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+ <title>The Project Gutenberg eBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9) par Auguste Wiesse de Marmont, duc de Raguse</title>
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+The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse
+(1774-1852) (4/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1774-1852) (4/9)
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+Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse
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+Release Date: September 24, 2010 [EBook #33807]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
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+
+<br><br>
+
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h3>DU MARÉCHAL MARMONT</h3>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<h3>DE 1792 À 1832</h3>
+
+<h3>IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR</h3>
+
+<h5>AVEC</h5>
+
+<h4>LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT</h4>
+
+<h5>CELUI DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<h5>ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR<br>
+NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE</h5>
+
+<hr class="short">
+<h4>DEUXIÈME ÉDITION</h4>
+<hr class="short">
+
+<h4>TOME QUATRIÈME</h4>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid">PARIS<br>
+
+PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR<br>
+41, RUE FONTAINE-MOLlÈRE, 41</p>
+
+<h5>L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction.</h5>
+
+<h4>1857</h4>
+
+<br><br>
+
+<h2>MÉMOIRES</h2>
+
+<h5>DU MARÉCHAL</h5>
+
+<h1>DUC DE RAGUSE</h1>
+
+<hr class="full">
+
+<br><br>
+
+<h3>LIVRE QUINZIÈME</h3>
+
+<p class="mid">1811--1812</p>
+
+<p><span class="sc">Sommaire</span>--Situation du théâtre de la guerre.--Erreurs de
+Napoléon.--Entrée des Français en Espagne.--Envahissement du
+Portugal.--Insuccès du maréchal Soult.--Prise de Saragosse.--Incapacité
+de Joseph.--Masséna envoyé en Portugal.--Force des sixième et huitième
+corps.--Prises d'Astorga, de Rodrigo, d'Almeida.--Bataille de
+Busaco.--Retraite des Anglais sur Coïmbre.--Leur système de
+défense.--Épuisement de l'armée française.--Retraite de Masséna.--Combat
+de Fuentes-de-Oñore.--Le duc de Raguse prend le commandement de l'armée
+dite du Portugal.--Situation de cette armée.--Parallèle avec l'armée
+anglaise.--Marche sur Badajoz.--Positions occupées par l'armée du
+Portugal.--Moulins à bras.--Embarras financiers.--Mauvais vouloir de
+Joseph.--Ravitaillement de Ciudad-Rodrigo.--Combat d'El-Bodon.--L'armée
+anglaise repasse la Goa.--Le quartier général à Talavera.--Excursion à
+Madrid.--Conversation avec Joseph.--Catastrophe arrivée à la division
+Girard, de l'armée du Midi.--Le duc de Raguse à Valladolid.--Entrée en
+campagne de l'armée anglaise.--Prise de Rodrigo.--Le général
+Barrée.--Prise de Valence.--Anecdote.--Ordres de l'Empereur.--Lettre du
+duc de Raguse.--Singulières paroles de l'Empereur au colonel
+Jardet.--Mouvement de l'armée sur l'Aguada.--Entrée au Portugal.--Combat
+de Larda.--Belle charge conduite par le colonel Denis de
+Damrémont.--Prise de Badajoz par les Anglais.--Opérations offensives des
+Anglais.--Reddition de Salamanque.--La division Bonnet évacue les
+Asturies pour se porter sur le Duero.--Refus de secours du général
+Caffarelli et du roi Joseph.--Nécessités de prendre
+l'offensive.--Passage du Duero.--Précipitation du général
+Mancune.--L'armée prend position à Nava del Rey.--Passage de la
+Guareña.--Position des deux armées le 22.--Le duc de Raguse grièvement
+blessé.--Bataille de Salamanque.--Retraite sur le Duero.--Secours
+tardifs.--L'armée de Portugal prend position à Burgos.--Singulière
+consolation du colonel Loverdo.--Arrivée du duc de Raguse à
+Bayonne.--Enquête ordonnée par l'Empereur.--Entrevue avec l'Empereur à
+son retour de Russie.</p>
+
+<p>Avant de commencer le récit des opérations militaires de l'armée de
+Portugal sous mon commandement, il convient de jeter un coup d'oeil
+rapide sur la situation du théâtre de la guerre et de faire un exposé
+succinct des événements qui s'y étaient passés.</p>
+
+<p>L'Espagne, dont l'affranchissement dans le moyen âge fut le résultat de
+si longs et de si héroïques efforts, avait dû sa grandeur au caractère
+du peuple qui l'habite, à son amour inné pour l'indépendance et pour la
+liberté. L'Espagne avait, sous plusieurs de ses princes, joué le premier
+rôle en Europe, et acquis dans le monde entier la puissance la plus
+formidable; mais, depuis deux siècles, elle ne faisait plus que
+décroître. Sous Charles V, les institutions qui réglaient l'exercice de
+la puissance du monarque disparurent en grande partie, et ce fut à ce
+prix qu'elle paya l'éclat que ce règne glorieux jeta sur le nom
+espagnol. Le sombre Philippe II imprima à son règne son caractère
+propre; mais le pouvoir royal, en acquérant encore une plus grande
+intensité, fut dépouillé du brillant que la gloire lui avait donné. La
+puissance du clergé, ses richesses, le pouvoir temporel que lui avait
+donné l'inquisition, les proscriptions qui en furent la suite,
+modifièrent le caractère espagnol. Cet esprit d'aventures, qui lui était
+propre, fit place à une disposition à la crainte, à la gravité, à la
+tristesse et à l'habitude du silence qu'il n'a jamais perdue depuis. Les
+mauvais règnes qui suivirent, en faisant disparaître toute espèce
+d'ordre dans l'administration, engendrèrent partout la misère et
+l'anarchie. Enfin cette puissante monarchie cessa de jouer un rôle en
+Europe.</p>
+
+<p>La maison de Bourbon, appelée, par le testament de Charles II et les
+droits qu'elle tenait de son sang, à recueillir cet héritage, finit par
+l'obtenir presque tout entier. On sait quels sacrifices la longue guerre
+qu'il occasionna imposa à la France; mais l'Espagne, traversée, tour à
+tour et dans tous les sens, par les armées belligérantes, ravagée et
+appauvrie, devint le théâtre de dévastations dont les traces existent
+encore aujourd'hui.</p>
+
+<p>Philippe V, paisiblement établi sur son trône, fit disparaître les
+dernières traces de liberté dans la Péninsule, et l'Aragon, qui,
+jusqu'alors, avait triomphé des efforts des princes autrichiens, perdit
+ses franchises. A l'enthousiasme religieux qui, pendant plusieurs
+siècles, avait été l'âme de l'inquisition, fut substitué un esprit
+étroit et méticuleux qui isolait l'Espagne du reste de l'Europe et
+empêchait les lumières et l'esprit d'amélioration d'y pénétrer. Enfin la
+faiblesse des princes qui se succédèrent sur le trône amena par degrés
+un empire riche et puissant à un état inconnu de misère et de faiblesse.
+Un seul règne, celui de Charles III, suspendit momentanément les maux
+qui pesaient sur l'Espagne, et sembla devoir rendre la vie à ce pays. De
+sages ministres rétablirent l'ordre dans l'administration et firent
+exécuter des travaux utiles; mais leur action fut passagère. Le faible
+Charles IV déposa son pouvoir entre les mains d'un favori ignorant et
+corrompu, Emmanuel Godoy, et cet événement mit le comble aux maux qui,
+depuis deux cents ans, avaient accablé l'Espagne.</p>
+
+<p>Godoy, simple garde du corps, fut choisi par la reine pour l'un de ses
+amants. La passion qu'il lui inspira le porta rapidement aux premiers
+emplois, et, en cinq ans, il avait parcouru tous les degrés qui mènent
+aux premières dignités de l'ordre social. Il acquit sur l'esprit de
+Charles IV un ascendant encore supérieur à celui qu'il exerçait sur
+celui de la reine. Ainsi, amant de Marie-Louise, favori du roi, il fut
+le dépositaire du pouvoir le plus absolu. Aucune disposition salutaire
+ne marqua son administration, et la puissance de l'Espagne retomba
+promptement au-dessous du point d'où Charles III l'avait tirée.</p>
+
+<p>La guerre éclata en 1793 entre la France et l'Espagne. Charles IV, après
+avoir employé tous les moyens d'influence en son pouvoir pour sauver la
+vie du malheureux Louis XVI, crut de son devoir et de sa dignité de
+venger sa mort. En ce moment, les moyens de la France pour résister à
+l'Espagne étaient nuls, ceux de l'Espagne pour attaquer étaient faibles;
+mais le gouvernement fut puissamment secondé par l'énergie et le
+patriotisme du peuple espagnol, et soixante-treize millions de dons
+patriotiques furent versés dans les caisses du roi d'Espagne. Godoy ne
+sut ni remplir la noble mission qu'il recevait du peuple espagnol, ni
+utiliser les ressources qui lui étaient prodiguées, ni relever l'éclat
+de la couronne de son maître, ni honorer le nom espagnol, impatient de
+renaître. Des succès éphémères, suivis de prompts revers, remplirent
+deux campagnes, terminées par une paix avantageuse pour la France, et
+qui valut, comme récompense nationale, à Godoy le titre de prince de la
+Paix. Le même esprit, la même faiblesse, amenèrent une alliance et un
+grand scandale. Le <i>Pacte de famille</i>, ouvrage immortel de Charles III,
+fait dans l'intérêt des Bourbons, fut invoqué et rétabli entre les
+Bourbons d'Espagne et les meurtriers du chef de leur maison.</p>
+
+<p>Cet état de choses dura pendant la République; mais l'alliance devint
+beaucoup plus lourde pour l'Espagne à l'avènement de Bonaparte au
+pouvoir; car, dès ce moment, la France ne mit aucune borne à ses
+exigences.</p>
+
+<p>Napoléon, quoique accoutumé à voir tout céder devant lui, conçut du
+mépris pour le peuple espagnol, qu'il voyait si soumis. Il confondait la
+nation avec son gouvernement, et rien ne se ressemblait moins: le
+gouvernement était arrivé aux limites du possible en fait de corruption
+et de faiblesse; mais le peuple espagnol, sous le joug le plus
+avilissant, n'avait rien perdu de sa fierté ni de ses vertus. C'était un
+souverain détrôné qui, dans le malheur et dans les fers, avait conservé
+sa grandeur morale et sa dignité.</p>
+
+<p>Napoléon, causant un jour avec M. de Hervas, bon Espagnol, et depuis
+connu sous le nom de marquis d'Almenara, lui dit: «Avec trente mille
+hommes, je ferais, si je le voulais, la conquête de l'Espagne.--Vous
+vous trompez, lui répondit Hervas. S'il est question de soumettre le
+gouvernement espagnol, les trente mille hommes sont inutiles: une lettre
+de vous et un courrier suffisent. Si c'est la nation que vous voulez
+soumettre, trois cent mille hommes ne vous suffiront pas.» L'avenir a
+prouvé qu'il avait dit vrai.</p>
+
+<p>Cette nation, fière, brave et sensible à la gloire, admirait l'Empereur
+plus qu'aucune autre. C'est dans ce pays, bien plus qu'en France, qu'il
+était l'objet d'un enthousiasme universel. Le peuple rongeait son frein
+et gémissait de la dépendance abjecte dans laquelle il était plongé;
+mais, comme sa fidélité religieuse envers le souverain, le culte qu'il
+rendait à ses princes, s'opposaient à toute résistance, il désirait être
+délivré du prince de la Paix, et il l'attendait de l'influence de
+Napoléon.</p>
+
+<p>C'est à ce titre que la présence de l'Empereur était désirée en Espagne.
+Quand la levée de boucliers du prince de la Paix, pendant la campagne de
+Prusse, motiva l'envoi de troupes sur la frontière, les Espagnols n'en
+furent point alarmés; et, lorsque plus tard les discussions entre
+Charles IV et Ferdinand appelèrent l'intervention de l'Empereur, et que
+celui-ci annonça un voyage à Madrid, il y était attendu avec impatience,
+et des arcs de triomphe s'élevèrent dans tous les lieux où il devait
+passer. On voyait en lui un libérateur, le seul homme assez puissant
+pour renverser le prince de la Pais; mais, lorsque plus tard la
+révolution d'Aranjuez eut fait tomber le favori, Napoléon n'était plus
+appelé par l'opinion. Aussi, quand ses troupes se présentèrent sous
+prétexte de protéger son passage, on se demanda ce qu'il venait faire,
+et les inquiétudes s'emparèrent des esprits. Murat, à son arrivée à
+Madrid, ayant pris sous sa protection spéciale l'objet de la haine
+publique, toute l'horreur se dirigea contre l'Empereur. On conclut que
+le prince de la Paix était son agent et n'avait agi qu'à son profit. Si
+Murat, au lieu de protéger le prince de la Paix, l'eût abandonné à la
+justice du pays, et que ce misérable eût payé de sa tête ses crimes
+politiques, tout était dit. Son salut fut notre perte. Voilà la première
+cause de la haine des Espagnols contre nous. Les événements de Bayonne y
+mirent le comble. Un peuple honnête et brave a horreur de la perfidie et
+du mépris; et, en cette circonstance, jamais nation ne fut traitée avec
+une perfidie plus insultante et un pareil mépris.</p>
+
+<p>Si Napoléon avait compris l'Espagne, il pouvait la rendre l'auxiliaire
+le plus utile à sa puissance, et son influence y eût été durable et sans
+bornes. La faiblesse du monarque assurait son obéissance, tandis que les
+sentiments de fidélité de la nation envers son souverain garantissaient
+son concours empressé à seconder toutes ses entreprises. Le vieux roi,
+esclave d'un favori, ne pouvait plus régner; mais Ferdinand était
+l'objet de la confiance publique, et sur sa tête reposaient toutes les
+espérances de l'avenir. Ce prince sollicitait, comme la plus insigne
+faveur, d'épouser une nièce de Napoléon. Dès lors, il s'unissait
+intimement à la nouvelle dynastie, et se consacrait à la servir. Une
+action plus ou moins directe de Napoléon eût contribué à régulariser
+l'administration et à rendre à cette monarchie une vie et une puissance
+qui eussent été employées à son profit. Une idée funeste s'empara de son
+esprit, et il fit bien plus que de réaliser la fable de la <i>Poule aux
+oeufs d'or</i>; car ce ne fut pas seulement une source de richesses qu'il
+tarit, mais un torrent de maux qu'il fit surgir. Les intérêts d'un frère
+dont il voulait faire un esclave, et qui résista ouvertement à ses
+volontés, l'incertitude d'un avenir sombre et chargé de tempêtes,
+l'emportèrent sur un ordre de choses tout fait, dont les fruits étaient
+assurés et prêts à être récoltés. Il brisa lui-même, de ses propres
+mains, les liens qui lui attachaient le peuple espagnol et le livraient
+à sa merci. Enfin, en lui enlevant son souverain, il ouvrit devant lui
+un vaste champ où ce peuple brave put se livrer à ses inspirations
+généreuses et patriotiques. Avec une politique habile, une conduite
+loyale, Napoléon eût eu la possession des trésors des Indes, la
+disposition de vaisseaux et de nombreux soldats, qui, associés à nos
+destinées et soumis au mouvement de l'époque, seraient devenus dignes de
+figurer dans nos rangs. Au lieu de cela, l'Espagne a donné aux peuples
+l'exemple de la résistance, est devenue le tombeau d'armées
+innombrables, et la cause principale de notre ruine et des revers qui
+nous ont accablés. Mais, après avoir, comme à plaisir, créé cette
+résistance qui devait nous être si funeste, Napoléon n'a rien fait pour
+la vaincre, et, au contraire, a semblé se livrer aux soins de diminuer
+les chances d'y parvenir. L'extrême division des commandements, à
+laquelle il n'a jamais voulu renoncer, les rivalités de toutes espèces
+qu'il n'a jamais su réprimer, son absence d'un théâtre où seul il
+pouvait faire le bien, son refus habituel d'accorder les secours et les
+moyens les plus indispensables, son obstination constante à fermer les
+yeux à la lumière, et les oreilles à la vérité; enfin, la manie, à
+laquelle il n'a jamais voulu renoncer, de diriger de Paris les
+opérations dans un pays qu'il n'a voulu ni étudier ni comprendre, ont
+complété la masse de maux dont les meilleures armées de l'Europe
+devaient être enfin les victimes. J'en dévoilerai bientôt le tableau.</p>
+
+<p>L'arrivée de Joseph à Madrid sous des auspices si funestes, avec un
+petit nombre de troupes, ne pouvait guère imposer. Par une fatalité
+toute particulière, ces troupes, uniquement composées de corps
+provisoires formés de conscrits pris dans tous les dépôts avec de vieux
+officiers, ne correspondaient en aucune manière à l'idée que les
+Espagnols s'étaient faite de cette armée française victorieuse de
+l'Europe, et ils eurent bientôt pour celle qu'on leur montrait une sorte
+de mépris. Un détachement envoyé sur Valence, sous les ordres du
+maréchal Moncey, et qui fut battu à cette énorme distance de Madrid, fut
+obligé de revenir précipitamment. Enfin, le désastreux événement de
+Baylen, où l'incapacité dans la conduite des troupes fut encore
+surpassée par la lâcheté, le pillage et le brigandage, tout cela
+produisit une commotion dans les esprits, dont les effets se firent
+sentir aux extrémités de l'Espagne. Le peuple espagnol, passionné de sa
+nature, affranchi des langes dans lesquels il avait gémi si longtemps,
+livré à lui-même, s'abandonna aux élans d'un patriotisme brûlant qui lui
+donnait, pour ainsi dire, l'occasion de se réhabiliter aux yeux de
+l'Europe. On connaît sa fierté poussée jusqu'à l'excès et au ridicule;
+on conçoit l'effet produit sur lui par des succès universels qui
+faisaient triompher les sentiments les plus nobles et les plus
+légitimes; dès ce moment, on eut à combattre toute une nation.</p>
+
+<p>Joseph évacua Madrid et se retira sur l'Ebre, où il dut attendre du
+secours. L'Empereur parut à la tête de la grande armée, la même qui
+avait donné des lois à l'Europe. Excepté le corps de Davoust, resté en
+Allemagne, l'armée d'Italie et celle de Dalmatie, c'était toute l'armée
+française. On eut bientôt battu l'armée espagnole à Burgos et à Tudela;
+on marcha sur Madrid, on attaqua Saragosse, on couvrit en un moment tout
+le nord de l'Espagne de troupes, et tout rentra dans la soumission.</p>
+
+<p>Junot avait été dirigé, dès le mois d'octobre 1807, sur le Portugal.
+Cette opération, faite de concert avec l'Espagne, avait pour objet
+apparent un partage; on devait faire des Algarves un royaume pour le
+prince de la Paix. Ce n'était qu'un piège; la suite l'a prouvé. Junot,
+entré à Lisbonne sans coup férir, le 24 novembre, le jour même où le
+prince régent en était parti pour se rendre au Brésil, envoya en France
+une partie de l'armée portugaise, sous le commandement du marquis
+d'Alorna, le général le plus distingué du pays.</p>
+
+<p>Junot, institué gouverneur du Portugal, y établit, suivant l'ordre de
+l'Empereur, de fortes contributions. La forme suivie blessa le peuple
+portugais plus encore que l'énormité de l'impôt. Le décret impérial
+fixait cent millions pour le rachat des terres; comme si un peuple qui
+avait reçu l'armée française au nom de l'amitié et de l'alliance pouvait
+se considérer comme en état d'esclavage et avoir perdu ses propriétés et
+ses biens. Mais des actes de cette nature procuraient à Napoléon des
+moyens d'entretenir nos immenses armées, et aussi des satisfactions
+d'amour-propre, auxquelles il était sensible avant tout.</p>
+
+<p>Lorsque les insurrections éclatèrent en Espagne, le Portugal resta
+tranquille; mais une armée anglaise, plus forte que l'armée française,
+vint à son secours et débarqua. Junot lui livra bataille à Vimieiro; il
+fut battu, et la convention de Cintra ramena l'armée française en
+France, où elle fut débarquée.</p>
+
+<p>L'armée anglaise, commandée par sir John Moore, après avoir reconquis
+Lisbonne, déboucha du Portugal et marcha sur Salamanque. L'Empereur,
+après avoir battu et détruit l'armée espagnole à Tudela et à
+Sommo-Sierra, était entré à Madrid. Informé pendant une revue du
+mouvement de l'armée anglaise, il se mit le soir même en marche pour
+aller la combattre; mais, à son approche, elle se retira, repassa
+l'Esla, et fit sa retraite sur la Corogne. Ces événements se passèrent
+dans le courant de janvier 1809. Pendant cette poursuite de l'armée
+anglaise, l'Empereur reçut de Paris les renseignements les plus positifs
+sur les préparatifs des Autrichiens et leur prochaine entrée en campagne
+contre nous. Napoléon se décida à revenir en France immédiatement, afin
+de tout disposer pour leur résister, et il chargea le maréchal duc de
+Dalmatie de poursuivre les Anglais à la tête du deuxième corps d'armée,
+et de les forcer à opérer leur rembarquement.</p>
+
+<p>L'armée anglaise, dont la composition et l'organisation n'ont aucun
+rapport avec celles de l'armée française, dont les moyens
+d'administration sont si étendus, que jamais elle n'éprouve la moindre
+privation, forcée à une marche rapide dans les montagnes pendant
+l'hiver, lorsque rien n'avait pu être préparé pour satisfaire à ses
+besoins, aurait été détruite si elle eût été poursuivie avec vigueur. On
+se contenta de la suivre; on n'osa pas l'attaquer sérieusement en avant
+de la Corogne, où elle avait pris position, et elle échappa comme par
+miracle à une destruction presque assurée.</p>
+
+<p>L'armée anglaise, embarquée, fut transportée de nouveau à Lisbonne; elle
+s'y réorganisa et pourvut à la défense du Portugal, que Soult eut ordre
+d'envahir par le littoral. C'était une marche difficile; arrivé à
+Oporto, après avoir battu des milices portugaises, il s'arrêta. Enfin,
+attaqué par les Anglais sur le Duero, et surpris, ayant perdu sa
+principale et meilleure communication avec l'Espagne, il évacua
+précipitamment le Portugal, n'emmenant avec lui que les débris de son
+armée et abandonnant la totalité de son matériel.</p>
+
+<p>Le maréchal Ney, de son côté, à la tête du sixième corps, avait envahi
+les Asturies; informé de la catastrophe de Soult, il accourut en Galice
+à son secours pour le recueillir.</p>
+
+<p>Pendant ces événements, la place de Saragosse, assiégée, s'était rendue.
+Sans vouloir diminuer le mérite de cette défense, elle a cependant été
+trop vantée. Une immense population fanatique s'y était jetée;
+abondamment pourvue de tout, elle comptait plus de soixante mille
+défenseurs, tandis que l'armée assiégeante, sur les deux rives de
+l'Èbre, ne s'est jamais élevée à trente mille hommes. Cette garnison
+avait plus d'hommes qu'elle ne pouvait en employer; ainsi les pertes
+journalières lui importaient peu; et, si on pense aux ressources que
+donnaient, pour des fortifications improvisées, les vastes couvents
+d'Espagne, si on réfléchit aux prédications journalières qui soutenaient
+le fanatisme uni à un patriotisme naturel aux Espagnols, on expliquera
+facilement cette résistance, dont le terme fut cependant un grand
+soulagement pour l'armée française.</p>
+
+<p>Les événements dont je viens de faire une revue rapide nous amènent
+naturellement à l'époque où Wellington marcha sur Talavera. En ce
+moment, une armée espagnole, commandée par Cuesta, venait de la Manche
+et menaçait Madrid. L'Empereur, en pleine opération en Allemagne, avait,
+pour imprimer plus d'ensemble aux opérations en Espagne, donné le
+commandement de trois corps, les deuxième, cinquième et sixième, qui
+faisaient la principale force de l'armée, au maréchal Soult. On a vu
+plus haut le récit du mouvement opéré sur le Tage, en passant par le col
+de Baños et traversant la Tietar, le danger couru par l'armée anglaise
+prise à dos, et la facilité qu'avait eue Soult de lui causer un désastre
+semblable à celui qu'il venait d'éprouver; il pouvait, en passant le
+Tage, lui enlever tout son matériel, la poursuivre à outrance et la
+détruire, entrer à Lisbonne et finir la guerre: mais il manqua à sa
+destinée. La fortune de la France pâlit devant celle de Wellington.
+Celui-ci échappa comme par miracle au plus imminent péril.</p>
+
+<p>Soult attendait avec une grande anxiété des nouvelles de l'Empereur. Il
+redoutait tout à la fois et la manière dont il envisagerait son équipée
+d'Oporto, et le jugement qu'il porterait sur le misérable parti qu'il
+avait tiré de si grandes forces mises entre ses mains, et dans des
+circonstances si favorables. Napoléon garda le silence; la clémence lui
+parut préférable à la sévérité et à l'éclat. Toutefois il donna à Soult
+les fonctions de major général de Joseph, ce qui annulait son pouvoir.
+Mais cet arrangement ne faisait pas le compte de Soult; l'intérêt de son
+avenir lui commandait d'occuper les esprits par de nouvelles
+entreprises. Dans le courant de janvier 1810, il persuada à Joseph
+d'envahir le midi de l'Espagne et de passer la Sierra Morena, conseil
+funeste, entreprise désastreuse en ce moment! Joseph céda à la pensée de
+voir accroître ses ressources et de lever des contributions. Quant à
+Soult, il calculait qu'après avoir pris ce grand pays, il serait
+nécessaire de l'y laisser pour commander. Une considération toute
+personnelle fit donc entreprendre cette déplorable expédition, comme,
+dit-on, la fenêtre de Trianon détermina Louvois à faire déclarer la
+guerre aux Hollandais par Louis XIV.</p>
+
+<p>L'armée française, toute nombreuse qu'elle était, se trouvait à peine
+suffisante pour combattre l'armée anglaise et conserver en même temps la
+portion de l'Espagne qu'elle avait d'abord envahie, et dont toute la
+population était ouvertement hostile. Suchet, successeur de Lannes en
+Aragon, après la prise de Saragosse, avait à pacifier le pays, à
+conquérir les places de la Catalogne et du royaume de Valence. Joseph,
+avec l'armée du Centre, avait battu l'armée espagnole à Ocaña; mais les
+forces ennemies, dans la Manche, se rétablissaient peu après avoir été
+dispersées. En occupant le reste de l'Espagne, on étendait l'armée
+française comme un faible réseau sans force, sur une surface immense, et
+le moindre choc pouvait le rompre et le détruire. C'était substituer la
+faiblesse à la force, et ajouter des embarras de toute espèce à des
+difficultés déjà assez grandes.</p>
+
+<p>Cette opération aurait pu être justifiée si elle eût donné la possession
+de Cadix, ville importante, foyer de la résistance nationale. Elle était
+imprenable pour nous, qui n'étions pas les maîtres de la mer, à moins
+d'une surprise; mais cette opération fut si mal conduite, menée si
+mollement, avec si peu de prévoyance et d'activité, que le duc
+d'Albuquerque eut le temps d'aller l'occuper avec les troupes de
+l'Estramadure, pendant que Joseph recevait des hommages à Séville. Le
+général espagnol entra à Cadix la veille même du jour où les Français se
+présentèrent à ses portes. Ensuite, par un faux calcul, on voulut la
+menacer d'un siége; on accumula dans le voisinage des travaux de
+fortification et des batteries de gros calibre, qui attachèrent sur la
+rive, en face de cette ville, un corps d'armée considérable. Dès ce
+moment, ce corps d'armée ne bougea plus et devint étranger aux
+opérations et à la guerre proprement dite, jusqu'à ce qu'enfin une série
+de revers, amenés en partie par cette occupation inopportune, força à
+évacuer d'abord cette partie de l'Espagne, et, bientôt après, tout le
+reste.</p>
+
+<p>C'est pendant la campagne de 1809, si célèbre par les batailles de
+Ratisbonne et de Wagram, et au commencement de 1810, qu'eurent lieu ces
+derniers événements en Espagne, c'est-à-dire l'évacuation du Portugal,
+la bataille de Talavera et la conquête de l'Andalousie jusqu'aux portes
+de Cadix.</p>
+
+<p>L'incapacité de Joseph dans la direction des affaires militaires étant
+démontrée depuis longtemps, et un centre de direction étant nécessaire,
+l'Empereur reconnut la nécessité de sa présence pour frapper un grand
+coup, entrer à Lisbonne et chasser les Anglais de la Péninsule. En
+conséquence, de grands renforts furent envoyés à tous les corps d'armée;
+et, au printemps, l'armée de Junot, qui avait évacué le Portugal, après
+avoir été réorganisée et considérablement augmentée, retourna en Espagne
+et rentra en ligne sous le nom du huitième corps. En aucun temps et
+nulle part, la présence de l'Empereur n'avait été aussi urgente. La
+quantité des troupes appelées à concourir aux opérations; les
+prétentions de ceux qui les commandaient; la présence de Joseph, qui
+n'était jamais un appui, mais toujours un obstacle et un embarras toutes
+les fois qu'il entrait en contact avec les troupes actives; enfin les
+difficultés qui résultaient de la nature du pays où l'on devait
+combattre; l'inimitié du peuple; la valeur et les moyens matériels de
+l'armée anglaise, toutes ces considérations devaient faire passer
+par-dessus les motifs qui l'éloignaient de l'Espagne, et le décider à
+venir diriger lui-même cette campagne.</p>
+
+<p>Il en fut cependant tout autrement. Son divorce prononcé donna lieu à un
+nouveau mariage; et ce mariage, contracté avec une archiduchesse, devint
+bientôt le précipice, le gouffre où s'engloutit la fortune de Napoléon.
+D'abord il l'empêcha de commander pendant cette campagne; ensuite il
+exalta chez lui un orgueil qui, depuis longtemps, dépassait cependant
+les bornes de la raison. Une folle confiance en fut la suite; et,
+s'étant mis, en 1812, à la discrétion de l'Autriche, on sait ce qui en
+résulta.</p>
+
+<p>L'Empereur se décida donc à rester à Paris, et, en retirant tous les
+pouvoirs militaires à Joseph, il choisit Masséna pour le remplacer. J'ai
+déjà dit que la première qualité d'un général d'armée est d'inspirer la
+confiance à ses troupes, et, sous ce rapport, le choix de Masséna était
+bon pour le début: mais le choix ne doit pas être fait pour un seul
+jour; car, si le général qui électrise les soldats à son arrivée n'est
+pas capable de la conduite d'une guerre, si ses opérations ne répondent
+pas à l'opinion qu'on a de lui, la confiance disparaîtra bientôt.
+Masséna, véritable général de bataille et sublime le jour de l'action,
+n'était point un général de manoeuvres, ni un général capable
+d'administrer, de calculer ou de prévoir. Jamais il n'avait eu ces
+qualités, et déjà il n'était plus lui-même. Ce choix était donc mauvais.
+Après les premières opérations, chaque jour en apporta de nouvelles
+preuves.</p>
+
+<p>Masséna, nommé dans le courant d'avril 1810, se rendit immédiatement à
+l'armée. L'Empereur mit sous son autorité tout le nord de l'Espagne, les
+troupes d'occupation chargées de la conservation de ces provinces, et,
+en outre, l'armée active, composée des deuxième, sixième et huitième
+corps d'armée, commandés par le général Régnier, le maréchal duc
+d'Elchingen et le duc d'Abrantès. Le deuxième corps, qui était alors sur
+la rive gauche du Tage, dut y rester jusqu'à nouvel ordre, et les
+sixième et huitième corps formèrent, pour le moment, les forces dont il
+disposait.</p>
+
+<p>Ces deux corps se composaient de soixante-douze bataillons et de
+quarante-six escadrons, formant cinquante-neuf mille six cent
+soixante-cinq hommes, dont dix mille cent quatre-vingt-dix-huit de
+cavalerie. L'artillerie et les équipages avaient cinq mille neuf cent
+quarante-deux chevaux et mille dix-neuf voitures de toute espèce.</p>
+
+<p>Les instructions données à Masséna furent de menacer le Portugal et de
+préparer son invasion en s'emparant de Rodrigo, Astorga et Almeida; de
+tenir en échec l'armée anglaise sur la Coa, et de la suivre dans le cas
+où elle passerait sur la rive gauche du Tage et irait se joindre à la
+deuxième division, détachée sous Elvas. Pour remplir la première partie
+de ces instructions, Masséna fit assiéger Astorga par le huitième corps.
+Cette place se rendit. Les Espagnols insurgés furent rejetés en Galice,
+et ce débouché se trouva observé et gardé. Le sixième corps fit le siége
+de Rodrigo. Cette place capitula le 10 juillet, après vingt-cinq jours
+de tranchée ouverte et seize jours de feu. L'armée anglaise, qui était
+en présence, campée sur la Coa, n'osa pas tenter de la secourir. Après
+avoir réparé Rodrigo et disposé l'équipage d'artillerie pour un nouveau
+siége, l'armée française se porta sur Almeida. Les Anglais prirent
+position en arrière, et la tranchée s'ouvrit contre cette place. Après
+deux jours de feu, l'explosion du magasin à poudre ayant désorganisé sa
+défense, elle capitula. L'armée française en prit possession le 27 août.
+L'armée anglaise, qui, pendant le siége, était restée à portée, fit,
+après la reddition, sa retraite sur Celorico.</p>
+
+<p>Le même jour, 15 septembre, le sixième corps se mettait en mouvement
+pour se porter également sur Celorico, et, le 16, le huitième corps,
+suivi de la cavalerie de réserve, passait la Coa pour se porter sur
+Pinell et suivre le mouvement général. Pendant ce temps, le deuxième
+corps, fort de quinze mille hommes, s'était réuni à l'armée. L'ennemi, à
+l'approche de l'armée française, fit sa retraite sans combattre; il se
+dirigea sur Viseu et Coïmbre. Sur cette route, lorsqu'on a traversé la
+montagne d'Alcoba, on trouve, à quelques lieues de distance, le chemin
+barré par la montagne de Busaco, montagne ardue, escarpée par sa droite
+et d'une grande hauteur, et contre-fort de la montagne d'Alcoba. Le 16
+septembre, on y rencontra l'armée anglaise. Cette position menaçante
+étant mal reconnue, on ignora les circonstances qui en diminuaient la
+force. Or cet escarpement de la partie méridionale de la montagne
+au-dessus duquel la droite de l'armée anglaise était postée se continue
+un certain temps sur son front, puis il diminue et finit par
+disparaître, la gauche de la montagne se liant par d'autres contre-forts
+avec l'Alcoba, et le vallon s'élevant insensiblement et aboutissant à un
+plateau, qui se trouve de niveau avec la montagne même de Busaco, sur
+laquelle l'armée anglaise était postée. Cette position n'avait donc
+qu'une force apparente, puisque le plus léger mouvement de flanc, fait à
+droite, tournait toutes les difficultés et faisait arriver sur l'ennemi
+sans rencontrer ni escarpement, ni obstacle.</p>
+
+<p>L'Empereur avait ordonné d'attaquer franchement les Anglais, et de
+profiter de la supériorité numérique de l'armée française pour les
+détruire; mais il n'avait sans doute pas ordonné de les attaquer dans
+une position qui, par sa force, rétablissait et au delà l'équilibre
+entre les deux armées, et donnait même une supériorité évidente à
+l'ennemi. Ce fut cependant cette position, telle qu'elle se présentait
+au premier aperçu, que Masséna se décida à attaquer le 27 septembre,
+sans l'avoir reconnue, sans l'avoir étudiée, et sans s'être informé des
+moyens d'éviter les grandes difficultés qu'elle présentait.</p>
+
+<p>Le général Régnier fut chargé, avec le deuxième corps d'armée qu'il
+commandait, de l'attaque de gauche, attaque principale et précisément
+dans le lieu le plus escarpé et le plus fort. La division Merle, formée
+en colonnes serrées par division, et précédée d'une nuée de tirailleurs,
+gravit cette montagne: son point de départ était à droite de la Venta de
+San Antonio; le 31<sup>e</sup> léger, faisant partie de la deuxième division,
+commandée par le général Heudelet, la flanquait à gauche: il était
+soutenu par une brigade de la deuxième division, commandée par le
+général Foy. Le sixième corps, placé à droite du deuxième, devait
+soutenir son attaque, et y concourir aussitôt que le deuxième serait
+arrivé sur la hauteur, et le huitième corps était en réserve.
+L'artillerie des deuxième et sixième corps, placée sur le revers des
+montagnes opposées, battait le flanc de la montagne de Busaco, et devait
+protéger la retraite des troupes françaises si elles étaient repoussées.
+Ainsi l'armée française, très-forte en cavalerie, allait combattre sur
+un champ de bataille où pas un seul cheval ne pouvait se trouver. Elle
+était très-forte en artillerie, et son artillerie ne pourrait plus
+servir, quand nos troupes, arrivées sur le plateau, rencontreraient les
+masses de l'ennemi toutes formées, fraîches, et disposées pour
+combattre.</p>
+
+<p>Les troupes du deuxième corps s'ébranlèrent, repoussèrent les
+tirailleurs ennemis qu'elles trouvèrent au milieu de la montagne, et,
+après une marche dont les difficultés ne peuvent s'exprimer, au milieu
+des rochers et des arbustes qu'il fallait traverser, et un combat de
+plus d'une heure au pas de charge, elles arrivèrent sur la sommité. Là,
+elles trouvèrent l'ennemi tout formé. Un premier effort culbuta sa
+première ligne. Les troupes sont grandies, à leurs propres yeux, de tous
+les obstacles qu'elles ont vaincus. Mais il y a des limites qu'on ne
+peut dépasser, et on les rencontra ici. La deuxième ligne anglaise
+avança, soutenue de toute l'artillerie, et les troupes françaises furent
+écrasées; généraux, colonels, chefs de bataillon, capitaines de
+grenadiers, tous furent tués ou blessés, et, au bout d'un quart d'heure,
+il fallut rétrograder. Cette montagne, qu'on avait mis une heure à
+gravir, fut parcourue, en descendant, en moins de dix minutes. Le
+sixième corps s'étant faiblement engagé, fit des pertes moindres; mais,
+en somme, l'armée reçut là un rude échec: elle eut huit mille hommes
+hors de combat; et elle perdit, plus que cela, la confiance aveugle qui
+jusque-là l'avait animée.</p>
+
+<p>Le lendemain, un malheureux paysan que l'on rencontra, dit, de lui-même,
+qu'en marchant par la droite, l'on arriverait sur le plateau sans
+obstacle, et l'on tournerait la position. On suivit son conseil, et
+l'armée anglaise, sans perdre un moment, fit sa retraite sur Coïmbre.
+Cette anecdote fut connue, et les soldats appelèrent ce mouvement la
+manoeuvre du paysan. Cette bataille de Busaco, si légèrement donnée, et
+livrée d'une manière si extravagante, sera un objet de critique éternel
+pour Masséna et pour les généraux qui dirigèrent cette opération. On
+n'est pas digne de commander d'aussi braves soldats quand on en fait un
+si mauvais usage et quand on les emploie si inconsidérément. On assure
+même que Masséna fut, pendant cette journée, occupé et pour ainsi dire
+absorbé par d'autres soins indignes d'un vieux soldat comme lui.</p>
+
+<p>Arrivé devant Coïmbre, on rencontra une arrière-garde qui, après un
+léger combat, évacua cette ville. L'armée anglaise continua son
+mouvement pour aller occuper les lignes qu'elle avait fait construire
+pour couvrir la ville de Lisbonne. L'armée française la suivit, après
+avoir laissé dans Coïmbre une faible garnison, et ses blessés qui
+étaient en grand nombre. Mais la route ouverte par l'armée se refermait
+après son passage. Des corps francs, des milices, avaient pris les
+armes, et, guidées par des officiers anglais, elles interrompaient déjà
+nos communications avec l'Espagne; elles enlevaient les détachements et
+les hommes isolés: aussi arriva-t-il que, à peine l'armée éloignée, les
+milices reprirent Coïmbre, et firent prisonniers les blessés et les
+troupes de la garnison. C'était le commencement de tous les maux et de
+tous les désastres qui attendaient l'armée française.</p>
+
+<p>De tout temps, le système de défense des Portugais a été d'évacuer leurs
+habitations à l'approche de l'ennemi. Leur organisation militaire, qui
+exerce son action sur toute la population, est très-favorable à cette
+mesure. Déjà, dans l'invasion de 1762, ils avaient agi ainsi. En 1810,
+pas un seul individu ne fut trouvé dans les villes; la désolation et le
+silence de la mort précédaient partout l'armée française. On arriva
+enfin devant les lignes de Lisbonne; on s'établit en face à portée de
+canon, la gauche à Villafranca, le centre à Alenquer, la droite à Atto,
+et le quartier général à Alenquer. L'effectif ne s'élevait plus qu'à
+quarante mille hommes d'infanterie et huit mille chevaux.</p>
+
+<p>Pendant ces mouvements, le maréchal duc de Dalmatie, qui n'avait plus
+d'Anglais devant lui (Wellington avait rappelé le général Hill), reçut
+ordre de prendre l'offensive avec vivacité et de faire diversion pour
+empêcher les Espagnols, commandés par général la Romana, de suivre le
+même mouvement; mais il n'en tint compte pour le moment. Le corps de la
+Romana se rendit à Lisbonne.</p>
+
+<p>Le général Caffarelli vint à Vitoria prendre le commandement des forces
+de Navarre et de Biscaye. Le général Drouet, avec le neuvième corps,
+composé de régiments de marche appartenant à ceux de l'armée de Portugal
+et du midi de l'Espagne, et fort de dix-huit mille hommes environ, vint
+s'établir à Salamanque, Rodrigo et Almeida, et plus tard il se plaça en
+échelons entre la frontière et l'armée, et rouvrit la communication avec
+l'armée de Portugal, qui était interceptée par dix mille hommes de
+milice réunis à Coïmbre, et occupant cette ville et les bords du
+Mondego.</p>
+
+<p>Masséna trouva les lignes de Torres-Vedras terminées, garnies d'une
+immense artillerie et de troupes très-nombreuses. Toute l'armée
+portugaise y était réfugiée avec l'armée anglaise, et les forces étaient
+encore augmentées des milices de Lisbonne.</p>
+
+<p>Masséna crut impossible d'y entrer de vive force. Il se contenta de les
+observer de très près. Peut-être que, sans l'échauffourée de Busaco, il
+aurait pu tenter la fortune; mais l'ardeur des troupes était calmée et
+la confiance détruite, circonstances opposées au succès d'une pareille
+entreprise.</p>
+
+<p>Dans cette situation, Masséna avait plusieurs partis à prendre:</p>
+
+<p>1° Attaquer les lignes;</p>
+
+<p>2° Se retirer sur la frontière du Portugal et s'établir sur Almeida et
+Rodrigo;</p>
+
+<p>3° Se porter à Oporto et s'établir sur la rive droite du Duero;</p>
+
+<p>4° Passer le Tage, se porter dans l'Alentejo et occuper l'embouchure du
+Tage en face de Lisbonne.</p>
+
+<p>On a vu que le premier parti ne présentait aucune chance de succès. Par
+le second, il abandonnait son opération; mais il conservait intacte son
+armée, couvrait l'Espagne, et attendait, sans fatigues, des
+circonstances plus favorables pour agir contre les Anglais; la confiance
+qu'ils auraient prise aurait pu les faire naître. Par le troisième, il
+conservait une sorte d'offensive, vivait aux dépens de l'ennemi,
+profitait des ressources que présentait l'importante ville d'Oporto,
+organisait quelque chose de régulier, tenait ses troupes dans le repos,
+couvertes par le Duero, et cependant gardait des moyens d'offensive en
+faisant construire des têtes de pont sur la rive gauche de cette
+rivière. Mais tout cela n'amenait rien de décisif, attendu que le
+Portugal entier sans Lisbonne ne vaut pas Lisbonne sans le Portugal.
+C'est cette ville qui en fait un État de quelque importance. Lisbonne
+est la tête d'un corps dont le Portugal proprement dit n'est qu'une
+partie; c'est la tête de la puissance dont les éléments se trouvent à la
+fois en Europe, en Amérique et en Asie. Ainsi c'était à posséder
+Lisbonne que tous les efforts devaient tendre. Par le quatrième, il
+serait entré dans un pays neuf, l'Alentejo, et y aurait trouvé beaucoup
+de ressources. Manoeuvrant dans un pays facile qui convenait à sa
+nombreuse cavalerie, il prenait poste en face de Lisbonne, gênait
+l'entrée du Tage et la navigation au moyen de fortes batteries qu'il
+aurait établies. Placée derrière lui, l'armée du midi de l'Espagne
+formait sa réserve, et cette partie de l'Estramadure espagnole, qui est
+fort riche, lui donnait de grands moyens de subsistance. En faisant
+faire à son arrivée un détachement sur Abrantès, il s'en serait emparé,
+et ce point, facilement rendu inexpugnable, assurait le passage du Tage
+et le retour.</p>
+
+<p>Quand plus tard son armée aurait été renforcée, il serait revenu sur la
+rive droite, en laissant une partie de ses forces sur la rive gauche
+pour occuper et défendre les ouvrages construits à l'embouchure du Tage
+et en face de Lisbonne. Arrivé devant les lignes, il aurait construit un
+pont en face d'Alenquer; et, pourvu de tout ce qu'il lui fallait pour
+vivre, enveloppant Lisbonne, l'armée et l'immense population qui s'y
+était réfugiée, il eût bien fallu que cette ville se rendit; cette
+grandes question était ainsi décidée.</p>
+
+<p>Au lieu de choisir un de ces quatre partis, Masséna en prit un cinquième
+qui n'offrait aucune chance de succès, aucun avantage, et qui, en
+faisant courir chaque jour les risques les plus éminents à son armée,
+devait amener au bout d'un certain temps sa destruction. Il résolut de
+ne faire aucun mouvement, et garda sa position.</p>
+
+<p>J'ai dit que toute la population des pays traversés avait fui à
+l'approche de l'armée française, emmenant ses bestiaux dans les bois et
+les montagnes, et cachant tout ce qu'elle possédait, vivres, effets,
+etc. Le pays occupé par l'armée restait donc entièrement désert. Il n'y
+avait aucun moyen d'administrer régulièrement les ressources qu'il
+pouvait renfermer. Les habitants n'étant pas là pour obéir à la voix de
+l'administration et apporter des vivres, les troupes durent aller les
+chercher, et, comme tout le monde éprouvait les mêmes besoins, chacun de
+son côté se mit en campagne. Des détachements d'hommes armés et sous
+armes se formèrent dans chaque régiment, pour explorer le pays et
+enlever tout ce qu'ils trouveraient. Rencontraient-ils un Portugais, ils
+le saisissaient et le mettaient à la torture pour obtenir de lui des
+indications et des révélations sur le lieu où étaient cachées les
+subsistances. On pendait <i>au rouge</i>, c'était une première menace; on
+pendait <i>au bleu</i>, et puis la mort arrivait. Un pareil ordre de choses
+amena des désordres de tous les genres, et des soldats ainsi livrés à
+eux-mêmes employèrent bientôt les mêmes violences pour se procurer de
+l'argent. D'abord ces recherches et cette maraude s'exercèrent à peu de
+distance de l'armée; mais bientôt, les ressources s'épuisant, on fut
+forcé de s'éloigner. Toute cette partie du Portugal fut livrée
+journellement à un pillage général et systématique. Les soldats
+s'éloignaient jusqu'à quinze et vingt lieues. Plus d'un tiers de l'armée
+se trouvait ainsi constamment dispersé et loin des drapeaux, tandis que
+le reste semblait être à la discrétion de l'ennemi. J'ai ouï dire au
+général Clausel qu'il avait vu des bataillons placés en face de l'armée
+anglaise, à portée de canon, n'avoir pas cent hommes au camp, tandis que
+les armes étaient aux faisceaux. L'ennemi eût pu, sans courir le plus
+léger risque, venir s'en emparer. Des hommes isolés étant chaque jour
+massacrés par les paysans, et des détachements enlevés les pertes
+devinrent immenses; mais ce qui menaçait davantage encore l'existence de
+l'armée, c'est que, toute discipline ayant disparu, elle présentait au
+plus haut degré le spectacle de la confusion et du désordre.</p>
+
+<p>L'armée française, arrivée dans la position de Villafranca le 12
+octobre, y resta jusqu'au 14 novembre; une circonspection sans exemple
+du général anglais pendant tout cet intervalle de temps la sauva de la
+destruction.</p>
+
+<p>Le 14 novembre, Masséna se décida à faire un mouvement rétrograde pour
+se rapprocher des provinces qui avaient encore quelques ressources. Il
+porta une partie de l'armée sur le Zezere, et laissa tout le reste en
+avant de Santarem. Les Anglais le suivirent, mais respectèrent les
+nouvelles positions prises. Masséna fit construire des bateaux et tout
+préparer sur le Zezere pour effectuer le passage du Tage; mais il ne
+tenta rien, et fit plus tard brûler ses bateaux. Enfin, au commencement
+de mars, son armée étant réduite de plus d'un tiers, il se décida à
+rentrer en Espagne en passant par Pombal, Redinha, Miranda, Ponte
+Marcella, Guarda, Sabugal et Alfaiatès. Cette retraite de vingt-sept
+jours, embarrassée de quinze ou vingt mille ânes, cette retraite faite
+avec des troupes arrivées à un degré de désordre, de mécontentement et
+de découragement dont rien ne peut donner l'idée, fut cependant
+l'occasion de divers combats glorieux, livrés par le maréchal Ney, qui
+arrêta avec vigueur plusieurs fois l'ennemi au moment où il pressait
+trop vivement son arrière-garde.</p>
+
+<p>Il y avait un tel désaccord dans les opérations d'Espagne, que c'était
+précisément le moment où Masséna était en pleine retraite que le
+maréchal Soult avait choisi pour entrer en campagne et faire le siége de
+Badajoz.</p>
+
+<p>Masséna arriva le 31 à Alfaiatès. Son artillerie ne se composait plus
+que de dix pièces de canon. Les équipages militaires étaient détruits;
+sa cavalerie démontée, ou composée de chevaux exténués. Il dut repasser
+la Coa, et venir prendre des cantonnements en Espagne. Pendant cette
+retraite, Wellington avait détaché le général Hill sur la rive gauche du
+Tage. Ce qui lui restait de troupes était plus que suffisant pour
+combattre et vaincre les débris que Masséna avait ramenés. Il passa la
+Coa, investit Almeida et vint prendre position sur le ruisseau qui coule
+à Fuentes-de-Oñore. Bessières, commandant dans le nord de l'Espagne,
+envoya à Masséna des subsistances, et vint à son secours avec de
+l'artillerie et de la cavalerie de la garde impériale. On attaqua, le 4
+et le 5 mai, les Anglais dans leur position de Fuentes-de-Oñore; et,
+quoique le début de l'attaque eût promis des succès, que la cavalerie
+eût culbuté la droite des Anglais, comme rien ne fut exécuté d'ensemble,
+le résultat du combat fut contre nous. Le général Brenier, qui
+commandait à Almeida, n'espérant plus être secouru, exécuta, par suite
+des instructions qu'il avait reçues, une des plus vigoureuses
+résolutions qui furent jamais prises, et un grand bonheur en accompagna
+l'exécution.</p>
+
+<p>Il fit une large brèche à la place au moyen d'une mine, détruisit en
+grande partie l'artillerie; et, profitant de l'espace que lui ménageait
+un investissement mal fait, il traversa l'armée ennemie, et rejoignit
+l'armée française sur l'Aguada, en passant par San-Felices.</p>
+
+<p>Deux jours après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'armée étant sous
+Rodrigo, Masséna me remit le commandement. On vient de voir par combien
+de vicissitudes, de chances bonnes et mauvaises, on en était arrivé à la
+plus déplorable situation. Le pays était ruiné et par la guerre et par
+le pillage exercé par les chefs comme par les soldats. Des griefs privés
+sans nombre étaient ajoutés aux malheurs des temps et aux torts
+politiques qu'on avait à nous reprocher. Les Espagnols défendaient leur
+souverain, leurs lois, leur honneur, leur propriété, et vengeaient leurs
+injures et leur ruine. La terre, les rochers, l'air, tout nous était
+hostile. D'un autre côté, l'armée française, accoutumée pendant si
+longtemps à la victoire, à la gloire, à l'éclat, à l'abondance des
+moyens, était bien déchue aux yeux du peuple et à ses propres yeux. Ses
+revers accumulés, ses désastres, n'étaient pas accompagnés de ces
+circonstances qui relèvent quelquefois le vaincu à la hauteur du
+vainqueur par l'éclat du courage et l'énergie de la résistance.</p>
+
+<p>Un pays épuisé et dévasté, l'indiscipline dans les troupes, le mépris de
+l'autorité, un mécontentement universel, et un désir immodéré de rentrer
+en France de la part des généraux; une artillerie détruite en entier et
+dénuée de munitions; une cavalerie réduite à peu de chose et en mauvais
+état; l'infanterie diminuée de près de moitié: tels étaient tout à la
+fois le pays dans lequel je devais agir, et l'instrument dont il m'était
+donné de me servir.</p>
+
+<p>L'armée anglaise, pendant son séjour dans les lignes de Torres-Vedras,
+s'était reposée, recrutée, et son moral avait beaucoup gagné.
+L'infanterie portugaise, combinée avec elle, organisée avec des cadres
+anglais, avait acquis la même valeur que l'infanterie anglaise. Cette
+armée, alors presque le double de celle qui lui était opposée, et dans
+les circonstances les plus favorables, a toujours eu, pendant tout le
+temps que j'ai commandé l'armée française, une supériorité numérique,
+sur celle-ci, de dix mille hommes au moins, et des moyens matériels à
+discrétion.</p>
+
+<p>Je ne puis me refuser à mettre ici en opposition la situation respective
+des deux armées, et à faire ressortir les facilités accordées à l'une,
+et les difficultés qui étaient le partage de l'autre.</p>
+
+<p>L'armée anglaise, ainsi que je l'ai dit, a toujours eu au moins une
+supériorité de dix mille hommes. En ce moment, elle était de vingt
+mille. Elle avait six mille chevaux de bonne cavalerie: jamais l'armée
+de Portugal n'en a eu plus de trois mille. L'armée anglaise avait sa
+solde à jour; l'armée française ne recevait pas un sol. L'armée anglaise
+avait des magasins de vivres en abondance, et jamais le soldat anglais
+n'a eu besoin de s'en procurer lui-même; l'armée française ne vivait que
+par l'industrie de ceux qui la composaient. Dans les temps ordinaires,
+chaque cantonnement fournissait d'abord la subsistance journalière, et,
+de plus, ce qu'il fallait pour former une réserve. Dans d'autres
+circonstances, les soldats faisaient eux-mêmes la moisson, battaient le
+blé, allaient au moulin, etc. L'armée anglaise avait six mille mulets de
+transport pour ses seuls vivres; l'armée française n'avait d'autres
+moyens de transport que le dos des soldats, et jamais, pendant le temps
+que j'ai commandé cette armée, elle ne s'est mise en opération
+qu'auparavant les soldats n'eussent reçu des vivres pour quinze,
+dix-huit et vingt jours, qu'ils portaient sur eux. La cavalerie
+anglaise, couverte par les guérillas, n'avait aucun service
+d'avant-postes à faire; la cavalerie française en était écrasée. Les
+courriers, les officiers du général anglais, marchaient seuls et
+librement; il fallait des escortes de cinquante hommes à tous les
+nôtres, même pour communiquer entre les cantonnements d'un même
+régiment.</p>
+
+<p>Le général anglais, ayant la faveur du pays et les guérillas à sa
+disposition, était informé promptement de tout ce qui se passait, tandis
+que nous ignorions tout; et sans doute il est arrivé plus d'une fois à
+Wellington de savoir plus tôt que moi ce qui s'était passé à deux lieues
+de mon quartier général. Enfin les soldats anglais n'avaient autre chose
+à faire qu'à marcher et à combattre; les soldats français avaient leurs
+facultés absorbées par d'autres devoirs, et les combats étaient la
+récompense et le prix de leurs fatigues. Enfin le général anglais,
+commandant seul sur la frontière, libre de ses mouvements, disposait
+sans contestations, suivant ses calculs et ses combinaisons, des moyens
+puissants qui lui étaient confiés par son gouvernement: la régence
+portugaise, présidée par un de ses compatriotes, était à ses ordres; les
+ressources en hommes et en argent du Portugal étaient à sa disposition.
+Les armées espagnoles, quelque misérables qu'elles fussent, entraient
+dans son système d'opérations et concouraient au but qu'il se proposait
+d'atteindre.</p>
+
+<p>Le général français, au contraire, ne commandait qu'une partie des
+troupes destinées à combattre l'armée anglaise. Obligé de concerter ses
+mouvements avec ses voisins, dont les sentiments étaient plutôt hostiles
+que bienveillants, il se trouvait dépendre de leurs caprices et de leur
+inimitié. Le roi, qui dormait tranquillement à Madrid, à l'ombre de nos
+baïonnettes, était en guerre ouverte avec les armées françaises. Loin de
+faciliter leurs opérations, il les contrariait sans cesse; il mettait
+obstacle à leurs mouvements; il leur enlevait les vivres dont elles
+avaient besoin, et faisait argent des ressources qui leur étaient
+destinées.</p>
+
+<p>J'estime l'armée anglaise ce qu'elle vaut, et surtout l'infanterie;
+c'est, de toute infanterie de l'Europe, celle dont le feu est le plus
+meurtrier. L'armée anglaise, si chère et si bien outillée, si redoutable
+quand rien ne lui manque, est une machine bien faite. Tant qu'elle est
+en bon état, quand rien n'est dérangé, elle remplit bien son objet,
+peut-être mieux qu'une autre, et elle vaut plus que le nombre de ses
+soldats ne l'indique. Mais, que l'ordre soit détruit, elle se
+désorganise d'elle-même. Je suis convaincu que, si, pendant un mois, les
+soldats anglais avaient dû faire le métier que les soldats français ont
+fait pendant quatre ans, avant la fin du second mois et sans combats,
+l'armée anglaise eût cessé d'exister.</p>
+
+<p>Honneur donc à ces soldats héroïques qui ont su résister à de si grandes
+difficultés, et qui n'exigeaient que deux conditions pour être toujours
+victorieux et l'objet de l'admiration du monde: avoir des chefs dignes
+de leur confiance, et ne pas être mis en présence d'obstacles supérieurs
+aux forces humaines!</p>
+
+<p>C'est dans les circonstances dont je viens de faire le tableau que je
+pris le commandement et que je commençai la campagne dont je vais
+raconter la conduite et les détails.</p>
+
+<p>Je rentrai à Salamanque le 13 mai avec la plus grande partie de mes
+troupes, que j'établis dans un rayon de douze lieues. Je les étendis
+assez pour qu'elles pussent vivre convenablement. J'annonçai que je
+prendrais les dispositions nécessaires pour pourvoir à leurs besoins. Je
+défendis, sous les peines les plus sévères, la moindre exaction: et,
+comme le langage le plus éloquent a toujours été l'exemple, j'exagérai
+pour moi-même la réserve de ma conduite, et au delà même des usages
+consacrés par la guerre. Ordinairement, en pays conquis, on est nourri
+pour rien, et personne, en Allemagne, par exempte, n'a jamais imaginé
+d'agir autrement. Je déclarai que je payerais rigoureusement tout ce qui
+me serait fourni. Cette déclaration parut si extraordinaire, que les
+Espagnols n'y crurent pas. Je tins cependant ma parole, et je ne me suis
+jamais écarté de cette résolution pendant tout mon séjour en Espagne;
+mais je tolérai que les généraux en agissent autrement. Mon but, par
+cette sévérité personnelle, était de faire bien comprendre que je ne
+souffrirais pas de désordres proprement dits, et la levée illicite de
+contributions. J'eus l'occasion de montrer ma volonté en faisant des
+actes de grande sévérité envers des officiers que, cependant, j'aimais
+beaucoup.</p>
+
+<p>Je détruisis l'organisation des troupes en corps d'armée. Cette
+organisation, indispensable pour mouvoir de grandes armées, est funeste
+pour les moyennes, attendu qu'elle met trop de distance entre le général
+en chef et les troupes, ralentit l'exécution des ordres généraux par la
+superfétation des grades et des emplois qu'elle consacre; elle amène en
+outre beaucoup de consommations inutiles. Je fis cesser en un moment le
+dégoût universel, la passion du retour en France, en annonçant que tout
+officier, général ou supérieur, qui voudrait quitter l'armée, était
+libre de le faire, et que j'avais pouvoir de lui donner l'autorisation
+nécessaire. Un petit nombre de généraux profita de cette autorisation;
+les autres se piquèrent d'honneur, et leur caractère se trouva ainsi
+retrempé.</p>
+
+<p>Je formai tous mes bataillons à un complet de sept cents hommes, et je
+renvoyai tous les cadres qui par suite de cette mesure se trouvaient
+sans soldats. Je divisai les chevaux de toute la cavalerie et de
+l'artillerie en deux classes: ce qui était disponible, et ce qui
+pourrait se refaire. La première partie me donna un escadron par
+régiment, c'est-à-dire, en tout, de quatorze à quinze cents chevaux. On
+eut un soin tout particulier des chevaux à refaire; et, en quinze jours,
+au moyen de quelques secours en chevaux d'artillerie, j'eus deux mille
+cinq cents chevaux de cavalerie, et trente-six bouches à feu attelées.
+On vieux couvent de Salamanque, mis à l'abri d'un coup de main, devint
+un fort où furent placés en dépôt tous les embarras de l'armée, et des
+vivres de réserve. On répara et on arma de même les forts de Zamora et
+de Toro.</p>
+
+<p>J'organisai l'armée en six divisions. Elles s'élevaient, après la
+réorganisation, au bout de quinze jours de commandement, à vingt-huit
+mille hommes. Je gardai avec moi le général Régnier, comme mon
+lieutenant, afin de lui donner, en cas de séparation, le commandement de
+la portion de l'armée avec laquelle je ne serais pas.</p>
+
+<p>Le rôle qui m'était imposé était défensif. Je devais empêcher l'armée
+anglaise de pénétrer en Espagne, soit par l'Estramadure, soit par la
+Castille. Je n'avais pas les forces nécessaires pour combattre seul;
+mais je les obtiendrais en combinant mes mouvements, soit avec l'armée
+du nord de l'Espagne, soit avec celle du midi. Ma place naturelle
+d'attente, d'après cette donnée, devait être dans la vallée du Tage.</p>
+
+<p>Au moment de la retraite de Masséna, Wellington avait détaché la
+division Hill au secours de Badajoz, que Soult assiégeait; mais, quand
+il arriva, Badajoz avait capitulé. Les Anglais résolurent alors de
+l'assiéger sans retard, et de profiter de l'état de désorganisation ou
+était l'armée française de Portugal pour reprendre cette place. En
+conséquence, après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'évacuation
+d'Almeida, et notre retour sur la Tormès, Wellington partit avec deux
+divisions pour se porter sur la rive gauche, laissant le reste de son
+armée sur la Coa.</p>
+
+<p>Soult, pris au dépourvu, rassembla à la hâte tout ce qu'il put, et, avec
+dix-sept à dix-huit mille hommes, il marcha au secours de Badajoz. Lord
+Beresford, qui commandait toutes les troupes opposées, prit position sur
+l'Albuhera pour couvrir le siége. Soult l'attaqua dans cette position.
+Ses troupes, formées en colonnes, firent plier la première ligne et
+occupèrent la sommité; mais, arrivées là, exposées à un feu vif, il
+fallait répondre à ce feu par du feu et se mettre en bataille. Soult,
+qui, cette fois, comme toujours, était de sa personne à plus d'une
+portée de canon de l'ennemi, quand ses troupes soutenaient une vive
+fusillade, ne put leur ordonner de se déployer. Les généraux qui les
+commandaient n'eurent pas l'intelligence de le leur prescrire, et, après
+avoir éprouvé d'assez grandes pertes, les troupes plièrent, et la
+bataille fut perdue, quand évidemment, sous tout autre général, elle eût
+été gagnée. Soult m'écrivit pour me faire part de sa détresse et me
+demander du secours.</p>
+
+<p>L'armée de Portugal n'avait pas encore achevé sa réorganisation, et
+l'Empereur, redoutant l'excès de mon zèle, m'avait donné l'ordre de ne
+faire aucun mouvement, à moins de pouvoir emmener soixante pièces de
+canon attelées et approvisionnées. Cependant rien ne m'annonçait que je
+dusse les avoir bientôt. Bessières, peu touché des lamentations de
+Soult, ne me donnait aucun secours. En agissant avec une extrême
+vitesse, et couvrant bien mon mouvement par une démonstration sur la
+Beira, je pensai pouvoir faire ma jonction avec Soult sans que l'ennemi
+put s'y opposer, et sauver ainsi Badajoz.</p>
+
+<p>Certes, il y avait de la générosité à moi; car je connaissais assez le
+caractère de Soult et les passions qui l'animaient pour être bien
+convaincu qu'en circonstance pareille il ne viendrait pas à mon secours.
+Étant mon ancien, la réunion des deux armées me mettrait nécessairement
+sous ses ordres; mais il y allait, pour moi, du devoir, et de la gloire
+des armes françaises. Mes intérêts d'amour-propre n'étant rien, comparés
+à d'aussi grandes considérations, je me décidai à exécuter mon
+mouvement.</p>
+
+<p>Depuis douze jours, prévoyant cette opération, j'avais écrit au général
+Belliard, commandant à Madrid en l'absence de Joseph, en ce moment à
+Paris, pour lui demander d'envoyer à Talavera, à ma disposition, un
+équipage de pont qui lui était inutile, six cent mille rations de
+biscuit, et des munitions de guerre.</p>
+
+<p>Le 5 juin, je me mis en marche à la tête de ma première division et de
+ma cavalerie légère. Je me portai sur Rodrigo. Sous la protection de
+cette marche, je fis arriver dans la place un convoi de vivres.
+J'arrivai le 5, et je débouchai le 6.</p>
+
+<p>La division légère du général Crawfort, cantonnée à peu de distance, se
+retira pendant la nuit. Je trouvai seulement de la cavalerie, que je fis
+poursuivre sur Alfaiatès. On s'empara de deux magasins de subsistances.</p>
+
+<p>Pendant ce mouvement, destiné à tromper l'ennemi et à couvrir la marche
+de l'armée, toutes les autres divisions se portaient sur le Tage, en
+passant par le col de Baños et Placencia. Le général Regnier, commandant
+mon avant-garde, composée de deux divisions et de mille chevaux, avait
+l'ordre de faire construire un pont à Almaroz, au moyen des bateaux
+attendus de Madrid, et de prendre position en avant du Tage, sur la
+hauteur de Miravete. Il devait y arriver le 10, l'armée y être le 12, et
+mon arrière-garde le 13. Après avoir ainsi tout réuni, je pouvais
+marcher sur la Guadiana. Mon mouvement devant être rapide, les troupes
+anglaises restées dans la Beira, en supposant qu'elles fissent un
+mouvement parallèle aussitôt qu'elles seraient informées du mien, ne
+pouvaient pas arriver à temps pour mette obstacle à ma jonction avec
+l'armée du Midi. Les bateaux, vivres et munitions attendus de Madrid
+n'arrivèrent qu'en partie et peu exactement, ce qui retarda notre
+passage d'un jour. Cependant, le 17, la jonction était faite. Mon
+avant-garde arrivait à Merida, et, le 18, j'y entrais de ma personne
+avec toute mon armée.</p>
+
+<p>Là, je trouvai Soult, qui, peu accoutumé à cette conduite de bon
+camarade, malheureusement si rare en Espagne, était dans l'ivresse de la
+joie et de la reconnaissance. On verra plus tard comment, peu de jours
+après, il tenta de me la prouver. Nous nous concertâmes pour attaquer
+l'ennemi s'il restait devant Badajoz; mais, ayant trop peu de monde pour
+oser tenter de résister, il leva le siége, et nous fîmes notre entrée
+dans cette place le 20 juin. Les moments pressaient; trois brèches étant
+praticables, le général Philippon, son gouverneur, n'avait plus que peu
+de jours à se défendre. Cette armée de Portugal, un mois auparavant si
+désorganisée, si découragée, si peu capable d'agir, avait retrouvé déjà
+sa vigueur, son élan et sa confiance. Si elle eût eu à combattre, je ne
+doute pas qu'elle n'eût fait des prodiges.</p>
+
+<p>Cette levée du siége de Badajoz, obtenue dans des circonstances
+difficiles, et lorsque l'Empereur était si loin de croire à la
+possibilité, pour l'armée de Portugal, de se mouvoir et d'agir, fut un
+grand service rendu. La rapidité extrême avec laquelle ce mouvement fut
+opéré en fit disparaître tout le danger. Le maréchal Soult et moi, nous
+convînmes de faire l'un et l'autre, avec notre cavalerie, des
+reconnaissances sur l'armée anglaise. Il se porta sur Elvas, et moi sur
+Campo-Maior. Nous ramenâmes quelques prisonniers. L'infanterie se retira
+à notre approche. Trois divisions anglaises seules étaient en présence;
+mais j'acquis la certitude que toute la partie de l'armée restée dans la
+Beira, sous le commandement de lord Spencer, arrivait en toute hâte pour
+passer sur la rive gauche, et se réunir aux troupes qui s'y trouvaient
+déjà.</p>
+
+<p>Cette disposition de l'ennemi me décida à rester sur la Guadiana tout le
+temps nécessaire pour assurer l'approvisionnement de Badajoz, et en
+réparer les brèches. Mes troupes furent réparties sur les deux côtés de
+la rivière, et mon quartier général établi à Merida. J'imposai à chacun
+des régiments de mon armée l'obligation de récolter et de transporter à
+Badajoz une quantité de blé déterminée, ce qui, réuni aux autres moyens
+employés par l'administration, compléta dans un temps assez court
+l'approvisionnement de cette place.</p>
+
+<p>J'avais, sur le caractère du maréchal Soult, la conviction commune et
+conforme à sa réputation; ainsi j'avais peu de confiance dans sa
+loyauté. Junot, avec lequel j'ai toujours été très-lié depuis ma
+première jeunesse, et qui avait un véritable et profond attachement pour
+moi, m'avait dit, au moment où nous nous séparions en Castille: «Tu vas
+avoir de fréquents rapports avec Soult. Vos points de contact seront
+multipliés. Défie-toi de lui; agis avec prudence; prends tes
+précautions; car, je t'en donne l'assurance, s'il peut, à quelque prix
+que ce soit, appeler sur toi de grands malheurs, il n'y manquera pas!
+C'est parce que j'ai eu l'occasion de le bien connaître que je t'en
+avertis.»</p>
+
+<p>Nous étions à Badajoz depuis quatre jours lors que Soult vint un matin
+chez moi. Il m'annonça qu'il venait de recevoir des lettres d'Andalousie
+qui lui donnaient de vives inquiétudes; des partisans, sortis des
+montagnes de Ronda, avaient menacé Séville; il allait partir pour y
+retourner, et ne pouvait se dispenser d'emmener ses troupes, comptant
+sur moi pour veiller sur Badajoz et pourvoir aux besoins de cette place.
+Cette nouvelle inopinée, que rien n'avait fait pressentir, cette crainte
+de guérillas si ridicule, le ton dont ce récit me fut fait, tout me
+frappa, et à l'instant même l'avis de Junot revint à mon esprit, et je
+me dis: «Voilà un homme qui, pour prix du service que je lui ai rendu,
+veut me mettre dans la position la plus critique, me réduire à me faire
+battre par l'armée anglaise, et à voir tomber Badajoz sous mes yeux.» Je
+lui répondis:</p>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, je partage vos sollicitudes pour l'Andalousie;
+mais les événements qui vous y appellent me paraissent moins pressants
+que ce qui se passe devant nous. Allez, si vous le croyez utile, à
+Séville; mais laissez vos troupes ici. Vous le savez, l'armée anglaise
+tout entière se rassemble, et l'armée que je commande n'a pas une force
+suffisante pour la combattre seule. La réunion de nos moyens est
+indispensable. Il faut que le cinquième corps et la cavalerie de l'armée
+du Midi soient réunis à l'armée de Portugal pour établir la balance.
+Laissez donc à mes ordres ces deux corps, et je resterai avec l'armée de
+Portugal sur la Guadiana jusqu'au moment où Badajoz sera réparé,
+approvisionné et complètement en état de se défendre; mais, si vous
+emmenez ces troupes, et je vais envoyer des officiers résider dans leurs
+cantonnements pour être informé de ce qui se passera, si elles partent,
+à l'instant même je repasse le Tage: comptez sur la vérité de ma
+déclaration et sur ma résolution invariable.»</p>
+
+<p>Le calcul odieux de Soult fut ainsi déjoué. Par arrangement, il emmena
+seulement une brigade de cavalerie légère.</p>
+
+<p>Je remplis les engagements que j'avais pris; je pourvus avec le plus
+grand soin aux besoins de Badajoz; et, cette tâche remplie, j'allai
+prendre, dans les premiers jours de juillet, une position centrale, pour
+être à même de défendre à la fois les provinces du midi et celles du
+nord de l'Espagne.</p>
+
+<p>J'établis mon quartier général à Navalmoral, mauvais petit village de la
+vallée du Tage, à l'embranchement des routes qui de Placentia et de
+Truxillo vont à Madrid.</p>
+
+<p>Je fis fortifier par une double tête de pont le passage du Tage à
+Almaraz. La tête de pont de la rive gauche, plus grande que l'autre,
+embrassait une assez grande hauteur, sur laquelle était un réduit. Tout
+fut revêtu en maçonnerie, fraisé et palissadé. On entrait dans le réduit
+seulement par un pont-levis. Comme le plateau de l'Estramadure, à ce
+point, est très-élevé, et qu'il faut gravir au milieu des rochers
+pendant fort longtemps pour y parvenir, je fis faire deux ouvrages en
+maçonnerie pour défendre le col de Miravete, par où il faut déboucher.
+Un premier; très-voisin du col, battait par son artillerie le seul
+passage praticable pour les voitures; un autre, composé seulement d'une
+tour placée sur un pic, couvrait contre l'action des hauteurs voisines
+les batteries inférieures. Ces deux postes fermés, approvisionnés de
+vivres et d'eau, pouvaient être conservés, quoique enveloppés par
+l'ennemi. Leur objet principal était de servir de poste avancé à la tête
+de pont et de l'empêcher d'être attaquée à l'improviste avec du canon.</p>
+
+<p>J'établis ma première division à Truxillo, avec ma cavalerie légère. Ce
+poste voyait tout ce qui se passait dans l'Estramadure. L'ennemi se
+présentant en force, elle devait se rapprocher, et au besoin dépasser le
+Tage.</p>
+
+<p>J'occupai la vallée du Tage et la Verra de Placencia avec trois
+divisions. La deuxième division occupait la province d'Avila; la
+sixième, Placencia, et le pied des montagnes jusques et y compris
+l'entrée de la Sierra de Gata et le col de Baños. Ainsi, par ma droite,
+j'observais ce qui se passait dans la Vieille-Castille et sur la Tormès,
+et mon front était couvert par l'Alagon, et une avant-garde placée à
+Gallisteo. Les cantonnements des troupes étaient assez étendus pour
+qu'elles pussent bien vivre.</p>
+
+<p>J'observais un front immense, et, cependant, en peu de marches, toute
+mon armée pouvait être rassemblée pour combattre, soit devant le
+débouché de Coria, soit en Vieille-Castille, soit en Estramadure. Enfin
+une bonne tête de pont, construite sur le Tietar, devait m'assurer les
+moyens de passer cette rivière et de manoeuvrer sur l'une et l'autre de
+ses rives.</p>
+
+<p>Pendant mon séjour sur les bords de la Guadiana, j'eus la première
+pensée des moulins portatifs, que, plus tard, je fis donner à l'armée.
+Nous avions du grain en abondance; les moissons étaient sur pied; des
+magasins, trouvés à Almendralejo, se trouvaient encore remplis, et
+cependant l'armée souffrait de la disette par l'insuffisance des moyens
+de monture. Je fus obligé de régler moi-même la manière dont les moulins
+seraient répartis et le temps pendant lequel chacun pourrait en
+disposer. L'idée des moulins portatifs me vint à l'esprit; et, aidé d'un
+excellent ouvrier, fort habile mécanicien, appelé Gindre, armurier du
+50<sup>e</sup> régiment, je fis faire une série d'expériences en prenant pour point
+de départ les moulins à café. Le problème à résoudre était celui-ci:</p>
+
+<p>1° Faire des moulins à bras assez légers pour qu'au besoin un soldat
+puisse les porter;</p>
+
+<p>2° Le moulin devait pouvoir être tourné par un seul homme;</p>
+
+<p>3° Il devait donner de la belle farine et suffire, par un travail de
+quatre heures, aux besoins d'une compagnie.</p>
+
+<p>Après beaucoup d'essais et de tâtonnements, on finit par obtenir une
+solution satisfaisante. Toutes les conditions imposées furent remplies.
+Les moulins, du poids de trente livres, donnaient trente livres de
+farine par heure. Un seul homme pouvait les manoeuvrer. J'en fis
+construire à raison d'un par compagnie. Dans le cas où les moyens de
+transport des régiments auraient manqué, on devait consacrer un homme
+par compagnie à les transporter en le faisant sortir des rangs. Le jour
+où l'armée a eu les moulins, elle a vécu avec beaucoup moins de
+difficultés; mais on n'était pas parvenu à donner aux meules la dureté
+nécessaire, et elles s'usaient promptement. Depuis, ces moulins ont été
+perfectionnés; les meules sont à l'épreuve d'un long usage et peuvent
+être facilement remplacées. Le modèle en existe au Conservatoire des
+arts et métiers.</p>
+
+<p>Je veux entrer ici dans quelques détails sur l'importance qu'il y aurait
+à adopter l'usage des moulins portatifs pour toute l'armée, en temps de
+paix comme en temps de guerre, et des immenses bienfaits qui en
+résulteraient pour l'art de la guerre.</p>
+
+<p>Quand la main-d'oeuvre est rare et chère, il y a de l'avantage à se
+servir de machines puissantes dans les manufactures et à centraliser les
+travaux. Quand la main-d'oeuvre est surabondante et ne coûte rien, il
+vaut mieux suivre un système absolument opposé. En reportant les travaux
+du centre à la circonférence, on les rend plus faciles, et, en chargeant
+chacun du travail dont le résultat lui est applicable, on est sûr de son
+exactitude et de son zèle à l'exécuter.</p>
+
+<p>Cela posé, il est évident que l'on peut disposer de la main-d'oeuvre des
+soldats sans inconvénient, et qu'il y a avantage pour eux en leur
+donnant, en indemnité, le prix qu'il en coûte aujourd'hui pour faire le
+travail dont ils seraient chargés. Pourquoi, en campagne, les soldats ne
+manquent-ils jamais de soupe quand ils ont à leur disposition du pain,
+de la viande et des marmites? C'est qu'ils la font eux-mêmes. Si un
+intendant avait imaginé de s'en charger par économie et pour toute une
+division; si même un colonel avait eu la même idée pour tout son
+régiment, jamais, dans les mouvements, les soldats ne pourraient en
+manger. Je veux appliquer au pain le principe de la soupe, et le soldat
+n'en manquera jamais. A une objection que, les ordonnances ayant
+prescrit une extraction du son, cette opération complique la
+fabrication, je réponds que les expériences faites m'ont prouvé
+l'inutilité de l'extraction du son, avec du blé même de médiocre
+qualité. Pourvu que celui-ci soit pur et propre, le pain est toujours
+bon. Quand l'administration donne du mauvais pain, le soldat doit
+nécessairement l'accepter et le manger, sous peine de mourir de faim,
+parce que le moment de la consommation est immédiat. Quand on lui donne
+du blé rempli de poussière et mêlé avec toute autre chose, on peut le
+nettoyer avant de s'en servir, et le soldat mangera alors toujours de
+bon pain. Ainsi, sous ce rapport, sa condition sera améliorée. Elle le
+sera encore par l'indemnité de travail qu'il recevra, soit en argent,
+soit en augmentation des rations; mais voyez quel sera le sort de
+l'administration: la simplification, et, en temps de guerre même, la
+facilité de son service.</p>
+
+<p>Un général en chef aujourd'hui fait plus d'efforts d'esprit pour assurer
+la subsistance de ses troupes que pour toute autre chose, et sans cesse
+ses combinaisons sont contrariées et détruites, faute de distribution de
+pain faites à temps. Dans une guerre défensive, une administration
+habile peut, jusqu'à un certain point, pourvoir à un service régulier;
+mais, dans une guerre d'invasion, dans une guerre offensive, cela est
+impossible, et remarquez comme tout devient aisé dans mon système. On ne
+fait généralement pas la guerre dans un désert, et, quand cela a lieu,
+on prend des dispositions extraordinaires; mais, dans les circonstances
+ordinaires, c'est dans un pays habité. Eh bien, là où il y a des
+habitants, il y a des greniers, et, si les soldats portent avec eux les
+moyens de mouture, ils ont constamment, par leurs soins seuls, leur
+subsistance assurée dans tous leurs mouvements, car on vit avec de la
+farine; mais ce n'est pas tout: on a trouvé le moyen de faire, en quatre
+heures, dans toute espèce de terre, des fours qui, deux heures après,
+peuvent servir à cuire du pain, et voilà la fabrication du pain assurée.
+Ainsi, dans chaque bivac, on peut faire de la farine en quantité
+suffisante pour la consommation journalière, et, dans chaque repos et
+séjour, on peut faire des fours et cuire du pain.</p>
+
+<p>Dès ce moment, la nourriture d'une armée a lieu d'elle-même, et n'occupe
+pas plus l'administration dans ses détails que chaque homme n'est occupé
+d'assurer la circulation de son sang. C'est la conséquence d'un
+principe. En temps de paix, le gouvernement aurait ses magasins de blé
+qu'il distribuerait aux troupes. Dans une guerre défensive, il en serait
+de même. Dans une guerre d'invasion, chaque régiment recevrait
+journellement de l'administration du pays qu'il parcourt, ou prendrait
+dans les greniers des habitants, le blé qui lui serait nécessaire.</p>
+
+<p>Mais il faut que ce soit une habitude contractée et suivie pendant la
+paix; car, en principe, les usages de la paix doivent se rapprocher,
+autant que possible, de ceux de la guerre, et cette vérité est surtout
+incontestable quand il est question de l'introduction d'un nouvel usage.</p>
+
+<p>L'armée, établie comme je l'ai dit plus haut, ne recevait aucun argent
+pour faire face au besoin de son administration, et les revenus du pays
+qu'elle occupait ne lui étaient pas dévolus. Chose vraiment bizarre que
+cette contradiction continuelle dans laquelle l'Empereur tombait déjà
+constamment, de vouloir la fin sans calculer et fournir les moyens!
+Après mille réclamations sans cesse renouvelées, on me donna, pour faire
+vivre, pourvoir à tous les besoins (sauf la solde) d'une armée de près
+de quarante mille hommes, la province de la Talavera de la Reyna, celle
+d'Avila, de Placencia, et l'entrée de cet horrible désert que présente
+l'Estramadure jusques et au delà de Truxillo, c'est-à-dire ce qui aurait
+été insuffisant pour une armée de quinze mille hommes; mais c'était une
+déception qui, pendant tout mon séjour en Espagne, ne s'est pas démentie
+un seul jour.</p>
+
+<p>Au moment où j'exécutai le mouvement sur la rive gauche du Tage, qui
+sauva Badajoz, l'armée comptait un grand nombre de malades, de
+convalescents et d'hommes faibles ou malingres. Ma marche devant être
+sans embarras et rapide pour être sans danger, je laissai en Castille
+tout ce qui n'était pas en état de suivre, et je fis former un petit
+dépôt par chaque régiment pour réunir tout ce qui lui appartenait. Ces
+dépôts, organisés en divisions, furent mis sous l'autorité d'un officier
+supérieur. Cette mesure de conservation rallia beaucoup de soldats; mais
+le profit n'en fut pas pour nous.</p>
+
+<p>Je réclamai l'envoi de ces détachements pendant longtemps sans les
+obtenir. Le duc d'Istrie me les refusa. Plus tard, le général Dorsenne,
+qui lui succéda, me les refusa de même, et en abusait de toutes les
+manières, pour les charger de toutes les corvées pénibles.</p>
+
+<p>En général, l'esprit régnant en Espagne était destructeur des armées, et
+voici ce qui se passait constamment. Un détachement formé, ainsi que je
+viens de le dire, ou bien un régiment de marche, composé de soldats
+appartenant au corps de l'armée de Portugal, et destiné à la rejoindre,
+arrivait dans le nord de l'Espagne. Le général qui y commandait, sous le
+prétexte de besoins urgents, retenait le régiment. Puis, parce que ce
+régiment ne devait pas lui rester, et se trouvait accidentellement et
+passagèrement sous ses ordres, il l'accablait de détachements, de
+services et de corvées.</p>
+
+<p>Ce corps, composé d'hommes pris au dépôt, commandé par des officiers
+fatigués et de peu de choix, sous les ordres d'un chef provisoire qui
+n'avait ni la capacité ni l'autorité d'un véritable chef, était bientôt
+désorganisé. Les régiments provisoires, n'ayant point d'administration,
+point de masses, point de secours, tombaient promptement dans un
+délabrement et une misère à faire horreur. On obligeait les soldats à
+marcher sans souliers, pieds nus. Les malheureux, bientôt blessés,
+entraient à l'hôpital pour y végéter et y mourir. Les secours envoyés
+aux armées de Portugal et du Midi se fondaient ainsi, et les soldats
+périssaient sans utilité et par milliers; résultat infaillible de la
+division des commandements en Espagne, de l'anarchie qui régnait partout
+et des incroyables aberrations dans lesquelles l'Empereur était tombé.</p>
+
+<p>L'état de pénurie dans lequel nous étions décida cependant l'Empereur à
+ajouter à l'arrondissement de l'armée de Portugal la province de Tolède.
+Cette province, fertile et riche, avait été ménagée. Il s'y trouvait de
+grands magasins de blé provenant des dîmes. Dans la circonstance, et en
+égard à la position de l'armée de Portugal, à la mission qu'elle avait à
+remplir, ces magasins étaient d'un prix inestimable; mais Joseph, bien
+plus occupé de ses intérêts et de ses jouissances du moment que du grand
+résultat qui devait être le prix de nos efforts, Joseph, dont la
+sécurité à Madrid dépendait du succès de nos opérations, refusa d'abord
+de me remettre cette province. Pendant plus de trois mois, une lutte
+continuelle et une espèce de guerre exista à cette occasion entre lui et
+moi. Enfin, forcé de céder par Napoléon, il fit vider et vendre les
+magasins, comme si, par un traité, il eût dû remettre cette province aux
+Anglais.</p>
+
+<p>Joseph avait, il est vrai, d'étranges illusions; car il prétendait que
+nous seuls l'empêchions de régner en Espagne, et que, sans nous, les
+Espagnols lui obéiraient avec plaisir. Je voulus envoyer les ouvriers de
+l'armée à Madrid, seule ville à portée offrant quelques ressources pour
+leurs travaux; mais il leur fut refusé d'y travailler, et on les
+renvoya. Telles étaient nos divisions en Espagne. La grande étendue du
+pays nécessaire à l'armée pour vivre, l'éloignement des grandes villes
+favorables aux grands établissements, enfin les souvenirs de ce qui
+m'avait si bien réussi en Dalmatie, me déterminèrent à la formation
+d'hôpitaux régimentaires. Je divisai le plus possible les malades, et
+nulle part il n'y eut d'encombrement. Placé le plus près possible de
+leurs corps, ils reçurent tous les soins que comportaient les
+circonstances. Une exception cependant fut faite pour la première
+division occupant Truxillo. Cette division tout à fait en l'air devait
+être toujours prête à marcher et à se retirer, et le pays qu'elle
+occupait étant extraordinairement malsain, elle reçut l'ordre de diriger
+tous ses malades sur la Verra de Placencia, l'un des pays les plus sains
+du monde.</p>
+
+<p>J'ordonnai, d'une manière réitérée, de faire dans tous les cantonnements
+des approvisionnements de vivres, et, pour y arriver plus vite, de
+mettre, s'il le fallait, momentanément les soldats à la demi-ration,
+afin d'avoir quinze jours en biscuit. Dès ce moment, et constamment,
+cette réserve ne cessa d'être conservée ou remplacée, et l'armée fut
+toujours en état de se mouvoir au moins pendant quelques jours.</p>
+
+<p>Sans cette précaution et sans l'obligation imposée aux soldats de se
+charger du transport, il eût été impossible de faire aucune opération,
+aucun rassemblement. Cette disposition était pénible; mais avec des
+soldats tels que ceux d'alors on pouvait tout exiger, on pouvait tout
+obtenir. Ils avaient expérience, zèle, et dévouement. Ils se prêtaient
+sans murmures à tout ce qui avait le caractère de l'utilité.</p>
+
+<p>Au commencement d'août, l'armée anglaise repassa le Tage en presque
+totalité, et vint s'établir sur la Coa, ne laissant qu'une division dans
+l'Alentejo. Les bandes espagnoles de Ballesteros et du comte de Penna,
+ainsi que de Castaños, prirent poste à Cacerès pour observer la première
+division, occupant Truxillo.</p>
+
+<p>L'armée anglaise poussa une avant-garde sur la rive droite de l'Aguada,
+ses avant-postes jusqu'à Tenebron, et bloqua ainsi Rodrigo. Divers
+bruits coururent alors: les uns annoncèrent qu'elle allait marcher sur
+Salamanque; d'autres, quelle allait faire le siége de Rodrigo; des
+approvisionnements de siége commencés donnèrent crédit à cette dernière
+nouvelle. Dans le premier cas, mon devoir était d'aller au secours de
+l'armée du Nord; dans le second cas, il fallait marcher sans retard, de
+concert avec elle, au secours de cette place; enfin, dans le cas d'un
+simple blocus, je devais préparer et combiner une manoeuvre pour la
+ravitailler. Mais alors le mouvement devait être subordonné à la réunion
+des approvisionnements que l'armée du nord de l'Espagne devait y faire
+conduire.</p>
+
+<p>Dans tous les cas, des dispositions préliminaires à un mouvement étaient
+convenables. Je portai ma sixième division au col de Baños, afin de
+pouvoir déboucher dans le bassin de la Tormès. Je plaçai aussi la plus
+grande partie de ma cavalerie, avec le général Montbrun, sur ce point,
+en le chargeant de pousser de forts partis sur Tamamès et sur
+Salamanque, et d'entretenir mes communications libres avec cette
+dernière ville.</p>
+
+<p>J'envoyai un officier de confiance à Valladolid pour concerter avec le
+général Dorsenne le mouvement à opérer. Je donnai ordre au général Foy
+d'éloigner et de disperser, par un mouvement brusque de quelques jours,
+les troupes espagnoles qui étaient à sa portée, et, après les avoir
+intimidées et maltraitées, de rentrer à Truxillo et de se tenir prêt à
+repasser le Tage. Je fis faire un mouvement en avant à toutes mes
+troupes, que je serrai sur la sixième division et Placencia, et j'allai
+établir mon quartier général, le 20 août, à Elvillor, village situé
+entre le col de Baños et Placencia.</p>
+
+<p>Enfin, je demandai au roi d'Espagne de faire relever dans la vallée du
+Tage mes troupes par quelques détachements de l'armée du Centre, afin de
+garder les communications; mais, selon son usage, il n'en fit rien, et
+il fallut, pour la conservation des villes, des hôpitaux et des
+magasins, affaiblir l'armée de Portugal des forces nécessaires à cet
+objet.</p>
+
+<p>Tous les renseignements qui me parvinrent me firent connaître que
+l'ennemi ne s'occupait que d'un simple blocus de Rodrigo. En
+conséquence, je devais attendre l'arrivée des troupes du général
+Dorsenne pour marcher, et la réunion de son convoi, le but de notre
+mouvement étant seulement de porter de grands approvisionnements dans
+cette place et de faire relever la garnison, composée de troupes
+appartenant à l'armée de Portugal, par des troupes de l'armée du nord de
+l'Espagne.</p>
+
+<p>Je restai dans cette position pendant toute la première quinzaine de
+septembre. Informé de la marche du général Dorsenne avec son convoi
+escorté par douze mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux;
+sachant de plus que ce convoi et cette escorte devaient se présenter en
+face de l'armée anglaise, qui pouvait faire un mouvement offensif avant
+son arrivée à Rodrigo, je mis l'armée de Portugal en mouvement pour le
+soutenir. Toute l'armée se plaça entre le Tage et le col de Baños. La
+première division repassa le Tage et vint prendre position à Placencia,
+occupa Gallisteo et les bords de l'Alagon par une avant-garde; et toute
+l'armée déboucha, passa le col et prit la route de Rodrigo. Ma cavalerie
+et une division d'infanterie arrivèrent le 22 septembre à Tamamès, et,
+le même jour, l'armée du Nord et le convoi campèrent à Samoños. Je me
+concertai immédiatement avec le général Dorsenne. Il fut convenu que je
+me porterais, avec ma cavalerie et une division d'infanterie, à
+Moras-Verdès pour couvrir le convoi contre une division anglaise placée
+dans la Sierra de Gata, sur la rive droite de l'Aguada, et que s'il le
+fallait, l'armée appuierait ce mouvement aussitôt que la communication
+avec Rodrigo serait établie.</p>
+
+<p>Ce mouvement s'exécuta le 25; la communication fut ouverte avec Rodrigo,
+et le convoi, qui portait des vivres pour huit mois à la garnison de
+Rodrigo, entra dans la place.</p>
+
+<p>Ce ravitaillement, opéré en présence de l'armée anglaise, ne répondait
+guère aux espérances des Espagnols, aux promesses qui leur avaient été
+faites de l'empêcher et d'assurer par un blocus la chute de cette place.</p>
+
+<p>Nous savions l'armée anglaise dans le voisinage; mais rien n'indiquait
+sa position précise. Il était important de s'assurer si elle avait fait
+des approvisionnements pour le siége de Rodrigo. Je me décidai à
+exécuter deux fortes reconnaissances dans les deux directions de
+Fuenteguinaldo et d'Espeja. Je proposai au général Dorsenne d'envoyer le
+général Vathier avec sa cavalerie sur Espeja, tandis que je me porterais
+avec la mienne dans la direction de Fuenteguinaldo. Toute mon infanterie
+était restée en arrière et en échelons. Une seule division de l'armée du
+Nord, très-faible, forte de quatre mille hommes environ, commandée par
+le général Thiébaud, était entrée dans Rodrigo avec le convoi, et je
+demandai au général Dorsenne de lui donner l'ordre de me soutenir.</p>
+
+<p>Arrivés en face d'El-Bodon, nous vîmes sur la hauteur des troupes
+anglaises se former. L'infanterie se composait seulement de deux
+brigades, et la cavalerie de sept à huit cents chevaux. Les deux
+brigades, fort distantes entre elles, ne pouvaient se prêter aucun
+appui. Comme la position des Anglais était très-dominante, je ne pouvais
+juger quelles forces ils avaient en arrière, et il était possible que
+ces premières troupes fussent soutenues par d'autres à peu de distance.
+Ne voulant pas risquer un engagement sérieux en la faisant attaquer par
+la seule division d'infanterie qui fût à portée. Je pris le parti de
+n'employer à cette attaque que de la cavalerie et de l'artillerie. Si
+l'ennemi était en force, elle en serait quitte pour se retirer, et il ne
+pouvait en résulter aucun inconvénient grave.</p>
+
+<p>Le général Montbrun enleva cette position avec intrépidité, prit quatre
+pièces de canon à l'ennemi, et mit en fuite la cavalerie. L'infanterie
+anglaise reçut la cavalerie sans se déconcerter, fit un mouvement de
+quelques toises en avant, reprit ses pièces, et se mit en retraite. Je
+la fis poursuivre par la cavalerie et par l'artillerie. Elle marcha à
+grands pas, mais sans se désunir, et deux fois repoussa des charges. Il
+est vrai qu'un pays assez difficile gênait les mouvements de notre
+cavalerie. Cette infanterie se dirigeait à tire-d'aile sur
+Fuenteguinaldo, où l'on voyait d'autres corps se rendre pour occuper des
+retranchements construits d'avance.</p>
+
+<p>Si j'avais eu en ce moment huit ou dix mille hommes d'infanterie sous la
+main, c'en était fait de l'armée anglaise. Elle n'était pas rassemblée,
+et Fuenteguinaldo, point de sa réunion, serait tombé en notre pouvoir.
+Je demandai au général Dorsenne de faire arriver la division Thiébaud en
+toute hâte; mais l'ordre, envoyé lentement, fut exécuté plus lentement
+encore, et cette division, qui aurait pu nous joindre deux heures avant
+la nuit, n'arriva qu'à nuit close. Elle aurait suffi pour enlever, dans
+le premier moment de confusion, le village où se trouvait le noeud des
+routes menant aux divers cantonnements de l'armée anglaise, et cette
+faible troupe même, arrivée avant la nuit, rendait sa position critique
+et sa réunion difficile. La division légère, commandée par le général
+Crawfort, placée sur la rive droite de l'Aguada, rassemblée à Martiago,
+isolée, tournée, enveloppée par l'armée française, eût été perdue, et il
+est impossible de calculer quelles eussent été les conséquences d'un
+pareil succès.</p>
+
+<p>A l'instant où je fis demander la division Thiébaud, j'envoyai l'ordre à
+toute l'armée d'arriver à marche forcée, afin de me mettre à même de
+faire plus tard ce que les circonstances comporteraient. L'armée du Nord
+en fit autant, et, dans le courant de la journée du lendemain, je me
+trouvai à la tête de près de quarante mille hommes, à une portée de
+canon de l'armée anglaise; mais celle-ci n'avait pas perdu un moment
+pour se réunir, sinon en totalité, au moins en très-grande partie, et
+occupait des positions retranchées. J'étais bien tenté de profiter de la
+réunion des deux armées pour obtenir un succès sur l'armée anglaise, et
+je passai la journée à étudier sa position. Les attaques improvisées
+pendant les campagnes précédentes avaient assez mal réussi pour empêcher
+d'agir inconsidérément; mais une opposition formelle à une bataille de
+la part du général Dorsenne, qui n'était sous mes ordres
+qu'accidentellement et par sa volonté, rendait encore l'entreprise plus
+délicate: entreprise au surplus sans objet, car nous n'étions pas en
+mesure de profiter d'un succès et de suivre en Portugal l'armée anglaise
+battue: aussi dus-je enfin renoncer à l'idée de combattre.</p>
+
+<p>L'armée du Nord se mit en marche avant le jour pour se rapprocher de
+Rodrigo, et je commençais à suivre le mouvement, quand j'appris que
+l'armée anglaise, dès le milieu de la nuit, avait décampé et opérait sa
+retraite par trois routes. J'arrêtai mes troupes et je me décidai à
+employer la journée à la reconduire jusqu'à la Coa. Je mis à sa
+poursuite le général Montbrun, soutenu par un corps d'infanterie appuyé
+de forces plus considérables, en suivant la route de Casillas de Florès,
+tandis que le général Wathier se dirigea, avec sa cavalerie et une
+division d'infanterie de l'armée du Nord, par Albergaria. A cinq heures
+du soir, on rencontra l'ennemi en force près d'Aldeaponte; là s'engagea
+un combat assez vif, qui se termina à notre avantage. Le général
+Montbrun, ayant quitté brusquement la route d'Alfaiates et marché sur
+Aldeaponte, l'ennemi, dans la nuit, repassa la Coa, tandis que le
+général Foy, que j'avais laissé sur les bords de l'Alagon, et auquel
+j'avais donné l'ordre de faire une diversion, opérait sa jonction avec
+nous en passant par le col de Peralès.</p>
+
+<p>L'ennemi, dans ces différentes affaires, eut de cinq à six cents hommes
+hors de combat. Notre perte fut moindre de beaucoup. Rarement une armée
+a couru d'aussi grands risques que l'armée anglaise dans cette
+circonstance. Ce qui l'a sauvée, c'est, d'un côté, la pensée où j'étais
+qu'un général tel que le duc de Wellington ne ferait pas la faute de
+laisser son armée ainsi éparpillée à l'arrivée de l'armée française,
+dont il connaissait et voyait la marche: d'un autre côté, la division du
+commandement, qui fit arriver beaucoup trop tard la division Thiébaud,
+dans un moment où une heure faisait le destin de la journée et le sort
+de cette courte campagne. Notre attaque inopinée causa un tel désordre
+dans l'armée anglaise, que le premier aide de camp de Wellington, lord
+Manners, prit des escadrons français pour des troupes anglaises, et vint
+demander au général Dejean, qui les commandait, où était le duc de
+Wellington. Le général Dejean n'eut pas la présence d'esprit de le faire
+prisonnier, et l'avertit de sa méprise en lui répondant en fureur: «Que
+me voulez-vous?» Cet officier dut son salut à la vitesse de son cheval.
+Au milieu de cette confusion chez les Anglais, un autre aide de camp de
+Wellington, Gordon, officier investi de sa confiance, tué depuis à
+Waterloo, vint en parlementaire, sous un vain prétexte d'échange de
+quelques prisonniers. Ne voulant pas lui donner l'occasion de faire des
+rapports utiles à son générai, je le retins trois jours à mon quartier
+général. Nous trouvâmes, à portée de Rodrigo, de grands
+approvisionnements de gabions, fascines, saucissons, dont j'ordonnai la
+destruction.</p>
+
+<p>Cette opération terminée, l'armée du Nord rentra à Salamanque et à
+Valladolid, et je retournai dans la vallée du Tage. J'occupai par ma
+plus forte division (la seconde, commandée par le général Clausel) la
+province d'Avila, qui me fournissait une grande partie de mes
+ressources. Cette province, bien administrée, devait pourvoir aux
+besoins de cette division et donner de grands secours à celles qui
+occupaient la vallée du Tage. La sixième division, commandée par le
+général Brenier, et ma cavalerie légère, furent chargées d'observer
+l'Alagon, et devaient se retirer, en cas d'attaque de l'ennemi, sur le
+Tietar.</p>
+
+<p>Mes postes à Miravete et à Lugar-Nuevo suffisaient pour assurer, en cas
+de besoin, un débouché en Estramadure, et de grands approvisionnements
+de vivres, aussi considérables que le comportaient nos moyens, y furent
+placés. La première division, ayant beaucoup souffert par les maladies,
+fut envoyée à Tolède pour se rétablir. Le reste de l'armée cantonna dans
+la vallée du Tage, et mon quartier général fut fixé à Talavera. Dans ces
+nouvelles positions, tout annonçait des quartiers d'hiver tranquilles.
+Je me décidai à aller passer quelques jours à Madrid, visiter cette
+capitale, que je ne connaissais pas, et revoir Joseph. Depuis mon
+arrivée en Espagne, je l'avais aperçu seulement un moment en route, se
+rendant à Paris, lorsque je rejoignais l'armée.</p>
+
+<p>On sait à quel point l'atmosphère des cours agit puissamment sur ceux
+qui les habitent; mais Joseph m'en donna un exemple extraordinaire. Je
+trouvai en lui toujours le même esprit, la même amabilité; mais on ne
+peut se figurer à quel point étaient arrivées son insouciance et la
+mollesse de ses moeurs. Son penchant pour la volupté le dominait tout
+entier. Oubliant son origine, ne sentant pas le besoin de justifier par
+des efforts la faveur dont la fortune l'avait comblé, il semblait né sur
+le trône et uniquement occupé des jouissances qu'il procure. Enfin on
+l'aurait pris pour le rejeton affaibli d'une dynastie usée. Il avait
+fait bien du chemin, celui qui, il y avait à peine sept ans, regardait
+comme une perfidie l'offre qui lui fut faite de prendre le titre de roi.</p>
+
+<p>La possibilité de se livrer à toutes les jouissance dégrade promptement
+les caractères les meilleurs; et les flatteurs, en exaltant
+l'amour-propre des souverains, les font bientôt tomber dans les plus
+étranges aberrations. Joseph, homme d'esprit d'ailleurs, s'abandonnait à
+de telles illusions, qu'il se crut un grand homme de guerre, lui qui
+n'avait ni le goût ni l'instinct du métier, lui qui en ignorait les
+premiers éléments et qui n'était pas à la hauteur des plus simples
+applications de l'art de la guerre. Il m'entretint souvent de ses
+talents militaires, et osa me dire que l'Empereur lui avait retiré le
+commandement général en Espagne, parce qu'il était jaloux de lui. Ces
+propres paroles sortirent plus d'une fois de sa bouche, et les
+observations gaies et légères que je lui fis à cette occasion ne
+suffirent pas pour lui faire sentir le ridicule de sa supposition. Il se
+plaignait beaucoup de son frère, en critiquant sa politique, ses
+contradictions, l'anarchie qu'il laissait régner dans les armées
+françaises en Espagne. Il avait raison; mais il était curieux de
+l'entendre ajouter, lui qui ne pouvait dormir tranquille qu'à l'ombre
+des drapeaux français: «Sans l'armée, sans mon frère, je serais
+paisiblement roi d'Espagne et reconnu de toute cette immense monarchie.»
+Il est donc dans la nature de l'homme de ne pouvoir supporter la
+prospérité et la puissance, puisque des personnes sorties des simples
+rangs de la société avaient perdu si vite le souvenir de leur point de
+départ: et n'est-il pas juste d'avoir alors quelque indulgence pour ceux
+que la flatterie et les illusions ont entourés dès leur berceau!</p>
+
+<p>Au surplus, Joseph me traitait personnellement très-bien; il avait un
+fond d'amitié pour moi; ses moeurs étaient éminemment douces, et je
+trouvai du plaisir à passer quelques moments avec lui. C'est la seule
+fois que j'aie vu Madrid. Cette ville, située au milieu d'un désert, que
+rien n'annonce, et qu'on dirait tombée du ciel, n'est point une
+capitale, mais une simple résidence. Une capitale est l'ouvrage du
+temps, le résultat des besoins du pays, et Madrid leur est tout à fait
+étranger. Madrid pourrait cesser d'exister, et l'Espagne ne serait ni
+plus ni moins ce qu'elle est. Après avoir passé cinq jours à Madrid et
+vu le peu de choses curieuses que cette ville renferme, je revins à
+Talavera retrouver les ennuis et les soucis toujours renaissants que les
+besoins et la misère de l'armée ne cessaient de me donner.</p>
+
+<p>Napoléon avait ordonné à Junot, à l'époque où il prit possession du
+Portugal, d'envoyer en France toute la partie disponible de l'armée
+portugaise. Ces troupes, formant une division sous les ordres du marquis
+d'Alorna, le seul général un peu distingué qu'eût le Portugal, avaient
+combattu en Allemagne en 1809, et nous avions eu des Portugais dans nos
+rangs à Wagram. Quand Masséna prit le commandement, on lui donna un
+certain nombre de ces officiers et le marquis d'Alorna lui-même, pour
+lui fournir des renseignements et exercer de l'influence dans le pays.
+Le général Pamplona, qui a depuis joué un rôle en Portugal et a été
+ministre de la guerre, le marquis de Ponte-Lima, le marquis de Valence,
+allié à la famille royale, étaient de ce nombre. Ces officiers se
+trouvaient ainsi les auxiliaires d'étrangers qui dévastaient leur patrie
+et les témoins de ses désastres; triste situation, sans doute, la pire
+et la plus cruelle au monde! Quand je remplaçai Masséna, le marquis
+d'Alorna me demanda à rentrer en France, et je l'y autorisai. Les autres
+restèrent attachés à mon état-major. Je les comblai de soins et
+d'égards.</p>
+
+<p>Les marquis de Valence et de Ponte-Lima faisaient près de moi les
+fonctions d'aides de camp. Pendant mon séjour à Madrid, ces deux
+officiers quittèrent furtivement mon quartier général, et passèrent en
+Portugal. Ils auraient mieux fait de refuser d'être employés et de
+demander à être envoyés en France, ce que je leur aurais accordé comme
+au marquis d'Alorna; mais je compatis à leur situation, et ne pris
+aucune mesure de rigueur contre eux, les trouvant assez malheureux
+d'avoir fait par violence, pendant plus d'une année, un métier si opposé
+à leurs sentiments et à leurs devoirs envers leur pays.</p>
+
+<p>Je ne sais si j'ai peint avec assez de force les embarras de subsistance
+de l'armée et les contrariétés de toute espèce qui compliquaient ma
+situation; mais je ne saurais revenir trop souvent sur un ordre de
+choses sans exemple nulle part, et surtout pendant aussi longtemps.
+Joseph m'avait promis des secours considérables en grains fournis par la
+Manche; mais rien n'arriva. Il a fallu une espèce de miracle pour, dans
+de telles conditions, pourvoir aux besoins du service; et la lecture de
+toute la correspondance de cette époque pourrait seule donner une idée
+des difficultés qu'il y eut à surmonter.</p>
+
+<p>Une autre complication du commandement se trouvait dans les obstacles
+toujours renaissants à l'arrivée des détachements destinés à l'armée de
+Portugal ou à la rentrée de ses dépôts, établis précédemment sur des
+territoires qui ne lui appartenaient plus. Les détachements venant de
+France étaient arrêtés ou par le général de l'armée du nord de
+l'Espagne, ou par les autorités de l'armée du centre. En outre, Joseph
+s'était formé une garde composée de Français. L'Empereur n'ayant point
+autorisé un recrutement régulier de cette garde par l'armée française,
+des embaucheurs venaient séduire les soldats, les enlever, et porter
+ainsi la désorganisation dans les corps; et cela avec l'assentiment et
+par les ordres du frère de Napoléon.</p>
+
+<p>A mon retour de Madrid, j'appris la catastrophe arrivée à la division du
+général Girard, appartenant à l'armée du midi de l'Espagne.</p>
+
+<p>La partie de l'Estramadure la plus voisine du Tage, les arrondissements
+de Truxillo et de Cacerès, étaient compris dans le territoire de l'armée
+de Portugal. Je pouvais donc y lever des contributions. J'avais évacué
+Truxillo devenu un lieu pestilentiel. D'après cela, je ne pouvais
+occuper Cacerès, poste très-rapproché du Portugal, et qui se serait
+trouvé isolé et sans soutien. Je me bornai à décider que, d'époque en
+époque, on y ferait des incursions pour y percevoir les impôts. Dans
+aucun cas, les troupes de l'armée de Portugal, en s'y rendant, ne
+pouvaient être compromises, parce que leur retraite était sur les
+ouvrages d'Almaraz, c'est-à-dire du côté absolument opposé à celui par
+lequel l'ennemi pouvait se présenter.</p>
+
+<p>Le maréchal Soult, voyant Cacerès sans garnison, voulut mettre cette
+ville à contribution. En conséquence, il dirigea de Merida le général
+Girard avec une petite division de trois mille hommes, et par une marche
+parallèle à la frontière ennemie. Le général Girard, ayant eu de la
+peine à obtenir des habitants la somme demandée, et, d'ailleurs, se
+trouvant bien dans cette ville, y resta plus de quinze jours. Le 27
+octobre, il en partit sans défiance, sans précaution, et sans se faire
+éclairer par sa cavalerie légère. Arrivé à Arroyo-Molinos, une forte
+pluie détermina chacun à chercher un abri. Le relâchement dans le
+service et l'imprévoyance du général étant portés à leur comble,
+personne ne fut averti de l'arrivée de la division Hill, qui se présenta
+devant la division Girard par le chemin de Merida. Plus de la moitié des
+soldats, l'artillerie, les bagages, et l'argent furent surpris et
+enlevés. Ainsi cette opération, mauvaise en elle-même, devint honteuse
+par la manière dont elle fut exécutée. Mais, chose curieuse! le maréchal
+Soult prétendit que ce mouvement, ordonné par lui, avait eu pour objet
+de faire une diversion en faveur de l'armée de Portugal, pendant son
+mouvement sur Rodrigo. Or il est bon de remarquer que cette prétendue
+diversion n'était pas un mouvement offensif sur l'ennemi, mais seulement
+une promenade hors de la ligne d'opération, dont le résultat était
+d'amener ce petit corps dans un cul-de-sac, et que ce mouvement,
+commencé le 10 octobre et terminé le 27, s'accordait si peu avec ceux de
+l'armée de Portugal, que celle-ci avait quitté Rodrigo le 29 septembre
+et était rentrée dans ses quartiers le 7 octobre, c'est-à-dire trois
+jours avant le commencement du mouvement du général Girard.</p>
+
+<p>L'époque où nous sommes arrivés est celle où le maréchal Suchet, après
+la prise des places d'Aragon, était entré dans le royaume de Valence.
+Sagonte s'était rendue. Il fallait maintenant compléter le succès de
+cette campagne par la prise de Valence, où les restes de l'armée
+espagnole commandée par Blake étaient réunis. Cette opération, regardée
+comme importante, pouvait rencontrer des difficultés. Elle était l'objet
+de la sollicitude très-vive et de Joseph et de Napoléon. Lors de mon
+voyage à Madrid, Joseph me parla de l'utilité qu'il y aurait à faire un
+détachement sur Valence pour seconder l'opération de Suchet. Je lui
+répondis que, s'il voulait y employer les troupes de l'armée du Centre,
+je les ferais momentanément remplacer dans les postes qu'elles
+occupaient par des troupes sous mes ordres.</p>
+
+<p>Le 11 novembre, Joseph m'écrivit pour me demander de mettre à exécution
+cette disposition, et trois mille hommes, qu'il retira de la Manche,
+furent remplacés dans cette province par la première division de l'armée
+de Portugal. A cet effet elle se mit en marche de Tolède le 22 novembre.</p>
+
+<p>Le 8 décembre, je reçus le rapport que l'armée anglaise s'était
+rassemblée sous Rodrigo et menaçait cette place, tandis que, de son
+côté, Hill avait fait une démonstration à Campo-Maior, et à Portalègre,
+à peu de distance de Badajoz.</p>
+
+<p>Le 10, les troupes anglaises repassèrent l'Aguada et l'armée rentra dans
+ses cantonnements qui paraissaient devoir être définitifs pour l'hiver.</p>
+
+<p>A la même époque, je reçus l'ordre de l'Empereur de faire un détachement
+sur Valence qui, joint aux troupes de l'armée du Centre, s'éleva à une
+force de quinze mille hommes, et de placer, en outre, une division
+intermédiaire entre ce détachement et le reste de l'armée afin de le
+soutenir. Je pris mes dispositions en conséquence, et je proposai au roi
+d'en prendre moi-même le commandement. La première et la quatrième
+division, avec la cavalerie légère, jointes aux troupes de l'armée du
+Centre, devaient le composer, et une autre division de l'armée de
+Portugal devait suivre à plusieurs marches. Par suite de ces
+dispositions, je laissais au général Clausel le commandement des trois
+autres divisions placées: une à Avila, en arrière du Tietar, dans la
+vallée du Tage; une à Talavera; et je faisais inviter, par le roi, le
+général Dorsenne à tenir disponibles, à Salamanque, dix-huit mille
+hommes de l'armée du Nord, et le maréchal Soult à porter un corps à
+Merida, pendant le temps que durerait cette opération.</p>
+
+<p>Le 29, je reçus des ordres définitifs de l'Empereur pour le détachement
+à faire sur Valence; mais en même temps un grand mouvement de troupes
+allait s'exécuter dans le nord de l'Espagne. Cette frontière m'était
+assignée, et la garde impériale quittait l'Espagne pour rentrer en
+France. En conséquence, mon premier projet de marcher en personne sur
+Valence fut changé. Je donnai le commandement du détachement, composé
+des première et quatrième divisions et de la cavalerie légère, au
+général Montbrun, officier d'une haute capacité et de la plus grande
+distinction.</p>
+
+<p>Voici quelles étaient les dispositions générales de l'Empereur pour
+l'armée. Il retirait toute la jeune garde et un détachement de la
+vieille garde qui se trouvait en Espagne, ainsi que cinq régiments
+polonais. Par là il affaiblissait de quinze mille hommes les troupes
+dans la Péninsule, dont le nombre était cependant insuffisant en raison
+du pays immense occupé. Il plaçait mon quartier général à Valladolid et
+me donnait pour territoire les provinces du nord de l'Espagne,
+exclusivement jusqu'à celle de Burgos, c'est-à-dire les provinces
+d'Astorga, Benavente, Zamora, Placencia, Salamanque, Toro, Avila, et la
+vallée désolée sur la rive droite du Tage jusqu'à l'Alberche. Il me
+chargeait de l'administration de ces divers pays et ajoutait à l'armée
+deux divisions, celle du général Souham, et celle du général Bonnet,
+venant de Burgos et des Asturies, composées chacune de douze bataillons.
+Je devais me mettre en marche immédiatement pour prendre mes nouvelles
+positions, relever les troupes qui partaient et m'établir sur cette
+nouvelle frontière. Comme la force de mes troupes n'était pas jugée
+suffisante pour combattre l'armée anglaise, il était ordonné par les
+dispositions générales que, dans le cas de l'offensive prise par le duc
+de Wellington dans le Nord, l'armée du Centre fournirait quatre mille
+hommes d'infanterie et sa cavalerie à l'armée de Portugal, et l'armée du
+Nord toute sa cavalerie, son artillerie, et douze mille hommes
+d'infanterie; que le maréchal duc de Dalmatie tiendrait en échec le
+corps de Hill en rassemblant le cinquième corps sur la Guadiana, et que
+ce corps passerait sur la rive droite du Tage pour suivre Hill, et
+concourir aux opérations, si celui-ci se réunissait à Wellington.</p>
+
+<p>On peut voir combien ces dispositions étaient compliquées et difficiles
+dans leur exécution. Il fallait supposer que toutes ces troupes,
+auxiliaires à l'armée de Portugal, seraient toujours rassemblées et
+prêtes à marcher, que les généraux à qui elles appartenaient seraient
+toujours disposés et empressés à s'en dessaisir, chose fort opposée à
+l'esprit régnant alors en Espagne, comme on l'a vu, et enfin qu'on leur
+appliquerait d'avance toutes les prévisions constamment nécessaires en
+Espagne pour opérer le moindre mouvement, en raison des mille
+difficultés créées par la force des choses.</p>
+
+<p>On verra plus tard comment, quand le moment fut venu, tous ces
+arrangements furent exécutés.</p>
+
+<p>L'Empereur choisissait, pour affaiblir les armées d'Espagne, et pour
+opérer le grand mouvement qui les disloquait momentanément, précisément
+l'instant où il augmentait l'éparpillement de l'armée de Portugal par le
+détachement de douze mille hommes sur Valence. Cependant il savait, à
+n'en pas douter, que l'armée anglaise avait des cantonnements assez
+serrés sur l'Agueda, la Coa et le Mondego; mais il la supposait, on ne
+sait pourquoi, hors d'état d'entrer en campagne, et, dans chaque lettre,
+il en répétait l'assurance. En conséquence des dispositions ci-dessus,
+le mouvement de mes troupes commença dans les premiers jours de janvier
+pour se porter dans la Vieille-Castille, et je me mis en marche de ma
+personne, le 5. Je laissai la sixième division, commandée par le général
+Brenier, dans la vallée du Tage, avec mission d'observer ce qui se
+passerait en Estramadure, d'avoir l'oeil sur les forts de Miravete et de
+Lugar-Nuevo, et, dans le cas où l'ennemi s'y présenterait, d'aller à
+leur secours. Le général Brenier devait correspondre avec le général
+Clausel, qui, avec la deuxième division, occupait Avila.</p>
+
+<p>Dans le cas où le général Brenier devrait agir, le général Clausel était
+chargé de l'appuyer, et, si les événements de la guerre forçaient à
+rassembler l'armée française dans le bassin du Duero, le général Brenier
+devait se joindre au général Clausel et le suivre dans son mouvement, en
+passant par le chemin de Montebeltro; mais, comme cette communication
+n'est pas propre aux voitures, il devait venir seulement avec son
+infanterie, sa cavalerie et ses chevaux d'artillerie, et prendre un
+second matériel préparé pour lui et déposé à Avila. Ma division de
+dragons, mon artillerie et les équipages se mirent en marche pour le
+Guadarrama, et les troisième et cinquième divisions passèrent, des
+points où elles se trouvaient, par les chemins les plus directs pour se
+rendre sur le Duero. Les première et quatrième divisions, et la
+cavalerie légère, étaient en opération sur Valence. Enfin, la septième
+division, nouvellement donnée à l'armée et que commandait le général
+Souham, occupait Salamanque, et la huitième, commandée par le général
+Bonnet, était encore dans les Asturies. Je dirigeai ma marche par Avila
+où je m'arrêtai, et j'arrivai à Valladolid le 11 janvier.</p>
+
+<p>Je m'occupais de tous les détails qui devaient précéder le départ des
+troupes de la garde, et des arrangements à prendre avec le général
+Dorsenne pour relever ses différents postes, lorsque, le 15, un
+officier, expédié de Salamanque, arriva en m'apportant la nouvelle de
+l'entrée en campagne subite de l'armée anglaise. Le 8, elle s'était
+rassemblée; le 10, elle avait passé l'Aguada, formé l'investissement de
+Rodrigo, et commencé le siége immédiatement. A cette nouvelle
+inattendue, j'envoyai des officiers au-devant de toutes les colonnes en
+marche, afin de les diriger sur Médina del Campo et Salamanque.
+J'appelai sur ce point les deuxième et sixième divisions. Je demandai au
+générai Dorsenne son concours, et il mit en marche, pour le même point
+de rassemblement, une division de la jeune garde, forte de six mille
+hommes, de la cavalerie, et de l'artillerie.</p>
+
+<p>Enfin, j'appelai à moi la division des Asturies, et j'envoyai l'ordre au
+général Foy, que le général Montbrun avait laissé en échelon, de rentrer
+avec sa division, et au général Montbrun de revenir à marches forcées
+avec la quatrième division, et sa cavalerie.</p>
+
+<p>Par ces dispositions, je devais avoir, du 26 au 27, trente-deux mille
+hommes réunis en présence de l'armée anglaise sur l'Aguada, et, du 1<sup>er</sup>
+au 2, quarante mille hommes. J'arrivai de ma personne le 21 à
+Fuente-El-Sauco, où j'établis mon quartier général, et j'appris en ce
+moment l'étonnante nouvelle de la prise de Rodrigo.</p>
+
+<p>La ville de Rodrigo, défendue par les Espagnols et attaquée par le
+sixième corps, commandé par le maréchal Ney, avait résisté pendant
+vingt-cinq jours de tranchée ouverte, et nous avait coûté beaucoup
+d'hommes et de munitions. Cette place, dans un bon état de défense,
+était augmentée d'un ouvrage extérieur, d'une lunette sur le plateau du
+grand tesson, au-dessus de la ville, devant lequel l'ennemi devait
+ouvrir la tranchée. J'avais fait arranger, comme poste, un grand couvent
+situé dans le faubourg et destiné à soutenir cette lunette; les calculs
+les plus modérés devaient faire compter sur une défense de trois
+semaines de tranchée ouverte.</p>
+
+<p>Mais le général Dorsenne, de qui cette place dépendait, en avait confié
+le commandement au général Barié, détestable officier, sans résolution
+et sans surveillance. La garnison, composée de ses moins bonnes troupes,
+n'était forte que de deux mille hommes, et le général Dorsenne avait mis
+lui-même une si grande négligence dans la garde de la frontière, qu'il y
+avait deux mois qu'il n'avait reçu de rapports de Rodrigo, sans en être
+inquiet, sans avoir fait aucun mouvement pour s'en procurer; et
+cependant un simple détachement de trois cents chevaux aurait pu lui en
+donner avec la plus grande facilité. Le général Barié, attaqué, ne fit
+aucune disposition raisonnable. Le couvent fortifié, qui avait joué un
+grand rôle entre les mains des Espagnols, et devait, dans la
+circonstance, concourir si puissamment à la défense, ne fut pas occupé,
+et l'ennemi y entra sans combattre. La lunette fut enlevée de vive
+force, sans aucune perte, le soir même du jour de l'investissement. Dès
+le 16, l'artillerie avait commencé son feu. Le 18, la brèche étant
+faite, dans la nuit l'assaut fut donné. On défendit la brèche avec
+succès; mais une fausse attaque par escalade réussit, et la ville fut
+emportée. Jamais opération pareille n'a été conduite avec une plus
+grande activité. Ainsi, en huit jours, à dater du moment de l'approche
+devant la place, les Anglais avaient atteint le but qu'ils s'étaient
+promis. Avec une défense si misérable, si peu en rapport avec tous les
+calculs, il n'y avait pas eu une chance pour arriver à temps au secours
+de cette place.</p>
+
+<p>Cet événement changeait toutes mes combinaisons. Mes forces n'étaient
+pas réunies, et je ne pouvais pas aller chercher l'armée anglaise,
+appuyée à Rodrigo. Je laissai cependant arriver mes troupes pour être en
+mesure d'attaquer les Anglais si, après le siége, ils s'étaient portés
+sur la Tormès: mais je reçus, deux jours après, la nouvelle que les
+Anglais avaient repassé l'Aguada et repris leur cantonnement. Pendant
+cette opération, le corps de Hill, étant sorti de l'Alentejo, s'était
+présenté sur la Guadiana et bloquait Badajoz. Le maréchal Soult avait
+jeté les hauts cris et demandé du secours<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a>
+<a href="#footnote1"><sup class="sml">1</sup></a>; mais la réunion de l'armée
+anglaise sur la Coa m'avait rassuré sur les dangers de Badajoz, et ce
+blocus, simple démonstration, ne dura que quelques jours. Cependant, une
+fois Rodrigo pris, je crus devoir être très attentif à ce qui se
+passerait en Estramadure; car cette province devait, d'après les
+probabilités, devenir bientôt le théâtre des opérations des Anglais. En
+conséquence, dans les premiers jours de février, le détachement du
+général Montbrun m'ayant rejoint, je laissai les première et quatrième
+divisions dans la vallée du Tage avec cinq cents chevaux. Je plaçai
+également la sixième division à portée, dans des cantonnements sur le
+revers des montagnes à Montebeltro, et toutes ces troupes furent mises
+sous les ordres du général Foy.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote1" name="footnote1"><b>Note 1: </b></a>
+<a href="#footnotetag1">
+(retour) </a> Pièces justificatives.</blockquote>
+
+<p>J'arrêtai, dans la province de Léon, la huitième division, qui resta là
+en observation. J'établis une bonne avant-garde, avec autant de
+cavalerie légère que possible, à Salamanque, aux ordres du général
+Montbrun, et le reste de l'armée fut établi sur le Duero et dans la
+province d'Avila.</p>
+
+<p>Le mouvement du général Montbrun dans la Manche avait été superflu, et
+la défense des Espagnols devant Valence misérable. La prétendue
+bataille, livrée pour cerner la ville, se composa de deux charges de
+cavalerie faites par le 4<sup>e</sup> de hussards et le 13<sup>e</sup> de cuirassiers. Toute
+l'armée de Blake se débanda, et la ville de Valence ouvrit ses portes
+après avoir soutenu un simulacre de siége.</p>
+
+<p>A cette occasion, je raconterai une anecdote peignant le caractère
+espagnol avec vérité et montrant d'une manière plaisante cette
+bouffissure qui lui est propre, ainsi que le besoin de titres poussé
+jusqu'au ridicule, sans cependant vouloir lui ôter ses grandes vertus,
+parmi lesquelles sont, avant tout, un patriotisme ardent et un grand
+amour de la vérité.</p>
+
+<p>Les armées espagnoles n'ont rien fait de bien nulle part, excepté dans
+la défense des places et des villes, et j'en expliquerai la cause
+ailleurs. L'armée de Blake avait, je ne sais dans quelle occasion, fait
+un peu moins mal que les autres, et les Cortès, pour récompense, avaient
+donné à ces troupes, par un décret, le surnom de <i>Los Mas Vallentes</i>.
+Ces soldats s'en étaient fait comme un nom propre. Dans sa marche,
+Montbrun trouva des nuées de ces soldats qui rentraient chez eux. On les
+arrêtait et on leur demandait qui ils étaient, et tous répondaient
+constamment en prononçant ces mots qui, assurément, étaient bien
+impropres: <i>Los Mas Vallentes desertores</i>.</p>
+
+<p>Montbrun aurait pu arrêter son mouvement beaucoup plus tôt; mais, quand
+un général est abandonné momentanément à lui-même et jouit de sa
+liberté, souvent il en abuse. Montbrun trouva amusant de faire le
+conquérant, et peut-être aussi de jouir des avantages que donnent
+ordinairement les conquêtes. Il marcha jusqu'à Alicante dont les portes
+restèrent fermées, et revint sur ses pas. Il rejoignit l'armée dans les
+derniers jours de janvier.</p>
+
+<p>Au commencement de février, l'armée était donc postée ainsi: deux
+divisions dans la vallée du Tage; une troisième sur le versant des
+montagnes; une division à Avila; une forte avant-garde sur la Tormès; et
+le reste de l'armée, c'est-à-dire trois divisions (la huitième division
+m'avait été enlevée pour rentrer à l'armée du Nord) sur le Duero, et en
+arrière sur l'Esla. Mon quartier général restait à Valladolid. La place
+d'Astorga, qui était occupée, fermait le débouché de la Galice. Enfin
+j'avais des têtes de pont sur le Duero, à Zamora et à Toro.</p>
+
+<p>Persuadé qu'un nouveau mouvement en Estramadure deviendrait nécessaire,
+je voulais le faciliter par des approvisionnements considérables dans
+les forts du Tage; mais, comme les approvisionnements ne pouvaient se
+faire qu'avec des secours de Madrid, jamais ils ne purent être complets.</p>
+
+<p>Au moyen de ces dispositions, je pouvais, au moment où cela deviendrait
+nécessaire, jeter avec facilité, et une promptitude extrême, quatre
+divisions d'infanterie sur la rive gauche du Tage, en attendant le reste
+de l'armée; et, en même temps, au moyen du matériel d'artillerie déposé
+à Avila, en double, pour plusieurs divisions, toute l'armée pouvait être
+réunie, en moins de dix jours, sur le Duero ou la Tormès.</p>
+
+<p>La perte de Rodrigo découvrait la frontière. Je cherchai les moyens de
+créer à Salamanque un point de résistance. Les couvents en Espagne, si
+considérables, bâtis si solidement, peuvent, avec quelques arrangements,
+devenir d'excellents postes. J'en choisis trois qui, par leurs
+dispositions en triangle, se soutenaient et comprenaient un assez vaste
+emplacement. On se servit des murs des cloîtres, après avoir défoncé les
+voûtes, comme de revêtements de l'escarpe, et de la contrescarpe, et les
+cloîtres devinrent les fossés. On ménagea des galeries à feu de revers
+sous les remblais de décombres qui formèrent les glacis, et ces remblais
+s'élevèrent assez pour donner aux fossés au moins quinze pieds de
+profondeur. Ces travaux furent conduits avec la plus grande activité
+possible. Des magasins considérables pour la garnison et pour l'armée y
+furent placés, et ces postes devinrent défensifs.</p>
+
+<p>Dans le courant de février, le duc de Wellington porta successivement,
+d'abord deux, ensuite trois, et enfin une quatrième division, des bords
+de la Coa sur le Tage, prêtes à opérer sur la rive gauche.</p>
+
+<p>Le 22 février, je fus informé que l'ennemi s'était porté sur la
+Guadiana, formait l'investissement de Badajoz, et tout annonçait
+l'intention formelle de faire le siége de cette place. Je donnai l'ordre
+au général Foy de commencer son mouvement, de porter une avant-garde sur
+Jaraicejo, et de placer en arrière les trois divisions à ses ordres. Je
+me mis en route de ma personne pour le joindre et l'appuyer avec la
+seconde division. Je laissai le commandement sur la Tormès au général
+Bonnet, avec deux divisions, et j'établis le général Souham, avec sa
+division, sur le Duero et l'Esla. Ces forces étaient supérieures à
+celles que l'ennemi pouvait présenter sur cette frontière; aucune
+entreprise de sa part n'était donc à redouter. Ces dispositions,
+assurant d'une manière positive mon concours prompt et certain avec
+l'armée du Midi, empêcha pendant longtemps le siége de Badajoz.</p>
+
+<p>Le duc de Wellington, dont les projets n'étaient pas équivoques, dont
+les moyens étaient tous rassemblés, suspendit toute entreprise, jusqu'au
+moment où, comme je vais le dire, des ordres impératifs de l'Empereur
+vinrent détruire tout le système défensif établi avec sagesse, et le
+changea en une offensive absurde, ridicule, impuissante, qui ne pouvait
+avoir aucun résultat utile, et n'en eut aucun, ainsi que je l'avais
+annoncé, et dont la perte de Badajoz fut la conséquence.</p>
+
+<p>La contradiction continuelle des ordres venant de Paris, et la
+difficulté toujours croissante où je me trouvais de rien faire de bien,
+par suite des obstacles de tout genre que je rencontrais de la part de
+Joseph et du général de l'armée du nord de l'Espagne, me déterminèrent à
+demander avec instance mon changement et mon rappel.</p>
+
+<p>J'envoyai mon aide de camp de confiance, le colonel Jardet, à Paris pour
+le solliciter et remettre une longue lettre où je démontrais l'absurdité
+du système suivi. Cette lettre développait d'une manière si détaillée la
+situation dans laquelle je me trouvais, les obstacles insurmontables
+résultant de l'organisation adoptée par l'Empereur au succès des
+opérations, que je prends le parti de la consigner ici.</p>
+
+<h4>AU PRINCE DE NEUFCHATEL.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 23 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monseigneur,</p>
+
+<p>«J'ignore si Sa Majesté a daigné accueillir d'une manière favorable la
+demande que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse pour supplier
+l'Empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va
+s'ouvrir; mais, quelle que soit sa décision, je regarde comme mon devoir
+de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s'éloigner, la
+situation des choses dans cette partie de l'Espagne. D'après les
+derniers arrangements arrêtés par Sa Majesté, l'armée de Portugal n'a
+plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et je serais
+coupable si en ce moment je cachais la vérité.</p>
+
+<p>«La frontière se trouve très-affaiblie par le départ des troupes
+rappelées après la prise de Rodrigo; l'ennemi est, par suite de cette
+diminution de force, à même d'entrer dans te coeur de la Castille en
+commençant un mouvement offensif, et l'immense étendue de pays occupé
+nécessairement par l'armée rendra toujours son rassemblement lent et
+difficile, tandis qu'il y a peu de temps elle était toute réunie et
+disponible.</p>
+
+<p>«Ses huit divisions s'élèveront, lorsqu'elle aura reçu les régiments de
+marche annoncés, à quarante-quatre mille hommes d'infanterie environ. Il
+faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortifiés, et
+les communications indispensables à conserver libres; il faut à peu près
+même force pour observer l'Esla et se couvrir contre l'armée de Galice,
+qui évidemment, dans le cas d'un mouvement offensif des Anglais, se
+porterait à Benavente et à Astorga. Ainsi, en supposant toute l'armée
+réunie entre le Duero et la Tormès, sa force ne peut s'élever à plus de
+trente-trois ou trente-quatre mille hommes, tandis que l'ennemi peut
+présenter aujourd'hui une masse de près de soixante mille hommes, dont
+plus de moitié Anglais, bien organisés et bien pourvus de toutes choses.
+Cependant diverses chances peuvent faire rester les divisions du Tage en
+arrière, empêcher de les rallier promptement, et les tenir séparées de
+l'armée pendant les moments les plus importants de la campagne; alors la
+masse de nos forces réunies ne s'élèverait pas à plus de vingt-cinq
+mille hommes.</p>
+
+<p>«Sa Majesté suppose, il est vrai, que dans ce cas l'armée du Nord
+soutiendrait l'armée de Portugal par deux divisions; mais l'Empereur
+peut-il croire, dans l'ordre des choses actuelles, que ces troupes
+arriveront promptement et à temps.</p>
+
+<p>«L'ennemi parait en offensive; destiné à le combattre, je prépare mes
+moyens; mais celui qui doit agir hypothétiquement attend sans inquiétude
+et laisse écouler en pure perte un temps précieux. L'ennemi marche à
+moi, je réunis mes troupes d'une manière méthodique et prévue; je sais
+le moment, à un jour près, où le plus grand nombre doit être en ligne, à
+quelle époque les autres seront à portée, et, d'après cet état de
+choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais je ne puis faire
+les calculs que pour les troupes purement et simplement sous mes ordres;
+pour celles qui n'y sont pas, combien de lenteur, d'incertitude et de
+temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et je demande des secours;
+on me répond par des observations. Ma lettre est parvenue lentement,
+parce que les communications dans ce pays sont difficiles. La réponse et
+ma réplique iront de même, et l'ennemi sera sur moi. Mais comment
+pourrais-je d'avance faire des calculs raisonnables sur les mouvements
+de troupes dont je ne connais ni la force ni l'emplacement, lorsque je
+ne sais rien de la situation du pays ni de ses besoins? Je puis
+raisonner seulement sur ce qui est à mes ordres, et, puisque d'autres
+troupes me sont cependant nécessaires pour combattre et sont comptées
+comme faisant partie de mes forces, je suis en fausse position, car je
+n'ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec connaissance de
+cause.</p>
+
+<p>»Si on considère combien il faut de prévoyance pour exécuter le plus
+petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité de
+donner d'avance mille ordres préparatoires, sans lesquels les mouvements
+rapides sont impossibles. Ainsi, les troupes du Nord m'étant étrangères
+habituellement, et m'étant cependant indispensables pour résister à
+l'ennemi, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou
+moins de prévoyance ou d'activité d'un autre chef. Je ne puis donc pas
+être responsable des événements.</p>
+
+<p>«Mais il ne faut pas considérer seulement l'état des choses pour la
+défensive du Nord, il faut le considérer pour celle du Midi. Si lord
+Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de
+Dalmatie a besoin d'un puissant secours, et dans ce cas, si l'armée du
+Nord ne fournit pas de troupes pour relever l'armée de Portugal dans
+quelques-uns des postes qu'alors elle doit évacuer, mais qu'on ne peut
+cesser de tenir, et pour la sûreté du pays, et pour observer les deux
+divisions ennemies qui, placées sur l'Aguada, feraient sans doute
+quelques démonstrations offensives; si, dis-je, l'armée du Nord ne vient
+pas à son aide, l'armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un
+détachement convenable, et Badajoz tombera. Certes il faut pouvoir
+donner des ordres positifs pour obtenir de l'armée du Nord un mouvement
+dans cette hypothèse; et, si on s'en tient à des propositions et à des
+négociations, le temps utile pour agir s'écoutera en pure perte et en
+vaines discussions.</p>
+
+<p>«Je suis autorisé à croire à ce résultat.</p>
+
+<p>«L'armée de Portugal est en ce moment la principale armée d'Espagne
+contre les entreprises des Anglais. Pour pouvoir manoeuvrer, il faut
+qu'elle ait des points d'appui, des places, des forts, des têtes de
+pont, etc. Elle a besoin dans cet objet d'un grand matériel
+d'artillerie, et je n'ai à y appliquer ni canons ni munitions, tandis
+que les établissements de l'armée du Nord en sont remplis: j'en
+demanderai, on m'en promettra; mais en résultat je n'obtiendrai rien.</p>
+
+<p>«Après avoir discuté la question militaire, je dirai un mot de
+l'administration. Le pays donné à l'armée de Portugal a des produits
+présumés, le tiers de ceux des cinq gouvernements; l'armée de Portugal
+est beaucoup plus nombreuse que l'armée du Nord; le pays qu'elle occupe
+est insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de
+l'armée du Nord ont semblé prendre à tâche, en l'évacuant, d'en enlever
+toutes les ressources. Les autres gouvernements, malgré les guérillas,
+sont encore dans la soumission et acquittent les contributions sans
+qu'il soit besoin de contrainte. D'après cela, il y a une immense
+différence entre le sort de l'une et de l'autre armée, et, comme tout
+doit tendre au même but, et que partout ce sont les soldats de
+l'Empereur, que tous les efforts doivent avoir pour objet le succès des
+opérations, ne serait-il pas juste que les ressources de tous ces pays
+fussent partagées proportionnellement aux besoins de chacun, et comment
+y parvenir sans une autorité unique?</p>
+
+<p>«Je crois avoir démontré que, pour une bonne défensive du Nord, le
+général de l'armée de Portugal doit avoir toujours à ses ordres les
+troupes et le territoire de l'armée du Nord, puisque ces troupes sont
+appelées à combattre sous ses ordres, et que les ressources de ce
+territoire doivent être en partie consacrées à les entretenir.</p>
+
+<p>«Je passe maintenant à ce qui regarde le midi de l'Espagne. Une des
+tâches de l'armée de Portugal est de soutenir l'armée du Midi, d'avoir
+l'oeil sur Badajoz et de couvrir Madrid, et, pour cela, un corps assez
+nombreux doit occuper la vallée du Tage; mais ce corps ne pourra
+subsister et préparer des ressources pour d'autres corps destinés à le
+soutenir s'il n'a pas un territoire productif, et ce territoire, quel
+autre peut-il être que celui de l'armée du Centre? quelle ville peut
+offrir des ressources et des moyens dans la vallée du Tage si ce n'est
+Madrid? Cependant aujourd'hui l'armée de Portugal ne possède sur le bord
+du Tage qu'un désert sans produits d'aucune nature ni pour les hommes ni
+pour les chevaux, et elle ne rencontre, de la part des autorités de
+Madrid, que haine et animosité.</p>
+
+<p>«L'armée du Centre n'est rien, et elle possède à elle seule un terrain
+plus fertile et plus étendu que celui accordé pour toute l'armée de
+Portugal. Cette armée ne peut l'exploiter faute de troupes, et tout le
+monde s'oppose à ce que nous en tirions des ressources. Cependant, si
+les bords du Tage étaient évacués par suite de la disette, personne à
+Madrid ne voudrait en apprécier la véritable raison, et on accuserait
+l'armée de Portugal de découvrir cette ville.</p>
+
+<p>«Il existe, il faut le dire, une inimitié, une haine envers les Français
+impossible à exprimer dans le gouvernement espagnol. Si les subsistances
+employées à de fausses consommations dans cette ville eussent été seules
+consacrées à former un magasin de réserve pour l'armée de Portugal, les
+troupes qui sont sur le Tage seraient dans l'abondance et pourvues pour
+longtemps. On consomme vingt-deux mille rations par jour à Madrid, et il
+n'y a pas trois mille hommes. On donne et on laisse prendre à tout le
+monde, excepté à ceux qui servent; mais, bien plus, je le répète, c'est
+un crime d'aller prendre ce que l'armée du Centre ne peut elle-même
+ramasser. Il paraît, il est vrai, assez naturel, quand les ministres du
+roi habillent et arment chaque jour des soldats, qui, au bout de deux
+jours, désertent et vont se joindre à nos ennemis, lorsqu'ils semblent
+avoir consacré ainsi un mode régulier de recrutement des bandes que nous
+avons sur les bras, qu'ils s'occupent aussi de leur réserver des moyens
+de vivre à nos dépens.</p>
+
+<p>«La seule communication carrossable entre la gauche et l'armée de
+Portugal est par la province de Ségovie, et le mouvement des troupes et
+des convois ne peut avoir lieu avec facilité, parce que, quoique ce pays
+soit excellent et plein de ressources, les autorités de l'armée du
+Centre refusent de prendre aucune disposition pour leur subsistance.</p>
+
+<p>«Si l'armée de Portugal peut être affranchie du devoir de secourir le
+Midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la
+Vieille-Castille, et elle s'en trouvera bien; alors la tâche devient
+facile; mais, si elle doit, au contraire, remplir un double objet, elle
+ne peut se dispenser d'occuper la vallée du Tage, et dans cette vallée
+elle doit, pour pouvoir y vivre, y manoeuvrer et préparer des moyens
+suffisants pour toutes les troupes à y envoyer; elle doit, dis-je,
+posséder tout l'arrondissement de l'armée du Centre et Madrid, et il
+faut laisser à ce territoire les troupes qui l'occupent à présent pour
+dispenser l'armée, en marchant à l'ennemi, de laisser du monde en
+arrière. L'armée, au contraire, doit être à même d'en tirer quelques
+secours pour sa communication; elle a besoin, surtout d'être délivrée
+des obstacles que fait naître sans cesse un gouvernement véritablement
+ennemi des armées françaises. Sans doute les intentions du roi sont
+bonnes, mais probablement il ne peut rien contre l'intérêt et les
+passions de ceux qui l'environnent; car, jusqu'à présent, ses efforts
+ont été impuissants pour arrêter les désordres de Madrid et faire cesser
+l'anarchie qui règne à l'armée du Centre. Il peut y avoir de grandes
+raisons politiques pour faire résider le roi à Madrid; mais il y a mille
+raisons positives, et de sûreté relative aux armées françaises, qui
+sembleraient devoir lui faire choisir un autre séjour. En effet: ou le
+roi est général et commandant des armées, et, dans ce cas, il doit être
+au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir à tout et être
+responsable; ou il est étranger à toutes les opérations, et alors, et
+pour sa tranquillité personnelle, et pour laisser plus de liberté dans
+les opérations, il doit s'éloigner du pays qui en est le théâtre et des
+lieux servant de points d'appui aux mouvements de l'armée.</p>
+
+<p>«La guerre d'Espagne est difficile dans son essence; mais cette
+difficulté est augmentée de beaucoup par la division des commandements,
+le peu d'accord des commandants, et par la grande diminution de troupes:
+cette division rend encore notre affaiblissement plus funeste; si elle a
+déjà tant fait de mal lorsque l'Empereur, étant à Parts, s'occupant sans
+cesse de ses armées de la Péninsule, pouvait en partie y remédier, on
+doit frémir du résultat infaillible de ce système suivi, avec diminution
+de moyens, au montent où l'Empereur s'éloigne de trois cents lieues.</p>
+
+<p>«Monseigneur, je vous ai exposé toutes les raisons qui semblent
+démontrer jusqu'à l'évidence la nécessité de réunir sous la même
+autorité toutes les troupes et tout le pays depuis Bayonne jusques et y
+compris Madrid et la Manche; en cela, je n'ai été guidé que par mon
+amour ardent pour le service de l'Empereur, pour la gloire des ses
+armes, et par ma conscience. Si l'Empereur ne trouvait pas convenable
+d'adopter ce système, j'ose le supplier de me donner un successeur dans
+le commandement qu'il m'avait confié. J'ai la confiance et le sentiment
+de pouvoir faire autant qu'un autre; mais, tout restant dans la
+situation actuelle, la change est au-dessus de mes forces.</p>
+
+<p>«Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n'a de prix à mes
+yeux qu'accompagné des moyens de bien faire; et, lorsque ceux-ci me sont
+enlevés, alors tout me paraît préférable. Mon ambition se réduit, dans
+ce cas, à servir l'Empereur en soldat; ma vie lui appartient, et je la
+lui donnerai sans regrets; mais je ne puis rester dans la cruelle
+position de n'avoir pour tout avenir, et pour résultat de mes efforts et
+de mes soins constants, que la triste perspective d'attacher mon nom à
+des événements fâcheux et peu dignes de la gloire de nos armes.»</p>
+
+<p>Chose vraiment inexplicable! l'Empereur oublia complétement l'état de la
+question, les ordres donnés, la situation de l'Espagne, les embarras des
+subsistances, et les impossibilités qui en résultaient pour une
+multitude de choses. La mission du colonel Jardet fut sans résultat. Des
+conversations nombreuses et longues avec l'Empereur eurent d'abord l'air
+de le convaincre; mais elles n'apportèrent aucun changement aux
+dispositions prises, aux ordres donnés. Seulement ces conversations
+donnèrent lieu à une réflexion de Napoléon, qui, en raison des
+événements postérieurs et de la catastrophe arrivée plus tard, a quelque
+chose de prophétique et de surnaturel. Jardet me le raconta à son
+retour.</p>
+
+<p>Après avoir traité toutes ces questions, l'Empereur dit à Jardet: «Voilà
+Marmont qui se plaint de manquer de beaucoup de choses, de vivres,
+d'argent, de moyens, etc. Eh bien, moi, je vais m'enfoncer avec des
+armées nombreuses au milieu d'un grand pays qui ne produit rien.» Et
+puis, après une pause suivie d'un silence de quelques minutes, il eut
+l'air de sortir brusquement d'une profonde méditation, et, regardant
+Jardet en face, il lui dit: «Mais comment tout ceci finira-t-il?»
+Jardet, confondu de cette demande, répondit en riant: «Fort bien, je
+pense, Sire.» Mais il sortit d'auprès de lui avec une vive impression,
+effet naturel de cette inspiration si singulière.</p>
+
+<p>J'ai expliqué comment, avec la faiblesse des moyens mis à ma
+disposition, une défensive serrée, accompagnée d'une surveillance
+active, pouvait seule assurer la conservation de Badajoz en me donnant
+la faculté de combiner mes troupes avec celles du Midi. Wellington
+l'avait si bien senti, qu'il suspendit son entreprise pendant tout le
+temps où je conservai quatre divisions à portée de passer le Tage au
+premier ordre, et tant que j'eus une tête de colonne en avant du
+débouché. Malgré mes répétitions, l'Empereur ne voulut jamais me
+comprendre. Les lettres du prince de Neufchâtel, écrites sous sa dictée,
+combattaient mes arguments et blâmaient mon système. Je tins bon
+longtemps, en raison de la persuasion où j'étais qu'il n'y avait pas
+autre chose à faire; mais enfin une lettre fort dure, renfermant des
+ordres impératifs, m'imposa l'obligation de me conformer à ses volontés
+et de prendre dans la Beira une offensive dépourvue de moyens, qui,
+n'ayant rien de sérieux, ne pouvait tromper l'ennemi. J'eus grand tort
+de m'y soumettre. Ma conviction étant intime, j'aurais dû abandonner mon
+commandement et donner ma démission, plutôt que de me résoudre à
+entreprendre une opération, dont je connaissais d'avance les résultats
+funestes. Sans cette opération, le siége de Badajoz eût été ajourné
+d'une manière indéfinie, et la guerre eût pris une tout autre direction.</p>
+
+<p>Je retirai donc mes troupes de la vallée du Tage pour les rassembler sur
+la Tormès. Je fis des efforts inouïs pour me pourvoir quinze jours
+d'avance de vivres, et j'établis mon quartier général à Salamanque.
+Mais, pour que rien ne manquât, en fait de contradictions et
+d'absurdités, dans le système de l'Empereur; je recevais aussi l'ordre
+impératif de réoccuper les Asturies. Je ne pouvais le faire avec sûreté
+qu'en y employant une de mes plus fortes divisions, et je fus même
+obligé de la porter à huit mille hommes. Ainsi la force dont je pouvais
+disposer contre les Anglais fut diminuée d'autant, et réduite à trente
+et un mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents de cavalerie,
+dépourvus de vivres, de transports et de grosse artillerie. Au moment
+même où je retirais les troupes de la vallée du Tage, et quand elles se
+mettaient successivement en mouvement, le duc de Wellington, bien
+informé, retirait les troupes anglaises et portugaises qui étaient
+encore devant moi. Les dernières, la cinquième division, partit le 12
+mars; elles furent remplacées à Rodrigo et sur la frontière par des
+troupes espagnoles et des milices portugaises.</p>
+
+<p>La première division, placée dans la vallée du Tage, devait se mettre en
+marche après l'arrivée des troupes de l'armée du Centre; mais, ces
+troupes ne l'ayant pas relevé, elle fut obligée d'y rester. Alors, pour
+la faire concourir à la diversion qui m'était ordonnée, je la portai sur
+Placencia avec ordre de faire une démonstration sur le col de Peralès en
+même temps que je passerais l'Aguada, comme si elle devait se joindre à
+l'armée. A la fin de mars, je quittai les bords de la Tormès avec cinq
+divisions formant vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et ma cavalerie
+légère, forte de quinze cents chevaux. Le 31, j'arrivai sur l'Aguada.</p>
+
+<p>Aucun Anglais, excepté de la cavalerie hanovrienne, n'était à portée. Je
+passai la rivière, et l'investis Rodrigo. Une sommation faite pour la
+forme, une menace d'escalade sans résultats, et quelques obus jetés la
+nuit, furent la seule opération possible contre cette ville. Je laissai
+un corps d'observation devant cette place et devant Almeida pour les
+bloquer, et des forces suffisantes pour garder mes ponts. Je marchai sur
+Fuenteguinaldo. Je portai la plus grande partie de l'armée sur
+Alfaiatès, Sabugal et Fundao, aux sources du Zezere, à Penamacor et
+Idanha-Nova, poussant des reconnaissances et des partis sur
+Castel-Branco.</p>
+
+<p>Instruits que les milices portugaises, sous les ordres de Sylveyra et
+fortes de vingt-trois bataillons, s'étaient portées sur Guarda, je
+marchai contre elles avec la cinquième division et une brigade de la
+quatrième. Elles se retirèrent à mon approche et descendirent le
+Mondego. Je les fis poursuivre par le 13<sup>e</sup> de chasseurs et deux cents
+hommes d'élite, composant mon escorte. Une grande pluie ayant rendu les
+armes à feu inutiles, cette cavalerie, sous les ordres du coiotiel
+Denis<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a>
+<a href="#footnote2"><sup class="sml">2</sup></a>, mon aide de camp, les chargea, les mit en déroute, fit quinze
+cents prisonniers, prit cinq drapeaux. Trois mille hommes se sauvèrent
+en jetant leurs armes.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote2" name="footnote2"><b>Note 2: </b></a>
+<a href="#footnotetag2">
+(retour) </a> Depuis, général Denis de Damrémont, gouverneur général de
+l'Algérie, tué d'un boulet de canon sous les murs de Constantine
+quelques heures avant la prise de cette ville. (<i>Note de l'Éditeur.</i>)</blockquote>
+
+<p>Ces mouvements déterminèrent l'ennemi à brûler les magasins
+considérables qui existaient à Castel-Branco et à Celorico. Bref, je fis
+courir le bruit que je marchais sur Lisbonne; mais cette nouvelle était
+trop absurde pour inspirer la moindre inquiétude sur cette ville; car,
+si j'y étais entré, peut-être en vérité eût-il été difficile d'en
+sortir. Le siége de Badajoz fut entrepris et continué pendant ces
+mouvements. Badajoz tomba, et l'armée anglaise se mit en marche
+immédiatement après pour repasser le Tage; alors je rentrai en Espagne
+et revins sur la Tormès.</p>
+
+<p>Les Anglais, connaissant mes forces, savaient bien qu'elles ne me
+permettaient d'entreprendre aucune opération sérieuse dans le coeur du
+Portugal. Sans moyens de transport, ayant des subsistances en
+très-petite quantité, comment l'armée aurait-elle vécu dans sa marche,
+en traversant un pays stérile, abandonné de ses habitants? Wellington ne
+pouvait s'y tromper. Enfin ce mouvement intempestif, exécuté dans la
+saison des pluies, était entravé par le débordement des rivières, et
+aucune végétation ne favorisait encore la nourriture du bétail. Aussi,
+hommes, chevaux et matériel souffrirent-ils beaucoup pendant cette
+courte campagne d'un mois environ. Nous rentrâmes à Salamanque le 25
+avril.</p>
+
+<p>Voici quelles furent les dispositions prises, au retour, pour
+l'établissement de l'armée, dans le double objet d'obtenir la plus
+grande concentration en conservant cependant les moyens de subsister:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> La première division, dans la vallée du Tage;</p>
+<p class="i14"> La deuxième, à Avila;</p>
+<p class="i14"> La troisième, à Valladolid et sur le Duero;</p>
+<p class="i14"> La quatrième, à Toro;</p>
+<p class="i14"> La cinquième, à Salamanque;</p>
+<p class="i14"> La sixième, à Médina del Campo;</p>
+<p class="i14"> La septième, à Zamora;</p>
+<p class="i14"> La huitième, aux Asturies;</p>
+<p class="i14"> La cavalerie légère, entre la Tormès et le Duero;</p>
+<p class="i14"> Les dragons, à Rio-Secco.</p>
+</div></div>
+
+<p>Par ces dispositions, l'armée pouvait vivre; et, sauf les huitième et
+première divisions, être rassemblée à Salamanque en cinq jours.</p>
+
+<p>L'étendue du pays à occuper, le besoin d'avoir des lieux de dépôt, des
+postes fortifiés et de protection dans quelques villes, et des points de
+passage assurés sur les grandes rivières, rendaient indispensables la
+mise en état de défense et la construction d'un certain nombre de forts
+dans la Péninsule.</p>
+
+<p>Voici quels étaient ceux dépendant de l'armée de Portugal, avec la force
+des garnisons jugées nécessaires:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Salamanque, mille hommes<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a>
+<a href="#footnote3"><sup class="sml">3</sup></a>;</p>
+<p class="i14"> Alba-sur-Tormès, cinquante hommes;</p>
+<p class="i14"> Avila, cinq cents hommes;</p>
+<p class="i14"> Zamora, cinq cents hommes;</p>
+<p class="i14"> Toro, cent cinquante hommes;</p>
+<p class="i14"> Léon, cinq cents hommes;</p>
+<p class="i14"> Benavente, cent cinquante hommes;</p>
+<p class="i14"> Astorga, quinze cents hommes;</p>
+<p class="i14"> Palencia, cinq cents hommes;</p>
+<p class="i14"> Ponte-Lougusto, soixante hommes.</p>
+<p class="i14"> Total: quatre mille neuf cent dix hommes.</p>
+</div></div>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote3" name="footnote3"><b>Note 3: </b></a>
+<a href="#footnotetag3">
+(retour) </a> Ce fort reçut une extension qui le fit devenir une petite
+place.</blockquote>
+
+<p>Ainsi, il fallait défalquer de la force disponible de l'armée de
+Portugal, pour les garnisons, quatre mille neuf cent dix hommes;</p>
+
+<p>La huitième division, destinée à garder toujours les Asturies, d'après
+les dispositions impératives de l'Empereur, huit mille hommes.</p>
+
+<p>Et la communication indispensable avec Burgos, deux mille hommes.</p>
+
+<p>Total, quatorze mille neuf cent dix hommes.</p>
+
+<p>Quinze mille hommes de l'infanterie de l'armée devaient donc être
+enlevés de son effectif, pour connaître la force réelle à présenter en
+ligne. En opposition à cet état de choses l'armée anglaise n'avait pas
+l'emploi d'un seul soldat hors du camp. Des Espagnols et des milices
+portugaises, chargés de tout le service extérieur et des garnisons,
+fournissaient encore, au besoin, des forces auxiliaires à l'armée
+active.</p>
+
+<p>A mon arrivée à Salamanque, je reçus le rapport qu'un corps anglais
+assez nombreux s'était porté sur Jaraicejo. Ce corps menaçait les
+établissements sur le Tage d'Almaraz et Lugar-Nuevo, et les postes de
+Miravete, qui les dominent et en ferment l'accès. Il était important
+pour l'ennemi de les prendre et de les détruire. Ces postes, établissant
+la liaison et assurant la communication entre les armées du Midi et du
+Nord, donnaient, suivant les circonstances, les moyens de combiner les
+mouvements nécessaires à la défense, soit de l'Andalousie, soit de la
+Castille.</p>
+
+<p>Le poste de Lugar-Nuevo, c'est-à-dire la tête de pont de la rive gauche,
+se composait d'un bon fort revêtu, et d'un réduit ou donjon également
+revêtu. D'après tous les calculs, un siége régulier devait être
+nécessaire pour s'en emparer. Une garnison suffisante, composée, il est
+vrai, d'assez mauvaises troupes, l'occupait; mais un brave officier
+piémontais, le major Aubert, en avait le commandement. Enfin, avant de
+commencer le siége, il fallait s'emparer des postes avancés de Miravete,
+fermant le Puerto, par lequel seul l'ennemi pouvait arriver et descendre
+avec du canon. Ces considérations et ces faits fondaient ma sécurité.</p>
+
+<p>Cinq divisions de l'armée anglaise vinrent s'établir dans leur ancien
+cantonnement sur la Coa et sur l'Aguada; et cependant le bruit courait
+que son intention était d'envahir l'Andalousie. Ce bruit, adopté par le
+maréchal Soult avec empressement, retentit à Madrid, et avait persuadé
+le roi. Cependant rien n'était plus absurde; car, indépendamment de ce
+mouvement rétrograde des cinq huitièmes de l'armée, il y avait diverses
+considérations qui décidaient la question aux yeux d'un homme
+raisonnable. Les Anglais, sans aucun doute, se préparaient à
+l'offensive; mais était-ce dans le Midi ou dans le Nord que leur intérêt
+leur commandait d'agir? La moindre réflexion, le plus simple calcul,
+devaient lever tous les doutes.</p>
+
+<p>1° En attaquant le Midi et y portant leurs principales forces, ils
+découvraient Lisbonne que les troupes du Nord pouvaient envahir.</p>
+
+<p>2° En conquérant le Midi par des combats successifs, ils n'auraient
+acquis que l'espace parcouru; et l'armée française, en évacuant ce pays,
+augmentait chaque jour de force en se concentrant. Ainsi ses revers
+devaient naturellement être suivis de succès.</p>
+
+<p>3° Enfin c'était l'occupation du Midi qui nous avait affaiblis sur tous
+les points. Il fallait donc bien se garder de provoquer le changement de
+cet état de choses avant d'avoir obtenu ailleurs un avantage décisif.</p>
+
+<p>4° En attaquant le Nord, Lisbonne n'était pas découverte, parce que la
+ville est située sur la rive droite du Tage.</p>
+
+<p>5° En attaquant l'armée de Portugal et obtenant un succès important,
+non-seulement le fruit de la conquête était le pays qu'elle occupait,
+mais encore Madrid et le Midi qu'il fallait nécessairement évacuer.</p>
+
+<p>6° Enfin, en agissant dans le Nord, elle se trouvait à portée des
+ressources que le Portugal, la province de Galice, et l'armée espagnole,
+qui occupait cette province et les ports de cette côte, pouvaient lui
+fournir.</p>
+
+<p>Malgré l'évidence de ces raisons, Joseph, endoctriné par Soult, croyait
+fermement à une prochaine offensive dans le Midi; et, comme l'Empereur
+lui avait donné le commandement général de toutes les armées en Espagne
+en partant pour la Russie, il m'envoya l'ordre de lui fournir trois
+divisions de l'armée de Portugal, que son intention était de conduire,
+par la Manche, au secours de Soult, en se portant jusqu'à la Sierra
+Morena. Dans l'hypothèse même de l'offensive des Anglais dans le Midi,
+cette disposition ne valait rien. Il était bien plus simple, bien plus
+raisonnable, bien plus militaire, de former un corps d'armée nombreux et
+bien pourvu de vivres dans la vallée du Tage, destiné à déboucher par
+Miravele. Quand Wellington serait arrivé aux frontières de l'Andalousie,
+ce corps, en prenant à revers l'armée anglaise, l'aurait forcé à
+rétrograder. Par cette combinaison, rien n'était découvert dans le Nord,
+tout était ensemble, et toutes les forces pouvaient toujours, au besoin,
+s'y rassembler. Je cherchai donc à éclairer Joseph sur la vérité, et
+j'obtins, quoique avec peine, la suspension de l'exécution d'une mesure
+dont les résultats ne pouvaient manquer d'être funestes. Mais, dans tous
+les cas, et, quel que fût le système offensif que voulait prendre
+l'ennemi, la destruction des forts établis à Almaraz et du pont servant
+au passage était pour lui une chose utile, un préliminaire important,
+promettant de grands avantages.</p>
+
+<p>Il s'y résolut, et, le 14, douze mille hommes, avec un équipage
+d'artillerie, se présentèrent sur la montagne. Les forts de Miravete
+fermant le passage, l'artillerie ne put pénétrer dans la vallée; mais,
+le succès de l'opération dépendant de la promptitude de l'exécution, les
+Anglais prirent la résolution d'enlever de vive force le fort de
+Lugar-Nuevo. En conséquence, une partie de ces troupes descendit, dans
+la journée du 18, dans la vallée par des chemins détournés, et, le 19, à
+trois heures du matin, ils donnèrent l'assaut à ces forts.
+Malheureusement la garnison était composée en grande partie de mauvaises
+troupes, connues sous le nom de régiment prussien. A la vue de ce parti
+décidé, une vive inquiétude s'empara des soldats. Le major Aubert,
+voulant leur donner de la confiance, monte sur le parapet pour mieux
+diriger la défense; mais, peu après, il est tué. Le désordre se met dans
+les troupes. Bientôt la terreur est au comble, et elles s'enfuient sur
+la rive droite, abandonnant dans le donjon des sapeurs et des canonniers
+français qui y sont pris ou tués, les ponts-levis du donjon que les
+fuyards avaient baissés n'ayant pas eu le temps d'être levés. L'ennemi
+passa sans peine sur la rive droite, et tous les forts tombèrent ainsi
+en son pouvoir. Il les dégrada sans les détruire, brisa l'artillerie,
+coula les bateaux et se retira sans avoir rien entrepris sur Miravete,
+qui ainsi fut conservé. A la première nouvelle, qu'en reçut le général
+Foy, il se mit en marche avec sa division pour porter secours. Si la
+défense eût duré trente-six heures, il arrivait à temps pour donner de
+la confiance à la garnison et rendre les forts imprenables. Le général
+Clausel, de son côté, se mit en mesure de l'appuyer, et, en cinq jours,
+il y aurait eu treize mille hommes réunis sur ce point, et la tentative
+des Anglais aurait échoué.</p>
+
+<p>Cet événement démontre combien il y a d'inconvénients à charger de
+mauvaises troupes de la défense de postes militaires de quelque
+importance. Un général éprouvera toujours une grande répugnance à
+affaiblir de bons corps; mais il vaut mieux s'y résoudre, pour une
+partie de la garnison au moins, que de risquer de voir ainsi
+disparaître, en un moment, les points d'appui sur lesquels il a compté,
+et qui, comme dans la circonstance actuelle, étaient de véritables
+pivots d'opération. Comme ces postes étaient de nature à être rétablis
+et réoccupés, le général Foy, que les circonstances devaient amener dans
+le bassin du Duero, demanda avec instance, mais toujours
+infructueusement, au général d'Armagnac, de l'armée du Centre, d'y
+former une nouvelle garnison, d'y placer des approvisionnements et d'y
+faire rétablir un passage. Au surplus, les événements se succédèrent
+rapidement et empêchèrent de rien terminer à cet égard.</p>
+
+<p>Les opérations des Anglais dans le Nord devenaient de jour en jour plus
+probables; l'opinion s'en établissait sur toute notre frontière, et
+cependant Soult prétendait toujours être menacé. Joseph finit par
+concevoir des doutes en faveur de mon opinion. Les Anglais, bien pourvus
+de vivres, devaient hâter leur entrée en campagne; car, comme nous en
+manquions par suite de la disette de l'année précédente, notre situation
+serait devenue tout autre si la campagne se fût ouverte seulement après
+la moisson.</p>
+
+<p>Dès le 30 mai, j'écrivis au général Caffarelli, successeur du général
+Dorsenne dans le commandement de l'armée du nord de l'Espagne, pour lui
+rappeler les instructions fondamentales données par l'Empereur, fixant
+d'une manière invariable le contingent à fournir par l'armée du Nord à
+l'armée de Portugal en cas d'offensive décidée de l'armée anglaise. En
+lui annonçant les événements probables et prochains, je lui demandais
+avec instance de tout préparer d'avance pour remplir les devoirs qui lui
+étaient imposés. Le général Caffarelli me répondit par les meilleures
+assurances, et en me faisant les promesses les plus positives de me
+secourir de tous ses moyens quand le moment serait arrivé. Il me réitéra
+constamment ces promesses; mais tout en resta là, et, quand il fut
+question de combattre, jamais son artillerie, sa cavalerie et les deux
+divisions qui devaient me joindre ne parurent. Deux régiments de troupes
+légères seulement nous rejoignirent, et encore après la bataille.</p>
+
+<p>Le duc de Wellington, en préparant son offensive, avait pris des
+dispositions nécessaires pour établir de prompts moyens de communication
+entre le corps de Hill et l'armée principale. A cet effet, un passage
+régulier du Tage avait été établi à Alcantara, dont le pont en pierre
+avait été coupé antérieurement. Alors, suivant les circonstances, il
+pourrait appeler à lui ce corps, fort de douze mille hommes. Enfin il
+donna l'impulsion aux milices portugaises pour agir sur l'Esla vers
+Benavente, et à l'armée de Galice pour qu'elle eût à déboucher et à
+faire le blocus d'Astorga.</p>
+
+<p>Les Anglais firent, le 3 juin, une première démonstration offensive. Une
+division passa l'Aguada, battit la campagne, et repassa cette rivière
+quelques jours après.</p>
+
+<p>A cette occasion, je resserrai mes cantonnements, voulant préparer la
+prompte réunion de mes troupes quand l'ennemi se mettrait en marche pour
+s'avancer sur moi.</p>
+
+<p>Le 8, la position de l'armée était celle-ci:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Première division, Avila et Arevalo;</p>
+<p class="i14"> Deuxième, Peñaranda et Fontiveros;</p>
+<p class="i14"> Troisième, Valladolid;</p>
+<p class="i14"> Quatrième, Toro;</p>
+<p class="i14"> Cinquième et sixième, Salamanque;</p>
+<p class="i14"> Septième, Zamora;</p>
+<p class="i14"> Huitième, les Asturies;</p>
+<p class="i14"> Cavalerie légère, Salamanque;</p>
+<p class="i14"> Dragons, Toro, Benavente;</p>
+<p class="i14"> Quartier général, Salamanque.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le 10 juin, la totalité de l'armée anglaise était réunie, entre la Coa
+et l'Aguada, avec tous ses moyens, et l'armée de Galice sur la
+frontière.</p>
+
+<p>Le 12, les Anglais commencèrent leur mouvement. J'en fus instruit le 14.
+Ce jour-là même l'armée reçut l'ordre de se rassembler. Le point de
+réunion fut indiqué à Bleines, en arrière de Salamanque, et j'envoyai
+l'ordre à la huitième division de quitter les Asturies et de venir me
+joindre à marches forcées.</p>
+
+<p>Le 15, j'écrivis au général Caffarelli, au roi, à tous ceux qui, d'après
+les instructions de l'Empereur, devaient donner à l'armée de Portugal,
+par leur concours, la force nécessaire pour combattre l'armée anglaise.
+Je demandais avec la plus vive instance que les secours fussent mis en
+marche sans perdre un seul moment.</p>
+
+<p>Les Anglais arrivèrent devant Salamanque le 16, dans l'après-midi.</p>
+
+<p>Après avoir mis les forts de Salamanque dans le meilleur état possible,
+complété les garnisons, donné les instructions nécessaires, je disposai
+tout pour la retraite. Elle s'effectua dans la nuit du 16 au 17, et
+j'allai prendre position à Bleines, point indiqué pour le rassemblement
+des troupes.</p>
+
+<p>L'armée anglaise, le 17, prit position sur la rive droite de la Tormès,
+occupa la position de San-Christoval qui couvre Salamanque, et commença
+l'attaque des forts.</p>
+
+<p>Des tentatives d'escalade furent repoussées et coûtèrent cher à
+l'ennemi. Il se mit en mesure alors d'employer la grosse artillerie.</p>
+
+<p>Le 20, cinq divisions étant rassemblées, les deuxième, troisième,
+quatrième, cinquième et sixième, je marchai en avant, et vins prendre
+une position offensive à une petite portée de canon de l'armée anglaise.</p>
+
+<p>Le siége commencé fut suspendu, et toute l'armée ennemie se rassembla
+sur le plateau de San-Christoval.</p>
+
+<p>Mon mouvement avait étonné l'ennemi, mais la position que j'avais prise,
+dans le but de simuler le prélude d'une attaque, ne pouvant pas être
+défendue, il eût été dangereux de l'occuper longtemps. Aussi, le 23 au
+matin, je me retirai à deux milles pour occuper la position
+d'Aldea-Rubia, qui domine et se trouve en arrière du gué de Huerta sur
+la Tormès. Alors le siége fut recommencé, et le feu nous l'indiqua. Je
+reçus dans cette position une lettre du général Caffarelli, en date du
+10, qui m'annonçait qu'il allait se mettre en mouvement pour se
+rapprocher de moi, et me porter secours avec toute sa cavalerie,
+vingt-deux pièces de canon et sept mille hommes d'infanterie.</p>
+
+<p>Le 27, des signaux m'annoncèrent que les forts pouvaient tenir encore
+cinq jours. Je ne pouvais raisonnablement attaquer l'armée anglaise
+avant la réunion de toutes mes forces. Je me disposai à opérer sans me
+compromettre et à faire une diversion. Le fort d'Alba-sur-Tormès étant
+en mon pouvoir, le passage de la Tormès m'était assuré en retraite, si,
+après l'avoir franchi au gué de Huerta, il fallait faire un mouvement
+rétrograde. En conséquence, je disposai tout pour exécuter le passage de
+la rivière dans la nuit du 28 au 29, et me placer de manière à menacer
+les communications de l'ennemi, dont la liberté lui était indispensable
+pour pouvoir subsister.</p>
+
+<p>Mais, le 27 même, un incendie épouvantable avait détruit tous les
+approvisionnements et bâtiments du fort principal de Salamanque; et,
+bien que deux assauts eussent été repoussés et que l'ennemi eût perdu
+plus de quinze cents hommes, la confusion était devenue telle, que la
+garnison dut se rendre à discrétion et sans capitulation.</p>
+
+<p>Cet événement changeait complétement l'état des choses.</p>
+
+<p>Je devais alors prendre une position qui me permît d'attendre sans
+danger, et de recevoir avec sûreté les renforts promis. En conséquence,
+je mis en marche l'armée le 28, et elle se porta sur la Guareña, le 29
+sur la Trabanjos, où elle séjourna le 30 juin. L'ennemi ayant suivi avec
+toutes ses forces, l'armée continua son mouvement de retraite, et, le
+1<sup>er</sup> juillet, vint prendre position sur le Zapardiel, et, le 2 juillet,
+repassa le Ducro à Tordesillas.</p>
+
+<p>Ce jour-là, le mouvement s'étant exécuté un peu tard, et les Anglais
+ayant commencé le leur de grand matin, il y eut à Bueda un combat
+d'arrière-garde à soutenir dans des circonstances désavantageuses, mais
+aucune conséquence fâcheuse et aucun désordre n'en résultèrent. Le
+meilleur ordre fut observé en repassant la rivière. L'ennemi prit
+position sur le Duero. La deuxième division fut placée sur la rive
+gauche de cette rivière, et en arrière de la Daga, son affluent.</p>
+
+<p>Le 3 juillet, l'ennemi, ayant fait une tentative sur le gué de Pollos,
+fut repoussé. Les dispositions de détail étant prises pour assurer la
+défense de cette ligne, je me décidai à attendre dans cette position les
+secours annoncés, et sur lesquels j'avais droit de compter.</p>
+
+<p>J'ai déjà dit combien ma cavalerie était faible; elle ne s'élevait pas à
+plus de deux mille chevaux, et l'ennemi avait près de six mille hommes
+de cavalerie anglaise, et une nuée de guérillas qui le dispensait de
+toute espèce de détachement et de service de troupes légères. Je pris la
+résolution de faire enlever tous les chevaux de selle existant dans les
+lieux occupés par les troupes. Cette opération, faite partout
+simultanément, augmenta de huit cents chevaux la force de ma cavalerie
+on dix jours de temps.</p>
+
+<p>Le général Bonnet, avant d'avoir reçu mes ordres, instruit du mouvement
+de l'armée anglaise et isolé dans les Asturies avec très-peu de
+munitions, prit la sage résolution d'évacuer cette province, dont la
+sortie pouvait être difficile si l'ennemi se fût mis en mesure de s'y
+opposer. Ayant pris position à Reynosa, il put exécuter promptement
+l'ordre qui lui fut donné de se rendre sur le Duero.</p>
+
+<p>Les milices portugaises se montrèrent sur l'Esla, à l'embouchure de
+cette rivière et vers Benavente; mais de simples démonstrations
+suffirent pour les contenir. Pendant ce temps, l'armée de Galice avait
+formé le blocus d'Astorga.</p>
+
+<p>Ainsi, en face d'une armée qui avait douze mille hommes d'infanterie et
+deux mille cinq cents chevaux de plus que moi, qui pouvait recevoir d'un
+jour à l'autre le corps de Hill, composé de douze mille hommes, je
+voyais encore mon flanc droit et mes derrières menacés.</p>
+
+<p>J'accablais le général Caffarelli de mes lettres et de mes demandes; je
+le sommais d'exécuter les dispositions arrêtées par l'Empereur; mais,
+après m'avoir fait de magnifiques promesses, il baissait chaque jour de
+ton et trouvait toujours de nouveaux prétextes pour ne faire aucun
+effort en ma faveur.</p>
+
+<p>Il m'écrivit que les bandes de Reguovales, Pinta et Longa étaient en
+mouvement. Il y avait pitié de sa part à mettre ainsi en balance les
+intérêts de l'Espagne avec ceux de la tranquillité de son
+arrondissement. Je lui mandai de les laisser faire, de venir à mon
+secours avec tous ses moyens, et qu'après avoir battu les Anglais je lui
+donnerais autant de troupes qu'il en voudrait pour tout mettre chez lui
+promptement à la raison. Plus tard, enfin, il m'annonça que des
+bâtiments s'étaient montrés sur la côte et menaçaient d'un débarquement.
+C'était me faire connaître de toutes les manières sa résolution de ne
+pas me seconder.</p>
+
+<p>Je crus que le roi connaîtrait mieux ses devoirs et les intérêts de la
+défense qui lui était confiée, et je m'adressai à lui avec persévérance.</p>
+
+<p>L'armée du Centre pouvait former une division de cinq à six mille hommes
+d'infanterie. Elle avait une forte cavalerie, belle et instruite, entre
+autres, une division commandée par le général Treilhard, qui était
+inoccupée dans la vallée du Tage. Après mille sollicitations, mille
+prières, mille demandes motivées sur des faits qui n'étaient pas
+susceptibles de discussions, il me fit répondre, par le maréchal
+Jourdan, une lettre ainsi conçue:</p>
+
+<p>«Monsieur le maréchal,</p>
+
+<p>«Le roi m'a chargé de vous dire qu'il n'a pas reçu de vos nouvelles
+depuis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 du
+courant. Depuis lors, il a circulé ici des bruits de toute espèce; mais
+ce qu'on a pu conclure au milieu de tous ces rapports contradictoires,
+c'est que l'armée anglaise est en position sur la Tormès et que vous
+avez réuni la vôtre sur le Duero. Vous sentez, monsieur le maréchal, que
+Sa Majesté est fort impatiente de recevoir de vos nouvelles. On dit ici
+que l'armée ennemie est forte d'environ cinquante mille hommes, parmi
+lesquels on ne compte que dix-huit mille Anglais. Le roi pense que, si
+cela est vrai, vous êtes en état de battre cette armée, et le roi
+désirerait bien connaître les motifs qui vous ont empêché d'agir. Il me
+charge donc de vous inviter à lui écrire par des exprès.</p>
+
+<p>«Le roi me charge en même temps de vous communiquer les nouvelles qu'il
+a reçues d'Andalousie. Les dernières lettres de M. le duc de Dalmatie
+sont du 16 courant, et la dernière lettre de M. le comte d'Erlon est du
+18. A cette époque, le général Hill, qui est toujours resté sur la
+Guadiana avec un corps de quinze mille hommes et trois à quatre mille
+Espagnols, s'était avancé sur Zafra, et même sur la Serena.</p>
+
+<p>«Des troupes de l'armée du Midi sont en marche pour se réunir au général
+Drouet, et ce général doit être en opération, depuis le 20, contre le
+général Hill. Le roi a réitéré au duc de Dalmatie l'ordre de diriger le
+général Drouet sur la vallée du Tage, si lord Wellington appelle à lui
+le général Hill; mais, comme il serait possible, le cas arrivant, que
+cet ordre ne fût pas exécuté assez promptement, Sa Majesté désirerait
+que vous profitassiez du moment où lord Wellington n'a pas toutes ses
+forces réunies pour le combattre. Le roi a aussi demandé des troupes au
+général Suchet; <i>mais ces troupes n'arriveront pas. Ainsi tout ce que Sa
+Majesté a pu faire, c'est d'envoyer un renfort de troupes dans la
+province de Ségovie, et d'ordonner au général Estève, gouverneur de
+cette province, de secourir, au besoin, la garnison d'Avila et de lui
+envoyer des vivres.</i></p>
+
+<p>«Le maréchal de l'empire, chef de l'état-major de Sa Majesté Catholique,<br>
+
+<span class="rig">«Signé: <span class="sc">Jourdan</span>.</span></p><br>
+
+<p>«Madrid, le 30 juin 1812.»</p>
+
+<p>Cette lettre du maréchal Jourdan, du 30 juin, me parvint le 12 juillet
+par duplicata.</p>
+
+<p>Ainsi, l'armée du Centre refusait tout secours, officiellement.</p>
+
+<p>L'armée du Nord refusait également, d'une manière moins positive, à là
+vérité; mais il n'y avait pas à en espérer davantage.</p>
+
+<p>En ajournant l'offensive, ma position ne pouvait pas s'améliorer,
+puisqu'aucun secours ne devait venir me joindre; mais, au contraire, il
+était probable qu'elle allait empirer beaucoup. Le corps de Hill
+pouvait, à chaque moment, joindre lord Wellington et augmenter sa force
+de douze mille hommes, et j'étais bien sûr que, dans ce cas, le duc de
+Dalmatie n'enverrait pas à mon secours le cinquième corps comme cela
+était prescrit; et, quand il l'eût fait, ce secours n'aurait eu aucune
+efficacité, puisque Hill serait arrivé en six ou sept jours par
+Alcantara, tandis qu'il en aurait fallu vingt au cinquième corps, en
+passant par la Manche, tout moyen de passer le Tage, dans cette partie
+de son cours, étant enlevé alors aux armées françaises. D'un autre côté,
+l'armée de Galice et les milices portugaises pouvaient, à chaque
+instant, occuper un pays sans défense, et s'approcher assez pour me
+forcer à faire un détachement contre elles.</p>
+
+<p>Enfin, la garnison d'Astorga n'avait de vivres que jusqu'au 1<sup>er</sup> août.
+Passé ce terme, elle devait se rendre. Il fallait donc ravitailler cette
+place, et, pour y parvenir, m'affaiblir devant l'armée anglaise, qui,
+pendant ce temps, m'aurait attaqué avec plus d'avantage.</p>
+
+<p>En me décidant à prendre l'offensive sur l'armée anglaise, j'avais
+l'espoir de la battre, ou même sans la battre, de la forcer à se retirer
+en Portugal. Dans l'un et l'autre cas, je pouvais alors, sans
+inconvénient, faire un détachement momentanément sur Astorga.</p>
+
+<p>Ainsi donc, après avoir analysé ma position et calculé les conséquences
+des conditions dans lesquelles j'étais placé, je me décidai à tenter le
+passage du Duero.</p>
+
+<p>Mon projet avait toujours été de déboucher par Tordesillas, et de
+marcher par la ligne la plus courte sur Salamanque. Les localités sont
+favorables pour exécuter le passage, et, en suivant cette direction,
+jamais ma retraite ne pouvait être compromise. Mais il fallait éviter de
+combattre en débouchant. En conséquence, je préparai des moyens de
+passage à Toro. Je fis rétablir le pont, et je plaçai la masse de mes
+troupes entre Toro et Tordesillas. Par cet arrangement, je pouvais me
+décider, suivant les mouvements de l'ennemi, à passer par Toro ou par
+Tordesillas; et des marches et contre-marches, faites sur la rive
+droite, pouvant être vues et observées facilement de la rive gauche,
+furent exécutées pour tenir l'ennemi dans l'incertitude. Le duc de
+Wellington n'arrêta d'avance aucun projet positif de défense. Le 16, mon
+parti pris de déboucher par Tordesillas, je mis en mouvement, d'une
+manière très-ostensible, des forces considérables qui descendirent
+quelque temps le fleuve et revinrent sur leurs pas pendant la nuit.
+Wellington envoya son premier aide de camp à Tordesillas sous un vain
+prétexte, afin de savoir si j'étais sur ce point. On répondit que je n'y
+étais pas, et il me crut en route pour Toro; alors la plus grande partie
+des forces anglaises se rapprocha pendant la nuit de ce débouché.</p>
+
+<p>Le passage effectué par Tordesillas offrait des avantages importants;
+mais il n'était pas sans inconvénients.</p>
+
+<p>Le passage immédiat de la rivière ne pouvait pas être empêché; mais, si
+l'ennemi occupait la position de Rueda, fort belle et dans le genre de
+celle où les Anglais combattent de préférence, il fallait livrer
+bataille pour déboucher.</p>
+
+<p>Le plateau de Rueda est précédé par un immense glacis pendant lequel
+celui qui vient du fleuve est exposé au feu de l'ennemi, tandis que
+celui-ci peut se mettre en partie à couvert. Ce plateau se prolonge par
+la droite et vient aboutir au Duero, en suivant circulairement la rive
+gauche et la Daga jusqu'au confluent de cette rivière. En conséquence,
+comme disposition d'attaque, j'avais décidé que le mouvement offensif se
+ferait par notre gauche, de manière à protéger notre centre et à
+attaquer la droite de l'ennemi en se portant sur lui par un terrain
+d'égale hauteur; et, comme ce mouvement, en cas de revers, pouvait faire
+couper notre gauche du pont de Tordesillas, je fis préparer un pont de
+chevalet pour la Daga, et ces ponts furent montés sur cette rivière en
+même temps que les troupes passaient le pont de Tordesillas, de manière
+que la gauche devait avoir toujours sa retraite par ces ponts, et de là
+sur Puente-Duero que j'avais fortifié en faisant créneler l'église.</p>
+
+<p>Ces dispositions prises et aussitôt la nuit venue, la cinquième
+division, étant à Tordesillas, passa le pont du Duero, et successivement
+quatre divisions suivirent dans l'ordre de leur arrivée et prirent les
+places qui d'avance leur avaient été assignées. Un étang situé à quelque
+distance de la rivière occupe le milieu de la plaine dans la direction
+de Rueda. Les troupes devaient se réunir derrière cet étang en attendant
+le moment où je déterminerais le mode de leur mise en action.</p>
+
+<p>Au jour, je me rendis sur le point où la cinquième division, qui formait
+la tête de colonne, devait être stationnée; mais elle ne s'y trouva pas,
+et, après des recherches remplies d'inquiétude, je la trouvai à une
+demi-lieue en avant, dans la position même de Rueda, de manière que, si
+l'ennemi eût occupé cette position, elle aurait été détruite sans avoir
+pu combattre. Heureusement rien de tout cela n'eut lieu, et nous
+occupâmes Rueda sans difficulté. L'ennemi n'y avait que des troupes
+d'observation en petit nombre, et il l'évacua à notre approche.</p>
+
+<p>Je témoignai au général Maucune mon extrême mécontentement de sa
+désobéissance; mais il était dans son caractère de se laisser emporter à
+l'instant où il marchait à l'ennemi. Quelques jours plus tard, cette
+disposition de son esprit eut les plus funestes résultats, puisqu'elle
+fut la cause de la bataille de Salamanque, engagée dans un moment
+inopportun et contre ma volonté formelle. Ce jour-là, c'était une espèce
+d'avertissement dont j'aurais dû faire mon profit pour l'avenir, en ne
+plaçant jamais le général Maucune en face de l'ennemi qu'au moment où il
+fallait agir et tomber sur lui. L'armée prit position, le soir du 17, à
+Nava del Rey.</p>
+
+<p>L'ennemi, en pleine marche sur Toro, ne put nous présenter que tard une
+partie de ses forces. Il porta rapidement deux divisions avec beaucoup
+de cavalerie sur Tordesillas de la Orden, et le reste de l'armée,
+rappelé, reçut l'ordre de prendre position en arrière sur la Guareña. Le
+18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions en position. Comme elles
+ne croyaient pas avoir affaire à toute l'armée, elles pensèrent pouvoir
+gagner du temps sans grand péril; mais, quand elles virent déboucher nos
+masses, elles s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui
+domine le village de Tordesillas de la Orden, et vers lequel nous
+marchions. Déjà nous les avions débordées. Si j'avais eu une cavalerie
+supérieure ou au moins égale à celle de l'ennemi, ces deux divisions
+étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes pas moins avec toute la
+vigueur possible, et, pendant trois heures de marche, elles furent
+accablées par le feu de notre artillerie, que je fis porter en queue et
+en flanc, et auquel elles pouvaient difficilement répondre. Protégées
+par une nombreuse cavalerie, elles se divisèrent en remontant la Guareña
+pour passer cette rivière avec plus de facilité. Si, malgré mon
+infériorité numérique de cavalerie, j'eusse eu avec moi le général
+Montbrun, nous aurions tiré un grand parti de la circonstance; mais il
+m'avait quitté depuis deux mois pour prendre un commandement à la grande
+armée, et je n'avais pour commander ma cavalerie que des officiers de la
+plus grande médiocrité.</p>
+
+<p>Arrivé sur les hauteurs de la rive droite de la vallée de la Guareña, je
+vis une grande portion de l'armée anglaise formée sur la rive gauche.
+Dans cet endroit, la vallée a une largeur médiocre, et les hauteurs qui
+la forment sont fort escarpées. Soit que le besoin d'eau et l'excessive
+chaleur eussent fait rapprocher les troupes de la rivière, soit pour
+toute autre raison, le général anglais avait placé la plus grande partie
+de son armée dans le fond, à une petite demi-portée de canon des
+hauteurs dont nous étions les maîtres. En arrivant, je fis mettre
+quarante bouches à feu en batterie. Dans un moment, elles eurent forcé
+l'ennemi à se retirer, après avoir laissé un assez grand nombre de morts
+et de blessés sur la place.</p>
+
+<p>L'infanterie de l'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le
+commandement de la colonne de droite, distante de celle de gauche de
+trois quarts de lieue, au général Clausel. Arrivé à sa destination, le
+général Clausel, ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer
+des plateaux de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais
+cette attaque, faite avec des forces trop peu considérables, avec des
+troupes fatiguées et à peine formées, ne réussit pas. L'ennemi marcha
+sur les plus avancées, et les força à la retraite. Dans un combat d'une
+courte durée, nous éprouvâmes quelque perte. La division de dragons, qui
+soutenait l'infanterie de la colonne de droite, chargea avec vigueur la
+cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du
+peloton d'élite du 15<sup>e</sup> régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi, et cette
+cavalerie se trouva tout à coup sans commandant.</p>
+
+<p>L'armée resta dans cette position toute la soirée du 18 et toute la
+journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue éprouvée pendant celle du
+18 rendaient nécessaire ce repos pour rassembler les traîneurs. A quatre
+heures du soir, l'armée prit les armes et marcha par sa gauche pour
+remonter la Guareña et prendre position en face de l'Olmo. Mon intention
+était de menacer tout à la fois les communications de l'ennemi et de
+continuer à remonter la Guareña, afin de la passer, ma gauche en tête,
+avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute
+Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il
+aurait abandonnée.</p>
+
+<p>L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, l'armée était, avant le jour, en
+marche pour remonter la Guareña. L'ennemi, comme depuis me l'a dit
+plusieurs fois le duc de Wellington, voulait en empêcher le passage et
+tomber sur les premiers corps qui la franchiraient. L'avant-garde la
+passa rapidement là où cette rivière n'est qu'un ruisseau, et occupa en
+force, avec beaucoup d'artillerie, le commencement d'un plateau immense
+qui continue sans ondulations jusqu'à peu de distance de Salamanque.
+L'ennemi se présenta pour occuper le même plateau, mais il ne put y
+parvenir. L'armée, bien formée, les rangs serrés, marchait sur deux
+colonnes parallèles, la gauche en tête, par peloton, à distance entière:
+deux lignes pouvaient être formées en un instant par un <i>à droite en
+bataille</i>.</p>
+
+<p>Le duc de Wellington m'a dit, depuis, que ses projets avaient été
+déjoués parce que toute l'armée avait marché comme un seul régiment.
+Effectivement, l'armée présentait l'ensemble le plus imposant. L'ennemi
+suivit alors un plateau parallèle au mien, offrant partout une position,
+dans le cas où j'aurais voulu l'attaquer et l'aborder. Les deux armées
+marchaient ainsi à peu de distance l'une de l'autre avec toute la
+célérité compatible avec le maintien du bon ordre et de la conservation
+de leur formation.</p>
+
+<p>L'ennemi essaya de nous devancer au village de Cantalpino, et dirigea
+une colonne sur ce village, dans l'espoir d'être avant nous sur le
+plateau qui le domine, et vers lequel nous nous portions; mais son
+attente fut trompée. La cavalerie légère, que j'y envoyai avec la
+huitième division en tête de colonne, marcha si rapidement, que l'ennemi
+fut forcé d'y renoncer. Bien mieux: la portion praticable de l'autre
+plateau se rapprochant beaucoup du nôtre et se trouvant plus bas,
+quelques pièces de canon placées à propos incommodèrent beaucoup
+l'ennemi. Une bonne portion de son armée fut obligée de défiler sous ce
+canon, et le reste dut faire un détour derrière la montagne pour
+l'éviter. Enfin je mis les dragons sur la piste que suivait l'ennemi.
+L'énorme quantité de traîneurs qu'il laissait en arrière nous aurait
+donné le moyen de faire trois mille prisonniers, s'il y eût eu plus de
+rapport entre la force de ma cavalerie et la sienne, et si surtout la
+nôtre eût été mieux commandée. Mais la cavalerie anglaise, disposée pour
+arrêter notre poursuite, occupée à presser la marche des hommes à pied à
+coups de plat de sabre, à transporter même des fantassins qui ne
+pouvaient plus marcher, nous en empêcha. Cependant il tomba entre nos
+mains trois ou quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée
+campa sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et
+l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.</p>
+
+<p>Ce passage de la Guareña, en présence d'un ennemi tout formé et aussi
+nombreux, comme aussi cette marche de toute une journée de deux armées à
+portée de canon, ont été approuvés des militaires et présentèrent un
+coup d'oeil dont je n'ai joui que cette seule fois dans toute ma vie.</p>
+
+<p>Le 21, informé que l'ennemi n'occupait pas Alba-Tormès, je jetai un
+détachement dans le château. Ce même jour, je passai la rivière sur deux
+colonnes, prenant ma direction sur la lisière des bois et établissant
+mon camp entre Alba-Tormès et Salamanque. Le 22 au matin, je me portai
+sur les hauteurs de Calvarossa de Arriba, pour reconnaître l'ennemi. Une
+division venait d'arriver en face; d'autres étaient en marche pour s'y
+rendre. Un combat de tirailleurs s'engagea pour disputer quelques postes
+d'observation, dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout
+annonçait dans l'ennemi l'intention d'occuper la position de Tejarès,
+située à une lieue en arrière. Il se trouvait alors à une lieue et demie
+en avant de Salamanque. Cependant il rassembla successivement beaucoup
+de forces sur ce point; et, comme son mouvement sur Tejarès pouvait
+devenir difficile si toute l'armée française était en présence, je crus
+devoir la réunir et la concentrer devant lui, pour être à même de faire
+ce que les circonstances commanderaient et permettraient. Il y avait,
+entre nous et les Anglais, deux mamelons isolés appelés les Arapilès. Je
+donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper celui qui appartenait
+à la position que nous devions prendre, et ses troupes s'y établirent
+avec promptitude et dextérité. L'ennemi fit occuper le sien; mais le
+nôtre le dominait à la distance de deux cent cinquante toises.</p>
+
+<p>Je le destinai, dans le cas où il y aurait un mouvement général par la
+gauche, à être le pivot sur lequel je tournerais et qui deviendrait
+ainsi le point d'appui de droite de toute l'armée. La première division
+eut ordre d'occuper et de défendre le plateau de Calvarossa de Arriba,
+précédé et défendu par un ravin large et profond. La troisième en
+seconde ligne était destinée à la soutenir. Les deuxième, quatrième,
+cinquième et sixième divisions se trouvaient à la tête des bois, en
+masse, derrière la position des Arapilès, pouvant se porter également de
+tous les côtés, tandis que la septième division occupait, à la gauche du
+bois, un mamelon extrêmement âpre, d'un difficile accès, et que je fis
+garnir de vingt pièces de canon.</p>
+
+<p>La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se placer en
+avant de la septième division. Les dragons restèrent en seconde ligne à
+la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions faites à dix
+heures du matin.</p>
+
+<p>L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite et
+se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours être son
+point de retraite.</p>
+
+<p>A onze heures du matin, j'entendis un roulement de tambour général dans
+l'armée anglaise; les troupes prirent les armes, et plusieurs corps se
+mirent rapidement en mouvement pour se rapprocher. Du haut de notre
+Arapilès, je pus juger qu'une attaque était immédiate. J'en descendis et
+fus jeter un dernier coup d'oeil sur les troupes pour les encourager;
+mais le mouvement de l'ennemi, commencé, s'arrêta. J'ai su depuis, par
+le duc de Wellington, qu'effectivement l'attaque allait avoir lieu quand
+lord Beresford vint à lui et dit qu'il venait de reconnaître avec soin
+et en détail l'armée française, qu'elle lui paraissait si bien postée,
+qu'il serait imprudent de l'attaquer.</p>
+
+<p>Wellington l'accompagna sur le plateau en face de ma gauche, et vit tout
+par lui-même. Ses propres observations l'ayant convaincu, il renonça à
+combattre; mais dès ce moment il fallait tout préparer pour se retirer;
+car, s'il fût resté dans sa position, j'aurais dès le lendemain menacé
+ses communications en continuant à marcher par ma gauche. Sa retraite
+commença vers midi. Quand deux armées sont aussi près l'une de l'autre,
+un mouvement de retraite est chose difficile à opérer, et il demande à
+être préparé avec le plus grand soin, pour être exécuté avec succès. Il
+allait se retirer par sa droite, et, par conséquent, c'était sa droite
+qu'il devait d'abord beaucoup renforcer.</p>
+
+<p>En conséquence il dégarnit sa gauche et accumula ses troupes à sa
+droite. Ensuite les troupes les plus éloignées et les réserves
+commencèrent leur mouvement et vinrent successivement prendre position à
+Tejarès.</p>
+
+<p>L'intention des Anglais était facile à reconnaître. Je comptais que nos
+positions respectives amèneraient non une bataille, mais un bon combat
+d'arrière-garde, dans lequel, agissant avec toutes mes forces à la fin
+de la journée, contre une partie seulement de l'armée anglaise, je
+devais probablement avoir l'avantage.</p>
+
+<p>L'ennemi ayant porté à sa droite la plus grande partie de ses forces, je
+dus renforcer ma gauche, afin de pouvoir agir avec promptitude et
+vigueur sans nouvelles dispositions, quand le moment serait venu de
+tomber sur l'arrière-garde anglaise.</p>
+
+<p>Ces dispositions furent ordonnées vers les deux heures.</p>
+
+<p>En avant du plateau occupé par l'artillerie, il existait un autre vaste
+plateau facile à défendre et qui avait une action immédiate sur les
+mouvements de l'ennemi.</p>
+
+<p>La possession de ce plateau me donnait en outre les moyens, dans le cas
+où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de m'emparer des
+communications de l'ennemi avec Tamamès. Ce poste, d'ailleurs bien
+occupé, était inexpugnable, et cet espace devait servir naturellement au
+nouveau placement des troupes, dont la gauche devait être renforcée. En
+conséquence, je donnai l'ordre à la cinquième division d'aller prendre
+position à l'extrémité droite du plateau dont le feu se liait
+parfaitement avec celui de l'Arapilès; à la septième division, de se
+placer en seconde ligne pour la soutenir; à la seconde division, de se
+tenir en réserve derrière celle-ci; à la sixième, d'occuper le plateau
+de la tête du bois, où se trouvait encore un grand nombre de pièces de
+canon. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper par le 122<sup>e</sup>
+un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le mamelon
+d'Arapilès, qui défendait le débouché du village; enfin, j'ordonnai au
+général Boyer, commandant les dragons, de laisser un régiment pour
+éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois autres
+régiments en avant du bois, sur le flanc de la deuxième division. La
+plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec assez d'irrégularité. La
+cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par sa
+gauche sans motif et sans raison. La septième division, qui avait ordre
+de la soutenir et de se placer en seconde ligne, se plaça à sa hauteur.
+Enfin la deuxième division se trouvait encore en arrière.</p>
+
+<p>Je m'aperçus de toutes ces fautes, et, pour y remédier aussi vite que
+possible, je donnai l'ordre aux troisième et quatrième divisions de se
+rapprocher de ma gauche en suivant la lisière du bois, afin de pouvoir
+en disposer au besoin.</p>
+
+<p>En ce moment, le général Maucune me fit prévenir que l'ennemi se
+retirait. Il demandait à l'attaquer. Je voyais mieux que lui ce qui se
+passait, et je pouvais juger que, le mouvement de l'ennemi étant
+seulement préparatoire, nous n'étions point encore arrivés au moment
+d'attaquer avec avantage. Aussi lui fis-je dire de se tenir tranquille.
+Mais le général Maucune, homme de peu de capacité, quoique très-brave
+soldat, ne pouvait se contenir quand il était en présence de l'ennemi.
+C'était le même général, qui, au passage du Duero, cinq jours
+auparavant, aurait si fort compromis l'armée par sa désobéissance si
+l'ennemi eut été en position, comme on pouvait le supposer. La fatalité
+voulut que, contre la résolution prise de ne jamais le placer en tête de
+colonne, il se trouva, par hasard, par l'arrangement naturel des
+troupes, dans cette position. Le général Maucune fit bien plus: il
+descendit du plateau et alla se rapprocher de l'ennemi, sans ordre. Je
+m'en aperçus et lui envoyai l'ordre d'y remonter. Me fiant peu à sa
+docilité, je me déterminai à m'y rendre moi-même, et, après avoir jeté
+un dernier coup d'oeil, du haut de l'Arapilès, sur l'ensemble des
+mouvements de l'armée anglaise, je venais de replier ma lunette et me
+mettais en marche pour joindre mon cheval, quand un seul coup de canon,
+tiré de l'armée anglaise, de la batterie de deux pièces que l'ennemi
+avait placée sur l'autre Arapilès, me fracassa le bras, et me fit deux
+larges et profondes blessures aux côtes et aux reins, et me mit ainsi
+hors de combat. Je prêtais le flanc gauche à l'ennemi, et le boulet
+creux dont la pièce avait été chargée ayant éclaté, après m'avoir
+dépassé, le bras droit et le côté droit furent blessés.</p>
+
+<p>Il était environ trois heures du soir.</p>
+
+<p>Cet événement, dans le moment où il n'y avait pas une minute à perdre
+pour réparer les sottises faites, fut funeste. Le commandement passa
+d'abord au général Bonnet, qui, peu après, fut blessé, puis au général
+Clausel; de manière que, pour dire la vérité, cette succession rapide de
+commandants divers fit qu'il n'y eut plus de commandement. D'un autre
+côté, le duc de Wellington, voyant de si étranges dispositions, un
+pareil décousu dans une armée qui, jusque-là, avait été conduite avec
+méthode et ensemble, revint à ses premières idées de combattre. Il
+engagea peu après, sur les quatre heures, ses troupes contre celles du
+général Maucune qui, n'étant pas soutenues, furent bientôt culbutées.</p>
+
+<p>La cavalerie tomba sur la septième division, étendue hors de mesure,
+contre toute règle du bon sens, et sur la cavalerie légère qui, aussi,
+ayant participé à cette aberration, se trouvait en l'air; elle était
+d'ailleurs commandée par un officier général de peu de mérite sur le
+champ de bataille. En moins d'une heure, tout devint confusion sur le
+plateau, d'où j'avais espéré que partiraient plus tard des efforts
+vigoureux et bien coordonnés, destinés à faire éprouver de grandes
+pertes à l'ennemi.</p>
+
+<p>Après avoir fait évacuer le plateau, nouvellement occupé, l'ennemi
+dirigea une attaque furieuse contre l'Arapilès; mais le brave 120<sup>e</sup>
+régiment le reçut de la manière la plus brillante, et les Anglais, ayant
+échoué sur ce point, laissèrent huit cents morts sur la place. Chacun
+fit de son mieux, et chaque division, chaque régiment fit des efforts
+extraordinaires; mais il n'y avait ni ensemble ni direction; la retraite
+devant se faire sur Alba, le général Foy fit un mouvement par sa gauche,
+et, comme sa division n'avait que peu combattu, elle fut chargée de
+l'arrière-garde; elle arrêta au commencement du bois, tout net, l'ennemi
+dans sa poursuite, et la retraite se fit ensuite sans être troublée et
+sans éprouver de perte.</p>
+
+<p>La cavalerie anglaise, persuadée que nous devions nous retirer par le
+chemin par lequel nous étions arrivés, nous suivit sur la route de
+Huerta, où elle ne rencontra personne, toute l'armée s'étant retirée par
+la route d'Alba-Tormès.</p>
+
+<p>Telle est la relation exacte de la bataille de Salamanque. Notre perte
+en tués, blessés et prisonniers ne s'éleva pas au-dessus de six mille
+hommes, et celle de l'ennemi, publiée officiellement, se trouva être à
+peu près de la même force. L'armée fit sa retraite sur le Duero, et, le
+23, partit d'Alba-Tormès, en prenant la route de Peñaranda. L'ennemi
+suivit et attaqua l'arrière-garde, composée de la première division. La
+cavalerie qui la soutenait l'ayant abandonnée, cette division forma ses
+carrés et résista aux différentes charges qui furent faites, à
+l'exception du carré du 6<sup>e</sup> léger, qui fut enfoncé et éprouva d'assez
+grandes pertes. L'ennemi ramassa aussi quelques soldats éparpillés,
+occupés à chercher des vivres.</p>
+
+<p>On a vu les motifs décisifs qui m'avaient déterminé à prendre
+l'offensive et à passer le Duero. Je n'avais à compter sur aucun
+secours, et j'en avais reçu l'assurance de toute part. Cependant Joseph
+avait changé d'avis sans m'en prévenir et avait réuni huit mille hommes
+d'infanterie, trois mille chevaux, environ douze mille combattants, pour
+venir me joindre. Si j'eusse été informé de ces nouvelles dispositions,
+j'aurais modifié les miennes. On a supposé que, instruit de sa marche,
+c'est avec connaissance de cause que j'ai précipité mon mouvement, afin
+de ne pas me trouver sous ses ordres le jour de la bataille. C'est
+étrangement méconnaitre mon caractère, et, je le dis avec confiance et
+orgueil, mon amour du bien public et le sentiment de mes devoirs.</p>
+
+<p>Je n'ai absolument rien su; j'ai complétement ignoré sa marche, et j'ai
+gémi de l'aveuglement de Joseph, qui refusait son concours à mon
+opération, sur le succès de laquelle son salut était fondé. Si j'avais
+eu ce secours, c'étaient de grandes chances de succès de plus; et, si
+j'avais été victorieux, quoique Joseph fût présent, je ne pense pas que
+ma gloire eût été moindre.</p>
+
+<p>Le 23, à midi, étant en marche, je reçus une lettre du maréchal Jourdan,
+qui m'annonçait le mouvement de l'armée du Centre; et, ce jour-là même,
+Joseph, avec ses troupes, se trouvait à Arrevalo.</p>
+
+<p>D'un autre côté, Caffarelli, qui m'avait bercé d'espérances trompeuses,
+avait fini par m'envoyer le 1<sup>er</sup> régiment de hussards et le 31<sup>e</sup> de
+chasseurs, formant six cents chevaux, et huit pièces de canon. Cette
+faible brigade rejoignit le même jour (23) l'armée, et servit à
+renforcer l'arrière-garde.</p>
+
+<p>Nous passâmes le Duero à Aranda. Valladolid fut évacuée; et l'armée,
+ayant pris position à quelques lieues en avant de Burgos, resta d'abord
+en observation.</p>
+
+<p>Wellington agit contre l'armée du Centre, entra à Madrid, ensuite revint
+sur celle de Portugal, et commença le siège du château de Burgos. Il
+échoua dans le siège; ses attaques furent mal conduites, et le général
+Dubreton, en défendant le château, montra de la vigueur et du talent.</p>
+
+<p>Plus tard, un mouvement général s'opéra dans l'armée française en
+Espagne, et l'évacuation de l'Andalousie porta les troupes disponibles à
+une force double de l'armée anglaise. Alors celle-ci se retira, et l'on
+n'osa pas essayer de l'entamer.</p>
+
+<p>Soult, qui commandait l'armée française sous Joseph, se trouva, deux
+mois après la bataille de Salamanque, sur le même terrain où j'avais
+combattu. L'armée anglaise occupait, avec deux divisions, Alba de
+Tormès, Calvarossa de Arriba avec une division, et le reste était devant
+Salamanque. Soult avait quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie, dix
+mille chevaux et cent vingt pièces de canon. Il était à Huerta, et n'osa
+rien entreprendre avec de pareils moyens. L'armée anglaise, si l'armée
+française avait été mieux commandée, aurait dû y périr en entier.
+Celle-ci se retira derrière l'Aguada; mais il n'est plus en mon pouvoir
+de parler de la suite des opérations, y étant resté tout à fait
+étranger.</p>
+
+<p>Mes blessures étaient extrêmement graves. Cependant mes forces morales
+n'en furent nullement altérées. Au moment où je fus atteint, les
+chirurgiens du 120<sup>e</sup> régiment me donnèrent les premiers secours. Je leur
+demandai s'il fallait me couper le bras. Ils hésitèrent à me répondre.
+Je m'en offensai et leur dis qu'il fallait me faire connaître la vérité.
+Ils déclarèrent que cela était indispensable. Alors je fis appeler le
+chirurgien en chef, le docteur Fabre, homme du plus grand mérite et mon
+ami, venu uniquement par attachement pour moi en Espagne et pour m'y
+suivre. Je lui dis que, sans doute, il allait m'amputer. Il me répondit:
+«J'espère que non.» Je crus qu'il me trompait; et il me répondit: «Je ne
+sais pas si je n'y serai pas forcé; mais, je vous le répète, j'espère
+que non; et, dans tous les cas, ce ne sera pas dans ce moment.»</p>
+
+<p>Ces paroles me furent une grande consolation. On m'emporta au moment où
+les Anglais faisaient leur attaque contre l'Arapilès; et j'eus la
+satisfaction de les voir repousser; et, en m'en allant, je prononçai, à
+haute voix, ce vers de Racine, dans <i>Mithridate</i>:</p>
+
+<p class="mid">«Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.»</p>
+
+<p>On voit que mon esprit n'était pas abattu.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, le colonel Loverdo, commandant le 59<sup>e</sup>
+régiment, vint me trouver et me témoigner son intérêt. Nous causâmes
+quelque temps de la bataille. En me quittant, il me dit: «Soyez assuré,
+monsieur le maréchal, que, si nous avons le malheur de vous perdre,
+personne ne vous regrettera plus que le 59<sup>e</sup> régiment, et surtout son
+colonel.»</p>
+
+<p>C'eût été un coup terrible pour un esprit faible. Cette sotte phrase
+m'eût paru une indiscrétion faite par un homme maladroit qui répétait ce
+qu'il avait entendu dire dans l'antichambre; mais je répondis sans
+émotion: «Ce sera comme remplacement, et non autrement, que vous me
+perdrez, mon cher Loverdo.»</p>
+
+<p>Avant de partir d'Alba-Tormès, je questionnai Fabre sur ce qui me
+concernait, et le mis positivement sur la sellette. Il savait qu'il
+fallait me parler sans hésiter et me connaissait capable d'entendre la
+vérité. Il me tint ces propres paroles: «Si je vous coupe le bras, vous
+ne mourrez pas; et dans six semaines vous serez à cheval, mais vous
+n'aurez qu'un bras pendant toute votre vie. Si je ne vous coupe pas le
+bras, vous aurez de longues souffrances, beaucoup de chances de mort;
+mais vous êtes courageux, fort et bien constitué, et je crois qu'il faut
+courir ces chances afin de ne pas être estropié pendant le reste de vos
+jours.» Je lui répondis: «Je me fie à vos conseils et m'en rapporte à
+vous. Tant pis pour vous si je meurs!»</p>
+
+<p>En effet, si ma mort était survenue, comme les chirurgiens avaient été
+de l'avis de l'amputation, Fabre eût été perdu de réputation comme homme
+de l'art. Il fallait ses connaissances et le courage dévoué que donne
+l'amitié pour prendre la responsabilité dont il se chargea. Honneur et
+reconnaissance mille fois à l'homme le plus excellent, le plus capable
+et le plus digne d'estime et d'amitié que j'aie jamais connu!</p>
+
+<p>Je fus transporté à bras jusqu'au Duero. A Aranda, on organisa une
+litière portée par des mulets. Les soldats de mon escorte, deux cents
+hommes de cavalerie d'élite, me portèrent et m'accompagnèrent. Jamais
+jeune femme en couche n'a été soignée avec plus de ménagement par sa
+garde-malade que moi par ces vieux soldats, et j'ai pu voir combien un
+sentiment vrai et profond peut donner d'instinct et d'adresse aux
+individus qui en paraissent le moins susceptibles.</p>
+
+<p>A mon arrivée à Burgos, je fus reçu par le général qui y commandait,
+comme depuis à Vittoria et à Bayonne, avec tous les honneurs dus à ma
+dignité, spectacle imposant, présenté par l'entrée avec pompe d'un
+général d'armée, mutilé sur le champ de bataille, porté avec respect
+devant les troupes, entrant au bruit du canon et accompagné de tout son
+état-major. Je fis la plaisanterie de dire que j'avais pendant ce voyage
+assisté plusieurs fois à l'enterrement de Marlborough.</p>
+
+<p>De Burgos, j'écrivis au ministre de la guerre, au prince de Neufchâtel
+et à l'Empereur, pour leur faire mon rapport. Le capitaine Fabvier le
+porta à l'Empereur. Il fit une telle diligence, que, parti de Burgos le
+5 août, il rejoignit la grande armée le 6 septembre, combattit et fut
+blessé à la bataille de la Moskowa, le 7.</p>
+
+<p>Vers les premiers jours de novembre, j'arrivai à Bayonne, où je restai
+jusqu'au moment où l'état de mes blessures me permit de me rendre à
+Paris.</p>
+
+<p>J'éprouvai combien les longues souffrances affaiblissent le moral. On a
+vu comment j'avais envisagé ma situation personnelle à l'époque où je
+reçus mes blessures. Quatre-vingt-dix jours s'étaient écoulés, et on
+essaya de me faire sortir de mon lit. Des accidents survinrent, et il
+fallut suspendre les essais tentés. J'en fus fort affligé. Le préfet de
+Salamanque, Casa-Secca, Espagnol, qui m'était fort attaché, et s'était
+retiré à Bayonne, avait fait une course à Bordeaux. A son retour, il
+vint me voir, et je lui racontai ce qui m'était arrivé. Il me répondit:
+«Je le savais; on me l'a dit à mon arrivée, et j'ai tout de suite pensé
+que c'était comme notre pauvre Gravina.--Comment! lui dis-je, mais il a
+été tué à Trafalgar.--Pas du tout, répliqua-t-il; il a eu le bras
+fracassé d'un coup de canon; on n'a pas voulu lui couper le bras, et, au
+bout de trois mois, il est mort.» C'était, sauf la mort qui n'arriva
+pas, juste mon histoire. Cette sotte réflexion me fit une vive
+impression, et je fus pendant quelques jours dans une disposition
+d'esprit très-fâcheuse.</p>
+
+<p>Certes, ceux qui liront avec attention l'histoire de cette campagne
+devront reconnaître que la prévoyance ne m'a pas manqué. Je ne m'étais
+pas fait d'illusions sur les difficultés, les impossibilités résultant
+nécessairement des arrangements pris. Si on a présent à l'esprit ma
+lettre au prince de Neufchâtel en date du 23 février, où je demandais
+mon changement et où je démontrais l'impossibilité de bien faire avec
+les moyens qui m'étaient donnés, on conviendra que j'avais deviné
+précisément comment les choses se passeraient. Cependant, à force de
+soins, j'avais été au moment d'arriver à un résultat complétement
+heureux. La fatalité seule avait fait échouer mes efforts. En outre,
+j'étais personnellement victime, et j'avais reçu de graves blessures. Eh
+bien, avec tant de motifs de justice, d'indulgence et d'intérêt, je ne
+reçus pas un mot de consolation ni de l'Empereur ni en son nom.</p>
+
+<p>La première fois que j'entendis parler de lui, ce fut pour répondre à
+une enquête sur ma conduite. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, la
+confia à un officier de son état-major, Balthazar Darcy, qui s'en
+acquitta avec égard et respect. Je dois, au surplus, dire cependant que
+Napoléon avait ordonné d'attendre, pour me faire cet interrogatoire, que
+ma santé fût assez bien remise, pour qu'il n'en résultât pas dans mon
+esprit un effet fâcheux pour mon rétablissement. Les questions étaient
+au nombre de quatre. Comme elles donnaient l'occasion, dans la réponse,
+de résumer toute cette campagne et de faire ressortir tout ce qu'elle
+avait eu de vicieux par suite de la division des commandements et de
+l'incapacité de Joseph, auquel le pouvoir suprême avait été dévolu, je
+les reproduirai et les joindrai aux pièces justificatives.</p>
+
+<p>Enfin, le 10 décembre, ma santé me l'ayant permis, je me mis en route
+pour Paris. Peu après mon arrivée, le trop célèbre vingt-neuvième
+bulletin de la grande armée fut publié, et, le lendemain, Napoléon
+arriva lui-même. Je n'entreprendrai pas de peindre la profonde sensation
+que ce retour inopiné et les désastres annoncés firent sur l'opinion
+publique. Je vis l'Empereur dès le lendemain de son arrivée. Il me reçut
+très-bien. Mes blessures étaient encore ouvertes; mon bras sans aucun
+mouvement et soutenu par une écharpe. Il me demanda comment je me
+portais, et, quand je lui dis que je souffrais encore beaucoup, il
+répondit: «Il faut vous faire couper le bras.» Je lui répliquai que je
+l'avais payé assez cher par mes souffrances pour tenir aujourd'hui à le
+conserver, et cette singulière observation en resta là. A peine me
+parla-t-il des événements d'Espagne. Ce fut de lui et de la campagne de
+Russie qu'il m'entretint. Il ne paraissait nullement affecté des
+désastres arrivés récemment sous ses yeux. Il jouissait beaucoup, en ce
+moment, d'être quitte des souffrances physiques qu'il avait éprouvées.
+Il cherchait à se faire illusion sur l'état dés choses, et me dit ces
+propres paroles:</p>
+
+<p>«Si j'étais resté à l'armée, je me serais arrêté sur le Niémen; Murat
+reviendra sur la Vistule; voilà la différence sous le rapport militaire.
+Mais, après les pertes que nous avons éprouvées et comme souverain, ma
+présence à l'armée, à une pareille distance et dans les circonstances
+actuelles, rendait ma situation précaire. Ici, je suis sur mon trône, et
+je serai promptement en mesure de réparer tous nos malheurs en créant
+les ressources dont nous avons besoin.»</p>
+
+<p>Et il a prouvé que, sous ce dernier rapport, il avait raison.</p>
+<br><br>
+
+<h2>CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS</h2>
+
+<h5>RELATIFS AU LIVRE QUINZIÈME</h5>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 20 avril 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc de Raguse, vous trouverez ci-joint un ordre de
+l'Empereur qui vous donne le commandement de l'armée de Portugal. Je
+donne l'ordre au maréchal prince d'Essling de vous remettre le
+commandement de cette armée. Saisissez les rênes d'une main ferme;
+faites dans l'armée les changements qui deviendraient nécessaires.
+L'intention de l'Empereur est que le duc d'Abrantès et le général
+Regnier restent sous vos ordres. Sa Majesté compte assez sur le
+dévouement que lui portent ces généraux pour être persuadée qu'ils vous
+aideront et qu'ils vous seconderont de tous leurs moyens.</p>
+
+<p>«L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que le prince d'Essling, en
+quittant l'armée, n'emmène avec lui que son fils et l'un de ses aides de
+camp; mais son chef d'état-major, le général Fririon, le colonel Pelet,
+ses autres aides de camp, et les autres officiers de son état-major,
+doivent rester avec vous.</p>
+
+<p>«Toutefois, monsieur le maréchal, je vous le répète, Sa Majesté met en
+vous une confiance entière.»</p>
+
+<h4>«ORDRE.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 20 avril 1811.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le maréchal duc de Raguse, ayant jugé à propos de
+rappeler à Paris M. le maréchal prince d'Essling, vous confie le
+commandement de son armée de Portugal, que vous remettra M. le maréchal
+prince d'Essling.</p>
+
+<p>«Le prince de Wagram et de Neufchâtel, major général,<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Alexandre</span>.»</span></p><br><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 28 avril 1811.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le maréchal duc de Raguse, me charge de vous faire
+connaître qu'il est nécessaire que vous preniez toutes les mesures
+convenables pour organiser votre armée. Sa Majesté vous laisse le maître
+de l'organiser en six divisions, sans faire de corps d'armée, et de
+renvoyer en France les généraux et officiers qui ne vous conviendraient
+pas: vous aurez soin de les diriger d'abord sur Valladolid, où ils
+attendront des ordres.</p>
+
+<p>«L'intention de l'Empereur est que, aussitôt que le général Brenier, qui
+commande à Almeida, sera rentré dans la ligne, vous le fassiez
+reconnaître et l'employiez comme général de division, avancement qu'il
+est inutile de lui donner tant qu'il restera dans la place: c'est un
+très-bon officier qu'on peut employer utilement.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 7 mai 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie, monsieur le maréchal duc de Raguse, la traduction des
+journaux anglais; vous y verrez que, le 18 avril, lord Wellington avait
+passé le Tage: ainsi il parait qu'il n'y avait plus, du côté de la
+Castille, que la moitié de l'armée anglaise.</p>
+
+<p>«L'Empereur pense que les événements qui se seront passés du côté
+d'Almeida vous auront déjà instruit de ces nouvelles, et vous mettront à
+même de prendre le parti convenable, d'appuyer sur le Tage.</p>
+
+<p>«Ce que l'Empereur avait prévu est arrivé: on a laissé du monde dans
+Olivença, et l'on a fait prendre là trois cents hommes. Sa Majesté est
+étonnée que, depuis le 4 que le duc de Dalmatie était prévenu du passage
+de lord Beresford, jusqu'au 25 avril, il n'ait pas pris des mesures pour
+dégager Badajoz avant l'arrivée de lord Wellington.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 10 mai 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous ai fait connaître, monsieur le duc, les intentions de
+l'Empereur, pour que vous organisiez votre armée en six divisions, dont
+le commandement sera confié à six bons généraux de division. Sa Majesté
+vous laisse le maître, pour cette première organisation, d'arranger ces
+six divisions comme vous le jugerez le plus utile au bien de son
+service. L'Empereur considère le général Brenier, qui est à Almeida,
+comme un homme de mérite et d'un courage remarquable; vous pouvez lui
+confier le commandement d'une division, l'intention de Sa Majesté étant
+de l'élever à ce grade. L'Empereur vous autorise à permettre aux
+généraux de brigade, que vous jugeriez être trop fatigués, de quitter
+l'armée; vous les dirigerez sur Valladolid, où ils attendront des
+ordres.</p>
+
+<p>«Vous devez être au fait de ce qui se passe en Andalousie; on ne peut
+rien vous prescrire dans ce moment, vous devez agir pour l'intérêt
+général des armées de l'Empereur en Espagne; vos dispositions dépendent
+de ce qui se sera passé à Almeida.</p>
+
+<p>«Il y a à l'armée du nord de l'Espagne des colonels en second. Vous
+devez les employer pour les mettre à la tête des régiments qui en
+manqueraient. Nous attendons un état de situation exact de l'armée et
+celui des emplois vacants; envoyez-moi des mémoires de proposition en
+règle, afin que l'Empereur nomme à ces emplois.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL</h4>
+
+<p class="rig">«Salamanque, le 11 mai 1811.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai reçu seulement le 10 l'ordre de Sa Majesté, qui me confie le
+commandement de son armée de Portugal; j'ai déjà pris une connaissance
+générale de la situation des choses, et, malgré le désordre de l'armée,
+sa fatigue extrême et l'état de désorganisation où elle est, je
+trouverais la tâche défensive, que l'Empereur m'a donnée, facile à
+remplir si l'armée n'était en totalité dépourvue de moyens de transport
+pour l'artillerie et pour les vivres, et dans un pays où la longue
+station de l'armée et les siéges de Rodrigo et d'Almeida ont détruit
+tous les bestiaux. Cependant Sa Majesté peut être assurée que tout ce
+qu'il sera humainement possible de faire sera mis à exécution, et que
+les intérêts de son service, dans cette circonstance importante, mes
+devoirs envers sa personne, le besoin de justifier l'honorable choix
+dont je suis l'objet, me sont beaucoup plus chers que la vie; mais Votre
+Altesse me permettra d'exposer ici mes besoins, fondés sur la situation
+des choses, et de réclamer les secours qui sont éminemment nécessaires.
+De quatre mille deux cents chevaux qui composaient l'équipage de
+l'artillerie de l'armée il y a un an, quatorze cents restent
+aujourd'hui, et, de ce nombre, quatre cents seulement peuvent être
+attelés, quatre ou cinq cents pourront l'être dans quelque temps, le
+reste n'existera plus dans quinze jours. Votre Altesse jugera quel est
+mon embarras pour rendre l'armée mobile, car enfin il faut des canons et
+des cartouches à sa suite. Le duc d'Istrie m'a donné cent chevaux de
+l'artillerie de la garde, et j'apprécie ce secours; mais j'ose supplier
+Sa Majesté de m'en faire accorder un plus grand nombre. Les chevaux de
+l'artillerie de la garde sont très-près d'ici et pourraient nous être
+donnés, tandis que d'autres, venant de France, les remplaceraient.</p>
+
+<p>«L'équipage de l'artillerie de l'armée, pour une bonne défensive,
+devrait être porté à deux mille chevaux ou mulets.</p>
+
+<p>«Il est impossible, de même, de se mouvoir dans un pays que la guerre a
+dévasté, que de nombreuses bandes parcourent sans cesse, où les
+réquisitions des moyens de transport sont, par cette raison, extrêmement
+difficiles à effectuer, enfin sans moyen de transports réguliers. Y
+renoncer serait rendre toujours plus grands des désordres qui peuvent
+avoir les conséquences les plus graves. L'armée avait, en entrant en
+campagne, trois cents caissons de vivres; il n'en existe plus que
+trente-quatre. Je demande avec instance douze à quinze cents mulets de
+bât pour les vivres. Ils pourraient, sans doute, être promptement
+achetés à Bayonne. L'armée anglaise a douze mille hôtes de somme, soit
+pour l'artillerie, soit pour les vivres; aussi tous ses mouvements se
+font-ils avec facilité. Les moyens de transport que je demande sont
+calculés pour la défensive; l'offensive en exigerait presque le double.</p>
+
+<p>«La destruction des mules et des chevaux que l'armée de Portugal vient
+d'éprouver est moins encore le résultat de la campagne proprement dite
+que de l'absence totale d'administration qui a existé à son retour de
+Portugal, et qui existe encore. Votre Altesse apprendra, avec
+étonnement, qu'il n'a pas été fait une seule distribution, ni aux
+chevaux d'artillerie, ni à ceux de cavalerie, depuis qu'elle est en
+Espagne; aussi la division de dragons, composée de six régiments, est
+réduite à huit cents chevaux pour le service; le reste est incapable
+d'être monté. Les troupes légères, à l'exception de la brigade Fournier
+qui est en meilleur état, sont réduites à rien. La brigade Lamotte,
+composée des 3<sup>e</sup> hussards et 15<sup>e</sup> chasseurs, et qui est la plus forte du
+corps d'armée, n'a aujourd'hui que deux cent quarante-sept chevaux
+susceptibles d'être montés. Mes premiers soins ont eu pour objet
+d'empêcher le mal de s'accroître, et de conserver au moins les chevaux
+existants, et les mesures que je vais prendre encore rempliront,
+j'espère, cet objet, le premier et le plus important de tous. C'est au
+nom de la gloire des armes de Sa Majesté, c'est au nom du salut de ses
+armées, et pour leur donner le moyen de détruire ses ennemis, que je
+supplie Sa Majesté de nous accorder les moyens de transport que je
+demande et qui nous sont indispensablement nécessaires.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 18 mai 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher maréchal, je m'empresse de répondre à vos lettres des 15 et 16
+mai.</p>
+
+<p>«Par la première, vous me demandez dix mille paires de souliers, je vais
+vous les envoyer.</p>
+
+<p>«Par la seconde, vous me dites qu'il a été employé cinq cent mille
+francs de l'argent de la solde pour acheter des grains, et que je dois
+les faire rembourser. D'abord, je n'ai point d'argent; j'ai des troupes
+auxquelles il est dû, aux unes un an de solde, à d'autres huit mois, et
+à d'autres quatre. Le trésor de France ne m'envoie point un sol. Mes
+dépenses d'hôpitaux et de consommation sont triplées à Valladolid, parce
+que j'ai deux mille malades de l'armée de Portugal. Je dois aux
+fournisseurs plus de deux millions. Je n'ai point un sou dans les
+caisses. Les administrations de l'armée de Portugal ont consommé dans le
+pays trois mille cinq cents voitures; leur désordre et les exactions
+militaires, joints à la présence des bandes, rendent les rentrées
+extrêmement difficiles. Je ne puis point envoyer de grains au général
+Bonnet, faute de transports; je ne puis point faire le million de
+rations de biscuit que m'a demandé l'Empereur, faute de grains. Telle
+est ma situation, mon cher maréchal; j'ai néanmoins donné l'ordre au
+général Wathier de réunir tous les grains qu'il pourra, et de vous les
+envoyer.</p>
+
+<p>«Quant aux cinq cent mille francs que l'on vous a dit avoir été employés
+en achats de blé, je vais vous parler avec la franchise qui me
+caractérise: je n'en crois rien. L'armée à vécu à Ciudad-Rodrigo avec ce
+qu'elle a emporté de ses cantonnements. Ciudad-Rodrigo et Salamanque ont
+été approvisionnés avec ce que j'ai envoyé, et quelques milliers de
+fanegas de blé, qui ont été achetés à Salamanque. Avec le désordre de
+l'administration de l'armée de Portugal, on mourrait de faim, et toutes
+les ressources de l'Espagne ne suffiraient point, tant que vous n'en
+arrêterez pas l'effet.</p>
+
+<p>«J'ai eu l'honneur de vous dire, à Ciudad-Rodrigo, que, tandis qu'il n'y
+avait point à Salamanque de quoi relever les postes, la consommation de
+cette place était de dix-huit à vingt mille rations par jour.</p>
+
+<p>«J'avais fait passer un marché pour vous fournir à Salamanque seize
+mille fanegas de blé; le fournisseur qui s'en était chargé trouva à
+Arevalo deux commissaires qui avaient tout mis en réquisition pour
+l'armée de Portugal. Celui qui s'était engagé est revenu sans pouvoir
+rien acheter, et a rendu l'argent qu'on lui avait avancé.</p>
+
+<p>«L'intendant général de l'armée de Portugal dit qu'on a dépensé cinq
+cent mille francs pour achats de grains; je pense qu'il vous aura rendu
+compte également que l'on dépensait à Salamanque trente-cinq mille
+rations par jour, et que le soldat n'avait point une once de pain; que,
+pour un bon de douze rations, par exemple, on donnait quatre rations, et
+on gardait le bon entier; ainsi, si l'on juge des achats qui ont dû être
+faits par les bons de magasins, il n'est pas étonnant qu'il se trouve
+cinq cent mille francs de dépense. J'ai la conviction morale qu'il n'a
+pas été acheté pour cent mille francs de grains.</p>
+
+<p>«Voilà le terrain sur lequel vous marchez, mon cher maréchal; vous
+n'avez qu'un homme qui puisse diriger votre administration, c'est M.
+Marchand. Vous avez des administrations pour une armée de deux cent
+mille hommes; vous avez des hommes accoutumés à administrer dans
+l'Italie; c'est tout différent de l'Espagne, et, si vous n'y faites
+attention, vous vous trouverez bientôt dans le plus grand embarras.</p>
+
+<p>«J'ai abandonné le septième gouvernement, les provinces de Toro et de
+Zamora à l'armée de Portugal; Ségovie et Avila doivent fournir
+également; si toutes ces ressources ne suffisent point, je suis prêt à
+vous abandonner le sixième gouvernement; mais, dans ce cas, il faudrait
+y envoyer vos troupes, parce que je retirerais toutes les miennes. Je
+viendrai à votre secours autant que je le pourrai, mais, je vous le
+répète, vous n'avez pas trente mille hommes, et vous dépensez de
+soixante à soixante-dix mille rations par jour.</p>
+
+<p>«Vous avez pour fournisseur un nommé Clouchester, qui a été chassé de
+Madrid comme escroc, à ce qu'on m'a dit; vous ne trouverez pas mauvais
+ma franchise, elle m'est dictée par l'attachement que je vous porte et
+le désir de vous voir réussir dans vos opérations.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 18 mai 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Vous me faites connaître par votre lettre que vous avez l'intention de
+faire bientôt un mouvement. Il m'est impossible d'envoyer des troupes à
+Salamanque; je suis même forcé de retenir un bataillon destiné pour
+l'armée du Midi. L'ennemi a fait un mouvement de Ponferrada par le val
+de Buron sur le général Bonnet; toute cette partie de la Montaña est en
+insurrection, les habitants ont abandonné leurs villages. J'y ai envoyé
+les seules troupes que j'avais disponibles. Vous connaissez la situation
+des autres provinces, elle est aussi peu satisfaisante. Je vous prie au
+contraire de faire occuper les postes de Babila Fuente et de Canta la
+Piedra, pour que je puisse disposer du bataillon de Neufchâtel, pour
+l'envoyer en colonne mobile, contre les bandes.</p>
+
+<p>«Je ne doute point que vous n'ayez des renseignements positifs sur le
+pays où vous avez le projet de vous porter. Je croyais que votre
+matériel exigeait encore du temps, surtout vos chevaux d'artillerie, les
+vivres et votre cavalerie.</p>
+
+<p>«Je vous envoie l'extrait des journaux anglais, vous jugerez de quelle
+importance a été le mouvement fait sur Almeida puisque Wellington avait
+ramené toute son armée, même les troupes de Beresford. Le duc de
+Dalmatie était en marche, le 9, avec vingt mille hommes pour se porter,
+suivant les circonstances, sur Badajoz ou sur Zamonte.</p>
+<br>
+
+<h4>LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 23 mai 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher maréchal, je reçois votre lettre du 22. J'applaudis à votre
+désir de faire une diversion en faveur de l'armée du Midi. Sans vouloir
+commenter votre lettre, je vous prie de trouver bon que je vous dise que
+je connais très-bien la destination de l'armée de Portugal. Je ne puis
+qu'applaudir à votre détermination de faire une diversion en faveur de
+l'armée du Midi, si elle se borne à vous porter sur le Tage, en laissant
+une réserve pour observer Ciudad-Rodrigo, maintenir vos communications,
+et laisser un détachement pour être maître de Salamanque, que je
+considère comme l'entrepôt de votre armée. Si, au contraire, vous avez
+l'intention, comme vous me le laissez entrevoir, de passer le Tage et de
+vous porter au secours de l'armée du Midi, je ne crois point que vous
+ayez les moyens nécessaires pour faire un pareil mouvement. Vous
+laisserez la moitié de votre artillerie en route, et, après huit jours
+de marche, vous aurez perdu un tiers de votre cavalerie. Vous n'avez
+point de transports; vous n'aurez pas de sitôt ceux qu'on vous a promis,
+quoique j'aie fait donner les ordres les plus pressants à ce sujet. Je
+ne pense pas que vous puissiez réunir plus de vingt-cinq mille
+baïonnettes. Ces forces ne sont pas suffisantes pour lutter avec
+avantage contre l'armée anglaise et vous mettre à la merci des
+événements, sans aucun point d'appui, sans réserve et dans l'incertitude
+des mouvements du duc de Dalmatie. Votre armée n'est pas fraîche,
+quoiqu'elle soit très-bonne; dix jours n'ont pu suffire pour la
+réorganiser et la pourvoir de tout ce qui lui est nécessaire. Je sens
+tout le prix de la gloire qu'il y aurait à battre les Anglais; je suis
+plein de confiance dans vos talents militaires; je voudrais pouvoir vous
+appuyer avec dix à douze mille hommes; je le ferais par le double
+sentiment d'amitié que je vous porte et le désir que j'aurais de
+coopérer à la défaite des Anglais; mais je ne le puis: toutes mes
+troupes sont occupées et loin de moi.</p>
+
+<p>«Je pense que vous rempliriez le même but en jetant deux divisions sur
+Placencia et quelques troupes de l'autre côté du Tage; en gardant la
+tête du pont d'<i>Almaraz</i>, et menaçant de déboucher; en plaçant une
+division à <i>Bejar</i> et à <i>Baños</i>; en conservant le reste de votre armée à
+<i>Salamanque</i>, <i>Alba de Tormès</i> et environs. Je crois que la diversion
+aurait le même résultat. Le duc de Dalmatie s'est mis en marche, le 9,
+avec vingt mille hommes; je compte qu'il a reçu quinze mille hommes de
+l'armée du Centre ou de l'armée du Nord: cela porte son armée à
+cinquante-cinq mille hommes. Lorsque le neuvième corps l'aura rejoint,
+son armée sera de soixante mille hommes. Avec cela il n'a rien à
+craindre des événements et n'a besoin que d'une démonstration sur le
+Tage pour se rendre libre de tous ses mouvements et maître de la
+campagne. Il est organisé en artillerie, cavalerie et transports.</p>
+
+<p>«Vous ne trouverez pas mauvais, mon cher maréchal, les observations que
+je vous fais. Si je connaissais moins les moyens que vous avez pour
+agir, et que vous eussiez de trente-cinq à quarante mille baïonnettes et
+trois mille chevaux, je serais des premiers à pousser à la roue; mais,
+si vous faites un faux mouvement, vous usez sans utilité les moyens qui
+vous restent et vous vous mettez hors d'état de rien faire de la
+campagne. Je souhaite que vous ne voyiez dans mes observations qu'une
+preuve de l'attachement que je vous porte et le désir que j'ai de vous
+voir éviter ce qui peut nuire à votre gloire et aux intérêts de
+l'Empereur. Quant à tout ce que vous me demandez, vous pouvez être sûr
+que je vous enverrai ce que je pourrai.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 23 mai 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Il m'est impossible, mon cher maréchal, d'envoyer un seul homme à
+Salamanque. Ne pourriez-vous pas établir dans cette ville les dépôts de
+votre armée avec un ou deux bataillons? Cette province va se trouver
+entièrement dépourvue de troupes. Comment communiquer avec vous si vous
+ne laissez rien entre Salamanque et le Tage? Vous calculerez sans doute
+toutes les conséquences que cela peut avoir.</p>
+
+<p>«Comment vous parviendront vos convois? Quelles ressources aurez-vous en
+cas d'un mouvement rétrograde? Je pense, mon cher maréchal, que vous
+songerez à l'inconvénient d'abandonner Salamanque. Vous voyez l'effet
+que cela a déjà produit, puisque tout ce qui est compromis dans cette
+ville parle de l'abandonner. Cette province a toujours été occupée par
+l'armée de Portugal, même lorsqu'elle était à Santarem. Je vous prie de
+vous faire une idée juste de mes moyens en troupes: je ne puis pas
+disposer d'un homme.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 23 mai 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher maréchal, je vous envoie copie de la lettre que j'ai écrite au
+major général. Je désire que vous voyiez la chose comme moi. Ce n'est
+point que je ne sente l'importance du mouvement sur le Tage, mais je
+pense qu'en rapprochant deux divisions de Placencia et d'Almaraz; une
+division à Bejar et à El-Barco; deux divisions à Salamanca et l'autre à
+Zamora, vous rempliriez le même but; car je ne pense pas que vous
+veuilliez vous porter sur Badajoz: c'est un mouvement qui devrait être
+combiné avec le duc de Dalmatie, et ce serait, ce me semble,
+compromettre votre opération que de le faire avec le peu de moyens que
+vous avez. La province de Toro et tout le pays sur la rive gauche du
+Douero serait votre grenier.</p>
+
+<p>«Je vous prie de m'envoyer un officier, un sergent et deux caporaux par
+régiment pour en former le dépôt de votre armée; j'ai ici dans les
+hôpitaux beaucoup de blessés; vous sentirez l'importance de cette
+mesure, elle est tout à l'avantage de votre armée.»</p>
+<br>
+
+<h4>A S. A. S. LE PRINCE DE WAGRAM ET DE NEUFCHÂTEL,<br>MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p>«Monseigneur, nous n'avons ici rien de nouveau depuis ma dernière
+lettre; mais le duc de Raguse m'écrit qu'il a l'intention de se porter
+sur le Tage et de commencer son mouvement au 1<sup>er</sup> juin. J'aurais beaucoup
+désiré avoir des moyens suffisants pour l'appuyer dans son mouvement,
+que je regarde comme très-précipité, quels que soient les événements de
+l'Estramadure. Le duc de Raguse ne peut agir que dans la direction
+d'Almaraz. Il n'a point assez de force et de moyens pour agir sur
+Alcantara. J'ai vu cette armée de près; ses chevaux d'artillerie sont
+dans le plus pitoyable état; le duc de Raguse ne peut pas réunir
+vingt-cinq mille baïonnettes. Je sais tout ce que doivent avoir de
+pénible pour l'Empereur et de désagréable pour moi toutes ces vérités;
+mais, si le duc de Raguse, trop confiant dans ses moyens, fait une
+mauvaise opération, il sera forcé de revenir au point d'où il sera
+parti; il aura fini d'épuiser toutes ses ressources, et son armée sera
+paralysée pour tout le reste de la campagne. Il n'a point de magasins.
+Je viens de lui écrire pour qu'il m'envoyât des cadres de dépôts pour
+son armée; j'ai trois ou quatre mille hommes de son armée dans les
+hôpitaux ou convalescents. Votre Altesse sentira de quelle importance il
+est qu'en sortant ces hommes ne soient pas abandonnés à eux-mêmes, et
+qu'il y ait des officiers, des sergents et des caporaux pour les
+recevoir et les conduire à leur destination quand ils seront rétablis.</p>
+
+<p>«Je désire que Votre Altesse prenne en considération ce que j'ai eu
+l'honneur de lui écrire sur la situation de ce pays. Je ne crains point
+les événements militaires; nous pouvons les prévenir et les faire
+tourner à notre avantage; mais il est des circonstances où il faut
+savoir temporiser pour se ménager les moyens d'agir et de prendre
+l'offensive. Comment l'armée de Portugal peut-elle agir offensivement?
+elle n'a aucun moyen de transport; elle n'a pas de quoi atteler quinze
+pièces de canon; si elle en attelle davantage, elle sera forcée de les
+laisser. Plus tard, tous ses chevaux seraient rétablis, sa cavalerie en
+état; j'aurai mis la Navarre â la raison; j'aurai rejeté dans la Galice
+ce qu'il y a devant le général Seras, et aurai dégagé le général Bonnet;
+et alors il me serait sans doute possible de réunir huit ou dix mille
+hommes et d'appuyer le duc de Raguse. Si le duc de Raguse se porte sur
+le Tage, Ciudad-Rodrigo va être livré à lui-même. Dans la situation
+actuelle des affaires dans le nord de l'Espagne, je ne puis point
+disposer d'un régiment pour m'opposer aux tentatives que l'ennemi ferait
+sur cette place, car je pense bien qu'avant tout l'essentiel est le
+Nord, la côte, les communications et les points qui avoisinent la
+France. Dans un moment où il s'agissait d'empêcher les Anglais de
+s'emparer d'Almeida, je n'ai pu amener de l'infanterie au prince
+d'Essling. Je le puis encore bien moins aujourd'hui, à cause des
+mouvements de l'ennemi, de la force des quadrilles sur tous les points,
+de la consistance de Mina et de la situation des esprits dans cette
+province.</p>
+
+<p>«Il faut renoncer à administrer ce pays comme l'Empereur l'avait
+ordonné. La présence de deux armées dans le sixième et le septième
+gouvernement ne permettra aucun plan fixe d'administration. Tant que
+l'armée de Portugal sera sur le territoire d'Espagne, et jusqu'à ce que
+cette armée ait les moyens de reprendre sa conquête (ce qui ne peut être
+de longtemps), il faut qu'elle ait des ressources qu'elle ne peut
+trouver que dans le sixième gouvernement; il faut même qu'il lui soit
+uniquement affecté. Le cinquième, le troisième et la quatrième peuvent
+seuls être administrés comme l'entend l'Empereur, et, pour en avoir
+bientôt fini avec la Navarre, il serait nécessaire d'y envoyer trois ou
+quatre mille hommes de plus.</p>
+
+<p>«Je prie Votre Altesse de peser toutes mes réflexions; elles sont le
+résultat d'un long et mûr examen et de la connaissance que j'ai de la
+situation de ce pays.</p>
+
+<p>«Je suis avec respect, etc.<br>
+
+<span class="rig">«<i>Signé</i>, <span class="sc">le maréchal duc d'Istrie</span>.»</span></p><br><br>
+
+<h4>SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Llerena, le 27 mai 1811.</p><br><br>
+
+<p>«M. le capitaine Fabvier, votre aide de camp, m'a remis la lettre que
+vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Salamanque le 16 de ce mois.
+Je me suis entretenu avec lui de l'état des affaires dans le midi de
+l'Espagne, particulièrement en Estramadure, et je lui ai fait concevoir
+la nécessité indispensable que l'armée de Portugal marche au plus tôt en
+son entier vers la Guadiana, dans l'objet de nous réunir, de livrer
+bataille aux ennemis et de sauver Badajoz. C'est avec une bien grande
+satisfaction que j'ai reçu de M. Fabvier l'assurance que vous étiez
+disposé à prendre en conséquence des dispositions, et que votre projet
+était de vous mettre, pour cet effet, en marche dans les premiers jours
+de juin; vous voulez bien aussi me le confirmer par votre lettre.</p>
+
+<p>«Je suis d'autant plus sensible à la démarche que vous avez faite,
+qu'elle est la première communication directe que j'aie eue de l'armée
+de Portugal depuis qu'elle existe, et que j'y reconnais la détermination
+prononcée de concourir, avec tous les moyens dont vous pouvez disposer,
+aux succès des armes de Sa Majesté l'Empereur, quel que soit le théâtre.
+Ainsi je ne crains pas de trop hasarder en vous proposant de ne laisser
+qu'une garnison suffisante à Ciudad-Rodrigo et de marcher avec toute
+votre armée sur la Guadiana, dans la direction de Merida ou de Badajoz.
+Dans les premiers jours de juin, je me porterai moi-même sur Merida, où
+je compte rallier les troupes que le général Drouet conduit à l'armée du
+Midi, avoir des nouvelles de votre marche, et opérer notre jonction.
+Lorsque nous serons réunis, nous conviendrons des mouvements ultérieurs
+qui devront être faits, dont l'objet sera de livrer bataille aux ennemis
+et de sauver Badajoz. Il n'y a pas un instant à perdre pour obtenir ce
+dernier résultat.</p>
+
+<p>«Je ne pense pas que vous puissiez rien compromettre en laissant pendant
+quelque temps Ciudad-Rodrigo livré à ses propres forces, d'autant plus
+que M. le maréchal duc d'Istrie sera sans doute disposé à former un
+corps pour contenir les détachements que le général ennemi pourra
+engager dans cette direction, et que, d'ailleurs, il est vraisemblable
+qu'aussitôt que les ennemis auront connaissance de votre mouvement ils
+s'empresseront de porter leurs forces vers le Midi; mais vous pouvez les
+prévenir par la rapidité de votre marche, et la place de Badajoz peut
+être dégagée par la seule impulsion de votre mouvement avant que lord
+Wellington ait pu joindre, sur la rive gauche de la Guadiana, le général
+Beresford. Alors les succès de la campagne sont assurés, quelles que
+soient les dispositions et les forces des ennemis.</p>
+
+<p>«J'ai envoyé ordre au général Drouet de presser sa marche et de se
+diriger sur Medellin dans le cas où il ne pourrait pas arriver à Merida
+(ce qui ne me paraît pas vraisemblable). Si, par événement, ce général
+se trouvait encore en arrière, je vous serai très-obligé, monsieur le
+maréchal, de lui enjoindre de la manière la plus formelle de se
+conformer aux dispositions que je viens d'énoncer.</p>
+
+<p>«Le 16 de ce mois, j'ai livré bataille aux ennemis à la Albuhera. Cette
+affaire serait pour nous d'un grand avantage; nous pourrions même la
+considérer comme une victoire signalée<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a>
+<a href="#footnote4"><sup class="sml">4</sup></a> si Badajoz, qui en était le
+but, eût été dégagé; mais je n'ai pu y parvenir. Les ennemis ont perdu,
+de leur aveu, sept mille hommes, dont quatre mille cinq cents Anglais.
+Nous leur avons fait mille prisonniers, pris six drapeaux et cinq pièces
+de canon. Les 3<sup>e</sup>, 31<sup>e</sup>, 48<sup>e</sup> et 66<sup>e</sup> régiments ont été à peu près détruits.
+Depuis je manoeuvre en Estramadure, et je n'ai cessé d'offrir le combat
+aux ennemis. Leur circonspection les a tenus jusqu'à présent à une
+distance respectueuse; mais je ne suis pas assez fort pour engager à moi
+seul une nouvelle affaire sous les murs de Badajoz, d'autant plus que lu
+gauche de mon armée se trouve engagée contre celle de l'ennemi, qui
+vient de Murcie, et que j'ai toujours à craindre du côté de Cadix et de
+Gibraltar, le dois donc compter sur le concours efficace de l'armée de
+Portugal, que vous voulez bien m'offrir. J'ai l'espoir que je ne serai
+pas trompé dans mon attente.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote4" name="footnote4"><b>Note 4: </b></a>
+<a href="#footnotetag4">
+(retour) </a> Excellente plaisanterie, que de représenter comme une
+victoire signalée une bataille offensive dont le but, celui de bloquer
+une place, n'a pu être atteint! Sublime inspiration qui c'est renouvelée
+depuis, quand le maréchal duc de Dalmatie à essayé de faire passer aussi
+pour une victoire la bataille défensive de Toulouse, où il a été chassé
+d'une position qui semblait et aurait dû être inexpugnable! (<span class="sc">Le duc de
+Raguse.</span>)</blockquote>
+
+<p>«Il me tarde beaucoup, monsieur le maréchal, que notre réunion soit
+opérée, et que nous puissions convenir des dispositions que l'un et
+l'autre nous devons exécuter pour que les intentions de l'Empereur
+soient remplies et le succès de ses armes assuré. Aussitôt que je serai
+instruit de votre marche, j'irai à votre rencontre.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 27 mai 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie, monsieur le duc de Raguse, divers numéros du
+<i>Moniteur</i>, parmi lesquels il s'en trouve plusieurs qui contiennent des
+nouvelles d'Espagne.</p>
+
+<p>«Ainsi que je vous l'ai déjà mandé, monsieur le maréchal, l'Empereur me
+charge de vous faire connaître de nouveau que vous avez un entier
+pouvoir pour réorganiser votre armée, en former six ou sept divisions,
+et renvoyer les généraux que vous ne jugeriez pas convenable de garder.
+Vous pouvez prendre les colonels en second du corps du général Drouet,
+pour leur donner le commandement des régiments vacants, en choisissant
+des officiers vigoureux. Vous devez renvoyer les administrations que
+vous jugeriez inutiles, et concentrer votre armée dans la main.</p>
+
+<p>«Il y a beaucoup de mulets dans la province de Salamanque et sur vos
+derrières; faites lever tous ces mulets pour rétablir vos attelages. Le
+maréchal duc d'Istrie a l'ordre de vous seconder de tous ses moyens et
+de vous donner même tout ce qu'il pourra tirer de la garde impériale;
+et, indépendamment de cela, des marchés sont passés pour l'achat à
+Bayonne de quatre mille mulets de bât et du train d'artillerie, mais il
+faudra nécessairement du temps pour cette opération.</p>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le duc, vous recommande de bien reformer votre
+armée et de livrer bataille aux Anglais s'ils se portent sur
+Ciudad-Rodrigo; dans ce cas, le duc d'Istrie pourra vous renforcer d'une
+division d'infanterie de dix mille hommes de la garde
+impériale.--Annoncez la prochaine arrivée de l'Empereur et votre marche
+sur Lisbonne aussitôt que la récolte sera faite.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 1<sup>er</sup> juin 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Je reçois votre lettre du 30. Vos dispositions sont parfaites, et je
+vous en fais mon compliment de tout mon coeur. Je vais me mettre à même
+de vous appuyer au besoin. Je vous prie de m'écrire le plus souvent
+possible: personne ne prendra plus de part à votre marche et à vos
+succès que moi.</p>
+
+<p>«J'ai envoyé cette nuit l'ordre au général Roguet de rentrer. Je vais
+porter une partie de la cavalerie sur Salamanque et m'échelonner de
+manière à pouvoir me mettre en marche au premier avis que vous m'en
+donnerez.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">Paris, le 3 juin 1811.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal,
+qu'il est nécessaire que votre artillerie soit bien remontée et bien
+approvisionnée avant de faire aucun mouvement important; qu'il faut quel
+vous ayez au moins soixante pièces de canon attelées, avec leur
+approvisionnement, et que votre armée soit parfaitement reposée et
+réorganisée.</p>
+
+<p>«Vous êtes autorisé à donner l'ordre au duc d'Abrantès, et à tous les
+généraux qui ne vous conviendraient pas, de rentrer en France. Enfin,
+monsieur le maréchal, vous devra arranger votre armée de manière qu'elle
+soit parfaitement dans votre main et que vous n'éprouviez aucun
+obstacle.</p>
+
+<p>«Indépendamment de la brigade du général Wathier, M. le maréchal duc
+d'Istrie a l'ordre de vous remettre cinq cents chevaux d'artillerie et
+de lever tous les mulets qu'il sera possible de trouver.</p>
+
+<p>«Rappelez tous les détachements de votre armée qui se trouvent isolés
+dans les villes du sixième et du septième gouvernement. Des troupes
+doivent remplacer incessamment, dans la Biscaye et dans la Navarre, les
+régiments provisoires et de marche qui s'y trouvent et qui sont composés
+d'hommes appartenant à l'armée de Portugal; vous vous trouverez par là
+obtenir une augmentation d'environ neuf mille hommes. Deux mille chevaux
+d'artillerie sont en mouvement pour se rendre à Bayonne, et quatre mille
+hommes de cavalerie appartenant à votre armée vont incessamment vous
+rejoindre.</p>
+
+<p>«L'Empereur aurait désiré, monsieur le maréchal, avoir l'état de
+situation de l'armée de Portugal. J'ai reçu le petit état d'organisation
+que vous m'avez envoyé, mais qui ne contient aucune force ni même
+l'indication des bataillons et escadrons. Témoignez à votre chef
+d'état-major combien l'Empereur est impatient d'avoir ces états, et
+prescrivez-lui la plus grande exactitude à me les envoyer aux époques
+prescrites. Sa Majesté s'occupe essentiellement de son armée de
+Portugal, et je suis dans l'impossibilité de lui en présenter la
+situation récente.»</p>
+<hr class="short">
+
+<h4>NOTE DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE DU DUC<br> D'ISTRIE ET DU MAJOR
+GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p>Quelques mots d'abord sur les lettres du maréchal duc d'Istrie,
+commandant l'armée du nord de l'Espagne, lettres que l'on vient de lire
+tout à l'heure. Les deux premières me sont adressées, la dernière est la
+copie de celle qu'il écrit au prince de Neufchâtel. Il est difficile de
+peindre d'une manière plus exacte l'état déplorable dans lequel j'ai
+trouvé l'armée quand j'en ai pris le commandement. Ce que je dis dans le
+texte de mes <i>Mémoires</i> est donc corroboré par le récit d'une personne
+étrangère qui était en situation de voir et de juger, et dont l'intérêt
+se trouvait plutôt à embellir ma position qu'à en exagérer la misère,
+afin d'être dispensé de m'envoyer une partie des secours qu'il avait
+l'ordre de me faire passer. Mon récit est encore corroboré par la
+crainte extrême que le duc d'Istrie éprouvait de me voir exécuter
+l'opération que je méditais. Il n'est peut-être pas sans quelque mérite
+d'avoir trouvé le moyen de donner si promptement de la consistance et de
+la valeur aux débris qui m'avaient été confiés, et d'être parvenu à
+pouvoir opérer avec eux, si peu de moments après leur retour en Espagne.
+On peut voir par la lettre du major général, du 3 juin, que les ordres
+de l'Empereur, loin d'être impératifs pour agir, étaient bien plutôt
+restrictifs, puisqu'il me recommandait de ne pas faire de mouvements
+importants avant d'avoir soixante pièces de canon attelées et
+approvisionnées. Je n'en avais que trente-six; mon infanterie ne
+s'élevait pas au delà de vingt-cinq mille hommes; ma cavalerie n'était
+remontée qu'en partie; mais la confiance était revenue, l'esprit de
+l'armée était régénéré et le caractère de chacun était retrempé. M. le
+lieutenant-colonel Napier, dans son très-médiocre ouvrage sur les
+campagnes de la Péninsule, où l'erreur des faits et le défaut de
+sincérité le disputent à l'ignorance des règles élémentaires du métier,
+a donc eu tort de dire que le mouvement opéré dans le Midi par l'armée
+de Portugal, dont l'effet a été la délivrance de Badajoz, m'avait été
+ordonné. Le mérite en appartient tout entier à moi seul, et le succès
+était indispensable, puisque cette marche avait été exécutée en
+opposition avec les instructions reçues.</p>
+
+<p>Le mouvement sur Badajoz m'a paru le seul qui pût sauver cette place. Il
+était commandé par l'intérêt de la gloire de nos armes. J'ai eu la
+conviction que son exécution était possible, et je me suis décidé à
+l'entreprendre; le duc de Dalmatie le réclamait avec raison; j'ai
+entendu sa voix; et, quoique mes intérêts d'amour-propre fussent en jeu,
+je n'ai pas pensé un seul jour à le différer. J'ai été bien aise de
+saisir la première occasion de montrer que des considérations de cette
+nature ne doivent jamais intervenir quand il s'agit du bien de son
+propre pays et de sa gloire, exemple que, plus tard, j'ai reconnu avec
+douleur avoir donné en vain.</p>
+
+<p>Je ne discuterai pas ici les ridicules propositions du duc d'Istrie,
+consistant à occuper la tête de pont d'Almaraz sur le Tage, à placer une
+division à Bejar et à Baños, et à tenir le reste de l'armée réuni à
+Salamanque et Alba-sur-Tormès. Il était absurde de penser que de
+semblables dispositions, prises à soixante lieues de Badajoz, eussent pu
+ralentir d'un seul jour les opérations commencées contre cette place.</p>
+
+<p>Mes combinaisons ont été telles, que les craintes et les alarmes si
+vives du maréchal duc d'Istrie se sont changées complétement en
+confiance quand le mouvement s'exécuta, ainsi qu'on le voit en lisant sa
+lettre du 1<sup>er</sup> juin, où il me félicite de mes dispositions et de la
+résolution que j'ai prise et dont commence l'exécution.<br><br>
+
+<span class="rig"><i>Signé</i>: <span class="sc">Le maréchal duc de Raguse</span>.</span></p><br><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 17 juin 1811.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, votre lettre
+chiffrée du 31 mai.</p>
+
+<p>«Sa Majesté a vu avec peine que vous ayez gardé une grande quantité
+d'hommes à pied du train d'artillerie, Sa Majesté ayant fait diriger sur
+Bayonne beaucoup de chevaux d'artillerie. Je vous prescris qu'aussitôt
+la réception du présent ordre vous ayez à faire partir tous les hommes à
+pied du train d'artillerie, que vous avez gardés, et que vous les
+dirigiez sur Bayonne.</p>
+
+<p>«Sa Majesté a vu aussi avec peine que vous n'ayez mené que trente-six
+pièces de canon. Il vous en eût fallu soixante, ce qu'elle croyait
+possible, avec les cinq cents chevaux que vous avez dû recevoir de la
+garde, et qui lui sont remplacés par cinq cents autres. A la fin de
+juillet, mille chevaux d'artillerie, avec les munitions qui vous sont
+nécessaires, passeront la Bidassoa; mais, je vous le répète, l'Empereur
+ordonne que tous les hommes à pied du train, que vous avez conservés,
+soient envoyés tout de suite à Bayonne. Quand vous serez sur le Tage,
+l'intention de l'Empereur est que vous frappiez des réquisitions dans
+les provinces d'Avila, de Talavera et de Truxillo, même dans la Manche,
+pour former vos magasins. Vous ne devez pas employer l'argent de la
+solde à acheter des vivres. Si Alcantara est susceptible d'être mis en
+état de défense, cela serait avantageux.</p>
+
+<p>«Madrid étant abondamment pourvu d'approvisionnements de guerre, vous
+pourriez de là compléter l'approvisionnement de vos munitions, à raison
+de douze pièces par division et de douze obusiers en réserve. Tout est
+en mouvement pour diriger de grandes forces en Espagne. Sa Majesté
+attend avec la plus grande impatience l'état de situation de votre
+armée.</p>
+
+<p>«A Saintes est établi un dépôt pour les dragons; à Niort, un pour la
+cavalerie légère; à Auch, pour le train d'artillerie; à Pau, pour les
+équipages militaires; il arrive dans ces dépôts des chevaux, des selles,
+des harnais et tout ce qu'il faut pour remonter les hommes à pied; à
+mesure que vous en aurez de démontés, renvoyez-les à Bayonne, d'où ils
+seront dirigés sur les dépôts.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">Badajoz, 21 juin 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Je viens de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime de la levée du
+siége de Badajoz et de la retraite de l'ennemi en Portugal. Je vais
+aujourd'hui, conjointement avec M. le duc de Dalmatie, faire une
+reconnaissance sur Elvas et Campo-Maior. Si, comme tout l'annonce,
+l'ennemi a renoncé à toute espèce de projets sur l'Estramadure, je
+repasserai le Tage, sans retard, avec la plus grande partie de l'armée
+et ferai prendre des cantonnements dans les montagnes sur le Tietar et
+sur le Terté, occupant Baños et Bejar, et j'aurai mes avant-postes dans
+la Sierra de Gata, qui m'approcheront de Rodrigo, et à Coria, qui
+m'instruiront de ce qui se passe dans la vallée du Tage. Je laisserai
+une division à Truxillo pour observer Badajoz et me mettre en
+communication avec l'armée du Midi. Je vais faire mettre en bon état de
+défense le passage du Tage à Lugar-Nuevo, près d'Almaraz. Ce poste sera
+un de mes principaux dépôts de vivres et de munitions. Les instructions
+générales données aux troupes, en cas d'attaque de l'ennemi, seront,
+pour celles de la rive gauche, de repasser le Tage, et pour celles de la
+rive droite de repasser le Tietar, sur lequel je vais faire construire
+une bonne tête de pont. J'établirai mon quartier général aux environs de
+Navalmoral, et je me trouverai ainsi en mesure de me porter également,
+soit sur Rodrigo, soit sur Badajoz. Les troupes, cantonnées dans ces
+pays sains, passeront ainsi l'époque des grandes chaleurs.</p>
+
+<p>«Mon intention est de mettre à profit ce temps de repos pour réorganiser
+complétement l'armée et la mettre le mieux possible en état d'exécuter
+les ordres de Sa Majesté, rétablir une bonne discipline, former des
+magasins sans lesquels il est impossible ici de faire aucune espèce de
+bonne opération; enfin, tout en faisant reposer les troupes qui en ont
+un extrême besoin, les faire exercer et les mettre à même de rentrer en
+campagne avec tous leurs avantages.</p>
+
+<p>«Lorsque l'armée de Portugal aura passé ainsi six semaines ou deux mois,
+et aura reçu quelques recrues et les chevaux de cavalerie, d'artillerie
+et d'équipages qui lui manquent, et si son bon esprit est soutenu par
+quelques récompenses, il n'y a rien que Sa Majesté ne puisse exiger
+d'elle et qu'elle ne puisse exécuter.</p>
+
+<p>«Tels sont, monseigneur, mes projets, de l'exécution desquels je vais
+m'occuper; mais, pour le faire avec fruit, il est nécessaire que Sa
+Majesté fasse connaître quelles sont les ressources qu'elle attribue à
+l'entretien de l'armée de Portugal. Il est indispensable, ou qu'il soit
+fait des fonds réguliers et fixes pour faire face à toutes les dépenses
+de l'administration, ou qu'on détermine le territoire dont les produits
+lui seront affectés et le mode d'après lequel il en sera disposé. Il est
+impossible de continuer, sans les inconvénients les plus graves, à
+vivre, comme on l'a fait jusqu'ici, de réquisitions. Ce système, qui
+laisse un arbitraire immense et qui est subversif de tout ordre, est
+tout à fait impraticable à la longue, lorsqu'une armée est stationnaire;
+car, comme les réquisitions nécessitent toujours l'emploi de la force,
+elles ne peuvent se faire qu'à une petite distance, et alors la totalité
+des ressources d'un pays est bientôt épuisée. Il en résulte une
+impossibilité absolue de vivre, à moins d'une dispersion totale de
+l'armée, et l'armée n'est plus en état d'agir. Indépendamment de cela,
+ce système, faisant naître beaucoup de désordres, entraîne presque
+toujours une double consommation. C'est par suite de ce système que les
+provinces de Salamanque et de l'Estramadure sont ravagées et que les
+deux tiers de ces pays sont incultes. Si, au contraire, on paye tout, on
+a sans violence et sans l'emploi de la force des moyens de subsistance
+suffisants, et l'Empereur n'y perd rien puisqu'on peut établir des
+impôts en conséquence; car, en supposant que la charge fût trop forte,
+elle serait au moins plus supportable, puisque tout le monde y
+contribuerait, tandis que, par les réquisitions, elle est soutenue par
+un petit nombre d'individus. C'est ainsi que l'Andalousie est toujours
+dans un ordre parfait, parce que, depuis un an, le système des
+réquisitions y a cessé. Mais, indépendamment des subsistances, il y a
+d'autres dépenses de l'armée qui exigent de l'argent comptant: celles de
+l'artillerie, celles du génie, des hôpitaux, les traitements
+extraordinaires accordés par l'Empereur, etc.; il faut donc, ou que Sa
+Majesté accorde des fonds réguliers versés dans la caisse de l'armée
+pour faire face aux dépenses de l'administration, ou qu'elle daigne
+déterminer un territoire dont les impôts, étant versés dans cette
+caisse, fassent face à ses besoins.</p>
+
+<p>«Si Sa Majesté se décide pour ce dernier parti, il semblerait que le
+territoire naturel à donner aujourd'hui à l'armée de Portugal serait
+celui de l'armée du Centre, en laissant toutefois dans cet
+arrondissement, et aux ordres du général de l'armée de Portugal, les
+troupes qui s'y trouvent pour les garnisons et la police du pays, afin
+de laisser toujours l'armée de Portugal entièrement disponible. Si Sa
+Majesté adopte cette proposition, il est possible qu'elle trouve à
+propos de soumettre Madrid à un système particulier; mais, dans ce cas,
+il serait encore nécessaire que l'armée de Portugal pût en tirer des
+ressources; car une grande armée ne peut pas se passer d'une grande
+ville. Votre Altesse appréciera sans doute combien l'intérêt de Sa
+Majesté est qu'on centralise, autant que possible, l'autorité sur la
+frontière faisant face aux Anglais, car le peu d'ensemble qui y règne
+doit, à la longue, produire les plus funestes effets. Si, étant à
+Salamanque, le pays qui pouvait m'aider et me secourir eût été sous mes
+ordres, j'aurais pu commencer mon mouvement cinq ou six jours plus tôt.
+Il est possible que le retard qui a eu lieu eût pu occasionner la perte
+de Badajoz, dont la prise aurait mis en feu tout le midi de l'Espagne.
+Si j'eusse commandé à Madrid, j'aurais trouvé un pont à Almaraz; j'y
+aurais trouvé huit cent mille rations de vivres qui étaient nécessaires
+à mon mouvement; et les promesses faites se seraient accomplies, tandis
+qu'elles se sont trouvées jusqu'ici sans effet. Jusqu'ici l'Espagne n'a
+pas été pour l'armée française le pays de l'union et de la concorde, et
+cependant ce n'est que par l'ensemble dans les opérations que l'on
+pourra rapidement mener à une bonne conclusion toutes les affaires de Sa
+Majesté. Lord Wellington a ici un grand avantage; tout ce qui doit
+contribuer à ses opérations lui est subordonné: ainsi tout part d'un
+même principe, conduit vers un même but et marche avec méthode.</p>
+
+<p>«Telles sont, monseigneur, les réflexions que l'intérêt du service de
+l'Empereur m'a suggérées; je vous prie de les soumettre à Sa Majesté, et
+de me faire connaître ses ordres.</p>
+
+<p>«Le capitaine Denis de Damrémont, mon aide de camp, qui aura l'honneur
+de vous remettre ces dépêches, pourra donner à Votre Altesse, sur la
+situation de l'armée, tous les renseignements qu'elle pourra désirer; je
+prends la liberté de le recommander à vos bontés.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Séville, le 2 juillet 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Il était très-urgent que j'arrivasse à Séville; les corps espagnols,
+commandés par Blake et par Balleysteros, qui sont descendus de
+l'Estramadure, menaçaient déjà cette ville, où on n'était point en
+mesure de se défendre. D'autre part, j'ai ma gauche extrêmement engagée;
+l'ennemi y fait des progrès, et peut-être en ce montent ai-je des corps
+compromis, tandis que, sur mon centre, l'ennemi devient de jour en jour
+plus entreprenant et augmente le corps qui agit dans les montagnes entre
+Ronda, Algesiras et Gibraltar.</p>
+
+<p>«Cette situation, qui est la conséquence naturelle des détachements que
+j'ai dû faire pour secourir Badajoz, me force à presser la marche des
+troupes que je fais venir de l'Estramadure, pour les mettre aussitôt en
+campagne et tâcher de rétablir les affaires. Pour le moment, je n'en
+retire cependant que celles dont j'ai eu l'honneur de faire part à Votre
+Excellence; mais je dois la prévenir que, si elles étaient
+insuffisantes, mon devoir m'obligerait à avoir recours au cinquième
+corps et à la cavalerie commandée par M. le général Latour-Maubourg.
+Alors Votre Excellence serait sans doute disposée à mettre l'armée de
+Portugal en position de secourir au besoin Badajoz et d'empêcher les
+ennemis de faire de nouvelles incursions en Estramadure.</p>
+
+<p>«C'est au nom du service de l'Empereur que j'ai l'honneur de vous faire
+cette proposition, en attendant que Sa Majesté ait déterminé
+l'arrondissement de l'armée de Portugal, et que celle du Midi puisse se
+renfermer dans ses limites, ou au moins que j'aie été renforcé par les
+troupes de cette même armée que le général Belliard retient à Madrid
+malgré les ordres exprès de l'Empereur.</p>
+
+<p>«A ce sujet, je renouvelle à Votre Excellence la demande de vouloir bien
+tenir une division d'avant-garde et de la cavalerie à Merida, afin que
+nos communications soient bien établies, au moins jusqu'à ce que l'armée
+anglaise ait pris un parti et que la place de Badajoz soit
+réapprovisionnée.</p>
+
+<p>«Je laisse, le cinquième corps et la cavalerie du général
+Latour-Maubourg en Estramadure; je ne changerai la destination de cette
+troupe qu'à la dernière extrémité; et, dans ce cas, Votre Excellence en
+sera toujours prévenue à l'avance. Mais, je le répète, il n'est pas en
+mon pouvoir de me défaire des ennemis que j'ai en ce moment à combattre
+sans le concours de ces troupes; et, pour cela, il vous paraîtra sans
+doute raisonnable, monsieur le maréchal, que l'armée de Portugal
+contribue, par sa présence sur la Guadiana, à les rendre en partie
+disponibles et à contenir les ennemis, d'autant plus que je prends
+l'engagement de remarcher moi-même avec vingt mille hommes en
+Estramadure si les ennemis cherchaient de nouveau à y pénétrer en armes,
+afin d'y seconder les opérations de Votre Excellence, et même d'y
+rétablir auparavant un gros corps d'observation sitôt que j'aurai
+terminé les affaires de l'Andalousie.</p>
+
+<p>«L'intérêt que vous portez au service de l'Empereur et l'empressement
+que vous avez mis, monsieur le maréchal, à venir au secours de l'armée
+du Midi, lorsque, par suite de la diversion qu'elle avait faite en
+faveur de l'armée de Portugal, sa droite s'est trouvée engagée, me
+donnent l'assurance que vous accueillerez ma proposition et que même
+vous jugerez devoir prendre des dispositions en conséquence, en
+appréciant l'urgence des motifs qui me portent à renouveler ma demande.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Séville, le 3 juillet 1811.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous adresser duplicata de la lettre qu'hier j'ai
+écrite à Votre Excellence.</p>
+
+<p>«L'état des affaires devenant de jour en jour plus embarrassant en
+Andalousie, et me trouvant pressé sur tous les points par les ennemis,
+je suis dans l'impérieuse nécessité d'appeler encore une division du
+cinquième corps et la division de dragons commandée par le général
+Latour-Maubourg. Je ne puis pour le moment laisser en Estramadure qu'une
+division d'infanterie et quatre régiments de cavalerie légère aux ordres
+de M. le général comte d'Erlon. Lorsque je me serai débarrassé des
+ennemis qui m'accablent, je rétablirai en Estramadure le corps
+d'observation dont nous sommes convenus.</p>
+
+<p>«Plusieurs convois de subsistances et de poudre de guerre sont en route
+pour Badajoz. Je donne l'ordre a M. le général comte d'Erlon de les y
+faire entrer avant d'opérer son mouvement. Je pense aussi que, de son
+côté, il aura pu faire rentrer quelque chose. Ainsi il devra y avoir à
+Badajoz un approvisionnement de quelques mois.</p>
+
+<p>«Ces considérations me portent à vous demander expressément, monsieur le
+maréchal, de vouloir bien, jusqu'à ce que l'Empereur ait fait connaître
+ses intentions, tenir l'armée de Portugal entre le Tage et la Guadiana,
+ayant son avant-garde à Merida, afin de pouvoir, au besoin, secourir
+Badajoz, et d'empêcher que l'armée anglaise pénètre de nouveau en
+Estramadure, et compromette ainsi la droite de l'armée du Midi.</p>
+
+<p>«Je fonde ma proposition sur une instruction du prince major général que
+j'ai retrouvée à Séville, laquelle dit expressément que l'armée
+impériale de Portugal est chargée d'observer l'armée anglaise et de
+l'empêcher de faire des progrès en Espagne. Je m'appuie aussi de la
+considération que j'ai déjà exposée de la nécessité de rendre les
+troupes de l'armée du Midi disponibles pour agir contre les corps
+ennemis qui, en ce moment, l'attaquent de toute part.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien me communiquer
+les dispositions qu'en conséquence elle jugera à propos de prendre.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de lui faire part que, depuis quelques jours, on
+remarque de très-grands mouvements dans l'escadre anglaise qui est en
+baie de Cadix. Le 30, on a vu paraître, à la hauteur de Rota, une flotte
+ennemie de quarante et une voiles, dont quinze vaisseaux de haut bord,
+plusieurs à trois ponts, venant de l'ouest et faisant voile pour le
+détroit. On disait à Cadix que l'escadre impériale de Toulon était
+sortie.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MARÉCHAL SOULT.</h4>
+
+<p class="rig">«Merida, le 6 juillet 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 2
+juillet. L'armée de Portugal n'a jamais eu à combattre la totalité de
+l'armée anglaise, car une division en a toujours été détachée sur cette
+frontière; elle n'a jamais été chargée non plus d'une portion de l'armée
+espagnole lorsqu'elle était dans toute sa force. Ce n'est point avec
+l'affaiblissement en hommes et en moyens, qu'elle a éprouvé, qu'elle
+peut changer de rôle aujourd'hui et tenir tête aux armées anglaise et
+portugaise réunies et augmentées des forces de Castaños.</p>
+
+<p>«Le cinquième corps a toujours été considéré par Sa Majesté comme devant
+concourir aux opérations générales de l'armée de Portugal, et, de fait,
+il y a toujours été employé. Je m'empresse donc de vous annoncer, d'une
+manière bien formelle, que, le jour ou vous rappellerez le cinquième
+corps et la cavalerie, l'armée de Portugal repassera le Tage, et qu'elle
+ne marchera de nouveau au secours de Badajoz que lorsque les forces
+disponibles de l'armée du Midi auront débouché des montagnes. Si, au
+contraire, le cinquième corps et la cavalerie continuent à rester en
+Estramadure, l'armée de Portugal gardera les positions que je vous ai
+annoncé qu'elle allait prendre, et sera en communication avec l'armée du
+Midi et toujours prête à venir à son secours. La position de l'armée de
+Portugal n'est pas telle en Estramadure, qu'elle puisse stationner sur
+la Guadiana avec des forces inférieures, parce qu'elle a une mauvaise
+communication, impossible à défendre, et qu'un seul revers pourrait
+causer sa perte. Les troupes de l'armée du Midi, au contraire, ont une
+communication que rien ne peut compromettre, et, en se retirant devant
+un ennemi supérieur, elles arrivent dans de fortes positions, et
+s'approchent de leurs magasins, de leurs ressources et de leur réserve.
+C'est donc pour éviter cette équivoque que je me hâte de vous écrire
+cette lettre. Rien ne pourrait modifier les résolutions qu'elle
+contient, parce qu'elles sont fondées sur des calculs raisonnables et
+sur les véritables intérêts du service de l'Empereur. J'en envoie, au
+surplus, une copie au prince major général, avec prière de la mettre
+sous les yeux de Sa Majesté.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">Paris, le 10 juillet 1811.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous témoigner sa
+satisfaction du mouvement que vous avez opéré sur Badajoz et de son
+résultat. L'intention de Sa Majesté, monsieur le maréchal, est que la
+province de l'Estramadure, depuis Merida, Medellin, et toute la rive
+droite de la Guadiana, soit sous vos ordres, sans comprendre toutefois
+Badajoz ni un rayon à sept ou huit lieues autour de cette place, qui
+continueraient à faire partie de l'armée du Midi. L'intention de
+l'Empereur est également que la province de Talavera, celles de Tolède,
+Placencia et Avila, soient immédiatement sous vos ordres, ayant soin de
+rendre compte au roi de ce qui se passera dans ces provinces; mais vous
+devez employer les contributions de ces provinces et toutes leurs
+ressources pour fournir à votre armée tout ce dont elle pourra avoir
+besoin. Ainsi donc, monsieur le duc, Tolède, Talavera, Placencia, Avila,
+Coria et la province de Ciudad-Rodrigo font partie de votre
+commandement, pour en tirer, je vous le répète, les contributions, les
+subsistances et les moyens de toute espèce dont votre armée peut avoir
+besoin. Le roi, qui est à Madrid et commande l'armée du Centre, vous
+enverra de sa capitale, de Ségovie et de la Manche, tout ce qu'il
+pourra.</p>
+
+<p>«Le maréchal duc d'Istrie a dû vous envoyer cinq cents chevaux
+d'artillerie de la garde. Vous trouverez, ci-joint l'état des troupes
+qui sont en marche pour vous rejoindre. Par ces moyens, vous verrez que
+votre artillerie et votre cavalerie seront bientôt en état.</p>
+
+<p>«L'Empereur vous ordonne, monsieur le duc, d'exécuter l'ordre que vous
+avez déjà reçu plusieurs fois d'envoyer à Bayonne les hommes à pied,
+soit de cavalerie, soit du train d'artillerie ou des équipages
+militaires. L'Empereur a formé, dans les départements du midi de la
+France, des dépôts où il y a des chevaux, des équipements et tout ce qui
+est nécessaire pour remonter promptement ces hommes.</p>
+
+<p>«Votre artillerie, comme je vous l'ai dit, doit être de
+quatre-vingt-quatre bouches à feu. Le matériel existe à Ciudad-Rodrigo
+et à Madrid; le personnel est à votre armée; les chevaux nécessaires
+pour le train vous arrivent: il ne vous reste donc rien à désirer.</p>
+
+<p>«Il a été envoyé à l'armée de Portugal, jusqu'à ce jour, neuf millions
+cinq cent mille francs, et il part un sixième convoi, du 13 au 15
+juillet, qui vous porte quatre millions.</p>
+
+<p>«Le ministre de la guerre a l'ordre de mettre à votre disposition cent
+mille francs pour le génie, cent mille francs pour l'artillerie, cent
+mille francs pour vos dépenses extraordinaires, et ce qui aurait été
+déjà dépensé pour ces trois services sera imputé et régularisé sur ces
+sommes.</p>
+
+<p>«Je dois vous faire observer, monsieur le duc, que, dans l'état
+d'agitation et de trouble dans lequel se trouve l'Espagne, elle ne peut
+être administrée que militairement. Faites payer fortement le pays et
+établissez le plus grand ordre; empêchez les vols et gaspillages de
+toute espèce. J'écris au roi pour qu'il vous envoie un million de
+rations de biscuit. De votre côté, vous devez profiter du moment de la
+récolte pour former de grands magasins à Truxillo, Placencia, Talavera,
+etc.</p>
+
+<p>«Après vous avoir félicité sur votre mouvement, Sa Majesté me charge de
+vous dire qu'elle est très-mécontente que vous n'ayez pas encore envoyé
+l'état de situation de votre armée. Prenez donc à l'avenir des mesures
+pour que tout marche ensemble. L'Empereur a besoin de connaître, dans
+les plus petits détails, la situation de ses armées pour les commander.</p>
+
+<p>«Sur l'état joint à cette lettre, vous verrez que le général
+Vandermaesen réunit à Burgos une division de huit cent cinquante hommes
+de cavalerie et de six mille hommes d'infanterie, qui partiront vers les
+quinze premiers jours d'août. Vous y verrez aussi les détachements
+partis avec le roi et ceux qui partiront avec le sixième convoi de
+fonds. Vous recevrez ainsi un renfort de six mille cinq cent huit hommes
+d'infanterie, huit cent cinquante-quatre hommes de cavalerie, et de onze
+cent quarante chevaux d'artillerie.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 10 juillet 1811.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le due de Raguse, me charge de vous parler de vos
+relations avec le roi.</p>
+
+<p>«Les provinces de Tolède, d'Avila et de Talavera étant distraites de
+l'armée du Centre, pour vous servir à en tirer les contributions et les
+autres ressources nécessaires aux besoins de votre armée, vous devez
+vous entendre avec le roi et lui adresser l'état des contributions et
+des objets de toute espèce que vous emploierez pour votre armée. Vous
+lui en ferez connaître l'emploi et vous m'enverrez les mêmes comptes.</p>
+
+<p>«Les agents du roi doivent continuer leurs fonctions, la justice doit
+être rendue au nom de Sa Majesté Catholique; les agents de
+l'administration et les membres du clergé seront nommés par elle. Vous
+devez rendre compte au roi des opérations administratives, y mettre le
+plus grand ordre, de manière à ce que les agents espagnols aient la
+conviction qu'il n'y a rien de soustrait dans les deniers publics.
+Correspondez avec le roi sur les événements militaires afin qu'au besoin
+il puisse vous soutenir avec ce qu'il aura de disponible. De son côté,
+Sa Majesté Catholique vous fera connaître ce qui pourra vous intéresser.</p>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le duc, désire que le roi aille passer la revue de
+votre armée; cela l'intéressera davantage pour subvenir à vos besoins.
+Sa Majesté Catholique aura les honneurs du commandement, mais c'est
+vous, monsieur le maréchal, qui commandez et qui répondez à l'Empereur
+des événements. Vous sentirez assez tous les avantages que vous
+retirerez de ce que le roi soit bien accueilli à votre armée; cela fera
+un bon effet moral parmi les Espagnols et portera Sa Majesté à vous
+seconder de tous ses moyens pour contribuer à vos succès.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«10 juillet 1811.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le duc, après avoir lu vos dernières dépêches, me
+charge de vous faire connaître qu'une division ne suffit pas à Truxillo,
+qu'il faut deux divisions, votre cavalerie et quinze pièces de canon.
+Vous donnerez le commandement de ce corps, soit au général Régnier, soit
+au général Montbrun. Vous devez tirer des vivres de Merida et Medellin,
+et ne pas laisser l'ennemi s'y établir. Vous vous tiendrez en
+correspondance immédiate avec Rodrigo et le cinquième corps d'armée. Le
+reste de votre armée doit se placer à Almaraz, Talavera, Placencia et
+sur les rives du Tage, pour se reposer et être en position de se réunir
+promptement. Il faut établir un pont sur le Tage à Almaraz ou au point
+de Szarovislas, où jadis il en a existé un. Vous devrez faire construire
+le pont sur pilotis et y faire établir une double tête de pont, de
+manière à avoir un ouvrage important sur le Tage et qui soit à l'abri
+des incursions des guérillas et de tous autres partis. Vous pouvez faire
+faire des ouvrages dans le genre de ceux que l'Empereur a faits au
+Spielz, mais sur une petite échelle. Il faut occuper Alcantara, le
+fortifier comme poste, ce qui donnera un autre pont sur le Tage et une
+nouvelle communication directe avec Badajoz. Cet objet est de la plus
+grande importance et deviendra très-avantageux lorsqu'on sera sur le
+point d'opérer sur le Portugal, puisque d'Alcantara on aura un fort
+dépôt qui servira d'appui. Les Anglais, qui avaient d'abord réparé
+Almeida, l'ont fait sauter et raser en entier, dans le dessein de porter
+la guerre dans le Midi. L'Empereur pense, monsieur le duc, qu'avant de
+retourner sur le Tage vous vous serez assuré que les fortifications de
+Badajoz sont réparées et la ville approvisionnée pour six mois. Cela
+supposé, il reste à voir ce que fera le général anglais. Il ne paraît
+pas probable qu'il veuille recommencer la campagne pendant la canicule,
+et notamment la commencer par un siége dans la saison la plus malsaine
+en Espagne. Si, contre toute probabilité, il le faisait, c'est, monsieur
+le duc, au secours de l'Andalousie que vous devez marcher avec toute
+votre armée. L'Empereur a donné le commandement de son armée du Nord au
+général Dorsenne, et ce général sera bientôt en mesure de couvrir
+Ciudad-Rodrigo et de présenter une forte colonne pour inquiéter l'ennemi
+du côté de cette place et menacer le Portugal; il pourrait même, en cas
+d'événement, réunir des forces assez nombreuses pour couvrir
+Ciudad-Rodrigo. L'Empereur vous recommande de faire retrancher le col de
+Baños, de manière à y maintenir un poste qui assure vos communications
+avec l'armée du Nord. Aussitôt que l'armée du général Dorsenne sera plus
+considérable, on le chargera entièrement de la province et de la place
+de Rodrigo, ce qui pourra vraisemblablement avoir lieu vers le 15 août.
+Alors l'armée du Nord aurait néanmoins un corps sur la Coa et l'armée de
+Portugal garderait Alcantara et serait à cheval sur le Tage, ayant sa
+gauche appuyée sur la Guadiana. L'armée du Midi occuperait Badajoz avec
+un corps d'observation pour soutenir cette place. Dans cet état des
+choses, monsieur le maréchal, si l'ennemi se portait sur Ciudad-Rodrigo
+avec toutes ses forces, l'armée de Portugal marcherait au secours de
+cette place, de concert avec l'armée du Nord, ce qui amènerait une force
+de soixante-dix mille hommes sur Ciudad-Rodrigo.</p>
+
+<p>«Si, ce qui est beaucoup plus probable, le général anglais marchait sur
+Badajoz, l'armée de Portugal se porterait sur la Guadiana, se réunirait
+à vingt-cinq mille hommes de l'armée du Midi, ce qui ferait
+soixante-cinq mille hommes. Enfin, si l'armée ennemie débouchait sur
+l'armée de Portugal par l'une ou l'autre rive du Tage, l'armée du Nord
+pourrait envoyer au secours de l'armée de Portugal dix mille hommes,
+l'armée du Midi quinze mille hommes, celle du centre six mille hommes,
+ce qui ferait une réunion de plus de soixante-dix mille hommes, car,
+avant que l'ennemi eût franchi l'espace depuis Alcantara ou Alfaiatès
+jusqu'à Almaraz, l'armée de Portugal aurait eu le temps de recevoir tous
+ses secours. Vous sentez, monsieur le duc, qu'on parle de ce projet pour
+parler de tout, car les localités doivent faire considérer ce projet de
+l'ennemi comme impraticable. Mais l'Empereur a voulu parcourir les
+différentes chances afin de vous convaincre davantage que l'ennemi ne
+peut plus avoir de but aujourd'hui que de se porter sur l'armée du Midi.
+Sa Majesté désire donc que votre quartier général soit sur le Tage au
+point le plus près de la Guadiana; que l'armée soit placée sur les deux
+rives; que votre droite soit sur Placencia, au lieu d'y avoir votre
+centre, parce qu'il est plus probable que l'armée de Portugal sera
+obligée de se porter sur l'Andalousie que vers le Nord. Voilà pour la
+défense.</p>
+
+<p>«Quant à l'offensive, monsieur le maréchal, l'armée de Portugal ne peut
+faire autre chose que de se reposer, se refaire, se réorganiser, atteler
+son équipage à quatre-vingt-quatre pièces de canon; nommer à tous les
+emplois d'officier (envoyez-moi promptement le travail); compléter les
+généraux; former des magasins; bien asseoir le passage du Tage par des
+ponts sur pilotis; faire des doubles têtes de pont; enfin occuper et
+fortifier Alcantara. Après la canicule, si l'offensive doit avoir lieu
+sur le Portugal, cette opération se fera par un mouvement combiné de
+trois corps d'armée, celui du Nord, de Portugal et du Midi, formant plus
+de cent mille baïonnettes, une immense artillerie et tous les moyens de
+transport nécessaires. L'Empereur, monsieur le maréchal, aura le temps
+de donner ses ordres et de connaître vos projets, à mesure que vous
+serez instruit sur les lieux. La guerre de Portugal n'est plus une
+expédition; on ne doit plus songer à aller à Lisbonne dans une campagne,
+mais dans deux, s'il le faut. Ainsi donc, monsieur le duc, tout ce que
+vous pourrez faire dans ce moment pour préparer l'offensive est
+d'occuper Alcantara, la fortifier et en faire un dépôt de vivres et de
+munitions. L'Empereur, monsieur le maréchal, compte sur votre zèle, sur
+votre activité et sur vos moyens pour qu'il ne puisse arriver rien de
+désastreux à l'armée du Midi. Vous devrez, monsieur le maréchal, avoir
+un chiffre avec le roi, le duc de Dalmatie et le général Dorsenne pour
+les dépêches importantes.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Séville, le 11 juillet 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 6 m'est parvenue au même instant que celle du 7. En réponse,
+je m'empresse de vous faire part des ordres qu'hier j'ai envoyés à M. le
+général comte d'Erlon. Il lui est prescrit d'envoyer une brigade et un
+régiment de cavalerie à Xerès de los Caballeros et Frejenal pour
+observer les directions qui aboutissent à Ayamonte, par où les troupes
+espagnoles feront des mouvements si elles veulent se reporter en
+Estramadure. Un régiment se rendra à Séville.</p>
+
+<p>«Un autre régiment sera établi aux débouchés des montagnes pour assurer
+les communications.</p>
+
+<p>«Ainsi il restera dans les plaines de l'Estramadure une division
+d'infanterie, composée de quatre régiments et six régiments de
+cavalerie, le tout sous les ordres de M. le général Claparède, lequel
+reçoit pour instructions d'observer l'armée anglaise, d'entretenir la
+communication avec Badajoz, et de faire entrer sans cesse des
+approvisionnements dans la place. Il fera aussi ce qui sera en son
+pouvoir pour communiquer avec les troupes que l'armée de Portugal
+laissera sur la Guadiana.</p>
+
+<p>«Je donne ordre à M. le général comte d'Erlon de se rendre de sa
+personne à Séville, où il commandera toute ma droite jusqu'à Badajoz, M.
+le maréchal duc de Bellune ne pouvant, à cause du blocus de Cadix, être
+chargé de ce soin.</p>
+
+<p>«J'attends que ces mouvements soient un peu avancés pour marcher, avec
+toutes les troupes dont je puis disposer, au secours du quatrième corps,
+qui a été repoussé jusqu'à Grenade par l'armée insurgée de Murcie, et
+pour chasser un corps de cette même armée, qui s'est mis en bataille sur
+les hauteurs de Santa-Helena, où passe ma ligne d'opérations, la seule
+communication que j'aie avec la Manche et Madrid.</p>
+
+<p>«Pour le moment, il m'est impossible d'en faire davantage. Je n'ai pris
+aucun engagement que je ne sois disposé à tenir; Votre Excellence me
+trouvera toujours invariable. Si elle me connaissait mieux, elle se
+serait dispensée de me témoigner de la méfiance, et, si elle eût
+réfléchi sur ma situation, elle eût trouvé raisonnable que je pensasse
+plutôt au salut de l'armée dont le commandement m'est confié qu'à
+paralyser des troupes dont le secours m'est indispensable, sur un
+théâtre où je ne puis paraître que comme auxiliaire, et non comme partie
+principale. Je ferai mieux aussitôt que cela me sera possible, sans y
+être provoqué.</p>
+
+<p>«Je suis fort aise que Votre Excellence ait envoyé copie de sa lettre du
+6 à Son Altesse Sérénissime le prince major général; elle pourra
+contribuer à nous faire connaître, à l'un et à l'autre, les intentions
+de l'Empereur. J'ai aussi écrit à ce sujet.</p>
+
+<p>«Toutefois, si Votre Excellence changeait les dispositions qu'elle m'a
+annoncées, je la prierais de vouloir bien m'en instruire. Je recevrai
+cette communication sans méfiance pour l'avenir.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Trianon, le 21 Juillet 1811</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens, monsieur le duc de Raguse, que je donne l'ordre à M.
+le général comte Dorsenne de faire relever les troupes que vous pouvez
+encore avoir dans les garnisons de Ciudad-Rodrigo et de Salamanque par
+des troupes de son armée, et de diriger tout ce qui vous appartient sur
+Avila et Placencia.</p>
+
+<p>«L'Empereur approuve, monsieur le maréchal, que vous n'ayez pas consenti
+à former, avec les troupes de votre armée, la garnison de Badajoz. Sa
+Majesté pense que l'Estramadure doit être défendue par l'Andalousie
+considérée sous tous les points de vue, et notamment sous celui des
+vivres. C'est à l'Andalousie à fournir tout ce qui est nécessaire pour
+approvisionner Badajoz pour un an, s'il est possible; cependant,
+monsieur le duc, l'intention de l'Empereur est que vous vous teniez le
+plus à portée possible, pour pouvoir, marcher franchement au secours de
+Badajoz, s'il y avait lieu.</p>
+
+<p>«L'Empereur pense que peut-être un ouvrage à Merida ou à Medellin serait
+utile pour être maître du passage de la Guadiana; mais c'est à vous, qui
+êtes sur les lieux, à en juger.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 26 juillet 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, je reçois votre lettre du 20; je vous remercie de tout
+ce qu'elle contient d'aimable pour moi; vous ne doutez pus non plus de
+mon attachement.</p>
+
+<p>«L'Empereur aurait désiré que je vinsse vous voir; mais ce n'est pas le
+moment, puisque l'armée n'est pas réunie. Je sens la difficulté de votre
+position et l'extrême justesse de vos observations; je viens de donner
+l'ordre pour qu'il soit prélevé, sur la contribution extraordinaire que
+je lève en grains, la quantité de vingt mille fanégas, en août, et vingt
+mille en septembre, qui seront versées dans les magasins de l'armée de
+Portugal. Je trouve très-bien aussi que vous fassiez usage de toutes les
+contributions en argent dues par la province d'Estramadure, et je donne
+les ordres en conséquence aux agents civils, qui ne pourront toutefois
+réussir qu'autant qu'ils seront protégés, soutenus et dirigés par vous,
+monsieur le maréchal, dont le zèle et les lumières me sont
+connus.--L'empereur espère beaucoup de vous et de son armée de Portugal;
+il est disposé à venir à votre secours avec de l'argent et avec des
+hommes et des chevaux: vous ne tarderez pas à sentir les effets de ces
+dispositions. Quant à moi, je ne puis pas vous secourir autrement; je
+n'ai pas de fonds à ma disposition, et je dois même vous dire que je ne
+pourrais pas exister ici sans un prêt qui m'est accordé par l'Empereur
+par mois.</p>
+
+<p>«Si vous pouviez vous étendre un peu par votre droite, vous occuperiez
+un plus riche pays; et, avec les secours que je vous indique, vous
+devriez pouvoir atteindre la saison des événements militaires. La
+récolte n'est pas très-bonne à Ségovie ni dans les pays environnant
+Madrid.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Navalmoral, le 1<sup>er</sup> août 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Je reçois les dépêches que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire
+par mon aide de camp. J'ai lu avec une grande attention l'instruction
+qu'elles renferment. J'avais conçu, comme Sa Majesté, le système qu'il
+convenait de suivre aujourd'hui pour l'armée de Portugal et le but
+qu'elle avait à remplir, et c'est dans cet esprit que j'ai agi jusqu'à
+présent. Les localités, les différentes circonstances, rendent cependant
+indispensable d'apporter diverses modifications dans ces dispositions.</p>
+
+<p>«Je ne puis pas placer plus d'une division à Truxillo, attendu qu'il y a
+impossibilité absolue d'y vivre. Une division et cinq cents chevaux qui
+y sont aujourd'hui éprouvent les plus grandes difficultés pour les
+subsistances, et peut-être leur sera-t-il impossible d'y rester. Je ne
+puis pas avoir de troupes sur la Guadiana à moins que la plus grande
+partie de l'armée ne soit à Truxillo; car elles y seraient compromises,
+puisqu'il n'y a que trois marches d'Albuquerque, où l'ennemi a
+habituellement des troupes, et où il peut rassembler inopinément des
+forces considérables qui sont cantonnées à Portalègre, Campo-Maior et
+environs, et que, s'il parvenait à s'emparer de la chaussée, les troupes
+qui seraient sur la Guadiana n'auraient d'autre retraite que de se jeter
+dans la Manche après avoir abandonné leurs canons, n'ayant point de ce
+côté de routes praticables aux environs ou en Andalousie. D'un autre
+côté, comme je l'ai dit plus haut, six mille hommes ont grand peine à
+vivre; à plus forte raison, douze à quinze mille y seraient-ils dans
+l'embarras. Tout le pays que l'Empereur donne à l'armée de Portugal,
+entre la Guadiana et le Tage, est un vaste désert absolument inculte,
+couvert de bois ou consacré aux pâturages. Les environs de Cacerès et de
+Montanchès seuls offrent quelques ressources, et encore ces cantons ne
+produisent-ils guère que du vin.</p>
+
+<p>«L'Empereur ayant une sollicitude particulière pour le Midi, il
+semblerait que l'armée devrait stationner sur les bords de la Guadiana;
+mais, outre que, dans cette saison, tout le pays est pestilentiel, le
+même raisonnement que je fais pour un petit corps s'applique à l'armée
+entière; car, dans cette hypothèse, évidemment l'ennemi, marchant à
+Truxillo, où il peut se rendre avec la plus grande facilité, attendu
+qu'il existe de toutes parts de bonnes communications qui arrivent sur
+ce point de la frontière du Portugal, l'armée serait fort compromise,
+et, dans tous les cas, serait forcée à une prompte retraite, qui
+équivaudrait presque à une défaite dans l'opinion. D'ailleurs, l'armée
+de Portugal, n'étant pas aujourd'hui assez forte pour combattre seule
+l'armée anglaise, ne doit pas se placer de manière à être obligée de
+livrer bataille malgré elle, et avant que d'autres troupes soient
+entrées en communication avec elle. Il me semble que la communication de
+l'armée de Portugal avec l'Estramadure, étant parallèle à l'ennemi, et
+par suite découverte dans toute son étendue, s'oppose à ce que cette
+armée soit chargée de Badajoz et habituellement de cette frontière,
+tandis que, la communication de l'armée du Midi étant directe, quelle
+que soit la faiblesse du corps qu'elle porte en avant, celui-ci n'a rien
+à craindre, même en se repliant devant des forces supérieures, puisqu'il
+se rapproche de ses magasins et de ses renforts sans jamais risquer de
+perdre sa communication, aucun autre débouché n'étant offert à l'ennemi.
+Au pis aller, ce corps arrive sur une chaîne de montagnes, où peu
+d'hommes équivalent à beaucoup, ce qui donne le temps de rassembler les
+troupes de l'Andalousie pour déboucher ensuite. Il me paraît qu'il
+résulte de la situation des choses et des localités que l'armée de
+Portugal, stationnée sur le Tage, ne peut pas se charger de la défensive
+immédiate en Estramadure, mais bien de délivrer l'Estramadure, tandis
+que les troupes de l'armée du Midi sont merveilleusement placées pour
+garder le pays sans se compromettre. Enfin que, dans l'hypothèse d'une
+guerre sérieuse sur la rive gauche du Tage, ce n'est jamais à l'armée du
+Midi à venir au secours de l'armée de Portugal, mais à l'armée de
+Portugal à aller au secours de l'armée du Midi. En conséquence, c'est à
+celle-là à s'engager la dernière, et, en dernière analyse, l'armée de
+Portugal doit toujours agir en offensive en Estramadure. Truxillo est en
+outre un mauvais poste, et la division qui l'occupe ne devrait jamais y
+combattre, quand même l'ennemi se présenterait en force égale, parce
+qu'elle est encore trop loin du Rio del Monte, que l'ennemi pourrait
+passer avant elle. D'après cela, voici quelles sont les instructions que
+j'ai données au générai Foy, qui commande à Truxillo: l° de pousser de
+fréquents partis sur Merida et sur Cacerès, afin d'avoir des nouvelles
+de l'ennemi et communiquer avec les troupes légères de l'armée du Midi;
+2° de placer une portion de son artillerie et de ses troupes à
+Jaraicejo, sur la droite du Rio del Monte, et, dans le cas d'attaque de
+la part de l'ennemi, de se replier sans combattre sur Jaraicejo, où il
+serait en sûreté pour quelque temps, attendu que le Rio del Monte, par
+la profondeur de son lit et l'escarpement de ses rives, présente un
+grand obstacle, surtout dans sa partie intérieure, et que l'ennemi ne
+pourrait le tourner qu'en remontant cette rivière et en s'exposant
+lui-même à perdre sa communication si, sur ces entrefaites, le général
+Foy recevait des renforts qui le missent en état de reprendre
+l'offensive. Si le général Foy était forcé dans cette position, il se
+retirerait sur les hauteurs du Tage; les localités offrent la plus
+facile défense contre des forces extrêmement supérieures. J'y fais
+exécuter en outre des travaux qui en feront en peu de jours un excellent
+camp retranché pour une division. Je fais exécuter également des travaux
+qui assurent sa communication avec le fort construit sur le bord du
+Tage, empêchent que cette division, en stationnant, ne soit jamais
+séparée de la rivière, et lui donnent toujours la faculté de la
+repasser. Ainsi, au moyen des dispositions prises, 1° j'ai des troupes
+sur le plateau de l'Estramadure, qui voient ce qui se passe et
+m'informent des mouvements de l'ennemi; 2° ce corps, forcé, par la
+marche de l'ennemi, à se replier, occupe des positions d'où il est
+inexpugnable, et qui m'assurent la position, non-seulement de la rive
+gauche du fleuve, mais encore des hauteurs qui le dominent à environ une
+lieue, hauteurs que je regarde comme un beaucoup plus grand obstacle que
+le fleuve lui-même; 3° enfin, dans la position que j'ai donnée
+aujourd'hui à l'armée, cinq divisions pourraient être réunies au delà du
+Tage en quarante-huit heures si les circonstances l'exigeaient, et la
+sixième un peu plus tard. Il me paraît donc que j'ai résolu le problème,
+puisque l'armée ne peut pas perdre la faculté de se porter en masse sur
+la rive gauche; qu'elle peut le faire toujours en très-peu d'instants,
+et que, de là, pouvant se jeter sur tous les points de l'Estramadure,
+elle garde cette province comme si elle y était stationnée, mais sans
+danger, et toujours maîtresse de ses mouvements.</p>
+
+<p>«Dans le cas où il y aurait une impossibilité absolue à la division du
+général Foy de vivre à Truxillo, cette division repasserait le Tage;
+mais, afin de conserver toujours la possession des hauteurs de Miravete,
+je fais construire, comme faisant partie du camp retranché, deux forts
+qui pourront être abandonnés à eux-mêmes, et qui, défendus par cent
+hommes, assurent toujours la possession du col, et, par conséquent, un
+débouché. Dans ce cas, j'enverrai de fortes reconnaissances toutes les
+semaines à Truxillo, sur la route de Merida et sur celle de Cacerès,
+afin d'être instruit des mouvements de l'ennemi.</p>
+
+<p>«J'avais déjà ordonné la construction d'un pont sur pilotis sur le Tage,
+et on s'occupe de la recherche des bois nécessaires à ce travail. J'ai
+fait construire deux têtes de pont avec des réduits qui avant cinq jours
+seront terminées, et formeront une espèce de place susceptible d'être
+défendue par quatre cents hommes, et assez bonne pour être abandonnée à
+elle-même. Ce poste renferme mes magasins de vivres; et ces magasins
+s'augmenteront au fur et à mesure que j'en aurai les moyens. Comme pour
+placer sainement l'armée et trouver les moyens de la faire vivre, j'ai
+été obligé de l'établir en grande partie sur la rive droite du Tietar,
+dans la Vera de Placencia, et que le point naturel de rassemblement de
+l'armée, en cas de marche inopinée de l'ennemi sur elle, est sur la rive
+gauche de cette rivière, j'ai fait construire trois ponts, dont un,
+celui qui est sur la route de Placencia, est couvert par une tête de
+pont. Cette disposition est nécessitée par la nature de la rivière du
+Tietar, qui en douze heures de pluie croît de six à huit pieds. Toute
+mon artillerie est à Navalmoral, et la division de dragons dans les
+points des bords du Tage qui peuvent la nourrir. Enfin mon quartier
+général est à deux lieues du Tage, et je sais tous les jours, à douze
+heures de date au plus, ce qui se passe dans le coeur de l'Estramadure
+et dans les environs de Coria.</p>
+
+<p>«Votre Altesse me mande que l'intention de l'Empereur est que, pour
+préparer l'offensive, j'occupe Alcantara et que je le fasse mettre en
+état de défense. C'est une opération que j'exécuterai aussitôt que j'en
+aurai les moyens, mais aujourd'hui je ne pourrais pas l'entreprendre, et
+voici mes raisons: pour qu'Alcantara soit mis en état de défense, il
+faudra au moins un mois de travail; il faudra, vu la proximité de
+l'ennemi, tenir à portée des forces assez considérables; mais je ne
+saurais comment les faire vivre; il faut donc auparavant que j'aie ici
+des magasins considérables formés qui puissent suivre le mouvement des
+troupes, assurer leurs subsistances, et permettre de les tenir réunies;
+une fois cet objet rempli, rien ne sera plus aisé que d'exécuter les
+intentions de l'Empereur. D'ici à cette époque je ferai également
+rassembler les bois nécessaires aux réparations du pont d'Alcantara,
+afin que ce travail, qu'on regarde tomme difficile, mais cependant comme
+praticable, puisse être exécuté sans retard. Indépendamment des motifs
+ci-dessus et qui me paraissent sans réplique, il devient indispensable
+de laisser l'armée en repos pendant les grandes chaleurs, sous peine de
+la voir fondre par les maladies; elle a besoin, non-seulement de repos
+pour sa santé, mais aussi de repos pour se réparer.</p>
+
+<p>«J'espère que Sa Majesté conclura, du compte que je viens de vous
+rendre, que j'ai pris toutes les mesures convenables pour soutenir et
+secourir l'armée du Midi de tous mes moyens; et, quoique l'expérience
+m'ait déjà prouvé qu'il était bon de ne pas trop compter sur la parole
+de M. le duc de Dalmatie et sur sa fidélité à remplir ses engagements,
+Sa Majesté ne rendrait pas justice à mon amour pour le bien public et à
+mon dévouement à son service si elle doutait que je ne fisse plus que
+mes devoirs en cette circonstance comme en toute autre. La promptitude,
+au surplus, avec laquelle je suis parti de Salamanque, le peu de moyens
+que j'avais à ma disposition, et qui m'auraient autorisé à retarder de
+quelque temps mon mouvement pour les augmenter, sont, j'ose le croire,
+un garant de ce que je ferais à l'avenir, s'il en était besoin. Je
+n'hésiterai jamais à aller avec toutes mes forces au secours du maréchal
+duc de Dalmatie lorsqu'il le faudra; mais j'avoue que je redouterais
+extrêmement d'être dans une situation inverse.</p>
+
+<p>«Il me reste à parler à Votre Altesse de la situation dans laquelle se
+trouve l'armée. Sa Majesté suppose que depuis plus d'un mois j'ai reçu
+les chevaux d'artillerie de la garde que le duc d'Istrie devait me
+fournir. Je les ai réclamés à plusieurs reprises, toujours en vain, et
+en ce moment le comte Dorsenne refuse d'une manière formelle de les
+donner avant d'en avoir reçu un pareil nombre de France, ce qui
+évidemment est contraire aux intentions de l'Empereur; car, s'il n'eût
+pas voulu me donner un secours immédiat, il aurait donné l'ordre de me
+les envoyer directement de France. Le comte Dorsenne annonce que, quand
+il aura reçu cinq cents chevaux, il n'en enverra que trois cent
+quatre-vingt-sept; attendu, dit-il, qu'il doit faire entrer en compte
+cent treize chevaux que le duc d'Istrie a donnés au prince d'Essling il
+y a trois mois, et qui me paraissent tout à fait étrangers à ceux-ci.</p>
+
+<p>«Il résulte de la non-exécution des ordres de Sa Majesté que
+l'artillerie de l'armée est aujourd'hui dans une situation pire que
+celle où elle était à l'époque où j'ai commencé mon mouvement, puisqu'il
+y a eu quelques pertes de chevaux, quelques pertes de boeufs qui n'ont
+pas été remplacés, et, d'un autre côté, que les voitures d'artillerie
+qui doivent être prises à Salamanque et conduites à Madrid pour y être
+réparées n'ont pu y être envoyées.</p>
+
+<p>«A l'époque de mon mouvement, voulant le faire avec rapidité, chaque
+régiment a formé un petit dépôt, dans lequel il a placé tous les hommes
+malingres et la plus grande partie de ses équipages. J'ai réuni tous ces
+petits dépôts à Toro, sous le commandement d'un officier supérieur. Ces
+dépôts ont avec eux les effets d'habillement, les ouvriers, etc. J'ai de
+même, pour la cavalerie, laissé à ces dépôts tous les chevaux à refaire
+qui auraient péri dans nos marches et qui, aujourd'hui, sont en état de
+servir. Aussitôt après mon arrivée à Badajoz, j'ai envoyé un officier
+pour faire partir tous ces dépôts pour Talavera, afin que l'armée, en
+arrivant ici, trouvât tous les secours dont elle aurait besoin; mais le
+duc d'Istrie s'est opposé à leur départ. J'ai envoyé postérieurement, et
+à diverses reprises, des officiers pour renouveler les mêmes ordres;
+mais le comte Dorsenne s'y oppose également; de manière que je suis dans
+la pénible situation de voir s'écouler, sans fruit et sans utilité, le
+temps de repos que les corps pourraient employer si utilement à se
+mettre en état d'entrer en campagne. A mon départ de Salamanque, j'ai
+fait évacuer tous mes malades sur Valladolid, parce que Salamanque était
+assez découvert. J'ai placé à Valladolid un officier supérieur, pour
+réunir et commander tous les hommes sortant des hôpitaux, un officier,
+et certain nombre de sous-officiers par chaque régiment, afin de former
+des détachements au fur et à mesure de leur guérison. Quinze cents
+hommes sont en état de rejoindre; mais, au lieu de me les renvoyer, on
+leur fait faire des détachements et divers services à l'armée du Nord,
+de manière que ces hommes, qui sont sans solde, sans aucun secours, qui
+ont assez d'officiers pour les conduire, mais non pour les commander
+dans le service, se dispersent partout, désertent ou se soustrayent au
+service de mille manières différentes, et seront en grande partie perdus
+pour leurs régiments. J'ai réclamé en vain; il règne en Espagne un
+esprit d'égoïsme et de localité qui est funeste au service de l'Empereur
+et qu'il est urgent de réprimer. Je demande, avec la plus vive instance,
+à Votre Altesse d'écrire à M. le comte Dorsenne d'une manière tellement
+impérative, qu'il envoie, sans plus de retard, les cinq cents chevaux
+qui me sont destinés, et qu'il ne se permette plus de retenir ni un seul
+soldat ni un seul cheval qui appartienne à l'armée de Portugal. Enfin,
+monseigneur, puisque le Nord me devient à peu près étranger, je demande
+également à Votre Altesse qu'on relève et qu'on me renvoie la garnison
+de Rodrigo.</p>
+
+<p>«Les rapports que je reçois des mouvements de l'ennemi sont: que deux
+divisions anglaises se sont portées dans le Nord et sont cantonnées près
+de la Coa, qu'une division est à Castel-Branco, et que la plus grande
+partie du reste de l'armée, qui était restée sur la rive gauche du Tage,
+est en marche pour prendre des cantonnements en arrière.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 4 août 1811.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le maréchal, votre
+lettre du 13 juillet. Des secours de toute espèce sont en mouvement pour
+renforcer votre armée; de nouveaux régiments de marche se forment à
+Paris. Sa Majesté espère qu'au moment de la reprise des hostilités,
+qu'on suppose devoir être en septembre, vous aurez plus de six à sept
+mille hommes de cavalerie et quatre-vingts pièces d'artillerie bien
+approvisionnées et bien attelées.</p>
+
+<p>«Par les nouvelles de Londres, il paraît que les Anglais renforcent leur
+armée. Tout porte à penser qu'ils parviendront à remplacer les pertes
+qu'ils ont éprouvées dans la campagne qui vient d'avoir lieu.</p>
+
+<p>«La cinquième division, que les Anglais envoient sur le Tage, est
+vraisemblablement pour observer l'armée du Nord, qui, comme je vous l'ai
+dit, porte un corps sur la Coa.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">Navalmoral, le 5 août 1811.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le
+6 juillet relativement à l'administration. Les motifs qui ont déterminé
+un enlèvement de fonds dans la caisse pour les subsistances, lors de mon
+séjour à Salamanque, ont été qu'il y avait impossibilité absolue de
+faire subsister les troupes qui étaient à Salamanque par voie de
+réquisition, et qu'il était également impossible de se procurer les
+grains nécessaires pour la fabrication du biscuit, à moins de les
+acheter. Cette situation de choses est tellement démontrée, et les
+circonstances tellement urgentes, que la mesure, prise d'abord par mon
+prédécesseur, a dû ensuite être prise par moi. De même ici, pour la
+subsistance des chevaux, il a dû indispensablement être passé un marché
+pour trois mille fanègues pour faire vivre les chevaux à Navalmoral,
+jusqu'au moment où les réquisitions frappées sur les provinces de
+Talavera, Tolède et Avila, et qui sont fort éloignées, aient pu donner
+ces produits. A Salamanque, au moment de nous mettre en mouvement, il a
+fallu se pourvoir par achats de beaucoup d'objets pour le service des
+hôpitaux, que jamais réquisitions n'auraient produits. Des travaux ayant
+été indispensables au fort de Salamanque, à la place de Rodrigo et au
+passage du Tage, il a fallu nécessairement mettre des fonds à la
+disposition du commandant du génie. Les travaux de l'artillerie ont
+exigé aussi quelques fonds, mais beaucoup plus encore l'achat des
+chevaux de rouliers que j'ai fait prendre à Salamanque avant de marcher,
+et celui de quelques chevaux qui me sont venus de Madrid. L'emploi de
+tous ces fonds est justifié dans les formes voulues et sera adressé aux
+ministres respectifs. J'ai joint à cette lettre l'état indiquant
+l'emploi de chacune des sommes, par chapitre et par nature de services.
+Les fonds donnés au génie, la plus grande partie de ceux donnés à
+l'artillerie, et ceux qui ont été employés en dépenses secrètes, se
+trouvent déjà régularisés par le crédit ouvert par Sa Majesté pour
+chacun de ces articles. Quant à ce qui regarde les hôpitaux, les
+subsistances et l'administration proprement dite, j'aurai soin, au fur
+et à mesure de la rentrée des contributions des provinces affectées à
+l'armée, de faire effectuer des remboursements successifs aux fonds de
+la solde, afin de couvrir le déficit qui existe aujourd'hui.</p>
+
+<p>«L'armée de Portugal n'ayant eu jusqu'ici aucun territoire, et les
+provinces du Nord n'ayant jamais rien versé dans la caisse de cette
+armée, elle n'a pu avoir aucuns fonds pour l'administration, puisque
+tous les fonds de France étaient affectés à la solde. Les besoins
+d'argent s'étant fait sentir d'une manière impérieuse, il n'a donc pas
+été possible de s'en procurer autrement que d'en prendre sur ceux-ci,
+sauf remboursement. L'intendant Saint-Lambert, et depuis lors
+l'ordonnateur Marchand, ont eu l'honneur de rendre compte à Votre
+Altesse de toutes les mesures qui ont été prises à cet égard, et de lui
+adresser une expédition de tous les procès-verbaux, ce qui m'a empêché
+de lui en rendre compte moi-même. J'ai l'honneur de vous adresser la
+copie de tout ce qui a rapport à cet objet.</p>
+
+<p>«L'Empereur désire savoir ce qui a été payé aux corps. Je ne puis lui
+donner les détails par corps de ce qui a été payé aux différents
+régiments, attendu que, les registres du payeur général n'étant pas ici,
+ne peuvent être compulsés, et que la solde était due à tous les corps à
+dater d'époques différentes. Il m'a paru que ce qu'il y avait de mieux à
+faire n'était pas de payer le même nombre de mois de solde à tout le
+monde, mais qu'il était juste de l'aligner à la même époque. En
+conséquence, toute l'armée a été mise au 15 novembre. Votre Altesse
+trouvera ci-joint un état en détail de ce qui reste dû à l'armée
+jusqu'au 1<sup>er</sup> juillet.</p>
+
+<p>«Enfin l'Empereur veut savoir quelles sont les contributions qui sont
+entrées dans la caisse de l'armée. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous
+le dire, l'armée n'a reçu que des fonds de France, et n'a rien reçu du
+pays, puisqu'elle n'avait ni territoire ni revenus. Aujourd'hui que Sa
+Majesté lui en a assigné un, j'aurai l'honneur de vous adresser chaque
+mois, ainsi qu'au roi d'Espagne, l'état des contributions qui auront été
+perçues, et de leur emploi. La somme restant en caisse aujourd'hui est
+de ...</p>
+
+<p>«Je pense, monseigneur, que cette lettre, ainsi que les pièces
+justificatives qui l'accompagnent, répondent complétement aux demandes
+faites dans vos lettres du 6, et qu'elles justifient tout ce qui s'est
+fait.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 24 août 1811.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur a lu, monsieur le maréchal, vos dernières dépêches. Sa
+Majesté voit avec plaisir les ouvrages que vous avez fait faire à
+Almaraz et sur le Tietar. Elle trouve qu'il serait convenable de faire
+des ouvrages de campagne en avant du Rio del Monte.</p>
+
+<p>«Sa Majesté espère qu'avant le 15 septembre tous vos dépôts, les trois
+cent quatre-vingt-sept chevaux qui doivent compléter les cinq cents
+chevaux du train de la garde, sur lesquels cent treize vous ont déjà été
+fournis, et les onze cent quarante chevaux du train, que vous mène le
+général Vandermaesen, vous seront arrivés; que tous vos dépôts
+quelconques, soit de cavalerie, soit d'infanterie, vous auront rejoint,
+et que votre armée se trouvera ainsi portée à plus de cinquante mille
+hommes. La réparation de votre armée est la grande affaire en ce moment;
+elle doit occuper tous vos soins; mais l'Empereur trouve que vous
+n'envoyez aucun état détaillé qui puisse mettre à même de disposer à
+subvenir à tous vos besoins.</p>
+
+<p>«J'envoie mon aide de camp, le chef d'escadron baron de Canouville, dans
+les provinces du Nord, avec des ordres pour que tous les dépôts de
+cavalerie et d'artillerie, et tous les détachements qui appartiennent à
+l'armée de Portugal, la rejoignent sans délai. Cet officier a l'ordre de
+voir tout partir et de rester jusqu'à ce que tout soit en marche; je lui
+prescris même de se mettre en correspondance avec vous pour l'exécution
+de ces ordres.</p>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous faire connaître que
+l'armée de Portugal doit prendre sa ligne de communication sur Madrid;
+que c'est là que doit être son centre de dépôt; que toute opération que
+l'ennemi ferait sur la Coa ne peut déranger cette ligne. Si l'ennemi
+veut prendre l'offensive, il ne peut la prendre que dans l'Andalousie,
+parce que, de ce côté, il a un objet à remplir qui est de faire lever le
+siége de Cadix. Ses forces dans le Nord, avançât-il même jusqu'à
+Valladolid, n'aboutiraient à rien. Les troupes que nous avons dans ces
+provinces, en se repliant, lui opposeraient une armée considérable, et
+alors, sans doute, l'armée de Portugal devrait faire, pour l'armée du
+Nord, ce qu'elle ferait pour l'armée du Midi. L'objet important est que
+votre ligne d'opération soit sur Talavera et Madrid, parce que votre
+armée est spécialement destinée à protéger celle du Midi. Enfin,
+monsieur le maréchal, l'armée de Portugal étant attaquée de front, son
+mouvement de retraite est encore sur Madrid, parce que, dans tous les
+cas possibles, ce doit être sa ligne d'opération. Il faut donc que tous
+les dépôts quelconques appartenant à l'armée de Portugal soient dirigés
+sur Talavera et Madrid. L'Empereur a même ordonné que la garnison de
+Rodrigo fût relevée par l'armée du Nord; mais ce dernier ordre ne pourra
+être exécuté que plus tard.</p>
+
+<p>«Le 26<sup>e</sup> régiment de chasseurs, qui est un régiment entier, doit vous
+avoir rejoint. Mandez-le-moi. Il est fort important que vous ayez au
+moins six mille hommes de cavalerie. Correspondez le plus fréquemment
+possible avec moi et sur tous les détails tant militaires que
+d'administration.</p>
+
+<p>«Le général Dorsenne recevra, par mon aide de camp, l'ordre impératif de
+faire partir, dans les vingt-quatre heures, tous vos dépôts et
+détachements. Tout ce qui est en état de servir sera dirigé en gros
+détachements sur Placencia, et le général Dorsenne vous enverra l'état
+et l'itinéraire. Quant aux hommes malingres, il les dirigera sur Madrid,
+puisque votre ligne d'opération est désormais sur Madrid, en sorte qu'il
+ne lui restera plus un seul homme appartenant à votre armée.</p>
+
+<p>«Je vous préviens aussi, monsieur le maréchal, que, vraisemblablement,
+l'Empereur se déterminera à diriger de Valladolid, par Salamanque, sur
+Placencia tous les renforts que conduit le général Vandermaesen. Tout ce
+qui est pour l'armée du Midi se réunira à la colonne du général
+Vandermaesen et en suivra le mouvement, et ensuite cette troupe se
+rendra d'Almaraz, par Truxillo, à l'armée du Midi.</p>
+
+<p>«Mon aide de camp, après avoir vu partir les troupes et même le corps du
+général Vandermaesen, continuera sa route par Avila, Placencia et
+Almaraz, et reviendra par Truxillo et Madrid; et l'intention de Sa
+Majesté est que vous le chargiez de rapporter des états exacts de la
+situation de l'armée.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 24 août 1811.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur trouve, monsieur le maréchal, que vous ne correspondez pas
+assez avec moi. Sa Majesté désire que vous écriviez aussi souvent qu'il
+est possible et que vous envoyiez des renseignements très-détaillés sur
+tout ce qui vous concerne, des états exacts, et toujours très-récents,
+de la situation et de l'emplacement de vos troupes.</p>
+
+<p>«Sa Majesté pense qu'il serait nécessaire que vous vous assurassiez du
+passage du Tietar en y faisant un pont pour les hommes à pied, afin que
+la division que vous avez à Placencia puisse se porter à vous
+rapidement. C'est sur le Midi que vous devez porter vos regards; toute
+entreprise de l'ennemi sur le Nord serait insensée, et il trouverait
+partout des renforts considérables qui compromettraient son existence.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 1<sup>er</sup> septembre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, par la première lettre que vous m'avez écrite, vous me
+fîtes connaître que vous aviez besoin de vingt mille fanègues de blé par
+mois; je m'empressai d'ordonner que les quarante premiers mille fanègues
+qui seraient levés dans la province d'Avila et dans le partido de
+Talavera seraient livrés à l'armée de Portugal; j'espérais, par là,
+assurer la subsistance de vos troupes pendant les mois d'août et de
+septembre, et je me réservai à pourvoir par la suite selon vos besoins.
+Vous me fîtes connaître que vous n'aviez pas d'argent; je vous répondis
+que le produit des contributions des provinces qui entourent Madrid
+était tel, que Sa Majesté Impériale, ayant connu l'insuffisance de ces
+moyens, avait daigné venir à mon secours par un prêt mensuel, qu'ainsi
+vous deviez sentir qu'il était de toute impossibilité que je vous fisse
+donner de l'argent. Je ne crois pas vous avoir caché ce que tout le
+monde sait: que mes employés civils ne sont pas payés depuis quinze
+mois, et ma garde depuis dix; cependant je vous écrivis que je trouvais
+bon que vous levassiez les contributions de la province d'Estramadure,
+qui m'étaient dues, et que vous en employassiez le produit pour les
+besoins de l'armée de Portugal. Je vous ai fait envoyer tout le biscuit,
+farines, voitures, artillerie, enfin tout ce dont j'ai pu disposer: je
+n'ai fait aucune distinction entre l'armée de Portugal et celle du
+Centre, puisque leur but est le même; mais j'avais pensé que les mesures
+que j'avais prises pour assurer le service des deux armées et des
+diverses parties de mon administration auraient été respectées par les
+généraux de l'armée que vous commandez; il n'en a pas été ainsi. On a
+levé sur divers points, occupés par votre armée, la totalité de la
+récolte; on a par là exaspéré les habitants et fait abandonner les
+champs et les villages, surtout dans la province d'Avila; dans celle de
+Tolède on a d'abord frappé une contribution d'un million; l'ordonnateur
+de votre armée se permet de donner des ordres à des personnes qui ne
+doivent obéir qu'aux miens. J'ai aujourd'hui sous les yeux un décret que
+l'on dit avoir été signé de vous, monsieur le maréchal, et qui en
+ordonne l'exécution à mes préfets et aux généraux sous mes ordres, sans
+m'en avoir même donné connaissance. Ce décret met une contribution de
+quatre millions de réaux sur Tolède, et contremande la levée de toute
+autre contribution.</p>
+
+<p>«J'ai peine à concevoir que cet ordre émane de vous, monsieur le duc. La
+province de Tolède fait partie de l'armée du Centre; elle touche Madrid;
+elle est occupée par les troupes de l'armée du Centre. A Tolède j'ai
+envoyé en mission mon ministre de l'intérieur, pour faire exécuter le
+décret qui ordonne la levée d'une contribution en grains, et il n'y a
+pas de temps à perdre. J'y ai un préfet, un gouverneur, un régiment
+espagnol. Comment pouvez-vous croire que puisse être accueilli un décret
+de vous, monsieur le duc, qui ordonne de ne plus payer autre chose que
+les quatre millions qu'il faut verser à l'armée du Portugal? Mais avec
+quoi voulez-vous donc que nous vivions? Il n'est pas à ma connaissance
+que vous ayez le droit de donner des ordres à Tolède. Je ne connais
+d'autres dispositions de l'Empereur, monsieur le duc, relatives aux
+rapports que je dois avoir avec l'armée que vous commandez, que celle
+contenue dans la lettre du prince de Neufchâtel, en date du 1<sup>er</sup> juin,
+«qui me donne le commandement des troupes qui entreraient dans
+l'arrondissement de l'armée du Centre, et même de l'armée du Portugal si
+cette armée se repliait dans les provinces du Centre.» J'aurais cru
+inutile d'entrer dans cette explication, monsieur le duc, si le décret
+que vous avez rendu et les dispositions que vous avez prises ne m'en
+faisaient sentir la nécessité. Vous concevrez facilement que, ne pouvant
+y avoir deux chefs suprêmes dans les mêmes lieux, Sa Majesté Impériale a
+senti la nécessité de prévoir et a prévu ce qui arrive. Je vous prie
+donc, monsieur le duc, de vous abstenir de donner aucun ordre dans les
+provinces du Centre.</p>
+
+<p>«Cependant, comme je conçois que vous devez avoir beaucoup de besoins,
+et que les administrateurs et généraux de votre armée aiment mieux faire
+que de laisser faire, je consens à ce que vous fassiez verser dans les
+caisses de l'armée du Portugal les revenus des provinces d'Avila,
+d'Estramadure, et même du partido décimal de celle de Talavera,
+conformément au bordereau ci-joint.</p>
+
+<p>«J'ai ordonné la formation d'un hôpital militaire à Tolède, qui pourra
+recevoir mille malades de l'armée du Portugal, et qui sera formé et
+entretenu par mon trésor et par les soins de l'intendant de la province
+et du commissaire que je déléguerai à cet effet. J'espère, monsieur le
+duc, que, de cette manière, ce que vous devez à mon autorité pourra se
+concilier avec ce que je dois à l'armée de Portugal et au désir que j'ai
+eu constamment de vous être agréable.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">Madrid, le 14 septembre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, je reçois votre lettre du 3; vous ne m'accusez
+pas réception de celle que je vous ai écrite le 1<sup>er</sup>, qui accompagnait
+mon décret du même jour, dont, par précaution, je vous envoie une
+nouvelle copie.</p>
+
+<p>«Outre les provinces d'Estramadure, d'Avila, le partido décimal de
+Talavera, vous verrez, par un autre décret du 11 septembre, que je me
+suis déterminé à mettre sous votre autorité et à affecter exclusivement
+à l'entretien de l'armée du Portugal une partie de la province de
+Tolède, qui vous fournira beaucoup de ressources. Vous savez que j'ai
+ordonné la formation d'un hôpital de mille malades à Tolède pour votre
+armée; vous n'ignorez pas les dépenses qu'elle occasionne aussi à
+Madrid. Si vous pouvez retirer les grains et les impôts dus des pays qui
+vous sont abandonnés, je ne doute pas que vous ne pourvoyiez à tous vos
+besoins. La ville de Tolède, par sa position entre Madrid, la Manche et
+l'armée du Midi; par l'importance d'opinions que lui donnent les corps
+ecclésiastiques, civils et militaires, qui sont habitués à obéir à mon
+autorité, ne peut en être soustraite qu'en me chassant de Madrid. Il en
+est de même des communes qui sont entre cette ville et ma capitale, qui
+touchent immédiatement au territoire de la province de Tolède, puisque
+Madrid, autrefois simple maison de campagne, était située dans la
+province de Tolède, et qu'aujourd'hui même, sous le nom de province de
+Madrid, elle n'a qu'une banlieue extrêmement rétrécie. C'est ainsi
+qu'Illescas, Naval El Carnero, appartiennent à la province de Tolède.
+C'est la province de Tolède qui a constamment nourri Madrid; ce ne sont
+pas les déserts qui la séparent d'avec Avila et Valladolid.</p>
+
+<p>«Vous avez déjà vu, par expérience, ce qu'on peut attendre d'une
+autorité mixte. Je ne sais si vous savez que le général de l'armée du
+Portugal, que vous avez laissé à Talavera, a eu infiniment peu d'égards
+pour le conseiller d'État que j'ai envoyé, sur votre demande, auprès de
+vous, monsieur le duc, avec la qualité de commissaire royal.</p>
+
+<p>«Mon commissaire de police a été arrêté et emprisonné sous ses yeux à
+Talavera, etc.</p>
+
+<p>«C'est pour obvier à tous ces inconvénients que je me suis décidé à
+tracer la ligne de démarcation portée au décret ci-joint. J'espère que
+vous y applaudirez, et que vous reconnaîtrez bientôt l'avantage d'un
+système plus simple, plus juste, et seul exécutable.</p>
+
+<p>«Mon ministre de l'intérieur, qui va résider quelque temps encore à
+Tolède, n'oubliera rien pour que les malades de l'armée de Portugal
+soient traités le mieux possible.</p>
+
+<p>«Il me paraîtrait, monsieur le duc, que vous devriez vous attacher à
+faire réunir le plus d'approvisionnements possibles à Talavera; et je
+pense que le moyen d'obtenir des paysans n'est pas de tout enlever dans
+un canton, comme on a déjà fait, mais de se contenter du tiers ou de la
+moitié des récoltes.</p>
+
+<p>«Je donne les ordres les plus précis pour que mes agents civils et
+militaires obéissent en tout aux ordres que vous ferez donner dans la
+partie de la province de Tolède assignée à l'armée de Portugal, dans
+celles d'Avila, Estramadure et le partido de Talavera. J'espère que vous
+voudrez bien donner les mêmes ordres, afin qu'un même village ne se
+trouve pas pressé à la fois par les demandes de l'armée de Portugal et
+par celles de mon gouvernement.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL</h4>
+
+<p class="rig">Placencia, le 16 septembre 1811</p><br><br>
+
+<p>«Je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le
+30 août, dans laquelle elle me fait connaître que l'Empereur veut savoir
+ce qui a été perçu, tant en argent qu'en denrées, par l'administration
+de l'armée de Portugal dans les arrondissements qu'elle a occupés. Je
+croyais avoir répondu, par rapport à l'argent, de manière à éclairer
+complétement l'Empereur. L'armée de Portugal, jusqu'à ces derniers
+temps, n'ayant point eu de territoire, n'a pu lever aucune contribution,
+et n'avait pas même perçu un sol. C'est le 1<sup>er</sup> août seulement que j'ai
+reçu votre lettre du 10 juillet, qui me faisait connaître que Sa Majesté
+déterminait, pour l'arrondissement de l'armée de Portugal, les provinces
+de Truxillo, Placencia, Talavera, Avila et de Tolède. C'est donc dans le
+courant de ce mois d'août seulement que j'ai pu faire les dispositions
+pour faire effectuer des rentrées de fonds; et ainsi il est assez
+naturel que le 20 août, époque à laquelle il n'y avait encore rien de
+perçu, vous n'en fussiez pas instruit. Aujourd'hui même à peine les
+recettes commencent-elles à s'effectuer, et les fonds perçus étant
+encore en grande partie entre les mains des percepteurs royaux et
+n'ayant pu être encore versés dans la caisse du receveur central, en
+raison des distances et de la difficulté des communications, je ne puis
+en envoyer à Votre Altesse un état général. Tout ce que je sais par les
+rapports des divers arrondissements, c'est qu'ils s'élèvent à cent
+soixante et onze mille francs, à compte de l'impôt de un million que
+j'ai établi par un arrêté dont copie est ci-jointe. Mais la levée de cet
+impôt ne pourra pas se réaliser si les obstacles qui s'y opposent
+restent les mêmes. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte que le roi
+d'Espagne, sur l'assistance duquel je croyais pouvoir compter pour me
+donner les moyens d'administrer, avec autant d'ordre que possible, les
+provinces déterminées pour l'arrondissement de l'armée de Portugal, me
+le refuse; le préfet de Tolède ne me fait pas même l'honneur de répondre
+à mes lettres et a donné formellement l'ordre à toutes les autorités de
+se refuser à toutes les réquisitions de l'armée de Portugal. Les
+ministres ont déclaré que l'armée de Portugal ne devait lever aucun
+impôt dans la province de Tolède, et les mêmes ministres donnent des
+ordres, dans les provinces d'Avila et Talavera, qui sont en opposition
+avec les miens. J'ai demandé au roi un commissaire supérieur pour mettre
+de l'ensemble dans l'administration et être mon intermédiaire dans
+l'exécution de toutes les dispositions administratives qui seraient
+relatives à ces provinces; il m'a envoyé M. Amoros, conseiller d'État,
+mais qui aujourd'hui se retranche sur ce que ses instructions et les
+ordres des ministres sont en opposition avec ceux que je donne, et qui
+tendent à consacrer la totalité des ressources de l'arrondissement à
+l'armée. Enfin, désirant dans toutes mes opérations me servir des
+employés espagnols, afin de ménager l'opinion et faire une chose
+agréable au roi, je ne puis cependant suivre cette marche, attendu que
+je n'ai pu obtenir du roi l'ordre qu'ils eussent à m'obéir.</p>
+
+<p>«Quant aux rentrées en denrées, elles sont assez peu considérables, par
+la raison qu'eu égard à la nullité absolue de nos transports il a fallu
+répartir les troupes chez les habitants, de manière à les faire vivre
+par le secours des autorités locales et sur les lieux mêmes.</p>
+
+<p>«On n'a envoyé de l'orge et du grain que dans les lieux où il était
+absolument indispensable d'ajouter aux ressources des habitants. Ces
+ressources sont presque partout épuisées, et il faudra replacer l'armée
+en arrière pour en trouver de nouvelles; ainsi de proche en proche, tant
+que nous n'aurons pas des moyens de transport. On s'occupe à dresser
+l'état de toutes les denrées qui ont été requises et réunies, et j'aurai
+l'honneur de l'adresser à Votre Altesse par la première estafette.</p>
+
+<p>«L'armée de Portugal est dans la situation la plus difficile; le
+territoire que Sa Majesté lui a assigné n'est pas le quart de ce qui
+serait nécessaire à son entretien. L'Estramadure n'avait d'autre
+richesse que celle de ses troupeaux; ils ont été mangés depuis trois
+ans; il ne reste qu'un désert tout à fait inculte. La province d'Avila,
+qui est peu considérable, a eu cette année une récolte qui ne s'élève
+pas à la moitié de celle des autres années. Enfin la province de Tolède
+m'est disputée par le roi, et mes ordres y sont méconnus, tant pour ce
+qui est relatif à l'administration qu'au mouvement des troupes, ce qui
+met à la discrétion d'un général qui n'est pas sous mes ordres mes
+dépôts et mes hôpitaux.</p>
+
+<p>«L'armée de Portugal a des besoins de toute espèce; mais, avec le peu de
+ressources qui lui est offert, avec la contrariété qu'on rencontre
+partout et qui naît encore de la division des commandements, j'avoue que
+je ne puis envisager les résultats qu'avec une vive inquiétude.
+L'Empereur est étonné que je n'écrive pas plus souvent à Votre Altesse.
+Ce n'est pas faute de lui écrire, c'est que mes lettres ne lui
+parviennent pas. Je n'ai pas pu obtenir seulement qu'à Madrid on fît la
+moindre disposition pour assurer la communication avec l'armée et
+l'arrivée des estafettes et des courriers: et, quoique j'aie placé des
+troupes jusqu'à douze lieues de Madrid, il est arrivé fréquemment alors
+que des dépêches sont restées douze ou quinze jours entre Madrid et
+Talavera, oubliées dans un village par insouciance ou par l'abandon où
+sont toutes les branches du service. Que puis-je faire là où je n'ai
+nulle autorité? La responsabilité ne peut en peser sur moi.</p>
+
+<p>«Les besoins de l'armée de Portugal sont étendus en raison de la force
+de cette armée et en raison de tous les moyens qu'elle a consommés dans
+la campagne de Portugal; elle a un territoire très-borné, stérile en
+grande partie ou dévasté; elle ne possède pas une seule ville qui offre
+des ressources, et encore mon autorité est sans cesse contrariée par une
+autorité que je ne puis combattre. A côté de cela, l'armée du Midi est
+dans le pays le plus fertile de l'Espagne, abondant en toute espèce de
+denrées, riche en argent, plein de villes d'une grande population, et
+administré depuis deux ans d'une manière méthodique et par une autorité
+reconnue. L'armée du Nord a un territoire immense et de la plus grande
+fertilité. L'armée d'Aragon est dans une position meilleure encore.
+L'armée de Portugal est donc la seule dont aucune ressource ne soit
+proportionnée à ses besoins et dépendant de tout le monde pour ses
+communications. Pour assurer l'arrivée des secours que Sa Majesté lui
+envoie, l'Empereur peut juger de sa position dans cette stérile vallée
+du Tage, où elle ne peut rien créer par elle-même et où il faut qu'elle
+attende tout des autres.</p>
+
+<p>«Il est indispensable que Sa Majesté augmente le territoire de l'armée
+de Portugal; qu'elle daigne prendre des mesures pour y faire reconnaître
+mon autorité sans contradiction, et qu'elle m'assure des places qui, ne
+dépendant que de moi et offrant des ressources, puissent me servir de
+dépôts; enfin qu'elle daigne m'accorder aussi des moyens de transport,
+sans lesquels il est impossible que l'armée prépare et exécute aucun
+mouvement.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Placencia, le 16 septembre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Je reçois en ce moment les deux lettres chiffrées que Votre Altesse m'a
+fait l'honneur de m'écrire le 24 août. J'avais compris depuis longtemps
+l'intention de Sa Majesté sur le rôle que doit jouer l'armée de
+Portugal, et depuis longtemps j'ai pris ma ligne d'opération par
+Talavera et Madrid. Sa Majesté peut être assurée que j'ai et j'aurai
+l'oeil ouvert sur ce qui se passera dans le Midi. Je suis parfaitement
+informé de tous les mouvements de l'ennemi; de Placencia, on est, avec
+une facilité extraordinaire, instruit de tout ce qui se passe dans les
+différentes directions: par Alcantara, de tout ce qui se passe dans
+l'Alentejo; par Castel-Branco, de ce qui se passe sur les bords du Tage,
+et par Valverde, de ce qui se passe aux environs de Rodrigo. Pour ce
+moment, l'Empereur peut être tranquille sur le Midi. Il n'y a plus sur
+la rive gauche du Tage que la division Hill, de sept à huit mille
+hommes, y compris les Portugais. Les sept autres divisions de l'armée
+anglaise sont en arrière et à peu de distance de Rodrigo. Tous les
+rapports annoncent l'arrivée de canons de siége et la construction de
+beaucoup de fascines et gabions. Les Anglais veulent-ils faire le siége
+de la place de Rodrigo? veulent-ils seulement le faire croire et
+rétablir le fort de la Conception et Almeida? C'est ce que j'ignore.
+Nous saurons à quoi nous en tenir lorsque nous serons sur les lieux. Si
+Rodrigo eût eu des approvisionnements, je n'aurais fait aucun mouvement
+jusqu'à ce que l'ennemi eût entrepris des opérations positives: mais,
+l'approvisionnement de la place devant finir dans les premiers jours
+d'octobre, il n'y a plus de temps à perdre pour en conduire de nouveaux,
+et, comme toute l'armée anglaise est là pour s'y opposer, il faut que
+toute l'armée française soit réunie pour soutenir le convoi et imposer
+par sa présence ou ouvrir le chemin si l'ennemi voulait le barrer. C'est
+dans cet esprit que j'ai invité le général Dorsenne à rassembler le plus
+de forces qu'il pourrait, et que j'ai envoyé l'ordre au général
+Vandermaesen de hâter sa marche; mais il paraît que le général Dorsenne
+lui a donné l'ordre de rester sur la communication de Valladolid à
+Bayonne.</p>
+
+<p>«Sa Majesté pense que je ne dois en rien m'occuper du Nord, et que les
+Anglais ne pourraient venir jusqu'à Valladolid que pour leur perte. La
+vérité de cette opinion est facile à apprécier, et je n'ai jamais
+éprouvé la crainte qu'ils y allassent. Ce serait déjà beaucoup qu'ils
+osassent venir jusqu'à Salamanque; mais ce que je redoute pour le Nord,
+c'est la prise de Rodrigo; car, il ne faut pas se faire illusion.
+Rodrigo est une place des plus mauvaises de l'Europe, et qui ne doit pas
+tenir quinze jours si elle est attaquée avec des moyens convenables. On
+ne doit rien conclure de la défense qu'elle a faite, attendu qu'il est
+impossible d'attaquer une place plus mal que nous ne l'avons fait, et
+que les Espagnols avec cinq mille hommes qui, garnissant les faubourgs,
+en avaient fait une seconde place. Ainsi, si Rodrigo était assiégé, il
+n'y aurait pas un instant à perdre pour aller à son secours, et il faut
+y avoir l'oeil.</p>
+
+<p>«J'ai fait repasser le Tage à la division du général Foy, qui était à
+Truxillo, attendu qu'elle ne pouvait pas rester isolée pendant le
+mouvement que je vais faire au col de Baños. D'ailleurs, le pays entre
+le Tage et la Guadiana est si malsain, que le tiers de cette division a
+été à l'hôpital. Le reste y serait entré de même si elle y eût passé le
+mois de septembre, et il me paraît qu'avant tout, en Espagne, il faut
+conserver ses soldats et ses moyens. J'ai fait placer les malades et les
+convalescents dans les montagnes, où, par le simple changement d'air,
+ils se rétablissent à vue d'oeil. Indépendamment de ces considérations,
+il est impossible à une division de vivre à Truxillo. Il faudrait au
+moins quinze cents chevaux pour occuper le pays et assurer la rentrée de
+ses subsistances, et, comme je n'ai pas deux mille cinq cents hommes à
+mettre en campagne, il est impossible de lui en donner quinze cents; car
+il faut conserver quelques hommes pour combattre. Dans tous les pays, la
+cavalerie a besoin d'être ménagée; mais ici, soit que cela tienne aux
+chaleurs, à la nourriture, ou à l'espèce de chevaux, ou à la nécessité
+absolue où l'on est de les charger de beaucoup de subsistances, il est
+impossible de se faire une idée exacte de la rapidité avec laquelle la
+cavalerie se fond quand elle est en mouvement. Pour pouvoir tenir quinze
+cents chevaux sur la rive gauche du Tage, il faudrait que j'en eusse
+cinq à six mille et les faire relever fréquemment.</p>
+
+<p>«La division Foy étant affaiblie par les maladies, un corps de troupes
+étant indispensable pour couvrir la vallée du Tage sur la rive droite,
+mes dépôts et mes malades, et conserver ma communication, elle restera à
+Placencia, poussant des partis sur le col de Peralès, pendant qu'avec
+cinq autres divisions je me porterai sur le col de Baños, et le 22 à
+Tamamès avec mon avant-garde.</p>
+
+<p>«Je me concerterai avec le général Dorsenne, et, s'il y consent, nous
+porterons toute notre cavalerie jusqu'à Rodrigo. Une fois l'intention de
+l'ennemi connue, nous pourrons faire entrer dans cette place tout le
+convoi qui a été préparé à Salamanque et en renouveler la garnison si,
+conformément aux ordres que vous m'avez annoncés à plusieurs reprises,
+le général Dorsenne a désigné les troupes qui doivent remplacer les
+miennes. Une fois cette opération terminée, je ramènerai l'armée de
+Portugal dans la vallée du Tage; et, si nous recevons enfin des chevaux
+d'artillerie et le matériel, si les ordres de Sa Majesté s'exécutent en
+ce qu'ils ont de favorable à l'armée de Portugal, si, enfin, elle
+augmente ses ressources et ses moyens, son sort s'améliorera rapidement.</p>
+
+<p>«J'ai écrit une multitude de lettres au duc de Dalmatie pour le prévenir
+de mon mouvement et l'engager à en faire faire un au corps du général
+Drouet en Estramadure, qui occupe au moins la division anglaise qui y
+est restée, et les corps espagnols qui sont sur la frontière. Je n'en
+espère rien; mais, par la nature des choses, il doit y avoir un tel
+accord entre les mouvements des troupes qui sont sur la Guadiana, le
+Tage et la Tormès, puisqu'elles sont en ligne et ont affaire au même
+ennemi, qu'elles devraient être sous le commandement du même général, et
+ce général ne peut être que celui qui est placé au centre, parce qu'il
+est instruit avec une extrême précision et une grande promptitude de
+tout ce qui se passe de tous les côtés. Telle est au moins la
+disposition qui me semblerait jusqu'à l'évidence commandée par l'intérêt
+du service de l'Empereur.</p>
+
+<p>«M. de Canouville, aide de camp de Votre Altesse, est parti d'ici, il y
+a quatre jours, pour retourner à Paris. Il est porteur d'un état de
+situation bien circonstancié, ainsi que des renseignements que Sa
+Majesté peut désirer sur la situation de l'armée.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.</h4>
+
+<p class="rig">Ciudad-Rodrigo, le 30 septembre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le
+14 septembre.</p>
+
+<p>«Si vous daignez envisager l'étendue des besoins de l'armée de Portugal,
+vous apprécierez, Sire, les difficultés de ma position. Il serait facile
+de démontrer qu'il est absolument impossible à l'armée de vivre
+longtemps dans l'arrondissement que l'Empereur lui a assigné; mais sa
+situation devient tout à fait déplorable et critique lorsque Votre
+Majesté me retire la portion de pays qui, seule, est encore intacte et
+offre quelques ressources. Je suis profondément affligé de penser que
+les mesures que je ne puis pas me dispenser de prendre pour assurer le
+bon ordre et prévenir la dévastation des provinces me font courir le
+risque de vous déplaire; et, si Votre Majesté rend justice à mon
+respect, à mon ancien attachement pour sa personne, elle sentira quel
+est l'empire des circonstances, puisque je me vois forcé de m'y exposer.
+Votre Majesté trouve contraire à sa dignité de mettre la province de
+Tolède à la disposition de l'armée de Portugal. Je ne tiens pas à en
+avoir l'administration si Votre Majesté s'y refuse; mais c'est du blé et
+de l'argent que je demande; et cet argent et ce blé sont employés a
+nourrir les soldats qui combattent pour vos intérêts. C'est par des
+efforts inouïs que l'armée a pu vivre dans la position où je l'avais
+placée; mais il est d'une impossibilité absolue de la maintenir dans les
+mêmes lieux. L'Estramadure est un désert; la division qui était à
+Truxillo a souffert tout ce qu'il est possible d'imaginer, et la famine
+autant que d'autres motifs m'ont forcé de la retirer de ce canton. Elle
+a grand besoin de se refaire. La partie la plus voisine du Portugal
+offre plus de ressources; mais il faudrait plus de cavalerie que je n'en
+ai pour pouvoir s'y soutenir sans danger. Plus tard, d'ailleurs,
+lorsque, ayant des transports, je pourrai occuper Alcantara, les
+subsistances de ce canton me seront extrêmement précieuses. J'ose donc
+espérer que Votre Majesté, en s'en rapportant à la droiture de mes
+intentions, à la pureté de mes vues, me pardonnera si, dans le nouveau
+placement des troupes, je me vois forcé d'envoyer une division à Tolède.
+Le général Foy, qui s'y rendra, trouvera moyen, j'espère, de concilier,
+dans ses rapports avec les autorités espagnoles, le respect qu'il doit
+au nom de Votre Majesté avec les besoins de l'armée. Si l'ennemi m'avait
+forcé de me rapprocher de Madrid, Votre Majesté ne trouverait pas
+étrange que l'armée s'y portât. C'est la famine qui m'y oblige
+aujourd'hui; et cet ennemi-là est bien plus redoutable que les Anglais.</p>
+
+<p>«J'ai demandé à Votre Majesté un commissaire royal; je l'ai fait dans
+l'intention droite de mettre de l'ordre dans l'administration; mais
+j'avoue que je n'avais pas imaginé qu'il entraverait la marche des
+affaires au lieu de l'accélérer. Jusqu'ici, par son moyen, je n'ai pu
+obtenir de quoi donner un jour de pain à l'armée. Que serait-il donc
+arrivé si le général Lamartinière, par le zèle le plus remarquable,
+n'avait pas trouvé moyen de pourvoir à nos besoins? Les horribles scènes
+du Portugal se seraient renouvelées ici; car, après tout, ceux qui ont
+les armes à la main ne meurent jamais de faim les premiers. M. Amoros ne
+s'est, à ce qu'il paraît, occupé que de vaines prétentions de vanité et
+de préséance, et cependant nous sommes dans une situation à penser à
+toute autre chose qu'à de pareilles futilités. Le général Lamartinière a
+fait arrêter le commissaire de police de Talavera; mais il ne lui
+rendait aucun compte; et, certes, la sûreté de la ville, celle des
+Français et la tranquillité publique le regardent avant tout, puisque
+l'emploi des troupes est constamment nécessaire. Votre Majesté n'ignore
+sans doute pas qu'on assassine les Français dans les rues de Talavera et
+à la porte de la ville: très-certainement la haute police ne peut en ce
+moment regarder que l'autorité militaire.</p>
+
+<p>«Sire, après avoir entretenu Votre Majesté de ce qui regarde la
+subsistance de l'armée, je dois la supplier de remarquer que, quant au
+commandement territorial, il est de la plus haute importance, pour la
+conservation d'une armée, que le général qui la commande commande
+également dans tout le territoire qu'elle occupe, dans les lieux où sont
+ses dépôts, ses magasins et ses hôpitaux. C'est parce que la division
+des commandements en Espagne a empêché qu'un pareil état de choses
+existât, que tant d'hommes ont disparu faute de soins, faute d'ordre et
+de dispositions conservatrices. Je ferai tout au monde pour remplir les
+intentions de Votre Majesté quand elle daignera me les faire connaître;
+mais il faut que j'en sois l'organe et que je commande là où sont mes
+hôpitaux, mes dépôts et mes troupes, sous peine de les voir tomber dans
+l'état d'abandon où je les ai pris, et de trahir tout à la fois les
+intérêts de l'Empereur, les vôtres et mes devoirs les plus sacrés.</p>
+
+<p>«La situation actuelle des choses va me donner quelques moments de
+disponibles. Je vais me rendre à Talavera pour chercher à tout concilier
+autant qu'il sera en mon pouvoir; je mettrai le même empressement à
+aller à Madrid pour rendre mes devoirs à Votre Majesté, comme j'en ai le
+projet depuis longtemps. Si je ne puis pas parvenir, Sire, à vous
+satisfaire, je vous prie d'en accuser les circonstances et l'impuissance
+de mes efforts, et non mes intentions.</p>
+
+<p>«Je n'ai pas reçu le décret dont Votre Majesté me fait l'honneur de
+m'entretenir, et qu'elle m'annonçait être contenu dans sa lettre.»</p>
+<br>
+
+<h4>JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 9 octobre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, je reçois vos lettres du 30 septembre. Je vous
+félicite sur votre heureuse expédition de Ciudad-Rodrigo.</p>
+
+<p>«Je sens la difficulté de votre position sur le Tage, et je me détermine
+à envoyer auprès de vous le marquis d'Almenara et le colonel Duprez,
+pour aplanir toutes les difficultés qui pourraient s'élever sur le
+remplacement des troupes de l'armée du Centre par celle du Portugal dans
+la province de Tolède. Il faut conserver le plus que possible, monsieur
+le duc; l'avenir présente des inquiétudes sur les subsistances. Il faut
+que l'armée de Portugal vive, mais il faut aussi que celle du Centre et
+la capitale puissent vivre, même à l'époque où vous quitterez le Tage.</p>
+
+<p>«J'ai donné mes instructions au marquis d'Almenara; j'aurai pour
+agréable tout ce que vous arrêterez: je compte sur votre ancien
+attachement autant que sur votre sagesse et votre prévoyance.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Amsterdam, le 18 octobre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Votre aide de camp, le chef de bataillon Jardet, est arrivé hier au
+soir, monsieur le duc; j'ai mis sous les yeux de l'Empereur vos
+dépêches. Sa Majesté est satisfaite du mouvement combiné de ses armées
+du Nord et de Portugal, qui a eu pour but et pour résultat de
+ravitailler complétement Ciudad-Rodrigo.</p>
+
+<p>«Sa Majesté a vu également avec plaisir l'avantage qu'ont eu ses
+troupes, en forçant la position retranchée de l'avant-garde de l'armée
+anglaise rejetée sur Alfaiatès et Sabugal.</p>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le maréchal, m'ordonne de vous faire connaître que
+nous recevons aujourd'hui des nouvelles du général Suchet, qui rend
+compte qu'il est devant Murviedro, qu'il fait ses dispositions pour le
+siége de Valence. L'armée d'Aragon fait une opération de la plus grande
+importance, et le principal objet aujourd'hui est Valence. L'intention
+de l'Empereur est donc, monsieur le maréchal, que vous facilitiez au roi
+d'Espagne les moyens de porter le plus de troupes possible de l'armée du
+Centre sur Cuença, afin de soutenir le général Suchet s'il y avait lieu.
+Écrivez au roi à cet égard, et faites ce que Sa Majesté désirera. Dans
+huit jours je vous expédierai votre aide de camp.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">Séville, le 2 novembre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Vous serez sûrement instruit, lorsque ma lettre vous parviendra, de
+l'échec que le général de division Girard a éprouvé à Arroyo-Molinos, en
+revenant de Cacerès, où il avait été envoyé pour seconder les opérations
+que vous dirigiez sur la rive droite du Tage, d'après l'invitation que
+vous m'aviez faite à ce sujet, et aussi pour favoriser la marche de la
+colonne destinée pour l'armée du Midi et pour Badajoz, qui doit
+déboucher par Almaraz, et m'a été annoncée, depuis trois mois, par Son
+Altesse Sérénissime le prince de Neufchâtel.</p>
+
+<p>«Le 28 octobre au matin, le général Girard s'est honteusement laissé
+surprendre à Arroyo-Molinos, au moment où il allait se mettre en marche
+pour rentrer à Merida, par un corps de dix mille Anglais, commandé par
+le lieutenant général Hill; deux régiments, le 34<sup>e</sup> et le 40<sup>e</sup>, ont été
+défaits, et nous avons éprouvé des pertes; nous n'avons pas même de
+nouvelles des généraux Girard, Dembouski et Brun, non plus que du duc
+d'Aremberg: le 30, le lieutenant général Hill avait son quartier à
+Merida.</p>
+
+<p>«Je ne pense pas que les Anglais soient dans l'intention de pousser plus
+loin leur pointe, je suppose même qu'ils rentreront en Portugal;
+cependant je fais, autant que mes moyens le permettent, toutes les
+dispositions que les circonstances peuvent exiger: mais dans tous les
+cas cela est insuffisant; j'ai donc l'honneur de prier Votre Excellence
+de vouloir bien faire des démonstrations sur la rive gauche du Tage, et
+de pousser une colonne vers Merida, afin de rétablir la communication
+entre les deux armées, et pour obliger tous les corps ennemis qui sont
+en Estramadure à rentrer en Portugal; l'apparition de cette colonne, et
+les mouvements que je ferai opérer sur la rive gauche de la Guadiana,
+suffiront pour éloigner de Badajoz les corps ennemis qui auraient pu
+s'approcher de cette place, et qui en auraient momentanément intercepté
+les communications; du moins résulterat-il que, nos rapports étant
+rétablis, nous pourrons plus facilement concerter tes nouvelles
+dispositions que les circonstances nous mettront dans le cas de prendre.</p>
+
+<p>«J'ai aussi l'honneur de vous prier, monsieur le maréchal, de vouloir
+bien en même temps faire diriger sur l'armée du Midi, par Merida, les
+divers corps de troupes qui, d'après les ordres de Son Altesse
+Sérénissime le prince major général, doivent la joindre, et se trouvent
+dans l'arrondissement de l'armée de Portugal: ces troupes se composent
+de la moitié de la colonne que commandait le général Vandermaesen,
+laquelle est chargée de la conduite d'un convoi de fonds, du
+quarante-quatrième bataillon de la flottille, d'un détachement provenant
+du 10<sup>e</sup> de dragons, destiné pour les 17<sup>e</sup> et 27<sup>e</sup> régiments de la même
+arme, du régiment de Hesse-Darmstadt, destiné pour Badajoz, d'une
+compagnie de sapeurs, et de divers autres détachements.</p>
+
+<p>«Son Altesse Sérénissime le prince major général m'a fait l'honneur de
+me prévenir, par ses dernières dépêches, que l'intention de l'Empereur
+était que vous tinssiez, à poste fixe, deux divisions d'infanterie et un
+corps de cavalerie à Truxillo, afin d'être en mesure de vous porter sur
+la Guadiana, si les circonstances l'exigeaient, et pour avoir la
+facilité d'être instruit journellement de ce qui se passe du coté de
+Badajoz; cette disposition est d'une telle importance, que je ne puis me
+dispenser d'en réclamer l'exécution, et de vous prier, monsieur le
+maréchal, de vouloir bien me faire part des ordres que vous donnerez à
+ce sujet.</p>
+
+<p>«L'armée du Midi est en ce moment très-engagée; le quatrième corps, qui
+est sur la gauche, maintient l'armée insurgée de Murcie, qui ne cesse de
+me donner de l'occupation et de faire des efforts pour se réorganiser;
+il doit aussi former un double cordon pour empêcher toute communication
+avec la province de Murcie, où la fièvre jaune exerce les plus grands
+ravages, toutes les communes, même les troupes espagnoles, en étant
+infectées.</p>
+
+<p>«Le premier corps est employé au siège de Cadix, et doit contenir une
+espèce d'armée, déjà de douze mille hommes, Anglais et Espagnols, qui se
+forme à Tarifa et à Algesiras.</p>
+
+<p>«Vous savez ce qui se passe en Estramadure, et vous connaissez l'immense
+étendue de pays que je dois garder.</p>
+
+<p>«D'après ces motifs, je ne puis qu'inviter très-particulièrement Votre
+Excellence à prendre en sérieuse considération les demandes et
+propositions que j'ai l'honneur de lui faire.</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 20 novembre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous renvoie, monsieur le duc, votre aide de camp, le colonel
+Jardet; l'Empereur me charge de vous faire connaître que la grande
+affaire du moment est la prise de Valence; vous devez être instruit des
+avantages que vient de remporter M. le maréchal Suchet sur l'armée de
+Blake, et de la prise des forts de Sagonte; je joins ici des exemplaires
+du <i>Moniteur</i>, dans lesquels vous en verrez les détails; vous y verrez
+aussi que les Anglais ont dix-huit mille malades et paraissent décidés à
+rester sur la défensive. Il est indispensable, si Valence n'est pas
+pris, que vous fassiez un détachement de six mille hommes, qui puisse se
+réunir avec ce que l'armée du Centre aura de disponible et marcher au
+secours du maréchal Suchet; aussitôt Valence pris, beaucoup de troupes
+seront disponibles, et vous vous trouverez considérablement renforcé;
+alors commenceront les grandes opérations de votre armée.</p>
+
+<p>«A cette époque, c'est-à-dire vers la fin de janvier, après la saison
+des pluies, vous devrez vous porter, avec l'armée de Portugal et partie
+de celle du Midi, sur Elvas et inonder l'Alentejo, tandis que l'armée du
+Nord, renforcée d'une partie de l'armée de réserve, se portera sur la
+Coa et Alfaiatès; mais l'objet important, dans ce moment, est la prise
+de Valence; l'Empereur ordonne donc, monsieur le maréchal, que vous
+mettiez de suite une division en mouvement. Instruisez-moi des
+dispositions que vous ferez à cet égard.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 21 novembre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal, que
+l'objet le plus important, en ce moment, est la prise de Valence;
+l'Empereur ordonne que vous fassiez partir un corps de troupes qui,
+réuni aux forces que le roi détachera de l'armée du Centre, se dirige
+sur Valence pour appuyer l'armée du maréchal Suchet, jusqu'à ce qu'on
+soit maître de cette place.</p>
+
+<p>«Faites exécuter, sans délai, cette disposition, de concert avec Sa
+Majesté le roi d'Espagne, et instruisez-moi de ce que vous aurez fait à
+cet égard. Nous sommes instruits que les Anglais ont vingt mille malades
+et qu'ils n'ont pas vingt mille hommes sous les armes, en sorte qu'ils
+ne peuvent rien entreprendre; l'intention de l'Empereur est donc que
+douze mille hommes, infanterie, cavalerie, sapeurs, marchent de suite
+sur Valence; que vous détachiez même trois à quatre mille hommes sur les
+derrières pour maintenir les communications, et que vous, monsieur le
+maréchal, soyez en mesure de soutenir la prise de Valence. Cette place
+prise, le Portugal sera près de sa chute, parce qu'alors, dans la bonne
+saison, l'armée de Portugal sera augmentée de vingt-cinq mille hommes de
+l'armée du Midi, et de quinze mille hommes du corps du général Reille,
+de manière à réunir plus de quatre-vingt mille hommes. Dans cette
+situation, vous recevriez l'ordre de vous porter sur Elvas et de vous
+emparer de tout l'Alentejo, dans le temps que l'armée du Nord se
+porterait sur la Coa avec une armée de quarante mille hommes. L'équipage
+de pont, qui existe à Badajoz, servirait à jeter des ponts sur le Tage.
+L'ennemi serait hors d'état de rien opposer à une pareille force qui
+offre toutes les chances de succès, sans présenter aucun danger. C'est
+donc Valence qu'il faut prendre. Le 6 novembre, nous étions maîtres d'un
+faubourg; il y a lieu d'espérer que la place sera prise en décembre, ce
+qui vous mettrait, monsieur le duc, à portée de vous trouver devant
+Elvas dans le courant de janvier; envoyez-moi votre avis sur le plan
+d'opération, afin qu'après avoir reçu la nouvelle de la prise de Valence
+l'Empereur puisse vous donner des ordres positifs.»</p>
+<br>
+
+<h4>COMMENTAIRES SUR LA CORRESPONDANCE OFFICIELLE<br>
+QUI PRÉCÈDE.</h4>
+
+<p>L'esprit des lettres ci-dessus doit être médité dans son ensemble. Dès
+ce moment, on voit Napoléon se placer dans un monde idéal créé par son
+imagination. Il bâtit dans le vide, il rêve ce qu'il désire, et donne
+des ordres, comme s'il ignorait le véritable état des choses, et qu'on
+lui eût caché la vérité.</p>
+
+<p>L'armée de Portugal est forte de trente-deux mille hommes; il lui donne
+un assez vaste territoire pour vivre; mais le territoire, riche et
+productif, est placé à plus de soixante lieues de la frontière, et
+l'armée et le pays sont sans moyens de transport. Or il faut, pour
+vivre, de deux choses l'une: ou que les subsistances soient apportées
+aux troupes, ou que celles-ci aillent les chercher. Ce sont les
+provinces de Tolède et d'Avila qui seules possèdent des ressources, le
+reste n'est qu'un désert: et il demande que l'armée occupe Alcantara,
+situé sur la frontière même de Portugal, qui est une ville ouverte;
+qu'on y exécute des travaux pour en faire un poste défensif; mais, pour
+protéger ces travaux, il eût fallu qu'une masse de troupes respectable,
+et une forte division au moins y fût réunie et se tînt constamment
+rassemblée: il eût fallu, pour faire vivre pendant un mois dix mille
+hommes, prendre des ressources à trente lieues alentour, et pour cela
+éparpiller les troupes. Ainsi une station prolongée à Alcantara était
+tout à fait impossible. Napoléon veut qu'un tiers de l'armée et la
+cavalerie occupent Truxillo, et toute cette partie de l'Estramadure est
+sans habitants, sans culture, et soumise à l'influence la plus délétère
+et la plus malsaine. Il veut que l'on communique journellement avec
+Rodrigo, qui est à soixante lieues de distance, ce qui ne pouvait se
+faire qu'au moyen d'échelons multipliés, et il oublie l'état de
+l'Espagne, qui était tel, que le commandement effectif et réel se
+réduisait seulement au lieu que couvrait l'ombre des baïonnettes.</p>
+
+<p>Ainsi, pour obtenir le moindre secours, exploiter les moindres
+ressources, il fallait la présence des troupes: de là un éparpillement
+indispensable, immense, qui ôtait toute consistance et toute mobilité à
+l'armée; état de choses dont cette guerre d'Espagne offre peut-être un
+exemple unique dans l'histoire, au moins d'une manière si permanente;
+état de choses, qui n'a jamais cessé d'être le même pendant tout le
+temps que j'ai commandé.</p>
+
+<p>Ce n'était pas assez; il eût voulu que j'occupasse encore Merida, que je
+fisse fortifier cette ville, située à trente lieues du Tage, et avec
+laquelle je ne pouvais communiquer que par un autre désert, en marchant
+parallèlement à la frontière de Portugal, tandis qu'elle se trouvait
+naturellement la tête de l'armée du Midi, chargée de Badajoz. Il voulait
+enfin que j'eusse un fort à Baños, à trente lieues du côté opposé. En
+lisant de pareilles instructions, on croit entendre rêver.</p>
+
+<p>Il reconnaît cependant que des forces considérables sont indispensables
+et qu'on est loin d'en posséder le chiffre: il annonce de puissants
+renforts; parmi les premiers est une colonne de six mille hommes, et de
+huit cent cinquante chevaux, conduite par le général Vandermaesen, qui
+se compose de régiments de marche des corps de l'armée de Portugal; mais
+cette colonne est retenue partout par l'urgence des besoins, et employée
+à toutes les corvées: elle ne rejoint l'armée de Portugal qu'à la fin de
+l'année, réduite de plus de moitié.</p>
+
+<p>On annonce que l'armée du Nord va être renforcée et que, dès le 15 août,
+elle pourra prendre position sur la Coa et couvrir Rodrigo; et cependant
+cette armée est dans une telle détresse, ainsi qu'on le voit par les
+lettres du duc d'Istrie, qu'elle retient non-seulement la colonne du
+général Vandermaesen, mais encore les hommes de l'armée de Portugal,
+sortis des hôpitaux, et organisés en corps provisoires qui font le
+service à l'armée du Nord.</p>
+
+<p>Ce sont des rêves pareils qui fondent les calculs d'une campagne de
+guerre, des projets d'opérations, la sécurité de l'avenir!</p>
+
+<p>On laisse les agents du roi dans les provinces destinées à faire vivre
+l'armée de Portugal, et ils font vider les magasins et vendre les
+approvisionnements qu'ils renferment avant l'arrivée des troupes; c'est
+ainsi qu'ils pourvoient à leurs besoins. Cependant, de toutes ces
+dispositions, une seule s'exécute, celle qui concerne la garnison de
+Rodrigo: cette place ne regarde plus directement l'armée de Portugal,
+elle appartient à l'armée du Nord; c'est le général de celle-ci qui en
+reçoit les rapports, qui fournit les troupes, et nomme le commandant;
+c'est à lui de veiller sur elle, et de pourvoir à sa conservation, sauf
+le cas d'un siége où l'armée de Portugal doit venir à son aide et lui
+porter assistance.--Tels sont les préliminaires d'une campagne où les
+ordres contradictoires vont se succéder et les illusions grandir jusqu'à
+ce qu'elles deviennent de véritables aberrations.</p>
+<br>
+
+<h4>OBSERVATIONS SUR LA CORRESPONDANCE DE 1811, SUR CELLE DE 1812, ET RÉCIT
+HISTORIQUE DES CAUSES DU SIÉGE DE RODRIGO, ET DE L'ENLÈVEMENT DE CETTE
+PLACE.</h4>
+
+<p>Les pièces indiquées ci-dessus présentent le tableau de contradictions
+sans exemple, et d'une confusion dans les projets qui explique
+suffisamment la cause de tous les malheurs de l'Espagne, et donne le
+moyen de reconnaître, en outre, la bonne foi qui règne dans la
+discussion des événements.</p>
+
+<p>La prise de Rodrigo est l'effet immédiat des dispositions impératives
+ordonnées par l'Empereur.</p>
+<br>
+<br>
+
+<h4>CORRESPONDANCE DE 1811.</h4>
+
+<p>Par la lettre du 20 novembre, le prince de Neufchâtel, major général,
+m'écrit pour me faire connaître, de la part de l'Empereur, que l'armée
+anglaise a dix-huit mille hommes malades, et que l'importance de la
+prise de Valence le décide à me donner l'ordre de détacher six mille
+hommes à l'armée de Portugal pour concourir aux opérations du général
+Suchet.</p>
+<br>
+
+<h4>MÊME CORRESPONDANCE.</h4>
+
+<p>Le lendemain, 21, il répète que l'armée anglaise a vingt mille malades,
+qu'il ne lui reste pas vingt mille hommes sous les armes. Il me prescrit
+de détacher sur Valence non plus six mille hommes, mais un corps de
+douze mille hommes soutenus par une division de trois à quatre mille
+hommes, afin de faciliter les opérations du maréchal Suchet; et il
+annonce qu'une fois Valence pris je recevrai l'ordre de déboucher par la
+rive gauche du Tage sur Elvas, de m'emparer d'Alentejo, et que l'armée
+de Portugal sera augmentée de vingt-cinq mille hommes de l'armée du
+Midi, et de quinze mille hommes du corps du général Reille, tandis que
+l'armée du Nord se portera à quarante mille hommes sur la Coa.--Voilà un
+bel ensemble de dispositions, un vaste plan dont le succès est assuré;
+mais il n'y a qu'une observation à faire, c'est que tout cela était le
+rêve d'une imagination exaltée. Rien de réel n'existait. Les Anglais,
+dans le repos et l'abondance, occupant un pays sain, n'avaient pas de
+malades et étaient tout prêts à agir.</p>
+
+<p>Les troupes qui devaient accroître l'armée de Portugal ne se trouvaient
+nulle part, et aucune base solide ne donnait le moyen de réaliser le
+projet annoncé.</p>
+
+<p>Mais, à peine le détachement sur Valence est-il fait, Napoléon change
+d'avis, et, non content d'avoir ainsi disséminé l'armée de Portugal, il
+rappelle en France une partie de l'armée du Nord, et ordonne un
+déplacement universel des troupes, change tout le système de placements,
+ce qui fait qu'il n'y a plus de troupes réunies nulle part en mesure
+d'agir.</p>
+
+<p>Le 13 décembre, vingt-deux jours après les ordres précédents, le prince
+de Neufchâtel m'écrit pour me faire connaître les dispositions
+suivantes, prescrites par l'Empereur.</p>
+
+<p>Il place l'armée de Portugal dans la Vieille-Castille; il compose son
+territoire des six ou sept gouvernements, c'est-à-dire des provinces de
+Salamanque, Placencia et de Valladolid, Léon, Palencia, et les Asturies;
+il augmente l'armée de deux divisions, mais en retirant cinq régiments
+d'infanterie et deux des troupes à cheval, et en m'ordonnant d'occuper
+les Asturies. De ces dispositions il résulte en réalité une diminution
+des forces, eu égard à l'étendue du territoire et à la tâche que j'ai à
+remplir. Je dois me rendre à Valladolid. Il me prescrit d'augmenter les
+fortifications d'Astorga, de fortifier Salamanque; il reconnaît, au
+surplus, qu'aucune offensive contre le Portugal ne peut être prise avant
+la nouvelle récolte, et m'annonce le départ possible et prochain de la
+garde.</p>
+
+<p>Pendant que toutes ces belles dispositions, qui jetaient partout la
+confusion, s'exécutaient, les Anglais avaient les yeux ouverts et se
+disposaient à entrer en campagne. Je recevais du duc de Dalmatie la
+lettre du 4 janvier 1812, qui n'était pas de nature à me donner beaucoup
+de soucis, et, peu après, une lettre du général Dorsenne du 5, dont les
+avis étaient beaucoup plus sérieux. Étranger au service de Rodrigo, qui
+n'était pas, je le répète, sous mon commandement, ne pouvant recevoir
+des nouvelles que par le général Dorsenne, qui jamais ne m'en avait
+donné, c'était la première nouvelle des dangers qu'allait courir cette
+place. Ce qui me parut le plus important dans cette lettre fut la phrase
+relative au général Barrié, qui devait faire redouter un manque
+d'énergie dans la défense. Puisque le général Dorsenne connaissait la
+disposition d'esprit et le caractère de ce général, il n'aurait pas dû
+le choisir pour lui confier un commandement isolé aussi important.</p>
+
+<p>Des nouvelles plus graves ne tardèrent pas à se succéder. Je reçus, à
+mon arrivée à Valladolid, une lettre du général Thiébault, commandant à
+Salamanque, qui m'annonçait l'entrée en campagne des Anglais et le
+passage de l'Aguada; et j'envoyai, par des officiers, dans toutes les
+directions, aux différentes colonnes qui étaient en route pour aller
+occuper leurs nouveaux cantonnements, l'ordre de se diriger sur
+Fuente-El-Sauco et Salamanque, et je m'y rendis moi-même pour marcher
+sur Rodrigo aussitôt que les troupes seraient réunies; mais les
+événements se pressèrent tellement, et la résistance de Rodrigo fut si
+courte (huit jours d'opérations, dont deux jours de feu), qu'il n'y
+avait pas moyen d'arriver à temps à son secours, quelles qu'eussent été
+les dispositions prises d'avance.</p>
+
+<p>Mais voici qui devient curieux! C'est la manière dont Napoléon jugea la
+question et les reproches qu'il m'adressa par sa lettre du 25 janvier,
+quand il apprit l'entrée en campagne des Anglais. Le prince de
+Neufchâtel me dit que l'Empereur a vu avec peine la manière dont j'ai
+fait opérer le général Montbrun. «Il m'avait, ajoute-t-il, donné l'ordre
+d'envoyer seulement six mille hommes au secours de Valence, qui devaient
+rejoindre le général d'Armagnac;» mais il se garde bien de dire que,
+s'il m'a effectivement donné ces instructions par sa lettre du 20
+novembre, il m'a ordonné, par une lettre du lendemain, 21 novembre, de
+mettre en mouvement un corps de douze mille hommes sur Valence, soutenu
+par une division de trois ou quatre mille hommes, placés en
+intermédiaire. Telle est la suite des idées de Napoléon, sa mémoire, et
+sa bonne foi!</p>
+
+<p>Le siége de Rodrigo a été entrepris parce que Wellington a vu
+l'éparpillement des armées françaises, le départ d'une partie de l'armée
+du Nord pour la France, et les détachements sur Valence.</p>
+
+<p>La place de Rodrigo a été enlevée en un moment, parce que le général
+Barrié n'avait aucune énergie et n'a pas fait les plus simples
+dispositions que comporte la plus misérable défense; et cette reddition,
+si prodigieusement prompte, a empêché qu'une bataille fût livrée pour
+délivrer cette place.</p>
+
+<p>Par les dispositions prises au milieu de cette confusion des
+changements, je devais avoir réuni en face de l'armée anglaise, sur
+l'Aguada, du 26 au 27, trente-deux mille hommes, et, du 1<sup>er</sup> au 2,
+quarante mille. Maintenant, je dois poursuivre. On m'ordonne (même
+lettre) d'envoyer une des divisions de l'armée de Portugal à l'armée du
+Nord, sans rien changer à sa composition et à sa force, en échange de
+trois régiments de marche, qui appartiennent aux corps de mon armée,
+renforts qui me sont déjà comptés et annoncés depuis longtemps. On
+retire de l'armée du Midi cinq régiments polonais, et on prescrit
+d'accélérer leur retour. On ordonne impérativement de faire partir pour
+la France tout ce qui appartient à la garde impériale en troupes de
+toutes les armes, et on prescrit, comme l'équivalent pour l'armée de
+Portugal de la diminution de forces qui s'opère partout, les secours que
+pourra donner l'armée du Nord à l'armée de Portugal, dans le cas où
+l'armée anglaise s'avancerait en Castille; comme s'il était possible de
+compter jamais d'une manière positive sur les mouvements combinés de
+généraux indépendants, et en Espagne alors beaucoup moins qu'ailleurs!
+Et c'est au moment où les Anglais sont en pleine opération, et assiégent
+Rodrigo, que de semblables dispositions sont prises!<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Le maréchal duc de Raguse</span></span></p><br><br>
+
+<hr class="short"><br>
+
+<h3>LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.</h3>
+
+<p class="rig">«Séville, le 9 décembre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous prévenir qu'en exécution
+des ordres que Son Altesse Sérénissime le prince major général m'a
+adressés le 28 octobre dernier, je donne ordre à la septième compagnie
+du 4<sup>e</sup> régiment d'artillerie à cheval de se rendre à l'armée de Portugal,
+sa nouvelle destination: elle arrivera à Tolède le 30 de ce mois, où
+elle attendra les ordres de Votre Excellence. Cette compagnie n'emmènera
+que ses chevaux d'escadron.</p>
+
+<p>«Je fais en même temps partir une compagnie de militaires français,
+appartenant à des régiments de l'armée de Portugal, qui, étant
+prisonniers de guerre, ont été forcés de servir et faisaient partie de
+la légion d'Estramadure, commandée par un colonel anglais, sous les
+ordres de Murillo et du général Castaños. Le sieur Melhiot,
+tambour-major au 76<sup>e</sup> de ligne, commande cette compagnie; c'est lui qui
+l'a conduite à nos avant-postes, il y a quinze jours, du côté de
+Aljucen: la manière dont il a ménagé sa rentrée lui fait honneur et
+annonce un homme de caractère; j'ai fait donner tout ce qu'il était
+possible aux hommes qu'il a ramenés; je dois cependant vous prévenir
+que, sur la demande du général commandant l'artillerie de l'armée, j'ai
+fait retenir six à sept hommes pour être incorporés dans l'artillerie,
+où ils ont demandé à servir; je prie Votre Excellence de l'avoir pour
+agréable. J'ai écrit au ministre de la guerre pour lui demander de
+vouloir bien approuver cette incorporation.</p>
+
+<p>«J'ai reçu votre réponse au sujet de l'événement arrivé au général
+Girard; je n'ai certainement pas entendu que l'armée de Portugal en fût
+cause, d'autant plus qu'il pouvait et devait s'éviter; heureusement, il
+n'a pas été aussi fâcheux que d'abord on l'avait annoncé. Lorsque je fus
+prévenu que vous faisiez un mouvement sur Ciudad-Rodrigo, je me trouvais
+sur les frontières de Murcie, et, suivant vos désirs, je donnai l'ordre
+que l'on fît un mouvement sur la rive droite de la Guadiana, afin de
+retenir les troupes espagnoles et de faire même en sorte de les
+compromettre; mais cet ordre fut longtemps à parvenir; ensuite il fut
+mal exécuté, et, par la négligence la plus coupable, on s'attira ce
+désagrément. Les contributions n'en étaient point le prétexte, quoique
+le général Girard dût faire rentrer celles du district de Merida;
+d'ailleurs, un motif aussi puéril n'aurait dû, en aucun cas, l'empêcher
+de faire son métier.</p>
+
+<p>«Je crois que Votre Excellence est mal instruite au sujet de ce qui
+s'est passé à Medellin et dans la Serena; les troupes de l'armée de
+Portugal ont emporté de cette contrée beaucoup de denrées, dont elles
+n'ont point profité, et, lorsque je l'ai fait réoccuper, on a trouvé le
+pays aussi épuisé que le restant de l'Estramadure.</p>
+
+<p>«M. le général comte d'Erlon m'a écrit, le 6 de ce mois, que la division
+anglaise du général Hill occupait Albuquerque, et que l'on avait annoncé
+son arrivé à Cacerès. Les préparatifs que l'on a remarqués faisaient
+croire à un prochain mouvement.</p>
+
+<p>«M. le maréchal duc de Bellune fait en ce moment le siége de Tarifa et
+d'Algésiras; je fais momentanément occuper le camp de San-Roch: nous
+avons obtenu quelques avantages dans cette partie, sur une armée
+anglo-espagnole que les ennemis y formaient; on l'a rejetée sous le
+canon de Gibraltar.</p>
+
+<p>«Les troupes ennemies, qui sont en Murcie, avaient fait un mouvement sur
+ma gauche; mais, le 26 dernier, elles sont parties précipitamment pour
+se porter sur les frontières de la province de Valence; je présume que
+les progrès de l'armée d'Aragon y ont donné lieu. Il m'a été fait
+rapport que les généraux ennemis avaient dit que, s'ils étaient trop
+pressés, ils feraient une trouée par la Manche et iraient joindre
+Castaños en Estramadure, auquel ils amèneraient particulièrement leur
+cavalerie; si cela se réalise, Votre Excellence sera peut-être à même de
+profiter de cet avis.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«13 décembre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que l'Empereur, après avoir
+pris connaissance de la lettre par laquelle vous exposez la difficulté
+que vous avez de vous procurer des subsistances, et considérant en outre
+l'importance de donner le commandement de toute la frontière de Portugal
+à un seul général en chef, Sa Majesté décide que la province d'Avila,
+celle de Salamanque, celle de Placencia, de Ciudad-Rodrigo, le royaume
+de Léon, la province de Palencia, les Asturies et enfin tout ce qui
+forme les sixième et septième gouvernements de l'Espagne, feront partie
+de l'armée de Portugal.</p>
+
+<p>«Indépendamment de vos troupes, c'est-à-dire des six divisions qui
+composent maintenant l'armée de Portugal, vous aurez sous vos ordres la
+division du général Souham, stationnée dans la province de Salamanque,
+qui formera votre septième division, et la division du général Bonnet,
+stationnée dans les Asturies, qui vous formera une huitième division.</p>
+
+<p>«L'intention de Sa Majesté, monsieur le duc, est que vous vous rendiez
+sans délai à Valladolid, pour prendre le commandement militaire et
+administratif; que vous fassiez relever de suite la garnison de Rodrigo
+par les troupes de votre armée, que vous occupiez toutes les plaines de
+la Castille avec votre cavalerie, et Astorga par une brigade et une
+division.</p>
+
+<p>«Au moyen de ces dispositions vous enverrez dans le cinquième
+gouvernement tout le 34<sup>e</sup> régiment d'infanterie légère, le 113<sup>e</sup> régiment
+d'infanterie de ligne, le 4<sup>e</sup> régiment d'infanterie de la légion de la
+Vistule, et enfin tout ce qui appartient aux régiments suisses, au
+bataillon de Neufchâtel, et à la garde impériale, ainsi que le 1<sup>er</sup>
+régiment de hussards et le 31<sup>e</sup> régiment de chasseurs.</p>
+
+<p>«Le général Dorsenne portera son quartier général à Burgos, où il doit
+réunir toutes les troupes, infanterie et cavalerie; il en résultera une
+nouvelle formation des deux armées de Portugal et du Nord, conformément
+aux deux états ci-joints.</p>
+
+<p>«Il est nécessaire, monsieur le maréchal, que vous gardiez à Placencia
+un corps d'infanterie et de cavalerie, avec lequel vous communiquerez
+par les cols des montagnes, dont vous aurez grand soin d'augmenter les
+défenses. Cette communication devient de la plus grande importance pour
+Madrid, pour l'armée du Centre, pour celle du Midi, et pour savoir ce
+qui se passe dans cette partie. Le point de Placencia devient tellement
+important, que l'Empereur vous laisse le maître de placer deux divisions
+de ce côté.</p>
+
+<p>«Il est indispensable que le général Bonnet reste dans les Asturies,
+parce que dans cette position il menace la Galice et contient les
+habitants des montagnes. Il vous faudrait plus de monde pour garder les
+bords de la plaine depuis Léon jusqu'à Saint-Sébastien que pour garder
+les Asturies. La théorie avait établi, et l'expérience a prouvé que, de
+toutes les opérations, la plus importante est d'occuper les Asturies, ce
+qui appuie la droite de l'armée à la mer et menace continuellement la
+Galice.</p>
+
+<p>«Si le général Wellington, après la saison des pluies, voulait prendre
+l'offensive, alors vous pourriez réunir vos huit divisions pour livrer
+bataille, être secouru et soutenu par le général Dorsenne qui, de
+Burgos, marcherait pour vous appuyer. Mais cela n'est pas présumable.
+Les Anglais ayant perdu beaucoup de monde, et éprouvant beaucoup de
+peine à recruter leur armée, tout doit porter à penser qu'ils s'en
+tiendront simplement à la défense du Portugal.</p>
+
+<p>«En réfléchissant à la situation des choses, il parait à l'Empereur
+qu'au lieu d'établir votre quartier général à Valladolid il serait
+préférable que vous l'établissiez à Salamanque, si cela est possible.
+Nous n'avons pas de plan de cette ville; si l'on pouvait la fortifier
+sans de trop grandes dépenses et en peu de temps, ce travail serait fort
+utile.</p>
+
+<p>«Il faut, monsieur le duc, que vous fassiez augmenter les fortifications
+d'Astorga par des ouvrages en terre qui en défendent l'enceinte et qui
+mettent cette place en état de soutenir un siége; de manière que, dans
+le cas où votre année serait obligée de rétrograder jusqu'à Valladolid,
+même jusqu'à Burgos, vous puissiez, après avoir réuni vos forces et les
+secours qui vous arriveraient, faire lever le siége que l'ennemi aurait
+pu entreprendre sur Salamanque et Astorga.</p>
+
+<p>«Tout porte à penser qu'avant la fin de la saison des pluies Valence
+sera pris, et qu'alors les détachements que vous avez faits pour
+soutenir l'expédition sur cette place vous rejoindront. La grande
+quantité de cavalerie que vous aurez pour battre la plaine vous mettra à
+même de détruire les bandes, de pacifier le pays, d'en organiser
+l'administration, de faire payer les contributions, et enfin de former
+des magasins.</p>
+
+<p>«Par vos différentes dépêches il ne paraît plus possible, en effet, de
+prendre l'offensive contre le Portugal. Badajoz est à peine
+approvisionné, et Salamanque n'a pas de magasins. Il faut donc forcément
+attendre la nouvelle récolte, que les nuages qui obscurcissent en ce
+moment la politique du Nord soient dissipés. Sa Majesté ne doute pas que
+vous ne profitiez de ce temps pour organiser et administrer les
+provinces de votre commandement avec justice et intégrité, ainsi que
+pour former de gros magasins. Avec la quantité de troupes que vous allez
+avoir sous vos ordres, vous serez à même de bien assurer vos
+communications avec le général Bonnet, dans les Asturies. Il faut faire
+bien administrer cette province, et faire tourner au profit de l'armée
+toutes les ressources de ce pays qui, jusqu'à ce jour, ont été employées
+à des profits particuliers.</p>
+
+<p>«Vous devez sentir, monsieur le maréchal, l'importance que met
+l'Empereur à ce que les troupes du général Dorsenne rentrent. Il n'est
+même pas impossible que l'Empereur soit dans le cas de rappeler sa
+garde.</p>
+
+<p>«C'est à vous, monsieur le duc, qu'est réservée la conquête du Portugal
+et l'immortelle gloire de battre les Anglais. Vous devez donc employer
+tous les moyens pour vous mettre en mesure d'entreprendre cette campagne
+lorsque les circonstances permettront de l'ordonner. Vous devez porter
+le plus grand soin à organiser le matériel de votre armée et avoir des
+approvisionnements en tout genre de vivres et de munitions.</p>
+
+<p>«Plusieurs opinions ont été émises pour détruire Rodrigo. L'Empereur
+pense que ce serait commettre une très-grande faute, car l'ennemi,
+s'appuyant sur cette position, se trouverait intercepter par ses
+avant-postes la communication de Salamanque à Placencia, ce qui serait
+un très-grand malheur. Les Anglais savent bien que, s'ils serrent ou
+assiégent Rodrigo, ils s'exposent à avoir bataille, ce qu'ils sont bien
+loin de vouloir faire; enfin, s'ils s'y exposaient, il faudrait,
+monsieur le maréchal, réunir votre armée et marcher droit à eux.
+Aussitôt que Valence sera pris, le duc de Dalmatie a l'ordre de
+renforcer considérablement le cinquième corps, afin d'arrêter et de
+contenir le général Hill et les insurgés de l'Alentejo.»</p>
+<br>
+
+<h3>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h3>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 15 décembre 1811.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai reçu vos lettres du 10 et du 11. Plus j'ai
+réfléchi aux propositions qu'elles contiennent, et plus je m'affermis
+dans l'opinion qu'il m'est impossible d'y adhérer.</p>
+
+<p>«J'ai des ordres positifs de l'Empereur sur la part de coopération que
+doit prendre l'armée du Centre aux mouvements généraux ordonnés par Sa
+Majesté Impériale en faveur de l'armée qui assiège Valence; je ne puis
+donc pas m'écarter de ce qui m'est ordonné pour l'armée du Centre. Je
+sais que le général en chef de l'armée du Nord, que M. le duc de
+Dalmatie, ont des ordres directs de Paris, dont ceux que je pourrais
+leur donner ne pourront pas les faire écarter. Comment croire, en effet,
+que, tandis que l'armée du Midi a l'ordre de l'Empereur de faire un
+mouvement sur sa gauche, vers le royaume de Murcie, elle puisse se
+prêter à la demande que je lui ferais de faire un mouvement vers la
+droite? Comment espérer que dans le Nord on pourra faire le mouvement
+que vous désirez vers Salamanque, tandis que vingt-quatre mille hommes
+de cette armée se portent vers Valence, et qu'on m'assure que le général
+en chef lui-même s'est porté sur un point plus central?</p>
+
+<p>«Je ne pense pas, monsieur le duc, qu'il faille faire, pour l'armée qui
+assiége Valence, d'autre diversion que celle ordonnée par l'Empereur. La
+tâche principale et glorieuse du général en chef de l'armée de Portugal
+me paraît déterminée jusqu'à ce qu'il prenne l'offensive, et la rentrée
+des Anglais dans leurs lignes aujourd'hui ne doit pas plus vous rassurer
+sur leurs opérations futures que les mouvements qu'ils ont faits en deçà
+de l'Aguada n'ont dû vous intimider il y a quelques jours, et ceux
+qu'ils pourraient faire encore ne doivent pas, je pense, vous empêcher
+d'envoyer sur Valence les huit mille hommes désignés par la lettre du
+prince de Neufchâtel.</p>
+
+<p>«Quoique je vous aie écrit précédemment que le général d'Armagnac
+paraissait devoir commander ce nouveau mouvement sur Valence, ayant
+dirigé déjà celui qui vient d'avoir lieu, et connaissant le pays,
+cependant il est possible de tout combiner et de donner au général
+Montbrun le commandement des troupes de l'armée de Portugal et de celle
+du Centre, dirigées sur Valence, en laissant le général d'Armagnac
+gouverneur de la province de Cuença dans cette province avec deux mille
+hommes de l'armée du Centre, et le général Treilhard gouverneur de la
+province de la Manche dans la province de la Manche, commandant les
+quinze cents hommes de l'armée du Centre et les quinze cents hommes de
+l'armée de Portugal que vous y avez envoyés.</p>
+
+<p>«Je n'entre pas dans plus de développements, monsieur le maréchal,
+persuadé qu'il n'y a pas lieu à discuter dans des choses où la marche
+est tracée par l'Empereur. C'était il y a deux mois, lorsque vous étiez
+à Madrid, et que je vous proposai de réunir aux cinq mille hommes de
+l'armée du Centre huit mille de l'armée de Portugal, que cela eût été
+possible; aujourd'hui nous ne pouvons qu'obéir, et nous devons le faire
+d'autant mieux, qu'il ne me paraît pas raisonnable que l'armée de
+Portugal puisse prendre aux opérations sur Valence une part plus active
+que celle qui lui est si sagement ordonnée par les dispositions du
+prince de Neufchâtel. Vous ne devez pas oublier, monsieur le duc, qu'un
+mouvement des Anglais sur Placencia par Alcantara ne serait pas
+improbable s'ils apprenaient que le général en chef et la plus grande
+partie de l'armée de Portugal, aujourd'hui gardienne du Tage, ont
+abandonné ses bords pour se porter sur Valence par les montagnes de
+Cuença. Cette route, indiquée par l'instruction du prince de Neufchâtel,
+ne serait point convenable pour un grand mouvement d'armée comme celui
+que vous projetez, et dans ce cas, ce serait par Albacete et Chinchilla
+qu'il faudrait se diriger pour couper la retraite à Blake sur la droite
+du Xucar, et avoir peut-être une affaire générale avec lui s'il se
+portait à la rencontre de l'armée qui marcherait sur lui; mais un
+mouvement semblable ne peut point être exécuté ni par le général ni par
+l'armée qui se trouvent en face de l'armée anglaise.»</p>
+<br>
+
+<h4>EXTRAIT DE DEUX LETTRES DONNANT L'AVIS DES DISPOSITIONS<br> DES ANGLAIS
+CONTRE RODRIGO.</h4>
+
+<p class="rig">«Salamanque, le 1<sup>er</sup> janvier 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le général, tout ce qui tient à Rodrigo devient si sérieux,
+que, à tout événement, j'adresse ci-joint à Votre Excellence un
+duplicata de ma lettre n° 126.</p>
+
+<p>«A l'appui de ce qu'elle renferme, je vais vous rendre compte des faits
+dont je ne puis douter, d'après ce que le préfet vient de me dire.</p>
+
+<p>«Il y a trois semaines environ, les ennemis jetèrent un pont sur
+l'Aguada, entre Rodrigo et San Felices-El-Chico. Ce pont, presque
+terminé, s'écroula, et ceux qui y travaillaient furent noyés. Je cite ce
+fait parce qu'il établit de la suite dans les opérations.</p>
+
+<p>«En ce moment, ils en ont construit deux pour le passage de
+l'artillerie, etc., l'un à San Felices-El-Grande, et l'autre à deux ou
+trois lieues plus haut. Un équipage de pont, arrivé depuis peu, a servi
+à l'une de ces constructions. Je mentionne cette circonstance, parce
+que, dans la position de l'ennemi, l'arrivée d'un équipage de pont
+prouve des projets.</p>
+
+<p>«D'énormes convois de subsistances et de grands troupeaux de boeufs
+arrivent à l'armée anglaise, en passant par la province d'Avila et par
+la partie de la province de Salamanque occupée par l'armée de Portugal.
+Je l'ai écrit au général Thomières, qui est à El-Barco. Je puis ajouter
+qu'il y a quinze jours le marche de Tamamès a été tellement pourvu, que
+mille fanégas de grains n'ont pu y être vendues.</p>
+
+<p>«Placencia et Bejar sont évacués; et, d'après ce que m'écrit le général
+Thomières, il parait qu'il doit se retirer, en cas d'un mouvement
+offensif de l'ennemi, sur Avila, où est son général de division Maucune.</p>
+
+<p>«Don Carlos, en annonçant un grand mouvement, et avec les plus terribles
+menaces, vient d'ordonner, dans les provinces du septième gouvernement,
+que, de suite, toutes les justices soient renouvelées au nom de la
+régence; que les nouveaux alcades aillent prêter serment entre ses
+mains; que tout le bétail soit conduit dans les montagnes; que les
+habitants évacuent leurs villages à l'approche des Français; qu'on lui
+conduise d'énormes quantités de grains, de pain et de cochon salé, etc.:
+que, <i>sous peine de mort</i>, toutes les voitures existantes lui soient
+conduites, et que l'on emploie tous les moyens existants pour en
+construire de nouvelles: ordre qui s'exécute avec une inconcevable
+activité sur toute la gauche de la Tormès, qui, déjà, lui a fait amener
+un nombre très-considérable de voitures et qui les augmente tous les
+jours.</p>
+
+<p>«J'ai demandé au préfet quels moyens on pouvait prendre pour déjouer ces
+projets. Il n'a pu m'en proposer aucun. Ne pouvant cependant avoir l'air
+d'autoriser, par le silence, ces audacieuses mesures qui, chaque jour,
+terrorisent davantage tout le pays, j'ai rendu l'ordre dont copie
+ci-jointe, et que j'ai l'honneur de vous soumettre.</p>
+
+<p>«Dans cet état de choses, on annonce un mouvement offensif de la part de
+l'armée combinée. Je ne pense pas qu'il la conduise sur la Tormès,
+quoique cela soit possible; mais, considérant que l'armée de Portugal
+s'est retirée et découvre tout ce pays, je pense que l'attaque de
+Rodrigo va commencer, et tous les faits ci-dessus rapportés ne peuvent
+pas laisser de doute à cet égard.</p>
+
+<p>«On ajoute, et c'est le bruit général, que Rodrigo est dans une fâcheuse
+position et que la désertion y augmente chaque jour. On cite même à cet
+égard des choses ridicules.</p>
+
+<p>«Le préfet, qui n'est pas alarmiste et qui est un des hommes qui connaît
+le mieux son pays, regarde cette situation comme très-sérieuse. Je lui
+ai ordonné d'envoyer quelques hommes sûrs pour vérifier ces faits. Il
+m'a demandé avec quoi il les payerait: c'est le chapitre infernal. Il
+pense, comme moi, que rien ne balance la nécessité de s'éclairer sur les
+opérations de l'ennemi. Il a été jusqu'à me dire qu'il serait criminel
+d'hésiter à prendre, à cet égard, partout où il y a. Au fait, la forme
+ne peut tuer le fond, et nous ferons pour le mieux.</p>
+
+<p>«Je ne puis vous dire à quel point Rodrigo me tourmente. Le temps qu'il
+fait achève de tout faciliter à l'ennemi; tandis que, l'année dernière,
+ce temps aurait sauvé Almeida et Rodrigo; comme, cette année, le temps
+de l'année dernière aurait suffi pour chasser l'ennemi de ses positions.
+C'est une fatalité. Du reste, mon général, le ravitaillement de Rodrigo
+n'est plus une opération de division, c'est une grande et difficile
+opération d'armée; et, si l'armée de Portugal n'y concourt pas, elle me
+paraît très-douteuse; mais comment l'armée de Portugal se
+retirerait-elle lorsque sa présence est le plus nécessaire, et comment
+oublierait-elle que la conservation de Rodrigo est un de ses premiers
+devoirs?<br>
+
+<span class="rig">«Le général baron <span class="sc">Thiébault</span>.»</span><br><br><br>
+
+<span class="rig">«Salamanque, la 3 janvier 1812.</span></p><br>
+
+<p>«Mon général, j'apprends à l'instant par un homme sûr, qui est parti le
+30 décembre de la gauche de l'Aguada, les faits suivants:</p>
+
+<p>«Castaños, auquel il a parlé, est à Fuentes-de-Oñore; ce qui prouve
+qu'il ne s'est pas rapproché pour une simple visite de cantonnements.</p>
+
+<p>«Toutes les voitures qu'on peut rassembler y sont conduites. Le 30, il y
+en avait deux cent soixante-dix, il doit y en avoir mille en ce moment.</p>
+
+<p>«Chaque conducteur de voitures portait des vivres et des fourrages pour
+dix et douze jours, pour eux et leurs bestiaux; d'où il résulte que le
+mouvement de l'ennemi doit commencer maintenant.</p>
+
+<p>«Le pont de Yecla est coupé; celui de Cerralbo est miné, couvert
+d'abatis et de retranchements, auxquels quinze cents hommes travaillent
+encore; il paraît qu'ils doivent servir à couvrir le flanc gauche de
+l'ennemi et à menacer le flanc droit des troupes qui marcheraient sur
+Rodrigo.</p>
+
+<p>«On parle également d'ouvrages faits à Tamamès, mais je n'y crois pas;
+si cependant cela était, Rodrigo se trouverait au fond d'un cul-de-sac
+de six lieues, d'un front peu étendu, et qui même offrirait à l'ennemi
+trois belles positions de combat, surtout relativement à une opération
+que l'on sera hors de mesure de prolonger.</p>
+
+<p>«Je reprends le rapport de l'espion.</p>
+
+<p>«On fait sur la gauche de Jeltès et de l'Aguada un nombre énorme de
+fascines.</p>
+
+<p>«Deux ponts existent sur l'Aguada: tous les villages de la gauche sont
+remplis de troupes; la cavalerie anglaise est à Fuenteguinaldo; la force
+de l'ennemi paraît être de vingt-quatre mille hommes.</p>
+
+<p>«Une grande artillerie de siége est à Almeida, dont les travaux
+continuent avec la plus grande activité.</p>
+
+<p>«L'opinion générale est que le siége de Rodrigo va commencer, et tout
+l'annonce; presque tout ce qui restait d'habitante en est parti; le
+corrégidor est de ce nombre, et l'espion lui a parlé; ce corrégidor est
+un des hommes les plus au courant de ce qui se passe.</p>
+
+<p>«On fait une nouvelle levée générale des hommes en état de marcher.</p>
+
+<p>«Une junte insurrectionnelle, placée à Sobradillo, est chargé de cette
+opération; plus de quatre-vingts curés et moines y sont et forment la
+cour de don Carlos. En face de Sobradillo se trouve un pont pour
+communiquer avec le Portugal.<br>
+
+<span class="rig">«Le général baron <span class="sc">Thiébault</span>.»</span></p><br><br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Séville, le 4 janvier 1812</p><br><br>
+
+<p>«Vous êtes sûrement instruit que l'armée anglaise est de nouveau entrée
+en campagne et s'est portée sur la Guadiana; le 1<sup>er</sup> de ce mois, le
+lieutenant général Hill avec toute sa division, quatre mille Portugais
+et autant d'Espagnols, était à Merida; le même jour il a attaqué
+l'avant-garde du cinquième corps à Almendralejo. Le général Philippon
+m'a écrit de Badajoz, le 30, qu'indépendamment de ces troupes une autre
+colonne, que l'on disait forte de douze à quinze mille hommes, également
+venue de Portalègre et d'Albuquerque, se dirigeait par Aliseda sur
+Montanchès.</p>
+
+<p>«J'ignore encore si les ennemis ont le projet de faire plus qu'une
+diversion pour m'obliger à renoncer au siége de Tarifa, que M. le
+maréchal duc de Bellune poursuit, et pour me forcer à rappeler les
+troupes que, d'après les ordres de l'Empereur, j'ai envoyées en Murcie
+en faveur de l'armée de siége de Valence: le temps nous rapprendra;
+mais, en attendant, je dois prier Votre Excellence, au nom du service de
+l'Empereur, de vouloir bien faire une démonstration sur Truxillo et
+Merida, qui dégage ma droite et oblige les ennemis à rentrer en
+Portugal; pour le moment, il m'est impossible de renforcer le cinquième
+corps, j'ai trop de troupes détachées sur ma gauche, et je ne puis
+encore renoncer au siége de Tarifa.</p>
+
+<p>«J'ai eu plusieurs fois l'honneur d'écrire à Votre Excellence, mais
+depuis longtemps je n'ai pas reçu de ses nouvelles; je la prie de m'en
+donner, et, dans cette circonstance, de vouloir bien me faire part le
+plus promptement des dispositions qu'elle fera d'après ma proposition.</p>
+
+<p>«Le 30 décembre, une reconnaissance de quatre compagnies d'infanterie et
+quinze hussards, qui avait été poussée de Merida sur Carmonita, fut
+attaquée par l'avant-garde de l'ennemi, composée de six cents
+chevau-légers anglais et quatre pièces de canon; notre détachement forma
+le carré et repoussa successivement cinq charges sans pouvoir être
+entamé; ensuite il opéra sa retraite en bon ordre sur Merida. L'ennemi
+perdit beaucoup de monde et de chevaux. La reconnaissance était
+commandée par le capitaine Neveu, du 88<sup>e</sup> régiment; sa valeur et les
+bonnes dispositions qu'il a faites ont donné le temps à la garnison de
+Merida de se mettre en mesure d'aller à son secours, et de recevoir
+l'ennemi.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 5 janvier 1812.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai l'honneur d'adresser ci-joint, à Votre Excellence, deux lettres en
+original, aux dates des 1<sup>er</sup> et 3 courant, du général Thiébault,
+gouverneur de Salamanque. Quoique je n'ajoute aucune foi à leur contenu,
+car depuis six mois je n'ai cessé de recevoir de pareils rapports, je
+crois cependant utile de vous les communiquer. Votre Excellence est à
+même d'être mieux instruite que moi de la situation des choses dans la
+partie de Rodrigo; mais je ne puis lui dissimuler que le dégoût
+qu'éprouve le général Barrié dans cette place, et son caractère, ne sont
+pas sans me donner quelques inquiétudes, et que la première chose à
+faire pour le bien du service de l'Empereur serait de l'en retirer
+promptement. Si, contre mon opinion, les Anglais ont fait quelques
+projets de tentative sur Rodrigo, ou même sur Salamanque, et que don
+Julian ait songé à nous intercepter cette première place, on ne pourrait
+les attribuer qu'au mouvement que vous aviez commencé sur Valence; mais
+le retour imprévu de Votre Excellence pourrait, dans ce cas, faire
+changer aux ennemis leur plan d'opérations et leur devenir funeste.</p>
+
+<p>«Avant de recevoir les ordres de l'Empereur relatifs à la nouvelle
+division du territoire des armées du Nord et de Portugal, j'avais déjà
+pris quelques mesures pour jeter des vivres dans Rodrigo. Mais depuis
+mon retour, et supposant que vous éprouveriez, en vous établissant dans
+les sixième et septième gouvernements, des difficultés pour réunir
+promptement les moyens nécessaires au ravitaillement de cette place,
+j'ai cru devoir y donner la dernière main. J'ai la satisfaction de vous
+annoncer, monsieur le maréchal, que nous pourrons profiter de nos
+changements de garnisons pour faire escorter jusqu'à Rodrigo un convoi
+composé de toute espèce de subsistances pendant six mois. Le seul
+embarras que nous aurons sera, je le crains fort, celui des transports.
+Il serait à désirer que Votre Excellence pût concourir à cette
+opération, en faisant arriver à Salamanque toutes les voitures à sa
+disposition.</p>
+
+<p>«Avec juste raison, Votre Excellence doit compter sur moi dans toutes
+les circonstances, et je lui renouvelle l'assurance que je n'ai rien
+tant à coeur que de faire ce qui peut lui être personnellement agréable
+et servir Sa Majesté.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 9 janvier 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que le maréchal duc de Dalmatie
+a l'ordre de diriger sur Burgos, ainsi que vous l'aurez vu par ma lettre
+du 6 de ce mois, dont je joins ici un duplicata, les trois régiments
+polonais, et que je charge ce maréchal de faire aussi partir pour Burgos
+le 7<sup>e</sup> régiment de chevau-légers (ci-devant lanciers de la Vistule), et
+généralement tous les détachements polonais quelconques et officiers
+d'état-major polonais qu'il peut avoir sous ses ordres.</p>
+
+<p>«Ayez soin que tous les détachements de ces corps qui se trouveraient
+sur quelque point que ce soit de l'arrondissement de l'armée de Portugal
+les rejoignent à leur passage.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 13 janvier 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monseigneur, en lisant votre lettre <span class="sc">DU 21 NOVEMBRE</span>, je trouve que je
+n'ai fait qu'exécuter littéralement l'ordre de l'Empereur, et que, même,
+je lui ai donné moins d'extension, puisqu'il m'était prescrit de
+compléter à douze mille hommes le détachement de l'armée du Centre, et
+que celle-ci n'a presque rien fourni; enfin que l'intention de Sa
+Majesté était que je plaçasse quatre mille hommes en échelons pour
+maintenir la communication. La division que j'ai de moins pour le
+moment, et que Sa Majesté supposait que j'avais sous la main, se
+trouvait nécessairement détachée pour l'exécution des ordres que vous
+m'avez adressés.</p>
+
+<p>«Le général Montbrun n'a pas <i>pu passer par Lucena</i>. Il lui aurait
+<i>fallu un équipage de montagne</i>, et je n'en ai pas. Il paraît qu'il lui
+était aussi impraticable <i>de se porter par Tarazona sur Requeña</i>.
+Indépendamment de la difficulté des chemins, de celle des vivres, le
+passage <i>présente des impossibilités</i>, et, près de Requeña, se trouvent
+des positions qui sont occupées, retranchées et difficiles à chercher et
+difficiles à emporter. Il a donc pris la route <i>d'Albonte</i> et manoeuvré
+<i>sur la rive droite du Xucar</i>, menaçant <i>la seule retraite qu'ait
+l'ennemi</i>. Il est probable que son arrivée dans ces parages aura fait
+une diversion utile au maréchal Suchet, et lui aura facilité
+l'investissement de la place en séparant l'armée de la garnison, et
+déterminé celle-là à rentrer en Murcie. Ainsi tout ce qui tient aux
+opérations d'armée semble devoir être promptement terminé; et, si
+Valence résiste encore, ce ne sera plus qu'une opération méthodique pour
+laquelle le concours <i>du général Montbrun serait inutile</i>; et, comme,
+d'un autre côté, il est probable que les Anglais feront des mouvements à
+la fin de février, <i>et qu'alors j'ai besoin de tout mon monde</i>, j'ai
+donné l'ordre au général Montbrun <i>de se mettre en route à la fin de
+janvier pour me rejoindre</i>. Indépendamment des deux divisions, <i>il a
+toute ma cavalerie légère</i> dont je ne saurais me passer si, seul, je me
+trouvais forcé de faire la moindre opération.</p>
+
+<p>«Sa Majesté parait tenir à ce que j'aie trois divisions dans la vallée
+du Tage; mais, vu la grande étendue de l'armée <i>et le temps qu'il faut
+pour la réunir</i>, qui, y compris celui nécessaire pour que <i>les ordres de
+mouvement parviennent</i>, est au moins <i>de quinze jours</i>, tandis que
+l'ennemi <i>peut être en quatre jours sur moi</i>, je n'ai <i>d'autre garantie</i>
+d'être en mesure <i>de le combattre et de l'empêcher de séparer l'armée</i>,
+tant qu'il est dans <i>la position qu'il occupe aujourd'hui</i>, que de tenir
+<i>beaucoup de troupes sur les deux rives du Duero, afin de retarder assez
+les opérations pour que les divisions puissent venir me rejoindre</i>.
+Mais, indépendamment de ces motifs, <i>comment pourrais-je occuper le pays
+entier</i>, établir des ressources, rendre faciles toutes les
+communications <i>si près de la moitié de l'armée se trouve dans la vallée
+du Tage?</i> Enfin, une dernière considération, qui a en partie motivé <i>le
+changement de situation de l'armée, c'est l'impossibilité d'y vivre</i>. Un
+corps considérable dans cette position <i>ne peut y vivre que par les
+provinces</i> de la Manche et de Ségovie; et elles sont <i>affectées</i> à
+l'armée du Centre. Partout il <i>n'est</i> possible <i>d'y entretenir que</i> des
+postes ou une très-faible <i>division</i>. C'est ce que j'ai fait. Malgré les
+efforts inouïs que j'ai faits avant mon départ pour procurer des
+subsistances à cette division, <i>je n'ai encore que l'espérance</i> qu'elle
+pourra y vivre jusqu'à la récolte, mais non la certitude.</p>
+
+<p>«Je suis arrivé à Valladolid avant-hier; le général Dorsenne avait
+préparé <i>un ravitaillement pour Rodrigo</i>, et je profite de sa présence
+ici pour être soutenu au besoin, et je fais conduire <i>le convoi
+immédiatement dans cette place</i>, et par la même occasion <i>en relever la
+garnison et en changer le commandant</i>. Comme je n'ai point de <i>cavalerie
+légère</i>, le général Dorsenne me prête celle qu'il a ici et qui, réunie
+aux dragons, me donnera une force <i>en cavalerie suffisante pour le
+mouvement</i>; je soutiens <i>le convoi par quatre divisions</i> et je m'y rends
+de ma personne. Je ne pense pas que l'ennemi fasse de <i>dispositions pour
+s'opposer à son entrée</i>. Mais, si l'armée anglaise passait l'Aguada pour
+livrer bataille, <i>j'attendrais sur la Tormès la division du Tage et les
+troupes que le général Dorsenne pourrait m'amener</i>; mais sans doute ce
+cas n'arrivera pas. <i>Rodrigo sera ainsi approvisionné</i> jusqu'à la
+récolte, et, à moins <i>d'un siége</i>, il ne doit plus être l'objet d'aucune
+sollicitude. Cette opération terminée, les troupes du général Dorsenne
+seront relevées sans retard dans le septième gouvernement.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 23 janvier 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, votre aide de camp vient de me remettre votre
+lettre du 21 décembre, avec le rapport du général Thiébauld à la même
+date.</p>
+
+<p>«Votre Excellence sait qu'après avoir mis à sa disposition la division
+Roguet, deux batteries d'artillerie, la brigade de fusiliers de la garde
+et la cavalerie légère de l'armée, il ne me reste aucune troupe
+disponible. Je ne puis donc compter que sur celles qui se trouvent en
+Palencia, Léon, Benavente et Valladolid, en évacuant ces provinces, en
+les abandonnant aux insurgés, en laissant à l'ennemi des ouvrages et
+postes retranchés importants et en arrêtant les communications avec
+Bayonne et Madrid. Mais, d'après l'urgence que vous m'avez démontrée, je
+n'hésite pas à donner l'ordre à ces troupes de se tenir prêtes à marcher
+au premier avis. Si mon aide de camp, porteur de la présente, fait
+diligence, en quarante-huit heures je puis connaître la dernière
+détermination de Votre Excellence.</p>
+
+<p>«Les troisième, quatrième et cinquième gouvernements du nord de
+l'Espagne n'étant occupés que par des bataillons de marche, je ne puis
+en retirer un seul homme. Malgré mes efforts et mes calculs, je ne
+pourrais rassembler que six mille hommes d'infanterie, mille chevaux et
+douze pièces de canon; et, quelque célérité que je fasse apporter dans
+mon mouvement, ces corps ne seraient réunis à Toro que vers le 2 du mois
+prochain.</p>
+
+<p>«Comme le mouvement de l'armée combinée sur Tamamès n'est pas confirmé,
+qu'on ignore encore les forces de l'ennemi et que les Anglais ont
+l'habitude d'être lents dans leurs expéditions, je vais employer le
+temps qui s'écoulera jusqu'à la réponse de Votre Excellence à faire
+évacuer les blessés et les malades qui se trouvent dans les différentes
+places, et à réunir à Valladolid l'administration avec les équipages des
+corps.</p>
+
+<p>«Avec les dragons à pied de votre armée qui étaient à Valladolid, il n'a
+été possible que de relever les postes de Puente-Duero à Valdestellas.
+Les ordres sont donnés pour que tout ce qui doit arriver de Burgos soit
+dirigé de suite sur Toro. Le général Curto partira avec le régiment de
+marche de dragons le 26; le bataillon du 47<sup>e</sup>, qui est à Almeida, sera
+aussi dirigé sur Toro aussitôt qu'il aura été relevé par un bataillon de
+marche.</p>
+
+<p>«J'ai fait mettre en route, ce matin, non sans peine, vingt-deux
+caissons de votre grand parc, qui étaient restés à Valladolid. Ils
+rejoindront demain la division Roguet à Médina et suivront son mouvement
+sur Toro. Enfin, toutes les dispositions sont prises pour faire filer
+sur cette destination ce qui arriverait du Nord, appartenant à l'armée
+de Portugal.</p>
+
+<p>«Je reviens à un objet qui mérite de fixer notre attention: en évacuant
+les lignes de l'Orbigo et de Cyla, nous fournissons aux Galiciens
+l'occasion (si le cas exige de nous porter en masse sur Salamanque) de
+s'emparer de nos ouvrages retranchés et de marcher ensuite, sans
+obstacle, sur Valladolid, en supposant que les opérations qui se
+présentent soient combinées, comme le prouvent les rapports qui
+m'annoncent unanimement l'arrivée à Villafranca de plusieurs généraux et
+officiers anglais et la réunion de plusieurs corps. Cette réflexion doit
+nous donner des craintes pour les suites. Je prie Votre Excellence de la
+méditer. D'ailleurs, je ne puis lui taire que mon opinion est que les
+Anglais, apprenant la jonction des armées impériales, renonceront, s'ils
+en avaient le projet, au hasard d'une bataille. Car il est à supposer
+que leur prétendu mouvement sur Tamamès par échelons n'a été opéré que
+pour avoir le temps d'approvisionner Rodrigo et de mettre cette place en
+état. Ils sortiraient des bornes de leur extrême prudence en marchant
+avec toutes leurs forces sur Salamanque; ce serait nous offrir trop
+d'avantages et ils auraient lieu de s'en repentir, car, quelque nombreux
+qu'ils soient, nous sommes plus qu'en mesure de les accabler, et ils
+éviteront toujours, tant qu'ils pourront, de nous attendre en plaine. Je
+me résume et crois fermement que l'armée combinée ne tentera pas, cette
+campagne, le passage de la Tormès.</p>
+
+<p>«Je suis persuadé, monsieur le maréchal, que vous reconnaîtrez dans ma
+conduite et mes observations que toute espèce de considération cède au
+désir de déjouer les projets de l'ennemi et de coopérer au succès de vos
+opérations.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 23 janvier 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Je vous envoie, monsieur le maréchal, un <i>Moniteur</i> qui vous fera
+connaître l'état de choses du côté de Valence. L'Empereur a vu avec
+peine, monsieur le duc, la mauvaise direction donnée au général
+Montbrun, et que les ordres et contre-ordres donnés ont rendu inutile le
+mouvement que Sa Majesté avait prescrit. Vous avez reçu, le 13 décembre,
+l'ordre d'envoyer six mille hommes sur Cuença pour renforcer le général
+d'Armagnac et le mettre à même de marcher rapidement sur le corps
+espagnol qui était à Requeña en Utiel. Sa Majesté était fondée à croire
+que, le 24 ou le 25, cette puissante diversion aurait agi.</p>
+
+<p>«Les ordres de l'Empereur n'ont donc pas été exécutés comme Sa Majesté
+le désirait. Cela provient de ce que vous avez hésité dans vos
+dispositions. Au lieu d'un corps volant que l'Empereur voulait lancer à
+tire-d'aile sur Cuença, vous avez voulu faire marcher un corps d'armée
+et trente pièces de canon. Sa Majesté (je dois vous le dire, monsieur le
+maréchal) pense que, dans cette circonstance, vous avez plus calculé
+votre gloire personnelle que le bien de son service. Vous connaisses
+assez l'Empereur, monsieur le maréchal, pour concevoir que, s'il eût
+voulu opérer une grande diversion en portant un corps d'armée et trente
+pièces de canon sur Valence, il vous aurait ordonné de passer par
+Almanza. Il en résulte qu'un mois après l'ordre que vous avez reçu
+d'envoyer un corps de six mille hommes sur Cuença l'ennemi était
+toujours maître de Requeña, et qu'alors tous n'aviez rien fait pour
+l'avantage de l'armée de Valence.</p>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le duc, espère que cette lettre vous trouvera à
+Valladolid. Sa Majesté vous ordonne de suivre strictement les ordres
+ci-après:</p>
+
+<p>«1° Rappelez, si vous ne l'avez déjà fait, le corps du général Montbrun;</p>
+
+<p>«2° Vingt-quatre heures après la réception de cet ordre, faites partir
+une des divisions de votre armée avec son artillerie, et organisée comme
+elle se trouvera au moment où vous recevrez cet ordre, et vous la
+dirigerez sur Burgos pour faire partie de l'armée du Nord. Sa Majesté
+défend que vous changiez aucun officier général de la division que vous
+enverrez, et qu'on y fasse aucune mutation.</p>
+
+<p>«Vous recevrez, en échange, trois régiments de marche, forts de cinq
+mille hommes présents, que vous incorporerez dans vos régiments. Ces
+régiments de marche partiront le même jour que la division que vous avez
+l'ordre d'envoyer à Burgos y arrivera. Toute la garde a l'ordre de
+rentrer en France, ce qu'elle ne pourra faire que quand la division que
+vous devez envoyer à Burgos y sera arrivée.</p>
+
+<p>«Valence pris, le général Caffarelli se rendra à Pampelune pour faire
+également partie de l'armée du Nord. Cette armée se trouvera donc
+composée de trois divisions, savoir:</p>
+
+<p>«Celle que je vous donne l'ordre d'y envoyer;</p>
+
+<p>«La division Caffarelli,</p>
+
+<p>«Et une troisième division, que le général Dorsenne va former avec le
+34<sup>e</sup> léger, les 113<sup>e</sup> et 130<sup>e</sup> de ligne et les Suisses.</p>
+
+<p>«La cavalerie de cette armée sera formée du régiment de lanciers de
+Berry, du 1<sup>e</sup> régiment de hussards, des 15<sup>e</sup> et 31<sup>e</sup> de chasseurs, et de la
+légion de gendarmerie à cheval.</p>
+
+<p>«Ainsi l'armée du Nord se trouvera à même d'aller à votre secours avec
+deux divisions si les Anglais marchaient sur vous. Ce cas arrivant, le
+général Reille, qui, aussitôt après la prise de Valence, aura le
+commandement du corps d'armée de l'Èbre, pourra, de Saragosse, envoyer
+une division sur Pampelune; mais cela n'aurait lieu que dans le cas
+seulement où les Anglais déploieraient de grandes forces et feraient un
+mouvement offensif sur vous, ce que rien ne porte à penser. Valence
+pris, le maréchal Suchet restera dans cette province avec vingt-cinq
+mille hommes; le général Reille sera à Lerida avec le corps de l'Èbre,
+fort de trente-deux mille hommes, non compris les garnisons des places
+de la Basse-Catalogne. Il se placera à Lerida ou à Saragosse. Le général
+Dorsenne sera à Burgos avec l'armée du Nord, forte de trente-huit mille
+hommes.</p>
+
+<p>«Je vous ai prévenu de l'ordre donné aux trois régiments polonais qui
+sont à l'armée du Midi pour rentrer en France: quand ils passeront dans
+l'arrondissement de votre armée, activez leur marche, au lieu de la
+retarder.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 27 janvier 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher maréchal, Votre Excellence est sans doute instruite que le
+mouvement des corps et détachements de son armée, qui devaient être
+dirigés sur Toro, est entièrement exécuté.</p>
+
+<p>«Les rapports que je reçois m'annoncent que toutes les bandes sont en
+mouvement dans les provinces du Nord et se réunissent; que quatre mille
+insurgés ont investi la place d'Armanda, où il n'y a pour toute garnison
+que trois cents hommes d'infanterie de l'armée de Portugal, qui gardent
+les magasins et l'artillerie du fort de Rahabon, que j'ai été obligé de
+faire désarmer, et qui succomberont s'ils ne sont promptement secourus;
+que le comte Montijo retourne sur Soria avec huit mille Espagnols, ayant
+de nouveau le projet de faire l'attaque de cette place avec du canon;
+enfin que les garnisons et postes sont fortement menacés; que les
+communications deviennent de plus en plus difficiles, et qu'il ne se
+passe pas de jour, depuis que j'ai retiré la division de tirailleurs de
+la garde du cinquième gouvernement, où il n'arrive des événements. Dans
+cet état de choses, comme il est à supposer, et que tout paraît même
+confirmer que l'armée anglo-portugaise se tiendra pour le moment à
+Rodrigo et ne tentera rien sur Salamanque, je prie Votre Excellence de
+trouver bon que je rappelle la division Roguet, son artillerie, et la
+cavalerie du général Laferrière, afin de les employer de suite à faire
+une guerre à outrance aux guérillas, à rendre la tranquillité au pays, à
+conserver nos établissements et nos ressources en subsistances. Je la
+prie aussi de prendre des dispositions pour faire relever de suite
+toutes les troupes de l'armée du Nord qui se trouvent encore dans les
+sixième et septième gouvernements, afin de me mettre à même d'exécuter
+les ordres réitérés de l'Empereur relatifs à sa garde, dont j'ai eu
+l'honneur de faire part à Votre Excellence.</p>
+
+<p>«Le général de division Abbé, commandant en Navarre, vient d'éprouver, à
+la tête de toutes les forces disponibles de cette province, un échec où
+il a perdu trois à quatre cents hommes. Cet événement est d'autant plus
+malheureux, qu'il augmente l'audace des bandes, et il n'y a pas un
+instant à perdre pour les attaquer, les diviser et les détruire, sans
+quoi la chose deviendrait très-sérieuse et le mal irréparable.</p>
+
+<p>«J'attends une prompte réponse de Votre Excellence. Je n'ai pas encore
+de nouvelles de l'aide de camp que je lui ai dépêché pour lui porter ma
+lettre du 23 courant.</p>
+
+<p>«J'apprends que l'officier du génie qui était à Astorga a été transporté
+à Benavente dangereusement malade. Il paraît urgent de le faire
+remplacer, pour que les travaux ne restent pas suspendus.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 29 janvier 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que je
+reçois l'ordre impératif de diriger sur France les escadrons de
+cavalerie légère de la garde qui sont à Rioseco, et auxquels je donne,
+en conséquence, celui d'en partir.</p>
+
+<p>«Je crois devoir en prévenir Votre Excellence pour qu'elle les fasse
+remplacer de suite si elle le juge convenable, afin que ce poste ne
+reste pas sans garnison.</p>
+
+<p>«Les bandes continuent à faire beaucoup de mal dans le Nord; la présence
+de mes troupes y devient de plus en plus nécessaire. Je supplie Votre
+Excellence de faire hâter autant que possible le mouvement des corps de
+son armée qui doivent relever les miens dans le sixième gouvernement.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Duñas, le 3 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, Votre Excellence a dû recevoir, par l'estafette
+de ce jour, l'ordre du prince de Neufchâtel de diriger une division de
+l'armée de Portugal, forte de six mille baïonnettes et douze pièces de
+canon, sur Burgos, pour faire partie de celle du Nord. Son Altesse, par
+une lettre du 23 janvier, me prescrit d'envoyer à l'armée de Portugal
+les 1<sup>er</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> régiments de marche aussitôt que cette division sera à
+ma disposition, ce qui fera un échange de troupes duquel il résultera
+l'avantage que tous les corps seront réunis.</p>
+
+<p>«Le major général m'enjoint aussi de ne retarder, sous aucun prétexte
+que ce soit, le départ pour Bayonne de tout ce qui appartient à la garde
+impériale, infanterie, cavalerie, artillerie, le bataillon de
+Neufchâtel, le 4<sup>e</sup> régiment de la Vistule et autres détachements. Pour
+être à même d'exécuter de suite les dispositions qui me sont ordonnées,
+je prie instamment Votre Excellence de faire hâter la rentrée à l'armée
+du Nord du 31<sup>e</sup> régiment de chasseurs dont j'ai le plus grand besoin, et
+de me faire connaître le plus tôt possible l'arrivée à Burgos de la
+division qu'elle doit y envoyer.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Séville, le 7 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai reçu au même instant les lettres que vous
+m'avez fait l'honneur de m'écrire les 4, 19 et 24 janvier dernier. Cette
+dernière m'a été apportée par M. Dettencourt, officier de votre
+état-major; elle me confirme la nouvelle de la prise de Rodrigo que les
+ennemis avaient fait répandre. Il est bien extraordinaire que la
+garnison qui défendait cette place ne vous ait pas donné le temps de
+réunir votre armée et d'arriver à son secours. Ce malheureux événement
+rendra les opérations plus difficiles sur les deux rives du Tage et
+déterminera sans doute les ennemis à diriger leurs efforts sur Badajoz.
+Déjà je suis instruit qu'ils font des préparatifs du côté d'Uñas,
+Campo-Maior et Portalègre, et, indépendamment d'un corps du général
+Hill, on annonce l'arrivée de deux divisions qui se tenaient
+ordinairement du côté de Castel-Branco. Heureusement que, depuis l'an
+dernier, les ouvrages de défense ont été considérablement augmentés à
+Badajoz, et que les approvisionnements qu'il y a, quoique incomplets,
+nous donneraient le temps de combiner des opérations pour en éloigner
+les ennemis si le siége était entrepris.</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de vous faire part que le général Hill, avec tout son
+corps, avait repris ses positions du côté de Portalègre. Il paraîtrait
+même, d'après les rapports qui me sont parvenus, qu'il a étendu ses
+troupes jusqu'à la rive droite du Tage. Les derniers renforts qui ont
+été débarqués à Lisbonne, lesquels consistent dans une brigade de
+cavalerie et sept à huit mille hommes d'infanterie, lui sont destinés.</p>
+
+<p>«Je vois avec bien de plaisir que Votre Excellence a donné l'ordre au
+général Montbrun de se mettre en communication avec l'armée du Midi.
+Tant que cette communication existera, les ennemis n'oseront rien
+entreprendre sur Badajoz, puisque, au moindre mouvement, nous pouvons
+nous réunir et marcher à eux pour les combattre. Je désirerais donc
+qu'il entrât dans vos dispositions de laisser un corps entre le Tage, la
+Guadiana, la grande route de Truxillo et lu Sierra de Guadalupe, où il
+trouverait des subsistances et pourrait communiquer avec les troupes que
+je tiens dans la Serena, ainsi qu'avec celles que vous avez à la tête de
+pont d'Almaraz et à Talavera. Ce corps serait assez éloigné pour que
+l'ennemi ne pût rien entreprendre contre lui; il entrerait dans le
+système d'opérations des deux armées et couvrirait une grande étendue de
+pays par où les ennemis font continuellement venir des subsistances.
+J'ai écrit à M. le comte d'Erlon d'en faire la proposition au général
+Montbrun, qui peut-être se trouvera à cet effet autorisé par Votre
+Excellence.</p>
+
+<p>«Je suis d'autant plus persuadé qu'à l'ouverture de la campagne les
+ennemis feront tout ce qui sera en leur pouvoir pour s'emparer de
+Badajoz, qu'ils ne peuvent rien entreprendre en Castille tant que cette
+place nous offrira un appui pour pénétrer en Portugal et nous porter sur
+leur ligne d'opération. Il est d'ailleurs vraisemblable qu'ils ne
+tarderont pas à être instruits que, d'après les dispositions de
+l'Empereur, l'armée du Midi va être affaiblie de plusieurs régiments que
+je dois envoyer à Burgos. D'après ces considérations, je ne puis
+qu'insister, monsieur le maréchal, pour que la position de votre aile
+gauche soit telle, que la communication des deux armées soit
+parfaitement établie, et que nous puissions, par la réunion de toutes
+nos forces disponibles, aller combattre les ennemis et assurer un grand
+succès.</p>
+
+<p>«Heureusement que les affaires de l'Est nous favorisent. La prise de
+Valence et la destruction de l'armée que Blake commandait rendront les
+ennemis plus circonspects. Le général Soult<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a>
+<a href="#footnote5"><sup class="sml">5</sup></a>, qui est à Murcie, a eu
+l'occasion, le 26 janvier, de compléter la dispersion de la division
+d'infanterie commandée par Villacampa, et il a battu, dans une brillante
+charge, la division de cavalerie du général la Carrera. Ce général, avec
+son état-major et deux escadrons, ont été tués.»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote5" name="footnote5"><b>Note 5: </b></a>
+<a href="#footnotetag5">
+(retour) </a> Frère du maréchal Soult. (<i>Note de l'éditeur.</i>)</blockquote>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«11 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Vous trouverez ci-joint, monsieur le duc, la lettre que j'écris à M. le
+duc de Dalmatie.</p>
+
+<p>«La division qu'il va faire marcher sur Hill suffira pour le faire
+retirer; l'intention de l'Empereur, monsieur le duc, est que vous vous
+placiez à Salamanque dans une situation de guerre offensive.</p>
+
+<p>«Faites commencer des ouvrages dans cette place. Menacez Rodrigo,
+Almeida, Oporto; soyez sûr qu'avec de pareilles dispositions lord
+Wellington ne détachera pus un homme dans le Midi. Ne restez pas à
+Valladolid, cela est trop loin de l'offensive. Faites occuper les
+Asturies le plus tôt possible, et au plus tard lorsque le général
+Montbrun vous aura rejoint, ce qui doit avoir lieu dans ce moment.»</p>
+<br>
+
+<h4>COPIE DE LA LETTRE AU DUC DE DALMATIE.</h4>
+
+<p class="rig">«11 février.</p><br><br>
+
+<p>«Sa Majesté pense que le général Hill n'a à Merida qu'une simple
+division anglaise et une quinzaine de mille hommes réunis. Il est
+fâcheux que cela paralyse une armée aussi forte que la vôtre, et
+composée de troupes d'élite.</p>
+
+<p>«L'Empereur voit dans vos dépêches que vous appelez l'armée de Portugal
+sur Truxillo. Cependant vous savez, monsieur le maréchal, que l'armée
+anglaise est composée de sept divisions, et que, s'il y en a une contre
+vous, les six autres doivent être dans le Nord. La position de l'armée à
+Merida nous est funeste puisque de là le général Hill se recrute et est
+à portée d'avoir des ramifications dans le pays, tandis que le mouvement
+de quinze à vingt mille Français ferait rentrer cette division dans le
+Portugal. Telle est, monsieur le duc, l'opinion de l'Empereur.<br>
+
+<span class="rig">«<span class="sc">Alexandre</span>.»</span></p><br><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 14 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le duc, regrette qu'avec la division Souham et les
+trois autres divisions que vous avez réunies vous ne vous soyez pas
+reporté sur Salamanque pour voir ce qui se passait. Vous auriez donné
+beaucoup à penser aux Anglais et auriez pu être utile à Rodrigo.</p>
+
+<p>«Le moyen de secourir l'armée du Midi, dans la position où vous êtes,
+est de placer votre quartier général à Salamanque et d'y concentrer
+votre armée; en ne détachant qu'une division sur le Tage, de réoccuper
+les Asturies et d'obliger l'ennemi à rester à Almeida et dans le Nord,
+par la crainte d'une invasion. Vous pourrez même pousser des partis sur
+Rodrigo, si vous avez l'artillerie de siége nécessaire. Votre honneur
+est attaché à prendre cette place, ou, si le défaut de vivres ou
+d'artillerie vous forçait d'ajourner cette opération jusqu'à la récolte,
+vous pourriez de moins faire une incursion en Portugal et vous porter
+sur le Duero et sur Almeida. Cette menace contiendrait l'ennemi.</p>
+
+<p>«L'armée du Midi est très-forte, l'armée de Valence, qui aujourd'hui a
+ses avant-postes sur Alicante, dégage sa droite.</p>
+
+<p>«La position que vous devez prendre doit donc être offensive de
+Salamanque à Almeida. Tant que les Anglais vous sauront réunis en force
+à Salamanque, ils ne feront aucun mouvement; mais, si vous allez de
+votre personne à Valladolid, si vos troupes sont envoyées se perdre sur
+les derrières, si surtout votre cavalerie n'est pas en mesure après la
+saison des pluies, vous exposerez tout le nord de l'Espagne à des
+catastrophes.</p>
+
+<p>«Il est indispensable de réoccuper les Asturies, parce qu'il faut plus
+de monde pour garder la lisière de la plaine jusqu'à la Biscaye que pour
+garder les Asturies.</p>
+
+<p>«Puisque les Anglais se sont divisés en deux corps, un sur le Midi et
+l'autre sur vous, ils ne sont pas forts, et vous devez l'être beaucoup
+plus qu'eux. La lettre que je vous ai écrite et que vous avez reçue le
+13 décembre vous a fait connaître ce que vous deviez faire.</p>
+
+<p>«Menacez les Anglais, et, si vous croyez pour le moment ne pas pouvoir
+reprendre Rodrigo, faites réparer les chemins qui mènent à Almeida,
+réunissez vos équipages de siége, envoyez de gros détachements sur
+Rodrigo. Cela contiendra les Anglais, ne fatiguera pas vos troupes et
+aura bien moins d'inconvénients que de vous disséminer encore, comme
+vous le proposez.</p>
+
+<p>«L'Empereur pense que le général Montbrun est arrivé et que vous avez
+enfin réuni votre armée.</p>
+
+<p>«La prise de Valence a beaucoup fortifié l'armée du Midi, et il faut que
+vous supposiez les Anglais fous pour les croire capables de marcher sur
+Rodrigo en vous laissant arriver à Lisbonne avant eux. Ils iront dans le
+Midi si par des dispositions mal calculées vous détachez deux ou trois
+divisions sur le Tage, puisque par là vous les rassurez et leur dites
+que vous ne voulez rien faire contre eux, et respectez l'opinion de la
+défensive et de leur initiative.</p>
+
+<p>«Je vous le répète donc: l'intention de l'Empereur est que vous ne
+quittiez pas Salamanque, que vous fassiez réoccuper les Asturies, que
+votre armée s'appuie sur la position de Salamanque et que vous menaciez
+les Anglais.</p>
+<br>
+
+<h4>OBSERVATIONS DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE<br> DE NAPOLÉON EN
+FÉVRIER.</h4>
+
+<p>Les erreurs et les aberrations dont les lettres précédentes sont
+remplies prennent maintenant un caractère encore plus prononcé, et les
+instructions que renferment celles-ci, ayant pour base des faits
+complétement inexacts et une nature de choses que l'imagination seule
+avait créée, conduisent à chaque moment à des conclusions insensées. Si
+les points de départ étaient vrais, tout serait juste: comme ils sont
+faux, tout est absurde et finit par amener la confusion des idées par la
+confusion des faits.</p>
+
+<p>Par la lettre du 11 février, l'Empereur ordonne de rassembler l'armée à
+Salamanque et de prendre une attitude offensive. Mais une réunion des
+troupes exige des magasins, et je n'avais aucun moyen d'en former.
+L'Empereur avait reconnu, par la lettre du 15 décembre, que l'état des
+subsistances ne permettait pas de prendre l'offensive avant la récolte
+prochaine, or une attitude offensive, qui suppose une réunion prolongée
+dans un lieu déterminé, exige encore plus de moyens en subsistances
+qu'une offensive réelle qui porte une armée bientôt dans de nouveaux
+pays. Toute chose dans ce genre était donc impraticable.</p>
+
+<p>Une lettre de la même date exprime le regret que, avec la division
+Souham et les trois autres divisions que j'avais réunies, je ne me sois
+pas porté sur Salamanque; cela eût pu, ajoute-t-on, être utile à
+Rodrigo: on oublie que cette place était tombée en huit jours, et dix
+jours avant la réunion possible des premières troupes, qui de toutes
+parts étaient en marche; et, en outre, on oublie également que près de
+la moitié des troupes rassemblées se composait des corps de la garde qui
+avaient ordre de rentrer en France, et des troupes de l'armée du Nord,
+que j'avais la nécessité de remplacer dans les postes de communication
+qu'elles avaient évacués. On parle de reprendre cette place quand ou
+sait bien que je n'ai ni grosse artillerie ni vivres pour nourrir
+l'année réunie; au défaut de cette opération, on propose une incursion
+en Portugal, quand le pays qui m'en sépare n'est qu'un désert de vingt
+lieues sans la moindre ressource, n'offre pas encore même de l'herbe
+pour nourrir les chevaux.</p>
+
+<p>Mais la lettre du 18, qui renferme des instructions détaillées précises
+et à peu près impératives, rassemble toutes les aberrations imaginables.</p>
+
+<p>Napoléon ne change point la base de ses raisonnements, il suppose vrai
+tout ce qu'il voudrait trouver existant.</p>
+
+<p>Il établit que j'ai la supériorité sur l'ennemi quand je ne peux pas lui
+opposer une force égale aux deux tiers des siennes, et encore ces forces
+ne peuvent être réunies que pour un court espace de temps, c'est-à-dire
+pour celui où elles consomment les approvisionnements qu'elles ont
+rassemblés avec peine et que les soldats portent sur leur dos.</p>
+
+<p>Il faut le répéter, l'armée ne pouvait vivre que dans des cantonnements
+étendus; on diminuait la ration du soldat momentanément afin de créer
+une réserve, et, quand les ressources de ces cantonnements étaient
+épuisées, il fallait changer de place et opérer absolument comme un
+berger qui change son troupeau de pâturage quand il a dévoré l'espace
+qu'il a parcouru pendant quelque temps.</p>
+
+<p>On ne pouvait donc jamais tenir l'armée rassemblée que pendant très-peu
+de jours, et il était sage de conserver des ressources créées aussi
+péniblement pour le moment où il faudrait combattre, soit en marchant à
+l'ennemi, soit en l'attendant en position. Mais quinze jours sont
+bientôt écoulés, et, si on a consommé dans une simple démonstration ce
+qu'on ne peut remplacer qu'avec beaucoup de peine et de temps, on n'est
+plus en mesure de se tenir réuni quand des opérations réelles doivent
+commencer.</p>
+
+<p>Napoléon imagine que le duc de Wellington suppose que je vais faire le
+siége de Rodrigo, et cette pensée est un rêve qui le flatte. Le duc de
+Wellington connaissait comme moi-même notre misère, notre pénurie en
+toute chose, notre absence complète de moyens en matériel et notre
+infériorité en personnel: il ne pouvait donc nullement nous croire
+disposés à prendre l'offensive. Il n'en était pas de même pour la
+défensive; il savait que les troupes, placées d'une manière systématique
+pour vivre pendant un temps illimité, pouvaient se rassembler
+promptement pour combattre et pour se combiner: mon système, basé sur un
+calcul raisonnable, lui inspirait une circonspection fondée. Il était
+clair qu'il en voulait à Badajoz: il était certain que le maréchal Soult
+ne pouvait pas lutter seul contre lui, et que mon concours était
+indispensable à l'armée du Midi; mais il était évident que mes moyens ne
+correspondaient nullement à une offensive véritable. Il n'y avait donc
+qu'une seule chose à faire avec fruit, une seule chose exécutable:
+c'était de placer la majeure partie de mes troupes à portée de l'armée
+du Midi pour me réunir à elle et livrer bataille aux Anglais aussitôt
+qu'ils entreprendraient le siége de Badajoz. Je pouvais passer ainsi
+tout le temps qui nous séparait de l'époque de la récolte et tenir sans
+plus de frais Wellington en échec pendant toute la campagne. Tant que
+j'ai suivi ce système. Wellington est resté tranquille; mais, au moment
+même où j'en ai changé, il est entré en opération et s'est mis en mesure
+de commencer bientôt le siége de Badajoz.</p>
+
+<p>Toute cette jonglerie d'offensive impuissante ne devait aboutir qu'à
+épuiser et fatiguer les troupes, et à user le peu de moyens que la
+raison m'avait commandé de conserver prudemment pour un meilleur emploi.</p>
+
+<p>Napoléon ordonne de placer deux fortes avant-gardes qui menacent Rodrigo
+et Almeida, et de faire le coup de fusil chaque jour avec les Anglais,
+dont je suis séparé par une rivière et par un espace de vingt lieues
+d'un désert parcouru sans cesse par de nombreuses guérillas dont le
+nombre s'élevait quelquefois à trois ou quatre mille hommes, et
+pouvaient au besoin être soutenues par la nombreuse cavalerie anglaise,
+dont la force était de six mille chevaux, tandis que l'armée de Portugal
+possédait à peine une chétive cavalerie de deux mille hommes! On veut
+que je menace les autres directions du Portugal, que je fasse réparer
+les routes de Porto et d'Almeida; mais auparavant, sans doute, il faut
+occuper une partie du Portugal. Mais tout cela est insensé, tout cela a
+le cachet d'un plan de campagne fait dans un accès de fièvre chaude!</p>
+
+<p>Voyons maintenant les combinaisons qu'il applique au personnel: elles
+sont dignes des premières. Il n'était pas possible d'exister en Espagne
+sans l'occupation d'un grand espace du pays; on le sait, l'action du
+pouvoir disparaissait au moment où les baïonnettes s'éloignaient: on ne
+pouvait communiquer qu'avec des escortes, et une grande partie des
+armées d'Espagne était consacrée à cet usage. L'armée ne pouvait
+communiquer avec la France, avec Madrid, avec Séville, que sous la
+protection de ce réseau immense qui accablait les armées de fatigue et
+ruinait les troupes.</p>
+
+<p>L'armée de Portugal avait nécessairement son contingent à fournir pour
+supporter ce fardeau commun. Eh bien, les évaluations de mes forces
+étaient faites avec tant de bonne foi, que Napoléon établit, pour le cas
+d'un mouvement de Wellington, qu'en livrant bataille à Salamanque et
+réunissant sept divisions j'aurai cinquante mille hommes à lui opposer,
+et il se retrouve que, lorsque j'étais dans la nécessité, trois mois
+plus tard, de réunir tous mes moyens, et avec huit divisions, après
+avoir levé toutes les communications, afin de ne laisser personne en
+arrière, je n'ai pas pu arriver à avoir quarante mille hommes pour
+combattre.</p>
+
+<p>Maintenant tous les faits passés se confondent dans l'esprit de
+Napoléon. Il dit: «Si, après avoir rejeté Wellington en Portugal (cela
+ne peut s'entendre que de l'opération combinée exécutée au mois de
+septembre), vous fussiez resté dans la province de Salamanque,
+Wellington n'aurait pas bougé, et c'est quand vous vous êtes porté sans
+raison sur le Tage qu'il a vu qu'il n'avait plus rien à craindre.»</p>
+
+<p>Mais alors Salamanque avait été donné à l'armée du Nord; mais je devais
+me nourrir par la province de Tolède, et le détachement de seize mille
+hommes sur Valence a été ordonné par Napoléon le 21 novembre. A qui donc
+la faute? à qui revient le blâme? qui en est le coupable? Ce n'est pas
+moi sans doute, qui n'ai fait qu'exécuter des ordres précis et
+impératifs.</p>
+
+<p>Plus loin, il dit, en parlant du siége de Rodrigo (voyez p. 331): «Si,
+du 17 au 18, avec les trente mille hommes que vous aviez sous la main,
+vous aviez marché à tire-d'aile sans livrer bataille, mais faisant mine
+de le vouloir, l'ennemi, déconcerté par votre arrivée, était résolu à
+lever le siége de Rodrigo. Qui vous empêchait, en effet, de vous porter
+avec vingt-cinq mille hommes entre Salamanque et Rodrigo?» La réponse
+est simple et facile: c'est le 13 seulement que j'ai reçu à Avila, par
+un officier expédié de Salamanque par le général Thiébault, la nouvelle
+de l'entrée en campagne des Anglais et leur passage de l'Aguada le 10.
+Quelle qu'eût été la diligence de mes dispositions, ma promptitude à
+diriger toutes mes colonnes en mouvement sur Fuente-El-Sauco, en arrière
+de Salamanque, elles ne pouvaient y arriver que du 26 au 27. Je ne
+pouvais donc pas me porter à moitié chemin de Salamanque et Rodrigo le
+17 ou le 18.</p>
+
+<p>Il revient de nouveau à cette offensive de comédie, et dit: «Si
+Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le aller; marchez sur Almeida,
+poussez des partis en Portugal.» J'ai répondu déjà à ces projets; mais
+l'obstination toujours croissante de Napoléon me décida enfin à me
+soumettre à ses ordres. Le résultat de mon obéissance confirma tous mes
+raisonnements et justifia mes prévisions.</p>
+
+<p>Enfin, plus bas, il dit encore: «En ne songeant qu'à l'armée du Midi,
+qui n'a pas besoin de vous, puisqu'elle est forte de quatre-vingt mille
+hommes des meilleures troupes de l'Europe; en ayant des sollicitudes
+pour les pays qui ne sont pas sous votre commandement, un combat<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a>
+<a href="#footnote6"><sup class="sml">6</sup></a> que
+vous éprouveriez serait une calamité qui se ferait sentir dans toute
+l'Espagne; un échec de l'armée du Midi la conduirait sur Madrid ou sur
+Valence, et ne serait pas de même nature (voyez p. 330).»</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote6" name="footnote6"><b>Note 6: </b></a>
+<a href="#footnotetag6">(retour) </a> Il veut dire sans doute une défaite. (<i>Note du duc de
+Raguse.</i>)</blockquote>
+
+<p>C'était précisément pour conserver et augmenter les moyens de l'armée de
+Portugal que je ne voulais pas les user dans une offensive puérile et
+qui ne pouvait avoir aucun résultat utile; et la position sur le Tage,
+en liaison avec l'armée du Midi, en contenant Wellington, suspendait les
+opérations pendant un temps illimité et remplissait jusqu'à la récolte
+un but important. Puisque Napoléon comprenait autrement l'importance de
+mon rôle, il fallait alors me donner les moyens de le remplir; mais on
+doit remarquer avec étonnement le changement, survenu dans son langage.
+Lorsqu'il y avait dix mille hommes de plus à l'armée du Midi, et que
+l'armée du Nord avait quinze mille hommes de la garde et possédait
+Rodrigo; quand, en outre, l'armée de Portugal était dans la vallée du
+Tage, Napoléon tremblait pour Badajoz (voyez la correspondance de 1811);
+et c'est quand cette vallée est dégarnie, quand l'armée de Midi est
+affaiblie, qu'il prétend que cette armée n'a pas besoin de secours, et
+qu'en m'occupant d'elle je fais une chose qui ne me regarde pas.</p>
+
+<p>«Un dernier mot sur la question de l'occupation des Asturies, sur
+laquelle revient sans cesse Napoléon, véritable idée fixe qui s'est
+emparée de lui. Sans doute une longue base d'opération est nécessaire
+pour qu'une armée soit en sûreté; mais d'abord le principe n'est pas
+applicable aux circonstances de la guerre d'Espagne. Ce ne sont pas des
+corps d'armée qui peuvent ici se porter sur les communications, ce sont
+des insurgés, des bandes que le pays produit et que le sol traversé par
+la route recrute, entretient et nourrit. Plus le pays qui n'est pas
+occupé est étendu, et plus les bandes y sont nombreuses, sans doute;
+mais cependant l'occupation extrême protége moins utilement les
+communications que celle qui est plus restreinte, surtout si les corps
+qui en sont chargés peuvent se mouvoir avec plus de facilité. Or les
+Asturies, situées sur le revers septentrional des montagnes, forment un
+bassin enfoncé qui est séparé du royaume de Léon par des défilés très
+difficiles, et les troupes placées sur le plateau, à l'entrée de ces
+défilés, pouvant parcourir la plaine, sont mille fois plus utiles que
+celles qui, jetées à l'extrémité, en sont séparées et sont réduites à
+occuper quelques villes; elles protégent plus utilement et concourent
+d'une manière plus efficace aux opérations principales.</p>
+
+<p>Ici encore, Napoléon revient à ses rêves d'offensive, devenus une
+monomanie de son esprit, un caprice de son imagination, et il dit qu'une
+division française, placée dans les Asturies, menacerait la Galice.
+D'abord, que signifie cette prétention constante d'offensive quand on
+n'a pas le nombre de troupes nécessaires pour occuper convenablement et
+avec fruit le pays conquis? Alors une augmentation de territoire est, au
+contraire, une cause de faiblesse de plus, et puis je nie que la bonne
+offensive doive partir des Asturies; elle doit évidemment venir de la
+province de Léon; il vaut mieux descendre du plateau, pour arriver sur
+les bords de la mer et suivre le cours des eaux, que de franchir autant
+de bassins et de contre-forts qu'il y a de ruisseaux. L'occupation des
+Asturies n'avait donc aucun avantage, mais renfermait des inconvénients
+graves; elle isolait complétement du reste de l'Espagne les troupes qui
+s'y trouvaient, et le général Bonnet, qui commandait la division qui y a
+été envoyée, officier capable et distingué, l'avait si bien senti, que,
+craignant de ne pas pouvoir en sortir avec facilité quand les
+circonstances le demanderaient, il les évacua de lui-même et prit
+position à la tête des défilés d'Aguilar del Campo, certain de remplir
+ainsi le double but de contenir la population et de pouvoir se réunir
+facilement à l'armée quand le moment serait arrivé. Cette sage
+disposition le mit à même, en effet, de me rejoindre aussitôt qu'il fut
+appelé.</p>
+
+<p>Blessé par la dureté de la correspondance qu'on a lue et pressé par des
+ordres aussi impérieux, je me décidai, à mon grand regret, à exécuter
+aussi promptement que possible le mouvement qui m'était prescrit, et on
+en a vu le récit dans le texte de mes <i>Mémoires</i>; j'en avais prévu les
+effets et j'eus la douleur d'avoir raison; la prise de Badajoz en fut la
+conséquence, comme celle de Rodrigo avait été celle de mon détachement
+sur Valence; et, comme ces deux opérations avaient été faites par des
+ordres précis de Napoléon, ordres qu'il réitérait sans cesse et qu'il
+n'y avait plus moyen d'éluder, a lui seul doit en être attribué le
+malheur.</p>
+
+<p>Cependant je me reproche encore aujourd'hui, après trente-deux ans, au
+moment où je revois ces <i>Mémoires</i>, d'avoir obéi. J'aurais dû résister
+encore et quitter violemment le commandement, puisque je n'avais pas pu
+obtenir de m'en démettre (voir ma correspondance), plutôt que d'exécuter
+un mouvement qui était en opposition avec mes convictions intimes, et
+d'autant plus, que, plus d'une fois, en réfléchissant à la bizarrerie
+des ordres que je recevais, au refus de comprendre des rapports auxquels
+il n'y avait pas de réplique, les confidences du duc Decrès de 1809 sont
+revenues à ma mémoire et à mon esprit.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Le maréchal duc de Raguse.</span></span></p><br><br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 18 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, je viens de mettre à l'instant sous les yeux de
+l'Empereur vos lettres du 29 janvier, 4 et 6 février. Sa Majesté n'est
+pas satisfaite de la direction que vous donnez à la guerre: vous avez la
+supériorité sur l'ennemi, et, au lieu de prendre l'initiative, vous ne
+cessez de la recevoir. Vous remuez et fatiguez vos troupes: ce n'est pas
+là l'art de la guerre. Quand le général Hill marche sur l'armée du Midi
+avec quinze mille hommes, c'est ce qui peut vous arriver de plus
+heureux: cette armée est de force et assez bien organisée pour ne rien
+craindre de l'armée anglaise, aurait-elle quatre ou cinq divisions
+réunies.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui, l'ennemi suppose que vous allez faire le siége de Rodrigo;
+il approche le général Hill de sa droite, afin de pouvoir le faire venir
+à lui à grandes marches et vous livrer bataille réunis si vous vouiez
+reprendre Rodrigo.--C'est donc au duc de Dalmatie à tenir vingt mille
+hommes pour l'empêcher de faire ce mouvement, et, si Hill passe le Tage,
+de se porter à sa suite ou dans l'Alentejo. Vous avez le double de la
+lettre que l'Empereur m'a ordonné d'écrire au duc de Dalmatie le 11 de
+ce mois, en réponse à la demande qu'il vous avait faite de porter des
+troupes dans le Midi. C'est vous, monsieur le maréchal, qui deviez lui
+écrire pour lui demander de porter un gros corps de troupes vers la
+Guadiana, pour maintenir le général Hill dans le Midi et l'empêcher de
+se réunir à lord Wellington. La prise de Ciudad-Rodrigo est un échec
+pour vous, et les Anglais connaissent assez l'honneur français pour
+comprendre que ce succès peut devenir un affront pour eux, et qu'au lieu
+d'améliorer leur position l'occupation de Ciudad-Rodrigo les met dans
+l'obligation de défendre cette place. Ils vous rendent maître du choix
+du champ de bataille, puisque vous les forcez à venir au secours de
+cette place et à combattre dans une position si loin de la mer.</p>
+
+<p>Le résultat de cet avantage ne peut être retardé que jusqu'à la récolte;
+alors vous serez en mesure de faire le siége de Rodrigo: l'ennemi
+marchera ou aura la honte de vous voir reprendre cette place.</p>
+
+<p>«Le mouvement du général Hill sur le Tage a été fait dans la croyance
+qu'aussitôt que vous auriez su la prise de Ciudad-Rodrigo vous auriez
+réuni vos troupes pour marcher rapidement sur cette ville, pour
+l'investir et profiter du premier moment où la brèche n'était pas
+relevée et qu'il ne pouvait y avoir aucun approvisionnement.</p>
+
+<p>«Cette occasion étant masquée, il faut tout préparer pour le mois de
+mai. La véritable route de Lisbonne est par le Nord: l'ennemi, y ayant
+des magasins considérables et des hôpitaux, ne peut se retirer sur cette
+capitale que très-lentement. Si, dans l'attaque du prince d'Essling, il
+s'est retiré rapidement, c'est parce qu'il s'était préparé à ce
+mouvement. Il a donc un grand intérêt à vous empêcher de pénétrer dans
+le Portugal. La situation du prince d'Essling devant Lisbonne était,
+pour l'Angleterre et pour le Portugal, une grande calamité. Je ne puis
+que vous répéter les ordres de l'Empereur: prenez votre quartier général
+à Salamanque; travaillez avec activité à fortifier cette ville; faites-y
+travailler six mille hommes de troupes et six mille paysans; réunissez-y
+un nouvel équipage de siége, qui servira à armer la ville; formez-y des
+approvisionnements; faites faire tous les jours le coup de fusil avec
+les Anglais; placez deux fortes avant-gardes qui menacent l'une Rodrigo,
+l'autre Almeida; menacez les autres directions sur la frontière de
+Portugal; envoyez des partis qui ravagent quelques villages. Enfin
+employez tout ce qui peut tenir l'ennemi sur le qui-vive; faites réparer
+les routes d'Oporto et d'Almeida; tenez votre armée vers Toro,
+Benavente; la province d'Avila a même de bonnes parties où l'on trouvera
+des ressources.</p>
+
+<p>«Dans cette situation, qui est aussi simple que formidable, vous reposez
+vos troupes, vous formez des magasins, et avec de simples démonstrations
+bien combinées, qui mettent vos avant-postes à même de tirer
+journellement des coups de fusil avec l'ennemi, vous aurez barre sur les
+Anglais qui ne pourront vous observer. Vous devez tous les jours faire
+faire des prisonniers par vos avant-gardes, et sur toutes les directions
+qui menacent l'ennemi. C'est le moyen d'avoir de ses nouvelles, il n'en
+est pas d'autre efficace.</p>
+
+<p>«L'Empereur me prescrit de donner l'ordre au duc de Dalmatie d'avoir
+toujours un corps de vingt mille hommes avec vingt bouches à feu,
+composé de ses meilleures troupes, soit sur Merida pour faire le coup de
+fusil, soit avec le corps du général Hill et le contenir sur la rive
+gauche du Tage, soit sur Badajoz en se portant sur l'Alentejo et
+l'obligeant ainsi à se rapprocher d'Elvas.</p>
+
+<p>«Cette opération est d'autant plus importante, que, si elle n'avait pas
+lieu, le général Hill pourrait se réunir à lord Wellington pour vous
+attaquer. Il serait insensé de penser que jamais lord Wellington pût
+rappeler la division Hill, tant que le duc de Dalmatie fera des
+démonstrations. Lord Wellington ne peut donc vous attaquer qu'avec son
+corps, et, s'il marchait vers vous, vous réuniriez sept divisions à
+Salamanque avec toute votre cavalerie et votre artillerie. Cela vous
+ferait cinquante mille hommes. Je dis entre vous sept divisions, car il
+ne faut jamais compter sur celle des Asturies. Alors cette division
+recevrait l'ordre de marcher en avant pour menacer la Galice et contenir
+le corps espagnol qui est de ce côté. Appuyé à Salamanque, ayant autant
+d'artillerie et de munitions que vous voudrez, votre armée, forte de
+cinquante mille hommes, est inattaquable. Le général Hill fût-il même
+réuni à Wellington, elle serait inattaquable, non pas pour trente mille
+Anglais, qui au fond sont le total de ce que les Anglais ont en
+Portugal, sans y comprendre les Portugais, mais pour soixante-dix mille
+Anglais. Un camp choisi, une retraite assurée sur les places, des canons
+et munitions en quantité, sont un avantage que vous savez trop bien
+apprécier.</p>
+
+<p>«Cependant, tandis que vous observerez, je suppose que Hill ait joint
+l'armée anglaise et que lord Wellington soit beaucoup plus fort qu'il ne
+l'est; dans ce cas, l'armée du nord de l'Espagne avec sa cavalerie et
+deux divisions viendrait à vous; vous vous renforceriez tous les jours,
+et la victoire serait assurée. Mais, une fois la résolution prise, il
+faut la tenir, il n'y a plus ni <i>si</i> ni <i>mais</i>. Il faut choisir votre
+position sous Salamanque, être vainqueur ou périr avec l'armée
+française, au champ de bataille que vous aurez choisi. Comme vous êtes
+le plus fort, et qu'il est important d'avoir l'initiative, évitez de
+faire des travaux de camp retranché qui n'appartiennent qu'à la
+défensive et avertiraient l'ennemi. Il suffira de reconnaître les
+emplacements et de travailler à force à la place. Si on prend un système
+de fortifications serré, et qu'on n'admette pas trop de développement,
+en six semaines on peut avoir une bonne place qui mette votre quartier
+général, vos magasins et vos hôpitaux à l'abri de toute entreprise de
+l'ennemi, et qui puisse servir de point d'appui à votre corps d'armée
+pour recevoir bataille, ou de point de départ pour marcher sur Rodrigo
+et Almeida quand le temps en sera venu.</p>
+
+<p>«Je vous ai dit que vous ne deviez compter que sur sept divisions. La
+division Bonnet doit retourner sur-le-champ dans les Asturies. Soit que
+vous considériez la conservation de toutes les provinces du Nord, sait
+que vous considériez un mouvement de retraite, les Asturies sont
+nécessaires. Elles assurent la possession des montagne. Sans elles ni
+Salamanque, ni Burgos, ni même Vitoria, ne sont tenables, si après une
+bataille perdue il fallait évacuer. La division des Asturies ne devrait
+pas même alors être rappelée à vous. Mais, se repliant avec ordre sur
+votre droite, elle appuierait votre retraite, et, lorsque vous seriez à
+Burgos, elle serait à Reynosa pour vous couvrir de ce côté. Sans quoi,
+favorisé par des débarquements sur tous les points de la côte, l'ennemi,
+dès le commencement de votre retraite, vous tirerait des coups de fusil
+sur Montdragon et Vitoria; d'ailleurs, vous n'avez pas seulement à
+lutter contre lord Wellington. Vous avez à contenir aussi le corps
+ennemi qui est en Galice, et, au moment où vous marchez sur l'ennemi, la
+division touchant les Asturies contiendra la Galice et épargnera la
+présence d'une division à Astorga.</p>
+
+<p>«Je vous le répète, c'est à l'armée du Midi, à avoir un corps de vingt
+mille hommes de troupes pour tenir en échec une partie de l'armée de
+Wellington sur la rive du Tage.</p>
+
+<p>«Ce n'est donc pas à vous, monsieur le duc, a vous disséminer en faveur
+de l'armée du Midi.</p>
+
+<p>«Lorsque vous avez été prendre le commandement de votre armée, elle
+venait d'éprouver un échec par sa retraite du Portugal. Ce pays était
+ravagé: les hôpitaux et les magasins de l'ennemi étaient à Lisbonne; vos
+troupes étaient fatiguées, dégoûtées, sans artillerie, sans train
+d'équipage. Badajoz était attaqué depuis longtemps; une bataille dans le
+Midi n'avait pu faire lever le siége de cette place. Que deviez-vous
+faire alors? Vous porter sur Almeida pour menacer Lisbonne?--Non; parce
+que votre armée n'avait point d'artillerie, point de train d'équipage,
+ci qu'elle était fatiguée. L'ennemi, dans cette position, n'aurait pas
+cru à cette menace; il aurait laissé approcher jusqu'à Coïmbre, aurait
+pris Badajoz, et ensuite serait venu sur vous. Vous avez donc fait, à
+cette époque, ce qu'il fallait faire: vous avez marché rapidement au
+secours de Badajoz. L'ennemi avait barre sur vous, et l'art de la guerre
+était de vous y concentrer. Le siége en a été levé, et l'ennemi est
+rentré en Portugal. C'est ce qu'il y avait à faire. Depuis, monsieur le
+maréchal, vous êtes revenu dans le Nord; lord Wellington s'est reporté
+sur le véritable point de défense du pays; et, depuis ce temps, vous
+êtes en présence.</p>
+
+<p>«Si, après avoir rejeté lord Wellington au delà de Ciudad-Rodrigo, vous
+fussiez resté dans la province de Salamanque, ayant vos avant-gardes sur
+les directions du Portugal, lord Wellington n'aurait pas bougé; mais
+vous vous êtes porté sans raison sur le Tage. Les Anglais ont cru que
+vous vous disposiez à entrer dans l'Alentejo pour vous réunir au duc de
+Dalmatie et faire te siége d'Elvas. Ils manoeuvrèrent en conséquence et
+restèrent attentifs lorsque votre mouvement sur Valence leur a fait
+connaître qu'ils n'avaient rien à craindre.</p>
+
+<p>«Dans ce moment, monsieur le duc, votre position est simple et claire;
+par conséquent, elle ne demande pas des combinaisons d'esprit. Placez
+votre armée de manière que sa marche puisse se réunir et se grouper sur
+Salamanque. Ayez-y votre quartier général; que vos ordres, vos
+dispositions, annoncent à l'ennemi que la grosse artillerie arrive à
+Salamanque, que vous y formez des magasins, que tout y est dans une
+position offensive. Faites faire continuellement la petite guerre avec
+les postes ennemis. Dans cet état, vous êtes maître de tous les
+mouvements des Anglais. Si Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le
+aller; réunissez aussitôt votre armée et marchez droit sur Almeida, et
+poussez des pointes sur Coïmbre. Wellington reviendra bien vite sur
+vous. Mais les Anglais ont trop de savoir-faire pour commettre une
+pareille faute. Ce n'est pas l'envoi de quatre à cinq mille hommes sur
+Valence qui a fait faire aux Anglais leur mouvement pour s'emparer de
+Ciudad-Rodrigo, c'est la marche, si inutile, que vous avez fait faire
+d'une grande partie de votre artillerie, de votre cavalerie; c'est la
+dissémination d'une grande partie de votre armée.</p>
+
+<p>«Écrivez au duc de Dalmatie et sollicitez le roi de lui écrire également
+pour qu'il exécute les ordres impératif que je lui donne de porter un
+corps de vingt mille hommes pour forcer le général Hill à rester sur la
+rive gauche du Tage. Ne pensez donc plus, monsieur le maréchal, à aller
+dans le Midi, et marchez droit sur le Portugal si lord Wellington fait
+la faute de se porter sur la rive gauche du Tage.</p>
+
+<p>«La division Caffarelli doit être arrivée en Navarre. L'Empereur ordonne
+qu'une division italienne vienne renforcer l'armée du Nord. Mettez-vous
+en correspondance avec le maréchal Suchet à Valence, afin qu'il puisse
+marcher avec ses forces pour soutenir Madrid, s'il y a lieu. Profitez du
+moment où vos troupes se réunissent pour bien organiser et mettre de
+l'ordre dans le Nord. Qu'on travaille jour et nuit à fortifier
+Salamanque; qu'on y fasse venir de grosses pièces; qu'on refasse
+l'équipage de siége; enfin qu'on forme des magasins de subsistances.
+Vous sentirez, monsieur le maréchal, qu'en suivant ces directions, et
+qu'en mettant pour les exécuter toute l'activité convenable, vous
+tiendrez l'ennemi en échec. Londres elle même tremblera de la
+perspective d'une bataille et de l'invasion du Portugal, si redoutée des
+Anglais, et enfin, au moment de la récolte, vous vous trouverez tout à
+fait en état d'investir Rodrigo et de prendre cette place à la barbe des
+Anglais, ou de leur livrer bataille, ce qui serait à désirer; car,
+battus aussi loin de la mer, ils seront perdus et le Portugal perdu.
+L'artillerie qui arriverait pour armer Salamanque servirait pour Almeida
+et pour Rodrigo. En recevant la bataille au lieu de la donner, en ne
+songeant qu'à l'armée du Midi, qui n'a pas besoin de vous, puisqu'elle
+est forte de quatre vingt mille hommes des meilleures troupes de
+l'Europe, en ayant de la sollicitude pour des pays qui ne sont pas sous
+votre commandement et abandonnant les Asturies et les provinces qui vous
+regardent, un combat que vous éprouveriez serait une calamité <i>qui se
+ferait sentir dans toute l'Espagne</i>. Un échec de l'armée du Midi <i>la
+conduirait sur Madrid ou sur Valence</i>, et ne serait pas de même nature.</p>
+
+<p>«Je vous le répète, vous êtes le maître de conserver barre sur lord
+Wellington en plaçant votre quartier général à Salamanque, en occupant
+en force cette position et en poussant de fortes reconnaissances sur les
+débouchés. Je ne pourrais que vous redire ce que je vous ai déjà
+expliqué ci-dessus. Si Badajoz était cerné seulement par deux ou trois
+divisions anglaises, le duc de Dalmatie la débloquera; mais alors
+Wellington affaibli vous mettrait à même de vous porter dans le centre
+du Portugal, ce qui secourrait plus efficacement Badajoz que toute autre
+opération. Mais, lorsque par les nouvelles dispositions de l'Empereur,
+qui l'ont obligé à renoncer pour cette année à l'expédition du Portugal,
+vu la tournure que prenaient les affaires générales de l'Europe,
+l'Empereur vous a ordonné de vous porter sur Valladolid, avec votre
+armée, que vous êtes arrivé inopinément à Salamanque, les Anglais, qui
+ont bien calculé que ces mouvements n'avaient pu se faire on conséquence
+des leurs, ont été atterrés; et si, du 17 au 18, avec les trente mille
+hommes que vous aviez dans la main, vous aviez marché à tire-d'aile,
+sans livrer bataille, mais faisant mine de le vouloir, l'ennemi, qui
+était déconcerté par votre arrivée, était résolu de lever le siége de
+Rodrigo. Qui vous empêchait, en effet, de vous porter avec vingt-cinq
+mille hommes entre Salamanque et Rodrigo?</p>
+
+<p>«C'est une opération qu'on pourrait même faire avec dix mille hommes en
+prenant position sans s'engager, et retournant sur Salamanque si
+l'ennemi présentait trop de forces. La guerre est un métier de position,
+et douze mille hommes ne sont jamais engagés quand ils ne veulent pas: à
+plus forte raison trente mille, surtout lorsque ces trente mille hommes
+étaient suivis par d'autres troupes. Mais le passé est sans remède.</p>
+
+<p>«Je donne l'ordre que tout ce qu'il sera possible de fournir vous soit
+fourni pour compléter votre artillerie et pour armer Salamanque.
+Vingt-quatre heures après la réception de cette lettre, l'Empereur pense
+que vous partirez pour Salamanque, à moins d'événements inattendus; que
+vous chargerez une avant-garde d'occuper les débouchés sur Rodrigo et
+une autre sur Almeida; que vous aurez dans la main au moins la valeur
+d'une division; que vous ferez revenir la cavalerie et l'artillerie qui
+sont à la division du Tage; que vous renverrez la division Bonnet dans
+les Asturies. Vous ne donnerez pas de division à l'armée du Nord, parce
+qu'elle sera renforcée par la division.... Pourtant, comme ce mouvement
+sera brusque, il faut lui donner le temps d'opérer son effet, et ce ne
+peut être que huit jours après que vous serez arrivé à Salamanque et que
+ces dispositions seront faites que leur effet aura eu lieu sur l'ennemi;
+ce n'est qu'alors que vous pourrez entièrement évacuer le Tage. En
+attendant, il semble à l'Empereur qu'une seule division d'infanterie sur
+ce point est suffisante.</p>
+
+<p>«Le roi enverra au moins douze cents hommes de cavalerie et trois mille
+hommes d'infanterie. Appuyez cette division; réunissez surtout votre
+cavalerie, dont vous n'avez pas de trop et dont vous avez tant besoin.
+Lorsque vous verrez que votre mouvement offensif a produit un effet,
+vous retirerez du Tage d'abord une brigade et ensuite une autre brigade;
+mais en même temps vous augmenterez vos démonstrations d'offensive, de
+manière que tout montre que vous attendez les premières herbes pour
+entrer en Portugal.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 21 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur a lu, monsieur le maréchal, votre lettre du 6 de ce mois. Sa
+Majesté est extrêmement peinée que vous ayez envoyé la division du
+général Bonnet à l'armée du Nord; cette division est la seule qui puisse
+occuper avec profit les Asturies, parce que le soldat connaît le pays et
+les habitants. Il valait mieux ne rien envoyer à l'armée du Nord, et
+renvoyer la division du général Bonnet dans les Asturies. L'intention de
+l'Empereur est que, dans quelque endroit que cette division se trouve,
+elle retourne dans cette province; pour le Nord, il vaut mieux avoir la
+division du général Bonnet dans les Asturies qu'à Burgos. L'Empereur
+trouve que l'armée de Portugal est en l'air, et que la communication
+avec Irun n'est pas tenable si on n'a pas les Asturies. Il faut donc
+occuper les Asturies quand on est à la hauteur de Salamanque, et occuper
+les lignes de Fuentes de Reynosa quand on n'est qu'à la hauteur de
+Valladolid ou de Burgos; mais laisser les paysans maîtres des montagnes
+communiquant avec la mer, c'est le plus grand malheur qui puisse arriver
+en Espagne. La population de la Galice refluera dans les provinces
+occupées par l'armée; nous avons l'expérience pour preuve de cette
+théorie. Quand le duc d'Istrie fit évacuer les Asturies, tout le pays
+fut en mouvement; il faut, monsieur le duc, six mille hommes pour garder
+les montagnes; qu'on les place dans les Asturies ou à Santander, c'est
+la même chose, avec cette différence qu'en les plaçant à Santander ils
+ne couvrent pas le royaume de Léon et n'occupent pas cette province qui
+est plus importante pour les insurgés. L'Empereur, monsieur le maréchal,
+met à votre disposition la division du général Bonnet à cet effet; son
+intention est que vous fassiez route sur les Asturies par le chemin que
+le général Bonnet jugera le meilleur.--Je vous ai déjà fait connaître,
+monsieur le duc, que l'Empereur n'approuve pas la dissémination de votre
+armée; Sa Majesté ne voit, dans votre conduite, que du tâtonnement.
+Comment, à Valladolid, prétendez-vous être instruit à temps de ce que
+fera l'ennemi? Ce n'est pas possible dans aucun pays, et surtout dans un
+pays insurgé. Je ne puis que vous répéter que l'Empereur ne voit
+d'opération honorable pour ses armées que d'occuper Salamanque; d'avoir
+des avant-gardes qui feront le coup de fusil sur la frontière de
+Portugal et avec Rodrigo: d'avoir votre armée centralisée autour de vous
+à quatre ou cinq marches, jusqu'à ce que l'armée du Centre ait pu placer
+des troupes à Almaraz, que votre armée ait occupé Salamanque, et que
+l'opération du maréchal duc de Dalmatie sur Merida et Badajoz ait de
+l'influence sur l'ennemi et se soit fait sentir. Vous pouvez laisser une
+division légère sur Talavera, occupant Almaraz; mais elle doit toujours
+être prête à vous rejoindre. Lorsque vous aurez occupé Salamanque, que
+vos avant-postes auront cette direction et que cette espèce de
+vésicatoire militaire aura fait son effet sur l'ennemi, vous pourrez
+faire rapprocher de vous la division que vous aurez sur le Tage. Mais
+vous sentirez qu'il sera également nécessaire que l'armée du Centre ait
+auparavant donné des troupes pour garder la vallée.</p>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous répéter que vous vous
+occupez trop de ce qui ne vous regarde pas, et pas assez de ce qui vous
+regarde. Votre mission a été de défendre Almeida et Rodrigo, et vous
+avez laissé prendre ces places. Vous avez le Nord à maintenir et à
+administrer, et vous abandonnez les Asturies, c'est-à-dire le seul moyen
+de le gouverner et de le contenir.--Vous allez vous embarrasser si lord
+Wellington envoie une ou deux divisions sur Badajoz, quand Badajoz est
+une place très-forte, et que le duc de Dalmatie a quatre-vingt mille
+hommes, lorsqu'il peut être secouru par le maréchal Suchet. Enfin, si
+Wellington marchait sur Badajoz, vous avez un moyen sûr, prompt et
+triomphant de le rappeler, celui de marcher sur Rodrigo ou Almeida.
+Votre armée se compose de huit divisions; une doit rester dans les
+Asturies, et vous ne devez y compter que pour la faire marcher sur la
+Galice. Quand même, après une bataille avec les Anglais, vous seriez
+battu, vous ne devez pas faire évacuer les Asturies par cette division,
+mais la faire filer par les hauteurs à votre droite. Les coups de fusil
+arriveront avant peu de jours à Montdragon si on n'occupe pas les
+montagnes.</p>
+
+<p>«La division des Asturies est une division qui, en cas d'évacuation de
+Salamanque et de Valladolid, devrait nouer le mouvement dans les
+montagnes; sans quoi la position de Burgos ne serait pas tenable, pas
+même celle de Vitoria. D'ailleurs, encore une fois, monsieur le duc,
+vous avez à lutter, non-seulement contre les armées anglaises, mais
+aussi contre la Galice; et les six mille hommes qui se porteront en
+avant, par les débouchés de la Galice, contiendront cette province; et
+peut-être que six mille hommes dans les Asturies équivaudraient à
+dix-huit mille hommes qu'il faudrait à Astorga et sur le littoral. Les
+insurgés, sans communication après la prise de Valence, étaient au
+désespoir. L'arrivée des bandes à Pautel, à Oviedo, et le rétablissement
+de leur communication avec la mer, leur ont rendu leur courage; tout
+cela par défaut de réflexion et de connaissance des localités. En
+résumé, monsieur le maréchal, de vos huit divisions, une doit être dans
+les Asturies et n'en point bouger; les sept autres doivent être réunies
+autour de Salamanque. Cela vous fait une armée de cinquante mille
+Français, avec une artillerie de cent bouches à feu, lesquels, dans un
+terrain bien étudié, couverts par des bouts de flèche, ayant leurs
+vivres assurés et leur appui à Salamanque, ne seraient pas vaincus par
+quatre-vingt mille hommes. Toutefois, monsieur le duc, il faut bien se
+garder de faire à Salamanque un camp retranché; les Anglais vous
+croiraient sur la défensive et n'auraient plus de crainte: c'est une
+place forte qu'il faut avoir à Salamanque.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 21 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur me charge de vous dire, monsieur le maréchal, que vous avez
+mal compris ses intentions sur Valence. Sa Majesté avait ordonné de
+faire marcher sur cette place douze mille hommes, en comprenant les
+troupes de l'armée du Centre, et elle entendait que ce mouvement fût par
+Cuença. Il y avait déjà à Cuença quatre mille hommes. Le roi d'Espagne
+en aurait donné trois mille autres. Ce n'était donc que trois ou quatre
+mille hommes à faire filer sur Cuença. L'Empereur trouve que vos
+plaintes ne sont pas fondées, et qu'il eût été insensé au roi de se
+porter de Cuença sur Albacète. Ce mouvement aurait permis à l'ennemi,
+qui était à Requeña, de marcher sur Madrid. Il était évident que cette
+opération d'Albacète ne pouvait se faire, à moins de forces sérieuses,
+puisqu'elle demandait une grande ligne d'opération, et qu'elle n'aurait
+pas donné de résultat pour la prise de Valence; car, si le général
+Suchet avait été battu aux passages des lignes, cette opération ne
+signifiait rien. L'art de la guerre ne consiste pas à diviser ses
+troupes. L'opération de Cuença sur Requeña, communiquant par la gauche
+avec Suchet avant d'attaquer l'ennemi, était une véritable opération
+militaire. Quelques mille hommes de plus, avec le général Montbrun,
+n'auraient affaibli en rien l'armée de Portugal. Les Anglais ne s'en
+seraient pas aperçus. Cette opération eût même pu se faire en envoyant
+des troupes de l'armée du Centre, et en remplaçant par des troupes de
+l'armée de Portugal celles qui se seraient portées sur Cuença. Sans
+doute, la route n'est pas bonne pour l'artillerie; mais on n'avait pas
+besoin d'artillerie contre ces insurgés, et d'ailleurs le maréchal
+Suchet en avait. L'Empereur trouve, monsieur le duc, que vous avez fait
+là une faute qui n'est pas justifiable. Puisque vous étiez devant
+l'ennemi, et qu'il est évident que vous exposiez tout le nord de
+l'Espagne, s'il eût fallu faire une grande opération d'armée, on eût
+préféré la faire faire par le maréchal duc de Dalmatie, et l'on eût
+prévu le cas où les Anglais auraient marché sur Madrid ou sur
+Salamanque.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 23 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>On trouvera le texte de cette lettre dans les <i>Mémoires du duc de
+Raguse</i>, page 90 de ce volume.</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Burgos, le 24 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Les rapports que je reçois de la Biscaye sont de nature à m'empêcher
+d'en détacher un seul homme.--Les 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> régiments de marche de votre
+armée y gardent seuls la communication d'Irun à Vitoria, et, malgré tout
+le désir que j'ai de les mettre à votre disposition, vous devez
+concevoir qu'il m'est impossible de le faire avant d'avoir reçu les
+troupes de la division Bonnet, qui doivent les remplacer.--Le 1<sup>er</sup>
+régiment de marche, stationné en Navarre, a depuis longtemps l'ordre
+d'en partir pour se rendre à Valladolid; mais je suis sans nouvelles de
+cette province, et j'ignore même encore si le général Caffarelli y est
+entré: c'est ce qui m'empêche de vous adresser l'itinéraire de ces
+détachements.</p>
+
+<p>«Toute l'armée a subi des pertes, de sorte que je ne puis même disposer
+d'aucun de ces corps. Le peu de troupes qui va me rester me met dans la
+nécessite de prier Votre Excellence d'ordonner l'occupation des postes
+de Villa-Rodrigo et Quintana del Puente. Il existe dans le premier deux
+cent cinquante hommes, et dans le second soixante-dix. Je ferai tout ce
+qui sera en mon pouvoir pour garder le plus longtemps possible Reynosa;
+mais, si on n'augmente pas mes moyens, je crains d'être forcé à vous
+prier également d'en faire remplacer la garnison.</p>
+
+<p>«Un approvisionnement de grains que je suis obligé d'envoyer dans la
+province de Santander me met aussi dans l'embarras pour les transports.
+Cependant j'espère pouvoir diriger sur Valladolid, dans huit à dix
+jours, cent à cent vingt voitures pour y prendre une partie de mes
+malades.</p>
+
+<p>«J'ai fait partir aujourd'hui le douzième convoi de fonds, et j'ai joint
+à son escorte le détachement de l'année de Portugal, qui formait la
+garnison d'Aranda.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 20 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monseigneur, je reçois les lettres que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 11 février; plus je les ai méditées, plus je me suis
+convaincu que, si Sa Majesté était sur les lieux, elle envisagerait la
+position de son année de Portugal d'une tout autre manière. Votre
+Altesse me dit que j'aurais dû concentrer mes troupes à Salamanque, mais
+elle oublie que précédemment les ordres de l'Empereur étaient d'avoir
+trois divisions au delà des montagnes. Si je concentrais l'armée à
+Salamanque, elle ne pourrait y vivre quinze jours; et bientôt un désert
+semblable à celui qui sépare Rodrigo de Salamanque séparerait Salamanque
+de Valladolid, ce qui rendrait pour l'avenir bien pire la situation de
+l'armée. L'Empereur veut que je fasse des mouvements offensifs sur
+Rodrigo; mais Sa Majesté ignore donc que le plus léger mouvement ici
+cause une perte énorme de moyens, et spécialement de chevaux,
+équivalente à cette qui résulterait d'une bataille; de manière qu'il
+faut restreindre ses mouvements pour un objet déterminé et positif et
+qui promette des résultats. Si l'armée faisait un mouvement sur Rodrigo
+aujourd'hui, elle ne pourrait pas passer l'Aguada, parce que dans cette
+saison cette rivière n'est pas guéable. L'armée ne pourrait pas rester,
+faute de vivres, trois jours devant Rodrigo, et cette simple marche, qui
+n'aurait aucun résultat et n'aurait donné aucun change à l'ennemi, parce
+qu'il connaît bien l'impossibilité absolue où nous sommes de rien
+entreprendre, cette simple marche, dis-je, ferait perdre à l'armée cinq
+cents chevaux et la rendrait incapable de faire aucun mouvement pendant
+six semaines, parce qu'il faudrait qu'elle se dispersât jusqu'à vingt et
+vingt-cinq lieues pour aller former sa réserve de vivres, et qu'elle eût
+le temps de les rassembler et de les préparer. Au mois d'avril de
+l'année dernière, l'armée de Portugal a perdu presque tous ses chevaux
+d'artillerie et le plus grand nombre de ses chevaux de cavalerie, pour
+être restée entre la Coa et l'Aguada pendant six jours; et cependant la
+saison était plus avancée et le pays moins désert qu'aujourd'hui.</p>
+
+<p>«Sa Majesté pense que je ne dois point envoyer mes troupes se perdre sur
+les derrières; mais n'ai-je pas dû relever sept mille hommes de la garde
+et les troupes de l'armée du Nord dans les postes qu'elles occupaient,
+postes qui ne peuvent être abandonnés sans bouleverser tout le pays et
+renoncer aux moyens de vivre.</p>
+
+<p>«Votre Altesse me parle du siége de Rodrigo. Si je reçois des transports
+et un équipage de vivres, cette opération sera facile après la récolte;
+mais, avant et sans ces moyens, il est absolument impossible d'y songer.
+Votre Altesse me dit qu'il est de mon honneur de faire tout ce qui sera
+utile au service de l'Empereur; mais je n'ai point ici de torts à me
+reprocher; car, certes, les causes de la perte de Rodrigo me sont tout à
+fait étrangères. Si les circonstances eussent mis plus tôt cette
+frontière sous mes ordres, je crois pouvoir le dire avec fondement,
+Rodrigo serait encore à nous.</p>
+
+<p>«Votre Altesse me dit que, si l'armée était réunie à Salamanque, les
+Anglais seraient fous de se porter en Estramadure, en me laissant
+derrière eux et maître d'aller à Lisbonne; mais cette combinaison, ils
+l'ont faite au mois de mai dernier, quoique toute l'armée fut à peu de
+distance de Salamanque, quoique l'armée du Nord fût double de ce qu'elle
+est aujourd'hui, quoique la saison, plus avancée, pût permettre de faire
+vivre les chevaux, et que nous fussions maîtres de Rodrigo. Ils n'ont
+pas cru possible alors que nous entreprissions cette opération, et ils
+ont eu raison. L'imagineraient-ils aujourd'hui, que toutes les
+circonstances que je viens d'énoncer sont contraires, et qu'ils
+connaissent la grande quantité de troupes qui est rentrée en France.</p>
+
+<p>«L'ennemi avait si bien le projet de faire depuis longtemps le siége de
+Badajoz, que, depuis près de quatre mois, il a établi de grands magasins
+à Campo-Maior, et j'en ai rendu compte à Votre Altesse. Il n'a cessé de
+les augmenter depuis. Il était tellement résolu à faire un détachement
+après la prise de Rodrigo, que, quoiqu'il sût très-bien que j'étais en
+pleine marche avec l'armée pour me rendre sur la Tormès, et de là sur
+l'Aguada, il a fait partir deux divisions le surlendemain de
+l'occupation de Rodrigo.</p>
+
+<p>«L'armée de Portugal, dans l'état actuel des choses, n'ayant pas même un
+ennemi devant elle, ne pourrait pas dépasser la Coa, et les forces que
+lord Wellington y a laissées sont plus que suffisantes pour mettre à
+l'abri de tous événements les villages les plus avancés du Portugal. En
+conséquence, aucun mouvement de ce côté ne remplirait l'objet de sauver
+Badajoz. Il n'y a que des dispositions qui donnent une action immédiate
+sur cette place qui puissent en imposer à l'ennemi et faire espérer
+d'atteindre le but proposé.</p>
+
+<p>«L'Empereur, à ce qu'il me paraît, compte pour rien les difficultés de
+vivre. Ces difficultés font tout; et, si elles eussent cessé par la
+formation de magasins, tout ce que pourrait ordonner l'Empereur serait
+exécuté avec ponctualité et facilité. Mais nous sommes loin de là, et je
+n'ai rien à me reprocher à cet égard. Je ne commandais pas ici il y a
+trois mois. J'ai voulu faire des magasins dans la vallée du Tage, et, à
+cet effet, j'ai demandé un territoire étendu, fertile et à portée, avec
+des moyens de transport. Le territoire m'a été refusé, et les moyens de
+transport, accordés et longtemps attendus, ont reçu, à ce qu'il paraît,
+une autre destination.</p>
+
+<p>«J'arrive dans le Nord au mois de janvier, et je ne trouve pas un grain
+de blé on magasin, pas un sou dans les caisses, des dettes partout, et,
+résultat infaillible du système absurde d'administration qui a été
+adopté, une disette réelle ou factice dont il est difficile de se faire
+une juste idée. On n'obtient dans les cantonnements des subsistances
+journalières que les armes à la main; il y a loin de là à la formation
+de magasins qui permettant de faire mouvoir l'année.</p>
+
+<p>«Nous ne sommes pas à deux de jeu dans l'espèce de guerre que nous
+faisons ici avec les Anglais; l'armée anglaise est toujours réunie et
+disponible, parce qu'elle a beaucoup d'argent et beaucoup de transports.
+Sept à huit mille mulets sont employés pour le transport de ses
+subsistances. Le foin que toute la cavalerie anglaise mange, sur les
+bords de la Coa et de l'Aguada vient d'Angleterre. Que Sa Majesté juge,
+d'après cela, quel rapport il y a entre nos moyens et les leurs, nous
+qui n'avons pas un magasin qui renferme quatre jours de vivres pour
+l'année, et aucuns moyens de transport, nous qui ne pouvons pas envoyer
+une réquisition avec fruit au plus misérable village sans faire un
+détachement de deux cents hommes, et qui sommes obligés de nous
+éparpiller a des distances énormes et d'être constamment en course pour
+subsister.</p>
+
+<p>«Quelque faibles que soient les garnisons des villes, on ne peut
+exprimer quelle difficulté il y a à les pourvoir de subsistances. Ainsi,
+quelque effort que j'aie fait, Valladolid ne renferme pas pour cinq
+jours de vivres.</p>
+
+<p>«Cet état de choses ne changera entièrement qu'après la récolte, avec
+des principes d'administration plus raisonnables, et avec plus d'ordre
+qu'on n'en a mis jusqu'ici. D'ici à cette époque, l'armée sera dans la
+position la plus difficile qu'on puisse dépeindre, et il serait injuste
+d'attendre beaucoup d'elle. On ne peut rien faire ici qu'avec du temps:
+il faut créer ses moyens, les organiser, et pour cela il faut être à
+l'époque des ressources; malheureusement j'arrive ici quand elles sont
+épuisées.</p>
+
+<p>«Il est possible que Sa Majesté ne soit pas satisfaite de mes raisons;
+mais j'avoue que je ne conçois pas la possibilité d'exécuter ce qui
+m'est prescrit sans préparer des désastres pour l'avenir. Si Sa Majesté
+en juge autrement, je lui renouvellerai avec instance la prière de me
+donner un successeur dans mon commandement, qui alors doit être confié
+en de meilleures mains.</p>
+
+<p>«En attendant, je vais, conformément à ma lettre d'hier, faire tous mes
+efforts pour sauver Badajoz; si j'y parviens, quand les apparences
+indiqueront que l'ennemi renonce à toute offensive dans le Midi, je
+ramènerai alors toutes mes troupes dans la Vieille-Castille, et je ferai
+réoccuper les Asturies.</p>
+
+<p>«J'espère au surplus qu'avant ce temps Sa Majesté m'aura soulagé d'un
+fardeau qui est au-dessus de mes forces.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 28 février 1812.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, la lettre par
+laquelle vous témoignez le désir de suivre Sa Majesté dans le cas où
+elle entrerait en campagne.</p>
+
+<p>«L'Empereur, monsieur le maréchal, me charge de vous faire connaître que
+vos talents lui sont nécessaires en Espagne, et que le bien de son
+service exige que vous restiez à la tête de l'armée que vous commandez.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 2 mars 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monseigneur, à l'instant où je montais à cheval pour me rendre à Avila,
+je reçois les lettres que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire
+les 18 et 21 février. Les ordres de Sa Majesté sont tellement impératifs
+et me rendent tellement étranger au sort de Badajoz, que, quelles que
+soient les raisons qui m'avaient empêché d'abord de m'y conformer, je
+pense qu'il est aujourd'hui de mon devoir de le faire. En conséquence,
+je donne l'ordre à la cavalerie légère, à la quatrième et à la sixième
+division qui sont dans la vallée du Tage, de rentrer dans la
+Vieille-Castille; j'y laisse seulement la première division qui rentrera
+aussi aux époques fixées par Sa Majesté, et lorsqu'elle aura été relevée
+par l'armée du Centre. Mais, comme il me parait évident que le siège de
+Badajoz n'a été suspendu que par suite de la présence de ces trois
+divisions, mon opinion est que mon mouvement va mettre cette place en
+péril; j'ose espérer ou moins que, s'il lui arrive malheur, on ne pourra
+pas m'en attribuer la faute.</p>
+
+<p>«Votre Altesse m'écrit que l'Empereur trouve que je m'occupe trop des
+intérêts des autres et pas assez de ce dont je suis personnellement
+chargé. J'avais regardé comme un de mes devoirs imposés par l'Empereur,
+et un des plus difficiles à remplir, de secourir l'armée du Midi, et ce
+devoir a été formellement exprimé dans vingt de vos dépêches, et indiqué
+explicitement par l'ordre que j'ai reçu de laisser trois divisions dans
+la vallée du Tage. Aujourd'hui j'en suis affranchi, ma position devient
+beaucoup plus simple et beaucoup meilleure.</p>
+
+<p>«L'Empereur parait ajouter beaucoup de confiance à l'effet que doivent
+produire sur l'esprit de lord Wellington des démonstrations dans le
+Nord. J'ose avoir une opinion contraire, attendu que lord Wellington
+sait très-bien que nous n'avons point de magasins, et connaît les
+immenses difficultés que le pays présente par sa nature et par le manque
+absolu de ressources en subsistances en cette saison. Il sait très-bien
+que l'année, sans avoir personne à combattre, n'est pas en état d'aller
+au delà de la Coa, et que, si elle l'entreprenait à l'époque où nous
+sommes, elle en reviendrait au bout de quatre jours, hors d'état de rien
+faire de la campagne et après avoir perdu tous ses chevaux.</p>
+
+<p>«Je me rends à Salamanque où je vais établir mon quartier général; je
+ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour remplir les intentions de
+l'Empereur; mais toutes les démonstrations ne peuvent aller au delà des
+cours rapides de l'Aguada et de la Tormès et des reconnaissances sur
+Rodrigo, car, l'Aguada n'étant pas guéable maintenant, le passage de
+cette rivière est une opération qui exige des bateaux, et je n'en ai
+pas.</p>
+
+<p>«Lord Wellington, qui ne peut pas croire, à cette époque de Tannée, à
+une marche offensive, faute de magasins formés et de subsistances pour
+les chevaux, ne peut pas croire davantage au siège de Rodrigo, la grosse
+artillerie fût-elle à Salamanque; il sait qu'il faut d'autres
+préparatifs qui exigent du temps, et, s'il veut faire le siège de
+Badajoz, il a le temps de l'exécuter, puisque les préparatifs sont faits
+depuis longtemps, et de revenir pour soutenir Rodrigo; ainsi je doute
+fort que mes mouvements lui en imposent beaucoup.</p>
+
+<p>«Sa Majesté veut que nos avant-postes fassent journellement le coup de
+fusil avec les Anglais. Sa Majesté ignore donc que, par la nature des
+choses et par l'impossibilité absolue de vivre, il y a toujours au moins
+vingt lieues entre les avant-postes anglais et les nôtres, et que cet
+intervalle est occupé par les guérillas, de manière qu'en détachant
+beaucoup de troupes elles meurent de faim, et que, si on en détache peu,
+elles sont compromises. Ce n'est donc qu'avec les guérillas, et à peu de
+distance de nos lignes, que nous avons affaire.</p>
+
+<p>«Sa Majesté trouve qu'ayant la supériorité sur l'ennemi j'ai tort de lui
+laisser prendre l'initiative: l'armée de Portugal est bien assez forte
+pour battre l'armée anglaise, mais elle est inférieure à celle-ci pour
+opérer, par suite de la différence des moyens. L'armée anglaise, pourvue
+d'avance de grands magasins, de moyens de transport suffisants, vit
+partout également bien; l'armée de Portugal, sans magasins, avec
+très-peu de transports, sans argent, ne peut vivre qu'en se disséminant,
+et se trouve par là dépendante des lieux qui offrent des ressources, et
+n'est nullement propre à manoeuvrer; et cet état de choses durera
+jusqu'à la récolte.</p>
+
+<p>«Puisque Votre Altesse me reproche d'avoir laissé prendre Almeida, il
+est possible qu'elle me reproche aussi de n'avoir pas fait des magasins
+à Salamanque et Valladolid lorsque je n'y commandais pas. Ces reproches,
+tout pénibles qu'ils sont, ne me rendront pas coupable.</p>
+
+<p>«Votre Altesse m'accuse d'être la cause de la prise de Rodrigo: je crois
+y être tout à fait étranger. Rodrigo a été pris, parce qu'il avait une
+mauvaise garnison, trop peu nombreuse, et un mauvais général; parce que
+le général de l'armée du Nord a été sans surveillance et sans
+prévoyance. Je ne pouvais, moi, avoir l'oeil sur cette place, puisque
+j'en étais séparé par une chaîne de montagnes et par un désert qu'un
+séjour de six mois de l'armée avait formé dans la vallée du Tage.</p>
+
+<p>«L'Empereur est étonné que je n'aie pas marché, du 17 au 18, avec les
+trente mille hommes que j'avais rassemblés. Je n'avais pas de troupes du
+17 au 18; mais les troupes qui étaient en marche pour relever celles de
+l'armée du Nord dans leurs cantonnements avaient reçu, en route, les
+ordres nécessaires pour se réunir à Salamanque le 22. Ces troupes ne
+formaient que vingt-quatre mille hommes et ne pouvaient y arriver plus
+tôt. A cette époque, la place était prise depuis quatre jours. La
+reprendre sur-le-champ était impossible, puisqu'elle ne pouvait pas être
+bloquée, attendu que, la rivière n'étant pas guéable, je ne pouvais la
+passer, et que lord Wellington aurait conservé sa communication avec
+Rodrigo, sans qu'il eût été possible de l'empêcher. Ainsi l'armée
+anglaise, sans pouvoir être forcée à recevoir bataille, pouvait défendre
+cette place. L'armée de Portugal, qui n'avait d'ailleurs avec elle ni
+grosse artillerie ni vivres pour rester longtemps et manoeuvrer, aurait
+donc fait sans objet et sans résultat une marche pénible et destructive
+de tous ses moyens.</p>
+
+<p>«L'expérience de la guerre d'Espagne m'a appris que la grande affaire
+dans ce pays était la conservation des hommes et des moyens, et c'est à
+cela que je me suis attaché particulièrement.</p>
+
+<p>«L'Empereur trouve que je fatigue mes troupes par des marches inutiles.
+Personne ne s'occupe plus que moi de leur éviter des fatigues, et je ne
+conçois pas que cette observation s'applique aux détachements qui sont
+dans la vallée du Tage, car je ne les y ai point envoyés; je me suis
+contenté d'arrêter les troupes qui venaient de la Manche, à l'instant
+où, après la prise de Rodrigo, j'ai appris que le 21 janvier lord
+Wellington avait fait partir deux divisions pour l'Estramadure; comme je
+considérais alors comme un de mes devoirs de secourir le Midi, ces
+dispositions étaient toutes naturelles.</p>
+
+<p>«Lorsque le général Hill a marché sur Merida, j'ai bien vu que c'était
+une diversion, et j'ai si peu pris le change, qu'en me portant sur
+Salamanque pour aller au secours de Rodrigo, je n'ai pas laissé plus de
+mille hommes dans la vallée du Tage.</p>
+
+<p>«Il paraît que Sa Majesté croit que lord Wellington a des magasins à peu
+de distance, sur la frontière du Nord. Ses magasins sont à Abrantès et
+en Estramadure; ses hôpitaux sont à Lisbonne, à Castel-Branco et
+Abrantès. Ainsi rien ne l'intéresse sur la Coa.</p>
+
+<p>«Votre Altesse dit que la véritable route de Lisbonne est par le Nord.
+Je crois que ceux qui connaissent bien le pays sont convaincus du
+contraire. Quant à moi, il me paraît que, toutes les fois que le
+principal corps d'armée passera par cette direction, on aura toutes
+sortes de malheurs à redouter, et que celle qu'on devrait choisir est
+celle de l'Alentejo. J'en ai déduit les motifs dans un mémoire que j'ai
+eu l'honneur de vous adresser il y a trois mois.</p>
+
+<p>«Votre Altesse parle d'occuper les débouchés d'Almeida et de Rodrigo: le
+pays qui sépare l'Aguada et la Tormès est une immense plaine qui est
+praticable dans tout les sens; ainsi j'ignore ce qu'on entend par ces
+débouchés.</p>
+
+<p>«L'Empereur me blâme d'être rentré dans la vallée du Tage après avoir
+rejeté lord Wellington de l'autre coté de la Coa; mais c'était l'ordre
+impératif de l'Empereur, qui ne m'avait assigné d'autre territoire que
+la vallée du Tage. Rodrigo avait été occupé par les troupes de l'armée
+du Nord, et Sa Majesté m'avait affranchi du devoir de veiller sur cette
+place. Si j'eusse été le maître, je serais venu m'établir à Salamanque;
+la raison militaire le disait, puisque l'ennemi était en présence; la
+raison des subsistances le disait de même, puisque ce pays offrait des
+ressources et que la vallée du Tage était épuisée. Il paraîtrait donc
+juste que l'Empereur affranchît de toute responsabilité quand on suit
+littéralement ses ordres, ou qu'il laissât plus de latitude et de
+pouvoir pour les exécuter.</p>
+
+<p>«L'Empereur semble croire que je ne suis pas ferme dans mes résolutions;
+j'ignore ce qui peut avoir motivé l'opinion de Sa Majesté. Lorsque j'ai
+cru utile de combattre, je ne sache pas que rien ait jamais fait changer
+mes déterminations; et, si ici on ne combat jamais, c'est qu'en vérité
+cette guerre ne ressemble en rien aux autres, et que les circonstances
+ne permettent pas de la faire autrement.</p>
+
+<p>«L'Empereur ordonne de grands travaux à Salamanque; il veut que douze
+mille hommes soient employés à ces travaux: il semble que l'Empereur
+ignore que nous n'avons ni les vivres pour les nourrir ni l'argent pour
+les payer, et que nous sommes menacés de voir immédiatement tous les
+services manquer à la fois dans toutes les places: c'étaient les
+provinces du Nord qui pourvoyaient alors à la plus grande masse des
+besoins des sixième et septième gouvernements; et cette situation empire
+chaque jour de la manière la plus effrayante; et elle ne changera que
+lorsque nous aurons un territoire plus proportionné à nos besoins. Quant
+aux magasins, leur formation est l'objet de tous mes efforts et de toute
+ma sollicitude; mais, à l'époque de l'année où nous sommes arrivés, ce
+n'est pas une chose facile. Si Sa Majesté augmente les ressources, et si
+alors je parviens à rassembler des subsistances pour nourrir l'armée
+pendant un mois, je croirai avoir obtenu un grand résultat, et il serait
+bien désirable qu'elles puisent être conservées pour le moment où il
+faudrait combattre l'ennemi d'une manière sérieuse, et non pour faire de
+simples démonstrations.</p>
+
+<p>«J'écris au duc d'Albufera pour lui faire connaître la situation des
+choses, et je donne l'ordre au général Bonnet de rentrer sur-le-champ
+dans les Asturies par le col de Lietor-Liegos. Je sens toute
+l'importance de l'occupation de cette province, et je comptais y envoyer
+des troupes incessamment.</p>
+
+<p>«Monseigneur, il ne me reste plus qu'à exprimer à Votre Altesse la peine
+que j'éprouve de la manière dont l'Empereur apprécie les efforts que je
+fais ici constamment pour le bien de son service. Puisque Sa Majesté
+m'attribue la prise d'Almeida, qui était rendue avant que je prisse le
+commandement de l'armée, j'ignore ce que je pourrai faire pour me mettre
+à l'abri de toute espèce d'inculpation.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Burgos, le 6 mars 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai eu l'honneur de vous mander, le 24 février,
+que le départ prochain de la garde et le peu de troupes qui me restaient
+m'obligeaient à prier Votre Excellence d'ordonner l'occupation des
+postes de Villa-Rodrigo et Quintana del Puente.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui que la plus grande partie est déjà rentrée en France et
+l'autre prête à partir, que la division Bonnet m'est retirée sans que je
+sache encore quand arrivera la division Palombini, et que je suis au
+moment de marcher en Navarre pour une expédition contre les bandes,
+Votre Excellence sentira qu'il m'est impossible de conserver ces postes.
+Je la prie donc de nouveau de faire relever, sans délai, les troupes qui
+s'y trouvent; il existe dans le premier deux cent cinquante hommes et
+dans le second soixante-dix hommes.</p>
+
+<p>«<i>P. S.</i> Si je n'ai pas de réponse à cet égard de Votre Excellence, je
+donnerai l'ordre au premier régiment de marche de l'armée de Portugal de
+laisser à son passage de quoi occuper ces postes.</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Sainte-Marie, le 11 mars 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, M. le général Foy m'a fait parvenir la lettre que
+Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 22 février, et j'ai
+été en même temps prévenu de la position de trois divisions qui sont
+sous ses ordres.</p>
+
+<p>«Les Anglais ont décidé leur mouvement sur Badajoz, et, d'après ce que
+M. le général comte d'Erlon m'a écrit le 8, il est à présumer, qu'en ce
+moment la place est investie; j'attends d'en être positivement instruit
+pour prendre mes dernières dispositions et marcher à leur rencontre.</p>
+
+<p>«Je prie M. le général Foy de communiquer à Votre Excellence la lettre
+que je lui ai écrite; je désire vivement, monsieur le maréchal, que les
+dispositions que je lui propose puissent lui convenir, et qu'il soit
+autorisé à s'y conformer en attendant qu'il ait pu prendre vos nouveaux
+ordres.</p>
+
+<p>«Ainsi que vous me l'avez annoncé par votre dernière lettre, je compte
+que, du moment que l'armée anglaise aura commencé ses opérations contre
+Badajoz, et que la plus grande partie de ses forces se sera portée sur
+la Guadiana, vous destinerez toutes celles qui seront disponibles de
+l'armée de Portugal pour venir se réunir à celles qui seront sur ce
+théâtre dans l'objet de livrer bataille aux ennemis et de dégager
+Badajoz; j'éprouverai alors une bien grande satisfaction à vous
+embrasser.</p>
+
+<p>«L'armée du Midi ne pourra présenter en ligne que vingt-deux à
+vingt-quatre mille hommes, dont quatre mille de cavalerie et quarante
+pièces de canon. On a retiré cinq régiments d'infanterie et trois de
+cavalerie que le maréchal duc de Trévise met en route pour Burgos. Je
+vous engage à arrêter leur marche et à en disposer jusqu'après
+l'événement. En ce moment j'ai en ma présence douze mille Espagnols et
+Anglais qui sont en avant et restent dans les montagnes d'Algésiras.
+Jamais je n'ai été plus embarrassé.</p>
+
+<p>«Enfin, monsieur le maréchal, les ennemis nous fournissent l'occasion
+d'assurer de nouveaux triomphes aux armes de l'Empereur, j'ai la
+confiance qu'ils seront éclatants.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 12 mars 1812.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le maréchal, vos lettres
+des 27, 28 février et du 2 de ce mois.</p>
+
+<p>«Sa Majesté pense que la réunion de vos forces à Salamanque n'est pas
+suffisante pour le but que vous devez remplir; qu'il est nécessaire que
+vous jetiez un pont sur l'Aguada, et que vous y ayez une tête de pont,
+afin que, si l'ennemi laisse moins de cinq divisions sur la rive droite
+du Tage, vous puissiez vous porter sur la Coa, sur Almeida, et ravager
+tout le nord du Portugal. La saison des pluies doit finir. Si Badajoz
+est pris par deux simples divisions, la prise de Badajoz ne pourra pas
+vous être imputée et retombera tout entière sur l'armée du Midi. Si, au
+contraire, l'ennemi s'affaiblit de plus de cinq divisions et n'en laisse
+que deux, trois ou même quatre sur la rive droite, ce sera la faute de
+l'armée de Portugal si elle ne marche pas sur le corps de l'ennemi,
+n'investit pas Almeida, ne ravage pas tout le nord du Portugal, ne jette
+pas des partis jusqu'à Mondego. Enfin le rôle principal de l'armée de
+Portugal se réduit à ceci: d'y tenir en échec six divisions de l'armée
+anglaise, au moins cinq; prendre l'offensive dans le Nord; ou, si
+l'ennemi a pris l'initiative, ou si toute autre circonstance l'ordonne,
+faire filer sur le Tage, par Almaraz, autant de divisions que lord
+Wellington en aura fait filer pour faire le siége de Badajoz.</p>
+
+<p>«Telles sont, monsieur le duc, les dispositions que Sa Majesté me charge
+de vous prescrire.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 16 mars 1812.</p><br><br>
+
+<p>«L'Empereur m'ordonne de vous faire connaître, monsieur le maréchal,
+qu'il confie le commandement de toutes ses armées en Espagne à Sa
+Majesté Catholique, et que M. le maréchal Jourdan remplira les fonctions
+de chef d'état-major.</p>
+
+<p>«La nécessité de mettre de l'ensemble dans les armées du Midi, de
+Valence, de Portugal et du Nord a déterminé Sa Majesté Impériale à
+donner au roi d'Espagne le commandement de ses armées.</p>
+
+<p>«En conséquence, monsieur le duc, vous voudrez bien régler vos
+mouvements sur les ordres que vous recevrez du roi, vous conformer à
+tout ce qu'il vous prescrira et correspondre journellement avec lui.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL</h4>
+
+<p class="rig">«Salamanque, le 27 mars 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monseigneur, je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de
+m'écrire le 12 mars. Les instructions qu'elle renferme sont précisément
+le contraire de celles que contiennent vos lettres des 18 et 21 février,
+instructions impératives, qui m'ont forcé, contre ma conviction intime,
+à changer toutes mes dispositions et à me mettre dans l'impossibilité de
+faire ce que je regardais comme conforme aux intérêts de l'Empereur. Sa
+Majesté appréciera tout ce que cette opposition a de fâcheux pour son
+service et d'embarrassant pour moi.</p>
+
+<p>«Dans ses lettres des 18 et 21 février Votre Altesse me dit que Sa
+Majesté trouve que je me mêle de choses qui ne me regardent pas; qu'il
+est déplacé à moi d'être inquiet pour Badajoz qui est une place
+très-forte, soutenue par une armée de quatre-vingt mille hommes; que
+l'armée anglaise qui voudrait faire le siège de Badajoz, fut-elle forte
+de quatre et même de cinq divisions, l'armée du Midi serait en mesure de
+délivrer cette place; elle m'ordonne formellement de renoncer à l'idée
+devenir au secours de Badajoz; elle ajoute que, si lord Wellington s'y
+porte, il faut le laisser faire, certain qu'en marchant sur l'Aguada il
+sera bientôt contraint de revenir; enfin, d'après les lettres des 18 et
+21, il est clair que Sa Majesté m'affranchit de toute espèce de
+responsabilité sur Badajoz, pourvu que je fasse une diversion sur
+l'Aguada; d'après ces lettres si précises, où les intentions de Sa
+Majesté sont si fortement exprimées, je me rends à Salamanque, et je
+rappelle mes divisions du Tage, excepté une seule qui couvre Madrid,
+jusqu'à ce que l'armée du Centre envoie des troupes pour la remplacer.</p>
+
+<p>«Aujourd'hui Votre Altesse m'écrit que je suis responsable de Badajoz si
+lord Wellington en fait le siège avec plus de deux divisions; et il
+semble à la fin de sa lettre que Sa Majesté me laisse le maître de
+secourir cette place, en portant des troupes sur le Tage. Ainsi, après
+avoir, par des ordres impératifs, détruit mes premières combinaisons qui
+avaient préparé et assuré un secours efficace à Badajoz, après m'avoir
+d'abord enlevé le choix des moyens, on me le rend à l'instant où il ne
+m'est plus possible d'en faire usage. En effet, lorsque je me disposais
+à marcher avec quatre divisions au secours de Badajoz, j'avais trois
+divisions dans la vallée du Tage, cantonnées dans la Manche ou la
+province de Tolède, placées à six ou sept marches de Badajoz, ce qui
+leur donnait le moyen d'arriver à l'ennemi encore munies de huit jours
+de vivres, et de le combattre après avoir fait leur jonction avec
+l'armée du Midi. Aujourd'hui que ces troupes ont repassé les montagnes,
+qu'elles ont consommé leurs subsistances de réserve en s'éloignant,
+qu'il m'a été impossible d'obtenir de Madrid les secours nécessaires
+pour former un magasin à Almaraz, quoique depuis six mois j'en aie
+constamment renouvelé la demande, les troupes qui partiraient d'ici
+auraient consommé toutes les subsistances qu'il serait possible de leur
+donner avant d'arriver devant Badajoz. L'an passé, je n'aurais jamais
+osé faire le mouvement que j'exécutais si je n'avais été certain que le
+blé était mûr dans l'Estramadure, et, effectivement, c'est en faisant la
+moisson que les soldats vécurent le jour de leur arrivée sur la
+Guadiana. A l'époque actuelle, et Almaraz ne renfermant pas les
+approvisionnements nécessaires, ce mouvement ne put se faire qu'en deux
+fois et avec l'intervalle nécessaire pour donner aux troupes le temps de
+faire, à portée de Badajoz et dans un pays qui produise quelque chose,
+une réserve de vivres, et le pays est plus éloigné de ma position
+actuelle que Badajoz même; c'est pour cela que j'avais laissé des
+troupes sur le haut Tage. Mon mouvement était faisable dans la position
+que j'avais prise; il est presque impraticable dans la position où je
+suis maintenant, vu l'époque de la saison, et le temps rapproché des
+opérations probables de l'ennemi.</p>
+
+<p>«J'espère que Sa Majesté appréciera la position cruelle dans laquelle
+ces dispositions contradictoires m'ont placé et qu'elle reconnaîtra que
+la responsabilité ne peut peser sur un général que lorsque, lui ayant
+indiqué d'une manière générale le but à atteindre, on lui laisse
+constamment le choix des moyens.</p>
+
+<p>«Après avoir mûrement réfléchi à la situation compliquée dans laquelle
+je me trouve, et considérant qu'avant tout la tâche qui m'est donnée est
+la conservation du Nord et que cette tâche est beaucoup plus grande que
+celle du Midi; considérant que la nouvelle d'un débarquement des Anglais
+à la Corogne, quoique peu probable, prend cependant de la consistance,
+et que diverses dispositions des troupes portugaises et de la Galice,
+qui sont à Bragance et sur l'Esla, annoncent l'offensive; enfin vos
+lettres des 18 et 21 faisant entrer l'armée d'Aragon dans les calculs du
+secours que peut recevoir l'année du Midi, et mes dispositions, malgré
+les énormes difficultés qu'elles présentent dans l'exécution, étant
+faites pour une marche de quinze jours sur l'Aguada, déjà commencée, je
+continue ce mouvement sans cependant, je le répète, avoir une
+très-grande confiance dans les résultats qu'il doit donner.</p>
+
+<p>«Je mets en mouvement la division du Tage pour la porter sur Placencia
+en faisant répandre le bruit qu'elle se réunira avec l'armée par le col
+de Peralès pour entrer en Portugal, et je pars d'ici avec trois
+divisions; c'est tout ce que je puis porter sur l'Aguada, devant laisser
+une division sur l'Esla pour faire face aux Portugais et à la Galice; le
+général Bonnet n'attendant pour rentrer dans les Asturies que
+l'ouverture des passages fermés par les neiges; devant occuper
+constamment Astorga, Léon, Placencia, Valladolid et Zamora, sous peine
+de voir ce pays en combustion et nos embarras s'accroître d'une manière
+incalculable; devant conserver la communication de Burgos avec Madrid,
+de Valladolid avec Salamanque, et de Salamanque avec l'armée; combattant
+sur la Tormès, j'aurais une division de plus en ligne, ce qui ferait
+cinq divisions, et le nombre de sept que Sa Majesté compte que je peux y
+rassembler ne peut s'y trouver que lorsque l'armée du Centre aura avec
+deux divisions, placées dans les postes avancés sur ces communications
+et sur l'Esla, remplacé les deux divisions que j'en tirerais.</p>
+
+<p>«J'ai écrit au général Dorsenne pour l'engager, si la chose lui est
+possible, à porter une partie de ses troupes dans le sixième
+gouvernement afin d'y remplacer les miennes et de rendre disponibles,
+dans le mouvement à faire dans ce moment, celles qu'il aura relevées.
+J'ignore s'il fera droit à ma demande, mais j'en doute, n'ayant pas
+encore reçu les bataillons de marche qu'il doit m'envoyer et qui me sont
+annoncés depuis longtemps.</p>
+
+<p>«Monseigneur, je ne puis croire que Sa Majesté se fasse une idée exacte
+de la difficulté de son armée du Portugal; elle lui accorderait les
+secours qui lui sont si nécessaires, et les secours jusqu'à la récolte,
+c'est de l'argent, seul moyen d'assurer la subsistance des troupes
+réunies. L'armée de Portugal est incapable aujourd'hui d'aucune
+offensive sérieuse, d'aucune opération suivie, et sa situation ne
+changera que lorsqu'elle aura quelques magasins. L'économie du peu
+d'argent nécessaire à assurer les opérations jusqu'à la récolte peut
+être payée, d'ici à trois mois, bien cher en hommes et en argent.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">Paris, le 4 avril 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Votre aide de camp vous aura fait connaître que l'Empereur vous laisse
+carte blanche; mais Sa Majesté a jugé convenable de confier au roi
+d'Espagne le commandement des armées de Portugal, du Midi et de Valence,
+pour les diriger vers un seul et même but, ainsi que la direction
+politique des affaires d'Espagne.</p>
+
+<p>«L'Empereur considère.................................... de troupes
+qu'on puisse faire, sans quoi les brigands fileraient sur
+Saint-Sébastien, et il faudrait employer contre eux six fois plus de
+forces qu'il n'en faut pour occuper les Asturies.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Talavera, le 9 avril 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Un commerçant qui arrive de l'Estramadure rapporte les nouvelles
+suivantes:</p>
+
+<p>«Le 22 du mois dernier, il se trouvait en <i>El Castain</i>, où il a ouï dire
+que les troupes impériales de Badajoz empêchaient les Anglais de placer
+leurs batteries.</p>
+
+<p>«Le 22, ce commerçant se mit en route pour retourner à Talavera; il
+passa par Médina de las Torrès, où auparavant étaient les Anglais, et,
+lors de son passage, il n'y en avait aucun.</p>
+
+<p>«A Guareña, il y avait des Anglais qui se retiraient vers Abajo. A
+Medellin, il n'y avait ni Anglais ni Français. A Santo-Benito, les
+Français y étaient, et à Miajadas, il y avait un petit parti de
+Portugais.</p>
+
+<p>«Il entendit le feu de la place jusqu'au 2 avril, époque où il se
+trouvait à Miajadas. Par conséquent, la nouvelle de la reddition de
+Badajoz, répandue avant, est fausse.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Pampelune, le 11 avril 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, je ne reçois qu'à l'instant la lettre que Votre
+Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 23 mars dernier pour me
+prévenir que les ennemis paraissent décidément faire une entreprise sur
+Badajoz; qu'elle se met en mouvement; qu'elle va, en conséquence, avoir
+besoin d'augmenter ses forces, et que, pour les réunir, elle m'engage à
+relever la grande communication, les garnisons de la province de
+Palencia et celles de Valladolid.</p>
+
+<p>«Il m'est extrêmement pénible d'être obligé de déclarer à Votre
+Excellence que je ne puis faire dans cette occasion ce qu'elle désire.
+<i>Les troupes qui me sont annoncées depuis deux mois ne sont pas
+arrivées.</i> Partout mes <i>garnisons sont insultées</i>, et je n'ai pas un
+régiment disponible pour agir. Si je ne reçois pas de renforts, j'ai
+lieu de craindre de voir mes communications interceptées avant peu.</p>
+
+<p>«Une preuve bien convaincante de ce que j'annonce à Votre Excellence,
+c'est que les régiments de marche de son armée, que j'aurais dû lui
+renvoyer depuis longtemps, n'ont pu encore être remplacés, ce qui m'a
+obligé à les garder jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>«Enfin, monsieur le maréchal, je dois vous prévenir qu'en supposant même
+que le prince de Neufchâtel vous ait donné l'avis que je dois vous
+secourir au besoin, il me serait impossible de le faire dans ce moment,
+puisque je ne peux déplacer un seul homme sans compromettre ou évacuer
+le pays (ce qui serait bien contraire aux intérêts et à la volonté de
+l'Empereur), et que, partout où mes troupes sont établies, elles n'y
+sont que trop faiblement.</p>
+
+<p>«Je vais me rendre en Biscaye, afin de faire un effort pour vous
+renvoyer vos deux régiments de marche, qui tiennent encore la ligne
+d'Irun à Vitoria. Celui qui était à Pampelune doit vous avoir rejoint.
+Si je réussis, je me trouverai heureux; mais je vous prie de ne pas me
+supposer dans une position avantageuse.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 13 avril 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, Sa Majesté me charge de vous dire qu'elle a reçu votre
+lettre en date du 31 mars. Le roi pense, comme vous, que ce qu'il y a de
+mieux à faire, c'est de continuer l'opération que vous avez commencée;
+elle doit nécessairement produire une diversion utile à M. le duc de
+Dalmatie, tandis que, si vous reveniez sur vos pas pour porter ensuite
+des troupes sur la rive gauche du Tage, ce mouvement, nécessairement
+très-long, serait vraisemblablement trop tardif.</p>
+
+<p>«Le roi m'ordonne d'adresser à Votre Excellence copie d'un rapport qui
+lui est parvenu de Talavera. Le rapport coïncide avec la nouvelle du
+jour de Madrid, qui annonce que les Anglais ont suspendu le siége de
+Badajoz, et qu'ils ont réuni leurs troupes pour s'opposer au maréchal
+duc de Dalmatie, qui marche sur eux.</p>
+
+<p>«On me mande de Talavera, sous la date du 9 de ce mois, qu'on n'avait
+rien appris de nouveau du général Foy, et on ne savait pas où il était.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Séville, le 14 avril 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, M. le général Foy a dû vous transmettre diverses
+lettres que je lui ai écrites, et vous rendre compte que la place de
+Badajoz avait été malheureusement emportée par assaut dans la nuit du 6
+au 7 de ce mois. Je m'étais porté en Estramadure avec vingt-quatre mille
+hommes pour secourir la place; le 7, j'arrivai à Villafranca, et mes
+avant-postes furent poussés jusqu'à Fuente-Del-Maestro, Azeuchal,
+Villalba et Almendralejo. Le 8, comme j'allais prendre position à
+l'embouchure du Guadajira, j'appris la fâcheuse nouvelle de la prise de
+Badajoz. Jusqu'alors je m'étais flatté que l'armée de Portugal, qui ne
+pouvait douter que toute l'armée anglaise ne fût sur la Guadiana,
+viendrait se réunir à celle du Midi pour livrer bataille aux ennemis.
+J'étais fondé dans mon espoir par l'assurance que vous-même me donnâtes
+le 22 février dernier. Mais, en même temps, j'appris, par des lettres du
+général Foy des 30 et 31, que les moyens qu'il avait auparavant lui
+étaient ôtés. J'étais en trop grande disproportion de forces avec
+l'ennemi pour lui livrer bataille en Estramadure; je me suis donc
+rapproché de l'Andalousie, où ma présence était des plus nécessaires:
+Séville était investie par quatorze mille Espagnols, et les lignes de
+Cadix étaient compromises.</p>
+
+<p>«On dit que l'armée anglaise marche sur moi; si elle se présente, je la
+recevrai en position, et je ferai en sorte qu'elle ait lieu de se
+repentir d'être venue. S'il y avait en le moindre concert d'opération
+entre l'armée de Portugal et celle du Midi, l'armée anglaise était
+perdue et la place de Badajoz serait encore au pouvoir de l'Empereur. Je
+déplore amèrement qu'il ne vous ait pas été possible de vous entendre
+avec moi à ce sujet.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">»Paris, le 16 avril 1812.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le maréchal, vos lettres
+des 22 et 23 mars.</p>
+
+<p>«Par mes dépêches des 18 et 20 février, je vous prescrivais les mesures
+nécessaires pour prendre l'initiative et donner à la guerre un caractère
+convenable à la gloire des armes françaises, en lui ôtant ce tâtonnement
+et cette fluctuation actuelles, qui sont déjà le présage d'une armée
+vaincue. Mais, au lieu d'étudier et de chercher à saisir l'esprit des
+instructions générales qui vous étaient données, vous vous êtes plu à ne
+pas les comprendre et à prendre justement le contre-pied de leur esprit.
+Ces instructions sont raisonnées et motivées, comme toute instruction
+d'un gouvernement; elles étaient données à trois cents lieues et à six
+semaines d'intervalle; elles vous supposaient vis-à-vis de l'ennemi et
+vous précisaient de le contenir et d'obliger la plus grande partie de
+son armée à rester dans le Nord, en concentrant votre quartier général à
+Salamanque, et en tirant tous les jours des coups de fusil sous Rodrigo
+et sous Almeida. Ces instructions vous disaient: «Si, dans cet état de
+choses, l'ennemi reste devant vous avec moins de cinq divisions, marchez
+à lui, suivez-le en queue; ses hôpitaux et magasins étant entre Lisbonne
+et la Coa, il ne pourra les évacuer si rapidement, que vous ne puissiez
+les atteindre.» Je vous y ajoutais que, dans cet état de choses, il
+était absurde de penser que le général anglais pût abandonner tout le
+Nord pour se jeter sur une place qui menaçait de cinq semaines de
+résistance; qu'il pourrait y envoyer deux divisions, trois même, mais
+qu'alors l'armée du Midi, secourue aujourd'hui par celle de Valence, qui
+appuie sa gauche, serait suffisante.</p>
+
+<p>«Mes dépêches sont arrivées le 6 mars, et alors vous aviez entièrement
+perdu l'initiative; vous vous étiez retiré en arrière, de manière que
+l'ennemi vous croyait sur Burgos. Lord Wellington avait évacué ses
+magasins et ses hôpitaux sur Lisbonne; il avait entièrement disparu: il
+avait alors dix jours d'initiative sur vous, et son mouvement sur
+Badajoz était prononcé.</p>
+
+<p>«Dans cet état de choses, vous vous êtes porté le 6 sur Salamanque; vous
+avez fait partir du pont d'Almaraz, le 8, deux divisions, et êtes resté
+cantonné sans faire aucun mouvement ni sur Rodrigo ni sur Almeida, ce
+qui a décidé Wellington, aussitôt qu'il a vu que vous ne faisiez rien
+sur Salamanque, à se porter sur Badajoz le 12; il la cernait le 16.</p>
+
+<p>«Certes, il faut ne pas avoir les premières notions de l'art de la
+guerre pour ne pas comprendre que, dans la position où vous étiez le 6,
+l'ennemi ayant préparé tout son champ de bataille entre Lisbonne et
+Salamanque, vous ne pouviez ôter les divisions d'Almaraz qui entraient
+dans le système de Badajoz qu'en même temps votre tête n'eût marché sur
+l'Aguada et sur Almeida. Vous ne pouviez vous décider à affaiblir
+Almaraz, qui était une position propre à secourir Badajoz, en recevant
+l'initiative de l'ennemi, qu'autant que vous ayez été décidé à marcher
+sur Almeida, et en position de le faire, et de menacer réellement
+Lisbonne. Mais faire un mouvement d'Almaraz sur Salamanque, pour rester
+à Salamanque sans rien faire depuis le 6 jusqu'au 28, c'était
+effectivement annuler toute l'armée à l'ouverture de la campagne;
+c'était vouloir tout perdre, sans qu'on puisse en saisir le motif.</p>
+
+<p>«Le 24, vous avez dû être instruit que le 16 lord Wellington avait cerné
+Badajoz; cependant le 24 vous n'aviez pas encore bougé, et l'on voit,
+dans les relations de l'armée anglaise, que lord Wellington remarque
+bien, jour par jour, qu'aucun mouvement ne se fait à Salamanque;
+n'était-il pas naturel alors, puisque vous étiez instruit que Badajoz
+était cerné depuis huit jours, et que le feu était à la maison, que vous
+vous portassiez à grandes marches sur Almaraz pour appuyer la division
+Foy? Vous pouviez arriver le 10 avril à Badajoz, et vous auriez trouvé
+l'armée anglaise fatiguée du siége, et dans la situation la plus
+désirable pour lui livrer bataille. Cependant, aussitôt que l'Empereur
+apprit la manière étrange dont vous considériez les choses, il me
+chargea de vous écrire le 12 mars, et je vous renvoyai votre aide de
+camp, qui est arrivé le 25. Mes instructions étaient précises. Nous
+apprenons que le 28 vous étiez parti pour Rodrigo, avec quinze jours de
+vivres, et que le 30 vous étiez devant cette place. Si vous vous portez
+de là au pont d'Almaraz, vous pouvez encore arriver à temps pour sauver
+Badajoz, qui, si elle est bien défendue, peut résister cinq à six
+semaines. Vous n'aurez pas longtemps ajouté foi au débarquement des
+Anglais à la Corogne.</p>
+
+<p>«Toutefois, d'un moment à l'autre l'Empereur peut partir pour la
+Pologne; il ne peut que vous recommander de seconder le roi, et de faire
+de vous-même, par attachement pour sa personne et la gloire de ses
+armes, tout ce qu'il vous sera possible pour empêcher que quarante mille
+Anglais ne gâtent toutes les affaires d'Espagne; ce qui serait
+infaillible si les commandants des différents corps ne sont pas animés
+de ce zèle pour la gloire et de ce patriotisme qui seuls vainquent les
+obstacles et empêchent de sacrifier jamais à son humeur et à des
+passions quelconques l'intérêt public.</p>
+
+<p>«Au retour de Pologne Sa Majesté ira en Espagne. Elle espère n'avoir
+plus que des éloges à vous donner à ce que vous aurez fait, et que vous
+aurez de nouveau bien mérité dans son estime.</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.</h4>
+
+<p class="rig">«Fuenteguinaldo, le 21 avril 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, Votre Majesté désire connaître si les pays que l'armée occupe
+peuvent suffire à ses moyens de subsistance. Je ne puis mieux répondre à
+cela qu'en assurant à Votre Majesté que l'on ne vit dans les
+cantonnements qu'au moyen des plus grands actes de violence, que partout
+la force seule peut donner les moyens journaliers de subsistance.</p>
+
+<p>«La force, étant nécessaire pour assurer la subsistance, ne peut être
+mise en usage pour former des magasins, et, par conséquent, il n'en
+existe nulle part.</p>
+
+<p>«La subsistance des troupes à Valladolid et dans toutes les villes est
+toujours dans l'état le plus critique.--On ne peut plus faire rien qu'au
+moyen d'achats, et cette dépense est tellement en disproportion avec les
+ressources en argent dont on peut disposer, qu'après avoir épuisé le peu
+d'argent de la solde qui est arrivée de France, il y a de quoi être
+effrayé de l'avenir jusqu'à la récolte.</p>
+
+<p>«L'Empereur vient d'ordonner au général Dorsenne d'envoyer de la
+province d'Aranda huit mille quintaux de froment; mais le général
+Dorsenne, qui craignait que je n'envoyasse chercher du grain dans cette
+province, a fait tout enlever et conduire à Burgos. Je compte donc peu
+sur cette ressource et cependant les événements les plus graves, les
+plus désastreux, les plus calamiteux, peuvent être le résultat de cette
+pénurie.</p>
+
+<p>«D'après les documents de l'administration, les produits du territoire
+qu'occupe l'armée de Portugal ne sont évalués qu'à un peu plus de moitié
+des produits du pays qu'occupe l'armée du Nord, en supposant même que le
+septième gouvernement, dont les produits sont réduits presqu'à rien par
+la perte de Rodrigo, fût intact; et cependant l'armée du Nord n'est
+guère que les trois cinquièmes de l'armée de Portugal.</p>
+
+<p>«J'ignore quels motifs ont pu déterminer l'Empereur à un arrangement qui
+refuse tout à ceux qui ont le plus souffert et qui ont à combattre,
+tandis qu'il prodigue tout à d'autres, qui, par la nature de leurs
+fonctions et par leur placement, ne sont destinés qu'à un rôle
+secondaire.</p>
+
+<p>«Votre Majesté, d'après cela, peut juger que l'armée de Portugal, dans
+un territoire dévasté par l'armée du Nord qui l'a précédée, qui n'a
+qu'un territoire insuffisant et sans proportion avec ses besoins, n'a
+des ressources ni suffisamment en blés ni suffisamment en argent; que,
+n'ayant point d'argent, elle ne peut faire venir du blé des autres
+provinces, et qu'eût-elle des magasins, n'ayant pas de moyens de
+transport, elle ne pourrait se faire suivre par des approvisionnements
+en cas de mouvement.</p>
+
+<p>«On peut cependant compter que, selon l'usage établi à l'armée de
+Portugal, les soldais ont une réserve de quinze jours de vivres qu'ils
+portent dans leurs sacs. Mais cet approvisionnement vient d'être
+consommé pendant le mouvement que je viens d'exécuter, et il faudra du
+temps et de nouveaux efforts pour pouvoir le reformer.</p>
+
+<p>«Votre Majesté désire connaître où en est la solde de l'armée. Les six
+premières divisions sont alignées au mois de juin 1811, et il leur est
+dû dix mois de solde; la septième au mois de septembre, ainsi il lui est
+dû huit mois; la huitième division au mois d'octobre 1810, ainsi il lui
+est dû dix-huit mois. Ce seul exposé suffit pour faire connaître à Votre
+Majesté dans quelle misère est l'armée.</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT</h4>
+
+<p class="rig">«Vitoria, le 21 avril 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Mon cher maréchal, je ne reçois qu'aujourd'hui la lettre que Votre
+Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire de la <i>Caritas</i> le 6 février.</p>
+
+<p>«Je dois lui répéter ce que je lui ai déjà annoncé le 11 de ce mois,
+qu'il m'est impossible d'envoyer il Valladolid une de mes divisions
+comme elle le désire, que les troupes qui me sont annoncées depuis deux
+mois ne sont pas arrivées, et que, partout où mes garnisons sont
+établies, elles n'y sont que trop faiblement.</p>
+
+<p>«Je vais redoubler d'efforts, monsieur le maréchal, pour vous renvoyer
+vos deux régiments de marche qui gardent encore les communications
+d'Irun à Vitoria, et je n'estimerai heureux de pouvoir y réussir.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 1<sup>er</sup> mai 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai reçu en même temps vos lettres des 16 et 21
+avril. Le mouvement que vous avez fait n'ayant pas eu l'effet qu'on
+espérait, et ne pouvant pas rendre toute votre armée disponible en
+ordonnant au général Dorsenne de remplacer vos troupes en Castille,
+j'approuve fort la proposition que vous faites de vous rendre avec
+quatre divisions dans la vallée du Tage pour opérer, par l'Estramadure,
+en faveur de l'Andalousie. Je vous engage à hâter ce mouvement le plus
+que vous pourrez.</p>
+
+<p>«M. le maréchal Jourdan vous écrit en détail sur les moyens que l'on
+peut tirer de Madrid et mettre à la disposition des troupes qui doivent
+agir dans l'Estramadure pour se porter au secours de l'Andalousie.</p>
+
+<p>«Je fais écrire au général Dorsenne, mais je ne pense pas qu'il envoie
+aucunes troupes pour remplacer les vôtres.</p>
+
+<p>«Je reçois l'avis qu'un régiment de l'armée d'Aragon est arrivé à Cuença
+pour assurer la communication avec Madrid. L'arrivée de ce régiment
+donne la possibilité de faire occuper par les troupes de l'armée du
+Centre les postes et forts sur le Tage, et de rendre ainsi disponible la
+division Foy. Une brigade de cavalerie de l'armée du Centre reçoit
+l'ordre de se porter dans la vallée du Tage, où elle sera à vos ordres.
+Je n'ai point encore avis du départ de Valence de la division que j'ai
+demandée; elle sera aussi employée à secourir l'armée du Midi.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Salamanque, le 2 mai 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monseigneur, je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur
+de m'écrire le 16 avril. <i>Il est dur d'être accablé des reproches les
+plus amers</i> sans les avoir <i>mérités</i>. Vos instructions du 18 et du 21
+février sont <i>rédigées d'une manière si impérative, qu'elles
+suffiraient</i> pour faire <i>condamner</i> devant un <i>tribunal un général</i> qui
+ne s'y serait pas <i>conformé</i>. Elles consacraient formellement le cas où
+l'ennemi serait en possession <i>de l'initiative; elles disaient même: «Si
+lord Wellington marche avec toutes ses troupes sur Badajoz, laissez-le
+aller, rassemblez votre armée, et il reviendra bien vite.»</i> C'est
+précisément ce que j'ai fait: toutes les raisons qui établissent que les
+divisions auraient dû rester sur le Tage, je les ai senties, et elles
+sont toutes consignées dans les lettres que je vous ai écrites: c'est
+donc par pure obéissance que je les ai rappelées.</p>
+
+<p>«Je ne puis donc être responsable du mauvais effet qui en est résulté.
+J'ai mis mes troupes en mouvement pour Rodrigo aussitôt que j'ai pu
+avoir des subsistances pour exécuter cette opération. J'ignore par
+quelle magie on aurait pu la commencer plus tôt sans laisser hommes et
+chevaux sur la route.</p>
+
+<p>«Ayant une fois renoncé à la marche sur le Tage, je ne pouvais y revenir
+brusquement, attendu qu'au même instant j'avais rappelé les officiers
+que j'avais envoyés à Madrid avec des fonds pour presser l'envoi des
+subsistances sur Almaraz, et qu'alors tous les envois avaient
+complètement cessé. Avec quinze jours de vivres, j'aurais passé le Tage;
+mais comment subsister ensuite avec les moyens du pays compris entre le
+Tage et la Guadiana, le désert le plus affreux qui existe, et en
+présence de l'ennemi? La destruction de l'armée en aurait été la
+conséquence nécessaire. Il n'y avait que des envois prompts de Madrid
+qui pussent pourvoir aux besoins de l'armée, et je ne pouvais y compter,
+car je n'ai trouvé dans cette ville ni secours, ni force, ni volonté. A
+l'époque où nous sommes, on ne peut pas faire un mouvement sur cette
+frontière sans l'avoir préparé un mois d'avance, et, après que ce
+mouvement a été exécuté, l'armée est incapable pendant longtemps de se
+mouvoir de nouveau. Je crois l'avoir dit plus d'une fois, l'Empereur n'a
+point d'armée ici; car, quoiqu'il ait de braves soldats, ils ne peuvent
+ni se mouvoir ni se tenir réunis, faute de moyens de transport et de
+magasins. Vous me dites que j'ai annulé l'armée au commencement de la
+campagne; ce qui annule l'armée, c'est l'absence totale de moyens et le
+refus que l'Empereur a toujours fait de lui en accorder, tandis qu'il
+est assez connu que l'ennemi en a surabondance. On ne peut former des
+magasins qu'avec de l'argent, et l'Empereur n'a jamais voulu en donner.
+On nous a même enlevé les moyens de transport qui nous avaient été
+accordés, au moment où ils nous étaient le plus nécessaires.
+Permettez-moi de le dire: il n'y a peut-être pas d'exemple qu'une armée
+ait été laissée dans un pareil abandon; peut-être même suis-je autorisé
+à dire que, sans ma sollicitude et mes soins de tous les instants, il
+serait déjà arrivé de grands malheurs. L'Empereur voit toujours, dans
+son armée de Portugal, une armée nombreuse, une armée reposée et
+disponible; mais il oublie que quatorze à quinze mille hommes sont
+indispensables pour l'occupation du pays, ce qui réduit d'autant la
+force pour combattre; que, comme nulle part un ordre, une simple lettre,
+ne peuvent être portés que par cent cinquante ou deux cents hommes, et
+qu'on n'obtient pas une seule ration sans l'action immédiate d'une force
+imposante, la totalité des troupes se trouve continuellement en
+mouvement, et elles se fatiguent réellement plus qu'elles ne le feraient
+en campagne, quoiqu'elles paraissent tranquilles dans leurs
+cantonnements. Il n'y a jamais eu dans ma conduite ni tâtonnement ni
+fluctuation, mais bien le sentiment de la faiblesse de mes moyens
+jusqu'à la récolte, et la conviction de la nécessité de se contenter de
+chercher à arrêter l'ennemi dans ses opérations, ne pouvant le
+maîtriser. Je le répète, jusqu'à la récolte, il n'y a que de l'argent
+qui puisse rendre à l'armée quelque mobilité. Il semblerait que Sa
+Majesté ignore la situation présente de l'Espagne, celle de son armée de
+Portugal, le nombre et les forces toujours croissantes des guérillas, et
+les difficultés épouvantables que présente ici le plus léger mouvement
+exécuté en corps d'armée. Je supplie Votre Altesse de m'expliquer
+pourquoi, dans un pareil ordre de choses, les ordres sont si précis et
+si impératifs, si ce n'est pour qu'on les suive. En faisant ce que
+l'Empereur trouve aujourd'hui que j'aurais dû faire, il est possible que
+je n'eusse pas réussi à sauver Badajoz. Dans ce cas, de quel poids ne
+seraient pas contre moi les reproches de l'Empereur et quelle
+responsabilité n'aurais-je pas encourue? Ce n'est pas que je redoute la
+responsabilité, je me sens au contraire toute la force de la supporter;
+mais il faut qu'après m'avoir donné des moyens proportionnés aux besoins
+de l'armée, on me laisse quelque latitude dans le mode de leur emploi.</p>
+
+<p>«L'Empereur me compte, comme étant destinées à combattre l'armée
+anglaise, deux divisions de l'armée du Nord, sa cavalerie et une partie
+de son artillerie. J'ai demandé il y a six à sept semaines au général
+Dorsenne de faire relever dans quelques postes les troupes que je me
+proposais de conduire en Portugal. Non-seulement il n'a relevé aucun de
+mes postes, mais même il ne m'a pas encore envoyé deux des trois
+régiments de marche qu'il avait à moi; il m'a, de plus, déclaré qu'il
+lui était absolument impossible de me promettre aucun secours pour
+l'avenir. Ainsi, si l'armée marche aux Anglais, il faut, pour qu'elle
+soit en situation de combattre, qu'elle évacue tout le pays et porte la
+confusion à son comble, et, si elle ne prend pas cette mesure, elle se
+trouve très-inférieure en nombre. D'après cela, Sa Majesté peut
+apprécier ma position.</p>
+
+<p>« Je ne pense pas que personne ait plus de patriotisme que moi, plus
+d'attachement pour l'Empereur et mette à un plus haut prix la gloire de
+ses armes. Ainsi donc Sa Majesté peut être assurée du zèle avec lequel
+je seconderai le roi d'Espagne. Mais je prends acte ici que je ne puis
+être responsable de ses dispositions, et l'Empereur trouvera sans doute
+juste ma réserve lorsqu'il calculera les conséquences qui peuvent
+résulter de la disposition que vient de prendre le roi pour conduire
+trois divisions de l'armée de Portugal sur Séville par la Manche. »</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">Madrid, le 4 mai 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai sous les yeux votre lettre du 27 avril à M.
+le maréchal Jourdan, et je reçois en même temps celle du major général
+du 16, qui me donne connaissance des lettres qu'il vous a adressées le
+12 mars et le 16 avril. Je sais par un aide de camp du duc de Dalmatie
+que ce maréchal était le 27 avril à Séville, et qu'il avait réuni une
+grande partie de ses forces, conservant toutefois le blocus de l'île de
+Léon, Grenade, Malaga, etc ... et ayant sa droite à Anduxera et sa
+gauche à l'île de Léon. Il n'avait pas encore reçu l'avis des
+dispositions de l'Empereur qui me confient le commandement de ses
+armées. Le maréchal Suchet n'avait pas envoyé la division que je lui
+avais fait demander.</p>
+
+<p>«Dans cet état de choses, je ne pense pas qu'il y ait autre chose à
+faire aujourd'hui que ce qu'il eût été à désirer que l'on eût fait avant
+la reddition de Badajoz. Je pense que les instructions de l'Empereur du
+12 mars sont encore applicables, et qu'il faut faire, pour la
+conservation de l'Andalousie, ce qu'elles prescrivaient pour Badajoz.</p>
+
+<p>«Il est de fait que l'ennemi n'a fait aucune démonstration sur
+Lugar-Nuevo, et je crois que lord Wellington est effectivement en
+Portugal avec quatre ou cinq divisions, comme vous le pensez vous-même.
+Dans cette hypothèse, monsieur le maréchal, vous devez le contenir et
+l'occuper assez par des démonstrations et des mouvements offensifs sur
+l'Aguada pour l'empêcher de se porter en Andalousie. Dans le cas où il
+ne serait plus devant vous et qu'il porterait ses divisions sur la rive
+gauche du Tage, vous vous porteriez à votre tour dans la vallée du Tage,
+afin de passer ce fleuve à Almaraz, et marcher avec toutes les forces
+disponibles, au secours de l'Andalousie.</p>
+
+<p>«On continue à envoyer des subsistances à Lugar-Nuevo; mais vous
+connaissez leur rareté. N'oubliez pas que le blé que vous devez faire
+prendre à Ségovie, si votre mouvement se fait bientôt sur Lugar-Nuevo,
+est destiné à l'approvisionnement des forts de Miravete, et qu'il ne
+pourrait pas être remplacé jusqu'à la récolte.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL DE MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 7 mai 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, j'ai reçu votre lettre du 5 mai par laquelle vous me
+prévenez que lord Wellington se trouve avec cinq divisions sur la Coa.</p>
+
+<p>«Je donne ordre au duc de Dalmatie de détacher le général Drouet avec le
+tiers de l'armée du Midi; sa tâche sera d'observer les mouvements du
+corps du général Hill, de l'arrêter sur la rive gauche du Tage, et de
+passer ce fleuve à Almaraz si les troupes anglaises passaient sur la
+rive droite; il se tiendra en communication avec le général chargé de
+défendre Almaraz, Talavera, etc.</p>
+
+<p>«J'ai chargé le général d'Armagnac, de ce commandement. Il fera occuper
+les forts du Tage et rendra ainsi disponible la division Foy. Je dois
+toutefois vous faire observer, monsieur le maréchal, que les forces que
+commande le général d'Armagnac se réduisent à trois bataillons et à six
+cents chevaux. Vous pouvez apprécier le genre de résistance qu'il peut
+opposer à l'ennemi, s'il était attaqué, chose qui n'est pas impossible.
+Si l'ennemi n'est pas en état d'entreprendre une opération générale
+avant la récolte, il pourrait profiter de ce temps pour se porter
+rapidement par Placencia sur Lugar-Nuevo, l'enlever, occuper ce point,
+s'y fortifier et couper ainsi toute communication avec nos armées. Il
+pourrait alors se livrer aux opérations de la campagne prochaine avec
+beaucoup de facilité, soit qu'il se portai au Nord ou au Midi. Vous
+devez donc donner ordre au général Foy de faire observer constamment la
+communication de Placencia et de se tenir toujours en mesure de couvrir
+les forts du Tage, dont vous devez mieux sentir que personne
+l'importance, à moins que les mouvements de l'ennemi ne soient
+totalement prononcés et que vous n'ayez plus aucun doute sur leur objet.
+Je n'ai pas besoin de vous répéter que les blés et biscuits de Ségovie
+sont destinés à l'approvisionnement des forts du Tage. Je les fais
+enlever; ainsi vous n'avez pas besoin de vous en occuper.</p>
+
+<p>«J'écris et je fais écrire de nouveau au général Dorsenne pour qu'il
+exécute les dispositions prescrites par les ordres de l'Empereur dans le
+cas où vous seriez attaqué. Mettez-vous aussi en communication avec lui
+sur cet article.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Vitoria, le 13 mai 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, le courrier arrive, et j'apprends que M.
+Grandsigne, colonel, chargé des dépêches de Votre Excellence, a été
+attaqué entre Celada et Burgos. Son escorte, forte de cent vingt hommes
+d'infanterie et cinquante hussards, s'est trouvée entourée par toute la
+bande du curé, au nombre de seize cents hommes; elle s'est vaillamment
+défendue, M. Grandsigne, laissé pour mort au milieu d'une charge, a été
+dépouillé en un instant, on l'a transporté à Celada où il a expiré, le
+10, lendemain de l'attaque. Tous les paquets dont il était chargé et
+l'estafette sont perdus; la malle a été sauvée. Nous avons perdu deux
+officiers, vingt-quatre hussards et deux soldats du 123<sup>e</sup> régiment tués,
+et trente-sept chevaux. Le capitaine d'infanterie a si bien manoeuvré et
+a fait si bonne contenance, qu'il a rallié les hussards et est entré à
+Celada sans être entamé.</p>
+
+<p>«Il se trouve dans les environs de Burgos plus de dix mille brigands, je
+n'ai de disponibles que seize cents hommes et quatre cents chevaux, que
+j'envoie manoeuvrer sur les flancs de la route pour rouvrir les
+communications et éloigner les bandes.</p>
+
+<p>«Je trouve toutes les troupes dispersées. J'attends le général
+Vandermaesen et le général Palombini, et j'ignore où ils sont. Je pense
+cependant que le premier rentrera bientôt.</p>
+
+<p>«J'ai dû retenir le 13 le convoi de fonds et arrêter le régiment de
+marche, ils auraient été trop compromis.--Le 15, le convoi de fonds est
+en marche; il arrive dans trois jours. Je le ferai partir lorsqu'il y
+aura sûreté, et que j'aurai assez de monde pour l'escorter; mais je prie
+Votre Excellence d'envoyer au-devant d'eux jusqu'à Villa-Rodrigo.
+J'aurai soin de l'en prévenir.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Vitoria, le 20 mai 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai été indirectement informé que, lors de la
+dernière prise de Gijon par le général Bonnet, ce général y avait saisi
+des papiers très-importants et notamment des plans par l'Angleterre,
+contenant les opérations de cette campagne, et celles que l'armée
+anglaise devait faire contre l'arrondissement de l'armée du Nord.</p>
+
+<p>«Dans en moment, toutes les bandes sont en mouvement, et je ne puis
+concevoir quel est le but de toutes les marches et contre-marches
+qu'elles opèrent.</p>
+
+<p>«Les communications sont pour ainsi dire interrompues, et Votre
+Excellence sait que je n'ai point de troupes disponibles. Les papiers
+que le général Bonnet avait saisis furent envoyés par duplicata à M. le
+général Dorsenne; mais celui-ci ne les a pas reçus, ou bien il est parti
+sans me les remettre et même sans m'en parler. Il est vrai qu'il était
+extrêmement malade et peu en état de s'occuper de choses sérieuses.</p>
+
+<p>«Je dois penser que Votre Excellence a connaissance de ces papiers, et
+je la prie instamment de vouloir bien m'en envoyer une copie chiffrée
+par duplicata.</p>
+
+<p>«J'ai une si grande étendue de côtes à garder et si peu de moyens pour
+empêcher un débarquement, que je suis forcé de prendre toutes les
+précautions possibles pour me mettre à l'abri d'un événement.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 23 mai 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, votre aide de camp m'a remisée matin vos lettres
+des 18 et 20 mai, et M. le maréchal Jourdan m'a communiqué votre lettre
+du 19 de ce mois.</p>
+
+<p>«J'ai envoyé à Talavera le général d'Armagnac dans un moment où vous
+m'annonciez que toute l'armée anglaise s'était portée au nord du Tage,
+et vous me préveniez que vous seriez sans doute obligé de rappeler la
+division Foy pour la réunir au gros de l'armée, et il ne s'agissait donc
+pas alors de faire relever la garnison des forts; mais il fallait encore
+des troupes pour appuyer ces garnisons et un général pour les commander.
+J'ai donc envoyé le général d'Armagnac avec trois bataillons, deux
+régiments de cavalerie, des sapeurs, des canonniers, des officiers
+d'état-major et des administrateurs.</p>
+
+<p>«J'ai envoyé deux convois de subsistances dans la vallée du Tage, avec
+les chevaux d'artillerie de ma garde. J'ai épuisé les magasins de
+Madrid; le départ de ces convois a fait hausser considérablement le prix
+du blé dans ma capitale, et j'ai la douleur d'apprendre tous les jours
+qu'un grand nombre d'individus meurent de faim dans les rues. J'ai donc
+du mettre une grande importance à la conservation de ces denrées, et je
+les ai mises sous la surveillance du général qui était destiné à rester
+dans la vallée du Tage, et non pas sous la surveillance du général Foy,
+qui pouvait d'un instant à l'autre recevoir de vous l'ordre de se porter
+partout ailleurs. Ces subsistances ont toujours été destinées à la
+nourriture des troupes qui seraient appelées à opérer en Estramadure, et
+non à nourrir la garnison de Talavera. Si M. le général d'Aultarme a
+écrit le contraire à M. le général d'Armagnac, il a eu très-grand tort,
+et, si M» le général d'Armagnac a destiné une partie des convois à cet
+usage, il est très-répréhensible. Je vais me faire rendre compte de ce
+qui a été fait à cet égard. Mais M. le général d'Armagnac, M. le général
+Foy, et vous, monsieur le maréchal, vous auriez dû connaître mes
+intentions sur la destination de ces convois par les lettres de M. le
+maréchal Jourdan, qui ne laissent aucun doute à ce sujet, et on n'aurait
+pas du s'arrêter à une lettre du général d'Aultarme, écrite trop
+légèrement.</p>
+
+<p>«Le premier convoi a été déchargé à Talavera, non pas pour nourrir la
+garnison de cette place, mais pour faire revenir plus promptement à
+Madrid les moyens de transport, afin de faire partir sans délai un
+second convoi. Je n'ai pas cru qu'il fût absolument impassible de faire
+porter peu à peu les subsistances de Talavera à Lugar-Nuevo. L'essentiel
+était d'en envoyer promptement.</p>
+
+<p>«M. le général d'Armagnac et le général Foy ne se sont pas entendus.
+J'ai donc dû prendre un parti; il fallait donner l'administration à l'un
+ou à l'autre: il m'a paru plus raisonnable de la confier à celui des
+deux qui est destiné à rester constamment dans la vallée du Tage et à
+garder les forts qu'à celui qui, d'un instant à l'autre, pouvait
+recevoir une nouvelle destination. Vous dites à cela que, si le général
+d'Armagnac est chargé de l'administration, la division Foy mourra de
+faim: M. le général d'Armagnac en dit autant du général Foy. Je n'ai dû
+croire ni l'un ni l'autre, et j'ai dû faire ce qui m'a paru le plus
+convenable, surtout ayant la ferme volonté d'exiger de M. le général
+d'Armagnac qu'il remplisse mes intentions à l'égard de la division Foy.
+Je n'ai jamais pensé que cet arrangement pût faire retirer de la vallée
+du Tage la division Foy, tant que sa présence y sera nécessaire, comme
+vous semblez le supposer dans vos lettres.</p>
+
+<p>«Cependant, monsieur le maréchal, si vous pensez que cette disposition
+peut contrarier vos opérations, je rappellerai le général d'Armagnac à
+Tolède avec l'infanterie de l'armée du Centre, et nous continuerons à
+faire garder les forts par vos troupes; cela me convient d'autant plus,
+que, n'ayant aucun secours à attendre du maréchal Suchet, qui ne peut
+même faire occuper la province de Cuença, je n'ai pas des troupes pour
+couvrir Madrid et faire ramasser, à l'époque de la récolte, les grains
+des provinces environnantes; mais, si vous persistez à croire que la
+présence des troupes du général d'Armagnac est nécessaire dans la vallée
+du Tage, ce général restera gouverneur de l'arrondissement de Talavera;
+faites-moi donc promptement connaître votre opinion.</p>
+
+<p>«M. le maréchal Jourdan vous a prévenu que j'ai donné à M. le général
+Treillard le commandement de la cavalerie de l'armée du Centre, qui est
+dans la vallée du Tage. Si vous opérez en Estramadure, ce général sera
+sous vos ordres; mais, si les circonstances vous rappellent dans le
+Nord, le général Treillard ne suivra pas votre mouvement; vous avez
+aussi été prévenu qu'à votre arrivée dans la vallée du Tage le général
+d'Armagnac doit prendre vos ordres.</p>
+
+<p>«Au surplus, cette lettre est peut-être inutile dans le moment actuel;
+car, si l'ennemi s'est emparé des forts du pont du Tage, je devrai faire
+d'autres dispositions; mais j'ai voulu entrer dans tous ces détails pour
+vous prouver que, bien loin d'avoir voulu entraver vos opérations, j'ai
+fait pour votre armée plus que je ne pouvais faire.</p>
+
+<p>«Je pense, monsieur le maréchal, qu'au premier avis du général Foy vous
+aurez fait soutenir sa division par la division Clausel, et que vous
+vous serez porté vous-même dans la vallée du Tage, à moins que vous
+n'ayez la certitude que le gros de l'armée est devant vous. Je n'ai
+point reçu de nouvelles du général Foy depuis ses trois lettres du 19,
+dont M. le maréchal Jourdan vous a envoyé des copies.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH.</h4>
+
+<p class="rig">«Salamanque, le 24 mai 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, je reçois la lettre du 17 et du 18 de ce mois; Sire, Votre
+Majesté avait daigné m'ordonner, <i>il y a six mois, époque à laquelle
+j'ai quitté la vallée du Tage, de former un grand dépôt de vivres à
+Lugar-Nuevo</i>. Je n'aurais pas été dans l'obligation d'envoyer des
+troupes dans la province de Ségovie pour y réunir des vivres, pour les
+mettre <i>en état de passer dans la vallée du Tage</i>. Ainsi ce qu'il peut y
+avoir d'irrégulier dans cette disposition est plus que légitimé par
+<i>l'urgence de nos besoins</i>.</p>
+
+<p>«La conduite du colonel du 50<sup>e</sup> régiment est condamnable pour avoir
+demandé des rations plus fortes que celles qui sont déterminées, et je
+le punirai en conséquence; <i>mais, certes, il ne l'est pas pour avoir
+employé les moyens de rigueur</i>, attendu que ce sont les seuls qui
+donnent des résultats, et qu'il serait méprisable et coupable envers
+l'Empereur et l'armée s'il n'avait pas pris les moyens nécessaires <i>pour
+réunir promptement les approvisionnements</i> que je lui ai fait donner
+l'ordre <i>de former</i>; il n'a eu et ne peut avoir, non plus que moi,
+l'intention <i>de manquer</i> à Votre Majesté, <i>et j'ai</i> donné assez de
+preuves <i>du respect que je lui porte</i> pour que toute justification à cet
+égard soit superflue; mais il y a un premier devoir à remplir, c'est
+celui qui se rattache immédiatement à nos succès et à l'honneur des
+armes de l'Empereur.</p>
+
+<p>«<i>Votre Majesté est la maîtresse de faire, relativement à moi</i>, la
+demande qui lui conviendra; je n'ai rien fait que ne me commandassent ma
+conscience, mes lumières et mon amour du bien public; ainsi rien ne
+saurait <i>m'intimider</i>.</p>
+
+<p>«<i>Votre Majesté trouve</i> que les moyens que l'on emploie sont tout au
+plus <i>tolérables dans un pays nouvellement conquis</i>; mais je ne sais pas
+dans quelle catégorie on pense placer l'Espagne et si elle connaît <i>des
+localités où l'on a pu obtenir quelque chose sous les baïonnettes</i>.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 28 mai 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai reçu votre lettre du 26 de ce mois, datée de
+Fontiveros. Je vous ai prévenu, par ma lettre du 7 de ce mois, des
+ordres que j'avais donnés le même jour au duc de Dalmatie pour former le
+corps du comte d'Erlon du tiers de l'armée du Midi, en le chargeant
+d'observer sur la Guadiana le corps du général Hill, de l'y contenir, de
+le suivre, et même de passer le Tage si le général Hill passait sur la
+rive droite.</p>
+
+<p>«J'ai réitéré, le 26 de ce mois, et je renouvelle aujourd'hui ces mêmes
+ordres, qui sont parfaitement applicables aux circonstances dont vous me
+faites part et qu'ils avaient prévues.--J'espère qu'ils auront été
+exécutés ou qu'ils le seront du moins assez à temps pour seconder vos
+mouvements. Si le corps du général d'Erlon, par une suite de ces
+dispositions, arrive sur la rive droite du Tage, il couvrira Médina, ou
+se portera, suivant la marche de l'ennemi, sur le flanc de l'armée
+anglaise pour agir de concert avec vous. Mais, tant qu'il ne sera pas à
+portée de remplir l'un ou l'autre de ces deux objets, il m'est
+impossible de vous donner la cavalerie de l'armée du Centre, qui se
+trouve dans la vallée du Tage, où il ne resterait plus que trois
+bataillons si elle la quittait.--Madrid ne serait pas à l'abri d'un coup
+de main. Le général Treillard, qui commande actuellement dans cette
+vallée, a l'ordre de se mettre en communication avec le général Drouet,
+de tenir et d'approvisionner les forts de Miravete, s'ils ne sont pas
+tombés au pouvoir de l'ennemi, comme on peut s'en flatter encore, afin
+d'assurer cette communication, de voir s'il est possible d'établir un
+pont volant à Almaraz avec ce qui peut être resté de celui que l'ennemi
+a brûlé, s'il n'a pas pu le détruire entièrement; enfin, de faciliter,
+autant que possible, les moyens de passer le Tage au pont du
+l'Arzobispo, ou au moins de prévenir le général Drouet de l'état où est
+ce passage. Tel est le résumé des ordres que j'ai donnés. Vous voyez
+qu'ils tendent tous à vous dégager le plus possible, soit en retenant
+sur la rive gauche du Tage le corps du général Hill, soit en vous
+donnant l'appui du général Drouet, si lord Wellington appelait à lui le
+général Hill; et ainsi, dans l'un ou l'autre cas, à vous donner les
+moyens de combattre avec avantage l'ennemi, si, comme tout semble
+l'annoncer, il se portait définitivement sur vous. Je n'ajouterai plus
+qu'un mot. Il vous est facile, monsieur le maréchal, de juger que, tant
+que le général Drouet ne sera pas sur le Tage, Madrid est entièrement à
+découvert, malgré le petit corps que je laisse dans cette vallée. Ainsi
+vous ne devez retirer et rappeler à vous qu'avec beaucoup de ménagements
+la division Foy. Je n'ai pas besoin d'insister sur ce point: vous devez
+sentir de quelle importance il est.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 28 mai 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, le roi vient de recevoir votre lettre du 26. Sa
+Majesté envoie derechef au duc de Dalmatie l'ordre de renforcer le plus
+possible le corps du comte d'Erlon, afin de mettre ce général en état de
+battre le corps du général Hill s'il reste sur la Guadiana, et lui
+rendre l'ordre de faire marcher le corps du comte d'Erlon sur Miravete
+si lord Wellington rappelle le général Hill à lui. Le comte d'Erlon
+pourra vraisemblablement passer le Tage au pont de l'Arzobispo. Ce
+passage est difficile pour l'artillerie; mais je ne le crois pas
+impraticable. Si le corps du comte d'Erlon arrive sur la rive droite du
+Tage, il sera destiné à couvrir Madrid et à se porter sur le flanc de
+l'armée anglaise, suivant les circonstances. Jusqu'à l'arrivée de ce
+corps, le roi ne peut pas vous donner la cavalerie que vous demandez,
+puisque cette cavalerie, qui consiste en huit cents chevaux, est
+destinée, avec trois bataillons, à garder la vallée du Tage. Ce sont les
+seules troupes que le roi ait disponibles, et il ne peut pas les
+éloigner sans s'exposer à avoir sa capitale insultée. Le roi prescrit au
+général Treillard, qui commande les troupes de l'armée du Centre dans la
+vallée du Tage, de tâcher de correspondre avec le comte d'Erlon. Il
+désire que le général Foy corresponde avec ce général aussi longtemps
+que le permettra la position de sa division.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 3 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, vous avez déjà été instruit, par M. le prince de
+Neufchâtel, que l'Empereur avait jugé à propos de me confier le
+commandement de ses armées dans la Péninsule. M. le prince de
+Neufchâtel, en partant pour le nord de l'Europe, me prévient, le 4 mai,
+que le ministre de la guerre est chargé de recevoir à Paris la
+correspondance des armées d'Espagne et de Portugal.</p>
+
+<p>«L'Empereur est parti de Paris le 9. Au moment de son départ, Sa Majesté
+a chargé son ministre de la guerre de me faire connaître ses intentions.</p>
+
+<p>«M. le duc de Feltre m'écrit que l'Empereur n'avait pas cru devoir me
+lier par des instructions impératives; qu'en général conserver les
+conquêtes faites, s'occuper particulièrement du Nord, afin de maintenir
+les communications avec la France; attendre, dans cette altitude
+imposante, le moment de prendre l'offensive contre les Anglais, étaient
+les vues de l'Empereur et le but qu'on devait se proposer dans la
+conduite de la guerre en Espagne. J'ai besoin que vous mettiez autant
+d'empressement à me seconder que je mettrai de zèle à remplir la tâche
+qui m'est imposée.</p>
+
+<p>«Vous devez, monsieur le duc, multiplier vos rapports avec moi, établir
+vos communications avec Madrid, pour qu'ils puissent me parvenir
+promptement, et que je puisse également vous transmettre mes ordres. Il
+faut que je connaisse toujours la situation de l'armée que vous
+commandez, l'emplacement de vos troupes, les forces et les mouvements de
+l'ennemi que vous avez devant vous et l'état politique des provinces que
+vous occupez.</p>
+
+<p>«Je recevrai avec plaisir votre opinion sur ce que vous croirez
+convenable de faire; je la provoque même dans la persuasion où je suis
+que votre expérience peut m'être utile; mais, quand vous recevrez un
+ordre de moi, vous devrez l'exécuter sur-le-champ, sans quoi vous
+resterez responsable des événements.</p>
+
+<p>«Vous donnerez l'ordre aux intendances de me rendre compte de
+l'administration des provinces, comprises dans l'étendue de votre
+commandement. Vous prescrirez aussi à l'ordonnateur en chef de l'armée
+de me rendre également compte de l'administration militaire. Ils
+m'adresseront d'abord un rapport sur la situation de l'administration,
+et ensuite ils m'enverront les mêmes rapports qu'ils font passer au
+ministre de la guerre à Paris.</p>
+
+<p>«Veuillez, monsieur le maréchal, faire annoncer à l'armée que vous
+commandez, par la voie de l'ordre du jour, que l'Empereur m'a confié le
+commandement de ses armées dans la Péninsule, et nommé le maréchal de
+l'Empire Jourdan chef de l'état-major général. Vous ordonnerez aux
+gouverneurs et commandants des provinces, places et arrondissements,
+d'adresser à mon état-major les rapports qu'ils étaient dans l'usage
+d'adresser au prince de Neufchâtel, et à votre chef d'état-major d'y
+faire passer copie de tous les ordres du jour.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU GÉNÉRAL CAFFARELLI.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 3 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le comte, M. le duc de Raguse m'a prévenu depuis longtemps
+que, conformément aux instructions données par le prince major général,
+le général en chef de l'armée du Nord doit faire soutenir l'armée de
+Portugal par la cavalerie, son artillerie et deux divisions
+d'infanterie, si l'armée anglaise marche sur cette armée. M. le maréchal
+Jourdan a donc écrit par mon ordre, le 18 mai, à M. le comte Dorsenne de
+se tenir prêt à aider le duc de Raguse de toutes les troupes dont il
+pourrait disposer, et d'envoyer ces troupes au duc de Raguse à sa
+première demande. Il paraît que nous touchons au moment où ces
+dispositions doivent recevoir leur exécution. Tout annonce que l'armée
+anglaise va prendre l'offensive sur celle de Portugal. N'ayant reçu de
+vous ni de votre prédécesseur aucun état de situation de l'armée du
+Nord, il m'est impossible de déterminer quelles sont les troupes que
+vous pouvez envoyer au secours de l'armée de Portugal; mais je vous
+donne l'ordre de réunir toutes celles que vous pourrez placer en échelon
+entre Burgos et Valladolid, et de prescrire au général qui en aura le
+commandement d'aller joindre le maréchal duc de Raguse au premier ordre
+de ce maréchal. Vous sentez, monsieur le général, que, si l'armée de
+Portugal perdait une bataille, les armées françaises en Espagne seraient
+compromises; ainsi vous devez vous disposer à l'aider avec toutes les
+troupes dont vous pouvez disposer. Vous laisserez sur les points
+principaux de la communication les troupes nécessaires pour les garder,
+et vous négligerez momentanément l'intérieur des provinces.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 3 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai reçu dans la nuit votre lettre du 29 du
+mois, et je me suis empressé de la mettre sous les yeux du roi. Sa
+Majesté me charge de vous adresser copie de la lettre qu'elle vient
+d'envoyer à M. le général comte Caffarelli; pour plus grande sûreté
+envoyez-lui une copie, et pressez-le d'exécuter les ordres du roi.</p>
+
+<p>«Sa Majesté a demandé une division au général Suchet, mais elle n'a
+encore aucun avis de sa marche. Elle a adressé par dix voies différentes
+au duc de Dalmatie l'ordre de mettre le tiers de son armée sous les
+ordres du comte d'Erlon, de prescrire à ce général de bien observer les
+mouvements du général Hill sur la Guadiana, et de se porter rapidement
+dans la vallée du Tage si lord Wellington rappelle à lui le général
+Hill. Le roi va réitérer ses ordres et va les faire partir par un de ses
+aides de camp.</p>
+
+<p>«On répand ici le bruit que depuis plusieurs jours le général Bonnet est
+entré dans les Asturies. Sa Majesté désirerait bien savoir si ce bruit
+est fondé, et si cette division est toujours à portée de vous rejoindre
+dans le cas où l'armée anglaise marcherait sur vous.</p>
+
+<p>«J'ai reçu ce matin une lettre du général Foy, datée du pont de
+l'Arzobispo, du 31 mai. Ce général est en marche pour se rapprocher de
+vous. Conformément aux ordres que je lui ai donnés, il m'annonce que le
+général Hill est toujours sur la rive gauche du Tage avec trois
+divisions.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 9 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, depuis la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à
+Votre Excellence le 2 du courant, l'Empereur m'a renvoyé vos dépêches
+des 16 et 21 avril. Sa Majesté m'ordonne de vous mander que c'est
+dorénavant le roi d'Espagne qui doit vous donner les directions, ainsi
+que le prince de Neufchâtel l'a fait connaître et que j'ai eu soin de
+vous le réitérer par mes lettres des 15 mai et 2 courant. Ceci répond
+aux observations et aux demandes contenues dans votre première dépêche;
+Sa Majesté espère que votre retraite s'est faite devant lord Wellington
+suivant les règles de la guerre, en le contenant avec des masses et des
+corps rassemblés.</p>
+
+<p>«L'Empereur suppose que vous aurez conservé vos têtes de pont sur
+l'Aguada<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a>
+<a href="#footnote7"><sup class="sml">7</sup></a>, parce que cela seul peut vous permettre d'avoir des
+nouvelles de l'ennemi tous les jours et de le tenir en respect. Sa
+Majesté ajoutait, à cette occasion, que, si vous aviez mis un trop grand
+intervalle entre l'ennemi et vous, vous auriez agi contre les principes
+de la guerre en laissant le général anglais maître de se porter où il
+voudrait, et que, perdant ainsi l'initiative des mouvements, vous
+n'auriez plus la même influence dans les affaires d'Espagne. L'Empereur
+pense que la Biscaye et le Nord se sont trouvés dans une situation
+fâcheuse par les suites de l'évacuation des Asturies, dont la
+réoccupation par la division du général Bonnet ne lui était point encore
+connue. Le nord de l'Espagne s'est trouvé exposé, en effet, à des
+événements malheureux, et il n'est pas douteux que la libre
+communication des guérillas avec la Galice et les Asturies, par terre et
+par mer, ne finit par les rendre formidables. <i>Tant que les Asturies ne
+seront pas occupées en force par vos troupes</i>, ajoute Sa Majesté, <i>votre
+position ne peut jamais s'améliorer</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote">
+<a id="footnote7" name="footnote7"><b>Note 7: </b></a>
+<a href="#footnotetag7">
+(retour) </a> Toujours les mêmes idées insensées! Conserver des têtes de
+pont sur l'Aguada quand l'armée prend forcément position sur la Tormès
+et en arrière, et qu'un espace de vingt lieues de désert sépare les deux
+armées! <span class="sc">Le maréchal duc de Raguse.</span></blockquote>
+
+<p>«Telle est l'opinion de l'Empereur, sur laquelle Sa Majesté insiste
+d'autant plus, qu'elle ignorait, en écrivant, le retour du général
+Bonnet dans les Asturies, que vos lettres postérieures lui auront
+appris, et qui doit avoir une influence très-avantageuse sur l'état des
+affaires dans le nord de l'Espagne.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Vitoria, le 10 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai reçu à la fois les lettres que Votre
+Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire les 24 et 30 mai et le 5 juin.
+Il paraît qu'il y en a eu d'égarées, car ce sont les premières que je
+reçois depuis un mois.</p>
+
+<p>«Je réunis en infanterie, cavalerie et artillerie tout ce que j'ai de
+disponible, et je ferai tout ce qu'on peut attendre d'un bon serviteur
+de l'Empereur.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 12 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, deux jours après avoir reçu votre dernière lettre, du
+5 de ce mois, par laquelle vous m'annoncez que vous regardez le
+mouvement des Anglais sur vous comme très-prochain, j'ai eu des
+nouvelles de l'Andalousie; le maréchal duc de Dalmatie mande, par sa
+lettre du 26 mai, qu'il est positif que l'intention du général anglais
+est de marcher sur l'Andalousie pour forcer l'armée du Midi à lever le
+siége de Cadix: telles sont ses propres expressions. D'après cette
+opinion, à laquelle le duc de Dalmatie paraît s'être arrêté, loin
+d'avoir exécuté les ordres que je lui avais donnés de mettre le corps du
+comte d'Erlon en mesure de contenir celui du général Hill en Estramadure
+et de passer même le Tage si le général Hill le passait pour agir sur la
+rive droite, il demande que l'armée de Portugal et celle d'Aragon
+marchent au secours de l'armée du Midi.</p>
+
+<p>«Comme cette opinion ne s'est point vérifiée jusqu'ici et qu'elle me
+paraît même formellement démentie par les rapports que vous m'avez
+adressés, je n'ai point révoqué mes premiers ordres; je les réitère, au
+contraire, en pressant leur exécution.</p>
+
+<p>«J'ai cru cependant qu'il était important de vous faire connaître ce que
+m'écrit le duc de Dalmatie. Il est possible que les Anglais fassent par
+la suite ce qu'ils n'ont pas fait aujourd'hui.</p>
+
+<p>«Je vous recommande donc de ne pas vous laisser imposer par de fausses
+démonstrations; s'il arrivait que celles que les Anglais ont faites
+contre vous n'eussent eu d'autre objet que de masquer leur véritable
+projet sur l'Andalousie, soyez toujours prêt à faire marcher, comme mes
+instructions antérieures l'ont prévu, trois divisions de l'armée de
+Portugal en Estramadure, dans le cas où lord Wellington se porterait sur
+la rive gauche du Tage: c'est ce que vous êtes à portée d'observer. Le
+général Caffarelli m'a écrit en date du 25 mai; il a dû entrer en
+correspondance avec vous sur les secours que vous pouvez attendre de
+l'armée du Nord; il paraît que vous avez peu à y compter, vu l'état de
+faiblesse auquel, suivant ce que mande le général Caffarelli, l'armée du
+Nord est réduite.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Vitoria, le 14 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, je viens de recevoir les dépêches de Votre
+Excellence du 8, primata et duplicata. Vous espérez livrer bataille; je
+vous amènerai huit mille hommes et vingt-deux bouches à feu dès que les
+troupes que j'attends de Navarre seront arrivées. Je me mettrai en
+mouvement et je m'échelonnerai entre Burgos et Valladolid.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 14 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, le roi a reçu depuis quelques jours votre lettre
+du 5-6. Sa Majesté vous a répondu hier par estafette; elle me charge de
+vous adresser ci-joint le duplicata de sa lettre.--J'ai reçu ce matin le
+duplicata de votre lettre du 1<sup>er</sup> juin et votre lettre du 2 du même mois;
+je les ai mises sous les yeux du roi.</p>
+
+<p>«Sa Majesté vous a fait connaître quelle est l'opinion de M. le duc de
+Dalmatie sur les projets de l'ennemi. Ce maréchal croit qu'une bonne
+partie de l'armée anglaise est sur la Guadiana, et que le générai
+Darricaut mande, par ses lettres des 2 et 5 juin, que soixante mille
+hommes sont au moment de pénétrer en Andalousie. Le roi est trop éloigné
+pour juger qui est dans l'erreur, de vous ou du duc de Dalmatie. Sa
+Majesté ne peut donc que vous réitérer que vous devez bien observer les
+mouvements de l'ennemi, pour éviter d'être trompé par de fausses
+démonstrations et vous tenir prêt à porter trois divisions au secours de
+l'armée du Midi si lord Wellington se porte sur l'Andalousie. Le roi a
+mandé la même chose au duc de Dalmatie, en lui réitérant l'ordre
+d'envoyer le comte d'Erlon sur la rive droite du Tage si lord Wellington
+appelle à lui le général Hill.</p>
+
+<p>«J'ai mandé, par ordre du roi, au général Caffarelli de se préparer à
+vous soutenir avec tout ce dont il pourra disposer dans le cas où
+l'année anglaise prendrait l'offensive sur vous; mais, comme ce général
+ne peut pas dégarnir sans danger les provinces dont le commandement lui
+a été confié, le roi désire que vous ne l'appeliez à vous que quand vous
+connaîtrez bien les projets de l'ennemi. Il a été écrit depuis longtemps
+à M. le due de Dalmatie et au comte d'Erlon que le corps de l'armée du
+Midi qui se porterait sur le Tage trouverait à Talavera de l'artillerie,
+pourvu qu'on menât des chevaux pour l'atteler. Il est déjà arrivé dans
+la vallée du Toge un grand bateau sur lequel on peut passer deux
+voitures à la fois. Ce grand bateau est en réserve à Oropesa. On
+s'occupe ici de la construction d'un pont volant; il sera envoyé à
+Talavera aussitôt qu'il sera prêt. Le roi sent parfaitement qu'il serait
+important de faire rétablir le fort de Lugar-Nuevo; mais le général
+Treillard n'a pas assez des troupes sous ses ordres pour cela, et le roi
+ne peut pas lui en envoyer d'autres. Sa Majesté me charge de vous
+proposer d'envoyer un bataillon de cinq cents hommes à ce général, et de
+suite on travaillera à rétablir Lugar-Nuevo en même temps qu'on
+s'occupera de la construction des bateaux pour un pont. Si vous pouvez
+faire passer une division dans la vallée du Tage, vous rendrez un
+service de la plus grande importance.</p>
+
+<p>«Le général Treillard, n'ayant pas assez des troupes pour faire réparer
+et garder Lugar-Nuevo, est encore bien moins en état de faire ouvrir des
+roules sur la rive gauche du Tage. Je lui en avais donné l'ordre depuis
+longtemps; mais il ne lui a pas été difficile de démontrer qu'il était
+dans l'impossibilité de l'exécuter.</p>
+
+<p>«Les forts de Miravete doivent être approvisionnés pour deux mois dans
+le moment actuel. Le général Treillard reçoit fréquemment des nouvelles
+du commandant.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 18 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, le maréchal Jourdan m'a communiqué votre lettre du 14.
+J'espère que, si le général Hill s'est réuni au gros de l'armée
+anglaise, le général Drouet aura suivi son mouvement et qu'il arrivera
+bientôt dans la vallée du Tage. Je ne saurais supposer que le duc de
+Dalmatie n'exécute pas les ordres formels que je lui ai donnés à cet
+égard, et que j'ai si souvent réitérés. J'espère aussi que le général
+Caffarelli vous enverra quelques secours.</p>
+
+<p>«Je viens d'envoyer ordre aux troupes qui sont dans la Manche de venir
+sur le Tage. Je les réunirai à celles qui sont sous le commandement du
+général Treillard, ce qui formera un petit corps d'environ quatre mille
+hommes, qui agira avec les troupes de l'armée du Midi, sous les ordres
+du comte d'Erlon.</p>
+
+<p>«Je pense que, si le général Hill est resté avec dix-huit mille hommes
+sur la rive gauche du Tage, vous serez en état de battre l'armée
+anglaise, surtout si vous recevez quelques secours de l'armée du Nord.
+C'est à vous à bien choisir votre champ de bataille et de bien faire vos
+dispositions; mais je conçois que, si le général Hill est réuni au gros
+de l'armée anglaise, le succès pourrait être incertain si vous combattez
+seul. Je pense que, dans ce cas, vous devez éviter de livrer bataille
+avant l'arrivée des troupes du général Drouet et de celles que j'ai fait
+demander au maréchal Suchet. Si les ordres que j'ai donnés à ce maréchal
+et au duc de Dalmatie sont exécutés, le succès est certain. Il ne
+faudrait donc pas le compromettre par trop de précipitation. Il serait
+moins dangereux de céder un peu de terrain. J'ai cru devoir vous
+adresser ces réflexions, afin que, suivant les circonstances, vous en
+fassiez l'usage convenable. Je n'hésiterais pas même à vous donner
+l'ordre positif de refuser la bataille si j'étais certain de l'arrivée
+du général Drouet avec quinze mille hommes et de l'arrivée de la
+division de l'armée d'Aragon; car alors l'armée anglaise serait
+fortement compromise. Mais, dans l'incertitude où je suis à cet égard,
+je ne puis que vous répéter que, si le général Hill est encore sur la
+rive gauche du Tage, vous devez bien choisir votre terrain et bien faire
+vos dispositions pour livrer bataille avec toutes vos forces réunies;
+mais que, si le corps du général Hill est réuni à lord Wellington, vous
+devez éviter de combattre aussi longtemps que cela vous sera possible,
+afin d'attendre les secours qui sans doute arriveront. Je viens de
+réitérer à cet égard mes ordres au maréchal Suchet et au duc de
+Dalmatie, et je vais les réitérer au général Caffarelli.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL BONNET AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Aguilard del Campo, le 20 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, par ma lettre du 19, j'ai eu l'honneur de rendre
+compte à Votre Excellence des motifs qui m'ont obligé d'évacuer Oviedo.
+Je me suis rendu sur la Pisnarga, où j'attends vos ordres. Le général
+Rey, gouverneur à Burgos, a répondu à l'avis que je lui avais donné de
+ma position. Les bandes, dans ce pays, sont nombreuses et actives. Si je
+n'avais craint de contrarier vos intentions, j'aurais dirigé ma division
+sur Rioseco, quoique, dans la position qu'elle occupe, elle est sur
+Burgos et peut se porter au secours de Santander.</p>
+
+<p>«Un accident assez désagréable vient de m'arriver, et me mettra
+peut-être dans le cas de me rendre à Burgos de ma personne. Je me suis
+fendu la tête trop fortement pour croire qu'il me soit possible de
+suivre les mouvements que ferait ma division. Il sera donc urgent de me
+donner un successeur si elle devait agir de suite.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«20 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Hier les premières troupes dont je puis disposer sont arrivées ici;
+elles sont parties aujourd'hui, ce matin; les autres arrivent de tous
+les côtés à la fois; elles doivent se mettre en mouvement de suite;
+j'apprends que les Anglais ont fait une expédition composée de onze
+bâtiments, dont deux vaisseaux et six frégates, et avant-hier au soir
+elle était devant le port de Motrico.</p>
+
+<p>«D'un autre côté, Renovalès s'est porté à sept lieues de Bilbao; Pinto
+en est à six, et Longa pas bien loin de là. Tous ces mouvements me
+forcent à retarder celui de la majeure partie de l'infanterie; mais la
+cavalerie et l'artillerie vont partir. J'attends des nouvelles à chaque
+instant, et, dès que j'en aurai, je prendrai la détermination la plus
+prompte et la plus sûre, celle de faire marcher contre cette expédition
+et de la culbuter; cela portera un délai forcé de plusieurs jours à mon
+arrivée, ce qui me contrarie bien; mais je ne prévoyais pas cette
+circonstance, et, lorsque j'en ai parlé, j'étais loin de penser qu'elle
+se présentât promptement.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«26 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'ai eu l'honneur d'informer Votre Excellence que
+les ennemis avaient fait à la côte une forte expédition; que j'ai été
+obligé de disposer des troupes qui étaient arrivées ici la veille; que
+Bilbao était attaqué, tandis que Lequeitio l'était par mer et par terre,
+et avait été emporté; que le général Bonnet, évacuant les Asturies, est
+entré le 18 dans la province de Santander.</p>
+
+<p>«J'ai appris, hier au soir, qu'il avait pris la route de Reynosa, que
+l'expédition était composée de six vaisseaux de ligne, neuf frégates et
+six bricks, qui se tiennent partie sur Santoña, partie sur la côte de
+Biscaye. Les troupes débarquées à Lequeitio sont des troupes de terre
+anglaises.</p>
+
+<p>«Par l'évacuation des Asturies, à laquelle j'étais loin de m'attendre,
+d'après les dernières lettres de Votre Excellence, je me trouve,
+non-seulement découvert, mais hors d'état de conserver la province de
+Santander. Tomasera livré à lui-même, la Biscaye est ouverte de partout,
+et l'ennemi pourra en occuper tous les ports. Je suis entouré de bandes
+très-fortes, peu dangereuses par elles-mêmes, mais bien par la
+multiplicité de leurs mouvements sur les différents points de
+l'arrondissement de l'armée.</p>
+
+<p>«Dans cet état de choses, que puis-je faire, sans livrer le pays à
+l'ennemi, sans lui abandonner les moyens de nous soutenir par la suite,
+et toutes nos subsistances?</p>
+
+<p>«J'envoie la cavalerie et l'artillerie, c'est tout ce qu'il est en mon
+pouvoir de faire, et Votre Excellence est trop juste pour exiger autre
+chose de moi. En ce moment, j'apprends que Bilbao est encore attaqué.</p>
+
+<p>«Voilà ma position, monsieur le maréchal, elle est pénible sous tous les
+rapports et, certes, je n'ai pas beaucoup de moyens de l'améliorer.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL DE MONTLIVAULT AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Valladolid, le 28 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monseigneur, le mouvement du général Bonnet, ainsi que je vous
+l'annonçais par mes lettres précédentes, est réel; il était il y a trois
+jours à Aguilair del Campo, à dix-huit lieues d'ici. La lettre que j'ai
+l'honneur d'envoyer ci-jointe à Votre Excellence vous en instruira plus
+positivement. Le général Guérin, qui a également reçu une lettre du
+général Bonnet, qui lui demande des nouvelles de ce qui se passe, a
+daigné me consulter afin de s'éclairer sur les intentions de Votre
+Excellence. Il rend compte au général Bonnet de la position de Votre
+Excellence, et l'engage, dans le cas où il n'aurait pas d'ordres
+contraires, à se porter en ligne le plus rapidement possible. Veuillez,
+monseigneur, par le retour du paysan, envoyer des ordres pour cette
+division et dire si l'on a rempli vos vues. Quant à l'armée du Nord, je
+commence à perdre l'espoir de voir arriver le général Caffarelli, ni
+aucunes troupes de son armée. D'après la lettre qu'a reçue le général
+Guérin, il paraît positif que le 24 il n'y avait encore personne
+d'arrivé à Burgos. Les bruits courants, dont j'ai eu l'honneur de rendre
+compte à Votre Excellence, par mes lettres des 26 et 27, existent
+toujours; mais plus le temps s'écoule, et moins ils méritent de
+confiance. Depuis trois jours on répète les mêmes choses, et nous
+n'avons pas aujourd'hui dos nouvelles plus positives que lors de mon
+arrivée.</p>
+
+<p>«Il paraît certain qu'un convoi de France est arrivé le 23 à Burgos, et
+que les troupes qui l'escortaient ont rétrogradé sur-le-champ sur
+Vitoria. Dans cet état de choses, monseigneur, je crois ma présence ici
+complétement inutile, et supplie Votre Excellence de vouloir bien me
+rappeler auprès d'elle. Car, ne pouvant remplir ici ses instructions, il
+m'est extrêmement pénible, dans un moment comme celui-ci, de me trouver
+éloigné de l'armée. Je ne puis aller plus loin, les communications
+n'existant pas. La seule ressource qui me restait, le convoi, reste ici.
+Quant aux nouvelles, le gouverneur et le commissaire de police ont plus
+de moyens que moi d'en avoir et d'en faire passer à Votre Excellence.
+J'implore donc de ses bontés de m'envoyer l'ordre, par le retour du
+porteur, de rentrer près d'elle. Je n'ai négligé aucun moyen pour savoir
+ce qui se passe. Je me suis abouché avec tous ceux qui pouvaient avoir
+des nouvelles. J'ai fait partir les trois lettres de Votre Excellence
+pour le général Caffarelli, et j'en ai moi-même écrit une quatrième par
+un contrebandier très-adroit. J'espère que Votre Excellence aura reçu
+mes quatre lettres, qui ont précédé celle-ci.--Des moissonneurs
+galiciens arrivent aujourd'hui ici, disant que Astorga a été pris le 23
+du courant et que l'armée de Galice s'avance, sans donner d'autres
+détails.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">Madrid, le 30 juin 1812.</p><br><br>
+
+<p>On trouvera le texte de cette lettre dans les <i>Mémoires du duc de
+Raguse</i>, page 121 de ce volume.</p><br>
+
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU GÉNÉRAL CAFFARELLI.</h4>
+
+<p class="rig">«Tordesillas, le 2 juillet 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le comte, <i>le 10 juin</i> vous m'avez écrit <i>que vous rassembliez
+vos troupes pour venir à mon secours, et que vous feriez tout</i> ce qu'on
+peut attendre d'un bon serviteur de l'Empereur.</p>
+
+<p>«<i>Le 14 juin</i>, vous m'avez donné <i>les mêmes assurances</i> avec plus de
+détail.</p>
+
+<p>«<i>Le 20 juin</i>, en m'annonçant <i>que l'envoi d'une portion de l'infanterie
+serait retardé</i>, vous m'annoncez <i>que la cavalerie et l'artillerie se
+mettent en marche</i>; et aujourd'hui, <i>2 juillet</i>, <i>pas un soldat, pas un
+canon de l'armée du Nord ne sont arrivés</i>.</p>
+
+<p>«Il eût mieux valu, monsieur le comte, ne <i>rien promettre que ne rien
+tenir</i>, car <i>ces promesses</i> ont <i>influé</i> sur <i>toutes les dispositions</i>
+que j'ai prises.</p>
+
+<p>«<i>Je ne sais quel sera le résultat de tout ceci</i>; s'il est <i>funeste</i>, je
+laisse <i>à votre conscience</i> à juger les causes qui <i>l'auront produit</i>,
+et s'il était plus conforme aux intérêts de l'Empereur, <i>dans la crise
+où nous sommes</i>, de s'occuper <i>à combattre Longa-Regnovalès ou lord
+Wellington</i>.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Vitoria, le 11 juillet 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, j'avais tout disposé pour faire partir ce matin
+de l'artillerie et de la cavalerie, et je devais les faire escorter par
+un régiment d'infanterie jusqu'à Burgos, où, se ralliant à d'autre
+cavalerie et à de l'artillerie, le convoi serait allé jusqu'à
+Valladolid; les mouvements de l'ennemi m'en ont empêché. Le port de
+Castro est pris, et en ce moment Portugalette, qui est à l'entrée de la
+rivière de Bilbao, est vivement attaqué depuis trois heures du matin. Ce
+n'est qu'avec la plus grande difficulté que je puis communiquer avec les
+troupes; je ne puis avoir des nouvelles ni de San Andeo ni de Pampelune.
+Les postes de l'Èbre sont attaqués; la communication avec la France est
+interceptées. Ce ne sont plus des bandes, ce sont des corps de trois à
+quatre mille hommes, organisés en bataillons, qui agissent sous la
+direction des Anglais. Tout le pays prend les armes: je ne pense pas
+cependant que cet état de choses puisse durer au delà de quelques jours.
+J'attends une division qui devrait être arrivée à Logrono, et aussitôt
+j'espère que les choses changeront de face. Croyez, monsieur le
+maréchal, que je ne demande pas mieux que de vous seconder; mais, obligé
+de garder une ligne extrêmement étendue et ayant peu de moyens, je me
+suis vu forcé de différer les choses les plus pressantes et les plus
+importantes: et je mets au premier rang celle de vous envoyer du monde.</p>
+
+<p>«J'apprends à l'instant qu'il est arrivé des troupes à Bayonne, et je
+dois penser que, le 13, il en partira pour Vitoria. Je donne ordre au
+1<sup>er</sup> régiment de hussards, au 31<sup>e</sup> de chasseurs et à un escadron arrivé
+depuis peu, de partir avec huit bouches à feu pour se rendre à
+Valladolid et d'y faire apporter du biscuit. J'ai prié Votre Excellence
+d'envoyer de l'infanterie pour prendre ce convoi; il l'attendra à
+Celada, car à peine ai-je en tout et sur tous les points six mille
+hommes disponibles, que j'aurais envoyés à l'armée de Portugal sans ces
+événements. Le 15<sup>e</sup> de chasseurs a quatre bouches à feu, qui sont ici et
+qui partiront lorsque je pourrai les faire escorter. Je n'ai pas reçu de
+lettres de Votre Excellence depuis le 2.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Vitoria, le 16 juillet 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, aujourd'hui la cavalerie, l'artillerie et le
+convoi que j'ai eu l'honneur d'annoncer à Votre Excellence par ma lettre
+du 11 ont dû se mettre en marche sous les ordres du général Chauvet, et
+je pense qu'ils arriveront le 18 ou le 19 à Valladolid.</p>
+
+<p>«Votre Excellence a envoyé l'ordre à la division Palombini, qui devait
+se trouver à Aranda, d'aller joindre l'armée à Tordesillas, et c'était
+l'intention de Sa Majesté Catholique; mais cette division, pour laquelle
+j'avais envoyé des ordres à Aranda et à Soria, n'a communiqué avec
+aucune place; elle est allée dans les environs de Soria, sur la
+frontière d'Aragon, de là sur Tudela, d'où le général Palombini m'a
+annoncé sa prochaine arrivée à Logrono: sa lettre est du 2. Je lui ai
+envoyé l'ordre de venir le plus promptement possible; ma lettre est
+arrivée le 6 à Tudela. Tous les jours on m'a annoncé sa prochaine
+arrivée. Je lui ai envoyé ordres sur ordres; je n'ai pas reçu de ses
+nouvelles. Avant-hier je lui ai encore écrit; je le fais encore
+aujourd'hui. Je ne conçois rien à ses mouvements et à l'ignorance dans
+laquelle il me laisse de sa situation.</p>
+
+<p>«Le peu de troupes que j'ai envoyées sur les côtes a eu trois affaires
+avec deux corps de trois à quatre mille hommes qui appuyaient les
+opérations de l'escadre anglaise. Santonia va sous peu être abandonné à
+lui-même. Tous les hommes en état de porter les armes sont enlevés; les
+ennemis nous entourent de tous les côtés, et notre situation, sous tous
+les rapports, est extrêmement critique.</p>
+
+<p>«Au moment où cette lettre va partir, j'apprends que Mendizabal est
+arrivé à Orduna, et que cette ville et les environs sont remplis de
+troupes et que son projet est d'attaquer Vitoria de concert avec les
+bandes de la Navarre et du Guipuscoa.</p>
+
+<p>«Un voyageur m'apprend qu'il a rencontré la division Palombini à
+Cerbera, près d'Agreda, le 13 au matin. Je ne puis comprendre les motifs
+de ces mouvements.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Reçue au camp d'Aldea-Rubia, le 21 juillet 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Si j'avais une heure d'entretien avec Votre Excellence, elle verrait
+que je ne mérite pas de reproches, et encore moins l'ironie amère avec
+laquelle votre lettre du 2 est terminée. Je sens tout comme un autre de
+quelle importance il est pour la gloire et pour les intérêts de
+l'Empereur de battre lord Wellington de préférence aux bandes. Je suis
+aussi attaché qu'un autre à les conserver, mais une forte expédition est
+venue; je ne sais ce qui va venir des Asturies ou sur Burgos ou sur la
+Castille, et j'ai très-peu de bonne infanterie. La cavalerie et
+l'artillerie seraient parties si j'eusse pu les faire appuyer par de
+l'infanterie; je les aurais fait joindre au général Bonnet si j'eusse
+connu son mouvement. L'embarras est de se mettre en route, parce que
+j'espère qu'elles seront appuyées par des troupes venant à leur
+rencontre de Valladolid. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis
+entouré d'ennemis, attaqué de tous côtés, et que, si j'eusse fait le
+détachement que j'avais disposé et qui était à la veille de son départ,
+l'ennemi serait maître de tout le pays et aux portes de la France.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Madrid, le 21 juillet 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Ayant perdu l'espérance de vous faire secourir par des troupes de
+l'armée du Midi et de l'armée d'Aragon, j'ai pris le parti d'évacuer
+toutes les provinces comprises dans l'arrondissement de l'armée du
+Centre, et je n'ai laissé de garnison qu'à Madrid, Tolède et
+Guadalaxara, et je pars ce soir avec un corps de treize à quatorze mille
+hommes. Je vais me diriger sur Villacastin, Arevalo, et, de là, je me
+porterai sur Ormedo pour m'unir à vous, ou sur Fontiveros et la Tormès,
+pour menacer les communications de l'ennemi suivant les événements et le
+parti que vous prendrez. J'ignore votre position, je n'ai pas de notions
+bien précises sur celles de l'ennemi ni sur ses forces; je ne peux donc
+pas juger de ce que vous pouvez faire, et, par conséquent, vous envoyer
+des ordres formels: ainsi c'est à vous à me faire savoir ce que vous
+êtes dans le cas d'entreprendre au moyen des secours que je vous mène,
+et j'agirai en conséquence. Je vous fais seulement observer que je ne
+veux pas être longtemps éloigné de ma capitale; il faut donc agir
+promptement. Je vous préviens aussi que je ne peux me réunir avec vous
+qu'autant que vous passerez le Duero, étant dans la ferme résolution de
+ne pas passer la rive droite de ce fleuve, et de me tenir plutôt en
+Andalousie pour y chercher l'armée du Midi, et revenir ensuite au centre
+de l'Espagne et y livrer bataille à l'armée anglaise. Calculez, d'après
+cela, ce que vous pouvez entreprendre, faites-le-moi savoir, et je ferai
+tout ce qu'il me sera possible de faire avec le corps de troupes qui est
+à moi. Je dois vous faire observer que, tant que je ne connaîtrai pas
+vos intentions, je devrai agir avec circonspection, afin de ne pas
+m'exposer à être battu ou au moins à reculer. Mon mouvement doit
+nécessairement fixer l'attention de l'ennemi; il devra détacher des
+troupes pour m'observer, c'est à vous à en profiter pour agir, afin de
+ne pas laisser à lord Wellington la facilité de faire impunément un
+détachement sur moi.</p>
+
+<p>«Je vous ai développé plus haut les motifs qui m'empêchent de vous
+donner des ordres précis; mais voici mon opinion sur la manière dont
+vous devez agir: aussitôt que lord Wellington aura fait un détachement
+sur moi, vous devez vous porter sur la rive gauche du Duero, soit par le
+pont de Tordesillas, soit par le pont de Toro. Si vous passez par
+Tordesillas, je me porterai sur Médina ou Valdestellas afin de me réunir
+à vous, et ensuite nous agirons avec vigueur. Si vous passiez à Toro et
+que vous vous portiez sur Salamanque, je me porterai sur Alba de Tormès
+par Fontiveros. Cette dernière opération aurait l'avantage de forcer
+lord Wellington à quitter les environs de Tordesillas pour se réunir à
+Salamanque, et un premier mouvement rétrograde serait fort avantageux
+pour l'opinion et nous donnerait la faculté de nous réunir. Il n'est pas
+probable que lord Wellington se hasarde à passer sur la rive droite du
+Duero par Tordesillas lorsqu'il verra que vous et moi nous nous portons
+sur Salamanque, puisqu'il perdrait sa ligne d'opération sur le Portugal,
+à laquelle il doit tenir beaucoup. Je n'hésiterais pas même à vous
+donner l'ordre de vous porter rapidement sur Toro, et de là sur
+Salamanque, si je savais ce qui se passe sur la rive droite du Duero, où
+on dit qu'une armée espagnole est en opération. Cependant je ne puis me
+dispenser de vous faire observer que cette armée sera bientôt dispersée
+si nous parvenons à battre l'armée anglaise. Faites-moi donc savoir,
+monsieur le maréchal, ce que vous croyez pouvoir entreprendre, et
+comptez que de mon coté je ferai tout ce qui dépendra de moi.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«21 juillet 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, je vous ai écrit par six différentes voies en
+vous annonçant mon départ de Madrid dans le but de vous porter moi-même
+les secours que je n'avais pu vous procurer des autres armées. J'avais
+appris à Villacastin et on me confirme ici votre passage du Duero et la
+retraite de l'armée anglaise sur Salamanque. Je suis impatient de
+connaître par vous-même la vérité de ce qui se passe, et vos espérances
+et vos projets. J'ai avec moi douze mille hommes, deux mille chevaux et
+vingt bouches à feu. Je ne puis pas prolonger mon absence de ma
+capitale, qui est réduite à une simple garnison; mais il n'y a rien que
+je n'expose pour battre les Anglais.</p>
+
+<p>«Ma cavalerie sera demain à Peñaranda, et l'infanterie à Fontiveros.
+J'attends vos rapports.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE ROI JOSEPH AU GÉNÉRAL CLAUSEL</h4>
+
+<p class="rig">Blanco-Sancho, le 25 juillet, midi.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le général. M. le maréchal duc de Raguse m'annonce les
+événements du 22 juillet, sa blessure et votre commandement.</p>
+
+<p>«Je reçois en même temps votre lettre de ce matin d'Arevalo, et le
+porteur m'assure n'être parti d'Arevalo qu'après vous avoir vu partir.
+La lettre de M. le maréchal ne me parlait que de la perte de trois mille
+hommes et m'assurait que celle de l'ennemi était plus considérable. La
+vôtre, monsieur, me prouve que nos malheurs sont plus grands, puisqu'ils
+ont pu vous déterminer à vous retirer sur la droite du Duero, me sachant
+si près de vous, et à me déclarer que la réunion de mes troupes (de
+quatorze mille hommes) ne suffirait pas pour attaquer les Anglais; que
+vous ne resteriez sur le Duero que dans le cas où lord Wellington se
+porterait sur Madrid. Je n'ai donc d'autre parti à prendre que de
+ralentir la poursuite de l'ennemi par les mouvements que j'ordonnerai à
+la cavalerie et par la lenteur que je mettrai dans mon retour sur
+Madrid. Vous devez sentir combien je suis impatient de connaître l'état
+de vos pertes et votre situation actuelle.»</p>
+
+<p>(Par duplicata.)</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON.</h4>
+
+<p class="rig">«Tudela, le 31 juillet 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Sire, je viens de rendre compte au ministre de la guerre des événements
+qui ont eu lieu depuis que les Anglais ont commencé à agir contre
+l'armée de Portugal. Mon rapport contient le détail de mes opérations
+jusqu'au moment où ma malheureuse blessure m'a privé du commandement.
+J'ai cru devoir envoyer un de mes aides de camp, M. le capitaine
+Fabvier, pour porter ce rapport à Paris. J'ai pensé aussi que Votre
+Majesté ne désapprouverait pas que cet officier, qui est parfaitement au
+fait de tout ce qui s'est passé et qui connaît l'état des choses, se
+rendit près d'elle pour lui donner tous les renseignements qu'elle
+pourrait désirer et répondre aux questions qu'elle daignerait lui faire.</p>
+
+<p>«Sire, un combat s'est engagé le 22 juillet avec les Anglais; il a été
+sanglant. J'ai été frappé auparavant, et au moment où tout nous
+présageait des succès et où la présence du chef était le plus
+nécessaire; mais la fortune, en m'éloignant de l'armée, a abandonné nos
+armes. Que n'ai-je pu, Sire, conserver le commandement jusqu'à la fin de
+la journée au prix de tout mon sang et de ma vie!»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL.</h4>
+
+<p class="rig">«Tudela, le 31 juillet 1812.</p><br><br>
+
+<p>«J'ai cru devoir expédier un de mes aides de camp à Paris pour porter au
+ministre de la guerre le rapport des événements qui se sont passés
+depuis que les Anglais ont commencé à agir contre nous, et du résultat
+du combat qui a eu lieu le 22 juillet en vue de Salamanque. J'ai pensé
+que Sa Majesté ne désapprouverait pas que cet officier se rendit au
+quartier impérial pour lui donner les renseignements qu'elle pourrait
+désirer, et répondre aux questions qu'elle daignerait lui faire. Je l'ai
+chargé, aussi d'avoir l'honneur de vous remettre le même rapport, et de
+vous rendre compte des détails qui pourraient vous intéresser.</p>
+
+<p>«Quoique les circonstances ne soient pas favorables pour faire des
+demandes d'avancement, je vous rappellerai cependant, monseigneur, tous
+les titres que M. Fabvier réunit pour en obtenir. C'est un officier
+extrêmement distingué, d'une grande bravoure, plein d'ardeur et
+remarquable par sa capacité. Il a rempli avec distinction une mission en
+Perse, pour laquelle il n'a point obtenu de récompense. Il est à
+regretter que cet officier ait été retardé dans sa carrière. Plusieurs
+fois j'ai sollicité pour lui le grade de chef d'escadron. Votre Altesse
+a daigné exprimer l'intérêt qu'elle mettrait à provoquer cette grâce de
+Sa Majesté. Permettez-moi, monseigneur, de vous prier de nouveau de lui
+en faire la demande.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE.</h4>
+
+<p class="rig">«Tudela, le 31 juillet 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, l'interruption des communications avec la France
+depuis l'ouverture de la campagne m'ayant empêché de vous rendre des
+comptes successifs des événements qui se sont passés, je ferai remonter
+ce rapport au moment où les Anglais sont entrés en opération, et je vais
+avoir l'honneur de vous faire connaître en détail tous les mouvements
+qui se sont exécutés jusqu'à l'événement malheureux qui vient d'avoir
+lieu, et auquel nous étions loin de nous attendre.</p>
+
+<p>«Dès le mois de mai, j'étais informé que l'armée anglaise devait entrer
+en campagne avec des moyens puissants. <i>J'en rendis compte au roi, afin
+qu'il pût prendre les dispositions qu'il croirait convenables</i>; et j'en
+prévins <i>également</i> le général Caffarelli, pour qu'il pût se mettre en
+mesure de m'envoyer des ses cours lorsque le moment serait venu.</p>
+
+<p>«L'extrême difficulté des subsistances, l'impossibilité de faire vivre à
+cette époque les troupes <i>rassemblées</i>, m'empêchèrent d'avoir plus de
+huit à neuf bataillons à Salamanque; mais tout était à portée pour venir
+me joindre en peu de jours.</p>
+
+<p>«Le 12 juin, l'armée ennemie passa l'Aguada. Le 14, au matin, j'en fus
+instruit, et l'ordre de rassemblement fut donné aux troupes. Le 16,
+l'armée anglaise arriva devant Salamanque. Dans la nuit du 16 au 17,
+j'évacuai cette ville, laissant toutefois une garnison dans les forts
+que j'avais fait construire, et qui, par l'extrême activité qu'on avait
+mise aux travaux, se trouvaient en état de défense. Je me portai à six
+lieues de Salamanque, et là, ayant réuni cinq divisions, je me
+rapprochai de cette ville. Je chassai devant moi les avant-postes
+anglais et forçai l'armée ennemie à montrer quelle attitude elle
+comptait prendre; elle parut résolue à combattre sur le beau plateau et
+la forte position de San Christoval.</p>
+
+<p>«Le reste de l'armée me rejoignit, je manoeuvrai autour de cette
+position; mais j'acquis la certitude que partout elle nous présenterait
+des obstacles difficiles à vaincre et qu'il valait mieux forcer l'ennemi
+à venir sur un autre champ de bataille que d'engager une action avec lui
+sur un terrain qui lui donnait beaucoup d'avantages; d'ailleurs divers
+motifs me faisaient désirer de traîner les opérations en longueur, car
+je venais de recevoir une lettre du général Caffarelli, qui m'annonçait
+qu'il réunissait ses troupes et qu'il allait marcher pour me soutenir,
+tandis que ma présence avait fait suspendre le siége du fort de
+Salamanque. Les choses restèrent dans cet état pendant quelques jours
+encore, et les armées en présence, lorsque le siége du fort de
+Salamanque recommença avec vigueur. En égard au peu de distance qu'il y
+avait entre l'armée française et la place, et, au moyen des signaux
+convenus, j'étais chaque jour informé de la situation de la place. Ceux
+du 26 au 27 m'informèrent que le fort pouvait tenir encore cinq jours;
+dès lors je me décidai à exécuter le passage de la Tormès et à agir par
+la rive gauche; le fort d'Alba, que j'avais précieusement conservé, me
+donnait un passage sur cette rivière, une nouvelle ligne d'opérations et
+un point de dépôt important; je fis des dispositions pour exécuter ce
+passage dans la nuit du 28 au 29. Dans la nuit du 27, le feu redoubla
+d'intensité, et l'ennemi, fatigué d'une résistance qui lui paraissait
+exagérée, tira à boulets rouges sur les établissements du fort.
+Malheureusement ses magasins renfermaient une grande quantité de bois de
+démolition, ils s'enflammèrent, et dans un instant le fort fut le foyer
+d'un vaste incendie; il fut impossible à la brave garnison qui le
+défendait de supporter tout à la fois les attaques de l'ennemi et
+l'incendie qui détruisait ses défenses, ses magasins et ses vivres et
+mettait les soldats eux-mêmes dans la situation la plus épouvantable;
+elle dut donc se rendre à discrétion après avoir eu la gloire de
+repousser deux assauts, et de faire perdre à l'armée anglaise plus de
+quinze cents hommes, c'est-à-dire plus du double de sa force. Cet
+événement se passa le 28, à midi. L'armée, n'ayant plus d'objet dans son
+opération au delà de la Tormès, et tout au contraire indiquant qu'il
+était sage d'attendre les renforts annoncés d'une manière formelle par
+l'armée du Nord, je me décidai à rapprocher l'armée du Duero, sauf à
+passer cette rivière, si l'armée anglaise marchait à nous, et à y
+prendre une bonne ligne de défense, jusqu'à ce que le moment de
+l'offensive fût venu. Le 28, l'armée partit et prit position sur la
+Guareña; le 29, sur la Trabanjos, où elle séjourna; l'ennemi ayant suivi
+le mouvement avec toutes ses forces, l'armée prit position le 1<sup>er</sup>
+juillet sur le Zapardiel, et, le 2, elle passa le Duero à Tordesillas,
+lieu que je choisis pour le pivot de mes manoeuvres. La ligne du Duero
+est excellente; je fis avec détail toutes les dispositions qui pouvaient
+assurer la bonne défense de cette rivière, et je ne pouvais douter de
+faire échouer toutes les entreprises de l'ennemi, s'il tentait le
+passage. Le 3, lendemain du jour où nous avions passé le Duero, il fit
+quelques rassemblements de forces et quelques légères tentatives pour
+effectuer ce passage sur Pollos, point qui lui était fort avantageux.
+Les troupes que je disposai, et quelques coups de canon, le firent
+promptement renoncer à son entreprise.</p>
+
+<p>«Tout en attendant les secours de l'armée du Nord, promis d'une manière
+si réitérée et si solennelle, je cherchai à ajouter, par ma propre
+industrie, aux moyens de l'armée. Ma cavalerie était bien inférieure à
+celle de l'ennemi. Les Anglais avaient près de cinq mille chevaux,
+anglais ou allemands, sans compter les Espagnols, formés en troupes
+régulières; je n'en avais pas deux mille. Avec cette disproportion,
+comment manoeuvrer son ennemi? Comment profiter des succès qu'on peut
+obtenir? Je n'avais qu'un moyen d'augmenter ma cavalerie, c'était celui
+de disposer des chevaux inutiles au service de l'armée et appartenant à
+des individus qui n'avaient pas droit d'en avoir, qui en avaient un
+nombre excédant celui que la loi leur accorde. Je n'hésitai pas à
+prendre ce moyen, quelque rigoureux qu'il fût, puisqu'il s'agissait de
+l'intérêt imminent de l'armée et du succès de ses opérations. J'ordonnai
+donc l'enlèvement, sur estimation et moyennant le payement de leur
+valeur, des chevaux qui se trouvaient dans la catégorie précitée. J'en
+fis également enlever un grand nombre qui se trouvaient dans un convoi
+venant d'Andalousie. Cette mesure, exécutée avec sévérité, donna, en
+huit jours, mille hommes à cheval de plus, et ma cavalerie réunit plus
+de trois mille combattants. Cependant, je n'en espérais pas moins les
+secours de l'armée du Nord, qui continuait ses promesses, dont
+l'exécution semblait être commencée, mais dont nous n'avions encore
+aucun effet.</p>
+
+<p>«La huitième division de l'armée de Portugal occupait les Asturies. Ces
+troupes étaient complétement isolées de l'armée par l'évacuation de
+toute la province de Léon et de Benavente; elles se trouvaient sans
+secours et sans communication avec l'armée du Nord, parce que, d'un
+côté, les trincadours, qui avaient du venir de Bayonne, n'avaient pu
+être envoyés à Gijon, et que, de l'outre, le général en chef de l'armée
+du Nord, quoiqu'il l'eût promis d'une manière formelle, s'était dispensé
+de faire faire un pont sur la Daga et d'y établir des postes. Cette
+division n'avait pu emporter que très-peu de munitions, faute de moyens
+de transport. Elles étaient en partie consommées, et elle ne savait
+comment les remplacer. Sa position pouvait devenir à chaque instant plus
+critique si l'ennemi s'occupait d'elle sérieusement; tandis que, si elle
+restait ainsi isolée, elle demeurait tout à fait étrangère aux
+événements importants qui allaient se passer sur le plateau de la
+Castille. Le général Bonnet, calculant dans cet état de choses, et
+considérant, d'après la connaissance qu'il a du pays, qu'il est beaucoup
+plus difficile de sortir des Asturies que d'y rentrer quand l'ennemi
+veut s'opposer à l'entrée ou au départ, il se décida à évacuer cette
+province et à aller prendre position à Reynosa. Là, ayant appris que
+l'armée de Portugal était en présence de l'armée anglaise et qu'elle
+était au moment de combattre, il n'hésita pas à se mettre en mouvement
+et à la rejoindre.</p>
+
+<p>«Fort de ce secours important, de l'augmentation que ma cavalerie venait
+d'avoir, n'ayant plus rien de positif de l'armée du Nord, instruit,
+d'ailleurs, de la marche de l'armée de Galice, qui, sous peu de jours,
+devait nécessairement me forcer à un détachement pour l'éloigner, je
+pensai que je devais agir sans retard. Je devais craindre que ma
+situation, qui s'était beaucoup améliorée, ne changeât en perdant du
+temps; tandis que celle de l'ennemi devait devenir meilleure à chaque
+instant par la nature même des choses. Je résolus donc de repasser le
+Duero; mais ce passage est une opération difficile et délicate; elle ne
+peut être entreprise qu'avec beaucoup d'art et de circonspection, en
+présence d'une armée en état de combattre. J'employai les journées des
+13, 14, 15 et 16 juillet à faire beaucoup de marches et de
+contre-marches qui trompèrent l'ennemi. Je feignis de vouloir déboucher
+par Toro, et je débouchai par Tordesillas, en faisant une marche
+extrêmement rapide. Ce mouvement réussit si bien, que toute l'armée put
+passer la rivière, s'en éloigner et se former sans rencontrer un seul
+ennemi. Le 17, l'armée prit position à Nava del Rey. L'ennemi, qui était
+en pleine marche sur Toro, ne put porter rapidement que deux divisions à
+Tordesillas de la Orden; les autres étaient rappelées de toutes parts
+pour se réunir. Le 18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions à
+Tordesillas de la Orden. Comme elles ne croyaient pas toute l'armée
+rassemblée, elles pensèrent pouvoir gagner du temps sans péril.
+Cependant, lorsqu'elles virent déboucher nos masses, elles
+s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui domine le
+village, et vers lequel nous marchions. Déjà nous les avions débordées;
+si j'avais eu une cavalerie supérieure ou égale en nombre à celle de
+l'ennemi, ces deux divisions étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes
+pas moins avec toute la vigueur possible, et, pendant trois heures de
+marche, elles furent accablées par le feu de notre artillerie, que je
+fis porter en queue et en flanc, et auquel elles purent difficilement
+répondre; mais, protégées par leur nombreuse cavalerie, elles se
+divisèrent pour remonter la Guareña, afin de la passer avec plus de
+facilité.</p>
+
+<p>«Arrivés sur les hauteurs de la vallée de la Guareña, nous vîmes qu'une
+portion de l'armée anglaise se formait sur la rive gauche de cette
+rivière. Dans cet endroit, les hauteurs de cette vallée sont
+très-escarpées, et la vallée a une largeur médiocre. Soit que ce fût le
+besoin de rapprocher ses troupes de l'eau, à cause de la chaleur
+excessive qui se faisait sentir, soit pour toute autre raison que
+j'ignore, le général anglais en avait placé la plus grande partie dans
+le fond à une demi-portée de canon des hauteurs dont nous étions les
+maîtres. Aussi, en arrivant, je fis mettre en batterie quarante pièces
+de canon, qui, dans un moment, curent forcé l'ennemi à se retirer après
+avoir laissé un grand nombre de morts et de blessés sur la place.
+L'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le commandement de
+la colonne de droite, distante de celle de gauche de trois quarts de
+lieue, au général Clausel. Arrivé sur les lieux, le général Clausel,
+ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer de deux plateaux
+de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais cette attaque fut
+faite avec peu de monde. Ses troupes n'étaient pas reposées et à peine
+formées. L'ennemi s'en aperçut, marcha aux troupes qu'il avait ainsi
+jetées en avant, et les força à la retraite. Dans ce combat, qui fut
+d'une courte durée, nous avons éprouvé quelque perte. La division de
+dragons, qui soutenait l'infanterie, chargea avec vigueur contre la
+cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du
+peloton d'élite du 13<sup>e</sup> régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi.</p>
+
+<p>«L'armée resta dans sa position toute la soirée du 18; elle y resta de
+même pendant toute la journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue
+qu'on avait éprouvées pendant celle du 18 rendaient nécessaire ce repos
+pour rassembler les traînards. A quatre heures du soir, l'armée prit les
+armes et défila par sa gauche pour remonter la Guareña et prendre
+position en face de l'Olmo. Mon intention était de menacer tout à la
+fois l'ennemi et de continuer à remonter la Guareña, afin de la passer
+avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute
+Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il
+aurait abandonnée. L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, avant le jour,
+l'armée était en marche pour remonter la Guareña. L'avant-garde franchit
+rapidement cette rivière là où elle n'est qu'un ruisseau et occupa le
+commencement d'un immense plateau qui se continue sans aucune modulation
+jusqu'à peu de distance de Salamanque. L'ennemi chercha à occuper le
+même plateau; mais il ne put y parvenir. Alors il se détermina à suivre
+un plateau parallèle qui se rattachait à la position qu'il venait de
+quitter, et qui lui offrait partout une position dans le cas où j'aurais
+marché à lui. Les deux armées marchèrent ainsi parallèlement avec toute
+la célérité possible, et tenant leurs masses toujours liées, afin d'être
+à tout moment en état de combattre. L'ennemi, ayant cru pouvoir nous
+devancer au village de Cantalpino, dirigea une colonne sur ce village,
+dans l'espoir de pouvoir être avant nous sur le plateau qui le domine et
+vers lequel nous marchions; mais son attente fut trompée: la cavalerie
+légère que j'y envoyai et la huitième division, qui était à la tête de
+la colonne, marchèrent si rapidement, que l'ennemi fut forcé d'y
+renoncer. Bien mieux, le chemin de l'autre plateau le rapprochant trop
+du nôtre, et celui que nous avions ayant l'avantage du commandement,
+quelques pièces de canon, qui furent placées à propos, incommodèrent
+beaucoup l'ennemi; car une bonne portion de l'armée fut obligée de
+défiler sous ce canon, et le reste fut obligé de repasser la montagne
+pour l'éviter. Enfin je mis les dragons à la piste de l'ennemi. L'énorme
+quantité de traînards qu'il laissait en arrière nous aurait donné les
+moyens de faire trois mille prisonniers s'il y eût eu plus de proportion
+entre notre cavalerie et la sienne; mais celle-ci, disposée pour arrêter
+notre poursuite, pour presser la marche des hommes à pied à coups de
+plat de sabre, pour transporter même les fantassins qui ne pouvaient
+plus marcher, nous en empêcha. Cependant il est tombé entre nos mains
+trois à quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée campa
+sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et
+l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.</p>
+
+<p>«Le 21, ayant été informé que l'ennemi n'occupait pas Alba de Tormès,
+j'y fis jeter une garnison. Le même jour, je passai la rivière sur deux
+colonnes, prenant ma direction par la lisière des bois et établissant
+mon camp entre Alba de Tormès et Salamanque. Mon objet était, en prenant
+cette position, de continuer le mouvement par ma gauche, afin de
+déposter l'ennemi des environs de Salamanque pour le combattre avec plus
+d'avantage. Je comptais prendre une bonne position défensive où l'ennemi
+ne pût rien entreprendre contre moi, et enfin venir assez près de lui
+pour pouvoir profiler des premières fautes qu'il ferait et l'attaquer
+avec vigueur. Le 22 au matin, je me portai sur les hauteurs de
+Calvarossa de Arriba pour reconnaître l'ennemi. J'y trouvai une division
+qui venait d'y arriver; d'autres étaient en marche pour s'y rendre.
+Quelque tiraillement s'engagea pour occuper des postes d'observation
+dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout annonçait que
+l'ennemi avait l'intention d'occuper la position de Tejarès, qui était à
+une lieue en arrière de celle dans laquelle il se trouvait dans ce
+moment, distante d'une lieue et demie en avant de Salamanque. Cependant
+il rassembla beaucoup de forces sur ce point, et, comme son mouvement
+sur Tejarès pouvait être difficile si toute l'armée française était en
+présence, je crus utile de l'appeler, afin de pouvoir faire ce que les
+circonstances commanderaient. Il y avait entre nous et les Anglais deux
+mamelons isolés appelés les Arapilès. Je donnai l'ordre au général
+Bonnet de faire occuper celui qui appartenait à la position que nous
+devions prendre; ses troupes le firent avec promptitude et dextérité.
+L'ennemi fit occuper le sien: mais il était dominé par le nôtre à la
+distance de deux cent cinquante toises. Je destinai, dans le cas où il y
+aurait un mouvement général par la gauche et où il y aurait une
+bataille, ce mamelon à être le pivot et le point d'appui de droite de
+toute l'armée. La première division eut ordre d'occuper et de défendre
+le plateau de Calvarossa, qui est précédé et gardé par un ravin large et
+profond. La troisième division était en deuxième ligne, destinée à la
+soutenir, et les deuxième, quatrième, cinquième et sixième se trouvaient
+à la tête des bois en masse derrière la position d'Arapilès, pouvant se
+porter également de tous les côtés, tandis que la septième division
+occupait la tête gauche du bois, qui formait un mamelon extrêmement âpre
+et d'un difficile accès, et que je faisais garnir de vingt pièces de
+canon. La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se
+placer en avant de la septième division. Les dragons restèrent en
+seconde ligne à la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions
+faites vers le milieu de la journée.</p>
+
+<p>«L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite
+et se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours son point
+de retraite.</p>
+
+<p>«Il y avait en avant du plateau occupé par l'artillerie un autre vaste
+plateau facile à défendre, et qui avait une action bien plus immédiate
+sur les mouvements de l'ennemi. La possession de ce plateau me donnait
+les moyens, dans le cas où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de
+me porter sur les communications de l'ennemi sur Tamamès: ce poste,
+d'ailleurs bien occupé, était inexpugnable et complétait même la
+position que j'avais prise; il était d'ailleurs indispensable de
+l'occuper, attendu que l'ennemi venait de renforcer son centre, d'où il
+pouvait se porter en masse sur ce plateau et commencer son attaque par
+la prise de ce point important. En conséquence, je donnai l'ordre à la
+cinquième division d'aller prendre position à l'extrémité droite de ce
+plateau, dont le feu se liait parfaitement avec celui d'Arapilès, à la
+septième division de se placer en seconde ligne pour la soutenir, à la
+deuxième de se tenir en réserve de celle-ci, et à la sixième d'occuper
+le plateau de la tête du bois où restait encore un grand nombre de
+pièces. Je donnai l'ordre également au général Bonnet de faire occuper
+par le 122<sup>e</sup> un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le
+mamelon d'Arapilès qui défendait le débouché du village d'Arapilès;
+enfin j'ordonnai au général Boyer, commandant les dragons, de laisser un
+régiment pour éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois
+autres régiments en avant du bois sur le flanc de la deuxième division;
+de manière à pouvoir, si l'ennemi attaquait le plateau, le charger par
+la droite de ce plateau, tandis que la cavalerie légère chargerait par
+sa gauche. La plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec irrégularité:
+la cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par
+sa gauche sans motifs ni raison: la septième division, qui avait ordre
+de la soutenir, se porta à sa hauteur; enfin la deuxième division se
+trouvait encore en arrière. Je sentis toutes les conséquences que ces
+irrégularités pouvaient avoir, et je résolus d'y remédier moi-même
+sur-le-champ, ce qui était chose facile, l'ennemi n'ayant fait encore
+aucun mouvement. En même temps je reçus le rapport que l'ennemi faisait
+passer de nouvelles troupes de sa gauche à sa droite; j'ordonnai aux
+quatrième et troisième divisions de se porter par la lisière du bois à
+hauteur, afin que je pusse en disposer au besoin. Il était quatre heures
+un quart, et je me portais au plateau qui allait être l'objet d'une
+lutte opiniâtre; mais dans ce moment un boulet creux m'atteignit, me
+fracassa le bras droit et me fit deux larges blessures au côté droit: je
+devins ainsi incapable de prendre aucune espèce de part au commandement.
+Ce temps précieux, que j'aurais employé à rectifier le placement des
+troupes sur la gauche, se passa sans fruit. De l'absence du commandement
+naît l'anarchie, et de là le désordre. Cependant le temps s'écoule sans
+que l'ennemi entreprenne rien. Enfin à cinq heures, jugeant que la
+situation est favorable, l'ennemi attaque avec impétuosité cette gauche
+mal formée, les divisions combattant repoussent l'ennemi, en sont
+repoussées à leur tour; mais elles agissent sans ensemble et sans
+méthode: les divisions que j'avais appelées pour soutenir les premières
+se trouvent dans le cas de prendre part au combat sans l'avoir prévu;
+chaque général fait des efforts extraordinaires pour pouvoir suppléer
+par ses dispositions particulières à ce que l'ensemble laisse à désirer;
+mais, s'il peut y parvenir en partie, il ne le peut complétement.
+L'artillerie se couvre de gloire, fait des prodiges de valeur et au
+milieu de nos pertes l'ennemi en fait d'énormes; il dirige des attaques
+sur Arapilès que le brave 120<sup>e</sup> défendait; il en est repoussé laissant
+plus de huit cents morts sur la place; enfin l'armée se replie, évacue
+les plateaux et se retire à la lisière du bois; là l'ennemi fait de
+nouveaux efforts; la division Foy, qui se trouve par la nature des
+choses chargée de couvrir le mouvement rétrograde, est attaquée avec
+vigueur, repousse l'ennemi constamment. Cette division ainsi que son
+général méritent les plus grands éloges. Dès ce moment la retraite
+s'effectua sur Alba de Tormès, sans être inquiétée par l'ennemi. Notre
+perte s'élève à six mille hommes environ hors de combat; nous avons
+perdu neuf pièces de canon qui, étant démontées, n'ont pu être
+transportées; tout le reste des bagages, tout le parc d'artillerie, tout
+le matériel de l'armée a été emmené.</p>
+
+<p>«Il m'est difficile, monsieur le duc, d'exprimer les divers sentiments
+qui m'ont agité au moment où la fatale blessure que j'ai reçue m'a
+éloigné de l'armée; j'aurais échangé avec délices cette blessure contre
+la certitude de recevoir un coup mortel à la fin de la journée, pour
+conserver la faculté du commandement, tant je connaissais l'importance
+des événements qui allaient se passer, et combien en ce moment, où le
+choc des deux armées semblait se préparer, la présence du chef était
+nécessaire pour l'ensemble à donner au mouvement des troupes et pour en
+diriger l'action.</p>
+
+<p>«Ainsi un moment de malheur a détruit le résultat de six semaines de
+combinaisons sages, de mouvements méthodiques, dont l'issue jusqu'alors
+paraissait certaine et dont tout nous faisait présager de recueillir les
+fruits.</p>
+
+<p>«Le 25, l'armée fit sa retraite d'Alba de Tormès sur Peñaranda, en
+prenant sa direction vers le Duero. Toute la cavalerie ennemie atteignit
+notre arrière-garde, composée de cavalerie et de la première division;
+cette cavalerie se replia et laissa cette division trop engagée; mais
+elle forma ses carrés pour résister à l'ennemi. Un d'eux fut enfoncé,
+les autres résistèrent, et celui du 69<sup>e</sup> notamment tua deux cents chevaux
+à l'ennemi à coups de baïonnette; depuis ce temps il n'a fait aucune
+tentative contre nous.</p>
+
+<p>«Le général Clausel a le commandement de l'armée, et prendra les mesures
+que les circonstances exigeront. Je vais me faire transporter à Burgos,
+où j'espère qu'avec du repos et des soins je pourrai me guérir des
+blessures graves que j'ai reçues, et qui m'affligent plus par
+l'influence funeste qu'elles ont eue sur les succès de l'armée que par
+les souffrances qu'elles me font éprouver.</p>
+
+<p>«Je ne saurais trop faire l'éloge de la valeur avec laquelle les
+généraux et les colonels ont combattu, et du bon esprit qui les a animés
+dans cette circonstance difficile. Je dois faire mention particulière du
+général Bonnet, dont au surplus la réputation est faite depuis
+longtemps; je dois également nommer le général Taupin qui commandait la
+sixième division. Le général Clausel, quoique blessé, n'a pas quitté le
+champ de bataille et a donné l'exemple d'une grande bravoure, et a payé
+de sa personne jusqu'à la fin. Le général d'artillerie Tirlet et le
+colonel Dijeon, commandant la réserve d'artillerie, se sont
+particulièrement distingués.</p>
+
+<p>«Dans cette journée, toute malheureuse qu'elle est, il y a eu une
+multitude de traits dignes d'être cités et qui honorent le nom français.
+Je m'occuperai à les faire recueillir, et je solliciterai de Sa Majesté
+des récompenses pour les braves qui s'en sont rendus dignes. Je ne dois
+pas différer de citer la belle conduite du sous-lieutenant Gullimat, du
+118<sup>e</sup> régiment, qui s'est élancé dans les rangs ennemis pour y enlever un
+drapeau dont il s'est emparé, après avoir coupé le bras de celui qui le
+portait, et qu'il a rapporté dans nos rangs malgré les coups de
+baïonnette qu'il a reçus.</p>
+
+<p>«Nous avons à regretter la perte du général de division Ferey, mort de
+ses blessures, du général Thomières, tué sur le champ de bataille, et du
+général Desgraviers. Les généraux Bonnet et Clausel, et le général de
+brigade Menrse ont été blessés.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 18 août 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, M. Fabvier, votre aide de camp, arriva hier avec
+vos dépêches des 31 juillet et 6 août; je les attendais avec une vive
+impatience, les nouvelles anglaises, pleines d'exagération, ayant
+devancé les vôtres à Taris. C'est à l'Empereur qu'il appartient de juger
+tout ce qui est relatif à la fâcheuse affaire du 22 juillet; mais, quels
+qu'en puissent être l'effet et les conséquences, je me persuade que
+l'Empereur ne verra dans tout ce qui s'est passé que de nouvelles
+preuves de votre dévouement pour son service, et que Sa Majesté sera
+vivement touchée de l'accident qui, au commencement de la bataille du 22
+juillet, vous a privé du commandement réel de l'armée de Portugal. Je
+suis personnellement affecté de ce malheureux événement, et l'ancien
+attachement que Votre Excellence me connaît pour elle ne lui laissera
+aucun doute sur les sentiments pénibles qui m'agitent en ce moment. Je
+me flatte, monsieur le maréchal, que vos blessures n'auront aucune suite
+fâcheuse, et j'ai appris avec plaisir que votre état n'était point
+dangereux. Je n'hésite point à accorder à Votre Excellence la permission
+de rentrer en France et de se rendre à Paris si elle le juge à propos.
+Si la fortune a trahi vos espérances, monsieur le maréchal, je vois, par
+les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, que, ses coups
+se sont arrêtés devant la noblesse de vos sentiments, l'élévation de vos
+pensées, et qu'ils ne pouvaient porter atteinte à votre zèle pour le
+service de l'Empereur, à votre attachement et à votre dévouement pour sa
+personne.</p>
+
+<p>«Un maréchal de l'empire va partir pour prendre le commandement de
+l'armée de Portugal.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT.</h4>
+
+<p class="rig">«Paris, le 14 novembre 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le maréchal, lorsque, le 18 août dernier, j'eus l'honneur de
+répondre aux lettres que Votre Excellence m'avait adressées par son aide
+de camp, M. Fabvier, pour me donner les détails relatifs à la bataille
+du 22 juillet, j'eus soin de vous prévenir que c'était à l'Empereur
+qu'il appartenait de juger tout ce qui était relatif à cette affaire,
+sur laquelle je lui avais transmis tout ce que vous m'aviez adressé. Sa
+Majesté, en me répondant, ma fait connaître sa manière de voir et de
+juger les choses, et m'a ordonné à cette occasion de vous proposer
+différentes questions, auxquelles l'Empereur exige de votre part une
+réponse catégorique. Si j'ai tardé jusqu'à présent de vous adresser ces
+questions, c'était pour attendre votre rétablissement et me conformer,
+en ceci, aux intentions de Sa Majesté Impériale. Maintenant, je n'ai
+plus qu'à m'acquitter du devoir que ses ordres m'ont imposé envers vous.</p>
+
+<p>«L'Empereur, dans l'examen qu'il a fait de vos opérations, est parti
+d'un principe que vous ne pouvez méconnaître: c'est que vous deviez
+considérer le roi comme votre général en chef, et que vos mouvements,
+étant subordonnés au système général adopté par Sa Majesté Catholique,
+vous deviez toujours prendre ses ordres avant d'entreprendre des
+opérations qui sortaient de ce système. Placé, par une suite des
+dispositions générales, à Salamanque, il était tout simple de vous y
+défendre si vous étiez attaqué; mais vous ne pouviez vous éloigner de ce
+point de plusieurs marches sans en prévenir votre général en chef. Je ne
+puis vous dissimuler, monsieur le maréchal, que l'Empereur envisage
+votre manière d'agir dans le cas indiqué comme une insubordination
+formelle et une désobéissance à ses ordres. Cependant vous avez fait
+plus encore; vous êtes sorti de votre défensive sur le Duero, où vous
+pouviez être secouru par des renforts de Madrid, pour prendre
+l'offensive sur l'ennemi sans attendre les ordres du roi ni les secours
+qu'il était à même de vous envoyer. Sans doute vous avez pensé qu'ils
+vous étaient inutiles, et l'espérance du succès que vous avez cru
+pouvoir obtenir seul vous a entraîné à agir sans attendre des renforts
+dont la proximité du roi vous donnait la certitude: mais c'est
+précisément ce que l'Empereur condamne, puisque vous vous êtes permis de
+livrer bataille sans y être autorisé, et que vous avez compromis par là
+la gloire des armes françaises et le service de l'Empereur. Si du moins,
+en vous décidant à courir les chances d'un combat, vous aviez fait ce
+qui dépendait de vous pour en assurer le succès, on pourrait supposer
+que vous avez craint de laisser échapper une occasion favorable; mais,
+par une précipitation que rien n'explique, vous n'avez pas même voulu
+attendre le secours de la cavalerie de l'armée du Nord, qui vous était
+si important et dont vous étiez certain, en retardant la bataille de
+deux jours seulement. Cette conduite, si difficile à concevoir, a fait
+d'autant plus d'impression sur l'Empereur, que Sa Majesté a vainement
+cherché, dans votre rapport, les motifs qui vous ont fait agir; elle n'y
+a rien trouvé qui lui ait fait connaître l'état réel des choses; et,
+comme elle veut être éclairée à cet égard, elle exige de vous une
+réponse précise et catégorique aux questions suivantes:</p>
+
+<p>«Pourquoi n'avez-vous pas instruit le roi que vous aviez évacué
+Salamanque de plusieurs marches, et demandé ses ordres sur le parti que
+vous aviez à suivre?</p>
+
+<p>«Pourquoi êtes-vous sorti de votre défensive sur le Duero et avez-vous
+passé de la défensive à l'offensive sans attendre les renforts que vous
+aviez demandés?</p>
+
+<p>«Pourquoi vous êtes-vous permis de livrer bataille sans l'ordre de votre
+général en chef?</p>
+
+<p>«Enfin pourquoi n'avez-vous pas au moins retardé de deux jours, pour
+avoir les secours de la cavalerie que vous saviez en marche?</p>
+
+<p>«Je vous invite, monsieur le maréchal, à m'adresser, le plus tôt que
+vous pourrez, une réponse à ces questions que je puisse mettre sous les
+yeux de l'Empereur; je désire vivement qu'elle soit de nature à le
+satisfaire et qu'elle lut donne des explications dont il a besoin pour
+diminuer l'impression pénible que les événements ont dû nécessairement
+produire sur son esprit.»</p>
+<br>
+
+<h4>LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE</h4>
+
+<p class="rig">«Bayonne, le 19 novembre 1812.</p><br><br>
+
+<p>«Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence
+m'a fait l'honneur de m'écrire le 14 novembre, je ne perds pas un moment
+pour y répondre. La satisfaction de l'Empereur étant le but et la
+première récompense de tous mes efforts, je ne saurais mettre trop de
+hâte à répondre aux questions qu'il vous a donné l'ordre de me faire
+dans la persuasion où je suis que les impressions défavorables que Sa
+Majesté a reçues sur moi seront plus tôt effacées: j'ajouterai même que
+j'éprouve beaucoup de regret de ne les avoir pas connues plus tôt, car
+j'ose croire que je serais, depuis longtemps, rentré dans la plénitude
+de ses bonnes grâces; mais je ne puis cependant me dispenser de
+commencer par exprimer la reconnaissance que j'éprouve pour le motif qui
+a fait retarder, jusqu'à ce moment, les questions qui me sont faites et
+qui prouve que Sa Majesté a daigné prendre quelque intérêt à ma
+conservation.</p>
+
+<p>«Je rappellerai succinctement ici les instructions générales que j'ai
+reçues à différentes époques, qui, toutes, me prescrivent de marcher et
+d'attaquer l'ennemi, s'il prend l'offensive; celle du 13 décembre 1811
+porte textuellement: «Si le général Wellington, après la saison des
+pluies, voulait prendre l'offensive, vous pourriez réunir vos huit
+divisions pour lui livrer bataille.» Et plus loin: «Si les Anglais
+s'exposaient à avoir bataille, il faudrait, monsieur le maréchal, réunir
+votre année et marcher droit à eux.» Celle du 18 février dit: «Si lord
+Wellington marchait à vous, vous réuniriez sept divisions à Salamanque
+avec votre artillerie et votre cavalerie, et il faudrait, après avoir
+choisi votre position sous Salamanque, être vainqueur ou périr avec
+l'armée française.» Ces expressions manifestent d'une manière suffisante
+l'opinion de l'Empereur sur mes devoirs à remplir; mais, comme elles ont
+été données à une époque antérieure à celle où le roi a eu le
+commandement, je n'arguerai pas de ce qu'elles ont de favorable pour moi
+pour justifier ce que j'ai fait et je me renfermerai dans le cadre même
+qu'a tracé Sa Majesté, et me contenterai de prouver d'abord que je n'ai
+en rien désobéi au roi, ni outre-passé les instructions qu'il m'a
+données, mais que je les ai suivies littéralement, et je chercherai à
+démontrer ensuite que ce que j'ai fait était démontré par les calculs de
+la raison.</p>
+
+<p>«<span class="sc">Première question</span>. Sa Majesté m'accuse d'avoir manqué à la
+subordination en évacuant Salamanque sans en rendre compte au roi et de
+n'avoir pas demandé ses ordres sur le parti que j'avais à suivre.</p>
+
+<p>«Il est difficile de concevoir sur quel fondement cette accusation peut
+être portée contre moi. Non-seulement j'ai rendu compte au roi de
+l'évacuation de Salamanque, mais je l'avais même prévenu depuis
+longtemps de la nécessité qu'il y aurait d'évacuer cette ville lorsque
+l'ennemi se porterait sur la Tormès, parce que l'armée de Portugal, ne
+pouvant y être réunie d'avance, ne serait point en état de le combattre
+à son arrivée; le roi était informé de ma position comme moi-même. Les
+lettres que j'ai eu l'honneur de lui écrire, ainsi qu'au maréchal
+Jourdan, les 22, 24, 26 et 29 mai; 1<sup>er</sup>, 2, 5, 8, 12, 13 et 14 juin, qui,
+toutes, jusqu'au 14 juin, lui sont parvenues, l'ont instruit dans le
+plus grand détail de tout ce qui avait l'apport à l'armée de Portugal;
+mais, pour lever tout doute à l'égard du peu de fondement de
+l'accusation qui m'est faite, je joins ici un paragraphe de ma lettre au
+maréchal Jourdan du 29 mai, dont le sens n'est pas équivoque. J'y joins
+également la copie d'un paragraphe de ma lettre du 1<sup>er</sup> juin, qui lui
+rappelle que l'évacuation de Salamanque sera nécessaire pour le
+rassemblement de l'armée; enfin la copie de ma lettre du 14 juin qui lui
+annonce que l'armée anglaise est en pleine marche, et que je vais
+manoeuvrer conformément à ce que je lui ai annoncé par mes précédentes
+lettres. Cette dernière lettre du 14 juin lui est également parvenue et
+très promptement, car le roi m'a répondu à cette lettre le 18. Le
+reproche qui m'est donc fait d'avoir évacué Salamanque sans en rendre
+compte au roi est sans aucune espèce de fondement.</p>
+
+<p>«Depuis mon départ de Salamanque, j'ai écrit au roi et au maréchal
+Jourdan, les 22 et 28 juin, 1<sup>er</sup>, 6 et 17 juillet. Les quatre premières
+ont été expédiées par triplicata, et, si elles ne sont pas parvenues, la
+faute ne peut m'en être imputée.</p>
+
+<p>«<span class="sc">Deuxième question.</span> L'Empereur demande pourquoi je suis sorti de ma
+défensive du Duero et pourquoi j'ai passé de la défensive à l'offensive.</p>
+
+<p>«J'ai repris l'offensive: 1° parce que j'avais acquis la certitude que
+je ne pouvais compter sur aucun renfort de l'armée du Nord; 2° parce
+qu'aucun secours de l'armée du Centre ne m'était ni promis ni annoncé
+que dans le cas où le général Hill se réunirait à lord Wellington; 3°
+parce que l'armée de Galice avait passé l'Orbigo, que les milices
+portugaises avaient passé l'Esla et qu'en différant peu de jours
+j'allais me trouver dans la nécessité de détacher un corps de six on
+sept mille hommes et de cinq cents chevaux pour leur faire tête et me
+couvrir de ce côté, ce qui m'aurait affaibli d'autant vis-à-vis de
+l'armée anglaise qui alors, sans doute, serait venue à moi; 4° parce que
+les instructions écrites du roi en date du 18 juin, dont je joins ici
+copie, me prescrivent d'attaquer lord Wellington si le général Hill n'a
+point fait sa jonction avec lui et qu'une lettre du maréchal Jourdan du
+30 juin (la dernière que j'aie reçue de Madrid), en m'exprimant
+l'étonnement du roi sur ce que je n'avais pas encore attaqué les
+Anglais, me pressait de le faire dans la crainte que le général Hill ne
+rejoignit lord Wellington et que ma position ne s'empirât.</p>
+
+<p>«Je vais donner sur chacun de ces articles les explications nécessaires.</p>
+
+<p>«1° A l'ouverture de la campagne, le général Caffarelli me fit les plus
+belles promesses; et j'étais autorisé, d'après ses premières lettres, à
+croire que, dans le courant du mois de juin, je recevrais un puissant
+renfort de l'armée du Nord. Ce fut en grande partie l'obligation où
+j'étais de l'attendre, et d'autres circonstances que mon rapport a fait
+connaître, qui occasionnèrent alors la prise des forts de Salamanque.
+Les lettres des 20, 26 juin et 11 juillet, du général Caffarelli, en
+exagérant d'une manière ridicule la force des bandes, le danger d'un
+débarquement dont les côtes étaient menacées (débarquement qui s'est
+réduit à peu près à rien, attendu que la flotte qui était en vue n'avait
+pas quatre cents hommes de troupes à bord), m'annoncèrent successivement
+la diminution des renforts qu'on devait m'envoyer; et enfin, par sa
+lettre du 26 juin, il m'annonça que je ne pouvais plus compter sur un
+seul homme d'infanterie. La copie de cette lettre est ci-jointe; elle
+lèvera toute espèce de doute à cet égard. Restaient donc seulement la
+cavalerie et l'artillerie, dont la promesse n'avait pas discontinué,
+mais qui ne s'effectuait pas. Je crus cependant fortement à l'arrivée de
+ce dernier secours, et j'attendis: mais je fus instruit bientôt qu'au
+lieu de quatre régiments sur lesquels j'avais droit de compter la légion
+de gendarmerie avait ordre de rentrer en France et ne viendrait pas, et
+que le général Caffarelli, qui voulait conserver près de lui un corps de
+cavalerie, j'ignore dans quel objet, gardait le 15<sup>e</sup> de chasseurs, et
+qu'enfin ce secours, si solennellement promis, se réduisait à six cents
+chevaux des 1<sup>er</sup> hussards et 31<sup>e</sup> chasseurs, et huit pièces de canon, qui
+étaient réunies à Burgos depuis le 15 juin, mais dont le départ,
+constamment annoncé, ne s'effectuait jamais. J'attendis encore, et tant
+que le retard à mon mouvement n'empirait pas ma situation; mais, lorsque
+j'eus la certitude que l'avant-garde de l'armée de Galice était arrivée
+à Rioseco, et que, selon les apparences, j'aurais, sous peu de jours,
+sur les bras quinze mille hommes, de mauvaises troupes sans doute, mais
+qui me forceraient à un détachement de six à sept mille hommes et de
+cinq cents chevaux, je n'hésitai pas à négliger un secours de six cents
+chevaux, qui devenait nul, puisque j'étais obligé de l'opposer à l'armée
+de Galice, et qui, pour l'avoir attendu, me forcerait à m'affaiblir de
+six ou sept mille hommes d'infanterie. Le retard de l'arrivée de ces six
+cents chevaux était inexplicable, car le général Caffarelli ne pouvait
+en faire aucun usage. Aucun obstacle ne s'opposait à leur arrivée à
+Valladolid, et, quoiqu'ils n'en fussent qu'à trois marches, je les
+attendais vainement depuis un mois. Il ne pouvait donc y avoir que
+l'ineptie la plus complète ou l'intention formelle de me tromper dans
+tous mes calculs qui pût ainsi retarder sa marche. L'une et l'autre
+hypothèse m'empêchaient également de prévoir quand ces délais auraient
+enfin un terme; mais le péril était là, et chaque jour le rendait plus
+imminent. Je ne pouvais donc pas tarder à me décider; mais, quand même
+l'armée de Galice n'eût pas dû venir jusqu'à moi, la conservation
+d'Astorga exigeait que je hâtasse mes opérations; car, quelque effort
+que le général Bonnet eût fait pour approvisionner cette place, il
+n'avait pu y réunir des vivres que jusqu'au 1<sup>er</sup> août. Cette place était
+bloquée, et, pour la délivrer, je ne pouvais pas faire un détachement
+moindre de sept ou huit mille hommes; mais ce détachement ne pouvait
+être fait qu'après un succès sur les Anglais, et après les avoir
+éloignés du Duero, car ce détachement, fait avant, aurait mis l'armée de
+Portugal en péril; et, l'armée de Portugal battue, ce détachement, jeté
+hors de sa ligne naturelle, eût été bien compromis. Il fallait donc
+éloigner l'armée anglaise pour faire le détachement d'Astorga; et, si
+l'on calcule qu'il fallait bien compter sur huit à dix jours en
+opérations contre les Anglais, et que, de Salamanque, il y a huit
+marches jusqu'à Astorga, on peut juger qu'il n'y avait pas de temps à
+perdre, le 16 juillet, pour sauver une place qui n'avait de vivres que
+jusqu'au 1<sup>er</sup> août. Aussi, le 16 juillet, n'ayant aucune nouvelle du
+départ de Burgos des six cents chevaux et des huit pièces de canon de
+l'armée du Nord, et, tout étant prêt pour mon passage du Duero, je
+l'effectuai le 17 au matin.</p>
+
+<p>«2° La lettre du roi du 18 juin m'annonce que les quatre mille hommes
+que Sa Majesté faisait réunir dans la Manche se réuniraient au comte
+d'Erlon pour venir au secours de l'armée de Portugal si celui ci était
+dans le cas de venir s'y réunir: mais celui-ci ne devait y venir que
+dans le cas où Hill rejoindrait Wellington: Hill n'avait pas rejoint
+Wellington. Ainsi je n'avais rien à gagner à attendre, puisque je ne
+devais être renforcé que dans le cas où l'armée ennemie aurait reçu un
+accroissement à peu près de même force.</p>
+
+<p>«3° Tout ce qui concerne les mouvements de l'armée de Galice vient
+d'être expliqué plus haut, et n'a pas besoin de nouveaux détails.</p>
+
+<p>«4° La lettre du roi est formelle, elle me trace la marche que je dois
+suivre; il est de mon devoir de ne pas m'en écarter. La lettre du 30
+juin du maréchal Jourdan, écrite au nom du roi, devient plus pressante;
+elle parait m'accuser de retard dans mes opérations, elle me presse
+d'agir; sans doute qu'il était de mon devoir de le faire. Les originaux
+de ces deux lettres sont entre mes mains, et les copies en sont
+ci-jointes. Les craintes du roi, exprimées dans la lettre du maréchal
+Jourdan, que le comte d'Erlon n'arrive pas en même temps que le général
+Hill dans le bassin du Duero, étaient extrêmement fondées, et on ne peut
+douter que, ce cas arrivant, le comte d'Erlon, quelque diligence qu'il
+eût faite, ne fût arrivé quinze jours après le général Hill. En effet,
+les Anglais avaient fait rétablir en charpente, par un travail de six
+semaines et avec beaucoup de moyens, la coupure de quatre-vingt-dix-neuf
+pieds faite au pont d'Alcantara; cette communication entre les mains des
+Anglais donnait au général Hill le moyen de venir d'Albuera sur la
+Tormès en huit ou neuf marches, et le pont, pouvant être détruit en un
+moment, était enlevé au comte d'Erlon qui n'avait pas les moyens de le
+rétablir. D'un autre côté, avant l'ouverture de la campagne, le général
+Hill avait fait un coup de main sur le pont d'Almaraz, avait détruit les
+barques et tous les agrès: il ne restait donc au comte d'Erlon d'autre
+passage que le pont de l'Arzobispo, ou de venir par la Manche: mais la
+route qui conduit au pont de l'Arzobispo n'est pas praticable pour
+l'artillerie: il eût fallu la démonter, et ce travail eût demandé
+plusieurs jours. S'il eût pris la route de la Manche, ce retard eût été
+beaucoup plus long. Enfin, après avoir passé le Tage, il n'avait d'autre
+chemin à prendre, pour se rendre dans le bassin du Duero, que celui du
+Guadarrama, afin d'être plus facilement en liaison avec l'armée de
+Portugal, et ce détour lui eût fait perdre encore plusieurs marches.
+Ainsi, soit par les obstacles que le pays présentait, soit par les
+détours qu'il était nécessairement obligé de faire, il devait arriver
+longtemps après le général Hill; et cependant, que de chances encore,
+comme la difficulté de subsister dans le désert qu'il avait à traverser,
+etc., qui pouvaient arrêter sa marche. Rien n'était donc plus convenable
+que de faire en toute hâte ce que le roi avait ordonné, c'est-à-dire
+d'agir avant que Hill n'eût rejoint Wellington.</p>
+
+<p>«<span class="sc">Troisième question</span>. L'Empereur demande pourquoi je me suis permis de
+livrer bataille sans l'ordre de mon général en chef?</p>
+
+<p>«La lettre du roi du 18 juin, celle du maréchal Jourdan du 30, prouvent
+que, loin de désobéir à mon général en chef, je n'ai fait qu'exécuter
+ses ordres.</p>
+
+<p>«<span class="sc">Quatrième question</span>. Enfin, l'Empereur demande pourquoi je n'ai pas au
+moins retardé de deux jours de donner bataille pour avoir les secours
+que je savais en marche?</p>
+
+<p>«La raison en est simple: je ne comptais pas donner bataille le 22
+juillet; c'est l'ennemi qui a attaqué, et, sans ma blessure, il n'y en
+aurait pas eu: ceci demande plus du développement.</p>
+
+<p>«Je n'ai été instruit de l'itinéraire des six cents chevaux et de
+l'artillerie de l'armée du Nord que le 21 dans la soirée. Dans ce
+moment, presque toute l'armée avait passé la Tormès. Si j'eusse reçu
+cette nouvelle cinq heures plus tôt, il n'y a aucun doute que je n'eusse
+suspendu ce mouvement et que je n'eusse attendu dans le camp
+d'Aldea-Rubia l'arrivée de ce renfort; mais, en ce moment, faire
+rétrograder toute l'armée eut été une chose mauvaise dans l'opinion et
+inutile, puisque je pouvais également prendre position sur la rive
+gauche de la Tormès, et d'autant mieux que ce pays est peu favorable à
+la cavalerie, dans laquelle j'étais inférieur, et ce mouvement
+rétrograde eût été contraire à la suite des opérations, puisqu'il me
+faisait abandonner l'avantage marqué que j'avais obtenu d'occuper sans
+combat le sommet du plateau qui sépare Alba de Tormès de Salamanque,
+plateau que je devais supposer qui me serait vigoureusement disputé, et
+où j'avais gagné l'ennemi de vitesse, plateau extrêmement important,
+puisque c'était par là seulement que je pouvais manoeuvrer l'ennemi avec
+quelque apparence de succès, menacer sa communication avec Rodrigo et le
+forcer à sortir des positions qui entourent Salamanque; enfin arriver au
+but que je m'étais toujours propose, de le combattre en marche. Je me
+décidai donc à prendre une bonne position défensive à la tête des bois
+de Calvarossa de Arriba et à attendre là l'arrivée du secours qui était
+près de moi. Le 22 au matin, je montai à cheval, avant le jour, pour
+voir encore la position et rectifier ce qu'elle aurait de fautif. Il me
+parut indispensable d'occuper par une division la hauteur de Calvarossa
+de Arriba que je n'avais occupée le soir que par des postes, et je l'y
+plaçai. Il me parut également nécessaire de faire occuper par un
+régiment un des Arapilès et de le faire soutenir intermédiairement à la
+forêt par le reste de la division, et je conservai les six autres
+divisions à la tête des bois en les concentrant sur deux lignes. Pendant
+la nuit, l'armée anglaise était venue prendre position à peu de
+distance, et, après s'être formée, elle se plaça à portée de canon de
+nous. La position de l'année anglaise était forte par les obstacles que
+le terrain présentait pour arriver jusqu'à elle; mais la position que
+l'armée française occupait, indépendamment du même avantage, avait celui
+d'un commandement immédiat et à portée de canon, et, comme j'étais
+supérieur en artillerie, je ne manquai pas de profiter de cet avantage;
+je fis établir des batteries qui écrasèrent tous les corps ennemis qui
+se tinrent à portée, et ils furent obligés de se retirer ou de se
+masquer par les obstacles de terrain qui pouvaient les couvrir.
+L'ennemi, qui craignait pour sa droite, qui couvrait son point de
+retraite, retraite que je menaçais éminemment, puisqu'on deux ou trois
+heures l'année pouvait être portée sur sa communication, renforça sa
+droite vers le milieu de la journée. Aussitôt que je m'en aperçus, je
+crus nécessaire d'occuper un plateau très-fort d'assiette qui complétait
+ma position et d'où, avec des pièces de gros calibre, je pouvais gêner
+les mouvements de l'ennemi et atteindre à ses ligues. En conséquence, je
+retirai trois divisions du bois pour l'occuper, et j'y envoyai toute ma
+réserve d'artillerie.</p>
+
+<p>«Ce plateau était inattaquable, occupé par de pareilles forces, couvert
+en partie et soutenu à droite par la hauteur d'Arapilès et à gauche par
+les troupes de la tête du bois et une batterie considérable.
+L'artillerie occupant ce plateau écrasa une première ligne qui se
+trouvait sous son feu; mais les trois divisions, au lieu de se placer
+comme je leur en avais donné l'ordre et de se concentrer,
+s'éparpillèrent, une d'elles descendit même du plateau sans motif ni
+raison. A l'instant où je m'en aperçus, je me mis en devoir de m'y
+rendre afin de rectifier tout ce que cette position avait de vicieux, et
+d'avoir une défensive aussi forte que possible et telle que le terrain
+la comportait; mais, à l'instant où je m'y rendais, je reçus les fatales
+blessures qui me mirent hors de combat: j'envoyai mes ordres, mais ils
+ne furent point ou furent mal exécutés. L'ennemi ne fit aucun mouvement
+offensif pendant trois quarts d'heure; mais, voyant enfin cette gauche
+toujours mal formée, l'armée française sans chef, ce qu'il ne pouvait
+ignorer, car, blessé dans un moment de tranquillité à deux cents toises
+de l'ennemi et dans un lieu où je m'étais tenu longtemps de préférence,
+parce qu'il me donnait la facilité de voir parfaitement tous les
+mouvements de l'armée anglaise, il n'est pas douteux que Wellington n'en
+ait été informé sur-le-champ; c'est cette double circonstance qui l'a
+décidé à attaquer; si je n'eusse pas été blessé, la gauche eût été
+formée en moins d'un quart d'heure, comme elle aurait dû l'être d'abord;
+jamais il n'aurait osé concevoir l'espérance de la forcer, et il est
+probable que dans la nuit il se serait retiré sur une position beaucoup
+plus forte en arrière de celle qu'il occupait. Je serais resté le 23
+dans cette position, et, le 24, ayant reçu mes renforts, je me serais
+porté sur la route de Rodrigo pour le forcer à l'évacuer; alors de ses
+mouvements naissaient de nouvelles combinaisons, etc. En général, le
+système que j'avais pris avec l'armée anglaise, et qui me parait
+incontestablement le meilleur, était de ne jamais l'attaquer en
+position; mais d'être toujours formé et en mesure de le recevoir et de
+manoeuvrer de manière à le forcer à se mouvoir et à changer de position,
+parce que, connaissant par expérience la supériorité des troupes
+françaises sur les troupes anglaises dans l'exécution des grands
+mouvements, j'étais certain de trouver un jour ou l'autre l'occasion
+d'un beau succès en en écrasant une partie; et, afin de pouvoir la gêner
+dans ses opérations et être plus à même de maîtriser ses mouvements,
+j'avais toujours campé le plus près possible d'elle, en prenant une
+bonne position défensive et en cherchant toujours l'occasion, soit en
+position, soit en marche, de l'incommoder du feu de mon artillerie et de
+lui en faire sentir la supériorité.</p>
+
+<p>«Monsieur le duc, cette lettre est bien longue; mais j'ai cru, dans une
+circonstance aussi importante pour moi, devoir ne négliger d'exposer
+aucune des raisons qui doivent me justifier dans l'esprit de l'Empereur.
+J'ose espérer qu'il sera convaincu, d'après le narré sincère et
+véritable des faits, que, loin de désobéir au roi, je n'ai fait que
+suivre littéralement les instructions qu'il m'a données et exécuter ses
+ordres, et que les dispositions que j'ai prises ont été commandées par
+les calculs de la raison; enfin, que, si les résultats ont été
+contraires à la gloire de ses armes, la cause en est dans la double
+fatalité qui, d'un coté, a empêché de me parvenir les lettres par
+lesquelles le roi me faisait connaître son changement, ainsi que les
+nouvelles dispositions qu'il avait prises pour venir à mon secours, et,
+de l'autre, m'a enlevé au commandement de l'armée au moment où j'y étais
+le plus nécessaire.»</p>
+
+<hr class="short">
+
+<h4>OBSERVATIONS</h4>
+
+<p>Les explications précédentes font connaître d'une manière satisfaisante
+tous les malheurs de cette triste campagne; il ne manquait plus qu'une
+chose pour compléter les étranges aberrations de Napoléon, c'était de
+faire peser sur moi la responsabilité d'un mouvement que je n'avais
+exécuté que malgré moi et comme l'accomplissement d'un devoir impérieux
+d'obéissance, et c'est ce qui n'a pas manqué d'arriver.</p>
+
+<p>Les ordres impératifs sont du mois de février, et n'ont pu être exécutés
+qu'à la fin du mois de mars.</p>
+
+<p>A la fin de ce mois, ils me sont réitérés verbalement par le colonel
+Jardet, mon aide de camp, que Napoléon me renvoie, et qui me rejoint le
+25. Le 28, j'entre en campagne, ignorant encore l'investissement de
+Badajoz. Le 4 avril, le prince de Neufchâtel m'écrit que l'Empereur me
+laisse carte blanche, mais cette dépêche ne me parvient qu'après la
+moitié du mois de mai.</p>
+
+<p>Maintenant Napoléon, 10 avril, blâme l'opération exécutée, et dit que,
+puisque le feu était à la maison, il fallait marcher par Almaraz; mais
+c'est ce que je m'étais tué de lui représenter; c'est ce qu'il a blâmé
+si directement et qu'il oublie; car si, six semaines plus tôt, le feu
+n'était pas à la maison, il était facile de reconnaître qu'il y serait
+mis bientôt, et alors il était sage de rester à portée pour pouvoir
+l'éteindre; il ne veut pas se rappeler que l'armée n'avait aucune
+mobilité et ne pouvait pas faire le moindre mouvement sans l'avoir
+préparé longtemps d'avance.</p>
+
+<p>Au surplus, au milieu de ses reproches, de ses blâmes et de son humeur,
+il cherche une justification personnelle, et il prouve ainsi qu'il
+reconnaît ses torts, en disant que les instructions étaient données à
+trois cents lieues de distance, ce qui faisait croire sans doute, qu'à
+ses yeux elles n'étaient pas impératives. Mais alors il ne fallait pas
+les libeller d'une manière si précise; il fallait comprendre les raisons
+absolues qui m'avaient obligé à adopter un système purement défensif, en
+liaison et en combinaison constante avec le Midi, seul système qui put
+remplir le triple objet de réunir promptement les troupes nécessaires
+pour livrer bataille, de vivre en repos, mais d'être toujours prêt à
+agir jusqu'à la récolte, en conservant précieusement les vivres
+économisés pour les mouvements qui deviendraient nécessaires.</p>
+
+<p>Je le répète, si j'eusse gardé cette position, Wellington n'aurait rien
+osé entreprendre. Mais, du moment où le système d'une offensive
+impuissante a prévalu, il a pu agir avec sécurité, et un secours direct
+qui fut parti des bords de l'Agunda le 1<sup>er</sup> avril pour Badajoz, au moment
+où j'ai appris le commencement du siège, n'aurait rien produit d'utile,
+car je ne pouvais pas arriver à temps, puisque, dans la nuit du 6 au 7,
+la ville a été emportée, et la défense a été si courte, que le maréchal
+Soult, qui avait préparé les moyens de secours dont il pouvait disposer,
+et n'était occupé que de ce soin, n'est arrivé avec ses troupes en face
+des Anglais, à Almendralejo, à deux marches de Badajoz, que le 8,
+c'est-à-dire deux jours après la reddition.</p>
+
+<p>La fin de la lettre du prince de Neufchâtel pourrait peut-être faire
+supposer que Napoléon attribuait à l'humeur la conduite que j'ai tenue;
+s'il en était ainsi, il aurait été dans une grande erreur: car,
+assurément, il n'y a eu d'autres mobiles dans ma conduite que de la
+soumission; et cette soumission était d'autant plus méritoire, que j'en
+connaissais d'avance les funestes effets.</p>
+
+<p>L'examen des lettres du général Caffarelli, des 14, 20, 26 juin, et 11
+juillet; celles du maréchal Jourdan et du roi d'Espagne terminent les
+commentaires.</p>
+
+<p>Par les premières, on voit d'abord la ferme résolution du général
+Caffarelli d'envoyer à mon secours. On doit la croire sincère au moins;
+mais cette intention se modifie bientôt. Les seuls mouvements des
+guérillas, exécutés dans le but de faire une diversion, l'effrayent. Il
+exagère les dangers, et bientôt, en homme faible, il perd la tête et
+oublie son premier devoir, celui dont l'exécution touchait de si près au
+salut de l'Espagne, et il reste absorbé par des intérêts misérables et
+devant des dangers de nulle gravité. En définitive, l'armée de Portugal
+reçoit l'assurance que l'armée du Nord ne lui apportera aucun secours de
+quelque importance.</p>
+
+<p>La correspondance du roi est, en général, raisonnable, et il donne des
+ordres à chacun de me secourir suivant l'occurrence; mais ceux adressés
+au général Caffarelli ne produisent aucun effet sur l'esprit de
+celui-ci. Ceux envoyés au maréchal Soult n'ont pas été dans le cas
+d'être exécutés. Cependant le roi a eu plusieurs torts, des torts tels,
+qu'ils ont amené la catastrophe: d'abord, de ne pas penser plus tôt au
+secours qu'il pouvait m'apporter, même hypothétiquement, de ne pas le
+préparer et de ne m'en avoir pas informé, non plus que du parti qu'il
+prendrait si les circonstances l'y forçaient; au contraire, il s'est
+prononcé d'une manière tout opposée, et il m'a annoncé formellement,
+sans équivoque, que le maréchal Suchet, n'obtempérant pas à ses
+demandes, il ne pourrait rien faire par ses propres moyens. La lettre du
+maréchal Jourdan, du 30 juin, est explicite: elle ne laisse aucun doute
+et aucune espérance; elle me provoque même, d'une manière réitérée, à
+livrer bataille sans retard. C'est la réception de cette lettre, celle
+des dernières du général Caffarelli et la certitude qu'Astorga
+achèverait la consommation de ses vivres avec la fin du mois, et la
+crainte de voir arriver le général Hill se réunir à Wellington, qui
+m'ont décidé à prendre l'offensive. D'après mes données, cette
+résolution était opportune et bien calculée, malgré la disproportion des
+forces; mais il se trouve qu'après m'avoir parlé d'une manière si
+claire, le roi change d'avis sans <i>m'en prévenir</i>. C'est le jour même où
+il part de Madrid qu'il m'annonce son mouvement. Évidemment, il a dû le
+préparer pendant huit ou dix jours au moins, et il m'en a fait un
+mystère. S'il m'avait seulement parlé de la possibilité d'un secours,
+assurément je l'aurais attendu; et, sans même le promettre d'une manière
+absolue, il ont pu me le laisser espérer. Au moment de son entrée en
+campagne, j'aurais passé le Duero de manière à le couvrir quand il
+déboucherait dans les plaines de la Vieille-Castille. Alors il pouvait
+venir me joindre sans éprouver aucun danger; et nous eussions combiné
+nos mouvements de manière à combattre avec avantage l'armée anglaise si
+elle avait osé nous attendre.</p>
+
+<p>Ainsi on ne peut expliquer la conduite du roi. Sa lettre du 21 ne dit
+pas qu'il m'ait envoyé l'avis de ses préparatifs; c'est donc sans
+transition, et vingt jours après m'avoir fait connaître officiellement,
+par la lettre du 30 juin, du maréchal Jourdan, que je n'aurais aucun
+secours à espérer, qu'il entre en campagne. Jamais, depuis qu'il existe
+des armées, on n'a combiné de mouvements de cette manière, et cette
+lettre du 21 et la nouvelle du mouvement du roi ne me sont parvenues que
+le 25, le lendemain de la bataille.</p>
+
+<p>Assurément ce n'est pas moi qui suis coupable du résultat. C'est aux
+auteurs de cette confusion à en porter la responsabilité.</p>
+
+<br>
+<p>Après ce qui précède, il est sans doute superflu de répondre à
+l'interrogatoire que renferme la lettre du 14 novembre 1812, et aux
+questions dont il se compose. Cependant je le ferai d'une manière
+concise en forme de résumé.</p>
+
+<p>1° J'ai rendu compte itérativement au roi de tous mes mouvements. Si
+toutes mes lettres ne lui sont pas parvenues, cela tient à l'état où
+était l'Espagne. Il a su par ma lettre du 14, dont il m'accuse réception
+par sa lettre du 18, ma retraite sur le Duero. Je l'ai accablé de
+demandes de secours, et la lettre du maréchal Jourdan du 30 prouve qu'il
+les a toutes refusées.</p>
+
+<p>2° J'ai expliqué en détail les motifs qui m'ont décidé à prendre
+l'offensive; il serait superflu de revenir à cette question. Cette
+résolution était commandée par la raison, par les calculs les plus
+simples, et ce n'est pas de mon fait si j'étais placé dans les
+conditions fâcheuses qui m'imposaient cette obligation.</p>
+
+<p>3° J'ai livré bataille parce que j'ai été attaqué. L'ensemble de mes
+mouvements prouve que je voulais, s'il était possible, forcer par des
+manoeuvres les Anglais à la retraite, et ne combattre que dans des
+circonstances très-favorables.</p>
+
+<p>4° Je n'ai connu l'envoi d'aucun secours d'une manière certaine, et
+j'étais autorisé à croire qu'il ne m'en arriverait aucun.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Le Maréchal Duc de Raguse</span>.</span></p><br><br>
+
+<p><span class="sc">Fin du tome quatrième</span>.</p>
+<br><br>
+
+
+<p class="mid"><b><span class="sc">Carte</span> pour suivre les opérations de <span class="sc">l'armée de Portugal</span><br>
+sous les ordres du <span class="sc">duc de Raguse </span>.</b><br>
+<img alt="" src="images/map-small.png"><br>
+<a href="images/map-large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+
+<br><br>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de
+Raguse (1774-1852) (4/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT ***
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+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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index 0000000..a39f583
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Binary files differ