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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:00:20 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843 + +Author: Various + +Release Date: October 10, 2010 [EBook #33851] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0004, 25 MARS 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + + +L'ILLUSTRATION, Nº 0004--25 MARS 1843. + +JOURNAL UNIVERSEL + +Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr. +Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr 75. + +Ab. pour les Dep.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr. +pour l'étranger,--3 mois. 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an. 40 fr. + +Nº 4 Vol. I.--SAMEDI 25 MARS 1843. +Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé. + + + + +SOMMAIRE. + +La France et l'île Taïti. Histoire et description géographique de Taïti. +_Vue de Taïti; Portrait de la reine Pomaré; Carte._--Plan de la +Pointe-à-Pitre.--Courrier de Paris. Le Soleil, la Comète, le bal d'Arual +et le bal de l'association dramatique.--Le bal de l'Opéra et la +Mi-Carême. _Une Voiture de Masques; Un bal masqué à l'Opéra._--Théâtres. +Charles VI, Gaïffer, le Mariage au Tambour, le Succès, la Nouvelle +Psyché. _Portraits de MM. Casimir Delavigne et Halévy; Scènes +principales du Mariage au Tambour et de la Nouvelle +Psyché._--Beaux-Arts. Salon de 1843. _Deux Vues du grand salon carré, +avec 42 tableaux._--Le Rat amoureux, conte par M. A. +_Gravure._--Industrie. Des claviers typographiques _Trois +Gravures._--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Nouvelles +astronomiques. La Comète; Lumière zodiacale. +_Gravure._--Mercuriales.--Rébus. + + + +La France et l'île Taïti. + +L'extension du protectorat de la France dans l'océan Indien, sur la +demande formelle de la reine Pomaré, souveraine de Taïti et de tout +l'archipel de la Société, voilà la nouvelle de la semaine. + +Parmi les journaux politiques, quelques-uns ont fait valoir outre mesure +l'importance de ce fait. Il est bien vrai que l'établissement de notre +domination dans une île plus considérable et plus riche que celles des +Marquises, et qui heureusement n'en est pas très-éloignée, offre des +avantages sous le rapport du développement de notre marine marchande et +de nos relations maritimes. Tout ce petit archipel est riche en bois de +construction. Le riz, le café, la canne à sucre, y croissent en +abondance, et la pêche des perles et de la nacre y est très-productive. +Loin d'être anthropophages comme dans les Marquises, les habitants, +adroits et industrieux, sont de tous les Polynésiens les plus avancés en +civilisation. Chez eux le christianisme, grâce aux efforts des +missionnaires, a détruit l'idolâtrie, et tout, moeurs et lois, y respire +la bienveillance et la douceur. Mais quelle seraient, en cas de guerre, +les conséquences de la position que nous prenons là? L'Amérique du Sud, +et particulièrement le Chili, se fortifiant, nous offriront-ils assez +tôt un point d'appui dans ces parages, et saurons-nous enfin nous y +ménager une alliance solide? Tant que ces divers points font question, +serait-il sage de mettre absolument sur la même ligne les dépenses qui +pourront être demandées pour la Polynésie et celles qu'on doit faire, +nous ne dirons pas pour l'Algérie, qui est à nos portes, mais même pour +la Martinique, grande et sûre position militaire, pour Bourbon et pour +cette malheureuse. Guadeloupe, qui a jadis résisté huit années à +l'Angleterre? + +D'autres journaux, à propos de cette lointaine conquête pacifique et +aussi de notre établissement lilliputien des îles Marquises, ont rappelé +la queue coupée du chien d'Alcibiade, qui occupa tant jadis les Français +d'Athènes. Mais ceux qui, dans cette hypothèse, profiteraient le plus de +cette petite diversion nouvelle, cette fois due au hasard, ont-ils été +bien sincèrement enchantés de la bonne volonté de la reine Pomaré pour +eux, et n'y a-t-il pas là une nouvelle source de contestations possibles +avec la Grande-Bretagne? + +[Illustration: Vue de la baie de Pape-ti, à Taïti.] + +Quant à nous, quelles que soient ces conséquences, ce petit événement +nous semble avoir une signification supérieure; à son importance +présente. Qu'on y prenne garde; c'est après avoir expulsé de l'île les +missionnaires anglicans et méthodistes qui voulaient les empêcher de +danser et de jouer de la flûte, que ces pauvres sauvages se sont mis +sous la protection du pavillon français, du pavillon des _Oui-Oui_, +comme ils nous appellent en leur langue, sans doute grâce à notre +laisser-aller et à notre humeur plus enjouée et plus facile. C'est un +nouveau symptôme de la frayeur qu'inspire au monde, et surtout au midi, +le joug de l'Angleterre. C'est une nouvelle preuve, entre mille, de la +supériorité de notre civilisation plus douce, plus tempérée, plus +artiste et plus naturellement expansive, sur le génie britannique, plus +militaire, plus méthodiste et calculateur. + +[Illustration: La reine Pomaré.] + +Quand les illustres navigateurs Cook et Bougainville, pénétrant les +premiers dans l'océan Pacifique, virent s'élever de son sein embaumé +toutes ces îles inconnues, toutes couvertes, des bords riants de la mer +aux cimes bleues des montagnes, de verdure, de fruits et de fleurs, leur +imagination leur rappela de suite les plus charmants souvenirs du +paganisme antique, Idalie, Paphos et Cythère. Plus tard, l'âme plus +austère des graves missionnaires chrétiens, en voyant ces heureuses +peuplades parées plutôt que vêtues de branches de figuier, faire voler +en chantant sur ces îlots toujours calmes leurs doubles canots aux +voiles de jonc, tout banderolés de fleurs et de plumes brillantes, se +laissa aussi charmer, et se souvint du paradis terrestre. Chanter et +danser semblaient à ces sauvages toute la vie, et la religion même; les +soins pénibles de l'existence, ils les ignoraient, se désaltérant sans +peine au courant de leurs mille ruisseaux, et cueillant sans travail, +pour se nourrir, le pain sur les arbres. Et c'est à ces molles +populations, pour qui la douce morale de l'Évangile semblait sévère, que +le rigorisme des missionnaires puritains a voulu imposer la dure et +sombre religion de la Bible, les contraignant, entre autres vexations, à +ne plus danser le jour du Seigneur, c'est-à-dire, et à la lettre dans +l'esprit de ces peuples, à être impies ce jour-là pour honorer Dieu. +Plus de danse à Taïti; à Taïti plus de jeux, plus de musique! Faut-il +s'étonner que cette tyrannie, assurément plus déplacée là que partout +ailleurs, ait presque dépeuplé ces places fortunées, en précipitant les +malheureux sauvages dans l'intérieur des terres, c'est-à-dire dans les +montagnes, où ils dansent moins gaiement, sans doute, qu'aux bords +enchantés de la mer, mais enfin où ils peuvent danser librement? Depuis +longtemps ce petit pays luttait contre cette tyrannie des missionnaires +protestants, et en 1825, les Anglais avaient offert leur médiation; elle +fut refusée, et l'île proclama son indépendance. Voilà maintenant que la +reine Pomaré, redoutant de tomber tôt ou tard sous la férule +britannique, a saisi au vol, d'instinct et apparemment sans avoir étudié +l'histoire, l'occasion d'abriter son île sous le pavillon de ce peuple +qui écrivait il y a cinquante ans, sur les ruines fumantes de la +Bastille: _Ici l'on danse!_ + +Pour mieux comprendre ce qui manque à ces missionnaires anglicans, et, +en général, le défaut absolu de flexibilité du génie anglais et son +impuissance à civiliser véritablement le monde, qu'on se rappelle ces +prodiges de bon sens pratique dans l'apostolat, et, si on peut parler +ainsi sans profanation, ces miracles d'esprit dans l'exercice de la +charité et jusque dans le martyre, tentés et accomplis jadis par nos +missionnaires catholiques sur les bords du Paraguay. Là, malgré la +beauté du climat et au milieu des plus riches dons de la nature, la +population sauvage, vivant dans des antres ou sur les branches des +arbres, indolente, stupide et féroce, loin de ressembler en rien à celle +de Taïti, semblait n'offrir à l'oeil chrétien que le type le plus laid +de l'homme primitif dégradé par la chute. Eh bien! que firent nos +missionnaires? Ils se contentèrent d'abord d'attraper doucement +quelques-uns de ces oiseaux d'espèce nouvelle; ils les apprivoisèrent +peu à peu, leur enseignèrent la musique, et, en les faisant chanter en +choeur, ils purent s'en servir pour attirer dans leurs filets les +oiseaux encore sauvages. On peut voir dans le _Génie du Christianisme_. +comment le zèle religieux et l'intelligence de ces bons missionnaires +surent réaliser de nouveau au Paraguay, comme le dit Charlevoix +lui-même, «les merveilles des Amphion et des Orphée.» Puis, quand les +sauvages furent rassemblés en cités, leurs habiles instituteurs se +hâtèrent-ils tant de parler à ces âmes enfantines le langage abstrait de +la sévère raison? Loin de là. Le même Charlevoix raconte que les pères +avaient établi partout des jeux, des courses de bagues, où ils +assistaient, distribuant les prix eux-mêmes: ils avaient introduit +partout des danses à la manière des Grecs. C'est ainsi, et en se +conformant sagement aux conditions du climat et aux moeurs naturelles du +pays, qu'ils parvinrent à agir rapidement sur ces moeurs, à les +transformer, et à fonder cette république chrétienne de sauvages dont +Muratori a si bien dit: «C'était un christianisme heureux, +_cristianesimo felice_.» + +Que ceux-là donc qui, trompés par le courant quotidien des accidents +politiques, seraient portés à désespérer de la fortune de la France et +du génie de notre civilisation, parce qu'un nuage les voile +passagèrement, se rassurent. Le génie national sommeille, il se +réveillera. Si la sympathie de l'Europe pour nous s'est, à nos côtés et +de toutes parts, un peu refroidie, ne semble-t-il pas qu'aux extrémités +du monde un instinct divin parle mystérieusement de nos destinées à +l'oreille des sauvages? voyons-y hardiment un gage d'espérance et soyons +plus confiants. Si l'Europe n'a pu supporter la monarchie universelle +des _Oui-Oui_, comme nous appellent naïvement les Taïtiens, comment +craindre sérieusement que le monde accepte à jamais l'universelle +domination de la race anglaise, qui ne sait dire _oui_, elle, que quand +on lui offre un profit matériel bien clair et bien net, et qui, hors de +là, répond impitoyablement _non_ à ce bon empereur de la Chine, quand il +réclame pour son peuple le droit de ne point s'empoisonner, et encore, +et toujours _non_, à cette aimable reine Pomaré, qui a le bon esprit de +ne pas laisser prescrire ou tomber en désuétude le droit de danser, si +sacré à Taïti! + +Histoire et description géographique de l'Archipel de Taïti. + +«Au milieu de la vaste mer du Sud, s'élève, comme la reine de l'Océan +Pacifique, la délicieuse O'Taïti, écrivait, en 1825, un voyageur +français; une verdure toujours fraîche couronne ses pics volcanisés; ses +rivages et ses récifs disparaissent sous les forêts de cocotiers dont +les immenses parasols de verdure sont sans cesse balancés par les molles +brises des vents alizés. Là, sous un ciel dont la température est tiède, +vivent d'heureux insulaires; leurs jours se succèdent sans secousses, et +leurs occupations du lendemain sont semblables à celles des jours +écoulés.» + +Cette description n'était déjà plus vraie à l'époque où elle fut écrite. +La nature n'avait rien perdu à Taïti de sa fertilité, de sa beauté et de +sa fraîcheur; l'air y demeurait toujours aussi pur et aussi doux, mais +les habitants n'y jouissaient plus du même calme et du même bonheur. La +population, qui, cinquante aimées auparavant, s'élevait au chiffre de +150,000 âmes, était déjà descendue à dix ou douze mille. + +Le groupe Polynésien, connu sous le nom d'archipel de Taïti, et appelé +jadis les îles de la Société, ou îles Géorgiennes, se compose de onze +îles: Maïtia, Taïti, Eimeo, Tabou-Emanou, Wahyne, Raiatea, Tahaa, +Bora-Bora, Toubaï, Maupiti et Tetoua-Roa. _Taïti_, la plus grande de ces +onze îles, est une terre élevée, s'abaissant de toutes parts vers ses +bords pour former une bande circulaire de terrain littoral, le seul +habité et livré à la culture. La ceinture de récifs qui l'entoure offre +çà et là quelques îlots, et s'ouvre, d'espace en espace, en de larges et +profondes passes, conduisant aux mouillages intérieurs. L'île entière, +du N.-O. au S.-E., a près de quarante milles de longueur, sur une +largeur qui varie de 6 à 21 milles. Elle s'étend du 17° 28' au 17° 56' +latitude sud, et du 151° 24' au 152° 1' longitude ouest. Un isthme bas, +submergé dans les marées hautes, la divise en deux péninsules inégales, +dont la plus grande est ronde et la plus petite ovale: la plus grande +s'appelle Taïti, la seconde Taïa-Rabou. Taïti est le nom que les +insulaires donnent à leur île. Quand Bougainville leur demanda: «Comment +se nomme votre île? ils répondirent: _O'Taïti_, c'est Taïti.» +Bougainville et plusieurs navigateurs ont désigné sous le nom de O'Taïti +la reine de la Polynésie. + +[Illustration: (La flèche indique la direction des îles Marquises, à +1450 kilomètres nord-est.)] + +«La découverte de Taïti, longtemps attribuée à l'Espagnol Quiros, dit M. +Louis Reybaud dans son nouvel ouvrage sur la _Polynésie et les îles +Marquises,_ ne semble pas remonter au delà de la reconnaissance positive +du capitaine anglais Wallis en 1767. Wallis, à l'aide de ses canons, se +fit promptement respecter sur les plages de l'île, et à ce premier +succès il joignit bientôt la conquête de la reine Berea, dont les +anciennes relations vantent le port majestueux. Bougainville, qui visita +Taïti quelques mois après Wallis, n'aspira pas aux mêmes bonnes +fortunes; mais son équipage utilisa si bien cette heureuse relâche, que +l'amiral crut devoir donner à l'archipel un nom mythologique en harmonie +avec ses moeurs amoureuses; il l'appela _Nouvelle Cythère_. Cook, +voyageur plus sévère encore, ne fut point insensible aux séductions du +pays, à la candeur, aux grâces de ses habitants; il parut trois fois à +Taïti, et chaque fois ce furent de nouvelles fêtes, de nouveaux élans +d'affection, de nouveaux témoignages de bienveillance. Les divers +navigateurs qui y jetèrent l'ancre à leur tour, l'Espagnol Bonechea, +Vancouver, l'Anglais Sever, du brick _Lady Penrhyn_, le capitaine Bligh, +du sloop _Bounty_, le capitaine New, du _Dedalus_, n'eurent qu'à se +louer également des procédés de ce peuple hospitalier et paisible. Aux +fléaux que leur apportait la civilisation, ces sauvages ne surent +répondre que par la résignation la plus touchante.» + +En 1797, la société des missions de Londres envoya à Taïti le _Duff_, +capitaine Wilson, qui y laissa quelques apôtres dévoués. Le roi du pays +était alors Pomaré; il régnait au nom de son fils Otou, depuis célèbre +sous le nom de Pomaré II. Ce chef fit aux missionnaires le meilleur +accueil, et soit par calcul, soit par suite d'une méprise, le +grand-prêtre de l'idolâtrie indigène ne se montra pas moins dévoué à +leur fortune. + +Les Taïtiens avaient bien reçu les missionnaires anglicans: ils les +écoutaient; ils réclamaient leurs secours comme mécaniciens, comme +ouvriers intelligents et habiles, mais ils ne se convertissaient pas. En +1805, lors de la mort de Pomaré Ier, qui eut pour successeur son fils, +Pomaré II, ils se moquaient encore tous du Dieu des chrétiens; car, +selon eux, il n'était que le serviteur du grand Oro, le maître du monde. +La guerre civile qui éclata à cette époque força les missionnaires à +quitter l'archipel, pour se rendre à Port-Jackson (1809). On ne laissa +que deux pasteurs, M. Haywood, à Wahyne, et M. Nott, à Eimeo. + +Cependant, Pomaré, vaincu par ses ennemis, et retiré à Eimeo, cessa tout +à coup de croire à la religion de ses pères. Le dieu Oro se déclarait +contre lui, le dieu des chrétiens pouvait lui être favorable. Il se fit +baptiser par M. Nott, reparut à Taïti, triompha à son tour de ses rivaux +idolâtres, et, vers la fin de 1815, demeura souverain absolu de tout +l'archipel. Ses sujets suivirent son exemple et demandèrent le baptême. +Rappelés par M. Nott, les missionnaires revinrent de Port-Jackson; et, +deux années après la victoire de Pomaré, on eût vainement cherché dans +toutes ces îles le moindre vestige de l'ancien culte. + +Malheureusement pour les indigènes, les missionnaires ne se contentèrent +pas de les convertir et de les moraliser; ils voulurent les gouverner. +En 1821, à la mort de Pomaré II, ils s'emparèrent de la personne de +l'héritier du trône, dont ils prétendaient se servir comme d'un +instrument. En 1824, ils le firent couronner avec pompe; et, pour abolir +à jamais l'influence des grands feudataires, ils promulguèrent une loi +qui établissait dans l'archipel une sorte de gouvernement représentatif. +Pomaré III mourut en 1827, et les deux reines qui régnèrent après lui +sur Taïti, Pomaré Wahyne comme régente, Aimata Wahyne comme reine, ne +souffrirent qu'impatiemment un joug qu'elles ne pouvaient pas encore +briser. + +Telle était la situation politique et religieuse de l'archipel de Taïti, +lorsque la Société des Missions catholiques y envoya, en 1836, deux +prêtres français, MM. Caret et Laval. A la nouvelle du débarquement de +ces deux missionnaires, l'Église luthérienne, déjà affaiblie par un +schisme et vivement effrayée, ameuta contre les nouveaux venus la +population de Taïti, et excita une espèce d'émeute, dont ils faillirent +devenir victimes. M. Moërenhout, alors chargé d'affaires des Etats-Unis, +intervint à temps, et les sauva; mais le chef de la mission anglicane, +Pritchard, n'était pas homme à s'arrêter à mi-chemin. «Cumulant, dit +l'écrivain que nous avons déjà cité, les fonctions de ministre du culte +et celles d'agent commercial, il réunit les hommes dévoués de sa double +clientèle, fit entourer la maison dans laquelle se trouvaient les +prêtres français, les en arracha après avoir enlevé la toiture, et les +rembarqua de vive force sur la goélette qui les avait amenés. Vainement +M. Moërenhout essaya-t-il de défendre ces malheureux, il ne réussit qu'à +se faire destituer par le gouvernement des Etats-Unis, qui lui reprocha +d'avoir agi contre les intérêts de la foi luthérienne. Une autre +vengeance, plus mystérieuse et plus cruelle, attendait, à quelque temps +de là, ce digne négociant. Assailli nuitamment dans sa demeure et +réveillé en sursaut, il se trouva face à face d'un homme qui le renversa +d'un coup de hache, et tua sa femme d'un second coup. Cet assassin était +un sujet anglais, qui échappa à la justice locale, et qui, en +assassinant M. Moërenhout, croyait sans doute servir les haines de ses +coreligionnaires. Tant de services rendus aux sujets français, et si +cruellement expiés, méritaient quelque retour de la part de notre +gouvernement. M. Moërenhout fut accrédité par la France auprès des +autorités de Taïti.» + +Des outrages pareils ne pouvaient pas demeurer impunis. Les îles +Sandwich avaient été le théâtre de scènes à peu près semblables, et +l'intolérance religieuse appelait une répression éclatante. _La Vénus_ +et _l'Artémise_ reçurent toutes les deux des instructions à ce sujet. +_La Vénus_, capitaine Dupetit-Thouars, arriva la première à Taïti; et, +par un singulier hasard, elle s'y croisa avec l'expédition du capitaine +Dumont-d'Urville, composée des corvettes _l'Astrolabe_ et _la Zélée_. Le +capitaine Dupetit-Thouars entra hardiment dans le bassin de Pape-Iti; +et, après avoir mis le village sous le feu de son artillerie, il +demanda: 1º le libre accès de Taïti pour tous les Français, prêtres ou +laïques; 2º une amende de 2,000 gourdes; 3º un salut de vingt-un coups +de canon pour le pavillon national. La jeune reine, furieuse contre les +missionnaires, leur signifia de s'exécuter promptement, et pour l'argent +et pour le salut. + +Pritchard avait obéi, mais, _la Vénus_ partie, il essaya de prendre sa +revanche et fit d'abord révoquer la loi qui assurait aux missionnaires +français l'accès de Taïti. A cette nouvelle, qu'elle apprit à Sidney,_ +l'Artémise_ revint à Pape-Iti, et le commandant Laplace exigea: 1º que +les Français fussent traités dans l'île à l'égal de la nation la plus +favorisée; 2º qu'un emplacement fut désigné pour la construction d'une +église catholique, et toute liberté accordée aux prêtres français d'y +exercer leur ministère.--Après une longue et orageuse discussion dans le +grand-conseil, les chefs de file déclarèrent à l'unanimité qu'ils +acceptaient les conditions posées par le commandant français. + +Il paraît, si nous en croyons les dernières nouvelles, que ces +conditions n'ont pas été tenues; car une lettre, écrite de Valparaiso, +le 1er novembre dernier, à bord de la frégate _la Reine Blanche_, par M. +le contre-amiral Dupetit-Thouars, contenait le paragraphe suivant: + +«Par suite des griefs et des réclamations de nos nationaux à Taïti, M. +Dupetit-Thouars ayant cru devoir exiger de la reine Pomaré et des chefs +principaux qui constituent le gouvernement de cette île et de l'archipel +une indemnité de 10,000 piastres fortes, réparation facile, eu égard à +l'abondance du numéraire dans ce pays, les communications qui +s'établirent immédiatement à ce sujet furent bientôt suivies de la +demande officielle de la protection du roi des Français, avec l'offre de +souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré, et de la direction +des affaires des blancs à Taïti. + +«Cette proposition, si honorable pour la France, et dont les +conséquences surtout peuvent être avantageuses pour nos établissements +des îles Marquises, avait adouci les dispositions rigoureuses motivées +par les procédés du gouvernement taïtien envers nos compatriotes, et +engagé l'amiral à accepter, sauf rectification, le protectorat et la +souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré. + +«De plus, et pour éviter toute rétractation, aussi bien que pour +s'assurer que rien ne pourrait être tenté contre Taïti avant que le +gouvernement français ait eu le temps de se prononcer sur cette affaire, +l'amiral avait, de concert avec la reine, établi un gouvernement +provisoire pour la direction des affaires des blancs, et joint le +pavillon de France, sous forme de yacht, à celui des îles de la Société. +Enfin il a cru devoir prendre, dans l'intérêt de la France, les mesures +propres à faciliter l'adjonction des États de cette reine de la +Polynésie à la France, et à assurer des droits d'autant plus légitimes, +que c'est de plein gré et spontanément qu'on s'est offert à nous.» + +D'un autre côté, voici ce qu'on lisait dans _le Messager_: + +«Le gouvernement a reçu des dépêches du contre-amiral Dupetit-Thouars, +qui lui annoncent que la reine et les chefs des îles Taïti ont demandé à +placer ces îles sous la protection du roi des Français. Le contre-amiral +a accepté cette offre, et pris les mesures nécessaires, en attendant la +ratification du roi, qui va lui être expédiée.» + +[Illustration: Plan de la Pointe-à-Pitre GUADELOUPE Dressé par M +LEMONNIER DE LA CROIX, ex-architecte--voyer de la ville de la +Pointe-à-Pitre] + +1. Église--2. Hôpital.--3. Tribunal.--4. Théâtre--5. Caserne d'infanterie +de marine.--6. Prisons.--7. Entrepôt.--8. Douane.--9. Arsenal.--10. +Caserne de la gendarmerie.--11. Bureaux de la marine.--12. Magasins des +pompiers.--13. Mairie.--14. Trésor--15. Halle à la boucherie.--16. Halle +aux poissons.--17. Corps-de-garde.--18. Bureaux de la police.--19. +bureaux de l'administration intérieure.--20. Presbytère. + +_Les quais de la Pointe-à-Pitre:_ c'est là que les navires débarquent +leurs marchandises européennes, et chargent, en retour, les boucauts de +sucre. Les cales qui coupent les quais ont pour objet de faciliter +l'embarquement et le débarquement des marchandises dans de grandes +gabarres (espèce de bateau plat, qui peut porter trente milliers +pesant). + +Les maisons construites sur les quais étaient toutes à deux étages. + +Tout le haut commerce habitait les quais. Au rez-de-chaussée étaient de +vastes magasins à sucre et les bureaux, au premier et au second était +l'habitation du négociant. Il y avait fort peu de maisons occupées par +plus d'une famille. + +_Le quai Tabanon_ était, après six heures du soir, le rendez-vous des +négociants. C'était la petite bourse où l'on parlait d'affaires et de +beaucoup d'autres choses. Il en était de même au coin de la rue des +Abîmes ou d'Arbaud; mais là il y avait moins de négociants; l'assemblée +s'y composait plus particulièrement d'avoués et d'avocats. + +Les jeunes gens se réunissaient le soir aux écuries publiques de M. +Chauve; construites sur la place de la Victoire, au coin de la rue +Tascher. Les allées de la place de la Victoire étaient aussi une des +promenades du soir. Le dimanche, les matelots venaient sous ces grands +et beaux arbres, vendre leur petite pacotille. + +Le soir du même jour, les nègres se réunissaient sur la place de la +Victoire, depuis six heures jusqu'à huit, en dansant entre eux +accompagnés du _bamboula_. Ils étaient divisés par groupes de +différentes nations. + +_La rue d'Arbaud_. Là étaient les études de notaires, d'avoués, les +bazars, les horlogers, bijoutiers; presque toutes les maisons étaient +ornées de balcons, et la haute bourgeoisie de la ville occupait les +premiers, comme sur les quais. + +_La rue des Abîmes_ était habitée par le petit commerce, les +quincailliers, les chapeliers, les cordonniers, les faïenciers, les +marchands de rouennerie, de nouveautés, les tailleurs, les cabaretiers. +La poste était dans cette rue. + +_Place du Marché_. Les nègres descendaient tous les dimanches des +campagnes, pour vendre leurs provisions sur la place du Marché. On y +tenait cependant tous les jours des marchés, mais moins considérables. + +Les troupes manoeuvraient sur la _place de lu Victoire_. + +Toutes les maisons qui avoisinaient le _canal Vatable_ étaient en +général occupées par la classe inférieure. + +Sur le quai _Ladernoy_, il y avait une grande maison consacrée au cercle +du commerce. Là se donnaient les plus beaux bals. Tous les soirs les +habitants s'y réunissaient pour jouer au billard et aux cartes. + +De tous les cafés, le plus fréquenté était le _café Américain._ Il était +situé au coin du _quai Tabanon_. C'était le rendez-vous des officiers, +des marchands et des jeunes gens. + +_L'hôtel des Bains_, en face du palais de justice, où descendaient de +préférence les habitants de la campagne, avait un bon restaurant. + +Un autre hôtel était établi sur le quai, au coin de la rue Marligue. + +A sept heures du soir, on tirait un coup de canon de l'arsenal pour +faire rentrer les soldats. + +A huit heures, on sonnait la cloche pour faire rentrer les esclaves. + +Tous les individus qui étaient surpris dans les rues après huit heures, +sans fanal et sans permis, étaient arrêtés et conduits au bureau de +police. + +Les rues étaient balayées tous les jours par les condamnés: de la chaîne +de police correctionnelle. Les galériens étaient employés aux travaux du +port et des escarpements. + + + + +Courrier de Paris + +31 mars + +Ce qu'il y a de plus nouveau à Paris, au moment où je vous écris, c'est +le soleil. Nous sommes blasés sur tout le reste; toutes les nouveautés +écloses cet hiver sont déjà fanées, et l'on n'en parle plus. Les +pianistes-prodiges, les chanteurs sans pareils, les violonistes plus ou +moins norwégiens, ont passé en quelques semaines; Ronconi a dû partir +hier pour Vienne; depuis quinze jours la pâle ombre de Paganini a repris +la route de Naples, sous le nom et avec le passe-port de Sivori; et si +l'honorable Thimothy Haahlio, envoyé du roi des îles Sandwich, et parti +de la rade de Honolulu, sur la goélette _l'Embuscade_, n'était pas +débarqué, depuis lundi dernier, à l'hôtel Meurice, Paris--chose +singulière--se trouverait positivement à court de phénomènes vivants. +_Les Burgraves_, il est vrai, ont donné un coup de trompette; mais on +les a laissés faire. D'ailleurs ils vont avoir bientôt une redoutable +concurrence. Les deux fils de la reine Pomaré sont attendus d'un jour à +l'autre. Ils viennent, au nom de leur auguste mère, faire hommage-lige à +la France, dans la personne de S. M. Louis-Philippe. Nous aurons bientôt +des coiffures à la Pomaré et des robes couleur taïti. Que pourront +cependant les _Burgraves_, eux qui ne sont pas même tatoués? + +Après un noir hiver, après des jours pluvieux et sombres, savez-vous en +effet rien de plus charmant et de plus nouveau que le soleil? Dans cette +ville qui a la prétention d'être l'amour et les délices du monde, le +soleil est une chose de hasard, une exception, une rareté. On passe huit +mois ici dans les brouillards, dans la pluie, dans la boue, dans la +nuit. Paris, pendant les deux tiers de l'année, serait condamné à vivre +comme un Lapon ou un Groenlandais, s'il n'avait eu l'esprit d'inventer +les trottoirs, les becs de gaz et les citadines.--Pour en revenir au +soleil (un autre jour je vous parlerai de la lune), il s'est conduit +cette année d'une manière toute particulière; d'ordinaire il annonce son +arrivée avec de certains ménagements. En attendant l'éclatante +apparition de sa royauté enflammée, de sa face d'or et de pourpre, il +détache quelques petits rayons en éclaireurs, pour préparer sa route: +ceux-ci se glissent doucement à travers les nuages et envoient de pâles +reflets sur les toits et aux vitres des maisons. Ce sont là les +premières escarmouches de la lutte qui s'engage, vers les derniers jours +de mars et le commencement d'avril, entre la nuit et le jour, entre +l'hiver et le printemps. Des deux parts les chances du combat sont +d'abord incertaines: l'hiver ne se laisse pas vaincre aisément.--Le +printemps gagne-t-il un coin d'azur dans le ciel: aussitôt l'hiver de +lancer contre lui quelque gros nuage qui lui reste. Est-ce un bourgeon +impatient qui éclate, une fleur précoce qui s'entr'ouvre et sourit: +l'hiver souffle sur eux son dernier givre et les glace. Il faut que le +soleil en personne arrive enfin avec toutes réserve de flammes et de +lumières, pour renverser ces derniers efforts de l'ennemi expirant. + +Cette fois, l'astre n'y a pas mis tant de façons; il s'est montré à +l'impromptu, sans laisser le temps de lui crier «Qui vive!» Il s'est +montré, dis-je, tout entier, ardent, radieux, magnifique, inondant le +jour de tièdes haleines, et rendant à la nuit sa voûte d'azur et +d'étoiles, Paris s'est étonné de cette chaude invasion, et dans une +telle saison. Il a pris son calendrier comme on tire sa montre quand on +ne sait pas l'heure. Le calendrier marquait bien le mois de mars: or, +jamais le mois de mars n'avait eu de pareilles fantaisies. Jusqu'ici, +mars passait pour un mois intermédiaire, cultivant encore le coin du +feu, et soufflant même de temps en temps dans ses doigts.. Aujourd'hui +on ne s'y reconnaît plus: mars est devenu le mois de juin. On n'entend +que ces mots d'un bout de la ville à l'autre: Qu'il fait chaud! Imaginez +ce que doit être une ville que l'été surprend inopinément, en plein +hiver. Il y a un moment où elle n'est occupée qu'à éteindre son feu, à +ouvrir ses fenêtres et à jeter là son manteau. Telle est la situation de +Paris depuis huit jours. Il cherche de l'air et se déshabille. + +Un lieutenant de grenadiers, qui faisait sa ronde, a vu, le premier, la +cause de cet été par anticipation. Notre brave, tout en patrouillant +pour la plus grande tranquillité de la terre, leva les yeux au ciel par +distraction: qu'aperçut-il? une lumière blanche et vive, d'une forme +allongée, qui illuminait l'air comme les jets diaphanes d'un feu +d'artifice. Il cherchait encore, dans sa science, la raison de ce +phénomène, que déjà la lunette des astronomes était tournée vers le +ciel, et devant le mystère. C'était une comète qui nous faisait +l'honneur de nous rendre visite. Ainsi, nous sommes propriétaires d'une +comète; cela nous fera toujours passer une semaine ou deux, les chansons +ne manqueront pas, ni les bons mots, ni les épigrammes ni les +vaudevilles à la comète. Qui oserait y trouver à redire? Il est bien +permis de railler un astre si parfaitement en mesure de répondre, et qui +peut à des chansons riposter par un déluge de feu, et brûler vifs les +railleurs. + +Enfin, que nous veut-elle? Est-ce une de ces comètes échevelées dont +parle Virgile, sinistre messager de la mort de César? Mais où est César? +Est-ce un ange exterminateur expédié des hauteurs célestes, pour châtier +nos crimes? En vérité, cela serait injuste. Oh! la nation scélérate, en +effet, dont la hardiesse va jusqu'à réclamer depuis dix ans la +définition de l'attentat et l'adjonction des capacités! ce n'est pas une +comète que le ciel lui devait, mais une couronne de rosière. J'en +conclus que cette comète est une comète d'un bon caractère, dont il ne +faut pas s'inquiéter; elle n'est venue que pour faire fleurir les lilas +et les amandiers plus vite, mûrir nos raisins, et nous obliger à des +économies de bois et de charbon. Le signalement que l'Académie des +Sciences a bien voulu nous en donner prouve suffisamment les honnêtes +intentions de notre comète (je l'appelle _notre_ pour attirer sa +confiance). Ce n'est pas une de ces comètes de taille colossale, une de +ces comètes pourvues d'une queue comparable à la croupe du monstre de +Trézène. Figurez-vous une comète qui a la queue plus mince et plus +étroite que la chose n'est permise à une comète de bonne maison. Ainsi, +tout dégénère, tout se rapetisse; les comètes amoindrissent leur queue +de même que la politique. + +Son influence la plus directe jusqu'ici s'est fait sentir sur la danse +et dans les bals. Elle a mis les valseuses en nage et les valseurs en +feu. Les salons de Paris sont, à l'heure qu'il est, convertis en étuves +où l'on bout, en attendant qu'on y rôtisse. Cependant le bal persévère; +il s'était posé dans le monde; il avait fait ses invitations à domicile, +et commandé ses sorbets et ses glaces, sans se douter que la comète dût +entrer dans la contredanse. Maintenant que la chose est faite, renvoyer +les violons, ce serait manquer de jarret et de coeur. + +On danse donc encore beaucoup à Paris, et l'on y valse davantage. Ce +grand bal finira dans un mois, vers les derniers jours d'avril. Mai +vient mettre en déroule tout ce peuple de robes de gaze, de couronnes de +fleurs, de gants glacés et de bottes vernies. Ces insatiables danseuses, +ces femmes blanches et frêles, qu'un souffle semble devoir briser, et +que les nuits les plus ardentes trouvent parées, debout, infatigables, +toujours prêtes au combat; ces créatures si charmantes et si +redoutables, si faibles et si fortes, vont aller bientôt chercher l'air +et les fleurs, et se refaire le teint aux brises du soir, sous les +vertes charmilles. Déjà, M. de Rambuteau, le préfet de tous les préfets, +qui a, sans contredit, fait le plus sauter ses administrés, M. de +Rambuteau vient de prononcer la clôture de l'avant-deux municipal. + +La semaine dansante a tout entière appartenu au monde dramatique. Les +acteurs de Paris ont été pris d'une fureur de chassé-croisé que nous +sommes obligés de signaler. Les banquiers hollandais ou israélites, les +ambassadeurs russes et anglais, les princes bulgares, ont fait place aux +comédiens. Devinez qui a ouvert la danse?... C'est Arnal. Vous +connaissiez depuis longtemps Arnal pour un homme très-passionné: +_Renautlin de Caen_, la _Graine de Lin_, et cent autres iliades +amoureuses, dont il est le héros, vous avaient suffisamment édifié sur +les qualités de ce coeur romanesque. Mais saviez-vous qu'Arnal fût homme +à donner un bal? Pourquoi pas? Arnal avait si bien débuté dans _Un Bal +du Grand Monde!_ + +Arnal s'est montré d'une grâce parfaite; je ne doute pas que la +galanterie dont il a fait preuve n'ait prodigieusement accru le nombre +de ses victimes. Arnal doit être adoré plus que jamais. Ou n'embaume pas +son antichambre de myrte, de violettes et de camélias, on n'étend pas de +moelleux tapis sur le marbre de l'escalier pour préserver le pied +délicat des danseuses, on ne prodigue pas le sorbet qui parfume, la +glace qui rafraîchit, le punch qui anime, le bordeaux qui réconforte, le +potage et la sandwich, depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du +matin, pour se faire haïr. Les théâtres de Paris avaient envoyé leurs +plus jolies ambassadrices à cette fête monstrueuse; le Vaudeville y +dansait le galop avec le Théâtre-Français, tandis que le Gymnase +balançait avec l'Académie royale de Musique, et que le Palais-Royal +entraînait la Porte-Saint-Martin dans une valse à deux temps. + +Quelques jours après, l'Association dramatique donnait un bal dans la +salle Favart: l'Opéra-Comique avait allumé tous ses lustres et ouvert +toutes ses loges au profit de cette danse charitable (la recette est +destinée aux familles d'artistes malheureux). Le malheur et la danse +s'associent tous les ans, et si la danse y gagne un peu de plaisir, le +malheur y trouve quelque soulagement. Ainsi chacun a sa part, et +personne n'a rien à réclamer: tout le Paris théâtral était là, depuis le +plus grand jusqu'au plus petit, depuis le plus illustre jusqu'au plus +obscur. Le jour d'une bonne action, on ne se mesure pas; tout le monde a +la même taille. + +Alcide Tousez figurait au premier rang des commissaires: cet homme +charmant a exercé ses fonctions avec une gravité au-dessus de tout +éloge. Un danseur, sans doute quelque jeune élève du bal des Variétés, +emporté par ses souvenirs ou par son éducation, se laissait entraîner à +la distraction d'une danse un peu colorée; Alcide Tousez s'en aperçoit +bientôt: qui peut échapper à l'oeil d'un commissaire? Il s'approche du +délinquant avec la dignité d'un magistrat qui remplit son devoir. +«Monsieur, dit-il, d'un ton à la fois ferme et paternel, sévère et doux, +ayez la bonté de vous modérer un peu.--Voilà qui est plaisant, réplique +le jeune homme.--Je ne plaisante pas. Monsieur, s'écrie Alcide Tousez +prenant un air de Mathieu Mole--Eh! Monsieur, je vous en vois danser +bien d'autres sur votre théâtre!--Moi, Monsieur, c'est autre chose; j'y +suis autorisé par mon gouvernement!» + +Le bal, d'ailleurs, s'est achevé sans plus d'atteinte à la pudeur +d'Alcide Tousez. On n'a jamais dansé au bénéfice de l'infortune avec +plus d'entrain et de légèreté. M. Victor Hugo s'est fait voir; quelqu'un +a entendu mademoiselle Maxime, la Guanhumara détrônée, lui dire: «Je +vous assure, Monsieur, que ce n'est pas ma faute; j'avais fait tout mon +possible pour avoir des yeux d'hyène.» Un moment la salle a eu +grand'peur: M. Alexandre Du..., engagé dans un galop à toute outrance, +s'est laissé choir. Oh! mon Dieu! se serait-il blessé? Mais lui, se +redressant aussitôt et montrant sa haute tête crépue au-dessus de la +foule: «Je viens de faire comme _les Burgraves_, dit-il en souriant... +non pas tout à fait, car je me relève.» Et apercevant M. Victor H... +dans la foule, il alla lui serrer tendrement la main. + +J'y songeais! Sous les pieds de cette multitude emportés par le plaisir +et enivrée par la valse, si tout à coup le sol s'était mis à trembler, +renversant ces murs parés d'or et de velours, brisant le cristal de ces +lustres étincelants, engloutissant dans ses entrailles béantes ces +jeunes femmes souriantes et ces jeunes gens, les écrasant sous les +poutres brisées ou les étouffant dans les flammes!... le lendemain on +aurait dansé dans toute la ville au profit des victimes du bal de +l'Association dramatique. + + +LE BAL DE L'OPERA--LA MI-CARÊME. + +Le bal de l'Opéra est et devait être une invention de la Régence. Le +chevalier de Bouillon, qui conçut le projet de ce nouveau +divertissement, en fut récompensé, le fait est historique, par une +pension de six mille livres. Un moine carme, nommé le père Sébastien, et +fort habile mécanicien, trouva le moyen d'élever le plancher du parterre +au niveau de la scène, et de l'abaisser à volonté. L'histoire ne nous +dit pas quelle fut la récompense de cette autre invention. + +Ouvert le 2 janvier 1716, le bal de l'Opéra s'est perpétué jusqu'à nos +jours, en passant par des phases et des vicissitudes fort diverses. De +notre temps, il est plus à la mode et plus tumultueux que jamais. +Autrefois, c'était un plaisir de grands seigneurs; le bon ton y couvrait +du moins les mauvaises moeurs. Aujourd'hui, il n'est si mince clerc, si +jeune commis qui ne veuille en avoir sa part, et faire le lionceau, +moyennant un mois de ses appointements, dissipé en une nuit +babylonienne. De là cette cohue sans nom, enrouée, barbouillée, avinée, +qui remplit de ses huées sauvages et de ses lazzis, beaucoup plus +spiritueux que spirituels, la première scène de l'univers. + +Depuis son origine jusqu'à ses dernières années, le bal de l'Opéra, +fidèle aux principes et aux traditions de l'étiquette aristocratique qui +avait présidé à sa fondation, avait exclu de son enceinte les +travestissements et la danse. Les hommes n'y étaient admis qu'en habit +de ville, et le domino était le seul déguisement des femmes. On s'y +promenait autour d'un orchestre en sourdine qui dominait, sans +l'étouffer, le bourdonnement discret des causeries particulières. +L'intrigue s'insinuait, glissait, serpentait dans cette salle +étincelante. L'archet révolutionnaire d'un chef d'orchestre (Musard) +l'en a chassée et a étouffé les derniers murmures de ce galant +marivaudage, qui, depuis longtemps, au surplus, s'effaçait peu à peu +pour faire place à la licence. + +Le mardi-gras de l'année 1837, Musard donna, rue Lepelletier, un bal, +dont les habitués de ce genre de divertissements ont conservé le +souvenir. L'Opéra atteignit, dès son premier début, à l'idéal du genre. +En récompense de cet exploit, Musard fut porté en triomphe, et faillit +être asphyxié sous les étreintes de ses fanatiques et turbulents +admirateurs. Quelle mort pour un Chef d'orchestre! Dès lors ce fut fait +pour toujours du bal de l'Opéra proprement dit, de cette réunion +masquée, mais à peu près décente, brillante toujours, spirituelle +parfois, qui tenait à la fois du jour et de la nuit vénitienne. Du jour +où le galop y eut pénétré, l'élégance, le décorum, et avec lui l'esprit, +s'enfuirent pour ne plus revenir. + +[Illustration.] + +A la vérité, on a cherché cet hiver à les retenir, ou plutôt à les +rappeler par une mesure qui tendrait à concilier tous les goûts. Deux +parts du bal ont été faites: la salle a été livrée aux danseurs, et le +foyer réservé «aux folles intrigues qui se croisent, s'enchevêtrait, se +nouent et se dénouent (style consacré) entre une et cinq heures du +matin.» Mais, hélas! l'intrigue est morte... au bal de l'Opéra, du +moins. Voulez-vous avoir une idée des piquantes, des malicieuses, des +fines causeries du foyer? Prêtez l'oreille à l'entretien de ce jeune +dandy et de ce pimpant domino qui s'abordent en ce moment.--Bonjour, +Ernest, dit le domino.--Bonjour, dit le lion. Tu me connais?--Oui. +Demeures-tu toujours rue du Helder?--Mon Dieu, oui. Je voulais changer, +mais je n'ai pas trouvé d'appartement--Et pourquoi vouliez-vous changer, +bel inconstant?--Mon logement n'est pas commode. Et puis j'ai une +cheminée qui fume.--C'est différent. Est-ce que tu ne me reconnais +pas?--Attendez donc. Si, ma foi! je te reconnais: vous êtes madame +D......--Tu n'y es pas!--Si!--Non!--Si!--Non!--Allons, allons, +convenez-en; vous êtes madame D... Comment va la santé, du reste?--Pas +trop mal, avec un gros rhume pourtant. C'est très-imprudent à moi de +venir ici; mais c'est si entraînant, ces bals de l'Opéra! + +[Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2. +Machine à distribuer.)] + +--Oui, c'est bien entraînant. J'en suis une preuve, moi qui sors d'avoir +une fluxion.--Ces temps de dégel ne valent rien pour la poitrine. Ah! à +propos, mauvais sujet, qu'alliez-vous donc faire, l'autre jour, au +passage des Panoramas?--Quel jour?--Mardi ou mercredi, je crois. Tu +avais un pantalon gris.--Ah! oui, j'y suis.--Eh bien!--J'allais acheter +des gants.--Bien vrai?--Ou des bretelles, je ne sais plus au juste; je +crois pourtant que c'était des gants.--Je te quitte. J'aperçois là-bas +un monsieur qu'il faut que j'aille intriguer. Adieu, au prochain +bal.--Adieu, madame. + +Quelle débauche d'esprit, quelle verve! C'est bien la peine de mettre un +masque et d'adopter le tutoiement. Ces sémillants colloques font +pourtant le désespoir des provinciaux, qui viennent au bal de l'Opéra, +sur la foi des trompeuses promesses de la réclame, et n'y connaissant +âme qui vive, s'en vont le matin, fort au regret de n'avoir pas été +«intrigués.» Quoi qu'il en soit, le bal de l'Opéra obtient une vogue +étourdissante, et fait plus que jamais, en l'an de grâce 1843, les +délices d'une partie de ce peuple qui aime à se dire le plus policé, le +plus délicat et le plus spirituel de l'univers. + +[Illustration: (Le dernier Bal masqué de l'Opéra.)] + +Sa vogue ne le cède qu'à celle d'un bal que l'on nomme Chicard, dont les +actions se cotent à la Bourse, et où l'on trouve des fils de pairs de +France, des jeunes premiers, des aspirants diplomates, des marchands +d'habits, des sculpteurs et des plâtriers, des peintres d'histoire et +d'enseignes, des littérateurs, des musiciens et pas mal de corroyeurs, à +commencer par le héros de cette étrange assemblée, et tout cela +fraternisant, sympathisant, trinquant, se colletant, s'embrassant et se +ramassant, comme une foule de vieux amis qui ne se connaissaient pas la +veille, et n'auront surtout garde de se reconnaître le lendemain. + +Mais tout cela n'est rien encore. Nous voici au jour de la Mi-Carême, +deuxième édition revue et non corrigée du Mardi-gras. Ohé! ohé! dzing, +baonnd! dzing, baound! tonton, tonton, tontaine, tonton! Quels sont ces +cris, ce bruit affreux, cette musique à crever le tympan? Quelle chasse +infernale nous sonnent ces milliers d'horribles fanfares? Oh! mon Dieu, +ce n'est rien, ne faites pas attention; ce n'est que le carnaval, +enterré il y a trois semaines, qui secoue sa poudre et ressuscite. Le +diable fait, dit-on, de ces miracles, témoin le célèbre ballet du +troisième acte de _Robert_. Vous voulez voir passer feu Carnaval? J'y +consens; courons au boulevard. Mais si vous êtes asphyxié, contusionné, +pilé, broyé; si, du haut d'un arbre, il vous pleut un enfant de Paris +sur la tête, si une voiture vous écrase, si vous sortez de la bagarre +dénué de pans d'habit, de montre et de cravate, ou si vous n'en sortez +pas du tout, ne vous en prenez pas à moi, vous êtes dûment averti. + +Nous voici dans la foule. Quel affreux tintamarre! quelle épouvantable +cohue!--Monsieur, ne poussez pas!--Eh! monsieur, l'on me pousse!--Aïe, +les fausses-côtes! aïe, la poitrine!--Je me meurs, j'étouffe! je +suffoque!--Gare donc là, gare donc; rangez-vous!--Ah! ciel, un cheval de +gendarme qui se cabre et recule de notre côté!--Monsieur, que fait votre +main dans ma poche?--Eh! mon Dieu, monsieur, je la mets où je peux, on +n'a pas le choix des locaux!--Une fois engagé dans cette houle humaine, +il faut marcher, bon gré, mal gré, filant soixante pas à l'heure. +Heureux qui, du milieu de ces flots agités, peut, de temps en temps, +diriger sur la grande chaussée du milieu un oblique rayon visuel!--Mais, +ô déception! le carnaval promis se manifeste sous la forme de deux +immenses files de voilures, flanquées de gardes municipaux; mais des +masques, nulle apparence: chacun est venu pour les voir, et chacun voit +qu'il n'a rien vu.--Ah! cependant, voici là-bas une rumeur qui nous +présage l'apparition de quelques-uns de ces oiseaux rares sur terre. +Autant que le permet cet affreux cor de chasse, qui, depuis un quart +d'heure, s'obstine à jouer sur nos têtes la chanson du _Roi Dagobert_, +il me semble discerner certain cri populaire qui nous annonce, ou je me +trompe fort, l'approche de quelque mascarade. En effet, voici des +sauvages, des pandours, des cosaques, des hussards, précédant à toute +bride une, deux, trois voilures, qui roulent à quatre chevaux sur la +chaussée, bourrées de débardeurs, de malins, d'Écossais, d'ours, de +Poletais, de Turcs, d'Espagnols, de laitières, de camargos. + + Devant, derrière, + Jusqu'à la portière + C'est un' fourmilière + De gens chantant, vociférant, buvant, + S'égosillant... + +C'est en vain que ces messieurs et ces dames on fait ample provision +d'esprit sous forme de Champagne. Sous ce rapport, celui de l'esprit, +leur consommation est fort mince. De grandes clameurs, de lourds propos, +des grossièretés, voilà tout ce que la gaieté et la verve française +trouvent de plus piquant dans leur bouche.--Mais, quels sont-ils? me +direz-vous.--C'est lord Seymour, ne manqueront pas de s'écrier ici +maints gobe-mouches obstinés.--Non, heureusement pour lord Seymour, il +n'est pas tout ce monde-là. Lisez les inscriptions du drapeau arboré par +chacune de ces mascarades. Voici les «Enfants de la Joie.» Quelle +postérité! La Joie eût mieux fait de rester fille. Plus loin, ce sont +les «Forts buveurs.» Viennent ensuite les «Flambarts,» les «Balochards,» +etc. Voici maintenant les blanchisseurs et les blanchisseuses de +Boulogne, arrivés en trois chariots pour célébrer à Paris le grand jour +de la Mi-Carême, qui est leur fête patronale. Ah! cette autre voilure +qui se croise avec celle des «Balochards,» c'est celle des «Chemisiers +de Pans.» Les deux équipages se hèlent, se défient, viennent bord à +bord, et il s'engage entre eux une bataille en règle,--à coups de +langue, cela va sans dire,--et où il n'y a de morts que les ivres. Vous +êtes probablement peu curieux de savoir qui l'importera du calicot ou de +la rouennerie; passons donc. + +Mais, à ce propos, voici un crieur asthmatique qui vous offre depuis une +heure _le Nouveau Catéchisme poissard, ou l'Art de s'amuser en société +sans se fâcher..._. «Sans se fâcher, _nota bene_;» car, si l'on se +fâchait, ce serait comme lorsqu'on se gêne, il n'y aurait plus du tout +de plaisir. Ce catéchisme, fort peu édifiant, du reste, n'a que le tout +petit défaut d'être nouveau depuis cent ans. C'est un vieux recueil de +platitudes et de sottes calembredaines, dont l'unique mérite est la rime +et le moindre défaut la raison. La langue des Porcherons est enterrée +sous leurs décombres. Il n'y a plus de balles, il n'y a plus de +poissardes; il n'y a plus que des marchés et des marchandes de poisson, +ce qui n'est nullement synonyme. Aussi, le catéchisme poissard, canard +rétrospectif, au sel fort peu attique, obtient-il fort peu de débit, car +il ne répond plus, comme disent les prospectus, à aucun besoin de +l'époque. Tout au plus, quelque Béotien, préméditant de se produire au +bal masqué, le soir, sous un costume d'Arlequin, et d'avoir de l'esprit +comme un diable, croit-il devoir, pour ses deux sous, se précautionner +de gaieté et de poésie non lyrique. Gare à lui, si, pour son malheur, +quelque franc luron l'entreprend! Les héros du carnaval sont, sans +comparaison, comme les aigles du barreau, c'est à la réplique qu'on les +juge. + +La nuit est venue; le gaz s'allume, ce soleil du carnaval moderne. Les +masques, qui viennent de dîner, se rencaquent dans leurs équipages, et +continuent leur promenade à la rouge lueur des torches, en attendant +l'heure suprême, l'heure solennelle du bal. + +Minuit arrive... Alors, oh! alors. Paris se lève comme un seul homme. De +toutes les rues, de toutes les portes, de tous les escaliers et de tous +les étages, débouchent des torrents de nouveaux masques. Ce ne sont que +glapissements sauvages, miaulements de chats, aboiements de chiens, +rugissements de loups et de chacals, mêlés au piaffement, au +hennissement des chevaux, au roulement de dix mille voitures, au son des +cornets à bouquin et des trompettes à l'oignon. C'est un capharnaüm, une +mêlée, un bruit, à ne pas entendre Dieu tonner. A cette grande voix, à +cette immense clameur, au grondement de cette avalanche, quatre cents +bals ouvrait leurs portes.--Oui, quatre cents bien comptés, je n'exagère +pas--depuis le grandiose et splendide Opéra jusqu'au _Sauvage_, où l'on +pénètre moyennant cinquante centimes, remboursables en une bouteille de +suresne à vider sur place. + +Il y a bal aux théâtres de l'Opéra-Comique, de l'Odéon, de l'Ambigu; bal +à la Porte-Saint-Martin, à la Gaieté, au Cirque-Olympique; bal à la +salle Montesquieu, à la salle des Concerts-Musard, _idem_ des +Concerts-Saint-Honoré, au Vauxhall d'été et d'hiver, au Prado d'hiver et +d'été, au jardin d'Idalie, au bosquet de Cythère, à l'Ermitage de +Paphos, à l'Ile d'Amour, au temple de _Bagusse_, à la Chartreuse, au +Salon de Mars, à l'Élysée, aux Enfants de la Joie au Boeuf-d'Or, au +Boeuf-Rouge, au Boeuf-Couronné, au Boeuf-Gras; chez Tantain, Tonnelier, +Desnoyers, et cent autres célébrités de barrière. + +Partout c'est un tohu-bohu, un chaos, un pandémonium que nulle plume ne +saurait exprimer, que nul pinceau ne saurait rendre. La grosse caisse et +la grosse joie, l'ivresse, une danse échevelée, le galop le plus +tourbillonnant, des batailles, une mêlée furieuse, maint pugilat, maint +oeil poché, suivi de mainte arrestation, telle est, en peu de mots, la +physionomie de toutes ces rondes de sabbat. Ici, ce sont les _lions_ qui +s'amusent; là-bas, ce sont les chiffonniers; voilà toute la différence. + +Le bal s'achève: la nuit a passé comme un rêve, ou plutôt comme un +cauchemar. Pour compléter la fête, il faut, après avoir conquis à la +pointe de l'épée, dans un restaurant de boulevard, une bouteille, de +bordeaux et une aile de volaille,--prix: 20 francs,--courir à la montée +de Belleville, contempler cette cohue poudreuse, avinée, titubante, qui +a nom «Descente de la _Courtille._» Cette foule sans nom, ces loques +fangeuses, ces rouges trognes, ces bras nus, ces Romains inimaginables, +ces Turcs à turbans de carton, que surmonte, en guise de croissant, une +visière de casquette, ces bergères qui fument la pipe, ces marquis +roulant dans le ruisseau, ces chevaliers du Moyen-Age qui se traînent le +long des murs, ces troubadours rapiécés, tous ces gueux dignes de +Callot, ce sont les masques des barrières qui regagnent leurs domiciles. +Loin d'être sensible à l'honneur que lui fait l'orgie de Champagne en +venant lui rendre visite, l'orgie du vin bleu reconnaît habituellement +cette politesse par des nuages de farine et des poignées de boue lancés +à la face de messieurs les beaux. Du haut des cabinets des Vendanges de +Bourgogne, où ils ont établi leur quartier-général, ceux-ci répondent +par une grêle de gros sous, d'oeufs durs et de fruits crus. Le jour se +lève sur ce tableau et met fin à la guerre civile. + +C'en est fait: Carnaval est mort, et cette fois pour tout de bon. Il +vient de rendre,--non l'esprit, et pour cause,--mais l'âme, ou ce qui +lui en tient lieu. Il renaîtra, à la vérité, en 1844; mais combien de +ses plus fougueux, de ses plus florissants adeptes, surpris, au sortir +de l'orgie, par le souffle glacial du matin, ne le verront pas +revenir!... «Souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras +poussière,» disait, il y a trois semaines, le prêtre aux fidèles +agenouillés sur la dalle du saint parvis. C'était le lendemain d'une +saturnale pareille à celle de jeudi dernier. Terrible opposition, +prophétique langage!... N'as-tu point songé un instant, jeune homme au +front pâli par la débauche et par les veilles, que tous les fous +plaisirs dont tu t'es enivré, ce sont ces fruits décevants au dehors, +brillants et vermeils à l'intérieur, tout remplis de cendres et d'une +indicible amertume? + + + + +Théâtres. + +_Charles VI_, opéra en cinq actes, paroles de MM. CASIMIR et GERMAIN +DELAVIGNE, musique de M. F. HALÉVY, divertissements de M. MAZILIER, +décorations de MM. CICÉRI, PHILASTRE, CAMBON, SÉCHAN et DESPLECHIN. +(Deuxième article) + +Ainsi que je l'ai déjà fait pressentir, la nouvelle partition de M. +Halévy ne me paraît pas répondre à l'idée qu'on avait dû s'en faire +d'avance, à ne consulter que la réputation de l'auteur et son +incontestable talent. Le retour trop fréquent des mêmes rhythmes, +l'emploi obstiné des mêmes moyens, jettent sur son oeuvre une teinte +uniforme, dont la monotonie ne tarde pas à fatiguer. On cherche +vainement chez lui ces deux choses qu'on trouve chez tous les maîtres, +et dont la succession alternative est d'un si grand secours pour +l'attention de l'auditeur: le récitatif--le chant.--Le récitatif de M. +Halévy est rarement assez simple; peut-être, dans son chant, la mélodie +est-elle sacrifiée trop fréquemment à la déclamation. Qu'en +résulte-t-il? que son chant et son récitatif se ressemblent; que sa +musique, habituellement, n'est qu'une sorte de terme moyen entre l'un et +l'autre, et que son ouvrage, tout entier, formé, pour ainsi dire, du +même tissu n'offre pas la variété qui serait nécessaire pour qu'on en +pût supporter la longueur. Il y a, par le fait, beaucoup de morceaux +dans _Charles VI_, mais ils sont tellement semblables entre eux par la +forme, le mouvement, la couleur, et les récitatifs qui les séparent y +font si peu de disparate, qu'on croit n'entendre qu'un seul morceau, +coupé seulement à certains intervalles, par un temps d'arrêt de quelques +inimités dont on profite avec une joie incomparable pour changer de +position, et pour prendre l'air. + +Ce défaut, qu'on avait pu constater plus ou moins dans les oeuvres +précédentes de l'auteur de _la Juive_, est surtout remarquable dans +celle-ci. C'est là, ce me semble, son vice capital, et la cause de la +fatigue qu'on y éprouve. Pour l'écouter jusqu'au bout, il faut une +volonté de fer et des efforts surhumains; et, cependant, il n'y a guère +de morceaux où l'on ne découvre des sentiments exprimés avec justesse, +des phrases élégantes des harmonies distinguées, des dispositions +instrumentales habiles et ingénieuses. Semblable à Ésope et peut-être +moins adroit que lui, M. Halévy assemble ses convives autour d'une table +immense et magnifiquement servie; seulement il y a le même mets sur +chaque plat, et le cuisinier n'a pas toujours pris la peine d'en varier +l'assaisonnement. + +[Illustration: (M. Casimir Delavigne.)] + +L'espace me manque, et je ne saurais examiner en détail chacune des +parties de ce vaste ouvrage; je me bornerai à parler des plus +importantes. Le duo de la reine avec Odette commence bien: la première +phrase est noble et majestueuse, et le rhythme en est assez décidé; mais +bientôt il se perd en des développements interminables, et ne se relève +un peu qu'à la fin, quand vient la phrase: _Le sort me l'abandonne, ce +proscrit détesté_, etc. La péroraison on est énergique, et les beaux +sons _de tête_ de madame Dorus jettent un vif éclat sur les dernières +mesures. Le duo qui suit, entre Odette et le dauphin, est, au moins, +quant à sa première partie, l'un des morceaux les mieux conçus de +l'ouvrage et les mieux _réussis_.--Qu'on me pardonne ce barbarisme.--La +manière dont les deux voix se présentent successivement est neuve et +piquante. La cadence finale y est amenée par un trait des instruments à +vent d'un effet très-agréable, auquel succède un point d'orgue vocalisé +du meilleur goût. Ce passage tout entier est plein de fraîcheur et de +grâce. Le reste, par malheur, est loin de répondre au début. Le couplet: +_En respect mon amour se change_, m'a paru terne et lourd, et d'une +mélodie peu naturelle, et ne doit l'effet qu'il produit qu'à l'habile +exécution de Duprez, et à la délicatesse des nuances que cet artiste y a +su placer. La fin de ce morceau, qui termine l'acte, n'a rien de +remarquable, sauf un effet d'orchestre assez original, au moment où le +dauphin disparaît par la fenêtre. + +[Illustration: M. F. Halévy.] + +Je passe rapidement, et pour cause, sur la villanelle du second acte et +sur la chanson d'Isabelle: ces deux morceaux n'ont pas, ce me semble, le +caractère qu'ils devraient avoir, ou, pour mieux dire, ils n'en ont +aucun. La romance du roi mérite le même reproche. Il y a dans la scène +qui suit, entre Charles VI et Odette, une phrase fort jolie, sur ces +paroles: + + Ah! qu'un ciel sans nuage + Pour les regards est doux! Et quelle volupté + De se ranimer sous l'ombrage, + A l'air pur de la liberté! + +Seulement la difficulté de faire entrer le second vers dans une période +en quatre membres s'y fait cruellement sentir. Etait-il donc si +difficile de disposer autrement les paroles, et de mettre là quatre vers +de même mesure? Le duo des _cartes_ est d'un bon effet; mais l'honneur +en revient beaucoup moins, selon moi, au compositeur qu'à madame Stoltz +et qu'à la scène elle-même. C'est le poète, ici, qui a porté le +musicien. + +Le seul passage un peu saillant du troisième acte est le début du +quatuor: + + Dieu puissant! favorise + Notre sainte entreprise, etc. + +Ce quatuor n'est pas accompagné par l'orchestre, et l'on a déjà remarqué +combien il y a d'avantage à abandonner de temps en temps les voix à +elles-mêmes. L'effet de ce quatuor est bon, et serait meilleur peut-être +s'il était moins longuement développé. L'harmonie en est fort belle. +Quel dommage que le chant n'y suit pas à la hauteur de l'harmonie! + +L'air d'Odette, au quatrième acte, est divisé en deux parties. Il y a +dans la première de charmants détails; la seconde fera, je crois, plus +d'effet à mesure qu'on l'entendra davantage. C'est un _allegro_ plein +d'énergie et d'enthousiasme, et la _syncope_ placée sur le second temps +de chaque mesure lui imprime un caractère de décision assez remarquable. +Rossini, dans l'air de _Zelmire: sorte, secondami_,--toute comparaison à +part, je n'accuse pas M. Halévy de faire de la musique italienne,--a +obtenu le même effet par le même moyen. + +La chanson d'Odette: + + Chaque soir Jeanne sur la plage, + +est charmante. Le dialogue qui s'y établit, dès le début, entre le +hautbois et la cantatrice, l'élégance des modulations de ce morceau, son +caractère à la fois gracieux et mélancolique, tout concourt à en faire +l'un des plus heureusement trouvés de la partition. Il est amené, +d'ailleurs, par une phrase très-agréable sur ces paroles: + + Avec la douce chansonnette + Qu'il aime tant, + Berce, berce, gentille Odette, + Ton vieil enfant. + +Barroilhet dit ce passage à demi-voix avec tant d'art, tant de goût et +une expression si juste, qu'il en double encore l'effet. + +La scène qui suit (celle des fantômes) n'a rien de remarquable, si ce +n'est le trio des trois spectres, sur ces paroles: + + Ils tombèrent tous trois assassinés jadis: + Tu périras de même. + +Là encore il n'y a pas de chant; ce n'est que de la mélopée: mais, sous +cette mélopée, on entend une succession d'accords sinistres et dont +l'effet est terrible. L'auteur, grâce à cette habileté de +contre-pointiste dont il a déjà donné tant de preuves, y a su tirer un +parti merveilleux de ce mot: _assassiné_, qui passe continuellement +d'une voix à l'autre, et se reproduit avec une obstination effrayante. +Savoir le contre-point est un mérite assez commun, mais il est beau de +s'en servir de cette manière. + +Ce trio des spectres est très-heureusement rappelé dans le linat qui +suit. Les fantômes ne sont plus sur la scène, mais seulement dans +l'imagination du roi; leur chant est donc rejeté dans l'orchestre et +confié aux trombones, dont l'âpre et stridente sonorité était +particulièrement appropriée à la circonstance. Cette réminiscence +ingénieuse et fort bien calculée est d'un effet très-dramatique. + +La chanson militaire de Poultier, au commencement du cinquième acte, a +fait fortune, et le parterre paraît s'habituer à en faire redire le +second couplet. Ce morceau a de la couleur et une physionomie originale; +l'allure en est vive et décidée; la reprise en mode majeur qui s'y +trouve est très-piquante, et l'on a remarqué l'heureux effet du tambour, +que l'auteur a employé dans l'accompagnement. J'avoue, néanmoins, que +l'_ut_ aigu par lequel cette chanson se termine me semble assez +maladroitement amené; mais, si cette dernière phrase est un peu gauche, +elle a du moins l'avantage de mettre en relief les notes élevées de la +voix de Poultier, dont le timbre est délicieux. + +Je n'ai pas encore parlé du premier air de l'opéra, du chant national: +_Jamais en France l'Anglais ne régnera_, sur lequel on avait fondé tant +d'espérances et fait par avance tant de commentaires. Lorsque tout le +choeur en répète le refrain à l'unisson, l'effet en est vigoureux et +puissant; mais ce n'est là, ce me semble, qu'un de ces vulgaires effets +de sonorité qu'on peut toujours obtenir avec le premier chant venu, en +le faisant exécuter par un grand nombre de voix. L'air, pris en +lui-même, a-t-il une grande valeur? Je ne le pense pas. Le rhythme en +est trivial, et la mélodie nulle ou peu distinguée. Je ne crois pas que +ce morceau puisse être rangé parmi ceux qui font le plus d'honneur à la +nouvelle partition; il ne doit, évidemment, passer qu'après beaucoup +d'autres. Je me suis complu à les indiquer: c'était la partie agréable +de ma tâche. Faut-il ajouter qu'ils ont le tort de se ressembler presque +tous, et le malheur de se débattre au milieu d'un océan de motifs +vaguement dessinés, de phrases décolorées et de récitatifs lourdement +prétentieux? Non! C'est bien assez de ce qui a été dit plus haut sur ce +sujet, et le lecteur comprendra sans peine combien il doit en coûter de +se montrer sévère à l'égard d'un artiste éminent, dont on estime à un +égal degré le talent, la science et le caractère. + +Théâtre de L'ODÉON, _Gaïffer et le Succès._--Théâtre des VARIÉTÉS, _le +Mariage au Tambour_.--Théâtre du VAUDEVILLE, _la Nouvelle Psyché._ + +L'attention publique a été tout entière occupée par la venue au monde de +deux grands ouvrages dramatiques: _les Burgraves_ et _Charles VI:_ l'un +né au Théâtre-Français et l'autre à l'Académie royale de Musique. Quand +ces deux souverains de l'empire théâtral se mettent à l'oeuvre, il se +fait une sorte de silence dans les autres théâtres; il semble qu'ils se +rangent en haie et au port-d'armes, dans une attitude respectueuse, pour +laisser passer. Puis, aussitôt que _le défilé_ du cortège est fini, ils +rompent les rangs et reprennent pêle-mêle leurs habitudes de production +particulière. + +Nous n'avons donc à récolter qu'une moisson peu abondante: une petite +comédie, un drame et deux ou trois vaudevilles.--Eh quoi! vous appelez +cela de l'indigence, trois vaudevilles, un drame et une comédie!--Oui, +cher lecteur, et je maintiens le mot, ne t'en déplaise; si tu avais le +bonheur ou le malheur d'être un feuilleton, tu ferais comme nous, tu te +croirais pris de famine; le feuilleton, en effet, est habitué à un tel +régime abondant et surabondant, que sept ou huit actes seulement dans +une semaine lui représentent un repas quelque peu mesquin. Qu'est-ce que +cela pour un ogre qui a coutume de se rouler sur des monceaux de +vaudevilles entassés? + +Le drame aurait pu s'appeler tragédie; il n'a pris le nom de drame +qu'afin de se mieux déguiser. Nous sommes dans le siècle des masques: il +ne faut croire ni aux passe-ports, ni aux enseignes, ni aux affiches, ni +aux étiquettes. Si une pièce ornée de deux ou trois conspirations, +déclamant sur le ton héroïque et faisant rouler le _tam-tam_ de +l'alexandrin, n'est pas une tragédie, qu'appellera-t-on tragédie? + +Le héros de celle-ci se nomme _Gaïffer_. A ce nom, je vous vois reculer +de deux pas, et ouvrir deux grands yeux étonnés. _Gaïffer_ vous parait +un peu bizarre: vous êtes tenté d'arrêter les passants pour leur +demander: Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que _Gaïffer_ veut +dire? Est-ce une femme, est-ce un homme, est-ce une chose?--Vraiment, +vous êtes de singulières gens. Le beau plaisir qu'il y a à voir clair, +du premier coup, dans un nom! Sachez donc un peu goûter la volupté des +énigmes. + +D'ailleurs, si vous ne connaissez pas _Gaïffer_, ce n'est pas la faute +de _Gaïffer_, mais bien la vôtre, je suis fâché de vous le dire, +_Gaïffer_ a fait tout ce qu'il fallait pour avoir l'honneur d'être connu +de vous. Demandez plutôt à dom Vaissette, son historien, qui célèbre ses +hauts faits in-folio.--Il a livré de terribles combats contre de +très-redoutables adversaires, tantôt vainqueur et tantôt vaincu, et afin +que rien ne manquât à sa réputation, il est mort empoisonné. Voilà ce +que fut _Gaïffer_. C'est dans l'Aquitaine que la chose se passa, du +temps de Pepin et de Charlemagne. Ces deux grands preneurs de villes et +de provinces convoitaient l'Aquitaine, échue à _Gaïffer_, du droit qu'il +tenait des Mérovingiens ses ancêtres. _Gaïffer_ voulait garder son +Aquitaine. De là une grande guerre entre eux, une guerre qui dura +presque aussi longtemps que le siège de Troie, et ne fut pas moins +fertile en terribles coups d'épée. _Gaïffer_, abattu dix fois par le +bras carlovingien, se relevait toujours; et si le poison ne s'en fût +mêlé, je ne sais si _Gaïffer_ ne lutterait pas encore. + +Certes, beaucoup de gens ont eu l'honneur de devenir des héros de +tragédie, qui ne l'ont pas mérité autant que notre mérovingien. Je ne +m'étonne donc pas de trouver _Gaïffer_ tragiquement accommodé; je le +plains seulement d'être aujourd hui le prétexte d'une mauvaise tragédie +ou d'un mauvais drame, le nom ne fait rien à l'affaire. Un amour +lamentable, une conspiration, une révolte, voilà le bagage tragique de +_Gaïffer_. Il ne lui manque pas même le trépas héroïque à la façon de +Tancrède, au milieu de l'ennemi. On ne nous a épargné que le brancard. +Le public a sifflé. Oh! le serpent! Il n'a pas même été attendri par +quelques beaux vers, planches flottantes sur lesquelles l'honneur du +poète, M. Ferdinand Dugué, a surnagé quelque temps, dans la tempête et +le naufrage. Mais qui ne fait pas de beaux vers aujourd'hui? On les sème +partout, à la tête on les jette, et mon valet de chambre, comme dit le +Misanthrope, en met dans la Gazette. + +Le _Mariage au Tambour_ est plus pastoral, bien qu'il soit contemporain +de 95. Ajoutez qu'il n'a pas la plus petite prétention aux beaux vers; +son ambition tend à faire rire, et çà et là cette ambition est +satisfaite. Nous n'avons plus affaire à un héros, mais à une héroïne. On +peut bien donner ce titre à mademoiselle Catherine, car mademoiselle +Catherine fréquente les camps. Que dis-je? elle est vivandière; c'est +elle qui rafraîchit la victoire, selon l'expression de Béranger. Mais +méfiez-vous de mademoiselle Catherine: on s'appelle Catherine et l'on a +un autre nom; on a l'air d'être vivandière, et l'on est marquise. Ces +choses-là arrivent tous les jours. + +Catherine est donc marquise; mais comment, étant marquise, se +trouve-t-elle vivandière? L'amour fraternel a tout fait. Le frère de +Catherine, vendéen renforcé, est tombé aux mains de l'armée +républicaine; le cas est grave, et il y va de sa vie. Pour pénétrer dans +le camp où son frère est prisonnier, et favoriser sa fuite, Catherine +prend le déguisement que vous savez. Assurément cela est très-bien. Nous +donnons à Catherine notre approbation pleine et entière. Tous les +masques ne servent pas à une si bonne action. Elle est jolie, et bientôt +les coeurs prennent feu autour d'elle; le tambour-major soupire, le +caporal flambe, le sergent jette des flammes, comme un volcan. Jamais +les boulets ennemis n'ont fait un ravage pareil au ravage produit par la +prunelle de ces deux beaux yeux. C'est peu; le respectable corps des +vivandières en meurt de jalousie. Chaque jour allume, de plus en plus, +cette guerre intestine. Les vivandières d'un côté, Catherine de l'autre, +se livrent des assauts terribles, et le régiment regorge de Paris et de +Ménélas qui se disputent la dangereuse Hélène. + +[Illustration: Théâtre des Variétés.--Le Mariage au Tambour.] + +Enfin, d'un accord unanime, on convient de mettre fin à ce désordre: le +moyen est d'obliger Catherine à se marier. Il faut qu'elle choisisse un +mari, ou, par la corbleu!... Catherine obéit: si elle refusait, on la +chasserait du régiment: et alors que deviendrait son frère? J'ai donc +l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Catherine, +vivandière, avec le beau, le brave, le redoutable sergent-major Lambert. +Le mariage se fait à la républicaine, en plein vent, sous un vieux +chêne, soldats et vivandières servant de témoins, Catherine à côté de +Lambert, et le tambour du régiment, monté sur un tertre de gazon, abrité +sous le vieux chêne, exécute un roulement à triple carillon, en manière +de bénédiction nuptiale. Pour la première nuit de noces, Lambert est de +faction à la porte du cachot où le frère de Catherine est enfermé. Que +fait Catherine? elle profite de son ascendant sur le coeur de Lambert, +procure à son frère les moyens de fuir, et se sauve avec lui.--Et +Lambert?--Lambert en est pour ses frais de noces et de tambour. Peu s'en +faut, ce qui serait plus sérieux, qu'il ne paie de sa tête l'escapade de +la belle vivandière; mais patience! Lambert aura sa revanche. La +Providence se met tôt ou tard du parti des sergents-majors opprimés. + +Tout à l'heure vous avez trouvé une marquise dans une vivandière, +pourquoi ne découvririons-nous pas un duc dans un sergent-major? Lambert +est duc, en effet, sans que cela paraisse. Il s'est fait soldat pour +dissimuler sa noblesse, dans ces temps périlleux. En vérité, nous avons +affaire à un singulier régiment; peut-être allons-nous apprendre bientôt +que, depuis le caporal jusqu'au marmiton, il ne cache que des empereurs +et des margraves.--Voici comment Lambert se venge: tout en guerroyant, +il retrouve Catherine et son frère, non plus proscrits, mais vivant en +paix dans le château de leurs aïeux. Que fait Lambert? il se présente en +habit de simple soldat, et réclame madame la marquise, sa femme. Grand +scandale d'abord, et grand effroi. Ceci suffit à Lambert, qui déclare sa +qualité de duc et de colonel; car nous sommes devenu colonel depuis la +célébration du mariage au tambour. Comment refuser un colonel? Comment +ne point pardonner à un duc? Duc et marquise ratifieront, devant M. le +maire, leur premier mariage ébauché. L'auteur s'est dérobé sous le nom +de Devilliers. On croit que le nom fait le même office que l'habit de +vivandière, et qu'il cache sinon une marquise, au moins M. Alexandre +Dumas, marquis de la Pailleterie. + +Avec M. Félicien Mallefille nous tombons dans la mythologie, ou peu s'en +faut. La _Nouvelle Psyché_; a le même tort que l'ancienne: elle est +curieuse. Au lieu de se laisser aller à la douceur de son rêve, au lien +de se contenter d'être aimée, elle a la prétention de sonder les +mystères et de connaître le fin mot des choses. Comme l'antique Psyché, +la moderne Psyché y perd son bonheur et son amant. + +Cet amant n'est pas l'Amour proprement dit; il n'a ni ailes, ni +flambeau, ni carquois, et ne vient point de Cythère ou d'Amathonte: +c'est un jeune illuminé qui conspire pour l'indépendance de l'Italie. +L'amour de Dinowa est son plus cher trésor, avec la liberté. Mais Dinowa +s'inquiète et soupçonne; le mystère où les périls de sa situation +jettent Libérius, éveille la jalousie de Dinowa: elle attribue à une +trahison amoureuse ses fréquentes absences et son air inquiet et souvent +agité. Dinowa épie Libérius, et le livre à l'espionnage. Averti par les +révélations de Dinowa, la police italienne surprend Libérius en pleine +conspiration. Psyché, qu'as-tu fait? tu as pris la lampe et le poignard. +La lampe a éclairé la nuit où Libérius s'enveloppait, et le poignard le +tuera. O Psyché, pourquoi cette curiosité fatale? Libérius cependant +échappe à la mort et pardonne à Dinowa. + +[Illustration: Théâtre du Vaudeville.--La Nouvelle Psyché.--Bardou et +Vadam Hérard.] + +M. Félicien Mallefille a donné à sa _Nouvelle Psyché_ plus d'esprit +qu'il n'en faut pour réussir; mais l'esprit ne suffit pas: une action +nette, claire, intéressante, n'est pas moins nécessaire pour le succès. +M. Mallefille n'y a pas assez songé. + +Le _Succès_, comédie en deux actes, a pour auteur M. Harel, ancien +directeur de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. Si M. Harel ne savait +pas faire une comédie, ce ne serait pas faute du moins d'en avoir fait +jouer. Mais, Dieu merci, rien ne prouve que l'auteur n'a pas mis à +profit l'expérience du directeur; tout au contraire: la comédie de M. +Harel est veinée de traits d'esprit et de scènes piquantes. Elle est +plus sérieuse au fond que dans la forme. M. Harel s'attaque directement +aux sentiments matériels et cupides qui sont la plaie de ce temps-ci; il +les montre envahissant jusqu'aux domaines de l'art et de la pensée, et +corrompant les coeurs les plus élevés et les plus nobles esprits, ou du +moins les sollicitant et les entraînant parfois aux débauches du +charlatanisme. + +M. Harel choisit, deux jeunes gens pour servir de démonstration à sa +critique. Tous deux sont bien nés, tous deux ont du coeur et du talent. +L'un est avocat, l'autre poète; celui-là s'appelle Délicourt, celui-ci +Laroche. D'abord ils se livrent avec candeur aux rêves confiants des +jeunes années; Délicourt croit qu'il suffit de montrer de la science et +de la probité pour réussir; Laroche, d'avoir des veilles scrupuleuses et +d'écrire de bons ouvrages; nos jeunes gens se trompent ou du moins +croient se tromper. Délicourt végète, malgré tout son savoir, et les +drames consciencieux de Laroche sont repoussés de tous les théâtres. Le +poète et l'avocat perdent courage; un mauvais conseiller passe par là et +les jette dans l'intrigue et dans le trafic. Délicourt vend son +éloquence à tout venant; Laroche improvise de la littérature de +pacotille. Le succès arrive d'abord, et avec lui l'argent et même la +renommée. Nos deux amis se poussent jusqu'à la croix d'honneur et à la +députation; mais peu à peu ils se lassent de jouer ainsi avec leur +esprit et leur caractère. Le dégoût les prend, et ils sortent du gouffre +avant d'y avoir perdu leur talent et leur honnêteté. Laroche et +Délicourt font sagement. Tous deux apprendront plus tard que, même dans +le siècle le plus corrompu, le profit le plus sûr est encore du côté des +nobles efforts et des nobles travaux. Sans doute on attend plus +longtemps, mais aussi on dure davantage. + +Cette petite comédie, début de M. Harel, annonce un écrivain spirituel +et mordant; elle ne fera pas dire de l'auteur ce que M. Harel disait de +Fontan, qui lui faisait proposer un de ses drames pour le théâtre de la +Porte-Saint-Martin: «Non, je ne veux pas des drames de M. Fontan; je lui +trouve plus de prison que de talent.» + +Beaux-Arts.-Salon de 1843. + +[Illustration: Première Vue du Salon carré.] + + 812 Le Christ au tombeau, par Marquis. + 188 Saint Louis après le combat de la Massoure, par Casey. + 365 Jésus s'étendant sur la croix, par Dubouloz. + 60 Combat devant la Corogne, par Bellange. + 779 Le duc d'Orléans aux Portes-de-Fer, par Lepaulle. + 711 Jésus mis au tombeau, par Latil. + 904 Un rêve de bonheur, par Papety. + 527 Saint Germain, évêque d'Auxerre, par Goyet. + 875 Sainte Thérèse, par Molin + 669 Vue du château de Chenonceaux par Justin Ouvrie. + 1040 Tête d'étude, par Rolland. + 1007 La Solitude, paysage, par Renoux. + +Nous ne ferons point de catégories; le public, entrant au salon, regarde +ce qui s'offre devant ses yeux; il ne s'inquiète pas d'avoir vu d'abord +toutes les toiles historiques, avant de passer à l'examen des paysages; +d'avoir épuisé les tableaux de genre, avant d'en venir aux marines. +Pourquoi la critique changerait-elle ce beau désordre en un cabinet de +collections, remettant chaque chose à sa place, et ne voulant pas que +les yeux puissent se reposer d'une bataille sur un bouquet de fleurs, +d'une descente de croix sur des figures amoureuses ou de verts ombrages? +Suivons la promenade telle qu'on nous l'a faite, en nous rappelant cette +profonde vérité de Bilboquet: «Le changement est la source de la +variété;» n'imitons pas, enfin, les Hollandais, qui mettent toutes leurs +roses dans une allée, toutes leurs tulipes dans une autre, et regrettent +sans doute de ne pouvoir pas, pour plus de précision, ranger chaque +espèce de fleurs dans une armoire particulière, comme les hannetons et +les minéraux des naturalistes. + +Salon carré.--Le tableau qui s'offre d'abord aux yeux est le _Rêve de +bonheur_, de M. Papety: + + « . . . Ce sont, au plus frais d'un jardin, + Des couples amoureux assis sur l'herbe molle, + Négligemment vêtus de vestes de satin, + Causant d'amour, dansant ou jouant de la viole... + Oh! les charmants tableaux! que ces gens sont heureux! + Comme leur vie est calme et comme ils n'ont d'affaire + Que les riants propos, la musique et les jeux, + L'oisiveté sans crainte et l'amour sans mystère! + Avoir de verts gazons et le temps d'y danser! + Rire et prendre le frais pendant toute sa vie!... + N'avoir d'ambition qu'au tranquille plaisir, + Cette part du bonheur la plus calme et sereine!... + Que ces gens sont heureux! Oh! les riants tableaux!» + +Les poètes s'arrêteront volontiers devant ce tableau, amèrement critiqué +par les peintres; que la lumière soit diffuse et mal dégradée, que le +feuillage n'ait pas assez d'épaisseur et semble trop découpé, que les +étoffes soient un peu lourdes, que le gazon ne végète pas, comme on dit, +et ressemble à un tapis d'Aubusson, qu'importe, en vérité? Le charme +n'en est pas moins puissant, le coeur ne s'en attendrit pas moins de +cette heureuse union, si souvent rêvée, de l'ode d'Horace et du dialogue +de Platon. Assis parmi les fleurs, sous les frais ombrages, les amants +se regardent avec une muette volupté, et les sages, la main appuyée sur +des têtes blondes, laissent tomber de leurs lèvres les harmonieuses +paroles qui font croître les ailes de l'âme; dans les coupes, brille le +falerne, _il bel vino_; et les doux accords de la harpe semblent +traduire dans le divin langage et les pensers amoureux de la tendre +Lydie, et les beaux discours du sage de Sunium, le fils des Muses. Toute +la poésie humaine serait dans ce tableau, si le peintre n'avait oublié, +au milieu de sa sereine conception, Rosalinde la Folle, et Jacques le +Mélancolique, l'une aimant à rire au milieu des bois, l'autre à pleurer +dans les fontaines. La comédie de Shakespeare ne devait-elle pas avoir +place pourtant dans les îles heureuses? + +Mais que veulent, sur le second plan, ces bateaux à vapeur et ce +télégraphe? Nous nous épuisions en conjectures, sans pouvoir deviner, +lorsqu'un peintre nous donna l'explication suivante: «Les bateaux à +vapeur sont là pour indiquer que les heureux habitants de ces bosquets +ne sont point condamnés, comme feue Calypso, à rester toujours dans la +même île, sous les mêmes ombrages, mais peuvent à leur gré visiter tous +les rivages de l'archipel fortuné.--Quant au télégraphe, il sert +apparemment aux correspondances amoureuses.»--Il importe de remarquer, à +cette occasion, que la race des peintres est abusivement allégorique; +Lessing, interdisant l'allégorie aux poètes, la permettait aux peintres, +sous le prétexte qu'ils en avaient besoin; sans doute elle leur est +nécessaire quand il s'agit de peindre au front d'un monument dame +Prudence ou demoiselle Perspicacité; mais ne devrait-elle pas être +laissée de côté lorsque le peintre veut être poète; et, en s'adressant +au coeur, est-il fort adroit de le distraire de son émotion, de son +attendrissement par des rébus et des logogriphes? + +Nous ne répéterons pas, d'ailleurs, toutes les critiques que nous avons +entendu faire à la brillante composition de M. Papety; la plupart de ces +reproches nous ont paru trop peu fondés ou trop légers pour qu'il soit +même nécessaire de les réfuter. Il est pourtant vrai de dire que, malgré +la disposition harmonieuse des groupes et des figures, le tableau laisse +à désirer sous le rapport de la beauté d'ensemble. On sait que M. Papety +a travaillé cinq ans à cette toile; peut-être n'a-t-il conçu que +successivement les détails de la composition. A chaque jour a suffi sa +fantaisie; hier le peintre imagina ce couple amoureux qui cause parmi +les fleurs, aujourd'hui il crée cette belle figure de la Méditation qui, +les yeux au ciel et un livre sur ses genoux, porte empreintes sur son +visage la sérénité de son coeur et la beauté de son esprit; comme Goethe +dans _Faust_, le peintre a voulu tout mettre dans son rêve de bonheur, +et, jusqu'au dernier moment, il s'est demande: N'y manque-t-il rien +encore? De là vient que toutes ces figures, que tous ces groupes ne +semblent liés que par la paix commune de leurs regards et de leurs +attitudes, par la douceur des airs que tous ils respirent, par la beauté +de cette lumière dont les flots viennent les baigner également. Non, ce +n'est point là un tableau fouriériste, comme quelques-uns le disaient; +tous ces gens-ci s'occupent trop de leur jouissance individuelle, pour +être de vrais phalanstériens; à les voir si peu soucieux les uns des +autres, si repliés sur leurs propres sensations, on ne peut s'empêcher +de trouver leur bonheur un peu égoïste; ils nous rappellent de loin ces +fakirs béats, qui regardent exclusivement leurs nombrils, et y trouvent +la félicité suprême.--Ce n'est certainement pas ainsi que Virgile, et +après lui Fénelon, peignirent le bonheur des élus dans les champs +élyséens. + +_M. Henri Lehmann._--Le prophète Jérémie est enchaîné sur une pierre, +comme le Titan sur le Caucase; se soulevant à demi sur ses deux mains +chargées de fers, il dicte ses effroyables prédictions au jeune Barne, +accroupi mollement à sa gauche: «Un vent brûlant souffle dans la route +du désert vers la ville de mon peuple.... Malheur à nous! car nous +sommes détruits. Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu +sois sauvée!...» Derrière le prophète se tient l'ange inspirateur, les +bras étendus, montrant d'une main Jérusalem, et de l'autre appelant le +nuage sombre qui le suit: + + «La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir, + Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir, + Morne comme un été stérile. + On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit, + Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit + De l'embrasement d'une ville.» + +Le nuage accourt, déjà les ténèbres noircissent l'extrémité des ailes de +l'ange, et le visage du prophète semble s'assombrir encore: «Jérusalem, +nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée.... Malheur à +nous, car nous sommes détruits....» Le vent de l'orage précède la nuée, +et les draperies de l'ange sont toutes frémissantes. Au fond du tableau, +un entassement de collines, et les murailles bibliques. + +Jamais, à notre sens, M. H. Lehmann ne s'est élevé aussi haut; quelque +excellentes que fussent déjà ses compositions de _Tobie_ et de _la Fille +de Jephté_, le peintre a prouvé qu'il pouvait mieux encore; il a +victorieusement démenti ce critique qui lui disait, il y a trois ans: +«Vous vous êtes vidé d'un seul coup dans votre tableau de la _Fille de +Jephté_.» La façon de M. H. Lehmann est devenue plus vigoureuse et plus +sévère; son _Jérémie_ est un vrai chef-d'oeuvre, s'il est juste de dire +que la perfection de l'art réside dans la force contenue et la +modération de la puissance. M. H. Lehmann sait d'ailleurs, comme les +maîtres, allier la correction, le goût et l'élégance à l'énergie du +pinceau, à la vigueur de l'exécution; et jamais la grandeur de +l'ensemble ne lui fait sacrifier les détails. Aussi n'oserons-nous que +lui proposer quelques doutes qui nous sont venus vis-à-vis de son +admirable toile: la chevelure de l'ange n'est-elle as un peu compacte, +un peu verte? les tons du ciel sont-ils bien assez chauds pour +contraster avec la sombre nuée? + +[Illustration: (Deuxième Vue du Salon carre.)] + + 1068 Jeanne d'Arc faisant son entrée à Orléans, par Scheffer. + 773 La Cène, par Leloir. + 288 La Vierge au sépulcre, par Coutel. + 1889 Saint Paul en prison baptise le geôlier et sa famille, par Yvon. + 104 Un Ravin, paysage, par Buttura. + 362 Portrait de madame la comtesse de la G..., par Drolling. + 170 Le chancelier de l'Hôpital par Caminade. + 281 La vision de saint Hubert, par Vinchon. + 1179 Achille de Harlay, par Vinchon. + 1069 Portrait de S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans, par Scheffer. + 1107 Juda et Thamar, par Horace Vernet. + 101 Portrait de M. de Gisors, architecte du palais de la + chambre des Pairs par Blondel. + 78 Souvenir des environs de Sorrenti, paysage, par Bertin. + 1019 Portrait de M. Dominique M.... statuaire, par Rouillard. + 1102 Jeune pâtre de la campagne de Rome, par Ségur. + +_M. Horace Vernet._--Encore un sujet biblique: _Juda et Thamar_. En +vérité, la peinture prouve bien que la _Bible_ est le plus beau livre +que les hommes aient jamais écrit: «On est toujours convenu,» disait le +fameux comte de Caylus, «que plus un poëme fournissait d'images et +d'actions, plus il avait de supériorité en poésie. Cette réflexion +m'avait conduit à penser que le calcul des différents tableaux +qu'offrent les poèmes pouvait servir à comparer le mérite respectif des +poèmes et des poètes.»--Sous ce rapport, la _Bible_ est certainement +plus riche encore que l'_Iliade_. + +Juda présente un collier à Thamar, qui se voile à demi la figure; +derrière ces deux personnages, un chameau richement équipé; à l'angle +gauche, une touffe de lauriers-roses.--On retrouve dans cette +composition la merveilleuse facilité, la riche exécution de M. H. +Vernet; le costume de Juda surtout présente une étude d'étoffes +remarquable; cependant il nous semble que l'esprit biblique fait un peu +défaut; on dirait que dans son voyage en Orient, M. Horace Vernet s'est +préoccupé plutôt du costume, de l'équipement des hommes et des chevaux, +que du caractère des visages et de la nature: ainsi on avait déjà +reproché à son tableau biblique d'Éliézer et de Rébecca, de n'avoir pas +une expression assez franchement juive. Ce que nous croyons pouvoir +blâmer aujourd'hui dans la nouvelle composition de l'illustre peintre, +c'est le frais paysage qui entoure Juda et Thamar; le ciel a une pâleur +presque froide, et les plantes sont vertes comme par une matinée de +printemps, ou comme si l'on venait de les arroser. + +_M. E.-F. Buttura._--Un ravin, paysage historique.--La poésie et la +prose de nos jours s'épuisent à décrire; nos plus grands romanciers sont +à la fois des paysagistes distingués; _pictura poesis_, disait Horace; +aujourd'hui, nous disons volontiers: _poesis pictura_, sur la foi de +Montesquieu. Et pourtant, quelques belles vallées, quelques riantes +campagnes que nous aient faites nos grands écrivains, nous ne pouvons, +en face d'un tableau, nous défendre de reconnaître la stérilité et +l'impuissance de la description écrite. Quel pacte eût jamais peint aux +veux, comme l'a fait M. Buttura, cette étroite et profonde vallée, +resserrée à droite par des rochers, qui se relèvent encore dans le fond +du tableau, au-dessus de la cime des bois, cet aspect d'automne, ces +arbres déjà rougis, ces nuages ardoisés, qui se roulent sur eux-mêmes, +comme à la suite d'un violent orage, ces ombres du soir qui remplissent +déjà tout le fond de la vallée: + + «Majoresque cadunt altis de montibus umbrae, » + +tandis qu'un dernier rayon de soleil vient illuminer obliquement le +sommet des grands arbres? Il y a dans ce tableau le sentiment sérieux +d'une nature vigoureuse, idéalisée plutôt par les effets de lumière et +l'harmonieuse disposition des contours, que par un choix de détails +singuliers et ingénieux. Peindre ainsi la nature, c'est l'avoir regardée +sans travail d'imagination, l'avoir vue trop belle pour vouloir lui +ajouter encore des embellissements; il faut en même temps que l'on se +soit dérobé par le sentiment du coeur à la servitude des détails, et +qu'on ait désiré faire le portrait de cette vallée, non pas pour que les +moineaux pussent s'y tromper, mais bien pour retrouver soi-même dans +cette peinture l'émotion que l'on avait ressentie devant ce simple et +beau spectacle, _the modesty of nature_, comme dit Shakespeare. + + «Douce mélancolie! aimable mensongère, + Des antres des forêts déesse tutélaire, + Qui vient d'une insensible et charmante langueur, + Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur, + Quand sorti vers le soir des grottes reculées, + Il s'égaie à pas lents au penchant des vallées, + Et voit des derniers feux le ciel se colorer, + Et sur les monts lointains un beau jour expirer.» + +André Chénier se promenant le soir dans la profonde vallée, ne pensait +guère aux temples grecs. Pourquoi donc M. Buttura a-t-il imaginé de +gâter le fond de son tableau par le profil d'un semblable monument? +Serait-ce une lointaine influence de Berlin? + +_M. Bidault._--Nous avions, dans un premier article, appelé l'attention +publique sur le nº 89, qui recèle un paysage de M. Bidault, membre du +jury d'examen. Nous devons signaler encore plus expressément le nº 88: +_Vue de la Vallée d'Enfer, à Subiaco_. Celui-là, il faut le voir pour le +croire. En 1840, M. Théophile Gautier, critique souvent fort peu +révérencieux, comme chacun sait, disait des paysages de M. Bidault: «On +n'en voudrait pas pour devant de cheminée dans une auberge de village.» +Et, cependant, ils sont reçus à l'unanimité, et, qui plus est, on leur +fait l'honneur du salon carré. Ce sont des moutons qui défilent sur un +pont, tandis que de grands arbres maigres, ou plutôt de grands brins de +balais, défilent du même pas, et parallèlement sur la rive. Ils s'en +vont, en vérité, ils s'en vont l'un derrière l'autre, et vous penseriez +être en voiture à voir ainsi marcher ces pauvres arbres. Nous croyons +d'ailleurs pouvoir certifier que ces arbres sont entièrement inédits, et +ne croissent qu'à Subiaco, dans la vallée d'Enfer. Les botanistes +devront analyser scrupuleusement ces étranges phénomènes, que nous +n'avions encore jamais rencontrés, si ce n'est peut-être dans le poëme +des _Saisons_, de Saint-Lambert, et dans les vignettes des livres +d'éducation. + + «N'en riez point, Félix, il sera votre juge.» + +_M. Isabey._--«Vue du port de Boulogne, prise de la mer.» Ce titre est +fallacieux, méfiez-vous-en; il y a là une anacoluthe manifeste; le +livret devait dire: «Vue de la mer, prise du port de Boulogne.» M. +Isabey n'a jamais fait de véritables marines, mais seulement des +panoramas nautiques; il n'a point étudié la vague elle-même, prise +absolument, comme fait M. Gudin; aussi n'a-t-il jamais peint de vagues, +mais seulement de l'eau de mer; il lui manque le sentiment de _Valtum +mare_; ses flots supposent toujours une côte voisine; M. Gudin nous +donnerait, s'il voulait, dans une cuvette la profondeur et l'immensité +du grand Océan; M. Isabey prendrait une toile de cent pieds carrés sans +pouvoir nous faire quitter la rade; nous serions toujours en vue du +phare. + +A droite, une jetée avec un mule,--un bateau à vapeur traînant trois +canots à la remorque;--sur le premier plan, une barque, encombrée de +poissons, de barils et de cordages;--au fond, la ville et le port;--à +gauche, des rochers.--On retrouve dans cette marine les qualités +habituelles de M. Isabey: la richesse de la fantaisie, les tours de +force du pinceau, l'esprit, je dirai presque le comique des détails, le +mouvement et le vent; mais son ciel est lourd, uniformément gris, clair +sans soleil; ses eaux manquent de transparence; enfin ses nuages ne +marchent pas, ils occupent le haut du tableau, mais y demeurent +stagnants. Aujourd'hui, les peintres de marines semblent s'inquiéter +fort peu des nuages, dont Joseph Vernet a fait de si admirables études; +M. Le Poillevin, pour éviter la difficulté, les rejette à l'horizon, +au-dessus des terres, sous forme de flocons.--Nous reprocherons, en +outre, à M. Isabey de peindre tout de la même façon, et presque de la +même couleur, les hommes et les morues, les barils et les vagues; +l'encombrement de sa barque est voisin de la confusion; l'ordre est +entièrement sacrifié au mouvement, ce qui, d'après les lois de +l'esthétique, est un défaut grave.--Les barques de M. Isabey nous +semblent aussi avoir une exagération de délabrement; ce n'est pas que +nous regrettions dans ses tableaux les navires neufs et coquets de M. +Morel Fatio; mais, en vérité, ses carcasses sont si vieilles et si +décousues, qu'elles doivent vraisemblablement faire eau de toutes parts. + +_M. Henri Scheffer.--Entrée de Jeanne d'Arc dans la ville +d'Orléans._--Ce qui distingue surtout le talent de M. H. Scheffer, c'est +la douceur d'expression et la délicatesse de sentiment: il vise à la +simplicité gracieuse, ne s'exalte, ne se passionne jamais, se gardant +bien de se hasarder dans les attitudes difficiles, dans les poses +hardies et vigoureuses; toujours des figures droites, ne sachant ni +pencher la tête, ni même lever les yeux, ayant l'air enfin de poser +devant les spectateurs. Un homme d'esprit demandait un jour comment, +dans un tableau de M. H. Scheffer, David pourrait regarder Goliath. +Certainement David ne lèverait pas la tête, et Goliath se baisserait +encore moins. + +L'entrée de Jeanne d'Arc à Orléans est bien peu triomphale; personne +vraiment n'y triomphe; les moines qui ouvrent la marche avec croix et +bannières, ont l'air fort tranquille, comme s'il s'agissait d'une simple +procession après vêpres; la foule qui s'agenouille à gauche ne se +réjouit pas non plus d'une façon bien remarquable: toutes ces figures +sont animées d'un sentiment pieux et délicat; elles paraissent +s'attendrir, mais sans qu'on sache trop pourquoi; elles ne regarderaient +pas autrement Jeanne marchant au bûcher. La simplicité exagérée des +draperies semble aplatir encore les figures, et immobiliser davantage +cette scène, qui pèche déjà par le défaut d'action. Quant à la Pucelle +elle-même, elle ne triomphe pas non plus, c'est Dieu qui la fait +triompher. Sa tête, sans être belle ni grande, a cependant une +expression remarquable de sainteté et de foi chrétienne; on y lit cette +secrète tristesse qui troublait le coeur de Jeanne au milieu de ses +éclatantes victoires, l'avertissant que les jours de sa jeunesse +seraient courts, et qu'après la gloire viendrait la passion. C'est ainsi +que Schiller, que M. Michelet nous ont dépeint la Pucelle, conservant +tous deux à la sainte victorieuse la tendresse mélancolique de la jeune +fille. Chapelain, au contraire, en a fait une robuste virago, une fière +Clorinde, qui ne rêve que plaies et bosses, et fronce toujours le +sourcil. (Voir ce terrible portrait sur les enseignes de boutique.) + +_M. Robert Fleury.--Charles-Quint ramasse le pinceau du Titien._--Nous +préférons de beaucoup les premières toiles de M. Robert Fleury, son +_Benvenuto_ et son _Inquisition_ de l'an dernier: la couleur du nouveau +tableau nous semble terreuse et bistrée, les contours sont secs, les +figures manquent d'expression; celle du Titien est d'une dureté +désagréable. M. Robert Fleury a habillé de rouge le peintre vénitien, et +les gens bien informés ou sagaces prétendent que c'est là une allégorie +pour désigner que le Titien est un coloriste; de même ce peintre naïf du +_Vicaire de Wakefield_ avait imaginé de peindre les sept Flamborough +avec sept oranges, pour signifier qu'ils aimaient beaucoup ce fruit, et +en mangeaient volontiers. + +_M. Adolphe Leleux.--Chansons à la porte d'une posada_ (Navarre).--M. +Leleux, indépendamment de ses qualités d'exécution, nous paraît avoir +une haute intelligence des conditions esthétiques de l'art; amant de la +nature simple, il sait dans cette simplicité même, choisir le côté +pittoresque, agréable; saisir, si l'on peut ainsi parler, l'idéal de la +réalité même; il ne se consumera pas sur les brins de paille d'un vieux +tabouret; il n'ira pas s'épuiser à copier servilement les mains et les +pieds d'un ramoneur, pour arriver enfin à une vérité qui soulève le +coeur; mais il s'arrêtera volontiers sur le seuil d'une chaumière +bretonne, sur les marches d'une posada navarraise; il attendra qu'un +rayon de soleil vienne égayer les figures et les costumes, que la +cornemuse ou la mandoline fasse sourire les yeux des jeunes paysannes, +ou soupirer leur coeur sous les corsets rouges. Il n'y a point là de +prétentions bucoliques; c'est une nature naïve peinte naïvement, qui, +grâce à Dieu, ne rappelle ni les bergers pomponnés de l'Idylle, ni les +sots villageois de l'Opéra-Comique. + +On a reproché cette année à M. Leleux d'avoir transporté en Navarre le +ciel, le terrain et presque le costume breton; heureusement que les +cigarettes et les mandolines sont là pour sauver la couleur locale; +fussent-ils, d'ailleurs, des Bas-Bretons pur sang, ces Navarrais n'en +seraient pas moins groupés d'une façon charmante, peints avec une +netteté, une franchise, une gaieté vraiment admirables. + +_M. Belloc._--Portrait d'homme.--Henri Heine partageait en deux classes +bien distinctes les peintres de portraits: «Les uns, disait-il, ont le +merveilleux talent de saisir et de rendre ceux des traits qui peuvent +donner même au spectateur étranger l'idée exacte de l'individu +représenté, de telle sorte qu'il comprend aussitôt le caractère de +figure de l'original inconnu, au point de le reconnaître tout de suite, +s'il vient à le rencontrer... C'est ce rapport immédiat qui nous +garantit immanquablement la ressemblance avec les originaux morts.--Nous +trouvons la seconde manière de peindre le portrait, particulièrement +chez les Anglais et les Français, qui n'ont en vue que cette possibilité +facile de faire reconnaître l'homme que déjà nous connaissons bien. Ces +peintres ne travaillent positivement qu'au profit du souvenir. Ils sont +chers surtout, aux parents bien appris et aux tendres époux qui nous +montrent après dîner leurs portraits.»--Le portrait de M. Belloc dément +à coup sûr la spirituelle inculpation du critique allemand, et m. H +Heine lui-même lui ferait l'honneur de sa première classe. + +Nous regrettons que l'espace nous manque pour examiner ainsi en détail +plusieurs autres tableaux du _salon carré_; au moins citerons-nous avec +éloge le _Jésus-Christ_ de M. Lestang-Parade, le _Christophe Colomb_ de +M. Colin, la _Levée du Siège de Malte_ de M. Larivière, enfin, la +_Guirlande de Fleurs_ de M. Saint-Jean. + + + + +Le Rat amoureux. + +CONTE + +[Illustration.] + +Par une belle journée du mois d'août, après six ou sept heures de chasse +dans cette campagne du Maine, tellement entrecoupée de haies et de +fossés qu'il en faut prendre pour ainsi dire chaque arpent à l'assaut, +M. de *** entra chez un de ses métayers pour s'y reposer quelques +instants. Il but une grande tasse de lait frais, et se retira dans une +chambre presque nue où couchaient les enfants de la ferme. Là, il se +jeta sans façon sur de la paille fraîchement étalée, pour goûter un bon +et lourd sommeil d'homme fatigué. + +Je ne sais depuis combien de temps il dormait, lorsqu'il se sentit la +cuisse gauche fouillée comme par un museau d'animal, et sur ses guêtres +de cuir comme un grattement de dents et de griffes. Il supporte d'abord +ce froissement désagréable avec cette apathie somnolente, cette +indécision de l'engourdissement qui ne nous laisse rien percevoir de +clair et d'intelligible. Mais le contact devint plus pressant, plus +répété, plus sensible; il se réveilla brusquement, en jetant avec +vivacité la main à l'endroit lésé; il trouva, avec une certaine peur +mêlée de dégoût, qu'il tenait un gros rat. La bête, surprise dans son +opération de rongement, chercha d'abord à mordre la main qui l'avait +saisi; mais M. de *** le serrait par le milieu du dos et lui pressant +les flancs d'un poignet de fer; il lui ôtait presque la faculté de +respirer. Le rat essaya donc vainement de se débattre et d'échapper à +l'étau qui menaçait de l'étouffer. Mais voyant que son ennemi se +préparait à l'écraser du pied, il eut recours à un moyen assez peu +ordinaire. + +Il parla. + +«Je vois bien, dit-il, que je ne suis pas le plus fort, et je cède. Je +renonce sincèrement à toute entreprise sur le cuir de votre équipement +et le tissu de votre peau, et si vous voulez m'accorder la vie, je +m'engage à vous raconter mon histoire. Elle est courte, mais assez riche +en expérience, pour un rat. Acceptez-vous? Décidez vite: vie ou mort, ne +me faites pas attendre.» + +M. de *** ne s'étonnait de rien; il avait lu d'ailleurs beaucoup de +contes fantastiques, et il répondit au rat: «Mon cher, quoique votre +demande ressemble beaucoup à certains passages des _Mille et une Nuits_, +elle m'agrée. Je ne m'inquiète pas du plagiat. Mais, avant de commencer +votre histoire, veuillez, au préalable, résoudre bravement cette +question: Avez-vous une âme? + +--Monsieur, dit le rat en se rengorgeant, je pourrais vous demander +aussi: Avez-vous une âme? Plusieurs philosophes ratapolitains +s'accordent à en refuser une à l'espèce, humaine. Mais, pour la nôtre, +ils l'ont démontrée par une infinité de beaux arguments; et si vous me +faisiez périr en ce moment, je ne crains pas d'être anéanti: à la barbe +de vos cartésiens, je m'en irais dans l'autre monde chercher la +récompense des justes rats. + +M. de *** se le tint pour dit, voyant que cette pauvre créature s'en +faisait une affaire d'amour-propre; et, satisfait d'avoir appris que les +rats avaient aussi leur psyché, il prêta l'oreille au récit du +quadrupède. + +Après cette courte digression, qui paraîtra inutile à beaucoup de gens, +mais que M. de *** se donna uniquement pour satisfaction (car il était +un peu philosophe), le rat commença en ces termes: + +«J'ai beaucoup voyagé, monsieur, et tel que vous me voyez ici, près de +Laval, sur les confins de la Bretagne, je suis frais arrivé de +Constantinople. + +--Ah! ah! dit M. de ***, c'est assez à la mode de parler de +Constantinople. Les minarets de Stamboul ont défrayé bien des phrases. +Je suis curieux de les regarder, mon cher, à travers vos yeux. + +--Oh! monsieur, je vous fais grâce des tutedzhinns, du ciel bleu, de la +grande mer, des kiosks, des djoubés, des campalores, et de toute espèce +de couleur locale. Je ne suis ni poète, ni orientaliste, ni écrivain +d'aucune sorte de lettres; je ne suis que philosophe, partant, +n'attendez pas de style. » + +Il reprit, assez satisfait de sa tirade: + +«Oui, monsieur, frais arrivé de Constantinople, et de retour, pour n'en +plus sortir, dans mon trou natal. Nous autres rats, nous avons comme les +hommes la fureur des voyages et le mal du pays. L'une m'a fait partir et +l'autre revenir; la vieillesse me fera rester. Un beau jour, j'étais +jeune alors, toutes mes études terminées, tous mes degrés pris jusqu'au +doctorat inclusivement, je résolus de voir du pays. La Hollande m'attira +d'abord, à cause de la réputation de ses fromages; mais si la chère y +est bonne, on nous y a voué une haine implacable: je partis pour les +bords du Rhin. Il y a là de vieux châteaux féodaux où je pris logement; +ce sont de vraies seigneuries pour les rats, tant ils offrent de sûrs +asiles. Enfin, poussé par mon humeur nomade, après un séjour de quelques +mois dans un couvent autrichien, je me rendis à Constantinople. + +« D'abord, ma foi, comme le grand nombre des touristes, curieux +observateur des auberges, je pris mauvaise opinion du pays, parce que je +n'y mangeais pas bien; mais, à force de parcourir en tous sens les +souterrains de la cité turque, je découvris le merveilleux éden des +rats, le terrestre paradis, où je serais peut-être encore, malgré le mal +du pays dont je me targuais tout à l'heure si sentimentalement, sans +l'influence mauvaise de ma destinée. Figurez-vous, monsieur, un vaste +palais, percé de mille corridors, commodément pourvu d'innombrables +cellules, et aboutissant par toutes ses issues à un puits fermé d'une +grosse pierre, et qui s'ouvrait dans les jardins du sérail. Peu de jours +après mon entrée dans cette demeure de promission, un bruit se fait +entendre à l'ouverture du puits; tout d'un coup la pierre se lève, et un +grand jour inonde l'obscurité de nos cellules: du plus profond de leurs +retraites, éveillés ou endormis, debout ou couchés, avertis comme par un +sûr instinct, tous les rats se mettent au galop, et se précipitent vers +la lumière. Je les suis sans savoir où; et, arrivé au rond-point du +puits, je vois descendre, soutenue par des cordes, une belle créature +blanche comme du lait, fraîche, rosée, grasse à point, excellente à +manger. Tous mes confrères se jettent dessus, je les imite, et nous +mordons, et nous déchirons, et nous mangeons, et nous buvons. On retire +la belle victime, à demi morte, de la même façon qu'on nous l'avait +amenée, et nous rentrons dans nos cellules pour faire la digestion. + +«Ils appellent cela, en Turquie, faire un exemple. Si vous voulez me +permettre une petite réflexion, en ma qualité de philosophe, je +remarquerai que c'est aussi à titre d'exemple que vos législateurs +exaltent et maintiennent la guillotine. Je n'empiéterai pas sur les +droits de vos statisticiens, en recherchant combien de crimes ont été +détournés par l'exemple de la guillotine, mais je puis certifier, par +mon expérience, que l'exemple du puits aux rats ne profitait à personne. +Destiné à terrifier les femmes de Sa Hautesse qui se sentiraient une +velléité d'être infidèles, il ne corrigeait nullement ces dames. Tâtez +mon ventre, raisonnez par analogie, et faites un discours contre la +peine de mort. Je retiens une place dans ses notes. + +«Cela dit, je reviens à mon sujet. Quand j'eus goûté la chair mollette, +blanchette et succulente d'une douzaine de sultanes, mon estomac bien +repu laissa plus de loisir à ma sensibilité. J'ai toujours été +philanthrope. Je me sentis des remords; je suis sûr que le bourreau n'en +ressentit jamais autant. J'avais beau me dire qu'après tout c'était de +bonne prise, que vous mangiez bien d'autres animaux, et que je pouvais, +en toute conscience, me venger sur vous; le cosmopolitisme commence à +s'infiltrer dans Ratapolis, et je ne parvenais pas à étouffer le cri du +sang versé. + +« Puis, car je dois tout dire, ce qui vous montrera bien la faiblesse +des philosophes,--avez-vous entendu parler de l'histoire mythologique de +la belle Léda et de son cygne? Le bruit en est descendu jusqu'à nous, et +je vous assure que ce n'est pas une fable.--Toutes ces beautés, qui +n'avaient d'abord offert à ma voracité que de délicieux comestibles, +finirent par me toucher le coeur et les yeux.--Mesdames les humaines +nous traitent avec trop de sans-façon; que diable! nous avons un coeur. +Je sentis de nouveaux sentiments s'agiter en moi; j'oubliai jusqu'aux +heures des repas, qui seules avaient répandu quelque charme sur ma vie. +La nuit, dans mes rêves, toutes ces magnifiques Géorgiennes et +Circassiennes, ces épaules blanches, ces yeux et ces cheveux tout noirs, +se présentaient à moi pour enivrer mes sens. Puis le sang qui les +tachait, les plaies que ma dent y avait ouvertes, s'étalaient comme +autant de muets vengeurs et de silencieuses exécrations de ma barbarie. +Alors je quittais mon trou, et, couvert de sueur, je courais le long des +corridors, rongeant les pierres, murmurant des mots confus, et sentant +dans le creux de mon estomac tous les borborygmes de la passion +malheureuse. » + +Le gros rat suait encore à décrire son martyre amoureux. + +«Bien! bien! dit M. de ***, voilà qui est tout à fait bien. M. chose, +qui a un style à mille facettes, ne dirait pas mieux. Vous donnez donc +aussi, chez les rats, dans le pathétique et le psychologique? + +--Pourquoi pas?» dit le rat. Et il continua. «Ces dispositions, je les +combattis longtemps, oh! bien longtemps. Je sentais,--voyez-vous,--que +c'était une lutte à mort que j'allais engager contre la société qui +m'avait accueilli, et je reculais devant cette détermination extrême. +Enfin l'héroïsme l'emporta dans mon coeur, et après m'être battu les +flancs, je résolus de me dévouer au salut de la première sultane qui +tomberait parmi nous. + +« Je mangeai pourtant encore ma part de deux ou trois; mais cela ne fit +que m'affermir dans mon projet, et à la quatrième, je me grandis de +toute la hauteur d'un dévouement, de toutes les coudées de la pure +passion; je devins gigantesque. + +« On nous descendit une jeune fille de douze ans à peine. L'amande de +ses yeux, à demi cachée sous le voile de sa paupière, la draperie +d'ébène que sa chevelure jetait sur ses épaules, l'abandon plein +d'effroi qui détendait au hasard les muscles délicats de ce beau corps, +tout en elle enflamma mon amour, décida mon courage. Aussitôt qu'elle +fut à la portée de mes confrères, je me plaçai sur son coeur, dont je +sentais les battements comprimés par la crainte; et là, sur ce champ de +bataille qui m'inspirait encore, loin de me mettre à la curée, comme +d'habitude, je montrai les crocs à mes amis, et je leur dis qu'ils me +tueraient plutôt que de toucher à ma sultane. + +La stupéfaction suspendit un instant leur rage carnivore. Ils me +regardèrent avec des yeux où l'étonnement effaçait presque la colère; +puis enfin, sentant bien toute mon impuissance, que mon audace leur +avait fait oublier un instant, ils se jetèrent comme de plus belle sur +leur proie, sans s'inquiéter autrement de ma chevalerie. Je me ruai +alors sur leur bataillon, seul contre tous, mais animé par l'amour, +tandis qu'ils ne l'étaient que par la voracité. Je déchirai l'oeil à +celui-ci, j'entamai la tête à celui-là; qui perdit une patte; qui, un +morceau de son râble; qui, sa queue. Je fis des prodiges; j'étais +sublime; mais la gourmandise fut plus forte que l'amour. Le poil tout +arraché, les oreilles en lambeaux, je ne reculais pas, quand on enleva, +selon la coutume, la sultane couverte de blessures, malgré mon courage; +et comme j'étais revenu sur mon premier terrain, je fus ainsi emporté +avec elle. + +« A peine fus-je au grand jour et dans le jardin, que je m'empressai +d'échapper au kislar-aga, qui voulait me rejeter dans le puits, où +j'aurais été infailliblement dévoré, et je me cachai dans le premier +trou qui s'offrit. Dès que la nuit vint, je me mis en quête de ma +sultane; je me hasardai dans les dortoirs du sérail, je parcourus tous +les appartements sans la rencontrer, et, le désespoir dans le coeur, je +fus me promener sur le rivage de la mer. + +«Rien n'est favorable aux sombres pensers comme le bruit des flots, +l'immensité de la vague... + +--Je vous y prends, dit M. de ***; vous parlez, de la grande mer. + +--Laissez-moi finir ma période, s'écria le rat impatienté. Un peu de +poésie ne nuit pas, et vous en aurez: j'en fais tout comme un autre. + +«Le bruit des flots, l'immensité de la vague, et ce je ne sais quoi de +terrible qui s'écrie dans l'obscurité du nocturne azur; mes soupirs se +mêlaient, avec une harmonie lugubre, aux sifflements du vent qui venait +frapper les murs du sérail, et à l'incommensurable voix des ondes qui +gémissait comme une troupe infinie d'enfants. J'allais, pauvre proscrit, +l'oreille en sang, l'estomac vide, pensant à la société qui me +repoussait, à ma bien-aimée perdue; je songeais à ces temps paisibles où +mon existence se renfermait dans deux mots: manger! digérer!!! et je +m'écriais sur la grève: Vivais-je alors? vivais-je? Et une voix de mon +coeur me répondait: Non! c'est d'aujourd'hui que tu vis! c'est +d'aujourd'hui seulement que tu es rat, puisque seulement d'aujourd'hui +la passion te couronne de son auréole, auréole brûlante, auréole +composée d'autant d'ingrédients que la foudre de Jupiter; mais sainte, +mais étoilée, mais resplendissante, mais pyramidale auréole, sans +laquelle, hommes ou rats, toute la nature, rien n'existe vraiment. + +«Je m'épanchais ainsi, quand mon nez heurta quelque chose de satiné, de +doux, mais de froid comme la mort: c'était le cadavre de ma sultane. Le +grand-seigneur l'avait fait jeter à la mer, et la mer me la rendait. Je +me précipitai sur elle, je la dévorai de baisers, je l'inondai de +larmes, je voulais mourir près d'elle; mais je ne sais quel lâche amour +de la vie me retint, et je m'arrachai de ces lieux. Je me retournai +plusieurs fois; enfin elle fut à jamais perdue pour moi... + +« Un de vos philosophes confesse qu'en pleurant la mort d'un ami, il +songea pourtant qu'il hériterait d'un bel habit noir fort à sa +convenance. Vous avouerai-je aussi mon infamie! A peine avais-je fait +quelques cent pas, que, la faim me pressant avec force, je songeai que +j'aurais bien pu prendre un morceau de ma sultane. Je n'en aurais tondu +que la largeur de ma langue! quel grand mal! Mais j'eus honte de me +trouver si bas, après m'être élevé si haut, et l'amour-propre me +condamna au jeûne. + +« Je partis. Quelque viande que je rencontrai sur mon chemin servit à me +refaire. J'étais déjà aux portes de Vienne, quand je fus rejoint par un +des rats du puits. Je me mis d'abord en défense, croyant qu'il allait +m'attaquer; mais le malheur l'avait aussi atteint, et c'est un niveau +qui égalise tout. Le sultan, débarrassé des janissaires, avait commencé +de réformer son empire. La férocité de la justice du sérail avait la +première attiré son attention, et il l'avait abolie. De là, grande +douleur au puits des rats. Ils complotèrent d'abord de dévorer le sultan +dans son lit; puis voyant à cette entreprise trop d'impossibilités et de +danger, la nation se débanda, et chacun fut de son côté chercher +fortune. L'exilé du puits exhalait une rage aveugle contre le sultan. +Otez la charogne au corbeau, au bourreau la guillotine, vous verrez ce +qu'ils diront. Je l'écoutais à peine, pleurant le destin de ma pauvre +sultane, qu'un retard de quelques jours aurait sauvée. Nous nous +séparâmes bientôt, et, sans autres aventures, je suis revenu dans le +Maine pour que vous me donniez la vie. + +--Vous n'êtes point un rat ordinaire, dit M. de ***, quand le conteur +eut fini. Mon métayer mettra chaque jour un morceau de viande, au bord +de votre trou; c'est la rente viagère que je vous accorde. Allez en +paix, mon cher; Dieu vous tire de la griffe des chats comme il vous a +tiré de la mienne.» + +A. S. + + + + +Industrie. + +DES CLAVIERS TYPOGRAPHIQUES. + +L'emploi d'organes mécaniques fonctionnant avec régularité dans une +foule d'opérations matérielles exécutées naguère encore par la main de +l'homme, est le caractère le plus saillant des tendances de l'industrie +moderne. L'introduction des machines dans les ateliers est un bienfait +qui ne mérite pas moins d'être signalé, au point de vue de la dignité +humaine, que pour les conséquences matérielles qui en résultent, +notamment dans l'économie des frais de production. Mais les difficultés +que présentent l'invention et la mise à exécution des machines +augmentent singulièrement à mesure que la part de l'intelligence de +l'ouvrier est plus nécessaire pour le diriger dans l'exercice de sa +profession. + +Tel est le cas pour l'art typographique. On sait, en effet, que le +_compositeur_ place les lettres une à une dans le _composteur_, préparé +d'avance pour la justification; et qu'au fur et à mesure de la lecture +de la _copie_ qu'il a sous les yeux, sa main va chercher les caractères +dans les compartiments ou _cassetins_ de la boîte ou _casse_, où ils +sont rangés par _sortes._. Il y a donc dans la _composition_ en +caractères mobiles deux opérations très-distinctes, la lecture et le +placement des caractères. Quoique l'une d'elles soit purement +matérielle, on conçoit toutes les difficultés qui se présentent +lorsqu'il s'agit de l'assujettir à des procédés mécaniques réguliers, +tout en se servant, pour la guider, de l'intelligence du compositeur. + +Il n'est donc pas étonnant que la curiosité publique ait été, dans ces +derniers temps, vivement excitée par l'annonce de machines +typographiques. Parmi celles-ci, il y en a trois surtout qui doivent +être citées d'une manière particulière, parce qu'elles sont livrées à +l'industrie ou à un degré de confection déjà fort avancé. + +CLAVIER DE MM. YOUNG ET DELCAMBRE.--La machine de MM. Young et Delcambre +est une machine terminée et prête à prendre place dans les ateliers. Les +inventeurs l'ont-ils montrée à plusieurs imprimeurs de Paris à l'état de +travail, on au moins fonctionnant de manière qu'on puisse en apprécier +les résultats? Elle est représentée dans notre figure 1. + +La machine à composer se compose de quatre parties principales, savoir: + +1º Un clavier horizontal portant autant de touches qu'il y a de lettres +chaque touche porte l'empreinte de la lettre qu'elle doit faire mouvoir. +A chacune correspond une tige verticale qui fait mouvoir horizontalement +un couteau placé dans un plan supérieur, pour chaque mouvement imprimé à +la touche. Les voyelles et les consonnes sont placées au milieu, les +autres lettres, accents, capitales; etc., sont disposés sur les côtés, +en rapprochant aussi du milieu les lettres les plus fines, comme le +point, la virgule, afin de diminuer la longueur de la course qu'elles +ont à faire sur le plateau dont nous parlons plus loin. + +2º Un plan supérieur, sur lequel se meuvent les couteaux dont nous +venons de parler. A gauche de chacun d'eux est une bande de cuivre +presque verticale, creusée à l'intérieur. Dans ce vide se placent les +caractères d'une sorte, posant sur leur frotterie, et composés tous du +même sens. Chaque mouvement de touche faisant mouvoir le couteau +correspondant (un peu moins épais que la lettre de la rainure voisine), +une lettre sera poussée, et celle-ci tombera par le vide qui est +pratiqué à côté de l'endroit où elle posait. + +3º Un grand plateau en cuivre incliné à 45° placé en avant du plan sur +lequel posent les caractères. Dans ce plateau sont pratiquées autant de +rainures qu'il y a de lettres, et destinées: à les recevoir quand elles +viennent de quitter leur composteur. Ces rainures se réunissant toujours +de deux en deux successivement, viennent aboutir à une rainure unique, +percée à son extrémité d'un trou par lequel vient passer la lettre pour +entrer dans le composteur. + +4º Un long composteur, commençant par un quart de cercle qui commence au +vide dont nous venons de parler. La partie circulaire est double, afin +que les lettres ne puissent tomber. Une petite roue à excentrique, +placée au-dessus du vide, et qu'un enfant ou le compositeur fait mouvoir +au moyen d'une pédale, pousse les lettres arrivées sur le composteur, et +fait avancer la composition sur la partie horizontale. A l'extrémité se +trouve un compositeur qui prend la composition, en forme des lignes +qu'il justifie, place les cadres, etc. + +Cette machine, construite avec grand soin, fonctionne assez bien. Son +mécanisme est fort simple, et, sauf quelques accidents qui arrivent à +l'entrée des lettres dans le composteur et que nous croyons possible +d'éviter, remplit bien son but de machine à composer. + +Elle est aussi remarquable par sa bonne exécution, qui lui permet +d'entrer immédiatement dans les ateliers, sans qu'il y ait trop à +redouter de dérangements et de pertes de temps, comme il arrive si +souvent dans les machines nouvelles; et l'emmagasinage des lettres est +disposé de manière à pouvoir charger la machine d'une grande quantité à +la fois, avant, ce qu'on n'avait pas encore su réaliser; enfin son prix +n'en est pas fort élevé. + +CLAVIERS MÉCANIQUES DU CAPITAINE ROSENBORG--Mes machines sont, dit leur +auteur, supérieures de tout point celles de MM. Young et Delcambre. + +MM. Young et Delcambre peuvent faire à l'heure une composition de 6.000 +caractères; le capitaine Rosenborg en peut faire une au moins de 10.000; +et la machine à distribuer, qui, par le procédé Young et Delcambre, +occupe quatre ouvrier n'en occupe qu'un seul avec le procédé Rosenborg. + +1º Machine à composer,--Le maître compositeur, assis au front de la +machine, ayant la copie devant lui, touche le clavier à mesure qu'il +lit. Le jeu des touches fait sortir de leurs cassetins les lettres +correspondantes, qui viennent se coucher sur une chaîne sans fin, +laquelle passe constamment par le milieu de la machine, de droite à +gauche. Par le mouvement de cette chaîne, les caractères, une fois +posés, seul très-promptement transportés vers le _réceptacle_, où, par +l'action d'une petite excentrique qui tourne avec une vitesse +considérable, les caractères sont rangés horizontalement, l'un au-dessus +de l'autre dans le même ordre que les touches du clavier ont été +frappées. Les lignes ainsi formées par les caractères s'ajustent sur une +partie en forme de T. Un cadran à compteur et une sonnette avertissent +le compositeur chaque fois qu'une ligne est complète. Alors il fait +tourner une petite vis qui pousse la ligne achevée au fond du +réceptacle; puis sa main droite agit sur un levier qui pousse cette +ligne dans une rainure extérieur mobile autour d'un axe. Ces opérations +s'accomplissent en moins d'une seconde. Alors l'aide-compositeur saisit +de la main gauche, comme le représente la figure 2, l'extrémité +supérieure de cette rainure, et l'ayant amenée dans une position +horizontale, il lit la ligne des caractères se tenant alors dans une +position verticale. Ayant corrigé les fautes qui ont pu se rencontrer +dans la composition, l'ouvrier, en levant un glissoir à même le fond de +la _rainure_, fait descendre tout d'un coup la ligne dans un +compartiment où il met les espaces. + +Le trait principal d'innovation de cette machine est la chaîne sans fin +sur laquelle les caractères sont déposés, et par laquelle ils sont +transportés dans le réceptacle. Les avantages de cette chaîne sont que +les caractères sont poussés en droite ligne par la chaîne sans risque de +désordre, sans danger du moindre frottement; qu'autant de lettres +pourront y être placées à la fois qu'il en peut arriver de suite dans la +série non interrompue de l'alphabet; et, dans la pratique, il y a un +grand nombre de mots et syllabes que le compositeur sait bientôt +disposer de cette manière, par un seul coup sur les touches du clavier. +Par exemple, _ad, add, ail, accent_, etc., sont des mots dont les +lettres, se suivant dans l'ordre naturel, peuvent être composées par une +seule pression sur les touches; la chaîne pousse les caractères dans +l'ordre où ils y ont été déposés, et rien ne peut troubler cet +ordre.--On peut expliquer par ces _accords_ (de lettres semblables et +composées d'un seul coup) la grande rapidité de la composition +Rosenborg. Le mot _accentuation_ contient douze lettres, et exigerait +vingt-quatre mouvements de bras chez un compositeur ordinaire; mais avec +la machine Rosenborg, le mot est composé en trois coups sur les touches: +_accentu-at-ion_. + +2º _Machine à distribuer_.--Cette machine, représentée figure 3, est +entièrement détachée de la précédente et fonctionne séparément. Après le +tirage, une portion de page ou de colonne de caractères est déposée dans +un compartiment. Les lignes sont amenées une à une de ce compartiment +dans un _chariot mobile_ par le moyen d'un glisseur à manche. Au sortir +de ce chariot, les lettres sont distribuées dans des cases +particulières. + +Une ligne de caractères ayant été amenée du compartiment dans ce +_chariot_, le distributeur saisit de la main droite le manche du +_chariot_ et le meut vers la droite. Il lit alors la ligne qui est +dessus, et ayant, de l'index de sa main gauche, levé la touche du +clavier correspondant à la lettre la plus proche sur le devant du +_chariot_, il meut ce chariot sur la gauche jusqu'à ce qu'il soit arrêté +par l'action de la touche levée. La lettre correspondante s'échappe de +la ligne, et, tombant à travers un retrait fait pour la recevoir, elle +est conduite dans sa propre case sur la planche horizontale, tandis que, +par l'action d'une petite _excentrique_ ou _came_, elle est sans cesse +poussée en avant pour faire place à la prochaine lettre qui descendra. +De cette façon, les caractères sont distribués et arrangés en lignes, +tous les _a_ dans une ligne, tous les _b_ dans une autre, etc., tout +prêts à être replacés dans leurs compartiments correspondants de la +machine à composer. Cette opération de replacement se fait par le moyen +d'un instrument qui peut à la fois enlever deux ou trois cents lettres +de la machine à distribuer, et les transporter dans la machine à +composer. + +Machines typographiques de M. Gaubert.--Ces machines ont été exécutées, +ou au moins paraissent destinées à fonctionner, au profit de +l'industrie, postérieurement à celles dont il vient d'être question. +Mais elles sont dignes d'attirer au plus haut degré l'attention de +toutes les personnes qui s'intéressent aux progrès de la mécanique +pratique; elles donnent la solution de problèmes que les devanciers de +M. Gaubert ne s'étaient même pas proposés, ou qu'ils n'avaient que +très-imparfaitement résolus; enfin elles sont dues à un de nos +compatriotes. Le lecteur concevra donc que nous entrions dans quelques +détails en ce qui concerne ces appareils. + +Nous ne pouvons mieux faire, à ce sujet, que d'emprunter textuellement à +M. Séguier le rapport qu'il a fait à l'Académie des Sciences, au nom +d'une commission dont MM. Arago, Coriolis, Piobert et Gambey faisaient +aussi partie. + +[Illustration: (Clavier typographique de MM. Young et Delcambre.)] + +«Une curieuse, nous pourrions dire une étonnante machine a été soumise à +votre examen. M. Gaubert a appelé votre attention sur son _gérotype_, +c'est-à-dire sur son appareil à trier et classer les éléments de la +typographie.................................................. +............................................................. + +« La machine qui a été soumise à vos commissaires est composée de deux +parties distinctes: trier et classer les caractères livrés pêle-mêle à +son action, les emmagasiner en quantité suffisante et proportionnée au +besoin de la composition; dans les réceptacles mobiles est la fonction +difficile de la partie que l'inventeur a nommée _distribueuse_. La +partie appelée par lui _composeuse_ est uniquement chargée de faire +revenir, suivant l'ordre déterminé par l'ouvrier compositeur et à sa +volonté, les éléments typographiques, pour les assembler rapidement et +sûrement dans une forme ou un simple composteur. Pendant cet appel et +cet arrangement tout mécanique, aucun type ne doit être exposé à perdre +la bonne position qui lui a été précédemment assignée. C'est la réunion +de ces deux organes distincts, quoique solidaires, qui constitue la +pensée mécanique conçue, réalisée et livrée à votre critique. «Le +problème vient d'être sommairement énoncé; exposons les conditions de sa +solution. + +«La _distribueuse_ doit recevoir pêle-mêle les éléments de la +composition typographique, c'est-à-dire les caractères, les signes de +ponctuation, les espaces, etc.; par une action _inintelligente_, elle +doit les isoler les uns des autres, les décoller; car nous supposons la +machine opérant sur les débris d'une forme rompue. Elle doit s'exercer +sur chaque type séparément, s'assurer de prime-abord s'il se présente au +classement dans une position normale, c'est-à-dire en termes +d'imprimerie, l'oeil en l'air, le pied bien tourné; elle doit ensuite le +diriger vers le réceptacle spécial qui lui est assigné; mais, comme une +composition n'est pas formée de caractères répétés en nombres égaux, il +importe que la machine puisse accumuler dans des réservoirs plus +spacieux, ou plusieurs fois reproduits, les lettres les plus fréquemment +employées. Cet emmagasinement doit être méthodique et progressif; les +caractères d'une même classe ne doivent venir remplir le second ou le +troisième réservoir de la série à laquelle ils appartiennent, qu'après +avoir complètement occupé le premier. Pour que ce travail de classement +soit vraiment utile, il faut qu'il soit rapide, sûr, par-dessus tout +économique. + +«La _distribueuse_, réduite aux proportions d'un outil auxiliaire de +l'imprimeur, ne doit occuper qu'une place restreinte dans l'imprimerie. + +«Les fonctions de la _composeuse_ consistent à restituer avec célérité +et fidélité, dans l'ordre assigné par la volonté de l'ouvrier +compositeur, les divers éléments de composition déjà classés par la +_distribueuse_. La _composeuse_ a reçu le caractère dans sa position +normale, c'est toujours dans cette situation qu'elle doit le rendre au +compositeur ou à la forme. Une page ainsi mécaniquement composée ne doit +présenter à corriger que des substitutions d'un élément à un autre dans +le cas d'un faux appel. + +« Essayons de faire comprendre, par une simple description orale, +l'ingénieuse solution à laquelle, après un long et opiniâtre travail, M. +Gaubert est enfin arrivé. + +« Imaginons des masses de caractères pris et jetés au hasard sur un plan +incliné, garni de petits canaux longitudinaux; un léger mouvement de +sassement suffit pour ébranler les caractères, ils se désunissent, se +couchent, tombent dans les canaux, les uns parallèlement à leur +direction, les autres formant avec les rigoles des angles divers. Les +premiers caractères, bien engagés dès le principe, continuent leur +descente; les autres, heurtés par leurs extrémités contre des obstacles +verticaux entre lesquels ils sont contraints à passer, prennent bientôt +une position semblable aux premiers. La superposition longitudinale, et +dans le sens des canaux, de plusieurs caractères tombés les uns sur les +autres, peut se présenter; elle doit être détruite: il suffit pour cela +de les faire passer, pendant leur descente, dans une portion de canal +doublement incliné, et sur le sens longitudinal, et sur le sens +transversal. Les rebords de cette partie sont plus bas que le plus mince +des caractères: tous ceux qui, jusque-là, ont cheminé superposés, ne +pourront éviter, en cet endroit, d'être entraînés latéralement par le +seul fait de leur propre masse. Ils tombent dans un récipient spécial, +d'où ils sont repris pour courir plus efficacement, une seconde fois, +les chances d'un meilleur engagement dans les canaux du plan incliné. + +« Par la pensée, suivons les caractères: ceux bien engagés dès le +principe continuent de descendre; les autres, tombés en travers des +canaux, passent entre les obstacles, se redressent, prennent des +positions parallèles; ils s'engagent à leur tour; les caractères +superposés s'éliminent d'eux-mêmes. Les voici tous rangés les uns à la +suite des autres; ils se touchent, ils se poussent, ils vont entrer un à +un dans un premier compartiment que nous pourrions comparer au sas +d'écluse d'un canal de navigation; la porte d'amont s'ouvre, un +caractère entre. Les dimensions de l'écluse sont réglées de façon à ce +qu'un seul puisse être reçu à la fois. La porte d'amont se referme, la +porte d'aval s'ouvre à son tour pour les laisser descendre; les portes +manoeuvrent sans cesse, et tous les caractères franchissent l'écluse à +leur rang. Expliquons le but de l'écluse; pour cela, indiquons à quel +traitement le caractère y est soumis pendant son passage: chaque +caractère, ainsi momentanément parqué dans le sas de l'écluse, est comme +exploré dans toute sa longueur, nous pourrions dire plus exactement +encore, est comme tâté dans toutes ses parties par des aiguilles +verticales que des ressorts appuient sur toute sa surface. Le caractère +se trouve ainsi soumis, dans toute son étendue, à l'action des +aiguilles, à la façon des cartons de la jacquart, sur lesquels +s'appliquent de nombreuses tiges métalliques toujours prêtes à s'engager +dans les ouvertures dont ils sont convenablement percés pour opérer la +levée de certains fils de chaîne, et former le dessin de l'étoffe. Comme +le carton, le caractère a ses ouvertures; seulement elles ne consistent +que dans de simples encoches pratiquées sur ses flancs: elles varient en +nombre et en distance entre elles pour chaque espèce de type différent. +Une partie des aiguilles buttent contre la masse solide du caractère, +quelques-unes tombent sur le vide des encoches et s'y enfoncent. Le +nombre et la situation des aiguilles pénétrantes, en assignant une +position particulière à un canal mobile de raccordement entre l'écluse +et les réceptacles, règle la case dans laquelle le caractère ira +forcément se rendre à sa sortie de l'écluse. Le problème d'une direction +spéciale et certaine à donner à de nombreux caractères vers le seul +réceptacle qui leur convient, tout compliqué qu'il est, se trouve +cependant ainsi résolu simplement par l'action de telle ou telle +aiguille dans telle ou telle encoche. + +« L'opération que nous venons de décrire suffit au caractère entré dans +l'écluse dans une position normale; celui-ci, reconnu dans son espèce, +est de suite dirigé sur le canal de raccordement vers son réservoir +définitif. Il en est autrement de tous les caractères arrêtés dans +l'écluse dans une position vicieuse, il importe de la rectifier; les +aiguilles, par leurs rapports avec les encoches, s'acquittent de cette +fonction avec une rigoureuse fidélité; un certain cran spécial, dit +_cran de retournement_, est pratiqué dans tous les caractères, quelle +que soit leur espèce, et à la même place. Suivant la position du +caractère dans la première écluse, ce cran correspond à des aiguilles +différentes; or, le caractère peut être mal tourné de trois façons: il +peut être couché l'oeil en bas sur l'un ou l'autre flanc, ou bien encore +l'oeil en l'air, mais sur le mauvais côté; pour détruire chacune de ces +trois fausses positions, la pénétration d'une aiguille spéciale, dans +chacun de ces cas particuliers, fait prendre au canal de raccordement +une position telle, que le caractère, au lieu d'être dirigé de suite +vers son récipient définitif, est conduit à une série de trois écluses +nouvelles, toutes trois à sas mobiles, mais chacune suivant un mode +particulier: le sas de la première écluse tourne sur lui-même, suivant +un axe longitudinal; celui de la seconde suivant un axe vertical; le +troisième pivote sur un axe transversal. Par une féconde et constante +application du principe des rapports des aiguilles aux encoches, c'est +le vice lui-même du caractère qui détermine le choix du sas d'écluse +dans lequel il sera détruit. Le caractère, versé d'un flanc sur l'autre, +tourné ou culbuté bout pour bout, sort du sas rectificateur pour +continuer sa descente, et aller rejoindre dans son réceptacle propre les +caractères de son espèce qu'une bonne position dans la première écluse a +dispensés d'une telle épuration. + +«Tous les éléments de la typographie ainsi classés et emmagasinés dans +des proportions convenables, tous ramenés dans une position normale, la +composition mécanique est désormais rendue possible, même facile. + +« Voyons comment M. Gaubert a résolu cette seconde partie du problème. + +« Sa _composeuse_ est une machine séparée et distincte; elle puise les +éléments de composition dans les réceptacles mêmes où la _distribueuse_ +les a accumulés. Ces réservoirs, convenablement chargés de caractères, +sont manuellement transportés de la première machine à la deuxième. +L'inventeur de ces mécanismes n'a point voulu qu'ils fussent +nécessairement solidaires, la rapidité d'action de chacun d'eux étant +différente. Comme nous l'avons dit, la _distribueuse_ n'est soumise qu'à +un emprunt de force mécanique inintelligente; elle peut donc être mise +en relation avec un moteur qui marcherait nuit et jour et sans repos; +elle pourrait ainsi trier des caractères pour plusieurs _composeuses_. +Les fonctions de celles-ci sont, au contraire, forcément régies par le +temps employé à la lecture et à l'appel des signes composant le +manuscrit placé sous les yeux du compositeur. Ses fonctions se trouvent +ainsi subordonnées à l'habileté de l'ouvrier. Ce n'est pas que M. +Gaubert ne pût opérer mécaniquement, par le principe qu'il a adopté et +suivi, plusieurs compositions simultanées d'un même manuscrit; il lui +suffirait, en effet, de mettre en relation plusieurs séries de formes et +de réceptacles avec une même _composeuse_; mais aujourd'hui nous devons +vous entretenir bien moins de ce que l'esprit inventif de M. Gaubert est +capable de produire que de ce qu'il a déjà exécuté et soumis à vos +commissaires. Revenons donc à la description de sa _composeuse_. + +« Pour la faire plus aisément comprendre, bien qu'elle ne forme qu'un +seul tout, nous la présenterons à vos esprits comme divisée en trois +parties. Le haut reçoit les réceptacles chargés de caractères; le milieu +est occupé par un clavier; la forme, ou le simple composteur, a sa place +assignée dans le bas. L'ouvrier compositeur s'asseoit devant la machine +comme un organiste devant un orgue; il a le manuscrit devant les yeux: +sous ses doigts est un clavier. Les touches en sont aussi nombreuses que +les divers éléments typographiques nécessaires à la composition d'une +forme. La plus légère pression des doigts suffit pour faire ouvrir une +soupape dont l'extrémité inférieure de chaque récipient est munie; à +chaque mouvement du doigt, un caractère s'échappe, il tombe dans un +canal qui le conduit précisément à la place qu'il doit occuper dans la +forme: successivement les caractères arrivent et prennent position. +Pendant leur chute, ils ne sont pas abandonnés à eux-mêmes, ils sont +soigneusement préservés contre toutes les chances de perdre la bonne +position que la _distribueuse_ leur a fidèlement donnée. Chaque +caractère, quel que soit son poids, arrive à son rang; les plus lourds +ne peuvent pas devancer les plus légers, ils conservent rigoureusement +l'ordre dans lequel ils ont été appelés. Un double battement du doigt +sur une même touche amène la même lettre deux fois répétée; les mots, +les phrases se composent par le mouvement successif des doigts des deux +mains, comme se jouerait un passage musical qui ne contiendrait pas de +notes frappées ensemble; un toucher semblable à l'exécution de gammes +ascendantes et descendantes ferait tomber dans la forme les lettres de +l'alphabet de _a_ en _z_ et de _z_ en _a_. » + +La seule attention imposée au compositeur est donc de bien lire son +manuscrit, de poser les doigts sur les seules touches convenables, pour +ne pas faire tomber dans la forme une lettre au lieu d'une autre. La +machine se charge de déplacer la forme à mesure qu'elle se remplit: il +paraît que c'est elle qui prend le soin de la justification. + +«Vos commissaires n'ont pas vu exécuter sous leurs yeux cette délicate +fonction. L'assurance leur a été formellement donnée que le mécanisme +destiné à ce dernier travail était non-seulement conçu, mais encore en +oeuvre d'exécution. Malgré les difficultés mécaniques que cette +opération présente, vos commissaires ont foi dans l'esprit inventif de +M. Gaubert. La possibilité de ce qui lui reste à faire leur semble +garantie par ce qu'il a déjà fait. » + +MISE EN PRATIQUE DES MACHINES TYPOGRAPHIQUES.--On n'est pas d'accord sur +l'économie qui peut résulter, pour les frais d'impression, de l'emploi +des machines à composer et à distribuer. Un habile ouvrier compose douze +à quinze cents et tout au plus deux mille lettres à l'heure, dans les +circonstances les plus favorables. La machine de MM. Young et Delcambre +n'en compose guère plus de sept mille; le capitaine Rosenborg prétend +que sa machine en donne vingt-quatre mille. Un journal a même prétendu +que ce nombre, pour la machine de M. Gaubert, s'élèverait à +quatre-vingt-six mille lettres à l'heure. Mais ce chiffre doit être dix +fois au moins trop considérable. Il ne peut pas en être, en effet, d'une +machine à composer comme d'un piano, par exemple. Un artiste, en +improvisant, pourra peut-être promener ses doigts sur un clavier avec +une rapidité telle qu'il agitera quatre-vingt-six mille touches en une +heure; mais un compositeur typographe n'improvise pas et ne possède pas +dans sa mémoire ce qu'il doit composer; il a devant lui sa _copie_, +écrite le plus souvent avec peu de soin. Il doit, avant de faire agir +ses doigts, lire avec attention et bien comprendre le sens de ce qu'il a +lu pour appliquer convenablement la ponctuation, l'orthographe et les +règles de la grammaire. Viennent encore l'arrêter les ratures, les +renvois dans les marges, etc., etc. Certes, on accordera qu'il faut deux +fois plus de temps à un compositeur typographe, empêché par toutes les +difficultés que l'on vient d'énumérer, pour lire un passage manuscrit +que pour lire ce même passage sur de l'imprimé. Or, pour lire les douze +colonnes d'un journal d'un bout à l'autre, sans en rien omettre, ainsi +qu'est obligé de le faire un ouvrier compositeur, il faut plus d'une +heure. Ces douze colonnes contiennent à peu près les quatre-vingt-six +mille lettres dont on parle. Il aurait donc fallu au compositeur au +moins deux heures seulement pour les lire sur sa copie; il n'aurait donc +pas pu les composer en une heure. Ce compte de quatre-vingt-six mille +lettres par heure est tellement exagéré, que, dans un rapport qu'une +commission était chargée de faire à l'association des imprimeurs, le +rapporteur n'accordait à une autre machine, également à clavier, d'un +mécanisme très-simple et d'un jeu très-facile, celle de M. Delcambre, +que quatre-vingt mille, non pas par heure, mais _par jour de dix +heures_, ce qui ne faisait que huit mille à l'heure, et l'inventeur +lui-même n'en accusait que douze. On conçoit du reste que, comme ces +machines exigent un certain nombre d'ouvriers (six à huit), dont +quelques-uns doivent être payés assez cher, il faudra que le nombre des +lettres composées soit bien considérable pour que l'économie de temps +résultant de leur emploi compose l'excédant de dépenses résultant du +capital qu'il faut y consacrer et des frais d'entretien. Dans un travail +intéressant, inséré au _Bulletin typographique_, M. C. Laboulaye évalue +à un septième seulement, tout au plus, l'économie produite par la +machine Young-Delcambre, non compris l'intérêt et l'amortissement du +capital, ni l'entretien. Il trouve que la machine de M. Gaubert pourra +donner une économie comprise entre un quart et un tiers, mais toujours +abstraction faite du prix d'achat, qu'il ne cote pas à moins de 50,000 +fr., et de celui de l'entretien. Quoi qu'il en soit, dès aujourd'hui, +des claviers typographiques fonctionnent régulièrement en France et à +l'étranger. Le _London Phalanx_ annonçait dans le mois de juin 1842, que +son numéro avait été composé par une machine, et dans la livraison +suivante insérait un article dont cette machine était l'objet, et qui +avait été composé par elle pour le _Morning-Chronicle_ du 14 juin. + +_Le Courrier du Nord_, dans son numéro du mardi 5 janvier 1843, nous +apprend lui-même ainsi son système de composition: + +«Comprenez-vous?--Non.--Eh bien, venez voir de vos propres yeux. Que +dis-je? Venez vous exercer vous-même sur ce piano de nouvelle espèce, et +vous ferez bientôt ce que je fais moi-même, car j'avais oublié de vous +le dire en commençant, laissant de côté encre, papier et plume +métallique, c'est tout simplement à l'aide de cette machine que je vous +écris aujourd'hui. Mes mots se forment, mes phrases s'allongent sous mes +yeux, elles viennent se caser d'elles-mêmes, et, sans avoir dans l'art +typographique plus de connaissance que vous n'en avez, grâce à cette +machine quasi intelligente, me voici compositeur. C'est comme j'ai +l'honneur du vous le dire.» + +[Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 1. +Machine à composer )] + +De l'invention de la typographie mécanique.--M. Séguier, dans son +rapport à l'Académie des Sciences, a cité MM. Ballanche et William +Church comme ayant fait des essais remarquables dans ce genre avant MM. +Young et Delcambre. M. Mazure a aussi travaillé de concert avec M. +Gaubert, et il est arrivé de son côté, dit-on, à une solution du +problème de la distribution. + +Le nom d'un philosophe et d'un littérateur de la portée de M. Ballanche, +placé ainsi au nombre de ceux qui se sont occupés avec succès du +problème de la composition mécanique, n'a rien qui doive surprendre. M. +Ballanche était imprimeur; Bélanger et Pierre Leroux ont été simples +ouvriers typographes. Celui-ci, dans une lettre adressée à M. Arago et +lue à l'Académie des Sciences le 2 janvier dernier, a rappelé que, le +premier, il y a vingt-cinq ans, il avait eu l'idée de composer des pages +d'imprimerie avec une machine, et que cette idée, il l'avait réalisée. +Il avait entrepris de faire subir une modification à l'art typographique +presque tout entier. Voici son idée fondamentale; «Au lieu de fondre +les lettres une à une, on en fondra des rayons entiers; au lieu de 25 +millimètres environ de tiges, les lettres n'en auront que 7; au lieu de +composer avec la main, on composera avec une machine; enfin, au lieu de +faire des avances de papier et de tirage, on conservera les pages comme +les clichés stéréotypes.» + +[Illustration: (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2. +Machine à distribuer.)] + +Examinant les avantages qui doivent résulter de ce système, M. Leroux +trouvait que, «sans parler de la rapidité de la composition, et en la +comptant pour rien, il donne un important résultat, à savoir, que l'on +stéréotype ainsi sans aucuns frais, et en avançant seulement la quantité +de métal nécessaire; qu'il représente l'imprimerie mobile et le +stéréotypage à la fois, avec tous leurs avantages respectifs.» + + + + +Bibliographie. + +_Un Million de Faits_. Aide-Mémoire universel des Sciences, des Arts et +des Lettres; par MM. J. AICARD, DESPORTES, PAUL GERVAIS, LÉON LALANNE, +LUDOVIC LALANNE, A LE PILEUR, CH. MARTINS, CH. VERGÉ et YOUNG. 1 vol. +grand in-18 à deux colonnes, de 24 feuilles, avec 500 gravures sur bois. +Paris, 1843. _(Dubochet et Comp.)_ Deuxième édition. 12 francs. + +Le _Million de Faits_ est une encyclopédie portative. Il doit former la +hase et le complément de toutes les bibliothèques publiques ou privées, +car il s'adresse en même temps à ceux qui avaient appris mais qui +oublient, et à ceux qui ne savent pas encore. Ignorez-vous un fait +important que vous désirez connaître, ou votre mémoire est-elle +infidèle: un indice alphabétique de huit mille mots vous fournit +immédiatement le moyen de vous procurer l'instruction qui vous manque. +Est-ce une branche entière des connaissances humaines que vous vous +proposez d'étudier: jetez un coup d'oeil rapide sur la table analytique +des matières, et vous trouverez à l'instant même le traité spécial dont +vous avez besoin.--En effet, ce beau volume de 24 feuilles à 2 colonnes +de 79 lignes équivaut à 24 volumes in-8 de 379 pages. + +Le titre et l'idée première du _Million de Faits_ appartiennent aux +Anglais, mais l'exécution en est toute française. Ainsi _L'Illustration_ +imite, sans le copier, le journal qui parait à Londres sous le titre de +_London Illustrated News_. Le _Million of Facts_ obtint en Angleterre un +brillant succès, bien qu'une critique intelligente lui reprochât de +graves défauts: le manque de méthode, l'omission de certaines sciences +importantes, des erreurs nombreuses dans les faits, des hérésies +incroyables dans les théories. On ne pouvait donc pas songer à le +traduire; il fallut le refaire entièrement. Des écrivains déjà connus +avantageusement dans les sciences et dans la littérature se chargèrent +de cet immense travail, et résumèrent sous leur forme la plus concise +tous les résultats de quelque importance qui sont définitivement acquis +à l'esprit humain. Aussi le _Million de Faits_ français n'est-il pas +moins heureux que son rival d'outre-mer. Deux éditions épuisées en six +mois ont prouvé à ses auteurs que le public savait encore--bien que des +esprits chagrins affirment le contraire--apprécier les ouvrages sérieux +et utiles, quand ils sont conçus avec intelligence, et rédigés avec +autant de conscience que de talent. + +_Colonies étrangères et Haïti_, résultats de l'émancipation anglaise, +par VICTOR SCHOELCHER. 2 vol. in-8. Paris, 1845. _(Pagnerre)_ 12 fr., +avec une carte de Haïti. + +M. Victor Schoelcher poursuit avec un zèle méritoire la grande oeuvre +qu'il a entreprise.--L'année dernière il avait, dans son ouvrage sur les +_Colonies françaises_ (1 vol. in-8), décrit l'esclavage, et prouvé qu'il +était nécessaire de l'abolir.--Ses _Etudes des colonies étrangères_, qui +viennent de paraître, compléteront le tableau, en montrant la +préparation à l'affranchissement dans les îles danoises, +l'affranchissement dans les îles anglaises, la liberté dans Haïti. «Le +lecteur, dit-il, parcourra de la sorte toutes les phases de cette haute +question: le passé, le présent, le commencement de l'avenir, l'avenir +réalisé; il verra à l'oeuvre ces hommes dont les planteurs ont contesté +l'intelligence, la bonté, l'éducabilité, et jusqu'à la ressemblance avec +l'homme; alors il pourra les juger tels qu'ils sont. Toute une race +vouée depuis des siècles à la barbarie et à l'esclavage, s'essayant à la +liberté et faisant ses premiers pas dans la civilisation, quel sublime +tableau! » + +Un voyage fait, en 1841, aux colonies anglaises et aux îles espagnoles, +remplit tout le premier volume. Après avoir résumé l'histoire de l'acte +mémorable du Parlement (28 août 1833), qui prononçait l'abolition de +l'esclavage dans toutes les colonies de la Grande-Bretagne, M. Victor +Schuleher examine quels ont été, à la Dominique, à la Jamaïque et à +Antigue, les résultats de cette révolution. A Puerto-Rico et à Cuba, +l'esclavage règne encore, plus impitoyable, plus horrible, plus +dégradant que partout ailleurs; mais M. Schoelcher rappelle aux colons +espagnols ces paroles prophétiques de M. de Humboldt: «Si la législation +des Antilles et l'état de la race africaine n'éprouvent pas bientôt des +changements salutaires; si l'on continue à discuter sans agir, la +prépondérance politique passera entre les mains de ceux qui ont la force +du travail, la volonté de s'affranchir et le courage d'endurer de +longues privations. » + +Les habitants des colonies danoises, Saint-Thomas et Sainte-Croix, ne +veulent d'affranchissement sous aucune forme, mais le gouverneur, M. +Peter von Scholten, use largement de son pouvoir absolu pour améliorer +la condition des esclaves, et l'émancipation française déterminerait +infailliblement celle des îles danoises. + +Une intéressante histoire et une description détaillée de Haïti occupent +environ les deux tiers du second volume, qui se termine par des +réflexions sur le droit de visite et un coup d'oeil sur l'état de la +question d'affranchissement. Le tome premier renferme, en outre, l'acte +pour l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises, et une +histoire abrégée de la traite. + +Ce nouvel ouvrage de M. Victor Schoelcher est plein de faits curieux, +d'observations judicieuses et de nobles pensées. On sent en le lisant +qu'il est écrit par un homme de coeur, qui exagère souvent le mal qu'il +déplore comme le bien qu'il désire voir se réaliser, mais qui, du moins, +alors même qu'il se trompe, ne commet jamais une erreur volontaire dans +l'intérêt de la grande et sainte cause au triomphe de laquelle il a si +généreusement consacré sa vie. + +_Voyages de la Commission scientifique du Nord en Scandinavie, en +Laponie, au Spitzberg, aux Feroë_, pendant les années 1838, 1839 et +1840, sur la concile _la Recherche_, commandée par M. Fabre, lieutenant +de vaisseau, publiés par ordre du roi, sous la direction de M. PAUL +GAIMARD, président de la Commission scientifique du Nord.--Géologie, +minéralogie, métallurgie et chimie; par M. J. DUROCHER; première partie, +première livraison. In-8 de treize feuilles trois quarts.--Paris. 1815. +_(Arthus Bertrand)_ 5 fr. 50 la livraison; 6 fr. 50 par division +séparée. + +Ce bel ouvrage, dont la première livraison vient de paraître, se +composera de 20 volumes et de 7 atlas, contenant 316 planches. Il se +divisera en neuf parties, auxquelles on peut souscrire séparément: 1º +Astronomie, pendule, hydrographie, marées, 1 Vol.;--2º Météorologie, 3 +vol.;--3º Magnétisme terrestre, 2 vol.;--4º Aurores boréales, 1 +vol.;--5º Géologie, minéralogie, métallurgie et chimie, 2 vol.;--6º +Botanique, géographie-botanique, géographie-physique, physiologie et +médecine, 2 vol.;--7º Zoologie, 5 vol.;--8º Histoire de la Scandinavie. +Histoire littéraire. Relation du voyage, 4 vol., par M. X. MAUMIER; +Histoire et mythologie des Lapons, par M. LOESTADIUS;--9º Statistique de +la Scandinavie, de la Laponie et des Feroë, 1 vol., avec un atlas de 56 +tableaux. + +La France avait exploré les contrées les plus reculées des mers du Sud; +elle avait confié à ses marins de vastes missions, publié de magnifiques +ouvrages sur l'Asie, sur l'Amérique, sur l'Océanie; elle pénétrait, +après la glorieuse conquête d'Alger, dans l'intérieur de l'Afrique, et +le Nord ne nous était guère connu que par les relations des Anglais, des +Hollandais, des Allemands. La publication des _Voyages de la Commission +scientifique du Nord, en Scandinavie, en Laponie, au Spitzberg et aux +Feroë_ achèvera de combler cette lacune, qu'avait déjà remplie en partie +le _Voyage en Islande et au Groenland_ ( 7 vol. in-8 et 2 atlas de 246 +planches). + +_Essais de Politique industrielle_.--Souvenirs de voyages. France, +République d'Andorre, Belgique, Allemagne; par MICHEL CHEVALIER. 1 vol. +in-8, 446 pages. Paris, 1843. _(Gosselin.)_ 8 fr. Les nouveaux Souvenirs +de Voyage de M. Michel Chevalier contiennent la collection d'une série +d'articles qui ont paru depuis 1836 jusqu'en 1842 dans le _Journal des +Débats_, et l'auteur n'a pas expliqué pourquoi il réimprimait, sans les +réunir par aucun lien, ces divers _Essais de politique industrielle_. +Dès la première page le lecteur, qui cherche vainement une préface, se +trouve transporté à Liège, en 1836. Et voyez quel est l'inconvénient de +ces réimpressions textuelles: «Page 21, M. Michel Chevalier annonce que +les belges sont à parlementer avec les Prussiens, pour obtenir la +continuation des travaux du chemin de fer de Verviers à Cologne.» Cette +nouvelle pouvait avoir de l'intérêt en 1836; mais maintenant que les +négociations ont réussi, maintenant que le chemin de fer est presque +achevé, à quoi bon nous répéter que les Belges sont à parlementer? M. +Michel Chevalier a si bien compris la portée de cette objection, qu'il a +ajouté à ses articles, beaucoup trop vieux pour l'année 1843, +cinquante-deux notes de rectifications, qui font plus d'un quart du +volume, c'est-à-dire cent vingt-cinq pages environ. + +De la Belgique, M. Michel Chevalier transporte son lecteur dans la +vallée de l'Ariège et dans la république d'Andorre (1837); il visite +ensuite Toulouse et Marseille (1838), puis la Bavière, la Saxe, la +Bohème et l'Autriche (1840); enfin il termine ses pérégrinations +industrielles en Alsace, où il raconte les fêtes de l'inauguration du +chemin de fer de Strasbourg à Bâle. + +M. Michel Chevalier ne laisse rien perdre de ce qu'il a écrit. Outre les +rectifications dont nous avons déjà parlé, les notes renferment un +certain nombre de petits articles publiés à diverses époques par le +_Journal des Débats_. Du reste, nous nous empressons de reconnaître que +M. Michel Chevalier est un de ces écrivains dont on relit toujours les +plus légères productions avec plaisir et avec profit. _Les Essais de +politique industrielle_ doivent prendre place dans toutes les +bibliothèques à côté des _Lettres sur l'Amérique du Nord_, et du grand +ouvrage dont M. Gosselin vient de mettre en vente la dernière livraison, +_Histoire et description des voies de communication aux Etats-Unis et +des travaux d'art qui en dépendent_, 2 volumes in-4º et atlas in-folio +de 25 planches.--50 fr. + +_Théorie du Jury_, ou Observations sur le jury et sur les institutions +judiciaires criminelles anciennes et modernes; par C.-F. OUDOT, ancien +conseiller à la Cour de Cassation (ouvrage posthume). 1 vol. in-8. +Paris, 18743 _(Joubert)_. 7 francs. + +Avocat au Parlement de Dijon, substitut du procureur-général avant la +révolution de 1789, M. Oudot fit successivement partie de l'Assemblée +législative, de la Convention, du Conseil des Cinq-Cents et du Conseil +des Anciens. Nommé, en 1799, suppléant à la Cour de Cassation, puis +l'année suivante juge titulaire, il remplit ces honorables fonctions +jusqu'en seconde Restauration.--La loi du 12 janvier 1816 l'avait exilé, +celle du 11 septembre 1830 le rappela à Paris, où il mourut en 1841, âgé +de quatre-vingt-six ans. Pendant la majeure partie de cette vie si bien +remplie, M. Oudot travailla à son ouvrage du jury, qu'il chargea un de +ses amis de publier après sa mort. Il s'était efforcé, comme il le dit +lui-même, de réunir, dans un cadre resserré, tout ce qui lui avait +semblé propre à faire apprécier les principes essentiels du jury, à en +faire connaître l'esprit et le but, à en démontrer les avantages, afin +d'attacher les hommes libres à cette institution par tous ses motifs qui +doivent la leur rendre chère. + +M. Oudot ne s'occupe que du jury en matière criminelle. Il cherche +d'abord l'origine du jury dans les anciennes institutions judiciaires +des Germains; puis il compare ces institutions avec celles qui les ont +remplacées au Moyen-Age, et avec le jury tel qu'il existe actuellement +en Angleterre, aux Etats-Unis et en France; enfin, de ce rapprochement +il déduit sa théorie du jury, c'est-à-dire les principes qui doivent +constituer le jury dans le but qu'il doit atteindre. + +Dans cette seconde partie de son travail, M. Oudot a surtout examiné et +cherché à résoudre les graves questions suivantes:--1º Quels sont les +citoyens qui peuvent représenter la cité dans la mission des jurés?--2º +Quelle doit être l'étendue de leurs pouvoirs?--3º Est-il nécessaire de +soumettre l'accusation à un jury préalable?--4º Quel doit être le mode +de la formation de la décision du jury de jugement? + +Le chapitre qui a pour titre: _Quelques idées sur la justice et sur le +choix des jurés_, a un intérêt de circonstance.--Longtemps avant +l'invention des _jurés probes et libres_, M. Oudot avait prédit (page +47), «que l'attribution de choisir les jurés, donnée aux préfets, +anéantirait le jury, et le convertirait en une commission judiciaire +permanente et légale.» + +_Les Musées d'Espagne, d'Angleterre et de Belgique_. Guide et Memento de +l'artiste et du voyageur, faisant suite aux _Musées d'Italie_, par LOUIS +VIARDOT. 1 vol. in-18, format Charpentier.--Paris, 1843. _(Paulin.)_ 3 +fr. 50. + +M. Louis Viardot vient de faire pour les Musées d'Espagne, d'Angleterre +et de Belgique, ce qu'il avait fait l'année dernière pour les Musées +d'Italie, ce qu'il fera l'année prochaine pour les galeries de Munich, +de Vienne et de Berlin. Le nouveau volume de la Bibliothèque des +Connaissances utiles, mis en vente, cette semaine chez M. Paulin, +renferme une description détaillée de toutes les oeuvres d'art que +possèdent Madrid, Londres, Hamptoncourt, Bruges, Anvers et Bruxelles, et +deux curieux chapitres sur l'Alhambra et l'abbaye de Westminster. Ces +deux monuments célèbres qui, pour l'architecture et la statuaire, sont +de véritables musées, coupent, par d'autres matières, l'inévitable +monotonie des descriptions de tableaux. + +Comme les Musées d'Italie, les Musées d'Espagne, d'Angleterre et de +Belgique serviront non-seulement de guide et de mémento aux artistes et +aux voyageurs, ils se recommandent encore aux amis de l'art, qui se +résignent à en étudier les monuments sans quitter leur pays. + +_Histoire naturelle de l'Homme_, comprenant des recherches sur +l'influence des agents physiques et moraux considérés comme causes des +variétés qui distinguent entre elles les différentes races humaines; par +J.-C. PRITCHARD; traduite de l'anglais par le docteur F. ROULIN (40 +planches gravées et coloriées et 90 figures gravées sur bois, +intercalées dans le texte). 2 vol. in-8.--Paris, 1843. _J.-B. +Baillière_, libraire de l'Académie royale de Médecine. Prix: 20 fr. + +L'histoire naturelle de l'homme, dont le savant docteur Roulin publie +une traduction, s'adresse moins aux savants qu'aux gens du monde, aux +personnes qui, sans vouloir faire une étude spéciale de l'anthropologie, +désirent avoir, sur ce sujet, des notions générales. M. le docteur +Pritchard a indiqué rapidement, mais en traits distincts, d'une part, +tous les caractères physiques, c'est-à-dire les variétés de couleurs, de +physionomie, de proportions corporelles des différentes races humaines; +de l'autre, les particularités morales et intellectuelles qui servent +également à distinguer ces races les unes des autres. Il s'est en outre +efforcé de faire connaître, autant que le permettait l'état actuel de la +science, la nature et les causes de ces phénomènes de variétés. Dans ce +but, il a décrit les différentes nations dispersées sur la surface du +globe, et résumé tout ce qu'on sait du rapport qu'elles ont entre elles, +tout ce qu'ont pu faire découvrir, relativement à leur origine et à la +première période de leur histoire, les recherches historiques et +philologiques. + +Cette étude achevée, ces prémisses posées, M. le docteur Pritchard en +tire lui-même, à la lin de son second volume, la conclusion suivante. +«En résumé, dit-il, si nous considérerons l'ensemble des êtres qui +jouissent de l'exercice de la raison et possèdent l'usage de la parole, +nous trouvons chez tous (quelque différence qu'ils puissent présenter +d'une famille à l'autre, sous le rapport de l'aspect extérieur) les +mêmes sentiments intérieurs, les mêmes désirs, les mêmes aversions; +tous, au fond de leur coeur, se reconnaissent soumis à l'empire de +certaines puissances invisibles; tous ont, avec une notion plus ou moins +claire du bien et du mal, la conscience du châtiment réservé au crime +par les agents d'une justice distributive, à laquelle la mort même ne +peut les soustraire; tous se montrent, quoique à différents degrés, +aptes à recevoir la culture qui développe les facultés de l'esprit, à +être éclairés par la lumière plus vive et plus pure que le christianisme +répand dans les âmes, à se conformer aux pratiques de la religion, aux +habitudes de la vie civilisée; tous, en un mot, ont même nature mentale. +Quand donc nous rapprochons de ce fait, qui est incontestable, ceux qui +se rapportent à la diversité des instincts et des autres phénomènes +psychologiques des animaux, diversité sur laquelle repose +principalement, comme nous l'avons fait voir, la distinction des +espèces, nous nous sentons pleinement autorisé à conclure que toutes les +races humaines appartiennent à une seule et même espèce, qu'elles sont +les branches d'un tronc unique.» + +_Voyage où il vous plaira_, avec vignettes, notes, légendes, +commentaires, incidents, et poésies; par MM. TONY JOHANNOT, Alfred de +Musset et P.-J. STAHL. 1 vol. in-8.--Paris, 1843. _Hetzel_. 33 +livraisons à 50 centimes. (Ont paru 14 livraisons.) + +Le spirituel écrivain qui persiste à se cacher sous le pseudonyme de +Stahl, l'auteur des _Scènes de la Vie publique et privée des Animaux_, +n'a pris cette fois que deux collaborateurs, un homme de lettres et un +dessinateur, MM. Alfred de Musset et Tony Johannot.--Il nous est +impossible de nous prononcer sur le mérite d'un livre qui n'est pas +encore achevé, sorte d'énigme poétique dont la dernière page doit +contenir l'explication. Mais, ce qui est positif, c'est que le _Voyage +où il vous plaira_ obtient dès à présent un grand et légitime succès, +car jamais peut-être MM. Stahl et Alfred de Musset n'avaient écrit avec +un style plus pur et plus élégant un conte plus original. Soit qu'il +nous montre une jeune fille amoureusement suspendue au bras de son +fiancé, soit qu'il nous représente des êtres fantastiques et bizarres, +M. Tony Johannot fait toujours preuve d'un talent gracieux et distingué. +Les auteurs du _Voyage où il vous plaira_ peuvent donc être certains +qu'aucun des lecteurs qui ont entrepris avec eux cette charmante +excursion ne les abandonnera en route. + +_Sylvio Pellico. Mes Prisons_, suivi du Discours sur les devoirs des +hommes, traduction de M. Antoine DE LATOUR; avec des chapitres inédits, +les additions de Maroncelli, et des notices littéraires et biographiques +sur plusieurs prisonniers du Spielberg--Nouvelle édition illustrée par +TONY JOHANNOT (100 gravures sur bois, dont 23 imprimées à part du +texte), 10 livraisons à 50 centimes.--Paris, 1855. _Charpentier_. + +Le titre des Prisons est trop connu pour qu'il soit nécessaire d'en +faire l'éloge; nous annonçons seulement la publication de cette nouvelle +édition illustrée, dont la première livraison vient de paraître. + +Collection de Tableaux polytechniques, par une société d'anciens élèves +de l'École polytechnique, de professeurs, etc.; sous la direction de M. +Auguste BLUM. + +La plupart des connaissances humaines ont été résumées en tableaux +synoptiques. On conçoit en effet de quelle importance sont des tableaux +qui permettent d'embrasser d'un coup d'oeil un ensemble de faits, de +saisir leurs rapports et leur enchaînement, qui servent, en un mot, à +économiser le temps et à conserver des connaissances laborieusement +acquises. + +Ce qu'on a fait depuis longtemps pour la géographie et pour l'histoire, +une société d'anciens élèves de l'École polytechnique essaie de le +faire pour les sciences positives, pour les mathématiques, la physique, +la chimie, pour toutes les sciences exactes enfin, soit théoriques, soit +d'application. + +Cette utile collection doit contenir quatre séries où seront résumés +toutes les connaissances nécessaires pour l'admission aux écoles, tous +les cours professés dans ces écoles, à la Faculté des sciences et aux +écoles d'application.--La trigonométrie rectiligne, l'algèbre et la +physique ont déjà paru. + + + + +[Illustration.] + +Nouvelles Astronomiques. + +LA COMÈTE. + +A Paris, dans presque toute la France et dans une partie de l'Europe, on +a déjà vu le nouvel astre qui vient de paraître d'une manière si +complètement imprévue. On a admiré cette magnifique traînée lumineuse +qui occupe environ le quart d'une demi-circonférence tracée à la surface +de la voûte céleste. On a interrogé nos astronomes avec un empressement +qui n'a pas toujours été éclairé, mais qui dénote du moins une louable +curiosité des choses propres à élever l'esprit vers la contemplation des +grandes lois de la nature. Nous sommes donc heureux de fournir à nos +lecteurs quelques renseignements de l'authenticité desquels nous pouvons +leur répondre. + +On dit, mais rien ne prouve encore, que la comète a été observée à Nice +le 14 mars, et qu'elle l'a été à Madrid même avant cette époque. En +France, le premier qui l'ait aperçue est, dit-on, un officier de ligne +faisant sa ronde le 14, à Auxonne, où il est en garnison. Elle a été vue +en divers lieux les jours suivants: à Paris, on n'a pu l'apercevoir +avant le 17, et il est facile de se rendre compte des causes qui ont +empêché qu'elle y fût signalée auparavant. En effet, en compulsant les +registres météorologiques de l'Observatoire, on reconnaît qu'à partir du +7, jour où le beau temps avait régné, le ciel a été constamment couvert +jusqu'au 14 inclusivement. Le 15, il s'était éclairci; mais la lune +était levée même avant le coucher du soleil, et comme elle donnait +presque dans son plein, sa lumière éclipsait complètement la lumière +beaucoup plus faible de la comète. Le 16, la lune était pleine; elle +était levée bien avant la fin du crépuscule, et l'horizon était couvert +de vapeurs.--Enfin, le 17, les astronomes de l'Observatoire, faisant une +revue générale et rapide du ciel, vers 7 heures 3/4, au moment où, le +crépuscule finissait et la lune n'étant pas encore levée, on pouvait +reconnaître le ciel étoilé, aperçurent le phénomène qui se manifestait +d'une manière si brillante sur l'horizon de Paris. Ils recherchèrent la +direction et la longueur angulaire de la traînée lumineuse, qu'ils +attribuèrent tout d'abord à une queue de comète; mais le noyau de +l'astre était encore trop près de l'horizon pour qu'il leur fût possible +de l'apercevoir. L'angle mesuré fut trouvé d'environ 39°. Le lendemain +18 et le surlendemain 19, toutes les dispositions étant prises d'avance, +on a pu observer le noyau assez brillant de la comète. Son diamètre +apparent était de 2 à trois minutes. Il se trouvait à un degré environ à +l'est de l'étoile êta, de la constellation de l'_Eridan_: la queue +finissait à près de deux degrés au-dessus de l'étoile êta, du _Lièvre_. + +La longueur apparente de cette queue était ainsi d'environ 43°; sa +largeur était d'un degré moyennement; elle restait très-mince dans toute +son étendue, et ne soutendait vers son extrémité opposée au noyau qu'un +angle d'environ un degré un quart. Elle paraissait très-légèrement +infléchie vers cette même extrémité dans la direction de la position +qu'elle venait de quitter, ce qui est une loi générale pour toutes les +comètes. Une particularité très-digne d'attention, c'est que la queue +offre, sur toute sa largeur, une teinte d'une intensité à peu près +uniforme, tandis qu'ordinairement la queue des comètes est composée de +deux parties plus intenses vers les bords, séparées par une bande +centrale obscure, ce que l'on explique en attribuant à ce corps lumineux +la forme d'un cône que nous voyons par le côté. + +Pour déterminer les éléments caractéristiques de la comète, et pour +décider si, dans les catalogues, il s'en trouve une qui offre avec +celle-ci des différences assez peu notables pour qu'elle puisse être +rangée au nombre des astres périodiques, il faudrait une troisième +observation, et malheureusement le mauvais état du ciel n'a pas permis +de la faire jusqu'à ce jour. Ce contre-temps est d'autant plus +regrettable, que la détermination des éléments paraboliques perdra de sa +certitude si un intervalle trop long vient à séparer la troisième des +deux premières. Cependant la comparaison de celles-ci a fait reconnaître +que le mouvement apparent de l'astre est lent; qu'il a lieu dans le sens +de l'ouest à l'est et du sud au nord, ce que les astronomes expriment en +disant qu'il est direct en ascension droite et d'environ 2 degrés par +jour, et que la déclinaison australe diminue, la comète se rapprochant +de l'équateur d'environ 20' de degré en 24 heures. + +M. Arago a soumis l'astre à l'épreuve d'un instrument remarquable dont +il est l'inventeur, et à l'aide duquel il est possible de reconnaître si +la lumière que nous envoie un objet lui appartient en propre, ou si elle +est simplement réfléchie. Jusqu'à présent on n'a reconnu aucune trace de +_polarisation_ dans la lumière de la nouvelle comète; d'où l'on conclut +que cet astre brille d'un éclat qui lui est propre, et ne nous réfléchit +pas une fraction appréciable de la lumière du soleil. + +Notre gravure donnera une idée assez exacte de la position qu'occupait +et de l'apparence qu'offrait la comète le dimanche 19, vers 7 heures et +demie du soir, pour un spectateur parisien. La ligne inférieure +représente le bord de l'horizon. Un voit que le noyau est placé près de +l'étoile gamma, de L'_Eridan_ et que la queue se termine aussi près de +l'étoile gamma, du _Lièvre_. A gauche et vers le haut de notre figure, +_Syrius_, l'étoile la plus brillante du ciel, est indiquée par la lettre +S. Au-dessus de la queue de la comète, on voit la belle constellation +d'_Orion_, dont _Rigel_ (l'étoile marquée R) occupe la partie +inférieure, et les _Trois Rois_ la partie moyenne. _Aldébaran_ ou +_l'Oeil de Taureau_ est placé à droite, vers le bord supérieur; les +_Hyades_, étoiles moins brillantes, sont groupées vers sa droite. + +La région du ciel que nous venons de décrire sommairement se trouve +actuellement vers le sud-ouest entre 7 heures et demie et 8 heures du +soir. Elle sera facilement reconnaissable pour tout lecteur qui aura +notre gravure sous les yeux. C'est vers elle qu'il faudra chercher la +comète, lorsque les circonstances atmosphériques le permettront. + +LUMIERE ZODIACALE. + +Un phénomène qui n'est pas très-rare sur notre horizon, mais qui doit +toujours attirer l'attention des personnes pour lesquelles la +contemplation des apparences célestes a quelque attrait, se manifeste +depuis quelques jours avec une certaine intensité. Nous voulons parler +de la _lumière zodiacale_. Une heure trois quarts environ après le +coucher du soleil, lorsque les dernières lueurs du crépuscule, avec +lequel il ne faut pas la confondre, sont complètement éteintes, on +aperçoit une traînée lumineuse de forme lenticulaire, inclinée à +l'horizon, et coupée par celui-ci vers sa base. + +Nos astronomes ont profité de l'apparition de cette lumière pour en +comparer l'intensité avec celle de la comète. Ils ont reconnu que +celle-ci est plus vive et moins rouge. + + + + +Rébus + +EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS. + +Il ne manque pas d'escrocs par le temps qui court. + +[Illustration: Rébus.] + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK +L'ILLUSTRATION, NO. 0004, 25 MARS 1843 *** + +***** This file should be named 33851-8.txt or 33851-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/5/33851/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843 + +Author: Various + +Release Date: October 10, 2010 [EBook #33851] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0004, 25 MARS 1843 *** + + + + +Produced by Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + + + +<div class="cont"> + + + + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p> +<hr class="full"> +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="sommaire"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 49%;"> +<span class="sml">Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an. 30 fr.<br> +Prix de chaque Nº 75 c.--La collection mens. br., 2 fr 75.</span> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 2%;"> + + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 49%;"> +<span class="sml">Ab. pour les Dep.--3 mois. 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an. 32 fr.<br> +pour l'étranger,--3 mois. 10 fr.--6 mois, 20 fr.--Un an. 40 fr.</span> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + +<p class="mid"><b>Nº 4 Vol. I.--SAMEDI 25 MARS 1843.</b><br> +Bureaux, rue de Seine, 33.--Réimprimé. +</p> +<hr class="full"> + +<div class="somm"> + +<h4>SOMMAIRE.</h4> +<p><b>La France et l'île Taïti</b>. Histoire et description géographique de Taïti. +<i>Vue de Taïti; Portrait de la reine Pomaré; Carte.</i>--<b>Plan de la +Pointe-à-Pitre.--Courrier de Paris</b>. Le Soleil, la Comète, le bal d'Arual +et le bal de l'association dramatique.--<b>Le bal de l'Opéra et la +Mi-Carême</b>. <i>Une Voiture de Masques; Un bal masqué à l'Opéra.</i>--<b>Théâtres</b>. +Charles VI, Gaïffer, le Mariage au Tambour, le Succès, la Nouvelle +Psyché. <i>Portraits de MM. Casimir Delavigne et Halévy; Scènes +principales du Mariage au Tambour et de la Nouvelle +Psyché.</i>--<b>Beaux-Arts</b>. Salon de 1843. <i>Deux Vues du grand salon carré, +avec 42 tableaux.</i>--<b>Le Rat amoureux</b>, conte par M. A. +<i>Gravure.</i>--<b>Industrie</b>. Des claviers typographiques <i>Trois +Gravures.</i>--<b>Bulletin bibliographique.--Annonces.--Nouvelles +astronomiques.</b> La Comète; Lumière zodiacale. +<i>Gravure.</i>--Rébus.</p> +</div> + +<h3>La France et l'île Taïti.</h3> + +<p>L'extension du protectorat de la France dans l'océan Indien, sur la +demande formelle de la reine Pomaré, souveraine de Taïti et de tout +l'archipel de la Société, voilà la nouvelle de la semaine.</p> + +<p>Parmi les journaux politiques, quelques-uns ont fait valoir outre mesure +l'importance de ce fait. Il est bien vrai que l'établissement de notre +domination dans une île plus considérable et plus riche que celles des +Marquises, et qui heureusement n'en est pas très-éloignée, offre des +avantages sous le rapport du développement de notre marine marchande et +de nos relations maritimes. Tout ce petit archipel est riche en bois de +construction. Le riz, le café, la canne à sucre, y croissent en +abondance, et la pêche des perles et de la nacre y est très-productive. +Loin d'être anthropophages comme dans les Marquises, les habitants, +adroits et industrieux, sont de tous les Polynésiens les plus avancés en +civilisation. Chez eux le christianisme, grâce aux efforts des +missionnaires, a détruit l'idolâtrie, et tout, moeurs et lois, y respire +la bienveillance et la douceur. Mais quelle seraient, en cas de guerre, +les conséquences de la position que nous prenons là? L'Amérique du Sud, +et particulièrement le Chili, se fortifiant, nous offriront-ils assez +tôt un point d'appui dans ces parages, et saurons-nous enfin nous y +ménager une alliance solide? Tant que ces divers points font question, +serait-il sage de mettre absolument sur la même ligne les dépenses qui +pourront être demandées pour la Polynésie et celles qu'on doit faire, +nous ne dirons pas pour l'Algérie, qui est à nos portes, mais même pour +la Martinique, grande et sûre position militaire, pour Bourbon et pour +cette malheureuse. Guadeloupe, qui a jadis résisté huit années à +l'Angleterre?</p> + +<p>D'autres journaux, à propos de cette lointaine conquête pacifique et +aussi de notre établissement lilliputien des îles Marquises, ont rappelé +la queue coupée du chien d'Alcibiade, qui occupa tant jadis les Français +d'Athènes. Mais ceux qui, dans cette hypothèse, profiteraient le plus de +cette petite diversion nouvelle, cette fois due au hasard, ont-ils été +bien sincèrement enchantés de la bonne volonté de la reine Pomaré pour +eux, et n'y a-t-il pas là une nouvelle source de contestations possibles +avec la Grande-Bretagne?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Vue de la baie de Pape-ti, à Taïti.</b></p> + +<p>Quant à nous, quelles que soient ces conséquences, ce petit événement +nous semble avoir une signification supérieure; à son importance +présente. Qu'on y prenne garde; c'est après avoir expulsé de l'île les +missionnaires anglicans et méthodistes qui voulaient les empêcher de +danser et de jouer de la flûte, que ces pauvres sauvages se sont mis +sous la protection du pavillon français, du pavillon des <i>Oui-Oui</i>, +comme ils nous appellent en leur langue, sans doute grâce à notre +laisser-aller et à notre humeur plus enjouée et plus facile. C'est un +nouveau symptôme de la frayeur qu'inspire au monde, et surtout au midi, +le joug de l'Angleterre. C'est une nouvelle preuve, entre mille, de la +supériorité de notre civilisation plus douce, plus tempérée, plus +artiste et plus naturellement expansive, sur le génie britannique, plus +militaire, plus méthodiste et calculateur.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/001b.png"><br><b> La reine Pomaré.</b></p> + +<p>Quand les illustres navigateurs Cook et Bougainville, pénétrant les +premiers dans l'océan Pacifique, virent s'élever de son sein embaumé +toutes ces îles inconnues, toutes couvertes, des bords riants de la mer +aux cimes bleues des montagnes, de verdure, de fruits et de fleurs, leur +imagination leur rappela de suite les plus charmants souvenirs du +paganisme antique, Idalie, Paphos et Cythère. Plus tard, l'âme plus +austère des graves missionnaires chrétiens, en voyant ces heureuses +peuplades parées plutôt que vêtues de branches de figuier, faire voler +en chantant sur ces îlots toujours calmes leurs doubles canots aux +voiles de jonc, tout banderolés de fleurs et de plumes brillantes, se +laissa aussi charmer, et se souvint du paradis terrestre. Chanter et +danser semblaient à ces sauvages toute la vie, et la religion même; les +soins pénibles de l'existence, ils les ignoraient, se désaltérant sans +peine au courant de leurs mille ruisseaux, et cueillant sans travail, +pour se nourrir, le pain sur les arbres. Et c'est à ces molles +populations, pour qui la douce morale de l'Évangile semblait sévère, que +le rigorisme des missionnaires puritains a voulu imposer la dure et +sombre religion de la Bible, les contraignant, entre autres vexations, à +ne plus danser le jour du Seigneur, c'est-à-dire, et à la lettre dans +l'esprit de ces peuples, à être impies ce jour-là pour honorer Dieu. +Plus de danse à Taïti; à Taïti plus de jeux, plus de musique! Faut-il +s'étonner que cette tyrannie, assurément plus déplacée là que partout +ailleurs, ait presque dépeuplé ces places fortunées, en précipitant les +malheureux sauvages dans l'intérieur des terres, c'est-à-dire dans les +montagnes, où ils dansent moins gaiement, sans doute, qu'aux bords +enchantés de la mer, mais enfin où ils peuvent danser librement? Depuis +longtemps ce petit pays luttait contre cette tyrannie des missionnaires +protestants, et en 1825, les Anglais avaient offert leur médiation; elle +fut refusée, et l'île proclama son indépendance. Voilà maintenant que la +reine Pomaré, redoutant de tomber tôt ou tard sous la férule +britannique, a saisi au vol, d'instinct et apparemment sans avoir étudié +l'histoire, l'occasion d'abriter son île sous le pavillon de ce peuple +qui écrivait il y a cinquante ans, sur les ruines fumantes de la +Bastille: <i>Ici l'on danse!</i></p> + +<p>Pour mieux comprendre ce qui manque à ces missionnaires anglicans, et, +en général, le défaut absolu de flexibilité du génie anglais et son +impuissance à civiliser véritablement le monde, qu'on se rappelle ces +prodiges de bon sens pratique dans l'apostolat, et, si on peut parler +ainsi sans profanation, ces miracles d'esprit dans l'exercice de la +charité et jusque dans le martyre, tentés et accomplis jadis par nos +missionnaires catholiques sur les bords du Paraguay. Là, malgré la +beauté du climat et au milieu des plus riches dons de la nature, la +population sauvage, vivant dans des antres ou sur les branches des +arbres, indolente, stupide et féroce, loin de ressembler en rien à celle +de Taïti, semblait n'offrir à l'oeil chrétien que le type le plus laid +de l'homme primitif dégradé par la chute. Eh bien! que firent nos +missionnaires? Ils se contentèrent d'abord d'attraper doucement +quelques-uns de ces oiseaux d'espèce nouvelle; ils les apprivoisèrent +peu à peu, leur enseignèrent la musique, et, en les faisant chanter en +choeur, ils purent s'en servir pour attirer dans leurs filets les +oiseaux encore sauvages. On peut voir dans le <i>Génie du Christianisme</i>. +comment le zèle religieux et l'intelligence de ces bons missionnaires +surent réaliser de nouveau au Paraguay, comme le dit Charlevoix +lui-même, «les merveilles des Amphion et des Orphée.» Puis, quand les +sauvages furent rassemblés en cités, leurs habiles instituteurs se +hâtèrent-ils tant de parler à ces âmes enfantines le langage abstrait de +la sévère raison? Loin de là. Le même Charlevoix raconte que les pères +avaient établi partout des jeux, des courses de bagues, où ils +assistaient, distribuant les prix eux-mêmes: ils avaient introduit +partout des danses à la manière des Grecs. C'est ainsi, et en se +conformant sagement aux conditions du climat et aux moeurs naturelles du +pays, qu'ils parvinrent à agir rapidement sur ces moeurs, à les +transformer, et à fonder cette république chrétienne de sauvages dont +Muratori a si bien dit: «C'était un christianisme heureux, +<i>cristianesimo felice</i>.»</p> + +<p>Que ceux-là donc qui, trompés par le courant quotidien des accidents +politiques, seraient portés à désespérer de la fortune de la France et +du génie de notre civilisation, parce qu'un nuage les voile +passagèrement, se rassurent. Le génie national sommeille, il se +réveillera. Si la sympathie de l'Europe pour nous s'est, à nos côtés et +de toutes parts, un peu refroidie, ne semble-t-il pas qu'aux extrémités +du monde un instinct divin parle mystérieusement de nos destinées à +l'oreille des sauvages? voyons-y hardiment un gage d'espérance et soyons +plus confiants. Si l'Europe n'a pu supporter la monarchie universelle +des <i>Oui-Oui</i>, comme nous appellent naïvement les Taïtiens, comment +craindre sérieusement que le monde accepte à jamais l'universelle +domination de la race anglaise, qui ne sait dire <i>oui</i>, elle, que quand +on lui offre un profit matériel bien clair et bien net, et qui, hors de +là, répond impitoyablement <i>non</i> à ce bon empereur de la Chine, quand il +réclame pour son peuple le droit de ne point s'empoisonner, et encore, +et toujours <i>non</i>, à cette aimable reine Pomaré, qui a le bon esprit de +ne pas laisser prescrire ou tomber en désuétude le droit de danser, si +sacré à Taïti!</p> + +<p>Histoire et description géographique de l'Archipel de Taïti.</p> + +<p>«Au milieu de la vaste mer du Sud, s'élève, comme la reine de l'Océan +Pacifique, la délicieuse O'Taïti, écrivait, en 1825, un voyageur +français; une verdure toujours fraîche couronne ses pics volcanisés; ses +rivages et ses récifs disparaissent sous les forêts de cocotiers dont +les immenses parasols de verdure sont sans cesse balancés par les molles +brises des vents alizés. Là, sous un ciel dont la température est tiède, +vivent d'heureux insulaires; leurs jours se succèdent sans secousses, et +leurs occupations du lendemain sont semblables à celles des jours +écoulés.»</p> + +<p>Cette description n'était déjà plus vraie à l'époque où elle fut écrite. +La nature n'avait rien perdu à Taïti de sa fertilité, de sa beauté et de +sa fraîcheur; l'air y demeurait toujours aussi pur et aussi doux, mais +les habitants n'y jouissaient plus du même calme et du même bonheur. La +population, qui, cinquante aimées auparavant, s'élevait au chiffre de +150,000 âmes, était déjà descendue à dix ou douze mille.</p> + +<p>Le groupe Polynésien, connu sous le nom d'archipel de Taïti, et appelé +jadis les îles de la Société, ou îles Géorgiennes, se compose de onze +îles: Maïtia, Taïti, Eimeo, Tabou-Emanou, Wahyne, Raiatea, Tahaa, +Bora-Bora, Toubaï, Maupiti et Tetoua-Roa. <i>Taïti</i>, la plus grande de ces +onze îles, est une terre élevée, s'abaissant de toutes parts vers ses +bords pour former une bande circulaire de terrain littoral, le seul +habité et livré à la culture. La ceinture de récifs qui l'entoure offre +çà et là quelques îlots, et s'ouvre, d'espace en espace, en de larges et +profondes passes, conduisant aux mouillages intérieurs. L'île entière, +du N.-O. au S.-E., a près de quarante milles de longueur, sur une +largeur qui varie de 6 à 21 milles. Elle s'étend du 17° 28' au 17° 56' +latitude sud, et du 151° 24' au 152° 1' longitude ouest. Un isthme bas, +submergé dans les marées hautes, la divise en deux péninsules inégales, +dont la plus grande est ronde et la plus petite ovale: la plus grande +s'appelle Taïti, la seconde Taïa-Rabou. Taïti est le nom que les +insulaires donnent à leur île. Quand Bougainville leur demanda: «Comment +se nomme votre île? ils répondirent: <i>O'Taïti</i>, c'est Taïti.» +Bougainville et plusieurs navigateurs ont désigné sous le nom de O'Taïti +la reine de la Polynésie.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002x.png"><br><b>(La flèche indique la direction des îles Marquises, à +1450 kilomètres nord-est.)</b></p> + +<p>«La découverte de Taïti, longtemps attribuée à l'Espagnol Quiros, dit M. +Louis Reybaud dans son nouvel ouvrage sur la <i>Polynésie et les îles +Marquises,</i> ne semble pas remonter au delà de la reconnaissance positive +du capitaine anglais Wallis en 1767. Wallis, à l'aide de ses canons, se +fit promptement respecter sur les plages de l'île, et à ce premier +succès il joignit bientôt la conquête de la reine Berea, dont les +anciennes relations vantent le port majestueux. Bougainville, qui visita +Taïti quelques mois après Wallis, n'aspira pas aux mêmes bonnes +fortunes; mais son équipage utilisa si bien cette heureuse relâche, que +l'amiral crut devoir donner à l'archipel un nom mythologique en harmonie +avec ses moeurs amoureuses; il l'appela <i>Nouvelle Cythère</i>. Cook, +voyageur plus sévère encore, ne fut point insensible aux séductions du +pays, à la candeur, aux grâces de ses habitants; il parut trois fois à +Taïti, et chaque fois ce furent de nouvelles fêtes, de nouveaux élans +d'affection, de nouveaux témoignages de bienveillance. Les divers +navigateurs qui y jetèrent l'ancre à leur tour, l'Espagnol Bonechea, +Vancouver, l'Anglais Sever, du brick <i>Lady Penrhyn</i>, le capitaine Bligh, +du sloop <i>Bounty</i>, le capitaine New, du <i>Dedalus</i>, n'eurent qu'à se +louer également des procédés de ce peuple hospitalier et paisible. Aux +fléaux que leur apportait la civilisation, ces sauvages ne surent +répondre que par la résignation la plus touchante.»</p> + +<p>En 1797, la société des missions de Londres envoya à Taïti le <i>Duff</i>, +capitaine Wilson, qui y laissa quelques apôtres dévoués. Le roi du pays +était alors Pomaré; il régnait au nom de son fils Otou, depuis célèbre +sous le nom de Pomaré II. Ce chef fit aux missionnaires le meilleur +accueil, et soit par calcul, soit par suite d'une méprise, le +grand-prêtre de l'idolâtrie indigène ne se montra pas moins dévoué à +leur fortune.</p> + +<p>Les Taïtiens avaient bien reçu les missionnaires anglicans: ils les +écoutaient; ils réclamaient leurs secours comme mécaniciens, comme +ouvriers intelligents et habiles, mais ils ne se convertissaient pas. En +1805, lors de la mort de Pomaré Ier, qui eut pour successeur son fils, +Pomaré II, ils se moquaient encore tous du Dieu des chrétiens; car, +selon eux, il n'était que le serviteur du grand Oro, le maître du monde. +La guerre civile qui éclata à cette époque força les missionnaires à +quitter l'archipel, pour se rendre à Port-Jackson (1809). On ne laissa +que deux pasteurs, M. Haywood, à Wahyne, et M. Nott, à Eimeo.</p> + +<p>Cependant, Pomaré, vaincu par ses ennemis, et retiré à Eimeo, cessa tout +à coup de croire à la religion de ses pères. Le dieu Oro se déclarait +contre lui, le dieu des chrétiens pouvait lui être favorable. Il se fit +baptiser par M. Nott, reparut à Taïti, triompha à son tour de ses rivaux +idolâtres, et, vers la fin de 1815, demeura souverain absolu de tout +l'archipel. Ses sujets suivirent son exemple et demandèrent le baptême. +Rappelés par M. Nott, les missionnaires revinrent de Port-Jackson; et, +deux années après la victoire de Pomaré, on eût vainement cherché dans +toutes ces îles le moindre vestige de l'ancien culte.</p> + +<p>Malheureusement pour les indigènes, les missionnaires ne se contentèrent +pas de les convertir et de les moraliser; ils voulurent les gouverner. +En 1821, à la mort de Pomaré II, ils s'emparèrent de la personne de +l'héritier du trône, dont ils prétendaient se servir comme d'un +instrument. En 1824, ils le firent couronner avec pompe; et, pour abolir +à jamais l'influence des grands feudataires, ils promulguèrent une loi +qui établissait dans l'archipel une sorte de gouvernement représentatif. +Pomaré III mourut en 1827, et les deux reines qui régnèrent après lui +sur Taïti, Pomaré Wahyne comme régente, Aimata Wahyne comme reine, ne +souffrirent qu'impatiemment un joug qu'elles ne pouvaient pas encore +briser.</p> + +<p>Telle était la situation politique et religieuse de l'archipel de Taïti, +lorsque la Société des Missions catholiques y envoya, en 1836, deux +prêtres français, MM. Caret et Laval. À la nouvelle du débarquement de +ces deux missionnaires, l'Église luthérienne, déjà affaiblie par un +schisme et vivement effrayée, ameuta contre les nouveaux venus la +population de Taïti, et excita une espèce d'émeute, dont ils faillirent +devenir victimes. M. Moërenhout, alors chargé d'affaires des Etats-Unis, +intervint à temps, et les sauva; mais le chef de la mission anglicane, +Pritchard, n'était pas homme à s'arrêter à mi-chemin. «Cumulant, dit +l'écrivain que nous avons déjà cité, les fonctions de ministre du culte +et celles d'agent commercial, il réunit les hommes dévoués de sa double +clientèle, fit entourer la maison dans laquelle se trouvaient les +prêtres français, les en arracha après avoir enlevé la toiture, et les +rembarqua de vive force sur la goélette qui les avait amenés. Vainement +M. Moërenhout essaya-t-il de défendre ces malheureux, il ne réussit qu'à +se faire destituer par le gouvernement des Etats-Unis, qui lui reprocha +d'avoir agi contre les intérêts de la foi luthérienne. Une autre +vengeance, plus mystérieuse et plus cruelle, attendait, à quelque temps +de là, ce digne négociant. Assailli nuitamment dans sa demeure et +réveillé en sursaut, il se trouva face à face d'un homme qui le renversa +d'un coup de hache, et tua sa femme d'un second coup. Cet assassin était +un sujet anglais, qui échappa à la justice locale, et qui, en +assassinant M. Moërenhout, croyait sans doute servir les haines de ses +coreligionnaires. Tant de services rendus aux sujets français, et si +cruellement expiés, méritaient quelque retour de la part de notre +gouvernement. M. Moërenhout fut accrédité par la France auprès des +autorités de Taïti.»</p> + +<p>Des outrages pareils ne pouvaient pas demeurer impunis. Les îles +Sandwich avaient été le théâtre de scènes à peu près semblables, et +l'intolérance religieuse appelait une répression éclatante. <i>La Vénus</i> +et <i>l'Artémise</i> reçurent toutes les deux des instructions à ce sujet. +<i>La Vénus</i>, capitaine Dupetit-Thouars, arriva la première à Taïti; et, +par un singulier hasard, elle s'y croisa avec l'expédition du capitaine +Dumont-d'Urville, composée des corvettes <i>l'Astrolabe</i> et <i>la Zélée</i>. Le +capitaine Dupetit-Thouars entra hardiment dans le bassin de Pape-Iti; +et, après avoir mis le village sous le feu de son artillerie, il +demanda: 1º le libre accès de Taïti pour tous les Français, prêtres ou +laïques; 2º une amende de 2,000 gourdes; 3º un salut de vingt-un coups +de canon pour le pavillon national. La jeune reine, furieuse contre les +missionnaires, leur signifia de s'exécuter promptement, et pour l'argent +et pour le salut.</p> + +<p>Pritchard avait obéi, mais, <i>la Vénus</i> partie, il essaya de prendre sa +revanche et fit d'abord révoquer la loi qui assurait aux missionnaires +français l'accès de Taïti. A cette nouvelle, qu'elle apprit à Sidney,<i> +l'Artémise</i> revint à Pape-Iti, et le commandant Laplace exigea: 1º que +les Français fussent traités dans l'île à l'égal de la nation la plus +favorisée; 2º qu'un emplacement fut désigné pour la construction d'une +église catholique, et toute liberté accordée aux prêtres français d'y +exercer leur ministère.--Après une longue et orageuse discussion dans le +grand-conseil, les chefs de file déclarèrent à l'unanimité qu'ils +acceptaient les conditions posées par le commandant français.</p> + +<p>Il paraît, si nous en croyons les dernières nouvelles, que ces +conditions n'ont pas été tenues; car une lettre, écrite de Valparaiso, +le 1er novembre dernier, à bord de la frégate <i>la Reine Blanche</i>, par M. +le contre-amiral Dupetit-Thouars, contenait le paragraphe suivant:</p> + +<p>«Par suite des griefs et des réclamations de nos nationaux à Taïti, M. +Dupetit-Thouars ayant cru devoir exiger de la reine Pomaré et des chefs +principaux qui constituent le gouvernement de cette île et de l'archipel +une indemnité de 10,000 piastres fortes, réparation facile, eu égard à +l'abondance du numéraire dans ce pays, les communications qui +s'établirent immédiatement à ce sujet furent bientôt suivies de la +demande officielle de la protection du roi des Français, avec l'offre de +souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré, et de la direction +des affaires des blancs à Taïti.</p> + +<p>«Cette proposition, si honorable pour la France, et dont les +conséquences surtout peuvent être avantageuses pour nos établissements +des îles Marquises, avait adouci les dispositions rigoureuses motivées +par les procédés du gouvernement taïtien envers nos compatriotes, et +engagé l'amiral à accepter, sauf rectification, le protectorat et la +souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré.</p> + +<p>«De plus, et pour éviter toute rétractation, aussi bien que pour +s'assurer que rien ne pourrait être tenté contre Taïti avant que le +gouvernement français ait eu le temps de se prononcer sur cette affaire, +l'amiral avait, de concert avec la reine, établi un gouvernement +provisoire pour la direction des affaires des blancs, et joint le +pavillon de France, sous forme de yacht, à celui des îles de la Société. +Enfin il a cru devoir prendre, dans l'intérêt de la France, les mesures +propres à faciliter l'adjonction des États de cette reine de la +Polynésie à la France, et à assurer des droits d'autant plus légitimes, +que c'est de plein gré et spontanément qu'on s'est offert à nous.»</p> + +<p>D'un autre côté, voici ce qu'on lisait dans <i>le Messager</i>:</p> + +<p>«Le gouvernement a reçu des dépêches du contre-amiral Dupetit-Thouars, +qui lui annoncent que la reine et les chefs des îles Taïti ont demandé à +placer ces îles sous la protection du roi des Français. Le contre-amiral +a accepté cette offre, et pris les mesures nécessaires, en attendant la +ratification du roi, qui va lui être expédiée.»</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002small.png"><br><a href="images/002large.png">(Agrandissement)</a><br><b>Plan de la Pointe-à-Pitre GUADELOUPE</b><br>Dressé par <span class="sc">M +Lemonnier de La Croix</span>, ex-architecte--voyer de la ville de la +Pointe-à-Pitre]</p> + +<p><b>1. Église--2. Hôpital.--3. Tribunal.--4. Théâtre--5. Caserne d'infanterie +de marine.--6. Prisons.--7. Entrepôt.--8. Douane.--9. Arsenal.--10. +Caserne de la gendarmerie.--11. Bureaux de la marine.--12. Magasins des +pompiers.--13. Mairie.--14. Trésor--15. Halle à la boucherie.--16. Halle +aux poissons.--17. Corps-de-garde.--18. Bureaux de la police.--19. +bureaux de l'administration intérieure.--20. Presbytère.</b></p> + + +<p><i>Les quais de la Pointe-à-Pitre:</i> c'est là que les navires débarquent +leurs marchandises européennes, et chargent, en retour, les boucauts de +sucre. Les cales qui coupent les quais ont pour objet de faciliter +l'embarquement et le débarquement des marchandises dans de grandes +gabarres (espèce de bateau plat, qui peut porter trente milliers +pesant).</p> + +<p>Les maisons construites sur les quais étaient toutes à deux étages.</p> + +<p>Tout le haut commerce habitait les quais. Au rez-de-chaussée étaient de +vastes magasins à sucre et les bureaux, au premier et au second était +l'habitation du négociant. Il y avait fort peu de maisons occupées par +plus d'une famille.</p> + +<p><i>Le quai Tabanon</i> était, après six heures du soir, le rendez-vous des +négociants. C'était la petite bourse où l'on parlait d'affaires et de +beaucoup d'autres choses. Il en était de même au coin de la rue des +Abîmes ou d'Arbaud; mais là il y avait moins de négociants; l'assemblée +s'y composait plus particulièrement d'avoués et d'avocats.</p> + +<p>Les jeunes gens se réunissaient le soir aux écuries publiques de M. +Chauve; construites sur la place de la Victoire, au coin de la rue +Tascher. Les allées de la place de la Victoire étaient aussi une des +promenades du soir. Le dimanche, les matelots venaient sous ces grands +et beaux arbres, vendre leur petite pacotille.</p> + +<p>Le soir du même jour, les nègres se réunissaient sur la place de la +Victoire, depuis six heures jusqu'à huit, en dansant entre eux +accompagnés du <i>bamboula</i>. Ils étaient divisés par groupes de +différentes nations.</p> + +<p><i>La rue d'Arbaud</i>. Là étaient les études de notaires, d'avoués, les +bazars, les horlogers, bijoutiers; presque toutes les maisons étaient +ornées de balcons, et la haute bourgeoisie de la ville occupait les +premiers, comme sur les quais.</p> + +<p><i>La rue des Abîmes</i> était habitée par le petit commerce, les +quincailliers, les chapeliers, les cordonniers, les faïenciers, les +marchands de rouennerie, de nouveautés, les tailleurs, les cabaretiers. +La poste était dans cette rue.</p> + +<p><i>Place du Marché</i>. Les nègres descendaient tous les dimanches des +campagnes, pour vendre leurs provisions sur la place du Marché. On y +tenait cependant tous les jours des marchés, mais moins considérables.</p> + +<p>Les troupes manoeuvraient sur la <i>place de lu Victoire</i>.</p> + +<p>Toutes les maisons qui avoisinaient le <i>canal Vatable</i> étaient en +général occupées par la classe inférieure.</p> + +<p>Sur le quai <i>Ladernoy</i>, il y avait une grande maison consacrée au cercle +du commerce. Là se donnaient les plus beaux bals. Tous les soirs les +habitants s'y réunissaient pour jouer au billard et aux cartes.</p> + +<p>De tous les cafés, le plus fréquenté était le <i>café Américain.</i> Il était +situé au coin du <i>quai Tabanon</i>. C'était le rendez-vous des officiers, +des marchands et des jeunes gens.</p> + +<p><i>L'hôtel des Bains</i>, en face du palais de justice, où descendaient de +préférence les habitants de la campagne, avait un bon restaurant.</p> + +<p>Un autre hôtel était établi sur le quai, au coin de la rue Marligue.</p> + +<p>A sept heures du soir, on tirait un coup de canon de l'arsenal pour +faire rentrer les soldats.</p> + +<p>A huit heures, on sonnait la cloche pour faire rentrer les esclaves.</p> + +<p>Tous les individus qui étaient surpris dans les rues après huit heures, +sans fanal et sans permis, étaient arrêtés et conduits au bureau de +police.</p> + +<p>Les rues étaient balayées tous les jours par les condamnés: de la chaîne +de police correctionnelle. Les galériens étaient employés aux travaux du +port et des escarpements.</p><br> + +<h2>Courrier de Paris</h2> + +<p>31 mars</p> + +<p>Ce qu'il y a de plus nouveau à Paris, au moment où je vous écris, c'est +le soleil. Nous sommes blasés sur tout le reste; toutes les nouveautés +écloses cet hiver sont déjà fanées, et l'on n'en parle plus. Les +pianistes-prodiges, les chanteurs sans pareils, les violonistes plus ou +moins norwégiens, ont passé en quelques semaines; Ronconi a dû partir +hier pour Vienne; depuis quinze jours la pâle ombre de Paganini a repris +la route de Naples, sous le nom et avec le passe-port de Sivori; et si +l'honorable Thimothy Haahlio, envoyé du roi des îles Sandwich, et parti +de la rade de Honolulu, sur la goélette <i>l'Embuscade</i>, n'était pas +débarqué, depuis lundi dernier, à l'hôtel Meurice, Paris--chose +singulière--se trouverait positivement à court de phénomènes vivants. +<i>Les Burgraves</i>, il est vrai, ont donné un coup de trompette; mais on +les a laissés faire. D'ailleurs ils vont avoir bientôt une redoutable +concurrence. Les deux fils de la reine Pomaré sont attendus d'un jour à +l'autre. Ils viennent, au nom de leur auguste mère, faire hommage-lige à +la France, dans la personne de S. M. Louis-Philippe. Nous aurons bientôt +des coiffures à la Pomaré et des robes couleur taïti. Que pourront +cependant les <i>Burgraves</i>, eux qui ne sont pas même tatoués?</p> + +<p>Après un noir hiver, après des jours pluvieux et sombres, savez-vous en +effet rien de plus charmant et de plus nouveau que le soleil? Dans cette +ville qui a la prétention d'être l'amour et les délices du monde, le +soleil est une chose de hasard, une exception, une rareté. On passe huit +mois ici dans les brouillards, dans la pluie, dans la boue, dans la +nuit. Paris, pendant les deux tiers de l'année, serait condamné à vivre +comme un Lapon ou un Groenlandais, s'il n'avait eu l'esprit d'inventer +les trottoirs, les becs de gaz et les citadines.--Pour en revenir au +soleil (un autre jour je vous parlerai de la lune), il s'est conduit +cette année d'une manière toute particulière; d'ordinaire il annonce son +arrivée avec de certains ménagements. En attendant l'éclatante +apparition de sa royauté enflammée, de sa face d'or et de pourpre, il +détache quelques petits rayons en éclaireurs, pour préparer sa route: +ceux-ci se glissent doucement à travers les nuages et envoient de pâles +reflets sur les toits et aux vitres des maisons. Ce sont là les +premières escarmouches de la lutte qui s'engage, vers les derniers jours +de mars et le commencement d'avril, entre la nuit et le jour, entre +l'hiver et le printemps. Des deux parts les chances du combat sont +d'abord incertaines: l'hiver ne se laisse pas vaincre aisément.--Le +printemps gagne-t-il un coin d'azur dans le ciel: aussitôt l'hiver de +lancer contre lui quelque gros nuage qui lui reste. Est-ce un bourgeon +impatient qui éclate, une fleur précoce qui s'entr'ouvre et sourit: +l'hiver souffle sur eux son dernier givre et les glace. Il faut que le +soleil en personne arrive enfin avec toutes réserve de flammes et de +lumières, pour renverser ces derniers efforts de l'ennemi expirant.</p> + +<p>Cette fois, l'astre n'y a pas mis tant de façons; il s'est montré à +l'impromptu, sans laisser le temps de lui crier «Qui vive!» Il s'est +montré, dis-je, tout entier, ardent, radieux, magnifique, inondant le +jour de tièdes haleines, et rendant à la nuit sa voûte d'azur et +d'étoiles, Paris s'est étonné de cette chaude invasion, et dans une +telle saison. Il a pris son calendrier comme on tire sa montre quand on +ne sait pas l'heure. Le calendrier marquait bien le mois de mars: or, +jamais le mois de mars n'avait eu de pareilles fantaisies. Jusqu'ici, +mars passait pour un mois intermédiaire, cultivant encore le coin du +feu, et soufflant même de temps en temps dans ses doigts.. Aujourd'hui +on ne s'y reconnaît plus: mars est devenu le mois de juin. On n'entend +que ces mots d'un bout de la ville à l'autre: Qu'il fait chaud! Imaginez +ce que doit être une ville que l'été surprend inopinément, en plein +hiver. Il y a un moment où elle n'est occupée qu'à éteindre son feu, à +ouvrir ses fenêtres et à jeter là son manteau. Telle est la situation de +Paris depuis huit jours. Il cherche de l'air et se déshabille.</p> + +<p>Un lieutenant de grenadiers, qui faisait sa ronde, a vu, le premier, la +cause de cet été par anticipation. Notre brave, tout en patrouillant +pour la plus grande tranquillité de la terre, leva les yeux au ciel par +distraction: qu'aperçut-il? une lumière blanche et vive, d'une forme +allongée, qui illuminait l'air comme les jets diaphanes d'un feu +d'artifice. Il cherchait encore, dans sa science, la raison de ce +phénomène, que déjà la lunette des astronomes était tournée vers le +ciel, et devant le mystère. C'était une comète qui nous faisait +l'honneur de nous rendre visite. Ainsi, nous sommes propriétaires d'une +comète; cela nous fera toujours passer une semaine ou deux, les chansons +ne manqueront pas, ni les bons mots, ni les épigrammes ni les +vaudevilles à la comète. Qui oserait y trouver à redire? Il est bien +permis de railler un astre si parfaitement en mesure de répondre, et qui +peut à des chansons riposter par un déluge de feu, et brûler vifs les +railleurs.</p> + +<p>Enfin, que nous veut-elle? Est-ce une de ces comètes échevelées dont +parle Virgile, sinistre messager de la mort de César? Mais où est César? +Est-ce un ange exterminateur expédié des hauteurs célestes, pour châtier +nos crimes? En vérité, cela serait injuste. Oh! la nation scélérate, en +effet, dont la hardiesse va jusqu'à réclamer depuis dix ans la +définition de l'attentat et l'adjonction des capacités! ce n'est pas une +comète que le ciel lui devait, mais une couronne de rosière. J'en +conclus que cette comète est une comète d'un bon caractère, dont il ne +faut pas s'inquiéter; elle n'est venue que pour faire fleurir les lilas +et les amandiers plus vite, mûrir nos raisins, et nous obliger à des +économies de bois et de charbon. Le signalement que l'Académie des +Sciences a bien voulu nous en donner prouve suffisamment les honnêtes +intentions de notre comète (je l'appelle <i>notre</i> pour attirer sa +confiance). Ce n'est pas une de ces comètes de taille colossale, une de +ces comètes pourvues d'une queue comparable à la croupe du monstre de +Trézène. Figurez-vous une comète qui a la queue plus mince et plus +étroite que la chose n'est permise à une comète de bonne maison. Ainsi, +tout dégénère, tout se rapetisse; les comètes amoindrissent leur queue +de même que la politique.</p> + +<p>Son influence la plus directe jusqu'ici s'est fait sentir sur la danse +et dans les bals. Elle a mis les valseuses en nage et les valseurs en +feu. Les salons de Paris sont, à l'heure qu'il est, convertis en étuves +où l'on bout, en attendant qu'on y rôtisse. Cependant le bal persévère; +il s'était posé dans le monde; il avait fait ses invitations à domicile, +et commandé ses sorbets et ses glaces, sans se douter que la comète dût +entrer dans la contredanse. Maintenant que la chose est faite, renvoyer +les violons, ce serait manquer de jarret et de coeur.</p> + +<p>On danse donc encore beaucoup à Paris, et l'on y valse davantage. Ce +grand bal finira dans un mois, vers les derniers jours d'avril. Mai +vient mettre en déroule tout ce peuple de robes de gaze, de couronnes de +fleurs, de gants glacés et de bottes vernies. Ces insatiables danseuses, +ces femmes blanches et frêles, qu'un souffle semble devoir briser, et +que les nuits les plus ardentes trouvent parées, debout, infatigables, +toujours prêtes au combat; ces créatures si charmantes et si +redoutables, si faibles et si fortes, vont aller bientôt chercher l'air +et les fleurs, et se refaire le teint aux brises du soir, sous les +vertes charmilles. Déjà, M. de Rambuteau, le préfet de tous les préfets, +qui a, sans contredit, fait le plus sauter ses administrés, M. de +Rambuteau vient de prononcer la clôture de l'avant-deux municipal.</p> + +<p>La semaine dansante a tout entière appartenu au monde dramatique. Les +acteurs de Paris ont été pris d'une fureur de chassé-croisé que nous +sommes obligés de signaler. Les banquiers hollandais ou israélites, les +ambassadeurs russes et anglais, les princes bulgares, ont fait place aux +comédiens. Devinez qui a ouvert la danse?... C'est Arnal. Vous +connaissiez depuis longtemps Arnal pour un homme très-passionné: +<i>Renautlin de Caen</i>, la <i>Graine de Lin</i>, et cent autres iliades +amoureuses, dont il est le héros, vous avaient suffisamment édifié sur +les qualités de ce coeur romanesque. Mais saviez-vous qu'Arnal fût homme +à donner un bal? Pourquoi pas? Arnal avait si bien débuté dans <i>Un Bal +du Grand Monde!</i></p> + +<p>Arnal s'est montré d'une grâce parfaite; je ne doute pas que la +galanterie dont il a fait preuve n'ait prodigieusement accru le nombre +de ses victimes. Arnal doit être adoré plus que jamais. Ou n'embaume pas +son antichambre de myrte, de violettes et de camélias, on n'étend pas de +moelleux tapis sur le marbre de l'escalier pour préserver le pied +délicat des danseuses, on ne prodigue pas le sorbet qui parfume, la +glace qui rafraîchit, le punch qui anime, le bordeaux qui réconforte, le +potage et la sandwich, depuis dix heures du soir jusqu'à cinq heures du +matin, pour se faire haïr. Les théâtres de Paris avaient envoyé leurs +plus jolies ambassadrices à cette fête monstrueuse; le Vaudeville y +dansait le galop avec le Théâtre-Français, tandis que le Gymnase +balançait avec l'Académie royale de Musique, et que le Palais-Royal +entraînait la Porte-Saint-Martin dans une valse à deux temps.</p> + +<p>Quelques jours après, l'Association dramatique donnait un bal dans la +salle Favart: l'Opéra-Comique avait allumé tous ses lustres et ouvert +toutes ses loges au profit de cette danse charitable (la recette est +destinée aux familles d'artistes malheureux). Le malheur et la danse +s'associent tous les ans, et si la danse y gagne un peu de plaisir, le +malheur y trouve quelque soulagement. Ainsi chacun a sa part, et +personne n'a rien à réclamer: tout le Paris théâtral était là, depuis le +plus grand jusqu'au plus petit, depuis le plus illustre jusqu'au plus +obscur. Le jour d'une bonne action, on ne se mesure pas; tout le monde a +la même taille.</p> + +<p>Alcide Tousez figurait au premier rang des commissaires: cet homme +charmant a exercé ses fonctions avec une gravité au-dessus de tout +éloge. Un danseur, sans doute quelque jeune élève du bal des Variétés, +emporté par ses souvenirs ou par son éducation, se laissait entraîner à +la distraction d'une danse un peu colorée; Alcide Tousez s'en aperçoit +bientôt: qui peut échapper à l'oeil d'un commissaire? Il s'approche du +délinquant avec la dignité d'un magistrat qui remplit son devoir. +«Monsieur, dit-il, d'un ton à la fois ferme et paternel, sévère et doux, +ayez la bonté de vous modérer un peu.--Voilà qui est plaisant, réplique +le jeune homme.--Je ne plaisante pas. Monsieur, s'écrie Alcide Tousez +prenant un air de Mathieu Mole--Eh! Monsieur, je vous en vois danser +bien d'autres sur votre théâtre!--Moi, Monsieur, c'est autre chose; j'y +suis autorisé par mon gouvernement!»</p> + +<p>Le bal, d'ailleurs, s'est achevé sans plus d'atteinte à la pudeur +d'Alcide Tousez. On n'a jamais dansé au bénéfice de l'infortune avec +plus d'entrain et de légèreté. M. Victor Hugo s'est fait voir; quelqu'un +a entendu mademoiselle Maxime, la Guanhumara détrônée, lui dire: «Je +vous assure, Monsieur, que ce n'est pas ma faute; j'avais fait tout mon +possible pour avoir des yeux d'hyène.» Un moment la salle a eu +grand'peur: M. Alexandre Du..., engagé dans un galop à toute outrance, +s'est laissé choir. Oh! mon Dieu! se serait-il blessé? Mais lui, se +redressant aussitôt et montrant sa haute tête crépue au-dessus de la +foule: «Je viens de faire comme <i>les Burgraves</i>, dit-il en souriant... +non pas tout à fait, car je me relève.» Et apercevant M. Victor H... +dans la foule, il alla lui serrer tendrement la main.</p> + +<p>J'y songeais! Sous les pieds de cette multitude emportés par le plaisir +et enivrée par la valse, si tout à coup le sol s'était mis à trembler, +renversant ces murs parés d'or et de velours, brisant le cristal de ces +lustres étincelants, engloutissant dans ses entrailles béantes ces +jeunes femmes souriantes et ces jeunes gens, les écrasant sous les +poutres brisées ou les étouffant dans les flammes!... le lendemain on +aurait dansé dans toute la ville au profit des victimes du bal de +l'Association dramatique.</p> + +<h3>LE BAL DE L'OPERA--LA MI-CARÊME.</h3> + +<p>Le bal de l'Opéra est et devait être une invention de la Régence. Le +chevalier de Bouillon, qui conçut le projet de ce nouveau +divertissement, en fut récompensé, le fait est historique, par une +pension de six mille livres. Un moine carme, nommé le père Sébastien, et +fort habile mécanicien, trouva le moyen d'élever le plancher du parterre +au niveau de la scène, et de l'abaisser à volonté. L'histoire ne nous +dit pas quelle fut la récompense de cette autre invention.</p> + +<p>Ouvert le 2 janvier 1716, le bal de l'Opéra s'est perpétué jusqu'à nos +jours, en passant par des phases et des vicissitudes fort diverses. De +notre temps, il est plus à la mode et plus tumultueux que jamais. +Autrefois, c'était un plaisir de grands seigneurs; le bon ton y couvrait +du moins les mauvaises moeurs. Aujourd'hui, il n'est si mince clerc, si +jeune commis qui ne veuille en avoir sa part, et faire le lionceau, +moyennant un mois de ses appointements, dissipé en une nuit +babylonienne. De là cette cohue sans nom, enrouée, barbouillée, avinée, +qui remplit de ses huées sauvages et de ses lazzis, beaucoup plus +spiritueux que spirituels, la première scène de l'univers.</p> + +<p>Depuis son origine jusqu'à ses dernières années, le bal de l'Opéra, +fidèle aux principes et aux traditions de l'étiquette aristocratique qui +avait présidé à sa fondation, avait exclu de son enceinte les +travestissements et la danse. Les hommes n'y étaient admis qu'en habit +de ville, et le domino était le seul déguisement des femmes. On s'y +promenait autour d'un orchestre en sourdine qui dominait, sans +l'étouffer, le bourdonnement discret des causeries particulières. +L'intrigue s'insinuait, glissait, serpentait dans cette salle +étincelante. L'archet révolutionnaire d'un chef d'orchestre (Musard) +l'en a chassée et a étouffé les derniers murmures de ce galant +marivaudage, qui, depuis longtemps, au surplus, s'effaçait peu à peu +pour faire place à la licence.</p> + +<p>Le mardi-gras de l'année 1837, Musard donna, rue Lepelletier, un bal, +dont les habitués de ce genre de divertissements ont conservé le +souvenir. L'Opéra atteignit, dès son premier début, à l'idéal du genre. +En récompense de cet exploit, Musard fut porté en triomphe, et faillit +être asphyxié sous les étreintes de ses fanatiques et turbulents +admirateurs. Quelle mort pour un Chef d'orchestre! Dès lors ce fut fait +pour toujours du bal de l'Opéra proprement dit, de cette réunion +masquée, mais à peu près décente, brillante toujours, spirituelle +parfois, qui tenait à la fois du jour et de la nuit vénitienne. Du jour +où le galop y eut pénétré, l'élégance, le décorum, et avec lui l'esprit, +s'enfuirent pour ne plus revenir.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003.png"></p> + +<p>A la vérité, on a cherché cet hiver à les retenir, ou plutôt à les +rappeler par une mesure qui tendrait à concilier tous les goûts. Deux +parts du bal ont été faites: la salle a été livrée aux danseurs, et le +foyer réservé «aux folles intrigues qui se croisent, s'enchevêtrait, se +nouent et se dénouent (style consacré) entre une et cinq heures du +matin.» Mais, hélas! l'intrigue est morte... au bal de l'Opéra, du +moins. Voulez-vous avoir une idée des piquantes, des malicieuses, des +fines causeries du foyer? Prêtez l'oreille à l'entretien de ce jeune +dandy et de ce pimpant domino qui s'abordent en ce moment.--Bonjour, +Ernest, dit le domino.--Bonjour, dit le lion. Tu me connais?--Oui. +Demeures-tu toujours rue du Helder?--Mon Dieu, oui. Je voulais changer, +mais je n'ai pas trouvé d'appartement--Et pourquoi vouliez-vous changer, +bel inconstant?--Mon logement n'est pas commode. Et puis j'ai une +cheminée qui fume.--C'est différent. Est-ce que tu ne me reconnais +pas?--Attendez donc. Si, ma foi! je te reconnais: vous êtes madame +D......--Tu n'y es pas!--Si!--Non!--Si!--Non!--Allons, allons, +convenez-en; vous êtes madame D... Comment va la santé, du reste?--Pas +trop mal, avec un gros rhume pourtant. C'est très-imprudent à moi de +venir ici; mais c'est si entraînant, ces bals de l'Opéra!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004.png"><br> +<b>(Le dernier Bal masqué de l'Opéra.)</b></p> + + + +<p>--Oui, c'est bien entraînant. J'en suis une preuve, moi qui sors d'avoir +une fluxion.--Ces temps de dégel ne valent rien pour la poitrine. Ah! à +propos, mauvais sujet, qu'alliez-vous donc faire, l'autre jour, au +passage des Panoramas?--Quel jour?--Mardi ou mercredi, je crois. Tu +avais un pantalon gris.--Ah! oui, j'y suis.--Eh bien!--J'allais acheter +des gants.--Bien vrai?--Ou des bretelles, je ne sais plus au juste; je +crois pourtant que c'était des gants.--Je te quitte. J'aperçois là-bas +un monsieur qu'il faut que j'aille intriguer. Adieu, au prochain +bal.--Adieu, madame.</p> + +<p>Quelle débauche d'esprit, quelle verve! C'est bien la peine de mettre un +masque et d'adopter le tutoiement. Ces sémillants colloques font +pourtant le désespoir des provinciaux, qui viennent au bal de l'Opéra, +sur la foi des trompeuses promesses de la réclame, et n'y connaissant +âme qui vive, s'en vont le matin, fort au regret de n'avoir pas été +«intrigués.» Quoi qu'il en soit, le bal de l'Opéra obtient une vogue +étourdissante, et fait plus que jamais, en l'an de grâce 1843, les +délices d'une partie de ce peuple qui aime à se dire le plus policé, le +plus délicat et le plus spirituel de l'univers.</p> + +<p>Sa vogue ne le cède qu'à celle d'un bal que l'on nomme Chicard, dont les +actions se cotent à la Bourse, et où l'on trouve des fils de pairs de +France, des jeunes premiers, des aspirants diplomates, des marchands +d'habits, des sculpteurs et des plâtriers, des peintres d'histoire et +d'enseignes, des littérateurs, des musiciens et pas mal de corroyeurs, à +commencer par le héros de cette étrange assemblée, et tout cela +fraternisant, sympathisant, trinquant, se colletant, s'embrassant et se +ramassant, comme une foule de vieux amis qui ne se connaissaient pas la +veille, et n'auront surtout garde de se reconnaître le lendemain.</p> + +<p>Mais tout cela n'est rien encore. Nous voici au jour de la Mi-Carême, +deuxième édition revue et non corrigée du Mardi-gras. Ohé! ohé! dzing, +baonnd! dzing, baound! tonton, tonton, tontaine, tonton! Quels sont ces +cris, ce bruit affreux, cette musique à crever le tympan? Quelle chasse +infernale nous sonnent ces milliers d'horribles fanfares? Oh! mon Dieu, +ce n'est rien, ne faites pas attention; ce n'est que le carnaval, +enterré il y a trois semaines, qui secoue sa poudre et ressuscite. Le +diable fait, dit-on, de ces miracles, témoin le célèbre ballet du +troisième acte de <i>Robert</i>. Vous voulez voir passer feu Carnaval? J'y +consens; courons au boulevard. Mais si vous êtes asphyxié, contusionné, +pilé, broyé; si, du haut d'un arbre, il vous pleut un enfant de Paris +sur la tête, si une voiture vous écrase, si vous sortez de la bagarre +dénué de pans d'habit, de montre et de cravate, ou si vous n'en sortez +pas du tout, ne vous en prenez pas à moi, vous êtes dûment averti.</p> + +<p>Nous voici dans la foule. Quel affreux tintamarre! quelle épouvantable +cohue!--Monsieur, ne poussez pas!--Eh! monsieur, l'on me pousse!--Aïe, +les fausses-côtes! aïe, la poitrine!--Je me meurs, j'étouffe! je +suffoque!--Gare donc là, gare donc; rangez-vous!--Ah! ciel, un cheval de +gendarme qui se cabre et recule de notre côté!--Monsieur, que fait votre +main dans ma poche?--Eh! mon Dieu, monsieur, je la mets où je peux, on +n'a pas le choix des locaux!--Une fois engagé dans cette houle humaine, +il faut marcher, bon gré, mal gré, filant soixante pas à l'heure. +Heureux qui, du milieu de ces flots agités, peut, de temps en temps, +diriger sur la grande chaussée du milieu un oblique rayon visuel!--Mais, +ô déception! le carnaval promis se manifeste sous la forme de deux +immenses files de voilures, flanquées de gardes municipaux; mais des +masques, nulle apparence: chacun est venu pour les voir, et chacun voit +qu'il n'a rien vu.--Ah! cependant, voici là-bas une rumeur qui nous +présage l'apparition de quelques-uns de ces oiseaux rares sur terre. +Autant que le permet cet affreux cor de chasse, qui, depuis un quart +d'heure, s'obstine à jouer sur nos têtes la chanson du <i>Roi Dagobert</i>, +il me semble discerner certain cri populaire qui nous annonce, ou je me +trompe fort, l'approche de quelque mascarade. En effet, voici des +sauvages, des pandours, des cosaques, des hussards, précédant à toute +bride une, deux, trois voilures, qui roulent à quatre chevaux sur la +chaussée, bourrées de débardeurs, de malins, d'Écossais, d'ours, de +Poletais, de Turcs, d'Espagnols, de laitières, de camargos.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Devant, derrière,</p> +<p class="i18"> Jusqu'à la portière</p> +<p class="i18"> C'est un' fourmilière</p> +<p class="i12">De gens chantant, vociférant, buvant,</p> +<p class="i12">S'égosillant...</p> +</div></div> + +<p>C'est en vain que ces messieurs et ces dames on fait ample provision +d'esprit sous forme de Champagne. Sous ce rapport, celui de l'esprit, +leur consommation est fort mince. De grandes clameurs, de lourds propos, +des grossièretés, voilà tout ce que la gaieté et la verve française +trouvent de plus piquant dans leur bouche.--Mais, quels sont-ils? me +direz-vous.--C'est lord Seymour, ne manqueront pas de s'écrier ici +maints gobe-mouches obstinés.--Non, heureusement pour lord Seymour, il +n'est pas tout ce monde-là. Lisez les inscriptions du drapeau arboré par +chacune de ces mascarades. Voici les «Enfants de la Joie.» Quelle +postérité! La Joie eût mieux fait de rester fille. Plus loin, ce sont +les «Forts buveurs.» Viennent ensuite les «Flambarts,» les «Balochards,» +etc. Voici maintenant les blanchisseurs et les blanchisseuses de +Boulogne, arrivés en trois chariots pour célébrer à Paris le grand jour +de la Mi-Carême, qui est leur fête patronale. Ah! cette autre voilure +qui se croise avec celle des «Balochards,» c'est celle des «Chemisiers +de Pans.» Les deux équipages se hèlent, se défient, viennent bord à +bord, et il s'engage entre eux une bataille en règle,--à coups de +langue, cela va sans dire,--et où il n'y a de morts que les ivres. Vous +êtes probablement peu curieux de savoir qui l'importera du calicot ou de +la rouennerie; passons donc.</p> + +<p>Mais, à ce propos, voici un crieur asthmatique qui vous offre depuis une +heure <i>le Nouveau Catéchisme poissard, ou l'Art de s'amuser en société +sans se fâcher...</i>. «Sans se fâcher, <i>nota bene</i>;» car, si l'on se +fâchait, ce serait comme lorsqu'on se gêne, il n'y aurait plus du tout +de plaisir. Ce catéchisme, fort peu édifiant, du reste, n'a que le tout +petit défaut d'être nouveau depuis cent ans. C'est un vieux recueil de +platitudes et de sottes calembredaines, dont l'unique mérite est la rime +et le moindre défaut la raison. La langue des Porcherons est enterrée +sous leurs décombres. Il n'y a plus de balles, il n'y a plus de +poissardes; il n'y a plus que des marchés et des marchandes de poisson, +ce qui n'est nullement synonyme. Aussi, le catéchisme poissard, canard +rétrospectif, au sel fort peu attique, obtient-il fort peu de débit, car +il ne répond plus, comme disent les prospectus, à aucun besoin de +l'époque. Tout au plus, quelque Béotien, préméditant de se produire au +bal masqué, le soir, sous un costume d'Arlequin, et d'avoir de l'esprit +comme un diable, croit-il devoir, pour ses deux sous, se précautionner +de gaieté et de poésie non lyrique. Gare à lui, si, pour son malheur, +quelque franc luron l'entreprend! Les héros du carnaval sont, sans +comparaison, comme les aigles du barreau, c'est à la réplique qu'on les +juge.</p> + +<p>La nuit est venue; le gaz s'allume, ce soleil du carnaval moderne. Les +masques, qui viennent de dîner, se rencaquent dans leurs équipages, et +continuent leur promenade à la rouge lueur des torches, en attendant +l'heure suprême, l'heure solennelle du bal.</p> + +<p>Minuit arrive... Alors, oh! alors. Paris se lève comme un seul homme. De +toutes les rues, de toutes les portes, de tous les escaliers et de tous +les étages, débouchent des torrents de nouveaux masques. Ce ne sont que +glapissements sauvages, miaulements de chats, aboiements de chiens, +rugissements de loups et de chacals, mêlés au piaffement, au +hennissement des chevaux, au roulement de dix mille voitures, au son des +cornets à bouquin et des trompettes à l'oignon. C'est un capharnaüm, une +mêlée, un bruit, à ne pas entendre Dieu tonner. A cette grande voix, à +cette immense clameur, au grondement de cette avalanche, quatre cents +bals ouvrait leurs portes.--Oui, quatre cents bien comptés, je n'exagère +pas--depuis le grandiose et splendide Opéra jusqu'au <i>Sauvage</i>, où l'on +pénètre moyennant cinquante centimes, remboursables en une bouteille de +suresne à vider sur place.</p> + +<p>Il y a bal aux théâtres de l'Opéra-Comique, de l'Odéon, de l'Ambigu; bal +à la Porte-Saint-Martin, à la Gaieté, au Cirque-Olympique; bal à la +salle Montesquieu, à la salle des Concerts-Musard, <i>idem</i> des +Concerts-Saint-Honoré, au Vauxhall d'été et d'hiver, au Prado d'hiver et +d'été, au jardin d'Idalie, au bosquet de Cythère, à l'Ermitage de +Paphos, à l'Ile d'Amour, au temple de <i>Bagusse</i>, à la Chartreuse, au +Salon de Mars, à l'Élysée, aux Enfants de la Joie au Boeuf-d'Or, au +Boeuf-Rouge, au Boeuf-Couronné, au Boeuf-Gras; chez Tantain, Tonnelier, +Desnoyers, et cent autres célébrités de barrière.</p> + +<p>Partout c'est un tohu-bohu, un chaos, un pandémonium que nulle plume ne +saurait exprimer, que nul pinceau ne saurait rendre. La grosse caisse et +la grosse joie, l'ivresse, une danse échevelée, le galop le plus +tourbillonnant, des batailles, une mêlée furieuse, maint pugilat, maint +oeil poché, suivi de mainte arrestation, telle est, en peu de mots, la +physionomie de toutes ces rondes de sabbat. Ici, ce sont les <i>lions</i> qui +s'amusent; là-bas, ce sont les chiffonniers; voilà toute la différence.</p> + +<p>Le bal s'achève: la nuit a passé comme un rêve, ou plutôt comme un +cauchemar. Pour compléter la fête, il faut, après avoir conquis à la +pointe de l'épée, dans un restaurant de boulevard, une bouteille, de +bordeaux et une aile de volaille,--prix: 20 francs,--courir à la montée +de Belleville, contempler cette cohue poudreuse, avinée, titubante, qui +a nom «Descente de la <i>Courtille.</i>» Cette foule sans nom, ces loques +fangeuses, ces rouges trognes, ces bras nus, ces Romains inimaginables, +ces Turcs à turbans de carton, que surmonte, en guise de croissant, une +visière de casquette, ces bergères qui fument la pipe, ces marquis +roulant dans le ruisseau, ces chevaliers du Moyen-Age qui se traînent le +long des murs, ces troubadours rapiécés, tous ces gueux dignes de +Callot, ce sont les masques des barrières qui regagnent leurs domiciles. +Loin d'être sensible à l'honneur que lui fait l'orgie de Champagne en +venant lui rendre visite, l'orgie du vin bleu reconnaît habituellement +cette politesse par des nuages de farine et des poignées de boue lancés +à la face de messieurs les beaux. Du haut des cabinets des Vendanges de +Bourgogne, où ils ont établi leur quartier-général, ceux-ci répondent +par une grêle de gros sous, d'oeufs durs et de fruits crus. Le jour se +lève sur ce tableau et met fin à la guerre civile.</p> + +<p>C'en est fait: Carnaval est mort, et cette fois pour tout de bon. Il +vient de rendre,--non l'esprit, et pour cause,--mais l'âme, ou ce qui +lui en tient lieu. Il renaîtra, à la vérité, en 1844; mais combien de +ses plus fougueux, de ses plus florissants adeptes, surpris, au sortir +de l'orgie, par le souffle glacial du matin, ne le verront pas +revenir!... «Souviens-toi que tu es poussière et que tu redeviendras +poussière,» disait, il y a trois semaines, le prêtre aux fidèles +agenouillés sur la dalle du saint parvis. C'était le lendemain d'une +saturnale pareille à celle de jeudi dernier. Terrible opposition, +prophétique langage!... N'as-tu point songé un instant, jeune homme au +front pâli par la débauche et par les veilles, que tous les fous +plaisirs dont tu t'es enivré, ce sont ces fruits décevants au dehors, +brillants et vermeils à l'intérieur, tout remplis de cendres et d'une +indicible amertume?</p> + +<h3>Théâtres.</h3> + +<p><i>Charles VI</i>, opéra en cinq actes, paroles de MM. <span class="sc">Casimir</span> et <span class="sc">Germain +Delavigne</span>, musique de M. F. <span class="sc">Halévy</span>, divertissements de M. <span class="sc">Mazilier</span>, +décorations de MM. <span class="sc">Cicéri, Philastre, Cambon, Séchan</span> et <span class="sc">Desplechin.</span> +(Deuxième article)</p> + +<p>Ainsi que je l'ai déjà fait pressentir, la nouvelle partition de M. +Halévy ne me paraît pas répondre à l'idée qu'on avait dû s'en faire +d'avance, à ne consulter que la réputation de l'auteur et son +incontestable talent. Le retour trop fréquent des mêmes rhythmes, +l'emploi obstiné des mêmes moyens, jettent sur son oeuvre une teinte +uniforme, dont la monotonie ne tarde pas à fatiguer. On cherche +vainement chez lui ces deux choses qu'on trouve chez tous les maîtres, +et dont la succession alternative est d'un si grand secours pour +l'attention de l'auditeur: le récitatif--le chant.--Le récitatif de M. +Halévy est rarement assez simple; peut-être, dans son chant, la mélodie +est-elle sacrifiée trop fréquemment à la déclamation. Qu'en +résulte-t-il? que son chant et son récitatif se ressemblent; que sa +musique, habituellement, n'est qu'une sorte de terme moyen entre l'un et +l'autre, et que son ouvrage, tout entier, formé, pour ainsi dire, du +même tissu n'offre pas la variété qui serait nécessaire pour qu'on en +pût supporter la longueur. Il y a, par le fait, beaucoup de morceaux +dans <i>Charles VI</i>, mais ils sont tellement semblables entre eux par la +forme, le mouvement, la couleur, et les récitatifs qui les séparent y +font si peu de disparate, qu'on croit n'entendre qu'un seul morceau, +coupé seulement à certains intervalles, par un temps d'arrêt de quelques +inimités dont on profite avec une joie incomparable pour changer de +position, et pour prendre l'air.</p> + +<p>Ce défaut, qu'on avait pu constater plus ou moins dans les oeuvres +précédentes de l'auteur de <i>la Juive</i>, est surtout remarquable dans +celle-ci. C'est là, ce me semble, son vice capital, et la cause de la +fatigue qu'on y éprouve. Pour l'écouter jusqu'au bout, il faut une +volonté de fer et des efforts surhumains; et, cependant, il n'y a guère +de morceaux où l'on ne découvre des sentiments exprimés avec justesse, +des phrases élégantes des harmonies distinguées, des dispositions +instrumentales habiles et ingénieuses. Semblable à Ésope et peut-être +moins adroit que lui, M. Halévy assemble ses convives autour d'une table +immense et magnifiquement servie; seulement il y a le même mets sur +chaque plat, et le cuisinier n'a pas toujours pris la peine d'en varier +l'assaisonnement.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/005a.png"><br> <b>M. Casimir Delavigne.</b></p> + +<p>L'espace me manque, et je ne saurais examiner en détail chacune des +parties de ce vaste ouvrage; je me bornerai à parler des plus +importantes. Le duo de la reine avec Odette commence bien: la première +phrase est noble et majestueuse, et le rhythme en est assez décidé; mais +bientôt il se perd en des développements interminables, et ne se relève +un peu qu'à la fin, quand vient la phrase: <i>Le sort me l'abandonne, ce +proscrit détesté</i>, etc. La péroraison on est énergique, et les beaux +sons <i>de tête</i> de madame Dorus jettent un vif éclat sur les dernières +mesures. Le duo qui suit, entre Odette et le dauphin, est, au moins, +quant à sa première partie, l'un des morceaux les mieux conçus de +l'ouvrage et les mieux <i>réussis</i>.--Qu'on me pardonne ce barbarisme.--La +manière dont les deux voix se présentent successivement est neuve et +piquante. La cadence finale y est amenée par un trait des instruments à +vent d'un effet très-agréable, auquel succède un point d'orgue vocalisé +du meilleur goût. Ce passage tout entier est plein de fraîcheur et de +grâce. Le reste, par malheur, est loin de répondre au début. Le couplet: +<i>En respect mon amour se change</i>, m'a paru terne et lourd, et d'une +mélodie peu naturelle, et ne doit l'effet qu'il produit qu'à l'habile +exécution de Duprez, et à la délicatesse des nuances que cet artiste y a +su placer. La fin de ce morceau, qui termine l'acte, n'a rien de +remarquable, sauf un effet d'orchestre assez original, au moment où le +dauphin disparaît par la fenêtre.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/005b.png"><br> + <b>M. F. Halévy.</b></p> + +<p>Je passe rapidement, et pour cause, sur la villanelle du second acte et +sur la chanson d'Isabelle: ces deux morceaux n'ont pas, ce me semble, le +caractère qu'ils devraient avoir, ou, pour mieux dire, ils n'en ont +aucun. La romance du roi mérite le même reproche. Il y a dans la scène +qui suit, entre Charles VI et Odette, une phrase fort jolie, sur ces +paroles</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30"> Ah! qu'un ciel sans nuage</p> +<p class="i30">Pour les regards est doux! Et quelle volupté</p> +<p class="i30"> De se ranimer sous l'ombrage,</p> +<p class="i30"> A l'air pur de la liberté!</p> +</div></div> + +<p>Seulement la difficulté de faire entrer le second vers dans une période +en quatre membres s'y fait cruellement sentir. Etait-il donc si +difficile de disposer autrement les paroles, et de mettre là quatre vers +de même mesure? Le duo des <i>cartes</i> est d'un bon effet; mais l'honneur +en revient beaucoup moins, selon moi, au compositeur qu'à madame Stoltz +et qu'à la scène elle-même. C'est le poète, ici, qui a porté le +musicien.</p> + +<p>Le seul passage un peu saillant du troisième acte est le début du +quatuor:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i30">Dieu puissant! favorise</p> +<p class="i30">Notre sainte entreprise, etc.</p> +</div></div> + +<p>Ce quatuor n'est pas accompagné par l'orchestre, et l'on a déjà remarqué +combien il y a d'avantage à abandonner de temps en temps les voix à +elles-mêmes. L'effet de ce quatuor est bon, et serait meilleur peut-être +s'il était moins longuement développé. L'harmonie en est fort belle. +Quel dommage que le chant n'y suit pas à la hauteur de l'harmonie!</p> + +<p>L'air d'Odette, au quatrième acte, est divisé en deux parties. Il y a +dans la première de charmants détails; la seconde fera, je crois, plus +d'effet à mesure qu'on l'entendra davantage. C'est un <i>allegro</i> plein +d'énergie et d'enthousiasme, et la <i>syncope</i> placée sur le second temps +de chaque mesure lui imprime un caractère de décision assez remarquable. +Rossini, dans l'air de <i>Zelmire: sorte, secondami</i>,--toute comparaison à +part, je n'accuse pas M. Halévy de faire de la musique italienne,--a +obtenu le même effet par le même moyen.</p> + +<p>La chanson d'Odette:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Chaque soir Jeanne sur la plage.</p> +</div></div> + +<p>est charmante. Le dialogue qui s'y établit, dès le début, entre le +hautbois et la cantatrice, l'élégance des modulations de ce morceau, son +caractère à la fois gracieux et mélancolique, tout concourt à en faire +l'un des plus heureusement trouvés de la partition. Il est amené, +d'ailleurs, par une phrase très-agréable sur ces paroles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Avec la douce chansonnette</p> +<p class="i20"> Qu'il aime tant,</p> +<p class="i14">Berce, berce, gentille Odette,</p> +<p class="i20"> Ton vieil enfant.</p> +</div></div> + +<p>Barroilhet dit ce passage à demi-voix avec tant d'art, tant de goût et +une expression si juste, qu'il en double encore l'effet.</p> + +<p>La scène qui suit (celle des fantômes) n'a rien de remarquable, si ce +n'est le trio des trois spectres, sur ces paroles:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Ils tombèrent tous trois assassinés jadis:</p> +<p class="i20"> Tu périras de même.</p> +</div></div> + +<p>Là encore il n'y a pas de chant; ce n'est que de la mélopée: mais, sous +cette mélopée, on entend une succession d'accords sinistres et dont +l'effet est terrible. L'auteur, grâce à cette habileté de +contre-pointiste dont il a déjà donné tant de preuves, y a su tirer un +parti merveilleux de ce mot: <i>assassiné</i>, qui passe continuellement +d'une voix à l'autre, et se reproduit avec une obstination effrayante. +Savoir le contre-point est un mérite assez commun, mais il est beau de +s'en servir de cette manière.</p> + +<p>Ce trio des spectres est très-heureusement rappelé dans le linat qui +suit. Les fantômes ne sont plus sur la scène, mais seulement dans +l'imagination du roi; leur chant est donc rejeté dans l'orchestre et +confié aux trombones, dont l'âpre et stridente sonorité était +particulièrement appropriée à la circonstance. Cette réminiscence +ingénieuse et fort bien calculée est d'un effet très-dramatique.</p> + +<p>La chanson militaire de Poultier, au commencement du cinquième acte, a +fait fortune, et le parterre paraît s'habituer à en faire redire le +second couplet. Ce morceau a de la couleur et une physionomie originale; +l'allure en est vive et décidée; la reprise en mode majeur qui s'y +trouve est très-piquante, et l'on a remarqué l'heureux effet du tambour, +que l'auteur a employé dans l'accompagnement. J'avoue, néanmoins, que +l'<i>ut</i> aigu par lequel cette chanson se termine me semble assez +maladroitement amené; mais, si cette dernière phrase est un peu gauche, +elle a du moins l'avantage de mettre en relief les notes élevées de la +voix de Poultier, dont le timbre est délicieux.</p> + +<p>Je n'ai pas encore parlé du premier air de l'opéra, du chant national: +<i>Jamais en France l'Anglais ne régnera</i>, sur lequel on avait fondé tant +d'espérances et fait par avance tant de commentaires. Lorsque tout le +choeur en répète le refrain à l'unisson, l'effet en est vigoureux et +puissant; mais ce n'est là, ce me semble, qu'un de ces vulgaires effets +de sonorité qu'on peut toujours obtenir avec le premier chant venu, en +le faisant exécuter par un grand nombre de voix. L'air, pris en +lui-même, a-t-il une grande valeur? Je ne le pense pas. Le rhythme en +est trivial, et la mélodie nulle ou peu distinguée. Je ne crois pas que +ce morceau puisse être rangé parmi ceux qui font le plus d'honneur à la +nouvelle partition; il ne doit, évidemment, passer qu'après beaucoup +d'autres. Je me suis complu à les indiquer: c'était la partie agréable +de ma tâche. Faut-il ajouter qu'ils ont le tort de se ressembler presque +tous, et le malheur de se débattre au milieu d'un océan de motifs +vaguement dessinés, de phrases décolorées et de récitatifs lourdement +prétentieux? Non! C'est bien assez de ce qui a été dit plus haut sur ce +sujet, et le lecteur comprendra sans peine combien il doit en coûter de +se montrer sévère à l'égard d'un artiste éminent, dont on estime à un +égal degré le talent, la science et le caractère.</p> + +<p>Théâtre de <span class="sc">l'Odéon</span>, <i>Gaïffer et le Succès.</i>--Théâtre des <span class="sc">Variétés</span>, <i>le +Mariage au Tambour</i>.--Théâtre du <span class="sc">Vaudeville</span>, <i>la Nouvelle Psyché.</i></p> + +<p>L'attention publique a été tout entière occupée par la venue au monde de +deux grands ouvrages dramatiques: <i>les Burgraves</i> et <i>Charles VI:</i> l'un +né au Théâtre-Français et l'autre à l'Académie royale de Musique. Quand +ces deux souverains de l'empire théâtral se mettent à l'oeuvre, il se +fait une sorte de silence dans les autres théâtres; il semble qu'ils se +rangent en haie et au port-d'armes, dans une attitude respectueuse, pour +laisser passer. Puis, aussitôt que <i>le défilé</i> du cortège est fini, ils +rompent les rangs et reprennent pêle-mêle leurs habitudes de production +particulière.</p> + +<p>Nous n'avons donc à récolter qu'une moisson peu abondante: une petite +comédie, un drame et deux ou trois vaudevilles.--Eh quoi! vous appelez +cela de l'indigence, trois vaudevilles, un drame et une comédie!--Oui, +cher lecteur, et je maintiens le mot, ne t'en déplaise; si tu avais le +bonheur ou le malheur d'être un feuilleton, tu ferais comme nous, tu te +croirais pris de famine; le feuilleton, en effet, est habitué à un tel +régime abondant et surabondant, que sept ou huit actes seulement dans +une semaine lui représentent un repas quelque peu mesquin. Qu'est-ce que +cela pour un ogre qui a coutume de se rouler sur des monceaux de +vaudevilles entassés?</p> + +<p>Le drame aurait pu s'appeler tragédie; il n'a pris le nom de drame +qu'afin de se mieux déguiser. Nous sommes dans le siècle des masques: il +ne faut croire ni aux passe-ports, ni aux enseignes, ni aux affiches, ni +aux étiquettes. Si une pièce ornée de deux ou trois conspirations, +déclamant sur le ton héroïque et faisant rouler le <i>tam-tam</i> de +l'alexandrin, n'est pas une tragédie, qu'appellera-t-on tragédie?</p> + +<p>Le héros de celle-ci se nomme <i>Gaïffer</i>. A ce nom, je vous vois reculer +de deux pas, et ouvrir deux grands yeux étonnés. <i>Gaïffer</i> vous parait +un peu bizarre: vous êtes tenté d'arrêter les passants pour leur +demander: Faites-moi le plaisir de m'apprendre ce que <i>Gaïffer</i> veut +dire? Est-ce une femme, est-ce un homme, est-ce une chose?--Vraiment, +vous êtes de singulières gens. Le beau plaisir qu'il y a à voir clair, +du premier coup, dans un nom! Sachez donc un peu goûter la volupté des +énigmes.</p> + +<p>D'ailleurs, si vous ne connaissez pas <i>Gaïffer</i>, ce n'est pas la faute +de <i>Gaïffer</i>, mais bien la vôtre, je suis fâché de vous le dire, +<i>Gaïffer</i> a fait tout ce qu'il fallait pour avoir l'honneur d'être connu +de vous. Demandez plutôt à dom Vaissette, son historien, qui célèbre ses +hauts faits in-folio.--Il a livré de terribles combats contre de +très-redoutables adversaires, tantôt vainqueur et tantôt vaincu, et afin +que rien ne manquât à sa réputation, il est mort empoisonné. Voilà ce +que fut <i>Gaïffer</i>. C'est dans l'Aquitaine que la chose se passa, du +temps de Pepin et de Charlemagne. Ces deux grands preneurs de villes et +de provinces convoitaient l'Aquitaine, échue à <i>Gaïffer</i>, du droit qu'il +tenait des Mérovingiens ses ancêtres. <i>Gaïffer</i> voulait garder son +Aquitaine. De là une grande guerre entre eux, une guerre qui dura +presque aussi longtemps que le siège de Troie, et ne fut pas moins +fertile en terribles coups d'épée. <i>Gaïffer</i>, abattu dix fois par le +bras carlovingien, se relevait toujours; et si le poison ne s'en fût +mêlé, je ne sais si <i>Gaïffer</i> ne lutterait pas encore.</p> + +<p>Certes, beaucoup de gens ont eu l'honneur de devenir des héros de +tragédie, qui ne l'ont pas mérité autant que notre mérovingien. Je ne +m'étonne donc pas de trouver <i>Gaïffer</i> tragiquement accommodé; je le +plains seulement d'être aujourd hui le prétexte d'une mauvaise tragédie +ou d'un mauvais drame, le nom ne fait rien à l'affaire. Un amour +lamentable, une conspiration, une révolte, voilà le bagage tragique de +<i>Gaïffer</i>. Il ne lui manque pas même le trépas héroïque à la façon de +Tancrède, au milieu de l'ennemi. On ne nous a épargné que le brancard. +Le public a sifflé. Oh! le serpent! Il n'a pas même été attendri par +quelques beaux vers, planches flottantes sur lesquelles l'honneur du +poète, M. Ferdinand Dugué, a surnagé quelque temps, dans la tempête et +le naufrage. Mais qui ne fait pas de beaux vers aujourd'hui? On les sème +partout, à la tête on les jette, et mon valet de chambre, comme dit le +Misanthrope, en met dans la Gazette.</p> + +<p>Le <i>Mariage au Tambour</i> est plus pastoral, bien qu'il soit contemporain +de 95. Ajoutez qu'il n'a pas la plus petite prétention aux beaux vers; +son ambition tend à faire rire, et çà et là cette ambition est +satisfaite. Nous n'avons plus affaire à un héros, mais à une héroïne. On +peut bien donner ce titre à mademoiselle Catherine, car mademoiselle +Catherine fréquente les camps. Que dis-je? elle est vivandière; c'est +elle qui rafraîchit la victoire, selon l'expression de Béranger. Mais +méfiez-vous de mademoiselle Catherine: on s'appelle Catherine et l'on a +un autre nom; on a l'air d'être vivandière, et l'on est marquise. Ces +choses-là arrivent tous les jours.</p> + +<p>Catherine est donc marquise; mais comment, étant marquise, se +trouve-t-elle vivandière? L'amour fraternel a tout fait. Le frère de +Catherine, vendéen renforcé, est tombé aux mains de l'armée +républicaine; le cas est grave, et il y va de sa vie. Pour pénétrer dans +le camp où son frère est prisonnier, et favoriser sa fuite, Catherine +prend le déguisement que vous savez. Assurément cela est très-bien. Nous +donnons à Catherine notre approbation pleine et entière. Tous les +masques ne servent pas à une si bonne action. Elle est jolie, et bientôt +les coeurs prennent feu autour d'elle; le tambour-major soupire, le +caporal flambe, le sergent jette des flammes, comme un volcan. Jamais +les boulets ennemis n'ont fait un ravage pareil au ravage produit par la +prunelle de ces deux beaux yeux. C'est peu; le respectable corps des +vivandières en meurt de jalousie. Chaque jour allume, de plus en plus, +cette guerre intestine. Les vivandières d'un côté, Catherine de l'autre, +se livrent des assauts terribles, et le régiment regorge de Paris et de +Ménélas qui se disputent la dangereuse Hélène.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/006a.png"><br> <b>Théâtre des Variétés.--Un Mariage au Tambour.</b></p> + +<p>Enfin, d'un accord unanime, on convient de mettre fin à ce désordre: le +moyen est d'obliger Catherine à se marier. Il faut qu'elle choisisse un +mari, ou, par la corbleu!... Catherine obéit: si elle refusait, on la +chasserait du régiment: et alors que deviendrait son frère? J'ai donc +l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Catherine, +vivandière, avec le beau, le brave, le redoutable sergent-major Lambert. +Le mariage se fait à la républicaine, en plein vent, sous un vieux +chêne, soldats et vivandières servant de témoins, Catherine à côté de +Lambert, et le tambour du régiment, monté sur un tertre de gazon, abrité +sous le vieux chêne, exécute un roulement à triple carillon, en manière +de bénédiction nuptiale. Pour la première nuit de noces, Lambert est de +faction à la porte du cachot où le frère de Catherine est enfermé. Que +fait Catherine? elle profite de son ascendant sur le coeur de Lambert, +procure à son frère les moyens de fuir, et se sauve avec lui.--Et +Lambert?--Lambert en est pour ses frais de noces et de tambour. Peu s'en +faut, ce qui serait plus sérieux, qu'il ne paie de sa tête l'escapade de +la belle vivandière; mais patience! Lambert aura sa revanche. La +Providence se met tôt ou tard du parti des sergents-majors opprimés.</p> + +<p>Tout à l'heure vous avez trouvé une marquise dans une vivandière, +pourquoi ne découvririons-nous pas un duc dans un sergent-major? Lambert +est duc, en effet, sans que cela paraisse. Il s'est fait soldat pour +dissimuler sa noblesse, dans ces temps périlleux. En vérité, nous avons +affaire à un singulier régiment; peut-être allons-nous apprendre bientôt +que, depuis le caporal jusqu'au marmiton, il ne cache que des empereurs +et des margraves.--Voici comment Lambert se venge: tout en guerroyant, +il retrouve Catherine et son frère, non plus proscrits, mais vivant en +paix dans le château de leurs aïeux. Que fait Lambert? il se présente en +habit de simple soldat, et réclame madame la marquise, sa femme. Grand +scandale d'abord, et grand effroi. Ceci suffit à Lambert, qui déclare sa +qualité de duc et de colonel; car nous sommes devenu colonel depuis la +célébration du mariage au tambour. Comment refuser un colonel? Comment +ne point pardonner à un duc? Duc et marquise ratifieront, devant M. le +maire, leur premier mariage ébauché. L'auteur s'est dérobé sous le nom +de Devilliers. On croit que le nom fait le même office que l'habit de +vivandière, et qu'il cache sinon une marquise, au moins M. Alexandre +Dumas, marquis de la Pailleterie.</p> + +<p>Avec M. Félicien Mallefille nous tombons dans la mythologie, ou peu s'en +faut. La <i>Nouvelle Psyché</i>; a le même tort que l'ancienne: elle est +curieuse. Au lieu de se laisser aller à la douceur de son rêve, au lien +de se contenter d'être aimée, elle a la prétention de sonder les +mystères et de connaître le fin mot des choses. Comme l'antique Psyché, +la moderne Psyché y perd son bonheur et son amant.</p> + +<p>Cet amant n'est pas l'Amour proprement dit; il n'a ni ailes, ni +flambeau, ni carquois, et ne vient point de Cythère ou d'Amathonte: +c'est un jeune illuminé qui conspire pour l'indépendance de l'Italie. +L'amour de Dinowa est son plus cher trésor, avec la liberté. Mais Dinowa +s'inquiète et soupçonne; le mystère où les périls de sa situation +jettent Libérius, éveille la jalousie de Dinowa: elle attribue à une +trahison amoureuse ses fréquentes absences et son air inquiet et souvent +agité. Dinowa épie Libérius, et le livre à l'espionnage. Averti par les +révélations de Dinowa, la police italienne surprend Libérius en pleine +conspiration. Psyché, qu'as-tu fait? tu as pris la lampe et le poignard. +La lampe a éclairé la nuit où Libérius s'enveloppait, et le poignard le +tuera. O Psyché, pourquoi cette curiosité fatale? Libérius cependant +échappe à la mort et pardonne à Dinowa.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/006b.png"><br> <b>Théâtre du Vaudeville.--La Nouvelle Psyché.--<br> Bardou et +Vadam Hérard.</b></p> + +<p>M. Félicien Mallefille a donné à sa <i>Nouvelle Psyché</i> plus d'esprit +qu'il n'en faut pour réussir; mais l'esprit ne suffit pas: une action +nette, claire, intéressante, n'est pas moins nécessaire pour le succès. +M. Mallefille n'y a pas assez songé.</p> + +<p>Le <i>Succès</i>, comédie en deux actes, a pour auteur M. Harel, ancien +directeur de l'Odéon et de la Porte-Saint-Martin. Si M. Harel ne savait +pas faire une comédie, ce ne serait pas faute du moins d'en avoir fait +jouer. Mais, Dieu merci, rien ne prouve que l'auteur n'a pas mis à +profit l'expérience du directeur; tout au contraire: la comédie de M. +Harel est veinée de traits d'esprit et de scènes piquantes. Elle est +plus sérieuse au fond que dans la forme. M. Harel s'attaque directement +aux sentiments matériels et cupides qui sont la plaie de ce temps-ci; il +les montre envahissant jusqu'aux domaines de l'art et de la pensée, et +corrompant les coeurs les plus élevés et les plus nobles esprits, ou du +moins les sollicitant et les entraînant parfois aux débauches du +charlatanisme.</p> + +<p>M. Harel choisit, deux jeunes gens pour servir de démonstration à sa +critique. Tous deux sont bien nés, tous deux ont du coeur et du talent. +L'un est avocat, l'autre poète; celui-là s'appelle Délicourt, celui-ci +Laroche. D'abord ils se livrent avec candeur aux rêves confiants des +jeunes années; Délicourt croit qu'il suffit de montrer de la science et +de la probité pour réussir; Laroche, d'avoir des veilles scrupuleuses et +d'écrire de bons ouvrages; nos jeunes gens se trompent ou du moins +croient se tromper. Délicourt végète, malgré tout son savoir, et les +drames consciencieux de Laroche sont repoussés de tous les théâtres. Le +poète et l'avocat perdent courage; un mauvais conseiller passe par là et +les jette dans l'intrigue et dans le trafic. Délicourt vend son +éloquence à tout venant; Laroche improvise de la littérature de +pacotille. Le succès arrive d'abord, et avec lui l'argent et même la +renommée. Nos deux amis se poussent jusqu'à la croix d'honneur et à la +députation; mais peu à peu ils se lassent de jouer ainsi avec leur +esprit et leur caractère. Le dégoût les prend, et ils sortent du gouffre +avant d'y avoir perdu leur talent et leur honnêteté. Laroche et +Délicourt font sagement. Tous deux apprendront plus tard que, même dans +le siècle le plus corrompu, le profit le plus sûr est encore du côté des +nobles efforts et des nobles travaux. Sans doute on attend plus +longtemps, mais aussi on dure davantage.</p> + +<p>Cette petite comédie, début de M. Harel, annonce un écrivain spirituel +et mordant; elle ne fera pas dire de l'auteur ce que M. Harel disait de +Fontan, qui lui faisait proposer un de ses drames pour le théâtre de la +Porte-Saint-Martin: «Non, je ne veux pas des drames de M. Fontan; je lui +trouve plus de prison que de talent.»</p> + +<h3>Beaux-Arts.-Salon de 1843.</h3> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>Première Vue du Salon carré.</b></p> + +<p class="mid"> + <b>812 Le Christ au tombeau, par Marquis.<br> + 188 Saint Louis après le combat de la Massoure, par Casey.<br> + 365 Jésus s'étendant sur la croix, par Dubouloz.<br> + 60 Combat devant la Corogne, par Bellange.<br> + 779 Le duc d'Orléans aux Portes-de-Fer, par Lepaulle.<br> + 711 Jésus mis au tombeau, par Latil.<br> + 904 Un rêve de bonheur, par Papety.<br> + 527 Saint Germain, évêque d'Auxerre, par Goyet.<br> + 875 Sainte Thérèse, par Molin<br> + 669 Vue du château de Chenonceaux par Justin Ouvrie.<br> +1040 Tête d'étude, par Rolland.<br> +1007 La Solitude, paysage, par Renoux.</b> +</p> + +<p>Nous ne ferons point de catégories; le public, entrant au salon, regarde +ce qui s'offre devant ses yeux; il ne s'inquiète pas d'avoir vu d'abord +toutes les toiles historiques, avant de passer à l'examen des paysages; +d'avoir épuisé les tableaux de genre, avant d'en venir aux marines. +Pourquoi la critique changerait-elle ce beau désordre en un cabinet de +collections, remettant chaque chose à sa place, et ne voulant pas que +les yeux puissent se reposer d'une bataille sur un bouquet de fleurs, +d'une descente de croix sur des figures amoureuses ou de verts ombrages? +Suivons la promenade telle qu'on nous l'a faite, en nous rappelant cette +profonde vérité de Bilboquet: «Le changement est la source de la +variété;» n'imitons pas, enfin, les Hollandais, qui mettent toutes leurs +roses dans une allée, toutes leurs tulipes dans une autre, et regrettent +sans doute de ne pouvoir pas, pour plus de précision, ranger chaque +espèce de fleurs dans une armoire particulière, comme les hannetons et +les minéraux des naturalistes.</p> + +<p>Salon carré.--Le tableau qui s'offre d'abord aux yeux est le <i>Rêve de +bonheur</i>, de M. Papety:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">« . . . Ce sont, au plus frais d'un jardin,</p> +<p class="i14">Des couples amoureux assis sur l'herbe molle,</p> +<p class="i14">Négligemment vêtus de vestes de satin,</p> +<p class="i14">Causant d'amour, dansant ou jouant de la viole...</p> +<p class="i14">Oh! les charmants tableaux! que ces gens sont heureux!</p> +<p class="i14">Comme leur vie est calme et comme ils n'ont d'affaire</p> +<p class="i14">Que les riants propos, la musique et les jeux,</p> +<p class="i14">L'oisiveté sans crainte et l'amour sans mystère!</p> +<p class="i14">Avoir de verts gazons et le temps d'y danser!</p> +<p class="i14">Rire et prendre le frais pendant toute sa vie!...</p> +<p class="i14">N'avoir d'ambition qu'au tranquille plaisir,</p> +<p class="i14">Cette part du bonheur la plus calme et sereine!...</p> +<p class="i14">Que ces gens sont heureux! Oh! les riants tableaux!»</p> +</div></div> + +<p>Les poètes s'arrêteront volontiers devant ce tableau, amèrement critiqué +par les peintres; que la lumière soit diffuse et mal dégradée, que le +feuillage n'ait pas assez d'épaisseur et semble trop découpé, que les +étoffes soient un peu lourdes, que le gazon ne végète pas, comme on dit, +et ressemble à un tapis d'Aubusson, qu'importe, en vérité? Le charme +n'en est pas moins puissant, le coeur ne s'en attendrit pas moins de +cette heureuse union, si souvent rêvée, de l'ode d'Horace et du dialogue +de Platon. Assis parmi les fleurs, sous les frais ombrages, les amants +se regardent avec une muette volupté, et les sages, la main appuyée sur +des têtes blondes, laissent tomber de leurs lèvres les harmonieuses +paroles qui font croître les ailes de l'âme; dans les coupes, brille le +falerne, <i>il bel vino</i>; et les doux accords de la harpe semblent +traduire dans le divin langage et les pensers amoureux de la tendre +Lydie, et les beaux discours du sage de Sunium, le fils des Muses. Toute +la poésie humaine serait dans ce tableau, si le peintre n'avait oublié, +au milieu de sa sereine conception, Rosalinde la Folle, et Jacques le +Mélancolique, l'une aimant à rire au milieu des bois, l'autre à pleurer +dans les fontaines. La comédie de Shakespeare ne devait-elle pas avoir +place pourtant dans les îles heureuses?</p> + +<p>Mais que veulent, sur le second plan, ces bateaux à vapeur et ce +télégraphe? Nous nous épuisions en conjectures, sans pouvoir deviner, +lorsqu'un peintre nous donna l'explication suivante: «Les bateaux à +vapeur sont là pour indiquer que les heureux habitants de ces bosquets +ne sont point condamnés, comme feue Calypso, à rester toujours dans la +même île, sous les mêmes ombrages, mais peuvent à leur gré visiter tous +les rivages de l'archipel fortuné.--Quant au télégraphe, il sert +apparemment aux correspondances amoureuses.»--Il importe de remarquer, à +cette occasion, que la race des peintres est abusivement allégorique; +Lessing, interdisant l'allégorie aux poètes, la permettait aux peintres, +sous le prétexte qu'ils en avaient besoin; sans doute elle leur est +nécessaire quand il s'agit de peindre au front d'un monument dame +Prudence ou demoiselle Perspicacité; mais ne devrait-elle pas être +laissée de côté lorsque le peintre veut être poète; et, en s'adressant +au coeur, est-il fort adroit de le distraire de son émotion, de son +attendrissement par des rébus et des logogriphes?</p> + +<p>Nous ne répéterons pas, d'ailleurs, toutes les critiques que nous avons +entendu faire à la brillante composition de M. Papety; la plupart de ces +reproches nous ont paru trop peu fondés ou trop légers pour qu'il soit +même nécessaire de les réfuter. Il est pourtant vrai de dire que, malgré +la disposition harmonieuse des groupes et des figures, le tableau laisse +à désirer sous le rapport de la beauté d'ensemble. On sait que M. Papety +a travaillé cinq ans à cette toile; peut-être n'a-t-il conçu que +successivement les détails de la composition. A chaque jour a suffi sa +fantaisie; hier le peintre imagina ce couple amoureux qui cause parmi +les fleurs, aujourd'hui il crée cette belle figure de la Méditation qui, +les yeux au ciel et un livre sur ses genoux, porte empreintes sur son +visage la sérénité de son coeur et la beauté de son esprit; comme Goethe +dans <i>Faust</i>, le peintre a voulu tout mettre dans son rêve de bonheur, +et, jusqu'au dernier moment, il s'est demande: N'y manque-t-il rien +encore? De là vient que toutes ces figures, que tous ces groupes ne +semblent liés que par la paix commune de leurs regards et de leurs +attitudes, par la douceur des airs que tous ils respirent, par la beauté +de cette lumière dont les flots viennent les baigner également. Non, ce +n'est point là un tableau fouriériste, comme quelques-uns le disaient; +tous ces gens-ci s'occupent trop de leur jouissance individuelle, pour +être de vrais phalanstériens; à les voir si peu soucieux les uns des +autres, si repliés sur leurs propres sensations, on ne peut s'empêcher +de trouver leur bonheur un peu égoïste; ils nous rappellent de loin ces +fakirs béats, qui regardent exclusivement leurs nombrils, et y trouvent +la félicité suprême.--Ce n'est certainement pas ainsi que Virgile, et +après lui Fénelon, peignirent le bonheur des élus dans les champs +élyséens.</p> + +<p><i>M. Henri Lehmann.</i>--Le prophète Jérémie est enchaîné sur une pierre, +comme le Titan sur le Caucase; se soulevant à demi sur ses deux mains +chargées de fers, il dicte ses effroyables prédictions au jeune Barne, +accroupi mollement à sa gauche: «Un vent brûlant souffle dans la route +du désert vers la ville de mon peuple.... Malheur à nous! car nous +sommes détruits. Jérusalem, nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu +sois sauvée!...» Derrière le prophète se tient l'ange inspirateur, les +bras étendus, montrant d'une main Jérusalem, et de l'autre appelant le +nuage sombre qui le suit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">«La voyez-vous passer, la nuée au flanc noir,</p> +<p class="i14">Tantôt pâle, tantôt rouge et splendide à voir,</p> +<p class="i18"> Morne comme un été stérile.</p> +<p class="i14">On croit voir à la fois, sur le vent de la nuit,</p> +<p class="i14">Fuir toute la fumée ardente et tout le bruit</p> +<p class="i18"> De l'embrasement d'une ville.»</p> +</div></div> + +<p>Le nuage accourt, déjà les ténèbres noircissent l'extrémité des ailes de +l'ange, et le visage du prophète semble s'assombrir encore: «Jérusalem, +nettoie ton coeur de sa malice, afin que tu sois sauvée.... Malheur à +nous, car nous sommes détruits....» Le vent de l'orage précède la nuée, +et les draperies de l'ange sont toutes frémissantes. Au fond du tableau, +un entassement de collines, et les murailles bibliques.</p> + +<p>Jamais, à notre sens, M. H. Lehmann ne s'est élevé aussi haut; quelque +excellentes que fussent déjà ses compositions de <i>Tobie</i> et de <i>la Fille +de Jephté</i>, le peintre a prouvé qu'il pouvait mieux encore; il a +victorieusement démenti ce critique qui lui disait, il y a trois ans: +«Vous vous êtes vidé d'un seul coup dans votre tableau de la <i>Fille de +Jephté</i>.» La façon de M. H. Lehmann est devenue plus vigoureuse et plus +sévère; son <i>Jérémie</i> est un vrai chef-d'oeuvre, s'il est juste de dire +que la perfection de l'art réside dans la force contenue et la +modération de la puissance. M. H. Lehmann sait d'ailleurs, comme les +maîtres, allier la correction, le goût et l'élégance à l'énergie du +pinceau, à la vigueur de l'exécution; et jamais la grandeur de +l'ensemble ne lui fait sacrifier les détails. Aussi n'oserons-nous que +lui proposer quelques doutes qui nous sont venus vis-à-vis de son +admirable toile: la chevelure de l'ange n'est-elle as un peu compacte, +un peu verte? les tons du ciel sont-ils bien assez chauds pour +contraster avec la sombre nuée?</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008.png"><br><b>(Deuxième Vue du Salon carre.)</b></p> + +<p class="mid"> +<b>1068 Jeanne d'Arc faisant son entrée à Orléans, par Scheffer.<br> + 773 La Cène, par Leloir.<br> + 288 La Vierge au sépulcre, par Coutel.<br> +1889 Saint Paul en prison baptise le geôlier et sa famille, par Yvon.<br> + 104 Un Ravin, paysage, par Buttura.<br> + 362 Portrait de madame la comtesse de la G..., par Drolling.<br> + 170 Le chancelier de l'Hôpital par Caminade.<br> + 281 La vision de saint Hubert, par Vinchon.<br> +1179 Achille de Harlay, par Vinchon.<br> +1069 Portrait de S. A. R. Mgr. le duc d'Orléans, par Scheffer.<br> +1107 Juda et Thamar, par Horace Vernet.<br> + 101 Portrait de M. de Gisors, architecte du palais de la + chambre des Pairs par Blondel.<br> + 78 Souvenir des environs de Sorrenti, paysage, par Bertin.<br> +1019 Portrait de M. Dominique M.... statuaire, par Rouillard.<br> +1102 Jeune pâtre de la campagne de Rome, par Ségur.</b> +</p> + +<p><i>M. Horace Vernet.</i>--Encore un sujet biblique: <i>Juda et Thamar</i>. En +vérité, la peinture prouve bien que la <i>Bible</i> est le plus beau livre +que les hommes aient jamais écrit: «On est toujours convenu,» disait le +fameux comte de Caylus, «que plus un poëme fournissait d'images et +d'actions, plus il avait de supériorité en poésie. Cette réflexion +m'avait conduit à penser que le calcul des différents tableaux +qu'offrent les poèmes pouvait servir à comparer le mérite respectif des +poèmes et des poètes.»--Sous ce rapport, la <i>Bible</i> est certainement +plus riche encore que l'<i>Iliade</i>.</p> + +<p>Juda présente un collier à Thamar, qui se voile à demi la figure; +derrière ces deux personnages, un chameau richement équipé; à l'angle +gauche, une touffe de lauriers-roses.--On retrouve dans cette +composition la merveilleuse facilité, la riche exécution de M. H. +Vernet; le costume de Juda surtout présente une étude d'étoffes +remarquable; cependant il nous semble que l'esprit biblique fait un peu +défaut; on dirait que dans son voyage en Orient, M. Horace Vernet s'est +préoccupé plutôt du costume, de l'équipement des hommes et des chevaux, +que du caractère des visages et de la nature: ainsi on avait déjà +reproché à son tableau biblique d'Éliézer et de Rébecca, de n'avoir pas +une expression assez franchement juive. Ce que nous croyons pouvoir +blâmer aujourd'hui dans la nouvelle composition de l'illustre peintre, +c'est le frais paysage qui entoure Juda et Thamar; le ciel a une pâleur +presque froide, et les plantes sont vertes comme par une matinée de +printemps, ou comme si l'on venait de les arroser.</p> + +<p><i>M. E.-F. Buttura.</i>--Un ravin, paysage historique.--La poésie et la +prose de nos jours s'épuisent à décrire; nos plus grands romanciers sont +à la fois des paysagistes distingués; <i>pictura poesis</i>, disait Horace; +aujourd'hui, nous disons volontiers: <i>poesis pictura</i>, sur la foi de +Montesquieu. Et pourtant, quelques belles vallées, quelques riantes +campagnes que nous aient faites nos grands écrivains, nous ne pouvons, +en face d'un tableau, nous défendre de reconnaître la stérilité et +l'impuissance de la description écrite. Quel pacte eût jamais peint aux +veux, comme l'a fait M. Buttura, cette étroite et profonde vallée, +resserrée à droite par des rochers, qui se relèvent encore dans le fond +du tableau, au-dessus de la cime des bois, cet aspect d'automne, ces +arbres déjà rougis, ces nuages ardoisés, qui se roulent sur eux-mêmes, +comme à la suite d'un violent orage, ces ombres du soir qui remplissent +déjà tout le fond de la vallée:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">« Majoresque cadunt altis de montibus umbrae, »</p> +</div></div> + +<p>tandis qu'un dernier rayon de soleil vient illuminer obliquement le +sommet des grands arbres? Il y a dans ce tableau le sentiment sérieux +d'une nature vigoureuse, idéalisée plutôt par les effets de lumière et +l'harmonieuse disposition des contours, que par un choix de détails +singuliers et ingénieux. Peindre ainsi la nature, c'est l'avoir regardée +sans travail d'imagination, l'avoir vue trop belle pour vouloir lui +ajouter encore des embellissements; il faut en même temps que l'on se +soit dérobé par le sentiment du coeur à la servitude des détails, et +qu'on ait désiré faire le portrait de cette vallée, non pas pour que les +moineaux pussent s'y tromper, mais bien pour retrouver soi-même dans +cette peinture l'émotion que l'on avait ressentie devant ce simple et +beau spectacle, <i>the modesty of nature</i>, comme dit Shakespeare.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">«Douce mélancolie! aimable mensongère,</p> +<p class="i14">Des antres des forêts déesse tutélaire,</p> +<p class="i14">Qui vient d'une insensible et charmante langueur,</p> +<p class="i14">Saisir l'ami des champs et pénétrer son coeur,</p> +<p class="i14">Quand sorti vers le soir des grottes reculées,</p> +<p class="i14">Il s'égaie à pas lents au penchant des vallées,</p> +<p class="i14">Et voit des derniers feux le ciel se colorer,</p> +<p class="i14">Et sur les monts lointains un beau jour expirer.»</p> +</div></div> + +<p>André Chénier se promenant le soir dans la profonde vallée, ne pensait +guère aux temples grecs. Pourquoi donc M. Buttura a-t-il imaginé de +gâter le fond de son tableau par le profil d'un semblable monument? +Serait-ce une lointaine influence de Berlin?</p> + +<p><i>M. Bidault.</i>--Nous avions, dans un premier article, appelé l'attention +publique sur le nº 89, qui recèle un paysage de M. Bidault, membre du +jury d'examen. Nous devons signaler encore plus expressément le nº 88: +<i>Vue de la Vallée d'Enfer, à Subiaco</i>. Celui-là, il faut le voir pour le +croire. En 1840, M. Théophile Gautier, critique souvent fort peu +révérencieux, comme chacun sait, disait des paysages de M. Bidault: «On +n'en voudrait pas pour devant de cheminée dans une auberge de village.» +Et, cependant, ils sont reçus à l'unanimité, et, qui plus est, on leur +fait l'honneur du salon carré. Ce sont des moutons qui défilent sur un +pont, tandis que de grands arbres maigres, ou plutôt de grands brins de +balais, défilent du même pas, et parallèlement sur la rive. Ils s'en +vont, en vérité, ils s'en vont l'un derrière l'autre, et vous penseriez +être en voiture à voir ainsi marcher ces pauvres arbres. Nous croyons +d'ailleurs pouvoir certifier que ces arbres sont entièrement inédits, et +ne croissent qu'à Subiaco, dans la vallée d'Enfer. Les botanistes +devront analyser scrupuleusement ces étranges phénomènes, que nous +n'avions encore jamais rencontrés, si ce n'est peut-être dans le poëme +des <i>Saisons</i>, de Saint-Lambert, et dans les vignettes des livres +d'éducation.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> «N'en riez point, Félix, il sera votre juge.»</p> +</div></div> + +<p><i>M. Isabey.</i>--«Vue du port de Boulogne, prise de la +mer.» Ce titre est fallacieux, méfiez-vous-en; il y a là une +anacoluthe manifeste; le livret devait dire: «Vue de la mer, +prise du port de Boulogne.» M. Isabey n'a jamais fait de véritables +marines, mais seulement des panoramas nautiques; +il n'a point étudié la vague elle-même, prise absolument, +comme fait M. Gudin; aussi n'a-t-il jamais peint de vagues, +mais seulement de l'eau de mer; il lui manque le sentiment +de <i>Valtum mare</i>; ses flots supposent toujours une côte voisine; +M. Gudin nous donnerait, s'il voulait, dans une cuvette +la profondeur et l'immensité du grand Océan; M. Isabey +prendrait une toile de cent pieds carrés sans pouvoir nous +faire quitter la rade; nous serions toujours en vue du phare.</p> + +<p>A droite, une jetée avec un mule,--un bateau à vapeur +traînant trois canots à la remorque;--sur le premier plan, +une barque, encombrée de poissons, de barils et de cordages; +--au fond, la ville et le port;--à gauche, des rochers.--On +retrouve dans cette marine les qualités habituelles de +M. Isabey: la richesse de la fantaisie, les tours de force du +pinceau, l'esprit, je dirai presque le comique des détails, le +mouvement et le vent; mais son ciel est lourd, uniformément +gris, clair sans soleil; ses eaux manquent de transparence; +enfin ses nuages ne marchent pas, ils occupent le haut du +tableau, mais y demeurent stagnants. Aujourd'hui, les peintres +de marines semblent s'inquiéter fort peu des nuages, +dont Joseph Vernet a fait de si admirables études; M. Le +Poillevin, pour éviter la difficulté, les rejette à l'horizon, +au-dessus des terres, sous forme de flocons.--Nous reprocherons, +en outre, à M. Isabey de peindre tout de la même +façon, et presque de la même couleur, les hommes et les morues, +les barils et les vagues; l'encombrement de sa barque +est voisin de la confusion; l'ordre est entièrement sacrifié au +mouvement, ce qui, d'après les lois de l'esthétique, est un +défaut grave.--Les barques de M. Isabey nous semblent +aussi avoir une exagération de délabrement; ce n'est pas que +nous regrettions dans ses tableaux les navires neufs et coquets +de M. Morel Fatio; mais, en vérité, ses carcasses sont +si vieilles et si décousues, qu'elles doivent vraisemblablement +faire eau de toutes parts.</p> + +<p><i>M. Henri Scheffer.--Entrée de Jeanne d'Arc dans la ville +d'Orléans.</i>--Ce qui distingue surtout le talent de M. H. Scheffer, +c'est la douceur d'expression et la délicatesse de sentiment: +il vise à la simplicité gracieuse, ne s'exalte, ne se passionne +jamais, se gardant bien de se hasarder dans les attitudes +difficiles, dans les poses hardies et vigoureuses; toujours des +figures droites, ne sachant ni pencher la tête, ni même lever +les yeux, ayant l'air enfin de poser devant les spectateurs. +Un homme d'esprit demandait un jour comment, dans un +tableau de M. H. Scheffer, David pourrait regarder Goliath. +Certainement David ne lèverait pas la tête, et Goliath se +baisserait encore moins.</p> + +<p>L'entrée de Jeanne d'Arc à Orléans est bien peu triomphale; +personne vraiment n'y triomphe; les moines qui ouvrent la +marche avec croix et bannières, ont l'air fort tranquille, comme +s'il s'agissait d'une simple procession après vêpres; la foule qui +s'agenouille à gauche ne se réjouit pas non plus d'une façon bien +remarquable: toutes ces figures sont animées d'un sentiment +pieux et délicat; elles paraissent s'attendrir, mais sans qu'on +sache trop pourquoi; elles ne regarderaient pas autrement +Jeanne marchant au bûcher. La simplicité exagérée des draperies +semble aplatir encore les figures, et immobiliser davantage +cette scène, qui pèche déjà par le défaut d'action. Quant à la +Pucelle elle-même, elle ne triomphe pas non plus, c'est Dieu +qui la fait triompher. Sa tête, sans être belle ni grande, a +cependant une expression remarquable de sainteté et de foi +chrétienne; on y lit cette secrète tristesse qui troublait le +coeur de Jeanne au milieu de ses éclatantes victoires, l'avertissant +que les jours de sa jeunesse seraient courts, et qu'après +la gloire viendrait la passion. C'est ainsi que Schiller, que +M. Michelet nous ont dépeint la Pucelle, conservant tous deux +à la sainte victorieuse la tendresse mélancolique de la jeune +fille. Chapelain, au contraire, en a fait une robuste virago, +une fière Clorinde, qui ne rêve que plaies et bosses, et fronce +toujours le sourcil. (Voir ce terrible portrait sur les enseignes +de boutique.)</p> + +<p><i>M. Robert Fleury.--Charles-Quint ramasse le pinceau du +Titien.</i>--Nous préférons de beaucoup les premières toiles +de M. Robert Fleury, son <i>Benvenuto</i> et son <i>Inquisition</i> de +l'an dernier: la couleur du nouveau tableau nous semble terreuse +et bistrée, les contours sont secs, les figures manquent +d'expression; celle du Titien est d'une dureté désagréable. +M. Robert Fleury a habillé de rouge le peintre vénitien, et les +gens bien informés ou sagaces prétendent que c'est là une allégorie +pour désigner que le Titien est un coloriste; de même +ce peintre naïf du <i>Vicaire de Wakefield</i> avait imaginé de +peindre les sept Flamborough avec sept oranges, pour signifier +qu'ils aimaient beaucoup ce fruit, et en mangeaient volontiers.</p> + +<p><i>M. Adolphe Leleux.--Chansons à la porte d'une posada</i> +(Navarre).--M. Leleux, indépendamment de ses qualités d'exécution, +nous paraît avoir une haute intelligence des conditions +esthétiques de l'art; amant de la nature simple, il sait +dans cette simplicité même, choisir le côté pittoresque, agréable; +saisir, si l'on peut ainsi parler, l'idéal de la réalité même; +il ne se consumera pas sur les brins de paille d'un vieux tabouret; +il n'ira pas s'épuiser à copier servilement les mains et +les pieds d'un ramoneur, pour arriver enfin à une vérité qui +soulève le coeur; mais il s'arrêtera volontiers sur le seuil d'une +chaumière bretonne, sur les marches d'une posada navarraise; +il attendra qu'un rayon de soleil vienne égayer les figures et +les costumes, que la cornemuse ou la mandoline fasse sourire +les yeux des jeunes paysannes, ou soupirer leur coeur sous +les corsets rouges. Il n'y a point là de prétentions bucoliques; +c'est une nature naïve peinte naïvement, qui, grâce à Dieu, +ne rappelle ni les bergers pomponnés de l'Idylle, ni les sots +villageois de l'Opéra-Comique.</p> + +<p>On a reproché cette année à M. Leleux d'avoir transporté +en Navarre le ciel, le terrain et presque le costume breton; +heureusement que les cigarettes et les mandolines sont là pour +sauver la couleur locale; fussent-ils, d'ailleurs, des Bas-Bretons +pur sang, ces Navarrais n'en seraient pas moins groupés +d'une façon charmante, peints avec une netteté, une franchise, +une gaieté vraiment admirables.</p> + +<p><i>M. Belloc.</i>--Portrait d'homme.--Henri Heine partageait +en deux classes bien distinctes les peintres de portraits: «Les +uns, disait-il, ont le merveilleux talent de saisir et de rendre +ceux des traits qui peuvent donner même au spectateur étranger +l'idée exacte de l'individu représenté, de telle sorte qu'il +comprend aussitôt le caractère de figure de l'original inconnu, +au point de le reconnaître tout de suite, s'il vient à le rencontrer... +C'est ce rapport immédiat qui nous garantit immanquablement +la ressemblance avec les originaux morts.--Nous +trouvons la seconde manière de peindre le portrait, particulièrement +chez les Anglais et les Français, qui n'ont en vue +que cette possibilité facile de faire reconnaître l'homme que +déjà nous connaissons bien. Ces peintres ne travaillent positivement +qu'au profit du souvenir. Ils sont chers surtout, aux +parents bien appris et aux tendres époux qui nous montrent +après dîner leurs portraits.»--Le portrait de M. Belloc dément +à coup sûr la spirituelle inculpation du critique allemand, +et m. H Heine lui-même lui ferait l'honneur de sa première classe.</p> + +<p>Nous regrettons que l'espace nous manque pour examiner +ainsi en détail plusieurs autres tableaux du <i>salon carré</i>; au +moins citerons-nous avec éloge le <i>Jésus-Christ</i> de M. Lestang-Parade, +le <i>Christophe Colomb</i> de M. Colin, la <i>Levée du Siège +de Malte</i> de M. Larivière, enfin, la <i>Guirlande de Fleurs</i> de +M. Saint-Jean.</p> +<br><br> + + +<h2>Le Rat amoureux.</h2> + +<h4>CONTE</h4> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009.png"></p> + +<p>Par une belle journée du mois d'août, après six ou sept +heures de chasse dans cette campagne du Maine, tellement +entrecoupée de haies et de fossés qu'il en faut prendre pour +ainsi dire chaque arpent à l'assaut, M. de *** entra chez un de +ses métayers pour s'y reposer quelques instants. Il but une +grande tasse de lait frais, et se retira dans une chambre +presque nue où couchaient les enfants de la ferme. Là, il se +jeta sans façon sur de la paille fraîchement étalée, pour goûter +un bon et lourd sommeil d'homme fatigué.</p> + +<p>Je ne sais depuis combien de temps il dormait, lorsqu'il se +sentit la cuisse gauche fouillée comme par un museau d'animal, +et sur ses guêtres de cuir comme un grattement de dents +et de griffes. Il supporte d'abord ce froissement désagréable +avec cette apathie somnolente, cette indécision de l'engourdissement +qui ne nous laisse rien percevoir de clair et d'intelligible. +Mais le contact devint plus pressant, plus répété, +plus sensible; il se réveilla brusquement, en jetant avec vivacité +la main à l'endroit lésé; il trouva, avec une certaine peur +mêlée de dégoût, qu'il tenait un gros rat. La bête, surprise +dans son opération de rongement, chercha d'abord à mordre +la main qui l'avait saisi; mais M. de *** le serrait par le milieu +du dos et lui pressant les flancs d'un poignet de fer; il lui +ôtait presque la faculté de respirer. Le rat essaya donc vainement +de se débattre et d'échapper à l'étau qui menaçait de +l'étouffer. Mais voyant que son ennemi se préparait à l'écraser +du pied, il eut recours à un moyen assez peu ordinaire.</p> + +<p>Il parla.</p> + +<p>«Je vois bien, dit-il, que je ne suis pas le plus fort, et je +cède. Je renonce sincèrement à toute entreprise sur le cuir de +votre équipement et le tissu de votre peau, et si vous voulez +m'accorder la vie, je m'engage à vous raconter mon histoire. +Elle est courte, mais assez riche en expérience, pour un rat. +Acceptez-vous? Décidez vite: vie ou mort, ne me faites pas +attendre.»</p> + +<p>M. de *** ne s'étonnait de rien; il avait lu d'ailleurs beaucoup +de contes fantastiques, et il répondit au rat: «Mon cher, +quoique votre demande ressemble beaucoup à certains passages +des <i>Mille et une Nuits</i>, elle m'agrée. Je ne m'inquiète +pas du plagiat. Mais, avant de commencer votre histoire, +veuillez, au préalable, résoudre bravement cette question: +Avez-vous une âme?</p> + +<p>--Monsieur, dit le rat en se rengorgeant, je pourrais vous +demander aussi: Avez-vous une âme? Plusieurs philosophes +ratapolitains s'accordent à en refuser une à l'espèce, humaine. +Mais, pour la nôtre, ils l'ont démontrée par une infinité +de beaux arguments; et si vous me faisiez périr en ce +moment, je ne crains pas d'être anéanti: à la barbe de vos +cartésiens, je m'en irais dans l'autre monde chercher la récompense +des justes rats.</p> + +<p>M. de *** se le tint pour dit, voyant que cette pauvre créature +s'en faisait une affaire d'amour-propre; et, satisfait d'avoir +appris que les rats avaient aussi leur psyché, il prêta l'oreille +au récit du quadrupède.</p> + +<p>Après cette courte digression, qui paraîtra inutile à beaucoup +de gens, mais que M. de *** se donna uniquement pour +satisfaction (car il était un peu philosophe), le rat commença +en ces termes:</p> + +<p>«J'ai beaucoup voyagé, monsieur, et tel que vous me voyez +ici, près de Laval, sur les confins de la Bretagne, je suis frais +arrivé de Constantinople.</p> + +<p>--Ah! ah! dit M. de ***, c'est assez à la mode de parler de +Constantinople. Les minarets de Stamboul ont défrayé bien +des phrases. Je suis curieux de les regarder, mon cher, à travers +vos yeux.</p> + +<p>--Oh! monsieur, je vous fais grâce des tutedzhinns, du +ciel bleu, de la grande mer, des kiosks, des djoubés, des campalores, +et de toute espèce de couleur locale. Je ne suis ni +poète, ni orientaliste, ni écrivain d'aucune sorte de lettres; +je ne suis que philosophe, partant, n'attendez pas de style. »</p> + +<p>Il reprit, assez satisfait de sa tirade:</p> + +<p>«Oui, monsieur, frais arrivé de Constantinople, et de retour, +pour n'en plus sortir, dans mon trou natal. Nous autres +rats, nous avons comme les hommes la fureur des voyages et +le mal du pays. L'une m'a fait partir et l'autre revenir; la vieillesse +me fera rester. Un beau jour, j'étais jeune alors, toutes +mes études terminées, tous mes degrés pris jusqu'au doctorat +inclusivement, je résolus de voir du pays. La Hollande m'attira +d'abord, à cause de la réputation de ses fromages; mais +si la chère y est bonne, on nous y a voué une haine implacable: +je partis pour les bords du Rhin. Il y a là de vieux châteaux +féodaux où je pris logement; ce sont de vraies seigneuries +pour les rats, tant ils offrent de sûrs asiles. Enfin, poussé par +mon humeur nomade, après un séjour de quelques mois dans +un couvent autrichien, je me rendis à Constantinople.</p> + +<p>« D'abord, ma foi, comme le grand nombre des touristes, +curieux observateur des auberges, je pris mauvaise opinion +du pays, parce que je n'y mangeais pas bien; mais, à force de +parcourir en tous sens les souterrains de la cité turque, je +découvris le merveilleux éden des rats, le terrestre paradis, +où je serais peut-être encore, malgré le mal du pays dont je +me targuais tout à l'heure si sentimentalement, sans l'influence +mauvaise de ma destinée. Figurez-vous, monsieur, un +vaste palais, percé de mille corridors, commodément pourvu +d'innombrables cellules, et aboutissant par toutes ses issues à +un puits fermé d'une grosse pierre, et qui s'ouvrait dans les +jardins du sérail. Peu de jours après mon entrée dans cette +demeure de promission, un bruit se fait entendre à l'ouverture +du puits; tout d'un coup la pierre se lève, et un grand +jour inonde l'obscurité de nos cellules: du plus profond de +leurs retraites, éveillés ou endormis, debout ou couchés, avertis +comme par un sûr instinct, tous les rats se mettent au +galop, et se précipitent vers la lumière. Je les suis sans savoir +où; et, arrivé au rond-point du puits, je vois descendre, +soutenue par des cordes, une belle créature blanche comme +du lait, fraîche, rosée, grasse à point, excellente à manger. +Tous mes confrères se jettent dessus, je les imite, et nous +mordons, et nous déchirons, et nous mangeons, et nous buvons. +On retire la belle victime, à demi morte, de la même +façon qu'on nous l'avait amenée, et nous rentrons dans nos +cellules pour faire la digestion.</p> + +<p>«Ils appellent cela, en Turquie, faire un exemple. Si vous +voulez me permettre une petite réflexion, en ma qualité de +philosophe, je remarquerai que c'est aussi à titre d'exemple +que vos législateurs exaltent et maintiennent la guillotine. Je +n'empiéterai pas sur les droits de vos statisticiens, en recherchant +combien de crimes ont été détournés par l'exemple de la +guillotine, mais je puis certifier, par mon expérience, que +l'exemple du puits aux rats ne profitait à personne. Destiné à +terrifier les femmes de Sa Hautesse qui se sentiraient une velléité +d'être infidèles, il ne corrigeait nullement ces dames. +Tâtez mon ventre, raisonnez par analogie, et faites un discours +contre la peine de mort. Je retiens une place dans ses notes.</p> + +<p>«Cela dit, je reviens à mon sujet. Quand j'eus goûté la +chair mollette, blanchette et succulente d'une douzaine de sultanes, +mon estomac bien repu laissa plus de loisir à ma sensibilité. +J'ai toujours été philanthrope. Je me sentis des remords; +je suis sûr que le bourreau n'en ressentit jamais +autant. J'avais beau me dire qu'après tout c'était de bonne +prise, que vous mangiez bien d'autres animaux, et que je pouvais, +en toute conscience, me venger sur vous; le cosmopolitisme +commence à s'infiltrer dans Ratapolis, et je ne parvenais +pas à étouffer le cri du sang versé.</p> + +<p>« Puis, car je dois tout dire, ce qui vous montrera bien la +faiblesse des philosophes,--avez-vous entendu parler de l'histoire +mythologique de la belle Léda et de son cygne? Le bruit +en est descendu jusqu'à nous, et je vous assure que ce n'est +pas une fable.--Toutes ces beautés, qui n'avaient d'abord +offert à ma voracité que de délicieux comestibles, finirent par +me toucher le coeur et les yeux.--Mesdames les humaines +nous traitent avec trop de sans-façon; que diable! nous avons +un coeur. Je sentis de nouveaux sentiments s'agiter en moi; +j'oubliai jusqu'aux heures des repas, qui seules avaient répandu +quelque charme sur ma vie. La nuit, dans mes rêves, +toutes ces magnifiques Géorgiennes et Circassiennes, ces +épaules blanches, ces yeux et ces cheveux tout noirs, se présentaient +à moi pour enivrer mes sens. Puis le sang qui les +tachait, les plaies que ma dent y avait ouvertes, s'étalaient +comme autant de muets vengeurs et de silencieuses exécrations +de ma barbarie. Alors je quittais mon trou, et, couvert de +sueur, je courais le long des corridors, rongeant les pierres, +murmurant des mots confus, et sentant dans le creux de mon +estomac tous les borborygmes de la passion malheureuse. »</p> + +<p>Le gros rat suait encore à décrire son martyre amoureux.</p> + +<p>«Bien! bien! dit M. de ***, voilà qui est tout à fait bien. +M. chose, qui a un style à mille facettes, ne dirait pas mieux. +Vous donnez donc aussi, chez les rats, dans le pathétique et +le psychologique?</p> + +<p>--Pourquoi pas?» dit le rat. Et il continua. «Ces dispositions, +je les combattis longtemps, oh! bien longtemps. Je +sentais,--voyez-vous,--que c'était une lutte à mort que j'allais +engager contre la société qui m'avait accueilli, et je reculais +devant cette détermination extrême. Enfin l'héroïsme +l'emporta dans mon coeur, et après m'être battu les flancs, je +résolus de me dévouer au salut de la première sultane qui +tomberait parmi nous.</p> + +<p>« Je mangeai pourtant encore ma part de deux ou trois; +mais cela ne fit que m'affermir dans mon projet, et à la quatrième, +je me grandis de toute la hauteur d'un dévouement, +de toutes les coudées de la pure passion; je devins gigantesque.</p> + +<p>« On nous descendit une jeune fille de douze ans à peine. +L'amande de ses yeux, à demi cachée sous le voile de sa paupière, +la draperie d'ébène que sa chevelure jetait sur ses +épaules, l'abandon plein d'effroi qui détendait au hasard les +muscles délicats de ce beau corps, tout en elle enflamma mon +amour, décida mon courage. Aussitôt qu'elle fut à la portée +de mes confrères, je me plaçai sur son coeur, dont je sentais +les battements comprimés par la crainte; et là, sur ce champ +de bataille qui m'inspirait encore, loin de me mettre à la curée, +comme d'habitude, je montrai les crocs à mes amis, et +je leur dis qu'ils me tueraient plutôt que de toucher à ma +sultane.</p> + +<p>La stupéfaction suspendit un instant leur rage carnivore. +Ils me regardèrent avec des yeux où l'étonnement effaçait +presque la colère; puis enfin, sentant bien toute mon impuissance, +que mon audace leur avait fait oublier un instant, ils se +jetèrent comme de plus belle sur leur proie, sans s'inquiéter +autrement de ma chevalerie. Je me ruai alors sur leur bataillon, +seul contre tous, mais animé par l'amour, tandis qu'ils ne +l'étaient que par la voracité. Je déchirai l'oeil à celui-ci, j'entamai +la tête à celui-là; qui perdit une patte; qui, un morceau +de son râble; qui, sa queue. Je fis des prodiges; j'étais sublime; +mais la gourmandise fut plus forte que l'amour. Le poil +tout arraché, les oreilles en lambeaux, je ne reculais pas, +quand on enleva, selon la coutume, la sultane couverte de +blessures, malgré mon courage; et comme j'étais revenu sur +mon premier terrain, je fus ainsi emporté avec elle.</p> + +<p>« A peine fus-je au grand jour et dans le jardin, que je m'empressai +d'échapper au kislar-aga, qui voulait me rejeter dans +le puits, où j'aurais été infailliblement dévoré, et je me cachai +dans le premier trou qui s'offrit. Dès que la nuit vint, je +me mis en quête de ma sultane; je me hasardai dans les dortoirs +du sérail, je parcourus tous les appartements sans la +rencontrer, et, le désespoir dans le coeur, je fus me promener +sur le rivage de la mer.</p> + +<p>«Rien n'est favorable aux sombres pensers comme le bruit +des flots, l'immensité de la vague...</p> + +<p>--Je vous y prends, dit M. de ***; vous parlez, de la grande +mer.</p> + +<p>--Laissez-moi finir ma période, s'écria le rat impatienté. +Un peu de poésie ne nuit pas, et vous en aurez: j'en fais tout +comme un autre.</p> + +<p>«Le bruit des flots, l'immensité de la vague, et ce je ne +sais quoi de terrible qui s'écrie dans l'obscurité du nocturne +azur; mes soupirs se mêlaient, avec une harmonie lugubre, +aux sifflements du vent qui venait frapper les murs du sérail, +et à l'incommensurable voix des ondes qui gémissait comme +une troupe infinie d'enfants. J'allais, pauvre proscrit, l'oreille +en sang, l'estomac vide, pensant à la société qui me repoussait, +à ma bien-aimée perdue; je songeais à ces temps paisibles +où mon existence se renfermait dans deux mots: manger! +digérer!!! et je m'écriais sur la grève: Vivais-je alors? vivais-je? +Et une voix de mon coeur me répondait: Non! c'est +d'aujourd'hui que tu vis! c'est d'aujourd'hui seulement que +tu es rat, puisque seulement d'aujourd'hui la passion te couronne +de son auréole, auréole brûlante, auréole composée +d'autant d'ingrédients que la foudre de Jupiter; mais sainte, +mais étoilée, mais resplendissante, mais pyramidale auréole, +sans laquelle, hommes ou rats, toute la nature, rien n'existe +vraiment.</p> + +<p>«Je m'épanchais ainsi, quand mon nez heurta quelque +chose de satiné, de doux, mais de froid comme la mort: c'était +le cadavre de ma sultane. Le grand-seigneur l'avait fait +jeter à la mer, et la mer me la rendait. Je me précipitai sur +elle, je la dévorai de baisers, je l'inondai de larmes, je voulais +mourir près d'elle ; mais je ne sais quel lâche amour de +la vie me retint, et je m'arrachai de ces lieux. Je me retournai +plusieurs fois; enfin elle fut à jamais perdue pour moi...</p> + +<p>« Un de vos philosophes confesse qu'en pleurant la mort +d'un ami, il songea pourtant qu'il hériterait d'un bel habit +noir fort à sa convenance. Vous avouerai-je aussi mon infamie! +A peine avais-je fait quelques cent pas, que, la faim me +pressant avec force, je songeai que j'aurais bien pu prendre +un morceau de ma sultane. Je n'en aurais tondu que la largeur +de ma langue! quel grand mal! Mais j'eus honte de me +trouver si bas, après m'être élevé si haut, et l'amour-propre +me condamna au jeûne.</p> + +<p>« Je partis. Quelque viande que je rencontrai sur mon chemin +servit à me refaire. J'étais déjà aux portes de Vienne, +quand je fus rejoint par un des rats du puits. Je me mis d'abord +en défense, croyant qu'il allait m'attaquer; mais le malheur +l'avait aussi atteint, et c'est un niveau qui égalise tout. +Le sultan, débarrassé des janissaires, avait commencé de réformer +son empire. La férocité de la justice du sérail avait +la première attiré son attention, et il l'avait abolie. De là, +grande douleur au puits des rats. Ils complotèrent d'abord de +dévorer le sultan dans son lit; puis voyant à cette entreprise +trop d'impossibilités et de danger, la nation se débanda, et +chacun fut de son côté chercher fortune. L'exilé du puits +exhalait une rage aveugle contre le sultan. Otez la charogne +au corbeau, au bourreau la guillotine, vous verrez ce qu'ils +diront. Je l'écoutais à peine, pleurant le destin de ma pauvre +sultane, qu'un retard de quelques jours aurait sauvée. Nous +nous séparâmes bientôt, et, sans autres aventures, je suis revenu +dans le Maine pour que vous me donniez la vie.</p> + +<p>--Vous n'êtes point un rat ordinaire, dit M. de ***, quand le +conteur eut fini. Mon métayer mettra chaque jour un morceau +de viande, au bord de votre trou; c'est la rente viagère que je +vous accorde. Allez en paix, mon cher; Dieu vous tire de la +griffe des chats comme il vous a tiré de la mienne.»<br> + +<span class="rig">A. S.</span></p><br><br> + +<h2>Industrie.</h2> + +<h4>DES CLAVIERS TYPOGRAPHIQUES.</h4> + +<p>L'emploi d'organes mécaniques fonctionnant avec régularité +dans une foule d'opérations matérielles exécutées naguère +encore par la main de l'homme, est le caractère le plus saillant +des tendances de l'industrie moderne. L'introduction des +machines dans les ateliers est un bienfait qui ne mérite pas +moins d'être signalé, au point de vue de la dignité humaine, +que pour les conséquences matérielles qui en résultent, notamment +dans l'économie des frais de production. Mais les +difficultés que présentent l'invention et la mise à exécution +des machines augmentent singulièrement à mesure que la +part de l'intelligence de l'ouvrier est plus nécessaire pour le +diriger dans l'exercice de sa profession.</p> + +<p>Tel est le cas pour l'art typographique. On sait, en effet, que +le <i>compositeur</i> place les lettres une à une dans le <i>composteur</i>, +préparé d'avance pour la justification; et qu'au fur et à mesure +de la lecture de la <i>copie</i> qu'il a sous les yeux, sa main +va chercher les caractères dans les compartiments ou <i>cassetins</i> +de la boîte ou <i>casse</i>, où ils sont rangés par <i>sortes.</i>. Il y a +donc dans la <i>composition</i> en caractères mobiles deux opérations +très-distinctes, la lecture et le placement des caractères. +Quoique l'une d'elles soit purement matérielle, on conçoit toutes +les difficultés qui se présentent lorsqu'il s'agit de l'assujettir +à des procédés mécaniques réguliers, tout en se servant, +pour la guider, de l'intelligence du compositeur.</p> + +<p>Il n'est donc pas étonnant que la curiosité publique ait été, +dans ces derniers temps, vivement excitée par l'annonce de +machines typographiques. Parmi celles-ci, il y en a trois surtout +qui doivent être citées d'une manière particulière, parce +qu'elles sont livrées à l'industrie ou à un degré de confection +déjà fort avancé.</p> + +<p>CLAVIER DE MM. YOUNG ET DELCAMBRE.--La machine de +MM. Young et Delcambre est une machine terminée et prête +à prendre place dans les ateliers. Les inventeurs l'ont-ils +montrée à plusieurs imprimeurs de Paris à l'état de travail, +on au moins fonctionnant de manière qu'on puisse en +apprécier les résultats? Elle est représentée dans notre figure 1.</p> + +<p>La machine à composer se compose de quatre parties principales, savoir:</p> + +<p>1º Un clavier horizontal portant autant de touches qu'il y +a de lettres chaque touche porte l'empreinte de la lettre +qu'elle doit faire mouvoir. A chacune correspond une tige +verticale qui fait mouvoir horizontalement un couteau placé +dans un plan supérieur, pour chaque mouvement imprimé à +la touche. Les voyelles et les consonnes sont placées au milieu, +les autres lettres, accents, capitales; etc., sont disposés sur +les côtés, en rapprochant aussi du milieu les lettres les plus +fines, comme le point, la virgule, afin de diminuer la longueur +de la course qu'elles ont à faire sur le plateau dont nous parlons +plus loin.</p> + +<p>2º Un plan supérieur, sur lequel se meuvent les couteaux +dont nous venons de parler. A gauche de chacun d'eux est +une bande de cuivre presque verticale, creusée à l'intérieur. +Dans ce vide se placent les caractères d'une sorte, posant sur +leur frotterie, et composés tous du même sens. Chaque mouvement +de touche faisant mouvoir le couteau correspondant +(un peu moins épais que la lettre de la rainure voisine), une +lettre sera poussée, et celle-ci tombera par le vide qui est pratiqué +à côté de l'endroit où elle posait.</p> + +<p>3º Un grand plateau en cuivre incliné à 45° placé en avant +du plan sur lequel posent les caractères. Dans ce plateau sont +pratiquées autant de rainures qu'il y a de lettres, et destinées: +à les recevoir quand elles viennent de quitter leur composteur. +Ces rainures se réunissant toujours de deux en deux successivement, +viennent aboutir à une rainure unique, percée +à son extrémité d'un trou par lequel vient passer la lettre pour +entrer dans le composteur.</p> + +<p>4º Un long composteur, commençant par un quart de cercle +qui commence au vide dont nous venons de parler. La +partie circulaire est double, afin que les lettres ne puissent +tomber. Une petite roue à excentrique, placée au-dessus du +vide, et qu'un enfant ou le compositeur fait mouvoir au moyen +d'une pédale, pousse les lettres arrivées sur le composteur, et +fait avancer la composition sur la partie horizontale. A l'extrémité +se trouve un compositeur qui prend la composition, +en forme des lignes qu'il justifie, place les cadres, etc.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/010.png"><br> + <b>Le clavier typographique de MM. Young et Delcambre.</b></p> + +<p>Cette machine, construite avec grand soin, fonctionne assez +bien. Son mécanisme est fort simple, et, sauf quelques accidents +qui arrivent à l'entrée des lettres dans le composteur +et que nous croyons possible d'éviter, remplit bien son but de +machine à composer.</p> + +<p>Elle est aussi remarquable par sa bonne exécution, qui lui +permet d'entrer immédiatement dans les ateliers, sans qu'il y +ait trop à redouter de dérangements et de pertes de temps, +comme il arrive si souvent dans les machines nouvelles; et +l'emmagasinage des lettres est disposé de manière à pouvoir +charger la machine d'une grande quantité à la fois, avant, ce +qu'on n'avait pas encore su réaliser; enfin son prix n'en est +pas fort élevé.</p> +<br> + + +<p>CLAVIERS MÉCANIQUES DU CAPITAINE ROSENBORG--Mes +machines sont, dit leur auteur, supérieures de tout point +celles de MM. Young et Delcambre.</p> + +<p>MM. Young et Delcambre peuvent faire à l'heure une composition +de 6.000 caractères; le capitaine Rosenborg en peut +faire une au moins de 10.000; et la machine à distribuer, qui, +par le procédé Young et Delcambre, occupe quatre ouvrier +n'en occupe qu'un seul avec le procédé Rosenborg.</p> + +<p>1º Machine à composer,--Le maître compositeur, assis au +front de la machine, ayant la copie devant lui, touche le clavier +à mesure qu'il lit. Le jeu des touches fait sortir de leurs +cassetins les lettres correspondantes, qui viennent se coucher +sur une chaîne sans fin, laquelle passe constamment par le milieu +de la machine, de droite à gauche. Par le mouvement de +cette chaîne, les caractères, une fois posés, seul très-promptement +transportés vers le <i>réceptacle</i>, où, par l'action d'une petite +excentrique qui tourne avec une vitesse considérable, les caractères +sont rangés horizontalement, l'un au-dessus de l'autre +dans le même ordre que les touches du clavier ont été frappées. +Les lignes ainsi formées par les caractères s'ajustent sur une +partie en forme de T. Un cadran à compteur et une sonnette +avertissent le compositeur chaque fois qu'une ligne est complète. +Alors il fait tourner une petite vis qui pousse la ligne +achevée au fond du réceptacle; puis sa main droite agit sur +un levier qui pousse cette ligne dans une rainure extérieur +mobile autour d'un axe. Ces opérations s'accomplissent en +moins d'une seconde. Alors l'aide-compositeur saisit de la main +gauche, comme le représente la figure 2, l'extrémité supérieure +de cette rainure, et l'ayant amenée dans une position +horizontale, il lit la ligne des caractères se tenant alors dans +une position verticale. Ayant corrigé les fautes qui ont pu se +rencontrer dans la composition, l'ouvrier, en levant un glissoir +à même le fond de la <i>rainure</i>, fait descendre tout d'un +coup la ligne dans un compartiment où il met les espaces.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/011a.png"><br> <b>(Clavier typographique du capitaine Rosenborg.--Fig. 2,<br> Machine à composer.)</b></p> + + +<p>Le trait principal d'innovation de cette machine est la chaîne +sans fin sur laquelle les caractères sont déposés, et par laquelle +ils sont transportés dans le réceptacle. Les avantages de cette +chaîne sont que les caractères sont poussés en droite ligne par +la chaîne sans risque de désordre, sans danger du moindre +frottement; qu'autant de lettres pourront y être placées à la +fois qu'il en peut arriver de suite dans la série non interrompue +de l'alphabet; et, dans la pratique, il y a un grand nombre +de mots et syllabes que le compositeur sait bientôt disposer +de cette manière, par un seul coup sur les touches du clavier. +Par exemple, <i>ad, add, ail, accent</i>, etc., sont des mots +dont les lettres, se suivant dans l'ordre naturel, peuvent être +composées par une seule pression sur les touches; la chaîne +pousse les caractères dans l'ordre où ils y ont été déposés, et +rien ne peut troubler cet ordre.--On peut expliquer par ces +<i>accords</i> (de lettres semblables et composées d'un seul coup) la +grande rapidité de la composition Rosenborg. Le mot <i>accentuation</i> +contient douze lettres, et exigerait vingt-quatre mouvements +de bras chez un compositeur ordinaire; mais avec +la machine Rosenborg, le mot est composé en trois coups sur +les touches: <i>accentu-at-ion</i>.</p> + +<p>2º <i>Machine à distribuer</i>.--Cette machine, représentée +figure 3, est entièrement détachée de la précédente et fonctionne +séparément. Après le tirage, une portion de page ou de +<span class="rig"><img alt="" src="images/011b.png"><br> +<b> (Clavier typographique du capitaine Rosenborg.-- Fig. 3.<br> Machine à distribuer.</b></span> +colonne de caractères est déposée dans un compartiment. Les +lignes sont amenées une à une de ce compartiment dans un +<i>chariot mobile</i> par le moyen d'un glisseur à manche. Au sortir +de ce chariot, les lettres sont distribuées dans des cases +particulières.</p> + +<p>Une ligne de caractères ayant été amenée du compartiment +dans ce <i>chariot</i>, le distributeur saisit de la main droite le +manche du <i>chariot</i> et le meut vers la droite. Il lit alors la ligne +qui est dessus, et ayant, de l'index de sa main gauche, levé la +touche du clavier correspondant à la lettre la plus proche sur +le devant du <i>chariot</i>, il meut ce chariot sur la gauche jusqu'à +ce qu'il soit arrêté par l'action de la touche levée. La lettre +correspondante s'échappe de la ligne, et, tombant à travers un +retrait fait pour la recevoir, elle est conduite dans sa propre +case sur la planche horizontale, tandis que, par l'action d'une +petite <i>excentrique</i> ou <i>came</i>, elle est sans cesse poussée en +avant pour faire place à la prochaine lettre qui descendra. De +cette façon, les caractères sont distribués et arrangés en lignes, +tous les <i>a</i> dans une ligne, tous les <i>b</i> dans une autre, etc., +tout prêts à être replacés dans leurs compartiments correspondants +de la machine à composer. Cette opération de replacement +se fait par le moyen d'un instrument qui peut à la fois +enlever deux ou trois cents lettres de la machine à distribuer, +et les transporter dans la machine à composer.</p> + +<p>Machines typographiques de M. Gaubert.--Ces machines +ont été exécutées, ou au moins paraissent destinées à +fonctionner, au profit de l'industrie, postérieurement à celles +dont il vient d'être question. Mais elles sont dignes d'attirer +au plus haut degré l'attention de toutes les personnes qui s'intéressent +aux progrès de la mécanique pratique; elles donnent +la solution de problèmes que les devanciers de M. Gaubert ne +s'étaient même pas proposés, ou qu'ils n'avaient que très-imparfaitement +résolus; enfin elles sont dues à un de nos compatriotes. +Le lecteur concevra donc que nous entrions dans +quelques détails en ce qui concerne ces appareils.</p> + +<p>Nous ne pouvons mieux faire, à ce sujet, que d'emprunter +textuellement à M. Séguier le rapport qu'il a fait à l'Académie +des Sciences, au nom d'une commission dont MM. Arago, +Coriolis, Piobert et Gambey faisaient aussi partie.</p> + +<p>«Une curieuse, nous pourrions dire une étonnante machine +a été soumise à votre examen. M. Gaubert a appelé +votre attention sur son <i>gérotype</i>, c'est-à-dire sur son appareil +à trier et classer les éléments de la typographie............ +.............................................................</p> + +<p>« La machine qui a été soumise à vos commissaires est +composée de deux parties distinctes: trier et classer les caractères +livrés pêle-mêle à son action, les emmagasiner en +quantité suffisante et proportionnée au besoin de la composition; +dans les réceptacles mobiles est la fonction difficile de +la partie que l'inventeur a nommée <i>distribueuse</i>. La partie +appelée par lui <i>composeuse</i> est uniquement chargée de faire +revenir, suivant l'ordre déterminé par l'ouvrier compositeur +et à sa volonté, les éléments typographiques, pour les assembler +rapidement et sûrement dans une forme ou un simple +composteur. Pendant cet appel et cet arrangement tout mécanique, +aucun type ne doit être exposé à perdre la bonne position +qui lui a été précédemment assignée. C'est la réunion +de ces deux organes distincts, quoique solidaires, qui constitue +la pensée mécanique conçue, réalisée et livrée à votre critique. +«Le problème vient d'être sommairement énoncé; exposons +les conditions de sa solution.</p> + +<p>«La <i>distribueuse</i> doit recevoir pêle-mêle les éléments de la +composition typographique, c'est-à-dire les caractères, les +signes de ponctuation, les espaces, etc.; par une action <i>inintelligente</i>, +elle doit les isoler les uns des autres, les décoller; +car nous supposons la machine opérant sur les débris d'une +forme rompue. Elle doit s'exercer sur chaque type séparément, +s'assurer de prime-abord s'il se présente au classement +dans une position normale, c'est-à-dire en termes d'imprimerie, +l'oeil en l'air, le pied bien tourné; elle doit ensuite +le diriger vers le réceptacle spécial qui lui est assigné; mais, +comme une composition n'est pas formée de caractères répétés +en nombres égaux, il importe que la machine puisse accumuler +dans des réservoirs plus spacieux, ou plusieurs fois +reproduits, les lettres les plus fréquemment employées. +Cet emmagasinement doit être méthodique et progressif; les +caractères d'une même classe ne doivent venir remplir le +second ou le troisième réservoir de la série à laquelle ils appartiennent, +qu'après avoir complètement occupé le premier. +Pour que ce travail de classement soit vraiment utile, il faut +qu'il soit rapide, sûr, par-dessus tout économique.</p> + +<p>«La <i>distribueuse</i>, réduite aux proportions d'un outil auxiliaire +de l'imprimeur, ne doit occuper qu'une place restreinte +dans l'imprimerie.</p> + +<p>«Les fonctions de la <i>composeuse</i> consistent à restituer avec +célérité et fidélité, dans l'ordre assigné par la volonté de l'ouvrier +compositeur, les divers éléments de composition déjà +classés par la <i>distribueuse</i>. La <i>composeuse</i> a reçu le caractère +dans sa position normale, c'est toujours dans cette situation +qu'elle doit le rendre au compositeur ou à la forme. Une page +ainsi mécaniquement composée ne doit présenter à corriger +que des substitutions d'un élément à un autre dans le cas +d'un faux appel.</p> + +<p>« Essayons de faire comprendre, par une simple description +orale, l'ingénieuse solution à laquelle, après un long et +opiniâtre travail, M. Gaubert est enfin arrivé.</p> + +<p>« Imaginons des masses de caractères pris et jetés au hasard +sur un plan incliné, garni de petits canaux longitudinaux; un +léger mouvement de sassement suffit pour ébranler les caractères, +ils se désunissent, se couchent, tombent dans les +canaux, les uns parallèlement à leur direction, les autres formant +avec les rigoles des angles divers. Les premiers caractères, +bien engagés dès le principe, continuent leur descente; +les autres, heurtés par leurs extrémités contre des obstacles +verticaux entre lesquels ils sont contraints à passer, prennent +bientôt une position semblable aux premiers. La superposition +longitudinale, et dans le sens des canaux, de plusieurs +caractères tombés les uns sur les autres, peut se présenter; +elle doit être détruite: il suffit pour cela de les faire passer, +pendant leur descente, dans une portion de canal doublement +incliné, et sur le sens longitudinal, et sur le sens transversal. +Les rebords de cette partie sont plus bas que le plus mince +des caractères: tous ceux qui, jusque-là, ont cheminé superposés, +ne pourront éviter, en cet endroit, d'être entraînés +latéralement par le seul fait de leur propre masse. Ils tombent +dans un récipient spécial, d'où ils sont repris pour courir plus +efficacement, une seconde fois, les chances d'un meilleur engagement +dans les canaux du plan incliné.</p> + +<p>« Par la pensée, suivons les caractères: ceux bien engagés dès +le principe continuent de descendre; les autres, tombés en +travers des canaux, passent entre les obstacles, se redressent, +prennent des positions parallèles; ils s'engagent à leur tour; +les caractères superposés s'éliminent d'eux-mêmes. Les voici +tous rangés les uns à la suite des autres; ils se touchent, ils +se poussent, ils vont entrer un à un dans un premier compartiment +que nous pourrions comparer au sas d'écluse d'un canal +de navigation; la porte d'amont s'ouvre, un caractère entre. +Les dimensions de l'écluse sont réglées de façon à ce qu'un +seul puisse être reçu à la fois. La porte d'amont se referme, +la porte d'aval s'ouvre à son tour pour les laisser descendre; +les portes manoeuvrent sans cesse, et tous les caractères franchissent +l'écluse à leur rang. Expliquons le but de l'écluse; +pour cela, indiquons à quel traitement le caractère y est soumis +pendant son passage: chaque caractère, ainsi momentanément +parqué dans le sas de l'écluse, est comme exploré dans +toute sa longueur, nous pourrions dire plus exactement encore, +est comme tâté dans toutes ses parties par des aiguilles +verticales que des ressorts appuient sur toute sa surface. Le +caractère se trouve ainsi soumis, dans toute son étendue, à +l'action des aiguilles, à la façon des cartons de la jacquart, +sur lesquels s'appliquent de nombreuses tiges métalliques toujours +prêtes à s'engager dans les ouvertures dont ils sont convenablement +percés pour opérer la levée de certains fils de +chaîne, et former le dessin de l'étoffe. Comme le carton, le caractère +a ses ouvertures; seulement elles ne consistent que +dans de simples encoches pratiquées sur ses flancs: elles varient +en nombre et en distance entre elles pour chaque espèce +de type différent. Une partie des aiguilles buttent contre +la masse solide du caractère, quelques-unes tombent sur le +vide des encoches et s'y enfoncent. Le nombre et la situation +des aiguilles pénétrantes, en assignant une position particulière +à un canal mobile de raccordement entre l'écluse et les +réceptacles, règle la case dans laquelle le caractère ira forcément +se rendre à sa sortie de l'écluse. Le problème d'une direction +spéciale et certaine à donner à de nombreux caractères +vers le seul réceptacle qui leur convient, tout compliqué +qu'il est, se trouve cependant ainsi résolu simplement par +l'action de telle ou telle aiguille dans telle ou telle encoche.</p> + +<p>« L'opération que nous venons de décrire suffit au caractère +entré dans l'écluse dans une position normale; celui-ci, +reconnu dans son espèce, est de suite dirigé sur le canal de +raccordement vers son réservoir définitif. Il en est autrement +de tous les caractères arrêtés dans l'écluse dans une position +vicieuse, il importe de la rectifier; les aiguilles, par leurs +rapports avec les encoches, s'acquittent de cette fonction avec +une rigoureuse fidélité; un certain cran spécial, dit <i>cran de +retournement</i>, est pratiqué dans tous les caractères, quelle +que soit leur espèce, et à la même place. Suivant la position +du caractère dans la première écluse, ce cran correspond à +des aiguilles différentes; or, le caractère peut être mal tourné +de trois façons: il peut être couché l'oeil en bas sur l'un ou +l'autre flanc, ou bien encore l'oeil en l'air, mais sur le mauvais +côté; pour détruire chacune de ces trois fausses positions, +la pénétration d'une aiguille spéciale, dans chacun de ces cas +particuliers, fait prendre au canal de raccordement une position +telle, que le caractère, au lieu d'être dirigé de suite vers +son récipient définitif, est conduit à une série de trois écluses +nouvelles, toutes trois à sas mobiles, mais chacune suivant +un mode particulier: le sas de la première écluse tourne sur +lui-même, suivant un axe longitudinal; celui de la seconde +suivant un axe vertical; le troisième pivote sur un axe transversal. +Par une féconde et constante application du principe +des rapports des aiguilles aux encoches, c'est le vice lui-même +du caractère qui détermine le choix du sas d'écluse +dans lequel il sera détruit. Le caractère, versé d'un flanc sur +l'autre, tourné ou culbuté bout pour bout, sort du sas rectificateur +pour continuer sa descente, et aller rejoindre dans +son réceptacle propre les caractères de son espèce qu'une +bonne position dans la première écluse a dispensés d'une +telle épuration.</p> + +<p>«Tous les éléments de la typographie ainsi classés et emmagasinés +dans des proportions convenables, tous ramenés +dans une position normale, la composition mécanique est désormais +rendue possible, même facile.</p> + +<p>« Voyons comment M. Gaubert a résolu cette seconde partie +du problème.</p> + +<p>« Sa <i>composeuse</i> est une machine séparée et distincte; elle +puise les éléments de composition dans les réceptacles mêmes +où la <i>distribueuse</i> les a accumulés. Ces réservoirs, convenablement +chargés de caractères, sont manuellement transportés +de la première machine à la deuxième. L'inventeur de +ces mécanismes n'a point voulu qu'ils fussent nécessairement +solidaires, la rapidité d'action de chacun d'eux étant différente. +Comme nous l'avons dit, la <i>distribueuse</i> n'est soumise +qu'à un emprunt de force mécanique inintelligente; elle peut +donc être mise en relation avec un moteur qui marcherait +nuit et jour et sans repos; elle pourrait ainsi trier des caractères +pour plusieurs <i>composeuses</i>. Les fonctions de celles-ci +sont, au contraire, forcément régies par le temps employé à +la lecture et à l'appel des signes composant le manuscrit +placé sous les yeux du compositeur. Ses fonctions se trouvent +ainsi subordonnées à l'habileté de l'ouvrier. Ce n'est +pas que M. Gaubert ne pût opérer mécaniquement, par le +principe qu'il a adopté et suivi, plusieurs compositions simultanées +d'un même manuscrit; il lui suffirait, en effet, de +mettre en relation plusieurs séries de formes et de réceptacles +avec une même <i>composeuse</i>; mais aujourd'hui nous devons +vous entretenir bien moins de ce que l'esprit inventif de +M. Gaubert est capable de produire que de ce qu'il a déjà +exécuté et soumis à vos commissaires. Revenons donc à la +description de sa <i>composeuse</i>.</p> + +<p>« Pour la faire plus aisément comprendre, bien qu'elle ne +forme qu'un seul tout, nous la présenterons à vos esprits +comme divisée en trois parties. Le haut reçoit les réceptacles +chargés de caractères; le milieu est occupé par un clavier; la +forme, ou le simple composteur, a sa place assignée dans le +bas. L'ouvrier compositeur s'asseoit devant la machine comme +un organiste devant un orgue; il a le manuscrit devant les +yeux: sous ses doigts est un clavier. Les touches en sont +aussi nombreuses que les divers éléments typographiques nécessaires +à la composition d'une forme. La plus légère pression +des doigts suffit pour faire ouvrir une soupape dont l'extrémité +inférieure de chaque récipient est munie; à chaque +mouvement du doigt, un caractère s'échappe, il tombe dans +un canal qui le conduit précisément à la place qu'il doit occuper +dans la forme: successivement les caractères arrivent +et prennent position. Pendant leur chute, ils ne sont pas +abandonnés à eux-mêmes, ils sont soigneusement préservés +contre toutes les chances de perdre la bonne position que la +<i>distribueuse</i> leur a fidèlement donnée. Chaque caractère, quel +que soit son poids, arrive à son rang; les plus lourds ne peuvent +pas devancer les plus légers, ils conservent rigoureusement +l'ordre dans lequel ils ont été appelés. Un double +battement du doigt sur une même touche amène la même +lettre deux fois répétée; les mots, les phrases se composent +par le mouvement successif des doigts des deux mains, comme +se jouerait un passage musical qui ne contiendrait pas de +notes frappées ensemble; un toucher semblable à l'exécution +de gammes ascendantes et descendantes ferait tomber dans +la forme les lettres de l'alphabet de <i>a</i> en <i>z</i> et de <i>z</i> en <i>a</i>. »</p> + +<p>La seule attention imposée au compositeur est donc de bien +lire son manuscrit, de poser les doigts sur les seules touches +convenables, pour ne pas faire tomber dans la forme une lettre +au lieu d'une autre. La machine se charge de déplacer la forme +à mesure qu'elle se remplit: il paraît que c'est elle qui prend +le soin de la justification.</p> + +<p>«Vos commissaires n'ont pas vu exécuter sous leurs yeux +cette délicate fonction. L'assurance leur a été formellement +donnée que le mécanisme destiné à ce dernier travail était +non-seulement conçu, mais encore en oeuvre d'exécution. +Malgré les difficultés mécaniques que cette opération présente, +vos commissaires ont foi dans l'esprit inventif de M. Gaubert. +La possibilité de ce qui lui reste à faire leur semble garantie +par ce qu'il a déjà fait. »</p> + +<p><span class="sc">Mise en pratique des machines typographiques</span>.--On +n'est pas d'accord sur l'économie qui peut résulter, pour les frais +d'impression, de l'emploi des machines à composer et à distribuer. +Un habile ouvrier compose douze à quinze cents et +tout au plus deux mille lettres à l'heure, dans les circonstances +les plus favorables. La machine de MM. Young et Delcambre +n'en compose guère plus de sept mille; le capitaine Rosenborg +prétend que sa machine en donne vingt-quatre mille. +Un journal a même prétendu que ce nombre, pour la machine +de M. Gaubert, s'élèverait à quatre-vingt-six mille lettres à +l'heure. Mais ce chiffre doit être dix fois au moins trop considérable. +Il ne peut pas en être, en effet, d'une machine à composer +comme d'un piano, par exemple. Un artiste, en improvisant, +pourra peut-être promener ses doigts sur un clavier avec +une rapidité telle qu'il agitera quatre-vingt-six mille touches +en une heure; mais un compositeur typographe n'improvise +pas et ne possède pas dans sa mémoire ce qu'il doit composer; +il a devant lui sa <i>copie</i>, écrite le plus souvent avec peu de +soin. Il doit, avant de faire agir ses doigts, lire avec attention +et bien comprendre le sens de ce qu'il a lu pour appliquer convenablement +la ponctuation, l'orthographe et les règles de la +grammaire. Viennent encore l'arrêter les ratures, les renvois +dans les marges, etc., etc. Certes, on accordera qu'il faut deux +fois plus de temps à un compositeur typographe, empêché par +toutes les difficultés que l'on vient d'énumérer, pour lire un passage +manuscrit que pour lire ce même passage sur de l'imprimé. +Or, pour lire les douze colonnes d'un journal d'un bout +à l'autre, sans en rien omettre, ainsi qu'est obligé de le faire +un ouvrier compositeur, il faut plus d'une heure. Ces douze +colonnes contiennent à peu près les quatre-vingt-six mille lettres +dont on parle. Il aurait donc fallu au compositeur au moins +deux heures seulement pour les lire sur sa copie; il n'aurait +donc pas pu les composer en une heure. +Ce compte de quatre-vingt-six mille lettres par heure est +tellement exagéré, que, dans un rapport qu'une commission +était chargée de faire à l'association des imprimeurs, le rapporteur +n'accordait à une autre machine, également à clavier, +d'un mécanisme très-simple et d'un jeu très-facile, celle de +M. Delcambre, que quatre-vingt mille, non pas par heure, +mais <i>par jour de dix heures</i>, ce qui ne faisait que huit mille +à l'heure, et l'inventeur lui-même n'en accusait que douze. +On conçoit du reste que, comme ces machines exigent un +certain nombre d'ouvriers (six à huit), dont quelques-uns doivent +être payés assez cher, il faudra que le nombre des lettres +composées soit bien considérable pour que l'économie de +temps résultant de leur emploi compose l'excédant de dépenses +résultant du capital qu'il faut y consacrer et des frais +d'entretien. Dans un travail intéressant, inséré au <i>Bulletin +typographique</i>, M. C. Laboulaye évalue à un septième seulement, +tout au plus, l'économie produite par la machine +Young-Delcambre, non compris l'intérêt et l'amortissement du +capital, ni l'entretien. Il trouve que la machine de M. Gaubert +pourra donner une économie comprise entre un quart et un +tiers, mais toujours abstraction faite du prix d'achat, qu'il ne +cote pas à moins de 50,000 fr., et de celui de l'entretien. +Quoi qu'il en soit, dès aujourd'hui, des claviers typographiques +fonctionnent régulièrement en France et à l'étranger. +Le <i>London Phalanx</i> annonçait dans le mois de juin 1842, +que son numéro avait été composé par une machine, et dans +la livraison suivante insérait un article dont cette machine était +l'objet, et qui avait été composé par elle pour le <i>Morning-Chronicle</i> +du 14 juin.</p> + +<p><i>Le Courrier du Nord</i>, dans son numéro du mardi 5 janvier +1843, nous apprend lui-même ainsi son système de composition:</p> + +<p>«Comprenez-vous?--Non.--Eh bien, venez voir de vos +propres yeux. Que dis-je? Venez vous exercer vous-même sur +ce piano de nouvelle espèce, et vous ferez bientôt ce que je +fais moi-même, car j'avais oublié de vous le dire en commençant, +laissant de côté encre, papier et plume métallique, c'est +tout simplement à l'aide de cette machine que je vous écris +aujourd'hui. Mes mots se forment, mes phrases s'allongent +sous mes yeux, elles viennent se caser d'elles-mêmes, et, +sans avoir dans l'art typographique plus de connaissance que +vous n'en avez, grâce à cette machine quasi intelligente, me +voici compositeur. C'est comme j'ai l'honneur du vous le dire.»</p> + + +<p>De l'invention de la typographie mécanique.--M. Séguier, +dans son rapport à l'Académie des Sciences, a cité +MM. Ballanche et William Church comme ayant fait des essais +remarquables dans ce genre avant MM. Young et Delcambre. +M. Mazure a aussi travaillé de concert avec M. Gaubert, et il +est arrivé de son côté, dit-on, à une solution du problème de +la distribution.</p> + +<p>Le nom d'un philosophe et d'un littérateur de la portée de M. Ballanche, +placé ainsi au nombre de ceux qui se sont occupés avec succès du +problème de la composition mécanique, n'a rien qui doive surprendre. M. +Ballanche était imprimeur; Bélanger et Pierre Leroux ont été simples +ouvriers typographes. Celui-ci, dans une lettre adressée à M. Arago et +lue à l'Académie des Sciences le 2 janvier dernier, a rappelé que, le +premier, il y a vingt-cinq ans, il avait eu l'idée de composer des pages +d'imprimerie avec une machine, et que cette idée, il l'avait réalisée. +Il avait entrepris de faire subir une modification à l'art typographique +presque tout entier. Voici son idée fondamentale ; «Au lieu de fondre +les lettres une à une, on en fondra des rayons entiers; au lieu de 25 +millimètres environ de tiges, les lettres n'en auront que 7; au lieu de +composer avec la main, on composera avec une machine; enfin, au lieu de +faire des avances de papier et de tirage, on conservera les pages comme +les clichés stéréotypes.»</p> + + +<p>Examinant les avantages qui doivent résulter de ce système, +M. Leroux trouvait que, «sans parler de la rapidité de la +composition, et en la comptant pour rien, il donne un important +résultat, à savoir, que l'on stéréotype ainsi sans aucuns +frais, et en avançant seulement la quantité de métal nécessaire; +qu'il représente l'imprimerie mobile et le stéréotypage +à la fois, avec tous leurs avantages respectifs.»</p> + + +<br> +<h2>Bibliographie.</h2> + +<p><i>Un Million de Faits</i>. Aide-Mémoire universel des Sciences, +des Arts et des Lettres; par MM. <span class="sc">J. Aicard, Desportes, +Paul Gervais, Léon Lalanne, Ludovic Lalanne, A Le +Pileur, Ch. Martins, Ch. Vergé</span> et <span class="sc">Young</span>. 1 vol. grand +in-18 à deux colonnes, de 24 feuilles, avec 500 gravures +sur bois. Paris, 1843. <i>(Dubochet et Comp.)</i> Deuxième édition. +12 francs.</p> + +<p>Le <i>Million de Faits</i> est une encyclopédie portative. Il doit former +la hase et le complément de toutes les bibliothèques publiques +ou privées, car il s'adresse en même temps à ceux qui avaient +appris mais qui oublient, et à ceux qui ne savent pas encore. +Ignorez-vous un fait important que vous désirez connaître, ou +votre mémoire est-elle infidèle: un indice alphabétique de huit +mille mots vous fournit immédiatement le moyen de vous procurer +l'instruction qui vous manque. Est-ce une branche entière +des connaissances humaines que vous vous proposez d'étudier: +jetez un coup d'oeil rapide sur la table analytique des +matières, et vous trouverez à l'instant même le traité spécial dont +vous avez besoin.--En effet, ce beau volume de 24 feuilles à +2 colonnes de 79 lignes équivaut à 24 volumes in-8 de 379 pages.</p> + +<p>Le titre et l'idée première du <i>Million de Faits</i> appartiennent +aux Anglais, mais l'exécution en est toute française. Ainsi <i>L'Illustration</i> +imite, sans le copier, le journal qui parait à Londres sous +le titre de <i>London Illustrated News</i>. Le <i>Million of Facts</i> obtint +en Angleterre un brillant succès, bien qu'une critique intelligente +lui reprochât de graves défauts: le manque de méthode, l'omission +de certaines sciences importantes, des erreurs nombreuses +dans les faits, des hérésies incroyables dans les théories. On ne +pouvait donc pas songer à le traduire; il fallut le refaire entièrement. +Des écrivains déjà connus avantageusement dans les +sciences et dans la littérature se chargèrent de cet immense travail, +et résumèrent sous leur forme la plus concise tous les résultats +de quelque importance qui sont définitivement acquis à l'esprit +humain. Aussi le <i>Million de Faits</i> français n'est-il pas moins +heureux que son rival d'outre-mer. Deux éditions épuisées en +six mois ont prouvé à ses auteurs que le public savait encore--bien +que des esprits chagrins affirment le contraire--apprécier +les ouvrages sérieux et utiles, quand ils sont conçus avec intelligence, +et rédigés avec autant de conscience que de talent.</p> + +<p><i>Colonies étrangères et Haïti</i>, résultats de l'émancipation anglaise, +par <span class="sc">Victor Schoelcher</span>. 2 vol. in-8. Paris, 1845. +<i>(Pagnerre)</i> 12 fr., avec une carte de Haïti.</p> + +<p>M. Victor Schoelcher poursuit avec un zèle méritoire la grande +oeuvre qu'il a entreprise.--L'année dernière il avait, dans son +ouvrage sur les <i>Colonies françaises</i> (1 vol. in-8), décrit l'esclavage, +et prouvé qu'il était nécessaire de l'abolir.--Ses <i>Etudes +des colonies étrangères</i>, qui viennent de paraître, compléteront +le tableau, en montrant la préparation à l'affranchissement dans +les îles danoises, l'affranchissement dans les îles anglaises, la +liberté dans Haïti. «Le lecteur, dit-il, parcourra de la sorte toutes +les phases de cette haute question: le passé, le présent, le +commencement de l'avenir, l'avenir réalisé; il verra à l'oeuvre +ces hommes dont les planteurs ont contesté l'intelligence, la +bonté, l'éducabilité, et jusqu'à la ressemblance avec l'homme; +alors il pourra les juger tels qu'ils sont. Toute une race vouée +depuis des siècles à la barbarie et à l'esclavage, s'essayant à la +liberté et faisant ses premiers pas dans la civilisation, quel sublime +tableau! »</p> + +<p>Un voyage fait, en 1841, aux colonies anglaises et aux îles espagnoles, +remplit tout le premier volume. Après avoir résumé +l'histoire de l'acte mémorable du Parlement (28 août 1833), qui +prononçait l'abolition de l'esclavage dans toutes les colonies de +la Grande-Bretagne, M. Victor Schuleher examine quels ont été, +à la Dominique, à la Jamaïque et à Antigue, les résultats de cette +révolution. A Puerto-Rico et à Cuba, l'esclavage règne encore, +plus impitoyable, plus horrible, plus dégradant que partout +ailleurs; mais M. Schoelcher rappelle aux colons espagnols ces +paroles prophétiques de M. de Humboldt: «Si la législation des +Antilles et l'état de la race africaine n'éprouvent pas bientôt des +changements salutaires; si l'on continue à discuter sans agir, +la prépondérance politique passera entre les mains de ceux qui +ont la force du travail, la volonté de s'affranchir et le courage +d'endurer de longues privations. »</p> + +<p>Les habitants des colonies danoises, Saint-Thomas et Sainte-Croix, +ne veulent d'affranchissement sous aucune forme, mais le +gouverneur, M. Peter von Scholten, use largement de son pouvoir +absolu pour améliorer la condition des esclaves, et l'émancipation +française déterminerait infailliblement celle des îles +danoises.</p> + +<p>Une intéressante histoire et une description détaillée de Haïti +occupent environ les deux tiers du second volume, qui se termine +par des réflexions sur le droit de visite et un coup d'oeil sur l'état +de la question d'affranchissement. Le tome premier renferme, +en outre, l'acte pour l'abolition de l'esclavage dans les colonies +anglaises, et une histoire abrégée de la traite.</p> + +<p>Ce nouvel ouvrage de M. Victor Schoelcher est plein de faits +curieux, d'observations judicieuses et de nobles pensées. On sent +en le lisant qu'il est écrit par un homme de coeur, qui exagère +souvent le mal qu'il déplore comme le bien qu'il désire voir se +réaliser, mais qui, du moins, alors même qu'il se trompe, ne +commet jamais une erreur volontaire dans l'intérêt de la grande +et sainte cause au triomphe de laquelle il a si généreusement +consacré sa vie.</p> + +<p><i>Voyages de la Commission scientifique du Nord en Scandinavie, +en Laponie, au Spitzberg, aux Feroë</i>, pendant les +années 1838, 1839 et 1840, sur la concile <i>la Recherche</i>, +commandée par M. Fabre, lieutenant de vaisseau, publiés +par ordre du roi, sous la direction de <span class="sc">M. Paul Gaimard</span>, +président de la Commission scientifique du Nord.--Géologie, +minéralogie, métallurgie et chimie; par <span class="sc">M. J. Durocher</span>; +première partie, première livraison. In-8 de treize +feuilles trois quarts.--Paris. 1815. <i>(Arthus Bertrand)</i> +5 fr. 50 la livraison; 6 fr. 50 par division séparée.</p> + +<p>Ce bel ouvrage, dont la première livraison vient de paraître, se +composera de 20 volumes et de 7 atlas, contenant 316 planches. +Il se divisera en neuf parties, auxquelles on peut souscrire séparément: +1º Astronomie, pendule, hydrographie, marées, 1 Vol.; +--2º Météorologie, 3 vol.;--3º Magnétisme terrestre, 2 vol.;-- +4º Aurores boréales, 1 vol.;--5º Géologie, minéralogie, métallurgie +et chimie, 2 vol.;--6º Botanique, géographie-botanique, +géographie-physique, physiologie et médecine, 2 vol.;--7º Zoologie, +5 vol.;--8º Histoire de la Scandinavie. Histoire littéraire. +Relation du voyage, 4 vol., par <span class="sc">M. X. Maumier</span>; Histoire et +mythologie des Lapons, par <span class="sc">M. Loestadius</span>;--9º Statistique de +la Scandinavie, de la Laponie et des Feroë, 1 vol., avec un atlas +de 56 tableaux.</p> + +<p>La France avait exploré les contrées les plus reculées des mers +du Sud; elle avait confié à ses marins de vastes missions, publié +de magnifiques ouvrages sur l'Asie, sur l'Amérique, sur l'Océanie; +elle pénétrait, après la glorieuse conquête d'Alger, dans +l'intérieur de l'Afrique, et le Nord ne nous était guère connu que +par les relations des Anglais, des Hollandais, des Allemands. La +publication des <i>Voyages de la Commission scientifique du Nord, +en Scandinavie, en Laponie, au Spitzberg et aux Feroë</i> achèvera +de combler cette lacune, qu'avait déjà remplie en partie le <i>Voyage +en Islande et au Groenland</i> ( 7 vol. in-8 et 2 atlas de 246 planches).</p> + +<p><i>Essais de Politique industrielle</i>.--Souvenirs de voyages. +France, République d'Andorre, Belgique, Allemagne; par +<span class="sc">Michel Chevalier</span>. 1 vol. in-8, 446 pages. Paris, 1843. +<i>(Gosselin.)</i> 8 fr. +Les nouveaux Souvenirs de Voyage de M. Michel Chevalier +contiennent la collection d'une série d'articles qui ont paru depuis +1836 jusqu'en 1842 dans le <i>Journal des Débats</i>, et l'auteur +n'a pas expliqué pourquoi il réimprimait, sans les réunir par +aucun lien, ces divers <i>Essais de politique industrielle</i>. Dès la +première page le lecteur, qui cherche vainement une préface, +se trouve transporté à Liège, en 1836. Et voyez quel est l'inconvénient +de ces réimpressions textuelles: «Page 21, M. Michel +Chevalier annonce que les belges sont à parlementer avec les +Prussiens, pour obtenir la continuation des travaux du chemin de +fer de Verviers à Cologne.» Cette nouvelle pouvait avoir de l'intérêt +en 1836; mais maintenant que les négociations ont réussi, +maintenant que le chemin de fer est presque achevé, à quoi bon +nous répéter que les Belges sont à parlementer? M. Michel Chevalier +a si bien compris la portée de cette objection, qu'il a ajouté +à ses articles, beaucoup trop vieux pour l'année 1843, cinquante-deux +notes de rectifications, qui font plus d'un quart du volume, +c'est-à-dire cent vingt-cinq pages environ.</p> + +<p>De la Belgique, M. Michel Chevalier transporte son lecteur +dans la vallée de l'Ariège et dans la république d'Andorre (1837); +il visite ensuite Toulouse et Marseille (1838), puis la Bavière, la +Saxe, la Bohème et l'Autriche (1840); enfin il termine ses pérégrinations +industrielles en Alsace, où il raconte les fêtes de l'inauguration +du chemin de fer de Strasbourg à Bâle.</p> + +<p>M. Michel Chevalier ne laisse rien perdre de ce qu'il a écrit. +Outre les rectifications dont nous avons déjà parlé, les notes renferment +un certain nombre de petits articles publiés à diverses +époques par le <i>Journal des Débats</i>. Du reste, nous nous empressons +de reconnaître que M. Michel Chevalier est un de ces écrivains +dont on relit toujours les plus légères productions avec +plaisir et avec profit. <i>Les Essais de politique industrielle</i> doivent +prendre place dans toutes les bibliothèques à côté des <i>Lettres sur +l'Amérique du Nord</i>, et du grand ouvrage dont M. Gosselin vient +de mettre en vente la dernière livraison, <i>Histoire et description +des voies de communication aux Etats-Unis et des travaux d'art +qui en dépendent</i>, 2 volumes in-4º et atlas in-folio de 25 planches.--50 fr.</p> + +<p><i>Théorie du Jury</i>, ou Observations sur le jury et sur les institutions +judiciaires criminelles anciennes et modernes; par +<span class="sc">C.-F. Oudot</span>, ancien conseiller à la Cour de Cassation +(ouvrage posthume). 1 vol. in-8. Paris, 18743 <i>(Joubert)</i>. +7 francs.</p> + +<p>Avocat au Parlement de Dijon, substitut du procureur-général +avant la révolution de 1789, M. Oudot fit successivement partie +de l'Assemblée législative, de la Convention, du Conseil des Cinq-Cents +et du Conseil des Anciens. Nommé, en 1799, suppléant à +la Cour de Cassation, puis l'année suivante juge titulaire, il remplit +ces honorables fonctions jusqu'en seconde Restauration.--La +loi du 12 janvier 1816 l'avait exilé, celle du 11 septembre +1830 le rappela à Paris, où il mourut en 1841, âgé de quatre-vingt-six +ans. Pendant la majeure partie de cette vie si bien remplie, +M. Oudot travailla à son ouvrage du jury, qu'il chargea un +de ses amis de publier après sa mort. Il s'était efforcé, comme +il le dit lui-même, de réunir, dans un cadre resserré, tout ce +qui lui avait semblé propre à faire apprécier les principes essentiels +du jury, à en faire connaître l'esprit et le but, à en démontrer +les avantages, afin d'attacher les hommes libres à cette +institution par tous ses motifs qui doivent la leur rendre chère.</p> + +<p>M. Oudot ne s'occupe que du jury en matière criminelle. Il +cherche d'abord l'origine du jury dans les anciennes institutions +judiciaires des Germains; puis il compare ces institutions avec +celles qui les ont remplacées au Moyen-Age, et avec le jury tel +qu'il existe actuellement en Angleterre, aux Etats-Unis et en +France; enfin, de ce rapprochement il déduit sa théorie du jury, +c'est-à-dire les principes qui doivent constituer le jury dans le +but qu'il doit atteindre.</p> + +<p>Dans cette seconde partie de son travail, M. Oudot a surtout +examiné et cherché à résoudre les graves questions suivantes: +--1º Quels sont les citoyens qui peuvent représenter la cité dans +la mission des jurés?--2º Quelle doit être l'étendue de leurs +pouvoirs?--3º Est-il nécessaire de soumettre l'accusation à un +jury préalable?--4º Quel doit être le mode de la formation de la +décision du jury de jugement?</p> + +<p>Le chapitre qui a pour titre: <i>Quelques idées sur la justice et sur +le choix des jurés</i>, a un intérêt de circonstance.--Longtemps +avant l'invention des <i>jurés probes et libres</i>, M. Oudot avait prédit +(page 47), «que l'attribution de choisir les jurés, donnée aux +préfets, anéantirait le jury, et le convertirait en une commission +judiciaire permanente et légale.»</p> + +<p><i>Les Musées d'Espagne, d'Angleterre et de Belgique</i>. Guide +et Memento de l'artiste et du voyageur, faisant suite aux +<i>Musées d'Italie</i>, par <span class="sc">Louis Viardot</span>. 1 vol. in-18, format +Charpentier.--Paris, 1843. <i>(Paulin.)</i> 3 fr. 50.</p> + +<p>M. Louis Viardot vient de faire pour les Musées d'Espagne, +d'Angleterre et de Belgique, ce qu'il avait fait l'année dernière +pour les Musées d'Italie, ce qu'il fera l'année prochaine pour les +galeries de Munich, de Vienne et de Berlin. Le nouveau volume +de la Bibliothèque des Connaissances utiles, mis en vente, cette +semaine chez M. Paulin, renferme une description détaillée de +toutes les oeuvres d'art que possèdent Madrid, Londres, Hamptoncourt, +Bruges, Anvers et Bruxelles, et deux curieux chapitres +sur l'Alhambra et l'abbaye de Westminster. Ces deux monuments +célèbres qui, pour l'architecture et la statuaire, sont de véritables +musées, coupent, par d'autres matières, l'inévitable monotonie +des descriptions de tableaux.</p> + +<p>Comme les Musées d'Italie, les Musées d'Espagne, d'Angleterre +et de Belgique serviront non-seulement de guide et de mémento +aux artistes et aux voyageurs, ils se recommandent encore +aux amis de l'art, qui se résignent à en étudier les monuments +sans quitter leur pays.</p> + +<p><i>Histoire naturelle de l'Homme</i> , comprenant des recherches +sur l'influence des agents physiques et moraux considérés +comme causes des variétés qui distinguent entre elles les +différentes races humaines; par <span class="sc">J.-C. Pritchard</span>; traduite +de l'anglais par le docteur <span class="sc">F. Roulin</span> (40 planches gravées +et coloriées et 90 figures gravées sur bois, intercalées dans +le texte). 2 vol. in-8.--Paris, 1843. <i>J.-B. Baillière</i>, libraire +de l'Académie royale de Médecine. Prix: 20 fr.</p> + +<p>L'histoire naturelle de l'homme, dont le savant docteur Roulin +publie une traduction, s'adresse moins aux savants qu'aux gens +du monde, aux personnes qui, sans vouloir faire une étude spéciale +de l'anthropologie, désirent avoir, sur ce sujet, des notions +générales. M. le docteur Pritchard a indiqué rapidement, mais en +traits distincts, d'une part, tous les caractères physiques, c'est-à-dire +les variétés de couleurs, de physionomie, de proportions +corporelles des différentes races humaines; de l'autre, les particularités +morales et intellectuelles qui servent également à distinguer +ces races les unes des autres. Il s'est en outre efforcé de +faire connaître, autant que le permettait l'état actuel de la +science, la nature et les causes de ces phénomènes de variétés. +Dans ce but, il a décrit les différentes nations dispersées sur la +surface du globe, et résumé tout ce qu'on sait du rapport qu'elles +ont entre elles, tout ce qu'ont pu faire découvrir, relativement à +leur origine et à la première période de leur histoire, les recherches +historiques et philologiques.</p> + +<p>Cette étude achevée, ces prémisses posées, M. le docteur Pritchard +en tire lui-même, à la lin de son second volume, la conclusion +suivante. «En résumé, dit-il, si nous considérerons l'ensemble +des êtres qui jouissent de l'exercice de la raison et possèdent +l'usage de la parole, nous trouvons chez tous (quelque différence +qu'ils puissent présenter d'une famille à l'autre, sous le rapport +de l'aspect extérieur) les mêmes sentiments intérieurs, les mêmes +désirs, les mêmes aversions; tous, au fond de leur coeur, se +reconnaissent soumis à l'empire de certaines puissances invisibles; +tous ont, avec une notion plus ou moins claire du bien et +du mal, la conscience du châtiment réservé au crime par les +agents d'une justice distributive, à laquelle la mort même ne peut +les soustraire; tous se montrent, quoique à différents degrés, +aptes à recevoir la culture qui développe les facultés de l'esprit, +à être éclairés par la lumière plus vive et plus pure que le christianisme +répand dans les âmes, à se conformer aux pratiques de +la religion, aux habitudes de la vie civilisée; tous, en un mot, +ont même nature mentale. Quand donc nous rapprochons de +ce fait, qui est incontestable, ceux qui se rapportent à la diversité +des instincts et des autres phénomènes psychologiques des animaux, +diversité sur laquelle repose principalement, comme nous +l'avons fait voir, la distinction des espèces, nous nous sentons +pleinement autorisé à conclure que toutes les races humaines +appartiennent à une seule et même espèce, qu'elles sont les +branches d'un tronc unique.»</p> + +<p><i>Voyage où il vous plaira</i>, avec vignettes, notes, légendes, +commentaires, incidents, et poésies; par <span class="sc">MM. Tony Johannot, +Alfred de Musset</span> et <span class="sc">P.-J. Stahl</span>. 1 vol. in-8.--Paris, +1843. <i>Hetzel</i>. 33 livraisons à 50 centimes. (Ont paru +14 livraisons.)</p> + +<p>Le spirituel écrivain qui persiste à se cacher sous le pseudonyme +de Stahl, l'auteur des <i>Scènes de la Vie publique et privée des +Animaux</i>, n'a pris cette fois que deux collaborateurs, un homme +de lettres et un dessinateur, MM. Alfred de Musset et Tony Johannot.--Il +nous est impossible de nous prononcer sur le mérite +d'un livre qui n'est pas encore achevé, sorte d'énigme poétique +dont la dernière page doit contenir l'explication. Mais, ce qui est +positif, c'est que le <i>Voyage où il vous plaira</i> obtient dès à présent +un grand et légitime succès, car jamais peut-être MM. Stahl et +Alfred de Musset n'avaient écrit avec un style plus pur et plus +élégant un conte plus original. Soit qu'il nous montre une jeune +fille amoureusement suspendue au bras de son fiancé, soit qu'il +nous représente des êtres fantastiques et bizarres, M. Tony Johannot +fait toujours preuve d'un talent gracieux et distingué. Les +auteurs du <i>Voyage où il vous plaira</i> peuvent donc être certains +qu'aucun des lecteurs qui ont entrepris avec eux cette charmante +excursion ne les abandonnera en route.</p> + +<p><i>Sylvio Pellico. Mes Prisons</i>, suivi du Discours sur les devoirs +des hommes, traduction de M. Antoine <span class="sc">de Latour</span>; avec +des chapitres inédits, les additions de Maroncelli, et des +notices littéraires et biographiques sur plusieurs prisonniers +du Spielberg--Nouvelle édition illustrée par <span class="sc">Tony Johannot</span> +(100 gravures sur bois, dont 23 imprimées à part +du texte), 10 livraisons à 50 centimes.--Paris, 1855. +<i>Charpentier</i>.</p> + +<p>Le titre des Prisons est trop connu pour qu'il soit nécessaire +d'en faire l'éloge; nous annonçons seulement la publication de +cette nouvelle édition illustrée, dont la première livraison vient +de paraître.</p> + +<p>Collection de Tableaux polytechniques, par une société d'anciens +élèves de l'École polytechnique, de professeurs, etc.; +sous la direction de M. Auguste <span class="sc">Blum</span>.</p> + +<p>La plupart des connaissances humaines ont été résumées en +tableaux synoptiques. On conçoit en effet de quelle importance +sont des tableaux qui permettent d'embrasser d'un coup d'oeil un +ensemble de faits, de saisir leurs rapports et leur enchaînement, +qui servent, en un mot, à économiser le temps et à conserver +des connaissances laborieusement acquises.</p> + +<p>Ce qu'on a fait depuis longtemps pour la géographie et pour +l'histoire, une société d'anciens élèves de l'École polytechnique +essaie de le faire pour les sciences positives, pour les mathématiques, +la physique, la chimie, pour toutes les sciences exactes +enfin, soit théoriques, soit d'application.</p> + +<p>Cette utile collection doit contenir quatre séries où seront résumés +toutes les connaissances nécessaires pour l'admission aux +écoles, tous les cours professés dans ces écoles, à la Faculté des +sciences et aux écoles d'application.--La trigonométrie rectiligne, +l'algèbre et la physique ont déjà paru.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013a.png"></p> + +<h2>Nouvelles Astronomiques.</h2> + +<h4>LA COMÈTE.</h4> + +<p>A Paris, dans presque toute la France et dans une partie +de l'Europe, on a déjà vu le nouvel astre qui vient de paraître +d'une manière si complètement imprévue. On a admiré cette +magnifique traînée lumineuse qui occupe environ le quart +d'une demi-circonférence tracée à la surface de la voûte céleste. +On a interrogé nos astronomes avec un empressement +qui n'a pas toujours été éclairé, mais qui dénote du moins +une louable curiosité des choses propres à élever l'esprit vers +la contemplation des grandes lois de la nature. Nous sommes +donc heureux de fournir à nos lecteurs quelques renseignements +de l'authenticité desquels nous pouvons leur répondre.</p> + +<p>On dit, mais rien ne prouve encore, que la comète a été +observée à Nice le 14 mars, et qu'elle l'a été à Madrid même +avant cette époque. En France, le premier qui l'ait aperçue +est, dit-on, un officier de ligne faisant sa ronde le 14, à +Auxonne, où il est en garnison. Elle a été vue en divers lieux +les jours suivants: à Paris, on n'a pu l'apercevoir avant le +17, et il est facile de se rendre compte des causes qui ont +empêché qu'elle y fût signalée auparavant. En effet, en compulsant +les registres météorologiques de l'Observatoire, on +reconnaît qu'à partir du 7, jour où le beau temps avait régné, +le ciel a été constamment couvert jusqu'au 14 inclusivement. +Le 15, il s'était éclairci; mais la lune était levée même avant +le coucher du soleil, et comme elle donnait presque dans son +plein, sa lumière éclipsait complètement la lumière beaucoup +plus faible de la comète. Le 16, la lune était pleine; elle était +levée bien avant la fin du crépuscule, et l'horizon était couvert +de vapeurs.--Enfin, le 17, les astronomes de l'Observatoire, +faisant une revue générale et rapide du ciel, vers +7 heures 3/4, au moment où, le crépuscule finissait et la lune +n'étant pas encore levée, on pouvait reconnaître le ciel étoilé, +aperçurent le phénomène qui se manifestait d'une manière si +brillante sur l'horizon de Paris. Ils recherchèrent la direction +et la longueur angulaire de la traînée lumineuse, qu'ils attribuèrent +tout d'abord à une queue de comète; mais le noyau +de l'astre était encore trop près de l'horizon pour qu'il leur +fût possible de l'apercevoir. L'angle mesuré fut trouvé d'environ +39°. Le lendemain 18 et le surlendemain 19, toutes les +dispositions étant prises d'avance, on a pu observer le +noyau assez brillant de la comète. Son diamètre apparent +était de 2 à trois minutes. Il se trouvait à un degré environ +à l'est de l'étoile êta, de la constellation de l'<i>Eridan</i>: la queue +finissait à près de deux degrés au-dessus de l'étoile êta, du <i>Lièvre</i>.</p> + +<p>La longueur apparente de cette queue était ainsi d'environ 43°; +sa largeur était d'un degré moyennement; elle restait très-mince +dans toute son étendue, et ne soutendait vers son extrémité +opposée au noyau qu'un angle d'environ un degré un +quart. Elle paraissait très-légèrement infléchie vers cette +même extrémité dans la direction de la position qu'elle venait +de quitter, ce qui est une loi générale pour toutes les comètes. +Une particularité très-digne d'attention, c'est que la +queue offre, sur toute sa largeur, une teinte d'une intensité +à peu près uniforme, tandis qu'ordinairement la queue des +comètes est composée de deux parties plus intenses vers les +bords, séparées par une bande centrale obscure, ce que l'on +explique en attribuant à ce corps lumineux la forme d'un cône +que nous voyons par le côté.</p> + +<p>Pour déterminer les éléments caractéristiques de la comète, +et pour décider si, dans les catalogues, il s'en trouve +une qui offre avec celle-ci des différences assez peu notables +pour qu'elle puisse être rangée au nombre des astres périodiques, +il faudrait une troisième observation, et malheureusement +le mauvais état du ciel n'a pas permis de la faire jusqu'à +ce jour. Ce contre-temps est d'autant plus regrettable, +que la détermination des éléments paraboliques perdra de sa +certitude si un intervalle trop long vient à séparer la troisième +des deux premières. Cependant la comparaison de celles-ci +a fait reconnaître que le mouvement apparent de l'astre est +lent; qu'il a lieu dans le sens de l'ouest à l'est et du sud au +nord, ce que les astronomes expriment en disant qu'il est +direct en ascension droite et d'environ 2 degrés par jour, et +que la déclinaison australe diminue, la comète se rapprochant +de l'équateur d'environ 20' de degré en 24 heures.</p> + +<p>M. Arago a soumis l'astre à l'épreuve d'un instrument remarquable +dont il est l'inventeur, et à l'aide duquel il est +possible de reconnaître si la lumière que nous envoie un objet +lui appartient en propre, ou si elle est simplement réfléchie. +Jusqu'à présent on n'a reconnu aucune trace de <i>polarisation</i> +dans la lumière de la nouvelle comète; d'où l'on conclut que +cet astre brille d'un éclat qui lui est propre, et ne nous réfléchit +pas une fraction appréciable de la lumière du soleil.</p> + +<p>Notre gravure donnera une idée assez exacte de la position +qu'occupait et de l'apparence qu'offrait la comète le dimanche +19, vers 7 heures et demie du soir, pour un spectateur parisien. +La ligne inférieure représente le bord de l'horizon. Un +voit que le noyau est placé près de l'étoile gamma, de L'<i>Eridan</i> et +que la queue se termine aussi près de l'étoile gamma, du <i>Lièvre</i>. A +gauche et vers le haut de notre figure, <i>Syrius</i>, l'étoile la plus +brillante du ciel, est indiquée par la lettre S. Au-dessus de la +queue de la comète, on voit la belle constellation d'<i>Orion</i>, +dont <i>Rigel</i> (l'étoile marquée R) occupe la partie inférieure, +et les <i>Trois Rois</i> la partie moyenne. <i>Aldébaran</i> ou <i>l'Oeil de +Taureau</i> est placé à droite, vers le bord supérieur; les <i>Hyades</i>, +étoiles moins brillantes, sont groupées vers sa droite.</p> + +<p>La région du ciel que nous venons de décrire sommairement +se trouve actuellement vers le sud-ouest entre 7 heures +et demie et 8 heures du soir. Elle sera facilement reconnaissable +pour tout lecteur qui aura notre gravure sous les yeux. +C'est vers elle qu'il faudra chercher la comète, lorsque les +circonstances atmosphériques le permettront.</p> + +<p>LUMIERE ZODIACALE.</p> + +<p>Un phénomène qui n'est pas très-rare sur notre horizon, +mais qui doit toujours attirer l'attention des personnes pour +lesquelles la contemplation des apparences célestes a quelque +attrait, se manifeste depuis quelques jours avec une certaine +intensité. Nous voulons parler de la <i>lumière zodiacale</i>. Une +heure trois quarts environ après le coucher du soleil, lorsque +les dernières lueurs du crépuscule, avec lequel il ne faut +pas la confondre, sont complètement éteintes, on aperçoit +une traînée lumineuse de forme lenticulaire, inclinée à l'horizon, +et coupée par celui-ci vers sa base.</p> + +<p>Nos astronomes ont profité de l'apparition de cette lumière +pour en comparer l'intensité avec celle de la comète. Ils ont +reconnu que celle-ci est plus vive et moins rouge.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/013b.png"></p> +<br><br> +<h3>Rébus</h3> + +<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4> + +<p class="mid">Il ne manque pas d'escrocs par le temps qui court.</p> + + +<br><br> + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0004, 25 MARS 1843 *** + +***** This file should be named 33851-h.htm or 33851-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/5/33851/ + +Produced by Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. 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