales, 1
+vol.;--5º Géologie, minéralogie, métallurgie et chimie, 2 vol.;--6º
+Botanique, géographie-botanique, géographie-physique, physiologie et
+médecine, 2 vol.;--7º Zoologie, 5 vol.;--8º Histoire de la Scandinavie.
+Histoire littéraire. Relation du voyage, 4 vol., par M. X. MAUMIER;
+Histoire et mythologie des Lapons, par M. LOESTADIUS;--9º Statistique de
+la Scandinavie, de la Laponie et des Feroë, 1 vol., avec un atlas de 56
+tableaux.
+
+La France avait exploré les contrées les plus reculées des mers du Sud;
+elle avait confié à ses marins de vastes missions, publié de magnifiques
+ouvrages sur l'Asie, sur l'Amérique, sur l'Océanie; elle pénétrait,
+après la glorieuse conquête d'Alger, dans l'intérieur de l'Afrique, et
+le Nord ne nous était guère connu que par les relations des Anglais, des
+Hollandais, des Allemands. La publication des _Voyages de la Commission
+scientifique du Nord, en Scandinavie, en Laponie, au Spitzberg et aux
+Feroë_ achèvera de combler cette lacune, qu'avait déjà remplie en partie
+le _Voyage en Islande et au Groenland_ ( 7 vol. in-8 et 2 atlas de 246
+planches).
+
+_Essais de Politique industrielle_.--Souvenirs de voyages. France,
+République d'Andorre, Belgique, Allemagne; par MICHEL CHEVALIER. 1 vol.
+in-8, 446 pages. Paris, 1843. _(Gosselin.)_ 8 fr. Les nouveaux Souvenirs
+de Voyage de M. Michel Chevalier contiennent la collection d'une série
+d'articles qui ont paru depuis 1836 jusqu'en 1842 dans le _Journal des
+Débats_, et l'auteur n'a pas expliqué pourquoi il réimprimait, sans les
+réunir par aucun lien, ces divers _Essais de politique industrielle_.
+Dès la première page le lecteur, qui cherche vainement une préface, se
+trouve transporté à Liège, en 1836. Et voyez quel est l'inconvénient de
+ces réimpressions textuelles: «Page 21, M. Michel Chevalier annonce que
+les belges sont à parlementer avec les Prussiens, pour obtenir la
+continuation des travaux du chemin de fer de Verviers à Cologne.» Cette
+nouvelle pouvait avoir de l'intérêt en 1836; mais maintenant que les
+négociations ont réussi, maintenant que le chemin de fer est presque
+achevé, à quoi bon nous répéter que les Belges sont à parlementer? M.
+Michel Chevalier a si bien compris la portée de cette objection, qu'il a
+ajouté à ses articles, beaucoup trop vieux pour l'année 1843,
+cinquante-deux notes de rectifications, qui font plus d'un quart du
+volume, c'est-à-dire cent vingt-cinq pages environ.
+
+De la Belgique, M. Michel Chevalier transporte son lecteur dans la
+vallée de l'Ariège et dans la république d'Andorre (1837); il visite
+ensuite Toulouse et Marseille (1838), puis la Bavière, la Saxe, la
+Bohème et l'Autriche (1840); enfin il termine ses pérégrinations
+industrielles en Alsace, où il raconte les fêtes de l'inauguration du
+chemin de fer de Strasbourg à Bâle.
+
+M. Michel Chevalier ne laisse rien perdre de ce qu'il a écrit. Outre les
+rectifications dont nous avons déjà parlé, les notes renferment un
+certain nombre de petits articles publiés à diverses époques par le
+_Journal des Débats_. Du reste, nous nous empressons de reconnaître que
+M. Michel Chevalier est un de ces écrivains dont on relit toujours les
+plus légères productions avec plaisir et avec profit. _Les Essais de
+politique industrielle_ doivent prendre place dans toutes les
+bibliothèques à côté des _Lettres sur l'Amérique du Nord_, et du grand
+ouvrage dont M. Gosselin vient de mettre en vente la dernière livraison,
+_Histoire et description des voies de communication aux Etats-Unis et
+des travaux d'art qui en dépendent_, 2 volumes in-4º et atlas in-folio
+de 25 planches.--50 fr.
+
+_Théorie du Jury_, ou Observations sur le jury et sur les institutions
+judiciaires criminelles anciennes et modernes; par C.-F. OUDOT, ancien
+conseiller à la Cour de Cassation (ouvrage posthume). 1 vol. in-8.
+Paris, 18743 _(Joubert)_. 7 francs.
+
+Avocat au Parlement de Dijon, substitut du procureur-général avant la
+révolution de 1789, M. Oudot fit successivement partie de l'Assemblée
+législative, de la Convention, du Conseil des Cinq-Cents et du Conseil
+des Anciens. Nommé, en 1799, suppléant à la Cour de Cassation, puis
+l'année suivante juge titulaire, il remplit ces honorables fonctions
+jusqu'en seconde Restauration.--La loi du 12 janvier 1816 l'avait exilé,
+celle du 11 septembre 1830 le rappela à Paris, où il mourut en 1841, âgé
+de quatre-vingt-six ans. Pendant la majeure partie de cette vie si bien
+remplie, M. Oudot travailla à son ouvrage du jury, qu'il chargea un de
+ses amis de publier après sa mort. Il s'était efforcé, comme il le dit
+lui-même, de réunir, dans un cadre resserré, tout ce qui lui avait
+semblé propre à faire apprécier les principes essentiels du jury, à en
+faire connaître l'esprit et le but, à en démontrer les avantages, afin
+d'attacher les hommes libres à cette institution par tous ses motifs qui
+doivent la leur rendre chère.
+
+M. Oudot ne s'occupe que du jury en matière criminelle. Il cherche
+d'abord l'origine du jury dans les anciennes institutions judiciaires
+des Germains; puis il compare ces institutions avec celles qui les ont
+remplacées au Moyen-Age, et avec le jury tel qu'il existe actuellement
+en Angleterre, aux Etats-Unis et en France; enfin, de ce rapprochement
+il déduit sa théorie du jury, c'est-à-dire les principes qui doivent
+constituer le jury dans le but qu'il doit atteindre.
+
+Dans cette seconde partie de son travail, M. Oudot a surtout examiné et
+cherché à résoudre les graves questions suivantes:--1º Quels sont les
+citoyens qui peuvent représenter la cité dans la mission des jurés?--2º
+Quelle doit être l'étendue de leurs pouvoirs?--3º Est-il nécessaire de
+soumettre l'accusation à un jury préalable?--4º Quel doit être le mode
+de la formation de la décision du jury de jugement?
+
+Le chapitre qui a pour titre: _Quelques idées sur la justice et sur le
+choix des jurés_, a un intérêt de circonstance.--Longtemps avant
+l'invention des _jurés probes et libres_, M. Oudot avait prédit (page
+47), «que l'attribution de choisir les jurés, donnée aux préfets,
+anéantirait le jury, et le convertirait en une commission judiciaire
+permanente et légale.»
+
+_Les Musées d'Espagne, d'Angleterre et de Belgique_. Guide et Memento de
+l'artiste et du voyageur, faisant suite aux _Musées d'Italie_, par LOUIS
+VIARDOT. 1 vol. in-18, format Charpentier.--Paris, 1843. _(Paulin.)_ 3
+fr. 50.
+
+M. Louis Viardot vient de faire pour les Musées d'Espagne, d'Angleterre
+et de Belgique, ce qu'il avait fait l'année dernière pour les Musées
+d'Italie, ce qu'il fera l'année prochaine pour les galeries de Munich,
+de Vienne et de Berlin. Le nouveau volume de la Bibliothèque des
+Connaissances utiles, mis en vente, cette semaine chez M. Paulin,
+renferme une description détaillée de toutes les oeuvres d'art que
+possèdent Madrid, Londres, Hamptoncourt, Bruges, Anvers et Bruxelles, et
+deux curieux chapitres sur l'Alhambra et l'abbaye de Westminster. Ces
+deux monuments célèbres qui, pour l'architecture et la statuaire, sont
+de véritables musées, coupent, par d'autres matières, l'inévitable
+monotonie des descriptions de tableaux.
+
+Comme les Musées d'Italie, les Musées d'Espagne, d'Angleterre et de
+Belgique serviront non-seulement de guide et de mémento aux artistes et
+aux voyageurs, ils se recommandent encore aux amis de l'art, qui se
+résignent à en étudier les monuments sans quitter leur pays.
+
+_Histoire naturelle de l'Homme_, comprenant des recherches sur
+l'influence des agents physiques et moraux considérés comme causes des
+variétés qui distinguent entre elles les différentes races humaines; par
+J.-C. PRITCHARD; traduite de l'anglais par le docteur F. ROULIN (40
+planches gravées et coloriées et 90 figures gravées sur bois,
+intercalées dans le texte). 2 vol. in-8.--Paris, 1843. _J.-B.
+Baillière_, libraire de l'Académie royale de Médecine. Prix: 20 fr.
+
+L'histoire naturelle de l'homme, dont le savant docteur Roulin publie
+une traduction, s'adresse moins aux savants qu'aux gens du monde, aux
+personnes qui, sans vouloir faire une étude spéciale de l'anthropologie,
+désirent avoir, sur ce sujet, des notions générales. M. le docteur
+Pritchard a indiqué rapidement, mais en traits distincts, d'une part,
+tous les caractères physiques, c'est-à-dire les variétés de couleurs, de
+physionomie, de proportions corporelles des différentes races humaines;
+de l'autre, les particularités morales et intellectuelles qui servent
+également à distinguer ces races les unes des autres. Il s'est en outre
+efforcé de faire connaître, autant que le permettait l'état actuel de la
+science, la nature et les causes de ces phénomènes de variétés. Dans ce
+but, il a décrit les différentes nations dispersées sur la surface du
+globe, et résumé tout ce qu'on sait du rapport qu'elles ont entre elles,
+tout ce qu'ont pu faire découvrir, relativement à leur origine et à la
+première période de leur histoire, les recherches historiques et
+philologiques.
+
+Cette étude achevée, ces prémisses posées, M. le docteur Pritchard en
+tire lui-même, à la lin de son second volume, la conclusion suivante.
+«En résumé, dit-il, si nous considérerons l'ensemble des êtres qui
+jouissent de l'exercice de la raison et possèdent l'usage de la parole,
+nous trouvons chez tous (quelque différence qu'ils puissent présenter
+d'une famille à l'autre, sous le rapport de l'aspect extérieur) les
+mêmes sentiments intérieurs, les mêmes désirs, les mêmes aversions;
+tous, au fond de leur coeur, se reconnaissent soumis à l'empire de
+certaines puissances invisibles; tous ont, avec une notion plus ou moins
+claire du bien et du mal, la conscience du châtiment réservé au crime
+par les agents d'une justice distributive, à laquelle la mort même ne
+peut les soustraire; tous se montrent, quoique à différents degrés,
+aptes à recevoir la culture qui développe les facultés de l'esprit, à
+être éclairés par la lumière plus vive et plus pure que le christianisme
+répand dans les âmes, à se conformer aux pratiques de la religion, aux
+habitudes de la vie civilisée; tous, en un mot, ont même nature mentale.
+Quand donc nous rapprochons de ce fait, qui est incontestable, ceux qui
+se rapportent à la diversité des instincts et des autres phénomènes
+psychologiques des animaux, diversité sur laquelle repose
+principalement, comme nous l'avons fait voir, la distinction des
+espèces, nous nous sentons pleinement autorisé à conclure que toutes les
+races humaines appartiennent à une seule et même espèce, qu'elles sont
+les branches d'un tronc unique.»
+
+_Voyage où il vous plaira_, avec vignettes, notes, légendes,
+commentaires, incidents, et poésies; par MM. TONY JOHANNOT, Alfred de
+Musset et P.-J. STAHL. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. _Hetzel_. 33
+livraisons à 50 centimes. (Ont paru 14 livraisons.)
+
+Le spirituel écrivain qui persiste à se cacher sous le pseudonyme de
+Stahl, l'auteur des _Scènes de la Vie publique et privée des Animaux_,
+n'a pris cette fois que deux collaborateurs, un homme de lettres et un
+dessinateur, MM. Alfred de Musset et Tony Johannot.--Il nous est
+impossible de nous prononcer sur le mérite d'un livre qui n'est pas
+encore achevé, sorte d'énigme poétique dont la dernière page doit
+contenir l'explication. Mais, ce qui est positif, c'est que le _Voyage
+où il vous plaira_ obtient dès à présent un grand et légitime succès,
+car jamais peut-être MM. Stahl et Alfred de Musset n'avaient écrit avec
+un style plus pur et plus élégant un conte plus original. Soit qu'il
+nous montre une jeune fille amoureusement suspendue au bras de son
+fiancé, soit qu'il nous représente des êtres fantastiques et bizarres,
+M. Tony Johannot fait toujours preuve d'un talent gracieux et distingué.
+Les auteurs du _Voyage où il vous plaira_ peuvent donc être certains
+qu'aucun des lecteurs qui ont entrepris avec eux cette charmante
+excursion ne les abandonnera en route.
+
+_Sylvio Pellico. Mes Prisons_, suivi du Discours sur les devoirs des
+hommes, traduction de M. Antoine DE LATOUR; avec des chapitres inédits,
+les additions de Maroncelli, et des notices littéraires et biographiques
+sur plusieurs prisonniers du Spielberg--Nouvelle édition illustrée par
+TONY JOHANNOT (100 gravures sur bois, dont 23 imprimées à part du
+texte), 10 livraisons à 50 centimes.--Paris, 1855. _Charpentier_.
+
+Le titre des Prisons est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en
+faire l'éloge; nous annonçons seulement la publication de cette nouvelle
+édition illustrée, dont la première livraison vient de paraître.
+
+Collection de Tableaux polytechniques, par une société d'anciens élèves
+de l'École polytechnique, de professeurs, etc.; sous la direction de M.
+Auguste BLUM.
+
+La plupart des connaissances humaines ont été résumées en tableaux
+synoptiques. On conçoit en effet de quelle importance sont des tableaux
+qui permettent d'embrasser d'un coup d'oeil un ensemble de faits, de
+saisir leurs rapports et leur enchaînement, qui servent, en un mot, à
+économiser le temps et à conserver des connaissances laborieusement
+acquises.
+
+Ce qu'on a fait depuis longtemps pour la géographie et pour l'histoire,
+une société d'anciens élèves de l'École polytechnique essaie de le
+faire pour les sciences positives, pour les mathématiques, la physique,
+la chimie, pour toutes les sciences exactes enfin, soit théoriques, soit
+d'application.
+
+Cette utile collection doit contenir quatre séries où seront résumés
+toutes les connaissances nécessaires pour l'admission aux écoles, tous
+les cours professés dans ces écoles, à la Faculté des sciences et aux
+écoles d'application.--La trigonométrie rectiligne, l'algèbre et la
+physique ont déjà paru.
+
+
+
+
+[Illustration.]
+
+Nouvelles Astronomiques.
+
+LA COMÈTE.
+
+A Paris, dans presque toute la France et dans une partie de l'Europe, on
+a déjà vu le nouvel astre qui vient de paraître d'une manière si
+complètement imprévue. On a admiré cette magnifique traînée lumineuse
+qui occupe environ le quart d'une demi-circonférence tracée à la surface
+de la voûte céleste. On a interrogé nos astronomes avec un empressement
+qui n'a pas toujours été éclairé, mais qui dénote du moins une louable
+curiosité des choses propres à élever l'esprit vers la contemplation des
+grandes lois de la nature. Nous sommes donc heureux de fournir à nos
+lecteurs quelques renseignements de l'authenticité desquels nous pouvons
+leur répondre.
+
+On dit, mais rien ne prouve encore, que la comète a été observée à Nice
+le 14 mars, et qu'elle l'a été à Madrid même avant cette époque. En
+France, le premier qui l'ait aperçue est, dit-on, un officier de ligne
+faisant sa ronde le 14, à Auxonne, où il est en garnison. Elle a été vue
+en divers lieux les jours suivants: à Paris, on n'a pu l'apercevoir
+avant le 17, et il est facile de se rendre compte des causes qui ont
+empêché qu'elle y fût signalée auparavant. En effet, en compulsant les
+registres météorologiques de l'Observatoire, on reconnaît qu'à partir du
+7, jour où le beau temps avait régné, le ciel a été constamment couvert
+jusqu'au 14 inclusivement. Le 15, il s'était éclairci; mais la lune
+était levée même avant le coucher du soleil, et comme elle donnait
+presque dans son plein, sa lumière éclipsait complètement la lumière
+beaucoup plus faible de la comète. Le 16, la lune était pleine; elle
+était levée bien avant la fin du crépuscule, et l'horizon était couvert
+de vapeurs.--Enfin, le 17, les astronomes de l'Observatoire, faisant une
+revue générale et rapide du ciel, vers 7 heures 3/4, au moment où, le
+crépuscule finissait et la lune n'étant pas encore levée, on pouvait
+reconnaître le ciel étoilé, aperçurent le phénomène qui se manifestait
+d'une manière si brillante sur l'horizon de Paris. Ils recherchèrent la
+direction et la longueur angulaire de la traînée lumineuse, qu'ils
+attribuèrent tout d'abord à une queue de comète; mais le noyau de
+l'astre était encore trop près de l'horizon pour qu'il leur fût possible
+de l'apercevoir. L'angle mesuré fut trouvé d'environ 39°. Le lendemain
+18 et le surlendemain 19, toutes les dispositions étant prises d'avance,
+on a pu observer le noyau assez brillant de la comète. Son diamètre
+apparent était de 2 à trois minutes. Il se trouvait à un degré environ à
+l'est de l'étoile êta, de la constellation de l'_Eridan_: la queue
+finissait à près de deux degrés au-dessus de l'étoile êta, du _Lièvre_.
+
+La longueur apparente de cette queue était ainsi d'environ 43°; sa
+largeur était d'un degré moyennement; elle restait très-mince dans toute
+son étendue, et ne soutendait vers son extrémité opposée au noyau qu'un
+angle d'environ un degré un quart. Elle paraissait très-légèrement
+infléchie vers cette même extrémité dans la direction de la position
+qu'elle venait de quitter, ce qui est une loi générale pour toutes les
+comètes. Une particularité très-digne d'attention, c'est que la queue
+offre, sur toute sa largeur, une teinte d'une intensité à peu près
+uniforme, tandis qu'ordinairement la queue des comètes est composée de
+deux parties plus intenses vers les bords, séparées par une bande
+centrale obscure, ce que l'on explique en attribuant à ce corps lumineux
+la forme d'un cône que nous voyons par le côté.
+
+Pour déterminer les éléments caractéristiques de la comète, et pour
+décider si, dans les catalogues, il s'en trouve une qui offre avec
+celle-ci des différences assez peu notables pour qu'elle puisse être
+rangée au nombre des astres périodiques, il faudrait une troisième
+observation, et malheureusement le mauvais état du ciel n'a pas permis
+de la faire jusqu'à ce jour. Ce contre-temps est d'autant plus
+regrettable, que la détermination des éléments paraboliques perdra de sa
+certitude si un intervalle trop long vient à séparer la troisième des
+deux premières. Cependant la comparaison de celles-ci a fait reconnaître
+que le mouvement apparent de l'astre est lent; qu'il a lieu dans le sens
+de l'ouest à l'est et du sud au nord, ce que les astronomes expriment en
+disant qu'il est direct en ascension droite et d'environ 2 degrés par
+jour, et que la déclinaison australe diminue, la comète se rapprochant
+de l'équateur d'environ 20' de degré en 24 heures.
+
+M. Arago a soumis l'astre à l'épreuve d'un instrument remarquable dont
+il est l'inventeur, et à l'aide duquel il est possible de reconnaître si
+la lumière que nous envoie un objet lui appartient en propre, ou si elle
+est simplement réfléchie. Jusqu'à présent on n'a reconnu aucune trace de
+_polarisation_ dans la lumière de la nouvelle comète; d'où l'on conclut
+que cet astre brille d'un éclat qui lui est propre, et ne nous réfléchit
+pas une fraction appréciable de la lumière du soleil.
+
+Notre gravure donnera une idée assez exacte de la position qu'occupait
+et de l'apparence qu'offrait la comète le dimanche 19, vers 7 heures et
+demie du soir, pour un spectateur parisien. La ligne inférieure
+représente le bord de l'horizon. Un voit que le noyau est placé près de
+l'étoile gamma, de L'_Eridan_ et que la queue se termine aussi près de
+l'étoile gamma, du _Lièvre_. A gauche et vers le haut de notre figure,
+_Syrius_, l'étoile la plus brillante du ciel, est indiquée par la lettre
+S. Au-dessus de la queue de la comète, on voit la belle constellation
+d'_Orion_, dont _Rigel_ (l'étoile marquée R) occupe la partie
+inférieure, et les _Trois Rois_ la partie moyenne. _Aldébaran_ ou
+_l'Oeil de Taureau_ est placé à droite, vers le bord supérieur; les
+_Hyades_, étoiles moins brillantes, sont groupées vers sa droite.
+
+La région du ciel que nous venons de décrire sommairement se trouve
+actuellement vers le sud-ouest entre 7 heures et demie et 8 heures du
+soir. Elle sera facilement reconnaissable pour tout lecteur qui aura
+notre gravure sous les yeux. C'est vers elle qu'il faudra chercher la
+comète, lorsque les circonstances atmosphériques le permettront.
+
+LUMIERE ZODIACALE.
+
+Un phénomène qui n'est pas très-rare sur notre horizon, mais qui doit
+toujours attirer l'attention des personnes pour lesquelles la
+contemplation des apparences célestes a quelque attrait, se manifeste
+depuis quelques jours avec une certaine intensité. Nous voulons parler
+de la _lumière zodiacale_. Une heure trois quarts environ après le
+coucher du soleil, lorsque les dernières lueurs du crépuscule, avec
+lequel il ne faut pas la confondre, sont complètement éteintes, on
+aperçoit une traînée lumineuse de forme lenticulaire, inclinée à
+l'horizon, et coupée par celui-ci vers sa base.
+
+Nos astronomes ont profité de l'apparition de cette lumière pour en
+comparer l'intensité avec celle de la comète. Ils ont reconnu que
+celle-ci est plus vive et moins rouge.
+
+
+
+
+Rébus
+
+EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
+
+Il ne manque pas d'escrocs par le temps qui court.
+
+[Illustration: Rébus.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK
+L'ILLUSTRATION, NO. 0004, 25 MARS 1843 ***
+
+***** This file should be named 33851-8.txt or 33851-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/3/8/5/33851/
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
diff --git a/33851-8.zip b/33851-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..37e83ea
--- /dev/null
+++ b/33851-8.zip
Binary files differ
diff --git a/33851-h.zip b/33851-h.zip
new file mode 100644
index 0000000..c202501
--- /dev/null
+++ b/33851-h.zip
Binary files differ
diff --git a/33851-h/33851-h.htm b/33851-h/33851-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..7204fd4
--- /dev/null
+++ b/33851-h/33851-h.htm
@@ -0,0 +1,3659 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'illustration, 0004, 25 Mars 1843 by Various</title>
+
+<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg">
+
+<style type="text/css">
+
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 10%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; width: 80px; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.sc {font-variant: small-caps}
+.lef {float: left}
+.mid {text-align: center}
+.rig {float: right}
+.sml {font-size: 10pt}
+.overl {font-size: 10pt; text-decoration: overline; text-align: center}
+.cont {width: 650px}
+.somm {float: left; width: 300px; font-size: 10pt; padding: 1em}
+
+span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+.poem p.i12 {margin-left: 6em}
+.poem p.i14 {margin-left: 7em}
+.poem p.i16 {margin-left: 8em}
+.poem p.i18 {margin-left: 9em}
+.poem p.i20 {margin-left: 10em}
+.poem p.i30 {margin-left: 15em}
+
+
+
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843
+
+Author: Various
+
+Release Date: October 10, 2010 [EBook #33851]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0004, 25 MARS 1843 ***
+
+
+
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+<hr class="full">
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="sommaire">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 49%;">
+<span class="sml">Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.<br>
+Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mens. br., 2 fr 75.</span>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 2%;">
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 49%;">
+<span class="sml">Ab. pour les Dep.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.<br>
+pour l'étranger,--3 mois. 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an. 40 fr.</span>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+<p class="mid"><b>Nº 4 Vol. I.--SAMEDI 25 MARS 1843.</b><br>
+Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé.
+</p>
+<hr class="full">
+
+<div class="somm">
+
+<h4>SOMMAIRE.</h4>
+<p><b>La France et l'île Taïti</b>. Histoire et description géographique de Taïti.
+<i>Vue de Taïti; Portrait de la reine Pomaré; Carte.</i>--<b>Plan de la
+Pointe-à-Pitre.--Courrier de Paris</b>. Le Soleil, la Comète, le bal d'Arual
+et le bal de l'association dramatique.--<b>Le bal de l'Opéra et la
+Mi-Carême</b>. <i>Une Voiture de Masques; Un bal masqué à l'Opéra.</i>--<b>Théâtres</b>.
+Charles VI, Gaïffer, le Mariage au Tambour, le Succès, la Nouvelle
+Psyché. <i>Portraits de MM. Casimir Delavigne et Halévy; Scènes
+principales du Mariage au Tambour et de la Nouvelle
+Psyché.</i>--<b>Beaux-Arts</b>. Salon de 1843. <i>Deux Vues du grand salon carré,
+avec 42 tableaux.</i>--<b>Le Rat amoureux</b>, conte par M. A.
+<i>Gravure.</i>--<b>Industrie</b>. Des claviers typographiques <i>Trois
+Gravures.</i>--<b>Bulletin bibliographique.--Annonces.--Nouvelles
+astronomiques.</b> La Comète; Lumière zodiacale.
+<i>Gravure.</i>--Rébus.</p>
+</div>
+
+<h3>La France et l'île Taïti.</h3>
+
+<p>L'extension du protectorat de la France dans l'océan Indien, sur la
+demande formelle de la reine Pomaré, souveraine de Taïti et de tout
+l'archipel de la Société, voilà la nouvelle de la semaine.</p>
+
+<p>Parmi les journaux politiques, quelques-uns ont fait valoir outre mesure
+l'importance de ce fait. Il est bien vrai que l'établissement de notre
+domination dans une île plus considérable et plus riche que celles des
+Marquises, et qui heureusement n'en est pas très-éloignée, offre des
+avantages sous le rapport du développement de notre marine marchande et
+de nos relations maritimes. Tout ce petit archipel est riche en bois de
+construction. Le riz, le café, la canne à sucre, y croissent en
+abondance, et la pêche des perles et de la nacre y est très-productive.
+Loin d'être anthropophages comme dans les Marquises, les habitants,
+adroits et industrieux, sont de tous les Polynésiens les plus avancés en
+civilisation. Chez eux le christianisme, grâce aux efforts des
+missionnaires, a détruit l'idolâtrie, et tout, moeurs et lois, y respire
+la bienveillance et la douceur. Mais quelle seraient, en cas de guerre,
+les conséquences de la position que nous prenons là? L'Amérique du Sud,
+et particulièrement le Chili, se fortifiant, nous offriront-ils assez
+tôt un point d'appui dans ces parages, et saurons-nous enfin nous y
+ménager une alliance solide? Tant que ces divers points font question,
+serait-il sage de mettre absolument sur la même ligne les dépenses qui
+pourront être demandées pour la Polynésie et celles qu'on doit faire,
+nous ne dirons pas pour l'Algérie, qui est à nos portes, mais même pour
+la Martinique, grande et sûre position militaire, pour Bourbon et pour
+cette malheureuse. Guadeloupe, qui a jadis résisté huit années à
+l'Angleterre?</p>
+
+<p>D'autres journaux, à propos de cette lointaine conquête pacifique et
+aussi de notre établissement lilliputien des îles Marquises, ont rappelé
+la queue coupée du chien d'Alcibiade, qui occupa tant jadis les Français
+d'Athènes. Mais ceux qui, dans cette hypothèse, profiteraient le plus de
+cette petite diversion nouvelle, cette fois due au hasard, ont-ils été
+bien sincèrement enchantés de la bonne volonté de la reine Pomaré pour
+eux, et n'y a-t-il pas là une nouvelle source de contestations possibles
+avec la Grande-Bretagne?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Vue de la baie de Pape-ti, à Taïti.</b></p>
+
+<p>Quant à nous, quelles que soient ces conséquences, ce petit événement
+nous semble avoir une signification supérieure; à son importance
+présente. Qu'on y prenne garde; c'est après avoir expulsé de l'île les
+missionnaires anglicans et méthodistes qui voulaient les empêcher de
+danser et de jouer de la flûte, que ces pauvres sauvages se sont mis
+sous la protection du pavillon français, du pavillon des <i>Oui-Oui</i>,
+comme ils nous appellent en leur langue, sans doute grâce à notre
+laisser-aller et à notre humeur plus enjouée et plus facile. C'est un
+nouveau symptôme de la frayeur qu'inspire au monde, et surtout au midi,
+le joug de l'Angleterre. C'est une nouvelle preuve, entre mille, de la
+supériorité de notre civilisation plus douce, plus tempérée, plus
+artiste et plus naturellement expansive, sur le génie britannique, plus
+militaire, plus méthodiste et calculateur.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/001b.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La reine Pomaré.</b></p>
+
+<p>Quand les illustres navigateurs Cook et Bougainville, pénétrant les
+premiers dans l'océan Pacifique, virent s'élever de son sein embaumé
+toutes ces îles inconnues, toutes couvertes, des bords riants de la mer
+aux cimes bleues des montagnes, de verdure, de fruits et de fleurs, leur
+imagination leur rappela de suite les plus charmants souvenirs du
+paganisme antique, Idalie, Paphos et Cythère. Plus tard, l'âme plus
+austère des graves missionnaires chrétiens, en voyant ces heureuses
+peuplades parées plutôt que vêtues de branches de figuier, faire voler
+en chantant sur ces îlots toujours calmes leurs doubles canots aux
+voiles de jonc, tout banderolés de fleurs et de plumes brillantes, se
+laissa aussi charmer, et se souvint du paradis terrestre. Chanter et
+danser semblaient à ces sauvages toute la vie, et la religion même; les
+soins pénibles de l'existence, ils les ignoraient, se désaltérant sans
+peine au courant de leurs mille ruisseaux, et cueillant sans travail,
+pour se nourrir, le pain sur les arbres. Et c'est à ces molles
+populations, pour qui la douce morale de l'Évangile semblait sévère, que
+le rigorisme des missionnaires puritains a voulu imposer la dure et
+sombre religion de la Bible, les contraignant, entre autres vexations, à
+ne plus danser le jour du Seigneur, c'est-à-dire, et à la lettre dans
+l'esprit de ces peuples, à être impies ce jour-là pour honorer Dieu.
+Plus de danse à Taïti; à Taïti plus de jeux, plus de musique! Faut-il
+s'étonner que cette tyrannie, assurément plus déplacée là que partout
+ailleurs, ait presque dépeuplé ces places fortunées, en précipitant les
+malheureux sauvages dans l'intérieur des terres, c'est-à-dire dans les
+montagnes, où ils dansent moins gaiement, sans doute, qu'aux bords
+enchantés de la mer, mais enfin où ils peuvent danser librement? Depuis
+longtemps ce petit pays luttait contre cette tyrannie des missionnaires
+protestants, et en 1825, les Anglais avaient offert leur médiation; elle
+fut refusée, et l'île proclama son indépendance. Voilà maintenant que la
+reine Pomaré, redoutant de tomber tôt ou tard sous la férule
+britannique, a saisi au vol, d'instinct et apparemment sans avoir étudié
+l'histoire, l'occasion d'abriter son île sous le pavillon de ce peuple
+qui écrivait il y a cinquante ans, sur les ruines fumantes de la
+Bastille: <i>Ici l'on danse!</i></p>
+
+<p>Pour mieux comprendre ce qui manque à ces missionnaires anglicans, et,
+en général, le défaut absolu de flexibilité du génie anglais et son
+impuissance à civiliser véritablement le monde, qu'on se rappelle ces
+prodiges de bon sens pratique dans l'apostolat, et, si on peut parler
+ainsi sans profanation, ces miracles d'esprit dans l'exercice de la
+charité et jusque dans le martyre, tentés et accomplis jadis par nos
+missionnaires catholiques sur les bords du Paraguay. Là, malgré la
+beauté du climat et au milieu des plus riches dons de la nature, la
+population sauvage, vivant dans des antres ou sur les branches des
+arbres, indolente, stupide et féroce, loin de ressembler en rien à celle
+de Taïti, semblait n'offrir à l'oeil chrétien que le type le plus laid
+de l'homme primitif dégradé par la chute. Eh bien! que firent nos
+missionnaires? Ils se contentèrent d'abord d'attraper doucement
+quelques-uns de ces oiseaux d'espèce nouvelle; ils les apprivoisèrent
+peu à peu, leur enseignèrent la musique, et, en les faisant chanter en
+choeur, ils purent s'en servir pour attirer dans leurs filets les
+oiseaux encore sauvages. On peut voir dans le <i>Génie du Christianisme</i>.
+comment le zèle religieux et l'intelligence de ces bons missionnaires
+surent réaliser de nouveau au Paraguay, comme le dit Charlevoix
+lui-même, «les merveilles des Amphion et des Orphée.» Puis, quand les
+sauvages furent rassemblés en cités, leurs habiles instituteurs se
+hâtèrent-ils tant de parler à ces âmes enfantines le langage abstrait de
+la sévère raison? Loin de là. Le même Charlevoix raconte que les pères
+avaient établi partout des jeux, des courses de bagues, où ils
+assistaient, distribuant les prix eux-mêmes: ils avaient introduit
+partout des danses à la manière des Grecs. C'est ainsi, et en se
+conformant sagement aux conditions du climat et aux moeurs naturelles du
+pays, qu'ils parvinrent à agir rapidement sur ces moeurs, à les
+transformer, et à fonder cette république chrétienne de sauvages dont
+Muratori a si bien dit: «C'était un christianisme heureux,
+<i>cristianesimo felice</i>.»</p>
+
+<p>Que ceux-là donc qui, trompés par le courant quotidien des accidents
+politiques, seraient portés à désespérer de la fortune de la France et
+du génie de notre civilisation, parce qu'un nuage les voile
+passagèrement, se rassurent. Le génie national sommeille, il se
+réveillera. Si la sympathie de l'Europe pour nous s'est, à nos côtés et
+de toutes parts, un peu refroidie, ne semble-t-il pas qu'aux extrémités
+du monde un instinct divin parle mystérieusement de nos destinées à
+l'oreille des sauvages? voyons-y hardiment un gage d'espérance et soyons
+plus confiants. Si l'Europe n'a pu supporter la monarchie universelle
+des <i>Oui-Oui</i>, comme nous appellent naïvement les Taïtiens, comment
+craindre sérieusement que le monde accepte à jamais l'universelle
+domination de la race anglaise, qui ne sait dire <i>oui</i>, elle, que quand
+on lui offre un profit matériel bien clair et bien net, et qui, hors de
+là, répond impitoyablement <i>non</i> à ce bon empereur de la Chine, quand il
+réclame pour son peuple le droit de ne point s'empoisonner, et encore,
+et toujours <i>non</i>, à cette aimable reine Pomaré, qui a le bon esprit de
+ne pas laisser prescrire ou tomber en désuétude le droit de danser, si
+sacré à Taïti!</p>
+
+<p>Histoire et description géographique de l'Archipel de Taïti.</p>
+
+<p>«Au milieu de la vaste mer du Sud, s'élève, comme la reine de l'Océan
+Pacifique, la délicieuse O'Taïti, écrivait, en 1825, un voyageur
+français; une verdure toujours fraîche couronne ses pics volcanisés; ses
+rivages et ses récifs disparaissent sous les forêts de cocotiers dont
+les immenses parasols de verdure sont sans cesse balancés par les molles
+brises des vents alizés. Là, sous un ciel dont la température est tiède,
+vivent d'heureux insulaires; leurs jours se succèdent sans secousses, et
+leurs occupations du lendemain sont semblables à celles des jours
+écoulés.»</p>
+
+<p>Cette description n'était déjà plus vraie à l'époque où elle fut écrite.
+La nature n'avait rien perdu à Taïti de sa fertilité, de sa beauté et de
+sa fraîcheur; l'air y demeurait toujours aussi pur et aussi doux, mais
+les habitants n'y jouissaient plus du même calme et du même bonheur. La
+population, qui, cinquante aimées auparavant, s'élevait au chiffre de
+150,000 âmes, était déjà descendue à dix ou douze mille.</p>
+
+<p>Le groupe Polynésien, connu sous le nom d'archipel de Taïti, et appelé
+jadis les îles de la Société, ou îles Géorgiennes, se compose de onze
+îles: Maïtia, Taïti, Eimeo, Tabou-Emanou, Wahyne, Raiatea, Tahaa,
+Bora-Bora, Toubaï, Maupiti et Tetoua-Roa. <i>Taïti</i>, la plus grande de ces
+onze îles, est une terre élevée, s'abaissant de toutes parts vers ses
+bords pour former une bande circulaire de terrain littoral, le seul
+habité et livré à la culture. La ceinture de récifs qui l'entoure offre
+çà et là quelques îlots, et s'ouvre, d'espace en espace, en de larges et
+profondes passes, conduisant aux mouillages intérieurs. L'île entière,
+du N.-O. au S.-E., a près de quarante milles de longueur, sur une
+largeur qui varie de 6 à 21 milles. Elle s'étend du 17° 28' au 17° 56'
+latitude sud, et du 151° 24' au 152° 1' longitude ouest. Un isthme bas,
+submergé dans les marées hautes, la divise en deux péninsules inégales,
+dont la plus grande est ronde et la plus petite ovale: la plus grande
+s'appelle Taïti, la seconde Taïa-Rabou. Taïti est le nom que les
+insulaires donnent à leur île. Quand Bougainville leur demanda: «Comment
+se nomme votre île? ils répondirent: <i>O'Taïti</i>, c'est Taïti.»
+Bougainville et plusieurs navigateurs ont désigné sous le nom de O'Taïti
+la reine de la Polynésie.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002x.png"><br><b>(La flèche indique la direction des îles Marquises, à
+1450 kilomètres nord-est.)</b></p>
+
+<p>«La découverte de Taïti, longtemps attribuée à l'Espagnol Quiros, dit M.
+Louis Reybaud dans son nouvel ouvrage sur la <i>Polynésie et les îles
+Marquises,</i> ne semble pas remonter au delà de la reconnaissance positive
+du capitaine anglais Wallis en 1767. Wallis, à l'aide de ses canons, se
+fit promptement respecter sur les plages de l'île, et à ce premier
+succès il joignit bientôt la conquête de la reine Berea, dont les
+anciennes relations vantent le port majestueux. Bougainville, qui visita
+Taïti quelques mois après Wallis, n'aspira pas aux mêmes bonnes
+fortunes; mais son équipage utilisa si bien cette heureuse relâche, que
+l'amiral crut devoir donner à l'archipel un nom mythologique en harmonie
+avec ses moeurs amoureuses; il l'appela <i>Nouvelle Cythère</i>. Cook,
+voyageur plus sévère encore, ne fut point insensible aux séductions du
+pays, à la candeur, aux grâces de ses habitants; il parut trois fois à
+Taïti, et chaque fois ce furent de nouvelles fêtes, de nouveaux élans
+d'affection, de nouveaux témoignages de bienveillance. Les divers
+navigateurs qui y jetèrent l'ancre à leur tour, l'Espagnol Bonechea,
+Vancouver, l'Anglais Sever, du brick <i>Lady Penrhyn</i>, le capitaine Bligh,
+du sloop <i>Bounty</i>, le capitaine New, du <i>Dedalus</i>, n'eurent qu'à se
+louer également des procédés de ce peuple hospitalier et paisible. Aux
+fléaux que leur apportait la civilisation, ces sauvages ne surent
+répondre que par la résignation la plus touchante.»</p>
+
+<p>En 1797, la société des missions de Londres envoya à Taïti le <i>Duff</i>,
+capitaine Wilson, qui y laissa quelques apôtres dévoués. Le roi du pays
+était alors Pomaré; il régnait au nom de son fils Otou, depuis célèbre
+sous le nom de Pomaré II. Ce chef fit aux missionnaires le meilleur
+accueil, et soit par calcul, soit par suite d'une méprise, le
+grand-prêtre de l'idolâtrie indigène ne se montra pas moins dévoué à
+leur fortune.</p>
+
+<p>Les Taïtiens avaient bien reçu les missionnaires anglicans: ils les
+écoutaient; ils réclamaient leurs secours comme mécaniciens, comme
+ouvriers intelligents et habiles, mais ils ne se convertissaient pas. En
+1805, lors de la mort de Pomaré Ier, qui eut pour successeur son fils,
+Pomaré II, ils se moquaient encore tous du Dieu des chrétiens; car,
+selon eux, il n'était que le serviteur du grand Oro, le maître du monde.
+La guerre civile qui éclata à cette époque força les missionnaires à
+quitter l'archipel, pour se rendre à Port-Jackson (1809). On ne laissa
+que deux pasteurs, M. Haywood, à Wahyne, et M. Nott, à Eimeo.</p>
+
+<p>Cependant, Pomaré, vaincu par ses ennemis, et retiré à Eimeo, cessa tout
+à coup de croire à la religion de ses pères. Le dieu Oro se déclarait
+contre lui, le dieu des chrétiens pouvait lui être favorable. Il se fit
+baptiser par M. Nott, reparut à Taïti, triompha à son tour de ses rivaux
+idolâtres, et, vers la fin de 1815, demeura souverain absolu de tout
+l'archipel. Ses sujets suivirent son exemple et demandèrent le baptême.
+Rappelés par M. Nott, les missionnaires revinrent de Port-Jackson; et,
+deux années après la victoire de Pomaré, on eût vainement cherché dans
+toutes ces îles le moindre vestige de l'ancien culte.</p>
+
+<p>Malheureusement pour les indigènes, les missionnaires ne se contentèrent
+pas de les convertir et de les moraliser; ils voulurent les gouverner.
+En 1821, à la mort de Pomaré II, ils s'emparèrent de la personne de
+l'héritier du trône, dont ils prétendaient se servir comme d'un
+instrument. En 1824, ils le firent couronner avec pompe; et, pour abolir
+à jamais l'influence des grands feudataires, ils promulguèrent une loi
+qui établissait dans l'archipel une sorte de gouvernement représentatif.
+Pomaré III mourut en 1827, et les deux reines qui régnèrent après lui
+sur Taïti, Pomaré Wahyne comme régente, Aimata Wahyne comme reine, ne
+souffrirent qu'impatiemment un joug qu'elles ne pouvaient pas encore
+briser.</p>
+
+<p>Telle était la situation politique et religieuse de l'archipel de Taïti,
+lorsque la Société des Missions catholiques y envoya, en 1836, deux
+prêtres français, MM. Caret et Laval. À la nouvelle du débarquement de
+ces deux missionnaires, l'Église luthérienne, déjà affaiblie par un
+schisme et vivement effrayée, ameuta contre les nouveaux venus la
+population de Taïti, et excita une espèce d'émeute, dont ils faillirent
+devenir victimes. M. Moërenhout, alors chargé d'affaires des Etats-Unis,
+intervint à temps, et les sauva; mais le chef de la mission anglicane,
+Pritchard, n'était pas homme à s'arrêter à mi-chemin. «Cumulant, dit
+l'écrivain que nous avons déjà cité, les fonctions de ministre du culte
+et celles d'agent commercial, il réunit les hommes dévoués de sa double
+clientèle, fit entourer la maison dans laquelle se trouvaient les
+prêtres français, les en arracha après avoir enlevé la toiture, et les
+rembarqua de vive force sur la goélette qui les avait amenés. Vainement
+M. Moërenhout essaya-t-il de défendre ces malheureux, il ne réussit qu'à
+se faire destituer par le gouvernement des Etats-Unis, qui lui reprocha
+d'avoir agi contre les intérêts de la foi luthérienne. Une autre
+vengeance, plus mystérieuse et plus cruelle, attendait, à quelque temps
+de là, ce digne négociant. Assailli nuitamment dans sa demeure et
+réveillé en sursaut, il se trouva face à face d'un homme qui le renversa
+d'un coup de hache, et tua sa femme d'un second coup. Cet assassin était
+un sujet anglais, qui échappa à la justice locale, et qui, en
+assassinant M. Moërenhout, croyait sans doute servir les haines de ses
+coreligionnaires. Tant de services rendus aux sujets français, et si
+cruellement expiés, méritaient quelque retour de la part de notre
+gouvernement. M. Moërenhout fut accrédité par la France auprès des
+autorités de Taïti.»</p>
+
+<p>Des outrages pareils ne pouvaient pas demeurer impunis. Les îles
+Sandwich avaient été le théâtre de scènes à peu près semblables, et
+l'intolérance religieuse appelait une répression éclatante. <i>La Vénus</i>
+et <i>l'Artémise</i> reçurent toutes les deux des instructions à ce sujet.
+<i>La Vénus</i>, capitaine Dupetit-Thouars, arriva la première à Taïti; et,
+par un singulier hasard, elle s'y croisa avec l'expédition du capitaine
+Dumont-d'Urville, composée des corvettes <i>l'Astrolabe</i> et <i>la Zélée</i>. Le
+capitaine Dupetit-Thouars entra hardiment dans le bassin de Pape-Iti;
+et, après avoir mis le village sous le feu de son artillerie, il
+demanda: 1º le libre accès de Taïti pour tous les Français, prêtres ou
+laïques; 2º une amende de 2,000 gourdes; 3º un salut de vingt-un coups
+de canon pour le pavillon national. La jeune reine, furieuse contre les
+missionnaires, leur signifia de s'exécuter promptement, et pour l'argent
+et pour le salut.</p>
+
+<p>Pritchard avait obéi, mais, <i>la Vénus</i> partie, il essaya de prendre sa
+revanche et fit d'abord révoquer la loi qui assurait aux missionnaires
+français l'accès de Taïti. A cette nouvelle, qu'elle apprit à Sidney,<i>
+l'Artémise</i> revint à Pape-Iti, et le commandant Laplace exigea: 1º que
+les Français fussent traités dans l'île à l'égal de la nation la plus
+favorisée; 2º qu'un emplacement fut désigné pour la construction d'une
+église catholique, et toute liberté accordée aux prêtres français d'y
+exercer leur ministère.--Après une longue et orageuse discussion dans le
+grand-conseil, les chefs de file déclarèrent à l'unanimité qu'ils
+acceptaient les conditions posées par le commandant français.</p>
+
+<p>Il paraît, si nous en croyons les dernières nouvelles, que ces
+conditions n'ont pas été tenues; car une lettre, écrite de Valparaiso,
+le 1er novembre dernier, à bord de la frégate <i>la Reine Blanche</i>, par M.
+le contre-amiral Dupetit-Thouars, contenait le paragraphe suivant:</p>
+
+<p>«Par suite des griefs et des réclamations de nos nationaux à Taïti, M.
+Dupetit-Thouars ayant cru devoir exiger de la reine Pomaré et des chefs
+principaux qui constituent le gouvernement de cette île et de l'archipel
+une indemnité de 10,000 piastres fortes, réparation facile, eu égard à
+l'abondance du numéraire dans ce pays, les communications qui
+s'établirent immédiatement à ce sujet furent bientôt suivies de la
+demande officielle de la protection du roi des Français, avec l'offre de
+souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré, et de la direction
+des affaires des blancs à Taïti.</p>
+
+<p>«Cette proposition, si honorable pour la France, et dont les
+conséquences surtout peuvent être avantageuses pour nos établissements
+des îles Marquises, avait adouci les dispositions rigoureuses motivées
+par les procédés du gouvernement taïtien envers nos compatriotes, et
+engagé l'amiral à accepter, sauf rectification, le protectorat et la
+souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré.</p>
+
+<p>«De plus, et pour éviter toute rétractation, aussi bien que pour
+s'assurer que rien ne pourrait être tenté contre Taïti avant que le
+gouvernement français ait eu le temps de se prononcer sur cette affaire,
+l'amiral avait, de concert avec la reine, établi un gouvernement
+provisoire pour la direction des affaires des blancs, et joint le
+pavillon de France, sous forme de yacht, à celui des îles de la Société.
+Enfin il a cru devoir prendre, dans l'intérêt de la France, les mesures
+propres à faciliter l'adjonction des États de cette reine de la
+Polynésie à la France, et à assurer des droits d'autant plus légitimes,
+que c'est de plein gré et spontanément qu'on s'est offert à nous.»</p>
+
+<p>D'un autre côté, voici ce qu'on lisait dans <i>le Messager</i>:</p>
+
+<p>«Le gouvernement a reçu des dépêches du contre-amiral Dupetit-Thouars,
+qui lui annoncent que la reine et les chefs des îles Taïti ont demandé à
+placer ces îles sous la protection du roi des Français. Le contre-amiral
+a accepté cette offre, et pris les mesures nécessaires, en attendant la
+ratification du roi, qui va lui être expédiée.»</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002small.png"><br><a href="images/002large.png">(Agrandissement)</a><br><b>Plan de la Pointe-à-Pitre GUADELOUPE</b><br>Dressé par <span class="sc">M
+Lemonnier de La Croix</span>, ex-architecte--voyer de la ville de la
+Pointe-à-Pitre]</p>
+
+<p><b>1. Église--2. Hôpital.--3. Tribunal.--4. Théâtre--5. Caserne d'infanterie
+de marine.--6. Prisons.--7. Entrepôt.--8. Douane.--9. Arsenal.--10.
+Caserne de la gendarmerie.--11. Bureaux de la marine.--12. Magasins des
+pompiers.--13. Mairie.--14. Trésor--15. Halle à la boucherie.--16. Halle
+aux poissons.--17. Corps-de-garde.--18. Bureaux de la police.--19.
+bureaux de l'administration intérieure.--20. Presbytère.</b></p>
+
+
+<p><i>Les quais de la Pointe-à-Pitre:</i> c'est là que les navires débarquent
+leurs marchandises européennes, et chargent, en retour, les boucauts de
+sucre. Les cales qui coupent les quais ont pour objet de faciliter
+l'embarquement et le débarquement des marchandises dans de grandes
+gabarres (espèce de bateau plat, qui peut porter trente milliers
+pesant).</p>
+
+<p>Les maisons construites sur les quais étaient toutes à deux étages.</p>
+
+<p>Tout le haut commerce habitait les quais. Au rez-de-chaussée étaient de
+vastes magasins à sucre et les bureaux, au premier et au second était
+l'habitation du négociant. Il y avait fort peu de maisons occupées par
+plus d'une famille.</p>
+
+<p><i>Le quai Tabanon</i> était, après six heures du soir, le rendez-vous des
+négociants. C'était la petite bourse où l'on parlait d'affaires et de
+beaucoup d'autres choses. Il en était de même au coin de la rue des
+Abîmes ou d'Arbaud; mais là il y avait moins de négociants; l'assemblée
+s'y composait plus particulièrement d'avoués et d'avocats.</p>
+
+<p>Les jeunes gens se réunissaient le soir aux écuries publiques de M.
+Chauve; construites sur la place de la Victoire, au coin de la rue
+Tascher. Les allées de la place de la Victoire étaient aussi une des
+promenades du soir. Le dimanche, les matelots venaient sous ces grands
+et beaux arbres, vendre leur petite pacotille.</p>
+
+<p>Le soir du même jour, les nègres se réunissaient sur la place de la
+Victoire, depuis six heures jusqu'à huit, en dansant entre eux
+accompagnés du <i>bamboula</i>. Ils étaient divisés par groupes de
+différentes nations.</p>
+
+<p><i>La rue d'Arbaud</i>. Là étaient les études de notaires, d'avoués, les
+bazars, les horlogers, bijoutiers; presque toutes les maisons étaient
+ornées de balcons, et la haute bourgeoisie de la ville occupait les
+premiers, comme sur les quais.</p>
+
+<p><i>La rue des Abîmes</i> était habitée par le petit commerce, les
+quincailliers, les chapeliers, les cordonniers, les faïenciers, les
+marchands de rouennerie, de nouveautés, les tailleurs, les cabaretiers.
+La poste était dans cette rue.</p>
+
+<p><i>Place du Marché</i>. Les nègres descendaient tous les dimanches des
+campagnes, pour vendre leurs provisions sur la place du Marché. On y
+tenait cependant tous les jours des marchés, mais moins considérables.</p>
+
+<p>Les troupes manoeuvraient sur la <i>place de lu Victoire</i>.</p>
+
+<p>Toutes les maisons qui avoisinaient le <i>canal Vatable</i> étaient en
+général occupées par la classe inférieure.</p>
+
+<p>Sur le quai <i>Ladernoy</i>, il y avait une grande maison consacrée au cercle
+du commerce. Là se donnaient les plus beaux bals. Tous les soirs les
+habitants s'y réunissaient pour jouer au billard et aux cartes.</p>
+
+<p>De tous les cafés, le plus fréquenté était le <i>café Américain.</i> Il était
+situé au coin du <i>quai Tabanon</i>. C'était le rendez-vous des officiers,
+des marchands et des jeunes gens.</p>
+
+<p><i>L'hôtel des Bains</i>, en face du palais de justice, où descendaient de
+préférence les habitants de la campagne, avait un bon restaurant.</p>
+
+<p>Un autre hôtel était établi sur le quai, au coin de la rue Marligue.</p>
+
+<p>A sept heures du soir, on tirait un coup de canon de l'arsenal pour
+faire rentrer les soldats.</p>
+
+<p>A huit heures, on sonnait la cloche pour faire rentrer les esclaves.</p>
+
+<p>Tous les individus qui étaient surpris dans les rues après huit heures,
+sans fanal et sans permis, étaient arrêtés et conduits au bureau de
+police.</p>
+
+<p>Les rues étaient balayées tous les jours par les condamnés: de la chaîne
+de police correctionnelle. Les galériens étaient employés aux travaux du
+port et des escarpements.</p><br>
+
+<h2>Courrier de Paris</h2>
+
+<p>31 mars</p>
+
+<p>Ce qu'il y a de plus nouveau à Paris, au moment où je vous écris, c'est
+le soleil. Nous sommes blasés sur tout le reste; toutes les nouveautés
+écloses cet hiver sont déjà fanées, et l'on n'en parle plus. Les
+pianistes-prodiges, les chanteurs sans pareils, les violonistes plus ou
+moins norwégiens, ont passé en quelques semaines; Ronconi a dû partir
+hier pour Vienne; depuis quinze jours la pâle ombre de Paganini a repris
+la route de Naples, sous le nom et avec le passe-port de Sivori; et si
+l'honorable Thimothy Haahlio, envoyé du roi des îles Sandwich, et parti
+de la rade de Honolulu, sur la goélette <i>l'Embuscade</i>, n'était pas
+débarqué, depuis lundi dernier, à l'hôtel Meurice, Paris--chose
+singulière--se trouverait positivement à court de phénomènes vivants.
+<i>Les Burgraves</i>, il est vrai, ont donné un coup de trompette; mais on
+les a laissés faire. D'ailleurs ils vont avoir bientôt une redoutable
+concurrence. Les deux fils de la reine Pomaré sont attendus d'un jour à
+l'autre. Ils viennent, au nom de leur auguste mère, faire hommage-lige à
+la France, dans la personne de S. M. Louis-Philippe. Nous aurons bientôt
+des coiffures à la Pomaré et des robes couleur taïti. Que pourront
+cependant les <i>Burgraves</i>, eux qui ne sont pas même tatoués?</p>
+
+<p>Après un noir hiver, après des jours pluvieux et sombres, savez-vous en
+effet rien de plus charmant et de plus nouveau que le soleil? Dans cette
+ville qui a la prétention d'être l'amour et les délices du monde, le
+soleil est une chose de hasard, une exception, une rareté. On passe huit
+mois ici dans les brouillards, dans la pluie, dans la boue, dans la
+nuit. Paris, pendant les deux tiers de l'année, serait condamné à vivre
+comme un Lapon ou un Groenlandais, s'il n'avait eu l'esprit d'inventer
+les trottoirs, les becs de gaz et les citadines.--Pour en revenir au
+soleil (un autre jour je vous parlerai de la lune), il s'est conduit
+cette année d'une manière toute particulière; d'ordinaire il annonce son
+arrivée avec de certains ménagements. En attendant l'éclatante
+apparition de sa royauté enflammée, de sa face d'or et de pourpre, il
+détache quelques petits rayons en éclaireurs, pour préparer sa route:
+ceux-ci se glissent doucement à travers les nuages et envoient de pâles
+reflets sur les toits et aux vitres des maisons. Ce sont là les
+premières escarmouches de la lutte qui s'engage, vers les derniers jours
+de mars et le commencement d'avril, entre la nuit et le jour, entre
+l'hiver et le printemps. Des deux parts les chances du combat sont
+d'abord incertaines: l'hiver ne se laisse pas vaincre aisément.--Le
+printemps gagne-t-il un coin d'azur dans le ciel: aussitôt l'hiver de
+lancer contre lui quelque gros nuage qui lui reste. Est-ce un bourgeon
+impatient qui éclate, une fleur précoce qui s'entr'ouvre et sourit:
+l'hiver souffle sur eux son dernier givre et les glace. Il faut que le
+soleil en personne arrive enfin avec toutes réserve de flammes et de
+lumières, pour renverser ces derniers efforts de l'ennemi expirant.</p>
+
+<p>Cette fois, l'astre n'y a pas mis tant de façons; il s'est montré à
+l'impromptu, sans laisser le temps de lui crier «Qui vive!» Il s'est
+montré, dis-je, tout entier, ardent, radieux, magnifique, inondant le
+jour de tièdes haleines, et rendant à la nuit sa voûte d'azur et
+d'étoiles, Paris s'est étonné de cette chaude invasion, et dans une
+telle saison. Il a pris son calendrier comme on tire sa montre quand on
+ne sait pas l'heure. Le calendrier marquait bien le mois de mars: or,
+jamais le mois de mars n'avait eu de pareilles fantaisies. Jusqu'ici,
+mars passait pour un mois intermédiaire, cultivant encore le coin du
+feu, et soufflant même de temps en temps dans ses doigts.. Aujourd'hui
+on ne s'y reconnaît plus: mars est devenu le mois de juin. On n'entend
+que ces mots d'un bout de la ville à l'autre: Qu'il fait chaud! Imaginez
+ce que doit être une ville que l'été surprend inopinément, en plein
+hiver. Il y a un moment où elle n'est occupée qu'à éteindre son feu, à
+ouvrir ses fenêtres et à jeter là son manteau. Telle est la situation de
+Paris depuis huit jours. Il cherche de l'air et se déshabille.</p>
+
+<p>Un lieutenant de grenadiers, qui faisait sa ronde, a vu, le premier, la
+cause de cet été par anticipation. Notre brave, tout en patrouillant
+pour la plus grande tranquillité de la terre, leva les yeux au ciel par
+distraction: qu'aperçut-il? une lumière blanche et vive, d'une forme
+allongée, qui illuminait l'air comme les jets diaphanes d'un feu
+d'artifice. Il cherchait encore, dans sa science, la raison de ce
+phénomène, que déjà la lunette des astronomes était tournée vers le
+ciel, et devant le mystère. C'était une comète qui nous faisait
+l'honneur de nous rendre visite. Ainsi, nous sommes propriétaires d'une
+comète; cela nous fera toujours passer une semaine ou deux, les chansons
+ne manqueront pas, ni les bons mots, ni les épigrammes ni les
+vaudevilles à la comète. Qui oserait y trouver à redire? Il est bien
+permis de railler un astre si parfaitement en mesure de répondre, et qui
+peut à des chansons riposter par un déluge de feu, et brûler vifs les
+railleurs.</p>
+
+<p>Enfin, que nous veut-elle? Est-ce une de ces comètes échevelées dont
+parle Virgile, sinistre messager de la mort de César? Mais où est César?
+Est-ce un ange exterminateur expédié des hauteurs célestes, pour châtier
+nos crimes? En vérité, cela serait injuste. Oh! la nation scélérate, en
+effet, dont la hardiesse va jusqu'à réclamer depuis dix ans la
+définition de l'attentat et l'adjonction des capacités! ce n'est pas une
+comète que le ciel lui devait, mais une couronne de rosière. J'en
+conclus que cette comète est une comète d'un bon caractère, dont il ne
+faut pas s'inquiéter; elle n'est venue que pour faire fleurir les lilas
+et les amandiers plus vite, mûrir nos raisins, et nous obliger à des
+économies de bois et de charbon. Le signalement que l'Académie des
+Sciences a bien voulu nous en donner prouve suffisamment les honnêtes
+intentions de notre comète (je l'appelle <i>notre</i> pour attirer sa
+confiance). Ce n'est pas une de ces comètes de taille colossale, une de
+ces comètes pourvues d'une queue comparable à la croupe du monstre de
+Trézène. Figurez-vous une comète qui a la queue plus mince et plus
+étroite que la chose n'est permise à une comète de bonne maison. Ainsi,
+tout dégénère, tout se rapetisse; les comètes amoindrissent leur queue
+de même que la politique.</p>
+
+<p>Son influence la plus directe jusqu'ici s'est fait sentir sur la danse
+et dans les bals. Elle a mis les valseuses en nage et les valseurs en
+feu. Les salons de Paris sont, à l'heure qu'il est, convertis en étuves
+où l'on bout, en attendant qu'on y rôtisse. Cependant le bal persévère;
+il s'était posé dans le monde; il avait fait ses invitations à domicile,
+et commandé ses sorbets et ses glaces, sans se douter que la comète dût
+entrer dans la contredanse. Maintenant que la chose est faite, renvoyer
+les violons, ce serait manquer de jarret et de coeur.</p>
+
+<p>On danse donc encore beaucoup à Paris, et l'on y valse davantage. Ce
+grand bal finira dans un mois, vers les derniers jours d'avril. Mai
+vient mettre en déroule tout ce peuple de robes de gaze, de couronnes de
+fleurs, de gants glacés et de bottes vernies. Ces insatiables danseuses,
+ces femmes blanches et frêles, qu'un souffle semble devoir briser, et
+que les nuits les plus ardentes trouvent parées, debout, infatigables,
+toujours prêtes au combat; ces créatures si charmantes et si
+redoutables, si faibles et si fortes, vont aller bientôt chercher l'air
+et les fleurs, et se refaire le teint aux brises du soir, sous les
+vertes charmilles. Déjà, M. de Rambuteau, le préfet de tous les préfets,
+qui a, sans contredit, fait le plus sauter ses administrés, M. de
+Rambuteau vient de prononcer la clôture de l'avant-deux municipal.</p>
+
+<p>La semaine dansante a tout entière appartenu au monde dramatique. Les
+acteurs de Paris ont été pris d'une fureur de chassé-croisé que nous
+sommes obligés de signaler. Les banquiers hollandais ou israélites, les
+ambassadeurs russes et anglais, les princes bulgares, ont fait place aux
+comédiens. Devinez qui a ouvert la danse?... C'est Arnal. Vous
+connaissiez depuis longtemps Arnal pour un homme très-passionné:
+<i>Renautlin de Caen</i>, la <i>Graine de Lin</i>, et cent autres iliades
+amoureuses, dont il est le héros, vous avaient suffisamment édifié sur
+les qualités de ce coeur romanesque. Mais saviez-vous qu'Arnal fût homme
+à donner un bal? Pourquoi pas? Arnal avait si bien débuté dans <i>Un Bal
+du Grand Monde!</i></p>
+
+<p>Arnal s'est montré d'une grâce parfaite; je ne doute pas que la
+galanterie dont il a fait preuve n'ait prodigieusement accru le nombre
+de ses victimes. Arnal doit être adoré plus que jamais. Ou n'embaume pas
+son antichambre de myrte, de violettes et de camélias, on n'étend pas de
+moelleux tapis sur le marbre de l'escalier pour préserver le pied
+délicat des danseuses, on ne prodigue pas le sorbet qui parfume, la
+glace qui rafraîchit, le punch qui anime, le bordeaux qui réconforte, le
+potage et la sandwich, depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du
+matin, pour se faire haïr. Les théâtres de Paris avaient envoyé leurs
+plus jolies ambassadrices à cette fête monstrueuse; le Vaudeville y
+dansait le galop avec le Théâtre-Français, tandis que le Gymnase
+balançait avec l'Académie royale de Musique, et que le Palais-Royal
+entraînait la Porte-Saint-Martin dans une valse à deux temps.</p>
+
+<p>Quelques jours après, l'Association dramatique donnait un bal dans la
+salle Favart: l'Opéra-Comique avait allumé tous ses lustres et ouvert
+toutes ses loges au profit de cette danse charitable (la recette est
+destinée aux familles d'artistes malheureux). Le malheur et la danse
+s'associent tous les ans, et si la danse y gagne un peu de plaisir, le
+malheur y trouve quelque soulagement. Ainsi chacun a sa part, et
+personne n'a rien à réclamer: tout le Paris théâtral était là, depuis le
+plus grand jusqu'au plus petit, depuis le plus illustre jusqu'au plus
+obscur. Le jour d'une bonne action, on ne se mesure pas; tout le monde a
+la même taille.</p>
+
+<p>Alcide Tousez figurait au premier rang des commissaires: cet homme
+charmant a exercé ses fonctions avec une gravité au-dessus de tout
+éloge. Un danseur, sans doute quelque jeune élève du bal des Variétés,
+emporté par ses souvenirs ou par son éducation, se laissait entraîner à
+la distraction d'une danse un peu colorée; Alcide Tousez s'en aperçoit
+bientôt: qui peut échapper à l'oeil d'un commissaire? Il s'approche du
+délinquant avec la dignité d'un magistrat qui remplit son devoir.
+«Monsieur, dit-il, d'un ton à la fois ferme et paternel, sévère et doux,
+ayez la bonté de vous modérer un peu.--Voilà qui est plaisant, réplique
+le jeune homme.--Je ne plaisante pas. Monsieur, s'écrie Alcide Tousez
+prenant un air de Mathieu Mole--Eh! Monsieur, je vous en vois danser
+bien d'autres sur votre théâtre!--Moi, Monsieur, c'est autre chose; j'y
+suis autorisé par mon gouvernement!»</p>
+
+<p>Le bal, d'ailleurs, s'est achevé sans plus d'atteinte à la pudeur
+d'Alcide Tousez. On n'a jamais dansé au bénéfice de l'infortune avec
+plus d'entrain et de légèreté. M. Victor Hugo s'est fait voir; quelqu'un
+a entendu mademoiselle Maxime, la Guanhumara détrônée, lui dire: «Je
+vous assure, Monsieur, que ce n'est pas ma faute; j'avais fait tout mon
+possible pour avoir des yeux d'hyène.» Un moment la salle a eu
+grand'peur: M. Alexandre Du..., engagé dans un galop à toute outrance,
+s'est laissé choir. Oh! mon Dieu! se serait-il blessé? Mais lui, se
+redressant aussitôt et montrant sa haute tête crépue au-dessus de la
+foule: «Je viens de faire comme <i>les Burgraves</i>, dit-il en souriant...
+non pas tout à fait, car je me relève.» Et apercevant M. Victor H...
+dans la foule, il alla lui serrer tendrement la main.</p>
+
+<p>J'y songeais! Sous les pieds de cette multitude emportés par le plaisir
+et enivrée par la valse, si tout à coup le sol s'était mis à trembler,
+renversant ces murs parés d'or et de velours, brisant le cristal de ces
+lustres étincelants, engloutissant dans ses entrailles béantes ces
+jeunes femmes souriantes et ces jeunes gens, les écrasant sous les
+poutres brisées ou les étouffant dans les flammes!... le lendemain on
+aurait dansé dans toute la ville au profit des victimes du bal de
+l'Association dramatique.</p>
+
+<h3>LE BAL DE L'OPERA--LA MI-CARÊME.</h3>
+
+<p>Le bal de l'Opéra est et devait être une invention de la Régence. Le
+chevalier de Bouillon, qui conçut le projet de ce nouveau
+divertissement, en fut récompensé, le fait est historique, par une
+pension de six mille livres. Un moine carme, nommé le père Sébastien, et
+fort habile mécanicien, trouva le moyen d'élever le plancher du parterre
+au niveau de la scène, et de l'abaisser à volonté. L'histoire ne nous
+dit pas quelle fut la récompense de cette autre invention.</p>
+
+<p>Ouvert le 2 janvier 1716, le bal de l'Opéra s'est perpétué jusqu'à nos
+jours, en passant par des phases et des vicissitudes fort diverses. De
+notre temps, il est plus à la mode et plus tumultueux que jamais.
+Autrefois, c'était un plaisir de grands seigneurs; le bon ton y couvrait
+du moins les mauvaises moeurs. Aujourd'hui, il n'est si mince clerc, si
+jeune commis qui ne veuille en avoir sa part, et faire le lionceau,
+moyennant un mois de ses appointements, dissipé en une nuit
+babylonienne. De là cette cohue sans nom, enrouée, barbouillée, avinée,
+qui remplit de ses huées sauvages et de ses lazzis, beaucoup plus
+spiritueux que spirituels, la première scène de l'univers.</p>
+
+<p>Depuis son origine jusqu'à ses dernières années, le bal de l'Opéra,
+fidèle aux principes et aux traditions de l'étiquette aristocratique qui
+avait présidé à sa fondation, avait exclu de son enceinte les
+travestissements et la danse. Les hommes n'y étaient admis qu'en habit
+de ville, et le domino était le seul déguisement des femmes. On s'y
+promenait autour d'un orchestre en sourdine qui dominait, sans
+l'étouffer, le bourdonnement discret des causeries particulières.
+L'intrigue s'insinuait, glissait, serpentait dans cette salle
+étincelante. L'archet révolutionnaire d'un chef d'orchestre (Musard)
+l'en a chassée et a étouffé les derniers murmures de ce galant
+marivaudage, qui, depuis longtemps, au surplus, s'effaçait peu à peu
+pour faire place à la licence.</p>
+
+<p>Le mardi-gras de l'année 1837, Musard donna, rue Lepelletier, un bal,
+dont les habitués de ce genre de divertissements ont conservé le
+souvenir. L'Opéra atteignit, dès son premier début, à l'idéal du genre.
+En récompense de cet exploit, Musard fut porté en triomphe, et faillit
+être asphyxié sous les étreintes de ses fanatiques et turbulents
+admirateurs. Quelle mort pour un Chef d'orchestre! Dès lors ce fut fait
+pour toujours du bal de l'Opéra proprement dit, de cette réunion
+masquée, mais à peu près décente, brillante toujours, spirituelle
+parfois, qui tenait à la fois du jour et de la nuit vénitienne. Du jour
+où le galop y eut pénétré, l'élégance, le décorum, et avec lui l'esprit,
+s'enfuirent pour ne plus revenir.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p>
+
+<p>A la vérité, on a cherché cet hiver à les retenir, ou plutôt à les
+rappeler par une mesure qui tendrait à concilier tous les goûts. Deux
+parts du bal ont été faites: la salle a été livrée aux danseurs, et le
+foyer réservé «aux folles intrigues qui se croisent, s'enchevêtrait, se
+nouent et se dénouent (style consacré) entre une et cinq heures du
+matin.» Mais, hélas! l'intrigue est morte... au bal de l'Opéra, du
+moins. Voulez-vous avoir une idée des piquantes, des malicieuses, des
+fines causeries du foyer? Prêtez l'oreille à l'entretien de ce jeune
+dandy et de ce pimpant domino qui s'abordent en ce moment.--Bonjour,
+Ernest, dit le domino.--Bonjour, dit le lion. Tu me connais?--Oui.
+Demeures-tu toujours rue du Helder?--Mon Dieu, oui. Je voulais changer,
+mais je n'ai pas trouvé d'appartement--Et pourquoi vouliez-vous changer,
+bel inconstant?--Mon logement n'est pas commode. Et puis j'ai une
+cheminée qui fume.--C'est différent. Est-ce que tu ne me reconnais
+pas?--Attendez donc. Si, ma foi! je te reconnais: vous êtes madame
+D......--Tu n'y es pas!--Si!--Non!--Si!--Non!--Allons, allons,
+convenez-en; vous êtes madame D... Comment va la santé, du reste?--Pas
+trop mal, avec un gros rhume pourtant. C'est très-imprudent à moi de
+venir ici; mais c'est si entraînant, ces bals de l'Opéra!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"><br>
+<b>(Le dernier Bal masqué de l'Opéra.)</b></p>
+
+
+
+<p>--Oui, c'est bien entraînant. J'en suis une preuve, moi qui sors d'avoir
+une fluxion.--Ces temps de dégel ne valent rien pour la poitrine. Ah! à
+propos, mauvais sujet, qu'alliez-vous donc faire, l'autre jour, au
+passage des Panoramas?--Quel jour?--Mardi ou mercredi, je crois. Tu
+avais un pantalon gris.--Ah! oui, j'y suis.--Eh bien!--J'allais acheter
+des gants.--Bien vrai?--Ou des bretelles, je ne sais plus au juste; je
+crois pourtant que c'était des gants.--Je te quitte. J'aperçois là-bas
+un monsieur qu'il faut que j'aille intriguer. Adieu, au prochain
+bal.--Adieu, madame.</p>
+
+<p>Quelle débauche d'esprit, quelle verve! C'est bien la peine de mettre un
+masque et d'adopter le tutoiement. Ces sémillants colloques font
+pourtant le désespoir des provinciaux, qui viennent au bal de l'Opéra,
+sur la foi des trompeuses promesses de la réclame, et n'y connaissant
+âme qui vive, s'en vont le matin, fort au regret de n'avoir pas été
+«intrigués.» Quoi qu'il en soit, le bal de l'Opéra obtient une vogue
+étourdissante, et fait plus que jamais, en l'an de grâce 1843, les
+délices d'une partie de ce peuple qui aime à se dire le plus policé, le
+plus délicat et le plus spirituel de l'univers.</p>
+
+<p>Sa vogue ne le cède qu'à celle d'un bal que l'on nomme Chicard, dont les
+actions se cotent à la Bourse, et où l'on trouve des fils de pairs de
+France, des jeunes premiers, des aspirants diplomates, des marchands
+d'habits, des sculpteurs et des plâtriers, des peintres d'histoire et
+d'enseignes, des littérateurs, des musiciens et pas mal de corroyeurs, à
+commencer par le héros de cette étrange assemblée, et tout cela
+fraternisant, sympathisant, trinquant, se colletant, s'embrassant et se
+ramassant, comme une foule de vieux amis qui ne se connaissaient pas la
+veille, et n'auront surtout garde de se reconnaître le lendemain.</p>
+
+<p>Mais tout cela n'est rien encore. Nous voici au jour de la Mi-Carême,
+deuxième édition revue et non corrigée du Mardi-gras. Ohé! ohé! dzing,
+baonnd! dzing, baound! tonton, tonton, tontaine, tonton! Quels sont ces
+cris, ce bruit affreux, cette musique à crever le tympan? Quelle chasse
+infernale nous sonnent ces milliers d'horribles fanfares? Oh! mon Dieu,
+ce n'est rien, ne faites pas attention; ce n'est que le carnaval,
+enterré il y a trois semaines, qui secoue sa poudre et ressuscite. Le
+diable fait, dit-on, de ces miracles, témoin le célèbre ballet du
+troisième acte de <i>Robert</i>. Vous voulez voir passer feu Carnaval? J'y
+consens; courons au boulevard. Mais si vous êtes asphyxié, contusionné,
+pilé, broyé; si, du haut d'un arbre, il vous pleut un enfant de Paris
+sur la tête, si une voiture vous écrase, si vous sortez de la bagarre
+dénué de pans d'habit, de montre et de cravate, ou si vous n'en sortez
+pas du tout, ne vous en prenez pas à moi, vous êtes dûment averti.</p>
+
+<p>Nous voici dans la foule. Quel affreux tintamarre! quelle épouvantable
+cohue!--Monsieur, ne poussez pas!--Eh! monsieur, l'on me pousse!--Aïe,
+les fausses-côtes! aïe, la poitrine!--Je me meurs, j'étouffe! je
+suffoque!--Gare donc là, gare donc; rangez-vous!--Ah! ciel, un cheval de
+gendarme qui se cabre et recule de notre côté!--Monsieur, que fait votre
+main dans ma poche?--Eh! mon Dieu, monsieur, je la mets où je peux, on
+n'a pas le choix des locaux!--Une fois engagé dans cette houle humaine,
+il faut marcher, bon gré, mal gré, filant soixante pas à l'heure.
+Heureux qui, du milieu de ces flots agités, peut, de temps en temps,
+diriger sur la grande chaussée du milieu un oblique rayon visuel!--Mais,
+ô déception! le carnaval promis se manifeste sous la forme de deux
+immenses files de voilures, flanquées de gardes municipaux; mais des
+masques, nulle apparence: chacun est venu pour les voir, et chacun voit
+qu'il n'a rien vu.--Ah! cependant, voici là-bas une rumeur qui nous
+présage l'apparition de quelques-uns de ces oiseaux rares sur terre.
+Autant que le permet cet affreux cor de chasse, qui, depuis un quart
+d'heure, s'obstine à jouer sur nos têtes la chanson du <i>Roi Dagobert</i>,
+il me semble discerner certain cri populaire qui nous annonce, ou je me
+trompe fort, l'approche de quelque mascarade. En effet, voici des
+sauvages, des pandours, des cosaques, des hussards, précédant à toute
+bride une, deux, trois voilures, qui roulent à quatre chevaux sur la
+chaussée, bourrées de débardeurs, de malins, d'Écossais, d'ours, de
+Poletais, de Turcs, d'Espagnols, de laitières, de camargos.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i20"> Devant, derrière,</p>
+<p class="i18"> Jusqu'à la portière</p>
+<p class="i18"> C'est un' fourmilière</p>
+<p class="i12">De gens chantant, vociférant, buvant,</p>
+<p class="i12">S'égosillant...</p>
+</div></div>
+
+<p>C'est en vain que ces messieurs et ces dames on fait ample provision
+d'esprit sous forme de Champagne. Sous ce rapport, celui de l'esprit,
+leur consommation est fort mince. De grandes clameurs, de lourds propos,
+des grossièretés, voilà tout ce que la gaieté et la verve française
+trouvent de plus piquant dans leur bouche.--Mais, quels sont-ils? me
+direz-vous.--C'est lord Seymour, ne manqueront pas de s'écrier ici
+maints gobe-mouches obstinés.--Non, heureusement pour lord Seymour, il
+n'est pas tout ce monde-là. Lisez les inscriptions du drapeau arboré par
+chacune de ces mascarades. Voici les «Enfants de la Joie.» Quelle
+postérité! La Joie eût mieux fait de rester fille. Plus loin, ce sont
+les «Forts buveurs.» Viennent ensuite les «Flambarts,» les «Balochards,»
+etc. Voici maintenant les blanchisseurs et les blanchisseuses de
+Boulogne, arrivés en trois chariots pour célébrer à Paris le grand jour
+de la Mi-Carême, qui est leur fête patronale. Ah! cette autre voilure
+qui se croise avec celle des «Balochards,» c'est celle des «Chemisiers
+de Pans.» Les deux équipages se hèlent, se défient, viennent bord à
+bord, et il s'engage entre eux une bataille en règle,--à coups de
+langue, cela va sans dire,--et où il n'y a de morts que les ivres. Vous
+êtes probablement peu curieux de savoir qui l'importera du calicot ou de
+la rouennerie; passons donc.</p>
+
+<p>Mais, à ce propos, voici un crieur asthmatique qui vous offre depuis une
+heure <i>le Nouveau Catéchisme poissard, ou l'Art de s'amuser en société
+sans se fâcher...</i>. «Sans se fâcher, <i>nota bene</i>;» car, si l'on se
+fâchait, ce serait comme lorsqu'on se gêne, il n'y aurait plus du tout
+de plaisir. Ce catéchisme, fort peu édifiant, du reste, n'a que le tout
+petit défaut d'être nouveau depuis cent ans. C'est un vieux recueil de
+platitudes et de sottes calembredaines, dont l'unique mérite est la rime
+et le moindre défaut la raison. La langue des Porcherons est enterrée
+sous leurs décombres. Il n'y a plus de balles, il n'y a plus de
+poissardes; il n'y a plus que des marchés et des marchandes de poisson,
+ce qui n'est nullement synonyme. Aussi, le catéchisme poissard, canard
+rétrospectif, au sel fort peu attique, obtient-il fort peu de débit, car
+il ne répond plus, comme disent les prospectus, à aucun besoin de
+l'époque. Tout au plus, quelque Béotien, préméditant de se produire au
+bal masqué, le soir, sous un costume d'Arlequin, et d'avoir de l'esprit
+comme un diable, croit-il devoir, pour ses deux sous, se précautionner
+de gaieté et de poésie non lyrique. Gare à lui, si, pour son malheur,
+quelque franc luron l'entreprend! Les héros du carnaval sont, sans
+comparaison, comme les aigles du barreau, c'est à la réplique qu'on les
+juge.</p>
+
+<p>La nuit est venue; le gaz s'allume, ce soleil du carnaval moderne. Les
+masques, qui viennent de dîner, se rencaquent dans leurs équipages, et
+continuent leur promenade à la rouge lueur des torches, en attendant
+l'heure suprême, l'heure solennelle du bal.</p>
+
+<p>Minuit arrive... Alors, oh! alors. Paris se lève comme un seul homme. De
+toutes les rues, de toutes les portes, de tous les escaliers et de tous
+les étages, débouchent des torrents de nouveaux masques. Ce ne sont que
+glapissements sauvages, miaulements de chats, aboiements de chiens,
+rugissements de loups et de chacals, mêlés au piaffement, au
+hennissement des chevaux, au roulement de dix mille voitures, au son des
+cornets à bouquin et des trompettes à l'oignon. C'est un capharnaüm, une
+mêlée, un bruit, à ne pas entendre Dieu tonner. A cette grande voix, à
+cette immense clameur, au grondement de cette avalanche, quatre cents
+bals ouvrait leurs portes.--Oui, quatre cents bien comptés, je n'exagère
+pas--depuis le grandiose et splendide Opéra jusqu'au <i>Sauvage</i>, où l'on
+pénètre moyennant cinquante centimes, remboursables en une bouteille de
+suresne à vider sur place.</p>
+
+<p>Il y a bal aux théâtres de l'Opéra-Comique, de l'Odéon, de l'Ambigu; bal
+à la Porte-Saint-Martin, à la Gaieté, au Cirque-Olympique; bal à la
+salle Montesquieu, à la salle des Concerts-Musard, <i>idem</i> des
+Concerts-Saint-Honoré, au Vauxhall d'été et d'hiver, au Prado d'hiver et
+d'été, au jardin d'Idalie, au bosquet de Cythère, à l'Ermitage de
+Paphos, à l'Ile d'Amour, au temple de <i>Bagusse</i>, à la Chartreuse, au
+Salon de Mars, à l'Élysée, aux Enfants de la Joie au Boeuf-d'Or, au
+Boeuf-Rouge, au Boeuf-Couronné, au Boeuf-Gras; chez Tantain, Tonnelier,
+Desnoyers, et cent autres célébrités de barrière.</p>
+
+<p>Partout c'est un tohu-bohu, un chaos, un pandémonium que nulle plume ne
+saurait exprimer, que nul pinceau ne saurait rendre. La grosse caisse et
+la grosse joie, l'ivresse, une danse échevelée, le galop le plus
+tourbillonnant, des batailles, une mêlée furieuse, maint pugilat, maint
+oeil poché, suivi de mainte arrestation, telle est, en peu de mots, la
+physionomie de toutes ces rondes de sabbat. Ici, ce sont les <i>lions</i> qui
+s'amusent; là-bas, ce sont les chiffonniers; voilà toute la différence.</p>
+
+<p>Le bal s'achève: la nuit a passé comme un rêve, ou plutôt comme un
+cauchemar. Pour compléter la fête, il faut, après avoir conquis à la
+pointe de l'épée, dans un restaurant de boulevard, une bouteille, de
+bordeaux et une aile de volaille,--prix: 20 francs,--courir à la montée
+de Belleville, contempler cette cohue poudreuse, avinée, titubante, qui
+a nom «Descente de la <i>Courtille.</i>» Cette foule sans nom, ces loques
+fangeuses, ces rouges trognes, ces bras nus, ces Romains inimaginables,
+ces Turcs à turbans de carton, que surmonte, en guise de croissant, une
+visière de casquette, ces bergères qui fument la pipe, ces marquis
+roulant dans le ruisseau, ces chevaliers du Moyen-Age qui se traînent le
+long des murs, ces troubadours rapiécés, tous ces gueux dignes de
+Callot, ce sont les masques des barrières qui regagnent leurs domiciles.
+Loin d'être sensible à l'honneur que lui fait l'orgie de Champagne en
+venant lui rendre visite, l'orgie du vin bleu reconnaît habituellement
+cette politesse par des nuages de farine et des poignées de boue lancés
+à la face de messieurs les beaux. Du haut des cabinets des Vendanges de
+Bourgogne, où ils ont établi leur quartier-général, ceux-ci répondent
+par une grêle de gros sous, d'oeufs durs et de fruits crus. Le jour se
+lève sur ce tableau et met fin à la guerre civile.</p>
+
+<p>C'en est fait: Carnaval est mort, et cette fois pour tout de bon. Il
+vient de rendre,--non l'esprit, et pour cause,--mais l'âme, ou ce qui
+lui en tient lieu. Il renaîtra, à la vérité, en 1844; mais combien de
+ses plus fougueux, de ses plus florissants adeptes, surpris, au sortir
+de l'orgie, par le souffle glacial du matin, ne le verront pas
+revenir!... «Souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras
+poussière,» disait, il y a trois semaines, le prêtre aux fidèles
+agenouillés sur la dalle du saint parvis. C'était le lendemain d'une
+saturnale pareille à celle de jeudi dernier. Terrible opposition,
+prophétique langage!... N'as-tu point songé un instant, jeune homme au
+front pâli par la débauche et par les veilles, que tous les fous
+plaisirs dont tu t'es enivré, ce sont ces fruits décevants au dehors,
+brillants et vermeils à l'intérieur, tout remplis de cendres et d'une
+indicible amertume?</p>
+
+<h3>Théâtres.</h3>
+
+<p><i>Charles VI</i>, opéra en cinq actes, paroles de MM. <span class="sc">Casimir</span> et <span class="sc">Germain
+Delavigne</span>, musique de M. F. <span class="sc">Halévy</span>, divertissements de M. <span class="sc">Mazilier</span>,
+décorations de MM. <span class="sc">Cicéri, Philastre, Cambon, Séchan</span> et <span class="sc">Desplechin.</span>
+(Deuxième article)</p>
+
+<p>Ainsi que je l'ai déjà fait pressentir, la nouvelle partition de M.
+Halévy ne me paraît pas répondre à l'idée qu'on avait dû s'en faire
+d'avance, à ne consulter que la réputation de l'auteur et son
+incontestable talent. Le retour trop fréquent des mêmes rhythmes,
+l'emploi obstiné des mêmes moyens, jettent sur son oeuvre une teinte
+uniforme, dont la monotonie ne tarde pas à fatiguer. On cherche
+vainement chez lui ces deux choses qu'on trouve chez tous les maîtres,
+et dont la succession alternative est d'un si grand secours pour
+l'attention de l'auditeur: le récitatif--le chant.--Le récitatif de M.
+Halévy est rarement assez simple; peut-être, dans son chant, la mélodie
+est-elle sacrifiée trop fréquemment à la déclamation. Qu'en
+résulte-t-il? que son chant et son récitatif se ressemblent; que sa
+musique, habituellement, n'est qu'une sorte de terme moyen entre l'un et
+l'autre, et que son ouvrage, tout entier, formé, pour ainsi dire, du
+même tissu n'offre pas la variété qui serait nécessaire pour qu'on en
+pût supporter la longueur. Il y a, par le fait, beaucoup de morceaux
+dans <i>Charles VI</i>, mais ils sont tellement semblables entre eux par la
+forme, le mouvement, la couleur, et les récitatifs qui les séparent y
+font si peu de disparate, qu'on croit n'entendre qu'un seul morceau,
+coupé seulement à certains intervalles, par un temps d'arrêt de quelques
+inimités dont on profite avec une joie incomparable pour changer de
+position, et pour prendre l'air.</p>
+
+<p>Ce défaut, qu'on avait pu constater plus ou moins dans les oeuvres
+précédentes de l'auteur de <i>la Juive</i>, est surtout remarquable dans
+celle-ci. C'est là, ce me semble, son vice capital, et la cause de la
+fatigue qu'on y éprouve. Pour l'écouter jusqu'au bout, il faut une
+volonté de fer et des efforts surhumains; et, cependant, il n'y a guère
+de morceaux où l'on ne découvre des sentiments exprimés avec justesse,
+des phrases élégantes des harmonies distinguées, des dispositions
+instrumentales habiles et ingénieuses. Semblable à Ésope et peut-être
+moins adroit que lui, M. Halévy assemble ses convives autour d'une table
+immense et magnifiquement servie; seulement il y a le même mets sur
+chaque plat, et le cuisinier n'a pas toujours pris la peine d'en varier
+l'assaisonnement.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/005a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>M. Casimir Delavigne.</b></p>
+
+<p>L'espace me manque, et je ne saurais examiner en détail chacune des
+parties de ce vaste ouvrage; je me bornerai à parler des plus
+importantes. Le duo de la reine avec Odette commence bien: la première
+phrase est noble et majestueuse, et le rhythme en est assez décidé; mais
+bientôt il se perd en des développements interminables, et ne se relève
+un peu qu'à la fin, quand vient la phrase: <i>Le sort me l'abandonne, ce
+proscrit détesté</i>, etc. La péroraison on est énergique, et les beaux
+sons <i>de tête</i> de madame Dorus jettent un vif éclat sur les dernières
+mesures. Le duo qui suit, entre Odette et le dauphin, est, au moins,
+quant à sa première partie, l'un des morceaux les mieux conçus de
+l'ouvrage et les mieux <i>réussis</i>.--Qu'on me pardonne ce barbarisme.--La
+manière dont les deux voix se présentent successivement est neuve et
+piquante. La cadence finale y est amenée par un trait des instruments à
+vent d'un effet très-agréable, auquel succède un point d'orgue vocalisé
+du meilleur goût. Ce passage tout entier est plein de fraîcheur et de
+grâce. Le reste, par malheur, est loin de répondre au début. Le couplet:
+<i>En respect mon amour se change</i>, m'a paru terne et lourd, et d'une
+mélodie peu naturelle, et ne doit l'effet qu'il produit qu'à l'habile
+exécution de Duprez, et à la délicatesse des nuances que cet artiste y a
+su placer. La fin de ce morceau, qui termine l'acte, n'a rien de
+remarquable, sauf un effet d'orchestre assez original, au moment où le
+dauphin disparaît par la fenêtre.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/005b.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>M. F. Halévy.</b></p>
+
+<p>Je passe rapidement, et pour cause, sur la villanelle du second acte et
+sur la chanson d'Isabelle: ces deux morceaux n'ont pas, ce me semble, le
+caractère qu'ils devraient avoir, ou, pour mieux dire, ils n'en ont
+aucun. La romance du roi mérite le même reproche. Il y a dans la scène
+qui suit, entre Charles VI et Odette, une phrase fort jolie, sur ces
+paroles</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"> Ah! qu'un ciel sans nuage</p>
+<p class="i30">Pour les regards est doux! Et quelle volupté</p>
+<p class="i30"> De se ranimer sous l'ombrage,</p>
+<p class="i30"> A l'air pur de la liberté!</p>
+</div></div>
+
+<p>Seulement la difficulté de faire entrer le second vers dans une période
+en quatre membres s'y fait cruellement sentir. Etait-il donc si
+difficile de disposer autrement les paroles, et de mettre là quatre vers
+de même mesure? Le duo des <i>cartes</i> est d'un bon effet; mais l'honneur
+en revient beaucoup moins, selon moi, au compositeur qu'à madame Stoltz
+et qu'à la scène elle-même. C'est le poète, ici, qui a porté le
+musicien.</p>
+
+<p>Le seul passage un peu saillant du troisième acte est le début du
+quatuor:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30">Dieu puissant! favorise</p>
+<p class="i30">Notre sainte entreprise, etc.</p>
+</div></div>
+
+<p>Ce quatuor n'est pas accompagné par l'orchestre, et l'on a déjà remarqué
+combien il y a d'avantage à abandonner de temps en temps les voix à
+elles-mêmes. L'effet de ce quatuor est bon, et serait meilleur peut-être
+s'il était moins longuement développé. L'harmonie en est fort belle.
+Quel dommage que le chant n'y suit pas à la hauteur de l'harmonie!</p>
+
+<p>L'air d'Odette, au quatrième acte, est divisé en deux parties. Il y a
+dans la première de charmants détails; la seconde fera, je crois, plus
+d'effet à mesure qu'on l'entendra davantage. C'est un <i>allegro</i> plein
+d'énergie et d'enthousiasme, et la <i>syncope</i> placée sur le second temps
+de chaque mesure lui imprime un caractère de décision assez remarquable.
+Rossini, dans l'air de <i>Zelmire: sorte, secondami</i>,--toute comparaison à
+part, je n'accuse pas M. Halévy de faire de la musique italienne,--a
+obtenu le même effet par le même moyen.</p>
+
+<p>La chanson d'Odette:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Chaque soir Jeanne sur la plage.</p>
+</div></div>
+
+<p>est charmante. Le dialogue qui s'y établit, dès le début, entre le
+hautbois et la cantatrice, l'élégance des modulations de ce morceau, son
+caractère à la fois gracieux et mélancolique, tout concourt à en faire
+l'un des plus heureusement trouvés de la partition. Il est amené,
+d'ailleurs, par une phrase très-agréable sur ces paroles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Avec la douce chansonnette</p>
+<p class="i20"> Qu'il aime tant,</p>
+<p class="i14">Berce, berce, gentille Odette,</p>
+<p class="i20"> Ton vieil enfant.</p>
+</div></div>
+
+<p>Barroilhet dit ce passage à demi-voix avec tant d'art, tant de goût et
+une expression si juste, qu'il en double encore l'effet.</p>
+
+<p>La scène qui suit (celle des fantômes) n'a rien de remarquable, si ce
+n'est le trio des trois spectres, sur ces paroles:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">Ils tombèrent tous trois assassinés jadis:</p>
+<p class="i20"> Tu périras de même.</p>
+</div></div>
+
+<p>Là encore il n'y a pas de chant; ce n'est que de la mélopée: mais, sous
+cette mélopée, on entend une succession d'accords sinistres et dont
+l'effet est terrible. L'auteur, grâce à cette habileté de
+contre-pointiste dont il a déjà donné tant de preuves, y a su tirer un
+parti merveilleux de ce mot: <i>assassiné</i>, qui passe continuellement
+d'une voix à l'autre, et se reproduit avec une obstination effrayante.
+Savoir le contre-point est un mérite assez commun, mais il est beau de
+s'en servir de cette manière.</p>
+
+<p>Ce trio des spectres est très-heureusement rappelé dans le linat qui
+suit. Les fantômes ne sont plus sur la scène, mais seulement dans
+l'imagination du roi; leur chant est donc rejeté dans l'orchestre et
+confié aux trombones, dont l'âpre et stridente sonorité était
+particulièrement appropriée à la circonstance. Cette réminiscence
+ingénieuse et fort bien calculée est d'un effet très-dramatique.</p>
+
+<p>La chanson militaire de Poultier, au commencement du cinquième acte, a
+fait fortune, et le parterre paraît s'habituer à en faire redire le
+second couplet. Ce morceau a de la couleur et une physionomie originale;
+l'allure en est vive et décidée; la reprise en mode majeur qui s'y
+trouve est très-piquante, et l'on a remarqué l'heureux effet du tambour,
+que l'auteur a employé dans l'accompagnement. J'avoue, néanmoins, que
+l'<i>ut</i> aigu par lequel cette chanson se termine me semble assez
+maladroitement amené; mais, si cette dernière phrase est un peu gauche,
+elle a du moins l'avantage de mettre en relief les notes élevées de la
+voix de Poultier, dont le timbre est délicieux.</p>
+
+<p>Je n'ai pas encore parlé du premier air de l'opéra, du chant national:
+<i>Jamais en France l'Anglais ne régnera</i>, sur lequel on avait fondé tant
+d'espérances et fait par avance tant de commentaires. Lorsque tout le
+choeur en répète le refrain à l'unisson, l'effet en est vigoureux et
+puissant; mais ce n'est là, ce me semble, qu'un de ces vulgaires effets
+de sonorité qu'on peut toujours obtenir avec le premier chant venu, en
+le faisant exécuter par un grand nombre de voix. L'air, pris en
+lui-même, a-t-il une grande valeur? Je ne le pense pas. Le rhythme en
+est trivial, et la mélodie nulle ou peu distinguée. Je ne crois pas que
+ce morceau puisse être rangé parmi ceux qui font le plus d'honneur à la
+nouvelle partition; il ne doit, évidemment, passer qu'après beaucoup
+d'autres. Je me suis complu à les indiquer: c'était la partie agréable
+de ma tâche. Faut-il ajouter qu'ils ont le tort de se ressembler presque
+tous, et le malheur de se débattre au milieu d'un océan de motifs
+vaguement dessinés, de phrases décolorées et de récitatifs lourdement
+prétentieux? Non! C'est bien assez de ce qui a été dit plus haut sur ce
+sujet, et le lecteur comprendra sans peine combien il doit en coûter de
+se montrer sévère à l'égard d'un artiste éminent, dont on estime à un
+égal degré le talent, la science et le caractère.</p>
+
+<p>Théâtre de <span class="sc">l'Odéon</span>, <i>Gaïffer et le Succès.</i>--Théâtre des <span class="sc">Variétés</span>, <i>le
+Mariage au Tambour</i>.--Théâtre du <span class="sc">Vaudeville</span>, <i>la Nouvelle Psyché.</i></p>
+
+<p>L'attention publique a été tout entière occupée par la venue au monde de
+deux grands ouvrages dramatiques: <i>les Burgraves</i> et <i>Charles VI:</i> l'un
+né au Théâtre-Français et l'autre à l'Académie royale de Musique. Quand
+ces deux souverains de l'empire théâtral se mettent à l'oeuvre, il se
+fait une sorte de silence dans les autres théâtres; il semble qu'ils se
+rangent en haie et au port-d'armes, dans une attitude respectueuse, pour
+laisser passer. Puis, aussitôt que <i>le défilé</i> du cortège est fini, ils
+rompent les rangs et reprennent pêle-mêle leurs habitudes de production
+particulière.</p>
+
+<p>Nous n'avons donc à récolter qu'une moisson peu abondante: une petite
+comédie, un drame et deux ou trois vaudevilles.--Eh quoi! vous appelez
+cela de l'indigence, trois vaudevilles, un drame et une comédie!--Oui,
+cher lecteur, et je maintiens le mot, ne t'en déplaise; si tu avais le
+bonheur ou le malheur d'être un feuilleton, tu ferais comme nous, tu te
+croirais pris de famine; le feuilleton, en effet, est habitué à un tel
+régime abondant et surabondant, que sept ou huit actes seulement dans
+une semaine lui représentent un repas quelque peu mesquin. Qu'est-ce que
+cela pour un ogre qui a coutume de se rouler sur des monceaux de
+vaudevilles entassés?</p>
+
+<p>Le drame aurait pu s'appeler tragédie; il n'a pris le nom de drame
+qu'afin de se mieux déguiser. Nous sommes dans le siècle des masques: il
+ne faut croire ni aux passe-ports, ni aux enseignes, ni aux affiches, ni
+aux étiquettes. Si une pièce ornée de deux ou trois conspirations,
+déclamant sur le ton héroïque et faisant rouler le <i>tam-tam</i> de
+l'alexandrin, n'est pas une tragédie, qu'appellera-t-on tragédie?</p>
+
+<p>Le héros de celle-ci se nomme <i>Gaïffer</i>. A ce nom, je vous vois reculer
+de deux pas, et ouvrir deux grands yeux étonnés. <i>Gaïffer</i> vous parait
+un peu bizarre: vous êtes tenté d'arrêter les passants pour leur
+demander: Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que <i>Gaïffer</i> veut
+dire? Est-ce une femme, est-ce un homme, est-ce une chose?--Vraiment,
+vous êtes de singulières gens. Le beau plaisir qu'il y a à voir clair,
+du premier coup, dans un nom! Sachez donc un peu goûter la volupté des
+énigmes.</p>
+
+<p>D'ailleurs, si vous ne connaissez pas <i>Gaïffer</i>, ce n'est pas la faute
+de <i>Gaïffer</i>, mais bien la vôtre, je suis fâché de vous le dire,
+<i>Gaïffer</i> a fait tout ce qu'il fallait pour avoir l'honneur d'être connu
+de vous. Demandez plutôt à dom Vaissette, son historien, qui célèbre ses
+hauts faits in-folio.--Il a livré de terribles combats contre de
+très-redoutables adversaires, tantôt vainqueur et tantôt vaincu, et afin
+que rien ne manquât à sa réputation, il est mort empoisonné. Voilà ce
+que fut <i>Gaïffer</i>. C'est dans l'Aquitaine que la chose se passa, du
+temps de Pepin et de Charlemagne. Ces deux grands preneurs de villes et
+de provinces convoitaient l'Aquitaine, échue à <i>Gaïffer</i>, du droit qu'il
+tenait des Mérovingiens ses ancêtres. <i>Gaïffer</i> voulait garder son
+Aquitaine. De là une grande guerre entre eux, une guerre qui dura
+presque aussi longtemps que le siège de Troie, et ne fut pas moins
+fertile en terribles coups d'épée. <i>Gaïffer</i>, abattu dix fois par le
+bras carlovingien, se relevait toujours; et si le poison ne s'en fût
+mêlé, je ne sais si <i>Gaïffer</i> ne lutterait pas encore.</p>
+
+<p>Certes, beaucoup de gens ont eu l'honneur de devenir des héros de
+tragédie, qui ne l'ont pas mérité autant que notre mérovingien. Je ne
+m'étonne donc pas de trouver <i>Gaïffer</i> tragiquement accommodé; je le
+plains seulement d'être aujourd hui le prétexte d'une mauvaise tragédie
+ou d'un mauvais drame, le nom ne fait rien à l'affaire. Un amour
+lamentable, une conspiration, une révolte, voilà le bagage tragique de
+<i>Gaïffer</i>. Il ne lui manque pas même le trépas héroïque à la façon de
+Tancrède, au milieu de l'ennemi. On ne nous a épargné que le brancard.
+Le public a sifflé. Oh! le serpent! Il n'a pas même été attendri par
+quelques beaux vers, planches flottantes sur lesquelles l'honneur du
+poète, M. Ferdinand Dugué, a surnagé quelque temps, dans la tempête et
+le naufrage. Mais qui ne fait pas de beaux vers aujourd'hui? On les sème
+partout, à la tête on les jette, et mon valet de chambre, comme dit le
+Misanthrope, en met dans la Gazette.</p>
+
+<p>Le <i>Mariage au Tambour</i> est plus pastoral, bien qu'il soit contemporain
+de 95. Ajoutez qu'il n'a pas la plus petite prétention aux beaux vers;
+son ambition tend à faire rire, et çà et là cette ambition est
+satisfaite. Nous n'avons plus affaire à un héros, mais à une héroïne. On
+peut bien donner ce titre à mademoiselle Catherine, car mademoiselle
+Catherine fréquente les camps. Que dis-je? elle est vivandière; c'est
+elle qui rafraîchit la victoire, selon l'expression de Béranger. Mais
+méfiez-vous de mademoiselle Catherine: on s'appelle Catherine et l'on a
+un autre nom; on a l'air d'être vivandière, et l'on est marquise. Ces
+choses-là arrivent tous les jours.</p>
+
+<p>Catherine est donc marquise; mais comment, étant marquise, se
+trouve-t-elle vivandière? L'amour fraternel a tout fait. Le frère de
+Catherine, vendéen renforcé, est tombé aux mains de l'armée
+républicaine; le cas est grave, et il y va de sa vie. Pour pénétrer dans
+le camp où son frère est prisonnier, et favoriser sa fuite, Catherine
+prend le déguisement que vous savez. Assurément cela est très-bien. Nous
+donnons à Catherine notre approbation pleine et entière. Tous les
+masques ne servent pas à une si bonne action. Elle est jolie, et bientôt
+les coeurs prennent feu autour d'elle; le tambour-major soupire, le
+caporal flambe, le sergent jette des flammes, comme un volcan. Jamais
+les boulets ennemis n'ont fait un ravage pareil au ravage produit par la
+prunelle de ces deux beaux yeux. C'est peu; le respectable corps des
+vivandières en meurt de jalousie. Chaque jour allume, de plus en plus,
+cette guerre intestine. Les vivandières d'un côté, Catherine de l'autre,
+se livrent des assauts terribles, et le régiment regorge de Paris et de
+Ménélas qui se disputent la dangereuse Hélène.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/006a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Théâtre des Variétés.--Un Mariage au Tambour.</b></p>
+
+<p>Enfin, d'un accord unanime, on convient de mettre fin à ce désordre: le
+moyen est d'obliger Catherine à se marier. Il faut qu'elle choisisse un
+mari, ou, par la corbleu!... Catherine obéit: si elle refusait, on la
+chasserait du régiment: et alors que deviendrait son frère? J'ai donc
+l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Catherine,
+vivandière, avec le beau, le brave, le redoutable sergent-major Lambert.
+Le mariage se fait à la républicaine, en plein vent, sous un vieux
+chêne, soldats et vivandières servant de témoins, Catherine à côté de
+Lambert, et le tambour du régiment, monté sur un tertre de gazon, abrité
+sous le vieux chêne, exécute un roulement à triple carillon, en manière
+de bénédiction nuptiale. Pour la première nuit de noces, Lambert est de
+faction à la porte du cachot où le frère de Catherine est enfermé. Que
+fait Catherine? elle profite de son ascendant sur le coeur de Lambert,
+procure à son frère les moyens de fuir, et se sauve avec lui.--Et
+Lambert?--Lambert en est pour ses frais de noces et de tambour. Peu s'en
+faut, ce qui serait plus sérieux, qu'il ne paie de sa tête l'escapade de
+la belle vivandière; mais patience! Lambert aura sa revanche. La
+Providence se met tôt ou tard du parti des sergents-majors opprimés.</p>
+
+<p>Tout à l'heure vous avez trouvé une marquise dans une vivandière,
+pourquoi ne découvririons-nous pas un duc dans un sergent-major? Lambert
+est duc, en effet, sans que cela paraisse. Il s'est fait soldat pour
+dissimuler sa noblesse, dans ces temps périlleux. En vérité, nous avons
+affaire à un singulier régiment; peut-être allons-nous apprendre bientôt
+que, depuis le caporal jusqu'au marmiton, il ne cache que des empereurs
+et des margraves.--Voici comment Lambert se venge: tout en guerroyant,
+il retrouve Catherine et son frère, non plus proscrits, mais vivant en
+paix dans le château de leurs aïeux. Que fait Lambert? il se présente en
+habit de simple soldat, et réclame madame la marquise, sa femme. Grand
+scandale d'abord, et grand effroi. Ceci suffit à Lambert, qui déclare sa
+qualité de duc et de colonel; car nous sommes devenu colonel depuis la
+célébration du mariage au tambour. Comment refuser un colonel? Comment
+ne point pardonner à un duc? Duc et marquise ratifieront, devant M. le
+maire, leur premier mariage ébauché. L'auteur s'est dérobé sous le nom
+de Devilliers. On croit que le nom fait le même office que l'habit de
+vivandière, et qu'il cache sinon une marquise, au moins M. Alexandre
+Dumas, marquis de la Pailleterie.</p>
+
+<p>Avec M. Félicien Mallefille nous tombons dans la mythologie, ou peu s'en
+faut. La <i>Nouvelle Psyché</i>; a le même tort que l'ancienne: elle est
+curieuse. Au lieu de se laisser aller à la douceur de son rêve, au lien
+de se contenter d'être aimée, elle a la prétention de sonder les
+mystères et de connaître le fin mot des choses. Comme l'antique Psyché,
+la moderne Psyché y perd son bonheur et son amant.</p>
+
+<p>Cet amant n'est pas l'Amour proprement dit; il n'a ni ailes, ni
+flambeau, ni carquois, et ne vient point de Cythère ou d'Amathonte:
+c'est un jeune illuminé qui conspire pour l'indépendance de l'Italie.
+L'amour de Dinowa est son plus cher trésor, avec la liberté. Mais Dinowa
+s'inquiète et soupçonne; le mystère où les périls de sa situation
+jettent Libérius, éveille la jalousie de Dinowa: elle attribue à une
+trahison amoureuse ses fréquentes absences et son air inquiet et souvent
+agité. Dinowa épie Libérius, et le livre à l'espionnage. Averti par les
+révélations de Dinowa, la police italienne surprend Libérius en pleine
+conspiration. Psyché, qu'as-tu fait? tu as pris la lampe et le poignard.
+La lampe a éclairé la nuit où Libérius s'enveloppait, et le poignard le
+tuera. O Psyché, pourquoi cette curiosité fatale? Libérius cependant
+échappe à la mort et pardonne à Dinowa.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Théâtre du Vaudeville.--La Nouvelle Psyché.--<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Bardou et
+Vadam Hérard.</b></p>
+
+<p>M. Félicien Mallefille a donné à sa <i>Nouvelle Psyché</i> plus d'esprit
+qu'il n'en faut pour réussir; mais l'esprit ne suffit pas: une action
+nette, claire, intéressante, n'est pas moins nécessaire pour le succès.
+M. Mallefille n'y a pas assez songé.</p>
+
+<p>Le <i>Succès</i>, comédie en deux actes, a pour auteur M. Harel, ancien
+directeur de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. Si M. Harel ne savait
+pas faire une comédie, ce ne serait pas faute du moins d'en avoir fait
+jouer. Mais, Dieu merci, rien ne prouve que l'auteur n'a pas mis à
+profit l'expérience du directeur; tout au contraire: la comédie de M.
+Harel est veinée de traits d'esprit et de scènes piquantes. Elle est
+plus sérieuse au fond que dans la forme. M. Harel s'attaque directement
+aux sentiments matériels et cupides qui sont la plaie de ce temps-ci; il
+les montre envahissant jusqu'aux domaines de l'art et de la pensée, et
+corrompant les coeurs les plus élevés et les plus nobles esprits, ou du
+moins les sollicitant et les entraînant parfois aux débauches du
+charlatanisme.</p>
+
+<p>M. Harel choisit, deux jeunes gens pour servir de démonstration à sa
+critique. Tous deux sont bien nés, tous deux ont du coeur et du talent.
+L'un est avocat, l'autre poète; celui-là s'appelle Délicourt, celui-ci
+Laroche. D'abord ils se livrent avec candeur aux rêves confiants des
+jeunes années; Délicourt croit qu'il suffit de montrer de la science et
+de la probité pour réussir; Laroche, d'avoir des veilles scrupuleuses et
+d'écrire de bons ouvrages; nos jeunes gens se trompent ou du moins
+croient se tromper. Délicourt végète, malgré tout son savoir, et les
+drames consciencieux de Laroche sont repoussés de tous les théâtres. Le
+poète et l'avocat perdent courage; un mauvais conseiller passe par là et
+les jette dans l'intrigue et dans le trafic. Délicourt vend son
+éloquence à tout venant; Laroche improvise de la littérature de
+pacotille. Le succès arrive d'abord, et avec lui l'argent et même la
+renommée. Nos deux amis se poussent jusqu'à la croix d'honneur et à la
+députation; mais peu à peu ils se lassent de jouer ainsi avec leur
+esprit et leur caractère. Le dégoût les prend, et ils sortent du gouffre
+avant d'y avoir perdu leur talent et leur honnêteté. Laroche et
+Délicourt font sagement. Tous deux apprendront plus tard que, même dans
+le siècle le plus corrompu, le profit le plus sûr est encore du côté des
+nobles efforts et des nobles travaux. Sans doute on attend plus
+longtemps, mais aussi on dure davantage.</p>
+
+<p>Cette petite comédie, début de M. Harel, annonce un écrivain spirituel
+et mordant; elle ne fera pas dire de l'auteur ce que M. Harel disait de
+Fontan, qui lui faisait proposer un de ses drames pour le théâtre de la
+Porte-Saint-Martin: «Non, je ne veux pas des drames de M. Fontan; je lui
+trouve plus de prison que de talent.»</p>
+
+<h3>Beaux-Arts.-Salon de 1843.</h3>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Première Vue du Salon carré.</b></p>
+
+<p class="mid">
+ <b>812 Le Christ au tombeau, par Marquis.<br>
+ 188 Saint Louis après le combat de la Massoure, par Casey.<br>
+ 365 Jésus s'étendant sur la croix, par Dubouloz.<br>
+ 60 Combat devant la Corogne, par Bellange.<br>
+ 779 Le duc d'Orléans aux Portes-de-Fer, par Lepaulle.<br>
+ 711 Jésus mis au tombeau, par Latil.<br>
+ 904 Un rêve de bonheur, par Papety.<br>
+ 527 Saint Germain, évêque d'Auxerre, par Goyet.<br>
+ 875 Sainte Thérèse, par Molin<br>
+ 669 Vue du château de Chenonceaux par Justin Ouvrie.<br>
+1040 Tête d'étude, par Rolland.<br>
+1007 La Solitude, paysage, par Renoux.</b>
+</p>
+
+<p>Nous ne ferons point de catégories; le public, entrant au salon, regarde
+ce qui s'offre devant ses yeux; il ne s'inquiète pas d'avoir vu d'abord
+toutes les toiles historiques, avant de passer à l'examen des paysages;
+d'avoir épuisé les tableaux de genre, avant d'en venir aux marines.
+Pourquoi la critique changerait-elle ce beau désordre en un cabinet de
+collections, remettant chaque chose à sa place, et ne voulant pas que
+les yeux puissent se reposer d'une bataille sur un bouquet de fleurs,
+d'une descente de croix sur des figures amoureuses ou de verts ombrages?
+Suivons la promenade telle qu'on nous l'a faite, en nous rappelant cette
+profonde vérité de Bilboquet: «Le changement est la source de la
+variété;» n'imitons pas, enfin, les Hollandais, qui mettent toutes leurs
+roses dans une allée, toutes leurs tulipes dans une autre, et regrettent
+sans doute de ne pouvoir pas, pour plus de précision, ranger chaque
+espèce de fleurs dans une armoire particulière, comme les hannetons et
+les minéraux des naturalistes.</p>
+
+<p>Salon carré.--Le tableau qui s'offre d'abord aux yeux est le <i>Rêve de
+bonheur</i>, de M. Papety:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">« . . . Ce sont, au plus frais d'un jardin,</p>
+<p class="i14">Des couples amoureux assis sur l'herbe molle,</p>
+<p class="i14">Négligemment vêtus de vestes de satin,</p>
+<p class="i14">Causant d'amour, dansant ou jouant de la viole...</p>
+<p class="i14">Oh! les charmants tableaux! que ces gens sont heureux!</p>
+<p class="i14">Comme leur vie est calme et comme ils n'ont d'affaire</p>
+<p class="i14">Que les riants propos, la musique et les jeux,</p>
+<p class="i14">L'oisiveté sans crainte et l'amour sans mystère!</p>
+<p class="i14">Avoir de verts gazons et le temps d'y danser!</p>
+<p class="i14">Rire et prendre le frais pendant toute sa vie!...</p>
+<p class="i14">N'avoir d'ambition qu'au tranquille plaisir,</p>
+<p class="i14">Cette part du bonheur la plus calme et sereine!...</p>
+<p class="i14">Que ces gens sont heureux! Oh! les riants tableaux!»</p>
+</div></div>
+
+<p>Les poètes s'arrêteront volontiers devant ce tableau, amèrement critiqué
+par les peintres; que la lumière soit diffuse et mal dégradée, que le
+feuillage n'ait pas assez d'épaisseur et semble trop découpé, que les
+étoffes soient un peu lourdes, que le gazon ne végète pas, comme on dit,
+et ressemble à un tapis d'Aubusson, qu'importe, en vérité? Le charme
+n'en est pas moins puissant, le coeur ne s'en attendrit pas moins de
+cette heureuse union, si souvent rêvée, de l'ode d'Horace et du dialogue
+de Platon. Assis parmi les fleurs, sous les frais ombrages, les amants
+se regardent avec une muette volupté, et les sages, la main appuyée sur
+des têtes blondes, laissent tomber de leurs lèvres les harmonieuses
+paroles qui font croître les ailes de l'âme; dans les coupes, brille le
+falerne, <i>il bel vino</i>; et les doux accords de la harpe semblent
+traduire dans le divin langage et les pensers amoureux de la tendre
+Lydie, et les beaux discours du sage de Sunium, le fils des Muses. Toute
+la poésie humaine serait dans ce tableau, si le peintre n'avait oublié,
+au milieu de sa sereine conception, Rosalinde la Folle, et Jacques le
+Mélancolique, l'une aimant à rire au milieu des bois, l'autre à pleurer
+dans les fontaines. La comédie de Shakespeare ne devait-elle pas avoir
+place pourtant dans les îles heureuses?</p>
+
+<p>Mais que veulent, sur le second plan, ces bateaux à vapeur et ce
+télégraphe? Nous nous épuisions en conjectures, sans pouvoir deviner,
+lorsqu'un peintre nous donna l'explication suivante: «Les bateaux à
+vapeur sont là pour indiquer que les heureux habitants de ces bosquets
+ne sont point condamnés, comme feue Calypso, à rester toujours dans la
+même île, sous les mêmes ombrages, mais peuvent à leur gré visiter tous
+les rivages de l'archipel fortuné.--Quant au télégraphe, il sert
+apparemment aux correspondances amoureuses.»--Il importe de remarquer, à
+cette occasion, que la race des peintres est abusivement allégorique;
+Lessing, interdisant l'allégorie aux poètes, la permettait aux peintres,
+sous le prétexte qu'ils en avaient besoin; sans doute elle leur est
+nécessaire quand il s'agit de peindre au front d'un monument dame
+Prudence ou demoiselle Perspicacité; mais ne devrait-elle pas être
+laissée de côté lorsque le peintre veut être poète; et, en s'adressant
+au coeur, est-il fort adroit de le distraire de son émotion, de son
+attendrissement par des rébus et des logogriphes?</p>
+
+<p>Nous ne répéterons pas, d'ailleurs, toutes les critiques que nous avons
+entendu faire à la brillante composition de M. Papety; la plupart de ces
+reproches nous ont paru trop peu fondés ou trop légers pour qu'il soit
+même nécessaire de les réfuter. Il est pourtant vrai de dire que, malgré
+la disposition harmonieuse des groupes et des figures, le tableau laisse
+à désirer sous le rapport de la beauté d'ensemble. On sait que M. Papety
+a travaillé cinq ans à cette toile; peut-être n'a-t-il conçu que
+successivement les détails de la composition. A chaque jour a suffi sa
+fantaisie; hier le peintre imagina ce couple amoureux qui cause parmi
+les fleurs, aujourd'hui il crée cette belle figure de la Méditation qui,
+les yeux au ciel et un livre sur ses genoux, porte empreintes sur son
+visage la sérénité de son coeur et la beauté de son esprit; comme Goethe
+dans <i>Faust</i>, le peintre a voulu tout mettre dans son rêve de bonheur,
+et, jusqu'au dernier moment, il s'est demande: N'y manque-t-il rien
+encore? De là vient que toutes ces figures, que tous ces groupes ne
+semblent liés que par la paix commune de leurs regards et de leurs
+attitudes, par la douceur des airs que tous ils respirent, par la beauté
+de cette lumière dont les flots viennent les baigner également. Non, ce
+n'est point là un tableau fouriériste, comme quelques-uns le disaient;
+tous ces gens-ci s'occupent trop de leur jouissance individuelle, pour
+être de vrais phalanstériens; à les voir si peu soucieux les uns des
+autres, si repliés sur leurs propres sensations, on ne peut s'empêcher
+de trouver leur bonheur un peu égoïste; ils nous rappellent de loin ces
+fakirs béats, qui regardent exclusivement leurs nombrils, et y trouvent
+la félicité suprême.--Ce n'est certainement pas ainsi que Virgile, et
+après lui Fénelon, peignirent le bonheur des élus dans les champs
+élyséens.</p>
+
+<p><i>M. Henri Lehmann.</i>--Le prophète Jérémie est enchaîné sur une pierre,
+comme le Titan sur le Caucase; se soulevant à demi sur ses deux mains
+chargées de fers, il dicte ses effroyables prédictions au jeune Barne,
+accroupi mollement à sa gauche: «Un vent brûlant souffle dans la route
+du désert vers la ville de mon peuple.... Malheur à nous! car nous
+sommes détruits. Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu
+sois sauvée!...» Derrière le prophète se tient l'ange inspirateur, les
+bras étendus, montrant d'une main Jérusalem, et de l'autre appelant le
+nuage sombre qui le suit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">«La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir,</p>
+<p class="i14">Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir,</p>
+<p class="i18"> Morne comme un été stérile.</p>
+<p class="i14">On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit,</p>
+<p class="i14">Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit</p>
+<p class="i18"> De l'embrasement d'une ville.»</p>
+</div></div>
+
+<p>Le nuage accourt, déjà les ténèbres noircissent l'extrémité des ailes de
+l'ange, et le visage du prophète semble s'assombrir encore: «Jérusalem,
+nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée.... Malheur à
+nous, car nous sommes détruits....» Le vent de l'orage précède la nuée,
+et les draperies de l'ange sont toutes frémissantes. Au fond du tableau,
+un entassement de collines, et les murailles bibliques.</p>
+
+<p>Jamais, à notre sens, M. H. Lehmann ne s'est élevé aussi haut; quelque
+excellentes que fussent déjà ses compositions de <i>Tobie</i> et de <i>la Fille
+de Jephté</i>, le peintre a prouvé qu'il pouvait mieux encore; il a
+victorieusement démenti ce critique qui lui disait, il y a trois ans:
+«Vous vous êtes vidé d'un seul coup dans votre tableau de la <i>Fille de
+Jephté</i>.» La façon de M. H. Lehmann est devenue plus vigoureuse et plus
+sévère; son <i>Jérémie</i> est un vrai chef-d'oeuvre, s'il est juste de dire
+que la perfection de l'art réside dans la force contenue et la
+modération de la puissance. M. H. Lehmann sait d'ailleurs, comme les
+maîtres, allier la correction, le goût et l'élégance à l'énergie du
+pinceau, à la vigueur de l'exécution; et jamais la grandeur de
+l'ensemble ne lui fait sacrifier les détails. Aussi n'oserons-nous que
+lui proposer quelques doutes qui nous sont venus vis-à-vis de son
+admirable toile: la chevelure de l'ange n'est-elle as un peu compacte,
+un peu verte? les tons du ciel sont-ils bien assez chauds pour
+contraster avec la sombre nuée?</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>(Deuxième Vue du Salon carre.)</b></p>
+
+<p class="mid">
+<b>1068 Jeanne d'Arc faisant son entrée à Orléans, par Scheffer.<br>
+ 773 La Cène, par Leloir.<br>
+ 288 La Vierge au sépulcre, par Coutel.<br>
+1889 Saint Paul en prison baptise le geôlier et sa famille, par Yvon.<br>
+ 104 Un Ravin, paysage, par Buttura.<br>
+ 362 Portrait de madame la comtesse de la G..., par Drolling.<br>
+ 170 Le chancelier de l'Hôpital par Caminade.<br>
+ 281 La vision de saint Hubert, par Vinchon.<br>
+1179 Achille de Harlay, par Vinchon.<br>
+1069 Portrait de S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans, par Scheffer.<br>
+1107 Juda et Thamar, par Horace Vernet.<br>
+ 101 Portrait de M. de Gisors, architecte du palais de la
+ chambre des Pairs par Blondel.<br>
+ 78 Souvenir des environs de Sorrenti, paysage, par Bertin.<br>
+1019 Portrait de M. Dominique M.... statuaire, par Rouillard.<br>
+1102 Jeune pâtre de la campagne de Rome, par Ségur.</b>
+</p>
+
+<p><i>M. Horace Vernet.</i>--Encore un sujet biblique: <i>Juda et Thamar</i>. En
+vérité, la peinture prouve bien que la <i>Bible</i> est le plus beau livre
+que les hommes aient jamais écrit: «On est toujours convenu,» disait le
+fameux comte de Caylus, «que plus un poëme fournissait d'images et
+d'actions, plus il avait de supériorité en poésie. Cette réflexion
+m'avait conduit à penser que le calcul des différents tableaux
+qu'offrent les poèmes pouvait servir à comparer le mérite respectif des
+poèmes et des poètes.»--Sous ce rapport, la <i>Bible</i> est certainement
+plus riche encore que l'<i>Iliade</i>.</p>
+
+<p>Juda présente un collier à Thamar, qui se voile à demi la figure;
+derrière ces deux personnages, un chameau richement équipé; à l'angle
+gauche, une touffe de lauriers-roses.--On retrouve dans cette
+composition la merveilleuse facilité, la riche exécution de M. H.
+Vernet; le costume de Juda surtout présente une étude d'étoffes
+remarquable; cependant il nous semble que l'esprit biblique fait un peu
+défaut; on dirait que dans son voyage en Orient, M. Horace Vernet s'est
+préoccupé plutôt du costume, de l'équipement des hommes et des chevaux,
+que du caractère des visages et de la nature: ainsi on avait déjà
+reproché à son tableau biblique d'Éliézer et de Rébecca, de n'avoir pas
+une expression assez franchement juive. Ce que nous croyons pouvoir
+blâmer aujourd'hui dans la nouvelle composition de l'illustre peintre,
+c'est le frais paysage qui entoure Juda et Thamar; le ciel a une pâleur
+presque froide, et les plantes sont vertes comme par une matinée de
+printemps, ou comme si l'on venait de les arroser.</p>
+
+<p><i>M. E.-F. Buttura.</i>--Un ravin, paysage historique.--La poésie et la
+prose de nos jours s'épuisent à décrire; nos plus grands romanciers sont
+à la fois des paysagistes distingués; <i>pictura poesis</i>, disait Horace;
+aujourd'hui, nous disons volontiers: <i>poesis pictura</i>, sur la foi de
+Montesquieu. Et pourtant, quelques belles vallées, quelques riantes
+campagnes que nous aient faites nos grands écrivains, nous ne pouvons,
+en face d'un tableau, nous défendre de reconnaître la stérilité et
+l'impuissance de la description écrite. Quel pacte eût jamais peint aux
+veux, comme l'a fait M. Buttura, cette étroite et profonde vallée,
+resserrée à droite par des rochers, qui se relèvent encore dans le fond
+du tableau, au-dessus de la cime des bois, cet aspect d'automne, ces
+arbres déjà rougis, ces nuages ardoisés, qui se roulent sur eux-mêmes,
+comme à la suite d'un violent orage, ces ombres du soir qui remplissent
+déjà tout le fond de la vallée:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">« Majoresque cadunt altis de montibus umbrae, »</p>
+</div></div>
+
+<p>tandis qu'un dernier rayon de soleil vient illuminer obliquement le
+sommet des grands arbres? Il y a dans ce tableau le sentiment sérieux
+d'une nature vigoureuse, idéalisée plutôt par les effets de lumière et
+l'harmonieuse disposition des contours, que par un choix de détails
+singuliers et ingénieux. Peindre ainsi la nature, c'est l'avoir regardée
+sans travail d'imagination, l'avoir vue trop belle pour vouloir lui
+ajouter encore des embellissements; il faut en même temps que l'on se
+soit dérobé par le sentiment du coeur à la servitude des détails, et
+qu'on ait désiré faire le portrait de cette vallée, non pas pour que les
+moineaux pussent s'y tromper, mais bien pour retrouver soi-même dans
+cette peinture l'émotion que l'on avait ressentie devant ce simple et
+beau spectacle, <i>the modesty of nature</i>, comme dit Shakespeare.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14">«Douce mélancolie! aimable mensongère,</p>
+<p class="i14">Des antres des forêts déesse tutélaire,</p>
+<p class="i14">Qui vient d'une insensible et charmante langueur,</p>
+<p class="i14">Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur,</p>
+<p class="i14">Quand sorti vers le soir des grottes reculées,</p>
+<p class="i14">Il s'égaie à pas lents au penchant des vallées,</p>
+<p class="i14">Et voit des derniers feux le ciel se colorer,</p>
+<p class="i14">Et sur les monts lointains un beau jour expirer.»</p>
+</div></div>
+
+<p>André Chénier se promenant le soir dans la profonde vallée, ne pensait
+guère aux temples grecs. Pourquoi donc M. Buttura a-t-il imaginé de
+gâter le fond de son tableau par le profil d'un semblable monument?
+Serait-ce une lointaine influence de Berlin?</p>
+
+<p><i>M. Bidault.</i>--Nous avions, dans un premier article, appelé l'attention
+publique sur le nº 89, qui recèle un paysage de M. Bidault, membre du
+jury d'examen. Nous devons signaler encore plus expressément le nº 88:
+<i>Vue de la Vallée d'Enfer, à Subiaco</i>. Celui-là, il faut le voir pour le
+croire. En 1840, M. Théophile Gautier, critique souvent fort peu
+révérencieux, comme chacun sait, disait des paysages de M. Bidault: «On
+n'en voudrait pas pour devant de cheminée dans une auberge de village.»
+Et, cependant, ils sont reçus à l'unanimité, et, qui plus est, on leur
+fait l'honneur du salon carré. Ce sont des moutons qui défilent sur un
+pont, tandis que de grands arbres maigres, ou plutôt de grands brins de
+balais, défilent du même pas, et parallèlement sur la rive. Ils s'en
+vont, en vérité, ils s'en vont l'un derrière l'autre, et vous penseriez
+être en voiture à voir ainsi marcher ces pauvres arbres. Nous croyons
+d'ailleurs pouvoir certifier que ces arbres sont entièrement inédits, et
+ne croissent qu'à Subiaco, dans la vallée d'Enfer. Les botanistes
+devront analyser scrupuleusement ces étranges phénomènes, que nous
+n'avions encore jamais rencontrés, si ce n'est peut-être dans le poëme
+des <i>Saisons</i>, de Saint-Lambert, et dans les vignettes des livres
+d'éducation.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> «N'en riez point, Félix, il sera votre juge.»</p>
+</div></div>
+
+<p><i>M. Isabey.</i>--«Vue du port de Boulogne, prise de la
+mer.» Ce titre est fallacieux, méfiez-vous-en; il y a là une
+anacoluthe manifeste; le livret devait dire: «Vue de la mer,
+prise du port de Boulogne.» M. Isabey n'a jamais fait de véritables
+marines, mais seulement des panoramas nautiques;
+il n'a point étudié la vague elle-même, prise absolument,
+comme fait M. Gudin; aussi n'a-t-il jamais peint de vagues,
+mais seulement de l'eau de mer; il lui manque le sentiment
+de <i>Valtum mare</i>; ses flots supposent toujours une côte voisine;
+M. Gudin nous donnerait, s'il voulait, dans une cuvette
+la profondeur et l'immensité du grand Océan; M. Isabey
+prendrait une toile de cent pieds carrés sans pouvoir nous
+faire quitter la rade; nous serions toujours en vue du phare.</p>
+
+<p>A droite, une jetée avec un mule,--un bateau à vapeur
+traînant trois canots à la remorque;--sur le premier plan,
+une barque, encombrée de poissons, de barils et de cordages;
+--au fond, la ville et le port;--à gauche, des rochers.--On
+retrouve dans cette marine les qualités habituelles de
+M. Isabey: la richesse de la fantaisie, les tours de force du
+pinceau, l'esprit, je dirai presque le comique des détails, le
+mouvement et le vent; mais son ciel est lourd, uniformément
+gris, clair sans soleil; ses eaux manquent de transparence;
+enfin ses nuages ne marchent pas, ils occupent le haut du
+tableau, mais y demeurent stagnants. Aujourd'hui, les peintres
+de marines semblent s'inquiéter fort peu des nuages,
+dont Joseph Vernet a fait de si admirables études; M. Le
+Poillevin, pour éviter la difficulté, les rejette à l'horizon,
+au-dessus des terres, sous forme de flocons.--Nous reprocherons,
+en outre, à M. Isabey de peindre tout de la même
+façon, et presque de la même couleur, les hommes et les morues,
+les barils et les vagues; l'encombrement de sa barque
+est voisin de la confusion; l'ordre est entièrement sacrifié au
+mouvement, ce qui, d'après les lois de l'esthétique, est un
+défaut grave.--Les barques de M. Isabey nous semblent
+aussi avoir une exagération de délabrement; ce n'est pas que
+nous regrettions dans ses tableaux les navires neufs et coquets
+de M. Morel Fatio; mais, en vérité, ses carcasses sont
+si vieilles et si décousues, qu'elles doivent vraisemblablement
+faire eau de toutes parts.</p>
+
+<p><i>M. Henri Scheffer.--Entrée de Jeanne d'Arc dans la ville
+d'Orléans.</i>--Ce qui distingue surtout le talent de M. H. Scheffer,
+c'est la douceur d'expression et la délicatesse de sentiment:
+il vise à la simplicité gracieuse, ne s'exalte, ne se passionne
+jamais, se gardant bien de se hasarder dans les attitudes
+difficiles, dans les poses hardies et vigoureuses; toujours des
+figures droites, ne sachant ni pencher la tête, ni même lever
+les yeux, ayant l'air enfin de poser devant les spectateurs.
+Un homme d'esprit demandait un jour comment, dans un
+tableau de M. H. Scheffer, David pourrait regarder Goliath.
+Certainement David ne lèverait pas la tête, et Goliath se
+baisserait encore moins.</p>
+
+<p>L'entrée de Jeanne d'Arc à Orléans est bien peu triomphale;
+personne vraiment n'y triomphe; les moines qui ouvrent la
+marche avec croix et bannières, ont l'air fort tranquille, comme
+s'il s'agissait d'une simple procession après vêpres; la foule qui
+s'agenouille à gauche ne se réjouit pas non plus d'une façon bien
+remarquable: toutes ces figures sont animées d'un sentiment
+pieux et délicat; elles paraissent s'attendrir, mais sans qu'on
+sache trop pourquoi; elles ne regarderaient pas autrement
+Jeanne marchant au bûcher. La simplicité exagérée des draperies
+semble aplatir encore les figures, et immobiliser davantage
+cette scène, qui pèche déjà par le défaut d'action. Quant à la
+Pucelle elle-même, elle ne triomphe pas non plus, c'est Dieu
+qui la fait triompher. Sa tête, sans être belle ni grande, a
+cependant une expression remarquable de sainteté et de foi
+chrétienne; on y lit cette secrète tristesse qui troublait le
+coeur de Jeanne au milieu de ses éclatantes victoires, l'avertissant
+que les jours de sa jeunesse seraient courts, et qu'après
+la gloire viendrait la passion. C'est ainsi que Schiller, que
+M. Michelet nous ont dépeint la Pucelle, conservant tous deux
+à la sainte victorieuse la tendresse mélancolique de la jeune
+fille. Chapelain, au contraire, en a fait une robuste virago,
+une fière Clorinde, qui ne rêve que plaies et bosses, et fronce
+toujours le sourcil. (Voir ce terrible portrait sur les enseignes
+de boutique.)</p>
+
+<p><i>M. Robert Fleury.--Charles-Quint ramasse le pinceau du
+Titien.</i>--Nous préférons de beaucoup les premières toiles
+de M. Robert Fleury, son <i>Benvenuto</i> et son <i>Inquisition</i> de
+l'an dernier: la couleur du nouveau tableau nous semble terreuse
+et bistrée, les contours sont secs, les figures manquent
+d'expression; celle du Titien est d'une dureté désagréable.
+M. Robert Fleury a habillé de rouge le peintre vénitien, et les
+gens bien informés ou sagaces prétendent que c'est là une allégorie
+pour désigner que le Titien est un coloriste; de même
+ce peintre naïf du <i>Vicaire de Wakefield</i> avait imaginé de
+peindre les sept Flamborough avec sept oranges, pour signifier
+qu'ils aimaient beaucoup ce fruit, et en mangeaient volontiers.</p>
+
+<p><i>M. Adolphe Leleux.--Chansons à la porte d'une posada</i>
+(Navarre).--M. Leleux, indépendamment de ses qualités d'exécution,
+nous paraît avoir une haute intelligence des conditions
+esthétiques de l'art; amant de la nature simple, il sait
+dans cette simplicité même, choisir le côté pittoresque, agréable;
+saisir, si l'on peut ainsi parler, l'idéal de la réalité même;
+il ne se consumera pas sur les brins de paille d'un vieux tabouret;
+il n'ira pas s'épuiser à copier servilement les mains et
+les pieds d'un ramoneur, pour arriver enfin à une vérité qui
+soulève le coeur; mais il s'arrêtera volontiers sur le seuil d'une
+chaumière bretonne, sur les marches d'une posada navarraise;
+il attendra qu'un rayon de soleil vienne égayer les figures et
+les costumes, que la cornemuse ou la mandoline fasse sourire
+les yeux des jeunes paysannes, ou soupirer leur coeur sous
+les corsets rouges. Il n'y a point là de prétentions bucoliques;
+c'est une nature naïve peinte naïvement, qui, grâce à Dieu,
+ne rappelle ni les bergers pomponnés de l'Idylle, ni les sots
+villageois de l'Opéra-Comique.</p>
+
+<p>On a reproché cette année à M. Leleux d'avoir transporté
+en Navarre le ciel, le terrain et presque le costume breton;
+heureusement que les cigarettes et les mandolines sont là pour
+sauver la couleur locale; fussent-ils, d'ailleurs, des Bas-Bretons
+pur sang, ces Navarrais n'en seraient pas moins groupés
+d'une façon charmante, peints avec une netteté, une franchise,
+une gaieté vraiment admirables.</p>
+
+<p><i>M. Belloc.</i>--Portrait d'homme.--Henri Heine partageait
+en deux classes bien distinctes les peintres de portraits: «Les
+uns, disait-il, ont le merveilleux talent de saisir et de rendre
+ceux des traits qui peuvent donner même au spectateur étranger
+l'idée exacte de l'individu représenté, de telle sorte qu'il
+comprend aussitôt le caractère de figure de l'original inconnu,
+au point de le reconnaître tout de suite, s'il vient à le rencontrer...
+C'est ce rapport immédiat qui nous garantit immanquablement
+la ressemblance avec les originaux morts.--Nous
+trouvons la seconde manière de peindre le portrait, particulièrement
+chez les Anglais et les Français, qui n'ont en vue
+que cette possibilité facile de faire reconnaître l'homme que
+déjà nous connaissons bien. Ces peintres ne travaillent positivement
+qu'au profit du souvenir. Ils sont chers surtout, aux
+parents bien appris et aux tendres époux qui nous montrent
+après dîner leurs portraits.»--Le portrait de M. Belloc dément
+à coup sûr la spirituelle inculpation du critique allemand,
+et m. H Heine lui-même lui ferait l'honneur de sa première classe.</p>
+
+<p>Nous regrettons que l'espace nous manque pour examiner
+ainsi en détail plusieurs autres tableaux du <i>salon carré</i>; au
+moins citerons-nous avec éloge le <i>Jésus-Christ</i> de M. Lestang-Parade,
+le <i>Christophe Colomb</i> de M. Colin, la <i>Levée du Siège
+de Malte</i> de M. Larivière, enfin, la <i>Guirlande de Fleurs</i> de
+M. Saint-Jean.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>Le Rat amoureux.</h2>
+
+<h4>CONTE</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p>
+
+<p>Par une belle journée du mois d'août, après six ou sept
+heures de chasse dans cette campagne du Maine, tellement
+entrecoupée de haies et de fossés qu'il en faut prendre pour
+ainsi dire chaque arpent à l'assaut, M. de *** entra chez un de
+ses métayers pour s'y reposer quelques instants. Il but une
+grande tasse de lait frais, et se retira dans une chambre
+presque nue où couchaient les enfants de la ferme. Là, il se
+jeta sans façon sur de la paille fraîchement étalée, pour goûter
+un bon et lourd sommeil d'homme fatigué.</p>
+
+<p>Je ne sais depuis combien de temps il dormait, lorsqu'il se
+sentit la cuisse gauche fouillée comme par un museau d'animal,
+et sur ses guêtres de cuir comme un grattement de dents
+et de griffes. Il supporte d'abord ce froissement désagréable
+avec cette apathie somnolente, cette indécision de l'engourdissement
+qui ne nous laisse rien percevoir de clair et d'intelligible.
+Mais le contact devint plus pressant, plus répété,
+plus sensible; il se réveilla brusquement, en jetant avec vivacité
+la main à l'endroit lésé; il trouva, avec une certaine peur
+mêlée de dégoût, qu'il tenait un gros rat. La bête, surprise
+dans son opération de rongement, chercha d'abord à mordre
+la main qui l'avait saisi; mais M. de *** le serrait par le milieu
+du dos et lui pressant les flancs d'un poignet de fer; il lui
+ôtait presque la faculté de respirer. Le rat essaya donc vainement
+de se débattre et d'échapper à l'étau qui menaçait de
+l'étouffer. Mais voyant que son ennemi se préparait à l'écraser
+du pied, il eut recours à un moyen assez peu ordinaire.</p>
+
+<p>Il parla.</p>
+
+<p>«Je vois bien, dit-il, que je ne suis pas le plus fort, et je
+cède. Je renonce sincèrement à toute entreprise sur le cuir de
+votre équipement et le tissu de votre peau, et si vous voulez
+m'accorder la vie, je m'engage à vous raconter mon histoire.
+Elle est courte, mais assez riche en expérience, pour un rat.
+Acceptez-vous? Décidez vite: vie ou mort, ne me faites pas
+attendre.»</p>
+
+<p>M. de *** ne s'étonnait de rien; il avait lu d'ailleurs beaucoup
+de contes fantastiques, et il répondit au rat: «Mon cher,
+quoique votre demande ressemble beaucoup à certains passages
+des <i>Mille et une Nuits</i>, elle m'agrée. Je ne m'inquiète
+pas du plagiat. Mais, avant de commencer votre histoire,
+veuillez, au préalable, résoudre bravement cette question:
+Avez-vous une âme?</p>
+
+<p>--Monsieur, dit le rat en se rengorgeant, je pourrais vous
+demander aussi: Avez-vous une âme? Plusieurs philosophes
+ratapolitains s'accordent à en refuser une à l'espèce, humaine.
+Mais, pour la nôtre, ils l'ont démontrée par une infinité
+de beaux arguments; et si vous me faisiez périr en ce
+moment, je ne crains pas d'être anéanti: à la barbe de vos
+cartésiens, je m'en irais dans l'autre monde chercher la récompense
+des justes rats.</p>
+
+<p>M. de *** se le tint pour dit, voyant que cette pauvre créature
+s'en faisait une affaire d'amour-propre; et, satisfait d'avoir
+appris que les rats avaient aussi leur psyché, il prêta l'oreille
+au récit du quadrupède.</p>
+
+<p>Après cette courte digression, qui paraîtra inutile à beaucoup
+de gens, mais que M. de *** se donna uniquement pour
+satisfaction (car il était un peu philosophe), le rat commença
+en ces termes:</p>
+
+<p>«J'ai beaucoup voyagé, monsieur, et tel que vous me voyez
+ici, près de Laval, sur les confins de la Bretagne, je suis frais
+arrivé de Constantinople.</p>
+
+<p>--Ah! ah! dit M. de ***, c'est assez à la mode de parler de
+Constantinople. Les minarets de Stamboul ont défrayé bien
+des phrases. Je suis curieux de les regarder, mon cher, à travers
+vos yeux.</p>
+
+<p>--Oh! monsieur, je vous fais grâce des tutedzhinns, du
+ciel bleu, de la grande mer, des kiosks, des djoubés, des campalores,
+et de toute espèce de couleur locale. Je ne suis ni
+poète, ni orientaliste, ni écrivain d'aucune sorte de lettres;
+je ne suis que philosophe, partant, n'attendez pas de style. »</p>
+
+<p>Il reprit, assez satisfait de sa tirade:</p>
+
+<p>«Oui, monsieur, frais arrivé de Constantinople, et de retour,
+pour n'en plus sortir, dans mon trou natal. Nous autres
+rats, nous avons comme les hommes la fureur des voyages et
+le mal du pays. L'une m'a fait partir et l'autre revenir; la vieillesse
+me fera rester. Un beau jour, j'étais jeune alors, toutes
+mes études terminées, tous mes degrés pris jusqu'au doctorat
+inclusivement, je résolus de voir du pays. La Hollande m'attira
+d'abord, à cause de la réputation de ses fromages; mais
+si la chère y est bonne, on nous y a voué une haine implacable:
+je partis pour les bords du Rhin. Il y a là de vieux châteaux
+féodaux où je pris logement; ce sont de vraies seigneuries
+pour les rats, tant ils offrent de sûrs asiles. Enfin, poussé par
+mon humeur nomade, après un séjour de quelques mois dans
+un couvent autrichien, je me rendis à Constantinople.</p>
+
+<p>« D'abord, ma foi, comme le grand nombre des touristes,
+curieux observateur des auberges, je pris mauvaise opinion
+du pays, parce que je n'y mangeais pas bien; mais, à force de
+parcourir en tous sens les souterrains de la cité turque, je
+découvris le merveilleux éden des rats, le terrestre paradis,
+où je serais peut-être encore, malgré le mal du pays dont je
+me targuais tout à l'heure si sentimentalement, sans l'influence
+mauvaise de ma destinée. Figurez-vous, monsieur, un
+vaste palais, percé de mille corridors, commodément pourvu
+d'innombrables cellules, et aboutissant par toutes ses issues à
+un puits fermé d'une grosse pierre, et qui s'ouvrait dans les
+jardins du sérail. Peu de jours après mon entrée dans cette
+demeure de promission, un bruit se fait entendre à l'ouverture
+du puits; tout d'un coup la pierre se lève, et un grand
+jour inonde l'obscurité de nos cellules: du plus profond de
+leurs retraites, éveillés ou endormis, debout ou couchés, avertis
+comme par un sûr instinct, tous les rats se mettent au
+galop, et se précipitent vers la lumière. Je les suis sans savoir
+où; et, arrivé au rond-point du puits, je vois descendre,
+soutenue par des cordes, une belle créature blanche comme
+du lait, fraîche, rosée, grasse à point, excellente à manger.
+Tous mes confrères se jettent dessus, je les imite, et nous
+mordons, et nous déchirons, et nous mangeons, et nous buvons.
+On retire la belle victime, à demi morte, de la même
+façon qu'on nous l'avait amenée, et nous rentrons dans nos
+cellules pour faire la digestion.</p>
+
+<p>«Ils appellent cela, en Turquie, faire un exemple. Si vous
+voulez me permettre une petite réflexion, en ma qualité de
+philosophe, je remarquerai que c'est aussi à titre d'exemple
+que vos législateurs exaltent et maintiennent la guillotine. Je
+n'empiéterai pas sur les droits de vos statisticiens, en recherchant
+combien de crimes ont été détournés par l'exemple de la
+guillotine, mais je puis certifier, par mon expérience, que
+l'exemple du puits aux rats ne profitait à personne. Destiné à
+terrifier les femmes de Sa Hautesse qui se sentiraient une velléité
+d'être infidèles, il ne corrigeait nullement ces dames.
+Tâtez mon ventre, raisonnez par analogie, et faites un discours
+contre la peine de mort. Je retiens une place dans ses notes.</p>
+
+<p>«Cela dit, je reviens à mon sujet. Quand j'eus goûté la
+chair mollette, blanchette et succulente d'une douzaine de sultanes,
+mon estomac bien repu laissa plus de loisir à ma sensibilité.
+J'ai toujours été philanthrope. Je me sentis des remords;
+je suis sûr que le bourreau n'en ressentit jamais
+autant. J'avais beau me dire qu'après tout c'était de bonne
+prise, que vous mangiez bien d'autres animaux, et que je pouvais,
+en toute conscience, me venger sur vous; le cosmopolitisme
+commence à s'infiltrer dans Ratapolis, et je ne parvenais
+pas à étouffer le cri du sang versé.</p>
+
+<p>« Puis, car je dois tout dire, ce qui vous montrera bien la
+faiblesse des philosophes,--avez-vous entendu parler de l'histoire
+mythologique de la belle Léda et de son cygne? Le bruit
+en est descendu jusqu'à nous, et je vous assure que ce n'est
+pas une fable.--Toutes ces beautés, qui n'avaient d'abord
+offert à ma voracité que de délicieux comestibles, finirent par
+me toucher le coeur et les yeux.--Mesdames les humaines
+nous traitent avec trop de sans-façon; que diable! nous avons
+un coeur. Je sentis de nouveaux sentiments s'agiter en moi;
+j'oubliai jusqu'aux heures des repas, qui seules avaient répandu
+quelque charme sur ma vie. La nuit, dans mes rêves,
+toutes ces magnifiques Géorgiennes et Circassiennes, ces
+épaules blanches, ces yeux et ces cheveux tout noirs, se présentaient
+à moi pour enivrer mes sens. Puis le sang qui les
+tachait, les plaies que ma dent y avait ouvertes, s'étalaient
+comme autant de muets vengeurs et de silencieuses exécrations
+de ma barbarie. Alors je quittais mon trou, et, couvert de
+sueur, je courais le long des corridors, rongeant les pierres,
+murmurant des mots confus, et sentant dans le creux de mon
+estomac tous les borborygmes de la passion malheureuse. »</p>
+
+<p>Le gros rat suait encore à décrire son martyre amoureux.</p>
+
+<p>«Bien! bien! dit M. de ***, voilà qui est tout à fait bien.
+M. chose, qui a un style à mille facettes, ne dirait pas mieux.
+Vous donnez donc aussi, chez les rats, dans le pathétique et
+le psychologique?</p>
+
+<p>--Pourquoi pas?» dit le rat. Et il continua. «Ces dispositions,
+je les combattis longtemps, oh! bien longtemps. Je
+sentais,--voyez-vous,--que c'était une lutte à mort que j'allais
+engager contre la société qui m'avait accueilli, et je reculais
+devant cette détermination extrême. Enfin l'héroïsme
+l'emporta dans mon coeur, et après m'être battu les flancs, je
+résolus de me dévouer au salut de la première sultane qui
+tomberait parmi nous.</p>
+
+<p>« Je mangeai pourtant encore ma part de deux ou trois;
+mais cela ne fit que m'affermir dans mon projet, et à la quatrième,
+je me grandis de toute la hauteur d'un dévouement,
+de toutes les coudées de la pure passion; je devins gigantesque.</p>
+
+<p>« On nous descendit une jeune fille de douze ans à peine.
+L'amande de ses yeux, à demi cachée sous le voile de sa paupière,
+la draperie d'ébène que sa chevelure jetait sur ses
+épaules, l'abandon plein d'effroi qui détendait au hasard les
+muscles délicats de ce beau corps, tout en elle enflamma mon
+amour, décida mon courage. Aussitôt qu'elle fut à la portée
+de mes confrères, je me plaçai sur son coeur, dont je sentais
+les battements comprimés par la crainte; et là, sur ce champ
+de bataille qui m'inspirait encore, loin de me mettre à la curée,
+comme d'habitude, je montrai les crocs à mes amis, et
+je leur dis qu'ils me tueraient plutôt que de toucher à ma
+sultane.</p>
+
+<p>La stupéfaction suspendit un instant leur rage carnivore.
+Ils me regardèrent avec des yeux où l'étonnement effaçait
+presque la colère; puis enfin, sentant bien toute mon impuissance,
+que mon audace leur avait fait oublier un instant, ils se
+jetèrent comme de plus belle sur leur proie, sans s'inquiéter
+autrement de ma chevalerie. Je me ruai alors sur leur bataillon,
+seul contre tous, mais animé par l'amour, tandis qu'ils ne
+l'étaient que par la voracité. Je déchirai l'oeil à celui-ci, j'entamai
+la tête à celui-là; qui perdit une patte; qui, un morceau
+de son râble; qui, sa queue. Je fis des prodiges; j'étais sublime;
+mais la gourmandise fut plus forte que l'amour. Le poil
+tout arraché, les oreilles en lambeaux, je ne reculais pas,
+quand on enleva, selon la coutume, la sultane couverte de
+blessures, malgré mon courage; et comme j'étais revenu sur
+mon premier terrain, je fus ainsi emporté avec elle.</p>
+
+<p>« A peine fus-je au grand jour et dans le jardin, que je m'empressai
+d'échapper au kislar-aga, qui voulait me rejeter dans
+le puits, où j'aurais été infailliblement dévoré, et je me cachai
+dans le premier trou qui s'offrit. Dès que la nuit vint, je
+me mis en quête de ma sultane; je me hasardai dans les dortoirs
+du sérail, je parcourus tous les appartements sans la
+rencontrer, et, le désespoir dans le coeur, je fus me promener
+sur le rivage de la mer.</p>
+
+<p>«Rien n'est favorable aux sombres pensers comme le bruit
+des flots, l'immensité de la vague...</p>
+
+<p>--Je vous y prends, dit M. de ***; vous parlez, de la grande
+mer.</p>
+
+<p>--Laissez-moi finir ma période, s'écria le rat impatienté.
+Un peu de poésie ne nuit pas, et vous en aurez: j'en fais tout
+comme un autre.</p>
+
+<p>«Le bruit des flots, l'immensité de la vague, et ce je ne
+sais quoi de terrible qui s'écrie dans l'obscurité du nocturne
+azur; mes soupirs se mêlaient, avec une harmonie lugubre,
+aux sifflements du vent qui venait frapper les murs du sérail,
+et à l'incommensurable voix des ondes qui gémissait comme
+une troupe infinie d'enfants. J'allais, pauvre proscrit, l'oreille
+en sang, l'estomac vide, pensant à la société qui me repoussait,
+à ma bien-aimée perdue; je songeais à ces temps paisibles
+où mon existence se renfermait dans deux mots: manger!
+digérer!!! et je m'écriais sur la grève: Vivais-je alors? vivais-je?
+Et une voix de mon coeur me répondait: Non! c'est
+d'aujourd'hui que tu vis! c'est d'aujourd'hui seulement que
+tu es rat, puisque seulement d'aujourd'hui la passion te couronne
+de son auréole, auréole brûlante, auréole composée
+d'autant d'ingrédients que la foudre de Jupiter; mais sainte,
+mais étoilée, mais resplendissante, mais pyramidale auréole,
+sans laquelle, hommes ou rats, toute la nature, rien n'existe
+vraiment.</p>
+
+<p>«Je m'épanchais ainsi, quand mon nez heurta quelque
+chose de satiné, de doux, mais de froid comme la mort: c'était
+le cadavre de ma sultane. Le grand-seigneur l'avait fait
+jeter à la mer, et la mer me la rendait. Je me précipitai sur
+elle, je la dévorai de baisers, je l'inondai de larmes, je voulais
+mourir près d'elle ; mais je ne sais quel lâche amour de
+la vie me retint, et je m'arrachai de ces lieux. Je me retournai
+plusieurs fois; enfin elle fut à jamais perdue pour moi...</p>
+
+<p>« Un de vos philosophes confesse qu'en pleurant la mort
+d'un ami, il songea pourtant qu'il hériterait d'un bel habit
+noir fort à sa convenance. Vous avouerai-je aussi mon infamie!
+A peine avais-je fait quelques cent pas, que, la faim me
+pressant avec force, je songeai que j'aurais bien pu prendre
+un morceau de ma sultane. Je n'en aurais tondu que la largeur
+de ma langue! quel grand mal! Mais j'eus honte de me
+trouver si bas, après m'être élevé si haut, et l'amour-propre
+me condamna au jeûne.</p>
+
+<p>« Je partis. Quelque viande que je rencontrai sur mon chemin
+servit à me refaire. J'étais déjà aux portes de Vienne,
+quand je fus rejoint par un des rats du puits. Je me mis d'abord
+en défense, croyant qu'il allait m'attaquer; mais le malheur
+l'avait aussi atteint, et c'est un niveau qui égalise tout.
+Le sultan, débarrassé des janissaires, avait commencé de réformer
+son empire. La férocité de la justice du sérail avait
+la première attiré son attention, et il l'avait abolie. De là,
+grande douleur au puits des rats. Ils complotèrent d'abord de
+dévorer le sultan dans son lit; puis voyant à cette entreprise
+trop d'impossibilités et de danger, la nation se débanda, et
+chacun fut de son côté chercher fortune. L'exilé du puits
+exhalait une rage aveugle contre le sultan. Otez la charogne
+au corbeau, au bourreau la guillotine, vous verrez ce qu'ils
+diront. Je l'écoutais à peine, pleurant le destin de ma pauvre
+sultane, qu'un retard de quelques jours aurait sauvée. Nous
+nous séparâmes bientôt, et, sans autres aventures, je suis revenu
+dans le Maine pour que vous me donniez la vie.</p>
+
+<p>--Vous n'êtes point un rat ordinaire, dit M. de ***, quand le
+conteur eut fini. Mon métayer mettra chaque jour un morceau
+de viande, au bord de votre trou; c'est la rente viagère que je
+vous accorde. Allez en paix, mon cher; Dieu vous tire de la
+griffe des chats comme il vous a tiré de la mienne.»<br>
+
+<span class="rig">A. S.</span></p><br><br>
+
+<h2>Industrie.</h2>
+
+<h4>DES CLAVIERS TYPOGRAPHIQUES.</h4>
+
+<p>L'emploi d'organes mécaniques fonctionnant avec régularité
+dans une foule d'opérations matérielles exécutées naguère
+encore par la main de l'homme, est le caractère le plus saillant
+des tendances de l'industrie moderne. L'introduction des
+machines dans les ateliers est un bienfait qui ne mérite pas
+moins d'être signalé, au point de vue de la dignité humaine,
+que pour les conséquences matérielles qui en résultent, notamment
+dans l'économie des frais de production. Mais les
+difficultés que présentent l'invention et la mise à exécution
+des machines augmentent singulièrement à mesure que la
+part de l'intelligence de l'ouvrier est plus nécessaire pour le
+diriger dans l'exercice de sa profession.</p>
+
+<p>Tel est le cas pour l'art typographique. On sait, en effet, que
+le <i>compositeur</i> place les lettres une à une dans le <i>composteur</i>,
+préparé d'avance pour la justification; et qu'au fur et à mesure
+de la lecture de la <i>copie</i> qu'il a sous les yeux, sa main
+va chercher les caractères dans les compartiments ou <i>cassetins</i>
+de la boîte ou <i>casse</i>, où ils sont rangés par <i>sortes.</i>. Il y a
+donc dans la <i>composition</i> en caractères mobiles deux opérations
+très-distinctes, la lecture et le placement des caractères.
+Quoique l'une d'elles soit purement matérielle, on conçoit toutes
+les difficultés qui se présentent lorsqu'il s'agit de l'assujettir
+à des procédés mécaniques réguliers, tout en se servant,
+pour la guider, de l'intelligence du compositeur.</p>
+
+<p>Il n'est donc pas étonnant que la curiosité publique ait été,
+dans ces derniers temps, vivement excitée par l'annonce de
+machines typographiques. Parmi celles-ci, il y en a trois surtout
+qui doivent être citées d'une manière particulière, parce
+qu'elles sont livrées à l'industrie ou à un degré de confection
+déjà fort avancé.</p>
+
+<p>CLAVIER DE MM. YOUNG ET DELCAMBRE.--La machine de
+MM. Young et Delcambre est une machine terminée et prête
+à prendre place dans les ateliers. Les inventeurs l'ont-ils
+montrée à plusieurs imprimeurs de Paris à l'état de travail,
+on au moins fonctionnant de manière qu'on puisse en
+apprécier les résultats? Elle est représentée dans notre figure 1.</p>
+
+<p>La machine à composer se compose de quatre parties principales, savoir:</p>
+
+<p>1º Un clavier horizontal portant autant de touches qu'il y
+a de lettres chaque touche porte l'empreinte de la lettre
+qu'elle doit faire mouvoir. A chacune correspond une tige
+verticale qui fait mouvoir horizontalement un couteau placé
+dans un plan supérieur, pour chaque mouvement imprimé à
+la touche. Les voyelles et les consonnes sont placées au milieu,
+les autres lettres, accents, capitales; etc., sont disposés sur
+les côtés, en rapprochant aussi du milieu les lettres les plus
+fines, comme le point, la virgule, afin de diminuer la longueur
+de la course qu'elles ont à faire sur le plateau dont nous parlons
+plus loin.</p>
+
+<p>2º Un plan supérieur, sur lequel se meuvent les couteaux
+dont nous venons de parler. A gauche de chacun d'eux est
+une bande de cuivre presque verticale, creusée à l'intérieur.
+Dans ce vide se placent les caractères d'une sorte, posant sur
+leur frotterie, et composés tous du même sens. Chaque mouvement
+de touche faisant mouvoir le couteau correspondant
+(un peu moins épais que la lettre de la rainure voisine), une
+lettre sera poussée, et celle-ci tombera par le vide qui est pratiqué
+à côté de l'endroit où elle posait.</p>
+
+<p>3º Un grand plateau en cuivre incliné à 45° placé en avant
+du plan sur lequel posent les caractères. Dans ce plateau sont
+pratiquées autant de rainures qu'il y a de lettres, et destinées:
+à les recevoir quand elles viennent de quitter leur composteur.
+Ces rainures se réunissant toujours de deux en deux successivement,
+viennent aboutir à une rainure unique, percée
+à son extrémité d'un trou par lequel vient passer la lettre pour
+entrer dans le composteur.</p>
+
+<p>4º Un long composteur, commençant par un quart de cercle
+qui commence au vide dont nous venons de parler. La
+partie circulaire est double, afin que les lettres ne puissent
+tomber. Une petite roue à excentrique, placée au-dessus du
+vide, et qu'un enfant ou le compositeur fait mouvoir au moyen
+d'une pédale, pousse les lettres arrivées sur le composteur, et
+fait avancer la composition sur la partie horizontale. A l'extrémité
+se trouve un compositeur qui prend la composition,
+en forme des lignes qu'il justifie, place les cadres, etc.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/010.png"><br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>Le clavier typographique de MM. Young et Delcambre.</b></p>
+
+<p>Cette machine, construite avec grand soin, fonctionne assez
+bien. Son mécanisme est fort simple, et, sauf quelques accidents
+qui arrivent à l'entrée des lettres dans le composteur
+et que nous croyons possible d'éviter, remplit bien son but de
+machine à composer.</p>
+
+<p>Elle est aussi remarquable par sa bonne exécution, qui lui
+permet d'entrer immédiatement dans les ateliers, sans qu'il y
+ait trop à redouter de dérangements et de pertes de temps,
+comme il arrive si souvent dans les machines nouvelles; et
+l'emmagasinage des lettres est disposé de manière à pouvoir
+charger la machine d'une grande quantité à la fois, avant, ce
+qu'on n'avait pas encore su réaliser; enfin son prix n'en est
+pas fort élevé.</p>
+<br>
+
+
+<p>CLAVIERS MÉCANIQUES DU CAPITAINE ROSENBORG--Mes
+machines sont, dit leur auteur, supérieures de tout point
+celles de MM. Young et Delcambre.</p>
+
+<p>MM. Young et Delcambre peuvent faire à l'heure une composition
+de 6.000 caractères; le capitaine Rosenborg en peut
+faire une au moins de 10.000; et la machine à distribuer, qui,
+par le procédé Young et Delcambre, occupe quatre ouvrier
+n'en occupe qu'un seul avec le procédé Rosenborg.</p>
+
+<p>1º Machine à composer,--Le maître compositeur, assis au
+front de la machine, ayant la copie devant lui, touche le clavier
+à mesure qu'il lit. Le jeu des touches fait sortir de leurs
+cassetins les lettres correspondantes, qui viennent se coucher
+sur une chaîne sans fin, laquelle passe constamment par le milieu
+de la machine, de droite à gauche. Par le mouvement de
+cette chaîne, les caractères, une fois posés, seul très-promptement
+transportés vers le <i>réceptacle</i>, où, par l'action d'une petite
+excentrique qui tourne avec une vitesse considérable, les caractères
+sont rangés horizontalement, l'un au-dessus de l'autre
+dans le même ordre que les touches du clavier ont été frappées.
+Les lignes ainsi formées par les caractères s'ajustent sur une
+partie en forme de T. Un cadran à compteur et une sonnette
+avertissent le compositeur chaque fois qu'une ligne est complète.
+Alors il fait tourner une petite vis qui pousse la ligne
+achevée au fond du réceptacle; puis sa main droite agit sur
+un levier qui pousse cette ligne dans une rainure extérieur
+mobile autour d'un axe. Ces opérations s'accomplissent en
+moins d'une seconde. Alors l'aide-compositeur saisit de la main
+gauche, comme le représente la figure 2, l'extrémité supérieure
+de cette rainure, et l'ayant amenée dans une position
+horizontale, il lit la ligne des caractères se tenant alors dans
+une position verticale. Ayant corrigé les fautes qui ont pu se
+rencontrer dans la composition, l'ouvrier, en levant un glissoir
+à même le fond de la <i>rainure</i>, fait descendre tout d'un
+coup la ligne dans un compartiment où il met les espaces.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/011a.png"><br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<b>(Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2,<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Machine à composer.)</b></p>
+
+
+<p>Le trait principal d'innovation de cette machine est la chaîne
+sans fin sur laquelle les caractères sont déposés, et par laquelle
+ils sont transportés dans le réceptacle. Les avantages de cette
+chaîne sont que les caractères sont poussés en droite ligne par
+la chaîne sans risque de désordre, sans danger du moindre
+frottement; qu'autant de lettres pourront y être placées à la
+fois qu'il en peut arriver de suite dans la série non interrompue
+de l'alphabet; et, dans la pratique, il y a un grand nombre
+de mots et syllabes que le compositeur sait bientôt disposer
+de cette manière, par un seul coup sur les touches du clavier.
+Par exemple, <i>ad, add, ail, accent</i>, etc., sont des mots
+dont les lettres, se suivant dans l'ordre naturel, peuvent être
+composées par une seule pression sur les touches; la chaîne
+pousse les caractères dans l'ordre où ils y ont été déposés, et
+rien ne peut troubler cet ordre.--On peut expliquer par ces
+<i>accords</i> (de lettres semblables et composées d'un seul coup) la
+grande rapidité de la composition Rosenborg. Le mot <i>accentuation</i>
+contient douze lettres, et exigerait vingt-quatre mouvements
+de bras chez un compositeur ordinaire; mais avec
+la machine Rosenborg, le mot est composé en trois coups sur
+les touches: <i>accentu-at-ion</i>.</p>
+
+<p>2º <i>Machine à distribuer</i>.--Cette machine, représentée
+figure 3, est entièrement détachée de la précédente et fonctionne
+séparément. Après le tirage, une portion de page ou de
+<span class="rig"><img alt="" src="images/011b.png"><br>
+<b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;(Clavier typographique du capitaine Rosenborg.-- Fig. 3.<br>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Machine à distribuer.</b></span>
+colonne de caractères est déposée dans un compartiment. Les
+lignes sont amenées une à une de ce compartiment dans un
+<i>chariot mobile</i> par le moyen d'un glisseur à manche. Au sortir
+de ce chariot, les lettres sont distribuées dans des cases
+particulières.</p>
+
+<p>Une ligne de caractères ayant été amenée du compartiment
+dans ce <i>chariot</i>, le distributeur saisit de la main droite le
+manche du <i>chariot</i> et le meut vers la droite. Il lit alors la ligne
+qui est dessus, et ayant, de l'index de sa main gauche, levé la
+touche du clavier correspondant à la lettre la plus proche sur
+le devant du <i>chariot</i>, il meut ce chariot sur la gauche jusqu'à
+ce qu'il soit arrêté par l'action de la touche levée. La lettre
+correspondante s'échappe de la ligne, et, tombant à travers un
+retrait fait pour la recevoir, elle est conduite dans sa propre
+case sur la planche horizontale, tandis que, par l'action d'une
+petite <i>excentrique</i> ou <i>came</i>, elle est sans cesse poussée en
+avant pour faire place à la prochaine lettre qui descendra. De
+cette façon, les caractères sont distribués et arrangés en lignes,
+tous les <i>a</i> dans une ligne, tous les <i>b</i> dans une autre, etc.,
+tout prêts à être replacés dans leurs compartiments correspondants
+de la machine à composer. Cette opération de replacement
+se fait par le moyen d'un instrument qui peut à la fois
+enlever deux ou trois cents lettres de la machine à distribuer,
+et les transporter dans la machine à composer.</p>
+
+<p>Machines typographiques de M. Gaubert.--Ces machines
+ont été exécutées, ou au moins paraissent destinées à
+fonctionner, au profit de l'industrie, postérieurement à celles
+dont il vient d'être question. Mais elles sont dignes d'attirer
+au plus haut degré l'attention de toutes les personnes qui s'intéressent
+aux progrès de la mécanique pratique; elles donnent
+la solution de problèmes que les devanciers de M. Gaubert ne
+s'étaient même pas proposés, ou qu'ils n'avaient que très-imparfaitement
+résolus; enfin elles sont dues à un de nos compatriotes.
+Le lecteur concevra donc que nous entrions dans
+quelques détails en ce qui concerne ces appareils.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons mieux faire, à ce sujet, que d'emprunter
+textuellement à M. Séguier le rapport qu'il a fait à l'Académie
+des Sciences, au nom d'une commission dont MM. Arago,
+Coriolis, Piobert et Gambey faisaient aussi partie.</p>
+
+<p>«Une curieuse, nous pourrions dire une étonnante machine
+a été soumise à votre examen. M. Gaubert a appelé
+votre attention sur son <i>gérotype</i>, c'est-à-dire sur son appareil
+à trier et classer les éléments de la typographie............
+.............................................................</p>
+
+<p>« La machine qui a été soumise à vos commissaires est
+composée de deux parties distinctes: trier et classer les caractères
+livrés pêle-mêle à son action, les emmagasiner en
+quantité suffisante et proportionnée au besoin de la composition;
+dans les réceptacles mobiles est la fonction difficile de
+la partie que l'inventeur a nommée <i>distribueuse</i>. La partie
+appelée par lui <i>composeuse</i> est uniquement chargée de faire
+revenir, suivant l'ordre déterminé par l'ouvrier compositeur
+et à sa volonté, les éléments typographiques, pour les assembler
+rapidement et sûrement dans une forme ou un simple
+composteur. Pendant cet appel et cet arrangement tout mécanique,
+aucun type ne doit être exposé à perdre la bonne position
+qui lui a été précédemment assignée. C'est la réunion
+de ces deux organes distincts, quoique solidaires, qui constitue
+la pensée mécanique conçue, réalisée et livrée à votre critique.
+«Le problème vient d'être sommairement énoncé; exposons
+les conditions de sa solution.</p>
+
+<p>«La <i>distribueuse</i> doit recevoir pêle-mêle les éléments de la
+composition typographique, c'est-à-dire les caractères, les
+signes de ponctuation, les espaces, etc.; par une action <i>inintelligente</i>,
+elle doit les isoler les uns des autres, les décoller;
+car nous supposons la machine opérant sur les débris d'une
+forme rompue. Elle doit s'exercer sur chaque type séparément,
+s'assurer de prime-abord s'il se présente au classement
+dans une position normale, c'est-à-dire en termes d'imprimerie,
+l'oeil en l'air, le pied bien tourné; elle doit ensuite
+le diriger vers le réceptacle spécial qui lui est assigné; mais,
+comme une composition n'est pas formée de caractères répétés
+en nombres égaux, il importe que la machine puisse accumuler
+dans des réservoirs plus spacieux, ou plusieurs fois
+reproduits, les lettres les plus fréquemment employées.
+Cet emmagasinement doit être méthodique et progressif; les
+caractères d'une même classe ne doivent venir remplir le
+second ou le troisième réservoir de la série à laquelle ils appartiennent,
+qu'après avoir complètement occupé le premier.
+Pour que ce travail de classement soit vraiment utile, il faut
+qu'il soit rapide, sûr, par-dessus tout économique.</p>
+
+<p>«La <i>distribueuse</i>, réduite aux proportions d'un outil auxiliaire
+de l'imprimeur, ne doit occuper qu'une place restreinte
+dans l'imprimerie.</p>
+
+<p>«Les fonctions de la <i>composeuse</i> consistent à restituer avec
+célérité et fidélité, dans l'ordre assigné par la volonté de l'ouvrier
+compositeur, les divers éléments de composition déjà
+classés par la <i>distribueuse</i>. La <i>composeuse</i> a reçu le caractère
+dans sa position normale, c'est toujours dans cette situation
+qu'elle doit le rendre au compositeur ou à la forme. Une page
+ainsi mécaniquement composée ne doit présenter à corriger
+que des substitutions d'un élément à un autre dans le cas
+d'un faux appel.</p>
+
+<p>« Essayons de faire comprendre, par une simple description
+orale, l'ingénieuse solution à laquelle, après un long et
+opiniâtre travail, M. Gaubert est enfin arrivé.</p>
+
+<p>« Imaginons des masses de caractères pris et jetés au hasard
+sur un plan incliné, garni de petits canaux longitudinaux; un
+léger mouvement de sassement suffit pour ébranler les caractères,
+ils se désunissent, se couchent, tombent dans les
+canaux, les uns parallèlement à leur direction, les autres formant
+avec les rigoles des angles divers. Les premiers caractères,
+bien engagés dès le principe, continuent leur descente;
+les autres, heurtés par leurs extrémités contre des obstacles
+verticaux entre lesquels ils sont contraints à passer, prennent
+bientôt une position semblable aux premiers. La superposition
+longitudinale, et dans le sens des canaux, de plusieurs
+caractères tombés les uns sur les autres, peut se présenter;
+elle doit être détruite: il suffit pour cela de les faire passer,
+pendant leur descente, dans une portion de canal doublement
+incliné, et sur le sens longitudinal, et sur le sens transversal.
+Les rebords de cette partie sont plus bas que le plus mince
+des caractères: tous ceux qui, jusque-là, ont cheminé superposés,
+ne pourront éviter, en cet endroit, d'être entraînés
+latéralement par le seul fait de leur propre masse. Ils tombent
+dans un récipient spécial, d'où ils sont repris pour courir plus
+efficacement, une seconde fois, les chances d'un meilleur engagement
+dans les canaux du plan incliné.</p>
+
+<p>« Par la pensée, suivons les caractères: ceux bien engagés dès
+le principe continuent de descendre; les autres, tombés en
+travers des canaux, passent entre les obstacles, se redressent,
+prennent des positions parallèles; ils s'engagent à leur tour;
+les caractères superposés s'éliminent d'eux-mêmes. Les voici
+tous rangés les uns à la suite des autres; ils se touchent, ils
+se poussent, ils vont entrer un à un dans un premier compartiment
+que nous pourrions comparer au sas d'écluse d'un canal
+de navigation; la porte d'amont s'ouvre, un caractère entre.
+Les dimensions de l'écluse sont réglées de façon à ce qu'un
+seul puisse être reçu à la fois. La porte d'amont se referme,
+la porte d'aval s'ouvre à son tour pour les laisser descendre;
+les portes manoeuvrent sans cesse, et tous les caractères franchissent
+l'écluse à leur rang. Expliquons le but de l'écluse;
+pour cela, indiquons à quel traitement le caractère y est soumis
+pendant son passage: chaque caractère, ainsi momentanément
+parqué dans le sas de l'écluse, est comme exploré dans
+toute sa longueur, nous pourrions dire plus exactement encore,
+est comme tâté dans toutes ses parties par des aiguilles
+verticales que des ressorts appuient sur toute sa surface. Le
+caractère se trouve ainsi soumis, dans toute son étendue, à
+l'action des aiguilles, à la façon des cartons de la jacquart,
+sur lesquels s'appliquent de nombreuses tiges métalliques toujours
+prêtes à s'engager dans les ouvertures dont ils sont convenablement
+percés pour opérer la levée de certains fils de
+chaîne, et former le dessin de l'étoffe. Comme le carton, le caractère
+a ses ouvertures; seulement elles ne consistent que
+dans de simples encoches pratiquées sur ses flancs: elles varient
+en nombre et en distance entre elles pour chaque espèce
+de type différent. Une partie des aiguilles buttent contre
+la masse solide du caractère, quelques-unes tombent sur le
+vide des encoches et s'y enfoncent. Le nombre et la situation
+des aiguilles pénétrantes, en assignant une position particulière
+à un canal mobile de raccordement entre l'écluse et les
+réceptacles, règle la case dans laquelle le caractère ira forcément
+se rendre à sa sortie de l'écluse. Le problème d'une direction
+spéciale et certaine à donner à de nombreux caractères
+vers le seul réceptacle qui leur convient, tout compliqué
+qu'il est, se trouve cependant ainsi résolu simplement par
+l'action de telle ou telle aiguille dans telle ou telle encoche.</p>
+
+<p>« L'opération que nous venons de décrire suffit au caractère
+entré dans l'écluse dans une position normale; celui-ci,
+reconnu dans son espèce, est de suite dirigé sur le canal de
+raccordement vers son réservoir définitif. Il en est autrement
+de tous les caractères arrêtés dans l'écluse dans une position
+vicieuse, il importe de la rectifier; les aiguilles, par leurs
+rapports avec les encoches, s'acquittent de cette fonction avec
+une rigoureuse fidélité; un certain cran spécial, dit <i>cran de
+retournement</i>, est pratiqué dans tous les caractères, quelle
+que soit leur espèce, et à la même place. Suivant la position
+du caractère dans la première écluse, ce cran correspond à
+des aiguilles différentes; or, le caractère peut être mal tourné
+de trois façons: il peut être couché l'oeil en bas sur l'un ou
+l'autre flanc, ou bien encore l'oeil en l'air, mais sur le mauvais
+côté; pour détruire chacune de ces trois fausses positions,
+la pénétration d'une aiguille spéciale, dans chacun de ces cas
+particuliers, fait prendre au canal de raccordement une position
+telle, que le caractère, au lieu d'être dirigé de suite vers
+son récipient définitif, est conduit à une série de trois écluses
+nouvelles, toutes trois à sas mobiles, mais chacune suivant
+un mode particulier: le sas de la première écluse tourne sur
+lui-même, suivant un axe longitudinal; celui de la seconde
+suivant un axe vertical; le troisième pivote sur un axe transversal.
+Par une féconde et constante application du principe
+des rapports des aiguilles aux encoches, c'est le vice lui-même
+du caractère qui détermine le choix du sas d'écluse
+dans lequel il sera détruit. Le caractère, versé d'un flanc sur
+l'autre, tourné ou culbuté bout pour bout, sort du sas rectificateur
+pour continuer sa descente, et aller rejoindre dans
+son réceptacle propre les caractères de son espèce qu'une
+bonne position dans la première écluse a dispensés d'une
+telle épuration.</p>
+
+<p>«Tous les éléments de la typographie ainsi classés et emmagasinés
+dans des proportions convenables, tous ramenés
+dans une position normale, la composition mécanique est désormais
+rendue possible, même facile.</p>
+
+<p>« Voyons comment M. Gaubert a résolu cette seconde partie
+du problème.</p>
+
+<p>« Sa <i>composeuse</i> est une machine séparée et distincte; elle
+puise les éléments de composition dans les réceptacles mêmes
+où la <i>distribueuse</i> les a accumulés. Ces réservoirs, convenablement
+chargés de caractères, sont manuellement transportés
+de la première machine à la deuxième. L'inventeur de
+ces mécanismes n'a point voulu qu'ils fussent nécessairement
+solidaires, la rapidité d'action de chacun d'eux étant différente.
+Comme nous l'avons dit, la <i>distribueuse</i> n'est soumise
+qu'à un emprunt de force mécanique inintelligente; elle peut
+donc être mise en relation avec un moteur qui marcherait
+nuit et jour et sans repos; elle pourrait ainsi trier des caractères
+pour plusieurs <i>composeuses</i>. Les fonctions de celles-ci
+sont, au contraire, forcément régies par le temps employé à
+la lecture et à l'appel des signes composant le manuscrit
+placé sous les yeux du compositeur. Ses fonctions se trouvent
+ainsi subordonnées à l'habileté de l'ouvrier. Ce n'est
+pas que M. Gaubert ne pût opérer mécaniquement, par le
+principe qu'il a adopté et suivi, plusieurs compositions simultanées
+d'un même manuscrit; il lui suffirait, en effet, de
+mettre en relation plusieurs séries de formes et de réceptacles
+avec une même <i>composeuse</i>; mais aujourd'hui nous devons
+vous entretenir bien moins de ce que l'esprit inventif de
+M. Gaubert est capable de produire que de ce qu'il a déjà
+exécuté et soumis à vos commissaires. Revenons donc à la
+description de sa <i>composeuse</i>.</p>
+
+<p>« Pour la faire plus aisément comprendre, bien qu'elle ne
+forme qu'un seul tout, nous la présenterons à vos esprits
+comme divisée en trois parties. Le haut reçoit les réceptacles
+chargés de caractères; le milieu est occupé par un clavier; la
+forme, ou le simple composteur, a sa place assignée dans le
+bas. L'ouvrier compositeur s'asseoit devant la machine comme
+un organiste devant un orgue; il a le manuscrit devant les
+yeux: sous ses doigts est un clavier. Les touches en sont
+aussi nombreuses que les divers éléments typographiques nécessaires
+à la composition d'une forme. La plus légère pression
+des doigts suffit pour faire ouvrir une soupape dont l'extrémité
+inférieure de chaque récipient est munie; à chaque
+mouvement du doigt, un caractère s'échappe, il tombe dans
+un canal qui le conduit précisément à la place qu'il doit occuper
+dans la forme: successivement les caractères arrivent
+et prennent position. Pendant leur chute, ils ne sont pas
+abandonnés à eux-mêmes, ils sont soigneusement préservés
+contre toutes les chances de perdre la bonne position que la
+<i>distribueuse</i> leur a fidèlement donnée. Chaque caractère, quel
+que soit son poids, arrive à son rang; les plus lourds ne peuvent
+pas devancer les plus légers, ils conservent rigoureusement
+l'ordre dans lequel ils ont été appelés. Un double
+battement du doigt sur une même touche amène la même
+lettre deux fois répétée; les mots, les phrases se composent
+par le mouvement successif des doigts des deux mains, comme
+se jouerait un passage musical qui ne contiendrait pas de
+notes frappées ensemble; un toucher semblable à l'exécution
+de gammes ascendantes et descendantes ferait tomber dans
+la forme les lettres de l'alphabet de <i>a</i> en <i>z</i> et de <i>z</i> en <i>a</i>. »</p>
+
+<p>La seule attention imposée au compositeur est donc de bien
+lire son manuscrit, de poser les doigts sur les seules touches
+convenables, pour ne pas faire tomber dans la forme une lettre
+au lieu d'une autre. La machine se charge de déplacer la forme
+à mesure qu'elle se remplit: il paraît que c'est elle qui prend
+le soin de la justification.</p>
+
+<p>«Vos commissaires n'ont pas vu exécuter sous leurs yeux
+cette délicate fonction. L'assurance leur a été formellement
+donnée que le mécanisme destiné à ce dernier travail était
+non-seulement conçu, mais encore en oeuvre d'exécution.
+Malgré les difficultés mécaniques que cette opération présente,
+vos commissaires ont foi dans l'esprit inventif de M. Gaubert.
+La possibilité de ce qui lui reste à faire leur semble garantie
+par ce qu'il a déjà fait. »</p>
+
+<p><span class="sc">Mise en pratique des machines typographiques</span>.--On
+n'est pas d'accord sur l'économie qui peut résulter, pour les frais
+d'impression, de l'emploi des machines à composer et à distribuer.
+Un habile ouvrier compose douze à quinze cents et
+tout au plus deux mille lettres à l'heure, dans les circonstances
+les plus favorables. La machine de MM. Young et Delcambre
+n'en compose guère plus de sept mille; le capitaine Rosenborg
+prétend que sa machine en donne vingt-quatre mille.
+Un journal a même prétendu que ce nombre, pour la machine
+de M. Gaubert, s'élèverait à quatre-vingt-six mille lettres à
+l'heure. Mais ce chiffre doit être dix fois au moins trop considérable.
+Il ne peut pas en être, en effet, d'une machine à composer
+comme d'un piano, par exemple. Un artiste, en improvisant,
+pourra peut-être promener ses doigts sur un clavier avec
+une rapidité telle qu'il agitera quatre-vingt-six mille touches
+en une heure; mais un compositeur typographe n'improvise
+pas et ne possède pas dans sa mémoire ce qu'il doit composer;
+il a devant lui sa <i>copie</i>, écrite le plus souvent avec peu de
+soin. Il doit, avant de faire agir ses doigts, lire avec attention
+et bien comprendre le sens de ce qu'il a lu pour appliquer convenablement
+la ponctuation, l'orthographe et les règles de la
+grammaire. Viennent encore l'arrêter les ratures, les renvois
+dans les marges, etc., etc. Certes, on accordera qu'il faut deux
+fois plus de temps à un compositeur typographe, empêché par
+toutes les difficultés que l'on vient d'énumérer, pour lire un passage
+manuscrit que pour lire ce même passage sur de l'imprimé.
+Or, pour lire les douze colonnes d'un journal d'un bout
+à l'autre, sans en rien omettre, ainsi qu'est obligé de le faire
+un ouvrier compositeur, il faut plus d'une heure. Ces douze
+colonnes contiennent à peu près les quatre-vingt-six mille lettres
+dont on parle. Il aurait donc fallu au compositeur au moins
+deux heures seulement pour les lire sur sa copie; il n'aurait
+donc pas pu les composer en une heure.
+Ce compte de quatre-vingt-six mille lettres par heure est
+tellement exagéré, que, dans un rapport qu'une commission
+était chargée de faire à l'association des imprimeurs, le rapporteur
+n'accordait à une autre machine, également à clavier,
+d'un mécanisme très-simple et d'un jeu très-facile, celle de
+M. Delcambre, que quatre-vingt mille, non pas par heure,
+mais <i>par jour de dix heures</i>, ce qui ne faisait que huit mille
+à l'heure, et l'inventeur lui-même n'en accusait que douze.
+On conçoit du reste que, comme ces machines exigent un
+certain nombre d'ouvriers (six à huit), dont quelques-uns doivent
+être payés assez cher, il faudra que le nombre des lettres
+composées soit bien considérable pour que l'économie de
+temps résultant de leur emploi compose l'excédant de dépenses
+résultant du capital qu'il faut y consacrer et des frais
+d'entretien. Dans un travail intéressant, inséré au <i>Bulletin
+typographique</i>, M. C. Laboulaye évalue à un septième seulement,
+tout au plus, l'économie produite par la machine
+Young-Delcambre, non compris l'intérêt et l'amortissement du
+capital, ni l'entretien. Il trouve que la machine de M. Gaubert
+pourra donner une économie comprise entre un quart et un
+tiers, mais toujours abstraction faite du prix d'achat, qu'il ne
+cote pas à moins de 50,000 fr., et de celui de l'entretien.
+Quoi qu'il en soit, dès aujourd'hui, des claviers typographiques
+fonctionnent régulièrement en France et à l'étranger.
+Le <i>London Phalanx</i> annonçait dans le mois de juin 1842,
+que son numéro avait été composé par une machine, et dans
+la livraison suivante insérait un article dont cette machine était
+l'objet, et qui avait été composé par elle pour le <i>Morning-Chronicle</i>
+du 14 juin.</p>
+
+<p><i>Le Courrier du Nord</i>, dans son numéro du mardi 5 janvier
+1843, nous apprend lui-même ainsi son système de composition:</p>
+
+<p>«Comprenez-vous?--Non.--Eh bien, venez voir de vos
+propres yeux. Que dis-je? Venez vous exercer vous-même sur
+ce piano de nouvelle espèce, et vous ferez bientôt ce que je
+fais moi-même, car j'avais oublié de vous le dire en commençant,
+laissant de côté encre, papier et plume métallique, c'est
+tout simplement à l'aide de cette machine que je vous écris
+aujourd'hui. Mes mots se forment, mes phrases s'allongent
+sous mes yeux, elles viennent se caser d'elles-mêmes, et,
+sans avoir dans l'art typographique plus de connaissance que
+vous n'en avez, grâce à cette machine quasi intelligente, me
+voici compositeur. C'est comme j'ai l'honneur du vous le dire.»</p>
+
+
+<p>De l'invention de la typographie mécanique.--M. Séguier,
+dans son rapport à l'Académie des Sciences, a cité
+MM. Ballanche et William Church comme ayant fait des essais
+remarquables dans ce genre avant MM. Young et Delcambre.
+M. Mazure a aussi travaillé de concert avec M. Gaubert, et il
+est arrivé de son côté, dit-on, à une solution du problème de
+la distribution.</p>
+
+<p>Le nom d'un philosophe et d'un littérateur de la portée de M. Ballanche,
+placé ainsi au nombre de ceux qui se sont occupés avec succès du
+problème de la composition mécanique, n'a rien qui doive surprendre. M.
+Ballanche était imprimeur; Bélanger et Pierre Leroux ont été simples
+ouvriers typographes. Celui-ci, dans une lettre adressée à M. Arago et
+lue à l'Académie des Sciences le 2 janvier dernier, a rappelé que, le
+premier, il y a vingt-cinq ans, il avait eu l'idée de composer des pages
+d'imprimerie avec une machine, et que cette idée, il l'avait réalisée.
+Il avait entrepris de faire subir une modification à l'art typographique
+presque tout entier. Voici son idée fondamentale ; «Au lieu de fondre
+les lettres une à une, on en fondra des rayons entiers; au lieu de 25
+millimètres environ de tiges, les lettres n'en auront que 7; au lieu de
+composer avec la main, on composera avec une machine; enfin, au lieu de
+faire des avances de papier et de tirage, on conservera les pages comme
+les clichés stéréotypes.»</p>
+
+
+<p>Examinant les avantages qui doivent résulter de ce système,
+M. Leroux trouvait que, «sans parler de la rapidité de la
+composition, et en la comptant pour rien, il donne un important
+résultat, à savoir, que l'on stéréotype ainsi sans aucuns
+frais, et en avançant seulement la quantité de métal nécessaire;
+qu'il représente l'imprimerie mobile et le stéréotypage
+à la fois, avec tous leurs avantages respectifs.»</p>
+
+
+<br>
+<h2>Bibliographie.</h2>
+
+<p><i>Un Million de Faits</i>. Aide-Mémoire universel des Sciences,
+des Arts et des Lettres; par MM. <span class="sc">J. Aicard, Desportes,
+Paul Gervais, Léon Lalanne, Ludovic Lalanne, A Le
+Pileur, Ch. Martins, Ch. Vergé</span> et <span class="sc">Young</span>. 1 vol. grand
+in-18 à deux colonnes, de 24 feuilles, avec 500 gravures
+sur bois. Paris, 1843. <i>(Dubochet et Comp.)</i> Deuxième édition.
+12 francs.</p>
+
+<p>Le <i>Million de Faits</i> est une encyclopédie portative. Il doit former
+la hase et le complément de toutes les bibliothèques publiques
+ou privées, car il s'adresse en même temps à ceux qui avaient
+appris mais qui oublient, et à ceux qui ne savent pas encore.
+Ignorez-vous un fait important que vous désirez connaître, ou
+votre mémoire est-elle infidèle: un indice alphabétique de huit
+mille mots vous fournit immédiatement le moyen de vous procurer
+l'instruction qui vous manque. Est-ce une branche entière
+des connaissances humaines que vous vous proposez d'étudier:
+jetez un coup d'oeil rapide sur la table analytique des
+matières, et vous trouverez à l'instant même le traité spécial dont
+vous avez besoin.--En effet, ce beau volume de 24 feuilles à
+2 colonnes de 79 lignes équivaut à 24 volumes in-8 de 379 pages.</p>
+
+<p>Le titre et l'idée première du <i>Million de Faits</i> appartiennent
+aux Anglais, mais l'exécution en est toute française. Ainsi <i>L'Illustration</i>
+imite, sans le copier, le journal qui parait à Londres sous
+le titre de <i>London Illustrated News</i>. Le <i>Million of Facts</i> obtint
+en Angleterre un brillant succès, bien qu'une critique intelligente
+lui reprochât de graves défauts: le manque de méthode, l'omission
+de certaines sciences importantes, des erreurs nombreuses
+dans les faits, des hérésies incroyables dans les théories. On ne
+pouvait donc pas songer à le traduire; il fallut le refaire entièrement.
+Des écrivains déjà connus avantageusement dans les
+sciences et dans la littérature se chargèrent de cet immense travail,
+et résumèrent sous leur forme la plus concise tous les résultats
+de quelque importance qui sont définitivement acquis à l'esprit
+humain. Aussi le <i>Million de Faits</i> français n'est-il pas moins
+heureux que son rival d'outre-mer. Deux éditions épuisées en
+six mois ont prouvé à ses auteurs que le public savait encore--bien
+que des esprits chagrins affirment le contraire--apprécier
+les ouvrages sérieux et utiles, quand ils sont conçus avec intelligence,
+et rédigés avec autant de conscience que de talent.</p>
+
+<p><i>Colonies étrangères et Haïti</i>, résultats de l'émancipation anglaise,
+par <span class="sc">Victor Schoelcher</span>. 2 vol. in-8. Paris, 1845.
+<i>(Pagnerre)</i> 12 fr., avec une carte de Haïti.</p>
+
+<p>M. Victor Schoelcher poursuit avec un zèle méritoire la grande
+oeuvre qu'il a entreprise.--L'année dernière il avait, dans son
+ouvrage sur les <i>Colonies françaises</i> (1 vol. in-8), décrit l'esclavage,
+et prouvé qu'il était nécessaire de l'abolir.--Ses <i>Etudes
+des colonies étrangères</i>, qui viennent de paraître, compléteront
+le tableau, en montrant la préparation à l'affranchissement dans
+les îles danoises, l'affranchissement dans les îles anglaises, la
+liberté dans Haïti. «Le lecteur, dit-il, parcourra de la sorte toutes
+les phases de cette haute question: le passé, le présent, le
+commencement de l'avenir, l'avenir réalisé; il verra à l'oeuvre
+ces hommes dont les planteurs ont contesté l'intelligence, la
+bonté, l'éducabilité, et jusqu'à la ressemblance avec l'homme;
+alors il pourra les juger tels qu'ils sont. Toute une race vouée
+depuis des siècles à la barbarie et à l'esclavage, s'essayant à la
+liberté et faisant ses premiers pas dans la civilisation, quel sublime
+tableau! »</p>
+
+<p>Un voyage fait, en 1841, aux colonies anglaises et aux îles espagnoles,
+remplit tout le premier volume. Après avoir résumé
+l'histoire de l'acte mémorable du Parlement (28 août 1833), qui
+prononçait l'abolition de l'esclavage dans toutes les colonies de
+la Grande-Bretagne, M. Victor Schuleher examine quels ont été,
+à la Dominique, à la Jamaïque et à Antigue, les résultats de cette
+révolution. A Puerto-Rico et à Cuba, l'esclavage règne encore,
+plus impitoyable, plus horrible, plus dégradant que partout
+ailleurs; mais M. Schoelcher rappelle aux colons espagnols ces
+paroles prophétiques de M. de Humboldt: «Si la législation des
+Antilles et l'état de la race africaine n'éprouvent pas bientôt des
+changements salutaires; si l'on continue à discuter sans agir,
+la prépondérance politique passera entre les mains de ceux qui
+ont la force du travail, la volonté de s'affranchir et le courage
+d'endurer de longues privations. »</p>
+
+<p>Les habitants des colonies danoises, Saint-Thomas et Sainte-Croix,
+ne veulent d'affranchissement sous aucune forme, mais le
+gouverneur, M. Peter von Scholten, use largement de son pouvoir
+absolu pour améliorer la condition des esclaves, et l'émancipation
+française déterminerait infailliblement celle des îles
+danoises.</p>
+
+<p>Une intéressante histoire et une description détaillée de Haïti
+occupent environ les deux tiers du second volume, qui se termine
+par des réflexions sur le droit de visite et un coup d'oeil sur l'état
+de la question d'affranchissement. Le tome premier renferme,
+en outre, l'acte pour l'abolition de l'esclavage dans les colonies
+anglaises, et une histoire abrégée de la traite.</p>
+
+<p>Ce nouvel ouvrage de M. Victor Schoelcher est plein de faits
+curieux, d'observations judicieuses et de nobles pensées. On sent
+en le lisant qu'il est écrit par un homme de coeur, qui exagère
+souvent le mal qu'il déplore comme le bien qu'il désire voir se
+réaliser, mais qui, du moins, alors même qu'il se trompe, ne
+commet jamais une erreur volontaire dans l'intérêt de la grande
+et sainte cause au triomphe de laquelle il a si généreusement
+consacré sa vie.</p>
+
+<p><i>Voyages de la Commission scientifique du Nord en Scandinavie,
+en Laponie, au Spitzberg, aux Feroë</i>, pendant les
+années 1838, 1839 et 1840, sur la concile <i>la Recherche</i>,
+commandée par M. Fabre, lieutenant de vaisseau, publiés
+par ordre du roi, sous la direction de <span class="sc">M. Paul Gaimard</span>,
+président de la Commission scientifique du Nord.--Géologie,
+minéralogie, métallurgie et chimie; par <span class="sc">M. J. Durocher</span>;
+première partie, première livraison. In-8 de treize
+feuilles trois quarts.--Paris. 1815. <i>(Arthus Bertrand)</i>
+5 fr. 50 la livraison; 6 fr. 50 par division séparée.</p>
+
+<p>Ce bel ouvrage, dont la première livraison vient de paraître, se
+composera de 20 volumes et de 7 atlas, contenant 316 planches.
+Il se divisera en neuf parties, auxquelles on peut souscrire séparément:
+1º Astronomie, pendule, hydrographie, marées, 1 Vol.;
+--2º Météorologie, 3 vol.;--3º Magnétisme terrestre, 2 vol.;--
+4º Aurores boréales, 1 vol.;--5º Géologie, minéralogie, métallurgie
+et chimie, 2 vol.;--6º Botanique, géographie-botanique,
+géographie-physique, physiologie et médecine, 2 vol.;--7º Zoologie,
+5 vol.;--8º Histoire de la Scandinavie. Histoire littéraire.
+Relation du voyage, 4 vol., par <span class="sc">M. X. Maumier</span>; Histoire et
+mythologie des Lapons, par <span class="sc">M. Loestadius</span>;--9º Statistique de
+la Scandinavie, de la Laponie et des Feroë, 1 vol., avec un atlas
+de 56 tableaux.</p>
+
+<p>La France avait exploré les contrées les plus reculées des mers
+du Sud; elle avait confié à ses marins de vastes missions, publié
+de magnifiques ouvrages sur l'Asie, sur l'Amérique, sur l'Océanie;
+elle pénétrait, après la glorieuse conquête d'Alger, dans
+l'intérieur de l'Afrique, et le Nord ne nous était guère connu que
+par les relations des Anglais, des Hollandais, des Allemands. La
+publication des <i>Voyages de la Commission scientifique du Nord,
+en Scandinavie, en Laponie, au Spitzberg et aux Feroë</i> achèvera
+de combler cette lacune, qu'avait déjà remplie en partie le <i>Voyage
+en Islande et au Groenland</i> ( 7 vol. in-8 et 2 atlas de 246 planches).</p>
+
+<p><i>Essais de Politique industrielle</i>.--Souvenirs de voyages.
+France, République d'Andorre, Belgique, Allemagne; par
+<span class="sc">Michel Chevalier</span>. 1 vol. in-8, 446 pages. Paris, 1843.
+<i>(Gosselin.)</i> 8 fr.
+Les nouveaux Souvenirs de Voyage de M. Michel Chevalier
+contiennent la collection d'une série d'articles qui ont paru depuis
+1836 jusqu'en 1842 dans le <i>Journal des Débats</i>, et l'auteur
+n'a pas expliqué pourquoi il réimprimait, sans les réunir par
+aucun lien, ces divers <i>Essais de politique industrielle</i>. Dès la
+première page le lecteur, qui cherche vainement une préface,
+se trouve transporté à Liège, en 1836. Et voyez quel est l'inconvénient
+de ces réimpressions textuelles: «Page 21, M. Michel
+Chevalier annonce que les belges sont à parlementer avec les
+Prussiens, pour obtenir la continuation des travaux du chemin de
+fer de Verviers à Cologne.» Cette nouvelle pouvait avoir de l'intérêt
+en 1836; mais maintenant que les négociations ont réussi,
+maintenant que le chemin de fer est presque achevé, à quoi bon
+nous répéter que les Belges sont à parlementer? M. Michel Chevalier
+a si bien compris la portée de cette objection, qu'il a ajouté
+à ses articles, beaucoup trop vieux pour l'année 1843, cinquante-deux
+notes de rectifications, qui font plus d'un quart du volume,
+c'est-à-dire cent vingt-cinq pages environ.</p>
+
+<p>De la Belgique, M. Michel Chevalier transporte son lecteur
+dans la vallée de l'Ariège et dans la république d'Andorre (1837);
+il visite ensuite Toulouse et Marseille (1838), puis la Bavière, la
+Saxe, la Bohème et l'Autriche (1840); enfin il termine ses pérégrinations
+industrielles en Alsace, où il raconte les fêtes de l'inauguration
+du chemin de fer de Strasbourg à Bâle.</p>
+
+<p>M. Michel Chevalier ne laisse rien perdre de ce qu'il a écrit.
+Outre les rectifications dont nous avons déjà parlé, les notes renferment
+un certain nombre de petits articles publiés à diverses
+époques par le <i>Journal des Débats</i>. Du reste, nous nous empressons
+de reconnaître que M. Michel Chevalier est un de ces écrivains
+dont on relit toujours les plus légères productions avec
+plaisir et avec profit. <i>Les Essais de politique industrielle</i> doivent
+prendre place dans toutes les bibliothèques à côté des <i>Lettres sur
+l'Amérique du Nord</i>, et du grand ouvrage dont M. Gosselin vient
+de mettre en vente la dernière livraison, <i>Histoire et description
+des voies de communication aux Etats-Unis et des travaux d'art
+qui en dépendent</i>, 2 volumes in-4º et atlas in-folio de 25 planches.--50 fr.</p>
+
+<p><i>Théorie du Jury</i>, ou Observations sur le jury et sur les institutions
+judiciaires criminelles anciennes et modernes; par
+<span class="sc">C.-F. Oudot</span>, ancien conseiller à la Cour de Cassation
+(ouvrage posthume). 1 vol. in-8. Paris, 18743 <i>(Joubert)</i>.
+7 francs.</p>
+
+<p>Avocat au Parlement de Dijon, substitut du procureur-général
+avant la révolution de 1789, M. Oudot fit successivement partie
+de l'Assemblée législative, de la Convention, du Conseil des Cinq-Cents
+et du Conseil des Anciens. Nommé, en 1799, suppléant à
+la Cour de Cassation, puis l'année suivante juge titulaire, il remplit
+ces honorables fonctions jusqu'en seconde Restauration.--La
+loi du 12 janvier 1816 l'avait exilé, celle du 11 septembre
+1830 le rappela à Paris, où il mourut en 1841, âgé de quatre-vingt-six
+ans. Pendant la majeure partie de cette vie si bien remplie,
+M. Oudot travailla à son ouvrage du jury, qu'il chargea un
+de ses amis de publier après sa mort. Il s'était efforcé, comme
+il le dit lui-même, de réunir, dans un cadre resserré, tout ce
+qui lui avait semblé propre à faire apprécier les principes essentiels
+du jury, à en faire connaître l'esprit et le but, à en démontrer
+les avantages, afin d'attacher les hommes libres à cette
+institution par tous ses motifs qui doivent la leur rendre chère.</p>
+
+<p>M. Oudot ne s'occupe que du jury en matière criminelle. Il
+cherche d'abord l'origine du jury dans les anciennes institutions
+judiciaires des Germains; puis il compare ces institutions avec
+celles qui les ont remplacées au Moyen-Age, et avec le jury tel
+qu'il existe actuellement en Angleterre, aux Etats-Unis et en
+France; enfin, de ce rapprochement il déduit sa théorie du jury,
+c'est-à-dire les principes qui doivent constituer le jury dans le
+but qu'il doit atteindre.</p>
+
+<p>Dans cette seconde partie de son travail, M. Oudot a surtout
+examiné et cherché à résoudre les graves questions suivantes:
+--1º Quels sont les citoyens qui peuvent représenter la cité dans
+la mission des jurés?--2º Quelle doit être l'étendue de leurs
+pouvoirs?--3º Est-il nécessaire de soumettre l'accusation à un
+jury préalable?--4º Quel doit être le mode de la formation de la
+décision du jury de jugement?</p>
+
+<p>Le chapitre qui a pour titre: <i>Quelques idées sur la justice et sur
+le choix des jurés</i>, a un intérêt de circonstance.--Longtemps
+avant l'invention des <i>jurés probes et libres</i>, M. Oudot avait prédit
+(page 47), «que l'attribution de choisir les jurés, donnée aux
+préfets, anéantirait le jury, et le convertirait en une commission
+judiciaire permanente et légale.»</p>
+
+<p><i>Les Musées d'Espagne, d'Angleterre et de Belgique</i>. Guide
+et Memento de l'artiste et du voyageur, faisant suite aux
+<i>Musées d'Italie</i>, par <span class="sc">Louis Viardot</span>. 1 vol. in-18, format
+Charpentier.--Paris, 1843. <i>(Paulin.)</i> 3 fr. 50.</p>
+
+<p>M. Louis Viardot vient de faire pour les Musées d'Espagne,
+d'Angleterre et de Belgique, ce qu'il avait fait l'année dernière
+pour les Musées d'Italie, ce qu'il fera l'année prochaine pour les
+galeries de Munich, de Vienne et de Berlin. Le nouveau volume
+de la Bibliothèque des Connaissances utiles, mis en vente, cette
+semaine chez M. Paulin, renferme une description détaillée de
+toutes les oeuvres d'art que possèdent Madrid, Londres, Hamptoncourt,
+Bruges, Anvers et Bruxelles, et deux curieux chapitres
+sur l'Alhambra et l'abbaye de Westminster. Ces deux monuments
+célèbres qui, pour l'architecture et la statuaire, sont de véritables
+musées, coupent, par d'autres matières, l'inévitable monotonie
+des descriptions de tableaux.</p>
+
+<p>Comme les Musées d'Italie, les Musées d'Espagne, d'Angleterre
+et de Belgique serviront non-seulement de guide et de mémento
+aux artistes et aux voyageurs, ils se recommandent encore
+aux amis de l'art, qui se résignent à en étudier les monuments
+sans quitter leur pays.</p>
+
+<p><i>Histoire naturelle de l'Homme</i> , comprenant des recherches
+sur l'influence des agents physiques et moraux considérés
+comme causes des variétés qui distinguent entre elles les
+différentes races humaines; par <span class="sc">J.-C. Pritchard</span>; traduite
+de l'anglais par le docteur <span class="sc">F. Roulin</span> (40 planches gravées
+et coloriées et 90 figures gravées sur bois, intercalées dans
+le texte). 2 vol. in-8.--Paris, 1843. <i>J.-B. Baillière</i>, libraire
+de l'Académie royale de Médecine. Prix: 20 fr.</p>
+
+<p>L'histoire naturelle de l'homme, dont le savant docteur Roulin
+publie une traduction, s'adresse moins aux savants qu'aux gens
+du monde, aux personnes qui, sans vouloir faire une étude spéciale
+de l'anthropologie, désirent avoir, sur ce sujet, des notions
+générales. M. le docteur Pritchard a indiqué rapidement, mais en
+traits distincts, d'une part, tous les caractères physiques, c'est-à-dire
+les variétés de couleurs, de physionomie, de proportions
+corporelles des différentes races humaines; de l'autre, les particularités
+morales et intellectuelles qui servent également à distinguer
+ces races les unes des autres. Il s'est en outre efforcé de
+faire connaître, autant que le permettait l'état actuel de la
+science, la nature et les causes de ces phénomènes de variétés.
+Dans ce but, il a décrit les différentes nations dispersées sur la
+surface du globe, et résumé tout ce qu'on sait du rapport qu'elles
+ont entre elles, tout ce qu'ont pu faire découvrir, relativement à
+leur origine et à la première période de leur histoire, les recherches
+historiques et philologiques.</p>
+
+<p>Cette étude achevée, ces prémisses posées, M. le docteur Pritchard
+en tire lui-même, à la lin de son second volume, la conclusion
+suivante. «En résumé, dit-il, si nous considérerons l'ensemble
+des êtres qui jouissent de l'exercice de la raison et possèdent
+l'usage de la parole, nous trouvons chez tous (quelque différence
+qu'ils puissent présenter d'une famille à l'autre, sous le rapport
+de l'aspect extérieur) les mêmes sentiments intérieurs, les mêmes
+désirs, les mêmes aversions; tous, au fond de leur coeur, se
+reconnaissent soumis à l'empire de certaines puissances invisibles;
+tous ont, avec une notion plus ou moins claire du bien et
+du mal, la conscience du châtiment réservé au crime par les
+agents d'une justice distributive, à laquelle la mort même ne peut
+les soustraire; tous se montrent, quoique à différents degrés,
+aptes à recevoir la culture qui développe les facultés de l'esprit,
+à être éclairés par la lumière plus vive et plus pure que le christianisme
+répand dans les âmes, à se conformer aux pratiques de
+la religion, aux habitudes de la vie civilisée; tous, en un mot,
+ont même nature mentale. Quand donc nous rapprochons de
+ce fait, qui est incontestable, ceux qui se rapportent à la diversité
+des instincts et des autres phénomènes psychologiques des animaux,
+diversité sur laquelle repose principalement, comme nous
+l'avons fait voir, la distinction des espèces, nous nous sentons
+pleinement autorisé à conclure que toutes les races humaines
+appartiennent à une seule et même espèce, qu'elles sont les
+branches d'un tronc unique.»</p>
+
+<p><i>Voyage où il vous plaira</i>, avec vignettes, notes, légendes,
+commentaires, incidents, et poésies; par <span class="sc">MM. Tony Johannot,
+Alfred de Musset</span> et <span class="sc">P.-J. Stahl</span>. 1 vol. in-8.--Paris,
+1843. <i>Hetzel</i>. 33 livraisons à 50 centimes. (Ont paru
+14 livraisons.)</p>
+
+<p>Le spirituel écrivain qui persiste à se cacher sous le pseudonyme
+de Stahl, l'auteur des <i>Scènes de la Vie publique et privée des
+Animaux</i>, n'a pris cette fois que deux collaborateurs, un homme
+de lettres et un dessinateur, MM. Alfred de Musset et Tony Johannot.--Il
+nous est impossible de nous prononcer sur le mérite
+d'un livre qui n'est pas encore achevé, sorte d'énigme poétique
+dont la dernière page doit contenir l'explication. Mais, ce qui est
+positif, c'est que le <i>Voyage où il vous plaira</i> obtient dès à présent
+un grand et légitime succès, car jamais peut-être MM. Stahl et
+Alfred de Musset n'avaient écrit avec un style plus pur et plus
+élégant un conte plus original. Soit qu'il nous montre une jeune
+fille amoureusement suspendue au bras de son fiancé, soit qu'il
+nous représente des êtres fantastiques et bizarres, M. Tony Johannot
+fait toujours preuve d'un talent gracieux et distingué. Les
+auteurs du <i>Voyage où il vous plaira</i> peuvent donc être certains
+qu'aucun des lecteurs qui ont entrepris avec eux cette charmante
+excursion ne les abandonnera en route.</p>
+
+<p><i>Sylvio Pellico. Mes Prisons</i>, suivi du Discours sur les devoirs
+des hommes, traduction de M. Antoine <span class="sc">de Latour</span>; avec
+des chapitres inédits, les additions de Maroncelli, et des
+notices littéraires et biographiques sur plusieurs prisonniers
+du Spielberg--Nouvelle édition illustrée par <span class="sc">Tony Johannot</span>
+(100 gravures sur bois, dont 23 imprimées à part
+du texte), 10 livraisons à 50 centimes.--Paris, 1855.
+<i>Charpentier</i>.</p>
+
+<p>Le titre des Prisons est trop connu pour qu'il soit nécessaire
+d'en faire l'éloge; nous annonçons seulement la publication de
+cette nouvelle édition illustrée, dont la première livraison vient
+de paraître.</p>
+
+<p>Collection de Tableaux polytechniques, par une société d'anciens
+élèves de l'École polytechnique, de professeurs, etc.;
+sous la direction de M. Auguste <span class="sc">Blum</span>.</p>
+
+<p>La plupart des connaissances humaines ont été résumées en
+tableaux synoptiques. On conçoit en effet de quelle importance
+sont des tableaux qui permettent d'embrasser d'un coup d'oeil un
+ensemble de faits, de saisir leurs rapports et leur enchaînement,
+qui servent, en un mot, à économiser le temps et à conserver
+des connaissances laborieusement acquises.</p>
+
+<p>Ce qu'on a fait depuis longtemps pour la géographie et pour
+l'histoire, une société d'anciens élèves de l'École polytechnique
+essaie de le faire pour les sciences positives, pour les mathématiques,
+la physique, la chimie, pour toutes les sciences exactes
+enfin, soit théoriques, soit d'application.</p>
+
+<p>Cette utile collection doit contenir quatre séries où seront résumés
+toutes les connaissances nécessaires pour l'admission aux
+écoles, tous les cours professés dans ces écoles, à la Faculté des
+sciences et aux écoles d'application.--La trigonométrie rectiligne,
+l'algèbre et la physique ont déjà paru.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"></p>
+
+<h2>Nouvelles Astronomiques.</h2>
+
+<h4>LA COMÈTE.</h4>
+
+<p>A Paris, dans presque toute la France et dans une partie
+de l'Europe, on a déjà vu le nouvel astre qui vient de paraître
+d'une manière si complètement imprévue. On a admiré cette
+magnifique traînée lumineuse qui occupe environ le quart
+d'une demi-circonférence tracée à la surface de la voûte céleste.
+On a interrogé nos astronomes avec un empressement
+qui n'a pas toujours été éclairé, mais qui dénote du moins
+une louable curiosité des choses propres à élever l'esprit vers
+la contemplation des grandes lois de la nature. Nous sommes
+donc heureux de fournir à nos lecteurs quelques renseignements
+de l'authenticité desquels nous pouvons leur répondre.</p>
+
+<p>On dit, mais rien ne prouve encore, que la comète a été
+observée à Nice le 14 mars, et qu'elle l'a été à Madrid même
+avant cette époque. En France, le premier qui l'ait aperçue
+est, dit-on, un officier de ligne faisant sa ronde le 14, à
+Auxonne, où il est en garnison. Elle a été vue en divers lieux
+les jours suivants: à Paris, on n'a pu l'apercevoir avant le
+17, et il est facile de se rendre compte des causes qui ont
+empêché qu'elle y fût signalée auparavant. En effet, en compulsant
+les registres météorologiques de l'Observatoire, on
+reconnaît qu'à partir du 7, jour où le beau temps avait régné,
+le ciel a été constamment couvert jusqu'au 14 inclusivement.
+Le 15, il s'était éclairci; mais la lune était levée même avant
+le coucher du soleil, et comme elle donnait presque dans son
+plein, sa lumière éclipsait complètement la lumière beaucoup
+plus faible de la comète. Le 16, la lune était pleine; elle était
+levée bien avant la fin du crépuscule, et l'horizon était couvert
+de vapeurs.--Enfin, le 17, les astronomes de l'Observatoire,
+faisant une revue générale et rapide du ciel, vers
+7 heures 3/4, au moment où, le crépuscule finissait et la lune
+n'étant pas encore levée, on pouvait reconnaître le ciel étoilé,
+aperçurent le phénomène qui se manifestait d'une manière si
+brillante sur l'horizon de Paris. Ils recherchèrent la direction
+et la longueur angulaire de la traînée lumineuse, qu'ils attribuèrent
+tout d'abord à une queue de comète; mais le noyau
+de l'astre était encore trop près de l'horizon pour qu'il leur
+fût possible de l'apercevoir. L'angle mesuré fut trouvé d'environ
+39°. Le lendemain 18 et le surlendemain 19, toutes les
+dispositions étant prises d'avance, on a pu observer le
+noyau assez brillant de la comète. Son diamètre apparent
+était de 2 à trois minutes. Il se trouvait à un degré environ
+à l'est de l'étoile êta, de la constellation de l'<i>Eridan</i>: la queue
+finissait à près de deux degrés au-dessus de l'étoile êta, du <i>Lièvre</i>.</p>
+
+<p>La longueur apparente de cette queue était ainsi d'environ 43°;
+sa largeur était d'un degré moyennement; elle restait très-mince
+dans toute son étendue, et ne soutendait vers son extrémité
+opposée au noyau qu'un angle d'environ un degré un
+quart. Elle paraissait très-légèrement infléchie vers cette
+même extrémité dans la direction de la position qu'elle venait
+de quitter, ce qui est une loi générale pour toutes les comètes.
+Une particularité très-digne d'attention, c'est que la
+queue offre, sur toute sa largeur, une teinte d'une intensité
+à peu près uniforme, tandis qu'ordinairement la queue des
+comètes est composée de deux parties plus intenses vers les
+bords, séparées par une bande centrale obscure, ce que l'on
+explique en attribuant à ce corps lumineux la forme d'un cône
+que nous voyons par le côté.</p>
+
+<p>Pour déterminer les éléments caractéristiques de la comète,
+et pour décider si, dans les catalogues, il s'en trouve
+une qui offre avec celle-ci des différences assez peu notables
+pour qu'elle puisse être rangée au nombre des astres périodiques,
+il faudrait une troisième observation, et malheureusement
+le mauvais état du ciel n'a pas permis de la faire jusqu'à
+ce jour. Ce contre-temps est d'autant plus regrettable,
+que la détermination des éléments paraboliques perdra de sa
+certitude si un intervalle trop long vient à séparer la troisième
+des deux premières. Cependant la comparaison de celles-ci
+a fait reconnaître que le mouvement apparent de l'astre est
+lent; qu'il a lieu dans le sens de l'ouest à l'est et du sud au
+nord, ce que les astronomes expriment en disant qu'il est
+direct en ascension droite et d'environ 2 degrés par jour, et
+que la déclinaison australe diminue, la comète se rapprochant
+de l'équateur d'environ 20' de degré en 24 heures.</p>
+
+<p>M. Arago a soumis l'astre à l'épreuve d'un instrument remarquable
+dont il est l'inventeur, et à l'aide duquel il est
+possible de reconnaître si la lumière que nous envoie un objet
+lui appartient en propre, ou si elle est simplement réfléchie.
+Jusqu'à présent on n'a reconnu aucune trace de <i>polarisation</i>
+dans la lumière de la nouvelle comète; d'où l'on conclut que
+cet astre brille d'un éclat qui lui est propre, et ne nous réfléchit
+pas une fraction appréciable de la lumière du soleil.</p>
+
+<p>Notre gravure donnera une idée assez exacte de la position
+qu'occupait et de l'apparence qu'offrait la comète le dimanche
+19, vers 7 heures et demie du soir, pour un spectateur parisien.
+La ligne inférieure représente le bord de l'horizon. Un
+voit que le noyau est placé près de l'étoile gamma, de L'<i>Eridan</i> et
+que la queue se termine aussi près de l'étoile gamma, du <i>Lièvre</i>. A
+gauche et vers le haut de notre figure, <i>Syrius</i>, l'étoile la plus
+brillante du ciel, est indiquée par la lettre S. Au-dessus de la
+queue de la comète, on voit la belle constellation d'<i>Orion</i>,
+dont <i>Rigel</i> (l'étoile marquée R) occupe la partie inférieure,
+et les <i>Trois Rois</i> la partie moyenne. <i>Aldébaran</i> ou <i>l'Oeil de
+Taureau</i> est placé à droite, vers le bord supérieur; les <i>Hyades</i>,
+étoiles moins brillantes, sont groupées vers sa droite.</p>
+
+<p>La région du ciel que nous venons de décrire sommairement
+se trouve actuellement vers le sud-ouest entre 7 heures
+et demie et 8 heures du soir. Elle sera facilement reconnaissable
+pour tout lecteur qui aura notre gravure sous les yeux.
+C'est vers elle qu'il faudra chercher la comète, lorsque les
+circonstances atmosphériques le permettront.</p>
+
+<p>LUMIERE ZODIACALE.</p>
+
+<p>Un phénomène qui n'est pas très-rare sur notre horizon,
+mais qui doit toujours attirer l'attention des personnes pour
+lesquelles la contemplation des apparences célestes a quelque
+attrait, se manifeste depuis quelques jours avec une certaine
+intensité. Nous voulons parler de la <i>lumière zodiacale</i>. Une
+heure trois quarts environ après le coucher du soleil, lorsque
+les dernières lueurs du crépuscule, avec lequel il ne faut
+pas la confondre, sont complètement éteintes, on aperçoit
+une traînée lumineuse de forme lenticulaire, inclinée à l'horizon,
+et coupée par celui-ci vers sa base.</p>
+
+<p>Nos astronomes ont profité de l'apparition de cette lumière
+pour en comparer l'intensité avec celle de la comète. Ils ont
+reconnu que celle-ci est plus vive et moins rouge.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/013b.png"></p>
+<br><br>
+<h3>Rébus</h3>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">Il ne manque pas d'escrocs par le temps qui court.</p>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0004, 25 MARS 1843 ***
+
+***** This file should be named 33851-h.htm or 33851-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/3/8/5/33851/
+
+Produced by Rénald Lévesque
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
diff --git a/33851-h/images/001.png b/33851-h/images/001.png
new file mode 100644
index 0000000..0376b57
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/001.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/001a.png b/33851-h/images/001a.png
new file mode 100644
index 0000000..4646324
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/001a.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/001b.png b/33851-h/images/001b.png
new file mode 100644
index 0000000..3a1fe01
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/001b.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/002large.png b/33851-h/images/002large.png
new file mode 100644
index 0000000..7317572
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/002large.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/002small.png b/33851-h/images/002small.png
new file mode 100644
index 0000000..eb32fbd
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/002small.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/002x.png b/33851-h/images/002x.png
new file mode 100644
index 0000000..25f2d19
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/002x.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/003.png b/33851-h/images/003.png
new file mode 100644
index 0000000..b919174
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/003.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/004.png b/33851-h/images/004.png
new file mode 100644
index 0000000..12dbc04
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/004.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/005a.png b/33851-h/images/005a.png
new file mode 100644
index 0000000..0557c6a
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/005a.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/005b.png b/33851-h/images/005b.png
new file mode 100644
index 0000000..f293326
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/005b.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/006a.png b/33851-h/images/006a.png
new file mode 100644
index 0000000..4b5699e
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/006a.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/006b.png b/33851-h/images/006b.png
new file mode 100644
index 0000000..1da743c
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/006b.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/007.png b/33851-h/images/007.png
new file mode 100644
index 0000000..45e5c28
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/007.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/008.png b/33851-h/images/008.png
new file mode 100644
index 0000000..1d3e7d7
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/008.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/009.png b/33851-h/images/009.png
new file mode 100644
index 0000000..a13f433
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/009.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/010.png b/33851-h/images/010.png
new file mode 100644
index 0000000..6381ac5
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/010.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/011a.png b/33851-h/images/011a.png
new file mode 100644
index 0000000..14999ed
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/011a.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/011b.png b/33851-h/images/011b.png
new file mode 100644
index 0000000..e97b7af
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/011b.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/013a.png b/33851-h/images/013a.png
new file mode 100644
index 0000000..99693e4
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/013a.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/013b.png b/33851-h/images/013b.png
new file mode 100644
index 0000000..60371fb
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/013b.png
Binary files differ
diff --git a/33851-h/images/cover.jpg b/33851-h/images/cover.jpg
new file mode 100644
index 0000000..dfca091
--- /dev/null
+++ b/33851-h/images/cover.jpg
Binary files differ
diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt
new file mode 100644
index 0000000..6312041
--- /dev/null
+++ b/LICENSE.txt
@@ -0,0 +1,11 @@
+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
diff --git a/README.md b/README.md
new file mode 100644
index 0000000..852169c
--- /dev/null
+++ b/README.md
@@ -0,0 +1,2 @@
+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #33851 (https://www.gutenberg.org/ebooks/33851)