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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:00:18 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont + +Release Date: October 2, 2010 [EBook #33832] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + +MÉMOIRES +DU MARÉCHAL MARMONT +DUC DE RAGUSE +DE 1792 A 1841 + +IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR +AVEC +LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT +CELUI DU DUC DE RAGUSE +ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE + + +TOME CINQUIÈME + +PARIS +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR 41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41 + + + +L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction. + + +1857 + + + + +MÉMOIRES +DU MARÉCHAL +DUC DE RAGUSE + + + + +LIVRE SEIZIÈME + +1813 + +SOMMAIRE.--Situation et faiblesse de la grande armée après la campagne +de Russie.--Organisation d'une nouvelle armée dite d'observation du +Mein.--Création des régiments provisoires.--Canonnière de +marine.--Composition de l'armée du Mein.--Arrivée du duc de Raguse à +Mayence.--Composition du sixième corps, sous les ordres de +Marmont.--Marche sur Dresde.--Combat de Wiessenfels.--Mort du duc +d'Istrie.--Napoléon établit son quartier général à +Lutzen.--Reconnaissance de l'ennemi exécutée par le sixième +corps.--Bataille de Lutzen 2 mai 1813.--Combats de nuit contre la +cavalerie ennemie.--Danger que court le duc de Raguse.--Paroles de +l'Empereur.--Entrée de l'armée française à Dresde. + +Je passai les mois de janvier et de février 1813 à soigner mes +blessures, impatient de rentrer en campagne. Grâce à la force de mon +tempérament, dès le mois de mai, je fus en état de partir. Après quinze +jours passés à Châtillon, où j'arrêtai les travaux dont la suite devait +m'occuper d'une manière si grave et si importante, je me mis en route +pour l'armée. + +Les deux mois et demi passés à Paris et à la cour firent époque pour +moi. Étranger aux plaisirs et aux splendeurs de ce séjour, depuis neuf +ans, je n'avais pas quitté les camps; et, sous le régime impérial, je +n'avais habité la capitale que pendant six semaines environ et à trois +reprises différentes, à l'époque du couronnement, en 1809, après la paix +de Vienne, et à l'époque de la naissance du roi de Rome, avant d'aller +prendre le commandement de l'armée de Portugal. Aussi, sur ce terrain, +tout était neuf pour moi. La cour, encore brillante, présentait +cependant un horizon sombre à tous les yeux. La défection du corps +prussien d'York, indice effrayant de la situation des esprits, donnait à +chacun le pressentiment de grands et de nouveaux malheurs. Et cependant +la fortune est venue au secours du courage, et il n'a tenu qu'à Napoléon +de rasseoir pour toujours sa puissance ébranlée; mais il devait se +charger lui-même de se détruire et périr par un suicide politique. + +Depuis plusieurs années, Napoléon, rappelant, autant qu'il le pouvait, +dans les habitudes, les usages anciens de la cour de France, exigeait +que l'on vint à ses fêtes en habit habillé. L'intérêt des manufactures +servait de prétexte à cet usage singulier, imitation servile du passé. +Rien n'était si extraordinaire que ce travestissement de soldats dont la +parure était les cicatrices et l'air martial bien plus que la grâce et +l'élégance. Je me fis faire de beaux habits pour me conformer à l'ordre +donné, et ma manche ouverte, mon bras en écharpe et sans mouvement, +faisaient ressortir ce que ce costume avait de bizarre. + + * * * * * + +Les historiens de la campagne de 1812 en Russie ont raconté ses +désastres avec trop de détails pour que, sans y avoir assisté, je +m'occupe de les décrire. L'ouvrage de M. de Ségur porte avec lui la +conviction et doit être placé en première ligne. J'ai pu juger, dans la +campagne suivante, des dispositions physiques et morales de Napoléon. Il +était en 1813 tel que M. de Ségur le dépeint en 1812. Plus tard, j'ai pu +apprécier l'exactitude de ses récits quand il décrit les lieux où se +sont passées les grandes scènes de cette époque. Enfin il a bien peint +le caractère des événements dans une armée livrée à de semblables +circonstances, et c'est lui qui, à mon avis, doit faire autorité dans +l'avenir. + +La grande armée n'existait plus que de nom. À peine les régiments +conservaient-ils des fragments de cadres. L'effectif présent sous les +armes, dans le cadre d'un grand nombre de divisions, ne s'élevait pas à +plus de huit à neuf cents hommes. Les hommes échappés à la mort étaient +prisonniers ou éparpillés, sans armes et sans organisation. Quelques +corps, restés en Prusse et à Dantzig, furent victimes à leur tour des +rigueurs de la saison et éprouvèrent une grande diminution. De leur côté +aussi les troupes ennemies, sans avoir été désorganisées, étaient +beaucoup réduites, malgré les soins qu'on avait pris pour leur +conservation pendant la poursuite des opérations. Néanmoins leur nombre +et leur état les rendaient très-supérieures aux nôtres et fort +redoutables. + +La défection de la Prusse avait mis inopinément dans la balance de +nouvelles forces contre nous, et ces forces étaient aussi redoutables +par le nombre des soldats que par l'esprit qui les animait. +L'enthousiasme de la nation la fit se lever, pour ainsi dire, tout +entière pour assurer sa délivrance. + +La ville de Dantzig, abandonnée à elle-même, fut bloquée, ainsi que les +diverses places de la Vistule. Cependant le vice-roi, qui commandait +cette prétendue grande armée, dont les débris réorganisés composaient un +corps de tout au plus douze mille hommes, formé de quatre divisions, +était resté à Posen aussi longtemps qu'il l'avait pu sans danger. Il +s'était ensuite retiré lentement et s'était arrêté à Berlin. Enfin, +quand le mouvement des armées ennemies et la levée en masse de la Prusse +l'y forcèrent, il se réfugia derrière l'Elbe, où il reçut des renforts +considérables. + +L'hiver de 1813 se passa ainsi en Allemagne. Pendant ce temps, une +nouvelle armée, sous le nom d'armée d'observation du Mein, se formait +sur la frontière et se préparait à entrer en campagne. + +Les désastres survenus en Russie avaient été ressentis vivement par la +France entière. Quelque lourd qu'eût paru le fardeau de la guerre, +quelle que fût l'impopularité de l'Empereur et de ses entreprises +gigantesques, qui, se renouvelant chaque année, épuisaient toujours +davantage les peuples, l'honneur national, accoutumé, par des succès +continuels, à dicter partout des lois, se réveilla au bruit des revers. +Le sentiment patriotique fit faire des efforts extraordinaires pour +mettre Napoléon à même de reprendre sa position perdue et de rétablir +son influence sur l'Europe. On espérait que Napoléon était corrigé, et +qu'enfin la France pourrait jouir de sa puissance au sein du repos. Les +levées se firent avec facilité et empressement. Une réquisition immense +de chevaux s'exécuta promptement et sans murmures. Tout marcha avec une +telle rapidité, que les armées semblaient sortir de terre. + +Avant de commencer la campagne de Russie, l'Empereur avait emmené avec +lui tout ce qu'il y avait de disponible dans l'armée. Il n'avait laissé +en France que des dépôts; mais, par une sage prévoyance, il avait +ordonné la levée de cent bataillons de réserve, sous le nom de +_cohortes_. Afin de se ménager la ressource des conscriptions futures, +il l'avait fait faire sur les conscriptions passées, c'est-à-dire parmi +les hommes libérés, mesure injuste et odieuse, mais qui lui fournit des +hommes faits, robustes, de l'âge de vingt-deux à vingt-huit ans, et +plus en état que ceux des levées annuelles de supporter les fatigues de +la guerre. Pour déguiser aux yeux de ces hommes, appelés contre toute +espèce de droit, la rigueur dont ils étaient l'objet, le +sénatus-consulte, rendu à cette occasion, déclara que ces nouveaux +soldats n'auraient d'autre destination que la défense du territoire de +l'Empire; qu'ils ne pourraient en sortir; et, pour présenter à l'esprit +l'idée d'une organisation particulière adaptée à cette destination +spéciale, on les plaça dans des corps nouvellement formés sous le nom de +cohortes au lieu de bataillons. + +M. de Lacépède, orateur du Sénat, prononça, en présentant l'acte qui +mettait l'Empereur en possession de cette ressource, les paroles +suivantes, qui furent au reste frappées de ridicule, au moment même où +elles furent proférées: «Mais ces jeunes soldats auront à gémir du sort +qui leur est réservé, de rester loin des dangers et du théâtre de la +gloire des armes françaises.» Le théâtre de la guerre se rapprocha d'eux +et vint les chercher. Un nouveau sénatus-consulte, rendu dans l'hiver de +1812 à 1813, autorisa à les mobiliser et à en faire des régiments, qui +prirent de nouveaux numéros dans l'armée. Ces corps, ayant été levés au +moment du plus grand déploiement de nos forces, avaient reçu un grand +nombre d'officiers fort médiocres et trop âgés, en réforme ou en +retraite, rappelés au service, mais les soldats étaient admirables. Les +cent cohortes organisées en régiments prirent les numéros au delà du +122e et jusqu'à 130 et quelques. Ces corps formèrent la première +ressource dont l'Empereur disposa. + +La conscription annuelle était déjà appelée. Elle servit à remplir les +cadres d'un grand nombre des troisième et quatrième bataillons, qui +formèrent des régiments provisoires, et furent envoyés dans le corps +d'observation du Mein.--Des soldats, tirés des compagnies +départementales, formèrent un régiment de quatre magnifiques bataillons. +Napoléon eut, en outre, l'idée de faire servir à terre, et comme +infanterie, les canonniers de la marine, corps nombreux, brave et fort +inutile dans les ports en ce moment. Il ordonna son doublement en y +versant un nombre de conscrits égal à celui des vieux soldats. On forma +ainsi quinze bataillons de campagne, qui entrèrent dans la composition +de mon corps d'armée. Enfin, Napoléon appela à lui un corps de trois +divisions, formées avec des troupes de l'armée d'Italie, composé +d'anciens régiments, dont la gloire et le courage rappelaient notre beau +temps militaire. Ce corps, confié au général Bertrand, traversa le +Tyrol, et vint nous rejoindre dans les plaines de la Saxe. + +L'armée d'observation du Mein se composa en dernière analyse de corps +dont les numéros définitifs, dans la grande armée, furent les suivants: + +Troisième corps, maréchal Ney, quatre divisions; + +Quatrième corps, général Bertrand, trois divisions, dont une +wurtembergeoise; + +Sixième corps, duc de Raguse, quatre divisions, dont trois seulement +furent organisées (canonniers de la marine). + +Le premier corps, prince d'Eckmühl, quatre divisions. Il était sur le +bas Elbe, où il se réorganisait. + +Le deuxième corps, duc de Bellune, qui était à Magdebourg. Il fut formé +fort tard, et il ne put prendre part à la première partie de la +campagne. + +Les cinquième, onzième et douzième corps, commandés par le général +Lauriston et les maréchaux Macdonald et Oudinot, chacun de trois +divisions (cohortes). Ils avaient déjà rejoint le vice-roi. + +Enfin, aux forces ci-dessus il faut ajouter la garde impériale, dont +l'infanterie s'élevait à quinze mille hommes et la cavalerie à quatre +mille, seule cavalerie, au reste, qui fût alors disponible dans toute +l'armée. Ces forces, organisées pendant le cours de l'hiver, étaient en +état de rentrer en campagne à la fin d'avril. Cependant l'Empereur ne se +contenta point de ces préparatifs, quelque considérables qu'ils fussent +déjà. Il ordonna encore bien d'autres levées. De plus il stimula les +alliés pour remplacer leurs contingents, dont, il est vrai, il ne +restait presque plus que le souvenir. Les effets de ces mesures +extraordinaires, soutenues par une grande activité et une puissante +volonté, se firent sentir successivement pendant le cours de la première +partie de la campagne et de l'armistice qui s'ensuivit. Des secours de +toute nature ne cessèrent d'arriver, en sorte que l'armée se trouva, à +la fin de l'été, composée, il est vrai, en grande partie de très-jeunes +soldats, peu en état de supporter longtemps les fatigues de la guerre, +mais aussi forte en nombre d'hommes et en chevaux qu'elle eût jamais +été. Ce n'est pas, au surplus, le moment d'entreprendre cette partie de +mes récits. Nous en sommes seulement à présent à la formation des +troupes entrant les premières en ligne, après les désastres survenus en +Russie, et qui combattirent à Lutzen. + +Je me rendis à Mayence, où j'arrivai le 24 mars, encore très-souffrant +de ma blessure reçue en Espagne. Mes plaies, encore ouvertes, exigeaient +des soins journaliers, et mon bras était encore sans aucun mouvement. +Beaucoup d'autres, à ma place, eussent réclamé du repos pour assurer +leur guérison; mais le repos, au milieu du mouvement de la guerre, eût +été pour moi une maladie mortelle. Je n'étais pas encore rassasié de +cette vie de périls et d'émotions qui échauffent le coeur, exaltent +l'esprit, décuplent l'existence. Le temps et les malheurs ne m'avaient +pas encore désenchanté en me montrant les illusions dont elle est +souvent remplie. + +Les dispositions de l'Empereur avaient ordonné la formation de mon corps +d'armée en quatre divisions d'infanterie; mais la quatrième, n'ayant eu +qu'une organisation incomplète, reçut peu après une autre destination. +Mon corps d'armée ne se composa donc réellement, pendant toute la +campagne, que de trois divisions formées de quarante bataillons. Quinze +de ces bataillons appartenaient à l'artillerie de la marine. Ils étaient +composés moitié d'anciens soldats, et l'autre moitié de recrues, +incorporées au moment où ils se mirent en marche des grands ports où ils +tenaient garnison. Les vingt-cinq autres bataillons furent composés, +savoir: du 37e léger, nouveau corps, mais formé de vieux soldats tirés +par détachement des compagnies départementales; de vingt troisième et +quatrième bataillons de différents régiments des armées d'Espagne, +organisés en régiments provisoires; enfin, d'un bataillon espagnol. + + 1er régiment d'infanterie de la marine, quatre bataillons. + 2e régiment, infanterie de marine, six bataillons. + 3e régiment, infanterie de marine, deux bataillons. + 4e régiment, infanterie de marine, trois bataillons. + 37e léger, deux bataillons. + 32e léger, deux bataillons. + 23e léger, deux bataillons. + 11e provisoire, deux bataillons. + 13e provisoire, deux bataillons. + 15e de ligne, deux bataillons. + 16e provisoire, deux bataillons. + 70e de ligne, deux bataillons. + 120e de ligne, deux bataillons. + 20e provisoire, deux bataillons. + 25e provisoire, deux bataillons. + Corps Joseph Napoléon, un bataillon. + +L'artillerie se composa de quatre-vingt-quatre bouches à feu. L'extrême +pénurie éprouvée en cavalerie empêcha de m'en donner une seule division +ou même une seule brigade. J'eus à ma disposition seulement les lanciers +de Berg, composés d'environ deux cents chevaux. Les régiments +d'artillerie de la marine, faisant le fond de mon corps d'armée, +méritaient beaucoup d'éloges pour leur bravoure et leur bon esprit. +Jamais soldats ne se sont exposés de meilleure grâce au canon de +l'ennemi, et n'y sont restés avec plus de fermeté. Mais ces troupes +avaient une grande maladresse et un manque complet d'expérience de la +guerre de terre. Elles eurent en conséquence, pendant quelque temps, +beaucoup de désavantage devant l'ennemi. Le personnel des officiers dut +être remanié. Il fallut nommer à un grand nombre d'emplois. On exerça +constamment aux manoeuvres et les vieux et les jeunes soldats; même +pendant les marches, l'instruction fut continuée. On agit de la même +manière dans les autres bataillons, entièrement composés de conscrits. +Ceux dont les cadres étaient bons, quoique formés très-rapidement, +purent être présentés à l'ennemi avec confiance, tant les paysans +français, belliqueux par essence, sont faciles à dresser. Un bataillon +du 4e régiment de ligne, dont le cadre était complet et admirable, m'en +donna la preuve. Ce bataillon, après avoir reçu les recrues à la fin de +janvier, était un corps modèle au mois de mai suivant. + +Mes divisions étaient commandées, savoir: la première par le général +Compans; la deuxième par le général Bonnet; la troisième, par le général +Freiderick; mon artillerie, par le général de division Fouché. + +J'établis mon quartier général à Hanau, et mes troupes, pour vivre et se +former, eurent le pays environnant sur la route d'Allemagne, jusques et +y compris Fulde. + +Pendant ce temps, le troisième corps, commandé par le maréchal prince de +la Moskowa, s'organisait dans le duché de Saxe. La gauche se formait à +Mayence, et la cavalerie en Lorraine et dans le Palatinat du Rhin. Le +vice-roi avait son quartier général à Strassfurth et le maréchal Ney, à +Meiningen. Les corps ennemis étaient ainsi placés: celui de York à +Dessau; Wittgenstein, au delà de l'Elbe, et la masse des troupes, +réunies en arrière de Dresde, prêtes à déboucher. + +Je portai, le 13 avril, ma deuxième division sur Vach. Le 15, elle prit +position à Eisenach, tandis que la première la remplaça à Vach, et que +le prince de la Moskowa débouchait sur Erfurth. + +Le mouvement commencé continua, et, le 21, ma deuxième division, qui +tenait la tête de la colonne, arriva à Gotha, la première à Langensalza +et la troisième à Eisenach, où, dès le 19, j'avais porté mon quartier +général. + +Pendant ces marches, nos troupes achevaient de s'organiser. De son côté, +le vice-roi, marchant pour faire sa jonction, arrivait à Mersebourg. Le +1er mai, au matin, le troisième corps avait débouché de Weissenfels, où +je l'avais remplacé. Une avant-garde ennemie eut avec lui un léger +engagement dans lequel le maréchal Bessières fut tué. C'était un de nos +compagnons d'Italie et sa perte fut appréciée par l'armée. Je la +ressentis plus vivement que d'autres à cause de nos souvenirs communs. +Séparés pendant longtemps et ayant eu pour lui quelques motifs +d'éloignement, nous nous étions rapprochés, et notre ancienne amitié +s'était réveillée. Homme d'esprit et de coeur, il donna toujours à +l'Empereur des avis utiles. Vingt et un jours après, nous devions perdre +un autre camarade qui m'était bien plus cher. La fortune devait enfin +s'appesantir sur nous, après nous avoir si longtemps protégés et comblés +de ses faveurs. + +Le troisième corps alla prendre position à Kaia, à Kleingrossgorschen et +à Starfield. Napoléon se rendit à Lutzen, où il établit son quartier +général. + +Je pris position à Ripach et je mis mon corps d'armée à cheval sur le +ravin, prêt à marcher dans différentes directions. Pendant ce temps les +troupes aux ordres du vice-roi, occupant la rive gauche de la Saale, +s'étaient rencontrées à Mersebourg, et avaient fait leur jonction avec +celles que Napoléon amenait en personne. L'Empereur ignorait la +position véritable de l'ennemi et ne supposait pas qu'il se décidât si +promptement à l'offensive. Une raison suffisante pour ignorer les +mouvements était notre défaut de cavalerie. Nous ne pouvions pas battre +la campagne et avoir des nouvelles certaines. Mais Napoléon aurait dû +réfléchir que l'ennemi, ayant trente mille chevaux, tandis que nous n'en +avions pas quatre mille, et possédant ainsi sur nous de si grands +avantages dans un pays aussi plat, aussi découvert, ou ne nous +attaquerait jamais, ou nous attaquerait en ce moment. + +Le 2 mai, Napoléon dirigea les troupes du vice-roi, c'est-à-dire le +cinquième et le onzième corps sur Leipzig, et se mit en route lui-même +pour s'y rendre. Il m'envoya auparavant l'ordre de faire une forte +reconnaissance dans la direction de Pégau avec tout mon corps d'armée, +de percer tous les rideaux de troupes qui me seraient présentés, afin de +m'assurer où était la force des masses ennemies. Je me mis en mesure +d'exécuter ces dispositions. On se le rappelle, j'étais campé sur le +ravin de Ripach, occupant par une division la rive droite, et la rive +gauche par les deux autres. Le troisième corps était campé aux villages +de Grossgorschen, Kaia et Starfield. + +L'opération qui m'était prescrite était délicate. M'avancer avec vingt +mille hommes sans cavalerie, au milieu d'une immense plaine où je +pouvais subitement être entouré par toutes les forces de l'ennemi, +exigeait de grandes précautions pour rester en liaison par l'armée, et à +même d'être soutenu si j'étais inopinément attaqué par des forces +supérieures. Or j'avais à choisir entre deux chemins dans la direction +qui m'était donnée. De Ripach on peut aller à Pégau par la rive droite +et par la rive gauche du ravin. Le chemin de la rive gauche est le plus +court, et j'étais déjà tout placé sur ce chemin; mais il avait +l'inconvénient de me séparer du gros des forces de l'armée, de laisser +mon flanc droit exposé aux attaques de l'ennemi, tandis que j'aurais été +acculé au ravin à ma gauche. En marchant par la rive droite, le chemin +était plus long; mais mon flanc devait être couvert par le ravin, ma +gauche en liaison avec l'armée, ma retraite sur Lutzen était assurée, et +je couvrais ainsi la portion des troupes qui avait marché sur Leipzig. +C'est peut-être à cette combinaison sage que nous avons dû un succès +brillant à la place d'une catastrophe. + +Après avoir passé le ravin de Ripach, et avoir formé mes troupes en six +carrés qui marchaient en échiquier, je me mis en marche en suivant la +rive droite, et me portant ainsi sur Starfield. + +À peine approchions-nous de ce village que nous vîmes se former, sur les +hauteurs qui le dominent, des masses considérables de cavalerie +ennemie, soutenues par une nombreuse artillerie, et, en même temps, nous +entendîmes le canon dans la direction de Kaia et de Grossgorschen. La +division Gérard, du troisième corps, campée à peu de distance sur la +rive gauche, et un peu en arrière de Starfield, venait d'être surprise +par l'ennemi. Elle prenait les armes dans une grande confusion. Son +artillerie se trouvait sans attelages, ses chevaux ayant été +inconsidérément aux fourrages. Cette division eût couru de grands +risques si je fusse arrivé quelques minutes plus tard; mais je hâtai ma +marche, et je m'empressai de me porter en avant pour la couvrir et lui +donner le temps de s'organiser.--Les forces que l'ennemi nous montrait +étaient imposantes: mais, ne voyant encore que de la cavalerie, elles ne +me parurent cependant pas assez redoutables pour m'empêcher de remplir +mes instructions. En conséquence, je me décidai à les aborder sans +perdre un seul moment, afin de juger en quoi elles consistaient au +juste. Afin d'être à l'abri de tout événement fâcheux si j'avais affaire +à trop forte partie, je fis occuper en force le village de Starfield, +destiné ainsi à me servir de point d'appui. Je portai en avant du +village, et un peu sur la gauche, la division Compans; et, en échelons +plus à la gauche encore, la division Bonnet. Les troupes, soutenues par +le feu de ma nombreuse artillerie, se mirent à marcher en avant et au +pas accéléré. Cette charge s'exécuta avec vigueur et promptitude; mais, +les forces de l'ennemi augmentant avec rapidité, je vis bientôt qu'une +grande bataille allait être livrée. Alors j'arrêtai mon mouvement, qui, +en m'éloignant de mon point de résistance et de sûreté, aurait +infailliblement occasionné ma perte. Je maintins toutefois mon attitude +offensive, afin de partager l'attention de l'ennemi et de l'empêcher +d'écraser les troupes du troisième corps, qui combattaient à Kaia et à +Kleingrossgorschen. L'ennemi avait dirigé contre elles la majeure partie +de ses forces, et spécialement beaucoup d'infanterie. La division Gérard +les ayant rejointes, tout le troisième corps se trouvait engagé; mais ma +position sur sa droite réduisait à son front le terrain qu'il avait à +défendre. + +Le maréchal Ney, ayant été voir l'Empereur à Lutzen, celui-ci l'engagea +à l'accompagner à Leipzig. Le maréchal, averti pendant la route, par le +bruit du canon, de ce qui se passait à son corps d'armée, y retourna en +toute hâte. Il le trouva aux prises avec l'ennemi depuis deux heures +environ, et ayant déjà perdu Grossgorschen, Kleingrossgorschen et Kaia. +L'Empereur, appelé par les mêmes motifs, suivit Ney de près, mais après +avoir envoyé l'ordre au duc de Tarente de se porter, à marches forcées, +sur ce point, et de se placer à la gauche du troisième corps. + +L'ennemi sentait l'importance de profiter de notre faiblesse pour +envelopper le troisième corps; mais il ne pouvait y réussir qu'après +m'avoir forcé moi-même à reculer. Il réunit donc de grandes forces +contre moi; il dirigea le feu de plus de cent cinquante pièces de canon +contre mon seul corps d'armée. + +Mes troupes supportèrent ce feu terrible avec un grand calme et avec un +remarquable courage. Les soldats de la division Compans surtout, plus +exposés que les autres, furent dignes d'admiration. Les rangs +s'éclaircissaient à chaque instant, mais se reformaient de nouveau, sans +incertitude, et personne ne songeait à s'éloigner.--Les braves +canonniers de la marine, accoutumés particulièrement à des combats de +mer, où l'artillerie joue le principal et presque l'unique rôle, +semblaient être dans leur élément. Immédiatement après ce feu terrible, +la cavalerie ennemie s'ébranla, et fit une charge vigoureuse, +principalement dirigée contre le 1er régiment d'artillerie de la marine. +Ce régiment, commandé par le colonel Esmond, montra ce que peut une +bonne infanterie, et l'ennemi vint échouer contre ses baïonnettes. +D'autres charges furent renouvelées, mais inutilement et sans succès. + +L'infanterie ennemie se disposa à venir prendre part au combat, et de +nouvelles forces en artillerie et en cavalerie furent ajoutées aux +premières. Un nouvel effort pouvant être tenté et devenir décisif, je me +décidai à prendre une meilleure position défensive. Je portai mes +troupes un peu en arrière, de manière à les masquer en partie et à les +mettre, le mieux possible, à même de soutenir le village de Starfield. +Toute la division Compans fut mise dans ce village et chargée de le +défendre. Les manoeuvres de l'ennemi, afin de s'étendre sur ma droite, +rendaient cette disposition encore plus nécessaire pour empêcher qu'il +ne passât entre la tête du ravin et le village. En outre, je plaçai en +deçà et sur le bord du ravin une partie de ma troisième division, ce qui +suffit pour compléter la sûreté de mon flanc. Le reste de cette division +resta en réserve pour pourvoir aux cas imprévus. + +L'ennemi dirigea une attaque complète sur Starfield; mais elle lui +réussit mal: elle fut repoussée. Sur ces entrefaites, l'Empereur et les +troupes de la garde étant arrivées près de Kaia, on se battit sur ce +point avec acharnement, et ce village, vivement disputé, avait fini par +rester en notre pouvoir. D'un autre côté, le onzième corps, aux ordres +du duc de Tarente, dirigé de Schönau (où il était déjà arrivé en +marchant sur Leipzig), en suivant le chemin qui conduit directement à +Pégau, s'était emparé du village d'Eidorf, sur l'extrême droite de la +ligne ennemie. Il s'y était maintenu, malgré les efforts opiniâtres des +troupes russes, qui, après l'avoir perdu, voulurent le reprendre. Enfin, +il était cinq heures, et le quatrième corps, venant de Iéna, arrivait en +arrière de la gauche de l'ennemi, qu'il prenait à revers. Une division +de ce corps, la division Morand, suffit seule pour compléter ses +embarras. On dirigea de nouveau contre lui un grand effort en avant de +Kaia. Cet effort fut soutenu par ma deuxième division, que j'envoyai au +secours du troisième corps, aussitôt que j'eus reconnu la présence de +celui du général Bertrand (quatrième corps). Ma division reprit le +village de Batuna. En ce moment, l'ennemi se décida à la retraite. Alors +la division Compans déboucha de Starfield et marcha à lui. La division +Freiderick se plaça à gauche et soutint son mouvement; tandis que la +division Bonnet, en communication avec le troisième corps, servait de +pivot à mon mouvement. Nous suivîmes l'ennemi avec autant de rapidité +que la conservation de l'ordre de notre formation nous le permit. Nous +continuâmes notre marche jusqu'à la nuit, après avoir fait un changement +de front presque perpendiculaire, l'aile droite en avant. Notre +mouvement était réglé sur celui du centre et de la gauche de l'armée. +Ceux-ci s'arrêtèrent au moment où la nuit commençait. Nous fîmes halte +à notre tour pour rester en ligne; nous devînmes ainsi stationnaires +pendant une demi-heure, en présence de l'ennemi, resté maître de +Grossgorschen et placé en avant de ce village. + +L'obscurité était devenue complète. Faute de cavalerie, il y avait +impossibilité de se faire éclairer. J'avais mis pied à terre pour me +reposer, quand tout à coup un bruit de chevaux se fit entendre; c'était +la cavalerie prussienne qui arrivait sur nous. L'état de mes blessures +m'obligeait à quelques précautions pour me mettre en selle, et, n'ayant +pas le temps nécessaire pour monter à cheval, je me jetai dans le carré +formé par le 37e léger, le plus à portée. Ce régiment, ayant peu +d'ensemble alors, mais depuis devenu très-bon, s'abandonna à une terreur +panique et se mit à fuir. En même temps, mon escorte et mon état-major +s'éloignaient du lieu où la charge s'opérait. Ce malheureux régiment en +déroute les prit pour l'ennemi et tira sur eux. Entraîné par ce +mouvement, j'avais l'âme navrée en reconnaissant l'erreur qui faisait +passer par nos armes nos pauvres officiers, et cependant je supposais +les Prussiens mêlés avec eux. Au milieu de cette confusion, je pensai +que, si, comme je le croyais, les cavaliers prussiens allaient nous +sabrer, il était inutile de me faire enlever en me signalant à eux et +en leur donnant le moyen de me reconnaître aux plumes blanches dont mon +chapeau était garni. Je fis ma retraite forcée de quelques minutes, mon +chapeau placé sous mon bras. La foule, allant plus vite que moi, me +culbuta au passage du fossé de la grande route, mais enfin les fuyards +s'arrêtèrent. Très-heureusement pour nous, les Prussiens n'avaient pas +été informés de notre désordre; après avoir chargé sur le 1er régiment +de la marine, qui avait fait bonne contenance et les avait reçus +bravement, ils s'étaient retirés. + +Le 37e léger s'étant reformé, je lui fis honte de sa conduite. Je +laissai mes troupes divisées en plusieurs carrés, afin qu'un nouveau +désordre ne vînt pas tout compromettre; mais je plaçai mes carrés si +près les uns des autres et les faces les plus voisines des carrés les +plus rapprochées à si petite distance, qu'elles ne pouvaient pas tirer +les unes sur les autres et empêchaient cependant l'ennemi de pénétrer +entre elles. + +Mes troupes, ainsi disposées, attendirent. J'avais le pressentiment +d'une nouvelle entreprise tentée avec des moyens plus complets, et la +chose arriva comme je l'avais prévue. Vers les dix heures du soir, +quatre régiments de cavalerie prussienne, dont un des gardes, vinrent +fondre sur nous. Tout le monde cette fois fit son devoir; aucun +désordre n'eut lieu, et l'ennemi laissa cinq à six cents hommes morts +autour de nous, et ensuite se retira. Une heure plus tard, tout étant +parfaitement tranquille, je portai mes troupes à une petite distance, +auprès d'un ruisseau et de quelques arbres; elles purent s'établir pour +la nuit et se reposer ensuite. + +La triste échauffourée dont je viens de rendre compte coûta la vie à mon +premier aide de camp, le colonel Jardet, officier du plus grand mérite, +tué par nos soldats. Je le regrettai beaucoup. Plusieurs autres +officiers périrent aussi malheureusement en ce moment, et le cheval de +mon chef d'état-major reçut onze balles qui le frappèrent à la fois. + +Après cette double tentative, l'ennemi évacua Grossgorschen et s'éloigna +complétement du champ de bataille. + +Cette bataille fut glorieuse pour l'armée française, dont les troupes, +composées en grande partie de nouvelles levées, montrèrent beaucoup de +valeur. Les résultats en trophées et en prisonniers furent nuls, attendu +notre manque absolu de cavalerie. + +Le soir de la bataille, l'Empereur dit à Duroc: «Je suis de nouveau le +maître de l'Europe.» Cette bataille de Lutzen, bonne conception de la +part de Wittgenstein, avait été mal donnée. Il eût dû attendre, pour +attaquer, le moment où l'armée française eût été plus engagée du côté de +Leipzig, et en même temps agir avec tous ses moyens réunis. En effet, le +corps de Miloradowitch, détaché, ne combattit pas. Wittgenstein devait +agir promptement et en masse par la gauche; une défaite complète des +troisième et sixième corps aurait eu une très-grande influence sur le +sort de la campagne. La disproportion de nos forces, si l'ennemi eût agi +avec plus d'ensemble, jointe à l'avantage résultant de la nature du pays +et de sa nombreuse cavalerie, l'autorisait à l'espérer.--D'un autre +côté, Napoléon avait rapidement réparé sa faute en marchant en toute +hâte au secours de ses corps engagés. Il s'exposa beaucoup en ralliant +et ramenant à la charge les troupes du troisième corps, qui avaient été +culbutées. C'est probablement le jour où, dans toute sa carrière, il a +couru le plus de dangers personnels sur le champ de bataille. + +En ce moment, toutes les troupes françaises réunies en Allemagne +s'élevaient à cent soixante-quinze mille hommes, et cent et quelques +mille seulement étaient rassemblés sur le champ de bataille de Lutzen. + +On estime, et des documents pris à bonne source font croire que la +totalité des forces russes et prussiennes ne leur étaient pas de +beaucoup inférieures; quatre-vingt-dix mille hommes se trouvaient à +Lutzen ou à portée. + +Le 3 mai, l'ennemi s'étant retiré sur Pégau, dans la direction de +Dresde, le duc de Tarente fut mis à sa poursuite. Je me rendis à +Löbnitz, et je dirigeai des avant-gardes sur Berna. Le troisième corps, +ayant le plus souffert pendant la bataille, resta à Lutzen; il était +d'ailleurs destiné à passer l'Elbe à Wittenberg. + +Je marchai au soutien du onzième corps, qui eut plusieurs engagements +plus ou moins sérieux, entre autres à Colditz. L'ennemi continua son +mouvement en bon ordre sur l'Elbe, en marchant sur diverses colonnes; +mais la majeure partie prit la direction de Dresde. + +Nous arrivâmes devant cette ville le 8, et nous y entrâmes +immédiatement, tandis que l'empereur de Russie et le roi de Prusse +quittaient le jour même la ville neuve, où ils avaient, depuis +quarante-huit heures, établi leur quartier général. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE SEIZIÈME + + + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 13 mars 1813. + +«Monsieur le maréchal, l'Empereur me charge de prévenir Votre Excellence +qu'il est indispensable qu'au 20 mars vous ayez votre quartier général +à Francfort, afin que vous puissiez voir par vous même les troupes qui +doivent composer votre corps d'armée; qu'au 1er avril votre quartier +général devra être porté à Hanau, et que, du 1er au 15 avril, vos quatre +divisions devront être placées à Aschaffembourg et à Hanau, à moins de +nouveaux ordres de Sa Majesté. + +«Conformément aux intentions de l'Empereur, j'ai adressé à M. le +maréchal prince de la Moskowa l'ordre d'établir son quartier général, le +15 mars, à Hanau: de faire partir, le 20, la première division du +premier corps d'observation du Rhin, qui est à Aschaffembourg, pour +prendre position à Wurtzbourg. + +«La deuxième division sera réunie le 20 mars à Aschaffembourg, et les +troisième et quatrième divisions seront réunies à la même époque à +Hanau. Aussitôt que la deuxième division sera complétement organisée, +elle partira pour Wurtzbourg, et sera remplacée à Aschaffembourg par la +troisième division. + +«M. le maréchal prince de la Moskowa conservera, jusqu'à nouvel ordre, +son quartier général à Hanau, et j'ai recommandé à Son Excellence de ne +laisser aucune de ses troupes à Francfort, pour que le deuxième corps +d'observation du Rhin puisse se rendre dans cette ville. + +«Indépendamment des quatre divisions françaises qui composent le premier +corps d'observation du Rhin, il y sera attaché deux divisions de troupes +alliées fournies par Leurs Altesses Royales le grand-duc de +Hesse-Darmstadt, le grand-duc de Bade, le prince primat, et Sa Majesté +le roi de Wurtemberg. + +«Ces deux divisions seront commandées par le général Marchand, qui +reçoit l'ordre de porter son quartier général à Wurtzbourg, où les +contingents qui doivent composer ces divisions seront réunis. + +«Une autre division de troupes alliées, fournie par Sa Majesté le roi de +Bavière, et qui sera commandée par le général comte de Wrede, sera +également attachée à ce corps d'armée; cette division se réunit à +Bamberg, Bayreuth et Cromach. + +«Ainsi M. le maréchal prince de la Moskowa aura sous ses ordres quatre +divisions d'infanterie française et trois divisions de troupes alliées; +au total, sept divisions. + +«La cavalerie de ce corps d'armée sera composée de trois brigades qui +formeront une division. + +«Aussitôt que la première division du premier corps d'observation du +Rhin, commandée par le général Souham, sera arrivée à Wurtzbourg, le +général Marchand portera sa division en avant de la direction de +Schweinfurth. + +«J'ai aussi adressé au général comte Bertrand, commandant le corps +d'observation d'Italie, l'ordre de diriger le mouvement de ses troupes +de manière que la première division soit rendue le 15 avril à +_Nuremberg_, en passant par Augsbourg; la seconde division à la même +époque à Neubourg; la troisième à Donawert, et la quatrième à Augsbourg, +où le général Bertrand doit avoir établi son quartier général le 5 +avril. + +«La cavalerie, le parc d'artillerie et les équipages militaires de ce +corps d'armée devront être rendus, au 15 avril, entre Augsbourg et +Donawert. + +«Tels sont les ordres que j'ai expédiés, et que l'Empereur m'a chargé de +communiquer à Votre Excellence, pour que vous puissiez connaître le +mouvement du premier corps d'observation du Rhin, et du corps +d'observation d'Italie. + +«Je vous prie, monsieur le maréchal, de m'instruire des dispositions que +vous aurez faites pour ce qui concerne votre corps d'armée, afin de me +mettre à portée d'en rendre compte à Sa Majesté. + +«Le ministre de la guerre, + +«DUC DE FELTRE.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + +«Mayence, le 26 mars 1813. + +«Sire, aussitôt après mon arrivée à Mayence, j'ai pris connaissance de +la situation des troupes de mon corps d'armée qui venaient d'arriver. Je +crois qu'il est de mon devoir d'adresser directement à Votre Majesté un +tableau général de la situation de ces troupes, afin qu'elle puisse +prendre à leur égard les dispositions qu'elle jugera convenables. + +«Les troupes de marine sont arrivées ou arrivent aujourd'hui ou demain; +mais ni leur nombre ni la formation des détachements ne cadrent +nullement avec les états fournis par le ministre de la guerre: il y a eu +nécessairement erreur ou omission d'ordres. Dans tous les cas, je dois +le faire connaître à Votre Majesté afin qu'elle connaisse la véritable +situation de ces troupes. + +«L'état du ministre présente trois détachements composant le 1er +régiment de marine, l'un de 1,400 hommes, l'autre de 1,360, et le +dernier de 1,750, total, 4,510. Au lieu de cela, les colonnes ont été +composées, savoir: 985 hommes de Brest, 480 de Lorient, 600 de +Rochefort, 287 de Toulon, 1,215 d'Anvers, 68 de Boulogne, 45 de +Cherbourg; total, 3,680; déficit 830 sur le nombre des hommes annoncés +partis. Je ne parle pas de 219 hommes restés en arrière ou aux hôpitaux, +mais qui rejoindront plus tard; le déficit est sur les partants. + +«Le 2e régiment, d'après l'état du ministre, se compose de 20 hommes, +39, 14, 1,605, 1,410, 1,410. 1,400; total, 5,898. Au lieu de cela, il +est parti: première colonne, de Toulon, 1,277 hommes; deuxième, 1,091; +troisième, 1,563; de Brest, 78; de Cherbourg, 130; de Rochefort, 46; +total, 4,185; déficit, 1,713 hommes au moment du départ, non compris +766 hommes restés en route, mais qui rejoindront plus tard. + +«Il y a également des erreurs dans les 3e et 4e régiments. Votre Majesté +connaîtra incessamment et dans le plus petit détail la situation de ces +quatre corps, les mesures étant prises pour que, d'ici à cinq jours, les +états de situation les plus circonstanciés soient dressés. + +«En général, les troupes de la marine paraissent animées du meilleur +esprit, mais elles manquent de différentes choses indispensables pour le +service. + +«1° Ces corps manquent de tambours et de caisses de tambour; il en +manque à peu près deux cent cinquante dans les quatre régiments; il n'y +en a point dans les magasins de Mayence et de Strasbourg, et les moyens +de confection ici sont extrêmement bornés: un grand envoi de l'intérieur +peut seul donner à ces corps ce qu'il leur faut. + +«2° Ces corps, par leur organisation, n'avaient pas de chirurgiens, ceux +des vaisseaux devant leur suffire; il paraît juste et nécessaire de les +en fournir comme l'armée de terre. + +«3° Ces corps sont tout à fait dépourvus d'ustensiles de campagne, et, +à cet égard, les autres corps sont dans le même cas. Le magasin de +Mayence est tout à fait dépourvu et les arrivages paraissent suspendus. +Les confections sur lesquelles on comptait à Francfort n'ont pu encore +avoir lieu, les marchés n'étant pas même passés aujourd'hui; et +cependant le premier corps d'observation doit être servi avant le +deuxième, et il est loin d'avoir ce qu'il lui faut. Des dispositions +nouvelles et d'urgence peuvent seules pourvoir les troupes de ce qui +leur manque. + +«4° Le dédoublement des troupes de marine a laissé un grand nombre +d'emplois d'officiers vacants; les propositions n'ont pas été +accueillies par le ministre parce qu'elles n'étaient pas appuyées +d'états réguliers. Mais les matricules qui seules peuvent donner les +moyens de les former sont dans les ports et n'existent pas ici. J'ai +donné l'ordre de renouveler ces propositions, et je les adresserai de +nouveau au ministre, les choix d'ailleurs paraissant porter sur des +sujets qui en sont dignes et qui sont les plus anciens. + +«5° L'armement de ces corps aurait besoin d'être échangé[1], mais +l'arsenal de Mayence n'en a pas les moyens; ces corps manquent +d'armuriers et en ont un besoin pressant. Le 1er régiment aurait aussi +besoin de gibernes, mais il n'en existe pas ici. Quant à l'habillement, +presque toutes les recrues ne sont vêtues que de vestes et de capotes, +et les effets sont encore en arrière; j'ignore s'il est permis +d'espérer leur prochaine arrivée. + +[Note 1: Les troupes avaient pour arme le fusil de dragon, +c'est-à-dire un fusil sans baïonnette. (_Note de l'Éditeur._)] + +«Voilà, Sire, les renseignements généraux sur les régiments de marine. +Ces corps sont en mouvement pour se rassembler sur différents points; +les généraux de division placés au milieu d'eux surveilleront constamment +leur instruction, et moi-même je leur consacrerai autant de temps qu'il +me sera possible. + +«Le 37e léger, qui se forme ici, ne sera pas réuni aussi promptement que +l'indication du ministre avait pu le faire supposer. Soixante-huit +départements ont envoyé leur contingent, quarante sont encore en retard, +mais en général ce sont les plus éloignés. L'espèce d'hommes de ce +régiment est belle et ce corps sera fort beau lorsqu'il sera organisé; +mais tout lui manque à la fois. Quoiqu'il ait deux mille cent hommes +réunis, il n'a encore que quatre officiers. Les effets d'habillement ne +sont pas encore arrivés, et on n'a pas de notions précises sur l'époque +de leur arrivée: il en est de même des caisses de tambour et de ce qui +tient à l'équipement. Cependant ce corps ne peut ni servir ni se mouvoir +avant d'avoir des officiers et son habillement. Dans le mouvement que +les troupes font sur la rive droite, je place le 37e à Mayence et à +Castel, où M. le duc de Valmy a bien voulu me permettre de le laisser; +pour qu'étant tout réuni et plus à portée des ressources il puisse être +plus promptement organisé; il a bien voulu me permettre également de +placer dans ce régiment les premiers officiers arrivant de France, au +moins à raison d'un par compagnie, mais il lui manquera encore des +sous-lieutenants; les sous-officiers de ce régiment étant en général peu +susceptibles de recevoir de l'avancement, la plupart d'entre eux ayant +été nommés par les préfets, la veille de leur départ. Il faudrait pour +ce régiment un certain nombre d'élèves de l'École militaire. + +«Hanau ayant été évacué par le premier corps d'observation, les troupes +de marine de la deuxième division sont en route pour s'y rendre; elles +établiront leurs cantonnements au delà de Hanau, entre Fulde et Hanau. + +«Cinq bataillons de la troisième division, qui viennent d'arriver, +partent aussi pour se rendre à Hanau, où cette division se rassemblera. + +«La première division se rassemble à Hoescht, et de là viendra à Hanau, +lorsque je pourrai disposer d'Aschaffembourg; alors la quatrième +remplacera la première de Mayence à Hoescht, et s'y formera. + +«Chaque division reçoit immédiatement son ambulance, qui est organisée +et en état de marcher. Je serai moi-même dans trois jours à Hanau, où +j'établirai mon quartier général. + +«Presque tous les généraux de brigade et adjudants commandants, et tout +ce qui tient aux états-majors du corps d'armée sont encore en arrière, +et nous en aurions cependant grand besoin.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE VALMY + +«Mayence, le 30 mars 1813. + +«Permettez-moi de vous rappeler diverses demandes que j'ai eu l'honneur +de vous faire verbalement, et auxquelles vous avez bien voulu me +promettre de faire droit. + +«Vous avez bien voulu me promettre de faire incorporer dans le 37e +régiment les premiers officiers qui arriveraient de France, au moins +jusqu'à concurrence d'un par compagnie. Je vous demande instamment, +aussitôt que les deux premiers bataillons de ce régiment auront reçu +leur habillement, de les faire partir de Mayence et de Castel pour +Fridberg, afin que le général Bonnet puisse avoir ce corps sous les yeux +et s'occuper de son instruction. Vous avez bien voulu me promettre de le +faire remplacer à Mayence et à Castel par les troisième et quatrième +bataillons que commandera alors le major, et qui rejoindront les +premiers aussitôt qu'ils auront reçu officiers et habillements. + +«Je vous demande, mon cher maréchal, de placer dans Mayence, aussitôt +que vous le croirez possible, le fond de la quatrième division, et de +porter, lorsque les troupes de la première division l'auront laissé +libre, son quartier général à Hoescht, afin que, sortie de Mayence, elle +puisse mieux se former. + +«Je vous rappelle la promesse que vous avez bien voulu me faire de faire +changer tout l'armement des régiments de marine. Les régiments ont ordre +de dresser leurs états de demande, et ils réclameront près de Votre +Excellence, dans le cas où l'artillerie ferait des difficultés, pour les +satisfaire et leur fournir les moyens de transport qu'il leur faudra. + +«La première division est à Hoescht, la deuxième à Friedberg, la +troisième à Hanau. Je vous demande de faire donner l'ordre que, quand il +arrivera des détachements pour ces divisions, on les dirige sur ces +différents points. Lorsque les circonstances me les feront changer, +j'aurai l'honneur de vous en informer. + +«Enfin, mon cher maréchal, lorsqu'il y aura de la cavalerie désignée +pour moi, je vous prie d'en hâter la marche autant que possible, attendu +que, n'en ayant pas un seul homme, je n'ai aucun moyen de communication +entre mes divisions.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE VALMY. + +«Hanau, le 1er avril 1813. + +«J'ai l'honneur de vous informer que, conformément aux nouveaux ordres +que je viens de recevoir de Sa Majesté, j'ordonne à la deuxième +division, qui est à Friedberg, de se porter sur Fulde, et elle va +exécuter son mouvement. La première division, qui est à Hoescht, en +partira pour se rendre à Friedberg, et je donne également ordre au +général Teste de partir avec les troupes qu'il a disponibles pour se +rendre à Giesen, l'intention de Sa Majesté étant que cette division +reste sur les confins du royaume de Westphalie, du grand-duché de Berg +et de la principauté de Nassau jusqu'à ce qu'elle soit toute réunie. +C'est donc sur Hanau que je vous prie de faire envoyer, au fur et à +mesure de leur arrivée, tous les corps ou détachements qui +appartiendraient à la deuxième ou à la troisième division, sur Friedberg +ceux de la première, et sur Giesen ceux de la quatrième. Je laisse +toujours à Mayence et à Castel, ainsi que nous en sommes convenus, le +37e léger, jusqu'à ce qu'il ait reçu son habillement et des officiers, +et je vous réitère la demande de diriger sur Hanau les deux premiers +bataillons aussitôt qu'ils seront en état.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + +«Hanau, le 1er avril 1813. + +«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que, conformément à ses +ordres qui viennent de me parvenir, je prescris au général Bonnet de se +porter, avec onze bataillons de marine qui appartiennent à sa division, +de Friedberg, où il est maintenant, sur Fulde. La première division le +remplacera à Friedberg; la troisième se rassemble à Hanau, et le général +Teste, avec les corps de la quatrième division qu'il a, va se rendre à +Giesen, où il sera à portée du royaume de Westphalie, du grand-duché de +Berg et de la principauté de Nassau. + +«Je laisse à Mayence le 37e léger jusqu'à ce qu'il ait reçu des +officiers et ses effets d'habillement. Ce serait compromettre +l'existence de ce beau régiment que de le faire marcher dans l'état où +il se trouve. Aussitôt que les deux premiers bataillons seront en état, +ils rejoindront leur division avec le colonel. Les troisième et +quatrième bataillons viendront ensuite avec le major.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU VICE-ROI. + +«Hanau, le 1er avril 1813. + +«Permettez-moi de me rappeler au souvenir de Votre Altesse Impériale et +de la féliciter de la campagne laborieuse qu'elle vient de faire, et +dont le mérite sera approuvé par tous les coeurs vraiment français. +J'espère que vous êtes à la fin de vos travaux pénibles, et que +l'avenir vous dédommagera complétement de tous les sacrifices que vous +avez faits. + +«Je viens d'arriver ici, où je réunis un beau corps d'armée dont Sa +Majesté a daigné me confier le commandement. Nous serons, j'espère, +très-promptement en état de marcher. Dans la situation actuelle des +choses, Votre Altesse Impériale trouvera peut-être convenable que nous +ne soyons pas tout à fait dans l'ignorance des événements qui se passent +du côté où elle se trouve, et c'est avec confiance que je lui fais la +demande d'être assez bonne pour m'en faire informer.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 1er avril 1813. + +«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 26 mars.--Vous trouverez ci-joint +un rapport sur les renseignements que j'ai fait prendre dans les bureaux +du ministère de la guerre. J'ai donné ordre que cinq mille hommes se +missent en marche de différents ports pour rejoindre leurs régiments. Il +est nécessaire que vous fassiez la revue de ces régiments, bataillon par +bataillon, compagnie par compagnie, afin de me faire connaître les +cadres qui existent et ce qui y manque. Vous deviez avoir vingt +bataillons, formant seize mille hommes. Il paraît que, pour le moment, +ils ne formeront que dix mille hommes, puisqu'il faudra beaucoup de +temps pour que les détachements qui sont en route arrivent à leurs +régiments. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Hanau, le 2 avril 1813. + +«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le +29 mars. + +«J'ai l'honneur de vous rendre compte que, conformément aux ordres de +l'Empereur, la division Bonnet est en roule pour Fulde, et que je vais +porter la division Compans entre Hanau et Fulde. + +«Il paraît que le prince de la Moskowa porte ses troupes sur Meiningen +au lieu de le faire sur Eisenach. Je ne pourrai porter moi-même des +troupes sur Eisenach que lorsque le prince de la Moskowa débouchera de +Meiningen pour se porter sur la Saale. Tout autorisant à croire que +l'ennemi est à Leipzig et peut faire à chaque instant un mouvement plus +en avant, il pourrait y avoir les conséquences les plus graves à courir +risque de mettre en contact avec lui la division Bonnet, qui aura un +tiers de son monde en arrière, tant que le 37e n'aura pas rejoint, qui +n'a pas un seul homme de cavalerie pour l'éclairer, et qui, plus que +cela, n'a pas encore une pièce de canon ni un seul caisson de +cartouches. + +«La division Compans et la division Friederich ont encore en arrière, +l'une, six bataillons, et l'autre sept, et ne les recevront que dans +quelques jours, de manière qu'il me paraît impossible que Sa Majesté +calcule pouvoir faire opérer les trois premières divisions de mon corps +d'armée avant le 15 avril. + +«J'ai l'honneur de vous rendre compte aussi que le 23e régiment +d'infanterie légère, n'ayant qu'un seul officier par compagnie et à +peine un sous-officier et pas un caporal ayant plus de trois mois de +service, il m'a paru de la plus urgente nécessité de donner quelques +secours à ce corps, en lui accordant des sous-officiers tirés d'autres +régiments. J'ai, en conséquence, ordonné provisoirement que le 14e de +ligne, dont l'instruction est parfaite et le cadre excellent, lui +fournirait six caporaux pour être faits sergents, et six soldats pour +être faits caporaux; que le 37e léger, qui est extrêmement riche en +vieux soldats, fournirait douze caporaux et soldats pour être faits +sergents et caporaux, et le 16e régiment provisoire, six autres: ce qui +donnera au 23e léger deux sergents et deux caporaux nouveaux par +compagnie. Sans ce secours, il était impossible que ce régiment, dont +l'espèce d'hommes est très-belle et de la meilleure volonté, rendît +aucun service avant six mois. Je vous prie d'obtenir de Sa Majesté +qu'elle approuve ces dispositions. + +«J'ai adressé des mémoires de proposition au ministre de la guerre pour +les 23e et 37e léger, 11e provisoire, 121e de ligne et 2e de marine. +Comme ces corps manquent d'officiers, il serait de la plus grande +urgence que les nominations parvinssent promptement. + +«Le chef de bataillon Millaud, du 23e léger, ayant obtenu sa retraite, +il manque à ce régiment deux chefs de bataillon. Je sollicite ces deux +emplois, l'un pour M. Voisin, capitaine de grenadiers au 1er régiment, +qui a vingt ans de grade et qui jouit de la meilleure réputation dans +son corps, et l'autre pour M. Fonvielle, capitaine de grenadiers au 82e +régiment, qui a quatre ans de grade, et que je connais pour un officier +très-distingué.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 3 avril 1813. + +«Mon cousin, il se réunit à Mayence deux divisions de marche de +cavalerie, la première, composée de tous les détachements fournis de +France par les régiments qui font partie du premier corps de cavalerie, +formés en quatre régiments de marche; l'autre, composée de tous les +détachements des régiments qui font partie du deuxième corps. Vous +prendrez le commandement de ces deux divisions, et vous les placerez +dans les environs de Hanau, dans des lieux où elles puissent se former +et s'organiser. Les cinquante et un régiments de cavalerie de la grande +armée entrent dans la formation de ces deux divisions, dont le ministre +de la guerre vous enverra le tableau.--Chacun de ces cinquante et un +régiments finira par fournir cinq cents hommes, ce qui portera ces +divisions à vingt-cinq mille hommes. La tête de ces régiments étant à +l'armée de l'Elbe, et formant à peu près quinze mille hommes, cela fera +quarante mille hommes de cavalerie pour les cinquante et un +régiments.--Mon intention est bien, aussitôt que cela sera possible, de +réunir tous ces détachements à leurs régiments respectifs à l'armée de +l'Elbe; mais, en attendant, ils doivent pouvoir servir et pouvoir se +battre, si cela est nécessaire, avant leur réunion. Vous passerez en +revue tous les détachements; vous leur ferez fournir ce qui leur +manquerait. Vous me proposerez la nomination aux emplois vacants: enfin +vous ferez tout ce qui est nécessaire pour que les divisions soient bien +et promptement organisées.--Le ministre de la guerre envoie les +généraux, colonels, majors et chefs d'escadron nécessaires à ces corps. +Je donne ordre au duc de Plaisance de se rendre à Mayence pour y suivre, +sous vos ordres, tous les détails de cette organisation. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 7 avril 1813. + +«Mon cousin, j'ai donné ordre que la division Bonnet se rendît à Fulde. +J'ai donné ordre que deux bataillons de Wurtzbourg, faisant partie de +la division Durutte, se rendissent de Wurtzbourg à Fulde, où ils seront +sous les ordres du général Bonnet.--Les quatre bataillons de la division +Durutte, qui sont à Mayence, se rendent également à la division Bonnet. +Le général Bonnet aura ainsi six bataillons de la division Durutte, +qu'il fera repasser à leur division aussitôt que cela pourra se faire +avec sûreté.--J'ai ordonné que le général Durutte, s'il était obligé de +quitter la Saale, se renfermât dans Erfurth, ce qui porterait la +garnison de cette place à cinq mille hommes.--Le général Bonnet doit se +mettre en communication avec le prince de la Moskowa à Wurtzbourg. Il y +a une route directe; faites-la reconnaître.--Il y a à Gotha un millier +d'hommes appartenant aux princes de Saxe, et neuf cent un hommes de ma +garde à cheval, commandés par le colonel Lyon. Ces troupes ne se +retireront que dans le cas où cela serait nécessaire, et où l'ennemi +ferait un grand mouvement par Dresde, ce qui ne paraît pas probable.--Le +général Bonnet tiendra une avant-garde à Vach-sur-la-Werra, et se mettra +en correspondance avec le général Souham, qui est à Meiningen, également +sur la Werra.--Faites reconnaître cette route; donnez ordre au général +Pernetti de fournir sans délai son artillerie à la division Bonnet. Il +est de la plus grande importance que cette division ait ses seize +pièces de canon.--Aussitôt que la division Bonnet aura son artillerie et +que la division Compans aura également ses seize pièces, vous pousserez +la division Compans sur Fulde et Bonnet sur Eisenach.--Faites connaître +à Gotha que les troupes de Saxe-Gotha et de Saxe-Weimar sont sous les +ordres du général Bonnet.--Si les neuf cents hommes de ma garde étaient +obligés d'évacuer Gotha, donnez ordre au général Bonnet de les retenir +avec lui.--Aussitôt que votre troisième division aura également son +artillerie, vous la dirigerez sur Fulde. Tous ces mouvements +préparatoires ont pour but de faire sentir à l'ennemi la présence de nos +forces et de l'empêcher de se porter sur le vice-roi, qui est, avec cent +mille hommes, en avant de Magdebourg.--Il paraît que vous ne pouvez pas +compter sur votre quatrième division, puisqu'elle ne sera formée qu'au +mois de mai ou de juin.--Faites-moi connaître la situation de vos +divisions, de votre artillerie et de votre génie, en matériel et +personnel.--Je suppose que les régiments de marine ont leurs musiques. +S'ils n'en avaient pas, faites-leur-en former. Je suppose aussi qu'ils +ont des sapeurs avec de bonnes haches.--Les régiments provisoires +doivent aussi avoir au moins quatre sapeurs par bataillon.--Vous devez +connaître mon règlement pour les bagages et les ambulances, et ce que +j'ai accordé aux officiers pour porter leurs bagages et aux corps pour +porter leur comptabilité en chevaux de bât.--Donnez des ordres en +conséquence. Faites-moi connaître si vos troupes sont au courant pour la +solde.--Cela est important et soulagerait le pays.--Les bataillons de +vos régiments de marine sont trop faibles; vous devez donc laisser à +Mayence six cadres de bataillons, savoir: deux pour le régiment qui a +huit bataillons, deux pour celui qui en a six, et un pour chacun des +deux qui en ont trois.--De sorte que les bataillons qui vous resteront +seront au moins de six cents hommes chacun.--J'ai pris des mesures pour +compléter les six cadres de bataillons laissés à Mayence; il ne faut +donc les affaiblir en aucune manière. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 7 avril 1813. + +«Mon cousin, j'ai ordonné qu'un bataillon espagnol se rendit à la +division Bonnet. Comme le général Bonnet connaît l'esprit des Espagnols, +il faudra qu'il exerce sur eux une grande surveillance. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 7 avril 1813. + +«Mon cousin, donnez ordre que quatre mille quintaux de farine soient +réunis à Fulde pour le service de votre corps d'armée.--Faites-y +confectionner cent mille rations de pain biscuité, de sorte qu'en +passant, votre corps puisse prendre du pain pour quatre jours.--Aussitôt +que la division Bonnet sera arrivée à Eisenach, vous y ferez également +réunir quatre mille quintaux de farine. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 7 avril 1813. + +«Mon cousin, les cadres des cinq bataillons des 35e, 36e légers, 131e, +132e, et 133e ont dû arriver à Erfurth le 2 avril. Je leur avais donné +l'ordre de se rendre à Mayence; depuis, j'ai changé cette disposition. +Ils doivent être dirigés par Wurtzbourg sur Ratisbonne, où ces cadres +trouveront quatre mille hommes bien armés et bien équipés, venant de +l'armée d'Italie. Envoyez donc à leur rencontre et faites-les détourner +de la route au point où on les rencontrera. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + +«Hanau, le 8 avril 1813. + +«Sire, je reçois les lettres que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire le 3 avril. Je ferai en sorte de remplir les intentions de +Votre Majesté à l'arrivée des divisions de cavalerie qui doivent venir +ici. + +«Je viens d'achever la revue de détail de celles des troupes de mon +corps d'armée qui sont arrivées ici. J'ai, en général, eu lieu d'être +content: et, avec quelques jours donnés à l'instruction, quelques +nominations dont les demandes ont déjà été faites, et quelques envois +d'officiers pour les corps qui manquent de sujets, ces troupes seront en +état de bien servir Votre Majesté. Elles sont animées d'un très-bon +esprit. J'aurais déjà adressé au prince de Neufchâtel un rapport +circonstancié, corps par corps, si je n'avais pas été obligé d'attendre +des états qui me sont nécessaires et n'ont pu encore m'être fournis. + +«L'artillerie de la division Bonnet est arrivée aujourd'hui ici et part +demain pour rejoindre sa division à Fulde: c'est la seule que j'aie +encore reçue. Cette artillerie est fort belle, bien attelée et en fort +bon état. Comme les canonniers destinés à la servir ne sont pas encore +arrivés, j'ai ordonné de former, par division, un détachement de cent +cinquante hommes pris dans les régiments de marine. + +«Je supplie Votre Majesté de me faire connaître si, en portant la +division Bonnet sur Eisenach, elle ne m'autorise pas à mettre aux ordres +de ce général cinq cents chevaux de la cavalerie qu'elle m'annonce.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE TRÉVISE. + +«Hanau, le 9 avril 1813. + +«J'ai reçu l'ordre de l'Empereur d'envoyer une division sur Vach ou +Eisenach, afin d'avoir plus de pays et de ressources pour organiser mes +troupes; mais, d'après les nouvelles répandues de la retraite du général +Durutte et des mouvements de l'ennemi en avant de la Mulde, j'ai +suspendu ce mouvement jusqu'à ce que cette division fût organisée et eût +reçu de l'artillerie et de la cavalerie. Elle va recevoir son +artillerie, mais je ne suis pas en mesure encore de lui fournir de la +cavalerie. On m'assure qu'il y a à Gotha un corps de cavalerie de la +garde; s'il en est ainsi, veuillez me le faire connaître, parce qu'alors +je pourrais porter des troupes sur Vach sans inconvénient; et, dans ce +cas, je vous prierais d'ordonner au commandant de la garde, à Gotha, +d'entrer en communication avec le général Bonnet et de s'informer de +toutes les nouvelles qu'il aurait de l'ennemi; et, si l'approche de +l'ennemi le forçait de se retirer, de se diriger sur Vach, et de rester +avec le général Bonnet pour manoeuvrer de concert avec lui, ce général +devant se retirer sur Fulde si les circonstances l'exigeaient. + +«Veuillez, mon cher maréchal, me faire connaître si ce que j'ai +l'honneur de proposer à Votre Excellence vous convient, afin que je +puisse donner des ordres en conséquence au général Bonnet.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 9 avril 1813. + +«Mon cousin, le général Durutte a envoyé quatorze pièces de canon +attelées à Erfurth. J'ai ordonné que ces pièces fussent données à votre +corps d'armée. Faites-les prendre aussitôt que vous serez à portée de le +faire, sans les compromettre. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 10 avril 1813. + +«Mon cousin, cinq mille hommes bien habillés et bien équipés sont +dirigés des dépôts de France sur Mayence, pour compléter les six cadres +de la marine que vous avez laissés à Mayence. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 10 avril 1813. + +«Mon cousin, veillez à ce que les bataillons qui composent les régiments +provisoires se procurent les chevaux de bât qu'ils doivent avoir pour +leur ambulance. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU GÉNÉRAL BONNET. + +«13 avril 1813 soir. + +«Monsieur le général, je reçois votre lettre en date de ce jour. J'ai +reçu une lettre du vice-roi, qui était le 10 à Strasfurth. Le général +d'York était à Dessau, le général Vittgenstein au delà de l'Elbe; un +rassemblement de troupes considérable paraissait avoir lieu entre Dresde +et Golditz, tout annonçait un mouvement général de l'ennemi, mais rien +n'annonçait d'une manière précise ce qu'il voulait faire, et si son +intention était seulement de couvrir une entreprise sur Wittembourg ou +de se porter dans la Thuringe. Dans cet état de choses, arrêtez votre +mouvement sur Vach et occupez, si vous le croyez sans inconvénient, +Eisenach par une arrière-garde ou seulement par des postes. Nous +verrons, d'ici à deux jours, ce qu'il convient de faire; ordonnez +cependant à Eisenach qu'on y rassemble des vivres. + +«En restant ainsi placé vous serez facilement lié avec le général +Compans, et, comme je pousse ma troisième division sur Fulde et que le +prince de la Moskowa se concentre à Meiningen, nous présenterons, d'ici +à peu de jours, une force considérable sur ce point.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MARÉCHAL NEY. + +«13 avril 1813. + +«Mon cher prince, j'ai porté une division sur Vach ayant ses postes sur +Eisenach, une autre est à Fulde, la troisième va soutenir celle-ci. Sa +Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire qu'elle vous avait donné l'ordre +de rassembler votre corps sur Meiningen, et que peut-être vous le +porteriez sur Erfurth. Veuillez me faire connaître ce que vous comptez +faire, afin que je règle mes mouvements en conséquence et que je +m'avance sur Eisenach et même sur Gotha, si votre mouvement en avant +s'exécute. Une lettre du vice-roi m'annonce qu'il avait encore, le 10, +son quartier général à Strasfurth, que le général d'York était à Dessau +et paraissait être suivi par le général Wittgenstein, et que tout +annonçait un mouvement général de l'ennemi; mais que rien n'indiquait +d'une manière précise ce qu'il voulait faire, et si son intention était +de se porter sur lui ou de chercher à pénétrer dans la Thuringe.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Saint-Cloud, le 14 avril 1813. + +«Mon cousin, je reçois votre lettre du 11 avril, et j'y vois que, le 12, +la division Compans sera à Fulde, et que, le 12, la division Bonnet part +pour Eisenach. Elle aura donc pu y arriver le 15. Vous ne me parlez pas +du mouvement de votre troisième division. Je suppose que, le 15, cette +division sera aussi près de Fulde, et que, vous-même, vous aurez votre +quartier général sur Eisenach.--Gotha est un très-beau pays, où il est +nécessaire de faire sur-le-champ une réunion de farines.--Je suppose que +votre troisième division a déjà son artillerie; mais ce qui importe, +c'est que vous ayez au moins une ou deux compagnies d'artillerie légère +et vos batteries de réserve. Il faut beaucoup d'artillerie dans cette +guerre.--Vous devez avoir quatre-vingt-douze pièces de canon; mais seize +pièces étaient destinées à la quatrième division, qui ne peut pas encore +entrer en ligne: cela doit donc au moins vous faire soixante-seize.--Le +duc d'Istrie arrive avec une division de la garde à pied et une à +cheval, et environ cinquante-deux pièces. Ainsi ce corps d'armée, +formant provisoirement quarante mille hommes d'infanterie et six à sept +mille chevaux, aura donc cent vingt-huit pièces de canon.--La seconde +division d'infanterie de la garde, avec trente-huit pièces de canon, ne +doit pas tarder à le joindre.--Par une inconcevable disposition du +général Sorbier, seize compagnies, qui devaient arriver de Magdebourg, +sont en retard. Je suppose cependant qu'elles ne tarderont pas à +arriver. On y a pourvu néanmoins par le mouvement de quatorze autres +compagnies.--Je suppose que les premier et second bataillons du 37e sont +en marche pour rejoindre la division Bonnet, et que les troisième et +quatrième bataillons ne tarderont pas, ce qui, joint aux six bataillons +du général Durutte, provisoirement en subsistance dans cette division, +en portera le nombre à vingt bataillons. Il faudra en former trois +brigades, chacune de six à sept bataillons. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«15 avril 1813. + +«J'ai reçu l'ordre de l'Empereur de porter, du 13 au 18, ma deuxième +division sur Vach, et mes première et troisième sur Fulde, et ensuite de +pousser des troupes sur Eisenach. + +«Ma deuxième division est dans ce moment-ci à Vach, ayant ses +avant-postes sur Eisenach; ma première division est à Fulde; ma +troisième division part demain matin pour se rendre également sur cette +place, et j'y serai moi-même après-demain. Les ordres de l'Empereur +étant en pleine exécution, je serai sur Eisenach aussitôt que possible. + +«L'Empereur m'avait donné l'ordre de passer en revue et d'organiser les +deux divisions de marche de cavalerie qui sont attachées à mon corps +d'armée. Ces troupes, arrivant plus tard que Sa Majesté ne l'avait +pensé, et mon départ étant devenu nécessaire, je ne pourrai pas remplir +cette mission. + +«Je crois qu'il est de mon devoir de vous prier de représenter à Sa +Majesté qu'elle ne doit pas considérer mon corps d'armée, dans l'état +actuel des choses, comme en état de combattre. Elle en connaît la +situation d'après le rapport que j'ai eu l'honneur de lui faire; mais je +vais entrer encore à cet égard dans quelques détails. + +«1° Les corps sont sans officiers, et de vieilles troupes bien +instruites ne seraient pas capables de marcher avec un si petit nombre +d'officiers pour les conduire, et à plus forte raison des nouvelles. Les +corps ont envoyé des mémoires de proposition pour tous les sujets +susceptibles d'occuper les emplois; de ces mémoires, envoyés depuis +plusieurs mois au ministre, et en duplicata par moi, il n'en est pas +revenu un seul. + +«Il y a environ quatre-vingts emplois pour lesquels les corps ne peuvent +pas présenter de sujets. Sa Majesté a ordonné d'envoyer sur les deux +corps d'observation du Rhin un assez grand nombre d'officiers. Tous ont +été envoyés au premier corps, et il ne m'en est revenu que neuf chefs de +bataillon qui ont été placés. Il y en a, à Mayence, que j'ai demandés +et qui n'arrivent pas, entre autres le colonel Deschamps, à qui j'ai +fait donner l'ordre de venir commander le 2e régiment de marine, et dont +je n'entends pas parler. + +«Si Sa Majesté veut que ces troupes s'organisent promptement, il faut +qu'elle m'autorise à faire recevoir, dans les corps, les sujets pour +lesquels il a été envoyé des mémoires de proposition. + +«2° Les première et deuxième divisions ont seules leur artillerie. La +troisième n'a ni un canon ni un caisson de cartouches. + +«3° Je n'ai pas un seul homme de cavalerie. Il me semble qu'il faudrait +prendre, sur les deux divisions qui se forment, un millier de chevaux +les plus en état de servir, pour que je ne fusse pas tout à fait +dépourvu des moyens de m'éclairer. + +«4° C'est depuis avant-hier seulement que nous connaissons ici le décret +de l'Empereur relatif aux ambulances, et les corps n'ont eu encore ni le +temps ni l'argent pour se procurer les chevaux de bât. + +«5° Tous les corps manquent tout à fait de chirurgiens. + +«6° Il n'y a, pour tout le corps d'armée, qu'un seul adjoint à +l'état-major. Il n'existe pas un commissaire des guerres, ni aux +divisions, ni au quartier général. + +«Votre Altesse sentira qu'il y a ici une grande réunion d'hommes, mais +qu'il n'y a pas une armée organisée, et qu'il serait funeste au bien du +service de Sa Majesté de mettre ces troupes en situation de rencontrer +l'ennemi avant d'être régulièrement constituées pour tout ce qu'il leur +faut. + +«Un de mes aides de camp est près du prince de la Moskowa, et me +rapportera la nouvelle de l'époque précise de ses mouvements, d'après +lesquels je me réglerai. + +«J'ai l'honneur de joindre à ma lettre l'état de situation que vous +m'avez demandé.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE PLAISANCE. + +«15 avril 1813. + +«Je reçois, seulement, monsieur le duc, votre lettre du 12 et je vous ai +écrit, à l'arrivée du général Dommanges, pour vous dire combien +j'attachais de prix à ce que les troupes passassent promptement le Rhin +et vinssent s'établir dans les cantonnements, auprès de Hanau. Il y a +place pour recevoir tout ce que vous enverrez; mais, aujourd'hui que je +mets en mouvement mon infanterie, il y a encore plus de place. + +«Je vous prie d'ordonner que tous les emplois de sous-officiers soient +remplis immédiatement dans les compagnies s'il y a des sujets propres à +les occuper; il faut aussi faire des propositions, pour les nominations +d'officier, de tous les sujets susceptibles d'être élevés en grade, car +les détachements ne pourront servir qu'autant que les cadres seront bien +complets. Un vieux corps bien instruit, dans lequel il y a peu de +sous-officiers et d'officiers, sert mal; un nouveau corps ne sert pas et +se détruit. + +«Je pars de Hanau pour suivre mon infanterie; en conséquence, je ne +pourrai donc pas m'occuper de ce travail important. Je laisse ici le +général Millaud pour le faire momentanément. Je pense qu'il serait +convenable au bien du service de l'Empereur que vous vinssiez ici pour +faire ce travail, aussitôt que vous aurez fait passer le Rhin aux +troupes arrivées, et pris des mesures pour qu'aucune de celles qui +arriveront ne s'arrête sur la rive gauche; alors le général Millaud +viendrait près de moi pour commander tout ce qui serait disponible et +vous m'enverriez tout ce qui serait susceptible de faire un peu de +service. Je prendrai d'ailleurs des mesures pour l'instruction de ce +détachement que je désirerais que vous pussiez porter immédiatement de +mille à douze cents chevaux. + +«Je vous prie de me faire connaître journellement vos opérations, afin +que je sache toujours sur quoi je peux compter et que je connaisse +quelles sont les troupes dont je puis disposer de suite, et à quelle +époque je pourrai faire usage du reste.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU GÉNÉRAL MILLAUD. + +«Hanau, le 16 avril 1813. + +«Monsieur le comte, forcé de quitter Hanau et de suivre mes divisions, +je vous prie de me suppléer pour faire sur la cavalerie qui doit +arriver, le travail dont j'étais chargé par Sa Majesté jusqu'à l'arrivée +du duc de Plaisance. Vous établirez votre quartier général à Hanau; vous +passerez en revue tous les détachements de cavalerie qui arriveront, et +vous m'en rendrez compte journellement et me ferez connaître: 1° la +force des détachements à leur arrivée; 2° le nombre d'hommes et de +chevaux laissés en route; 3° le nombre des chevaux blessés; 4° enfin le +lieu d'où est parti le corps. Vous me ferez connaître également le +nombre des officiers présents et le nombre des emplois vacants; le +nombre des sous-officiers présents et le nombre des emplois de +sous-officiers vacants. Vous ordonnerez de remplir immédiatement tous +les emplois de sous-officiers vacants lorsqu'il y aura des sujets +propres à les remplir; vous ferez faire des mémoires de proposition pour +tous les emplois d'officiers vacants lorsqu'il y aura des sujets dignes +de les occuper. Enfin, monsieur le comte, vous ne négligerez rien pour +me faire connaître la véritable situation de ces corps et accélérer leur +organisation. + +«Aussitôt après l'arrivée du duc de Plaisance, vous partirez pour me +rejoindre, emmenant avec vous tous les détachements susceptibles de +servir, et prendrez à l'armée, jusqu'à l'organisation des divisions, le +commandement de ce qui part aujourd'hui et de ce que vous avez. + +«Vous ferez connaître au duc de Plaisance que je désire qu'il continue à +m'adresser des rapports semblables. + +«Je vous ai fait remettre un projet de cantonnement qui donne le moyen +de placer six mille chevaux aux environs de Hanau. + +«Vous aurez soin de placer ces troupes d'une manière méthodique, afin +que les corps puissent se rassembler facilement et que les officiers +supérieurs puissent faire chaque jour la visite de leurs cantonnements. +Enfin vous réglerez, par un ordre, vos instructions de manière à tirer, +le plus promptement possible, le meilleur parti de ces hommes, et afin +qu'ils soient bientôt en état de faire le service devant l'ennemi.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Mayence, le 17 avril 1813. + +«Mon cousin, je n'ai aucune nouvelle de votre corps d'armée. +L'état-major ne connaît ni le nombre d'hommes que vous avez sous les +armes ni le nombre d'officiers qui manquent. Le major général assure +que vous avez envoyé cela au ministre de la guerre: c'est autant de +chiffons qui resteront dans les bureaux sans réponse.--Envoyez vos états +de situation et vos demandes au prince major général. Votre +correspondance avec le ministre de la guerre est inutile +aujourd'hui.--Envoyez l'état des places vacantes et celui des officiers +que vous proposez d'avancer. Enfin faites connaître tout ce qui vous +manque, afin que j'y pourvoie sans délai. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Mayence, le 17 avril 1813. + +«Mon cousin, le général Durutte, par une lettre de Blankenberg du 15 +avril, annonce qu'il a envoyé à Erfurth, et de là à _Salsungen_, sur la +Werra, quatorze pièces de canon qui lui étaient inutiles. Voyez où sont +ces pièces et réunissez-les à l'artillerie de votre corps d'armée. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Mayence, le 17 avril 1813. + +«Mon cousin, j'ai décidé que huit cadres d'artillerie à pied partiraient +le 19 de Mayence pour votre corps d'armée. Ces cadres seront complétés +en officiers et sous-officiers que vous ferez choisir dans l'artillerie +de marine. Vous porterez ensuite ces huit compagnies à cent vingt hommes +chacune au moyen de huit cents canonniers marins, que vous prendrez dans +vos bataillons. Six de ces compagnies seront employées au service de +l'artillerie de vos trois premières divisions; les deux autres +compagnies serviront vos deux batteries de réserve à pied. Vous recevrez +ensuite deux compagnies d'artillerie venant de l'intérieur: elles seront +employées à votre parc.» + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Mayence, le 17 avril 1813. + +«Mon cousin, je reçois au moment même votre rapport daté de Hanau le 10 +avril, qui revient de Paris.--Vous trouverez ci-joint la notice de +décrets que je viens de rendre. Faites reconnaître ces officiers +sur-le-champ. Il est de la plus haute importance que vous présentiez de +bons sujets pour les places vacantes dans les régiments de marine. Que +votre présentation arrive dans vingt-quatre heures, vous aurez +sur-le-champ les décrets et, sans perdre de temps, vous ferez +reconnaître les officiers. Ayez toujours soin de prendre de bons +officiers, et de les prendre dans un régiment pour suppléer à ce qui +manquerait dans l'autre. Aussitôt que j'aurai votre rapport, il n'y aura +plus rien à faire sous ce point de vue.--De toutes les manoeuvres je +dois vous recommander la plus importante, c'est le ploiement en +bataillon carré par bataillon. Il faut que les chefs de bataillon et les +capitaines sachent faire ce mouvement avec la plus grande rapidité; +c'est le seul moyen de se mettre à l'abri des charges de cavalerie et de +sauver tout un régiment; comme je suppose que ces officiers sont peu +manoeuvriers, faites-leur en faire la théorie, et qu'on la leur explique +tous les jours, de manière que cela leur devienne extrêmement +familier.--Pour le 23e régiment, vous parlez toujours de vos envois au +ministre de la guerre. Envoyez-moi les demandes et les propositions +nécessaires pour compléter ce régiment.--Choisissez les officiers pour +le 86e dans le 47e, et que, par ce moyen, ce régiment provisoire soit +complété en officiers.--Vous ne parlez pas du major ou colonel qui +commande le 25e provisoire.--J'écris au ministre de la guerre pour faire +rejoindre les deux compagnies du 86e, qui sont dans la Mayenne.--Donnez +des ordres pour que le bataillon espagnol ne soit point envoyé en +détachement, et qu'on l'ait toujours sous la main, à l'abri de la +séduction. Il ne faut point l'employer au service d'avant-garde ou +d'escorte, mais le tenir toujours ensemble et au milieu des bataillons +français.--Sur les officiers revenus d'Espagne, on va vous envoyer les +officiers dont vous avez besoin.--Envoyez la récapitulation de ce qui +vous manque en colonels, majors, majors en second, chefs de bataillon, +capitaines, etc. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Mayence, le 19 avril 1813. + +«Mon cousin, je vous envoie copie de la lettre que j'écris au duc +d'Istrie. Prenez les ordres du duc d'Istrie, s'il y est; prenez sur vous +s'il n'y est pas. La marche de l'ennemi me paraît fort imprudente; on +peut l'en faire repentir; mais surtout ôtez-nous toute inquiétude sur +notre flanc gauche. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU DUC D'ISTRIE. + +«Mayence, le 19 avril 1813. + +«Le major général a dû vous expédier un officier pour vous faire +connaître qu'un corps de partisans de trois à quatre escadrons, de six +pièces de canon et de deux à trois bataillons, s'était porté sur +Mulhausen et Vanfried; que le général westphalien Hammersten avait peur +d'être sérieusement attaqué et craignait d'être obligé de se porter sur +Witzenhausen, ce qui donnait de fortes inquiétudes au roi à +Cassel.--J'espère que l'arrivée du général Souham dans la journée du 17 +à Gotha, et celle du général Bonnet qui, ce me semble, a dû être, le 17 +au soir, à Eisenach, auront ralenti la marche de l'ennemi. J'espère que +vous-même, arrivé à Eisenach, vous vous serez porté sur les derrières de +l'ennemi pour dégager le général westphalien et tranquilliser Cassel de +ce côté. Cela est d'autant plus important que ces partis sur le flanc +gauche inquiéteraient nos communications avec Erfurth.--Ainsi donc, +aussitôt que vous serez arrivé à Eisenach, mettez plusieurs corps +d'infanterie et de cavalerie sur les derrières de l'ennemi, et dégagez +le général Hammersten.--Écrivez au roi à Cassel pour lui faire connaître +votre mouvement et le rassurer.--Le prince de la Moskowa étant déjà sur +Erfurth, les mouvements que vous pouvez faire sur les derrières de +l'ennemi seront d'un heureux effet et pourront donner lieu à quelques +coups de sabre et à la prise de quelques bataillons ennemis.--Le général +Lefèvre Desnouettes me paraît très-propre pour cette expédition, mais +appuyez-le par de l'infanterie. Enfin faites faire tout ce qu'il faut: +cela est très-important, car ce serait un très-grand malheur si le roi +était obligé d'évacuer Cassel. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Philippsthal, le 19 avril 1813, quatre heures du matin. + +«Monseigneur, je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur +de m'écrire le 17, ainsi que celles de Sa Majesté. J'ai reçu hier au +soir une lettre du prince de la Moskowa, d'Erfurth, du 17 au soir. Elle +confirme les nouvelles qu'il m'avait données précédemment, que l'ennemi +n'a pas de forces à portée. Les coureurs qui s'étaient montrés se sont +retirés. + +«J'ai deux divisions à Eisenach, et j'occupe Gotha. Le prince de la +Moskowa comptait mettre aussi une division à Gotha; je lui ai fait avec +instance la demande de me laisser cette ville, qui m'est indispensable +pour subsister. Ma troisième division arrivera demain à Eisenach; je +serai moi-même dans cette ville dans trois heures. + +«Je vais faire reconnaître aujourd'hui les officiers que Sa Majesté a +nommés, et je vais faire rédiger de suite le tableau des emplois vacants +et les mémoires de proposition. Je n'ai pu faire faire ce travail hier, +parce que les troupes étaient en marche. + +«D'après la récapitulation que j'ai faite des emplois vacants et des +sujets propres à les remplir, c'est-à-dire des mémoires de proposition +que je vais adresser de nouveau à Votre Altesse, il faut soixante +capitaines, un officier payeur, deux adjudants-majors, soixante-sept +lieutenants, qui ne peuvent pas être fournis par les corps, faute de +sujets. Ainsi c'est ce nombre de sujets qu'il est nécessaire d'envoyer à +mon corps d'armée pour remplir les emplois vacants; et je suppose que +tous les sous-lieutenants nommés pour les régiments de marine ont +rejoint. + +«Le 25e provisoire n'a ni colonel ni major; mais le duc de Valmy m'a +annoncé qu'il en avait à Mayence, et je l'ai instamment prié de leur +donner l'ordre de me rejoindre. Ayant reçu des officiers supérieurs +revenant du troisième corps depuis que j'ai eu l'honneur d'adresser mon +rapport, je les ai placés dans les différents corps qui en manquaient. +J'aurai l'honneur d'en adresser l'état exact, afin que Votre Altesse +veuille bien donner les lettres de passe. + +«J'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse, par le colonel Jardet, +mon aide de camp, à son arrivée à Mayence, un état de situation dans la +forme demandée. Ainsi je pense que Sa Majesté a, pour le nombre des +présents sous les armes, tous les documents que je puis lui fournir. +Quant au nombre des emplois vacants, ils se composent de ceux vacants +par manque de sujets, et que j'ai relatés plus haut, et des propositions +faites par les corps et dont Votre Altesse va recevoir le double. + +«Mes troupes, en passant à Fulde, se sont complétées en pain. Il restera +encore en réserve trois mille quintaux de farine, dont douze cents +étaient, à mon passage, en magasin, et le surplus devait être livré dans +deux jours. + +«Il n'existe point de fours militaires à Fulde: les moyens de +fabrication que le pays comporte sont de huit mille rations par jour et +de vingt-quatre mille dans un rayon de deux à trois lieues. N'ayant ni +officiers du génie ni employés pour la construction des fours, j'écris +au préfet de Fulde, pour qu'il ait à remplir les intentions de Sa +Majesté; et je ferai, à Eisenach, tout mon possible pour exécuter ses +ordres. + +«On s'occupe de rassembler à Eisenach les quatre mille quintaux de +farine demandés. J'ai fait la demande d'un rassemblement de huit à dix +mille quintaux à Gotha, qu'on m'a promis de former immédiatement. + +«Aussitôt que le retour d'hiver rigoureux qui se fait sentir sera passé, +je ferai camper les troupes; et, d'ici là, je les rassemblerai, autant +que possible, pour que leur instruction soit poussée avec activité. + +«Les quatorze bouches à feu du général Durutte sont à mon corps d'armée. +Je les ai attachées provisoirement à la troisième division, qui n'a pas +encore son artillerie.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Eisenach, le 19 avril 1813. + +«Monseigneur, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse que je +porte après-demain la division Bonnet sur Gotha; elle sera cantonnée en +entier dans cette ville ou dans les villages circonvoisins, en arrière +et sur la droite de cette ville. Elle hâtera la formation des magasins +de farine à Gotha. Je porte la première division sur Langensalza, où je +fais réunir aussi des subsistances. La troisième division sera placée à +Eisenach et en avant. Il m'a paru indispensable d'occuper Langensalza +pour observer la grande route de Leipzig; aussitôt que les magasins +seront suffisamment formés, les troupes camperont. Par ce moyen elles +seront en situation d'exécuter tous les mouvements que les circonstances +pourront nécessiter, soit pour soutenir le prince de la Moskowa, soit +pour défendre les gorges de la Thuringe, et assez étendues pour vivre. +Les coureurs russes sont venus jusque sur la Werra et ont surpris un +escadron westphalien à Wanfried; mais ils se sont retirés. Je n'ai point +de nouvelles du prince de la Moskowa depuis la lettre dont j'ai eu +l'honneur de vous rendre compte; mais rien n'annonce que l'ennemi soit +en opération sur lui. + +«La division Bonnet est la seule qui ait des ustensiles de campement, +encore lui manque-t-il des gamelles; il est bien important, pour que les +troupes puissent camper sans désordre, que les autres divisions +reçoivent les ustensiles de campement qu'il leur faut, et celle-ci ceux +qui lui manquent encore, et il serait bien nécessaire qu'on y joignît +des haches qui manquent à toutes les compagnies et qui sont cependant +indispensables, car celles des sapeurs sont loin de suffire aux besoins +du bivac et du campement.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI DE WESTPHALIE. + +«Eisenach, le 20 avril 1813, soir. + +«Sire, aussitôt après mon arrivée ici, je me suis empressé de faire des +dispositions pour éloigner les partis qui se sont présentés sur vos +frontières. J'ai envoyé une forte division sur Langensalza, et le duc +d'Istrie y a ajouté un corps de cavalerie de la garde qui va pousser des +partis dans toutes les directions. + +«Comme nous n'avons pas de nouvelles récentes de Cassel et qu'il serait +possible qu'il y eût de ce côté quelques désordres, j'envoie demain, à +moitié chemin de cette ville ici, un corps d'infanterie et de cavalerie +qui serait soutenu par des forces plus considérables s'il était +nécessaire, mais qui rentrera immédiatement si, comme je le suppose, +tout est tranquille. Je prie Votre Majesté de me faire connaître ce qui +pourrait se passer d'important du côté où elle se trouve, afin que je +puisse faire ce que les circonstances commanderont, et prendre des +positions conformes à sa sûreté.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + +«20 avril 1813. + +«J'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire +pour me faire connaître ses intentions sur le moyen de remplacer le +personnel d'artillerie qui manque à mon corps d'armée. Les cadres des +huit compagnies n'étant pas encore arrivés, je prie Votre Majesté de me +permettre de lui faire quelques représentations sur une disposition qui +ne me semble pas d'accord avec le bien de son service. + +«Le corps des canonniers de la marine a un bon esprit, une assez bonne +composition; mais ce corps a déjà été énervé par diverses dispositions +intérieures, et il me semble que ce corps perdrait presque toute sa +valeur d'opinion, et même sa valeur réelle comme ancien corps, si la +disposition prescrite était exécutée littéralement. + +«Les canonniers de la marine, à leur départ des ports, ont laissé un +certain nombre d'hommes pour le service de la marine, conformément aux +dispositions du décret de Votre Majesté, et, en général, ceux conservés +ont été des hommes de choix. La marine a surtout conservé un grand +nombre de sous-officiers, et les meilleurs, de manière que le plus grand +nombre des sous-officiers actuels a un ou deux mois de nomination, et +que le corps des sous-officiers dans ces régiments est en général +très-faible. Depuis, ces mêmes régiments ont fourni trois cents +canonniers pour la garde de Votre Majesté, et j'ai tenu la main à ce que +les choix fussent faits tels qu'il convenait pour ce service important. +Ensuite on a tiré à peu près le cinquième ou le sixième des officiers +existante dans ces corps pour l'artillerie de terre, et on a choisi +encore les officiers les plus méritants. Si à cela on ajoute encore un +recrutement d'officiers et de sept à huit cents canonniers, ce corps ne +sera le même en rien, parce que les chefs de corps, qui espèrent +beaucoup de leur situation actuelle et mettent un grand prix à mériter +la bienveillance de Votre Majesté, perdront l'espérance de bien faire en +perdant les hommes dans lesquels ils avaient confiance, et seront +découragés en pensant que leur corps est destiné à être un dépôt de +recrutement pour les autres corps de l'armée, et que l'avenir brillant +qui leur était offert leur est fermé; et réellement ce corps, de neuf +mille hommes environ, dont plus de quatre mille sont conscrits de +l'armée, perdant environ onze cents hommes d'élite, pris sur les +anciens, sans compter les hommes plus recommandables encore qui ont été +retenus dans les ports, sera peu de chose, en comparaison de ce qu'il +était, par la différence de son esprit et de sa composition. Je pense +donc que, puisque le besoin de l'artillerie de terre exige un secours +momentané, il vaudrait mieux prendre une disposition seulement +provisoire, qui, sans changer la composition de ce corps, n'influerait +pas non plus sur l'esprit des officiers, et affecter, pour un temps +déterminé, un bataillon tout entier au service des pièces de campagne; +ou, si Votre Majesté tenait à une disposition définitive, que le +recrutement des huit compagnies portât indifféremment sur tous les +bataillons de mon corps d'armée. L'artillerie de marine s'en trouverait +beaucoup mieux et l'artillerie de terre guère plus mal, attendu qu'il +est bien facile de former en peu de jours des servants de pièces de +campagne lorsqu'il y a par pièce trois ou quatre bons canonniers. + +«Je prie Votre Majesté de me faire connaître si mes observations lui ont +paru fondées, ou si elle persiste dans les dispositions qu'elle avait +prescrites, pour que je puisse me conformer à ses intentions.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU GÉNÉRAL COMPANS. + +«22 avril 1813. + +«Monsieur le comte, je reçois votre lettre de ce jour. Les circonstances +ne rendent pas nécessaire l'emploi des vingt mille rations de pain +commandées à Mulhausen. Vous devez, si elles sont fabriquées, avoir soin +de les faire prendre. J'ai été informé des obstacles que +l'administration westphalienne met à la fourniture des subsistances +demandées pour l'armée; mais, comme nos besoins sont pressants, que les +rassemblements de troupes deviennent considérables et nécessitent une +prompte réunion de subsistances, vous emploierez la force, s'il est +nécessaire, pour forcer l'administration de Mulhausen à fournir les +quatre mille quintaux de farine de blé, tant pour Eisenach que pour +Langensalza. Vous recevrez demain un détachement de cavalerie convenable +pour vous éclairer.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«22 avril, soir. + +«Monseigneur, j'ai l'honneur de vous rendre compte qu'ayant fait à +Mulhausen la demande de quatre mille quintaux de farine pour +l'approvisionnement des troupes qui vont être campées à Langensalza et à +Eisenach j'ai reçu du préfet westphalien la réponse que, d'après les +ordres de son gouvernement, il ne devait rien fournir. Je prie Votre +Altesse de porter cette nouvelle extraordinaire à la connaissance de +l'Empereur, afin que Sa Majesté puisse donner les ordres qu'elle croira +convenables. + +«J'ai aussi l'honneur de vous rendre compte que le général Friederick, +que j'avais envoyé à Bichhausen afin d'avoir des nouvelles de Cassel et +de poursuivre les détachements qui auraient pu s'avancer du côté de +cette place, me fait le rapport que le commandant de Bichhausen l'a +informé qu'un assez grand nombre de soldats d'infanterie westphalienne +se trouvaient journellement dans les environs, porteurs de permissions +signées des généraux. Il a paru extraordinaire à ce commandant que l'on +permît aussi facilement à des soldats de venir dans un pays exposé aux +incursions de l'ennemi, et la chose me paraît digne de remarque.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«23 avril 1813. + +«À l'instant où j'ai reçu l'ordre de partir de Hanau pour faire mon +mouvement sur Eisenach, n'ayant d'autre cavalerie que celle qui se +rassemblait à Hanau, et ignorant le mouvement de la garde, je fis choix +de deux détachements formant quatre escadrons complets; le premier de +ces détachements, composé des 5e, 8e et 9e de hussards; l'autre, des 7e, +11e, 12e et 16e de chasseurs, ce détachement m'ayant paru susceptible de +faire quelque service en l'employant avec ménagement et précaution. Il +paraît que l'Empereur a désapprouvé cette mesure et avait ordonné que +ces détachements restassent à Hanau, et j'ai reçu du général Millaud la +nouvelle qu'il avait donné aux détachements l'ordre de rétrograder, +d'après ceux de Sa Majesté. J'ai donc eu lieu d'être étonné de leur +arrivée avant-hier; c'est hier seulement que l'ordre de rétrograder leur +est parvenu. Comme il y a sept marches d'ici à Hanau, que ce serait une +fatigue à pure perte pour les chevaux et un temps perdu pour +l'instruction des hommes, j'ai pensé qu'il n'était plus convenable de +les faire rétrograder et j'ai fait choix pour eux de bons cantonnements, +où on les mettra promptement en état de bien servir. Le chef d'escadron +Reisey, qui commande le détachement de hussards, pense qu'en quinze +jours il le mettra en état de faire son service devant l'ennemi. + +«J'avais donné l'ordre au général Dommanges de venir prendre le +commandement de ces deux détachements, par suite de l'ordre de Sa +Majesté, dont il a eu connaissance avant son départ de Hanau; il est +resté. Si, comme je le suppose, Sa Majesté approuve les dispositions que +j'ai prises de ne pas faire rétrograder ces corps depuis ici, il serait +utile que le général Dommanges, ou tout autre général de brigade ou +colonel, reçût l'ordre de venir afin qu'il y eût un chef pour les +surveiller et les commander.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«26 avril 1813. + +«Le 1er régiment a plus de cent hommes qui manquent de culottes et de +pantalons, et qui, s'ils ne les recevaient pas, seraient hors d'état +d'entrer en campagne. Cette position est d'autant plus fâcheuse, que le +régiment ne peut attendre ces effets de son dépôt, attendu qu'il n'a +point reçu les tricots que le ... avait annoncés. Votre Altesse jugera +sans doute convenable de prendre une mesure extraordinaire pour faire +avoir au 1er régiment de marine les effets qui lui manquent, et je lui +demande avec instance de vouloir le faire promptement.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AUX MEMBRES DE LA COMMISSION DES SUBSISTANCES DE +GOTHA. + +«26 avril 1813. + +«Messieurs, je vous préviens que, d'après les ordres de Sa Majesté, il +est indispensable que vous preniez des mesures pour faire diriger sur +Erfurth trois mille quintaux de farine, savoir: cinq cents quintaux par +jour; cinq mille quintaux de blé, à raison de cinq cents quintaux par +jour; dix mille quintaux de viande sur pied, soit vaches, boeufs ou +moutons, à raison de mille quintaux par jour; enfin cent mille boisseaux +d'avoine, à raison de dix mille par jour, et ce à compter d'aujourd'hui. +Je vous prie de me faire connaître le plus promptement possible les +dispositions que vous aurez prises pour remplir les intentions de Sa +Majesté, afin que je puisse, s'il le faut, y concourir et les assister +de la force nécessaire. Je vous prie de me faire connaître également +dans quel rapport sont les ressources que les différentes contrées +présentent, afin que je puisse prendre des mesures directement si vos +efforts ne remplissaient pas le but que j'en attends.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Erfurth, le 27 avril 1813. + +«Mon cousin, je viens de prendre dans les 123e et 134e régiments de +ligne des capitaines pour les faire chefs de bataillon dans le 37e +léger, des lieutenants pour les faire capitaines, des sous-lieutenants +pour les faire lieutenants et des sergents pour les faire +sous-lieutenants. Mon décret va vous être envoyé par le major général. +Tous ces hommes sont ici dans la citadelle; faites-les réunir sans +délai, et qu'ils partent demain à la pointe du jour, pour qu'avant midi +ils soient reconnus et placés dans les compagnies. Il n'y a rien de plus +urgent que cela, ce régiment ne pouvant pas marcher avec les officiers +ineptes qui s'y trouvent. Vous mettrez en pied tous les sous-lieutenants +que je vous envoie, et qui ont tous fait la guerre. Vous renverrez au +dépôt d'Erfurth, et vous m'en remettrez la note, tous les capitaines qui +n'auraient pas fait la guerre. Vous mettrez à la suite les +sous-lieutenants et lieutenants qui seraient dans le même cas. Il est +absurde d'avoir dans un régiment des capitaines qui n'ont pas fait la +guerre. On verra dans la campagne ce qu'on pourra faire de ceux que vous +allez renvoyer au dépôt. Mais, en attendant, le commandement sera dans +la main des hommes que je vous envoie. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Weissenfels, le 1er mai 1813, deux heures du matin. + +«Faites partir, à cinq heures du matin, les cinq bataillons de la +division Durutte, qui sont avec le général Bonnet, pour se rendre à +Mersebourg joindre leur division sans artillerie. Prévenez le vice-roi, +par courrier, de l'heure à laquelle ils arriveront à Mersebourg. Les +quatorze bouches à feu de la division Durutte resteront à la réserve de +votre corps jusqu'à nouvel ordre. Le vice-roi aura soixante mille hommes +ce matin, 1er mai, à mi-chemin de Mersebourg à Leipzig. Approchez vos +divisions le plus possible de Weissenfels, afin de pouvoir soutenir le +maréchal Ney si cela était nécessaire. Je n'ai pas encore de nouvelles +du général Marchand, qui devait passer à Stossen. Je n'en ai pas +davantage du général Bertrand. Si vous en avez, donnez-m'en. L'un et +l'autre devaient venir par Camburg. J'ai donné l'ordre au maréchal +Mortier de se porter par la rive gauche de la Saale, en passant sur le +pont que j'ai fait construire près de Naumbourg, avec la division de la +garde pour se rendre à Weissenfels. Par ce moyen, Naumbourg sera tout à +fait libre. Vous y pourrez placer votre troisième division. Ce mouvement +par la rive gauche rendra aussi la rive droite, pour vos divisions, +très-libre. + +«Si vous n'avez pas de nouvelles des généraux Bertrand et Marchand, +envoyez un officier à Camburg pour en avoir. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Lutzen, le 1er mai 1813. + +«Le quartier général de l'Empereur est ce soir à Lutzen. La journée a +été fort belle. La jonction avec l'armée de l'Elbe a eu lieu près +Lutzen. L'ennemi, qui a montré une nombreuse cavalerie, a constamment +été repoussé par notre infanterie dans des plaines immenses, et a eu +beaucoup de monde tué par notre canon. Nous n'avons perdu qu'une +centaine d'hommes; mais une perte bien sensible a été faite. Un boulet a +coupé le poignet et traversé les reins à M. le maréchal duc d'Istrie, +qui est mort à l'instant même sur le champ d'honneur. C'est le premier +coup de canon tiré par l'ennemi. L'armée et toute la France partageront +les vifs regrets de l'Empereur. + +«Le prince de Neufchâtel, major général. + +«ALEXANDRE.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Weissenfels, 1er mai 1813, huit heures du matin. + +«Mon cousin, venez de votre personne sur la route de Lutzen. Je ne sais +pas où a couché la division Bonnet et la division Compans. Mettez-les en +marche pour les approcher de Weissenfels. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Lutzen, le 2 mai 1813, neuf heures et demie du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous donner l'ordre +de partir de votre position pour vous porter sur Pégau. Je donne l'ordre +au général Bertrand que, au lieu de venir ce soir, comme il en a reçu +l'ordre hier, jusqu'à Kaia, de s'arrêter à _Tauchau_. Je le préviens +qu'il peut même arrêter, s'il en est encore temps, la division italienne +à _Gleisberg_, et celle wurtembergeoise à _Stöhsen_. Par ce moyen, son +corps couvrira Naumbourg, Weissenfels, et menacera Zeitz, et sera en +position pour se porter sur Pégau si l'ennemi menaçait de déboucher. Je +lui dis de se tenir en communication avec vous. + +«Le prince de la Moskowa est à Kaia, et pousse de fortes reconnaissances +sur Zwickau et sur Pégau. + +«Le vice-roi porte le général Lauriston sur Leipzig. + +«Le onzième corps se porte sur Markranstadt, d'où il enverra des +reconnaissances sur Zwickau et sur Leipzig. + +«Je préviens aussi le général Bertrand que, si l'ennemi débouchait de +Zeitz, il réunirait ses trois divisions et marcherait à lui[2]. + +[Note 2: À cette lettre était jointe une longue lettre de l'Empereur +servant d'instruction: elle a été perdue. +LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.] + +«Le prince de Neufchâtel, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +ORDRE DU JOUR. + +«8 mai 1813. + +«Monsieur le maréchal commandant en chef le sixième corps témoigne son +mécontentement aux troupes à ses ordres pour les désordres qu'elles +commettent journellement. Si la bonne conduite qu'elles ont tenue sur le +champ de bataille est faite pour leur mériter la bienveillance de Sa +Majesté, la continuation des désordres attirerait sur elles toute sa +sévérité. Les généraux, chefs de corps et officiers doivent concourir +avec le même zèle au maintien de l'ordre. La recherche des vivres doit +être faite d'une manière régulière et par des corvées armées, conduites +par des officiers, et tout individu qui sera trouvé isolé, n'eût-il pris +que du pain, sera arrêté comme maraudeur et puni comme tel suivant la +rigueur des lois. Il doit être fait un appel toutes les trois heures, et +tous les hommes qui ne seront pas présents seront arrêtés et mis à la +garde du camp. Il est surtout expressément défendu de se servir de ses +munitions pour d'autres usages que pour ceux de la guerre, et tout +contrevenant à cet ordre qui sera pris sur le fait sera arrêté par la +gendarmerie, conduit au quartier général et traduit devant le grand +prévôt de l'armée. M. le maréchal est convaincu que, si les officiers y +mettent l'activité nécessaire, les désordres si répréhensibles qui ont +lieu cesseront sur-le-champ. Leur honneur, comme leur devoir et leur +intérêt, le leur commandent également. + +«Le présent ordre du jour sera lu, pendant trois jours consécutifs, aux +troupes rassemblées.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Près Steinbach, 8 mai 1813. + +«Monseigneur, les mouvements continuels de mon corps d'armée m'ayant +empêché, jusqu'à ce moment, de vous adresser mon rapport sur les détails +de ses opérations relatives à la bataille de Lutzen, je m'empresse de +réparer cette omission. + +«Après avoir passé la Saale, je reçus l'ordre de prendre position avec +mon corps d'armée au défilé de Ripach. + +«Le lendemain 2 mai, les projets de l'ennemi étant encore obscurs, +l'Empereur me donna l'ordre de me porter sur Pégau, afin de connaître la +force de l'ennemi sur ce point et de culbuter tous les corps moins forts +que le mien, que je trouverais sur mon passage. Afin de ne pas être +trompé par de simples apparences, je me mis immédiatement en mouvement. +Deux routes me conduisaient également à Pégau, l'une par la rive gauche +du ravin et plus courte, l'autre par la rive droite et plus longue. + +«Je choisis la deuxième parce qu'elle me liait plus avec l'armée, et +que, dans le pas d'une grande bataille, je ne courrais pas risque d'en +être séparé. + +«Mes troupes formées en neuf colonnes, sur plusieurs lignes, prêtes à +former promptement des carrés et disposées en échelons, je m'ébranlai; +après une heure de marche, j'arrivai au village de Starfield. En ce +moment le canon se fit entendre au village de Kaia, et, au même instant, +l'ennemi se montra sur l'immense plateau qui précède et domine le +village de Starfield; les forces qu'il me montra dans ce moment ne me +parurent pas assez grandes pour devoir m'arrêter; je me disposai donc à +remplir la partie de mes instructions qui me prescrivait de marcher à +lui; mais, afin d'être à l'abri de tout événement fâcheux, j'occupai +fortement le village de Starfield, qui devait être mon point d'appui. Je +portai en avant du village, et un peu à sa gauche, la division Compans, +et en échelons sur sa gauche, celle du général Bonnet; et, soutenu d'une +nombreuse artillerie, je portai ces troupes en avant. + +«La charge que j'avais ordonnée s'exécuta avec promptitude et vigueur; +les forces que l'ennemi me montra bientôt me prouvèrent qu'une grande +bataille allait être livrée; alors j'arrêtai mon mouvement offensif, +qui, en m'éloignant de l'armée et de mes points d'appui, aurait +infailliblement causé ma perte; mais je conservai toutefois une attitude +offensive, afin de partager l'attention de l'ennemi, de l'empêcher +d'écraser les troupes du troisième corps qui combattaient à Kaia, et de +donner le temps aux échelons que Sa Majesté avait formés en arrière de +se réunir et de venir nous dégager. Alors l'ennemi réunit de grandes +forces contre moi, et surtout une nombreuse artillerie. Plus de cent +cinquante pièces de canon furent dirigées contre mon seul corps d'armée; +mais les troupes supportèrent leur feu avec un calme et un courage +dignes des plus grands éloges. La division Compans, surtout, la plus +exposée, mérite des éloges particuliers; les rangs éclaircis à chaque +instant se reformaient aux cris de _Vive l'Empereur!_ Immédiatement +après ce feu terrible, la cavalerie ennemie s'ébranla et fit une charge +vigoureuse également dirigée contre le 1er régiment d'artillerie de +marine. Cet excellent régiment, commandé par le brave colonel Esmond, +montra en ce moment tout ce qu'une bonne infanterie peut contre la +cavalerie, et les efforts de l'ennemi vinrent échouer contre ses +baïonnettes; d'autres charges furent également faites, et toutes +également sans succès. Cependant le combat durait déjà depuis plusieurs +heures; Sa Majesté, qui avait prévu ce qui pouvait arriver et placé +l'armée en conséquence, avait eu le temps de la réunir et de marcher. +L'ennemi voulut faire un dernier effort sur moi et redoubla son feu dans +l'espérance de me forcer à évacuer le village de Starfield, et il +pouvait espérer d'obtenir ce résultat si j'eusse continué à garder la +position offensive que j'avais prise et à combattre à découvert; je crus +devoir ne pas compromettre ce poste important, et à cet effet je +reportai mes troupes en arrière, de la distance nécessaire pour en +masquer une partie, en étant à portée de soutenir le village de +Starfield, et toute la division Compans fut placée dans ce village. +Cette disposition fut encore rendue plus nécessaire par un grand +mouvement que l'ennemi fit sur ma droite, qui, étant en arrière du +ravin, n'avait plus de point d'appui, tandis que la tête de mes forces +était au village, et n'ayant rien au delà du ravin. Peu de troupes +suffisaient pour arrêter l'ennemi sur ce point. J'y employai une portion +de la troisième division, et je gardai le reste de cette division en +réserve, afin de pourvoir aux cas imprévus. L'ennemi alors fit une +charge directe sur le village; mais elle lui réussit mal. Cependant +l'Empereur était arrivé sur Kaia, et, tandis qu'on se battait sur ce +point avec acharnement, les efforts de l'ennemi furent ralentis contre +moi, quoique j'eusse toujours en présence de grandes forces. + +«Cinq heures et demie arrivèrent, et le quatrième corps parut. Aussitôt +que je pus être certain de l'avoir bien reconnu, j'eus lieu d'être +tranquille sur ma droite, et j'exécutai, sans perdre un seul instant, +avant même d'avoir communiqué avec lui, l'ordre anticipé que Sa Majesté +m'avait donné de porter une division sur Kaia aussitôt que je serais en +liaison avec le général Bertrand. Enfin l'ennemi était battu partout; Sa +Majesté était victorieuse; elle ordonne une charge générale. La division +Compans débouche de nouveau du village. La division Friederich se porta +à sa gauche et à droite de la division Bonnet, et nous marchâmes +rapidement à l'ennemi, qui fuyait devant nous, aussi loin que le jour le +permit. Nous nous canonnions encore qu'à peine pouvions-nous distinguer, +dans l'obscurité, les masses qui se retiraient devant nous. Il fallut +enfin s'arrêter par suite de l'obscurité de la nuit. Nous étions en +repos depuis quelques instants lorsqu'un corps de cavalerie ennemie se +présenta inopinément et sans avoir pu être reconnu, et chargea nos +carrés. Il fut reçu la nuit comme il l'avait été le jour, et se replia, +mais sans avoir éprouvé une grande perte, attendu que, dans l'obscurité, +il eût été dangereux de faire feu sans avoir bien reconnu la division +des carrés. Immédiatement après sa retraite, prévoyant qu'il pourrait +revenir, je rapprochai tellement mes carrés, qu'ils pouvaient tous se +voir, et je les échelonnai de manière que deux côtés pussent toujours +tirer, et qu'il y eût des feux dans toutes les divisions. Ce que j'avais +prévu arriva. L'ennemi, comptant que, après la fatigue d'une aussi +longue journée, les soldats seraient couchés et les armes aux faisceaux, +arriva à dix heures avec quatre régiments de cavalerie de choix, dont un +régiment de gardes prussiennes. Ces quatre régiments se jetèrent avec +une impétuosité extraordinaire au milieu de nous; mais ils trouvèrent +chacun à son poste. Tous les ordres donnés furent exécutés +ponctuellement, et l'ennemi enveloppa de ses morts nos carrés sans en +enfoncer aucun. Trois cents hussards restèrent sur la place, et les +rapports des Prussiens annoncent que le régiment des gardes a été +détruit entièrement. Ainsi a fini une belle journée. C'est le sixième +corps qui, dans cette mémorable bataille, a eu l'honneur de tirer les +premiers coups de canon et les derniers coups de fusil. Je ne saurais +donner trop d'éloges aux troupes dont Sa Majesté m'a confié le +commandement. Les soldats de marine se sont montrés dignes de l'armée +dans laquelle Sa Majesté les a attachés. Ces nouveaux soldats marchent +d'un pas ferme sur le pas des anciens. Je devrais nommer tous les +généraux et tous les officiers supérieurs; mais je dois faire une +mention particulière du général Compans et du général Bonnet, des +généraux Jamin, Joubert et Richemont. Le général Compans a eu ses +habits criblés de mitraille: le général Bonnet, deux chevaux tués sous +lui: le général Jamin, quoique blessé, n'a pas quitté le champ de +bataille un seul instant. Je dois faire aussi mention du colonel Jardet, +mon premier aide de camp, officier d'une grande distinction, qui a été +blessé d'une manière extrêmement grave. Je dois citer aussi le général +Faucher, commandant l'artillerie, et le colonel de Ponthou, commandant +le génie, dont j'ai eu à me louer. + +«J'aurai l'honneur d'adresser à Votre Altesse des demandes de +récompenses pour les officiers et soldats qui ont si bien mérité de Sa +Majesté, et en vous priant de les soumettre à l'Empereur.» + + + + +LIVRE DIX-SEPTIÈME + +1813 + +SOMMAIRE.--Hésitations du roi de Saxe.--Passage de l'Elbe à +Priesnitz.--Reddition de Torgau.--Combat de Bichofswerda (12 +mai).--Combats de Grossenheim, de Koenigswerth et de Weissig.--Positions +de l'armée devant Bautzen.--Bataille de Bautzen (20 mai).--Bataille de +Wurtzen (21 mai).--Retraite de l'ennemi sur Weissenberg.--Combat de +Reichenbach.--Mort du général Bruyère.--Mort de Duroc: son +portrait.--Passage de la Niesse par le septième corps.--Surprise et +déroute de la division Maison à Haynau.--Combat de Jauer.--Armistice de +Pleiswig.--Ligne de démarcation des deux armées.--Retour de l'Empereur à +Dresde (10 juin).--Établissement du sixième corps à Buntzlau.--Situation +de l'armée française pendant l'armistice.--Haine des Prussiens pour les +Français.--Rôle de l'Autriche.--Travaux de défense à Buntzlau.--Arrivée +de M. de Metternich à Dresde.--Paroles de l'Empereur.--Ouverture du +congrès de Prague.--Dénonciation de l'armistice (10 août).--Manière de +voir de l'Empereur.--Ses conseillers.--Composition et force de l'armée +française.--Travaux de défense autour de Dresde.--Plan de campagne de +Napoléon.--Composition et force des armées ennemies.--Formation de +l'armée française.--Arrivée de Napoléon à Görlitz (18 +août).--Commencement des hostilités.--Opérations du sixième +corps.--Mouvements des armées autour de Dresde.--La grande armée alliée +attaque Dresde (26 août).--Bataille de Dresde.--Mort du général +Moreau.--Retraite de l'ennemi.--Poursuite de l'armée ennemie.--Combats +de Possendorf, de Dippoldiswald et de Falkenheim.--Combat de +Zinnwald.--Catastrophe du général Vandamme. + +À la fin de mars, à l'approche de l'armée russe, le roi de Saxe, pour ne +pas tomber en son pouvoir, avait abandonné sa capitale. Il s'était rendu +d'abord à Plauen et de là à Ratisbonne, accompagné d'un corps de quinze +cents chevaux. + +Nos revers à la fin de la dernière campagne, la destruction de nos +forces, la défection de la Prusse et les passions qui se développaient +dans une grande partie de l'Allemagne, avaient frappé de terreur les +princes de la Confédération. L'Autriche avait, dès ce moment, entrevu +l'espoir de retrouver son ancienne prépondérance, soit par des +négociations, soit en rentrant plus tard dans la lice. Elle s'occupait, +dès lors, à réunir autour d'elle en faisceau tout ce qu'elle pouvait +détacher de notre alliance, afin de donner plus de poids à ses paroles. + +Le roi de Saxe, un des premiers à qui elle s'était adressée, comprit +bientôt que les intérêts bien entendus de l'Allemagne étaient dans un +système modérateur, assurant à l'avenir le repos de l'Europe, et dont +l'Autriche serait le centre. Il signa d'abord une convention par +laquelle le corps polonais acculé à Cracovie, à la frontière +autrichienne, aurait la faculté d'entrer en Galicie, en déposant ses +armes. Ces armes devaient être transportées sur des chariots et devaient +lui être rendues à son arrivée en Saxe. Cette disposition concernait +également quelques troupes françaises et un corps de cavalerie saxonne +qui se trouvait avec elles. À l'ombre de cette première convention, on +commença à négocier un traité de neutralité qui devait séparer la Saxe +de l'alliance française et l'unir à la politique autrichienne. + +D'un autre côté, l'Autriche avait pris une attitude pacifique en faisant +faire un armistice pour le corps auxiliaire que commandait le +feld-maréchal, prince de Schwarzenberg. Enfin, le 26 avril, elle avait +déclaré à l'ambassadeur de France à Vienne que les stipulations du +traité du 4 mars 1812 n'étaient plus applicables aux circonstances +présentes. + +C'était annoncer l'intention de suivre une politique indépendante. Après +tous ces divers actes, le roi de Saxe quitta Ratisbonne et se rendit à +Prague. Cette démarche donna l'éveil à Napoléon sur ses intentions. Il +soupçonna que les négociations relatives au désarmement du corps +polonais pourraient avoir été plus loin, et se crut menacé de voir la +Saxe se séparer de ses intérêts. Dès son arrivée à Mayence, il avait +envoyé auprès de lui à Ratisbonne le général de Flahaut pour surveiller +la conduite du roi et réclamer la cavalerie qu'il avait avec lui. Il +n'eut cependant jamais la certitude d'un traité convenu et signé. Il +crut seulement que des propositions avaient été faites et reçues avec +complaisance; mais enfin les mauvaises dispositions du roi de Saxe +devinrent patentes par la connaissance des ordres donnés le 5 mai au +général Thielmann, qui commandait à Torgau, de ne recevoir aucune troupe +étrangère dans la place, et par le refus d'en ouvrir les portes au +troisième corps, qui s'y présenta. + +Alors la victoire avait donné du poids aux paroles de Napoléon, et il se +trouvait maître de Dresde au moment même où le roi semblait vouloir +l'abandonner. Il envoya un officier à Prague, le comte de Montesquiou, +pour remettre à M. de Sera, alors ministre de France auprès du roi, une +lettre qui lui prescrivait de le faire s'expliquer dans l'espace de six +heures. Il devait, à l'instant même: 1° déclarer par écrit dans une +lettre à l'Empereur qu'il n'avait pas cessé de faire partie de la +Confédération du Rhin et reconnaissait les obligations qui en +résultaient pour lui; 2° donner l'ordre au général Thielmann d'ouvrir +les portes de Torgau et de mettre à la disposition du général Régnier +les troupes saxonnes qui s'y trouvaient et devaient en sortir; 3° enfin +d'envoyer à Dresde la cavalerie saxonne restée près de lui, et de la +mettre à la disposition de l'Empereur; dans le cas d'un refus, M. de +Sera lui devait faire connaître qu'il était déclaré félon et avait cessé +de régner. + +Un langage pareil auprès d'un prince faible, dont les États étaient +envahis et en partie occupés, devait avoir les résultats qu'en attendait +Napoléon. Le roi souscrivit à tout et s'excusa auprès de l'Empereur +d'Autriche sur l'empire des circonstances. Il lui demanda le secret sur +le traité fait, signé et ratifié, et le secret lui fut gardé. Le roi se +rendit à Dresde. L'Empereur donna, avec intention, un grand éclat à son +retour. Il alla, le 12 mai, à sa rencontre à une lieue, accompagné de +tous les maréchaux alors à Dresde, et j'étais du nombre. Il fut empressé +et affectueux envers son allié; il s'efforça d'établir l'opinion qu'il +n'avait jamais douté de sa fidélité. On ne peut que plaindre un +souverain placé dans des circonstances aussi difficiles, entre le salut +de ses peuples et ses engagements. Les résultats de sa conduite lui ont +été funestes; mais la campagne de 1813, dont la fin a été si désastreuse +pour nous, a été cependant bien près d'être couronnée par des triomphes. +Ainsi, en prenant seulement pour base les probabilités et les intérêts, +on doit reconnaître que peu s'en est fallu qu'il n'ait eu à s'applaudir +de sa politique. Ce vieux monarque, si fort aimé par ses sujets, ne doit +pas être jugé avec trop de sévérité. + +Le onzième corps était entré à Dresde le 8. Dès le 9 au matin, un pont +fut jeté sur l'Elbe à Priesnitz. L'ennemi mit obstacle à ce travail +autant qu'il fut en son pouvoir. Le 9, les quatrième, sixième et +douzième corps arrivèrent à Dresde. Le 11, le onzième corps passa l'Elbe +et prit position sur la route de Bautzen. Les quatrième et sixième +corps, ainsi que le premier corps de cavalerie, suivirent la même +direction. Le douzième corps resta à Dresde avec le quartier général +impérial et la garde. Ce même jour le troisième corps entra à Torgau; +mais le général Thielmann, qui y commandait pour le roi de Saxe, après +avoir remis la forteresse au maréchal Ney, passa à l'ennemi avec son +état-major. Le cinquième corps de Meissen se rendit également à Torgau, +et à ces deux corps se joignit le septième, dont le général Régnier +reprit le commandement. Réorganisé, il se composa de la division +française du général Durutte et des troupes saxonnes. + +Le onzième corps, en s'éloignant de Dresde, avait pris la route de +Bautzen, tandis que le quatrième s'était porté sur Königsbrück, et le +sixième sur Reichenbach. Le 12, le maréchal duc de Tarente, ayant +rencontré l'arrière-garde russe, commandée par Miloradowitch, la poussa +devant lui. Un autre combat assez vif s'engagea à Bichofswerda. Cette +ville fut enlevée; mais les Russes l'incendièrent en l'évacuant, afin de +détruire les magasins qu'elle renfermait. + +Le 13, le onzième corps continua son mouvement, et prit position à +moitié chemin de Bautzen. Les quatrième et sixième corps restèrent, ce +jour-là, à Königsbrück et à Reichenbach, ainsi que le douzième et la +garde à Dresde. Le cinquième, parti de Torgau, marcha dans la direction +d'Obrilugk; le troisième dans la direction de Lukau. Le deuxième, +commandé par le maréchal duc de Bellune, et le deuxième de cavalerie du +général Sébastiani, étaient arrivés à Wittenberg. Par ces dispositions, +Napoléon menaçait la communication de la grande armée ennemie avec +Berlin, et même cette capitale. L'Empereur avait aussi pour motif, en +ralentissant ses opérations, de recevoir des renforts, entre autres les +troupes de la vieille et de la jeune garde, commandées par le général +Barrois, enfin de la cavalerie. Il voulait en outre donner le temps au +deuxième et au septième corps d'achever leur organisation. + +Le 14, tous les corps restèrent en position. + +Le 15, le onzième corps se porta en avant et rencontra, à Godeau, le +corps de Miloradowitch. Après une résistance de quelques moments, +l'ennemi se retira à Bautzen, et repassa la Sprée. Appelé par le bruit +du canon et par l'invitation du maréchal Macdonald, je marchai +sur-le-champ; mais j'arrivai quand le combat finissait. Le onzième corps +campa en face de Bautzen, le sixième campa à sa gauche, et le quatrième +à la gauche de celui-ci. L'ennemi, qui voulait gêner les communications +de nos divers corps d'armée, avait porté un grand nombre de Cosaques, +sous les ordres directs de Platow, à Grossenheim, soutenu par le corps +de Kleist. + +Napoléon, voulant nettoyer tout cet espace entre son centre et sa +gauche, donna l'ordre au duc de Trévise de partir de Dresde avec une +division de jeunes gardes et le corps de cavalerie, commandé par le +général Latour-Maubourg, et de chasser l'ennemi de cette position trop +avancée. Après une résistance assez vive de la part des Prussiens, ce +but fut atteint. Kleist se retira dans la direction d'Elstenwerda, et +Platow dans celle d'Ortona. + +Après avoir rempli cet objet, le duc de Trévise marcha sur Bautzen. Le +18, le cinquième corps se porta sur Hoyerswerda, et les troisième et +septième suivirent. + +Ces trois corps étaient destinés à tourner toutes les positions que +l'ennemi avaient fortifiées. Le même jour, l'Empereur et tout le reste +de sa garde partirent de Dresde. Ils vinrent s'établir, avec le quartier +général, en face de Bautzen. Mais ce jour-là, 18, l'ennemi ayant appris +le mouvement du cinquième corps sur Hoyerswerda, et ignorant qu'il était +soutenu par les troisième et septième corps, fit un détachement pour +s'opposer à lui, et profiter de son isolement pour le battre. + +Le général York vint avec dix mille Prussiens prendre position à +Weissig. Il était appuyé par Barclay de Tolly avec douze mille Russes. +Le général Bertrand détacha sur Königswerth la division italienne de son +corps, pour maintenir la communication entre les deux parties de +l'armée. Cette division, établie négligemment, fut attaquée et surprise +par Barclay. Elle fut mise dans un grand désordre. Cependant, comme elle +était appuyée à des bois en arrière de la ville, elle réussit à se +rallier, et soutint le combat. Sur ces entrefaites, le comte de Valmy +arriva avec sa cavalerie, et Königswerth fut repris. Pendant ces +événements, le cinquième corps avait rencontré le général York à +Weissig. Un combat opiniâtre s'ensuivit. La position fut enlevée, et +l'ennemi fut forcé de se replier sur le gros de son armée. + +Ces deux corps, d'York et de Barclay de Tolly, rentrèrent en ligne. Le +corps russe fut chargé de défendre la Sprée dans son cours inférieur. + +Le 19, toute l'armée française était déployée circulairement devant +Bautzen, le douzième corps occupait l'extrême droite, et était placé sur +les hauteurs de Technitz. Le onzième corps était près de Breska, +derrière le Windmüchlenberg. Le sixième était en avant de Salzfortgen. +Le quatrième appuyait sa gauche à Welka et à la chaussée de Hoyerswerda. +La garde et la cavalerie étaient en arrière, sur la route de Dresde. Le +quartier général était à Fortigen. La gauche de l'armée n'était pas +encore en ligne. Le cinquième corps occupait Weissig. Le troisième, un +peu en arrière, se trouvait à Markersdorf; le septième à Hoyerswerda. Le +deuxième avait quitté Wittenberg, et s'était avancé vers Galzen et +Dalheim. Il était en face des corps prussiens de Bulow, de celui de +Berstel et de la division russe de Karper. + +L'armée ennemie avait deux positions à défendre: la première ayant sa +gauche aux montagnes, défendue par des abatis et des redoutes, et le +front couvert par Bautzen et la Sprée, dont le lit est encaissé et les +bords escarpés; la deuxième position, également appuyée aux montagnes, +se composait des retranchements construits en avant de Kalskirch. Son +front était couvert par une ligne de redoutes faites avec soin et bien +armées, et par les hauteurs de Krekvitz. Enfin la droite occupait les +hauteurs de Glaima, et les points de Klitz et de Malschitz. + +Le 20, au matin, l'armée s'ébranla. Le douzième corps, placé à la +droite, attaqua les hauteurs où était la gauche ennemie, après avoir +jeté un pont sur la Sprée et passé cette rivière. Le onzième corps fut +chargé d'attaquer Bautzen, après avoir aussi franchi la Sprée au-dessus +de cette ville. Je reçus l'ordre de passer la Sprée à une demi-lieue +au-dessous de Bautzen, et d'attaquer le corps de Kleist qui était en +face, et occupait les hauteurs de Seydan. Une vive résistance nous fut +opposée; mais, après un combat de cinq heures, l'ennemi fut chassé des +diverses positions qu'il occupait devant nous et forcé à se retirer, sur +les hauteurs du village de Kayna, en arrière du ruisseau. + +Comme Bautzen continuait à se défendre et arrêtait la marche du onzième +corps, je détachai ma première division, commandée par le général +Compans, pour prendre la ville à revers. La batterie qui en défendait +les approches fut enlevée au pas de charge, et les remparts escaladés. +Tous les soldats russes qui se trouvaient dans la ville furent faits +prisonniers. + +Je fis attaquer ensuite, par la division Bonnet, le corps de Kleist, qui +venait d'être renforcé et qui s'était concentré dans la position de +Kayna et de Basankwitz. Il fut culbuté et obligé de se retirer plus en +arrière. Il occupa alors la position retranchée et préparée d'avance, où +il avait décidé qu'une seconde bataille devait être livrée. Pendant ces +mouvements, les troisième, cinquième et septième corps, sous les ordres +du maréchal Ney, s'approchèrent de la Sprée, au village de Klix. Il +devait forcer le passage et tourner les retranchements, tandis que le +quatrième corps observerait les bords de la Sprée, en face de Krekwitz, +en attendant que la prise de Bautzen et le mouvement de la droite +eussent permis de l'attaquer. + +Le soir du 20, l'armée française était donc à cheval sur la Sprée, et +occupait une ligne brisée, la droite aux montagnes, le centre en face de +Krekwitz, et la gauche sur Klix. + +Du côté de l'ennemi, la gauche et la partie du centre qui se liait avec +elle étaient fortifiées par tout ce que l'art peut offrir d'avantageux, +et un succès sur ce point ne compromettait pas le reste de l'armée. Ce +n'était donc pas le point d'attaque à choisir: tandis qu'en attaquant la +droite on avait moins d'obstacles à surmonter. On forçait le centre et +la gauche à se retirer en toute hâte. Enfin, l'on pouvait espérer en +couper une partie. Aussi ce fut le plan d'attaque adopté par Napoléon. + +La gauche de l'ennemi était commandée par le prince Eugène de Wurtemberg +et le général Korsakoff, le centre par le général Blücher, et la droite +par le général Barclay de Tolly. + +Le 21, à cinq heures du matin, le maréchal duc de Reggio commença le +combat par une fausse attaque, dont l'objet était de masquer nos +véritables intentions et de contenir une partie considérable des forces +de l'ennemi. Celui-ci, qui avait porté sa gauche en avant du ruisseau et +des retranchements construits dans les montagnes, fut forcé à un +mouvement rétrograde; mais, ayant reçu des secours, il résista et força +le duc de Reggio, qui s'était emparé de Meltheuer, de l'évacuer et de +reprendre sa première position. Le onzième corps prit part au combat, et +soutint le douzième. Pendant ce temps, le prince de la Moskowa enlevait +le village de Klix. Il attaqua ensuite l'ennemi dans une seconde +position, entre Glaima et l'étang de Malschitz, et le battit. Il avait +ainsi tourné ses positions. De son côte, le quatrième corps, dont le duc +de Dalmatie était venu prendre le commandement, après s'être emparé du +village de Krekwitz, forçait l'ennemi à la retraite. Enfin, l'affaire +étant engagée sur tous les points, je déployai le sixième devant les +retranchements ennemis, et je commençai contre eux un feu d'artillerie à +faire trembler la terre. Peu après, j'aperçus un mouvement rétrograde +prononcé à la droite et au centre de l'ennemi. L'ayant reconnu le +premier, j'en fis prévenir aussitôt l'Empereur, et mis mes troupes en +mouvement pour marcher à ces retranchements; mais, l'ennemi les ayant +évacués assez tôt pour éviter un engagement d'infanterie, je continuai à +le poursuivre sans relâche jusqu'au village de Wurtzen. + +Cette bataille, à laquelle on donna le nom de Wurtzen, fut bien +conduite. Chaque événement arriva comme il avait été prévu, et chacun +fit son devoir. L'infanterie soutint la réputation qu'elle avait acquise +à Lutzen. La direction des attaques et le point choisi pour porter les +coups décisifs promettaient de grands résultats, et il est probable +qu'on les aurait obtenus sans notre extrême faiblesse en cavalerie. + +L'ennemi se retira sur Weissenberg. On ne peut guère comprendre ses +illusions. Il aurait dû voir que cette position, choisie et fortifiée +d'avance, devait tomber d'elle-même par un simple mouvement stratégique. +L'armée française, avec les renforts qu'elle avait reçus, consistant en +dix mille hommes de cavalerie et huit mille de la garde, et, au moyen +des cinquième, septième et douzième corps qui n'avaient pas combattu à +Lutzen, s'élevait à cent cinquante mille hommes. Les forces de l'ennemi +étaient au-dessous de cent mille. + +Le 22, l'armée française se mit en mouvement pour suivre l'ennemi. Le +douzième corps resta en position sur le champ de bataille pour le +couvrir contre les mouvements que le corps de Bulow aurait pu exécuter. +L'ennemi prit position en avant de Reichenbach et sur les hauteurs entre +Reichenbach et Markersdorff. Le septième corps, qui n'avait pas combattu +la veille, soutenu par la cavalerie du général Latour-Maubourg, reçut +l'ordre d'attaquer. Le combat fut chaud et brillant, et la cavalerie +russe forcée à la retraite. Il coûta la vie à un excellent officier, un +de nos camarades de l'état-major général de la glorieuse armée d'Italie, +le général Bruyère, commandant une division de la cavalerie légère. Nous +le regrettâmes vivement. + +Mon corps d'armée suivait, et de ma personne j'avais été joindre +l'Empereur à la fin du combat. Bruyère venait d'être tué, et j'en +causais avec le général Duroc, duc de Frioul, avec lequel j'étais +intimement lié. En ce moment, la figure de Duroc portait une expression +de tristesse que je ne lui avais jamais vue. Les circonstances qui +suivirent immédiatement l'ont gravée profondément dans ma mémoire et +pourraient faire croire à la vérité des pressentiments. Duroc donc, +triste et préoccupé, montrait une sorte de découragement et d'abattement +dans toute sa personne. Je marchai quelque temps en causant avec lui; il +me dit ces propres paroles: «Mon ami, l'Empereur est insatiable de +combats; nous y resterons tous, voilà notre destinée!» Après avoir +cherché à le remettre un peu et à combattre ses idées noires et +misanthropiques, j'allai prendre les ordres de l'Empereur, qui m'ordonna +de faire camper mon corps d'armée sur la crête que nous venions de +traverser. Napoléon, arrivé auprès du village de Markersdorff et +marchant dans un chemin creux, un boulet isolé, parti à grande distance +d'une batterie qui se retirait devant notre avant-garde, tomba dans le +groupe qui l'environnait, tua roide le général Kirchner, bon officier du +génie, et blessa mortellement le duc de Frioul, dont les entrailles +furent mises à découvert. Peu de moments après, et lorsque j'étais +encore occupé de mon établissement, j'appris cette triste nouvelle. + +L'Empereur montra de la douleur et passa quelque temps avec Duroc, dans +la baraque où il fut déposé. Il paraît qu'il se justifia auprès de +l'Empereur de je ne sais quels torts, que celui-ci lui avait imputés +sans fondement, et dont l'accusation l'avait profondément blessé. Le +lendemain matin, je le vis de très-bonne heure. Ses douleurs atroces lui +faisaient désirer la mort, et il la demandait avec instance. Je causai +avec lui pendant quelques moments. Je lui parlai des personnes qui +l'intéressaient, et, comme je lui montrais ma vive et profonde +commisération, il me répondit: «Va, mon ami, la mort serait peu de chose +pour moi si je souffrais moins vivement.» + +Dans le cours de mes récits, j'ai eu peu d'occasions de parler du duc de +Frioul. Ayant pour ainsi dire passé ma vie avec lui, et le rôle qu'il a +joué lui donnant de l'importance historique, je dois chercher à le faire +connaître. + +Duroc était d'une bonne famille. Son père, gentilhomme de la province +d'Auvergne, sans fortune, servant dans un régiment de cavalerie en +garnison à Pont-à-Mousson, s'y maria, et s'établit dans cette ville. +Duroc, placé comme élève du roi à l'École militaire qui y existait +alors, fut destiné au service de l'artillerie, débouché le plus sûr, +carrière la plus avantageuse autrefois pour un gentilhomme qui n'avait +ni appui ni protection. Il y entra en même temps que moi, et nous fûmes +reçus élèves sous-lieutenants à Châlons, au commencement de janvier +1792. Plus tard, une partie de l'école ayant émigré, Duroc alla +rejoindre l'armée des princes et fit le siège de Thionville. Son bon +sens naturel lui ayant promptement fait apprécier la confusion qui +régnait parmi les émigrés, il rentra en France, et vint à Metz, où +moi-même, reçu officier, j'étais en garnison. Il me fit confidence de ce +qui lui était arrivé, et de sa résolution de reprendre du service. Le +gouvernement ferma les yeux sur son absence momentanée, mais le +contraignit à subir l'examen de sortie, et à retourner à Châlons pour y +reprendre sa place d'élève. Quelque temps après, et cette formalité +étant remplie, il rejoignit le quatrième régiment d'artillerie. De là, +il passa dans une compagnie d'ouvriers employée à l'armée de Nice. C'est +là que je le retrouvai en 1794. + +Duroc continua à servir dans son arme, et devint aide de camp du général +Lespinasse, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie. Après la +bataille d'Arcole, le général Bonaparte ayant perdu plusieurs aides de +camp, et m'ayant consulté sur les officiers qui pouvaient les remplacer, +je lui proposai et lui présentai Duroc qui fut admis. Voilà l'origine de +sa fortune. Duroc se l'est toujours rappelé, et m'a constamment voué une +amitié très-vive, que le temps n'avait fait que consolider. Il fit, en +qualité d'aide de camp, le reste des campagnes d'Italie et la campagne +d'Égypte. Arrivé au grade de colonel quand le général Bonaparte devint +premier consul, il eut l'administration de sa maison. Puis, quand +Napoléon prit la couronne impériale, il fut grand maréchal avec une +autorité très-étendue, et investi d'une confiance sans bornes. Duroc eut +diverses missions diplomatiques à Berlin et à Pétersbourg, qu'il remplit +à la satisfaction de l'Empereur. Il était le centre de mille relations +diverses. L'Empereur le chargeait souvent de travaux étrangers à ses +fonctions habituelles, et il s'en acquittait toujours bien. Aussi fut-il +toujours surchargé de besogne, accablé de fatigues et d'ennuis, et au +point de murmurer souvent contre la faveur et les grandeurs. + +Le duc de Frioul avait un esprit sans éclat, mais sage et juste; peu de +passions, mais une profonde raison et une ambition bornée. Les faveurs +sont venues le chercher plus souvent qu'il n'a couru après elles. +Naturellement réservé, son commerce était sûr, et jamais on n'eut à lui +reprocher la plus légère indiscrétion. Étranger au sentiment de la +haine, il n'a nui à personne; mais, au contraire, il a rendu une +multitude de services à des personnes qui l'ont ignoré. Une réclamation +juste et fondée l'a toujours trouvé bien disposé, et il faisait auprès +de l'Empereur telle démarche qu'il croyait utile, sans jamais s'en faire +de mérite auprès de celui qui en était l'objet. Simple, vrai, modeste, +probe et désintéressé, son caractère froid l'aurait empêché de se +dévouer pour un autre, de se _compromettre_ pour le servir; mais, dans +sa position, c'était déjà beaucoup que de rencontrer, si près du pouvoir +suprême, un homme sans malveillance; car tout ce qu'on peut +raisonnablement désirer et espérer, c'est d'y trouver, en outre de la +justice, une bienveillance active quand elle est sans danger. Duroc +était bon officier, et il a regretté d'être éloigné du métier pour +lequel il avait de l'attrait. Très-utile à l'Empereur, il lui a fait +souvent des amis. Ses opinions, toujours sages, lui permettaient, en les +exprimant, de s'élever avec une certaine indépendance, quoiqu'il +craignît beaucoup Napoléon. S'il eût vécu pendant l'armistice de 1813, +peut-être aurait-il eu sur l'Empereur une influence utile et lui +aurait-il fait sentir les inconvénients qui devaient résulter de la +reprise des hostilités. Mais Napoléon, après l'avoir perdu, n'avait près +de lui alors presque que des flatteurs; et de ceux-là seuls il aimait +les conseils. + +Je reviens aux événements militaires. Le 23, l'armée ennemie se retira +sur deux colonnes. Celle de droite, commandée par Barclay de Tolly, sur +la route de Buntzlau, et celle de gauche, sous les ordres de +Wittgenstein, se dirigea sur Loubau. L'arrière-garde, commandée par +Miloradowitch, brûla le pont de la Niesse à Görlitz, et détruisit tous +les moyens de passage. L'empereur de Russie et le roi de Prusse se +rendirent à Löwenberg. Le septième corps, commandé par le général +Régnier, arriva devant Görlitz, et passa la Niesse de vive force. Le +cinquième corps, qui le suivait, prit la direction de Buntzlau. Le +quatrième vint à Hemersdorf, en arrière du septième. Le onzième corps +s'établit à Schiomberg. Le quartier général, la garde, les troisième et +sixième corps restèrent à Görlitz. + +Le 24, le quatrième corps se porta sur Loubau: au moment où il se +disposait à attaquer cette ville, l'ennemi l'évacua et prit position +derrière la Queiss. + +Le corps commandé par Miloradowitch fut forcé à la retraite; mais le +quatrième corps resta en position derrière Loubau, et le onzième corps +vint l'y joindre. Le cinquième corps se porta à Siegersdorf. Les +troisième et septième corps marchèrent dans la direction de Valdau. Le +sixième suivit le mouvement de l'armée dans la direction de Buntzlau. + +La colonne de droite de l'ennemi se retira sur Haynau; celle de gauche +sur Goldsberg. + +Le 25, le cinquième corps, après avoir rétabli les ponts sur le Bober, +marcha sur Thomaswald. Les troisième et septième corps le remplacèrent +à Buntzlau. Le deuxième vint à Vichrau sur la Queiss. Le quartier +général vint à Buntzlau. Le quatrième corps se rendit à Loubau et à +Gilesdorf. + +Le 26, l'ennemi continua son mouvement sur Liegnitz. Il préparait ainsi +sa retraite dans la haute Silésie, en pivotant sur sa gauche qui resta +en position. Le même jour, le quatrième corps passa le Bober à Rakwitz, +et vint prendre position à Deutmansdorf. Le onzième corps vint à +Löwenberg. Le cinquième corps, qui marchait en tête de colonne à la +suite de la droite de l'ennemi, vint prendre position en avant de +Haynau. La division Maison était d'avant-garde. Elle s'établit en avant +d'un ravin, sans s'être fait suffisamment éclairer. Au moment où elle +campait, elle fut attaquée à l'improviste par les Prussiens qui +débouchèrent des bois. Surprise sans être en défense, elle fut culbutée +et pour ainsi dire détruite. À peine deux cents hommes échappèrent-ils +de cette échauffourée, qui fit grand bruit et grand tort au général +Maison. Cet officier général, se croyant déshonoré, voulut se brûler la +cervelle. Le général de division Lagrange, son camarade de corps +d'armée, le calma et l'empêcha d'exécuter la résolution que son +désespoir lui avait inspirée. + +Le troisième et le septième corps continuèrent leur mouvement à l'appui +du cinquième corps dans la direction de Haynau et de Liegnitz. +J'arrivai, ce jour-là, sur la Katzbach dont l'ennemi occupait en force +la rive droite. Le 27, l'ennemi prépara un mouvement de concentration et +de retraite sur la haute Silésie, en approchant sa droite du gros de ses +forces, qui se retira à Merteskatz, à peu de distance de Jauer, et y +prit position. Pendant ce temps, le septième et le cinquième corps +français arrivaient à Liegnitz, tandis que le quatrième prenait position +sur la Katzbach à Hohendorf, et le onzième à Goldsberg. Le troisième +corps était resté à Haynau. Ainsi toute l'armée était en ligne, prête à +s'engager contre les forces concentrées de l'ennemi; mais, après cette +concentration, l'ennemi continua son mouvement rétrograde en laissant de +fortes arrière-gardes pour couvrir Breslau. + +Le quartier général ennemi se dirigea sur Schweidnitz. + +Le même jour, 27, je passai la Katzbach, et je chassai l'ennemi qui +gardait les défilés en arrière de cette rivière. L'ennemi présenta à ma +vue environ trente mille hommes placés en échelons, ce qui annonçait +l'intention de se retirer. + +Le surlendemain, 29, je marchai sur Jauer, tandis que le quatrième corps +couvrait ma droite en se portant sur Hemsdorf. En avant de Jauer, je +trouvai un corps ennemi d'environ quinze mille hommes que je culbutai +après un combat assez vif. J'avais été rejoint par le corps de cavalerie +du général Latour-Maubourg; mais cette cavalerie, toute nouvelle et peu +instruite, était d'une faible ressource. Avec une cavalerie capable de +combattre, et sur laquelle j'eusse pu compter, ce corps de quinze mille +hommes aurait probablement été détruit, tant le succès obtenu avait été +prononcé. Il y eut un millier de prisonniers de faits. Toutes les forces +ennemies se dirigèrent sur Striegau. + +Les troisième, cinquième et septième corps continuèrent leur mouvement +dans la direction de Breslau, et s'établirent à Neumarck. Le 29, les +armées restèrent en position. + +Le 30, je reçus l'ordre de me diriger sur Eisendorf, et le duc de +Tarente, avec le onzième corps, fut dirigé sur Striegau. Pendant ce +mouvement de flanc, une nombreuse cavalerie s'opposa à ma marche et +m'obligea à prendre beaucoup de précautions. La position de l'armée +ainsi réunie obligeait l'ennemi à rester acculé à la Bohême et à la +Silésie autrichienne. Si la guerre eût continué immédiatement avec des +succès marqués, sa situation pouvait devenir fort critique et même +désespérée. + +Mais l'ennemi, en choisissant cette direction, avait calculé toutes les +chances qui pouvaient en résulter. En repassant l'Oder, il abandonnait +toute la Prusse et la livrait à notre vengeance. Il consacrait l'opinion +d'une infériorité décidée. L'Autriche, encore indécise sur le parti +qu'elle prendrait, car des velléités et des projets hypothétiques +étaient seuls entrés alors dans son esprit, était abandonnée et livrée à +ses craintes si on s'éloignait d'elle. En se serrant sur elle, on +l'entraînait dans une alliance. En la prenant pour arbitre, la laissant +maîtresse de dicter les conditions de la paix aux puissances +belligérantes, on flattait son orgueil, on servait ses intérêts, et on +la forçait à prendre parti contre Napoléon, s'il se refusait à se +conformer à ses offres. + +D'un autre coté, ce parti hardi avait ses inconvénients; car, si les +événements eussent pris un grand caractère d'urgence, l'Autriche, +n'étant pas encore prête, n'aurait pas voulu se compromettre en se +déclarant pour les alliés. Alors ceux-ci devaient avoir en vue, comme +complément de leurs combinaisons, d'arriver à la conclusion d'un +armistice. De son côté, Napoléon était décidé à y consentir par méfiance +de l'Autriche, motivée sur la manoeuvre des ennemis, annonçant de leur +part une confiance qui cependant était loin d'être entière; mais il +fallait alors, pour cette raison, vouloir faire la paix. + +Cependant il a été démontré depuis que, dans cette circonstance, +l'intérêt bien entendu de Napoléon aurait été de continuer la guerre. +Son armée était plus nombreuse que celle de l'ennemi. Celle-ci, battue +dans deux grands engagements, et après une retraite fort longue, +éprouvait du découragement. Aucun renfort ne l'avait encore rejoint. + +Quant à nous, nos corps, organisés à la hâte, avaient beaucoup souffert +des combats et des marches. Il y avait fatigue et lassitude. Notre +cavalerie, si peu nombreuse encore, n'avait aucune consistance. Un repos +de deux mois devait rendre à nos troupes toute la valeur dont elles +étaient susceptibles. D'ailleurs, d'immenses renforts étaient en marche +de toutes parts pour nous rejoindre. Enfin nos jeunes soldats devaient +profiter, dans des camps de repos, des soins qu'on donnerait à leur +instruction. Toutes ces considérations firent pencher Napoléon en faveur +d'un armistice quand les Russes le lui firent proposer. Le général +Schuwaloff, aide de camp de l'empereur de Russie, se présenta à nos +avant-postes pour le demander. Le duc de Vicence ayant été envoyé par +Napoléon pour le recevoir, des conférences suivirent dans le château de +Pleiswig entre les avant-postes des deux armées, et, en quarante-huit +heures, tout fut convenu et signé. + +Cet armistice devait durer jusqu'au 20 juillet et cesser six jours après +avoir été dénoncé; plus tard, on le prolongea jusqu'au 10 août. La ligne +de démarcation suivante fut convenue entre les deux armées: en Silésie, +la ligne de l'armée combinée, partant de la Bohême, passait par +Dittersbach, Paffendorf et Landshut, suivait le Bober jusqu'à +Budelstadt, et de là, passant par Boskenheim et Striegau, suivait la +rivière de Striegau jusqu'à Kanth. + +La ligne de l'armée française partait également des frontières de la +Bohême, arrivait au Bober par Schreibersan et Rimnitz, suivait cette +rivière jusqu'à Lahn, allait ensuite gagner à Neukwitz la Katzbach, +qu'elle suivait jusqu'à l'Oder. + +Le pays entre les deux lignes de démarcation était neutre depuis +l'embouchure de la Katzbach. La ligne de démarcation suivait l'Oder +jusqu'à la frontière de la Saxe, vers l'embouchure de la Sprée, de là +arrivait à l'Elbe, non loin de l'embouchure de la Saale, en suivant les +frontières de la Prusse, et ensuite le fleuve jusqu'à la frontière de la +troisième division militaire. La démarcation du bas Elbe devait être +déterminée de concert avec le prince d'Eckmühl. Il fut convenu que +Magdebourg et toutes les places fortes entre les mains des Français, +situées dans les pays occupés par l'ennemi, auraient un rayon d'une +lieue autour de leur enceinte et seraient ravitaillées tous les cinq +jours. + +Les deux armées devaient être placées, le 12 juin, sur leurs nouvelles +lignes. Le quartier général de l'armée s'établit à Reichenbach. +L'empereur Napoléon retourna à Dresde, où il arriva le 10 juin. + +Pendant les mouvements dont j'ai rendu compte, le douzième corps, +commandé par le duc de Reggio, était resté d'abord à Bautzen. Il s'était +ensuite porté sur Hoyeswerda pour couvrir l'armée contre les troupes qui +venaient de Berlin, et que commandait le général Bulow. La mission de ce +corps d'armée était de couvrir cette capitale, et, en conséquence, il +s'était placé à Interbach. Là, il reçut des renforts de la landwehr de +Brandebourg, et son effectif atteignit le chiffre de trente mille +hommes. Ainsi renforcé, Bulow vint attaquer le duc de Reggio à +Hoyerswerda, mais il fut repoussé avec perte. Il fit sa retraite sur +Kottebus, où il prit position avec la masse de ses forces, occupant +ainsi Gaben, Drebkorn et Interbach, avec de forts détachements. Le duc +de Reggio marcha à lui; mais, ayant voulu menacer Berlin, il se porta +dans la direction de Lukau. Bulow, informé de ce mouvement, accourut en +toute hâte sur ce point. Lukau a une bonne enceinte et des fossés pleins +d'eau. L'avant-garde ennemie fut culbutée et forcée de rentrer dans la +ville. Mais ce premier succès ne termina point le combat; la lutte se +prolongea et finit par tourner à notre désavantage. Le douzième corps, +attaqué sur ses flancs et obligé de se retirer, se dirigea sur Ubigau, +où il reçut la nouvelle de l'armistice. + +Par la dispersion de ses forces, l'ennemi avait donné beau jeu au duc de +Reggio; mais celui-ci n'en sut pas profiter. Sa marche incertaine en se +portant en avant, ses directions variées, donnèrent au général Bulow le +moyen de réparer toutes ses fautes et de combattre à Lukau avec +avantage. + +Le mouvement général des troupes, nous ayant éloignés de notre +frontière, avait laissé l'Allemagne tout entière sans troupes. Le corps +de Woronzoff devant Magdebourg, et un autre corps stationné à Hambourg, +servaient d'appui à une foule de partisans qui opéraient sur nos +derrières. Ils se montraient partout et dans toutes les directions. +Divers convois furent enlevés, plusieurs détachements pris, et beaucoup +d'atrocités commises contre les usages de la guerre. Un partisan +prussien, nommé Lutzow, acquit, dans ces circonstances, une sorte de +célébrité. + +Une opération combinée entre les généraux Woronzoff et Czernikoff +faillit avoir pour résultat l'enlèvement de la garnison de Leipzig, où +beaucoup de blessés se trouvaient réunis; mais l'armistice en arrêta +l'exécution au dernier moment. + +Enfin divers combats eurent lieu dans les environs de Hambourg. Les îles +de l'Elbe et la ville de Hambourg elle-même tombèrent successivement au +pouvoir du général Vandamme, au moyen des secours que lui envoya le roi +de Danemark, qui resserra en cette circonstance ses liens d'alliance +avec l'Empereur. Dès ce moment, une division danoise, commandée par le +général Schomtenbourg, se trouva combinée avec les troupes françaises. + +Les différents corps de l'armée établis dans les divers cercles de +Löwenberg, de Goldsberg, Buntzlau, eurent ces territoires pour assurer +leurs besoins. Le sixième corps fut placé à Buntzlau. Chacun s'occupa +avec activité à refaire les troupes, à les réorganiser et à les +instruire. Des détachements amenant des recrues étaient en route de +France pour tous les régiments; mais, comme ils étaient entièrement +composés de nouveaux soldats sans aucune instruction, il fallait +consacrer tous ses efforts à les mettre en état de combattre. Ces soins +occupèrent tous les chefs de l'armée jusqu'au 10 août, moment auquel on +reprit les armes. Je vais rendre un compte succinct de ce qui se passa +jusqu'au renouvellement des hostilités. + +SITUATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE PENDANT L'ARMISTICE ET LA DEUXIÈME +CAMPAGNE DE 1813. + +La manière et la promptitude avec laquelle l'armée française avait +reparu sur la scène, l'espèce de résurrection dont elle venait de +présenter l'image, avaient étonné l'Europe. Les succès de Lutzen et de +Bautzen avaient montré ce que l'on pouvait attendre de ses efforts. Mais +ces succès, si glorieux et si éclatants qu'ils fussent, n'avaient donné +que de faibles résultats. Ils n'avaient pas diminué d'une manière +sensible les forces de l'ennemi. D'un autre côté, l'armée combinée était +loin d'être arrivée à la force que le mouvement imprimé en Prusse et en +Russie devait produire. Les recrues dont la levée avait été ordonnée en +Russie, au commencement de l'année précédente, étaient au moment de +rejoindre et de renforcer les corps. Le mouvement national de la Prusse +n'était pas encore régularisé; le roi avait ordonné une levée en masse +de ses peuples contre les Français quand ils franchiraient leur +territoire; il ordonnait la destruction des moissons et des fruits, +l'enlèvement des bestiaux, enfin une guerre à mort. Quand, en 1814, les +paysans français voulurent prendre les armes, on les menaça de les +traiter en criminels. On prétendit qu'ils agissaient contre le droit des +gens et les usages des peuples civilisés. C'est ainsi que les hommes +changent de doctrines et de principes, suivant leurs diverses +situations. + +Ces dispositions extrêmes, inspirées par le désespoir et la fureur, +restèrent, au surplus, sans exécution: mais un esprit public prononcé, +une énergie admirable, se montrèrent dans toutes les classes en Prusse. +Les sociétés secrètes, formées pour préparer la délivrance du pays, avec +l'assentiment et l'appui du gouvernement, produisirent l'effet qu'on +avait dû en attendre. Les idées de liberté, le désir d'institutions et +de garanties constitutionnelles, s'étaient mêlés aux idées +d'affranchissement et d'indépendance nationale. Tous ces désirs, toutes +ces espérances, avaient été encouragés par le roi, à titre de moyens +défensifs. Aussi tout bouillait en Prusse. Plus l'oppression de Napoléon +avait été forte et sa tyrannie odieuse, et plus la réaction avait de +violence. Les étudiants couraient aux armes. Cette jeunesse vive, +ardente et souvent redoutable, qui peuple les universités d'Allemagne, +rappelait, par son esprit, son ardeur et son but, la formation des +premiers bataillons des volontaires de France, qui furent tout de suite +si remarquables par leur conduite, et qui devinrent plus tard le noyau +de l'armée française et la pépinière d'où sortit le plus grand nombre de +ses chefs. Enfin l'énergie de la Prusse était encore accrue par le +sentiment de la position dans laquelle elle s'était placée +volontairement. Sa désertion de la cause française au milieu de la +guerre, cette défection du général York, avaient autorisé toute espèce +de vengeance de la part de Napoléon, qui n'était, d'ailleurs, que trop +disposé à s'y livrer. La force seule pouvait donc la préserver. Mais, +pour mettre en oeuvre de pareilles ressources, pour régulariser de +semblables moyens, le gouvernement avait à peine eu trois mois, et +encore le dernier de ces trois mois avait été employé tout entier à +combattre. La Prusse était donc loin de présenter en ce moment les +forces réelles dont elle pourrait bientôt disposer. L'armistice devait +lui donner le temps d'achever ses préparatifs. + +Les Russes, ses alliés, épuisés par la campagne précédente, par les +marches exécutées pendant l'hiver, ne comptaient dans leur armée que des +bataillons incomplets. Les recrues, formées et dressées, allaient +arriver et doubler chez eux le nombre des combattants. + +De son côté, Napoléon avait ordonné des levées immenses. Ces levées +s'exécutaient avec facilité; mais les produits n'en étaient pas encore +parvenus jusqu'à lui. Deux mois de plus, et son armée aurait une force +double, une cavalerie nombreuse, et tout ce qui pouvait lui donner les +chances de la victoire. Ainsi un repos momentané avait dû entrer dans +ses idées. Il profita avec activité de l'armistice. + +Enfin, pour achever le tableau de cette époque mémorable, je dirai que +l'Autriche, ayant vu, lors des désastres de 1812, le rôle qu'elle était +appelée à jouer, faisait ses préparatifs dans ce but. Les circonstances +étaient favorables. Elles lui fournissaient l'occasion de devenir +modératrice et même juge suprême des débats, en raison de sa force, en +raison de sa position géographique, et en raison même de l'esprit de +sagesse et de lenteur qui préside à ses conseils. + +On a déjà dit que, dès le 26 avril, le gouvernement autrichien avait +déclaré que les stipulations du traité du 14 mars 1812 n'étaient plus +applicables à la situation présente. C'était dévoiler toute sa +politique. Mais ses moyens militaires, pour l'appuyer, étaient +incomplets. Il fallait porter son armée à un effectif qui donnât à son +langage le poids convenable. On s'occupa donc avec activité en Autriche +de levées d'hommes, d'achats de chevaux et de toutes les dispositions +qui doivent donner la possibilité d'entrer en campagne. Pour cela, il +fallait du temps. Aussi l'Autriche fut-elle l'intermédiaire utile par +lequel passa la demande d'une prolongation de suspension d'armes que fit +Napoléon. Elle la favorisa, l'appuya, en offrant en même temps sa +médiation pour la paix. Ainsi, quand tout le monde parlait de la paix, +personne n'en voulait. Tout le monde était de mauvaise foi et dans la +conviction que jamais la paix ne pourrait réaliser des prétentions +opposées et inconciliables. + +La Prusse, ainsi que je l'ai déjà dit, voulait déployer les moyens que +le mouvement national mettait à sa disposition.--Les Russes recevaient +leurs recrues et leurs renforts; l'Autriche voulait donner à son armée +un effectif qui l'autorisât à parler en maître, et Napoléon atteindre +l'époque où il aurait fait arriver les levées extraordinaires que les +efforts si honorables du peuple français faisaient de bonne grâce et +avec empressement. C'était une halte, un repos profitable à chacun, et +dont l'objet était de se préparer à combattre et de se mettre à même de +le faire avec succès. Il n'y avait qu'une seule chance de paix: c'est +que Napoléon consentît à faire le sacrifice d'une partie de sa +puissance, spécialement en faveur de l'Autriche, afin de se la rendre +favorable. Du moment où elle eût été avec nous, sa prépondérance eût +décidé la question, et toute lutte cessait; mais, pour qu'elle fût avec +nous, il fallait adopter des sentiments autres que ceux qui animaient +Napoléon. Ainsi, malgré le langage pacifique tenu par tout le monde, +tout le monde voulait la guerre; car chacun voulait des résultats que la +victoire seule pouvait donner, et Napoléon, dont le caractère dès lors +était de s'abandonner aux illusions qui le flattaient, s'efforçait à se +persuader que jamais l'Autriche n'oserait prendre les armes contre lui, +et qu'ainsi il aurait seulement à combattre la Prusse et la Russie. +Cette manière d'envisager les événements futurs n'a plus cessé d'être +la sienne et l'a conduit à sa perte. + +C'est dans cet esprit et avec ces dispositions que les armées prirent +les positions réglées par l'armistice. + +Les espérances de l'Empereur pour l'augmentation de ses forces se +réalisèrent promptement. L'armée croissait à vue d'oeil. Les jeunes +soldats furent occupés dans les camps à tirer à la cible, exercice dont +on n'a jamais fait un emploi suffisant en France, et qui, constamment en +usage en Angleterre, donnait autrefois à l'infanterie anglaise un feu +supérieur à celui des autres troupes de l'Europe. Un grand nombre des +conscrits qui venaient de faire la campagne se trouvaient blessés à la +main gauche et avaient perdu un doigt. Cette blessure, cause de réforme, +les fit soupçonner de s'être mutilés pour être exemptés du service, et +l'Empereur ordonna les mesures les plus rigoureuses contre eux. +Quelques-uns pouvaient être coupables; mais j'acquis la certitude que +ces blessures, si nombreuses et si semblables, avaient pu être reçues +naturellement à cause du peu d'instruction des troupes. Je reconnus que, +lorsque les rangs sont trop ouverts, comme il arrive avec des soldats +peu instruits et chargés de gros sacs, le deuxième rang, en tirant, peut +facilement blesser les hommes du premier. Je fus heureux de constater un +fait servant de réparation à l'honneur français. + +J'allai m'établir, de ma personne, dans un château charmant appelé +Niederthomaswald, à deux lieues en avant de Buntzlau. + +Napoléon, voulant préparer un point d'appui sur le Bober, me demanda si +Buntzlau pouvait être fortifié et mis à l'abri d'un coup de main. Ayant +répondu d'une manière affirmative, je reçus l'ordre d'exécuter les +travaux nécessaires. Je parvins à faire de cette ville une forteresse +qui eût exigé un siége. Il y avait une première enceinte revêtue, une +seconde enceinte, liée aux maisons, qui pouvait servir de réduit, une +contre-escarpe et des fossés qui furent inondés en partie au moyen des +nouveaux travaux; mais cette place, mise en état en moins d'un mois, ne +fut pas occupée pendant la campagne suivante et ne servit à rien, ainsi +que je l'expliquerai plus tard. + +L'armistice avait été conclu par toutes les puissances dans le but +apparent d'arriver à la conclusion de la paix, sans la médiation de +l'Autriche. Le prince de Metternich se rendit à Dresde pour y voir +l'Empereur et juger de ses dispositions. Napoléon avait toujours eu pour +lui une bienveillance toute particulière et un attrait marqué. Cependant +leur discussion fut vive, de la part de l'Empereur au moins; car le +prince de Metternich, toujours maître de lui-même, parlait de tout sans +passion, et discutait les intérêts dont il était chargé avec le calme +qui convient à un homme d'État. Les emportements de Napoléon, joués, +comme il lui arrivait souvent, ne produisirent aucun effet. La grande +affaire était les pouvoirs à donner aux médiateurs. L'Empereur voulait +que l'Autriche fût seulement une intermédiaire; mais l'Autriche voulait +être arbitre et résolut à se déclarer contre celui qui refuserait de +reconnaître sa médiation. Cependant Napoléon accorda le principe et +convint de ce mode de négociation. L'Empereur reconnut clairement alors +la propension de l'Autriche à devenir son ennemie; mais il refusait +toujours à croire qu'elle s'y décidât. Il calcula avec le prince de +Metternich les forces qu'il allait avoir à combattre. Il commença par +les nier ou les réduire de beaucoup. Forcé ensuite de reconnaître tout +ce que ces forces avaient d'imposant, il lui dit avec humeur ces paroles +remarquables, qui n'étaient dignes ni de son esprit ni de son jugement: +«Eh bien! plus vous serez, et plus sûrement et plus facilement je vous +battrai.» + +Le prince de Metternich le quitta après une conversation de dix heures, +mais ayant perdu l'espérance d'obtenir une négociation suivie dont la +conclusion pût être la paix. Pendant ce temps, Napoléon s'abandonnait à +l'idée que l'Autriche resterait neutre; car ses dernières paroles furent +celles-ci, au moment même où le prince de Metternich passait la dernière +porte de son appartement: «Eh bien! vous ne me ferez pas la guerre.» + +Cependant le congrès de Prague fut ouvert comme il était convenu. Les +plénipotentiaires français, MM. de Vicence et de Narbonne, s'y rendirent +tard. Ensuite ils déclarèrent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs, ajoutant +qu'ils les recevraient incessamment. Le temps s'écoula dans cette vaine +attente. On arriva ainsi au 10 août, dernier jour de l'armistice. À +minuit, les alliés déclarèrent que, d'après les termes des conventions, +les hostilités recommenceraient le 16. + +Le 12, tout étant rompu, les pouvoirs arrivèrent; mais il était trop +tard. Celui qui a approché et bien connu Napoléon le reconnaîtra dans +cette manière d'agir. + +Napoléon s'était laissé aller tout à la fois à la fougue de son +caractère, à la passion qui le dominait et à une espèce de finasserie +toujours fort de son goût. Il aurait dû comprendre, tout d'abord, +qu'après la consommation énorme d'hommes qu'il avait faite et la +nécessité où il était de faire la guerre avec des soldats si jeunes il +ne pourrait pas la prolonger pendant longtemps, car alors son armée se +fondrait comme la neige au printemps. Napoléon, dans les derniers temps +de son règne, a toujours mieux aimé tout perdre que de rien céder. En +cela, son caractère a éprouvé une grande modification. Ce n'était plus +le jeune général d'Italie qui avait su renoncer à l'espérance de prendre +immédiatement Mantoue, qui s'était résigné à abandonner cent cinquante +pièces de siége dans la tranchée pour aller livrer une bataille, la +gagner et aller reprendre l'exécution de ses projets. + +Si, en 1813, Napoléon avait fait la paix (et il pouvait la faire avec +honneur après ses victoires de Lutzen et de Bautzen), en conservant de +grands avantages, il satisfaisait l'opinion publique en France. Il +récompensait le pays des efforts qu'il avait faits pour le soutenir. Il +laissait mûrir son armée, si je puis m'exprimer ainsi; et, après deux ou +trois ans, s'il avait voulu, il aurait recommencé la lutte avec des +moyens plus complets et plus imposants que jamais; mais sa passion +l'entraîna. Son esprit supérieur lui montra certainement alors les +avantages d'un système de temporisation; mais un feu intérieur le +brûlait, un instinct aveugle l'entraînait, quelquefois même contre +l'évidence. Cet instinct parlait plus haut que la raison, et +commandait. + +Il avait d'ailleurs un conseiller funeste qui flattait ses passions, +adoptait toutes ses illusions, et même les rendait encore plus +éblouissantes. Le duc de Bassano, esprit étroit et vain, flatteur par +essence, avait juré une adoration sans réserve à son maître. Il la +professait hautement et s'en glorifiait. Il étudiait ses désirs pour en +faire ses lois, et il mettait son esprit et son éloquence à plaider les +causes que Napoléon avait déjà jugées. C'était un moyen de lui plaire et +d'en être bien traité. Mais le prix de ses succès devait être la perte +de son idole. Il répétait, à cette époque, à Napoléon sans cesse ces +paroles: «L'Europe est attentive et impatiente de savoir si l'Empereur +sacrifiera Dantzig.» La prétention et l'espérance de conserver cette +ville, ainsi que les sentiments d'orgueil qui s'opposaient à toute +espèce de sacrifice, étaient caressés par ce langage. C'est là ce qui a +fait recommencer la guerre, et en définitive produit la chute de +Napoléon et la destruction de l'Empire. + +L'époque rapprochée des hostilités décida l'Empereur à faire célébrer sa +fête, par l'armée, plus tôt qu'à l'ordinaire. Le 15 août y était +consacré ordinairement. Elle fut fixée cette année au 10 août, pour la +dernière fois. + +Napoléon avait déployé une telle activité, les ordres et les mesures +prises pour la réorganisation de son armée avaient été si bien combinés, +les autorités en France avaient mis tant de zèle à les exécuter, et le +pays avait montré tant de bonne volonté, que ses forces étaient devenues +extrêmement considérables. + +L'armée se composait de douze corps d'armée organisés en quarante et une +divisions, toutes au complet, sans compter la garde impériale, la +vieille garde, formant en tout quatre divisions. La cavalerie, qui nous +manquait complétement à Lutzen, était portée maintenant à soixante-dix +mille chevaux. Enfin ce n'est pas trop de porter à quatre cent cinquante +mille hommes les forces totales réunies en Allemagne, et dont Napoléon +pouvait disposer. + +Voici quels étaient les divers corps de l'armée, et les noms de ceux qui +les commandaient: + + Premier corps, Vandamme, trois divisions; + Deuxième, duc de Bellune, quatre divisions; + Troisième, prince de la Moskowa, quatre divisions; + Quatrième, général Bertrand, trois divisions; + Cinquième, général Lauriston, trois divisions; + Sixième, duc de Raguse, trois divisions; + Septième, général Régnier, quatre divisions; + Huitième, prince Poniatowski, deux divisions; + Onzième, duc de Tarente, trois divisions; + Douzième, duc de Reggio, trois divisions; + Treizième, prince d'Eckmühl, trois divisions; + Quatorzième, maréchal Saint-Cyr, trois divisions. + En Franconie, le duc de Castiglione avec trois divisions. + +Les troupes à cheval étaient organisées ainsi: Chaque corps d'armée +avait une brigade de cavalerie légère. La réserve, composée de dix-sept +divisions, était formée en cinq corps, dont chacun avait trois ou quatre +divisions, et qui étaient commandés, savoir: + + Le premier corps, par Latour-Maubourg, quatre divisions; + Deuxième, Sébastiani, trois divisions; + Troisième, duc de Padoue, quatre divisions; + Quatrième, comte de Valmy, trois divisions; + Cinquième, le général Millaud, trois divisions. + +Enfin on doit ajouter à la masse de ces forces les garnisons des places +de Pologne et de Prusse, qui tenaient en échec plus de cent mille hommes +à l'ennemi. + +Si les soldats, qui composaient cette armée eussent été plus âgés et +plus instruits, jamais on n'aurait rien vu de plus formidable. + +Napoléon avait préparé ses mouvements par divers travaux exécutés sur +l'Elbe. Si l'enceinte de Dresde, détruite en 1809 par ses ordres, eût +existé alors, elle lui aurait servi puissamment au début des opérations. +On dut y suppléer par des travaux de campagne. Ces travaux, faits à la +hâte, occupaient un trop vaste espace pour leur nombre. Jamais ils ne +purent acquérir une force suffisante pour mettre Dresde en sûreté, sans +une armée pour les occuper. Or, dans le plan de campagne qu'adopta +Napoléon, il aurait fallu que la ville de Dresde, pivot de ses +opérations, fût à l'abri d'un coup de main, et susceptible d'être +abandonnée momentanément à elle-même. + +Au nombre des points que Napoléon fit fortifier, je parlerai de +Lilienstein, où un camp retranché pour quelques milliers d'hommes fut +construit. Deux ponts sur l'Elbe furent établis sous Königstein. Ils +donnaient la possibilité de se mouvoir, par une ligne très-courte, de la +Silésie et la Lusace, sur les débouchés de la Bohême. Par leur moyen, +Napoléon comptait se porter rapidement sur Dresde et sur les derrières +de l'ennemi, pendant qu'il serait contenu par cette place. + +Au moment où l'armistice fut rompu, Napoléon m'écrivit deux très-longues +lettres pour m'en prévenir, me faire connaître le plan de campagne qu'il +projetait, et me demander mon avis. Ce plan était à peu près celui qu'il +a suivi. Je lui répondis en le discutant, en blâmant, de toutes mes +forces, son système, et voici quels étaient mes motifs[3]. + +[Note 3: Voir pièces justificatives.] + +Napoléon, au lieu de concentrer ses forces, se décidait à les diviser en +trois parties, formant trois armées indépendantes: une en Silésie, une à +Dresde, une dans la direction de Berlin. + +Personne, dans l'armée, n'avait l'autorité nécessaire pour commander +plusieurs corps d'armée à la tête desquels étaient des maréchaux. +Napoléon seul pouvait se servir de semblables éléments. + +Je pensais, au contraire, que Napoléon avait deux partis entre lesquels +il pouvait choisir: + +1° Placer les troupes en arrière de la Sprée, à cheval sur l'Elbe, +ayant Dresde pour point d'appui central, à une forte marche de cette +ville, et écraser le premier ennemi qui serait à sa portée. Une fois le +premier succès obtenu, les autres seraient faciles. En plaçant ses +troupes aussi rapprochées les unes des autres, Napoléon se trouvait pour +ainsi dire partout à la fois et pouvait facilement, presque sous ses +yeux, combiner leurs mouvements; + +2° Se décider à une offensive en Bohême immédiatement. Les troupes +placées sur le Bober et celles en avant de Torgau auraient couvert son +mouvement en partant de Dresde et débouchant par Peterswald. Ces troupes +se seraient rapprochées de lui en se tenant sur la défensive, et ensuite +auraient fini par le rejoindre, celles du Bober en entrant en Bohême par +Zittau; et les autres, après avoir laissé trente mille hommes pour la +défense de l'Elbe, auraient probablement pu suivre cette offensive. +Alors, continuant son mouvement, il aurait traversé la Bohême, porté la +guerre en Moravie et marché sur Vienne. Il couvrait ainsi la +confédération du Rhin et s'assurait de sa fidélité. Il ralliait l'armée +bavaroise, prenait sa ligne d'opération sur Strasbourg, et, plus tard, +il faisait sa jonction à Vienne avec l'armée d'Italie, dont le point de +départ était les bords de la Save, et se trouvait ainsi très-rapproché. + +Au lieu de cela, l'Empereur organisa la masse de ses troupes en trois +armées véritables. La passion le portait à agir le plus promptement sur +la Prusse. Il voulait que les premiers coups de canon fussent tirés sur +Berlin, et qu'une vengeance éclatante et terrible suivît immédiatement +le renouvellement des hostilités. Alors il fallait une armée qui marchât +sur Berlin, et une autre en Silésie pour couvrir la première. Il fallait +enfin une troisième armée en avant de Dresde, pour empêcher la grande +armée ennemie de déboucher de la Bohême. Par ce système, l'offensive +était donnée aux corps qui, dans mon opinion, auraient dû rester sur la +défensive, et la défensive était réservée à ceux dont le rôle aurait du +être offensif. La question me paraissait ainsi renversée. Après avoir +combattu ce projet par tous les raisonnements les plus propres pour +ramener l'Empereur à mon opinion, je terminais par cette phrase: + +«Par la division de ses forces, par la création de trois armées +distinctes et séparées par de grandes distances, Votre Majesté renonce +encore aux avantages que sa présence sur le champ de bataille lui +assure, et je crains bien que, le jour où elle aura remporté une +victoire et cru gagner une bataille décisive, elle n'apprenne qu'elle en +a perdu deux.» + +Je fus malheureusement prophète. Ce fut précisément ce qui arriva. +Pendant la victoire de Dresde, nous étions battus à la fois en Silésie, +sur la Katzbach, et en Prusse, devant Berlin, à Grossbeeren. + +Nonobstant mes observations et mon opinion contraire, dont Napoléon +avait provoqué la manifestation, il adopta définitivement le plan qu'il +avait conçu, et qui rendit ses mouvements incertains et confus pendant +cette partie de la campagne. Je vais entrer en matière et commencer le +récit des opérations. + +Les forces de l'ennemi consistaient d'abord en cent trente mille +Autrichiens, divisés en quatre corps, une réserve et une avant-garde. +Cette armée était composée de neuf divisions d'infanterie et de trois +divisions légères, formées de deux et trois bataillons de chasseurs et +de douze à dix-huit escadrons, de trois divisions de cavalerie de douze +à vingt-quatre escadrons, faisant un total de cent douze bataillons, +cent vingt-quatre escadrons, auxquels il faut ajouter deux cent +soixante-treize pièces d'artillerie. + +L'armée russe et prussienne en Bohême, combinée à l'armée autrichienne +sous les ordres du général Barclay de Tolly, se composait de cent +trente-cinq bataillons, trois cent soixante-huit pièces de canon, cent +quarante-sept escadrons, de quinze régiments de Cosaques organisés, de +huit divisions d'infanterie en trois corps d'armée, et d'un corps de +deux divisions de cavalerie, qui, jointes aux divisions des gardes et +grenadiers russes et prussiens, et aux cinq divisions de cavalerie de +réserve, s'élevaient à cent mille hommes au moins, ce qui formait un +total de deux cent trente mille hommes, dont quarante-cinq mille à +cheval, et six cent trente-huit pièces d'artillerie. + +L'armée de Silésie combinée, c'est-à-dire russe et prussienne, était +composée de cent trente-sept bataillons, trois cent cinquante-six pièces +d'artillerie, cent quatre escadrons organisés en sept corps de quinze +divisions d'infanterie, et huit divisions de cavalerie sous les ordres +de Blücher, ayant sous lui les généraux Saken, Langeron, York, +Saint-Priest, etc., etc. Elle avait un effectif qui dépassait cent vingt +mille hommes, dont vingt mille à cheval. + +L'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, était composée +de cent quatre-vingt-six bataillons, de cent quatre-vingt-quatorze +escadrons et de trois cent quatre-vingt-sept pièces d'artillerie. Elle +était organisée en cinq corps, formant douze divisions d'infanterie et +sept divisions de cavalerie. On y avait ajouté treize régiments de +Cosaques, commandés par le général Vinzigorod. Cette armée était sous +les ordres des généraux Bulow, Tanentzien, maréchal Steding, général +Woronzoff. Elle présentait une force de cent cinquante-cinq mille +hommes, dont trente-cinq mille à cheval. + +Il existait, en outre, dans le bas Elbe, des troupes légères ou de +nouvelles levées, de différents pays, mêlées sous les ordres des +généraux Valmoden, Végezac, Dornberg. Ces troupes présentaient un total +de quarante mille hommes, dont huit mille à cheval. + +Ce n'était pas tout. On avait formé en Pologne deux armées de réserve +russes. La première, composée de soixante mille hommes, aux ordres du +général Bemzsen, arriva à Toeplitz le 28 septembre. La seconde, aux +ordres du général Tabanoff-Taslowsky, forte de cinquante mille hommes, +occupa le grand-duché de Varsovie. Devant Dantzig, il y avait +trente-cinq mille hommes; devant Zamosch, quatorze mille; devant Glogau, +vingt-neuf mille quatre cent soixante-dix; devant Custrin, huit mille +quatre cent cinquante; devant Stettin, quatorze mille; total, cent deux +mille deux cents. + +Enfin, indépendamment de l'armée d'Italie, l'Autriche avait deux armées +de réserve, qui, successivement, vinrent se joindre à la masse des +forces combinées, savoir: sur la frontière de Bavière, dix-huit +bataillons et trente-six escadrons, faisant vingt-quatre mille sept cent +cinquante hommes; à Vienne et à Presbourg, quarante-huit bataillons et +soixante-douze escadrons, faisant soixante-cinq mille hommes; total, +quatre-vingt-neuf mille sept cent cinquante. + +Ainsi l'ensemble des forces qui nous étaient opposées s'élevait à près +de neuf cent mille hommes, dont plus de cent cinquante mille à cheval. + +J'ai indiqué la manière dont elles étaient réparties. Mais je ferai +remarquer ici la profondeur du calcul qui fit mélanger toutes les +troupes des différentes nations, seul moyen de donner de la consistance +à la coalition, de mettre obstacle à des combinaisons politiques +particulières, et de substituer à des jalousies de nation, si naturelles +et si habituelles en pareil cas, une rivalité de soldat sur le champ de +bataille qui devenait une garantie de succès. + +Voici quelle était la formation de l'armée française: + +En Silésie, les troisième, cinquième, sixième et onzième corps, dont la +force, avec la cavalerie, s'élevait à cent vingt mille hommes. Ils +étaient, au début de la campagne, et accidentellement, sous les ordres +du maréchal prince de la Moskowa, le plus ancien des trois maréchaux +réunis sur cette frontière.--Les quatrième, septième et douzième corps, +et le troisième de cavalerie furent rassemblés à Dahme, sous les ordres +du duc de Reggio, en Lusace.--Les premier, deuxième et huitième corps, +avec les premier et quatrième de cavalerie, furent concentrés dans les +environs de Zittau.--Le quatorzième corps occupait le camp de Pirna, et +couvrait Dresde, où était Napoléon avec sa garde. + +L'Empereur arriva le 18 à Görlitz. Le 19, il se rendit à Zittau et +s'avança jusqu'à Gabel. Il fut tenté d'entrer en Bohême par la route qui +mène à Gitschin. Son objet était de mettre obstacle à la réunion des +diverses armées sur Prague; mais, apprenant que déjà elle était opérée, +il vit Dresde menacé et comprit la nécessite de se tenir à portée de +secourir cette place. Laissant les premier et deuxième corps à Rumburg +et Zittau, il se rendit à l'armée de Silésie, avec sa garde et le +premier corps de cavalerie, en se dirigeant sur Lövenberg, où il arriva +le 21. + +Blücher avait commencé son mouvement offensif avant l'expiration de +l'armistice, et les corps d'armée française, qu'il avait en face, +s'étaient aussitôt mis en marche pour se réunir sur le Bober. Le 16, le +corps de Langeron avait déjà dépassé Goldsberg. Un bataillon de la +division Charpentier, placé en avant de Lövenberg, faillit être enlevé, +et se fit jour à travers l'ennemi. Le 18, le cinquième corps se réunit à +Lövenberg avec le onzième corps. L'ennemi, ayant passé le Bober, porta +une avant garde à Lahore. Le duc de Tarente l'attaqua et lui fit +repasser la rivière. + +Blücher était ce jour-là, avec le corps de Saken, à Liegnitz. Le +premier, s'étant porté sur Lövenberg, força le cinquième corps à évacuer +les positions qu'il occupait. Appelé par le bruit du canon, je me hâtai +de marcher à son secours; mais, quand je fus à portée de le soutenir, le +combat avait cessé. L'ennemi, voulant passer le Bober à Zobten, fut +repoussé par la division Rochambeau. Le prince de la Moskowa, craignant +de voir le gros des forces ennemies entre le troisième corps et les +onzième et cinquième, qui étaient à Lövenberg, jugea à propos de s'en +rapprocher. + +De Buntzlau, je reçus l'ordre de m'avancer, avec le sixième corps, +jusqu'à Kresbau, pour observer Saken et retarder sa marche. Blücher, +informé du mouvement du prince de la Moskowa, vint à sa rencontre, ne +laissant qu'une division pour masquer Lövenberg. Le troisième, étant +ainsi prévenu, s'arrêta à Graditz. Il combattit tout à la fois contre +York et contre Saken, et se replia sur le sixième corps. Ces deux corps +repassèrent le Bober et se placèrent en deçà de Buntzlau. + +J'avais été chargé auparavant par Napoléon de chercher sur l'une des +rives du Bober une bonne position, où une armée nombreuse pût livrer et +recevoir une bataille avec avantage. Je n'avais rien trouvé sur la rive +droite qui me satisfît complétement. Cependant nous aurions pu occuper +avec les troisième et sixième corps la position à Karlsdorf, assez forte +pour que l'ennemi n'osât pas nous attaquer immédiatement, et pendant la +journée nous aurions eu des nouvelles des cinquième et onzième corps. +Le maréchal Ney en décida autrement. La rive gauche offrait à la vérité +une position meilleure, et nous allâmes l'occuper. Mais Buntzlau, qui +avait été l'objet de forts grands travaux et qui renfermait des +approvisionnements en vivres, n'étant pas encore armé, ne fut pas +occupé. On aurait pu y laisser quelques troupes sans danger et on +l'aurait occupé tant que nous serions restés en communication avec cette +ville. C'était une belle position d'arrière-garde pour une partie du +troisième corps, et une bonne tête de pont pour reprendre l'offensive. +Le maréchal Ney ne voulut pas comprendre ces avantages et ne put pas +concevoir le rôle dont ce poste était susceptible, et, quand on n'était +pas encore au moment de le quitter, il donna l'ordre d'en faire sauter +les fortifications. + +Après avoir repassé le Bober, les officiers, envoyés par la rive gauche +aux renseignements sur le général Lauriston, firent le rapport que les +cinquième et onzième corps étaient réunis et en communication avec nous. +Ainsi les quatre corps étaient en mesure d'agir ensemble; mais ces +officiers m'apprirent en même temps l'intention de ces deux corps de +continuer leur mouvement rétrograde le lendemain et de repasser la +Queiss. Aucun raisonnement ne pouvait justifier ce mouvement. Nous +étions cependant forcés de l'imiter. Nous nous préparâmes donc à +l'exécuter pour notre compte, et je me hâtai d'en prévenir l'Empereur +en lui faisant remarquer toutes les aberrations constatant déjà +l'impossibilité d'opérer sans lui, et la nécessité de sa présence pour +mettre chacun à sa place. + +L'Empereur arriva en toute hâte, amenant avec lui sa garde. Arrivé le +21, au matin, il donna au moment même l'ordre de reprendre l'offensive. +Je partis de ma position d'Ottendorf; je passai le Bober à Bakwitz et je +pris position sur les hauteurs de Holzstein. Il y eut, en cette +circonstance, un léger engagement avec l'ennemi, où le 32e léger et le +chef du 16e, Svalabrino, se distinguèrent. Je restai, ce jour-là, en +position. Pendant ce temps, Napoléon avait marché en avant avec les +troisième et onzième corps. Il poursuivit l'ennemi qui s'était retiré +devant lui en toute hâte et sans s'engager. Le 23, je reçus l'ordre de +repasser le Bober, de placer mes troupes en échelons sur Naumbourg et +Lauban et de me disposer à marcher rapidement sur Dresde si j'en +recevais l'ordre. Le 24, cet ordre m'étant parvenu, il fut exécuté sans +retard. J'arrivai le 27, au matin, à Dresde, et j'allai prendre +position, ma gauche au quatorzième corps, ma droite à la jeune garde, en +avant de Grossgarten. + +Pendant les mouvements opérés en Silésie, la grande armée ennemie avait +pris l'offensive et marché sur Dresde. Son mouvement, commencé le 20 +août, s'était opéré sur quatre colonnes. Celle de droite, commandée par +Wittgenstein, avait débouché par la route de Lovositz à Pirna. Elle +laissa un corps de troupes suffisant pour observer, garder et couvrir le +débouché. La deuxième colonne, composée de Prussiens, commandée par le +général de Kleist, se porta à Glasshüth, en se liant avec la première. +La troisième colonne, sous les ordres du général Colloredo, composée +d'Autrichiens, arriva par Altenbourg et Dippoldiswald. La quatrième +colonne, composée également d'Autrichiens, et sous les ordres du +maréchal de Chasteler, marcha par Frauenstein sur Bubenan. + +Le 24, une division du quatorzième corps, que le maréchal Saint-Cyr +avait placée sur les hauteurs de Berggus-Hübel pour couvrir le camp de +Pirna, fut attaqué par le corps de Wittgenstein. Elle se replia en +combattant jusqu'à Pirna et, de là, elle fit l'arrière-garde du +quatorzième, qui se retira sur Dresde et occupa les retranchements +construits pour couvrir cette ville. + +Le 25, vers les quatre heures de l'après-midi, l'armée ennemie se +rapprocha de Dresde dans l'ordre suivant: La colonne de droite prit +position en arrière du grand jardin qu'elle fit occuper par les +tirailleurs; la deuxième prit position derrière Strehla; la troisième se +plaça en avant de Koritz et Recknitz; la quatrième colonne avait à sa +gauche Plauen. Une cinquième colonne, commandée par le général Klénau, +était en marche et venait de Presbourg. Le corps de Klénau et les +réserves n'étaient pas encore arrivés. Le quartier général s'établit au +village de Nötnitz. Le quatorzième corps occupait les faubourgs et les +retranchements qui les couvraient. Ceux-ci se composaient de huit +flèches assez petites et de quelques édifices crénelés. On avait ainsi +cherché à tirer le meilleur parti des localités. + +Une attaque immédiate était la seule chose opportune, car on ne pouvait +douter que l'empereur Napoléon n'arrivât, en toute hâte, avec des +renforts. Accabler, anéantir le quatorzième corps (qui, fort à peine de +vingt mille hommes, avait devant lui plus de deux cent mille +combattants), était la seule chose raisonnable. Le prince de +Schwarzenberg hésita; il ajourna l'action jusqu'au lendemain pour +attendre l'arrivée du corps de Klénau et de quelques réserves. Il ne vit +pas que, dans la disproportion des forces qui étaient en présence, un +seul nouveau corps de l'armée française arrivant à Dresde donnerait plus +de chances à la résistance que soixante mille hommes de renfort n'en +auraient donné à l'attaque. + +Le 26, au matin, le prince de Schwarzenberg se décida à attaquer, sans +attendre davantage l'arrivée de Klénau. Pendant l'action, Napoléon +était arrivé à Dresde avec sa garde, et le deuxième corps, qui, des +environs de Zittau, y avait été dirigé, le suivait de près. Le premier +corps, qui avait été envoyé sur Königstein, avait passé l'Elbe et chassé +le corps ennemi, formé d'un détachement de gardes russes et du deuxième +corps, commandé par le duc de Wurtemberg, qui bloquait cette forteresse. + +Le huitième corps était resté sur la frontière de Bohême pour couvrir la +communication avec l'armée de Silésie. L'intention de l'Empereur avait +été d'abord de faire son mouvement par Königstein, sans venir à Dresde, +avec le premier, le deuxième, le sixième corps et sa garde. S'il eût +passé l'Elbe sur ce point, pris l'ennemi à revers, il est difficile de +calculer les immenses résultats qu'il aurait obtenus; mais les dangers +imminents de Dresde, les conséquences graves qui seraient résultées de +l'entrée de l'ennemi dans cette ville, déterminèrent Napoléon à venir à +son secours d'une manière directe. En conséquence, toutes les forces +qu'il menait avec lui, le premier corps excepté, furent dirigées sur ce +point, et tout à coup Dresde fut sous la protection d'une puissante +armée. + +L'attaque avait réussi en partie. La redoute de la porte de +Dippoldiswald était enlevée; celle de la route de Freyberg avait eu son +feu détruit. L'ennemi occupait le grand jardin. Toutes ses forces se +trouvaient concentrées devant les faubourgs; enfin tout annonçait son +entrée prochaine dans Dresde quand Napoléon reprit l'offensive. Il pensa +que des attaques simultanées, sur les flancs des alliés, les +surprendraient et changeraient en défense une offensive qu'il était +difficile d'arrêter. + +En conséquence, il donna l'ordre au maréchal Ney, qui l'avait +accompagné, et au duc de Trévise, de déboucher, chacun avec deux +divisions de la jeune garde, en amont et en aval, la première colonne +par la porte de Pirna, la deuxième par la porte de Plauen, et +d'envelopper les ailes de l'armée ennemie. Le succès fut complet. +L'ennemi, rejeté en arrière, occupa à la nuit une position moins +rapprochée que celle qu'il avait prise avant le commencement de +l'action. Cette attaque, appuyée par un centre fortifié, l'ensemble des +faubourgs étant fortement occupé, ne présentait aucune difficulté. Le +lendemain, le prince de Schwarzenberg renouvela ses attaques, mais sans +succès. Le deuxième corps de l'armée française était en ligne et placé à +droite. Il opéra un mouvement sur la gauche de l'ennemi, auquel le +premier corps de cavalerie concourut puissamment. + +L'ennemi s'était étendu au delà de la vallée de Plauen, mais il n'était +pas parvenu à appuyer son aile gauche à l'Elbe. Cette aile gauche, +séparée du centre par la vallée dont les montagnes sont fort escarpées, +était isolée et fort en l'air. Le sixième corps avait pris sa place de +bataille au centre, et le premier corps avait chassé les troupes qui +bloquaient Königstein, menaçant les communications de l'ennemi. Ce qui +eût été facile à l'ennemi en arrivant était devenu chanceux et même d'un +danger imminent au moment où il attaqua la ville. + +Le deuxième corps se porta, dans la matinée, sur la gauche de l'armée +alliée et l'attaqua de front, tandis que la cavalerie, que le roi de +Naples commandait en personne, l'enveloppa. La cavalerie autrichienne, +culbutée, ayant abandonné la division Metzko, celle-ci fut chargée par +nos cuirassiers. Sa résistance opiniâtre paraissait invincible, et l'on +vit, en cette circonstance, quelle puissance la lance exerce dans les +combats de cavalerie contre l'infanterie. Le temps était horrible; des +pluies abondantes empêchaient les fusils de faire feu: à peine un fusil +sur cinquante partait. Tout était donc au désavantage de l'infanterie. +Eh bien! les charges de cuirassiers demeurèrent sans succès. On ne put +entamer les carrés autrichiens qu'en faisant précéder la charge de +cuirassiers par celle d'un détachement de lanciers. Ceux-ci ouvraient +une brèche, que les cuirassiers étaient ensuite chargés d'agrandir. Une +brigade de la division Maurice Liechtenstein, envoyée au secours de +cette division Metzko, pour la recueillir, partagea le sort de cette +dernière. Les régiments de Lusignan et de l'archiduc Régnier furent à +peu près détruits. Douze à quinze mille hommes restèrent en notre +pouvoir. + +Pendant ces mouvements à la droite, Napoléon occupait le centre de +l'ennemi par une forte canonnade. Une salve d'une batterie de la garde, +dirigée par son ordre contre un groupe qu'il avait remarqué près du +village de Bäcknitz, emporta les jambes du général Moreau. Ce général +avait contribué à la puissance de Napoléon en se réunissant à lui au 18 +brumaire et en servant ses intérêts. La flatterie l'avait rendu son +rival de gloire, malgré son immense infériorité. Les petites passions de +son entourage et la faiblesse de son caractère en avaient fait un +ennemi. Sa fin tragique et prématurée n'inspira aucun intérêt dans +l'armée française. + +La gauche avait repoussé l'ennemi, et les quatre divisions de la jeune +garde, qui s'y trouvaient réunies, forcèrent Wittgenstein à se retirer +jusqu'à Bleswitz, sur le corps de Kleist, déjà aux prises avec le +quatorzième corps. Le prince de Schwarzenberg, jugeant l'ensemble de ses +revers suffisants pour lui ôter tout espoir fondé de victoire, prit la +résolution de se retirer. Mais aucune disposition apparente ne +l'annonçait, et, comme l'arrivée d'une portion du corps de Klénau avait +augmenté le nombre de ses troupes, toutes les probabilités, à nos yeux, +semblaient être pour une nouvelle bataille le lendemain. La nuit nous +laissa dans cette espérance. L'intention de Napoléon était d'attaquer +l'ennemi à la pointe du jour, à son centre, et je devais être chargé de +cette opération. Je passai la nuit à faire les dispositions en +conséquence. + +Le centre de l'ennemi était appuyé aux villages de Bäcknitz et +Schernitz. La hauteur sur laquelle ils sont placés, au milieu de +l'amphithéâtre en face de Dresde, et dont nos avant-postes occupaient +les derniers mamelons, commande la plaine qu'il faut traverser. Porter +de l'artillerie en plein jour sur ces mamelons eût été chose impossible. +Aussi, ayant placé pendant la nuit, dans la position qu'occupaient mes +avant-postes, assez de troupes pour nous établir solidement, j'y fis +conduire toute mon artillerie pour écraser de son feu les deux villages +que j'ai nommés. Sans cet appui, ils auraient été difficilement +emportés. Je présidais moi-même à ces préparatifs. J'observais ce qui se +passait chez l'ennemi. Un bruit sourd me fit croire qu'il se mettait en +retraite. Les feux, qui s'éteignaient successivement, me confirmèrent +dans cette pensée. J'envoyai quelques troupes pour s'en assurer, et l'on +trouva la position évacuée. + +Je fis prévenir l'Empereur en toute hâte à Dresde, et il arriva à mon +camp à la petite pointe du jour. Les dernières troupes de +l'arrière-garde ennemie étaient déjà à une assez grande distance. +L'Empereur m'ordonna de me mettre immédiatement à leur poursuite dans la +direction de Dippoldiswald, et me donna la division de cavalerie du +général Ornano. Saint-Cyr fut chargé de le suivre dans la direction de +Maxen et Glasshüth. Le général Vandamme, avec le premier corps, et +devant être soutenu par la garde, fut dirigé du point où il se trouvait +sur la grande route de Peterswald. Le deuxième corps et la cavalerie du +roi de Naples marchèrent sur Freyberg. + +Pendant les deux jours où on avait combattu devant Dresde, le général +Vandamme, avec le premier corps, augmenté de la quarante-deuxième +division du quatorzième corps et d'une brigade du deuxième, avait chassé +devant lui le faible corps du duc de Wurtemberg. Celui-ci, s'étant +replié sur la droite de l'armée, avait pris position devant Pirna, dont +Vandamme s'était emparé. La difficulté des communications empêcha le +général français d'agir avec ensemble et rapidité. Un fort détachement +de la garde russe, ayant été envoyé au duc de Wurtemberg, avec une force +de dix-huit mille hommes commandés par le général Osterman, fut chargé +de le contenir. C'est dans ces positions respectives que la retraite de +l'armée alliée, résolue le 27 au soir, commença à s'exécuter. + +L'ennemi se retirait par diverses directions. Voici les dispositions +premières et les modifications que les circonstances y apportèrent. + +Le corps de Barclay, formant la droite de l'armée, reçut ordre de se +retirer par la grande route de Dahme, Waldgies, Hübel et Peterswald, et +de couvrir ce débouché principal pour entrer en Bohême. + +La grande armée, c'est-à-dire la masse des Autrichiens, prit la +direction de Dippoldiswald, Falkenheim, Altenbourg et Unterzinnwald. + +Le corps de Kleist reçut l'ordre de se retirer par Glasshüth et +d'établir sa liaison entre les deux principaux corps de l'armée, tandis +que la gauche et les réserves prendraient le chemin de Freyberg, par +lequel une partie de ses troupes étaient arrivées. + +La route de Dippoldiswald par Altenbourg présente les plus grandes +difficultés. C'est un défilé continuel entre des montagnes et des bois. +La masse des troupes destinées à se retirer par cette communication +devait éprouver un grand encombrement et de grandes difficultés. Mais +elles furent tout à coup beaucoup augmentées et d'une manière tout à +fait imprévue. + +Le général Barclay, supposant le général Vandamme au moment d'agir sur +la route de Dippoldiswald, et ne voulant pas faire une marche de flanc +aussi près d'un ennemi tout formé, chargea le général Osterman de +remplir la mission qui lui était donnée, et lui, avec la majeure partie +de ses troupes, imagina de changer de direction et de se jeter sur la +route d'Altenbourg, afin de se réunir à la masse des forces de l'armée. + +Il résulta de cette désobéissance, d'abord une horrible confusion sur la +route d'Altenbourg, un prodigieux encombrement, et ensuite la route +principale ne se trouva pas gardée par une force suffisante. Ainsi +Vandamme, soutenu par la garde, n'eut plus devant lui que dix-huit mille +hommes environ, obligés de défiler, pour ainsi dire, à sa vue, pour +reprendre leur ligne de retraite, fort compromise. Les troupes +entreprirent cette tâche difficile, et elles y parvinrent après avoir +éprouvé d'assez grandes pertes. Une partie de la colonne, ayant été +coupée sur la gauche, fut obligée de faire sa retraite isolément et à +travers les bois. + +Je rencontrai d'abord l'ennemi au village de Possendorf. Son +arrière-garde fut culbutée. Nous lui prîmes deux mille cinq cents +hommes, douze pièces de canon, cent cinquante voitures d'artillerie ou +de bagages. Lorsque nous fûmes arrivés sur les hauteurs de +Windiskarsdorf, presque toute l'armée ennemie nous apparut en mouvement +dans diverses directions. De grosses colonnes, venant de Maxen, +longeaient le pied des montagnes pour se porter par Frauendorf sur la +route d'Altenbourg. Le quatorzième corps suivait et marchait sur +Glasshüth, mais il était encore fort en arrière. Je vis aussi des masses +considérables qui s'étaient retirées par Tharand et marchaient dans la +direction de Frauenstein. Enfin j'avais en position devant moi, au +débouché de Dippoldiswald, une ligne fort étendue, soutenue par une +nombreuse artillerie, protégeant la position qu'elle avait prise et la +marche de tous ces corps séparés, qui avaient peine à gagner le défilé +sur lequel j'étais au moment d'arriver. L'ensemble de la position et la +force des troupes que j'avais à combattre m'obligeaient à réunir mes +moyens avant de rien engager. + +Une fois en mesure d'agir, je marchai. La deuxième division, commandée +par le général Lagrange, déboucha par la grande route qui conduit à +Dippoldiswald en tournant la position de l'ennemi. Je plaçai ma +cavalerie en arrière de la division du général Lagrange, prête à +déboucher aussitôt que le passage serait ouvert. Enfin je laissai ma +troisième division à Windiskarsdorf, pour me mettre à l'abri de toute +entreprise de l'ennemi venant par ma gauche, et aussi à portée de +soutenir le général Lagrange s'il en était besoin. + +Une affaire assez vive s'engagea en même temps sur les deux débouchés. +Les premières troupes du sixième corps culbutèrent les troupes ennemies +qui leur étaient opposées. Des corps plus nombreux les arrêtèrent, mais +de nouveaux efforts complétèrent le succès. L'ennemi avait, en arrière +des défilés franchis, une nombreuse artillerie et des troupes toutes +formées. Cet état de choses lui donnait sur nous un grand avantage; mais +la valeur des troupes triompha promptement de ce nouvel obstacle. +Partout Russes et Autrichiens furent culbutés. Nous restâmes maîtres des +débouchés et du champ de bataille. Le général Compans fut occuper +Dippoldiswald, et le général Lagrange s'était emparé de vive force des +villages de Kessenig et de Benholtheim. La cavalerie du général Ornano +avança le plus promptement possible, mais la nuit était presque arrivée; +l'ennemi avait couvert de cavalerie toute la plaine, et il ne fut plus +possible d'entreprendre rien de sérieux. En conséquence, mes troupes +prirent position. + +Le lendemain, 29, je mis en position mon corps d'armée dans la +direction qu'avait suivie l'ennemi, et je pris le chemin d'Altenbourg. +Mon avant-garde arrivée au village d'Ober-Frauendorf, j'appris que +l'ennemi occupait le bois situé à très-peu de distance, et qu'une forte +arrière-garde était au delà du village de Falkenheim. Une brigade +entière, placée en tirailleurs, fut chargée de chasser l'ennemi du bois, +de le fouiller dans toutes ses parties, afin de prévenir toute espèce de +surprise. Avec un matériel aussi considérable, dans un pays aussi +difficile, il y a les plus grands périls à marcher sans une extrême +précaution. Un corps d'armée peut être détruit s'il avance avec trop de +confiance et sans être suffisamment éclairé. Le bois étant évacué par +l'ennemi, je trouvai au débouché un corps de quinze mille hommes +environ, formé en avant du village de Falkenheim, avec vingt pièces de +canon. + +Cette position est très-forte et appuyée à droite et à gauche par de +très-grands escarpements. Elle n'a qu'un seul inconvénient, celui d'être +suivie d'un mauvais défilé. Après avoir reconnu la position de l'ennemi, +fait occuper par les premières troupes deux mamelons qui protégeaient la +sortie du bois, et placé quelques pièces de canon sur la hauteur; après +avoir fait serrer la division du général Freiderich sur celle du général +Lagrange pour la soutenir, je donnai ordre à celui-ci d'attaquer +l'ennemi. Malgré une vigoureuse résistance de sa part, la valeur de nos +troupes fut telle, qu'en un instant tout fut culbuté et l'ennemi +poursuivi jusqu'à l'entrée du défilé, où il laissa beaucoup de pièces de +canon et de voitures. La nuit seule arrêta notre poursuite. Le 37e léger +et le 4e de marine se distinguèrent, l'ardeur des troupes était telle, +qu'il fallut plutôt s'occuper à la calmer qu'à la stimuler, afin de ne +pas compromettre des succès toujours assurés avec de pareils soldats, +quand ils sont bien conduits. + +Le lendemain, 30, je me mis en marche pour Altenbourg. L'armée ennemie +l'avait évacuée pendant la nuit, et nous y trouvâmes une arrière-garde +qui se retira à notre approche. Dans le trajet de Falkenheim à +Altenbourg, nous pûmes juger par nous-mêmes du désordre de la veille +chez l'ennemi. Plusieurs pièces de canon et plus de cent voitures +étaient éparses çà et là. Partout nous voyions des indices de confusion. +Il ne se passait pas un moment sans que des parcs entiers ne sautassent +à notre approche. Je résolus de profiter d'une occasion si favorable +pour faire tout le mal possible à l'ennemi, et de le poursuivre l'épée +dans les reins jusqu'à Toeplitz. + +Je pouvais sans crainte agir ainsi; j'étais informé que le septième +corps, commandé par le général Vandamme, soutenu par toute la garde, +marchait sur Toeplitz, tandis que le quatorzième corps, placé en +échelons, se trouvait entre le premier corps et moi, pour nous soutenir. +Vers midi, je rencontrai l'ennemi sur le plateau de Zinnwald, +amphithéâtre ressemblant assez à celui de Fralkenheim. On ne peut y +arriver que par des défilés fort étroits. La division du général Compans +tenait la tête de la colonne. Trouvant des forces considérables au +débouché, il lui fut impossible de gagner assez de terrain pour se +former. Je donnai l'ordre au général Lagrange de se porter avec sa +division par un autre défilé à droite, beaucoup plus étroit que le +premier, mais qui prenait en flanc la position de l'ennemi. Ce mouvement +eut un plein succès. Cette division, ayant marché avec vigueur, en même +temps que celle du général Compans, l'ennemi, culbuté sur tous les +points, fut poursuivi sans relâche et jeté dans les chemins étroits et +épouvantables qui conduisent de Zinnwald à Eichwald. Nous prîmes, dans +cette seule journée, plus de quatre cents voitures d'artillerie et +d'équipages. + +Nous poursuivîmes l'ennemi à peu de distance du village d'Eichwald, où +nous trouvâmes des troupes nouvelles toutes formées. La nuit nous +arrêta. L'avant-garde bivaqua près du débouché d'Eichwald, le corps +d'armée sur le plateau de Zinmvald, et je préparai tout pour déboucher +le lendemain à la pointe du jour sur Toeplitz, où je supposais voir +arriver Vandamme de son côté. Mais ce qui s'était passé chez lui avait +bien changé l'état des choses. À mon retour au camp, je trouvai un +officier d'état-major du maréchal Gouvion Saint-Cyr qui m'apprit la +catastrophe. Le corps d'armée avait été détruit et pris presque en +entier par l'ennemi. Le matin même, le maréchal avait marché à son +secours, mais n'avait pu arriver à temps pour le sauver. + +Cet événement a eu des résultats si importants et si graves, qu'il +convient d'en rechercher et d'en approfondir les causes. + +Napoléon était dans l'usage de recommander avec exagération à ses +généraux de marcher en avant. S'il ne doutait pas de leur courage, il +est certain qu'il se méfiait de leur résolution. Avec un homme ardent +comme le général Vandamme, il eût été plus convenable de lui tenir le +langage de la prudence. Toutefois, dans la circonstance, il était de son +devoir de marcher tête baissée. Napoléon lui avait dit et fait écrire: +«Je vous suis avec toute ma garde; marchez sans crainte.» Enfin il +savait que le bâton de maréchal devait être la récompense d'un succès +brillant, et il était impatient de l'obtenir. Mais Napoléon, après avoir +mis en route sa garde, était resté à Dresde, incertain sur ce qu'il +ferait. Ayant reçu la nouvelle de l'échec éprouvé par le maréchal +Oudinot devant Berlin, et des revers du maréchal Macdonald sur la +Katzbach, il résolut de rester, de rappeler sa garde, et il eut le tort +incroyable de ne pas faire prévenir Vandamme. On a dit qu'il s'était mis +en route, et que, se trouvant tout à coup indisposé, il avait +rétrogradé. Ce fait est inexact, et le général Gersdorff, général saxon, +m'a déclaré formellement que, n'ayant pas quitté un moment le palais +pendant les journées du 28 et du 29, il avait la certitude absolue que +Napoléon n'était pas sorti de Dresde ces jours-là. La garde seule +s'était mise en mouvement, et il la rappela, ainsi que je viens de le +dire. Vandamme se trouva donc seul et sans appui dans la plaine de Culm. +Vainqueur le 29, il fut accablé le 30 par les forces immenses qui se +jetèrent sur lui. + +Une circonstance inopinée survint qui aggrava sa position, et la rendit +désespérée. Le corps de Kleist, qui s'était retiré de Glasshüth devant +Saint-Cyr, arriva à Ebersdorff le 29. De ce point il ne put entrer en +Bohême. Une communication mauvaise, praticable cependant aux voitures, +et meilleure que celle de Zinnwald, aboutit de ce point à Culm. Mais, +dans ce moment, Vandamme étant à la tête du débouché, Kleist ne pouvait +pas raisonnablement s'y présenter. Le 30, au matin, il crut Vandamme +assez avancé pour avoir entièrement découvert la grande route, et, ne le +supposant plus sur ce point, il se décida à faire un mouvement par le +plateau et à se porter d'Ebersdorf sur Nollendorf, espérant ainsi +échapper à l'armée française, arriver à la plaine, éviter Vandamme, et +rejoindre, par un détour, le gros de son armée. Une preuve incontestable +de la vérité de cette opinion, c'est que ses meilleures troupes étaient +à l'arrière-garde pour résister soit à Saint-Cyr, soit à ce qui pouvait +venir de Peterswald. Les mauvaises troupes et les parcs étaient en tête +de colonne. Au moment où Vandamme, accablé par le nombre, se disposait à +la retraite, le corps de Kleist arriva sur la route. La cavalerie de +Vandamme, s'élançant en colonnes, pour ouvrir le chemin, échappa en +partie. Cette cavalerie, rencontrant seulement d'abord des landwehrs et +des parcs, elle sabra tout, et prit cette nombreuse artillerie, qui +n'eut pas même le temps de se mettre en batterie. Mais les troupes à la +queue de la colonne, s'étant ravisées, prirent position, et parvinrent à +fermer le passage. + +Si la garde eût suivi, Kleist, pris entre Saint-Cyr et la garde, mettait +bas les armes, et Vandamme eût battu, le 30, les divers corps qui l'ont +attaqué. Mais, bien plus, si la garde eût joint Vandamme le 29, pendant +qu'il était victorieux, il aurait pu se porter en avant et se trouver +ainsi au milieu de toutes les forces ennemies qui étaient sans +organisation et dans une entière confusion, par suite des difficultés de +la retraite. Toute l'artillerie marchait isolément. Les troupes +descendaient par détachement, en suivant tous les sentiers praticables. +Il n'y avait pas, le 29, trente mille hommes à mettre régulièrement en +bataille dans la plaine. C'était un de ces coups de fortune, comme il on +arrive en un siècle de guerre. Tout le matériel aurait été pris, et tout +se serait dispersé. Des reproches réciproques auraient servi à tout +dissoudre, à tout désorganiser. La fortune en a ordonné autrement; mais +le seul coupable, et le véritable auteur de la catastrophe, c'est +Napoléon. + +Il convient maintenant d'examiner quelle influence a eue le maréchal +Saint-Cyr sur cet événement. Il pouvait en diminuer la gravité, et il +n'est pas exempt de reproches. Il suivait Kleist, et arriva à Ebersdof. +C'est de la hauteur, en avant de ce poste, qu'il vit l'événement du 30. +S'il est arrivé le 20, il est coupable de n'avoir pas descendu le +plateau et de ne s'être pas joint à Vandamme; s'il n'est arrivé que le +30 au matin, il ne pouvait pas déboucher; mais alors il est coupable +d'avoir perdu de vue Kleist. En le suivant l'épée dans les reins il +l'arrêtait, et la route de Peterswald restait libre au général Vandamme, +et peut-être même l'enchaînement des circonstances aurait pu, Vandamme +battu et se retirant, entraîner la perte de Kleist. + +On a eu tort d'accuser Vandamme d'avoir montré, dans cette circonstance, +trop de témérité. Il s'était arrêté dans une bonne et excellente +position en avant de Culm, position inexpugnable pour peu qu'il existe +quelque proportion entre le nombre des combattants. J'ai depuis étudié +ces lieux sur place, et j'ai acquis la conviction que Vandamme aurait pu +s'y défendre un contre deux, et certainement il l'aurait fait; mais il y +a des limites au possible. Je pense, au contraire, qu'on pourrait lui +reprocher de la lenteur et peu d'ensemble dans sa marche. Ses troupes +n'étaient pas réunies le 29; et, quoique maître de Culm le 29, avant +midi, il ne put pas déboucher pour culbuter et mettre en déroute le +corps russe, très-inférieur en force, isolé dans une position ouverte, +sans appui et sans moyen pour résister. Mais aussi comment se précipiter +au milieu de cent quatre-vingt mille hommes qui, s'ils n'étaient pas là, +se trouvaient cependant à portée dans un bassin vaste et découvert, sans +avoir derrière soi les forces nécessaires comme point d'appui? Et +pourtant il y avait un tel désordre dans l'armée alliée en ce moment, +que le corps de Vandamme seul pouvait, en l'accroissant encore, amener +des résultats incalculables. + +C'est l'esprit de justice dont je fais profession, et ma conviction +profonde, qui me décident à prendre la défense de Vandamme, car ce +général ne m'a jamais inspiré aucun intérêt. J'ajouterai à ce qui +précède une dernière réflexion sur la conduite de Napoléon, réflexion +qui la rend encore moins concevable. + +L'armée ennemie se retirait sur diverses colonnes, et devait +naturellement se rassembler dans la plaine de Toeplitz. Le 30 août, elle +devait, d'après tous les calculs, s'y trouver réunie, et, le jour +suivant, les divers corps de l'armée française, après avoir descendu du +plateau de Saxe, se trouvaient en présence. Une fois nos corps réunis, +qui devait commander, qui devait donner la direction, l'impulsion et +l'ensemble? Personne, puisque Napoléon était le 30 à Dresde, et n'avait +pris aucune disposition pour suppléer, le 31, à sa présence en Bohême. +Ainsi, dans le cas de succès constants dans la poursuite, il se mettait, +par sa propre volonté, dans des conditions qui en rendaient les effets +plus que douteux. L'on ne peut dire qu'il avait suspendu la poursuite, +car aucun ordre semblable n'arriva aux autres corps, et Vandamme en a +reçu de contraires. + +On se perd dans ce dédale où l'on ne peut découvrir ni un calcul ni une +intention raisonnable. Seulement il paraît incontestable que Napoléon, +frappé de la nouvelle du désastre de la Katzbach, et ne pensant qu'à la +nécessité de le réparer, ne voulut pas s'éloigner de l'année de Silésie; +mais, quelque urgents que fussent les secours à lui porter, ils ne +pouvaient pas être immédiats, tandis que les affaires de Bohême, d'une +nature décisive, réclamaient à l'heure même et le secours de sa garde +pour soutenir Vandamme, et sa présence pour la direction de l'ensemble +des opérations. Dans tous les cas, rien n'excuse et ne peut excuser +Napoléon de n'avoir pas informé Vandamme du changement de ses +résolutions[4]. + +[Note 4: La lettre ci-après prouve que, le 30 août, l'intention de +l'Empereur était que l'armée continuât son mouvement offensif et +descendît le plateau de la Saxe pour pénétrer en Bohême. Vandamme, non +soutenu par la garde, qui avait été rappelée à Dresde, devait marcher +sur Toeplitz, tandis que je débouchais par Zinnwald, et que les autres +corps en faisaient autant, chacun dans sa direction. Vandamme est donc +parfaitement innocent de ce mouvement, et des conséquences qui en ont +été la suite. + +«Dresde, le 30 août 1813. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous +prévenir que le point difficile pour l'ennemi est Zinnwald, où l'opinion +de tous les gens du pays est que son artillerie et ses bagages ne +pourront passer qu'avec une peine extrême; que c'est donc sur ce point +qu'il faut se réunir et attaquer; que l'ennemi, tourné par le général +Vandamme, qui marche sur Toeplitz, se trouvera très-embarrassé, et sera +probablement obligé de laisser la plus grande partie de son matériel. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«_Signé_: ALEXANDRE.»] + +Instruit de ce qui s'était passé, je ne pouvais plus penser à descendre +de la montagne. Garder ma position et attendre des ordres était tout ce +qui me restait à faire. Je restai donc sur la défensive pendant la +journée du 31. L'ennemi attaqua mon avant-garde, mais il fut repoussé +constamment. Il avait perdu beaucoup de monde dans cette poursuite et +les divers combats dont je viens de rendre compte. Nous lui avions pris +trente pièces de canon, sept à huit cents voitures d'artillerie ou +d'équipages, et il avait eu en tués, blessés et prisonniers, de neuf à +dix mille hommes hors de combat. + +Le 31, au soir, je reçus l'ordre de prendre position à Altenbourg. Je +m'y rendis, et me mis en mesure de m'y défendre. Le 1er septembre, +l'Empereur me prescrivit de me rapprocher de Dresde et de déboucher sur +la rive droite de l'Elbe s'il était nécessaire. Dès ce moment commença +une série de mouvements sans aucun résultat, qui semblaient destinés, +comme par exprès, à produire la destruction des troupes. Le quatorzième +corps avait fait un mouvement pareil au mien. Le deuxième corps et sa +cavalerie s'étaient également rapprochés de l'Elbe. Le 3, je marchai +encore dans la direction de Dresde, et pris position au village de +Recknitz. Le 4, je passai l'Elbe et allai camper à Bischofswerda, et le +lendemain à Bautzen. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE DIX-SEPTIÈME + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Liegnitz, le 29 mai 1813, deux heures après midi. + +«L'Empereur ordonne, monsieur le maréchal, qu'avec le sixième corps +d'armée et le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg vous vous +portiez de Jauer en avant de Eisendorf, route de Neumarck. Le prince de +la Moskowa, avec les cinquième et septième corps, se porte sur Neumarck, +et le quartier général impérial y sera probablement ce soir avec la +garde. Le troisième corps d'armée reste en avant de Liegnitz. Le duc de +Tarente, avec son corps d'armée, et le général Bertrand, avec le +quatrième corps, resteront à Jauer. Sa Majesté marche sur Breslau. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + + «Dresde, le 10 juin 1813. + + «Je crois devoir vous faire connaître, monsieur le maréchal, quel sera + l'emplacement des quartiers généraux des différents corps de l'armée au + 12 juin, époque à laquelle ces quartiers généraux deviendront fixes. + + «Le deuxième corps d'armée, maréchal duc de Bellune, à Guadenberg; + «Le troisième, prince de la Moskowa, à Liegnitz; + «Le quatrième, général comte Bertrand, à Sprottau; + «Le cinquième, général Lauriston, à Goldsberg. + «Le septième, général Régnier, à Görlitz; + «Le onzième, maréchal duc de Tarente, à Löwenberg; + «Le douzième, maréchal duc de Reggio, à Lukau; + «Le premier corps de réserve de cavalerie, général Latour-Maubourg, à + Sagan; + «Le deuxième, général Sébastiani, à Freystadt; + «Deuxième division, jeune garde, maréchal duc de Trévise, à Hermolsdorf, + près Glogau; + «Première division, à Gross-Kramche; + «Deuxième, à Ober-Schonfeld; + «Troisième, à Eichberg; + «Polonais, huitième corps, à Zittau. + «Le prince vice-connétable, major général, + + «ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 11 juin 1813. + +«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que je donne l'ordre au duc de +Bellune de garder la frontière le long de l'Oder, depuis Crossen jusqu'à +la hauteur de Müllrose. + +«Le duc de Reggio surveillera la ligne de démarcation depuis Müllrose +jusqu'à Insterburg. + +«Le gouverneur de Wittenberg placera des postes depuis Insterburg, en +passant par Bruck, et suivant la frontière de la Confédération du Rhin, +jusqu'auprès de Barby. + +«Le gouverneur de Magdebourg couvrira son enceinte sur la rive droite, +et tout le long de l'Elbe sur la rive gauche, depuis Barby jusqu'à la +trente-deuxième division militaire, où commencera la surveillance du +prince d'Eckmühl. + +«Le duc de Trévise, le prince de la Moskowa, le général Lauriston, le +duc de Tarente surveilleront la ligne dans leur arrondissement +respectif; depuis les postes du duc de Tarente, la ligne sera fournie, +le long de la Bohême, par le prince Poniatowski, qui arrive à Zittau. +Enfin, monsieur le maréchal, fournissez de votre côté des postes jusqu'à +l'Elbe, le long de la Bohême, en vous concertant à cet égard avec le +prince Poniatowski. + +«L'intention de l'Empereur est que tous les jours vous envoyiez le +rapport de ce qui se passe à vos postes et des mouvements qui pourraient +se faire devant eux. Il faut aussi avoir soin d'empêcher les chevaux, +les vivres, les meubles, les troupeaux, et enfin tout ce qui pourrait +nous servir, de sortir de la ligne de démarcation. + +«Le résultat de ces dispositions sera d'être bien instruit de tout ce +qui se passe; mais il suffira pour cela, monsieur le maréchal, de postes +légers, ainsi que pour arrêter le passage des troupeaux et de tout ce +qui est utile à l'armée. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 13 juin 1813. + +«Je vous adresse, monsieur le maréchal, ampliation de l'ordre du jour +relatif à l'arrestation et la mise en jugement des soldats qu'on suppose +s'être mutilés eux-mêmes d'un doigt ou de la main dans l'espoir de se +faire réformer. Depuis plusieurs années, cette espèce d'épidémie s'est +introduite dans l'armée: il est temps d'y apporter une attention sévère +et de remédier promptement à ce genre de délit. + +«L'Empereur ordonne, pour cet effet, qu'il soit choisi deux hommes de +chaque corps d'armée sur ceux prévenus de s'être blessés eux-mêmes. Ils +seront arrêtés; le grand prévôt instruira la procédure. Il sera facile +de les convaincre. Aussitôt la procédure instruite, ils seront envoyés +au maréchal ou au général commandant, qui les fera fusiller devant tout +le corps assemblé, en faisant connaître la nature de leurs délits, mais +sans rien imprimer là-dessus. + +«Vous ferez ramasser tous les hommes blessés à la main et ordonnerez +qu'ils soient gardés comme des coupables par la gendarmerie. S'ils ont +été trouvés maraudant, la peine de mort leur sera infligée. Vous aurez +soin de donner le mot aux officiers d'état-major et aux chirurgiens, de +n'y comprendre ni sous-officiers ni vieux soldats, mais seulement ceux +qui, par leur âge et la nature de leurs blessures, pourraient être +soupçonnés de s'être blessés eux-mêmes. À leur arrivée à leur régiment, +un jury, composé du colonel, de deux capitaines et de deux chirurgiens +du régiment, les examinera et fera une enquête pour constater la cause +de leurs blessures. Ces hommes feront toutes les corvées et seront comme +les domestiques du régiment. Ils seront guéris par les soins des +chirurgiens des corps, et, après la correction convenable, ils +rentreront dans le régiment. + +«Vous sentirez, monsieur le maréchal, l'importance de tenir l'ordre du +jour et les présentes dispositions secrètes; mais vous devez réunir les +colonels des régiments et leur parler fermement pour qu'ils exaltent +l'indignation des soldats contre les lâches qui se mutilent eux-mêmes. + +«Enfin l'intention de l'Empereur est que toutes blessures à la main +provenant d'un coup de fusil ou de pistolet ou d'un coup de sabre ne +soient jamais un motif de réforme. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +ORDRE DU JOUR. + +«Dresde, le 11 juin 1813. + +1. + +«Tous les blessés qui existent à Dresde et dans les hôpitaux des autres +villes en deçà du Rhin, et qui sont blessés aux doigts ou à la main, +seront sur-le-champ dirigés sur leurs corps respectifs. + +2. + +«L'état nominatif de tous les hommes blessés aux doigts ou à la main, +qui sont à Dresde, sera dressé dans la journée d'aujourd'hui et demain. + +3. + +«Il sera formé autant de colonnes, composées de gendarmes et de +flanqueurs de la garde, qu'il y a de corps d'armée. Chacune de ces +colonnes sera commandée par un officier d'état-major, et un chirurgien +principal y sera attaché. Elles ramasseront tous ces hommes, dont il +sera formé un contrôle, indiquant leurs noms, compagnies, bataillons et +régiments. + +4. + +«Les blessés ainsi ramassés seront conduits à la maison de la Douane +retranchée, sur la route de Bautzen, où ils seront campés. Dès que cent +hommes appartenant à un même corps d'armée seront réunis, ils seront mis +en marche pour ce corps d'armée, sous une escorte suffisante. Ils seront +accompagnés de leur contrôle nominatif et d'un chirurgien pour les +panser. + +5. + +«À leur arrivée aux corps, ils seront distribués dans leurs régiments, +où ils seront traités par les chirurgiens-majors, et sous la +surveillance spéciale des officiers. Ils seront chargés de faire toutes +les corvées de la compagnie et du régiment. + +6. + +«Tout soldat blessé aux doigts ou à la main, qui sera conduit à son +corps de la manière dont il vient d'être dit, qui s'écarterait en route +de son escorte, soit pour marauder, soit pour déserter, ou qui +déserterait après son arrivée au régiment, sera puni de mort. + +7. + +«Un jury, formé du chirurgien en chef de l'armée et de quatre +chirurgiens principaux, sera réuni à la susdite maison de la Douane, +pour visiter les blessés qui y seront amenés. Il fera choix de deux +hommes par chaque corps d'armée, de ceux qui, par la nature de leurs +blessures, paraîtront le plus évidemment avoir été blessés par +eux-mêmes, lesquels seront sur-le-champ arrêtés et conduits devant le +grand prévôt de l'armée, pour y être examinés et interrogés. + +8. + +«Tout soldat qui serait convaincu de s'être blessé volontairement pour +se soustraire au service sera condamné à mort. + +9. + +«Le présent ordre du jour sera tenu secret, et sera adressé seulement +aux maréchaux et généraux commandant des corps d'armée; mais, au moment +du départ des hommes blessés aux doigts ou à la main, reconduits à leur +corps, il leur sera donné connaissance, par l'officier d'état-major +commandant la colonne, de la disposition qui condamne à mort ceux qui +déserteraient ou marauderaient pendant la route. + +10. + +«Le major général de notre grande armée est chargé de l'exécution du +présent ordre. + +«_Signé_: NAPOLÉON. + +«Pour ampliation: + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 24 juin 1813. + +«Monsieur le maréchal, je vous envoie la copie d'une lettre que j'ai +écrite hier à M. le général Barclay de Tolly pour lui faire connaître +les ordres donnés par l'Empereur à l'égard des partisans. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + +«_P.-S._ Cela vous servira pour le langage que vous avez à tenir. + + + + +AU GÉNÉRAL BARCLAY DE TOLLY. + +«Dresde, le 23 juin 1813. + +«Monsieur le général, je m'empresse de porter à votre connaissance la +conduite du major de Lützow et les événements auxquels elle a donné +lieu. Ce major, chef d'un corps de partisans, a été prévenu, le 7, de +l'armistice. La copie lui a été portée par un officier d'état-major. Il +en a eu connaissance par la traduction en allemand que le duc de Weimar +en a fait faire, et qu'il a fait imprimer, placarder et répandre à +profusion. + +«Le major de Lützow a fait dire à l'officier d'état-major qui lui +portait la copie de l'armistice qu'il ne reconnaissait pas l'armistice. +On lui a fait observer que, le 12, il devait avoir repassé l'Elbe, et +qu'en conséquence il n'y avait pas de temps à perdre: il fit déclarer +qu'il était corps franc. + +«Depuis le 7 jusqu'au 18, M. le major de Lützow a continué les +hostilités: il a arrêté les malles de Bavière et de Dresde; il a levé +des contributions, comme dix-huit procès-verbaux le constatent. Il a +arrêté les individus tant civils que militaires rencontrés sur la route; +il a continué à enrôler les jeunes gens du pays et les étudiants des +universités; il a attaqué des détachements, pris des courriers venant +d'Augsbourg et d'Italie, et enfin des soldats marchant isolément. + +«L'Empereur et Roi mon maître n'est arrivé à Dresde que le 10, et, le +14, voyant que les hostilités sur ses derrières continuaient, Sa Majesté +a ordonné aux détachements de cavalerie en marche pour rejoindre l'armée +de s'arrêter et de se pelotonner pour courir sur les partisans, attendu +que, le 12, ils devaient, aux termes de l'armistice, en avoir exécuté +les dispositions. + +«D'autres corps, se disant partisans, répondaient qu'ils ne pouvaient +reconnaître l'armistice, donnant pour motifs, les uns qu'ils dépendaient +de l'armée suédoise, les autres qu'ils étaient à la solde de +l'Angleterre, et enfin d'autres corps indépendants et insurrectionnels. + +«Sa Majesté l'Empereur et Roi a donc cru nécessaire de prescrire l'ordre +du jour dont je vous envoie copie. J'avais donné un ordre à peu près +semblable dès le 16. Cependant, j'ai l'honneur de proposer à Votre +Excellence d'échanger ceux des partisans qui sont actuellement en notre +pouvoir ou qui seront arrêtés contre ceux de nos gens qui ont été faits +prisonniers par vos troupes depuis le 4 juin. + +«Nous avons aussi à nous plaindre de la non-exécution de l'article 4 de +l'armistice, qui porte, entre autres choses: que, depuis l'embouchure +de la Katzbach, la ligne de démarcation suivra le cours de l'Oder +jusqu'à la frontière de Saxe, longera la frontière de Saxe, etc.; dès +lors Crossen s'y trouve compris. Cependant les Prussiens, contre toutes +raisons, veulent occuper Crossen, quoique le droit soit de notre côté et +que cela ne dût pas être discuté: j'en prends pour juge Votre Excellence +elle-même. + +«Mais, voulant cependant éviter toute discussion, l'Empereur et Roi +propose que ce pays soit considéré comme neutre, de manière qu'il ne +soit occupé ni par l'armée combinée ni par les armées françaises et +alliées. + +«Les troupes légères de Votre Excellence parcourent le pays jusqu'aux +portes de Liegnitz. Je la prie de vouloir bien donner des ordres à cet +égard. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«_Signé_: ALEXANDRE.» + + + + +ORDRE DU JOUR. + +«Dresde, le 24 juin 1813. + +«Les parlementaires qui se présenteront ne pourront dépasser nos lignes, +c'est-à-dire qu'ils seront reçus aux avant-postes où ils remettront +leurs dépêches. Ils seront maîtres d'attendre les réponses. Dans le cas +où un parlementaire devrait être amené au quartier général, l'ordre en +sera donné par le major général. En conséquence, sous aucun prétexte que +ce soit, les parlementaires ne pourront pénétrer au delà de nos lignes, +c'est-à-dire de nos avant-postes, sans un ordre formel. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«_Signé_: ALEXANDRE. + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 19 juillet 1813. + +«Mon cousin, je désirerais que Buntzlau, qui offre une position +centrale, contint deux manutentions, chacune de huit à dix fours. Je +désirerais que la ville pût être fortifiée, de manière qu'en quinze à +vingt jours de travail deux bataillons pussent y protéger un hôpital, +les deux manutentions et des magasins. Les deux grands moyens défensifs +de ce genre sont les eaux et les bois. Vous devez avoir des bois près de +Buntzlau. Vous avez des moyens de transport, puisque vous avez tous les +chevaux de trait de votre corps d'armée. Vous avez des sapeurs, des +pionniers. Les canonniers de la marine sont surtout propres à ces +travaux. Quant aux eaux, il faut étudier si l'on peut remplir les fossés +de la ville. Si on le peut, faites-y travailler vingt-quatre heures +après la réception du présent ordre. Vous sentez de quel intérêt il +serait de pouvoir placer à Buntzlau, sous la garde de deux bataillons et +de vingt pièces de canon, un hôpital de deux mille malades ou +convalescents, quelques millions de rations de biscuits, de farines et +de riz, et beaucoup d'embarras d'artillerie.--Autant que je puis m'en +souvenir, Buntzlau a des fossés et une muraille. Ce serait donc ces +fossés qu'il s'agirait de bien établir, ces murailles et tourelles qu'il +faudrait organiser pour l'artillerie, en les garnissant de gabions et de +saucissons, les fossés qu'il faudrait remplir d'eau, et enfin quelques +lunettes qu'il faudrait tracer et élever.--Il n'y a pas de moment à +perdre; vous entendez la matière. Vous pouvez y mettre six mille +ouvriers, en faisant fournir deux mille travailleurs par votre corps +d'armée et en réunissant deux à trois mille paysans. + +«NAPOLÉON» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + +22 juillet 1813 + +«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire le 19 juillet pour me donner ses ordres relatifs à Buntzlau. +Cette ville étant placée au bas d'un long amphithéâtre, les localités +sont peu favorables à la fortification. Cependant il m'a paru, après +avoir étudié son enceinte avec soin, qu'il était possible de remplir les +intentions de Votre Majesté, et je viens d'arrêter les travaux à +exécuter. + +«Ils commenceront demain et seront poussés avec une grande activité. +J'aurai l'honneur d'adresser demain à Votre Majesté un plan de Buntzlau, +avec un rapport détaillé sur les ordres que j'ai donnés. + +«L'artillerie et le génie du sixième corps fournissent quinze cents +outils. Des réquisitions ont été faites au pays; mais, comme il est +probable que je n'obtiendrai pas tout ce que j'ai demandé, il serait +désirable que le grand parc du génie nous donnât un secours de deux +mille outils. + +«Comme les travaux de la récolte vont rendre les bras extrêmement rares, +il serait utile que les cercles de Lövenberg et de Goldsberg fournissent +chacun mille ouvriers pour les travaux de Buntzlau.» + + * * * * * + +«J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté le plan de Buntzlau. Cette +place a une double enceinte. L'enceinte intérieure, étant contiguë aux +maisons, n'offrant ni espace, ni terre à porter pour les remblais, n'est +pas susceptible d'être mise en état de recevoir du canon. Cependant +c'est un dernier obstacle qu'on peut présenter à l'ennemi, et dont on +peut tirer parti en arrangeant quelques tours pour y placer de +l'infanterie. L'enceinte basse offre partout les moyens de faire un +parapet et des batteries. Les tours de cette enceinte sont en général +trop petites pour être armées de canon. Cependant, au moyen des +dispositions ordonnées et dont je vais rendre compte, il y aura quatre +pièces de canon placées en A au-dessus de la porte de Breslau; un pareil +nombre au-dessus de la porte AV, même à Goirenberg (G), quatre également +sur la porte de Dresde (O), deux en P, deux en U, une autre en T, enfin +quatre, dont l'ouvrage projeté en Z. + +«Excepté en F, G, H, K, la place a partout une bonne contrescarpe, +revêtue de plus ou moins d'élévation, mais habituellement de quinze à +seize pieds. En avant de la porte G, il n'y a pas de fossé. + +«J'ai ordonné d'élever une contrescarpe en F et d'en construire une en +G, de manière à élever assez les eaux pour qu'elles puissent se répandre +jusqu'en D au moyen du batardeau qui sera placé en G. Ce batardeau sera +couvert par la maison I, qui sera entourée d'un fossé et d'un parapet en +terre. Le fossé H et K sera également rempli d'eau au moyen des remblais +qui seront faits en K autour du lac, afin de pouvoir élever les eaux et +les forcer d'inonder ce fossé K et les étendre dans le fossé R jusqu'au +delà de U; là, élevant la contrescarpe qui environne les eaux en K de +cinq pieds et creusant le fossé en R de quatre pieds, il y aura dans +tout ce développement de la place un obstacle d'eau très-difficile à +franchir. + +«La portion du fossé depuis S jusqu'en D n'est pas susceptible d'être +inondée; mais là le fossé est très-profond, la contrescarpe très-élevée, +et cette portion de fossé sera fraisée et palissadée avec beaucoup de +soin, et sera d'ailleurs couverte par l'ouvrage projeté en Z, qui +prendra aussi des revers sur la porte de Dresde, et, à cet effet, on va +démolir toute la portion du faubourg en BB. + +«Il existe deux tours assez bien construites à chacune des deux portes: +l'une, à la porte de Breslau A, et l'autre à la porte de Dresde O. Elles +sont liées entre elles et liées également au mur d'enceinte intérieure. +On va construire devant ces tours deux massifs en glacis, élevés de huit +pieds, de manière à couvrir le pied de ces tours du feu de l'ennemi, +faisant aboutir le chemin pour entrer dans la ville en suivant la +contrescarpe, afin d'empêcher la porte d'être vue de l'extérieur. On va +faire un plancher qui réunisse ces tours avec l'enceinte intérieure, et +ce plancher sera placé à sept pieds, c'est-à-dire au-dessous du niveau +du masque, et on établira sur ce plancher un parapet en gabion de douze +pieds d'épaisseur, qui garantira des pièces de campagne. La place de +Löyenberg sera arrangée d'une manière analogue, excepté que cette +entrée, où sera le batardeau, sera supprimée. Enfin on formera en P et U +et en X des parapets en terre qui donneront les moyens d'armer ces +points avec de l'artillerie, et en général, comme la muraille d'enceinte +extérieure est assez mauvaise, on relèvera les contrescarpes de manière +à la masquer de la vue de la campagne, et les tours seront disposées à +être occupées par de l'infanterie, dont l'action n'aura pour objet que +la défense du fossé. Les seuls points qui doivent avoir action sur +l'extérieur devant être ceux qui sont armés de canon et les tours de +l'enceinte intérieure, qui seront disposées pour recevoir de +l'infanterie. + +«Je pense qu'une fois ces travaux exécutés la ville de Buntzlau, +défendue par mille hommes, non-seulement sera à l'abri d'un coup de +main, mais exigera du gros canon et quelques travaux de siége, et je ne +pense pas qu'il faille, pour que ces travaux soient terminés, plus que +la durée de l'armistice. + +«Une partie de la manutention avait été placée dans le faubourg; elle va +être transportée dans la ville et augmentée.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 24 juillet 1813. + +«L'intention de l'Empereur, monsieur le maréchal, est que toute l'armée +tire à la cible de la manière suivante: chaque compagnie tirera deux +coups à la cible, et les quatre meilleurs tireurs de chaque salve, +c'est-à-dire huit par compagnie, auront une gratification de 2 francs; +les huit meilleurs tireurs de chaque compagnie se réuniront pour tirer à +la cible par bataillon, ce qui fera quarante-huit tireurs par bataillon: +les huit meilleurs tireurs auront chacun un prix de 4 francs. Les huit +meilleurs tireurs de chaque bataillon se réuniront pour tirer à la cible +par division, ce qui, en supposant les divisions l'une dans l'autre à +douze bataillons, fera quatre-vingt-seize tireurs par division: les huit +meilleurs tireurs auront chacun un prix de 6 franc. Les huit tireurs qui +auront eu le prix de chaque division seront réunis pour tirer à la +cible, ce qui, à raison de trois divisions par corps d'armée, fera les +vingt-quatre tireurs, et les huit meilleurs tireurs du corps d'armée +auront chacun un prix de 12 francs. + +«Les 27-28 juillet, chaque compagnie tirera à la cible. Les 28-29, les +huit meilleurs tireurs de chaque compagnie tireront à la cible du +bataillon. Les 29-30, les huit meilleurs tireurs de chaque bataillon +tireront à la cible de la division, et, le 1er août, les huit meilleurs +tireurs de chaque division tireront à la cible du corps d'armée. + +«La dépense de cet exercice, qui aura lieu dans tous les corps d'armée, +ne sera que de deux cartouches par homme; et, quant aux prix, la dépense +peut être évaluée de la manière suivante: + +«1° _Prix de 2 francs, cible des compagnies._ + +«Huit prix de 2 francs coûteront 16 francs par compagnie, ce qui fera +pour un bataillon, à raison de six compagnies (16 x 6), 96 francs; pour +une division, à raison de douze bataillons (96 x 12), 1,152 francs; et +pour un corps d'armée, à raison de trois divisions, 3,456 francs. + +«2° _Prix de 4 francs, cible des bataillons._ + +«Huit prix de 4 francs coûteront 32 francs par bataillon; ce qui fera +pour une division, à raison de douze bataillons (32 x 12), 384 francs; +et pour un corps d'armée, à raison de trois divisions (384 x 3), 1,152 +francs. + +«3° _Prix de 6 francs, cible des divisions._ + +«Huit prix de 6 francs coûteront 48 francs par division: ce qui fera par +corps d'armée, à raison de trois divisions (48 x 3), 144 francs. + +«4° _Prix de 12 francs, cible par corps d'armée._ + +«Huit prix de 12 francs coûteront par corps d'armée 96 francs; ainsi la +dépense des prix sera, par corps d'armée, en supposant les proportions +indiquées ci-dessus: + + «Pour la cible des compagnies. 3,456 francs. + «Pour la cible des bataillons. 1,152 + «Pour la cible des divisions. 144 + «Pour la cible du corps d'armée. 96 + ----- + «Total. 4,848 francs. + +«Les militaires qui obtiendront les prix du corps d'armée à 12 francs +auront nécessairement obtenu celui de la division, celui du bataillon et +celui de la compagnie, ce qui leur fera un prix total de 24 francs. + +«Donnez vos ordres, monsieur le maréchal, pour l'exécution de ces +dispositions dans votre corps d'armée: prescrivez tout ce qui sera +nécessaire pour faire de ces exercices autant de petites fêtes. La +musique devra accompagner ceux qui auront remporté les prix. Le but de +l'Empereur est: 1° d'apprendre aux troupes à tirer; 2° de répandre la +gaieté dans les camps. Faites donc tout ce qui vous sera possible pour +obtenir ces deux résultats. + +«Le prince, vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 10 août 1813. + +«Mon cousin, je vous prie de me faire connaître où en est l'armement de +Buntzlau et la manutention. Je suppose que les magasins sont intacts. Il +serait bien nécessaire d'y faire rentrer une vingtaine de milliers de +foin et de paille. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 12 août 1813. + +«Mon cousin, l'Autriche nous a déclaré la guerre; l'armistice est +dénoncé; les hostilités recommenceront le 17. Voici le pian d'opérations +qu'il est possible que j'adopte, mais auquel je me déciderai +définitivement avant minuit;--concentrer toute mon armée sur Görlitz et +Bautzen, et dans le camp de Koenigstein et à Dresde.--Si des +fortifications ont été faites à Liegnitz et à Buntzlau, les +détruire.--Envoyer le duc de Reggio avec les douzième, quatrième et +septième corps sur Merlin, dans le temps que le général Girard +débouchera avec dix mille hommes par Magdebourg, et le prince d'Eckmühl +avec quarante mille hommes par Hambourg.--Indépendamment de ces cent dix +mille hommes qui marcheront sur Berlin, et de là sur Stettin, j'aurai +sur la ligne, savoir: les deuxième, troisième, cinquième, sixième, +onzième, quatorzième et premier corps de cavalerie; le deuxième, le +quatrième, le cinquième et la garde: cela fera près de trois cent mille +hommes.--Avec ces trois cent mille hommes, je prendrai une position +entre Görlitz et Bautzen, de manière à ne pas pouvoir être coupé de +l'Elbe, à me tenir maître du cours du fleuve et à m'approvisionner par +Dresde, à voir ce que veulent faire les Autrichiens et les Russes, et à +profiter des circonstances.--Je préférerais rester à Liegnitz, mais de +Liegnitz à Dresde il y a quarante-huit lieues, c'est-à-dire huit +marches, et en longeant toujours la Bohême, et il n'y en aurait que +trente-six de Buntzlau et vingt-quatre de Görlitz. Si je prenais une +position intermédiaire entre Görlitz et Bautzen, il n'y en aurait que +dix-huit.--Ce pays se trouverait alors plein de troupes, et nous +serions, pour ainsi dire, entassés: nous n'aurions pas de peine à vivre +un mois. Pendant ce temps-là ma gauche entrerait à Berlin, éparpillerait +tout ce qui se trouve là; et, si les Autrichiens et les Russes livraient +bataille, nous les écraserions. Si nous perdions la bataille, nous +serions plus près de l'Elbe; enfin nous serions plus en mesure de +profiter de leurs sottises.--Je ne vois guère qu'on puisse hésiter sur +Liegnitz. Il n'en est pas de même de Buntzlau. Je ne me dissimule pas +que cette position a l'avantage de me tenir dans le cas d'empêcher +l'ennemi de passer entre l'Oder et moi; au lieu qu'entre Bautzen et +Görlitz, l'ennemi, passant par Buntzlau, peut se porter sur Görlitz.--Le +quartier général de l'armée autrichienne se réunit à Hirschberg. Il +paraît que les Autrichiens veulent opérer par Zittau.--Faites-moi +connaître ce que vous pensez de tout cela. Je suppose que tout doit +finir par une grande bataille, et je pense qu'il est plus avantageux de +la livrer près de Bautzen, à deux ou trois marches de l'Elbe, jusqu'à +cinq ou six marches; mes communications sont moins exposées; je pourrai +me nourrir plus facilement, d'autant plus que, pendant ce temps, ma +gauche occupera Berlin et balaiera tout le bas Elbe, opération qui n'est +point hasardeuse, puisque mes troupes ont Magdebourg et Wittenherg, à +tout événement, pour retraite. J'éprouve bien quelques regrets +d'abandonner Liegnitz; mais, en l'occupant, il serait difficile de +réunir toutes mes troupes; il faudrait les diviser en deux armées, et ce +serait une fâcheuse position que celle qui nous ferait longer la Bohême +sur un espace de trente lieues, d'où l'ennemi pourrait déboucher partout +et se trouverait dans une position naturelle.--Il me semble que la +campagne actuelle ne peut nous conduire à aucun bon résultat, sans qu'au +préalable il y ait une grande bataille.--Il n'est pas besoin de dire +que, tout en s'échelonnant, il sera indispensable de menacer de prendre +l'offensive, en se contentant d'avoir sur l'ennemi le pays de neutralité +et une ou deux lieues en avant.--L'Autriche ayant une armée contre la +Bavière et une contre l'Italie, je ne suppose pas qu'elle puisse avoir +contre moi plus de cent mille hommes sous les armes. Je suis plus loin +de croire que les Prussiens et les Russes réunis puissent en avoir deux +cent mille, en ne comptant pas ce qu'ils ont à Berlin et dans cette +direction. Toutefois il me semble que, pour avoir une affaire décisive +et brillante, il y a plus de chances favorables à se tenir dans une +position plus resserrée et à voir venir l'ennemi. Je compte porter, le +14, mon quartier général à Bautzen. Évacuez à force vos +malades.--Envoyez un aide de camp au duc de Tarente afin d'être prévenu +de ce que l'ennemi fait sur son extrême droite. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 13 août 1813, soir. + +«Mon cousin, voici le parti que j'ai pris. Si vous avez quelques +observations à me faire, je vous prie de me les faire librement.--Le duc +de Reggio, avec les septième, quatrième et douzième corps et le +troisième corps de cavalerie, marchera sur Berlin dans le temps que le +général Girard, avec douze mille hommes, débouchera par Magdebourg, et +que le prince d'Eckmühl, avec vingt-cinq mille Français et quinze mille +Danois, débouchera par Hambourg. Il est actuellement à trois lieues en +avant de Hambourg, qui est devenu une place de première force; cent +pièces de canon y sont sur les remparts, et les maisons qui gênaient la +défense sont abattues, les fossés pleins d'eau. Le général Hoyendorp y +commande une garnison de dix mille hommes.--J'ai donné ordre au duc de +Reggio de se porter sur Berlin, en même temps que le prince d'Eckmühl +culbutera ce qu'il a devant lui, si l'ennemi lui est inférieur, et du +moins le poussera vivement quand il effectuera sa retraite. J'ai donc +cent vingt mille hommes qui marchent dans différentes directions sur +Berlin.--De ce côté-ci, Dresde est fortifié, et dans une position telle, +qu'il peut se défendre huit jours, même les faubourgs. Je le fais +couvrir par le quatorzième corps, que commande le maréchal Saint-Cyr; il +a son quartier général à Pirna; il occupe les ponts de Koenigstein qui, +protégés par la forteresse, sont dans une position inexpugnable. Ces +ponts ont un beau débouché sur Bautzen. La même division, qui fournit +des bataillons à Koenigstein, occupe Neustadt avec la cavalerie. Deux +divisions campent dans une très-belle position à Gieshubel, à cheval sur +les deux routes de Prague à Dresde. Le général Pajol, avec une division +de cavalerie, est sur la route de Leipzig à Carlsbad, éclairant les +débouchés jusqu'à Hof.--Le général Durosnel est dans Dresde, avec huit +bataillons et cent pièces de canon sur les remparts et dans les +redoutes.--Le premier corps du général Vandamme et le cinquième corps de +cavalerie seront à Bautzen.--Je porte mon quartier général à +Görlitz.--J'y serai le 16.--J'y réunirai les cinq divisions d'infanterie +et les trois divisions de cavalerie, et l'artillerie de la garde ainsi +que le deuxième corps y seront placés entre Görlitz et Zittau, et entre +le deuxième corps et la Bohême sera l'avant-garde formée par le huitième +corps (Polonais).--Vous êtes à Buntzlau;--le duc de Tarente à +Löwenberg:--le général Lauriston à Gruneberg;--le prince de la Moskowa +dans une position intermédiaire, entre Haynau et Liegnitz, avec le +deuxième corps de cavalerie.--Cependant l'armée autrichienne, si elle +prend l'offensive, ne peut la prendre que de trois manières: 1° en +débouchant avec la grande armée, que j'estime forte de cent mille +hommes, par Peterswald, sur Dresde. Elle rencontrera les fortes +positions qu'occupe le maréchal Saint-Cyr, qui, poussé par des forces +aussi considérables, se retirerait dans le camp retranché de Dresde. En +un jour et demi le premier corps arriverait à Dresde, et dès lors +soixante mille hommes se trouveraient dans le camp retranché à Dresde. +J'aurais été prévenu, et en quatre jours de marche je pourrais m'y +porter moi-même, de Görlitz, avec la garde et le deuxième +corps.--D'ailleurs Dresde, comme je viens de le dire, abandonné à +lui-même, quand même il ne serait pas secouru du maréchal Saint-Cyr, est +dans le cas de se défendre huit jours.--Le deuxième débouché par où les +Autrichiens pourraient prendre l'offensive, c'est celui de Zittau; ils y +rencontreront le prince Poniatowski, la garde, qui se réunira sur +Görlitz, et le deuxième corps; et, avant qu'ils puissent arriver, +j'aurai réuni plus de cent cinquante mille hommes; en même temps qu'ils +feront ce mouvement, les Russes pourraient se porter sur Liegnitz et +Löwenberg: alors le sixième, le troisième, le onzième, le cinquième +corps d'armée et le deuxième corps de cavalerie se réuniraient sur +Buntzlau, ce qui ferait une armée de plus de cent trente mille hommes, +et, en un jour et demi, j'y enverrais de Görlitz ce que je jugerais +superflu à opposer aux Autrichiens.--Le troisième mouvement des +Autrichiens serait de passer par Josephstadt, et de se réunir à l'armée +russe et prussienne, de manière à déboucher tous ensemble. Alors toute +l'armée se réunira sur Buntzlau.--Dans ce cas, il faut choisir la +position de bataille à Buntzlau, en avant ou en arrière.--Je vous ai +déjà mandé de vous occuper de ce travail important. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 13 août 1813. + +«Mon cousin, je désire connaître si, en avant ou en arrière de Buntzlau, +il y aurait une belle position où un corps de deux cent mille hommes +pût être placé favorablement pour arrêter un ennemi qui déboucherait en +force des frontières de Bohême et Silésie, et où on pourrait lui livrer +bataille. Faites-moi connaître aussi s'il existe une bonne route de +Buntzlau à Hoyerswerda. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 13 août 1813. + +«Monsieur le maréchal, l'Empereur me charge de vous faire connaître que +la position de l'armée est la suivante: + +«Le quartier général de Sa Majesté sera demain, 14, à Bautzen, et, le +16, à Görlitz. + +«Le corps du prince Poniatowski va prendre des positions entre Zittau et +Görlitz, où son corps d'armée pourra être réuni pour former +l'avant-garde de l'armée, éclairer la marche de l'ennemi, la retarder et +donner le temps à l'armée de se réunir à Görlitz. Il éclairera aussi la +route de Löban. + +«Le quatrième corps, le septième corps et le douzième, avec le troisième +corps de cavalerie, seront à Lukau. + +«Le général Dombrowski est en avant de Wittenberg, ayant sous ses ordres +six bataillons, dont le 4e régiment polonais fait partie, et deux +régiments de cavalerie. + +«Le général Girard est, avec dix mille hommes, en avant de Magdebourg. + +«Le prince d'Eckmühl est, avec le corps auxiliaire danois, à trois +lieues en avant de Hambourg, sur la rive droite. + +«M. le maréchal Saint-Cyr a son quartier général à Pirna, avec son corps +à cheval sur l'Elbe, ayant une division sur Hohenstein ou Neustadt, et +trois divisions sur la position de Gieshubel, barrant les deux routes de +la Bohême à Dresde, et ayant un corps d'observation sur la route de +Leipzig à Carlsbad. + +«La ville de Dresde est à l'abri d'un coup de main. Elle a une garnison +et cent pièces en batterie, et elle est en état d'attendre l'armée cinq +ou six jours. + +«Le cinquième corps de cavalerie et le premier corps, commandé par le +général Vandamme, arriveront le 18 à Bautzen. + +«Le quartier général, avec les cinq divisions de la garde, les trois +divisions de cavalerie, son artillerie, et le deuxième corps, avec le +premier corps de cavalerie, seront le 17 à Görlitz. + +«Le sixième corps est à Buntzlau; le cinquième à Goldsberg; le troisième +à Liegnitz, et le onzième à Löwemberg. Ainsi, en trois jours, trois +cent cinquante mille hommes peuvent être réunis sur Buntzlau ou sur +Görlitz. + +«L'armée autrichienne ne peut déboucher sur la rive droite que par +Zittau ou par Josephstadt. Si elle venait par Zittau, elle rencontrerait +le corps du prince Poniatowski comme avant-garde. Si les Autrichiens +débouchaient par Josephstadt, leurs mouvements se confondraient avec +ceux des Russes et des Prussiens; et, dès lors, soit qu'ils se portent +sur Löwemberg, soit qu'ils se portent sur Liegnitz, tous les corps +pourront se réunir sur Buntzlau. + +«Ces renseignements, monsieur le maréchal, _sont pour vous seul_. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + +«Buntzlau, 15 août 1813. + +«Sire, j'ai reçu les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire +en date des 12 et 13, et je m'empresse d'y répondre. Conformément à vos +ordres, je le ferai en toute liberté. + +«J'établis en principe, et je suis d'accord avec vous, qu'une grande +bataille est indispensable au début de la campagne. Sans un premier +succès, qui nous donnera de l'ascendant sur l'ennemi, nous n'aurons +qu'une marche incertaine. Or elle doit être livrée sous vos auspices, +sous votre commandement immédiat, quel que soit le côté par lequel se +présente l'ennemi; et, pour qu'il en soit ainsi, l'armée, quoique +très-nombreuse, doit être réunie le plus possible. + +«D'après cela, Sire, Votre Majesté comprendra que, dans mon opinion et +dans aucun cas, nous ne devrions nous étendre jusqu'à Liegnitz. Vos +réflexions sur les inconvénients d'une position où l'on prêterait le +flanc à l'ennemi, et défilant continuellement près de la frontière de +Bohême pendant huit marches, sont trop fondées pour qu'il puisse jamais +être question de s'éloigner ainsi de l'Elbe. J'en dirai autant pour +Buntzlau; Görlitz même ne devrait être occupé que par une avant-garde. +Je voudrais que toute l'armée fût établie sur la Sprée et sur l'Elbe, et +attendît que l'ennemi s'approchât assez pour qu'on pût l'accabler; et +cette grande proximité des troupes entre elles vous donnerait le moyen +d'être présent partout à la fois dans les moments importants, chose que +je regarde comme la garantie de nos succès. Je comprends votre +impatience de vous emparer de Berlin, et je la partage; cependant le +moyen d'y arriver sûrement n'est pas, je pense, de se hâter à se mettre +en marche dans cette direction. Le sort de la campagne n'est pas de ce +côté, et le destin de Berlin doit être la conséquence de ce qui se +passera ailleurs. Si vous persistez à prendre cette offensive tout +d'abord, vous vous privez d'une partie de vos forces, tandis que la +présence d'un seul corps d'armée en avant de Torgau et quelques +mouvements de Magdebourg et de Hambourg suffiraient pour neutraliser +l'armée prussienne qui couvre Berlin. Après une grande bataille gagnée +sur l'Elbe ou sur la Sprée, vous pouvez sans danger faire tels +mouvements excentriques que vous voudrez, et le succès de la marche sur +Berlin sera incontestable. + +«Mais, si le temps d'attente auquel je vous propose de vous soumettre +vous paraît trop pénible, alors j'aimerais mieux une offensive directe +prise contre la Bohême. Les troupes qui sont en Silésie se réuniraient +sur la Neisse pour couvrir le mouvement qui se ferait par Peterswald, se +rapprocheraient de l'Elbe si l'ennemi marchait à elles pour les +combattre, et finiraient par suivre le mouvement général, ou bien +entreraient directement en Bohême par le débouché de Zittau. Une +bataille gagnée en Bohême aurait d'immenses conséquences, vous donnerait +de grands résultats et la possession d'un pays qui vous assurerait de +grandes ressources et peut-être amènerait la séparation de l'Autriche; +alors la Prusse serait à votre merci. + +«Je n'ai pas vu les travaux de Dresde; mais, d'après ce qui m'en a été +dit, je crains que Votre Majesté ne se fasse illusion sur leur force +réelle et leurs moyens de résistance absolue, et c'est un point capital +dans vos combinaisons. Dans le choix de différents partis à prendre, +j'aimerais mieux attendre l'approche de l'ennemi pour lui livrer +bataille, et, après l'avoir écrasé, combiner une offensive suivant les +circonstances; et remarquez bien que, suivant cette hypothèse, les +mouvements de l'armée ennemie ne peuvent pas être combinés avec autant +de précision que ceux de l'armée française, parce que celle-ci est +placée au centre, dans un pays ouvert, tandis que les différentes +parties de l'autre occupent un arc de cercle d'un grand développement, +et sont séparées par des montagnes. + +«Enfin, je le répète, Sire, par la division de ses forces, par la +création de trois armées distinctes et séparées par de grandes +distances, Votre Majesté renonce encore aux avantages que sa présence +sur le champ de bataille lui assure, et je crains bien que, le jour où +elle aura remporté une victoire et cru gagner une bataille décisive, +elle n'apprenne qu'elle en a perdu deux.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + +«16 août 1813, matin. + +«Sire, j'ai reçu cette nuit la lettre que Votre Majesté m'a fait +l'honneur de m'écrire le 13 au soir. J'ai eu l'honneur de répondre hier +matin à la lettre que Votre Majesté m'avait écrite le 12. + +«Puisque vous daignez, Sire, provoquer mes réflexions, j'oserai vous +dire que je regrette que vous ayez renoncé à la première idée que vous +aviez eue de vous concentrer en attendant les mouvements de l'ennemi +pour profiter de ses fautes pour le combattre; mais j'ajoute bien vite, +Sire, que, puisque Votre Majesté a arrêté son opération sur Berlin avant +d'avoir battu les Russes et les Autrichiens, il était indispensable de +prendre les dispositions que vous avez arrêtées pour protéger les corps +d'armée qui s'y rendent: il me semble cependant que les troisième et +cinquième corps sont un peu loin, surtout depuis qu'il paraît certain +que les forces principales de l'ennemi se rapprochent de l'Elbe. Votre +Majesté est sans doute bien mieux informée que je ne puis l'être des +mouvements de l'ennemi: mais il ne me paraît pas douteux, d'après les +nouvelles répandues dans le pays, que la plus grande partie de l'armée +russe est entrée en Bohême pour se réunir aux Autrichiens et traverser +en ce moment ce royaume. Le duc de Tarente me donne des nouvelles qui +cadrent parfaitement avec celles que j'ai reçues des habitants. D'un +autre coté, il paraît que le prince de la Moskowa croit avoir peu de +monde devant lui, ce qui est d'accord, et Votre Majesté trouvera sans +doute que le mouvement des alliés est assez dans le génie du système +qu'ils ont adopté depuis cette guerre, et qu'ils ont exécuté la veille +de la bataille de Lutzen, en marchant sur Pégau lorsqu'une partie de +l'armée marchait sur Leipzig. + +«Enfin, Sire, je crains que, par la division que vous adoptez, le jour +où vous aurez cru avoir gagné une bataille décisive, vous n'appreniez +que vous en avez perdu deux. + +«Les travaux de Buntzlau peuvent être considérés comme finis. D'après +les divers ordres de Votre Majesté, j'y fais mettre la dernière main. +C'est un poste que j'aimerais mieux défendre que beaucoup de places qui +passent pour des forteresses, et qu'un homme de coeur et de jugement +doit défendre au moins dix jours; et, si, comme tout l'annonce, Votre +Majesté veut en faire usage, il est urgent d'y envoyer dix-huit ou vingt +bouches à feu; il n'en est pas encore arrivé une seule. Toutefois je +fais tout préparer pour détruire en douze heures les fortifications de +Buntzlau. + +«Depuis hier, tous mes malades sont évacués, et j'ai même fait évacuer +des malades du cinquième corps qui m'avaient été laissés ici, je ne sais +par quelle circonstance. J'ai de plus des transports préparés pour les +malades que je pourrais avoir d'ici à quatre ou cinq jours. Ainsi Votre +Majesté peut considérer le sixième corps comme parfaitement mobile. + +«J'ai passé toute la matinée à reconnaître de nouveau tout le pays pour +remplir les intentions de Votre Majesté; mais je n'ai encore rien trouvé +qui me satisfît. Je monte à cheval pour continuer mes recherches; si +elles me donnent les résultats que je désire. Votre Majesté en sera +informée cette nuit. + +«Je n'ai plus rien à ajouter, Sire que d'affirmer à Votre Majesté que le +sixième corps est animé du meilleur esprit, et que j'ai l'espoir qu'elle +en sera aussi contente quand elle le verra que lorsqu'il combattra pour +elle. Quels que soient ses sentiments, ils sont peu de chose en +comparaison du dévouement pour votre personne, de l'amour pour votre +gloire, et du zèle pour votre service, qui animent le plus ancien de vos +serviteurs. + +«LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.» + + + + +LE MARÉCHAL MACDONALD AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Löwenberg, le 18 août 1813, minuit. + +«L'ennemi n'a point renouvelé son attaque sur Lahn, ainsi que nous en +étions menacés. Il a disparu au contraire ce matin, pour se réunir aux +quarante mille hommes que l'on m'annonçait devoir déboucher sur la +grande communication d'_Hirschberg_ à _Greiffenberg_. Cette armée a pris +une direction plus à droite et est venue se développer derrière +_Zobten_, et sur la route de Goldsberg à Löwenberg. Son avant-garde a +forcé le passage de _Siebeneichen_ et a attaqué le cinquième corps sur +tout son front, sur les deux rives du _Bober_. Le général Lauriston l'a +repoussé par sa droite au delà de ce fleuve, tandis qu'il a rappelé sa +gauche qui était tournée par _Ludwigsdorf_. + +«L'armée alliée n'est séparée de nous que par le Bober; les feux font +voir un immense développement sur plusieurs lignes. De jour on avait +estimé sa force de soixante à quatre-vingt mille hommes, elle doit être +plus considérable; on en jugera mieux demain. + +«Les communications sont interceptées entre le prince de la Moskowa et +moi, comme elles l'ont été toute cette journée, entre les cinquième et +onzième corps. + +«Les circonstances actuelles ne permettant plus un aussi grand +développement sur la gauche du Bober et du Kemnitz, le général Lauriston +prendra demain position en arrière de Löwenberg, à cheval sur la route +de _Lauban_, sa gauche appuyée au Bober, à la hauteur de Braunau; sa +droite à la route de Greiffenberg; Löwenberg sera gardé comme +avant-poste, couvert par un cordon, sur le Bober; on maintiendra cette +position, la journée de demain, s'il est possible, pour avoir le temps +de recevoir les ordres de l'Empereur pour la concentration des forces. + +«Le onzième corps évacuera Lahn cette nuit et gardera demain le débouché +d'Hirschberg sur la gauche du Kemnitz, et ses positions de Liebenthal, +Greiffenberg et Friedberg. La position suivante pour les deux corps sera +la _Queiss_, Marklena et Lauban, et Greiffenberg. + +«C'est avec peine que je vous fais part qu'un parti de Cosaques a +enlevé plusieurs de mes gens et mon portefeuille, qui renfermait ma +correspondance et le chiffre de l'armée. + +«Le maréchal duc de Tarente, + +«MACDONALD.» + + + + +LE MARÉCHAL MACDONALD AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Löwenberg, le 18 août 1813. + +«Je reçois votre lettre de ce matin, je n'ai point eu d'attaque hier, +seulement l'ennemi est venu de _Lahn_ et _Mertzdorf_ reconnaître les +positions; on lui a tué quelques hommes et pris cinq à six; il n'y a +point eu de canon de tiré. + +«Je n'étais pas prévenu du mouvement du cinquième corps, qui vient +d'arriver; le prince de la Moskowa et le général Lauriston me l'ont +annoncé ce matin; je me suis dès lors déterminé à prendre de suite +l'offensive avec le onzième corps pour rejeter l'ennemi de l'autre côté +du Bober. Les Cosaques sont entrés hier à Greiffenberg; j'espère par mon +opération couper tout ce qui s'est avancé sur cette ville et Liebenthal. + +«Une division du cinquième corps et sa cavalerie prend position à +_Braunau_ et _Ludwigsdorf_ pour se lier avec le prince de la Moskowa, et +couvrir les routes de Haynau et Buntzlau, les deux autres divisions en +avant et en arrière de Löwenberg. + +«Lauriston, qui a été tâté hier soir, n'a pas été suivi ce matin. Le +prince de la Moskowa me mande que le corps ennemi a filé sur Jauer; +peut-être vient-il par Schonau et Hirschberg pour se rattacher à la +Bohême. + +«Je ne crois pas avoir des forces considérables devant moi; mon attaque +d'aujourd'hui m'éclaircira. + +«M. Murphy, qui vient d'être promu au grade d'adjudant-commandant, chef +d'état-major de votre vingtième division, vous remettra cette lettre; +c'est un bon officier, dont vous serez content, et que je vous +recommande. + +«Le maréchal duc de Tarente, + +«MACDONALD.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Görlitz, le 20 août 1813, trois heures après midi. + +«Mon cousin, j'arrive à Görlitz. Il est deux heures, je serai à cinq +heures du soir à Lauban. Mettez des postes de cavalerie entre Lauban et +la position où vous êtes, afin d'avoir plusieurs fois de vos nouvelles +dans la nuit.--La grande affaire, dans ce moment, c'est de se réunir et +de marcher à l'ennemi.--Si vous quittez Buntzlau, laissez-y une bonne +garnison.--Comme vous restez en correspondance avec le duc de Tarente, +vous devez connaître la position qu'il occupe. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE GÉNÉRAL LAURISTON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Lauyenfurwerth, près de Löwenberg, + +le 20 août 1813, onze heures du soir. + +«Je suis chargé de vous faire connaître que Sa Majesté est arrivée ce +soir à cinq heures à Lauban. Le mouvement que je devais faire en arrière +est suspendu. Je resterai ici, si vous restez à Ottendorf. La lettre du +prince de la Moskowa fait connaître que vous devez vous retirer; je +suppose que, lorsqu'il aura connu l'arrivée de Sa Majesté à Lauban, sa +détermination changera. Il est donc important que vous lui fassiez +connaître promptement cette arrivée. Les forces de l'ennemi ont passé de +ma droite à ma gauche, et, je le pense, sur le prince de la Moskowa. + +«Le comte DE LAURISTON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Lauban, le 21 août 1813, cinq heures + +du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, vous trouverez ci-joint l'ordre de la +journée d'aujourd'hui: conformez-vous-y; donnez les ordres d'exécution +et de détail avec la prudence et avec les modifications que peut exiger +la position de l'ennemi. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +ORDRE POUR LE 21 AOÛT. + +«Lauban, le 21 août 1813, deux heures et demie du matin. + +«L'Empereur ordonne les dispositions suivantes: + +«Le duc de Tarente, avec le cinquième corps d'armée, ayant le onzième +corps sur sa droite, sera prêt à déboucher aujourd'hui à midi pour +passer le Bober et attaquer l'ennemi. + +«Le duc de Raguse sera en position le plus tôt possible, à une lieue et +demie ou deux lieues de Löwenberg sur la gauche. + +«Le prince de la Moskowa débouchera aujourd'hui par, ou près Buntzlau, +avant dix heures du matin, avec tout son corps réuni, culbutera tout ce +qu'il a devant lui et se portera sur Alt-Gersdorf, en faisant poursuivre +l'ennemi. + +«Le duc de Trévise partira à quatre heures du matin pour se porter sur +Löwenberg. + +«Le général Latour-Maubourg partira à cinq heures du matin pour se +porter sur Löwenberg. + +«Le général Ornano partira avec sa division de la garde à cheval, à six +heures du matin, pour se porter sur Löwenberg; il se tiendra toujours +sur la droite de la route. + +«Le général Walther partira à sept heures du matin pour Löwenberg. + +«La division de la vieille garde à pied partira à cinq heures du matin +pour Löwenberg. + +«L'Empereur sera, de sa personne, à Löwenberg à neuf heures du matin. + +«Le prince, vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Löwenberg, le 22 août 1813, une heure et demie. + +«J'ai reçu vos deux lettres. Voici où nous en sommes: + +«Le duc de Tarente, avec les cinquième et onzième corps et la division +de cavalerie du général Chastel, poursuit l'ennemi dans la direction de +Goldsberg et Schonau. + +«Le prince de la Moskowa poursuit également l'ennemi sur Haynau. + +«Les renseignements que nous avons tirés des prisonniers et recueillis +dans le pays portent à croire que l'armée ennemie, en Silésie, est +composée de trois corps: + +«Celui du général Langeron, composé de cinq divisions, ce qui forme à +peu près trente mille hommes; + +«Le corps de Sacken, composé de trois divisions, ou environ seize mille +hommes;--enfin un corps prussien, commandé par les généraux Blücher et +York, de vingt-cinq à trente mille hommes. + +«L'Empereur ne suppose donc pas que l'ennemi ait plus de quatre-vingt +mille hommes en Silésie. + +«Le troisième corps, aux ordres du prince de la Moskowa, est fort +d'environ trente-cinq mille hommes; le cinquième et le onzième, de +cinquante mille. Avec la cavalerie, l'artillerie, etc., cela forme un +corps de près de cent mille hommes, force qui paraît suffisante contre +l'armée ennemie qui est en Silésie. + +«L'Empereur laisse donc reposer aujourd'hui sa garde et votre corps +d'armée, pour pouvoir, s'il y a lieu, les porter sur un autre point. + +«L'intention de Sa Majesté est que vous fassiez faire de suite assez de +ponts sur le Bober pour pouvoir repasser promptement et sans aucun +embarras cette rivière si l'Empereur voulait vous reporter sur une +autre direction. Soyez donc prêt à vous mettre en marche sur telle +direction qu'on pourrait vous donner. Si vous avez des renseignements de +l'ennemi, faites-les-moi connaître. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Löwenberg, le 23 août 1813, quatre + +heures et demie du matin. + +L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que vous partiez ce matin pour vous +rendre, avec votre corps, près de Lauban; vous devrez passer la rivière, +afin de pouvoir, demain de bonne heure, partir pour Görlitz, s'il y a +lieu. L'intention de Sa Majesté est que vous envoyiez un aide de camp à +Görlitz, où sera ce soir le quartier général, pour faire connaître +l'heure à laquelle vous arriverez. + +«Toute la garde part à quatre heures du matin, et se trouvera sur le +chemin de Löwenberg à Lauban; la route sera donc encombrée. Sa Majesté +juge qu'il est nécessaire que vous preniez une autre route. L'intention +de l'Empereur est aussi que vous retiriez la garnison que vous auriez à +Buntzlau. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Görlitz, le 24 août 1813, trois heures + +et demie du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie le duplicata de l'ordre que +je vous ai adressé hier par M. de Sternberg, officier de votre +état-major. Sa Majesté pense donc que vous êtes au delà de Lauban. Je +vous avais dit de m'envoyer hier soir à Görlitz un autre de vos aides de +camp pour prendre des ordres; cet officier n'a pas paru. + +«L'Empereur, monsieur le maréchal, vous ordonne de continuer votre +mouvement, de la position que vous occupez, pour en prendre une ce soir +entre Görlitz et Bautzen. Ayez bien soin de me faire connaître où vous +coucherez. L'Empereur sera à Bautzen. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Görlitz, le 24 août 1813, dix heures du matin. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous faire +connaître qu'il faut qu'aujourd'hui vous arriviez à Reichenbach; que, +demain 25, vous dépassiez Bautzen et alliez à Bischofswerda, afin que, +le 26, vous puissiez vous porter sur le point de l'Elbe où votre corps +d'armée devra passer. + +«Le quartier général impérial sera cette nuit à Stolpen. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Stolpen, le 25 août 1813. + +«Monsieur le duc, je vous préviens que nous passons demain l'Elbe à +Pirna; il est donc nécessaire que vous approchiez demain sur Stolpen +pour prendre part à l'affaire et que vous puissiez vous placer de bonne +heure dans la position que vous occuperez après-demain 27. Comme nous +nous portons sur la ligne d'opération de l'ennemi, on doit s'attendre +qu'il fera tous les efforts imaginables pour se dégager. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 27 août 1813, huit heures du soir. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur vous ordonne de réunir dans la +nuit toutes vos divisions et toute votre artillerie, et de vous appuyer +au prince de la Moskowa et au maréchal Saint-Cyr. L'ennemi n'est point +en retraite, et il faut s'attendre à une grande bataille pour demain. À +cinq heures du matin, l'Empereur sera à la redoute n° 4 sur la route de +Plauen. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«Alexandre.» + +«_P. S._ L'intention de l'Empereur est que, pour la journée de demain, +chaque commandant de corps ait un quartier général fixe; il laisserait, +s'il le quittait, quelqu'un pour recevoir les ordres de Sa Majesté et +dire où il est.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 28 août 1813, neuf heures du soir. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, j'ai reçu votre lettre de quatre +heures et demie; je l'ai mise sous les yeux de l'Empereur. Sa Majesté +n'a pour le moment aucune autre instruction à vous donner que de suivre +le mouvement de l'ennemi et lui faire le plus de mal possible. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 29 août 1813, cinq heures et demie du matin. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, j'ai reçu votre rapport d'hier onze +heures du soir, et je l'ai mis sous les yeux de l'Empereur. Sa Majesté +ordonne que vous suiviez vivement l'ennemi sur Dippoldiswald et dans +toutes les directions qu'il aurait prises. + +«Sa Majesté le roi de Naples se porte sur Frauenstein, afin de tomber +sur les flancs et les derrières de l'ennemi, et le maréchal Saint-Cyr a +l'ordre de suivre l'ennemi sur Maxen et sur toutes les directions qu'il +aurait prises. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 30 août 1813. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous +prévenir que le point difficile pour l'ennemi est _Zinnwald_, où +l'opinion de tous les gens du pays est que son artillerie et ses bagages +ne pourront passer qu'avec une peine extrême; que c'est donc sur ce +point qu'il faut se réunir et attaquer; que l'ennemi, tourné par le +général Vandamme, qui marche sur Toeplitz, se trouvera très-embarrassé, +et sera probablement obligé de laisser la plus grande partie de son +matériel. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 31 août 1813, deux heures du matin. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur m'ordonne de vous +prévenir qu'il est de la plus grande urgence que vous vous rapprochiez +de Dresde, avec votre corps d'armée, par la route directe, de manière à +en être aujourd'hui le plus près possible. Le général Vandamme, avec son +corps d'armée, a été cerné, enlevé au delà des montagnes, s'étant laissé +surprendre dans des gorges, de sorte que de ce corps il n'est revenu que +très-peu d'hommes, et l'ennemi s'est déjà montré entre Pirna et +Peterswald; il est donc convenable, dans cet état de choses, que vous +vous rapprochiez de Dresde; votre mouvement doit se faire avec beaucoup +d'ordre et être autant que possible dissimulé à l'ennemi. Faites-moi +connaître les positions qu'occuperont ce soir vos troupes. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 31 août 1813, cinq heures et demie du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, je vous ai écrit il y a deux heures, pour +vous dire de vous rapprocher de Dresde; depuis ce moment l'Empereur a +reçu des nouvelles du maréchal Saint-Cyr, qui est à Liebenau et à +Laenstein, point sur lequel s'est ralliée une partie du premier corps; +je vous envoie la copie de l'ordre que j'ai expédié au maréchal +Saint-Cyr. Conformez-vous à ce qui vous regarde pour occuper les +positions sur la droite de ce maréchal. Prévenez le duc de Bellune qu'il +doit lui-même prendre position sur votre droite. + +«Le prince vice-connétable, major général. + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL SAINT-CYR. + +«Dresde, le 31 août 1813, cinq heures et demie du matin. + +«Monsieur le maréchal Saint-Cyr, j'ai mis votre lettre sous les yeux de +l'Empereur. L'intention de Sa Majesté est que vous preniez la position +la plus avantageuse pour couvrir la route de Peterswald à Dresde. Le +maréchal duc de Trévise restera en position en avant de Pirna. _Le duc +de Raguse occupera les positions sur votre droite_ et le duc de Bellune +en occupera une sur la droite du duc de Raguse, jusqu'à ce que l'on ait +vu la tournure que prendront les choses. Aussitôt que vous serez établi, +il faudra faire tracer des redoutes pour assurer votre position. Envoyez +tout ce qui vous arrive du premier corps sur Pirna, pour y être +réorganisé. Vous regarderez comme non avenue la lettre que je vous ai +écrite il y a deux heures. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 1er septembre 1813. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'intention de l'Empereur n'est pas +de pénétrer en Bohême: cette opération n'est pas encore dans la ligne de +sa position militaire. L'intention de Sa Majesté est que le maréchal +Saint-Cyr et le duc de Bellune soient en première ligne pour observer +les frontières; l'un ayant son quartier général à Pirna, l'autre l'ayant +à Freyberg: que vous, monsieur le duc, le maréchal duc de Trévise et le +corps du général Latour-Maubourg, soyez groupés autour de Dresde, pour +former une réserve, disposée de manière à pouvoir marcher partout où les +circonstances l'exigeraient. En conséquence des dispositions générales +ci-dessus, _l'Empereur ordonne que vous vous portiez avec votre corps +d'armée sur Dippoldiswald, laissant des colonnes en arrière pour masquer +votre mouvement: il sera nécessaire que vous vous concertiez avec le +maréchal Gouvion Saint-Cyr et avec le duc de Bellune, auxquels j'ai +prescrit les dispositions suivantes:_ + +«Au maréchal Saint-Cyr: de placer son quartier général à Pirna et de +prendre position, la gauche à l'Elbe, couvrant les deux routes de +Peterswald et de Dohna et observant le défilé d'Altenbourg; + +«Au duc de Bellune: de placer successivement son quartier général dans +la direction de Freyberg, en échelonnant son corps de manière à pouvoir +se porter sur Dresde ou sur des colonnes ennemies qui déboucheraient par +Marienberg, Sayda, ou tout autre point de cette ligne. Faites-moi +connaître quand vous occuperez la position définitive qui vous est +assignée. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + +«2 septembre 1813. + +«Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire. Je n'exécute pas l'ordre qu'elle contient, parce que les +circonstances sont de nature à en rendre l'exécution impossible, et que, +faute apparemment de m'être bien expliqué, Votre Majesté ignore le +véritable état des choses. + +«D'abord, hier soir, les ordres de Votre Majesté m'ont trouvé près de +Falkenheim. La plus grande partie de mon artillerie et de mes munitions +est déjà à Dippoldiswald, et toute la journée ne suffirait pas pour la +faire revenir devant l'ennemi. + +«Ensuite, comme j'avais eu l'ordre précédemment de prendre position à la +droite du maréchal Saint-Cyr, pour défendre les débouchés de la Bohême, +la première opération que j'ai faite dans cet objet, pour soutenir la +position que j'avais prise à Altenbourg, a été de faire des abatis sur +toutes les communications directes, pendant l'espace de plusieurs +centaines de toises. Toute la journée ne suffirait pas pour les +détruire, et cependant la chose est indispensable pour pouvoir +déboucher. + +«Quant à l'ennemi, Sire, il n'a pas immédiatement l'attitude offensive, +et il n'y a pas eu ... de la grande chaîne une quantité assez +considérable de troupes pour espérer quelques résultats en cherchant à +les combattre. + +«Je vais récapituler rapidement ce qui s'est passé depuis cinq jours, +afin que Votre Majesté puisse juger elle même la situation de l'ennemi. + +«Je l'ai poussé dans sa retraite de toutes mes forces et je l'ai +combattu près de Dippoldiswald, à Falkenheim et à Altenbourg. Il a été +culbuté partout et nous lui avons pris ou forcé à détruire environ +quatre cents voitures, la plus grande partie d'artillerie. Le jour du +combat de Zinnwald, j'ai porté une avant-garde à une lieue en avant, +c'est-à-dire à deux lieues de Toeplitz. De Zinnwald on voit Toeplitz et +le plus épouvantable défilé que j'aie jamais vu. Le soir de ce combat +j'ai appris l'événement arrivé au général Vandamme, et, cet événement +changeant tout à fait ma position, j'ai dû m'arrêter, et j'ai passé le +jour suivant sur le plateau de Zinnwald, ayant toujours mon avant-garde +dans la même position. Cette avant-garde fut attaquée avant-hier par +l'ennemi; elle le battit, lui tua beaucoup de monde et conserva sa +position. L'ennemi revenant à son entreprise, il était facile de voir, à +l'immense quantité de feux qui se voyaient dans la plaine de Toeplitz, +qu'il y avait une grande armée au débouché. Par d'autres rapports je +suis aussi informé que des retranchements et une nombreuse artillerie +ferment ce passage. + +«Ayant en l'ordre de m'appuyer sur le maréchal Saint-Cyr, je me suis +replié hier de Zinnwald sur Altenbourg où j'ai pris position. + +«Toute la journée d'hier a été employée à faire des abatis et à établir +un bon système défensif. Ayant reçu l'ordre de mouvement sur +Dippoldiswald, je me suis mis en mesure de l'exécuter, et mon artillerie +est partie hier au soir. Sa marche a été pressée ce matin par la lettre +que Votre Majesté m'a écrite hier à cinq heures du soir, par laquelle +elle m'ordonne de me mettre en mesure de passer le pont de Dresde le 3, +de manière que mon corps d'armée se trouve de Falkenheim à +Dippoldiswald, cinq heures après le départ des dernières troupes de +Zinnwald. + +«L'ennemi a présenté d'abord quelque monde, ensuite environ quatre mille +hommes, sans canons ni cavalerie. Ces troupes, je les ai vues, elles +étaient près de moi, parce qu'un défilé, des bois et des marais nous +séparaient; mes postes ne pouvant pas être placés plus avant, parce +qu'ils auraient été bientôt enlevés. Des paysans m'ont rendu compte +(mais je ne les ai pas vus) que six mille hommes, Russes et Prussiens et +du canon, étaient arrivés sur les hauteurs de Furstenau. Enfin les seuls +indices que j'aie sur les changements de projets de l'ennemi sont que +l'armée, qui était en pleine retraite sur Thiresmstadt, est revenue sur +Toeplitz et s'est placée au pied de la montagne, et enfin que les +paysans qui arrivent de Toeplitz, où ils avaient accompagné les Russes, +pour leur servir de guides, disent que l'ennemi veut retourner devant +Dresde. Et je conclus de tout cela, Sire, que, si le projet existe, le +moment de l'exécution n'est pas encore arrivé. + +«Mes dernières troupes ont quitté Altenbourg à sept heures du matin. +L'ennemi ne montre aucune intention de nous suivre. On n'a vu que deux +escadrons. + +«D'après tous ces motifs, Sire, et l'impossibilité où je suis d'exécuter +vos ordres aujourd'hui, je continue mon mouvement sur Dippoldiswald.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 2 septembre 1813. + +«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre. J'envoie mon aide de camp, le +général Flahaut, pour connaître l'état des choses de votre côté.--Votre +correspondance est trop laconique. Faites attaquer aujourd'hui +l'avant-garde ennemie, et sachez ce que vous avez devant vous et quels +sont définitivement les projets de l'ennemi. S'il a moins de trente +mille hommes, vous le culbuterez au delà des montagnes.--J'attends +l'issue de cette journée pour faire des opérations de l'autre coté; tout +cela est donc très-urgent. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 3 septembre 1813, quatre heures et demie du matin. + +«L'Empereur, monsieur le duc de Raguse, me prescrit d'envoyer un +officier auprès de vous pour vous faire connaître que son intention est +que vous séjourniez aujourd'hui, 3 septembre, à Dippoldiswald, afin d'y +réunir votre corps, puisqu'il paraît que vous avez beaucoup de +traineurs. Si l'ennemi envoie à vous, Sa Majesté vous ordonne de former +une forte avant-garde pour le repousser et le culbuter. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 3 septembre 1813. + +«L'Empereur, monsieur le maréchal duc de Raguse, me charge de vous +écrire que, s'il n'y a pas d'inconvénient, il serait convenable que vous +vous approchassiez aujourd'hui de Dresde, afin de passer les ponts +pendant la nuit; que nous aurons une bataille à Bautzen demain au soir, +ou au plus tard le 5 au matin; que le corps du duc de Tarente est tout à +fait en désarroi. + +«Donnez-moi de vos nouvelles. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 3 septembre 1813, onze heures. + +«Mon cousin, le major général vous a fait connaître qu'il faut vous +approcher de Dresde et coucher sur la rive droite, afin de partir demain +à la pointe du jour.--Nous aurons probablement bataille demain en avant +de Bautzen, ou au plus tard le 5.--Dans l'un et l'autre cas, il faut que +vous y soyez comme réserve pour prendre part à l'affaire.--Prévenez le +duc de Bellune, qui est à Freyberg, et le maréchal Saint-Cyr, que vous +disparaissez de dessus la ligne. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Au bivac, à une lieue de Reichenbach, le 5 septembre 1813, midi. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'intention de l'Empereur est que vous ne +dépassiez pas la ville de Bautzen et que vous preniez position de +l'autre côté, où vous attendrez des ordres. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Bautzen, le 6 septembre 1813, neuf heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous portiez, +aujourd'hui 6, votre quartier général à Hoyerswerda. Vous échelonnerez +votre corps entre Bautzen et Hoyerswerda. Vous prendrez sous vos ordres +la brigade de cavalerie légère du général de Piré. + +«Le cinquième corps de cavalerie, commandé par le général Lhéritier, qui +est à Grossenhayn, et qui est fort d'environ deux mille cinq cents +chevaux, se joindra à vous et sera également sous vos ordres, ce qui +vous fera quatre mille chevaux. + +«Le général Normann a deux bataillons de votre corps et six cents +chevaux qui se sont reposés à Hoyerswerda; donnez lui l'ordre de pousser +sur-le-champ à une marche sur le chemin de Lukau, afin d'éclairer ce qui +se trouve à Sonnewald et à Kalau. + +«L'intention de l'Empereur, monsieur le duc, est que vous manoeuvriez +pour battre et détruire un corps de sept à huit mille hommes +d'infanterie prussienne qu'on dit se trouver à Sonnewald. Il est +nécessaire que vous mainteniez toujours vos communications avec Bautzen +pour recevoir des nouvelles, puisque toutes les opérations sont +subordonnées à ce que l'ennemi ferait sur Dresde. + +«Votre ligne d'opérations doit être d'Hoyerswerda sur Dresde. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LIVRE DIX-HUITIÈME + +1813 + +SOMMAIRE.--Opérations sur la route de Berlin.--Combat de Grossbeeren (23 +août).--Retrait d'Oudinot sur Wittenberg.--Le maréchal Ney remplace le +maréchal Oudinot.--Opérations en Silésie sous les ordres du duc de +Tarente.--Combat de la Katzbach.--Belle défense de la division +Puthod.--L'Empereur se porte au secours de l'armée de Silésie.--Retour +de l'Empereur à Dresde.--Revers du maréchal Ney en Prusse.--Retraite de +l'armée de Silésie sur Dresde.--Entretien du duc de Raguse avec +l'Empereur.--Opération des diverses armées pendant le mois de +septembre.--Manoeuvres du sixième corps pour couvrir Leipzig.--L'ennemi +prend l'offensive (2 octobre).--Napoléon forcé de déplacer le théâtre de +la guerre.--Conversation de l'Empereur avec Marmont.--Manoeuvres autour +de Leipzig.--Erreur de Napoléon.--Mouvement rétrograde du sixième +corps.--Bataille de Leipzig.--Journée du 17 octobre.--Marmont +blessé.--Pertes du sixième corps.--Journée du 18 octobre.--Défection de +la cavalerie wurtembergeoise et de l'armée saxonne.--Le sixième corps +chargé de défendre Leipzig.--Évacuation de la ville.--Destruction +prématurée du pont sur l'Elster.--Retraite sur Weissenfels. Les +fricotteurs.--Combat de Hanau, 30 octobre.--Entrée à Mayence, 2 novembre +1813. + +Il faut maintenant rendre un compte succinct de ce qui s'était passé en +Silésie et dans la direction de Berlin. On se rappelle la passion qui +animait l'Empereur contre la Prusse, et son désir de se venger d'elle +sans retard. Il avait donné l'ordre au duc de Reggio, dont l'armée était +composée des quatrième, septième et douzième corps, et du troisième de +cavalerie, de marcher sur Berlin, aussitôt après l'ouverture de la +campagne. Mais cette tâche était au-dessus de la portée du chef qu'il +avait choisi. Oudinot, homme excellent et brave soldat, était peu propre +au commandement en chef d'une armée nombreuse. Il ne possédait pas la +force d'esprit nécessaire pour conduire une opération combinée, dont la +durée doit embrasser plusieurs jours. + +À l'expiration de l'armistice, Oudinot réunit son armée à Dahme, et +s'avança sur Baruth. Le 19, il prit position entre Baruth et +Lackenwald, et y séjourna le 20. Toutes les troupes alliées en présence +étaient éparpillées et cantonnées jusqu'à Berlin et Postdam. Une seule +brigade de quatre bataillons, commandée par le général de Thümeu, les +couvrait contre l'armée française. Le 21, Oudinot continua son +mouvement; le quatrième corps opérant à droite, se dirigeant sur +Sperenberg et Saalow; le septième, au centre, par le bois de +Kummersdorf, sur Ludersdorf et Gatzdorf, vers Christinendorf, et le +douzième, à gauche, par Goltow, à Scharfenbrück sur Trebbin. + +Les Prussiens se retirèrent sur le défilé de Thyrow, après un double +combat qui mit le septième corps en possession du village de Nunsdorf, +et le quatrième de celui de Mellen. Dans la nuit du 21 au 22, l'armée +française était placée de la manière suivante: le quatrième corps à +Dergiscow; le septième, à Nunsdorf et Christinendorf, et le douzième, à +Trebbin. + +En avant de cette position, les marais à traverser offrent trois +passages: 1° celui de Juhnsdorf; 2° celui de Wittstock; 3° celui de +Thyrow. + +Le 22, le septième corps attaqua Wittstock, et s'en empara. Le quatrième +s'approcha de Juhnsdorf et l'occupa après la retraite de l'ennemi. Le +douzième corps resta en réserve. Le 23, le quatrième corps débouche et +marche sur Blankenfeld; mais, après une faible attaque, il se replie sur +Juhnsdorf. Au même moment, et pendant que le quatrième corps se replie, +le septième se porte en avant, débouche des bois, et occupe +Grossheeren. Les Prussiens, concentrés en arrière de ce village, et en +échelons jusqu'à Heimersdorf, n'hésitèrent pas à profiler de l'occasion +que leur offrait le mouvement isolé, et en pointe, de ce corps. Ils +étaient devenus libres de leur mouvement sur leur gauche par la retraite +du quatrième corps, et sur leur droite par le retard de l'arrivée du +douzième. En conséquence, ils accablèrent le septième corps, qui avait +été jeté ainsi, seul et imprudemment, loin de ses appuis. Ils le +forcèrent à une retraite précipitée. Heureusement la tête du douzième +corps arriva enfin au secours du septième. Elle le protégea dans sa +retraite et contribua à le sauver d'un imminent péril. Le soir, toute +l'armée française se trouva ainsi reportée en arrière des défilés, et +couverte par les marais qu'elle avait franchis pour attaquer. + +Dès ce moment, le duc de Reggio mit son armée en retraite, se +rapprochant de l'Elbe par des mouvements successifs. Il vint prendre +position à peu de distance, en avant de Wittenberg, où il arriva le 4 +septembre. Le combat de Grossbeeren n'avait coûté à l'armée française +qu'une perte de treize pièces de canon, et quinze cents prisonniers +saxons, c'est-à-dire peu de chose pour une armée de plus de quatre-vingt +mille hommes. C'était s'avouer, à bon marché, incapable de tenir la +campagne. + +L'armée ennemie, composée en très-grande majorité de Prussiens, était +commandée par les généraux Bulow, Fauentzien, Woronzoff et Czernicheff, +sous les ordres du prince royal de Suède. Sa force pouvait s'élever à +cent mille hommes. Elle était remplie de cet enthousiasme national qui, +pendant cette guerre, caractérisa d'une manière particulière les +troupes prussiennes. L'armée française était inférieure de dix mille +hommes. Composée en partie de Saxons et d'Italiens, elle était loin de +posséder le même esprit. Cependant, si, au début de la campagne, Oudinot +eût agi avec plus de vigueur et de célérité, il eût surpris l'ennemi +dispersé pour vivre. Il aurait pu le battre en détail et arriver à +Berlin; mais l'incertitude et l'incorrection des mouvements présidèrent +aux premières opérations. + +Napoléon, mécontent d'un semblable résultat, confia cette armée à un +autre chef, qui eut l'ordre d'attaquer l'ennemi sans retard. Le maréchal +Ney, chargé de remplacer le maréchal Oudinot, exécuta cet ordre de +marcher en avant; mais il le fit d'une manière inconsidérée. Un homme +raisonnable ne peut trouver l'explication satisfaisante des mouvements +qu'il ordonna. Oudinot avait péché par un peu de timidité et +d'incertitude; mais au moins il avait agi avec calcul et prudence; son +armée était encore intacte quand il la quitta. En peu de jours, il en +fut tout autrement sous son nouveau chef. + +Pendant ces événements, la grande armée ennemie, battue devant Dresde, +s'était retirée en Bohême, après avoir échappé, par le succès inopiné de +Culm, à une destruction qui semblait devoir être certaine; mais, en même +temps, l'armée de Silésie, dont il me reste à parler, éprouvait un de +ces grands revers dont la série ne devait plus être interrompue pendant +le reste de la campagne. + +Napoléon, en quittant la Silésie, et en partant le 24 pour Dresde, avait +laissé le commandement de l'armée française au maréchal duc de Tarente. +Cette armée, diminuée du sixième corps que Napoléon emmenait avec lui, +restait composée des troisième, cinquième et onzième corps d'armée, et +du deuxième corps de cavalerie. Elle s'élevait à quatre-vingt mille +hommes environ. Réunis autour de Goldsberg, les troisième et cinquième +corps étaient en avant de cette ville; le onzième, et la cavalerie du +général Sébastiani, en arrière. + +Le général Blücher se décida à reprendre sur-le-champ l'offensive, et, +dès le 25, il mit ses colonnes en mouvement. Le corps de Langeron fut +dirigé sur Goldsberg pour observer l'armée française; celui de York +resta à Jauer, et celui du général Sacken marcha sur Malitsch, dans la +direction de Liegnitz. De son côté, le duc de Tarente, résolu d'attaquer +l'ennemi qu'il supposait toujours réuni à Jauer, mit en marche ses corps +d'armée de la manière suivante: le cinquième corps eut l'ordre de se +porter en avant par Hennersdorf, à l'exception de la division Puthod, +qui reçut celui de marcher sur Schönau, et de là sur Jauer. Le troisième +corps dut passer la Katzbach, près de Liegnitz, et suivre la grande +route par Neudorf et Malitsch. Le onzième corps eut pour instruction de +passer au gué de Schmogwitz et de remonter la rive droite de la +Wüthende-Neisse par Brechelshof. Enfin la cavalerie de Sébastiani reçut +l'ordre de passer par Kroitsch et Nieder-Crayn, en suivant la rive +gauche de la Wüthende-Neisse. + +Tous ces mouvements eurent lieu le 26. Or, ce jour-là même, l'armée de +Blücher continuait son mouvement offensif. Sacken et York devaient +passer la Katzbach au-dessus de Liegnitz, et attaquer ainsi la gauche de +l'armée française en la tournant. Une pluie épouvantable, qui tombait +depuis plusieurs jours, avait grossi les rivières et les ruisseaux, et +en avait fait déborder plusieurs. Enfin le temps était obscur et les +mouvements incertains. Le onzième corps, après avoir passé la Katzbach, +se trouva inopinément en face des corps de Sacken, marchant dans la +direction de Eichholtz, et de York, occupant les hauteurs de +Bellwitzhof. Le corps de Langeron était attaqué, de son côté, par le +cinquième corps, qui débouchait de Goldsberg. En ce moment, le troisième +corps, ayant reçu ses ordres de mouvement trop tard, se trouvait en +arrière. Voulant réparer le temps perdu, il se dirigea sur le gué de +Kroitsch pour y passer la rivière; mais sa marche se trouva contrariée +par le mouvement de la cavalerie, dont la direction croisait la sienne, +et il y eut un grand encombrement et une grande lenteur dans le +mouvement, causé par cette rencontre au village de Kroitsch. La gauche +du onzième corps, se trouvant ainsi sans appui, l'ennemi se hâta de la +tourner par une nombreuse cavalerie. Elle fut ainsi vivement pressée, +tandis que la division Horn, la division du prince de Mecklembourg du +corps de York, et la division de Hunneberg, en face de Schlaupe, +observaient l'autre rive de la Wüthende-Neisse. La gauche du onzième +corps ne put être que faiblement soutenue par la cavalerie, qui, d'abord +arrêtée, ainsi que je l'ai dit, par la rencontre du troisième corps, et +ensuite par le défilé de Nieder-Crayn, où tout se trouvait pêle-mêle, +arrivait seulement par détachement et ne pouvait agir que par des +efforts partiels et impuissants. À la nuit, le onzième corps fut obligé +de céder à la fois de tous les côtés. Une seule division du troisième +corps avait pu entrer en ligne. Il se trouva ainsi que le duc de Tarente +n'avait opposé que trente-deux mille combattants à l'ennemi, qui lui en +avait présenté plus de cinquante mille. Une division du troisième corps, +débouchant par Nieder-Crayn, voulut arrêter la poursuite; mais elle fut +culbutée par les Prussiens, qui s'emparèrent du défilé, prirent le parc +d'artillerie du onzième corps et tous ses bagages. + +Le duc de Tarente, n'ayant d'autre retraite que sur la Katzbach, et le +gué de Schmogwitz, fit rétrograder les deux divisions du troisième corps +qui n'avaient pu entrer en ligne. Elles passèrent ce gué et gravirent +les hauteurs au pied desquelles coule la Katzbach, pendant que le +onzième corps, acculé à la rivière, soutenait un combat inégal. + +Pendant la nuit, tout le reste de l'armée repassa la Katzbach. La gauche +se rallia à Liegnitz et se retira sur Buntzlau. Le cinquième corps, +attaqué le 27 devant Goldsberg par le corps de Langeron, fut forcé à la +retraite. Dépourvu de cavalerie pour protéger son mouvement, il perdit +dix-huit pièces de canon. Il arriva le soir à la hauteur de Löwenberg. +Le 28, il repassa le Bober à Buntzlau avec les troisième et onzième +corps. Les pluies avaient tellement enflé cette rivière, que ce point +était le seul où il fût possible de la franchir. + +Dans les dispositions offensives faites par le duc de Tarente, la +division Puthod, du cinquième corps, avait été dirigée, comme nous +l'avons vu, sur Schönau, d'où elle devait marcher sur Jauer pour se +réunir à l'armée. Elle se trouvait à Molkau pendant la bataille de la +Katzbach. Quelque diligence qu'elle fit, elle ne put arriver à temps +pour se réunir à son corps d'armée à Goldsberg, et, celui-ci forcé à la +retraite, elle se trouva abandonnée. Le général Puthod se retira sur +Hirschberg; mais, le pont étant rompu, et le Bober trop fort pour qu'on +pût le rétablir, il descendit la rivière et arriva à Löwenberg le 29. Il +y fit des efforts inutiles pour rétablir le pont. Suivi par le corps de +Langeron, et ne pouvant se rendre à Buntzlau, où il avait été prévenu +par le général Radrewicz et la cavalerie du général Koeff, le général +Puthod se trouva enveloppé de toutes parts. Il prit la résolution +généreuse de combattre jusqu'à extinction. Il s'établit sur les hauteurs +de Plagwitz, en avant de Löwenberg, et attendit l'ennemi de pied ferme. +Attaqué par deux divisions d'infanterie et une de cavalerie, il +succomba, après avoir fait une défense opiniâtre. Cette courte campagne +de cinq jours coûta à l'armée française dix mille hommes tués ou blessés +et quinze mille prisonniers. + +Il est difficile de concevoir une opération plus mal conçue et plus mal +conduite. La division des forces et leur éparpillement eurent lieu sans +motif raisonnable. La marche en avant fut exécutée sans prudence et +sans connaître les dispositions de l'ennemi. Cette offensive, prise sur +un si grand front, et particulièrement à gauche, au lieu de l'appuyer à +la droite, par où était la communication la plus courte et la plus +directe avec Dresde, seul point de retraite de l'armée, est une de ces +fautes qui paraissent incontestables. Le retard apporté dans les ordres +donnés au troisième corps, et le croisement des colonnes, résultat d'une +fausse direction, expliquent suffisamment la catastrophe. + +Ce revers, avec l'événement funeste de Culm, décidèrent du sort de la +campagne. Le maréchal Macdonald, homme de courage, dont le caractère +droit et honorable mérite l'estime et l'affection de tous ceux qui le +connaissent, n'aurait jamais dû être chargé d'un semblable commandement; +sa capacité, fort médiocre, le rend peu propre à un grand commandement. +Le temps s'écoule avec lui en vaines paroles. Il a cette activité +malheureuse de certains hommes qui se laissent absorber dans les +circonstances les plus importantes par les détails les plus minutieux. À +l'armée, il écrit lui-même les lettres relatives au service. Cette seule +circonstance le fait connaître. Aussi aucune disposition ne fut-elle +prise à temps et à propos. La confusion régna partout, et l'armée, +diminuée d'un tiers, perdit en outre la confiance qui, jusque-là, +l'avait animée. + +D'un autre côté, il est étrange que, dans son offensive, Blücher ne se +soit pas appuyé aux montagnes de Bohême, et n'ait pas agi +particulièrement par sa gauche. S'il eût manoeuvré de manière à arriver, +après un succès, avant l'armée française à Löwenberg, il était maître de +la communication la plus courte avec Dresde, et il pouvait rendre sa +retraite plus difficile et plus périlleuse. + +L'Empereur partit de Dresde, le 3 septembre, avec sa garde et mon corps +d'armée. S'il eût employé les quatre jours qui venaient de s'écouler à +compléter ses succès dans la poursuite de la grande armée, il eût été le +maître des événements. Il eût pu réparer sans peine les malheurs arrivés +en Silésie. Toute compensation faite, il lui restait encore de grands +avantages; mais le malheur de Vandamme et le désastre de Silésie firent +une masse de maux trop grande pour pouvoir rétablir l'équilibre, surtout +après le parti pris par les ennemis d'éviter dorénavant de combattre +Napoléon en personne, et de se contenter de le harceler, de le fatiguer, +et d'user ses troupes par des marches, jusqu'au moment où la diminution +de ses forces mettrait entre les deux armées une telle disproportion, +qu'il n'y aurait plus aucune incertitude dans le succès et le résultat +de la lutte. + +Le 4, Napoléon, après avoir dépassé Bautzen, rencontra le duc de Tarente +se disposant à évacuer les positions de Hohenkirchen, et à repasser la +Sprée. Il l'arrêta, lui ordonna de se reporter en avant. L'avant-garde +ennemie fut culbutée et se dirigea en arrière de Lauban. + +Le 5, l'Empereur porta la majeure partie de ses forces sur Reichenbach. +L'ennemi se replia sur Görlitz, et se plaça derrière la Neisse à Lauban. +Autant par suite du système dont j'ai rendu compte plus haut qu'à cause +de l'arrivée prochaine de l'armée de Benningsen, puissant renfort, on +devait s'attendre à voir Blücher se retirer plus loin si l'Empereur +passait la Neisse. En conséquence, toute offensive de ce côté devant +être sans résultat, et pouvant même avoir des conséquences funestes à +cause du mouvement de la grande armée alliée sur Dresde, Napoléon quitta +l'armée de Silésie le 8. Il la laissa en position à Hohenkirchen, après +lui avoir donné pour renfort le huitième corps. Ce secours réparait en +partie ses pertes, et la portait à une force d'environ soixante-dix +mille hommes. Le duc de Tarente, au lieu de faire des démonstrations +pour en imposer à l'ennemi, se tint tranquille, et annonça ainsi à +Blücher le départ de Napoléon. Dès lors le général prussien se disposa +à reprendre l'offensive. + +Je reçus en même temps l'ordre de me rendre à Camenz afin d'être, tout à +la fois, à portée de l'Elster-Noir et de Lukau. Je devais être ainsi en +mesure, suivant les circonstances, de faire une diversion en faveur du +prince de la Moskowa, ou bien de me rendre à Dresde. Le 8, je me portai +à Hoyerswerda, et je dirigeai une forte avant-garde sur Senftenberg et +des coureurs dans la direction de Lukau. En même temps j'avais donné +l'ordre au cinquième corps de cavalerie, commandé par le général +Lhéritier, mis à ma disposition, de partir de Grossenhayn pour Roulau, +afin de m'appuyer; mais dans la nuit je reçus l'ordre de me rapprocher +de Dresde à marches forcées. Le 9, j'arrivai à Ottendorf, et, le 10, à +Dresde, où je m'arrêtai. J'occupai la ville et le camp retranché. Je pus +enfin faire reposer mes troupes. Mon corps d'armée avait marché, pendant +vingt-deux jours, sans un seul séjour, livré un assez grand nombre de +combats, et fait souvent des marches de douze lieues; mais il était bien +organisé. L'esprit en était admirable. À l'exception des blessés, un +très-petit nombre d'hommes seulement se trouvaient en arrière. Il ne +manquait pas une pièce de canon, ni une voiture d'artillerie ou +d'équipages. + +L'Empereur avait été rappelé à Dresde par les mouvements offensifs du +prince de Schwarzenberg. En effet, l'avant-garde de Wittgenstein s'était +avancée, le 5, à Peterswald, et le 6, à Berggieshübel, avec la division +prussienne de Ziethen. Le prince Eugène de Wurtemberg, avec la +cavalerie de Pahlen, débouchait sur Dippoldiswald, tandis que le +général Klenau s'avançait vers Chemnitz. Le prince de Schwarzenberg, +avec les corps autrichiens de Colloredo, Chasteler, Giulay et les +réserves, avait pris la direction d'Aussig, pour y passer l'Elbe, et +manoeuvrer sur la rive droite. Le 7, Wittgenstein occupa Pirna, et, le +8, se porta vers Dohna où étaient réunis les premier, deuxième et +quatorzième corps. + +L'Empereur, de retour, le 7, à Dresde, se rendit, le 8, au camp de +Dohna. L'avant-garde de Wittgenstein fut culbutée. Ce général se replia +sur Pirna. Le même jour, le prince de Schwarzenberg, en plein mouvement, +fut instruit de la présence de Napoléon. Il se retira aussitôt, et vint +prendre la position qu'il avait choisie en avant de Toeplitz. Le 9, +Napoléon porta la plus grande partie de ses forces sur Liebenthal. Ce +mouvement menaçant de tourner le corps de Wittgenstein, celui-ci se +retira sur Nollendorf, où il fut joint par le corps de Kleist. Les +troupes aux ordres de Klenau se rapprochèrent de Toeplitz, et vinrent +prendre position au Sebastiansberg. + +Le 10, Napoléon vint à Baremberg. Le premier corps marcha sur +Peterswald, et le quatorzième sur Fürstenwald. Le général Wittgenstein +se replia sur Culm. Le 11, il s'avança de Fürstenwald vers le défilé du +Geyersberg. La division du quatorzième corps, commandée par le général +Bonnet, s'empara de la montagne; mais la difficulté du terrain empêcha +d'y conduire de l'artillerie. Les obstacles pour déboucher, en présence +de l'ennemi, dans une position inexpugnable, paraissant insurmontables, +Napoléon renonça à l'attaquer, et se décida à retourner à Dresde. Il +laissa le premier corps en position à Nollendorf, le quatorzième sur les +hauteurs de Berna, en avant d'Ebersdorf. Le deuxième alla occuper +Steinberg, et la jeune garde le camp de Pirna. L'Empereur dut sentir +bien vivement alors la faute commise, il y avait onze jours, de n'avoir +pas complété ses succès de Dresde par un mouvement à fond sur l'armée +ennemie, au moment où elle repassait ces mêmes défilés dans un désordre +incompatible avec une résistance sérieuse. + +Mais, pendant ces mouvements, de nouveaux désastres venaient accabler la +portion de l'armée française qui avait reçu l'ordre de marcher sur +Berlin. On a vu, le 4, le prince de la Moskowa remplacer le maréchal duc +de Reggio, et prendre le commandement de l'armée. Dès le lendemain, 5 +septembre, il était en mouvement. La division Guilleminot, en tête du +douzième corps, attaqua la division prussienne de Dobschutz, et la +chassa de Zaahn. Plus tard, le corps de Tauenzien fut attaqué à Seida, +et forcé à se retirer sur Dennewitz, où il prit position. Le soir, +l'armée française occupait les positions suivantes: le quatrième corps +à Neundorf, le douzième à Seida, et le septième entre les deux. L'armée +ennemie était ainsi placée: Tauenzien à Dennewitz, Bulow à +Klein-Lippsdorf, les Suédois et les troupes russes, sous les ordres du +prince royal de Suède, sur les hauteurs de Lobez. Dans ces dispositions +respectives, le prince de la Moskowa eut l'étrange idée de porter son +armée sur Dahme pour prendre la route de Berlin, et de marcher +directement sur cette ville. En conséquence, le 6, au matin, il continua +son mouvement. Le quatrième corps fut chargé de s'emparer de Dennewitz, +et de couvrir la marche de flanc qu'il opérait avec le reste de l'armée. + +L'ennemi résista à cette attaque, perdit Dennewitz; mais se soutint avec +opiniâtreté en avant de Interburg. Pendant que Tauenzien était ainsi aux +prises avec le quatrième corps, Bulow, qui d'abord avait pris position +en avant d'Eckmannsdorf, débouchait par Wolmsdorf en arrière de l'armée +française. Le septième corps fut alors obligé de prendre part au combat, +et vint se former près de Niedergorsdorf. L'armée française était +attaquée de front, de flanc, et à revers. Le douzième corps vint donc +occuper le village de Goldsdorf, sur lequel tout le corps de Bulow était +dirigé. Après diverses alternatives de bons et de mauvais succès, +l'armée se concentra près de Rohrbeck. Les Saxons, placés au centre, +ayant lâché pied, les deux corps français se trouvèrent séparés, et +forcés à une retraite divergente. Celui de droite, le quatrième, se +retira sur Dahme. Le douzième suivit la route que les fuyards avaient +prise, par Schweidnitz, dans la direction de Torgau. + +Cette opération, si singulière, si absurde, ne peut s'expliquer. +Exécuter une marche de flanc, en plein jour, aussi longue et aussi à +portée d'une armée supérieure en forces, était l'opération la plus +dangereuse et la plus imprudente, et dans quel objet? pour arriver avant +l'ennemi sur la route de Berlin et marcher sur cette ville. Mais, en +supposant, ce qui paraît impossible, cette marche exécutée avec un +succès complet, à quoi aboutissait-elle? À placer l'armée ennemie sur le +flanc et sur les derrières de l'armée française, ce qui aurait mis +celle-ci dans le péril le plus évident, et l'aurait, en définitive, +empêché de marcher sur Berlin. Si l'armée française était en état de +prendre l'offensive, elle ne pouvait pas espérer de se rendre à la +dérobée à Berlin. Il fallait qu'elle se résolût à livrer bataille. Dès +lors, elle n'avait autre chose à faire que de marcher brusquement et +rapidement par la route directe, et, après avoir enlevé Zaahn, se +dirigeant sur Treuenbrietzen et Belitz, empêcher la réunion des corps +ennemis qui étaient à une certaine distance les uns des autres, les +battre en détail, après s'être placée ainsi au milieu d'eux. On croit +rêver quand on approfondit les combinaisons qui furent faites alors et +la manière dont on opéra. + +Le lendemain, 7, le douzième corps et les Saxons continuèrent leur +mouvement sur Torgau. Le quatrième corps, attaqué à Dahme par une +division de quatre mille Prussiens, commandée par le général Woheser, se +mit également en marche pour Torgau, après avoir rompu les ponts de +l'Elster. Le 8, il rejoignit le reste de l'armée sous le canon de +Torgau. Cette opération coûta à l'armée française douze mille hommes +tués, blesses, ou pris, et vingt-cinq pièces de canon. + +Ainsi, chaque jour, l'édifice de notre puissance s'écroulait pour ne +plus se relever. Pendant que Napoléon était accouru à Dresde et avait +marché sur la frontière de Bohême, l'armée ennemie de Silésie avait +repris l'offensive. Dès le 9, elle s'était mise en mouvement. Le corps +de Langeron passa la Neisse à Ostritz, au-dessus de Görlitz: celui de +York entre Ostritz et Görlitz, et celui de Sacken, à Görlitz même. +L'avant-garde française se retira des bords de la Neisse sur Reichenbach +sans s'être engagée, et de là sur Hohenkirchen. Le corps de Poniatowski, +attaqué par celui de Langeron a Lauban, se retira sur Neustadt. + +L'armée alliée fut rejointe, ce jour-là, par la division autrichienne de +Bubna. Le 10, le duc de Tarente quitta la position de Hohenkirchen pour +repasser la Sprée. Le 6, il était à Gordau, n'ayant plus que des +avant-postes sur la Sprée. Enfin, le 12, le duc de Tarente se replia sur +Bischofswerda, et le huitième corps vint de Neustadt à Stolpen. Le +rapprochement de notre armée de Silésie à une petite marche de Dresde, +sans avoir livré un seul combat, opéré en même temps que la perte de la +bataille de Dennewitz, favorisait la réunion des trois armées qui nous +entouraient. Elles pouvaient alors, à volonté, agir d'une manière +simultanée. + +Je restai à Dresde jusqu'au 12 inclus. Pendant mon séjour, je vis +beaucoup Napoléon. Dans la nuit du 12 au 13, je passai au moins trois +heures avec lui à causer de la campagne. Il se livrait volontiers, avec +moi, à la discussion de ses projets, et à l'examen des événements +écoulés. Il n'était pas tranquille sur son issue, quoiqu'il affectât de +la confiance. Il se plaignait de ses lieutenants, et il avait raison; +mais pourquoi avait-il séparé ses forces, et disposé son plan de +campagne de manière à rendre indispensable de confier de grands +commandements à une grande distance de lui, à des hommes incapables de +les exercer? Et puis, n'avait-il pas eu d'autres choix à faire? +Saint-Cyr, un des premiers généraux de l'Europe, pour la guerre +défensive, n'était-il pas merveilleusement propre à commander l'armée de +Silésie, destinée à couvrir, par sa position, les autres armées, et à +garder seulement le terrain qu'elle occupait? Il n'était pas ancien +maréchal, il est vrai; mais, puisqu'il avait laissé à Macdonald des +corps commandés seulement par des officiers généraux, il pouvait en +faire autant pour Saint-Cyr, et, dès lors, il n'y avait plus de +difficultés. Si les inconvénients du plan de campagne vicieux et les +mauvais choix avaient amené tous les maux actuels, quel était le +coupable? Je lui exprimai cette pensée avec modération et réserve; mais +il n'était pas au bout de ses erreurs et au moment de réparer ses +fautes. Il me dit que, probablement, la guerre allait changer de +théâtre, et serait forcément portée plus en arrière; que les ennemis +tenteraient sans doute le passage de l'Elbe avec les deux armées de +Silésie et du Nord réunies; qu'alors il devait manoeuvrer de manière à +empêcher leur jonction avec la grande armée; qu'il devenait +indispensable de nettoyer ces pays des corps qui les parcouraient, et +menaçaient nos établissements et nos communications, et que je +commencerais le mouvement. Enfin, quand je le quittai, il me dit ces +propres paroles: «L'échiquier est bien embrouillé; il n'y a que moi qui +puisse s'y reconnaître.» Hélas! c'est lui-même qui s'est perdu dans ce +labyrinthe! + +Le 13, je partis avec mon corps pour Grossenhayn. Là, je me réunis au +roi de Naples, que j'y trouvai avec un corps nombreux de cavalerie. Le +but de ce mouvement était de couvrir l'arrivée à Dresde de vingt mille +quintaux de farine, arrêtés à Torgau et embarqués sur l'Elbe. Les +dispositions de troupes convenables à ce but furent faites, et le convoi +arriva heureusement à Dresde. Nous restâmes jusqu'au 25 dans cette +position. + +Je vis journellement et familièrement Murat. Je le retrouvai bon +camarade et sans prétention. Il se mit en frais d'amitié pour moi. Je +payai cette bienveillance par la complaisance avec laquelle j'écoutai, +chaque jour, les récits qui concernaient ses États. Il me parlait +souvent surtout de l'amour que lui portaient ses sujets. Il y avait dans +son langage une candeur risible, une conviction profonde d'être +nécessaire à leur bonheur. Entre autres choses, il me raconta que, +lorsqu'il devait quitter Naples en dernier lieu (et c'était une chose +secrète), se promenant avec la reine, et entendant les acclamations dont +il était l'objet, il dit à sa femme: «Oh! les pauvres gens! Ils ne +savent pas le malheur qui les attend. Ils ignorent que je vais partir!» +J'écoutai en souriant; mais lui, en faisant ce récit, était encore +attendri des douleurs dont il avait été la cause. + +Cette réunion de troupes à Grossenhayn détermina Blücher à renforcer sa +droite et à porter le corps de Sacken à Kamens. Ce mouvement décida le +duc de Tarente à se rapprocher encore davantage de Dresde, et à prendre +position à Harta. Les avant-postes de l'armée de Berlin étaient établis +sur l'Elster noir. Pendant notre séjour à Grossenhayn, la grande armée +recommençait des démonstrations offensives. L'ennemi se porta en avant +et fit replier les corps français occupant les différents débouchés. +Napoléon partit le 15 de Dresde avec sa garde, et vint à Berggieshübel; +mais la disposition générale de l'armée ennemie était toute défensive, +et la masse de ses troupes, placée dans le bassin de Toeplitz, en face +des débouchés, occupait une position inexpugnable. + +Le 16 au matin, le prince de Schwarzenberg avait ses troupes placées de +la manière suivante: le corps de Wittgenstein à Peterswald; la division +Czenneville à Eichwald, sur la route de Zinnwald; celle du prince +Maurice Liechtenstein, à Klostergraben; une avant-garde sous les ordres +du général Longueville en avant d'Aussig, sur la route d'Eule; le corps +de Kleist à Mariaschein; les grenadiers et les cuirassiers russes à +Sabachleben; les gardes russe et prussienne à Toeplitz; le corps de +Colloredo à Culm; celui de Meervelt à Aussig; celui de Giulay à Brunn; +celui de Klenau à Marienwerder, et les réserves de cavalerie à Breslau. + +À midi, Napoléon continua son mouvement en avant. Le corps de +Wittgenstein se replia sur Culm. La division Ziethen fut portée dans des +abatis qui avaient été faits entre Tellenitz et Jutterbach. Le corps de +Colloredo était appuyé à droite à Strekowitz. Napoléon occupa le soir +les hauteurs de Nollendorf. + +Le 17, la division Ziethen, attaquée par la division Mouton-Duvernet, du +premier corps, fut poussée sur Culm. Le combat s'engagea alors avec le +corps de Wittgenstein. Les villages d'Arbesau, d'Islisich, de Jourdorf, +furent emportés; mais le corps de Meervelt s'avança d'Aussig sur +Nollendorf, tandis que celui de Colloredo s'avançait sur Neudorf et +Kniemts. Il attaqua Arbesau, qui fut évacué. La jeune garde, qui +l'occupait, en fut chassée après avoir fait des pertes considérables, et +le premier corps se retira sur Nollendorf. Napoléon, voyant +l'impossibilité de déboucher devant des forces aussi considérables, +ramena ses troupes en avant de Berggieshübel, et rentra avec sa garde à +Dresde le 18. Ce mouvement, recommencé pour la troisième fois, et +fatigant pour les troupes, avait été encore sans résultat. + +Le prince de Schwarzenberg attendait pour agir que le corps de +Benningsen, fort de soixante mille hommes, qui, dès le 17, avait sa tête +à Löwenberg, fût rapproché davantage de Dresde. + +Napoléon voulut tenter de nouveau la fortune, et essaya d'éloigner +Blücher. Il se rendit le 22 à Hatzan, et mit en mouvement les troisième, +cinquième et onzième corps. L'avant-garde de Radrewitch fut attaquée à +Bischofswerda. Forcée d'évacuer cette ville, elle se retira jusqu'à +Gordau; mais Napoléon, ayant vu toute l'armée de Silésie en position à +Bautzen, tandis que le corps de Sacken s'approchait sur sa gauche pour +menacer la communication de Bischofswerda, ne se trouvant pas assez fort +pour livrer bataille, se retira et ramena les troupes dans la position +concentrée de Weissig, à deux lieues de Dresde. Il s'en tint encore à +une simple démonstration. + +Le 24 et le 25, l'armée de Silésie, remplacée dans ses positions par +l'armée de Benningsen, fit un mouvement général par sa droite pour se +rapprocher de l'Elbe et de l'armée du Nord. Le corps de Tauentzien, +appartenant à cette dernière armée, occupait déjà, depuis quelque temps, +une position intermédiaire entre les deux armées et en établissait la +liaison. Le corps de Sacken se présenta devant Grossenhayn pour couvrir +ce mouvement. Le roi de Naples était retourné à Dresde, et j'avais sous +mes ordres, outre le sixième corps d'armée, les premier et cinquième +corps de cavalerie. Le 25 au soir, je reçus l'ordre de repasser l'Elbe à +Meisson et de me porter sur Wurtzen et Eulenbourg. + +Le 26 au matin, je pris position sur les hauteurs de Wanterwitz, +position formidable où j'étais en mesure de résister à des forces +supérieures. J'avais laissé une forte arrière-garde, composée de la plus +grande partie du cinquième corps de cavalerie. Celle-ci fut attaquée par +une grande masse de Cosaques appartenant à l'armée de Silésie. Elle fut +mise dans un grand désordre. Le général Lhéritier, son commandant, +s'était fait une bonne réputation comme colonel: mais il n'avait pas +assez de tête pour commander des forces considérables. Les défilés en +arrière étant fort mauvais, il devenait important de ne pas laisser +l'ennemi trop près de nous pendant notre marche. Je reportai cette +cavalerie en avant, après l'avoir ralliée moi-même, sans autre secours +que ma seule présence et quelques mots adressés aux premiers fuyards. +Nous restâmes en repos le reste de la journée. Le 27, mon arrière-garde +repassa l'Elbe. L'ennemi, ayant suivi immédiatement, voulut tenter un +coup de main sur la tête de pont, mais il fut vaillamment repoussé par +le 10e provisoire, composé d'un bataillon des 11e et 16e de ligne. Je +laissai le général Cohorn, avec sa brigade, pour garder ce poste +important, jusqu'à ce qu'il fût relevé par des troupes appartenant à un +autre corps, et je me mis en roule par Oschatz, Wurtzen et Eulenbourg. + +Pour expliquer ce qui va suivre, il faut maintenant que je fasse +connaître la position du prince de la Moskowa. Après la défaite de +Dennewitz, le prince de la Moskowa avait repassé l'Elbe à Torgau. Il +avait réorganisé son armée. Le douzième corps avait été dissous, et la +division bavaroise, qui s'y trouvait, envoyée à Dresde. Le restant des +troupes, réuni à la division Guilleminot, avait été attaché au quatrième +corps. Par suite cette armée ne se trouvait plus composée que de deux +corps, le quatrième et le septième. Elle se mit en mouvement, le 25, +pour descendre l'Elbe. Le 27, le prince de la Moskowa était à +Oranienbürg avec le quatrième corps, et le septième à Dessau. Ces +troupes observaient les ponts d'Acken et de Roslau. L'avant-garde +suédoise, après avoir occupé Dessau, avait évacué cette ville, et +s'était retirée sur la tête de pont. Là, un bataillon saxon déserta à +l'ennemi avec armes et bagages. Un léger combat avec les Suédois fut +livré en avant de Dessau. Toute l'armée du Nord, commandée par le prince +royal de Suède, placée en face, sur la rive droite du fleuve, observait +les garnisons de Wittenberg et de Torgau. Des opérations de siége +furent même commencées par le général Bulow contre Wittenberg. + +D'un autre côté, depuis quelque temps, des détachements de troupes +légères désolaient les derrières de l'armée française. Czernicheff avec +ses Cosaques s'était avancé au delà de la Saale. Le général Tielemann, +déserteur du service de Saxe, s'était porté avec un corps franc dans les +environs de Leipzig, et se trouvait en liaison avec le colonel +autrichien de Mensdorf, qui opérait dans les mêmes cantons. + +L'Empereur détacha vers ce point le général Lefebvre-Desnouettes avec +quatre mille chevaux, pour donner la chasse à ces partisans; et, comme, +en même temps, la route de Dresde à Chemnitz avait été interceptée par +la brigade autrichienne de Scheilher, qui avait enlevé à Freyberg trois +cents hussards westphaliens, le général Kleist faisant aussi des +démonstrations de ce côté, il envoya à Freyberg le deuxième corps pour +garder ce débouché. Le 11 septembre, Thielmann avait paru à Weissenfels, +et inutilement attaqué un convoi en route pour Leipzig. Il fut plus +heureux à Naumbourg, qu'il enleva. Il prit ensuite Mersebourg, et cinq +cents hommes par capitulation. Là il fut attaqué par Lefebvre-Desnouettes, +qui le battit. Il se retira sur Zeist et Zurchau, mais après avoir vu +délivrer ses prisonniers, Lefebvre-Desnouettes vint ensuite occuper +Altenbourg. Platow l'en chassa, non sans lui faire éprouver d'assez +grandes pertes, par suite des mauvaises dispositions prises par le +général français en se retirant. Il avait imprudemment livré combat en +avant d'un défilé. Après cet échec, Lefebvre-Desnouettes se rendit +d'abord à Weissenfels, et de là revint à Leipzig. + +Le 25 septembre, Czernicheff, parti avec trois mille chevaux d'Eisleben, +arriva devant Cassel, dans la nuit du 27 au 28. Un bataillon +d'infanterie, placé en avant de la ville et forcé dans sa position, se +retira après avoir éprouvé quelque perte. Jérôme Bonaparte, roi de +Westphalie, voyant les symptômes d'une insurrection, s'éloigna, laissant +le général Alix pour défendre Cassel avec deux bataillons. + +Le 30, Czernicheff fit attaquer Cassel et s'en empara, aidé d'un +mouvement national qui éclata en sa faveur. Après avoir proclamé, au nom +des souverains alliés, la dissolution du royaume de Westphalie, il +évacua la ville en emportant tout ce qu'elle renfermait de richesses +publiques transportables et après avoir organisé une insurrection +systématique dans cette portion de l'Allemagne. + +Le 29, au matin, j'arrivai à Wurtzen. J'y reçus une lettre du duc de +Padoue qui commandait à Leipzig. Il m'annonçait la présence de l'ennemi, +et la crainte d'être obligé d'évacuer cette ville. Je continuai mon +mouvement sans perdre un moment, et j'arrivai, le soir même du 28, à +Leipzig avec la tête de mes forces. Je mis le reste à portée, je +nettoyai les environs des ennemis qui s'y trouvaient. Je restai dans +cette position jusqu'au 3. + +Le 2 octobre, Blücher se décida à prendre l'offensive. Il se porta, avec +les corps de Bulow et de Tauentzien, au confluent de l'Elster et de +l'Elbe, jeta, dans la nuit, deux ponts et opéra son passage. Le général +Bertrand, chargé de s'y opposer, occupant une position avantageuse, +résista pendant la plus grande partie de la journée; mais, vers les cinq +heures, il fut forcé, et opéra sa retraite dans la direction de Dessau. +Pendant ce temps, les Suédois avaient débouché par le pont de Roslau, et +s'étaient avancés sur Dessau. Le maréchal Ney, avec le septième corps, +et rejoint par le quatrième, se replia, remonta la rive gauche de la +Moldau, et occupa Bittersfeld et Düclitsch. Informé de ces événements +dans la nuit du 3 au 4, je me rendis, en toute hâte, avec mon corps, à +Düben, afin d'offrir un point d'appui au général Bertrand, et de +favoriser sa retraite. Je recueillis effectivement les troupes +wurtembergeoises qui faisaient partie de son corps et qui s'y étaient +retirées, le reste de ce corps ayant rejoint la septième. L'ennemi se +présenta bientôt en force devant moi. Le poste de Düben n'étant pas +tenable, je repassai la rivière, et pris position en face. Une berge +élevée, à une demi-portée de canon de la ville, me donnait tous les +moyens de défendre avec succès ce défilé. L'ennemi fit plusieurs +tentatives pour déboucher; mais il fut constamment repoussé. + +Je plaçai de la cavalerie en observation sur la rive gauche de la +rivière, pour me lier avec les troupes du maréchal Ney. + +Dans cette position nous pouvions attendre ce que ferait l'ennemi; mais +tout à coup, celui-ci ayant présenté des forces considérables en face de +Bittersfeld sur la rive droite, le maréchal Ney s'effraya de sa +position, et, quoique l'ennemi n'eût rassemblé aucun moyen de passage, +et montré aucune disposition de le tenter, le maréchal Ney me fit +prévenir qu'il se retirait sur Kamens. Ce mouvement laissait ma gauche +tout à fait à découvert et compromettait beaucoup ma position. Me +retirer cependant, en plein jour, étant aussi rapproché de l'ennemi, +était fort délicat. Je masquai mes préparatifs et mon mouvement aussi +bien que possible, et je l'effectuai sans accident, avec précision et +vitesse. J'allai prendre la belle position de Hohen Priegnitz, en liant +ma gauche avec le prince de la Moskowa, auquel je demandai une entrevue +pour pouvoir arrêter avec lui ce qui nous restait à faire. Nous ne pûmes +nous comprendre. Il fut impossible de lui faire entendre que rien ne +pressait dans nos mouvements de retraite, et qu'il fallait attendre que +l'ennemi se montrât en force pour se retirer. Le maréchal Ney, brave et +intrépide soldat, homme de champ de bataille, n'entendait rien à la +combinaison des mouvements. Son esprit s'effrayait de ce qu'il ne voyait +pas. Jamais les calculs ne dirigeaient ses actions. C'était toujours +chez lui le résultat de la sensation du moment et comme un effet de +l'état de son sang. Il pouvait s'en aller aussi bien devant trente mille +hommes en ayant cinquante qu'en attaquer cinquante avec vingt. +Toutefois, dans la circonstance, il était dans une disposition de +crainte irréfléchie et exagérée. Il ne voulut pas s'arrêter, quoique des +troupes légères seules fussent en présence. + +Ce maréchal ayant continué son mouvement, j'allai occuper le même jour, +6, les hauteurs d'Eulenbourg où je campai. Leipzig se trouvant de +nouveau menacé, dès le lendemain je me portai sur cette ville, par +Taucha, afin de la couvrir, et de protéger l'arrivée d'un convoi retenu +à Naumbourg. Je l'y fis entrer. + +Le 8, ayant fait une forte reconnaissance du côté de Delitzsch, je +trouvai devant moi des forces de cavalerie assez considérables; mais +elles se retirèrent après une légère résistance. + +Pendant que ces divers mouvements s'opéraient, Napoléon fit les +dispositions suivantes. Il laissa le maréchal Saint-Cyr à Dresde, avec +les premier et quatorzième corps, et les chargea de garder les débouchés +de la Bohême de ce côté. Le cinquième corps reçut l'ordre de se rendre à +Freyberg avec le huitième. Réunis au deuxième, ces trois corps furent +mis aux ordres du roi de Naples, et chargés de couvrir les débouchés de +la Bohême sur Leipzig. Le 7, Napoléon se mit en mouvement pour descendre +l'Elbe et se rapprocher de l'armée de Silésie, que son intention était +de combattre. Il partit avec les troisième et onzième corps et sa garde. +Le 9, il s'avança à Eulenbourg, où il fut rejoint par les quatrième et +septième corps. Le même jour, je me portai, conformément à ses ordres, +dans la direction de Düben, et je campai à la hauteur d'Eulenbourg. Une +très-nombreuse cavalerie était devant moi et je dus marcher avec lenteur +et précaution, n'ayant plus avec moi les premier et cinquième corps de +cavalerie. Je trouvai l'ennemi formé près de Koblein, soutenu par une +nombreuse artillerie: mais il n'entreprit rien de sérieux et se retira +après un engagement de trois quarts d'heure environ. Le 10, je me +réunis, à Düben, à l'Empereur, et j'occupai Delitzsch par une division +et de la cavalerie. + +L'armée de Silésie s'était retirée brusquement de Düben, et repliée sur +le prince royal de Suède. Le corps de Sacken, s'étant trouvé en retard, +fut obligé de repasser la Muldau à Ragika. Les deux armées du prince de +Suède et de Blücher se trouvèrent réunies à Zerlig. + +Le 11, l'Empereur donna l'ordre au général Régnier de passer l'Elbe à +Wittenberg, et le maréchal Ney, avec le troisième corps, marcha sur +Dessau. Le 12, Dessau fut emporté, et la division prussienne qui +l'occupait se retira sur Roslau, après avoir perdu trois mille hommes, +tandis que le général Régnier poussait la division Thumen par la rive +droite, également sur Roslau. Le général Tauentzien continua sa retraite +sur Zerbst. Le 13, le septième corps rentra à Wittenberg. Les deux +armées ennemies se trouvèrent de nouveau séparées: celle de Silésie sur +Halle, et celle du prince royal de Suède sur Bernbourg. Le 30, le +prince de Suède passa la Saale et se porta sur Cöthen. + +Le 11, je me portai sur Bittersfeld pour y faire une forte +reconnaissance. Je pris avec moi ma cavalerie et une division +d'infanterie. J'acquis la certitude que toute l'armée ennemie était en +deçà de l'Elbe. Je revins à Düben, et j'en rendis compte à l'Empereur. + +Napoléon se trouvait alors avec cent trente mille hommes réunis et +disponibles. C'était assurément l'occasion d'agir offensivement d'une +manière décidée, de changer le théâtre de la guerre et le système de +démonstration impuissante de mouvements de va-et-vient qui avaient si +fort diminué ses forces, et l'avaient fait si rapidement déchoir. Une +offensive vive sur Blücher et le prince royal de Suède, qui l'aurait +porté au delà de la Saale, sur la ligne d'opération de l'ennemi, ou bien +sur l'Elbe, lui promettait les avantages les plus décisifs. Ces +manoeuvres lui étaient faciles, puisqu'il possédait toutes les places +situées sur le fleuve. Il aurait pu, avec promptitude, se mouvoir sur +les deux rives. Huit jours d'opérations énergiques lui faisaient +détruire les forces qu'il avait devant lui. Il pouvait rétablir ainsi +ses affaires et rappeler la victoire sous ses drapeaux. En faisant cette +opération il augmentait son armée d'une partie des garnisons des +places: il appelait à lui le corps de Davoust qui lui aurait amené plus +de vingt mille hommes, en laissant encore les forces nécessaires à la +garde de Hambourg; il se faisait joindre par le corps d'Augereau, appelé +de Würzbourg, et déjà arrivé sur la Saale, et, dans tous les cas, il +avait ses communications libres avec la France par le Bas-Rhin. + +Dans ce système, les trois corps, deuxième, cinquième et huitième, avec +lesquels manoeuvrait Murat, se seraient retirés lentement sur lui, +auraient couvert Leipzig aussi longtemps que possible. Pour complément, +il aurait envoyé, par des émissaires, l'ordre au maréchal Saint Cyr +d'évacuer Dresde, pour se rendre à grandes marches sur Wittenberg et +Torgau, par la rive droite de l'Elbe. Enfin on peut ajouter que la +nécessité d'abandonner Dresde, vu la marche des événements et la +direction qu'avait prise la guerre, aurait dû être sentie d'avance, et +lui faire naître, de bonne heure, l'idée d'évacuer de cette ville les +malades et les blessés, afin de rendre mobiles et disponibles les deux +corps d'armée chargés de défendre cette place, ou plutôt ce camp +retranché. Enfin il devait être informé des dispositions hostiles de la +Bavière. En s'éloignant de cette puissance, il y échappait ou retardait +au moins son action contre lui; mais, au lieu d'envisager les nouvelles +nécessités que les circonstances lui imposaient, il resta indécis, +voulut tout conserver à la fois. Il perdit tout pour avoir voulu tout +garder. + +On ne reconnaît plus Napoléon pendant cette campagne. J'eus une longue +conversation avec lui à Düben. Jamais cette conversation n'est sortie de +ma mémoire. Quand j'étais à portée de lui, il était dans l'usage de +m'envoyer chercher pour me parler de ses projets et des différentes +choses qui l'occupaient d'une manière particulière. Un usage, fort +commode pour lui, assez bien entendu, mais insupportable pour les +autres, lui donnait beaucoup de temps à employer ainsi. Lorsque les +mouvements de son quartier général le permettaient, il se couchait à six +ou sept heures du soir, se levait à minuit ou à une heure. Les rapports +arrivant, il se trouvait ainsi tout prêt à les lire et à donner des +ordres en conséquence; mais pour ceux qui avaient marché ou combattu +pendant la journée, pour ceux qui, à la fin du jour, avaient fait les +rapports, disposé tout pour opérer le lendemain, et devaient dormir la +nuit pour se reposer, c'était une chose terrible que de renoncer, au +commencement d'un sommeil réparateur, à son action bienfaisante, et +d'aller ainsi prendre part à une conversation plus ou moins +intéressante. + +Après donc être rentré de ma reconnaissance de Bittersfeld, et lui avoir +fait mon rapport, je venais de me coucher quand on vint me chercher de +la part de l'Empereur. Il me parla de sa position et des divers partis +qu'il avait à prendre. J'insistai de toutes mes forces pour celui dont +je viens de parler et qui, seul, pouvait le sauver. Son unique moyen de +salut, selon moi, en ce moment, était de s'éloigner des champs de +bataille de la Bohême, puisque plus tôt il n'avait pas voulu la +conquérir, et enfin de quitter les défilés qui lui avaient été si +funestes. Il ne put se décider à l'évacuation volontaire de Leipzig. Il +ne prévoyait pas que, huit jours plus tard, il y serait forcé, sous de +bien autres auspices, au milieu de désastres et d'une confusion qui ont +achevé sa ruine. Il se disposait, au contraire, à aller combattre sous +les murs de cette ville. Je discutai en détail, avec lui, sur les +inconvénients de choisir un semblable champ de bataille, au fond d'un +entonnoir, en avant d'horribles défilés, longs et faciles à boucher; +mais il me répondit ces paroles mémorables et qui montrent les illusions +dont il était encore rempli: «Je ne combattrai qu'autant que je le +voudrai. Ils n'oseront jamais m'y attaquer.» + +La conversation se porta naturellement sur les événements de la +campagne. J'en fis la critique avec franchise. Je lui fis remarquer que +nos pertes énormes, indépendamment de celles éprouvées sur le champ de +bataille, venaient essentiellement du manque de soins, de vivres et de +secours de toute espèce qui avaient été refusés aux soldats. J'établis +enfin que, si Dresde avait contenu les approvisionnements nécessaires +pour nourrir l'armée, si les hôpitaux avaient été pourvus de tout ce +dont ils avaient besoin pour que les malades et les blessés reçussent +des secours convenables, son armée serait plus forte de cinquante mille +hommes, et certes cette évaluation n'était pas au-dessus de la vérité. +«Alors, ajoutai-je, indépendamment de l'intérêt qu'il y a à sauver la +vie à cinquante mille hommes, vous auriez été dispensé, pour conserver +la même force à votre armée, d'ordonner une levée de cinquante mille +conscrits. Au lieu d'avoir en espérance cinquante mille hommes, vous +auriez en réalité cinquante mille vieux soldats aguerris, et sur le +terrain même des opérations. Ces cinquante mille soldats à lever, à +habiller, à armer, à faire arriver, coûteront sans doute bien cinquante +millions. Or, en supposant, ce qui est énorme, que l'augmentation de +dépense exigée par un meilleur entretien de l'armée se fût élevée à +vingt-cinq millions, il en résulte que cette dépense de vingt-cinq +millions, faite à propos, vous eût épargné cinquante mille hommes et +vingt-cinq millions.» Je lui fis cette démonstration la plume à la main. +Elle était sans réplique. Vaincu par l'évidence, il me répondit avec +humeur: «Si j'avais donné cette somme, on me l'aurait volée, et les +choses seraient dans le même état.» + +Il n'y avait rien à répliquer à cette étrange réponse qu'une chose, +c'est qu'il fallait alors renoncer à gouverner et à administrer. +Napoléon a toujours été dans l'usage de prodiguer les moyens pour créer +de nouvelles forces; mais jamais il n'a voulu faire le moindre sacrifice +pour entretenir celles qui existaient, et sans doute la raison commande +une marche inverse. + +Cette conversation, une des plus longues que j'aie jamais eues tête à +tête avec Napoléon, car elle dura plus de cinq heures, ayant commencé +vers une heure après minuit et n'ayant fini qu'après le déjeuner, qui +eut lieu à six heures du matin, varia beaucoup dans son objet. Elle +changea de nature plusieurs fois, et embrassa des questions générales, +comme il arrivait souvent avec lui. Il se plaignait de l'abandon de ses +alliés. Il disait qu'ils lui avaient manqué de parole. À cette occasion, +il fit la distinction de ce qu'il appela l'homme d'honneur et l'homme de +conscience, en donnant la préférence au premier, parce que, avec celui +qui tient purement et simplement sa parole et ses engagements, on sait +sur quoi compter, tandis qu'avec l'autre on dépend de ses lumières et +de son jugement. «Le second, dit-il, est celui qui fait ce qu'il croit +devoir faire, ce qu'il suppose être le mieux.» Puis il ajouta: «Mon +beau-père, l'empereur d'Autriche, a fait ce qu'il a cru utile aux +intérêts de ses peuples. C'est un honnête homme, un homme de conscience, +mais ce n'est pas un homme d'honneur. Vous, par exemple, si l'ennemi, +ayant envahi la France et étant sur la hauteur de Montmartre, vous +croyiez, même avec raison, que le salut du pays vous commande de +m'abandonner et que vous le fissiez, vous seriez un bon Français, un +brave homme, un homme de conscience, et non un homme d'honneur.» Ces +paroles, prononcées par Napoléon, et adressées à moi le 11 octobre 1813, +ne portaient-elles pas l'empreinte d'un caractère tout à fait +extraordinaire? n'ont-elles pas quelque chose de surnaturel et de +prophétique? Elles sont revenues à ma pensée après les événements +d'Essonne. Elles m'ont fait alors une impression que l'on conçoit, et +qui jamais ne s'est effacée de ma mémoire. + +Pendant que Napoléon s'était porté sur la Muldau et campait à Düben, la +grande armée de Bohême était entrée en mouvement. Le corps de Colloredo +et l'armée de Benningsen s'étaient portés sur Zeist et Pirna. Le 9, ce +mouvement offensif continua. Le 10, Benningsen, arrivé devant Dresde, où +les deux corps français s'étaient retirés, laissa devant cette place +Tolstoï avec vingt mille hommes, et marcha sur Leipzig avec le reste de +ses forces, en se dirigeant par Nossen et Colditz. + +Dès le 6, la grande armée de Schwarzenberg avait commencé aussi à se +mettre en marche. Le général Klenau vint devant Penig, où était une +division du huitième corps, et Wittgenstein devant Altenbourg, où était +l'autre partie de ce corps d'armée, et Poniatowski en personne. La route +de Freyburg à Chemnitz fut rouverte en chassant la division Murrai de la +position qu'elle occupait près de Flohe, et le troisième corps d'armée, +aux ordres du roi de Naples, opéra avec la cavalerie par sa droite pour +se rapprocher de Leipzig et couvrir cette ville contre les troupes qui +débouchaient de la Bohême. Enfin les deux armées étaient, le 13, en +présence près de Leipzig. Les Français occupaient Wachau et +Liebertwolkwitz, ayant une avant-garde vers Groebern et Goffa. + +Le 14, le prince de Schwarzenberg fit faire une reconnaissance générale +par les corps de Wittgenstein et de Klenau. Un combat de cavalerie fut à +notre avantage, et chacun rentra le soir dans ses positions. + +Le corps commandé par le maréchal duc de Castiglione, appelé de +Würzbourg, où il était trop faible pour résister aux attaques de l'armée +bavaroise, qui d'alliée allait devenir ennemie et quitter l'Inn pour +marcher sur nos communications, était arrivé, le 9 octobre, à Naumbourg. +Le prince Maurice de Liechtenstein, envoyé à sa rencontre, voulut lui +barrer le chemin entre Naumbourg et Weissenfels; mais le maréchal le +chassa devant lui. Il arriva le 18 à Leipzig, tandis que le corps de +Giulay, aussi dirigé de ce côté dans le même but, entrait à +Weissenfelds, qui venait d'être évacué. + +Le 12, je reçus l'ordre d'aller prendre position à Delitzsch, et j'en +chassai l'ennemi; mais, ayant été mis à la disposition du roi de Naples, +je fus appelé par lui de la manière la plus pressante, et je partis +immédiatement. Je me rendis, à marches forcées, de l'autre côté de +Leipzig, et j'allai prendre position à Stoetteritz le 13 au soir. + +Dans la nuit, je reçus l'ordre de l'Empereur de rétrograder, et de +chercher une position au nord de Leipzig, qui couvrit cette ville du +côté de Halle et de Landsberg. J'avais déjà assez parcouru le pays pour +connaître cette position existante à une lieue et demie de Leipzig, à +Liebenthal et Brettenfeld, sur le terrain même où Gustave-Adolphe +combattit, il y avait alors cent quarante-deux ans, et avait remporté +une victoire signalée. J'allai l'occuper; après avoir reconnu avec soin +et détail le champ de bataille, je m'assurai qu'il était trop vaste +pour mon corps d'armée; mais qu'avec des travaux d'une exécution +facile, et trente mille hommes, je pouvais tenir en échec, pendant +vingt-quatre heures, les armées du Nord et de Silésie. J'en rendis +compte à Napoléon, qui me prescrivit d'exécuter sans retard les travaux, +et m'annonça que, le moment venu, j'aurais le troisième corps à ma +disposition, ce qui porterait ma force au nombre d'hommes que j'avais +déterminé. Je me mis à la besogne, et ne négligeai rien pour remplir la +tâche imposée. Je fis faire de nombreux abatis dans le bois, en avant de +Liebenthal et en arrière de Radfeld. Puis je l'occupai fortement. Ce +bois devint comme une forteresse. Badfeld fut aussi occupé par mon +avant-garde, qui en chassa un corps de cavalerie considérable, soutenu +par une artillerie assez nombreuse. + +Pendant la journée du 15, les troisième, quatrième, septième et onzième +corps, et la garde, firent leur mouvement sur Leipzig, qu'ils +traversèrent. Les troisième et quatrième restèrent à Eustritz, en +arrière de moi. Le onzième et la garde allèrent se mettre en ligne +contre la grande armée, et le septième se porta sur Taucha. + +Le 15, dans la journée, des sapeurs, pris deux jours auparavant près de +Delitzsch, conduits au quartier général à Halle, et qui s'étaient +échappés, m'informèrent de la marche des armées combinées du Nord et de +Silésie. D'après ces rapports, elles devaient être en présence, selon +toutes les apparences, le lendemain, 16, au matin. + +J'en prévins Napoléon, dont le quartier général était à Reudnitz, près +de Leipzig. Le 15, au soir, la cavalerie et l'artillerie, que j'avais +devant moi, furent soutenues par de l'infanterie. Je fis replier mes +postes éloignés, jetés sur les bords de l'Elster. J'en donnai avis à +l'Empereur. Vers dix heures du soir, je montai sur le clocher de +Liebenthal, et je pus voir de mes yeux tous les feux de l'armée ennemie. +L'horizon en était embrasé. Je me hâtai d'en rendre compte à l'Empereur +et de lui rappeler que ma position exigeait trente mille hommes. Je lui +demandais de ne pas perdre un moment pour mettre à ma disposition le +troisième corps qu'il m'avait promis. + +J'attendais avec impatience le résultat de mes rapports et les effets +qui en seraient la suite, quand, le 16, à huit heures du matin, je reçus +une lettre de Napoléon, apportée par un de ses officiers d'ordonnance, +appelé Lavesaut. Dans cette lettre, il critiquait tous mes rapports et +leur conclusion. Il prétendait que j'étais dans une erreur complète. Je +n'avais, disait-il, personne devant moi. Il me donnait en conséquence +l'ordre de me retirer immédiatement sur Leipzig, de traverser cette +ville, et de venir former la réserve de l'armée[5]. + +[Note 5: Dans une lettre datée du 15 octobre, au soir, le major +général m'écrit: «Dans le cas où l'ennemi déboucherait devant vous en +grande force, votre corps, celui du général Bertrand et celui du prince +de la Moskowa sont destinés à lui être opposés.» + +Ces dispositions étaient parfaitement sages et raisonnables. + +Or la marche de l'ennemi était prouvée par le rapport des sapeurs faits +prisonniers le 13, échappés et arrivés près de moi le 15, rapport que +j'avais fait connaître à l'Empereur. + +Son arrivée était prouvée par la présence de l'infanterie, devant +laquelle mes avant-postes s'étaient repliés. + +Elle l'était encore par la vue des feux de toute l'armée, qui +s'apercevaient du clocher de Liebenthal, et dont j'avais rendu compte à +neuf heures du soir. + +Et, avec ces documents, + +On donne l'ordre, le 16 au matin, au général Bertrand de marcher sur +Lindenau; + +Au troisième corps, de venir à la grande armée; + +Et au sixième, de traverser Leipzig et de s'établir entre Leipzig et la +grande armée! + +Napoléon ne regardait alors comme vrai que ce qui entrait dans ses +combinaisons et son esprit. + +(_Voir les pièces justificatives._)] + +Un pareil ordre, dans des circonstances semblables, devait être +promptement exécuté. Je ne pouvais m'y tromper: l'Empereur était tombé +dans une erreur grossière; mais du moment où il ne m'envoyait pas le +troisième corps, indispensable à cause de l'étendue de la position à +défendre je devais bien me garder d'y rester. D'ailleurs, les ordres +étaient précis; et, à moins que les coups de canon ne viennent +contrarier l'exécution d'un ordre de mouvement, il n'y a plus d'armée ni +de succès possible quand on délibère à cette occasion et quand on hésite +à l'exécuter. + +Grâce à la bonne organisation de mes troupes, à leur instruction et à +leur discipline, une demi-heure après l'ordre reçu, elles étaient +formées en six colonnes parallèles, et en marche pour se rendre à +Leipzig. Mais, à peine le mouvement commencé, l'ennemi déboucha sur +nous. Une forte avant-garde occupait le village de Radfeld. Elle était +commandée par un général d'une grande valeur et d'une grande capacité, +homme d'un nom militaire illustre, le général Cohorn. Elle fut forcée à +se retirer; mais elle le fit avec lenteur et en bon ordre. Une brigade +de cavalerie légère wurtembergeoise, faisant partie de mon corps d'armée +et qui se trouvait à l'avant-garde, se conduisit aussi avec valeur et +courage. C'était le dernier mouvement d'honneur et de fidélité du +général Normam, et de ses soldats. Quelques heures plus tard, ils nous +furent funestes au lieu de nous être utiles. La deuxième division, +commandée par le général Lagrange, resta en arrière pour soutenir +l'arrière-garde et la recueillir. Quand tout fut en ordre et +convenablement disposé, le mouvement continua sur Leipzig en échangeant +à chaque moment des coups de canon avec l'ennemi. + +L'opinion de Napoléon n'était plus susceptible de discussion. L'ennemi +était là, nous étions aux prises avec lui. C'était toute l'armée de +Silésie qui était en présence et avec laquelle nous avions affaire. Nous +ne pouvions plus aller sur le champ de bataille au sud de Leipzig. +Entrer même à Leipzig, et nous former derrière la Partha était chose +périlleuse. Passer un défilé comme celui que nous avions devant nous, +défilé soumis à l'action des hauteurs qui le dominent immédiatement, +pouvait produire une grande confusion, et amener une catastrophe. Le +général Bertrand, ayant reçu l'ordre de balayer l'ennemi sur les +derrières de l'armée et d'ouvrir le débouché de Lindenau, s'était mis en +marche immédiatement pour l'exécuter. Mais le troisième corps pouvait +être encore à Leipzig, et à portée de me soutenir. J'avais reconnu une +position, moins bonne que celle de Liebenthal, mais plus resserrée et +plus rapprochée de la ville, celle dont la droite est à Eustritz et la +gauche à Meckern. J'envoyai un officier auprès du maréchal Ney, qui +était à Leipzig et auquel l'Empereur avait donné le commandement +supérieur, pour savoir si le troisième corps s'y trouvait encore. Il me +fit répondre affirmativement et dire que je pouvais en disposer. Je +n'hésitai plus à m'arrêter, à prendre position et à livrer bataille. +J'arrêtai mes colonnes sur le plateau et je formai ma ligne de bataille. +L'attaque de l'ennemi ne pouvait venir que par notre gauche. Notre +droite était en arrière, appuyée et couverte par une petite division +polonaise, commandée par le général Dombrowsky, et qui, placée de +l'autre côté du ruisseau marécageux et encaissé qui coule à Eustritz, +prenait ainsi, de revers, la gauche de l'ennemi. Je devais donc conclure +que ce serait sur ma gauche et sur Meckern que l'ennemi se porterait. En +conséquence, je fis faire un changement de front oblique, par brigade, +la droite en avant, ce qui forma mon corps d'armée en six lignes, +présentant ainsi de nombreuses réserves. Meckern fut confié au 2e +régiment de marine. Toute mon artillerie fut placée sur le point le plus +élevé de la ligne occupée par mon corps d'armée. Mes quatre-vingt-quatre +pièces de canon furent disposées pour arrêter l'ennemi. Douze pièces de +douze, entre autres, avaient pour objet de flanquer, d'une manière +avancée, la droite du village de Meckern. + +L'ennemi attaqua, avec impétuosité, le village de Meckern, et fit +soutenir cette attaque par le feu d'une nombreuse artillerie qui se +développa en face de mon front. Mais tous ses efforts furent longtemps +impuissants. Après des attaques réitérées sur le village, une partie fut +évacuée, mais bientôt reprise par le même régiment qui le défendait et +qui fut ramené à la charge. Culbutés de nouveau, le 4e de marine et le +37e léger furent successivement portés sur Meckern, où semblait être +toute la bataille. Ils le reprirent et le conservèrent longtemps, ainsi +qu'on devait l'attendre d'aussi bonnes troupes, malgré les efforts +constants de l'ennemi et les troupes fraîches qui renouvelaient les +attaques. En ce moment, j'éprouvais une vive impatience de l'arrivée du +troisième corps que le maréchal Ney m'avait annoncé. S'il se fût trouvé +à ma disposition, comme j'étais autorisé à y compter, il eût débouché +par ma droite, et un mouvement offensif sur la gauche de l'ennemi aurait +assuré le gain de la bataille, c'est-à-dire la conservation de notre +position pendant toute la journée. + +Il y avait plus de quatre heures que nous combattions avec acharnement. +L'ennemi avait fait des pertes énormes par la supériorité du feu de +notre artillerie, et son action foudroyante sur ses masses, quand il +exécuta une nouvelle charge. Elle avait échoué comme les précédentes et +produit un grand désordre parmi ses troupes. Je donnai l'ordre, à la +brigade de cavalerie wurtembergeoise, commandée par le général Normam, +de charger cette infanterie présentant à la vue la plus grande +confusion. Elle refusa d'abord d'exécuter mes ordres, et, le moment +passé, il n'y avait plus rien à entreprendre de bien utile. À l'arrivée +d'un second ordre, elle s'ébranla cependant; mais elle se jeta sur un +bataillon du 1er régiment de marine, le culbuta au lieu de se précipiter +sur l'ennemi qui se rétablit et recommença son offensive. + +Cependant les choses continuaient à se balancer, malgré la disproportion +des forces, lorsqu'au moment d'une nouvelle attaque de l'ennemi la +batterie de douze, dont l'effet était si favorable et si puissant, fut +tout à coup mise hors de service, un obus ayant fait sauter quatre +caissons. Des caissons d'obus sautèrent aussi. Les obus éclatèrent, et +précisément au moment où l'ennemi faisait une charge décisive. Cet +accident eut des conséquences funestes. L'ennemi, ayant réussi dans son +attaque à emporter le village de Mackern, fit avancer son centre. +Celui-ci fut bientôt aux mains avec la première division. Le combat prit +alors un nouveau caractère. Nos masses et celles de l'ennemi furent si +rapprochées les unes des autres, et pendant si longtemps, que jamais +chose pareille ne s'était offerte à mes yeux. Je pris avec moi les 20e +et 25e provisoires, commandés par les colonels Maury et Drouhot, et je +les menai à la charge. Bientôt moins de cent cinquante pas nous +séparèrent de l'ennemi. Arrivés à cette distance, nous rétrogradâmes; +mais, après avoir fait quelques pas, nous nous arrêtâmes, et fîmes, à +notre tour, rétrograder l'ennemi. Cet état de choses dura près d'une +demi-heure. Alors le 1er régiment d'artillerie de la marine, placé à ma +droite, engagé également de très-près avec l'ennemi, vint à plier. Le +32e léger se porta en avant, et arrêta momentanément l'ennemi; mais, en +ce moment, six mille chevaux vinrent nous envelopper et nous attaquer de +toute part. Il fallut se retirer sur la troisième division, qui avait +peu combattu, et dont les échelons nous recueillirent et arrêtèrent la +poursuite. La nuit arriva et mit fin à ce combat, un des plus chauds, un +des plus opiniâtres qui aient jamais été livrés. Les troupes y +montrèrent la plus grande valeur. Si les Wurtemburgeois avaient fait +leur devoir, un succès complet aurait été le prix de nos efforts. +Indépendamment de la conservation de tout le champ de bataille, nous +aurions fait bon nombre de prisonniers. Malgré tous les contre-temps +survenus, nous perdîmes seulement la moitié du terrain sur lequel nos +troupes étaient formées. Nous eûmes fort peu de soldats prisonniers; +mais vingt-sept pièces de canon tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Blessé +à la main gauche, d'une balle, au moment où je menais les 20e et 25e +régiments à la charge, je ne quittai le champ de bataille que le +dernier. Je ne fus pansé qu'à dix heures du soir. + +Dans cette bataille, le corps de York, fort de vingt-deux mille hommes, +fut engagé en entier, et presque tous les généraux ou officiers +supérieurs furent tués ou blessés, tant ils avaient dû payer de leur +personne pour contenir leurs troupes et se maintenir contre la vivacité +de nos attaques ou l'énergie de notre défense. Le corps de Langeron fut +en partie engagé. Notre champ de bataille fut le plus ensanglanté dans +cette mémorable journée, le lieu où l'action fut la plus vive. J'ai ouï +dire à divers officiers prussiens, et, entre autres, à M. de Goltz, +adjudant général envoyé par le roi de Prusse auprès de Blücher, le même +qui, depuis, a été ministre de Prusse à Paris, qu'après l'évacuation de +Leipzig les souverains alliés, ayant été visiter tous les champs de +bataille, furent frappés de la physionomie de celui-ci, du nombre des +morts, et surtout de la proximité des morts des deux armées. + +La nuit étant arrivée, mes troupes prirent position à Eustritz et +Gohlis. Le lendemain matin, elles repassèrent la Partha et s'établirent +sur la rive gauche de cette rivière. + +J'avais dû compter sur le troisième corps d'armée; mais le maréchal Ney +en avait disposé par l'ordre de l'Empereur, et l'avait dirigé sur la +grande armée. Napoléon, informé de mon engagement, lui envoya l'ordre de +rétrograder, mais déjà il était près de lui. Il se mit cependant en +mouvement pour revenir, sans pouvoir arriver à temps pour nous secourir; +et, pendant cette journée décisive, ayant toujours marché d'une armée à +l'autre, il ne fut utile nulle part. + +Napoléon, de son côté, avait combattu avec les deuxième, cinquième, +huitième, onzième corps et sa garde. Il avait gardé ses positions, mais +n'avait pas pu enlever celles de l'ennemi. Je n'entrerai pas dans le +détail de ce qui se passa de ce côté. Ce n'est pas l'histoire complète +de la guerre que j'écris, mais seulement le récit des événements qui me +sont particulièrement personnels. Divers écrivains militaires ont fait +des relations de la bataille de Leipzig. Je les ai lues. La plus exacte, +celle qui se rapproche davantage de la vérité pour les faits, malgré le +thème convenu de mettre Napoléon à l'abri de tout reproche, est celle +que contient le _Spectateur militaire_, et dont le général Pelet est +l'auteur. + +Mon corps d'armée perdit de six à sept mille hommes. Le seul corps de +York, d'après les relations officielles, dont les évaluations sont +probablement fort inférieures à la vérité, éprouva une perte de cinq +mille quatre cent soixante-sept hommes. + +Pendant cette double bataille, le quatrième corps, commandé par le +général Bertrand, avait passé l'Elster, s'était emparé de Lindenau, et +avait éloigné le corps de Giulay, qui occupait la plaine de Markranstadt +et de Lutzen. Cette bataille du 16 décidait la question de la possession +de l'Allemagne. C'est pour y commander que nous avions combattu ce +jour-là. C'est pour l'affranchir de notre domination que les alliés nous +avaient attaqués. Il restait à livrer bataille pour assurer notre salut +personnel. Ainsi, quand on fixe au 18 octobre la bataille de Leipzig, on +est dans l'erreur. Le 16, la grande question a été décidée. Napoléon +n'étant pas parvenu à battre et à faire reculer l'ennemi, moi m'étant +trouvé dans la nécessité de combattre un contre quatre, quoique l'armée +du Nord, forte de soixante mille hommes, ne fût pas entrée en ligne, et +la grande armée du prince de Schwarzenberg devant recevoir, le 17, les +puissants renforts que Benningsen et Colloredo lui amenaient, il n'y +avait plus rien à faire. D'ailleurs nos moyens étaient usés, nos +munitions consommées, nos corps à moitié détruits. Nous n'avions donc +plus d'espérance à concevoir, et notre pensée unique devait être de nous +retirer en bon ordre, de sauver nos débris et de regagner la France. + +La journée du 17 se passa tranquillement. L'ennemi attendait ses +renforts. Quant à nous, nous étions occupés à remettre l'ordre dans nos +troupes. Cependant nous aurions dû, dès ce moment, commencer notre +retraite, ou au moins en préparer les moyens, de manière à l'effectuer +dès l'entrée de la nuit. Mais une sorte d'insouciance de la part de +Napoléon, impossible à expliquer et difficile à qualifier, mettait le +comble à tous nos maux. Pendant toute la journée du 17, l'armée de +Silésie, et ensuite l'armée du Nord, commandée par le prince royal de +Suède, défilèrent sous nos yeux et remontèrent la rive droite de la +Partha. Je fis occuper les divers ponts de la partie supérieure de cette +rivière, et je plaçai en observation, sur la rive gauche, ma cavalerie +légère. Mon infanterie était campée perpendiculairement à la Partha, +faisant face à Taucha, la gauche au village de Schoenfeld, la droite +sur la direction du village de Paunsdorf. + +L'Empereur avait cependant senti la nécessité d'opérer la retraite. Les +troupes qui avaient combattu à Wachau et Liebertwolkwitz la commencèrent +avant le jour, le 18, et se rapprochèrent de Leipzig. Des caissons, que +l'on ne pouvait pas emmener faute d'attelages, sautèrent, ce qui avertit +l'ennemi du mouvement qui s'opérait. Il se mit en conséquence en mesure +d'attaquer l'armée française. En effet, vers les dix heures du matin, +l'armée de Bohême marcha en avant, formée en trois grosses masses, la +droite commandée par le général Benningsen, le centre par Barclay de +Tolly, et celle de gauche par le prince de Hesse-Hombourg, tandis que +l'armée de Silésie et l'armée du Nord débouchaient par Taucha. + +La grande armée française prit aussitôt les positions suivantes: à +l'extrême droite, le huitième (Poniatowski), ensuite, vers Probstheyda, +le duc de Castiglione; puis le corps du duc de Bellune; ensuite le +cinquième (général Lauriston); enfin le duc de Tarente, avec le onzième, +derrière Holzhausen. Le septième, composé de Saxons, qui venait de +Taucha, devait occuper Paunsdorf. Mon corps devait être à gauche, et le +troisième en seconde ligne. + +Aucun engagement n'avait encore eu lieu; mais on devait reconnaître que +le moment de l'action était prochain. Je venais de visiter mes postes de +cavalerie wurtembergeoise sur la rive gauche de la Partha. J'avais donné +pour instruction au général Normam, en le quittant, de se replier avec +lenteur sur moi quand l'ennemi arriverait sur lui en débouchant de +Taucha, et de me faire prévenir, afin que mes troupes eussent le temps +de prendre les armes. Je rentrais à mon camp avec sécurité quand je vis +la plaine couverte de cavalerie légère. Cette cavalerie en désordre +marchait dans notre direction et s'avançait sur nous. Je supposai que +les Wurtembergeois, attaqués brusquement, fuyaient. Je fis prendre les +armes immédiatement aux troupes. Je fis battre la générale. C'était la +première fois dans ma vie que j'employais devant l'ennemi ce moyen +d'avertissement. En un petit nombre de minutes, les troupes furent en +ligne, formées et en état de combattre. La cavalerie en vue approcha. +Elle était composée de Cosaques. Normam, avec sa brigade, avait passé à +l'ennemi. + +Un instant après, la cavalerie saxonne, placée au dedans de nos lignes, +s'ébranla et marcha dans la direction de l'ennemi. Je crus d'abord +qu'elle allait se mettre en ligne dans un de nos nombreux intervalles; +mais je reconnus bientôt ses intentions. Formée en colonne, ses chevaux +de main étaient en tête. Elle dépassa rapidement la ligne des troupes +françaises, fut reçue dans les rangs ennemis, et promptement imitée par +l'infanterie et l'artillerie; mais, chose odieuse! cette artillerie, à +peine arrivée à une certaine distance, s'arrêta, se mit en batterie et +tira sur nous. La diminution de nos forces nous obligea à raccourcir +notre ligne. Je portai ma droite en arrière et la plaçai dans la +direction de Wolkmann, plus rapprochée de Leipzig. Ma ligne fut +complétée au moyen de la division Delmas, du troisième corps, qui vint +remplir le vide fait par le départ des Saxons et occuper Wolkmann. Les +troupes que j'avais en tête se trouvaient être composées des deux armées +de Silésie et du Nord. Les Suédois se trouvaient à leur droite et +vis-à-vis de ma gauche. + +L'ennemi dirigea ses principales attaques sur ce point. Il déploya +devant nous cent cinquante bouches à feu. C'était beaucoup; car mon +artillerie, fort diminuée par les pertes de l'avant-veille, avait +très-peu de munitions. Il fallut les ménager, et cependant bientôt elles +s'épuisèrent. L'ennemi rapprochait son canon, mitraillait un carré. +Cette troupe, ainsi foudroyée, perdait du terrain, et alors j'allai la +joindre et lui ordonner de s'arrêter. Je restai avec elle pour partager +son sort et l'encourager; mais bientôt un autre carré, plus maltraité +encore, fit un mouvement de retraite. Je fus forcé de courir à lui pour +lui tenir le même langage et lui donner le même exemple. + +Pendant ce temps, les attaques sur Schoenfeld se succédaient, et ce beau +et grand village fut pris et repris sept fois. Jamais l'ennemi ne +parvint à s'en emparer complétement. Les troupes de ma deuxième division +et un détachement de la troisième eurent la gloire de cette défense +héroïque. Elles comptaient pour rien le nombre de leurs ennemis et +soutinrent le combat près de huit heures. À la fin de la journée, mon +artillerie étant entièrement démontée ou sans munitions, et l'ennemi +s'étant tellement rapproché avec la sienne, qu'il n'y avait plus moyen +d'y tenir, mes troupes firent un léger mouvement en arrière; mais, +l'artillerie du troisième corps étant venue à notre secours, ainsi que +la division Ricard, le village de Schoenfeld fut repris une huitième +fois, et ainsi finit cette malheureuse, mais glorieuse journée. Notre +perte fut considérable en tués et en blessés, surtout en officiers, +parmi lesquels huit officiers généraux de mon seul corps d'armée. + +Pour donner une idée exacte de la manière dont nous nous sommes battus +pendant ces deux célèbres journées, je dirai seulement ce qui concerne +mon état-major et moi-même. Mon chef d'état-major et le sous-chef furent +frappés à mes côtés[6]; quatre aides de camp furent tués, blessés ou +pris; sept officiers d'état-major furent également tués ou blessés[7]. +Quant à moi, j'eus un coup de fusil à la main, une contusion au bras +gauche, une balle dans mon chapeau, une balle dans mes habits, quatre +chevaux tués ou blessés sous moi[8]. Sur trois domestiques qui +m'accompagnaient, deux furent blessés et eurent leurs chevaux tués. +Partout cependant nous avions résisté; partout nous avions conservé nos +positions. Les troupes s'étaient surpassées en énergie et en courage, et +elles en avaient bien le sentiment. Jamais je n'ai vu les miennes plus +fières de ce qu'elles avaient fait. + +[Note 6: Le général Richemont, chef d'état-major, tué; l'adjudant +général Lerasseur, sous-chef d'état-major, eut la cuisse fracassée par +un boulet. (_Note de l'Éditeur._)] + +[Note 7: Entre autres, Laclos, chef de bataillon, tué; le capitaine +de Charnailles, blessé et fait prisonnier; le capitaine Komierouski, la +cuisse cassée; le lieutenant Perrégaux, le lieutenant de Bonneval, le +lieutenant Martin, le lieutenant Baraguey-d'Hilliers, le poignet +emporté; le capitaine Jules de Méry, prisonnier.--Nous n'avons pu nous +procurer les noms des autres officiers; mais il suffit de remarquer que, +parmi les aides de camp du maréchal, les seuls restés debout furent le +colonel Denys de Damrémont, premier aide de camp, et le +lieutenant-colonel Fabvier. (_Note de l'Éditeur._)] + +[Note 8: Le duc de Raguse, comme on l'a vu dans ses _Mémoires_, +avait été blessé en Espagne. Il fit toute la campagne de 1813 le bras en +écharpe; il n'était pas encore guéri lorsqu'il reçut ces dernières +blessures. (_Note de l'Éditeur._)] + +Cependant il n'y avait plus un moment à perdre pour nous retirer et pour +hâter une retraite rendue difficile par la position particulière à +Leipzig, les embarras causés par tant de corps d'armée agglomérés et les +défilés qu'il fallait traverser. De nombreux ponts auraient dû être +construits sur l'Elster pour donner moyen à l'infanterie de marcher sur +diverses colonnes à la fois, en laissant la chaussée libre à +l'artillerie, à la cavalerie et aux équipages; mais on n'en avait fait +aucun. L'état-major n'en avait pas reçu l'ordre et n'en eut pas la +pensée. On aurait cru que des officiers seraient préposés pendant toute +la nuit pour veiller à la sortie de l'artillerie et à la marche +régulière de cet immense matériel. Rien de semblable ne fut ordonné. Les +voitures, placées sur trois ou quatre colonnes parallèles sur les +boulevards de Leipzig, se trouvant dans l'impossibilité d'avancer faute +d'ordre, les soldats du train s'endormirent, et tout resta ainsi en +confusion jusqu'au 19 au matin. Alors il fallut prendre position dans +les faubourgs de la ville, afin de les défendre autant que possible et +de retarder l'entrée de l'ennemi de quelques heures pour faciliter la +sortie de cette artillerie, dont on était encombré; mais, aucune +reconnaissance préliminaire n'ayant été faite, aucun de nous ne +connaissait les localités, les points à occuper, les issues à garder. +Les jardins qui entourent Leipzig rendaient d'ailleurs la défense +difficile. Les troupes ne pouvant pas circuler, se mouvoir et se porter +d'un point sur l'autre, l'ennemi, dans ce labyrinthe, trouva facilement +des passages pour pénétrer. Quelques troupes ennemies une fois entrées, +la crainte et le désordre se mirent parmi nos soldats, et toute défense +devint impossible. + +Chargé d'occuper le faubourg de Halle et de le défendre, je pris +position, le 19, de grand matin. Le troisième corps était sous mes +ordres. + +Je plaçai la plus grande partie de mes troupes à la porte même de Halle +et derrière la Partha, afin d'empêcher l'ennemi d'arriver plus tôt que +nous sur la communication de Lindenau, notre point de retraite, objet de +la plus grande importance. Je chargeai la division Ricard de la barrière +de Schoenfeld, se liant par sa droite avec le onzième corps qui +défendait la porte de Dresde. Je plaçai en réserve la plus grande partie +du sixième corps dans les vergers, entre la barrière de Schoenfeld et la +porte de Halle, les troupes ne pouvant pas se former sur le boulevard, +occupé par une grande quantité de voitures. + +Nous étions à peine formés lorsque l'ennemi, ayant réuni beaucoup +d'artillerie et de troupes, attaqua le onzième corps dans le faubourg de +Dresde. Ses attaques parvinrent peu après à la barrière de Schoenfeld; +mais le canon qu'il avait porté de ce côté, ne pouvant découvrir le pied +des maisons et du mur d'enceinte, ne lui ouvrit aucun passage. Ses +tentatives furent repoussées. Une vaste maison, hors de l'enceinte, une +manufacture, que j'avais fait occuper par un détachement du 70e +régiment, et dont j'avais donné le commandement au major Rouget, fit +éprouver de grandes pertes à l'ennemi, en même temps qu'une compagnie de +carabiniers du 23e léger sortit de la barrière avec la plus grande +impétuosité et massacra tout se qui s'était avancé. J'avais appelé, au +secours de la division Ricard, la plus grande partie du sixième corps, +et nous repoussions partout l'ennemi. Mais nous ne tardâmes pas à avoir +des preuves que l'ennemi avait pénétré dans les faubourgs de droite. Il +se présenta tout à coup à la droite immédiate des troupes à mes ordres, +c'est-à-dire à la gauche du onzième corps, et entre ce corps et moi. Je +marchai, à la tête du 142e et du 23e léger, pour le chasser des rues +qu'il occupait. Un premier succès couronna nos efforts; mais les troupes +ennemies augmentaient sans cesse; elles furent en outre bientôt +secondées par le feu des troupes saxonnes et badoises qui occupaient +l'intérieur de la ville. Cette circonstance rendit nos efforts inutiles. + +Le désordre était partout. L'encombrement causé par les voitures sur les +boulevards, l'affluence de ceux qui se retiraient, empêchaient aucune +formation ni aucune disposition. Enfin la terreur emporta tout le monde. +L'on jugera de ses effets quand on saura qu'il y a un boulevard +circulaire entre la ville et les faubourgs, et que, les troupes se +retirant à la fois par le boulevard du Nord, par celui du Midi et par +le milieu de la ville, les trois colonnes se réunissaient sur la +chaussée de Lindenau, débouché commun. + +La foule était si pressée sur ce point de réunion, qu'ayant, pour mon +compte, fait ma retraite par les bas-côtés du boulevard, jamais je ne +pus entrer, sans secours, dans le courant. Deux officiers du 86e s'en +chargèrent, l'un frappa tellement avec son sabre qu'il parvint à faire +un léger vide, et l'autre, ayant saisi et tiré fortement la bride du +petit cheval arabe que je montais, le jeta dans cette masse confuse, où +dans les premiers moments il fut porté, tant la foule était compacte. + +Cette foule s'écoulait et passait le pont que Napoléon avait fait miner. +J'ignorais cette disposition, et je ne compris pas le sens d'une demande +faite par le colonel du génie Montfort, qui s'informa auprès de moi de +la troupe destinée à passer la dernière. Je lui répondis qu'à la manière +dont la retraite s'opérait, avec la confusion existante, on devait +croire que c'était le hasard qui en déciderait. Je continuai ma marche. + +Je n'étais pas à deux cents pas de ce malheureux pont, lorsqu'une +explosion m'annonça qu'il venait de sauter. Douze ou quinze mille hommes +étaient encore en arriére. + +Cet événement funeste fut causé par la vue de quelques Cosaques qui +avaient paru dans la prairie. Le sous-officier de sapeurs qui était +chargé de la mine perdit la tête, crut à une attaque, et y mit le feu. + +Je réunis alors une portion de mes troupes sur la rive gauche de +l'Elster, afin de protéger la retraite des hommes restés en arrière, et +de recueillir ceux qui passaient l'Elster à la nage. Je reçus, en ce +moment, le maréchal Macdonald qui, arrivé trois minutes trop tard, ne +put passer le pont. Il franchit la rivière avec plus de bonheur que le +prince Poniatowski qui y périt. Quelques hommes aussi se retirèrent par +un petit pont que l'on avait trouvé le moyen d'établir. La division +Durutte, du septième corps, mise sous mes ordres, prit également +position dans la prairie dans le même but. Ces troupes y restèrent tant +que leur présence fut utile. Plus tard elles se retirèrent, et furent +couvertes par l'arrière-garde, composée de deux divisions de jeunes +gardes, que commandait le maréchal duc de Reggio. Elles se trouvèrent +réunies à Lindenau. + +J'avais alors sous mes ordres les troisième, cinquième, sixième et +septième corps, ou plutôt leurs misérables débris. J'allai prendre +position à Markranstadt. C'est là que je retrouvai l'Empereur. Il était +fort abattu, et il avait raison de l'être. À peine deux mois s'étaient +écoulés, et une immense armée, une armée de plus de quatre cent +cinquante mille hommes, s'était fondue entre ses mains. C'était la +seconde fois depuis un an qu'il présentait au monde ce spectacle de +destruction, dont les temps modernes n'ont pas offert d'autre exemple. +Il lui restait environ soixante mille hommes, composés en partie de la +garde, en partie des corps de cavalerie qui avaient passé le défilé de +Lindenau pendant la nuit, et dans la journée du 18, et enfin du corps de +Bertrand: seules forces régulières sur lesquelles il pût compter. Ce qui +sortit, le 19, au moment où l'ennemi entrait à Leipzig, n'avait plus ni +consistance ni organisation. + +Le 20, nous nous portâmes sur Weissenfels. J'occupai, avec les divers +corps sous mes ordres, dont la force ne s'élevait pas ensemble à six +mille hommes, les hauteurs de la rive gauche de la Saale, couvrant le +passage de l'armée contre les troupes ennemies qui auraient pu déboucher +par Mersebourg. Le lendemain, nous campâmes sur les hauteurs de +Freybourg et d'Eckartsberg. Un corps ennemi, venant de Iéna, se montra +sur notre flanc vers Kosen, et voulut gêner notre marche. Je formai mes +troupes au débouché; je contins l'ennemi, et couvris ainsi les +mouvements de l'armée. Le 22, nous prîmes position à Butelstadt; le 23 +et le 24, sur les hauteurs d'Erfurth; le 25, à Arsbach; le 26, à Wartas; +le 27, à Buttler; le 28, en avant de Fulde; le 29, à Saalmünster. +L'ennemi nous suivait sur différentes colonnes, mais ne pressait pas +notre marche. Il n'y eut qu'un seul engagement sérieux près de Gotha. La +jeune garde, d'abord aux ordres du maréchal Oudinot, puis à ceux du +maréchal Mortier, faisait l'extrême arrière-garde, et avant elle +marchait à peu de distance le quatrième corps. + +Des troupes aussi désorganisées que celles que nous commandions, aussi +harassées, aussi exténuées par les marches, les combats, les revers et +les privations, s'abandonnèrent bientôt à l'indiscipline. +L'impossibilité de faire vivre les soldats par des distributions +régulières motiva et justifia leurs dispositions. Chacun s'occupa, avant +tout, à trouver sa subsistance; et, comme l'esprit militaire était +éteint, comme un abattement et un dégoût que rien ne saurait rendre le +remplaçaient, tous ceux qui s'étaient éloignés des drapeaux jetèrent +leurs armes et marchèrent un bâton à la main. Sur soixante mille hommes +qui restaient encore, vingt mille étaient ainsi formés en troupes de +huit ou dix hommes, couvrant toute la campagne, et marchant sur les +flancs des colonnes, bivaquant pour leur compte. Les plaines et les +vallées étaient, chaque nuit, couvertes d'une quantité de feux épars, +et placés sans régularité. Ces soldats reçurent de l'armée un surnom +devenu historique, qui rappelait leur unique occupation, la recherche +des moyens de vivre; on les appela les _fricoteurs_. + +Au commencement d'octobre, les négociations qui déjà existaient depuis +quelque temps entre l'Autriche et la Bavière, prirent un caractère +sérieux, et se terminèrent par une alliance. L'armée du général de +Wrede, qui, dans l'intérêt de l'alliance française, était rassemblée sur +les bords de l'Inn, et couvrait la Bavière contre les troupes de +l'Autriche, commandées par le prince de Reuss, se réunit à celles-ci +pour nous attaquer. Se plaçant sous les ordres mêmes du général de +Wrede, elles se mirent en marche pour se porter sur nos derrières et +couper nos communications. Dès le 15 octobre, cette armée avait commencé +son mouvement. Le 17, elle était à Landshut; le 20, à Nordlingen; le 22, +à Anspach, et le 24 devant Würtzbourg. Le général Tarreau commandait +dans cette ville avec une garnison de douze cents hommes. Il refusa d'en +ouvrir les portes. De Wrede fit mettre en batterie tous les obusiers de +son armée, et bombarder la ville pendant la nuit, mais sans effet. +Plusieurs sommations ayant été infructueuses, il se disposait à donner +l'assaut à cette ville, dont l'étendue était beaucoup trop grande pour +la faible garnison qui l'occupait, lorsque le général Tarreau consentit +à la lui remettre et à se retirer dans la citadelle. L'armée +austro-bavaroise continua son mouvement sur Aschaffembourg et sur Hanau. +Son avant-garde entra dans cette ville; mais, chassée par une première +colonne qui marchait à deux journées en avant de l'armée, les Bavarois, +soutenus par des renforts, y rentrèrent après son passage. Obligés de +nouveau d'évacuer la ville et d'attendre la division du général Lamotte, +cette division et celle du général de Roy étant arrivées, ils occupèrent +la ville et les bords de la Kinzig. + +Le 29, Wrede dirigea la division Rechberg sur Francfort. Elle y arriva +le 30, et occupa le faubourg de Sachsenhausen. Une avant-garde +autrichienne de cette même armée se porta sur Gelnhausen, et prit +position à Altenhausen. Toute l'armée de Wrede, forte de cinquante mille +hommes, était rassemblée sur le terrain le plus favorable pour agir +contre l'armée française. Il eût dû porter toutes ses forces à l'entrée +du défilé de Gelnhausen; jamais il n'aurait été au pouvoir de l'armée +française de déboucher; mais il se tint timidement dans la plaine, peu +en avant de la Kinzig, et à portée de repasser cette rivière et de se +retirer dans la vallée du Mein, s'il était battu. + +Ce même jour, 29, l'avant-garde de l'armée française culbuta la brigade +autrichienne de Wolkmann, placée à peu de distance de Gelnhausen. Vers +trois heures après-midi, elle arriva devant Langenselbold qui était +occupé par une division bavaroise. Cette division fut forcée à se +retirer. L'armée ennemie s'établit alors de la manière suivante, en +position en avant de Hanau et de la Kinzig. Elle avait cette rivière à +dos: sa droite, composée de la division Becker, appuyée à la rivière et +à la ferme de Neuhof. Venait ensuite une partie de la division +autrichienne du général de Fresnel. Au delà de la route de Francfort +était placée la division bavaroise de Lamotte. Plus à gauche était la +cavalerie bavaroise et une nombreuse artillerie. Cette ligne était +terminée par le reste de la division de Fresnel, et des Cosaques qui +voyaient la route de Friedberg. Enfin la division du général Bach +occupait la ville de Hanau. + +Le 30, au matin, l'armée française, aussitôt qu'elle fut à portée, et +qu'elle put se développer dans la plaine, mit en action sa cavalerie et +l'artillerie de la garde. La cavalerie aux ordres du général Sébastiani +les soutint. L'ennemi, écrasé par le feu auquel il fut soumis, pressé +par les charges qu'il eut à supporter, plia. Quand il fut arrivé à la +lisière du bois, plusieurs milliers de tirailleurs furent chargés de l'y +suivre. Les troupes peu nombreuses du duc de Bellune et du duc de +Tarente reçurent cette mission. Deux bataillons de chasseurs de la +vieille garde, commandés par le général Curial, curent l'ordre de les +soutenir. La manière dont ces deux bataillons se portèrent en avant et +culbutèrent ce qu'ils avaient devant eux fut un objet d'admiration pour +ceux qui en furent témoins. + +Appelé par le feu, dont j'entendais le bruit, et par les ordres que je +reçus, je hâtai ma marche et j'arrivai à temps pour prendre part au +combat avec la tête de ma colonne. Une charge de six cents hommes faite +dans le bois à l'appui de notre gauche, qui éprouvait une fort grande +résistance, força l'ennemi à repasser la Kinzig. Tout ce qui était sur +la route de Francfort se retira par Hanau, et sortit de cette ville pour +se réunir à ce qui avait fait sa retraite par le pont de Lamboi. Pendant +la nuit, je fis jeter quelques centaines d'obus dans la ville. L'ennemi +l'évacua, et j'en fis prendre possession. Je bivaquai en face de lui. Je +n'en étais séparé que par la Kinzig. Les Bavarois perdirent dans cette +affaire environ six mille hommes. Notre perte fut moindre, vu le petit +nombre de nos combattants et notre succès. + +L'ennemi tenta de passer la Kinzig le lendemain 31; mais il fut +constamment repoussé par mes troupes. Aucune de ses tentatives ne lui +réussit; et, quoiqu'il fit soutenir ses mouvements offensifs par une +artillerie formidable et très-supérieure à la nôtre, ses troupes furent +constamment rejetées ou contenues de l'autre côté de la rivière. Le +quatrième corps, étant arrivé, me remplaça. Quand il fut en position, je +continuai mon mouvement sur Francfort. Alors de Wrede prit l'offensive à +la fois sur la rivière et sur la ville. Cette dernière attaque +réussissant, il voulut déboucher sur la grande route; mais ce général, +arrivé sur le pont, reçut une balle dans le bas-ventre. L'artillerie de +la division Morand ayant en même temps mitraillé la colonne ennemie, +elle plia. Une brigade italienne chargea l'ennemi avec vigueur, le +culbuta et reprit la ville. Le soir, le général Bertrand replia ses +postes et se retira sur Francfort. L'arrière-garde, commandée par le +maréchal Mortier, évita de passer à Hanau, et se retira de Gelnhausen +directement sur Hochstadt, où elle arriva sans être inquiétée. + +Le 1er novembre, je me rendis à Hochstadt, sur la Nidda. Le pont sur +cette rivière avait été coupé par l'ordre du maréchal Kellermann, +commandant à Mayence. Ce général, sans garnison dans cette forteresse, +n'avait à sa disposition que quelques dépôts. Craignant l'arrivée de +l'armée de Wrede, il avait cherché, avec raison, à lui créer des +obstacles pour retarder sa marche. Le 2 novembre, j'entrai à Mayence. +Mes troupes s'y établirent, ainsi que dans les environs. + +Notre retour sur le sol de l'Empire semblait mettre un terme à nos +malheurs: mais ce ne devait être qu'une suspension momentanée à nos +souffrances. Nous étions destinés à être, plus tard, accablés par bien +d'autres infortunes et bien d'autres misères. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE DIX-HUITIÈME. + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Bautzen, le 6 septembre 1813, dix heures du matin. + +«D'après de nouvelles dispositions, monsieur le duc de Raguse, +l'Empereur ordonne qu'au lieu de vous porter sur Hoyerswerda vous +partiez sur-le-champ, avec votre corps d'armée, pour vous diriger sur +_Dresde_ en passant par _Königsbrück_. Faites-moi connaître toujours où +vous serez, afin que je puisse vous envoyer des ordres. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Bautzen, le 6 septembre 1813, dix heures du matin. + +«Mon cousin, rendez-vous aujourd'hui sur _Kamens_ et _Königsbrück_, +pour pouvoir arriver demain à Dresde, s'il est nécessaire. Je vais +moi-même m'approcher aujourd'hui de Dresde, et je verrai si les choses +sont aussi sérieuses que paraîtrait l'annoncer la dépêche du maréchal +Saint-Cyr. Si cela était moins sérieux, de la petite ville de +_Königsbruck_ et de _Kamens_ vous pourriez toujours vous reporter sur +_Hoyerswerda_. Emmenez tout ce qui appartient à votre corps, et ne +laissez personne à Bautzen.--Le général _Normam_ ayant marché du côté de +Königsbruck, vous le prendrez sous vos ordres: il sera nécessaire que +vous l'employiez à flanquer votre marche. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 7 septembre 1813. + +«Il est neuf heures du matin, monsieur le duc. L'Empereur suppose que +vous avez reçu la lettre que je vous ai écrite à quatre heures du matin. +Jusqu'à ce moment, l'ennemi ne paraît pas avoir de monde à +Dippoldiswald, et nous sommes toujours dans l'opinion que le mouvement +que l'ennemi fait sur la rive gauche de l'Elbe a pour but de rappeler +l'Empereur de son mouvement sur la Neisse. + +«Nous recevons des nouvelles du prince de la Moskowa; il a attaqué +l'ennemi le 5 à deux lieues de Wittenberg; il l'a battu et repoussé +jusqu'à cinq lieues sur la route de Interburg. L'Empereur pense donc +qu'il sera utile que vous vous rendiez à Hoyerswerda, et de là pousser +une avant-garde sur _Kalau_. Arrivé à _Lukau_, vous ne serez qu'à trois +fortes marches de Dresde, et à même distance de Berlin. Sa Majesté pense +donc que vous devez diriger de suite la valeur d'une division sur +Hoyerswerda, et garder pendant toute la journée d'aujourd'hui votre +troisième division à Kamens, pour bien rallier tous vos traîneurs. + +«Vous trouverez ci-joint un ordre qui met le général Lhéritier à votre +disposition. Ce général est à Grossenhayn; il pourra vous rejoindre par +Elsterwerda, Senftenberg, ou par Sonnenwald. Comme il a deux bataillons +d'infanterie, quelques pièces de canon et plus de deux mille chevaux, +s'il marche réuni et avec précaution, il n'aura rien à craindre dans sa +marche pour flanquer votre gauche. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Lubestadt, le 10 septembre 1813, neuf heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'intention de l'Empereur est que vous +restiez à Dresde, et que vous avez l'oeil sur tout ce qui se passe. + +«La position de l'armée est aujourd'hui ainsi qu'il suit: + +«Le prince de la Moskowa et les trois corps qui ont essuyé un échec, +dans la journée du 6, se rallient à Torgau; + +«Le duc de Tarente vient prendre position avec son armée aujourd'hui 10, +en avant de Bautzen. Le prince Poniatowski garde la droite; cette +retraite n'était pas nécessitée, elle a été ordonnée par l'Empereur pour +concentrer nos forces; + +«Le général Lhéritier est à Grossenhayn en observation; + +«Le sixième corps est à Dresde avec la brigade Piré; + +«Le général Margaron, avec un corps de huit à dix mille hommes, +cavalerie, infanterie et artillerie, est à Leipzig; + +«Le maréchal Saint-Cyr, soutenu par les premier et deuxième corps, +marche sur les hauteurs de Toeplitz; + +«Une division de la jeune garde est à Dresde; + +«Le duc de Trévise, avec les autres divisions, est à Pirna, occupant +Gieshübel. + +«Les corps russes et prussiens, et quelques Autrichiens qui occupaient +Borna, Gieshübel et Altenbourg, se sont mis successivement en retraite +dans la journée d'hier. + +«Dans cette situation des choses, il est probable que ce mouvement +offensif en Bohême rappellera les corps que l'ennemi avait jetés sur +Freyberg et Zwickau, si tant est que l'ennemi ait jeté des corps dans +cette direction. Si l'ennemi n'a jeté que des partis, il est possible +qu'il les laisse, mais alors, monsieur le maréchal, vous pouvez faire +faire de fortes patrouilles sur Freyberg pour les poursuivre. + +«Il est nécessaire, monsieur le duc, que vous receviez la correspondance +du général Lhéritier, que vous le souteniez s'il est nécessaire; il faut +aussi que vous vous mettiez en correspondance avec le prince de la +Moskowa, le duc de Tarente et le prince Poniatowski. + +«Il est possible que l'Empereur soit de retour dans la journée de demain +à Dresde; Sa Majesté peut dans un jour réunir toute sa garde et le corps +du général Latour-Maubourg à votre corps d'armée. Il est possible aussi +que, si l'Empereur trouve quelque mal à faire à l'ennemi, il reste +encore éloigné de Dresde pendant quelques jours. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 12 septembre 1813. + +«L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que vous vous mettiez en marche +demain 13, à cinq heures du matin, avec votre première division; vous +vous ferez suivre par votre seconde division, qui partira à six heures, +et par votre troisième division qui partira à sept heures du matin. Vous +vous dirigerez sur Grossenhayn, afin de chasser l'ennemi de la rive +droite de l'Elbe entre Torgau et Dresde, et de favoriser un convoi de +quinze mille quintaux de farine qui de Torgau doit venir à Dresde. +L'arrivée de ce convoi est de la plus haute importance, puisqu'elle +assurerait des subsistances pendant plusieurs mois sur notre point de +réunion de Dresde. + +«Sa Majesté le roi de Naples part demain avec le premier corps de +cavalerie pour Grossenhayn; il prendra aussi sous ses ordres le +cinquième corps de cavalerie qui s'y trouve, et, soutenu par votre +corps, il manoeuvrera de manière à rendre libre l'Elbe, afin que le +convoi de quinze mille quintaux de farine puisse arriver à Dresde, et de +manière aussi à éclairer tout ce qu'il y a d'ennemis de ce côté. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 14 septembre 1813. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je mande au roi que, si le but de +son expédition est rempli, c'est-à-dire si le convoi parti de Torgau le +13 a passé les points dangereux, le roi partirait demain au jour avec sa +cavalerie pour se rendre à Dresde: il paraît que l'ennemi veut déboucher +par Peterswald. Dans ce cas, l'intention de Sa Majesté serait que vous +fissiez partir demain, deux heures avant le jour, la division de votre +corps la plus rapprochée de Dresde, et que vous arrivassiez de votre +personne avec cette division: le reste de votre corps d'armée suivrait. +Il serait alors important, monsieur le duc, que vous arrivassiez le plus +tôt possible avec votre division, afin d'avoir l'oeil sur tout. +L'Empereur sera ce soir à Pirna. Le général Lhéritier s'échelonnerait de +Grossenhayn sur Dresde pour protéger le passage du convoi de farine: +l'arrivée de ce convoi est de la plus haute importante et la première +considération. L'Empereur veut à son tour attaquer l'ennemi et +vigoureusement. Je vous écrirai dans la nuit: envoyez-moi un officier. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 15 septembre 1813, deux heures du matin. + +«Mon cousin, quinze à vingt mille hommes ont débouché hier par +Peterswald, ce qui a obligé le comte de Lobau à prendre la position de +Gieshübel; mais, comme l'ennemi n'a point attaqué en même temps Borna, +cela ne s'annonce point comme un mouvement d'armée. Il me tarde +d'apprendre que le convoi de vivres est passé. Vous devez faire, ainsi +que le roi de Naples, tout pour faire arriver ce convoi. Cela fait, il +faudra vous tenir prêt à agir d'après les circonstances, et à revenir à +Dresde si cela est nécessaire. Vous aurez, dans la journée, des +nouvelles positives de ce qui se sera passé. Je compte me rendre près de +Pirna, pour être plus rapproché de ce qui aura lieu de ce côté. J'espère +que, si hier 14 vous n'avez pas eu de nouvelles du convoi, vous en aurez +aujourd'hui 15. Si vous avez la nouvelle qu'il a passé, préparez-vous à +faire un mouvement; mais ne vous pressez pas de le faire jusqu'à ce que +vous ayez les nouvelles de la journée. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Pirna, le 16 septembre 1813, neuf heures du matin. + +«L'Empereur a chassé hier l'ennemi au delà de Peterswald, mais il occupe +encore le col des hautes montagnes, entre Peterswald et Nollendorf. Sa +Majesté le fera attaquer aujourd'hui à midi pour le chasser et le +rejeter entièrement au delà des montagnes. + +«Sa Majesté a appris avec plaisir la nouvelle du convoi; votre présence, +monsieur le maréchal, ainsi que celle du roi, dans toutes ces +directions, est utile, parce qu'elle menace Berlin; Sa Majesté suppose +d'ailleurs que cela fait un moment de repos pour votre corps, comme pour +la grosse cavalerie. + +«Sa Majesté a déjà fait connaître qu'il fallait occuper Radebourg et +Königsbruck. Elle suppose que cela est fait; elle suppose aussi qu'on se +sera mis en correspondance avec le prince de la Moskowa en établissant +un bateau à la hauteur de l'endroit où se trouve le roi. + +«L'Empereur désire, monsieur le maréchal, que vous envoyiez un officier +reconnaître le château de Meissen, le pont, la tête de pont: savoir si +elle est armée et si tout est en bon état. + +«Le prince vice-connétable, major-général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Pirna, le 20 septembre 1813, quatre heures du matin. + +«Mon cousin, la journée d'hier et cette nuit sont si horribles, qu'il +n'y a pas moyen de bouger.--Le duc de Tarente a donné une fausse alarme. +Vous devez rester, jusqu'à nouvel ordre, dans votre position; il n'est +pas probable que l'infanterie ennemie ose s'avancer. Si cela était, je +viendrais vous renforcer et nous livrerions bataille, ce qui serait une +chose bien avantageuse, mais qui paraît opposée à leur système. La +grande affaire de ce moment paraît être de conserver les armes et les +cartouches le plus possible. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Harta, le 23 septembre 1813, une heure après midi. + +«Mon cousin, l'ennemi a repassé en désordre la Sprée. Le duc de Tarente +doit, dans ce moment, être entré à Bautzen.--Mon intention est de faire +remplacer le général Normam par une colonne du corps du duc de Tarente +dans la journée de demain et de vous donner ordre de vous replier demain +sur Meissen. Aussitôt que le roi de Naples sera revenu à Dresde, le +général Latour-Maubourg sera sous vos ordres. Je dirige sur Meissen le +troisième corps, qui sera également sous vos ordres. Il arrivera à +Meissen le 25 ou au plus tard le 26.--Cela vous fera une forte armée, +avec laquelle vous serez prêt à vous porter partout où les circonstance +l'exigeraient. Faites préparer des vivres à Meissen et dans les +bailliages environnants. J'attache une haute importance au pont de +Meissen. Pressez les travaux du pont de Meissen, et fournissez tous les +ouvriers nécessaires aux travaux de la tête de pont. Il est inutile de +changer le pont de bateaux, puisque j'espère que, sous huit jours, le +pont de pierre sera réparé.--J'aurai un pont à Koenigstein, un pont à +Pirna, un pont à Pilnitz, trois ponts à Dresde et un pont à Meissen. +J'ai ordonné de construire, à une demi-lieue en avant du camp retranché +de la rive droite à Dresde, deux redoutes, l'une sur la route de Berlin, +et l'autre sur celle de Bautzen. Le duc de Tarente est chargé de la +garde de camp retranché, et occupera tous les débouchés de la forêt par +des postes retranchés à deux lieues en avant.--Par ce moyen, je pourrai +disposer des troisième, cinquième et huitième corps, et de la plus +grande partie de la cavalerie du général Sébastiani, ainsi que de toute +ma garde. Avec ces forces, je battrai l'ennemi de l'oeil, afin de +profiter de la première faute qu'il pourrait faire.--Envoyez un officier +au prince de la Moskowa pour lui faire connaître verbalement le contenu +de cette lettre, afin d'éviter que celui-ci puisse tomber entre les +mains de l'ennemi.--Le général Lefebvre-Desnouettes a battu Thielmann et +a rétabli la communication avec Erfurth. Je viens aussi de recevoir sept +estafettes de Paris tout à la fois.--Le cinquième corps de cavalerie +restera à Grossenhayn, et sera chargé de couvrir les routes de Meissen, +de Moritzbourg, etc.--Tenez vos postes en avant de Meissen le plus loin +que vous pourrez et aussi longtemps qu'il sera possible.--Faites +travailler, je vous le répète, avec la plus grande activité à la tête de +pont de Meissen en faisant relever vos ouvriers trois à quatre fois par +jour.--Vous verrez, par les ordres que vous recevrez du major général, +que, dès que vous aurez repassé l'Elbe, vous devez placer vos postes de +manière à garder parfaitement la rive gauche jusqu'à Torgau. Le +troisième corps y sera plus particulièrement destiné.--Je vous écrirai +plus en détail de Dresde, où je serai ce soir. + +«NAPOLÉON.» + +«P. S. Ne faites aucun mouvement que vous n'en receviez l'ordre du major +général.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Harta, le 24 septembre 1813, cinq heures du matin. + +«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 23, à une heure après-midi. Les +renseignements que vous me donnez sont légers et vagues. Vous ne me +faites pas connaître de quelle nation étaient les troupes qui ont campé +à deux lieues de vous, ni d'où elles venaient, ni ce qu'elles ont fait. +Il paraît que le général Sacken s'était retiré sur Kamens; mais il est +probable qu'il se sera porté ensuite sur Bautzen, où le duc de Tarente +doit entrer ce matin. Nous allons en avoir des nouvelles +positives.--Vous aurez probablement fait raccommoder le pont de Meissen. +Vous y aurez envoyé à cet effet des sapeurs.--Je suis étonné qu'hier, à +une heure après midi, vous n'eussiez pas encore reçu ma lettre relative +à la reconnaissance du général Delmas sur Kamens. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 25 septembre 1815. + +«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 24. J'ai ordonné +qu'effectivement, sans défaire le pont actuel, on établit des piles sur +bateaux, qui nous donneront, sous quarante-huit heures, le passage du +pont de pierre. Faites exécuter cet ordre. Cela fera deux ponts au lieu +d'un, ce qui nous sera avantageux jusqu'à ce que nous ayons +définitivement un véritable pont.--Donnez des ordres pour qu'à Meissen +on ne laisse plus descendre aucun bateau pour Torgau, puisque la rivière +n'est pas libre. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 27 septembre 1813, dix heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous portiez votre +quartier général à Wurtzen, et que vous placiez vos trois divisions, +l'une près de Eulenbourg, une autre à Wurtzen, et une autre entre +Wurtzen et Meissen: par exemple à la petite ville d'Oschatz ou dans +celle de Mügeln. + +«Quant au premier corps de cavalerie du général Latour-Maubourg, +l'intention de l'Empereur est que vous le placiez à Dahlen et Schilda, +si toutefois il y a du fourrage dans ces endroits. + +«Vous laisserez une brigade de grosse cavalerie et une brigade +d'infanterie à Meissen, jusqu'à ce qu'elles y soient relevées. + +«Je donne l'ordre à cinq cents hommes montés du 3e de hussards et du 27e +de chasseurs, appartenant au cinquième corps de cavalerie, qui sont à +Wilsdruff, de se rendre à Meissen pour y relever la brigade de cavalerie +que vous aurez laissée dans cette place. + +«L'intention de l'Empereur, monsieur le maréchal, est que vous formiez +cinq colonnes, chacune de trois à quatre cents hommes de cavalerie et +d'un bataillon d'infanterie; les trois premières seront destinées à +occuper la position vis-à-vis Mühlberg, la petite ville de Strehla et +les positions entre Strehla et Meissen, chacune de ces colonnes ayant +six pièces de canon sur le bord de la rivière. Les deux autres seront +destinées à aller en partisans pour nettoyer tout ce qui se trouverait +entre Torgau et Dresde, Colditz et Meissen, et il suffira que ces +dernières colonnes aient deux pièces d'artillerie. + +«Le général Margaron a sous ses ordres, à Leipzig, différents +détachements appartenant au premier corps de cavalerie; il a déjà dû +faire rejoindre ceux qui faisaient partie des brigades Piré et Valin; il +doit lui rester les suivants: + +PREMIÈRE DIVISION ET CAVALERIE LÉGÈRE, GÉNÉRAL BERKEIM. + + Hommes. Chevaux. Hommes. Chevaux. + 1er de chevau-légers. 128 -- 135 } + 3e _id._ 63 -- 71 } 352 -- 393 + 5e _id._ 94 -- 104 } + 8e _id._ 67 -- 83 } + + 2e de cuirassiers. 37 -- 36 } + 3e _id._ 9 -- 13 } + 6e _id._ 109 -- 116 } 219 -- 244 + 9e _id._ 21 -- 21 } + 7e de dragons 31 -- 35 } + 19e de chasseurs. 12 -- 23 } + ----- ----- + Total 571 -- 637 + +«La division Berkeim étant avec le deuxième corps, je donne l'ordre au +général Margaron d'envoyer les quatre premiers détachements ci-dessus à +Freyberg pour rejoindre leurs corps. Quant aux six autres détachements, +je lui prescris de les diriger sur Wurtzen et de vous informer de leur +marche. Je vous prie, monsieur le maréchal, de m'instruire de leur +arrivée et de les faire réunir à leurs régiments respectifs. + +«Pour le prince vice-connétable, major général. + +«Le général de division, chef de l'état-major. + +«Comte MONTHION.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 27 septembre 1813, quatre + +heures et demie du matin. + +«Monsieur le maréchal, j'ai mis sous les yeux de l'Empereur votre lettre +du 26, qui rendait compte que votre quartier général était à Ocrill. +L'intention de Sa Majesté est que vous fassiez passer l'Elbe au sixième +corps d'armée et au premier corps de cavalerie, et que vous vous +échelonniez sur Torgau. Il serait convenable de ne faire occuper le bord +de la rivière que par des troupes légères et de prendre une route qui ne +serait soumise ni en vue de la rive droite. + +«Le cinquième corps de cavalerie devra s'approcher de Dresde de manière +à garder les routes de Dresde, Radenbourg, Grossenhayn et Meissen dans +la position la plus favorable. Grossenhayn se trouvant trop loin, il ne +sera pas possible qu'on puisse garder cette place lorsque vous aurez +quitté Meissen. Le quartier général du cinquième corps de cavalerie +pourrait être placé à Moritzbourg. + +«Gardez en force la tête de pont de Meissen; faites-moi connaître si +tous les blockhaus qui ont été établis de Meissen à Torgau sont garnis +de troupes, afin d'être assuré que la route soit gardée. + +«Si l'infanterie ennemie s'approchait trop de Meissen pendant que vous y +serez, débouchez sur elle et donnez-lui une leçon. Le prince de la +Moskowa a repoussé, le 24, l'ennemi entre Wittenberg et Torgau. Vous en +aurez sûrement reçu des nouvelles.--L'Empereur en attend à chaque +instant, et il est probable que, dans la journée, il vous enverra de +nouveaux ordres pour prononcer votre mouvement sur Leipzig ou Torgau; ce +sera sans doute sur Torgau. Faites en sorte que votre première division +prenne une direction intermédiaire et que l'ennemi ne puisse connaître +définitivement celle que vous suivrez. + +«Pour le prince vice-connétable, major-général, + +«Le général de division, chef de l'état-major, + +«Comte MONTHION.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 27 septembre 1813, neuf heures du matin. + +«Mon cousin, votre première division arrivera demain à Eilenbourg; votre +seconde à Wurtzen, et votre troisième à Oschatz. La cavalerie du général +Latour-Maubourg sera sur Dahlen et Schilda. Votre quartier général sera +demain à Wurtzen. Vous donnerez ordre qu'une brigade de grosse cavalerie +reste à Meissen jusqu'à ce qu'elle y soit relevée par six cents hommes +de cavalerie qui appartiennent au cinquième corps et qui sont +aujourd'hui à Wilsdruf.--Tenez votre quartier général toute la journée +d'aujourd'hui à Meissen.--Vous formerez trois colonnes, chacune de trois +à quatre cents hommes de cavalerie, un bataillon d'infanterie et six +pièces d'artillerie à cheval. Vous aurez soin que ces colonnes soient +bien commandées, et vous en enverrez une vis-à-vis Mühlberg, une sur +Strehla et la troisième entre Strehla et Meissen, sur les points où il y +avait des bacs. Ces colonnes battront toute la rive et empêcheront tout +passage; elles feront construire des blockhaus intermédiaires entre ceux +qui existent déjà, de manière qu'au lieu qu'il y en ait toutes les deux +lieues il y en ait de lieue en lieue; elles feront voir qu'elles ont de +l'artillerie en la promenant le long de la rivière pour la montrer +tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et elles détruiront à coups de +canon tous les bateaux de l'ennemi.--Vous formerez deux autres colonnes, +chacune de trois à quatre cents hommes de cavalerie légère, cinq cents +hommes d'infanterie et deux pièces d'artillerie. Vous les ferez +commander par des officiers intelligents qui concerteront leurs +mouvements avec le prince Poniatowski, le général Lefebvre-Desnouettes, +le général Lorge et le duc de Padoue, pour courir après les partisans +ennemis et faire en sorte qu'il n'y en ait aucun entre Leipzig et +l'Elbe.--Faites une instruction pour toutes ces colonnes: elles ne +doivent jamais passer la nuit dans le lieu où elles auraient vu coucher +le soleil. Toutes ces colonnes doivent être très-actives, correspondre +entre elles et purger entièrement le pays des partis ennemis.--Le prince +Poniatowski est à Waldheim; sa cavalerie légère est à Colditz; elle se +liera donc avec la vôtre. Le général Lefebvre-Desnouettes est à +Altenbourg, et le duc de Padoue a beaucoup de cavalerie à Leipzig. +Mettez-vous en correspondance avec lui. Le prince de la Moskowa est à +Pretsch et à Kemberg.--Dans cette position, vous serez à portée de vous +joindre au prince de la Moskowa pour couvrir Leipzig et couper à +l'ennemi le chemin de l'Elbe, ou bien de prendre l'offensive par +Wittenberg pour faire tomber tous les ponts de l'ennemi, ou enfin +revenir sur Dresde, sur Chemnitz ou sur Altenbourg, pour s'opposer aux +mouvements que l'ennemi pourrait faire de la Bohême. Le duc de Bellune +est à Freyberg.--Il va vous arriver d'Erfurth trois mille hommes +d'infanterie pour votre corps.--Je donne ordre au général Margaron de +renvoyer au premier corps de cavalerie les mille hommes de ce corps +qu'il a à Leipzig. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 28 septembre 1813. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous préviens que, d'après les +intentions de l'Empereur, je donne l'ordre au général Lhéritier de +réunir tout le cinquième corps de cavalerie à Meissen et de rester dans +cette place. Ce général formera deux colonnes, chacune de quatre à cinq +cents chevaux, avec deux pièces d'artillerie. L'une sera chargée de la +garde de l'Elbe depuis Meissen jusqu'à Riesa, et l'autre de Meissen à +Dresde, et il se tiendra avec le reste de son corps à Meissen pour se +porter partout où cela serait nécessaire. Par ce moyen, monsieur le duc, +vous pourrez ne former que deux colonnes au lieu de trois pour garder la +rive gauche de l'Elbe. + +«L'Empereur ordonne, monsieur le maréchal, que vous laissiez une brigade +d'infanterie, avec sa batterie, pour occuper Meissen jusqu'à ce qu'elle +y soit remplacée par d'autres troupes; elle tiendra un bataillon dans la +tête de pont. Le pont sera attaché aux piles du pont de pierre. Les +canons du château et l'artillerie de la brigade seront mis en batterie +sur la rive gauche pour protéger la tête de pont. S'il était à craindre +que le pont fût rompu, il serait établi un bac pour la communication +d'une rive à l'autre. Sa Majesté vous recommande, monsieur le duc, de +laisser un bon général de brigade pour être chargé du commandement de +la brigade que vous laisserez à Meissen jusqu'à ce qu'elle soit +remplacée. Je vous prie de m'informer de l'exécution de ces +dispositions. + +«Pour le prince vice-connétable, major général, + +«Le général de division, chef d'état-major, + +«Comte MONTHION.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 28 septembre 1813. + +«Mon cousin, je vous suppose aujourd'hui à Wurtzen. L'ennemi, qui avait +établi un pont vis-à-vis de l'Elster et qui avait une très-belle tête de +pont, a reployé son pont, le général Bertrand l'ayant chassé de +Wartenbourg. Ce général a démoli la tête de pont et s'est porté le 26 à +l'appui du prince de la Moskowa, qui marchait sur Dessau.--Le général +Lefebvre-Desnouettes était toujours à Altenbourg. Il aurait marché sur +Zwickau, mais les mouvements de Dessau l'empêchaient de s'éloigner de +Leipzig.--Le duc de Castiglione sera avec tout son corps après-demain à +Iéna. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Schleesen, le 28 septembre 1813, cinq heures du matin. + +«Mon cher maréchal, j'ai poussé l'ennemi le 26 et le 27 jusque près de +Dessau; il a brûlé ses ponts sur la Mulde et passé l'Elbe. Je ferai, ce +matin, la même opération qu'à Wartenbourg, resserrant l'ennemi dans sa +tête de pont par les deux rives de la Mulde et la gauche de l'Elbe; mais +il est probable qu'il ne laissera personne sur cette rive et qu'il +repliera son pont. On a distingué hier un grand mouvement dans l'armée +ennemie, vers Roslau, et on a remarqué une colonne marchant sur Zerbst, +où est le quartier général du prince royal de Suède, et une autre se +dirigeant sur Koswig. + +«Il paraît que l'ennemi a fait une ligne de circonvallation à sept cent +toises de Wittenberg, et qu'il prépare des batteries pour repousser nos +colonnes si elles débouchaient par cette place. Le bombardement a +continué cette nuit. J'envoie ce matin le général du génie Blein à +Wittenberg pour reconnaître la tranchée ennemie. On pense que c'est +Bulow qui est chargé de ce siége, et que Tauenzien est en observation +vers l'Elster. Les corps suédois et russes sont vers Koswig et Zerbst. +Les Suédois, en quittant Dessau, ont dit qu'ils repassaient l'Elbe, +parce que l'Autriche avait fait une paix séparée avec l'empereur +Napoléon. + +«Je compte établir le général Dabrowski à Acken afin de l'employer à +chasser tous les partis ennemis qui peuvent se trouver entre la Saale et +la Mulde, et de rétablir insensiblement nos communications avec +Magdebourg. + +«Je pars pour Dessau. + +«Maréchal prince DE LA MOSKOWA.» + +«_P. S._ Le général Bertrand est avec ses principales forces à Kemberg. +Une de ses divisions est ici et l'autre en arrière de Schmiedeberg et +Pretsch. Le général Régnier reste à Oranienbaum. La première brigade du +général Guilleminot, avec la cavalerie légère, resserrera l'ennemi dans +sa tête de pont de Roslau.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 30 septembre 1813, trois heures du matin. + +«L'Empereur me charge de vous faire connaître que le prince Poniatowski +a l'ordre de se porter aujourd'hui à Frohbourg, et qu'il dirige sa +cavalerie sur Altenbourg et Borna. Le général Lauriston partira à la +pointe du jour pour se rendre à Nossen, et enverra une avant-garde sur +Waldheim. Ce général se mettra en correspondance avec vous. Le duc de +Bellune porte sur Chemnitz une forte division avec de la cavalerie, et +l'éclairera fortement du côté de Marienberg; il mettra son quartier +général en avant de Freyberg.--Le général Souham, qui a son quartier +général sur le chemin de Grossenhayn, à la hauteur du camp retranché de +Dresde, a l'ordre de faire partir, à cinq heures du matin, en les +faisant passer de la rive droite sur la rive gauche, une batterie de +douze et les batteries d'artillerie à cheval, ainsi qu'une division +d'infanterie, la brigade de cavalerie légère du général Beurmann, et le +quartier général de son corps d'armée. Tout cela se rendra à Meissen +par la rive gauche. Arrivé à Meissen, le général Souham renverra la +brigade d'infanterie du sixième corps, qui s'y trouve, rejoindre son +corps, ainsi que toute l'artillerie qui appartiendra au sixième corps. + +«Le prince Poniatowski sera ainsi placé à une journée sur votre gauche. +Vous devez correspondre, monsieur le duc, avec le général Lauriston et +le prince Poniatowski, pour agir selon les circonstances. Il n'est pas +encore démontré que l'ennemi ait fait sur Altenbourg un mouvement +considérable d'infanterie; Sa Majesté suppose qu'il a envoyé seulement +quelques divisions légères pour soutenir sa cavalerie; il est probable +que cela l'éclairera parfaitement dans la journée. Le prince de la +Moskowa ayant pris Dessau, l'ennemi a voulu le reprendre en l'attaquant +avec la garde suédoise: mais elle a échoué et a été écrasée. + +«Pour le prince vice-connétable, major-général, + +«Comte MONTHION.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 30 septembre 1813, trois heures et demie du matin + +«Mon cousin, je reçois votre lettre du 28, où vous me faites connaître +que vous vous rendrez à Leipzig et réunirez le premier corps de +cavalerie à Wurtzen. Le prince Poniatowski se rend aujourd'hui de +Waldheim à Frohbourg, à une journée sur votre gauche: il fera battre +Altenbourg et Borna. Le cinquième corps se rend à Nossen, son +avant-garde à Waldheim; le deuxième corps se rend à Chemnitz avec le +cinquième corps de cavalerie. Le duc de Castiglione devra arriver demain +à Iéna.--Je fais relever votre brigade à Meissen par la division +Souham.--L'ennemi a-t-il dirigé vingt-cinq mille hommes d'infanterie sur +Altenbourg? Si cela est, il faut couper et enlever ce corps. N'a-t-il +envoyé que de la cavalerie; il faut encore harceler et obliger ce corps +à se reployer.--Le prince de la Moskowa, avec les quatrième et septième +corps, le troisième corps de cavalerie et la division Dombrowski[9] se +trouve avoir quarante mille hommes.--Le sixième corps, le huitième, le +cinquième, le premier corps de cavalerie, le quatrième et la division +Margaron, cela vous fera près de soixante mille hommes.--Correspondez +avec le prince Poniatowski et le général Lauriston. + +«NAPOLÉON.» + +[Note 9: Dans la _Correspondance et Documents_, les noms de lieux et +de personnes sont diversement écrits, par exemple, l'Empereur écrit +_Dombrowski_, le maréchal Ney _Dabrowski_, etc., etc. Nous avons cru +devoir laisser subsister les deux orthographes, puisqu'elles sont dans +les originaux. (_Note de l'Éditeur._)] + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 1er octobre 1813, quatre heures du matin. + +«Mon cousin, je reçois votre lettre du 29, à onze heures du soir.--La +brigade que vous avez laissée à Meissen a été remplacée par le troisième +corps. Laissez du monde à Wurtzen et faites-y travailler à la double +tête de pont, et surtout à l'établissement d'un bon pont sur pilotis. La +Mulde déborde. Il est nécessaire que nous soyons maîtres de ce +passage.--Le 30, le prince Poniatowski a eu son quartier général à +Rochlitz. Aujourd'hui, 1er octobre, il sera à Frohbourg ou à Altenbourg. +Le comte de Valmy a dû coucher, le 30, à Frohbourg et a dû envoyer un +fort détachement sur Borna. Le général Uminski a dû occuper Boda, et le +prince Sulkowski a été sur Penig.--Le cinquième corps était hier, 30, à +Nossen et à Waldheim.--Les troupes du duc de Castiglione ne devaient pas +tarder à paraître du côté d'Iéna.--Jusqu'à cette heure, il paraîtrait +que le général Platow, fils de l'hetman, avec Thielman, et soutenu d'une +division légère, se porte sur la Saale. Il paraîtrait que cette division +légère serait commandée par le général Baumgarten. Le général Klenau +paraîtrait se trouver à Comotau.--Dans la journée, tout ceci va +parfaitement s'éclaircir.--Il paraîtrait que Platow avait sous ses +ordres mille à douze cents Cosaques; le régiment palatin de Ferdinand +autrichien, et le régiment de Hesse-Hombourg autrichien; enfin, il +paraîtrait que le général Platow se serait porté sur Penig et de là sur +Altenbourg, laissant le général Baumgarten à Chemnitz. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 1er octobre 1813, quatre heures du matin. + +«Mon cousin, vous nous avez pris douze cents quintaux de farine à +Meissen. Renvoyez-nous-les. Le duc de Padoue a l'état de ce que Leipzig, +Wurtzen et autres bailliages nous doivent fournir ici. Prenez toutes les +mesures pour nous faire venir mille quintaux de farine par jour. Écrivez +aux baillis. Envoyez des commissions et faites partir des convois. Nous +avons aussi du riz qui nous appartient à Leipzig. Prenez des +informations et faites-le partir. Enfin prenez des mesures pour nous +approvisionner. Le duc de Padoue est au fait de la distribution que la +régence a faite, entre tous les bailliages, pour les farines que chacun +doit fournir. --Surtout ne retenez rien pour vous de tout ce qui doit +nous être adressé à Dresde. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Pötnitz, le 1er octobre 1813. + +«Mon cher maréchal, je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait +l'honneur de m'écrire hier de Leipzig. J'en ai également reçu une cette +nuit du prince major général, en date du 29 septembre, par laquelle il +me mande que l'Empereur désire que votre corps d'armée soit employé dans +l'opération qui aura pour objet de faire lever le siége de Wittenberg. +En attendant qu'elle ait lieu, je pense que la position qu'il serait le +plus convenable de faire prendre à vos troupes, pour remplir le double +but de couvrir Leipzig et de m'appuyer au besoin, serait de placer une +de vos divisions à Düben, une autre à Bitterfeld et Delitzsch, et la +troisième qui, avec la cavalerie du général Latour-Maubourg, couvrirait +les communications de Dresde, pourrait être établie à Wurtzen. +Dites-moi, mon cher maréchal, si vous jugez à propos de faire exécuter +ce mouvement à votre corps d'armée, afin que, si vous y consentez, je +puisse faire serrer sur moi les troupes que j'ai sur ces divers points, +et qui me seront très-utiles pour resserrer et observer l'ennemi et +l'empêcher de passer l'Elbe en corps d'armée. Je pense que le général +Dalton se décidera enfin bientôt à envoyer d'Erfurth à Leipzig les +troupes dont il peut disposer, et qui sont au nombre de douze mille +hommes, et que dès lors M. le duc de Padoue n'aura plus besoin de votre +appui ni du mien pour conserver cette ville. + +«Nous ouvrons la tranchée devant la tête de pont de l'ennemi, entre la +droite de la Mulde et la gauche de l'Elbe, et nous élevons des +batteries: déjà tous ses postes sont rentrés, et nous sommes à quatre +cents toises de ses ouvrages; j'espère que demain nous nous en serons +approchés à deux cents. Lorsque cette opération sera terminée sur cette +rive de la Mulde, je la ferai faire également sur la rive gauche. Je +fais aussi établir sur cette rivière un pont de bateaux à six cents +toises de la tête de pont, afin que mes troupes puissent rapidement +passer d'une rive à l'autre et se soutenir au besoin. On s'occupe +également à retrancher les points principaux de Dessau, de manière à +mettre cette ville à l'abri d'un coup de main et à en faire une espèce +de tête de pont. Woronzow et Czernitchef sont toujours entre Acken et +Dessau avec quelques détachements d'infanterie. Mais ce ne sera que +lorsque j'aurai mis l'ennemi dans l'impossibilité de déboucher par +Roslau que je pourrai m'occuper de forcer ces partisans à évacuer le +pays entre la Saale et la Mulde. Le camp principal de l'ennemi est +toujours à Roslau et le quartier général du prince de Suède à Zerbst. + +«Maréchal prince DE LA MOSKOWA.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 3 octobre 1813. + +«Mon cousin, tous les bruits que l'on fait courir sont controuvés. Il +n'y a pas de corps d'armée ennemi sur Géra; il n'y en a pas sur +Altenbourg: il n'y a de ce côté que le corps de l'hetman Platow et de +Thielmann. Il faut mettre une grande circonspection dans vos mouvements. +Avant tout, il faut soutenir le prince de la Moskowa. Le roi de Naples, +avec le deuxième, le cinquième et le huitième corps, qui sont entre +Freyberg, Chemnitz et Altenbourg, se trouve, dans l'ordre naturel, +opposé à tout ce qui arriverait de Bohême. D'ailleurs, un officier que +vous m'enverriez en poste pourrait, en moins de vingt heures, vous +rapporter ma réponse. Je vous le répète: couvrir Leipzig, puisque vous y +êtes, empêcher le passage de l'Elbe de Wittenberg à Torgau, secourir +Torgau, appuyer le prince de la Moskowa, voilà le premier but que vous +devez vous proposer: le reste viendra après. J'attends aujourd'hui des +nouvelles du prince Poniatowski et l'arrivée de mes troupes à Chemnitz, +ce qui me mettra à même de prendre un parti. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 3 octobre 1813. + +«Mon cousin, le prince Poniatowski est arrivé à Altenbourg le 2 +octobre.--Voici ce qui s'est passé:--Dans les premiers jours de +septembre, le colonel Münsdorf est arrivé à Altenbourg avec un +détachement de mille à onze cents chevaux.--Thielmann est venu le +rejoindre avec trois mille chevaux. D'Altenbourg, ces troupes poussèrent +des partis sur Zeitz, Borna, Freybourg, Weissenfels, Mersebourg et Géra. +Le général Lefebvre-Desnouettes les repoussa, les rejeta sur Altenbourg, +et ensuite sur Zwickau. Mais, le 28, l'hetman Platow déboucha sur +Altenbourg avec ses Cosaques, trois mille hommes d'infanterie +autrichienne et deux mille cavaliers autrichiens. Le général Lefebvre +fut attaqué de front dans le temps que Thielmann le tournait sur Zeitz. +Le 28 au soir, Platow était de retour à Altenbourg; le 29, Thielmann y +était également revenu. Platow rentra avec sa troupe à Chemnitz, en +partie le 29 et en partie le 30.--Thielmann et le comte Münsdorf +restèrent à Altenbourg; mais, le 2, au moment où ils faisaient leur +mouvement de retraite sur Zwickau, la cavalerie du prince Poniatowski +les chargea, leur sabra cinq à six cents hommes, et fit trois cents +prisonniers. En faisant ses adieux aux magistrats d'Altenbourg, +Thielmann leur a dit qu'il jugeait que les Français venaient sur lui, +que la ville serait occupée par eux, et qu'il s'en allait. Il paraît que +l'infanterie autrichienne que Platow avait sous ses ordres était du +corps de Klenau; que ce corps de Klenau n'est que de six mille hommes de +cavalerie et au plus de quinze mille hommes d'infanterie; qu'il occupe +Chemnitz, Marienberg et Augustenbourg.--Le prince Poniatowski occupe +Frohbourg et Windischleybe.--J'attends à chaque instant des nouvelles de +l'entrée du roi de Naples à Chemnitz. Vous voyez donc que le mouvement +de vingt mille Autrichiens sur Altenbourg est controuvé.--Faites mettre +dans les journaux de Leipzig que le général Thielmann a été battu par le +prince Poniatowski, qui lui a fait six cents prisonniers et lui a tué et +sabré beaucoup de monde. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Pötnitz, le 3 octobre 1813 + +«Mon cher maréchal, je reçois votre lettre d'hier. + +«L'Empereur m'a écrit, le 1er, pour me faire connaître l'emplacement des +corps d'armée. Sa Majesté pense que l'ennemi pourrait déboucher de la +Bohême par Marienberg. J'attends des nouvelles du général Bertrand, qui +est parti de Worlitz dans la nuit du 1er au 2 pour se rendre à +Wartenbourg, afin de rejeter sur la rive droite des détachements +prussiens du corps de Borstell, qui travaillent au rétablissement du +pont vis-à-vis d'Elster. On a entendu hier le bruit du canon dans cette +direction. Ma ligne est bien étendue, et je ne pourrais opposer qu'une +faible résistance aux mouvements de l'ennemi s'il débouchait par son +pont de Roslau. Les ouvrages qui couvrent ce pont sont tellement forts +et si bien armés, que je ne puis raisonnablement entreprendre de les +forcer. Le général Dabrowski quitte Delitzsch pour s'établir à Dessau. +Le général Fournier occupe Raguhn et envoie des reconnaissances sur +Delitzsch et Düben. Si je parviens à resserrer l'ennemi dans ses +ouvrages de manière à ce qu'il ne puisse pas déboucher, alors je +tâcherai de chasser les partis qui se trouvent entre la Saale et la +Mulde. Si Czernitcheff est en marche sur la Westphalie, il reste +également ici beaucoup de cavalerie légère sous les ordres de Woronzow. + +«Maréchal prince DE LA MOSKOWA.» + + + + +LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Pötnitz, le 3 octobre 1813, cinq heures du soir. + +«Le général Bertrand m'écrit ce matin de Wartenbourg à onze heures; il +est aux prises depuis sept heures avec l'ennemi, qui attaque +vigoureusement et auquel il suppose beaucoup de forces. Il me paraît +bien important que vous fassiez occuper fortement le point de Düben, +afin que, si l'ennemi forçait ma droite, il ne puisse pas arriver sans +obstacle à Leipzig. C'est d'ailleurs dans cette position de Düben que +vous seriez en mesure de me soutenir, suivant l'ordre que l'Empereur +m'annonce, par sa lettre d'avant-hier, qu'il vous en a donné. + +«Maréchal prince DE LA MOSKOWA.» + + + + +LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Bitterfeld, le 4 octobre 1813, deux heures de l'après-midi. + +«Mon cher maréchal, l'armée ennemie de Silésie, après avoir marché +presque sans interruption pendant cinq jours et cinq nuits, a jeté un +pont sur l'Elbe, vis-à-vis Elster, dans la nuit du 2 au 3, et a attaqué +hier, à sept heures du matin, le général Bertrand, qui occupait la forte +position de Wartenbourg, et qui, après s'être battu depuis sept heures +du matin jusqu'à six heures du soir, et après avoir fait éprouver à +l'ennemi une perte considérable, a dû se replier sur Klitzschena. Ma +droite se trouvant ainsi tournée par des forces très-supérieures, et +pouvant être attaquée sur les deux rives de la Mulde par l'armée du +prince de Suède, il m'a paru indispensable de me retirer sur Delitzsch. +Il est de la dernière importance que l'Empereur prenne sur-le-champ un +parti décisif: car, d'ici au 6, l'ennemi peut diriger plus de cent mille +hommes sur Leipzig. Les prisonniers faits par le général Bertrand +appartiennent aux corps de Langeron, Kleist et Sacken. La perte du +quatrième corps n'est pas considérable, parce que les troupes étaient +avantageusement postées derrière des digues et des abatis; mais la +division wurtembergeoise, qui était de quatorze cents hommes et qui +défendait le village de Blodding, a été presque entièrement détruite. + +«J'occupe faiblement Düben: le reste de mes troupes est à Bitterfeld et +à Delitzsch. + +«Maréchal prince DE LA MOSKOWA.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 4 octobre 1813. + +«Mon cousin, je reçois votre lettre. J'approuve le parti que vous +prenez. Réunissez votre corps, le premier corps de cavalerie, et marchez +à l'ennemi: enlevez-lui ses ponts de Waldenbourg, Dessau et Acken; qu'il +ne lui en reste aucun.--Le duc de Castiglione doit être arrivé +aujourd'hui à Iéna. Le prince Poniatowski est à Altenbourg.--Le roi de +Naples doit être à Chemnitz. J'en attends des nouvelles à chaque +instant. On a fait hier deux ou trois cents prisonniers à la division +Baumgarten entre Chemnitz et Freyberg.--Vous m'envoyez des officiers qui +sont des enfants, qui ne savent rien et ne peuvent donner verbalement +aucun renseignement; envoyez-moi des hommes.--Le troisième corps se +porte sur Torgau; une de ses divisions sera demain, 5, à Belgern. + +«NAPOLÉON.» + +«_P. S._ Communiquez ces nouvelles au prince de la Moskowa, et +faites-lui connaître combien il est important d'enlever à l'ennemi tous +ses ponts.» + + + + +LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Delitzsch, le 5 octobre 1813. + +«Je m'empresse de vous faire connaître les positions qu'occupent les +troupes sous mes ordres. + +«Le général Dabrowski est à Bitterfeld. + +«La division de cavalerie légère du général Fournier, à Landsberg, +poussant des reconnaissances sur Halle. + +«La division de cavalerie du général Defrance, en seconde ligne, +derrière le général Fournier, à Zschernitz. + +«Le septième corps aura la division Durutte à Göllmenz et Lukenwhna, +point intermédiaire de Düben et Eulenbourg. Les deux autres divisions de +ce corps, à Broda, occupant Delitzsch et Bendorf. Sa cavalerie légère à +Koltzau. + +«Le quatrième corps, à Zschortau. + +«Je sais que vous occupez Düben et Eulenbourg, et je pense que vous avez +toujours une ou deux divisions à Leipzig. + +«Nous manquons de munitions. Le quatrième corps a tout consommé. Ne +pourriez-vous pas, mon cher maréchal, céder au général Bertrand un +approvisionnement simple pour six pièces de douze, deux obusiers de six +pouces, douze pièces de six et quatre obusiers de vingt-quatre, ainsi +que dix caissons de cartouches d'infanterie. On assure qu'il y a des +dépôts considérables à Torgau, et qu'il s'y trouve, entre autres, plus +d'un million de cartouches en réserve; vous pourriez vous remplacer dans +cette ville, avec laquelle vous communiquez. + +«Maréchal prince DE LA MOSKOWA.» + + + + +LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Delitzsch, le 5 octobre 1813, huit heures du soir. + +«Mon cher maréchal, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite +aujourd'hui de Hohen-Priegnitz. Il ne s'agit pas, je crois, de serrer +sur Eulenbourg pour conserver ce débouché, mais bien de nous rassembler +le plus promptement possible sur Leipzig. + +«Les divisions Fournier et Defrance, que j'ai détachées aujourd'hui sur +Landsberg, ont été forcées de rétrograder, et l'ennemi les a suivies +jusqu'à une demi-lieue d'ici, en avant de Gros-Kühna. L'ennemi s'est +également présenté à Schenkenberg; il a fallu de l'infanterie et du +canon pour l'éloigner. Enfin, le général Dabrowski, après s'être battu +contre des forces supérieures, a évacué Bitterfeld; il est à Paupitzsch +et se rapprochera encore cette nuit de Delitzsch. Ce général a vu plus +de quatre mille hommes de cavalerie passer la Mulde entre Bitterfeld et +Düben. + +«Je viens d'ordonner à la division Durutte, qui est à Lukenwhna, de +rentrer en ligne demain matin à la hauteur de Mocherwitz. Je pense, mon +cher maréchal, que vous devez venir prendre position à Lukenwhna, +gardant Eulenbourg par un régiment d'infanterie et un détachement de +cavalerie; cette troupe aurait, en cas d'événement, sa retraite assurée +sur Leipzig, et pourrait même, au besoin, se diriger sur Wurtzen. + +«Si vous jugez convenable de vous rassembler à Lukenwhna ou à Cremsitz, +j'attendrai l'ennemi demain à Delitzsch; nous nous trouverions +parfaitement en mesure de livrer bataille à l'ennemi ou de nous retirer +ensemble, s'il nous présentait des forces supérieures. Je ne crois pas +que l'ennemi ose engager un petit corps avec la Mulde à dos; ainsi nous +pourrions attendre et gagner la journée de demain. Il faut espérer que +l'Empereur nous donnera de ses nouvelles, et que Sa Majesté va prendre +un grand parti. + +«J'attends, mon cher maréchal, votre réponse à la proposition que je +viens de vous faire pour prendre mes dispositions définitives. + +«Maréchal prince DE LA MOSKOWA.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 5 octobre 1813, deux heures du matin. + +«Mon cousin, je reçois votre lettre du 4 octobre, datée d'Eulenbourg. Je +n'ai encore reçu aucune nouvelle des affaires du général Bertrand que +par votre lettre d'hier. J'aurais bien voulu que vous m'eussiez donné +quelques détails. Donnez-moi tous ceux que vous aurez.--Le troisième +corps a dû avoir, hier 4, une division à Meissen, une à Riesa et l'autre +à Strehla. J'ai donné ordre qu'une division marchât sur Belgern. Je +donne au troisième corps l'ordre de marcher tout entier sur Torgau. Il +est, dès ce moment, à votre disposition. Ordonnez qu'à Torgau on y +joigne tous les hommes de son dépôt qui sont disponibles.--Il est de la +plus haute importance que vous faisiez rétablir le pont de Düben, et que +vous marchiez rapidement pour détruire le pont de l'ennemi. Votre +réunion avec le prince de la Moskowa et le général Dombrowski, est aussi +de la plus haute importance.--Je donne ordre au duc de Castiglione de se +porter sur Leipzig avec son corps d'armée.--Il est urgent de rejeter +l'ennemi au delà de la rivière, avant qu'il ait de nouveaux renforts. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Dresde, le 6 octobre 1813, neuf heures du matin. + +«Mon cousin, le duc de Padoue me fait passer votre lettre, datée le 5 de +Lindenhain. J'avais reçu vos lettres précédentes. J'ai également reçu, +par le duc de Padoue, une lettre du prince de la Moskowa, du 4 à deux +heures après-midi.--Je vous ai déjà fait connaître que le troisième +corps était échelonné sur la route de Meissen à Torgau; il a dû être +concentré, aujourd'hui 6, à Torgau. Je serai ce soir à Meissen, avec +quatre-vingt mille hommes, ayant mon avant-garde à l'embranchement de la +route de Leipzig et de celle de Torgau. J'y recevrai vos lettres qui me +décideront à prendre l'une ou l'autre de ces routes. Les reconnaissances +envoyées hier sur la rive droite, jusqu'à dix lieues de Dresde, n'ont +trouvé que peu de monde, et le commissaire du cercle de Königsbruck nous +a instruit en détail des forces et du mouvement de l'armée +ennemie.--Comme le troisième corps est sous vos ordres, j'ignore la +direction que vous lui avez donnée; mais je suppose que demain matin je +serai parfaitement éclairé là-dessus.--Je me propose de me porter sur +Torgau, et de là de marcher sur la rive droite pour couper l'ennemi et +lui enlever tous ses ponts sans être obligé de lutter contre ses têtes +de pont. En marchant par la rive gauche, il y a l'inconvénient que +l'ennemi peut repasser la rivière et éviter la bataille; mais, dans +cette seconde hypothèse, nous pouvons déboucher par Wittenberg.--Au +reste, comme l'ennemi a l'initiative du mouvement, je ne pourrai me +décider sur le plan à adopter définitivement que lorsque je connaîtrai +l'état de la question le 6 au soir. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Göllmenz, le 6 octobre 1813, six heures du matin. + +«Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite ce matin à quatre +heures. + +«Je sens parfaitement que vous ne pouvez pas quitter de jour votre +position devant l'ennemi qui, ayant rétabli le pont de Düben, ne +manquerait pas de faire du mal à votre arrière-garde. J'établis en +conséquence les quatrième et septième corps à Naundorf et Klwölkan. La +division Dabrowski restera à Delitzsch tant qu'elle pourra s'y +maintenir. La division Fournier prend position à Lindenhain, s'éclairant +sur Bitterfeld par Reihitz. La division Defrance restera ici à Göllmenz. +Comme il serait impossible que nos deux corps, en partant ce soir à la +chute du jour, pussent passer sur la droite de la Mulde à Eulenbourg, je +resterai en seconde ligne derrière vous jusqu'à quatre heures de +l'après-midi, heure à laquelle je me mettrai en marche sur Wurtzen, d'où +j'irai prendre position à Schilda. Vous, mon cher maréchal, après avoir +passé par Eulenbourg, vous iriez prendre position à Mackern ou +Reichenbach, et nous serons dès lors en mesure de marcher sur le flanc +de l'ennemi. + +«Faites-moi part, je vous prie, de vos observations sur le mouvement +projeté et l'ensemble des manoeuvres. + +«Maréchal prince DE LA MOSKOWA.» + + + + +LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Bennewitz, le 7 octobre 1813, six heures du matin. + +«Je reçois votre lettre d'hier soir. + +«Le général Régnier prend position à Pichen; il établit sur la Mulde, +vis-à-vis Colla, un pont qui sera achevé ce matin. Ce général se mettra +en communication avec votre corps d'armée à Taucha. + +«Le quatrième corps prend la direction de Torgau pour rallier le +troisième, s'il est encore près de cette place. Je ne vois pas que le +troisième corps puisse être exposé dans sa marche sur Eulenbourg, s'il a +reçu l'ordre que vous lui avez donné de s'y rendre, puisque vous +m'annoncez que l'ennemi a peu de monde aux environs de cette ville et +que vous pensez qu'il opère sur votre gauche. Le duc de Padoue me mande +que quelques régiments d'infanterie ennemie doivent être arrivés à +Halle. + +«Donnez des ordres, mon cher maréchal, pour faire arriver en toute hâte +sur Leipzig tous les convois qui peuvent être entre cette ville et +Erfurth; il faut rappeler tous les détachements et être serré en masse. +Il ne s'agit plus, comme vous le remarquez fort bien, que de gagner du +temps; l'Empereur, qui est définitivement en mouvement, ne tardera sans +doute pas à faire changer la face des affaires. + +«Maréchal prince DE LA MOSKOWA.» + + + + +LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Bennewitz, le 7 octobre 1813, une heure de l'après-midi. + +«Le général Dombrowski, auquel j'avais donné l'ordre de tenir hier +jusqu'à quatre heures de l'après-midi le poste de Delitzsch, tandis que +votre corps d'armée et celui du général Régnier faisaient leur +mouvement, a été attaqué très-vivement par la cavalerie légère ennemie +qu'il a toujours repoussée; il est parti de sa position à une heure du +matin, et son arrière-garde a été suivie jusqu'à Taucha. + +«Le général Régnier m'a rendu compte que vos troupes avaient entièrement +évacué Eulenbourg hier au soir; je lui ai ordonné d'y envoyer mille à +douze cents hommes pour la garde du pont, qui devient un débouché +important, en ce moment où l'arrivée des renforts que l'Empereur conduit +en personne annonce que nous allons reprendre l'offensive. + +«Les Cosaques qui étaient hier à Wurtzen y ont laissé une proclamation +qui annonce aux Saxons que le général Blücher marche sur Leipzig avec +soixante mille hommes, et que l'armée française est détruite. + +«Maréchal prince DE LA MOSKOWA.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + +«6 octobre 1813, quatre heures + +«Sire, j'ai eu l'honneur de rendre hier au soir à Votre Majesté un +compte détaillé de ma position. En conséquence, je ne l'en entretiendrai +pas encore une fois. Je prendrai la liberté seulement, au nom du bien du +service, de lui dire qu'il est de la plus grande urgence qu'elle vienne +ici; car, si elle ne vient pas, nous allons faire de la mauvaise +besogne, je ne puis en douter aux dispositions que je vois prendre. Le +premier ordre que je reçois, si je l'exécutais, compromettrait l'armée +de la manière la plus éminente, car il n'a été le résultat d'aucune +espèce de calcul, ni de temps, ni d'opération. Je n'entre pas dans de +plus grands détails pour ne pas fatiguer Votre Majesté. Je me borne à +lui réitérer l'assurance que rien ne serait plus fâcheux pour son +service que de voir la direction des opérations, dans la position +délicate où nous sommes, confiée aux mêmes mains.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + +«8 octobre 1813 soir. + +«Sire, je reçois la lettre de reproches que Votre Majesté a chargé le +major général de m'écrire. Nous serions restés sur la Mulde sans +difficulté, et nous y serions encore, sans les étranges combinaisons du +prince de la Moskowa, les craintes exagérées, plus étranges encore, +qu'il a eues de l'ennemi. + +«Je n'ai quitté Düben que vingt quatre heures après que les troupes qui +étaient à ma hauteur s'étaient retirées. Je n'ai quitté Hohen-Priegnitz +que lorsque les troupes du prince de la Moskowa étaient depuis longtemps +en marche sur Wurtzen. «Sentant la nécessité de couvrir Leipzig, j'ai +demandé avec instance au prince de la Moskowa de s'y rendre, et je +serais resté à Eulenbourg pour garder les passages de la Mulde et +rallier le troisième corps, quoique ce mouvement fût naturel au prince +de la Moskowa, puisqu'il était plus à portée que moi; il s'y est refusé +formellement et a persisté à se porter sur Wurtzen, trouvant apparemment +qu'il n'était en sûreté que là. + +«J'ai dû me porter sur Leipzig, parce que c'était le rôle qu'il m'avait +assigné. Le prince de la Moskowa s'est chargé formellement de faire +immédiatement un détour convenable pour rallier le général Souham à +Wurtzen dans le cas où il aurait reçu l'ordre que je lui avais expédié, +chose dont il était possible de douter. + +«Enfin je n'ai point détruit le pont d'Eulenbourg, comme on l'a dit à +Votre Majesté; mais je l'ai fait couper de manière à exiger cinq à six +heures de réparation en faisant le calcul que, si le général Souham +avait reçu l'ordre de mouvement, il serait garanti par là, pendant la +matinée, de l'action des troupes qui m'avaient suivi et dont le nombre +pouvait être fort augmenté pendant la nuit, et qu'ainsi il aurait sa +retraite libre sur Wurtzen. + +«Telles sont, Sire, les justifications que mon honneur exige que je +présente à Votre Majesté, et qui, je l'espère, me mettront à l'abri de +tout blâme à ses yeux.» + + + + +LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Bennewitz, le 8 octobre 1813. + +«Je reçois la lettre que vous m'avez écrite de Schönfeld hier à onze +heures du soir. Je ne crois pas l'ennemi en mesure de venir +immédiatement à Leipzig pour y livrer bataille, et il est à présumer, +d'après divers renseignements, que son projet est de prendre Wittenberg +avant de se livrer à aucune entreprise sérieuse. Au surplus, il me +semble que vous auriez tort de vous engager fortement avant notre +réunion totale, et qu'il est convenable d'attendre, pour opérer cette +réunion, que nous sachions si l'Empereur veut manoeuvrer entre l'Elbe et +la Mulde, ou entre la Mulde et la Saale. Quoi qu'il en soit, je prescris +au général Régnier d'établir aujourd'hui sa ligne de manière que sa +droite soit à la hauteur de Gotha et sa gauche vers Taucha, ayant un +poste à Eulenbourg. + +«J'écris au général Souham que, s'il ne croit pas pouvoir se maintenir à +Eulenbourg, il remonte la Mulde pour venir s'établir à Nitzschwitz; il +restera dans cette position jusqu'au retour sur la Mulde du général +Bertrand, qui est allé à Torgau tant pour y prendre des munitions que +pour avoir des nouvelles de l'Empereur. + +«Le général Dombrowsky est à Schmöllen, au-dessus de Wurtzen. Dans cette +position, je puis en une marche me réunir à vous; mais je ne crois pas +qu'il faille livrer bataille à Leipzig, et que, lorsque le convoi +d'artillerie sera arrivé, il sera convenable que nous nous rapprochions +de la Mulde pour y attendre les ordres de l'Empereur, que nous ne +pouvons pas tarder à recevoir. + +«Maréchal prince DE LA MOSKOWA.» + +«_P. S._ Le général Souham est arrivé à Wurtzen.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Wurtzen, le 9 octobre 1813, une heure et demie du matin. + +«L'Empereur ordonne que vous fassiez partir à six heures du matin le +général Latour-Maubourg, avec tout le premier corps de cavalerie; le +général Lefebvre-Desnouettes avec toute la cavalerie de la garde; la +brigade du général Piré et la brigade du général Vallin. Pendant la +marche, le général Lefebvre sera sous les ordres du général +Latour-Maubourg. Donnez vos ordres pour que ces corps arrivent le plus +tôt possible à Eulenbourg, où l'Empereur se trouvera de sa personne. Il +est nécessaire qu'ils y soient à onze heures du matin, et qu'ils battent +le chemin direct de Düben. Prescrivez au général Lefebvre et au général +Latour-Maubourg d'envoyer chacun un officier auprès de l'Empereur pour +faire connaître l'heure à laquelle ils arriveront. Cette cavalerie +nettoiera ainsi tout le pays depuis la route de Leipzig à Eulenbourg +jusqu'à celle de Leipzig à Düben. + +«Quant à vous, monsieur le maréchal, portez-vous aujourd'hui, avec votre +corps d'armée, sur la route de Düben; vous aurez votre cavalerie légère +et la division de cavalerie du général Lorge. Vous ferez éclairer par +une colonne mobile la route de Leipzig à Delitzsch. + +«Accélérez le retour de la division que vous avez détachée, et placez-la +en réserve. Cela n'empêche pas, monsieur le maréchal, que vous ne +fassiez partir à six heures du matin une bonne avant-garde d'infanterie, +de cavalerie et d'artillerie, et que vous ne la suiviez avec vos deux +divisions, attendu qu'il est nécessaire que vous soyez à la hauteur +d'Eulenbourg aujourd'hui avant onze heures du matin. + +«L'Empereur sera à huit heures du matin à Eulenbourg, marchant, +aujourd'hui 9, avec cent vingt mille hommes sur Düben. + +«Pour le prince vice-connétable, major général, + +«Le général de division, chef de l'état-major, + +«Comte MONTHION.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Eulenbourg, le 10 octobre 1813, quatre heures du matin. + +«L'Empereur ordonne que vous vous portiez, aujourd'hui 10, sur Düben, où +sera le quartier général. Je vous préviens que le général Régnier est +arrivé hier à Düben, que le général Langeron a évacué à son approche. +Vous devez, monsieur le duc, vous assurer du mouvement que fait l'ennemi +à Delitzsch et si son avant-garde, qui y était hier, a fait un mouvement +rétrograde sur Bitterfeld. Si, au contraire, les troupes de l'ennemi qui +étaient à Bitterfeld se portaient sur Delitzsch pour marcher sur +Leipzig, vous prendrez alors une position parallèle à celle de l'ennemi, +ayant votre ligne d'opération sur Düben, de manière à couvrir Düben et +Eulenbourg. Il est nécessaire, monsieur le maréchal, que vous +correspondiez plusieurs fois par jour avec le quartier général. Je donne +ordre au général Lefebvre-Desnouettes de marcher entre la Mulde et vous +afin de maintenir toujours votre communication avec nous. + +«Pour le prince vice-connétable, major général, + +«Le général de division, chef de l'état-major, + +«Comte MONTHION.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Düben, le 10 octobre 1813, six heures et demie du soir. + +«J'envoie un officier au-devant de votre première division pour lui dire +de prendre position sur la rive gauche, sans passer ce soir la rivière. +Cet officier continuera ensuite sa route jusqu'à ce qu'il rencontre vos +deux autres divisions, pour leur dire également de prendre position où +il les trouvera, afin qu'elles ne se fatiguent pas inutilement. Il +reviendra ensuite faire connaître où vos trois divisions auront pris +position, ainsi que votre cavalerie et votre artillerie. + +«L'intention de l'Empereur, monsieur le maréchal, est que, de votre +personne, vous veniez voir Sa Majesté ce soir ou cette nuit. + +«Pour le prince vice-connétable, major général, + +«Le général de division, chef de l'état-major, + +«Comte MONTHION.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Düben, le 11 octobre 1813, quatre heures du matin. + +«L'Empereur me charge de vous prescrire de passer aujourd'hui la Mulde +aussitôt que Düben sera désencombré. Vous laisserez les généraux Lorge +et Normam sur la rive gauche, et leur donnerez pour instruction de faire +courir des partis sur Delitzsch et Bitterfeld. Vous dirigerez avec cette +cavalerie, sur Bitterfeld, l'infanterie, nécessaire pour obliger +l'infanterie ennemie à évacuer cette position. L'Empereur désire, +monsieur le duc, que vous dirigiez l'opération et que vous fassiez +partir les troupes une heure avant le jour, de manière à savoir de bonne +heure l'intention de l'ennemi sur Bitterfeld et Jesnitz. + +«Pour le prince vice-connétable, major général, + +«Le général de division, chef de l'état-major, + +«Comte MONTHION.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +»Düben, le 11 octobre 1813, onze + +heures du matin. + +»Mon cousin, faites-moi connaître ce que veut dire le mouvement de +l'ennemi sur Zorbig. Est-ce pour aller à Dessau, ou pour se porter sur +Halle ou sur Acken? + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Düben, le 11 octobre 1813, trois heures après-midi. + +«Mon cousin, un postillon qui arrive de Cöthen, et qui en est parti hier +à trois heures après midi, fait le rapport que l'ennemi n'a plus +personne à Raguhn, à Jesnitz, et fort peu de monde à Dessau. Il est donc +très-important que vous poussiez à fond vos reconnaissances, et que vous +sachiez positivement ce qu'il y a à Zorbig et dans la direction de +Cöthen et de Halle. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Düben, le 12 octobre 1813, quatre heures du matin. + +«Mon cousin, choisissez une position d'où vous puissiez couvrir à la +fois Düben, Jesnitz et Leipzig. Vous pourriez peut-être vous couvrir de +la branche de la Mulde qui passe à Delitzsch, si toutefois elle n'est +pas guéable. Alors vous vous trouveriez en communication avec le duc de +Reggio qui a une avant-garde à Raguhn et à Jesnitz; vous couvririez +parfaitement Düben, dont vous pourriez vous placer à trois lieues, et +vous seriez à portée de vous rendre, en une petite marche, sur Leipzig, +et surtout de tomber sur le flanc du corps qui voudrait marcher de Halle +sur cette ville.--Votre corps, baraqué ainsi dans une position +avantageuse, serait d'un très-heureux résultat. Il ferait le +prolongement de la ligne de Dessau, par Jesnitz, jusqu'à Borna où se +trouve le roi de Naples. Vous couvrirez par ce moyen Eulenbourg, et le +général Lefebvre-Desnouettes pourra se porter en avant pour éclairer +votre gauche.--En cas de nécessité, la garde déboucherait sur vous par +Düben et Eulenbourg.--Il faudra placer des avant-gardes de cavalerie, +infanterie et artillerie sur les routes de Halle, Cöthen et +Leipzig.--Aussitôt que vous aurez choisi votre position et que votre +corps sera en mouvement pour s'y rendre, vous vous mettrez en +correspondance avec le duc de Padoue à Leipzig, avec lequel votre +correspondance doit être très-sûre et très-rapide. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Düben, le 12 octobre 1813, onze heures du soir. + +«Mon cousin, je reçois votre lettre, que m'apporte l'officier +d'ordonnance Gourgaud; elle est datée d'aujourd'hui à neuf heures du +soir.--Le prince de la Moskowa s'est emparé de Dessau; il a fait deux +mille cinq cents prisonniers, dont cinquante officiers. Il me mande, à +trois heures après midi, que le général Tauenzien a passé à Dessau les +ponts pour aller du côté de Roslau, et qu'on voit sur la rive droite des +colonnes immenses de bagages et de pares qui remontent la rivière, et +toutes les probabilités sont que l'armée de Berlin tout entière a passé +sur la rive droite aux ponts de Dessau et d'Acken.--Le général Régnier, +le général Dombrowski et le duc de Tarente avaient passé à Wittenberg +sur la rive droite; à trois heures, nos avant-postes avaient passé +Koswig.--À quatre heures, on a entendu une canonnade très-vive qui a +duré jusqu'à six heures. Je n'en connais point encore le résultat; +c'était l'attaque du général Régnier et du général Dombrowski sur la +rive droite à Roslau.--L'ennemi paraissait être dans une grande +épouvante.--Le duc de Castiglione était arrivé à Leipzig. Il avait eu, +il y a trois jours, une affaire avec Thielman et Liechtenstein; il a +battu complètement ce dernier, l'a mis en déroute et lui a fait douze +cents prisonniers.--Le roi de Naples occupe la position de Grosbern, où +il me mande qu'il tiendra toute la journée de demain 13.--Mon intention +est que vous vous mettiez en marche pour vous rapprocher de Leipzig, et +que vous envoyiez demander des ordres au roi de Naples. Je compte donc +que vous serez à sept ou huit heures du matin, comme vous le proposez, +sur Hohleim.--Je vous écrirai, du reste, de nouveau.--Votre arrivée au +roi de Naples lui complétera quatre-vingt-dix mille hommes.--Si le +général Régnier ne s'est pas emparé aujourd'hui de Roslau, cela me +donnera le temps de m'en emparer demain, de bien battre l'armée de +Berlin, et de terminer toutes ces affaires-là.--Je suppose que les +reconnaissances que vous aurez envoyées sur la route de Halle vous +auront enfin donné des nouvelles. Envoyez de fortes reconnaissances +dans cette direction.--Marchez de manière à pouvoir surtout secourir +Leipzig, et envoyez demander des ordres au roi pour entrer en bataille. +Le moment décisif paraît être arrivé: il ne peut plus être question que +de se bien battre.--Si vous entendez le canon sur Leipzig, activez votre +marche et prenez part à l'affaire. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Düben, le 12 octobre 1813, trois heures et demie après midi. + +«Mon cousin, je n'ai point reçu de nouvelles de vous aujourd'hui: +j'espère ne pas tarder à en recevoir. Je suppose que vous vous serez +placé à quatre lieues de Leipzig.--Nous nous sommes emparés des ponts de +l'ennemi sur l'Elbe, et il paraît que l'armée de Berlin s'est portée sur +la rive droite.--D'un autre côté, le roi de Naples occupe la position de +Grosbern, qu'il a prise ce matin. Je lui mande de la conserver toute la +journée de demain 13.--Mon intention est que, si ce prince doit pouvoir +conserver cette position, vous partiez à trois heures du matin pour +prendre une position sur la route de Dobern, ayant votre gauche à +Tachau.--Je me mettrai en marche de Düben, avec la vieille garde, pour +vous rejoindre. La division Curial se mettra en marche d'Eulenbourg avec +la division Lefebvre, de sorte que demain, vers midi, nous serons +soixante-dix mille hommes réunis à portée de Leipzig. Toute mon armée se +mettra en mouvement; et, dans la journée du 14, elle sera toute arrivée, +et je pourrai livrer bataille à l'armée ennemie avec deux cent mille +hommes.--Faites-moi connaître les renseignements que vous auriez de +votre côté sur l'armée de Silésie et sur les positions que l'on pourrait +prendre contre cette armée, contre l'armée qui viendrait par Halle et +par Dessau.--Faites-moi bien connaître la position que vous occuperez, +et à quelle heure vous pourrez être rendu à portée de Leipzig. + +«NAPOLÉON.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Düben, le 13 octobre 1813, dix heures du matin. + +«Mon cousin, je reçois votre lettre d'aujourd'hui 13, à trois du matin, +par laquelle vous m'annoncez que vous serez à huit heures à Hohleim.--Je +pense qu'il est nécessaire que vous ne vous massiez en ligne sur la rive +gauche de la Partha qu'autant que le roi serait attaqué; mais ce serait +une grande faute que de vous porter en ligne sur la rive gauche de la +Partha, puisqu'on peut avoir à craindre que Blücher ne vienne à +déboucher par Halle ou par quelque autre point. Je pense donc que vous +devez reconnaître la position de Brettenfeld et la ligne de la Partha +jusqu'à Taucha, et avoir des avant-gardes sur Skindits ainsi que sur la +route de Landsberg. Par ce moyen vous vous déploieriez promptement, la +gauche à l'Elster et la droite à la Partha, pour recevoir ce qui +viendrait par ces chemins. Reconnaissez bien cette position. Ayez trois +ponts sur la Partha, pour déboucher rapidement sur la rive gauche s'il +en était besoin; mais tenez votre cavalerie dans les directions de Halle +et de Landsberg. Battez les routes de Delitzsch et de Düben, afin de +maintenir toutes ces communications parfaitement libres.--Toute ma garde +arrive ici dans la journée, et je suppose que la tête arrivera +aujourd'hui sur Lindenhain ou sur Hohleim.--À mesure que les autres +corps d'armée arriveront, on les placera autour de Leipzig, la garde au +centre en réserve.--Si vous étiez placé en ligne sur la gauche de la +Partha, et qu'il fallût vous porter contre quelque chose qui viendrait +du côté de Blücher, cela dérangerait toute la ligne et serait du plus +mauvais effet. Il est important que l'armée de Silésie n'approche pas à +deux lieues de Leipzig.--Vos trois divisions peuvent être très-espacées, +avec les bonnes troupes qui les composent. Le temps de reconnaître la +position qu'elles occuperont donnera celui nécessaire pour se mettre à +l'abri de toute attaque. Mon intention est que vous placiez vos troupes +sur deux rangs au lieu de trois. Le troisième rang ne sert à rien au +feu, il sert encore moins à la baïonnette. Quand on sera en colonnes +serrées par bataillon, trois divisions formeront six rangs et trois +rangs de serre-file. Vous verrez l'avantage que cela aura. Votre feu +sera meilleur; vos forces seront _tiercées_. L'ennemi, accoutumé à nous +savoir sur trois rangs, jugera nos bataillons plus forts d'un +tiers.--Donnez les ordres les plus précis pour l'exécution de la +présente disposition. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Düben, le 13 octobre 1813, une heure du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous donner l'ordre +d'être rendu _aujourd'hui, 13, à sept heures du matin, à trois lieues_ +de Leipzig, et de prendre les ordres du roi de Naples pour votre +position, pour entrer en ligne. Ne perdez pas un instant pour exécuter +l'ordre de Sa Majesté, et envoyez à l'avance un officier au roi de +Naples pour lui faire connaître votre marche. + +«Pour le prince vice-connétable, major général, + +«Le général de division, chef de l'état-major, + +«Comte MONTHION.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Rettuis, le 14 octobre 1813, six heures du soir. + +«Mon cousin, mon quartier général est dans le Koll Garten, au village de +Rettuis, sur la gauche de la Partha, à peu près à l'intersection des +routes de Taucha et de Wurtzen, à une demi-lieue de Leipzig. Mon +officier d'ordonnance Caraman me rend compte que vous prenez position à +Stameln, Liebenthal et Brettenfeld. Le général Bertrand a ordre de +prendre position, la gauche à Göhlis et la droite à la Partha, couvrant +le pont de Schönfeld. Il est ainsi en arrière de votre gauche et vous +servira de réserve.--Le duc de Tarente a passé à deux heures après midi +le pont de Düben et s'avancera demain sur Leipzig.--Il y a eu +aujourd'hui une canonnade assez vive. L'ennemi a été repoussé. Nous +occupons Liebertwolkwitz, la droite appuyée à l'Elster. L'ennemi se +prolonge sur sa gauche ou sur notre droite.--Toute ma garde, cavalerie, +infanterie, artillerie, vient se placer autour de mon logement. Il +serait bien convenable de remuer un peu de terre, de faire quelques +abatis et de planter des palissades où cela peut être utile.--Je vous +envoie une relation de la bataille de Gustave-Adolphe qui traite des +positions que vous occupez. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MARÉCHAL MACDONALD AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Lindenhain, le 14 octobre 1813, dix heures et demie du soir. + +«Son Altesse le major général m'informe de votre position et de celles +que l'armée a prises ce soir. Je me mettrai en marche à deux ou trois +heures du matin, suivi du prince de la Moskowa. Dans le cas où l'ennemi +déboucherait en grande force sur moi par Delitzsch, et que, sans +compromettre le onzième corps, je ne pourrais lui faire face, +j'appuierai à gauche pour passer la Partha sur l'un des ponts que +m'indique le major général. Le deuxième corps de cavalerie et les deux +divisions du premier arriveront, j'espère, à temps pour flanquer ma +droite. Je suis instruit que vous devez envoyer au-devant de moi. Je +serai fort aise d'avoir de vos nouvelles et de ce que vous aurez vu ou +appris. + +«Le maréchal duc de Tarente, + +«MACDONALD.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Reudnitz, près Leipzig, le 15 octobre 1813, dix heures du soir. + +«Mon cousin, les rapports de la ville sont que le prince royal est à +Mersebourg. On croit ce soir voir beaucoup de feux à Markranstadt, ce +qui me ferait supposer que la force de l'ennemi ne se présenterait pas +sur le chemin de Halle à Leipzig, mais sur celui de Weissenfels à +Leipzig, d'où il se joindrait par Zwickau ou Pégau à l'armée de Bohême. +Il est indispensable que vous ayez un officier sur la tour de Lindenau, +et que vous en envoyiez un autre à la tour de Leipzig pour y lorgner à +la pointe du jour.--Je suis fâché que vous n'ayez pas poussé une +reconnaissance jusqu'à Schkenditz.--Il est bien nécessaire que tout +votre corps ne reste pas dans la situation où il se trouve si l'ennemi +attaquait ailleurs. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Reudnitz, le 15 octobre 1813, onze heures du soir. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur est surpris que vous ne +soyez pas encore en communication avec le général Bertrand. Ce général +est depuis hier au soir de bonne heure à Eustritz.--L'Empereur livre +demain bataille à l'armée autrichienne, à la hauteur de Liebertwolkwitz, +où le quartier général de l'Empereur sera demain 16, à sept heures du +matin. Si vous n'avez que de la cavalerie ou peu d'infanterie devant +vous, poussez-la loin et tenez-vous prêt à joindre l'Empereur. Le +général Bertrand serait suffisant pour garder la position de ce côté si +toute l'armée de Silésie ne débouche pas par là. Dans le cas contraire, +le corps du prince de la Moskowa est à Mokau, et, si l'ennemi débouchait +devant vous en grande force, votre corps, celui du général Bertrand et +celui du prince de la Moskowa sont destinés à lui être opposés[10]. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + +[Note 10: Cette disposition était parfaitement sage et conforme à la +raison; et c'est quand m'est parvenu le rapport des sapeurs échappés de +Halle, qui m'annonçait la marche décidée de l'armée; quand le rapport du +15, à neuf heures du soir, fait connaître que l'infanterie prussienne +est en face des avant-postes, et que la vue des feux prouve que toute +l'armée ennemie est en présence, que, le 16 au matin, l'ordre est donné +au quatrième corps de marcher sur Lindenau, et au troisième, de venir à +la grande armée.(_Note du duc de Raguse._)] + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Reudnitz, le 16 octobre 1813, huit heures du matin. + +«L'Empereur vient d'ordonner au prince de la Moskowa de se tenir dans la +journée près de Leipzig, ayant sous ses ordres le sixième corps, le +quatrième, le troisième, les divisions Lorge, Defrance et Fournier. +Prenez en conséquence les ordres de ce prince. Si ce matin on n'avait +point aperçu d'armée débouchant par Halle, comme tout porte à penser +qu'on n'a rien vu, vous repasserez le pont de Leipzig et viendrez vous +mettre en bataille entre Leipzig et Liebertwolkwitz, vos trois divisions +en échelons, et vous, vous resterez à une demi-lieue sur la grande route +de Leipzig à Liebertwolkwitz, dans une maison où vous établirez votre +quartier général. Vous enverrez un aide de camp auprès de l'Empereur, +afin qu'on puisse vous retrouver et vous mettre rapidement en marche si +cela paraît nécessaire à Sa Majesté pour prendre part à la bataille, ou +pour vous porter dans la ville ou pourvoir à tout événement imprévu. + +«Vous attendrez, pour l'exécution de ces dispositions, les ordres du +prince de la Moskowa. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«16 octobre 1813, trois heures du matin. + +«Mon cousin, je reçois votre lettre du 15 octobre à neuf heures du soir. +Je ne tiens pas pour certain que le bataillon qui était à Hanicher se +soit replié devant de l'infanterie. Il paraît, au contraire, qu'il +n'avait devant lui que de la cavalerie. Il eût été convenable que vous +fissiez soutenir ce bataillon sur Hanicher, pour avoir des prisonniers. +Il n'est pas dans les règles qu'une reconnaissance de l'ennemi qui n'est +pas soutenue par un camp puisse s'approcher et reconnaître notre camp. +L'instruction que vous aviez donnée pour que ce bataillon se repliât +s'il trouvait l'ennemi en corps d'armée a reçu une mauvaise application, +puisque votre troupe s'est retirée sans que l'ennemi se soit présenté en +corps de bataille. Avec cette manière de faire la guerre, il est +impossible de rien apprendre. Vous auriez dû, depuis deux jours, envoyer +des espions à Halle et à Mersebourg, et faire ce qui est d'usage à la +guerre, en ordonnant au bourgmestre de vous donner un paysan, dont on +retient la femme en otage, et en envoyant avec ce paysan un soldat +déguisé comme domestique qui le suive dans sa mission[11]. Cela réussit +sur tous les points; mais vous n'employez aucune des précautions dont on +se sert à la guerre. Comment, depuis deux jours, avec trente mille +hommes, n'avez-vous fait aucun prisonnier[12]? Le fait est que votre +corps est un des plus beaux de l'armée, qu'il est en bataille contre +rien, et que vous manoeuvrez comme si vous aviez, à une lieue et demie +de vous, une armée campée, tandis qu'il est clair qu'avant-hier et hier +vous n'avez vu personne. + +«NAPOLÉON.» + +[Note 11: Les sapeurs français échappés et arrivés le 15 donnaient +de meilleurs renseignements que ceux des paysans. (_Note du duc de +Raguse._)] + +[Note 12: Comment faire des prisonniers à quatre ou cinq mille +hommes de cavalerie qui nous entouraient, quand on a moins de mille à +douze cents chevaux? (_Note du duc de Raguse._)] + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Reudnitz, le 16 octobre 1813, six heures du matin. + +«Mon cousin, il me paraît que rien n'annonce que l'ennemi veuille +déboucher par Halle, et qu'il n'y a là qu'un corps de cavalerie. Il +paraît douteux qu'on ait vu hier, comme on le prétend, quelques +bataillons d'infanterie.--À la rentrée des reconnaissances, ce matin, +cela sera entièrement vérifié, et, comme je vais faire attaquer les +Autrichiens, je pense qu'il est convenable que vous passiez la ville au +pont de la Partha, dans le faubourg et que vous veniez vous placer en +réserve, à une demi-lieue de la ville, entre Leipzig et Liebertwolkwitz, +vos divisions en échelons. De là vous pourrez vous porter sur Lindenau, +si l'ennemi faisait une attaque sérieuse de ce côté, ce qui me +paraîtrait absurde. Je vous appellerai à la bataille, aussitôt que je +verrai la force de l'ennemi et que je serai certain que l'ennemi +s'engage.--Enfin vous pourrez vous porter au secours du général Bertrand +qui placera des postes sur votre position, si, ce qui n'arrivera +probablement pas, une armée ennemie pouvait paraître sur le chemin de +Halle.--Il faudra vous tenir, de votre personne, sur la grande route, +hors de la ville. Il faudra laisser la division Lorge au général +Bertrand, afin que cette division, soutenue par l'infanterie du général +Bertrand, occupe toujours vos postes avancés. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«19 octobre 1813. + +«Monseigneur, la part qu'a prise le sixième corps d'armée aux batailles +des 16 et 18 octobre, devant Leipzig, étant de nature à mériter +l'intérêt de Sa Majesté, je crois de mon devoir de vous en adresser le +rapport. + +«Le sixième corps était placé, depuis plusieurs jours, à Liebenthal, +chargé d'observer les mouvements de l'ennemi, qui pourrait déboucher de +ce côté. Le 16, au matin, Sa Majesté étant dans l'intention d'attaquer +l'ennemi, et aucun corps d'armée considérable ne s'étant encore montré +devant moi, je reçus l'ordre de me rapprocher de Leipzig, afin, tout en +le couvrant, d'être plus à même de prendre part, s'il y avait lieu, au +combat qui devait se livrer de l'autre côté de cette ville. Je mis en +marche mes équipages, et bientôt après mon corps d'armée s'ébranla. + +«À peine mon mouvement était-il commencé, que de grosses masses de +troupes ennemies débouchèrent par les routes de Halle et Gandsberg. + +«Il était trop tard, et j'étais trop faible, pour occuper la position de +Liebenthal. En conséquence, je continuai ma marche sur Leipzig, en +soutenant mon mouvement par une vive canonnade. L'ennemi nous suivit +avec activité, en ne montrant toutefois que des forces qui n'étaient pas +trop supérieures aux miennes. + +«J'avais deux partis à prendre: ou continuer ma marche et passer par le +défilé de Leipzig, sous le feu et les efforts de l'ennemi, avec tous les +désavantages que le terrain comporte, ou de faire face à l'ennemi. + +«J'y fus d'autant plus décidé, que je reçus plusieurs fois du prince de +la Moskowa l'assurance que la disposition ordonnée par Sa Majesté pour +que le troisième corps me soutint était exécutée, et qu'il marchait à +mon secours. Je m'arrêtai donc; je fis face à l'ennemi, j'occupai la +position qui à sa droite au ruisseau d'Eutritz et sa gauche à l'Elster, +au village de Meckern, et je me préparai à combattre, soutenu par près +de cent pièces de canon. + +«L'armée ennemie marcha à moi avec rapidité. Ses forces semblaient +sortir de dessous terre; elles grossirent à vue d'oeil: c'était toute +l'armée de Silésie. + +«L'attaque de l'ennemi se dirigea d'abord sur le village de Meckern. Ce +village fut attaqué avec vigueur, et l'ennemi supporta tout le feu de +mon artillerie. Il fut défendu de même par les troupes de la deuxième +division, sous les ordres du général Lagrange. Le 2e régiment +d'artillerie de marine, qui était chargé de ce poste, y mit vigueur et +ténacité; il conserva ce village pendant longtemps, le perdit et le +reprit plusieurs fois. Mais l'ennemi redoubla d'efforts et envoya de +puissants secours, ne s'occupant que de ce point. Alors je fis exécuter +un changement de front oblique par brigade, ce qui forma immédiatement +six lignes en échelons, qui étaient également bien disposées pour +soutenir ce village, où paraissait être toute la bataille. + +«Le 37e léger et le 4e régiment de marine furent successivement portés +sur ce village; ils le reprirent et le défendirent avec tout le courage +qu'on pouvait attendre d'aussi bonnes troupes. + +«Le combat se soutenait avec le même acharnement depuis trois heures, et +l'ennemi avait fait des pertes énormes par l'avantage que nous donnait +la position de notre artillerie pour écraser ses masses. Mais de +nouvelles forces se présentaient sans cesse et renouvelaient les +attaques. Une explosion de quatre caissons de douze, qui eut lieu à la +fois, éteignit pour un instant le feu d'une de nos principales +batteries, et, en ce moment, l'ennemi faisait une charge décisive. + +«J'engageai alors les troupes de la première division, qui formaient les +échelons du centre, pour soutenir les troupes engagées et combattre +l'ennemi, qui taisait un mouvement par son centre. + +«Le combat prit un nouveau caractère, et nos masses d'infanterie se +trouvèrent en un moment à moins de trente pas de l'ennemi. Jamais action +ne fut plus vive. En peu d'instants, blessé moi-même et mes habits +criblés, tout ce qui m'environnait périt ou fut frappé. + +«Les 20e et 25e régiments provisoire, commandés par les colonels Maury +et Drouhot, se couvrirent de gloire dans cette circonstance. Ils +marchèrent à l'ennemi et le forcèrent à plier; mais, accablés par le +nombre, ces régiments furent obligés de s'arrêter, en parvenant +toutefois à se soutenir dans leur position. Le 32e léger fit aussi des +prodiges. Les troupes de la troisième division, qui formaient les +derniers échelons, prirent part au combat, autant pour soutenir les +troupes qui étaient engagées que pour résister à quelques troupes que +l'ennemi faisait marcher par sa gauche. + +«Les choses étaient dans cette situation, et le troisième corps, dont +l'arrivée eût été si décisive, ne paraissait pas, lorsque l'ennemi +précipita six mille chevaux sur toutes nos masses, qui étaient déjà aux +prises à une si petite distance avec l'infanterie ennemie. + +«Notre infanterie montra en général beaucoup de sang-froid et de +courage. Mais plusieurs bataillons des 1er et 3e régiments de marine, +qui occupaient une position importante, plièrent, ce qui força nos +masses à se rapprocher pour se mieux soutenir. L'ennemi fit de nouveaux +efforts qui furent repousses avec un nouveau courage, et l'infanterie +combattit à la fois contre l'infanterie et la cavalerie ennemie, et +repoussa toujours de nouvelles attaques jusqu'à la nuit. + +«Alors je réunis mes troupes, et je pris position à Entritz et à Göhlis. + +«Ainsi, les troupes du sixième corps ont résisté, pendant cinq heures, à +des forces quadruples, et la victoire eût été le prix de nos efforts, +malgré la disproportion des forces, si les ordres que Sa Majesté avaient +donnés pour le secours à m'envoyer eussent été exécutés. + +«J'ai eu dans cette circonstance extrêmement à me louer des généraux et +officiers supérieurs, mais je dois faire une mention particulière du +général Lagrange, qui a beaucoup combattu au commencement de l'action, +et du général Cohorn, qui a soutenu tous les efforts de l'ennemi à la +fin de la journée. Nous avons fait de grandes pertes, mais l'ennemi en a +dû faire d'énormes. Des prisonniers, faits depuis, les portent à dix +mille hommes. + +«Le lendemain matin, je repassai la Partha pour me lier à l'armée. Le 17 +fut employé à réparer le désordre qu'une affaire aussi chaude avait dû +nécessairement causer, et à mettre les troupes en état de combattre. + +«Le 18 au matin, le sixième corps était concentré dans les environs de +Schönfeld, observant par des détachements les bords de la Partha, +défendant les gués et les différents passages. L'ennemi avait manoeuvré +pendant la nuit pour se porter sur Taucha. Il y passa la Partha, et +descendit cette rivière. Lorsqu'il fut à la hauteur de Neutsch et de +Naundorf, les postes qui défendaient ces passages se replièrent sur moi, +et j'établis ma ligne, la gauche à Schoenfeld, la droite dans la +direction du village de Paunsdorf. + +«Mais la défection des Saxons ayant forcé le général Régnier à évacuer +Paunsdorf, et à se rapprocher de Leipzig, je pris une nouvelle ligne, la +gauche à Schoenfeld, la droite dans la direction du village de +Wolkmansdorf, et, après avoir fait établir mes masses en échiquier et +border leur front de toute mon artillerie, j'attendis l'ennemi sans +inquiétude. + +«À l'armée de Silésie, que j'avais combattue l'avant-veille, se trouvait +réunie l'armée suédoise; mais, cette fois, j'étais soutenu par le +troisième corps qui fournit même une division, commandée par le général +Delmas, pour compléter ma ligne. + +«L'ennemi déploya devant nous cent cinquante bouches à feu, en même +temps qu'il fit attaquer le village de Schoenfeld avec la plus grande +vigueur. Sept fois l'ennemi parvint à s'emparer de la plus grande +portion de ce village, et sept fois il en fut chassé. C'était encore la +division commandée par le général Lagrange, et un détachement de la +troisième, qui eurent la gloire de la défense de ce village, et jamais +troupes ne se sont comportées d'une manière plus héroïque, car elles +comptaient pour rien le nombre de leurs ennemis. + +«Les troupes de la troisième division, qui occupaient la ligne en +plaine, furent exposées au feu de mitraille le plus épouvantable, sans +imaginer, pendant neuf heures, de faire un pas rétrograde. À la fin de +la journée, notre artillerie démontée et nos munitions épuisées +permirent à l'ennemi d'approcher tellement son immense artillerie, que +la position n'était plus tenable, ce qui força à prendre position un peu +en arrière. Mais l'artillerie du troisième corps arriva, et la division +Ricard se porta rapidement à la position que nous venions de quitter, et +chassa une huitième fois l'ennemi du village de Schoenfeld. Ainsi finit +cette glorieuse journée. + +«Je ne connais pas d'éloges dont ne soient dignes des troupes aussi +braves, aussi dévouées, et qui, malgré les pertes qu'elles avaient +éprouvées l'avant-veille, n'en combattaient pas avec moins de courage. + +«Notre perte dans cette journée a été considérable. Elle a consisté +particulièrement en officiers généraux. Le général Richemont, mon chef +d'état-major, a été tué à mes côtés. Les généraux Delmas, Friederich et +Cohorn ont été blessés mortellement. Les généraux Compans, Pelleport et +Choisy l'ont été d'une manière moins grave. Mon sous-chef d'état-major, +quatre de mes aides de camp, et cinq officiers de mon état-major ont été +tués ou blessés. + +«Et, dès ce moment, je dois faire une mention particulière du courage et +du zèle que les colonels Denis de Damrémont et Fabvier, employés près de +moi, ont montrés.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON. + +«20 octobre 1813. + +«Sire, je supplie Votre Majesté de me permettre de lui exprimer la vive +affliction que j'ai éprouvée à la lecture de son bulletin du 19, qui +vient de me parvenir.--Sire, tout ce qui est relatif à la défense de +Schoenfeld et de toute la plaine, jusqu'à la hauteur en arrière de +Paunsdorf, le 18 octobre, m'appartient tout entier, tant pour la +disposition des troupes que pour leur commandement sur le champ de +bataille, et non au prince de la Moskowa, auquel Votre Majesté attribue +les succès obtenus.--Il a paru à peine en tout dix minutes sur ce point. +J'ai été personnellement dix heures sous la mitraille de l'ennemi par la +nécessité des circonstances, parce que c'était seulement en payant de sa +personne et par la présence du chef qu'un aussi petit nombre d'hommes +que celui que j'avais pouvait résister à des forces aussi supérieures +que celles qui étaient devant moi. C'est ce jour-là, Sire, que tout ce +qui m'environnait a péri.--Jamais, à aucune époque de ma vie, je ne vous +ai servi avec plus de dévouement que dans cette occasion.--Il n'y a pas +un soldat du sixième corps qui ne puisse l'attester; et cependant Votre +Majesté n'a pas daigné prononcer mon nom dans le récit de cette +glorieuse journée.--Sire, après l'humiliation et le danger plus grand +encore d'être sous les ordres d'un homme tel que le prince de la +Moskowa, je ne vois rien de pire que de se voir aussi complétement +oublié en pareille circonstance. + +«L'objet de mes affections et de mes voeux est d'obtenir votre +bienveillance; et Votre Majesté ne saurait me refuser sa justice.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Ollendorf, le 22 octobre 1813, onze heures et demie du soir. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'intention de l'Empereur est que, avec les +troisième, sixième et septième corps d'armée, vous continuiez, demain +23, votre mouvement sur Erfurth, pour prendre position sur les hauteurs, +en arrière de la forteresse. Ayez soin d'envoyer à l'avance un officier +pour reconnaître la position que vous devrez occuper. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Ollendorf, le 22 octobre 1813, onze heures et demie. + +«Je donne l'ordre au général Sébastiani de flanquer la marche de +l'armée, et de protéger ce qui passera entre vous et le duc de Reggio. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Erfurth, le 24 octobre 1813, deux heures du matin. + +«L'intention de l'Empereur est que vous placiez vos corps dans des +villages plus près d'Erfurth, afin de bien vous rallier ce matin et de +prendre les effets d'habillement et d'armement dont vous pouvez avoir +besoin. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE. + +«_P. S._ Faites-moi connaître le nom des villages où vos corps seront +placés.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Gotha, le 25 octobre 1813. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous partiez +demain à deux heures du matin pour vous rendre à Eisenach. Vous y +prendrez une position militaire pour soutenir la ville et le général +Sébastiani, qui a beaucoup de cavalerie ennemie en présence, et vous +vous tiendrez prêt à aller plus loin du côté de Berka. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +ORDRE POUR M. LE DUC DE RAGUSE. + +«Rothenbergen, le 30 octobre 1813. + +«Les bagages et tous les parcs d'artillerie de l'armée se rendront d'ici +à Langenselbold, de là à Hochstädt, passant par Bruckobel, et de là, +d'après les nouvelles que l'on aura, ils se dirigeront sur Francfort ou +sur Bergen. Tous les isolés et blessés, tous les chevaux blessés, les +hommes de cavalerie, non combattants à leur régiment, suivront la même +route. Le duc de Padoue, avec le troisième corps de cavalerie, marchera +en tête de cette colonne et la dirigera. + +«MM. les maréchaux commandant en chef les corps d'armée, le général +Sorbier, le général Rogniat, le général Dulauloy, le général Nansouty, +commandant en chef la cavalerie, le directeur général de +l'administration de l'armée, et enfin tous chefs d'autorité militaires +ou d'administration, feront exécuter, chacun en ce qui le concerne, les +dispositions ci-dessus. M. le général Radet est spécialement chargé et +responsable de l'exécution de cet ordre. Il placera des postes de +gendarmerie en conséquence, de manière qu'il n'y ait que l'artillerie +active des corps d'armée et les combattants qui suivent la grande route +de Hanau, et que tout le reste prenne la route indiquée dans l'ordre +ci-dessus. M. le général Radet fera mettre deux poteaux avec des +écriteaux. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Au camp, quatre heures du matin. + +«Monsieur le duc de Raguse, j'ai remis à l'Empereur le petit croquis que +vous m'avez envoyé de votre position. Sa Majesté fait demander si, ce +matin, vous pouvez attaquer la ville de Hanau de votre côté. Pouvez-vous +passer le pont de bois? + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + +«_P. S._ Nous avons jeté toute la nuit des obus dans la ville.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«À une lieue en avant de Hanau, le 31 octobre 1813, + +dix heures et demie. + +«Monsieur le duc de Raguse, l'officier d'état-major que je vous ai +envoyé arrive. L'Empereur me charge de vous dire de continuer à canonner +l'ennemi avec toute votre artillerie. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Au bivac, devant Hanau, le 31 octobre 1813. + +«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'ennemi a évacué Hanau, le duc de +Bellune et le duc de Castiglione partent pour Francfort; vous laisserez +au pont les troupes nécessaires pour contenir l'ennemi. Le général +Bertrand a ordre d'occuper Hanau; concertez-vous avec lui, et, lorsqu'il +se sera emparé des positions, continuez votre mouvement sur Francfort. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + +«_P. S._ Le général Bertrand pourra remplacer les troupes que vous avez +au pont de bois: concertez-vous avec lui.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Francfort, le 31 octobre 1813. + +«Vous pouvez prendre position en avant du faubourg de Hanau; vous ferez +prendre pour deux jours de vivres à Francfort, et à cet effet vous +enverrez des corvées en règle dans la ville pour recevoir cette +distribution. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Francfort, la 1er novembre 1813, trois heures et demie du matin. + +«L'Empereur ordonne qu'avec les troisième et sixième corps d'armée vous +vous portiez à Höchst, que vous y passiez la Nidda et que vous preniez +position jusqu'à nouvel ordre sur cette rivière. Mettez-vous en +mouvement à six heures du matin. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + +«_P. S._ Faites partir les isolés et les voitures qui peuvent être +autour de vous.» + + + + +NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Mayence, le 2 novembre 1813. + +«Mon cousin, je reçois votre lettre; vous n'avez envoyé, ni à moi, ni à +l'état-major, aucune relation des batailles du 16 et du 18: ce que vous +auriez dû faire. + +«NAPOLÉON.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Höchst, le 2 novembre 1813, une heure et demie du matin. + +«Vous tiendrez la position que vous occupez sur la Nidda, à Höchst, +jusqu'à l'arrivée du général Curial, c'est-à-dire de la première de ses +divisions; ensuite vous vous mettrez en route avec votre corps pour vous +rendre à Mayence. Le général Sébastiani a l'ordre de flanquer la droite +de la route d'ici à Mayence. Vous remettrez la garde des ponts à ce +général. + +«Le prince vice-connétable, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + +FIN DU TOME CINQUIÈME. + + + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (5/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + +***** This file should be named 33832-8.txt or 33832-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/3/33832/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (5/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont + +Release Date: October 2, 2010 [EBook #33832] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<h3>DE 1792 À 1841</h3> + +<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3> + +<h5>AVEC</h5> + +<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4> + +<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br> +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5> + +<hr class="short"> +<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4> +<hr class="short"> + +<h4>TOME CINQUIÈME</h4> + +<br><br> + +<p class="mid">PARIS<br> + +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br> +41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p> + +<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5> + +<h4>1857</h4> + +<br><br> + +<h2>MÉMOIRES</h2> + +<h5>DU MARÉCHAL</h5> + +<h1>DUC DE RAGUSE</h1> + +<hr class="full"> + +<br><br> + + + +<h2>LIVRE SEIZIÈME</h2> +<br> + +<h3>1813</h3> + +<p><span class="sc">Sommaire.</span>--Situation et faiblesse de la grande armée après la campagne +de Russie.--Organisation d'une nouvelle armée dite d'observation du +Mein.--Création des régiments provisoires.--Canonnière de +marine.--Composition de l'armée du Mein.--Arrivée du duc de Raguse à +Mayence.--Composition du sixième corps, sous les ordres de +Marmont.--Marche sur Dresde.--Combat de Wiessenfels.--Mort du duc +d'Istrie.--Napoléon établit son quartier général à +Lutzen.--Reconnaissance de l'ennemi exécutée par le sixième +corps.--Bataille de Lutzen 2 mai 1813.--Combats de nuit contre la +cavalerie ennemie.--Danger que court le duc de Raguse.--Paroles de +l'Empereur.--Entrée de l'armée française à Dresde.</p> + +<p>Je passai les mois de janvier et de février 1813 à soigner mes +blessures, impatient de rentrer en campagne. Grâce à la force de mon +tempérament, dès le mois de mai, je fus en état de partir. Après quinze +jours passés à Châtillon, où j'arrêtai les travaux dont la suite devait +m'occuper d'une manière si grave et si importante, je me mis en route +pour l'armée.</p> + +<p>Les deux mois et demi passés à Paris et à la cour firent époque pour +moi. Étranger aux plaisirs et aux splendeurs de ce séjour, depuis neuf +ans, je n'avais pas quitté les camps; et, sous le régime impérial, je +n'avais habité la capitale que pendant six semaines environ et à trois +reprises différentes, à l'époque du couronnement, en 1809, après la paix +de Vienne, et à l'époque de la naissance du roi de Rome, avant d'aller +prendre le commandement de l'armée de Portugal. Aussi, sur ce terrain, +tout était neuf pour moi. La cour, encore brillante, présentait +cependant un horizon sombre à tous les yeux. La défection du corps +prussien d'York, indice effrayant de la situation des esprits, donnait à +chacun le pressentiment de grands et de nouveaux malheurs. Et cependant +la fortune est venue au secours du courage, et il n'a tenu qu'à Napoléon +de rasseoir pour toujours sa puissance ébranlée; mais il devait se +charger lui-même de se détruire et périr par un suicide politique.</p> + +<p>Depuis plusieurs années, Napoléon, rappelant, autant qu'il le pouvait, +dans les habitudes, les usages anciens de la cour de France, exigeait +que l'on vint à ses fêtes en habit habillé. L'intérêt des manufactures +servait de prétexte à cet usage singulier, imitation servile du passé. +Rien n'était si extraordinaire que ce travestissement de soldats dont la +parure était les cicatrices et l'air martial bien plus que la grâce et +l'élégance. Je me fis faire de beaux habits pour me conformer à l'ordre +donné, et ma manche ouverte, mon bras en écharpe et sans mouvement, +faisaient ressortir ce que ce costume avait de bizarre.</p> + +<br> + +<p>Les historiens de la campagne de 1812 en Russie ont raconté ses +désastres avec trop de détails pour que, sans y avoir assisté, je +m'occupe de les décrire. L'ouvrage de M. de Ségur porte avec lui la +conviction et doit être placé en première ligne. J'ai pu juger, dans la +campagne suivante, des dispositions physiques et morales de Napoléon. Il +était en 1813 tel que M. de Ségur le dépeint en 1812. Plus tard, j'ai pu +apprécier l'exactitude de ses récits quand il décrit les lieux où se +sont passées les grandes scènes de cette époque. Enfin il a bien peint +le caractère des événements dans une armée livrée à de semblables +circonstances, et c'est lui qui, à mon avis, doit faire autorité dans +l'avenir.</p> + +<p>La grande armée n'existait plus que de nom. À peine les régiments +conservaient-ils des fragments de cadres. L'effectif présent sous les +armes, dans le cadre d'un grand nombre de divisions, ne s'élevait pas à +plus de huit à neuf cents hommes. Les hommes échappés à la mort étaient +prisonniers ou éparpillés, sans armes et sans organisation. Quelques +corps, restés en Prusse et à Dantzig, furent victimes à leur tour des +rigueurs de la saison et éprouvèrent une grande diminution. De leur côté +aussi les troupes ennemies, sans avoir été désorganisées, étaient +beaucoup réduites, malgré les soins qu'on avait pris pour leur +conservation pendant la poursuite des opérations. Néanmoins leur nombre +et leur état les rendaient très-supérieures aux nôtres et fort +redoutables.</p> + +<p>La défection de la Prusse avait mis inopinément dans la balance de +nouvelles forces contre nous, et ces forces étaient aussi redoutables +par le nombre des soldats que par l'esprit qui les animait. +L'enthousiasme de la nation la fit se lever, pour ainsi dire, tout +entière pour assurer sa délivrance.</p> + +<p>La ville de Dantzig, abandonnée à elle-même, fut bloquée, ainsi que les +diverses places de la Vistule. Cependant le vice-roi, qui commandait +cette prétendue grande armée, dont les débris réorganisés composaient un +corps de tout au plus douze mille hommes, formé de quatre divisions, +était resté à Posen aussi longtemps qu'il l'avait pu sans danger. Il +s'était ensuite retiré lentement et s'était arrêté à Berlin. Enfin, +quand le mouvement des armées ennemies et la levée en masse de la Prusse +l'y forcèrent, il se réfugia derrière l'Elbe, où il reçut des renforts +considérables.</p> + +<p>L'hiver de 1813 se passa ainsi en Allemagne. Pendant ce temps, une +nouvelle armée, sous le nom d'armée d'observation du Mein, se formait +sur la frontière et se préparait à entrer en campagne.</p> + +<p>Les désastres survenus en Russie avaient été ressentis vivement par la +France entière. Quelque lourd qu'eût paru le fardeau de la guerre, +quelle que fût l'impopularité de l'Empereur et de ses entreprises +gigantesques, qui, se renouvelant chaque année, épuisaient toujours +davantage les peuples, l'honneur national, accoutumé, par des succès +continuels, à dicter partout des lois, se réveilla au bruit des revers. +Le sentiment patriotique fit faire des efforts extraordinaires pour +mettre Napoléon à même de reprendre sa position perdue et de rétablir +son influence sur l'Europe. On espérait que Napoléon était corrigé, et +qu'enfin la France pourrait jouir de sa puissance au sein du repos. Les +levées se firent avec facilité et empressement. Une réquisition immense +de chevaux s'exécuta promptement et sans murmures. Tout marcha avec une +telle rapidité, que les armées semblaient sortir de terre.</p> + +<p>Avant de commencer la campagne de Russie, l'Empereur avait emmené avec +lui tout ce qu'il y avait de disponible dans l'armée. Il n'avait laissé +en France que des dépôts; mais, par une sage prévoyance, il avait +ordonné la levée de cent bataillons de réserve, sous le nom de +<i>cohortes</i>. Afin de se ménager la ressource des conscriptions futures, +il l'avait fait faire sur les conscriptions passées, c'est-à-dire parmi +les hommes libérés, mesure injuste et odieuse, mais qui lui fournit des +hommes faits, robustes, de l'âge de vingt-deux à vingt-huit ans, et +plus en état que ceux des levées annuelles de supporter les fatigues de +la guerre. Pour déguiser aux yeux de ces hommes, appelés contre toute +espèce de droit, la rigueur dont ils étaient l'objet, le +sénatus-consulte, rendu à cette occasion, déclara que ces nouveaux +soldats n'auraient d'autre destination que la défense du territoire de +l'Empire; qu'ils ne pourraient en sortir; et, pour présenter à l'esprit +l'idée d'une organisation particulière adaptée à cette destination +spéciale, on les plaça dans des corps nouvellement formés sous le nom de +cohortes au lieu de bataillons.</p> + +<p>M. de Lacépède, orateur du Sénat, prononça, en présentant l'acte qui +mettait l'Empereur en possession de cette ressource, les paroles +suivantes, qui furent au reste frappées de ridicule, au moment même où +elles furent proférées: «Mais ces jeunes soldats auront à gémir du sort +qui leur est réservé, de rester loin des dangers et du théâtre de la +gloire des armes françaises.» Le théâtre de la guerre se rapprocha d'eux +et vint les chercher. Un nouveau sénatus-consulte, rendu dans l'hiver de +1812 à 1813, autorisa à les mobiliser et à en faire des régiments, qui +prirent de nouveaux numéros dans l'armée. Ces corps, ayant été levés au +moment du plus grand déploiement de nos forces, avaient reçu un grand +nombre d'officiers fort médiocres et trop âgés, en réforme ou en +retraite, rappelés au service, mais les soldats étaient admirables. Les +cent cohortes organisées en régiments prirent les numéros au delà du +122<sup>e</sup> et jusqu'à 130 et quelques. Ces corps formèrent la première +ressource dont l'Empereur disposa.</p> + +<p>La conscription annuelle était déjà appelée. Elle servit à remplir les +cadres d'un grand nombre des troisième et quatrième bataillons, qui +formèrent des régiments provisoires, et furent envoyés dans le corps +d'observation du Mein.--Des soldats, tirés des compagnies +départementales, formèrent un régiment de quatre magnifiques bataillons. +Napoléon eut, en outre, l'idée de faire servir à terre, et comme +infanterie, les canonniers de la marine, corps nombreux, brave et fort +inutile dans les ports en ce moment. Il ordonna son doublement en y +versant un nombre de conscrits égal à celui des vieux soldats. On forma +ainsi quinze bataillons de campagne, qui entrèrent dans la composition +de mon corps d'armée. Enfin, Napoléon appela à lui un corps de trois +divisions, formées avec des troupes de l'armée d'Italie, composé +d'anciens régiments, dont la gloire et le courage rappelaient notre beau +temps militaire. Ce corps, confié au général Bertrand, traversa le +Tyrol, et vint nous rejoindre dans les plaines de la Saxe.</p> + +<p>L'armée d'observation du Mein se composa en dernière analyse de corps +dont les numéros définitifs, dans la grande armée, furent les suivants:</p> + +<p>Troisième corps, maréchal Ney, quatre divisions;</p> + +<p>Quatrième corps, général Bertrand, trois divisions, dont une +wurtembergeoise;</p> + +<p>Sixième corps, duc de Raguse, quatre divisions, dont trois seulement +furent organisées (canonniers de la marine).</p> + +<p>Le premier corps, prince d'Eckmühl, quatre divisions. Il était sur le +bas Elbe, où il se réorganisait.</p> + +<p>Le deuxième corps, duc de Bellune, qui était à Magdebourg. Il fut formé +fort tard, et il ne put prendre part à la première partie de la +campagne.</p> + +<p>Les cinquième, onzième et douzième corps, commandés par le général +Lauriston et les maréchaux Macdonald et Oudinot, chacun de trois +divisions (cohortes). Ils avaient déjà rejoint le vice-roi.</p> + +<p>Enfin, aux forces ci-dessus il faut ajouter la garde impériale, dont +l'infanterie s'élevait à quinze mille hommes et la cavalerie à quatre +mille, seule cavalerie, au reste, qui fût alors disponible dans toute +l'armée. Ces forces, organisées pendant le cours de l'hiver, étaient en +état de rentrer en campagne à la fin d'avril. Cependant l'Empereur ne se +contenta point de ces préparatifs, quelque considérables qu'ils fussent +déjà. Il ordonna encore bien d'autres levées. De plus il stimula les +alliés pour remplacer leurs contingents, dont, il est vrai, il ne +restait presque plus que le souvenir. Les effets de ces mesures +extraordinaires, soutenues par une grande activité et une puissante +volonté, se firent sentir successivement pendant le cours de la première +partie de la campagne et de l'armistice qui s'ensuivit. Des secours de +toute nature ne cessèrent d'arriver, en sorte que l'armée se trouva, à +la fin de l'été, composée, il est vrai, en grande partie de très-jeunes +soldats, peu en état de supporter longtemps les fatigues de la guerre, +mais aussi forte en nombre d'hommes et en chevaux qu'elle eût jamais +été. Ce n'est pas, au surplus, le moment d'entreprendre cette partie de +mes récits. Nous en sommes seulement à présent à la formation des +troupes entrant les premières en ligne, après les désastres survenus en +Russie, et qui combattirent à Lutzen.</p> + +<p>Je me rendis à Mayence, où j'arrivai le 24 mars, encore très-souffrant +de ma blessure reçue en Espagne. Mes plaies, encore ouvertes, exigeaient +des soins journaliers, et mon bras était encore sans aucun mouvement. +Beaucoup d'autres, à ma place, eussent réclamé du repos pour assurer +leur guérison; mais le repos, au milieu du mouvement de la guerre, eût +été pour moi une maladie mortelle. Je n'étais pas encore rassasié de +cette vie de périls et d'émotions qui échauffent le coeur, exaltent +l'esprit, décuplent l'existence. Le temps et les malheurs ne m'avaient +pas encore désenchanté en me montrant les illusions dont elle est +souvent remplie.</p> + +<p>Les dispositions de l'Empereur avaient ordonné la formation de mon corps +d'armée en quatre divisions d'infanterie; mais la quatrième, n'ayant eu +qu'une organisation incomplète, reçut peu après une autre destination. +Mon corps d'armée ne se composa donc réellement, pendant toute la +campagne, que de trois divisions formées de quarante bataillons. Quinze +de ces bataillons appartenaient à l'artillerie de la marine. Ils étaient +composés moitié d'anciens soldats, et l'autre moitié de recrues, +incorporées au moment où ils se mirent en marche des grands ports où ils +tenaient garnison. Les vingt-cinq autres bataillons furent composés, +savoir: du 37<sup>e</sup> léger, nouveau corps, mais formé de vieux soldats tirés +par détachement des compagnies départementales; de vingt troisième et +quatrième bataillons de différents régiments des armées d'Espagne, +organisés en régiments provisoires; enfin, d'un bataillon espagnol.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">1<sup>er</sup> régiment d'infanterie de la marine, quatre bataillons.</p> + +<p class="i14">2<sup>e</sup> régiment, infanterie de marine, six bataillons.</p> + +<p class="i14">3<sup>e</sup> régiment, infanterie de marine, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">4<sup>e</sup> régiment, infanterie de marine, trois bataillons.</p> + +<p class="i14">37<sup>e</sup> léger, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">32<sup>e</sup> léger, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">23<sup>e</sup> léger, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">11<sup>e</sup> provisoire, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">13<sup>e</sup> provisoire, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">15<sup>e</sup> de ligne, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">16<sup>e</sup> provisoire, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">70<sup>e</sup> de ligne, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">120<sup>e</sup> de ligne, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">20<sup>e</sup> provisoire, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">25<sup>e</sup> provisoire, deux bataillons.</p> + +<p class="i14">Corps Joseph Napoléon, un bataillon.</p> +</div></div> + +<p>L'artillerie se composa de quatre-vingt-quatre bouches à feu. L'extrême +pénurie éprouvée en cavalerie empêcha de m'en donner une seule division +ou même une seule brigade. J'eus à ma disposition seulement les lanciers +de Berg, composés d'environ deux cents chevaux. Les régiments +d'artillerie de la marine, faisant le fond de mon corps d'armée, +méritaient beaucoup d'éloges pour leur bravoure et leur bon esprit. +Jamais soldats ne se sont exposés de meilleure grâce au canon de +l'ennemi, et n'y sont restés avec plus de fermeté. Mais ces troupes +avaient une grande maladresse et un manque complet d'expérience de la +guerre de terre. Elles eurent en conséquence, pendant quelque temps, +beaucoup de désavantage devant l'ennemi. Le personnel des officiers dut +être remanié. Il fallut nommer à un grand nombre d'emplois. On exerça +constamment aux manoeuvres et les vieux et les jeunes soldats; même +pendant les marches, l'instruction fut continuée. On agit de la même +manière dans les autres bataillons, entièrement composés de conscrits. +Ceux dont les cadres étaient bons, quoique formés très-rapidement, +purent être présentés à l'ennemi avec confiance, tant les paysans +français, belliqueux par essence, sont faciles à dresser. Un bataillon +du 4<sup>e</sup> régiment de ligne, dont le cadre était complet et admirable, m'en +donna la preuve. Ce bataillon, après avoir reçu les recrues à la fin de +janvier, était un corps modèle au mois de mai suivant.</p> + +<p>Mes divisions étaient commandées, savoir: la première par le général +Compans; la deuxième par le général Bonnet; la troisième, par le général +Freiderick; mon artillerie, par le général de division Fouché.</p> + +<p>J'établis mon quartier général à Hanau, et mes troupes, pour vivre et se +former, eurent le pays environnant sur la route d'Allemagne, jusques et +y compris Fulde.</p> + +<p>Pendant ce temps, le troisième corps, commandé par le maréchal prince de +la Moskowa, s'organisait dans le duché de Saxe. La gauche se formait à +Mayence, et la cavalerie en Lorraine et dans le Palatinat du Rhin. Le +vice-roi avait son quartier général à Strassfurth et le maréchal Ney, à +Meiningen. Les corps ennemis étaient ainsi placés: celui de York à +Dessau; Wittgenstein, au delà de l'Elbe, et la masse des troupes, +réunies en arrière de Dresde, prêtes à déboucher.</p> + +<p>Je portai, le 13 avril, ma deuxième division sur Vach. Le 15, elle prit +position à Eisenach, tandis que la première la remplaça à Vach, et que +le prince de la Moskowa débouchait sur Erfurth.</p> + +<p>Le mouvement commencé continua, et, le 21, ma deuxième division, qui +tenait la tête de la colonne, arriva à Gotha, la première à Langensalza +et la troisième à Eisenach, où, dès le 19, j'avais porté mon quartier +général.</p> + +<p>Pendant ces marches, nos troupes achevaient de s'organiser. De son côté, +le vice-roi, marchant pour faire sa jonction, arrivait à Mersebourg. Le +1<sup>er</sup> mai, au matin, le troisième corps avait débouché de Weissenfels, où +je l'avais remplacé. Une avant-garde ennemie eut avec lui un léger +engagement dans lequel le maréchal Bessières fut tué. C'était un de nos +compagnons d'Italie et sa perte fut appréciée par l'armée. Je la +ressentis plus vivement que d'autres à cause de nos souvenirs communs. +Séparés pendant longtemps et ayant eu pour lui quelques motifs +d'éloignement, nous nous étions rapprochés, et notre ancienne amitié +s'était réveillée. Homme d'esprit et de coeur, il donna toujours à +l'Empereur des avis utiles. Vingt et un jours après, nous devions perdre +un autre camarade qui m'était bien plus cher. La fortune devait enfin +s'appesantir sur nous, après nous avoir si longtemps protégés et comblés +de ses faveurs.</p> + +<p>Le troisième corps alla prendre position à Kaia, à Kleingrossgorschen et +à Starfield. Napoléon se rendit à Lutzen, où il établit son quartier +général.</p> + +<p>Je pris position à Ripach et je mis mon corps d'armée à cheval sur le +ravin, prêt à marcher dans différentes directions. Pendant ce temps les +troupes aux ordres du vice-roi, occupant la rive gauche de la Saale, +s'étaient rencontrées à Mersebourg, et avaient fait leur jonction avec +celles que Napoléon amenait en personne. L'Empereur ignorait la +position véritable de l'ennemi et ne supposait pas qu'il se décidât si +promptement à l'offensive. Une raison suffisante pour ignorer les +mouvements était notre défaut de cavalerie. Nous ne pouvions pas battre +la campagne et avoir des nouvelles certaines. Mais Napoléon aurait dû +réfléchir que l'ennemi, ayant trente mille chevaux, tandis que nous n'en +avions pas quatre mille, et possédant ainsi sur nous de si grands +avantages dans un pays aussi plat, aussi découvert, ou ne nous +attaquerait jamais, ou nous attaquerait en ce moment.</p> + +<p>Le 2 mai, Napoléon dirigea les troupes du vice-roi, c'est-à-dire le +cinquième et le onzième corps sur Leipzig, et se mit en route lui-même +pour s'y rendre. Il m'envoya auparavant l'ordre de faire une forte +reconnaissance dans la direction de Pégau avec tout mon corps d'armée, +de percer tous les rideaux de troupes qui me seraient présentés, afin de +m'assurer où était la force des masses ennemies. Je me mis en mesure +d'exécuter ces dispositions. On se le rappelle, j'étais campé sur le +ravin de Ripach, occupant par une division la rive droite, et la rive +gauche par les deux autres. Le troisième corps était campé aux villages +de Grossgorschen, Kaia et Starfield.</p> + +<p>L'opération qui m'était prescrite était délicate. M'avancer avec vingt +mille hommes sans cavalerie, au milieu d'une immense plaine où je +pouvais subitement être entouré par toutes les forces de l'ennemi, +exigeait de grandes précautions pour rester en liaison par l'armée, et à +même d'être soutenu si j'étais inopinément attaqué par des forces +supérieures. Or j'avais à choisir entre deux chemins dans la direction +qui m'était donnée. De Ripach on peut aller à Pégau par la rive droite +et par la rive gauche du ravin. Le chemin de la rive gauche est le plus +court, et j'étais déjà tout placé sur ce chemin; mais il avait +l'inconvénient de me séparer du gros des forces de l'armée, de laisser +mon flanc droit exposé aux attaques de l'ennemi, tandis que j'aurais été +acculé au ravin à ma gauche. En marchant par la rive droite, le chemin +était plus long; mais mon flanc devait être couvert par le ravin, ma +gauche en liaison avec l'armée, ma retraite sur Lutzen était assurée, et +je couvrais ainsi la portion des troupes qui avait marché sur Leipzig. +C'est peut-être à cette combinaison sage que nous avons dû un succès +brillant à la place d'une catastrophe.</p> + +<p>Après avoir passé le ravin de Ripach, et avoir formé mes troupes en six +carrés qui marchaient en échiquier, je me mis en marche en suivant la +rive droite, et me portant ainsi sur Starfield.</p> + +<p>À peine approchions-nous de ce village que nous vîmes se former, sur les +hauteurs qui le dominent, des masses considérables de cavalerie +ennemie, soutenues par une nombreuse artillerie, et, en même temps, nous +entendîmes le canon dans la direction de Kaia et de Grossgorschen. La +division Gérard, du troisième corps, campée à peu de distance sur la +rive gauche, et un peu en arrière de Starfield, venait d'être surprise +par l'ennemi. Elle prenait les armes dans une grande confusion. Son +artillerie se trouvait sans attelages, ses chevaux ayant été +inconsidérément aux fourrages. Cette division eût couru de grands +risques si je fusse arrivé quelques minutes plus tard; mais je hâtai ma +marche, et je m'empressai de me porter en avant pour la couvrir et lui +donner le temps de s'organiser.--Les forces que l'ennemi nous montrait +étaient imposantes: mais, ne voyant encore que de la cavalerie, elles ne +me parurent cependant pas assez redoutables pour m'empêcher de remplir +mes instructions. En conséquence, je me décidai à les aborder sans +perdre un seul moment, afin de juger en quoi elles consistaient au +juste. Afin d'être à l'abri de tout événement fâcheux si j'avais affaire +à trop forte partie, je fis occuper en force le village de Starfield, +destiné ainsi à me servir de point d'appui. Je portai en avant du +village, et un peu sur la gauche, la division Compans; et, en échelons +plus à la gauche encore, la division Bonnet. Les troupes, soutenues par +le feu de ma nombreuse artillerie, se mirent à marcher en avant et au +pas accéléré. Cette charge s'exécuta avec vigueur et promptitude; mais, +les forces de l'ennemi augmentant avec rapidité, je vis bientôt qu'une +grande bataille allait être livrée. Alors j'arrêtai mon mouvement, qui, +en m'éloignant de mon point de résistance et de sûreté, aurait +infailliblement occasionné ma perte. Je maintins toutefois mon attitude +offensive, afin de partager l'attention de l'ennemi et de l'empêcher +d'écraser les troupes du troisième corps, qui combattaient à Kaia et à +Kleingrossgorschen. L'ennemi avait dirigé contre elles la majeure partie +de ses forces, et spécialement beaucoup d'infanterie. La division Gérard +les ayant rejointes, tout le troisième corps se trouvait engagé; mais ma +position sur sa droite réduisait à son front le terrain qu'il avait à +défendre.</p> + +<p>Le maréchal Ney, ayant été voir l'Empereur à Lutzen, celui-ci l'engagea +à l'accompagner à Leipzig. Le maréchal, averti pendant la route, par le +bruit du canon, de ce qui se passait à son corps d'armée, y retourna en +toute hâte. Il le trouva aux prises avec l'ennemi depuis deux heures +environ, et ayant déjà perdu Grossgorschen, Kleingrossgorschen et Kaia. +L'Empereur, appelé par les mêmes motifs, suivit Ney de près, mais après +avoir envoyé l'ordre au duc de Tarente de se porter, à marches forcées, +sur ce point, et de se placer à la gauche du troisième corps.</p> + +<p>L'ennemi sentait l'importance de profiter de notre faiblesse pour +envelopper le troisième corps; mais il ne pouvait y réussir qu'après +m'avoir forcé moi-même à reculer. Il réunit donc de grandes forces +contre moi; il dirigea le feu de plus de cent cinquante pièces de canon +contre mon seul corps d'armée.</p> + +<p>Mes troupes supportèrent ce feu terrible avec un grand calme et avec un +remarquable courage. Les soldats de la division Compans surtout, plus +exposés que les autres, furent dignes d'admiration. Les rangs +s'éclaircissaient à chaque instant, mais se reformaient de nouveau, sans +incertitude, et personne ne songeait à s'éloigner.--Les braves +canonniers de la marine, accoutumés particulièrement à des combats de +mer, où l'artillerie joue le principal et presque l'unique rôle, +semblaient être dans leur élément. Immédiatement après ce feu terrible, +la cavalerie ennemie s'ébranla, et fit une charge vigoureuse, +principalement dirigée contre le 1<sup>er</sup> régiment d'artillerie de la marine. +Ce régiment, commandé par le colonel Esmond, montra ce que peut une +bonne infanterie, et l'ennemi vint échouer contre ses baïonnettes. +D'autres charges furent renouvelées, mais inutilement et sans succès.</p> + +<p>L'infanterie ennemie se disposa à venir prendre part au combat, et de +nouvelles forces en artillerie et en cavalerie furent ajoutées aux +premières. Un nouvel effort pouvant être tenté et devenir décisif, je me +décidai à prendre une meilleure position défensive. Je portai mes +troupes un peu en arrière, de manière à les masquer en partie et à les +mettre, le mieux possible, à même de soutenir le village de Starfield. +Toute la division Compans fut mise dans ce village et chargée de le +défendre. Les manoeuvres de l'ennemi, afin de s'étendre sur ma droite, +rendaient cette disposition encore plus nécessaire pour empêcher qu'il +ne passât entre la tête du ravin et le village. En outre, je plaçai en +deçà et sur le bord du ravin une partie de ma troisième division, ce qui +suffit pour compléter la sûreté de mon flanc. Le reste de cette division +resta en réserve pour pourvoir aux cas imprévus.</p> + +<p>L'ennemi dirigea une attaque complète sur Starfield; mais elle lui +réussit mal: elle fut repoussée. Sur ces entrefaites, l'Empereur et les +troupes de la garde étant arrivées près de Kaia, on se battit sur ce +point avec acharnement, et ce village, vivement disputé, avait fini par +rester en notre pouvoir. D'un autre côté, le onzième corps, aux ordres +du duc de Tarente, dirigé de Schönau (où il était déjà arrivé en +marchant sur Leipzig), en suivant le chemin qui conduit directement à +Pégau, s'était emparé du village d'Eidorf, sur l'extrême droite de la +ligne ennemie. Il s'y était maintenu, malgré les efforts opiniâtres des +troupes russes, qui, après l'avoir perdu, voulurent le reprendre. Enfin, +il était cinq heures, et le quatrième corps, venant de Iéna, arrivait en +arrière de la gauche de l'ennemi, qu'il prenait à revers. Une division +de ce corps, la division Morand, suffit seule pour compléter ses +embarras. On dirigea de nouveau contre lui un grand effort en avant de +Kaia. Cet effort fut soutenu par ma deuxième division, que j'envoyai au +secours du troisième corps, aussitôt que j'eus reconnu la présence de +celui du général Bertrand (quatrième corps). Ma division reprit le +village de Batuna. En ce moment, l'ennemi se décida à la retraite. Alors +la division Compans déboucha de Starfield et marcha à lui. La division +Freiderick se plaça à gauche et soutint son mouvement; tandis que la +division Bonnet, en communication avec le troisième corps, servait de +pivot à mon mouvement. Nous suivîmes l'ennemi avec autant de rapidité +que la conservation de l'ordre de notre formation nous le permit. Nous +continuâmes notre marche jusqu'à la nuit, après avoir fait un changement +de front presque perpendiculaire, l'aile droite en avant. Notre +mouvement était réglé sur celui du centre et de la gauche de l'armée. +Ceux-ci s'arrêtèrent au moment où la nuit commençait. Nous fîmes halte +à notre tour pour rester en ligne; nous devînmes ainsi stationnaires +pendant une demi-heure, en présence de l'ennemi, resté maître de +Grossgorschen et placé en avant de ce village.</p> + +<p>L'obscurité était devenue complète. Faute de cavalerie, il y avait +impossibilité de se faire éclairer. J'avais mis pied à terre pour me +reposer, quand tout à coup un bruit de chevaux se fit entendre; c'était +la cavalerie prussienne qui arrivait sur nous. L'état de mes blessures +m'obligeait à quelques précautions pour me mettre en selle, et, n'ayant +pas le temps nécessaire pour monter à cheval, je me jetai dans le carré +formé par le 37<sup>e</sup> léger, le plus à portée. Ce régiment, ayant peu +d'ensemble alors, mais depuis devenu très-bon, s'abandonna à une terreur +panique et se mit à fuir. En même temps, mon escorte et mon état-major +s'éloignaient du lieu où la charge s'opérait. Ce malheureux régiment en +déroute les prit pour l'ennemi et tira sur eux. Entraîné par ce +mouvement, j'avais l'âme navrée en reconnaissant l'erreur qui faisait +passer par nos armes nos pauvres officiers, et cependant je supposais +les Prussiens mêlés avec eux. Au milieu de cette confusion, je pensai +que, si, comme je le croyais, les cavaliers prussiens allaient nous +sabrer, il était inutile de me faire enlever en me signalant à eux et +en leur donnant le moyen de me reconnaître aux plumes blanches dont mon +chapeau était garni. Je fis ma retraite forcée de quelques minutes, mon +chapeau placé sous mon bras. La foule, allant plus vite que moi, me +culbuta au passage du fossé de la grande route, mais enfin les fuyards +s'arrêtèrent. Très-heureusement pour nous, les Prussiens n'avaient pas +été informés de notre désordre; après avoir chargé sur le 1<sup>er</sup> régiment +de la marine, qui avait fait bonne contenance et les avait reçus +bravement, ils s'étaient retirés.</p> + +<p>Le 37<sup>e</sup> léger s'étant reformé, je lui fis honte de sa conduite. Je +laissai mes troupes divisées en plusieurs carrés, afin qu'un nouveau +désordre ne vînt pas tout compromettre; mais je plaçai mes carrés si +près les uns des autres et les faces les plus voisines des carrés les +plus rapprochées à si petite distance, qu'elles ne pouvaient pas tirer +les unes sur les autres et empêchaient cependant l'ennemi de pénétrer +entre elles.</p> + +<p>Mes troupes, ainsi disposées, attendirent. J'avais le pressentiment +d'une nouvelle entreprise tentée avec des moyens plus complets, et la +chose arriva comme je l'avais prévue. Vers les dix heures du soir, +quatre régiments de cavalerie prussienne, dont un des gardes, vinrent +fondre sur nous. Tout le monde cette fois fit son devoir; aucun +désordre n'eut lieu, et l'ennemi laissa cinq à six cents hommes morts +autour de nous, et ensuite se retira. Une heure plus tard, tout étant +parfaitement tranquille, je portai mes troupes à une petite distance, +auprès d'un ruisseau et de quelques arbres; elles purent s'établir pour +la nuit et se reposer ensuite.</p> + +<p>La triste échauffourée dont je viens de rendre compte coûta la vie à mon +premier aide de camp, le colonel Jardet, officier du plus grand mérite, +tué par nos soldats. Je le regrettai beaucoup. Plusieurs autres +officiers périrent aussi malheureusement en ce moment, et le cheval de +mon chef d'état-major reçut onze balles qui le frappèrent à la fois.</p> + +<p>Après cette double tentative, l'ennemi évacua Grossgorschen et s'éloigna +complétement du champ de bataille.</p> + +<p>Cette bataille fut glorieuse pour l'armée française, dont les troupes, +composées en grande partie de nouvelles levées, montrèrent beaucoup de +valeur. Les résultats en trophées et en prisonniers furent nuls, attendu +notre manque absolu de cavalerie.</p> + +<p>Le soir de la bataille, l'Empereur dit à Duroc: «Je suis de nouveau le +maître de l'Europe.» Cette bataille de Lutzen, bonne conception de la +part de Wittgenstein, avait été mal donnée. Il eût dû attendre, pour +attaquer, le moment où l'armée française eût été plus engagée du côté de +Leipzig, et en même temps agir avec tous ses moyens réunis. En effet, le +corps de Miloradowitch, détaché, ne combattit pas. Wittgenstein devait +agir promptement et en masse par la gauche; une défaite complète des +troisième et sixième corps aurait eu une très-grande influence sur le +sort de la campagne. La disproportion de nos forces, si l'ennemi eût agi +avec plus d'ensemble, jointe à l'avantage résultant de la nature du pays +et de sa nombreuse cavalerie, l'autorisait à l'espérer.--D'un autre +côté, Napoléon avait rapidement réparé sa faute en marchant en toute +hâte au secours de ses corps engagés. Il s'exposa beaucoup en ralliant +et ramenant à la charge les troupes du troisième corps, qui avaient été +culbutées. C'est probablement le jour où, dans toute sa carrière, il a +couru le plus de dangers personnels sur le champ de bataille.</p> + +<p>En ce moment, toutes les troupes françaises réunies en Allemagne +s'élevaient à cent soixante-quinze mille hommes, et cent et quelques +mille seulement étaient rassemblés sur le champ de bataille de Lutzen.</p> + +<p>On estime, et des documents pris à bonne source font croire que la +totalité des forces russes et prussiennes ne leur étaient pas de +beaucoup inférieures; quatre-vingt-dix mille hommes se trouvaient à +Lutzen ou à portée.</p> + +<p>Le 3 mai, l'ennemi s'étant retiré sur Pégau, dans la direction de +Dresde, le duc de Tarente fut mis à sa poursuite. Je me rendis à +Löbnitz, et je dirigeai des avant-gardes sur Berna. Le troisième corps, +ayant le plus souffert pendant la bataille, resta à Lutzen; il était +d'ailleurs destiné à passer l'Elbe à Wittenberg.</p> + +<p>Je marchai au soutien du onzième corps, qui eut plusieurs engagements +plus ou moins sérieux, entre autres à Colditz. L'ennemi continua son +mouvement en bon ordre sur l'Elbe, en marchant sur diverses colonnes; +mais la majeure partie prit la direction de Dresde.</p> + +<p>Nous arrivâmes devant cette ville le 8, et nous y entrâmes +immédiatement, tandis que l'empereur de Russie et le roi de Prusse +quittaient le jour même la ville neuve, où ils avaient, depuis +quarante-huit heures, établi leur quartier général.</p> +<br> +<h3>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br> + +<span class="sc">RELATIFS AU LIVRE SEIZIÈME</span></h3> +<br> + +<h4>LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p><span class="rig">«Paris, le 13 mars 1813.</span></p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal, l'Empereur me charge de prévenir Votre Excellence +qu'il est indispensable qu'au 20 mars vous ayez votre quartier général +à Francfort, afin que vous puissiez voir par vous même les troupes qui +doivent composer votre corps d'armée; qu'au 1<sup>er</sup> avril votre quartier +général devra être porté à Hanau, et que, du 1<sup>er</sup> au 15 avril, vos quatre +divisions devront être placées à Aschaffembourg et à Hanau, à moins de +nouveaux ordres de Sa Majesté.</p> + +<p>«Conformément aux intentions de l'Empereur, j'ai adressé à M. le +maréchal prince de la Moskowa l'ordre d'établir son quartier général, le +15 mars, à Hanau: de faire partir, le 20, la première division du +premier corps d'observation du Rhin, qui est à Aschaffembourg, pour +prendre position à Wurtzbourg.</p> + +<p>«La deuxième division sera réunie le 20 mars à Aschaffembourg, et les +troisième et quatrième divisions seront réunies à la même époque à +Hanau. Aussitôt que la deuxième division sera complétement organisée, +elle partira pour Wurtzbourg, et sera remplacée à Aschaffembourg par la +troisième division.</p> + +<p>«M. le maréchal prince de la Moskowa conservera, jusqu'à nouvel ordre, +son quartier général à Hanau, et j'ai recommandé à Son Excellence de ne +laisser aucune de ses troupes à Francfort, pour que le deuxième corps +d'observation du Rhin puisse se rendre dans cette ville.</p> + +<p>«Indépendamment des quatre divisions françaises qui composent le premier +corps d'observation du Rhin, il y sera attaché deux divisions de troupes +alliées fournies par Leurs Altesses Royales le grand-duc de +Hesse-Darmstadt, le grand-duc de Bade, le prince primat, et Sa Majesté +le roi de Wurtemberg.</p> + +<p>«Ces deux divisions seront commandées par le général Marchand, qui +reçoit l'ordre de porter son quartier général à Wurtzbourg, où les +contingents qui doivent composer ces divisions seront réunis.</p> + +<p>«Une autre division de troupes alliées, fournie par Sa Majesté le roi de +Bavière, et qui sera commandée par le général comte de Wrede, sera +également attachée à ce corps d'armée; cette division se réunit à +Bamberg, Bayreuth et Cromach.</p> + +<p>«Ainsi M. le maréchal prince de la Moskowa aura sous ses ordres quatre +divisions d'infanterie française et trois divisions de troupes alliées; +au total, sept divisions.</p> + +<p>«La cavalerie de ce corps d'armée sera composée de trois brigades qui +formeront une division.</p> + +<p>«Aussitôt que la première division du premier corps d'observation du +Rhin, commandée par le général Souham, sera arrivée à Wurtzbourg, le +général Marchand portera sa division en avant de la direction de +Schweinfurth.</p> + +<p>«J'ai aussi adressé au général comte Bertrand, commandant le corps +d'observation d'Italie, l'ordre de diriger le mouvement de ses troupes +de manière que la première division soit rendue le 15 avril à +<i>Nuremberg</i>, en passant par Augsbourg; la seconde division à la même +époque à Neubourg; la troisième à Donawert, et la quatrième à Augsbourg, +où le général Bertrand doit avoir établi son quartier général le 5 +avril.</p> + +<p>«La cavalerie, le parc d'artillerie et les équipages militaires de ce +corps d'armée devront être rendus, au 15 avril, entre Augsbourg et +Donawert.</p> + +<p>«Tels sont les ordres que j'ai expédiés, et que l'Empereur m'a chargé de +communiquer à Votre Excellence, pour que vous puissiez connaître le +mouvement du premier corps d'observation du Rhin, et du corps +d'observation d'Italie.</p> + +<p>«Je vous prie, monsieur le maréchal, de m'instruire des dispositions que +vous aurez faites pour ce qui concerne votre corps d'armée, afin de me +mettre à portée d'en rendre compte à Sa Majesté.</p> + +<p>«Le ministre de la guerre,</p> + +<p>«<span class="sc">Duc de Feltre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 26 mars 1813.</p><br><br> + +<p>«Sire, aussitôt après mon arrivée à Mayence, j'ai pris connaissance de +la situation des troupes de mon corps d'armée qui venaient d'arriver. Je +crois qu'il est de mon devoir d'adresser directement à Votre Majesté un +tableau général de la situation de ces troupes, afin qu'elle puisse +prendre à leur égard les dispositions qu'elle jugera convenables.</p> + +<p>«Les troupes de marine sont arrivées ou arrivent aujourd'hui ou demain; +mais ni leur nombre ni la formation des détachements ne cadrent +nullement avec les états fournis par le ministre de la guerre: il y a eu +nécessairement erreur ou omission d'ordres. Dans tous les cas, je dois +le faire connaître à Votre Majesté afin qu'elle connaisse la véritable +situation de ces troupes.</p> + +<p>«L'état du ministre présente trois détachements composant le 1<sup>er</sup> +régiment de marine, l'un de 1,400 hommes, l'autre de 1,360, et le +dernier de 1,750, total, 4,510. Au lieu de cela, les colonnes ont été +composées, savoir: 985 hommes de Brest, 480 de Lorient, 600 de +Rochefort, 287 de Toulon, 1,215 d'Anvers, 68 de Boulogne, 45 de +Cherbourg; total, 3,680; déficit 830 sur le nombre des hommes annoncés +partis. Je ne parle pas de 219 hommes restés en arrière ou aux hôpitaux, +mais qui rejoindront plus tard; le déficit est sur les partants.</p> + +<p>«Le 2<sup>e</sup> régiment, d'après l'état du ministre, se compose de 20 hommes, +39, 14, 1,605, 1,410, 1,410. 1,400; total, 5,898. Au lieu de cela, il +est parti: première colonne, de Toulon, 1,277 hommes; deuxième, 1,091; +troisième, 1,563; de Brest, 78; de Cherbourg, 130; de Rochefort, 46; +total, 4,185; déficit, 1,713 hommes au moment du départ, non compris +766 hommes restés en route, mais qui rejoindront plus tard.</p> + +<p>«Il y a également des erreurs dans les 3<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> régiments. Votre Majesté +connaîtra incessamment et dans le plus petit détail la situation de ces +quatre corps, les mesures étant prises pour que, d'ici à cinq jours, les +états de situation les plus circonstanciés soient dressés.</p> + +<p>«En général, les troupes de la marine paraissent animées du meilleur +esprit, mais elles manquent de différentes choses indispensables pour le +service.</p> + +<p>«1° Ces corps manquent de tambours et de caisses de tambour; il en +manque à peu près deux cent cinquante dans les quatre régiments; il n'y +en a point dans les magasins de Mayence et de Strasbourg, et les moyens +de confection ici sont extrêmement bornés: un grand envoi de l'intérieur +peut seul donner à ces corps ce qu'il leur faut.</p> + +<p>«2° Ces corps, par leur organisation, n'avaient pas de chirurgiens, ceux +des vaisseaux devant leur suffire; il paraît juste et nécessaire de les +en fournir comme l'armée de terre.</p> + +<p>«3° Ces corps sont tout à fait dépourvus d'ustensiles de campagne, et, +à cet égard, les autres corps sont dans le même cas. Le magasin de +Mayence est tout à fait dépourvu et les arrivages paraissent suspendus. +Les confections sur lesquelles on comptait à Francfort n'ont pu encore +avoir lieu, les marchés n'étant pas même passés aujourd'hui; et +cependant le premier corps d'observation doit être servi avant le +deuxième, et il est loin d'avoir ce qu'il lui faut. Des dispositions +nouvelles et d'urgence peuvent seules pourvoir les troupes de ce qui +leur manque.</p> + +<p>«4° Le dédoublement des troupes de marine a laissé un grand nombre +d'emplois d'officiers vacants; les propositions n'ont pas été +accueillies par le ministre parce qu'elles n'étaient pas appuyées +d'états réguliers. Mais les matricules qui seules peuvent donner les +moyens de les former sont dans les ports et n'existent pas ici. J'ai +donné l'ordre de renouveler ces propositions, et je les adresserai de +nouveau au ministre, les choix d'ailleurs paraissant porter sur des +sujets qui en sont dignes et qui sont les plus anciens.</p> + +<p>«5° L'armement de ces corps aurait besoin d'être échangé<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a> +<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>, mais +l'arsenal de Mayence n'en a pas les moyens; ces corps manquent +d'armuriers et en ont un besoin pressant. Le 1<sup>er</sup> régiment aurait aussi +besoin de gibernes, mais il n'en existe pas ici. Quant à l'habillement, +presque toutes les recrues ne sont vêtues que de vestes et de capotes, +et les effets sont encore en arrière; j'ignore s'il est permis +d'espérer leur prochaine arrivée.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a> +<a href="#footnotetag1"> +(retour) </a> Les troupes avaient pour arme le fusil de dragon, +c'est-à-dire un fusil sans baïonnette. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p>«Voilà, Sire, les renseignements généraux sur les régiments de marine. +Ces corps sont en mouvement pour se rassembler sur différents points; +les généraux de division placés au milieu d'eux surveilleront constamment +leur instruction, et moi-même je leur consacrerai autant de temps qu'il +me sera possible.</p> + +<p>«Le 37<sup>e</sup> léger, qui se forme ici, ne sera pas réuni aussi promptement que +l'indication du ministre avait pu le faire supposer. Soixante-huit +départements ont envoyé leur contingent, quarante sont encore en retard, +mais en général ce sont les plus éloignés. L'espèce d'hommes de ce +régiment est belle et ce corps sera fort beau lorsqu'il sera organisé; +mais tout lui manque à la fois. Quoiqu'il ait deux mille cent hommes +réunis, il n'a encore que quatre officiers. Les effets d'habillement ne +sont pas encore arrivés, et on n'a pas de notions précises sur l'époque +de leur arrivée: il en est de même des caisses de tambour et de ce qui +tient à l'équipement. Cependant ce corps ne peut ni servir ni se mouvoir +avant d'avoir des officiers et son habillement. Dans le mouvement que +les troupes font sur la rive droite, je place le 37<sup>e</sup> à Mayence et à +Castel, où M. le duc de Valmy a bien voulu me permettre de le laisser; +pour qu'étant tout réuni et plus à portée des ressources il puisse être +plus promptement organisé; il a bien voulu me permettre également de +placer dans ce régiment les premiers officiers arrivant de France, au +moins à raison d'un par compagnie, mais il lui manquera encore des +sous-lieutenants; les sous-officiers de ce régiment étant en général peu +susceptibles de recevoir de l'avancement, la plupart d'entre eux ayant +été nommés par les préfets, la veille de leur départ. Il faudrait pour +ce régiment un certain nombre d'élèves de l'École militaire.</p> + +<p>«Hanau ayant été évacué par le premier corps d'observation, les troupes +de marine de la deuxième division sont en route pour s'y rendre; elles +établiront leurs cantonnements au delà de Hanau, entre Fulde et Hanau.</p> + +<p>«Cinq bataillons de la troisième division, qui viennent d'arriver, +partent aussi pour se rendre à Hanau, où cette division se rassemblera.</p> + +<p>«La première division se rassemble à Hoescht, et de là viendra à Hanau, +lorsque je pourrai disposer d'Aschaffembourg; alors la quatrième +remplacera la première de Mayence à Hoescht, et s'y formera.</p> + +<p>«Chaque division reçoit immédiatement son ambulance, qui est organisée +et en état de marcher. Je serai moi-même dans trois jours à Hanau, où +j'établirai mon quartier général.</p> + +<p>«Presque tous les généraux de brigade et adjudants commandants, et tout +ce qui tient aux états-majors du corps d'armée sont encore en arrière, +et nous en aurions cependant grand besoin.»</p> +<br> + + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE VALMY</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 30 mars 1813.</p><br><br> + +<p>«Permettez-moi de vous rappeler diverses demandes que j'ai eu l'honneur +de vous faire verbalement, et auxquelles vous avez bien voulu me +promettre de faire droit.</p> + +<p>«Vous avez bien voulu me promettre de faire incorporer dans le 37<sup>e</sup> +régiment les premiers officiers qui arriveraient de France, au moins +jusqu'à concurrence d'un par compagnie. Je vous demande instamment, +aussitôt que les deux premiers bataillons de ce régiment auront reçu +leur habillement, de les faire partir de Mayence et de Castel pour +Fridberg, afin que le général Bonnet puisse avoir ce corps sous les yeux +et s'occuper de son instruction. Vous avez bien voulu me promettre de le +faire remplacer à Mayence et à Castel par les troisième et quatrième +bataillons que commandera alors le major, et qui rejoindront les +premiers aussitôt qu'ils auront reçu officiers et habillements.</p> + +<p>«Je vous demande, mon cher maréchal, de placer dans Mayence, aussitôt +que vous le croirez possible, le fond de la quatrième division, et de +porter, lorsque les troupes de la première division l'auront laissé +libre, son quartier général à Hoescht, afin que, sortie de Mayence, elle +puisse mieux se former.</p> + +<p>«Je vous rappelle la promesse que vous avez bien voulu me faire de faire +changer tout l'armement des régiments de marine. Les régiments ont ordre +de dresser leurs états de demande, et ils réclameront près de Votre +Excellence, dans le cas où l'artillerie ferait des difficultés, pour les +satisfaire et leur fournir les moyens de transport qu'il leur faudra.</p> + +<p>«La première division est à Hoescht, la deuxième à Friedberg, la +troisième à Hanau. Je vous demande de faire donner l'ordre que, quand il +arrivera des détachements pour ces divisions, on les dirige sur ces +différents points. Lorsque les circonstances me les feront changer, +j'aurai l'honneur de vous en informer.</p> + +<p>«Enfin, mon cher maréchal, lorsqu'il y aura de la cavalerie désignée +pour moi, je vous prie d'en hâter la marche autant que possible, attendu +que, n'en ayant pas un seul homme, je n'ai aucun moyen de communication +entre mes divisions.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE VALMY.</h4> + +<p class="rig">«Hanau, le 1<sup>er</sup> avril 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de vous informer que, conformément aux nouveaux ordres +que je viens de recevoir de Sa Majesté, j'ordonne à la deuxième +division, qui est à Friedberg, de se porter sur Fulde, et elle va +exécuter son mouvement. La première division, qui est à Hoescht, en +partira pour se rendre à Friedberg, et je donne également ordre au +général Teste de partir avec les troupes qu'il a disponibles pour se +rendre à Giesen, l'intention de Sa Majesté étant que cette division +reste sur les confins du royaume de Westphalie, du grand-duché de Berg +et de la principauté de Nassau jusqu'à ce qu'elle soit toute réunie. +C'est donc sur Hanau que je vous prie de faire envoyer, au fur et à +mesure de leur arrivée, tous les corps ou détachements qui +appartiendraient à la deuxième ou à la troisième division, sur Friedberg +ceux de la première, et sur Giesen ceux de la quatrième. Je laisse +toujours à Mayence et à Castel, ainsi que nous en sommes convenus, le +37<sup>e</sup> léger, jusqu'à ce qu'il ait reçu son habillement et des officiers, +et je vous réitère la demande de diriger sur Hanau les deux premiers +bataillons aussitôt qu'ils seront en état.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Hanau, le 1<sup>er</sup> avril 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Majesté que, conformément à ses +ordres qui viennent de me parvenir, je prescris au général Bonnet de se +porter, avec onze bataillons de marine qui appartiennent à sa division, +de Friedberg, où il est maintenant, sur Fulde. La première division le +remplacera à Friedberg; la troisième se rassemble à Hanau, et le général +Teste, avec les corps de la quatrième division qu'il a, va se rendre à +Giesen, où il sera à portée du royaume de Westphalie, du grand-duché de +Berg et de la principauté de Nassau.</p> + +<p>«Je laisse à Mayence le 37<sup>e</sup> léger jusqu'à ce qu'il ait reçu des +officiers et ses effets d'habillement. Ce serait compromettre +l'existence de ce beau régiment que de le faire marcher dans l'état où +il se trouve. Aussitôt que les deux premiers bataillons seront en état, +ils rejoindront leur division avec le colonel. Les troisième et +quatrième bataillons viendront ensuite avec le major.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU VICE-ROI.</h4> + +<p class="rig">«Hanau, le 1<sup>er</sup> avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Permettez-moi de me rappeler au souvenir de Votre Altesse Impériale et +de la féliciter de la campagne laborieuse qu'elle vient de faire, et +dont le mérite sera approuvé par tous les coeurs vraiment français. +J'espère que vous êtes à la fin de vos travaux pénibles, et que +l'avenir vous dédommagera complétement de tous les sacrifices que vous +avez faits.</p> + +<p>«Je viens d'arriver ici, où je réunis un beau corps d'armée dont Sa +Majesté a daigné me confier le commandement. Nous serons, j'espère, +très-promptement en état de marcher. Dans la situation actuelle des +choses, Votre Altesse Impériale trouvera peut-être convenable que nous +ne soyons pas tout à fait dans l'ignorance des événements qui se passent +du côté où elle se trouve, et c'est avec confiance que je lui fais la +demande d'être assez bonne pour m'en faire informer.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 1<sup>er</sup> avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 26 mars.--Vous trouverez ci-joint +un rapport sur les renseignements que j'ai fait prendre dans les bureaux +du ministère de la guerre. J'ai donné ordre que cinq mille hommes se +missent en marche de différents ports pour rejoindre leurs régiments. Il +est nécessaire que vous fassiez la revue de ces régiments, bataillon par +bataillon, compagnie par compagnie, afin de me faire connaître les +cadres qui existent et ce qui y manque. Vous deviez avoir vingt +bataillons, formant seize mille hommes. Il paraît que, pour le moment, +ils ne formeront que dix mille hommes, puisqu'il faudra beaucoup de +temps pour que les détachements qui sont en route arrivent à leurs +régiments.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Hanau, le 2 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le +29 mars.</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte que, conformément aux ordres de +l'Empereur, la division Bonnet est en route pour Fulde, et que je vais +porter la division Compans entre Hanau et Fulde.</p> + +<p>«Il paraît que le prince de la Moskowa porte ses troupes sur Meiningen +au lieu de le faire sur Eisenach. Je ne pourrai porter moi-même des +troupes sur Eisenach que lorsque le prince de la Moskowa débouchera de +Meiningen pour se porter sur la Saale. Tout autorisant à croire que +l'ennemi est à Leipzig et peut faire à chaque instant un mouvement plus +en avant, il pourrait y avoir les conséquences les plus graves à courir +risque de mettre en contact avec lui la division Bonnet, qui aura un +tiers de son monde en arrière, tant que le 37<sup>e</sup> n'aura pas rejoint, qui +n'a pas un seul homme de cavalerie pour l'éclairer, et qui, plus que +cela, n'a pas encore une pièce de canon ni un seul caisson de +cartouches.</p> + +<p>«La division Compans et la division Friederich ont encore en arrière, +l'une, six bataillons, et l'autre sept, et ne les recevront que dans +quelques jours, de manière qu'il me paraît impossible que Sa Majesté +calcule pouvoir faire opérer les trois premières divisions de mon corps +d'armée avant le 15 avril.</p> + +<p>«J'ai l'honneur de vous rendre compte aussi que le 23<sup>e</sup> régiment +d'infanterie légère, n'ayant qu'un seul officier par compagnie et à +peine un sous-officier et pas un caporal ayant plus de trois mois de +service, il m'a paru de la plus urgente nécessité de donner quelques +secours à ce corps, en lui accordant des sous-officiers tirés d'autres +régiments. J'ai, en conséquence, ordonné provisoirement que le 14<sup>e</sup> de +ligne, dont l'instruction est parfaite et le cadre excellent, lui +fournirait six caporaux pour être faits sergents, et six soldats pour +être faits caporaux; que le 37<sup>e</sup> léger, qui est extrêmement riche en +vieux soldats, fournirait douze caporaux et soldats pour être faits +sergents et caporaux, et le 16<sup>e</sup> régiment provisoire, six autres: ce qui +donnera au 23<sup>e</sup> léger deux sergents et deux caporaux nouveaux par +compagnie. Sans ce secours, il était impossible que ce régiment, dont +l'espèce d'hommes est très-belle et de la meilleure volonté, rendît +aucun service avant six mois. Je vous prie d'obtenir de Sa Majesté +qu'elle approuve ces dispositions.</p> + +<p>«J'ai adressé des mémoires de proposition au ministre de la guerre pour +les 23<sup>e</sup> et 37<sup>e</sup> léger, 11<sup>e</sup> provisoire, 121<sup>e</sup> de ligne et 2<sup>e</sup> de marine. +Comme ces corps manquent d'officiers, il serait de la plus grande +urgence que les nominations parvinssent promptement.</p> + +<p>«Le chef de bataillon Millaud, du 23<sup>e</sup> léger, ayant obtenu sa retraite, +il manque à ce régiment deux chefs de bataillon. Je sollicite ces deux +emplois, l'un pour M. Voisin, capitaine de grenadiers au 1<sup>er</sup> régiment, +qui a vingt ans de grade et qui jouit de la meilleure réputation dans +son corps, et l'autre pour M. Fonvielle, capitaine de grenadiers au 82<sup>e</sup> +régiment, qui a quatre ans de grade, et que je connais pour un officier +très-distingué.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 3 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, il se réunit à Mayence deux divisions de marche de +cavalerie, la première, composée de tous les détachements fournis de +France par les régiments qui font partie du premier corps de cavalerie, +formés en quatre régiments de marche; l'autre, composée de tous les +détachements des régiments qui font partie du deuxième corps. Vous +prendrez le commandement de ces deux divisions, et vous les placerez +dans les environs de Hanau, dans des lieux où elles puissent se former +et s'organiser. Les cinquante et un régiments de cavalerie de la grande +armée entrent dans la formation de ces deux divisions, dont le ministre +de la guerre vous enverra le tableau.--Chacun de ces cinquante et un +régiments finira par fournir cinq cents hommes, ce qui portera ces +divisions à vingt-cinq mille hommes. La tête de ces régiments étant à +l'armée de l'Elbe, et formant à peu près quinze mille hommes, cela fera +quarante mille hommes de cavalerie pour les cinquante et un +régiments.--Mon intention est bien, aussitôt que cela sera possible, de +réunir tous ces détachements à leurs régiments respectifs à l'armée de +l'Elbe; mais, en attendant, ils doivent pouvoir servir et pouvoir se +battre, si cela est nécessaire, avant leur réunion. Vous passerez en +revue tous les détachements; vous leur ferez fournir ce qui leur +manquerait. Vous me proposerez la nomination aux emplois vacants: enfin +vous ferez tout ce qui est nécessaire pour que les divisions soient bien +et promptement organisées.--Le ministre de la guerre envoie les +généraux, colonels, majors et chefs d'escadron nécessaires à ces corps. +Je donne ordre au duc de Plaisance de se rendre à Mayence pour y suivre, +sous vos ordres, tous les détails de cette organisation.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 7 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'ai donné ordre que la division Bonnet se rendît à Fulde. +J'ai donné ordre que deux bataillons de Wurtzbourg, faisant partie de +la division Durutte, se rendissent de Wurtzbourg à Fulde, où ils seront +sous les ordres du général Bonnet.--Les quatre bataillons de la division +Durutte, qui sont à Mayence, se rendent également à la division Bonnet. +Le général Bonnet aura ainsi six bataillons de la division Durutte, +qu'il fera repasser à leur division aussitôt que cela pourra se faire +avec sûreté.--J'ai ordonné que le général Durutte, s'il était obligé de +quitter la Saale, se renfermât dans Erfurth, ce qui porterait la +garnison de cette place à cinq mille hommes.--Le général Bonnet doit se +mettre en communication avec le prince de la Moskowa à Wurtzbourg. Il y +a une route directe; faites-la reconnaître.--Il y a à Gotha un millier +d'hommes appartenant aux princes de Saxe, et neuf cent un hommes de ma +garde à cheval, commandés par le colonel Lyon. Ces troupes ne se +retireront que dans le cas où cela serait nécessaire, et où l'ennemi +ferait un grand mouvement par Dresde, ce qui ne paraît pas probable.--Le +général Bonnet tiendra une avant-garde à Vach-sur-la-Werra, et se mettra +en correspondance avec le général Souham, qui est à Meiningen, également +sur la Werra.--Faites reconnaître cette route; donnez ordre au général +Pernetti de fournir sans délai son artillerie à la division Bonnet. Il +est de la plus grande importance que cette division ait ses seize +pièces de canon.--Aussitôt que la division Bonnet aura son artillerie et +que la division Compans aura également ses seize pièces, vous pousserez +la division Compans sur Fulde et Bonnet sur Eisenach.--Faites connaître +à Gotha que les troupes de Saxe-Gotha et de Saxe-Weimar sont sous les +ordres du général Bonnet.--Si les neuf cents hommes de ma garde étaient +obligés d'évacuer Gotha, donnez ordre au général Bonnet de les retenir +avec lui.--Aussitôt que votre troisième division aura également son +artillerie, vous la dirigerez sur Fulde. Tous ces mouvements +préparatoires ont pour but de faire sentir à l'ennemi la présence de nos +forces et de l'empêcher de se porter sur le vice-roi, qui est, avec cent +mille hommes, en avant de Magdebourg.--Il paraît que vous ne pouvez pas +compter sur votre quatrième division, puisqu'elle ne sera formée qu'au +mois de mai ou de juin.--Faites-moi connaître la situation de vos +divisions, de votre artillerie et de votre génie, en matériel et +personnel.--Je suppose que les régiments de marine ont leurs musiques. +S'ils n'en avaient pas, faites-leur-en former. Je suppose aussi qu'ils +ont des sapeurs avec de bonnes haches.--Les régiments provisoires +doivent aussi avoir au moins quatre sapeurs par bataillon.--Vous devez +connaître mon règlement pour les bagages et les ambulances, et ce que +j'ai accordé aux officiers pour porter leurs bagages et aux corps pour +porter leur comptabilité en chevaux de bât.--Donnez des ordres en +conséquence. Faites-moi connaître si vos troupes sont au courant pour la +solde.--Cela est important et soulagerait le pays.--Les bataillons de +vos régiments de marine sont trop faibles; vous devez donc laisser à +Mayence six cadres de bataillons, savoir: deux pour le régiment qui a +huit bataillons, deux pour celui qui en a six, et un pour chacun des +deux qui en ont trois.--De sorte que les bataillons qui vous resteront +seront au moins de six cents hommes chacun.--J'ai pris des mesures pour +compléter les six cadres de bataillons laissés à Mayence; il ne faut +donc les affaiblir en aucune manière.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 7 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'ai ordonné qu'un bataillon espagnol se rendit à la +division Bonnet. Comme le général Bonnet connaît l'esprit des Espagnols, +il faudra qu'il exerce sur eux une grande surveillance.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 7 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, donnez ordre que quatre mille quintaux de farine soient +réunis à Fulde pour le service de votre corps d'armée.--Faites-y +confectionner cent mille rations de pain biscuité, de sorte qu'en +passant, votre corps puisse prendre du pain pour quatre jours.--Aussitôt +que la division Bonnet sera arrivée à Eisenach, vous y ferez également +réunir quatre mille quintaux de farine.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Paris, le 7 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, les cadres des cinq bataillons des 35<sup>e</sup>, 36<sup>e</sup> légers, 131<sup>e</sup>, +132<sup>e</sup>, et 133<sup>e</sup> ont dû arriver à Erfurth le 2 avril. Je leur avais donné +l'ordre de se rendre à Mayence; depuis, j'ai changé cette disposition. +Ils doivent être dirigés par Wurtzbourg sur Ratisbonne, où ces cadres +trouveront quatre mille hommes bien armés et bien équipés, venant de +l'armée d'Italie. Envoyez donc à leur rencontre et faites-les détourner +de la route au point où on les rencontrera.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Hanau, le 8 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Sire, je reçois les lettres que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire le 3 avril. Je ferai en sorte de remplir les intentions de +Votre Majesté à l'arrivée des divisions de cavalerie qui doivent venir +ici.</p> + +<p>«Je viens d'achever la revue de détail de celles des troupes de mon +corps d'armée qui sont arrivées ici. J'ai, en général, eu lieu d'être +content: et, avec quelques jours donnés à l'instruction, quelques +nominations dont les demandes ont déjà été faites, et quelques envois +d'officiers pour les corps qui manquent de sujets, ces troupes seront en +état de bien servir Votre Majesté. Elles sont animées d'un très-bon +esprit. J'aurais déjà adressé au prince de Neufchâtel un rapport +circonstancié, corps par corps, si je n'avais pas été obligé d'attendre +des états qui me sont nécessaires et n'ont pu encore m'être fournis.</p> + +<p>«L'artillerie de la division Bonnet est arrivée aujourd'hui ici et part +demain pour rejoindre sa division à Fulde: c'est la seule que j'aie +encore reçue. Cette artillerie est fort belle, bien attelée et en fort +bon état. Comme les canonniers destinés à la servir ne sont pas encore +arrivés, j'ai ordonné de former, par division, un détachement de cent +cinquante hommes pris dans les régiments de marine.</p> + +<p>«Je supplie Votre Majesté de me faire connaître si, en portant la +division Bonnet sur Eisenach, elle ne m'autorise pas à mettre aux ordres +de ce général cinq cents chevaux de la cavalerie qu'elle m'annonce.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE TRÉVISE.</h4> + +<p class="rig">«Hanau, le 9 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu l'ordre de l'Empereur d'envoyer une division sur Vach ou +Eisenach, afin d'avoir plus de pays et de ressources pour organiser mes +troupes; mais, d'après les nouvelles répandues de la retraite du général +Durutte et des mouvements de l'ennemi en avant de la Mulde, j'ai +suspendu ce mouvement jusqu'à ce que cette division fût organisée et eût +reçu de l'artillerie et de la cavalerie. Elle va recevoir son +artillerie, mais je ne suis pas en mesure encore de lui fournir de la +cavalerie. On m'assure qu'il y a à Gotha un corps de cavalerie de la +garde; s'il en est ainsi, veuillez me le faire connaître, parce qu'alors +je pourrais porter des troupes sur Vach sans inconvénient; et, dans ce +cas, je vous prierais d'ordonner au commandant de la garde, à Gotha, +d'entrer en communication avec le général Bonnet et de s'informer de +toutes les nouvelles qu'il aurait de l'ennemi; et, si l'approche de +l'ennemi le forçait de se retirer, de se diriger sur Vach, et de rester +avec le général Bonnet pour manoeuvrer de concert avec lui, ce général +devant se retirer sur Fulde si les circonstances l'exigeaient.</p> + +<p>«Veuillez, mon cher maréchal, me faire connaître si ce que j'ai +l'honneur de proposer à Votre Excellence vous convient, afin que je +puisse donner des ordres en conséquence au général Bonnet.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 9 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, le général Durutte a envoyé quatorze pièces de canon +attelées à Erfurth. J'ai ordonné que ces pièces fussent données à votre +corps d'armée. Faites-les prendre aussitôt que vous serez à portée de le +faire, sans les compromettre.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 10 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, cinq mille hommes bien habillés et bien équipés sont +dirigés des dépôts de France sur Mayence, pour compléter les six cadres +de la marine que vous avez laissés à Mayence.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 10 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, veillez à ce que les bataillons qui composent les régiments +provisoires se procurent les chevaux de bât qu'ils doivent avoir pour +leur ambulance.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU GÉNÉRAL BONNET.</h4> + +<p class="rig">«13 avril 1813 soir.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le général, je reçois votre lettre en date de ce jour. J'ai +reçu une lettre du vice-roi, qui était le 10 à Strasfurth. Le général +d'York était à Dessau, le général Vittgenstein au delà de l'Elbe; un +rassemblement de troupes considérable paraissait avoir lieu entre Dresde +et Golditz, tout annonçait un mouvement général de l'ennemi, mais rien +n'annonçait d'une manière précise ce qu'il voulait faire, et si son +intention était seulement de couvrir une entreprise sur Wittembourg ou +de se porter dans la Thuringe. Dans cet état de choses, arrêtez votre +mouvement sur Vach et occupez, si vous le croyez sans inconvénient, +Eisenach par une arrière-garde ou seulement par des postes. Nous +verrons, d'ici à deux jours, ce qu'il convient de faire; ordonnez +cependant à Eisenach qu'on y rassemble des vivres.</p> + +<p>«En restant ainsi placé vous serez facilement lié avec le général +Compans, et, comme je pousse ma troisième division sur Fulde et que le +prince de la Moskowa se concentre à Meiningen, nous présenterons, d'ici +à peu de jours, une force considérable sur ce point.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MARÉCHAL NEY.</h4> + + +<p class="rig">«13 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cher prince, j'ai porté une division sur Vach ayant ses postes sur +Eisenach, une autre est à Fulde, la troisième va soutenir celle-ci. Sa +Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire qu'elle vous avait donné l'ordre +de rassembler votre corps sur Meiningen, et que peut-être vous le +porteriez sur Erfurth. Veuillez me faire connaître ce que vous comptez +faire, afin que je règle mes mouvements en conséquence et que je +m'avance sur Eisenach et même sur Gotha, si votre mouvement en avant +s'exécute. Une lettre du vice-roi m'annonce qu'il avait encore, le 10, +son quartier général à Strasfurth, que le général d'York était à Dessau +et paraissait être suivi par le général Wittgenstein, et que tout +annonçait un mouvement général de l'ennemi; mais que rien n'indiquait +d'une manière précise ce qu'il voulait faire, et si son intention était +de se porter sur lui ou de chercher à pénétrer dans la Thuringe.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Saint-Cloud, le 14 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre du 11 avril, et j'y vois que, le 12, +la division Compans sera à Fulde, et que, le 12, la division Bonnet part +pour Eisenach. Elle aura donc pu y arriver le 15. Vous ne me parlez pas +du mouvement de votre troisième division. Je suppose que, le 15, cette +division sera aussi près de Fulde, et que, vous-même, vous aurez votre +quartier général sur Eisenach.--Gotha est un très-beau pays, où il est +nécessaire de faire sur-le-champ une réunion de farines.--Je suppose que +votre troisième division a déjà son artillerie; mais ce qui importe, +c'est que vous ayez au moins une ou deux compagnies d'artillerie légère +et vos batteries de réserve. Il faut beaucoup d'artillerie dans cette +guerre.--Vous devez avoir quatre-vingt-douze pièces de canon; mais seize +pièces étaient destinées à la quatrième division, qui ne peut pas encore +entrer en ligne: cela doit donc au moins vous faire soixante-seize.--Le +duc d'Istrie arrive avec une division de la garde à pied et une à +cheval, et environ cinquante-deux pièces. Ainsi ce corps d'armée, +formant provisoirement quarante mille hommes d'infanterie et six à sept +mille chevaux, aura donc cent vingt-huit pièces de canon.--La seconde +division d'infanterie de la garde, avec trente-huit pièces de canon, ne +doit pas tarder à le joindre.--Par une inconcevable disposition du +général Sorbier, seize compagnies, qui devaient arriver de Magdebourg, +sont en retard. Je suppose cependant qu'elles ne tarderont pas à +arriver. On y a pourvu néanmoins par le mouvement de quatorze autres +compagnies.--Je suppose que les premier et second bataillons du 37<sup>e</sup> sont +en marche pour rejoindre la division Bonnet, et que les troisième et +quatrième bataillons ne tarderont pas, ce qui, joint aux six bataillons +du général Durutte, provisoirement en subsistance dans cette division, +en portera le nombre à vingt bataillons. Il faudra en former trois +brigades, chacune de six à sept bataillons.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«15 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu l'ordre de l'Empereur de porter, du 13 au 18, ma deuxième +division sur Vach, et mes première et troisième sur Fulde, et ensuite de +pousser des troupes sur Eisenach.</p> + +<p>«Ma deuxième division est dans ce moment-ci à Vach, ayant ses +avant-postes sur Eisenach; ma première division est à Fulde; ma +troisième division part demain matin pour se rendre également sur cette +place, et j'y serai moi-même après-demain. Les ordres de l'Empereur +étant en pleine exécution, je serai sur Eisenach aussitôt que possible.</p> + +<p>«L'Empereur m'avait donné l'ordre de passer en revue et d'organiser les +deux divisions de marche de cavalerie qui sont attachées à mon corps +d'armée. Ces troupes, arrivant plus tard que Sa Majesté ne l'avait +pensé, et mon départ étant devenu nécessaire, je ne pourrai pas remplir +cette mission.</p> + +<p>«Je crois qu'il est de mon devoir de vous prier de représenter à Sa +Majesté qu'elle ne doit pas considérer mon corps d'armée, dans l'état +actuel des choses, comme en état de combattre. Elle en connaît la +situation d'après le rapport que j'ai eu l'honneur de lui faire; mais je +vais entrer encore à cet égard dans quelques détails.</p> + +<p>«1° Les corps sont sans officiers, et de vieilles troupes bien +instruites ne seraient pas capables de marcher avec un si petit nombre +d'officiers pour les conduire, et à plus forte raison des nouvelles. Les +corps ont envoyé des mémoires de proposition pour tous les sujets +susceptibles d'occuper les emplois; de ces mémoires, envoyés depuis +plusieurs mois au ministre, et en duplicata par moi, il n'en est pas +revenu un seul.</p> + +<p>«Il y a environ quatre-vingts emplois pour lesquels les corps ne peuvent +pas présenter de sujets. Sa Majesté a ordonné d'envoyer sur les deux +corps d'observation du Rhin un assez grand nombre d'officiers. Tous ont +été envoyés au premier corps, et il ne m'en est revenu que neuf chefs de +bataillon qui ont été placés. Il y en a, à Mayence, que j'ai demandés +et qui n'arrivent pas, entre autres le colonel Deschamps, à qui j'ai +fait donner l'ordre de venir commander le 2<sup>e</sup> régiment de marine, et dont +je n'entends pas parler.</p> + +<p>«Si Sa Majesté veut que ces troupes s'organisent promptement, il faut +qu'elle m'autorise à faire recevoir, dans les corps, les sujets pour +lesquels il a été envoyé des mémoires de proposition.</p> + +<p>«2° Les première et deuxième divisions ont seules leur artillerie. La +troisième n'a ni un canon ni un caisson de cartouches.</p> + +<p>«3° Je n'ai pas un seul homme de cavalerie. Il me semble qu'il faudrait +prendre, sur les deux divisions qui se forment, un millier de chevaux +les plus en état de servir, pour que je ne fusse pas tout à fait +dépourvu des moyens de m'éclairer.</p> + +<p>«4° C'est depuis avant-hier seulement que nous connaissons ici le décret +de l'Empereur relatif aux ambulances, et les corps n'ont eu encore ni le +temps ni l'argent pour se procurer les chevaux de bât.</p> + +<p>«5° Tous les corps manquent tout à fait de chirurgiens.</p> + +<p>«6° Il n'y a, pour tout le corps d'armée, qu'un seul adjoint à +l'état-major. Il n'existe pas un commissaire des guerres, ni aux +divisions, ni au quartier général.</p> + +<p>«Votre Altesse sentira qu'il y a ici une grande réunion d'hommes, mais +qu'il n'y a pas une armée organisée, et qu'il serait funeste au bien du +service de Sa Majesté de mettre ces troupes en situation de rencontrer +l'ennemi avant d'être régulièrement constituées pour tout ce qu'il leur +faut.</p> + +<p>«Un de mes aides de camp est près du prince de la Moskowa, et me +rapportera la nouvelle de l'époque précise de ses mouvements, d'après +lesquels je me réglerai.</p> + +<p>«J'ai l'honneur de joindre à ma lettre l'état de situation que vous +m'avez demandé.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU DUC DE PLAISANCE.</h4> + +<p class="rig">«15 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Je reçois, seulement, monsieur le duc, votre lettre du 12 et je vous ai +écrit, à l'arrivée du général Dommanges, pour vous dire combien +j'attachais de prix à ce que les troupes passassent promptement le Rhin +et vinssent s'établir dans les cantonnements, auprès de Hanau. Il y a +place pour recevoir tout ce que vous enverrez; mais, aujourd'hui que je +mets en mouvement mon infanterie, il y a encore plus de place.</p> + +<p>«Je vous prie d'ordonner que tous les emplois de sous-officiers soient +remplis immédiatement dans les compagnies s'il y a des sujets propres à +les occuper; il faut aussi faire des propositions, pour les nominations +d'officier, de tous les sujets susceptibles d'être élevés en grade, car +les détachements ne pourront servir qu'autant que les cadres seront bien +complets. Un vieux corps bien instruit, dans lequel il y a peu de +sous-officiers et d'officiers, sert mal; un nouveau corps ne sert pas et +se détruit.</p> + +<p>«Je pars de Hanau pour suivre mon infanterie; en conséquence, je ne +pourrai donc pas m'occuper de ce travail important. Je laisse ici le +général Millaud pour le faire momentanément. Je pense qu'il serait +convenable au bien du service de l'Empereur que vous vinssiez ici pour +faire ce travail, aussitôt que vous aurez fait passer le Rhin aux +troupes arrivées, et pris des mesures pour qu'aucune de celles qui +arriveront ne s'arrête sur la rive gauche; alors le général Millaud +viendrait près de moi pour commander tout ce qui serait disponible et +vous m'enverriez tout ce qui serait susceptible de faire un peu de +service. Je prendrai d'ailleurs des mesures pour l'instruction de ce +détachement que je désirerais que vous pussiez porter immédiatement de +mille à douze cents chevaux.</p> + +<p>«Je vous prie de me faire connaître journellement vos opérations, afin +que je sache toujours sur quoi je peux compter et que je connaisse +quelles sont les troupes dont je puis disposer de suite, et à quelle +époque je pourrai faire usage du reste.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU GÉNÉRAL MILLAUD.</h4> + +<p class="rig">«Hanau, le 16 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le comte, forcé de quitter Hanau et de suivre mes divisions, +je vous prie de me suppléer pour faire sur la cavalerie qui doit +arriver, le travail dont j'étais chargé par Sa Majesté jusqu'à l'arrivée +du duc de Plaisance. Vous établirez votre quartier général à Hanau; vous +passerez en revue tous les détachements de cavalerie qui arriveront, et +vous m'en rendrez compte journellement et me ferez connaître: 1° la +force des détachements à leur arrivée; 2° le nombre d'hommes et de +chevaux laissés en route; 3° le nombre des chevaux blessés; 4° enfin le +lieu d'où est parti le corps. Vous me ferez connaître également le +nombre des officiers présents et le nombre des emplois vacants; le +nombre des sous-officiers présents et le nombre des emplois de +sous-officiers vacants. Vous ordonnerez de remplir immédiatement tous +les emplois de sous-officiers vacants lorsqu'il y aura des sujets +propres à les remplir; vous ferez faire des mémoires de proposition pour +tous les emplois d'officiers vacants lorsqu'il y aura des sujets dignes +de les occuper. Enfin, monsieur le comte, vous ne négligerez rien pour +me faire connaître la véritable situation de ces corps et accélérer leur +organisation.</p> + +<p>«Aussitôt après l'arrivée du duc de Plaisance, vous partirez pour me +rejoindre, emmenant avec vous tous les détachements susceptibles de +servir, et prendrez à l'armée, jusqu'à l'organisation des divisions, le +commandement de ce qui part aujourd'hui et de ce que vous avez.</p> + +<p>«Vous ferez connaître au duc de Plaisance que je désire qu'il continue à +m'adresser des rapports semblables.</p> + +<p>«Je vous ai fait remettre un projet de cantonnement qui donne le moyen +de placer six mille chevaux aux environs de Hanau.</p> + +<p>«Vous aurez soin de placer ces troupes d'une manière méthodique, afin +que les corps puissent se rassembler facilement et que les officiers +supérieurs puissent faire chaque jour la visite de leurs cantonnements. +Enfin vous réglerez, par un ordre, vos instructions de manière à tirer, +le plus promptement possible, le meilleur parti de ces hommes, et afin +qu'ils soient bientôt en état de faire le service devant l'ennemi.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 17 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je n'ai aucune nouvelle de votre corps d'armée. +L'état-major ne connaît ni le nombre d'hommes que vous avez sous les +armes ni le nombre d'officiers qui manquent. Le major général assure +que vous avez envoyé cela au ministre de la guerre: c'est autant de +chiffons qui resteront dans les bureaux sans réponse.--Envoyez vos états +de situation et vos demandes au prince major général. Votre +correspondance avec le ministre de la guerre est inutile +aujourd'hui.--Envoyez l'état des places vacantes et celui des officiers +que vous proposez d'avancer. Enfin faites connaître tout ce qui vous +manque, afin que j'y pourvoie sans délai.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 17 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, le général Durutte, par une lettre de Blankenberg du 15 +avril, annonce qu'il a envoyé à Erfurth, et de là à <i>Salsungen</i>, sur la +Werra, quatorze pièces de canon qui lui étaient inutiles. Voyez où sont +ces pièces et réunissez-les à l'artillerie de votre corps d'armée.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 17 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'ai décidé que huit cadres d'artillerie à pied partiraient +le 19 de Mayence pour votre corps d'armée. Ces cadres seront complétés +en officiers et sous-officiers que vous ferez choisir dans l'artillerie +de marine. Vous porterez ensuite ces huit compagnies à cent vingt hommes +chacune au moyen de huit cents canonniers marins, que vous prendrez dans +vos bataillons. Six de ces compagnies seront employées au service de +l'artillerie de vos trois premières divisions; les deux autres +compagnies serviront vos deux batteries de réserve à pied. Vous recevrez +ensuite deux compagnies d'artillerie venant de l'intérieur: elles seront +employées à votre parc.»</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 17 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois au moment même votre rapport daté de Hanau le 10 +avril, qui revient de Paris.--Vous trouverez ci-joint la notice de +décrets que je viens de rendre. Faites reconnaître ces officiers +sur-le-champ. Il est de la plus haute importance que vous présentiez de +bons sujets pour les places vacantes dans les régiments de marine. Que +votre présentation arrive dans vingt-quatre heures, vous aurez +sur-le-champ les décrets et, sans perdre de temps, vous ferez +reconnaître les officiers. Ayez toujours soin de prendre de bons +officiers, et de les prendre dans un régiment pour suppléer à ce qui +manquerait dans l'autre. Aussitôt que j'aurai votre rapport, il n'y aura +plus rien à faire sous ce point de vue.--De toutes les manoeuvres je +dois vous recommander la plus importante, c'est le ploiement en +bataillon carré par bataillon. Il faut que les chefs de bataillon et les +capitaines sachent faire ce mouvement avec la plus grande rapidité; +c'est le seul moyen de se mettre à l'abri des charges de cavalerie et de +sauver tout un régiment; comme je suppose que ces officiers sont peu +manoeuvriers, faites-leur en faire la théorie, et qu'on la leur explique +tous les jours, de manière que cela leur devienne extrêmement +familier.--Pour le 23<sup>e</sup> régiment, vous parlez toujours de vos envois au +ministre de la guerre. Envoyez-moi les demandes et les propositions +nécessaires pour compléter ce régiment.--Choisissez les officiers pour +le 86<sup>e</sup> dans le 47<sup>e</sup>, et que, par ce moyen, ce régiment provisoire soit +complété en officiers.--Vous ne parlez pas du major ou colonel qui +commande le 25<sup>e</sup> provisoire.--J'écris au ministre de la guerre pour faire +rejoindre les deux compagnies du 86<sup>e</sup>, qui sont dans la Mayenne.--Donnez +des ordres pour que le bataillon espagnol ne soit point envoyé en +détachement, et qu'on l'ait toujours sous la main, à l'abri de la +séduction. Il ne faut point l'employer au service d'avant-garde ou +d'escorte, mais le tenir toujours ensemble et au milieu des bataillons +français.--Sur les officiers revenus d'Espagne, on va vous envoyer les +officiers dont vous avez besoin.--Envoyez la récapitulation de ce qui +vous manque en colonels, majors, majors en second, chefs de bataillon, +capitaines, etc.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 19 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je vous envoie copie de la lettre que j'écris au duc +d'Istrie. Prenez les ordres du duc d'Istrie, s'il y est; prenez sur vous +s'il n'y est pas. La marche de l'ennemi me paraît fort imprudente; on +peut l'en faire repentir; mais surtout ôtez-nous toute inquiétude sur +notre flanc gauche.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU DUC D'ISTRIE.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 19 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Le major général a dû vous expédier un officier pour vous faire +connaître qu'un corps de partisans de trois à quatre escadrons, de six +pièces de canon et de deux à trois bataillons, s'était porté sur +Mulhausen et Vanfried; que le général westphalien Hammersten avait peur +d'être sérieusement attaqué et craignait d'être obligé de se porter sur +Witzenhausen, ce qui donnait de fortes inquiétudes au roi à +Cassel.--J'espère que l'arrivée du général Souham dans la journée du 17 +à Gotha, et celle du général Bonnet qui, ce me semble, a dû être, le 17 +au soir, à Eisenach, auront ralenti la marche de l'ennemi. J'espère que +vous-même, arrivé à Eisenach, vous vous serez porté sur les derrières de +l'ennemi pour dégager le général westphalien et tranquilliser Cassel de +ce côté. Cela est d'autant plus important que ces partis sur le flanc +gauche inquiéteraient nos communications avec Erfurth.--Ainsi donc, +aussitôt que vous serez arrivé à Eisenach, mettez plusieurs corps +d'infanterie et de cavalerie sur les derrières de l'ennemi, et dégagez +le général Hammersten.--Écrivez au roi à Cassel pour lui faire connaître +votre mouvement et le rassurer.--Le prince de la Moskowa étant déjà sur +Erfurth, les mouvements que vous pouvez faire sur les derrières de +l'ennemi seront d'un heureux effet et pourront donner lieu à quelques +coups de sabre et à la prise de quelques bataillons ennemis.--Le général +Lefèvre Desnouettes me paraît très-propre pour cette expédition, mais +appuyez-le par de l'infanterie. Enfin faites faire tout ce qu'il faut: +cela est très-important, car ce serait un très-grand malheur si le roi +était obligé d'évacuer Cassel.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Philippsthal, le 19 avril 1813,<br> quatre heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monseigneur, je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur +de m'écrire le 17, ainsi que celles de Sa Majesté. J'ai reçu hier au +soir une lettre du prince de la Moskowa, d'Erfurth, du 17 au soir. Elle +confirme les nouvelles qu'il m'avait données précédemment, que l'ennemi +n'a pas de forces à portée. Les coureurs qui s'étaient montrés se sont +retirés.</p> + +<p>«J'ai deux divisions à Eisenach, et j'occupe Gotha. Le prince de la +Moskowa comptait mettre aussi une division à Gotha; je lui ai fait avec +instance la demande de me laisser cette ville, qui m'est indispensable +pour subsister. Ma troisième division arrivera demain à Eisenach; je +serai moi-même dans cette ville dans trois heures.</p> + +<p>«Je vais faire reconnaître aujourd'hui les officiers que Sa Majesté a +nommés, et je vais faire rédiger de suite le tableau des emplois vacants +et les mémoires de proposition. Je n'ai pu faire faire ce travail hier, +parce que les troupes étaient en marche.</p> + +<p>«D'après la récapitulation que j'ai faite des emplois vacants et des +sujets propres à les remplir, c'est-à-dire des mémoires de proposition +que je vais adresser de nouveau à Votre Altesse, il faut soixante +capitaines, un officier payeur, deux adjudants-majors, soixante-sept +lieutenants, qui ne peuvent pas être fournis par les corps, faute de +sujets. Ainsi c'est ce nombre de sujets qu'il est nécessaire d'envoyer à +mon corps d'armée pour remplir les emplois vacants; et je suppose que +tous les sous-lieutenants nommés pour les régiments de marine ont +rejoint.</p> + +<p>«Le 25<sup>e</sup> provisoire n'a ni colonel ni major; mais le duc de Valmy m'a +annoncé qu'il en avait à Mayence, et je l'ai instamment prié de leur +donner l'ordre de me rejoindre. Ayant reçu des officiers supérieurs +revenant du troisième corps depuis que j'ai eu l'honneur d'adresser mon +rapport, je les ai placés dans les différents corps qui en manquaient. +J'aurai l'honneur d'en adresser l'état exact, afin que Votre Altesse +veuille bien donner les lettres de passe.</p> + +<p>«J'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse, par le colonel Jardet, +mon aide de camp, à son arrivée à Mayence, un état de situation dans la +forme demandée. Ainsi je pense que Sa Majesté a, pour le nombre des +présents sous les armes, tous les documents que je puis lui fournir. +Quant au nombre des emplois vacants, ils se composent de ceux vacants +par manque de sujets, et que j'ai relatés plus haut, et des propositions +faites par les corps et dont Votre Altesse va recevoir le double.</p> + +<p>«Mes troupes, en passant à Fulde, se sont complétées en pain. Il restera +encore en réserve trois mille quintaux de farine, dont douze cents +étaient, à mon passage, en magasin, et le surplus devait être livré dans +deux jours.</p> + +<p>«Il n'existe point de fours militaires à Fulde: les moyens de +fabrication que le pays comporte sont de huit mille rations par jour et +de vingt-quatre mille dans un rayon de deux à trois lieues. N'ayant ni +officiers du génie ni employés pour la construction des fours, j'écris +au préfet de Fulde, pour qu'il ait à remplir les intentions de Sa +Majesté; et je ferai, à Eisenach, tout mon possible pour exécuter ses +ordres.</p> + +<p>«On s'occupe de rassembler à Eisenach les quatre mille quintaux de +farine demandés. J'ai fait la demande d'un rassemblement de huit à dix +mille quintaux à Gotha, qu'on m'a promis de former immédiatement.</p> + +<p>«Aussitôt que le retour d'hiver rigoureux qui se fait sentir sera passé, +je ferai camper les troupes; et, d'ici là, je les rassemblerai, autant +que possible, pour que leur instruction soit poussée avec activité.</p> + +<p>«Les quatorze bouches à feu du général Durutte sont à mon corps d'armée. +Je les ai attachées provisoirement à la troisième division, qui n'a pas +encore son artillerie.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Eisenach, le 19 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Monseigneur, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse que je +porte après-demain la division Bonnet sur Gotha; elle sera cantonnée en +entier dans cette ville ou dans les villages circonvoisins, en arrière +et sur la droite de cette ville. Elle hâtera la formation des magasins +de farine à Gotha. Je porte la première division sur Langensalza, où je +fais réunir aussi des subsistances. La troisième division sera placée à +Eisenach et en avant. Il m'a paru indispensable d'occuper Langensalza +pour observer la grande route de Leipzig; aussitôt que les magasins +seront suffisamment formés, les troupes camperont. Par ce moyen elles +seront en situation d'exécuter tous les mouvements que les circonstances +pourront nécessiter, soit pour soutenir le prince de la Moskowa, soit +pour défendre les gorges de la Thuringe, et assez étendues pour vivre. +Les coureurs russes sont venus jusque sur la Werra et ont surpris un +escadron westphalien à Wanfried; mais ils se sont retirés. Je n'ai point +de nouvelles du prince de la Moskowa depuis la lettre dont j'ai eu +l'honneur de vous rendre compte; mais rien n'annonce que l'ennemi soit +en opération sur lui.</p> + +<p>«La division Bonnet est la seule qui ait des ustensiles de campement, +encore lui manque-t-il des gamelles; il est bien important, pour que les +troupes puissent camper sans désordre, que les autres divisions +reçoivent les ustensiles de campement qu'il leur faut, et celle-ci ceux +qui lui manquent encore, et il serait bien nécessaire qu'on y joignît +des haches qui manquent à toutes les compagnies et qui sont cependant +indispensables, car celles des sapeurs sont loin de suffire aux besoins +du bivac et du campement.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI DE WESTPHALIE.</h4> + +<p class="rig">«Eisenach, le 20 avril 1813, soir.</p><br><br> + +<p>«Sire, aussitôt après mon arrivée ici, je me suis empressé de faire des +dispositions pour éloigner les partis qui se sont présentés sur vos +frontières. J'ai envoyé une forte division sur Langensalza, et le duc +d'Istrie y a ajouté un corps de cavalerie de la garde qui va pousser des +partis dans toutes les directions.</p> + +<p>«Comme nous n'avons pas de nouvelles récentes de Cassel et qu'il serait +possible qu'il y eût de ce côté quelques désordres, j'envoie demain, à +moitié chemin de cette ville ici, un corps d'infanterie et de cavalerie +qui serait soutenu par des forces plus considérables s'il était +nécessaire, mais qui rentrera immédiatement si, comme je le suppose, +tout est tranquille. Je prie Votre Majesté de me faire connaître ce qui +pourrait se passer d'important du côté où elle se trouve, afin que je +puisse faire ce que les circonstances commanderont, et prendre des +positions conformes à sa sûreté.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«20 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«J'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire +pour me faire connaître ses intentions sur le moyen de remplacer le +personnel d'artillerie qui manque à mon corps d'armée. Les cadres des +huit compagnies n'étant pas encore arrivés, je prie Votre Majesté de me +permettre de lui faire quelques représentations sur une disposition qui +ne me semble pas d'accord avec le bien de son service.</p> + +<p>«Le corps des canonniers de la marine a un bon esprit, une assez bonne +composition; mais ce corps a déjà été énervé par diverses dispositions +intérieures, et il me semble que ce corps perdrait presque toute sa +valeur d'opinion, et même sa valeur réelle comme ancien corps, si la +disposition prescrite était exécutée littéralement.</p> + +<p>«Les canonniers de la marine, à leur départ des ports, ont laissé un +certain nombre d'hommes pour le service de la marine, conformément aux +dispositions du décret de Votre Majesté, et, en général, ceux conservés +ont été des hommes de choix. La marine a surtout conservé un grand +nombre de sous-officiers, et les meilleurs, de manière que le plus grand +nombre des sous-officiers actuels a un ou deux mois de nomination, et +que le corps des sous-officiers dans ces régiments est en général +très-faible. Depuis, ces mêmes régiments ont fourni trois cents +canonniers pour la garde de Votre Majesté, et j'ai tenu la main à ce que +les choix fussent faits tels qu'il convenait pour ce service important. +Ensuite on a tiré à peu près le cinquième ou le sixième des officiers +existante dans ces corps pour l'artillerie de terre, et on a choisi +encore les officiers les plus méritants. Si à cela on ajoute encore un +recrutement d'officiers et de sept à huit cents canonniers, ce corps ne +sera le même en rien, parce que les chefs de corps, qui espèrent +beaucoup de leur situation actuelle et mettent un grand prix à mériter +la bienveillance de Votre Majesté, perdront l'espérance de bien faire en +perdant les hommes dans lesquels ils avaient confiance, et seront +découragés en pensant que leur corps est destiné à être un dépôt de +recrutement pour les autres corps de l'armée, et que l'avenir brillant +qui leur était offert leur est fermé; et réellement ce corps, de neuf +mille hommes environ, dont plus de quatre mille sont conscrits de +l'armée, perdant environ onze cents hommes d'élite, pris sur les +anciens, sans compter les hommes plus recommandables encore qui ont été +retenus dans les ports, sera peu de chose, en comparaison de ce qu'il +était, par la différence de son esprit et de sa composition. Je pense +donc que, puisque le besoin de l'artillerie de terre exige un secours +momentané, il vaudrait mieux prendre une disposition seulement +provisoire, qui, sans changer la composition de ce corps, n'influerait +pas non plus sur l'esprit des officiers, et affecter, pour un temps +déterminé, un bataillon tout entier au service des pièces de campagne; +ou, si Votre Majesté tenait à une disposition définitive, que le +recrutement des huit compagnies portât indifféremment sur tous les +bataillons de mon corps d'armée. L'artillerie de marine s'en trouverait +beaucoup mieux et l'artillerie de terre guère plus mal, attendu qu'il +est bien facile de former en peu de jours des servants de pièces de +campagne lorsqu'il y a par pièce trois ou quatre bons canonniers.</p> + +<p>«Je prie Votre Majesté de me faire connaître si mes observations lui ont +paru fondées, ou si elle persiste dans les dispositions qu'elle avait +prescrites, pour que je puisse me conformer à ses intentions.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU GÉNÉRAL COMPANS.</h4> + +<p class="rig">«22 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le comte, je reçois votre lettre de ce jour. Les circonstances +ne rendent pas nécessaire l'emploi des vingt mille rations de pain +commandées à Mulhausen. Vous devez, si elles sont fabriquées, avoir soin +de les faire prendre. J'ai été informé des obstacles que +l'administration westphalienne met à la fourniture des subsistances +demandées pour l'armée; mais, comme nos besoins sont pressants, que les +rassemblements de troupes deviennent considérables et nécessitent une +prompte réunion de subsistances, vous emploierez la force, s'il est +nécessaire, pour forcer l'administration de Mulhausen à fournir les +quatre mille quintaux de farine de blé, tant pour Eisenach que pour +Langensalza. Vous recevrez demain un détachement de cavalerie convenable +pour vous éclairer.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«22 avril, soir.</p><br><br> + +<p>«Monseigneur, j'ai l'honneur de vous rendre compte qu'ayant fait à +Mulhausen la demande de quatre mille quintaux de farine pour +l'approvisionnement des troupes qui vont être campées à Langensalza et à +Eisenach j'ai reçu du préfet westphalien la réponse que, d'après les +ordres de son gouvernement, il ne devait rien fournir. Je prie Votre +Altesse de porter cette nouvelle extraordinaire à la connaissance de +l'Empereur, afin que Sa Majesté puisse donner les ordres qu'elle croira +convenables.</p> + +<p>«J'ai aussi l'honneur de vous rendre compte que le général Friederick, +que j'avais envoyé à Bichhausen afin d'avoir des nouvelles de Cassel et +de poursuivre les détachements qui auraient pu s'avancer du côté de +cette place, me fait le rapport que le commandant de Bichhausen l'a +informé qu'un assez grand nombre de soldats d'infanterie westphalienne +se trouvaient journellement dans les environs, porteurs de permissions +signées des généraux. Il a paru extraordinaire à ce commandant que l'on +permît aussi facilement à des soldats de venir dans un pays exposé aux +incursions de l'ennemi, et la chose me paraît digne de remarque.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«23 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«À l'instant où j'ai reçu l'ordre de partir de Hanau pour faire mon +mouvement sur Eisenach, n'ayant d'autre cavalerie que celle qui se +rassemblait à Hanau, et ignorant le mouvement de la garde, je fis choix +de deux détachements formant quatre escadrons complets; le premier de +ces détachements, composé des 5<sup>e</sup>, 8<sup>e</sup> et 9<sup>e</sup> de hussards; l'autre, des 7<sup>e</sup>, +11<sup>e</sup>, 12<sup>e</sup> et 16<sup>e</sup> de chasseurs, ce détachement m'ayant paru susceptible de +faire quelque service en l'employant avec ménagement et précaution. Il +paraît que l'Empereur a désapprouvé cette mesure et avait ordonné que +ces détachements restassent à Hanau, et j'ai reçu du général Millaud la +nouvelle qu'il avait donné aux détachements l'ordre de rétrograder, +d'après ceux de Sa Majesté. J'ai donc eu lieu d'être étonné de leur +arrivée avant-hier; c'est hier seulement que l'ordre de rétrograder leur +est parvenu. Comme il y a sept marches d'ici à Hanau, que ce serait une +fatigue à pure perte pour les chevaux et un temps perdu pour +l'instruction des hommes, j'ai pensé qu'il n'était plus convenable de +les faire rétrograder et j'ai fait choix pour eux de bons cantonnements, +où on les mettra promptement en état de bien servir. Le chef d'escadron +Reisey, qui commande le détachement de hussards, pense qu'en quinze +jours il le mettra en état de faire son service devant l'ennemi.</p> + +<p>«J'avais donné l'ordre au général Dommanges de venir prendre le +commandement de ces deux détachements, par suite de l'ordre de Sa +Majesté, dont il a eu connaissance avant son départ de Hanau; il est +resté. Si, comme je le suppose, Sa Majesté approuve les dispositions que +j'ai prises de ne pas faire rétrograder ces corps depuis ici, il serait +utile que le général Dommanges, ou tout autre général de brigade ou +colonel, reçût l'ordre de venir afin qu'il y eût un chef pour les +surveiller et les commander.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«26 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Le 1<sup>er</sup> régiment a plus de cent hommes qui manquent de culottes et de +pantalons, et qui, s'ils ne les recevaient pas, seraient hors d'état +d'entrer en campagne. Cette position est d'autant plus fâcheuse, que le +régiment ne peut attendre ces effets de son dépôt, attendu qu'il n'a +point reçu les tricots que le ... avait annoncés. Votre Altesse jugera +sans doute convenable de prendre une mesure extraordinaire pour faire +avoir au 1<sup>er</sup> régiment de marine les effets qui lui manquent, et je lui +demande avec instance de vouloir le faire promptement.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AUX MEMBRES DE LA COMMISSION DES SUBSISTANCES DE +GOTHA.</h4> + +<p class="rig">«26 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Messieurs, je vous préviens que, d'après les ordres de Sa Majesté, il +est indispensable que vous preniez des mesures pour faire diriger sur +Erfurth trois mille quintaux de farine, savoir: cinq cents quintaux par +jour; cinq mille quintaux de blé, à raison de cinq cents quintaux par +jour; dix mille quintaux de viande sur pied, soit vaches, boeufs ou +moutons, à raison de mille quintaux par jour; enfin cent mille boisseaux +d'avoine, à raison de dix mille par jour, et ce à compter d'aujourd'hui. +Je vous prie de me faire connaître le plus promptement possible les +dispositions que vous aurez prises pour remplir les intentions de Sa +Majesté, afin que je puisse, s'il le faut, y concourir et les assister +de la force nécessaire. Je vous prie de me faire connaître également +dans quel rapport sont les ressources que les différentes contrées +présentent, afin que je puisse prendre des mesures directement si vos +efforts ne remplissaient pas le but que j'en attends.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Erfurth, le 27 avril 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je viens de prendre dans les 123<sup>e</sup> et 134<sup>e</sup> régiments de +ligne des capitaines pour les faire chefs de bataillon dans le 37<sup>e</sup> +léger, des lieutenants pour les faire capitaines, des sous-lieutenants +pour les faire lieutenants et des sergents pour les faire +sous-lieutenants. Mon décret va vous être envoyé par le major général. +Tous ces hommes sont ici dans la citadelle; faites-les réunir sans +délai, et qu'ils partent demain à la pointe du jour, pour qu'avant midi +ils soient reconnus et placés dans les compagnies. Il n'y a rien de plus +urgent que cela, ce régiment ne pouvant pas marcher avec les officiers +ineptes qui s'y trouvent. Vous mettrez en pied tous les sous-lieutenants +que je vous envoie, et qui ont tous fait la guerre. Vous renverrez au +dépôt d'Erfurth, et vous m'en remettrez la note, tous les capitaines qui +n'auraient pas fait la guerre. Vous mettrez à la suite les +sous-lieutenants et lieutenants qui seraient dans le même cas. Il est +absurde d'avoir dans un régiment des capitaines qui n'ont pas fait la +guerre. On verra dans la campagne ce qu'on pourra faire de ceux que vous +allez renvoyer au dépôt. Mais, en attendant, le commandement sera dans +la main des hommes que je vous envoie.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Weissenfels, le 1<sup>er</sup> mai 1813,<br> deux heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Faites partir, à cinq heures du matin, les cinq bataillons de la +division Durutte, qui sont avec le général Bonnet, pour se rendre à +Mersebourg joindre leur division sans artillerie. Prévenez le vice-roi, +par courrier, de l'heure à laquelle ils arriveront à Mersebourg. Les +quatorze bouches à feu de la division Durutte resteront à la réserve de +votre corps jusqu'à nouvel ordre. Le vice-roi aura soixante mille hommes +ce matin, 1<sup>er</sup> mai, à mi-chemin de Mersebourg à Leipzig. Approchez vos +divisions le plus possible de Weissenfels, afin de pouvoir soutenir le +maréchal Ney si cela était nécessaire. Je n'ai pas encore de nouvelles +du général Marchand, qui devait passer à Stossen. Je n'en ai pas +davantage du général Bertrand. Si vous en avez, donnez-m'en. L'un et +l'autre devaient venir par Camburg. J'ai donné l'ordre au maréchal +Mortier de se porter par la rive gauche de la Saale, en passant sur le +pont que j'ai fait construire près de Naumbourg, avec la division de la +garde pour se rendre à Weissenfels. Par ce moyen, Naumbourg sera tout à +fait libre. Vous y pourrez placer votre troisième division. Ce mouvement +par la rive gauche rendra aussi la rive droite, pour vos divisions, +très-libre.</p> + +<p>«Si vous n'avez pas de nouvelles des généraux Bertrand et Marchand, +envoyez un officier à Camburg pour en avoir.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Lutzen, le 1<sup>er</sup> mai 1813.</p><br><br> + +<p>«Le quartier général de l'Empereur est ce soir à Lutzen. La journée a +été fort belle. La jonction avec l'armée de l'Elbe a eu lieu près +Lutzen. L'ennemi, qui a montré une nombreuse cavalerie, a constamment +été repoussé par notre infanterie dans des plaines immenses, et a eu +beaucoup de monde tué par notre canon. Nous n'avons perdu qu'une +centaine d'hommes; mais une perte bien sensible a été faite. Un boulet a +coupé le poignet et traversé les reins à M. le maréchal duc d'Istrie, +qui est mort à l'instant même sur le champ d'honneur. C'est le premier +coup de canon tiré par l'ennemi. L'armée et toute la France partageront +les vifs regrets de l'Empereur.</p> + +<p>«Le prince de Neufchâtel, major général.</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Weissenfels, 1<sup>er</sup> mai 1813,<br> huit heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, venez de votre personne sur la route de Lutzen. Je ne sais +pas où a couché la division Bonnet et la division Compans. Mettez-les en +marche pour les approcher de Weissenfels.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Lutzen, le 2 mai 1813,<br> neuf heures et demie du matin. +</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous donner l'ordre +de partir de votre position pour vous porter sur Pégau. Je donne l'ordre +au général Bertrand que, au lieu de venir ce soir, comme il en a reçu +l'ordre hier, jusqu'à Kaia, de s'arrêter à <i>Tauchau</i>. Je le préviens +qu'il peut même arrêter, s'il en est encore temps, la division italienne +à <i>Gleisberg</i>, et celle wurtembergeoise à <i>Stöhsen</i>. Par ce moyen, son +corps couvrira Naumbourg, Weissenfels, et menacera Zeitz, et sera en +position pour se porter sur Pégau si l'ennemi menaçait de déboucher. Je +lui dis de se tenir en communication avec vous.</p> + +<p>«Le prince de la Moskowa est à Kaia, et pousse de fortes reconnaissances +sur Zwickau et sur Pégau.</p> + +<p>«Le vice-roi porte le général Lauriston sur Leipzig.</p> + +<p>«Le onzième corps se porte sur Markranstadt, d'où il enverra des +reconnaissances sur Zwickau et sur Leipzig.</p> + +<p>«Je préviens aussi le général Bertrand que, si l'ennemi débouchait de +Zeitz, il réunirait ses trois divisions et marcherait à lui<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a> +<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>.</p> + +<p>«Le prince de Neufchâtel, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre.</span>»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a> +<a href="#footnotetag2"> +(retour) </a> À cette lettre était jointe une longue lettre de l'Empereur +servant d'instruction: elle a été perdue.<br> <span class="sc">Le maréchal duc de Raguse.</span></blockquote> + +<br> + +<h4>ORDRE DU JOUR.</h4> + +<p class="rig">«8 mai 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal commandant en chef le sixième corps témoigne son +mécontentement aux troupes à ses ordres pour les désordres qu'elles +commettent journellement. Si la bonne conduite qu'elles ont tenue sur le +champ de bataille est faite pour leur mériter la bienveillance de Sa +Majesté, la continuation des désordres attirerait sur elles toute sa +sévérité. Les généraux, chefs de corps et officiers doivent concourir +avec le même zèle au maintien de l'ordre. La recherche des vivres doit +être faite d'une manière régulière et par des corvées armées, conduites +par des officiers, et tout individu qui sera trouvé isolé, n'eût-il pris +que du pain, sera arrêté comme maraudeur et puni comme tel suivant la +rigueur des lois. Il doit être fait un appel toutes les trois heures, et +tous les hommes qui ne seront pas présents seront arrêtés et mis à la +garde du camp. Il est surtout expressément défendu de se servir de ses +munitions pour d'autres usages que pour ceux de la guerre, et tout +contrevenant à cet ordre qui sera pris sur le fait sera arrêté par la +gendarmerie, conduit au quartier général et traduit devant le grand +prévôt de l'armée. M. le maréchal est convaincu que, si les officiers y +mettent l'activité nécessaire, les désordres si répréhensibles qui ont +lieu cesseront sur-le-champ. Leur honneur, comme leur devoir et leur +intérêt, le leur commandent également.</p> + +<p>«Le présent ordre du jour sera lu, pendant trois jours consécutifs, aux +troupes rassemblées.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«Près Steinbach, 8 mai 1813.</p><br><br> + +<p>«Monseigneur, les mouvements continuels de mon corps d'armée m'ayant +empêché, jusqu'à ce moment, de vous adresser mon rapport sur les détails +de ses opérations relatives à la bataille de Lutzen, je m'empresse de +réparer cette omission.</p> + +<p>«Après avoir passé la Saale, je reçus l'ordre de prendre position avec +mon corps d'armée au défilé de Ripach.</p> + +<p>«Le lendemain 2 mai, les projets de l'ennemi étant encore obscurs, +l'Empereur me donna l'ordre de me porter sur Pégau, afin de connaître la +force de l'ennemi sur ce point et de culbuter tous les corps moins forts +que le mien, que je trouverais sur mon passage. Afin de ne pas être +trompé par de simples apparences, je me mis immédiatement en mouvement. +Deux routes me conduisaient également à Pégau, l'une par la rive gauche +du ravin et plus courte, l'autre par la rive droite et plus longue.</p> + +<p>«Je choisis la deuxième parce qu'elle me liait plus avec l'armée, et +que, dans le pas d'une grande bataille, je ne courrais pas risque d'en +être séparé.</p> + +<p>«Mes troupes formées en neuf colonnes, sur plusieurs lignes, prêtes à +former promptement des carrés et disposées en échelons, je m'ébranlai; +après une heure de marche, j'arrivai au village de Starfield. En ce +moment le canon se fit entendre au village de Kaia, et, au même instant, +l'ennemi se montra sur l'immense plateau qui précède et domine le +village de Starfield; les forces qu'il me montra dans ce moment ne me +parurent pas assez grandes pour devoir m'arrêter; je me disposai donc à +remplir la partie de mes instructions qui me prescrivait de marcher à +lui; mais, afin d'être à l'abri de tout événement fâcheux, j'occupai +fortement le village de Starfield, qui devait être mon point d'appui. Je +portai en avant du village, et un peu à sa gauche, la division Compans, +et en échelons sur sa gauche, celle du général Bonnet; et, soutenu d'une +nombreuse artillerie, je portai ces troupes en avant.</p> + +<p>«La charge que j'avais ordonnée s'exécuta avec promptitude et vigueur; +les forces que l'ennemi me montra bientôt me prouvèrent qu'une grande +bataille allait être livrée; alors j'arrêtai mon mouvement offensif, +qui, en m'éloignant de l'armée et de mes points d'appui, aurait +infailliblement causé ma perte; mais je conservai toutefois une attitude +offensive, afin de partager l'attention de l'ennemi, de l'empêcher +d'écraser les troupes du troisième corps qui combattaient à Kaia, et de +donner le temps aux échelons que Sa Majesté avait formés en arrière de +se réunir et de venir nous dégager. Alors l'ennemi réunit de grandes +forces contre moi, et surtout une nombreuse artillerie. Plus de cent +cinquante pièces de canon furent dirigées contre mon seul corps d'armée; +mais les troupes supportèrent leur feu avec un calme et un courage +dignes des plus grands éloges. La division Compans, surtout, la plus +exposée, mérite des éloges particuliers; les rangs éclaircis à chaque +instant se reformaient aux cris de <i>Vive l'Empereur!</i> Immédiatement +après ce feu terrible, la cavalerie ennemie s'ébranla et fit une charge +vigoureuse également dirigée contre le 1<sup>er</sup> régiment d'artillerie de +marine. Cet excellent régiment, commandé par le brave colonel Esmond, +montra en ce moment tout ce qu'une bonne infanterie peut contre la +cavalerie, et les efforts de l'ennemi vinrent échouer contre ses +baïonnettes; d'autres charges furent également faites, et toutes +également sans succès. Cependant le combat durait déjà depuis plusieurs +heures; Sa Majesté, qui avait prévu ce qui pouvait arriver et placé +l'armée en conséquence, avait eu le temps de la réunir et de marcher. +L'ennemi voulut faire un dernier effort sur moi et redoubla son feu dans +l'espérance de me forcer à évacuer le village de Starfield, et il +pouvait espérer d'obtenir ce résultat si j'eusse continué à garder la +position offensive que j'avais prise et à combattre à découvert; je crus +devoir ne pas compromettre ce poste important, et à cet effet je +reportai mes troupes en arrière, de la distance nécessaire pour en +masquer une partie, en étant à portée de soutenir le village de +Starfield, et toute la division Compans fut placée dans ce village. +Cette disposition fut encore rendue plus nécessaire par un grand +mouvement que l'ennemi fit sur ma droite, qui, étant en arrière du +ravin, n'avait plus de point d'appui, tandis que la tête de mes forces +était au village, et n'ayant rien au delà du ravin. Peu de troupes +suffisaient pour arrêter l'ennemi sur ce point. J'y employai une portion +de la troisième division, et je gardai le reste de cette division en +réserve, afin de pourvoir aux cas imprévus. L'ennemi alors fit une +charge directe sur le village; mais elle lui réussit mal. Cependant +l'Empereur était arrivé sur Kaia, et, tandis qu'on se battait sur ce +point avec acharnement, les efforts de l'ennemi furent ralentis contre +moi, quoique j'eusse toujours en présence de grandes forces.</p> + +<p>«Cinq heures et demie arrivèrent, et le quatrième corps parut. Aussitôt +que je pus être certain de l'avoir bien reconnu, j'eus lieu d'être +tranquille sur ma droite, et j'exécutai, sans perdre un seul instant, +avant même d'avoir communiqué avec lui, l'ordre anticipé que Sa Majesté +m'avait donné de porter une division sur Kaia aussitôt que je serais en +liaison avec le général Bertrand. Enfin l'ennemi était battu partout; Sa +Majesté était victorieuse; elle ordonne une charge générale. La division +Compans débouche de nouveau du village. La division Friederich se porta +à sa gauche et à droite de la division Bonnet, et nous marchâmes +rapidement à l'ennemi, qui fuyait devant nous, aussi loin que le jour le +permit. Nous nous canonnions encore qu'à peine pouvions-nous distinguer, +dans l'obscurité, les masses qui se retiraient devant nous. Il fallut +enfin s'arrêter par suite de l'obscurité de la nuit. Nous étions en +repos depuis quelques instants lorsqu'un corps de cavalerie ennemie se +présenta inopinément et sans avoir pu être reconnu, et chargea nos +carrés. Il fut reçu la nuit comme il l'avait été le jour, et se replia, +mais sans avoir éprouvé une grande perte, attendu que, dans l'obscurité, +il eût été dangereux de faire feu sans avoir bien reconnu la division +des carrés. Immédiatement après sa retraite, prévoyant qu'il pourrait +revenir, je rapprochai tellement mes carrés, qu'ils pouvaient tous se +voir, et je les échelonnai de manière que deux côtés pussent toujours +tirer, et qu'il y eût des feux dans toutes les divisions. Ce que j'avais +prévu arriva. L'ennemi, comptant que, après la fatigue d'une aussi +longue journée, les soldats seraient couchés et les armes aux faisceaux, +arriva à dix heures avec quatre régiments de cavalerie de choix, dont un +régiment de gardes prussiennes. Ces quatre régiments se jetèrent avec +une impétuosité extraordinaire au milieu de nous; mais ils trouvèrent +chacun à son poste. Tous les ordres donnés furent exécutés +ponctuellement, et l'ennemi enveloppa de ses morts nos carrés sans en +enfoncer aucun. Trois cents hussards restèrent sur la place, et les +rapports des Prussiens annoncent que le régiment des gardes a été +détruit entièrement. Ainsi a fini une belle journée. C'est le sixième +corps qui, dans cette mémorable bataille, a eu l'honneur de tirer les +premiers coups de canon et les derniers coups de fusil. Je ne saurais +donner trop d'éloges aux troupes dont Sa Majesté m'a confié le +commandement. Les soldats de marine se sont montrés dignes de l'armée +dans laquelle Sa Majesté les a attachés. Ces nouveaux soldats marchent +d'un pas ferme sur le pas des anciens. Je devrais nommer tous les +généraux et tous les officiers supérieurs; mais je dois faire une +mention particulière du général Compans et du général Bonnet, des +généraux Jamin, Joubert et Richemont. Le général Compans a eu ses +habits criblés de mitraille: le général Bonnet, deux chevaux tués sous +lui: le général Jamin, quoique blessé, n'a pas quitté le champ de +bataille un seul instant. Je dois faire aussi mention du colonel Jardet, +mon premier aide de camp, officier d'une grande distinction, qui a été +blessé d'une manière extrêmement grave. Je dois citer aussi le général +Faucher, commandant l'artillerie, et le colonel de Ponthou, commandant +le génie, dont j'ai eu à me louer.</p> + +<p>«J'aurai l'honneur d'adresser à Votre Altesse des demandes de +récompenses pour les officiers et soldats qui ont si bien mérité de Sa +Majesté, et en vous priant de les soumettre à l'Empereur.»</p> +<br> + +<h3>LIVRE DIX-SEPTIÈME</h3> + +<h4>1813</h4> +<br> + +<p><span class="sc">Sommaire.</span>--Hésitations du roi de Saxe.--Passage de l'Elbe à +Priesnitz.--Reddition de Torgau.--Combat de Bichofswerda (12 +mai).--Combats de Grossenheim, de Koenigswerth et de Weissig.--Positions +de l'armée devant Bautzen.--Bataille de Bautzen (20 mai).--Bataille de +Wurtzen (21 mai).--Retraite de l'ennemi sur Weissenberg.--Combat de +Reichenbach.--Mort du général Bruyère.--Mort de Duroc: son +portrait.--Passage de la Niesse par le septième corps.--Surprise et +déroute de la division Maison à Haynau.--Combat de Jauer.--Armistice de +Pleiswig.--Ligne de démarcation des deux armées.--Retour de l'Empereur à +Dresde (10 juin).--Établissement du sixième corps à Buntzlau.--Situation +de l'armée française pendant l'armistice.--Haine des Prussiens pour les +Français.--Rôle de l'Autriche.--Travaux de défense à Buntzlau.--Arrivée +de M. de Metternich à Dresde.--Paroles de l'Empereur.--Ouverture du +congrès de Prague.--Dénonciation de l'armistice (10 août).--Manière de +voir de l'Empereur.--Ses conseillers.--Composition et force de l'armée +française.--Travaux de défense autour de Dresde.--Plan de campagne de +Napoléon.--Composition et force des armées ennemies.--Formation de +l'armée française.--Arrivée de Napoléon à Görlitz (18 +août).--Commencement des hostilités.--Opérations du sixième +corps.--Mouvements des armées autour de Dresde.--La grande armée alliée +attaque Dresde (26 août).--Bataille de Dresde.--Mort du général +Moreau.--Retraite de l'ennemi.--Poursuite de l'armée ennemie.--Combats +de Possendorf, de Dippoldiswald et de Falkenheim.--Combat de +Zinnwald.--Catastrophe du général Vandamme.</p> + +<p>À la fin de mars, à l'approche de l'armée russe, le roi de Saxe, pour ne +pas tomber en son pouvoir, avait abandonné sa capitale. Il s'était rendu +d'abord à Plauen et de là à Ratisbonne, accompagné d'un corps de quinze +cents chevaux.</p> + +<p>Nos revers à la fin de la dernière campagne, la destruction de nos +forces, la défection de la Prusse et les passions qui se développaient +dans une grande partie de l'Allemagne, avaient frappé de terreur les +princes de la Confédération. L'Autriche avait, dès ce moment, entrevu +l'espoir de retrouver son ancienne prépondérance, soit par des +négociations, soit en rentrant plus tard dans la lice. Elle s'occupait, +dès lors, à réunir autour d'elle en faisceau tout ce qu'elle pouvait +détacher de notre alliance, afin de donner plus de poids à ses paroles.</p> + +<p>Le roi de Saxe, un des premiers à qui elle s'était adressée, comprit +bientôt que les intérêts bien entendus de l'Allemagne étaient dans un +système modérateur, assurant à l'avenir le repos de l'Europe, et dont +l'Autriche serait le centre. Il signa d'abord une convention par +laquelle le corps polonais acculé à Cracovie, à la frontière +autrichienne, aurait la faculté d'entrer en Galicie, en déposant ses +armes. Ces armes devaient être transportées sur des chariots et devaient +lui être rendues à son arrivée en Saxe. Cette disposition concernait +également quelques troupes françaises et un corps de cavalerie saxonne +qui se trouvait avec elles. À l'ombre de cette première convention, on +commença à négocier un traité de neutralité qui devait séparer la Saxe +de l'alliance française et l'unir à la politique autrichienne.</p> + +<p>D'un autre côté, l'Autriche avait pris une attitude pacifique en faisant +faire un armistice pour le corps auxiliaire que commandait le +feld-maréchal, prince de Schwarzenberg. Enfin, le 26 avril, elle avait +déclaré à l'ambassadeur de France à Vienne que les stipulations du +traité du 4 mars 1812 n'étaient plus applicables aux circonstances +présentes.</p> + +<p>C'était annoncer l'intention de suivre une politique indépendante. Après +tous ces divers actes, le roi de Saxe quitta Ratisbonne et se rendit à +Prague. Cette démarche donna l'éveil à Napoléon sur ses intentions. Il +soupçonna que les négociations relatives au désarmement du corps +polonais pourraient avoir été plus loin, et se crut menacé de voir la +Saxe se séparer de ses intérêts. Dès son arrivée à Mayence, il avait +envoyé auprès de lui à Ratisbonne le général de Flahaut pour surveiller +la conduite du roi et réclamer la cavalerie qu'il avait avec lui. Il +n'eut cependant jamais la certitude d'un traité convenu et signé. Il +crut seulement que des propositions avaient été faites et reçues avec +complaisance; mais enfin les mauvaises dispositions du roi de Saxe +devinrent patentes par la connaissance des ordres donnés le 5 mai au +général Thielmann, qui commandait à Torgau, de ne recevoir aucune troupe +étrangère dans la place, et par le refus d'en ouvrir les portes au +troisième corps, qui s'y présenta.</p> + +<p>Alors la victoire avait donné du poids aux paroles de Napoléon, et il se +trouvait maître de Dresde au moment même où le roi semblait vouloir +l'abandonner. Il envoya un officier à Prague, le comte de Montesquiou, +pour remettre à M. de Sera, alors ministre de France auprès du roi, une +lettre qui lui prescrivait de le faire s'expliquer dans l'espace de six +heures. Il devait, à l'instant même: 1° déclarer par écrit dans une +lettre à l'Empereur qu'il n'avait pas cessé de faire partie de la +Confédération du Rhin et reconnaissait les obligations qui en +résultaient pour lui; 2° donner l'ordre au général Thielmann d'ouvrir +les portes de Torgau et de mettre à la disposition du général Régnier +les troupes saxonnes qui s'y trouvaient et devaient en sortir; 3° enfin +d'envoyer à Dresde la cavalerie saxonne restée près de lui, et de la +mettre à la disposition de l'Empereur; dans le cas d'un refus, M. de +Sera lui devait faire connaître qu'il était déclaré félon et avait cessé +de régner.</p> + +<p>Un langage pareil auprès d'un prince faible, dont les États étaient +envahis et en partie occupés, devait avoir les résultats qu'en attendait +Napoléon. Le roi souscrivit à tout et s'excusa auprès de l'Empereur +d'Autriche sur l'empire des circonstances. Il lui demanda le secret sur +le traité fait, signé et ratifié, et le secret lui fut gardé. Le roi se +rendit à Dresde. L'Empereur donna, avec intention, un grand éclat à son +retour. Il alla, le 12 mai, à sa rencontre à une lieue, accompagné de +tous les maréchaux alors à Dresde, et j'étais du nombre. Il fut empressé +et affectueux envers son allié; il s'efforça d'établir l'opinion qu'il +n'avait jamais douté de sa fidélité. On ne peut que plaindre un +souverain placé dans des circonstances aussi difficiles, entre le salut +de ses peuples et ses engagements. Les résultats de sa conduite lui ont +été funestes; mais la campagne de 1813, dont la fin a été si désastreuse +pour nous, a été cependant bien près d'être couronnée par des triomphes. +Ainsi, en prenant seulement pour base les probabilités et les intérêts, +on doit reconnaître que peu s'en est fallu qu'il n'ait eu à s'applaudir +de sa politique. Ce vieux monarque, si fort aimé par ses sujets, ne doit +pas être jugé avec trop de sévérité.</p> + +<p>Le onzième corps était entré à Dresde le 8. Dès le 9 au matin, un pont +fut jeté sur l'Elbe à Priesnitz. L'ennemi mit obstacle à ce travail +autant qu'il fut en son pouvoir. Le 9, les quatrième, sixième et +douzième corps arrivèrent à Dresde. Le 11, le onzième corps passa l'Elbe +et prit position sur la route de Bautzen. Les quatrième et sixième +corps, ainsi que le premier corps de cavalerie, suivirent la même +direction. Le douzième corps resta à Dresde avec le quartier général +impérial et la garde. Ce même jour le troisième corps entra à Torgau; +mais le général Thielmann, qui y commandait pour le roi de Saxe, après +avoir remis la forteresse au maréchal Ney, passa à l'ennemi avec son +état-major. Le cinquième corps de Meissen se rendit également à Torgau, +et à ces deux corps se joignit le septième, dont le général Régnier +reprit le commandement. Réorganisé, il se composa de la division +française du général Durutte et des troupes saxonnes.</p> + +<p>Le onzième corps, en s'éloignant de Dresde, avait pris la route de +Bautzen, tandis que le quatrième s'était porté sur Königsbrück, et le +sixième sur Reichenbach. Le 12, le maréchal duc de Tarente, ayant +rencontré l'arrière-garde russe, commandée par Miloradowitch, la poussa +devant lui. Un autre combat assez vif s'engagea à Bichofswerda. Cette +ville fut enlevée; mais les Russes l'incendièrent en l'évacuant, afin de +détruire les magasins qu'elle renfermait.</p> + +<p>Le 13, le onzième corps continua son mouvement, et prit position à +moitié chemin de Bautzen. Les quatrième et sixième corps restèrent, ce +jour-là, à Königsbrück et à Reichenbach, ainsi que le douzième et la +garde à Dresde. Le cinquième, parti de Torgau, marcha dans la direction +d'Obrilugk; le troisième dans la direction de Lukau. Le deuxième, +commandé par le maréchal duc de Bellune, et le deuxième de cavalerie du +général Sébastiani, étaient arrivés à Wittenberg. Par ces dispositions, +Napoléon menaçait la communication de la grande armée ennemie avec +Berlin, et même cette capitale. L'Empereur avait aussi pour motif, en +ralentissant ses opérations, de recevoir des renforts, entre autres les +troupes de la vieille et de la jeune garde, commandées par le général +Barrois, enfin de la cavalerie. Il voulait en outre donner le temps au +deuxième et au septième corps d'achever leur organisation.</p> + +<p>Le 14, tous les corps restèrent en position.</p> + +<p>Le 15, le onzième corps se porta en avant et rencontra, à Godeau, le +corps de Miloradowitch. Après une résistance de quelques moments, +l'ennemi se retira à Bautzen, et repassa la Sprée. Appelé par le bruit +du canon et par l'invitation du maréchal Macdonald, je marchai +sur-le-champ; mais j'arrivai quand le combat finissait. Le onzième corps +campa en face de Bautzen, le sixième campa à sa gauche, et le quatrième +à la gauche de celui-ci. L'ennemi, qui voulait gêner les communications +de nos divers corps d'armée, avait porté un grand nombre de Cosaques, +sous les ordres directs de Platow, à Grossenheim, soutenu par le corps +de Kleist.</p> + +<p>Napoléon, voulant nettoyer tout cet espace entre son centre et sa +gauche, donna l'ordre au duc de Trévise de partir de Dresde avec une +division de jeunes gardes et le corps de cavalerie, commandé par le +général Latour-Maubourg, et de chasser l'ennemi de cette position trop +avancée. Après une résistance assez vive de la part des Prussiens, ce +but fut atteint. Kleist se retira dans la direction d'Elstenwerda, et +Platow dans celle d'Ortona.</p> + +<p>Après avoir rempli cet objet, le duc de Trévise marcha sur Bautzen. Le +18, le cinquième corps se porta sur Hoyerswerda, et les troisième et +septième suivirent.</p> + +<p>Ces trois corps étaient destinés à tourner toutes les positions que +l'ennemi avaient fortifiées. Le même jour, l'Empereur et tout le reste +de sa garde partirent de Dresde. Ils vinrent s'établir, avec le quartier +général, en face de Bautzen. Mais ce jour-là, 18, l'ennemi ayant appris +le mouvement du cinquième corps sur Hoyerswerda, et ignorant qu'il était +soutenu par les troisième et septième corps, fit un détachement pour +s'opposer à lui, et profiter de son isolement pour le battre.</p> + +<p>Le général York vint avec dix mille Prussiens prendre position à +Weissig. Il était appuyé par Barclay de Tolly avec douze mille Russes. +Le général Bertrand détacha sur Königswerth la division italienne de son +corps, pour maintenir la communication entre les deux parties de +l'armée. Cette division, établie négligemment, fut attaquée et surprise +par Barclay. Elle fut mise dans un grand désordre. Cependant, comme elle +était appuyée à des bois en arrière de la ville, elle réussit à se +rallier, et soutint le combat. Sur ces entrefaites, le comte de Valmy +arriva avec sa cavalerie, et Königswerth fut repris. Pendant ces +événements, le cinquième corps avait rencontré le général York à +Weissig. Un combat opiniâtre s'ensuivit. La position fut enlevée, et +l'ennemi fut forcé de se replier sur le gros de son armée.</p> + +<p>Ces deux corps, d'York et de Barclay de Tolly, rentrèrent en ligne. Le +corps russe fut chargé de défendre la Sprée dans son cours inférieur.</p> + +<p>Le 19, toute l'armée française était déployée circulairement devant +Bautzen, le douzième corps occupait l'extrême droite, et était placé sur +les hauteurs de Technitz. Le onzième corps était près de Breska, +derrière le Windmüchlenberg. Le sixième était en avant de Salzfortgen. +Le quatrième appuyait sa gauche à Welka et à la chaussée de Hoyerswerda. +La garde et la cavalerie étaient en arrière, sur la route de Dresde. Le +quartier général était à Fortigen. La gauche de l'armée n'était pas +encore en ligne. Le cinquième corps occupait Weissig. Le troisième, un +peu en arrière, se trouvait à Markersdorf; le septième à Hoyerswerda. Le +deuxième avait quitté Wittenberg, et s'était avancé vers Galzen et +Dalheim. Il était en face des corps prussiens de Bulow, de celui de +Berstel et de la division russe de Karper.</p> + +<p>L'armée ennemie avait deux positions à défendre: la première ayant sa +gauche aux montagnes, défendue par des abatis et des redoutes, et le +front couvert par Bautzen et la Sprée, dont le lit est encaissé et les +bords escarpés; la deuxième position, également appuyée aux montagnes, +se composait des retranchements construits en avant de Kalskirch. Son +front était couvert par une ligne de redoutes faites avec soin et bien +armées, et par les hauteurs de Krekvitz. Enfin la droite occupait les +hauteurs de Glaima, et les points de Klitz et de Malschitz.</p> + +<p>Le 20, au matin, l'armée s'ébranla. Le douzième corps, placé à la +droite, attaqua les hauteurs où était la gauche ennemie, après avoir +jeté un pont sur la Sprée et passé cette rivière. Le onzième corps fut +chargé d'attaquer Bautzen, après avoir aussi franchi la Sprée au-dessus +de cette ville. Je reçus l'ordre de passer la Sprée à une demi-lieue +au-dessous de Bautzen, et d'attaquer le corps de Kleist qui était en +face, et occupait les hauteurs de Seydan. Une vive résistance nous fut +opposée; mais, après un combat de cinq heures, l'ennemi fut chassé des +diverses positions qu'il occupait devant nous et forcé à se retirer, sur +les hauteurs du village de Kayna, en arrière du ruisseau.</p> + +<p>Comme Bautzen continuait à se défendre et arrêtait la marche du onzième +corps, je détachai ma première division, commandée par le général +Compans, pour prendre la ville à revers. La batterie qui en défendait +les approches fut enlevée au pas de charge, et les remparts escaladés. +Tous les soldats russes qui se trouvaient dans la ville furent faits +prisonniers.</p> + +<p>Je fis attaquer ensuite, par la division Bonnet, le corps de Kleist, qui +venait d'être renforcé et qui s'était concentré dans la position de +Kayna et de Basankwitz. Il fut culbuté et obligé de se retirer plus en +arrière. Il occupa alors la position retranchée et préparée d'avance, où +il avait décidé qu'une seconde bataille devait être livrée. Pendant ces +mouvements, les troisième, cinquième et septième corps, sous les ordres +du maréchal Ney, s'approchèrent de la Sprée, au village de Klix. Il +devait forcer le passage et tourner les retranchements, tandis que le +quatrième corps observerait les bords de la Sprée, en face de Krekwitz, +en attendant que la prise de Bautzen et le mouvement de la droite +eussent permis de l'attaquer.</p> + +<p>Le soir du 20, l'armée française était donc à cheval sur la Sprée, et +occupait une ligne brisée, la droite aux montagnes, le centre en face de +Krekwitz, et la gauche sur Klix.</p> + +<p>Du côté de l'ennemi, la gauche et la partie du centre qui se liait avec +elle étaient fortifiées par tout ce que l'art peut offrir d'avantageux, +et un succès sur ce point ne compromettait pas le reste de l'armée. Ce +n'était donc pas le point d'attaque à choisir: tandis qu'en attaquant la +droite on avait moins d'obstacles à surmonter. On forçait le centre et +la gauche à se retirer en toute hâte. Enfin, l'on pouvait espérer en +couper une partie. Aussi ce fut le plan d'attaque adopté par Napoléon.</p> + +<p>La gauche de l'ennemi était commandée par le prince Eugène de Wurtemberg +et le général Korsakoff, le centre par le général Blücher, et la droite +par le général Barclay de Tolly.</p> + +<p>Le 21, à cinq heures du matin, le maréchal duc de Reggio commença le +combat par une fausse attaque, dont l'objet était de masquer nos +véritables intentions et de contenir une partie considérable des forces +de l'ennemi. Celui-ci, qui avait porté sa gauche en avant du ruisseau et +des retranchements construits dans les montagnes, fut forcé à un +mouvement rétrograde; mais, ayant reçu des secours, il résista et força +le duc de Reggio, qui s'était emparé de Meltheuer, de l'évacuer et de +reprendre sa première position. Le onzième corps prit part au combat, et +soutint le douzième. Pendant ce temps, le prince de la Moskowa enlevait +le village de Klix. Il attaqua ensuite l'ennemi dans une seconde +position, entre Glaima et l'étang de Malschitz, et le battit. Il avait +ainsi tourné ses positions. De son côte, le quatrième corps, dont le duc +de Dalmatie était venu prendre le commandement, après s'être emparé du +village de Krekwitz, forçait l'ennemi à la retraite. Enfin, l'affaire +étant engagée sur tous les points, je déployai le sixième devant les +retranchements ennemis, et je commençai contre eux un feu d'artillerie à +faire trembler la terre. Peu après, j'aperçus un mouvement rétrograde +prononcé à la droite et au centre de l'ennemi. L'ayant reconnu le +premier, j'en fis prévenir aussitôt l'Empereur, et mis mes troupes en +mouvement pour marcher à ces retranchements; mais, l'ennemi les ayant +évacués assez tôt pour éviter un engagement d'infanterie, je continuai à +le poursuivre sans relâche jusqu'au village de Wurtzen.</p> + +<p>Cette bataille, à laquelle on donna le nom de Wurtzen, fut bien +conduite. Chaque événement arriva comme il avait été prévu, et chacun +fit son devoir. L'infanterie soutint la réputation qu'elle avait acquise +à Lutzen. La direction des attaques et le point choisi pour porter les +coups décisifs promettaient de grands résultats, et il est probable +qu'on les aurait obtenus sans notre extrême faiblesse en cavalerie.</p> + +<p>L'ennemi se retira sur Weissenberg. On ne peut guère comprendre ses +illusions. Il aurait dû voir que cette position, choisie et fortifiée +d'avance, devait tomber d'elle-même par un simple mouvement stratégique. +L'armée française, avec les renforts qu'elle avait reçus, consistant en +dix mille hommes de cavalerie et huit mille de la garde, et, au moyen +des cinquième, septième et douzième corps qui n'avaient pas combattu à +Lutzen, s'élevait à cent cinquante mille hommes. Les forces de l'ennemi +étaient au-dessous de cent mille.</p> + +<p>Le 22, l'armée française se mit en mouvement pour suivre l'ennemi. Le +douzième corps resta en position sur le champ de bataille pour le +couvrir contre les mouvements que le corps de Bulow aurait pu exécuter. +L'ennemi prit position en avant de Reichenbach et sur les hauteurs entre +Reichenbach et Markersdorff. Le septième corps, qui n'avait pas combattu +la veille, soutenu par la cavalerie du général Latour-Maubourg, reçut +l'ordre d'attaquer. Le combat fut chaud et brillant, et la cavalerie +russe forcée à la retraite. Il coûta la vie à un excellent officier, un +de nos camarades de l'état-major général de la glorieuse armée d'Italie, +le général Bruyère, commandant une division de la cavalerie légère. Nous +le regrettâmes vivement.</p> + +<p>Mon corps d'armée suivait, et de ma personne j'avais été joindre +l'Empereur à la fin du combat. Bruyère venait d'être tué, et j'en +causais avec le général Duroc, duc de Frioul, avec lequel j'étais +intimement lié. En ce moment, la figure de Duroc portait une expression +de tristesse que je ne lui avais jamais vue. Les circonstances qui +suivirent immédiatement l'ont gravée profondément dans ma mémoire et +pourraient faire croire à la vérité des pressentiments. Duroc donc, +triste et préoccupé, montrait une sorte de découragement et d'abattement +dans toute sa personne. Je marchai quelque temps en causant avec lui; il +me dit ces propres paroles: «Mon ami, l'Empereur est insatiable de +combats; nous y resterons tous, voilà notre destinée!» Après avoir +cherché à le remettre un peu et à combattre ses idées noires et +misanthropiques, j'allai prendre les ordres de l'Empereur, qui m'ordonna +de faire camper mon corps d'armée sur la crête que nous venions de +traverser. Napoléon, arrivé auprès du village de Markersdorff et +marchant dans un chemin creux, un boulet isolé, parti à grande distance +d'une batterie qui se retirait devant notre avant-garde, tomba dans le +groupe qui l'environnait, tua roide le général Kirchner, bon officier du +génie, et blessa mortellement le duc de Frioul, dont les entrailles +furent mises à découvert. Peu de moments après, et lorsque j'étais +encore occupé de mon établissement, j'appris cette triste nouvelle.</p> + +<p>L'Empereur montra de la douleur et passa quelque temps avec Duroc, dans +la baraque où il fut déposé. Il paraît qu'il se justifia auprès de +l'Empereur de je ne sais quels torts, que celui-ci lui avait imputés +sans fondement, et dont l'accusation l'avait profondément blessé. Le +lendemain matin, je le vis de très-bonne heure. Ses douleurs atroces lui +faisaient désirer la mort, et il la demandait avec instance. Je causai +avec lui pendant quelques moments. Je lui parlai des personnes qui +l'intéressaient, et, comme je lui montrais ma vive et profonde +commisération, il me répondit: «Va, mon ami, la mort serait peu de chose +pour moi si je souffrais moins vivement.»</p> + +<p>Dans le cours de mes récits, j'ai eu peu d'occasions de parler du duc de +Frioul. Ayant pour ainsi dire passé ma vie avec lui, et le rôle qu'il a +joué lui donnant de l'importance historique, je dois chercher à le faire +connaître.</p> + +<p>Duroc était d'une bonne famille. Son père, gentilhomme de la province +d'Auvergne, sans fortune, servant dans un régiment de cavalerie en +garnison à Pont-à-Mousson, s'y maria, et s'établit dans cette ville. +Duroc, placé comme élève du roi à l'École militaire qui y existait +alors, fut destiné au service de l'artillerie, débouché le plus sûr, +carrière la plus avantageuse autrefois pour un gentilhomme qui n'avait +ni appui ni protection. Il y entra en même temps que moi, et nous fûmes +reçus élèves sous-lieutenants à Châlons, au commencement de janvier +1792. Plus tard, une partie de l'école ayant émigré, Duroc alla +rejoindre l'armée des princes et fit le siège de Thionville. Son bon +sens naturel lui ayant promptement fait apprécier la confusion qui +régnait parmi les émigrés, il rentra en France, et vint à Metz, où +moi-même, reçu officier, j'étais en garnison. Il me fit confidence de ce +qui lui était arrivé, et de sa résolution de reprendre du service. Le +gouvernement ferma les yeux sur son absence momentanée, mais le +contraignit à subir l'examen de sortie, et à retourner à Châlons pour y +reprendre sa place d'élève. Quelque temps après, et cette formalité +étant remplie, il rejoignit le quatrième régiment d'artillerie. De là, +il passa dans une compagnie d'ouvriers employée à l'armée de Nice. C'est +là que je le retrouvai en 1794.</p> + +<p>Duroc continua à servir dans son arme, et devint aide de camp du général +Lespinasse, commandant l'artillerie de l'armée d'Italie. Après la +bataille d'Arcole, le général Bonaparte ayant perdu plusieurs aides de +camp, et m'ayant consulté sur les officiers qui pouvaient les remplacer, +je lui proposai et lui présentai Duroc qui fut admis. Voilà l'origine de +sa fortune. Duroc se l'est toujours rappelé, et m'a constamment voué une +amitié très-vive, que le temps n'avait fait que consolider. Il fit, en +qualité d'aide de camp, le reste des campagnes d'Italie et la campagne +d'Égypte. Arrivé au grade de colonel quand le général Bonaparte devint +premier consul, il eut l'administration de sa maison. Puis, quand +Napoléon prit la couronne impériale, il fut grand maréchal avec une +autorité très-étendue, et investi d'une confiance sans bornes. Duroc eut +diverses missions diplomatiques à Berlin et à Pétersbourg, qu'il remplit +à la satisfaction de l'Empereur. Il était le centre de mille relations +diverses. L'Empereur le chargeait souvent de travaux étrangers à ses +fonctions habituelles, et il s'en acquittait toujours bien. Aussi fut-il +toujours surchargé de besogne, accablé de fatigues et d'ennuis, et au +point de murmurer souvent contre la faveur et les grandeurs.</p> + +<p>Le duc de Frioul avait un esprit sans éclat, mais sage et juste; peu de +passions, mais une profonde raison et une ambition bornée. Les faveurs +sont venues le chercher plus souvent qu'il n'a couru après elles. +Naturellement réservé, son commerce était sûr, et jamais on n'eut à lui +reprocher la plus légère indiscrétion. Étranger au sentiment de la +haine, il n'a nui à personne; mais, au contraire, il a rendu une +multitude de services à des personnes qui l'ont ignoré. Une réclamation +juste et fondée l'a toujours trouvé bien disposé, et il faisait auprès +de l'Empereur telle démarche qu'il croyait utile, sans jamais s'en faire +de mérite auprès de celui qui en était l'objet. Simple, vrai, modeste, +probe et désintéressé, son caractère froid l'aurait empêché de se +dévouer pour un autre, de se <i>compromettre</i> pour le servir; mais, dans +sa position, c'était déjà beaucoup que de rencontrer, si près du pouvoir +suprême, un homme sans malveillance; car tout ce qu'on peut +raisonnablement désirer et espérer, c'est d'y trouver, en outre de la +justice, une bienveillance active quand elle est sans danger. Duroc +était bon officier, et il a regretté d'être éloigné du métier pour +lequel il avait de l'attrait. Très-utile à l'Empereur, il lui a fait +souvent des amis. Ses opinions, toujours sages, lui permettaient, en les +exprimant, de s'élever avec une certaine indépendance, quoiqu'il +craignît beaucoup Napoléon. S'il eût vécu pendant l'armistice de 1813, +peut-être aurait-il eu sur l'Empereur une influence utile et lui +aurait-il fait sentir les inconvénients qui devaient résulter de la +reprise des hostilités. Mais Napoléon, après l'avoir perdu, n'avait près +de lui alors presque que des flatteurs; et de ceux-là seuls il aimait +les conseils.</p> + +<p>Je reviens aux événements militaires. Le 23, l'armée ennemie se retira +sur deux colonnes. Celle de droite, commandée par Barclay de Tolly, sur +la route de Buntzlau, et celle de gauche, sous les ordres de +Wittgenstein, se dirigea sur Loubau. L'arrière-garde, commandée par +Miloradowitch, brûla le pont de la Niesse à Görlitz, et détruisit tous +les moyens de passage. L'empereur de Russie et le roi de Prusse se +rendirent à Löwenberg. Le septième corps, commandé par le général +Régnier, arriva devant Görlitz, et passa la Niesse de vive force. Le +cinquième corps, qui le suivait, prit la direction de Buntzlau. Le +quatrième vint à Hemersdorf, en arrière du septième. Le onzième corps +s'établit à Schiomberg. Le quartier général, la garde, les troisième et +sixième corps restèrent à Görlitz.</p> + +<p>Le 24, le quatrième corps se porta sur Loubau: au moment où il se +disposait à attaquer cette ville, l'ennemi l'évacua et prit position +derrière la Queiss.</p> + +<p>Le corps commandé par Miloradowitch fut forcé à la retraite; mais le +quatrième corps resta en position derrière Loubau, et le onzième corps +vint l'y joindre. Le cinquième corps se porta à Siegersdorf. Les +troisième et septième corps marchèrent dans la direction de Valdau. Le +sixième suivit le mouvement de l'armée dans la direction de Buntzlau.</p> + +<p>La colonne de droite de l'ennemi se retira sur Haynau; celle de gauche +sur Goldsberg.</p> + +<p>Le 25, le cinquième corps, après avoir rétabli les ponts sur le Bober, +marcha sur Thomaswald. Les troisième et septième corps le remplacèrent +à Buntzlau. Le deuxième vint à Vichrau sur la Queiss. Le quartier +général vint à Buntzlau. Le quatrième corps se rendit à Loubau et à +Gilesdorf.</p> + +<p>Le 26, l'ennemi continua son mouvement sur Liegnitz. Il préparait ainsi +sa retraite dans la haute Silésie, en pivotant sur sa gauche qui resta +en position. Le même jour, le quatrième corps passa le Bober à Rakwitz, +et vint prendre position à Deutmansdorf. Le onzième corps vint à +Löwenberg. Le cinquième corps, qui marchait en tête de colonne à la +suite de la droite de l'ennemi, vint prendre position en avant de +Haynau. La division Maison était d'avant-garde. Elle s'établit en avant +d'un ravin, sans s'être fait suffisamment éclairer. Au moment où elle +campait, elle fut attaquée à l'improviste par les Prussiens qui +débouchèrent des bois. Surprise sans être en défense, elle fut culbutée +et pour ainsi dire détruite. À peine deux cents hommes échappèrent-ils +de cette échauffourée, qui fit grand bruit et grand tort au général +Maison. Cet officier général, se croyant déshonoré, voulut se brûler la +cervelle. Le général de division Lagrange, son camarade de corps +d'armée, le calma et l'empêcha d'exécuter la résolution que son +désespoir lui avait inspirée.</p> + +<p>Le troisième et le septième corps continuèrent leur mouvement à l'appui +du cinquième corps dans la direction de Haynau et de Liegnitz. +J'arrivai, ce jour-là, sur la Katzbach dont l'ennemi occupait en force +la rive droite. Le 27, l'ennemi prépara un mouvement de concentration et +de retraite sur la haute Silésie, en approchant sa droite du gros de ses +forces, qui se retira à Merteskatz, à peu de distance de Jauer, et y +prit position. Pendant ce temps, le septième et le cinquième corps +français arrivaient à Liegnitz, tandis que le quatrième prenait position +sur la Katzbach à Hohendorf, et le onzième à Goldsberg. Le troisième +corps était resté à Haynau. Ainsi toute l'armée était en ligne, prête à +s'engager contre les forces concentrées de l'ennemi; mais, après cette +concentration, l'ennemi continua son mouvement rétrograde en laissant de +fortes arrière-gardes pour couvrir Breslau.</p> + +<p>Le quartier général ennemi se dirigea sur Schweidnitz.</p> + +<p>Le même jour, 27, je passai la Katzbach, et je chassai l'ennemi qui +gardait les défilés en arrière de cette rivière. L'ennemi présenta à ma +vue environ trente mille hommes placés en échelons, ce qui annonçait +l'intention de se retirer.</p> + +<p>Le surlendemain, 29, je marchai sur Jauer, tandis que le quatrième corps +couvrait ma droite en se portant sur Hemsdorf. En avant de Jauer, je +trouvai un corps ennemi d'environ quinze mille hommes que je culbutai +après un combat assez vif. J'avais été rejoint par le corps de cavalerie +du général Latour-Maubourg; mais cette cavalerie, toute nouvelle et peu +instruite, était d'une faible ressource. Avec une cavalerie capable de +combattre, et sur laquelle j'eusse pu compter, ce corps de quinze mille +hommes aurait probablement été détruit, tant le succès obtenu avait été +prononcé. Il y eut un millier de prisonniers de faits. Toutes les forces +ennemies se dirigèrent sur Striegau.</p> + +<p>Les troisième, cinquième et septième corps continuèrent leur mouvement +dans la direction de Breslau, et s'établirent à Neumarck. Le 29, les +armées restèrent en position.</p> + +<p>Le 30, je reçus l'ordre de me diriger sur Eisendorf, et le duc de +Tarente, avec le onzième corps, fut dirigé sur Striegau. Pendant ce +mouvement de flanc, une nombreuse cavalerie s'opposa à ma marche et +m'obligea à prendre beaucoup de précautions. La position de l'armée +ainsi réunie obligeait l'ennemi à rester acculé à la Bohême et à la +Silésie autrichienne. Si la guerre eût continué immédiatement avec des +succès marqués, sa situation pouvait devenir fort critique et même +désespérée.</p> + +<p>Mais l'ennemi, en choisissant cette direction, avait calculé toutes les +chances qui pouvaient en résulter. En repassant l'Oder, il abandonnait +toute la Prusse et la livrait à notre vengeance. Il consacrait l'opinion +d'une infériorité décidée. L'Autriche, encore indécise sur le parti +qu'elle prendrait, car des velléités et des projets hypothétiques +étaient seuls entrés alors dans son esprit, était abandonnée et livrée à +ses craintes si on s'éloignait d'elle. En se serrant sur elle, on +l'entraînait dans une alliance. En la prenant pour arbitre, la laissant +maîtresse de dicter les conditions de la paix aux puissances +belligérantes, on flattait son orgueil, on servait ses intérêts, et on +la forçait à prendre parti contre Napoléon, s'il se refusait à se +conformer à ses offres.</p> + +<p>D'un autre coté, ce parti hardi avait ses inconvénients; car, si les +événements eussent pris un grand caractère d'urgence, l'Autriche, +n'étant pas encore prête, n'aurait pas voulu se compromettre en se +déclarant pour les alliés. Alors ceux-ci devaient avoir en vue, comme +complément de leurs combinaisons, d'arriver à la conclusion d'un +armistice. De son côté, Napoléon était décidé à y consentir par méfiance +de l'Autriche, motivée sur la manoeuvre des ennemis, annonçant de leur +part une confiance qui cependant était loin d'être entière; mais il +fallait alors, pour cette raison, vouloir faire la paix.</p> + +<p>Cependant il a été démontré depuis que, dans cette circonstance, +l'intérêt bien entendu de Napoléon aurait été de continuer la guerre. +Son armée était plus nombreuse que celle de l'ennemi. Celle-ci, battue +dans deux grands engagements, et après une retraite fort longue, +éprouvait du découragement. Aucun renfort ne l'avait encore rejoint.</p> + +<p>Quant à nous, nos corps, organisés à la hâte, avaient beaucoup souffert +des combats et des marches. Il y avait fatigue et lassitude. Notre +cavalerie, si peu nombreuse encore, n'avait aucune consistance. Un repos +de deux mois devait rendre à nos troupes toute la valeur dont elles +étaient susceptibles. D'ailleurs, d'immenses renforts étaient en marche +de toutes parts pour nous rejoindre. Enfin nos jeunes soldats devaient +profiter, dans des camps de repos, des soins qu'on donnerait à leur +instruction. Toutes ces considérations firent pencher Napoléon en faveur +d'un armistice quand les Russes le lui firent proposer. Le général +Schuwaloff, aide de camp de l'empereur de Russie, se présenta à nos +avant-postes pour le demander. Le duc de Vicence ayant été envoyé par +Napoléon pour le recevoir, des conférences suivirent dans le château de +Pleiswig entre les avant-postes des deux armées, et, en quarante-huit +heures, tout fut convenu et signé.</p> + +<p>Cet armistice devait durer jusqu'au 20 juillet et cesser six jours après +avoir été dénoncé; plus tard, on le prolongea jusqu'au 10 août. La ligne +de démarcation suivante fut convenue entre les deux armées: en Silésie, +la ligne de l'armée combinée, partant de la Bohême, passait par +Dittersbach, Paffendorf et Landshut, suivait le Bober jusqu'à +Budelstadt, et de là, passant par Boskenheim et Striegau, suivait la +rivière de Striegau jusqu'à Kanth.</p> + +<p>La ligne de l'armée française partait également des frontières de la +Bohême, arrivait au Bober par Schreibersan et Rimnitz, suivait cette +rivière jusqu'à Lahn, allait ensuite gagner à Neukwitz la Katzbach, +qu'elle suivait jusqu'à l'Oder.</p> + +<p>Le pays entre les deux lignes de démarcation était neutre depuis +l'embouchure de la Katzbach. La ligne de démarcation suivait l'Oder +jusqu'à la frontière de la Saxe, vers l'embouchure de la Sprée, de là +arrivait à l'Elbe, non loin de l'embouchure de la Saale, en suivant les +frontières de la Prusse, et ensuite le fleuve jusqu'à la frontière de la +troisième division militaire. La démarcation du bas Elbe devait être +déterminée de concert avec le prince d'Eckmühl. Il fut convenu que +Magdebourg et toutes les places fortes entre les mains des Français, +situées dans les pays occupés par l'ennemi, auraient un rayon d'une +lieue autour de leur enceinte et seraient ravitaillées tous les cinq +jours.</p> + +<p>Les deux armées devaient être placées, le 12 juin, sur leurs nouvelles +lignes. Le quartier général de l'armée s'établit à Reichenbach. +L'empereur Napoléon retourna à Dresde, où il arriva le 10 juin.</p> + +<p>Pendant les mouvements dont j'ai rendu compte, le douzième corps, +commandé par le duc de Reggio, était resté d'abord à Bautzen. Il s'était +ensuite porté sur Hoyeswerda pour couvrir l'armée contre les troupes qui +venaient de Berlin, et que commandait le général Bulow. La mission de ce +corps d'armée était de couvrir cette capitale, et, en conséquence, il +s'était placé à Interbach. Là, il reçut des renforts de la landwehr de +Brandebourg, et son effectif atteignit le chiffre de trente mille +hommes. Ainsi renforcé, Bulow vint attaquer le duc de Reggio à +Hoyerswerda, mais il fut repoussé avec perte. Il fit sa retraite sur +Kottebus, où il prit position avec la masse de ses forces, occupant +ainsi Gaben, Drebkorn et Interbach, avec de forts détachements. Le duc +de Reggio marcha à lui; mais, ayant voulu menacer Berlin, il se porta +dans la direction de Lukau. Bulow, informé de ce mouvement, accourut en +toute hâte sur ce point. Lukau a une bonne enceinte et des fossés pleins +d'eau. L'avant-garde ennemie fut culbutée et forcée de rentrer dans la +ville. Mais ce premier succès ne termina point le combat; la lutte se +prolongea et finit par tourner à notre désavantage. Le douzième corps, +attaqué sur ses flancs et obligé de se retirer, se dirigea sur Ubigau, +où il reçut la nouvelle de l'armistice.</p> + +<p>Par la dispersion de ses forces, l'ennemi avait donné beau jeu au duc de +Reggio; mais celui-ci n'en sut pas profiter. Sa marche incertaine en se +portant en avant, ses directions variées, donnèrent au général Bulow le +moyen de réparer toutes ses fautes et de combattre à Lukau avec +avantage.</p> + +<p>Le mouvement général des troupes, nous ayant éloignés de notre +frontière, avait laissé l'Allemagne tout entière sans troupes. Le corps +de Woronzoff devant Magdebourg, et un autre corps stationné à Hambourg, +servaient d'appui à une foule de partisans qui opéraient sur nos +derrières. Ils se montraient partout et dans toutes les directions. +Divers convois furent enlevés, plusieurs détachements pris, et beaucoup +d'atrocités commises contre les usages de la guerre. Un partisan +prussien, nommé Lutzow, acquit, dans ces circonstances, une sorte de +célébrité.</p> + +<p>Une opération combinée entre les généraux Woronzoff et Czernikoff +faillit avoir pour résultat l'enlèvement de la garnison de Leipzig, où +beaucoup de blessés se trouvaient réunis; mais l'armistice en arrêta +l'exécution au dernier moment.</p> + +<p>Enfin divers combats eurent lieu dans les environs de Hambourg. Les îles +de l'Elbe et la ville de Hambourg elle-même tombèrent successivement au +pouvoir du général Vandamme, au moyen des secours que lui envoya le roi +de Danemark, qui resserra en cette circonstance ses liens d'alliance +avec l'Empereur. Dès ce moment, une division danoise, commandée par le +général Schomtenbourg, se trouva combinée avec les troupes françaises.</p> + +<p>Les différents corps de l'armée établis dans les divers cercles de +Löwenberg, de Goldsberg, Buntzlau, eurent ces territoires pour assurer +leurs besoins. Le sixième corps fut placé à Buntzlau. Chacun s'occupa +avec activité à refaire les troupes, à les réorganiser et à les +instruire. Des détachements amenant des recrues étaient en route de +France pour tous les régiments; mais, comme ils étaient entièrement +composés de nouveaux soldats sans aucune instruction, il fallait +consacrer tous ses efforts à les mettre en état de combattre. Ces soins +occupèrent tous les chefs de l'armée jusqu'au 10 août, moment auquel on +reprit les armes. Je vais rendre un compte succinct de ce qui se passa +jusqu'au renouvellement des hostilités.</p> + +<p>SITUATION DE L'ARMÉE FRANÇAISE PENDANT L'ARMISTICE ET LA DEUXIÈME +CAMPAGNE DE 1813.</p> + +<p>La manière et la promptitude avec laquelle l'armée française avait +reparu sur la scène, l'espèce de résurrection dont elle venait de +présenter l'image, avaient étonné l'Europe. Les succès de Lutzen et de +Bautzen avaient montré ce que l'on pouvait attendre de ses efforts. Mais +ces succès, si glorieux et si éclatants qu'ils fussent, n'avaient donné +que de faibles résultats. Ils n'avaient pas diminué d'une manière +sensible les forces de l'ennemi. D'un autre côté, l'armée combinée était +loin d'être arrivée à la force que le mouvement imprimé en Prusse et en +Russie devait produire. Les recrues dont la levée avait été ordonnée en +Russie, au commencement de l'année précédente, étaient au moment de +rejoindre et de renforcer les corps. Le mouvement national de la Prusse +n'était pas encore régularisé; le roi avait ordonné une levée en masse +de ses peuples contre les Français quand ils franchiraient leur +territoire; il ordonnait la destruction des moissons et des fruits, +l'enlèvement des bestiaux, enfin une guerre à mort. Quand, en 1814, les +paysans français voulurent prendre les armes, on les menaça de les +traiter en criminels. On prétendit qu'ils agissaient contre le droit des +gens et les usages des peuples civilisés. C'est ainsi que les hommes +changent de doctrines et de principes, suivant leurs diverses +situations.</p> + +<p>Ces dispositions extrêmes, inspirées par le désespoir et la fureur, +restèrent, au surplus, sans exécution: mais un esprit public prononcé, +une énergie admirable, se montrèrent dans toutes les classes en Prusse. +Les sociétés secrètes, formées pour préparer la délivrance du pays, avec +l'assentiment et l'appui du gouvernement, produisirent l'effet qu'on +avait dû en attendre. Les idées de liberté, le désir d'institutions et +de garanties constitutionnelles, s'étaient mêlés aux idées +d'affranchissement et d'indépendance nationale. Tous ces désirs, toutes +ces espérances, avaient été encouragés par le roi, à titre de moyens +défensifs. Aussi tout bouillait en Prusse. Plus l'oppression de Napoléon +avait été forte et sa tyrannie odieuse, et plus la réaction avait de +violence. Les étudiants couraient aux armes. Cette jeunesse vive, +ardente et souvent redoutable, qui peuple les universités d'Allemagne, +rappelait, par son esprit, son ardeur et son but, la formation des +premiers bataillons des volontaires de France, qui furent tout de suite +si remarquables par leur conduite, et qui devinrent plus tard le noyau +de l'armée française et la pépinière d'où sortit le plus grand nombre de +ses chefs. Enfin l'énergie de la Prusse était encore accrue par le +sentiment de la position dans laquelle elle s'était placée +volontairement. Sa désertion de la cause française au milieu de la +guerre, cette défection du général York, avaient autorisé toute espèce +de vengeance de la part de Napoléon, qui n'était, d'ailleurs, que trop +disposé à s'y livrer. La force seule pouvait donc la préserver. Mais, +pour mettre en oeuvre de pareilles ressources, pour régulariser de +semblables moyens, le gouvernement avait à peine eu trois mois, et +encore le dernier de ces trois mois avait été employé tout entier à +combattre. La Prusse était donc loin de présenter en ce moment les +forces réelles dont elle pourrait bientôt disposer. L'armistice devait +lui donner le temps d'achever ses préparatifs.</p> + +<p>Les Russes, ses alliés, épuisés par la campagne précédente, par les +marches exécutées pendant l'hiver, ne comptaient dans leur armée que des +bataillons incomplets. Les recrues, formées et dressées, allaient +arriver et doubler chez eux le nombre des combattants.</p> + +<p>De son côté, Napoléon avait ordonné des levées immenses. Ces levées +s'exécutaient avec facilité; mais les produits n'en étaient pas encore +parvenus jusqu'à lui. Deux mois de plus, et son armée aurait une force +double, une cavalerie nombreuse, et tout ce qui pouvait lui donner les +chances de la victoire. Ainsi un repos momentané avait dû entrer dans +ses idées. Il profita avec activité de l'armistice.</p> + +<p>Enfin, pour achever le tableau de cette époque mémorable, je dirai que +l'Autriche, ayant vu, lors des désastres de 1812, le rôle qu'elle était +appelée à jouer, faisait ses préparatifs dans ce but. Les circonstances +étaient favorables. Elles lui fournissaient l'occasion de devenir +modératrice et même juge suprême des débats, en raison de sa force, en +raison de sa position géographique, et en raison même de l'esprit de +sagesse et de lenteur qui préside à ses conseils.</p> + +<p>On a déjà dit que, dès le 26 avril, le gouvernement autrichien avait +déclaré que les stipulations du traité du 14 mars 1812 n'étaient plus +applicables à la situation présente. C'était dévoiler toute sa +politique. Mais ses moyens militaires, pour l'appuyer, étaient +incomplets. Il fallait porter son armée à un effectif qui donnât à son +langage le poids convenable. On s'occupa donc avec activité en Autriche +de levées d'hommes, d'achats de chevaux et de toutes les dispositions +qui doivent donner la possibilité d'entrer en campagne. Pour cela, il +fallait du temps. Aussi l'Autriche fut-elle l'intermédiaire utile par +lequel passa la demande d'une prolongation de suspension d'armes que fit +Napoléon. Elle la favorisa, l'appuya, en offrant en même temps sa +médiation pour la paix. Ainsi, quand tout le monde parlait de la paix, +personne n'en voulait. Tout le monde était de mauvaise foi et dans la +conviction que jamais la paix ne pourrait réaliser des prétentions +opposées et inconciliables.</p> + +<p>La Prusse, ainsi que je l'ai déjà dit, voulait déployer les moyens que +le mouvement national mettait à sa disposition.--Les Russes recevaient +leurs recrues et leurs renforts; l'Autriche voulait donner à son armée +un effectif qui l'autorisât à parler en maître, et Napoléon atteindre +l'époque où il aurait fait arriver les levées extraordinaires que les +efforts si honorables du peuple français faisaient de bonne grâce et +avec empressement. C'était une halte, un repos profitable à chacun, et +dont l'objet était de se préparer à combattre et de se mettre à même de +le faire avec succès. Il n'y avait qu'une seule chance de paix: c'est +que Napoléon consentît à faire le sacrifice d'une partie de sa +puissance, spécialement en faveur de l'Autriche, afin de se la rendre +favorable. Du moment où elle eût été avec nous, sa prépondérance eût +décidé la question, et toute lutte cessait; mais, pour qu'elle fût avec +nous, il fallait adopter des sentiments autres que ceux qui animaient +Napoléon. Ainsi, malgré le langage pacifique tenu par tout le monde, +tout le monde voulait la guerre; car chacun voulait des résultats que la +victoire seule pouvait donner, et Napoléon, dont le caractère dès lors +était de s'abandonner aux illusions qui le flattaient, s'efforçait à se +persuader que jamais l'Autriche n'oserait prendre les armes contre lui, +et qu'ainsi il aurait seulement à combattre la Prusse et la Russie. +Cette manière d'envisager les événements futurs n'a plus cessé d'être +la sienne et l'a conduit à sa perte.</p> + +<p>C'est dans cet esprit et avec ces dispositions que les armées prirent +les positions réglées par l'armistice.</p> + +<p>Les espérances de l'Empereur pour l'augmentation de ses forces se +réalisèrent promptement. L'armée croissait à vue d'oeil. Les jeunes +soldats furent occupés dans les camps à tirer à la cible, exercice dont +on n'a jamais fait un emploi suffisant en France, et qui, constamment en +usage en Angleterre, donnait autrefois à l'infanterie anglaise un feu +supérieur à celui des autres troupes de l'Europe. Un grand nombre des +conscrits qui venaient de faire la campagne se trouvaient blessés à la +main gauche et avaient perdu un doigt. Cette blessure, cause de réforme, +les fit soupçonner de s'être mutilés pour être exemptés du service, et +l'Empereur ordonna les mesures les plus rigoureuses contre eux. +Quelques-uns pouvaient être coupables; mais j'acquis la certitude que +ces blessures, si nombreuses et si semblables, avaient pu être reçues +naturellement à cause du peu d'instruction des troupes. Je reconnus que, +lorsque les rangs sont trop ouverts, comme il arrive avec des soldats +peu instruits et chargés de gros sacs, le deuxième rang, en tirant, peut +facilement blesser les hommes du premier. Je fus heureux de constater un +fait servant de réparation à l'honneur français.</p> + +<p>J'allai m'établir, de ma personne, dans un château charmant appelé +Niederthomaswald, à deux lieues en avant de Buntzlau.</p> + +<p>Napoléon, voulant préparer un point d'appui sur le Bober, me demanda si +Buntzlau pouvait être fortifié et mis à l'abri d'un coup de main. Ayant +répondu d'une manière affirmative, je reçus l'ordre d'exécuter les +travaux nécessaires. Je parvins à faire de cette ville une forteresse +qui eût exigé un siége. Il y avait une première enceinte revêtue, une +seconde enceinte, liée aux maisons, qui pouvait servir de réduit, une +contre-escarpe et des fossés qui furent inondés en partie au moyen des +nouveaux travaux; mais cette place, mise en état en moins d'un mois, ne +fut pas occupée pendant la campagne suivante et ne servit à rien, ainsi +que je l'expliquerai plus tard.</p> + +<p>L'armistice avait été conclu par toutes les puissances dans le but +apparent d'arriver à la conclusion de la paix, sans la médiation de +l'Autriche. Le prince de Metternich se rendit à Dresde pour y voir +l'Empereur et juger de ses dispositions. Napoléon avait toujours eu pour +lui une bienveillance toute particulière et un attrait marqué. Cependant +leur discussion fut vive, de la part de l'Empereur au moins; car le +prince de Metternich, toujours maître de lui-même, parlait de tout sans +passion, et discutait les intérêts dont il était chargé avec le calme +qui convient à un homme d'État. Les emportements de Napoléon, joués, +comme il lui arrivait souvent, ne produisirent aucun effet. La grande +affaire était les pouvoirs à donner aux médiateurs. L'Empereur voulait +que l'Autriche fût seulement une intermédiaire; mais l'Autriche voulait +être arbitre et résolut à se déclarer contre celui qui refuserait de +reconnaître sa médiation. Cependant Napoléon accorda le principe et +convint de ce mode de négociation. L'Empereur reconnut clairement alors +la propension de l'Autriche à devenir son ennemie; mais il refusait +toujours à croire qu'elle s'y décidât. Il calcula avec le prince de +Metternich les forces qu'il allait avoir à combattre. Il commença par +les nier ou les réduire de beaucoup. Forcé ensuite de reconnaître tout +ce que ces forces avaient d'imposant, il lui dit avec humeur ces paroles +remarquables, qui n'étaient dignes ni de son esprit ni de son jugement: +«Eh bien! plus vous serez, et plus sûrement et plus facilement je vous +battrai.»</p> + +<p>Le prince de Metternich le quitta après une conversation de dix heures, +mais ayant perdu l'espérance d'obtenir une négociation suivie dont la +conclusion pût être la paix. Pendant ce temps, Napoléon s'abandonnait à +l'idée que l'Autriche resterait neutre; car ses dernières paroles furent +celles-ci, au moment même où le prince de Metternich passait la dernière +porte de son appartement: «Eh bien! vous ne me ferez pas la guerre.»</p> + +<p>Cependant le congrès de Prague fut ouvert comme il était convenu. Les +plénipotentiaires français, MM. de Vicence et de Narbonne, s'y rendirent +tard. Ensuite ils déclarèrent qu'ils n'avaient pas de pouvoirs, ajoutant +qu'ils les recevraient incessamment. Le temps s'écoula dans cette vaine +attente. On arriva ainsi au 10 août, dernier jour de l'armistice. À +minuit, les alliés déclarèrent que, d'après les termes des conventions, +les hostilités recommenceraient le 16.</p> + +<p>Le 12, tout étant rompu, les pouvoirs arrivèrent; mais il était trop +tard. Celui qui a approché et bien connu Napoléon le reconnaîtra dans +cette manière d'agir.</p> + +<p>Napoléon s'était laissé aller tout à la fois à la fougue de son +caractère, à la passion qui le dominait et à une espèce de finasserie +toujours fort de son goût. Il aurait dû comprendre, tout d'abord, +qu'après la consommation énorme d'hommes qu'il avait faite et la +nécessité où il était de faire la guerre avec des soldats si jeunes il +ne pourrait pas la prolonger pendant longtemps, car alors son armée se +fondrait comme la neige au printemps. Napoléon, dans les derniers temps +de son règne, a toujours mieux aimé tout perdre que de rien céder. En +cela, son caractère a éprouvé une grande modification. Ce n'était plus +le jeune général d'Italie qui avait su renoncer à l'espérance de prendre +immédiatement Mantoue, qui s'était résigné à abandonner cent cinquante +pièces de siége dans la tranchée pour aller livrer une bataille, la +gagner et aller reprendre l'exécution de ses projets.</p> + +<p>Si, en 1813, Napoléon avait fait la paix (et il pouvait la faire avec +honneur après ses victoires de Lutzen et de Bautzen), en conservant de +grands avantages, il satisfaisait l'opinion publique en France. Il +récompensait le pays des efforts qu'il avait faits pour le soutenir. Il +laissait mûrir son armée, si je puis m'exprimer ainsi; et, après deux ou +trois ans, s'il avait voulu, il aurait recommencé la lutte avec des +moyens plus complets et plus imposants que jamais; mais sa passion +l'entraîna. Son esprit supérieur lui montra certainement alors les +avantages d'un système de temporisation; mais un feu intérieur le +brûlait, un instinct aveugle l'entraînait, quelquefois même contre +l'évidence. Cet instinct parlait plus haut que la raison, et +commandait.</p> + +<p>Il avait d'ailleurs un conseiller funeste qui flattait ses passions, +adoptait toutes ses illusions, et même les rendait encore plus +éblouissantes. Le duc de Bassano, esprit étroit et vain, flatteur par +essence, avait juré une adoration sans réserve à son maître. Il la +professait hautement et s'en glorifiait. Il étudiait ses désirs pour en +faire ses lois, et il mettait son esprit et son éloquence à plaider les +causes que Napoléon avait déjà jugées. C'était un moyen de lui plaire et +d'en être bien traité. Mais le prix de ses succès devait être la perte +de son idole. Il répétait, à cette époque, à Napoléon sans cesse ces +paroles: «L'Europe est attentive et impatiente de savoir si l'Empereur +sacrifiera Dantzig.» La prétention et l'espérance de conserver cette +ville, ainsi que les sentiments d'orgueil qui s'opposaient à toute +espèce de sacrifice, étaient caressés par ce langage. C'est là ce qui a +fait recommencer la guerre, et en définitive produit la chute de +Napoléon et la destruction de l'Empire.</p> + +<p>L'époque rapprochée des hostilités décida l'Empereur à faire célébrer sa +fête, par l'armée, plus tôt qu'à l'ordinaire. Le 15 août y était +consacré ordinairement. Elle fut fixée cette année au 10 août, pour la +dernière fois.</p> + +<p>Napoléon avait déployé une telle activité, les ordres et les mesures +prises pour la réorganisation de son armée avaient été si bien combinés, +les autorités en France avaient mis tant de zèle à les exécuter, et le +pays avait montré tant de bonne volonté, que ses forces étaient devenues +extrêmement considérables.</p> + +<p>L'armée se composait de douze corps d'armée organisés en quarante et une +divisions, toutes au complet, sans compter la garde impériale, la +vieille garde, formant en tout quatre divisions. La cavalerie, qui nous +manquait complétement à Lutzen, était portée maintenant à soixante-dix +mille chevaux. Enfin ce n'est pas trop de porter à quatre cent cinquante +mille hommes les forces totales réunies en Allemagne, et dont Napoléon +pouvait disposer.</p> + +<p>Voici quels étaient les divers corps de l'armée, et les noms de ceux qui +les commandaient:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Premier corps, Vandamme, trois divisions;</p> +<p class="i14"> Deuxième, duc de Bellune, quatre divisions;</p> +<p class="i14"> Troisième, prince de la Moskowa, quatre divisions;</p> +<p class="i14"> Quatrième, général Bertrand, trois divisions;</p> +<p class="i14"> Cinquième, général Lauriston, trois divisions;</p> +<p class="i14"> Sixième, duc de Raguse, trois divisions;</p> +<p class="i14"> Septième, général Régnier, quatre divisions;</p> +<p class="i14"> Huitième, prince Poniatowski, deux divisions;</p> +<p class="i14"> Onzième, duc de Tarente, trois divisions;</p> +<p class="i14"> Douzième, duc de Reggio, trois divisions;</p> +<p class="i14"> Treizième, prince d'Eckmühl, trois divisions;</p> +<p class="i14"> Quatorzième, maréchal Saint-Cyr, trois divisions.</p> +<p class="i14"> En Franconie, le duc de Castiglione avec trois divisions.</p> +</div></div> + +<p>Les troupes à cheval étaient organisées ainsi: Chaque corps d'armée +avait une brigade de cavalerie légère. La réserve, composée de dix-sept +divisions, était formée en cinq corps, dont chacun avait trois ou quatre +divisions, et qui étaient commandés, savoir:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Le premier corps, par Latour-Maubourg, quatre divisions;</p> +<p class="i14"> Deuxième, Sébastiani, trois divisions;</p> +<p class="i14"> Troisième, duc de Padoue, quatre divisions;</p> +<p class="i14"> Quatrième, comte de Valmy, trois divisions;</p> +<p class="i14"> Cinquième, le général Millaud, trois divisions.</p> +</div></div> + +<p>Enfin on doit ajouter à la masse de ces forces les garnisons des places +de Pologne et de Prusse, qui tenaient en échec plus de cent mille hommes +à l'ennemi.</p> + +<p>Si les soldats, qui composaient cette armée eussent été plus âgés et +plus instruits, jamais on n'aurait rien vu de plus formidable.</p> + +<p>Napoléon avait préparé ses mouvements par divers travaux exécutés sur +l'Elbe. Si l'enceinte de Dresde, détruite en 1809 par ses ordres, eût +existé alors, elle lui aurait servi puissamment au début des opérations. +On dut y suppléer par des travaux de campagne. Ces travaux, faits à la +hâte, occupaient un trop vaste espace pour leur nombre. Jamais ils ne +purent acquérir une force suffisante pour mettre Dresde en sûreté, sans +une armée pour les occuper. Or, dans le plan de campagne qu'adopta +Napoléon, il aurait fallu que la ville de Dresde, pivot de ses +opérations, fût à l'abri d'un coup de main, et susceptible d'être +abandonnée momentanément à elle-même.</p> + +<p>Au nombre des points que Napoléon fit fortifier, je parlerai de +Lilienstein, où un camp retranché pour quelques milliers d'hommes fut +construit. Deux ponts sur l'Elbe furent établis sous Königstein. Ils +donnaient la possibilité de se mouvoir, par une ligne très-courte, de la +Silésie et la Lusace, sur les débouchés de la Bohême. Par leur moyen, +Napoléon comptait se porter rapidement sur Dresde et sur les derrières +de l'ennemi, pendant qu'il serait contenu par cette place.</p> + +<p>Au moment où l'armistice fut rompu, Napoléon m'écrivit deux très-longues +lettres pour m'en prévenir, me faire connaître le plan de campagne qu'il +projetait, et me demander mon avis. Ce plan était à peu près celui qu'il +a suivi. Je lui répondis en le discutant, en blâmant, de toutes mes +forces, son système, et voici quels étaient mes motifs<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a> +<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a> +<a href="#footnotetag3"> +(retour) </a> Voir pièces justificatives.</blockquote> + +<p>Napoléon, au lieu de concentrer ses forces, se décidait à les diviser en +trois parties, formant trois armées indépendantes: une en Silésie, une à +Dresde, une dans la direction de Berlin.</p> + +<p>Personne, dans l'armée, n'avait l'autorité nécessaire pour commander +plusieurs corps d'armée à la tête desquels étaient des maréchaux. +Napoléon seul pouvait se servir de semblables éléments.</p> + +<p>Je pensais, au contraire, que Napoléon avait deux partis entre lesquels +il pouvait choisir:</p> + +<p>1° Placer les troupes en arrière de la Sprée, à cheval sur l'Elbe, +ayant Dresde pour point d'appui central, à une forte marche de cette +ville, et écraser le premier ennemi qui serait à sa portée. Une fois le +premier succès obtenu, les autres seraient faciles. En plaçant ses +troupes aussi rapprochées les unes des autres, Napoléon se trouvait pour +ainsi dire partout à la fois et pouvait facilement, presque sous ses +yeux, combiner leurs mouvements;</p> + +<p>2° Se décider à une offensive en Bohême immédiatement. Les troupes +placées sur le Bober et celles en avant de Torgau auraient couvert son +mouvement en partant de Dresde et débouchant par Peterswald. Ces troupes +se seraient rapprochées de lui en se tenant sur la défensive, et ensuite +auraient fini par le rejoindre, celles du Bober en entrant en Bohême par +Zittau; et les autres, après avoir laissé trente mille hommes pour la +défense de l'Elbe, auraient probablement pu suivre cette offensive. +Alors, continuant son mouvement, il aurait traversé la Bohême, porté la +guerre en Moravie et marché sur Vienne. Il couvrait ainsi la +confédération du Rhin et s'assurait de sa fidélité. Il ralliait l'armée +bavaroise, prenait sa ligne d'opération sur Strasbourg, et, plus tard, +il faisait sa jonction à Vienne avec l'armée d'Italie, dont le point de +départ était les bords de la Save, et se trouvait ainsi très-rapproché.</p> + +<p>Au lieu de cela, l'Empereur organisa la masse de ses troupes en trois +armées véritables. La passion le portait à agir le plus promptement sur +la Prusse. Il voulait que les premiers coups de canon fussent tirés sur +Berlin, et qu'une vengeance éclatante et terrible suivît immédiatement +le renouvellement des hostilités. Alors il fallait une armée qui marchât +sur Berlin, et une autre en Silésie pour couvrir la première. Il fallait +enfin une troisième armée en avant de Dresde, pour empêcher la grande +armée ennemie de déboucher de la Bohême. Par ce système, l'offensive +était donnée aux corps qui, dans mon opinion, auraient dû rester sur la +défensive, et la défensive était réservée à ceux dont le rôle aurait du +être offensif. La question me paraissait ainsi renversée. Après avoir +combattu ce projet par tous les raisonnements les plus propres pour +ramener l'Empereur à mon opinion, je terminais par cette phrase:</p> + +<p>«Par la division de ses forces, par la création de trois armées +distinctes et séparées par de grandes distances, Votre Majesté renonce +encore aux avantages que sa présence sur le champ de bataille lui +assure, et je crains bien que, le jour où elle aura remporté une +victoire et cru gagner une bataille décisive, elle n'apprenne qu'elle en +a perdu deux.»</p> + +<p>Je fus malheureusement prophète. Ce fut précisément ce qui arriva. +Pendant la victoire de Dresde, nous étions battus à la fois en Silésie, +sur la Katzbach, et en Prusse, devant Berlin, à Grossbeeren.</p> + +<p>Nonobstant mes observations et mon opinion contraire, dont Napoléon +avait provoqué la manifestation, il adopta définitivement le plan qu'il +avait conçu, et qui rendit ses mouvements incertains et confus pendant +cette partie de la campagne. Je vais entrer en matière et commencer le +récit des opérations.</p> + +<p>Les forces de l'ennemi consistaient d'abord en cent trente mille +Autrichiens, divisés en quatre corps, une réserve et une avant-garde. +Cette armée était composée de neuf divisions d'infanterie et de trois +divisions légères, formées de deux et trois bataillons de chasseurs et +de douze à dix-huit escadrons, de trois divisions de cavalerie de douze +à vingt-quatre escadrons, faisant un total de cent douze bataillons, +cent vingt-quatre escadrons, auxquels il faut ajouter deux cent +soixante-treize pièces d'artillerie.</p> + +<p>L'armée russe et prussienne en Bohême, combinée à l'armée autrichienne +sous les ordres du général Barclay de Tolly, se composait de cent +trente-cinq bataillons, trois cent soixante-huit pièces de canon, cent +quarante-sept escadrons, de quinze régiments de Cosaques organisés, de +huit divisions d'infanterie en trois corps d'armée, et d'un corps de +deux divisions de cavalerie, qui, jointes aux divisions des gardes et +grenadiers russes et prussiens, et aux cinq divisions de cavalerie de +réserve, s'élevaient à cent mille hommes au moins, ce qui formait un +total de deux cent trente mille hommes, dont quarante-cinq mille à +cheval, et six cent trente-huit pièces d'artillerie.</p> + +<p>L'armée de Silésie combinée, c'est-à-dire russe et prussienne, était +composée de cent trente-sept bataillons, trois cent cinquante-six pièces +d'artillerie, cent quatre escadrons organisés en sept corps de quinze +divisions d'infanterie, et huit divisions de cavalerie sous les ordres +de Blücher, ayant sous lui les généraux Saken, Langeron, York, +Saint-Priest, etc., etc. Elle avait un effectif qui dépassait cent vingt +mille hommes, dont vingt mille à cheval.</p> + +<p>L'armée du Nord, commandée par le prince royal de Suède, était composée +de cent quatre-vingt-six bataillons, de cent quatre-vingt-quatorze +escadrons et de trois cent quatre-vingt-sept pièces d'artillerie. Elle +était organisée en cinq corps, formant douze divisions d'infanterie et +sept divisions de cavalerie. On y avait ajouté treize régiments de +Cosaques, commandés par le général Vinzigorod. Cette armée était sous +les ordres des généraux Bulow, Tanentzien, maréchal Steding, général +Woronzoff. Elle présentait une force de cent cinquante-cinq mille +hommes, dont trente-cinq mille à cheval.</p> + +<p>Il existait, en outre, dans le bas Elbe, des troupes légères ou de +nouvelles levées, de différents pays, mêlées sous les ordres des +généraux Valmoden, Végezac, Dornberg. Ces troupes présentaient un total +de quarante mille hommes, dont huit mille à cheval.</p> + +<p>Ce n'était pas tout. On avait formé en Pologne deux armées de réserve +russes. La première, composée de soixante mille hommes, aux ordres du +général Bemzsen, arriva à Toeplitz le 28 septembre. La seconde, aux +ordres du général Tabanoff-Taslowsky, forte de cinquante mille hommes, +occupa le grand-duché de Varsovie. Devant Dantzig, il y avait +trente-cinq mille hommes; devant Zamosch, quatorze mille; devant Glogau, +vingt-neuf mille quatre cent soixante-dix; devant Custrin, huit mille +quatre cent cinquante; devant Stettin, quatorze mille; total, cent deux +mille deux cents.</p> + +<p>Enfin, indépendamment de l'armée d'Italie, l'Autriche avait deux armées +de réserve, qui, successivement, vinrent se joindre à la masse des +forces combinées, savoir: sur la frontière de Bavière, dix-huit +bataillons et trente-six escadrons, faisant vingt-quatre mille sept cent +cinquante hommes; à Vienne et à Presbourg, quarante-huit bataillons et +soixante-douze escadrons, faisant soixante-cinq mille hommes; total, +quatre-vingt-neuf mille sept cent cinquante.</p> + +<p>Ainsi l'ensemble des forces qui nous étaient opposées s'élevait à près +de neuf cent mille hommes, dont plus de cent cinquante mille à cheval.</p> + +<p>J'ai indiqué la manière dont elles étaient réparties. Mais je ferai +remarquer ici la profondeur du calcul qui fit mélanger toutes les +troupes des différentes nations, seul moyen de donner de la consistance +à la coalition, de mettre obstacle à des combinaisons politiques +particulières, et de substituer à des jalousies de nation, si naturelles +et si habituelles en pareil cas, une rivalité de soldat sur le champ de +bataille qui devenait une garantie de succès.</p> + +<p>Voici quelle était la formation de l'armée française:</p> + +<p>En Silésie, les troisième, cinquième, sixième et onzième corps, dont la +force, avec la cavalerie, s'élevait à cent vingt mille hommes. Ils +étaient, au début de la campagne, et accidentellement, sous les ordres +du maréchal prince de la Moskowa, le plus ancien des trois maréchaux +réunis sur cette frontière.--Les quatrième, septième et douzième corps, +et le troisième de cavalerie furent rassemblés à Dahme, sous les ordres +du duc de Reggio, en Lusace.--Les premier, deuxième et huitième corps, +avec les premier et quatrième de cavalerie, furent concentrés dans les +environs de Zittau.--Le quatorzième corps occupait le camp de Pirna, et +couvrait Dresde, où était Napoléon avec sa garde.</p> + +<p>L'Empereur arriva le 18 à Görlitz. Le 19, il se rendit à Zittau et +s'avança jusqu'à Gabel. Il fut tenté d'entrer en Bohême par la route qui +mène à Gitschin. Son objet était de mettre obstacle à la réunion des +diverses armées sur Prague; mais, apprenant que déjà elle était opérée, +il vit Dresde menacé et comprit la nécessite de se tenir à portée de +secourir cette place. Laissant les premier et deuxième corps à Rumburg +et Zittau, il se rendit à l'armée de Silésie, avec sa garde et le +premier corps de cavalerie, en se dirigeant sur Lövenberg, où il arriva +le 21.</p> + +<p>Blücher avait commencé son mouvement offensif avant l'expiration de +l'armistice, et les corps d'armée française, qu'il avait en face, +s'étaient aussitôt mis en marche pour se réunir sur le Bober. Le 16, le +corps de Langeron avait déjà dépassé Goldsberg. Un bataillon de la +division Charpentier, placé en avant de Lövenberg, faillit être enlevé, +et se fit jour à travers l'ennemi. Le 18, le cinquième corps se réunit à +Lövenberg avec le onzième corps. L'ennemi, ayant passé le Bober, porta +une avant garde à Lahore. Le duc de Tarente l'attaqua et lui fit +repasser la rivière.</p> + +<p>Blücher était ce jour-là, avec le corps de Saken, à Liegnitz. Le +premier, s'étant porté sur Lövenberg, força le cinquième corps à évacuer +les positions qu'il occupait. Appelé par le bruit du canon, je me hâtai +de marcher à son secours; mais, quand je fus à portée de le soutenir, le +combat avait cessé. L'ennemi, voulant passer le Bober à Zobten, fut +repoussé par la division Rochambeau. Le prince de la Moskowa, craignant +de voir le gros des forces ennemies entre le troisième corps et les +onzième et cinquième, qui étaient à Lövenberg, jugea à propos de s'en +rapprocher.</p> + +<p>De Buntzlau, je reçus l'ordre de m'avancer, avec le sixième corps, +jusqu'à Kresbau, pour observer Saken et retarder sa marche. Blücher, +informé du mouvement du prince de la Moskowa, vint à sa rencontre, ne +laissant qu'une division pour masquer Lövenberg. Le troisième, étant +ainsi prévenu, s'arrêta à Graditz. Il combattit tout à la fois contre +York et contre Saken, et se replia sur le sixième corps. Ces deux corps +repassèrent le Bober et se placèrent en deçà de Buntzlau.</p> + +<p>J'avais été chargé auparavant par Napoléon de chercher sur l'une des +rives du Bober une bonne position, où une armée nombreuse pût livrer et +recevoir une bataille avec avantage. Je n'avais rien trouvé sur la rive +droite qui me satisfît complétement. Cependant nous aurions pu occuper +avec les troisième et sixième corps la position à Karlsdorf, assez forte +pour que l'ennemi n'osât pas nous attaquer immédiatement, et pendant la +journée nous aurions eu des nouvelles des cinquième et onzième corps. +Le maréchal Ney en décida autrement. La rive gauche offrait à la vérité +une position meilleure, et nous allâmes l'occuper. Mais Buntzlau, qui +avait été l'objet de forts grands travaux et qui renfermait des +approvisionnements en vivres, n'étant pas encore armé, ne fut pas +occupé. On aurait pu y laisser quelques troupes sans danger et on +l'aurait occupé tant que nous serions restés en communication avec cette +ville. C'était une belle position d'arrière-garde pour une partie du +troisième corps, et une bonne tête de pont pour reprendre l'offensive. +Le maréchal Ney ne voulut pas comprendre ces avantages et ne put pas +concevoir le rôle dont ce poste était susceptible, et, quand on n'était +pas encore au moment de le quitter, il donna l'ordre d'en faire sauter +les fortifications.</p> + +<p>Après avoir repassé le Bober, les officiers, envoyés par la rive gauche +aux renseignements sur le général Lauriston, firent le rapport que les +cinquième et onzième corps étaient réunis et en communication avec nous. +Ainsi les quatre corps étaient en mesure d'agir ensemble; mais ces +officiers m'apprirent en même temps l'intention de ces deux corps de +continuer leur mouvement rétrograde le lendemain et de repasser la +Queiss. Aucun raisonnement ne pouvait justifier ce mouvement. Nous +étions cependant forcés de l'imiter. Nous nous préparâmes donc à +l'exécuter pour notre compte, et je me hâtai d'en prévenir l'Empereur +en lui faisant remarquer toutes les aberrations constatant déjà +l'impossibilité d'opérer sans lui, et la nécessité de sa présence pour +mettre chacun à sa place.</p> + +<p>L'Empereur arriva en toute hâte, amenant avec lui sa garde. Arrivé le +21, au matin, il donna au moment même l'ordre de reprendre l'offensive. +Je partis de ma position d'Ottendorf; je passai le Bober à Bakwitz et je +pris position sur les hauteurs de Holzstein. Il y eut, en cette +circonstance, un léger engagement avec l'ennemi, où le 32<sup>e</sup> léger et le +chef du 16<sup>e</sup>, Svalabrino, se distinguèrent. Je restai, ce jour-là, en +position. Pendant ce temps, Napoléon avait marché en avant avec les +troisième et onzième corps. Il poursuivit l'ennemi qui s'était retiré +devant lui en toute hâte et sans s'engager. Le 23, je reçus l'ordre de +repasser le Bober, de placer mes troupes en échelons sur Naumbourg et +Lauban et de me disposer à marcher rapidement sur Dresde si j'en +recevais l'ordre. Le 24, cet ordre m'étant parvenu, il fut exécuté sans +retard. J'arrivai le 27, au matin, à Dresde, et j'allai prendre +position, ma gauche au quatorzième corps, ma droite à la jeune garde, en +avant de Grossgarten.</p> + +<p>Pendant les mouvements opérés en Silésie, la grande armée ennemie avait +pris l'offensive et marché sur Dresde. Son mouvement, commencé le 20 +août, s'était opéré sur quatre colonnes. Celle de droite, commandée par +Wittgenstein, avait débouché par la route de Lovositz à Pirna. Elle +laissa un corps de troupes suffisant pour observer, garder et couvrir le +débouché. La deuxième colonne, composée de Prussiens, commandée par le +général de Kleist, se porta à Glasshüth, en se liant avec la première. +La troisième colonne, sous les ordres du général Colloredo, composée +d'Autrichiens, arriva par Altenbourg et Dippoldiswald. La quatrième +colonne, composée également d'Autrichiens, et sous les ordres du +maréchal de Chasteler, marcha par Frauenstein sur Bubenan.</p> + +<p>Le 24, une division du quatorzième corps, que le maréchal Saint-Cyr +avait placée sur les hauteurs de Berggus-Hübel pour couvrir le camp de +Pirna, fut attaqué par le corps de Wittgenstein. Elle se replia en +combattant jusqu'à Pirna et, de là, elle fit l'arrière-garde du +quatorzième, qui se retira sur Dresde et occupa les retranchements +construits pour couvrir cette ville.</p> + +<p>Le 25, vers les quatre heures de l'après-midi, l'armée ennemie se +rapprocha de Dresde dans l'ordre suivant: La colonne de droite prit +position en arrière du grand jardin qu'elle fit occuper par les +tirailleurs; la deuxième prit position derrière Strehla; la troisième se +plaça en avant de Koritz et Recknitz; la quatrième colonne avait à sa +gauche Plauen. Une cinquième colonne, commandée par le général Klénau, +était en marche et venait de Presbourg. Le corps de Klénau et les +réserves n'étaient pas encore arrivés. Le quartier général s'établit au +village de Nötnitz. Le quatorzième corps occupait les faubourgs et les +retranchements qui les couvraient. Ceux-ci se composaient de huit +flèches assez petites et de quelques édifices crénelés. On avait ainsi +cherché à tirer le meilleur parti des localités.</p> + +<p>Une attaque immédiate était la seule chose opportune, car on ne pouvait +douter que l'empereur Napoléon n'arrivât, en toute hâte, avec des +renforts. Accabler, anéantir le quatorzième corps (qui, fort à peine de +vingt mille hommes, avait devant lui plus de deux cent mille +combattants), était la seule chose raisonnable. Le prince de +Schwarzenberg hésita; il ajourna l'action jusqu'au lendemain pour +attendre l'arrivée du corps de Klénau et de quelques réserves. Il ne vit +pas que, dans la disproportion des forces qui étaient en présence, un +seul nouveau corps de l'armée française arrivant à Dresde donnerait plus +de chances à la résistance que soixante mille hommes de renfort n'en +auraient donné à l'attaque.</p> + +<p>Le 26, au matin, le prince de Schwarzenberg se décida à attaquer, sans +attendre davantage l'arrivée de Klénau. Pendant l'action, Napoléon +était arrivé à Dresde avec sa garde, et le deuxième corps, qui, des +environs de Zittau, y avait été dirigé, le suivait de près. Le premier +corps, qui avait été envoyé sur Königstein, avait passé l'Elbe et chassé +le corps ennemi, formé d'un détachement de gardes russes et du deuxième +corps, commandé par le duc de Wurtemberg, qui bloquait cette forteresse.</p> + +<p>Le huitième corps était resté sur la frontière de Bohême pour couvrir la +communication avec l'armée de Silésie. L'intention de l'Empereur avait +été d'abord de faire son mouvement par Königstein, sans venir à Dresde, +avec le premier, le deuxième, le sixième corps et sa garde. S'il eût +passé l'Elbe sur ce point, pris l'ennemi à revers, il est difficile de +calculer les immenses résultats qu'il aurait obtenus; mais les dangers +imminents de Dresde, les conséquences graves qui seraient résultées de +l'entrée de l'ennemi dans cette ville, déterminèrent Napoléon à venir à +son secours d'une manière directe. En conséquence, toutes les forces +qu'il menait avec lui, le premier corps excepté, furent dirigées sur ce +point, et tout à coup Dresde fut sous la protection d'une puissante +armée.</p> + +<p>L'attaque avait réussi en partie. La redoute de la porte de +Dippoldiswald était enlevée; celle de la route de Freyberg avait eu son +feu détruit. L'ennemi occupait le grand jardin. Toutes ses forces se +trouvaient concentrées devant les faubourgs; enfin tout annonçait son +entrée prochaine dans Dresde quand Napoléon reprit l'offensive. Il pensa +que des attaques simultanées, sur les flancs des alliés, les +surprendraient et changeraient en défense une offensive qu'il était +difficile d'arrêter.</p> + +<p>En conséquence, il donna l'ordre au maréchal Ney, qui l'avait +accompagné, et au duc de Trévise, de déboucher, chacun avec deux +divisions de la jeune garde, en amont et en aval, la première colonne +par la porte de Pirna, la deuxième par la porte de Plauen, et +d'envelopper les ailes de l'armée ennemie. Le succès fut complet. +L'ennemi, rejeté en arrière, occupa à la nuit une position moins +rapprochée que celle qu'il avait prise avant le commencement de +l'action. Cette attaque, appuyée par un centre fortifié, l'ensemble des +faubourgs étant fortement occupé, ne présentait aucune difficulté. Le +lendemain, le prince de Schwarzenberg renouvela ses attaques, mais sans +succès. Le deuxième corps de l'armée française était en ligne et placé à +droite. Il opéra un mouvement sur la gauche de l'ennemi, auquel le +premier corps de cavalerie concourut puissamment.</p> + +<p>L'ennemi s'était étendu au delà de la vallée de Plauen, mais il n'était +pas parvenu à appuyer son aile gauche à l'Elbe. Cette aile gauche, +séparée du centre par la vallée dont les montagnes sont fort escarpées, +était isolée et fort en l'air. Le sixième corps avait pris sa place de +bataille au centre, et le premier corps avait chassé les troupes qui +bloquaient Königstein, menaçant les communications de l'ennemi. Ce qui +eût été facile à l'ennemi en arrivant était devenu chanceux et même d'un +danger imminent au moment où il attaqua la ville.</p> + +<p>Le deuxième corps se porta, dans la matinée, sur la gauche de l'armée +alliée et l'attaqua de front, tandis que la cavalerie, que le roi de +Naples commandait en personne, l'enveloppa. La cavalerie autrichienne, +culbutée, ayant abandonné la division Metzko, celle-ci fut chargée par +nos cuirassiers. Sa résistance opiniâtre paraissait invincible, et l'on +vit, en cette circonstance, quelle puissance la lance exerce dans les +combats de cavalerie contre l'infanterie. Le temps était horrible; des +pluies abondantes empêchaient les fusils de faire feu: à peine un fusil +sur cinquante partait. Tout était donc au désavantage de l'infanterie. +Eh bien! les charges de cuirassiers demeurèrent sans succès. On ne put +entamer les carrés autrichiens qu'en faisant précéder la charge de +cuirassiers par celle d'un détachement de lanciers. Ceux-ci ouvraient +une brèche, que les cuirassiers étaient ensuite chargés d'agrandir. Une +brigade de la division Maurice Liechtenstein, envoyée au secours de +cette division Metzko, pour la recueillir, partagea le sort de cette +dernière. Les régiments de Lusignan et de l'archiduc Régnier furent à +peu près détruits. Douze à quinze mille hommes restèrent en notre +pouvoir.</p> + +<p>Pendant ces mouvements à la droite, Napoléon occupait le centre de +l'ennemi par une forte canonnade. Une salve d'une batterie de la garde, +dirigée par son ordre contre un groupe qu'il avait remarqué près du +village de Bäcknitz, emporta les jambes du général Moreau. Ce général +avait contribué à la puissance de Napoléon en se réunissant à lui au 18 +brumaire et en servant ses intérêts. La flatterie l'avait rendu son +rival de gloire, malgré son immense infériorité. Les petites passions de +son entourage et la faiblesse de son caractère en avaient fait un +ennemi. Sa fin tragique et prématurée n'inspira aucun intérêt dans +l'armée française.</p> + +<p>La gauche avait repoussé l'ennemi, et les quatre divisions de la jeune +garde, qui s'y trouvaient réunies, forcèrent Wittgenstein à se retirer +jusqu'à Bleswitz, sur le corps de Kleist, déjà aux prises avec le +quatorzième corps. Le prince de Schwarzenberg, jugeant l'ensemble de ses +revers suffisants pour lui ôter tout espoir fondé de victoire, prit la +résolution de se retirer. Mais aucune disposition apparente ne +l'annonçait, et, comme l'arrivée d'une portion du corps de Klénau avait +augmenté le nombre de ses troupes, toutes les probabilités, à nos yeux, +semblaient être pour une nouvelle bataille le lendemain. La nuit nous +laissa dans cette espérance. L'intention de Napoléon était d'attaquer +l'ennemi à la pointe du jour, à son centre, et je devais être chargé de +cette opération. Je passai la nuit à faire les dispositions en +conséquence.</p> + +<p>Le centre de l'ennemi était appuyé aux villages de Bäcknitz et +Schernitz. La hauteur sur laquelle ils sont placés, au milieu de +l'amphithéâtre en face de Dresde, et dont nos avant-postes occupaient +les derniers mamelons, commande la plaine qu'il faut traverser. Porter +de l'artillerie en plein jour sur ces mamelons eût été chose impossible. +Aussi, ayant placé pendant la nuit, dans la position qu'occupaient mes +avant-postes, assez de troupes pour nous établir solidement, j'y fis +conduire toute mon artillerie pour écraser de son feu les deux villages +que j'ai nommés. Sans cet appui, ils auraient été difficilement +emportés. Je présidais moi-même à ces préparatifs. J'observais ce qui se +passait chez l'ennemi. Un bruit sourd me fit croire qu'il se mettait en +retraite. Les feux, qui s'éteignaient successivement, me confirmèrent +dans cette pensée. J'envoyai quelques troupes pour s'en assurer, et l'on +trouva la position évacuée.</p> + +<p>Je fis prévenir l'Empereur en toute hâte à Dresde, et il arriva à mon +camp à la petite pointe du jour. Les dernières troupes de +l'arrière-garde ennemie étaient déjà à une assez grande distance. +L'Empereur m'ordonna de me mettre immédiatement à leur poursuite dans la +direction de Dippoldiswald, et me donna la division de cavalerie du +général Ornano. Saint-Cyr fut chargé de le suivre dans la direction de +Maxen et Glasshüth. Le général Vandamme, avec le premier corps, et +devant être soutenu par la garde, fut dirigé du point où il se trouvait +sur la grande route de Peterswald. Le deuxième corps et la cavalerie du +roi de Naples marchèrent sur Freyberg.</p> + +<p>Pendant les deux jours où on avait combattu devant Dresde, le général +Vandamme, avec le premier corps, augmenté de la quarante-deuxième +division du quatorzième corps et d'une brigade du deuxième, avait chassé +devant lui le faible corps du duc de Wurtemberg. Celui-ci, s'étant +replié sur la droite de l'armée, avait pris position devant Pirna, dont +Vandamme s'était emparé. La difficulté des communications empêcha le +général français d'agir avec ensemble et rapidité. Un fort détachement +de la garde russe, ayant été envoyé au duc de Wurtemberg, avec une force +de dix-huit mille hommes commandés par le général Osterman, fut chargé +de le contenir. C'est dans ces positions respectives que la retraite de +l'armée alliée, résolue le 27 au soir, commença à s'exécuter.</p> + +<p>L'ennemi se retirait par diverses directions. Voici les dispositions +premières et les modifications que les circonstances y apportèrent.</p> + +<p>Le corps de Barclay, formant la droite de l'armée, reçut ordre de se +retirer par la grande route de Dahme, Waldgies, Hübel et Peterswald, et +de couvrir ce débouché principal pour entrer en Bohême.</p> + +<p>La grande armée, c'est-à-dire la masse des Autrichiens, prit la +direction de Dippoldiswald, Falkenheim, Altenbourg et Unterzinnwald.</p> + +<p>Le corps de Kleist reçut l'ordre de se retirer par Glasshüth et +d'établir sa liaison entre les deux principaux corps de l'armée, tandis +que la gauche et les réserves prendraient le chemin de Freyberg, par +lequel une partie de ses troupes étaient arrivées.</p> + +<p>La route de Dippoldiswald par Altenbourg présente les plus grandes +difficultés. C'est un défilé continuel entre des montagnes et des bois. +La masse des troupes destinées à se retirer par cette communication +devait éprouver un grand encombrement et de grandes difficultés. Mais +elles furent tout à coup beaucoup augmentées et d'une manière tout à +fait imprévue.</p> + +<p>Le général Barclay, supposant le général Vandamme au moment d'agir sur +la route de Dippoldiswald, et ne voulant pas faire une marche de flanc +aussi près d'un ennemi tout formé, chargea le général Osterman de +remplir la mission qui lui était donnée, et lui, avec la majeure partie +de ses troupes, imagina de changer de direction et de se jeter sur la +route d'Altenbourg, afin de se réunir à la masse des forces de l'armée.</p> + +<p>Il résulta de cette désobéissance, d'abord une horrible confusion sur la +route d'Altenbourg, un prodigieux encombrement, et ensuite la route +principale ne se trouva pas gardée par une force suffisante. Ainsi +Vandamme, soutenu par la garde, n'eut plus devant lui que dix-huit mille +hommes environ, obligés de défiler, pour ainsi dire, à sa vue, pour +reprendre leur ligne de retraite, fort compromise. Les troupes +entreprirent cette tâche difficile, et elles y parvinrent après avoir +éprouvé d'assez grandes pertes. Une partie de la colonne, ayant été +coupée sur la gauche, fut obligée de faire sa retraite isolément et à +travers les bois.</p> + +<p>Je rencontrai d'abord l'ennemi au village de Possendorf. Son +arrière-garde fut culbutée. Nous lui prîmes deux mille cinq cents +hommes, douze pièces de canon, cent cinquante voitures d'artillerie ou +de bagages. Lorsque nous fûmes arrivés sur les hauteurs de +Windiskarsdorf, presque toute l'armée ennemie nous apparut en mouvement +dans diverses directions. De grosses colonnes, venant de Maxen, +longeaient le pied des montagnes pour se porter par Frauendorf sur la +route d'Altenbourg. Le quatorzième corps suivait et marchait sur +Glasshüth, mais il était encore fort en arrière. Je vis aussi des masses +considérables qui s'étaient retirées par Tharand et marchaient dans la +direction de Frauenstein. Enfin j'avais en position devant moi, au +débouché de Dippoldiswald, une ligne fort étendue, soutenue par une +nombreuse artillerie, protégeant la position qu'elle avait prise et la +marche de tous ces corps séparés, qui avaient peine à gagner le défilé +sur lequel j'étais au moment d'arriver. L'ensemble de la position et la +force des troupes que j'avais à combattre m'obligeaient à réunir mes +moyens avant de rien engager.</p> + +<p>Une fois en mesure d'agir, je marchai. La deuxième division, commandée +par le général Lagrange, déboucha par la grande route qui conduit à +Dippoldiswald en tournant la position de l'ennemi. Je plaçai ma +cavalerie en arrière de la division du général Lagrange, prête à +déboucher aussitôt que le passage serait ouvert. Enfin je laissai ma +troisième division à Windiskarsdorf, pour me mettre à l'abri de toute +entreprise de l'ennemi venant par ma gauche, et aussi à portée de +soutenir le général Lagrange s'il en était besoin.</p> + +<p>Une affaire assez vive s'engagea en même temps sur les deux débouchés. +Les premières troupes du sixième corps culbutèrent les troupes ennemies +qui leur étaient opposées. Des corps plus nombreux les arrêtèrent, mais +de nouveaux efforts complétèrent le succès. L'ennemi avait, en arrière +des défilés franchis, une nombreuse artillerie et des troupes toutes +formées. Cet état de choses lui donnait sur nous un grand avantage; mais +la valeur des troupes triompha promptement de ce nouvel obstacle. +Partout Russes et Autrichiens furent culbutés. Nous restâmes maîtres des +débouchés et du champ de bataille. Le général Compans fut occuper +Dippoldiswald, et le général Lagrange s'était emparé de vive force des +villages de Kessenig et de Benholtheim. La cavalerie du général Ornano +avança le plus promptement possible, mais la nuit était presque arrivée; +l'ennemi avait couvert de cavalerie toute la plaine, et il ne fut plus +possible d'entreprendre rien de sérieux. En conséquence, mes troupes +prirent position.</p> + +<p>Le lendemain, 29, je mis en position mon corps d'armée dans la +direction qu'avait suivie l'ennemi, et je pris le chemin d'Altenbourg. +Mon avant-garde arrivée au village d'Ober-Frauendorf, j'appris que +l'ennemi occupait le bois situé à très-peu de distance, et qu'une forte +arrière-garde était au delà du village de Falkenheim. Une brigade +entière, placée en tirailleurs, fut chargée de chasser l'ennemi du bois, +de le fouiller dans toutes ses parties, afin de prévenir toute espèce de +surprise. Avec un matériel aussi considérable, dans un pays aussi +difficile, il y a les plus grands périls à marcher sans une extrême +précaution. Un corps d'armée peut être détruit s'il avance avec trop de +confiance et sans être suffisamment éclairé. Le bois étant évacué par +l'ennemi, je trouvai au débouché un corps de quinze mille hommes +environ, formé en avant du village de Falkenheim, avec vingt pièces de +canon.</p> + +<p>Cette position est très-forte et appuyée à droite et à gauche par de +très-grands escarpements. Elle n'a qu'un seul inconvénient, celui d'être +suivie d'un mauvais défilé. Après avoir reconnu la position de l'ennemi, +fait occuper par les premières troupes deux mamelons qui protégeaient la +sortie du bois, et placé quelques pièces de canon sur la hauteur; après +avoir fait serrer la division du général Freiderich sur celle du général +Lagrange pour la soutenir, je donnai ordre à celui-ci d'attaquer +l'ennemi. Malgré une vigoureuse résistance de sa part, la valeur de nos +troupes fut telle, qu'en un instant tout fut culbuté et l'ennemi +poursuivi jusqu'à l'entrée du défilé, où il laissa beaucoup de pièces de +canon et de voitures. La nuit seule arrêta notre poursuite. Le 37<sup>e</sup> léger +et le 4<sup>e</sup> de marine se distinguèrent, l'ardeur des troupes était telle, +qu'il fallut plutôt s'occuper à la calmer qu'à la stimuler, afin de ne +pas compromettre des succès toujours assurés avec de pareils soldats, +quand ils sont bien conduits.</p> + +<p>Le lendemain, 30, je me mis en marche pour Altenbourg. L'armée ennemie +l'avait évacuée pendant la nuit, et nous y trouvâmes une arrière-garde +qui se retira à notre approche. Dans le trajet de Falkenheim à +Altenbourg, nous pûmes juger par nous-mêmes du désordre de la veille +chez l'ennemi. Plusieurs pièces de canon et plus de cent voitures +étaient éparses çà et là. Partout nous voyions des indices de confusion. +Il ne se passait pas un moment sans que des parcs entiers ne sautassent +à notre approche. Je résolus de profiter d'une occasion si favorable +pour faire tout le mal possible à l'ennemi, et de le poursuivre l'épée +dans les reins jusqu'à Toeplitz.</p> + +<p>Je pouvais sans crainte agir ainsi; j'étais informé que le septième +corps, commandé par le général Vandamme, soutenu par toute la garde, +marchait sur Toeplitz, tandis que le quatorzième corps, placé en +échelons, se trouvait entre le premier corps et moi, pour nous soutenir. +Vers midi, je rencontrai l'ennemi sur le plateau de Zinnwald, +amphithéâtre ressemblant assez à celui de Fralkenheim. On ne peut y +arriver que par des défilés fort étroits. La division du général Compans +tenait la tête de la colonne. Trouvant des forces considérables au +débouché, il lui fut impossible de gagner assez de terrain pour se +former. Je donnai l'ordre au général Lagrange de se porter avec sa +division par un autre défilé à droite, beaucoup plus étroit que le +premier, mais qui prenait en flanc la position de l'ennemi. Ce mouvement +eut un plein succès. Cette division, ayant marché avec vigueur, en même +temps que celle du général Compans, l'ennemi, culbuté sur tous les +points, fut poursuivi sans relâche et jeté dans les chemins étroits et +épouvantables qui conduisent de Zinnwald à Eichwald. Nous prîmes, dans +cette seule journée, plus de quatre cents voitures d'artillerie et +d'équipages.</p> + +<p>Nous poursuivîmes l'ennemi à peu de distance du village d'Eichwald, où +nous trouvâmes des troupes nouvelles toutes formées. La nuit nous +arrêta. L'avant-garde bivaqua près du débouché d'Eichwald, le corps +d'armée sur le plateau de Zinmvald, et je préparai tout pour déboucher +le lendemain à la pointe du jour sur Toeplitz, où je supposais voir +arriver Vandamme de son côté. Mais ce qui s'était passé chez lui avait +bien changé l'état des choses. À mon retour au camp, je trouvai un +officier d'état-major du maréchal Gouvion Saint-Cyr qui m'apprit la +catastrophe. Le corps d'armée avait été détruit et pris presque en +entier par l'ennemi. Le matin même, le maréchal avait marché à son +secours, mais n'avait pu arriver à temps pour le sauver.</p> + +<p>Cet événement a eu des résultats si importants et si graves, qu'il +convient d'en rechercher et d'en approfondir les causes.</p> + +<p>Napoléon était dans l'usage de recommander avec exagération à ses +généraux de marcher en avant. S'il ne doutait pas de leur courage, il +est certain qu'il se méfiait de leur résolution. Avec un homme ardent +comme le général Vandamme, il eût été plus convenable de lui tenir le +langage de la prudence. Toutefois, dans la circonstance, il était de son +devoir de marcher tête baissée. Napoléon lui avait dit et fait écrire: +«Je vous suis avec toute ma garde; marchez sans crainte.» Enfin il +savait que le bâton de maréchal devait être la récompense d'un succès +brillant, et il était impatient de l'obtenir. Mais Napoléon, après avoir +mis en route sa garde, était resté à Dresde, incertain sur ce qu'il +ferait. Ayant reçu la nouvelle de l'échec éprouvé par le maréchal +Oudinot devant Berlin, et des revers du maréchal Macdonald sur la +Katzbach, il résolut de rester, de rappeler sa garde, et il eut le tort +incroyable de ne pas faire prévenir Vandamme. On a dit qu'il s'était mis +en route, et que, se trouvant tout à coup indisposé, il avait +rétrogradé. Ce fait est inexact, et le général Gersdorff, général saxon, +m'a déclaré formellement que, n'ayant pas quitté un moment le palais +pendant les journées du 28 et du 29, il avait la certitude absolue que +Napoléon n'était pas sorti de Dresde ces jours-là. La garde seule +s'était mise en mouvement, et il la rappela, ainsi que je viens de le +dire. Vandamme se trouva donc seul et sans appui dans la plaine de Culm. +Vainqueur le 29, il fut accablé le 30 par les forces immenses qui se +jetèrent sur lui.</p> + +<p>Une circonstance inopinée survint qui aggrava sa position, et la rendit +désespérée. Le corps de Kleist, qui s'était retiré de Glasshüth devant +Saint-Cyr, arriva à Ebersdorff le 29. De ce point il ne put entrer en +Bohême. Une communication mauvaise, praticable cependant aux voitures, +et meilleure que celle de Zinnwald, aboutit de ce point à Culm. Mais, +dans ce moment, Vandamme étant à la tête du débouché, Kleist ne pouvait +pas raisonnablement s'y présenter. Le 30, au matin, il crut Vandamme +assez avancé pour avoir entièrement découvert la grande route, et, ne le +supposant plus sur ce point, il se décida à faire un mouvement par le +plateau et à se porter d'Ebersdorf sur Nollendorf, espérant ainsi +échapper à l'armée française, arriver à la plaine, éviter Vandamme, et +rejoindre, par un détour, le gros de son armée. Une preuve incontestable +de la vérité de cette opinion, c'est que ses meilleures troupes étaient +à l'arrière-garde pour résister soit à Saint-Cyr, soit à ce qui pouvait +venir de Peterswald. Les mauvaises troupes et les parcs étaient en tête +de colonne. Au moment où Vandamme, accablé par le nombre, se disposait à +la retraite, le corps de Kleist arriva sur la route. La cavalerie de +Vandamme, s'élançant en colonnes, pour ouvrir le chemin, échappa en +partie. Cette cavalerie, rencontrant seulement d'abord des landwehrs et +des parcs, elle sabra tout, et prit cette nombreuse artillerie, qui +n'eut pas même le temps de se mettre en batterie. Mais les troupes à la +queue de la colonne, s'étant ravisées, prirent position, et parvinrent à +fermer le passage.</p> + +<p>Si la garde eût suivi, Kleist, pris entre Saint-Cyr et la garde, mettait +bas les armes, et Vandamme eût battu, le 30, les divers corps qui l'ont +attaqué. Mais, bien plus, si la garde eût joint Vandamme le 29, pendant +qu'il était victorieux, il aurait pu se porter en avant et se trouver +ainsi au milieu de toutes les forces ennemies qui étaient sans +organisation et dans une entière confusion, par suite des difficultés de +la retraite. Toute l'artillerie marchait isolément. Les troupes +descendaient par détachement, en suivant tous les sentiers praticables. +Il n'y avait pas, le 29, trente mille hommes à mettre régulièrement en +bataille dans la plaine. C'était un de ces coups de fortune, comme il on +arrive en un siècle de guerre. Tout le matériel aurait été pris, et tout +se serait dispersé. Des reproches réciproques auraient servi à tout +dissoudre, à tout désorganiser. La fortune en a ordonné autrement; mais +le seul coupable, et le véritable auteur de la catastrophe, c'est +Napoléon.</p> + +<p>Il convient maintenant d'examiner quelle influence a eue le maréchal +Saint-Cyr sur cet événement. Il pouvait en diminuer la gravité, et il +n'est pas exempt de reproches. Il suivait Kleist, et arriva à Ebersdof. +C'est de la hauteur, en avant de ce poste, qu'il vit l'événement du 30. +S'il est arrivé le 20, il est coupable de n'avoir pas descendu le +plateau et de ne s'être pas joint à Vandamme; s'il n'est arrivé que le +30 au matin, il ne pouvait pas déboucher; mais alors il est coupable +d'avoir perdu de vue Kleist. En le suivant l'épée dans les reins il +l'arrêtait, et la route de Peterswald restait libre au général Vandamme, +et peut-être même l'enchaînement des circonstances aurait pu, Vandamme +battu et se retirant, entraîner la perte de Kleist.</p> + +<p>On a eu tort d'accuser Vandamme d'avoir montré, dans cette circonstance, +trop de témérité. Il s'était arrêté dans une bonne et excellente +position en avant de Culm, position inexpugnable pour peu qu'il existe +quelque proportion entre le nombre des combattants. J'ai depuis étudié +ces lieux sur place, et j'ai acquis la conviction que Vandamme aurait pu +s'y défendre un contre deux, et certainement il l'aurait fait; mais il y +a des limites au possible. Je pense, au contraire, qu'on pourrait lui +reprocher de la lenteur et peu d'ensemble dans sa marche. Ses troupes +n'étaient pas réunies le 29; et, quoique maître de Culm le 29, avant +midi, il ne put pas déboucher pour culbuter et mettre en déroute le +corps russe, très-inférieur en force, isolé dans une position ouverte, +sans appui et sans moyen pour résister. Mais aussi comment se précipiter +au milieu de cent quatre-vingt mille hommes qui, s'ils n'étaient pas là, +se trouvaient cependant à portée dans un bassin vaste et découvert, sans +avoir derrière soi les forces nécessaires comme point d'appui? Et +pourtant il y avait un tel désordre dans l'armée alliée en ce moment, +que le corps de Vandamme seul pouvait, en l'accroissant encore, amener +des résultats incalculables.</p> + +<p>C'est l'esprit de justice dont je fais profession, et ma conviction +profonde, qui me décident à prendre la défense de Vandamme, car ce +général ne m'a jamais inspiré aucun intérêt. J'ajouterai à ce qui +précède une dernière réflexion sur la conduite de Napoléon, réflexion +qui la rend encore moins concevable.</p> + +<p>L'armée ennemie se retirait sur diverses colonnes, et devait +naturellement se rassembler dans la plaine de Toeplitz. Le 30 août, elle +devait, d'après tous les calculs, s'y trouver réunie, et, le jour +suivant, les divers corps de l'armée française, après avoir descendu du +plateau de Saxe, se trouvaient en présence. Une fois nos corps réunis, +qui devait commander, qui devait donner la direction, l'impulsion et +l'ensemble? Personne, puisque Napoléon était le 30 à Dresde, et n'avait +pris aucune disposition pour suppléer, le 31, à sa présence en Bohême. +Ainsi, dans le cas de succès constants dans la poursuite, il se mettait, +par sa propre volonté, dans des conditions qui en rendaient les effets +plus que douteux. L'on ne peut dire qu'il avait suspendu la poursuite, +car aucun ordre semblable n'arriva aux autres corps, et Vandamme en a +reçu de contraires.</p> + +<p>On se perd dans ce dédale où l'on ne peut découvrir ni un calcul ni une +intention raisonnable. Seulement il paraît incontestable que Napoléon, +frappé de la nouvelle du désastre de la Katzbach, et ne pensant qu'à la +nécessité de le réparer, ne voulut pas s'éloigner de l'année de Silésie; +mais, quelque urgents que fussent les secours à lui porter, ils ne +pouvaient pas être immédiats, tandis que les affaires de Bohême, d'une +nature décisive, réclamaient à l'heure même et le secours de sa garde +pour soutenir Vandamme, et sa présence pour la direction de l'ensemble +des opérations. Dans tous les cas, rien n'excuse et ne peut excuser +Napoléon de n'avoir pas informé Vandamme du changement de ses +résolutions<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a> +<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a> +<a href="#footnotetag4"> +(retour) </a> La lettre ci-après prouve que, le 30 août, l'intention de +l'Empereur était que l'armée continuât son mouvement offensif et +descendît le plateau de la Saxe pour pénétrer en Bohême. Vandamme, non +soutenu par la garde, qui avait été rappelée à Dresde, devait marcher +sur Toeplitz, tandis que je débouchais par Zinnwald, et que les autres +corps en faisaient autant, chacun dans sa direction. Vandamme est donc +parfaitement innocent de ce mouvement, et des conséquences qui en ont +été la suite.<br> + +<p class="rig">«Dresde, le 30 août 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous +prévenir que le point difficile pour l'ennemi est Zinnwald, où l'opinion +de tous les gens du pays est que son artillerie et ses bagages ne +pourront passer qu'avec une peine extrême; que c'est donc sur ce point +qu'il faut se réunir et attaquer; que l'ennemi, tourné par le général +Vandamme, qui marche sur Toeplitz, se trouvera très-embarrassé, et sera +probablement obligé de laisser la plus grande partie de son matériel.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<i>Signé</i>: <span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +</blockquote> + +<p>Instruit de ce qui s'était passé, je ne pouvais plus penser à descendre +de la montagne. Garder ma position et attendre des ordres était tout ce +qui me restait à faire. Je restai donc sur la défensive pendant la +journée du 31. L'ennemi attaqua mon avant-garde, mais il fut repoussé +constamment. Il avait perdu beaucoup de monde dans cette poursuite et +les divers combats dont je viens de rendre compte. Nous lui avions pris +trente pièces de canon, sept à huit cents voitures d'artillerie ou +d'équipages, et il avait eu en tués, blessés et prisonniers, de neuf à +dix mille hommes hors de combat.</p> + +<p>Le 31, au soir, je reçus l'ordre de prendre position à Altenbourg. Je +m'y rendis, et me mis en mesure de m'y défendre. Le 1<sup>er</sup> septembre, +l'Empereur me prescrivit de me rapprocher de Dresde et de déboucher sur +la rive droite de l'Elbe s'il était nécessaire. Dès ce moment commença +une série de mouvements sans aucun résultat, qui semblaient destinés, +comme par exprès, à produire la destruction des troupes. Le quatorzième +corps avait fait un mouvement pareil au mien. Le deuxième corps et sa +cavalerie s'étaient également rapprochés de l'Elbe. Le 3, je marchai +encore dans la direction de Dresde, et pris position au village de +Recknitz. Le 4, je passai l'Elbe et allai camper à Bischofswerda, et le +lendemain à Bautzen.</p> +<br> + +<h4>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br> RELATIFS AU LIVRE DIX-SEPTIÈME</h4> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Liegnitz, le 29 mai 1813, deux heures après midi.</p><br><br> + +<p>«L'Empereur ordonne, monsieur le maréchal, qu'avec le sixième corps +d'armée et le corps de cavalerie du général Latour-Maubourg vous vous +portiez de Jauer en avant de Eisendorf, route de Neumarck. Le prince de +la Moskowa, avec les cinquième et septième corps, se porte sur Neumarck, +et le quartier général impérial y sera probablement ce soir avec la +garde. Le troisième corps d'armée reste en avant de Liegnitz. Le duc de +Tarente, avec son corps d'armée, et le général Bertrand, avec le +quatrième corps, resteront à Jauer. Sa Majesté marche sur Breslau.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 10 juin 1813.</p><br><br> + +<p>«Je crois devoir vous faire connaître, monsieur le maréchal, quel sera +l'emplacement des quartiers généraux des différents corps de l'armée au +12 juin, époque à laquelle ces quartiers généraux deviendront fixes.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p>«Le deuxième corps d'armée, maréchal duc de Bellune, à Guadenberg;</p> + +<p>«Le troisième, prince de la Moskowa, à Liegnitz;</p> + +<p>«Le quatrième, général comte Bertrand, à Sprottau;</p> + +<p>«Le cinquième, général Lauriston, à Goldsberg.</p> + +<p>«Le septième, général Régnier, à Görlitz;</p> + +<p>«Le onzième, maréchal duc de Tarente, à Löwenberg;</p> + +<p>«Le douzième, maréchal duc de Reggio, à Lukau;</p> + +<p>«Le premier corps de réserve de cavalerie, général Latour-Maubourg, à +Sagan;</p> + +<p>«Le deuxième, général Sébastiani, à Freystadt;</p> + +<p>«Deuxième division, jeune garde, maréchal duc de Trévise, à Hermolsdorf, +près Glogau;</p> + +<p>«Première division, à Gross-Kramche;</p> + +<p>«Deuxième, à Ober-Schonfeld;</p> + +<p>«Troisième, à Eichberg;</p> + +<p>«Polonais, huitième corps, à Zittau.</p> +</div></div> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 11 juin 1813.</p><br><br> + +<p>«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que je donne l'ordre au duc de +Bellune de garder la frontière le long de l'Oder, depuis Crossen jusqu'à +la hauteur de Müllrose.</p> + +<p>«Le duc de Reggio surveillera la ligne de démarcation depuis Müllrose +jusqu'à Insterburg.</p> + +<p>«Le gouverneur de Wittenberg placera des postes depuis Insterburg, en +passant par Bruck, et suivant la frontière de la Confédération du Rhin, +jusqu'auprès de Barby.</p> + +<p>«Le gouverneur de Magdebourg couvrira son enceinte sur la rive droite, +et tout le long de l'Elbe sur la rive gauche, depuis Barby jusqu'à la +trente-deuxième division militaire, où commencera la surveillance du +prince d'Eckmühl.</p> + +<p>«Le duc de Trévise, le prince de la Moskowa, le général Lauriston, le +duc de Tarente surveilleront la ligne dans leur arrondissement +respectif; depuis les postes du duc de Tarente, la ligne sera fournie, +le long de la Bohême, par le prince Poniatowski, qui arrive à Zittau. +Enfin, monsieur le maréchal, fournissez de votre côté des postes jusqu'à +l'Elbe, le long de la Bohême, en vous concertant à cet égard avec le +prince Poniatowski.</p> + +<p>«L'intention de l'Empereur est que tous les jours vous envoyiez le +rapport de ce qui se passe à vos postes et des mouvements qui pourraient +se faire devant eux. Il faut aussi avoir soin d'empêcher les chevaux, +les vivres, les meubles, les troupeaux, et enfin tout ce qui pourrait +nous servir, de sortir de la ligne de démarcation.</p> + +<p>«Le résultat de ces dispositions sera d'être bien instruit de tout ce +qui se passe; mais il suffira pour cela, monsieur le maréchal, de postes +légers, ainsi que pour arrêter le passage des troupeaux et de tout ce +qui est utile à l'armée.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 13 juin 1813.</p><br><br> + +<p>«Je vous adresse, monsieur le maréchal, ampliation de l'ordre du jour +relatif à l'arrestation et la mise en jugement des soldats qu'on suppose +s'être mutilés eux-mêmes d'un doigt ou de la main dans l'espoir de se +faire réformer. Depuis plusieurs années, cette espèce d'épidémie s'est +introduite dans l'armée: il est temps d'y apporter une attention sévère +et de remédier promptement à ce genre de délit.</p> + +<p>«L'Empereur ordonne, pour cet effet, qu'il soit choisi deux hommes de +chaque corps d'armée sur ceux prévenus de s'être blessés eux-mêmes. Ils +seront arrêtés; le grand prévôt instruira la procédure. Il sera facile +de les convaincre. Aussitôt la procédure instruite, ils seront envoyés +au maréchal ou au général commandant, qui les fera fusiller devant tout +le corps assemblé, en faisant connaître la nature de leurs délits, mais +sans rien imprimer là-dessus.</p> + +<p>«Vous ferez ramasser tous les hommes blessés à la main et ordonnerez +qu'ils soient gardés comme des coupables par la gendarmerie. S'ils ont +été trouvés maraudant, la peine de mort leur sera infligée. Vous aurez +soin de donner le mot aux officiers d'état-major et aux chirurgiens, de +n'y comprendre ni sous-officiers ni vieux soldats, mais seulement ceux +qui, par leur âge et la nature de leurs blessures, pourraient être +soupçonnés de s'être blessés eux-mêmes. À leur arrivée à leur régiment, +un jury, composé du colonel, de deux capitaines et de deux chirurgiens +du régiment, les examinera et fera une enquête pour constater la cause +de leurs blessures. Ces hommes feront toutes les corvées et seront comme +les domestiques du régiment. Ils seront guéris par les soins des +chirurgiens des corps, et, après la correction convenable, ils +rentreront dans le régiment.</p> + +<p>«Vous sentirez, monsieur le maréchal, l'importance de tenir l'ordre du +jour et les présentes dispositions secrètes; mais vous devez réunir les +colonels des régiments et leur parler fermement pour qu'ils exaltent +l'indignation des soldats contre les lâches qui se mutilent eux-mêmes.</p> + +<p>«Enfin l'intention de l'Empereur est que toutes blessures à la main +provenant d'un coup de fusil ou de pistolet ou d'un coup de sabre ne +soient jamais un motif de réforme.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>ORDRE DU JOUR.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 11 juin 1813.</p><br><br> + +<p class="mid">1.</p> + +<p>«Tous les blessés qui existent à Dresde et dans les hôpitaux des autres +villes en deçà du Rhin, et qui sont blessés aux doigts ou à la main, +seront sur-le-champ dirigés sur leurs corps respectifs.</p> + +<p class="mid">2.</p> + +<p>«L'état nominatif de tous les hommes blessés aux doigts ou à la main, +qui sont à Dresde, sera dressé dans la journée d'aujourd'hui et demain.</p> + +<p class="mid">3.</p> + +<p>«Il sera formé autant de colonnes, composées de gendarmes et de +flanqueurs de la garde, qu'il y a de corps d'armée. Chacune de ces +colonnes sera commandée par un officier d'état-major, et un chirurgien +principal y sera attaché. Elles ramasseront tous ces hommes, dont il +sera formé un contrôle, indiquant leurs noms, compagnies, bataillons et +régiments.</p> + +<p class="mid">4.</p> + +<p>«Les blessés ainsi ramassés seront conduits à la maison de la Douane +retranchée, sur la route de Bautzen, où ils seront campés. Dès que cent +hommes appartenant à un même corps d'armée seront réunis, ils seront mis +en marche pour ce corps d'armée, sous une escorte suffisante. Ils seront +accompagnés de leur contrôle nominatif et d'un chirurgien pour les +panser.</p> + +<p class="mid">5.</p> + +<p>«À leur arrivée aux corps, ils seront distribués dans leurs régiments, +où ils seront traités par les chirurgiens-majors, et sous la +surveillance spéciale des officiers. Ils seront chargés de faire toutes +les corvées de la compagnie et du régiment.</p> + +<p class="mid">6.</p> + +<p>«Tout soldat blessé aux doigts ou à la main, qui sera conduit à son +corps de la manière dont il vient d'être dit, qui s'écarterait en route +de son escorte, soit pour marauder, soit pour déserter, ou qui +déserterait après son arrivée au régiment, sera puni de mort.</p> + +<p class="mid">7.</p> + +<p>«Un jury, formé du chirurgien en chef de l'armée et de quatre +chirurgiens principaux, sera réuni à la susdite maison de la Douane, +pour visiter les blessés qui y seront amenés. Il fera choix de deux +hommes par chaque corps d'armée, de ceux qui, par la nature de leurs +blessures, paraîtront le plus évidemment avoir été blessés par +eux-mêmes, lesquels seront sur-le-champ arrêtés et conduits devant le +grand prévôt de l'armée, pour y être examinés et interrogés.</p> + +<p class="mid">8.</p> + +<p>«Tout soldat qui serait convaincu de s'être blessé volontairement pour +se soustraire au service sera condamné à mort.</p> + +<p class="mid">9.</p> + +<p>«Le présent ordre du jour sera tenu secret, et sera adressé seulement +aux maréchaux et généraux commandant des corps d'armée; mais, au moment +du départ des hommes blessés aux doigts ou à la main, reconduits à leur +corps, il leur sera donné connaissance, par l'officier d'état-major +commandant la colonne, de la disposition qui condamne à mort ceux qui +déserteraient ou marauderaient pendant la route.</p> + +<p class="mid">10.</p> + +<p>«Le major général de notre grande armée est chargé de l'exécution du +présent ordre.</p> + +<p>«<i>Signé</i>: <span class="sc">Napoléon</span>.</p> + +<p>«Pour ampliation:</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 24 juin 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal, je vous envoie la copie d'une lettre que j'ai +écrite hier à M. le général Barclay de Tolly pour lui faire connaître +les ordres donnés par l'Empereur à l'égard des partisans.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre.</span>»</p> + + +<p>«<i>P.-S.</i> Cela vous servira pour le langage que vous avez à tenir.</p> +<br> + +<h4>AU GÉNÉRAL BARCLAY DE TOLLY.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 23 juin 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le général, je m'empresse de porter à votre connaissance la +conduite du major de Lützow et les événements auxquels elle a donné +lieu. Ce major, chef d'un corps de partisans, a été prévenu, le 7, de +l'armistice. La copie lui a été portée par un officier d'état-major. Il +en a eu connaissance par la traduction en allemand que le duc de Weimar +en a fait faire, et qu'il a fait imprimer, placarder et répandre à +profusion.</p> + +<p>«Le major de Lützow a fait dire à l'officier d'état-major qui lui +portait la copie de l'armistice qu'il ne reconnaissait pas l'armistice. +On lui a fait observer que, le 12, il devait avoir repassé l'Elbe, et +qu'en conséquence il n'y avait pas de temps à perdre: il fit déclarer +qu'il était corps franc.</p> + +<p>«Depuis le 7 jusqu'au 18, M. le major de Lützow a continué les +hostilités: il a arrêté les malles de Bavière et de Dresde; il a levé +des contributions, comme dix-huit procès-verbaux le constatent. Il a +arrêté les individus tant civils que militaires rencontrés sur la route; +il a continué à enrôler les jeunes gens du pays et les étudiants des +universités; il a attaqué des détachements, pris des courriers venant +d'Augsbourg et d'Italie, et enfin des soldats marchant isolément.</p> + +<p>«L'Empereur et Roi mon maître n'est arrivé à Dresde que le 10, et, le +14, voyant que les hostilités sur ses derrières continuaient, Sa Majesté +a ordonné aux détachements de cavalerie en marche pour rejoindre l'armée +de s'arrêter et de se pelotonner pour courir sur les partisans, attendu +que, le 12, ils devaient, aux termes de l'armistice, en avoir exécuté +les dispositions.</p> + +<p>«D'autres corps, se disant partisans, répondaient qu'ils ne pouvaient +reconnaître l'armistice, donnant pour motifs, les uns qu'ils dépendaient +de l'armée suédoise, les autres qu'ils étaient à la solde de +l'Angleterre, et enfin d'autres corps indépendants et insurrectionnels.</p> + +<p>«Sa Majesté l'Empereur et Roi a donc cru nécessaire de prescrire l'ordre +du jour dont je vous envoie copie. J'avais donné un ordre à peu près +semblable dès le 16. Cependant, j'ai l'honneur de proposer à Votre +Excellence d'échanger ceux des partisans qui sont actuellement en notre +pouvoir ou qui seront arrêtés contre ceux de nos gens qui ont été faits +prisonniers par vos troupes depuis le 4 juin.</p> + +<p>«Nous avons aussi à nous plaindre de la non-exécution de l'article 4 de +l'armistice, qui porte, entre autres choses: que, depuis l'embouchure +de la Katzbach, la ligne de démarcation suivra le cours de l'Oder +jusqu'à la frontière de Saxe, longera la frontière de Saxe, etc.; dès +lors Crossen s'y trouve compris. Cependant les Prussiens, contre toutes +raisons, veulent occuper Crossen, quoique le droit soit de notre côté et +que cela ne dût pas être discuté: j'en prends pour juge Votre Excellence +elle-même.</p> + +<p>«Mais, voulant cependant éviter toute discussion, l'Empereur et Roi +propose que ce pays soit considéré comme neutre, de manière qu'il ne +soit occupé ni par l'armée combinée ni par les armées françaises et +alliées.</p> + +<p>«Les troupes légères de Votre Excellence parcourent le pays jusqu'aux +portes de Liegnitz. Je la prie de vouloir bien donner des ordres à cet +égard.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<i>Signé</i>: <span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>ORDRE DU JOUR.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 24 juin 1813.</p><br><br> + +<p>«Les parlementaires qui se présenteront ne pourront dépasser nos lignes, +c'est-à-dire qu'ils seront reçus aux avant-postes où ils remettront +leurs dépêches. Ils seront maîtres d'attendre les réponses. Dans le cas +où un parlementaire devrait être amené au quartier général, l'ordre en +sera donné par le major général. En conséquence, sous aucun prétexte que +ce soit, les parlementaires ne pourront pénétrer au delà de nos lignes, +c'est-à-dire de nos avant-postes, sans un ordre formel.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<i>Signé</i>: <span class="sc">Alexandre</span>.</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 19 juillet 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je désirerais que Buntzlau, qui offre une position +centrale, contint deux manutentions, chacune de huit à dix fours. Je +désirerais que la ville pût être fortifiée, de manière qu'en quinze à +vingt jours de travail deux bataillons pussent y protéger un hôpital, +les deux manutentions et des magasins. Les deux grands moyens défensifs +de ce genre sont les eaux et les bois. Vous devez avoir des bois près de +Buntzlau. Vous avez des moyens de transport, puisque vous avez tous les +chevaux de trait de votre corps d'armée. Vous avez des sapeurs, des +pionniers. Les canonniers de la marine sont surtout propres à ces +travaux. Quant aux eaux, il faut étudier si l'on peut remplir les fossés +de la ville. Si on le peut, faites-y travailler vingt-quatre heures +après la réception du présent ordre. Vous sentez de quel intérêt il +serait de pouvoir placer à Buntzlau, sous la garde de deux bataillons et +de vingt pièces de canon, un hôpital de deux mille malades ou +convalescents, quelques millions de rations de biscuits, de farines et +de riz, et beaucoup d'embarras d'artillerie.--Autant que je puis m'en +souvenir, Buntzlau a des fossés et une muraille. Ce serait donc ces +fossés qu'il s'agirait de bien établir, ces murailles et tourelles qu'il +faudrait organiser pour l'artillerie, en les garnissant de gabions et de +saucissons, les fossés qu'il faudrait remplir d'eau, et enfin quelques +lunettes qu'il faudrait tracer et élever.--Il n'y a pas de moment à +perdre; vous entendez la matière. Vous pouvez y mettre six mille +ouvriers, en faisant fournir deux mille travailleurs par votre corps +d'armée et en réunissant deux à trois mille paysans.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">22 juillet 1813</p><br><br> + +<p>«Sire, j'ai reçu la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire le 19 juillet pour me donner ses ordres relatifs à Buntzlau. +Cette ville étant placée au bas d'un long amphithéâtre, les localités +sont peu favorables à la fortification. Cependant il m'a paru, après +avoir étudié son enceinte avec soin, qu'il était possible de remplir les +intentions de Votre Majesté, et je viens d'arrêter les travaux à +exécuter.</p> + +<p>«Ils commenceront demain et seront poussés avec une grande activité. +J'aurai l'honneur d'adresser demain à Votre Majesté un plan de Buntzlau, +avec un rapport détaillé sur les ordres que j'ai donnés.</p> + +<p>«L'artillerie et le génie du sixième corps fournissent quinze cents +outils. Des réquisitions ont été faites au pays; mais, comme il est +probable que je n'obtiendrai pas tout ce que j'ai demandé, il serait +désirable que le grand parc du génie nous donnât un secours de deux +mille outils.</p> + +<p>«Comme les travaux de la récolte vont rendre les bras extrêmement rares, +il serait utile que les cercles de Lövenberg et de Goldsberg fournissent +chacun mille ouvriers pour les travaux de Buntzlau.»</p> + +<br> + +<p>«J'ai l'honneur d'adresser à Votre Majesté le plan de Buntzlau. Cette +place a une double enceinte. L'enceinte intérieure, étant contiguë aux +maisons, n'offrant ni espace, ni terre à porter pour les remblais, n'est +pas susceptible d'être mise en état de recevoir du canon. Cependant +c'est un dernier obstacle qu'on peut présenter à l'ennemi, et dont on +peut tirer parti en arrangeant quelques tours pour y placer de +l'infanterie. L'enceinte basse offre partout les moyens de faire un +parapet et des batteries. Les tours de cette enceinte sont en général +trop petites pour être armées de canon. Cependant, au moyen des +dispositions ordonnées et dont je vais rendre compte, il y aura quatre +pièces de canon placées en A au-dessus de la porte de Breslau; un pareil +nombre au-dessus de la porte AV, même à Goirenberg (G), quatre également +sur la porte de Dresde (O), deux en P, deux en U, une autre en T, enfin +quatre, dont l'ouvrage projeté en Z.</p> + +<p>«Excepté en F, G, H, K, la place a partout une bonne contrescarpe, +revêtue de plus ou moins d'élévation, mais habituellement de quinze à +seize pieds. En avant de la porte G, il n'y a pas de fossé.</p> + +<p>«J'ai ordonné d'élever une contrescarpe en F et d'en construire une en +G, de manière à élever assez les eaux pour qu'elles puissent se répandre +jusqu'en D au moyen du batardeau qui sera placé en G. Ce batardeau sera +couvert par la maison I, qui sera entourée d'un fossé et d'un parapet en +terre. Le fossé H et K sera également rempli d'eau au moyen des remblais +qui seront faits en K autour du lac, afin de pouvoir élever les eaux et +les forcer d'inonder ce fossé K et les étendre dans le fossé R jusqu'au +delà de U; là, élevant la contrescarpe qui environne les eaux en K de +cinq pieds et creusant le fossé en R de quatre pieds, il y aura dans +tout ce développement de la place un obstacle d'eau très-difficile à +franchir.</p> + +<p>«La portion du fossé depuis S jusqu'en D n'est pas susceptible d'être +inondée; mais là le fossé est très-profond, la contrescarpe très-élevée, +et cette portion de fossé sera fraisée et palissadée avec beaucoup de +soin, et sera d'ailleurs couverte par l'ouvrage projeté en Z, qui +prendra aussi des revers sur la porte de Dresde, et, à cet effet, on va +démolir toute la portion du faubourg en BB.</p> + +<p>«Il existe deux tours assez bien construites à chacune des deux portes: +l'une, à la porte de Breslau A, et l'autre à la porte de Dresde O. Elles +sont liées entre elles et liées également au mur d'enceinte intérieure. +On va construire devant ces tours deux massifs en glacis, élevés de huit +pieds, de manière à couvrir le pied de ces tours du feu de l'ennemi, +faisant aboutir le chemin pour entrer dans la ville en suivant la +contrescarpe, afin d'empêcher la porte d'être vue de l'extérieur. On va +faire un plancher qui réunisse ces tours avec l'enceinte intérieure, et +ce plancher sera placé à sept pieds, c'est-à-dire au-dessous du niveau +du masque, et on établira sur ce plancher un parapet en gabion de douze +pieds d'épaisseur, qui garantira des pièces de campagne. La place de +Löyenberg sera arrangée d'une manière analogue, excepté que cette +entrée, où sera le batardeau, sera supprimée. Enfin on formera en P et U +et en X des parapets en terre qui donneront les moyens d'armer ces +points avec de l'artillerie, et en général, comme la muraille d'enceinte +extérieure est assez mauvaise, on relèvera les contrescarpes de manière +à la masquer de la vue de la campagne, et les tours seront disposées à +être occupées par de l'infanterie, dont l'action n'aura pour objet que +la défense du fossé. Les seuls points qui doivent avoir action sur +l'extérieur devant être ceux qui sont armés de canon et les tours de +l'enceinte intérieure, qui seront disposées pour recevoir de +l'infanterie.</p> + +<p>«Je pense qu'une fois ces travaux exécutés la ville de Buntzlau, +défendue par mille hommes, non-seulement sera à l'abri d'un coup de +main, mais exigera du gros canon et quelques travaux de siége, et je ne +pense pas qu'il faille, pour que ces travaux soient terminés, plus que +la durée de l'armistice.</p> + +<p>«Une partie de la manutention avait été placée dans le faubourg; elle va +être transportée dans la ville et augmentée.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 24 juillet 1813.</p><br><br> + +<p>«L'intention de l'Empereur, monsieur le maréchal, est que toute l'armée +tire à la cible de la manière suivante: chaque compagnie tirera deux +coups à la cible, et les quatre meilleurs tireurs de chaque salve, +c'est-à-dire huit par compagnie, auront une gratification de 2 francs; +les huit meilleurs tireurs de chaque compagnie se réuniront pour tirer à +la cible par bataillon, ce qui fera quarante-huit tireurs par bataillon: +les huit meilleurs tireurs auront chacun un prix de 4 francs. Les huit +meilleurs tireurs de chaque bataillon se réuniront pour tirer à la cible +par division, ce qui, en supposant les divisions l'une dans l'autre à +douze bataillons, fera quatre-vingt-seize tireurs par division: les huit +meilleurs tireurs auront chacun un prix de 6 franc. Les huit tireurs qui +auront eu le prix de chaque division seront réunis pour tirer à la +cible, ce qui, à raison de trois divisions par corps d'armée, fera les +vingt-quatre tireurs, et les huit meilleurs tireurs du corps d'armée +auront chacun un prix de 12 francs.</p> + +<p>«Les 27-28 juillet, chaque compagnie tirera à la cible. Les 28-29, les +huit meilleurs tireurs de chaque compagnie tireront à la cible du +bataillon. Les 29-30, les huit meilleurs tireurs de chaque bataillon +tireront à la cible de la division, et, le 1<sup>er</sup> août, les huit meilleurs +tireurs de chaque division tireront à la cible du corps d'armée.</p> + +<p>«La dépense de cet exercice, qui aura lieu dans tous les corps d'armée, +ne sera que de deux cartouches par homme; et, quant aux prix, la dépense +peut être évaluée de la manière suivante:</p> + +<p>«1° <i>Prix de 2 francs, cible des compagnies.</i></p> + +<p>«Huit prix de 2 francs coûteront 16 francs par compagnie, ce qui fera +pour un bataillon, à raison de six compagnies (16 x 6), 96 francs; pour +une division, à raison de douze bataillons (96 x 12), 1,152 francs; et +pour un corps d'armée, à raison de trois divisions, 3,456 francs.</p> + +<p>«2° <i>Prix de 4 francs, cible des bataillons.</i></p> + +<p>«Huit prix de 4 francs coûteront 32 francs par bataillon; ce qui fera +pour une division, à raison de douze bataillons (32 x 12), 384 francs; +et pour un corps d'armée, à raison de trois divisions (384 x 3), 1,152 +francs.</p> + +<p>«3° <i>Prix de 6 francs, cible des divisions.</i></p> + +<p>«Huit prix de 6 francs coûteront 48 francs par division: ce qui fera par +corps d'armée, à raison de trois divisions (48 x 3), 144 francs.</p> + +<p>«4° <i>Prix de 12 francs, cible par corps d'armée.</i></p> + +<p>«Huit prix de 12 francs coûteront par corps d'armée 96 francs; ainsi la +dépense des prix sera, par corps d'armée, en supposant les proportions +indiquées ci-dessus:</p> + +<pre> + «Pour la cible des compagnies. 3,456 francs. + «Pour la cible des bataillons. 1,152 + «Pour la cible des divisions. 144 + «Pour la cible du corps d'armée. 96 + ----- + «Total. 4,848 francs.</pre> + +<p>«Les militaires qui obtiendront les prix du corps d'armée à 12 francs +auront nécessairement obtenu celui de la division, celui du bataillon et +celui de la compagnie, ce qui leur fera un prix total de 24 francs.</p> + +<p>«Donnez vos ordres, monsieur le maréchal, pour l'exécution de ces +dispositions dans votre corps d'armée: prescrivez tout ce qui sera +nécessaire pour faire de ces exercices autant de petites fêtes. La +musique devra accompagner ceux qui auront remporté les prix. Le but de +l'Empereur est: 1° d'apprendre aux troupes à tirer; 2° de répandre la +gaieté dans les camps. Faites donc tout ce qui vous sera possible pour +obtenir ces deux résultats.</p> + +<p>«Le prince, vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 10 août 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je vous prie de me faire connaître où en est l'armement de +Buntzlau et la manutention. Je suppose que les magasins sont intacts. Il +serait bien nécessaire d'y faire rentrer une vingtaine de milliers de +foin et de paille.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 12 août 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, l'Autriche nous a déclaré la guerre; l'armistice est +dénoncé; les hostilités recommenceront le 17. Voici le pian d'opérations +qu'il est possible que j'adopte, mais auquel je me déciderai +définitivement avant minuit;--concentrer toute mon armée sur Görlitz et +Bautzen, et dans le camp de Koenigstein et à Dresde.--Si des +fortifications ont été faites à Liegnitz et à Buntzlau, les +détruire.--Envoyer le duc de Reggio avec les douzième, quatrième et +septième corps sur Merlin, dans le temps que le général Girard +débouchera avec dix mille hommes par Magdebourg, et le prince d'Eckmühl +avec quarante mille hommes par Hambourg.--Indépendamment de ces cent dix +mille hommes qui marcheront sur Berlin, et de là sur Stettin, j'aurai +sur la ligne, savoir: les deuxième, troisième, cinquième, sixième, +onzième, quatorzième et premier corps de cavalerie; le deuxième, le +quatrième, le cinquième et la garde: cela fera près de trois cent mille +hommes.--Avec ces trois cent mille hommes, je prendrai une position +entre Görlitz et Bautzen, de manière à ne pas pouvoir être coupé de +l'Elbe, à me tenir maître du cours du fleuve et à m'approvisionner par +Dresde, à voir ce que veulent faire les Autrichiens et les Russes, et à +profiter des circonstances.--Je préférerais rester à Liegnitz, mais de +Liegnitz à Dresde il y a quarante-huit lieues, c'est-à-dire huit +marches, et en longeant toujours la Bohême, et il n'y en aurait que +trente-six de Buntzlau et vingt-quatre de Görlitz. Si je prenais une +position intermédiaire entre Görlitz et Bautzen, il n'y en aurait que +dix-huit.--Ce pays se trouverait alors plein de troupes, et nous +serions, pour ainsi dire, entassés: nous n'aurions pas de peine à vivre +un mois. Pendant ce temps-là ma gauche entrerait à Berlin, éparpillerait +tout ce qui se trouve là; et, si les Autrichiens et les Russes livraient +bataille, nous les écraserions. Si nous perdions la bataille, nous +serions plus près de l'Elbe; enfin nous serions plus en mesure de +profiter de leurs sottises.--Je ne vois guère qu'on puisse hésiter sur +Liegnitz. Il n'en est pas de même de Buntzlau. Je ne me dissimule pas +que cette position a l'avantage de me tenir dans le cas d'empêcher +l'ennemi de passer entre l'Oder et moi; au lieu qu'entre Bautzen et +Görlitz, l'ennemi, passant par Buntzlau, peut se porter sur Görlitz.--Le +quartier général de l'armée autrichienne se réunit à Hirschberg. Il +paraît que les Autrichiens veulent opérer par Zittau.--Faites-moi +connaître ce que vous pensez de tout cela. Je suppose que tout doit +finir par une grande bataille, et je pense qu'il est plus avantageux de +la livrer près de Bautzen, à deux ou trois marches de l'Elbe, jusqu'à +cinq ou six marches; mes communications sont moins exposées; je pourrai +me nourrir plus facilement, d'autant plus que, pendant ce temps, ma +gauche occupera Berlin et balaiera tout le bas Elbe, opération qui n'est +point hasardeuse, puisque mes troupes ont Magdebourg et Wittenherg, à +tout événement, pour retraite. J'éprouve bien quelques regrets +d'abandonner Liegnitz; mais, en l'occupant, il serait difficile de +réunir toutes mes troupes; il faudrait les diviser en deux armées, et ce +serait une fâcheuse position que celle qui nous ferait longer la Bohême +sur un espace de trente lieues, d'où l'ennemi pourrait déboucher partout +et se trouverait dans une position naturelle.--Il me semble que la +campagne actuelle ne peut nous conduire à aucun bon résultat, sans qu'au +préalable il y ait une grande bataille.--Il n'est pas besoin de dire +que, tout en s'échelonnant, il sera indispensable de menacer de prendre +l'offensive, en se contentant d'avoir sur l'ennemi le pays de neutralité +et une ou deux lieues en avant.--L'Autriche ayant une armée contre la +Bavière et une contre l'Italie, je ne suppose pas qu'elle puisse avoir +contre moi plus de cent mille hommes sous les armes. Je suis plus loin +de croire que les Prussiens et les Russes réunis puissent en avoir deux +cent mille, en ne comptant pas ce qu'ils ont à Berlin et dans cette +direction. Toutefois il me semble que, pour avoir une affaire décisive +et brillante, il y a plus de chances favorables à se tenir dans une +position plus resserrée et à voir venir l'ennemi. Je compte porter, le +14, mon quartier général à Bautzen. Évacuez à force vos +malades.--Envoyez un aide de camp au duc de Tarente afin d'être prévenu +de ce que l'ennemi fait sur son extrême droite.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 13 août 1813, soir.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, voici le parti que j'ai pris. Si vous avez quelques +observations à me faire, je vous prie de me les faire librement.--Le duc +de Reggio, avec les septième, quatrième et douzième corps et le +troisième corps de cavalerie, marchera sur Berlin dans le temps que le +général Girard, avec douze mille hommes, débouchera par Magdebourg, et +que le prince d'Eckmühl, avec vingt-cinq mille Français et quinze mille +Danois, débouchera par Hambourg. Il est actuellement à trois lieues en +avant de Hambourg, qui est devenu une place de première force; cent +pièces de canon y sont sur les remparts, et les maisons qui gênaient la +défense sont abattues, les fossés pleins d'eau. Le général Hoyendorp y +commande une garnison de dix mille hommes.--J'ai donné ordre au duc de +Reggio de se porter sur Berlin, en même temps que le prince d'Eckmühl +culbutera ce qu'il a devant lui, si l'ennemi lui est inférieur, et du +moins le poussera vivement quand il effectuera sa retraite. J'ai donc +cent vingt mille hommes qui marchent dans différentes directions sur +Berlin.--De ce côté-ci, Dresde est fortifié, et dans une position telle, +qu'il peut se défendre huit jours, même les faubourgs. Je le fais +couvrir par le quatorzième corps, que commande le maréchal Saint-Cyr; il +a son quartier général à Pirna; il occupe les ponts de Koenigstein qui, +protégés par la forteresse, sont dans une position inexpugnable. Ces +ponts ont un beau débouché sur Bautzen. La même division, qui fournit +des bataillons à Koenigstein, occupe Neustadt avec la cavalerie. Deux +divisions campent dans une très-belle position à Gieshubel, à cheval sur +les deux routes de Prague à Dresde. Le général Pajol, avec une division +de cavalerie, est sur la route de Leipzig à Carlsbad, éclairant les +débouchés jusqu'à Hof.--Le général Durosnel est dans Dresde, avec huit +bataillons et cent pièces de canon sur les remparts et dans les +redoutes.--Le premier corps du général Vandamme et le cinquième corps de +cavalerie seront à Bautzen.--Je porte mon quartier général à +Görlitz.--J'y serai le 16.--J'y réunirai les cinq divisions d'infanterie +et les trois divisions de cavalerie, et l'artillerie de la garde ainsi +que le deuxième corps y seront placés entre Görlitz et Zittau, et entre +le deuxième corps et la Bohême sera l'avant-garde formée par le huitième +corps (Polonais).--Vous êtes à Buntzlau;--le duc de Tarente à +Löwenberg:--le général Lauriston à Gruneberg;--le prince de la Moskowa +dans une position intermédiaire, entre Haynau et Liegnitz, avec le +deuxième corps de cavalerie.--Cependant l'armée autrichienne, si elle +prend l'offensive, ne peut la prendre que de trois manières: 1° en +débouchant avec la grande armée, que j'estime forte de cent mille +hommes, par Peterswald, sur Dresde. Elle rencontrera les fortes +positions qu'occupe le maréchal Saint-Cyr, qui, poussé par des forces +aussi considérables, se retirerait dans le camp retranché de Dresde. En +un jour et demi le premier corps arriverait à Dresde, et dès lors +soixante mille hommes se trouveraient dans le camp retranché à Dresde. +J'aurais été prévenu, et en quatre jours de marche je pourrais m'y +porter moi-même, de Görlitz, avec la garde et le deuxième +corps.--D'ailleurs Dresde, comme je viens de le dire, abandonné à +lui-même, quand même il ne serait pas secouru du maréchal Saint-Cyr, est +dans le cas de se défendre huit jours.--Le deuxième débouché par où les +Autrichiens pourraient prendre l'offensive, c'est celui de Zittau; ils y +rencontreront le prince Poniatowski, la garde, qui se réunira sur +Görlitz, et le deuxième corps; et, avant qu'ils puissent arriver, +j'aurai réuni plus de cent cinquante mille hommes; en même temps qu'ils +feront ce mouvement, les Russes pourraient se porter sur Liegnitz et +Löwenberg: alors le sixième, le troisième, le onzième, le cinquième +corps d'armée et le deuxième corps de cavalerie se réuniraient sur +Buntzlau, ce qui ferait une armée de plus de cent trente mille hommes, +et, en un jour et demi, j'y enverrais de Görlitz ce que je jugerais +superflu à opposer aux Autrichiens.--Le troisième mouvement des +Autrichiens serait de passer par Josephstadt, et de se réunir à l'armée +russe et prussienne, de manière à déboucher tous ensemble. Alors toute +l'armée se réunira sur Buntzlau.--Dans ce cas, il faut choisir la +position de bataille à Buntzlau, en avant ou en arrière.--Je vous ai +déjà mandé de vous occuper de ce travail important.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 13 août 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je désire connaître si, en avant ou en arrière de Buntzlau, +il y aurait une belle position où un corps de deux cent mille hommes +pût être placé favorablement pour arrêter un ennemi qui déboucherait en +force des frontières de Bohême et Silésie, et où on pourrait lui livrer +bataille. Faites-moi connaître aussi s'il existe une bonne route de +Buntzlau à Hoyerswerda.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 13 août 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal, l'Empereur me charge de vous faire connaître que +la position de l'armée est la suivante:</p> + +<p>«Le quartier général de Sa Majesté sera demain, 14, à Bautzen, et, le +16, à Görlitz.</p> + +<p>«Le corps du prince Poniatowski va prendre des positions entre Zittau et +Görlitz, où son corps d'armée pourra être réuni pour former +l'avant-garde de l'armée, éclairer la marche de l'ennemi, la retarder et +donner le temps à l'armée de se réunir à Görlitz. Il éclairera aussi la +route de Löban.</p> + +<p>«Le quatrième corps, le septième corps et le douzième, avec le troisième +corps de cavalerie, seront à Lukau.</p> + +<p>«Le général Dombrowski est en avant de Wittenberg, ayant sous ses ordres +six bataillons, dont le 4<sup>e</sup> régiment polonais fait partie, et deux +régiments de cavalerie.</p> + +<p>«Le général Girard est, avec dix mille hommes, en avant de Magdebourg.</p> + +<p>«Le prince d'Eckmühl est, avec le corps auxiliaire danois, à trois +lieues en avant de Hambourg, sur la rive droite.</p> + +<p>«M. le maréchal Saint-Cyr a son quartier général à Pirna, avec son corps +à cheval sur l'Elbe, ayant une division sur Hohenstein ou Neustadt, et +trois divisions sur la position de Gieshubel, barrant les deux routes de +la Bohême à Dresde, et ayant un corps d'observation sur la route de +Leipzig à Carlsbad.</p> + +<p>«La ville de Dresde est à l'abri d'un coup de main. Elle a une garnison +et cent pièces en batterie, et elle est en état d'attendre l'armée cinq +ou six jours.</p> + +<p>«Le cinquième corps de cavalerie et le premier corps, commandé par le +général Vandamme, arriveront le 18 à Bautzen.</p> + +<p>«Le quartier général, avec les cinq divisions de la garde, les trois +divisions de cavalerie, son artillerie, et le deuxième corps, avec le +premier corps de cavalerie, seront le 17 à Görlitz.</p> + +<p>«Le sixième corps est à Buntzlau; le cinquième à Goldsberg; le troisième +à Liegnitz, et le onzième à Löwemberg. Ainsi, en trois jours, trois +cent cinquante mille hommes peuvent être réunis sur Buntzlau ou sur +Görlitz.</p> + +<p>«L'armée autrichienne ne peut déboucher sur la rive droite que par +Zittau ou par Josephstadt. Si elle venait par Zittau, elle rencontrerait +le corps du prince Poniatowski comme avant-garde. Si les Autrichiens +débouchaient par Josephstadt, leurs mouvements se confondraient avec +ceux des Russes et des Prussiens; et, dès lors, soit qu'ils se portent +sur Löwemberg, soit qu'ils se portent sur Liegnitz, tous les corps +pourront se réunir sur Buntzlau.</p> + +<p>«Ces renseignements, monsieur le maréchal, <i>sont pour vous seul</i>.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«Buntzlau, 15 août 1813.</p><br><br> + +<p>«Sire, j'ai reçu les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire +en date des 12 et 13, et je m'empresse d'y répondre. Conformément à vos +ordres, je le ferai en toute liberté.</p> + +<p>«J'établis en principe, et je suis d'accord avec vous, qu'une grande +bataille est indispensable au début de la campagne. Sans un premier +succès, qui nous donnera de l'ascendant sur l'ennemi, nous n'aurons +qu'une marche incertaine. Or elle doit être livrée sous vos auspices, +sous votre commandement immédiat, quel que soit le côté par lequel se +présente l'ennemi; et, pour qu'il en soit ainsi, l'armée, quoique +très-nombreuse, doit être réunie le plus possible.</p> + +<p>«D'après cela, Sire, Votre Majesté comprendra que, dans mon opinion et +dans aucun cas, nous ne devrions nous étendre jusqu'à Liegnitz. Vos +réflexions sur les inconvénients d'une position où l'on prêterait le +flanc à l'ennemi, et défilant continuellement près de la frontière de +Bohême pendant huit marches, sont trop fondées pour qu'il puisse jamais +être question de s'éloigner ainsi de l'Elbe. J'en dirai autant pour +Buntzlau; Görlitz même ne devrait être occupé que par une avant-garde. +Je voudrais que toute l'armée fût établie sur la Sprée et sur l'Elbe, et +attendît que l'ennemi s'approchât assez pour qu'on pût l'accabler; et +cette grande proximité des troupes entre elles vous donnerait le moyen +d'être présent partout à la fois dans les moments importants, chose que +je regarde comme la garantie de nos succès. Je comprends votre +impatience de vous emparer de Berlin, et je la partage; cependant le +moyen d'y arriver sûrement n'est pas, je pense, de se hâter à se mettre +en marche dans cette direction. Le sort de la campagne n'est pas de ce +côté, et le destin de Berlin doit être la conséquence de ce qui se +passera ailleurs. Si vous persistez à prendre cette offensive tout +d'abord, vous vous privez d'une partie de vos forces, tandis que la +présence d'un seul corps d'armée en avant de Torgau et quelques +mouvements de Magdebourg et de Hambourg suffiraient pour neutraliser +l'armée prussienne qui couvre Berlin. Après une grande bataille gagnée +sur l'Elbe ou sur la Sprée, vous pouvez sans danger faire tels +mouvements excentriques que vous voudrez, et le succès de la marche sur +Berlin sera incontestable.</p> + +<p>«Mais, si le temps d'attente auquel je vous propose de vous soumettre +vous paraît trop pénible, alors j'aimerais mieux une offensive directe +prise contre la Bohême. Les troupes qui sont en Silésie se réuniraient +sur la Neisse pour couvrir le mouvement qui se ferait par Peterswald, se +rapprocheraient de l'Elbe si l'ennemi marchait à elles pour les +combattre, et finiraient par suivre le mouvement général, ou bien +entreraient directement en Bohême par le débouché de Zittau. Une +bataille gagnée en Bohême aurait d'immenses conséquences, vous donnerait +de grands résultats et la possession d'un pays qui vous assurerait de +grandes ressources et peut-être amènerait la séparation de l'Autriche; +alors la Prusse serait à votre merci.</p> + +<p>«Je n'ai pas vu les travaux de Dresde; mais, d'après ce qui m'en a été +dit, je crains que Votre Majesté ne se fasse illusion sur leur force +réelle et leurs moyens de résistance absolue, et c'est un point capital +dans vos combinaisons. Dans le choix de différents partis à prendre, +j'aimerais mieux attendre l'approche de l'ennemi pour lui livrer +bataille, et, après l'avoir écrasé, combiner une offensive suivant les +circonstances; et remarquez bien que, suivant cette hypothèse, les +mouvements de l'armée ennemie ne peuvent pas être combinés avec autant +de précision que ceux de l'armée française, parce que celle-ci est +placée au centre, dans un pays ouvert, tandis que les différentes +parties de l'autre occupent un arc de cercle d'un grand développement, +et sont séparées par des montagnes.</p> + +<p>«Enfin, je le répète, Sire, par la division de ses forces, par la +création de trois armées distinctes et séparées par de grandes +distances, Votre Majesté renonce encore aux avantages que sa présence +sur le champ de bataille lui assure, et je crains bien que, le jour où +elle aura remporté une victoire et cru gagner une bataille décisive, +elle n'apprenne qu'elle en a perdu deux.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«16 août 1813, matin.</p><br><br> + +<p>«Sire, j'ai reçu cette nuit la lettre que Votre Majesté m'a fait +l'honneur de m'écrire le 13 au soir. J'ai eu l'honneur de répondre hier +matin à la lettre que Votre Majesté m'avait écrite le 12.</p> + +<p>«Puisque vous daignez, Sire, provoquer mes réflexions, j'oserai vous +dire que je regrette que vous ayez renoncé à la première idée que vous +aviez eue de vous concentrer en attendant les mouvements de l'ennemi +pour profiter de ses fautes pour le combattre; mais j'ajoute bien vite, +Sire, que, puisque Votre Majesté a arrêté son opération sur Berlin avant +d'avoir battu les Russes et les Autrichiens, il était indispensable de +prendre les dispositions que vous avez arrêtées pour protéger les corps +d'armée qui s'y rendent: il me semble cependant que les troisième et +cinquième corps sont un peu loin, surtout depuis qu'il paraît certain +que les forces principales de l'ennemi se rapprochent de l'Elbe. Votre +Majesté est sans doute bien mieux informée que je ne puis l'être des +mouvements de l'ennemi: mais il ne me paraît pas douteux, d'après les +nouvelles répandues dans le pays, que la plus grande partie de l'armée +russe est entrée en Bohême pour se réunir aux Autrichiens et traverser +en ce moment ce royaume. Le duc de Tarente me donne des nouvelles qui +cadrent parfaitement avec celles que j'ai reçues des habitants. D'un +autre coté, il paraît que le prince de la Moskowa croit avoir peu de +monde devant lui, ce qui est d'accord, et Votre Majesté trouvera sans +doute que le mouvement des alliés est assez dans le génie du système +qu'ils ont adopté depuis cette guerre, et qu'ils ont exécuté la veille +de la bataille de Lutzen, en marchant sur Pégau lorsqu'une partie de +l'armée marchait sur Leipzig.</p> + +<p>«Enfin, Sire, je crains que, par la division que vous adoptez, le jour +où vous aurez cru avoir gagné une bataille décisive, vous n'appreniez +que vous en avez perdu deux.</p> + +<p>«Les travaux de Buntzlau peuvent être considérés comme finis. D'après +les divers ordres de Votre Majesté, j'y fais mettre la dernière main. +C'est un poste que j'aimerais mieux défendre que beaucoup de places qui +passent pour des forteresses, et qu'un homme de coeur et de jugement +doit défendre au moins dix jours; et, si, comme tout l'annonce, Votre +Majesté veut en faire usage, il est urgent d'y envoyer dix-huit ou vingt +bouches à feu; il n'en est pas encore arrivé une seule. Toutefois je +fais tout préparer pour détruire en douze heures les fortifications de +Buntzlau.</p> + +<p>«Depuis hier, tous mes malades sont évacués, et j'ai même fait évacuer +des malades du cinquième corps qui m'avaient été laissés ici, je ne sais +par quelle circonstance. J'ai de plus des transports préparés pour les +malades que je pourrais avoir d'ici à quatre ou cinq jours. Ainsi Votre +Majesté peut considérer le sixième corps comme parfaitement mobile.</p> + +<p>«J'ai passé toute la matinée à reconnaître de nouveau tout le pays pour +remplir les intentions de Votre Majesté; mais je n'ai encore rien trouvé +qui me satisfît. Je monte à cheval pour continuer mes recherches; si +elles me donnent les résultats que je désire. Votre Majesté en sera +informée cette nuit.</p> + +<p>«Je n'ai plus rien à ajouter, Sire que d'affirmer à Votre Majesté que le +sixième corps est animé du meilleur esprit, et que j'ai l'espoir qu'elle +en sera aussi contente quand elle le verra que lorsqu'il combattra pour +elle. Quels que soient ses sentiments, ils sont peu de chose en +comparaison du dévouement pour votre personne, de l'amour pour votre +gloire, et du zèle pour votre service, qui animent le plus ancien de vos +serviteurs.</p> + +<p>«<span class="sc">Le maréchal duc de Raguse</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MACDONALD AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Löwenberg, le 18 août 1813, minuit.</p><br><br> + +<p>«L'ennemi n'a point renouvelé son attaque sur Lahn, ainsi que nous en +étions menacés. Il a disparu au contraire ce matin, pour se réunir aux +quarante mille hommes que l'on m'annonçait devoir déboucher sur la +grande communication d'<i>Hirschberg</i> à <i>Greiffenberg</i>. Cette armée a pris +une direction plus à droite et est venue se développer derrière +<i>Zobten</i>, et sur la route de Goldsberg à Löwenberg. Son avant-garde a +forcé le passage de <i>Siebeneichen</i> et a attaqué le cinquième corps sur +tout son front, sur les deux rives du <i>Bober</i>. Le général Lauriston l'a +repoussé par sa droite au delà de ce fleuve, tandis qu'il a rappelé sa +gauche qui était tournée par <i>Ludwigsdorf</i>.</p> + +<p>«L'armée alliée n'est séparée de nous que par le Bober; les feux font +voir un immense développement sur plusieurs lignes. De jour on avait +estimé sa force de soixante à quatre-vingt mille hommes, elle doit être +plus considérable; on en jugera mieux demain.</p> + +<p>«Les communications sont interceptées entre le prince de la Moskowa et +moi, comme elles l'ont été toute cette journée, entre les cinquième et +onzième corps.</p> + +<p>«Les circonstances actuelles ne permettant plus un aussi grand +développement sur la gauche du Bober et du Kemnitz, le général Lauriston +prendra demain position en arrière de Löwenberg, à cheval sur la route +de <i>Lauban</i>, sa gauche appuyée au Bober, à la hauteur de Braunau; sa +droite à la route de Greiffenberg; Löwenberg sera gardé comme +avant-poste, couvert par un cordon, sur le Bober; on maintiendra cette +position, la journée de demain, s'il est possible, pour avoir le temps +de recevoir les ordres de l'Empereur pour la concentration des forces.</p> + +<p>«Le onzième corps évacuera Lahn cette nuit et gardera demain le débouché +d'Hirschberg sur la gauche du Kemnitz, et ses positions de Liebenthal, +Greiffenberg et Friedberg. La position suivante pour les deux corps sera +la <i>Queiss</i>, Marklena et Lauban, et Greiffenberg.</p> + +<p>«C'est avec peine que je vous fais part qu'un parti de Cosaques a +enlevé plusieurs de mes gens et mon portefeuille, qui renfermait ma +correspondance et le chiffre de l'armée.</p> + +<p>«Le maréchal duc de Tarente,</p> + +<p>«<span class="sc">Macdonald</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MACDONALD AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Löwenberg, le 18 août 1813.</p><br><br> + +<p>«Je reçois votre lettre de ce matin, je n'ai point eu d'attaque hier, +seulement l'ennemi est venu de <i>Lahn</i> et <i>Mertzdorf</i> reconnaître les +positions; on lui a tué quelques hommes et pris cinq à six; il n'y a +point eu de canon de tiré.</p> + +<p>«Je n'étais pas prévenu du mouvement du cinquième corps, qui vient +d'arriver; le prince de la Moskowa et le général Lauriston me l'ont +annoncé ce matin; je me suis dès lors déterminé à prendre de suite +l'offensive avec le onzième corps pour rejeter l'ennemi de l'autre côté +du Bober. Les Cosaques sont entrés hier à Greiffenberg; j'espère par mon +opération couper tout ce qui s'est avancé sur cette ville et Liebenthal.</p> + +<p>«Une division du cinquième corps et sa cavalerie prend position à +<i>Braunau</i> et <i>Ludwigsdorf</i> pour se lier avec le prince de la Moskowa, et +couvrir les routes de Haynau et Buntzlau, les deux autres divisions en +avant et en arrière de Löwenberg.</p> + +<p>«Lauriston, qui a été tâté hier soir, n'a pas été suivi ce matin. Le +prince de la Moskowa me mande que le corps ennemi a filé sur Jauer; +peut-être vient-il par Schonau et Hirschberg pour se rattacher à la +Bohême.</p> + +<p>«Je ne crois pas avoir des forces considérables devant moi; mon attaque +d'aujourd'hui m'éclaircira.</p> + +<p>«M. Murphy, qui vient d'être promu au grade d'adjudant-commandant, chef +d'état-major de votre vingtième division, vous remettra cette lettre; +c'est un bon officier, dont vous serez content, et que je vous +recommande.</p> + +<p>«Le maréchal duc de Tarente,</p> + +<p>«<span class="sc">Macdonald</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Görlitz, le 20 août 1813,<br> trois heures après midi.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'arrive à Görlitz. Il est deux heures, je serai à cinq +heures du soir à Lauban. Mettez des postes de cavalerie entre Lauban et +la position où vous êtes, afin d'avoir plusieurs fois de vos nouvelles +dans la nuit.--La grande affaire, dans ce moment, c'est de se réunir et +de marcher à l'ennemi.--Si vous quittez Buntzlau, laissez-y une bonne +garnison.--Comme vous restez en correspondance avec le duc de Tarente, +vous devez connaître la position qu'il occupe.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE GÉNÉRAL LAURISTON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Lauyenfurwerth, près de Löwenberg,<br> +le 20 août 1813, onze heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Je suis chargé de vous faire connaître que Sa Majesté est arrivée ce +soir à cinq heures à Lauban. Le mouvement que je devais faire en arrière +est suspendu. Je resterai ici, si vous restez à Ottendorf. La lettre du +prince de la Moskowa fait connaître que vous devez vous retirer; je +suppose que, lorsqu'il aura connu l'arrivée de Sa Majesté à Lauban, sa +détermination changera. Il est donc important que vous lui fassiez +connaître promptement cette arrivée. Les forces de l'ennemi ont passé de +ma droite à ma gauche, et, je le pense, sur le prince de la Moskowa.</p> + +<p>«Le comte <span class="sc">de Lauriston</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Lauban, le 21 août 1813,<br> cinq heures +du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, vous trouverez ci-joint l'ordre de la +journée d'aujourd'hui: conformez-vous-y; donnez les ordres d'exécution +et de détail avec la prudence et avec les modifications que peut exiger +la position de l'ennemi.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>ORDRE POUR LE 21 AOÛT.</h4> + +<p class="rig">«Lauban, le 21 août 1813,<br> deux heures et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur ordonne les dispositions suivantes:</p> + +<p>«Le duc de Tarente, avec le cinquième corps d'armée, ayant le onzième +corps sur sa droite, sera prêt à déboucher aujourd'hui à midi pour +passer le Bober et attaquer l'ennemi.</p> + +<p>«Le duc de Raguse sera en position le plus tôt possible, à une lieue et +demie ou deux lieues de Löwenberg sur la gauche.</p> + +<p>«Le prince de la Moskowa débouchera aujourd'hui par, ou près Buntzlau, +avant dix heures du matin, avec tout son corps réuni, culbutera tout ce +qu'il a devant lui et se portera sur Alt-Gersdorf, en faisant poursuivre +l'ennemi.</p> + +<p>«Le duc de Trévise partira à quatre heures du matin pour se porter sur +Löwenberg.</p> + +<p>«Le général Latour-Maubourg partira à cinq heures du matin pour se +porter sur Löwenberg.</p> + +<p>«Le général Ornano partira avec sa division de la garde à cheval, à six +heures du matin, pour se porter sur Löwenberg; il se tiendra toujours +sur la droite de la route.</p> + +<p>«Le général Walther partira à sept heures du matin pour Löwenberg.</p> + +<p>«La division de la vieille garde à pied partira à cinq heures du matin +pour Löwenberg.</p> + +<p>«L'Empereur sera, de sa personne, à Löwenberg à neuf heures du matin.</p> + +<p>«Le prince, vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Löwenberg, le 22 août 1813,<br> une heure et demie.</p><br><br><br> + +<p>«J'ai reçu vos deux lettres. Voici où nous en sommes:</p> + +<p>«Le duc de Tarente, avec les cinquième et onzième corps et la division +de cavalerie du général Chastel, poursuit l'ennemi dans la direction de +Goldsberg et Schonau.</p> + +<p>«Le prince de la Moskowa poursuit également l'ennemi sur Haynau.</p> + +<p>«Les renseignements que nous avons tirés des prisonniers et recueillis +dans le pays portent à croire que l'armée ennemie, en Silésie, est +composée de trois corps:</p> + +<p>«Celui du général Langeron, composé de cinq divisions, ce qui forme à +peu près trente mille hommes;</p> + +<p>«Le corps de Sacken, composé de trois divisions, ou environ seize mille +hommes;--enfin un corps prussien, commandé par les généraux Blücher et +York, de vingt-cinq à trente mille hommes.</p> + +<p>«L'Empereur ne suppose donc pas que l'ennemi ait plus de quatre-vingt +mille hommes en Silésie.</p> + +<p>«Le troisième corps, aux ordres du prince de la Moskowa, est fort +d'environ trente-cinq mille hommes; le cinquième et le onzième, de +cinquante mille. Avec la cavalerie, l'artillerie, etc., cela forme un +corps de près de cent mille hommes, force qui paraît suffisante contre +l'armée ennemie qui est en Silésie.</p> + +<p>«L'Empereur laisse donc reposer aujourd'hui sa garde et votre corps +d'armée, pour pouvoir, s'il y a lieu, les porter sur un autre point.</p> + +<p>«L'intention de Sa Majesté est que vous fassiez faire de suite assez de +ponts sur le Bober pour pouvoir repasser promptement et sans aucun +embarras cette rivière si l'Empereur voulait vous reporter sur une +autre direction. Soyez donc prêt à vous mettre en marche sur telle +direction qu'on pourrait vous donner. Si vous avez des renseignements de +l'ennemi, faites-les-moi connaître.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Löwenberg, le 23 août 1813,<br> +quatre heures et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que vous partiez ce matin pour vous +rendre, avec votre corps, près de Lauban; vous devrez passer la rivière, +afin de pouvoir, demain de bonne heure, partir pour Görlitz, s'il y a +lieu. L'intention de Sa Majesté est que vous envoyiez un aide de camp à +Görlitz, où sera ce soir le quartier général, pour faire connaître +l'heure à laquelle vous arriverez.</p> + +<p>«Toute la garde part à quatre heures du matin, et se trouvera sur le +chemin de Löwenberg à Lauban; la route sera donc encombrée. Sa Majesté +juge qu'il est nécessaire que vous preniez une autre route. L'intention +de l'Empereur est aussi que vous retiriez la garnison que vous auriez à +Buntzlau.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Görlitz, le 24 août 1813,<br> trois heures +et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous envoie le duplicata de l'ordre que +je vous ai adressé hier par M. de Sternberg, officier de votre +état-major. Sa Majesté pense donc que vous êtes au delà de Lauban. Je +vous avais dit de m'envoyer hier soir à Görlitz un autre de vos aides de +camp pour prendre des ordres; cet officier n'a pas paru.</p> + +<p>«L'Empereur, monsieur le maréchal, vous ordonne de continuer votre +mouvement, de la position que vous occupez, pour en prendre une ce soir +entre Görlitz et Bautzen. Ayez bien soin de me faire connaître où vous +coucherez. L'Empereur sera à Bautzen.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Görlitz, le 24 août 1813,<br> dix heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous faire +connaître qu'il faut qu'aujourd'hui vous arriviez à Reichenbach; que, +demain 25, vous dépassiez Bautzen et alliez à Bischofswerda, afin que, +le 26, vous puissiez vous porter sur le point de l'Elbe où votre corps +d'armée devra passer.</p> + +<p>«Le quartier général impérial sera cette nuit à Stolpen.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Stolpen, le 25 août 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc, je vous préviens que nous passons demain l'Elbe à +Pirna; il est donc nécessaire que vous approchiez demain sur Stolpen +pour prendre part à l'affaire et que vous puissiez vous placer de bonne +heure dans la position que vous occuperez après-demain 27. Comme nous +nous portons sur la ligne d'opération de l'ennemi, on doit s'attendre +qu'il fera tous les efforts imaginables pour se dégager.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 27 août 1813, huit heures du soir.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur vous ordonne de réunir dans la +nuit toutes vos divisions et toute votre artillerie, et de vous appuyer +au prince de la Moskowa et au maréchal Saint-Cyr. L'ennemi n'est point +en retraite, et il faut s'attendre à une grande bataille pour demain. À +cinq heures du matin, l'Empereur sera à la redoute n° 4 sur la route de +Plauen.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«Alexandre.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> L'intention de l'Empereur est que, pour la journée de demain, +chaque commandant de corps ait un quartier général fixe; il laisserait, +s'il le quittait, quelqu'un pour recevoir les ordres de Sa Majesté et +dire où il est.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 28 août 1813,<br> neuf heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, j'ai reçu votre lettre de quatre +heures et demie; je l'ai mise sous les yeux de l'Empereur. Sa Majesté +n'a pour le moment aucune autre instruction à vous donner que de suivre +le mouvement de l'ennemi et lui faire le plus de mal possible.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 29 août 1813, cinq +<br> heures et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, j'ai reçu votre rapport d'hier onze +heures du soir, et je l'ai mis sous les yeux de l'Empereur. Sa Majesté +ordonne que vous suiviez vivement l'ennemi sur Dippoldiswald et dans +toutes les directions qu'il aurait prises.</p> + +<p>«Sa Majesté le roi de Naples se porte sur Frauenstein, afin de tomber +sur les flancs et les derrières de l'ennemi, et le maréchal Saint-Cyr a +l'ordre de suivre l'ennemi sur Maxen et sur toutes les directions qu'il +aurait prises.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 30 août 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous +prévenir que le point difficile pour l'ennemi est <i>Zinnwald</i>, où +l'opinion de tous les gens du pays est que son artillerie et ses bagages +ne pourront passer qu'avec une peine extrême; que c'est donc sur ce +point qu'il faut se réunir et attaquer; que l'ennemi, tourné par le +général Vandamme, qui marche sur Toeplitz, se trouvera très-embarrassé, +et sera probablement obligé de laisser la plus grande partie de son +matériel.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 31 août 1813,<br> deux heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur m'ordonne de vous +prévenir qu'il est de la plus grande urgence que vous vous rapprochiez +de Dresde, avec votre corps d'armée, par la route directe, de manière à +en être aujourd'hui le plus près possible. Le général Vandamme, avec son +corps d'armée, a été cerné, enlevé au delà des montagnes, s'étant laissé +surprendre dans des gorges, de sorte que de ce corps il n'est revenu que +très-peu d'hommes, et l'ennemi s'est déjà montré entre Pirna et +Peterswald; il est donc convenable, dans cet état de choses, que vous +vous rapprochiez de Dresde; votre mouvement doit se faire avec beaucoup +d'ordre et être autant que possible dissimulé à l'ennemi. Faites-moi +connaître les positions qu'occuperont ce soir vos troupes.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 31 août 1813,<br> cinq heures et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, je vous ai écrit il y a deux heures, pour +vous dire de vous rapprocher de Dresde; depuis ce moment l'Empereur a +reçu des nouvelles du maréchal Saint-Cyr, qui est à Liebenau et à +Laenstein, point sur lequel s'est ralliée une partie du premier corps; +je vous envoie la copie de l'ordre que j'ai expédié au maréchal +Saint-Cyr. Conformez-vous à ce qui vous regarde pour occuper les +positions sur la droite de ce maréchal. Prévenez le duc de Bellune qu'il +doit lui-même prendre position sur votre droite.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général.</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL SAINT-CYR.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 31 août 1813,<br> cinq heures et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal Saint-Cyr, j'ai mis votre lettre sous les yeux de +l'Empereur. L'intention de Sa Majesté est que vous preniez la position +la plus avantageuse pour couvrir la route de Peterswald à Dresde. Le +maréchal duc de Trévise restera en position en avant de Pirna. <i>Le duc +de Raguse occupera les positions sur votre droite</i> et le duc de Bellune +en occupera une sur la droite du duc de Raguse, jusqu'à ce que l'on ait +vu la tournure que prendront les choses. Aussitôt que vous serez établi, +il faudra faire tracer des redoutes pour assurer votre position. Envoyez +tout ce qui vous arrive du premier corps sur Pirna, pour y être +réorganisé. Vous regarderez comme non avenue la lettre que je vous ai +écrite il y a deux heures.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 1<sup>er</sup> septembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'intention de l'Empereur n'est pas +de pénétrer en Bohême: cette opération n'est pas encore dans la ligne de +sa position militaire. L'intention de Sa Majesté est que le maréchal +Saint-Cyr et le duc de Bellune soient en première ligne pour observer +les frontières; l'un ayant son quartier général à Pirna, l'autre l'ayant +à Freyberg: que vous, monsieur le duc, le maréchal duc de Trévise et le +corps du général Latour-Maubourg, soyez groupés autour de Dresde, pour +former une réserve, disposée de manière à pouvoir marcher partout où les +circonstances l'exigeraient. En conséquence des dispositions générales +ci-dessus, <i>l'Empereur ordonne que vous vous portiez avec votre corps +d'armée sur Dippoldiswald, laissant des colonnes en arrière pour masquer +votre mouvement: il sera nécessaire que vous vous concertiez avec le +maréchal Gouvion Saint-Cyr et avec le duc de Bellune, auxquels j'ai +prescrit les dispositions suivantes:</i></p> + +<p>«Au maréchal Saint-Cyr: de placer son quartier général à Pirna et de +prendre position, la gauche à l'Elbe, couvrant les deux routes de +Peterswald et de Dohna et observant le défilé d'Altenbourg;</p> + +<p>«Au duc de Bellune: de placer successivement son quartier général dans +la direction de Freyberg, en échelonnant son corps de manière à pouvoir +se porter sur Dresde ou sur des colonnes ennemies qui déboucheraient par +Marienberg, Sayda, ou tout autre point de cette ligne. Faites-moi +connaître quand vous occuperez la position définitive qui vous est +assignée.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«2 septembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Sire, je reçois la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de +m'écrire. Je n'exécute pas l'ordre qu'elle contient, parce que les +circonstances sont de nature à en rendre l'exécution impossible, et que, +faute apparemment de m'être bien expliqué, Votre Majesté ignore le +véritable état des choses.</p> + +<p>«D'abord, hier soir, les ordres de Votre Majesté m'ont trouvé près de +Falkenheim. La plus grande partie de mon artillerie et de mes munitions +est déjà à Dippoldiswald, et toute la journée ne suffirait pas pour la +faire revenir devant l'ennemi.</p> + +<p>«Ensuite, comme j'avais eu l'ordre précédemment de prendre position à la +droite du maréchal Saint-Cyr, pour défendre les débouchés de la Bohême, +la première opération que j'ai faite dans cet objet, pour soutenir la +position que j'avais prise à Altenbourg, a été de faire des abatis sur +toutes les communications directes, pendant l'espace de plusieurs +centaines de toises. Toute la journée ne suffirait pas pour les +détruire, et cependant la chose est indispensable pour pouvoir +déboucher.</p> + +<p>«Quant à l'ennemi, Sire, il n'a pas immédiatement l'attitude offensive, +et il n'y a pas eu ... de la grande chaîne une quantité assez +considérable de troupes pour espérer quelques résultats en cherchant à +les combattre.</p> + +<p>«Je vais récapituler rapidement ce qui s'est passé depuis cinq jours, +afin que Votre Majesté puisse juger elle même la situation de l'ennemi.</p> + +<p>«Je l'ai poussé dans sa retraite de toutes mes forces et je l'ai +combattu près de Dippoldiswald, à Falkenheim et à Altenbourg. Il a été +culbuté partout et nous lui avons pris ou forcé à détruire environ +quatre cents voitures, la plus grande partie d'artillerie. Le jour du +combat de Zinnwald, j'ai porté une avant-garde à une lieue en avant, +c'est-à-dire à deux lieues de Toeplitz. De Zinnwald on voit Toeplitz et +le plus épouvantable défilé que j'aie jamais vu. Le soir de ce combat +j'ai appris l'événement arrivé au général Vandamme, et, cet événement +changeant tout à fait ma position, j'ai dû m'arrêter, et j'ai passé le +jour suivant sur le plateau de Zinnwald, ayant toujours mon avant-garde +dans la même position. Cette avant-garde fut attaquée avant-hier par +l'ennemi; elle le battit, lui tua beaucoup de monde et conserva sa +position. L'ennemi revenant à son entreprise, il était facile de voir, à +l'immense quantité de feux qui se voyaient dans la plaine de Toeplitz, +qu'il y avait une grande armée au débouché. Par d'autres rapports je +suis aussi informé que des retranchements et une nombreuse artillerie +ferment ce passage.</p> + +<p>«Ayant en l'ordre de m'appuyer sur le maréchal Saint-Cyr, je me suis +replié hier de Zinnwald sur Altenbourg où j'ai pris position.</p> + +<p>«Toute la journée d'hier a été employée à faire des abatis et à établir +un bon système défensif. Ayant reçu l'ordre de mouvement sur +Dippoldiswald, je me suis mis en mesure de l'exécuter, et mon artillerie +est partie hier au soir. Sa marche a été pressée ce matin par la lettre +que Votre Majesté m'a écrite hier à cinq heures du soir, par laquelle +elle m'ordonne de me mettre en mesure de passer le pont de Dresde le 3, +de manière que mon corps d'armée se trouve de Falkenheim à +Dippoldiswald, cinq heures après le départ des dernières troupes de +Zinnwald.</p> + +<p>«L'ennemi a présenté d'abord quelque monde, ensuite environ quatre mille +hommes, sans canons ni cavalerie. Ces troupes, je les ai vues, elles +étaient près de moi, parce qu'un défilé, des bois et des marais nous +séparaient; mes postes ne pouvant pas être placés plus avant, parce +qu'ils auraient été bientôt enlevés. Des paysans m'ont rendu compte +(mais je ne les ai pas vus) que six mille hommes, Russes et Prussiens et +du canon, étaient arrivés sur les hauteurs de Furstenau. Enfin les seuls +indices que j'aie sur les changements de projets de l'ennemi sont que +l'armée, qui était en pleine retraite sur Thiresmstadt, est revenue sur +Toeplitz et s'est placée au pied de la montagne, et enfin que les +paysans qui arrivent de Toeplitz, où ils avaient accompagné les Russes, +pour leur servir de guides, disent que l'ennemi veut retourner devant +Dresde. Et je conclus de tout cela, Sire, que, si le projet existe, le +moment de l'exécution n'est pas encore arrivé.</p> + +<p>«Mes dernières troupes ont quitté Altenbourg à sept heures du matin. +L'ennemi ne montre aucune intention de nous suivre. On n'a vu que deux +escadrons.</p> + +<p>«D'après tous ces motifs, Sire, et l'impossibilité où je suis d'exécuter +vos ordres aujourd'hui, je continue mon mouvement sur Dippoldiswald.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 2 septembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre. J'envoie mon aide de camp, le +général Flahaut, pour connaître l'état des choses de votre côté.--Votre +correspondance est trop laconique. Faites attaquer aujourd'hui +l'avant-garde ennemie, et sachez ce que vous avez devant vous et quels +sont définitivement les projets de l'ennemi. S'il a moins de trente +mille hommes, vous le culbuterez au delà des montagnes.--J'attends +l'issue de cette journée pour faire des opérations de l'autre coté; tout +cela est donc très-urgent.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 3 septembre 1813,<br> quatre heures et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur, monsieur le duc de Raguse, me prescrit d'envoyer un +officier auprès de vous pour vous faire connaître que son intention est +que vous séjourniez aujourd'hui, 3 septembre, à Dippoldiswald, afin d'y +réunir votre corps, puisqu'il paraît que vous avez beaucoup de +traineurs. Si l'ennemi envoie à vous, Sa Majesté vous ordonne de former +une forte avant-garde pour le repousser et le culbuter.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 3 septembre 1813.</p><br><br> + +<p>«L'Empereur, monsieur le maréchal duc de Raguse, me charge de vous +écrire que, s'il n'y a pas d'inconvénient, il serait convenable que vous +vous approchassiez aujourd'hui de Dresde, afin de passer les ponts +pendant la nuit; que nous aurons une bataille à Bautzen demain au soir, +ou au plus tard le 5 au matin; que le corps du duc de Tarente est tout à +fait en désarroi.</p> + +<p>«Donnez-moi de vos nouvelles.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 3 septembre 1813, onze heures.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, le major général vous a fait connaître qu'il faut vous +approcher de Dresde et coucher sur la rive droite, afin de partir demain +à la pointe du jour.--Nous aurons probablement bataille demain en avant +de Bautzen, ou au plus tard le 5.--Dans l'un et l'autre cas, il faut que +vous y soyez comme réserve pour prendre part à l'affaire.--Prévenez le +duc de Bellune, qui est à Freyberg, et le maréchal Saint-Cyr, que vous +disparaissez de dessus la ligne.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Au bivac, à une lieue de Reichenbach,<br> le 5 septembre 1813, midi.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'intention de l'Empereur est que vous ne +dépassiez pas la ville de Bautzen et que vous preniez position de +l'autre côté, où vous attendrez des ordres.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Bautzen, le 6 septembre 1813, neuf heures du matin.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous portiez, +aujourd'hui 6, votre quartier général à Hoyerswerda. Vous échelonnerez +votre corps entre Bautzen et Hoyerswerda. Vous prendrez sous vos ordres +la brigade de cavalerie légère du général de Piré.</p> + +<p>«Le cinquième corps de cavalerie, commandé par le général Lhéritier, qui +est à Grossenhayn, et qui est fort d'environ deux mille cinq cents +chevaux, se joindra à vous et sera également sous vos ordres, ce qui +vous fera quatre mille chevaux.</p> + +<p>«Le général Normann a deux bataillons de votre corps et six cents +chevaux qui se sont reposés à Hoyerswerda; donnez lui l'ordre de pousser +sur-le-champ à une marche sur le chemin de Lukau, afin d'éclairer ce qui +se trouve à Sonnewald et à Kalau.</p> + +<p>«L'intention de l'Empereur, monsieur le duc, est que vous manoeuvriez +pour battre et détruire un corps de sept à huit mille hommes +d'infanterie prussienne qu'on dit se trouver à Sonnewald. Il est +nécessaire que vous mainteniez toujours vos communications avec Bautzen +pour recevoir des nouvelles, puisque toutes les opérations sont +subordonnées à ce que l'ennemi ferait sur Dresde.</p> + +<p>«Votre ligne d'opérations doit être d'Hoyerswerda sur Dresde.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«Alexandre.»</p> +<br> + +<h3>LIVRE DIX-HUITIÈME</h3> + +<h4>1813</h4> + +<br> +<p><span class="sc">Sommaire.</span>--Opérations sur la route de Berlin.--Combat de Grossbeeren (23 +août).--Retrait d'Oudinot sur Wittenberg.--Le maréchal Ney remplace le +maréchal Oudinot.--Opérations en Silésie sous les ordres du duc de +Tarente.--Combat de la Katzbach.--Belle défense de la division +Puthod.--L'Empereur se porte au secours de l'armée de Silésie.--Retour +de l'Empereur à Dresde.--Revers du maréchal Ney en Prusse.--Retraite de +l'armée de Silésie sur Dresde.--Entretien du duc de Raguse avec +l'Empereur.--Opération des diverses armées pendant le mois de +septembre.--Manoeuvres du sixième corps pour couvrir Leipzig.--L'ennemi +prend l'offensive (2 octobre).--Napoléon forcé de déplacer le théâtre de +la guerre.--Conversation de l'Empereur avec Marmont.--Manoeuvres autour +de Leipzig.--Erreur de Napoléon.--Mouvement rétrograde du sixième +corps.--Bataille de Leipzig.--Journée du 17 octobre.--Marmont +blessé.--Pertes du sixième corps.--Journée du 18 octobre.--Défection de +la cavalerie wurtembergeoise et de l'armée saxonne.--Le sixième corps +chargé de défendre Leipzig.--Évacuation de la ville.--Destruction +prématurée du pont sur l'Elster.--Retraite sur Weissenfels. Les +fricotteurs.--Combat de Hanau, 30 octobre.--Entrée à Mayence, 2 novembre +1813.</p> + +<p>Il faut maintenant rendre un compte succinct de ce qui s'était passé en +Silésie et dans la direction de Berlin. On se rappelle la passion qui +animait l'Empereur contre la Prusse, et son désir de se venger d'elle +sans retard. Il avait donné l'ordre au duc de Reggio, dont l'armée était +composée des quatrième, septième et douzième corps, et du troisième de +cavalerie, de marcher sur Berlin, aussitôt après l'ouverture de la +campagne. Mais cette tâche était au-dessus de la portée du chef qu'il +avait choisi. Oudinot, homme excellent et brave soldat, était peu propre +au commandement en chef d'une armée nombreuse. Il ne possédait pas la +force d'esprit nécessaire pour conduire une opération combinée, dont la +durée doit embrasser plusieurs jours.</p> + +<p>À l'expiration de l'armistice, Oudinot réunit son armée à Dahme, et +s'avança sur Baruth. Le 19, il prit position entre Baruth et +Lackenwald, et y séjourna le 20. Toutes les troupes alliées en présence +étaient éparpillées et cantonnées jusqu'à Berlin et Postdam. Une seule +brigade de quatre bataillons, commandée par le général de Thümeu, les +couvrait contre l'armée française. Le 21, Oudinot continua son +mouvement; le quatrième corps opérant à droite, se dirigeant sur +Sperenberg et Saalow; le septième, au centre, par le bois de +Kummersdorf, sur Ludersdorf et Gatzdorf, vers Christinendorf, et le +douzième, à gauche, par Goltow, à Scharfenbrück sur Trebbin.</p> + +<p>Les Prussiens se retirèrent sur le défilé de Thyrow, après un double +combat qui mit le septième corps en possession du village de Nunsdorf, +et le quatrième de celui de Mellen. Dans la nuit du 21 au 22, l'armée +française était placée de la manière suivante: le quatrième corps à +Dergiscow; le septième, à Nunsdorf et Christinendorf, et le douzième, à +Trebbin.</p> + +<p>En avant de cette position, les marais à traverser offrent trois +passages: 1° celui de Juhnsdorf; 2° celui de Wittstock; 3° celui de +Thyrow.</p> + +<p>Le 22, le septième corps attaqua Wittstock, et s'en empara. Le quatrième +s'approcha de Juhnsdorf et l'occupa après la retraite de l'ennemi. Le +douzième corps resta en réserve. Le 23, le quatrième corps débouche et +marche sur Blankenfeld; mais, après une faible attaque, il se replie sur +Juhnsdorf. Au même moment, et pendant que le quatrième corps se replie, +le septième se porte en avant, débouche des bois, et occupe +Grossheeren. Les Prussiens, concentrés en arrière de ce village, et en +échelons jusqu'à Heimersdorf, n'hésitèrent pas à profiler de l'occasion +que leur offrait le mouvement isolé, et en pointe, de ce corps. Ils +étaient devenus libres de leur mouvement sur leur gauche par la retraite +du quatrième corps, et sur leur droite par le retard de l'arrivée du +douzième. En conséquence, ils accablèrent le septième corps, qui avait +été jeté ainsi, seul et imprudemment, loin de ses appuis. Ils le +forcèrent à une retraite précipitée. Heureusement la tête du douzième +corps arriva enfin au secours du septième. Elle le protégea dans sa +retraite et contribua à le sauver d'un imminent péril. Le soir, toute +l'armée française se trouva ainsi reportée en arrière des défilés, et +couverte par les marais qu'elle avait franchis pour attaquer.</p> + +<p>Dès ce moment, le duc de Reggio mit son armée en retraite, se +rapprochant de l'Elbe par des mouvements successifs. Il vint prendre +position à peu de distance, en avant de Wittenberg, où il arriva le 4 +septembre. Le combat de Grossbeeren n'avait coûté à l'armée française +qu'une perte de treize pièces de canon, et quinze cents prisonniers +saxons, c'est-à-dire peu de chose pour une armée de plus de quatre-vingt +mille hommes. C'était s'avouer, à bon marché, incapable de tenir la +campagne.</p> + +<p>L'armée ennemie, composée en très-grande majorité de Prussiens, était +commandée par les généraux Bulow, Fauentzien, Woronzoff et Czernicheff, +sous les ordres du prince royal de Suède. Sa force pouvait s'élever à +cent mille hommes. Elle était remplie de cet enthousiasme national qui, +pendant cette guerre, caractérisa d'une manière particulière les +troupes prussiennes. L'armée française était inférieure de dix mille +hommes. Composée en partie de Saxons et d'Italiens, elle était loin de +posséder le même esprit. Cependant, si, au début de la campagne, Oudinot +eût agi avec plus de vigueur et de célérité, il eût surpris l'ennemi +dispersé pour vivre. Il aurait pu le battre en détail et arriver à +Berlin; mais l'incertitude et l'incorrection des mouvements présidèrent +aux premières opérations.</p> + +<p>Napoléon, mécontent d'un semblable résultat, confia cette armée à un +autre chef, qui eut l'ordre d'attaquer l'ennemi sans retard. Le maréchal +Ney, chargé de remplacer le maréchal Oudinot, exécuta cet ordre de +marcher en avant; mais il le fit d'une manière inconsidérée. Un homme +raisonnable ne peut trouver l'explication satisfaisante des mouvements +qu'il ordonna. Oudinot avait péché par un peu de timidité et +d'incertitude; mais au moins il avait agi avec calcul et prudence; son +armée était encore intacte quand il la quitta. En peu de jours, il en +fut tout autrement sous son nouveau chef.</p> + +<p>Pendant ces événements, la grande armée ennemie, battue devant Dresde, +s'était retirée en Bohême, après avoir échappé, par le succès inopiné de +Culm, à une destruction qui semblait devoir être certaine; mais, en même +temps, l'armée de Silésie, dont il me reste à parler, éprouvait un de +ces grands revers dont la série ne devait plus être interrompue pendant +le reste de la campagne.</p> + +<p>Napoléon, en quittant la Silésie, et en partant le 24 pour Dresde, avait +laissé le commandement de l'armée française au maréchal duc de Tarente. +Cette armée, diminuée du sixième corps que Napoléon emmenait avec lui, +restait composée des troisième, cinquième et onzième corps d'armée, et +du deuxième corps de cavalerie. Elle s'élevait à quatre-vingt mille +hommes environ. Réunis autour de Goldsberg, les troisième et cinquième +corps étaient en avant de cette ville; le onzième, et la cavalerie du +général Sébastiani, en arrière.</p> + +<p>Le général Blücher se décida à reprendre sur-le-champ l'offensive, et, +dès le 25, il mit ses colonnes en mouvement. Le corps de Langeron fut +dirigé sur Goldsberg pour observer l'armée française; celui de York +resta à Jauer, et celui du général Sacken marcha sur Malitsch, dans la +direction de Liegnitz. De son côté, le duc de Tarente, résolu d'attaquer +l'ennemi qu'il supposait toujours réuni à Jauer, mit en marche ses corps +d'armée de la manière suivante: le cinquième corps eut l'ordre de se +porter en avant par Hennersdorf, à l'exception de la division Puthod, +qui reçut celui de marcher sur Schönau, et de là sur Jauer. Le troisième +corps dut passer la Katzbach, près de Liegnitz, et suivre la grande +route par Neudorf et Malitsch. Le onzième corps eut pour instruction de +passer au gué de Schmogwitz et de remonter la rive droite de la +Wüthende-Neisse par Brechelshof. Enfin la cavalerie de Sébastiani reçut +l'ordre de passer par Kroitsch et Nieder-Crayn, en suivant la rive +gauche de la Wüthende-Neisse.</p> + +<p>Tous ces mouvements eurent lieu le 26. Or, ce jour-là même, l'armée de +Blücher continuait son mouvement offensif. Sacken et York devaient +passer la Katzbach au-dessus de Liegnitz, et attaquer ainsi la gauche de +l'armée française en la tournant. Une pluie épouvantable, qui tombait +depuis plusieurs jours, avait grossi les rivières et les ruisseaux, et +en avait fait déborder plusieurs. Enfin le temps était obscur et les +mouvements incertains. Le onzième corps, après avoir passé la Katzbach, +se trouva inopinément en face des corps de Sacken, marchant dans la +direction de Eichholtz, et de York, occupant les hauteurs de +Bellwitzhof. Le corps de Langeron était attaqué, de son côté, par le +cinquième corps, qui débouchait de Goldsberg. En ce moment, le troisième +corps, ayant reçu ses ordres de mouvement trop tard, se trouvait en +arrière. Voulant réparer le temps perdu, il se dirigea sur le gué de +Kroitsch pour y passer la rivière; mais sa marche se trouva contrariée +par le mouvement de la cavalerie, dont la direction croisait la sienne, +et il y eut un grand encombrement et une grande lenteur dans le +mouvement, causé par cette rencontre au village de Kroitsch. La gauche +du onzième corps, se trouvant ainsi sans appui, l'ennemi se hâta de la +tourner par une nombreuse cavalerie. Elle fut ainsi vivement pressée, +tandis que la division Horn, la division du prince de Mecklembourg du +corps de York, et la division de Hunneberg, en face de Schlaupe, +observaient l'autre rive de la Wüthende-Neisse. La gauche du onzième +corps ne put être que faiblement soutenue par la cavalerie, qui, d'abord +arrêtée, ainsi que je l'ai dit, par la rencontre du troisième corps, et +ensuite par le défilé de Nieder-Crayn, où tout se trouvait pêle-mêle, +arrivait seulement par détachement et ne pouvait agir que par des +efforts partiels et impuissants. À la nuit, le onzième corps fut obligé +de céder à la fois de tous les côtés. Une seule division du troisième +corps avait pu entrer en ligne. Il se trouva ainsi que le duc de Tarente +n'avait opposé que trente-deux mille combattants à l'ennemi, qui lui en +avait présenté plus de cinquante mille. Une division du troisième corps, +débouchant par Nieder-Crayn, voulut arrêter la poursuite; mais elle fut +culbutée par les Prussiens, qui s'emparèrent du défilé, prirent le parc +d'artillerie du onzième corps et tous ses bagages.</p> + +<p>Le duc de Tarente, n'ayant d'autre retraite que sur la Katzbach, et le +gué de Schmogwitz, fit rétrograder les deux divisions du troisième corps +qui n'avaient pu entrer en ligne. Elles passèrent ce gué et gravirent +les hauteurs au pied desquelles coule la Katzbach, pendant que le +onzième corps, acculé à la rivière, soutenait un combat inégal.</p> + +<p>Pendant la nuit, tout le reste de l'armée repassa la Katzbach. La gauche +se rallia à Liegnitz et se retira sur Buntzlau. Le cinquième corps, +attaqué le 27 devant Goldsberg par le corps de Langeron, fut forcé à la +retraite. Dépourvu de cavalerie pour protéger son mouvement, il perdit +dix-huit pièces de canon. Il arriva le soir à la hauteur de Löwenberg. +Le 28, il repassa le Bober à Buntzlau avec les troisième et onzième +corps. Les pluies avaient tellement enflé cette rivière, que ce point +était le seul où il fût possible de la franchir.</p> + +<p>Dans les dispositions offensives faites par le duc de Tarente, la +division Puthod, du cinquième corps, avait été dirigée, comme nous +l'avons vu, sur Schönau, d'où elle devait marcher sur Jauer pour se +réunir à l'armée. Elle se trouvait à Molkau pendant la bataille de la +Katzbach. Quelque diligence qu'elle fit, elle ne put arriver à temps +pour se réunir à son corps d'armée à Goldsberg, et, celui-ci forcé à la +retraite, elle se trouva abandonnée. Le général Puthod se retira sur +Hirschberg; mais, le pont étant rompu, et le Bober trop fort pour qu'on +pût le rétablir, il descendit la rivière et arriva à Löwenberg le 29. Il +y fit des efforts inutiles pour rétablir le pont. Suivi par le corps de +Langeron, et ne pouvant se rendre à Buntzlau, où il avait été prévenu +par le général Radrewicz et la cavalerie du général Koeff, le général +Puthod se trouva enveloppé de toutes parts. Il prit la résolution +généreuse de combattre jusqu'à extinction. Il s'établit sur les hauteurs +de Plagwitz, en avant de Löwenberg, et attendit l'ennemi de pied ferme. +Attaqué par deux divisions d'infanterie et une de cavalerie, il +succomba, après avoir fait une défense opiniâtre. Cette courte campagne +de cinq jours coûta à l'armée française dix mille hommes tués ou blessés +et quinze mille prisonniers.</p> + +<p>Il est difficile de concevoir une opération plus mal conçue et plus mal +conduite. La division des forces et leur éparpillement eurent lieu sans +motif raisonnable. La marche en avant fut exécutée sans prudence et +sans connaître les dispositions de l'ennemi. Cette offensive, prise sur +un si grand front, et particulièrement à gauche, au lieu de l'appuyer à +la droite, par où était la communication la plus courte et la plus +directe avec Dresde, seul point de retraite de l'armée, est une de ces +fautes qui paraissent incontestables. Le retard apporté dans les ordres +donnés au troisième corps, et le croisement des colonnes, résultat d'une +fausse direction, expliquent suffisamment la catastrophe.</p> + +<p>Ce revers, avec l'événement funeste de Culm, décidèrent du sort de la +campagne. Le maréchal Macdonald, homme de courage, dont le caractère +droit et honorable mérite l'estime et l'affection de tous ceux qui le +connaissent, n'aurait jamais dû être chargé d'un semblable commandement; +sa capacité, fort médiocre, le rend peu propre à un grand commandement. +Le temps s'écoule avec lui en vaines paroles. Il a cette activité +malheureuse de certains hommes qui se laissent absorber dans les +circonstances les plus importantes par les détails les plus minutieux. À +l'armée, il écrit lui-même les lettres relatives au service. Cette seule +circonstance le fait connaître. Aussi aucune disposition ne fut-elle +prise à temps et à propos. La confusion régna partout, et l'armée, +diminuée d'un tiers, perdit en outre la confiance qui, jusque-là, +l'avait animée.</p> + +<p>D'un autre côté, il est étrange que, dans son offensive, Blücher ne se +soit pas appuyé aux montagnes de Bohême, et n'ait pas agi +particulièrement par sa gauche. S'il eût manoeuvré de manière à arriver, +après un succès, avant l'armée française à Löwenberg, il était maître de +la communication la plus courte avec Dresde, et il pouvait rendre sa +retraite plus difficile et plus périlleuse.</p> + +<p>L'Empereur partit de Dresde, le 3 septembre, avec sa garde et mon corps +d'armée. S'il eût employé les quatre jours qui venaient de s'écouler à +compléter ses succès dans la poursuite de la grande armée, il eût été le +maître des événements. Il eût pu réparer sans peine les malheurs arrivés +en Silésie. Toute compensation faite, il lui restait encore de grands +avantages; mais le malheur de Vandamme et le désastre de Silésie firent +une masse de maux trop grande pour pouvoir rétablir l'équilibre, surtout +après le parti pris par les ennemis d'éviter dorénavant de combattre +Napoléon en personne, et de se contenter de le harceler, de le fatiguer, +et d'user ses troupes par des marches, jusqu'au moment où la diminution +de ses forces mettrait entre les deux armées une telle disproportion, +qu'il n'y aurait plus aucune incertitude dans le succès et le résultat +de la lutte.</p> + +<p>Le 4, Napoléon, après avoir dépassé Bautzen, rencontra le duc de Tarente +se disposant à évacuer les positions de Hohenkirchen, et à repasser la +Sprée. Il l'arrêta, lui ordonna de se reporter en avant. L'avant-garde +ennemie fut culbutée et se dirigea en arrière de Lauban.</p> + +<p>Le 5, l'Empereur porta la majeure partie de ses forces sur Reichenbach. +L'ennemi se replia sur Görlitz, et se plaça derrière la Neisse à Lauban. +Autant par suite du système dont j'ai rendu compte plus haut qu'à cause +de l'arrivée prochaine de l'armée de Benningsen, puissant renfort, on +devait s'attendre à voir Blücher se retirer plus loin si l'Empereur +passait la Neisse. En conséquence, toute offensive de ce côté devant +être sans résultat, et pouvant même avoir des conséquences funestes à +cause du mouvement de la grande armée alliée sur Dresde, Napoléon quitta +l'armée de Silésie le 8. Il la laissa en position à Hohenkirchen, après +lui avoir donné pour renfort le huitième corps. Ce secours réparait en +partie ses pertes, et la portait à une force d'environ soixante-dix +mille hommes. Le duc de Tarente, au lieu de faire des démonstrations +pour en imposer à l'ennemi, se tint tranquille, et annonça ainsi à +Blücher le départ de Napoléon. Dès lors le général prussien se disposa +à reprendre l'offensive.</p> + +<p>Je reçus en même temps l'ordre de me rendre à Camenz afin d'être, tout à +la fois, à portée de l'Elster-Noir et de Lukau. Je devais être ainsi en +mesure, suivant les circonstances, de faire une diversion en faveur du +prince de la Moskowa, ou bien de me rendre à Dresde. Le 8, je me portai +à Hoyerswerda, et je dirigeai une forte avant-garde sur Senftenberg et +des coureurs dans la direction de Lukau. En même temps j'avais donné +l'ordre au cinquième corps de cavalerie, commandé par le général +Lhéritier, mis à ma disposition, de partir de Grossenhayn pour Roulau, +afin de m'appuyer; mais dans la nuit je reçus l'ordre de me rapprocher +de Dresde à marches forcées. Le 9, j'arrivai à Ottendorf, et, le 10, à +Dresde, où je m'arrêtai. J'occupai la ville et le camp retranché. Je pus +enfin faire reposer mes troupes. Mon corps d'armée avait marché, pendant +vingt-deux jours, sans un seul séjour, livré un assez grand nombre de +combats, et fait souvent des marches de douze lieues; mais il était bien +organisé. L'esprit en était admirable. À l'exception des blessés, un +très-petit nombre d'hommes seulement se trouvaient en arrière. Il ne +manquait pas une pièce de canon, ni une voiture d'artillerie ou +d'équipages.</p> + +<p>L'Empereur avait été rappelé à Dresde par les mouvements offensifs du +prince de Schwarzenberg. En effet, l'avant-garde de Wittgenstein s'était +avancée, le 5, à Peterswald, et le 6, à Berggieshübel, avec la division +prussienne de Ziethen. Le prince Eugène de Wurtemberg, avec la +cavalerie de Pahlen, débouchait sur Dippoldiswald, tandis que le +général Klenau s'avançait vers Chemnitz. Le prince de Schwarzenberg, +avec les corps autrichiens de Colloredo, Chasteler, Giulay et les +réserves, avait pris la direction d'Aussig, pour y passer l'Elbe, et +manoeuvrer sur la rive droite. Le 7, Wittgenstein occupa Pirna, et, le +8, se porta vers Dohna où étaient réunis les premier, deuxième et +quatorzième corps.</p> + +<p>L'Empereur, de retour, le 7, à Dresde, se rendit, le 8, au camp de +Dohna. L'avant-garde de Wittgenstein fut culbutée. Ce général se replia +sur Pirna. Le même jour, le prince de Schwarzenberg, en plein mouvement, +fut instruit de la présence de Napoléon. Il se retira aussitôt, et vint +prendre la position qu'il avait choisie en avant de Toeplitz. Le 9, +Napoléon porta la plus grande partie de ses forces sur Liebenthal. Ce +mouvement menaçant de tourner le corps de Wittgenstein, celui-ci se +retira sur Nollendorf, où il fut joint par le corps de Kleist. Les +troupes aux ordres de Klenau se rapprochèrent de Toeplitz, et vinrent +prendre position au Sebastiansberg.</p> + +<p>Le 10, Napoléon vint à Baremberg. Le premier corps marcha sur +Peterswald, et le quatorzième sur Fürstenwald. Le général Wittgenstein +se replia sur Culm. Le 11, il s'avança de Fürstenwald vers le défilé du +Geyersberg. La division du quatorzième corps, commandée par le général +Bonnet, s'empara de la montagne; mais la difficulté du terrain empêcha +d'y conduire de l'artillerie. Les obstacles pour déboucher, en présence +de l'ennemi, dans une position inexpugnable, paraissant insurmontables, +Napoléon renonça à l'attaquer, et se décida à retourner à Dresde. Il +laissa le premier corps en position à Nollendorf, le quatorzième sur les +hauteurs de Berna, en avant d'Ebersdorf. Le deuxième alla occuper +Steinberg, et la jeune garde le camp de Pirna. L'Empereur dut sentir +bien vivement alors la faute commise, il y avait onze jours, de n'avoir +pas complété ses succès de Dresde par un mouvement à fond sur l'armée +ennemie, au moment où elle repassait ces mêmes défilés dans un désordre +incompatible avec une résistance sérieuse.</p> + +<p>Mais, pendant ces mouvements, de nouveaux désastres venaient accabler la +portion de l'armée française qui avait reçu l'ordre de marcher sur +Berlin. On a vu, le 4, le prince de la Moskowa remplacer le maréchal duc +de Reggio, et prendre le commandement de l'armée. Dès le lendemain, 5 +septembre, il était en mouvement. La division Guilleminot, en tête du +douzième corps, attaqua la division prussienne de Dobschutz, et la +chassa de Zaahn. Plus tard, le corps de Tauenzien fut attaqué à Seida, +et forcé à se retirer sur Dennewitz, où il prit position. Le soir, +l'armée française occupait les positions suivantes: le quatrième corps +à Neundorf, le douzième à Seida, et le septième entre les deux. L'armée +ennemie était ainsi placée: Tauenzien à Dennewitz, Bulow à +Klein-Lippsdorf, les Suédois et les troupes russes, sous les ordres du +prince royal de Suède, sur les hauteurs de Lobez. Dans ces dispositions +respectives, le prince de la Moskowa eut l'étrange idée de porter son +armée sur Dahme pour prendre la route de Berlin, et de marcher +directement sur cette ville. En conséquence, le 6, au matin, il continua +son mouvement. Le quatrième corps fut chargé de s'emparer de Dennewitz, +et de couvrir la marche de flanc qu'il opérait avec le reste de l'armée.</p> + +<p>L'ennemi résista à cette attaque, perdit Dennewitz; mais se soutint avec +opiniâtreté en avant de Interburg. Pendant que Tauenzien était ainsi aux +prises avec le quatrième corps, Bulow, qui d'abord avait pris position +en avant d'Eckmannsdorf, débouchait par Wolmsdorf en arrière de l'armée +française. Le septième corps fut alors obligé de prendre part au combat, +et vint se former près de Niedergorsdorf. L'armée française était +attaquée de front, de flanc, et à revers. Le douzième corps vint donc +occuper le village de Goldsdorf, sur lequel tout le corps de Bulow était +dirigé. Après diverses alternatives de bons et de mauvais succès, +l'armée se concentra près de Rohrbeck. Les Saxons, placés au centre, +ayant lâché pied, les deux corps français se trouvèrent séparés, et +forcés à une retraite divergente. Celui de droite, le quatrième, se +retira sur Dahme. Le douzième suivit la route que les fuyards avaient +prise, par Schweidnitz, dans la direction de Torgau.</p> + +<p>Cette opération, si singulière, si absurde, ne peut s'expliquer. +Exécuter une marche de flanc, en plein jour, aussi longue et aussi à +portée d'une armée supérieure en forces, était l'opération la plus +dangereuse et la plus imprudente, et dans quel objet? pour arriver avant +l'ennemi sur la route de Berlin et marcher sur cette ville. Mais, en +supposant, ce qui paraît impossible, cette marche exécutée avec un +succès complet, à quoi aboutissait-elle? À placer l'armée ennemie sur le +flanc et sur les derrières de l'armée française, ce qui aurait mis +celle-ci dans le péril le plus évident, et l'aurait, en définitive, +empêché de marcher sur Berlin. Si l'armée française était en état de +prendre l'offensive, elle ne pouvait pas espérer de se rendre à la +dérobée à Berlin. Il fallait qu'elle se résolût à livrer bataille. Dès +lors, elle n'avait autre chose à faire que de marcher brusquement et +rapidement par la route directe, et, après avoir enlevé Zaahn, se +dirigeant sur Treuenbrietzen et Belitz, empêcher la réunion des corps +ennemis qui étaient à une certaine distance les uns des autres, les +battre en détail, après s'être placée ainsi au milieu d'eux. On croit +rêver quand on approfondit les combinaisons qui furent faites alors et +la manière dont on opéra.</p> + +<p>Le lendemain, 7, le douzième corps et les Saxons continuèrent leur +mouvement sur Torgau. Le quatrième corps, attaqué à Dahme par une +division de quatre mille Prussiens, commandée par le général Woheser, se +mit également en marche pour Torgau, après avoir rompu les ponts de +l'Elster. Le 8, il rejoignit le reste de l'armée sous le canon de +Torgau. Cette opération coûta à l'armée française douze mille hommes +tués, blesses, ou pris, et vingt-cinq pièces de canon.</p> + +<p>Ainsi, chaque jour, l'édifice de notre puissance s'écroulait pour ne +plus se relever. Pendant que Napoléon était accouru à Dresde et avait +marché sur la frontière de Bohême, l'armée ennemie de Silésie avait +repris l'offensive. Dès le 9, elle s'était mise en mouvement. Le corps +de Langeron passa la Neisse à Ostritz, au-dessus de Görlitz: celui de +York entre Ostritz et Görlitz, et celui de Sacken, à Görlitz même. +L'avant-garde française se retira des bords de la Neisse sur Reichenbach +sans s'être engagée, et de là sur Hohenkirchen. Le corps de Poniatowski, +attaqué par celui de Langeron a Lauban, se retira sur Neustadt.</p> + +<p>L'armée alliée fut rejointe, ce jour-là, par la division autrichienne de +Bubna. Le 10, le duc de Tarente quitta la position de Hohenkirchen pour +repasser la Sprée. Le 6, il était à Gordau, n'ayant plus que des +avant-postes sur la Sprée. Enfin, le 12, le duc de Tarente se replia sur +Bischofswerda, et le huitième corps vint de Neustadt à Stolpen. Le +rapprochement de notre armée de Silésie à une petite marche de Dresde, +sans avoir livré un seul combat, opéré en même temps que la perte de la +bataille de Dennewitz, favorisait la réunion des trois armées qui nous +entouraient. Elles pouvaient alors, à volonté, agir d'une manière +simultanée.</p> + +<p>Je restai à Dresde jusqu'au 12 inclus. Pendant mon séjour, je vis +beaucoup Napoléon. Dans la nuit du 12 au 13, je passai au moins trois +heures avec lui à causer de la campagne. Il se livrait volontiers, avec +moi, à la discussion de ses projets, et à l'examen des événements +écoulés. Il n'était pas tranquille sur son issue, quoiqu'il affectât de +la confiance. Il se plaignait de ses lieutenants, et il avait raison; +mais pourquoi avait-il séparé ses forces, et disposé son plan de +campagne de manière à rendre indispensable de confier de grands +commandements à une grande distance de lui, à des hommes incapables de +les exercer? Et puis, n'avait-il pas eu d'autres choix à faire? +Saint-Cyr, un des premiers généraux de l'Europe, pour la guerre +défensive, n'était-il pas merveilleusement propre à commander l'armée de +Silésie, destinée à couvrir, par sa position, les autres armées, et à +garder seulement le terrain qu'elle occupait? Il n'était pas ancien +maréchal, il est vrai; mais, puisqu'il avait laissé à Macdonald des +corps commandés seulement par des officiers généraux, il pouvait en +faire autant pour Saint-Cyr, et, dès lors, il n'y avait plus de +difficultés. Si les inconvénients du plan de campagne vicieux et les +mauvais choix avaient amené tous les maux actuels, quel était le +coupable? Je lui exprimai cette pensée avec modération et réserve; mais +il n'était pas au bout de ses erreurs et au moment de réparer ses +fautes. Il me dit que, probablement, la guerre allait changer de +théâtre, et serait forcément portée plus en arrière; que les ennemis +tenteraient sans doute le passage de l'Elbe avec les deux armées de +Silésie et du Nord réunies; qu'alors il devait manoeuvrer de manière à +empêcher leur jonction avec la grande armée; qu'il devenait +indispensable de nettoyer ces pays des corps qui les parcouraient, et +menaçaient nos établissements et nos communications, et que je +commencerais le mouvement. Enfin, quand je le quittai, il me dit ces +propres paroles: «L'échiquier est bien embrouillé; il n'y a que moi qui +puisse s'y reconnaître.» Hélas! c'est lui-même qui s'est perdu dans ce +labyrinthe!</p> + +<p>Le 13, je partis avec mon corps pour Grossenhayn. Là, je me réunis au +roi de Naples, que j'y trouvai avec un corps nombreux de cavalerie. Le +but de ce mouvement était de couvrir l'arrivée à Dresde de vingt mille +quintaux de farine, arrêtés à Torgau et embarqués sur l'Elbe. Les +dispositions de troupes convenables à ce but furent faites, et le convoi +arriva heureusement à Dresde. Nous restâmes jusqu'au 25 dans cette +position.</p> + +<p>Je vis journellement et familièrement Murat. Je le retrouvai bon +camarade et sans prétention. Il se mit en frais d'amitié pour moi. Je +payai cette bienveillance par la complaisance avec laquelle j'écoutai, +chaque jour, les récits qui concernaient ses États. Il me parlait +souvent surtout de l'amour que lui portaient ses sujets. Il y avait dans +son langage une candeur risible, une conviction profonde d'être +nécessaire à leur bonheur. Entre autres choses, il me raconta que, +lorsqu'il devait quitter Naples en dernier lieu (et c'était une chose +secrète), se promenant avec la reine, et entendant les acclamations dont +il était l'objet, il dit à sa femme: «Oh! les pauvres gens! Ils ne +savent pas le malheur qui les attend. Ils ignorent que je vais partir!» +J'écoutai en souriant; mais lui, en faisant ce récit, était encore +attendri des douleurs dont il avait été la cause.</p> + +<p>Cette réunion de troupes à Grossenhayn détermina Blücher à renforcer sa +droite et à porter le corps de Sacken à Kamens. Ce mouvement décida le +duc de Tarente à se rapprocher encore davantage de Dresde, et à prendre +position à Harta. Les avant-postes de l'armée de Berlin étaient établis +sur l'Elster noir. Pendant notre séjour à Grossenhayn, la grande armée +recommençait des démonstrations offensives. L'ennemi se porta en avant +et fit replier les corps français occupant les différents débouchés. +Napoléon partit le 15 de Dresde avec sa garde, et vint à Berggieshübel; +mais la disposition générale de l'armée ennemie était toute défensive, +et la masse de ses troupes, placée dans le bassin de Toeplitz, en face +des débouchés, occupait une position inexpugnable.</p> + +<p>Le 16 au matin, le prince de Schwarzenberg avait ses troupes placées de +la manière suivante: le corps de Wittgenstein à Peterswald; la division +Czenneville à Eichwald, sur la route de Zinnwald; celle du prince +Maurice Liechtenstein, à Klostergraben; une avant-garde sous les ordres +du général Longueville en avant d'Aussig, sur la route d'Eule; le corps +de Kleist à Mariaschein; les grenadiers et les cuirassiers russes à +Sabachleben; les gardes russe et prussienne à Toeplitz; le corps de +Colloredo à Culm; celui de Meervelt à Aussig; celui de Giulay à Brunn; +celui de Klenau à Marienwerder, et les réserves de cavalerie à Breslau.</p> + +<p>À midi, Napoléon continua son mouvement en avant. Le corps de +Wittgenstein se replia sur Culm. La division Ziethen fut portée dans des +abatis qui avaient été faits entre Tellenitz et Jutterbach. Le corps de +Colloredo était appuyé à droite à Strekowitz. Napoléon occupa le soir +les hauteurs de Nollendorf.</p> + +<p>Le 17, la division Ziethen, attaquée par la division Mouton-Duvernet, du +premier corps, fut poussée sur Culm. Le combat s'engagea alors avec le +corps de Wittgenstein. Les villages d'Arbesau, d'Islisich, de Jourdorf, +furent emportés; mais le corps de Meervelt s'avança d'Aussig sur +Nollendorf, tandis que celui de Colloredo s'avançait sur Neudorf et +Kniemts. Il attaqua Arbesau, qui fut évacué. La jeune garde, qui +l'occupait, en fut chassée après avoir fait des pertes considérables, et +le premier corps se retira sur Nollendorf. Napoléon, voyant +l'impossibilité de déboucher devant des forces aussi considérables, +ramena ses troupes en avant de Berggieshübel, et rentra avec sa garde à +Dresde le 18. Ce mouvement, recommencé pour la troisième fois, et +fatigant pour les troupes, avait été encore sans résultat.</p> + +<p>Le prince de Schwarzenberg attendait pour agir que le corps de +Benningsen, fort de soixante mille hommes, qui, dès le 17, avait sa tête +à Löwenberg, fût rapproché davantage de Dresde.</p> + +<p>Napoléon voulut tenter de nouveau la fortune, et essaya d'éloigner +Blücher. Il se rendit le 22 à Hatzan, et mit en mouvement les troisième, +cinquième et onzième corps. L'avant-garde de Radrewitch fut attaquée à +Bischofswerda. Forcée d'évacuer cette ville, elle se retira jusqu'à +Gordau; mais Napoléon, ayant vu toute l'armée de Silésie en position à +Bautzen, tandis que le corps de Sacken s'approchait sur sa gauche pour +menacer la communication de Bischofswerda, ne se trouvant pas assez fort +pour livrer bataille, se retira et ramena les troupes dans la position +concentrée de Weissig, à deux lieues de Dresde. Il s'en tint encore à +une simple démonstration.</p> + +<p>Le 24 et le 25, l'armée de Silésie, remplacée dans ses positions par +l'armée de Benningsen, fit un mouvement général par sa droite pour se +rapprocher de l'Elbe et de l'armée du Nord. Le corps de Tauentzien, +appartenant à cette dernière armée, occupait déjà, depuis quelque temps, +une position intermédiaire entre les deux armées et en établissait la +liaison. Le corps de Sacken se présenta devant Grossenhayn pour couvrir +ce mouvement. Le roi de Naples était retourné à Dresde, et j'avais sous +mes ordres, outre le sixième corps d'armée, les premier et cinquième +corps de cavalerie. Le 25 au soir, je reçus l'ordre de repasser l'Elbe à +Meisson et de me porter sur Wurtzen et Eulenbourg.</p> + +<p>Le 26 au matin, je pris position sur les hauteurs de Wanterwitz, +position formidable où j'étais en mesure de résister à des forces +supérieures. J'avais laissé une forte arrière-garde, composée de la plus +grande partie du cinquième corps de cavalerie. Celle-ci fut attaquée par +une grande masse de Cosaques appartenant à l'armée de Silésie. Elle fut +mise dans un grand désordre. Le général Lhéritier, son commandant, +s'était fait une bonne réputation comme colonel: mais il n'avait pas +assez de tête pour commander des forces considérables. Les défilés en +arrière étant fort mauvais, il devenait important de ne pas laisser +l'ennemi trop près de nous pendant notre marche. Je reportai cette +cavalerie en avant, après l'avoir ralliée moi-même, sans autre secours +que ma seule présence et quelques mots adressés aux premiers fuyards. +Nous restâmes en repos le reste de la journée. Le 27, mon arrière-garde +repassa l'Elbe. L'ennemi, ayant suivi immédiatement, voulut tenter un +coup de main sur la tête de pont, mais il fut vaillamment repoussé par +le 10<sup>e</sup> provisoire, composé d'un bataillon des 11<sup>e</sup> et 16<sup>e</sup> de ligne. Je +laissai le général Cohorn, avec sa brigade, pour garder ce poste +important, jusqu'à ce qu'il fût relevé par des troupes appartenant à un +autre corps, et je me mis en route par Oschatz, Wurtzen et Eulenbourg.</p> + +<p>Pour expliquer ce qui va suivre, il faut maintenant que je fasse +connaître la position du prince de la Moskowa. Après la défaite de +Dennewitz, le prince de la Moskowa avait repassé l'Elbe à Torgau. Il +avait réorganisé son armée. Le douzième corps avait été dissous, et la +division bavaroise, qui s'y trouvait, envoyée à Dresde. Le restant des +troupes, réuni à la division Guilleminot, avait été attaché au quatrième +corps. Par suite cette armée ne se trouvait plus composée que de deux +corps, le quatrième et le septième. Elle se mit en mouvement, le 25, +pour descendre l'Elbe. Le 27, le prince de la Moskowa était à +Oranienbürg avec le quatrième corps, et le septième à Dessau. Ces +troupes observaient les ponts d'Acken et de Roslau. L'avant-garde +suédoise, après avoir occupé Dessau, avait évacué cette ville, et +s'était retirée sur la tête de pont. Là, un bataillon saxon déserta à +l'ennemi avec armes et bagages. Un léger combat avec les Suédois fut +livré en avant de Dessau. Toute l'armée du Nord, commandée par le prince +royal de Suède, placée en face, sur la rive droite du fleuve, observait +les garnisons de Wittenberg et de Torgau. Des opérations de siége +furent même commencées par le général Bulow contre Wittenberg.</p> + +<p>D'un autre côté, depuis quelque temps, des détachements de troupes +légères désolaient les derrières de l'armée française. Czernicheff avec +ses Cosaques s'était avancé au delà de la Saale. Le général Tielemann, +déserteur du service de Saxe, s'était porté avec un corps franc dans les +environs de Leipzig, et se trouvait en liaison avec le colonel +autrichien de Mensdorf, qui opérait dans les mêmes cantons.</p> + +<p>L'Empereur détacha vers ce point le général Lefebvre-Desnouettes avec +quatre mille chevaux, pour donner la chasse à ces partisans; et, comme, +en même temps, la route de Dresde à Chemnitz avait été interceptée par +la brigade autrichienne de Scheilher, qui avait enlevé à Freyberg trois +cents hussards westphaliens, le général Kleist faisant aussi des +démonstrations de ce côté, il envoya à Freyberg le deuxième corps pour +garder ce débouché. Le 11 septembre, Thielmann avait paru à Weissenfels, +et inutilement attaqué un convoi en route pour Leipzig. Il fut plus +heureux à Naumbourg, qu'il enleva. Il prit ensuite Mersebourg, et cinq +cents hommes par capitulation. Là il fut attaqué par +Lefebvre-Desnouettes, qui le battit. Il se retira sur Zeist et Zurchau, +mais après avoir vu délivrer ses prisonniers, Lefebvre-Desnouettes vint +ensuite occuper Altenbourg. Platow l'en chassa, non sans lui faire +éprouver d'assez grandes pertes, par suite des mauvaises dispositions +prises par le général français en se retirant. Il avait imprudemment +livré combat en avant d'un défilé. Après cet échec, Lefebvre-Desnouettes +se rendit d'abord à Weissenfels, et de là revint à Leipzig.</p> + +<p>Le 25 septembre, Czernicheff, parti avec trois mille chevaux d'Eisleben, +arriva devant Cassel, dans la nuit du 27 au 28. Un bataillon +d'infanterie, placé en avant de la ville et forcé dans sa position, se +retira après avoir éprouvé quelque perte. Jérôme Bonaparte, roi de +Westphalie, voyant les symptômes d'une insurrection, s'éloigna, laissant +le général Alix pour défendre Cassel avec deux bataillons.</p> + +<p>Le 30, Czernicheff fit attaquer Cassel et s'en empara, aidé d'un +mouvement national qui éclata en sa faveur. Après avoir proclamé, au nom +des souverains alliés, la dissolution du royaume de Westphalie, il +évacua la ville en emportant tout ce qu'elle renfermait de richesses +publiques transportables et après avoir organisé une insurrection +systématique dans cette portion de l'Allemagne.</p> + +<p>Le 29, au matin, j'arrivai à Wurtzen. J'y reçus une lettre du duc de +Padoue qui commandait à Leipzig. Il m'annonçait la présence de l'ennemi, +et la crainte d'être obligé d'évacuer cette ville. Je continuai mon +mouvement sans perdre un moment, et j'arrivai, le soir même du 28, à +Leipzig avec la tête de mes forces. Je mis le reste à portée, je +nettoyai les environs des ennemis qui s'y trouvaient. Je restai dans +cette position jusqu'au 3.</p> + +<p>Le 2 octobre, Blücher se décida à prendre l'offensive. Il se porta, avec +les corps de Bulow et de Tauentzien, au confluent de l'Elster et de +l'Elbe, jeta, dans la nuit, deux ponts et opéra son passage. Le général +Bertrand, chargé de s'y opposer, occupant une position avantageuse, +résista pendant la plus grande partie de la journée; mais, vers les cinq +heures, il fut forcé, et opéra sa retraite dans la direction de Dessau. +Pendant ce temps, les Suédois avaient débouché par le pont de Roslau, et +s'étaient avancés sur Dessau. Le maréchal Ney, avec le septième corps, +et rejoint par le quatrième, se replia, remonta la rive gauche de la +Moldau, et occupa Bittersfeld et Düclitsch. Informé de ces événements +dans la nuit du 3 au 4, je me rendis, en toute hâte, avec mon corps, à +Düben, afin d'offrir un point d'appui au général Bertrand, et de +favoriser sa retraite. Je recueillis effectivement les troupes +wurtembergeoises qui faisaient partie de son corps et qui s'y étaient +retirées, le reste de ce corps ayant rejoint la septième. L'ennemi se +présenta bientôt en force devant moi. Le poste de Düben n'étant pas +tenable, je repassai la rivière, et pris position en face. Une berge +élevée, à une demi-portée de canon de la ville, me donnait tous les +moyens de défendre avec succès ce défilé. L'ennemi fit plusieurs +tentatives pour déboucher; mais il fut constamment repoussé.</p> + +<p>Je plaçai de la cavalerie en observation sur la rive gauche de la +rivière, pour me lier avec les troupes du maréchal Ney.</p> + +<p>Dans cette position nous pouvions attendre ce que ferait l'ennemi; mais +tout à coup, celui-ci ayant présenté des forces considérables en face de +Bittersfeld sur la rive droite, le maréchal Ney s'effraya de sa +position, et, quoique l'ennemi n'eût rassemblé aucun moyen de passage, +et montré aucune disposition de le tenter, le maréchal Ney me fit +prévenir qu'il se retirait sur Kamens. Ce mouvement laissait ma gauche +tout à fait à découvert et compromettait beaucoup ma position. Me +retirer cependant, en plein jour, étant aussi rapproché de l'ennemi, +était fort délicat. Je masquai mes préparatifs et mon mouvement aussi +bien que possible, et je l'effectuai sans accident, avec précision et +vitesse. J'allai prendre la belle position de Hohen Priegnitz, en liant +ma gauche avec le prince de la Moskowa, auquel je demandai une entrevue +pour pouvoir arrêter avec lui ce qui nous restait à faire. Nous ne pûmes +nous comprendre. Il fut impossible de lui faire entendre que rien ne +pressait dans nos mouvements de retraite, et qu'il fallait attendre que +l'ennemi se montrât en force pour se retirer. Le maréchal Ney, brave et +intrépide soldat, homme de champ de bataille, n'entendait rien à la +combinaison des mouvements. Son esprit s'effrayait de ce qu'il ne voyait +pas. Jamais les calculs ne dirigeaient ses actions. C'était toujours +chez lui le résultat de la sensation du moment et comme un effet de +l'état de son sang. Il pouvait s'en aller aussi bien devant trente mille +hommes en ayant cinquante qu'en attaquer cinquante avec vingt. +Toutefois, dans la circonstance, il était dans une disposition de +crainte irréfléchie et exagérée. Il ne voulut pas s'arrêter, quoique des +troupes légères seules fussent en présence.</p> + +<p>Ce maréchal ayant continué son mouvement, j'allai occuper le même jour, +6, les hauteurs d'Eulenbourg où je campai. Leipzig se trouvant de +nouveau menacé, dès le lendemain je me portai sur cette ville, par +Taucha, afin de la couvrir, et de protéger l'arrivée d'un convoi retenu +à Naumbourg. Je l'y fis entrer.</p> + +<p>Le 8, ayant fait une forte reconnaissance du côté de Delitzsch, je +trouvai devant moi des forces de cavalerie assez considérables; mais +elles se retirèrent après une légère résistance.</p> + +<p>Pendant que ces divers mouvements s'opéraient, Napoléon fit les +dispositions suivantes. Il laissa le maréchal Saint-Cyr à Dresde, avec +les premier et quatorzième corps, et les chargea de garder les débouchés +de la Bohême de ce côté. Le cinquième corps reçut l'ordre de se rendre à +Freyberg avec le huitième. Réunis au deuxième, ces trois corps furent +mis aux ordres du roi de Naples, et chargés de couvrir les débouchés de +la Bohême sur Leipzig. Le 7, Napoléon se mit en mouvement pour descendre +l'Elbe et se rapprocher de l'armée de Silésie, que son intention était +de combattre. Il partit avec les troisième et onzième corps et sa garde. +Le 9, il s'avança à Eulenbourg, où il fut rejoint par les quatrième et +septième corps. Le même jour, je me portai, conformément à ses ordres, +dans la direction de Düben, et je campai à la hauteur d'Eulenbourg. Une +très-nombreuse cavalerie était devant moi et je dus marcher avec lenteur +et précaution, n'ayant plus avec moi les premier et cinquième corps de +cavalerie. Je trouvai l'ennemi formé près de Koblein, soutenu par une +nombreuse artillerie: mais il n'entreprit rien de sérieux et se retira +après un engagement de trois quarts d'heure environ. Le 10, je me +réunis, à Düben, à l'Empereur, et j'occupai Delitzsch par une division +et de la cavalerie.</p> + +<p>L'armée de Silésie s'était retirée brusquement de Düben, et repliée sur +le prince royal de Suède. Le corps de Sacken, s'étant trouvé en retard, +fut obligé de repasser la Muldau à Ragika. Les deux armées du prince de +Suède et de Blücher se trouvèrent réunies à Zerlig.</p> + +<p>Le 11, l'Empereur donna l'ordre au général Régnier de passer l'Elbe à +Wittenberg, et le maréchal Ney, avec le troisième corps, marcha sur +Dessau. Le 12, Dessau fut emporté, et la division prussienne qui +l'occupait se retira sur Roslau, après avoir perdu trois mille hommes, +tandis que le général Régnier poussait la division Thumen par la rive +droite, également sur Roslau. Le général Tauentzien continua sa retraite +sur Zerbst. Le 13, le septième corps rentra à Wittenberg. Les deux +armées ennemies se trouvèrent de nouveau séparées: celle de Silésie sur +Halle, et celle du prince royal de Suède sur Bernbourg. Le 30, le +prince de Suède passa la Saale et se porta sur Cöthen.</p> + +<p>Le 11, je me portai sur Bittersfeld pour y faire une forte +reconnaissance. Je pris avec moi ma cavalerie et une division +d'infanterie. J'acquis la certitude que toute l'armée ennemie était en +deçà de l'Elbe. Je revins à Düben, et j'en rendis compte à l'Empereur.</p> + +<p>Napoléon se trouvait alors avec cent trente mille hommes réunis et +disponibles. C'était assurément l'occasion d'agir offensivement d'une +manière décidée, de changer le théâtre de la guerre et le système de +démonstration impuissante de mouvements de va-et-vient qui avaient si +fort diminué ses forces, et l'avaient fait si rapidement déchoir. Une +offensive vive sur Blücher et le prince royal de Suède, qui l'aurait +porté au delà de la Saale, sur la ligne d'opération de l'ennemi, ou bien +sur l'Elbe, lui promettait les avantages les plus décisifs. Ces +manoeuvres lui étaient faciles, puisqu'il possédait toutes les places +situées sur le fleuve. Il aurait pu, avec promptitude, se mouvoir sur +les deux rives. Huit jours d'opérations énergiques lui faisaient +détruire les forces qu'il avait devant lui. Il pouvait rétablir ainsi +ses affaires et rappeler la victoire sous ses drapeaux. En faisant cette +opération il augmentait son armée d'une partie des garnisons des +places: il appelait à lui le corps de Davoust qui lui aurait amené plus +de vingt mille hommes, en laissant encore les forces nécessaires à la +garde de Hambourg; il se faisait joindre par le corps d'Augereau, appelé +de Würzbourg, et déjà arrivé sur la Saale, et, dans tous les cas, il +avait ses communications libres avec la France par le Bas-Rhin.</p> + +<p>Dans ce système, les trois corps, deuxième, cinquième et huitième, avec +lesquels manoeuvrait Murat, se seraient retirés lentement sur lui, +auraient couvert Leipzig aussi longtemps que possible. Pour complément, +il aurait envoyé, par des émissaires, l'ordre au maréchal Saint Cyr +d'évacuer Dresde, pour se rendre à grandes marches sur Wittenberg et +Torgau, par la rive droite de l'Elbe. Enfin on peut ajouter que la +nécessité d'abandonner Dresde, vu la marche des événements et la +direction qu'avait prise la guerre, aurait dû être sentie d'avance, et +lui faire naître, de bonne heure, l'idée d'évacuer de cette ville les +malades et les blessés, afin de rendre mobiles et disponibles les deux +corps d'armée chargés de défendre cette place, ou plutôt ce camp +retranché. Enfin il devait être informé des dispositions hostiles de la +Bavière. En s'éloignant de cette puissance, il y échappait ou retardait +au moins son action contre lui; mais, au lieu d'envisager les nouvelles +nécessités que les circonstances lui imposaient, il resta indécis, +voulut tout conserver à la fois. Il perdit tout pour avoir voulu tout +garder.</p> + +<p>On ne reconnaît plus Napoléon pendant cette campagne. J'eus une longue +conversation avec lui à Düben. Jamais cette conversation n'est sortie de +ma mémoire. Quand j'étais à portée de lui, il était dans l'usage de +m'envoyer chercher pour me parler de ses projets et des différentes +choses qui l'occupaient d'une manière particulière. Un usage, fort +commode pour lui, assez bien entendu, mais insupportable pour les +autres, lui donnait beaucoup de temps à employer ainsi. Lorsque les +mouvements de son quartier général le permettaient, il se couchait à six +ou sept heures du soir, se levait à minuit ou à une heure. Les rapports +arrivant, il se trouvait ainsi tout prêt à les lire et à donner des +ordres en conséquence; mais pour ceux qui avaient marché ou combattu +pendant la journée, pour ceux qui, à la fin du jour, avaient fait les +rapports, disposé tout pour opérer le lendemain, et devaient dormir la +nuit pour se reposer, c'était une chose terrible que de renoncer, au +commencement d'un sommeil réparateur, à son action bienfaisante, et +d'aller ainsi prendre part à une conversation plus ou moins +intéressante.</p> + +<p>Après donc être rentré de ma reconnaissance de Bittersfeld, et lui avoir +fait mon rapport, je venais de me coucher quand on vint me chercher de +la part de l'Empereur. Il me parla de sa position et des divers partis +qu'il avait à prendre. J'insistai de toutes mes forces pour celui dont +je viens de parler et qui, seul, pouvait le sauver. Son unique moyen de +salut, selon moi, en ce moment, était de s'éloigner des champs de +bataille de la Bohême, puisque plus tôt il n'avait pas voulu la +conquérir, et enfin de quitter les défilés qui lui avaient été si +funestes. Il ne put se décider à l'évacuation volontaire de Leipzig. Il +ne prévoyait pas que, huit jours plus tard, il y serait forcé, sous de +bien autres auspices, au milieu de désastres et d'une confusion qui ont +achevé sa ruine. Il se disposait, au contraire, à aller combattre sous +les murs de cette ville. Je discutai en détail, avec lui, sur les +inconvénients de choisir un semblable champ de bataille, au fond d'un +entonnoir, en avant d'horribles défilés, longs et faciles à boucher; +mais il me répondit ces paroles mémorables et qui montrent les illusions +dont il était encore rempli: «Je ne combattrai qu'autant que je le +voudrai. Ils n'oseront jamais m'y attaquer.»</p> + +<p>La conversation se porta naturellement sur les événements de la +campagne. J'en fis la critique avec franchise. Je lui fis remarquer que +nos pertes énormes, indépendamment de celles éprouvées sur le champ de +bataille, venaient essentiellement du manque de soins, de vivres et de +secours de toute espèce qui avaient été refusés aux soldats. J'établis +enfin que, si Dresde avait contenu les approvisionnements nécessaires +pour nourrir l'armée, si les hôpitaux avaient été pourvus de tout ce +dont ils avaient besoin pour que les malades et les blessés reçussent +des secours convenables, son armée serait plus forte de cinquante mille +hommes, et certes cette évaluation n'était pas au-dessus de la vérité. +«Alors, ajoutai-je, indépendamment de l'intérêt qu'il y a à sauver la +vie à cinquante mille hommes, vous auriez été dispensé, pour conserver +la même force à votre armée, d'ordonner une levée de cinquante mille +conscrits. Au lieu d'avoir en espérance cinquante mille hommes, vous +auriez en réalité cinquante mille vieux soldats aguerris, et sur le +terrain même des opérations. Ces cinquante mille soldats à lever, à +habiller, à armer, à faire arriver, coûteront sans doute bien cinquante +millions. Or, en supposant, ce qui est énorme, que l'augmentation de +dépense exigée par un meilleur entretien de l'armée se fût élevée à +vingt-cinq millions, il en résulte que cette dépense de vingt-cinq +millions, faite à propos, vous eût épargné cinquante mille hommes et +vingt-cinq millions.» Je lui fis cette démonstration la plume à la main. +Elle était sans réplique. Vaincu par l'évidence, il me répondit avec +humeur: «Si j'avais donné cette somme, on me l'aurait volée, et les +choses seraient dans le même état.»</p> + +<p>Il n'y avait rien à répliquer à cette étrange réponse qu'une chose, +c'est qu'il fallait alors renoncer à gouverner et à administrer. +Napoléon a toujours été dans l'usage de prodiguer les moyens pour créer +de nouvelles forces; mais jamais il n'a voulu faire le moindre sacrifice +pour entretenir celles qui existaient, et sans doute la raison commande +une marche inverse.</p> + +<p>Cette conversation, une des plus longues que j'aie jamais eues tête à +tête avec Napoléon, car elle dura plus de cinq heures, ayant commencé +vers une heure après minuit et n'ayant fini qu'après le déjeuner, qui +eut lieu à six heures du matin, varia beaucoup dans son objet. Elle +changea de nature plusieurs fois, et embrassa des questions générales, +comme il arrivait souvent avec lui. Il se plaignait de l'abandon de ses +alliés. Il disait qu'ils lui avaient manqué de parole. À cette occasion, +il fit la distinction de ce qu'il appela l'homme d'honneur et l'homme de +conscience, en donnant la préférence au premier, parce que, avec celui +qui tient purement et simplement sa parole et ses engagements, on sait +sur quoi compter, tandis qu'avec l'autre on dépend de ses lumières et +de son jugement. «Le second, dit-il, est celui qui fait ce qu'il croit +devoir faire, ce qu'il suppose être le mieux.» Puis il ajouta: «Mon +beau-père, l'empereur d'Autriche, a fait ce qu'il a cru utile aux +intérêts de ses peuples. C'est un honnête homme, un homme de conscience, +mais ce n'est pas un homme d'honneur. Vous, par exemple, si l'ennemi, +ayant envahi la France et étant sur la hauteur de Montmartre, vous +croyiez, même avec raison, que le salut du pays vous commande de +m'abandonner et que vous le fissiez, vous seriez un bon Français, un +brave homme, un homme de conscience, et non un homme d'honneur.» Ces +paroles, prononcées par Napoléon, et adressées à moi le 11 octobre 1813, +ne portaient-elles pas l'empreinte d'un caractère tout à fait +extraordinaire? n'ont-elles pas quelque chose de surnaturel et de +prophétique? Elles sont revenues à ma pensée après les événements +d'Essonne. Elles m'ont fait alors une impression que l'on conçoit, et +qui jamais ne s'est effacée de ma mémoire.</p> + +<p>Pendant que Napoléon s'était porté sur la Muldau et campait à Düben, la +grande armée de Bohême était entrée en mouvement. Le corps de Colloredo +et l'armée de Benningsen s'étaient portés sur Zeist et Pirna. Le 9, ce +mouvement offensif continua. Le 10, Benningsen, arrivé devant Dresde, où +les deux corps français s'étaient retirés, laissa devant cette place +Tolstoï avec vingt mille hommes, et marcha sur Leipzig avec le reste de +ses forces, en se dirigeant par Nossen et Colditz.</p> + +<p>Dès le 6, la grande armée de Schwarzenberg avait commencé aussi à se +mettre en marche. Le général Klenau vint devant Penig, où était une +division du huitième corps, et Wittgenstein devant Altenbourg, où était +l'autre partie de ce corps d'armée, et Poniatowski en personne. La route +de Freyburg à Chemnitz fut rouverte en chassant la division Murrai de la +position qu'elle occupait près de Flohe, et le troisième corps d'armée, +aux ordres du roi de Naples, opéra avec la cavalerie par sa droite pour +se rapprocher de Leipzig et couvrir cette ville contre les troupes qui +débouchaient de la Bohême. Enfin les deux armées étaient, le 13, en +présence près de Leipzig. Les Français occupaient Wachau et +Liebertwolkwitz, ayant une avant-garde vers Groebern et Goffa.</p> + +<p>Le 14, le prince de Schwarzenberg fit faire une reconnaissance générale +par les corps de Wittgenstein et de Klenau. Un combat de cavalerie fut à +notre avantage, et chacun rentra le soir dans ses positions.</p> + +<p>Le corps commandé par le maréchal duc de Castiglione, appelé de +Würzbourg, où il était trop faible pour résister aux attaques de l'armée +bavaroise, qui d'alliée allait devenir ennemie et quitter l'Inn pour +marcher sur nos communications, était arrivé, le 9 octobre, à Naumbourg. +Le prince Maurice de Liechtenstein, envoyé à sa rencontre, voulut lui +barrer le chemin entre Naumbourg et Weissenfels; mais le maréchal le +chassa devant lui. Il arriva le 18 à Leipzig, tandis que le corps de +Giulay, aussi dirigé de ce côté dans le même but, entrait à +Weissenfelds, qui venait d'être évacué.</p> + +<p>Le 12, je reçus l'ordre d'aller prendre position à Delitzsch, et j'en +chassai l'ennemi; mais, ayant été mis à la disposition du roi de Naples, +je fus appelé par lui de la manière la plus pressante, et je partis +immédiatement. Je me rendis, à marches forcées, de l'autre côté de +Leipzig, et j'allai prendre position à Stoetteritz le 13 au soir.</p> + +<p>Dans la nuit, je reçus l'ordre de l'Empereur de rétrograder, et de +chercher une position au nord de Leipzig, qui couvrit cette ville du +côté de Halle et de Landsberg. J'avais déjà assez parcouru le pays pour +connaître cette position existante à une lieue et demie de Leipzig, à +Liebenthal et Brettenfeld, sur le terrain même où Gustave-Adolphe +combattit, il y avait alors cent quarante-deux ans, et avait remporté +une victoire signalée. J'allai l'occuper; après avoir reconnu avec soin +et détail le champ de bataille, je m'assurai qu'il était trop vaste +pour mon corps d'armée; mais qu'avec des travaux d'une exécution +facile, et trente mille hommes, je pouvais tenir en échec, pendant +vingt-quatre heures, les armées du Nord et de Silésie. J'en rendis +compte à Napoléon, qui me prescrivit d'exécuter sans retard les travaux, +et m'annonça que, le moment venu, j'aurais le troisième corps à ma +disposition, ce qui porterait ma force au nombre d'hommes que j'avais +déterminé. Je me mis à la besogne, et ne négligeai rien pour remplir la +tâche imposée. Je fis faire de nombreux abatis dans le bois, en avant de +Liebenthal et en arrière de Radfeld. Puis je l'occupai fortement. Ce +bois devint comme une forteresse. Badfeld fut aussi occupé par mon +avant-garde, qui en chassa un corps de cavalerie considérable, soutenu +par une artillerie assez nombreuse.</p> + +<p>Pendant la journée du 15, les troisième, quatrième, septième et onzième +corps, et la garde, firent leur mouvement sur Leipzig, qu'ils +traversèrent. Les troisième et quatrième restèrent à Eustritz, en +arrière de moi. Le onzième et la garde allèrent se mettre en ligne +contre la grande armée, et le septième se porta sur Taucha.</p> + +<p>Le 15, dans la journée, des sapeurs, pris deux jours auparavant près de +Delitzsch, conduits au quartier général à Halle, et qui s'étaient +échappés, m'informèrent de la marche des armées combinées du Nord et de +Silésie. D'après ces rapports, elles devaient être en présence, selon +toutes les apparences, le lendemain, 16, au matin.</p> + +<p>J'en prévins Napoléon, dont le quartier général était à Reudnitz, près +de Leipzig. Le 15, au soir, la cavalerie et l'artillerie, que j'avais +devant moi, furent soutenues par de l'infanterie. Je fis replier mes +postes éloignés, jetés sur les bords de l'Elster. J'en donnai avis à +l'Empereur. Vers dix heures du soir, je montai sur le clocher de +Liebenthal, et je pus voir de mes yeux tous les feux de l'armée ennemie. +L'horizon en était embrasé. Je me hâtai d'en rendre compte à l'Empereur +et de lui rappeler que ma position exigeait trente mille hommes. Je lui +demandais de ne pas perdre un moment pour mettre à ma disposition le +troisième corps qu'il m'avait promis.</p> + +<p>J'attendais avec impatience le résultat de mes rapports et les effets +qui en seraient la suite, quand, le 16, à huit heures du matin, je reçus +une lettre de Napoléon, apportée par un de ses officiers d'ordonnance, +appelé Lavesaut. Dans cette lettre, il critiquait tous mes rapports et +leur conclusion. Il prétendait que j'étais dans une erreur complète. Je +n'avais, disait-il, personne devant moi. Il me donnait en conséquence +l'ordre de me retirer immédiatement sur Leipzig, de traverser cette +ville, et de venir former la réserve de l'armée<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a> +<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a> +<a href="#footnotetag5"> +(retour) </a> Dans une lettre datée du 15 octobre, au soir, le major +général m'écrit: «Dans le cas où l'ennemi déboucherait devant vous en +grande force, votre corps, celui du général Bertrand et celui du prince +de la Moskowa sont destinés à lui être opposés.» + +<p>Ces dispositions étaient parfaitement sages et raisonnables.</p> + +<p>Or la marche de l'ennemi était prouvée par le rapport des sapeurs faits +prisonniers le 13, échappés et arrivés près de moi le 15, rapport que +j'avais fait connaître à l'Empereur.</p> + +<p>Son arrivée était prouvée par la présence de l'infanterie, devant +laquelle mes avant-postes s'étaient repliés.</p> + +<p>Elle l'était encore par la vue des feux de toute l'armée, qui +s'apercevaient du clocher de Liebenthal, et dont j'avais rendu compte à +neuf heures du soir.</p> + +<p>Et, avec ces documents,</p> + +<p>On donne l'ordre, le 16 au matin, au général Bertrand de marcher sur +Lindenau;</p> + +<p>Au troisième corps, de venir à la grande armée;</p> + +<p>Et au sixième, de traverser Leipzig et de s'établir entre Leipzig et la +grande armée!</p> + +<p>Napoléon ne regardait alors comme vrai que ce qui entrait dans ses +combinaisons et son esprit.</p> + +<p>(<i>Voir les pièces justificatives.</i>)</p></blockquote> + + +<p>Un pareil ordre, dans des circonstances semblables, devait être +promptement exécuté. Je ne pouvais m'y tromper: l'Empereur était tombé +dans une erreur grossière; mais du moment où il ne m'envoyait pas le +troisième corps, indispensable à cause de l'étendue de la position à +défendre je devais bien me garder d'y rester. D'ailleurs, les ordres +étaient précis; et, à moins que les coups de canon ne viennent +contrarier l'exécution d'un ordre de mouvement, il n'y a plus d'armée ni +de succès possible quand on délibère à cette occasion et quand on hésite +à l'exécuter.</p> + +<p>Grâce à la bonne organisation de mes troupes, à leur instruction et à +leur discipline, une demi-heure après l'ordre reçu, elles étaient +formées en six colonnes parallèles, et en marche pour se rendre à +Leipzig. Mais, à peine le mouvement commencé, l'ennemi déboucha sur +nous. Une forte avant-garde occupait le village de Radfeld. Elle était +commandée par un général d'une grande valeur et d'une grande capacité, +homme d'un nom militaire illustre, le général Cohorn. Elle fut forcée à +se retirer; mais elle le fit avec lenteur et en bon ordre. Une brigade +de cavalerie légère wurtembergeoise, faisant partie de mon corps d'armée +et qui se trouvait à l'avant-garde, se conduisit aussi avec valeur et +courage. C'était le dernier mouvement d'honneur et de fidélité du +général Normam, et de ses soldats. Quelques heures plus tard, ils nous +furent funestes au lieu de nous être utiles. La deuxième division, +commandée par le général Lagrange, resta en arrière pour soutenir +l'arrière-garde et la recueillir. Quand tout fut en ordre et +convenablement disposé, le mouvement continua sur Leipzig en échangeant +à chaque moment des coups de canon avec l'ennemi.</p> + +<p>L'opinion de Napoléon n'était plus susceptible de discussion. L'ennemi +était là, nous étions aux prises avec lui. C'était toute l'armée de +Silésie qui était en présence et avec laquelle nous avions affaire. Nous +ne pouvions plus aller sur le champ de bataille au sud de Leipzig. +Entrer même à Leipzig, et nous former derrière la Partha était chose +périlleuse. Passer un défilé comme celui que nous avions devant nous, +défilé soumis à l'action des hauteurs qui le dominent immédiatement, +pouvait produire une grande confusion, et amener une catastrophe. Le +général Bertrand, ayant reçu l'ordre de balayer l'ennemi sur les +derrières de l'armée et d'ouvrir le débouché de Lindenau, s'était mis en +marche immédiatement pour l'exécuter. Mais le troisième corps pouvait +être encore à Leipzig, et à portée de me soutenir. J'avais reconnu une +position, moins bonne que celle de Liebenthal, mais plus resserrée et +plus rapprochée de la ville, celle dont la droite est à Eustritz et la +gauche à Meckern. J'envoyai un officier auprès du maréchal Ney, qui +était à Leipzig et auquel l'Empereur avait donné le commandement +supérieur, pour savoir si le troisième corps s'y trouvait encore. Il me +fit répondre affirmativement et dire que je pouvais en disposer. Je +n'hésitai plus à m'arrêter, à prendre position et à livrer bataille. +J'arrêtai mes colonnes sur le plateau et je formai ma ligne de bataille. +L'attaque de l'ennemi ne pouvait venir que par notre gauche. Notre +droite était en arrière, appuyée et couverte par une petite division +polonaise, commandée par le général Dombrowsky, et qui, placée de +l'autre côté du ruisseau marécageux et encaissé qui coule à Eustritz, +prenait ainsi, de revers, la gauche de l'ennemi. Je devais donc conclure +que ce serait sur ma gauche et sur Meckern que l'ennemi se porterait. En +conséquence, je fis faire un changement de front oblique, par brigade, +la droite en avant, ce qui forma mon corps d'armée en six lignes, +présentant ainsi de nombreuses réserves. Meckern fut confié au 2<sup>e</sup> +régiment de marine. Toute mon artillerie fut placée sur le point le plus +élevé de la ligne occupée par mon corps d'armée. Mes quatre-vingt-quatre +pièces de canon furent disposées pour arrêter l'ennemi. Douze pièces de +douze, entre autres, avaient pour objet de flanquer, d'une manière +avancée, la droite du village de Meckern.</p> + +<p>L'ennemi attaqua, avec impétuosité, le village de Meckern, et fit +soutenir cette attaque par le feu d'une nombreuse artillerie qui se +développa en face de mon front. Mais tous ses efforts furent longtemps +impuissants. Après des attaques réitérées sur le village, une partie fut +évacuée, mais bientôt reprise par le même régiment qui le défendait et +qui fut ramené à la charge. Culbutés de nouveau, le 4<sup>e</sup> de marine et le +37<sup>e</sup> léger furent successivement portés sur Meckern, où semblait être +toute la bataille. Ils le reprirent et le conservèrent longtemps, ainsi +qu'on devait l'attendre d'aussi bonnes troupes, malgré les efforts +constants de l'ennemi et les troupes fraîches qui renouvelaient les +attaques. En ce moment, j'éprouvais une vive impatience de l'arrivée du +troisième corps que le maréchal Ney m'avait annoncé. S'il se fût trouvé +à ma disposition, comme j'étais autorisé à y compter, il eût débouché +par ma droite, et un mouvement offensif sur la gauche de l'ennemi aurait +assuré le gain de la bataille, c'est-à-dire la conservation de notre +position pendant toute la journée.</p> + +<p>Il y avait plus de quatre heures que nous combattions avec acharnement. +L'ennemi avait fait des pertes énormes par la supériorité du feu de +notre artillerie, et son action foudroyante sur ses masses, quand il +exécuta une nouvelle charge. Elle avait échoué comme les précédentes et +produit un grand désordre parmi ses troupes. Je donnai l'ordre, à la +brigade de cavalerie wurtembergeoise, commandée par le général Normam, +de charger cette infanterie présentant à la vue la plus grande +confusion. Elle refusa d'abord d'exécuter mes ordres, et, le moment +passé, il n'y avait plus rien à entreprendre de bien utile. À l'arrivée +d'un second ordre, elle s'ébranla cependant; mais elle se jeta sur un +bataillon du 1<sup>er</sup> régiment de marine, le culbuta au lieu de se précipiter +sur l'ennemi qui se rétablit et recommença son offensive.</p> + +<p>Cependant les choses continuaient à se balancer, malgré la disproportion +des forces, lorsqu'au moment d'une nouvelle attaque de l'ennemi la +batterie de douze, dont l'effet était si favorable et si puissant, fut +tout à coup mise hors de service, un obus ayant fait sauter quatre +caissons. Des caissons d'obus sautèrent aussi. Les obus éclatèrent, et +précisément au moment où l'ennemi faisait une charge décisive. Cet +accident eut des conséquences funestes. L'ennemi, ayant réussi dans son +attaque à emporter le village de Mackern, fit avancer son centre. +Celui-ci fut bientôt aux mains avec la première division. Le combat prit +alors un nouveau caractère. Nos masses et celles de l'ennemi furent si +rapprochées les unes des autres, et pendant si longtemps, que jamais +chose pareille ne s'était offerte à mes yeux. Je pris avec moi les 20<sup>e</sup> +et 25<sup>e</sup> provisoires, commandés par les colonels Maury et Drouhot, et je +les menai à la charge. Bientôt moins de cent cinquante pas nous +séparèrent de l'ennemi. Arrivés à cette distance, nous rétrogradâmes; +mais, après avoir fait quelques pas, nous nous arrêtâmes, et fîmes, à +notre tour, rétrograder l'ennemi. Cet état de choses dura près d'une +demi-heure. Alors le 1<sup>er</sup> régiment d'artillerie de la marine, placé à ma +droite, engagé également de très-près avec l'ennemi, vint à plier. Le +32<sup>e</sup> léger se porta en avant, et arrêta momentanément l'ennemi; mais, en +ce moment, six mille chevaux vinrent nous envelopper et nous attaquer de +toute part. Il fallut se retirer sur la troisième division, qui avait +peu combattu, et dont les échelons nous recueillirent et arrêtèrent la +poursuite. La nuit arriva et mit fin à ce combat, un des plus chauds, un +des plus opiniâtres qui aient jamais été livrés. Les troupes y +montrèrent la plus grande valeur. Si les Wurtemburgeois avaient fait +leur devoir, un succès complet aurait été le prix de nos efforts. +Indépendamment de la conservation de tout le champ de bataille, nous +aurions fait bon nombre de prisonniers. Malgré tous les contre-temps +survenus, nous perdîmes seulement la moitié du terrain sur lequel nos +troupes étaient formées. Nous eûmes fort peu de soldats prisonniers; +mais vingt-sept pièces de canon tombèrent au pouvoir de l'ennemi. Blessé +à la main gauche, d'une balle, au moment où je menais les 20<sup>e</sup> et 25<sup>e</sup> +régiments à la charge, je ne quittai le champ de bataille que le +dernier. Je ne fus pansé qu'à dix heures du soir.</p> + +<p>Dans cette bataille, le corps de York, fort de vingt-deux mille hommes, +fut engagé en entier, et presque tous les généraux ou officiers +supérieurs furent tués ou blessés, tant ils avaient dû payer de leur +personne pour contenir leurs troupes et se maintenir contre la vivacité +de nos attaques ou l'énergie de notre défense. Le corps de Langeron fut +en partie engagé. Notre champ de bataille fut le plus ensanglanté dans +cette mémorable journée, le lieu où l'action fut la plus vive. J'ai ouï +dire à divers officiers prussiens, et, entre autres, à M. de Goltz, +adjudant général envoyé par le roi de Prusse auprès de Blücher, le même +qui, depuis, a été ministre de Prusse à Paris, qu'après l'évacuation de +Leipzig les souverains alliés, ayant été visiter tous les champs de +bataille, furent frappés de la physionomie de celui-ci, du nombre des +morts, et surtout de la proximité des morts des deux armées.</p> + +<p>La nuit étant arrivée, mes troupes prirent position à Eustritz et +Gohlis. Le lendemain matin, elles repassèrent la Partha et s'établirent +sur la rive gauche de cette rivière.</p> + +<p>J'avais dû compter sur le troisième corps d'armée; mais le maréchal Ney +en avait disposé par l'ordre de l'Empereur, et l'avait dirigé sur la +grande armée. Napoléon, informé de mon engagement, lui envoya l'ordre de +rétrograder, mais déjà il était près de lui. Il se mit cependant en +mouvement pour revenir, sans pouvoir arriver à temps pour nous secourir; +et, pendant cette journée décisive, ayant toujours marché d'une armée à +l'autre, il ne fut utile nulle part.</p> + +<p>Napoléon, de son côté, avait combattu avec les deuxième, cinquième, +huitième, onzième corps et sa garde. Il avait gardé ses positions, mais +n'avait pas pu enlever celles de l'ennemi. Je n'entrerai pas dans le +détail de ce qui se passa de ce côté. Ce n'est pas l'histoire complète +de la guerre que j'écris, mais seulement le récit des événements qui me +sont particulièrement personnels. Divers écrivains militaires ont fait +des relations de la bataille de Leipzig. Je les ai lues. La plus exacte, +celle qui se rapproche davantage de la vérité pour les faits, malgré le +thème convenu de mettre Napoléon à l'abri de tout reproche, est celle +que contient le <i>Spectateur militaire</i>, et dont le général Pelet est +l'auteur.</p> + +<p>Mon corps d'armée perdit de six à sept mille hommes. Le seul corps de +York, d'après les relations officielles, dont les évaluations sont +probablement fort inférieures à la vérité, éprouva une perte de cinq +mille quatre cent soixante-sept hommes.</p> + +<p>Pendant cette double bataille, le quatrième corps, commandé par le +général Bertrand, avait passé l'Elster, s'était emparé de Lindenau, et +avait éloigné le corps de Giulay, qui occupait la plaine de Markranstadt +et de Lutzen. Cette bataille du 16 décidait la question de la possession +de l'Allemagne. C'est pour y commander que nous avions combattu ce +jour-là. C'est pour l'affranchir de notre domination que les alliés nous +avaient attaqués. Il restait à livrer bataille pour assurer notre salut +personnel. Ainsi, quand on fixe au 18 octobre la bataille de Leipzig, on +est dans l'erreur. Le 16, la grande question a été décidée. Napoléon +n'étant pas parvenu à battre et à faire reculer l'ennemi, moi m'étant +trouvé dans la nécessité de combattre un contre quatre, quoique l'armée +du Nord, forte de soixante mille hommes, ne fût pas entrée en ligne, et +la grande armée du prince de Schwarzenberg devant recevoir, le 17, les +puissants renforts que Benningsen et Colloredo lui amenaient, il n'y +avait plus rien à faire. D'ailleurs nos moyens étaient usés, nos +munitions consommées, nos corps à moitié détruits. Nous n'avions donc +plus d'espérance à concevoir, et notre pensée unique devait être de nous +retirer en bon ordre, de sauver nos débris et de regagner la France.</p> + +<p>La journée du 17 se passa tranquillement. L'ennemi attendait ses +renforts. Quant à nous, nous étions occupés à remettre l'ordre dans nos +troupes. Cependant nous aurions dû, dès ce moment, commencer notre +retraite, ou au moins en préparer les moyens, de manière à l'effectuer +dès l'entrée de la nuit. Mais une sorte d'insouciance de la part de +Napoléon, impossible à expliquer et difficile à qualifier, mettait le +comble à tous nos maux. Pendant toute la journée du 17, l'armée de +Silésie, et ensuite l'armée du Nord, commandée par le prince royal de +Suède, défilèrent sous nos yeux et remontèrent la rive droite de la +Partha. Je fis occuper les divers ponts de la partie supérieure de cette +rivière, et je plaçai en observation, sur la rive gauche, ma cavalerie +légère. Mon infanterie était campée perpendiculairement à la Partha, +faisant face à Taucha, la gauche au village de Schoenfeld, la droite +sur la direction du village de Paunsdorf.</p> + +<p>L'Empereur avait cependant senti la nécessité d'opérer la retraite. Les +troupes qui avaient combattu à Wachau et Liebertwolkwitz la commencèrent +avant le jour, le 18, et se rapprochèrent de Leipzig. Des caissons, que +l'on ne pouvait pas emmener faute d'attelages, sautèrent, ce qui avertit +l'ennemi du mouvement qui s'opérait. Il se mit en conséquence en mesure +d'attaquer l'armée française. En effet, vers les dix heures du matin, +l'armée de Bohême marcha en avant, formée en trois grosses masses, la +droite commandée par le général Benningsen, le centre par Barclay de +Tolly, et celle de gauche par le prince de Hesse-Hombourg, tandis que +l'armée de Silésie et l'armée du Nord débouchaient par Taucha.</p> + +<p>La grande armée française prit aussitôt les positions suivantes: à +l'extrême droite, le huitième (Poniatowski), ensuite, vers Probstheyda, +le duc de Castiglione; puis le corps du duc de Bellune; ensuite le +cinquième (général Lauriston); enfin le duc de Tarente, avec le onzième, +derrière Holzhausen. Le septième, composé de Saxons, qui venait de +Taucha, devait occuper Paunsdorf. Mon corps devait être à gauche, et le +troisième en seconde ligne.</p> + +<p>Aucun engagement n'avait encore eu lieu; mais on devait reconnaître que +le moment de l'action était prochain. Je venais de visiter mes postes de +cavalerie wurtembergeoise sur la rive gauche de la Partha. J'avais donné +pour instruction au général Normam, en le quittant, de se replier avec +lenteur sur moi quand l'ennemi arriverait sur lui en débouchant de +Taucha, et de me faire prévenir, afin que mes troupes eussent le temps +de prendre les armes. Je rentrais à mon camp avec sécurité quand je vis +la plaine couverte de cavalerie légère. Cette cavalerie en désordre +marchait dans notre direction et s'avançait sur nous. Je supposai que +les Wurtembergeois, attaqués brusquement, fuyaient. Je fis prendre les +armes immédiatement aux troupes. Je fis battre la générale. C'était la +première fois dans ma vie que j'employais devant l'ennemi ce moyen +d'avertissement. En un petit nombre de minutes, les troupes furent en +ligne, formées et en état de combattre. La cavalerie en vue approcha. +Elle était composée de Cosaques. Normam, avec sa brigade, avait passé à +l'ennemi.</p> + +<p>Un instant après, la cavalerie saxonne, placée au dedans de nos lignes, +s'ébranla et marcha dans la direction de l'ennemi. Je crus d'abord +qu'elle allait se mettre en ligne dans un de nos nombreux intervalles; +mais je reconnus bientôt ses intentions. Formée en colonne, ses chevaux +de main étaient en tête. Elle dépassa rapidement la ligne des troupes +françaises, fut reçue dans les rangs ennemis, et promptement imitée par +l'infanterie et l'artillerie; mais, chose odieuse! cette artillerie, à +peine arrivée à une certaine distance, s'arrêta, se mit en batterie et +tira sur nous. La diminution de nos forces nous obligea à raccourcir +notre ligne. Je portai ma droite en arrière et la plaçai dans la +direction de Wolkmann, plus rapprochée de Leipzig. Ma ligne fut +complétée au moyen de la division Delmas, du troisième corps, qui vint +remplir le vide fait par le départ des Saxons et occuper Wolkmann. Les +troupes que j'avais en tête se trouvaient être composées des deux armées +de Silésie et du Nord. Les Suédois se trouvaient à leur droite et +vis-à-vis de ma gauche.</p> + +<p>L'ennemi dirigea ses principales attaques sur ce point. Il déploya +devant nous cent cinquante bouches à feu. C'était beaucoup; car mon +artillerie, fort diminuée par les pertes de l'avant-veille, avait +très-peu de munitions. Il fallut les ménager, et cependant bientôt elles +s'épuisèrent. L'ennemi rapprochait son canon, mitraillait un carré. +Cette troupe, ainsi foudroyée, perdait du terrain, et alors j'allai la +joindre et lui ordonner de s'arrêter. Je restai avec elle pour partager +son sort et l'encourager; mais bientôt un autre carré, plus maltraité +encore, fit un mouvement de retraite. Je fus forcé de courir à lui pour +lui tenir le même langage et lui donner le même exemple.</p> + +<p>Pendant ce temps, les attaques sur Schoenfeld se succédaient, et ce beau +et grand village fut pris et repris sept fois. Jamais l'ennemi ne +parvint à s'en emparer complétement. Les troupes de ma deuxième division +et un détachement de la troisième eurent la gloire de cette défense +héroïque. Elles comptaient pour rien le nombre de leurs ennemis et +soutinrent le combat près de huit heures. À la fin de la journée, mon +artillerie étant entièrement démontée ou sans munitions, et l'ennemi +s'étant tellement rapproché avec la sienne, qu'il n'y avait plus moyen +d'y tenir, mes troupes firent un léger mouvement en arrière; mais, +l'artillerie du troisième corps étant venue à notre secours, ainsi que +la division Ricard, le village de Schoenfeld fut repris une huitième +fois, et ainsi finit cette malheureuse, mais glorieuse journée. Notre +perte fut considérable en tués et en blessés, surtout en officiers, +parmi lesquels huit officiers généraux de mon seul corps d'armée.</p> + +<p>Pour donner une idée exacte de la manière dont nous nous sommes battus +pendant ces deux célèbres journées, je dirai seulement ce qui concerne +mon état-major et moi-même. Mon chef d'état-major et le sous-chef furent +frappés à mes côtés<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a> +<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a>; quatre aides de camp furent tués, blessés ou +pris; sept officiers d'état-major furent également tués ou blessés<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a> +<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>. +Quant à moi, j'eus un coup de fusil à la main, une contusion au bras +gauche, une balle dans mon chapeau, une balle dans mes habits, quatre +chevaux tués ou blessés sous moi<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a> +<a href="#footnote8"><sup class="sml">8</sup></a>. Sur trois domestiques qui +m'accompagnaient, deux furent blessés et eurent leurs chevaux tués. +Partout cependant nous avions résisté; partout nous avions conservé nos +positions. Les troupes s'étaient surpassées en énergie et en courage, et +elles en avaient bien le sentiment. Jamais je n'ai vu les miennes plus +fières de ce qu'elles avaient fait.</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a> +<a href="#footnotetag6"> +(retour) </a> Le général Richemont, chef d'état-major, tué; l'adjudant +général Lerasseur, sous-chef d'état-major, eut la cuisse fracassée par +un boulet. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a> +<a href="#footnotetag7"> +(retour) </a> Entre autres, Laclos, chef de bataillon, tué; le capitaine +de Charnailles, blessé et fait prisonnier; le capitaine Komierouski, la +cuisse cassée; le lieutenant Perrégaux, le lieutenant de Bonneval, le +lieutenant Martin, le lieutenant Baraguey-d'Hilliers, le poignet +emporté; le capitaine Jules de Méry, prisonnier.--Nous n'avons pu nous +procurer les noms des autres officiers; mais il suffit de remarquer que, +parmi les aides de camp du maréchal, les seuls restés debout furent le +colonel Denys de Damrémont, premier aide de camp, et le +lieutenant-colonel Fabvier. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote8" name="footnote8"><b>Note 8: </b></a> +<a href="#footnotetag8"> +(retour) </a> Le duc de Raguse, comme on l'a vu dans ses <i>Mémoires</i>, +avait été blessé en Espagne. Il fit toute la campagne de 1813 le bras en +écharpe; il n'était pas encore guéri lorsqu'il reçut ces dernières +blessures. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<p>Cependant il n'y avait plus un moment à perdre pour nous retirer et pour +hâter une retraite rendue difficile par la position particulière à +Leipzig, les embarras causés par tant de corps d'armée agglomérés et les +défilés qu'il fallait traverser. De nombreux ponts auraient dû être +construits sur l'Elster pour donner moyen à l'infanterie de marcher sur +diverses colonnes à la fois, en laissant la chaussée libre à +l'artillerie, à la cavalerie et aux équipages; mais on n'en avait fait +aucun. L'état-major n'en avait pas reçu l'ordre et n'en eut pas la +pensée. On aurait cru que des officiers seraient préposés pendant toute +la nuit pour veiller à la sortie de l'artillerie et à la marche +régulière de cet immense matériel. Rien de semblable ne fut ordonné. Les +voitures, placées sur trois ou quatre colonnes parallèles sur les +boulevards de Leipzig, se trouvant dans l'impossibilité d'avancer faute +d'ordre, les soldats du train s'endormirent, et tout resta ainsi en +confusion jusqu'au 19 au matin. Alors il fallut prendre position dans +les faubourgs de la ville, afin de les défendre autant que possible et +de retarder l'entrée de l'ennemi de quelques heures pour faciliter la +sortie de cette artillerie, dont on était encombré; mais, aucune +reconnaissance préliminaire n'ayant été faite, aucun de nous ne +connaissait les localités, les points à occuper, les issues à garder. +Les jardins qui entourent Leipzig rendaient d'ailleurs la défense +difficile. Les troupes ne pouvant pas circuler, se mouvoir et se porter +d'un point sur l'autre, l'ennemi, dans ce labyrinthe, trouva facilement +des passages pour pénétrer. Quelques troupes ennemies une fois entrées, +la crainte et le désordre se mirent parmi nos soldats, et toute défense +devint impossible.</p> + +<p>Chargé d'occuper le faubourg de Halle et de le défendre, je pris +position, le 19, de grand matin. Le troisième corps était sous mes +ordres.</p> + +<p>Je plaçai la plus grande partie de mes troupes à la porte même de Halle +et derrière la Partha, afin d'empêcher l'ennemi d'arriver plus tôt que +nous sur la communication de Lindenau, notre point de retraite, objet de +la plus grande importance. Je chargeai la division Ricard de la barrière +de Schoenfeld, se liant par sa droite avec le onzième corps qui +défendait la porte de Dresde. Je plaçai en réserve la plus grande partie +du sixième corps dans les vergers, entre la barrière de Schoenfeld et la +porte de Halle, les troupes ne pouvant pas se former sur le boulevard, +occupé par une grande quantité de voitures.</p> + +<p>Nous étions à peine formés lorsque l'ennemi, ayant réuni beaucoup +d'artillerie et de troupes, attaqua le onzième corps dans le faubourg de +Dresde. Ses attaques parvinrent peu après à la barrière de Schoenfeld; +mais le canon qu'il avait porté de ce côté, ne pouvant découvrir le pied +des maisons et du mur d'enceinte, ne lui ouvrit aucun passage. Ses +tentatives furent repoussées. Une vaste maison, hors de l'enceinte, une +manufacture, que j'avais fait occuper par un détachement du 70<sup>e</sup> +régiment, et dont j'avais donné le commandement au major Rouget, fit +éprouver de grandes pertes à l'ennemi, en même temps qu'une compagnie de +carabiniers du 23<sup>e</sup> léger sortit de la barrière avec la plus grande +impétuosité et massacra tout se qui s'était avancé. J'avais appelé, au +secours de la division Ricard, la plus grande partie du sixième corps, +et nous repoussions partout l'ennemi. Mais nous ne tardâmes pas à avoir +des preuves que l'ennemi avait pénétré dans les faubourgs de droite. Il +se présenta tout à coup à la droite immédiate des troupes à mes ordres, +c'est-à-dire à la gauche du onzième corps, et entre ce corps et moi. Je +marchai, à la tête du 142<sup>e</sup> et du 23<sup>e</sup> léger, pour le chasser des rues +qu'il occupait. Un premier succès couronna nos efforts; mais les troupes +ennemies augmentaient sans cesse; elles furent en outre bientôt +secondées par le feu des troupes saxonnes et badoises qui occupaient +l'intérieur de la ville. Cette circonstance rendit nos efforts inutiles.</p> + +<p>Le désordre était partout. L'encombrement causé par les voitures sur les +boulevards, l'affluence de ceux qui se retiraient, empêchaient aucune +formation ni aucune disposition. Enfin la terreur emporta tout le monde. +L'on jugera de ses effets quand on saura qu'il y a un boulevard +circulaire entre la ville et les faubourgs, et que, les troupes se +retirant à la fois par le boulevard du Nord, par celui du Midi et par +le milieu de la ville, les trois colonnes se réunissaient sur la +chaussée de Lindenau, débouché commun.</p> + +<p>La foule était si pressée sur ce point de réunion, qu'ayant, pour mon +compte, fait ma retraite par les bas-côtés du boulevard, jamais je ne +pus entrer, sans secours, dans le courant. Deux officiers du 86<sup>e</sup> s'en +chargèrent, l'un frappa tellement avec son sabre qu'il parvint à faire +un léger vide, et l'autre, ayant saisi et tiré fortement la bride du +petit cheval arabe que je montais, le jeta dans cette masse confuse, où +dans les premiers moments il fut porté, tant la foule était compacte.</p> + +<p>Cette foule s'écoulait et passait le pont que Napoléon avait fait miner. +J'ignorais cette disposition, et je ne compris pas le sens d'une demande +faite par le colonel du génie Montfort, qui s'informa auprès de moi de +la troupe destinée à passer la dernière. Je lui répondis qu'à la manière +dont la retraite s'opérait, avec la confusion existante, on devait +croire que c'était le hasard qui en déciderait. Je continuai ma marche.</p> + +<p>Je n'étais pas à deux cents pas de ce malheureux pont, lorsqu'une +explosion m'annonça qu'il venait de sauter. Douze ou quinze mille hommes +étaient encore en arriére.</p> + +<p>Cet événement funeste fut causé par la vue de quelques Cosaques qui +avaient paru dans la prairie. Le sous-officier de sapeurs qui était +chargé de la mine perdit la tête, crut à une attaque, et y mit le feu.</p> + +<p>Je réunis alors une portion de mes troupes sur la rive gauche de +l'Elster, afin de protéger la retraite des hommes restés en arrière, et +de recueillir ceux qui passaient l'Elster à la nage. Je reçus, en ce +moment, le maréchal Macdonald qui, arrivé trois minutes trop tard, ne +put passer le pont. Il franchit la rivière avec plus de bonheur que le +prince Poniatowski qui y périt. Quelques hommes aussi se retirèrent par +un petit pont que l'on avait trouvé le moyen d'établir. La division +Durutte, du septième corps, mise sous mes ordres, prit également +position dans la prairie dans le même but. Ces troupes y restèrent tant +que leur présence fut utile. Plus tard elles se retirèrent, et furent +couvertes par l'arrière-garde, composée de deux divisions de jeunes +gardes, que commandait le maréchal duc de Reggio. Elles se trouvèrent +réunies à Lindenau.</p> + +<p>J'avais alors sous mes ordres les troisième, cinquième, sixième et +septième corps, ou plutôt leurs misérables débris. J'allai prendre +position à Markranstadt. C'est là que je retrouvai l'Empereur. Il était +fort abattu, et il avait raison de l'être. À peine deux mois s'étaient +écoulés, et une immense armée, une armée de plus de quatre cent +cinquante mille hommes, s'était fondue entre ses mains. C'était la +seconde fois depuis un an qu'il présentait au monde ce spectacle de +destruction, dont les temps modernes n'ont pas offert d'autre exemple. +Il lui restait environ soixante mille hommes, composés en partie de la +garde, en partie des corps de cavalerie qui avaient passé le défilé de +Lindenau pendant la nuit, et dans la journée du 18, et enfin du corps de +Bertrand: seules forces régulières sur lesquelles il pût compter. Ce qui +sortit, le 19, au moment où l'ennemi entrait à Leipzig, n'avait plus ni +consistance ni organisation.</p> + +<p>Le 20, nous nous portâmes sur Weissenfels. J'occupai, avec les divers +corps sous mes ordres, dont la force ne s'élevait pas ensemble à six +mille hommes, les hauteurs de la rive gauche de la Saale, couvrant le +passage de l'armée contre les troupes ennemies qui auraient pu déboucher +par Mersebourg. Le lendemain, nous campâmes sur les hauteurs de +Freybourg et d'Eckartsberg. Un corps ennemi, venant de Iéna, se montra +sur notre flanc vers Kosen, et voulut gêner notre marche. Je formai mes +troupes au débouché; je contins l'ennemi, et couvris ainsi les +mouvements de l'armée. Le 22, nous prîmes position à Butelstadt; le 23 +et le 24, sur les hauteurs d'Erfurth; le 25, à Arsbach; le 26, à Wartas; +le 27, à Buttler; le 28, en avant de Fulde; le 29, à Saalmünster. +L'ennemi nous suivait sur différentes colonnes, mais ne pressait pas +notre marche. Il n'y eut qu'un seul engagement sérieux près de Gotha. La +jeune garde, d'abord aux ordres du maréchal Oudinot, puis à ceux du +maréchal Mortier, faisait l'extrême arrière-garde, et avant elle +marchait à peu de distance le quatrième corps.</p> + +<p>Des troupes aussi désorganisées que celles que nous commandions, aussi +harassées, aussi exténuées par les marches, les combats, les revers et +les privations, s'abandonnèrent bientôt à l'indiscipline. +L'impossibilité de faire vivre les soldats par des distributions +régulières motiva et justifia leurs dispositions. Chacun s'occupa, avant +tout, à trouver sa subsistance; et, comme l'esprit militaire était +éteint, comme un abattement et un dégoût que rien ne saurait rendre le +remplaçaient, tous ceux qui s'étaient éloignés des drapeaux jetèrent +leurs armes et marchèrent un bâton à la main. Sur soixante mille hommes +qui restaient encore, vingt mille étaient ainsi formés en troupes de +huit ou dix hommes, couvrant toute la campagne, et marchant sur les +flancs des colonnes, bivaquant pour leur compte. Les plaines et les +vallées étaient, chaque nuit, couvertes d'une quantité de feux épars, +et placés sans régularité. Ces soldats reçurent de l'armée un surnom +devenu historique, qui rappelait leur unique occupation, la recherche +des moyens de vivre; on les appela les <i>fricoteurs</i>.</p> + +<p>Au commencement d'octobre, les négociations qui déjà existaient depuis +quelque temps entre l'Autriche et la Bavière, prirent un caractère +sérieux, et se terminèrent par une alliance. L'armée du général de +Wrede, qui, dans l'intérêt de l'alliance française, était rassemblée sur +les bords de l'Inn, et couvrait la Bavière contre les troupes de +l'Autriche, commandées par le prince de Reuss, se réunit à celles-ci +pour nous attaquer. Se plaçant sous les ordres mêmes du général de +Wrede, elles se mirent en marche pour se porter sur nos derrières et +couper nos communications. Dès le 15 octobre, cette armée avait commencé +son mouvement. Le 17, elle était à Landshut; le 20, à Nordlingen; le 22, +à Anspach, et le 24 devant Würtzbourg. Le général Tarreau commandait +dans cette ville avec une garnison de douze cents hommes. Il refusa d'en +ouvrir les portes. De Wrede fit mettre en batterie tous les obusiers de +son armée, et bombarder la ville pendant la nuit, mais sans effet. +Plusieurs sommations ayant été infructueuses, il se disposait à donner +l'assaut à cette ville, dont l'étendue était beaucoup trop grande pour +la faible garnison qui l'occupait, lorsque le général Tarreau consentit +à la lui remettre et à se retirer dans la citadelle. L'armée +austro-bavaroise continua son mouvement sur Aschaffembourg et sur Hanau. +Son avant-garde entra dans cette ville; mais, chassée par une première +colonne qui marchait à deux journées en avant de l'armée, les Bavarois, +soutenus par des renforts, y rentrèrent après son passage. Obligés de +nouveau d'évacuer la ville et d'attendre la division du général Lamotte, +cette division et celle du général de Roy étant arrivées, ils occupèrent +la ville et les bords de la Kinzig.</p> + +<p>Le 29, Wrede dirigea la division Rechberg sur Francfort. Elle y arriva +le 30, et occupa le faubourg de Sachsenhausen. Une avant-garde +autrichienne de cette même armée se porta sur Gelnhausen, et prit +position à Altenhausen. Toute l'armée de Wrede, forte de cinquante mille +hommes, était rassemblée sur le terrain le plus favorable pour agir +contre l'armée française. Il eût dû porter toutes ses forces à l'entrée +du défilé de Gelnhausen; jamais il n'aurait été au pouvoir de l'armée +française de déboucher; mais il se tint timidement dans la plaine, peu +en avant de la Kinzig, et à portée de repasser cette rivière et de se +retirer dans la vallée du Mein, s'il était battu.</p> + +<p>Ce même jour, 29, l'avant-garde de l'armée française culbuta la brigade +autrichienne de Wolkmann, placée à peu de distance de Gelnhausen. Vers +trois heures après-midi, elle arriva devant Langenselbold qui était +occupé par une division bavaroise. Cette division fut forcée à se +retirer. L'armée ennemie s'établit alors de la manière suivante, en +position en avant de Hanau et de la Kinzig. Elle avait cette rivière à +dos: sa droite, composée de la division Becker, appuyée à la rivière et +à la ferme de Neuhof. Venait ensuite une partie de la division +autrichienne du général de Fresnel. Au delà de la route de Francfort +était placée la division bavaroise de Lamotte. Plus à gauche était la +cavalerie bavaroise et une nombreuse artillerie. Cette ligne était +terminée par le reste de la division de Fresnel, et des Cosaques qui +voyaient la route de Friedberg. Enfin la division du général Bach +occupait la ville de Hanau.</p> + +<p>Le 30, au matin, l'armée française, aussitôt qu'elle fut à portée, et +qu'elle put se développer dans la plaine, mit en action sa cavalerie et +l'artillerie de la garde. La cavalerie aux ordres du général Sébastiani +les soutint. L'ennemi, écrasé par le feu auquel il fut soumis, pressé +par les charges qu'il eut à supporter, plia. Quand il fut arrivé à la +lisière du bois, plusieurs milliers de tirailleurs furent chargés de l'y +suivre. Les troupes peu nombreuses du duc de Bellune et du duc de +Tarente reçurent cette mission. Deux bataillons de chasseurs de la +vieille garde, commandés par le général Curial, curent l'ordre de les +soutenir. La manière dont ces deux bataillons se portèrent en avant et +culbutèrent ce qu'ils avaient devant eux fut un objet d'admiration pour +ceux qui en furent témoins.</p> + +<p>Appelé par le feu, dont j'entendais le bruit, et par les ordres que je +reçus, je hâtai ma marche et j'arrivai à temps pour prendre part au +combat avec la tête de ma colonne. Une charge de six cents hommes faite +dans le bois à l'appui de notre gauche, qui éprouvait une fort grande +résistance, força l'ennemi à repasser la Kinzig. Tout ce qui était sur +la route de Francfort se retira par Hanau, et sortit de cette ville pour +se réunir à ce qui avait fait sa retraite par le pont de Lamboi. Pendant +la nuit, je fis jeter quelques centaines d'obus dans la ville. L'ennemi +l'évacua, et j'en fis prendre possession. Je bivaquai en face de lui. Je +n'en étais séparé que par la Kinzig. Les Bavarois perdirent dans cette +affaire environ six mille hommes. Notre perte fut moindre, vu le petit +nombre de nos combattants et notre succès.</p> + +<p>L'ennemi tenta de passer la Kinzig le lendemain 31; mais il fut +constamment repoussé par mes troupes. Aucune de ses tentatives ne lui +réussit; et, quoiqu'il fit soutenir ses mouvements offensifs par une +artillerie formidable et très-supérieure à la nôtre, ses troupes furent +constamment rejetées ou contenues de l'autre côté de la rivière. Le +quatrième corps, étant arrivé, me remplaça. Quand il fut en position, je +continuai mon mouvement sur Francfort. Alors de Wrede prit l'offensive à +la fois sur la rivière et sur la ville. Cette dernière attaque +réussissant, il voulut déboucher sur la grande route; mais ce général, +arrivé sur le pont, reçut une balle dans le bas-ventre. L'artillerie de +la division Morand ayant en même temps mitraillé la colonne ennemie, +elle plia. Une brigade italienne chargea l'ennemi avec vigueur, le +culbuta et reprit la ville. Le soir, le général Bertrand replia ses +postes et se retira sur Francfort. L'arrière-garde, commandée par le +maréchal Mortier, évita de passer à Hanau, et se retira de Gelnhausen +directement sur Hochstadt, où elle arriva sans être inquiétée.</p> + +<p>Le 1<sup>er</sup> novembre, je me rendis à Hochstadt, sur la Nidda. Le pont sur +cette rivière avait été coupé par l'ordre du maréchal Kellermann, +commandant à Mayence. Ce général, sans garnison dans cette forteresse, +n'avait à sa disposition que quelques dépôts. Craignant l'arrivée de +l'armée de Wrede, il avait cherché, avec raison, à lui créer des +obstacles pour retarder sa marche. Le 2 novembre, j'entrai à Mayence. +Mes troupes s'y établirent, ainsi que dans les environs.</p> + +<p>Notre retour sur le sol de l'Empire semblait mettre un terme à nos +malheurs: mais ce ne devait être qu'une suspension momentanée à nos +souffrances. Nous étions destinés à être, plus tard, accablés par bien +d'autres infortunes et bien d'autres misères.</p> +<br> +<h4>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS<br> + +RELATIFS AU LIVRE DIX-HUITIÈME.</h4> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Bautzen, le 6 septembre 1813,<br> dix heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«D'après de nouvelles dispositions, monsieur le duc de Raguse, +l'Empereur ordonne qu'au lieu de vous porter sur Hoyerswerda vous +partiez sur-le-champ, avec votre corps d'armée, pour vous diriger sur +<i>Dresde</i> en passant par <i>Königsbrück</i>. Faites-moi connaître toujours où +vous serez, afin que je puisse vous envoyer des ordres.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Bautzen, le 6 septembre 1813,<br> dix heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, rendez-vous aujourd'hui sur <i>Kamens</i> et <i>Königsbrück</i>, +pour pouvoir arriver demain à Dresde, s'il est nécessaire. Je vais +moi-même m'approcher aujourd'hui de Dresde, et je verrai si les choses +sont aussi sérieuses que paraîtrait l'annoncer la dépêche du maréchal +Saint-Cyr. Si cela était moins sérieux, de la petite ville de +<i>Königsbruck</i> et de <i>Kamens</i> vous pourriez toujours vous reporter sur +<i>Hoyerswerda</i>. Emmenez tout ce qui appartient à votre corps, et ne +laissez personne à Bautzen.--Le général <i>Normam</i> ayant marché du côté de +Königsbruck, vous le prendrez sous vos ordres: il sera nécessaire que +vous l'employiez à flanquer votre marche.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 7 septembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Il est neuf heures du matin, monsieur le duc. L'Empereur suppose que +vous avez reçu la lettre que je vous ai écrite à quatre heures du matin. +Jusqu'à ce moment, l'ennemi ne paraît pas avoir de monde à +Dippoldiswald, et nous sommes toujours dans l'opinion que le mouvement +que l'ennemi fait sur la rive gauche de l'Elbe a pour but de rappeler +l'Empereur de son mouvement sur la Neisse.</p> + +<p>«Nous recevons des nouvelles du prince de la Moskowa; il a attaqué +l'ennemi le 5 à deux lieues de Wittenberg; il l'a battu et repoussé +jusqu'à cinq lieues sur la route de Interburg. L'Empereur pense donc +qu'il sera utile que vous vous rendiez à Hoyerswerda, et de là pousser +une avant-garde sur <i>Kalau</i>. Arrivé à <i>Lukau</i>, vous ne serez qu'à trois +fortes marches de Dresde, et à même distance de Berlin. Sa Majesté pense +donc que vous devez diriger de suite la valeur d'une division sur +Hoyerswerda, et garder pendant toute la journée d'aujourd'hui votre +troisième division à Kamens, pour bien rallier tous vos traîneurs.</p> + +<p>«Vous trouverez ci-joint un ordre qui met le général Lhéritier à votre +disposition. Ce général est à Grossenhayn; il pourra vous rejoindre par +Elsterwerda, Senftenberg, ou par Sonnenwald. Comme il a deux bataillons +d'infanterie, quelques pièces de canon et plus de deux mille chevaux, +s'il marche réuni et avec précaution, il n'aura rien à craindre dans sa +marche pour flanquer votre gauche.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Lubestadt, le 10 septembre 1813,<br> neuf heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'intention de l'Empereur est que vous +restiez à Dresde, et que vous avez l'oeil sur tout ce qui se passe.</p> + +<p>«La position de l'armée est aujourd'hui ainsi qu'il suit:</p> + +<p>«Le prince de la Moskowa et les trois corps qui ont essuyé un échec, +dans la journée du 6, se rallient à Torgau;</p> + +<p>«Le duc de Tarente vient prendre position avec son armée aujourd'hui 10, +en avant de Bautzen. Le prince Poniatowski garde la droite; cette +retraite n'était pas nécessitée, elle a été ordonnée par l'Empereur pour +concentrer nos forces;</p> + +<p>«Le général Lhéritier est à Grossenhayn en observation;</p> + +<p>«Le sixième corps est à Dresde avec la brigade Piré;</p> + +<p>«Le général Margaron, avec un corps de huit à dix mille hommes, +cavalerie, infanterie et artillerie, est à Leipzig;</p> + +<p>«Le maréchal Saint-Cyr, soutenu par les premier et deuxième corps, +marche sur les hauteurs de Toeplitz;</p> + +<p>«Une division de la jeune garde est à Dresde;</p> + +<p>«Le duc de Trévise, avec les autres divisions, est à Pirna, occupant +Gieshübel.</p> + +<p>«Les corps russes et prussiens, et quelques Autrichiens qui occupaient +Borna, Gieshübel et Altenbourg, se sont mis successivement en retraite +dans la journée d'hier.</p> + +<p>«Dans cette situation des choses, il est probable que ce mouvement +offensif en Bohême rappellera les corps que l'ennemi avait jetés sur +Freyberg et Zwickau, si tant est que l'ennemi ait jeté des corps dans +cette direction. Si l'ennemi n'a jeté que des partis, il est possible +qu'il les laisse, mais alors, monsieur le maréchal, vous pouvez faire +faire de fortes patrouilles sur Freyberg pour les poursuivre.</p> + +<p>«Il est nécessaire, monsieur le duc, que vous receviez la correspondance +du général Lhéritier, que vous le souteniez s'il est nécessaire; il faut +aussi que vous vous mettiez en correspondance avec le prince de la +Moskowa, le duc de Tarente et le prince Poniatowski.</p> + +<p>«Il est possible que l'Empereur soit de retour dans la journée de demain +à Dresde; Sa Majesté peut dans un jour réunir toute sa garde et le corps +du général Latour-Maubourg à votre corps d'armée. Il est possible aussi +que, si l'Empereur trouve quelque mal à faire à l'ennemi, il reste +encore éloigné de Dresde pendant quelques jours.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 12 septembre 1813.</p><br><br> + +<p>«L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que vous vous mettiez en marche +demain 13, à cinq heures du matin, avec votre première division; vous +vous ferez suivre par votre seconde division, qui partira à six heures, +et par votre troisième division qui partira à sept heures du matin. Vous +vous dirigerez sur Grossenhayn, afin de chasser l'ennemi de la rive +droite de l'Elbe entre Torgau et Dresde, et de favoriser un convoi de +quinze mille quintaux de farine qui de Torgau doit venir à Dresde. +L'arrivée de ce convoi est de la plus haute importance, puisqu'elle +assurerait des subsistances pendant plusieurs mois sur notre point de +réunion de Dresde.</p> + +<p>«Sa Majesté le roi de Naples part demain avec le premier corps de +cavalerie pour Grossenhayn; il prendra aussi sous ses ordres le +cinquième corps de cavalerie qui s'y trouve, et, soutenu par votre +corps, il manoeuvrera de manière à rendre libre l'Elbe, afin que le +convoi de quinze mille quintaux de farine puisse arriver à Dresde, et de +manière aussi à éclairer tout ce qu'il y a d'ennemis de ce côté.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 14 septembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je mande au roi que, si le but de +son expédition est rempli, c'est-à-dire si le convoi parti de Torgau le +13 a passé les points dangereux, le roi partirait demain au jour avec sa +cavalerie pour se rendre à Dresde: il paraît que l'ennemi veut déboucher +par Peterswald. Dans ce cas, l'intention de Sa Majesté serait que vous +fissiez partir demain, deux heures avant le jour, la division de votre +corps la plus rapprochée de Dresde, et que vous arrivassiez de votre +personne avec cette division: le reste de votre corps d'armée suivrait. +Il serait alors important, monsieur le duc, que vous arrivassiez le plus +tôt possible avec votre division, afin d'avoir l'oeil sur tout. +L'Empereur sera ce soir à Pirna. Le général Lhéritier s'échelonnerait de +Grossenhayn sur Dresde pour protéger le passage du convoi de farine: +l'arrivée de ce convoi est de la plus haute importante et la première +considération. L'Empereur veut à son tour attaquer l'ennemi et +vigoureusement. Je vous écrirai dans la nuit: envoyez-moi un officier.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 15 septembre 1813,<br> deux heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, quinze à vingt mille hommes ont débouché hier par +Peterswald, ce qui a obligé le comte de Lobau à prendre la position de +Gieshübel; mais, comme l'ennemi n'a point attaqué en même temps Borna, +cela ne s'annonce point comme un mouvement d'armée. Il me tarde +d'apprendre que le convoi de vivres est passé. Vous devez faire, ainsi +que le roi de Naples, tout pour faire arriver ce convoi. Cela fait, il +faudra vous tenir prêt à agir d'après les circonstances, et à revenir à +Dresde si cela est nécessaire. Vous aurez, dans la journée, des +nouvelles positives de ce qui se sera passé. Je compte me rendre près de +Pirna, pour être plus rapproché de ce qui aura lieu de ce côté. J'espère +que, si hier 14 vous n'avez pas eu de nouvelles du convoi, vous en aurez +aujourd'hui 15. Si vous avez la nouvelle qu'il a passé, préparez-vous à +faire un mouvement; mais ne vous pressez pas de le faire jusqu'à ce que +vous ayez les nouvelles de la journée.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Pirna, le 16 septembre 1813,<br> neuf heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur a chassé hier l'ennemi au delà de Peterswald, mais il occupe +encore le col des hautes montagnes, entre Peterswald et Nollendorf. Sa +Majesté le fera attaquer aujourd'hui à midi pour le chasser et le +rejeter entièrement au delà des montagnes.</p> + +<p>«Sa Majesté a appris avec plaisir la nouvelle du convoi; votre présence, +monsieur le maréchal, ainsi que celle du roi, dans toutes ces +directions, est utile, parce qu'elle menace Berlin; Sa Majesté suppose +d'ailleurs que cela fait un moment de repos pour votre corps, comme pour +la grosse cavalerie.</p> + +<p>«Sa Majesté a déjà fait connaître qu'il fallait occuper Radebourg et +Königsbruck. Elle suppose que cela est fait; elle suppose aussi qu'on se +sera mis en correspondance avec le prince de la Moskowa en établissant +un bateau à la hauteur de l'endroit où se trouve le roi.</p> + +<p>«L'Empereur désire, monsieur le maréchal, que vous envoyiez un officier +reconnaître le château de Meissen, le pont, la tête de pont: savoir si +elle est armée et si tout est en bon état.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major-général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Pirna, le 20 septembre 1813,<br> quatre heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, la journée d'hier et cette nuit sont si horribles, qu'il +n'y a pas moyen de bouger.--Le duc de Tarente a donné une fausse alarme. +Vous devez rester, jusqu'à nouvel ordre, dans votre position; il n'est +pas probable que l'infanterie ennemie ose s'avancer. Si cela était, je +viendrais vous renforcer et nous livrerions bataille, ce qui serait une +chose bien avantageuse, mais qui paraît opposée à leur système. La +grande affaire de ce moment paraît être de conserver les armes et les +cartouches le plus possible.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Harta, le 23 septembre 1813,<br> une heure après midi.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, l'ennemi a repassé en désordre la Sprée. Le duc de Tarente +doit, dans ce moment, être entré à Bautzen.--Mon intention est de faire +remplacer le général Normam par une colonne du corps du duc de Tarente +dans la journée de demain et de vous donner ordre de vous replier demain +sur Meissen. Aussitôt que le roi de Naples sera revenu à Dresde, le +général Latour-Maubourg sera sous vos ordres. Je dirige sur Meissen le +troisième corps, qui sera également sous vos ordres. Il arrivera à +Meissen le 25 ou au plus tard le 26.--Cela vous fera une forte armée, +avec laquelle vous serez prêt à vous porter partout où les circonstance +l'exigeraient. Faites préparer des vivres à Meissen et dans les +bailliages environnants. J'attache une haute importance au pont de +Meissen. Pressez les travaux du pont de Meissen, et fournissez tous les +ouvriers nécessaires aux travaux de la tête de pont. Il est inutile de +changer le pont de bateaux, puisque j'espère que, sous huit jours, le +pont de pierre sera réparé.--J'aurai un pont à Koenigstein, un pont à +Pirna, un pont à Pilnitz, trois ponts à Dresde et un pont à Meissen. +J'ai ordonné de construire, à une demi-lieue en avant du camp retranché +de la rive droite à Dresde, deux redoutes, l'une sur la route de Berlin, +et l'autre sur celle de Bautzen. Le duc de Tarente est chargé de la +garde de camp retranché, et occupera tous les débouchés de la forêt par +des postes retranchés à deux lieues en avant.--Par ce moyen, je pourrai +disposer des troisième, cinquième et huitième corps, et de la plus +grande partie de la cavalerie du général Sébastiani, ainsi que de toute +ma garde. Avec ces forces, je battrai l'ennemi de l'oeil, afin de +profiter de la première faute qu'il pourrait faire.--Envoyez un officier +au prince de la Moskowa pour lui faire connaître verbalement le contenu +de cette lettre, afin d'éviter que celui-ci puisse tomber entre les +mains de l'ennemi.--Le général Lefebvre-Desnouettes a battu Thielmann et +a rétabli la communication avec Erfurth. Je viens aussi de recevoir sept +estafettes de Paris tout à la fois.--Le cinquième corps de cavalerie +restera à Grossenhayn, et sera chargé de couvrir les routes de Meissen, +de Moritzbourg, etc.--Tenez vos postes en avant de Meissen le plus loin +que vous pourrez et aussi longtemps qu'il sera possible.--Faites +travailler, je vous le répète, avec la plus grande activité à la tête de +pont de Meissen en faisant relever vos ouvriers trois à quatre fois par +jour.--Vous verrez, par les ordres que vous recevrez du major général, +que, dès que vous aurez repassé l'Elbe, vous devez placer vos postes de +manière à garder parfaitement la rive gauche jusqu'à Torgau. Le +troisième corps y sera plus particulièrement destiné.--Je vous écrirai +plus en détail de Dresde, où je serai ce soir.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> + +<p>«P. S. Ne faites aucun mouvement que vous n'en receviez l'ordre du major +général.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Harta, le 24 septembre 1813,<br> cinq heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 23, à une heure après-midi. Les +renseignements que vous me donnez sont légers et vagues. Vous ne me +faites pas connaître de quelle nation étaient les troupes qui ont campé +à deux lieues de vous, ni d'où elles venaient, ni ce qu'elles ont fait. +Il paraît que le général Sacken s'était retiré sur Kamens; mais il est +probable qu'il se sera porté ensuite sur Bautzen, où le duc de Tarente +doit entrer ce matin. Nous allons en avoir des nouvelles +positives.--Vous aurez probablement fait raccommoder le pont de Meissen. +Vous y aurez envoyé à cet effet des sapeurs.--Je suis étonné qu'hier, à +une heure après midi, vous n'eussiez pas encore reçu ma lettre relative +à la reconnaissance du général Delmas sur Kamens.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 25 septembre 1815.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, j'ai reçu votre lettre du 24. J'ai ordonné +qu'effectivement, sans défaire le pont actuel, on établit des piles sur +bateaux, qui nous donneront, sous quarante-huit heures, le passage du +pont de pierre. Faites exécuter cet ordre. Cela fera deux ponts au lieu +d'un, ce qui nous sera avantageux jusqu'à ce que nous ayons +définitivement un véritable pont.--Donnez des ordres pour qu'à Meissen +on ne laisse plus descendre aucun bateau pour Torgau, puisque la rivière +n'est pas libre.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 27 septembre 1813,<br> dix heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous portiez votre +quartier général à Wurtzen, et que vous placiez vos trois divisions, +l'une près de Eulenbourg, une autre à Wurtzen, et une autre entre +Wurtzen et Meissen: par exemple à la petite ville d'Oschatz ou dans +celle de Mügeln.</p> + +<p>«Quant au premier corps de cavalerie du général Latour-Maubourg, +l'intention de l'Empereur est que vous le placiez à Dahlen et Schilda, +si toutefois il y a du fourrage dans ces endroits.</p> + +<p>«Vous laisserez une brigade de grosse cavalerie et une brigade +d'infanterie à Meissen, jusqu'à ce qu'elles y soient relevées.</p> + +<p>«Je donne l'ordre à cinq cents hommes montés du 3<sup>e</sup> de hussards et du 27<sup>e</sup> +de chasseurs, appartenant au cinquième corps de cavalerie, qui sont à +Wilsdruff, de se rendre à Meissen pour y relever la brigade de cavalerie +que vous aurez laissée dans cette place.</p> + +<p>«L'intention de l'Empereur, monsieur le maréchal, est que vous formiez +cinq colonnes, chacune de trois à quatre cents hommes de cavalerie et +d'un bataillon d'infanterie; les trois premières seront destinées à +occuper la position vis-à-vis Mühlberg, la petite ville de Strehla et +les positions entre Strehla et Meissen, chacune de ces colonnes ayant +six pièces de canon sur le bord de la rivière. Les deux autres seront +destinées à aller en partisans pour nettoyer tout ce qui se trouverait +entre Torgau et Dresde, Colditz et Meissen, et il suffira que ces +dernières colonnes aient deux pièces d'artillerie.</p> + +<p>«Le général Margaron a sous ses ordres, à Leipzig, différents +détachements appartenant au premier corps de cavalerie; il a déjà dû +faire rejoindre ceux qui faisaient partie des brigades Piré et Valin; il +doit lui rester les suivants:</p> + +<p>PREMIÈRE DIVISION ET CAVALERIE LÉGÈRE, GÉNÉRAL BERKEIM.</p> + +<pre> + Hommes. Chevaux. Hommes. Chevaux. + 1er de chevau-légers. 128 -- 135 } + 3e id. 63 -- 71 } 352 -- 393 + 5e id. 94 -- 104 } + 8e id. 67 -- 83 } + + 2e de cuirassiers. 37 -- 36 } + 3e id. 9 -- 13 } + 6e id. 109 -- 116 } 219 -- 244 + 9e id. 21 -- 21 } + 7e de dragons 31 -- 35 } +19e de chasseurs. 12 -- 23 } + ----- ----- + Total 571 -- 637 +</pre> + +<p>«La division Berkeim étant avec le deuxième corps, je donne l'ordre au +général Margaron d'envoyer les quatre premiers détachements ci-dessus à +Freyberg pour rejoindre leurs corps. Quant aux six autres détachements, +je lui prescris de les diriger sur Wurtzen et de vous informer de leur +marche. Je vous prie, monsieur le maréchal, de m'instruire de leur +arrivée et de les faire réunir à leurs régiments respectifs.</p> + +<p>«Pour le prince vice-connétable, major général.</p> + +<p>«Le général de division, chef de l'état-major.</p> + +<p>«Comte <span class="sc">Monthion</span>.»</p> +<br> + + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 27 septembre 1813, quatre<br> +heures et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal, j'ai mis sous les yeux de l'Empereur votre lettre +du 26, qui rendait compte que votre quartier général était à Ocrill. +L'intention de Sa Majesté est que vous fassiez passer l'Elbe au sixième +corps d'armée et au premier corps de cavalerie, et que vous vous +échelonniez sur Torgau. Il serait convenable de ne faire occuper le bord +de la rivière que par des troupes légères et de prendre une route qui ne +serait soumise ni en vue de la rive droite.</p> + +<p>«Le cinquième corps de cavalerie devra s'approcher de Dresde de manière +à garder les routes de Dresde, Radenbourg, Grossenhayn et Meissen dans +la position la plus favorable. Grossenhayn se trouvant trop loin, il ne +sera pas possible qu'on puisse garder cette place lorsque vous aurez +quitté Meissen. Le quartier général du cinquième corps de cavalerie +pourrait être placé à Moritzbourg.</p> + +<p>«Gardez en force la tête de pont de Meissen; faites-moi connaître si +tous les blockhaus qui ont été établis de Meissen à Torgau sont garnis +de troupes, afin d'être assuré que la route soit gardée.</p> + +<p>«Si l'infanterie ennemie s'approchait trop de Meissen pendant que vous y +serez, débouchez sur elle et donnez-lui une leçon. Le prince de la +Moskowa a repoussé, le 24, l'ennemi entre Wittenberg et Torgau. Vous en +aurez sûrement reçu des nouvelles.--L'Empereur en attend à chaque +instant, et il est probable que, dans la journée, il vous enverra de +nouveaux ordres pour prononcer votre mouvement sur Leipzig ou Torgau; ce +sera sans doute sur Torgau. Faites en sorte que votre première division +prenne une direction intermédiaire et que l'ennemi ne puisse connaître +définitivement celle que vous suivrez.</p> + +<p>«Pour le prince vice-connétable, major-général,</p> + +<p>«Le général de division, chef de l'état-major,</p> + +<p>«Comte <span class="sc">Monthion</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 27 septembre 1813,<br> +neuf heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, votre première division arrivera demain à Eilenbourg; votre +seconde à Wurtzen, et votre troisième à Oschatz. La cavalerie du général +Latour-Maubourg sera sur Dahlen et Schilda. Votre quartier général sera +demain à Wurtzen. Vous donnerez ordre qu'une brigade de grosse cavalerie +reste à Meissen jusqu'à ce qu'elle y soit relevée par six cents hommes +de cavalerie qui appartiennent au cinquième corps et qui sont +aujourd'hui à Wilsdruf.--Tenez votre quartier général toute la journée +d'aujourd'hui à Meissen.--Vous formerez trois colonnes, chacune de trois +à quatre cents hommes de cavalerie, un bataillon d'infanterie et six +pièces d'artillerie à cheval. Vous aurez soin que ces colonnes soient +bien commandées, et vous en enverrez une vis-à-vis Mühlberg, une sur +Strehla et la troisième entre Strehla et Meissen, sur les points où il y +avait des bacs. Ces colonnes battront toute la rive et empêcheront tout +passage; elles feront construire des blockhaus intermédiaires entre ceux +qui existent déjà, de manière qu'au lieu qu'il y en ait toutes les deux +lieues il y en ait de lieue en lieue; elles feront voir qu'elles ont de +l'artillerie en la promenant le long de la rivière pour la montrer +tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et elles détruiront à coups de +canon tous les bateaux de l'ennemi.--Vous formerez deux autres colonnes, +chacune de trois à quatre cents hommes de cavalerie légère, cinq cents +hommes d'infanterie et deux pièces d'artillerie. Vous les ferez +commander par des officiers intelligents qui concerteront leurs +mouvements avec le prince Poniatowski, le général Lefebvre-Desnouettes, +le général Lorge et le duc de Padoue, pour courir après les partisans +ennemis et faire en sorte qu'il n'y en ait aucun entre Leipzig et +l'Elbe.--Faites une instruction pour toutes ces colonnes: elles ne +doivent jamais passer la nuit dans le lieu où elles auraient vu coucher +le soleil. Toutes ces colonnes doivent être très-actives, correspondre +entre elles et purger entièrement le pays des partis ennemis.--Le prince +Poniatowski est à Waldheim; sa cavalerie légère est à Colditz; elle se +liera donc avec la vôtre. Le général Lefebvre-Desnouettes est à +Altenbourg, et le duc de Padoue a beaucoup de cavalerie à Leipzig. +Mettez-vous en correspondance avec lui. Le prince de la Moskowa est à +Pretsch et à Kemberg.--Dans cette position, vous serez à portée de vous +joindre au prince de la Moskowa pour couvrir Leipzig et couper à +l'ennemi le chemin de l'Elbe, ou bien de prendre l'offensive par +Wittenberg pour faire tomber tous les ponts de l'ennemi, ou enfin +revenir sur Dresde, sur Chemnitz ou sur Altenbourg, pour s'opposer aux +mouvements que l'ennemi pourrait faire de la Bohême. Le duc de Bellune +est à Freyberg.--Il va vous arriver d'Erfurth trois mille hommes +d'infanterie pour votre corps.--Je donne ordre au général Margaron de +renvoyer au premier corps de cavalerie les mille hommes de ce corps +qu'il a à Leipzig.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 28 septembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, je vous préviens que, d'après les +intentions de l'Empereur, je donne l'ordre au général Lhéritier de +réunir tout le cinquième corps de cavalerie à Meissen et de rester dans +cette place. Ce général formera deux colonnes, chacune de quatre à cinq +cents chevaux, avec deux pièces d'artillerie. L'une sera chargée de la +garde de l'Elbe depuis Meissen jusqu'à Riesa, et l'autre de Meissen à +Dresde, et il se tiendra avec le reste de son corps à Meissen pour se +porter partout où cela serait nécessaire. Par ce moyen, monsieur le duc, +vous pourrez ne former que deux colonnes au lieu de trois pour garder la +rive gauche de l'Elbe.</p> + +<p>«L'Empereur ordonne, monsieur le maréchal, que vous laissiez une brigade +d'infanterie, avec sa batterie, pour occuper Meissen jusqu'à ce qu'elle +y soit remplacée par d'autres troupes; elle tiendra un bataillon dans la +tête de pont. Le pont sera attaché aux piles du pont de pierre. Les +canons du château et l'artillerie de la brigade seront mis en batterie +sur la rive gauche pour protéger la tête de pont. S'il était à craindre +que le pont fût rompu, il serait établi un bac pour la communication +d'une rive à l'autre. Sa Majesté vous recommande, monsieur le duc, de +laisser un bon général de brigade pour être chargé du commandement de +la brigade que vous laisserez à Meissen jusqu'à ce qu'elle soit +remplacée. Je vous prie de m'informer de l'exécution de ces +dispositions.</p> + +<p>«Pour le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«Le général de division, chef d'état-major,</p> + +<p>«Comte <span class="sc">Monthion</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 28 septembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je vous suppose aujourd'hui à Wurtzen. L'ennemi, qui avait +établi un pont vis-à-vis de l'Elster et qui avait une très-belle tête de +pont, a reployé son pont, le général Bertrand l'ayant chassé de +Wartenbourg. Ce général a démoli la tête de pont et s'est porté le 26 à +l'appui du prince de la Moskowa, qui marchait sur Dessau.--Le général +Lefebvre-Desnouettes était toujours à Altenbourg. Il aurait marché sur +Zwickau, mais les mouvements de Dessau l'empêchaient de s'éloigner de +Leipzig.--Le duc de Castiglione sera avec tout son corps après-demain à +Iéna.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Schleesen, le 28 septembre 1813,<br> cinq heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cher maréchal, j'ai poussé l'ennemi le 26 et le 27 jusque près de +Dessau; il a brûlé ses ponts sur la Mulde et passé l'Elbe. Je ferai, ce +matin, la même opération qu'à Wartenbourg, resserrant l'ennemi dans sa +tête de pont par les deux rives de la Mulde et la gauche de l'Elbe; mais +il est probable qu'il ne laissera personne sur cette rive et qu'il +repliera son pont. On a distingué hier un grand mouvement dans l'armée +ennemie, vers Roslau, et on a remarqué une colonne marchant sur Zerbst, +où est le quartier général du prince royal de Suède, et une autre se +dirigeant sur Koswig.</p> + +<p>«Il paraît que l'ennemi a fait une ligne de circonvallation à sept cent +toises de Wittenberg, et qu'il prépare des batteries pour repousser nos +colonnes si elles débouchaient par cette place. Le bombardement a +continué cette nuit. J'envoie ce matin le général du génie Blein à +Wittenberg pour reconnaître la tranchée ennemie. On pense que c'est +Bulow qui est chargé de ce siége, et que Tauenzien est en observation +vers l'Elster. Les corps suédois et russes sont vers Koswig et Zerbst. +Les Suédois, en quittant Dessau, ont dit qu'ils repassaient l'Elbe, +parce que l'Autriche avait fait une paix séparée avec l'empereur +Napoléon.</p> + +<p>«Je compte établir le général Dabrowski à Acken afin de l'employer à +chasser tous les partis ennemis qui peuvent se trouver entre la Saale et +la Mulde, et de rétablir insensiblement nos communications avec +Magdebourg.</p> + +<p>«Je pars pour Dessau.</p> + +<p>«Maréchal prince <span class="sc">de la Moskowa</span>.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Le général Bertrand est avec ses principales forces à Kemberg. +Une de ses divisions est ici et l'autre en arrière de Schmiedeberg et +Pretsch. Le général Régnier reste à Oranienbaum. La première brigade du +général Guilleminot, avec la cavalerie légère, resserrera l'ennemi dans +sa tête de pont de Roslau.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 30 septembre 1813,<br> trois heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur me charge de vous faire connaître que le prince Poniatowski +a l'ordre de se porter aujourd'hui à Frohbourg, et qu'il dirige sa +cavalerie sur Altenbourg et Borna. Le général Lauriston partira à la +pointe du jour pour se rendre à Nossen, et enverra une avant-garde sur +Waldheim. Ce général se mettra en correspondance avec vous. Le duc de +Bellune porte sur Chemnitz une forte division avec de la cavalerie, et +l'éclairera fortement du côté de Marienberg; il mettra son quartier +général en avant de Freyberg.--Le général Souham, qui a son quartier +général sur le chemin de Grossenhayn, à la hauteur du camp retranché de +Dresde, a l'ordre de faire partir, à cinq heures du matin, en les +faisant passer de la rive droite sur la rive gauche, une batterie de +douze et les batteries d'artillerie à cheval, ainsi qu'une division +d'infanterie, la brigade de cavalerie légère du général Beurmann, et le +quartier général de son corps d'armée. Tout cela se rendra à Meissen +par la rive gauche. Arrivé à Meissen, le général Souham renverra la +brigade d'infanterie du sixième corps, qui s'y trouve, rejoindre son +corps, ainsi que toute l'artillerie qui appartiendra au sixième corps.</p> + +<p>«Le prince Poniatowski sera ainsi placé à une journée sur votre gauche. +Vous devez correspondre, monsieur le duc, avec le général Lauriston et +le prince Poniatowski, pour agir selon les circonstances. Il n'est pas +encore démontré que l'ennemi ait fait sur Altenbourg un mouvement +considérable d'infanterie; Sa Majesté suppose qu'il a envoyé seulement +quelques divisions légères pour soutenir sa cavalerie; il est probable +que cela l'éclairera parfaitement dans la journée. Le prince de la +Moskowa ayant pris Dessau, l'ennemi a voulu le reprendre en l'attaquant +avec la garde suédoise: mais elle a échoué et a été écrasée.</p> + +<p>«Pour le prince vice-connétable, major-général,</p> + +<p>«Comte <span class="sc">Monthion</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 30 septembre 1813,<br> trois heures et demie du matin</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre du 28, où vous me faites connaître +que vous vous rendrez à Leipzig et réunirez le premier corps de +cavalerie à Wurtzen. Le prince Poniatowski se rend aujourd'hui de +Waldheim à Frohbourg, à une journée sur votre gauche: il fera battre +Altenbourg et Borna. Le cinquième corps se rend à Nossen, son +avant-garde à Waldheim; le deuxième corps se rend à Chemnitz avec le +cinquième corps de cavalerie. Le duc de Castiglione devra arriver demain +à Iéna.--Je fais relever votre brigade à Meissen par la division +Souham.--L'ennemi a-t-il dirigé vingt-cinq mille hommes d'infanterie sur +Altenbourg? Si cela est, il faut couper et enlever ce corps. N'a-t-il +envoyé que de la cavalerie; il faut encore harceler et obliger ce corps +à se reployer.--Le prince de la Moskowa, avec les quatrième et septième +corps, le troisième corps de cavalerie et la division Dombrowski<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a> +<a href="#footnote9"><sup class="sml">9</sup></a> se +trouve avoir quarante mille hommes.--Le sixième corps, le huitième, le +cinquième, le premier corps de cavalerie, le quatrième et la division +Margaron, cela vous fera près de soixante mille hommes.--Correspondez +avec le prince Poniatowski et le général Lauriston.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote9" name="footnote9"><b>Note 9: </b></a> +<a href="#footnotetag9"> +(retour) </a> Dans la <i>Correspondance et Documents</i>, les noms de lieux et +de personnes sont diversement écrits, par exemple, l'Empereur écrit +<i>Dombrowski</i>, le maréchal Ney <i>Dabrowski</i>, etc., etc. Nous avons cru +devoir laisser subsister les deux orthographes, puisqu'elles sont dans +les originaux. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote> + +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 1<sup>er</sup> octobre 1813, quatre<br> +heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre du 29, à onze heures du soir.--La +brigade que vous avez laissée à Meissen a été remplacée par le troisième +corps. Laissez du monde à Wurtzen et faites-y travailler à la double +tête de pont, et surtout à l'établissement d'un bon pont sur pilotis. La +Mulde déborde. Il est nécessaire que nous soyons maîtres de ce +passage.--Le 30, le prince Poniatowski a eu son quartier général à +Rochlitz. Aujourd'hui, 1<sup>er</sup> octobre, il sera à Frohbourg ou à Altenbourg. +Le comte de Valmy a dû coucher, le 30, à Frohbourg et a dû envoyer un +fort détachement sur Borna. Le général Uminski a dû occuper Boda, et le +prince Sulkowski a été sur Penig.--Le cinquième corps était hier, 30, à +Nossen et à Waldheim.--Les troupes du duc de Castiglione ne devaient pas +tarder à paraître du côté d'Iéna.--Jusqu'à cette heure, il paraîtrait +que le général Platow, fils de l'hetman, avec Thielman, et soutenu d'une +division légère, se porte sur la Saale. Il paraîtrait que cette division +légère serait commandée par le général Baumgarten. Le général Klenau +paraîtrait se trouver à Comotau.--Dans la journée, tout ceci va +parfaitement s'éclaircir.--Il paraîtrait que Platow avait sous ses +ordres mille à douze cents Cosaques; le régiment palatin de Ferdinand +autrichien, et le régiment de Hesse-Hombourg autrichien; enfin, il +paraîtrait que le général Platow se serait porté sur Penig et de là sur +Altenbourg, laissant le général Baumgarten à Chemnitz.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 1<sup>er</sup> octobre 1813,<br> quatre +heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, vous nous avez pris douze cents quintaux de farine à +Meissen. Renvoyez-nous-les. Le duc de Padoue a l'état de ce que Leipzig, +Wurtzen et autres bailliages nous doivent fournir ici. Prenez toutes les +mesures pour nous faire venir mille quintaux de farine par jour. Écrivez +aux baillis. Envoyez des commissions et faites partir des convois. Nous +avons aussi du riz qui nous appartient à Leipzig. Prenez des +informations et faites-le partir. Enfin prenez des mesures pour nous +approvisionner. Le duc de Padoue est au fait de la distribution que la +régence a faite, entre tous les bailliages, pour les farines que chacun +doit fournir. --Surtout ne retenez rien pour vous de tout ce qui doit +nous être adressé à Dresde.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Pötnitz, le 1<sup>er</sup> octobre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cher maréchal, je viens de recevoir la lettre que vous m'avez fait +l'honneur de m'écrire hier de Leipzig. J'en ai également reçu une cette +nuit du prince major général, en date du 29 septembre, par laquelle il +me mande que l'Empereur désire que votre corps d'armée soit employé dans +l'opération qui aura pour objet de faire lever le siége de Wittenberg. +En attendant qu'elle ait lieu, je pense que la position qu'il serait le +plus convenable de faire prendre à vos troupes, pour remplir le double +but de couvrir Leipzig et de m'appuyer au besoin, serait de placer une +de vos divisions à Düben, une autre à Bitterfeld et Delitzsch, et la +troisième qui, avec la cavalerie du général Latour-Maubourg, couvrirait +les communications de Dresde, pourrait être établie à Wurtzen. +Dites-moi, mon cher maréchal, si vous jugez à propos de faire exécuter +ce mouvement à votre corps d'armée, afin que, si vous y consentez, je +puisse faire serrer sur moi les troupes que j'ai sur ces divers points, +et qui me seront très-utiles pour resserrer et observer l'ennemi et +l'empêcher de passer l'Elbe en corps d'armée. Je pense que le général +Dalton se décidera enfin bientôt à envoyer d'Erfurth à Leipzig les +troupes dont il peut disposer, et qui sont au nombre de douze mille +hommes, et que dès lors M. le duc de Padoue n'aura plus besoin de votre +appui ni du mien pour conserver cette ville.</p> + +<p>«Nous ouvrons la tranchée devant la tête de pont de l'ennemi, entre la +droite de la Mulde et la gauche de l'Elbe, et nous élevons des +batteries: déjà tous ses postes sont rentrés, et nous sommes à quatre +cents toises de ses ouvrages; j'espère que demain nous nous en serons +approchés à deux cents. Lorsque cette opération sera terminée sur cette +rive de la Mulde, je la ferai faire également sur la rive gauche. Je +fais aussi établir sur cette rivière un pont de bateaux à six cents +toises de la tête de pont, afin que mes troupes puissent rapidement +passer d'une rive à l'autre et se soutenir au besoin. On s'occupe +également à retrancher les points principaux de Dessau, de manière à +mettre cette ville à l'abri d'un coup de main et à en faire une espèce +de tête de pont. Woronzow et Czernitchef sont toujours entre Acken et +Dessau avec quelques détachements d'infanterie. Mais ce ne sera que +lorsque j'aurai mis l'ennemi dans l'impossibilité de déboucher par +Roslau que je pourrai m'occuper de forcer ces partisans à évacuer le +pays entre la Saale et la Mulde. Le camp principal de l'ennemi est +toujours à Roslau et le quartier général du prince de Suède à Zerbst.</p> + +<p>«Maréchal prince <span class="sc">de la Moskowa</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 3 octobre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, tous les bruits que l'on fait courir sont controuvés. Il +n'y a pas de corps d'armée ennemi sur Géra; il n'y en a pas sur +Altenbourg: il n'y a de ce côté que le corps de l'hetman Platow et de +Thielmann. Il faut mettre une grande circonspection dans vos mouvements. +Avant tout, il faut soutenir le prince de la Moskowa. Le roi de Naples, +avec le deuxième, le cinquième et le huitième corps, qui sont entre +Freyberg, Chemnitz et Altenbourg, se trouve, dans l'ordre naturel, +opposé à tout ce qui arriverait de Bohême. D'ailleurs, un officier que +vous m'enverriez en poste pourrait, en moins de vingt heures, vous +rapporter ma réponse. Je vous le répète: couvrir Leipzig, puisque vous y +êtes, empêcher le passage de l'Elbe de Wittenberg à Torgau, secourir +Torgau, appuyer le prince de la Moskowa, voilà le premier but que vous +devez vous proposer: le reste viendra après. J'attends aujourd'hui des +nouvelles du prince Poniatowski et l'arrivée de mes troupes à Chemnitz, +ce qui me mettra à même de prendre un parti.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + + +<p class="rig">«Dresde, le 3 octobre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, le prince Poniatowski est arrivé à Altenbourg le 2 +octobre.--Voici ce qui s'est passé:--Dans les premiers jours de +septembre, le colonel Münsdorf est arrivé à Altenbourg avec un +détachement de mille à onze cents chevaux.--Thielmann est venu le +rejoindre avec trois mille chevaux. D'Altenbourg, ces troupes poussèrent +des partis sur Zeitz, Borna, Freybourg, Weissenfels, Mersebourg et Géra. +Le général Lefebvre-Desnouettes les repoussa, les rejeta sur Altenbourg, +et ensuite sur Zwickau. Mais, le 28, l'hetman Platow déboucha sur +Altenbourg avec ses Cosaques, trois mille hommes d'infanterie +autrichienne et deux mille cavaliers autrichiens. Le général Lefebvre +fut attaqué de front dans le temps que Thielmann le tournait sur Zeitz. +Le 28 au soir, Platow était de retour à Altenbourg; le 29, Thielmann y +était également revenu. Platow rentra avec sa troupe à Chemnitz, en +partie le 29 et en partie le 30.--Thielmann et le comte Münsdorf +restèrent à Altenbourg; mais, le 2, au moment où ils faisaient leur +mouvement de retraite sur Zwickau, la cavalerie du prince Poniatowski +les chargea, leur sabra cinq à six cents hommes, et fit trois cents +prisonniers. En faisant ses adieux aux magistrats d'Altenbourg, +Thielmann leur a dit qu'il jugeait que les Français venaient sur lui, +que la ville serait occupée par eux, et qu'il s'en allait. Il paraît que +l'infanterie autrichienne que Platow avait sous ses ordres était du +corps de Klenau; que ce corps de Klenau n'est que de six mille hommes de +cavalerie et au plus de quinze mille hommes d'infanterie; qu'il occupe +Chemnitz, Marienberg et Augustenbourg.--Le prince Poniatowski occupe +Frohbourg et Windischleybe.--J'attends à chaque instant des nouvelles de +l'entrée du roi de Naples à Chemnitz. Vous voyez donc que le mouvement +de vingt mille Autrichiens sur Altenbourg est controuvé.--Faites mettre +dans les journaux de Leipzig que le général Thielmann a été battu par le +prince Poniatowski, qui lui a fait six cents prisonniers et lui a tué et +sabré beaucoup de monde.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Pötnitz, le 3 octobre 1813</p><br><br> + +<p>«Mon cher maréchal, je reçois votre lettre d'hier.</p> + +<p>«L'Empereur m'a écrit, le 1<sup>er</sup>, pour me faire connaître l'emplacement des +corps d'armée. Sa Majesté pense que l'ennemi pourrait déboucher de la +Bohême par Marienberg. J'attends des nouvelles du général Bertrand, qui +est parti de Worlitz dans la nuit du 1<sup>er</sup> au 2 pour se rendre à +Wartenbourg, afin de rejeter sur la rive droite des détachements +prussiens du corps de Borstell, qui travaillent au rétablissement du +pont vis-à-vis d'Elster. On a entendu hier le bruit du canon dans cette +direction. Ma ligne est bien étendue, et je ne pourrais opposer qu'une +faible résistance aux mouvements de l'ennemi s'il débouchait par son +pont de Roslau. Les ouvrages qui couvrent ce pont sont tellement forts +et si bien armés, que je ne puis raisonnablement entreprendre de les +forcer. Le général Dabrowski quitte Delitzsch pour s'établir à Dessau. +Le général Fournier occupe Raguhn et envoie des reconnaissances sur +Delitzsch et Düben. Si je parviens à resserrer l'ennemi dans ses +ouvrages de manière à ce qu'il ne puisse pas déboucher, alors je +tâcherai de chasser les partis qui se trouvent entre la Saale et la +Mulde. Si Czernitcheff est en marche sur la Westphalie, il reste +également ici beaucoup de cavalerie légère sous les ordres de Woronzow.</p> + +<p>«Maréchal prince <span class="sc">de la Moskowa</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Pötnitz, le 3 octobre 1813,<br> cinq heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Le général Bertrand m'écrit ce matin de Wartenbourg à onze heures; il +est aux prises depuis sept heures avec l'ennemi, qui attaque +vigoureusement et auquel il suppose beaucoup de forces. Il me paraît +bien important que vous fassiez occuper fortement le point de Düben, +afin que, si l'ennemi forçait ma droite, il ne puisse pas arriver sans +obstacle à Leipzig. C'est d'ailleurs dans cette position de Düben que +vous seriez en mesure de me soutenir, suivant l'ordre que l'Empereur +m'annonce, par sa lettre d'avant-hier, qu'il vous en a donné.</p> + +<p>«Maréchal prince <span class="sc">de la Moskowa</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Bitterfeld, le 4 octobre 1813,<br> deux heures de l'après-midi.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cher maréchal, l'armée ennemie de Silésie, après avoir marché +presque sans interruption pendant cinq jours et cinq nuits, a jeté un +pont sur l'Elbe, vis-à-vis Elster, dans la nuit du 2 au 3, et a attaqué +hier, à sept heures du matin, le général Bertrand, qui occupait la forte +position de Wartenbourg, et qui, après s'être battu depuis sept heures +du matin jusqu'à six heures du soir, et après avoir fait éprouver à +l'ennemi une perte considérable, a dû se replier sur Klitzschena. Ma +droite se trouvant ainsi tournée par des forces très-supérieures, et +pouvant être attaquée sur les deux rives de la Mulde par l'armée du +prince de Suède, il m'a paru indispensable de me retirer sur Delitzsch. +Il est de la dernière importance que l'Empereur prenne sur-le-champ un +parti décisif: car, d'ici au 6, l'ennemi peut diriger plus de cent mille +hommes sur Leipzig. Les prisonniers faits par le général Bertrand +appartiennent aux corps de Langeron, Kleist et Sacken. La perte du +quatrième corps n'est pas considérable, parce que les troupes étaient +avantageusement postées derrière des digues et des abatis; mais la +division wurtembergeoise, qui était de quatorze cents hommes et qui +défendait le village de Blodding, a été presque entièrement détruite.</p> + +<p>«J'occupe faiblement Düben: le reste de mes troupes est à Bitterfeld et +à Delitzsch.</p> + +<p>«Maréchal prince <span class="sc">de la Moskowa</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 4 octobre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre. J'approuve le parti que vous +prenez. Réunissez votre corps, le premier corps de cavalerie, et marchez +à l'ennemi: enlevez-lui ses ponts de Waldenbourg, Dessau et Acken; qu'il +ne lui en reste aucun.--Le duc de Castiglione doit être arrivé +aujourd'hui à Iéna. Le prince Poniatowski est à Altenbourg.--Le roi de +Naples doit être à Chemnitz. J'en attends des nouvelles à chaque +instant. On a fait hier deux ou trois cents prisonniers à la division +Baumgarten entre Chemnitz et Freyberg.--Vous m'envoyez des officiers qui +sont des enfants, qui ne savent rien et ne peuvent donner verbalement +aucun renseignement; envoyez-moi des hommes.--Le troisième corps se +porte sur Torgau; une de ses divisions sera demain, 5, à Belgern.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Communiquez ces nouvelles au prince de la Moskowa, et +faites-lui connaître combien il est important d'enlever à l'ennemi tous +ses ponts.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + + +<p class="rig">«Delitzsch, le 5 octobre 1813.</p><br><br> + +<p>«Je m'empresse de vous faire connaître les positions qu'occupent les +troupes sous mes ordres.</p> + +<p>«Le général Dabrowski est à Bitterfeld.</p> + +<p>«La division de cavalerie légère du général Fournier, à Landsberg, +poussant des reconnaissances sur Halle.</p> + +<p>«La division de cavalerie du général Defrance, en seconde ligne, +derrière le général Fournier, à Zschernitz.</p> + +<p>«Le septième corps aura la division Durutte à Göllmenz et Lukenwhna, +point intermédiaire de Düben et Eulenbourg. Les deux autres divisions de +ce corps, à Broda, occupant Delitzsch et Bendorf. Sa cavalerie légère à +Koltzau.</p> + +<p>«Le quatrième corps, à Zschortau.</p> + +<p>«Je sais que vous occupez Düben et Eulenbourg, et je pense que vous avez +toujours une ou deux divisions à Leipzig.</p> + +<p>«Nous manquons de munitions. Le quatrième corps a tout consommé. Ne +pourriez-vous pas, mon cher maréchal, céder au général Bertrand un +approvisionnement simple pour six pièces de douze, deux obusiers de six +pouces, douze pièces de six et quatre obusiers de vingt-quatre, ainsi +que dix caissons de cartouches d'infanterie. On assure qu'il y a des +dépôts considérables à Torgau, et qu'il s'y trouve, entre autres, plus +d'un million de cartouches en réserve; vous pourriez vous remplacer dans +cette ville, avec laquelle vous communiquez.</p> + +<p>«Maréchal prince <span class="sc">de la Moskowa</span>.»</p> + +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Delitzsch, le 5 octobre 1813,<br> huit heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cher maréchal, j'ai reçu la lettre que vous m'avez écrite +aujourd'hui de Hohen-Priegnitz. Il ne s'agit pas, je crois, de serrer +sur Eulenbourg pour conserver ce débouché, mais bien de nous rassembler +le plus promptement possible sur Leipzig.</p> + +<p>«Les divisions Fournier et Defrance, que j'ai détachées aujourd'hui sur +Landsberg, ont été forcées de rétrograder, et l'ennemi les a suivies +jusqu'à une demi-lieue d'ici, en avant de Gros-Kühna. L'ennemi s'est +également présenté à Schenkenberg; il a fallu de l'infanterie et du +canon pour l'éloigner. Enfin, le général Dabrowski, après s'être battu +contre des forces supérieures, a évacué Bitterfeld; il est à Paupitzsch +et se rapprochera encore cette nuit de Delitzsch. Ce général a vu plus +de quatre mille hommes de cavalerie passer la Mulde entre Bitterfeld et +Düben.</p> + +<p>«Je viens d'ordonner à la division Durutte, qui est à Lukenwhna, de +rentrer en ligne demain matin à la hauteur de Mocherwitz. Je pense, mon +cher maréchal, que vous devez venir prendre position à Lukenwhna, +gardant Eulenbourg par un régiment d'infanterie et un détachement de +cavalerie; cette troupe aurait, en cas d'événement, sa retraite assurée +sur Leipzig, et pourrait même, au besoin, se diriger sur Wurtzen.</p> + +<p>«Si vous jugez convenable de vous rassembler à Lukenwhna ou à Cremsitz, +j'attendrai l'ennemi demain à Delitzsch; nous nous trouverions +parfaitement en mesure de livrer bataille à l'ennemi ou de nous retirer +ensemble, s'il nous présentait des forces supérieures. Je ne crois pas +que l'ennemi ose engager un petit corps avec la Mulde à dos; ainsi nous +pourrions attendre et gagner la journée de demain. Il faut espérer que +l'Empereur nous donnera de ses nouvelles, et que Sa Majesté va prendre +un grand parti.</p> + +<p>«J'attends, mon cher maréchal, votre réponse à la proposition que je +viens de vous faire pour prendre mes dispositions définitives.</p> + +<p>«Maréchal prince <span class="sc">de la Moskowa</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 5 octobre 1813,<br> deux heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre du 4 octobre, datée d'Eulenbourg. Je +n'ai encore reçu aucune nouvelle des affaires du général Bertrand que +par votre lettre d'hier. J'aurais bien voulu que vous m'eussiez donné +quelques détails. Donnez-moi tous ceux que vous aurez.--Le troisième +corps a dû avoir, hier 4, une division à Meissen, une à Riesa et l'autre +à Strehla. J'ai donné ordre qu'une division marchât sur Belgern. Je +donne au troisième corps l'ordre de marcher tout entier sur Torgau. Il +est, dès ce moment, à votre disposition. Ordonnez qu'à Torgau on y +joigne tous les hommes de son dépôt qui sont disponibles.--Il est de la +plus haute importance que vous faisiez rétablir le pont de Düben, et que +vous marchiez rapidement pour détruire le pont de l'ennemi. Votre +réunion avec le prince de la Moskowa et le général Dombrowski, est aussi +de la plus haute importance.--Je donne ordre au duc de Castiglione de se +porter sur Leipzig avec son corps d'armée.--Il est urgent de rejeter +l'ennemi au delà de la rivière, avant qu'il ait de nouveaux renforts.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Dresde, le 6 octobre 1813,<br> neuf heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, le duc de Padoue me fait passer votre lettre, datée le 5 de +Lindenhain. J'avais reçu vos lettres précédentes. J'ai également reçu, +par le duc de Padoue, une lettre du prince de la Moskowa, du 4 à deux +heures après-midi.--Je vous ai déjà fait connaître que le troisième +corps était échelonné sur la route de Meissen à Torgau; il a dû être +concentré, aujourd'hui 6, à Torgau. Je serai ce soir à Meissen, avec +quatre-vingt mille hommes, ayant mon avant-garde à l'embranchement de la +route de Leipzig et de celle de Torgau. J'y recevrai vos lettres qui me +décideront à prendre l'une ou l'autre de ces routes. Les reconnaissances +envoyées hier sur la rive droite, jusqu'à dix lieues de Dresde, n'ont +trouvé que peu de monde, et le commissaire du cercle de Königsbruck nous +a instruit en détail des forces et du mouvement de l'armée +ennemie.--Comme le troisième corps est sous vos ordres, j'ignore la +direction que vous lui avez donnée; mais je suppose que demain matin je +serai parfaitement éclairé là-dessus.--Je me propose de me porter sur +Torgau, et de là de marcher sur la rive droite pour couper l'ennemi et +lui enlever tous ses ponts sans être obligé de lutter contre ses têtes +de pont. En marchant par la rive gauche, il y a l'inconvénient que +l'ennemi peut repasser la rivière et éviter la bataille; mais, dans +cette seconde hypothèse, nous pouvons déboucher par Wittenberg.--Au +reste, comme l'ennemi a l'initiative du mouvement, je ne pourrai me +décider sur le plan à adopter définitivement que lorsque je connaîtrai +l'état de la question le 6 au soir.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> +<p class="rig">«Göllmenz, le 6 octobre 1813,<br> six heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Je viens de recevoir la lettre que vous m'avez écrite ce matin à quatre +heures.</p> + +<p>«Je sens parfaitement que vous ne pouvez pas quitter de jour votre +position devant l'ennemi qui, ayant rétabli le pont de Düben, ne +manquerait pas de faire du mal à votre arrière-garde. J'établis en +conséquence les quatrième et septième corps à Naundorf et Klwölkan. La +division Dabrowski restera à Delitzsch tant qu'elle pourra s'y +maintenir. La division Fournier prend position à Lindenhain, s'éclairant +sur Bitterfeld par Reihitz. La division Defrance restera ici à Göllmenz. +Comme il serait impossible que nos deux corps, en partant ce soir à la +chute du jour, pussent passer sur la droite de la Mulde à Eulenbourg, je +resterai en seconde ligne derrière vous jusqu'à quatre heures de +l'après-midi, heure à laquelle je me mettrai en marche sur Wurtzen, d'où +j'irai prendre position à Schilda. Vous, mon cher maréchal, après avoir +passé par Eulenbourg, vous iriez prendre position à Mackern ou +Reichenbach, et nous serons dès lors en mesure de marcher sur le flanc +de l'ennemi.</p> + +<p>«Faites-moi part, je vous prie, de vos observations sur le mouvement +projeté et l'ensemble des manoeuvres.</p> + +<p>«Maréchal prince <span class="sc">de la Moskowa</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Bennewitz, le 7 octobre 1813,<br> six heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Je reçois votre lettre d'hier soir.</p> + +<p>«Le général Régnier prend position à Pichen; il établit sur la Mulde, +vis-à-vis Colla, un pont qui sera achevé ce matin. Ce général se mettra +en communication avec votre corps d'armée à Taucha.</p> + +<p>«Le quatrième corps prend la direction de Torgau pour rallier le +troisième, s'il est encore près de cette place. Je ne vois pas que le +troisième corps puisse être exposé dans sa marche sur Eulenbourg, s'il a +reçu l'ordre que vous lui avez donné de s'y rendre, puisque vous +m'annoncez que l'ennemi a peu de monde aux environs de cette ville et +que vous pensez qu'il opère sur votre gauche. Le duc de Padoue me mande +que quelques régiments d'infanterie ennemie doivent être arrivés à +Halle.</p> + +<p>«Donnez des ordres, mon cher maréchal, pour faire arriver en toute hâte +sur Leipzig tous les convois qui peuvent être entre cette ville et +Erfurth; il faut rappeler tous les détachements et être serré en masse. +Il ne s'agit plus, comme vous le remarquez fort bien, que de gagner du +temps; l'Empereur, qui est définitivement en mouvement, ne tardera sans +doute pas à faire changer la face des affaires.</p> + +<p>«Maréchal prince <span class="sc">de la Moskowa</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Bennewitz, le 7 octobre 1813,<br> une heure de l'après-midi.</p><br><br><br> + +<p>«Le général Dombrowski, auquel j'avais donné l'ordre de tenir hier +jusqu'à quatre heures de l'après-midi le poste de Delitzsch, tandis que +votre corps d'armée et celui du général Régnier faisaient leur +mouvement, a été attaqué très-vivement par la cavalerie légère ennemie +qu'il a toujours repoussée; il est parti de sa position à une heure du +matin, et son arrière-garde a été suivie jusqu'à Taucha.</p> + +<p>«Le général Régnier m'a rendu compte que vos troupes avaient entièrement +évacué Eulenbourg hier au soir; je lui ai ordonné d'y envoyer mille à +douze cents hommes pour la garde du pont, qui devient un débouché +important, en ce moment où l'arrivée des renforts que l'Empereur conduit +en personne annonce que nous allons reprendre l'offensive.</p> + +<p>«Les Cosaques qui étaient hier à Wurtzen y ont laissé une proclamation +qui annonce aux Saxons que le général Blücher marche sur Leipzig avec +soixante mille hommes, et que l'armée française est détruite.</p> + +<p>«Maréchal prince <span class="sc">de la Moskowa</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«6 octobre 1813, quatre heures</p><br><br> + +<p>«Sire, j'ai eu l'honneur de rendre hier au soir à Votre Majesté un +compte détaillé de ma position. En conséquence, je ne l'en entretiendrai +pas encore une fois. Je prendrai la liberté seulement, au nom du bien du +service, de lui dire qu'il est de la plus grande urgence qu'elle vienne +ici; car, si elle ne vient pas, nous allons faire de la mauvaise +besogne, je ne puis en douter aux dispositions que je vois prendre. Le +premier ordre que je reçois, si je l'exécutais, compromettrait l'armée +de la manière la plus éminente, car il n'a été le résultat d'aucune +espèce de calcul, ni de temps, ni d'opération. Je n'entre pas dans de +plus grands détails pour ne pas fatiguer Votre Majesté. Je me borne à +lui réitérer l'assurance que rien ne serait plus fâcheux pour son +service que de voir la direction des opérations, dans la position +délicate où nous sommes, confiée aux mêmes mains.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«8 octobre 1813 soir.</p><br><br> + +<p>«Sire, je reçois la lettre de reproches que Votre Majesté a chargé le +major général de m'écrire. Nous serions restés sur la Mulde sans +difficulté, et nous y serions encore, sans les étranges combinaisons du +prince de la Moskowa, les craintes exagérées, plus étranges encore, +qu'il a eues de l'ennemi.</p> + +<p>«Je n'ai quitté Düben que vingt quatre heures après que les troupes qui +étaient à ma hauteur s'étaient retirées. Je n'ai quitté Hohen-Priegnitz +que lorsque les troupes du prince de la Moskowa étaient depuis longtemps +en marche sur Wurtzen. «Sentant la nécessité de couvrir Leipzig, j'ai +demandé avec instance au prince de la Moskowa de s'y rendre, et je +serais resté à Eulenbourg pour garder les passages de la Mulde et +rallier le troisième corps, quoique ce mouvement fût naturel au prince +de la Moskowa, puisqu'il était plus à portée que moi; il s'y est refusé +formellement et a persisté à se porter sur Wurtzen, trouvant apparemment +qu'il n'était en sûreté que là.</p> + +<p>«J'ai dû me porter sur Leipzig, parce que c'était le rôle qu'il m'avait +assigné. Le prince de la Moskowa s'est chargé formellement de faire +immédiatement un détour convenable pour rallier le général Souham à +Wurtzen dans le cas où il aurait reçu l'ordre que je lui avais expédié, +chose dont il était possible de douter.</p> + +<p>«Enfin je n'ai point détruit le pont d'Eulenbourg, comme on l'a dit à +Votre Majesté; mais je l'ai fait couper de manière à exiger cinq à six +heures de réparation en faisant le calcul que, si le général Souham +avait reçu l'ordre de mouvement, il serait garanti par là, pendant la +matinée, de l'action des troupes qui m'avaient suivi et dont le nombre +pouvait être fort augmenté pendant la nuit, et qu'ainsi il aurait sa +retraite libre sur Wurtzen.</p> + +<p>«Telles sont, Sire, les justifications que mon honneur exige que je +présente à Votre Majesté, et qui, je l'espère, me mettront à l'abri de +tout blâme à ses yeux.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL NEY AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Bennewitz, le 8 octobre 1813.</p><br><br> + +<p>«Je reçois la lettre que vous m'avez écrite de Schönfeld hier à onze +heures du soir. Je ne crois pas l'ennemi en mesure de venir +immédiatement à Leipzig pour y livrer bataille, et il est à présumer, +d'après divers renseignements, que son projet est de prendre Wittenberg +avant de se livrer à aucune entreprise sérieuse. Au surplus, il me +semble que vous auriez tort de vous engager fortement avant notre +réunion totale, et qu'il est convenable d'attendre, pour opérer cette +réunion, que nous sachions si l'Empereur veut manoeuvrer entre l'Elbe et +la Mulde, ou entre la Mulde et la Saale. Quoi qu'il en soit, je prescris +au général Régnier d'établir aujourd'hui sa ligne de manière que sa +droite soit à la hauteur de Gotha et sa gauche vers Taucha, ayant un +poste à Eulenbourg.</p> + +<p>«J'écris au général Souham que, s'il ne croit pas pouvoir se maintenir à +Eulenbourg, il remonte la Mulde pour venir s'établir à Nitzschwitz; il +restera dans cette position jusqu'au retour sur la Mulde du général +Bertrand, qui est allé à Torgau tant pour y prendre des munitions que +pour avoir des nouvelles de l'Empereur.</p> + +<p>«Le général Dombrowsky est à Schmöllen, au-dessus de Wurtzen. Dans cette +position, je puis en une marche me réunir à vous; mais je ne crois pas +qu'il faille livrer bataille à Leipzig, et que, lorsque le convoi +d'artillerie sera arrivé, il sera convenable que nous nous rapprochions +de la Mulde pour y attendre les ordres de l'Empereur, que nous ne +pouvons pas tarder à recevoir.</p> + +<p>«Maréchal prince <span class="sc">de la Moskowa</span>.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Le général Souham est arrivé à Wurtzen.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Wurtzen, le 9 octobre 1813,<br> une heure et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur ordonne que vous fassiez partir à six heures du matin le +général Latour-Maubourg, avec tout le premier corps de cavalerie; le +général Lefebvre-Desnouettes avec toute la cavalerie de la garde; la +brigade du général Piré et la brigade du général Vallin. Pendant la +marche, le général Lefebvre sera sous les ordres du général +Latour-Maubourg. Donnez vos ordres pour que ces corps arrivent le plus +tôt possible à Eulenbourg, où l'Empereur se trouvera de sa personne. Il +est nécessaire qu'ils y soient à onze heures du matin, et qu'ils battent +le chemin direct de Düben. Prescrivez au général Lefebvre et au général +Latour-Maubourg d'envoyer chacun un officier auprès de l'Empereur pour +faire connaître l'heure à laquelle ils arriveront. Cette cavalerie +nettoiera ainsi tout le pays depuis la route de Leipzig à Eulenbourg +jusqu'à celle de Leipzig à Düben.</p> + +<p>«Quant à vous, monsieur le maréchal, portez-vous aujourd'hui, avec votre +corps d'armée, sur la route de Düben; vous aurez votre cavalerie légère +et la division de cavalerie du général Lorge. Vous ferez éclairer par +une colonne mobile la route de Leipzig à Delitzsch.</p> + +<p>«Accélérez le retour de la division que vous avez détachée, et placez-la +en réserve. Cela n'empêche pas, monsieur le maréchal, que vous ne +fassiez partir à six heures du matin une bonne avant-garde d'infanterie, +de cavalerie et d'artillerie, et que vous ne la suiviez avec vos deux +divisions, attendu qu'il est nécessaire que vous soyez à la hauteur +d'Eulenbourg aujourd'hui avant onze heures du matin.</p> + +<p>«L'Empereur sera à huit heures du matin à Eulenbourg, marchant, +aujourd'hui 9, avec cent vingt mille hommes sur Düben.</p> + +<p>«Pour le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«Le général de division, chef de l'état-major,</p> + +<p>«Comte <span class="sc">Monthion</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Eulenbourg, le 10 octobre 1813,<br> quatre heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur ordonne que vous vous portiez, aujourd'hui 10, sur Düben, où +sera le quartier général. Je vous préviens que le général Régnier est +arrivé hier à Düben, que le général Langeron a évacué à son approche. +Vous devez, monsieur le duc, vous assurer du mouvement que fait l'ennemi +à Delitzsch et si son avant-garde, qui y était hier, a fait un mouvement +rétrograde sur Bitterfeld. Si, au contraire, les troupes de l'ennemi qui +étaient à Bitterfeld se portaient sur Delitzsch pour marcher sur +Leipzig, vous prendrez alors une position parallèle à celle de l'ennemi, +ayant votre ligne d'opération sur Düben, de manière à couvrir Düben et +Eulenbourg. Il est nécessaire, monsieur le maréchal, que vous +correspondiez plusieurs fois par jour avec le quartier général. Je donne +ordre au général Lefebvre-Desnouettes de marcher entre la Mulde et vous +afin de maintenir toujours votre communication avec nous.</p> + +<p>«Pour le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«Le général de division, chef de l'état-major,</p> + +<p>«Comte <span class="sc">Monthion</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Düben, le 10 octobre 1813,<br> six heures et demie du soir.</p><br><br><br> + +<p>«J'envoie un officier au-devant de votre première division pour lui dire +de prendre position sur la rive gauche, sans passer ce soir la rivière. +Cet officier continuera ensuite sa route jusqu'à ce qu'il rencontre vos +deux autres divisions, pour leur dire également de prendre position où +il les trouvera, afin qu'elles ne se fatiguent pas inutilement. Il +reviendra ensuite faire connaître où vos trois divisions auront pris +position, ainsi que votre cavalerie et votre artillerie.</p> + +<p>«L'intention de l'Empereur, monsieur le maréchal, est que, de votre +personne, vous veniez voir Sa Majesté ce soir ou cette nuit.</p> + +<p>«Pour le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«Le général de division, chef de l'état-major,</p> + +<p>«Comte <span class="sc">Monthion</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Düben, le 11 octobre 1813,<br> quatre heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur me charge de vous prescrire de passer aujourd'hui la Mulde +aussitôt que Düben sera désencombré. Vous laisserez les généraux Lorge +et Normam sur la rive gauche, et leur donnerez pour instruction de faire +courir des partis sur Delitzsch et Bitterfeld. Vous dirigerez avec cette +cavalerie, sur Bitterfeld, l'infanterie, nécessaire pour obliger +l'infanterie ennemie à évacuer cette position. L'Empereur désire, +monsieur le duc, que vous dirigiez l'opération et que vous fassiez +partir les troupes une heure avant le jour, de manière à savoir de bonne +heure l'intention de l'ennemi sur Bitterfeld et Jesnitz.</p> + +<p>«Pour le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«Le général de division, chef de l'état-major,</p> + +<p>«Comte <span class="sc">Monthion</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">»Düben, le 11 octobre 1813,<br> onze +heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>»Mon cousin, faites-moi connaître ce que veut dire le mouvement de +l'ennemi sur Zorbig. Est-ce pour aller à Dessau, ou pour se porter sur +Halle ou sur Acken?</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Düben, le 11 octobre 1813,<br> trois heures après-midi.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, un postillon qui arrive de Cöthen, et qui en est parti hier +à trois heures après midi, fait le rapport que l'ennemi n'a plus +personne à Raguhn, à Jesnitz, et fort peu de monde à Dessau. Il est donc +très-important que vous poussiez à fond vos reconnaissances, et que vous +sachiez positivement ce qu'il y a à Zorbig et dans la direction de +Cöthen et de Halle.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Düben, le 12 octobre 1813,<br> quatre heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, choisissez une position d'où vous puissiez couvrir à la +fois Düben, Jesnitz et Leipzig. Vous pourriez peut-être vous couvrir de +la branche de la Mulde qui passe à Delitzsch, si toutefois elle n'est +pas guéable. Alors vous vous trouveriez en communication avec le duc de +Reggio qui a une avant-garde à Raguhn et à Jesnitz; vous couvririez +parfaitement Düben, dont vous pourriez vous placer à trois lieues, et +vous seriez à portée de vous rendre, en une petite marche, sur Leipzig, +et surtout de tomber sur le flanc du corps qui voudrait marcher de Halle +sur cette ville.--Votre corps, baraqué ainsi dans une position +avantageuse, serait d'un très-heureux résultat. Il ferait le +prolongement de la ligne de Dessau, par Jesnitz, jusqu'à Borna où se +trouve le roi de Naples. Vous couvrirez par ce moyen Eulenbourg, et le +général Lefebvre-Desnouettes pourra se porter en avant pour éclairer +votre gauche.--En cas de nécessité, la garde déboucherait sur vous par +Düben et Eulenbourg.--Il faudra placer des avant-gardes de cavalerie, +infanterie et artillerie sur les routes de Halle, Cöthen et +Leipzig.--Aussitôt que vous aurez choisi votre position et que votre +corps sera en mouvement pour s'y rendre, vous vous mettrez en +correspondance avec le duc de Padoue à Leipzig, avec lequel votre +correspondance doit être très-sûre et très-rapide.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Düben, le 12 octobre 1813,<br> onze heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre, que m'apporte l'officier +d'ordonnance Gourgaud; elle est datée d'aujourd'hui à neuf heures du +soir.--Le prince de la Moskowa s'est emparé de Dessau; il a fait deux +mille cinq cents prisonniers, dont cinquante officiers. Il me mande, à +trois heures après midi, que le général Tauenzien a passé à Dessau les +ponts pour aller du côté de Roslau, et qu'on voit sur la rive droite des +colonnes immenses de bagages et de pares qui remontent la rivière, et +toutes les probabilités sont que l'armée de Berlin tout entière a passé +sur la rive droite aux ponts de Dessau et d'Acken.--Le général Régnier, +le général Dombrowski et le duc de Tarente avaient passé à Wittenberg +sur la rive droite; à trois heures, nos avant-postes avaient passé +Koswig.--À quatre heures, on a entendu une canonnade très-vive qui a +duré jusqu'à six heures. Je n'en connais point encore le résultat; +c'était l'attaque du général Régnier et du général Dombrowski sur la +rive droite à Roslau.--L'ennemi paraissait être dans une grande +épouvante.--Le duc de Castiglione était arrivé à Leipzig. Il avait eu, +il y a trois jours, une affaire avec Thielman et Liechtenstein; il a +battu complètement ce dernier, l'a mis en déroute et lui a fait douze +cents prisonniers.--Le roi de Naples occupe la position de Grosbern, où +il me mande qu'il tiendra toute la journée de demain 13.--Mon intention +est que vous vous mettiez en marche pour vous rapprocher de Leipzig, et +que vous envoyiez demander des ordres au roi de Naples. Je compte donc +que vous serez à sept ou huit heures du matin, comme vous le proposez, +sur Hohleim.--Je vous écrirai, du reste, de nouveau.--Votre arrivée au +roi de Naples lui complétera quatre-vingt-dix mille hommes.--Si le +général Régnier ne s'est pas emparé aujourd'hui de Roslau, cela me +donnera le temps de m'en emparer demain, de bien battre l'armée de +Berlin, et de terminer toutes ces affaires-là.--Je suppose que les +reconnaissances que vous aurez envoyées sur la route de Halle vous +auront enfin donné des nouvelles. Envoyez de fortes reconnaissances +dans cette direction.--Marchez de manière à pouvoir surtout secourir +Leipzig, et envoyez demander des ordres au roi pour entrer en bataille. +Le moment décisif paraît être arrivé: il ne peut plus être question que +de se bien battre.--Si vous entendez le canon sur Leipzig, activez votre +marche et prenez part à l'affaire.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Düben, le 12 octobre 1813,<br> trois heures et demie après midi.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, je n'ai point reçu de nouvelles de vous aujourd'hui: +j'espère ne pas tarder à en recevoir. Je suppose que vous vous serez +placé à quatre lieues de Leipzig.--Nous nous sommes emparés des ponts de +l'ennemi sur l'Elbe, et il paraît que l'armée de Berlin s'est portée sur +la rive droite.--D'un autre côté, le roi de Naples occupe la position de +Grosbern, qu'il a prise ce matin. Je lui mande de la conserver toute la +journée de demain 13.--Mon intention est que, si ce prince doit pouvoir +conserver cette position, vous partiez à trois heures du matin pour +prendre une position sur la route de Dobern, ayant votre gauche à +Tachau.--Je me mettrai en marche de Düben, avec la vieille garde, pour +vous rejoindre. La division Curial se mettra en marche d'Eulenbourg avec +la division Lefebvre, de sorte que demain, vers midi, nous serons +soixante-dix mille hommes réunis à portée de Leipzig. Toute mon armée se +mettra en mouvement; et, dans la journée du 14, elle sera toute arrivée, +et je pourrai livrer bataille à l'armée ennemie avec deux cent mille +hommes.--Faites-moi connaître les renseignements que vous auriez de +votre côté sur l'armée de Silésie et sur les positions que l'on pourrait +prendre contre cette armée, contre l'armée qui viendrait par Halle et +par Dessau.--Faites-moi bien connaître la position que vous occuperez, +et à quelle heure vous pourrez être rendu à portée de Leipzig.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + + +<p class="rig">«Düben, le 13 octobre 1813,<br> dix heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre d'aujourd'hui 13, à trois du matin, +par laquelle vous m'annoncez que vous serez à huit heures à Hohleim.--Je +pense qu'il est nécessaire que vous ne vous massiez en ligne sur la rive +gauche de la Partha qu'autant que le roi serait attaqué; mais ce serait +une grande faute que de vous porter en ligne sur la rive gauche de la +Partha, puisqu'on peut avoir à craindre que Blücher ne vienne à +déboucher par Halle ou par quelque autre point. Je pense donc que vous +devez reconnaître la position de Brettenfeld et la ligne de la Partha +jusqu'à Taucha, et avoir des avant-gardes sur Skindits ainsi que sur la +route de Landsberg. Par ce moyen vous vous déploieriez promptement, la +gauche à l'Elster et la droite à la Partha, pour recevoir ce qui +viendrait par ces chemins. Reconnaissez bien cette position. Ayez trois +ponts sur la Partha, pour déboucher rapidement sur la rive gauche s'il +en était besoin; mais tenez votre cavalerie dans les directions de Halle +et de Landsberg. Battez les routes de Delitzsch et de Düben, afin de +maintenir toutes ces communications parfaitement libres.--Toute ma garde +arrive ici dans la journée, et je suppose que la tête arrivera +aujourd'hui sur Lindenhain ou sur Hohleim.--À mesure que les autres +corps d'armée arriveront, on les placera autour de Leipzig, la garde au +centre en réserve.--Si vous étiez placé en ligne sur la gauche de la +Partha, et qu'il fallût vous porter contre quelque chose qui viendrait +du côté de Blücher, cela dérangerait toute la ligne et serait du plus +mauvais effet. Il est important que l'armée de Silésie n'approche pas à +deux lieues de Leipzig.--Vos trois divisions peuvent être très-espacées, +avec les bonnes troupes qui les composent. Le temps de reconnaître la +position qu'elles occuperont donnera celui nécessaire pour se mettre à +l'abri de toute attaque. Mon intention est que vous placiez vos troupes +sur deux rangs au lieu de trois. Le troisième rang ne sert à rien au +feu, il sert encore moins à la baïonnette. Quand on sera en colonnes +serrées par bataillon, trois divisions formeront six rangs et trois +rangs de serre-file. Vous verrez l'avantage que cela aura. Votre feu +sera meilleur; vos forces seront <i>tiercées</i>. L'ennemi, accoutumé à nous +savoir sur trois rangs, jugera nos bataillons plus forts d'un +tiers.--Donnez les ordres les plus précis pour l'exécution de la +présente disposition.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Düben, le 13 octobre 1813,<br> une heure du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'Empereur me charge de vous donner l'ordre +d'être rendu <i>aujourd'hui, 13, à sept heures du matin, à trois lieues</i> +de Leipzig, et de prendre les ordres du roi de Naples pour votre +position, pour entrer en ligne. Ne perdez pas un instant pour exécuter +l'ordre de Sa Majesté, et envoyez à l'avance un officier au roi de +Naples pour lui faire connaître votre marche.</p> + +<p>«Pour le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«Le général de division, chef de l'état-major,</p> + +<p>«Comte <span class="sc">Monthion</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Rettuis, le 14 octobre 1813,<br> six heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, mon quartier général est dans le Koll Garten, au village de +Rettuis, sur la gauche de la Partha, à peu près à l'intersection des +routes de Taucha et de Wurtzen, à une demi-lieue de Leipzig. Mon +officier d'ordonnance Caraman me rend compte que vous prenez position à +Stameln, Liebenthal et Brettenfeld. Le général Bertrand a ordre de +prendre position, la gauche à Göhlis et la droite à la Partha, couvrant +le pont de Schönfeld. Il est ainsi en arrière de votre gauche et vous +servira de réserve.--Le duc de Tarente a passé à deux heures après midi +le pont de Düben et s'avancera demain sur Leipzig.--Il y a eu +aujourd'hui une canonnade assez vive. L'ennemi a été repoussé. Nous +occupons Liebertwolkwitz, la droite appuyée à l'Elster. L'ennemi se +prolonge sur sa gauche ou sur notre droite.--Toute ma garde, cavalerie, +infanterie, artillerie, vient se placer autour de mon logement. Il +serait bien convenable de remuer un peu de terre, de faire quelques +abatis et de planter des palissades où cela peut être utile.--Je vous +envoie une relation de la bataille de Gustave-Adolphe qui traite des +positions que vous occupez.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MACDONALD AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Lindenhain, le 14 octobre 1813,<br> dix heures et demie du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Son Altesse le major général m'informe de votre position et de celles +que l'armée a prises ce soir. Je me mettrai en marche à deux ou trois +heures du matin, suivi du prince de la Moskowa. Dans le cas où l'ennemi +déboucherait en grande force sur moi par Delitzsch, et que, sans +compromettre le onzième corps, je ne pourrais lui faire face, +j'appuierai à gauche pour passer la Partha sur l'un des ponts que +m'indique le major général. Le deuxième corps de cavalerie et les deux +divisions du premier arriveront, j'espère, à temps pour flanquer ma +droite. Je suis instruit que vous devez envoyer au-devant de moi. Je +serai fort aise d'avoir de vos nouvelles et de ce que vous aurez vu ou +appris.</p> + +<p>«Le maréchal duc de Tarente,</p> + +<p>«<span class="sc">Macdonald</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Reudnitz, près Leipzig, le 15 octobre 1813,<br> dix heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, les rapports de la ville sont que le prince royal est à +Mersebourg. On croit ce soir voir beaucoup de feux à Markranstadt, ce +qui me ferait supposer que la force de l'ennemi ne se présenterait pas +sur le chemin de Halle à Leipzig, mais sur celui de Weissenfels à +Leipzig, d'où il se joindrait par Zwickau ou Pégau à l'armée de Bohême. +Il est indispensable que vous ayez un officier sur la tour de Lindenau, +et que vous en envoyiez un autre à la tour de Leipzig pour y lorgner à +la pointe du jour.--Je suis fâché que vous n'ayez pas poussé une +reconnaissance jusqu'à Schkenditz.--Il est bien nécessaire que tout +votre corps ne reste pas dans la situation où il se trouve si l'ennemi +attaquait ailleurs.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Reudnitz, le 15 octobre 1813,<br> onze heures du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur est surpris que vous ne +soyez pas encore en communication avec le général Bertrand. Ce général +est depuis hier au soir de bonne heure à Eustritz.--L'Empereur livre +demain bataille à l'armée autrichienne, à la hauteur de Liebertwolkwitz, +où le quartier général de l'Empereur sera demain 16, à sept heures du +matin. Si vous n'avez que de la cavalerie ou peu d'infanterie devant +vous, poussez-la loin et tenez-vous prêt à joindre l'Empereur. Le +général Bertrand serait suffisant pour garder la position de ce côté si +toute l'armée de Silésie ne débouche pas par là. Dans le cas contraire, +le corps du prince de la Moskowa est à Mokau, et, si l'ennemi débouchait +devant vous en grande force, votre corps, celui du général Bertrand et +celui du prince de la Moskowa sont destinés à lui être opposés<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a> +<a href="#footnote10"><sup class="sml">10</sup></a>.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote10" name="footnote10"><b>Note 10: </b></a> +<a href="#footnotetag10"> +(retour) </a> Cette disposition était parfaitement sage et conforme à la +raison; et c'est quand m'est parvenu le rapport des sapeurs échappés de +Halle, qui m'annonçait la marche décidée de l'armée; quand le rapport du +15, à neuf heures du soir, fait connaître que l'infanterie prussienne +est en face des avant-postes, et que la vue des feux prouve que toute +l'armée ennemie est en présence, que, le 16 au matin, l'ordre est donné +au quatrième corps de marcher sur Lindenau, et au troisième, de venir à +la grande armée.(<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Reudnitz, le 16 octobre 1813,<br> huit heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur vient d'ordonner au prince de la Moskowa de se tenir dans la +journée près de Leipzig, ayant sous ses ordres le sixième corps, le +quatrième, le troisième, les divisions Lorge, Defrance et Fournier. +Prenez en conséquence les ordres de ce prince. Si ce matin on n'avait +point aperçu d'armée débouchant par Halle, comme tout porte à penser +qu'on n'a rien vu, vous repasserez le pont de Leipzig et viendrez vous +mettre en bataille entre Leipzig et Liebertwolkwitz, vos trois divisions +en échelons, et vous, vous resterez à une demi-lieue sur la grande route +de Leipzig à Liebertwolkwitz, dans une maison où vous établirez votre +quartier général. Vous enverrez un aide de camp auprès de l'Empereur, +afin qu'on puisse vous retrouver et vous mettre rapidement en marche si +cela paraît nécessaire à Sa Majesté pour prendre part à la bataille, ou +pour vous porter dans la ville ou pourvoir à tout événement imprévu.</p> + +<p>«Vous attendrez, pour l'exécution de ces dispositions, les ordres du +prince de la Moskowa.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«16 octobre 1813, trois heures du matin.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre du 15 octobre à neuf heures du soir. +Je ne tiens pas pour certain que le bataillon qui était à Hanicher se +soit replié devant de l'infanterie. Il paraît, au contraire, qu'il +n'avait devant lui que de la cavalerie. Il eût été convenable que vous +fissiez soutenir ce bataillon sur Hanicher, pour avoir des prisonniers. +Il n'est pas dans les règles qu'une reconnaissance de l'ennemi qui n'est +pas soutenue par un camp puisse s'approcher et reconnaître notre camp. +L'instruction que vous aviez donnée pour que ce bataillon se repliât +s'il trouvait l'ennemi en corps d'armée a reçu une mauvaise application, +puisque votre troupe s'est retirée sans que l'ennemi se soit présenté en +corps de bataille. Avec cette manière de faire la guerre, il est +impossible de rien apprendre. Vous auriez dû, depuis deux jours, envoyer +des espions à Halle et à Mersebourg, et faire ce qui est d'usage à la +guerre, en ordonnant au bourgmestre de vous donner un paysan, dont on +retient la femme en otage, et en envoyant avec ce paysan un soldat +déguisé comme domestique qui le suive dans sa mission<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a> +<a href="#footnote11"><sup class="sml">11</sup></a>. Cela réussit +sur tous les points; mais vous n'employez aucune des précautions dont on +se sert à la guerre. Comment, depuis deux jours, avec trente mille +hommes, n'avez-vous fait aucun prisonnier<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a> +<a href="#footnote12"><sup class="sml">12</sup></a>? Le fait est que votre +corps est un des plus beaux de l'armée, qu'il est en bataille contre +rien, et que vous manoeuvrez comme si vous aviez, à une lieue et demie +de vous, une armée campée, tandis qu'il est clair qu'avant-hier et hier +vous n'avez vu personne.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote11" name="footnote11"><b>Note 11: </b></a> +<a href="#footnotetag11"> +(retour) </a> Les sapeurs français échappés et arrivés le 15 donnaient +de meilleurs renseignements que ceux des paysans. (<i>Note du duc de +Raguse.</i>)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"> +<a id="footnote12" name="footnote12"><b>Note 12: </b></a> +<a href="#footnotetag12"> +(retour) </a> Comment faire des prisonniers à quatre ou cinq mille +hommes de cavalerie qui nous entouraient, quand on a moins de mille à +douze cents chevaux? (<i>Note du duc de Raguse.</i>)</blockquote> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Reudnitz, le 16 octobre 1813,<br> six heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Mon cousin, il me paraît que rien n'annonce que l'ennemi veuille +déboucher par Halle, et qu'il n'y a là qu'un corps de cavalerie. Il +paraît douteux qu'on ait vu hier, comme on le prétend, quelques +bataillons d'infanterie.--À la rentrée des reconnaissances, ce matin, +cela sera entièrement vérifié, et, comme je vais faire attaquer les +Autrichiens, je pense qu'il est convenable que vous passiez la ville au +pont de la Partha, dans le faubourg et que vous veniez vous placer en +réserve, à une demi-lieue de la ville, entre Leipzig et Liebertwolkwitz, +vos divisions en échelons. De là vous pourrez vous porter sur Lindenau, +si l'ennemi faisait une attaque sérieuse de ce côté, ce qui me +paraîtrait absurde. Je vous appellerai à la bataille, aussitôt que je +verrai la force de l'ennemi et que je serai certain que l'ennemi +s'engage.--Enfin vous pourrez vous porter au secours du général Bertrand +qui placera des postes sur votre position, si, ce qui n'arrivera +probablement pas, une armée ennemie pouvait paraître sur le chemin de +Halle.--Il faudra vous tenir, de votre personne, sur la grande route, +hors de la ville. Il faudra laisser la division Lorge au général +Bertrand, afin que cette division, soutenue par l'infanterie du général +Bertrand, occupe toujours vos postes avancés.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4> + +<p class="rig">«19 octobre 1813.</p><br><br> + +<p>«Monseigneur, la part qu'a prise le sixième corps d'armée aux batailles +des 16 et 18 octobre, devant Leipzig, étant de nature à mériter +l'intérêt de Sa Majesté, je crois de mon devoir de vous en adresser le +rapport.</p> + +<p>«Le sixième corps était placé, depuis plusieurs jours, à Liebenthal, +chargé d'observer les mouvements de l'ennemi, qui pourrait déboucher de +ce côté. Le 16, au matin, Sa Majesté étant dans l'intention d'attaquer +l'ennemi, et aucun corps d'armée considérable ne s'étant encore montré +devant moi, je reçus l'ordre de me rapprocher de Leipzig, afin, tout en +le couvrant, d'être plus à même de prendre part, s'il y avait lieu, au +combat qui devait se livrer de l'autre côté de cette ville. Je mis en +marche mes équipages, et bientôt après mon corps d'armée s'ébranla.</p> + +<p>«À peine mon mouvement était-il commencé, que de grosses masses de +troupes ennemies débouchèrent par les routes de Halle et Gandsberg.</p> + +<p>«Il était trop tard, et j'étais trop faible, pour occuper la position de +Liebenthal. En conséquence, je continuai ma marche sur Leipzig, en +soutenant mon mouvement par une vive canonnade. L'ennemi nous suivit +avec activité, en ne montrant toutefois que des forces qui n'étaient pas +trop supérieures aux miennes.</p> + +<p>«J'avais deux partis à prendre: ou continuer ma marche et passer par le +défilé de Leipzig, sous le feu et les efforts de l'ennemi, avec tous les +désavantages que le terrain comporte, ou de faire face à l'ennemi.</p> + +<p>«J'y fus d'autant plus décidé, que je reçus plusieurs fois du prince de +la Moskowa l'assurance que la disposition ordonnée par Sa Majesté pour +que le troisième corps me soutint était exécutée, et qu'il marchait à +mon secours. Je m'arrêtai donc; je fis face à l'ennemi, j'occupai la +position qui à sa droite au ruisseau d'Eutritz et sa gauche à l'Elster, +au village de Meckern, et je me préparai à combattre, soutenu par près +de cent pièces de canon.</p> + +<p>«L'armée ennemie marcha à moi avec rapidité. Ses forces semblaient +sortir de dessous terre; elles grossirent à vue d'oeil: c'était toute +l'armée de Silésie.</p> + +<p>«L'attaque de l'ennemi se dirigea d'abord sur le village de Meckern. Ce +village fut attaqué avec vigueur, et l'ennemi supporta tout le feu de +mon artillerie. Il fut défendu de même par les troupes de la deuxième +division, sous les ordres du général Lagrange. Le 2<sup>e</sup> régiment +d'artillerie de marine, qui était chargé de ce poste, y mit vigueur et +ténacité; il conserva ce village pendant longtemps, le perdit et le +reprit plusieurs fois. Mais l'ennemi redoubla d'efforts et envoya de +puissants secours, ne s'occupant que de ce point. Alors je fis exécuter +un changement de front oblique par brigade, ce qui forma immédiatement +six lignes en échelons, qui étaient également bien disposées pour +soutenir ce village, où paraissait être toute la bataille.</p> + +<p>«Le 37<sup>e</sup> léger et le 4<sup>e</sup> régiment de marine furent successivement portés +sur ce village; ils le reprirent et le défendirent avec tout le courage +qu'on pouvait attendre d'aussi bonnes troupes.</p> + +<p>«Le combat se soutenait avec le même acharnement depuis trois heures, et +l'ennemi avait fait des pertes énormes par l'avantage que nous donnait +la position de notre artillerie pour écraser ses masses. Mais de +nouvelles forces se présentaient sans cesse et renouvelaient les +attaques. Une explosion de quatre caissons de douze, qui eut lieu à la +fois, éteignit pour un instant le feu d'une de nos principales +batteries, et, en ce moment, l'ennemi faisait une charge décisive.</p> + +<p>«J'engageai alors les troupes de la première division, qui formaient les +échelons du centre, pour soutenir les troupes engagées et combattre +l'ennemi, qui taisait un mouvement par son centre.</p> + +<p>«Le combat prit un nouveau caractère, et nos masses d'infanterie se +trouvèrent en un moment à moins de trente pas de l'ennemi. Jamais action +ne fut plus vive. En peu d'instants, blessé moi-même et mes habits +criblés, tout ce qui m'environnait périt ou fut frappé.</p> + +<p>«Les 20<sup>e</sup> et 25<sup>e</sup> régiments provisoire, commandés par les colonels Maury +et Drouhot, se couvrirent de gloire dans cette circonstance. Ils +marchèrent à l'ennemi et le forcèrent à plier; mais, accablés par le +nombre, ces régiments furent obligés de s'arrêter, en parvenant +toutefois à se soutenir dans leur position. Le 32<sup>e</sup> léger fit aussi des +prodiges. Les troupes de la troisième division, qui formaient les +derniers échelons, prirent part au combat, autant pour soutenir les +troupes qui étaient engagées que pour résister à quelques troupes que +l'ennemi faisait marcher par sa gauche.</p> + +<p>«Les choses étaient dans cette situation, et le troisième corps, dont +l'arrivée eût été si décisive, ne paraissait pas, lorsque l'ennemi +précipita six mille chevaux sur toutes nos masses, qui étaient déjà aux +prises à une si petite distance avec l'infanterie ennemie.</p> + +<p>«Notre infanterie montra en général beaucoup de sang-froid et de +courage. Mais plusieurs bataillons des 1<sup>er</sup> et 3<sup>e</sup> régiments de marine, +qui occupaient une position importante, plièrent, ce qui força nos +masses à se rapprocher pour se mieux soutenir. L'ennemi fit de nouveaux +efforts qui furent repousses avec un nouveau courage, et l'infanterie +combattit à la fois contre l'infanterie et la cavalerie ennemie, et +repoussa toujours de nouvelles attaques jusqu'à la nuit.</p> + +<p>«Alors je réunis mes troupes, et je pris position à Entritz et à Göhlis.</p> + +<p>«Ainsi, les troupes du sixième corps ont résisté, pendant cinq heures, à +des forces quadruples, et la victoire eût été le prix de nos efforts, +malgré la disproportion des forces, si les ordres que Sa Majesté avaient +donnés pour le secours à m'envoyer eussent été exécutés.</p> + +<p>«J'ai eu dans cette circonstance extrêmement à me louer des généraux et +officiers supérieurs, mais je dois faire une mention particulière du +général Lagrange, qui a beaucoup combattu au commencement de l'action, +et du général Cohorn, qui a soutenu tous les efforts de l'ennemi à la +fin de la journée. Nous avons fait de grandes pertes, mais l'ennemi en a +dû faire d'énormes. Des prisonniers, faits depuis, les portent à dix +mille hommes.</p> + +<p>«Le lendemain matin, je repassai la Partha pour me lier à l'armée. Le 17 +fut employé à réparer le désordre qu'une affaire aussi chaude avait dû +nécessairement causer, et à mettre les troupes en état de combattre.</p> + +<p>«Le 18 au matin, le sixième corps était concentré dans les environs de +Schönfeld, observant par des détachements les bords de la Partha, +défendant les gués et les différents passages. L'ennemi avait manoeuvré +pendant la nuit pour se porter sur Taucha. Il y passa la Partha, et +descendit cette rivière. Lorsqu'il fut à la hauteur de Neutsch et de +Naundorf, les postes qui défendaient ces passages se replièrent sur moi, +et j'établis ma ligne, la gauche à Schoenfeld, la droite dans la +direction du village de Paunsdorf.</p> + +<p>«Mais la défection des Saxons ayant forcé le général Régnier à évacuer +Paunsdorf, et à se rapprocher de Leipzig, je pris une nouvelle ligne, la +gauche à Schoenfeld, la droite dans la direction du village de +Wolkmansdorf, et, après avoir fait établir mes masses en échiquier et +border leur front de toute mon artillerie, j'attendis l'ennemi sans +inquiétude.</p> + +<p>«À l'armée de Silésie, que j'avais combattue l'avant-veille, se trouvait +réunie l'armée suédoise; mais, cette fois, j'étais soutenu par le +troisième corps qui fournit même une division, commandée par le général +Delmas, pour compléter ma ligne.</p> + +<p>«L'ennemi déploya devant nous cent cinquante bouches à feu, en même +temps qu'il fit attaquer le village de Schoenfeld avec la plus grande +vigueur. Sept fois l'ennemi parvint à s'emparer de la plus grande +portion de ce village, et sept fois il en fut chassé. C'était encore la +division commandée par le général Lagrange, et un détachement de la +troisième, qui eurent la gloire de la défense de ce village, et jamais +troupes ne se sont comportées d'une manière plus héroïque, car elles +comptaient pour rien le nombre de leurs ennemis.</p> + +<p>«Les troupes de la troisième division, qui occupaient la ligne en +plaine, furent exposées au feu de mitraille le plus épouvantable, sans +imaginer, pendant neuf heures, de faire un pas rétrograde. À la fin de +la journée, notre artillerie démontée et nos munitions épuisées +permirent à l'ennemi d'approcher tellement son immense artillerie, que +la position n'était plus tenable, ce qui força à prendre position un peu +en arrière. Mais l'artillerie du troisième corps arriva, et la division +Ricard se porta rapidement à la position que nous venions de quitter, et +chassa une huitième fois l'ennemi du village de Schoenfeld. Ainsi finit +cette glorieuse journée.</p> + +<p>«Je ne connais pas d'éloges dont ne soient dignes des troupes aussi +braves, aussi dévouées, et qui, malgré les pertes qu'elles avaient +éprouvées l'avant-veille, n'en combattaient pas avec moins de courage.</p> + +<p>«Notre perte dans cette journée a été considérable. Elle a consisté +particulièrement en officiers généraux. Le général Richemont, mon chef +d'état-major, a été tué à mes côtés. Les généraux Delmas, Friederich et +Cohorn ont été blessés mortellement. Les généraux Compans, Pelleport et +Choisy l'ont été d'une manière moins grave. Mon sous-chef d'état-major, +quatre de mes aides de camp, et cinq officiers de mon état-major ont été +tués ou blessés.</p> + +<p>«Et, dès ce moment, je dois faire une mention particulière du courage et +du zèle que les colonels Denis de Damrémont et Fabvier, employés près de +moi, ont montrés.»</p> +<br> + +<h4>LE MARÉCHAL MARMONT À NAPOLÉON.</h4> + +<p class="rig">«20 octobre 1813.</p><br><br> + +<p>«Sire, je supplie Votre Majesté de me permettre de lui exprimer la vive +affliction que j'ai éprouvée à la lecture de son bulletin du 19, qui +vient de me parvenir.--Sire, tout ce qui est relatif à la défense de +Schoenfeld et de toute la plaine, jusqu'à la hauteur en arrière de +Paunsdorf, le 18 octobre, m'appartient tout entier, tant pour la +disposition des troupes que pour leur commandement sur le champ de +bataille, et non au prince de la Moskowa, auquel Votre Majesté attribue +les succès obtenus.--Il a paru à peine en tout dix minutes sur ce point. +J'ai été personnellement dix heures sous la mitraille de l'ennemi par la +nécessité des circonstances, parce que c'était seulement en payant de sa +personne et par la présence du chef qu'un aussi petit nombre d'hommes +que celui que j'avais pouvait résister à des forces aussi supérieures +que celles qui étaient devant moi. C'est ce jour-là, Sire, que tout ce +qui m'environnait a péri.--Jamais, à aucune époque de ma vie, je ne vous +ai servi avec plus de dévouement que dans cette occasion.--Il n'y a pas +un soldat du sixième corps qui ne puisse l'attester; et cependant Votre +Majesté n'a pas daigné prononcer mon nom dans le récit de cette +glorieuse journée.--Sire, après l'humiliation et le danger plus grand +encore d'être sous les ordres d'un homme tel que le prince de la +Moskowa, je ne vois rien de pire que de se voir aussi complétement +oublié en pareille circonstance.</p> + +<p>«L'objet de mes affections et de mes voeux est d'obtenir votre +bienveillance; et Votre Majesté ne saurait me refuser sa justice.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Ollendorf, le 22 octobre 1813,<br> onze heures et demie du soir.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'intention de l'Empereur est que, avec les +troisième, sixième et septième corps d'armée, vous continuiez, demain +23, votre mouvement sur Erfurth, pour prendre position sur les hauteurs, +en arrière de la forteresse. Ayez soin d'envoyer à l'avance un officier +pour reconnaître la position que vous devrez occuper.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Ollendorf, le 22 octobre 1813,<br> onze heures et demie.</p><br><br><br> + +<p>«Je donne l'ordre au général Sébastiani de flanquer la marche de +l'armée, et de protéger ce qui passera entre vous et le duc de Reggio.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Erfurth, le 24 octobre 1813,<br> deux heures du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'intention de l'Empereur est que vous placiez vos corps dans des +villages plus près d'Erfurth, afin de bien vous rallier ce matin et de +prendre les effets d'habillement et d'armement dont vous pouvez avoir +besoin.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Faites-moi connaître le nom des villages où vos corps seront +placés.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Gotha, le 25 octobre 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'Empereur ordonne que vous partiez +demain à deux heures du matin pour vous rendre à Eisenach. Vous y +prendrez une position militaire pour soutenir la ville et le général +Sébastiani, qui a beaucoup de cavalerie ennemie en présence, et vous +vous tiendrez prêt à aller plus loin du côté de Berka.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>ORDRE POUR M. LE DUC DE RAGUSE.</h4> + +<p class="rig">«Rothenbergen, le 30 octobre 1813.</p><br><br> + +<p>«Les bagages et tous les parcs d'artillerie de l'armée se rendront d'ici +à Langenselbold, de là à Hochstädt, passant par Bruckobel, et de là, +d'après les nouvelles que l'on aura, ils se dirigeront sur Francfort ou +sur Bergen. Tous les isolés et blessés, tous les chevaux blessés, les +hommes de cavalerie, non combattants à leur régiment, suivront la même +route. Le duc de Padoue, avec le troisième corps de cavalerie, marchera +en tête de cette colonne et la dirigera.</p> + +<p>«MM. les maréchaux commandant en chef les corps d'armée, le général +Sorbier, le général Rogniat, le général Dulauloy, le général Nansouty, +commandant en chef la cavalerie, le directeur général de +l'administration de l'armée, et enfin tous chefs d'autorité militaires +ou d'administration, feront exécuter, chacun en ce qui le concerne, les +dispositions ci-dessus. M. le général Radet est spécialement chargé et +responsable de l'exécution de cet ordre. Il placera des postes de +gendarmerie en conséquence, de manière qu'il n'y ait que l'artillerie +active des corps d'armée et les combattants qui suivent la grande route +de Hanau, et que tout le reste prenne la route indiquée dans l'ordre +ci-dessus. M. le général Radet fera mettre deux poteaux avec des +écriteaux.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Au camp, quatre heures du matin.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, j'ai remis à l'Empereur le petit croquis que +vous m'avez envoyé de votre position. Sa Majesté fait demander si, ce +matin, vous pouvez attaquer la ville de Hanau de votre côté. Pouvez-vous +passer le pont de bois?</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Nous avons jeté toute la nuit des obus dans la ville.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + + +<p class="rig">«À une lieue en avant de Hanau,<br> + le 31 octobre 1813, dix heures et demie.</p><br><br><br> + +<p>«Monsieur le duc de Raguse, l'officier d'état-major que je vous ai +envoyé arrive. L'Empereur me charge de vous dire de continuer à canonner +l'ennemi avec toute votre artillerie.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Au bivac, devant Hanau, le 31 octobre 1813.</p><br><br> + +<p>«Monsieur le maréchal duc de Raguse, l'ennemi a évacué Hanau, le duc de +Bellune et le duc de Castiglione partent pour Francfort; vous laisserez +au pont les troupes nécessaires pour contenir l'ennemi. Le général +Bertrand a ordre d'occuper Hanau; concertez-vous avec lui, et, lorsqu'il +se sera emparé des positions, continuez votre mouvement sur Francfort.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Le général Bertrand pourra remplacer les troupes que vous avez +au pont de bois: concertez-vous avec lui.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Francfort, le 31 octobre 1813.</p><br> + +<p>«Vous pouvez prendre position en avant du faubourg de Hanau; vous ferez +prendre pour deux jours de vivres à Francfort, et à cet effet vous +enverrez des corvées en règle dans la ville pour recevoir cette +distribution.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Francfort, la 1<sup>er</sup> novembre 1813, trois<br> +heures et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«L'Empereur ordonne qu'avec les troisième et sixième corps d'armée vous +vous portiez à Höchst, que vous y passiez la Nidda et que vous preniez +position jusqu'à nouvel ordre sur cette rivière. Mettez-vous en +mouvement à six heures du matin.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> + +<p>«<i>P. S.</i> Faites partir les isolés et les voitures qui peuvent être +autour de vous.»</p> +<br> + +<h4>NAPOLÉON AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Mayence, le 2 novembre 1813.</p><br><br> + +<p>«Mon cousin, je reçois votre lettre; vous n'avez envoyé, ni à moi, ni à +l'état-major, aucune relation des batailles du 16 et du 18: ce que vous +auriez dû faire.</p> + +<p>«<span class="sc">Napoléon.</span>»</p> +<br> + +<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4> + +<p class="rig">«Höchst, le 2 novembre 1813,<br> une heure +et demie du matin.</p><br><br><br> + +<p>«Vous tiendrez la position que vous occupez sur la Nidda, à Höchst, +jusqu'à l'arrivée du général Curial, c'est-à-dire de la première de ses +divisions; ensuite vous vous mettrez en route avec votre corps pour vous +rendre à Mayence. Le général Sébastiani a l'ordre de flanquer la droite +de la route d'ici à Mayence. Vous remettrez la garde des ponts à ce +général.</p> + +<p>«Le prince vice-connétable, major général,</p> + +<p>«<span class="sc">Alexandre</span>.»</p> +<br> + +<p class="mid">FIN DU TOME CINQUIÈME.</p> + + + +<br><br> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (5/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + +***** This file should be named 33832-h.htm or 33832-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/3/33832/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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