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diff --git a/33807-8.txt b/33807-8.txt new file mode 100644 index 0000000..fec6df2 --- /dev/null +++ b/33807-8.txt @@ -0,0 +1,11630 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse +(1774-1852) (4/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (1774-1852) (4/9) + +Author: Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse + +Release Date: September 24, 2010 [EBook #33807] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. This file was produced from images +generously made available by the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + +MÉMOIRES +DU MARÉCHAL MARMONT +DUC DE RAGUSE +DE 1792 A 1841 + +IMPRIMÉS SUR LE MANUSCRIT ORIGINAL DE L'AUTEUR +Avec +LE PORTRAIT DU DUC DE REISCHSTADT +CELUI DU DUC DE RAGUSE +ET QUATRE FAC-SIMILE DE CHARLES X, DU DUC D'ANGOULÊME, DE L'EMPEREUR +NICOLAS ET DU DUC DE RAGUSE + + +TOME QUATRIÈME + + +PARIS +PERROTIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR 41, RUE FONTAINE-MOLIÈRE, 41 + + + +L'éditeur se réserve tous droits de traduction et de reproduction. + + +1857 + + + + +MÉMOIRES +DU MARÉCHAL +DUC DE RAGUSE + + + + +LIVRE QUINZIÈME + +1811--1812 + +SOMMAIRE--Situation du théâtre de la guerre.--Erreurs de +Napoléon.--Entrée des Français en Espagne.--Envahissement du +Portugal.--Insuccès du maréchal Soult.--Prise de Saragosse.--Incapacité +de Joseph.--Masséna envoyé en Portugal.--Force des sixième et huitième +corps.--Prises d'Astorga, de Rodrigo, d'Almeida.--Bataille de +Busaco.--Retraite des Anglais sur Coïmbre.--Leur système de +défense.--Épuisement de l'armée française.--Retraite de Masséna.--Combat +de Fuentes-de-Oñore.--Le duc de Raguse prend le commandement de l'armée +dite du Portugal.--Situation de cette armée.--Parallèle avec l'armée +anglaise.--Marche sur Badajoz.--Positions occupées par l'armée du +Portugal.--Moulins à bras.--Embarras financiers.--Mauvais vouloir de +Joseph.--Ravitaillement de Ciudad-Rodrigo.--Combat d'El-Bodon.--L'armée +anglaise repasse la Goa.--Le quartier général à Talavera.--Excursion à +Madrid.--Conversation avec Joseph.--Catastrophe arrivée à la division +Girard, de l'armée du Midi.--Le duc de Raguse à Valladolid.--Entrée en +campagne de l'armée anglaise.--Prise de Rodrigo.--Le général +Barrée.--Prise de Valence.--Anecdote.--Ordres de l'Empereur.--Lettre du +duc de Raguse.--Singulières paroles de l'Empereur au colonel +Jardet.--Mouvement de l'armée sur l'Aguada.--Entrée au Portugal.--Combat +de Larda.--Belle charge conduite par le colonel Denis de +Damrémont.--Prise de Badajoz par les Anglais.--Opérations offensives des +Anglais.--Reddition de Salamanque.--La division Bonnet évacue les +Asturies pour se porter sur le Duero.--Refus de secours du général +Caffarelli et du roi Joseph.--Nécessités de prendre +l'offensive.--Passage du Duero.--Précipitation du général +Mancune.--L'armée prend position à Nava del Rey.--Passage de la +Guareña.--Position des deux armées le 22.--Le duc de Raguse grièvement +blessé.--Bataille de Salamanque.--Retraite sur le Duero.--Secours +tardifs.--L'armée de Portugal prend position à Burgos.--Singulière +consolation du colonel Loverdo.--Arrivée du duc de Raguse à +Bayonne.--Enquête ordonnée par l'Empereur.--Entrevue avec l'Empereur à +son retour de Russie. + +Avant de commencer le récit des opérations militaires de l'armée de +Portugal sous mon commandement, il convient de jeter un coup d'oeil +rapide sur la situation du théâtre de la guerre et de faire un exposé +succinct des événements qui s'y étaient passés. + +L'Espagne, dont l'affranchissement dans le moyen âge fut le résultat de +si longs et de si héroïques efforts, avait dû sa grandeur au caractère +du peuple qui l'habite, à son amour inné pour l'indépendance et pour la +liberté. L'Espagne avait, sous plusieurs de ses princes, joué le premier +rôle en Europe, et acquis dans le monde entier la puissance la plus +formidable; mais, depuis deux siècles, elle ne faisait plus que +décroître. Sous Charles V, les institutions qui réglaient l'exercice de +la puissance du monarque disparurent en grande partie, et ce fut à ce +prix qu'elle paya l'éclat que ce règne glorieux jeta sur le nom +espagnol. Le sombre Philippe II imprima à son règne son caractère +propre; mais le pouvoir royal, en acquérant encore une plus grande +intensité, fut dépouillé du brillant que la gloire lui avait donné. La +puissance du clergé, ses richesses, le pouvoir temporel que lui avait +donné l'inquisition, les proscriptions qui en furent la suite, +modifièrent le caractère espagnol. Cet esprit d'aventures, qui lui était +propre, fit place à une disposition à la crainte, à la gravité, à la +tristesse et à l'habitude du silence qu'il n'a jamais perdue depuis. Les +mauvais règnes qui suivirent, en faisant disparaître toute espèce +d'ordre dans l'administration, engendrèrent partout la misère et +l'anarchie. Enfin cette puissante monarchie cessa de jouer un rôle en +Europe. + +La maison de Bourbon, appelée, par le testament de Charles II et les +droits qu'elle tenait de son sang, à recueillir cet héritage, finit par +l'obtenir presque tout entier. On sait quels sacrifices la longue guerre +qu'il occasionna imposa à la France; mais l'Espagne, traversée, tour à +tour et dans tous les sens, par les armées belligérantes, ravagée et +appauvrie, devint le théâtre de dévastations dont les traces existent +encore aujourd'hui. + +Philippe V, paisiblement établi sur son trône, fit disparaître les +dernières traces de liberté dans la Péninsule, et l'Aragon, qui, +jusqu'alors, avait triomphé des efforts des princes autrichiens, perdit +ses franchises. A l'enthousiasme religieux qui, pendant plusieurs +siècles, avait été l'âme de l'inquisition, fut substitué un esprit +étroit et méticuleux qui isolait l'Espagne du reste de l'Europe et +empêchait les lumières et l'esprit d'amélioration d'y pénétrer. Enfin la +faiblesse des princes qui se succédèrent sur le trône amena par degrés +un empire riche et puissant à un état inconnu de misère et de faiblesse. +Un seul règne, celui de Charles III, suspendit momentanément les maux +qui pesaient sur l'Espagne, et sembla devoir rendre la vie à ce pays. De +sages ministres rétablirent l'ordre dans l'administration et firent +exécuter des travaux utiles; mais leur action fut passagère. Le faible +Charles IV déposa son pouvoir entre les mains d'un favori ignorant et +corrompu, Emmanuel Godoy, et cet événement mit le comble aux maux qui, +depuis deux cents ans, avaient accablé l'Espagne. + +Godoy, simple garde du corps, fut choisi par la reine pour l'un de ses +amants. La passion qu'il lui inspira le porta rapidement aux premiers +emplois, et, en cinq ans, il avait parcouru tous les degrés qui mènent +aux premières dignités de l'ordre social. Il acquit sur l'esprit de +Charles IV un ascendant encore supérieur à celui qu'il exerçait sur +celui de la reine. Ainsi, amant de Marie-Louise, favori du roi, il fut +le dépositaire du pouvoir le plus absolu. Aucune disposition salutaire +ne marqua son administration, et la puissance de l'Espagne retomba +promptement au-dessous du point d'où Charles III l'avait tirée. + +La guerre éclata en 1793 entre la France et l'Espagne. Charles IV, après +avoir employé tous les moyens d'influence en son pouvoir pour sauver la +vie du malheureux Louis XVI, crut de son devoir et de sa dignité de +venger sa mort. En ce moment, les moyens de la France pour résister à +l'Espagne étaient nuls, ceux de l'Espagne pour attaquer étaient faibles; +mais le gouvernement fut puissamment secondé par l'énergie et le +patriotisme du peuple espagnol, et soixante-treize millions de dons +patriotiques furent versés dans les caisses du roi d'Espagne. Godoy ne +sut ni remplir la noble mission qu'il recevait du peuple espagnol, ni +utiliser les ressources qui lui étaient prodiguées, ni relever l'éclat +de la couronne de son maître, ni honorer le nom espagnol, impatient de +renaître. Des succès éphémères, suivis de prompts revers, remplirent +deux campagnes, terminées par une paix avantageuse pour la France, et +qui valut, comme récompense nationale, à Godoy le titre de prince de la +Paix. Le même esprit, la même faiblesse, amenèrent une alliance et un +grand scandale. Le _Pacte de famille_, ouvrage immortel de Charles III, +fait dans l'intérêt des Bourbons, fut invoqué et rétabli entre les +Bourbons d'Espagne et les meurtriers du chef de leur maison. + +Cet état de choses dura pendant la République; mais l'alliance devint +beaucoup plus lourde pour l'Espagne à l'avènement de Bonaparte au +pouvoir; car, dès ce moment, la France ne mit aucune borne à ses +exigences. + +Napoléon, quoique accoutumé à voir tout céder devant lui, conçut du +mépris pour le peuple espagnol, qu'il voyait si soumis. Il confondait la +nation avec son gouvernement, et rien ne se ressemblait moins: le +gouvernement était arrivé aux limites du possible en fait de corruption +et de faiblesse; mais le peuple espagnol, sous le joug le plus +avilissant, n'avait rien perdu de sa fierté ni de ses vertus. C'était un +souverain détrôné qui, dans le malheur et dans les fers, avait conservé +sa grandeur morale et sa dignité. + +Napoléon, causant un jour avec M. de Hervas, bon Espagnol, et depuis +connu sous le nom de marquis d'Almenara, lui dit: «Avec trente mille +hommes, je ferais, si je le voulais, la conquête de l'Espagne.--Vous +vous trompez, lui répondit Hervas. S'il est question de soumettre le +gouvernement espagnol, les trente mille hommes sont inutiles: une lettre +de vous et un courrier suffisent. Si c'est la nation que vous voulez +soumettre, trois cent mille hommes ne vous suffiront pas.» L'avenir a +prouvé qu'il avait dit vrai. + +Cette nation, fière, brave et sensible à la gloire, admirait l'Empereur +plus qu'aucune autre. C'est dans ce pays, bien plus qu'en France, qu'il +était l'objet d'un enthousiasme universel. Le peuple rongeait son frein +et gémissait de la dépendance abjecte dans laquelle il était plongé; +mais, comme sa fidélité religieuse envers le souverain, le culte qu'il +rendait à ses princes, s'opposaient à toute résistance, il désirait être +délivré du prince de la Paix, et il l'attendait de l'influence de +Napoléon. + +C'est à ce titre que la présence de l'Empereur était désirée en Espagne. +Quand la levée de boucliers du prince de la Paix, pendant la campagne de +Prusse, motiva l'envoi de troupes sur la frontière, les Espagnols n'en +furent point alarmés; et, lorsque plus tard les discussions entre +Charles IV et Ferdinand appelèrent l'intervention de l'Empereur, et que +celui-ci annonça un voyage à Madrid, il y était attendu avec impatience, +et des arcs de triomphe s'élevèrent dans tous les lieux où il devait +passer. On voyait en lui un libérateur, le seul homme assez puissant +pour renverser le prince de la Pais; mais, lorsque plus tard la +révolution d'Aranjuez eut fait tomber le favori, Napoléon n'était plus +appelé par l'opinion. Aussi, quand ses troupes se présentèrent sous +prétexte de protéger son passage, on se demanda ce qu'il venait faire, +et les inquiétudes s'emparèrent des esprits. Murat, à son arrivée à +Madrid, ayant pris sous sa protection spéciale l'objet de la haine +publique, toute l'horreur se dirigea contre l'Empereur. On conclut que +le prince de la Paix était son agent et n'avait agi qu'à son profit. Si +Murat, au lieu de protéger le prince de la Paix, l'eût abandonné à la +justice du pays, et que ce misérable eût payé de sa tête ses crimes +politiques, tout était dit. Son salut fut notre perte. Voilà la première +cause de la haine des Espagnols contre nous. Les événements de Bayonne y +mirent le comble. Un peuple honnête et brave a horreur de la perfidie et +du mépris; et, en cette circonstance, jamais nation ne fut traitée avec +une perfidie plus insultante et un pareil mépris. + +Si Napoléon avait compris l'Espagne, il pouvait la rendre l'auxiliaire +le plus utile à sa puissance, et son influence y eût été durable et sans +bornes. La faiblesse du monarque assurait son obéissance, tandis que les +sentiments de fidélité de la nation envers son souverain garantissaient +son concours empressé à seconder toutes ses entreprises. Le vieux roi, +esclave d'un favori, ne pouvait plus régner; mais Ferdinand était +l'objet de la confiance publique, et sur sa tête reposaient toutes les +espérances de l'avenir. Ce prince sollicitait, comme la plus insigne +faveur, d'épouser une nièce de Napoléon. Dès lors, il s'unissait +intimement à la nouvelle dynastie, et se consacrait à la servir. Une +action plus ou moins directe de Napoléon eût contribué à régulariser +l'administration et à rendre à cette monarchie une vie et une puissance +qui eussent été employées à son profit. Une idée funeste s'empara de son +esprit, et il fit bien plus que de réaliser la fable de la _Poule aux +oeufs d'or_; car ce ne fut pas seulement une source de richesses qu'il +tarit, mais un torrent de maux qu'il fit surgir. Les intérêts d'un frère +dont il voulait faire un esclave, et qui résista ouvertement à ses +volontés, l'incertitude d'un avenir sombre et chargé de tempêtes, +l'emportèrent sur un ordre de choses tout fait, dont les fruits étaient +assurés et prêts à être récoltés. Il brisa lui-même, de ses propres +mains, les liens qui lui attachaient le peuple espagnol et le livraient +à sa merci. Enfin, en lui enlevant son souverain, il ouvrit devant lui +un vaste champ où ce peuple brave put se livrer à ses inspirations +généreuses et patriotiques. Avec une politique habile, une conduite +loyale, Napoléon eût eu la possession des trésors des Indes, la +disposition de vaisseaux et de nombreux soldats, qui, associés à nos +destinées et soumis au mouvement de l'époque, seraient devenus dignes de +figurer dans nos rangs. Au lieu de cela, l'Espagne a donné aux peuples +l'exemple de la résistance, est devenue le tombeau d'armées +innombrables, et la cause principale de notre ruine et des revers qui +nous ont accablés. Mais, après avoir, comme à plaisir, créé cette +résistance qui devait nous être si funeste, Napoléon n'a rien fait pour +la vaincre, et, au contraire, a semblé se livrer aux soins de diminuer +les chances d'y parvenir. L'extrême division des commandements, à +laquelle il n'a jamais voulu renoncer, les rivalités de toutes espèces +qu'il n'a jamais su réprimer, son absence d'un théâtre où seul il +pouvait faire le bien, son refus habituel d'accorder les secours et les +moyens les plus indispensables, son obstination constante à fermer les +yeux à la lumière, et les oreilles à la vérité; enfin, la manie, à +laquelle il n'a jamais voulu renoncer, de diriger de Paris les +opérations dans un pays qu'il n'a voulu ni étudier ni comprendre, ont +complété la masse de maux dont les meilleures armées de l'Europe +devaient être enfin les victimes. J'en dévoilerai bientôt le tableau. + +L'arrivée de Joseph à Madrid sous des auspices si funestes, avec un +petit nombre de troupes, ne pouvait guère imposer. Par une fatalité +toute particulière, ces troupes, uniquement composées de corps +provisoires formés de conscrits pris dans tous les dépôts avec de vieux +officiers, ne correspondaient en aucune manière à l'idée que les +Espagnols s'étaient faite de cette armée française victorieuse de +l'Europe, et ils eurent bientôt pour celle qu'on leur montrait une sorte +de mépris. Un détachement envoyé sur Valence, sous les ordres du +maréchal Moncey, et qui fut battu à cette énorme distance de Madrid, fut +obligé de revenir précipitamment. Enfin, le désastreux événement de +Baylen, où l'incapacité dans la conduite des troupes fut encore +surpassée par la lâcheté, le pillage et le brigandage, tout cela +produisit une commotion dans les esprits, dont les effets se firent +sentir aux extrémités de l'Espagne. Le peuple espagnol, passionné de sa +nature, affranchi des langes dans lesquels il avait gémi si longtemps, +livré à lui-même, s'abandonna aux élans d'un patriotisme brûlant qui lui +donnait, pour ainsi dire, l'occasion de se réhabiliter aux yeux de +l'Europe. On connaît sa fierté poussée jusqu'à l'excès et au ridicule; +on conçoit l'effet produit sur lui par des succès universels qui +faisaient triompher les sentiments les plus nobles et les plus +légitimes; dès ce moment, on eut à combattre toute une nation. + +Joseph évacua Madrid et se retira sur l'Ebre, où il dut attendre du +secours. L'Empereur parut à la tête de la grande armée, la même qui +avait donné des lois à l'Europe. Excepté le corps de Davoust, resté en +Allemagne, l'armée d'Italie et celle de Dalmatie, c'était toute l'armée +française. On eut bientôt battu l'armée espagnole à Burgos et à Tudela; +on marcha sur Madrid, on attaqua Saragosse, on couvrit en un moment tout +le nord de l'Espagne de troupes, et tout rentra dans la soumission. + +Junot avait été dirigé, dès le mois d'octobre 1807, sur le Portugal. +Cette opération, faite de concert avec l'Espagne, avait pour objet +apparent un partage; on devait faire des Algarves un royaume pour le +prince de la Paix. Ce n'était qu'un piège; la suite l'a prouvé. Junot, +entré à Lisbonne sans coup férir, le 24 novembre, le jour même où le +prince régent en était parti pour se rendre au Brésil, envoya en France +une partie de l'armée portugaise, sous le commandement du marquis +d'Alorna, le général le plus distingué du pays. + +Junot, institué gouverneur du Portugal, y établit, suivant l'ordre de +l'Empereur, de fortes contributions. La forme suivie blessa le peuple +portugais plus encore que l'énormité de l'impôt. Le décret impérial +fixait cent millions pour le rachat des terres; comme si un peuple qui +avait reçu l'armée française au nom de l'amitié et de l'alliance pouvait +se considérer comme en état d'esclavage et avoir perdu ses propriétés et +ses biens. Mais des actes de cette nature procuraient à Napoléon des +moyens d'entretenir nos immenses armées, et aussi des satisfactions +d'amour-propre, auxquelles il était sensible avant tout. + +Lorsque les insurrections éclatèrent en Espagne, le Portugal resta +tranquille; mais une armée anglaise, plus forte que l'armée française, +vint à son secours et débarqua. Junot lui livra bataille à Vimieiro; il +fut battu, et la convention de Cintra ramena l'armée française en +France, où elle fut débarquée. + +L'armée anglaise, commandée par sir John Moore, après avoir reconquis +Lisbonne, déboucha du Portugal et marcha sur Salamanque. L'Empereur, +après avoir battu et détruit l'armée espagnole à Tudela et à +Sommo-Sierra, était entré à Madrid. Informé pendant une revue du +mouvement de l'armée anglaise, il se mit le soir même en marche pour +aller la combattre; mais, à son approche, elle se retira, repassa +l'Esla, et fit sa retraite sur la Corogne. Ces événements se passèrent +dans le courant de janvier 1809. Pendant cette poursuite de l'armée +anglaise, l'Empereur reçut de Paris les renseignements les plus positifs +sur les préparatifs des Autrichiens et leur prochaine entrée en campagne +contre nous. Napoléon se décida à revenir en France immédiatement, afin +de tout disposer pour leur résister, et il chargea le maréchal duc de +Dalmatie de poursuivre les Anglais à la tête du deuxième corps d'armée, +et de les forcer à opérer leur rembarquement. + +L'armée anglaise, dont la composition et l'organisation n'ont aucun +rapport avec celles de l'armée française, dont les moyens +d'administration sont si étendus, que jamais elle n'éprouve la moindre +privation, forcée à une marche rapide dans les montagnes pendant +l'hiver, lorsque rien n'avait pu être préparé pour satisfaire à ses +besoins, aurait été détruite si elle eût été poursuivie avec vigueur. On +se contenta de la suivre; on n'osa pas l'attaquer sérieusement en avant +de la Corogne, où elle avait pris position, et elle échappa comme par +miracle à une destruction presque assurée. + +L'armée anglaise, embarquée, fut transportée de nouveau à Lisbonne; elle +s'y réorganisa et pourvut à la défense du Portugal, que Soult eut ordre +d'envahir par le littoral. C'était une marche difficile; arrivé à +Oporto, après avoir battu des milices portugaises, il s'arrêta. Enfin, +attaqué par les Anglais sur le Duero, et surpris, ayant perdu sa +principale et meilleure communication avec l'Espagne, il évacua +précipitamment le Portugal, n'emmenant avec lui que les débris de son +armée et abandonnant la totalité de son matériel. + +Le maréchal Ney, de son côté, à la tête du sixième corps, avait envahi +les Asturies; informé de la catastrophe de Soult, il accourut en Galice +à son secours pour le recueillir. + +Pendant ces événements, la place de Saragosse, assiégée, s'était rendue. +Sans vouloir diminuer le mérite de cette défense, elle a cependant été +trop vantée. Une immense population fanatique s'y était jetée; +abondamment pourvue de tout, elle comptait plus de soixante mille +défenseurs, tandis que l'armée assiégeante, sur les deux rives de +l'Èbre, ne s'est jamais élevée à trente mille hommes. Cette garnison +avait plus d'hommes qu'elle ne pouvait en employer; ainsi les pertes +journalières lui importaient peu; et, si on pense aux ressources que +donnaient, pour des fortifications improvisées, les vastes couvents +d'Espagne, si on réfléchit aux prédications journalières qui soutenaient +le fanatisme uni à un patriotisme naturel aux Espagnols, on expliquera +facilement cette résistance, dont le terme fut cependant un grand +soulagement pour l'armée française. + +Les événements dont je viens de faire une revue rapide nous amènent +naturellement à l'époque où Wellington marcha sur Talavera. En ce +moment, une armée espagnole, commandée par Cuesta, venait de la Manche +et menaçait Madrid. L'Empereur, en pleine opération en Allemagne, avait, +pour imprimer plus d'ensemble aux opérations en Espagne, donné le +commandement de trois corps, les deuxième, cinquième et sixième, qui +faisaient la principale force de l'armée, au maréchal Soult. On a vu +plus haut le récit du mouvement opéré sur le Tage, en passant par le col +de Baños et traversant la Tietar, le danger couru par l'armée anglaise +prise à dos, et la facilité qu'avait eue Soult de lui causer un désastre +semblable à celui qu'il venait d'éprouver; il pouvait, en passant le +Tage, lui enlever tout son matériel, la poursuivre à outrance et la +détruire, entrer à Lisbonne et finir la guerre: mais il manqua à sa +destinée. La fortune de la France pâlit devant celle de Wellington. +Celui-ci échappa comme par miracle au plus imminent péril. + +Soult attendait avec une grande anxiété des nouvelles de l'Empereur. Il +redoutait tout à la fois et la manière dont il envisagerait son équipée +d'Oporto, et le jugement qu'il porterait sur le misérable parti qu'il +avait tiré de si grandes forces mises entre ses mains, et dans des +circonstances si favorables. Napoléon garda le silence; la clémence lui +parut préférable à la sévérité et à l'éclat. Toutefois il donna à Soult +les fonctions de major général de Joseph, ce qui annulait son pouvoir. +Mais cet arrangement ne faisait pas le compte de Soult; l'intérêt de son +avenir lui commandait d'occuper les esprits par de nouvelles +entreprises. Dans le courant de janvier 1810, il persuada à Joseph +d'envahir le midi de l'Espagne et de passer la Sierra Morena, conseil +funeste, entreprise désastreuse en ce moment! Joseph céda à la pensée de +voir accroître ses ressources et de lever des contributions. Quant à +Soult, il calculait qu'après avoir pris ce grand pays, il serait +nécessaire de l'y laisser pour commander. Une considération toute +personnelle fit donc entreprendre cette déplorable expédition, comme, +dit-on, la fenêtre de Trianon détermina Louvois à faire déclarer la +guerre aux Hollandais par Louis XIV. + +L'armée française, toute nombreuse qu'elle était, se trouvait à peine +suffisante pour combattre l'armée anglaise et conserver en même temps la +portion de l'Espagne qu'elle avait d'abord envahie, et dont toute la +population était ouvertement hostile. Suchet, successeur de Lannes en +Aragon, après la prise de Saragosse, avait à pacifier le pays, à +conquérir les places de la Catalogne et du royaume de Valence. Joseph, +avec l'armée du Centre, avait battu l'armée espagnole à Ocaña; mais les +forces ennemies, dans la Manche, se rétablissaient peu après avoir été +dispersées. En occupant le reste de l'Espagne, on étendait l'armée +française comme un faible réseau sans force, sur une surface immense, et +le moindre choc pouvait le rompre et le détruire. C'était substituer la +faiblesse à la force, et ajouter des embarras de toute espèce à des +difficultés déjà assez grandes. + +Cette opération aurait pu être justifiée si elle eût donné la possession +de Cadix, ville importante, foyer de la résistance nationale. Elle était +imprenable pour nous, qui n'étions pas les maîtres de la mer, à moins +d'une surprise; mais cette opération fut si mal conduite, menée si +mollement, avec si peu de prévoyance et d'activité, que le duc +d'Albuquerque eut le temps d'aller l'occuper avec les troupes de +l'Estramadure, pendant que Joseph recevait des hommages à Séville. Le +général espagnol entra à Cadix la veille même du jour où les Français se +présentèrent à ses portes. Ensuite, par un faux calcul, on voulut la +menacer d'un siége; on accumula dans le voisinage des travaux de +fortification et des batteries de gros calibre, qui attachèrent sur la +rive, en face de cette ville, un corps d'armée considérable. Dès ce +moment, ce corps d'armée ne bougea plus et devint étranger aux +opérations et à la guerre proprement dite, jusqu'à ce qu'enfin une série +de revers, amenés en partie par cette occupation inopportune, força à +évacuer d'abord cette partie de l'Espagne, et, bientôt après, tout le +reste. + +C'est pendant la campagne de 1809, si célèbre par les batailles de +Ratisbonne et de Wagram, et au commencement de 1810, qu'eurent lieu ces +derniers événements en Espagne, c'est-à-dire l'évacuation du Portugal, +la bataille de Talavera et la conquête de l'Andalousie jusqu'aux portes +de Cadix. + +L'incapacité de Joseph dans la direction des affaires militaires étant +démontrée depuis longtemps, et un centre de direction étant nécessaire, +l'Empereur reconnut la nécessité de sa présence pour frapper un grand +coup, entrer à Lisbonne et chasser les Anglais de la Péninsule. En +conséquence, de grands renforts furent envoyés à tous les corps d'armée; +et, au printemps, l'armée de Junot, qui avait évacué le Portugal, après +avoir été réorganisée et considérablement augmentée, retourna en Espagne +et rentra en ligne sous le nom du huitième corps. En aucun temps et +nulle part, la présence de l'Empereur n'avait été aussi urgente. La +quantité des troupes appelées à concourir aux opérations; les +prétentions de ceux qui les commandaient; la présence de Joseph, qui +n'était jamais un appui, mais toujours un obstacle et un embarras toutes +les fois qu'il entrait en contact avec les troupes actives; enfin les +difficultés qui résultaient de la nature du pays où l'on devait +combattre; l'inimitié du peuple; la valeur et les moyens matériels de +l'armée anglaise, toutes ces considérations devaient faire passer +par-dessus les motifs qui l'éloignaient de l'Espagne, et le décider à +venir diriger lui-même cette campagne. + +Il en fut cependant tout autrement. Son divorce prononcé donna lieu à un +nouveau mariage; et ce mariage, contracté avec une archiduchesse, devint +bientôt le précipice, le gouffre où s'engloutit la fortune de Napoléon. +D'abord il l'empêcha de commander pendant cette campagne; ensuite il +exalta chez lui un orgueil qui, depuis longtemps, dépassait cependant +les bornes de la raison. Une folle confiance en fut la suite; et, +s'étant mis, en 1812, à la discrétion de l'Autriche, on sait ce qui en +résulta. + +L'Empereur se décida donc à rester à Paris, et, en retirant tous les +pouvoirs militaires à Joseph, il choisit Masséna pour le remplacer. J'ai +déjà dit que la première qualité d'un général d'armée est d'inspirer la +confiance à ses troupes, et, sous ce rapport, le choix de Masséna était +bon pour le début: mais le choix ne doit pas être fait pour un seul +jour; car, si le général qui électrise les soldats à son arrivée n'est +pas capable de la conduite d'une guerre, si ses opérations ne répondent +pas à l'opinion qu'on a de lui, la confiance disparaîtra bientôt. +Masséna, véritable général de bataille et sublime le jour de l'action, +n'était point un général de manoeuvres, ni un général capable +d'administrer, de calculer ou de prévoir. Jamais il n'avait eu ces +qualités, et déjà il n'était plus lui-même. Ce choix était donc mauvais. +Après les premières opérations, chaque jour en apporta de nouvelles +preuves. + +Masséna, nommé dans le courant d'avril 1810, se rendit immédiatement à +l'armée. L'Empereur mit sous son autorité tout le nord de l'Espagne, les +troupes d'occupation chargées de la conservation de ces provinces, et, +en outre, l'armée active, composée des deuxième, sixième et huitième +corps d'armée, commandés par le général Régnier, le maréchal duc +d'Elchingen et le duc d'Abrantès. Le deuxième corps, qui était alors sur +la rive gauche du Tage, dut y rester jusqu'à nouvel ordre, et les +sixième et huitième corps formèrent, pour le moment, les forces dont il +disposait. + +Ces deux corps se composaient de soixante-douze bataillons et de +quarante-six escadrons, formant cinquante-neuf mille six cent +soixante-cinq hommes, dont dix mille cent quatre-vingt-dix-huit de +cavalerie. L'artillerie et les équipages avaient cinq mille neuf cent +quarante-deux chevaux et mille dix-neuf voitures de toute espèce. + +Les instructions données à Masséna furent de menacer le Portugal et de +préparer son invasion en s'emparant de Rodrigo, Astorga et Almeida; de +tenir en échec l'armée anglaise sur la Coa, et de la suivre dans le cas +où elle passerait sur la rive gauche du Tage et irait se joindre à la +deuxième division, détachée sous Elvas. Pour remplir la première partie +de ces instructions, Masséna fit assiéger Astorga par le huitième corps. +Cette place se rendit. Les Espagnols insurgés furent rejetés en Galice, +et ce débouché se trouva observé et gardé. Le sixième corps fit le siége +de Rodrigo. Cette place capitula le 10 juillet, après vingt-cinq jours +de tranchée ouverte et seize jours de feu. L'armée anglaise, qui était +en présence, campée sur la Coa, n'osa pas tenter de la secourir. Après +avoir réparé Rodrigo et disposé l'équipage d'artillerie pour un nouveau +siége, l'armée française se porta sur Almeida. Les Anglais prirent +position en arrière, et la tranchée s'ouvrit contre cette place. Après +deux jours de feu, l'explosion du magasin à poudre ayant désorganisé sa +défense, elle capitula. L'armée française en prit possession le 27 août. +L'armée anglaise, qui, pendant le siége, était restée à portée, fit, +après la reddition, sa retraite sur Celorico. + +Le même jour, 15 septembre, le sixième corps se mettait en mouvement +pour se porter également sur Celorico, et, le 16, le huitième corps, +suivi de la cavalerie de réserve, passait la Coa pour se porter sur +Pinell et suivre le mouvement général. Pendant ce temps, le deuxième +corps, fort de quinze mille hommes, s'était réuni à l'armée. L'ennemi, à +l'approche de l'armée française, fit sa retraite sans combattre; il se +dirigea sur Viseu et Coïmbre. Sur cette route, lorsqu'on a traversé la +montagne d'Alcoba, on trouve, à quelques lieues de distance, le chemin +barré par la montagne de Busaco, montagne ardue, escarpée par sa droite +et d'une grande hauteur, et contre-fort de la montagne d'Alcoba. Le 16 +septembre, on y rencontra l'armée anglaise. Cette position menaçante +étant mal reconnue, on ignora les circonstances qui en diminuaient la +force. Or cet escarpement de la partie méridionale de la montagne +au-dessus duquel la droite de l'armée anglaise était postée se continue +un certain temps sur son front, puis il diminue et finit par +disparaître, la gauche de la montagne se liant par d'autres contre-forts +avec l'Alcoba, et le vallon s'élevant insensiblement et aboutissant à un +plateau, qui se trouve de niveau avec la montagne même de Busaco, sur +laquelle l'armée anglaise était postée. Cette position n'avait donc +qu'une force apparente, puisque le plus léger mouvement de flanc, fait à +droite, tournait toutes les difficultés et faisait arriver sur l'ennemi +sans rencontrer ni escarpement, ni obstacle. + +L'Empereur avait ordonné d'attaquer franchement les Anglais, et de +profiter de la supériorité numérique de l'armée française pour les +détruire; mais il n'avait sans doute pas ordonné de les attaquer dans +une position qui, par sa force, rétablissait et au delà l'équilibre +entre les deux armées, et donnait même une supériorité évidente à +l'ennemi. Ce fut cependant cette position, telle qu'elle se présentait +au premier aperçu, que Masséna se décida à attaquer le 27 septembre, +sans l'avoir reconnue, sans l'avoir étudiée, et sans s'être informé des +moyens d'éviter les grandes difficultés qu'elle présentait. + +Le général Régnier fut chargé, avec le deuxième corps d'armée qu'il +commandait, de l'attaque de gauche, attaque principale et précisément +dans le lieu le plus escarpé et le plus fort. La division Merle, formée +en colonnes serrées par division, et précédée d'une nuée de tirailleurs, +gravit cette montagne: son point de départ était à droite de la Venta de +San Antonio; le 31e léger, faisant partie de la deuxième division, +commandée par le général Heudelet, la flanquait à gauche: il était +soutenu par une brigade de la deuxième division, commandée par le +général Foy. Le sixième corps, placé à droite du deuxième, devait +soutenir son attaque, et y concourir aussitôt que le deuxième serait +arrivé sur la hauteur, et le huitième corps était en réserve. +L'artillerie des deuxième et sixième corps, placée sur le revers des +montagnes opposées, battait le flanc de la montagne de Busaco, et devait +protéger la retraite des troupes françaises si elles étaient repoussées. +Ainsi l'armée française, très-forte en cavalerie, allait combattre sur +un champ de bataille où pas un seul cheval ne pouvait se trouver. Elle +était très-forte en artillerie, et son artillerie ne pourrait plus +servir, quand nos troupes, arrivées sur le plateau, rencontreraient les +masses de l'ennemi toutes formées, fraîches, et disposées pour +combattre. + +Les troupes du deuxième corps s'ébranlèrent, repoussèrent les +tirailleurs ennemis qu'elles trouvèrent au milieu de la montagne, et, +après une marche dont les difficultés ne peuvent s'exprimer, au milieu +des rochers et des arbustes qu'il fallait traverser, et un combat de +plus d'une heure au pas de charge, elles arrivèrent sur la sommité. Là, +elles trouvèrent l'ennemi tout formé. Un premier effort culbuta sa +première ligne. Les troupes sont grandies, à leurs propres yeux, de tous +les obstacles qu'elles ont vaincus. Mais il y a des limites qu'on ne +peut dépasser, et on les rencontra ici. La deuxième ligne anglaise +avança, soutenue de toute l'artillerie, et les troupes françaises furent +écrasées; généraux, colonels, chefs de bataillon, capitaines de +grenadiers, tous furent tués ou blessés, et, au bout d'un quart d'heure, +il fallut rétrograder. Cette montagne, qu'on avait mis une heure à +gravir, fut parcourue, en descendant, en moins de dix minutes. Le +sixième corps s'étant faiblement engagé, fit des pertes moindres; mais, +en somme, l'armée reçut là un rude échec: elle eut huit mille hommes +hors de combat; et elle perdit, plus que cela, la confiance aveugle qui +jusque-là l'avait animée. + +Le lendemain, un malheureux paysan que l'on rencontra, dit, de lui-même, +qu'en marchant par la droite, l'on arriverait sur le plateau sans +obstacle, et l'on tournerait la position. On suivit son conseil, et +l'armée anglaise, sans perdre un moment, fit sa retraite sur Coïmbre. +Cette anecdote fut connue, et les soldats appelèrent ce mouvement la +manoeuvre du paysan. Cette bataille de Busaco, si légèrement donnée, et +livrée d'une manière si extravagante, sera un objet de critique éternel +pour Masséna et pour les généraux qui dirigèrent cette opération. On +n'est pas digne de commander d'aussi braves soldats quand on en fait un +si mauvais usage et quand on les emploie si inconsidérément. On assure +même que Masséna fut, pendant cette journée, occupé et pour ainsi dire +absorbé par d'autres soins indignes d'un vieux soldat comme lui. + +Arrivé devant Coïmbre, on rencontra une arrière-garde qui, après un +léger combat, évacua cette ville. L'armée anglaise continua son +mouvement pour aller occuper les lignes qu'elle avait fait construire +pour couvrir la ville de Lisbonne. L'armée française la suivit, après +avoir laissé dans Coïmbre une faible garnison, et ses blessés qui +étaient en grand nombre. Mais la route ouverte par l'armée se refermait +après son passage. Des corps francs, des milices, avaient pris les +armes, et, guidées par des officiers anglais, elles interrompaient déjà +nos communications avec l'Espagne; elles enlevaient les détachements et +les hommes isolés: aussi arriva-t-il que, à peine l'armée éloignée, les +milices reprirent Coïmbre, et firent prisonniers les blessés et les +troupes de la garnison. C'était le commencement de tous les maux et de +tous les désastres qui attendaient l'armée française. + +De tout temps, le système de défense des Portugais a été d'évacuer leurs +habitations à l'approche de l'ennemi. Leur organisation militaire, qui +exerce son action sur toute la population, est très-favorable à cette +mesure. Déjà, dans l'invasion de 1762, ils avaient agi ainsi. En 1810, +pas un seul individu ne fut trouvé dans les villes; la désolation et le +silence de la mort précédaient partout l'armée française. On arriva +enfin devant les lignes de Lisbonne; on s'établit en face à portée de +canon, la gauche à Villafranca, le centre à Alenquer, la droite à Atto, +et le quartier général à Alenquer. L'effectif ne s'élevait plus qu'à +quarante mille hommes d'infanterie et huit mille chevaux. + +Pendant ces mouvements, le maréchal duc de Dalmatie, qui n'avait plus +d'Anglais devant lui (Wellington avait rappelé le général Hill), reçut +ordre de prendre l'offensive avec vivacité et de faire diversion pour +empêcher les Espagnols, commandés par général la Romana, de suivre le +même mouvement; mais il n'en tint compte pour le moment. Le corps de la +Romana se rendit à Lisbonne. + +Le général Caffarelli vint à Vitoria prendre le commandement des forces +de Navarre et de Biscaye. Le général Drouet, avec le neuvième corps, +composé de régiments de marche appartenant à ceux de l'armée de Portugal +et du midi de l'Espagne, et fort de dix-huit mille hommes environ, vint +s'établir à Salamanque, Rodrigo et Almeida, et plus tard il se plaça en +échelons entre la frontière et l'armée, et rouvrit la communication avec +l'armée de Portugal, qui était interceptée par dix mille hommes de +milice réunis à Coïmbre, et occupant cette ville et les bords du +Mondego. + +Masséna trouva les lignes de Torres-Vedras terminées, garnies d'une +immense artillerie et de troupes très-nombreuses. Toute l'armée +portugaise y était réfugiée avec l'armée anglaise, et les forces étaient +encore augmentées des milices de Lisbonne. + +Masséna crut impossible d'y entrer de vive force. Il se contenta de les +observer de très près. Peut-être que, sans l'échauffourée de Busaco, il +aurait pu tenter la fortune; mais l'ardeur des troupes était calmée et +la confiance détruite, circonstances opposées au succès d'une pareille +entreprise. + +Dans cette situation, Masséna avait plusieurs partis à prendre: + +1° Attaquer les lignes; + +2° Se retirer sur la frontière du Portugal et s'établir sur Almeida et +Rodrigo; + +3° Se porter à Oporto et s'établir sur la rive droite du Duero; + +4° Passer le Tage, se porter dans l'Alentejo et occuper l'embouchure du +Tage en face de Lisbonne. + +On a vu que le premier parti ne présentait aucune chance de succès. Par +le second, il abandonnait son opération; mais il conservait intacte son +armée, couvrait l'Espagne, et attendait, sans fatigues, des +circonstances plus favorables pour agir contre les Anglais; la confiance +qu'ils auraient prise aurait pu les faire naître. Par le troisième, il +conservait une sorte d'offensive, vivait aux dépens de l'ennemi, +profitait des ressources que présentait l'importante ville d'Oporto, +organisait quelque chose de régulier, tenait ses troupes dans le repos, +couvertes par le Duero, et cependant gardait des moyens d'offensive en +faisant construire des têtes de pont sur la rive gauche de cette +rivière. Mais tout cela n'amenait rien de décisif, attendu que le +Portugal entier sans Lisbonne ne vaut pas Lisbonne sans le Portugal. +C'est cette ville qui en fait un État de quelque importance. Lisbonne +est la tête d'un corps dont le Portugal proprement dit n'est qu'une +partie; c'est la tête de la puissance dont les éléments se trouvent à la +fois en Europe, en Amérique et en Asie. Ainsi c'était à posséder +Lisbonne que tous les efforts devaient tendre. Par le quatrième, il +serait entré dans un pays neuf, l'Alentejo, et y aurait trouvé beaucoup +de ressources. Manoeuvrant dans un pays facile qui convenait à sa +nombreuse cavalerie, il prenait poste en face de Lisbonne, gênait +l'entrée du Tage et la navigation au moyen de fortes batteries qu'il +aurait établies. Placée derrière lui, l'armée du midi de l'Espagne +formait sa réserve, et cette partie de l'Estramadure espagnole, qui est +fort riche, lui donnait de grands moyens de subsistance. En faisant +faire à son arrivée un détachement sur Abrantès, il s'en serait emparé, +et ce point, facilement rendu inexpugnable, assurait le passage du Tage +et le retour. + +Quand plus tard son armée aurait été renforcée, il serait revenu sur la +rive droite, en laissant une partie de ses forces sur la rive gauche +pour occuper et défendre les ouvrages construits à l'embouchure du Tage +et en face de Lisbonne. Arrivé devant les lignes, il aurait construit un +pont en face d'Alenquer; et, pourvu de tout ce qu'il lui fallait pour +vivre, enveloppant Lisbonne, l'armée et l'immense population qui s'y +était réfugiée, il eût bien fallu que cette ville se rendit; cette +grandes question était ainsi décidée. + +Au lieu de choisir un de ces quatre partis, Masséna en prit un cinquième +qui n'offrait aucune chance de succès, aucun avantage, et qui, en +faisant courir chaque jour les risques les plus éminents à son armée, +devait amener au bout d'un certain temps sa destruction. Il résolut de +ne faire aucun mouvement, et garda sa position. + +J'ai dit que toute la population des pays traversés avait fui à +l'approche de l'armée française, emmenant ses bestiaux dans les bois et +les montagnes, et cachant tout ce qu'elle possédait, vivres, effets, +etc. Le pays occupé par l'armée restait donc entièrement désert. Il n'y +avait aucun moyen d'administrer régulièrement les ressources qu'il +pouvait renfermer. Les habitants n'étant pas là pour obéir à la voix de +l'administration et apporter des vivres, les troupes durent aller les +chercher, et, comme tout le monde éprouvait les mêmes besoins, chacun de +son côté se mit en campagne. Des détachements d'hommes armés et sous +armes se formèrent dans chaque régiment, pour explorer le pays et +enlever tout ce qu'ils trouveraient. Rencontraient-ils un Portugais, ils +le saisissaient et le mettaient à la torture pour obtenir de lui des +indications et des révélations sur le lieu où étaient cachées les +subsistances. On pendait _au rouge_, c'était une première menace; on +pendait _au bleu_, et puis la mort arrivait. Un pareil ordre de choses +amena des désordres de tous les genres, et des soldats ainsi livrés à +eux-mêmes employèrent bientôt les mêmes violences pour se procurer de +l'argent. D'abord ces recherches et cette maraude s'exercèrent à peu de +distance de l'armée; mais bientôt, les ressources s'épuisant, on fut +forcé de s'éloigner. Toute cette partie du Portugal fut livrée +journellement à un pillage général et systématique. Les soldats +s'éloignaient jusqu'à quinze et vingt lieues. Plus d'un tiers de l'armée +se trouvait ainsi constamment dispersé et loin des drapeaux, tandis que +le reste semblait être à la discrétion de l'ennemi. J'ai ouï dire au +général Clausel qu'il avait vu des bataillons placés en face de l'armée +anglaise, à portée de canon, n'avoir pas cent hommes au camp, tandis que +les armes étaient aux faisceaux. L'ennemi eût pu, sans courir le plus +léger risque, venir s'en emparer. Des hommes isolés étant chaque jour +massacrés par les paysans, et des détachements enlevés les pertes +devinrent immenses; mais ce qui menaçait davantage encore l'existence de +l'armée, c'est que, toute discipline ayant disparu, elle présentait au +plus haut degré le spectacle de la confusion et du désordre. + +L'armée française, arrivée dans la position de Villafranca le 12 +octobre, y resta jusqu'au 14 novembre; une circonspection sans exemple +du général anglais pendant tout cet intervalle de temps la sauva de la +destruction. + +Le 14 novembre, Masséna se décida à faire un mouvement rétrograde pour +se rapprocher des provinces qui avaient encore quelques ressources. Il +porta une partie de l'armée sur le Zezere, et laissa tout le reste en +avant de Santarem. Les Anglais le suivirent, mais respectèrent les +nouvelles positions prises. Masséna fit construire des bateaux et tout +préparer sur le Zezere pour effectuer le passage du Tage; mais il ne +tenta rien, et fit plus tard brûler ses bateaux. Enfin, au commencement +de mars, son armée étant réduite de plus d'un tiers, il se décida à +rentrer en Espagne en passant par Pombal, Redinha, Miranda, Ponte +Marcella, Guarda, Sabugal et Alfaiatès. Cette retraite de vingt-sept +jours, embarrassée de quinze ou vingt mille ânes, cette retraite faite +avec des troupes arrivées à un degré de désordre, de mécontentement et +de découragement dont rien ne peut donner l'idée, fut cependant +l'occasion de divers combats glorieux, livrés par le maréchal Ney, qui +arrêta avec vigueur plusieurs fois l'ennemi au moment où il pressait +trop vivement son arrière-garde. + +Il y avait un tel désaccord dans les opérations d'Espagne, que c'était +précisément le moment où Masséna était en pleine retraite que le +maréchal Soult avait choisi pour entrer en campagne et faire le siége de +Badajoz. + +Masséna arriva le 31 à Alfaiatès. Son artillerie ne se composait plus +que de dix pièces de canon. Les équipages militaires étaient détruits; +sa cavalerie démontée, ou composée de chevaux exténués. Il dut repasser +la Coa, et venir prendre des cantonnements en Espagne. Pendant cette +retraite, Wellington avait détaché le général Hill sur la rive gauche du +Tage. Ce qui lui restait de troupes était plus que suffisant pour +combattre et vaincre les débris que Masséna avait ramenés. Il passa la +Coa, investit Almeida et vint prendre position sur le ruisseau qui coule +à Fuentes-de-Oñore. Bessières, commandant dans le nord de l'Espagne, +envoya à Masséna des subsistances, et vint à son secours avec de +l'artillerie et de la cavalerie de la garde impériale. On attaqua, le 4 +et le 5 mai, les Anglais dans leur position de Fuentes-de-Oñore; et, +quoique le début de l'attaque eût promis des succès, que la cavalerie +eût culbuté la droite des Anglais, comme rien ne fut exécuté d'ensemble, +le résultat du combat fut contre nous. Le général Brenier, qui +commandait à Almeida, n'espérant plus être secouru, exécuta, par suite +des instructions qu'il avait reçues, une des plus vigoureuses +résolutions qui furent jamais prises, et un grand bonheur en accompagna +l'exécution. + +Il fit une large brèche à la place au moyen d'une mine, détruisit en +grande partie l'artillerie; et, profitant de l'espace que lui ménageait +un investissement mal fait, il traversa l'armée ennemie, et rejoignit +l'armée française sur l'Aguada, en passant par San-Felices. + +Deux jours après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'armée étant sous +Rodrigo, Masséna me remit le commandement. On vient de voir par combien +de vicissitudes, de chances bonnes et mauvaises, on en était arrivé à la +plus déplorable situation. Le pays était ruiné et par la guerre et par +le pillage exercé par les chefs comme par les soldats. Des griefs privés +sans nombre étaient ajoutés aux malheurs des temps et aux torts +politiques qu'on avait à nous reprocher. Les Espagnols défendaient leur +souverain, leurs lois, leur honneur, leur propriété, et vengeaient leurs +injures et leur ruine. La terre, les rochers, l'air, tout nous était +hostile. D'un autre côté, l'armée française, accoutumée pendant si +longtemps à la victoire, à la gloire, à l'éclat, à l'abondance des +moyens, était bien déchue aux yeux du peuple et à ses propres yeux. Ses +revers accumulés, ses désastres, n'étaient pas accompagnés de ces +circonstances qui relèvent quelquefois le vaincu à la hauteur du +vainqueur par l'éclat du courage et l'énergie de la résistance. + +Un pays épuisé et dévasté, l'indiscipline dans les troupes, le mépris de +l'autorité, un mécontentement universel, et un désir immodéré de rentrer +en France de la part des généraux; une artillerie détruite en entier et +dénuée de munitions; une cavalerie réduite à peu de chose et en mauvais +état; l'infanterie diminuée de près de moitié: tels étaient tout à la +fois le pays dans lequel je devais agir, et l'instrument dont il m'était +donné de me servir. + +L'armée anglaise, pendant son séjour dans les lignes de Torres-Vedras, +s'était reposée, recrutée, et son moral avait beaucoup gagné. +L'infanterie portugaise, combinée avec elle, organisée avec des cadres +anglais, avait acquis la même valeur que l'infanterie anglaise. Cette +armée, alors presque le double de celle qui lui était opposée, et dans +les circonstances les plus favorables, a toujours eu, pendant tout le +temps que j'ai commandé l'armée française, une supériorité numérique, +sur celle-ci, de dix mille hommes au moins, et des moyens matériels à +discrétion. + +Je ne puis me refuser à mettre ici en opposition la situation respective +des deux armées, et à faire ressortir les facilités accordées à l'une, +et les difficultés qui étaient le partage de l'autre. + +L'armée anglaise, ainsi que je l'ai dit, a toujours eu au moins une +supériorité de dix mille hommes. En ce moment, elle était de vingt +mille. Elle avait six mille chevaux de bonne cavalerie: jamais l'armée +de Portugal n'en a eu plus de trois mille. L'armée anglaise avait sa +solde à jour; l'armée française ne recevait pas un sol. L'armée anglaise +avait des magasins de vivres en abondance, et jamais le soldat anglais +n'a eu besoin de s'en procurer lui-même; l'armée française ne vivait que +par l'industrie de ceux qui la composaient. Dans les temps ordinaires, +chaque cantonnement fournissait d'abord la subsistance journalière, et, +de plus, ce qu'il fallait pour former une réserve. Dans d'autres +circonstances, les soldats faisaient eux-mêmes la moisson, battaient le +blé, allaient au moulin, etc. L'armée anglaise avait six mille mulets de +transport pour ses seuls vivres; l'armée française n'avait d'autres +moyens de transport que le dos des soldats, et jamais, pendant le temps +que j'ai commandé cette armée, elle ne s'est mise en opération +qu'auparavant les soldats n'eussent reçu des vivres pour quinze, +dix-huit et vingt jours, qu'ils portaient sur eux. La cavalerie +anglaise, couverte par les guérillas, n'avait aucun service +d'avant-postes à faire; la cavalerie française en était écrasée. Les +courriers, les officiers du général anglais, marchaient seuls et +librement; il fallait des escortes de cinquante hommes à tous les +nôtres, même pour communiquer entre les cantonnements d'un même +régiment. + +Le général anglais, ayant la faveur du pays et les guérillas à sa +disposition, était informé promptement de tout ce qui se passait, tandis +que nous ignorions tout; et sans doute il est arrivé plus d'une fois à +Wellington de savoir plus tôt que moi ce qui s'était passé à deux lieues +de mon quartier général. Enfin les soldats anglais n'avaient autre chose +à faire qu'à marcher et à combattre; les soldats français avaient leurs +facultés absorbées par d'autres devoirs, et les combats étaient la +récompense et le prix de leurs fatigues. Enfin le général anglais, +commandant seul sur la frontière, libre de ses mouvements, disposait +sans contestations, suivant ses calculs et ses combinaisons, des moyens +puissants qui lui étaient confiés par son gouvernement: la régence +portugaise, présidée par un de ses compatriotes, était à ses ordres; les +ressources en hommes et en argent du Portugal étaient à sa disposition. +Les armées espagnoles, quelque misérables qu'elles fussent, entraient +dans son système d'opérations et concouraient au but qu'il se proposait +d'atteindre. + +Le général français, au contraire, ne commandait qu'une partie des +troupes destinées à combattre l'armée anglaise. Obligé de concerter ses +mouvements avec ses voisins, dont les sentiments étaient plutôt hostiles +que bienveillants, il se trouvait dépendre de leurs caprices et de leur +inimitié. Le roi, qui dormait tranquillement à Madrid, à l'ombre de nos +baïonnettes, était en guerre ouverte avec les armées françaises. Loin de +faciliter leurs opérations, il les contrariait sans cesse; il mettait +obstacle à leurs mouvements; il leur enlevait les vivres dont elles +avaient besoin, et faisait argent des ressources qui leur étaient +destinées. + +J'estime l'armée anglaise ce qu'elle vaut, et surtout l'infanterie; +c'est, de toute infanterie de l'Europe, celle dont le feu est le plus +meurtrier. L'armée anglaise, si chère et si bien outillée, si redoutable +quand rien ne lui manque, est une machine bien faite. Tant qu'elle est +en bon état, quand rien n'est dérangé, elle remplit bien son objet, +peut-être mieux qu'une autre, et elle vaut plus que le nombre de ses +soldats ne l'indique. Mais, que l'ordre soit détruit, elle se +désorganise d'elle-même. Je suis convaincu que, si, pendant un mois, les +soldats anglais avaient dû faire le métier que les soldats français ont +fait pendant quatre ans, avant la fin du second mois et sans combats, +l'armée anglaise eût cessé d'exister. + +Honneur donc à ces soldats héroïques qui ont su résister à de si grandes +difficultés, et qui n'exigeaient que deux conditions pour être toujours +victorieux et l'objet de l'admiration du monde: avoir des chefs dignes +de leur confiance, et ne pas être mis en présence d'obstacles supérieurs +aux forces humaines! + +C'est dans les circonstances dont je viens de faire le tableau que je +pris le commandement et que je commençai la campagne dont je vais +raconter la conduite et les détails. + +Je rentrai à Salamanque le 13 mai avec la plus grande partie de mes +troupes, que j'établis dans un rayon de douze lieues. Je les étendis +assez pour qu'elles pussent vivre convenablement. J'annonçai que je +prendrais les dispositions nécessaires pour pourvoir à leurs besoins. Je +défendis, sous les peines les plus sévères, la moindre exaction: et, +comme le langage le plus éloquent a toujours été l'exemple, j'exagérai +pour moi-même la réserve de ma conduite, et au delà même des usages +consacrés par la guerre. Ordinairement, en pays conquis, on est nourri +pour rien, et personne, en Allemagne, par exempte, n'a jamais imaginé +d'agir autrement. Je déclarai que je payerais rigoureusement tout ce qui +me serait fourni. Cette déclaration parut si extraordinaire, que les +Espagnols n'y crurent pas. Je tins cependant ma parole, et je ne me suis +jamais écarté de cette résolution pendant tout mon séjour en Espagne; +mais je tolérai que les généraux en agissent autrement. Mon but, par +cette sévérité personnelle, était de faire bien comprendre que je ne +souffrirais pas de désordres proprement dits, et la levée illicite de +contributions. J'eus l'occasion de montrer ma volonté en faisant des +actes de grande sévérité envers des officiers que, cependant, j'aimais +beaucoup. + +Je détruisis l'organisation des troupes en corps d'armée. Cette +organisation, indispensable pour mouvoir de grandes armées, est funeste +pour les moyennes, attendu qu'elle met trop de distance entre le général +en chef et les troupes, ralentit l'exécution des ordres généraux par la +superfétation des grades et des emplois qu'elle consacre; elle amène en +outre beaucoup de consommations inutiles. Je fis cesser en un moment le +dégoût universel, la passion du retour en France, en annonçant que tout +officier, général ou supérieur, qui voudrait quitter l'armée, était +libre de le faire, et que j'avais pouvoir de lui donner l'autorisation +nécessaire. Un petit nombre de généraux profita de cette autorisation; +les autres se piquèrent d'honneur, et leur caractère se trouva ainsi +retrempé. + +Je formai tous mes bataillons à un complet de sept cents hommes, et je +renvoyai tous les cadres qui par suite de cette mesure se trouvaient +sans soldats. Je divisai les chevaux de toute la cavalerie et de +l'artillerie en deux classes: ce qui était disponible, et ce qui +pourrait se refaire. La première partie me donna un escadron par +régiment, c'est-à-dire, en tout, de quatorze à quinze cents chevaux. On +eut un soin tout particulier des chevaux à refaire; et, en quinze jours, +au moyen de quelques secours en chevaux d'artillerie, j'eus deux mille +cinq cents chevaux de cavalerie, et trente-six bouches à feu attelées. +On vieux couvent de Salamanque, mis à l'abri d'un coup de main, devint +un fort où furent placés en dépôt tous les embarras de l'armée, et des +vivres de réserve. On répara et on arma de même les forts de Zamora et +de Toro. + +J'organisai l'armée en six divisions. Elles s'élevaient, après la +réorganisation, au bout de quinze jours de commandement, à vingt-huit +mille hommes. Je gardai avec moi le général Régnier, comme mon +lieutenant, afin de lui donner, en cas de séparation, le commandement de +la portion de l'armée avec laquelle je ne serais pas. + +Le rôle qui m'était imposé était défensif. Je devais empêcher l'armée +anglaise de pénétrer en Espagne, soit par l'Estramadure, soit par la +Castille. Je n'avais pas les forces nécessaires pour combattre seul; +mais je les obtiendrais en combinant mes mouvements, soit avec l'armée +du nord de l'Espagne, soit avec celle du midi. Ma place naturelle +d'attente, d'après cette donnée, devait être dans la vallée du Tage. + +Au moment de la retraite de Masséna, Wellington avait détaché la +division Hill au secours de Badajoz, que Soult assiégeait; mais, quand +il arriva, Badajoz avait capitulé. Les Anglais résolurent alors de +l'assiéger sans retard, et de profiter de l'état de désorganisation ou +était l'armée française de Portugal pour reprendre cette place. En +conséquence, après l'affaire de Fuentes-de-Oñore, l'évacuation +d'Almeida, et notre retour sur la Tormès, Wellington partit avec deux +divisions pour se porter sur la rive gauche, laissant le reste de son +armée sur la Coa. + +Soult, pris au dépourvu, rassembla à la hâte tout ce qu'il put, et, avec +dix-sept à dix-huit mille hommes, il marcha au secours de Badajoz. Lord +Beresford, qui commandait toutes les troupes opposées, prit position sur +l'Albuhera pour couvrir le siége. Soult l'attaqua dans cette position. +Ses troupes, formées en colonnes, firent plier la première ligne et +occupèrent la sommité; mais, arrivées là, exposées à un feu vif, il +fallait répondre à ce feu par du feu et se mettre en bataille. Soult, +qui, cette fois, comme toujours, était de sa personne à plus d'une +portée de canon de l'ennemi, quand ses troupes soutenaient une vive +fusillade, ne put leur ordonner de se déployer. Les généraux qui les +commandaient n'eurent pas l'intelligence de le leur prescrire, et, après +avoir éprouvé d'assez grandes pertes, les troupes plièrent, et la +bataille fut perdue, quand évidemment, sous tout autre général, elle eût +été gagnée. Soult m'écrivit pour me faire part de sa détresse et me +demander du secours. + +L'armée de Portugal n'avait pas encore achevé sa réorganisation, et +l'Empereur, redoutant l'excès de mon zèle, m'avait donné l'ordre de ne +faire aucun mouvement, à moins de pouvoir emmener soixante pièces de +canon attelées et approvisionnées. Cependant rien ne m'annonçait que je +dusse les avoir bientôt. Bessières, peu touché des lamentations de +Soult, ne me donnait aucun secours. En agissant avec une extrême +vitesse, et couvrant bien mon mouvement par une démonstration sur la +Beira, je pensai pouvoir faire ma jonction avec Soult sans que l'ennemi +put s'y opposer, et sauver ainsi Badajoz. + +Certes, il y avait de la générosité à moi; car je connaissais assez le +caractère de Soult et les passions qui l'animaient pour être bien +convaincu qu'en circonstance pareille il ne viendrait pas à mon secours. +Étant mon ancien, la réunion des deux armées me mettrait nécessairement +sous ses ordres; mais il y allait, pour moi, du devoir, et de la gloire +des armes françaises. Mes intérêts d'amour-propre n'étant rien, comparés +à d'aussi grandes considérations, je me décidai à exécuter mon +mouvement. + +Depuis douze jours, prévoyant cette opération, j'avais écrit au général +Belliard, commandant à Madrid en l'absence de Joseph, en ce moment à +Paris, pour lui demander d'envoyer à Talavera, à ma disposition, un +équipage de pont qui lui était inutile, six cent mille rations de +biscuit, et des munitions de guerre. + +Le 5 juin, je me mis en marche à la tête de ma première division et de +ma cavalerie légère. Je me portai sur Rodrigo. Sous la protection de +cette marche, je fis arriver dans la place un convoi de vivres. +J'arrivai le 5, et je débouchai le 6. + +La division légère du général Crawfort, cantonnée à peu de distance, se +retira pendant la nuit. Je trouvai seulement de la cavalerie, que je fis +poursuivre sur Alfaiatès. On s'empara de deux magasins de subsistances. + +Pendant ce mouvement, destiné à tromper l'ennemi et à couvrir la marche +de l'armée, toutes les autres divisions se portaient sur le Tage, en +passant par le col de Baños et Placencia. Le général Regnier, commandant +mon avant-garde, composée de deux divisions et de mille chevaux, avait +l'ordre de faire construire un pont à Almaroz, au moyen des bateaux +attendus de Madrid, et de prendre position en avant du Tage, sur la +hauteur de Miravete. Il devait y arriver le 10, l'armée y être le 12, et +mon arrière-garde le 13. Après avoir ainsi tout réuni, je pouvais +marcher sur la Guadiana. Mon mouvement devant être rapide, les troupes +anglaises restées dans la Beira, en supposant qu'elles fissent un +mouvement parallèle aussitôt qu'elles seraient informées du mien, ne +pouvaient pas arriver à temps pour mette obstacle à ma jonction avec +l'armée du Midi. Les bateaux, vivres et munitions attendus de Madrid +n'arrivèrent qu'en partie et peu exactement, ce qui retarda notre +passage d'un jour. Cependant, le 17, la jonction était faite. Mon +avant-garde arrivait à Merida, et, le 18, j'y entrais de ma personne +avec toute mon armée. + +Là, je trouvai Soult, qui, peu accoutumé à cette conduite de bon +camarade, malheureusement si rare en Espagne, était dans l'ivresse de la +joie et de la reconnaissance. On verra plus tard comment, peu de jours +après, il tenta de me la prouver. Nous nous concertâmes pour attaquer +l'ennemi s'il restait devant Badajoz; mais, ayant trop peu de monde pour +oser tenter de résister, il leva le siége, et nous fîmes notre entrée +dans cette place le 20 juin. Les moments pressaient; trois brèches étant +praticables, le général Philippon, son gouverneur, n'avait plus que peu +de jours à se défendre. Cette armée de Portugal, un mois auparavant si +désorganisée, si découragée, si peu capable d'agir, avait retrouvé déjà +sa vigueur, son élan et sa confiance. Si elle eût eu à combattre, je ne +doute pas qu'elle n'eût fait des prodiges. + +Cette levée du siége de Badajoz, obtenue dans des circonstances +difficiles, et lorsque l'Empereur était si loin de croire à la +possibilité, pour l'armée de Portugal, de se mouvoir et d'agir, fut un +grand service rendu. La rapidité extrême avec laquelle ce mouvement fut +opéré en fit disparaître tout le danger. Le maréchal Soult et moi, nous +convînmes de faire l'un et l'autre, avec notre cavalerie, des +reconnaissances sur l'armée anglaise. Il se porta sur Elvas, et moi sur +Campo-Maior. Nous ramenâmes quelques prisonniers. L'infanterie se retira +à notre approche. Trois divisions anglaises seules étaient en présence; +mais j'acquis la certitude que toute la partie de l'armée restée dans la +Beira, sous le commandement de lord Spencer, arrivait en toute hâte pour +passer sur la rive gauche, et se réunir aux troupes qui s'y trouvaient +déjà. + +Cette disposition de l'ennemi me décida à rester sur la Guadiana tout le +temps nécessaire pour assurer l'approvisionnement de Badajoz, et en +réparer les brèches. Mes troupes furent réparties sur les deux côtés de +la rivière, et mon quartier général établi à Merida. J'imposai à chacun +des régiments de mon armée l'obligation de récolter et de transporter à +Badajoz une quantité de blé déterminée, ce qui, réuni aux autres moyens +employés par l'administration, compléta dans un temps assez court +l'approvisionnement de cette place. + +J'avais, sur le caractère du maréchal Soult, la conviction commune et +conforme à sa réputation; ainsi j'avais peu de confiance dans sa +loyauté. Junot, avec lequel j'ai toujours été très-lié depuis ma +première jeunesse, et qui avait un véritable et profond attachement pour +moi, m'avait dit, au moment où nous nous séparions en Castille: «Tu vas +avoir de fréquents rapports avec Soult. Vos points de contact seront +multipliés. Défie-toi de lui; agis avec prudence; prends tes +précautions; car, je t'en donne l'assurance, s'il peut, à quelque prix +que ce soit, appeler sur toi de grands malheurs, il n'y manquera pas! +C'est parce que j'ai eu l'occasion de le bien connaître que je t'en +avertis.» + +Nous étions à Badajoz depuis quatre jours lors que Soult vint un matin +chez moi. Il m'annonça qu'il venait de recevoir des lettres d'Andalousie +qui lui donnaient de vives inquiétudes; des partisans, sortis des +montagnes de Ronda, avaient menacé Séville; il allait partir pour y +retourner, et ne pouvait se dispenser d'emmener ses troupes, comptant +sur moi pour veiller sur Badajoz et pourvoir aux besoins de cette place. +Cette nouvelle inopinée, que rien n'avait fait pressentir, cette crainte +de guérillas si ridicule, le ton dont ce récit me fut fait, tout me +frappa, et à l'instant même l'avis de Junot revint à mon esprit, et je +me dis: «Voilà un homme qui, pour prix du service que je lui ai rendu, +veut me mettre dans la position la plus critique, me réduire à me faire +battre par l'armée anglaise, et à voir tomber Badajoz sous mes yeux.» Je +lui répondis: + +«Monsieur le maréchal, je partage vos sollicitudes pour l'Andalousie; +mais les événements qui vous y appellent me paraissent moins pressants +que ce qui se passe devant nous. Allez, si vous le croyez utile, à +Séville; mais laissez vos troupes ici. Vous le savez, l'armée anglaise +tout entière se rassemble, et l'armée que je commande n'a pas une force +suffisante pour la combattre seule. La réunion de nos moyens est +indispensable. Il faut que le cinquième corps et la cavalerie de l'armée +du Midi soient réunis à l'armée de Portugal pour établir la balance. +Laissez donc à mes ordres ces deux corps, et je resterai avec l'armée de +Portugal sur la Guadiana jusqu'au moment où Badajoz sera réparé, +approvisionné et complètement en état de se défendre; mais, si vous +emmenez ces troupes, et je vais envoyer des officiers résider dans leurs +cantonnements pour être informé de ce qui se passera, si elles partent, +à l'instant même je repasse le Tage: comptez sur la vérité de ma +déclaration et sur ma résolution invariable.» + +Le calcul odieux de Soult fut ainsi déjoué. Par arrangement, il emmena +seulement une brigade de cavalerie légère. + +Je remplis les engagements que j'avais pris; je pourvus avec le plus +grand soin aux besoins de Badajoz; et, cette tâche remplie, j'allai +prendre, dans les premiers jours de juillet, une position centrale, pour +être à même de défendre à la fois les provinces du midi et celles du +nord de l'Espagne. + +J'établis mon quartier général à Navalmoral, mauvais petit village de la +vallée du Tage, à l'embranchement des routes qui de Placentia et de +Truxillo vont à Madrid. + +Je fis fortifier par une double tête de pont le passage du Tage à +Almaraz. La tête de pont de la rive gauche, plus grande que l'autre, +embrassait une assez grande hauteur, sur laquelle était un réduit. Tout +fut revêtu en maçonnerie, fraisé et palissadé. On entrait dans le réduit +seulement par un pont-levis. Comme le plateau de l'Estramadure, à ce +point, est très-élevé, et qu'il faut gravir au milieu des rochers +pendant fort longtemps pour y parvenir, je fis faire deux ouvrages en +maçonnerie pour défendre le col de Miravete, par où il faut déboucher. +Un premier; très-voisin du col, battait par son artillerie le seul +passage praticable pour les voitures; un autre, composé seulement d'une +tour placée sur un pic, couvrait contre l'action des hauteurs voisines +les batteries inférieures. Ces deux postes fermés, approvisionnés de +vivres et d'eau, pouvaient être conservés, quoique enveloppés par +l'ennemi. Leur objet principal était de servir de poste avancé à la tête +de pont et de l'empêcher d'être attaquée à l'improviste avec du canon. + +J'établis ma première division à Truxillo, avec ma cavalerie légère. Ce +poste voyait tout ce qui se passait dans l'Estramadure. L'ennemi se +présentant en force, elle devait se rapprocher, et au besoin dépasser le +Tage. + +J'occupai la vallée du Tage et la Verra de Placencia avec trois +divisions. La deuxième division occupait la province d'Avila; la +sixième, Placencia, et le pied des montagnes jusques et y compris +l'entrée de la Sierra de Gata et le col de Baños. Ainsi, par ma droite, +j'observais ce qui se passait dans la Vieille-Castille et sur la Tormès, +et mon front était couvert par l'Alagon, et une avant-garde placée à +Gallisteo. Les cantonnements des troupes étaient assez étendus pour +qu'elles pussent bien vivre. + +J'observais un front immense, et, cependant, en peu de marches, toute +mon armée pouvait être rassemblée pour combattre, soit devant le +débouché de Coria, soit en Vieille-Castille, soit en Estramadure. Enfin +une bonne tête de pont, construite sur le Tietar, devait m'assurer les +moyens de passer cette rivière et de manoeuvrer sur l'une et l'autre de +ses rives. + +Pendant mon séjour sur les bords de la Guadiana, j'eus la première +pensée des moulins portatifs, que, plus tard, je fis donner à l'armée. +Nous avions du grain en abondance; les moissons étaient sur pied; des +magasins, trouvés à Almendralejo, se trouvaient encore remplis, et +cependant l'armée souffrait de la disette par l'insuffisance des moyens +de monture. Je fus obligé de régler moi-même la manière dont les moulins +seraient répartis et le temps pendant lequel chacun pourrait en +disposer. L'idée des moulins portatifs me vint à l'esprit; et, aidé d'un +excellent ouvrier, fort habile mécanicien, appelé Gindre, armurier du +50e régiment, je fis faire une série d'expériences en prenant pour point +de départ les moulins à café. Le problème à résoudre était celui-ci: + +1° Faire des moulins à bras assez légers pour qu'au besoin un soldat +puisse les porter; + +2° Le moulin devait pouvoir être tourné par un seul homme; + +3° Il devait donner de la belle farine et suffire, par un travail de +quatre heures, aux besoins d'une compagnie. + +Après beaucoup d'essais et de tâtonnements, on finit par obtenir une +solution satisfaisante. Toutes les conditions imposées furent remplies. +Les moulins, du poids de trente livres, donnaient trente livres de +farine par heure. Un seul homme pouvait les manoeuvrer. J'en fis +construire à raison d'un par compagnie. Dans le cas où les moyens de +transport des régiments auraient manqué, on devait consacrer un homme +par compagnie à les transporter en le faisant sortir des rangs. Le jour +où l'armée a eu les moulins, elle a vécu avec beaucoup moins de +difficultés; mais on n'était pas parvenu à donner aux meules la dureté +nécessaire, et elles s'usaient promptement. Depuis, ces moulins ont été +perfectionnés; les meules sont à l'épreuve d'un long usage et peuvent +être facilement remplacées. Le modèle en existe au Conservatoire des +arts et métiers. + +Je veux entrer ici dans quelques détails sur l'importance qu'il y aurait +à adopter l'usage des moulins portatifs pour toute l'armée, en temps de +paix comme en temps de guerre, et des immenses bienfaits qui en +résulteraient pour l'art de la guerre. + +Quand la main-d'oeuvre est rare et chère, il y a de l'avantage à se +servir de machines puissantes dans les manufactures et à centraliser les +travaux. Quand la main-d'oeuvre est surabondante et ne coûte rien, il +vaut mieux suivre un système absolument opposé. En reportant les travaux +du centre à la circonférence, on les rend plus faciles, et, en chargeant +chacun du travail dont le résultat lui est applicable, on est sûr de son +exactitude et de son zèle à l'exécuter. + +Cela posé, il est évident que l'on peut disposer de la main-d'oeuvre des +soldats sans inconvénient, et qu'il y a avantage pour eux en leur +donnant, en indemnité, le prix qu'il en coûte aujourd'hui pour faire le +travail dont ils seraient chargés. Pourquoi, en campagne, les soldats ne +manquent-ils jamais de soupe quand ils ont à leur disposition du pain, +de la viande et des marmites? C'est qu'ils la font eux-mêmes. Si un +intendant avait imaginé de s'en charger par économie et pour toute une +division; si même un colonel avait eu la même idée pour tout son +régiment, jamais, dans les mouvements, les soldats ne pourraient en +manger. Je veux appliquer au pain le principe de la soupe, et le soldat +n'en manquera jamais. A une objection que, les ordonnances ayant +prescrit une extraction du son, cette opération complique la +fabrication, je réponds que les expériences faites m'ont prouvé +l'inutilité de l'extraction du son, avec du blé même de médiocre +qualité. Pourvu que celui-ci soit pur et propre, le pain est toujours +bon. Quand l'administration donne du mauvais pain, le soldat doit +nécessairement l'accepter et le manger, sous peine de mourir de faim, +parce que le moment de la consommation est immédiat. Quand on lui donne +du blé rempli de poussière et mêlé avec toute autre chose, on peut le +nettoyer avant de s'en servir, et le soldat mangera alors toujours de +bon pain. Ainsi, sous ce rapport, sa condition sera améliorée. Elle le +sera encore par l'indemnité de travail qu'il recevra, soit en argent, +soit en augmentation des rations; mais voyez quel sera le sort de +l'administration: la simplification, et, en temps de guerre même, la +facilité de son service. + +Un général en chef aujourd'hui fait plus d'efforts d'esprit pour assurer +la subsistance de ses troupes que pour toute autre chose, et sans cesse +ses combinaisons sont contrariées et détruites, faute de distribution de +pain faites à temps. Dans une guerre défensive, une administration +habile peut, jusqu'à un certain point, pourvoir à un service régulier; +mais, dans une guerre d'invasion, dans une guerre offensive, cela est +impossible, et remarquez comme tout devient aisé dans mon système. On ne +fait généralement pas la guerre dans un désert, et, quand cela a lieu, +on prend des dispositions extraordinaires; mais, dans les circonstances +ordinaires, c'est dans un pays habité. Eh bien, là où il y a des +habitants, il y a des greniers, et, si les soldats portent avec eux les +moyens de mouture, ils ont constamment, par leurs soins seuls, leur +subsistance assurée dans tous leurs mouvements, car on vit avec de la +farine; mais ce n'est pas tout: on a trouvé le moyen de faire, en quatre +heures, dans toute espèce de terre, des fours qui, deux heures après, +peuvent servir à cuire du pain, et voilà la fabrication du pain assurée. +Ainsi, dans chaque bivac, on peut faire de la farine en quantité +suffisante pour la consommation journalière, et, dans chaque repos et +séjour, on peut faire des fours et cuire du pain. + +Dès ce moment, la nourriture d'une armée a lieu d'elle-même, et n'occupe +pas plus l'administration dans ses détails que chaque homme n'est occupé +d'assurer la circulation de son sang. C'est la conséquence d'un +principe. En temps de paix, le gouvernement aurait ses magasins de blé +qu'il distribuerait aux troupes. Dans une guerre défensive, il en serait +de même. Dans une guerre d'invasion, chaque régiment recevrait +journellement de l'administration du pays qu'il parcourt, ou prendrait +dans les greniers des habitants, le blé qui lui serait nécessaire. + +Mais il faut que ce soit une habitude contractée et suivie pendant la +paix; car, en principe, les usages de la paix doivent se rapprocher, +autant que possible, de ceux de la guerre, et cette vérité est surtout +incontestable quand il est question de l'introduction d'un nouvel usage. + +L'armée, établie comme je l'ai dit plus haut, ne recevait aucun argent +pour faire face au besoin de son administration, et les revenus du pays +qu'elle occupait ne lui étaient pas dévolus. Chose vraiment bizarre que +cette contradiction continuelle dans laquelle l'Empereur tombait déjà +constamment, de vouloir la fin sans calculer et fournir les moyens! +Après mille réclamations sans cesse renouvelées, on me donna, pour faire +vivre, pourvoir à tous les besoins (sauf la solde) d'une armée de près +de quarante mille hommes, la province de la Talavera de la Reyna, celle +d'Avila, de Placencia, et l'entrée de cet horrible désert que présente +l'Estramadure jusques et au delà de Truxillo, c'est-à-dire ce qui aurait +été insuffisant pour une armée de quinze mille hommes; mais c'était une +déception qui, pendant tout mon séjour en Espagne, ne s'est pas démentie +un seul jour. + +Au moment où j'exécutai le mouvement sur la rive gauche du Tage, qui +sauva Badajoz, l'armée comptait un grand nombre de malades, de +convalescents et d'hommes faibles ou malingres. Ma marche devant être +sans embarras et rapide pour être sans danger, je laissai en Castille +tout ce qui n'était pas en état de suivre, et je fis former un petit +dépôt par chaque régiment pour réunir tout ce qui lui appartenait. Ces +dépôts, organisés en divisions, furent mis sous l'autorité d'un officier +supérieur. Cette mesure de conservation rallia beaucoup de soldats; mais +le profit n'en fut pas pour nous. + +Je réclamai l'envoi de ces détachements pendant longtemps sans les +obtenir. Le duc d'Istrie me les refusa. Plus tard, le général Dorsenne, +qui lui succéda, me les refusa de même, et en abusait de toutes les +manières, pour les charger de toutes les corvées pénibles. + +En général, l'esprit régnant en Espagne était destructeur des armées, et +voici ce qui se passait constamment. Un détachement formé, ainsi que je +viens de le dire, ou bien un régiment de marche, composé de soldats +appartenant au corps de l'armée de Portugal, et destiné à la rejoindre, +arrivait dans le nord de l'Espagne. Le général qui y commandait, sous le +prétexte de besoins urgents, retenait le régiment. Puis, parce que ce +régiment ne devait pas lui rester, et se trouvait accidentellement et +passagèrement sous ses ordres, il l'accablait de détachements, de +services et de corvées. + +Ce corps, composé d'hommes pris au dépôt, commandé par des officiers +fatigués et de peu de choix, sous les ordres d'un chef provisoire qui +n'avait ni la capacité ni l'autorité d'un véritable chef, était bientôt +désorganisé. Les régiments provisoires, n'ayant point d'administration, +point de masses, point de secours, tombaient promptement dans un +délabrement et une misère à faire horreur. On obligeait les soldats à +marcher sans souliers, pieds nus. Les malheureux, bientôt blessés, +entraient à l'hôpital pour y végéter et y mourir. Les secours envoyés +aux armées de Portugal et du Midi se fondaient ainsi, et les soldats +périssaient sans utilité et par milliers; résultat infaillible de la +division des commandements en Espagne, de l'anarchie qui régnait partout +et des incroyables aberrations dans lesquelles l'Empereur était tombé. + +L'état de pénurie dans lequel nous étions décida cependant l'Empereur à +ajouter à l'arrondissement de l'armée de Portugal la province de Tolède. +Cette province, fertile et riche, avait été ménagée. Il s'y trouvait de +grands magasins de blé provenant des dîmes. Dans la circonstance, et en +égard à la position de l'armée de Portugal, à la mission qu'elle avait à +remplir, ces magasins étaient d'un prix inestimable; mais Joseph, bien +plus occupé de ses intérêts et de ses jouissances du moment que du grand +résultat qui devait être le prix de nos efforts, Joseph, dont la +sécurité à Madrid dépendait du succès de nos opérations, refusa d'abord +de me remettre cette province. Pendant plus de trois mois, une lutte +continuelle et une espèce de guerre exista à cette occasion entre lui et +moi. Enfin, forcé de céder par Napoléon, il fit vider et vendre les +magasins, comme si, par un traité, il eût dû remettre cette province aux +Anglais. + +Joseph avait, il est vrai, d'étranges illusions; car il prétendait que +nous seuls l'empêchions de régner en Espagne, et que, sans nous, les +Espagnols lui obéiraient avec plaisir. Je voulus envoyer les ouvriers de +l'armée à Madrid, seule ville à portée offrant quelques ressources pour +leurs travaux; mais il leur fut refusé d'y travailler, et on les +renvoya. Telles étaient nos divisions en Espagne. La grande étendue du +pays nécessaire à l'armée pour vivre, l'éloignement des grandes villes +favorables aux grands établissements, enfin les souvenirs de ce qui +m'avait si bien réussi en Dalmatie, me déterminèrent à la formation +d'hôpitaux régimentaires. Je divisai le plus possible les malades, et +nulle part il n'y eut d'encombrement. Placé le plus près possible de +leurs corps, ils reçurent tous les soins que comportaient les +circonstances. Une exception cependant fut faite pour la première +division occupant Truxillo. Cette division tout à fait en l'air devait +être toujours prête à marcher et à se retirer, et le pays qu'elle +occupait étant extraordinairement malsain, elle reçut l'ordre de diriger +tous ses malades sur la Verra de Placencia, l'un des pays les plus sains +du monde. + +J'ordonnai, d'une manière réitérée, de faire dans tous les cantonnements +des approvisionnements de vivres, et, pour y arriver plus vite, de +mettre, s'il le fallait, momentanément les soldats à la demi-ration, +afin d'avoir quinze jours en biscuit. Dès ce moment, et constamment, +cette réserve ne cessa d'être conservée ou remplacée, et l'armée fut +toujours en état de se mouvoir au moins pendant quelques jours. + +Sans cette précaution et sans l'obligation imposée aux soldats de se +charger du transport, il eût été impossible de faire aucune opération, +aucun rassemblement. Cette disposition était pénible; mais avec des +soldats tels que ceux d'alors on pouvait tout exiger, on pouvait tout +obtenir. Ils avaient expérience, zèle, et dévouement. Ils se prêtaient +sans murmures à tout ce qui avait le caractère de l'utilité. + +Au commencement d'août, l'armée anglaise repassa le Tage en presque +totalité, et vint s'établir sur la Coa, ne laissant qu'une division dans +l'Alentejo. Les bandes espagnoles de Ballesteros et du comte de Penna, +ainsi que de Castaños, prirent poste à Cacerès pour observer la première +division, occupant Truxillo. + +L'armée anglaise poussa une avant-garde sur la rive droite de l'Aguada, +ses avant-postes jusqu'à Tenebron, et bloqua ainsi Rodrigo. Divers +bruits coururent alors: les uns annoncèrent qu'elle allait marcher sur +Salamanque; d'autres, quelle allait faire le siége de Rodrigo; des +approvisionnements de siége commencés donnèrent crédit à cette dernière +nouvelle. Dans le premier cas, mon devoir était d'aller au secours de +l'armée du Nord; dans le second cas, il fallait marcher sans retard, de +concert avec elle, au secours de cette place; enfin, dans le cas d'un +simple blocus, je devais préparer et combiner une manoeuvre pour la +ravitailler. Mais alors le mouvement devait être subordonné à la réunion +des approvisionnements que l'armée du nord de l'Espagne devait y faire +conduire. + +Dans tous les cas, des dispositions préliminaires à un mouvement étaient +convenables. Je portai ma sixième division au col de Baños, afin de +pouvoir déboucher dans le bassin de la Tormès. Je plaçai aussi la plus +grande partie de ma cavalerie, avec le général Montbrun, sur ce point, +en le chargeant de pousser de forts partis sur Tamamès et sur +Salamanque, et d'entretenir mes communications libres avec cette +dernière ville. + +J'envoyai un officier de confiance à Valladolid pour concerter avec le +général Dorsenne le mouvement à opérer. Je donnai ordre au général Foy +d'éloigner et de disperser, par un mouvement brusque de quelques jours, +les troupes espagnoles qui étaient à sa portée, et, après les avoir +intimidées et maltraitées, de rentrer à Truxillo et de se tenir prêt à +repasser le Tage. Je fis faire un mouvement en avant à toutes mes +troupes, que je serrai sur la sixième division et Placencia, et j'allai +établir mon quartier général, le 20 août, à Elvillor, village situé +entre le col de Baños et Placencia. + +Enfin, je demandai au roi d'Espagne de faire relever dans la vallée du +Tage mes troupes par quelques détachements de l'armée du Centre, afin de +garder les communications; mais, selon son usage, il n'en fit rien, et +il fallut, pour la conservation des villes, des hôpitaux et des +magasins, affaiblir l'armée de Portugal des forces nécessaires à cet +objet. + +Tous les renseignements qui me parvinrent me firent connaître que +l'ennemi ne s'occupait que d'un simple blocus de Rodrigo. En +conséquence, je devais attendre l'arrivée des troupes du général +Dorsenne pour marcher, et la réunion de son convoi, le but de notre +mouvement étant seulement de porter de grands approvisionnements dans +cette place et de faire relever la garnison, composée de troupes +appartenant à l'armée de Portugal, par des troupes de l'armée du nord de +l'Espagne. + +Je restai dans cette position pendant toute la première quinzaine de +septembre. Informé de la marche du général Dorsenne avec son convoi +escorté par douze mille hommes d'infanterie et deux mille chevaux; +sachant de plus que ce convoi et cette escorte devaient se présenter en +face de l'armée anglaise, qui pouvait faire un mouvement offensif avant +son arrivée à Rodrigo, je mis l'armée de Portugal en mouvement pour le +soutenir. Toute l'armée se plaça entre le Tage et le col de Baños. La +première division repassa le Tage et vint prendre position à Placencia, +occupa Gallisteo et les bords de l'Alagon par une avant-garde; et toute +l'armée déboucha, passa le col et prit la route de Rodrigo. Ma cavalerie +et une division d'infanterie arrivèrent le 22 septembre à Tamamès, et, +le même jour, l'armée du Nord et le convoi campèrent à Samoños. Je me +concertai immédiatement avec le général Dorsenne. Il fut convenu que je +me porterais, avec ma cavalerie et une division d'infanterie, à +Moras-Verdès pour couvrir le convoi contre une division anglaise placée +dans la Sierra de Gata, sur la rive droite de l'Aguada, et que s'il le +fallait, l'armée appuierait ce mouvement aussitôt que la communication +avec Rodrigo serait établie. + +Ce mouvement s'exécuta le 25; la communication fut ouverte avec Rodrigo, +et le convoi, qui portait des vivres pour huit mois à la garnison de +Rodrigo, entra dans la place. + +Ce ravitaillement, opéré en présence de l'armée anglaise, ne répondait +guère aux espérances des Espagnols, aux promesses qui leur avaient été +faites de l'empêcher et d'assurer par un blocus la chute de cette place. + +Nous savions l'armée anglaise dans le voisinage; mais rien n'indiquait +sa position précise. Il était important de s'assurer si elle avait fait +des approvisionnements pour le siége de Rodrigo. Je me décidai à +exécuter deux fortes reconnaissances dans les deux directions de +Fuenteguinaldo et d'Espeja. Je proposai au général Dorsenne d'envoyer le +général Vathier avec sa cavalerie sur Espeja, tandis que je me porterais +avec la mienne dans la direction de Fuenteguinaldo. Toute mon infanterie +était restée en arrière et en échelons. Une seule division de l'armée du +Nord, très-faible, forte de quatre mille hommes environ, commandée par +le général Thiébaud, était entrée dans Rodrigo avec le convoi, et je +demandai au général Dorsenne de lui donner l'ordre de me soutenir. + +Arrivés en face d'El-Bodon, nous vîmes sur la hauteur des troupes +anglaises se former. L'infanterie se composait seulement de deux +brigades, et la cavalerie de sept à huit cents chevaux. Les deux +brigades, fort distantes entre elles, ne pouvaient se prêter aucun +appui. Comme la position des Anglais était très-dominante, je ne pouvais +juger quelles forces ils avaient en arrière, et il était possible que +ces premières troupes fussent soutenues par d'autres à peu de distance. +Ne voulant pas risquer un engagement sérieux en la faisant attaquer par +la seule division d'infanterie qui fût à portée. Je pris le parti de +n'employer à cette attaque que de la cavalerie et de l'artillerie. Si +l'ennemi était en force, elle en serait quitte pour se retirer, et il ne +pouvait en résulter aucun inconvénient grave. + +Le général Montbrun enleva cette position avec intrépidité, prit quatre +pièces de canon à l'ennemi, et mit en fuite la cavalerie. L'infanterie +anglaise reçut la cavalerie sans se déconcerter, fit un mouvement de +quelques toises en avant, reprit ses pièces, et se mit en retraite. Je +la fis poursuivre par la cavalerie et par l'artillerie. Elle marcha à +grands pas, mais sans se désunir, et deux fois repoussa des charges. Il +est vrai qu'un pays assez difficile gênait les mouvements de notre +cavalerie. Cette infanterie se dirigeait à tire-d'aile sur +Fuenteguinaldo, où l'on voyait d'autres corps se rendre pour occuper des +retranchements construits d'avance. + +Si j'avais eu en ce moment huit ou dix mille hommes d'infanterie sous la +main, c'en était fait de l'armée anglaise. Elle n'était pas rassemblée, +et Fuenteguinaldo, point de sa réunion, serait tombé en notre pouvoir. +Je demandai au général Dorsenne de faire arriver la division Thiébaud en +toute hâte; mais l'ordre, envoyé lentement, fut exécuté plus lentement +encore, et cette division, qui aurait pu nous joindre deux heures avant +la nuit, n'arriva qu'à nuit close. Elle aurait suffi pour enlever, dans +le premier moment de confusion, le village où se trouvait le noeud des +routes menant aux divers cantonnements de l'armée anglaise, et cette +faible troupe même, arrivée avant la nuit, rendait sa position critique +et sa réunion difficile. La division légère, commandée par le général +Crawfort, placée sur la rive droite de l'Aguada, rassemblée à Martiago, +isolée, tournée, enveloppée par l'armée française, eût été perdue, et il +est impossible de calculer quelles eussent été les conséquences d'un +pareil succès. + +A l'instant où je fis demander la division Thiébaud, j'envoyai l'ordre à +toute l'armée d'arriver à marche forcée, afin de me mettre à même de +faire plus tard ce que les circonstances comporteraient. L'armée du Nord +en fit autant, et, dans le courant de la journée du lendemain, je me +trouvai à la tête de près de quarante mille hommes, à une portée de +canon de l'armée anglaise; mais celle-ci n'avait pas perdu un moment +pour se réunir, sinon en totalité, au moins en très-grande partie, et +occupait des positions retranchées. J'étais bien tenté de profiter de la +réunion des deux armées pour obtenir un succès sur l'armée anglaise, et +je passai la journée à étudier sa position. Les attaques improvisées +pendant les campagnes précédentes avaient assez mal réussi pour empêcher +d'agir inconsidérément; mais une opposition formelle à une bataille de +la part du général Dorsenne, qui n'était sous mes ordres +qu'accidentellement et par sa volonté, rendait encore l'entreprise plus +délicate: entreprise au surplus sans objet, car nous n'étions pas en +mesure de profiter d'un succès et de suivre en Portugal l'armée anglaise +battue: aussi dus-je enfin renoncer à l'idée de combattre. + +L'armée du Nord se mit en marche avant le jour pour se rapprocher de +Rodrigo, et je commençais à suivre le mouvement, quand j'appris que +l'armée anglaise, dès le milieu de la nuit, avait décampé et opérait sa +retraite par trois routes. J'arrêtai mes troupes et je me décidai à +employer la journée à la reconduire jusqu'à la Coa. Je mis à sa +poursuite le général Montbrun, soutenu par un corps d'infanterie appuyé +de forces plus considérables, en suivant la route de Casillas de Florès, +tandis que le général Wathier se dirigea, avec sa cavalerie et une +division d'infanterie de l'armée du Nord, par Albergaria. A cinq heures +du soir, on rencontra l'ennemi en force près d'Aldeaponte; là s'engagea +un combat assez vif, qui se termina à notre avantage. Le général +Montbrun, ayant quitté brusquement la route d'Alfaiates et marché sur +Aldeaponte, l'ennemi, dans la nuit, repassa la Coa, tandis que le +général Foy, que j'avais laissé sur les bords de l'Alagon, et auquel +j'avais donné l'ordre de faire une diversion, opérait sa jonction avec +nous en passant par le col de Peralès. + +L'ennemi, dans ces différentes affaires, eut de cinq à six cents hommes +hors de combat. Notre perte fut moindre de beaucoup. Rarement une armée +a couru d'aussi grands risques que l'armée anglaise dans cette +circonstance. Ce qui l'a sauvée, c'est, d'un côté, la pensée où j'étais +qu'un général tel que le duc de Wellington ne ferait pas la faute de +laisser son armée ainsi éparpillée à l'arrivée de l'armée française, +dont il connaissait et voyait la marche: d'un autre côté, la division du +commandement, qui fit arriver beaucoup trop tard la division Thiébaud, +dans un moment où une heure faisait le destin de la journée et le sort +de cette courte campagne. Notre attaque inopinée causa un tel désordre +dans l'armée anglaise, que le premier aide de camp de Wellington, lord +Manners, prit des escadrons français pour des troupes anglaises, et vint +demander au général Dejean, qui les commandait, où était le duc de +Wellington. Le général Dejean n'eut pas la présence d'esprit de le faire +prisonnier, et l'avertit de sa méprise en lui répondant en fureur: «Que +me voulez-vous?» Cet officier dut son salut à la vitesse de son cheval. +Au milieu de cette confusion chez les Anglais, un autre aide de camp de +Wellington, Gordon, officier investi de sa confiance, tué depuis à +Waterloo, vint en parlementaire, sous un vain prétexte d'échange de +quelques prisonniers. Ne voulant pas lui donner l'occasion de faire des +rapports utiles à son générai, je le retins trois jours à mon quartier +général. Nous trouvâmes, à portée de Rodrigo, de grands +approvisionnements de gabions, fascines, saucissons, dont j'ordonnai la +destruction. + +Cette opération terminée, l'armée du Nord rentra à Salamanque et à +Valladolid, et je retournai dans la vallée du Tage. J'occupai par ma +plus forte division (la seconde, commandée par le général Clausel) la +province d'Avila, qui me fournissait une grande partie de mes +ressources. Cette province, bien administrée, devait pourvoir aux +besoins de cette division et donner de grands secours à celles qui +occupaient la vallée du Tage. La sixième division, commandée par le +général Brenier, et ma cavalerie légère, furent chargées d'observer +l'Alagon, et devaient se retirer, en cas d'attaque de l'ennemi, sur le +Tietar. + +Mes postes à Miravete et à Lugar-Nuevo suffisaient pour assurer, en cas +de besoin, un débouché en Estramadure, et de grands approvisionnements +de vivres, aussi considérables que le comportaient nos moyens, y furent +placés. La première division, ayant beaucoup souffert par les maladies, +fut envoyée à Tolède pour se rétablir. Le reste de l'armée cantonna dans +la vallée du Tage, et mon quartier général fut fixé à Talavera. Dans ces +nouvelles positions, tout annonçait des quartiers d'hiver tranquilles. +Je me décidai à aller passer quelques jours à Madrid, visiter cette +capitale, que je ne connaissais pas, et revoir Joseph. Depuis mon +arrivée en Espagne, je l'avais aperçu seulement un moment en route, se +rendant à Paris, lorsque je rejoignais l'armée. + +On sait à quel point l'atmosphère des cours agit puissamment sur ceux +qui les habitent; mais Joseph m'en donna un exemple extraordinaire. Je +trouvai en lui toujours le même esprit, la même amabilité; mais on ne +peut se figurer à quel point étaient arrivées son insouciance et la +mollesse de ses moeurs. Son penchant pour la volupté le dominait tout +entier. Oubliant son origine, ne sentant pas le besoin de justifier par +des efforts la faveur dont la fortune l'avait comblé, il semblait né sur +le trône et uniquement occupé des jouissances qu'il procure. Enfin on +l'aurait pris pour le rejeton affaibli d'une dynastie usée. Il avait +fait bien du chemin, celui qui, il y avait à peine sept ans, regardait +comme une perfidie l'offre qui lui fut faite de prendre le titre de roi. + +La possibilité de se livrer à toutes les jouissance dégrade promptement +les caractères les meilleurs; et les flatteurs, en exaltant +l'amour-propre des souverains, les font bientôt tomber dans les plus +étranges aberrations. Joseph, homme d'esprit d'ailleurs, s'abandonnait à +de telles illusions, qu'il se crut un grand homme de guerre, lui qui +n'avait ni le goût ni l'instinct du métier, lui qui en ignorait les +premiers éléments et qui n'était pas à la hauteur des plus simples +applications de l'art de la guerre. Il m'entretint souvent de ses +talents militaires, et osa me dire que l'Empereur lui avait retiré le +commandement général en Espagne, parce qu'il était jaloux de lui. Ces +propres paroles sortirent plus d'une fois de sa bouche, et les +observations gaies et légères que je lui fis à cette occasion ne +suffirent pas pour lui faire sentir le ridicule de sa supposition. Il se +plaignait beaucoup de son frère, en critiquant sa politique, ses +contradictions, l'anarchie qu'il laissait régner dans les armées +françaises en Espagne. Il avait raison; mais il était curieux de +l'entendre ajouter, lui qui ne pouvait dormir tranquille qu'à l'ombre +des drapeaux français: «Sans l'armée, sans mon frère, je serais +paisiblement roi d'Espagne et reconnu de toute cette immense monarchie.» +Il est donc dans la nature de l'homme de ne pouvoir supporter la +prospérité et la puissance, puisque des personnes sorties des simples +rangs de la société avaient perdu si vite le souvenir de leur point de +départ: et n'est-il pas juste d'avoir alors quelque indulgence pour ceux +que la flatterie et les illusions ont entourés dès leur berceau! + +Au surplus, Joseph me traitait personnellement très-bien; il avait un +fond d'amitié pour moi; ses moeurs étaient éminemment douces, et je +trouvai du plaisir à passer quelques moments avec lui. C'est la seule +fois que j'aie vu Madrid. Cette ville, située au milieu d'un désert, que +rien n'annonce, et qu'on dirait tombée du ciel, n'est point une +capitale, mais une simple résidence. Une capitale est l'ouvrage du +temps, le résultat des besoins du pays, et Madrid leur est tout à fait +étranger. Madrid pourrait cesser d'exister, et l'Espagne ne serait ni +plus ni moins ce qu'elle est. Après avoir passé cinq jours à Madrid et +vu le peu de choses curieuses que cette ville renferme, je revins à +Talavera retrouver les ennuis et les soucis toujours renaissants que les +besoins et la misère de l'armée ne cessaient de me donner. + +Napoléon avait ordonné à Junot, à l'époque où il prit possession du +Portugal, d'envoyer en France toute la partie disponible de l'armée +portugaise. Ces troupes, formant une division sous les ordres du marquis +d'Alorna, le seul général un peu distingué qu'eût le Portugal, avaient +combattu en Allemagne en 1809, et nous avions eu des Portugais dans nos +rangs à Wagram. Quand Masséna prit le commandement, on lui donna un +certain nombre de ces officiers et le marquis d'Alorna lui-même, pour +lui fournir des renseignements et exercer de l'influence dans le pays. +Le général Pamplona, qui a depuis joué un rôle en Portugal et a été +ministre de la guerre, le marquis de Ponte-Lima, le marquis de Valence, +allié à la famille royale, étaient de ce nombre. Ces officiers se +trouvaient ainsi les auxiliaires d'étrangers qui dévastaient leur patrie +et les témoins de ses désastres; triste situation, sans doute, la pire +et la plus cruelle au monde! Quand je remplaçai Masséna, le marquis +d'Alorna me demanda à rentrer en France, et je l'y autorisai. Les autres +restèrent attachés à mon état-major. Je les comblai de soins et +d'égards. + +Les marquis de Valence et de Ponte-Lima faisaient près de moi les +fonctions d'aides de camp. Pendant mon séjour à Madrid, ces deux +officiers quittèrent furtivement mon quartier général, et passèrent en +Portugal. Ils auraient mieux fait de refuser d'être employés et de +demander à être envoyés en France, ce que je leur aurais accordé comme +au marquis d'Alorna; mais je compatis à leur situation, et ne pris +aucune mesure de rigueur contre eux, les trouvant assez malheureux +d'avoir fait par violence, pendant plus d'une année, un métier si opposé +à leurs sentiments et à leurs devoirs envers leur pays. + +Je ne sais si j'ai peint avec assez de force les embarras de subsistance +de l'armée et les contrariétés de toute espèce qui compliquaient ma +situation; mais je ne saurais revenir trop souvent sur un ordre de +choses sans exemple nulle part, et surtout pendant aussi longtemps. +Joseph m'avait promis des secours considérables en grains fournis par la +Manche; mais rien n'arriva. Il a fallu une espèce de miracle pour, dans +de telles conditions, pourvoir aux besoins du service; et la lecture de +toute la correspondance de cette époque pourrait seule donner une idée +des difficultés qu'il y eut à surmonter. + +Une autre complication du commandement se trouvait dans les obstacles +toujours renaissants à l'arrivée des détachements destinés à l'armée de +Portugal ou à la rentrée de ses dépôts, établis précédemment sur des +territoires qui ne lui appartenaient plus. Les détachements venant de +France étaient arrêtés ou par le général de l'armée du nord de +l'Espagne, ou par les autorités de l'armée du centre. En outre, Joseph +s'était formé une garde composée de Français. L'Empereur n'ayant point +autorisé un recrutement régulier de cette garde par l'armée française, +des embaucheurs venaient séduire les soldats, les enlever, et porter +ainsi la désorganisation dans les corps; et cela avec l'assentiment et +par les ordres du frère de Napoléon. + +A mon retour de Madrid, j'appris la catastrophe arrivée à la division du +général Girard, appartenant à l'armée du midi de l'Espagne. + +La partie de l'Estramadure la plus voisine du Tage, les arrondissements +de Truxillo et de Cacerès, étaient compris dans le territoire de l'armée +de Portugal. Je pouvais donc y lever des contributions. J'avais évacué +Truxillo devenu un lieu pestilentiel. D'après cela, je ne pouvais +occuper Cacerès, poste très-rapproché du Portugal, et qui se serait +trouvé isolé et sans soutien. Je me bornai à décider que, d'époque en +époque, on y ferait des incursions pour y percevoir les impôts. Dans +aucun cas, les troupes de l'armée de Portugal, en s'y rendant, ne +pouvaient être compromises, parce que leur retraite était sur les +ouvrages d'Almaraz, c'est-à-dire du côté absolument opposé à celui par +lequel l'ennemi pouvait se présenter. + +Le maréchal Soult, voyant Cacerès sans garnison, voulut mettre cette +ville à contribution. En conséquence, il dirigea de Merida le général +Girard avec une petite division de trois mille hommes, et par une marche +parallèle à la frontière ennemie. Le général Girard, ayant eu de la +peine à obtenir des habitants la somme demandée, et, d'ailleurs, se +trouvant bien dans cette ville, y resta plus de quinze jours. Le 27 +octobre, il en partit sans défiance, sans précaution, et sans se faire +éclairer par sa cavalerie légère. Arrivé à Arroyo-Molinos, une forte +pluie détermina chacun à chercher un abri. Le relâchement dans le +service et l'imprévoyance du général étant portés à leur comble, +personne ne fut averti de l'arrivée de la division Hill, qui se présenta +devant la division Girard par le chemin de Merida. Plus de la moitié des +soldats, l'artillerie, les bagages, et l'argent furent surpris et +enlevés. Ainsi cette opération, mauvaise en elle-même, devint honteuse +par la manière dont elle fut exécutée. Mais, chose curieuse! le maréchal +Soult prétendit que ce mouvement, ordonné par lui, avait eu pour objet +de faire une diversion en faveur de l'armée de Portugal, pendant son +mouvement sur Rodrigo. Or il est bon de remarquer que cette prétendue +diversion n'était pas un mouvement offensif sur l'ennemi, mais seulement +une promenade hors de la ligne d'opération, dont le résultat était +d'amener ce petit corps dans un cul-de-sac, et que ce mouvement, +commencé le 10 octobre et terminé le 27, s'accordait si peu avec ceux de +l'armée de Portugal, que celle-ci avait quitté Rodrigo le 29 septembre +et était rentrée dans ses quartiers le 7 octobre, c'est-à-dire trois +jours avant le commencement du mouvement du général Girard. + +L'époque où nous sommes arrivés est celle où le maréchal Suchet, après +la prise des places d'Aragon, était entré dans le royaume de Valence. +Sagonte s'était rendue. Il fallait maintenant compléter le succès de +cette campagne par la prise de Valence, où les restes de l'armée +espagnole commandée par Blake étaient réunis. Cette opération, regardée +comme importante, pouvait rencontrer des difficultés. Elle était l'objet +de la sollicitude très-vive et de Joseph et de Napoléon. Lors de mon +voyage à Madrid, Joseph me parla de l'utilité qu'il y aurait à faire un +détachement sur Valence pour seconder l'opération de Suchet. Je lui +répondis que, s'il voulait y employer les troupes de l'armée du Centre, +je les ferais momentanément remplacer dans les postes qu'elles +occupaient par des troupes sous mes ordres. + +Le 11 novembre, Joseph m'écrivit pour me demander de mettre à exécution +cette disposition, et trois mille hommes, qu'il retira de la Manche, +furent remplacés dans cette province par la première division de l'armée +de Portugal. A cet effet elle se mit en marche de Tolède le 22 novembre. + +Le 8 décembre, je reçus le rapport que l'armée anglaise s'était +rassemblée sous Rodrigo et menaçait cette place, tandis que, de son +côté, Hill avait fait une démonstration à Campo-Maior, et à Portalègre, +à peu de distance de Badajoz. + +Le 10, les troupes anglaises repassèrent l'Aguada et l'armée rentra dans +ses cantonnements qui paraissaient devoir être définitifs pour l'hiver. + +A la même époque, je reçus l'ordre de l'Empereur de faire un détachement +sur Valence qui, joint aux troupes de l'armée du Centre, s'éleva à une +force de quinze mille hommes, et de placer, en outre, une division +intermédiaire entre ce détachement et le reste de l'armée afin de le +soutenir. Je pris mes dispositions en conséquence, et je proposai au roi +d'en prendre moi-même le commandement. La première et la quatrième +division, avec la cavalerie légère, jointes aux troupes de l'armée du +Centre, devaient le composer, et une autre division de l'armée de +Portugal devait suivre à plusieurs marches. Par suite de ces +dispositions, je laissais au général Clausel le commandement des trois +autres divisions placées: une à Avila, en arrière du Tietar, dans la +vallée du Tage; une à Talavera; et je faisais inviter, par le roi, le +général Dorsenne à tenir disponibles, à Salamanque, dix-huit mille +hommes de l'armée du Nord, et le maréchal Soult à porter un corps à +Merida, pendant le temps que durerait cette opération. + +Le 29, je reçus des ordres définitifs de l'Empereur pour le détachement +à faire sur Valence; mais en même temps un grand mouvement de troupes +allait s'exécuter dans le nord de l'Espagne. Cette frontière m'était +assignée, et la garde impériale quittait l'Espagne pour rentrer en +France. En conséquence, mon premier projet de marcher en personne sur +Valence fut changé. Je donnai le commandement du détachement, composé +des première et quatrième divisions et de la cavalerie légère, au +général Montbrun, officier d'une haute capacité et de la plus grande +distinction. + +Voici quelles étaient les dispositions générales de l'Empereur pour +l'armée. Il retirait toute la jeune garde et un détachement de la +vieille garde qui se trouvait en Espagne, ainsi que cinq régiments +polonais. Par là il affaiblissait de quinze mille hommes les troupes +dans la Péninsule, dont le nombre était cependant insuffisant en raison +du pays immense occupé. Il plaçait mon quartier général à Valladolid et +me donnait pour territoire les provinces du nord de l'Espagne, +exclusivement jusqu'à celle de Burgos, c'est-à-dire les provinces +d'Astorga, Benavente, Zamora, Placencia, Salamanque, Toro, Avila, et la +vallée désolée sur la rive droite du Tage jusqu'à l'Alberche. Il me +chargeait de l'administration de ces divers pays et ajoutait à l'armée +deux divisions, celle du général Souham, et celle du général Bonnet, +venant de Burgos et des Asturies, composées chacune de douze bataillons. +Je devais me mettre en marche immédiatement pour prendre mes nouvelles +positions, relever les troupes qui partaient et m'établir sur cette +nouvelle frontière. Comme la force de mes troupes n'était pas jugée +suffisante pour combattre l'armée anglaise, il était ordonné par les +dispositions générales que, dans le cas de l'offensive prise par le duc +de Wellington dans le Nord, l'armée du Centre fournirait quatre mille +hommes d'infanterie et sa cavalerie à l'armée de Portugal, et l'armée du +Nord toute sa cavalerie, son artillerie, et douze mille hommes +d'infanterie; que le maréchal duc de Dalmatie tiendrait en échec le +corps de Hill en rassemblant le cinquième corps sur la Guadiana, et que +ce corps passerait sur la rive droite du Tage pour suivre Hill, et +concourir aux opérations, si celui-ci se réunissait à Wellington. + +On peut voir combien ces dispositions étaient compliquées et difficiles +dans leur exécution. Il fallait supposer que toutes ces troupes, +auxiliaires à l'armée de Portugal, seraient toujours rassemblées et +prêtes à marcher, que les généraux à qui elles appartenaient seraient +toujours disposés et empressés à s'en dessaisir, chose fort opposée à +l'esprit régnant alors en Espagne, comme on l'a vu, et enfin qu'on leur +appliquerait d'avance toutes les prévisions constamment nécessaires en +Espagne pour opérer le moindre mouvement, en raison des mille +difficultés créées par la force des choses. + +On verra plus tard comment, quand le moment fut venu, tous ces +arrangements furent exécutés. + +L'Empereur choisissait, pour affaiblir les armées d'Espagne, et pour +opérer le grand mouvement qui les disloquait momentanément, précisément +l'instant où il augmentait l'éparpillement de l'armée de Portugal par le +détachement de douze mille hommes sur Valence. Cependant il savait, à +n'en pas douter, que l'armée anglaise avait des cantonnements assez +serrés sur l'Agueda, la Coa et le Mondego; mais il la supposait, on ne +sait pourquoi, hors d'état d'entrer en campagne, et, dans chaque lettre, +il en répétait l'assurance. En conséquence des dispositions ci-dessus, +le mouvement de mes troupes commença dans les premiers jours de janvier +pour se porter dans la Vieille-Castille, et je me mis en marche de ma +personne, le 5. Je laissai la sixième division, commandée par le général +Brenier, dans la vallée du Tage, avec mission d'observer ce qui se +passerait en Estramadure, d'avoir l'oeil sur les forts de Miravete et de +Lugar-Nuevo, et, dans le cas où l'ennemi s'y présenterait, d'aller à +leur secours. Le général Brenier devait correspondre avec le général +Clausel, qui, avec la deuxième division, occupait Avila. + +Dans le cas où le général Brenier devrait agir, le général Clausel était +chargé de l'appuyer, et, si les événements de la guerre forçaient à +rassembler l'armée française dans le bassin du Duero, le général Brenier +devait se joindre au général Clausel et le suivre dans son mouvement, en +passant par le chemin de Montebeltro; mais, comme cette communication +n'est pas propre aux voitures, il devait venir seulement avec son +infanterie, sa cavalerie et ses chevaux d'artillerie, et prendre un +second matériel préparé pour lui et déposé à Avila. Ma division de +dragons, mon artillerie et les équipages se mirent en marche pour le +Guadarrama, et les troisième et cinquième divisions passèrent, des +points où elles se trouvaient, par les chemins les plus directs pour se +rendre sur le Duero. Les première et quatrième divisions, et la +cavalerie légère, étaient en opération sur Valence. Enfin, la septième +division, nouvellement donnée à l'armée et que commandait le général +Souham, occupait Salamanque, et la huitième, commandée par le général +Bonnet, était encore dans les Asturies. Je dirigeai ma marche par Avila +où je m'arrêtai, et j'arrivai à Valladolid le 11 janvier. + +Je m'occupais de tous les détails qui devaient précéder le départ des +troupes de la garde, et des arrangements à prendre avec le général +Dorsenne pour relever ses différents postes, lorsque, le 15, un +officier, expédié de Salamanque, arriva en m'apportant la nouvelle de +l'entrée en campagne subite de l'armée anglaise. Le 8, elle s'était +rassemblée; le 10, elle avait passé l'Aguada, formé l'investissement de +Rodrigo, et commencé le siége immédiatement. A cette nouvelle +inattendue, j'envoyai des officiers au-devant de toutes les colonnes en +marche, afin de les diriger sur Médina del Campo et Salamanque. +J'appelai sur ce point les deuxième et sixième divisions. Je demandai au +générai Dorsenne son concours, et il mit en marche, pour le même point +de rassemblement, une division de la jeune garde, forte de six mille +hommes, de la cavalerie, et de l'artillerie. + +Enfin, j'appelai à moi la division des Asturies, et j'envoyai l'ordre au +général Foy, que le général Montbrun avait laissé en échelon, de rentrer +avec sa division, et au général Montbrun de revenir à marches forcées +avec la quatrième division, et sa cavalerie. + +Par ces dispositions, je devais avoir, du 26 au 27, trente-deux mille +hommes réunis en présence de l'armée anglaise sur l'Aguada, et, du 1er +au 2, quarante mille hommes. J'arrivai de ma personne le 21 à +Fuente-El-Sauco, où j'établis mon quartier général, et j'appris en ce +moment l'étonnante nouvelle de la prise de Rodrigo. + +La ville de Rodrigo, défendue par les Espagnols et attaquée par le +sixième corps, commandé par le maréchal Ney, avait résisté pendant +vingt-cinq jours de tranchée ouverte, et nous avait coûté beaucoup +d'hommes et de munitions. Cette place, dans un bon état de défense, +était augmentée d'un ouvrage extérieur, d'une lunette sur le plateau du +grand tesson, au-dessus de la ville, devant lequel l'ennemi devait +ouvrir la tranchée. J'avais fait arranger, comme poste, un grand couvent +situé dans le faubourg et destiné à soutenir cette lunette; les calculs +les plus modérés devaient faire compter sur une défense de trois +semaines de tranchée ouverte. + +Mais le général Dorsenne, de qui cette place dépendait, en avait confié +le commandement au général Barié, détestable officier, sans résolution +et sans surveillance. La garnison, composée de ses moins bonnes troupes, +n'était forte que de deux mille hommes, et le général Dorsenne avait mis +lui-même une si grande négligence dans la garde de la frontière, qu'il y +avait deux mois qu'il n'avait reçu de rapports de Rodrigo, sans en être +inquiet, sans avoir fait aucun mouvement pour s'en procurer; et +cependant un simple détachement de trois cents chevaux aurait pu lui en +donner avec la plus grande facilité. Le général Barié, attaqué, ne fit +aucune disposition raisonnable. Le couvent fortifié, qui avait joué un +grand rôle entre les mains des Espagnols, et devait, dans la +circonstance, concourir si puissamment à la défense, ne fut pas occupé, +et l'ennemi y entra sans combattre. La lunette fut enlevée de vive +force, sans aucune perte, le soir même du jour de l'investissement. Dès +le 16, l'artillerie avait commencé son feu. Le 18, la brèche étant +faite, dans la nuit l'assaut fut donné. On défendit la brèche avec +succès; mais une fausse attaque par escalade réussit, et la ville fut +emportée. Jamais opération pareille n'a été conduite avec une plus +grande activité. Ainsi, en huit jours, à dater du moment de l'approche +devant la place, les Anglais avaient atteint le but qu'ils s'étaient +promis. Avec une défense si misérable, si peu en rapport avec tous les +calculs, il n'y avait pas eu une chance pour arriver à temps au secours +de cette place. + +Cet événement changeait toutes mes combinaisons. Mes forces n'étaient +pas réunies, et je ne pouvais pas aller chercher l'armée anglaise, +appuyée à Rodrigo. Je laissai cependant arriver mes troupes pour être en +mesure d'attaquer les Anglais si, après le siége, ils s'étaient portés +sur la Tormès: mais je reçus, deux jours après, la nouvelle que les +Anglais avaient repassé l'Aguada et repris leur cantonnement. Pendant +cette opération, le corps de Hill, étant sorti de l'Alentejo, s'était +présenté sur la Guadiana et bloquait Badajoz. Le maréchal Soult avait +jeté les hauts cris et demandé du secours[1]; mais la réunion de l'armée +anglaise sur la Coa m'avait rassuré sur les dangers de Badajoz, et ce +blocus, simple démonstration, ne dura que quelques jours. Cependant, une +fois Rodrigo pris, je crus devoir être très attentif à ce qui se +passerait en Estramadure; car cette province devait, d'après les +probabilités, devenir bientôt le théâtre des opérations des Anglais. En +conséquence, dans les premiers jours de février, le détachement du +général Montbrun m'ayant rejoint, je laissai les première et quatrième +divisions dans la vallée du Tage avec cinq cents chevaux. Je plaçai +également la sixième division à portée, dans des cantonnements sur le +revers des montagnes à Montebeltro, et toutes ces troupes furent mises +sous les ordres du général Foy. + +[Note 1: Pièces justificatives.] + +J'arrêtai, dans la province de Léon, la huitième division, qui resta là +en observation. J'établis une bonne avant-garde, avec autant de +cavalerie légère que possible, à Salamanque, aux ordres du général +Montbrun, et le reste de l'armée fut établi sur le Duero et dans la +province d'Avila. + +Le mouvement du général Montbrun dans la Manche avait été superflu, et +la défense des Espagnols devant Valence misérable. La prétendue +bataille, livrée pour cerner la ville, se composa de deux charges de +cavalerie faites par le 4e de hussards et le 13e de cuirassiers. Toute +l'armée de Blake se débanda, et la ville de Valence ouvrit ses portes +après avoir soutenu un simulacre de siége. + +A cette occasion, je raconterai une anecdote peignant le caractère +espagnol avec vérité et montrant d'une manière plaisante cette +bouffissure qui lui est propre, ainsi que le besoin de titres poussé +jusqu'au ridicule, sans cependant vouloir lui ôter ses grandes vertus, +parmi lesquelles sont, avant tout, un patriotisme ardent et un grand +amour de la vérité. + +Les armées espagnoles n'ont rien fait de bien nulle part, excepté dans +la défense des places et des villes, et j'en expliquerai la cause +ailleurs. L'armée de Blake avait, je ne sais dans quelle occasion, fait +un peu moins mal que les autres, et les Cortès, pour récompense, avaient +donné à ces troupes, par un décret, le surnom de _Los Mas Vallentes_. +Ces soldats s'en étaient fait comme un nom propre. Dans sa marche, +Montbrun trouva des nuées de ces soldats qui rentraient chez eux. On les +arrêtait et on leur demandait qui ils étaient, et tous répondaient +constamment en prononçant ces mots qui, assurément, étaient bien +impropres: _Los Mas Vallentes desertores_. + +Montbrun aurait pu arrêter son mouvement beaucoup plus tôt; mais, quand +un général est abandonné momentanément à lui-même et jouit de sa +liberté, souvent il en abuse. Montbrun trouva amusant de faire le +conquérant, et peut-être aussi de jouir des avantages que donnent +ordinairement les conquêtes. Il marcha jusqu'à Alicante dont les portes +restèrent fermées, et revint sur ses pas. Il rejoignit l'armée dans les +derniers jours de janvier. + +Au commencement de février, l'armée était donc postée ainsi: deux +divisions dans la vallée du Tage; une troisième sur le versant des +montagnes; une division à Avila; une forte avant-garde sur la Tormès; et +le reste de l'armée, c'est-à-dire trois divisions (la huitième division +m'avait été enlevée pour rentrer à l'armée du Nord) sur le Duero, et en +arrière sur l'Esla. Mon quartier général restait à Valladolid. La place +d'Astorga, qui était occupée, fermait le débouché de la Galice. Enfin +j'avais des têtes de pont sur le Duero, à Zamora et à Toro. + +Persuadé qu'un nouveau mouvement en Estramadure deviendrait nécessaire, +je voulais le faciliter par des approvisionnements considérables dans +les forts du Tage; mais, comme les approvisionnements ne pouvaient se +faire qu'avec des secours de Madrid, jamais ils ne purent être complets. + +Au moyen de ces dispositions, je pouvais, au moment où cela deviendrait +nécessaire, jeter avec facilité, et une promptitude extrême, quatre +divisions d'infanterie sur la rive gauche du Tage, en attendant le reste +de l'armée; et, en même temps, au moyen du matériel d'artillerie déposé +à Avila, en double, pour plusieurs divisions, toute l'armée pouvait être +réunie, en moins de dix jours, sur le Duero ou la Tormès. + +La perte de Rodrigo découvrait la frontière. Je cherchai les moyens de +créer à Salamanque un point de résistance. Les couvents en Espagne, si +considérables, bâtis si solidement, peuvent, avec quelques arrangements, +devenir d'excellents postes. J'en choisis trois qui, par leurs +dispositions en triangle, se soutenaient et comprenaient un assez vaste +emplacement. On se servit des murs des cloîtres, après avoir défoncé les +voûtes, comme de revêtements de l'escarpe, et de la contrescarpe, et les +cloîtres devinrent les fossés. On ménagea des galeries à feu de revers +sous les remblais de décombres qui formèrent les glacis, et ces remblais +s'élevèrent assez pour donner aux fossés au moins quinze pieds de +profondeur. Ces travaux furent conduits avec la plus grande activité +possible. Des magasins considérables pour la garnison et pour l'armée y +furent placés, et ces postes devinrent défensifs. + +Dans le courant de février, le duc de Wellington porta successivement, +d'abord deux, ensuite trois, et enfin une quatrième division, des bords +de la Coa sur le Tage, prêtes à opérer sur la rive gauche. + +Le 22 février, je fus informé que l'ennemi s'était porté sur la +Guadiana, formait l'investissement de Badajoz, et tout annonçait +l'intention formelle de faire le siége de cette place. Je donnai l'ordre +au général Foy de commencer son mouvement, de porter une avant-garde sur +Jaraicejo, et de placer en arrière les trois divisions à ses ordres. Je +me mis en route de ma personne pour le joindre et l'appuyer avec la +seconde division. Je laissai le commandement sur la Tormès au général +Bonnet, avec deux divisions, et j'établis le général Souham, avec sa +division, sur le Duero et l'Esla. Ces forces étaient supérieures à +celles que l'ennemi pouvait présenter sur cette frontière; aucune +entreprise de sa part n'était donc à redouter. Ces dispositions, +assurant d'une manière positive mon concours prompt et certain avec +l'armée du Midi, empêcha pendant longtemps le siége de Badajoz. + +Le duc de Wellington, dont les projets n'étaient pas équivoques, dont +les moyens étaient tous rassemblés, suspendit toute entreprise, jusqu'au +moment où, comme je vais le dire, des ordres impératifs de l'Empereur +vinrent détruire tout le système défensif établi avec sagesse, et le +changea en une offensive absurde, ridicule, impuissante, qui ne pouvait +avoir aucun résultat utile, et n'en eut aucun, ainsi que je l'avais +annoncé, et dont la perte de Badajoz fut la conséquence. + +La contradiction continuelle des ordres venant de Paris, et la +difficulté toujours croissante où je me trouvais de rien faire de bien, +par suite des obstacles de tout genre que je rencontrais de la part de +Joseph et du général de l'armée du nord de l'Espagne, me déterminèrent à +demander avec instance mon changement et mon rappel. + +J'envoyai mon aide de camp de confiance, le colonel Jardet, à Paris pour +le solliciter et remettre une longue lettre où je démontrais l'absurdité +du système suivi. Cette lettre développait d'une manière si détaillée la +situation dans laquelle je me trouvais, les obstacles insurmontables +résultant de l'organisation adoptée par l'Empereur au succès des +opérations, que je prends le parti de la consigner ici. + + +AU PRINCE DE NEUFCHATEL. + +«Valladolid, le 23 février 1812. + +«Monseigneur, + +«J'ignore si Sa Majesté a daigné accueillir d'une manière favorable la +demande que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Altesse pour supplier +l'Empereur de me permettre de faire sous ses yeux la campagne qui va +s'ouvrir; mais, quelle que soit sa décision, je regarde comme mon devoir +de lui faire connaître, au moment où il semble prêt à s'éloigner, la +situation des choses dans cette partie de l'Espagne. D'après les +derniers arrangements arrêtés par Sa Majesté, l'armée de Portugal n'a +plus le moyen de remplir la tâche qui lui est imposée, et je serais +coupable si en ce moment je cachais la vérité. + +«La frontière se trouve très-affaiblie par le départ des troupes +rappelées après la prise de Rodrigo; l'ennemi est, par suite de cette +diminution de force, à même d'entrer dans te coeur de la Castille en +commençant un mouvement offensif, et l'immense étendue de pays occupé +nécessairement par l'armée rendra toujours son rassemblement lent et +difficile, tandis qu'il y a peu de temps elle était toute réunie et +disponible. + +«Ses huit divisions s'élèveront, lorsqu'elle aura reçu les régiments de +marche annoncés, à quarante-quatre mille hommes d'infanterie environ. Il +faut au moins cinq mille hommes pour occuper les points fortifiés, et +les communications indispensables à conserver libres; il faut à peu près +même force pour observer l'Esla et se couvrir contre l'armée de Galice, +qui évidemment, dans le cas d'un mouvement offensif des Anglais, se +porterait à Benavente et à Astorga. Ainsi, en supposant toute l'armée +réunie entre le Duero et la Tormès, sa force ne peut s'élever à plus de +trente-trois ou trente-quatre mille hommes, tandis que l'ennemi peut +présenter aujourd'hui une masse de près de soixante mille hommes, dont +plus de moitié Anglais, bien organisés et bien pourvus de toutes choses. +Cependant diverses chances peuvent faire rester les divisions du Tage en +arrière, empêcher de les rallier promptement, et les tenir séparées de +l'armée pendant les moments les plus importants de la campagne; alors la +masse de nos forces réunies ne s'élèverait pas à plus de vingt-cinq +mille hommes. + +«Sa Majesté suppose, il est vrai, que dans ce cas l'armée du Nord +soutiendrait l'armée de Portugal par deux divisions; mais l'Empereur +peut-il croire, dans l'ordre des choses actuelles, que ces troupes +arriveront promptement et à temps. + +«L'ennemi parait en offensive; destiné à le combattre, je prépare mes +moyens; mais celui qui doit agir hypothétiquement attend sans inquiétude +et laisse écouler en pure perte un temps précieux. L'ennemi marche à +moi, je réunis mes troupes d'une manière méthodique et prévue; je sais +le moment, à un jour près, où le plus grand nombre doit être en ligne, à +quelle époque les autres seront à portée, et, d'après cet état de +choses, je me détermine à agir ou à temporiser; mais je ne puis faire +les calculs que pour les troupes purement et simplement sous mes ordres; +pour celles qui n'y sont pas, combien de lenteur, d'incertitude et de +temps perdu! J'annonce la marche de l'ennemi et je demande des secours; +on me répond par des observations. Ma lettre est parvenue lentement, +parce que les communications dans ce pays sont difficiles. La réponse et +ma réplique iront de même, et l'ennemi sera sur moi. Mais comment +pourrais-je d'avance faire des calculs raisonnables sur les mouvements +de troupes dont je ne connais ni la force ni l'emplacement, lorsque je +ne sais rien de la situation du pays ni de ses besoins? Je puis +raisonner seulement sur ce qui est à mes ordres, et, puisque d'autres +troupes me sont cependant nécessaires pour combattre et sont comptées +comme faisant partie de mes forces, je suis en fausse position, car je +n'ai les moyens de rien faire méthodiquement et avec connaissance de +cause. + +»Si on considère combien il faut de prévoyance pour exécuter le plus +petit mouvement en Espagne, on doit se convaincre de la nécessité de +donner d'avance mille ordres préparatoires, sans lesquels les mouvements +rapides sont impossibles. Ainsi, les troupes du Nord m'étant étrangères +habituellement, et m'étant cependant indispensables pour résister à +l'ennemi, le succès de toutes mes opérations est dépendant du plus ou +moins de prévoyance ou d'activité d'un autre chef. Je ne puis donc pas +être responsable des événements. + +«Mais il ne faut pas considérer seulement l'état des choses pour la +défensive du Nord, il faut le considérer pour celle du Midi. Si lord +Wellington porte six divisions sur la rive gauche du Tage, le duc de +Dalmatie a besoin d'un puissant secours, et dans ce cas, si l'armée du +Nord ne fournit pas de troupes pour relever l'armée de Portugal dans +quelques-uns des postes qu'alors elle doit évacuer, mais qu'on ne peut +cesser de tenir, et pour la sûreté du pays, et pour observer les deux +divisions ennemies qui, placées sur l'Aguada, feraient sans doute +quelques démonstrations offensives; si, dis-je, l'armée du Nord ne vient +pas à son aide, l'armée de Portugal, trop faible, ne pourra pas faire un +détachement convenable, et Badajoz tombera. Certes il faut pouvoir +donner des ordres positifs pour obtenir de l'armée du Nord un mouvement +dans cette hypothèse; et, si on s'en tient à des propositions et à des +négociations, le temps utile pour agir s'écoutera en pure perte et en +vaines discussions. + +«Je suis autorisé à croire à ce résultat. + +«L'armée de Portugal est en ce moment la principale armée d'Espagne +contre les entreprises des Anglais. Pour pouvoir manoeuvrer, il faut +qu'elle ait des points d'appui, des places, des forts, des têtes de +pont, etc. Elle a besoin dans cet objet d'un grand matériel +d'artillerie, et je n'ai à y appliquer ni canons ni munitions, tandis +que les établissements de l'armée du Nord en sont remplis: j'en +demanderai, on m'en promettra; mais en résultat je n'obtiendrai rien. + +«Après avoir discuté la question militaire, je dirai un mot de +l'administration. Le pays donné à l'armée de Portugal a des produits +présumés, le tiers de ceux des cinq gouvernements; l'armée de Portugal +est beaucoup plus nombreuse que l'armée du Nord; le pays qu'elle occupe +est insoumis; on n'arrache rien qu'avec la force, et les troupes de +l'armée du Nord ont semblé prendre à tâche, en l'évacuant, d'en enlever +toutes les ressources. Les autres gouvernements, malgré les guérillas, +sont encore dans la soumission et acquittent les contributions sans +qu'il soit besoin de contrainte. D'après cela, il y a une immense +différence entre le sort de l'une et de l'autre armée, et, comme tout +doit tendre au même but, et que partout ce sont les soldats de +l'Empereur, que tous les efforts doivent avoir pour objet le succès des +opérations, ne serait-il pas juste que les ressources de tous ces pays +fussent partagées proportionnellement aux besoins de chacun, et comment +y parvenir sans une autorité unique? + +«Je crois avoir démontré que, pour une bonne défensive du Nord, le +général de l'armée de Portugal doit avoir toujours à ses ordres les +troupes et le territoire de l'armée du Nord, puisque ces troupes sont +appelées à combattre sous ses ordres, et que les ressources de ce +territoire doivent être en partie consacrées à les entretenir. + +«Je passe maintenant à ce qui regarde le midi de l'Espagne. Une des +tâches de l'armée de Portugal est de soutenir l'armée du Midi, d'avoir +l'oeil sur Badajoz et de couvrir Madrid, et, pour cela, un corps assez +nombreux doit occuper la vallée du Tage; mais ce corps ne pourra +subsister et préparer des ressources pour d'autres corps destinés à le +soutenir s'il n'a pas un territoire productif, et ce territoire, quel +autre peut-il être que celui de l'armée du Centre? quelle ville peut +offrir des ressources et des moyens dans la vallée du Tage si ce n'est +Madrid? Cependant aujourd'hui l'armée de Portugal ne possède sur le bord +du Tage qu'un désert sans produits d'aucune nature ni pour les hommes ni +pour les chevaux, et elle ne rencontre, de la part des autorités de +Madrid, que haine et animosité. + +«L'armée du Centre n'est rien, et elle possède à elle seule un terrain +plus fertile et plus étendu que celui accordé pour toute l'armée de +Portugal. Cette armée ne peut l'exploiter faute de troupes, et tout le +monde s'oppose à ce que nous en tirions des ressources. Cependant, si +les bords du Tage étaient évacués par suite de la disette, personne à +Madrid ne voudrait en apprécier la véritable raison, et on accuserait +l'armée de Portugal de découvrir cette ville. + +«Il existe, il faut le dire, une inimitié, une haine envers les Français +impossible à exprimer dans le gouvernement espagnol. Si les subsistances +employées à de fausses consommations dans cette ville eussent été seules +consacrées à former un magasin de réserve pour l'armée de Portugal, les +troupes qui sont sur le Tage seraient dans l'abondance et pourvues pour +longtemps. On consomme vingt-deux mille rations par jour à Madrid, et il +n'y a pas trois mille hommes. On donne et on laisse prendre à tout le +monde, excepté à ceux qui servent; mais, bien plus, je le répète, c'est +un crime d'aller prendre ce que l'armée du Centre ne peut elle-même +ramasser. Il paraît, il est vrai, assez naturel, quand les ministres du +roi habillent et arment chaque jour des soldats, qui, au bout de deux +jours, désertent et vont se joindre à nos ennemis, lorsqu'ils semblent +avoir consacré ainsi un mode régulier de recrutement des bandes que nous +avons sur les bras, qu'ils s'occupent aussi de leur réserver des moyens +de vivre à nos dépens. + +«La seule communication carrossable entre la gauche et l'armée de +Portugal est par la province de Ségovie, et le mouvement des troupes et +des convois ne peut avoir lieu avec facilité, parce que, quoique ce pays +soit excellent et plein de ressources, les autorités de l'armée du +Centre refusent de prendre aucune disposition pour leur subsistance. + +«Si l'armée de Portugal peut être affranchie du devoir de secourir le +Midi, de couvrir Madrid, elle peut se concentrer dans la +Vieille-Castille, et elle s'en trouvera bien; alors la tâche devient +facile; mais, si elle doit, au contraire, remplir un double objet, elle +ne peut se dispenser d'occuper la vallée du Tage, et dans cette vallée +elle doit, pour pouvoir y vivre, y manoeuvrer et préparer des moyens +suffisants pour toutes les troupes à y envoyer; elle doit, dis-je, +posséder tout l'arrondissement de l'armée du Centre et Madrid, et il +faut laisser à ce territoire les troupes qui l'occupent à présent pour +dispenser l'armée, en marchant à l'ennemi, de laisser du monde en +arrière. L'armée, au contraire, doit être à même d'en tirer quelques +secours pour sa communication; elle a besoin, surtout d'être délivrée +des obstacles que fait naître sans cesse un gouvernement véritablement +ennemi des armées françaises. Sans doute les intentions du roi sont +bonnes, mais probablement il ne peut rien contre l'intérêt et les +passions de ceux qui l'environnent; car, jusqu'à présent, ses efforts +ont été impuissants pour arrêter les désordres de Madrid et faire cesser +l'anarchie qui règne à l'armée du Centre. Il peut y avoir de grandes +raisons politiques pour faire résider le roi à Madrid; mais il y a mille +raisons positives, et de sûreté relative aux armées françaises, qui +sembleraient devoir lui faire choisir un autre séjour. En effet: ou le +roi est général et commandant des armées, et, dans ce cas, il doit être +au milieu des troupes, voir leurs besoins, pourvoir à tout et être +responsable; ou il est étranger à toutes les opérations, et alors, et +pour sa tranquillité personnelle, et pour laisser plus de liberté dans +les opérations, il doit s'éloigner du pays qui en est le théâtre et des +lieux servant de points d'appui aux mouvements de l'armée. + +«La guerre d'Espagne est difficile dans son essence; mais cette +difficulté est augmentée de beaucoup par la division des commandements, +le peu d'accord des commandants, et par la grande diminution de troupes: +cette division rend encore notre affaiblissement plus funeste; si elle a +déjà tant fait de mal lorsque l'Empereur, étant à Parts, s'occupant sans +cesse de ses armées de la Péninsule, pouvait en partie y remédier, on +doit frémir du résultat infaillible de ce système suivi, avec diminution +de moyens, au montent où l'Empereur s'éloigne de trois cents lieues. + +«Monseigneur, je vous ai exposé toutes les raisons qui semblent +démontrer jusqu'à l'évidence la nécessité de réunir sous la même +autorité toutes les troupes et tout le pays depuis Bayonne jusques et y +compris Madrid et la Manche; en cela, je n'ai été guidé que par mon +amour ardent pour le service de l'Empereur, pour la gloire des ses +armes, et par ma conscience. Si l'Empereur ne trouvait pas convenable +d'adopter ce système, j'ose le supplier de me donner un successeur dans +le commandement qu'il m'avait confié. J'ai la confiance et le sentiment +de pouvoir faire autant qu'un autre; mais, tout restant dans la +situation actuelle, la change est au-dessus de mes forces. + +«Quelque flatteur que soit un grand commandement, il n'a de prix à mes +yeux qu'accompagné des moyens de bien faire; et, lorsque ceux-ci me sont +enlevés, alors tout me paraît préférable. Mon ambition se réduit, dans +ce cas, à servir l'Empereur en soldat; ma vie lui appartient, et je la +lui donnerai sans regrets; mais je ne puis rester dans la cruelle +position de n'avoir pour tout avenir, et pour résultat de mes efforts et +de mes soins constants, que la triste perspective d'attacher mon nom à +des événements fâcheux et peu dignes de la gloire de nos armes.» + +Chose vraiment inexplicable! l'Empereur oublia complétement l'état de la +question, les ordres donnés, la situation de l'Espagne, les embarras des +subsistances, et les impossibilités qui en résultaient pour une +multitude de choses. La mission du colonel Jardet fut sans résultat. Des +conversations nombreuses et longues avec l'Empereur eurent d'abord l'air +de le convaincre; mais elles n'apportèrent aucun changement aux +dispositions prises, aux ordres donnés. Seulement ces conversations +donnèrent lieu à une réflexion de Napoléon, qui, en raison des +événements postérieurs et de la catastrophe arrivée plus tard, a quelque +chose de prophétique et de surnaturel. Jardet me le raconta à son +retour. + +Après avoir traité toutes ces questions, l'Empereur dit à Jardet: «Voilà +Marmont qui se plaint de manquer de beaucoup de choses, de vivres, +d'argent, de moyens, etc. Eh bien, moi, je vais m'enfoncer avec des +armées nombreuses au milieu d'un grand pays qui ne produit rien.» Et +puis, après une pause suivie d'un silence de quelques minutes, il eut +l'air de sortir brusquement d'une profonde méditation, et, regardant +Jardet en face, il lui dit: «Mais comment tout ceci finira-t-il?» +Jardet, confondu de cette demande, répondit en riant: «Fort bien, je +pense, Sire.» Mais il sortit d'auprès de lui avec une vive impression, +effet naturel de cette inspiration si singulière. + +J'ai expliqué comment, avec la faiblesse des moyens mis à ma +disposition, une défensive serrée, accompagnée d'une surveillance +active, pouvait seule assurer la conservation de Badajoz en me donnant +la faculté de combiner mes troupes avec celles du Midi. Wellington +l'avait si bien senti, qu'il suspendit son entreprise pendant tout le +temps où je conservai quatre divisions à portée de passer le Tage au +premier ordre, et tant que j'eus une tête de colonne en avant du +débouché. Malgré mes répétitions, l'Empereur ne voulut jamais me +comprendre. Les lettres du prince de Neufchâtel, écrites sous sa dictée, +combattaient mes arguments et blâmaient mon système. Je tins bon +longtemps, en raison de la persuasion où j'étais qu'il n'y avait pas +autre chose à faire; mais enfin une lettre fort dure, renfermant des +ordres impératifs, m'imposa l'obligation de me conformer à ses volontés +et de prendre dans la Beira une offensive dépourvue de moyens, qui, +n'ayant rien de sérieux, ne pouvait tromper l'ennemi. J'eus grand tort +de m'y soumettre. Ma conviction étant intime, j'aurais dû abandonner mon +commandement et donner ma démission, plutôt que de me résoudre à +entreprendre une opération, dont je connaissais d'avance les résultats +funestes. Sans cette opération, le siége de Badajoz eût été ajourné +d'une manière indéfinie, et la guerre eût pris une tout autre direction. + +Je retirai donc mes troupes de la vallée du Tage pour les rassembler sur +la Tormès. Je fis des efforts inouïs pour me pourvoir quinze jours +d'avance de vivres, et j'établis mon quartier général à Salamanque. +Mais, pour que rien ne manquât, en fait de contradictions et +d'absurdités, dans le système de l'Empereur; je recevais aussi l'ordre +impératif de réoccuper les Asturies. Je ne pouvais le faire avec sûreté +qu'en y employant une de mes plus fortes divisions, et je fus même +obligé de la porter à huit mille hommes. Ainsi la force dont je pouvais +disposer contre les Anglais fut diminuée d'autant, et réduite à trente +et un mille hommes d'infanterie et deux mille cinq cents de cavalerie, +dépourvus de vivres, de transports et de grosse artillerie. Au moment +même où je retirais les troupes de la vallée du Tage, et quand elles se +mettaient successivement en mouvement, le duc de Wellington, bien +informé, retirait les troupes anglaises et portugaises qui étaient +encore devant moi. Les dernières, la cinquième division, partit le 12 +mars; elles furent remplacées à Rodrigo et sur la frontière par des +troupes espagnoles et des milices portugaises. + +La première division, placée dans la vallée du Tage, devait se mettre en +marche après l'arrivée des troupes de l'armée du Centre; mais, ces +troupes ne l'ayant pas relevé, elle fut obligée d'y rester. Alors, pour +la faire concourir à la diversion qui m'était ordonnée, je la portai sur +Placencia avec ordre de faire une démonstration sur le col de Peralès en +même temps que je passerais l'Aguada, comme si elle devait se joindre à +l'armée. A la fin de mars, je quittai les bords de la Tormès avec cinq +divisions formant vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et ma cavalerie +légère, forte de quinze cents chevaux. Le 31, j'arrivai sur l'Aguada. + +Aucun Anglais, excepté de la cavalerie hanovrienne, n'était à portée. Je +passai la rivière, et l'investis Rodrigo. Une sommation faite pour la +forme, une menace d'escalade sans résultats, et quelques obus jetés la +nuit, furent la seule opération possible contre cette ville. Je laissai +un corps d'observation devant cette place et devant Almeida pour les +bloquer, et des forces suffisantes pour garder mes ponts. Je marchai sur +Fuenteguinaldo. Je portai la plus grande partie de l'armée sur +Alfaiatès, Sabugal et Fundao, aux sources du Zezere, à Penamacor et +Idanha-Nova, poussant des reconnaissances et des partis sur +Castel-Branco. + +Instruits que les milices portugaises, sous les ordres de Sylveyra et +fortes de vingt-trois bataillons, s'étaient portées sur Guarda, je +marchai contre elles avec la cinquième division et une brigade de la +quatrième. Elles se retirèrent à mon approche et descendirent le +Mondego. Je les fis poursuivre par le 13e de chasseurs et deux cents +hommes d'élite, composant mon escorte. Une grande pluie ayant rendu les +armes à feu inutiles, cette cavalerie, sous les ordres du colonel +Denis[2], mon aide de camp, les chargea, les mit en déroute, fit quinze +cents prisonniers, prit cinq drapeaux. Trois mille hommes se sauvèrent +en jetant leurs armes. + +[Note 2: Depuis, général Denis de Damrémont, gouverneur général de +l'Algérie, tué d'un boulet de canon sous les murs de Constantine +quelques heures avant la prise de cette ville. (_Note de l'Éditeur._)] + +Ces mouvements déterminèrent l'ennemi à brûler les magasins +considérables qui existaient à Castel-Branco et à Celorico. Bref, je fis +courir le bruit que je marchais sur Lisbonne; mais cette nouvelle était +trop absurde pour inspirer la moindre inquiétude sur cette ville; car, +si j'y étais entré, peut-être en vérité eût-il été difficile d'en +sortir. Le siége de Badajoz fut entrepris et continué pendant ces +mouvements. Badajoz tomba, et l'armée anglaise se mit en marche +immédiatement après pour repasser le Tage; alors je rentrai en Espagne +et revins sur la Tormès. + +Les Anglais, connaissant mes forces, savaient bien qu'elles ne me +permettaient d'entreprendre aucune opération sérieuse dans le coeur du +Portugal. Sans moyens de transport, ayant des subsistances en +très-petite quantité, comment l'armée aurait-elle vécu dans sa marche, +en traversant un pays stérile, abandonné de ses habitants? Wellington ne +pouvait s'y tromper. Enfin ce mouvement intempestif, exécuté dans la +saison des pluies, était entravé par le débordement des rivières, et +aucune végétation ne favorisait encore la nourriture du bétail. Aussi, +hommes, chevaux et matériel souffrirent-ils beaucoup pendant cette +courte campagne d'un mois environ. Nous rentrâmes à Salamanque le 25 +avril. + +Voici quelles furent les dispositions prises, au retour, pour +l'établissement de l'armée, dans le double objet d'obtenir la plus +grande concentration en conservant cependant les moyens de subsister: + + La première division, dans la vallée du Tage; + La deuxième, à Avila; + La troisième, à Valladolid et sur le Duero; + La quatrième, à Toro; + La cinquième, à Salamanque; + La sixième, à Médina del Campo; + La septième, à Zamora; + La huitième, aux Asturies; + La cavalerie légère, entre la Tormès et le Duero; + Les dragons, à Rio-Secco. + +Par ces dispositions, l'armée pouvait vivre; et, sauf les huitième et +première divisions, être rassemblée à Salamanque en cinq jours. + +L'étendue du pays à occuper, le besoin d'avoir des lieux de dépôt, des +postes fortifiés et de protection dans quelques villes, et des points de +passage assurés sur les grandes rivières, rendaient indispensables la +mise en état de défense et la construction d'un certain nombre de forts +dans la Péninsule. + +Voici quels étaient ceux dépendant de l'armée de Portugal, avec la force +des garnisons jugées nécessaires: + + Salamanque, mille hommes[3]; + Alba-sur-Tormès, cinquante hommes; + Avila, cinq cents hommes; + Zamora, cinq cents hommes; + Toro, cent cinquante hommes; + Léon, cinq cents hommes; + Benavente, cent cinquante hommes; + Astorga, quinze cents hommes; + Palencia, cinq cents hommes; + Ponte-Lougusto, soixante hommes. + Total: quatre mille neuf cent dix hommes. + +[Note 3: Ce fort reçut une extension qui le fit devenir une petite +place.] + +Ainsi, il fallait défalquer de la force disponible de l'armée de +Portugal, pour les garnisons, quatre mille neuf cent dix hommes; + +La huitième division, destinée à garder toujours les Asturies, d'après +les dispositions impératives de l'Empereur, huit mille hommes. + +Et la communication indispensable avec Burgos, deux mille hommes. + +Total, quatorze mille neuf cent dix hommes. + +Quinze mille hommes de l'infanterie de l'armée devaient donc être +enlevés de son effectif, pour connaître la force réelle à présenter en +ligne. En opposition à cet état de choses l'armée anglaise n'avait pas +l'emploi d'un seul soldat hors du camp. Des Espagnols et des milices +portugaises, chargés de tout le service extérieur et des garnisons, +fournissaient encore, au besoin, des forces auxiliaires à l'armée +active. + +A mon arrivée à Salamanque, je reçus le rapport qu'un corps anglais +assez nombreux s'était porté sur Jaraicejo. Ce corps menaçait les +établissements sur le Tage d'Almaraz et Lugar-Nuevo, et les postes de +Miravete, qui les dominent et en ferment l'accès. Il était important +pour l'ennemi de les prendre et de les détruire. Ces postes, établissant +la liaison et assurant la communication entre les armées du Midi et du +Nord, donnaient, suivant les circonstances, les moyens de combiner les +mouvements nécessaires à la défense, soit de l'Andalousie, soit de la +Castille. + +Le poste de Lugar-Nuevo, c'est-à-dire la tête de pont de la rive gauche, +se composait d'un bon fort revêtu, et d'un réduit ou donjon également +revêtu. D'après tous les calculs, un siége régulier devait être +nécessaire pour s'en emparer. Une garnison suffisante, composée, il est +vrai, d'assez mauvaises troupes, l'occupait; mais un brave officier +piémontais, le major Aubert, en avait le commandement. Enfin, avant de +commencer le siége, il fallait s'emparer des postes avancés de Miravete, +fermant le Puerto, par lequel seul l'ennemi pouvait arriver et descendre +avec du canon. Ces considérations et ces faits fondaient ma sécurité. + +Cinq divisions de l'armée anglaise vinrent s'établir dans leur ancien +cantonnement sur la Coa et sur l'Aguada; et cependant le bruit courait +que son intention était d'envahir l'Andalousie. Ce bruit, adopté par le +maréchal Soult avec empressement, retentit à Madrid, et avait persuadé +le roi. Cependant rien n'était plus absurde; car, indépendamment de ce +mouvement rétrograde des cinq huitièmes de l'armée, il y avait diverses +considérations qui décidaient la question aux yeux d'un homme +raisonnable. Les Anglais, sans aucun doute, se préparaient à +l'offensive; mais était-ce dans le Midi ou dans le Nord que leur intérêt +leur commandait d'agir? La moindre réflexion, le plus simple calcul, +devaient lever tous les doutes. + +1° En attaquant le Midi et y portant leurs principales forces, ils +découvraient Lisbonne que les troupes du Nord pouvaient envahir. + +2° En conquérant le Midi par des combats successifs, ils n'auraient +acquis que l'espace parcouru; et l'armée française, en évacuant ce pays, +augmentait chaque jour de force en se concentrant. Ainsi ses revers +devaient naturellement être suivis de succès. + +3° Enfin c'était l'occupation du Midi qui nous avait affaiblis sur tous +les points. Il fallait donc bien se garder de provoquer le changement de +cet état de choses avant d'avoir obtenu ailleurs un avantage décisif. + +4° En attaquant le Nord, Lisbonne n'était pas découverte, parce que la +ville est située sur la rive droite du Tage. + +5° En attaquant l'armée de Portugal et obtenant un succès important, +non-seulement le fruit de la conquête était le pays qu'elle occupait, +mais encore Madrid et le Midi qu'il fallait nécessairement évacuer. + +6° Enfin, en agissant dans le Nord, elle se trouvait à portée des +ressources que le Portugal, la province de Galice, et l'armée espagnole, +qui occupait cette province et les ports de cette côte, pouvaient lui +fournir. + +Malgré l'évidence de ces raisons, Joseph, endoctriné par Soult, croyait +fermement à une prochaine offensive dans le Midi; et, comme l'Empereur +lui avait donné le commandement général de toutes les armées en Espagne +en partant pour la Russie, il m'envoya l'ordre de lui fournir trois +divisions de l'armée de Portugal, que son intention était de conduire, +par la Manche, au secours de Soult, en se portant jusqu'à la Sierra +Morena. Dans l'hypothèse même de l'offensive des Anglais dans le Midi, +cette disposition ne valait rien. Il était bien plus simple, bien plus +raisonnable, bien plus militaire, de former un corps d'armée nombreux et +bien pourvu de vivres dans la vallée du Tage, destiné à déboucher par +Miravele. Quand Wellington serait arrivé aux frontières de l'Andalousie, +ce corps, en prenant à revers l'armée anglaise, l'aurait forcé à +rétrograder. Par cette combinaison, rien n'était découvert dans le Nord, +tout était ensemble, et toutes les forces pouvaient toujours, au besoin, +s'y rassembler. Je cherchai donc à éclairer Joseph sur la vérité, et +j'obtins, quoique avec peine, la suspension de l'exécution d'une mesure +dont les résultats ne pouvaient manquer d'être funestes. Mais, dans tous +les cas, et, quel que fût le système offensif que voulait prendre +l'ennemi, la destruction des forts établis à Almaraz et du pont servant +au passage était pour lui une chose utile, un préliminaire important, +promettant de grands avantages. + +Il s'y résolut, et, le 14, douze mille hommes, avec un équipage +d'artillerie, se présentèrent sur la montagne. Les forts de Miravete +fermant le passage, l'artillerie ne put pénétrer dans la vallée; mais, +le succès de l'opération dépendant de la promptitude de l'exécution, les +Anglais prirent la résolution d'enlever de vive force le fort de +Lugar-Nuevo. En conséquence, une partie de ces troupes descendit, dans +la journée du 18, dans la vallée par des chemins détournés, et, le 19, à +trois heures du matin, ils donnèrent l'assaut à ces forts. +Malheureusement la garnison était composée en grande partie de mauvaises +troupes, connues sous le nom de régiment prussien. A la vue de ce parti +décidé, une vive inquiétude s'empara des soldats. Le major Aubert, +voulant leur donner de la confiance, monte sur le parapet pour mieux +diriger la défense; mais, peu après, il est tué. Le désordre se met dans +les troupes. Bientôt la terreur est au comble, et elles s'enfuient sur +la rive droite, abandonnant dans le donjon des sapeurs et des canonniers +français qui y sont pris ou tués, les ponts-levis du donjon que les +fuyards avaient baissés n'ayant pas eu le temps d'être levés. L'ennemi +passa sans peine sur la rive droite, et tous les forts tombèrent ainsi +en son pouvoir. Il les dégrada sans les détruire, brisa l'artillerie, +coula les bateaux et se retira sans avoir rien entrepris sur Miravete, +qui ainsi fut conservé. A la première nouvelle, qu'en reçut le général +Foy, il se mit en marche avec sa division pour porter secours. Si la +défense eût duré trente-six heures, il arrivait à temps pour donner de +la confiance à la garnison et rendre les forts imprenables. Le général +Clausel, de son côté, se mit en mesure de l'appuyer, et, en cinq jours, +il y aurait eu treize mille hommes réunis sur ce point, et la tentative +des Anglais aurait échoué. + +Cet événement démontre combien il y a d'inconvénients à charger de +mauvaises troupes de la défense de postes militaires de quelque +importance. Un général éprouvera toujours une grande répugnance à +affaiblir de bons corps; mais il vaut mieux s'y résoudre, pour une +partie de la garnison au moins, que de risquer de voir ainsi +disparaître, en un moment, les points d'appui sur lesquels il a compté, +et qui, comme dans la circonstance actuelle, étaient de véritables +pivots d'opération. Comme ces postes étaient de nature à être rétablis +et réoccupés, le général Foy, que les circonstances devaient amener dans +le bassin du Duero, demanda avec instance, mais toujours +infructueusement, au général d'Armagnac, de l'armée du Centre, d'y +former une nouvelle garnison, d'y placer des approvisionnements et d'y +faire rétablir un passage. Au surplus, les événements se succédèrent +rapidement et empêchèrent de rien terminer à cet égard. + +Les opérations des Anglais dans le Nord devenaient de jour en jour plus +probables; l'opinion s'en établissait sur toute notre frontière, et +cependant Soult prétendait toujours être menacé. Joseph finit par +concevoir des doutes en faveur de mon opinion. Les Anglais, bien pourvus +de vivres, devaient hâter leur entrée en campagne; car, comme nous en +manquions par suite de la disette de l'année précédente, notre situation +serait devenue tout autre si la campagne se fût ouverte seulement après +la moisson. + +Dès le 30 mai, j'écrivis au général Caffarelli, successeur du général +Dorsenne dans le commandement de l'armée du nord de l'Espagne, pour lui +rappeler les instructions fondamentales données par l'Empereur, fixant +d'une manière invariable le contingent à fournir par l'armée du Nord à +l'armée de Portugal en cas d'offensive décidée de l'armée anglaise. En +lui annonçant les événements probables et prochains, je lui demandais +avec instance de tout préparer d'avance pour remplir les devoirs qui lui +étaient imposés. Le général Caffarelli me répondit par les meilleures +assurances, et en me faisant les promesses les plus positives de me +secourir de tous ses moyens quand le moment serait arrivé. Il me réitéra +constamment ces promesses; mais tout en resta là, et, quand il fut +question de combattre, jamais son artillerie, sa cavalerie et les deux +divisions qui devaient me joindre ne parurent. Deux régiments de troupes +légères seulement nous rejoignirent, et encore après la bataille. + +Le duc de Wellington, en préparant son offensive, avait pris des +dispositions nécessaires pour établir de prompts moyens de communication +entre le corps de Hill et l'armée principale. A cet effet, un passage +régulier du Tage avait été établi à Alcantara, dont le pont en pierre +avait été coupé antérieurement. Alors, suivant les circonstances, il +pourrait appeler à lui ce corps, fort de douze mille hommes. Enfin il +donna l'impulsion aux milices portugaises pour agir sur l'Esla vers +Benavente, et à l'armée de Galice pour qu'elle eût à déboucher et à +faire le blocus d'Astorga. + +Les Anglais firent, le 3 juin, une première démonstration offensive. Une +division passa l'Aguada, battit la campagne, et repassa cette rivière +quelques jours après. + +A cette occasion, je resserrai mes cantonnements, voulant préparer la +prompte réunion de mes troupes quand l'ennemi se mettrait en marche pour +s'avancer sur moi. + +Le 8, la position de l'armée était celle-ci: + + Première division, Avila et Arevalo; + Deuxième, Peñaranda et Fontiveros; + Troisième, Valladolid; + Quatrième, Toro; + Cinquième et sixième, Salamanque; + Septième, Zamora; + Huitième, les Asturies; + Cavalerie légère, Salamanque; + Dragons, Toro, Benavente; + Quartier général, Salamanque. + +Le 10 juin, la totalité de l'armée anglaise était réunie, entre la Coa +et l'Aguada, avec tous ses moyens, et l'armée de Galice sur la +frontière. + +Le 12, les Anglais commencèrent leur mouvement. J'en fus instruit le 14. +Ce jour-là même l'armée reçut l'ordre de se rassembler. Le point de +réunion fut indiqué à Bleines, en arrière de Salamanque, et j'envoyai +l'ordre à la huitième division de quitter les Asturies et de venir me +joindre à marches forcées. + +Le 15, j'écrivis au général Caffarelli, au roi, à tous ceux qui, d'après +les instructions de l'Empereur, devaient donner à l'armée de Portugal, +par leur concours, la force nécessaire pour combattre l'armée anglaise. +Je demandais avec la plus vive instance que les secours fussent mis en +marche sans perdre un seul moment. + +Les Anglais arrivèrent devant Salamanque le 16, dans l'après-midi. + +Après avoir mis les forts de Salamanque dans le meilleur état possible, +complété les garnisons, donné les instructions nécessaires, je disposai +tout pour la retraite. Elle s'effectua dans la nuit du 16 au 17, et +j'allai prendre position à Bleines, point indiqué pour le rassemblement +des troupes. + +L'armée anglaise, le 17, prit position sur la rive droite de la Tormès, +occupa la position de San-Christoval qui couvre Salamanque, et commença +l'attaque des forts. + +Des tentatives d'escalade furent repoussées et coûtèrent cher à +l'ennemi. Il se mit en mesure alors d'employer la grosse artillerie. + +Le 20, cinq divisions étant rassemblées, les deuxième, troisième, +quatrième, cinquième et sixième, je marchai en avant, et vins prendre +une position offensive à une petite portée de canon de l'armée anglaise. + +Le siége commencé fut suspendu, et toute l'armée ennemie se rassembla +sur le plateau de San-Christoval. + +Mon mouvement avait étonné l'ennemi, mais la position que j'avais prise, +dans le but de simuler le prélude d'une attaque, ne pouvant pas être +défendue, il eût été dangereux de l'occuper longtemps. Aussi, le 23 au +matin, je me retirai à deux milles pour occuper la position +d'Aldea-Rubia, qui domine et se trouve en arrière du gué de Huerta sur +la Tormès. Alors le siége fut recommencé, et le feu nous l'indiqua. Je +reçus dans cette position une lettre du général Caffarelli, en date du +10, qui m'annonçait qu'il allait se mettre en mouvement pour se +rapprocher de moi, et me porter secours avec toute sa cavalerie, +vingt-deux pièces de canon et sept mille hommes d'infanterie. + +Le 27, des signaux m'annoncèrent que les forts pouvaient tenir encore +cinq jours. Je ne pouvais raisonnablement attaquer l'armée anglaise +avant la réunion de toutes mes forces. Je me disposai à opérer sans me +compromettre et à faire une diversion. Le fort d'Alba-sur-Tormès étant +en mon pouvoir, le passage de la Tormès m'était assuré en retraite, si, +après l'avoir franchi au gué de Huerta, il fallait faire un mouvement +rétrograde. En conséquence, je disposai tout pour exécuter le passage de +la rivière dans la nuit du 28 au 29, et me placer de manière à menacer +les communications de l'ennemi, dont la liberté lui était indispensable +pour pouvoir subsister. + +Mais, le 27 même, un incendie épouvantable avait détruit tous les +approvisionnements et bâtiments du fort principal de Salamanque; et, +bien que deux assauts eussent été repoussés et que l'ennemi eût perdu +plus de quinze cents hommes, la confusion était devenue telle, que la +garnison dut se rendre à discrétion et sans capitulation. + +Cet événement changeait complétement l'état des choses. + +Je devais alors prendre une position qui me permît d'attendre sans +danger, et de recevoir avec sûreté les renforts promis. En conséquence, +je mis en marche l'armée le 28, et elle se porta sur la Guareña, le 29 +sur la Trabanjos, où elle séjourna le 30 juin. L'ennemi ayant suivi avec +toutes ses forces, l'armée continua son mouvement de retraite, et, le +1er juillet, vint prendre position sur le Zapardiel, et, le 2 juillet, +repassa le Ducro à Tordesillas. + +Ce jour-là, le mouvement s'étant exécuté un peu tard, et les Anglais +ayant commencé le leur de grand matin, il y eut à Bueda un combat +d'arrière-garde à soutenir dans des circonstances désavantageuses, mais +aucune conséquence fâcheuse et aucun désordre n'en résultèrent. Le +meilleur ordre fut observé en repassant la rivière. L'ennemi prit +position sur le Duero. La deuxième division fut placée sur la rive +gauche de cette rivière, et en arrière de la Daga, son affluent. + +Le 3 juillet, l'ennemi, ayant fait une tentative sur le gué de Pollos, +fut repoussé. Les dispositions de détail étant prises pour assurer la +défense de cette ligne, je me décidai à attendre dans cette position les +secours annoncés, et sur lesquels j'avais droit de compter. + +J'ai déjà dit combien ma cavalerie était faible; elle ne s'élevait pas à +plus de deux mille chevaux, et l'ennemi avait près de six mille hommes +de cavalerie anglaise, et une nuée de guérillas qui le dispensait de +toute espèce de détachement et de service de troupes légères. Je pris la +résolution de faire enlever tous les chevaux de selle existant dans les +lieux occupés par les troupes. Cette opération, faite partout +simultanément, augmenta de huit cents chevaux la force de ma cavalerie +on dix jours de temps. + +Le général Bonnet, avant d'avoir reçu mes ordres, instruit du mouvement +de l'armée anglaise et isolé dans les Asturies avec très-peu de +munitions, prit la sage résolution d'évacuer cette province, dont la +sortie pouvait être difficile si l'ennemi se fût mis en mesure de s'y +opposer. Ayant pris position à Reynosa, il put exécuter promptement +l'ordre qui lui fut donné de se rendre sur le Duero. + +Les milices portugaises se montrèrent sur l'Esla, à l'embouchure de +cette rivière et vers Benavente; mais de simples démonstrations +suffirent pour les contenir. Pendant ce temps, l'armée de Galice avait +formé le blocus d'Astorga. + +Ainsi, en face d'une armée qui avait douze mille hommes d'infanterie et +deux mille cinq cents chevaux de plus que moi, qui pouvait recevoir d'un +jour à l'autre le corps de Hill, composé de douze mille hommes, je +voyais encore mon flanc droit et mes derrières menacés. + +J'accablais le général Caffarelli de mes lettres et de mes demandes; je +le sommais d'exécuter les dispositions arrêtées par l'Empereur; mais, +après m'avoir fait de magnifiques promesses, il baissait chaque jour de +ton et trouvait toujours de nouveaux prétextes pour ne faire aucun +effort en ma faveur. + +Il m'écrivit que les bandes de Reguovales, Pinta et Longa étaient en +mouvement. Il y avait pitié de sa part à mettre ainsi en balance les +intérêts de l'Espagne avec ceux de la tranquillité de son +arrondissement. Je lui mandai de les laisser faire, de venir à mon +secours avec tous ses moyens, et qu'après avoir battu les Anglais je lui +donnerais autant de troupes qu'il en voudrait pour tout mettre chez lui +promptement à la raison. Plus tard, enfin, il m'annonça que des +bâtiments s'étaient montrés sur la côte et menaçaient d'un débarquement. +C'était me faire connaître de toutes les manières sa résolution de ne +pas me seconder. + +Je crus que le roi connaîtrait mieux ses devoirs et les intérêts de la +défense qui lui était confiée, et je m'adressai à lui avec persévérance. + +L'armée du Centre pouvait former une division de cinq à six mille hommes +d'infanterie. Elle avait une forte cavalerie, belle et instruite, entre +autres, une division commandée par le général Treilhard, qui était +inoccupée dans la vallée du Tage. Après mille sollicitations, mille +prières, mille demandes motivées sur des faits qui n'étaient pas +susceptibles de discussions, il me fit répondre, par le maréchal +Jourdan, une lettre ainsi conçue: + + +«Monsieur le maréchal, + +«Le roi m'a chargé de vous dire qu'il n'a pas reçu de vos nouvelles +depuis la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 14 du +courant. Depuis lors, il a circulé ici des bruits de toute espèce; mais +ce qu'on a pu conclure au milieu de tous ces rapports contradictoires, +c'est que l'armée anglaise est en position sur la Tormès et que vous +avez réuni la vôtre sur le Duero. Vous sentez, monsieur le maréchal, que +Sa Majesté est fort impatiente de recevoir de vos nouvelles. On dit ici +que l'armée ennemie est forte d'environ cinquante mille hommes, parmi +lesquels on ne compte que dix-huit mille Anglais. Le roi pense que, si +cela est vrai, vous êtes en état de battre cette armée, et le roi +désirerait bien connaître les motifs qui vous ont empêché d'agir. Il me +charge donc de vous inviter à lui écrire par des exprès. + +«Le roi me charge en même temps de vous communiquer les nouvelles qu'il +a reçues d'Andalousie. Les dernières lettres de M. le duc de Dalmatie +sont du 16 courant, et la dernière lettre de M. le comte d'Erlon est du +18. A cette époque, le général Hill, qui est toujours resté sur la +Guadiana avec un corps de quinze mille hommes et trois à quatre mille +Espagnols, s'était avancé sur Zafra, et même sur la Serena. + +«Des troupes de l'armée du Midi sont en marche pour se réunir au général +Drouet, et ce général doit être en opération, depuis le 20, contre le +général Hill. Le roi a réitéré au duc de Dalmatie l'ordre de diriger le +général Drouet sur la vallée du Tage, si lord Wellington appelle à lui +le général Hill; mais, comme il serait possible, le cas arrivant, que +cet ordre ne fût pas exécuté assez promptement, Sa Majesté désirerait +que vous profitassiez du moment où lord Wellington n'a pas toutes ses +forces réunies pour le combattre. Le roi a aussi demandé des troupes au +général Suchet; _mais ces troupes n'arriveront pas. Ainsi tout ce que Sa +Majesté a pu faire, c'est d'envoyer un renfort de troupes dans la +province de Ségovie, et d'ordonner au général Estève, gouverneur de +cette province, de secourir, au besoin, la garnison d'Avila et de lui +envoyer des vivres._ + +«Le maréchal de l'empire, chef de l'état-major de Sa Majesté Catholique, + +«Signé: JOURDAN. + +«Madrid, le 30 juin 1812.» + +Cette lettre du maréchal Jourdan, du 30 juin, me parvint le 12 juillet +par duplicata. + +Ainsi, l'armée du Centre refusait tout secours, officiellement. + +L'armée du Nord refusait également, d'une manière moins positive, à là +vérité; mais il n'y avait pas à en espérer davantage. + +En ajournant l'offensive, ma position ne pouvait pas s'améliorer, +puisqu'aucun secours ne devait venir me joindre; mais, au contraire, il +était probable qu'elle allait empirer beaucoup. Le corps de Hill +pouvait, à chaque moment, joindre lord Wellington et augmenter sa force +de douze mille hommes, et j'étais bien sûr que, dans ce cas, le duc de +Dalmatie n'enverrait pas à mon secours le cinquième corps comme cela +était prescrit; et, quand il l'eût fait, ce secours n'aurait eu aucune +efficacité, puisque Hill serait arrivé en six ou sept jours par +Alcantara, tandis qu'il en aurait fallu vingt au cinquième corps, en +passant par la Manche, tout moyen de passer le Tage, dans cette partie +de son cours, étant enlevé alors aux armées françaises. D'un autre côté, +l'armée de Galice et les milices portugaises pouvaient, à chaque +instant, occuper un pays sans défense, et s'approcher assez pour me +forcer à faire un détachement contre elles. + +Enfin, la garnison d'Astorga n'avait de vivres que jusqu'au 1er août. +Passé ce terme, elle devait se rendre. Il fallait donc ravitailler cette +place, et, pour y parvenir, m'affaiblir devant l'armée anglaise, qui, +pendant ce temps, m'aurait attaqué avec plus d'avantage. + +En me décidant à prendre l'offensive sur l'armée anglaise, j'avais +l'espoir de la battre, ou même sans la battre, de la forcer à se retirer +en Portugal. Dans l'un et l'autre cas, je pouvais alors, sans +inconvénient, faire un détachement momentanément sur Astorga. + +Ainsi donc, après avoir analysé ma position et calculé les conséquences +des conditions dans lesquelles j'étais placé, je me décidai à tenter le +passage du Duero. + +Mon projet avait toujours été de déboucher par Tordesillas, et de +marcher par la ligne la plus courte sur Salamanque. Les localités sont +favorables pour exécuter le passage, et, en suivant cette direction, +jamais ma retraite ne pouvait être compromise. Mais il fallait éviter de +combattre en débouchant. En conséquence, je préparai des moyens de +passage à Toro. Je fis rétablir le pont, et je plaçai la masse de mes +troupes entre Toro et Tordesillas. Par cet arrangement, je pouvais me +décider, suivant les mouvements de l'ennemi, à passer par Toro ou par +Tordesillas; et des marches et contre-marches, faites sur la rive +droite, pouvant être vues et observées facilement de la rive gauche, +furent exécutées pour tenir l'ennemi dans l'incertitude. Le duc de +Wellington n'arrêta d'avance aucun projet positif de défense. Le 16, mon +parti pris de déboucher par Tordesillas, je mis en mouvement, d'une +manière très-ostensible, des forces considérables qui descendirent +quelque temps le fleuve et revinrent sur leurs pas pendant la nuit. +Wellington envoya son premier aide de camp à Tordesillas sous un vain +prétexte, afin de savoir si j'étais sur ce point. On répondit que je n'y +étais pas, et il me crut en route pour Toro; alors la plus grande partie +des forces anglaises se rapprocha pendant la nuit de ce débouché. + +Le passage effectué par Tordesillas offrait des avantages importants; +mais il n'était pas sans inconvénients. + +Le passage immédiat de la rivière ne pouvait pas être empêché; mais, si +l'ennemi occupait la position de Rueda, fort belle et dans le genre de +celle où les Anglais combattent de préférence, il fallait livrer +bataille pour déboucher. + +Le plateau de Rueda est précédé par un immense glacis pendant lequel +celui qui vient du fleuve est exposé au feu de l'ennemi, tandis que +celui-ci peut se mettre en partie à couvert. Ce plateau se prolonge par +la droite et vient aboutir au Duero, en suivant circulairement la rive +gauche et la Daga jusqu'au confluent de cette rivière. En conséquence, +comme disposition d'attaque, j'avais décidé que le mouvement offensif se +ferait par notre gauche, de manière à protéger notre centre et à +attaquer la droite de l'ennemi en se portant sur lui par un terrain +d'égale hauteur; et, comme ce mouvement, en cas de revers, pouvait faire +couper notre gauche du pont de Tordesillas, je fis préparer un pont de +chevalet pour la Daga, et ces ponts furent montés sur cette rivière en +même temps que les troupes passaient le pont de Tordesillas, de manière +que la gauche devait avoir toujours sa retraite par ces ponts, et de là +sur Puente-Duero que j'avais fortifié en faisant créneler l'église. + +Ces dispositions prises et aussitôt la nuit venue, la cinquième +division, étant à Tordesillas, passa le pont du Duero, et successivement +quatre divisions suivirent dans l'ordre de leur arrivée et prirent les +places qui d'avance leur avaient été assignées. Un étang situé à quelque +distance de la rivière occupe le milieu de la plaine dans la direction +de Rueda. Les troupes devaient se réunir derrière cet étang en attendant +le moment où je déterminerais le mode de leur mise en action. + +Au jour, je me rendis sur le point où la cinquième division, qui formait +la tête de colonne, devait être stationnée; mais elle ne s'y trouva pas, +et, après des recherches remplies d'inquiétude, je la trouvai à une +demi-lieue en avant, dans la position même de Rueda, de manière que, si +l'ennemi eût occupé cette position, elle aurait été détruite sans avoir +pu combattre. Heureusement rien de tout cela n'eut lieu, et nous +occupâmes Rueda sans difficulté. L'ennemi n'y avait que des troupes +d'observation en petit nombre, et il l'évacua à notre approche. + +Je témoignai au général Maucune mon extrême mécontentement de sa +désobéissance; mais il était dans son caractère de se laisser emporter à +l'instant où il marchait à l'ennemi. Quelques jours plus tard, cette +disposition de son esprit eut les plus funestes résultats, puisqu'elle +fut la cause de la bataille de Salamanque, engagée dans un moment +inopportun et contre ma volonté formelle. Ce jour-là, c'était une espèce +d'avertissement dont j'aurais dû faire mon profit pour l'avenir, en ne +plaçant jamais le général Maucune en face de l'ennemi qu'au moment où il +fallait agir et tomber sur lui. L'armée prit position, le soir du 17, à +Nava del Rey. + +L'ennemi, en pleine marche sur Toro, ne put nous présenter que tard une +partie de ses forces. Il porta rapidement deux divisions avec beaucoup +de cavalerie sur Tordesillas de la Orden, et le reste de l'armée, +rappelé, reçut l'ordre de prendre position en arrière sur la Guareña. Le +18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions en position. Comme elles +ne croyaient pas avoir affaire à toute l'armée, elles pensèrent pouvoir +gagner du temps sans grand péril; mais, quand elles virent déboucher nos +masses, elles s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui +domine le village de Tordesillas de la Orden, et vers lequel nous +marchions. Déjà nous les avions débordées. Si j'avais eu une cavalerie +supérieure ou au moins égale à celle de l'ennemi, ces deux divisions +étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes pas moins avec toute la +vigueur possible, et, pendant trois heures de marche, elles furent +accablées par le feu de notre artillerie, que je fis porter en queue et +en flanc, et auquel elles pouvaient difficilement répondre. Protégées +par une nombreuse cavalerie, elles se divisèrent en remontant la Guareña +pour passer cette rivière avec plus de facilité. Si, malgré mon +infériorité numérique de cavalerie, j'eusse eu avec moi le général +Montbrun, nous aurions tiré un grand parti de la circonstance; mais il +m'avait quitté depuis deux mois pour prendre un commandement à la grande +armée, et je n'avais pour commander ma cavalerie que des officiers de la +plus grande médiocrité. + +Arrivé sur les hauteurs de la rive droite de la vallée de la Guareña, je +vis une grande portion de l'armée anglaise formée sur la rive gauche. +Dans cet endroit, la vallée a une largeur médiocre, et les hauteurs qui +la forment sont fort escarpées. Soit que le besoin d'eau et l'excessive +chaleur eussent fait rapprocher les troupes de la rivière, soit pour +toute autre raison, le général anglais avait placé la plus grande partie +de son armée dans le fond, à une petite demi-portée de canon des +hauteurs dont nous étions les maîtres. En arrivant, je fis mettre +quarante bouches à feu en batterie. Dans un moment, elles eurent forcé +l'ennemi à se retirer, après avoir laissé un assez grand nombre de morts +et de blessés sur la place. + +L'infanterie de l'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le +commandement de la colonne de droite, distante de celle de gauche de +trois quarts de lieue, au général Clausel. Arrivé à sa destination, le +général Clausel, ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer +des plateaux de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais +cette attaque, faite avec des forces trop peu considérables, avec des +troupes fatiguées et à peine formées, ne réussit pas. L'ennemi marcha +sur les plus avancées, et les força à la retraite. Dans un combat d'une +courte durée, nous éprouvâmes quelque perte. La division de dragons, qui +soutenait l'infanterie de la colonne de droite, chargea avec vigueur la +cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du +peloton d'élite du 15e régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi, et cette +cavalerie se trouva tout à coup sans commandant. + +L'armée resta dans cette position toute la soirée du 18 et toute la +journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue éprouvée pendant celle du +18 rendaient nécessaire ce repos pour rassembler les traîneurs. A quatre +heures du soir, l'armée prit les armes et marcha par sa gauche pour +remonter la Guareña et prendre position en face de l'Olmo. Mon intention +était de menacer tout à la fois les communications de l'ennemi et de +continuer à remonter la Guareña, afin de la passer, ma gauche en tête, +avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute +Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il +aurait abandonnée. + +L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, l'armée était, avant le jour, en +marche pour remonter la Guareña. L'ennemi, comme depuis me l'a dit +plusieurs fois le duc de Wellington, voulait en empêcher le passage et +tomber sur les premiers corps qui la franchiraient. L'avant-garde la +passa rapidement là où cette rivière n'est qu'un ruisseau, et occupa en +force, avec beaucoup d'artillerie, le commencement d'un plateau immense +qui continue sans ondulations jusqu'à peu de distance de Salamanque. +L'ennemi se présenta pour occuper le même plateau, mais il ne put y +parvenir. L'armée, bien formée, les rangs serrés, marchait sur deux +colonnes parallèles, la gauche en tête, par peloton, à distance entière: +deux lignes pouvaient être formées en un instant par un _à droite en +bataille_. + +Le duc de Wellington m'a dit, depuis, que ses projets avaient été +déjoués parce que toute l'armée avait marché comme un seul régiment. +Effectivement, l'armée présentait l'ensemble le plus imposant. L'ennemi +suivit alors un plateau parallèle au mien, offrant partout une position, +dans le cas où j'aurais voulu l'attaquer et l'aborder. Les deux armées +marchaient ainsi à peu de distance l'une de l'autre avec toute la +célérité compatible avec le maintien du bon ordre et de la conservation +de leur formation. + +L'ennemi essaya de nous devancer au village de Cantalpino, et dirigea +une colonne sur ce village, dans l'espoir d'être avant nous sur le +plateau qui le domine, et vers lequel nous nous portions; mais son +attente fut trompée. La cavalerie légère, que j'y envoyai avec la +huitième division en tête de colonne, marcha si rapidement, que l'ennemi +fut forcé d'y renoncer. Bien mieux: la portion praticable de l'autre +plateau se rapprochant beaucoup du nôtre et se trouvant plus bas, +quelques pièces de canon placées à propos incommodèrent beaucoup +l'ennemi. Une bonne portion de son armée fut obligée de défiler sous ce +canon, et le reste dut faire un détour derrière la montagne pour +l'éviter. Enfin je mis les dragons sur la piste que suivait l'ennemi. +L'énorme quantité de traîneurs qu'il laissait en arrière nous aurait +donné le moyen de faire trois mille prisonniers, s'il y eût eu plus de +rapport entre la force de ma cavalerie et la sienne, et si surtout la +nôtre eût été mieux commandée. Mais la cavalerie anglaise, disposée pour +arrêter notre poursuite, occupée à presser la marche des hommes à pied à +coups de plat de sabre, à transporter même des fantassins qui ne +pouvaient plus marcher, nous en empêcha. Cependant il tomba entre nos +mains trois ou quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée +campa sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et +l'ennemi reprit sa position de San-Christoval. + +Ce passage de la Guareña, en présence d'un ennemi tout formé et aussi +nombreux, comme aussi cette marche de toute une journée de deux armées à +portée de canon, ont été approuvés des militaires et présentèrent un +coup d'oeil dont je n'ai joui que cette seule fois dans toute ma vie. + +Le 21, informé que l'ennemi n'occupait pas Alba-Tormès, je jetai un +détachement dans le château. Ce même jour, je passai la rivière sur deux +colonnes, prenant ma direction sur la lisière des bois et établissant +mon camp entre Alba-Tormès et Salamanque. Le 22 au matin, je me portai +sur les hauteurs de Calvarossa de Arriba, pour reconnaître l'ennemi. Une +division venait d'arriver en face; d'autres étaient en marche pour s'y +rendre. Un combat de tirailleurs s'engagea pour disputer quelques postes +d'observation, dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout +annonçait dans l'ennemi l'intention d'occuper la position de Tejarès, +située à une lieue en arrière. Il se trouvait alors à une lieue et demie +en avant de Salamanque. Cependant il rassembla successivement beaucoup +de forces sur ce point; et, comme son mouvement sur Tejarès pouvait +devenir difficile si toute l'armée française était en présence, je crus +devoir la réunir et la concentrer devant lui, pour être à même de faire +ce que les circonstances commanderaient et permettraient. Il y avait, +entre nous et les Anglais, deux mamelons isolés appelés les Arapilès. Je +donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper celui qui appartenait +à la position que nous devions prendre, et ses troupes s'y établirent +avec promptitude et dextérité. L'ennemi fit occuper le sien; mais le +nôtre le dominait à la distance de deux cent cinquante toises. + +Je le destinai, dans le cas où il y aurait un mouvement général par la +gauche, à être le pivot sur lequel je tournerais et qui deviendrait +ainsi le point d'appui de droite de toute l'armée. La première division +eut ordre d'occuper et de défendre le plateau de Calvarossa de Arriba, +précédé et défendu par un ravin large et profond. La troisième en +seconde ligne était destinée à la soutenir. Les deuxième, quatrième, +cinquième et sixième divisions se trouvaient à la tête des bois, en +masse, derrière la position des Arapilès, pouvant se porter également de +tous les côtés, tandis que la septième division occupait, à la gauche du +bois, un mamelon extrêmement âpre, d'un difficile accès, et que je fis +garnir de vingt pièces de canon. + +La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se placer en +avant de la septième division. Les dragons restèrent en seconde ligne à +la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions faites à dix +heures du matin. + +L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite et +se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours être son +point de retraite. + +A onze heures du matin, j'entendis un roulement de tambour général dans +l'armée anglaise; les troupes prirent les armes, et plusieurs corps se +mirent rapidement en mouvement pour se rapprocher. Du haut de notre +Arapilès, je pus juger qu'une attaque était immédiate. J'en descendis et +fus jeter un dernier coup d'oeil sur les troupes pour les encourager; +mais le mouvement de l'ennemi, commencé, s'arrêta. J'ai su depuis, par +le duc de Wellington, qu'effectivement l'attaque allait avoir lieu quand +lord Beresford vint à lui et dit qu'il venait de reconnaître avec soin +et en détail l'armée française, qu'elle lui paraissait si bien postée, +qu'il serait imprudent de l'attaquer. + +Wellington l'accompagna sur le plateau en face de ma gauche, et vit tout +par lui-même. Ses propres observations l'ayant convaincu, il renonça à +combattre; mais dès ce moment il fallait tout préparer pour se retirer; +car, s'il fût resté dans sa position, j'aurais dès le lendemain menacé +ses communications en continuant à marcher par ma gauche. Sa retraite +commença vers midi. Quand deux armées sont aussi près l'une de l'autre, +un mouvement de retraite est chose difficile à opérer, et il demande à +être préparé avec le plus grand soin, pour être exécuté avec succès. Il +allait se retirer par sa droite, et, par conséquent, c'était sa droite +qu'il devait d'abord beaucoup renforcer. + +En conséquence il dégarnit sa gauche et accumula ses troupes à sa +droite. Ensuite les troupes les plus éloignées et les réserves +commencèrent leur mouvement et vinrent successivement prendre position à +Tejarès. + +L'intention des Anglais était facile à reconnaître. Je comptais que nos +positions respectives amèneraient non une bataille, mais un bon combat +d'arrière-garde, dans lequel, agissant avec toutes mes forces à la fin +de la journée, contre une partie seulement de l'armée anglaise, je +devais probablement avoir l'avantage. + +L'ennemi ayant porté à sa droite la plus grande partie de ses forces, je +dus renforcer ma gauche, afin de pouvoir agir avec promptitude et +vigueur sans nouvelles dispositions, quand le moment serait venu de +tomber sur l'arrière-garde anglaise. + +Ces dispositions furent ordonnées vers les deux heures. + +En avant du plateau occupé par l'artillerie, il existait un autre vaste +plateau facile à défendre et qui avait une action immédiate sur les +mouvements de l'ennemi. + +La possession de ce plateau me donnait en outre les moyens, dans le cas +où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de m'emparer des +communications de l'ennemi avec Tamamès. Ce poste, d'ailleurs bien +occupé, était inexpugnable, et cet espace devait servir naturellement au +nouveau placement des troupes, dont la gauche devait être renforcée. En +conséquence, je donnai l'ordre à la cinquième division d'aller prendre +position à l'extrémité droite du plateau dont le feu se liait +parfaitement avec celui de l'Arapilès; à la septième division, de se +placer en seconde ligne pour la soutenir; à la seconde division, de se +tenir en réserve derrière celle-ci; à la sixième, d'occuper le plateau +de la tête du bois, où se trouvait encore un grand nombre de pièces de +canon. Je donnai l'ordre au général Bonnet de faire occuper par le 122e +un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le mamelon +d'Arapilès, qui défendait le débouché du village; enfin, j'ordonnai au +général Boyer, commandant les dragons, de laisser un régiment pour +éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois autres +régiments en avant du bois, sur le flanc de la deuxième division. La +plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec assez d'irrégularité. La +cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par sa +gauche sans motif et sans raison. La septième division, qui avait ordre +de la soutenir et de se placer en seconde ligne, se plaça à sa hauteur. +Enfin la deuxième division se trouvait encore en arrière. + +Je m'aperçus de toutes ces fautes, et, pour y remédier aussi vite que +possible, je donnai l'ordre aux troisième et quatrième divisions de se +rapprocher de ma gauche en suivant la lisière du bois, afin de pouvoir +en disposer au besoin. + +En ce moment, le général Maucune me fit prévenir que l'ennemi se +retirait. Il demandait à l'attaquer. Je voyais mieux que lui ce qui se +passait, et je pouvais juger que, le mouvement de l'ennemi étant +seulement préparatoire, nous n'étions point encore arrivés au moment +d'attaquer avec avantage. Aussi lui fis-je dire de se tenir tranquille. +Mais le général Maucune, homme de peu de capacité, quoique très-brave +soldat, ne pouvait se contenir quand il était en présence de l'ennemi. +C'était le même général, qui, au passage du Duero, cinq jours +auparavant, aurait si fort compromis l'armée par sa désobéissance si +l'ennemi eut été en position, comme on pouvait le supposer. La fatalité +voulut que, contre la résolution prise de ne jamais le placer en tête de +colonne, il se trouva, par hasard, par l'arrangement naturel des +troupes, dans cette position. Le général Maucune fit bien plus: il +descendit du plateau et alla se rapprocher de l'ennemi, sans ordre. Je +m'en aperçus et lui envoyai l'ordre d'y remonter. Me fiant peu à sa +docilité, je me déterminai à m'y rendre moi-même, et, après avoir jeté +un dernier coup d'oeil, du haut de l'Arapilès, sur l'ensemble des +mouvements de l'armée anglaise, je venais de replier ma lunette et me +mettais en marche pour joindre mon cheval, quand un seul coup de canon, +tiré de l'armée anglaise, de la batterie de deux pièces que l'ennemi +avait placée sur l'autre Arapilès, me fracassa le bras, et me fit deux +larges et profondes blessures aux côtes et aux reins, et me mit ainsi +hors de combat. Je prêtais le flanc gauche à l'ennemi, et le boulet +creux dont la pièce avait été chargée ayant éclaté, après m'avoir +dépassé, le bras droit et le côté droit furent blessés. + +Il était environ trois heures du soir. + +Cet événement, dans le moment où il n'y avait pas une minute à perdre +pour réparer les sottises faites, fut funeste. Le commandement passa +d'abord au général Bonnet, qui, peu après, fut blessé, puis au général +Clausel; de manière que, pour dire la vérité, cette succession rapide de +commandants divers fit qu'il n'y eut plus de commandement. D'un autre +côté, le duc de Wellington, voyant de si étranges dispositions, un +pareil décousu dans une armée qui, jusque-là, avait été conduite avec +méthode et ensemble, revint à ses premières idées de combattre. Il +engagea peu après, sur les quatre heures, ses troupes contre celles du +général Maucune qui, n'étant pas soutenues, furent bientôt culbutées. + +La cavalerie tomba sur la septième division, étendue hors de mesure, +contre toute règle du bon sens, et sur la cavalerie légère qui, aussi, +ayant participé à cette aberration, se trouvait en l'air; elle était +d'ailleurs commandée par un officier général de peu de mérite sur le +champ de bataille. En moins d'une heure, tout devint confusion sur le +plateau, d'où j'avais espéré que partiraient plus tard des efforts +vigoureux et bien coordonnés, destinés à faire éprouver de grandes +pertes à l'ennemi. + +Après avoir fait évacuer le plateau, nouvellement occupé, l'ennemi +dirigea une attaque furieuse contre l'Arapilès; mais le brave 120e +régiment le reçut de la manière la plus brillante, et les Anglais, ayant +échoué sur ce point, laissèrent huit cents morts sur la place. Chacun +fit de son mieux, et chaque division, chaque régiment fit des efforts +extraordinaires; mais il n'y avait ni ensemble ni direction; la retraite +devant se faire sur Alba, le général Foy fit un mouvement par sa gauche, +et, comme sa division n'avait que peu combattu, elle fut chargée de +l'arrière-garde; elle arrêta au commencement du bois, tout net, l'ennemi +dans sa poursuite, et la retraite se fit ensuite sans être troublée et +sans éprouver de perte. + +La cavalerie anglaise, persuadée que nous devions nous retirer par le +chemin par lequel nous étions arrivés, nous suivit sur la route de +Huerta, où elle ne rencontra personne, toute l'armée s'étant retirée par +la route d'Alba-Tormès. + +Telle est la relation exacte de la bataille de Salamanque. Notre perte +en tués, blessés et prisonniers ne s'éleva pas au-dessus de six mille +hommes, et celle de l'ennemi, publiée officiellement, se trouva être à +peu près de la même force. L'armée fit sa retraite sur le Duero, et, le +23, partit d'Alba-Tormès, en prenant la route de Peñaranda. L'ennemi +suivit et attaqua l'arrière-garde, composée de la première division. La +cavalerie qui la soutenait l'ayant abandonnée, cette division forma ses +carrés et résista aux différentes charges qui furent faites, à +l'exception du carré du 6e léger, qui fut enfoncé et éprouva d'assez +grandes pertes. L'ennemi ramassa aussi quelques soldats éparpillés, +occupés à chercher des vivres. + +On a vu les motifs décisifs qui m'avaient déterminé à prendre +l'offensive et à passer le Duero. Je n'avais à compter sur aucun +secours, et j'en avais reçu l'assurance de toute part. Cependant Joseph +avait changé d'avis sans m'en prévenir et avait réuni huit mille hommes +d'infanterie, trois mille chevaux, environ douze mille combattants, pour +venir me joindre. Si j'eusse été informé de ces nouvelles dispositions, +j'aurais modifié les miennes. On a supposé que, instruit de sa marche, +c'est avec connaissance de cause que j'ai précipité mon mouvement, afin +de ne pas me trouver sous ses ordres le jour de la bataille. C'est +étrangement méconnaitre mon caractère, et, je le dis avec confiance et +orgueil, mon amour du bien public et le sentiment de mes devoirs. + +Je n'ai absolument rien su; j'ai complétement ignoré sa marche, et j'ai +gémi de l'aveuglement de Joseph, qui refusait son concours à mon +opération, sur le succès de laquelle son salut était fondé. Si j'avais +eu ce secours, c'étaient de grandes chances de succès de plus; et, si +j'avais été victorieux, quoique Joseph fût présent, je ne pense pas que +ma gloire eût été moindre. + +Le 23, à midi, étant en marche, je reçus une lettre du maréchal Jourdan, +qui m'annonçait le mouvement de l'armée du Centre; et, ce jour-là même, +Joseph, avec ses troupes, se trouvait à Arrevalo. + +D'un autre côté, Caffarelli, qui m'avait bercé d'espérances trompeuses, +avait fini par m'envoyer le 1er régiment de hussards et le 31e de +chasseurs, formant six cents chevaux, et huit pièces de canon. Cette +faible brigade rejoignit le même jour (23) l'armée, et servit à +renforcer l'arrière-garde. + +Nous passâmes le Duero à Aranda. Valladolid fut évacuée; et l'armée, +ayant pris position à quelques lieues en avant de Burgos, resta d'abord +en observation. + +Wellington agit contre l'armée du Centre, entra à Madrid, ensuite revint +sur celle de Portugal, et commença le siège du château de Burgos. Il +échoua dans le siège; ses attaques furent mal conduites, et le général +Dubreton, en défendant le château, montra de la vigueur et du talent. + +Plus tard, un mouvement général s'opéra dans l'armée française en +Espagne, et l'évacuation de l'Andalousie porta les troupes disponibles à +une force double de l'armée anglaise. Alors celle-ci se retira, et l'on +n'osa pas essayer de l'entamer. + +Soult, qui commandait l'armée française sous Joseph, se trouva, deux +mois après la bataille de Salamanque, sur le même terrain où j'avais +combattu. L'armée anglaise occupait, avec deux divisions, Alba de +Tormès, Calvarossa de Arriba avec une division, et le reste était devant +Salamanque. Soult avait quatre-vingt-dix mille hommes d'infanterie, dix +mille chevaux et cent vingt pièces de canon. Il était à Huerta, et n'osa +rien entreprendre avec de pareils moyens. L'armée anglaise, si l'armée +française avait été mieux commandée, aurait dû y périr en entier. +Celle-ci se retira derrière l'Aguada; mais il n'est plus en mon pouvoir +de parler de la suite des opérations, y étant resté tout à fait +étranger. + +Mes blessures étaient extrêmement graves. Cependant mes forces morales +n'en furent nullement altérées. Au moment où je fus atteint, les +chirurgiens du 120e régiment me donnèrent les premiers secours. Je leur +demandai s'il fallait me couper le bras. Ils hésitèrent à me répondre. +Je m'en offensai et leur dis qu'il fallait me faire connaître la vérité. +Ils déclarèrent que cela était indispensable. Alors je fis appeler le +chirurgien en chef, le docteur Fabre, homme du plus grand mérite et mon +ami, venu uniquement par attachement pour moi en Espagne et pour m'y +suivre. Je lui dis que, sans doute, il allait m'amputer. Il me répondit: +«J'espère que non.» Je crus qu'il me trompait; et il me répondit: «Je ne +sais pas si je n'y serai pas forcé; mais, je vous le répète, j'espère +que non; et, dans tous les cas, ce ne sera pas dans ce moment.» + +Ces paroles me furent une grande consolation. On m'emporta au moment où +les Anglais faisaient leur attaque contre l'Arapilès; et j'eus la +satisfaction de les voir repousser; et, en m'en allant, je prononçai, à +haute voix, ce vers de Racine, dans _Mithridate_: + + «Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.» + +On voit que mon esprit n'était pas abattu. + +Le lendemain, de grand matin, le colonel Loverdo, commandant le 59e +régiment, vint me trouver et me témoigner son intérêt. Nous causâmes +quelque temps de la bataille. En me quittant, il me dit: «Soyez assuré, +monsieur le maréchal, que, si nous avons le malheur de vous perdre, +personne ne vous regrettera plus que le 59e régiment, et surtout son +colonel.» + +C'eût été un coup terrible pour un esprit faible. Cette sotte phrase +m'eût paru une indiscrétion faite par un homme maladroit qui répétait ce +qu'il avait entendu dire dans l'antichambre; mais je répondis sans +émotion: «Ce sera comme remplacement, et non autrement, que vous me +perdrez, mon cher Loverdo.» + +Avant de partir d'Alba-Tormès, je questionnai Fabre sur ce qui me +concernait, et le mis positivement sur la sellette. Il savait qu'il +fallait me parler sans hésiter et me connaissait capable d'entendre la +vérité. Il me tint ces propres paroles: «Si je vous coupe le bras, vous +ne mourrez pas; et dans six semaines vous serez à cheval, mais vous +n'aurez qu'un bras pendant toute votre vie. Si je ne vous coupe pas le +bras, vous aurez de longues souffrances, beaucoup de chances de mort; +mais vous êtes courageux, fort et bien constitué, et je crois qu'il faut +courir ces chances afin de ne pas être estropié pendant le reste de vos +jours.» Je lui répondis: «Je me fie à vos conseils et m'en rapporte à +vous. Tant pis pour vous si je meurs!» + +En effet, si ma mort était survenue, comme les chirurgiens avaient été +de l'avis de l'amputation, Fabre eût été perdu de réputation comme homme +de l'art. Il fallait ses connaissances et le courage dévoué que donne +l'amitié pour prendre la responsabilité dont il se chargea. Honneur et +reconnaissance mille fois à l'homme le plus excellent, le plus capable +et le plus digne d'estime et d'amitié que j'aie jamais connu! + +Je fus transporté à bras jusqu'au Duero. A Aranda, on organisa une +litière portée par des mulets. Les soldats de mon escorte, deux cents +hommes de cavalerie d'élite, me portèrent et m'accompagnèrent. Jamais +jeune femme en couche n'a été soignée avec plus de ménagement par sa +garde-malade que moi par ces vieux soldats, et j'ai pu voir combien un +sentiment vrai et profond peut donner d'instinct et d'adresse aux +individus qui en paraissent le moins susceptibles. + +A mon arrivée à Burgos, je fus reçu par le général qui y commandait, +comme depuis à Vittoria et à Bayonne, avec tous les honneurs dus à ma +dignité, spectacle imposant, présenté par l'entrée avec pompe d'un +général d'armée, mutilé sur le champ de bataille, porté avec respect +devant les troupes, entrant au bruit du canon et accompagné de tout son +état-major. Je fis la plaisanterie de dire que j'avais pendant ce voyage +assisté plusieurs fois à l'enterrement de Marlborough. + +De Burgos, j'écrivis au ministre de la guerre, au prince de Neufchâtel +et à l'Empereur, pour leur faire mon rapport. Le capitaine Fabvier le +porta à l'Empereur. Il fit une telle diligence, que, parti de Burgos le +5 août, il rejoignit la grande armée le 6 septembre, combattit et fut +blessé à la bataille de la Moskowa, le 7. + +Vers les premiers jours de novembre, j'arrivai à Bayonne, où je restai +jusqu'au moment où l'état de mes blessures me permit de me rendre à +Paris. + +J'éprouvai combien les longues souffrances affaiblissent le moral. On a +vu comment j'avais envisagé ma situation personnelle à l'époque où je +reçus mes blessures. Quatre-vingt-dix jours s'étaient écoulés, et on +essaya de me faire sortir de mon lit. Des accidents survinrent, et il +fallut suspendre les essais tentés. J'en fus fort affligé. Le préfet de +Salamanque, Casa-Secca, Espagnol, qui m'était fort attaché, et s'était +retiré à Bayonne, avait fait une course à Bordeaux. A son retour, il +vint me voir, et je lui racontai ce qui m'était arrivé. Il me répondit: +«Je le savais; on me l'a dit à mon arrivée, et j'ai tout de suite pensé +que c'était comme notre pauvre Gravina.--Comment! lui dis-je, mais il a +été tué à Trafalgar.--Pas du tout, répliqua-t-il; il a eu le bras +fracassé d'un coup de canon; on n'a pas voulu lui couper le bras, et, au +bout de trois mois, il est mort.» C'était, sauf la mort qui n'arriva +pas, juste mon histoire. Cette sotte réflexion me fit une vive +impression, et je fus pendant quelques jours dans une disposition +d'esprit très-fâcheuse. + +Certes, ceux qui liront avec attention l'histoire de cette campagne +devront reconnaître que la prévoyance ne m'a pas manqué. Je ne m'étais +pas fait d'illusions sur les difficultés, les impossibilités résultant +nécessairement des arrangements pris. Si on a présent à l'esprit ma +lettre au prince de Neufchâtel en date du 23 février, où je demandais +mon changement et où je démontrais l'impossibilité de bien faire avec +les moyens qui m'étaient donnés, on conviendra que j'avais deviné +précisément comment les choses se passeraient. Cependant, à force de +soins, j'avais été au moment d'arriver à un résultat complétement +heureux. La fatalité seule avait fait échouer mes efforts. En outre, +j'étais personnellement victime, et j'avais reçu de graves blessures. Eh +bien, avec tant de motifs de justice, d'indulgence et d'intérêt, je ne +reçus pas un mot de consolation ni de l'Empereur ni en son nom. + +La première fois que j'entendis parler de lui, ce fut pour répondre à +une enquête sur ma conduite. Le duc de Feltre, ministre de la guerre, la +confia à un officier de son état-major, Balthazar Darcy, qui s'en +acquitta avec égard et respect. Je dois, au surplus, dire cependant que +Napoléon avait ordonné d'attendre, pour me faire cet interrogatoire, que +ma santé fût assez bien remise, pour qu'il n'en résultât pas dans mon +esprit un effet fâcheux pour mon rétablissement. Les questions étaient +au nombre de quatre. Comme elles donnaient l'occasion, dans la réponse, +de résumer toute cette campagne et de faire ressortir tout ce qu'elle +avait eu de vicieux par suite de la division des commandements et de +l'incapacité de Joseph, auquel le pouvoir suprême avait été dévolu, je +les reproduirai et les joindrai aux pièces justificatives. + +Enfin, le 10 décembre, ma santé me l'ayant permis, je me mis en route +pour Paris. Peu après mon arrivée, le trop célèbre vingt-neuvième +bulletin de la grande armée fut publié, et, le lendemain, Napoléon +arriva lui-même. Je n'entreprendrai pas de peindre la profonde sensation +que ce retour inopiné et les désastres annoncés firent sur l'opinion +publique. Je vis l'Empereur dès le lendemain de son arrivée. Il me reçut +très-bien. Mes blessures étaient encore ouvertes; mon bras sans aucun +mouvement et soutenu par une écharpe. Il me demanda comment je me +portais, et, quand je lui dis que je souffrais encore beaucoup, il +répondit: «Il faut vous faire couper le bras.» Je lui répliquai que je +l'avais payé assez cher par mes souffrances pour tenir aujourd'hui à le +conserver, et cette singulière observation en resta là. A peine me +parla-t-il des événements d'Espagne. Ce fut de lui et de la campagne de +Russie qu'il m'entretint. Il ne paraissait nullement affecté des +désastres arrivés récemment sous ses yeux. Il jouissait beaucoup, en ce +moment, d'être quitte des souffrances physiques qu'il avait éprouvées. +Il cherchait à se faire illusion sur l'état dés choses, et me dit ces +propres paroles: + +«Si j'étais resté à l'armée, je me serais arrêté sur le Niémen; Murat +reviendra sur la Vistule; voilà la différence sous le rapport militaire. +Mais, après les pertes que nous avons éprouvées et comme souverain, ma +présence à l'armée, à une pareille distance et dans les circonstances +actuelles, rendait ma situation précaire. Ici, je suis sur mon trône, et +je serai promptement en mesure de réparer tous nos malheurs en créant +les ressources dont nous avons besoin.» + +Et il a prouvé que, sous ce dernier rapport, il avait raison. + + + + +CORRESPONDANCE ET DOCUMENTS +RELATIFS AU LIVRE QUINZIÈME + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT + +«Paris, le 20 avril 1811. + +«Monsieur le duc de Raguse, vous trouverez ci-joint un ordre de +l'Empereur qui vous donne le commandement de l'armée de Portugal. Je +donne l'ordre au maréchal prince d'Essling de vous remettre le +commandement de cette armée. Saisissez les rênes d'une main ferme; +faites dans l'armée les changements qui deviendraient nécessaires. +L'intention de l'Empereur est que le duc d'Abrantès et le général +Regnier restent sous vos ordres. Sa Majesté compte assez sur le +dévouement que lui portent ces généraux pour être persuadée qu'ils vous +aideront et qu'ils vous seconderont de tous leurs moyens. + +«L'Empereur ordonne, monsieur le duc, que le prince d'Essling, en +quittant l'armée, n'emmène avec lui que son fils et l'un de ses aides de +camp; mais son chef d'état-major, le général Fririon, le colonel Pelet, +ses autres aides de camp, et les autres officiers de son état-major, +doivent rester avec vous. + +«Toutefois, monsieur le maréchal, je vous le répète, Sa Majesté met en +vous une confiance entière.» + +«ORDRE. + +«Paris, le 20 avril 1811. + +«L'Empereur, monsieur le maréchal duc de Raguse, ayant jugé à propos de +rappeler à Paris M. le maréchal prince d'Essling, vous confie le +commandement de son armée de Portugal, que vous remettra M. le maréchal +prince d'Essling. + +«Le prince de Wagram et de Neufchâtel, major général, + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 28 avril 1811. + +«L'Empereur, monsieur le maréchal duc de Raguse, me charge de vous faire +connaître qu'il est nécessaire que vous preniez toutes les mesures +convenables pour organiser votre armée. Sa Majesté vous laisse le maître +de l'organiser en six divisions, sans faire de corps d'armée, et de +renvoyer en France les généraux et officiers qui ne vous conviendraient +pas: vous aurez soin de les diriger d'abord sur Valladolid, où ils +attendront des ordres. + +«L'intention de l'Empereur est que, aussitôt que le général Brenier, qui +commande à Almeida, sera rentré dans la ligne, vous le fassiez +reconnaître et l'employiez comme général de division, avancement qu'il +est inutile de lui donner tant qu'il restera dans la place: c'est un +très-bon officier qu'on peut employer utilement.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 7 mai 1811. + +«Je vous envoie, monsieur le maréchal duc de Raguse, la traduction des +journaux anglais; vous y verrez que, le 18 avril, lord Wellington avait +passé le Tage: ainsi il parait qu'il n'y avait plus, du côté de la +Castille, que la moitié de l'armée anglaise. + +«L'Empereur pense que les événements qui se seront passés du côté +d'Almeida vous auront déjà instruit de ces nouvelles, et vous mettront à +même de prendre le parti convenable, d'appuyer sur le Tage. + +«Ce que l'Empereur avait prévu est arrivé: on a laissé du monde dans +Olivença, et l'on a fait prendre là trois cents hommes. Sa Majesté est +étonnée que, depuis le 4 que le duc de Dalmatie était prévenu du passage +de lord Beresford, jusqu'au 25 avril, il n'ait pas pris des mesures pour +dégager Badajoz avant l'arrivée de lord Wellington.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT + +«Paris, le 10 mai 1811. + +«Je vous ai fait connaître, monsieur le duc, les intentions de +l'Empereur, pour que vous organisiez votre armée en six divisions, dont +le commandement sera confié à six bons généraux de division. Sa Majesté +vous laisse le maître, pour cette première organisation, d'arranger ces +six divisions comme vous le jugerez le plus utile au bien de son +service. L'Empereur considère le général Brenier, qui est à Almeida, +comme un homme de mérite et d'un courage remarquable; vous pouvez lui +confier le commandement d'une division, l'intention de Sa Majesté étant +de l'élever à ce grade. L'Empereur vous autorise à permettre aux +généraux de brigade, que vous jugeriez être trop fatigués, de quitter +l'armée; vous les dirigerez sur Valladolid, où ils attendront des +ordres. + +«Vous devez être au fait de ce qui se passe en Andalousie; on ne peut +rien vous prescrire dans ce moment, vous devez agir pour l'intérêt +général des armées de l'Empereur en Espagne; vos dispositions dépendent +de ce qui se sera passé à Almeida. + +«Il y a à l'armée du nord de l'Espagne des colonels en second. Vous +devez les employer pour les mettre à la tête des régiments qui en +manqueraient. Nous attendons un état de situation exact de l'armée et +celui des emplois vacants; envoyez-moi des mémoires de proposition en +règle, afin que l'Empereur nomme à ces emplois.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL + +«Salamanque, le 11 mai 1811. + +«J'ai reçu seulement le 10 l'ordre de Sa Majesté, qui me confie le +commandement de son armée de Portugal; j'ai déjà pris une connaissance +générale de la situation des choses, et, malgré le désordre de l'armée, +sa fatigue extrême et l'état de désorganisation où elle est, je +trouverais la tâche défensive, que l'Empereur m'a donnée, facile à +remplir si l'armée n'était en totalité dépourvue de moyens de transport +pour l'artillerie et pour les vivres, et dans un pays où la longue +station de l'armée et les siéges de Rodrigo et d'Almeida ont détruit +tous les bestiaux. Cependant Sa Majesté peut être assurée que tout ce +qu'il sera humainement possible de faire sera mis à exécution, et que +les intérêts de son service, dans cette circonstance importante, mes +devoirs envers sa personne, le besoin de justifier l'honorable choix +dont je suis l'objet, me sont beaucoup plus chers que la vie; mais Votre +Altesse me permettra d'exposer ici mes besoins, fondés sur la situation +des choses, et de réclamer les secours qui sont éminemment nécessaires. +De quatre mille deux cents chevaux qui composaient l'équipage de +l'artillerie de l'armée il y a un an, quatorze cents restent +aujourd'hui, et, de ce nombre, quatre cents seulement peuvent être +attelés, quatre ou cinq cents pourront l'être dans quelque temps, le +reste n'existera plus dans quinze jours. Votre Altesse jugera quel est +mon embarras pour rendre l'armée mobile, car enfin il faut des canons et +des cartouches à sa suite. Le duc d'Istrie m'a donné cent chevaux de +l'artillerie de la garde, et j'apprécie ce secours; mais j'ose supplier +Sa Majesté de m'en faire accorder un plus grand nombre. Les chevaux de +l'artillerie de la garde sont très-près d'ici et pourraient nous être +donnés, tandis que d'autres, venant de France, les remplaceraient. + +«L'équipage de l'artillerie de l'armée, pour une bonne défensive, +devrait être porté à deux mille chevaux ou mulets. + +«Il est impossible, de même, de se mouvoir dans un pays que la guerre a +dévasté, que de nombreuses bandes parcourent sans cesse, où les +réquisitions des moyens de transport sont, par cette raison, extrêmement +difficiles à effectuer, enfin sans moyen de transports réguliers. Y +renoncer serait rendre toujours plus grands des désordres qui peuvent +avoir les conséquences les plus graves. L'armée avait, en entrant en +campagne, trois cents caissons de vivres; il n'en existe plus que +trente-quatre. Je demande avec instance douze à quinze cents mulets de +bât pour les vivres. Ils pourraient, sans doute, être promptement +achetés à Bayonne. L'armée anglaise a douze mille hôtes de somme, soit +pour l'artillerie, soit pour les vivres; aussi tous ses mouvements se +font-ils avec facilité. Les moyens de transport que je demande sont +calculés pour la défensive; l'offensive en exigerait presque le double. + +«La destruction des mules et des chevaux que l'armée de Portugal vient +d'éprouver est moins encore le résultat de la campagne proprement dite +que de l'absence totale d'administration qui a existé à son retour de +Portugal, et qui existe encore. Votre Altesse apprendra, avec +étonnement, qu'il n'a pas été fait une seule distribution, ni aux +chevaux d'artillerie, ni à ceux de cavalerie, depuis qu'elle est en +Espagne; aussi la division de dragons, composée de six régiments, est +réduite à huit cents chevaux pour le service; le reste est incapable +d'être monté. Les troupes légères, à l'exception de la brigade Fournier +qui est en meilleur état, sont réduites à rien. La brigade Lamotte, +composée des 3e hussards et 15e chasseurs, et qui est la plus forte du +corps d'armée, n'a aujourd'hui que deux cent quarante-sept chevaux +susceptibles d'être montés. Mes premiers soins ont eu pour objet +d'empêcher le mal de s'accroître, et de conserver au moins les chevaux +existants, et les mesures que je vais prendre encore rempliront, +j'espère, cet objet, le premier et le plus important de tous. C'est au +nom de la gloire des armes de Sa Majesté, c'est au nom du salut de ses +armées, et pour leur donner le moyen de détruire ses ennemis, que je +supplie Sa Majesté de nous accorder les moyens de transport que je +demande et qui nous sont indispensablement nécessaires.» + + + + +LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Valladolid, le 18 mai 1811. + +«Mon cher maréchal, je m'empresse de répondre à vos lettres des 15 et 16 +mai. + +«Par la première, vous me demandez dix mille paires de souliers, je vais +vous les envoyer. + +«Par la seconde, vous me dites qu'il a été employé cinq cent mille +francs de l'argent de la solde pour acheter des grains, et que je dois +les faire rembourser. D'abord, je n'ai point d'argent; j'ai des troupes +auxquelles il est dû, aux unes un an de solde, à d'autres huit mois, et +à d'autres quatre. Le trésor de France ne m'envoie point un sol. Mes +dépenses d'hôpitaux et de consommation sont triplées à Valladolid, parce +que j'ai deux mille malades de l'armée de Portugal. Je dois aux +fournisseurs plus de deux millions. Je n'ai point un sou dans les +caisses. Les administrations de l'armée de Portugal ont consommé dans le +pays trois mille cinq cents voitures; leur désordre et les exactions +militaires, joints à la présence des bandes, rendent les rentrées +extrêmement difficiles. Je ne puis point envoyer de grains au général +Bonnet, faute de transports; je ne puis point faire le million de +rations de biscuit que m'a demandé l'Empereur, faute de grains. Telle +est ma situation, mon cher maréchal; j'ai néanmoins donné l'ordre au +général Wathier de réunir tous les grains qu'il pourra, et de vous les +envoyer. + +«Quant aux cinq cent mille francs que l'on vous a dit avoir été employés +en achats de blé, je vais vous parler avec la franchise qui me +caractérise: je n'en crois rien. L'armée à vécu à Ciudad-Rodrigo avec ce +qu'elle a emporté de ses cantonnements. Ciudad-Rodrigo et Salamanque ont +été approvisionnés avec ce que j'ai envoyé, et quelques milliers de +fanegas de blé, qui ont été achetés à Salamanque. Avec le désordre de +l'administration de l'armée de Portugal, on mourrait de faim, et toutes +les ressources de l'Espagne ne suffiraient point, tant que vous n'en +arrêterez pas l'effet. + +«J'ai eu l'honneur de vous dire, à Ciudad-Rodrigo, que, tandis qu'il n'y +avait point à Salamanque de quoi relever les postes, la consommation de +cette place était de dix-huit à vingt mille rations par jour. + +«J'avais fait passer un marché pour vous fournir à Salamanque seize +mille fanegas de blé; le fournisseur qui s'en était chargé trouva à +Arevalo deux commissaires qui avaient tout mis en réquisition pour +l'armée de Portugal. Celui qui s'était engagé est revenu sans pouvoir +rien acheter, et a rendu l'argent qu'on lui avait avancé. + +«L'intendant général de l'armée de Portugal dit qu'on a dépensé cinq +cent mille francs pour achats de grains; je pense qu'il vous aura rendu +compte également que l'on dépensait à Salamanque trente-cinq mille +rations par jour, et que le soldat n'avait point une once de pain; que, +pour un bon de douze rations, par exemple, on donnait quatre rations, et +on gardait le bon entier; ainsi, si l'on juge des achats qui ont dû être +faits par les bons de magasins, il n'est pas étonnant qu'il se trouve +cinq cent mille francs de dépense. J'ai la conviction morale qu'il n'a +pas été acheté pour cent mille francs de grains. + +«Voilà le terrain sur lequel vous marchez, mon cher maréchal; vous +n'avez qu'un homme qui puisse diriger votre administration, c'est M. +Marchand. Vous avez des administrations pour une armée de deux cent +mille hommes; vous avez des hommes accoutumés à administrer dans +l'Italie; c'est tout différent de l'Espagne, et, si vous n'y faites +attention, vous vous trouverez bientôt dans le plus grand embarras. + +«J'ai abandonné le septième gouvernement, les provinces de Toro et de +Zamora à l'armée de Portugal; Ségovie et Avila doivent fournir +également; si toutes ces ressources ne suffisent point, je suis prêt à +vous abandonner le sixième gouvernement; mais, dans ce cas, il faudrait +y envoyer vos troupes, parce que je retirerais toutes les miennes. Je +viendrai à votre secours autant que je le pourrai, mais, je vous le +répète, vous n'avez pas trente mille hommes, et vous dépensez de +soixante à soixante-dix mille rations par jour. + +«Vous avez pour fournisseur un nommé Clouchester, qui a été chassé de +Madrid comme escroc, à ce qu'on m'a dit; vous ne trouverez pas mauvais +ma franchise, elle m'est dictée par l'attachement que je vous porte et +le désir de vous voir réussir dans vos opérations.» + + + + +LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Valladolid, le 18 mai 1811. + +«Vous me faites connaître par votre lettre que vous avez l'intention de +faire bientôt un mouvement. Il m'est impossible d'envoyer des troupes à +Salamanque; je suis même forcé de retenir un bataillon destiné pour +l'armée du Midi. L'ennemi a fait un mouvement de Ponferrada par le val +de Buron sur le général Bonnet; toute cette partie de la Montaña est en +insurrection, les habitants ont abandonné leurs villages. J'y ai envoyé +les seules troupes que j'avais disponibles. Vous connaissez la situation +des autres provinces, elle est aussi peu satisfaisante. Je vous prie au +contraire de faire occuper les postes de Babila Fuente et de Canta la +Piedra, pour que je puisse disposer du bataillon de Neufchâtel, pour +l'envoyer en colonne mobile, contre les bandes. + +«Je ne doute point que vous n'ayez des renseignements positifs sur le +pays où vous avez le projet de vous porter. Je croyais que votre +matériel exigeait encore du temps, surtout vos chevaux d'artillerie, les +vivres et votre cavalerie. + +«Je vous envoie l'extrait des journaux anglais, vous jugerez de quelle +importance a été le mouvement fait sur Almeida puisque Wellington avait +ramené toute son armée, même les troupes de Beresford. Le duc de +Dalmatie était en marche, le 9, avec vingt mille hommes pour se porter, +suivant les circonstances, sur Badajoz ou sur Zamonte. + + + + +LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Valladolid, le 23 mai 1811. + +«Mon cher maréchal, je reçois votre lettre du 22. J'applaudis à votre +désir de faire une diversion en faveur de l'armée du Midi. Sans vouloir +commenter votre lettre, je vous prie de trouver bon que je vous dise que +je connais très-bien la destination de l'armée de Portugal. Je ne puis +qu'applaudir à votre détermination de faire une diversion en faveur de +l'armée du Midi, si elle se borne à vous porter sur le Tage, en laissant +une réserve pour observer Ciudad-Rodrigo, maintenir vos communications, +et laisser un détachement pour être maître de Salamanque, que je +considère comme l'entrepôt de votre armée. Si, au contraire, vous avez +l'intention, comme vous me le laissez entrevoir, de passer le Tage et de +vous porter au secours de l'armée du Midi, je ne crois point que vous +ayez les moyens nécessaires pour faire un pareil mouvement. Vous +laisserez la moitié de votre artillerie en route, et, après huit jours +de marche, vous aurez perdu un tiers de votre cavalerie. Vous n'avez +point de transports; vous n'aurez pas de sitôt ceux qu'on vous a promis, +quoique j'aie fait donner les ordres les plus pressants à ce sujet. Je +ne pense pas que vous puissiez réunir plus de vingt-cinq mille +baïonnettes. Ces forces ne sont pas suffisantes pour lutter avec +avantage contre l'armée anglaise et vous mettre à la merci des +événements, sans aucun point d'appui, sans réserve et dans l'incertitude +des mouvements du duc de Dalmatie. Votre armée n'est pas fraîche, +quoiqu'elle soit très-bonne; dix jours n'ont pu suffire pour la +réorganiser et la pourvoir de tout ce qui lui est nécessaire. Je sens +tout le prix de la gloire qu'il y aurait à battre les Anglais; je suis +plein de confiance dans vos talents militaires; je voudrais pouvoir vous +appuyer avec dix à douze mille hommes; je le ferais par le double +sentiment d'amitié que je vous porte et le désir que j'aurais de +coopérer à la défaite des Anglais; mais je ne le puis: toutes mes +troupes sont occupées et loin de moi. + +«Je pense que vous rempliriez le même but en jetant deux divisions sur +Placencia et quelques troupes de l'autre côté du Tage; en gardant la +tête du pont d'_Almaraz_, et menaçant de déboucher; en plaçant une +division à _Bejar_ et à _Baños_; en conservant le reste de votre armée à +_Salamanque_, _Alba de Tormès_ et environs. Je crois que la diversion +aurait le même résultat. Le duc de Dalmatie s'est mis en marche, le 9, +avec vingt mille hommes; je compte qu'il a reçu quinze mille hommes de +l'armée du Centre ou de l'armée du Nord: cela porte son armée à +cinquante-cinq mille hommes. Lorsque le neuvième corps l'aura rejoint, +son armée sera de soixante mille hommes. Avec cela il n'a rien à +craindre des événements et n'a besoin que d'une démonstration sur le +Tage pour se rendre libre de tous ses mouvements et maître de la +campagne. Il est organisé en artillerie, cavalerie et transports. + +«Vous ne trouverez pas mauvais, mon cher maréchal, les observations que +je vous fais. Si je connaissais moins les moyens que vous avez pour +agir, et que vous eussiez de trente-cinq à quarante mille baïonnettes et +trois mille chevaux, je serais des premiers à pousser à la roue; mais, +si vous faites un faux mouvement, vous usez sans utilité les moyens qui +vous restent et vous vous mettez hors d'état de rien faire de la +campagne. Je souhaite que vous ne voyiez dans mes observations qu'une +preuve de l'attachement que je vous porte et le désir que j'ai de vous +voir éviter ce qui peut nuire à votre gloire et aux intérêts de +l'Empereur. Quant à tout ce que vous me demandez, vous pouvez être sûr +que je vous enverrai ce que je pourrai.» + + + + +LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Valladolid, le 23 mai 1811. + +«Il m'est impossible, mon cher maréchal, d'envoyer un seul homme à +Salamanque. Ne pourriez-vous pas établir dans cette ville les dépôts de +votre armée avec un ou deux bataillons? Cette province va se trouver +entièrement dépourvue de troupes. Comment communiquer avec vous si vous +ne laissez rien entre Salamanque et le Tage? Vous calculerez sans doute +toutes les conséquences que cela peut avoir. + +«Comment vous parviendront vos convois? Quelles ressources aurez-vous en +cas d'un mouvement rétrograde? Je pense, mon cher maréchal, que vous +songerez à l'inconvénient d'abandonner Salamanque. Vous voyez l'effet +que cela a déjà produit, puisque tout ce qui est compromis dans cette +ville parle de l'abandonner. Cette province a toujours été occupée par +l'armée de Portugal, même lorsqu'elle était à Santarem. Je vous prie de +vous faire une idée juste de mes moyens en troupes: je ne puis pas +disposer d'un homme.» + + + + +LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Valladolid, le 23 mai 1811. + +«Mon cher maréchal, je vous envoie copie de la lettre que j'ai écrite au +major général. Je désire que vous voyiez la chose comme moi. Ce n'est +point que je ne sente l'importance du mouvement sur le Tage, mais je +pense qu'en rapprochant deux divisions de Placencia et d'Almaraz; une +division à Bejar et à El-Barco; deux divisions à Salamanca et l'autre à +Zamora, vous rempliriez le même but; car je ne pense pas que vous +veuilliez vous porter sur Badajoz: c'est un mouvement qui devrait être +combiné avec le duc de Dalmatie, et ce serait, ce me semble, +compromettre votre opération que de le faire avec le peu de moyens que +vous avez. La province de Toro et tout le pays sur la rive gauche du +Douero serait votre grenier. + +«Je vous prie de m'envoyer un officier, un sergent et deux caporaux par +régiment pour en former le dépôt de votre armée; j'ai ici dans les +hôpitaux beaucoup de blessés; vous sentirez l'importance de cette +mesure, elle est tout à l'avantage de votre armée.» + + + + +A S. A. S. LE PRINCE DE WAGRAM ET DE NEUFCHÂTEL, MAJOR GÉNÉRAL. + +«Monseigneur, nous n'avons ici rien de nouveau depuis ma dernière +lettre; mais le duc de Raguse m'écrit qu'il a l'intention de se porter +sur le Tage et de commencer son mouvement au 1er juin. J'aurais beaucoup +désiré avoir des moyens suffisants pour l'appuyer dans son mouvement, +que je regarde comme très-précipité, quels que soient les événements de +l'Estramadure. Le duc de Raguse ne peut agir que dans la direction +d'Almaraz. Il n'a point assez de force et de moyens pour agir sur +Alcantara. J'ai vu cette armée de près; ses chevaux d'artillerie sont +dans le plus pitoyable état; le duc de Raguse ne peut pas réunir +vingt-cinq mille baïonnettes. Je sais tout ce que doivent avoir de +pénible pour l'Empereur et de désagréable pour moi toutes ces vérités; +mais, si le duc de Raguse, trop confiant dans ses moyens, fait une +mauvaise opération, il sera forcé de revenir au point d'où il sera +parti; il aura fini d'épuiser toutes ses ressources, et son armée sera +paralysée pour tout le reste de la campagne. Il n'a point de magasins. +Je viens de lui écrire pour qu'il m'envoyât des cadres de dépôts pour +son armée; j'ai trois ou quatre mille hommes de son armée dans les +hôpitaux ou convalescents. Votre Altesse sentira de quelle importance il +est qu'en sortant ces hommes ne soient pas abandonnés à eux-mêmes, et +qu'il y ait des officiers, des sergents et des caporaux pour les +recevoir et les conduire à leur destination quand ils seront rétablis. + +«Je désire que Votre Altesse prenne en considération ce que j'ai eu +l'honneur de lui écrire sur la situation de ce pays. Je ne crains point +les événements militaires; nous pouvons les prévenir et les faire +tourner à notre avantage; mais il est des circonstances où il faut +savoir temporiser pour se ménager les moyens d'agir et de prendre +l'offensive. Comment l'armée de Portugal peut-elle agir offensivement? +elle n'a aucun moyen de transport; elle n'a pas de quoi atteler quinze +pièces de canon; si elle en attelle davantage, elle sera forcée de les +laisser. Plus tard, tous ses chevaux seraient rétablis, sa cavalerie en +état; j'aurai mis la Navarre â la raison; j'aurai rejeté dans la Galice +ce qu'il y a devant le général Seras, et aurai dégagé le général Bonnet; +et alors il me serait sans doute possible de réunir huit ou dix mille +hommes et d'appuyer le duc de Raguse. Si le duc de Raguse se porte sur +le Tage, Ciudad-Rodrigo va être livré à lui-même. Dans la situation +actuelle des affaires dans le nord de l'Espagne, je ne puis point +disposer d'un régiment pour m'opposer aux tentatives que l'ennemi ferait +sur cette place, car je pense bien qu'avant tout l'essentiel est le +Nord, la côte, les communications et les points qui avoisinent la +France. Dans un moment où il s'agissait d'empêcher les Anglais de +s'emparer d'Almeida, je n'ai pu amener de l'infanterie au prince +d'Essling. Je le puis encore bien moins aujourd'hui, à cause des +mouvements de l'ennemi, de la force des quadrilles sur tous les points, +de la consistance de Mina et de la situation des esprits dans cette +province. + +«Il faut renoncer à administrer ce pays comme l'Empereur l'avait +ordonné. La présence de deux armées dans le sixième et le septième +gouvernement ne permettra aucun plan fixe d'administration. Tant que +l'armée de Portugal sera sur le territoire d'Espagne, et jusqu'à ce que +cette armée ait les moyens de reprendre sa conquête (ce qui ne peut être +de longtemps), il faut qu'elle ait des ressources qu'elle ne peut +trouver que dans le sixième gouvernement; il faut même qu'il lui soit +uniquement affecté. Le cinquième, le troisième et la quatrième peuvent +seuls être administrés comme l'entend l'Empereur, et, pour en avoir +bientôt fini avec la Navarre, il serait nécessaire d'y envoyer trois ou +quatre mille hommes de plus. + +«Je prie Votre Altesse de peser toutes mes réflexions; elles sont le +résultat d'un long et mûr examen et de la connaissance que j'ai de la +situation de ce pays. + +«Je suis avec respect, etc. + +«_Signé_, LE MARÉCHAL DUC D'ISTRIE.» + + + + +SOULT AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Llerena, le 27 mai 1811. + +«M. le capitaine Fabvier, votre aide de camp, m'a remis la lettre que +vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Salamanque le 16 de ce mois. +Je me suis entretenu avec lui de l'état des affaires dans le midi de +l'Espagne, particulièrement en Estramadure, et je lui ai fait concevoir +la nécessité indispensable que l'armée de Portugal marche au plus tôt en +son entier vers la Guadiana, dans l'objet de nous réunir, de livrer +bataille aux ennemis et de sauver Badajoz. C'est avec une bien grande +satisfaction que j'ai reçu de M. Fabvier l'assurance que vous étiez +disposé à prendre en conséquence des dispositions, et que votre projet +était de vous mettre, pour cet effet, en marche dans les premiers jours +de juin; vous voulez bien aussi me le confirmer par votre lettre. + +«Je suis d'autant plus sensible à la démarche que vous avez faite, +qu'elle est la première communication directe que j'aie eue de l'armée +de Portugal depuis qu'elle existe, et que j'y reconnais la détermination +prononcée de concourir, avec tous les moyens dont vous pouvez disposer, +aux succès des armes de Sa Majesté l'Empereur, quel que soit le théâtre. +Ainsi je ne crains pas de trop hasarder en vous proposant de ne laisser +qu'une garnison suffisante à Ciudad-Rodrigo et de marcher avec toute +votre armée sur la Guadiana, dans la direction de Merida ou de Badajoz. +Dans les premiers jours de juin, je me porterai moi-même sur Merida, où +je compte rallier les troupes que le général Drouet conduit à l'armée du +Midi, avoir des nouvelles de votre marche, et opérer notre jonction. +Lorsque nous serons réunis, nous conviendrons des mouvements ultérieurs +qui devront être faits, dont l'objet sera de livrer bataille aux ennemis +et de sauver Badajoz. Il n'y a pas un instant à perdre pour obtenir ce +dernier résultat. + +«Je ne pense pas que vous puissiez rien compromettre en laissant pendant +quelque temps Ciudad-Rodrigo livré à ses propres forces, d'autant plus +que M. le maréchal duc d'Istrie sera sans doute disposé à former un +corps pour contenir les détachements que le général ennemi pourra +engager dans cette direction, et que, d'ailleurs, il est vraisemblable +qu'aussitôt que les ennemis auront connaissance de votre mouvement ils +s'empresseront de porter leurs forces vers le Midi; mais vous pouvez les +prévenir par la rapidité de votre marche, et la place de Badajoz peut +être dégagée par la seule impulsion de votre mouvement avant que lord +Wellington ait pu joindre, sur la rive gauche de la Guadiana, le général +Beresford. Alors les succès de la campagne sont assurés, quelles que +soient les dispositions et les forces des ennemis. + +«J'ai envoyé ordre au général Drouet de presser sa marche et de se +diriger sur Medellin dans le cas où il ne pourrait pas arriver à Merida +(ce qui ne me paraît pas vraisemblable). Si, par événement, ce général +se trouvait encore en arrière, je vous serai très-obligé, monsieur le +maréchal, de lui enjoindre de la manière la plus formelle de se +conformer aux dispositions que je viens d'énoncer. + +«Le 16 de ce mois, j'ai livré bataille aux ennemis à la Albuhera. Cette +affaire serait pour nous d'un grand avantage; nous pourrions même la +considérer comme une victoire signalée[4] si Badajoz, qui en était le +but, eût été dégagé; mais je n'ai pu y parvenir. Les ennemis ont perdu, +de leur aveu, sept mille hommes, dont quatre mille cinq cents Anglais. +Nous leur avons fait mille prisonniers, pris six drapeaux et cinq pièces +de canon. Les 3e, 31e, 48e et 66e régiments ont été à peu près détruits. +Depuis je manoeuvre en Estramadure, et je n'ai cessé d'offrir le combat +aux ennemis. Leur circonspection les a tenus jusqu'à présent à une +distance respectueuse; mais je ne suis pas assez fort pour engager à moi +seul une nouvelle affaire sous les murs de Badajoz, d'autant plus que lu +gauche de mon armée se trouve engagée contre celle de l'ennemi, qui +vient de Murcie, et que j'ai toujours à craindre du côté de Cadix et de +Gibraltar, le dois donc compter sur le concours efficace de l'armée de +Portugal, que vous voulez bien m'offrir. J'ai l'espoir que je ne serai +pas trompé dans mon attente. + +[Note 4: Excellente plaisanterie, que de représenter comme une +victoire signalée une bataille offensive dont le but, celui de bloquer +une place, n'a pu être atteint! Sublime inspiration qui c'est renouvelée +depuis, quand le maréchal duc de Dalmatie à essayé de faire passer aussi +pour une victoire la bataille défensive de Toulouse, où il a été chassé +d'une position qui semblait et aurait dû être inexpugnable! (LE DUC DE +RAGUSE.)] + +«Il me tarde beaucoup, monsieur le maréchal, que notre réunion soit +opérée, et que nous puissions convenir des dispositions que l'un et +l'autre nous devons exécuter pour que les intentions de l'Empereur +soient remplies et le succès de ses armes assuré. Aussitôt que je serai +instruit de votre marche, j'irai à votre rencontre.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 27 mai 1811. + +«Je vous envoie, monsieur le duc de Raguse, divers numéros du +_Moniteur_, parmi lesquels il s'en trouve plusieurs qui contiennent des +nouvelles d'Espagne. + +«Ainsi que je vous l'ai déjà mandé, monsieur le maréchal, l'Empereur me +charge de vous faire connaître de nouveau que vous avez un entier +pouvoir pour réorganiser votre armée, en former six ou sept divisions, +et renvoyer les généraux que vous ne jugeriez pas convenable de garder. +Vous pouvez prendre les colonels en second du corps du général Drouet, +pour leur donner le commandement des régiments vacants, en choisissant +des officiers vigoureux. Vous devez renvoyer les administrations que +vous jugeriez inutiles, et concentrer votre armée dans la main. + +«Il y a beaucoup de mulets dans la province de Salamanque et sur vos +derrières; faites lever tous ces mulets pour rétablir vos attelages. Le +maréchal duc d'Istrie a l'ordre de vous seconder de tous ses moyens et +de vous donner même tout ce qu'il pourra tirer de la garde impériale; +et, indépendamment de cela, des marchés sont passés pour l'achat à +Bayonne de quatre mille mulets de bât et du train d'artillerie, mais il +faudra nécessairement du temps pour cette opération. + +«L'Empereur, monsieur le duc, vous recommande de bien reformer votre +armée et de livrer bataille aux Anglais s'ils se portent sur +Ciudad-Rodrigo; dans ce cas, le duc d'Istrie pourra vous renforcer d'une +division d'infanterie de dix mille hommes de la garde impériale.--Annoncez +la prochaine arrivée de l'Empereur et votre marche sur Lisbonne aussitôt +que la récolte sera faite.» + + + + +LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Valladolid, le 1er juin 1811. + +«Je reçois votre lettre du 30. Vos dispositions sont parfaites, et je +vous en fais mon compliment de tout mon coeur. Je vais me mettre à même +de vous appuyer au besoin. Je vous prie de m'écrire le plus souvent +possible: personne ne prendra plus de part à votre marche et à vos +succès que moi. + +«J'ai envoyé cette nuit l'ordre au général Roguet de rentrer. Je vais +porter une partie de la cavalerie sur Salamanque et m'échelonner de +manière à pouvoir me mettre en marche au premier avis que vous m'en +donnerez.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +Paris, le 3 juin 1811. + +«L'Empereur me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal, +qu'il est nécessaire que votre artillerie soit bien remontée et bien +approvisionnée avant de faire aucun mouvement important; qu'il faut quel +vous ayez au moins soixante pièces de canon attelées, avec leur +approvisionnement, et que votre armée soit parfaitement reposée et +réorganisée. + +«Vous êtes autorisé à donner l'ordre au duc d'Abrantès, et à tous les +généraux qui ne vous conviendraient pas, de rentrer en France. Enfin, +monsieur le maréchal, vous devra arranger votre armée de manière qu'elle +soit parfaitement dans votre main et que vous n'éprouviez aucun +obstacle. + +«Indépendamment de la brigade du général Wathier, M. le maréchal duc +d'Istrie a l'ordre de vous remettre cinq cents chevaux d'artillerie et +de lever tous les mulets qu'il sera possible de trouver. + +«Rappelez tous les détachements de votre armée qui se trouvent isolés +dans les villes du sixième et du septième gouvernement. Des troupes +doivent remplacer incessamment, dans la Biscaye et dans la Navarre, les +régiments provisoires et de marche qui s'y trouvent et qui sont composés +d'hommes appartenant à l'armée de Portugal; vous vous trouverez par là +obtenir une augmentation d'environ neuf mille hommes. Deux mille chevaux +d'artillerie sont en mouvement pour se rendre à Bayonne, et quatre mille +hommes de cavalerie appartenant à votre armée vont incessamment vous +rejoindre. + +«L'Empereur aurait désiré, monsieur le maréchal, avoir l'état de +situation de l'armée de Portugal. J'ai reçu le petit état d'organisation +que vous m'avez envoyé, mais qui ne contient aucune force ni même +l'indication des bataillons et escadrons. Témoignez à votre chef +d'état-major combien l'Empereur est impatient d'avoir ces états, et +prescrivez-lui la plus grande exactitude à me les envoyer aux époques +prescrites. Sa Majesté s'occupe essentiellement de son armée de +Portugal, et je suis dans l'impossibilité de lui en présenter la +situation récente.» + + + + +NOTE DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE DU DUC D'ISTRIE ET DU MAJOR +GÉNÉRAL. + +Quelques mots d'abord sur les lettres du maréchal duc d'Istrie, +commandant l'armée du nord de l'Espagne, lettres que l'on vient de lire +tout à l'heure. Les deux premières me sont adressées, la dernière est la +copie de celle qu'il écrit au prince de Neufchâtel. Il est difficile de +peindre d'une manière plus exacte l'état déplorable dans lequel j'ai +trouvé l'armée quand j'en ai pris le commandement. Ce que je dis dans le +texte de mes _Mémoires_ est donc corroboré par le récit d'une personne +étrangère qui était en situation de voir et de juger, et dont l'intérêt +se trouvait plutôt à embellir ma position qu'à en exagérer la misère, +afin d'être dispensé de m'envoyer une partie des secours qu'il avait +l'ordre de me faire passer. Mon récit est encore corroboré par la +crainte extrême que le duc d'Istrie éprouvait de me voir exécuter +l'opération que je méditais. Il n'est peut-être pas sans quelque mérite +d'avoir trouvé le moyen de donner si promptement de la consistance et de +la valeur aux débris qui m'avaient été confiés, et d'être parvenu à +pouvoir opérer avec eux, si peu de moments après leur retour en Espagne. +On peut voir par la lettre du major général, du 3 juin, que les ordres +de l'Empereur, loin d'être impératifs pour agir, étaient bien plutôt +restrictifs, puisqu'il me recommandait de ne pas faire de mouvements +importants avant d'avoir soixante pièces de canon attelées et +approvisionnées. Je n'en avais que trente-six; mon infanterie ne +s'élevait pas au delà de vingt-cinq mille hommes; ma cavalerie n'était +remontée qu'en partie; mais la confiance était revenue, l'esprit de +l'armée était régénéré et le caractère de chacun était retrempé. M. le +lieutenant-colonel Napier, dans son très-médiocre ouvrage sur les +campagnes de la Péninsule, où l'erreur des faits et le défaut de +sincérité le disputent à l'ignorance des règles élémentaires du métier, +a donc eu tort de dire que le mouvement opéré dans le Midi par l'armée +de Portugal, dont l'effet a été la délivrance de Badajoz, m'avait été +ordonné. Le mérite en appartient tout entier à moi seul, et le succès +était indispensable, puisque cette marche avait été exécutée en +opposition avec les instructions reçues. + +Le mouvement sur Badajoz m'a paru le seul qui pût sauver cette place. Il +était commandé par l'intérêt de la gloire de nos armes. J'ai eu la +conviction que son exécution était possible, et je me suis décidé à +l'entreprendre; le duc de Dalmatie le réclamait avec raison; j'ai +entendu sa voix; et, quoique mes intérêts d'amour-propre fussent en jeu, +je n'ai pas pensé un seul jour à le différer. J'ai été bien aise de +saisir la première occasion de montrer que des considérations de cette +nature ne doivent jamais intervenir quand il s'agit du bien de son +propre pays et de sa gloire, exemple que, plus tard, j'ai reconnu avec +douleur avoir donné en vain. + +Je ne discuterai pas ici les ridicules propositions du duc d'Istrie, +consistant à occuper la tête de pont d'Almaraz sur le Tage, à placer une +division à Bejar et à Baños, et à tenir le reste de l'armée réuni à +Salamanque et Alba-sur-Tormès. Il était absurde de penser que de +semblables dispositions, prises à soixante lieues de Badajoz, eussent pu +ralentir d'un seul jour les opérations commencées contre cette place. + +Mes combinaisons ont été telles, que les craintes et les alarmes si +vives du maréchal duc d'Istrie se sont changées complétement en +confiance quand le mouvement s'exécuta, ainsi qu'on le voit en lisant sa +lettre du 1er juin, où il me félicite de mes dispositions et de la +résolution que j'ai prise et dont commence l'exécution. + +_Signé_: LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE. + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 17 juin 1811. + +«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, votre lettre +chiffrée du 31 mai. + +«Sa Majesté a vu avec peine que vous ayez gardé une grande quantité +d'hommes à pied du train d'artillerie, Sa Majesté ayant fait diriger sur +Bayonne beaucoup de chevaux d'artillerie. Je vous prescris qu'aussitôt +la réception du présent ordre vous ayez à faire partir tous les hommes à +pied du train d'artillerie, que vous avez gardés, et que vous les +dirigiez sur Bayonne. + +«Sa Majesté a vu aussi avec peine que vous n'ayez mené que trente-six +pièces de canon. Il vous en eût fallu soixante, ce qu'elle croyait +possible, avec les cinq cents chevaux que vous avez dû recevoir de la +garde, et qui lui sont remplacés par cinq cents autres. A la fin de +juillet, mille chevaux d'artillerie, avec les munitions qui vous sont +nécessaires, passeront la Bidassoa; mais, je vous le répète, l'Empereur +ordonne que tous les hommes à pied du train, que vous avez conservés, +soient envoyés tout de suite à Bayonne. Quand vous serez sur le Tage, +l'intention de l'Empereur est que vous frappiez des réquisitions dans +les provinces d'Avila, de Talavera et de Truxillo, même dans la Manche, +pour former vos magasins. Vous ne devez pas employer l'argent de la +solde à acheter des vivres. Si Alcantara est susceptible d'être mis en +état de défense, cela serait avantageux. + +«Madrid étant abondamment pourvu d'approvisionnements de guerre, vous +pourriez de là compléter l'approvisionnement de vos munitions, à raison +de douze pièces par division et de douze obusiers en réserve. Tout est +en mouvement pour diriger de grandes forces en Espagne. Sa Majesté +attend avec la plus grande impatience l'état de situation de votre +armée. + +«A Saintes est établi un dépôt pour les dragons; à Niort, un pour la +cavalerie légère; à Auch, pour le train d'artillerie; à Pau, pour les +équipages militaires; il arrive dans ces dépôts des chevaux, des selles, +des harnais et tout ce qu'il faut pour remonter les hommes à pied; à +mesure que vous en aurez de démontés, renvoyez-les à Bayonne, d'où ils +seront dirigés sur les dépôts.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +Badajoz, 21 juin 1811. + +«Je viens de rendre compte à Votre Altesse Sérénissime de la levée du +siége de Badajoz et de la retraite de l'ennemi en Portugal. Je vais +aujourd'hui, conjointement avec M. le duc de Dalmatie, faire une +reconnaissance sur Elvas et Campo-Maior. Si, comme tout l'annonce, +l'ennemi a renoncé à toute espèce de projets sur l'Estramadure, je +repasserai le Tage, sans retard, avec la plus grande partie de l'armée +et ferai prendre des cantonnements dans les montagnes sur le Tietar et +sur le Terté, occupant Baños et Bejar, et j'aurai mes avant-postes dans +la Sierra de Gata, qui m'approcheront de Rodrigo, et à Coria, qui +m'instruiront de ce qui se passe dans la vallée du Tage. Je laisserai +une division à Truxillo pour observer Badajoz et me mettre en +communication avec l'armée du Midi. Je vais faire mettre en bon état de +défense le passage du Tage à Lugar-Nuevo, près d'Almaraz. Ce poste sera +un de mes principaux dépôts de vivres et de munitions. Les instructions +générales données aux troupes, en cas d'attaque de l'ennemi, seront, +pour celles de la rive gauche, de repasser le Tage, et pour celles de la +rive droite de repasser le Tietar, sur lequel je vais faire construire +une bonne tête de pont. J'établirai mon quartier général aux environs de +Navalmoral, et je me trouverai ainsi en mesure de me porter également, +soit sur Rodrigo, soit sur Badajoz. Les troupes, cantonnées dans ces +pays sains, passeront ainsi l'époque des grandes chaleurs. + +«Mon intention est de mettre à profit ce temps de repos pour réorganiser +complétement l'armée et la mettre le mieux possible en état d'exécuter +les ordres de Sa Majesté, rétablir une bonne discipline, former des +magasins sans lesquels il est impossible ici de faire aucune espèce de +bonne opération; enfin, tout en faisant reposer les troupes qui en ont +un extrême besoin, les faire exercer et les mettre à même de rentrer en +campagne avec tous leurs avantages. + +«Lorsque l'armée de Portugal aura passé ainsi six semaines ou deux mois, +et aura reçu quelques recrues et les chevaux de cavalerie, d'artillerie +et d'équipages qui lui manquent, et si son bon esprit est soutenu par +quelques récompenses, il n'y a rien que Sa Majesté ne puisse exiger +d'elle et qu'elle ne puisse exécuter. + +«Tels sont, monseigneur, mes projets, de l'exécution desquels je vais +m'occuper; mais, pour le faire avec fruit, il est nécessaire que Sa +Majesté fasse connaître quelles sont les ressources qu'elle attribue à +l'entretien de l'armée de Portugal. Il est indispensable, ou qu'il soit +fait des fonds réguliers et fixes pour faire face à toutes les dépenses +de l'administration, ou qu'on détermine le territoire dont les produits +lui seront affectés et le mode d'après lequel il en sera disposé. Il est +impossible de continuer, sans les inconvénients les plus graves, à +vivre, comme on l'a fait jusqu'ici, de réquisitions. Ce système, qui +laisse un arbitraire immense et qui est subversif de tout ordre, est +tout à fait impraticable à la longue, lorsqu'une armée est stationnaire; +car, comme les réquisitions nécessitent toujours l'emploi de la force, +elles ne peuvent se faire qu'à une petite distance, et alors la totalité +des ressources d'un pays est bientôt épuisée. Il en résulte une +impossibilité absolue de vivre, à moins d'une dispersion totale de +l'armée, et l'armée n'est plus en état d'agir. Indépendamment de cela, +ce système, faisant naître beaucoup de désordres, entraîne presque +toujours une double consommation. C'est par suite de ce système que les +provinces de Salamanque et de l'Estramadure sont ravagées et que les +deux tiers de ces pays sont incultes. Si, au contraire, on paye tout, on +a sans violence et sans l'emploi de la force des moyens de subsistance +suffisants, et l'Empereur n'y perd rien puisqu'on peut établir des +impôts en conséquence; car, en supposant que la charge fût trop forte, +elle serait au moins plus supportable, puisque tout le monde y +contribuerait, tandis que, par les réquisitions, elle est soutenue par +un petit nombre d'individus. C'est ainsi que l'Andalousie est toujours +dans un ordre parfait, parce que, depuis un an, le système des +réquisitions y a cessé. Mais, indépendamment des subsistances, il y a +d'autres dépenses de l'armée qui exigent de l'argent comptant: celles de +l'artillerie, celles du génie, des hôpitaux, les traitements +extraordinaires accordés par l'Empereur, etc.; il faut donc, ou que Sa +Majesté accorde des fonds réguliers versés dans la caisse de l'armée +pour faire face aux dépenses de l'administration, ou qu'elle daigne +déterminer un territoire dont les impôts, étant versés dans cette +caisse, fassent face à ses besoins. + +«Si Sa Majesté se décide pour ce dernier parti, il semblerait que le +territoire naturel à donner aujourd'hui à l'armée de Portugal serait +celui de l'armée du Centre, en laissant toutefois dans cet +arrondissement, et aux ordres du général de l'armée de Portugal, les +troupes qui s'y trouvent pour les garnisons et la police du pays, afin +de laisser toujours l'armée de Portugal entièrement disponible. Si Sa +Majesté adopte cette proposition, il est possible qu'elle trouve à +propos de soumettre Madrid à un système particulier; mais, dans ce cas, +il serait encore nécessaire que l'armée de Portugal pût en tirer des +ressources; car une grande armée ne peut pas se passer d'une grande +ville. Votre Altesse appréciera sans doute combien l'intérêt de Sa +Majesté est qu'on centralise, autant que possible, l'autorité sur la +frontière faisant face aux Anglais, car le peu d'ensemble qui y règne +doit, à la longue, produire les plus funestes effets. Si, étant à +Salamanque, le pays qui pouvait m'aider et me secourir eût été sous mes +ordres, j'aurais pu commencer mon mouvement cinq ou six jours plus tôt. +Il est possible que le retard qui a eu lieu eût pu occasionner la perte +de Badajoz, dont la prise aurait mis en feu tout le midi de l'Espagne. +Si j'eusse commandé à Madrid, j'aurais trouvé un pont à Almaraz; j'y +aurais trouvé huit cent mille rations de vivres qui étaient nécessaires +à mon mouvement; et les promesses faites se seraient accomplies, tandis +qu'elles se sont trouvées jusqu'ici sans effet. Jusqu'ici l'Espagne n'a +pas été pour l'armée française le pays de l'union et de la concorde, et +cependant ce n'est que par l'ensemble dans les opérations que l'on +pourra rapidement mener à une bonne conclusion toutes les affaires de Sa +Majesté. Lord Wellington a ici un grand avantage; tout ce qui doit +contribuer à ses opérations lui est subordonné: ainsi tout part d'un +même principe, conduit vers un même but et marche avec méthode. + +«Telles sont, monseigneur, les réflexions que l'intérêt du service de +l'Empereur m'a suggérées; je vous prie de les soumettre à Sa Majesté, et +de me faire connaître ses ordres. + +«Le capitaine Denis de Damrémont, mon aide de camp, qui aura l'honneur +de vous remettre ces dépêches, pourra donner à Votre Altesse, sur la +situation de l'armée, tous les renseignements qu'elle pourra désirer; je +prends la liberté de le recommander à vos bontés.» + + + + +LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Séville, le 2 juillet 1811. + +«Il était très-urgent que j'arrivasse à Séville; les corps espagnols, +commandés par Blake et par Balleysteros, qui sont descendus de +l'Estramadure, menaçaient déjà cette ville, où on n'était point en +mesure de se défendre. D'autre part, j'ai ma gauche extrêmement engagée; +l'ennemi y fait des progrès, et peut-être en ce montent ai-je des corps +compromis, tandis que, sur mon centre, l'ennemi devient de jour en jour +plus entreprenant et augmente le corps qui agit dans les montagnes entre +Ronda, Algesiras et Gibraltar. + +«Cette situation, qui est la conséquence naturelle des détachements que +j'ai dû faire pour secourir Badajoz, me force à presser la marche des +troupes que je fais venir de l'Estramadure, pour les mettre aussitôt en +campagne et tâcher de rétablir les affaires. Pour le moment, je n'en +retire cependant que celles dont j'ai eu l'honneur de faire part à Votre +Excellence; mais je dois la prévenir que, si elles étaient +insuffisantes, mon devoir m'obligerait à avoir recours au cinquième +corps et à la cavalerie commandée par M. le général Latour-Maubourg. +Alors Votre Excellence serait sans doute disposée à mettre l'armée de +Portugal en position de secourir au besoin Badajoz et d'empêcher les +ennemis de faire de nouvelles incursions en Estramadure. + +«C'est au nom du service de l'Empereur que j'ai l'honneur de vous faire +cette proposition, en attendant que Sa Majesté ait déterminé +l'arrondissement de l'armée de Portugal, et que celle du Midi puisse se +renfermer dans ses limites, ou au moins que j'aie été renforcé par les +troupes de cette même armée que le général Belliard retient à Madrid +malgré les ordres exprès de l'Empereur. + +«A ce sujet, je renouvelle à Votre Excellence la demande de vouloir bien +tenir une division d'avant-garde et de la cavalerie à Merida, afin que +nos communications soient bien établies, au moins jusqu'à ce que l'armée +anglaise ait pris un parti et que la place de Badajoz soit +réapprovisionnée. + +«Je laisse, le cinquième corps et la cavalerie du général +Latour-Maubourg en Estramadure; je ne changerai la destination de cette +troupe qu'à la dernière extrémité; et, dans ce cas, Votre Excellence en +sera toujours prévenue à l'avance. Mais, je le répète, il n'est pas en +mon pouvoir de me défaire des ennemis que j'ai en ce moment à combattre +sans le concours de ces troupes; et, pour cela, il vous paraîtra sans +doute raisonnable, monsieur le maréchal, que l'armée de Portugal +contribue, par sa présence sur la Guadiana, à les rendre en partie +disponibles et à contenir les ennemis, d'autant plus que je prends +l'engagement de remarcher moi-même avec vingt mille hommes en +Estramadure si les ennemis cherchaient de nouveau à y pénétrer en armes, +afin d'y seconder les opérations de Votre Excellence, et même d'y +rétablir auparavant un gros corps d'observation sitôt que j'aurai +terminé les affaires de l'Andalousie. + +«L'intérêt que vous portez au service de l'Empereur et l'empressement +que vous avez mis, monsieur le maréchal, à venir au secours de l'armée +du Midi, lorsque, par suite de la diversion qu'elle avait faite en +faveur de l'armée de Portugal, sa droite s'est trouvée engagée, me +donnent l'assurance que vous accueillerez ma proposition et que même +vous jugerez devoir prendre des dispositions en conséquence, en +appréciant l'urgence des motifs qui me portent à renouveler ma demande.» + + + + +LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Séville, le 3 juillet 1811. + +«J'ai l'honneur de vous adresser duplicata de la lettre qu'hier j'ai +écrite à Votre Excellence. + +«L'état des affaires devenant de jour en jour plus embarrassant en +Andalousie, et me trouvant pressé sur tous les points par les ennemis, +je suis dans l'impérieuse nécessité d'appeler encore une division du +cinquième corps et la division de dragons commandée par le général +Latour-Maubourg. Je ne puis pour le moment laisser en Estramadure qu'une +division d'infanterie et quatre régiments de cavalerie légère aux ordres +de M. le général comte d'Erlon. Lorsque je me serai débarrassé des +ennemis qui m'accablent, je rétablirai en Estramadure le corps +d'observation dont nous sommes convenus. + +«Plusieurs convois de subsistances et de poudre de guerre sont en route +pour Badajoz. Je donne l'ordre a M. le général comte d'Erlon de les y +faire entrer avant d'opérer son mouvement. Je pense aussi que, de son +côté, il aura pu faire rentrer quelque chose. Ainsi il devra y avoir à +Badajoz un approvisionnement de quelques mois. + +«Ces considérations me portent à vous demander expressément, monsieur le +maréchal, de vouloir bien, jusqu'à ce que l'Empereur ait fait connaître +ses intentions, tenir l'armée de Portugal entre le Tage et la Guadiana, +ayant son avant-garde à Merida, afin de pouvoir, au besoin, secourir +Badajoz, et d'empêcher que l'armée anglaise pénètre de nouveau en +Estramadure, et compromette ainsi la droite de l'armée du Midi. + +«Je fonde ma proposition sur une instruction du prince major général que +j'ai retrouvée à Séville, laquelle dit expressément que l'armée +impériale de Portugal est chargée d'observer l'armée anglaise et de +l'empêcher de faire des progrès en Espagne. Je m'appuie aussi de la +considération que j'ai déjà exposée de la nécessité de rendre les +troupes de l'armée du Midi disponibles pour agir contre les corps +ennemis qui, en ce moment, l'attaquent de toute part. + +«J'ai l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien me communiquer +les dispositions qu'en conséquence elle jugera à propos de prendre. + +«J'ai l'honneur de lui faire part que, depuis quelques jours, on +remarque de très-grands mouvements dans l'escadre anglaise qui est en +baie de Cadix. Le 30, on a vu paraître, à la hauteur de Rota, une flotte +ennemie de quarante et une voiles, dont quinze vaisseaux de haut bord, +plusieurs à trois ponts, venant de l'ouest et faisant voile pour le +détroit. On disait à Cadix que l'escadre impériale de Toulon était +sortie.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MARÉCHAL SOULT. + +«Merida, le 6 juillet 1811. + +«Je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 2 +juillet. L'armée de Portugal n'a jamais eu à combattre la totalité de +l'armée anglaise, car une division en a toujours été détachée sur cette +frontière; elle n'a jamais été chargée non plus d'une portion de l'armée +espagnole lorsqu'elle était dans toute sa force. Ce n'est point avec +l'affaiblissement en hommes et en moyens, qu'elle a éprouvé, qu'elle +peut changer de rôle aujourd'hui et tenir tête aux armées anglaise et +portugaise réunies et augmentées des forces de Castaños. + +«Le cinquième corps a toujours été considéré par Sa Majesté comme devant +concourir aux opérations générales de l'armée de Portugal, et, de fait, +il y a toujours été employé. Je m'empresse donc de vous annoncer, d'une +manière bien formelle, que, le jour ou vous rappellerez le cinquième +corps et la cavalerie, l'armée de Portugal repassera le Tage, et qu'elle +ne marchera de nouveau au secours de Badajoz que lorsque les forces +disponibles de l'armée du Midi auront débouché des montagnes. Si, au +contraire, le cinquième corps et la cavalerie continuent à rester en +Estramadure, l'armée de Portugal gardera les positions que je vous ai +annoncé qu'elle allait prendre, et sera en communication avec l'armée du +Midi et toujours prête à venir à son secours. La position de l'armée de +Portugal n'est pas telle en Estramadure, qu'elle puisse stationner sur +la Guadiana avec des forces inférieures, parce qu'elle a une mauvaise +communication, impossible à défendre, et qu'un seul revers pourrait +causer sa perte. Les troupes de l'armée du Midi, au contraire, ont une +communication que rien ne peut compromettre, et, en se retirant devant +un ennemi supérieur, elles arrivent dans de fortes positions, et +s'approchent de leurs magasins, de leurs ressources et de leur réserve. +C'est donc pour éviter cette équivoque que je me hâte de vous écrire +cette lettre. Rien ne pourrait modifier les résolutions qu'elle +contient, parce qu'elles sont fondées sur des calculs raisonnables et +sur les véritables intérêts du service de l'Empereur. J'en envoie, au +surplus, une copie au prince major général, avec prière de la mettre +sous les yeux de Sa Majesté.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +Paris, le 10 juillet 1811. + +«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous témoigner sa +satisfaction du mouvement que vous avez opéré sur Badajoz et de son +résultat. L'intention de Sa Majesté, monsieur le maréchal, est que la +province de l'Estramadure, depuis Merida, Medellin, et toute la rive +droite de la Guadiana, soit sous vos ordres, sans comprendre toutefois +Badajoz ni un rayon à sept ou huit lieues autour de cette place, qui +continueraient à faire partie de l'armée du Midi. L'intention de +l'Empereur est également que la province de Talavera, celles de Tolède, +Placencia et Avila, soient immédiatement sous vos ordres, ayant soin de +rendre compte au roi de ce qui se passera dans ces provinces; mais vous +devez employer les contributions de ces provinces et toutes leurs +ressources pour fournir à votre armée tout ce dont elle pourra avoir +besoin. Ainsi donc, monsieur le duc, Tolède, Talavera, Placencia, Avila, +Coria et la province de Ciudad-Rodrigo font partie de votre +commandement, pour en tirer, je vous le répète, les contributions, les +subsistances et les moyens de toute espèce dont votre armée peut avoir +besoin. Le roi, qui est à Madrid et commande l'armée du Centre, vous +enverra de sa capitale, de Ségovie et de la Manche, tout ce qu'il +pourra. + +«Le maréchal duc d'Istrie a dû vous envoyer cinq cents chevaux +d'artillerie de la garde. Vous trouverez, ci-joint l'état des troupes +qui sont en marche pour vous rejoindre. Par ces moyens, vous verrez que +votre artillerie et votre cavalerie seront bientôt en état. + +«L'Empereur vous ordonne, monsieur le duc, d'exécuter l'ordre que vous +avez déjà reçu plusieurs fois d'envoyer à Bayonne les hommes à pied, +soit de cavalerie, soit du train d'artillerie ou des équipages +militaires. L'Empereur a formé, dans les départements du midi de la +France, des dépôts où il y a des chevaux, des équipements et tout ce qui +est nécessaire pour remonter promptement ces hommes. + +«Votre artillerie, comme je vous l'ai dit, doit être de +quatre-vingt-quatre bouches à feu. Le matériel existe à Ciudad-Rodrigo +et à Madrid; le personnel est à votre armée; les chevaux nécessaires +pour le train vous arrivent: il ne vous reste donc rien à désirer. + +«Il a été envoyé à l'armée de Portugal, jusqu'à ce jour, neuf millions +cinq cent mille francs, et il part un sixième convoi, du 13 au 15 +juillet, qui vous porte quatre millions. + +«Le ministre de la guerre a l'ordre de mettre à votre disposition cent +mille francs pour le génie, cent mille francs pour l'artillerie, cent +mille francs pour vos dépenses extraordinaires, et ce qui aurait été +déjà dépensé pour ces trois services sera imputé et régularisé sur ces +sommes. + +«Je dois vous faire observer, monsieur le duc, que, dans l'état +d'agitation et de trouble dans lequel se trouve l'Espagne, elle ne peut +être administrée que militairement. Faites payer fortement le pays et +établissez le plus grand ordre; empêchez les vols et gaspillages de +toute espèce. J'écris au roi pour qu'il vous envoie un million de +rations de biscuit. De votre côté, vous devez profiter du moment de la +récolte pour former de grands magasins à Truxillo, Placencia, Talavera, +etc. + +«Après vous avoir félicité sur votre mouvement, Sa Majesté me charge de +vous dire qu'elle est très-mécontente que vous n'ayez pas encore envoyé +l'état de situation de votre armée. Prenez donc à l'avenir des mesures +pour que tout marche ensemble. L'Empereur a besoin de connaître, dans +les plus petits détails, la situation de ses armées pour les commander. + +«Sur l'état joint à cette lettre, vous verrez que le général +Vandermaesen réunit à Burgos une division de huit cent cinquante hommes +de cavalerie et de six mille hommes d'infanterie, qui partiront vers les +quinze premiers jours d'août. Vous y verrez aussi les détachements +partis avec le roi et ceux qui partiront avec le sixième convoi de +fonds. Vous recevrez ainsi un renfort de six mille cinq cent huit hommes +d'infanterie, huit cent cinquante-quatre hommes de cavalerie, et de onze +cent quarante chevaux d'artillerie.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 10 juillet 1811. + +«L'Empereur, monsieur le due de Raguse, me charge de vous parler de vos +relations avec le roi. + +«Les provinces de Tolède, d'Avila et de Talavera étant distraites de +l'armée du Centre, pour vous servir à en tirer les contributions et les +autres ressources nécessaires aux besoins de votre armée, vous devez +vous entendre avec le roi et lui adresser l'état des contributions et +des objets de toute espèce que vous emploierez pour votre armée. Vous +lui en ferez connaître l'emploi et vous m'enverrez les mêmes comptes. + +«Les agents du roi doivent continuer leurs fonctions, la justice doit +être rendue au nom de Sa Majesté Catholique; les agents de +l'administration et les membres du clergé seront nommés par elle. Vous +devez rendre compte au roi des opérations administratives, y mettre le +plus grand ordre, de manière à ce que les agents espagnols aient la +conviction qu'il n'y a rien de soustrait dans les deniers publics. +Correspondez avec le roi sur les événements militaires afin qu'au besoin +il puisse vous soutenir avec ce qu'il aura de disponible. De son côté, +Sa Majesté Catholique vous fera connaître ce qui pourra vous intéresser. + +«L'Empereur, monsieur le duc, désire que le roi aille passer la revue de +votre armée; cela l'intéressera davantage pour subvenir à vos besoins. +Sa Majesté Catholique aura les honneurs du commandement, mais c'est +vous, monsieur le maréchal, qui commandez et qui répondez à l'Empereur +des événements. Vous sentirez assez tous les avantages que vous +retirerez de ce que le roi soit bien accueilli à votre armée; cela fera +un bon effet moral parmi les Espagnols et portera Sa Majesté à vous +seconder de tous ses moyens pour contribuer à vos succès.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«10 juillet 1811. + +«L'Empereur, monsieur le duc, après avoir lu vos dernières dépêches, me +charge de vous faire connaître qu'une division ne suffit pas à Truxillo, +qu'il faut deux divisions, votre cavalerie et quinze pièces de canon. +Vous donnerez le commandement de ce corps, soit au général Régnier, soit +au général Montbrun. Vous devez tirer des vivres de Merida et Medellin, +et ne pas laisser l'ennemi s'y établir. Vous vous tiendrez en +correspondance immédiate avec Rodrigo et le cinquième corps d'armée. Le +reste de votre armée doit se placer à Almaraz, Talavera, Placencia et +sur les rives du Tage, pour se reposer et être en position de se réunir +promptement. Il faut établir un pont sur le Tage à Almaraz ou au point +de Szarovislas, où jadis il en a existé un. Vous devrez faire construire +le pont sur pilotis et y faire établir une double tête de pont, de +manière à avoir un ouvrage important sur le Tage et qui soit à l'abri +des incursions des guérillas et de tous autres partis. Vous pouvez faire +faire des ouvrages dans le genre de ceux que l'Empereur a faits au +Spielz, mais sur une petite échelle. Il faut occuper Alcantara, le +fortifier comme poste, ce qui donnera un autre pont sur le Tage et une +nouvelle communication directe avec Badajoz. Cet objet est de la plus +grande importance et deviendra très-avantageux lorsqu'on sera sur le +point d'opérer sur le Portugal, puisque d'Alcantara on aura un fort +dépôt qui servira d'appui. Les Anglais, qui avaient d'abord réparé +Almeida, l'ont fait sauter et raser en entier, dans le dessein de porter +la guerre dans le Midi. L'Empereur pense, monsieur le duc, qu'avant de +retourner sur le Tage vous vous serez assuré que les fortifications de +Badajoz sont réparées et la ville approvisionnée pour six mois. Cela +supposé, il reste à voir ce que fera le général anglais. Il ne paraît +pas probable qu'il veuille recommencer la campagne pendant la canicule, +et notamment la commencer par un siége dans la saison la plus malsaine +en Espagne. Si, contre toute probabilité, il le faisait, c'est, monsieur +le duc, au secours de l'Andalousie que vous devez marcher avec toute +votre armée. L'Empereur a donné le commandement de son armée du Nord au +général Dorsenne, et ce général sera bientôt en mesure de couvrir +Ciudad-Rodrigo et de présenter une forte colonne pour inquiéter l'ennemi +du côté de cette place et menacer le Portugal; il pourrait même, en cas +d'événement, réunir des forces assez nombreuses pour couvrir +Ciudad-Rodrigo. L'Empereur vous recommande de faire retrancher le col de +Baños, de manière à y maintenir un poste qui assure vos communications +avec l'armée du Nord. Aussitôt que l'armée du général Dorsenne sera plus +considérable, on le chargera entièrement de la province et de la place +de Rodrigo, ce qui pourra vraisemblablement avoir lieu vers le 15 août. +Alors l'armée du Nord aurait néanmoins un corps sur la Coa et l'armée de +Portugal garderait Alcantara et serait à cheval sur le Tage, ayant sa +gauche appuyée sur la Guadiana. L'armée du Midi occuperait Badajoz avec +un corps d'observation pour soutenir cette place. Dans cet état des +choses, monsieur le maréchal, si l'ennemi se portait sur Ciudad-Rodrigo +avec toutes ses forces, l'armée de Portugal marcherait au secours de +cette place, de concert avec l'armée du Nord, ce qui amènerait une force +de soixante-dix mille hommes sur Ciudad-Rodrigo. + +«Si, ce qui est beaucoup plus probable, le général anglais marchait sur +Badajoz, l'armée de Portugal se porterait sur la Guadiana, se réunirait +à vingt-cinq mille hommes de l'armée du Midi, ce qui ferait +soixante-cinq mille hommes. Enfin, si l'armée ennemie débouchait sur +l'armée de Portugal par l'une ou l'autre rive du Tage, l'armée du Nord +pourrait envoyer au secours de l'armée de Portugal dix mille hommes, +l'armée du Midi quinze mille hommes, celle du centre six mille hommes, +ce qui ferait une réunion de plus de soixante-dix mille hommes, car, +avant que l'ennemi eût franchi l'espace depuis Alcantara ou Alfaiatès +jusqu'à Almaraz, l'armée de Portugal aurait eu le temps de recevoir tous +ses secours. Vous sentez, monsieur le duc, qu'on parle de ce projet pour +parler de tout, car les localités doivent faire considérer ce projet de +l'ennemi comme impraticable. Mais l'Empereur a voulu parcourir les +différentes chances afin de vous convaincre davantage que l'ennemi ne +peut plus avoir de but aujourd'hui que de se porter sur l'armée du Midi. +Sa Majesté désire donc que votre quartier général soit sur le Tage au +point le plus près de la Guadiana; que l'armée soit placée sur les deux +rives; que votre droite soit sur Placencia, au lieu d'y avoir votre +centre, parce qu'il est plus probable que l'armée de Portugal sera +obligée de se porter sur l'Andalousie que vers le Nord. Voilà pour la +défense. + +«Quant à l'offensive, monsieur le maréchal, l'armée de Portugal ne peut +faire autre chose que de se reposer, se refaire, se réorganiser, atteler +son équipage à quatre-vingt-quatre pièces de canon; nommer à tous les +emplois d'officier (envoyez-moi promptement le travail); compléter les +généraux; former des magasins; bien asseoir le passage du Tage par des +ponts sur pilotis; faire des doubles têtes de pont; enfin occuper et +fortifier Alcantara. Après la canicule, si l'offensive doit avoir lieu +sur le Portugal, cette opération se fera par un mouvement combiné de +trois corps d'armée, celui du Nord, de Portugal et du Midi, formant plus +de cent mille baïonnettes, une immense artillerie et tous les moyens de +transport nécessaires. L'Empereur, monsieur le maréchal, aura le temps +de donner ses ordres et de connaître vos projets, à mesure que vous +serez instruit sur les lieux. La guerre de Portugal n'est plus une +expédition; on ne doit plus songer à aller à Lisbonne dans une campagne, +mais dans deux, s'il le faut. Ainsi donc, monsieur le duc, tout ce que +vous pourrez faire dans ce moment pour préparer l'offensive est +d'occuper Alcantara, la fortifier et en faire un dépôt de vivres et de +munitions. L'Empereur, monsieur le maréchal, compte sur votre zèle, sur +votre activité et sur vos moyens pour qu'il ne puisse arriver rien de +désastreux à l'armée du Midi. Vous devrez, monsieur le maréchal, avoir +un chiffre avec le roi, le duc de Dalmatie et le général Dorsenne pour +les dépêches importantes.» + + + + +LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Séville, le 11 juillet 1811. + +«Monsieur le maréchal, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 6 m'est parvenue au même instant que celle du 7. En réponse, +je m'empresse de vous faire part des ordres qu'hier j'ai envoyés à M. le +général comte d'Erlon. Il lui est prescrit d'envoyer une brigade et un +régiment de cavalerie à Xerès de los Caballeros et Frejenal pour +observer les directions qui aboutissent à Ayamonte, par où les troupes +espagnoles feront des mouvements si elles veulent se reporter en +Estramadure. Un régiment se rendra à Séville. + +«Un autre régiment sera établi aux débouchés des montagnes pour assurer +les communications. + +«Ainsi il restera dans les plaines de l'Estramadure une division +d'infanterie, composée de quatre régiments et six régiments de +cavalerie, le tout sous les ordres de M. le général Claparède, lequel +reçoit pour instructions d'observer l'armée anglaise, d'entretenir la +communication avec Badajoz, et de faire entrer sans cesse des +approvisionnements dans la place. Il fera aussi ce qui sera en son +pouvoir pour communiquer avec les troupes que l'armée de Portugal +laissera sur la Guadiana. + +«Je donne ordre à M. le général comte d'Erlon de se rendre de sa +personne à Séville, où il commandera toute ma droite jusqu'à Badajoz, M. +le maréchal duc de Bellune ne pouvant, à cause du blocus de Cadix, être +chargé de ce soin. + +«J'attends que ces mouvements soient un peu avancés pour marcher, avec +toutes les troupes dont je puis disposer, au secours du quatrième corps, +qui a été repoussé jusqu'à Grenade par l'armée insurgée de Murcie, et +pour chasser un corps de cette même armée, qui s'est mis en bataille sur +les hauteurs de Santa-Helena, où passe ma ligne d'opérations, la seule +communication que j'aie avec la Manche et Madrid. + +«Pour le moment, il m'est impossible d'en faire davantage. Je n'ai pris +aucun engagement que je ne sois disposé à tenir; Votre Excellence me +trouvera toujours invariable. Si elle me connaissait mieux, elle se +serait dispensée de me témoigner de la méfiance, et, si elle eût +réfléchi sur ma situation, elle eût trouvé raisonnable que je pensasse +plutôt au salut de l'armée dont le commandement m'est confié qu'à +paralyser des troupes dont le secours m'est indispensable, sur un +théâtre où je ne puis paraître que comme auxiliaire, et non comme partie +principale. Je ferai mieux aussitôt que cela me sera possible, sans y +être provoqué. + +«Je suis fort aise que Votre Excellence ait envoyé copie de sa lettre du +6 à Son Altesse Sérénissime le prince major général; elle pourra +contribuer à nous faire connaître, à l'un et à l'autre, les intentions +de l'Empereur. J'ai aussi écrit à ce sujet. + +«Toutefois, si Votre Excellence changeait les dispositions qu'elle m'a +annoncées, je la prierais de vouloir bien m'en instruire. Je recevrai +cette communication sans méfiance pour l'avenir.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Trianon, le 21 Juillet 1811 + +«Je vous préviens, monsieur le duc de Raguse, que je donne l'ordre à M. +le général comte Dorsenne de faire relever les troupes que vous pouvez +encore avoir dans les garnisons de Ciudad-Rodrigo et de Salamanque par +des troupes de son armée, et de diriger tout ce qui vous appartient sur +Avila et Placencia. + +«L'Empereur approuve, monsieur le maréchal, que vous n'ayez pas consenti +à former, avec les troupes de votre armée, la garnison de Badajoz. Sa +Majesté pense que l'Estramadure doit être défendue par l'Andalousie +considérée sous tous les points de vue, et notamment sous celui des +vivres. C'est à l'Andalousie à fournir tout ce qui est nécessaire pour +approvisionner Badajoz pour un an, s'il est possible; cependant, +monsieur le duc, l'intention de l'Empereur est que vous vous teniez le +plus à portée possible, pour pouvoir, marcher franchement au secours de +Badajoz, s'il y avait lieu. + +«L'Empereur pense que peut-être un ouvrage à Merida ou à Medellin serait +utile pour être maître du passage de la Guadiana; mais c'est à vous, qui +êtes sur les lieux, à en juger.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 26 juillet 1811. + +«Monsieur le duc, je reçois votre lettre du 20; je vous remercie de tout +ce qu'elle contient d'aimable pour moi; vous ne doutez pus non plus de +mon attachement. + +«L'Empereur aurait désiré que je vinsse vous voir; mais ce n'est pas le +moment, puisque l'armée n'est pas réunie. Je sens la difficulté de votre +position et l'extrême justesse de vos observations; je viens de donner +l'ordre pour qu'il soit prélevé, sur la contribution extraordinaire que +je lève en grains, la quantité de vingt mille fanégas, en août, et vingt +mille en septembre, qui seront versées dans les magasins de l'armée de +Portugal. Je trouve très-bien aussi que vous fassiez usage de toutes les +contributions en argent dues par la province d'Estramadure, et je donne +les ordres en conséquence aux agents civils, qui ne pourront toutefois +réussir qu'autant qu'ils seront protégés, soutenus et dirigés par vous, +monsieur le maréchal, dont le zèle et les lumières me sont +connus.--L'empereur espère beaucoup de vous et de son armée de Portugal; +il est disposé à venir à votre secours avec de l'argent et avec des +hommes et des chevaux: vous ne tarderez pas à sentir les effets de ces +dispositions. Quant à moi, je ne puis pas vous secourir autrement; je +n'ai pas de fonds à ma disposition, et je dois même vous dire que je ne +pourrais pas exister ici sans un prêt qui m'est accordé par l'Empereur +par mois. + +«Si vous pouviez vous étendre un peu par votre droite, vous occuperiez +un plus riche pays; et, avec les secours que je vous indique, vous +devriez pouvoir atteindre la saison des événements militaires. La +récolte n'est pas très-bonne à Ségovie ni dans les pays environnant +Madrid.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Navalmoral, le 1er août 1811. + +«Je reçois les dépêches que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire +par mon aide de camp. J'ai lu avec une grande attention l'instruction +qu'elles renferment. J'avais conçu, comme Sa Majesté, le système qu'il +convenait de suivre aujourd'hui pour l'armée de Portugal et le but +qu'elle avait à remplir, et c'est dans cet esprit que j'ai agi jusqu'à +présent. Les localités, les différentes circonstances, rendent cependant +indispensable d'apporter diverses modifications dans ces dispositions. + +«Je ne puis pas placer plus d'une division à Truxillo, attendu qu'il y a +impossibilité absolue d'y vivre. Une division et cinq cents chevaux qui +y sont aujourd'hui éprouvent les plus grandes difficultés pour les +subsistances, et peut-être leur sera-t-il impossible d'y rester. Je ne +puis pas avoir de troupes sur la Guadiana à moins que la plus grande +partie de l'armée ne soit à Truxillo; car elles y seraient compromises, +puisqu'il n'y a que trois marches d'Albuquerque, où l'ennemi a +habituellement des troupes, et où il peut rassembler inopinément des +forces considérables qui sont cantonnées à Portalègre, Campo-Maior et +environs, et que, s'il parvenait à s'emparer de la chaussée, les troupes +qui seraient sur la Guadiana n'auraient d'autre retraite que de se jeter +dans la Manche après avoir abandonné leurs canons, n'ayant point de ce +côté de routes praticables aux environs ou en Andalousie. D'un autre +côté, comme je l'ai dit plus haut, six mille hommes ont grand peine à +vivre; à plus forte raison, douze à quinze mille y seraient-ils dans +l'embarras. Tout le pays que l'Empereur donne à l'armée de Portugal, +entre la Guadiana et le Tage, est un vaste désert absolument inculte, +couvert de bois ou consacré aux pâturages. Les environs de Cacerès et de +Montanchès seuls offrent quelques ressources, et encore ces cantons ne +produisent-ils guère que du vin. + +«L'Empereur ayant une sollicitude particulière pour le Midi, il +semblerait que l'armée devrait stationner sur les bords de la Guadiana; +mais, outre que, dans cette saison, tout le pays est pestilentiel, le +même raisonnement que je fais pour un petit corps s'applique à l'armée +entière; car, dans cette hypothèse, évidemment l'ennemi, marchant à +Truxillo, où il peut se rendre avec la plus grande facilité, attendu +qu'il existe de toutes parts de bonnes communications qui arrivent sur +ce point de la frontière du Portugal, l'armée serait fort compromise, +et, dans tous les cas, serait forcée à une prompte retraite, qui +équivaudrait presque à une défaite dans l'opinion. D'ailleurs, l'armée +de Portugal, n'étant pas aujourd'hui assez forte pour combattre seule +l'armée anglaise, ne doit pas se placer de manière à être obligée de +livrer bataille malgré elle, et avant que d'autres troupes soient +entrées en communication avec elle. Il me semble que la communication de +l'armée de Portugal avec l'Estramadure, étant parallèle à l'ennemi, et +par suite découverte dans toute son étendue, s'oppose à ce que cette +armée soit chargée de Badajoz et habituellement de cette frontière, +tandis que, la communication de l'armée du Midi étant directe, quelle +que soit la faiblesse du corps qu'elle porte en avant, celui-ci n'a rien +à craindre, même en se repliant devant des forces supérieures, puisqu'il +se rapproche de ses magasins et de ses renforts sans jamais risquer de +perdre sa communication, aucun autre débouché n'étant offert à l'ennemi. +Au pis aller, ce corps arrive sur une chaîne de montagnes, où peu +d'hommes équivalent à beaucoup, ce qui donne le temps de rassembler les +troupes de l'Andalousie pour déboucher ensuite. Il me paraît qu'il +résulte de la situation des choses et des localités que l'armée de +Portugal, stationnée sur le Tage, ne peut pas se charger de la défensive +immédiate en Estramadure, mais bien de délivrer l'Estramadure, tandis +que les troupes de l'armée du Midi sont merveilleusement placées pour +garder le pays sans se compromettre. Enfin que, dans l'hypothèse d'une +guerre sérieuse sur la rive gauche du Tage, ce n'est jamais à l'armée du +Midi à venir au secours de l'armée de Portugal, mais à l'armée de +Portugal à aller au secours de l'armée du Midi. En conséquence, c'est à +celle-là à s'engager la dernière, et, en dernière analyse, l'armée de +Portugal doit toujours agir en offensive en Estramadure. Truxillo est en +outre un mauvais poste, et la division qui l'occupe ne devrait jamais y +combattre, quand même l'ennemi se présenterait en force égale, parce +qu'elle est encore trop loin du Rio del Monte, que l'ennemi pourrait +passer avant elle. D'après cela, voici quelles sont les instructions que +j'ai données au générai Foy, qui commande à Truxillo: l° de pousser de +fréquents partis sur Merida et sur Cacerès, afin d'avoir des nouvelles +de l'ennemi et communiquer avec les troupes légères de l'armée du Midi; +2° de placer une portion de son artillerie et de ses troupes à +Jaraicejo, sur la droite du Rio del Monte, et, dans le cas d'attaque de +la part de l'ennemi, de se replier sans combattre sur Jaraicejo, où il +serait en sûreté pour quelque temps, attendu que le Rio del Monte, par +la profondeur de son lit et l'escarpement de ses rives, présente un +grand obstacle, surtout dans sa partie intérieure, et que l'ennemi ne +pourrait le tourner qu'en remontant cette rivière et en s'exposant +lui-même à perdre sa communication si, sur ces entrefaites, le général +Foy recevait des renforts qui le missent en état de reprendre +l'offensive. Si le général Foy était forcé dans cette position, il se +retirerait sur les hauteurs du Tage; les localités offrent la plus +facile défense contre des forces extrêmement supérieures. J'y fais +exécuter en outre des travaux qui en feront en peu de jours un excellent +camp retranché pour une division. Je fais exécuter également des travaux +qui assurent sa communication avec le fort construit sur le bord du +Tage, empêchent que cette division, en stationnant, ne soit jamais +séparée de la rivière, et lui donnent toujours la faculté de la +repasser. Ainsi, au moyen des dispositions prises, 1° j'ai des troupes +sur le plateau de l'Estramadure, qui voient ce qui se passe et +m'informent des mouvements de l'ennemi; 2° ce corps, forcé, par la +marche de l'ennemi, à se replier, occupe des positions d'où il est +inexpugnable, et qui m'assurent la position, non-seulement de la rive +gauche du fleuve, mais encore des hauteurs qui le dominent à environ une +lieue, hauteurs que je regarde comme un beaucoup plus grand obstacle que +le fleuve lui-même; 3° enfin, dans la position que j'ai donnée +aujourd'hui à l'armée, cinq divisions pourraient être réunies au delà du +Tage en quarante-huit heures si les circonstances l'exigeaient, et la +sixième un peu plus tard. Il me paraît donc que j'ai résolu le problème, +puisque l'armée ne peut pas perdre la faculté de se porter en masse sur +la rive gauche; qu'elle peut le faire toujours en très-peu d'instants, +et que, de là, pouvant se jeter sur tous les points de l'Estramadure, +elle garde cette province comme si elle y était stationnée, mais sans +danger, et toujours maîtresse de ses mouvements. + +«Dans le cas où il y aurait une impossibilité absolue à la division du +général Foy de vivre à Truxillo, cette division repasserait le Tage; +mais, afin de conserver toujours la possession des hauteurs de Miravete, +je fais construire, comme faisant partie du camp retranché, deux forts +qui pourront être abandonnés à eux-mêmes, et qui, défendus par cent +hommes, assurent toujours la possession du col, et, par conséquent, un +débouché. Dans ce cas, j'enverrai de fortes reconnaissances toutes les +semaines à Truxillo, sur la route de Merida et sur celle de Cacerès, +afin d'être instruit des mouvements de l'ennemi. + +«J'avais déjà ordonné la construction d'un pont sur pilotis sur le Tage, +et on s'occupe de la recherche des bois nécessaires à ce travail. J'ai +fait construire deux têtes de pont avec des réduits qui avant cinq jours +seront terminées, et formeront une espèce de place susceptible d'être +défendue par quatre cents hommes, et assez bonne pour être abandonnée à +elle-même. Ce poste renferme mes magasins de vivres; et ces magasins +s'augmenteront au fur et à mesure que j'en aurai les moyens. Comme pour +placer sainement l'armée et trouver les moyens de la faire vivre, j'ai +été obligé de l'établir en grande partie sur la rive droite du Tietar, +dans la Vera de Placencia, et que le point naturel de rassemblement de +l'armée, en cas de marche inopinée de l'ennemi sur elle, est sur la rive +gauche de cette rivière, j'ai fait construire trois ponts, dont un, +celui qui est sur la route de Placencia, est couvert par une tête de +pont. Cette disposition est nécessitée par la nature de la rivière du +Tietar, qui en douze heures de pluie croît de six à huit pieds. Toute +mon artillerie est à Navalmoral, et la division de dragons dans les +points des bords du Tage qui peuvent la nourrir. Enfin mon quartier +général est à deux lieues du Tage, et je sais tous les jours, à douze +heures de date au plus, ce qui se passe dans le coeur de l'Estramadure +et dans les environs de Coria. + +«Votre Altesse me mande que l'intention de l'Empereur est que, pour +préparer l'offensive, j'occupe Alcantara et que je le fasse mettre en +état de défense. C'est une opération que j'exécuterai aussitôt que j'en +aurai les moyens, mais aujourd'hui je ne pourrais pas l'entreprendre, et +voici mes raisons: pour qu'Alcantara soit mis en état de défense, il +faudra au moins un mois de travail; il faudra, vu la proximité de +l'ennemi, tenir à portée des forces assez considérables; mais je ne +saurais comment les faire vivre; il faut donc auparavant que j'aie ici +des magasins considérables formés qui puissent suivre le mouvement des +troupes, assurer leurs subsistances, et permettre de les tenir réunies; +une fois cet objet rempli, rien ne sera plus aisé que d'exécuter les +intentions de l'Empereur. D'ici à cette époque je ferai également +rassembler les bois nécessaires aux réparations du pont d'Alcantara, +afin que ce travail, qu'on regarde tomme difficile, mais cependant comme +praticable, puisse être exécuté sans retard. Indépendamment des motifs +ci-dessus et qui me paraissent sans réplique, il devient indispensable +de laisser l'armée en repos pendant les grandes chaleurs, sous peine de +la voir fondre par les maladies; elle a besoin, non-seulement de repos +pour sa santé, mais aussi de repos pour se réparer. + +«J'espère que Sa Majesté conclura, du compte que je viens de vous +rendre, que j'ai pris toutes les mesures convenables pour soutenir et +secourir l'armée du Midi de tous mes moyens; et, quoique l'expérience +m'ait déjà prouvé qu'il était bon de ne pas trop compter sur la parole +de M. le duc de Dalmatie et sur sa fidélité à remplir ses engagements, +Sa Majesté ne rendrait pas justice à mon amour pour le bien public et à +mon dévouement à son service si elle doutait que je ne fisse plus que +mes devoirs en cette circonstance comme en toute autre. La promptitude, +au surplus, avec laquelle je suis parti de Salamanque, le peu de moyens +que j'avais à ma disposition, et qui m'auraient autorisé à retarder de +quelque temps mon mouvement pour les augmenter, sont, j'ose le croire, +un garant de ce que je ferais à l'avenir, s'il en était besoin. Je +n'hésiterai jamais à aller avec toutes mes forces au secours du maréchal +duc de Dalmatie lorsqu'il le faudra; mais j'avoue que je redouterais +extrêmement d'être dans une situation inverse. + +«Il me reste à parler à Votre Altesse de la situation dans laquelle se +trouve l'armée. Sa Majesté suppose que depuis plus d'un mois j'ai reçu +les chevaux d'artillerie de la garde que le duc d'Istrie devait me +fournir. Je les ai réclamés à plusieurs reprises, toujours en vain, et +en ce moment le comte Dorsenne refuse d'une manière formelle de les +donner avant d'en avoir reçu un pareil nombre de France, ce qui +évidemment est contraire aux intentions de l'Empereur; car, s'il n'eût +pas voulu me donner un secours immédiat, il aurait donné l'ordre de me +les envoyer directement de France. Le comte Dorsenne annonce que, quand +il aura reçu cinq cents chevaux, il n'en enverra que trois cent +quatre-vingt-sept; attendu, dit-il, qu'il doit faire entrer en compte +cent treize chevaux que le duc d'Istrie a donnés au prince d'Essling il +y a trois mois, et qui me paraissent tout à fait étrangers à ceux-ci. + +«Il résulte de la non-exécution des ordres de Sa Majesté que +l'artillerie de l'armée est aujourd'hui dans une situation pire que +celle où elle était à l'époque où j'ai commencé mon mouvement, puisqu'il +y a eu quelques pertes de chevaux, quelques pertes de boeufs qui n'ont +pas été remplacés, et, d'un autre côté, que les voitures d'artillerie +qui doivent être prises à Salamanque et conduites à Madrid pour y être +réparées n'ont pu y être envoyées. + +«A l'époque de mon mouvement, voulant le faire avec rapidité, chaque +régiment a formé un petit dépôt, dans lequel il a placé tous les hommes +malingres et la plus grande partie de ses équipages. J'ai réuni tous ces +petits dépôts à Toro, sous le commandement d'un officier supérieur. Ces +dépôts ont avec eux les effets d'habillement, les ouvriers, etc. J'ai de +même, pour la cavalerie, laissé à ces dépôts tous les chevaux à refaire +qui auraient péri dans nos marches et qui, aujourd'hui, sont en état de +servir. Aussitôt après mon arrivée à Badajoz, j'ai envoyé un officier +pour faire partir tous ces dépôts pour Talavera, afin que l'armée, en +arrivant ici, trouvât tous les secours dont elle aurait besoin; mais le +duc d'Istrie s'est opposé à leur départ. J'ai envoyé postérieurement, et +à diverses reprises, des officiers pour renouveler les mêmes ordres; +mais le comte Dorsenne s'y oppose également; de manière que je suis dans +la pénible situation de voir s'écouler, sans fruit et sans utilité, le +temps de repos que les corps pourraient employer si utilement à se +mettre en état d'entrer en campagne. A mon départ de Salamanque, j'ai +fait évacuer tous mes malades sur Valladolid, parce que Salamanque était +assez découvert. J'ai placé à Valladolid un officier supérieur, pour +réunir et commander tous les hommes sortant des hôpitaux, un officier, +et certain nombre de sous-officiers par chaque régiment, afin de former +des détachements au fur et à mesure de leur guérison. Quinze cents +hommes sont en état de rejoindre; mais, au lieu de me les renvoyer, on +leur fait faire des détachements et divers services à l'armée du Nord, +de manière que ces hommes, qui sont sans solde, sans aucun secours, qui +ont assez d'officiers pour les conduire, mais non pour les commander +dans le service, se dispersent partout, désertent ou se soustrayent au +service de mille manières différentes, et seront en grande partie perdus +pour leurs régiments. J'ai réclamé en vain; il règne en Espagne un +esprit d'égoïsme et de localité qui est funeste au service de l'Empereur +et qu'il est urgent de réprimer. Je demande, avec la plus vive instance, +à Votre Altesse d'écrire à M. le comte Dorsenne d'une manière tellement +impérative, qu'il envoie, sans plus de retard, les cinq cents chevaux +qui me sont destinés, et qu'il ne se permette plus de retenir ni un seul +soldat ni un seul cheval qui appartienne à l'armée de Portugal. Enfin, +monseigneur, puisque le Nord me devient à peu près étranger, je demande +également à Votre Altesse qu'on relève et qu'on me renvoie la garnison +de Rodrigo. + +«Les rapports que je reçois des mouvements de l'ennemi sont: que deux +divisions anglaises se sont portées dans le Nord et sont cantonnées près +de la Coa, qu'une division est à Castel-Branco, et que la plus grande +partie du reste de l'armée, qui était restée sur la rive gauche du Tage, +est en marche pour prendre des cantonnements en arrière.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 4 août 1811. + +«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le maréchal, votre +lettre du 13 juillet. Des secours de toute espèce sont en mouvement pour +renforcer votre armée; de nouveaux régiments de marche se forment à +Paris. Sa Majesté espère qu'au moment de la reprise des hostilités, +qu'on suppose devoir être en septembre, vous aurez plus de six à sept +mille hommes de cavalerie et quatre-vingts pièces d'artillerie bien +approvisionnées et bien attelées. + +«Par les nouvelles de Londres, il paraît que les Anglais renforcent leur +armée. Tout porte à penser qu'ils parviendront à remplacer les pertes +qu'ils ont éprouvées dans la campagne qui vient d'avoir lieu. + +«La cinquième division, que les Anglais envoient sur le Tage, est +vraisemblablement pour observer l'armée du Nord, qui, comme je vous l'ai +dit, porte un corps sur la Coa.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +Navalmoral, le 5 août 1811. + +«J'ai reçu la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le +6 juillet relativement à l'administration. Les motifs qui ont déterminé +un enlèvement de fonds dans la caisse pour les subsistances, lors de mon +séjour à Salamanque, ont été qu'il y avait impossibilité absolue de +faire subsister les troupes qui étaient à Salamanque par voie de +réquisition, et qu'il était également impossible de se procurer les +grains nécessaires pour la fabrication du biscuit, à moins de les +acheter. Cette situation de choses est tellement démontrée, et les +circonstances tellement urgentes, que la mesure, prise d'abord par mon +prédécesseur, a dû ensuite être prise par moi. De même ici, pour la +subsistance des chevaux, il a dû indispensablement être passé un marché +pour trois mille fanègues pour faire vivre les chevaux à Navalmoral, +jusqu'au moment où les réquisitions frappées sur les provinces de +Talavera, Tolède et Avila, et qui sont fort éloignées, aient pu donner +ces produits. A Salamanque, au moment de nous mettre en mouvement, il a +fallu se pourvoir par achats de beaucoup d'objets pour le service des +hôpitaux, que jamais réquisitions n'auraient produits. Des travaux ayant +été indispensables au fort de Salamanque, à la place de Rodrigo et au +passage du Tage, il a fallu nécessairement mettre des fonds à la +disposition du commandant du génie. Les travaux de l'artillerie ont +exigé aussi quelques fonds, mais beaucoup plus encore l'achat des +chevaux de rouliers que j'ai fait prendre à Salamanque avant de marcher, +et celui de quelques chevaux qui me sont venus de Madrid. L'emploi de +tous ces fonds est justifié dans les formes voulues et sera adressé aux +ministres respectifs. J'ai joint à cette lettre l'état indiquant +l'emploi de chacune des sommes, par chapitre et par nature de services. +Les fonds donnés au génie, la plus grande partie de ceux donnés à +l'artillerie, et ceux qui ont été employés en dépenses secrètes, se +trouvent déjà régularisés par le crédit ouvert par Sa Majesté pour +chacun de ces articles. Quant à ce qui regarde les hôpitaux, les +subsistances et l'administration proprement dite, j'aurai soin, au fur +et à mesure de la rentrée des contributions des provinces affectées à +l'armée, de faire effectuer des remboursements successifs aux fonds de +la solde, afin de couvrir le déficit qui existe aujourd'hui. + +«L'armée de Portugal n'ayant eu jusqu'ici aucun territoire, et les +provinces du Nord n'ayant jamais rien versé dans la caisse de cette +armée, elle n'a pu avoir aucuns fonds pour l'administration, puisque +tous les fonds de France étaient affectés à la solde. Les besoins +d'argent s'étant fait sentir d'une manière impérieuse, il n'a donc pas +été possible de s'en procurer autrement que d'en prendre sur ceux-ci, +sauf remboursement. L'intendant Saint-Lambert, et depuis lors +l'ordonnateur Marchand, ont eu l'honneur de rendre compte à Votre +Altesse de toutes les mesures qui ont été prises à cet égard, et de lui +adresser une expédition de tous les procès-verbaux, ce qui m'a empêché +de lui en rendre compte moi-même. J'ai l'honneur de vous adresser la +copie de tout ce qui a rapport à cet objet. + +«L'Empereur désire savoir ce qui a été payé aux corps. Je ne puis lui +donner les détails par corps de ce qui a été payé aux différents +régiments, attendu que, les registres du payeur général n'étant pas ici, +ne peuvent être compulsés, et que la solde était due à tous les corps à +dater d'époques différentes. Il m'a paru que ce qu'il y avait de mieux à +faire n'était pas de payer le même nombre de mois de solde à tout le +monde, mais qu'il était juste de l'aligner à la même époque. En +conséquence, toute l'armée a été mise au 15 novembre. Votre Altesse +trouvera ci-joint un état en détail de ce qui reste dû à l'armée +jusqu'au 1er juillet. + +«Enfin l'Empereur veut savoir quelles sont les contributions qui sont +entrées dans la caisse de l'armée. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous +le dire, l'armée n'a reçu que des fonds de France, et n'a rien reçu du +pays, puisqu'elle n'avait ni territoire ni revenus. Aujourd'hui que Sa +Majesté lui en a assigné un, j'aurai l'honneur de vous adresser chaque +mois, ainsi qu'au roi d'Espagne, l'état des contributions qui auront été +perçues, et de leur emploi. La somme restant en caisse aujourd'hui est +de ... + +«Je pense, monseigneur, que cette lettre, ainsi que les pièces +justificatives qui l'accompagnent, répondent complétement aux demandes +faites dans vos lettres du 6, et qu'elles justifient tout ce qui s'est +fait.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 24 août 1811. + +«L'Empereur a lu, monsieur le maréchal, vos dernières dépêches. Sa +Majesté voit avec plaisir les ouvrages que vous avez fait faire à +Almaraz et sur le Tietar. Elle trouve qu'il serait convenable de faire +des ouvrages de campagne en avant du Rio del Monte. + +«Sa Majesté espère qu'avant le 15 septembre tous vos dépôts, les trois +cent quatre-vingt-sept chevaux qui doivent compléter les cinq cents +chevaux du train de la garde, sur lesquels cent treize vous ont déjà été +fournis, et les onze cent quarante chevaux du train, que vous mène le +général Vandermaesen, vous seront arrivés; que tous vos dépôts +quelconques, soit de cavalerie, soit d'infanterie, vous auront rejoint, +et que votre armée se trouvera ainsi portée à plus de cinquante mille +hommes. La réparation de votre armée est la grande affaire en ce moment; +elle doit occuper tous vos soins; mais l'Empereur trouve que vous +n'envoyez aucun état détaillé qui puisse mettre à même de disposer à +subvenir à tous vos besoins. + +«J'envoie mon aide de camp, le chef d'escadron baron de Canouville, dans +les provinces du Nord, avec des ordres pour que tous les dépôts de +cavalerie et d'artillerie, et tous les détachements qui appartiennent à +l'armée de Portugal, la rejoignent sans délai. Cet officier a l'ordre de +voir tout partir et de rester jusqu'à ce que tout soit en marche; je lui +prescris même de se mettre en correspondance avec vous pour l'exécution +de ces ordres. + +«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous faire connaître que +l'armée de Portugal doit prendre sa ligne de communication sur Madrid; +que c'est là que doit être son centre de dépôt; que toute opération que +l'ennemi ferait sur la Coa ne peut déranger cette ligne. Si l'ennemi +veut prendre l'offensive, il ne peut la prendre que dans l'Andalousie, +parce que, de ce côté, il a un objet à remplir qui est de faire lever le +siége de Cadix. Ses forces dans le Nord, avançât-il même jusqu'à +Valladolid, n'aboutiraient à rien. Les troupes que nous avons dans ces +provinces, en se repliant, lui opposeraient une armée considérable, et +alors, sans doute, l'armée de Portugal devrait faire, pour l'armée du +Nord, ce qu'elle ferait pour l'armée du Midi. L'objet important est que +votre ligne d'opération soit sur Talavera et Madrid, parce que votre +armée est spécialement destinée à protéger celle du Midi. Enfin, +monsieur le maréchal, l'armée de Portugal étant attaquée de front, son +mouvement de retraite est encore sur Madrid, parce que, dans tous les +cas possibles, ce doit être sa ligne d'opération. Il faut donc que tous +les dépôts quelconques appartenant à l'armée de Portugal soient dirigés +sur Talavera et Madrid. L'Empereur a même ordonné que la garnison de +Rodrigo fût relevée par l'armée du Nord; mais ce dernier ordre ne pourra +être exécuté que plus tard. + +«Le 26e régiment de chasseurs, qui est un régiment entier, doit vous +avoir rejoint. Mandez-le-moi. Il est fort important que vous ayez au +moins six mille hommes de cavalerie. Correspondez le plus fréquemment +possible avec moi et sur tous les détails tant militaires que +d'administration. + +«Le général Dorsenne recevra, par mon aide de camp, l'ordre impératif de +faire partir, dans les vingt-quatre heures, tous vos dépôts et +détachements. Tout ce qui est en état de servir sera dirigé en gros +détachements sur Placencia, et le général Dorsenne vous enverra l'état +et l'itinéraire. Quant aux hommes malingres, il les dirigera sur Madrid, +puisque votre ligne d'opération est désormais sur Madrid, en sorte qu'il +ne lui restera plus un seul homme appartenant à votre armée. + +«Je vous préviens aussi, monsieur le maréchal, que, vraisemblablement, +l'Empereur se déterminera à diriger de Valladolid, par Salamanque, sur +Placencia tous les renforts que conduit le général Vandermaesen. Tout ce +qui est pour l'armée du Midi se réunira à la colonne du général +Vandermaesen et en suivra le mouvement, et ensuite cette troupe se +rendra d'Almaraz, par Truxillo, à l'armée du Midi. + +«Mon aide de camp, après avoir vu partir les troupes et même le corps du +général Vandermaesen, continuera sa route par Avila, Placencia et +Almaraz, et reviendra par Truxillo et Madrid; et l'intention de Sa +Majesté est que vous le chargiez de rapporter des états exacts de la +situation de l'armée.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 24 août 1811. + +«L'Empereur trouve, monsieur le maréchal, que vous ne correspondez pas +assez avec moi. Sa Majesté désire que vous écriviez aussi souvent qu'il +est possible et que vous envoyiez des renseignements très-détaillés sur +tout ce qui vous concerne, des états exacts, et toujours très-récents, +de la situation et de l'emplacement de vos troupes. + +«Sa Majesté pense qu'il serait nécessaire que vous vous assurassiez du +passage du Tietar en y faisant un pont pour les hommes à pied, afin que +la division que vous avez à Placencia puisse se porter à vous +rapidement. C'est sur le Midi que vous devez porter vos regards; toute +entreprise de l'ennemi sur le Nord serait insensée, et il trouverait +partout des renforts considérables qui compromettraient son existence.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 1er septembre 1811. + +«Monsieur le duc, par la première lettre que vous m'avez écrite, vous me +fîtes connaître que vous aviez besoin de vingt mille fanègues de blé par +mois; je m'empressai d'ordonner que les quarante premiers mille fanègues +qui seraient levés dans la province d'Avila et dans le partido de +Talavera seraient livrés à l'armée de Portugal; j'espérais, par là, +assurer la subsistance de vos troupes pendant les mois d'août et de +septembre, et je me réservai à pourvoir par la suite selon vos besoins. +Vous me fîtes connaître que vous n'aviez pas d'argent; je vous répondis +que le produit des contributions des provinces qui entourent Madrid +était tel, que Sa Majesté Impériale, ayant connu l'insuffisance de ces +moyens, avait daigné venir à mon secours par un prêt mensuel, qu'ainsi +vous deviez sentir qu'il était de toute impossibilité que je vous fisse +donner de l'argent. Je ne crois pas vous avoir caché ce que tout le +monde sait: que mes employés civils ne sont pas payés depuis quinze +mois, et ma garde depuis dix; cependant je vous écrivis que je trouvais +bon que vous levassiez les contributions de la province d'Estramadure, +qui m'étaient dues, et que vous en employassiez le produit pour les +besoins de l'armée de Portugal. Je vous ai fait envoyer tout le biscuit, +farines, voitures, artillerie, enfin tout ce dont j'ai pu disposer: je +n'ai fait aucune distinction entre l'armée de Portugal et celle du +Centre, puisque leur but est le même; mais j'avais pensé que les mesures +que j'avais prises pour assurer le service des deux armées et des +diverses parties de mon administration auraient été respectées par les +généraux de l'armée que vous commandez; il n'en a pas été ainsi. On a +levé sur divers points, occupés par votre armée, la totalité de la +récolte; on a par là exaspéré les habitants et fait abandonner les +champs et les villages, surtout dans la province d'Avila; dans celle de +Tolède on a d'abord frappé une contribution d'un million; l'ordonnateur +de votre armée se permet de donner des ordres à des personnes qui ne +doivent obéir qu'aux miens. J'ai aujourd'hui sous les yeux un décret que +l'on dit avoir été signé de vous, monsieur le maréchal, et qui en +ordonne l'exécution à mes préfets et aux généraux sous mes ordres, sans +m'en avoir même donné connaissance. Ce décret met une contribution de +quatre millions de réaux sur Tolède, et contremande la levée de toute +autre contribution. + +«J'ai peine à concevoir que cet ordre émane de vous, monsieur le duc. La +province de Tolède fait partie de l'armée du Centre; elle touche Madrid; +elle est occupée par les troupes de l'armée du Centre. A Tolède j'ai +envoyé en mission mon ministre de l'intérieur, pour faire exécuter le +décret qui ordonne la levée d'une contribution en grains, et il n'y a +pas de temps à perdre. J'y ai un préfet, un gouverneur, un régiment +espagnol. Comment pouvez-vous croire que puisse être accueilli un décret +de vous, monsieur le duc, qui ordonne de ne plus payer autre chose que +les quatre millions qu'il faut verser à l'armée du Portugal? Mais avec +quoi voulez-vous donc que nous vivions? Il n'est pas à ma connaissance +que vous ayez le droit de donner des ordres à Tolède. Je ne connais +d'autres dispositions de l'Empereur, monsieur le duc, relatives aux +rapports que je dois avoir avec l'armée que vous commandez, que celle +contenue dans la lettre du prince de Neufchâtel, en date du 1er juin, +«qui me donne le commandement des troupes qui entreraient dans +l'arrondissement de l'armée du Centre, et même de l'armée du Portugal si +cette armée se repliait dans les provinces du Centre.» J'aurais cru +inutile d'entrer dans cette explication, monsieur le duc, si le décret +que vous avez rendu et les dispositions que vous avez prises ne m'en +faisaient sentir la nécessité. Vous concevrez facilement que, ne pouvant +y avoir deux chefs suprêmes dans les mêmes lieux, Sa Majesté Impériale a +senti la nécessité de prévoir et a prévu ce qui arrive. Je vous prie +donc, monsieur le duc, de vous abstenir de donner aucun ordre dans les +provinces du Centre. + +«Cependant, comme je conçois que vous devez avoir beaucoup de besoins, +et que les administrateurs et généraux de votre armée aiment mieux faire +que de laisser faire, je consens à ce que vous fassiez verser dans les +caisses de l'armée du Portugal les revenus des provinces d'Avila, +d'Estramadure, et même du partido décimal de celle de Talavera, +conformément au bordereau ci-joint. + +«J'ai ordonné la formation d'un hôpital militaire à Tolède, qui pourra +recevoir mille malades de l'armée du Portugal, et qui sera formé et +entretenu par mon trésor et par les soins de l'intendant de la province +et du commissaire que je déléguerai à cet effet. J'espère, monsieur le +duc, que, de cette manière, ce que vous devez à mon autorité pourra se +concilier avec ce que je dois à l'armée de Portugal et au désir que j'ai +eu constamment de vous être agréable.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +Madrid, le 14 septembre 1811. + +«Monsieur le maréchal, je reçois votre lettre du 3; vous ne m'accusez +pas réception de celle que je vous ai écrite le 1er, qui accompagnait +mon décret du même jour, dont, par précaution, je vous envoie une +nouvelle copie. + +«Outre les provinces d'Estramadure, d'Avila, le partido décimal de +Talavera, vous verrez, par un autre décret du 11 septembre, que je me +suis déterminé à mettre sous votre autorité et à affecter exclusivement +à l'entretien de l'armée du Portugal une partie de la province de +Tolède, qui vous fournira beaucoup de ressources. Vous savez que j'ai +ordonné la formation d'un hôpital de mille malades à Tolède pour votre +armée; vous n'ignorez pas les dépenses qu'elle occasionne aussi à +Madrid. Si vous pouvez retirer les grains et les impôts dus des pays qui +vous sont abandonnés, je ne doute pas que vous ne pourvoyiez à tous vos +besoins. La ville de Tolède, par sa position entre Madrid, la Manche et +l'armée du Midi; par l'importance d'opinions que lui donnent les corps +ecclésiastiques, civils et militaires, qui sont habitués à obéir à mon +autorité, ne peut en être soustraite qu'en me chassant de Madrid. Il en +est de même des communes qui sont entre cette ville et ma capitale, qui +touchent immédiatement au territoire de la province de Tolède, puisque +Madrid, autrefois simple maison de campagne, était située dans la +province de Tolède, et qu'aujourd'hui même, sous le nom de province de +Madrid, elle n'a qu'une banlieue extrêmement rétrécie. C'est ainsi +qu'Illescas, Naval El Carnero, appartiennent à la province de Tolède. +C'est la province de Tolède qui a constamment nourri Madrid; ce ne sont +pas les déserts qui la séparent d'avec Avila et Valladolid. + +«Vous avez déjà vu, par expérience, ce qu'on peut attendre d'une +autorité mixte. Je ne sais si vous savez que le général de l'armée du +Portugal, que vous avez laissé à Talavera, a eu infiniment peu d'égards +pour le conseiller d'État que j'ai envoyé, sur votre demande, auprès de +vous, monsieur le duc, avec la qualité de commissaire royal. + +«Mon commissaire de police a été arrêté et emprisonné sous ses yeux à +Talavera, etc. + +«C'est pour obvier à tous ces inconvénients que je me suis décidé à +tracer la ligne de démarcation portée au décret ci-joint. J'espère que +vous y applaudirez, et que vous reconnaîtrez bientôt l'avantage d'un +système plus simple, plus juste, et seul exécutable. + +«Mon ministre de l'intérieur, qui va résider quelque temps encore à +Tolède, n'oubliera rien pour que les malades de l'armée de Portugal +soient traités le mieux possible. + +«Il me paraîtrait, monsieur le duc, que vous devriez vous attacher à +faire réunir le plus d'approvisionnements possibles à Talavera; et je +pense que le moyen d'obtenir des paysans n'est pas de tout enlever dans +un canton, comme on a déjà fait, mais de se contenter du tiers ou de la +moitié des récoltes. + +«Je donne les ordres les plus précis pour que mes agents civils et +militaires obéissent en tout aux ordres que vous ferez donner dans la +partie de la province de Tolède assignée à l'armée de Portugal, dans +celles d'Avila, Estramadure et le partido de Talavera. J'espère que vous +voudrez bien donner les mêmes ordres, afin qu'un même village ne se +trouve pas pressé à la fois par les demandes de l'armée de Portugal et +par celles de mon gouvernement.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL + +Placencia, le 16 septembre 1811 + +«Je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire le +30 août, dans laquelle elle me fait connaître que l'Empereur veut savoir +ce qui a été perçu, tant en argent qu'en denrées, par l'administration +de l'armée de Portugal dans les arrondissements qu'elle a occupés. Je +croyais avoir répondu, par rapport à l'argent, de manière à éclairer +complétement l'Empereur. L'armée de Portugal, jusqu'à ces derniers +temps, n'ayant point eu de territoire, n'a pu lever aucune contribution, +et n'avait pas même perçu un sol. C'est le 1er août seulement que j'ai +reçu votre lettre du 10 juillet, qui me faisait connaître que Sa Majesté +déterminait, pour l'arrondissement de l'armée de Portugal, les provinces +de Truxillo, Placencia, Talavera, Avila et de Tolède. C'est donc dans le +courant de ce mois d'août seulement que j'ai pu faire les dispositions +pour faire effectuer des rentrées de fonds; et ainsi il est assez +naturel que le 20 août, époque à laquelle il n'y avait encore rien de +perçu, vous n'en fussiez pas instruit. Aujourd'hui même à peine les +recettes commencent-elles à s'effectuer, et les fonds perçus étant +encore en grande partie entre les mains des percepteurs royaux et +n'ayant pu être encore versés dans la caisse du receveur central, en +raison des distances et de la difficulté des communications, je ne puis +en envoyer à Votre Altesse un état général. Tout ce que je sais par les +rapports des divers arrondissements, c'est qu'ils s'élèvent à cent +soixante et onze mille francs, à compte de l'impôt de un million que +j'ai établi par un arrêté dont copie est ci-jointe. Mais la levée de cet +impôt ne pourra pas se réaliser si les obstacles qui s'y opposent +restent les mêmes. J'ai eu l'honneur de vous rendre compte que le roi +d'Espagne, sur l'assistance duquel je croyais pouvoir compter pour me +donner les moyens d'administrer, avec autant d'ordre que possible, les +provinces déterminées pour l'arrondissement de l'armée de Portugal, me +le refuse; le préfet de Tolède ne me fait pas même l'honneur de répondre +à mes lettres et a donné formellement l'ordre à toutes les autorités de +se refuser à toutes les réquisitions de l'armée de Portugal. Les +ministres ont déclaré que l'armée de Portugal ne devait lever aucun +impôt dans la province de Tolède, et les mêmes ministres donnent des +ordres, dans les provinces d'Avila et Talavera, qui sont en opposition +avec les miens. J'ai demandé au roi un commissaire supérieur pour mettre +de l'ensemble dans l'administration et être mon intermédiaire dans +l'exécution de toutes les dispositions administratives qui seraient +relatives à ces provinces; il m'a envoyé M. Amoros, conseiller d'État, +mais qui aujourd'hui se retranche sur ce que ses instructions et les +ordres des ministres sont en opposition avec ceux que je donne, et qui +tendent à consacrer la totalité des ressources de l'arrondissement à +l'armée. Enfin, désirant dans toutes mes opérations me servir des +employés espagnols, afin de ménager l'opinion et faire une chose +agréable au roi, je ne puis cependant suivre cette marche, attendu que +je n'ai pu obtenir du roi l'ordre qu'ils eussent à m'obéir. + +«Quant aux rentrées en denrées, elles sont assez peu considérables, par +la raison qu'eu égard à la nullité absolue de nos transports il a fallu +répartir les troupes chez les habitants, de manière à les faire vivre +par le secours des autorités locales et sur les lieux mêmes. + +«On n'a envoyé de l'orge et du grain que dans les lieux où il était +absolument indispensable d'ajouter aux ressources des habitants. Ces +ressources sont presque partout épuisées, et il faudra replacer l'armée +en arrière pour en trouver de nouvelles; ainsi de proche en proche, tant +que nous n'aurons pas des moyens de transport. On s'occupe à dresser +l'état de toutes les denrées qui ont été requises et réunies, et j'aurai +l'honneur de l'adresser à Votre Altesse par la première estafette. + +«L'armée de Portugal est dans la situation la plus difficile; le +territoire que Sa Majesté lui a assigné n'est pas le quart de ce qui +serait nécessaire à son entretien. L'Estramadure n'avait d'autre +richesse que celle de ses troupeaux; ils ont été mangés depuis trois +ans; il ne reste qu'un désert tout à fait inculte. La province d'Avila, +qui est peu considérable, a eu cette année une récolte qui ne s'élève +pas à la moitié de celle des autres années. Enfin la province de Tolède +m'est disputée par le roi, et mes ordres y sont méconnus, tant pour ce +qui est relatif à l'administration qu'au mouvement des troupes, ce qui +met à la discrétion d'un général qui n'est pas sous mes ordres mes +dépôts et mes hôpitaux. + +«L'armée de Portugal a des besoins de toute espèce; mais, avec le peu de +ressources qui lui est offert, avec la contrariété qu'on rencontre +partout et qui naît encore de la division des commandements, j'avoue que +je ne puis envisager les résultats qu'avec une vive inquiétude. +L'Empereur est étonné que je n'écrive pas plus souvent à Votre Altesse. +Ce n'est pas faute de lui écrire, c'est que mes lettres ne lui +parviennent pas. Je n'ai pas pu obtenir seulement qu'à Madrid on fît la +moindre disposition pour assurer la communication avec l'armée et +l'arrivée des estafettes et des courriers: et, quoique j'aie placé des +troupes jusqu'à douze lieues de Madrid, il est arrivé fréquemment alors +que des dépêches sont restées douze ou quinze jours entre Madrid et +Talavera, oubliées dans un village par insouciance ou par l'abandon où +sont toutes les branches du service. Que puis-je faire là où je n'ai +nulle autorité? La responsabilité ne peut en peser sur moi. + +«Les besoins de l'armée de Portugal sont étendus en raison de la force +de cette armée et en raison de tous les moyens qu'elle a consommés dans +la campagne de Portugal; elle a un territoire très-borné, stérile en +grande partie ou dévasté; elle ne possède pas une seule ville qui offre +des ressources, et encore mon autorité est sans cesse contrariée par une +autorité que je ne puis combattre. A côté de cela, l'armée du Midi est +dans le pays le plus fertile de l'Espagne, abondant en toute espèce de +denrées, riche en argent, plein de villes d'une grande population, et +administré depuis deux ans d'une manière méthodique et par une autorité +reconnue. L'armée du Nord a un territoire immense et de la plus grande +fertilité. L'armée d'Aragon est dans une position meilleure encore. +L'armée de Portugal est donc la seule dont aucune ressource ne soit +proportionnée à ses besoins et dépendant de tout le monde pour ses +communications. Pour assurer l'arrivée des secours que Sa Majesté lui +envoie, l'Empereur peut juger de sa position dans cette stérile vallée +du Tage, où elle ne peut rien créer par elle-même et où il faut qu'elle +attende tout des autres. + +«Il est indispensable que Sa Majesté augmente le territoire de l'armée +de Portugal; qu'elle daigne prendre des mesures pour y faire reconnaître +mon autorité sans contradiction, et qu'elle m'assure des places qui, ne +dépendant que de moi et offrant des ressources, puissent me servir de +dépôts; enfin qu'elle daigne m'accorder aussi des moyens de transport, +sans lesquels il est impossible que l'armée prépare et exécute aucun +mouvement.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Placencia, le 16 septembre 1811. + +«Je reçois en ce moment les deux lettres chiffrées que Votre Altesse m'a +fait l'honneur de m'écrire le 24 août. J'avais compris depuis longtemps +l'intention de Sa Majesté sur le rôle que doit jouer l'armée de +Portugal, et depuis longtemps j'ai pris ma ligne d'opération par +Talavera et Madrid. Sa Majesté peut être assurée que j'ai et j'aurai +l'oeil ouvert sur ce qui se passera dans le Midi. Je suis parfaitement +informé de tous les mouvements de l'ennemi; de Placencia, on est, avec +une facilité extraordinaire, instruit de tout ce qui se passe dans les +différentes directions: par Alcantara, de tout ce qui se passe dans +l'Alentejo; par Castel-Branco, de ce qui se passe sur les bords du Tage, +et par Valverde, de ce qui se passe aux environs de Rodrigo. Pour ce +moment, l'Empereur peut être tranquille sur le Midi. Il n'y a plus sur +la rive gauche du Tage que la division Hill, de sept à huit mille +hommes, y compris les Portugais. Les sept autres divisions de l'armée +anglaise sont en arrière et à peu de distance de Rodrigo. Tous les +rapports annoncent l'arrivée de canons de siége et la construction de +beaucoup de fascines et gabions. Les Anglais veulent-ils faire le siége +de la place de Rodrigo? veulent-ils seulement le faire croire et +rétablir le fort de la Conception et Almeida? C'est ce que j'ignore. +Nous saurons à quoi nous en tenir lorsque nous serons sur les lieux. Si +Rodrigo eût eu des approvisionnements, je n'aurais fait aucun mouvement +jusqu'à ce que l'ennemi eût entrepris des opérations positives: mais, +l'approvisionnement de la place devant finir dans les premiers jours +d'octobre, il n'y a plus de temps à perdre pour en conduire de nouveaux, +et, comme toute l'armée anglaise est là pour s'y opposer, il faut que +toute l'armée française soit réunie pour soutenir le convoi et imposer +par sa présence ou ouvrir le chemin si l'ennemi voulait le barrer. C'est +dans cet esprit que j'ai invité le général Dorsenne à rassembler le plus +de forces qu'il pourrait, et que j'ai envoyé l'ordre au général +Vandermaesen de hâter sa marche; mais il paraît que le général Dorsenne +lui a donné l'ordre de rester sur la communication de Valladolid à +Bayonne. + +«Sa Majesté pense que je ne dois en rien m'occuper du Nord, et que les +Anglais ne pourraient venir jusqu'à Valladolid que pour leur perte. La +vérité de cette opinion est facile à apprécier, et je n'ai jamais +éprouvé la crainte qu'ils y allassent. Ce serait déjà beaucoup qu'ils +osassent venir jusqu'à Salamanque; mais ce que je redoute pour le Nord, +c'est la prise de Rodrigo; car, il ne faut pas se faire illusion. +Rodrigo est une place des plus mauvaises de l'Europe, et qui ne doit pas +tenir quinze jours si elle est attaquée avec des moyens convenables. On +ne doit rien conclure de la défense qu'elle a faite, attendu qu'il est +impossible d'attaquer une place plus mal que nous ne l'avons fait, et +que les Espagnols avec cinq mille hommes qui, garnissant les faubourgs, +en avaient fait une seconde place. Ainsi, si Rodrigo était assiégé, il +n'y aurait pas un instant à perdre pour aller à son secours, et il faut +y avoir l'oeil. + +«J'ai fait repasser le Tage à la division du général Foy, qui était à +Truxillo, attendu qu'elle ne pouvait pas rester isolée pendant le +mouvement que je vais faire au col de Baños. D'ailleurs, le pays entre +le Tage et la Guadiana est si malsain, que le tiers de cette division a +été à l'hôpital. Le reste y serait entré de même si elle y eût passé le +mois de septembre, et il me paraît qu'avant tout, en Espagne, il faut +conserver ses soldats et ses moyens. J'ai fait placer les malades et les +convalescents dans les montagnes, où, par le simple changement d'air, +ils se rétablissent à vue d'oeil. Indépendamment de ces considérations, +il est impossible à une division de vivre à Truxillo. Il faudrait au +moins quinze cents chevaux pour occuper le pays et assurer la rentrée de +ses subsistances, et, comme je n'ai pas deux mille cinq cents hommes à +mettre en campagne, il est impossible de lui en donner quinze cents; car +il faut conserver quelques hommes pour combattre. Dans tous les pays, la +cavalerie a besoin d'être ménagée; mais ici, soit que cela tienne aux +chaleurs, à la nourriture, ou à l'espèce de chevaux, ou à la nécessité +absolue où l'on est de les charger de beaucoup de subsistances, il est +impossible de se faire une idée exacte de la rapidité avec laquelle la +cavalerie se fond quand elle est en mouvement. Pour pouvoir tenir quinze +cents chevaux sur la rive gauche du Tage, il faudrait que j'en eusse +cinq à six mille et les faire relever fréquemment. + +«La division Foy étant affaiblie par les maladies, un corps de troupes +étant indispensable pour couvrir la vallée du Tage sur la rive droite, +mes dépôts et mes malades, et conserver ma communication, elle restera à +Placencia, poussant des partis sur le col de Peralès, pendant qu'avec +cinq autres divisions je me porterai sur le col de Baños, et le 22 à +Tamamès avec mon avant-garde. + +«Je me concerterai avec le général Dorsenne, et, s'il y consent, nous +porterons toute notre cavalerie jusqu'à Rodrigo. Une fois l'intention de +l'ennemi connue, nous pourrons faire entrer dans cette place tout le +convoi qui a été préparé à Salamanque et en renouveler la garnison si, +conformément aux ordres que vous m'avez annoncés à plusieurs reprises, +le général Dorsenne a désigné les troupes qui doivent remplacer les +miennes. Une fois cette opération terminée, je ramènerai l'armée de +Portugal dans la vallée du Tage; et, si nous recevons enfin des chevaux +d'artillerie et le matériel, si les ordres de Sa Majesté s'exécutent en +ce qu'ils ont de favorable à l'armée de Portugal, si, enfin, elle +augmente ses ressources et ses moyens, son sort s'améliorera rapidement. + +«J'ai écrit une multitude de lettres au duc de Dalmatie pour le prévenir +de mon mouvement et l'engager à en faire faire un au corps du général +Drouet en Estramadure, qui occupe au moins la division anglaise qui y +est restée, et les corps espagnols qui sont sur la frontière. Je n'en +espère rien; mais, par la nature des choses, il doit y avoir un tel +accord entre les mouvements des troupes qui sont sur la Guadiana, le +Tage et la Tormès, puisqu'elles sont en ligne et ont affaire au même +ennemi, qu'elles devraient être sous le commandement du même général, et +ce général ne peut être que celui qui est placé au centre, parce qu'il +est instruit avec une extrême précision et une grande promptitude de +tout ce qui se passe de tous les côtés. Telle est au moins la +disposition qui me semblerait jusqu'à l'évidence commandée par l'intérêt +du service de l'Empereur. + +«M. de Canouville, aide de camp de Votre Altesse, est parti d'ici, il y +a quatre jours, pour retourner à Paris. Il est porteur d'un état de +situation bien circonstancié, ainsi que des renseignements que Sa +Majesté peut désirer sur la situation de l'armée.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH. + +Ciudad-Rodrigo, le 30 septembre 1811. + +«Sire, je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le +14 septembre. + +«Si vous daignez envisager l'étendue des besoins de l'armée de Portugal, +vous apprécierez, Sire, les difficultés de ma position. Il serait facile +de démontrer qu'il est absolument impossible à l'armée de vivre +longtemps dans l'arrondissement que l'Empereur lui a assigné; mais sa +situation devient tout à fait déplorable et critique lorsque Votre +Majesté me retire la portion de pays qui, seule, est encore intacte et +offre quelques ressources. Je suis profondément affligé de penser que +les mesures que je ne puis pas me dispenser de prendre pour assurer le +bon ordre et prévenir la dévastation des provinces me font courir le +risque de vous déplaire; et, si Votre Majesté rend justice à mon +respect, à mon ancien attachement pour sa personne, elle sentira quel +est l'empire des circonstances, puisque je me vois forcé de m'y exposer. +Votre Majesté trouve contraire à sa dignité de mettre la province de +Tolède à la disposition de l'armée de Portugal. Je ne tiens pas à en +avoir l'administration si Votre Majesté s'y refuse; mais c'est du blé et +de l'argent que je demande; et cet argent et ce blé sont employés a +nourrir les soldats qui combattent pour vos intérêts. C'est par des +efforts inouïs que l'armée a pu vivre dans la position où je l'avais +placée; mais il est d'une impossibilité absolue de la maintenir dans les +mêmes lieux. L'Estramadure est un désert; la division qui était à +Truxillo a souffert tout ce qu'il est possible d'imaginer, et la famine +autant que d'autres motifs m'ont forcé de la retirer de ce canton. Elle +a grand besoin de se refaire. La partie la plus voisine du Portugal +offre plus de ressources; mais il faudrait plus de cavalerie que je n'en +ai pour pouvoir s'y soutenir sans danger. Plus tard, d'ailleurs, +lorsque, ayant des transports, je pourrai occuper Alcantara, les +subsistances de ce canton me seront extrêmement précieuses. J'ose donc +espérer que Votre Majesté, en s'en rapportant à la droiture de mes +intentions, à la pureté de mes vues, me pardonnera si, dans le nouveau +placement des troupes, je me vois forcé d'envoyer une division à Tolède. +Le général Foy, qui s'y rendra, trouvera moyen, j'espère, de concilier, +dans ses rapports avec les autorités espagnoles, le respect qu'il doit +au nom de Votre Majesté avec les besoins de l'armée. Si l'ennemi m'avait +forcé de me rapprocher de Madrid, Votre Majesté ne trouverait pas +étrange que l'armée s'y portât. C'est la famine qui m'y oblige +aujourd'hui; et cet ennemi-là est bien plus redoutable que les Anglais. + +«J'ai demandé à Votre Majesté un commissaire royal; je l'ai fait dans +l'intention droite de mettre de l'ordre dans l'administration; mais +j'avoue que je n'avais pas imaginé qu'il entraverait la marche des +affaires au lieu de l'accélérer. Jusqu'ici, par son moyen, je n'ai pu +obtenir de quoi donner un jour de pain à l'armée. Que serait-il donc +arrivé si le général Lamartinière, par le zèle le plus remarquable, +n'avait pas trouvé moyen de pourvoir à nos besoins? Les horribles scènes +du Portugal se seraient renouvelées ici; car, après tout, ceux qui ont +les armes à la main ne meurent jamais de faim les premiers. M. Amoros ne +s'est, à ce qu'il paraît, occupé que de vaines prétentions de vanité et +de préséance, et cependant nous sommes dans une situation à penser à +toute autre chose qu'à de pareilles futilités. Le général Lamartinière a +fait arrêter le commissaire de police de Talavera; mais il ne lui +rendait aucun compte; et, certes, la sûreté de la ville, celle des +Français et la tranquillité publique le regardent avant tout, puisque +l'emploi des troupes est constamment nécessaire. Votre Majesté n'ignore +sans doute pas qu'on assassine les Français dans les rues de Talavera et +à la porte de la ville: très-certainement la haute police ne peut en ce +moment regarder que l'autorité militaire. + +«Sire, après avoir entretenu Votre Majesté de ce qui regarde la +subsistance de l'armée, je dois la supplier de remarquer que, quant au +commandement territorial, il est de la plus haute importance, pour la +conservation d'une armée, que le général qui la commande commande +également dans tout le territoire qu'elle occupe, dans les lieux où sont +ses dépôts, ses magasins et ses hôpitaux. C'est parce que la division +des commandements en Espagne a empêché qu'un pareil état de choses +existât, que tant d'hommes ont disparu faute de soins, faute d'ordre et +de dispositions conservatrices. Je ferai tout au monde pour remplir les +intentions de Votre Majesté quand elle daignera me les faire connaître; +mais il faut que j'en sois l'organe et que je commande là où sont mes +hôpitaux, mes dépôts et mes troupes, sous peine de les voir tomber dans +l'état d'abandon où je les ai pris, et de trahir tout à la fois les +intérêts de l'Empereur, les vôtres et mes devoirs les plus sacrés. + +«La situation actuelle des choses va me donner quelques moments de +disponibles. Je vais me rendre à Talavera pour chercher à tout concilier +autant qu'il sera en mon pouvoir; je mettrai le même empressement à +aller à Madrid pour rendre mes devoirs à Votre Majesté, comme j'en ai le +projet depuis longtemps. Si je ne puis pas parvenir, Sire, à vous +satisfaire, je vous prie d'en accuser les circonstances et l'impuissance +de mes efforts, et non mes intentions. + +«Je n'ai pas reçu le décret dont Votre Majesté me fait l'honneur de +m'entretenir, et qu'elle m'annonçait être contenu dans sa lettre.» + + + + +JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 9 octobre 1811. + +«Monsieur le maréchal, je reçois vos lettres du 30 septembre. Je vous +félicite sur votre heureuse expédition de Ciudad-Rodrigo. + +«Je sens la difficulté de votre position sur le Tage, et je me détermine +à envoyer auprès de vous le marquis d'Almenara et le colonel Duprez, +pour aplanir toutes les difficultés qui pourraient s'élever sur le +remplacement des troupes de l'armée du Centre par celle du Portugal dans +la province de Tolède. Il faut conserver le plus que possible, monsieur +le duc; l'avenir présente des inquiétudes sur les subsistances. Il faut +que l'armée de Portugal vive, mais il faut aussi que celle du Centre et +la capitale puissent vivre, même à l'époque où vous quitterez le Tage. + +«J'ai donné mes instructions au marquis d'Almenara; j'aurai pour +agréable tout ce que vous arrêterez: je compte sur votre ancien +attachement autant que sur votre sagesse et votre prévoyance.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Amsterdam, le 18 octobre 1811. + +«Votre aide de camp, le chef de bataillon Jardet, est arrivé hier au +soir, monsieur le duc; j'ai mis sous les yeux de l'Empereur vos +dépêches. Sa Majesté est satisfaite du mouvement combiné de ses armées +du Nord et de Portugal, qui a eu pour but et pour résultat de +ravitailler complétement Ciudad-Rodrigo. + +«Sa Majesté a vu également avec plaisir l'avantage qu'ont eu ses +troupes, en forçant la position retranchée de l'avant-garde de l'armée +anglaise rejetée sur Alfaiatès et Sabugal. + +«L'Empereur, monsieur le maréchal, m'ordonne de vous faire connaître que +nous recevons aujourd'hui des nouvelles du général Suchet, qui rend +compte qu'il est devant Murviedro, qu'il fait ses dispositions pour le +siége de Valence. L'armée d'Aragon fait une opération de la plus grande +importance, et le principal objet aujourd'hui est Valence. L'intention +de l'Empereur est donc, monsieur le maréchal, que vous facilitiez au roi +d'Espagne les moyens de porter le plus de troupes possible de l'armée du +Centre sur Cuença, afin de soutenir le général Suchet s'il y avait lieu. +Écrivez au roi à cet égard, et faites ce que Sa Majesté désirera. Dans +huit jours je vous expédierai votre aide de camp.» + + + + +LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT. + +Séville, le 2 novembre 1811. + +«Vous serez sûrement instruit, lorsque ma lettre vous parviendra, de +l'échec que le général de division Girard a éprouvé à Arroyo-Molinos, en +revenant de Cacerès, où il avait été envoyé pour seconder les opérations +que vous dirigiez sur la rive droite du Tage, d'après l'invitation que +vous m'aviez faite à ce sujet, et aussi pour favoriser la marche de la +colonne destinée pour l'armée du Midi et pour Badajoz, qui doit +déboucher par Almaraz, et m'a été annoncée, depuis trois mois, par Son +Altesse Sérénissime le prince de Neufchâtel. + +«Le 28 octobre au matin, le général Girard s'est honteusement laissé +surprendre à Arroyo-Molinos, au moment où il allait se mettre en marche +pour rentrer à Merida, par un corps de dix mille Anglais, commandé par +le lieutenant général Hill; deux régiments, le 34e et le 40e, ont été +défaits, et nous avons éprouvé des pertes; nous n'avons pas même de +nouvelles des généraux Girard, Dembouski et Brun, non plus que du duc +d'Aremberg: le 30, le lieutenant général Hill avait son quartier à +Merida. + +«Je ne pense pas que les Anglais soient dans l'intention de pousser plus +loin leur pointe, je suppose même qu'ils rentreront en Portugal; +cependant je fais, autant que mes moyens le permettent, toutes les +dispositions que les circonstances peuvent exiger: mais dans tous les +cas cela est insuffisant; j'ai donc l'honneur de prier Votre Excellence +de vouloir bien faire des démonstrations sur la rive gauche du Tage, et +de pousser une colonne vers Merida, afin de rétablir la communication +entre les deux armées, et pour obliger tous les corps ennemis qui sont +en Estramadure à rentrer en Portugal; l'apparition de cette colonne, et +les mouvements que je ferai opérer sur la rive gauche de la Guadiana, +suffiront pour éloigner de Badajoz les corps ennemis qui auraient pu +s'approcher de cette place, et qui en auraient momentanément intercepté +les communications; du moins résulterat-il que, nos rapports étant +rétablis, nous pourrons plus facilement concerter tes nouvelles +dispositions que les circonstances nous mettront dans le cas de prendre. + +«J'ai aussi l'honneur de vous prier, monsieur le maréchal, de vouloir +bien en même temps faire diriger sur l'armée du Midi, par Merida, les +divers corps de troupes qui, d'après les ordres de Son Altesse +Sérénissime le prince major général, doivent la joindre, et se trouvent +dans l'arrondissement de l'armée de Portugal: ces troupes se composent +de la moitié de la colonne que commandait le général Vandermaesen, +laquelle est chargée de la conduite d'un convoi de fonds, du +quarante-quatrième bataillon de la flottille, d'un détachement provenant +du 10e de dragons, destiné pour les 17e et 27e régiments de la même +arme, du régiment de Hesse-Darmstadt, destiné pour Badajoz, d'une +compagnie de sapeurs, et de divers autres détachements. + +«Son Altesse Sérénissime le prince major général m'a fait l'honneur de +me prévenir, par ses dernières dépêches, que l'intention de l'Empereur +était que vous tinssiez, à poste fixe, deux divisions d'infanterie et un +corps de cavalerie à Truxillo, afin d'être en mesure de vous porter sur +la Guadiana, si les circonstances l'exigeaient, et pour avoir la +facilité d'être instruit journellement de ce qui se passe du coté de +Badajoz; cette disposition est d'une telle importance, que je ne puis me +dispenser d'en réclamer l'exécution, et de vous prier, monsieur le +maréchal, de vouloir bien me faire part des ordres que vous donnerez à +ce sujet. + +«L'armée du Midi est en ce moment très-engagée; le quatrième corps, qui +est sur la gauche, maintient l'armée insurgée de Murcie, qui ne cesse de +me donner de l'occupation et de faire des efforts pour se réorganiser; +il doit aussi former un double cordon pour empêcher toute communication +avec la province de Murcie, où la fièvre jaune exerce les plus grands +ravages, toutes les communes, même les troupes espagnoles, en étant +infectées. + +«Le premier corps est employé au siège de Cadix, et doit contenir une +espèce d'armée, déjà de douze mille hommes, Anglais et Espagnols, qui se +forme à Tarifa et à Algesiras. + +«Vous savez ce qui se passe en Estramadure, et vous connaissez l'immense +étendue de pays que je dois garder. + +«D'après ces motifs, je ne puis qu'inviter très-particulièrement Votre +Excellence à prendre en sérieuse considération les demandes et +propositions que j'ai l'honneur de lui faire. + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 20 novembre 1811. + +«Je vous renvoie, monsieur le duc, votre aide de camp, le colonel +Jardet; l'Empereur me charge de vous faire connaître que la grande +affaire du moment est la prise de Valence; vous devez être instruit des +avantages que vient de remporter M. le maréchal Suchet sur l'armée de +Blake, et de la prise des forts de Sagonte; je joins ici des exemplaires +du _Moniteur_, dans lesquels vous en verrez les détails; vous y verrez +aussi que les Anglais ont dix-huit mille malades et paraissent décidés à +rester sur la défensive. Il est indispensable, si Valence n'est pas +pris, que vous fassiez un détachement de six mille hommes, qui puisse se +réunir avec ce que l'armée du Centre aura de disponible et marcher au +secours du maréchal Suchet; aussitôt Valence pris, beaucoup de troupes +seront disponibles, et vous vous trouverez considérablement renforcé; +alors commenceront les grandes opérations de votre armée. + +«A cette époque, c'est-à-dire vers la fin de janvier, après la saison +des pluies, vous devrez vous porter, avec l'armée de Portugal et partie +de celle du Midi, sur Elvas et inonder l'Alentejo, tandis que l'armée du +Nord, renforcée d'une partie de l'armée de réserve, se portera sur la +Coa et Alfaiatès; mais l'objet important, dans ce moment, est la prise +de Valence; l'Empereur ordonne donc, monsieur le maréchal, que vous +mettiez de suite une division en mouvement. Instruisez-moi des +dispositions que vous ferez à cet égard.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 21 novembre 1811. + +«L'Empereur me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal, que +l'objet le plus important, en ce moment, est la prise de Valence; +l'Empereur ordonne que vous fassiez partir un corps de troupes qui, +réuni aux forces que le roi détachera de l'armée du Centre, se dirige +sur Valence pour appuyer l'armée du maréchal Suchet, jusqu'à ce qu'on +soit maître de cette place. + +«Faites exécuter, sans délai, cette disposition, de concert avec Sa +Majesté le roi d'Espagne, et instruisez-moi de ce que vous aurez fait à +cet égard. Nous sommes instruits que les Anglais ont vingt mille malades +et qu'ils n'ont pas vingt mille hommes sous les armes, en sorte qu'ils +ne peuvent rien entreprendre; l'intention de l'Empereur est donc que +douze mille hommes, infanterie, cavalerie, sapeurs, marchent de suite +sur Valence; que vous détachiez même trois à quatre mille hommes sur les +derrières pour maintenir les communications, et que vous, monsieur le +maréchal, soyez en mesure de soutenir la prise de Valence. Cette place +prise, le Portugal sera près de sa chute, parce qu'alors, dans la bonne +saison, l'armée de Portugal sera augmentée de vingt-cinq mille hommes de +l'armée du Midi, et de quinze mille hommes du corps du général Reille, +de manière à réunir plus de quatre-vingt mille hommes. Dans cette +situation, vous recevriez l'ordre de vous porter sur Elvas et de vous +emparer de tout l'Alentejo, dans le temps que l'armée du Nord se +porterait sur la Coa avec une armée de quarante mille hommes. L'équipage +de pont, qui existe à Badajoz, servirait à jeter des ponts sur le Tage. +L'ennemi serait hors d'état de rien opposer à une pareille force qui +offre toutes les chances de succès, sans présenter aucun danger. C'est +donc Valence qu'il faut prendre. Le 6 novembre, nous étions maîtres d'un +faubourg; il y a lieu d'espérer que la place sera prise en décembre, ce +qui vous mettrait, monsieur le duc, à portée de vous trouver devant +Elvas dans le courant de janvier; envoyez-moi votre avis sur le plan +d'opération, afin qu'après avoir reçu la nouvelle de la prise de Valence +l'Empereur puisse vous donner des ordres positifs.» + + + + +COMMENTAIRES SUR LA CORRESPONDANCE OFFICIELLE +QUI PRÉCÈDE. + +L'esprit des lettres ci-dessus doit être médité dans son ensemble. Dès +ce moment, on voit Napoléon se placer dans un monde idéal créé par son +imagination. Il bâtit dans le vide, il rêve ce qu'il désire, et donne +des ordres, comme s'il ignorait le véritable état des choses, et qu'on +lui eût caché la vérité. + +L'armée de Portugal est forte de trente-deux mille hommes; il lui donne +un assez vaste territoire pour vivre; mais le territoire, riche et +productif, est placé à plus de soixante lieues de la frontière, et +l'armée et le pays sont sans moyens de transport. Or il faut, pour +vivre, de deux choses l'une: ou que les subsistances soient apportées +aux troupes, ou que celles-ci aillent les chercher. Ce sont les +provinces de Tolède et d'Avila qui seules possèdent des ressources, le +reste n'est qu'un désert: et il demande que l'armée occupe Alcantara, +situé sur la frontière même de Portugal, qui est une ville ouverte; +qu'on y exécute des travaux pour en faire un poste défensif; mais, pour +protéger ces travaux, il eût fallu qu'une masse de troupes respectable, +et une forte division au moins y fût réunie et se tînt constamment +rassemblée: il eût fallu, pour faire vivre pendant un mois dix mille +hommes, prendre des ressources à trente lieues alentour, et pour cela +éparpiller les troupes. Ainsi une station prolongée à Alcantara était +tout à fait impossible. Napoléon veut qu'un tiers de l'armée et la +cavalerie occupent Truxillo, et toute cette partie de l'Estramadure est +sans habitants, sans culture, et soumise à l'influence la plus délétère +et la plus malsaine. Il veut que l'on communique journellement avec +Rodrigo, qui est à soixante lieues de distance, ce qui ne pouvait se +faire qu'au moyen d'échelons multipliés, et il oublie l'état de +l'Espagne, qui était tel, que le commandement effectif et réel se +réduisait seulement au lieu que couvrait l'ombre des baïonnettes. + +Ainsi, pour obtenir le moindre secours, exploiter les moindres +ressources, il fallait la présence des troupes: de là un éparpillement +indispensable, immense, qui ôtait toute consistance et toute mobilité à +l'armée; état de choses dont cette guerre d'Espagne offre peut-être un +exemple unique dans l'histoire, au moins d'une manière si permanente; +état de choses, qui n'a jamais cessé d'être le même pendant tout le +temps que j'ai commandé. + +Ce n'était pas assez; il eût voulu que j'occupasse encore Merida, que je +fisse fortifier cette ville, située à trente lieues du Tage, et avec +laquelle je ne pouvais communiquer que par un autre désert, en marchant +parallèlement à la frontière de Portugal, tandis qu'elle se trouvait +naturellement la tête de l'armée du Midi, chargée de Badajoz. Il voulait +enfin que j'eusse un fort à Baños, à trente lieues du côté opposé. En +lisant de pareilles instructions, on croit entendre rêver. + +Il reconnaît cependant que des forces considérables sont indispensables +et qu'on est loin d'en posséder le chiffre: il annonce de puissants +renforts; parmi les premiers est une colonne de six mille hommes, et de +huit cent cinquante chevaux, conduite par le général Vandermaesen, qui +se compose de régiments de marche des corps de l'armée de Portugal; mais +cette colonne est retenue partout par l'urgence des besoins, et employée +à toutes les corvées: elle ne rejoint l'armée de Portugal qu'à la fin de +l'année, réduite de plus de moitié. + +On annonce que l'armée du Nord va être renforcée et que, dès le 15 août, +elle pourra prendre position sur la Coa et couvrir Rodrigo; et cependant +cette armée est dans une telle détresse, ainsi qu'on le voit par les +lettres du duc d'Istrie, qu'elle retient non-seulement la colonne du +général Vandermaesen, mais encore les hommes de l'armée de Portugal, +sortis des hôpitaux, et organisés en corps provisoires qui font le +service à l'armée du Nord. + +Ce sont des rêves pareils qui fondent les calculs d'une campagne de +guerre, des projets d'opérations, la sécurité de l'avenir! + +On laisse les agents du roi dans les provinces destinées à faire vivre +l'armée de Portugal, et ils font vider les magasins et vendre les +approvisionnements qu'ils renferment avant l'arrivée des troupes; c'est +ainsi qu'ils pourvoient à leurs besoins. Cependant, de toutes ces +dispositions, une seule s'exécute, celle qui concerne la garnison de +Rodrigo: cette place ne regarde plus directement l'armée de Portugal, +elle appartient à l'armée du Nord; c'est le général de celle-ci qui en +reçoit les rapports, qui fournit les troupes, et nomme le commandant; +c'est à lui de veiller sur elle, et de pourvoir à sa conservation, sauf +le cas d'un siége où l'armée de Portugal doit venir à son aide et lui +porter assistance.--Tels sont les préliminaires d'une campagne où les +ordres contradictoires vont se succéder et les illusions grandir jusqu'à +ce qu'elles deviennent de véritables aberrations. + + + + +OBSERVATIONS SUR LA CORRESPONDANCE DE 1811, SUR CELLE DE 1812, ET RÉCIT +HISTORIQUE DES CAUSES DU SIÉGE DE RODRIGO, ET DE L'ENLÈVEMENT DE CETTE +PLACE. + +Les pièces indiquées ci-dessus présentent le tableau de contradictions +sans exemple, et d'une confusion dans les projets qui explique +suffisamment la cause de tous les malheurs de l'Espagne, et donne le +moyen de reconnaître, en outre, la bonne foi qui règne dans la +discussion des événements. + +La prise de Rodrigo est l'effet immédiat des dispositions impératives +ordonnées par l'Empereur. + + + + +CORRESPONDANCE DE 1811. + +Par la lettre du 20 novembre, le prince de Neufchâtel, major général, +m'écrit pour me faire connaître, de la part de l'Empereur, que l'armée +anglaise a dix-huit mille hommes malades, et que l'importance de la +prise de Valence le décide à me donner l'ordre de détacher six mille +hommes à l'armée de Portugal pour concourir aux opérations du général +Suchet. + + + + +MÊME CORRESPONDANCE. + +Le lendemain, 21, il répète que l'armée anglaise a vingt mille malades, +qu'il ne lui reste pas vingt mille hommes sous les armes. Il me prescrit +de détacher sur Valence non plus six mille hommes, mais un corps de +douze mille hommes soutenus par une division de trois à quatre mille +hommes, afin de faciliter les opérations du maréchal Suchet; et il +annonce qu'une fois Valence pris je recevrai l'ordre de déboucher par la +rive gauche du Tage sur Elvas, de m'emparer d'Alentejo, et que l'armée +de Portugal sera augmentée de vingt-cinq mille hommes de l'armée du +Midi, et de quinze mille hommes du corps du général Reille, tandis que +l'armée du Nord se portera à quarante mille hommes sur la Coa.--Voilà un +bel ensemble de dispositions, un vaste plan dont le succès est assuré; +mais il n'y a qu'une observation à faire, c'est que tout cela était le +rêve d'une imagination exaltée. Rien de réel n'existait. Les Anglais, +dans le repos et l'abondance, occupant un pays sain, n'avaient pas de +malades et étaient tout prêts à agir. + +Les troupes qui devaient accroître l'armée de Portugal ne se trouvaient +nulle part, et aucune base solide ne donnait le moyen de réaliser le +projet annoncé. + +Mais, à peine le détachement sur Valence est-il fait, Napoléon change +d'avis, et, non content d'avoir ainsi disséminé l'armée de Portugal, il +rappelle en France une partie de l'armée du Nord, et ordonne un +déplacement universel des troupes, change tout le système de placements, +ce qui fait qu'il n'y a plus de troupes réunies nulle part en mesure +d'agir. + +Le 13 décembre, vingt-deux jours après les ordres précédents, le prince +de Neufchâtel m'écrit pour me faire connaître les dispositions +suivantes, prescrites par l'Empereur. + +Il place l'armée de Portugal dans la Vieille-Castille; il compose son +territoire des six ou sept gouvernements, c'est-à-dire des provinces de +Salamanque, Placencia et de Valladolid, Léon, Palencia, et les Asturies; +il augmente l'armée de deux divisions, mais en retirant cinq régiments +d'infanterie et deux des troupes à cheval, et en m'ordonnant d'occuper +les Asturies. De ces dispositions il résulte en réalité une diminution +des forces, eu égard à l'étendue du territoire et à la tâche que j'ai à +remplir. Je dois me rendre à Valladolid. Il me prescrit d'augmenter les +fortifications d'Astorga, de fortifier Salamanque; il reconnaît, au +surplus, qu'aucune offensive contre le Portugal ne peut être prise avant +la nouvelle récolte, et m'annonce le départ possible et prochain de la +garde. + +Pendant que toutes ces belles dispositions, qui jetaient partout la +confusion, s'exécutaient, les Anglais avaient les yeux ouverts et se +disposaient à entrer en campagne. Je recevais du duc de Dalmatie la +lettre du 4 janvier 1812, qui n'était pas de nature à me donner beaucoup +de soucis, et, peu après, une lettre du général Dorsenne du 5, dont les +avis étaient beaucoup plus sérieux. Étranger au service de Rodrigo, qui +n'était pas, je le répète, sous mon commandement, ne pouvant recevoir +des nouvelles que par le général Dorsenne, qui jamais ne m'en avait +donné, c'était la première nouvelle des dangers qu'allait courir cette +place. Ce qui me parut le plus important dans cette lettre fut la phrase +relative au général Barrié, qui devait faire redouter un manque +d'énergie dans la défense. Puisque le général Dorsenne connaissait la +disposition d'esprit et le caractère de ce général, il n'aurait pas dû +le choisir pour lui confier un commandement isolé aussi important. + +Des nouvelles plus graves ne tardèrent pas à se succéder. Je reçus, à +mon arrivée à Valladolid, une lettre du général Thiébault, commandant à +Salamanque, qui m'annonçait l'entrée en campagne des Anglais et le +passage de l'Aguada; et j'envoyai, par des officiers, dans toutes les +directions, aux différentes colonnes qui étaient en route pour aller +occuper leurs nouveaux cantonnements, l'ordre de se diriger sur +Fuente-El-Sauco et Salamanque, et je m'y rendis moi-même pour marcher +sur Rodrigo aussitôt que les troupes seraient réunies; mais les +événements se pressèrent tellement, et la résistance de Rodrigo fut si +courte (huit jours d'opérations, dont deux jours de feu), qu'il n'y +avait pas moyen d'arriver à temps à son secours, quelles qu'eussent été +les dispositions prises d'avance. + +Mais voici qui devient curieux! C'est la manière dont Napoléon jugea la +question et les reproches qu'il m'adressa par sa lettre du 25 janvier, +quand il apprit l'entrée en campagne des Anglais. Le prince de +Neufchâtel me dit que l'Empereur a vu avec peine la manière dont j'ai +fait opérer le général Montbrun. «Il m'avait, ajoute-t-il, donné l'ordre +d'envoyer seulement six mille hommes au secours de Valence, qui devaient +rejoindre le général d'Armagnac;» mais il se garde bien de dire que, +s'il m'a effectivement donné ces instructions par sa lettre du 20 +novembre, il m'a ordonné, par une lettre du lendemain, 21 novembre, de +mettre en mouvement un corps de douze mille hommes sur Valence, soutenu +par une division de trois ou quatre mille hommes, placés en +intermédiaire. Telle est la suite des idées de Napoléon, sa mémoire, et +sa bonne foi! + +Le siége de Rodrigo a été entrepris parce que Wellington a vu +l'éparpillement des armées françaises, le départ d'une partie de l'armée +du Nord pour la France, et les détachements sur Valence. + +La place de Rodrigo a été enlevée en un moment, parce que le général +Barrié n'avait aucune énergie et n'a pas fait les plus simples +dispositions que comporte la plus misérable défense; et cette reddition, +si prodigieusement prompte, a empêché qu'une bataille fût livrée pour +délivrer cette place. + +Par les dispositions prises au milieu de cette confusion des +changements, je devais avoir réuni en face de l'armée anglaise, sur +l'Aguada, du 26 au 27, trente-deux mille hommes, et, du 1er au 2, +quarante mille. Maintenant, je dois poursuivre. On m'ordonne (même +lettre) d'envoyer une des divisions de l'armée de Portugal à l'armée du +Nord, sans rien changer à sa composition et à sa force, en échange de +trois régiments de marche, qui appartiennent aux corps de mon armée, +renforts qui me sont déjà comptés et annoncés depuis longtemps. On +retire de l'armée du Midi cinq régiments polonais, et on prescrit +d'accélérer leur retour. On ordonne impérativement de faire partir pour +la France tout ce qui appartient à la garde impériale en troupes de +toutes les armes, et on prescrit, comme l'équivalent pour l'armée de +Portugal de la diminution de forces qui s'opère partout, les secours que +pourra donner l'armée du Nord à l'armée de Portugal, dans le cas où +l'armée anglaise s'avancerait en Castille; comme s'il était possible de +compter jamais d'une manière positive sur les mouvements combinés de +généraux indépendants, et en Espagne alors beaucoup moins qu'ailleurs! +Et c'est au moment où les Anglais sont en pleine opération, et assiégent +Rodrigo, que de semblables dispositions sont prises! + +LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE + + + + * * * * * + + +LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Séville, le 9 décembre 1811. + +«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur de vous prévenir qu'en exécution +des ordres que Son Altesse Sérénissime le prince major général m'a +adressés le 28 octobre dernier, je donne ordre à la septième compagnie +du 4e régiment d'artillerie à cheval de se rendre à l'armée de Portugal, +sa nouvelle destination: elle arrivera à Tolède le 30 de ce mois, où +elle attendra les ordres de Votre Excellence. Cette compagnie n'emmènera +que ses chevaux d'escadron. + +«Je fais en même temps partir une compagnie de militaires français, +appartenant à des régiments de l'armée de Portugal, qui, étant +prisonniers de guerre, ont été forcés de servir et faisaient partie de +la légion d'Estramadure, commandée par un colonel anglais, sous les +ordres de Murillo et du général Castaños. Le sieur Melhiot, +tambour-major au 76e de ligne, commande cette compagnie; c'est lui qui +l'a conduite à nos avant-postes, il y a quinze jours, du côté de +Aljucen: la manière dont il a ménagé sa rentrée lui fait honneur et +annonce un homme de caractère; j'ai fait donner tout ce qu'il était +possible aux hommes qu'il a ramenés; je dois cependant vous prévenir +que, sur la demande du général commandant l'artillerie de l'armée, j'ai +fait retenir six à sept hommes pour être incorporés dans l'artillerie, +où ils ont demandé à servir; je prie Votre Excellence de l'avoir pour +agréable. J'ai écrit au ministre de la guerre pour lui demander de +vouloir bien approuver cette incorporation. + +«J'ai reçu votre réponse au sujet de l'événement arrivé au général +Girard; je n'ai certainement pas entendu que l'armée de Portugal en fût +cause, d'autant plus qu'il pouvait et devait s'éviter; heureusement, il +n'a pas été aussi fâcheux que d'abord on l'avait annoncé. Lorsque je fus +prévenu que vous faisiez un mouvement sur Ciudad-Rodrigo, je me trouvais +sur les frontières de Murcie, et, suivant vos désirs, je donnai l'ordre +que l'on fît un mouvement sur la rive droite de la Guadiana, afin de +retenir les troupes espagnoles et de faire même en sorte de les +compromettre; mais cet ordre fut longtemps à parvenir; ensuite il fut +mal exécuté, et, par la négligence la plus coupable, on s'attira ce +désagrément. Les contributions n'en étaient point le prétexte, quoique +le général Girard dût faire rentrer celles du district de Merida; +d'ailleurs, un motif aussi puéril n'aurait dû, en aucun cas, l'empêcher +de faire son métier. + +«Je crois que Votre Excellence est mal instruite au sujet de ce qui +s'est passé à Medellin et dans la Serena; les troupes de l'armée de +Portugal ont emporté de cette contrée beaucoup de denrées, dont elles +n'ont point profité, et, lorsque je l'ai fait réoccuper, on a trouvé le +pays aussi épuisé que le restant de l'Estramadure. + +«M. le général comte d'Erlon m'a écrit, le 6 de ce mois, que la division +anglaise du général Hill occupait Albuquerque, et que l'on avait annoncé +son arrivé à Cacerès. Les préparatifs que l'on a remarqués faisaient +croire à un prochain mouvement. + +«M. le maréchal duc de Bellune fait en ce moment le siége de Tarifa et +d'Algésiras; je fais momentanément occuper le camp de San-Roch: nous +avons obtenu quelques avantages dans cette partie, sur une armée +anglo-espagnole que les ennemis y formaient; on l'a rejetée sous le +canon de Gibraltar. + +«Les troupes ennemies, qui sont en Murcie, avaient fait un mouvement sur +ma gauche; mais, le 26 dernier, elles sont parties précipitamment pour +se porter sur les frontières de la province de Valence; je présume que +les progrès de l'armée d'Aragon y ont donné lieu. Il m'a été fait +rapport que les généraux ennemis avaient dit que, s'ils étaient trop +pressés, ils feraient une trouée par la Manche et iraient joindre +Castaños en Estramadure, auquel ils amèneraient particulièrement leur +cavalerie; si cela se réalise, Votre Excellence sera peut-être à même de +profiter de cet avis.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«13 décembre 1811. + +«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que l'Empereur, après avoir +pris connaissance de la lettre par laquelle vous exposez la difficulté +que vous avez de vous procurer des subsistances, et considérant en outre +l'importance de donner le commandement de toute la frontière de Portugal +à un seul général en chef, Sa Majesté décide que la province d'Avila, +celle de Salamanque, celle de Placencia, de Ciudad-Rodrigo, le royaume +de Léon, la province de Palencia, les Asturies et enfin tout ce qui +forme les sixième et septième gouvernements de l'Espagne, feront partie +de l'armée de Portugal. + +«Indépendamment de vos troupes, c'est-à-dire des six divisions qui +composent maintenant l'armée de Portugal, vous aurez sous vos ordres la +division du général Souham, stationnée dans la province de Salamanque, +qui formera votre septième division, et la division du général Bonnet, +stationnée dans les Asturies, qui vous formera une huitième division. + +«L'intention de Sa Majesté, monsieur le duc, est que vous vous rendiez +sans délai à Valladolid, pour prendre le commandement militaire et +administratif; que vous fassiez relever de suite la garnison de Rodrigo +par les troupes de votre armée, que vous occupiez toutes les plaines de +la Castille avec votre cavalerie, et Astorga par une brigade et une +division. + +«Au moyen de ces dispositions vous enverrez dans le cinquième +gouvernement tout le 34e régiment d'infanterie légère, le 113e régiment +d'infanterie de ligne, le 4e régiment d'infanterie de la légion de la +Vistule, et enfin tout ce qui appartient aux régiments suisses, au +bataillon de Neufchâtel, et à la garde impériale, ainsi que le 1er +régiment de hussards et le 31e régiment de chasseurs. + +«Le général Dorsenne portera son quartier général à Burgos, où il doit +réunir toutes les troupes, infanterie et cavalerie; il en résultera une +nouvelle formation des deux armées de Portugal et du Nord, conformément +aux deux états ci-joints. + +«Il est nécessaire, monsieur le maréchal, que vous gardiez à Placencia +un corps d'infanterie et de cavalerie, avec lequel vous communiquerez +par les cols des montagnes, dont vous aurez grand soin d'augmenter les +défenses. Cette communication devient de la plus grande importance pour +Madrid, pour l'armée du Centre, pour celle du Midi, et pour savoir ce +qui se passe dans cette partie. Le point de Placencia devient tellement +important, que l'Empereur vous laisse le maître de placer deux divisions +de ce côté. + +«Il est indispensable que le général Bonnet reste dans les Asturies, +parce que dans cette position il menace la Galice et contient les +habitants des montagnes. Il vous faudrait plus de monde pour garder les +bords de la plaine depuis Léon jusqu'à Saint-Sébastien que pour garder +les Asturies. La théorie avait établi, et l'expérience a prouvé que, de +toutes les opérations, la plus importante est d'occuper les Asturies, ce +qui appuie la droite de l'armée à la mer et menace continuellement la +Galice. + +«Si le général Wellington, après la saison des pluies, voulait prendre +l'offensive, alors vous pourriez réunir vos huit divisions pour livrer +bataille, être secouru et soutenu par le général Dorsenne qui, de +Burgos, marcherait pour vous appuyer. Mais cela n'est pas présumable. +Les Anglais ayant perdu beaucoup de monde, et éprouvant beaucoup de +peine à recruter leur armée, tout doit porter à penser qu'ils s'en +tiendront simplement à la défense du Portugal. + +«En réfléchissant à la situation des choses, il parait à l'Empereur +qu'au lieu d'établir votre quartier général à Valladolid il serait +préférable que vous l'établissiez à Salamanque, si cela est possible. +Nous n'avons pas de plan de cette ville; si l'on pouvait la fortifier +sans de trop grandes dépenses et en peu de temps, ce travail serait fort +utile. + +«Il faut, monsieur le duc, que vous fassiez augmenter les fortifications +d'Astorga par des ouvrages en terre qui en défendent l'enceinte et qui +mettent cette place en état de soutenir un siége; de manière que, dans +le cas où votre année serait obligée de rétrograder jusqu'à Valladolid, +même jusqu'à Burgos, vous puissiez, après avoir réuni vos forces et les +secours qui vous arriveraient, faire lever le siége que l'ennemi aurait +pu entreprendre sur Salamanque et Astorga. + +«Tout porte à penser qu'avant la fin de la saison des pluies Valence +sera pris, et qu'alors les détachements que vous avez faits pour +soutenir l'expédition sur cette place vous rejoindront. La grande +quantité de cavalerie que vous aurez pour battre la plaine vous mettra à +même de détruire les bandes, de pacifier le pays, d'en organiser +l'administration, de faire payer les contributions, et enfin de former +des magasins. + +«Par vos différentes dépêches il ne paraît plus possible, en effet, de +prendre l'offensive contre le Portugal. Badajoz est à peine +approvisionné, et Salamanque n'a pas de magasins. Il faut donc forcément +attendre la nouvelle récolte, que les nuages qui obscurcissent en ce +moment la politique du Nord soient dissipés. Sa Majesté ne doute pas que +vous ne profitiez de ce temps pour organiser et administrer les +provinces de votre commandement avec justice et intégrité, ainsi que +pour former de gros magasins. Avec la quantité de troupes que vous allez +avoir sous vos ordres, vous serez à même de bien assurer vos +communications avec le général Bonnet, dans les Asturies. Il faut faire +bien administrer cette province, et faire tourner au profit de l'armée +toutes les ressources de ce pays qui, jusqu'à ce jour, ont été employées +à des profits particuliers. + +«Vous devez sentir, monsieur le maréchal, l'importance que met +l'Empereur à ce que les troupes du général Dorsenne rentrent. Il n'est +même pas impossible que l'Empereur soit dans le cas de rappeler sa +garde. + +«C'est à vous, monsieur le duc, qu'est réservée la conquête du Portugal +et l'immortelle gloire de battre les Anglais. Vous devez donc employer +tous les moyens pour vous mettre en mesure d'entreprendre cette campagne +lorsque les circonstances permettront de l'ordonner. Vous devez porter +le plus grand soin à organiser le matériel de votre armée et avoir des +approvisionnements en tout genre de vivres et de munitions. + +«Plusieurs opinions ont été émises pour détruire Rodrigo. L'Empereur +pense que ce serait commettre une très-grande faute, car l'ennemi, +s'appuyant sur cette position, se trouverait intercepter par ses +avant-postes la communication de Salamanque à Placencia, ce qui serait +un très-grand malheur. Les Anglais savent bien que, s'ils serrent ou +assiégent Rodrigo, ils s'exposent à avoir bataille, ce qu'ils sont bien +loin de vouloir faire; enfin, s'ils s'y exposaient, il faudrait, +monsieur le maréchal, réunir votre armée et marcher droit à eux. +Aussitôt que Valence sera pris, le duc de Dalmatie a l'ordre de +renforcer considérablement le cinquième corps, afin d'arrêter et de +contenir le général Hill et les insurgés de l'Alentejo.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 15 décembre 1811. + +«Monsieur le maréchal, j'ai reçu vos lettres du 10 et du 11. Plus j'ai +réfléchi aux propositions qu'elles contiennent, et plus je m'affermis +dans l'opinion qu'il m'est impossible d'y adhérer. + +«J'ai des ordres positifs de l'Empereur sur la part de coopération que +doit prendre l'armée du Centre aux mouvements généraux ordonnés par Sa +Majesté Impériale en faveur de l'armée qui assiège Valence; je ne puis +donc pas m'écarter de ce qui m'est ordonné pour l'armée du Centre. Je +sais que le général en chef de l'armée du Nord, que M. le duc de +Dalmatie, ont des ordres directs de Paris, dont ceux que je pourrais +leur donner ne pourront pas les faire écarter. Comment croire, en effet, +que, tandis que l'armée du Midi a l'ordre de l'Empereur de faire un +mouvement sur sa gauche, vers le royaume de Murcie, elle puisse se +prêter à la demande que je lui ferais de faire un mouvement vers la +droite? Comment espérer que dans le Nord on pourra faire le mouvement +que vous désirez vers Salamanque, tandis que vingt-quatre mille hommes +de cette armée se portent vers Valence, et qu'on m'assure que le général +en chef lui-même s'est porté sur un point plus central? + +«Je ne pense pas, monsieur le duc, qu'il faille faire, pour l'armée qui +assiége Valence, d'autre diversion que celle ordonnée par l'Empereur. La +tâche principale et glorieuse du général en chef de l'armée de Portugal +me paraît déterminée jusqu'à ce qu'il prenne l'offensive, et la rentrée +des Anglais dans leurs lignes aujourd'hui ne doit pas plus vous rassurer +sur leurs opérations futures que les mouvements qu'ils ont faits en deçà +de l'Aguada n'ont dû vous intimider il y a quelques jours, et ceux +qu'ils pourraient faire encore ne doivent pas, je pense, vous empêcher +d'envoyer sur Valence les huit mille hommes désignés par la lettre du +prince de Neufchâtel. + +«Quoique je vous aie écrit précédemment que le général d'Armagnac +paraissait devoir commander ce nouveau mouvement sur Valence, ayant +dirigé déjà celui qui vient d'avoir lieu, et connaissant le pays, +cependant il est possible de tout combiner et de donner au général +Montbrun le commandement des troupes de l'armée de Portugal et de celle +du Centre, dirigées sur Valence, en laissant le général d'Armagnac +gouverneur de la province de Cuença dans cette province avec deux mille +hommes de l'armée du Centre, et le général Treilhard gouverneur de la +province de la Manche dans la province de la Manche, commandant les +quinze cents hommes de l'armée du Centre et les quinze cents hommes de +l'armée de Portugal que vous y avez envoyés. + +«Je n'entre pas dans plus de développements, monsieur le maréchal, +persuadé qu'il n'y a pas lieu à discuter dans des choses où la marche +est tracée par l'Empereur. C'était il y a deux mois, lorsque vous étiez +à Madrid, et que je vous proposai de réunir aux cinq mille hommes de +l'armée du Centre huit mille de l'armée de Portugal, que cela eût été +possible; aujourd'hui nous ne pouvons qu'obéir, et nous devons le faire +d'autant mieux, qu'il ne me paraît pas raisonnable que l'armée de +Portugal puisse prendre aux opérations sur Valence une part plus active +que celle qui lui est si sagement ordonnée par les dispositions du +prince de Neufchâtel. Vous ne devez pas oublier, monsieur le duc, qu'un +mouvement des Anglais sur Placencia par Alcantara ne serait pas +improbable s'ils apprenaient que le général en chef et la plus grande +partie de l'armée de Portugal, aujourd'hui gardienne du Tage, ont +abandonné ses bords pour se porter sur Valence par les montagnes de +Cuença. Cette route, indiquée par l'instruction du prince de Neufchâtel, +ne serait point convenable pour un grand mouvement d'armée comme celui +que vous projetez, et dans ce cas, ce serait par Albacete et Chinchilla +qu'il faudrait se diriger pour couper la retraite à Blake sur la droite +du Xucar, et avoir peut-être une affaire générale avec lui s'il se +portait à la rencontre de l'armée qui marcherait sur lui; mais un +mouvement semblable ne peut point être exécuté ni par le général ni par +l'armée qui se trouvent en face de l'armée anglaise.» + + + + +EXTRAIT DE DEUX LETTRES DONNANT L'AVIS DES DISPOSITIONS DES ANGLAIS +CONTRE RODRIGO. + +«Salamanque, le 1er janvier 1812. + +«Monsieur le général, tout ce qui tient à Rodrigo devient si sérieux, +que, à tout événement, j'adresse ci-joint à Votre Excellence un +duplicata de ma lettre n° 126. + +«A l'appui de ce qu'elle renferme, je vais vous rendre compte des faits +dont je ne puis douter, d'après ce que le préfet vient de me dire. + +«Il y a trois semaines environ, les ennemis jetèrent un pont sur +l'Aguada, entre Rodrigo et San Felices-El-Chico. Ce pont, presque +terminé, s'écroula, et ceux qui y travaillaient furent noyés. Je cite ce +fait parce qu'il établit de la suite dans les opérations. + +«En ce moment, ils en ont construit deux pour le passage de +l'artillerie, etc., l'un à San Felices-El-Grande, et l'autre à deux ou +trois lieues plus haut. Un équipage de pont, arrivé depuis peu, a servi +à l'une de ces constructions. Je mentionne cette circonstance, parce +que, dans la position de l'ennemi, l'arrivée d'un équipage de pont +prouve des projets. + +«D'énormes convois de subsistances et de grands troupeaux de boeufs +arrivent à l'armée anglaise, en passant par la province d'Avila et par +la partie de la province de Salamanque occupée par l'armée de Portugal. +Je l'ai écrit au général Thomières, qui est à El-Barco. Je puis ajouter +qu'il y a quinze jours le marche de Tamamès a été tellement pourvu, que +mille fanégas de grains n'ont pu y être vendues. + +«Placencia et Bejar sont évacués; et, d'après ce que m'écrit le général +Thomières, il parait qu'il doit se retirer, en cas d'un mouvement +offensif de l'ennemi, sur Avila, où est son général de division Maucune. + +«Don Carlos, en annonçant un grand mouvement, et avec les plus terribles +menaces, vient d'ordonner, dans les provinces du septième gouvernement, +que, de suite, toutes les justices soient renouvelées au nom de la +régence; que les nouveaux alcades aillent prêter serment entre ses +mains; que tout le bétail soit conduit dans les montagnes; que les +habitants évacuent leurs villages à l'approche des Français; qu'on lui +conduise d'énormes quantités de grains, de pain et de cochon salé, etc.: +que, _sous peine de mort_, toutes les voitures existantes lui soient +conduites, et que l'on emploie tous les moyens existants pour en +construire de nouvelles: ordre qui s'exécute avec une inconcevable +activité sur toute la gauche de la Tormès, qui, déjà, lui a fait amener +un nombre très-considérable de voitures et qui les augmente tous les +jours. + +«J'ai demandé au préfet quels moyens on pouvait prendre pour déjouer ces +projets. Il n'a pu m'en proposer aucun. Ne pouvant cependant avoir l'air +d'autoriser, par le silence, ces audacieuses mesures qui, chaque jour, +terrorisent davantage tout le pays, j'ai rendu l'ordre dont copie +ci-jointe, et que j'ai l'honneur de vous soumettre. + +«Dans cet état de choses, on annonce un mouvement offensif de la part de +l'armée combinée. Je ne pense pas qu'il la conduise sur la Tormès, +quoique cela soit possible; mais, considérant que l'armée de Portugal +s'est retirée et découvre tout ce pays, je pense que l'attaque de +Rodrigo va commencer, et tous les faits ci-dessus rapportés ne peuvent +pas laisser de doute à cet égard. + +«On ajoute, et c'est le bruit général, que Rodrigo est dans une fâcheuse +position et que la désertion y augmente chaque jour. On cite même à cet +égard des choses ridicules. + +«Le préfet, qui n'est pas alarmiste et qui est un des hommes qui connaît +le mieux son pays, regarde cette situation comme très-sérieuse. Je lui +ai ordonné d'envoyer quelques hommes sûrs pour vérifier ces faits. Il +m'a demandé avec quoi il les payerait: c'est le chapitre infernal. Il +pense, comme moi, que rien ne balance la nécessité de s'éclairer sur les +opérations de l'ennemi. Il a été jusqu'à me dire qu'il serait criminel +d'hésiter à prendre, à cet égard, partout où il y a. Au fait, la forme +ne peut tuer le fond, et nous ferons pour le mieux. + +«Je ne puis vous dire à quel point Rodrigo me tourmente. Le temps qu'il +fait achève de tout faciliter à l'ennemi; tandis que, l'année dernière, +ce temps aurait sauvé Almeida et Rodrigo; comme, cette année, le temps +de l'année dernière aurait suffi pour chasser l'ennemi de ses positions. +C'est une fatalité. Du reste, mon général, le ravitaillement de Rodrigo +n'est plus une opération de division, c'est une grande et difficile +opération d'armée; et, si l'armée de Portugal n'y concourt pas, elle me +paraît très-douteuse; mais comment l'armée de Portugal se +retirerait-elle lorsque sa présence est le plus nécessaire, et comment +oublierait-elle que la conservation de Rodrigo est un de ses premiers +devoirs? + + + + +«Le général baron THIÉBAULT.» + +«Salamanque, la 3 janvier 1812. + +«Mon général, j'apprends à l'instant par un homme sûr, qui est parti le +30 décembre de la gauche de l'Aguada, les faits suivants: + +«Castaños, auquel il a parlé, est à Fuentes-de-Oñore; ce qui prouve +qu'il ne s'est pas rapproché pour une simple visite de cantonnements. + +«Toutes les voitures qu'on peut rassembler y sont conduites. Le 30, il y +en avait deux cent soixante-dix, il doit y en avoir mille en ce moment. + +«Chaque conducteur de voitures portait des vivres et des fourrages pour +dix et douze jours, pour eux et leurs bestiaux; d'où il résulte que le +mouvement de l'ennemi doit commencer maintenant. + +«Le pont de Yecla est coupé; celui de Cerralbo est miné, couvert +d'abatis et de retranchements, auxquels quinze cents hommes travaillent +encore; il paraît qu'ils doivent servir à couvrir le flanc gauche de +l'ennemi et à menacer le flanc droit des troupes qui marcheraient sur +Rodrigo. + +«On parle également d'ouvrages faits à Tamamès, mais je n'y crois pas; +si cependant cela était, Rodrigo se trouverait au fond d'un cul-de-sac +de six lieues, d'un front peu étendu, et qui même offrirait à l'ennemi +trois belles positions de combat, surtout relativement à une opération +que l'on sera hors de mesure de prolonger. + +«Je reprends le rapport de l'espion. + +«On fait sur la gauche de Jeltès et de l'Aguada un nombre énorme de +fascines. + +«Deux ponts existent sur l'Aguada: tous les villages de la gauche sont +remplis de troupes; la cavalerie anglaise est à Fuenteguinaldo; la force +de l'ennemi paraît être de vingt-quatre mille hommes. + +«Une grande artillerie de siége est à Almeida, dont les travaux +continuent avec la plus grande activité. + +«L'opinion générale est que le siége de Rodrigo va commencer, et tout +l'annonce; presque tout ce qui restait d'habitante en est parti; le +corrégidor est de ce nombre, et l'espion lui a parlé; ce corrégidor est +un des hommes les plus au courant de ce qui se passe. + +«On fait une nouvelle levée générale des hommes en état de marcher. + +«Une junte insurrectionnelle, placée à Sobradillo, est chargé de cette +opération; plus de quatre-vingts curés et moines y sont et forment la +cour de don Carlos. En face de Sobradillo se trouve un pont pour +communiquer avec le Portugal. + +«Le général baron THIÉBAULT.» + + + + +LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Séville, le 4 janvier 1812 + +«Vous êtes sûrement instruit que l'armée anglaise est de nouveau entrée +en campagne et s'est portée sur la Guadiana; le 1er de ce mois, le +lieutenant général Hill avec toute sa division, quatre mille Portugais +et autant d'Espagnols, était à Merida; le même jour il a attaqué +l'avant-garde du cinquième corps à Almendralejo. Le général Philippon +m'a écrit de Badajoz, le 30, qu'indépendamment de ces troupes une autre +colonne, que l'on disait forte de douze à quinze mille hommes, également +venue de Portalègre et d'Albuquerque, se dirigeait par Aliseda sur +Montanchès. + +«J'ignore encore si les ennemis ont le projet de faire plus qu'une +diversion pour m'obliger à renoncer au siége de Tarifa, que M. le +maréchal duc de Bellune poursuit, et pour me forcer à rappeler les +troupes que, d'après les ordres de l'Empereur, j'ai envoyées en Murcie +en faveur de l'armée de siége de Valence: le temps nous rapprendra; +mais, en attendant, je dois prier Votre Excellence, au nom du service de +l'Empereur, de vouloir bien faire une démonstration sur Truxillo et +Merida, qui dégage ma droite et oblige les ennemis à rentrer en +Portugal; pour le moment, il m'est impossible de renforcer le cinquième +corps, j'ai trop de troupes détachées sur ma gauche, et je ne puis +encore renoncer au siége de Tarifa. + +«J'ai eu plusieurs fois l'honneur d'écrire à Votre Excellence, mais +depuis longtemps je n'ai pas reçu de ses nouvelles; je la prie de m'en +donner, et, dans cette circonstance, de vouloir bien me faire part le +plus promptement des dispositions qu'elle fera d'après ma proposition. + +«Le 30 décembre, une reconnaissance de quatre compagnies d'infanterie et +quinze hussards, qui avait été poussée de Merida sur Carmonita, fut +attaquée par l'avant-garde de l'ennemi, composée de six cents +chevau-légers anglais et quatre pièces de canon; notre détachement forma +le carré et repoussa successivement cinq charges sans pouvoir être +entamé; ensuite il opéra sa retraite en bon ordre sur Merida. L'ennemi +perdit beaucoup de monde et de chevaux. La reconnaissance était +commandée par le capitaine Neveu, du 88e régiment; sa valeur et les +bonnes dispositions qu'il a faites ont donné le temps à la garnison de +Merida de se mettre en mesure d'aller à son secours, et de recevoir +l'ennemi.» + + + + +LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Valladolid, le 5 janvier 1812. + +«J'ai l'honneur d'adresser ci-joint, à Votre Excellence, deux lettres en +original, aux dates des 1er et 3 courant, du général Thiébault, +gouverneur de Salamanque. Quoique je n'ajoute aucune foi à leur contenu, +car depuis six mois je n'ai cessé de recevoir de pareils rapports, je +crois cependant utile de vous les communiquer. Votre Excellence est à +même d'être mieux instruite que moi de la situation des choses dans la +partie de Rodrigo; mais je ne puis lui dissimuler que le dégoût +qu'éprouve le général Barrié dans cette place, et son caractère, ne sont +pas sans me donner quelques inquiétudes, et que la première chose à +faire pour le bien du service de l'Empereur serait de l'en retirer +promptement. Si, contre mon opinion, les Anglais ont fait quelques +projets de tentative sur Rodrigo, ou même sur Salamanque, et que don +Julian ait songé à nous intercepter cette première place, on ne pourrait +les attribuer qu'au mouvement que vous aviez commencé sur Valence; mais +le retour imprévu de Votre Excellence pourrait, dans ce cas, faire +changer aux ennemis leur plan d'opérations et leur devenir funeste. + +«Avant de recevoir les ordres de l'Empereur relatifs à la nouvelle +division du territoire des armées du Nord et de Portugal, j'avais déjà +pris quelques mesures pour jeter des vivres dans Rodrigo. Mais depuis +mon retour, et supposant que vous éprouveriez, en vous établissant dans +les sixième et septième gouvernements, des difficultés pour réunir +promptement les moyens nécessaires au ravitaillement de cette place, +j'ai cru devoir y donner la dernière main. J'ai la satisfaction de vous +annoncer, monsieur le maréchal, que nous pourrons profiter de nos +changements de garnisons pour faire escorter jusqu'à Rodrigo un convoi +composé de toute espèce de subsistances pendant six mois. Le seul +embarras que nous aurons sera, je le crains fort, celui des transports. +Il serait à désirer que Votre Excellence pût concourir à cette +opération, en faisant arriver à Salamanque toutes les voitures à sa +disposition. + +«Avec juste raison, Votre Excellence doit compter sur moi dans toutes +les circonstances, et je lui renouvelle l'assurance que je n'ai rien +tant à coeur que de faire ce qui peut lui être personnellement agréable +et servir Sa Majesté.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 9 janvier 1812. + +«Je vous préviens, monsieur le maréchal, que le maréchal duc de Dalmatie +a l'ordre de diriger sur Burgos, ainsi que vous l'aurez vu par ma lettre +du 6 de ce mois, dont je joins ici un duplicata, les trois régiments +polonais, et que je charge ce maréchal de faire aussi partir pour Burgos +le 7e régiment de chevau-légers (ci-devant lanciers de la Vistule), et +généralement tous les détachements polonais quelconques et officiers +d'état-major polonais qu'il peut avoir sous ses ordres. + +«Ayez soin que tous les détachements de ces corps qui se trouveraient +sur quelque point que ce soit de l'arrondissement de l'armée de Portugal +les rejoignent à leur passage.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Valladolid, le 13 janvier 1812. + +«Monseigneur, en lisant votre lettre DU 21 NOVEMBRE, je trouve que je +n'ai fait qu'exécuter littéralement l'ordre de l'Empereur, et que, même, +je lui ai donné moins d'extension, puisqu'il m'était prescrit de +compléter à douze mille hommes le détachement de l'armée du Centre, et +que celle-ci n'a presque rien fourni; enfin que l'intention de Sa +Majesté était que je plaçasse quatre mille hommes en échelons pour +maintenir la communication. La division que j'ai de moins pour le +moment, et que Sa Majesté supposait que j'avais sous la main, se +trouvait nécessairement détachée pour l'exécution des ordres que vous +m'avez adressés. + +«Le général Montbrun n'a pas _pu passer par Lucena_. Il lui aurait +_fallu un équipage de montagne_, et je n'en ai pas. Il paraît qu'il lui +était aussi impraticable _de se porter par Tarazona sur Requeña_. +Indépendamment de la difficulté des chemins, de celle des vivres, le +passage _présente des impossibilités_, et, près de Requeña, se trouvent +des positions qui sont occupées, retranchées et difficiles à chercher et +difficiles à emporter. Il a donc pris la route _d'Albonte_ et manoeuvré +_sur la rive droite du Xucar_, menaçant _la seule retraite qu'ait +l'ennemi_. Il est probable que son arrivée dans ces parages aura fait +une diversion utile au maréchal Suchet, et lui aura facilité +l'investissement de la place en séparant l'armée de la garnison, et +déterminé celle-là à rentrer en Murcie. Ainsi tout ce qui tient aux +opérations d'armée semble devoir être promptement terminé; et, si +Valence résiste encore, ce ne sera plus qu'une opération méthodique pour +laquelle le concours _du général Montbrun serait inutile_; et, comme, +d'un autre côté, il est probable que les Anglais feront des mouvements à +la fin de février, _et qu'alors j'ai besoin de tout mon monde_, j'ai +donné l'ordre au général Montbrun _de se mettre en route à la fin de +janvier pour me rejoindre_. Indépendamment des deux divisions, _il a +toute ma cavalerie légère_ dont je ne saurais me passer si, seul, je me +trouvais forcé de faire la moindre opération. + +«Sa Majesté parait tenir à ce que j'aie trois divisions dans la vallée +du Tage; mais, vu la grande étendue de l'armée _et le temps qu'il faut +pour la réunir_, qui, y compris celui nécessaire pour que _les ordres de +mouvement parviennent_, est au moins _de quinze jours_, tandis que +l'ennemi _peut être en quatre jours sur moi_, je n'ai _d'autre garantie_ +d'être en mesure _de le combattre et de l'empêcher de séparer l'armée_, +tant qu'il est dans _la position qu'il occupe aujourd'hui_, que de tenir +_beaucoup de troupes sur les deux rives du Duero, afin de retarder assez +les opérations pour que les divisions puissent venir me rejoindre_. +Mais, indépendamment de ces motifs, _comment pourrais-je occuper le pays +entier_, établir des ressources, rendre faciles toutes les +communications _si près de la moitié de l'armée se trouve dans la vallée +du Tage?_ Enfin, une dernière considération, qui a en partie motivé _le +changement de situation de l'armée, c'est l'impossibilité d'y vivre_. Un +corps considérable dans cette position _ne peut y vivre que par les +provinces_ de la Manche et de Ségovie; et elles sont _affectées_ à +l'armée du Centre. Partout il _n'est_ possible _d'y entretenir que_ des +postes ou une très-faible _division_. C'est ce que j'ai fait. Malgré les +efforts inouïs que j'ai faits avant mon départ pour procurer des +subsistances à cette division, _je n'ai encore que l'espérance_ qu'elle +pourra y vivre jusqu'à la récolte, mais non la certitude. + +«Je suis arrivé à Valladolid avant-hier; le général Dorsenne avait +préparé _un ravitaillement pour Rodrigo_, et je profite de sa présence +ici pour être soutenu au besoin, et je fais conduire _le convoi +immédiatement dans cette place_, et par la même occasion _en relever la +garnison et en changer le commandant_. Comme je n'ai point de _cavalerie +légère_, le général Dorsenne me prête celle qu'il a ici et qui, réunie +aux dragons, me donnera une force _en cavalerie suffisante pour le +mouvement_; je soutiens _le convoi par quatre divisions_ et je m'y rends +de ma personne. Je ne pense pas que l'ennemi fasse de _dispositions pour +s'opposer à son entrée_. Mais, si l'armée anglaise passait l'Aguada pour +livrer bataille, _j'attendrais sur la Tormès la division du Tage et les +troupes que le général Dorsenne pourrait m'amener_; mais sans doute ce +cas n'arrivera pas. _Rodrigo sera ainsi approvisionné_ jusqu'à la +récolte, et, à moins _d'un siége_, il ne doit plus être l'objet d'aucune +sollicitude. Cette opération terminée, les troupes du général Dorsenne +seront relevées sans retard dans le septième gouvernement.» + + + + +LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Valladolid, le 23 janvier 1812. + +«Monsieur le maréchal, votre aide de camp vient de me remettre votre +lettre du 21 décembre, avec le rapport du général Thiébauld à la même +date. + +«Votre Excellence sait qu'après avoir mis à sa disposition la division +Roguet, deux batteries d'artillerie, la brigade de fusiliers de la garde +et la cavalerie légère de l'armée, il ne me reste aucune troupe +disponible. Je ne puis donc compter que sur celles qui se trouvent en +Palencia, Léon, Benavente et Valladolid, en évacuant ces provinces, en +les abandonnant aux insurgés, en laissant à l'ennemi des ouvrages et +postes retranchés importants et en arrêtant les communications avec +Bayonne et Madrid. Mais, d'après l'urgence que vous m'avez démontrée, je +n'hésite pas à donner l'ordre à ces troupes de se tenir prêtes à marcher +au premier avis. Si mon aide de camp, porteur de la présente, fait +diligence, en quarante-huit heures je puis connaître la dernière +détermination de Votre Excellence. + +«Les troisième, quatrième et cinquième gouvernements du nord de +l'Espagne n'étant occupés que par des bataillons de marche, je ne puis +en retirer un seul homme. Malgré mes efforts et mes calculs, je ne +pourrais rassembler que six mille hommes d'infanterie, mille chevaux et +douze pièces de canon; et, quelque célérité que je fasse apporter dans +mon mouvement, ces corps ne seraient réunis à Toro que vers le 2 du mois +prochain. + +«Comme le mouvement de l'armée combinée sur Tamamès n'est pas confirmé, +qu'on ignore encore les forces de l'ennemi et que les Anglais ont +l'habitude d'être lents dans leurs expéditions, je vais employer le +temps qui s'écoulera jusqu'à la réponse de Votre Excellence à faire +évacuer les blessés et les malades qui se trouvent dans les différentes +places, et à réunir à Valladolid l'administration avec les équipages des +corps. + +«Avec les dragons à pied de votre armée qui étaient à Valladolid, il n'a +été possible que de relever les postes de Puente-Duero à Valdestellas. +Les ordres sont donnés pour que tout ce qui doit arriver de Burgos soit +dirigé de suite sur Toro. Le général Curto partira avec le régiment de +marche de dragons le 26; le bataillon du 47e, qui est à Almeida, sera +aussi dirigé sur Toro aussitôt qu'il aura été relevé par un bataillon de +marche. + +«J'ai fait mettre en route, ce matin, non sans peine, vingt-deux +caissons de votre grand parc, qui étaient restés à Valladolid. Ils +rejoindront demain la division Roguet à Médina et suivront son mouvement +sur Toro. Enfin, toutes les dispositions sont prises pour faire filer +sur cette destination ce qui arriverait du Nord, appartenant à l'armée +de Portugal. + +«Je reviens à un objet qui mérite de fixer notre attention: en évacuant +les lignes de l'Orbigo et de Cyla, nous fournissons aux Galiciens +l'occasion (si le cas exige de nous porter en masse sur Salamanque) de +s'emparer de nos ouvrages retranchés et de marcher ensuite, sans +obstacle, sur Valladolid, en supposant que les opérations qui se +présentent soient combinées, comme le prouvent les rapports qui +m'annoncent unanimement l'arrivée à Villafranca de plusieurs généraux et +officiers anglais et la réunion de plusieurs corps. Cette réflexion doit +nous donner des craintes pour les suites. Je prie Votre Excellence de la +méditer. D'ailleurs, je ne puis lui taire que mon opinion est que les +Anglais, apprenant la jonction des armées impériales, renonceront, s'ils +en avaient le projet, au hasard d'une bataille. Car il est à supposer +que leur prétendu mouvement sur Tamamès par échelons n'a été opéré que +pour avoir le temps d'approvisionner Rodrigo et de mettre cette place en +état. Ils sortiraient des bornes de leur extrême prudence en marchant +avec toutes leurs forces sur Salamanque; ce serait nous offrir trop +d'avantages et ils auraient lieu de s'en repentir, car, quelque nombreux +qu'ils soient, nous sommes plus qu'en mesure de les accabler, et ils +éviteront toujours, tant qu'ils pourront, de nous attendre en plaine. Je +me résume et crois fermement que l'armée combinée ne tentera pas, cette +campagne, le passage de la Tormès. + +«Je suis persuadé, monsieur le maréchal, que vous reconnaîtrez dans ma +conduite et mes observations que toute espèce de considération cède au +désir de déjouer les projets de l'ennemi et de coopérer au succès de vos +opérations.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 23 janvier 1812. + +«Je vous envoie, monsieur le maréchal, un _Moniteur_ qui vous fera +connaître l'état de choses du côté de Valence. L'Empereur a vu avec +peine, monsieur le duc, la mauvaise direction donnée au général +Montbrun, et que les ordres et contre-ordres donnés ont rendu inutile le +mouvement que Sa Majesté avait prescrit. Vous avez reçu, le 13 décembre, +l'ordre d'envoyer six mille hommes sur Cuença pour renforcer le général +d'Armagnac et le mettre à même de marcher rapidement sur le corps +espagnol qui était à Requeña en Utiel. Sa Majesté était fondée à croire +que, le 24 ou le 25, cette puissante diversion aurait agi. + +«Les ordres de l'Empereur n'ont donc pas été exécutés comme Sa Majesté +le désirait. Cela provient de ce que vous avez hésité dans vos +dispositions. Au lieu d'un corps volant que l'Empereur voulait lancer à +tire-d'aile sur Cuença, vous avez voulu faire marcher un corps d'armée +et trente pièces de canon. Sa Majesté (je dois vous le dire, monsieur le +maréchal) pense que, dans cette circonstance, vous avez plus calculé +votre gloire personnelle que le bien de son service. Vous connaisses +assez l'Empereur, monsieur le maréchal, pour concevoir que, s'il eût +voulu opérer une grande diversion en portant un corps d'armée et trente +pièces de canon sur Valence, il vous aurait ordonné de passer par +Almanza. Il en résulte qu'un mois après l'ordre que vous avez reçu +d'envoyer un corps de six mille hommes sur Cuença l'ennemi était +toujours maître de Requeña, et qu'alors tous n'aviez rien fait pour +l'avantage de l'armée de Valence. + +«L'Empereur, monsieur le duc, espère que cette lettre vous trouvera à +Valladolid. Sa Majesté vous ordonne de suivre strictement les ordres +ci-après: + +«1° Rappelez, si vous ne l'avez déjà fait, le corps du général Montbrun; + +«2° Vingt-quatre heures après la réception de cet ordre, faites partir +une des divisions de votre armée avec son artillerie, et organisée comme +elle se trouvera au moment où vous recevrez cet ordre, et vous la +dirigerez sur Burgos pour faire partie de l'armée du Nord. Sa Majesté +défend que vous changiez aucun officier général de la division que vous +enverrez, et qu'on y fasse aucune mutation. + +«Vous recevrez, en échange, trois régiments de marche, forts de cinq +mille hommes présents, que vous incorporerez dans vos régiments. Ces +régiments de marche partiront le même jour que la division que vous avez +l'ordre d'envoyer à Burgos y arrivera. Toute la garde a l'ordre de +rentrer en France, ce qu'elle ne pourra faire que quand la division que +vous devez envoyer à Burgos y sera arrivée. + +«Valence pris, le général Caffarelli se rendra à Pampelune pour faire +également partie de l'armée du Nord. Cette armée se trouvera donc +composée de trois divisions, savoir: + +«Celle que je vous donne l'ordre d'y envoyer; + +«La division Caffarelli, + +«Et une troisième division, que le général Dorsenne va former avec le +34e léger, les 113e et 130e de ligne et les Suisses. + +«La cavalerie de cette armée sera formée du régiment de lanciers de +Berry, du 1e régiment de hussards, des 15e et 31e de chasseurs, et de la +légion de gendarmerie à cheval. + +«Ainsi l'armée du Nord se trouvera à même d'aller à votre secours avec +deux divisions si les Anglais marchaient sur vous. Ce cas arrivant, le +général Reille, qui, aussitôt après la prise de Valence, aura le +commandement du corps d'armée de l'Èbre, pourra, de Saragosse, envoyer +une division sur Pampelune; mais cela n'aurait lieu que dans le cas +seulement où les Anglais déploieraient de grandes forces et feraient un +mouvement offensif sur vous, ce que rien ne porte à penser. Valence +pris, le maréchal Suchet restera dans cette province avec vingt-cinq +mille hommes; le général Reille sera à Lerida avec le corps de l'Èbre, +fort de trente-deux mille hommes, non compris les garnisons des places +de la Basse-Catalogne. Il se placera à Lerida ou à Saragosse. Le général +Dorsenne sera à Burgos avec l'armée du Nord, forte de trente-huit mille +hommes. + +«Je vous ai prévenu de l'ordre donné aux trois régiments polonais qui +sont à l'armée du Midi pour rentrer en France: quand ils passeront dans +l'arrondissement de votre armée, activez leur marche, au lieu de la +retarder.» + + + + +LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Valladolid, le 27 janvier 1812. + +«Mon cher maréchal, Votre Excellence est sans doute instruite que le +mouvement des corps et détachements de son armée, qui devaient être +dirigés sur Toro, est entièrement exécuté. + +«Les rapports que je reçois m'annoncent que toutes les bandes sont en +mouvement dans les provinces du Nord et se réunissent; que quatre mille +insurgés ont investi la place d'Armanda, où il n'y a pour toute garnison +que trois cents hommes d'infanterie de l'armée de Portugal, qui gardent +les magasins et l'artillerie du fort de Rahabon, que j'ai été obligé de +faire désarmer, et qui succomberont s'ils ne sont promptement secourus; +que le comte Montijo retourne sur Soria avec huit mille Espagnols, ayant +de nouveau le projet de faire l'attaque de cette place avec du canon; +enfin que les garnisons et postes sont fortement menacés; que les +communications deviennent de plus en plus difficiles, et qu'il ne se +passe pas de jour, depuis que j'ai retiré la division de tirailleurs de +la garde du cinquième gouvernement, où il n'arrive des événements. Dans +cet état de choses, comme il est à supposer, et que tout paraît même +confirmer que l'armée anglo-portugaise se tiendra pour le moment à +Rodrigo et ne tentera rien sur Salamanque, je prie Votre Excellence de +trouver bon que je rappelle la division Roguet, son artillerie, et la +cavalerie du général Laferrière, afin de les employer de suite à faire +une guerre à outrance aux guérillas, à rendre la tranquillité au pays, à +conserver nos établissements et nos ressources en subsistances. Je la +prie aussi de prendre des dispositions pour faire relever de suite +toutes les troupes de l'armée du Nord qui se trouvent encore dans les +sixième et septième gouvernements, afin de me mettre à même d'exécuter +les ordres réitérés de l'Empereur relatifs à sa garde, dont j'ai eu +l'honneur de faire part à Votre Excellence. + +«Le général de division Abbé, commandant en Navarre, vient d'éprouver, à +la tête de toutes les forces disponibles de cette province, un échec où +il a perdu trois à quatre cents hommes. Cet événement est d'autant plus +malheureux, qu'il augmente l'audace des bandes, et il n'y a pas un +instant à perdre pour les attaquer, les diviser et les détruire, sans +quoi la chose deviendrait très-sérieuse et le mal irréparable. + +«J'attends une prompte réponse de Votre Excellence. Je n'ai pas encore +de nouvelles de l'aide de camp que je lui ai dépêché pour lui porter ma +lettre du 23 courant. + +«J'apprends que l'officier du génie qui était à Astorga a été transporté +à Benavente dangereusement malade. Il paraît urgent de le faire +remplacer, pour que les travaux ne restent pas suspendus.» + + + + +LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Valladolid, le 29 janvier 1812. + +«Monsieur le maréchal, j'ai l'honneur d'informer Votre Excellence que je +reçois l'ordre impératif de diriger sur France les escadrons de +cavalerie légère de la garde qui sont à Rioseco, et auxquels je donne, +en conséquence, celui d'en partir. + +«Je crois devoir en prévenir Votre Excellence pour qu'elle les fasse +remplacer de suite si elle le juge convenable, afin que ce poste ne +reste pas sans garnison. + +«Les bandes continuent à faire beaucoup de mal dans le Nord; la présence +de mes troupes y devient de plus en plus nécessaire. Je supplie Votre +Excellence de faire hâter autant que possible le mouvement des corps de +son armée qui doivent relever les miens dans le sixième gouvernement.» + + + + +LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Duñas, le 3 février 1812. + +«Monsieur le maréchal, Votre Excellence a dû recevoir, par l'estafette +de ce jour, l'ordre du prince de Neufchâtel de diriger une division de +l'armée de Portugal, forte de six mille baïonnettes et douze pièces de +canon, sur Burgos, pour faire partie de celle du Nord. Son Altesse, par +une lettre du 23 janvier, me prescrit d'envoyer à l'armée de Portugal +les 1er, 2e et 3e régiments de marche aussitôt que cette division sera à +ma disposition, ce qui fera un échange de troupes duquel il résultera +l'avantage que tous les corps seront réunis. + +«Le major général m'enjoint aussi de ne retarder, sous aucun prétexte +que ce soit, le départ pour Bayonne de tout ce qui appartient à la garde +impériale, infanterie, cavalerie, artillerie, le bataillon de +Neufchâtel, le 4e régiment de la Vistule et autres détachements. Pour +être à même d'exécuter de suite les dispositions qui me sont ordonnées, +je prie instamment Votre Excellence de faire hâter la rentrée à l'armée +du Nord du 31e régiment de chasseurs dont j'ai le plus grand besoin, et +de me faire connaître le plus tôt possible l'arrivée à Burgos de la +division qu'elle doit y envoyer.» + + + + +LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Séville, le 7 février 1812. + +«Monsieur le maréchal, j'ai reçu au même instant les lettres que vous +m'avez fait l'honneur de m'écrire les 4, 19 et 24 janvier dernier. Cette +dernière m'a été apportée par M. Dettencourt, officier de votre +état-major; elle me confirme la nouvelle de la prise de Rodrigo que les +ennemis avaient fait répandre. Il est bien extraordinaire que la +garnison qui défendait cette place ne vous ait pas donné le temps de +réunir votre armée et d'arriver à son secours. Ce malheureux événement +rendra les opérations plus difficiles sur les deux rives du Tage et +déterminera sans doute les ennemis à diriger leurs efforts sur Badajoz. +Déjà je suis instruit qu'ils font des préparatifs du côté d'Uñas, +Campo-Maior et Portalègre, et, indépendamment d'un corps du général +Hill, on annonce l'arrivée de deux divisions qui se tenaient +ordinairement du côté de Castel-Branco. Heureusement que, depuis l'an +dernier, les ouvrages de défense ont été considérablement augmentés à +Badajoz, et que les approvisionnements qu'il y a, quoique incomplets, +nous donneraient le temps de combiner des opérations pour en éloigner +les ennemis si le siége était entrepris. + +«J'ai l'honneur de vous faire part que le général Hill, avec tout son +corps, avait repris ses positions du côté de Portalègre. Il paraîtrait +même, d'après les rapports qui me sont parvenus, qu'il a étendu ses +troupes jusqu'à la rive droite du Tage. Les derniers renforts qui ont +été débarqués à Lisbonne, lesquels consistent dans une brigade de +cavalerie et sept à huit mille hommes d'infanterie, lui sont destinés. + +«Je vois avec bien de plaisir que Votre Excellence a donné l'ordre au +général Montbrun de se mettre en communication avec l'armée du Midi. +Tant que cette communication existera, les ennemis n'oseront rien +entreprendre sur Badajoz, puisque, au moindre mouvement, nous pouvons +nous réunir et marcher à eux pour les combattre. Je désirerais donc +qu'il entrât dans vos dispositions de laisser un corps entre le Tage, la +Guadiana, la grande route de Truxillo et lu Sierra de Guadalupe, où il +trouverait des subsistances et pourrait communiquer avec les troupes que +je tiens dans la Serena, ainsi qu'avec celles que vous avez à la tête de +pont d'Almaraz et à Talavera. Ce corps serait assez éloigné pour que +l'ennemi ne pût rien entreprendre contre lui; il entrerait dans le +système d'opérations des deux armées et couvrirait une grande étendue de +pays par où les ennemis font continuellement venir des subsistances. +J'ai écrit à M. le comte d'Erlon d'en faire la proposition au général +Montbrun, qui peut-être se trouvera à cet effet autorisé par Votre +Excellence. + +«Je suis d'autant plus persuadé qu'à l'ouverture de la campagne les +ennemis feront tout ce qui sera en leur pouvoir pour s'emparer de +Badajoz, qu'ils ne peuvent rien entreprendre en Castille tant que cette +place nous offrira un appui pour pénétrer en Portugal et nous porter sur +leur ligne d'opération. Il est d'ailleurs vraisemblable qu'ils ne +tarderont pas à être instruits que, d'après les dispositions de +l'Empereur, l'armée du Midi va être affaiblie de plusieurs régiments que +je dois envoyer à Burgos. D'après ces considérations, je ne puis +qu'insister, monsieur le maréchal, pour que la position de votre aile +gauche soit telle, que la communication des deux armées soit +parfaitement établie, et que nous puissions, par la réunion de toutes +nos forces disponibles, aller combattre les ennemis et assurer un grand +succès. + +«Heureusement que les affaires de l'Est nous favorisent. La prise de +Valence et la destruction de l'armée que Blake commandait rendront les +ennemis plus circonspects. Le général Soult[5], qui est à Murcie, a eu +l'occasion, le 26 janvier, de compléter la dispersion de la division +d'infanterie commandée par Villacampa, et il a battu, dans une brillante +charge, la division de cavalerie du général la Carrera. Ce général, avec +son état-major et deux escadrons, ont été tués.» + +[Note 5: Frère du maréchal Soult. (_Note de l'éditeur._)] + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«11 février 1812. + +«Vous trouverez ci-joint, monsieur le duc, la lettre que j'écris à M. le +duc de Dalmatie. + +«La division qu'il va faire marcher sur Hill suffira pour le faire +retirer; l'intention de l'Empereur, monsieur le duc, est que vous vous +placiez à Salamanque dans une situation de guerre offensive. + +«Faites commencer des ouvrages dans cette place. Menacez Rodrigo, +Almeida, Oporto; soyez sûr qu'avec de pareilles dispositions lord +Wellington ne détachera pus un homme dans le Midi. Ne restez pas à +Valladolid, cela est trop loin de l'offensive. Faites occuper les +Asturies le plus tôt possible, et au plus tard lorsque le général +Montbrun vous aura rejoint, ce qui doit avoir lieu dans ce moment.» + + + + +COPIE DE LA LETTRE AU DUC DE DALMATIE. + +«11 février. + +«Sa Majesté pense que le général Hill n'a à Merida qu'une simple +division anglaise et une quinzaine de mille hommes réunis. Il est +fâcheux que cela paralyse une armée aussi forte que la vôtre, et +composée de troupes d'élite. + +«L'Empereur voit dans vos dépêches que vous appelez l'armée de Portugal +sur Truxillo. Cependant vous savez, monsieur le maréchal, que l'armée +anglaise est composée de sept divisions, et que, s'il y en a une contre +vous, les six autres doivent être dans le Nord. La position de l'armée à +Merida nous est funeste puisque de là le général Hill se recrute et est +à portée d'avoir des ramifications dans le pays, tandis que le mouvement +de quinze à vingt mille Français ferait rentrer cette division dans le +Portugal. Telle est, monsieur le duc, l'opinion de l'Empereur. + +«ALEXANDRE.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 14 février 1812. + +«L'Empereur, monsieur le duc, regrette qu'avec la division Souham et les +trois autres divisions que vous avez réunies vous ne vous soyez pas +reporté sur Salamanque pour voir ce qui se passait. Vous auriez donné +beaucoup à penser aux Anglais et auriez pu être utile à Rodrigo. + +«Le moyen de secourir l'armée du Midi, dans la position où vous êtes, +est de placer votre quartier général à Salamanque et d'y concentrer +votre armée; en ne détachant qu'une division sur le Tage, de réoccuper +les Asturies et d'obliger l'ennemi à rester à Almeida et dans le Nord, +par la crainte d'une invasion. Vous pourrez même pousser des partis sur +Rodrigo, si vous avez l'artillerie de siége nécessaire. Votre honneur +est attaché à prendre cette place, ou, si le défaut de vivres ou +d'artillerie vous forçait d'ajourner cette opération jusqu'à la récolte, +vous pourriez de moins faire une incursion en Portugal et vous porter +sur le Duero et sur Almeida. Cette menace contiendrait l'ennemi. + +«L'armée du Midi est très-forte, l'armée de Valence, qui aujourd'hui a +ses avant-postes sur Alicante, dégage sa droite. + +«La position que vous devez prendre doit donc être offensive de +Salamanque à Almeida. Tant que les Anglais vous sauront réunis en force +à Salamanque, ils ne feront aucun mouvement; mais, si vous allez de +votre personne à Valladolid, si vos troupes sont envoyées se perdre sur +les derrières, si surtout votre cavalerie n'est pas en mesure après la +saison des pluies, vous exposerez tout le nord de l'Espagne à des +catastrophes. + +«Il est indispensable de réoccuper les Asturies, parce qu'il faut plus +de monde pour garder la lisière de la plaine jusqu'à la Biscaye que pour +garder les Asturies. + +«Puisque les Anglais se sont divisés en deux corps, un sur le Midi et +l'autre sur vous, ils ne sont pas forts, et vous devez l'être beaucoup +plus qu'eux. La lettre que je vous ai écrite et que vous avez reçue le +13 décembre vous a fait connaître ce que vous deviez faire. + +«Menacez les Anglais, et, si vous croyez pour le moment ne pas pouvoir +reprendre Rodrigo, faites réparer les chemins qui mènent à Almeida, +réunissez vos équipages de siége, envoyez de gros détachements sur +Rodrigo. Cela contiendra les Anglais, ne fatiguera pas vos troupes et +aura bien moins d'inconvénients que de vous disséminer encore, comme +vous le proposez. + +«L'Empereur pense que le général Montbrun est arrivé et que vous avez +enfin réuni votre armée. + +«La prise de Valence a beaucoup fortifié l'armée du Midi, et il faut que +vous supposiez les Anglais fous pour les croire capables de marcher sur +Rodrigo en vous laissant arriver à Lisbonne avant eux. Ils iront dans le +Midi si par des dispositions mal calculées vous détachez deux ou trois +divisions sur le Tage, puisque par là vous les rassurez et leur dites +que vous ne voulez rien faire contre eux, et respectez l'opinion de la +défensive et de leur initiative. + +«Je vous le répète donc: l'intention de l'Empereur est que vous ne +quittiez pas Salamanque, que vous fassiez réoccuper les Asturies, que +votre armée s'appuie sur la position de Salamanque et que vous menaciez +les Anglais. + + + + +OBSERVATIONS DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE DE NAPOLÉON EN +FÉVRIER. + +Les erreurs et les aberrations dont les lettres précédentes sont +remplies prennent maintenant un caractère encore plus prononcé, et les +instructions que renferment celles-ci, ayant pour base des faits +complétement inexacts et une nature de choses que l'imagination seule +avait créée, conduisent à chaque moment à des conclusions insensées. Si +les points de départ étaient vrais, tout serait juste: comme ils sont +faux, tout est absurde et finit par amener la confusion des idées par la +confusion des faits. + +Par la lettre du 11 février, l'Empereur ordonne de rassembler l'armée à +Salamanque et de prendre une attitude offensive. Mais une réunion des +troupes exige des magasins, et je n'avais aucun moyen d'en former. +L'Empereur avait reconnu, par la lettre du 15 décembre, que l'état des +subsistances ne permettait pas de prendre l'offensive avant la récolte +prochaine, or une attitude offensive, qui suppose une réunion prolongée +dans un lieu déterminé, exige encore plus de moyens en subsistances +qu'une offensive réelle qui porte une armée bientôt dans de nouveaux +pays. Toute chose dans ce genre était donc impraticable. + +Une lettre de la même date exprime le regret que, avec la division +Souham et les trois autres divisions que j'avais réunies, je ne me sois +pas porté sur Salamanque; cela eût pu, ajoute-t-on, être utile à +Rodrigo: on oublie que cette place était tombée en huit jours, et dix +jours avant la réunion possible des premières troupes, qui de toutes +parts étaient en marche; et, en outre, on oublie également que près de +la moitié des troupes rassemblées se composait des corps de la garde qui +avaient ordre de rentrer en France, et des troupes de l'armée du Nord, +que j'avais la nécessité de remplacer dans les postes de communication +qu'elles avaient évacués. On parle de reprendre cette place quand ou +sait bien que je n'ai ni grosse artillerie ni vivres pour nourrir +l'année réunie; au défaut de cette opération, on propose une incursion +en Portugal, quand le pays qui m'en sépare n'est qu'un désert de vingt +lieues sans la moindre ressource, n'offre pas encore même de l'herbe +pour nourrir les chevaux. + +Mais la lettre du 18, qui renferme des instructions détaillées précises +et à peu près impératives, rassemble toutes les aberrations imaginables. + +Napoléon ne change point la base de ses raisonnements, il suppose vrai +tout ce qu'il voudrait trouver existant. + +Il établit que j'ai la supériorité sur l'ennemi quand je ne peux pas lui +opposer une force égale aux deux tiers des siennes, et encore ces forces +ne peuvent être réunies que pour un court espace de temps, c'est-à-dire +pour celui où elles consomment les approvisionnements qu'elles ont +rassemblés avec peine et que les soldats portent sur leur dos. + +Il faut le répéter, l'armée ne pouvait vivre que dans des cantonnements +étendus; on diminuait la ration du soldat momentanément afin de créer +une réserve, et, quand les ressources de ces cantonnements étaient +épuisées, il fallait changer de place et opérer absolument comme un +berger qui change son troupeau de pâturage quand il a dévoré l'espace +qu'il a parcouru pendant quelque temps. + +On ne pouvait donc jamais tenir l'armée rassemblée que pendant très-peu +de jours, et il était sage de conserver des ressources créées aussi +péniblement pour le moment où il faudrait combattre, soit en marchant à +l'ennemi, soit en l'attendant en position. Mais quinze jours sont +bientôt écoulés, et, si on a consommé dans une simple démonstration ce +qu'on ne peut remplacer qu'avec beaucoup de peine et de temps, on n'est +plus en mesure de se tenir réuni quand des opérations réelles doivent +commencer. + +Napoléon imagine que le duc de Wellington suppose que je vais faire le +siége de Rodrigo, et cette pensée est un rêve qui le flatte. Le duc de +Wellington connaissait comme moi-même notre misère, notre pénurie en +toute chose, notre absence complète de moyens en matériel et notre +infériorité en personnel: il ne pouvait donc nullement nous croire +disposés à prendre l'offensive. Il n'en était pas de même pour la +défensive; il savait que les troupes, placées d'une manière systématique +pour vivre pendant un temps illimité, pouvaient se rassembler +promptement pour combattre et pour se combiner: mon système, basé sur un +calcul raisonnable, lui inspirait une circonspection fondée. Il était +clair qu'il en voulait à Badajoz: il était certain que le maréchal Soult +ne pouvait pas lutter seul contre lui, et que mon concours était +indispensable à l'armée du Midi; mais il était évident que mes moyens ne +correspondaient nullement à une offensive véritable. Il n'y avait donc +qu'une seule chose à faire avec fruit, une seule chose exécutable: +c'était de placer la majeure partie de mes troupes à portée de l'armée +du Midi pour me réunir à elle et livrer bataille aux Anglais aussitôt +qu'ils entreprendraient le siége de Badajoz. Je pouvais passer ainsi +tout le temps qui nous séparait de l'époque de la récolte et tenir sans +plus de frais Wellington en échec pendant toute la campagne. Tant que +j'ai suivi ce système. Wellington est resté tranquille; mais, au moment +même où j'en ai changé, il est entré en opération et s'est mis en mesure +de commencer bientôt le siége de Badajoz. + +Toute cette jonglerie d'offensive impuissante ne devait aboutir qu'à +épuiser et fatiguer les troupes, et à user le peu de moyens que la +raison m'avait commandé de conserver prudemment pour un meilleur emploi. + +Napoléon ordonne de placer deux fortes avant-gardes qui menacent Rodrigo +et Almeida, et de faire le coup de fusil chaque jour avec les Anglais, +dont je suis séparé par une rivière et par un espace de vingt lieues +d'un désert parcouru sans cesse par de nombreuses guérillas dont le +nombre s'élevait quelquefois à trois ou quatre mille hommes, et +pouvaient au besoin être soutenues par la nombreuse cavalerie anglaise, +dont la force était de six mille chevaux, tandis que l'armée de Portugal +possédait à peine une chétive cavalerie de deux mille hommes! On veut +que je menace les autres directions du Portugal, que je fasse réparer +les routes de Porto et d'Almeida; mais auparavant, sans doute, il faut +occuper une partie du Portugal. Mais tout cela est insensé, tout cela a +le cachet d'un plan de campagne fait dans un accès de fièvre chaude! + +Voyons maintenant les combinaisons qu'il applique au personnel: elles +sont dignes des premières. Il n'était pas possible d'exister en Espagne +sans l'occupation d'un grand espace du pays; on le sait, l'action du +pouvoir disparaissait au moment où les baïonnettes s'éloignaient: on ne +pouvait communiquer qu'avec des escortes, et une grande partie des +armées d'Espagne était consacrée à cet usage. L'armée ne pouvait +communiquer avec la France, avec Madrid, avec Séville, que sous la +protection de ce réseau immense qui accablait les armées de fatigue et +ruinait les troupes. + +L'armée de Portugal avait nécessairement son contingent à fournir pour +supporter ce fardeau commun. Eh bien, les évaluations de mes forces +étaient faites avec tant de bonne foi, que Napoléon établit, pour le cas +d'un mouvement de Wellington, qu'en livrant bataille à Salamanque et +réunissant sept divisions j'aurai cinquante mille hommes à lui opposer, +et il se retrouve que, lorsque j'étais dans la nécessité, trois mois +plus tard, de réunir tous mes moyens, et avec huit divisions, après +avoir levé toutes les communications, afin de ne laisser personne en +arrière, je n'ai pas pu arriver à avoir quarante mille hommes pour +combattre. + +Maintenant tous les faits passés se confondent dans l'esprit de +Napoléon. Il dit: «Si, après avoir rejeté Wellington en Portugal (cela +ne peut s'entendre que de l'opération combinée exécutée au mois de +septembre), vous fussiez resté dans la province de Salamanque, +Wellington n'aurait pas bougé, et c'est quand vous vous êtes porté sans +raison sur le Tage qu'il a vu qu'il n'avait plus rien à craindre.» + +Mais alors Salamanque avait été donné à l'armée du Nord; mais je devais +me nourrir par la province de Tolède, et le détachement de seize mille +hommes sur Valence a été ordonné par Napoléon le 21 novembre. A qui donc +la faute? à qui revient le blâme? qui en est le coupable? Ce n'est pas +moi sans doute, qui n'ai fait qu'exécuter des ordres précis et +impératifs. + +Plus loin, il dit, en parlant du siége de Rodrigo (voyez p. 331): «Si, +du 17 au 18, avec les trente mille hommes que vous aviez sous la main, +vous aviez marché à tire-d'aile sans livrer bataille, mais faisant mine +de le vouloir, l'ennemi, déconcerté par votre arrivée, était résolu à +lever le siége de Rodrigo. Qui vous empêchait, en effet, de vous porter +avec vingt-cinq mille hommes entre Salamanque et Rodrigo?» La réponse +est simple et facile: c'est le 13 seulement que j'ai reçu à Avila, par +un officier expédié de Salamanque par le général Thiébault, la nouvelle +de l'entrée en campagne des Anglais et leur passage de l'Aguada le 10. +Quelle qu'eût été la diligence de mes dispositions, ma promptitude à +diriger toutes mes colonnes en mouvement sur Fuente-El-Sauco, en arrière +de Salamanque, elles ne pouvaient y arriver que du 26 au 27. Je ne +pouvais donc pas me porter à moitié chemin de Salamanque et Rodrigo le +17 ou le 18. + +Il revient de nouveau à cette offensive de comédie, et dit: «Si +Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le aller; marchez sur Almeida, +poussez des partis en Portugal.» J'ai répondu déjà à ces projets; mais +l'obstination toujours croissante de Napoléon me décida enfin à me +soumettre à ses ordres. Le résultat de mon obéissance confirma tous mes +raisonnements et justifia mes prévisions. + +Enfin, plus bas, il dit encore: «En ne songeant qu'à l'armée du Midi, +qui n'a pas besoin de vous, puisqu'elle est forte de quatre-vingt mille +hommes des meilleures troupes de l'Europe; en ayant des sollicitudes +pour les pays qui ne sont pas sous votre commandement, un combat[6] que +vous éprouveriez serait une calamité qui se ferait sentir dans toute +l'Espagne; un échec de l'armée du Midi la conduirait sur Madrid ou sur +Valence, et ne serait pas de même nature (voyez p. 330).» + +[Note 6: Il veut dire sans doute une défaite. (_Note du duc de +Raguse._)] + +C'était précisément pour conserver et augmenter les moyens de l'armée de +Portugal que je ne voulais pas les user dans une offensive puérile et +qui ne pouvait avoir aucun résultat utile; et la position sur le Tage, +en liaison avec l'armée du Midi, en contenant Wellington, suspendait les +opérations pendant un temps illimité et remplissait jusqu'à la récolte +un but important. Puisque Napoléon comprenait autrement l'importance de +mon rôle, il fallait alors me donner les moyens de le remplir; mais on +doit remarquer avec étonnement le changement, survenu dans son langage. +Lorsqu'il y avait dix mille hommes de plus à l'armée du Midi, et que +l'armée du Nord avait quinze mille hommes de la garde et possédait +Rodrigo; quand, en outre, l'armée de Portugal était dans la vallée du +Tage, Napoléon tremblait pour Badajoz (voyez la correspondance de 1811); +et c'est quand cette vallée est dégarnie, quand l'armée de Midi est +affaiblie, qu'il prétend que cette armée n'a pas besoin de secours, et +qu'en m'occupant d'elle je fais une chose qui ne me regarde pas. + +«Un dernier mot sur la question de l'occupation des Asturies, sur +laquelle revient sans cesse Napoléon, véritable idée fixe qui s'est +emparée de lui. Sans doute une longue base d'opération est nécessaire +pour qu'une armée soit en sûreté; mais d'abord le principe n'est pas +applicable aux circonstances de la guerre d'Espagne. Ce ne sont pas des +corps d'armée qui peuvent ici se porter sur les communications, ce sont +des insurgés, des bandes que le pays produit et que le sol traversé par +la route recrute, entretient et nourrit. Plus le pays qui n'est pas +occupé est étendu, et plus les bandes y sont nombreuses, sans doute; +mais cependant l'occupation extrême protége moins utilement les +communications que celle qui est plus restreinte, surtout si les corps +qui en sont chargés peuvent se mouvoir avec plus de facilité. Or les +Asturies, situées sur le revers septentrional des montagnes, forment un +bassin enfoncé qui est séparé du royaume de Léon par des défilés très +difficiles, et les troupes placées sur le plateau, à l'entrée de ces +défilés, pouvant parcourir la plaine, sont mille fois plus utiles que +celles qui, jetées à l'extrémité, en sont séparées et sont réduites à +occuper quelques villes; elles protégent plus utilement et concourent +d'une manière plus efficace aux opérations principales. + +Ici encore, Napoléon revient à ses rêves d'offensive, devenus une +monomanie de son esprit, un caprice de son imagination, et il dit qu'une +division française, placée dans les Asturies, menacerait la Galice. +D'abord, que signifie cette prétention constante d'offensive quand on +n'a pas le nombre de troupes nécessaires pour occuper convenablement et +avec fruit le pays conquis? Alors une augmentation de territoire est, au +contraire, une cause de faiblesse de plus, et puis je nie que la bonne +offensive doive partir des Asturies; elle doit évidemment venir de la +province de Léon; il vaut mieux descendre du plateau, pour arriver sur +les bords de la mer et suivre le cours des eaux, que de franchir autant +de bassins et de contre-forts qu'il y a de ruisseaux. L'occupation des +Asturies n'avait donc aucun avantage, mais renfermait des inconvénients +graves; elle isolait complétement du reste de l'Espagne les troupes qui +s'y trouvaient, et le général Bonnet, qui commandait la division qui y a +été envoyée, officier capable et distingué, l'avait si bien senti, que, +craignant de ne pas pouvoir en sortir avec facilité quand les +circonstances le demanderaient, il les évacua de lui-même et prit +position à la tête des défilés d'Aguilar del Campo, certain de remplir +ainsi le double but de contenir la population et de pouvoir se réunir +facilement à l'armée quand le moment serait arrivé. Cette sage +disposition le mit à même, en effet, de me rejoindre aussitôt qu'il fut +appelé. + +Blessé par la dureté de la correspondance qu'on a lue et pressé par des +ordres aussi impérieux, je me décidai, à mon grand regret, à exécuter +aussi promptement que possible le mouvement qui m'était prescrit, et on +en a vu le récit dans le texte de mes _Mémoires_; j'en avais prévu les +effets et j'eus la douleur d'avoir raison; la prise de Badajoz en fut la +conséquence, comme celle de Rodrigo avait été celle de mon détachement +sur Valence; et, comme ces deux opérations avaient été faites par des +ordres précis de Napoléon, ordres qu'il réitérait sans cesse et qu'il +n'y avait plus moyen d'éluder, a lui seul doit en être attribué le +malheur. + +Cependant je me reproche encore aujourd'hui, après trente-deux ans, au +moment où je revois ces _Mémoires_, d'avoir obéi. J'aurais dû résister +encore et quitter violemment le commandement, puisque je n'avais pas pu +obtenir de m'en démettre (voir ma correspondance), plutôt que d'exécuter +un mouvement qui était en opposition avec mes convictions intimes, et +d'autant plus, que, plus d'une fois, en réfléchissant à la bizarrerie +des ordres que je recevais, au refus de comprendre des rapports auxquels +il n'y avait pas de réplique, les confidences du duc Decrès de 1809 sont +revenues à ma mémoire et à mon esprit. + +LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE. + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 18 février 1812. + +«Monsieur le duc, je viens de mettre à l'instant sous les yeux de +l'Empereur vos lettres du 29 janvier, 4 et 6 février. Sa Majesté n'est +pas satisfaite de la direction que vous donnez à la guerre: vous avez la +supériorité sur l'ennemi, et, au lieu de prendre l'initiative, vous ne +cessez de la recevoir. Vous remuez et fatiguez vos troupes: ce n'est pas +là l'art de la guerre. Quand le général Hill marche sur l'armée du Midi +avec quinze mille hommes, c'est ce qui peut vous arriver de plus +heureux: cette armée est de force et assez bien organisée pour ne rien +craindre de l'armée anglaise, aurait-elle quatre ou cinq divisions +réunies. + +«Aujourd'hui, l'ennemi suppose que vous allez faire le siége de Rodrigo; +il approche le général Hill de sa droite, afin de pouvoir le faire venir +à lui à grandes marches et vous livrer bataille réunis si vous vouiez +reprendre Rodrigo.--C'est donc au duc de Dalmatie à tenir vingt mille +hommes pour l'empêcher de faire ce mouvement, et, si Hill passe le Tage, +de se porter à sa suite ou dans l'Alentejo. Vous avez le double de la +lettre que l'Empereur m'a ordonné d'écrire au duc de Dalmatie le 11 de +ce mois, en réponse à la demande qu'il vous avait faite de porter des +troupes dans le Midi. C'est vous, monsieur le maréchal, qui deviez lui +écrire pour lui demander de porter un gros corps de troupes vers la +Guadiana, pour maintenir le général Hill dans le Midi et l'empêcher de +se réunir à lord Wellington. La prise de Ciudad-Rodrigo est un échec +pour vous, et les Anglais connaissent assez l'honneur français pour +comprendre que ce succès peut devenir un affront pour eux, et qu'au lieu +d'améliorer leur position l'occupation de Ciudad-Rodrigo les met dans +l'obligation de défendre cette place. Ils vous rendent maître du choix +du champ de bataille, puisque vous les forcez à venir au secours de +cette place et à combattre dans une position si loin de la mer. + +Le résultat de cet avantage ne peut être retardé que jusqu'à la récolte; +alors vous serez en mesure de faire le siége de Rodrigo: l'ennemi +marchera ou aura la honte de vous voir reprendre cette place. + +«Le mouvement du général Hill sur le Tage a été fait dans la croyance +qu'aussitôt que vous auriez su la prise de Ciudad-Rodrigo vous auriez +réuni vos troupes pour marcher rapidement sur cette ville, pour +l'investir et profiter du premier moment où la brèche n'était pas +relevée et qu'il ne pouvait y avoir aucun approvisionnement. + +«Cette occasion étant masquée, il faut tout préparer pour le mois de +mai. La véritable route de Lisbonne est par le Nord: l'ennemi, y ayant +des magasins considérables et des hôpitaux, ne peut se retirer sur cette +capitale que très-lentement. Si, dans l'attaque du prince d'Essling, il +s'est retiré rapidement, c'est parce qu'il s'était préparé à ce +mouvement. Il a donc un grand intérêt à vous empêcher de pénétrer dans +le Portugal. La situation du prince d'Essling devant Lisbonne était, +pour l'Angleterre et pour le Portugal, une grande calamité. Je ne puis +que vous répéter les ordres de l'Empereur: prenez votre quartier général +à Salamanque; travaillez avec activité à fortifier cette ville; faites-y +travailler six mille hommes de troupes et six mille paysans; réunissez-y +un nouvel équipage de siége, qui servira à armer la ville; formez-y des +approvisionnements; faites faire tous les jours le coup de fusil avec +les Anglais; placez deux fortes avant-gardes qui menacent l'une Rodrigo, +l'autre Almeida; menacez les autres directions sur la frontière de +Portugal; envoyez des partis qui ravagent quelques villages. Enfin +employez tout ce qui peut tenir l'ennemi sur le qui-vive; faites réparer +les routes d'Oporto et d'Almeida; tenez votre armée vers Toro, +Benavente; la province d'Avila a même de bonnes parties où l'on trouvera +des ressources. + +«Dans cette situation, qui est aussi simple que formidable, vous reposez +vos troupes, vous formez des magasins, et avec de simples démonstrations +bien combinées, qui mettent vos avant-postes à même de tirer +journellement des coups de fusil avec l'ennemi, vous aurez barre sur les +Anglais qui ne pourront vous observer. Vous devez tous les jours faire +faire des prisonniers par vos avant-gardes, et sur toutes les directions +qui menacent l'ennemi. C'est le moyen d'avoir de ses nouvelles, il n'en +est pas d'autre efficace. + +«L'Empereur me prescrit de donner l'ordre au duc de Dalmatie d'avoir +toujours un corps de vingt mille hommes avec vingt bouches à feu, +composé de ses meilleures troupes, soit sur Merida pour faire le coup de +fusil, soit avec le corps du général Hill et le contenir sur la rive +gauche du Tage, soit sur Badajoz en se portant sur l'Alentejo et +l'obligeant ainsi à se rapprocher d'Elvas. + +«Cette opération est d'autant plus importante, que, si elle n'avait pas +lieu, le général Hill pourrait se réunir à lord Wellington pour vous +attaquer. Il serait insensé de penser que jamais lord Wellington pût +rappeler la division Hill, tant que le duc de Dalmatie fera des +démonstrations. Lord Wellington ne peut donc vous attaquer qu'avec son +corps, et, s'il marchait vers vous, vous réuniriez sept divisions à +Salamanque avec toute votre cavalerie et votre artillerie. Cela vous +ferait cinquante mille hommes. Je dis entre vous sept divisions, car il +ne faut jamais compter sur celle des Asturies. Alors cette division +recevrait l'ordre de marcher en avant pour menacer la Galice et contenir +le corps espagnol qui est de ce côté. Appuyé à Salamanque, ayant autant +d'artillerie et de munitions que vous voudrez, votre armée, forte de +cinquante mille hommes, est inattaquable. Le général Hill fût-il même +réuni à Wellington, elle serait inattaquable, non pas pour trente mille +Anglais, qui au fond sont le total de ce que les Anglais ont en +Portugal, sans y comprendre les Portugais, mais pour soixante-dix mille +Anglais. Un camp choisi, une retraite assurée sur les places, des canons +et munitions en quantité, sont un avantage que vous savez trop bien +apprécier. + +«Cependant, tandis que vous observerez, je suppose que Hill ait joint +l'armée anglaise et que lord Wellington soit beaucoup plus fort qu'il ne +l'est; dans ce cas, l'armée du nord de l'Espagne avec sa cavalerie et +deux divisions viendrait à vous; vous vous renforceriez tous les jours, +et la victoire serait assurée. Mais, une fois la résolution prise, il +faut la tenir, il n'y a plus ni _si_ ni _mais_. Il faut choisir votre +position sous Salamanque, être vainqueur ou périr avec l'armée +française, au champ de bataille que vous aurez choisi. Comme vous êtes +le plus fort, et qu'il est important d'avoir l'initiative, évitez de +faire des travaux de camp retranché qui n'appartiennent qu'à la +défensive et avertiraient l'ennemi. Il suffira de reconnaître les +emplacements et de travailler à force à la place. Si on prend un système +de fortifications serré, et qu'on n'admette pas trop de développement, +en six semaines on peut avoir une bonne place qui mette votre quartier +général, vos magasins et vos hôpitaux à l'abri de toute entreprise de +l'ennemi, et qui puisse servir de point d'appui à votre corps d'armée +pour recevoir bataille, ou de point de départ pour marcher sur Rodrigo +et Almeida quand le temps en sera venu. + +«Je vous ai dit que vous ne deviez compter que sur sept divisions. La +division Bonnet doit retourner sur-le-champ dans les Asturies. Soit que +vous considériez la conservation de toutes les provinces du Nord, sait +que vous considériez un mouvement de retraite, les Asturies sont +nécessaires. Elles assurent la possession des montagne. Sans elles ni +Salamanque, ni Burgos, ni même Vitoria, ne sont tenables, si après une +bataille perdue il fallait évacuer. La division des Asturies ne devrait +pas même alors être rappelée à vous. Mais, se repliant avec ordre sur +votre droite, elle appuierait votre retraite, et, lorsque vous seriez à +Burgos, elle serait à Reynosa pour vous couvrir de ce côté. Sans quoi, +favorisé par des débarquements sur tous les points de la côte, l'ennemi, +dès le commencement de votre retraite, vous tirerait des coups de fusil +sur Montdragon et Vitoria; d'ailleurs, vous n'avez pas seulement à +lutter contre lord Wellington. Vous avez à contenir aussi le corps +ennemi qui est en Galice, et, au moment où vous marchez sur l'ennemi, la +division touchant les Asturies contiendra la Galice et épargnera la +présence d'une division à Astorga. + +«Je vous le répète, c'est à l'armée du Midi, à avoir un corps de vingt +mille hommes de troupes pour tenir en échec une partie de l'armée de +Wellington sur la rive du Tage. + +«Ce n'est donc pas à vous, monsieur le duc, a vous disséminer en faveur +de l'armée du Midi. + +«Lorsque vous avez été prendre le commandement de votre armée, elle +venait d'éprouver un échec par sa retraite du Portugal. Ce pays était +ravagé: les hôpitaux et les magasins de l'ennemi étaient à Lisbonne; vos +troupes étaient fatiguées, dégoûtées, sans artillerie, sans train +d'équipage. Badajoz était attaqué depuis longtemps; une bataille dans le +Midi n'avait pu faire lever le siége de cette place. Que deviez-vous +faire alors? Vous porter sur Almeida pour menacer Lisbonne?--Non; parce +que votre armée n'avait point d'artillerie, point de train d'équipage, +ci qu'elle était fatiguée. L'ennemi, dans cette position, n'aurait pas +cru à cette menace; il aurait laissé approcher jusqu'à Coïmbre, aurait +pris Badajoz, et ensuite serait venu sur vous. Vous avez donc fait, à +cette époque, ce qu'il fallait faire: vous avez marché rapidement au +secours de Badajoz. L'ennemi avait barre sur vous, et l'art de la guerre +était de vous y concentrer. Le siége en a été levé, et l'ennemi est +rentré en Portugal. C'est ce qu'il y avait à faire. Depuis, monsieur le +maréchal, vous êtes revenu dans le Nord; lord Wellington s'est reporté +sur le véritable point de défense du pays; et, depuis ce temps, vous +êtes en présence. + +«Si, après avoir rejeté lord Wellington au delà de Ciudad-Rodrigo, vous +fussiez resté dans la province de Salamanque, ayant vos avant-gardes sur +les directions du Portugal, lord Wellington n'aurait pas bougé; mais +vous vous êtes porté sans raison sur le Tage. Les Anglais ont cru que +vous vous disposiez à entrer dans l'Alentejo pour vous réunir au duc de +Dalmatie et faire te siége d'Elvas. Ils manoeuvrèrent en conséquence et +restèrent attentifs lorsque votre mouvement sur Valence leur a fait +connaître qu'ils n'avaient rien à craindre. + +«Dans ce moment, monsieur le duc, votre position est simple et claire; +par conséquent, elle ne demande pas des combinaisons d'esprit. Placez +votre armée de manière que sa marche puisse se réunir et se grouper sur +Salamanque. Ayez-y votre quartier général; que vos ordres, vos +dispositions, annoncent à l'ennemi que la grosse artillerie arrive à +Salamanque, que vous y formez des magasins, que tout y est dans une +position offensive. Faites faire continuellement la petite guerre avec +les postes ennemis. Dans cet état, vous êtes maître de tous les +mouvements des Anglais. Si Wellington se dirige sur Badajoz, laissez-le +aller; réunissez aussitôt votre armée et marchez droit sur Almeida, et +poussez des pointes sur Coïmbre. Wellington reviendra bien vite sur +vous. Mais les Anglais ont trop de savoir-faire pour commettre une +pareille faute. Ce n'est pas l'envoi de quatre à cinq mille hommes sur +Valence qui a fait faire aux Anglais leur mouvement pour s'emparer de +Ciudad-Rodrigo, c'est la marche, si inutile, que vous avez fait faire +d'une grande partie de votre artillerie, de votre cavalerie; c'est la +dissémination d'une grande partie de votre armée. + +«Écrivez au duc de Dalmatie et sollicitez le roi de lui écrire également +pour qu'il exécute les ordres impératif que je lui donne de porter un +corps de vingt mille hommes pour forcer le général Hill à rester sur la +rive gauche du Tage. Ne pensez donc plus, monsieur le maréchal, à aller +dans le Midi, et marchez droit sur le Portugal si lord Wellington fait +la faute de se porter sur la rive gauche du Tage. + +«La division Caffarelli doit être arrivée en Navarre. L'Empereur ordonne +qu'une division italienne vienne renforcer l'armée du Nord. Mettez-vous +en correspondance avec le maréchal Suchet à Valence, afin qu'il puisse +marcher avec ses forces pour soutenir Madrid, s'il y a lieu. Profitez du +moment où vos troupes se réunissent pour bien organiser et mettre de +l'ordre dans le Nord. Qu'on travaille jour et nuit à fortifier +Salamanque; qu'on y fasse venir de grosses pièces; qu'on refasse +l'équipage de siége; enfin qu'on forme des magasins de subsistances. +Vous sentirez, monsieur le maréchal, qu'en suivant ces directions, et +qu'en mettant pour les exécuter toute l'activité convenable, vous +tiendrez l'ennemi en échec. Londres elle même tremblera de la +perspective d'une bataille et de l'invasion du Portugal, si redoutée des +Anglais, et enfin, au moment de la récolte, vous vous trouverez tout à +fait en état d'investir Rodrigo et de prendre cette place à la barbe des +Anglais, ou de leur livrer bataille, ce qui serait à désirer; car, +battus aussi loin de la mer, ils seront perdus et le Portugal perdu. +L'artillerie qui arriverait pour armer Salamanque servirait pour Almeida +et pour Rodrigo. En recevant la bataille au lieu de la donner, en ne +songeant qu'à l'armée du Midi, qui n'a pas besoin de vous, puisqu'elle +est forte de quatre vingt mille hommes des meilleures troupes de +l'Europe, en ayant de la sollicitude pour des pays qui ne sont pas sous +votre commandement et abandonnant les Asturies et les provinces qui vous +regardent, un combat que vous éprouveriez serait une calamité _qui se +ferait sentir dans toute l'Espagne_. Un échec de l'armée du Midi _la +conduirait sur Madrid ou sur Valence_, et ne serait pas de même nature. + +«Je vous le répète, vous êtes le maître de conserver barre sur lord +Wellington en plaçant votre quartier général à Salamanque, en occupant +en force cette position et en poussant de fortes reconnaissances sur les +débouchés. Je ne pourrais que vous redire ce que je vous ai déjà +expliqué ci-dessus. Si Badajoz était cerné seulement par deux ou trois +divisions anglaises, le duc de Dalmatie la débloquera; mais alors +Wellington affaibli vous mettrait à même de vous porter dans le centre +du Portugal, ce qui secourrait plus efficacement Badajoz que toute autre +opération. Mais, lorsque par les nouvelles dispositions de l'Empereur, +qui l'ont obligé à renoncer pour cette année à l'expédition du Portugal, +vu la tournure que prenaient les affaires générales de l'Europe, +l'Empereur vous a ordonné de vous porter sur Valladolid, avec votre +armée, que vous êtes arrivé inopinément à Salamanque, les Anglais, qui +ont bien calculé que ces mouvements n'avaient pu se faire on conséquence +des leurs, ont été atterrés; et si, du 17 au 18, avec les trente mille +hommes que vous aviez dans la main, vous aviez marché à tire-d'aile, +sans livrer bataille, mais faisant mine de le vouloir, l'ennemi, qui +était déconcerté par votre arrivée, était résolu de lever le siége de +Rodrigo. Qui vous empêchait, en effet, de vous porter avec vingt-cinq +mille hommes entre Salamanque et Rodrigo? + +«C'est une opération qu'on pourrait même faire avec dix mille hommes en +prenant position sans s'engager, et retournant sur Salamanque si +l'ennemi présentait trop de forces. La guerre est un métier de position, +et douze mille hommes ne sont jamais engagés quand ils ne veulent pas: à +plus forte raison trente mille, surtout lorsque ces trente mille hommes +étaient suivis par d'autres troupes. Mais le passé est sans remède. + +«Je donne l'ordre que tout ce qu'il sera possible de fournir vous soit +fourni pour compléter votre artillerie et pour armer Salamanque. +Vingt-quatre heures après la réception de cette lettre, l'Empereur pense +que vous partirez pour Salamanque, à moins d'événements inattendus; que +vous chargerez une avant-garde d'occuper les débouchés sur Rodrigo et +une autre sur Almeida; que vous aurez dans la main au moins la valeur +d'une division; que vous ferez revenir la cavalerie et l'artillerie qui +sont à la division du Tage; que vous renverrez la division Bonnet dans +les Asturies. Vous ne donnerez pas de division à l'armée du Nord, parce +qu'elle sera renforcée par la division.... Pourtant, comme ce mouvement +sera brusque, il faut lui donner le temps d'opérer son effet, et ce ne +peut être que huit jours après que vous serez arrivé à Salamanque et que +ces dispositions seront faites que leur effet aura eu lieu sur l'ennemi; +ce n'est qu'alors que vous pourrez entièrement évacuer le Tage. En +attendant, il semble à l'Empereur qu'une seule division d'infanterie sur +ce point est suffisante. + +«Le roi enverra au moins douze cents hommes de cavalerie et trois mille +hommes d'infanterie. Appuyez cette division; réunissez surtout votre +cavalerie, dont vous n'avez pas de trop et dont vous avez tant besoin. +Lorsque vous verrez que votre mouvement offensif a produit un effet, +vous retirerez du Tage d'abord une brigade et ensuite une autre brigade; +mais en même temps vous augmenterez vos démonstrations d'offensive, de +manière que tout montre que vous attendez les premières herbes pour +entrer en Portugal.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 21 février 1812. + +«L'Empereur a lu, monsieur le maréchal, votre lettre du 6 de ce mois. Sa +Majesté est extrêmement peinée que vous ayez envoyé la division du +général Bonnet à l'armée du Nord; cette division est la seule qui puisse +occuper avec profit les Asturies, parce que le soldat connaît le pays et +les habitants. Il valait mieux ne rien envoyer à l'armée du Nord, et +renvoyer la division du général Bonnet dans les Asturies. L'intention de +l'Empereur est que, dans quelque endroit que cette division se trouve, +elle retourne dans cette province; pour le Nord, il vaut mieux avoir la +division du général Bonnet dans les Asturies qu'à Burgos. L'Empereur +trouve que l'armée de Portugal est en l'air, et que la communication +avec Irun n'est pas tenable si on n'a pas les Asturies. Il faut donc +occuper les Asturies quand on est à la hauteur de Salamanque, et occuper +les lignes de Fuentes de Reynosa quand on n'est qu'à la hauteur de +Valladolid ou de Burgos; mais laisser les paysans maîtres des montagnes +communiquant avec la mer, c'est le plus grand malheur qui puisse arriver +en Espagne. La population de la Galice refluera dans les provinces +occupées par l'armée; nous avons l'expérience pour preuve de cette +théorie. Quand le duc d'Istrie fit évacuer les Asturies, tout le pays +fut en mouvement; il faut, monsieur le duc, six mille hommes pour garder +les montagnes; qu'on les place dans les Asturies ou à Santander, c'est +la même chose, avec cette différence qu'en les plaçant à Santander ils +ne couvrent pas le royaume de Léon et n'occupent pas cette province qui +est plus importante pour les insurgés. L'Empereur, monsieur le maréchal, +met à votre disposition la division du général Bonnet à cet effet; son +intention est que vous fassiez route sur les Asturies par le chemin que +le général Bonnet jugera le meilleur.--Je vous ai déjà fait connaître, +monsieur le duc, que l'Empereur n'approuve pas la dissémination de votre +armée; Sa Majesté ne voit, dans votre conduite, que du tâtonnement. +Comment, à Valladolid, prétendez-vous être instruit à temps de ce que +fera l'ennemi? Ce n'est pas possible dans aucun pays, et surtout dans un +pays insurgé. Je ne puis que vous répéter que l'Empereur ne voit +d'opération honorable pour ses armées que d'occuper Salamanque; d'avoir +des avant-gardes qui feront le coup de fusil sur la frontière de +Portugal et avec Rodrigo: d'avoir votre armée centralisée autour de vous +à quatre ou cinq marches, jusqu'à ce que l'armée du Centre ait pu placer +des troupes à Almaraz, que votre armée ait occupé Salamanque, et que +l'opération du maréchal duc de Dalmatie sur Merida et Badajoz ait de +l'influence sur l'ennemi et se soit fait sentir. Vous pouvez laisser une +division légère sur Talavera, occupant Almaraz; mais elle doit toujours +être prête à vous rejoindre. Lorsque vous aurez occupé Salamanque, que +vos avant-postes auront cette direction et que cette espèce de +vésicatoire militaire aura fait son effet sur l'ennemi, vous pourrez +faire rapprocher de vous la division que vous aurez sur le Tage. Mais +vous sentirez qu'il sera également nécessaire que l'armée du Centre ait +auparavant donné des troupes pour garder la vallée. + +«L'Empereur, monsieur le duc, me charge de vous répéter que vous vous +occupez trop de ce qui ne vous regarde pas, et pas assez de ce qui vous +regarde. Votre mission a été de défendre Almeida et Rodrigo, et vous +avez laissé prendre ces places. Vous avez le Nord à maintenir et à +administrer, et vous abandonnez les Asturies, c'est-à-dire le seul moyen +de le gouverner et de le contenir.--Vous allez vous embarrasser si lord +Wellington envoie une ou deux divisions sur Badajoz, quand Badajoz est +une place très-forte, et que le duc de Dalmatie a quatre-vingt mille +hommes, lorsqu'il peut être secouru par le maréchal Suchet. Enfin, si +Wellington marchait sur Badajoz, vous avez un moyen sûr, prompt et +triomphant de le rappeler, celui de marcher sur Rodrigo ou Almeida. +Votre armée se compose de huit divisions; une doit rester dans les +Asturies, et vous ne devez y compter que pour la faire marcher sur la +Galice. Quand même, après une bataille avec les Anglais, vous seriez +battu, vous ne devez pas faire évacuer les Asturies par cette division, +mais la faire filer par les hauteurs à votre droite. Les coups de fusil +arriveront avant peu de jours à Montdragon si on n'occupe pas les +montagnes. + +«La division des Asturies est une division qui, en cas d'évacuation de +Salamanque et de Valladolid, devrait nouer le mouvement dans les +montagnes; sans quoi la position de Burgos ne serait pas tenable, pas +même celle de Vitoria. D'ailleurs, encore une fois, monsieur le duc, +vous avez à lutter, non-seulement contre les armées anglaises, mais +aussi contre la Galice; et les six mille hommes qui se porteront en +avant, par les débouchés de la Galice, contiendront cette province; et +peut-être que six mille hommes dans les Asturies équivaudraient à +dix-huit mille hommes qu'il faudrait à Astorga et sur le littoral. Les +insurgés, sans communication après la prise de Valence, étaient au +désespoir. L'arrivée des bandes à Pautel, à Oviedo, et le rétablissement +de leur communication avec la mer, leur ont rendu leur courage; tout +cela par défaut de réflexion et de connaissance des localités. En +résumé, monsieur le maréchal, de vos huit divisions, une doit être dans +les Asturies et n'en point bouger; les sept autres doivent être réunies +autour de Salamanque. Cela vous fait une armée de cinquante mille +Français, avec une artillerie de cent bouches à feu, lesquels, dans un +terrain bien étudié, couverts par des bouts de flèche, ayant leurs +vivres assurés et leur appui à Salamanque, ne seraient pas vaincus par +quatre-vingt mille hommes. Toutefois, monsieur le duc, il faut bien se +garder de faire à Salamanque un camp retranché; les Anglais vous +croiraient sur la défensive et n'auraient plus de crainte: c'est une +place forte qu'il faut avoir à Salamanque.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 21 février 1812. + +«L'Empereur me charge de vous dire, monsieur le maréchal, que vous avez +mal compris ses intentions sur Valence. Sa Majesté avait ordonné de +faire marcher sur cette place douze mille hommes, en comprenant les +troupes de l'armée du Centre, et elle entendait que ce mouvement fût par +Cuença. Il y avait déjà à Cuença quatre mille hommes. Le roi d'Espagne +en aurait donné trois mille autres. Ce n'était donc que trois ou quatre +mille hommes à faire filer sur Cuença. L'Empereur trouve que vos +plaintes ne sont pas fondées, et qu'il eût été insensé au roi de se +porter de Cuença sur Albacète. Ce mouvement aurait permis à l'ennemi, +qui était à Requeña, de marcher sur Madrid. Il était évident que cette +opération d'Albacète ne pouvait se faire, à moins de forces sérieuses, +puisqu'elle demandait une grande ligne d'opération, et qu'elle n'aurait +pas donné de résultat pour la prise de Valence; car, si le général +Suchet avait été battu aux passages des lignes, cette opération ne +signifiait rien. L'art de la guerre ne consiste pas à diviser ses +troupes. L'opération de Cuença sur Requeña, communiquant par la gauche +avec Suchet avant d'attaquer l'ennemi, était une véritable opération +militaire. Quelques mille hommes de plus, avec le général Montbrun, +n'auraient affaibli en rien l'armée de Portugal. Les Anglais ne s'en +seraient pas aperçus. Cette opération eût même pu se faire en envoyant +des troupes de l'armée du Centre, et en remplaçant par des troupes de +l'armée de Portugal celles qui se seraient portées sur Cuença. Sans +doute, la route n'est pas bonne pour l'artillerie; mais on n'avait pas +besoin d'artillerie contre ces insurgés, et d'ailleurs le maréchal +Suchet en avait. L'Empereur trouve, monsieur le duc, que vous avez fait +là une faute qui n'est pas justifiable. Puisque vous étiez devant +l'ennemi, et qu'il est évident que vous exposiez tout le nord de +l'Espagne, s'il eût fallu faire une grande opération d'armée, on eût +préféré la faire faire par le maréchal duc de Dalmatie, et l'on eût +prévu le cas où les Anglais auraient marché sur Madrid ou sur +Salamanque.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Valladolid, le 23 février 1812. + +On trouvera le texte de cette lettre dans les _Mémoires du duc de +Raguse_, page 90 de ce volume. + + + + +LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Burgos, le 24 février 1812. + +«Les rapports que je reçois de la Biscaye sont de nature à m'empêcher +d'en détacher un seul homme.--Les 2e et 3e régiments de marche de votre +armée y gardent seuls la communication d'Irun à Vitoria, et, malgré tout +le désir que j'ai de les mettre à votre disposition, vous devez +concevoir qu'il m'est impossible de le faire avant d'avoir reçu les +troupes de la division Bonnet, qui doivent les remplacer.--Le 1er +régiment de marche, stationné en Navarre, a depuis longtemps l'ordre +d'en partir pour se rendre à Valladolid; mais je suis sans nouvelles de +cette province, et j'ignore même encore si le général Caffarelli y est +entré: c'est ce qui m'empêche de vous adresser l'itinéraire de ces +détachements. + +«Toute l'armée a subi des pertes, de sorte que je ne puis même disposer +d'aucun de ces corps. Le peu de troupes qui va me rester me met dans la +nécessite de prier Votre Excellence d'ordonner l'occupation des postes +de Villa-Rodrigo et Quintana del Puente. Il existe dans le premier deux +cent cinquante hommes, et dans le second soixante-dix. Je ferai tout ce +qui sera en mon pouvoir pour garder le plus longtemps possible Reynosa; +mais, si on n'augmente pas mes moyens, je crains d'être forcé à vous +prier également d'en faire remplacer la garnison. + +«Un approvisionnement de grains que je suis obligé d'envoyer dans la +province de Santander me met aussi dans l'embarras pour les transports. +Cependant j'espère pouvoir diriger sur Valladolid, dans huit à dix +jours, cent à cent vingt voitures pour y prendre une partie de mes +malades. + +«J'ai fait partir aujourd'hui le douzième convoi de fonds, et j'ai joint +à son escorte le détachement de l'année de Portugal, qui formait la +garnison d'Aranda.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Valladolid, le 20 février 1812. + +«Monseigneur, je reçois les lettres que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 11 février; plus je les ai méditées, plus je me suis +convaincu que, si Sa Majesté était sur les lieux, elle envisagerait la +position de son année de Portugal d'une tout autre manière. Votre +Altesse me dit que j'aurais dû concentrer mes troupes à Salamanque, mais +elle oublie que précédemment les ordres de l'Empereur étaient d'avoir +trois divisions au delà des montagnes. Si je concentrais l'armée à +Salamanque, elle ne pourrait y vivre quinze jours; et bientôt un désert +semblable à celui qui sépare Rodrigo de Salamanque séparerait Salamanque +de Valladolid, ce qui rendrait pour l'avenir bien pire la situation de +l'armée. L'Empereur veut que je fasse des mouvements offensifs sur +Rodrigo; mais Sa Majesté ignore donc que le plus léger mouvement ici +cause une perte énorme de moyens, et spécialement de chevaux, +équivalente à cette qui résulterait d'une bataille; de manière qu'il +faut restreindre ses mouvements pour un objet déterminé et positif et +qui promette des résultats. Si l'armée faisait un mouvement sur Rodrigo +aujourd'hui, elle ne pourrait pas passer l'Aguada, parce que dans cette +saison cette rivière n'est pas guéable. L'armée ne pourrait pas rester, +faute de vivres, trois jours devant Rodrigo, et cette simple marche, qui +n'aurait aucun résultat et n'aurait donné aucun change à l'ennemi, parce +qu'il connaît bien l'impossibilité absolue où nous sommes de rien +entreprendre, cette simple marche, dis-je, ferait perdre à l'armée cinq +cents chevaux et la rendrait incapable de faire aucun mouvement pendant +six semaines, parce qu'il faudrait qu'elle se dispersât jusqu'à vingt et +vingt-cinq lieues pour aller former sa réserve de vivres, et qu'elle eût +le temps de les rassembler et de les préparer. Au mois d'avril de +l'année dernière, l'armée de Portugal a perdu presque tous ses chevaux +d'artillerie et le plus grand nombre de ses chevaux de cavalerie, pour +être restée entre la Coa et l'Aguada pendant six jours; et cependant la +saison était plus avancée et le pays moins désert qu'aujourd'hui. + +«Sa Majesté pense que je ne dois point envoyer mes troupes se perdre sur +les derrières; mais n'ai-je pas dû relever sept mille hommes de la garde +et les troupes de l'armée du Nord dans les postes qu'elles occupaient, +postes qui ne peuvent être abandonnés sans bouleverser tout le pays et +renoncer aux moyens de vivre. + +«Votre Altesse me parle du siége de Rodrigo. Si je reçois des transports +et un équipage de vivres, cette opération sera facile après la récolte; +mais, avant et sans ces moyens, il est absolument impossible d'y songer. +Votre Altesse me dit qu'il est de mon honneur de faire tout ce qui sera +utile au service de l'Empereur; mais je n'ai point ici de torts à me +reprocher; car, certes, les causes de la perte de Rodrigo me sont tout à +fait étrangères. Si les circonstances eussent mis plus tôt cette +frontière sous mes ordres, je crois pouvoir le dire avec fondement, +Rodrigo serait encore à nous. + +«Votre Altesse me dit que, si l'armée était réunie à Salamanque, les +Anglais seraient fous de se porter en Estramadure, en me laissant +derrière eux et maître d'aller à Lisbonne; mais cette combinaison, ils +l'ont faite au mois de mai dernier, quoique toute l'armée fut à peu de +distance de Salamanque, quoique l'armée du Nord fût double de ce qu'elle +est aujourd'hui, quoique la saison, plus avancée, pût permettre de faire +vivre les chevaux, et que nous fussions maîtres de Rodrigo. Ils n'ont +pas cru possible alors que nous entreprissions cette opération, et ils +ont eu raison. L'imagineraient-ils aujourd'hui, que toutes les +circonstances que je viens d'énoncer sont contraires, et qu'ils +connaissent la grande quantité de troupes qui est rentrée en France. + +«L'ennemi avait si bien le projet de faire depuis longtemps le siége de +Badajoz, que, depuis près de quatre mois, il a établi de grands magasins +à Campo-Maior, et j'en ai rendu compte à Votre Altesse. Il n'a cessé de +les augmenter depuis. Il était tellement résolu à faire un détachement +après la prise de Rodrigo, que, quoiqu'il sût très-bien que j'étais en +pleine marche avec l'armée pour me rendre sur la Tormès, et de là sur +l'Aguada, il a fait partir deux divisions le surlendemain de +l'occupation de Rodrigo. + +«L'armée de Portugal, dans l'état actuel des choses, n'ayant pas même un +ennemi devant elle, ne pourrait pas dépasser la Coa, et les forces que +lord Wellington y a laissées sont plus que suffisantes pour mettre à +l'abri de tous événements les villages les plus avancés du Portugal. En +conséquence, aucun mouvement de ce côté ne remplirait l'objet de sauver +Badajoz. Il n'y a que des dispositions qui donnent une action immédiate +sur cette place qui puissent en imposer à l'ennemi et faire espérer +d'atteindre le but proposé. + +«L'Empereur, à ce qu'il me paraît, compte pour rien les difficultés de +vivre. Ces difficultés font tout; et, si elles eussent cessé par la +formation de magasins, tout ce que pourrait ordonner l'Empereur serait +exécuté avec ponctualité et facilité. Mais nous sommes loin de là, et je +n'ai rien à me reprocher à cet égard. Je ne commandais pas ici il y a +trois mois. J'ai voulu faire des magasins dans la vallée du Tage, et, à +cet effet, j'ai demandé un territoire étendu, fertile et à portée, avec +des moyens de transport. Le territoire m'a été refusé, et les moyens de +transport, accordés et longtemps attendus, ont reçu, à ce qu'il paraît, +une autre destination. + +«J'arrive dans le Nord au mois de janvier, et je ne trouve pas un grain +de blé on magasin, pas un sou dans les caisses, des dettes partout, et, +résultat infaillible du système absurde d'administration qui a été +adopté, une disette réelle ou factice dont il est difficile de se faire +une juste idée. On n'obtient dans les cantonnements des subsistances +journalières que les armes à la main; il y a loin de là à la formation +de magasins qui permettant de faire mouvoir l'année. + +«Nous ne sommes pas à deux de jeu dans l'espèce de guerre que nous +faisons ici avec les Anglais; l'armée anglaise est toujours réunie et +disponible, parce qu'elle a beaucoup d'argent et beaucoup de transports. +Sept à huit mille mulets sont employés pour le transport de ses +subsistances. Le foin que toute la cavalerie anglaise mange, sur les +bords de la Coa et de l'Aguada vient d'Angleterre. Que Sa Majesté juge, +d'après cela, quel rapport il y a entre nos moyens et les leurs, nous +qui n'avons pas un magasin qui renferme quatre jours de vivres pour +l'année, et aucuns moyens de transport, nous qui ne pouvons pas envoyer +une réquisition avec fruit au plus misérable village sans faire un +détachement de deux cents hommes, et qui sommes obligés de nous +éparpiller a des distances énormes et d'être constamment en course pour +subsister. + +«Quelque faibles que soient les garnisons des villes, on ne peut +exprimer quelle difficulté il y a à les pourvoir de subsistances. Ainsi, +quelque effort que j'aie fait, Valladolid ne renferme pas pour cinq +jours de vivres. + +«Cet état de choses ne changera entièrement qu'après la récolte, avec +des principes d'administration plus raisonnables, et avec plus d'ordre +qu'on n'en a mis jusqu'ici. D'ici à cette époque, l'armée sera dans la +position la plus difficile qu'on puisse dépeindre, et il serait injuste +d'attendre beaucoup d'elle. On ne peut rien faire ici qu'avec du temps: +il faut créer ses moyens, les organiser, et pour cela il faut être à +l'époque des ressources; malheureusement j'arrive ici quand elles sont +épuisées. + +«Il est possible que Sa Majesté ne soit pas satisfaite de mes raisons; +mais j'avoue que je ne conçois pas la possibilité d'exécuter ce qui +m'est prescrit sans préparer des désastres pour l'avenir. Si Sa Majesté +en juge autrement, je lui renouvellerai avec instance la prière de me +donner un successeur dans mon commandement, qui alors doit être confié +en de meilleures mains. + +«En attendant, je vais, conformément à ma lettre d'hier, faire tous mes +efforts pour sauver Badajoz; si j'y parviens, quand les apparences +indiqueront que l'ennemi renonce à toute offensive dans le Midi, je +ramènerai alors toutes mes troupes dans la Vieille-Castille, et je ferai +réoccuper les Asturies. + +«J'espère au surplus qu'avant ce temps Sa Majesté m'aura soulagé d'un +fardeau qui est au-dessus de mes forces.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 28 février 1812. + +«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le duc, la lettre par +laquelle vous témoignez le désir de suivre Sa Majesté dans le cas où +elle entrerait en campagne. + +«L'Empereur, monsieur le maréchal, me charge de vous faire connaître que +vos talents lui sont nécessaires en Espagne, et que le bien de son +service exige que vous restiez à la tête de l'armée que vous commandez.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Valladolid, le 2 mars 1812. + +«Monseigneur, à l'instant où je montais à cheval pour me rendre à Avila, +je reçois les lettres que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire +les 18 et 21 février. Les ordres de Sa Majesté sont tellement impératifs +et me rendent tellement étranger au sort de Badajoz, que, quelles que +soient les raisons qui m'avaient empêché d'abord de m'y conformer, je +pense qu'il est aujourd'hui de mon devoir de le faire. En conséquence, +je donne l'ordre à la cavalerie légère, à la quatrième et à la sixième +division qui sont dans la vallée du Tage, de rentrer dans la +Vieille-Castille; j'y laisse seulement la première division qui rentrera +aussi aux époques fixées par Sa Majesté, et lorsqu'elle aura été relevée +par l'armée du Centre. Mais, comme il me parait évident que le siège de +Badajoz n'a été suspendu que par suite de la présence de ces trois +divisions, mon opinion est que mon mouvement va mettre cette place en +péril; j'ose espérer ou moins que, s'il lui arrive malheur, on ne pourra +pas m'en attribuer la faute. + +«Votre Altesse m'écrit que l'Empereur trouve que je m'occupe trop des +intérêts des autres et pas assez de ce dont je suis personnellement +chargé. J'avais regardé comme un de mes devoirs imposés par l'Empereur, +et un des plus difficiles à remplir, de secourir l'armée du Midi, et ce +devoir a été formellement exprimé dans vingt de vos dépêches, et indiqué +explicitement par l'ordre que j'ai reçu de laisser trois divisions dans +la vallée du Tage. Aujourd'hui j'en suis affranchi, ma position devient +beaucoup plus simple et beaucoup meilleure. + +«L'Empereur parait ajouter beaucoup de confiance à l'effet que doivent +produire sur l'esprit de lord Wellington des démonstrations dans le +Nord. J'ose avoir une opinion contraire, attendu que lord Wellington +sait très-bien que nous n'avons point de magasins, et connaît les +immenses difficultés que le pays présente par sa nature et par le manque +absolu de ressources en subsistances en cette saison. Il sait très-bien +que l'année, sans avoir personne à combattre, n'est pas en état d'aller +au delà de la Coa, et que, si elle l'entreprenait à l'époque où nous +sommes, elle en reviendrait au bout de quatre jours, hors d'état de rien +faire de la campagne et après avoir perdu tous ses chevaux. + +«Je me rends à Salamanque où je vais établir mon quartier général; je +ferai tout ce qui sera en mon pouvoir pour remplir les intentions de +l'Empereur; mais toutes les démonstrations ne peuvent aller au delà des +cours rapides de l'Aguada et de la Tormès et des reconnaissances sur +Rodrigo, car, l'Aguada n'étant pas guéable maintenant, le passage de +cette rivière est une opération qui exige des bateaux, et je n'en ai +pas. + +«Lord Wellington, qui ne peut pas croire, à cette époque de Tannée, à +une marche offensive, faute de magasins formés et de subsistances pour +les chevaux, ne peut pas croire davantage au siège de Rodrigo, la grosse +artillerie fût-elle à Salamanque; il sait qu'il faut d'autres +préparatifs qui exigent du temps, et, s'il veut faire le siège de +Badajoz, il a le temps de l'exécuter, puisque les préparatifs sont faits +depuis longtemps, et de revenir pour soutenir Rodrigo; ainsi je doute +fort que mes mouvements lui en imposent beaucoup. + +«Sa Majesté veut que nos avant-postes fassent journellement le coup de +fusil avec les Anglais. Sa Majesté ignore donc que, par la nature des +choses et par l'impossibilité absolue de vivre, il y a toujours au moins +vingt lieues entre les avant-postes anglais et les nôtres, et que cet +intervalle est occupé par les guérillas, de manière qu'en détachant +beaucoup de troupes elles meurent de faim, et que, si on en détache peu, +elles sont compromises. Ce n'est donc qu'avec les guérillas, et à peu de +distance de nos lignes, que nous avons affaire. + +«Sa Majesté trouve qu'ayant la supériorité sur l'ennemi j'ai tort de lui +laisser prendre l'initiative: l'armée de Portugal est bien assez forte +pour battre l'armée anglaise, mais elle est inférieure à celle-ci pour +opérer, par suite de la différence des moyens. L'armée anglaise, pourvue +d'avance de grands magasins, de moyens de transport suffisants, vit +partout également bien; l'armée de Portugal, sans magasins, avec +très-peu de transports, sans argent, ne peut vivre qu'en se disséminant, +et se trouve par là dépendante des lieux qui offrent des ressources, et +n'est nullement propre à manoeuvrer; et cet état de choses durera +jusqu'à la récolte. + +«Puisque Votre Altesse me reproche d'avoir laissé prendre Almeida, il +est possible qu'elle me reproche aussi de n'avoir pas fait des magasins +à Salamanque et Valladolid lorsque je n'y commandais pas. Ces reproches, +tout pénibles qu'ils sont, ne me rendront pas coupable. + +«Votre Altesse m'accuse d'être la cause de la prise de Rodrigo: je crois +y être tout à fait étranger. Rodrigo a été pris, parce qu'il avait une +mauvaise garnison, trop peu nombreuse, et un mauvais général; parce que +le général de l'armée du Nord a été sans surveillance et sans +prévoyance. Je ne pouvais, moi, avoir l'oeil sur cette place, puisque +j'en étais séparé par une chaîne de montagnes et par un désert qu'un +séjour de six mois de l'armée avait formé dans la vallée du Tage. + +«L'Empereur est étonné que je n'aie pas marché, du 17 au 18, avec les +trente mille hommes que j'avais rassemblés. Je n'avais pas de troupes du +17 au 18; mais les troupes qui étaient en marche pour relever celles de +l'armée du Nord dans leurs cantonnements avaient reçu, en route, les +ordres nécessaires pour se réunir à Salamanque le 22. Ces troupes ne +formaient que vingt-quatre mille hommes et ne pouvaient y arriver plus +tôt. A cette époque, la place était prise depuis quatre jours. La +reprendre sur-le-champ était impossible, puisqu'elle ne pouvait pas être +bloquée, attendu que, la rivière n'étant pas guéable, je ne pouvais la +passer, et que lord Wellington aurait conservé sa communication avec +Rodrigo, sans qu'il eût été possible de l'empêcher. Ainsi l'armée +anglaise, sans pouvoir être forcée à recevoir bataille, pouvait défendre +cette place. L'armée de Portugal, qui n'avait d'ailleurs avec elle ni +grosse artillerie ni vivres pour rester longtemps et manoeuvrer, aurait +donc fait sans objet et sans résultat une marche pénible et destructive +de tous ses moyens. + +«L'expérience de la guerre d'Espagne m'a appris que la grande affaire +dans ce pays était la conservation des hommes et des moyens, et c'est à +cela que je me suis attaché particulièrement. + +«L'Empereur trouve que je fatigue mes troupes par des marches inutiles. +Personne ne s'occupe plus que moi de leur éviter des fatigues, et je ne +conçois pas que cette observation s'applique aux détachements qui sont +dans la vallée du Tage, car je ne les y ai point envoyés; je me suis +contenté d'arrêter les troupes qui venaient de la Manche, à l'instant +où, après la prise de Rodrigo, j'ai appris que le 21 janvier lord +Wellington avait fait partir deux divisions pour l'Estramadure; comme je +considérais alors comme un de mes devoirs de secourir le Midi, ces +dispositions étaient toutes naturelles. + +«Lorsque le général Hill a marché sur Merida, j'ai bien vu que c'était +une diversion, et j'ai si peu pris le change, qu'en me portant sur +Salamanque pour aller au secours de Rodrigo, je n'ai pas laissé plus de +mille hommes dans la vallée du Tage. + +«Il paraît que Sa Majesté croit que lord Wellington a des magasins à peu +de distance, sur la frontière du Nord. Ses magasins sont à Abrantès et +en Estramadure; ses hôpitaux sont à Lisbonne, à Castel-Branco et +Abrantès. Ainsi rien ne l'intéresse sur la Coa. + +«Votre Altesse dit que la véritable route de Lisbonne est par le Nord. +Je crois que ceux qui connaissent bien le pays sont convaincus du +contraire. Quant à moi, il me paraît que, toutes les fois que le +principal corps d'armée passera par cette direction, on aura toutes +sortes de malheurs à redouter, et que celle qu'on devrait choisir est +celle de l'Alentejo. J'en ai déduit les motifs dans un mémoire que j'ai +eu l'honneur de vous adresser il y a trois mois. + +«Votre Altesse parle d'occuper les débouchés d'Almeida et de Rodrigo: le +pays qui sépare l'Aguada et la Tormès est une immense plaine qui est +praticable dans tout les sens; ainsi j'ignore ce qu'on entend par ces +débouchés. + +«L'Empereur me blâme d'être rentré dans la vallée du Tage après avoir +rejeté lord Wellington de l'autre coté de la Coa; mais c'était l'ordre +impératif de l'Empereur, qui ne m'avait assigné d'autre territoire que +la vallée du Tage. Rodrigo avait été occupé par les troupes de l'armée +du Nord, et Sa Majesté m'avait affranchi du devoir de veiller sur cette +place. Si j'eusse été le maître, je serais venu m'établir à Salamanque; +la raison militaire le disait, puisque l'ennemi était en présence; la +raison des subsistances le disait de même, puisque ce pays offrait des +ressources et que la vallée du Tage était épuisée. Il paraîtrait donc +juste que l'Empereur affranchît de toute responsabilité quand on suit +littéralement ses ordres, ou qu'il laissât plus de latitude et de +pouvoir pour les exécuter. + +«L'Empereur semble croire que je ne suis pas ferme dans mes résolutions; +j'ignore ce qui peut avoir motivé l'opinion de Sa Majesté. Lorsque j'ai +cru utile de combattre, je ne sache pas que rien ait jamais fait changer +mes déterminations; et, si ici on ne combat jamais, c'est qu'en vérité +cette guerre ne ressemble en rien aux autres, et que les circonstances +ne permettent pas de la faire autrement. + +«L'Empereur ordonne de grands travaux à Salamanque; il veut que douze +mille hommes soient employés à ces travaux: il semble que l'Empereur +ignore que nous n'avons ni les vivres pour les nourrir ni l'argent pour +les payer, et que nous sommes menacés de voir immédiatement tous les +services manquer à la fois dans toutes les places: c'étaient les +provinces du Nord qui pourvoyaient alors à la plus grande masse des +besoins des sixième et septième gouvernements; et cette situation empire +chaque jour de la manière la plus effrayante; et elle ne changera que +lorsque nous aurons un territoire plus proportionné à nos besoins. Quant +aux magasins, leur formation est l'objet de tous mes efforts et de toute +ma sollicitude; mais, à l'époque de l'année où nous sommes arrivés, ce +n'est pas une chose facile. Si Sa Majesté augmente les ressources, et si +alors je parviens à rassembler des subsistances pour nourrir l'armée +pendant un mois, je croirai avoir obtenu un grand résultat, et il serait +bien désirable qu'elles puisent être conservées pour le moment où il +faudrait combattre l'ennemi d'une manière sérieuse, et non pour faire de +simples démonstrations. + +«J'écris au duc d'Albufera pour lui faire connaître la situation des +choses, et je donne l'ordre au général Bonnet de rentrer sur-le-champ +dans les Asturies par le col de Lietor-Liegos. Je sens toute +l'importance de l'occupation de cette province, et je comptais y envoyer +des troupes incessamment. + +«Monseigneur, il ne me reste plus qu'à exprimer à Votre Altesse la peine +que j'éprouve de la manière dont l'Empereur apprécie les efforts que je +fais ici constamment pour le bien de son service. Puisque Sa Majesté +m'attribue la prise d'Almeida, qui était rendue avant que je prisse le +commandement de l'armée, j'ignore ce que je pourrai faire pour me mettre +à l'abri de toute espèce d'inculpation.» + + + + +LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Burgos, le 6 mars 1812. + +«Monsieur le maréchal, j'ai eu l'honneur de vous mander, le 24 février, +que le départ prochain de la garde et le peu de troupes qui me restaient +m'obligeaient à prier Votre Excellence d'ordonner l'occupation des +postes de Villa-Rodrigo et Quintana del Puente. + +«Aujourd'hui que la plus grande partie est déjà rentrée en France et +l'autre prête à partir, que la division Bonnet m'est retirée sans que je +sache encore quand arrivera la division Palombini, et que je suis au +moment de marcher en Navarre pour une expédition contre les bandes, +Votre Excellence sentira qu'il m'est impossible de conserver ces postes. +Je la prie donc de nouveau de faire relever, sans délai, les troupes qui +s'y trouvent; il existe dans le premier deux cent cinquante hommes et +dans le second soixante-dix hommes. + +«_P. S._ Si je n'ai pas de réponse à cet égard de Votre Excellence, je +donnerai l'ordre au premier régiment de marche de l'armée de Portugal de +laisser à son passage de quoi occuper ces postes. + +LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Sainte-Marie, le 11 mars 1812. + +«Monsieur le maréchal, M. le général Foy m'a fait parvenir la lettre que +Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 22 février, et j'ai +été en même temps prévenu de la position de trois divisions qui sont +sous ses ordres. + +«Les Anglais ont décidé leur mouvement sur Badajoz, et, d'après ce que +M. le général comte d'Erlon m'a écrit le 8, il est à présumer, qu'en ce +moment la place est investie; j'attends d'en être positivement instruit +pour prendre mes dernières dispositions et marcher à leur rencontre. + +«Je prie M. le général Foy de communiquer à Votre Excellence la lettre +que je lui ai écrite; je désire vivement, monsieur le maréchal, que les +dispositions que je lui propose puissent lui convenir, et qu'il soit +autorisé à s'y conformer en attendant qu'il ait pu prendre vos nouveaux +ordres. + +«Ainsi que vous me l'avez annoncé par votre dernière lettre, je compte +que, du moment que l'armée anglaise aura commencé ses opérations contre +Badajoz, et que la plus grande partie de ses forces se sera portée sur +la Guadiana, vous destinerez toutes celles qui seront disponibles de +l'armée de Portugal pour venir se réunir à celles qui seront sur ce +théâtre dans l'objet de livrer bataille aux ennemis et de dégager +Badajoz; j'éprouverai alors une bien grande satisfaction à vous +embrasser. + +«L'armée du Midi ne pourra présenter en ligne que vingt-deux à +vingt-quatre mille hommes, dont quatre mille de cavalerie et quarante +pièces de canon. On a retiré cinq régiments d'infanterie et trois de +cavalerie que le maréchal duc de Trévise met en route pour Burgos. Je +vous engage à arrêter leur marche et à en disposer jusqu'après +l'événement. En ce moment j'ai en ma présence douze mille Espagnols et +Anglais qui sont en avant et restent dans les montagnes d'Algésiras. +Jamais je n'ai été plus embarrassé. + +«Enfin, monsieur le maréchal, les ennemis nous fournissent l'occasion +d'assurer de nouveaux triomphes aux armes de l'Empereur, j'ai la +confiance qu'ils seront éclatants.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 12 mars 1812. + +«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le maréchal, vos lettres +des 27, 28 février et du 2 de ce mois. + +«Sa Majesté pense que la réunion de vos forces à Salamanque n'est pas +suffisante pour le but que vous devez remplir; qu'il est nécessaire que +vous jetiez un pont sur l'Aguada, et que vous y ayez une tête de pont, +afin que, si l'ennemi laisse moins de cinq divisions sur la rive droite +du Tage, vous puissiez vous porter sur la Coa, sur Almeida, et ravager +tout le nord du Portugal. La saison des pluies doit finir. Si Badajoz +est pris par deux simples divisions, la prise de Badajoz ne pourra pas +vous être imputée et retombera tout entière sur l'armée du Midi. Si, au +contraire, l'ennemi s'affaiblit de plus de cinq divisions et n'en laisse +que deux, trois ou même quatre sur la rive droite, ce sera la faute de +l'armée de Portugal si elle ne marche pas sur le corps de l'ennemi, +n'investit pas Almeida, ne ravage pas tout le nord du Portugal, ne jette +pas des partis jusqu'à Mondego. Enfin le rôle principal de l'armée de +Portugal se réduit à ceci: d'y tenir en échec six divisions de l'armée +anglaise, au moins cinq; prendre l'offensive dans le Nord; ou, si +l'ennemi a pris l'initiative, ou si toute autre circonstance l'ordonne, +faire filer sur le Tage, par Almaraz, autant de divisions que lord +Wellington en aura fait filer pour faire le siége de Badajoz. + +«Telles sont, monsieur le duc, les dispositions que Sa Majesté me charge +de vous prescrire.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 16 mars 1812. + +«L'Empereur m'ordonne de vous faire connaître, monsieur le maréchal, +qu'il confie le commandement de toutes ses armées en Espagne à Sa +Majesté Catholique, et que M. le maréchal Jourdan remplira les fonctions +de chef d'état-major. + +«La nécessité de mettre de l'ensemble dans les armées du Midi, de +Valence, de Portugal et du Nord a déterminé Sa Majesté Impériale à +donner au roi d'Espagne le commandement de ses armées. + +«En conséquence, monsieur le duc, vous voudrez bien régler vos +mouvements sur les ordres que vous recevrez du roi, vous conformer à +tout ce qu'il vous prescrira et correspondre journellement avec lui.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL + +«Salamanque, le 27 mars 1812. + +«Monseigneur, je reçois la lettre que vous m'avez fait l'honneur de +m'écrire le 12 mars. Les instructions qu'elle renferme sont précisément +le contraire de celles que contiennent vos lettres des 18 et 21 février, +instructions impératives, qui m'ont forcé, contre ma conviction intime, +à changer toutes mes dispositions et à me mettre dans l'impossibilité de +faire ce que je regardais comme conforme aux intérêts de l'Empereur. Sa +Majesté appréciera tout ce que cette opposition a de fâcheux pour son +service et d'embarrassant pour moi. + +«Dans ses lettres des 18 et 21 février Votre Altesse me dit que Sa +Majesté trouve que je me mêle de choses qui ne me regardent pas; qu'il +est déplacé à moi d'être inquiet pour Badajoz qui est une place +très-forte, soutenue par une armée de quatre-vingt mille hommes; que +l'armée anglaise qui voudrait faire le siège de Badajoz, fut-elle forte +de quatre et même de cinq divisions, l'armée du Midi serait en mesure de +délivrer cette place; elle m'ordonne formellement de renoncer à l'idée +devenir au secours de Badajoz; elle ajoute que, si lord Wellington s'y +porte, il faut le laisser faire, certain qu'en marchant sur l'Aguada il +sera bientôt contraint de revenir; enfin, d'après les lettres des 18 et +21, il est clair que Sa Majesté m'affranchit de toute espèce de +responsabilité sur Badajoz, pourvu que je fasse une diversion sur +l'Aguada; d'après ces lettres si précises, où les intentions de Sa +Majesté sont si fortement exprimées, je me rends à Salamanque, et je +rappelle mes divisions du Tage, excepté une seule qui couvre Madrid, +jusqu'à ce que l'armée du Centre envoie des troupes pour la remplacer. + +«Aujourd'hui Votre Altesse m'écrit que je suis responsable de Badajoz si +lord Wellington en fait le siège avec plus de deux divisions; et il +semble à la fin de sa lettre que Sa Majesté me laisse le maître de +secourir cette place, en portant des troupes sur le Tage. Ainsi, après +avoir, par des ordres impératifs, détruit mes premières combinaisons qui +avaient préparé et assuré un secours efficace à Badajoz, après m'avoir +d'abord enlevé le choix des moyens, on me le rend à l'instant où il ne +m'est plus possible d'en faire usage. En effet, lorsque je me disposais +à marcher avec quatre divisions au secours de Badajoz, j'avais trois +divisions dans la vallée du Tage, cantonnées dans la Manche ou la +province de Tolède, placées à six ou sept marches de Badajoz, ce qui +leur donnait le moyen d'arriver à l'ennemi encore munies de huit jours +de vivres, et de le combattre après avoir fait leur jonction avec +l'armée du Midi. Aujourd'hui que ces troupes ont repassé les montagnes, +qu'elles ont consommé leurs subsistances de réserve en s'éloignant, +qu'il m'a été impossible d'obtenir de Madrid les secours nécessaires +pour former un magasin à Almaraz, quoique depuis six mois j'en aie +constamment renouvelé la demande, les troupes qui partiraient d'ici +auraient consommé toutes les subsistances qu'il serait possible de leur +donner avant d'arriver devant Badajoz. L'an passé, je n'aurais jamais +osé faire le mouvement que j'exécutais si je n'avais été certain que le +blé était mûr dans l'Estramadure, et, effectivement, c'est en faisant la +moisson que les soldats vécurent le jour de leur arrivée sur la +Guadiana. A l'époque actuelle, et Almaraz ne renfermant pas les +approvisionnements nécessaires, ce mouvement ne put se faire qu'en deux +fois et avec l'intervalle nécessaire pour donner aux troupes le temps de +faire, à portée de Badajoz et dans un pays qui produise quelque chose, +une réserve de vivres, et le pays est plus éloigné de ma position +actuelle que Badajoz même; c'est pour cela que j'avais laissé des +troupes sur le haut Tage. Mon mouvement était faisable dans la position +que j'avais prise; il est presque impraticable dans la position où je +suis maintenant, vu l'époque de la saison, et le temps rapproché des +opérations probables de l'ennemi. + +«J'espère que Sa Majesté appréciera la position cruelle dans laquelle +ces dispositions contradictoires m'ont placé et qu'elle reconnaîtra que +la responsabilité ne peut peser sur un général que lorsque, lui ayant +indiqué d'une manière générale le but à atteindre, on lui laisse +constamment le choix des moyens. + +«Après avoir mûrement réfléchi à la situation compliquée dans laquelle +je me trouve, et considérant qu'avant tout la tâche qui m'est donnée est +la conservation du Nord et que cette tâche est beaucoup plus grande que +celle du Midi; considérant que la nouvelle d'un débarquement des Anglais +à la Corogne, quoique peu probable, prend cependant de la consistance, +et que diverses dispositions des troupes portugaises et de la Galice, +qui sont à Bragance et sur l'Esla, annoncent l'offensive; enfin vos +lettres des 18 et 21 faisant entrer l'armée d'Aragon dans les calculs du +secours que peut recevoir l'année du Midi, et mes dispositions, malgré +les énormes difficultés qu'elles présentent dans l'exécution, étant +faites pour une marche de quinze jours sur l'Aguada, déjà commencée, je +continue ce mouvement sans cependant, je le répète, avoir une +très-grande confiance dans les résultats qu'il doit donner. + +«Je mets en mouvement la division du Tage pour la porter sur Placencia +en faisant répandre le bruit qu'elle se réunira avec l'armée par le col +de Peralès pour entrer en Portugal, et je pars d'ici avec trois +divisions; c'est tout ce que je puis porter sur l'Aguada, devant laisser +une division sur l'Esla pour faire face aux Portugais et à la Galice; le +général Bonnet n'attendant pour rentrer dans les Asturies que +l'ouverture des passages fermés par les neiges; devant occuper +constamment Astorga, Léon, Placencia, Valladolid et Zamora, sous peine +de voir ce pays en combustion et nos embarras s'accroître d'une manière +incalculable; devant conserver la communication de Burgos avec Madrid, +de Valladolid avec Salamanque, et de Salamanque avec l'armée; combattant +sur la Tormès, j'aurais une division de plus en ligne, ce qui ferait +cinq divisions, et le nombre de sept que Sa Majesté compte que je peux y +rassembler ne peut s'y trouver que lorsque l'armée du Centre aura avec +deux divisions, placées dans les postes avancés sur ces communications +et sur l'Esla, remplacé les deux divisions que j'en tirerais. + +«J'ai écrit au général Dorsenne pour l'engager, si la chose lui est +possible, à porter une partie de ses troupes dans le sixième +gouvernement afin d'y remplacer les miennes et de rendre disponibles, +dans le mouvement à faire dans ce moment, celles qu'il aura relevées. +J'ignore s'il fera droit à ma demande, mais j'en doute, n'ayant pas +encore reçu les bataillons de marche qu'il doit m'envoyer et qui me sont +annoncés depuis longtemps. + +«Monseigneur, je ne puis croire que Sa Majesté se fasse une idée exacte +de la difficulté de son armée du Portugal; elle lui accorderait les +secours qui lui sont si nécessaires, et les secours jusqu'à la récolte, +c'est de l'argent, seul moyen d'assurer la subsistance des troupes +réunies. L'armée de Portugal est incapable aujourd'hui d'aucune +offensive sérieuse, d'aucune opération suivie, et sa situation ne +changera que lorsqu'elle aura quelques magasins. L'économie du peu +d'argent nécessaire à assurer les opérations jusqu'à la récolte peut +être payée, d'ici à trois mois, bien cher en hommes et en argent.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +Paris, le 4 avril 1812. + +«Votre aide de camp vous aura fait connaître que l'Empereur vous laisse +carte blanche; mais Sa Majesté a jugé convenable de confier au roi +d'Espagne le commandement des armées de Portugal, du Midi et de Valence, +pour les diriger vers un seul et même but, ainsi que la direction +politique des affaires d'Espagne. + +«L'Empereur considère.................................... de troupes +qu'on puisse faire, sans quoi les brigands fileraient sur +Saint-Sébastien, et il faudrait employer contre eux six fois plus de +forces qu'il n'en faut pour occuper les Asturies.» + + + + +LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Talavera, le 9 avril 1812. + +«Un commerçant qui arrive de l'Estramadure rapporte les nouvelles +suivantes: + +«Le 22 du mois dernier, il se trouvait en _El Castain_, où il a ouï dire +que les troupes impériales de Badajoz empêchaient les Anglais de placer +leurs batteries. + +«Le 22, ce commerçant se mit en route pour retourner à Talavera; il +passa par Médina de las Torrès, où auparavant étaient les Anglais, et, +lors de son passage, il n'y en avait aucun. + +«A Guareña, il y avait des Anglais qui se retiraient vers Abajo. A +Medellin, il n'y avait ni Anglais ni Français. A Santo-Benito, les +Français y étaient, et à Miajadas, il y avait un petit parti de +Portugais. + +«Il entendit le feu de la place jusqu'au 2 avril, époque où il se +trouvait à Miajadas. Par conséquent, la nouvelle de la reddition de +Badajoz, répandue avant, est fausse.» + + + + +LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Pampelune, le 11 avril 1812. + +«Monsieur le maréchal, je ne reçois qu'à l'instant la lettre que Votre +Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire le 23 mars dernier pour me +prévenir que les ennemis paraissent décidément faire une entreprise sur +Badajoz; qu'elle se met en mouvement; qu'elle va, en conséquence, avoir +besoin d'augmenter ses forces, et que, pour les réunir, elle m'engage à +relever la grande communication, les garnisons de la province de +Palencia et celles de Valladolid. + +«Il m'est extrêmement pénible d'être obligé de déclarer à Votre +Excellence que je ne puis faire dans cette occasion ce qu'elle désire. +_Les troupes qui me sont annoncées depuis deux mois ne sont pas +arrivées._ Partout mes _garnisons sont insultées_, et je n'ai pas un +régiment disponible pour agir. Si je ne reçois pas de renforts, j'ai +lieu de craindre de voir mes communications interceptées avant peu. + +«Une preuve bien convaincante de ce que j'annonce à Votre Excellence, +c'est que les régiments de marche de son armée, que j'aurais dû lui +renvoyer depuis longtemps, n'ont pu encore être remplacés, ce qui m'a +obligé à les garder jusqu'à ce jour. + +«Enfin, monsieur le maréchal, je dois vous prévenir qu'en supposant même +que le prince de Neufchâtel vous ait donné l'avis que je dois vous +secourir au besoin, il me serait impossible de le faire dans ce moment, +puisque je ne peux déplacer un seul homme sans compromettre ou évacuer +le pays (ce qui serait bien contraire aux intérêts et à la volonté de +l'Empereur), et que, partout où mes troupes sont établies, elles n'y +sont que trop faiblement. + +«Je vais me rendre en Biscaye, afin de faire un effort pour vous +renvoyer vos deux régiments de marche, qui tiennent encore la ligne +d'Irun à Vitoria. Celui qui était à Pampelune doit vous avoir rejoint. +Si je réussis, je me trouverai heureux; mais je vous prie de ne pas me +supposer dans une position avantageuse.» + + + + +LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 13 avril 1812. + +«Monsieur le duc, Sa Majesté me charge de vous dire qu'elle a reçu votre +lettre en date du 31 mars. Le roi pense, comme vous, que ce qu'il y a de +mieux à faire, c'est de continuer l'opération que vous avez commencée; +elle doit nécessairement produire une diversion utile à M. le duc de +Dalmatie, tandis que, si vous reveniez sur vos pas pour porter ensuite +des troupes sur la rive gauche du Tage, ce mouvement, nécessairement +très-long, serait vraisemblablement trop tardif. + +«Le roi m'ordonne d'adresser à Votre Excellence copie d'un rapport qui +lui est parvenu de Talavera. Le rapport coïncide avec la nouvelle du +jour de Madrid, qui annonce que les Anglais ont suspendu le siége de +Badajoz, et qu'ils ont réuni leurs troupes pour s'opposer au maréchal +duc de Dalmatie, qui marche sur eux. + +«On me mande de Talavera, sous la date du 9 de ce mois, qu'on n'avait +rien appris de nouveau du général Foy, et on ne savait pas où il était.» + + + + +LE MARÉCHAL SOULT AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Séville, le 14 avril 1812. + +«Monsieur le maréchal, M. le général Foy a dû vous transmettre diverses +lettres que je lui ai écrites, et vous rendre compte que la place de +Badajoz avait été malheureusement emportée par assaut dans la nuit du 6 +au 7 de ce mois. Je m'étais porté en Estramadure avec vingt-quatre mille +hommes pour secourir la place; le 7, j'arrivai à Villafranca, et mes +avant-postes furent poussés jusqu'à Fuente-Del-Maestro, Azeuchal, +Villalba et Almendralejo. Le 8, comme j'allais prendre position à +l'embouchure du Guadajira, j'appris la fâcheuse nouvelle de la prise de +Badajoz. Jusqu'alors je m'étais flatté que l'armée de Portugal, qui ne +pouvait douter que toute l'armée anglaise ne fût sur la Guadiana, +viendrait se réunir à celle du Midi pour livrer bataille aux ennemis. +J'étais fondé dans mon espoir par l'assurance que vous-même me donnâtes +le 22 février dernier. Mais, en même temps, j'appris, par des lettres du +général Foy des 30 et 31, que les moyens qu'il avait auparavant lui +étaient ôtés. J'étais en trop grande disproportion de forces avec +l'ennemi pour lui livrer bataille en Estramadure; je me suis donc +rapproché de l'Andalousie, où ma présence était des plus nécessaires: +Séville était investie par quatorze mille Espagnols, et les lignes de +Cadix étaient compromises. + +«On dit que l'armée anglaise marche sur moi; si elle se présente, je la +recevrai en position, et je ferai en sorte qu'elle ait lieu de se +repentir d'être venue. S'il y avait en le moindre concert d'opération +entre l'armée de Portugal et celle du Midi, l'armée anglaise était +perdue et la place de Badajoz serait encore au pouvoir de l'Empereur. Je +déplore amèrement qu'il ne vous ait pas été possible de vous entendre +avec moi à ce sujet.» + + + + +LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT. + +»Paris, le 16 avril 1812. + +«J'ai mis sous les yeux de l'Empereur, monsieur le maréchal, vos lettres +des 22 et 23 mars. + +«Par mes dépêches des 18 et 20 février, je vous prescrivais les mesures +nécessaires pour prendre l'initiative et donner à la guerre un caractère +convenable à la gloire des armes françaises, en lui ôtant ce tâtonnement +et cette fluctuation actuelles, qui sont déjà le présage d'une armée +vaincue. Mais, au lieu d'étudier et de chercher à saisir l'esprit des +instructions générales qui vous étaient données, vous vous êtes plu à ne +pas les comprendre et à prendre justement le contre-pied de leur esprit. +Ces instructions sont raisonnées et motivées, comme toute instruction +d'un gouvernement; elles étaient données à trois cents lieues et à six +semaines d'intervalle; elles vous supposaient vis-à-vis de l'ennemi et +vous précisaient de le contenir et d'obliger la plus grande partie de +son armée à rester dans le Nord, en concentrant votre quartier général à +Salamanque, et en tirant tous les jours des coups de fusil sous Rodrigo +et sous Almeida. Ces instructions vous disaient: «Si, dans cet état de +choses, l'ennemi reste devant vous avec moins de cinq divisions, marchez +à lui, suivez-le en queue; ses hôpitaux et magasins étant entre Lisbonne +et la Coa, il ne pourra les évacuer si rapidement, que vous ne puissiez +les atteindre.» Je vous y ajoutais que, dans cet état de choses, il +était absurde de penser que le général anglais pût abandonner tout le +Nord pour se jeter sur une place qui menaçait de cinq semaines de +résistance; qu'il pourrait y envoyer deux divisions, trois même, mais +qu'alors l'armée du Midi, secourue aujourd'hui par celle de Valence, qui +appuie sa gauche, serait suffisante. + +«Mes dépêches sont arrivées le 6 mars, et alors vous aviez entièrement +perdu l'initiative; vous vous étiez retiré en arrière, de manière que +l'ennemi vous croyait sur Burgos. Lord Wellington avait évacué ses +magasins et ses hôpitaux sur Lisbonne; il avait entièrement disparu: il +avait alors dix jours d'initiative sur vous, et son mouvement sur +Badajoz était prononcé. + +«Dans cet état de choses, vous vous êtes porté le 6 sur Salamanque; vous +avez fait partir du pont d'Almaraz, le 8, deux divisions, et êtes resté +cantonné sans faire aucun mouvement ni sur Rodrigo ni sur Almeida, ce +qui a décidé Wellington, aussitôt qu'il a vu que vous ne faisiez rien +sur Salamanque, à se porter sur Badajoz le 12; il la cernait le 16. + +«Certes, il faut ne pas avoir les premières notions de l'art de la +guerre pour ne pas comprendre que, dans la position où vous étiez le 6, +l'ennemi ayant préparé tout son champ de bataille entre Lisbonne et +Salamanque, vous ne pouviez ôter les divisions d'Almaraz qui entraient +dans le système de Badajoz qu'en même temps votre tête n'eût marché sur +l'Aguada et sur Almeida. Vous ne pouviez vous décider à affaiblir +Almaraz, qui était une position propre à secourir Badajoz, en recevant +l'initiative de l'ennemi, qu'autant que vous ayez été décidé à marcher +sur Almeida, et en position de le faire, et de menacer réellement +Lisbonne. Mais faire un mouvement d'Almaraz sur Salamanque, pour rester +à Salamanque sans rien faire depuis le 6 jusqu'au 28, c'était +effectivement annuler toute l'armée à l'ouverture de la campagne; +c'était vouloir tout perdre, sans qu'on puisse en saisir le motif. + +«Le 24, vous avez dû être instruit que le 16 lord Wellington avait cerné +Badajoz; cependant le 24 vous n'aviez pas encore bougé, et l'on voit, +dans les relations de l'armée anglaise, que lord Wellington remarque +bien, jour par jour, qu'aucun mouvement ne se fait à Salamanque; +n'était-il pas naturel alors, puisque vous étiez instruit que Badajoz +était cerné depuis huit jours, et que le feu était à la maison, que vous +vous portassiez à grandes marches sur Almaraz pour appuyer la division +Foy? Vous pouviez arriver le 10 avril à Badajoz, et vous auriez trouvé +l'armée anglaise fatiguée du siége, et dans la situation la plus +désirable pour lui livrer bataille. Cependant, aussitôt que l'Empereur +apprit la manière étrange dont vous considériez les choses, il me +chargea de vous écrire le 12 mars, et je vous renvoyai votre aide de +camp, qui est arrivé le 25. Mes instructions étaient précises. Nous +apprenons que le 28 vous étiez parti pour Rodrigo, avec quinze jours de +vivres, et que le 30 vous étiez devant cette place. Si vous vous portez +de là au pont d'Almaraz, vous pouvez encore arriver à temps pour sauver +Badajoz, qui, si elle est bien défendue, peut résister cinq à six +semaines. Vous n'aurez pas longtemps ajouté foi au débarquement des +Anglais à la Corogne. + +«Toutefois, d'un moment à l'autre l'Empereur peut partir pour la +Pologne; il ne peut que vous recommander de seconder le roi, et de faire +de vous-même, par attachement pour sa personne et la gloire de ses +armes, tout ce qu'il vous sera possible pour empêcher que quarante mille +Anglais ne gâtent toutes les affaires d'Espagne; ce qui serait +infaillible si les commandants des différents corps ne sont pas animés +de ce zèle pour la gloire et de ce patriotisme qui seuls vainquent les +obstacles et empêchent de sacrifier jamais à son humeur et à des +passions quelconques l'intérêt public. + +«Au retour de Pologne Sa Majesté ira en Espagne. Elle espère n'avoir +plus que des éloges à vous donner à ce que vous aurez fait, et que vous +aurez de nouveau bien mérité dans son estime. + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH. + +«Fuenteguinaldo, le 21 avril 1812. + +«Sire, Votre Majesté désire connaître si les pays que l'armée occupe +peuvent suffire à ses moyens de subsistance. Je ne puis mieux répondre à +cela qu'en assurant à Votre Majesté que l'on ne vit dans les +cantonnements qu'au moyen des plus grands actes de violence, que partout +la force seule peut donner les moyens journaliers de subsistance. + +«La force, étant nécessaire pour assurer la subsistance, ne peut être +mise en usage pour former des magasins, et, par conséquent, il n'en +existe nulle part. + +«La subsistance des troupes à Valladolid et dans toutes les villes est +toujours dans l'état le plus critique.--On ne peut plus faire rien qu'au +moyen d'achats, et cette dépense est tellement en disproportion avec les +ressources en argent dont on peut disposer, qu'après avoir épuisé le peu +d'argent de la solde qui est arrivée de France, il y a de quoi être +effrayé de l'avenir jusqu'à la récolte. + +«L'Empereur vient d'ordonner au général Dorsenne d'envoyer de la +province d'Aranda huit mille quintaux de froment; mais le général +Dorsenne, qui craignait que je n'envoyasse chercher du grain dans cette +province, a fait tout enlever et conduire à Burgos. Je compte donc peu +sur cette ressource et cependant les événements les plus graves, les +plus désastreux, les plus calamiteux, peuvent être le résultat de cette +pénurie. + +«D'après les documents de l'administration, les produits du territoire +qu'occupe l'armée de Portugal ne sont évalués qu'à un peu plus de moitié +des produits du pays qu'occupe l'armée du Nord, en supposant même que le +septième gouvernement, dont les produits sont réduits presqu'à rien par +la perte de Rodrigo, fût intact; et cependant l'armée du Nord n'est +guère que les trois cinquièmes de l'armée de Portugal. + +«J'ignore quels motifs ont pu déterminer l'Empereur à un arrangement qui +refuse tout à ceux qui ont le plus souffert et qui ont à combattre, +tandis qu'il prodigue tout à d'autres, qui, par la nature de leurs +fonctions et par leur placement, ne sont destinés qu'à un rôle +secondaire. + +«Votre Majesté, d'après cela, peut juger que l'armée de Portugal, dans +un territoire dévasté par l'armée du Nord qui l'a précédée, qui n'a +qu'un territoire insuffisant et sans proportion avec ses besoins, n'a +des ressources ni suffisamment en blés ni suffisamment en argent; que, +n'ayant point d'argent, elle ne peut faire venir du blé des autres +provinces, et qu'eût-elle des magasins, n'ayant pas de moyens de +transport, elle ne pourrait se faire suivre par des approvisionnements +en cas de mouvement. + +«On peut cependant compter que, selon l'usage établi à l'armée de +Portugal, les soldais ont une réserve de quinze jours de vivres qu'ils +portent dans leurs sacs. Mais cet approvisionnement vient d'être +consommé pendant le mouvement que je viens d'exécuter, et il faudra du +temps et de nouveaux efforts pour pouvoir le reformer. + +«Votre Majesté désire connaître où en est la solde de l'armée. Les six +premières divisions sont alignées au mois de juin 1811, et il leur est +dû dix mois de solde; la septième au mois de septembre, ainsi il lui est +dû huit mois; la huitième division au mois d'octobre 1810, ainsi il lui +est dû dix-huit mois. Ce seul exposé suffit pour faire connaître à Votre +Majesté dans quelle misère est l'armée. + + + + +LE GÉNÉRAL DORSENNE AU MARÉCHAL MARMONT + +«Vitoria, le 21 avril 1812. + +«Mon cher maréchal, je ne reçois qu'aujourd'hui la lettre que Votre +Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire de la _Caritas_ le 6 février. + +«Je dois lui répéter ce que je lui ai déjà annoncé le 11 de ce mois, +qu'il m'est impossible d'envoyer il Valladolid une de mes divisions +comme elle le désire, que les troupes qui me sont annoncées depuis deux +mois ne sont pas arrivées, et que, partout où mes garnisons sont +établies, elles n'y sont que trop faiblement. + +«Je vais redoubler d'efforts, monsieur le maréchal, pour vous renvoyer +vos deux régiments de marche qui gardent encore les communications +d'Irun à Vitoria, et je n'estimerai heureux de pouvoir y réussir.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 1er mai 1812. + +«Monsieur le maréchal, j'ai reçu en même temps vos lettres des 16 et 21 +avril. Le mouvement que vous avez fait n'ayant pas eu l'effet qu'on +espérait, et ne pouvant pas rendre toute votre armée disponible en +ordonnant au général Dorsenne de remplacer vos troupes en Castille, +j'approuve fort la proposition que vous faites de vous rendre avec +quatre divisions dans la vallée du Tage pour opérer, par l'Estramadure, +en faveur de l'Andalousie. Je vous engage à hâter ce mouvement le plus +que vous pourrez. + +«M. le maréchal Jourdan vous écrit en détail sur les moyens que l'on +peut tirer de Madrid et mettre à la disposition des troupes qui doivent +agir dans l'Estramadure pour se porter au secours de l'Andalousie. + +«Je fais écrire au général Dorsenne, mais je ne pense pas qu'il envoie +aucunes troupes pour remplacer les vôtres. + +«Je reçois l'avis qu'un régiment de l'armée d'Aragon est arrivé à Cuença +pour assurer la communication avec Madrid. L'arrivée de ce régiment +donne la possibilité de faire occuper par les troupes de l'armée du +Centre les postes et forts sur le Tage, et de rendre ainsi disponible la +division Foy. Une brigade de cavalerie de l'armée du Centre reçoit +l'ordre de se porter dans la vallée du Tage, où elle sera à vos ordres. +Je n'ai point encore avis du départ de Valence de la division que j'ai +demandée; elle sera aussi employée à secourir l'armée du Midi.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Salamanque, le 2 mai 1812. + +«Monseigneur, je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur +de m'écrire le 16 avril. _Il est dur d'être accablé des reproches les +plus amers_ sans les avoir _mérités_. Vos instructions du 18 et du 21 +février sont _rédigées d'une manière si impérative, qu'elles +suffiraient_ pour faire _condamner_ devant un _tribunal un général_ qui +ne s'y serait pas _conformé_. Elles consacraient formellement le cas où +l'ennemi serait en possession _de l'initiative; elles disaient même: «Si +lord Wellington marche avec toutes ses troupes sur Badajoz, laissez-le +aller, rassemblez votre armée, et il reviendra bien vite.»_ C'est +précisément ce que j'ai fait: toutes les raisons qui établissent que les +divisions auraient dû rester sur le Tage, je les ai senties, et elles +sont toutes consignées dans les lettres que je vous ai écrites: c'est +donc par pure obéissance que je les ai rappelées. + +«Je ne puis donc être responsable du mauvais effet qui en est résulté. +J'ai mis mes troupes en mouvement pour Rodrigo aussitôt que j'ai pu +avoir des subsistances pour exécuter cette opération. J'ignore par +quelle magie on aurait pu la commencer plus tôt sans laisser hommes et +chevaux sur la route. + +«Ayant une fois renoncé à la marche sur le Tage, je ne pouvais y revenir +brusquement, attendu qu'au même instant j'avais rappelé les officiers +que j'avais envoyés à Madrid avec des fonds pour presser l'envoi des +subsistances sur Almaraz, et qu'alors tous les envois avaient +complètement cessé. Avec quinze jours de vivres, j'aurais passé le Tage; +mais comment subsister ensuite avec les moyens du pays compris entre le +Tage et la Guadiana, le désert le plus affreux qui existe, et en +présence de l'ennemi? La destruction de l'armée en aurait été la +conséquence nécessaire. Il n'y avait que des envois prompts de Madrid +qui pussent pourvoir aux besoins de l'armée, et je ne pouvais y compter, +car je n'ai trouvé dans cette ville ni secours, ni force, ni volonté. A +l'époque où nous sommes, on ne peut pas faire un mouvement sur cette +frontière sans l'avoir préparé un mois d'avance, et, après que ce +mouvement a été exécuté, l'armée est incapable pendant longtemps de se +mouvoir de nouveau. Je crois l'avoir dit plus d'une fois, l'Empereur n'a +point d'armée ici; car, quoiqu'il ait de braves soldats, ils ne peuvent +ni se mouvoir ni se tenir réunis, faute de moyens de transport et de +magasins. Vous me dites que j'ai annulé l'armée au commencement de la +campagne; ce qui annule l'armée, c'est l'absence totale de moyens et le +refus que l'Empereur a toujours fait de lui en accorder, tandis qu'il +est assez connu que l'ennemi en a surabondance. On ne peut former des +magasins qu'avec de l'argent, et l'Empereur n'a jamais voulu en donner. +On nous a même enlevé les moyens de transport qui nous avaient été +accordés, au moment où ils nous étaient le plus nécessaires. +Permettez-moi de le dire: il n'y a peut-être pas d'exemple qu'une armée +ait été laissée dans un pareil abandon; peut-être même suis-je autorisé +à dire que, sans ma sollicitude et mes soins de tous les instants, il +serait déjà arrivé de grands malheurs. L'Empereur voit toujours, dans +son armée de Portugal, une armée nombreuse, une armée reposée et +disponible; mais il oublie que quatorze à quinze mille hommes sont +indispensables pour l'occupation du pays, ce qui réduit d'autant la +force pour combattre; que, comme nulle part un ordre, une simple lettre, +ne peuvent être portés que par cent cinquante ou deux cents hommes, et +qu'on n'obtient pas une seule ration sans l'action immédiate d'une force +imposante, la totalité des troupes se trouve continuellement en +mouvement, et elles se fatiguent réellement plus qu'elles ne le feraient +en campagne, quoiqu'elles paraissent tranquilles dans leurs +cantonnements. Il n'y a jamais eu dans ma conduite ni tâtonnement ni +fluctuation, mais bien le sentiment de la faiblesse de mes moyens +jusqu'à la récolte, et la conviction de la nécessité de se contenter de +chercher à arrêter l'ennemi dans ses opérations, ne pouvant le +maîtriser. Je le répète, jusqu'à la récolte, il n'y a que de l'argent +qui puisse rendre à l'armée quelque mobilité. Il semblerait que Sa +Majesté ignore la situation présente de l'Espagne, celle de son armée de +Portugal, le nombre et les forces toujours croissantes des guérillas, et +les difficultés épouvantables que présente ici le plus léger mouvement +exécuté en corps d'armée. Je supplie Votre Altesse de m'expliquer +pourquoi, dans un pareil ordre de choses, les ordres sont si précis et +si impératifs, si ce n'est pour qu'on les suive. En faisant ce que +l'Empereur trouve aujourd'hui que j'aurais dû faire, il est possible que +je n'eusse pas réussi à sauver Badajoz. Dans ce cas, de quel poids ne +seraient pas contre moi les reproches de l'Empereur et quelle +responsabilité n'aurais-je pas encourue? Ce n'est pas que je redoute la +responsabilité, je me sens au contraire toute la force de la supporter; +mais il faut qu'après m'avoir donné des moyens proportionnés aux besoins +de l'armée, on me laisse quelque latitude dans le mode de leur emploi. + +«L'Empereur me compte, comme étant destinées à combattre l'armée +anglaise, deux divisions de l'armée du Nord, sa cavalerie et une partie +de son artillerie. J'ai demandé il y a six à sept semaines au général +Dorsenne de faire relever dans quelques postes les troupes que je me +proposais de conduire en Portugal. Non-seulement il n'a relevé aucun de +mes postes, mais même il ne m'a pas encore envoyé deux des trois +régiments de marche qu'il avait à moi; il m'a, de plus, déclaré qu'il +lui était absolument impossible de me promettre aucun secours pour +l'avenir. Ainsi, si l'armée marche aux Anglais, il faut, pour qu'elle +soit en situation de combattre, qu'elle évacue tout le pays et porte la +confusion à son comble, et, si elle ne prend pas cette mesure, elle se +trouve très-inférieure en nombre. D'après cela, Sa Majesté peut +apprécier ma position. + +« Je ne pense pas que personne ait plus de patriotisme que moi, plus +d'attachement pour l'Empereur et mette à un plus haut prix la gloire de +ses armes. Ainsi donc Sa Majesté peut être assurée du zèle avec lequel +je seconderai le roi d'Espagne. Mais je prends acte ici que je ne puis +être responsable de ses dispositions, et l'Empereur trouvera sans doute +juste ma réserve lorsqu'il calculera les conséquences qui peuvent +résulter de la disposition que vient de prendre le roi pour conduire +trois divisions de l'armée de Portugal sur Séville par la Manche. » + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +Madrid, le 4 mai 1812. + +«Monsieur le maréchal, j'ai sous les yeux votre lettre du 27 avril à M. +le maréchal Jourdan, et je reçois en même temps celle du major général +du 16, qui me donne connaissance des lettres qu'il vous a adressées le +12 mars et le 16 avril. Je sais par un aide de camp du duc de Dalmatie +que ce maréchal était le 27 avril à Séville, et qu'il avait réuni une +grande partie de ses forces, conservant toutefois le blocus de l'île de +Léon, Grenade, Malaga, etc ... et ayant sa droite à Anduxera et sa +gauche à l'île de Léon. Il n'avait pas encore reçu l'avis des +dispositions de l'Empereur qui me confient le commandement de ses +armées. Le maréchal Suchet n'avait pas envoyé la division que je lui +avais fait demander. + +«Dans cet état de choses, je ne pense pas qu'il y ait autre chose à +faire aujourd'hui que ce qu'il eût été à désirer que l'on eût fait avant +la reddition de Badajoz. Je pense que les instructions de l'Empereur du +12 mars sont encore applicables, et qu'il faut faire, pour la +conservation de l'Andalousie, ce qu'elles prescrivaient pour Badajoz. + +«Il est de fait que l'ennemi n'a fait aucune démonstration sur +Lugar-Nuevo, et je crois que lord Wellington est effectivement en +Portugal avec quatre ou cinq divisions, comme vous le pensez vous-même. +Dans cette hypothèse, monsieur le maréchal, vous devez le contenir et +l'occuper assez par des démonstrations et des mouvements offensifs sur +l'Aguada pour l'empêcher de se porter en Andalousie. Dans le cas où il +ne serait plus devant vous et qu'il porterait ses divisions sur la rive +gauche du Tage, vous vous porteriez à votre tour dans la vallée du Tage, +afin de passer ce fleuve à Almaraz, et marcher avec toutes les forces +disponibles, au secours de l'Andalousie. + +«On continue à envoyer des subsistances à Lugar-Nuevo; mais vous +connaissez leur rareté. N'oubliez pas que le blé que vous devez faire +prendre à Ségovie, si votre mouvement se fait bientôt sur Lugar-Nuevo, +est destiné à l'approvisionnement des forts de Miravete, et qu'il ne +pourrait pas être remplacé jusqu'à la récolte.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL DE MARMONT. + +«Madrid, le 7 mai 1812. + +«Monsieur le duc, j'ai reçu votre lettre du 5 mai par laquelle vous me +prévenez que lord Wellington se trouve avec cinq divisions sur la Coa. + +«Je donne ordre au duc de Dalmatie de détacher le général Drouet avec le +tiers de l'armée du Midi; sa tâche sera d'observer les mouvements du +corps du général Hill, de l'arrêter sur la rive gauche du Tage, et de +passer ce fleuve à Almaraz si les troupes anglaises passaient sur la +rive droite; il se tiendra en communication avec le général chargé de +défendre Almaraz, Talavera, etc. + +«J'ai chargé le général d'Armagnac, de ce commandement. Il fera occuper +les forts du Tage et rendra ainsi disponible la division Foy. Je dois +toutefois vous faire observer, monsieur le maréchal, que les forces que +commande le général d'Armagnac se réduisent à trois bataillons et à six +cents chevaux. Vous pouvez apprécier le genre de résistance qu'il peut +opposer à l'ennemi, s'il était attaqué, chose qui n'est pas impossible. +Si l'ennemi n'est pas en état d'entreprendre une opération générale +avant la récolte, il pourrait profiter de ce temps pour se porter +rapidement par Placencia sur Lugar-Nuevo, l'enlever, occuper ce point, +s'y fortifier et couper ainsi toute communication avec nos armées. Il +pourrait alors se livrer aux opérations de la campagne prochaine avec +beaucoup de facilité, soit qu'il se portai au Nord ou au Midi. Vous +devez donc donner ordre au général Foy de faire observer constamment la +communication de Placencia et de se tenir toujours en mesure de couvrir +les forts du Tage, dont vous devez mieux sentir que personne +l'importance, à moins que les mouvements de l'ennemi ne soient +totalement prononcés et que vous n'ayez plus aucun doute sur leur objet. +Je n'ai pas besoin de vous répéter que les blés et biscuits de Ségovie +sont destinés à l'approvisionnement des forts du Tage. Je les fais +enlever; ainsi vous n'avez pas besoin de vous en occuper. + +«J'écris et je fais écrire de nouveau au général Dorsenne pour qu'il +exécute les dispositions prescrites par les ordres de l'Empereur dans le +cas où vous seriez attaqué. Mettez-vous aussi en communication avec lui +sur cet article.» + + + + +LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Vitoria, le 13 mai 1812. + +«Monsieur le maréchal, le courrier arrive, et j'apprends que M. +Grandsigne, colonel, chargé des dépêches de Votre Excellence, a été +attaqué entre Celada et Burgos. Son escorte, forte de cent vingt hommes +d'infanterie et cinquante hussards, s'est trouvée entourée par toute la +bande du curé, au nombre de seize cents hommes; elle s'est vaillamment +défendue, M. Grandsigne, laissé pour mort au milieu d'une charge, a été +dépouillé en un instant, on l'a transporté à Celada où il a expiré, le +10, lendemain de l'attaque. Tous les paquets dont il était chargé et +l'estafette sont perdus; la malle a été sauvée. Nous avons perdu deux +officiers, vingt-quatre hussards et deux soldats du 123e régiment tués, +et trente-sept chevaux. Le capitaine d'infanterie a si bien manoeuvré et +a fait si bonne contenance, qu'il a rallié les hussards et est entré à +Celada sans être entamé. + +«Il se trouve dans les environs de Burgos plus de dix mille brigands, je +n'ai de disponibles que seize cents hommes et quatre cents chevaux, que +j'envoie manoeuvrer sur les flancs de la route pour rouvrir les +communications et éloigner les bandes. + +«Je trouve toutes les troupes dispersées. J'attends le général +Vandermaesen et le général Palombini, et j'ignore où ils sont. Je pense +cependant que le premier rentrera bientôt. + +«J'ai dû retenir le 13 le convoi de fonds et arrêter le régiment de +marche, ils auraient été trop compromis.--Le 15, le convoi de fonds est +en marche; il arrive dans trois jours. Je le ferai partir lorsqu'il y +aura sûreté, et que j'aurai assez de monde pour l'escorter; mais je prie +Votre Excellence d'envoyer au-devant d'eux jusqu'à Villa-Rodrigo. +J'aurai soin de l'en prévenir.» + + + + +LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Vitoria, le 20 mai 1812. + +«Monsieur le maréchal, j'ai été indirectement informé que, lors de la +dernière prise de Gijon par le général Bonnet, ce général y avait saisi +des papiers très-importants et notamment des plans par l'Angleterre, +contenant les opérations de cette campagne, et celles que l'armée +anglaise devait faire contre l'arrondissement de l'armée du Nord. + +«Dans en moment, toutes les bandes sont en mouvement, et je ne puis +concevoir quel est le but de toutes les marches et contre-marches +qu'elles opèrent. + +«Les communications sont pour ainsi dire interrompues, et Votre +Excellence sait que je n'ai point de troupes disponibles. Les papiers +que le général Bonnet avait saisis furent envoyés par duplicata à M. le +général Dorsenne; mais celui-ci ne les a pas reçus, ou bien il est parti +sans me les remettre et même sans m'en parler. Il est vrai qu'il était +extrêmement malade et peu en état de s'occuper de choses sérieuses. + +«Je dois penser que Votre Excellence a connaissance de ces papiers, et +je la prie instamment de vouloir bien m'en envoyer une copie chiffrée +par duplicata. + +«J'ai une si grande étendue de côtes à garder et si peu de moyens pour +empêcher un débarquement, que je suis forcé de prendre toutes les +précautions possibles pour me mettre à l'abri d'un événement.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 23 mai 1812. + +«Monsieur le maréchal, votre aide de camp m'a remisée matin vos lettres +des 18 et 20 mai, et M. le maréchal Jourdan m'a communiqué votre lettre +du 19 de ce mois. + +«J'ai envoyé à Talavera le général d'Armagnac dans un moment où vous +m'annonciez que toute l'armée anglaise s'était portée au nord du Tage, +et vous me préveniez que vous seriez sans doute obligé de rappeler la +division Foy pour la réunir au gros de l'armée, et il ne s'agissait donc +pas alors de faire relever la garnison des forts; mais il fallait encore +des troupes pour appuyer ces garnisons et un général pour les commander. +J'ai donc envoyé le général d'Armagnac avec trois bataillons, deux +régiments de cavalerie, des sapeurs, des canonniers, des officiers +d'état-major et des administrateurs. + +«J'ai envoyé deux convois de subsistances dans la vallée du Tage, avec +les chevaux d'artillerie de ma garde. J'ai épuisé les magasins de +Madrid; le départ de ces convois a fait hausser considérablement le prix +du blé dans ma capitale, et j'ai la douleur d'apprendre tous les jours +qu'un grand nombre d'individus meurent de faim dans les rues. J'ai donc +du mettre une grande importance à la conservation de ces denrées, et je +les ai mises sous la surveillance du général qui était destiné à rester +dans la vallée du Tage, et non pas sous la surveillance du général Foy, +qui pouvait d'un instant à l'autre recevoir de vous l'ordre de se porter +partout ailleurs. Ces subsistances ont toujours été destinées à la +nourriture des troupes qui seraient appelées à opérer en Estramadure, et +non à nourrir la garnison de Talavera. Si M. le général d'Aultarme a +écrit le contraire à M. le général d'Armagnac, il a eu très-grand tort, +et, si M» le général d'Armagnac a destiné une partie des convois à cet +usage, il est très-répréhensible. Je vais me faire rendre compte de ce +qui a été fait à cet égard. Mais M. le général d'Armagnac, M. le général +Foy, et vous, monsieur le maréchal, vous auriez dû connaître mes +intentions sur la destination de ces convois par les lettres de M. le +maréchal Jourdan, qui ne laissent aucun doute à ce sujet, et on n'aurait +pas du s'arrêter à une lettre du général d'Aultarme, écrite trop +légèrement. + +«Le premier convoi a été déchargé à Talavera, non pas pour nourrir la +garnison de cette place, mais pour faire revenir plus promptement à +Madrid les moyens de transport, afin de faire partir sans délai un +second convoi. Je n'ai pas cru qu'il fût absolument impassible de faire +porter peu à peu les subsistances de Talavera à Lugar-Nuevo. L'essentiel +était d'en envoyer promptement. + +«M. le général d'Armagnac et le général Foy ne se sont pas entendus. +J'ai donc dû prendre un parti; il fallait donner l'administration à l'un +ou à l'autre: il m'a paru plus raisonnable de la confier à celui des +deux qui est destiné à rester constamment dans la vallée du Tage et à +garder les forts qu'à celui qui, d'un instant à l'autre, pouvait +recevoir une nouvelle destination. Vous dites à cela que, si le général +d'Armagnac est chargé de l'administration, la division Foy mourra de +faim: M. le général d'Armagnac en dit autant du général Foy. Je n'ai dû +croire ni l'un ni l'autre, et j'ai dû faire ce qui m'a paru le plus +convenable, surtout ayant la ferme volonté d'exiger de M. le général +d'Armagnac qu'il remplisse mes intentions à l'égard de la division Foy. +Je n'ai jamais pensé que cet arrangement pût faire retirer de la vallée +du Tage la division Foy, tant que sa présence y sera nécessaire, comme +vous semblez le supposer dans vos lettres. + +«Cependant, monsieur le maréchal, si vous pensez que cette disposition +peut contrarier vos opérations, je rappellerai le général d'Armagnac à +Tolède avec l'infanterie de l'armée du Centre, et nous continuerons à +faire garder les forts par vos troupes; cela me convient d'autant plus, +que, n'ayant aucun secours à attendre du maréchal Suchet, qui ne peut +même faire occuper la province de Cuença, je n'ai pas des troupes pour +couvrir Madrid et faire ramasser, à l'époque de la récolte, les grains +des provinces environnantes; mais, si vous persistez à croire que la +présence des troupes du général d'Armagnac est nécessaire dans la vallée +du Tage, ce général restera gouverneur de l'arrondissement de Talavera; +faites-moi donc promptement connaître votre opinion. + +«M. le maréchal Jourdan vous a prévenu que j'ai donné à M. le général +Treillard le commandement de la cavalerie de l'armée du Centre, qui est +dans la vallée du Tage. Si vous opérez en Estramadure, ce général sera +sous vos ordres; mais, si les circonstances vous rappellent dans le +Nord, le général Treillard ne suivra pas votre mouvement; vous avez +aussi été prévenu qu'à votre arrivée dans la vallée du Tage le général +d'Armagnac doit prendre vos ordres. + +«Au surplus, cette lettre est peut-être inutile dans le moment actuel; +car, si l'ennemi s'est emparé des forts du pont du Tage, je devrai faire +d'autres dispositions; mais j'ai voulu entrer dans tous ces détails pour +vous prouver que, bien loin d'avoir voulu entraver vos opérations, j'ai +fait pour votre armée plus que je ne pouvais faire. + +«Je pense, monsieur le maréchal, qu'au premier avis du général Foy vous +aurez fait soutenir sa division par la division Clausel, et que vous +vous serez porté vous-même dans la vallée du Tage, à moins que vous +n'ayez la certitude que le gros de l'armée est devant vous. Je n'ai +point reçu de nouvelles du général Foy depuis ses trois lettres du 19, +dont M. le maréchal Jourdan vous a envoyé des copies.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU ROI JOSEPH. + +«Salamanque, le 24 mai 1812. + +«Sire, je reçois la lettre du 17 et du 18 de ce mois; Sire, Votre +Majesté avait daigné m'ordonner, _il y a six mois, époque à laquelle +j'ai quitté la vallée du Tage, de former un grand dépôt de vivres à +Lugar-Nuevo_. Je n'aurais pas été dans l'obligation d'envoyer des +troupes dans la province de Ségovie pour y réunir des vivres, pour les +mettre _en état de passer dans la vallée du Tage_. Ainsi ce qu'il peut y +avoir d'irrégulier dans cette disposition est plus que légitimé par +_l'urgence de nos besoins_. + +«La conduite du colonel du 50e régiment est condamnable pour avoir +demandé des rations plus fortes que celles qui sont déterminées, et je +le punirai en conséquence; _mais, certes, il ne l'est pas pour avoir +employé les moyens de rigueur_, attendu que ce sont les seuls qui +donnent des résultats, et qu'il serait méprisable et coupable envers +l'Empereur et l'armée s'il n'avait pas pris les moyens nécessaires _pour +réunir promptement les approvisionnements_ que je lui ai fait donner +l'ordre _de former_; il n'a eu et ne peut avoir, non plus que moi, +l'intention _de manquer_ à Votre Majesté, _et j'ai_ donné assez de +preuves _du respect que je lui porte_ pour que toute justification à cet +égard soit superflue; mais il y a un premier devoir à remplir, c'est +celui qui se rattache immédiatement à nos succès et à l'honneur des +armes de l'Empereur. + +«_Votre Majesté est la maîtresse de faire, relativement à moi_, la +demande qui lui conviendra; je n'ai rien fait que ne me commandassent ma +conscience, mes lumières et mon amour du bien public; ainsi rien ne +saurait _m'intimider_. + +«_Votre Majesté trouve_ que les moyens que l'on emploie sont tout au +plus _tolérables dans un pays nouvellement conquis_; mais je ne sais pas +dans quelle catégorie on pense placer l'Espagne et si elle connaît _des +localités où l'on a pu obtenir quelque chose sous les baïonnettes_.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 28 mai 1812. + +«Monsieur le maréchal, j'ai reçu votre lettre du 26 de ce mois, datée de +Fontiveros. Je vous ai prévenu, par ma lettre du 7 de ce mois, des +ordres que j'avais donnés le même jour au duc de Dalmatie pour former le +corps du comte d'Erlon du tiers de l'armée du Midi, en le chargeant +d'observer sur la Guadiana le corps du général Hill, de l'y contenir, de +le suivre, et même de passer le Tage si le général Hill passait sur la +rive droite. + +«J'ai réitéré, le 26 de ce mois, et je renouvelle aujourd'hui ces mêmes +ordres, qui sont parfaitement applicables aux circonstances dont vous me +faites part et qu'ils avaient prévues.--J'espère qu'ils auront été +exécutés ou qu'ils le seront du moins assez à temps pour seconder vos +mouvements. Si le corps du général d'Erlon, par une suite de ces +dispositions, arrive sur la rive droite du Tage, il couvrira Médina, ou +se portera, suivant la marche de l'ennemi, sur le flanc de l'armée +anglaise pour agir de concert avec vous. Mais, tant qu'il ne sera pas à +portée de remplir l'un ou l'autre de ces deux objets, il m'est +impossible de vous donner la cavalerie de l'armée du Centre, qui se +trouve dans la vallée du Tage, où il ne resterait plus que trois +bataillons si elle la quittait.--Madrid ne serait pas à l'abri d'un coup +de main. Le général Treillard, qui commande actuellement dans cette +vallée, a l'ordre de se mettre en communication avec le général Drouet, +de tenir et d'approvisionner les forts de Miravete, s'ils ne sont pas +tombés au pouvoir de l'ennemi, comme on peut s'en flatter encore, afin +d'assurer cette communication, de voir s'il est possible d'établir un +pont volant à Almaraz avec ce qui peut être resté de celui que l'ennemi +a brûlé, s'il n'a pas pu le détruire entièrement; enfin, de faciliter, +autant que possible, les moyens de passer le Tage au pont du +l'Arzobispo, ou au moins de prévenir le général Drouet de l'état où est +ce passage. Tel est le résumé des ordres que j'ai donnés. Vous voyez +qu'ils tendent tous à vous dégager le plus possible, soit en retenant +sur la rive gauche du Tage le corps du général Hill, soit en vous +donnant l'appui du général Drouet, si lord Wellington appelait à lui le +général Hill; et ainsi, dans l'un ou l'autre cas, à vous donner les +moyens de combattre avec avantage l'ennemi, si, comme tout semble +l'annoncer, il se portait définitivement sur vous. Je n'ajouterai plus +qu'un mot. Il vous est facile, monsieur le maréchal, de juger que, tant +que le général Drouet ne sera pas sur le Tage, Madrid est entièrement à +découvert, malgré le petit corps que je laisse dans cette vallée. Ainsi +vous ne devez retirer et rappeler à vous qu'avec beaucoup de ménagements +la division Foy. Je n'ai pas besoin d'insister sur ce point: vous devez +sentir de quelle importance il est.» + + + + +LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 28 mai 1812. + +«Monsieur le maréchal, le roi vient de recevoir votre lettre du 26. Sa +Majesté envoie derechef au duc de Dalmatie l'ordre de renforcer le plus +possible le corps du comte d'Erlon, afin de mettre ce général en état de +battre le corps du général Hill s'il reste sur la Guadiana, et lui +rendre l'ordre de faire marcher le corps du comte d'Erlon sur Miravete +si lord Wellington rappelle le général Hill à lui. Le comte d'Erlon +pourra vraisemblablement passer le Tage au pont de l'Arzobispo. Ce +passage est difficile pour l'artillerie; mais je ne le crois pas +impraticable. Si le corps du comte d'Erlon arrive sur la rive droite du +Tage, il sera destiné à couvrir Madrid et à se porter sur le flanc de +l'armée anglaise, suivant les circonstances. Jusqu'à l'arrivée de ce +corps, le roi ne peut pas vous donner la cavalerie que vous demandez, +puisque cette cavalerie, qui consiste en huit cents chevaux, est +destinée, avec trois bataillons, à garder la vallée du Tage. Ce sont les +seules troupes que le roi ait disponibles, et il ne peut pas les +éloigner sans s'exposer à avoir sa capitale insultée. Le roi prescrit au +général Treillard, qui commande les troupes de l'armée du Centre dans la +vallée du Tage, de tâcher de correspondre avec le comte d'Erlon. Il +désire que le général Foy corresponde avec ce général aussi longtemps +que le permettra la position de sa division.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 3 juin 1812. + +«Monsieur le maréchal, vous avez déjà été instruit, par M. le prince de +Neufchâtel, que l'Empereur avait jugé à propos de me confier le +commandement de ses armées dans la Péninsule. M. le prince de +Neufchâtel, en partant pour le nord de l'Europe, me prévient, le 4 mai, +que le ministre de la guerre est chargé de recevoir à Paris la +correspondance des armées d'Espagne et de Portugal. + +«L'Empereur est parti de Paris le 9. Au moment de son départ, Sa Majesté +a chargé son ministre de la guerre de me faire connaître ses intentions. + +«M. le duc de Feltre m'écrit que l'Empereur n'avait pas cru devoir me +lier par des instructions impératives; qu'en général conserver les +conquêtes faites, s'occuper particulièrement du Nord, afin de maintenir +les communications avec la France; attendre, dans cette altitude +imposante, le moment de prendre l'offensive contre les Anglais, étaient +les vues de l'Empereur et le but qu'on devait se proposer dans la +conduite de la guerre en Espagne. J'ai besoin que vous mettiez autant +d'empressement à me seconder que je mettrai de zèle à remplir la tâche +qui m'est imposée. + +«Vous devez, monsieur le duc, multiplier vos rapports avec moi, établir +vos communications avec Madrid, pour qu'ils puissent me parvenir +promptement, et que je puisse également vous transmettre mes ordres. Il +faut que je connaisse toujours la situation de l'armée que vous +commandez, l'emplacement de vos troupes, les forces et les mouvements de +l'ennemi que vous avez devant vous et l'état politique des provinces que +vous occupez. + +«Je recevrai avec plaisir votre opinion sur ce que vous croirez +convenable de faire; je la provoque même dans la persuasion où je suis +que votre expérience peut m'être utile; mais, quand vous recevrez un +ordre de moi, vous devrez l'exécuter sur-le-champ, sans quoi vous +resterez responsable des événements. + +«Vous donnerez l'ordre aux intendances de me rendre compte de +l'administration des provinces, comprises dans l'étendue de votre +commandement. Vous prescrirez aussi à l'ordonnateur en chef de l'armée +de me rendre également compte de l'administration militaire. Ils +m'adresseront d'abord un rapport sur la situation de l'administration, +et ensuite ils m'enverront les mêmes rapports qu'ils font passer au +ministre de la guerre à Paris. + +«Veuillez, monsieur le maréchal, faire annoncer à l'armée que vous +commandez, par la voie de l'ordre du jour, que l'Empereur m'a confié le +commandement de ses armées dans la Péninsule, et nommé le maréchal de +l'Empire Jourdan chef de l'état-major général. Vous ordonnerez aux +gouverneurs et commandants des provinces, places et arrondissements, +d'adresser à mon état-major les rapports qu'ils étaient dans l'usage +d'adresser au prince de Neufchâtel, et à votre chef d'état-major d'y +faire passer copie de tous les ordres du jour.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU GÉNÉRAL CAFFARELLI. + +«Madrid, le 3 juin 1812. + +«Monsieur le comte, M. le duc de Raguse m'a prévenu depuis longtemps +que, conformément aux instructions données par le prince major général, +le général en chef de l'armée du Nord doit faire soutenir l'armée de +Portugal par la cavalerie, son artillerie et deux divisions +d'infanterie, si l'armée anglaise marche sur cette armée. M. le maréchal +Jourdan a donc écrit par mon ordre, le 18 mai, à M. le comte Dorsenne de +se tenir prêt à aider le duc de Raguse de toutes les troupes dont il +pourrait disposer, et d'envoyer ces troupes au duc de Raguse à sa +première demande. Il paraît que nous touchons au moment où ces +dispositions doivent recevoir leur exécution. Tout annonce que l'armée +anglaise va prendre l'offensive sur celle de Portugal. N'ayant reçu de +vous ni de votre prédécesseur aucun état de situation de l'armée du +Nord, il m'est impossible de déterminer quelles sont les troupes que +vous pouvez envoyer au secours de l'armée de Portugal; mais je vous +donne l'ordre de réunir toutes celles que vous pourrez placer en échelon +entre Burgos et Valladolid, et de prescrire au général qui en aura le +commandement d'aller joindre le maréchal duc de Raguse au premier ordre +de ce maréchal. Vous sentez, monsieur le général, que, si l'armée de +Portugal perdait une bataille, les armées françaises en Espagne seraient +compromises; ainsi vous devez vous disposer à l'aider avec toutes les +troupes dont vous pouvez disposer. Vous laisserez sur les points +principaux de la communication les troupes nécessaires pour les garder, +et vous négligerez momentanément l'intérieur des provinces.» + + + + +LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 3 juin 1812. + +«Monsieur le maréchal, j'ai reçu dans la nuit votre lettre du 29 du +mois, et je me suis empressé de la mettre sous les yeux du roi. Sa +Majesté me charge de vous adresser copie de la lettre qu'elle vient +d'envoyer à M. le général comte Caffarelli; pour plus grande sûreté +envoyez-lui une copie, et pressez-le d'exécuter les ordres du roi. + +«Sa Majesté a demandé une division au général Suchet, mais elle n'a +encore aucun avis de sa marche. Elle a adressé par dix voies différentes +au duc de Dalmatie l'ordre de mettre le tiers de son armée sous les +ordres du comte d'Erlon, de prescrire à ce général de bien observer les +mouvements du général Hill sur la Guadiana, et de se porter rapidement +dans la vallée du Tage si lord Wellington rappelle à lui le général +Hill. Le roi va réitérer ses ordres et va les faire partir par un de ses +aides de camp. + +«On répand ici le bruit que depuis plusieurs jours le général Bonnet est +entré dans les Asturies. Sa Majesté désirerait bien savoir si ce bruit +est fondé, et si cette division est toujours à portée de vous rejoindre +dans le cas où l'armée anglaise marcherait sur vous. + +«J'ai reçu ce matin une lettre du général Foy, datée du pont de +l'Arzobispo, du 31 mai. Ce général est en marche pour se rapprocher de +vous. Conformément aux ordres que je lui ai donnés, il m'annonce que le +général Hill est toujours sur la rive gauche du Tage avec trois +divisions.» + + + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 9 juin 1812. + +«Monsieur le maréchal, depuis la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à +Votre Excellence le 2 du courant, l'Empereur m'a renvoyé vos dépêches +des 16 et 21 avril. Sa Majesté m'ordonne de vous mander que c'est +dorénavant le roi d'Espagne qui doit vous donner les directions, ainsi +que le prince de Neufchâtel l'a fait connaître et que j'ai eu soin de +vous le réitérer par mes lettres des 15 mai et 2 courant. Ceci répond +aux observations et aux demandes contenues dans votre première dépêche; +Sa Majesté espère que votre retraite s'est faite devant lord Wellington +suivant les règles de la guerre, en le contenant avec des masses et des +corps rassemblés. + +«L'Empereur suppose que vous aurez conservé vos têtes de pont sur +l'Aguada[7], parce que cela seul peut vous permettre d'avoir des +nouvelles de l'ennemi tous les jours et de le tenir en respect. Sa +Majesté ajoutait, à cette occasion, que, si vous aviez mis un trop grand +intervalle entre l'ennemi et vous, vous auriez agi contre les principes +de la guerre en laissant le général anglais maître de se porter où il +voudrait, et que, perdant ainsi l'initiative des mouvements, vous +n'auriez plus la même influence dans les affaires d'Espagne. L'Empereur +pense que la Biscaye et le Nord se sont trouvés dans une situation +fâcheuse par les suites de l'évacuation des Asturies, dont la +réoccupation par la division du général Bonnet ne lui était point encore +connue. Le nord de l'Espagne s'est trouvé exposé, en effet, à des +événements malheureux, et il n'est pas douteux que la libre +communication des guérillas avec la Galice et les Asturies, par terre et +par mer, ne finit par les rendre formidables. _Tant que les Asturies ne +seront pas occupées en force par vos troupes_, ajoute Sa Majesté, _votre +position ne peut jamais s'améliorer_. + +[Note 7: Toujours les mêmes idées insensées! Conserver des têtes de +pont sur l'Aguada quand l'armée prend forcément position sur la Tormès +et en arrière, et qu'un espace de vingt lieues de désert sépare les deux +armées! LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.] + +«Telle est l'opinion de l'Empereur, sur laquelle Sa Majesté insiste +d'autant plus, qu'elle ignorait, en écrivant, le retour du général +Bonnet dans les Asturies, que vos lettres postérieures lui auront +appris, et qui doit avoir une influence très-avantageuse sur l'état des +affaires dans le nord de l'Espagne.» + + + + +LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Vitoria, le 10 juin 1812. + +«Monsieur le maréchal, j'ai reçu à la fois les lettres que Votre +Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire les 24 et 30 mai et le 5 juin. +Il paraît qu'il y en a eu d'égarées, car ce sont les premières que je +reçois depuis un mois. + +«Je réunis en infanterie, cavalerie et artillerie tout ce que j'ai de +disponible, et je ferai tout ce qu'on peut attendre d'un bon serviteur +de l'Empereur.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 12 juin 1812. + +«Monsieur le duc, deux jours après avoir reçu votre dernière lettre, du +5 de ce mois, par laquelle vous m'annoncez que vous regardez le +mouvement des Anglais sur vous comme très-prochain, j'ai eu des +nouvelles de l'Andalousie; le maréchal duc de Dalmatie mande, par sa +lettre du 26 mai, qu'il est positif que l'intention du général anglais +est de marcher sur l'Andalousie pour forcer l'armée du Midi à lever le +siége de Cadix: telles sont ses propres expressions. D'après cette +opinion, à laquelle le duc de Dalmatie paraît s'être arrêté, loin +d'avoir exécuté les ordres que je lui avais donnés de mettre le corps du +comte d'Erlon en mesure de contenir celui du général Hill en Estramadure +et de passer même le Tage si le général Hill le passait pour agir sur la +rive droite, il demande que l'armée de Portugal et celle d'Aragon +marchent au secours de l'armée du Midi. + +«Comme cette opinion ne s'est point vérifiée jusqu'ici et qu'elle me +paraît même formellement démentie par les rapports que vous m'avez +adressés, je n'ai point révoqué mes premiers ordres; je les réitère, au +contraire, en pressant leur exécution. + +«J'ai cru cependant qu'il était important de vous faire connaître ce que +m'écrit le duc de Dalmatie. Il est possible que les Anglais fassent par +la suite ce qu'ils n'ont pas fait aujourd'hui. + +«Je vous recommande donc de ne pas vous laisser imposer par de fausses +démonstrations; s'il arrivait que celles que les Anglais ont faites +contre vous n'eussent eu d'autre objet que de masquer leur véritable +projet sur l'Andalousie, soyez toujours prêt à faire marcher, comme mes +instructions antérieures l'ont prévu, trois divisions de l'armée de +Portugal en Estramadure, dans le cas où lord Wellington se porterait sur +la rive gauche du Tage: c'est ce que vous êtes à portée d'observer. Le +général Caffarelli m'a écrit en date du 25 mai; il a dû entrer en +correspondance avec vous sur les secours que vous pouvez attendre de +l'armée du Nord; il paraît que vous avez peu à y compter, vu l'état de +faiblesse auquel, suivant ce que mande le général Caffarelli, l'armée du +Nord est réduite.» + + + + +LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Vitoria, le 14 juin 1812. + +«Monsieur le maréchal, je viens de recevoir les dépêches de Votre +Excellence du 8, primata et duplicata. Vous espérez livrer bataille; je +vous amènerai huit mille hommes et vingt-deux bouches à feu dès que les +troupes que j'attends de Navarre seront arrivées. Je me mettrai en +mouvement et je m'échelonnerai entre Burgos et Valladolid.» + + + + +LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 14 juin 1812. + +«Monsieur le maréchal, le roi a reçu depuis quelques jours votre lettre +du 5-6. Sa Majesté vous a répondu hier par estafette; elle me charge de +vous adresser ci-joint le duplicata de sa lettre.--J'ai reçu ce matin le +duplicata de votre lettre du 1er juin et votre lettre du 2 du même mois; +je les ai mises sous les yeux du roi. + +«Sa Majesté vous a fait connaître quelle est l'opinion de M. le duc de +Dalmatie sur les projets de l'ennemi. Ce maréchal croit qu'une bonne +partie de l'armée anglaise est sur la Guadiana, et que le générai +Darricaut mande, par ses lettres des 2 et 5 juin, que soixante mille +hommes sont au moment de pénétrer en Andalousie. Le roi est trop éloigné +pour juger qui est dans l'erreur, de vous ou du duc de Dalmatie. Sa +Majesté ne peut donc que vous réitérer que vous devez bien observer les +mouvements de l'ennemi, pour éviter d'être trompé par de fausses +démonstrations et vous tenir prêt à porter trois divisions au secours de +l'armée du Midi si lord Wellington se porte sur l'Andalousie. Le roi a +mandé la même chose au duc de Dalmatie, en lui réitérant l'ordre +d'envoyer le comte d'Erlon sur la rive droite du Tage si lord Wellington +appelle à lui le général Hill. + +«J'ai mandé, par ordre du roi, au général Caffarelli de se préparer à +vous soutenir avec tout ce dont il pourra disposer dans le cas où +l'année anglaise prendrait l'offensive sur vous; mais, comme ce général +ne peut pas dégarnir sans danger les provinces dont le commandement lui +a été confié, le roi désire que vous ne l'appeliez à vous que quand vous +connaîtrez bien les projets de l'ennemi. Il a été écrit depuis longtemps +à M. le due de Dalmatie et au comte d'Erlon que le corps de l'armée du +Midi qui se porterait sur le Tage trouverait à Talavera de l'artillerie, +pourvu qu'on menât des chevaux pour l'atteler. Il est déjà arrivé dans +la vallée du Toge un grand bateau sur lequel on peut passer deux +voitures à la fois. Ce grand bateau est en réserve à Oropesa. On +s'occupe ici de la construction d'un pont volant; il sera envoyé à +Talavera aussitôt qu'il sera prêt. Le roi sent parfaitement qu'il serait +important de faire rétablir le fort de Lugar-Nuevo; mais le général +Treillard n'a pas assez des troupes sous ses ordres pour cela, et le roi +ne peut pas lui en envoyer d'autres. Sa Majesté me charge de vous +proposer d'envoyer un bataillon de cinq cents hommes à ce général, et de +suite on travaillera à rétablir Lugar-Nuevo en même temps qu'on +s'occupera de la construction des bateaux pour un pont. Si vous pouvez +faire passer une division dans la vallée du Tage, vous rendrez un +service de la plus grande importance. + +«Le général Treillard, n'ayant pas assez des troupes pour faire réparer +et garder Lugar-Nuevo, est encore bien moins en état de faire ouvrir des +roules sur la rive gauche du Tage. Je lui en avais donné l'ordre depuis +longtemps; mais il ne lui a pas été difficile de démontrer qu'il était +dans l'impossibilité de l'exécuter. + +«Les forts de Miravete doivent être approvisionnés pour deux mois dans +le moment actuel. Le général Treillard reçoit fréquemment des nouvelles +du commandant.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 18 juin 1812. + +«Monsieur le duc, le maréchal Jourdan m'a communiqué votre lettre du 14. +J'espère que, si le général Hill s'est réuni au gros de l'armée +anglaise, le général Drouet aura suivi son mouvement et qu'il arrivera +bientôt dans la vallée du Tage. Je ne saurais supposer que le duc de +Dalmatie n'exécute pas les ordres formels que je lui ai donnés à cet +égard, et que j'ai si souvent réitérés. J'espère aussi que le général +Caffarelli vous enverra quelques secours. + +«Je viens d'envoyer ordre aux troupes qui sont dans la Manche de venir +sur le Tage. Je les réunirai à celles qui sont sous le commandement du +général Treillard, ce qui formera un petit corps d'environ quatre mille +hommes, qui agira avec les troupes de l'armée du Midi, sous les ordres +du comte d'Erlon. + +«Je pense que, si le général Hill est resté avec dix-huit mille hommes +sur la rive gauche du Tage, vous serez en état de battre l'armée +anglaise, surtout si vous recevez quelques secours de l'armée du Nord. +C'est à vous à bien choisir votre champ de bataille et de bien faire vos +dispositions; mais je conçois que, si le général Hill est réuni au gros +de l'armée anglaise, le succès pourrait être incertain si vous combattez +seul. Je pense que, dans ce cas, vous devez éviter de livrer bataille +avant l'arrivée des troupes du général Drouet et de celles que j'ai fait +demander au maréchal Suchet. Si les ordres que j'ai donnés à ce maréchal +et au duc de Dalmatie sont exécutés, le succès est certain. Il ne +faudrait donc pas le compromettre par trop de précipitation. Il serait +moins dangereux de céder un peu de terrain. J'ai cru devoir vous +adresser ces réflexions, afin que, suivant les circonstances, vous en +fassiez l'usage convenable. Je n'hésiterais pas même à vous donner +l'ordre positif de refuser la bataille si j'étais certain de l'arrivée +du général Drouet avec quinze mille hommes et de l'arrivée de la +division de l'armée d'Aragon; car alors l'armée anglaise serait +fortement compromise. Mais, dans l'incertitude où je suis à cet égard, +je ne puis que vous répéter que, si le général Hill est encore sur la +rive gauche du Tage, vous devez bien choisir votre terrain et bien faire +vos dispositions pour livrer bataille avec toutes vos forces réunies; +mais que, si le corps du général Hill est réuni à lord Wellington, vous +devez éviter de combattre aussi longtemps que cela vous sera possible, +afin d'attendre les secours qui sans doute arriveront. Je viens de +réitérer à cet égard mes ordres au maréchal Suchet et au duc de +Dalmatie, et je vais les réitérer au général Caffarelli.» + + + + +LE GÉNÉRAL BONNET AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Aguilard del Campo, le 20 juin 1812. + +«Monsieur le maréchal, par ma lettre du 19, j'ai eu l'honneur de rendre +compte à Votre Excellence des motifs qui m'ont obligé d'évacuer Oviedo. +Je me suis rendu sur la Pisnarga, où j'attends vos ordres. Le général +Rey, gouverneur à Burgos, a répondu à l'avis que je lui avais donné de +ma position. Les bandes, dans ce pays, sont nombreuses et actives. Si je +n'avais craint de contrarier vos intentions, j'aurais dirigé ma division +sur Rioseco, quoique, dans la position qu'elle occupe, elle est sur +Burgos et peut se porter au secours de Santander. + +«Un accident assez désagréable vient de m'arriver, et me mettra +peut-être dans le cas de me rendre à Burgos de ma personne. Je me suis +fendu la tête trop fortement pour croire qu'il me soit possible de +suivre les mouvements que ferait ma division. Il sera donc urgent de me +donner un successeur si elle devait agir de suite.» + + + + +LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT. + +«20 juin 1812. + +«Hier les premières troupes dont je puis disposer sont arrivées ici; +elles sont parties aujourd'hui, ce matin; les autres arrivent de tous +les côtés à la fois; elles doivent se mettre en mouvement de suite; +j'apprends que les Anglais ont fait une expédition composée de onze +bâtiments, dont deux vaisseaux et six frégates, et avant-hier au soir +elle était devant le port de Motrico. + +«D'un autre côté, Renovalès s'est porté à sept lieues de Bilbao; Pinto +en est à six, et Longa pas bien loin de là. Tous ces mouvements me +forcent à retarder celui de la majeure partie de l'infanterie; mais la +cavalerie et l'artillerie vont partir. J'attends des nouvelles à chaque +instant, et, dès que j'en aurai, je prendrai la détermination la plus +prompte et la plus sûre, celle de faire marcher contre cette expédition +et de la culbuter; cela portera un délai forcé de plusieurs jours à mon +arrivée, ce qui me contrarie bien; mais je ne prévoyais pas cette +circonstance, et, lorsque j'en ai parlé, j'étais loin de penser qu'elle +se présentât promptement.» + + + + +LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT. + +«26 juin 1812. + +«Monsieur le maréchal, j'ai eu l'honneur d'informer Votre Excellence que +les ennemis avaient fait à la côte une forte expédition; que j'ai été +obligé de disposer des troupes qui étaient arrivées ici la veille; que +Bilbao était attaqué, tandis que Lequeitio l'était par mer et par terre, +et avait été emporté; que le général Bonnet, évacuant les Asturies, est +entré le 18 dans la province de Santander. + +«J'ai appris, hier au soir, qu'il avait pris la route de Reynosa, que +l'expédition était composée de six vaisseaux de ligne, neuf frégates et +six bricks, qui se tiennent partie sur Santoña, partie sur la côte de +Biscaye. Les troupes débarquées à Lequeitio sont des troupes de terre +anglaises. + +«Par l'évacuation des Asturies, à laquelle j'étais loin de m'attendre, +d'après les dernières lettres de Votre Excellence, je me trouve, +non-seulement découvert, mais hors d'état de conserver la province de +Santander. Tomasera livré à lui-même, la Biscaye est ouverte de partout, +et l'ennemi pourra en occuper tous les ports. Je suis entouré de bandes +très-fortes, peu dangereuses par elles-mêmes, mais bien par la +multiplicité de leurs mouvements sur les différents points de +l'arrondissement de l'armée. + +«Dans cet état de choses, que puis-je faire, sans livrer le pays à +l'ennemi, sans lui abandonner les moyens de nous soutenir par la suite, +et toutes nos subsistances? + +«J'envoie la cavalerie et l'artillerie, c'est tout ce qu'il est en mon +pouvoir de faire, et Votre Excellence est trop juste pour exiger autre +chose de moi. En ce moment, j'apprends que Bilbao est encore attaqué. + +«Voilà ma position, monsieur le maréchal, elle est pénible sous tous les +rapports et, certes, je n'ai pas beaucoup de moyens de l'améliorer.» + + + + +LE GÉNÉRAL DE MONTLIVAULT AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Valladolid, le 28 juin 1812. + +«Monseigneur, le mouvement du général Bonnet, ainsi que je vous +l'annonçais par mes lettres précédentes, est réel; il était il y a trois +jours à Aguilair del Campo, à dix-huit lieues d'ici. La lettre que j'ai +l'honneur d'envoyer ci-jointe à Votre Excellence vous en instruira plus +positivement. Le général Guérin, qui a également reçu une lettre du +général Bonnet, qui lui demande des nouvelles de ce qui se passe, a +daigné me consulter afin de s'éclairer sur les intentions de Votre +Excellence. Il rend compte au général Bonnet de la position de Votre +Excellence, et l'engage, dans le cas où il n'aurait pas d'ordres +contraires, à se porter en ligne le plus rapidement possible. Veuillez, +monseigneur, par le retour du paysan, envoyer des ordres pour cette +division et dire si l'on a rempli vos vues. Quant à l'armée du Nord, je +commence à perdre l'espoir de voir arriver le général Caffarelli, ni +aucunes troupes de son armée. D'après la lettre qu'a reçue le général +Guérin, il paraît positif que le 24 il n'y avait encore personne +d'arrivé à Burgos. Les bruits courants, dont j'ai eu l'honneur de rendre +compte à Votre Excellence, par mes lettres des 26 et 27, existent +toujours; mais plus le temps s'écoule, et moins ils méritent de +confiance. Depuis trois jours on répète les mêmes choses, et nous +n'avons pas aujourd'hui dos nouvelles plus positives que lors de mon +arrivée. + +«Il paraît certain qu'un convoi de France est arrivé le 23 à Burgos, et +que les troupes qui l'escortaient ont rétrogradé sur-le-champ sur +Vitoria. Dans cet état de choses, monseigneur, je crois ma présence ici +complétement inutile, et supplie Votre Excellence de vouloir bien me +rappeler auprès d'elle. Car, ne pouvant remplir ici ses instructions, il +m'est extrêmement pénible, dans un moment comme celui-ci, de me trouver +éloigné de l'armée. Je ne puis aller plus loin, les communications +n'existant pas. La seule ressource qui me restait, le convoi, reste ici. +Quant aux nouvelles, le gouverneur et le commissaire de police ont plus +de moyens que moi d'en avoir et d'en faire passer à Votre Excellence. +J'implore donc de ses bontés de m'envoyer l'ordre, par le retour du +porteur, de rentrer près d'elle. Je n'ai négligé aucun moyen pour savoir +ce qui se passe. Je me suis abouché avec tous ceux qui pouvaient avoir +des nouvelles. J'ai fait partir les trois lettres de Votre Excellence +pour le général Caffarelli, et j'en ai moi-même écrit une quatrième par +un contrebandier très-adroit. J'espère que Votre Excellence aura reçu +mes quatre lettres, qui ont précédé celle-ci.--Des moissonneurs +galiciens arrivent aujourd'hui ici, disant que Astorga a été pris le 23 +du courant et que l'armée de Galice s'avance, sans donner d'autres +détails.» + + + + * * * * * + + +LE MARÉCHAL JOURDAN AU MARÉCHAL MARMONT. + +Madrid, le 30 juin 1812. + +On trouvera le texte de cette lettre dans les _Mémoires du duc de +Raguse_, page 121 de ce volume. + + + + * * * * * + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU GÉNÉRAL CAFFARELLI. + +«Tordesillas, le 2 juillet 1812. + +«Monsieur le comte, _le 10 juin_ vous m'avez écrit _que vous rassembliez +vos troupes pour venir à mon secours, et que vous feriez tout_ ce qu'on +peut attendre d'un bon serviteur de l'Empereur. + +«_Le 14 juin_, vous m'avez donné _les mêmes assurances_ avec plus de +détail. + +«_Le 20 juin_, en m'annonçant _que l'envoi d'une portion de l'infanterie +serait retardé_, vous m'annoncez _que la cavalerie et l'artillerie se +mettent en marche_; et aujourd'hui, _2 juillet_, _pas un soldat, pas un +canon de l'armée du Nord ne sont arrivés_. + +«Il eût mieux valu, monsieur le comte, ne _rien promettre que ne rien +tenir_, car _ces promesses_ ont _influé_ sur _toutes les dispositions_ +que j'ai prises. + +«_Je ne sais quel sera le résultat de tout ceci_; s'il est _funeste_, je +laisse _à votre conscience_ à juger les causes qui _l'auront produit_, +et s'il était plus conforme aux intérêts de l'Empereur, _dans la crise +où nous sommes_, de s'occuper _à combattre Longa-Regnovalès ou lord +Wellington_.» + + + + +LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Vitoria, le 11 juillet 1812. + +«Monsieur le maréchal, j'avais tout disposé pour faire partir ce matin +de l'artillerie et de la cavalerie, et je devais les faire escorter par +un régiment d'infanterie jusqu'à Burgos, où, se ralliant à d'autre +cavalerie et à de l'artillerie, le convoi serait allé jusqu'à +Valladolid; les mouvements de l'ennemi m'en ont empêché. Le port de +Castro est pris, et en ce moment Portugalette, qui est à l'entrée de la +rivière de Bilbao, est vivement attaqué depuis trois heures du matin. Ce +n'est qu'avec la plus grande difficulté que je puis communiquer avec les +troupes; je ne puis avoir des nouvelles ni de San Andeo ni de Pampelune. +Les postes de l'Èbre sont attaqués; la communication avec la France est +interceptées. Ce ne sont plus des bandes, ce sont des corps de trois à +quatre mille hommes, organisés en bataillons, qui agissent sous la +direction des Anglais. Tout le pays prend les armes: je ne pense pas +cependant que cet état de choses puisse durer au delà de quelques jours. +J'attends une division qui devrait être arrivée à Logrono, et aussitôt +j'espère que les choses changeront de face. Croyez, monsieur le +maréchal, que je ne demande pas mieux que de vous seconder; mais, obligé +de garder une ligne extrêmement étendue et ayant peu de moyens, je me +suis vu forcé de différer les choses les plus pressantes et les plus +importantes: et je mets au premier rang celle de vous envoyer du monde. + +«J'apprends à l'instant qu'il est arrivé des troupes à Bayonne, et je +dois penser que, le 13, il en partira pour Vitoria. Je donne ordre au +1er régiment de hussards, au 31e de chasseurs et à un escadron arrivé +depuis peu, de partir avec huit bouches à feu pour se rendre à +Valladolid et d'y faire apporter du biscuit. J'ai prié Votre Excellence +d'envoyer de l'infanterie pour prendre ce convoi; il l'attendra à +Celada, car à peine ai-je en tout et sur tous les points six mille +hommes disponibles, que j'aurais envoyés à l'armée de Portugal sans ces +événements. Le 15e de chasseurs a quatre bouches à feu, qui sont ici et +qui partiront lorsque je pourrai les faire escorter. Je n'ai pas reçu de +lettres de Votre Excellence depuis le 2.» + + + + +LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Vitoria, le 16 juillet 1812. + +«Monsieur le maréchal, aujourd'hui la cavalerie, l'artillerie et le +convoi que j'ai eu l'honneur d'annoncer à Votre Excellence par ma lettre +du 11 ont dû se mettre en marche sous les ordres du général Chauvet, et +je pense qu'ils arriveront le 18 ou le 19 à Valladolid. + +«Votre Excellence a envoyé l'ordre à la division Palombini, qui devait +se trouver à Aranda, d'aller joindre l'armée à Tordesillas, et c'était +l'intention de Sa Majesté Catholique; mais cette division, pour laquelle +j'avais envoyé des ordres à Aranda et à Soria, n'a communiqué avec +aucune place; elle est allée dans les environs de Soria, sur la +frontière d'Aragon, de là sur Tudela, d'où le général Palombini m'a +annoncé sa prochaine arrivée à Logrono: sa lettre est du 2. Je lui ai +envoyé l'ordre de venir le plus promptement possible; ma lettre est +arrivée le 6 à Tudela. Tous les jours on m'a annoncé sa prochaine +arrivée. Je lui ai envoyé ordres sur ordres; je n'ai pas reçu de ses +nouvelles. Avant-hier je lui ai encore écrit; je le fais encore +aujourd'hui. Je ne conçois rien à ses mouvements et à l'ignorance dans +laquelle il me laisse de sa situation. + +«Le peu de troupes que j'ai envoyées sur les côtes a eu trois affaires +avec deux corps de trois à quatre mille hommes qui appuyaient les +opérations de l'escadre anglaise. Santonia va sous peu être abandonné à +lui-même. Tous les hommes en état de porter les armes sont enlevés; les +ennemis nous entourent de tous les côtés, et notre situation, sous tous +les rapports, est extrêmement critique. + +«Au moment où cette lettre va partir, j'apprends que Mendizabal est +arrivé à Orduna, et que cette ville et les environs sont remplis de +troupes et que son projet est d'attaquer Vitoria de concert avec les +bandes de la Navarre et du Guipuscoa. + +«Un voyageur m'apprend qu'il a rencontré la division Palombini à +Cerbera, près d'Agreda, le 13 au matin. Je ne puis comprendre les motifs +de ces mouvements.» + + + + +LE GÉNÉRAL CAFFARELLI AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Reçue au camp d'Aldea-Rubia, le 21 juillet 1812. + +«Si j'avais une heure d'entretien avec Votre Excellence, elle verrait +que je ne mérite pas de reproches, et encore moins l'ironie amère avec +laquelle votre lettre du 2 est terminée. Je sens tout comme un autre de +quelle importance il est pour la gloire et pour les intérêts de +l'Empereur de battre lord Wellington de préférence aux bandes. Je suis +aussi attaché qu'un autre à les conserver, mais une forte expédition est +venue; je ne sais ce qui va venir des Asturies ou sur Burgos ou sur la +Castille, et j'ai très-peu de bonne infanterie. La cavalerie et +l'artillerie seraient parties si j'eusse pu les faire appuyer par de +l'infanterie; je les aurais fait joindre au général Bonnet si j'eusse +connu son mouvement. L'embarras est de se mettre en route, parce que +j'espère qu'elles seront appuyées par des troupes venant à leur +rencontre de Valladolid. Ce qu'il y a de certain, c'est que je suis +entouré d'ennemis, attaqué de tous côtés, et que, si j'eusse fait le +détachement que j'avais disposé et qui était à la veille de son départ, +l'ennemi serait maître de tout le pays et aux portes de la France.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Madrid, le 21 juillet 1812. + +«Ayant perdu l'espérance de vous faire secourir par des troupes de +l'armée du Midi et de l'armée d'Aragon, j'ai pris le parti d'évacuer +toutes les provinces comprises dans l'arrondissement de l'armée du +Centre, et je n'ai laissé de garnison qu'à Madrid, Tolède et +Guadalaxara, et je pars ce soir avec un corps de treize à quatorze mille +hommes. Je vais me diriger sur Villacastin, Arevalo, et, de là, je me +porterai sur Ormedo pour m'unir à vous, ou sur Fontiveros et la Tormès, +pour menacer les communications de l'ennemi suivant les événements et le +parti que vous prendrez. J'ignore votre position, je n'ai pas de notions +bien précises sur celles de l'ennemi ni sur ses forces; je ne peux donc +pas juger de ce que vous pouvez faire, et, par conséquent, vous envoyer +des ordres formels: ainsi c'est à vous à me faire savoir ce que vous +êtes dans le cas d'entreprendre au moyen des secours que je vous mène, +et j'agirai en conséquence. Je vous fais seulement observer que je ne +veux pas être longtemps éloigné de ma capitale; il faut donc agir +promptement. Je vous préviens aussi que je ne peux me réunir avec vous +qu'autant que vous passerez le Duero, étant dans la ferme résolution de +ne pas passer la rive droite de ce fleuve, et de me tenir plutôt en +Andalousie pour y chercher l'armée du Midi, et revenir ensuite au centre +de l'Espagne et y livrer bataille à l'armée anglaise. Calculez, d'après +cela, ce que vous pouvez entreprendre, faites-le-moi savoir, et je ferai +tout ce qu'il me sera possible de faire avec le corps de troupes qui est +à moi. Je dois vous faire observer que, tant que je ne connaîtrai pas +vos intentions, je devrai agir avec circonspection, afin de ne pas +m'exposer à être battu ou au moins à reculer. Mon mouvement doit +nécessairement fixer l'attention de l'ennemi; il devra détacher des +troupes pour m'observer, c'est à vous à en profiter pour agir, afin de +ne pas laisser à lord Wellington la facilité de faire impunément un +détachement sur moi. + +«Je vous ai développé plus haut les motifs qui m'empêchent de vous +donner des ordres précis; mais voici mon opinion sur la manière dont +vous devez agir: aussitôt que lord Wellington aura fait un détachement +sur moi, vous devez vous porter sur la rive gauche du Duero, soit par le +pont de Tordesillas, soit par le pont de Toro. Si vous passez par +Tordesillas, je me porterai sur Médina ou Valdestellas afin de me réunir +à vous, et ensuite nous agirons avec vigueur. Si vous passiez à Toro et +que vous vous portiez sur Salamanque, je me porterai sur Alba de Tormès +par Fontiveros. Cette dernière opération aurait l'avantage de forcer +lord Wellington à quitter les environs de Tordesillas pour se réunir à +Salamanque, et un premier mouvement rétrograde serait fort avantageux +pour l'opinion et nous donnerait la faculté de nous réunir. Il n'est pas +probable que lord Wellington se hasarde à passer sur la rive droite du +Duero par Tordesillas lorsqu'il verra que vous et moi nous nous portons +sur Salamanque, puisqu'il perdrait sa ligne d'opération sur le Portugal, +à laquelle il doit tenir beaucoup. Je n'hésiterais pas même à vous +donner l'ordre de vous porter rapidement sur Toro, et de là sur +Salamanque, si je savais ce qui se passe sur la rive droite du Duero, où +on dit qu'une armée espagnole est en opération. Cependant je ne puis me +dispenser de vous faire observer que cette armée sera bientôt dispersée +si nous parvenons à battre l'armée anglaise. Faites-moi donc savoir, +monsieur le maréchal, ce que vous croyez pouvoir entreprendre, et +comptez que de mon coté je ferai tout ce qui dépendra de moi.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU MARÉCHAL MARMONT. + +«21 juillet 1812. + +«Monsieur le maréchal, je vous ai écrit par six différentes voies en +vous annonçant mon départ de Madrid dans le but de vous porter moi-même +les secours que je n'avais pu vous procurer des autres armées. J'avais +appris à Villacastin et on me confirme ici votre passage du Duero et la +retraite de l'armée anglaise sur Salamanque. Je suis impatient de +connaître par vous-même la vérité de ce qui se passe, et vos espérances +et vos projets. J'ai avec moi douze mille hommes, deux mille chevaux et +vingt bouches à feu. Je ne puis pas prolonger mon absence de ma +capitale, qui est réduite à une simple garnison; mais il n'y a rien que +je n'expose pour battre les Anglais. + +«Ma cavalerie sera demain à Peñaranda, et l'infanterie à Fontiveros. +J'attends vos rapports.» + + + + +LE ROI JOSEPH AU GÉNÉRAL CLAUSEL + +Blanco-Sancho, le 25 juillet, midi. + +«Monsieur le général. M. le maréchal duc de Raguse m'annonce les +événements du 22 juillet, sa blessure et votre commandement. + +«Je reçois en même temps votre lettre de ce matin d'Arevalo, et le +porteur m'assure n'être parti d'Arevalo qu'après vous avoir vu partir. +La lettre de M. le maréchal ne me parlait que de la perte de trois mille +hommes et m'assurait que celle de l'ennemi était plus considérable. La +vôtre, monsieur, me prouve que nos malheurs sont plus grands, puisqu'ils +ont pu vous déterminer à vous retirer sur la droite du Duero, me sachant +si près de vous, et à me déclarer que la réunion de mes troupes (de +quatorze mille hommes) ne suffirait pas pour attaquer les Anglais; que +vous ne resteriez sur le Duero que dans le cas où lord Wellington se +porterait sur Madrid. Je n'ai donc d'autre parti à prendre que de +ralentir la poursuite de l'ennemi par les mouvements que j'ordonnerai à +la cavalerie et par la lenteur que je mettrai dans mon retour sur +Madrid. Vous devez sentir combien je suis impatient de connaître l'état +de vos pertes et votre situation actuelle.» + +(Par duplicata.) + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT A NAPOLÉON. + +«Tudela, le 31 juillet 1812. + +«Sire, je viens de rendre compte au ministre de la guerre des événements +qui ont eu lieu depuis que les Anglais ont commencé à agir contre +l'armée de Portugal. Mon rapport contient le détail de mes opérations +jusqu'au moment où ma malheureuse blessure m'a privé du commandement. +J'ai cru devoir envoyer un de mes aides de camp, M. le capitaine +Fabvier, pour porter ce rapport à Paris. J'ai pensé aussi que Votre +Majesté ne désapprouverait pas que cet officier, qui est parfaitement au +fait de tout ce qui s'est passé et qui connaît l'état des choses, se +rendit près d'elle pour lui donner tous les renseignements qu'elle +pourrait désirer et répondre aux questions qu'elle daignerait lui faire. + +«Sire, un combat s'est engagé le 22 juillet avec les Anglais; il a été +sanglant. J'ai été frappé auparavant, et au moment où tout nous +présageait des succès et où la présence du chef était le plus +nécessaire; mais la fortune, en m'éloignant de l'armée, a abandonné nos +armes. Que n'ai-je pu, Sire, conserver le commandement jusqu'à la fin de +la journée au prix de tout mon sang et de ma vie!» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MAJOR GÉNÉRAL. + +«Tudela, le 31 juillet 1812. + +«J'ai cru devoir expédier un de mes aides de camp à Paris pour porter au +ministre de la guerre le rapport des événements qui se sont passés +depuis que les Anglais ont commencé à agir contre nous, et du résultat +du combat qui a eu lieu le 22 juillet en vue de Salamanque. J'ai pensé +que Sa Majesté ne désapprouverait pas que cet officier se rendit au +quartier impérial pour lui donner les renseignements qu'elle pourrait +désirer, et répondre aux questions qu'elle daignerait lui faire. Je l'ai +chargé, aussi d'avoir l'honneur de vous remettre le même rapport, et de +vous rendre compte des détails qui pourraient vous intéresser. + +«Quoique les circonstances ne soient pas favorables pour faire des +demandes d'avancement, je vous rappellerai cependant, monseigneur, tous +les titres que M. Fabvier réunit pour en obtenir. C'est un officier +extrêmement distingué, d'une grande bravoure, plein d'ardeur et +remarquable par sa capacité. Il a rempli avec distinction une mission en +Perse, pour laquelle il n'a point obtenu de récompense. Il est à +regretter que cet officier ait été retardé dans sa carrière. Plusieurs +fois j'ai sollicité pour lui le grade de chef d'escadron. Votre Altesse +a daigné exprimer l'intérêt qu'elle mettrait à provoquer cette grâce de +Sa Majesté. Permettez-moi, monseigneur, de vous prier de nouveau de lui +en faire la demande.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE. + +«Tudela, le 31 juillet 1812. + +«Monsieur le duc, l'interruption des communications avec la France +depuis l'ouverture de la campagne m'ayant empêché de vous rendre des +comptes successifs des événements qui se sont passés, je ferai remonter +ce rapport au moment où les Anglais sont entrés en opération, et je vais +avoir l'honneur de vous faire connaître en détail tous les mouvements +qui se sont exécutés jusqu'à l'événement malheureux qui vient d'avoir +lieu, et auquel nous étions loin de nous attendre. + +«Dès le mois de mai, j'étais informé que l'armée anglaise devait entrer +en campagne avec des moyens puissants. _J'en rendis compte au roi, afin +qu'il pût prendre les dispositions qu'il croirait convenables_; et j'en +prévins _également_ le général Caffarelli, pour qu'il pût se mettre en +mesure de m'envoyer des ses cours lorsque le moment serait venu. + +«L'extrême difficulté des subsistances, l'impossibilité de faire vivre à +cette époque les troupes _rassemblées_, m'empêchèrent d'avoir plus de +huit à neuf bataillons à Salamanque; mais tout était à portée pour venir +me joindre en peu de jours. + +«Le 12 juin, l'armée ennemie passa l'Aguada. Le 14, au matin, j'en fus +instruit, et l'ordre de rassemblement fut donné aux troupes. Le 16, +l'armée anglaise arriva devant Salamanque. Dans la nuit du 16 au 17, +j'évacuai cette ville, laissant toutefois une garnison dans les forts +que j'avais fait construire, et qui, par l'extrême activité qu'on avait +mise aux travaux, se trouvaient en état de défense. Je me portai à six +lieues de Salamanque, et là, ayant réuni cinq divisions, je me +rapprochai de cette ville. Je chassai devant moi les avant-postes +anglais et forçai l'armée ennemie à montrer quelle attitude elle +comptait prendre; elle parut résolue à combattre sur le beau plateau et +la forte position de San Christoval. + +«Le reste de l'armée me rejoignit, je manoeuvrai autour de cette +position; mais j'acquis la certitude que partout elle nous présenterait +des obstacles difficiles à vaincre et qu'il valait mieux forcer l'ennemi +à venir sur un autre champ de bataille que d'engager une action avec lui +sur un terrain qui lui donnait beaucoup d'avantages; d'ailleurs divers +motifs me faisaient désirer de traîner les opérations en longueur, car +je venais de recevoir une lettre du général Caffarelli, qui m'annonçait +qu'il réunissait ses troupes et qu'il allait marcher pour me soutenir, +tandis que ma présence avait fait suspendre le siége du fort de +Salamanque. Les choses restèrent dans cet état pendant quelques jours +encore, et les armées en présence, lorsque le siége du fort de +Salamanque recommença avec vigueur. En égard au peu de distance qu'il y +avait entre l'armée française et la place, et, au moyen des signaux +convenus, j'étais chaque jour informé de la situation de la place. Ceux +du 26 au 27 m'informèrent que le fort pouvait tenir encore cinq jours; +dès lors je me décidai à exécuter le passage de la Tormès et à agir par +la rive gauche; le fort d'Alba, que j'avais précieusement conservé, me +donnait un passage sur cette rivière, une nouvelle ligne d'opérations et +un point de dépôt important; je fis des dispositions pour exécuter ce +passage dans la nuit du 28 au 29. Dans la nuit du 27, le feu redoubla +d'intensité, et l'ennemi, fatigué d'une résistance qui lui paraissait +exagérée, tira à boulets rouges sur les établissements du fort. +Malheureusement ses magasins renfermaient une grande quantité de bois de +démolition, ils s'enflammèrent, et dans un instant le fort fut le foyer +d'un vaste incendie; il fut impossible à la brave garnison qui le +défendait de supporter tout à la fois les attaques de l'ennemi et +l'incendie qui détruisait ses défenses, ses magasins et ses vivres et +mettait les soldats eux-mêmes dans la situation la plus épouvantable; +elle dut donc se rendre à discrétion après avoir eu la gloire de +repousser deux assauts, et de faire perdre à l'armée anglaise plus de +quinze cents hommes, c'est-à-dire plus du double de sa force. Cet +événement se passa le 28, à midi. L'armée, n'ayant plus d'objet dans son +opération au delà de la Tormès, et tout au contraire indiquant qu'il +était sage d'attendre les renforts annoncés d'une manière formelle par +l'armée du Nord, je me décidai à rapprocher l'armée du Duero, sauf à +passer cette rivière, si l'armée anglaise marchait à nous, et à y +prendre une bonne ligne de défense, jusqu'à ce que le moment de +l'offensive fût venu. Le 28, l'armée partit et prit position sur la +Guareña; le 29, sur la Trabanjos, où elle séjourna; l'ennemi ayant suivi +le mouvement avec toutes ses forces, l'armée prit position le 1er +juillet sur le Zapardiel, et, le 2, elle passa le Duero à Tordesillas, +lieu que je choisis pour le pivot de mes manoeuvres. La ligne du Duero +est excellente; je fis avec détail toutes les dispositions qui pouvaient +assurer la bonne défense de cette rivière, et je ne pouvais douter de +faire échouer toutes les entreprises de l'ennemi, s'il tentait le +passage. Le 3, lendemain du jour où nous avions passé le Duero, il fit +quelques rassemblements de forces et quelques légères tentatives pour +effectuer ce passage sur Pollos, point qui lui était fort avantageux. +Les troupes que je disposai, et quelques coups de canon, le firent +promptement renoncer à son entreprise. + +«Tout en attendant les secours de l'armée du Nord, promis d'une manière +si réitérée et si solennelle, je cherchai à ajouter, par ma propre +industrie, aux moyens de l'armée. Ma cavalerie était bien inférieure à +celle de l'ennemi. Les Anglais avaient près de cinq mille chevaux, +anglais ou allemands, sans compter les Espagnols, formés en troupes +régulières; je n'en avais pas deux mille. Avec cette disproportion, +comment manoeuvrer son ennemi? Comment profiter des succès qu'on peut +obtenir? Je n'avais qu'un moyen d'augmenter ma cavalerie, c'était celui +de disposer des chevaux inutiles au service de l'armée et appartenant à +des individus qui n'avaient pas droit d'en avoir, qui en avaient un +nombre excédant celui que la loi leur accorde. Je n'hésitai pas à +prendre ce moyen, quelque rigoureux qu'il fût, puisqu'il s'agissait de +l'intérêt imminent de l'armée et du succès de ses opérations. J'ordonnai +donc l'enlèvement, sur estimation et moyennant le payement de leur +valeur, des chevaux qui se trouvaient dans la catégorie précitée. J'en +fis également enlever un grand nombre qui se trouvaient dans un convoi +venant d'Andalousie. Cette mesure, exécutée avec sévérité, donna, en +huit jours, mille hommes à cheval de plus, et ma cavalerie réunit plus +de trois mille combattants. Cependant, je n'en espérais pas moins les +secours de l'armée du Nord, qui continuait ses promesses, dont +l'exécution semblait être commencée, mais dont nous n'avions encore +aucun effet. + +«La huitième division de l'armée de Portugal occupait les Asturies. Ces +troupes étaient complétement isolées de l'armée par l'évacuation de +toute la province de Léon et de Benavente; elles se trouvaient sans +secours et sans communication avec l'armée du Nord, parce que, d'un +côté, les trincadours, qui avaient du venir de Bayonne, n'avaient pu +être envoyés à Gijon, et que, de l'outre, le général en chef de l'armée +du Nord, quoiqu'il l'eût promis d'une manière formelle, s'était dispensé +de faire faire un pont sur la Daga et d'y établir des postes. Cette +division n'avait pu emporter que très-peu de munitions, faute de moyens +de transport. Elles étaient en partie consommées, et elle ne savait +comment les remplacer. Sa position pouvait devenir à chaque instant plus +critique si l'ennemi s'occupait d'elle sérieusement; tandis que, si elle +restait ainsi isolée, elle demeurait tout à fait étrangère aux +événements importants qui allaient se passer sur le plateau de la +Castille. Le général Bonnet, calculant dans cet état de choses, et +considérant, d'après la connaissance qu'il a du pays, qu'il est beaucoup +plus difficile de sortir des Asturies que d'y rentrer quand l'ennemi +veut s'opposer à l'entrée ou au départ, il se décida à évacuer cette +province et à aller prendre position à Reynosa. Là, ayant appris que +l'armée de Portugal était en présence de l'armée anglaise et qu'elle +était au moment de combattre, il n'hésita pas à se mettre en mouvement +et à la rejoindre. + +«Fort de ce secours important, de l'augmentation que ma cavalerie venait +d'avoir, n'ayant plus rien de positif de l'armée du Nord, instruit, +d'ailleurs, de la marche de l'armée de Galice, qui, sous peu de jours, +devait nécessairement me forcer à un détachement pour l'éloigner, je +pensai que je devais agir sans retard. Je devais craindre que ma +situation, qui s'était beaucoup améliorée, ne changeât en perdant du +temps; tandis que celle de l'ennemi devait devenir meilleure à chaque +instant par la nature même des choses. Je résolus donc de repasser le +Duero; mais ce passage est une opération difficile et délicate; elle ne +peut être entreprise qu'avec beaucoup d'art et de circonspection, en +présence d'une armée en état de combattre. J'employai les journées des +13, 14, 15 et 16 juillet à faire beaucoup de marches et de +contre-marches qui trompèrent l'ennemi. Je feignis de vouloir déboucher +par Toro, et je débouchai par Tordesillas, en faisant une marche +extrêmement rapide. Ce mouvement réussit si bien, que toute l'armée put +passer la rivière, s'en éloigner et se former sans rencontrer un seul +ennemi. Le 17, l'armée prit position à Nava del Rey. L'ennemi, qui était +en pleine marche sur Toro, ne put porter rapidement que deux divisions à +Tordesillas de la Orden; les autres étaient rappelées de toutes parts +pour se réunir. Le 18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions à +Tordesillas de la Orden. Comme elles ne croyaient pas toute l'armée +rassemblée, elles pensèrent pouvoir gagner du temps sans péril. +Cependant, lorsqu'elles virent déboucher nos masses, elles +s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui domine le +village, et vers lequel nous marchions. Déjà nous les avions débordées; +si j'avais eu une cavalerie supérieure ou égale en nombre à celle de +l'ennemi, ces deux divisions étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes +pas moins avec toute la vigueur possible, et, pendant trois heures de +marche, elles furent accablées par le feu de notre artillerie, que je +fis porter en queue et en flanc, et auquel elles purent difficilement +répondre; mais, protégées par leur nombreuse cavalerie, elles se +divisèrent pour remonter la Guareña, afin de la passer avec plus de +facilité. + +«Arrivés sur les hauteurs de la vallée de la Guareña, nous vîmes qu'une +portion de l'armée anglaise se formait sur la rive gauche de cette +rivière. Dans cet endroit, les hauteurs de cette vallée sont +très-escarpées, et la vallée a une largeur médiocre. Soit que ce fût le +besoin de rapprocher ses troupes de l'eau, à cause de la chaleur +excessive qui se faisait sentir, soit pour toute autre raison que +j'ignore, le général anglais en avait placé la plus grande partie dans +le fond à une demi-portée de canon des hauteurs dont nous étions les +maîtres. Aussi, en arrivant, je fis mettre en batterie quarante pièces +de canon, qui, dans un moment, curent forcé l'ennemi à se retirer après +avoir laissé un grand nombre de morts et de blessés sur la place. +L'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le commandement de +la colonne de droite, distante de celle de gauche de trois quarts de +lieue, au général Clausel. Arrivé sur les lieux, le général Clausel, +ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer de deux plateaux +de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais cette attaque fut +faite avec peu de monde. Ses troupes n'étaient pas reposées et à peine +formées. L'ennemi s'en aperçut, marcha aux troupes qu'il avait ainsi +jetées en avant, et les força à la retraite. Dans ce combat, qui fut +d'une courte durée, nous avons éprouvé quelque perte. La division de +dragons, qui soutenait l'infanterie, chargea avec vigueur contre la +cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du +peloton d'élite du 13e régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi. + +«L'armée resta dans sa position toute la soirée du 18; elle y resta de +même pendant toute la journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue +qu'on avait éprouvées pendant celle du 18 rendaient nécessaire ce repos +pour rassembler les traînards. A quatre heures du soir, l'armée prit les +armes et défila par sa gauche pour remonter la Guareña et prendre +position en face de l'Olmo. Mon intention était de menacer tout à la +fois l'ennemi et de continuer à remonter la Guareña, afin de la passer +avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute +Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il +aurait abandonnée. L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, avant le jour, +l'armée était en marche pour remonter la Guareña. L'avant-garde franchit +rapidement cette rivière là où elle n'est qu'un ruisseau et occupa le +commencement d'un immense plateau qui se continue sans aucune modulation +jusqu'à peu de distance de Salamanque. L'ennemi chercha à occuper le +même plateau; mais il ne put y parvenir. Alors il se détermina à suivre +un plateau parallèle qui se rattachait à la position qu'il venait de +quitter, et qui lui offrait partout une position dans le cas où j'aurais +marché à lui. Les deux armées marchèrent ainsi parallèlement avec toute +la célérité possible, et tenant leurs masses toujours liées, afin d'être +à tout moment en état de combattre. L'ennemi, ayant cru pouvoir nous +devancer au village de Cantalpino, dirigea une colonne sur ce village, +dans l'espoir de pouvoir être avant nous sur le plateau qui le domine et +vers lequel nous marchions; mais son attente fut trompée: la cavalerie +légère que j'y envoyai et la huitième division, qui était à la tête de +la colonne, marchèrent si rapidement, que l'ennemi fut forcé d'y +renoncer. Bien mieux, le chemin de l'autre plateau le rapprochant trop +du nôtre, et celui que nous avions ayant l'avantage du commandement, +quelques pièces de canon, qui furent placées à propos, incommodèrent +beaucoup l'ennemi; car une bonne portion de l'armée fut obligée de +défiler sous ce canon, et le reste fut obligé de repasser la montagne +pour l'éviter. Enfin je mis les dragons à la piste de l'ennemi. L'énorme +quantité de traînards qu'il laissait en arrière nous aurait donné les +moyens de faire trois mille prisonniers s'il y eût eu plus de proportion +entre notre cavalerie et la sienne; mais celle-ci, disposée pour arrêter +notre poursuite, pour presser la marche des hommes à pied à coups de +plat de sabre, pour transporter même les fantassins qui ne pouvaient +plus marcher, nous en empêcha. Cependant il est tombé entre nos mains +trois à quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée campa +sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et +l'ennemi reprit sa position de San-Christoval. + +«Le 21, ayant été informé que l'ennemi n'occupait pas Alba de Tormès, +j'y fis jeter une garnison. Le même jour, je passai la rivière sur deux +colonnes, prenant ma direction par la lisière des bois et établissant +mon camp entre Alba de Tormès et Salamanque. Mon objet était, en prenant +cette position, de continuer le mouvement par ma gauche, afin de +déposter l'ennemi des environs de Salamanque pour le combattre avec plus +d'avantage. Je comptais prendre une bonne position défensive où l'ennemi +ne pût rien entreprendre contre moi, et enfin venir assez près de lui +pour pouvoir profiler des premières fautes qu'il ferait et l'attaquer +avec vigueur. Le 22 au matin, je me portai sur les hauteurs de +Calvarossa de Arriba pour reconnaître l'ennemi. J'y trouvai une division +qui venait d'y arriver; d'autres étaient en marche pour s'y rendre. +Quelque tiraillement s'engagea pour occuper des postes d'observation +dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout annonçait que +l'ennemi avait l'intention d'occuper la position de Tejarès, qui était à +une lieue en arrière de celle dans laquelle il se trouvait dans ce +moment, distante d'une lieue et demie en avant de Salamanque. Cependant +il rassembla beaucoup de forces sur ce point, et, comme son mouvement +sur Tejarès pouvait être difficile si toute l'armée française était en +présence, je crus utile de l'appeler, afin de pouvoir faire ce que les +circonstances commanderaient. Il y avait entre nous et les Anglais deux +mamelons isolés appelés les Arapilès. Je donnai l'ordre au général +Bonnet de faire occuper celui qui appartenait à la position que nous +devions prendre; ses troupes le firent avec promptitude et dextérité. +L'ennemi fit occuper le sien: mais il était dominé par le nôtre à la +distance de deux cent cinquante toises. Je destinai, dans le cas où il y +aurait un mouvement général par la gauche et où il y aurait une +bataille, ce mamelon à être le pivot et le point d'appui de droite de +toute l'armée. La première division eut ordre d'occuper et de défendre +le plateau de Calvarossa, qui est précédé et gardé par un ravin large et +profond. La troisième division était en deuxième ligne, destinée à la +soutenir, et les deuxième, quatrième, cinquième et sixième se trouvaient +à la tête des bois en masse derrière la position d'Arapilès, pouvant se +porter également de tous les côtés, tandis que la septième division +occupait la tête gauche du bois, qui formait un mamelon extrêmement âpre +et d'un difficile accès, et que je faisais garnir de vingt pièces de +canon. La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se +placer en avant de la septième division. Les dragons restèrent en +seconde ligne à la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions +faites vers le milieu de la journée. + +«L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite +et se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours son point +de retraite. + +«Il y avait en avant du plateau occupé par l'artillerie un autre vaste +plateau facile à défendre, et qui avait une action bien plus immédiate +sur les mouvements de l'ennemi. La possession de ce plateau me donnait +les moyens, dans le cas où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de +me porter sur les communications de l'ennemi sur Tamamès: ce poste, +d'ailleurs bien occupé, était inexpugnable et complétait même la +position que j'avais prise; il était d'ailleurs indispensable de +l'occuper, attendu que l'ennemi venait de renforcer son centre, d'où il +pouvait se porter en masse sur ce plateau et commencer son attaque par +la prise de ce point important. En conséquence, je donnai l'ordre à la +cinquième division d'aller prendre position à l'extrémité droite de ce +plateau, dont le feu se liait parfaitement avec celui d'Arapilès, à la +septième division de se placer en seconde ligne pour la soutenir, à la +deuxième de se tenir en réserve de celle-ci, et à la sixième d'occuper +le plateau de la tête du bois où restait encore un grand nombre de +pièces. Je donnai l'ordre également au général Bonnet de faire occuper +par le 122e un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le +mamelon d'Arapilès qui défendait le débouché du village d'Arapilès; +enfin j'ordonnai au général Boyer, commandant les dragons, de laisser un +régiment pour éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois +autres régiments en avant du bois sur le flanc de la deuxième division; +de manière à pouvoir, si l'ennemi attaquait le plateau, le charger par +la droite de ce plateau, tandis que la cavalerie légère chargerait par +sa gauche. La plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec irrégularité: +la cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par +sa gauche sans motifs ni raison: la septième division, qui avait ordre +de la soutenir, se porta à sa hauteur; enfin la deuxième division se +trouvait encore en arrière. Je sentis toutes les conséquences que ces +irrégularités pouvaient avoir, et je résolus d'y remédier moi-même +sur-le-champ, ce qui était chose facile, l'ennemi n'ayant fait encore +aucun mouvement. En même temps je reçus le rapport que l'ennemi faisait +passer de nouvelles troupes de sa gauche à sa droite; j'ordonnai aux +quatrième et troisième divisions de se porter par la lisière du bois à +hauteur, afin que je pusse en disposer au besoin. Il était quatre heures +un quart, et je me portais au plateau qui allait être l'objet d'une +lutte opiniâtre; mais dans ce moment un boulet creux m'atteignit, me +fracassa le bras droit et me fit deux larges blessures au côté droit: je +devins ainsi incapable de prendre aucune espèce de part au commandement. +Ce temps précieux, que j'aurais employé à rectifier le placement des +troupes sur la gauche, se passa sans fruit. De l'absence du commandement +naît l'anarchie, et de là le désordre. Cependant le temps s'écoule sans +que l'ennemi entreprenne rien. Enfin à cinq heures, jugeant que la +situation est favorable, l'ennemi attaque avec impétuosité cette gauche +mal formée, les divisions combattant repoussent l'ennemi, en sont +repoussées à leur tour; mais elles agissent sans ensemble et sans +méthode: les divisions que j'avais appelées pour soutenir les premières +se trouvent dans le cas de prendre part au combat sans l'avoir prévu; +chaque général fait des efforts extraordinaires pour pouvoir suppléer +par ses dispositions particulières à ce que l'ensemble laisse à désirer; +mais, s'il peut y parvenir en partie, il ne le peut complétement. +L'artillerie se couvre de gloire, fait des prodiges de valeur et au +milieu de nos pertes l'ennemi en fait d'énormes; il dirige des attaques +sur Arapilès que le brave 120e défendait; il en est repoussé laissant +plus de huit cents morts sur la place; enfin l'armée se replie, évacue +les plateaux et se retire à la lisière du bois; là l'ennemi fait de +nouveaux efforts; la division Foy, qui se trouve par la nature des +choses chargée de couvrir le mouvement rétrograde, est attaquée avec +vigueur, repousse l'ennemi constamment. Cette division ainsi que son +général méritent les plus grands éloges. Dès ce moment la retraite +s'effectua sur Alba de Tormès, sans être inquiétée par l'ennemi. Notre +perte s'élève à six mille hommes environ hors de combat; nous avons +perdu neuf pièces de canon qui, étant démontées, n'ont pu être +transportées; tout le reste des bagages, tout le parc d'artillerie, tout +le matériel de l'armée a été emmené. + +«Il m'est difficile, monsieur le duc, d'exprimer les divers sentiments +qui m'ont agité au moment où la fatale blessure que j'ai reçue m'a +éloigné de l'armée; j'aurais échangé avec délices cette blessure contre +la certitude de recevoir un coup mortel à la fin de la journée, pour +conserver la faculté du commandement, tant je connaissais l'importance +des événements qui allaient se passer, et combien en ce moment, où le +choc des deux armées semblait se préparer, la présence du chef était +nécessaire pour l'ensemble à donner au mouvement des troupes et pour en +diriger l'action. + +«Ainsi un moment de malheur a détruit le résultat de six semaines de +combinaisons sages, de mouvements méthodiques, dont l'issue jusqu'alors +paraissait certaine et dont tout nous faisait présager de recueillir les +fruits. + +«Le 25, l'armée fit sa retraite d'Alba de Tormès sur Peñaranda, en +prenant sa direction vers le Duero. Toute la cavalerie ennemie atteignit +notre arrière-garde, composée de cavalerie et de la première division; +cette cavalerie se replia et laissa cette division trop engagée; mais +elle forma ses carrés pour résister à l'ennemi. Un d'eux fut enfoncé, +les autres résistèrent, et celui du 69e notamment tua deux cents chevaux +à l'ennemi à coups de baïonnette; depuis ce temps il n'a fait aucune +tentative contre nous. + +«Le général Clausel a le commandement de l'armée, et prendra les mesures +que les circonstances exigeront. Je vais me faire transporter à Burgos, +où j'espère qu'avec du repos et des soins je pourrai me guérir des +blessures graves que j'ai reçues, et qui m'affligent plus par +l'influence funeste qu'elles ont eue sur les succès de l'armée que par +les souffrances qu'elles me font éprouver. + +«Je ne saurais trop faire l'éloge de la valeur avec laquelle les +généraux et les colonels ont combattu, et du bon esprit qui les a animés +dans cette circonstance difficile. Je dois faire mention particulière du +général Bonnet, dont au surplus la réputation est faite depuis +longtemps; je dois également nommer le général Taupin qui commandait la +sixième division. Le général Clausel, quoique blessé, n'a pas quitté le +champ de bataille et a donné l'exemple d'une grande bravoure, et a payé +de sa personne jusqu'à la fin. Le général d'artillerie Tirlet et le +colonel Dijeon, commandant la réserve d'artillerie, se sont +particulièrement distingués. + +«Dans cette journée, toute malheureuse qu'elle est, il y a eu une +multitude de traits dignes d'être cités et qui honorent le nom français. +Je m'occuperai à les faire recueillir, et je solliciterai de Sa Majesté +des récompenses pour les braves qui s'en sont rendus dignes. Je ne dois +pas différer de citer la belle conduite du sous-lieutenant Gullimat, du +118e régiment, qui s'est élancé dans les rangs ennemis pour y enlever un +drapeau dont il s'est emparé, après avoir coupé le bras de celui qui le +portait, et qu'il a rapporté dans nos rangs malgré les coups de +baïonnette qu'il a reçus. + +«Nous avons à regretter la perte du général de division Ferey, mort de +ses blessures, du général Thomières, tué sur le champ de bataille, et du +général Desgraviers. Les généraux Bonnet et Clausel, et le général de +brigade Menrse ont été blessés.» + + + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT + +«Paris, le 18 août 1812. + +«Monsieur le maréchal, M. Fabvier, votre aide de camp, arriva hier avec +vos dépêches des 31 juillet et 6 août; je les attendais avec une vive +impatience, les nouvelles anglaises, pleines d'exagération, ayant +devancé les vôtres à Taris. C'est à l'Empereur qu'il appartient de juger +tout ce qui est relatif à la fâcheuse affaire du 22 juillet; mais, quels +qu'en puissent être l'effet et les conséquences, je me persuade que +l'Empereur ne verra dans tout ce qui s'est passé que de nouvelles +preuves de votre dévouement pour son service, et que Sa Majesté sera +vivement touchée de l'accident qui, au commencement de la bataille du 22 +juillet, vous a privé du commandement réel de l'armée de Portugal. Je +suis personnellement affecté de ce malheureux événement, et l'ancien +attachement que Votre Excellence me connaît pour elle ne lui laissera +aucun doute sur les sentiments pénibles qui m'agitent en ce moment. Je +me flatte, monsieur le maréchal, que vos blessures n'auront aucune suite +fâcheuse, et j'ai appris avec plaisir que votre état n'était point +dangereux. Je n'hésite point à accorder à Votre Excellence la permission +de rentrer en France et de se rendre à Paris si elle le juge à propos. +Si la fortune a trahi vos espérances, monsieur le maréchal, je vois, par +les lettres que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, que, ses coups +se sont arrêtés devant la noblesse de vos sentiments, l'élévation de vos +pensées, et qu'ils ne pouvaient porter atteinte à votre zèle pour le +service de l'Empereur, à votre attachement et à votre dévouement pour sa +personne. + +«Un maréchal de l'empire va partir pour prendre le commandement de +l'armée de Portugal.» + + + + +LE MINISTRE DE LA GUERRE AU MARÉCHAL MARMONT. + +«Paris, le 14 novembre 1812. + +«Monsieur le maréchal, lorsque, le 18 août dernier, j'eus l'honneur de +répondre aux lettres que Votre Excellence m'avait adressées par son aide +de camp, M. Fabvier, pour me donner les détails relatifs à la bataille +du 22 juillet, j'eus soin de vous prévenir que c'était à l'Empereur +qu'il appartenait de juger tout ce qui était relatif à cette affaire, +sur laquelle je lui avais transmis tout ce que vous m'aviez adressé. Sa +Majesté, en me répondant, ma fait connaître sa manière de voir et de +juger les choses, et m'a ordonné à cette occasion de vous proposer +différentes questions, auxquelles l'Empereur exige de votre part une +réponse catégorique. Si j'ai tardé jusqu'à présent de vous adresser ces +questions, c'était pour attendre votre rétablissement et me conformer, +en ceci, aux intentions de Sa Majesté Impériale. Maintenant, je n'ai +plus qu'à m'acquitter du devoir que ses ordres m'ont imposé envers vous. + +«L'Empereur, dans l'examen qu'il a fait de vos opérations, est parti +d'un principe que vous ne pouvez méconnaître: c'est que vous deviez +considérer le roi comme votre général en chef, et que vos mouvements, +étant subordonnés au système général adopté par Sa Majesté Catholique, +vous deviez toujours prendre ses ordres avant d'entreprendre des +opérations qui sortaient de ce système. Placé, par une suite des +dispositions générales, à Salamanque, il était tout simple de vous y +défendre si vous étiez attaqué; mais vous ne pouviez vous éloigner de ce +point de plusieurs marches sans en prévenir votre général en chef. Je ne +puis vous dissimuler, monsieur le maréchal, que l'Empereur envisage +votre manière d'agir dans le cas indiqué comme une insubordination +formelle et une désobéissance à ses ordres. Cependant vous avez fait +plus encore; vous êtes sorti de votre défensive sur le Duero, où vous +pouviez être secouru par des renforts de Madrid, pour prendre +l'offensive sur l'ennemi sans attendre les ordres du roi ni les secours +qu'il était à même de vous envoyer. Sans doute vous avez pensé qu'ils +vous étaient inutiles, et l'espérance du succès que vous avez cru +pouvoir obtenir seul vous a entraîné à agir sans attendre des renforts +dont la proximité du roi vous donnait la certitude: mais c'est +précisément ce que l'Empereur condamne, puisque vous vous êtes permis de +livrer bataille sans y être autorisé, et que vous avez compromis par là +la gloire des armes françaises et le service de l'Empereur. Si du moins, +en vous décidant à courir les chances d'un combat, vous aviez fait ce +qui dépendait de vous pour en assurer le succès, on pourrait supposer +que vous avez craint de laisser échapper une occasion favorable; mais, +par une précipitation que rien n'explique, vous n'avez pas même voulu +attendre le secours de la cavalerie de l'armée du Nord, qui vous était +si important et dont vous étiez certain, en retardant la bataille de +deux jours seulement. Cette conduite, si difficile à concevoir, a fait +d'autant plus d'impression sur l'Empereur, que Sa Majesté a vainement +cherché, dans votre rapport, les motifs qui vous ont fait agir; elle n'y +a rien trouvé qui lui ait fait connaître l'état réel des choses; et, +comme elle veut être éclairée à cet égard, elle exige de vous une +réponse précise et catégorique aux questions suivantes: + +«Pourquoi n'avez-vous pas instruit le roi que vous aviez évacué +Salamanque de plusieurs marches, et demandé ses ordres sur le parti que +vous aviez à suivre? + +«Pourquoi êtes-vous sorti de votre défensive sur le Duero et avez-vous +passé de la défensive à l'offensive sans attendre les renforts que vous +aviez demandés? + +«Pourquoi vous êtes-vous permis de livrer bataille sans l'ordre de votre +général en chef? + +«Enfin pourquoi n'avez-vous pas au moins retardé de deux jours, pour +avoir les secours de la cavalerie que vous saviez en marche? + +«Je vous invite, monsieur le maréchal, à m'adresser, le plus tôt que +vous pourrez, une réponse à ces questions que je puisse mettre sous les +yeux de l'Empereur; je désire vivement qu'elle soit de nature à le +satisfaire et qu'elle lut donne des explications dont il a besoin pour +diminuer l'impression pénible que les événements ont dû nécessairement +produire sur son esprit.» + + + + +LE MARÉCHAL MARMONT AU MINISTRE DE LA GUERRE + +«Bayonne, le 19 novembre 1812. + +«Monsieur le duc, je viens de recevoir la lettre que Votre Excellence +m'a fait l'honneur de m'écrire le 14 novembre, je ne perds pas un moment +pour y répondre. La satisfaction de l'Empereur étant le but et la +première récompense de tous mes efforts, je ne saurais mettre trop de +hâte à répondre aux questions qu'il vous a donné l'ordre de me faire +dans la persuasion où je suis que les impressions défavorables que Sa +Majesté a reçues sur moi seront plus tôt effacées: j'ajouterai même que +j'éprouve beaucoup de regret de ne les avoir pas connues plus tôt, car +j'ose croire que je serais, depuis longtemps, rentré dans la plénitude +de ses bonnes grâces; mais je ne puis cependant me dispenser de +commencer par exprimer la reconnaissance que j'éprouve pour le motif qui +a fait retarder, jusqu'à ce moment, les questions qui me sont faites et +qui prouve que Sa Majesté a daigné prendre quelque intérêt à ma +conservation. + +«Je rappellerai succinctement ici les instructions générales que j'ai +reçues à différentes époques, qui, toutes, me prescrivent de marcher et +d'attaquer l'ennemi, s'il prend l'offensive; celle du 13 décembre 1811 +porte textuellement: «Si le général Wellington, après la saison des +pluies, voulait prendre l'offensive, vous pourriez réunir vos huit +divisions pour lui livrer bataille.» Et plus loin: «Si les Anglais +s'exposaient à avoir bataille, il faudrait, monsieur le maréchal, réunir +votre année et marcher droit à eux.» Celle du 18 février dit: «Si lord +Wellington marchait à vous, vous réuniriez sept divisions à Salamanque +avec votre artillerie et votre cavalerie, et il faudrait, après avoir +choisi votre position sous Salamanque, être vainqueur ou périr avec +l'armée française.» Ces expressions manifestent d'une manière suffisante +l'opinion de l'Empereur sur mes devoirs à remplir; mais, comme elles ont +été données à une époque antérieure à celle où le roi a eu le +commandement, je n'arguerai pas de ce qu'elles ont de favorable pour moi +pour justifier ce que j'ai fait et je me renfermerai dans le cadre même +qu'a tracé Sa Majesté, et me contenterai de prouver d'abord que je n'ai +en rien désobéi au roi, ni outre-passé les instructions qu'il m'a +données, mais que je les ai suivies littéralement, et je chercherai à +démontrer ensuite que ce que j'ai fait était démontré par les calculs de +la raison. + +«PREMIÈRE QUESTION. Sa Majesté m'accuse d'avoir manqué à la +subordination en évacuant Salamanque sans en rendre compte au roi et de +n'avoir pas demandé ses ordres sur le parti que j'avais à suivre. + +«Il est difficile de concevoir sur quel fondement cette accusation peut +être portée contre moi. Non-seulement j'ai rendu compte au roi de +l'évacuation de Salamanque, mais je l'avais même prévenu depuis +longtemps de la nécessité qu'il y aurait d'évacuer cette ville lorsque +l'ennemi se porterait sur la Tormès, parce que l'armée de Portugal, ne +pouvant y être réunie d'avance, ne serait point en état de le combattre +à son arrivée; le roi était informé de ma position comme moi-même. Les +lettres que j'ai eu l'honneur de lui écrire, ainsi qu'au maréchal +Jourdan, les 22, 24, 26 et 29 mai; 1er, 2, 5, 8, 12, 13 et 14 juin, qui, +toutes, jusqu'au 14 juin, lui sont parvenues, l'ont instruit dans le +plus grand détail de tout ce qui avait l'apport à l'armée de Portugal; +mais, pour lever tout doute à l'égard du peu de fondement de +l'accusation qui m'est faite, je joins ici un paragraphe de ma lettre au +maréchal Jourdan du 29 mai, dont le sens n'est pas équivoque. J'y joins +également la copie d'un paragraphe de ma lettre du 1er juin, qui lui +rappelle que l'évacuation de Salamanque sera nécessaire pour le +rassemblement de l'armée; enfin la copie de ma lettre du 14 juin qui lui +annonce que l'armée anglaise est en pleine marche, et que je vais +manoeuvrer conformément à ce que je lui ai annoncé par mes précédentes +lettres. Cette dernière lettre du 14 juin lui est également parvenue et +très promptement, car le roi m'a répondu à cette lettre le 18. Le +reproche qui m'est donc fait d'avoir évacué Salamanque sans en rendre +compte au roi est sans aucune espèce de fondement. + +«Depuis mon départ de Salamanque, j'ai écrit au roi et au maréchal +Jourdan, les 22 et 28 juin, 1er, 6 et 17 juillet. Les quatre premières +ont été expédiées par triplicata, et, si elles ne sont pas parvenues, la +faute ne peut m'en être imputée. + +«DEUXIÈME QUESTION. L'Empereur demande pourquoi je suis sorti de ma +défensive du Duero et pourquoi j'ai passé de la défensive à l'offensive. + +«J'ai repris l'offensive: 1° parce que j'avais acquis la certitude que +je ne pouvais compter sur aucun renfort de l'armée du Nord; 2° parce +qu'aucun secours de l'armée du Centre ne m'était ni promis ni annoncé +que dans le cas où le général Hill se réunirait à lord Wellington; 3° +parce que l'armée de Galice avait passé l'Orbigo, que les milices +portugaises avaient passé l'Esla et qu'en différant peu de jours +j'allais me trouver dans la nécessité de détacher un corps de six on +sept mille hommes et de cinq cents chevaux pour leur faire tête et me +couvrir de ce côté, ce qui m'aurait affaibli d'autant vis-à-vis de +l'armée anglaise qui alors, sans doute, serait venue à moi; 4° parce que +les instructions écrites du roi en date du 18 juin, dont je joins ici +copie, me prescrivent d'attaquer lord Wellington si le général Hill n'a +point fait sa jonction avec lui et qu'une lettre du maréchal Jourdan du +30 juin (la dernière que j'aie reçue de Madrid), en m'exprimant +l'étonnement du roi sur ce que je n'avais pas encore attaqué les +Anglais, me pressait de le faire dans la crainte que le général Hill ne +rejoignit lord Wellington et que ma position ne s'empirât. + +«Je vais donner sur chacun de ces articles les explications nécessaires. + +«1° A l'ouverture de la campagne, le général Caffarelli me fit les plus +belles promesses; et j'étais autorisé, d'après ses premières lettres, à +croire que, dans le courant du mois de juin, je recevrais un puissant +renfort de l'armée du Nord. Ce fut en grande partie l'obligation où +j'étais de l'attendre, et d'autres circonstances que mon rapport a fait +connaître, qui occasionnèrent alors la prise des forts de Salamanque. +Les lettres des 20, 26 juin et 11 juillet, du général Caffarelli, en +exagérant d'une manière ridicule la force des bandes, le danger d'un +débarquement dont les côtes étaient menacées (débarquement qui s'est +réduit à peu près à rien, attendu que la flotte qui était en vue n'avait +pas quatre cents hommes de troupes à bord), m'annoncèrent successivement +la diminution des renforts qu'on devait m'envoyer; et enfin, par sa +lettre du 26 juin, il m'annonça que je ne pouvais plus compter sur un +seul homme d'infanterie. La copie de cette lettre est ci-jointe; elle +lèvera toute espèce de doute à cet égard. Restaient donc seulement la +cavalerie et l'artillerie, dont la promesse n'avait pas discontinué, +mais qui ne s'effectuait pas. Je crus cependant fortement à l'arrivée de +ce dernier secours, et j'attendis: mais je fus instruit bientôt qu'au +lieu de quatre régiments sur lesquels j'avais droit de compter la légion +de gendarmerie avait ordre de rentrer en France et ne viendrait pas, et +que le général Caffarelli, qui voulait conserver près de lui un corps de +cavalerie, j'ignore dans quel objet, gardait le 15e de chasseurs, et +qu'enfin ce secours, si solennellement promis, se réduisait à six cents +chevaux des 1er hussards et 31e chasseurs, et huit pièces de canon, qui +étaient réunies à Burgos depuis le 15 juin, mais dont le départ, +constamment annoncé, ne s'effectuait jamais. J'attendis encore, et tant +que le retard à mon mouvement n'empirait pas ma situation; mais, lorsque +j'eus la certitude que l'avant-garde de l'armée de Galice était arrivée +à Rioseco, et que, selon les apparences, j'aurais, sous peu de jours, +sur les bras quinze mille hommes, de mauvaises troupes sans doute, mais +qui me forceraient à un détachement de six à sept mille hommes et de +cinq cents chevaux, je n'hésitai pas à négliger un secours de six cents +chevaux, qui devenait nul, puisque j'étais obligé de l'opposer à l'armée +de Galice, et qui, pour l'avoir attendu, me forcerait à m'affaiblir de +six ou sept mille hommes d'infanterie. Le retard de l'arrivée de ces six +cents chevaux était inexplicable, car le général Caffarelli ne pouvait +en faire aucun usage. Aucun obstacle ne s'opposait à leur arrivée à +Valladolid, et, quoiqu'ils n'en fussent qu'à trois marches, je les +attendais vainement depuis un mois. Il ne pouvait donc y avoir que +l'ineptie la plus complète ou l'intention formelle de me tromper dans +tous mes calculs qui pût ainsi retarder sa marche. L'une et l'autre +hypothèse m'empêchaient également de prévoir quand ces délais auraient +enfin un terme; mais le péril était là, et chaque jour le rendait plus +imminent. Je ne pouvais donc pas tarder à me décider; mais, quand même +l'armée de Galice n'eût pas dû venir jusqu'à moi, la conservation +d'Astorga exigeait que je hâtasse mes opérations; car, quelque effort +que le général Bonnet eût fait pour approvisionner cette place, il +n'avait pu y réunir des vivres que jusqu'au 1er août. Cette place était +bloquée, et, pour la délivrer, je ne pouvais pas faire un détachement +moindre de sept ou huit mille hommes; mais ce détachement ne pouvait +être fait qu'après un succès sur les Anglais, et après les avoir +éloignés du Duero, car ce détachement, fait avant, aurait mis l'armée de +Portugal en péril; et, l'armée de Portugal battue, ce détachement, jeté +hors de sa ligne naturelle, eût été bien compromis. Il fallait donc +éloigner l'armée anglaise pour faire le détachement d'Astorga; et, si +l'on calcule qu'il fallait bien compter sur huit à dix jours en +opérations contre les Anglais, et que, de Salamanque, il y a huit +marches jusqu'à Astorga, on peut juger qu'il n'y avait pas de temps à +perdre, le 16 juillet, pour sauver une place qui n'avait de vivres que +jusqu'au 1er août. Aussi, le 16 juillet, n'ayant aucune nouvelle du +départ de Burgos des six cents chevaux et des huit pièces de canon de +l'armée du Nord, et, tout étant prêt pour mon passage du Duero, je +l'effectuai le 17 au matin. + +«2° La lettre du roi du 18 juin m'annonce que les quatre mille hommes +que Sa Majesté faisait réunir dans la Manche se réuniraient au comte +d'Erlon pour venir au secours de l'armée de Portugal si celui ci était +dans le cas de venir s'y réunir: mais celui-ci ne devait y venir que +dans le cas où Hill rejoindrait Wellington: Hill n'avait pas rejoint +Wellington. Ainsi je n'avais rien à gagner à attendre, puisque je ne +devais être renforcé que dans le cas où l'armée ennemie aurait reçu un +accroissement à peu près de même force. + +«3° Tout ce qui concerne les mouvements de l'armée de Galice vient +d'être expliqué plus haut, et n'a pas besoin de nouveaux détails. + +«4° La lettre du roi est formelle, elle me trace la marche que je dois +suivre; il est de mon devoir de ne pas m'en écarter. La lettre du 30 +juin du maréchal Jourdan, écrite au nom du roi, devient plus pressante; +elle parait m'accuser de retard dans mes opérations, elle me presse +d'agir; sans doute qu'il était de mon devoir de le faire. Les originaux +de ces deux lettres sont entre mes mains, et les copies en sont +ci-jointes. Les craintes du roi, exprimées dans la lettre du maréchal +Jourdan, que le comte d'Erlon n'arrive pas en même temps que le général +Hill dans le bassin du Duero, étaient extrêmement fondées, et on ne peut +douter que, ce cas arrivant, le comte d'Erlon, quelque diligence qu'il +eût faite, ne fût arrivé quinze jours après le général Hill. En effet, +les Anglais avaient fait rétablir en charpente, par un travail de six +semaines et avec beaucoup de moyens, la coupure de quatre-vingt-dix-neuf +pieds faite au pont d'Alcantara; cette communication entre les mains des +Anglais donnait au général Hill le moyen de venir d'Albuera sur la +Tormès en huit ou neuf marches, et le pont, pouvant être détruit en un +moment, était enlevé au comte d'Erlon qui n'avait pas les moyens de le +rétablir. D'un autre côté, avant l'ouverture de la campagne, le général +Hill avait fait un coup de main sur le pont d'Almaraz, avait détruit les +barques et tous les agrès: il ne restait donc au comte d'Erlon d'autre +passage que le pont de l'Arzobispo, ou de venir par la Manche: mais la +route qui conduit au pont de l'Arzobispo n'est pas praticable pour +l'artillerie: il eût fallu la démonter, et ce travail eût demandé +plusieurs jours. S'il eût pris la route de la Manche, ce retard eût été +beaucoup plus long. Enfin, après avoir passé le Tage, il n'avait d'autre +chemin à prendre, pour se rendre dans le bassin du Duero, que celui du +Guadarrama, afin d'être plus facilement en liaison avec l'armée de +Portugal, et ce détour lui eût fait perdre encore plusieurs marches. +Ainsi, soit par les obstacles que le pays présentait, soit par les +détours qu'il était nécessairement obligé de faire, il devait arriver +longtemps après le général Hill; et cependant, que de chances encore, +comme la difficulté de subsister dans le désert qu'il avait à traverser, +etc., qui pouvaient arrêter sa marche. Rien n'était donc plus convenable +que de faire en toute hâte ce que le roi avait ordonné, c'est-à-dire +d'agir avant que Hill n'eût rejoint Wellington. + +«TROISIÈME QUESTION. L'Empereur demande pourquoi je me suis permis de +livrer bataille sans l'ordre de mon général en chef? + +«La lettre du roi du 18 juin, celle du maréchal Jourdan du 30, prouvent +que, loin de désobéir à mon général en chef, je n'ai fait qu'exécuter +ses ordres. + +«QUATRIÈME QUESTION. Enfin, l'Empereur demande pourquoi je n'ai pas au +moins retardé de deux jours de donner bataille pour avoir les secours +que je savais en marche? + +«La raison en est simple: je ne comptais pas donner bataille le 22 +juillet; c'est l'ennemi qui a attaqué, et, sans ma blessure, il n'y en +aurait pas eu: ceci demande plus du développement. + +«Je n'ai été instruit de l'itinéraire des six cents chevaux et de +l'artillerie de l'armée du Nord que le 21 dans la soirée. Dans ce +moment, presque toute l'armée avait passé la Tormès. Si j'eusse reçu +cette nouvelle cinq heures plus tôt, il n'y a aucun doute que je n'eusse +suspendu ce mouvement et que je n'eusse attendu dans le camp +d'Aldea-Rubia l'arrivée de ce renfort; mais, en ce moment, faire +rétrograder toute l'armée eut été une chose mauvaise dans l'opinion et +inutile, puisque je pouvais également prendre position sur la rive +gauche de la Tormès, et d'autant mieux que ce pays est peu favorable à +la cavalerie, dans laquelle j'étais inférieur, et ce mouvement +rétrograde eût été contraire à la suite des opérations, puisqu'il me +faisait abandonner l'avantage marqué que j'avais obtenu d'occuper sans +combat le sommet du plateau qui sépare Alba de Tormès de Salamanque, +plateau que je devais supposer qui me serait vigoureusement disputé, et +où j'avais gagné l'ennemi de vitesse, plateau extrêmement important, +puisque c'était par là seulement que je pouvais manoeuvrer l'ennemi avec +quelque apparence de succès, menacer sa communication avec Rodrigo et le +forcer à sortir des positions qui entourent Salamanque; enfin arriver au +but que je m'étais toujours propose, de le combattre en marche. Je me +décidai donc à prendre une bonne position défensive à la tête des bois +de Calvarossa de Arriba et à attendre là l'arrivée du secours qui était +près de moi. Le 22 au matin, je montai à cheval, avant le jour, pour +voir encore la position et rectifier ce qu'elle aurait de fautif. Il me +parut indispensable d'occuper par une division la hauteur de Calvarossa +de Arriba que je n'avais occupée le soir que par des postes, et je l'y +plaçai. Il me parut également nécessaire de faire occuper par un +régiment un des Arapilès et de le faire soutenir intermédiairement à la +forêt par le reste de la division, et je conservai les six autres +divisions à la tête des bois en les concentrant sur deux lignes. Pendant +la nuit, l'armée anglaise était venue prendre position à peu de +distance, et, après s'être formée, elle se plaça à portée de canon de +nous. La position de l'année anglaise était forte par les obstacles que +le terrain présentait pour arriver jusqu'à elle; mais la position que +l'armée française occupait, indépendamment du même avantage, avait celui +d'un commandement immédiat et à portée de canon, et, comme j'étais +supérieur en artillerie, je ne manquai pas de profiter de cet avantage; +je fis établir des batteries qui écrasèrent tous les corps ennemis qui +se tinrent à portée, et ils furent obligés de se retirer ou de se +masquer par les obstacles de terrain qui pouvaient les couvrir. +L'ennemi, qui craignait pour sa droite, qui couvrait son point de +retraite, retraite que je menaçais éminemment, puisqu'on deux ou trois +heures l'année pouvait être portée sur sa communication, renforça sa +droite vers le milieu de la journée. Aussitôt que je m'en aperçus, je +crus nécessaire d'occuper un plateau très-fort d'assiette qui complétait +ma position et d'où, avec des pièces de gros calibre, je pouvais gêner +les mouvements de l'ennemi et atteindre à ses ligues. En conséquence, je +retirai trois divisions du bois pour l'occuper, et j'y envoyai toute ma +réserve d'artillerie. + +«Ce plateau était inattaquable, occupé par de pareilles forces, couvert +en partie et soutenu à droite par la hauteur d'Arapilès et à gauche par +les troupes de la tête du bois et une batterie considérable. +L'artillerie occupant ce plateau écrasa une première ligne qui se +trouvait sous son feu; mais les trois divisions, au lieu de se placer +comme je leur en avais donné l'ordre et de se concentrer, +s'éparpillèrent, une d'elles descendit même du plateau sans motif ni +raison. A l'instant où je m'en aperçus, je me mis en devoir de m'y +rendre afin de rectifier tout ce que cette position avait de vicieux, et +d'avoir une défensive aussi forte que possible et telle que le terrain +la comportait; mais, à l'instant où je m'y rendais, je reçus les fatales +blessures qui me mirent hors de combat: j'envoyai mes ordres, mais ils +ne furent point ou furent mal exécutés. L'ennemi ne fit aucun mouvement +offensif pendant trois quarts d'heure; mais, voyant enfin cette gauche +toujours mal formée, l'armée française sans chef, ce qu'il ne pouvait +ignorer, car, blessé dans un moment de tranquillité à deux cents toises +de l'ennemi et dans un lieu où je m'étais tenu longtemps de préférence, +parce qu'il me donnait la facilité de voir parfaitement tous les +mouvements de l'armée anglaise, il n'est pas douteux que Wellington n'en +ait été informé sur-le-champ; c'est cette double circonstance qui l'a +décidé à attaquer; si je n'eusse pas été blessé, la gauche eût été +formée en moins d'un quart d'heure, comme elle aurait dû l'être d'abord; +jamais il n'aurait osé concevoir l'espérance de la forcer, et il est +probable que dans la nuit il se serait retiré sur une position beaucoup +plus forte en arrière de celle qu'il occupait. Je serais resté le 23 +dans cette position, et, le 24, ayant reçu mes renforts, je me serais +porté sur la route de Rodrigo pour le forcer à l'évacuer; alors de ses +mouvements naissaient de nouvelles combinaisons, etc. En général, le +système que j'avais pris avec l'armée anglaise, et qui me parait +incontestablement le meilleur, était de ne jamais l'attaquer en +position; mais d'être toujours formé et en mesure de le recevoir et de +manoeuvrer de manière à le forcer à se mouvoir et à changer de position, +parce que, connaissant par expérience la supériorité des troupes +françaises sur les troupes anglaises dans l'exécution des grands +mouvements, j'étais certain de trouver un jour ou l'autre l'occasion +d'un beau succès en en écrasant une partie; et, afin de pouvoir la gêner +dans ses opérations et être plus à même de maîtriser ses mouvements, +j'avais toujours campé le plus près possible d'elle, en prenant une +bonne position défensive et en cherchant toujours l'occasion, soit en +position, soit en marche, de l'incommoder du feu de mon artillerie et de +lui en faire sentir la supériorité. + +«Monsieur le duc, cette lettre est bien longue; mais j'ai cru, dans une +circonstance aussi importante pour moi, devoir ne négliger d'exposer +aucune des raisons qui doivent me justifier dans l'esprit de l'Empereur. +J'ose espérer qu'il sera convaincu, d'après le narré sincère et +véritable des faits, que, loin de désobéir au roi, je n'ai fait que +suivre littéralement les instructions qu'il m'a données et exécuter ses +ordres, et que les dispositions que j'ai prises ont été commandées par +les calculs de la raison; enfin, que, si les résultats ont été +contraires à la gloire de ses armes, la cause en est dans la double +fatalité qui, d'un coté, a empêché de me parvenir les lettres par +lesquelles le roi me faisait connaître son changement, ainsi que les +nouvelles dispositions qu'il avait prises pour venir à mon secours, et, +de l'autre, m'a enlevé au commandement de l'armée au moment où j'y étais +le plus nécessaire.» + + + + * * * * * + + +OBSERVATIONS + +Les explications précédentes font connaître d'une manière satisfaisante +tous les malheurs de cette triste campagne; il ne manquait plus qu'une +chose pour compléter les étranges aberrations de Napoléon, c'était de +faire peser sur moi la responsabilité d'un mouvement que je n'avais +exécuté que malgré moi et comme l'accomplissement d'un devoir impérieux +d'obéissance, et c'est ce qui n'a pas manqué d'arriver. + +Les ordres impératifs sont du mois de février, et n'ont pu être exécutés +qu'à la fin du mois de mars. + +A la fin de ce mois, ils me sont réitérés verbalement par le colonel +Jardet, mon aide de camp, que Napoléon me renvoie, et qui me rejoint le +25. Le 28, j'entre en campagne, ignorant encore l'investissement de +Badajoz. Le 4 avril, le prince de Neufchâtel m'écrit que l'Empereur me +laisse carte blanche, mais cette dépêche ne me parvient qu'après la +moitié du mois de mai. + +Maintenant Napoléon, 10 avril, blâme l'opération exécutée, et dit que, +puisque le feu était à la maison, il fallait marcher par Almaraz; mais +c'est ce que je m'étais tué de lui représenter; c'est ce qu'il a blâmé +si directement et qu'il oublie; car si, six semaines plus tôt, le feu +n'était pas à la maison, il était facile de reconnaître qu'il y serait +mis bientôt, et alors il était sage de rester à portée pour pouvoir +l'éteindre; il ne veut pas se rappeler que l'armée n'avait aucune +mobilité et ne pouvait pas faire le moindre mouvement sans l'avoir +préparé longtemps d'avance. + +Au surplus, au milieu de ses reproches, de ses blâmes et de son humeur, +il cherche une justification personnelle, et il prouve ainsi qu'il +reconnaît ses torts, en disant que les instructions étaient données à +trois cents lieues de distance, ce qui faisait croire sans doute, qu'à +ses yeux elles n'étaient pas impératives. Mais alors il ne fallait pas +les libeller d'une manière si précise; il fallait comprendre les raisons +absolues qui m'avaient obligé à adopter un système purement défensif, en +liaison et en combinaison constante avec le Midi, seul système qui put +remplir le triple objet de réunir promptement les troupes nécessaires +pour livrer bataille, de vivre en repos, mais d'être toujours prêt à +agir jusqu'à la récolte, en conservant précieusement les vivres +économisés pour les mouvements qui deviendraient nécessaires. + +Je le répète, si j'eusse gardé cette position, Wellington n'aurait rien +osé entreprendre. Mais, du moment où le système d'une offensive +impuissante a prévalu, il a pu agir avec sécurité, et un secours direct +qui fut parti des bords de l'Agunda le 1er avril pour Badajoz, au moment +où j'ai appris le commencement du siège, n'aurait rien produit d'utile, +car je ne pouvais pas arriver à temps, puisque, dans la nuit du 6 au 7, +la ville a été emportée, et la défense a été si courte, que le maréchal +Soult, qui avait préparé les moyens de secours dont il pouvait disposer, +et n'était occupé que de ce soin, n'est arrivé avec ses troupes en face +des Anglais, à Almendralejo, à deux marches de Badajoz, que le 8, +c'est-à-dire deux jours après la reddition. + +La fin de la lettre du prince de Neufchâtel pourrait peut-être faire +supposer que Napoléon attribuait à l'humeur la conduite que j'ai tenue; +s'il en était ainsi, il aurait été dans une grande erreur: car, +assurément, il n'y a eu d'autres mobiles dans ma conduite que de la +soumission; et cette soumission était d'autant plus méritoire, que j'en +connaissais d'avance les funestes effets. + +L'examen des lettres du général Caffarelli, des 14, 20, 26 juin, et 11 +juillet; celles du maréchal Jourdan et du roi d'Espagne terminent les +commentaires. + +Par les premières, on voit d'abord la ferme résolution du général +Caffarelli d'envoyer à mon secours. On doit la croire sincère au moins; +mais cette intention se modifie bientôt. Les seuls mouvements des +guérillas, exécutés dans le but de faire une diversion, l'effrayent. Il +exagère les dangers, et bientôt, en homme faible, il perd la tête et +oublie son premier devoir, celui dont l'exécution touchait de si près au +salut de l'Espagne, et il reste absorbé par des intérêts misérables et +devant des dangers de nulle gravité. En définitive, l'armée de Portugal +reçoit l'assurance que l'armée du Nord ne lui apportera aucun secours de +quelque importance. + +La correspondance du roi est, en général, raisonnable, et il donne des +ordres à chacun de me secourir suivant l'occurrence; mais ceux adressés +au général Caffarelli ne produisent aucun effet sur l'esprit de +celui-ci. Ceux envoyés au maréchal Soult n'ont pas été dans le cas +d'être exécutés. Cependant le roi a eu plusieurs torts, des torts tels, +qu'ils ont amené la catastrophe: d'abord, de ne pas penser plus tôt au +secours qu'il pouvait m'apporter, même hypothétiquement, de ne pas le +préparer et de ne m'en avoir pas informé, non plus que du parti qu'il +prendrait si les circonstances l'y forçaient; au contraire, il s'est +prononcé d'une manière tout opposée, et il m'a annoncé formellement, +sans équivoque, que le maréchal Suchet, n'obtempérant pas à ses +demandes, il ne pourrait rien faire par ses propres moyens. La lettre du +maréchal Jourdan, du 30 juin, est explicite: elle ne laisse aucun doute +et aucune espérance; elle me provoque même, d'une manière réitérée, à +livrer bataille sans retard. C'est la réception de cette lettre, celle +des dernières du général Caffarelli et la certitude qu'Astorga +achèverait la consommation de ses vivres avec la fin du mois, et la +crainte de voir arriver le général Hill se réunir à Wellington, qui +m'ont décidé à prendre l'offensive. D'après mes données, cette +résolution était opportune et bien calculée, malgré la disproportion des +forces; mais il se trouve qu'après m'avoir parlé d'une manière si +claire, le roi change d'avis sans _m'en prévenir_. C'est le jour même où +il part de Madrid qu'il m'annonce son mouvement. Évidemment, il a dû le +préparer pendant huit ou dix jours au moins, et il m'en a fait un +mystère. S'il m'avait seulement parlé de la possibilité d'un secours, +assurément je l'aurais attendu; et, sans même le promettre d'une manière +absolue, il ont pu me le laisser espérer. Au moment de son entrée en +campagne, j'aurais passé le Duero de manière à le couvrir quand il +déboucherait dans les plaines de la Vieille-Castille. Alors il pouvait +venir me joindre sans éprouver aucun danger; et nous eussions combiné +nos mouvements de manière à combattre avec avantage l'armée anglaise si +elle avait osé nous attendre. + +Ainsi on ne peut expliquer la conduite du roi. Sa lettre du 21 ne dit +pas qu'il m'ait envoyé l'avis de ses préparatifs; c'est donc sans +transition, et vingt jours après m'avoir fait connaître officiellement, +par la lettre du 30 juin, du maréchal Jourdan, que je n'aurais aucun +secours à espérer, qu'il entre en campagne. Jamais, depuis qu'il existe +des armées, on n'a combiné de mouvements de cette manière, et cette +lettre du 21 et la nouvelle du mouvement du roi ne me sont parvenues que +le 25, le lendemain de la bataille. + +Assurément ce n'est pas moi qui suis coupable du résultat. C'est aux +auteurs de cette confusion à en porter la responsabilité. + + * * * * * + +Après ce qui précède, il est sans doute superflu de répondre à +l'interrogatoire que renferme la lettre du 14 novembre 1812, et aux +questions dont il se compose. Cependant je le ferai d'une manière +concise en forme de résumé. + +1° J'ai rendu compte itérativement au roi de tous mes mouvements. Si +toutes mes lettres ne lui sont pas parvenues, cela tient à l'état où +était l'Espagne. Il a su par ma lettre du 14, dont il m'accuse réception +par sa lettre du 18, ma retraite sur le Duero. Je l'ai accablé de +demandes de secours, et la lettre du maréchal Jourdan du 30 prouve qu'il +les a toutes refusées. + +2° J'ai expliqué en détail les motifs qui m'ont décidé à prendre +l'offensive; il serait superflu de revenir à cette question. Cette +résolution était commandée par la raison, par les calculs les plus +simples, et ce n'est pas de mon fait si j'étais placé dans les +conditions fâcheuses qui m'imposaient cette obligation. + +3° J'ai livré bataille parce que j'ai été attaqué. L'ensemble de mes +mouvements prouve que je voulais, s'il était possible, forcer par des +manoeuvres les Anglais à la retraite, et ne combattre que dans des +circonstances très-favorables. + +4° Je n'ai connu l'envoi d'aucun secours d'une manière certaine, et +j'étais autorisé à croire qu'il ne m'en arriverait aucun. + +LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE. + + +FIN DU TOME QUATRIÈME. + + +[Illustration: CARTE pour suivre les opérations de L'ARMÉE DE PORTUGAL +sous les ordres du DUC DE RAGUSE.] + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Mémoires du maréchal Marmont, duc de +Raguse (1774-1852) (4/9), by Auguste Frédéric Louis Viesse de Marmont, duc de Raguse + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MÉMOIRES DU MARÉCHAL MARMONT *** + +***** This file should be named 33807-8.txt or 33807-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/8/0/33807/ + +Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreaders Europe at +http://dp.rastko.net. 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