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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Barnave + +Author: Jules Janin + +Release Date: September 15, 2010 [EBook #33734] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNAVE *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + + + + +BARNAVE + + + +DU MÊME AUTEUR + + +_Format in-8:_ + +La Religieuse de Toulouse 2 vol. + +Les Gaîtés champêtres 2 ---- + + +_Format grand in-18:_ + +Histoire de la Littérature dramatique, 2e édition 6 vol. + +Les Contes du Chalet 1 ---- + +Le Chemin de Traverse, nouvelle édition 1 ---- + +L'Ane mort, nouvelle édition 1 ---- + +Contes littéraires, nouvelle édition 1 ---- + +Contes fantastiques, nouvelle édition 1 ---- + +La Confession, nouvelle édition 1 ---- + +Un Coeur pour deux Amours, nouvelle édition 1 ---- + + + +BARNAVE + +PAR + +M. JULES JANIN + + +NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS + +1860 + +Tous droits réservés + + + + +Ce livre est un des péchés de ma jeunesse: il fut _écrit_, disons +mieux, il fut improvisé le lendemain des trois journées, un temps si +loin de nous, hélas! Tout tremblait, tout espérait, tout se +débattait avec courage, avec espoir, et pendant que S. M. le roi +Charles X était reconduit, en grand honneur, par messieurs ses +gardes du corps jusqu'au vaisseau de Cherbourg, sur cet Océan +éternellement étonné de se voir traverser, _dans des appareils si +divers, et pour des causes si différentes_, quelques vieillards qui +pleuraient _le Roi_, quelques jeunes gens qui avaient été, de bonne +heure, accoutumés à l'entourer de leurs respects, profitant des +libertés que leur accordaient tant de grands esprits, réunis autour +du nouveau trône, se montraient impatients d'accompagner ce bon +prince, l'honneur même, uni à tout ce que la majesté royale a de +clémence et de bonté, d'une suite d'élégies, de respects, de +sympathies et de consolations que S. M. le roi Charles X entendit, +en effet, sur son passage. Il disait si bien, ce bon roi, lorsque, +naguères, il accomplissait son dernier voyage à travers la France, +aux courtisans qui l'entouraient et qui lui témoignaient un peu +d'inquiétude:--«Allons! retirez-vous de mon soleil; faites qu'on me +voie, et rassurez-vous, vous ne savez pas encore l'autorité d'un roi +de France!» Et véritablement, dans les derniers moments de sa +fortune royale, il lui avait suffi de se montrer, pour voir accourir +tout son peuple, autour de son visage radieux. + +C'était un roi affable, généreux, bienveillant, loyal, d'une +clémence inépuisable, et qui se voyait respecté même par l'émeute. +(En ce temps-là, elle n'allait jamais plus loin que la porte +Saint-Denis, l'émeute, et l'ombre auguste du château des Tuileries +lui faisait peur). Certes, ce bon roi ne pouvait pas se douter qu'un +jour viendrait, si cruellement et si vite, avec tant d'ardeur, qui +briserait ce trône excellent, qui renverserait cette admirable +monarchie! Il ne s'en doutait guère, et, quand vint la tempête, il +se trouva sans défense et sans peur. Son départ fut semblable au +voyage d'un roi! Les peuples, sur les routes, accouraient et lui +disaient adieu! Les vieillards le montraient à leurs petits enfants, +comme un triste objet de leurs regrets, plus tard! Pas un cri qui ne +fût une sympathie, et pas un salut qui ne fût un adieu respectueux! +M. Théodore Anne, un digne garde du corps du roi Charles X, a +raconté, dans un récit plein de coeur, de vérité, de dévouement, +plein d'honneur, ce voyage de Cherbourg, qu'il accomplissait avec +les gardes du corps, ses dignes camarades, et comment, en les +quittant, le roi les avait décorés de son ordre et de son souvenir. +Rien n'est plus sympathique et plus touchant que cette page +éloquente, et l'on y retrouve, à souhait, l'intime et glorieux +contentement qui surgit de ces pages fidèles et loyales, où ce n'est +pas le vaincu et le détrôné qu'il faut plaindre, où le vainqueur +seul est le digne objet d'une intelligente pitié. Ainsi, rien ne +vous a manqué, ô Majesté touchante! ô protecteur de notre enfance et +des premières années de notre jeunesse! O grâce et bonté +souveraines! Sacre éternel que Lamartine a chanté! + + Viens donc, élu du ciel que sa force accompagne, + Viens!--Par la Majesté du divin Charlemagne, + La valeur de Martel ou du soldat d'Ivri! + Par la vertu du roi qu'a couronné l'Église! + Par la noble franchise + Du quatrième Henri! + Par les brillants surnoms de cette race auguste! + _Le Sage, le Vainqueur, le Bon, le Saint, le Juste..._ + + La grâce de Philippe ou de François premier! + Par l'éclat de ce roi dont l'ascendant suprême + Imposa son nom même + Au siècle tout entier! + Régne! juge! combats! venge! punis! pardonne...! + Par ce martyr des rois, qui mourut pour nos crimes, + Par le sang consacré de cent mille victimes! + Par ce pacte éternel qui rajeunit tes droits! + Par le nom de Celui dont tout sceptre relève! + Par l'amour qui t'élève + Sur ce nouveau pavois!... + Conduis! règle! soutiens! commande! impose! ordonne! + Par la vertu d'en haut sois couronné, sois roi! + Ta main, dès cet instant, peut frapper, peut absoudre; + Ton regard est la foudre + Ta parole est la loi! + Que la terre et les cieux et la mer te bénissent! + Qu'au choeur des Chérubins les Séraphins s'unissent + Pour célébrer le Dieu, le Dieu qui nous sauva! + Saint! saint! saint est son nom! Que la foudre le gronde! + Que le vent le murmure, et l'abîme réponde: + Jéhovah! Jéhovah! + Qu'il gouverne à jamais son antique héritage! + Sur les fils de nos fils qu'il règne d'âge en âge; + Nos cris l'ont invoqué, sa foudre a répondu! + De toute majesté c'est la source et le père! + Le peuple qui l'attend, le siècle qui l'espère, + N'est jamais confondu! + Qu'il est rare, ô mon Dieu! que ta main nous accorde + Ces temps, ces temps de grâce et de miséricorde, + Où l'homme peut jeter ce long cri de bonheur, + Sans qu'un soupir, faussant le cantique d'ivresse, + Vienne en secret mêler aux concerts d'allégresse + L'accent d'une douleur... + +Voilà pourtant comme on en parlait, et voilà comme on lui parlait, à +ce roi calme et bienfaisant qui était au niveau de toutes les +louanges: or cette louange était l'admiration sincère d'un grand +poëte; elle eut un rapide écho dans toute la France; elle trouva +l'Europe attentive; elle était le présage heureux d'une grande +conquête et d'une victoire illustre entre toutes, une victoire dont +M. le duc d'Orléans, M. le duc d'Aumale, M. le duc de Nemours, le +général Lamoricière et le général Cavaignac devaient sortir. + +Ce beau règne! il était annoncé dans l'Écriture: «_Orietur in diebus +ejus justitia et abundantia pacis._» Un autre poëte, aussi grand que +le premier, la plus superbe et la plus vive inspiration de notre +âge, un grand homme, un héros, lorsqu'il évoque à son tour la +royauté d'autrefois, rien n'est plus splendide et plus touchant que +ses paroles à propos du roi martyr et de l'enfant-roi, tué à coups +de pied dans la prison du temple: + + C'était un bel enfant qui fuyait de la terre. + Son oeil bleu du malheur portait le signe austère. + Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants, + Et les vierges du ciel, avec des chants de fête, + Aux palmes du martyre unissaient sur sa tête + La couronne des innocents. + --Où donc ai-je régné? demandait la jeune ombre. + +La France entière pleurait à ces charmants souvenirs! La France +entière a répété ces cantiques en l'honneur de tant de misères +passées, et de tant d'espérances présentes: + + O Français! louez Dieu, vous voyez un roi juste! + +s'écriait l'auteur des _Contemplations_, le jour glorieux où reparut +le roi Henri IV sur son piédestal: + + O juge! O triomphe! O mystère! + Il est né, l'enfant glorieux... + +s'écriait le poëte, à la naissance de Mgr. le duc de Bordeaux. + + Et toi, que le Martyr aux combats eût guidée, + Sors de ta douleur, ô Vendée! + Un roi naît pour la France, un soldat naît pour toi! + +Voilà pourtant les premiers vers que nous avons entendus retentir à +nos oreilles charmées! Enfants que nous étions encore, voilà nos +émotions, voilà nos exemples, voilà nos rêves! Lui-même, quand il +passait par sa ville en deuil, le roi Louis XVIII, ce dernier roi +qui ait eu l'honneur d'entrer mort en son église royale de +Saint-Denis, il fut salué par un vrai poëte; Victor Hugo, jeune +homme, ajoutait sa douleur impérissable au _De profundis_ de la +ville... _où jamais la couronne ne tombe_, disait l'ode inspirée au +tombeau des rois; Victor Hugo, lui aussi, écrivit une ode éclatante, +au sacre du roi Charles X, et voici la prière que ses cantiques +adressaient au Tout-Puissant, agenouillés à ses autels: + + O Dieu! garde à jamais ce roi qu'un peuple adore! + Romps de ses ennemis les flèches et les dards; + Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore, + Sur des coursiers ou sur des chars! + Charles, comme au Sina, t'a pu voir face à face! + Du moins qu'un long bonheur efface + Ses bien longues adversités! + Qu'ici-bas des élus il ait l'habit de fête; + Prête à son front royal deux rayons de ta tête; + Mets deux anges à ses côtés. + +Rappelez-vous aussi, le jour même où 1830 accomplissait sa +révolution soudaine, ce vieillard couronné de sa gloire et de ses +cheveux blancs, le poëte du _Christianisme_ et le chantre inspiré +_des Martyrs_, entraîné dans la foule victorieuse, et proclamé par +elle, au dernier moment des trois jours, à la même heure où le +nouveau roi va chercher à l'Hôtel-de-Ville les pouvoirs que +l'Hôtel-de-Ville a brisés. Qu'elle était éloquente, et qu'elle était +écoutée avec respect, la voix de M. de Chateaubriand! Quelle majesté +dans ces adieux suprêmes, du haut de la tribune, où les pairs de +France écoutaient, pleins d'attendrissement, de respect..., de +remords peut-être, ces plaintes libérales, ces accents prophétiques! +Et comment donc, à la même heure, quand les plus grands poëtes de +l'âge ancien et des temps présents se mettent à pleurer la royauté +qui s'en va, un écrivain de vingt-cinq ans, docile à toutes ces +impressions surnaturelles, eût-il négligé de mêler sa douleur et son +deuil à cette louange unanime, à ce deuil reconnaissant? + +Pouvait-il oublier, lui, enfant de la presse libre et de la libre +parole, un prince qui s'était écrié, le jour de son avénement au +trône de ses ancêtres: _Plus de censure!_ et qui avait renvoyé dans +leurs cavernes les honteux mutilateurs de la presse honnête et +libérale? Et de même que le roi Charles X avait dit: _Plus de +censure!_ en montant sur le trône, il avait répondu aux vieux poëtes +de l'empire qui, dans une pétition célèbre, le sollicitaient, ô +honte incroyable! contre les poëtes naissants: «Je n'ai que ma place +au parterre!» Il avait fait, il avait dit aussi bien, le jour où il +fit appeler l'auteur de _Marion Delorme_, en le priant de laisser en +repos l'ombre de son aïeul, le roi Louis XIII. La date est certaine; +elle est consacrée à tout jamais, aux royales Tuileries, dans ce +beau livre intitulé: _les Rayons et les Ombres_, le digne pendant +des _Feuilles d'Automne_ et des _Contemplations_: + + Seuls dans un lieu royal, côte à côte marchant, + Deux hommes, par endroits du coude se touchant, + Causaient. Grand souvenir qui dans mon coeur se grave! + Le premier avait l'air fatigué, triste et grave, + Comme un front trop petit qui porte un lourd projet; + Une double épaulette à couronne chargeait + Son uniforme vert à ganse purpurine, + Et l'Ordre et la Toison faisaient sur sa poitrine, + Près du large cordon moiré de bleu changeant, + Deux foyers lumineux, l'un d'or, l'autre d'argent. + C'était un roi, vieillard à la tête blanchie, + Penché du poids des ans et de la monarchie. + L'autre était un jeune homme, étranger chez les rois, + Un poëte, un passant, une inutile voix. + Ils se parlaient tous deux, sans témoins, sans mystère, + Dans un grand cabinet, simple, nu, solitaire... + Or, entre le poëte et le vieux roi courbé, + De quoi s'agissait-il?... + Le poëte voulait faire, un soir, apparaître + Louis Treize, ce roi sur qui régnait un prêtre; + --Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs,-- + Et que la foule vînt, et qu'à travers des pleurs, + Par moments, dans un drame étincelant et sombre, + Du pâle cardinal on crût voir passer l'ombre... + Le vieillard hésitait:--Que sert de mettre à nu + Louis Treize, ce roi chétif et mal venu? + À quoi bon remuer un mort dans une tombe? + Que veut-on? Où court-on? Sait-on bien où l'on tombe? + Tout n'est-il pas déjà croulant de tout côté? + Tout ne s'en va-t-il pas sous trop de liberté?... + Puis il niait l'histoire, et, quoi qu'il en puisse être, + À ce jeune rêveur disputait son ancêtre, + L'accueillant bien, d'ailleurs, bon, royal, gracieux, + Et le questionnant sur ses propres aïeux! + +Tel il nous est apparu, et dans sa vie et dans son règne, le roi +Charles X, ce roi excellent que nous perdions! Tel nous le montrait +la poésie, en attendant que l'histoire eût adopté cette image +vraiment royale! Il avait laissé parmi nous, les uns et les autres, +tant de traces bienveillantes! Il avait été au-devant même de ses +insulteurs, le coeur tout rempli de pitié, les mains toutes pleines +de pardon! Je suis peu de chose, et je n'ai jamais été rien en toute +ma vie... Une seule fois, il me semble aujourd'hui que je fus un +homme important. Je me souviens, en effet, que j'eus l'honneur, au +nom du roi, de porter des paroles de pitié et de pardon à M. Fontan, +enfermé à Poissy pour avoir insulté à la majesté royale! Le roi +demandait à peine une excuse, et tout de suite il pardonnait... M. +Fontan ne voulut pas s'incliner devant ce pardon qui tombait de si +haut! Tout au fond de l'abîme, il défiait encore. Ah! je suis sûr +que M. Fontan eut un vif regret de son obstination malséante... et +courageuse, lorsque un mois après notre ambassade à Poissy (Frédéric +Soulié en était): + + Holyrood! le vieux roi, demandait à ton ombre + Cette hospitalité mélancolique et sombre + Qu'on reçoit, et qu'on rend de Bourbons à Stuarts... + +Donc ce livre, aujourd'hui réimprimé, parce qu'enfin je ne pouvais +pas le laisser disparaître, et reparaître un jour, sans le +commentaire et sans l'explication qui désormais lui serviront +d'excuse, était tout à fait, dans mon ambition juvénile, et qui de +rien ne doute, un suprême adieu à la monarchie expirée, une élégie +au roi que nous perdions. Dieu soit loué, qui m'a mis au rang des +honnêtes gens qui se plaisent à célébrer les causes vaincues! Ils +n'attendent rien de la fortune; ils n'ont rien à espérer du pouvoir; +ils se tiennent à l'ombre, à l'écart, cédant la place à qui veut +passer avant eux! Passez! La place est libre!... Arrivez, ambitieux! +Emparez-vous des rumeurs populaires! Tenez-vous du côté des +puissants de ce matin! Soyez forts avec les forts, puissants avec +les tout-puissants; oubliez la veille, et contemplez le lendemain! +Hâtez-vous! qui vous gêne? Hâtez-vous! qui vous arrête? Hâtez-vous! +foulez à vos pieds victorieux ce que vous adoriez avec crainte, et +le foulez avec joie! Il est si beau de crier, dans la foule, avec la +foule! + +Il est si bon, si charmant de suivre, au pas de course, un +triomphateur! Ceux qui, de loin, vous voient passer s'imaginent que +vous êtes une part du triomphe, un fragment de la conquête, un +capitaine, un général!... Hâtez-vous bien fort, et prêtez aux +nouveaux venus de ce soir les serments que vous avez prêtés aux +vainqueurs de la veille... Hâtez-vous!... pendant que dans l'ombre, +et d'une voix calme, il y a de bonnes gens qui s'obstinent à crier +au roi qui part: «Adieu, Sire! Adieu Majesté! Rappelez-vous ceux qui +vous pleurent! Bénissez-les! Bénissez-nous!» Et puis, si l'on savait +combien c'est facile, et quel honneur inespéré on en retire, +aussitôt que l'on rencontre un de ces pauvres idiots obstinés à la +fidélité, qui se souviennent du serment, et qui n'ont pas voulu des +sentiers nouvellement frayés! + +Ceci dit, reprenons la préface même de l'an de grâce 1830; cette +préface de _Barnave_, aujourd'hui, après tant d'années et tant +d'oublis, nous la réimprimons telle qu'elle fut écrite, au moment où +la France entière interrogeait l'avenir des successeurs du roi +Charles X. La voilà! Je ne changerai pas un mot à cette préface, un +instant fameuse... Elle disait tout à fait, en ce temps-là, ce que +je voulais dire; elle était toute ma pensée; elle appartenait à mes +regrets, à ma sympathie, à mes respects pour le roi de +Chateaubriand, de M. Bertin l'aîné, de Victor Hugo, de Lamartine! + +Et bientôt, lorsqu'il apparut que le roi Louis-Philippe était un +grand prince, un esprit ferme et libéral, un vrai roi, père heureux +d'une famille de grands capitaines, d'honnêtes femmes et d'un +véritable artiste, la princesse Marie, à l'heure éclatante et libre, +entre toutes, où la France entrait à pleines voiles dans des +prospérités inconnues, comme un homme d'État, un ministre du roi +Louis-Philippe me disait:--Monsieur, nous voilà bien loin, +convenez-en, de la préface de Barnave? + +--À coup sûr, lui dis-je, et j'en conviens d'autant mieux, que nous +voilà bien loin, très-loin du prince de Polignac, bien près du roi +Charles X... et du ministère de M. de Châteaubriand. + + + + +PRÉFACE + +DE LA PREMIÈRE ÉDITION. + + +«Si vous me demandez quel est ce livre; à quel genre de littérature +il appartient, et quelles conséquences en va tirer le lecteur, je +vous répondrai ingénument que je suis fort empêché de vous répondre. +La chose est ainsi cependant. + +«En ce siècle ingénu des classifications, où, jusqu'à la +littérature, tout est numéroté par ordre et divisé par familles, ce +n'est pas, je l'avoue, un médiocre inconvénient que de publier un +ouvrage indécis, qui ne puisse absolument se placer dans un rayon +certain de la bibliothèque, sans en troubler la savante harmonie, et +sans faire mentir la commune étiquette de tant de beaux livres +obéissant à la loi des bibliothécaires de profession. Tels sont +cependant ces nombreux chapitres à propos de Marie-Antoinette, de +Mirabeau, de Barnave, du duc d'Orléans, en un mot, de tout ce qui a +illustré, bouleversé, ennobli, souillé la dernière période du +dernier siècle. L'idéal, le faux, l'impossible, et surtout +l'impossible, se rencontrent trop souvent dans mes récits pour +qu'ils aillent grossir la case des historiens; en même temps, les +faits y sont quelquefois si vrais, si réels, incontestables à ce +point que, parmi les oeuvres de pure imagination, ils sembleraient +une disparate. + +«Pourquoi cependant? Il est si peu d'ouvrages de pure invention où +la vérité ne se mêle au mensonge, il est si peu d'histoires où le +mensonge ne s'allie à la vérité! Aujourd'hui surtout où l'histoire +est embarrassée de tant de systèmes, de contradictions, de passions +opposées! Oui, je conçois l'histoire, mais comme la faisaient +Xénophon, Thucydide et Tite-Live. Alors la tradition était une; le +fait arrivait de bouche en bouche à l'historien, qui l'enregistrait +sans l'examiner; et quand il était paré des grâces d'un style +élégant, ce fait même aussitôt devenait irrécusable. Le pauvre +annaliste n'était pas occupé à mettre d'accord des mémoires qui se +démentaient l'un l'autre. L'écuyer de Cyrus, le secrétaire de +Périclès, la femme de chambre de Cornélie, ne s'étaient pas mis aux +gages du libraire Ladvocat; ils n'avaient pas laissé de gros +volumes, remplis de mesquins détails. Tout se bornait à l'événement +principal que l'écrivain racontait avec sa bonne foi et sa passion, +que le lecteur croyait avec simplicité! Cette franchise et ce bon +sens valaient mieux cent fois, que l'examen sans cesse et sans fin; +cette bonhomie et cette façon de croire à l'historien qui raconte, +étaient cent fois préférables à cette critique dont nous sommes si +fiers. + +«Mais l'histoire contemporaine! Il n'y a plus moyen de l'écrire, +depuis qu'elle appartient à tout le monde! Dans ce labyrinthe où +tant de fils viennent se croiser, comment reconnaître le fil qui +peut vous guider et vous conduire à la lumière? En qui donc +aurez-vous foi, je vous prie? À Dumouriez, à M. de Bezenval! à +Prudhomme ou à Mme Campan! Les uns et les autres, ils ont vu, «ce +qui s'appelle vu!» les mêmes événements, et tous, d'une manière +différente, ils les ont arrangés, séparés, défigurés, au gré de +leurs haines, de leurs opinions, de leurs intérêts. Lisez, par +exemple (et je vous plains!), tout ce que les amis et les ennemis de +M. de Lafayette ont écrit à sa honte, à sa louange, dans les +premières années de la révolution, et, s'il se peut, formez-vous de +cet homme une idée complète et bien arrêtée. Ce que je dis ici d'un +homme, on le pourrait dire de tous les autres. + +«Je l'avouerai, mon humble esprit ne savait où se prendre au milieu +de tant d'incertitudes. Plus j'allais à la vérité, plus elle prenait +soin de me fuir. Enfin, désespérant de l'atteindre, j'ai vu qu'il me +serait impossible de reconstruire l'histoire, et comme il m'en +fallait une, j'en ai fait une à mon usage. Deux grands faits, +seulement, m'ont paru assez clairs et positifs: la plus vieille +monarchie de l'Europe s'écroulant en quelques jours, une tête de roi +tombant sur la place publique. En même temps l'infortune, le talent, +l'erreur, le crime, mêlés à cette étonnante catastrophe... et voilà +ce que j'ai voulu représenter en quelques personnages, résumer en +quelques noms propres. + +«L'infortune, en mon livre, elle porte un nom qui fait courber les +têtes les plus hautes, elle a nom Marie-Antoinette. O l'héroïque et +très-haute image de cette monarchie encore belle et forte, mais +étourdie à la façon d'une jeune fille ignorante du monde et de ses +exigences; bienveillante à tous, et par tous abandonnée! À force de +bienfaits elle n'a créé autour d'elle que d'inutiles amitiés et +d'implacables haines. Que disons-nous? rien n'égale ses malheurs, +sinon le courage à les supporter. + +«Mirabeau, c'est le talent, c'est le génie emporté dans tous les +excès, par tous les vents de l'orage et des révolutions. Il fut +l'inexplicable exemple de ce que peut un homme enivré de vice et +d'intelligence, quand chez lui l'orgueil et l'ambition conspirent +avec l'éloquence, pour tout détruire; roi par la parole, à qui ne +manque aucun genre de mépris, pas même le sien; il fait trembler +tous les trônes de l'Europe, il finit par reculer devant sa propre +conscience. Il meurt enfin quand sa mission de renverser est +achevée; homme incapable, ou, qui pis est, parfaitement indigne de +faire le bien, et de se repentir utilement. + +«La vertu dans ces époques troublées, la vertu virile, eh bien! +j'avais choisi pour la représenter dans mon drame, mon héros même, +Barnave, homme de moeurs élégantes et de langage fleuri; +désintéressé au milieu de tant de corruptions; humain et charitable +au milieu de tant de férocité. Une fois seulement la sainte pitié le +trouvera insensible, et, la vapeur du sang montant jusqu'à son +faible cerveau, il calomniera la victime, au profit du meurtre +impitoyable. Oui, Barnave, en vain du haut de cette tribune +abominable où le paradoxe est maître, as-tu demandé, avec surprise, +si le sang des meurtriers valait la peine d'être déploré? Le sang +qui coule est toujours pur, quand il n'est pas versé par la loi pour +venger la société, et les remords du reste de ta vie expieront à +peine ces cruelles paroles. + +«À mon sens, Barnave représente assez bien, par ses emportements +subits, par ses colères sans frein, par son muet repentir, par sa +mort atroce, et par la réhabilitation posthume qui fut faite autour +de son nom, cette belle part de la jeunesse condamnée à l'obscurité +par sa naissance, et qui consent de tout son coeur à l'obscurité, à +condition que personne, autour d'elle, ne s'élèvera au-dessus +d'elle. À des esprits ainsi faits, une révolution portera toujours +préjudice; cette révolution est, pour cette jeunesse, un grand +malheur: elle la rend ambitieuse; elle l'arrache à son repos; elle +l'entoure à l'improviste de grandeurs inouïes et volées; elle la +dégage en même temps de son premier serment, ce premier serment +solennel, le seul qui compte au tribunal de Dieu, au jugement du +genre humain, le serment qu'on ne fait qu'une seule fois. Il n'y a +qu'un serment, comme il n'y a qu'un baptême! Ajoutez à ces erreurs +de la jeunesse, aux temps cruels des révolutions, que la révolution +est féconde en parvenus du dernier étage, ce qui fait que nos jeunes +gens se regardent, et qu'ils se disent (chose étrange! ils se disent +cela tout haut): Nous valons pourtant mieux que cela! Alors, dans +ces malaises, l'usurpation devient une contagion morale, chacun +voulant usurper quelque chose en ce gaspillage politique. Barnave +aussi. Comme il vit que Mirabeau, roi dans le peuple, était +l'usurpateur de la couronne de Louis XVI, il a voulu être, à son +tour, l'usurpateur de Mirabeau. Quoi d'étonnant? Quand il n'y a plus +de frein pour quelqu'un, il faut qu'il n'y ait plus de frein pour +personne! Aussitôt que Mirabeau fut le maître, il n'y eut pas de +raison pour que Robespierre n'eût pas son tour. Seulement, dans +cette lutte haletante et misérable de pouvoirs éphémères qui +s'élèvent et qui tombent, dans ce nombre incroyable d'ambitions +niaises ou sanglantes, plaignons les ambitions honnêtes, plaignons +Barnave; il eut l'ambition d'un honnête homme dont on a dérangé la +voie. On s'égare, on s'étonne, on se perd, on est perdu. + +«Pour figurer le crime (en cette histoire que je me faisais à +moi-même, et que j'arrangeais au gré de mon conte d'enfant mal +instruit, qui veut tout savoir en vingt-quatre heures, qui n'écoute +les conseils et les leçons de personne), il ne s'offrait à moi que +trop de modèles. J'ai pris le mien dans un palais, comme un +effrayant contraste, j'ai choisi, par une préférence qui lui était +due, et qui ne pouvait étonner personne, un prince affreux, tout +semblable à ce portrait que fait Tacite en parlant de ces neveux de +Tibère «qui commencent à se montrer les héritiers du maître, à force +de débauches secrètes et de forfaits ignorés!» Je l'avais sous la +main, et je m'en suis servi, comme on se sert d'un croquemitaine à +épouvanter les enfants. Ce brigand ténébreux, cet idiot, qui, +pouvant d'un mot racheter tous ses crimes, épouvanta les bourreaux +eux-mêmes de sa cynique imprécation contre cet infortuné, son parent +et son roi, dont la tête était en jeu dans cette réunion de +régicides, le voilà donc tel quel, et, s'il vous plaît, pouvais-je +trouver quelque part un exemple plus frappant de folie et de +méchanceté?» + + * * * * * + +Tel était mon exorde... et tels étaient, en effet, les divers +personnages de ce livre écrit sans patience, arrangé sans art, +conduit sans talent, plein de hasards et si mal disposé, qu'en le +relisant, à cette heure, et revenant sur ces pages oubliées, il me +semble en effet que j'assiste au rêve d'un malade. Où donc avais-je, +en effet, rencontré cet Allemand que j'affublais d'un très-grand nom +de l'Allemagne? Où donc avais-je imaginé cette fable où l'absurde et +le niais le disputent à l'impossible? En vain, même aujourd'hui, j'y +voudrais remettre un peu d'ordre, en vain je voudrais arranger, +réparer, réunir par un certain lien ces fictions malséantes, ce +serait entreprendre une oeuvre inextricable, et moi-même je me +demande, en ce moment, par quelle indulgence incroyable, et par +quelle fascination que je ne saurais expliquer, le public +contemporain de _Notre-Dame de Paris_, du _Vase étrusque_, des +premiers contes de Balzac, de _Volupté_, d'_Indiana_, et de tant de +belles oeuvres justement honorées, et populaires à bon droit, a pu +tolérer la lecture de cette oeuvre informe? Il faut donc que la +jeunesse ait un grand charme? Il faut que les innocents délires +portent en eux-mêmes une inexplicable excuse, pour que ce _Barnave_, +à savoir, ce monstrueux ensemble d'opinions contradictoires, de +colères mauvaises, d'admirations stupides, cet enchevêtrement +fabuleux des plus vulgaires accidents d'une si grande et si terrible +révolution, ait trouvé grâce un instant aux yeux de ces lecteurs +dont les pères avaient été les témoins, et quelques-uns les acteurs +de cette histoire que je défigurais à plaisir. Voilà ce qui +m'étonne, et, disons mieux, voilà ce qui m'épouvante, en ce moment +de zèle et de vérité avec moi-même, à l'heure où la fiction se +dépouille de ses oripeaux et de ses mensonges; à l'heure où la +vérité, toute nue, apparaît manifeste, irrésistible, et montrant, à +qui l'a outragée, un visage sévère et voisin du mépris. Voilà, +sincèrement, ce que je pense, à cette heure où je suis juste avec +moi-même, de ce fameux _Barnave_ et de sa fameuse préface, et s'il +était possible d'anéantir un livre qui a vécu même une minute, une +seule, à coup sûr je jetterais volontiers ce livre aux flammes +vengeresses, et de ses cendres inertes je ferais, sans peine, un +ridicule hommage aux quatre vents du ciel. Mais (voilà la peine et +le châtiment) j'ai beau me repentir; en vain je connais les fautes +et les crimes de ce livre imprudent, je ne saurais l'effacer; il +suffit qu'il ait vécu... dix minutes, pour qu'il soit acquis à +l'accusation qui m'a frappé du côté des gens de goût, des bons +esprits, des sages esprits, des prévoyants, des amis de la chose +honorable, honorée et faite avec art. + +Il y a, dans Plutarque, un livre intitulé: _Des choses qui se +portent bien_... Heureux trois fois, et davantage, les livres sains, +vivants, vigoureux et bien portants! Honneur et gloire aux _livres +qui se portent bien_! Un livre en belle et bonne santé respire à +chaque page une suave odeur de contentement, de force et de calme! +Une passion bien portante est fière et forte; un vice même, _bien +portant_, n'est pas digne absolument de nos mépris. Voyez Harpagon, +voyez don Juan! Tu te portes bien, c'est-à-dire, ami, te voilà au +niveau de la renommée et de la gloire, au niveau de toutes les +fortunes! Tu te portes bien, c'est cela! Maître absolu de ton âme, +tu vas marcher dans les bons sentiers, tu vas exprimer les nobles +sentiments, tu vas parler la belle langue à l'accent grave, +intelligente, éloquente, au niveau des plus secrets penchants de +l'âme humaine.... Hélas! jamais histoire ou roman ne fut plus malade +que ce triste _Barnave_, enfant mal venu d'un si jeune homme! Il n'y +a rien de plus triste à voir, et de plus triste à suivre que ce +fantôme de Barnave! Il a la fièvre, il a le délire; il passe, et +coup sur coup, de l'exaltation sans cause au découragement sans +motif; c'est un accès de tétanos, un véritable _delirium tremens_! +Roman du vide et du néant! Marionnettes et polichinelles de +l'histoire! Un théâtre où rien ne se passe, ou pas un ne parle à la +façon bienséante, honorable et superbe de la force et de la santé. +Fausse éloquence et fausse admiration! Hormis le pieux respect dont +la reine Marie-Antoinette est entourée, hormis quelques pages +véhémentes à propos de Mirabeau, et peut-être aussi le _Retour de +Varennes_, tout est faux, absurde et trivial dans ce roman sans +forme; ici, le moindre bruit est le bruit d'une trompette; ici, le +silence est un râle! On n'a pas affaire à des hommes, tout au plus à +des fantômes. Je vis, un jour, dans l'ancienne salle des Doges, à +Gênes, un simulacre de statues recouvertes d'une toile blanche... on +les eût prises, de loin, pour des marbres... ce n'étaient que des +mannequins, remplaçant misérablement des statues mutilées. + +Que vous dirais-je? On peut comparer ce vieux livre, oublié dans les +limbes, à cette lanterne, où tantôt la flamme envahit le verre +enfumé, où tantôt la flamme éteinte emplit de nuages et de nuit ces +verres magiques, sur lesquels devraient briller et resplendir: +Madame la Lune et Monsieur le Soleil... Voilà mon oeuvre! Hélas! il +n'y a rien de plus absurde et de plus mal fait. «Un fagot mal lié!» +me disait un jour M. Sainte-Beuve.... et je le trouve indulgent, +comme s'il n'y avait pas: _fagots et fagots!_ + +Je ferme ici ma parenthèse, et même il me semble que voilà bien +longtemps déjà qu'elle est ouverte. Ainsi nous reprendrons, s'il +vous plaît, la première préface à l'endroit même où nous l'avons +laissée il n'y a qu'un instant, mais cet instant de flagellation m'a +paru diablement long. + + +SUITE DE LA PREMIÈRE PRÉFACE. + +«Arrivons maintenant à la question difficile, une question de +personnes et de noms propres, et d'autant plus dangereuse à traiter, +que j'ai été averti avec tout l'intérêt d'un père (M. Bertin +l'aîné), par un homme à qui j'ai voué le respect d'un fils, et qui +doit m'aimer un peu, je le sens aux respectueux dévouement que j'ai +pour lui. + +«Mais comme à des conseils ainsi donnés, si paternellement et de si +haut, il n'y a que deux manières de répondre, l'obéissance ou le +sincère aveu d'une passion bien sentie, je ne répondrai pas, +publiquement, à ces conseils donnés dans l'intimité, et dont l'oubli +ne peut tomber que sur moi seul. + +«Je n'ai à répondre ici qu'à ces questionneurs en titre, aux +trembleurs par métier, aux gens de sang-froid par tempérament, et +dont la fausse pitié ne manquera pas d'accourir au premier mot qui +leur semblera trop vif. Le monde est plein de ces esprits timides +qui voient un danger dans tout, qu'une vérité historique effraie +autant qu'une aventure impossible, et qui, pour sauver le présent, +vous font bon marché du passé. Je vois déjà un de ces peureux +arriver chez moi, tout alarmé, tout en désordre:--Ah! mon ami, +qu'avez vous fait? que vous êtes jeune! Y pensiez-vous quand vous +barbouilliez de honte un premier prince du sang? + +«Ce prince, monsieur l'homme aux ménagements, ce prince, qui n'a +droit qu'à l'impartialité, et que j'ai représenté tel qu'il m'a +paru: avare et prodigue à la fois, débauché sans vergogne et sans +plaisir, qui ne laissa pas même au crime sa seule dignité, +l'énergie; un malheureux qui n'osa jamais regarder un homme en face, +et pas même le roi Louis XVI; ce prince est à moi, il m'appartient +par tous les droits de l'histoire. Ses lâchetés, ses vices, ses +orgies, ses fanfaronnades, sont de mon domaine, et je ne m'en puis +dessaisir, par un misérable calcul d'intérêt ou de peur. Je sais +bien quelles raisons vous allez me donner, entre autres raisons: que +la mémoire de ce prince est aujourd'hui à l'abri d'une couronne: +mais vos raisons ne sont pas les mêmes que les miennes. Ce prince +dont je m'empare, c'est ma révolution de 1830; c'est l'épave qui +m'est venue du grand naufrage. J'ai saisi corps à corps, dès que je +l'ai pu, en tout danger, cet étrange héros, si bien fait pour +l'auteur dramatique. Ce qui eût été lâcheté, il y a un an, est +devenu courage aujourd'hui; à chacun sa part du butin qu'on se +partage; au duc d'Orléans la couronne de France, à nous +Philippe-Égalité! Vous me demandez grâce pour lui: mais lui, a-t-il +fait grâce? A-t-il eu pitié de la plus belle des femmes, de la plus +malheureuse des reines, de la plus contristée des mères? J'attache +son nom au poteau infamant... N'a-t-il pas dressé l'échafaud où +Marie-Antoinette est montée, traînée à ces hauteurs sanglantes par +la haine et par la calomnie? Non, pour cet homme je ne mentirai pas +à la vérité. + +«On ne me verra pas, historien paradoxal, réhabiliter sa mémoire et +faire pour lui ce qu'a fait Walpole pour Richard III; dans ma +galerie de tableaux il paraîtra en pied, je ne jetterai pas sur sa +laide figure le voile noir de Faliero: Faliero avait gagné des +batailles avant de trahir son pays. + +«Et puis voyez, monsieur, jusqu'où nous conduirait ce système de +transactions avec l'histoire! Soit, j'y consens: je vais brûler mon +livre, car j'aime mieux l'anéantir que d'en arracher une page. +Allons, je ferai un autre livre, je peindrai une époque plus +reculée: la vieillesse de Louis XV avec ses prodigalités, ses +scandales, ses faiblesses; je montrerai la monarchie expirante de +luxe et d'impuissance dans les bras de la Dubarry. Cependant il me +faut d'autres personnages que Louis XV et Mme Dubarry. On ne fait +pas un roman à deux personnages, à moins de rencontrer Paul et +Virginie, ou Manon Lescaut et le chevalier Desgrieux. Donc je +prendrai nécessairement ceux qui approchaient le trône de plus près; +dans ce nombre, le plus élevé par sa naissance, ne saurait être +oublié. Aussi bien quelle figure à dessiner! quelle dépravation au +milieu de tant de dépravations! Ce prince, le fils de Henri IV, est +gros, épais, commun; le temps pèse à ses jours désoeuvrés; la chasse +seule occupe les facultés de son âme; sa force intellectuelle se +résume entre un contre-pied du cerf et un défaut de sa meute; s'il +pleut, si le soir il digère mal, ses courtisans et sa maîtresse +jouent la comédie pour le distraire: mais quelle comédie! Il faut +être un prince ou bien Mme de Montesson, sa maîtresse, ou tout au +moins quelqu'un des leurs, pour entendre pareille comédie sans +rougir. Déjà les polissonneries de Collé semblent trop voilées et +trop chastes à cette cour d'un goût délicat. Vadé seul, Vadé, son +langage des halles, ses jurons, ses ordures, ont le talent d'égayer +les tréteaux de Bagneux et de Sainte-Assise, d'arracher un sourire à +ce prince subalterne et à sa Maintenon du second ordre.--Ah! +monsieur, m'allez-vous dire, un peu d'indulgence, un peu de +ménagement pour celui-là, car, après tout, c'est notre aïeul. + +«C'est notre aïeul! je me rends à cet argument. Remontons un peu +plus haut, j'espère que nous serons plus heureux. + +«Louis XV est jeune encore, charmant, aimé, victorieux; Ses moeurs +faciles le poussent à l'amour, mais ses amours sont nobles et +élégantes. À ce brillant tableau vient s'opposer un contraste +singulier. Il n'est pas de romancier ou de poëte comique qui +consentît à se priver d'un si grotesque personnage. Louis d'Orléans, +libertin dans sa jeunesse, est devenu dévot, ou plutôt +superstitieux, dans son âge mûr. Entouré de livres ascétiques, +lui-même il compose des ouvrages de théologie, pour le malheur de +ses bons génovéfains, qu'il ennuie toute la journée de sa prose +sérénissime et de ses subtilités monacales. À cette folie religieuse +il joint une folie d'un autre genre. Il ne veut pas croire que l'on +puisse mourir, il nie la mort pour lui échapper, comme un médecin +nous conseillait de nier le choléra-morbus pour l'éviter. Un jour, +que son intendant lui soumettait les comptes du trimestre, il +remarqua quelques diminutions dans la dépense; il en demanda la +cause.--Monseigneur, plusieurs rentes viagères que vous payiez se +sont éteintes.--Comment?--Monseigneur, les rentiers sont morts.--Ce +n'est pas vrai, ce n'est pas possible. Vous êtes bien osé de me +tenir un pareil langage! Apprenez, monsieur, qu'on ne meurt plus +aujourd'hui. Arrangez-vous pour payer ces rentes, ou je vous +chasse.» + +«Un tel personnage paraîtrait peut-être assez original dans mon +roman, mon livre, mon histoire, comme vous voudrez l'appeler. Mais +je vous vois venir.--Ah! monsieur, laissez ce pauvre fou, qui n'a +fait de mal à personne! Chacun a ses travers; celui-là, vous en +conviendrez, est le plus innocent de tous. Il vaut mieux payer des +créanciers morts que ne pas les payer vivants. Et puis enfin, +monsieur, c'est notre trisaïeul. + +«--C'est notre trisaïeul! Je n'ai plus rien à dire. Paix à notre +trisaïeul! Remontons encore. + +«Mais, hélas! je me trouve plus empêché que jamais. Nous voici +arrivés à la Régence. Au dehors, l'avilissement de notre dignité +nationale; au dedans, la banqueroute: partout la honte. + +«De la Régence, le savez-vous, monsieur? datent tous nos malheurs. +Le caractère public de la nation s'efface ou plutôt disparaît: +l'antique bonne foi périt dans les calculs avides et insensés de +Law; les croyances religieuses tombent devant l'audace des +sceptiques. Les moeurs de la famille se corrompent pour imiter la +corruption de la cour. Dans cette cour, il n'est point de vice qui +ne soit représenté par quelque grand nom. Les plus illustres +exemples ne manquent pas aux désordres les plus criminels. L'inceste +les préside, une couronne en tête, un sceptre à la main. + +«Ajoutez que la liberté civile ne gagne même pas à cette licence des +moeurs. Tandis que l'on affiche un insolent mépris de la religion, +au nom d'une abominable bulle les cachots se remplissent des +citoyens les plus innocents et les plus vertueux. Voltaire est +enfermé à la Bastille pour des vers qu'il n'a pas faits. Il est puni +comme s'il était l'auteur d'une Philippique, comme s'il s'était +écrié, avec Lagrange Chancel: + + Nocher des rives infernales, + Apprête-toi sans t'effrayer + À passer les ombres royales + Que Philippe va t'envoyer. + +«Vous me demandez si je crois à toutes ces accusations? J'aime à +douter du crime. Mais, s'il me prenait fantaisie d'écrire l'histoire +des Atrides, il me faudrait à toute force parler de meurtres et +d'adultères: de même, si j'écrivais l'histoire de la Régence, +l'inceste et le poison devraient trouver place dans mes récits. + +«Sans doute ce n'est pas là votre compte, et vous m'allez dire +encore:--Ne troublons pas la mémoire de ce bon Régent! Je conviens +qu'il a eu quelques torts de famille, mais on exagère toujours; puis +il était brave, spirituel; à force d'indifférence il s'est montré +quelquefois clément; et, entre nous, c'est encore ce que nous avons +de mieux dans notre généalogie. + +«Je cède à cet argument domestique. Volontiers, j'abandonne le +Régent et ses maîtresses. Je vais aller encore un peu plus haut, +car, je vous l'ai dit, il me faut un roman dont les personnages +soient pris dans les temps modernes. Assez de grands talents se sont +occupés du moyen âge et nous ont promenés dans les siècles +lointains. + +«Voici Louis XIV entouré de toutes les pompes de son règne: à sa +voix, Versailles s'élève, le commerce renaît, les arts fleurissent: +à tout ce qu'il touche le Roi imprime un caractère de grandeur, ses +faiblesses mêmes sont ennoblies par je ne sais quel éclat de bon +goût. + +«Dans cette cour où le grand Condé, Turenne, Corneille, Racine, +Molière, donnent au trône plus de force et en reçoivent plus de +dignité, dans cette cour brillante de tous les genres de splendeur, +un homme seul se rencontre comme pour la déparer; seul il reste +insensible à tant de merveilles. Immobile au milieu de cette +glorieuse activité, il s'habille en femme, Sardanapale aux genoux +d'une chambrière laide et intrigante; encore s'il ne s'abaissait pas +à d'autres amours, mais il en est que la nature réprouve autant que +la morale: ceux-là sont faits pour lui. Cet homme, ce prince, c'est +Monsieur, frère de Louis XIV et duc d'Orléans. Or, je vous le +demande, puis-je l'oublier, ou comment faut-il que j'en parle, si +j'en parle? + +«Vous voyez donc qu'avec la meilleure volonté du monde, c'est là un +passé à ne pas défendre. L'histoire est une trop grande dame pour se +plier à toutes les fantaisies de courtisans nés d'hier. Laissons à +l'histoire sa libre allure, comme on laisse sa libre allure à la +flatterie. N'avez-vous pas vu, au dernier salon, un duc d'Orléans +qui se casse, en dansant, le tendon d'Achille? La flatterie, faute +de mieux, a fait de cet accident grotesque un grave portrait +d'histoire. Le peintre nous a représenté le duc au moment où il +tombe sur le plancher dans l'attitude d'un frotteur maladroit qui +cire un parquet. Le tableau existe; il deviendra peut-être de +l'histoire. S'il lui fallait un pendant, laissez faire la flatterie, +elle saura le trouver, ce pendant historique: elle fera un tableau +dans lequel nous verrons le cardinal Dubois, par exemple, le pied +levé, lui aussi, et déguisant son noble maître jusqu'à l'excès. + +«Il y aura toujours assez de gens pour draper majestueusement même +un coup de pied au derrière. Laissez-nous donc être vrais, nous +autres, quand nous l'osons. + +«Si j'ai un conseil à donner aux courtisans du nouveau régime, c'est +de prendre leur parti sur nos livres, comme nous avons pris notre +parti sur leurs tableaux d'histoire. + +«À les entendre, et pour complaire à des vanités de famille, il +faudrait confisquer l'histoire d'un siècle et demi, et désormais la +plus adroite flatterie de ce qui est serait l'oubli de ce qui fut. +Mais ces accommodements peuvent-ils entrer dans un esprit droit et +libre? Est-ce ma faute, à moi, si vous êtes contraints de renier vos +aïeux, comme un parvenu de la veille désavoue son père le maltôtier? +Je ne sais ce que je gagnerais à cette complicité de mensonges, mais +je sais qu'elle ne servirait de rien à ceux que j'adulerais si +bassement. Qu'importe, en effet, quels furent leurs ancêtres? Quels +ils sont, voilà ce qu'on demande. Il se peut même que, loin de +perdre à ces souvenirs historiques, ils grandissent, au contraire, +par la comparaison: la vertu ainsi que la royauté commence avec eux +dans leur race. Leur héritage n'est grevé d'aucun de ces legs de +gloire qu'il est quelquefois difficile d'acquitter. Enfin, on les +louera davantage encore de n'avoir aucun des vices de leurs pères, +s'ils possèdent toutes les vertus qui leur ont manqué.» + + * * * * * + +Telle était cette fameuse préface; en voilà tout le côté venimeux! +De ces pages misérables, est venu à mon triste roman son petit +succès d'un instant. Et maintenant que je les relis de sang-froid, +et que je me rends compte des injustices et des cruautés que +contenaient ces lignes fatales, la rougeur m'en monte à la joue, et +je me demande en effet si c'est bien moi qui ai signé ces violences +misérables? Remarquez aussi la forfanterie, et comme elle était +bienséante, en effet. + +C'était le meilleur, le plus libéral et le plus clément de tous les +rois, que j'attaquais sans peur... et sans danger dans cette préface +misérable; et la belle oeuvre, après tout, de l'injurier dans ses +ancêtres, et la belle ambition de ressembler à ces misérables petits +tribuns qui menacent, du poing, le soleil! Que c'était joli et bien +trouvé de me mettre à trembler, sous une loi qui nous laissait toute +liberté d'écrire, et que je faisais là de l'héroïsme à bon marché! + +Et quand je disais que les avertissements ne m'avaient pas manqué, +je ne disais que la moitié de la leçon qui m'avait été faite par le +plus juste et le plus loyal des conseillers, M. Bertin l'aîné, mon +second père. Il venait de m'adopter, comme un des siens; il venait +de m'ouvrir, paternellement, le _Journal des Débats_ où, depuis +trente années, j'ai trouvé le travail et le pain de chaque jour; il +m'aimait déjà, comme un vieillard aime un jeune homme honnête et +laborieux, qui n'a pas d'autre ambition que l'ambition de l'heure +présente, et qui, déjà, se sent tout pénétré des exigences de la +terrible et décevante profession du journaliste. Moi, de mon côté, +le voyant affable et bon, de cette inépuisable bonté que je n'ai +jamais retrouvée en personne, avec tant de grâce et de douceur, je +lui disais toute chose; il était si bon, qu'il voulut relire les +épreuves de ce _Barnave_, une faveur qu'il avait faite à M. de +Chateaubriand pour les épreuves de l'_Itinéraire_ et des _Martyrs_. + +Donc, obéissant à ses moindres désirs, qui étaient des ordres pour +moi, je portai triomphalement à M. Bertin, dans cette belle maison +des Roches (O jardins, ô douce vallée, où Victor Hugo conduisait sa +muse, sa femme et les quatre enfants dont les voix fraîches +remplissaient cet espace enchanté!), mon pauvre manuscrit de +_Barnave_. À me voir passer, la tête haute et le regard superbe, les +gens qui ne me connaissaient pas, auraient pensé que je portais avec +moi _Hernani_, _Marion Delorme_ ou _la Recherche de l'absolu_; je +devais avoir en ce moment quelque aspect du tribun, du ténor, du +capitaine, ou disons mieux, du matamore! «Tu portes César et sa +fortune!» Heureusement que j'avais affaire avec l'indulgence en +personne, et que M. Bertin me reçut et m'écouta le plus simplement +du monde. Il avait commencé par sourire; il devint sérieux; à la fin +de ma lecture impitoyable il était visiblement attristé, son bon +sens et sa prudence avaient subi une cruelle épreuve à la lecture de +ce pathos sentimental; il avait trouvé bien triste et bien épais, ce +nuage où brillaient quelques éclairs. Notez que j'avais commencé par +le livre, et que j'avais gardé la préface pour la fin, comme un +morceau d'une éloquence irrésistible. Ah! le brave homme!... Et +songer à quel point cette lecture a dû l'attrister! + +Disons tout: mon enthousiasme et mon admiration pour cette belle +oeuvre, à peine étais-je arrivé à la fin de la première partie, +avaient déjà perdu à mes propres yeux beaucoup de sa force et de son +génie. À mesure que je lisais ce misérable roman, à ce grand juge, +et que je cherchais à deviner mes futurs destins sur ce noble et +sympathique visage, il me semblait que je descendais de mes +hauteurs. Parfois je m'arrêtais:--Continuez, me disait-il. Parfois +je hâtais mon récit qui m'impatientait moi-même:--Or çà n'allons pas +si vite, et modérez-vous, au moins, dans le débit, reprenait M. +Bertin. Puis il m'interrompait, tantôt en me disant:--Allons +déjeuner! Tantôt, sans mot dire, il se levait, et fermait mon livre, +avec un sourire assez voisin de l'ironie, et je le suivais dans les +belles allées de ce beau parc qu'il avait planté, sur les bords de +ces ruisseaux dociles à sa voix, sur les rives de ce lac qu'il avait +appelé au milieu des vertes pelouses. Et comme s'il eût voulu me +faire honte (il n'y pensait guère), chemin faisant, nous +rencontrions, oublié sur un banc de verdure, un volume de Voltaire, +un traité de Platon, un de ces chefs-d'oeuvre éternels dont il +faisait, tour à tour, la compagnie et l'enchantement de ses jardins. + +Et lorsque enfin, après toutes ces haltes dans l'ennui, il eut subi +tout mon livre, il me prit à l'écart de trois ou quatre jeunes gens +qui devaient être, avec tant de courage et de talent l'honneur et la +popularité du _Journal des Débats_, et qui causaient en riant, dans +ces belles allées, de toutes les promesses de l'avenir:--Je vous ai +bien écouté, me dit-il; à votre tour, écoutez-moi, je verrai après, +si vous êtes sage, et si vous méritez un bon conseil. + +Alors, de cette voix qui eût été toute-puissante à quelque tribune +libérale (il n'a jamais accepté un seul de ces honneurs trop +brûlants pour lui!), ce brave homme, et ce digne homme, entreprit de +convaincre un obstiné qui ne voulait rien entendre. Il représenta à +l'auteur de _Barnave_ qu'il était trop jeune, et trop inhabile à +toutes les choses sérieuses, pour se mêler sans ordre à ces grands +événements qui tenaient l'Europe inquiète et le monde attentif; que +le nouveau roi de cette France en proie aux disputes, lorsqu'il +acceptait cette couronne exposée à de si cruels périls, faisait une +action courageuse et d'un grand citoyen; donc celui-là sera un homme +injuste, un homme ingrat, qui s'attaquera si vite (avec si peu de +dangers pour soi-même) à ce courage, à cette prévoyance, à cette +patience, à ce grand talent d'attendre et de prévoir. Quoi donc! +voilà un prince éprouvé par toutes les vicissitudes les plus +cruelles et les plus inattendues de la fortune insolente, un père de +famille à peine remis des confiscations et des exils, qui s'occupe à +réparer les ruines de sa maison, à retrouver ce qu'il a perdu dans +l'orage, à élever royalement une famille bourgeoise, un homme ami de +la paix, indulgent à tous, sévère à lui-même, intelligent du temps +présent, plein de respect pour l'avenir, qui, nous trouvant tout +d'un coup tombés dans l'abîme, arrive au premier cri de ce peuple au +désespoir: «Seigneur! Seigneur! sauvez-nous! Nous périssons, +Seigneur!» + +Il arrive, et dans cette balance où pèse,... implacable, une +révolution surnaturelle, il jette à l'instant ses biens, son nom, +ses enfants, ses chers enfants, sa femme elle-même, un ange, une +sainte, une mère, et la plus tendre aussi de toutes les +mères:--«Tout cela (dit-il) est à vous, à la France, à mon règne. +Allons, suivez-moi.» + +Voilà ce qu'il dit à la France. Il appelle en même temps à l'aide, +au secours du nouveau trône et des libertés nouvelles les +historiens, les philosophes, avec les poëtes nouveaux, donnant sa +part à chacun d'eux dans cet établissement qui devait durer dix-huit +années, tout autant que les deux rois de la restauration, tout +autant que l'empereur, autant que le règne du cardinal de Richelieu +lui-même! Il a donc voulu régner avec les plus beaux esprits et les +plus libres penseurs de son temps; bien plus, il accepte, imprudent +sublime, une royauté difficile, inquiète, incomplète, agitée au +dedans, humble au dehors, pleine d'émeutes, de résistances, de +réclamations, et, pour lui-même, pleine d'escopettes et de +poignards! + +Donc (c'est toujours M. Bertin qui parle à l'auteur de _Barnave_) +s'attaquer, de prime abord, à ce roi plein de justice, entouré +d'embûches et désarmé des remparts de la majesté royale, était chose +assez malséante. À quoi bon? De quel droit? Moi-même, l'auteur de ce +_Barnave_ déclamateur, n'avais-je pas salué, naguère, dans son +Palais-Royal, entouré de sa jeune et bienveillante famille, ce roi +Louis-Philippe, notre dernier espoir, notre dernier défenseur? +Laissons, croyez-moi, disait M. Bertin, les insulteurs de profession +tourmenter ce brave homme; au contraire, honorons sa bonté, son +travail, son zèle et sa royauté naissante!... Tel fut le conseil que +me donnait M. Bertin; à ces conseils, il ajouta celui-ci: «Respecter +le roi qui nous venait en aide, rassurer ces enfants qui seront +bientôt les princes légitimes de la jeunesse libérale, et, si je +voulais dire un adieu suprême au roi Charles X, le dire hautement, +sans colère et sans injure, à celui qui vient, proclamé par la reine +du monde et des révolutions... la Nécessité.» + +Ceci dit, avec la plus sincère et la plus loyale conviction, mon +cher maître me suppliait de ne pas me fermer toute carrière, à mes +premiers pas dans la vie; il me disait que, nécessairement, dans les +sentiers que nous devions parcourir, les uns et les autres, d'un pas +ferme et sûr, je me rencontrerais avec quantité de bons et beaux +esprits, bien décidés à maintenir l'établissement d'hier, à +conserver ce qui n'avait pas péri dans le commun naufrage, et, +disons tout, si quelques-uns parmi les combattants d'hier +regrettaient d'avoir trop cruellement traité le roi qui partait, +c'était à ceux-là mêmes un motif excellent pour ménager le nouveau +roi, pour l'entourer de déférences, pour le défendre et pour +l'honorer. + +Quant au livre en lui-même, ici mon admirable conseiller disait que +c'était une composition pleine de hâte et de malaise, indécise et +mal nouée; il n'y avait là ni commencement, ni milieu, ni dénoûment. +Pour quelques chapitres dans lesquels on reconnaît quelque talent +d'écrire, et quelques passages qui sentaient l'inspiration, que de +fautes contre la logique et le sens commun! En même temps, quels +affreux détails! Quels épisodes qui touchaient au délire! Où donc +étaient le calme et le sang-froid? Où donc allais-je, au hasard, +cheminant sans but et sans frein?--Bref, ce _Barnave_ était un livre +idiot dont on pourrait tout au plus sauver quelques bonnes pages.... +et je ferai bien d'y renoncer. + +Telle fut la conclusion de ce discours. Ceci fut dit avec une +énergie, une grâce, un accent irrésistibles. Qui que vous soyez, +vous connaissez M. Bertin l'aîné,... vous l'avez vu (quel +chef-d'oeuvre!) sur cette toile impérissable où M. Ingres, dans tout +l'éclat et toute la vérité de son génie, a représenté ce regard, +cette attitude et cette intelligence éloquente... Tel il était, +lorsqu'il parlait à coeur ouvert! Et le moyen de résister à cet +ordre ainsi donné?--Non! non! me disais-je à moi-même, il ne faut +pas pousser plus loin cette injustice, et malheur à moi, si je ne +suis pas convaincu que je viens d'écrire un mauvais livre! Ainsi, je +reviens à Paris, bien décidé à tout brûler. + +Mais quoi! l'orgueil, la vanité, la fausse honte et les gens qui +vous disaient: «C'est superbe! Y pensez-vous, brûler un pareil +livre?» Ou bien, il y en a d'autres qui vous disaient: «Votre livre +est annoncé! On sait déjà ce qu'il renferme. Il est attendu par des +gens qui seront bien mécontents de votre manque de parole...» Et +voilà comme après une si bonne et si sage résolution, quand mon +penchant même était de jeter au feu ces gerbes sans épis, ces fleurs +mal liées, ces fagots d'un fagotier ignorant, il advint que le +fameux _Barnave_ fut publié, sans que j'eusse ôté même les fautes +les plus grossières, même les folies les plus inutiles!... M. Bertin +en eut certes un chagrin bien sincère... il ne m'a jamais dit un mot +de ce _Barnave_! Il ne l'a pas relu, j'en suis sûr, et, par un +châtiment sévère, il n'en fut pas dit un mot dans le _Journal des +Débats_. + +Cela fit le bruit _d'une châtaigne qui pette au feu d'un fermier_... +eût dit Shakespeare. O justice! O bon sens! Après deux éditions de +ce _Barnave_, il n'en fut plus question dans ce monde lettré où j'ai +passé ma vie! À coup sûr, il en eût été fait plus de bruit, si je +l'avais brûlé d'une main délibérée. On eût dit: c'est dommage; et le +souvenir de ce livre anéanti par moi m'eût placé au rang des +écrivains qui se sont fait justice. Ils sont rares; on les compte. +Eh! que j'ai perdu là une admirable occasion de rivaliser avec eux, +M. Bertin attestant de ma modestie et de ma docilité. + +Heureusement que s'il a été fâché contre mon oeuvre, il eut bien +vite oublié mon crime; et comme il me vit désormais uniquement voué +à ma tâche, attentif et plein de zèle à tout ce qui touche à mes +devoirs, devenu prudent par ma chute, et rendu juste aussi par le +spectacle assidu des grands services que nous rendaient, chaque +jour, ce bon roi, cette reine admirable et ces princes, leurs nobles +enfants, il oublia tout à fait ce malheureux _Barnave_. Ainsi, plus +nous suivions ce grand sage en son sillon lumineux, plus nous +écoutions sa parole, et plus nous nous sentions voisins de ce roi +juste, honorable et loyal. Jusqu'à la fin, nous l'avons écouté et +suivi; nous étions à son lit de mort où il attendait son heure +suprême avec le calme et la sérénité des âmes fortes.--«Ne me +pleurez pas, nous disait-il: j'ai vécu heureux; je meurs heureux, +c'est vous que je pleure, et c'est sur vous que je pleure!» Ah! M. +Bertin l'aîné! Il avait tant de prévoyance! Il savait si bien +l'avenir! + +Et maintenant, si le lecteur voulait savoir pourquoi cette nouvelle +édition d'un si méchant livre, et pourquoi je rends aujourd'hui +cette vie éphémère à ces pages mortes depuis si longtemps? + +J'ai voulu, dirais-je au lecteur, sauver de l'immense oubli la +partie honnête et vaillante de ce livre où j'avais jeté la première +inspiration de ma jeunesse. En même temps, je voulais témoigner de +mon châtiment, de mon repentir! Je voulais dire aussi que le jeune +homme imprudent qui publiait ce _Barnave_ il y a trente six ans, +(c'est un siècle!) a racheté sa faute à force de dévouement et de +respect, lorsqu'aux jours de 1848, quand la France eut perdu son +dernier roi, quand même son image était insultée, aux heures sombres +où le nom seul du roi était une récrimination violente, l'auteur de +_Barnave_ eut l'honneur de crier aux insulteurs de son roi: «_Vous +êtes des lâches!_» Puis, quand le roi mourut, en exil, l'auteur de +_Barnave_ eut l'honneur d'écrire au milieu de Paris l'oraison +funèbre de ce bon prince, et ces pages funèbres furent soudain comme +une consolation dans tout ce royaume en deuil! Ajoutons ceci que +l'auteur de _Barnave_ avait conservé le droit de défendre cette +royauté vaincue, à force de modestie et d'abnégation. + +Cette royauté dans l'abîme, elle ne savait pas même le nom de son +défenseur, et, quand elle l'apprit par hasard, elle en eut une +certaine joie, en songeant qu'elle trouvait au moins justice et +reconnaissance dans un écrivain pour qui elle n'avait rien fait... +et qui ne lui avait rien demandé! + +Qui que vous soyez, félicitez-vous d'un dévouement sans récompense! +Heureux les rois que vous aimez et que vous pleurez, uniquement pour +la part qu'ils vous ont faite dans la liberté commune et dans le +bonheur de tous! Ils peuvent se fier à des hommages qui les vont +chercher dans l'exil, et qui n'ont jamais eu rien de servile; leurs +enfants doivent, au fond de leur coeur, honorer un dévouement qui +les console au delà des océans. + +Peut-être aussi les braves gens, voyant ma peine, et témoins de mon +travail de chaque jour, accepteront ce livre oublié comme un des +plus humbles témoignages de ce grand règne de dix-huit années, qui +supportait de si méchantes rapsodies, et qui contenait de si belles +oeuvres! O règne intelligent, clément, pacifique! Il a vu naître +_Hernani_ et les _Paroles d'un Croyant_; il contenait Armand Carrel +et M. de Balzac; il vit mourir Chateaubriand et venir au monde +Alfred de Musset! Il a vu, réunis à son ombre indulgente tant de +grands ouvrages et tant d'écrits éloquents, de M. de Lamartine à M. +Thiers, de M. Cousin à M. Villemain, de Béranger à M. Guizot! Ce +règne est un monde où tout passe, où tout brille, où tout meurt! Il +a produit dans les arts _Robert le Diable_ et les _Huguenots_, la +_Stratonice_, de M. Ingres; la _Jane Grey_, de Paul Delaroche, la +_Marguerite_, d'Ary Scheffer, et la _Jeanne d'Arc_ de la princesse +Marie; il a rempli la double tribune et le monde entier des voix les +plus éloquentes; il a fait du roman un poëme, et du journal qui +passe, un livre immortel! Il a ouvert même les tombeaux... ce +tombeau de Louis XIV, appelé le château de Versailles, étonné de +retrouver même une heure..., un instant, ses anciennes et royales +splendeurs. + + + + +BARNAVE + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +CHAPITRE I + + +Je ne suis plus guère qu'un malheureux prince allemand, vivant dans +le passé, fort indifférent au temps présent, et surtout m'inquiétant +peu de l'avenir. Je ne tiens plus à rien, pas même aux gothiques +préjugés de ma maison. Cependant, tel qu'on pourrait me voir, +enfoncé dans mon fauteuil dont les armoiries s'effacent tous les +jours, j'ai été, bel et bien, Français et Parisien, aux instants les +plus dangereux du dernier siècle. Malgré moi, j'ai vu naître et +grandir ce qu'on appelle, en nos écoles, les _doctrines de la +Convention_. J'ai été le camarade innocent de tous ces terribles +pouvoirs des premiers temps de la révolution française; je les ai +connus, je les ai touchés; ils n'ont pas été plus à nu, pour leurs +concitoyens, valets de chambre, qu'ils ne l'ont été pour moi-même. +Aussi m'aurait-on bien étonné, si l'on m'eût dit ce que ces hommes +seraient un jour, à quelle fortune ils étaient destinés, et que +devant eux devait crouler la plus vieille et la plus éclatante +monarchie de l'univers. + +Tout d'abord, je n'ai vu, dans ces hommes, que ce qu'ils étaient en +apparence, ou plutôt que ce qu'ils étaient réellement avant que le +sort les plaçât si haut: de jeunes et pétulants esprits, pleins +d'audace, obéissant au hasard, et se doutant peu qu'ils seraient un +jour de grands hommes. C'est ainsi qu'ils me sont apparus. Je les ai +quittés au moment où leur destinée d'hommes publics allait +s'accomplir; depuis, j'en ai entendu parler de tant de façons +différentes, on leur a prodigué tant de gloire, on les a couverts de +tant d'infamie, et cela, à si peu de distance, que je sais à peine +aujourd'hui ce que j'en dois penser, et que choisir dans ces +jugements si opposés. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas, à Dieu ne +plaise! une histoire que je veux écrire, c'est le frivole roman de +ma jeunesse. En ces pages malhabiles, il ne s'agira que de moi seul, +et non pas de trônes renversés et de sceptres brisés, au pied des +échafauds sanglants. Songez, je vous prie, en lisant ce futile +récit, que vous assistez aux souvenirs d'un vieillard ignorant et +fatigué, qui, par oisiveté, se fait jeune encore une fois avant la +mort; rappelez-vous que ce sont les écrits d'un homme incertain, +même de ses opinions; d'un Allemand et d'un grand seigneur, double +raison pour douter de la liberté. Ajoutez ceci: que je suis vieux, +que j'ai vu commencer la liberté chez nos voisins, que je l'entends +gronder chez nous d'une manière formidable, et que j'ai peur de +cette liberté moderne. Elle a brisé tant de grandes choses! Elle a +versé tant de sang! + +Ainsi je veux être et je serai jeune encore, et tout un jour. Je +veux me parer des guirlandes fanées de ma jeunesse. Une révolution, +quand on a vingt ans, c'est un spectacle. Il y a de la passion et de +la vie en ces grands dérangements des peuples: c'est tout ce qu'il +faut au jeune homme. En même temps n'oubliez pas que j'ai appris la +vie au milieu du Paris de Louis XVI; que je suis venu assez à temps +à Versailles même, pour entendre les derniers soupirs de ces longues +voluptés royales, pour assister aux dernières victoires de cette +incrédulité moqueuse et toute française, dont l'Allemagne a fait +raison. C'est un grand spectacle une royauté qui se meurt. Quand la +vieille force et les vieux dieux s'en vont, il se rencontre en cette +double agonie un moment d'hésitation qui n'est plus l'ordre, et qui +n'est pas le désordre, auquel la curiosité humaine ne saurait +résister. À cet instant même j'étais en France, et ce moment +terrible, je ne l'ai pas compris, quand il était sous mes yeux; je +m'en souviens, à présent, comme si je l'avais parfaitement compris. + +À peu d'exceptions près, le même accident attendait tous les hommes +de notre époque. Aussi bien leur plus grande et leur plus heureuse +occupation, dans ce siècle occupé, a-t-elle été de se souvenir. +Marchons donc en arrière, il le faut; revenons à l'aurore de 1789, +retournons au Versailles des trois rois... trois fantômes! Rallumons +ces flambeaux éteints, relevons ces palais en ruine, rendons à la +pierre élégante ses festons, ses guirlandes, ses peintures +mythologiques; rendons à ces jardins fameux leur symétrie et leurs +ombrages de l'autre monde. Ouvrez-vous, à tous vos battants, larges +portes de l'antique château! Montrez-vous dans la muraille +entr'ouverte, mystérieux boudoirs! Il en sera de mon livre, comme il +en est de ces drames qui pour être compris ont besoin de tout l'art +du machiniste. Que de fois, dans ces années supplémentaires, ne me +suis-je pas figuré mon propre château, habité soudain par le roi de +France et la reine Marie-Antoinette d'Autriche! Une cour étrange où +le temps qui fuit, se mêle au nouveau siècle; un pêle-mêle éclatant +de vertu et de faiblesse, de pur amour et de méprisables voluptés! +Grands noms, célébrités perdues, renommées fameuses, intrigants +subalternes, dévouement sublime, le joueur, la courtisane, le +guerrier, le héros, le lâche! O ciel! le plus faible et le plus +vertueux des monarques, la plus belle et la plus malheureuse des +reines!... tout était là. + +Au dehors, la hideuse banqueroute, le déshonneur national, l'ardente +calomnie! Et chez le roi, dans son Paris, dans son Versailles, des +rivalités presque royales, et je ne sais combien de rois populaires +qui sortent de la foule, couronnés et brisés de ses mains! Cela fait +peur à penser! «Fermez la porte de mon château, monsieur le major! +Que mes fossés se remplissent jusqu'aux bords, que mon vieux +pont-levis se dresse sur toute sa hauteur. Obéissez aux consignes, +ne laissez pas entrer chez moi ces tempêtes et ces orages! Et +puisqu'il nous reste à peine un jour, qu'on me laisse au moins +mourir en paix.» + +C'est cela, ferme ta porte, et dresse en haut ton pont criard! +Donnons le mot d'ordre aux sentinelles, et préparons toute chose +pour un long siége... Inutiles efforts! Ne vois-tu pas, monseigneur, +que tu agis comme un niais? + +Eh! qui te parle, ami, de guerre, de bataille, d'assaut, de +surprise, de poudre à canon, de contrescarpes et de remparts? + +La force n'est plus la même; elle a changé de place, elle n'est plus +au château fort, à l'arrêt du parlement, à la couronne du roi; +regardez à travers vos créneaux, au pied de la tour, le premier qui +passe et qui sait parler en plein vent. + +Regardez le premier gentilhomme qui jette son titre à qui le +ramasse, et qui de sa pleine autorité se fait peuple... Ici la +féodalité va rendre enfin son dernier souffle. _Hic jacet!_ Ce qui +te reste à faire, ami, c'est de chanter, conséquemment: _De +profundis!_ + + + + +CHAPITRE II + + +Pour juger de mon origine, il eût fallu entendre ma mère, une fois +qu'elle abordait ce chapitre-là. Ma mère était, après S. M. +l'impératrice, la plus grande dame de la cour de Marie-Thérèse; elle +savait à fond tout ce que nous avions été, nous autres, de Jules +César à l'empereur Joseph II, et ce que nous étions depuis tant de +siècles: princes de Wolfenbuttel, marquis de Ratzbourg, comtes de +Werdau, vicomtes d'Erlangen, barons de Reichenbach, burgraves +d'Undernach, hauts et puissants seigneurs d'Osterbourg, Gossnitz, +Altembourg et autres lieux. À tous ces titres, ma mère avait fait, +de l'étiquette, un devoir, que dis-je? une vertu, et j'aurais de la +peine à expliquer, moi-même, par quelle suite de révolutions j'ai +fini par oublier cette science auguste. Hélas! ce fut un grand +malheur pour les princes, quand cette barrière de l'étiquette fut +brisée, et qu'on les put approcher à la façon des autres hommes; ce +fut une vanité qu'ils payèrent bien cher, quand ils voulurent +ressembler à tout le monde. Ici, je reviens à ma mère: elle était +une excellente princesse, occupée uniquement de blason, de +généalogie, et qui savait par coeur, toute son antique famille. Elle +descendait en droite ligne, par les femmes, des princes de +Wolfenbuttel, illustre famille dont la branche cadette occupe +aujourd'hui le trône d'Angleterre, et qui a donné deux impératrices +à l'Allemagne. + +Surtout, ce qui fit le bonheur et le juste orgueil de ma mère, c'est +qu'elle vit naître et grandir, et s'épanouir au souffle enchanté de +son quinzième printemps, cette jeune et brillante fleur, +Marie-Antoinette d'Autriche, qui languit et mourut si misérablement, +sous le beau ciel de France! En sa qualité de parente, elle avait +assisté à l'éducation de cette jeune princesse, dont les premières +années furent si complétement triomphantes, qu'il eût été impossible +aux plus terribles prophètes de prévoir ces affreux retours de la +fortune. Tout entière à sa passion pour la reine future, ma mère +avait semblé m'oublier moi-même, un Wolfenbuttel! + +On ne sait plus guère aujourd'hui, même en Allemagne, élever des +princes à l'ancienne mode, et les plus grands seigneurs vont à +l'école des bourgeois; certes celui-là eût été bien malavisé qui eût +préparé pareille éducation pour Son Altesse sérénissime, le _Moi_, +que j'étais. + +À ces causes, je fus élevé comme une créature à part dans la race +humaine; heureusement que je me suis élevé tout seul. Je suis mon +propre ouvrage, et je n'ai rien pris de personne. Il est vrai que +tout d'abord, je me fis une éducation si hautaine, que ma mère en +eût été fière, et si je ne suis pas devenu le plus insupportable des +hommes en général, et des Allemands en particulier, je le dois, en +fin de compte, à l'admiration extraordinaire qui me saisit pour +Frédéric II, le roi de Prusse, et qui renversa tous les plans de ma +mère et tous les projets de son fils. Admirer aujourd'hui le grand +Frédéric, c'est chose assez simple et naturelle, même en Allemagne. +Aux yeux de ses contemporains, tout au rebours, le roi de Prusse +était un révolutionnaire, un athée, un traître envers la royauté qui +pesait sur sa tête! À peine on convenait que c'était un grand roi, +un héros. Ses familières accointances avec M. de Voltaire avaient +perdu le roi de Prusse dans l'esprit des sages de sa nation. Les +courtisans blâmaient à outrance un roi descendu jusqu'à imprimer des +vers, qu'il avait faits lui-même. Il n'y avait, dans toute +l'Autriche (on les comptait), que certains esprits forts qui se +fussent permis de penser que le conquérant de la Silésie et l'ami de +Voltaire était le plus grand roi de son temps. Je me mis, un matin, +au nombre des esprits forts; je renonçai à ma vanité de grand +seigneur, pour admirer mon héros tout à mon aise. Alors, me voilà +pris de passion pour cet esprit libertin qui faisait affronter au +roi, mon héros, les dogmes les plus profonds, les préjugés les mieux +enracinés, les passions les plus gothiques. À mes yeux, Frédéric II +représentait, sur le trône, la philosophie elle-même. Il était le +roi philosophe... un révolutionnaire! eût dit ma mère;--un grand +homme, répliquait mon esprit révolté. Voilà comment peu à peu je +démentis ma brillante origine, et les espérances que tous les miens +avaient fondées sur mon orgueil. + +En ce moment, si j'avais seulement soixante ans de moins, ou +soixante ans que je n'ai plus, je ne me ferais pas faute ici, à +propos de ma jeunesse, de quelques mots de poésie, et j'invoquerais +_l'idéal_ tout comme un autre. Oui, mais le mot n'était pas inventé +de mon temps, et nous ne connaissions guère cette race plaintive de +petits jeunes gens qui commencent la vie en regardant le ciel, les +eaux, les fleurs, avec des larmes dans les yeux. Fi de ces soupirs +étouffés, de ces élans vers le ciel, de ces tristesses indicibles... +mais le fait est que je n'ai jamais rien senti de ces extases. +J'étais vraiment jeune, actif, plein de passion, plein de tumultes; +je me parais, je dansais, je chantais, j'aimais à me produire au +milieu du monde, à parler du grand Frédéric, à passer pour un +philosophe. Un philosophe! Il a lu, bonté divine! _l'Homme Statue_ +et Condillac! Il a lu Voltaire et Diderot! C'est ainsi qu'à dix-sept +ans j'avais déjà rempli de mon nom et de la hardiesse de mes +opinions toutes les petites cours d'Allemagne: j'étais redoutable à +nos grands-ducs, et l'Allemagne, indécise sur mon sort, se demandait +si j'irais voyager au dehors, ou si je resterais dans la principauté +de mon père, avec une épouse de mon choix? Grand sujet de +délibérations, même à la cour de Vienne, et sur lequel ma mère +n'avait garde de s'expliquer, comme il convenait à la majesté d'une +descendante des princesses de Wolfenbuttel. + +Je ne saurais dire aujourd'hui ce que j'étais alors, non plus que la +nation à laquelle j'appartenais. Je n'étais ni rêveur, ni triste, +j'étais jeune et très-curieux de tout savoir. À un homme de ma +qualité, il n'était pas de proposition si haute à laquelle il ne pût +s'attendre, et véritablement j'étais déjà fort étonné que S. M. +l'empereur ne m'eût pas encore appelé à ses conseils. + +Marie-Thérèse, ce grand roi, venait de mourir à Vienne agrandie par +ses soins, elle-même, cette impératrice, qui à peine avait trouvé +dans ses vastes États, une ville pour faire ses couches. Elle était +le dernier rejeton de la maison de Habsbourg, la dernière héritière +du bonheur de cette grande famille. Joseph II, plagiaire bourgeois +du roi de Prusse, venait de transporter dans sa nouvelle cour toute +la philosophie et tout le sans gêne qu'il put ramasser en ses +voyages. Que fis-je alors? J'imaginai de le traiter comme on traite +un philosophe, un sage, et cela me parut de bon goût d'aller voir, +sans être présenté, un empereur d'Autriche... un cousin. J'entrai +donc sans façon, avec la foule des courtisans et des sujets de +toutes les classes, dans le palais... disons mieux, dans le logis de +Sa Majesté. + +La foule était grande; elle observait le plus profond respect. La +familiarité des sujets envers le souverain n'était pas encore une +habitude, le cérémonial et le silence régnaient aussi despotiquement +dans cette foule, que si Joseph II n'eût pas été un roi populaire. +Après le premier instant d'étonnement, je trouvai que l'heure était +lente, et je me mis à tuer le temps. + +Je regardai les visages de mes compagnons, seigneurs et bourgeois, +et, dans ma suprême insolence, oubliant que j'étais un philosophe, +oubliant les respects que je devais à mon souverain, il me sembla +soudain que je n'étais pas à ma place, que l'empereur avait grand +tort de me faire attendre, et manquait véritablement à toute espèce +de convenances. En ce moment, le Wolfenbuttel l'emportait sur le +disciple de Voltaire, et sur le lecteur de l'Encyclopédie! En ce +moment l'humble maison qu'habitait mon maître me semblait +humiliante, autant pour moi que pour lui-même! Attendre autre part +qu'à l'OEil-de-Boeuf un autre souverain que le roi Louis XIV, quelle +dégradation pour un seigneur tel que moi! + +Tant j'étais, dans le fond de mon âme, un véritable baron féodal! + +Cependant chaque homme était appelé à son tour, à l'audience du +maître, et je les voyais sortir, l'un après l'autre, du cabinet de +l'empereur, celui-ci content, celui-là soucieux; l'un touchait la +terre à peine, et l'autre, on eût dit qu'il avait le Brooken sur les +épaules! Ils allaient ainsi du ciel à l'abîme, heureux, déconcertés, +radieux, triomphants, et s'inquiétant fort peu de la philosophie de +l'empereur. + +De son côté, ma propre philosophie était en pleine déroute, et, pour +me rassurer quelque peu, moi-même contre l'égalité qui m'opprimait, +je regrettais sincèrement (vous m'allez prendre en pitié) de n'avoir +pas sous les yeux un vieil arbre généalogique des Wolfenbuttel, que +j'avais courageusement et philosophiquement dédaigné dans mes jours +d'indépendance et de liberté! Que n'aurais-je pas donné à cette +heure, pour contempler à mon bel aise, avec les yeux de la foi, +cette longue pancarte sur laquelle mille noms divers formaient comme +un vrai labyrinthe sans issue! Alors, que d'orgueil à contempler +dans leur cours, ce mince filet d'eau, ce torrent, ce fleuve immense +et cet océan d'enfants issus de même race, abbés, marquis, princes, +comtes et ducs, généraux, cardinaux, évêques, abbesses, duchesses et +novices! Pas un marchand pour entacher la noble souche, et tous ces +membres d'une race authentique, et qui remonte à Jules César, +étiquetés comme autant de vieilles bouteilles!... J'avais pourtant +dédaigné tout cela, ce matin même, avant ma triste visite à +l'empereur! + +Je possédais aussi, comme pendant à ma généalogie, une carte de mes +domaines paternels, et j'avais naguère, comme un héros que j'étais, +poussé l'héroïsme à ce point que ces villes, ces châteaux, ces +prairies, ces étangs, ces parcs, ces pâturages, m'apparaissaient +comme un point dans l'espace... on appelait tout cela ma +_principauté_, et ma principauté me semblait ridicule. O vanité! +m'écriai-je, et trois fois vanité de ces possessions, représentées +par ces points dans l'espace! Ici, le printemps n'a plus de zéphyr, +l'été plus de beau soleil! «ma terre» est stérile! Pas un grain de +blé dans ces sillons! Pas une fleur dans ces jardins! Ainsi parlant, +je traitais ma noblesse impitoyablement, aussi bien que ma fortune. + +... En ces moments superbes, je touchais à l'apothéose, ou tout au +moins au piédestal!... Voyez pourtant le changement de mon esprit! +Parce que l'empereur ne m'avait pas appelé tout de suite, et parce +qu'il faisait entrer chez lui, avant moi, un capitaine, un +magistrat, un poëte, eh! que dis-je? un laboureur,... je trouvai +qu'il agissait mal avec mes aïeux, mal avec mes domaines, mal avec +mon génie, et je me demandai si j'étais fait pour être ainsi traité, +moi un prince Wolfenbuttel! + +«--Monseigneur, me dit un chambellan, S. M. vous attend. Elle ne +savait pas que vous vous étiez présenté chez elle; elle est fâchée +que vous ayez attendu...» + +À ce mot Monseigneur, à ces excuses royales, je sentis remonter mes +bouffées d'orgueil; soudain, le courtisan redevint un philosophe, +et, dédaigneux de cette faveur enviée il n'y avait qu'un instant, +j'hésitais d'autant plus à entrer chez Sa Majesté, que cette foule +émerveillée ne savait pas comment je pouvais hésiter. + +Sur l'entrefaite, une pauvre dame à l'air timide, au regard timide, +s'était levée, et se tenait debout contre la porte. Elle était +suppliante, et, sans nul doute, sa vie entière était en jeu, dans +cette minute formidable. Au moins, en ce moment, mon orgueil fit une +bonne action.--Faites-moi l'honneur de passer la première, madame, +lui dis-je avec respect: je viens de m'avouer à moi-même que je n'ai +rien à dire à l'empereur... Et la dame, à ces mots, se hâta si fort, +qu'elle oublia de me remercier, comme c'était sans doute son +intention. + +Telle fut ma première, et mon unique audience à la cour de S. M. +impériale. On peut juger si ce fut un scandale énorme à cette cour, +obéissant encore aux lois les plus absolues de l'étiquette... mais, +chose étrange, incroyable, inouïe!... il arriva que ma conduite +obtint un sourire de ma mère; elle approuva, d'un signe de main, à +la façon d'un Jupiter Tonnant, cette énormité philosophique.--Oui +da! me dit-elle, notre maître a brisé le premier toutes les +barrières, et il appartenait peut-être à un Wolfenbuttel d'apprendre +au César, qu'on ne doit rendre au César que ce qui revient au César. +Vous voulez être honoré, Sire, honorez votre sceptre. Ainsi je vous +loue, et je vous dis sincèrement que vous avez bien fait, monsieur +mon fils. + + + + +CHAPITRE III + + +Naturellement je reçus de la cour le conseil officieux de voyager +longtemps, pour mon instruction, parce que, disait-on, j'avais +beaucoup à apprendre encore, et très-volontiers je m'inclinai devant +ce conseil, qui répondait à mes voeux de prince oisif et disgracié. +D'ailleurs, quel moment plus favorable à un voyage de longue +haleine? En ce moment solennel, où tout s'arrête, où rien ne +commence encore, l'Europe inquiète, et pressentant ses nouveaux +labeurs, prenait haleine pour les bouleversements à venir. La paix +de 1783, pesante à tous depuis déjà longtemps, tenait les peuples +sous un joug uniforme. Dans cette Europe que je voulais visiter, +tous étaient vaincus également: l'Angleterre avait perdu l'Amérique +du Nord, la France était ruinée d'argent et endettée comme un cadet +de bonne maison; Gibraltar avait épuisé les forces et l'orgueil de +la vieille Espagne; la Russie, accablée à la fois par le luxe de +l'Asie et la civilisation de l'Europe, ressemblait à un fruit pourri +avant d'être mûr; la Prusse et l'Autriche étaient incessamment +occupées, l'une à lier ses conquêtes, l'autre à courir, d'un pas +lourd et pesant, aux réformes hâtives que rêvait son empereur, et +surtout à maintenir les Pays-Bas, qui commençaient à remuer de +nouveau, lassés qu'ils étaient des furieuses leçons auxquelles on +les avait soumis. Ainsi, par lassitude ou par misère, par prudence +ou par nécessité, tous les États de l'Europe étaient en somnolence à +l'heure où j'entrepris mon voyage à Paris... Toute l'Europe était en +feu, à mon retour. + +Voilà comment j'étais devenu la terreur de la vieille Allemagne, à +l'heure où j'étais jeune! Ah jeunesse! est-elle assez belle et +charmante! Mais qu'elle paraît plus belle encore aux heures sombres +des vieilles années. En ce moment, les moindres faits de ces temps +fabuleux sont présents à ma mémoire, et je me vois, moi-même, +prenant congé de l'Allemagne. C'était sur le perron de mon vieux +château, bâti par mes ancêtres les Burgraves; les arbres avaient +encore toutes leurs feuilles, la vigne était chargée du vermillon de +l'automne, mes vassaux étaient aux champs, mes chiens seuls me +dirent adieu par un hurlement plaintif. Une incomparable émotion +s'empara de mon âme; on eût dit le pressentiment des terribles +choses que j'allais voir, des malheurs dont je serais le témoin!--Je +partis en toute hâte, et je m'abandonnai à cette ardeur de courir à +travers la ville et le désert, à côtoyer tantôt la foule, et tantôt +le troupeau; à rêver, à prévoir, à deviner ce qui se passe au livre +des hasards d'ici bas. + +Je n'avais pas vingt ans encore; en ce moment, la vie et ses fêtes +m'apparaissaient en pleine lumière; il n'y avait rien de si grand +qui m'étonnât, pas de si beau rêve qui ne fût une réalité pour mon +âme, encore enfant. + +Au second jour de mon départ, j'avais déjà fait cinquante lieues, en +courant la nuit et le jour; mon esprit en avait fait cent mille, et +j'en étais arrivé à ma plus belle rêverie... En ce moment commençait +une de ces nuits limpides toutes remplies d'ineffables clartés; +j'étais placé dans cet état de calme intime que donne le mouvement: +sous vos yeux passe un monde, encore un pas... vous êtes au ciel! +Tout à coup l'essieu de ma voiture crie et se brise, et me voilà +retombé sur la terre, simple mortel. + +Ainsi je me trouvai étendu sur la grande route, après avoir descendu +et remonté une ville française, située entre deux montagnes; le choc +m'avait jeté à dix pas, sur les bords de la chaussée, et je voyais +confusément l'onde couler comme un serpent qui glisse dans le gazon. + +--Il paraît, me dis-je à moi-même, que j'allais vraiment trop vite; +un grain de sable m'a jeté brusquement dans l'immobilité: +profitons-en, reposons-nous. Celui-là est toujours arrivé qui ne +sait pas où il va! + +--Vous cependant qui passez par ici, bons paysans, relevez un prince +allemand dont la voiture a versé dans vos ornières, et qui s'est +brisé la jambe droite, en rêvant qu'il escaladait le ciel. + +Après une longue attente, on vint enfin à mon aide, et je fus +transporté, non loin de là, dans un calme et doux village flamand, +et dans la maison la plus hospitalière de cet aimable endroit. Cette +humble maison n'avait qu'un rez-de-chaussée; deux lits occupaient +cette chambre. L'un de ces lits était pour la vieille Marguerite, et +dans l'autre dormait sa jeune nièce, Fanchon.--Quoi! dites-vous, +elle avait nom Fanchon?--Vraiment oui, c'était le nom de mon ange +gardien, quand on m'apporta sous son toit, semblable au colombier de +Wolfenbuttel. De tous les accidents qui peuvent atteindre un jeune +homme, un bras fracturé, une jambe brisée, est le moindre accident, +sans nul doute.--Il peut prendre encore une pose héroïque et se +draper dans son manteau. Votre garde, en parlant de vous, dit +très-bien: _le blessé!_ beaucoup mieux qu'elle ne dirait: _le +malade!_ Elle vous traite en enfant...; vous auriez une fièvre +maligne, elle vous traiterait en vieillard; bientôt même elle +s'attache à vous par les soins qu'elle vous prodigue; elle veille, +et vous dormez; vous voyez sur vous, posé, tout le jour, ce doux +regard attentif qui vous calme et vous conseille: or, dans cette +cabane où j'étais si bien, j'avais deux gardes-malades, la +grand'mère et la petite-fille, l'hiver à ma droite et le printemps à +ma gauche.--Ami, me disait la vieille, ayez confiance et priez Dieu. + +--Jeune homme, aie bon espoir, je veille sur toi, disait la +jeunesse.--Ah! ma petite Fanchon, votre mère m'a pansé, mais c'est +vous qui m'avez sauvé, ma Fanchon! Quand elle vint ainsi, confiante, +à mon aide, elle allait sur ses dix-huit ans; elle était une fille +vive et joyeuse, au charmant sourire, au regard plein de pitié. Il +était bien convenu qu'elle me veillerait, pendant le jour et que sa +grand'mère aurait soin de moi pendant la nuit, mais pendant la nuit +dormait la grand'mère, et Fanchon veillait, comme si elle eût dormi +tout le jour. Moi, cependant, je la laissais faire, et pour la +récompenser de tant de veilles, je m'efforçais de me guérir. +Pourtant je guéris lentement, Fanchon fut patiente. À la fin, quand +je pus me lever, elle m'offrit son bras, elle m'apprit de nouveau +comment l'enfant met un pied devant l'autre, et je fis durer les +leçons longtemps. Bientôt, ce fut entre elle et moi une conversation +suivie. Elle riait, elle pleurait, elle rêvait; elle avait des +gaietés sans cause et des larmes sans motif, et moi, je veillais sur +elle, à mon tour. + +Seule pendant trois mois, elle occupa ma vie, et la remplit d'un +charme inconnu. En ce moment, je n'étais plus le sage, et le +philosophe allemand... j'étais un amoureux. Je l'aimais sans le +savoir; elle-même, elle ne savait pas comment je l'aimais, et qui +lui eût dit, là, tout d'un coup: Ma belle enfant, votre femme de +chambre est un des plus grands seigneurs de l'Allemagne, il ne l'eût +pas intimidée... Elle ne croyait pas qu'il y eût au monde un plus +grand seigneur que le bailli, qui demandait sa main tous les trois +mois, et qu'elle refusait tous les trois mois. + +À tant de séductions ingénues, je résistais vainement. Chaque jour, +je me sentais vaincu par ce doux supplice.--Bonsoir, Fanchon, lui +disais-je; et chaque soir elle était endormie avant que j'eusse eu +le temps de lui dire encore une fois: Bonsoir! + +Dieu! si les reines de Vienne ou de Paris m'avaient vu dans ce +village enfumé, plein de fileuses, et moi filant le parfait amour! +Que de rires! de sourires! que d'ironies! M. de Richelieu finissait +mieux que je ne commençais, sans nul doute. M. de Lauzun avait déjà +démontré aux marquises qu'il était le digne fils de son père, et +déjà, dans toute l'Europe élégante on racontait à son propos de +grandes histoires des petits appartements, qui portaient avec elles +l'incendie, et que m'avait apprises monsieur mon précepteur. Oui, +mais Fanchon était protégée et défendue par son innocence et par ma +loyauté. J'étais déjà philosophe en toute chose, et même en amour... +Disons tout et ne faisons pas le Scipion: ce qui protégeait Fanchon +presque autant que sa propre innocence, à coup sûr, c'était ma +timidité naturelle, et que je n'osais pas oser. Voilà comment les +hommes décorent leurs faiblesses des noms les plus sonores! Quand +j'avais honte, innocent et furieux contre moi-même, d'être un +amoureux si craintif, j'aimais mieux croire en effet que j'étais +retenu par la vertu. + +Et si loin allait _ma vertu_, que je pensai sérieusement à épouser +Fanchon, elle-même. Ainsi le comte d'Olban épousait Nanine; il est +vrai que je valais cent fois le comte d'Olban, mais Fanchon, elle +valait mille fois Nanine. Et si, bouleversé par tant d'événements +extraordinaires dont je me faisais le héros, je finissais par +m'endormir, ce court sommeil était assiégé par mille fantômes. Je +voyais tous mes ancêtres féodaux s'élever contre moi; j'entendais +les clameurs de mes chevaleresques aïeux, armés de pied en cap, les +malédictions de mes nobles aïeules l'ironie à la lèvre, et le feu au +regard; toute cette noble foule d'inconnus était à mes genoux, me +priant, me suppliant les mains jointes, de ne pas déshonorer leur +race par une indigne mésalliance. Que vous m'avez coûté cher, ô +princes et princesses de Wolfenbuttel! + +Un jour (le temps était mauvais, l'hiver commençait à se faire +sentir, et les oiseaux de la ferme étaient blottis tristement sous +les buissons chargés de neige), je me dis à moi-même:--Allons! +courage! et qu'importe, après tout, à l'Allemagne? Il faut en finir, +mon bonheur le veut; il faut que Fanchon sache enfin que je l'aime, +et que j'en veux faire au moins une margrave! Oui! Fanchon! loin +d'ici les vaines grandeurs! Loin de moi, même le sceptre! Et, que +l'Europe entière l'apprenne avec frémissement, j'abjure à tes pieds +toutes mes grandeurs... J'en étais là de mon héroïsme, et +très-étonné que la foudre n'eût pas éclaté dans le ciel offensé de +ma résolution sublime... + +Survint Fanchon: elle était rêveuse et triste; elle s'approcha de +moi, et s'inclinant:--Voulez-vous poser mon chapeau sur ma tête, +monsieur Frédéric? me dit-elle. + +J'obéis! Je posai le chapeau, un peu de côté, comme elle en avait +l'habitude. Je fus remercié par un sourire, et ce sourire +m'enhardit: pour la première fois, j'embrassai Fanchon; elle ne +retira pas ses lèvres: au contraire, s'approchant de moi avec un +regard caressant: + +--Si je vous demande, me dit-elle, un rendez-vous, demain, puis-je +espérer que vous y viendrez, monseigneur? + +--Certes, Fanchon, j'y viendrai: mais où donc allez-vous si vite? +«Il pleut, il pleut, bergère...» et c'est bien loin, demain, pour +notre rendez-vous! + +--Il faut que je parte absolument, me répondit Fanchon. À demain, +sur le grand chemin, au banc de pierre, à côté de la fontaine. Elle +me tendit la joue, une seconde fois. Je l'embrassai de nouveau, et +elle partit, me laissant seul, en proie à mes belles résolutions. + +Vint le lendemain! Il faisait encore plus froid que la veille. On +peut penser que j'arrivai le premier, au rendez-vous. Dans la nuit, +toute une révolution s'était opérée, et le froid, avait fait de la +pluie une neige abondante. Hélas! le banc de pierre était couvert de +neige; le vieil orme avait perdu ses dernières feuilles; on +n'entendait plus le murmure de la source, et les oiseaux ne +chantaient plus. Mon rendez-vous était devenu le rendez-vous de la +brise et du tourbillon; tout gelait, tout se taisait!... Je sentis +une petite main s'appuyer légèrement sur mon épaule: c'était sa +main!--Bonjour, Fanchon! et je me sentis plus heureux que je ne +l'avais jamais été près d'elle... Embrasse-moi donc, lui dis-je, en +la tutoyant pour la première fois. + +Alors seulement je m'aperçus que Fanchon n'était pas seule: elle +donnait le bras à certain petit valet français nommé Julien, fifre +et tambour de son état, qui avait quitté, pour me suivre, un +terrible Allemand, le baron de Meindorff, qui le battait comme +plâtre, et qui ne lui payait pas ses gages... Que faites-vous ici, +Julien? lui dis-je assez mécontent de sa rencontre: allez m'attendre +à la maison! + +Julien ne partit pas, Fanchon le retint. Avec quel sourire!... un +sourire qui lui disait: Julien, tu n'as plus de maître! Ainsi, elle +l'affranchit d'un regard, puis, sans autre précaution, et d'un ton +qui ne voulait pas de réplique:--«Ayez pitié de ce pauvre garçon, +monseigneur! Il est si brave et si modeste! Il va faire un si bon +mari pour votre petite Fanchon!» Disant ces mots, elle se retourna +vers Julien; elle le regarda, elle lui sourit de nouveau, elle ne +fut pas inquiète de ma réponse un seul instant. Quel changement, +grand Dieu! L'enfant joueur faisait place à la femme résolue; à +présent que je n'étais plus un malade, elle m'abandonnait comme on +quitte une tâche accomplie! O mes rêves! ô mon héroïsme! ô mes +résolutions!... Ma princesse était servante!... Or, telle fut, bien +avant d'avoir habité Paris, ma première leçon d'égalité! C'étaient +là mes premières amours: pensez donc si je les ai pleurées, pensez +aussi au ridicule qui m'attendait, si quelque beau de la cour de +France eût deviné mon idylle!... Ah! je suis vraiment un homme à qui +rien n'a manqué, sinon peut-être un brin de vice, un brin de fard, +pour faire un grand chemin à travers les grandes corruptions de son +temps! + +Dans l'histoire de Phédime et d'Agénor, un des petits livres de ma +jeunesse, au temps du _Sopha_ et des _Bijoux indiscrets_, je me +rappelle une phrase qui me revenait bien souvent en mémoire: _Il +devait_, _dans la minute_, _la retrouver sur une fleur où il l'avait +laissée_... Imprudent! quand tu reviendras, Phédime à jamais sera +partie, et les fleurs seront fanées, qui lui servaient de lit +nuptial. Ainsi j'étais, cherchant à mes tristes amours, un dénoûment +où je ne fusse pas ridicule, lorsque, dans le lointain, bien au +loin, j'aperçus une voiture arrivant au galop de six chevaux. +C'était d'abord comme un point noir; bientôt je distinguai une +berline lourdement chargée, armoriée et fortifiée à l'avenant. Trois +laquais à cheval étaient lancés à la suite; un chien dogue était +assis sur le siége du carrosse... Au premier coup d'oeil, averti par +un vague instinct, je reconnus les armes et la livrée de ma mère. +Dans la circonstance où j'étais, incertain de ce que j'allais +devenir, honteux de moi-même, il me sembla que c'était le Ciel qui +venait à mon aide, et que le dénoûment de mon vilain petit drame ne +pouvait pas descendre d'une plus formidable machine: aussi bien la +voiture seigneuriale s'arrêta lourdement à mes pieds. + +Je relevai la tête, et je vis ma mère, elle-même, étonnée... elle +qui ne s'étonnait de rien. + +--Je ne m'attendais guère, monseigneur, à vous retrouver sur cette +route en chevalier errant, aux côtés de cette fillette?... Et que +faites-vous ici, s'il vous plaît? + +L'aspect de ma mère aussitôt me rendit mon courage, et, cette fois, +mon parti fut pris sur-le-champ:--Vous le voyez, madame, répondis-je +en m'inclinant, je bénis le mariage de monsieur Julien avec +mademoiselle Fanchon! + +En même temps, je pris la main de Fanchon, et, m'approchant de +Julien, que l'apparition de la princesse avait consterné:--Soyez +heureuse, Fanchon, lui dis-je d'une voix émue. Et parlant ainsi, je +serrais la main de Fanchon; sa main resta immobile et glacée! Ainsi, +cette enfant qui m'avait sauvé, que j'avais tant aimée, elle n'eut +pas un regard pour S. A. le prince de Wolfenbuttel, et pour ses +vingt ans! + +Ma mère, au moment où je montais dans sa voiture, m'arrêta, et de +cette voix faite pour commander: + +--Quand un homme de votre rang, me dit-elle, s'abaisse à bénir le +mariage de ses domestiques, il leur donne une dot! + +--Vous avez raison, madame, et qu'il soit fait ainsi que vous +l'ordonnez. Puis me tournant vers Fanchon: + +--Je vous donne, ô Fanchon! mon épée et mes pistolets, mon cordon +vert et mon habit brodé, mon chapeau et mon plumet, mes talons +rouges et mon point d'Alençon, mon _Candide_ et mon _Héloïse_, et +mon discours sur l'_Inégalité des conditions_. + +Ceci dit, la berline, impatiente, obéissait au triple galop de ses +six chevaux. + +Je ne m'étais jamais vu, de ma vie, aussi près de ma mère, et +j'étais fort troublé, je l'avoue, en pensant au compte que je lui +rendrais de ma conduite. Aussi bien je me laissai conduire sans +m'informer où nous allions. J'étais comme un homme à demi-éveillé +qui cherche à se rappeler un songe qu'il aurait fait, dans la nuit. + +La voiture passa devant la cabane à Fanchon. Je revis ce toit de +chaume hospitalier, et la longue cheminée d'où s'élevait l'épaisse +fumée d'un feu allumé, sans doute, en l'honneur de mon retour. Alors +je revins à ma situation présente. Quelle différence entre ce jour +et celui d'hier! Hier, l'amour et l'espoir! Aujourd'hui, la honte et +le regret! Hier, j'étais le maître absolu de ma vie, et maintenant +j'avais retrouvé mon maître, une Wolfenbuttel qui était ma mère! Et +comme dans ce temps-là l'autorité des parents sur les fils restait +intacte, je ne songeai pas même un instant à me dérober à l'autorité +maternelle. + +En ces temps, si loin de nous, le respect aux volontés paternelles +était non-seulement un devoir de fils, mais encore un devoir de +gentilhomme et de chrétien. + +Je restai plusieurs jours dans cette position équivoque; nous +gardions le silence, ma mère et moi, elle irritée et moi revenant +par mille détours, à mes folles rêveries. + +Quelle que fût cependant ma soumission, le lecteur aura compris que +j'étais fort mécontent de moi-même, et que je me plaignais +cruellement de ma chaîne. À la fin, lorsqu'à force de courir et de +franchir l'espace, il advint que je me sentis plus calme et bientôt +tout à fait calmé, alors je commençai à m'inquiéter du spectacle que +j'avais sous les yeux. Chaque heure alors nous rapprochait de Paris, +et déjà je reconnaissais que nous étions en France, à toutes les +misères, à toutes les lamentations du grand chemin. À chaque pas, +sur notre route, nous rencontrions des corvées, des receveurs, des +marchands de sel, des douaniers, des monastères, des châteaux +féodaux, force maréchaussée et force galériens se rendant à leur +bagne... évidemment, nous approchions de Paris. Je sentais mon coeur +s'agiter à chaque pas que nous faisions vers ces abîmes sans forme +et sans nom. + +--Voyez-vous, madame, combien ces belles terres sont malheureuses, +combien ces paysans sont tristes, et quel silence affreux pèse sur +ces contrées! Ce ne sont pas là les joies de notre patrie, ce ne +sont point les plaisirs de nos bourgeois, la richesse de nos villes; +notre Allemagne est un beau pays! + +Ma mère me répondit avec plus de douceur que je n'aurais pensé. + +--Oui, l'Allemagne est un beau et riche pays, Frédéric, non pas que +je me sois attachée à étudier les moeurs bourgeoises, et à savoir si +le paysan est heureux ou malheureux, mais l'Allemagne est un vieux +et solide empire, elle compte des princes sans nombre, une noblesse +antique et sans mélange. Hélas! mon fils, je ne vous adresserai pas +de reproches inutiles; vous avez voulu montrer à l'empereur le +danger des familiarités du maître au sujet, c'était bien fait cela, +mais partir sans avoir imploré votre pardon! partir sans prendre +congé de votre maître! O mon fils! vous le voyez, cependant, votre +folle conduite m'a fait quitter cette cour superbe où je vivais en +reine d'Allemagne, et quand j'appris que vous étiez parti sans +équipage, avec un seul valet, comme un croquant, sans aucun titre et +dans la disgrâce de l'empereur, le propre frère de notre cousine la +reine de France...; en même temps, quand je me suis rappelé que vous +étiez un admirateur de M. de Voltaire, un abonné à l'Encyclopédie, +un enthousiaste de ce damné qu'on appelle Diderot, je me suis dit +que sans moi vous étiez perdu: alors j'ai quitté ma charge à la +cour, j'ai renoncé à mes emplois, à ma grandeur, et maintenant que +je vous ai retrouvé, me voilà résolue à demander à S. M. la reine +Marie-Antoinette, à notre jeune et bien-aimée archiduchesse, du +service à sa cour pour moi... et pour vous! + +Ainsi parla ma mère. Dans mes idées de philosophe indépendant, ce +mot _service_! était assez malsonnant. J'avais adopté à ce sujet les +opinions nouvelles.--_Service?_ avez-vous dit, madame, eh! qui vous +y force? N'êtes-vous pas la souveraine de deux comtés? N'avez-vous +pas, à vous, assez de paysans pour faire la fortune de deux +puissantes maisons? Mon père ne vous a-t-il pas laissé, en douaire, +de vos biens propres, un château sur les bords du Rhin? Ou, si vous +aimez mieux habiter sur l'Oder, n'êtes-vous pas encore, de votre +chef, reine et maîtresse d'une terre presque royale? Que parlez-vous +d'aller prendre du _service_ à la cour de France? + +J'aurais pu parler longtemps encore, la comtesse ne m'entendait +plus. Elle, abandonner la cour! ne plus hanter avec des rois et des +reines! elle, en un mot, ne plus servir! C'était l'exil que je lui +proposais, c'était la mort! Le plus grand philosophe, et Diderot +lui-même, Diderot, le premier, aurait eu pitié de cette douleur +muette, et de l'effroi qui se peignait sur la figure de cette +majesté désespérée! Elle ne voulait pas pleurer, mais ses yeux +étaient gonflés de larmes! À la fin, et parlant tout bas, sur un ton +solennel: + +--Frédéric, me dit-elle, vous me ferez mourir de chagrin, avec ces +opinions et ces discours de l'autre monde. Ayez pitié, monsieur, +d'une mère au désespoir, qui vous aime et qui vous honore, en dépit +de tant d'affreux paradoxes dont vous m'assassinez. Je ne sais par +quelle fatalité les doctrines des philosophes ont gâté votre coeur, +mais votre coeur est gâté sans retour. Vous aussi, vous, un prince +de la confédération germanique, un Wolfenbuttel, vous rêvez +l'égalité sociale, vous méprisez votre couronne, vous êtes prêt à +renoncer au nom de vos aïeux, vous n'avez plus de foi à la royauté, +vous, le dernier descendant de tant de princes, dont la famille a +fourni des reines à deux trônes! + +Sa voix, en ce moment, trahissait toutes les angoisses de la noble +dame; elle tomba dans un profond accablement; la désolation et la +terreur étaient gravées sur ces traits superbes: à l'aspect de ce +désespoir, je sentis toute ma faute, et j'attendis que ma mère +consentît à m'entendre, pour lui demander grâce et pardon! + +--Hélas! hélas! reprenait-elle, mon propre fils m'a tuée sous le +déshonneur! Jetez-moi sous les pieds de mes chevaux, faites-moi +épouser un homme de finance, de roture ou de robe... Je suis perdue; +les rois me méprisent, les reines m'évitent, désormais je n'ai plus +qu'à vivre, abandonnée et sans crédit, au fond de mon manoir! Ainsi +elle parlait, désolée, et pourtant elle ne pleurait pas, elle serait +morte plutôt que de pleurer; mais elle priait tout bas le Dieu des +bons conseils et des sages consolations. + +Ce noble coeur, dont l'orgueil même était une vertu, représentait +tout à fait ces obstinés sublimes qui ne comprendront jamais que le +monde a changé. Le monde entier peut s'écrouler, ils restent +immobiles sous les débris de l'univers. + +Voilà comment, rêvant beaucoup et parlant peu, nous arrivâmes à +Paris, ma mère et moi, vers la fin de décembre, par une nuit +d'hiver, à l'instant même où toutes les petites maisons des +faubourgs profanes s'éclairaient, l'une après l'autre, de feux +mystérieux. + +Quand je fus bien assuré d'être à Paris, je me sentis mieux. Un +somptueux hôtel était retenu pour ma mère, dans le beau quartier de +la ville, au faubourg Saint-Germain; c'est là que nous descendîmes. +Le lendemain de notre arrivée, la comtesse était déjà tout entière +aux longs préparatifs de sa présentation à la cour de Versailles; +moi, je sortis à pied, afin de m'orienter dans ce rendez-vous de +tous les étonnements. + +Paris offrait alors un spectacle incroyable, un Paris tout neuf, et +qui pourtant n'a duré qu'un jour. C'étaient trois à quatre villes en +une seule; c'étaient plusieurs peuples sous un seul nom. Peuple +étrange et divers; en même temps emporté par une extrême jeunesse, +et frappé d'une horrible décrépitude; à la fois poussé en avant et +retenu dans l'ornière; indécis dans ses volontés, inconstant dans +son amour. Ce qu'il y avait de plus nouveau, de plus attrayant, de +plus repoussant, de plus louable et de plus joli dans cette cité des +merveilles et dans cette _cour des miracles_, c'étaient, aux deux +extrémités de la ville: le Palais-Royal et le faubourg +Saint-Antoine. Le nouveau propriétaire du Palais-Royal, qui, tout +d'abord, était le _Palais-Cardinal_, ne voulant plus se contenter +des apanages d'un prince, avait fait de son palais une boutique; il +avait caché sous ses vieux ombrages, un abominable assemblage de +boutiques et de maisons infâmes, consacrées au jeu et à la +prostitution. Le faubourg Saint-Antoine, enivré de révoltes, et +murmurant sa joie et sa menace aux murailles de la Bastille, avait +le pressentiment de sa prochaine délivrance. À la voir de près, la +Bastille tombait en ruines, et non-seulement la Bastille, avec ses +sept tours et ses canons de fer, mais encore les monuments les plus +solides et les plus consacrés dans cette ville souveraine: la +Sorbonne et l'Archevêché, Notre-Dame et le Louvre, tout ce qui se +tenait debout, depuis des siècles, était croulant, tout ce qui +vivait était mort! Ceux qui semblaient vivre encore... autant de +fantômes qui ont oublié de s'enfuir le matin, au premier chant du +coq. Entre ces vieux monuments qui croulaient, entre ces grands +hôtels chargés d'armoiries vermoulues, dans ces rues traversées de +tant d'équipages, duchesses se rendant à la cour, petits-maîtres +allant se battre à Vincennes, filles d'opéra qui ont dormi chez le +ministre, abbés de cour allant à l'Académie, un peuple entier vivait +d'une vie active, ardente, impitoyable, et l'on comprenait, à le +voir agir, que ce grand peuple était vraiment fait pour toutes les +conquêtes de l'avenir. + +Le bourgeois de Paris, au temps dont je parle, il n'avait rien +conservé de l'ancien bourgeois de la Ligue; il était riche, +impassible, et tenant à ses franchises, mais dévoué et fidèle à son +roi. Le peuple de Paris, une heure avant 1789, était un beau jeune +homme en guenilles, oisif, moqueur, prêt à tout, terrible, habitué à +voir toutes les grandeurs, à les voir de très-près, et à les saler +au sel des chansons les moins équivoques. À un peuple ainsi fait, on +pouvait, sans craindre un refus, tout proposer.--Allons! peuple, et +portons à bras la chaise où se tient souriante Mme de Pompadour; +allons! bon peuple, et couvrons de boue et d'injures le cercueil de +ton maître. Ami-peuple, il s'agit de traîner Beaumarchais à +Saint-Lazare... et le lendemain, tu renverseras, tu pilleras, tu +briseras Saint-Lazare, et tu ouvriras ces cachots à la douce +lumière... O peuple! interrogé par tous les doctes, sollicité par +toutes les révoltes, plein de chefs-d'oeuvre et plein d'espérances! +Il était prêt à toutes les hardiesses, il était préparé à toutes les +réformes! Tout ce qu'on lui commandait (pour peu que l'on sût s'y +prendre), il l'exécutait sans remords, par plaisir ou par vanité. Il +se jouait également du temps présent et du temps passé; il sentait, +dans sa misère, que l'avenir appartenait à son génie; il ne +s'inquiétait ni d'opprobre, ni de gloire, il attendait. Il sentait +confusément que la ruine de ses maîtres était partout; que le trône +avait été miné sans retour, et il s'en remettait, sur une douzaine +de filles de joie et de malheur, dont il était le père et le +conseil, le fauteur et le complice, pour renverser le peu qui +restait debout en France: Église, Université, noblesse. Il était, ce +peuple, un roi déchu, qui se disait: demain je règne à mon tour! + +Pourtant cette force irrésistible était encore une force ignorée! +Elle obéissait, somnolente, en attendant l'heure de sa révélation +suprême; elle obéissait (l'habitude!), au sceptre, au bâton, à la +crosse, à la corde, à la Bastille, au Châtelet, au bon plaisir; et +celui-là eût été, certes, un mortel prévoyant, qui eût compris et +deviné, sous cette obéissance inerte et de pur instinct, que cette +obéissance, en effet, cachait une révolution! + +Ces premiers moments de mon étude et de ma curiosité, au milieu de +la ville, étaient pleins d'intérêt pour moi. J'aurais dit, à voir +tout ce mouvement, que chaque jour était un nouveau jour de fête; il +y avait pour chaque heure de la journée une nouvelle joie, un +divertissement tout nouveau: la fête commençait, dès le matin, au +premier rayon de beau soleil qui dorait les places publiques. On +riait, on chantait, on vendait, avec mille cris divers, mille +denrées diverses; on ne soupçonnait pas le travail, dans cette +capitale aux mille têtes sans cervelle, où le peuple était maître en +l'absence du roi. Versailles, en effet, a beaucoup travaillé pour la +liberté de Paris, pour la perte du trône de France. En ce Versailles +des mystères, la royauté s'était exilée, et elle ne comprit pas +qu'elle s'était exilée en même temps de la confiance et des respects +de la cité souveraine.--Et vraiment il n'y pas de roi, pas de +prince, et pas de poëte et pas d'artiste, et pas même une femme à la +mode et jalouse de sa beauté, qui se soient éloignés de Paris sans y +laisser un morceau de leur sceptre, un peu de leur génie, un peu de +leur gloire ou de leur beauté. + +Ce que j'aimais surtout dans cette ville à tout glorifier, à tout +briser, c'était cette profusion d'ironie et de bel esprit que le +Parisien jette à pleines mains, à droite, à gauche, et sauve qui +peut! Dans chaque taverne, au coin de la rue, et partout où ce +peuple est oisif, vous rencontriez une assemblée éloquente, +intelligente et superbe de beaux esprits, d'artistes en chaussures +trouées, sans feu ni lieu, mal nourris, peu vêtus, qui se +consolaient de leur misère présente par la parole et par +l'espérance. Ils brisaient, ils renversaient toute chose, en leur +improvisation furibonde, et maintenant je ne comprends pas que la +royauté de France ait résisté si longtemps à ces Platon de tabagie, +à ces Montesquieu de café ou de cabaret, à ce pêle-mêle irrésistible +de législateurs en haillons, à ce peuple affamé de pauvres diables +vivant de leur génie, au jour le jour, sans inquiétude et sans +lendemain, barbouillant au hasard une toile ou une feuille de papier +pour payer leur hôtesse; hommes d'un sens profond, toutes les fois +qu'il s'agissait d'art et de poésie, intrépides railleurs du +pouvoir, ne croyant à rien, pas même à leurs doutes les mieux +prononcés; ces hommes-là représentaient, énergiques et passionnés, +le peuple éclairé, superbe et mécontent, un peuple à part, acceptant +un bienfait sans songer au bienfaiteur, à qui tout semblait dû, qui +ne devait rien à personne, et qui disait volontiers, dans son +orgueil et sa toute-puissance à venir: le sol que je foule est à +moi! + +On les voyait ces sophistes, ces philosophes, ces déclamateurs que +l'éloquence attendait avec la liberté, déjà délivrés de l'épée et de +la perruque, de la poudre et des manchettes, et de la broderie à +l'habit, de la boucle au soulier, en bas de laine, en chapeau tout +uni, sans dentelle et sans jabot, s'asseoir insolemment à la table +des grands, occuper les premières places, s'emparer de la +conversation, parler de tout, décider de tout, commettre avec leurs +mépris, mal déguisés, mille insolences chez leurs imbéciles Mécènes, +puis, quand ils étaient bien repus, et que la dame de céans leur +avait donné un rendez-vous nocture, ils quittaient ces salons +serviles, ces maisons tremblantes de la peur que l'esprit inspirait, +sans saluer personne. À peine ils rendaient son salut au duc et +pair... En revanche, ils tutoyaient amicalement son maître +d'hôtel... Et voilà ce que le riche ou le noble avait gagné à faire, +du métier d'artiste et de la profession d'écrivain, un métier de +mendiant! On les forçait, ces pauvres diables, à plier le genou pour +dîner, mais une fois repus, le rôle changeait, et c'était au tour de +l'amphitryon à s'abaisser. + +Croyez-moi, seigneurs, mes frères, respectons l'artiste, honorons +l'écrivain, et, qui que nous soyons, prenons garde à ces hommes si +disposés à prendre une rude et cruelle revanche! Hélas! je l'ai +appris, à Paris même, il n'en faut pas douter, le poëte est plus +fort que le ministre qui le gouverne, et l'artiste est le maître +absolu du riche qui le paye. Il est plus fort, parce qu'il est plus +patient. Voyez tout ce siècle, il flétrit, de toute sa force et de +tout son dédain, le poëte, l'artiste et le philosophe! Il en fait +son jouet, son esclave et son martyr! Ah! siècle idiot! royauté +insensée! et grands seigneurs stupides! Ces méprisés, ces +déshérités, ces mendiants, ces parasites, quelle revanche ils +sauront prendre! O mes frères, les seigneurs féodaux, croyez-moi, +n'humilions personne et surtout le talent, car il se venge! + +Or, voilà ce que Louis XIV avait mis en pratique, voilà ce que le +fameux roi Louis XV n'avait jamais voulu comprendre; il ne l'a +jamais compris! + + + + +CHAPITRE IV + + +Ainsi mon instinct ne me trompait guère, lorsqu'il me poussait à +envisager tout d'abord, comme le plus digne objet de mes études, ce +monde à part de littérateurs et d'artistes qui a laissé tant de +traces. Aujourd'hui ces apparitions dansent autour de moi, +confusément enveloppées d'ombre et de lueurs. + +Visions étranges! Que de misères! que d'envie! Eh! que de gloire et +que d'injures! Voyez tout ce siècle animé de ces tristesses +formidables, obéissant à ce suprême ennui! Le malheur a courbé sa +tête légère, la misère a chargé ce front riant de rides précoces; +mille tyrannies ridicules l'ont torturé à coups d'épingle, ce XVIIIe +siècle doué, à son berceau, des dons les plus heureux de la fée: +intelligence, esprit, courage, ardeur à tout comprendre et génie à +tout produire! Il est semblable à l'enfant flétri par la férule, à +l'esclave écrasé sous le joug, au mendiant couvert d'humiliations +par le premier gentilhomme, condamné à la gêne par le parlement, au +feu par l'archevêque! Alors, comment vouliez-vous qu'il ne se +vengeât pas? Ce beau siècle est occupé à tout souffrir! Souffrance +héroïque et pleine de fièvre! O misère et désespoir des grands +travailleurs, qui ont été l'honneur de cet illustre moment dans la +vie et dans le labeur de cette nation! J'en ferais, au besoin, un de +ces tableaux tout chargés de l'histoire et de ses principaux acteurs +que l'on expose aux regards du passant. + +Ce tableau, le voici, vous le pouvez contempler tout à votre aise et +non pas sans d'intimes frissonnements. + +Et pour commencer le tableau de ces misérables, savez-vous quel est +cet homme anéanti sous les mépris des gens de sa race et de sa +caste, qui suit le convoi de sa femme, seul et sans un ami pour +l'accompagner au cimetière, où la fosse commune attend cette +infortunée!.. Hélas! la pauvre femme était jeune et belle, elle +s'est noyée avant-hier, sans donner d'autre raison que l'ennui à son +suicide; son époux, qui la suit, n'est pas assez riche pour acheter +son deuil, c'est l'auteur de _Mélanie_ et de _Warwick_. Voyez, au +sommet de la rue Saint-Jacques, ce petit abbé qui s'échappe en riant +de ces murailles où il habitait un grenier qu'il appelait _sa +Chartreuse_... Allons, place à ce grand poëte... il fuit ces sombres +murs, sa mansarde et sa chartreuse bien aimée; il fuit sans +retourner la tête, et le voilà dans le grand monde, oracle du jour, +maître de la Comédie, applaudi au théâtre, enivré de gloire... Le +lendemain, honteux de ses incroyables succès, fatigué de sa gloire, +il se retire, en Parthe, de la vie active; il reprend les graves +fonctions du pédant, et il se flagelle enfin pour se châtier d'avoir +eu tant de grâce et tant d'esprit en vers français. Il avait nom +Gresset, cet homme-là, et sa gloire, un instant, inquiéta +Voltaire... Et cet autre, au sommet de cette maison, qui soupe à sa +fenêtre, à côté d'une ignoble servante!... Encore un peu, le monde +est à ses pieds! Chacune de ses paroles est un arrêt; chacune de ses +plaintes est une menace... Attendez qu'il soit repu de gloire! Il +s'empoisonne, un jour d'été, et sa femme légitime devient la Marton +d'un palefrenier! O quelle misère en tout ce monde littéraire, à la +fois si triste et si puissant! Diderot apporte en courant dix écus à +sa femme, et sa femme renvoie à l'instant ces dix écus au libraire: +elle a peur que le libraire ne soit volé. Marmontel invite à dîner +un ami très-pauvre, et, pour obtenir de la laitière un crédit +supplémentaire, il fait ce qu'il ne ferait pas pour Mme de +Pompadour, il adresse à la laitière une belle épître en vers +harmonieux. Celui-ci était né poëte, il comprenait et traduisait +Virgile, il s'appelait Malfilâtre!... Il meurt dans la misère, et +d'un mal honteux, en tendant la main. + +Ce grabat qu'on transporte, et que deux soeurs de charité attendent +sur le seuil de l'Hôtel-Dieu... ô malheur à ces temps égoïstes, +malheur à ces crimes de lèse-poésie! Il était vraiment un poëte, un +vrai poëte, et le Juvénal de son temps, ce malheureux que l'on porte +à travers la rue, étendu sur cette civière abominable... il +s'appelait Gilbert. Voilà mes fantômes... En même temps +paraissaient, et sous mes yeux éblouis, que dis-je? épouvantés, dans +les phases diverses de leur fortune, tous les satellites subalternes +de cette gloire active, intelligente et remuante... à l'infini. +Voici Marmontel en sabots, voilà Marmontel dans le carrosse à Mlle +Clairon! Par la barrière d'Enfer entrait Grétry, nouveau venu +d'Italie, et portant ses pauvres hardes sur son dos; Rétif de la +Bretonne et Mercier se disputaient un coin de la borne où ils +écrivaient leurs tableaux de moeurs. M. Dorat, poudré, musqué, +porté, pomponné, saluait à droite à gauche, et les gens de qualité +ne lui rendaient pas son salut; dans une riche berline attelée de +deux excellents chevaux, Beaumarchais traversait la ville et brûlait +le pavé; on l'eût pris pour son patron lui-même, Pâris de +Montmartel. M. de Buffon croisait M. de Montesquieu; La Chaussée en +pleurant toujours, s'enivrait sans cesse avec Piron, qui riait +toujours. Écoutez ces pleurs, ces grincements, ces cris de joie, et +ces calomnies atroces, athéisme, ovations, clameurs étranges, joies +d'ivrogne, anathèmes et cantiques, odes et chansons, pots-pourris, +pont-neuf, stances, _Tristes Nuits_, scandales, chiffons, +persiflages de l'OEil-de-Boeuf, financiers, revendeuses à la +toilette, harengères, sages-femmes, appareilleuses, duchesses, +marquises, et danseuses, et Saint-Lazare et la petite maison, la +coulisse et les petites maisons, académiciens, cuisinières, +philosophes, racoleurs, coquines et coquins, bateleurs, joueurs, +maîtres d'armes, inventeurs, souffleurs, escamoteurs, magnétiseurs, +guérisseurs, dégraisseurs, comédiens, comédiennes, rapins, +bondrilles, franciscains, capucins, béguines, confesseurs, bouffons +et nouvellistes, journaux et bouts-rimés, Encyclopédie... et petits +livres, chez la petite Lolotte, à l'enseigne de _la Frivolité_, +c'est tout ce siècle! Il porte à la fois le sceptre et le crochet, +la hotte et l'éventail, la pourpre et la hure, il est ivre, il est +fou, il est... tout... il est l'abîme, et pire encore, hardi jusqu'à +la folie, insouciant jusqu'à la bêtise, avare à faire honte, égoïste +et prodigue à faire peur. + +Et tout au pied du grand escalier de la grand'chambre, je vis +monsieur le bourreau en petit costume, allumant un joli petit bûcher +en miniature, où de sa main blanche il brûlait des _missels_, des +_oremus_, des thèses de théologie, aux lieux et place des livres que +le magistrat avait condamnés à être lacérés et brûlés vifs, le +magistrat lui-même ayant grand soin de sauver ces livres du bûcher, +et d'en parer les rayons de sa bibliothèque. O mensonge! ô flamme +absurde et ridicule! ô pensée impérissable et défiant la flamme et +le bûcher! + +Pour l'observateur sans passion, c'était pitié de comparer la +violence de ces principes qui marchent, et la faiblesse des digues +qu'on leur oppose; c'était pitié de songer que ces lettrés, ces +hardis philosophes, persécutés à ce point-là qu'ils étaient devenus +populaires comme des rois, vont disparaître de la face du monde +réel, pour faire place à quelque chose dont la littérature n'avait +pas d'idée, à l'éloquence, à une autre force encore inconnue, à la +philosophie, à la politique! Or, ces deux forces, sorties tout +armées de la littérature, elles ont eu pour dernier résultat, la +libre pensée et la libre parole... un monde au delà des mondes +créés. + +Eh bien, ce monde à part dont on n'a jamais vu le pareil, cet empire +absolu des fantaisies, des libertés, des rêves, des utopies, des +colères et des satires, si vaste et si grand, devait finir avec le +vieux marquis et frère capucin de Ferney, quand il rentra, le +sublime vieillard, riant d'un sourire ironique et triomphant dans ce +Paris, qui était aussi sa capitale. Il revenait pour mourir dans ce +Paris, sa proie et sa conquête, malgré la cour et malgré l'Église, +deux forces vaincues. Voltaire fut le dernier roi qui triompha de +Paris. Il entra dans sa bonne ville, en dépit du roi qui croyait +régner alors; il entra seul et l'arme au bras, content d'avoir gagné +la bataille à lui seul, que lui seul il avait livrée! Il arriva +donc, vainqueur comme vint Henri IV, mais sans entendre la messe: au +contraire, en brisant le prêtre et l'autel. Alors Paris s'est +prosterné sous les mains du vieillard, comme se prosterna le fils de +Franklin. «Dieu et la liberté!» disait Voltaire, et c'est pourquoi +depuis ce temps, Paris ne s'est plus prosterné devant personne, et +pas même devant le génie... Il avait adoré Voltaire, et désormais il +se crut dispensé de toute autre adoration. + +Dans ce Paris, qui, vu de loin, est semblable à la fournaise, aux +temps dont je parle, il advint que le maître absolu, même avant le +roi, même avant M. de Voltaire, était, qui le croirait? un vieil et +fidèle ami du peuple français, le fameux Polichinelle, enfant de +l'Italie, et bourgeois de Paris, sur le Pont-Neuf. Si quelqu'un eut +jamais plus d'esprit que Voltaire, à coup sûr c'est Polichinelle. + +Il riait de toute espèce de pouvoir, à commencer par le préfet de +police! Il jetait à pleines mains l'ironie et le mépris; il +annonçait confusément à ce peuple, voisin de tant de libertés +incroyables, la première de toutes les libertés, la parole! On +l'écoutait bouche béante, et chacun, lui voyant renverser le trône +et l'autel à coups de pied, se demandait si la Bastille était un +rêve, et si la lettre de cachet était encore en honneur dans ce pays +du bon plaisir? Quel tumulte en ce Polichinelle, et quelle orgie +incroyable de paradoxes, de railleries, de sarcasmes publics, dans +les carrefours, encore imprégnés du sel âcre et montant de la +comédie ancienne! Où donc était maintenant ce peuple obéissant à ses +rois, et qui, les voyant passer, se mettait à genoux comme pour le +bon Dieu? En même temps la halle et la place Maubert étaient +remplies de toutes sortes de tribuns sans nom, qui s'essayaient à +tous les bruits de l'émeute, aux tempêtes les plus terribles des +révolutions. Vous auriez dit une ville déchaînée, à la voir, à +l'entendre, et que Paris était déjà à cent lieues de Versailles, +tant l'abîme était vaste et profond qui séparait le roi du peuple, +et la cité de Voltaire du palais de Louis le Grand. + +Tout autre à ma place eût été grandement épouvanté de ces fièvres et +de ces symptômes, mais, Dieu merci! j'étais un philosophe, un poëte, +un rêveur. La rêverie allemande m'a sauvé dans ce Paris du dernier +siècle; elle m'a rassuré dans les tristes angoisses dont j'ai été le +témoin et la victime. Ainsi grâce à mes rêves, toutes les visions +cruelles qui ont assailli mon âme, elles me sont arrivées émoussées +et sans force. Ainsi l'idéal m'a protégé longtemps, il est vrai; +mais j'ai pensé mourir, quand il m'a rejeté de ses bras. J'ai donc +porté ma rêverie en tout lieu, parmi le peuple, au palais du roi, au +milieu des enfants qui grandissent, imprévoyants de l'avenir. +Vraiment, tel était aussi ce grand-peuple en ses bouleversements; il +offrait un grand spectacle... horrible et charmant, aimable et +furieux. + +Et le soir, après mes rêves du matin, je rêvais encore. J'allais au +théâtre en curieux: je m'abandonnais en poëte aux illusions de la +scène, et j'écoutais le vieux drame à la façon d'un homme de l'autre +siècle. Au fait, j'avais des rires et des larmes véritables, durant +ces représentations des vieux chefs-d'oeuvre. J'étais le seul qui +fût sérieux et attentif, car c'était la mode alors de ne plus +partager les émotions qui avaient fait la gloire des grands auteurs +du grand siècle. En effet, déjà la passion s'était pervertie, et le +drame avait changé de but. La déclamation remplaçait sur la scène +l'amour, la terreur, les larmes, tout ce qui faisait la tragédie au +temps de Corneille et de Racine. Je suis le dernier homme en France +qui se soit plu aux chefs-d'oeuvre nationaux. Je les ai regrettés, +je les regrette encore, malgré mes deux fameux compatriotes, Goethe +et Schiller. + +Quelquefois, las d'être en dehors de la scène, j'arrivais sur le +théâtre au moment où le drame était à sa plus éclatante période, et +je me mêlais aux comédiens, à l'instant le plus vif de leur passion. +Les voilà tous! Silence à ces rois, et respect à ces héros! +Approchez-vous, entrez pleinement dans la vieille histoire ou dans +l'anecdote d'hier. Pendant trois heures vous avez sous les yeux une +reine, une ingénue; elle rentre en vain dans les coulisses, elle +vous parle encore en reine, en ingénue. Ah! que de fois cela m'est +arrivé, de prendre au sérieux cette passion de commande, et +d'écouter ces soupirs, de pleurer sur ces malheurs. Alors on n'eût +pas été le bien venu à me dire que tout cela était un jeu; non! non! +Cette illusion et cet enivrement ne pouvaient pas être une feinte, +quand j'étais près de ces grands talents d'autrefois, quand de cette +âme à moitié épanchée, je savourais le reste. Hélas! hélas! la toile +baissait aux applaudissements, aux murmures du parterre, et tout +était dit pour ce soir-là. Alors ma déesse devenait plus calme, sa +robe de reine faisait place à la robe vulgaire, ses bijoux +disparaissaient sous un chapeau fané, cette suite de serviteurs à +galons dorés la laissait dans le désert, elle renfermait dans sa +toilette le coloris de son visage, la blancheur de ses mains, la +majesté de sa taille, sa passion, son âme et tout elle-même. + +Je la voyais partir avec dédain, et sans regret. + +Ce Paris, mon charme et mon épouvante, était semblable à ces contes +des Mille et une Nuits, qui bercent notre enfance; on dirait une +ville de l'Orient, qui, le soir venu, ouvrirait soudain tous ses +harems. Croyez-moi, jeune homme, enivré du mystère de vos vingt ans, +attendez le soir, quand l'air est chargé de parfums, quand les +chanteurs des carrefours jettent l'harmonie à tous les vents, quand +mille lueurs solitaires, comme autant d'étoiles, nous font +comprendre que la vie est partout avec l'amour; alors, perdez-vous +dans cette foule, au milieu de ces piéges charmants, des rires et +des surprises: pour peu que vous ayez vingt ans vous la rencontrerez +la déesse errante et vivante, que le roi Louis XV emportait au +château de Luciennes, et faisait reine à son tour. + +J'ai donc bien choisi mon heure et mon jour, en arrivant dans la +ville-maîtresse, au moment le plus dramatique de sa chute, au milieu +de cette émeute du passé contre l'avenir, dans cette rencontre +ardente de tout ce qui voulait vivre, opposée à tout ce qui devait +mourir. + +Surtout, parmi ces souvenirs de ruine et de dévastation, je me +rappelle un jour (ce fut la première et la dernière fois) où j'eus +l'honneur de conduire ma mère au Théâtre-Français. On y devait +représenter un drame étrange, une incroyable comédie, et il fallut +de vives protections pour nous procurer une loge; nous fûmes rendus +au théâtre de bonne heure, c'était la première fois que ma mère +attendait. Quand nous entrâmes, la salle était remplie du parterre +au sommet, c'était une attente universelle. On eût dit les +Israëlites dans le désert, quand la baguette de Moïse demande au +rocher le fleuve qui va désaltérer tout un peuple. + +Je vois d'ici ma mère, auguste, imposante, et que rien n'étonne. On +eût dit une reine, et quand la toile enfin se leva sur ces abîmes, +son regard impassible et clair ne témoigna ni surprise ni +étonnement, + +Que vous dirais-je? Elle et moi nous assistâmes à un drame inouï que +nous n'avions pas soupçonné, même dans les songes de la fièvre. +Apparut d'abord à nos yeux incrédules un valet doré, fringant, beau +parleur, amoureux. Amoureux... un homme en galons! Ce valet parlait +de toute chose et se moquait de tout le monde, et de son maître plus +que de personne; il fronde, il intrigue, il ne respecte rien, pas +même sa maîtresse; effronté faiseur de quolibets de la plus vile +espèce, hâbleur, moraliste; libertin jovial, osant tout, prêt à +tout, même à l'adultère; orateur et poëte, diplomate et musicien, +ancien journaliste et médecin de cavalerie, toujours sautant, riant, +gambadant, le héros de la pièce, en un mot; une étoile, un sphinx... +Vous le menacez de la justice, il s'en moque, il rit au nez du +magistrat qui l'interroge en bégayant: Ah! le traître, et le +brigand! qu'il était gai, joli, jovial, ami de la joie, et serviteur +de toutes les licences! un philosophe! un enfant trouvé! + +Cependant, ma mère attentive, épouvantée, osait à peine entendre et +comprendre! On aura changé, se disait-elle en rougissant sous son +rouge, la langue française, et les mots aujourd'hui n'ont plus le +sens d'autrefois. + +Bientôt quand monseigneur le valet avait fait la roue, et papillonné +tout à son aise, monsieur son maître arrivait à sa suite. Or, ce +nouveau venu dans cette comédie, il n'était rien moins qu'un +imbécile! Au contraire, il était un grand seigneur, un Espagnol, +noble même pour un Espagnol, un bel esprit, élégant, affable et +sachant le prix d'une belle femme, excellent maître d'un excellent +château, ayant le droit de justice haute, et n'en abusant pas quand +il est sans passion, en un mot un bon seigneur. C'est justement ce +maître excellent qui va devenir un jouet, un bouffon sous la main de +son valet. Son valet l'attaque, le presse et le pousse, et le réduit +à rien; son valet lui dispute jusqu'à une servante dont le pauvre +homme a quelque envie, et sous ce bon prétexte que lui, le valet, il +est le fiancé de cette fillette. O temps! ô moeurs!--Quoi donc? à +entendre l'impertinent, vous n'avez eu _que la peine de naître_, +Monseigneur. _La peine de naître_... Quelle phrase, et quel +contre-sens pour une princesse de Wolfenbuttel! + +Ma mère était hors d'elle-même... Et la soubrette aussi dédaigne +Monseigneur, la soubrette qui redit tout à son époux futur! Vassale +indocile, espiègle, insolente; élégante comme une dona, belle +parleuse aussi, folle d'amour et ne le cachant guère. Quelles moeurs +chez un grand d'Espagne, chez un seigneur de la Toison d'or! Quelle +maison, et comment tenue? Hélas! ma mère n'en revenait pas. + +Mais son épouvante et sa profonde horreur furent portées à leur +comble, lorsqu'au milieu de l'intrigue elle vit arriver un grand +homme habillé de noir, en longue soutane, et coiffé d'un chapeau de +prêtre, le rabat blanc, l'oeil creux, l'air hébété, les cheveux +huileux, la tournure ignoble, le sourire méchant, la démarche +hypocrite, un petit-fils de ce Tartufe que ma mère appelait le crime +unique du grand roi Louis XIV... O ciel! (peu s'en fallait que ma +mère, ainsi parlant, ne fît un signe de croix), ils n'ont pas même +respecté leur Église, et les voilà qui traînent dans leurs gémonies +le dépositaire et le représentant de l'antique foi! Lui-même, ce +profane chapelain, ce prédicateur de salon, ce courtisan de toutes +les heures, le faiseur de bons mots du Maître, il est le complaisant +de Madame, le serviteur des valets de la maison, le flatteur en +titre, le compagnon du petit chien, le proxénète universel!... Au +même instant, léger et brillant, comme un papillon à son premier +vol, se posant à peine, insouciant et volage, un printemps qui +chante, une fleur qui s'ouvre, un rêve ignorant et naïf, ah! mon +Dieu! voilà un adolescent plus dépravé qu'un chambellan de +l'empereur, un enfant qui raconte aux nuages, aux arbres, aux +fleurs, à la source limpide, et même à une vieille femme les +premiers battements de son coeur. + +Un enfant... dites-vous? Prenez garde à cet enfant, Mesdames! +Redoutez son premier feu, ses lèvres de flamme, ses caresses +incertaines; redoutez son sourire, son regard, sa voix, son geste et +sa vague passion. Voyez: la soubrette l'embrasse avec joie et +remords. Voyez madame la comtesse; une comtesse, une femme mariée à +un grand seigneur... elle le regarde en soupirant. Voyez, comme on +le dépouille, en hontoyant, dans le boudoir, comme on admire, avec +un grand soupir, sa main blanche et son bras charmant. Voyez, ce bel +enfant, on l'adore; il a des envieux, des ennemis, des jaloux, mais +on l'adore. Ah! ces femmes qu'il enveloppe, amoureuses, dans ses +naissantes amours, elles n'osent pas lui apprendre ce qu'il +apprendrait avec tant d'ardeur; mais aussi si tu savais cela, +Chérubin, _Chérubin d'amour_! + +Cependant à côté de ce Chérubin il existe un être encore plus +ignorant, une petite fille qui ne sait rien, qui se laisse +instruire, et qui n'apprendrait rien toute seule. Avec toi, petite +Fanchette, avec toi, Chérubin répète hardiment les leçons qu'il +dérobe à Suzanne; avec Fanchette il est hardi comme un homme. Il +prend à celle-ci tous les baisers que celle-là lui refuse. Esprit, +chansons, rêves brûlants, tant de passions qui jasent et se taisent, +se montrant, se cachant tour à tour; hardies et craintives, ces +passions confondues, mêlées, pressées l'une contre l'autre, arrivent +enfin à ce que ma mère appelait _l'abomination de la désolation_. +C'était vraiment la fin du monde; il n'y avait plus rien, au delà, +que l'abîme! Allons! c'en est fait, plus de trône et plus d'autel. + +Dans ce drame infernal, animé de la verve et des mépris de Satan +lui-même, et tout rempli de sa voix stridente et de son rire +affreux, tout l'édifice était ruiné de fond en comble, toutes les +vertus publiques et privées étaient vouées au plus affreux ridicule. +Ici, le valet est hostile à son maître; ici, le mari trahit +l'épouse, et l'épouse est la honte de l'époux. Le déshonneur, le +déshonneur complet, sans réplique et sans rémission, est l'hôte +assidu, féroce, implacable, de ces demeures mal hantées. Cette mère +et ce père ont exposé cet enfant, le triste fruit de leurs banales +amours; cependant la mère absolument veut épouser son fils, le fils, +de son côté, insulte à la fois son père et sa mère... Eh! dit-il +pour s'excuser: «C'est le bon sens, ma mère!» Dans cette débâcle +énorme le juge est vénal, le paysan raisonne, la petite fille fait +l'amour, le jeune enfant est libertin avant toute science du bien et +du mal, l'homme d'église est un entremetteur; dans cette Babel +immonde, chacun raisonne à la façon des démons de l'encyclopédie, et +chacun parle hautement de ses droits et de ses devoirs. Là, on se +tâtonne, on se coudoie, on se tutoie, on se prend au hasard dans la +nuit, on ne se choisit pas, on se saisit, on se mêle; il y a des +cabinets sombres, des bosquets nocturnes, des pères crédules, des +valets fourbes! Tout est mystère et confusion, pêle-mêle, hasard, +dilapidations; c'est tout le siècle agonisant! Tout se meurt, tout +se perd; tout est mort, tout est perdu! Maintenant la livrée est +régnante, et la seigneurie obéit au laquais. Ce sont les valets qui +font les passions et qui les font à leur usage; ils forment +pêle-mêle toutes sortes d'intrigues pour leur propre compte, avec +l'argent du maître et dans son habit... et si parfois quelqu'un de +ces bandits qui ont plus d'esprit que Voltaire, prend encore la +livrée, à coup sûr, c'est par orgueil! + +Telle était la fête, horrible, abominable, impie, à laquelle ma mère +s'était conviée elle-même!... et pourtant, miracle étrange, la ville +et la cour applaudissaient à ce spectacle impossible. Le peuple, +auditeur actif et passionné, s'amusait, à en mourir de joie et +d'orgueil, de ce grand seigneur cruellement bafoué; le peuple était +heureux de voir enfin arriver sur le théâtre le tour, non plus de +l'avare, de l'hypocrite ou du misanthrope, du ridicule et du +vicieux, mais bien cette fois le tour du fort et du puissant. La +comédie avait fait de singuliers progrès, à cette époque. Elle +s'attaquait au trône, aux croyances, à la force, à la justice; elle +brisait, en se jouant, des sceptres et des couronnes; elle +renversait des châteaux forts; elle marquait ses victimes au fer +chaud, elle les marquait au front, afin de reconnaître, au besoin, +toutes ses victimes. Ainsi l'enseignement de tous était devenu la +flatterie adressée au pauvre aux dépens du riche, au faible aux +dépens du puissant; le peuple alors jouait le beau rôle; l'habit de +cour s'éclipsait devant l'habit bourgeois; le marquis, fustigé par +Molière, était frappé au coeur par Beaumarchais; mais aussi le +peuple applaudissait à outrance; il avait, à la fois, le fanatisme +et l'instinct de ses justes perversités contre le monde féodal; sa +joie était sérieuse à la façon d'une vengeance où d'un châtiment. + +Hélas! c'est au pied de ce théâtre incendiaire que va s'ouvrir, +tantôt, ce sentier des révolutions qui mène à l'échafaud! + +Qui le croirait? Pas une réclamation dans cette salle où vivait +Molière, pas une voix dans ces échos du passé ne se fit entendre en +faveur d'autrefois! Aux premières loges, les femmes étaient +attendries; elles suivaient, la bouche entr'ouverte, haletante, les +moeurs dissolues de ces cinq femmes, elles les accompagnaient de +leurs voeux. Les femmes de ce temps-là ne voyaient que l'amour; +l'amour était la grande affaire; et comme elles sentaient que la fin +des temps était proche, elles se hâtaient d'aimer. + +Hâte immense! hâte incroyable! On eût dit ces villes dévastées par +l'Etna! Chacun se remue, afin d'échapper à la lave ardente, +emportant ce qu'il a de plus précieux. Ainsi, pendant que les femmes +se hâtaient sur les chemins de l'amour, l'ambitieux se hâtait sur le +chemin de l'ambition.--Allons! disaient les jeunes gens, +hâtons-nous, l'heure approche!--Hâtons-nous, disaient les +vieillards. Seul, le peuple était patient. Il savait confusément +pourquoi! + +Le peuple disait tout bas, comme Figaro: _Et moi, morbleu!_ + +Les grands seigneurs, saignés à blanc, par ce barbier maudit, +imaginèrent de sourire à ces piqûres. Cela leur parut beau de ne pas +sentir le supplice; il est vrai que les petits marquis de Louis XIV, +plus prévoyants et plus sages, s'étaient plaints à outrance quand le +roi eut ordonné à Molière de les fustiger. Ainsi, par vanité, et +pour montrer qu'elle ne craignait rien des _petits esprits_ et des +_petites gens_, la cour se plaisait à ce spectacle, elle riait à +gorge déployée du comte Almaviva, plus spirituel, plus habile, plus +aimable et plus fin, à lui seul, que toute la cour. Voilà qui est +bien! Puis cette piquante réunion des plus jolies femmes de la +comédie ajoutait une grâce nouvelle à toutes ces licences. En ce +moment la fête était double, et pendant que les grandes dames des +premières loges s'obstinaient à faire, de Chérubin, un jeune homme, +le parant à loisir d'élégantes dentelles, de riches broderies, des +plumes légères et des éperons d'or d'un jeune page, les hommes du +parterre dépouillaient Chérubin de son habit de cour, ils voulaient +que don Chérubin ne fût qu'une femme. Ils lui rendaient, comme au +troisième acte, sa cornette, son jupon, sa couronne de fleurs, ses +fines dentelles attachées au bonnet de la nuit. Être double et +dangereux hermaphrodite, il peuplait la ville de Chérubins de quinze +ans, mais ceux-ci... _osaient oser_. Quant aux hommes, n'est-il pas +dit dans cette fameuse comédie: _Il n'y a que les petits hommes qui +s'effraient des petits écrits?_ + +On voyait aussi, étalés aux places les plus apparentes, et prenant +leur part de ces scandales, des abbés, des monseigneurs, des prélats +qui s'amusaient de Basile: en effet, le moyen de reconnaître +l'Église de France en ce cuistre abominable échappé, tout au plus, +des cuisines du cardinal de Rohan? + +Ainsi, les uns et les autres, le prince et l'abbé, le seigneur et le +bourgeois, la duchesse et la grisette, ils s'enivraient de cette +poésie, ils tournaient sans peur autour de l'abîme, ô fantômes! + +Seule en ce monde éperdu, ma noble mère était une créature +intelligente de ces tortures. Elle les sentait au fond de son coeur, +et jusqu'aux moelles. À chaque instant elle était sur le point de +crier: à l'incendie! au meurtre! Longtemps elle attendit une +réaction à tant d'infamies, une peine à tant de forfaits; longtemps +elle appela le spectre, emportant don Juan dans les flammes +vengeresses... le spectre ne vint pas. La pièce se termina par un +tranquille mariage, et par des chansons obscènes... Madame la +princesse de Wolfenbuttel cacha sa figure dans ses mains. + +Elle pensait à ce que dirait l'Allemagne, si l'Allemagne venait à +savoir qu'elle était venue à ce spectacle, en pleine loge, et parée +de l'ordre de Marie-Thérèse, avec son jeune fils! + +Puis elle me regardait en rougissant, avec un air indicible de +regret et de pitié. Son regard suppliant avait l'air de me dire: +Pardonnez-moi! + +Elle attendit que la foule se fût retirée, avant de se retirer +elle-même. Elle qui marchait toujours le corps droit et la tête +haute, à la façon d'une noble dame, il me fallut l'entraîner hors de +la salle; on eût dit à son attitude humiliée, à l'indignation de ce +noble visage, qu'elle avait été insultée et que je ne l'avais pas +défendue; moi-même j'étais honteux de voir à ma mère tant de honte +sans pouvoir en demander raison à personne. + +En rentrant chez elle, elle chassa son majordome qu'elle ne trouva +pas assez respectueux: elle tenait beaucoup à cet intendant. + +Je la reconduisis, ce soir-là, jusque sur le seuil de sa chambre à +coucher, et je lui présentai mes plus humbles respects. + +Elle ne me dit que ces mots, avec un soupir de terreur: «Je le dirai +à la reine; la reine le saura demain!» + +En effet, je ne crois pas que jamais terreur ait eu une cause plus +juste que la terreur de ma mère... et j'ai vu où l'on arrivait, en +partant du _Mariage de Figaro_! + + + + +CHAPITRE V + + +Je sentais bien que j'étais en dehors de ce siècle, et que je ne le +comprenais pas. Je pensais souvent que la raison de ce désordre +était en deçà ou au delà de mon intelligence, et qu'à ce mouvement +terrible il devait y avoir une cause apparente ou cachée, et que +cette cause, il fallait la savoir! Quel était le héros, quels +étaient les dieux de ce chaos politique? Où se tenait véritablement +la cause de cette décadence? Je l'ignorais entièrement. Je n'étais +alors qu'un futile jeune homme, insouciant de ma nature, et fort peu +jaloux de creuser bien avant dans les choses humaines! Enfin je +m'inquiétais fort peu, quand je voyais marcher une machine, des fils +qui la faisaient se mouvoir. Pour moi ce monde était un spectacle +amusant, auquel cependant j'aurais préféré, si l'on m'eût donné à +choisir, une simple promenade avec Fanchon, sous notre arbre favori. +Voilà pourquoi je veux qu'on m'excuse, si, malgré le hasard qui m'a +favorisé au point de me jeter sur la voie des secrets politiques de +ces tempêtes sans égales, j'ai eu si peu d'intelligence des faits et +des hommes. Encore une fois, ceci n'est rien moins qu'une +histoire... à peine est-ce un vieux conte, à mon usage! Ces +événements qui représentent le chapitre le plus intéressant de ma +jeunesse, je les ai vus, bien plus que je ne les ai compris; ces +hommes dont je vais parler, je n'ai connu que leur visage; il m'a +fallu refaire et deviner le reste. Mon peu d'intelligence va +jusque-là, que je n'oserais pas les nommer tous, d'abord parce que +je tiens à faire un vrai conte, de la présente histoire, ensuite +parce que je suis l'homme de l'anachronisme et de l'erreur; je +serais très-malheureux s'il fallait me fatiguer à ne confondre aucun +nom, aucune date, aucun fait; je laisse toutes ces peines aux +écrivains de profession. + +Le lendemain du jour funeste où ma mère avait été à la Comédie, elle +dormait profondément, fatiguée qu'elle était des pénibles émotions +de la veille. L'appartement, contre l'usage, donnait sur la rue, et +du côté opposé à ce logis provisoire était une joyeuse taverne où +naguère les jeunes gens à la mode avaient coutume de s'enivrer. +L'histoire de ce cabaret serait longue à écrire. Il avait commencé +par être un rendez-vous de beaux esprits. Il s'était fait, en ce +lieu, plus de poésie et de bons mots qu'on n'en fit jamais à +l'Académie! Après les gens d'esprit étaient venus les gens d'épée; +enfin, les philosophes avaient remplacé les soldats autour des brocs +écumants. Au temps où je parle, la politique avait envahi cette +maison, reine, à son tour, dans ces lieux hantés par tant de +pouvoirs souverains. Donc aujourd'hui le gai cabaret avait pris une +teinte sombre, un air superbe; il ne jasait plus, il déclamait; +l'éloquence avait remplacé la chanson joyeuse; où régnaient Collé et +Piron naguères, se montraient Puffendorf et le président de +Montesquieu. Ce cabaret était une humble image du royaume de France, +et je finis par trouver qu'il serait un digne sujet d'étude et de +curiosité. + +Chaque soir, c'étaient, dans cette étrange maison, des cris joyeux, +des chansons bachiques, des propos d'amour, de cruelles médisances, +un jeu brutal..: voilà pour les buveurs! C'étaient des dissertations +sans fin, des projets inouïs, des accusations incroyables, des +républiques imaginaires, des utopies de toute espèce, une révolte +intelligente contre tout ce qui était l'autorité: voilà pour les +politiques! Plus d'une fois, que le club l'emportât sur le cabaret, +et, réciproquement, le cabaret sur le club, toutes ces disputes se +terminaient par des coups d'épée, et par l'intervention de la +maréchaussée! Ainsi, ma mère et moi, nous pouvions nous vanter d'un +voisinage assez fécond en tristes discordes, et en clameurs +insupportables aux amis de l'ordre et du repos. Pour ma part, le +voisinage ne me déplaisait pas; j'aimais ces bruits étranges, ces +subites clameurs, ces joies sans frein, ces dissertations lugubres +dont le bourdonnement arrivait à mes oreilles, comme l'écho d'un +canon d'alarme; j'aimais ces exercices oratoires, cette élégante +ivrognerie où perçait le bel esprit et le bon sens; même, plus d'une +fois, j'avais envié ces divertissements de chaque jour; mais ils +fatiguaient étrangement ma mère, et ils lui auraient été tout à fait +odieux, si d'ordinaire les matinées n'eussent pas été calmes, et +favorables au sommeil du quartier. + +Donc, ce matin-là j'étais dans ma chambre, rêvant encore et +regrettant, dans mon rêve, mon Allemagne si tranquille et si réglée, +quand je fus réveillé par d'horribles clameurs qui partaient du +cabaret voisin. Au premier abord, le bruit était effrayant. +C'étaient des hurlements, plutôt que des cris. On jurait, on +chantait, on appelait à haute voix le maître de la maison; en un +instant, tout le repos du quartier fut troublé, les laquais +eux-mêmes se réveillèrent, comme au bruit d'une assemblée +nationale... Or, ces messieurs se réveillaient de trop bonne heure, +et ils se remirent paisiblement à dormir, quand ils se furent +assurés qu'il ne s'agissait guère que d'une dispute entre quelques +jeunes seigneurs pris de vin, et qui faisaient plus de bruit qu'ils +n'avaient le droit d'en faire, à six heures du matin. + +Malgré le bruit, ma mère dormait encore. Elle avait si grand besoin +de repos, son sommeil était si précieux pour moi! J'envoyai donc un +de mes gens à la taverne, priant ces messieurs de faire, à leur +plaisir, un peu moins de tapage... une dame habitant dans l'hôtel +voisin; elle dormait, elle avait passé une mauvaise nuit, et son +fils priait ces messieurs d'avoir quelques égards pour son sommeil. + +L'instant d'après mon messager rentrait effaré: son message avait +été reçu avec des cris de fureur: on l'avait rappelé _à l'ordre_! _à +l'ordre!_ Même il avait été menacé du bâton, s'il ne se retirait pas +sur-le-champ: c'était donc une insulte à ne pas supporter. + +Je pris mon épée, et, sans quitter mon habit du matin, je me rendis +à la taverne; j'étais de sang-froid; je vois encore l'enseigne de ce +lieu. Elle représentait un trompette de régiment vidant sa bouteille +avec une fille de cabaret; au bas de l'enseigne étaient écrits ces +mots: _Au Trompette blessé_. J'entrai d'un pas très-calme dans la +chambre haute du _Trompette blessé_. + +Naturellement, je m'attendais à trouver en ce lieu quelques jeunes +militaires de bonne volonté, et à terminer mon affaire à l'antique +façon: on se pique, on s'explique, et tout est dit... mais quel fut +mon étonnement!... Je cherchais des mousquetaires... je rencontrais +des législateurs! Je venais l'épée à la main, j'étais reçu par une +exorde en: _Quousque tandem?_ Mes spadassins étaient occupés à +reconstruire l'édifice social! Mon cabaret était une chambre des +députés! Bref, j'arrivais au beau milieu d'un combat de paroles +sonores, au moment où s'agitaient les plus terribles et les plus +brûlantes questions. + +C'était la première fois, certes, que j'entendais parler avec tant +d'audace et de licence de ces choses à part que toute l'Europe était +encore habituée à respecter: du roi, de la reine, des nobles, des +prêtres, du gouvernement, de la Bastille, des lettres de cachet, de +la liberté moderne, de la lâcheté des anciens temps. Tout brûlait, +tout croulait dans ces discours de la ruine et de l'incendie. À +peine, au premier abord, mon apparition fut-elle aperçue, et j'eus +ainsi le temps de considérer cette réunion tout à mon aise. Or ce +fut un grand étonnement pour moi quand j'entendis parler, dans cette +France obéissant à tant de lois confirmées par tant d'années de +soumission et de respect, de tant d'institutions formidables, avec +toute cette véhémence haineuse, par les hommes audacieux en présence +desquels le hasard m'avait conduit. + +Ces hommes nouveaux, ces porteurs de torches ardentes à travers les +gerbes, étaient jeunes, pour la plupart, et de conditions +très-différentes. Le plus grand nombre était vêtu très-simplement et +sans recherche. Il y en avait d'autres habillés à la façon de M. de +Lauzun lui-même, et qui ne songeaient guère plus à leur habit brodé +d'or, que ceux-ci à leur bure, à leur linge tout uni. Si bien qu'au +premier abord, il eût été difficile de dire à quel ordre de l'État +appartenaient ces gens-là. C'était à la fois l'air du commandement +et la raillerie éloquente des hommes faits pour obéir; il y avait +sur ces figures, animées de la même passion, le doute mêlé à la +croyance, l'espoir à la peur, le sentiment de la révolte et +l'épouvante même de ces émeutes; on les eût pris pour des +conspirateurs légaux, si je puis parler ainsi. Dans le nombre, il y +avait de douces figures et des physionomies terribles, puis +d'horribles faces partant de haut en bas, comme celui de la brute... +surtout celui qui présidait l'assemblée, avait une de ces têtes +pleines d'énergie et d'intelligence, et façonnées de telle façon +qu'elles vous poursuivent jusqu'au tombeau. + +Je vivrais mille années que jamais je n'oublierais cet homme et son +premier aspect. Figurez-vous un gros corps assis à l'aise sur un +fauteuil de la taverne; il avait de grands bras, de larges mains, +une poitrine vaste et sonore, et sur les épaules d'un portefaix, +cette tête énorme, heureusement dessinée, une bouche où le sarcasme +avait posé ses tabernacles, un sourire à la Voltaire, des yeux +d'escarboucle étincelants de malice et de génie, le regard soucieux +d'un débauché, le front olympien d'un poëte! Déjà mille passions +avaient ravagé ce visage étrange; à ces ravages du corps et de +l'âme, la petite vérole avait ajouté sa grêle implacable; elle avait +sillonné dans tous les sens ce formidable ensemble de courage et de +vice, de despotisme et de liberté; tout était miracle, abîme, +épouvante en cet homme extraordinaire... Il était la lave ardente, +il était la fumée, il était le volcan. Sa voix retentissait comme un +tonnerre, et tout en l'écoutant parler vertu ou liberté, avec la +véhémente conviction de l'orateur, vous ne saviez pas ce que vous +deviez croire, ou de la probité de ses paroles, ou du vice et de la +dégradation superbe imprimés à tous ses traits. + +Dieu merci! je le vis tout à mon aise, et, cloué sur le seuil de la +taverne par cet étonnement voisin de l'épouvante, il me fut permis +de comprendre à quel point s'embellissait ce visage intelligent, à +la clarté soudaine qui brillait sur ce front, sur ces lèvres, dans +ces yeux; son attitude même elle lui avait été révélée, et, +silencieux, il semblait parler encore. Ah! mystère! Il avait le +doigt appuyé sur son front, comme s'il eût voulu s'enfoncer le +crâne, et il disait en montrant sa tête, en secouant ses cheveux +semblables aux anciennes forêts de la Gaule dans les commentaires de +César: _Voilà une tête dans laquelle il y a de quoi réformer les +empires_... En même temps, il vida d'un geste énergique un grand +verre de vin de Champagne; et ses yeux noirs se tournèrent vers moi +avec un sourire où respirait tout ce que le grand seigneur, le bel +esprit et le titan pouvaient contenir d'ironie et de mépris. + +--Messieurs, s'écria-t-il un air singulièrement effronté, regardez +la bonne fortune qui nous arrive, et rendons grâces au ciel de nous +divertir de si bon matin... À sa parole, ajoutez le geste et le +regard! Voyez-le, ce débraillé qui me toise et qui m'insulte, et moi +cherchant en vain une parole, un geste, un mépris... J'admirais! + +--Holà! l'ami, reprit-il, en m'apostrophant, quel étrange accident +te pousse, et t'amène en nos conciliabules de la nuit? Qui es-tu? +D'où viens-tu? Que nous veux-tu, fantôme? Esprit d'autrefois, +Seigneur des temps féodaux, que diable viens-tu faire ici avec ta +casaque bariolée, ton ruban vert autour de la tête, et tes cheveux +dans ton bonnet, comme une fille de soixante ans? As-tu donc perdu +au jeu ton dernier justaucorps? As-tu entendu des voleurs à ton +chevet, ou bien, malheureux époux, viendrais-tu me redemander ta +femme à main armée? Ah fi!... Au moins, si tu veux qu'on te la +rende, telle qu'elle est et se comporte, dis-nous le nom de la +belle, et ton nom à toi-même, ombre immobile?... Ou plutôt, +reprit-il, en s'adressant à ses amis, j'imagine que c'est là un +avertissement d'en haut, Messieurs; un fantôme arrive tout exprès +des sombres bords, et des temps féodaux, pour nous avertir que nous +ne sommes plus jeunes, et qu'il faut mettre un terme à la vie +errante, aux songes lointains, aux vaines espérances, aux vastes +pensées. Néanmoins, si ce fantôme vous inquiète, qui de vous sait, +par hasard, en quelle écurie, en quel boudoir l'abbé Maury a couché +cette nuit? J'enverrai un garçon de cuisine lui emprunter son missel +à exorciser! + +J'étais toujours immobile, écoutant, contemplant, attendant! J'avais +certes un grand intérêt à laisser tomber sans les relever ces +plaisanteries cruelles, et je me résignai au silence. Pendant un +moment ce silence eut son effet; j'étais livide; habillé d'une façon +bizarre, armé, je puis le dire, à la légère! Les pâles lueurs du +jour, jointes aux clartés vacillantes de la lampe, me jetaient dans +une fausse lumière qui me grandissait d'une coudée.... En ce moment, +je suis sûr qu'un visage moins hardi eût pâli, à me voir ce visage +de l'autre monde, et que plus d'un fidèle, aux alentours de +Saint-Merry, eût crié: _Vade retro!_ Je sentais bien que le Satan +qui m'interrogeait n'eut pas pris tant de peine, si je n'avais été +qu'un fantôme à ses yeux. + +Quand il eut cessé de parler, je fis deux pas en avant, je pris +place à table sur un siége vacant, je plaçai mon épée entre mes deux +jambes, et je m'appuyai sur la poignée.... Au milieu de ces +mouvements, tout solennels qu'ils étaient, ma robe de chambre +s'était entr'ouverte, ma poitrine était nue, et l'homme pouvait voir +que si j'étais étonné, je n'étais pas un poltron. + +Je m'inclinai d'un signe de tête:--Messieurs, leur dis-je, je suis +Allemand; on m'appelle encore avec respect, en tout lieu, Messieurs, +S. A. Sérénissime le prince Frédéric. Ma mère est cousine de la +reine de France, et descend des princes de Wolfenbuttel. + +À ces grands noms, que je prononçai, j'en conviens, avec un peu +d'emphase, il me semblait que tout le monde allait au moins me +saluer.... J'étais loin de mon compte avec ces gens-là... ils me +regardèrent! Plus d'un même se prit à sourire, et le gros homme, en +frappant sur la table à tout briser:--Et nous autres donc, nous +prenez-vous pour des croquants, Monseigneur? Tope-là! je suis +Français; je m'appelle Gabriel Honoré. Mon père est marquis de +Sauveboeuf et de Biram, comte de Beaumont, vicomte de Saint-Mathieu +et premier baron du Limousin; mon frère est vicomte; moi, je suis +mieux que tout cela, je suis peuple. Encore une fois, fantôme, que +nous veux-tu? + +Alors je me levai.--Monsieur, dis-je, tout à l'heure, ici même, +quand vos clameurs ont commencé, réveillant en sursaut toute la +ville, j'ai eu l'honneur de vous envoyer un de mes gens pour vous +prier, très-poliment, au nom de l'hospitalité la plus vulgaire, de +faire un peu moins de tapage, et de respecter le sommeil d'une dame +étrangère; non-seulement vous n'avez pas tenu compte de mon message, +mais encore vos cris ont redoublé avec plus de force, et vous avez +insulté mon domestique. Or, vous le savez, Messieurs, cette insulte +est la mienne. Je viens donc à vous, comme c'est le droit d'un +gentilhomme, vous demander raison de vos injures, et puisque c'est +vous qui m'avez interpellé le premier, M. Gabriel Honoré, fils de +marquis, de comte, de vicomte et de baron, je vous somme de me +rendre raison! + +Mon homme ne se déconcerta pas:--Monsieur, me dit-il presque en +souriant, vous êtes un bon fils; on voit bien que votre père et +madame votre mère ne vous ont pas fait jeter seize fois de suite +dans les divers cachots du royaume. Le commandement de Dieu, _père +et mère honoreras_, vous portera bonheur, Monsieur, car si vous +n'étiez pas un étranger, vous sauriez que je ne me bats plus depuis +longtemps, et vous auriez honte de votre puéril et misérable défi. +Sachez donc, Monsieur le fils de prince allemand, que désormais le +peuple est mon père adoptif; je suis le frère du forgeron, le cousin +du tailleur de pierre, le commensal du porteur d'eau, le compère de +toutes les commères de la halle. Il n'y a pas une échoppe, une +taverne, une boutique, un charnier, une nippe, un comptoir, une +hotte, un éventaire, une flûte, une jupe, un violon, une trompette, +un pet-en-l'air, une charrette, un tombereau qui ne soient de ma +suite, et votre aimable épée, est-ce donc qu'elle daignerait toucher +mes crochets et mes écuelles? Çà, mon prince, on a d'autres chiens à +fouetter que de croiser le fer avec vous! Est-ce aussi notre faute, +si vous êtes logé au-dessus de nos révoltes? Réveiller une +Wolfenbuttel! dites-vous..., laissez-nous faire, on en réveillera +bien d'autres; tous les Bourbons, tous les Césars, tous les rois; +les trônes et les dominations, les baillis et les sergents, les +maréchaux de France et les maréchaux-ferrants, l'entendront avant +peu de temps, la trompette éclatante, la trompette du dernier +jugement. Jugez donc si cela nous inquiète et nous dérange, +réveiller une princesse en voyage! Enfin, si Monsieur veut se battre +absolument, s'il est friand de la lame, et qu'il en veuille à tout +prix, il peut s'adresser à monsieur mon frère, le comte de Mirabeau, +un grand coeur,... un estomac immense... une épée... un tonneau!... + +Notre homme, à ces mots, frappa la table d'une voix délibérée en +criant: _la séance est levée!_ Alors sans me laisser le temps de lui +répondre, il me prit par le bras, avec un geste familier, charmant, +et qui touchait au respect.--Mon prince, me dit-il, rengaînez votre +épée et soyez indulgent pour un homme amoureux de popularité, un +gentilhomme écrasé longtemps par la force injuste, et qui se venge, +à la fois, de son père et de son roi! Rien qu'à me voir, vous avez +bien compris que je ne suis pas homme à éviter la lutte. Attendez, +et vous verrez si le comte de Mirabeau sait se battre! Attendez, +vous verrez un duel... qui n'aura pas assez des deux mondes, pour +parrains et pour témoins. Encore un jour, et je veux vous montrer +une rencontre à laquelle l'Europe entière servira de champ clos. +Cette fois, véritablement, ce sera l'arrêt de Dieu, quand descendu +dans la lice, armé de tous les droits du genre humain... moi, le +champion de la liberté, je me trouverai tout seul contre un +despotisme de tant de siècles. Ainsi, vous le voyez, j'attends, sans +remords et sans peur, tous les siècles féodaux pour les étouffer de +la main que voilà, pour les écraser du pied que voici. Croyez-moi, +cependant, ne portez pas si haut vos défis, et regardez à deux fois, +afin de savoir avec qui vous voulez vous battre. Eh quoi! à peine en +France, vous voulez vous battre en duel avec moi, le champion du +peuple? Allez, allez, Monseigneur! vous n'êtes pas ambitieux, en +vérité! Mais soyez tranquille, ce n'est pas de votre main, ce n'est +pas d'une main mortelle que je suis destiné à mourir. Si je meurs je +serai tué par une idée; si je suis vaincu, je serai vaincu par un +principe; si je succombe enfin, je succomberai sous des ruines +amoncelées par moi-même, et par moi seul. Encelade est mon nom de +guerre, et Typhée et Minas sont mes frères. Vous voyez qu'entre nous +deux la partie n'est pas égale, et que je suis invulnérable pour +tous les princes de la Confédération du Rhin. Donc votre défi est +ridicule, eh bien! faites-moi le plaisir de le retirer; faites plus, +faites mieux, soyez, s'il vous plaît, un de mes amis, ce sera, +quelque jour, un titre de gloire pour ceux qui osent l'être, +aujourd'hui surtout, Monsieur! Dans tous les cas, et quoi que vous +décidiez, cessez, à ma prière, de vous croire injurié, car les épées +et la bravoure vulgaire ne manqueraient pas ici; mais je n'aime +point cette espèce de sang. Soyez donc le porteur de nos regrets et +de nos respects à Son Altesse madame la princesse votre auguste +mère, et, ceci dit, rentrez dans le fourreau votre épée et votre +colère, placez votre petite main royale dans cette large main +plébéienne, et vous comprendrez, j'en suis sûr, que vous avez bien +agi. + +Cet homme était à présent si différent de ce que je l'avais vu +d'abord, il y avait tant d'autorité dans sa voix, dans son geste, +avec tant de bienveillance en son regard, d'ailleurs l'assemblée +avait été si pleine de courtoisie et de réserve envers moi, que je +me sentis vaincu tout à fait. Je pris la main qu'on me tendit, nous +bûmes tous à ma santé, et tout fut oublié. + +--Aussi bien, reprit l'homme à la grande voix avec le plus aimable +sourire, savez-vous, Messieurs, que c'est un charmant cavalier ainsi +accoutré. Ce costume est le dernier habit de ma seconde jeunesse +ignorée, ignorante, quand j'étais le jouet des lettres de cachet, la +victime des lieutenants de police, l'hôte le plus assidu des +Bastilles du royaume, et la terreur des usuriers et des maris. O mes +bonnes aventures en robe de chambre et léger vêtues, qu'êtes-vous +devenues? O mes pantoufles! O ma nudité nocturne, quand je fuyais +sur les toits, à la voix de l'exempt! Riantes vallées de Pontarlier, +bois épais du fort de Joux, bonnes filles, qui me cachiez tout +tremblant dans votre couche enrubanée! O Sophie! et vous toutes, mes +chères amours! Qu'est devenu tout cela? Mes amis! mes amis! bénissez +la robe de chambre, et la conservez mieux que la robe d'innocence et +la feuille de figuier! Vêtement doux, commode, heureux, usé si tôt, +quitté si vite! Hélas! moi qui vous parle, oui moi-même, autrefois +j'en avais une, et je l'avais achetée au petit-fils de M. Dimanche, +le tailleur de don Juan. Ce troisième Dimanche était fripier au +pilier des halles, non loin du pilier de Poquelin, l'historien de +don Juan. + +Un jour que je me glissais, comme un serpent, à travers ces +boutiques ou se cache assez volontiers plus d'un trésor de grâce et +de beauté, je fus frappé par cette triste enseigne: _Au prince +déguenillé_, _Dimanche_, _fripier de la cour_. J'entre, et je trouve +un bonhomme accroupi dans son comptoir, sur le fauteuil du _malade +imaginaire_.--Holà!... Eh! m'écriai-je, est-ce vous, M. Dimanche, un +vrai Dimanche, héritier du nom et des armes du tailleur du seigneur +don Juan?--C'est moi-même, répondit une voix asthmatique... un petit +Dimanche; oui, c'est moi, un innocent ruiné par M. le duc de +Richelieu, comme mon grand-père avait été ruiné par le seigneur don +Juan. Je suis Dimanche, et mon grand-père était un grand tailleur! +Mon père ne fut plus qu'un ravaudeur, moi je suis à peine un +fripier; et, pour peu que M. de Lauzun soit à M. de Richelieu ce +qu'était don Juan à ce dernier, mon fils ne sera plus qu'un +chiffonnier! Ainsi parlait ce brave homme, et, parlant ainsi, ses +yeux étaient pleins de flamme... Il était furieux, mais sa colère +était impuissante; et bien vite, à l'aspect de ces loques, de ces +taches, de ces lambeaux, de ces friperies immondes, tristes jouets +des vents, il retomba dans son silence et dans sa méditation. + +J'en eus pitié!--Voilà pourtant, me disais-je en moi-même, ce que +nos ancêtres, et nous autres, leurs pires enfants, avec cette rage +de vivre en pressurant nos vassaux, de ne pas payer nos dettes, et +d'abuser du crédit, nous avons fait du bourgeois de Paris! Louis XIV +en avait fait le roi de la bonne ville, et nous en avons fait un +paria. O fils de M. Dimanche!... et petit-fils de Mme Jourdain, +prends patience encore: un jour viendra, le jour des châtiments et +des vengeances... alors, ami Dimanche, alors tu prendras ta +revanche, alors tu verras les petits Lauzun, les petits Richelieu, +les petits don Juan entrer humblement dans ta boutique glorifiée, +et, le chapeau à la main, te demander ton suffrage, au nom même des +libertés populaires. Quels serments ils vont te faire, ami Dimanche, +et quels respects te prodiguer! Mais toi, leur rendant mépris pour +mépris:--Hors d'ici, hors d'ici, traîtres, félons et menteurs, je ne +veux pas de vous, pour représenter ma volonté suprême, et je donne +ma voix à Riquetti, mon confrère, à _Riquetti, marchand de draps_! + +--Prenez garde, Monsieur le marchand, dis-je à Mirabeau, que vous +voilà déjà bien loin du vêtement dont vous me parliez tout à +l'heure, et permettez que je vous y ramène; on ne renonce pas si +vite à une histoire qui commençait si bien. + +--Le fait est, reprit Mirabeau, que j'eus grand' pitié de ce +malheureux Dimanche:--Eh! lui dis-je, avez-vous au moins quelque +habit qui ait appartenu au seigneur don Juan? + +--Je n'ai, reprit-il, qu'un habit du matin; il l'avait commandé à +mon grand-père, afin de s'en parer, pour célébrer ses noces avec +dona Elvire... Ah! le mécréant, l'habit n'était pas cousu que dona +Elvire avait changé de nom, et s'appelait l'_abandonnée_! Aussi bien +mon père fut cruellement puni, lorsqu'il apporta cet habit du matin +à don Juan.--Que diable veux-tu que j'en fasse à présent +(disait-il)? Dona Elvire aimait la couleur tannée, et la petite +Charlotte ne peut pas la souffrir. Et voilà comment cette relique +est restée entre les mains de mon père, qui la coucha sur son +mémoire, où elle dort depuis cent ans. + +--Nous la réveillerons, dis-je à Dimanche IIIe, à coup sûr, nous la +réveillerons, et elle sera portée au compte définitif... Mais +cependant, ne voudriez-vous pas vous en défaire en ma faveur? + +Or, le croyez-vous, Messieurs, Dimanche IIIe, quand il m'eut toisé +de la tête aux pieds, hésita à me confier cette guenille.--Hum! +disait-il, vous m'avez tout à fait l'air, monsieur le marchand de +draps mon confrère, d'appartenir à l'ancien régime, et je ne sais +pas si je dois vous accorder ce que j'ai refusé à M. Diderot. Je +sais bien que c'est un chiffon, cette robe à la don Juan, chiffon +tant que vous voudrez, mais c'est tout ce qui me reste de l'héritage +de mon grand-père... Enfin, soit, à la grâce de Dieu! Emportez le +laisse-tout-faire et l'habit de combat du seigneur don Juan! + +Comme en ce moment l'éloquent nous vit encore attentifs, et fort +persuadés que son histoire avait une fin, qu'il ne disait pas.--Ah! +pauvre de moi (s'écria-t-il en se frappant le front)! malheureux +Dimanche et cruel Riquetti, je me rappelle, en ce moment, que je +n'ai pas payé à Dimanche IIIe la robe de chambre que Dimanche Ier +avait faite pour don Juan! + +Ce qui prouve absolument, Messieurs, qu'il est impossible que nous +ne fassions pas une révolution! + +C'est ainsi qu'il était tour à tour sublime et bouffon, gai jusqu'à +la folie, et triste jusqu'à la mort! Il allait de la naïveté même à +la rêverie, et sans cesse et sans fin il touchait aux extrémités les +plus violentes; il riait, il jurait, il pleurait, il s'enivrait, il +attirait, il repoussait, il charmait, il étonnait, il enchantait! +Pendant ces dissertations, de l'autre monde... et du monde à +venir... la ville entière était réveillée, et la rue, à chaque +instant, se peuplait... Je demandai à mon nouvel ami la permission +d'aller mettre un habit plus décent.--Allez! allez! disait-il, allez +vite; et moi, je vais me coucher. Criez-moi: _bonsoir!_ je vous +dirai: _bonjour!_ J'espère au moins que nous nous reverrons bientôt; +partout où _tu_ voudras, à l'Opéra, au cabaret, au bal, à la +taverne, au jeu, chez Mesmer, chez la Fillon!... Bref, il me +tutoyait. + +Si bien qu'en me retirant, j'étais sur le point d'aimer cet homme, +que j'aurais tué de si bon coeur il n'y avait qu'un instant. + +Je m'aperçus, en descendant l'escalier, que j'étais suivi; à vingt +pas de là, je m'entendis appeler par un jeune homme de cette société +joyeuse dont j'avais remarqué les yeux noirs, le beau visage, et la +taille élégante. Celui-là était un homme à coup sûr mieux élevé que +tous les membres de cette réunion politique.--Monsieur, me dit le +jeune homme, voulez-vous me permettre de vous reconduire jusqu'à +votre hôtel? + +Arrivés à la porte:--Merci, Monsieur, lui dis-je, de ces bonnes +façons d'agir, et tenez-vous pour assuré que je saisirai volontiers +les occasions de me rencontrer avec vous. + + + + +CHAPITRE VI + + +À la fin, arriva le jour de notre présentation à la cour de la reine +Marie-Antoinette, ce jour impatiemment attendu par ma mère. Elle +s'était parée extraordinairement pour cette cérémonie imposante. +Jamais ses vastes paniers n'avaient été plus chargés de dentelles, +jamais elle n'avait poussé sa chevelure à de plus hauts sommets, et +rarement autant de perles et de diamants avaient brillé autour de sa +personne. En un mot, ma mère avait pris, ce jour-là, toute la +vieille parure allemande, avant Marie-Thérèse. Autant que je puis +m'en souvenir, c'est la dernière fois que j'ai vu ce noble et riche +costume en toute son ampleur: ainsi faite, et le visage +honorablement couvert de mouches et de rouge, une grande dame était +vraiment imposante. On eût dit une citadelle imprenable; à peine le +bras, à demi-nu, était-il libre d'agiter un éventail. Ma mère fut +longtemps à sa toilette, et rien n'y manquait, lorsqu'elle monta +dans son carosse, en me faisant toutes sortes de recommandations sur +la manière de me conduire à cette nouvelle cour. + +--Votre fuite de Vienne, me disait-elle, m'a accablée de douleur; un +instant j'ai tremblé de n'avoir enfanté qu'un philosophe. Il faut +laisser, Monsieur, à plus grand que vous, ce funeste travers. Notre +empereur n'en est pas innocent, mais ce sont des folies d'empereur. +Pour nous, soyons les premiers à respecter notre rang, si nous +voulons qu'on nous respecte. N'assistons plus, sans protester de +toutes nos forces, au hideux spectacle de dégradation sociale que +nous avons trouvé partout en ce royaume, oublieux de l'ancienne +croyance et de l'ancien respect. C'est un crime... une impiété pour +un gentilhomme, de déchirer les titres de ses aïeux et de ses petits +enfants; ces titres sacrés représentent un dépôt inviolable dont +nous devons compte au passé, aussi bien qu'à l'avenir. Croyez-moi, +l'esprit d'égalité est une contagion funeste, et par respect pour ce +que nous sommes, gardons-nous d'imiter les malheureux qui se +dépouillent de leur dignité en échange d'une gloire populaire, sous +laquelle ils finiront par succomber. + +Ma mère ajoutait: Enfin songez, Monsieur, que nous allons voir la +première cour du monde et le premier roi de l'Europe; songez surtout +que c'est à S. M. la reine Marie-Antoinette elle-même, que nous +allons présenter nos respects, à la fille de Marie-Thérèse et de +tant de rois!... On ne saurait imaginer toutes les recommandations +que me faisait ma mère. Au souvenir de mon irrévérence passée, elle +entrait en épouvante. Pour moi, bien résolu à ne plus lui déplaire, +effrayé de toute la philosophie à l'abandon que j'avais déjà +apprise, en ce plaisant pays de France, effrayé de l'égalité qui +débordait de toutes parts, je me sentais tout disposé à écouter +respectueusement ces sages conseils. Hélas! dans le doute où +j'étais, je m'abandonnais toujours à la dernière voix qui frappait +mon oreille, à la dernière pensée qu'entendait mon esprit, que +comprenait mon coeur. J'étais, tour à tour, dévoué aux droits du +peuple, aux privilèges du trône, homme indécis, s'il en fut. Ce qui +fait qu'en revenant aujourd'hui sur les opinions de ma jeunesse, je +me trouve assez souvent coupable d'avoir manqué tantôt d'espérance, +et tantôt de charité... comme si ce n'était pas assez d'être à +plaindre, et comme s'il dépendait de nous-mêmes d'avoir une opinion. + +Que voulez-vous? Dans cette lutte ardente des pouvoirs qui +s'élèvent, contre les pouvoirs qui s'en vont, il arrive un instant +de gêne pendant lequel il est bien difficile de savoir où s'arrêter. +Retenu, d'un côté, par l'habitude et le souci des traditions, +emporté, d'autre part, à l'enthousiasme, à l'admiration, pour les +théories nouvelles et persécutées, il est bien difficile, en ces +années ignorantes du mal et du bien, du faux et du vrai, de choisir +entre le passé auquel on appartient, et le présent auquel on +voudrait appartenir. Ainsi j'étais. Ah! sur la route même de ce +grand Versailles, vis-à-vis de ma mère, si grande dame et si parée, +orné de mes ordres et paré fabuleusement de mon habit de cour, +vaincu comme je l'avais été déjà, deux fois, à mon premier amour, +par un valet, à ma première excursion dans le monde réel, par ce +hanteur de clubs, ce fauteur de révolutions et ce chercheur +d'utopies qui s'appelait tantôt Riquetti le marchand de draps, +tantôt le comte de Mirabeau, ou, plus fièrement: Mirabeau, et dont +le nom véritable était _Légion_..; honteux de ma nullité, à une +époque et dans un pays où chaque citoyen commençait à compter par sa +valeur réelle, je me surpris, plus d'une fois, regrettant, au fond +de l'âme, et Fanchon, et mon mariage avec elle, sur le banc couvert +de neige, sous le toit de chaume éclairé par la lune, dans une belle +nuit d'hiver. + +La voiture allait lentement, mes réflexions étaient profondes. + +--Et quel besoin, me disais-je, après tout, quel devoir pourrait +m'arracher à mon doute, à mon rêve, à ma curiosité de chaque jour? +De quel droit, irais-je interrompre violemment ce repos de mon âme, +cet innocent loisir de mon esprit dans lesquels j'ai vécu jusqu'à +présent? Que me font à moi, les révolutions étrangères? Suis-je +attaché à ces révolutions qui grondent? Suis-je un Parisien, ou +suis-je un Allemand qui voyage et veut s'instruire? Et si la route +enfin me paraît longue, n'ai-je pas, toujours le moyen de faire +verser ma chaise au milieu du chemin, à côté d'une chaumière, ou de +l'arrêter à la porte de mon château, sur les bords du Rhin, par +exemple, dans les grandes herbes qui les bordent, sous les arbres +qui l'ombragent? + +Je me sentais tranquillisé, m'étant dit tout cela. + +--Oui, me disais-je encore, et vraiment je serais une bonne dupe de +perdre ici mon plus beau privilège: un étranger qui voyage, et qui +n'a pris parti pour personne. Oui, j'aurais grand tort de +m'inquiéter, ici, d'ordre ou de désordre, et je n'irai point, non +certes, tirer l'épée contre des idées; je ne déclarerai point la +guerre à des faits, je ne m'intitulerai pas un héros, à propos de +systèmes politiques, je ne prendrai point mon rêve au sérieux, ou +tout au rebours. Club, taverne ou palais, que m'importe? Mon rôle, à +moi, c'est d'être un témoin futile, et ne jurer par aucun maître. +Avant tout, je suis le poursuivant de l'inconnu, sous toutes ses +formes, le hardi défenseur des passions innocentes, le chevalier +errant des petits faits de la vie humaine. Enfin, n'ai-je pas, pour +me guider, l'exemple de ma mère elle-même? Elle est impassible, elle +est calme, elle attend... Faisons comme elle, attendons. Tels +étaient mes raisonnements d'égoïste, et voilà par quels moyens je +m'éloignais de la vie active, en ces temps douteux, à l'heure où +plus que jamais c'était mon droit et mon devoir de me mêler +hautement et sans crier: Gare! aux passions de mon siècle, à ses +batailles, à ses hasards! + +La voiture allait toujours: nous parcourions la route _éternelle_ +(on le disait) qui conduit de Paris à Versailles. La route est +bordée, hélas, de chaumières, de masures, de petits jardins entre +deux remparts de boue, en hiver; entre quatre murailles de +poussière, en été. Voilà donc le chemin des géants? Voilà l'unique +sentier qui mène aux honneurs, au crédit, au pouvoir? Par ce sentier +mal pavé et plein d'abîmes, a passé tout le grand siècle. O grande +époque de l'histoire et du monde, vous avez foulé cette route +abominable dans tout l'éclat de la gloire des lettres et de la vertu +guerrière! O sentiers du soleil, traversés par tant de passions, par +tant de vertus, par tant de pouvoirs, par tant de revers! Voici +pourtant le chemin de Louis XIV et de madame de La Vallière, du +grand Condé et de Bossuet, de Jean Bart et de Racine!... Où donc +êtes-vous, trace auguste de tant de grandeurs? Demandez à cette +voie, à ce soleil, à cette poussière, à cette fange, combien a pesé +le grand siècle, et si la roue, en tournant, s'est brisée au contact +de la borne olympique?... Un seul arbre, un seul des grands ormes +qui avaient vu passer tant de merveilles dans leur plus splendide +appareil, restait debout sur la route.... Il avait été frappé de la +foudre, et de toutes les choses qu'il avait vues il avait perdu, le +souvenir. + +Cette route où courait le tonnerre, où roulait la victoire, où se +jouait la fortune insolente, elle a été parcourue, à son tour, par +le siècle des philosophes: insouciants voyageurs, ils vont à pied, +ils dédaignent les chevaux fringants de la cour, ils marchent +lentement, toujours sûrs d'arriver. Alors, quand le XVIIe siècle eut +accompli sa tâche, et quand le roi Louis XV eut remplacé le régent +d'Orléans, le voyage à Versailles recommence avec le même ordre, +mais l'heure du voyage est changée, les voyageurs ne sont plus les +mêmes; et le but seul est resté le même but: fortune et pouvoir. +C'en est fait; le grand siècle a fini son voyage, il s'est arrêté +haletant sous la gloire et n'en pouvant plus, et maintenant nul ne +songe à voir que ce chemin sillonné d'éclairs soit le chemin de +Versailles. En ce moment la nuit succède au grand jour. Les +voyageurs se rapetissent, le poëte fait des vers à Chloris, le +prosateur écrit des contes, le chrétien dépouille la foi de ses +pères. Voyez! dans l'art tout est rose et joli. Qui reconnaîtrait ce +chemin de l'ancien Versailles, parcouru à grands pas par des géants? +Était-ce donc pour si peu, quand la royauté de France fit cette +halte misérable entre la vieillesse d'un roi et la jeunesse de +l'autre, que le régent d'Orléans avait donné à la France le temps de +réparer cette route effondrée? Quand Philippe se tenait à Paris, +fuyant Versailles, était-ce donc qu'il eût peur, ou qu'il respectât +le palais du grand roi, le trouvant trop difficile à remplir par sa +majesté viagère et d'un jour, majesté de second ordre et faite à sa +taille à lui, le spirituel rhéteur, le sceptique et l'audacieux qui +met en doute même la monarchie, et qui rit sur le volcan? En même +temps répondez: qu'êtes-vous devenues, passions françaises si +correctes, même dans vos écarts? Le siècle est là chancelant sous +l'ivresse! Il s'est gorgé d'esprit, de doute et de paradoxes sous +cet imprévoyant gouverneur, et sous son digne disciple, traîtres à +la royauté, tous les deux. Hélas! hélas! la France en est réduite à +se parodier elle-même. O honte! le Bossuet de ce temps perverti +entretient des filles d'Opéra; madame de Maintenon s'en va dans les +champs, la gorge haletante et les cheveux épars; Philippe et madame +de Parabère, Louis XV et madame de Pompadour, le duc de Richelieu et +le lieutenant de police ont infecté cette route consacrée par tant +de grands rois, de grands poëtes, où d'élégantes amours avaient +laissé leur trace honorable ou charmante. Ils ont indignement sali +les sentiers pleins de fleurs; ils les ont indignement jonchés de +honte, de terreur, d'égoïsme et de fausse gloire; ils les ont +dégradés de toute la force de leur caducité et de leur déshonneur! + +Non, ce n'est pas le grand chemin, le sérieux chemin, le vrai chemin +de Versailles: je suis, tout au plus, sur le chemin de traverse à +l'usage des filles perdues, des ministres prévaricateurs, des +goujats et des voleurs. Voie immonde et funeste, entremêlée +horriblement de mille pas rétrogrades, et de mille sentiers qui se +croisent, et qui finissent par se rencontrer, au bord des abîmes! +Que d'âmes errantes sur ces bords! que de génies éplorés dans ces +forêts! Que la danse des morts doit être solennelle en ces +carrefours de chasse, où tous les vents se sont donné rendez-vous... +au sommet des grands arbres, à l'heure où l'étoile du soir jette en +silence sa pâle clarté sur les gazons desséchés, foulés par des +ombres muettes! Ainsi je rêvais, et cependant notre carrosse allait +toujours. + +Les règnes qui finissent, les opinions que le temps abolit, les +croyances qui se détruisent, toutes choses immatérielles et sans +forme, laissent pour moi des ruines visibles et pleines d'intérêt; +je les vois, je les touche, et je les consacre aussi par mes regrets +et par mes larmes; bien plus, je les ranime à mon usage et pour moi +seul. Quand je le veux, aujourd'hui même, à soixante ans de +distance, je rends la vie aux palais, aux héros, au jeune roi, aux +jolies femmes, aux beaux jours d'autrefois. J'entends de nouveau le +son du cor dans les échos de la forêt, je revois la nymphe errante +sur son cheval, agaçant le roi des chasseurs; je me figure aussi la +prostituée arrachée à son boudoir mercenaire et sortant, souillée un +peu plus, du lit royal. Si je le veux, j'assiste à une prise de +voile, au banquet des noces, au carrousel des rois. Je réunis, à mon +bon plaisir, ces temps d'amour et ces temps de débauche, je me +promène à la fois entre les jets d'eau de Chantilly et les +malheureuses filles du Parc-aux-Cerfs. Parlez-moi des contrastes, +pour donner la toute-puissance aux souvenirs! Parlez-moi des longs +règnes et des saturnales de la royauté; des vieux palais, des +anciennes amours, des grands noms, voilà pour le passé; et si vous +joignez à ces poussières, à ces échos dans le temps présent, des +craintes folles, des inquiétudes sans cesse renaissantes, des +révolutions qui menacent, une jeune reine, belle et à ce point +malheureuse, certes, vous comprendrez quel fut mon premier voyage à +Versailles. + +Une rencontre inattendue vint m'arracher à mes étranges réflexions. + + + + +CHAPITRE VII + + +Nous entrions dans la dernière avenue, à la nuit tombante. Le ciel +était sombre et pluvieux, et j'avais peine à distinguer, dans ces +longues rangées de maisons attristées, quelques-uns des hôtels de la +ville; la façade même du palais m'apparaissait comme une masse +imposante; à peine quelques lueurs arrivaient jusqu'à nous. Dans +cette circonstance de la nuit et de l'orage, le cocher avait retardé +sa course, cherchant du regard à quelle porte il devait se +présenter? Tout à coup un homme passe en courant, l'habit en +désordre et la tête nue; il était tout souillé de pluie; un instant +je le vis courir, bientôt sa course se ralentit, puis enfin je le +vis chanceler et tomber tout à coup dans un fossé... On eût dit +qu'il était mort. Aussitôt je m'élançai au secours du pauvre diable, +et bientôt je fus près de lui, malgré les exclamations de ma mère, +qui ne comprenait pas que l'on s'arrêtât pour si peu. + +Quand j'arrivai près du fossé où l'inconnu était tombé, le digne +homme s'était déjà relevé, il souriait doucement; sa tête était +belle et calme; il était dans la force de l'âge, et dans son regard +il y avait pour le moins autant de passion que d'égarement; j'ai +entendu peu de voix d'un accent plus doux. + +--Grand merci, Monsieur, me dit-il; grand merci de votre pitié; je +me suis trop hâté, j'ai couru, je suis tombé dans ce fossé; mais, +par le ciel! dites-moi donc si je suis près du château? Hélas! +hélas! il fait nuit, la promenade est sombre, et je ne verrai pas la +reine aujourd'hui, je suis venu trop tard. + +Le malheureux se tordait les mains; désolé, il reprenait: + +--Voyez-vous, quand ces arbres sont couverts de feuilles qui +frémissent, quand ces plates-bandes sont en fleurs, quand la mousse +est là, recouvrant de son manteau les blanches épaules de ces +statues, je n'arrive jamais trop tard; je dors où je suis, peu +m'importe, et partout, sous le ciel. Et le matin, tous les matins, +je vois de loin Marie-Antoinette; elle se lève avec l'aurore et +comme elle. Le soleil vient de ce côté toujours, moi je tourne le +dos au soleil, et je la vois, elle admirant le ciel empourpré. Mon +Dieu, je fais alors ma prière, à genoux devant elle, et je prie avec +ardeur pendant six mois de l'année. Hélas! jamais je ne prie en +hiver. Elle ne sort pas l'hiver; il n'y a pas de soleil et je ne +vois plus rien, pas un coin de sa robe ou de son chapeau. On dirait +que tout est mort, autour de ma reine qui n'est plus. Ah! tristesse! +Ah! terreur! + +J'eus en pitié le pauvre fou; ma mère, en poursuivant sa route, me +fit signe qu'elle allait m'attendre au château; je pris mon fou sous +le bras, et le menai chez le concierge, qui le reconnut +sur-le-champ. + +--Pauvre homme! dit le concierge. C'est l'amoureux de la reine, +Monsieur! La reine a bien défendu qu'on lui fît du mal!... Entrez, +Messieurs. + +Nous entrâmes. Un grand feu éclairait l'appartement; tout était +reluisant et calme en cette demeure: un vrai royaume, moins les +chagrins, les douleurs et les veilles de la royauté. + +Quand mon fou eut senti la douce chaleur du foyer domestique, et +qu'il eut repris quelque force à la table du concierge:--Oui, me +dit-il, en me regardant avec un profond sentiment de conviction, je +l'aime, et de toute la force de mon âme! J'ai tout perdu pour elle, +et ma raison, pour commencer. Quand je la vis, mon Dieu! mon Dieu, +quand je la vis pour la première fois, elle entrait dans une tente, +sur les frontières de l'Allemagne et de la France, vêtue en simple +Allemande;... elle sortit de l'autre côté, habillée en reine de +France! Elle a voulu rire de son fou, sans doute; et pourtant, quand +je pense qu'au milieu même de cet abri d'un instant, il y eut plus +qu'une archiduchesse d'Autriche, et plus qu'une reine de France, il +y eut une fiancée... Allons, allons, calmons-nous! Tout beau, mon +coeur!... + +L'instant d'après, j'eus l'honneur de saluer S. M. la reine, à la +tête de ma compagnie. Eh! tel que vous me voyez, j'ai été magistrat, +j'ai porté la robe de magistrat; j'étais du parlement de Besançon, +c'est moi qui portai la parole, et, ne sachant comment l'appeler, je +l'appelai tout simplement: _Madame!_ Elle parut me sourire, et elle +me regarda;... elle me parla même, et la veille... + +La veille de ce jour glorieux, j'avais condamné aux galères un +malheureux paysan qui avait tué un lapin dans une forêt +ecclésiastique. J'avais condamné ce malheureux: sa femme était venue +à mes pieds, me priant et me suppliant en grâce, en pitié, avec ses +enfants, ses tout petits enfants! Dans la nuit, nuit de remords et +de confusions, j'avais revu en songe le condamné, sa femme, ses +enfants, le lapin, le furet...; j'étais bourrelé; c'était ma +première sentence, et je pleurais, me sentant chargé d'un grand +crime. Ah! Dieu! si j'étais las à jamais de cette magistrature +abominable!... Eh bien! ma reine à moi, elle m'a absous de mon +crime, elle m'a délivré de mon remords, elle a dit à mon condamné: +Sois libre! À la femme: ayez confiance! Aux petits enfants: je vous +adopte! O grâce! ô bonté! Elle a donné un démenti à ma sentence, à +ma justice, à ma loi, voilà ce qu'elle a fait pour moi, cette reine, +à son premier instant de royauté. Depuis ce jour, je n'ai plus eu de +mauvais rêve, je n'ai plus vu de misérables pendant mon sommeil, je +n'ai plus porté de robe sanglante, je n'ai plus de remords. Aussi, +depuis ce jour de clémence et de pardon, je n'ai plus pensé qu'à la +reine, je n'ai plus appartenu qu'à la reine, je n'ai plus porté que +sa livrée, et je lui appartiens; si elle meurt, je meurs... Mon +Dieu, je l'aime tant! + +Disant cela, il était calme et son front était radieux. + +--Hélas! lui dis-je, Monsieur, quel dommage de porter si haut son +rêve et de mourir, jeune encore, d'un amour sans espoir! + +Il me répondit ainsi, et je crois bien qu'en ce moment il avait +toute sa raison:--J'avoue, en effet, Monsieur, que voilà une +téméraire entreprise: aimer cette dame!... Eh! ne croyez pas que je +sois tombé, tout d'un coup, dans le gouffre. Au contraire, j'ai vu +le précipice, et j'en ai sondé toute la profondeur, avant d'y +tomber! Mais, plus j'ai réfléchi, plus j'ai vu que cet amour +impossible était ma vocation sur la terre. Que voulez-vous donc que +je fasse ici-bas, si je ne l'aime pas? Qui, moi? moi seul je serais +sage, quand tous sont insensés? moi seul je vivrais sans passion, en +ce siècle de passions sans bride et sans frein? Laissons aller le +siècle, et le laissons se ruer dans le néant. Allons, courage, +insensés, jouez sur une carte la fortune de vos pères! Insensés, +prostituez votre écusson au char de Phryné! Insensés, profanez le +saint ministère de Dieu dans vos orgies nocturnes! En même temps +refaites les lois du pays; jetez le trône dans la poudre, arrachez +de votre chapeau ducal la dernière plume qui le pare, épousez vos +servantes, et quand tout sera dit, brûlez-vous le crâne!... Or, dans +ce dévergondage universel, je serai tout d'un coup raisonnable à moi +tout seul? + +N'avez-vous pas entendu dire aussi qu'il y avait chez nous des gens +qui faisaient la guerre à Dieu le fils; qui, de leur propre +autorité, retranchaient deux parts de la Trinité sainte, et qui +criaient: victoire! quand le Dieu était blessé? + +Quoi donc! tout cela, moi vivant? On escalade, en blasphémant, le +ciel tombé de la nue, on tue à plaisir des dieux immortels, on +détrône, en hurlant, des rois, dont la race n'avait pas son égale +sous le soleil: à ce prix, on est un grand homme, on est promené +dans la ville aux acclamations du peuple, on est couronné au +théâtre, on meurt au milieu des hymnes solennels, et moi je suis un +fou... un fou, un pauvre fou! + +Un fou, parce que je l'aime, et parce que j'ai fait mon bonheur de +l'entendre et de la voir, mon bonheur de suivre ses traces +charmantes, mon bonheur de la guetter à travers le bosquet chargé de +neige, à travers le buisson chargé de fleurs, mon bonheur de +prononcer son nom, tout bas, quand je suis seul, un nom qui me +charme et me fait pleurer, je suis un fou! Que vous êtes injustes, +vous autres, les hommes sensés. Vous défendez jusqu'à l'adoration! +Vous ne savez pas être superstitieux, vous n'osez pas; vous vous +tracez une ligne, et vous dites: Tout ce qui n'est pas nous, n'est +rien; tout ce qui passera au delà de cette ligne est folie!... Oh! +vous me faites pitié! + +Voilà comme il me parla; cependant, il finit par se calmer aux +douteuses clartés de cette lune d'hiver qu'il avait prises pour le +crépuscule du matin.--Silence, dit-il, voici l'heure: elle se +lève... En même temps, il prêtait l'oreille et redoublait +d'attention:--Non, dit-il, elle n'ira pas dans la forêt ce matin; +elle va venir sur sa terrasse. Et, l'instant d'après:--Voici la +nuit, il fait nuit, elle va venir!... au bas du palais, vis-à-vis de +ces eaux qui murmurent, sur ces gazons peuplés de statues +immobiles... Déjà vous voyez la terrasse éclairée... Écoutez! +Entendez-vous, dans le feuillage, ces concerts invisibles, qui +viennent du ciel en chantant les louanges de la reine?... Oh! qui me +rendra ces nuits d'été, ces mystères vaporeux sous un ciel étoilé, +cet air chargé de parfums et d'harmonie, et tant de jeunes femmes, +silencieuses et ravies? Où êtes-vous, belles soirées d'autrefois, +quand pour moi toute femme pouvait être Marie-Antoinette elle-même? +J'étais, comme elle, sur cette terrasse, et moi, vivant comme elle, +et respirant le même air, écoutant les mêmes sons, sur ce banc, +adossé au _Gladiateur_; même une fois, j'étais si près d'elle... +elle a parlé... j'ai entendu sa voix, elle m'a parlé; elle m'a parlé +du ciel, des fleurs, des eaux jaillissantes, du calme de la nuit, de +quoi m'a-t-elle parlé? Puis, avant que j'eusse pu répondre un mot, +elle s'est levée, elle m'a salué, elle a repris sa promenade, et +tout... a disparu pour moi, la terre et le ciel! + +Ce malheureux m'intéressait vivement:--Venez, me dit-il, en baissant +la voix, venez là-bas, à gauche, sur le bord de l'avenue, et vous +comprendrez ce que je souffre; j'ai un secret à vous dire, au _Bain +d'Apollon_; un grand secret, ajouta-t-il en mettant son doigt sur sa +bouche, et je ne le dirai qu'à vous; c'est mon secret et le sien, +c'est moi qui l'ai découvert, moi seul. Je vous dirai mon secret, ce +soir, après le soleil; ou demain avant le soleil, ne manquez pas de +venir... Vous êtes de son pays; eh bien! vous reverrez l'Allemagne +demain. Je vous conduirai dans les lacs, dans les montagnes de votre +nation... je sais un sentier qui y conduit, je vous guiderai dans +les gras pâturages de vos génisses; n'oubliez pas de venir... + +Il me prit la main, il me dit adieu; je lui promis de me rendre à +son rendez-vous, il m'intéressait trop vivement pour que ma parole +ne fût pas sincère. Enfin, je me demandai si tout cela était un +mystère aussi simple que le mot _folie_?... Ainsi rêvant, je +rencontrai un _valet bleu_ apportant l'ordre que l'on m'ouvrit la +porte du château... Il était onze heures du soir, et ma mère, entrée +avant moi, avait été introduite aussitôt dans les petits +appartements. + + + + +CHAPITRE VIII + + +Ce palais de Versailles, ce _favori sans mérite_, au dire de M. le +duc de Saint-Simon, était pourtant, à le bien voir, un monument +digne du monarque auguste qui l'avait construit, pour y loger sa +monarchie. Il est difficile d'imaginer une profusion plus royale +d'or et de peintures; les plafonds en sont surchargés, les portes, +sculptées avec le soin d'un ouvrier chinois faisant une pagode, +représentent un entassement de chefs-d'oeuvre; les salons sont +vastes et pleins de magnificence; et partout sur les murs, sur les +corniches, sur le marbre et sur les cuivres, sur l'or, sur le fer, +sur le bois de cèdre et sur la laine des tapis, on retrouve à +profusion le soleil de Louis XIV. Certes, le grand roi vivait +encore, en ce palais de Sa Majesté, le jour où nous y fûmes admis ma +mère et moi. Tout était silence et repos, à cette heure. Au sommet +de l'escalier de marbre, un garde-du-corps du roi se promenait à pas +comptés; dans le grand salon, quelques seigneurs de la chambre du +roi se livraient à un jeu effréné; dans la salle des gardes, de +vieux officiers réunis autour de l'âtre immense parlaient de +batailles et de philosophie, et un peu plus loin, de jeunes gardes +cadençaient des vers, ou se promenaient l'arme au bras. + +Alors nous traversâmes l'OEil-de-Boeuf, cette antichambre du grand +siècle où se pressait la plus belle cour de l'univers; en passant, +nous jetâmes un coup d'oeil dans la vaste galerie où Lebrun a +représenté tout le règne; la galerie était déserte, les ombres du +foyer s'alongeaient sur le mur attristé; les héros paraissaient se +battre encore; les tentes étaient agitées par le vent du nord; les +armes s'ébranlaient, et le Rhin, notre Rhin, enflait son onde +menaçante; la grande France allait, à grandes enjambées, enseignes +déployées, toute brodée et chargée à profusion de plumets et +d'ornements, comme à un tournoi. Voilà vraiment la bannière antique, +et voici les belles écharpes, les couleurs des dames, le bruit des +poëtes, la grâce accorte des comédiennes: Racine et Despréaux, +Molière et Mlle Béjart, les fantaisies et les poëtes qui courent les +camps, voilà le bel âge! Arrêté sur le seuil de cette vaste galerie, +il me semblait que tout à coup ces géants allaient descendre de la +muraille, que ces chevaliers et ces nobles dames allaient se mouvoir +de nouveau,... j'étais prêt à tomber à genoux! + +À cette heure, autrefois si bruyante et qui résonnait de tout +l'esprit, de toutes les musiques, de toutes les ambitions de +Versailles, le nouveau roi disparaissait, la cour se taisait, le +bruit rentrait dans l'ombre, et cette vaste demeure était en proie +au silence! Ainsi quand j'eus réparé le désordre de ma toilette et +retrouvé ma mère:--Ah! mon fils, me dit ma mère, n'oubliez pas que +nous habitons le toit même de celui qui disait: «J'ai failli +attendre!...» Il est vrai que voilà bien longtemps qu'il est mort. + +La reine était absente, et ma mère avait été introduite, par la +volonté de Sa Majesté, dans l'appartement même de la reine. C'était +une vaste chambre, un appartement royal. On y voyait le portrait de +l'infortuné roi Louis XVI, il était entouré de Mesdames, filles de +Louis XV; ces portraits étaient empreints d'une sévérité +inaccoutumée, et représentaient les princesses dans les habitudes de +leur vie, à l'ombre, en même temps que l'accessoire adoptait le goût +le plus moderne. Il y en avait une qui lisait un livre pieux appuyé +sur les ailes d'un amour, l'autre tenait entre ses genoux une lourde +basse dont elle paraissait jouer solennellement; il y avait dans les +autres portraits, des petits chiens et des vases de fleurs. Ma mère, +au moment où je vins la rejoindre, était occupée à considérer le +portrait de Marie-Antoinette. L'artiste avait placé cette aimable et +noble figure au fond d'une rose épanouie, élégant et diaphane +compliment à la Dorat. + +C'était, dans ce beau lieu, une exquise élégance, une richesse +intelligente et pleine de goût. N'eût été l'aigle aux deux têtes de +la maison d'Autriche, et la couronne de France, qui éclataient de +toutes parts, on eût plutôt soupçonné dans ces retraites la jeune +femme que la reine. Ma mère, plus heureuse que moi, l'étiquette et +le respect me retenant sur le seuil de la chambre à coucher, put +contempler à son aise cet intérieur plus que royal. Ma mère se +souvenait encore, il y a vingt ans, de tous ces détails du coucher +de la reine; elle me les a racontés bien souvent. Chaque fois que +nous parlions de la reine, elle me racontait qu'elle avait vu, le +soir dont je parle, un spectacle inattendu, charmant et d'une +simplicité qui ne pouvait se pardonner qu'à une reine de cette grâce +exquise et de cette auguste beauté. En même temps, ma mère, +enchantée et chagrinée à la fois, racontait tout ce qu'elle avait +entrevu dans ces ténèbres éclairées: les simples préparatifs de la +toilette du soir, le manteau pour la nuit, la longue camisole +blanche et boutonnée du corsage au menton, simple et chaste vêtement +du sommeil, le simple mouchoir et la longue coiffe qui devaient +envelopper cette tête royale; au pied du lit, sur un tapis des +Gobelins représentant un paysage allemand deux pantoufles, dignes +d'une grande dame chinoise, attendaient le plus joli pied qui fut en +France.--Ah! je me vois encore en la chambre de notre jeune +archiduchesse, reprenait ma mère en soupirant, tant il y avait de +simplicité et de goût autour de cette couche d'une reine que la +France salua avec tant de transports d'amour et d'orgueil, quand +elle lui donna son premier dauphin! + +Souvent, depuis ce temps, en résumant mes souvenirs, j'ai cherché à +me figurer quel dut être l'effroi et l'étonnement du premier brigand +qui pénétra, l'horrible nuit du 6 octobre, dans la chambre de Sa +Majesté. La porte se brise, et la reine, en sursaut réveillée, +échappe, à demi-vêtue, à ce brigand, resté seul dans ce sanctuaire, +épouvanté et comprenant à peine son audace! Indigne populace! Ah! +l'indigne! Elle ne sait pas s'arrêter aux rideaux de l'alcôve +royale! Elle a impitoyablement foulé à ses pieds sanglants le +sommeil du roi, le silence de sa demeure, l'alcôve de la reine et +son lit, fouillé par les baïonnettes de ces misérables!... +L'invasion de Versailles! Elle a plus déshonoré ce peuple affreux +que l'échafaud du 21 janvier sur la place de la Révolution! + +Certes, nous comprenons Marie-Antoinette allant à la mort, sur une +charrette, au milieu de l'injure et des respects; mais la reine, +enfermée à Versailles et vouée aux tortures de l'émeute, entre les +têtes coupées de ses gardes-du-corps... Voilà ce qui va au delà de +toute espèce d'invention!... Ce sont là de ces enseignements qui ont +manqué à Bossuet. + +À ma première entrée au château de Versailles, j'étais loin de +prévoir toutes ces ruines; je jouissais de tout ce que je voyais, en +vrai jeune homme, et je tâchais de deviner, à force de passion, tout +ce que je ne voyais pas. Je portais envie à ma mère, qui me laissait +sur le seuil de la chambre royale; naguère j'étais entré dans la +chambre du grand Frédéric, je m'étais agenouillé devant le lit de +camp sur lequel il était mort, j'avais posé mes lèvres sur la table +où il écrivait ses histoires, ses musiques, ses lettres à Voltaire, +les épitaphes de ses chiens et ses plans de bataille. Eh bien! les +murs habités par ce grand homme, les lieux où il rendit le dernier +soupir, les meubles consacrés par cette pensée royale, ont produit +sur moi, Allemand et encore enfant, moins d'effet que n'en +produisirent le salon de la reine, son portrait si moderne au milieu +des portraits de la famille royale déjà si gothiques; j'aurais donné +l'épée et le sceptre de Frédéric le Grand pour le miroir de la +reine; Dieu sait pourtant si j'admire, en mon par dedans, le roi de +Prusse, moi qui admire jusqu'à ses vers! + +Vous croirez peut-être que ce fut ici l'effet des influences +secrètes, des invisibles parfums, des traces indicibles que laisse +une femme aux lieux qu'elle habite, jetant à pleines mains je ne +sais quel charme ineffable qui la fait reconnaître; non, à coup sûr, +ce n'était ni le même parfum, ni l'élégance et le goût; malgré moi, +malgré la reine peut-être, je me sentis dans une atmosphère plus +élevée, et dans un air plus vaste et plus pur. Qu'on me pardonne ces +folles paroles, l'expression me manque; hélas! je suis forcé d'aller +au delà de ma pensée, il m'est impossible de la dire exactement... +Un grand poëte se tirerait de cette peine avec une ode, et l'orateur +chrétien se réfugierait sur les hauteurs de l'oraison funèbre... Que +de fois, songeant à ces visions, j'ai regretté de ne pas être, un +jour, un seul jour, Tacite ou Juvénal, Pindare ou Bossuet! + +Nous attendîmes ainsi longtemps, ma mère et moi; ma mère, en +s'étonnant qu'une reine de France pût n'être pas chez elle, à cette +heure; et moi, en me hâtant de comprendre l'inconcevable bonheur qui +m'avait amené du fond de l'Allemagne, en ce lieu splendide, où la +plus grande dame et la plus vraiment royale du monde entier allait +venir. + + + + +DEUXIÈME PARTIE + + + + +CHAPITRE I + + +La reine (et ma mère ignorait cette habitude) passait la plupart de +ses soirées chez la surintendante de sa maison, madame de Polignac, +en compagnie des seigneurs les plus spirituels et des femmes les +plus aimables de la cour. C'était l'heure où, délivrée enfin de +l'étiquette et maîtresse à son tour de sa parole et de son geste, +elle jouissait des douceurs de l'intimité. La maison de la comtesse +Jules de Polignac occupait une aile du château de Versailles, à côté +même du grand escalier, et la maîtresse de céans, pour plaire à sa +souveraine, s'efforçait de donner à son logis la grâce et le sans +façon d'une simple maison bourgeoise; c'étaient l'abandon, la grâce +facile, les conversations interrompues, les rires éclatants, les +récits burlesques, les superstitions populaires, les bons mots d'une +maison bourgeoise, hantée royalement, réunis à l'esprit, à +l'élégance, à l'envie de plaire, au ton exquis des plus grands +seigneurs. Dans cette société de son choix, la reine était une jeune +femme, la première de la société, parce qu'elle était la plus belle +et la mieux écoutée, uniquement pour la vivacité, le charme et +l'entrain de son bel esprit. + +Le soir dont je parle, en vain son monde accoutumé s'était empressé +pour complaire à la reine, elle avait témoigné de vives impatiences; +que dis-je? elle eût été maussade, si jamais elle avait pu l'être. +Il faisait au dehors un de ces silencieux orages d'hiver, parsemé +d'éclairs sans tonnerre; une pluie abominable battait contre les +murs, les oiseaux de nuit volaient en poussant leur cri funèbre; le +roi, qui était à causer géographie et voyages lointains (ses rêves!) +ne s'en allait pas. La présence du roi (si voisin de Louis XV!) +jetait toujours un peu de contrainte dans cette société intime. Il +fallait être absolument plus grave et moins rieur, quand le prince +était là; c'était, de sa nature, un époux plein de soins, un bon +maître, mais un homme accablé de soucis cuisants et de tant de +malheurs, dont il avait le pressentiment. + +--Que cette aiguille est lente, et que l'heure est lointaine, ma +princesse, dit la reine à demi-voix, nous ne serons jamais à minuit; +avancez, s'il vous plaît, cette aiguille inerte; on se meurt +d'impatience et d'ennui. + +La princesse avança l'aiguille, et la reine avec un regard triste et +doux: + +--À présent, dit-elle, voilà que l'heure va trop vite; puis, se +penchant vers une jeune femme assise à ses pieds:--Allons, Thaïs, +l'heure approche et le sorcier va venir. Es-tu fâchée, et veux-tu +bien me permettre de retrancher quelques minutes à ta belle vie? +Enfin, que voulez-vous, c'est un caprice de reine, princesse de +Montbarrey. + +Pour toute réponse la princesse de Montbarrey leva ses grands yeux +noirs du côté de la reine, avec une singulière expression +d'enthousiasme et de dévouement. + +--On voit bien, reprit madame de Lamballe, que la reine a des jours +et des printemps devant elle! Puisque vous le voulez, Madame, faites +un geste, ou soufflez sur l'hiver. Le vieil hiver remportera ses +glaçons et ses tempêtes, faisant place au jeune printemps qui dit en +nous frappant de sa tiède haleine: Me voilà! + +--Non pas, non pas! ma jolie veuve, reprenait la reine, en parlant à +madame de Lamballe, non pas encore le printemps. Ne chassons pas le +vieil hiver, par amour pour votre amoureux que voici, M. de +Bezenval. L'hiver et ses glaçons ont leur charme aussi bien que des +cheveux blancs sur un front cicatrisé; attendons le printemps +patiemment. Mais quoi! le printemps ramène, entre autres fleurs, ces +pauvres et modestes violettes qui te font tant de mal. Eh quoi! +s'évanouir à l'aspect de cette humble fleur? La violette est timide, +elle se cache, elle exhale de douces odeurs, tu es pâle comme elle; +et pour quoi donc en avoir si grand peur, je te prie? Or çà, nous +ferons en sorte de t'y accoutumer; un peu de courage, et la fleur +proscrite va reparaître en nos jardins réjouis; je veux que +Bezenval, lui-même, t'en apporte un bouquet, au premier jour du mois +d'avril. + +Madame de Lamballe, entendant parler de violettes, pencha la tête et +ferma les yeux, ses beaux cheveux se répandirent sur ses épaules, on +eût dit qu'elle allait mourir...--Ne parlons plus de ces maudites +fleurs; reviens à toi, Marie! Il n'y a plus de violettes ici que +toi-même, ô beauté! disait la reine, en l'embrassant. + +La pendule, avancée d'un quart d'heure, sonna onze heures... Alors, +le roi, toujours ponctuel, se leva; il baisa la reine au front, en +jetant un coup d'oeil d'intérêt sur la princesse évanouie: _Ce ne +sera rien!_ dit-il; puis, saluant la maîtresse de l'appartement, il +retrouva quelques-uns de ses gentilshommes dans le salon voisin, la +moitié du service ayant manqué, justement par cette pendule avancée +un instant. + +La reine suivit son mari du regard, avec un doux sourire, puis se +tournant vers la comtesse Jules;--Nous avons fait une grande faute, +ce soir, ma mignonne, nous avons oublié les respects... Eh bien! +pour nous châtier, renonçons à ces curiosités malséantes, et +renvoyons à sa caverne le sorcier qui doit venir sur le minuit. + +--Si Votre Majesté veut me permettre un conseil, reprit le marquis +de Vaudreuil, je serais d'avis en effet de renvoyer ce magicien; la +soirée est funèbre, et tout annonce au dehors une tristesse +abominable. Ainsi le sorcier aura tort, et nous dirons, s'il vous +plaît, des vers de Voltaire ou du nouveau poëte, M. de Parny; cela +sera plus sage et plus amusant. Ainsi parla M. de Vaudreuil. Ici la +princesse de Lamballe sortit de sa léthargie:--Ne verrons-nous donc +pas le sorcier? dit-elle avec cette air penché qu'elle avait mis à +la mode, et qui lui allait si bien. + +--On m'a conté cependant que la lune et les astres étaient +favorables, reprit la duchesse de Fitz-James, en faisant sa grosse +voix, et la princesse de Tarente vient de me dire à l'oreille, +qu'elle serait inconsolable si elle ne voyait pas le magicien nous +arriver, comme un fantôme, à l'heure fatale de minuit. + +--Je voudrais savoir, à ce sujet, l'opinion du prince d'Esterhazy, +reprit la reine; car vraiment, s'il n'y a pas trop d'obstacles, il +serait douloureux de renoncer aux délicieuses terreurs que nous nous +sommes promises depuis si longtemps. + +--Je n'ai rien à dire, Madame, reprit le prince d'Esterhazy; +seulement je ferai observer aux plus poltrons que l'homme attendu +n'est pas absolument à nos ordres, et même il n'a pas été facile de +le décider à venir ce soir; c'est un homme atrabilaire et quinteux, +et je puis assurer à Sa Majesté qu'il m'en a coûté bien des +arguments pour en venir à bout. + +--Du moins, reprit le marquis de Vaudreuil, on ne lui a pas dit en +quel lieu il devait être amené, quelle société l'appelait, à quel +auguste personnage il parlerait ce soir! Vous vous êtes bien gardé +de compromettre la reine, M. d'Esterhazy? + +La reine reprit:--Vous voilà bien toujours, prudent et bon +Vaudreuil, dévoué à ma très-imprudente majesté, plein de précaution +et de minutieuses prévenances! Pourriez-vous cependant me dire +comment se porte madame la marquise de Vaudreuil? + +Cette question imprévue interrompit toute conversation. Le penchant +de la reine pour M. de Vaudreuil, et la noble résolution du marquis, +lorsqu'il échappa, par un mariage, à son fatal amour, n'étaient un +secret pour personne. Madame de Polignac et madame de Lamballe se +jetèrent sur les mains la reine. La reine, comme si elle en eût trop +dit, avait le regard baissé et plein de larmes; le marquis de +Vaudreuil seul garda son courage et son sang-froid... Il était +difficile aux amis de la reine de sortir de ce silence inquiétant. + +À la fin, madame de Châlons, se rappelant à propos la visite de ma +mère, et voulant donner aux idées un autre cours: + +--S'il plaisait, dit-elle, à Votre Majesté, de recevoir en ce moment +votre cousine, madame la princesse de Wolfenbuttel; elle attend, +là-haut, dans les petits appartements, le bon plaisir de Votre +Majesté. + +À ces mots, la reine soulagée d'un grand poids:--Amenez-la tout de +suite, ma bonne Châlons, s'écria-t-elle; j'ai oublié que j'avais +donné ce soir même un rendez-vous à ma cousine... Hélas! le roi est +rentré, madame de Wolfenbuttel peut venir sans être présentée, et +vous, Mesdames, honorez d'un bon accueil ma chère compatriote, même +quand vous la trouveriez encore un peu trop Allemande pour nous. + +Une dame du palais vint, en effet, nous chercher, ma mère et moi; +elle nous fit traverser les petits appartements de la reine, sa +demeure intime, sa bibliothèque et son boudoir orné des plus belles +glaces que Venise ait biseautées. Ce réduit caché lui plaisait par +sa solitude, et faisait un contraste heureux avec le reste du +palais, retraite austère et profonde où la reine était cachée à tous +les yeux. + +Dans ces cachettes, Marie-Antoinette se dérobait aux fracas du +palais, aux lignes droites de ses jardins, au murmure impatientant +de ses eaux. Elle était seule, inaccessible aux lâches, aux +intrigants, aux flatteurs, aux courtisans. Très-souvent la reine +disparaissait tout à coup de ses appartements, et c'était un bonheur +pour elle d'échapper un instant aux hommages, aux respects, aux +demandes, aux adorations. + +Un escalier dérobé conduisait, de ce réduit, à l'appartement de +madame de Polignac; ainsi la reine pouvait voir son amie à toutes +les heures. Ma mère descendit cet escalier à grand'peine, +embarrassée qu'elle était dans l'ampleur de sa robe. J'ignore ce qui +se passait dans l'âme de ma mère, mais cette réception nocturne et +cachée; et cet escalier difficile, étroit,.. bourgeois, l'heure +avancée de la nuit, toutes ces choses si peu semblables à +l'étiquette d'une cour, devaient la jeter dans un indicible +étonnement. + +Tout à coup s'ouvrit une porte, et nous nous trouvâmes, ma mère et +moi, dans un salon moderne, faiblement éclairé, en présence de +plusieurs femmes en négligé, qui me parurent, les unes et les +autres, d'une éclatante beauté. Je n'ai jamais vu un assemblage plus +choisi de jolies têtes; elles étaient groupées dans un coin du +salon, les yeux ouverts, la bouche ouverte, curieuses, empressées, +avec un sourire à moitié commencé, qui n'attendait qu'un signal pour +devenir ironique; au fond du salon toutes ces têtes formaient un +bloc de beautés de toutes sortes, blondes et brunes, joyeuses, +tristes, graves, riantes; toutes ces formes se confondaient d'une +façon ravissante; au premier coup d'oeil, à la première émotion, il +eût été impossible de faire un choix dans cette masse enchantée; on +ne distinguait personne et pas même la reine; car c'était, parmi ces +dames, à qui l'approcherait de plus près; la reine était assise sur +un tabouret; les unes étaient à ses pieds devant elle, d'autres à +genoux lui servaient d'appui comme les bras d'un fauteuil; plusieurs +étaient derrière elle, penchées sur elle, l'abritant sous leurs +poitrines de vingt ans; les hommes se tenaient dans un coin opposé +du salon; ils s'étaient levés pour nous recevoir. + +Ma mère se tira bien de cette inquiétante présentation. Elle avait +été belle et sa démarche était naturellement pleine de noblesse et +d'aisance. Elle avait connu Marie-Antoinette enfant; elle fut donc +reçue avec bienveillance, en dépit de sa robe à vastes paniers et de +ses diamants gothiques. D'ailleurs, la reine se levant brusquement, +et se faisant un passage à travers le groupe qui l'entourait, alla +au-devant de ma mère et la baisa à deux reprises:--Soyez la +bienvenue, ma cousine, dit-elle à ma mère, soyez la bienvenue à ma +cour; je vous rends grâces de vous être souvenue de moi. + +Puis, se tournant vers moi, qui suivais ma mère:--C'est donc vous, +Monsieur, me dit-elle, qui vous êtes enfui si brusquement de la cour +du roi mon frère? Nous avons ici de vos nouvelles, Monsieur, vous +êtes un philosophe dangereux, un esprit fort qu'il faut dompter et +que nous dompterons, soyez-en sûr, si vous voulez y mettre un peu de +bonne volonté. + +Disant ces mots, elle se tourna vers les dames de son intime +compagnie.--Or çà, dit-elle, on vous dénonce ici une jeune +demoiselle d'honneur qui garde un secret mieux que personne. Et +c'est à vous que le compliment s'adresse, à vous, la mystérieuse +Hélène de Salzbourg.--Vous ne m'aviez pas dit, comtesse Hélène, que +nous avions un cousin de cet âge et de cette tournure, ajouta la +reine en souriant. + +Cette beauté, que la reine interpellait si vivement, était, en +effet, une aimable et charmante personne de l'antique maison de +Salzbourg, alliée aux Wolfenbuttel; elle avait nom Hélène, et, +jusqu'à l'âge heureux de quinze ans, elle et moi, nous avions étudié +dans les mêmes livres, joué aux mêmes jeux enfantins, et chanté les +mêmes chansons. Puis, à l'heure des noces royales, la jeune Hélène +de Salzbourg était partie avec la jeune archiduchesse, qui l'avait +amenée avec elle à Versailles, promettant chaque jour de la rendre à +la cour de Vienne, et chaque jour la jeune reine et la jeune +comtesse étaient plus nécessaire, celle-ci à celle-là. Cependant +Hélène avait rougi aux paroles de la reine, puis, s'avançant en +tremblant, elle vint embrasser ma mère, et elle répondit à mon +profond salut par une révérence aussi cérémonieuse qu'amicale, pour +le moins. En Allemagne, elle m'appelait son frère; à la cour de +France, elle ne me traitait plus qu'en étranger! + +Après les premières salutations, la reine fit asseoir ma mère; elle +revint à sa place ordinaire, et m'ordonna d'un geste de me placer à +ses côtés; j'étais debout, à sa gauche, ma cousine Hélène était +assise à sa droite; la reine avait passé son bras autour de ce cou +charmant, et jouait avec ces beaux cheveux. + +--Dites-moi, ma cousine, dit la reine à ma mère, vous avez laissé +l'empereur, mon frère, travaillant au bonheur de ses peuples, +parlant beaucoup de liberté et de finances, plus souvent vêtu en +bourgeois qu'en monarque, invitant à sa table tous ceux qui lui +plaisent, dînant à ses heures, parcourant la ville à pied, la canne +à la main, jouissant de l'incognito, jusque sur le trône, et sans +gardes, sans aumônier, sans médecin, sans courtisans?... Ah! +l'heureux prince! Ah! la délicieuse cour! Puis, se tournant vers +moi: + +--Comment se porte mon professeur, Monsieur? Comment va l'abbé +Métastase, mon élégant écrivain, mon poëte favori? + +--Madame, le professeur chante son élève, l'Allemagne l'applaudit et +répète ses chants; nous avons tous partagé la joie de Métastase +quand il a vu ses vers imprimés à l'imprimerie du Louvre, aussi bien +que les chefs-d'oeuvre de la langue française: il n'y a que Votre +Majesté qui sache honorer, et récompenser comme cela. + +--J'aime, en effet, ce Métastase; il est le seul qui m'ait appris +quelque chose, et, sans lui, je n'aurais pas même su l'italien. +Quand j'étais petite fille, et que, par hasard, je dînais à la table +de ma mère, vous ne sauriez croire tout ce que faisait l'impératrice +pour faire valoir ce qu'on appelait mes talents. On m'apprenait des +longs discours par coeur, on distribuait précieusement des dessins +que j'avais faits, disait-on; c'était à qui vanterait ma prose et +mes vers; j'ai parlé latin, moi, qui vous parle... Hélas! de tous +mes précepteurs, il n'y a que l'abbé Métastase qui ait été fidèle à +sa mission. + +--Mon Dieu, ma cousine, disait ensuite la reine à ma mère, vous +devez bien vous souvenir de mes espiègleries de petite fille, de nos +longues promenades dans le parc, de mon départ pour cette belle +France, où je suis si heureuse, et qui me faisait tant de peur; mais +n'ayez crainte: si je suis Française avant tout, je suis Allemande +aussi, je n'ai pas oublié mon pays, ma famille et mes jeunes années; +nous en parlerons, n'est-il pas vrai? D'abord, je ne veux pas que +nous nous séparions; je veux que vous soyez de ma famille; je vous +présenterai au roi mon époux, je vous montrerai mes enfants, mon +dauphin, d'une si belle et si sérieuse figure; mon petit Louis, si +joli, ma fille, un ange...; enfin, vous verrez tous mes trésors. Je +sais que vous n'aimez guère les fêtes. Ce n'est plus le temps des +fêtes chez nous; il fallait venir quand je n'étais que dauphine, et +quand vivait le roi Louis XV. Cependant, Monsieur le comte, ajouta +Marie-Antoinette en se tournant vers moi, rassurez-vous, nous allons +encore au bal. + +Ma mère ne savait que répondre à tant de grâce et de bonté. +L'impératrice Marie-Thérèse elle-même n'avait jamais été plus loin +dans ses familiarités les plus aimables. D'ailleurs, c'était une +grande étude pour ma mère de reconnaître aux traits de la reine de +France le joli enfant qu'elle avait tenu si souvent dans ses bras. +La reine était tout simplement d'une beauté royale. On ne pouvait +qu'admirer sa taille aérienne, on était séduit par son sourire; elle +était d'une admirable blancheur. Rien n'égalait la forme éclatante +de son cou et de ses épaules; il n'y eut jamais des bras aussi +beaux, des mains aussi belles. Ajoutez qu'avant tout, même en ces +instants où elle aspirait au bonheur de n'être que jolie, elle avait +la figure et la majesté d'une reine; enfin quoique brillante d'une +grâce toute française, à l'attitude un peu fière de sa tête et de +ses épaules, on reconnaissait toujours la fille des Césars. + +Il fallait toute la majesté de la reine Marie-Antoinette pour +éclipser madame la princesse de Lamballe, si bien faite, et jolie à +ravir; elle était toute semblable à la fleur qui penche sur sa tige; +elle avait des yeux tendres qui avaient déjà beaucoup pleuré, tant +ils avaient pleuré de bonne heure... Elle était apparue à sa royale +amie, un jour d'hiver, dans un rapide traîneau, enveloppée de +fourrures, éclatante de sa fraîcheur de vingt ans; on disait: Voyez +le printemps, couvert de l'hermine et des martres de l'hiver! + +Nos regards s'arrêtèrent sur madame de Polignac. Après la reine, +elle était la plus belle; elle portait, ce soir là, un négligé blanc +comme la neige; elle avait une rose à ses cheveux relevés sur les +tempes; elle était légèrement posée au-devant d'une glace qui +reflétait son image; elle ressemblait à un émail de madame de La +Vallière... On eût dit une reine qui allait jouer un rôle de bergère +dans un opéra de Monsigny. + +Quelquefois, à la dérobée, et redoutant déjà de la compromettre, je +regardais ma cousine Hélène; elle était belle, elle était fière et +charmante; elle avait, dans ses traits réguliers, quelques-uns des +traits de la reine elle-même, et que Dieu me punisse si je mens! + +La reine s'aperçut de l'émotion de ma mère. Pour bien juger de la +beauté des femmes, pour la sentir complètement, il faut être une +femme... Alors, Sa Majesté se penchant à l'oreille de la +comtesse:--Eh! fit-elle, avec un petit cri joyeux, croiriez-vous, ma +cousine, que toutes ces dames que vous voyez, et bien d'autres +encore de notre société, moins intimes, mais aussi belles, se sont +réunies, il n'y a pas longtemps, pour tirer au sort à qui +embrasserait les grosses joues rubicondes d'une espèce de rustre +appelé Benjamin Franklin, qui est venu du fond de l'Amérique pour +nous demander des armes, des vaisseaux, des canons et la liberté des +peuples de là-bas? + +Bientôt la conversation devint générale. En ce moment, les hommes se +rapprochèrent des dames, on parla beaucoup des affaires, des +ministres, et des princes, chacun selon ses antipathies ou ses +amitiés particulières: d'où je compris que c'était la conversation +de chaque jour, puisque, tout frondeur et dénigrant qu'il était, +s'attaquant au pouvoir et le heurtant de front, cette espèce +d'entretien avait même gagné les plus secrètes retraites du palais, +dont le frivole écho répétait encore, à la façon de l'oiseau +moqueur, le fameux mot du grand roi: l'_État, c'est moi!_ + +Telle était cette intime société; elle n'avait pas eu d'exemple +avant la reine, elle ne trouva pas d'imitateurs. Cette réunion de +femmes charmantes et d'hommes aimables autour d'une si grande +princesse, et qui font toute leur étude d'être ses égaux, était un +spectacle étrange et plein d'intérêt. Dans ce lieu chéri par la +fantaisie, le palais de la reine était à peine une maison +bourgeoise; les courtisans étaient des amis, les dames d'honneur des +compagnes; l'abandon remplaçait l'étiquette; l'heure fuyait sur une +aile rapide, oubliant la cour. Quant aux plaisirs, au langage, aux +délassements de ce monde à part, il eût été difficile d'imaginer +plus de grâce et de goût, de finesse et de science exquise en toutes +choses de la causerie et du maintien. Sous ce rapport, comme sous +bien d'autres, Marie-Antoinette était vraiment une Française; elle +en eut l'activité, l'intelligence, la répartie avec une gaieté +très-naturelle, une âme bien égale, et qui savait le prix de +l'amitié. + +Il eût été impossible de trouver, quelque part, plus de fatuité sans +morgue, plus de préjugés sans malice et de rancunes sans colère; +plus d'admirations imprudentes, de médisances cruelles, de projets +en l'air, de plans singuliers pour le bonheur du royaume, de +décisions burlesques, comme aussi nulle part, dans tout le monde, on +n'eût rencontré plus d'esprit, d'incrédulité, d'ironie et de +jeunesse qu'on n'en mettait dans ces entretiens oisifs, qui +touchaient pourtant aux doctrines les plus respectables, aux +fondements les plus sérieux de l'État. + +Tout à coup l'horloge, au bruit de sa roue intérieure avait sonné +minuit... Et minuit fut répété par toutes les horloges de ce pays +des fables, où chaque heure apporte avec soi une résolution +sérieuse. Au bruit strident de ces vibrations souveraines, soudain +l'assemblée resta immobile, comme si l'heure eût sonné pour la +première fois. L'instant d'après, nous entendîmes frapper à la +porte... un léger frisson saisit l'assemblée... en ce moment, on ne +songeait déjà plus au sorcier. + + + + +CHAPITRE II + + +Au même instant un des gens de madame de Polignac parut dans le +salon. Cet homme, voyant la pâleur sur tant de visages, devint pâle +à son tour. Il annonçait M. le prince de Tarente, qui menait en +laisse un homme inconnu et dont les yeux étaient bandés. + +Le silence était profond dans cet auditoire, habitué à tant de +grands spectacles.--Votre Majesté veut-elle, en effet, entendre cet +homme aujourd'hui? murmura tout bas madame de Polignac. + +--On dit que sa prédiction est infaillible, reprit la reine; tout ce +qu'il a prédit au duc d'Orléans est arrivé. + +--D'ailleurs, Mesdames, reprit gaiement Adhémar, que risquez-vous? +Vous ne voyez déjà pas trop de sorciers, pour refuser d'en voir un +ce soir. Quoi qu'il vous dise, il ne vous empêchera pas de danser +demain. Fiez-vous à votre jeunesse, aux astres cléments qui ont +éclairé votre berceau; fiez-vous aux célestes influences de votre +vie; essayez du magicien, s'il vous amuse ou s'il vous fait peur: +qu'il entre; seulement je porte envie au maraud à qui vont être +présentées, ouvertes, toutes ces belles mains. + +Le marquis de Vaudreuil était naturellement triste, et la gaieté du +comte Adhémar fut impuissante auprès de ce beau ténébreux.--Ces +jeux-là ne sont pas de mon goût, dit-il; je ne suis pas un esprit +fort; j'ai vu d'étonnants effets de la magie, et je sais +d'incroyables révélations; même j'ai connu, en Écosse, une femme +douée de seconde vue; elle voyait distinctement ce qui se passait +dans la chambre de Louis XV, quand il est mort; et puisque vous +parlez des mains de ces dames, comte Adhémar, je voudrais que la +vieille eût seulement touché votre main de ses doigts gluants, tout +votre bras se serait paralysé d'horreur. Ne jouons donc pas, je vous +prie, avec les sorciers, ils ont de mystérieuses et inquiétantes +paroles qui font frissonner les plus braves. Enfin, l'avenir est si +plein de nuages... Ne touchons pas, croyez-moi, à ce fer chaud qui a +nom l'_avenir_. + +En ce moment, le même personnage annonça que l'inconnu +s'impatientait, qu'il ne voulait pas attendre, et qu'il menaçait de +se retirer... + +--Allons, dit la reine, le Rubicon est passé; qu'on introduise le +sorcier, je le veux. Si Vaudreuil a peur, il se cachera derrière +moi. Vous, Mesdames, en avant les éventails; qu'on enlève une grande +partie des lumières. Messieurs, soyez forts. Vous, ma cousine, vous +êtes étrangère, vous ne risquez pas d'être reconnue, non plus que M. +votre fils. Quant à toi, ma chère Hélène, il me plaît que nous nous +cachions sous le même voile. Tu es de ma taille, on dit que tu me +ressembles, va! va! nous embarrasserons le sorcier. + +En même temps, la reine, à demi-rieuse, à demi-pensive, jetait +précipitamment un voile sur sa tête et sur celle d'Hélène: on les +eût prises pour les deux soeurs. + +Tout à coup, précédé du prince de Tarente, dont l'air était plus +solennel que d'habitude, apparut au milieu de nous un homme étrange, +d'une équivoque beauté: sa taille était au-dessus d'une taille +médiocre; sa figure était immobile; quand on eut débarrassé ses yeux +du bandeau qui les couvrait, ils se portèrent hardiment sur +l'assemblée, et il ne parut pas fâché de voir tant de femmes +effrayées à son aspect. Des femmes, son regard se porta sur les +hommes; la contenance de ceux-ci était moins favorable à la +sorcellerie. On voyait cependant, sous ce froid maintien, un vague +et puissant intérêt. + +Le sorcier se tenait debout, attendant que quelqu'un l'osât +interroger...--Je m'exposerai le premier, dit Bezenval. Seigneur +sorcier, lui dit-il, à l'inspection des lignes de ma main, +pourrez-vous me dire à moi, et à ces dames, de quelle mort je dois +mourir? + +_Le sorcier._--«Si vous échappez aux influences de l'habit rouge, +vous ne mourrez que d'une indigestion.» + +Il y eut quelques sourires dans l'assemblée, et M. de Bezenval:--Le +sorcier a du bon, dit-il, c'est un sorcier jovial; j'accepte +volontiers ton augure, mon ami. + +On se rassura quelque peu. La fin prédite à Bezenval n'avait rien de +triste. M. de Vaudreuil qui tremblait, voulant en finir tout d'un +coup avec les prédictions:--Voilà ma main, sorcier; dites-moi quel +est mon sort à venir, à quels malheurs je suis réservé; car, je le +sens, si je vis, c'est assurément pour le malheur. Ici la voix de M. +de Vaudreuil était douce et pleine de charme. Le sorcier, avec le +ton du respect, et après un instant de silence, répondit en ces +termes: + +--«Cette main est la main d'un franc gentilhomme, un noble coeur bat +dans cette poitrine, une âme généreuse anime ce regard; mais le +coeur et l'âme, la passion a tout usé. Homme faible, ton grand +malheur est d'avoir joué avec ta passion, de t'en être méfié, +d'avoir eu peur de ton bonheur, d'avoir reculé devant ta fortune. Ta +fortune! elle eût fait envie à tous les rois de la terre; ton +bonheur! il eût dépassé tous les rêves de l'ambition la plus +forcenée! Malheureux, tu n'as pas osé être heureux. Ta main a +tremblé, ton regard s'est troublé, tu as voulu donner le change à +ton amour; tu l'as perdu dans une liaison fatale; tu l'as profané +dans un lien coupable; meurs de chagrin et de repentir; meurs, +victime de tes regrets!... depuis longtemps tout est fini pour toi!» + +À mesure que cet homme parlait, sa taille et sa voix semblaient +grandir... Il y avait dans cette voix autant d'émotion que de +terreur. Le prophète lui-même était ému. Quant à M. de Vaudreuil, +accablé, muet, épouvanté, il jetait un regard d'effroi sur +l'inflexible visage du magicien... dans cet état, c'était pitié de +voir M. de Vaudreuil. + +--«Pour vous, dit le sorcier au prince d'Esterhazy, vous, simple et +bon, vivant d'amitié et de dévouement, votre vie est attachée à +celle d'une autre créature... Ainsi, veillez sur cette tête si +chère, protégez-la, défendez-la contre la calomnie et l'injure... Où +elle ira, vous irez; si elle meurt, vous êtes mort!» + +Adhémar qui voyait que la sorcellerie allait au noir:--Sorcier, mon +ami, tu es obscur comme feu l'almanach de Liège, et je ne croirai +pas un mot de ta science, ou bien tu nous diras un peu mieux que tu +ne fais à quelles destinées nous sommes clairement réservés. + +Donc parlons sans métaphore, et dis-nous ce que tu veux dire avec +_cet habit rouge_ qui est un signe de mort. + +--«N'êtes-vous pas tous gentilshommes, reprit le sorcier. Eh bien! +malheur à vous! Malheur à vous qui, par vos folies, vos prodigalités +insolentes, et par vos injustes priviléges, avez lassé la patience +éternelle du peuple! Malheur à vous, qui avez élevé des Bastilles, à +vous qui peuplez les bagnes! à vous qui baignez les échafauds du +sang des misérables! Vous êtes gentilshommes, et vous demandez ce +qui vous menace? Écoutez les cris des filles que vous avez séduites; +voyez les pleurs des maris déshonorés; regardez, _au pharaon_, la +capitation de vingt villages; rappelez-vous les lettres de cachet, +les corvées, les justices secondaires, les exécutions seigneuriales, +les pigeons de vos colombiers, les sangliers de vos forêts, et vous +comprendrez quel est l'habit que vous portez, quelle est la couleur +qui vous désignera aux coups du peuple dans les jours de sa justice; +or, comprenez-vous, Messieurs les gentilshommes, mon énigme ou ma +révélation, comme vous voudrez l'appeler? + +À ces mots du sorcier, Adhémar s'emportant:--Tu mens, dit-il, de +quel droit, misérable, viens-tu porter l'effroi dans un salon +paisible, où tu n'as été introduit que comme un simple amusement? + +--«Ah! reprit le sorcier, vous y voilà donc. Ceci est un jeu, à +votre sens, _un jeu!_ Vous avez voulu vous amuser de ma crédulité; +vous avez cru qu'on pouvait dire à un homme: Viens çà, laisse ton +livre au milieu de sa page commencée; viens, que l'hiver, la nuit, +le bandeau placé sur tes yeux ne t'arrêtent pas dans ta marche, et +tu nous amuseras comme un bateleur, comme un histrion. C'est +très-bien dit, Messieurs, mais je ne suis pas un bateleur. Je suis +ici parce que vous m'y avez appelé; je suis ici pour vous dire, à +vous, Messieurs, à vous, Mesdames, quelques-unes des menaces de +l'avenir! Vous l'avez voulu, vous m'avez cherché, vous ne m'éviterez +pas!» + +Ma mère, à ces mots, pour en finir avec cet homme, imagina de lui +confier sa main loyale et ferme... Elle était peut-être la seule +femme de cette assemblée qui n'eût pas peur. + +--«Voici, dit le sorcier (l'interrogeant à peine), une heureuse +main; mais je n'ai rien à vous annoncer, Madame; votre main et le +visage de votre fils sont même chose. Si la mer est calme, et si le +vent se tait, celui-là est un plus grand sorcier que moi, qui +annonce orage et mauvais temps.» + +Ma mère, avec un geste de mépris, retira sa main, toute honteuse, et +déjà elle congédiait le sorcier, quand celui-ci s'arrêtant devant la +princesse de Lamballe, à peine remise de son effroi: «Hélas! dit-il, +hélas! que de malheurs empreints sur cette noble tête! Ah! quels +orages dans cette jeune et frêle existence!...» Il y avait, en ce +moment, des larmes dans les yeux, des larmes dans la voix de cet +homme... Il se parlait à lui-même, il n'était plus de ce monde! +«Infortunées, disait-il, à l'aspect de ces beautés, de ces +jeunesses! Malheureuses! la prison, le sang, l'exil, la nécessité, +la ruine et la mort!» + +À ces mots qu'elle devinait, entrecoupés de mystères et de sanglots, +madame de Polignac se leva épouvantée, et comme si elle obéissait au +vertige, en jetant un cri effroyable. + +-«Consolez-vous, Madame, lui dit le sorcier, vous mourrez dans un +lit, vous seule ici, vous seule aurez un tombeau digne de votre +rang, avec les armes de votre famille, une urne en marbre et des +anges de pierre pour vous pleurer... ô victime innocente de l'exil +éternel!» À ces mots, madame de Polignac restait immobile; elle +était roide et froide à faire peur; on eût dit le marbre même qui +pose, à Vienne, sur son tombeau. + +La scène en ce moment devenait effrayante; le silence et la terreur +étaient à leur plus haut degré; la duchesse de Fitz-James et la +comtesse Diane cachèrent leur tête bouclée entre leurs mains +tremblantes, et se plièrent en deux pour échapper à cet oeil +fascinateur. Restaient la reine et la comtesse Hélène, cachées +toutes deux sous le voile noir; le voile en ce moment tremblait, +mais c'était un tremblement inégal, comme deux émotions diverses, +comme le battement de deux coeurs... deux épouvantes. Les reines ont +des peines faites pour leur âme: les autres terreurs ne sont rien, +comparées à celles-là. + +L'homme alors approcha lentement. Sous ce voile uni deux mains lui +étaient tendues, deux mains agitées. Il en prit une, et les +considérant toutes les deux: «Je vois, dit-il, deux mains +allemandes. La main que voici appartient à une jeune femme destinée +à tous les chagrins, à tous les plaisirs, aux folles joies, aux +vives douleurs, aux fugitives amours, dont le plus grand malheur +sera le veuvage, peut-être. Cessez donc de vous flatter, Madame +l'inconnue, et ne pensez pas que je confonde, aujourd'hui ni jamais, +ces doigts charmants avec cette main superbe... Et vous, Madame (en +même temps il se mit à genoux), à Dieu ne plaise que jamais vous +soyez confondue avec personne! Il n'y a là-haut qu'une étoile, elle +est vôtre! Une destinée... une seule est semblable à la vôtre!... +Cependant, Madame, agréez mon silence, agréez mes respects!...» + +Ici la reine rejeta son voile, et relevant la tête:--Je veux que +vous parliez, Monsieur, je veux tout savoir. Puis voyant que M. de +Vaudreuil était tout ému:--Du courage, et soyez un homme! Allons, +Monsieur de Vaudreuil, mettez-vous à mon ombre, et voyez si j'ai +peur. + +--«Madame, reprit le sorcier, debout devant la reine, il y a deux +portraits, dans ce palais, qui méritent toute votre attention. Vous +avez le portrait de Charles Stuart, acheté pour Louis XV par Mme +Dubarry. Ce portrait, il faudrait le regarder souvent, reine, c'est +un des ouvrages les plus intéressants du grand peintre Van Dick. + +«Quant à votre image à vous, Majesté, le tableau dans lequel madame +Lebrun vous a représentée assise au milieu de vos enfants, ne +trouvez-vous point qu'il ressemble au portrait d'Henriette de +France? Étudiez-le avec soin, de grâce! et demandez-vous d'où peut +venir tant de mélancolie, à propos d'un si aimable sujet? + +«Reine, il existe de grands noms dans le monde. Ces noms résonnent +comme un tonnerre au fond des âmes faibles; ils nous poursuivent +dans nos rêves, ils nous réveillent en sursaut, ils nous obsèdent; +ils s'interposent entre nous et le sommeil; nous avons beau faire, +il n'est rien qui puisse imposer silence au murmure effrayant de ces +noms qui se dressent en notre âme comme la flèche de Saint-Denis aux +yeux de Louis XIV, et quand nous murmurons tout bas les noms de +Lauzun, de Coigny ou de Vaudreuil, l'inflexible écho nous renvoie, +avec des larmes et des cris funèbres, les noms de Cromwell et de +Mirabeau!» + +Vous eussiez vu, en ce moment, le désordre universel. Tout +tremblait, tout frémissait; la reine accablée eût voulu rentrer sous +terre; au même instant les courtisans tiraient leur épée, et c'en +était fait du magicien, si le prince de Tarente ne l'eût protégé. +Cependant, l'effroi de la reine, la colère des seigneurs, ni son +propre danger n'épouvantèrent l'inconnu; sous les glaives nus, son +visage était immobile; après la prédiction fatale, il se retira +lentement, sans avoir donné aucun signe d'épouvante ou de pitié. + + + + +CHAPITRE III + + +Le départ du sorcier fut suivi d'une immense angoisse; évidemment sa +prédiction touchait à toutes les fibres de ces coeurs dévoués et +malades; sa voix retentissait encore, et ces pauvres femmes, +éplorées, entouraient la reine, muette de terreur; les hommes +gardaient un profond silence... et la reine était au désespoir: + +--Vous l'avez entendu! disait-elle. Il a nommé Coigny, Vaudreuil, +Lauzun! puis Charles Stuart et sa femme! Ces Stuarts qui occupent le +roi, nuit et jour... puis Cromwell et Mirabeau! Mirabeau, cet homme +déshonoré, que je n'ai pas voulu acheter! Ah! Marie! ah! Thaïs, mes +amies que je traîne aux abîmes, je ne le sens que trop, le sorcier a +dit vrai; nous sommes perdues, le trône est croulant, le peuple est +roi, la royauté s'efface à jamais; ces grands noms de reine et de +roi se perdent chaque jour, nous sommes perdus, moi la reine, et +vous, les amis de la reine!... Ah! meurtres! exil! prisons! +supplices!... Charles Stuart!... lord Cromwell! + +--Madame, reprenait madame de Lamballe, ô ma reine! écoutez-nous! +calmez-vous! Ah! tant pleurer les vains discours d'un fanatique! +N'êtes-vous donc pas la reine du beau royaume de France, la fille de +l'impératrice Marie-Thérèse, l'épouse du roi, la soeur de +l'empereur? + +--Hélas! disait la reine, hélas! Vaudreuil avait raison. Ces paroles +ne sont pas vaines. Ce n'est pas la première fois que j'en ai fait +l'affreux essai. Fiez-vous aux tristes pressentiments. Je suis née +malheureuse, et je mourrai malheureuse. Je vins au monde un jour... +le jour même du tremblement de terre de Lisbonne; j'ai été vomie par +le volcan, le volcan viendra pour me réclamer. Enfant, mille +terreurs accompagnèrent ce triste présage. L'empereur François, mon +auguste père, partait pour Inspruck; il était déjà sorti de son +palais, il partait, quand s'arrêtant tout à coup (madame de +Wolfenbuttel vous le dira, car c'est elle-même qui m'a portée à mon +père), l'empereur voulut embrasser sa fille encore une fois: Ma +fille, disait-il, je veux la voir! Quand je fus arrivée au niveau de +son coeur, l'empereur tendit les bras pour me recevoir; il +m'embrassa tendrement:--Ah! dit-il, me voilà mieux! vraiment, +j'avais besoin d'embrasser encore une fois cette enfant de ma +tendresse... Hélas! les pressentiments de mon père ne l'avaient pas +trompé; la mort l'atteignit dans sa route, et sa fille ne le revit +plus! + +Mais voici bien une autre misère. Écoutez-moi. Quand l'empereur +Joseph II perdit sa femme, ma jeune soeur Josèphe, un ange par la +beauté, un ange par le coeur, venait d'être accordée au roi de +Naples; elle partait le lendemain. L'impératrice, avant le départ de +Josèphe, ordonna que la jeune princesse irait prier sur le tombeau +de sa belle-soeur. La jeune reine, à cet ordre, devint tremblante; +l'idée horrible de s'agenouiller seule sur ce cercueil, dans ce +caveau funèbre, et de joindre les mains sur ces restes d'une +horrible maladie, était une idée insupportable... O mon Dieu! J'en +mourrai, j'en mourrai, ma soeur! me répétait Josèphe... Il fallut +obéir. Ce fut moi qui la rassurai, moi qui l'encourageai, moi qui la +conduisis jusqu'à la porte du caveau fatal; bien plus, j'y voulus +entrer, afin de l'encourager par ma présence... elle priait... elle +pleurait... et lorsqu'enfin nous quittâmes le cercueil, je fus +obligée de soutenir ma pauvre soeur. Vous le savez, ma cousine, +trois jours après elle était morte, et cette fois elle redescendit +dans le caveau funèbre pour n'en plus sortir. Alors la couronne +préparée pour Josèphe retomba sur la tête de sa soeur... On eût dit +la pierre même du tombeau. + +Il y avait à Vienne un savant docteur, un homme simple et poli, dont +la voix était touchante, et qui ne cherchait pas à faire peur. Il +passait pour un saint: sa parole était prophétique. À peine étais-je +appelée au trône de France, ma mère, à son tour, voulut consulter le +docteur.--Ne sera-t-elle pas bien heureuse? Est-il un plus bel +avenir dans le monde que le sien?--Majesté, reprit-il gravement, +sans répondre aux instances inquiètes, au regard suppliant de ma +mère, Majesté, il y a des croix pour toutes les épaules.--Vous le +voyez, ils s'accordent tous dans leurs présages. Faut-il à présent, +mes amis, que ces prédictions vous atteignent avec moi? + +Nous voulûmes répliquer. La reine continua:--Et la place Louis XV, +ce jour de fête qui devint un jour de deuil; et le pavillon qui me +reçut en France, le pavillon de mes noces; vous souvenez-vous +quelles tentures? Toute l'histoire des Atrides était représentée en +ces tapisseries formidables, horrible assemblage de meurtres sans +fin, de trahisons, de flots de sang; un repas funeste! Ah! reine +infortunée... un pareil spectacle à tes premiers regards... c'était +encore une prédiction! + +L'instant d'après la reine se leva. Quatre bougies au milieu du +salon brûlaient sur une table de marbre... une des bougies +s'éteignit tout à coup. + +La reine dit adieu à ses amies; elle tendit la main à la comtesse +Jules; la seconde bougie s'éteignit comme la première, sans cause +apparente. + +--Ceci est étrange! dit tout bas le superstitieux marquis de +Vaudreuil. + +--Étrange, en effet, reprit madame de Lamballe, et je voudrais qu'on +m'expliquât ce hasard. + +Madame de Lamballe achevait à peine de parler, quand la troisième +bougie vint à s'éteindre; une seule bougie restait, sa lumière était +vive et pure. + +--Si cette bougie s'éteint comme les trois autres, dit la reine, +d'un ton résolu et solennel, le sorcier a dit vrai! Nous sommes +perdues!... + +La quatrième bougie... à ces mots... s'éteignit. + + + + +CHAPITRE IV + + +Je passai la nuit au château: on conçoit que je dormis peu; toutes +les émotions de la journée et de ce terrible soir me poursuivirent +dans mon sommeil. J'avais donc vu cette reine en son intimité! Du +premier abord j'étais entré dans ce salon dont on disait tant de +fables... Un poëte allemand a fait, de nos jours, une ballade... et +le refrain de cette ballade, il convient fort au récit que je vous +fais en ce moment... _Les morts vont vite!_ + +J'aime assez cette étrange ballade, et je la compare avec l'étrange +histoire de 1789. Écoutez! La ballade commence au milieu d'une nuit +d'orage. Eh! là-bas, la chaumière est fermée; eh! la jeune fille +endormie... elle rêve... Eh! tout à coup, dans le lointain, se font +entendre les pas d'un cheval, le cheval approche; on frappe à la +porte de la chaumière.--Allons, descends, Louise, allons. Et la +voilà, réveillée en sursaut, qui descend vêtue à peine:--Ah! voilà +mon amoureux, Frédéric! Bonjour, Frédéric, revenu de la guerre. Mais +Frédéric: Hâte-toi, Louise et monte en croupe, sur mon +cheval!--Alors elle monte en croupe, entourant de ses deux bras le +cavalier au corsage de fer, et les voilà au galop... Derrière eux +disparaissent les vallées chargées de moissons, les hautes montagnes +où grimpe la vigne... en même temps, disparaissent la ville et le +hameau. Louisa tremble, et Frédéric s'en va, disant toujours: _Les +morts vont vite,--ils vont vite, les morts!_ + +La ballade finit dans une caverne, à l'heure où dansent les morts; +leurs os se dressent, leurs tendons renaissent, leurs têtes osseuses +se balancent sur les anneaux cliquetants de leur col décharné. +Frédéric baisse alors sa visière, il ôte son casque, et montre un +crâne dépouillé; il ôte ses gantelets... on ne voit plus que sa main +de squelette. À la fin Louisa meurt... à la lune nouvelle elle +reviendra pour ouvrir avec son amant-fantôme la danse des morts. + +Dans mon songe, entre la veille et le sommeil la cabane de la +ballade, c'était le château de Versailles, la fiancée était la reine +elle-même, et le cavalier noir ressemblait à beaucoup de figures, +entre autres à l'homme de la taverne du _Trompette blessé_. J'eus à +subir ainsi tout le reste d'un cauchemar poétique! Et voilà comme on +doit dormir au bruit du vent, sous le cadavre d'un malfaiteur, entre +deux gibets de carrefour! + +Quand je me réveillai dans ces demeures de la toute-puissance et de +la majesté royale, ô bonté divine! il n'y avait plus dans ces murs +que la Majesté souriante! Le jour était beau, le soleil radieux, le +ciel vaste et pur; tout le château s'animait des plus belles +passions de la vie... À la fin j'étais sûr d'être à Versailles, et +d'habiter le palais du roi. Tout s'éveillait, tout résonnait! La +garde montante allait au son des musiques remplacer les gardes de la +nuit passée; les Suisses du baron de Bezenval étaient rangés dans la +cour du château; les ministres se rendaient dans la chambre du +conseil; toute la noblesse du royaume de France, la robe, et l'épée, +et le cardinal, venaient faire leur cour au roi; dans un coin du +château on préparait la meute et les équipages de chasse; la galerie +se remplissait d'étrangers et de sujets. Bientôt le roi passa, les +trompettes sonnèrent, les tambours battirent aux champs, les +cent-suisses, espèce de géants armés, portèrent les armes, les +gentilshommes de service arrivèrent, en grand habit;... dans les +jardins le peuple, accouru pour saluer ce grand lever, criait: Vive +le roi! + +Fiez-vous aux songes, aux sorciers, aux mensonges, me dis-je en +moi-même. Cette monarchie... elle était croulante hier, elle est +forte, elle est riche, elle est grande ce matin! Et je fus tout +affligé d'avoir perdu la veille, sur des malheurs impossibles, tant +de larmes et tant d'émotions. + +Libre enfin de mes terreurs de la veille, heureux, content, dispos, +je descendis en triomphateur dans ce parc enchanté. Cet imposant +appareil de force et de pouvoir, au milieu du plus éclatant +appareil, me rassurait complètement et dissipait tous les nuages. +C'était la première fois, à ce degré suprême, que je comprenais +l'intime union de la monarchie et de la noblesse; la force du roi +était la mienne: hier j'avais porté le deuil de la monarchie; +aujourd'hui j'étais fier comme elle; aujourd'hui je relevais le +trône croulant; je rendais à la reine ses sujets empressés, son +pouvoir auguste; je lui rendais le charme intime de son intérieur, +ses causeries sans fiel, ses amitiés sans nuages; bien plus, je +revoyais Hélène elle-même, et, mettant à profit la force du monarque +et la stabilité du trône, je revenais à mon rêve d'amour. Insensé +que j'étais! Je me laissais prendre à ces vaines apparences! Je +prenais cette _maison du roi_, ces soldats, ces courtisans, ces +Suisses, ces chasseurs, ces gentilshommes, ces vains bruits de cor +et de tambour, pour la monarchie elle-même... Il me semblait qu'elle +était tout entière au milieu de ces bruits confus, de ces armes +sonores, de ces riches uniformes, de ces regrets silencieux... O +fantômes!... J'avais sous les yeux des fantômes. Hélas! ces bruits, +ces uniformes, ces capitaines des gardes, ces bâtons fleurdelisés, +ces épées, ces trompettes, ce mot d'ordre et ces tambours, n'étaient +plus guère que les dernières et frivoles apparences de la monarchie +épuisée... _Ici, le champ où fut Troie... Ici, les domaines du roi +Louis XIV!_... On avait arraché même les arbres séculaires que Sa +Majesté avait plantés... Le grand roi les avait plantés pour lui +seul; il avait cru bâtir un ombrage comme on lui creusait des +fleuves, comme on lui bâtissait des montagnes; l'arbre avait été +aussi éphémère que le maître, ils s'étaient séchés tous les deux le +même jour. Louis XV n'avait foulé que des feuilles mortes; Louis XVI +venait de remplacer ces arbres d'un jour par des chênes, qui veulent +des siècles pour grandir. + +Quand j'eus tout vu dans ces jardins: les jets d'eau, les cygnes, +les statues, les grottes, à présent sans mystères, les pins taillés +en pyramides, les chiffres, jeunes encore, de tant de beautés +évanouies, les hêtres à l'écorce raboteuse, où l'amour traçait tant +de serments que l'air emporta, les flatteries emblématiques, et les +dieux de la mythologie amoureuse dans leurs attributs divers, je +revins sur mes pas, cherchant les _Bains d'Apollon_ où le pauvre fou +devait m'attendre. Il avait un secret à me dire; il m'intéressait +vivement. Je découvris les _Bains d'Apollon_. C'était encore un +rocher factice, une fontaine tombante, un Océan d'une coudée, une +île enfantine, un abîme de trois pieds. Au sommet du rocher, on +voyait les neuf Muses entourant Apollon; Apollon, c'était toujours +Louis XIV. À droite du rocher, un grand cheval de marbre, au jarret +tendu, la tête courbée et la crinière flottante au sommet, semblait +vouloir se désaltérer dans l'Hippocrène; et l'Hippocrène, mince +filet d'eau, fuyait ses lèvres haletantes; image trop véritable de +la poésie en ces temps de révolution! + +Mon premier coup d'oeil fut pour le groupe en marbre; en me +retournant, je découvris, assis sur un banc, l'amoureux de la reine. +Il était moins défait que la veille, et son habit était décent. +Quand il me vit, il me salua poliment; je lui rendis son salut: nous +fûmes bientôt à côté l'un de l'autre, en vrais amis.--Vous voyez, +Monsieur, que je suis exact au rendez-vous, lui dis-je en +l'abordant.--J'y comptais, Monsieur, vous êtes trop bien né, vous +avez une trop noble figure pour vouloir manquer de parole à un +pauvre fou. D'ailleurs, vous êtes son compatriote et vous devez +aimer la reine; or c'est d'elle que je dois vous parler. + +À ces mots, le pauvre diable ayant tourné la tête d'un côté, pour +voir si nous étions seuls, et baissant la voix:--Vous allez savoir +mon secret, me dit-il; c'est à vous seul, à vous qui m'avez tendu la +main, que je veux me confier; écoutez-moi, soyez discret. La reine +(et ici il tourna encore ses regards çà et là), la reine... elle +n'est pas une reine, je le sais, je l'ai vu... j'en suis sûr! + +Je reculai d'étonnement; oubliant que je parlais à un fou. Mon +épouvante et ma surprise lui firent plaisir. + +--Vous croyez, me dit-il, habiter le palais d'un roi; vous dites que +ceci, ce ciel grisâtre, est la France! Quand le tambour bat aux +champs, et que vous entendez le bruit sec du mousquet que le soldat +présente, vous vous découvrez, et vous dites: C'est la reine qui +passe!... Et tout droit devant vous, vous arrivez à un palais de +belle apparence, et vous vous croyez au palais de madame de +Maintenon, à la vieillesse du roi Louis XIV, quand il devint +malheureux et dévot. Eh bien! non, vous vous trompez, ce sont autant +d'illusions de vos sens; tout ceci n'est pas Versailles, ce palais +là-bas n'est pas Trianon, cette reine... mais ne le dites pas, elle +est faite pour l'être, elle sera toujours la reine pour vous et pour +moi. + +J'écoutais sérieusement cet inconcevable discours; je me laissai +guider par le fou. Il me mena au petit Trianon que je n'avais pas vu +encore: à Trianon, ce lieu fameux, où la renommée (elle est si +bête!) jetait l'or et les pierreries à pleines mains. On nous ouvrit +les portes, grâce à mon fou. + +Je vis Trianon; je cherchai en vain le luxe oriental dont on parlait +dans le peuple et dans les pamphlets contre Sa Majesté, la _chambre +en diamants_ que demandaient à voir tous les étrangers qui +accouraient à Versailles; je fus étonné de la rusticité du petit +Trianon. La maison était toute simple, elle eût indigné une fille +d'Opéra. Le jardin anglais grimpait et tournait, et jetait çà et là +ses branches ébouriffées dans l'espace de quatre arpents. On entrait +par une porte bourgeoise, une sonnette avertissait le portier. On se +perdait tout d'abord entre deux montagnes, on traversait un pont +suspendu entre deux rocs, au bout de ce pont se trouvait _la +grotte_; de cette grotte on montait au sommet du pic par cinq +marches, où se trouvait un banc de pierre... Alors de ces hauteurs +l'oeil dominait la campagne environnante. Ici, sur ce banc, la reine +aimait à s'asseoir: souvent elle y restait des heures entières, +seule et pensive, écoutant nonchalamment les moindres bruits de la +campagne, le son du cor dans les bois, le chant des oiseaux sous les +branches. Elle était encore assise sur ce banc le jour même où ses +serviteurs tremblants et ses femmes éplorées, haletantes comme si +elles avaient vu un assassin, vinrent l'avertir que le peuple +envahissait le château, criant: La reine! et hurlant des +blasphèmes... Elle se leva... elle prit congé de ces chères +solitudes... Elle savait déjà qu'elle ne les devait plus revoir. + +Nous traversâmes la grotte en rocaille; nous montâmes les cinq +marches de la montagne, nous arrivâmes sur ces hauteurs factices, +aussi émus que si nous eussions foulé la cime la plus haute du +Mont-Blanc. Mon guide alors se retourne vers moi, et pousse un cri +de joie. + +--Ah! voyez-vous, dit-il, voyez-vous à nos pieds ce joli village?... +Ici nous sommes à cent lieues de Versailles,... voici le petit +village... Admirez le presbytère, la cabane du garde champêtre, +l'église surmontée d'une croix. Cette grande maison, revêtue +d'ardoises, c'est la maison du seigneur; la demeure du bailli, la +voilà. Voyez la vacherie aux flancs de la montagne; la laiterie est +à côté; reconnaissez-vous la Suisse, un pays fait pour le laitage et +la chanson, je le reconnais à ses montagnes chargées de neige, à ses +petites génisses, à son lac, à sa paix intérieure, au chaume de ses +toits. Approchez, s'il vous plaît, montons dans cette barque, elle +nous conduira sur l'autre rive, et nous entendrons toutes sortes de +chansons qui ne sont pas de chez nous! + +En effet, rien n'était plus villageois et plus rustique; on +n'entendait que murmures et bêlements, on ne voyait que chaume et +cabanes villageoises... Quels domaines pour une reine de France! et +quel goût champêtre avait élevé ce village? Salut, paysage de la +sainte Allemagne! salut, tableau sérieux de notre bonheur +domestique! + +En ce moment, j'aurais lu volontiers, même une idylle de Gessner. + +Mon guide était à mes côtés, partageant mon extase; il me conduisit +à l'étable, où ruminaient deux génisses enfouies sur une épaisse +litière. Il les flatta de la main, en les appelant par leurs +noms:--Bonjour Brunette et bonjour Blanchette!--Ici même, sur cette +paille, il avait vu la reine elle-même qui trayait les vaches. Elle +tenait d'une main un vase de terre, sous l'autre main le lait +ruisselait en écumant comme les cascades de son jardin. + +Tout le reste était à l'avenant, la laiterie était au grand complet, +vases grands et petits, battoirs, tamis.--Je l'ai vue, elle battait +le beurre! Un jour, à cette fenêtre, au mois de mai, elle était +debout et se reposait de son travail; je pris mon chapeau d'une +main, et, baissant la tête, je lui dis d'un ton de voix +pleureur:--Pour l'amour de Dieu, ma bonne dame, s'il vous plaît! +Aussitôt, en riant, elle me donna de son pain, de son beurre. À ces +souvenirs, une larme roula dans les yeux du pauvre fou. + +--Sur cette pelouse verte, je l'ai vue en jupon court, en gros +souliers, en bas de laine, en mouchoir de grosse indienne... au +soleil, riant, sautant, chantant, se livrant aux éclats d'une gaieté +champêtre; là, vous dis-je, et se tressant une couronne de bluets. + +Il me fit ainsi la description de cette maison rustique. Il en +savait les détours, il en avait vu toutes les fêtes, il avait été +paysan dans ce hameau dont le roi était le bailli; moissonneur dans +cette ferme dont la reine était la fermière; il avait semé ces +champs; il avait gardé ces troupeaux; il avait prié dans cette +chapelle qui avait un cardinal pour curé; tout cela était son bien, +son domaine et son Allemagne;... il s'était fait Allemand pour être +de la même nation que la reine, et de cette nature allemande il me +faisait les honneurs. + +Quand nous eûmes tout vu, et qu'il eut dit tout ce qu'il avait à me +dire, il nous fallut quitter ce jardin rempli de souvenirs. Arrivés +à la porte, il se retourna vers moi.--Croyez-vous, me dit-il, que +ce soit une reine à présent? + +Pauvre insensé! cette reine à ce point calomniée, méconnue, +injuriée, et il n'y a que toi qui l'aies aimée avec passion! qui +l'aies comprise aussi bien! + +À un certain endroit de l'avenue, il m'arrêta.--C'est ici, Monsieur, +que se cacha Damiens pour frapper Louis XV. Le coup manqua. +L'avertissement du ciel fut inutile; à la même place, ici, vous +dis-je, le vieux roi fut atteint, quinze années plus tard, des +premiers symptômes du mal qui l'emporta... C'était justice... il +mourut trop tard... en plein déluge... «Après moi le déluge!» était +son mot favori... et voilà comme il se fait que la majesté est +morte, et que le royaume est submergé. + +Il ajouta tristement:--Ces terres, que la chasse a dévastées, cette +plaine et ces forêts, tout ce monde royal ont été témoins de bien +des tristesses et de bien des douleurs. Louis XIV s'est promené dans +ces allées, couvert d'un cilice et menacé par l'Europe... Il +s'ennuyait... L'ennui tira Mme de Maintenon de ces belles demeures, +pour la jeter à Saint-Cyr, sous le rire moqueur du czar Pierre le +Grand, qui souleva la couverture de son lit, et la vit toute nue, et +ridée abominablement, cette femme au désespoir de ces grands rêves +qui s'achevaient dans le mépris et l'abandon! + +--Avancez, à chaque pas vous heurtez des souvenirs de mort; partout +la lancette au frère Côme, et partout des cadavres. Ici, est mort le +premier dauphin; ici, sa femme saxonne expira de douleur, sous les +tentures grises de son deuil. Il y a vingt ans, à cette maison +blanchie à la chaux vive que vous voyez là-bas, si vous vous étiez +approché la nuit, et que vous eussiez prêté une oreille attentive, +vous eussiez entendu à toute heure (hélas!) les vagissements d'un +enfant nouveau-né, les cris plaintifs des mères, le murmure de la +vierge enlevée à ses parents, ou vendue par eux, qui se livre à son +séducteur; bruits étranges et confus, pleins de terribles mystères +et de déshonneurs inouïs! Les saturnales de la royauté +s'accomplissaient dans cette maison du Parc-aux-Cerfs! À toute +heure, en ces ténèbres obscènes, le sang royal jaillissait de toutes +parts, abâtardi par le viol ou par l'inceste; un peuple bâtard de +princes honteux et de princesses misérables sortait de ces portes +dérobées, livré à toute les misères, à toutes les indigences, aux +supercheries les plus abominables... Ces petits Bourbons, celui-ci +devenait abbé, celle-là devenait, comme mademoiselle sa mère... une +prostituée, et le vieillard, leur père d'un instant, ne demanda +jamais ce que l'on faisait de ses filles et de ses garçons!... Dieu +soit loué! cette demeure abjecte est muette à la façon de ces lacs +sulfureux de l'Écriture, exécrés de la terre et du ciel! + +--Sans doute, vous ignorez l'horrible histoire de cette cour faite à +l'image odieuse du feu roi... Au premier abord vous la croiriez +pleine de voluptés et de bonheur, c'est une dérision de la renommée, +qui dénature tout ce qu'elle raconte. Louis XV est la pierre +angulaire d'un édifice qui va crouler; il ne parle à ses +complaisants que de la mort qui s'avance, il respire une odeur de +funérailles, même au sein de ses maîtresses. Dans les bras de sa +marquise ou de sa comtesse, les parfums les plus doux ont pour ce +fantôme une exhalaison de cadavre. Au milieu d'une chasse à Marly +(vous avez vu l'Atalante de Marly, comme elle ressemble à +Marie-Antoinette!), le roi rencontre un paysan qui portait une +bière:--Pour qui cette bière, demanda le roi, pour un homme ou pour +une femme?--Pour un homme, dit le rustre.--Et de quoi est-il +mort?--Cet homme est mort de faim!... reprit l'homme en portant sa +bière. Ici le fou se prit à rire:--Allons, roi, cherche à te +divertir, si tu peux; rassemble en troupeau tes maîtresses nubiles, +fais un haras de femmes dans ton parc déshonoré, chasse, honnête +roi, le cerf dix-cors... tu dois être heureux, à cette heure, où +l'on t'apprend que, dans ton royaume, et si près de ta majesté +paternelle, un homme est mort de faim! + +--Monsieur! Monsieur! continuait le fou, à deux lieues d'ici, sur +une hauteur, on a placé un joli cimetière: les murs sont garnis de +buis et de clématites, les croix de bois passent leurs têtes noires +au-dessus du mur, comme si elles appelaient chaque jour de nouveaux +morts; la cloche à la porte obéit au vent qui souffle, et se balance +avec un tintement inégal et capricieux, véritable musique de l'autre +monde. Un jour, le feu roi passait sous ces murailles silencieuses; +sa belle marquise en riant lui faisait mille joyeux et médisants +récits, lui jetant au visage, par intervalles, les fleurs tièdes et +parfumées qu'elle tenait cachées en son corsage.--Allons voir, dit +le roi, s'il y a des tombes ouvertes sous les cyprès... + +Ils allèrent au cimetière; en ce moment, trois tombes étaient +ouvertes toute fraîches, la terre était amoncelée ici et là, noire +et friable et prête à retomber des deux côtés. + +--Voici trois tombes! dit le roi, les mains crispées, les yeux +ouverts... C'est beaucoup!... + +--C'est à en faire venir l'eau à la bouche, reprit la marquise. + +Ils plaisantèrent sur ces trous, artistement creusés. + +Le roi ne songeait pas en ce moment qu'il y a toujours un tombeau +tout prêt à Saint-Denis, un _en cas_ funéraire pour la mortalité des +rois. Eh bien! ces trois tombes fraîches étaient un jouet du +fossoyeur; il les avait creusées en un moment de zèle et +d'oisiveté... Depuis ce temps la tombe royale s'est ouverte et +refermée à trois reprises... Les trois tombeaux villageois se sont +remplis de fleurettes et de gazons... Ainsi parlant et méditant, +nous arrivâmes, le fou et moi, jusque dans la grande avenue entre +Versailles et Paris, ou mon carrosse m'attendait. + + + + +CHAPITRE V + + +Un homme était assis dans mon carrosse. Au premier coup d'oeil je le +reconnus pour l'avoir rencontré dans la chambre haute du _Trompette +blessé_. Il m'avait même accompagné jusqu'à mon logis avec une +politesse qui lui était naturelle. Il avait une de ces nobles et +tristes figures qui vous suivent, une fois qu'on les a vues. On +comprenait confusément que, sous cette apparence indolente, se +cachait une âme active, que ce doux visage annonçait un coeur +souffrant, et qu'il y avait un but, irrévocablement tracé à cette +vie, obéissante, en apparence, à tous les hasards. + +Nécessairement, dans les têtes françaises de cette époque devaient +survenir une foule de réflexions bien faites pour donner de grandes +inquiétudes. Il ne s'agissait, pour les ambitieux ou tout simplement +pour les poltrons, rien moins que de rompre avec les traditions +passées, avec les leçons de l'enfance et les pouvoirs constitués +depuis le commencement de la monarchie, et pour peu que l'on fût +sorti du peuple, on comprenait vite et bien la force du peuple et la +faiblesse du trône, on se disait confusément: _Je tiens l'avenir!_ +et si l'on se demandait ce qu'on allait en faire, ici la réponse +était pleine d'inquiétude et de confusion. + +Le jeune homme en m'apercevant me tendit la main, comme s'il eût été +dans sa propre voiture.--Je retourne à Paris, me dit-il, et j'ai +pensé que vous me donneriez volontiers une place à côté de vous. Au +même instant il aperçut près de moi _l'amoureux de la reine_, et +tout de suite il courut au-devant de ce brave homme avec le plus +amical empressement.--Bonjour, Monsieur le conseiller, lui dit-il en +lui tendant la main, que je suis aise de vous voir, et quel bonheur +de vous rencontrer! + +Un éclair de joie brilla dans les yeux du pauvre fou; il réfléchit +un instant, puis il me regarda profondément, se consultant en +lui-même s'il pouvait parler devant moi; à la fin emporté par son +émotion:--C'est toi, Joseph, dit-il; c'est donc toi que je vois, mon +enfant, toi perdu depuis si longtemps dans la foule, et mon rival, +Joseph! Laisse-moi te voir à mon aise, hélas! c'est la première fois +que nous nous rencontrons, depuis que nous sommes devenus, toi plus +qu'un homme, et moi moins qu'un homme. Ami, crois-moi, cependant, si +tu ne m'as pas encore rencontré, c'est parce que je cherche au fond +des bois ce que tu cherches dans les villes; je suis fou ici; toi, +là-bas. Puis, s'approchant de lui, et cherchant à le +reconnaître:--Oh! mon Joseph, que te voilà changé! Tu n'es plus +jeune, ami; j'aurais peine à te reconnaître. Ah! quelle différence à +l'heure où tu essayais ton éloquence naissante au parlement de +Grenoble! Tes yeux lançaient la foudre et les éclairs; ta voix était +prompte et le digne écho des plus grandes pensées; ton âme honnête +et vaillante était poussée à toutes ces grandeurs de la parole; ô +maître! ô volcan! Et si parfois tu revenais sur la terre, ô Dieu! tu +n'étais plus alors que l'oiseau qui chante; on n'eût jamais dit que +Diderot était ton père, et que l'Encyclopédie était ta mère, avec +Voltaire pour ton parrain! Je te disais souvent:--Enfant du +paradoxe... ami de la vérité, te voilà en deux mots, Joseph, prends +garde au paradoxe, il te perdra. Touche avec précaution cette arme +éloquente; elle blesse; elle tue. Oui, tels étaient mes conseils; +mais quoi! tu ne m'as pas écouté; tu es devenu l'esclave des +théories brillantes et des rêveries impossibles; toi, si bon, tu es +venu dans ce Paris des ténèbres, poussé par d'horribles projets; si +modeste, une ambition fatale a gâté ton coeur; si calme et si doux, +tu n'as plus été qu'un homme absolument incapable d'écouter la +moindre parole d'humanité ou de raison. Tu es venu représenter le +peuple, ici, et tu le représentes en effet comme s'il t'avait donné +mission pour tout détruire en ce royaume éperdu! Joseph est parti en +colère, il est arrivé en colère, il a parlé en furieux, il s'est +irrité follement; il a porté une main sans pitié sur le trône, afin +qu'on dise autour de Joseph: Quel est ce hardi jeune homme?... O +misérable, indigne vanité de destruction, dans laquelle +malheureusement tu as été vaincu! Ainsi tu as accompli les doctrines +de tes maîtres, les démocrates du carrefour; tu as pris au sérieux +leurs romans frivoles; à ces folles doctrines tu as sacrifié le +bonheur, le repos, le charme et l'enchantement de ta jeunesse; adieu +aux joies innocentes de la famille, aux innocentes amours, aux +honnêtes plaisirs! tu ne les connais plus! Comme te voilà fait, +jeune homme! abattu, rêveur, plein de regrets de tes démences... on +te prendrait pour un conspirateur... Ainsi parlait le fou sans que +l'inconnu songeât à l'interrompre en ses imprécations... Puis, +s'animant peu à peu, il ajoutait:--Malheureux, vous l'avez voulu... +vous voilà dans les abîmes!... portez la peine exécrable, honteuse, +de vos folies; supportez le remords de vos crimes; expiez vos cruels +sophismes... Ambitieux d'un jour, vous avez brisé le trône, insulté +l'autel, flatté la force, anéanti le droit, renié la justice, +invoqué le parricide et défié la tempête... eh bien! vous saurez un +jour ce que c'est que d'être un renégat de sa raison et de son +coeur; vous saurez si jamais les passions pardonnent! Non, non, les +passions veulent qu'on leur obéisse et qu'on les flatte; elles sont +impitoyables; elles sont ingrates et menteuses; elles sont égoïstes +et cruelles. Voyez, elles vous tiennent; elles vous enchaînent; +elles vous dominent; elles obéissaient naguères, elles commandent +aujourd'hui; vous les conduisiez autrefois, elles vous entraînent à +présent. Dans quel abîme êtes-vous tombé, malheureux, dont le nom +est devenu une épouvante, une émeute, une condamnation? + +En ce moment, je vis se troubler et rougir l'inconnu qui s'appelait +Joseph, et soit qu'il eût honte de ces reproches mérités encore +cette fois, il en voulut finir avec cette philippique en plein +air:--Monsieur le conseiller, dit-il, vous n'avez pas encore parlé +de vos amours. + +Le fou soupira, et après un silence, il reprit d'un air touché:--Ah! +Joseph! Joseph! point d'ironie, et trêve aux questions indiscrètes! +J'aurais une trop belle revanche à prendre avec vous. Ainsi, +croyez-moi, ne parlez pas de mon amour, ou n'en parlez qu'avec +respect: je connais des amours d'hommes raisonnables qui ne sont pas +moins folles que les miennes... J'en sais qui parlent comme des +hommes, et que des hommes choisissent pour les représenter; ceux-là +sont proclamés sages et habiles, ils parlent en public; ils +raisonnent tout haut; ils détruisent les vieux principes; ils font +de nouveaux principes; on vante à haute voix leur éloquence et leur +logique. Admirables logiciens, en effet! Intelligences +toutes-puissantes! ils attaquent, ils renversent, ils brisent, ils +ruinent de fond en comble; et quand tout est fini, renversé, +détruit, ils s'arrêtent, ils regardent autour d'eux, et, dans ce +chaos lamentable, ils font un choix, ils se passionnent pour une +infortune isolée; ils veulent relever sur sa base éphémère le +chef-d'oeuvre éternel qu'ils ont foulé aux pieds; ils se prosternent +devant le chef-d'oeuvre, ils l'adorent; ils lui demandent pardon en +silence. Insensés, eux qui l'ont dégradé, qui l'ont perdu! insensés +et malheureux! D'autant plus malheureux que les ruines qu'ils ont +faites pour plaire à la foule appartiennent désormais à la foule; +elle y pose en sursaut son pied couvert de fange et de sang, et elle +dit: Cette ruine est ma ruine! Et si le ravageur veut relever +quelques fragments de ses ravages, le peuple aussitôt l'appelle un +traître, un égoïste; c'est l'histoire du vase de Soissons dont +Clovis prend envie, et que le soldat de Clovis brise à coups de +hache!... «Il n'y a point de faveur pour toi, notre chef, dit le +soldat, point de passion à ton usage; à toi comme aux autres, aux +autres comme à toi! rien de moins, rien de plus.» + +Et maintenant, je te dirai à mon tour: comment se porte votre +passion, monsieur le traître? et quels projets formez-vous pour vos +amours? Vous, cependant, le bel amoureux... un renégat, un ravageur, +un furieux qui veut se faire aimer parce qu'il se fait redoutable, +un idiot qui ne voit pas qu'il est déjà dépassé dans ses sentiers +furieux... Ah! le malvenu, ce Joseph... Il a beau parler haut et +brutalement, grossir sa voix et grandir sa menace; il ne voit pas +qu'il est vaincu sans peine et sans effort par un plus hardi courage +et plus audacieux que le sien; une voix plus formidable que la +sienne éclate et tonne, étouffant toutes les voix de l'entourage. +Entre ton amour et toi, monsieur Joseph, il existe un homme qui +t'éclipse et t'écrasera toujours. Tu es vaincu trois fois, Joseph; +vaincu, dans les projets de ton ambition, dans les efforts de ton +esprit, dans les voeux de ton coeur! Avec tes haines lamentables, il +ne te manquait plus qu'un amour malheureux... Dis-moi, cependant, je +te prie, as-tu jamais songé au résultat de toutes ces révoltes? +As-tu jamais pensé au bourreau qui tue, en l'adorant, la victime +qu'on lui jette? Ah! l'exécrable attentat! le supplice affreux! + +Cependant nous étions arrivés au bout de l'avenue:--Adieu donc, +adieu, Monsieur de Castelnaux! dit Joseph à l'inflexible conseiller, +et ils se jetaient dans les bras l'un de l'autre. + +--Adieu, reprit le fou, adieu, jeune homme, avec tant de génie et de +vertu, que le génie et la vertu ne sauveront pas! Adieu! tu portes +dans ton coeur un ver qui le ronge. Adieu, tu ferais mieux de +renoncer à être un grand homme, que d'obéir à ta passion comme +j'obéis à la mienne; et de redevenir tout simplement ce que je t'ai +connu. Je te le jure, ici, Joseph, j'aimerais mieux encore te voir +fou comme moi, que persistant dans ce que tu appelles ta sagesse. +Hélas! quelle différence, ami, si tu voulais partager ma folie et ne +pas aller plus loin que mes rêveries en plein air! que je serais +heureux et content de partager avec toi ma folie, et quel triomphe +aussi de te ramener vaincu et pardonné aux pieds charmants de tout +ce que j'aime!.. Hélas! hélas! vaine espérance! il n'y faut plus +penser... Là-dessus, il prit congé de nous, et, nous laissant sur la +grande route, il nous suivait encore du regard. + +À vingt pas de là, Joseph, mon compagnon, quelque peu calmé, se +retourna pour saluer une dernière fois l'_amoureux de la reine_.--Il +est mon compatriote, il m'a vu naître; il n'y a pas, ici-bas, de +plus digne objet de mon estime et de mes respects, et de ma profonde +pitié! ajouta Joseph en soupirant. + +Nous montâmes en voiture, et comme s'il eût fait les honneurs de son +propre carrosse, il me dit:--Placez-vous là; marchons au pas, et +causons. Qu'avez-vous fait hier, je vous prie? et songez avant de me +répondre que la question est importante et mérite qu'on y réponde +sérieusement. + +--Mon Dieu! lui dis-je, en le regardant d'un air étonné, quand j'ai +quitté l'Allemagne, il me semblait que j'étais ce qu'on appelle un +esprit fort; je passais à la cour pour un philosophe au moins égal à +l'empereur Joseph II. Mon départ fit autant de bruit qu'en eût pu +faire une rébellion ou une disgrâce. Cependant, à peine en France, +il arrive, en effet, que je suis le moins complet de tous les +hommes; je rencontre ici, là, partout, dans les clubs, sur les +grands chemins, à l'hôpital des fous, des maîtres inconnus qui me +dominent à leur première parole, et qui s'emparent de ma volonté à +leur premier geste; ils me donnent des ordres comme d'autres +donneraient des conseils; en un mot, j'étais venu ici pour apprendre +au moins agréablement les droits de l'homme, et moi, si volontaire +en Allemagne, et si libre, je courbe la tête ici, chez vous, +j'accepte avec résignation votre joug superbe, et j'obéis +volontiers; j'admire aussi; je reconnais tacitement ces nouveaux +pouvoirs que je ne puis nier, et dont je n'ai pas vu les titres. +Parlez donc, Monsieur, parlez sans crainte, on vous écoute; +interrogez, je répondrai; dites à mes chevaux d'aller au pas, ils +iront au pas. Je comprends à présent ces puissances inconnues dont +il est parlé dans les livres, qu'on ne peut nier, et auxquelles on +obéit malgré soi. + +Quand j'eus tout dit, mon étrange compagnon reprit la parole, et, +fort peu touché de ma soumission, il ne changea rien à son air +sévère; un vrai juge interroge avec plus de réserve et de +civilité.--Vous êtes allé à la cour hier? me dit-il. + +Je répondis:--Je suis allé à la cour. + +--Et vous avez vu la reine?--J'ai vu la reine.--Le soir même?--Le +soir même.--À quelle heure?--À dix heures.--Où était la reine hier +soir, s'il vous plaît? + +--Croyez-vous, repris-je, en fronçant mon sourcil olympien (c'est un +mot de landgrave!) que je puisse honorablement répondre à cette +question? Je consens bien à vous raconter ce qui m'est personnel, +vous dire mes propres aventures à moi, je le veux bien; mais +l'intérieur de la reine, son secret et sa vie! En vérité, monsieur, +je ne comprends pas que vous osiez m'adresser une pareille question! + +Il s'emporta.--Oh! dit-il, trêve à tant de délicatesse. Songez, +Monsieur, que c'est ici une sérieuse affaire. Répondez-moi, de +grâce, et nettement; il s'agit peut-être de personnes pour qui vous +donneriez votre sang! Répondez-moi, il y va de l'honneur! + +--Ou plutôt, reprit-il, car il me voyait résolu à ne rien répondre, +ou plutôt, si vous ne voulez pas répondre, écoutez-moi, écoutez; je +vais vous dire ici, moi-même, tout ce que vous avez fait cette nuit; +je vais vous raconter ce que vous avez vu dans les cachettes de ce +palais... Eh! quelle horrible imprudence, attentif à ces fatals +secrets! + +Il porta sa main à ses yeux: on voyait qu'il se faisait violence +pour me parler; j'attendis. + +--Hier, reprit-il, la reine a passé la soirée chez madame de +Polignac; vous y avez été introduit avec madame votre mère à dix +heures; vous y êtes resté jusqu'à minuit. Ici il s'arrêta, et d'un +ton solennel et suppliant: Répondez-moi, de grâce! répondez: y +étiez-vous à minuit? + +--Ainsi, reprit-il à voix basse et chagrine, vous avez vu +Cagliostro? + +--Le sorcier était le comte Cagliostro?... m'écriai-je. + +--Allons donc, est-ce possible? Il est encore à Rome, au fort +_Saint-Ange_, le seigneur Cagliostro. Cependant vous devez savoir +que dans cet imbécile et crédule pays Cagliostro ne meurt pas; +véritable patrie des charlatans, des alchimistes et des faussaires, +la France, à tout prix, veut savoir ce qu'il y a de nouveau chaque +jour... À force de ne pas croire en Dieu, elle interroge, à chaque +instant, le passé, le présent et l'avenir; la France appartient aux +sorciers beaucoup plus qu'aux philosophes. Voyez la honte! aux pieds +de Cagliostro s'agenouille un cardinal-duc, qui se fait rajeunir! Ce +misérable Cagliostro vole et ment à perdre haleine... On le chasse, +on l'enferme; une monarchie est troublée et déshonorée, ou peu s'en +faut, par ses trahisons et par ses mensonges; une reine est chargée +d'outrages, et le lendemain du jour où le fourbe est puni, au lieu +d'un seul Cagliostro, Paris en a dix. On ne sait plus leur nombre, +on ne les compte pas. La cour veut savoir l'avenir comme les gens du +peuple; aussitôt toutes les portes, des portes qui m'auraient été +fermées à moi-même, impitoyablement fermées, s'ouvrent au devin; il +gratte à la porte et la porte lui est ouverte, à lui, un bouffon de +carrefour; il s'empare, au bal, de la main d'une reine; cette main +lui est laissée, il a le droit de la toucher, il la touche, et il se +penche à la ternir de son souffle impur! Damnation! imbécile cour! +imbécile femme! Oui, malheureuse, infortunée!... en effet, livrer sa +main à ce misérable, à ce mercenaire! O ces femmes! ces reines! +elles sont folles! Ouvrir sa porte à Cagliostro... pendant qu'à +moi... mais moi, je n'oserais pas y poser mes lèvres à genoux! ô +reine! ô femme! Alors, c'est seulement alors qu'un véritable devin +serait à tes ordres, alors vraiment tu saurais l'avenir; car c'est +moi qui te dirais l'avenir; moi tremblant pour ton sort, moi qui +voudrais te sauver, pauvre étrangère! Ah! cette main! ce Cagliostro! +cette confiance à lui... cette haine à moi, à moi terrible, à moi +tout-puissant, à moi blessé au coeur, à moi qui l'aime, à moi dévoué +si elle voulait! Mais, me dis-je, elle ne me fait même pas l'honneur +de me craindre, ou de me haïr... Elle n'a pas même du mépris pour +moi; elle méprise un seul homme dans l'assemblée nationale, et cet +homme ce n'est pas moi! Elle ne craint qu'un homme, un seul... elle +me dédaigne... Il est vrai que je l'ai personnellement raillée, et +que je lui ai fait de grandes peurs; j'ai menacé, j'ai crié, j'ai +prononcé d'horribles voeux; j'ai été quelquefois orateur, j'imagine; +et vil ou glorieux, elle n'a jamais voulu me voir! Or, n'ayant pas +voulu me voir, et moi, voulant lui parler, fatigué de tant +d'efforts, j'ai choisi un intermédiaire qui fût à la taille d'une +reine, je lui ai ressuscité Cagliostro. + +Et dites-moi, Monsieur, mon Cagliostro a-t-il été bien terrible, la +nuit passée? Cette dédaigneuse majesté, la reine surtout, la reine +a-t-elle eu peur? + +--Oui, Monsieur, répondis-je, oui, vous pouvez vous réjouir, votre +projet a réussi; votre Cagliostro a fait peur, et moi, étranger, moi +peu habitué aux devins, j'ai pris facilement le faux Cagliostro pour +le véritable. Encore une fois, félicitez-vous, la reine a eu peur! +Ah! si vous avez voulu attrister cette soirée, si vous avez voulu +vous jouer de la crédulité des femmes, si vous avez voulu éprouver +par vous-même le courage des hommes et combien c'est peu de chose +que ces brillants courages arrachés à leurs habitudes ordinaires, +certainement vous avez réussi; jamais terreur ne fut plus grande, et +découragement plus universel, plus complet... À mon tour, si vous me +permettez de vous interroger, de quel droit, je vous prie, osez-vous +troubler ainsi la reine dans son intimité? Comment, vous, jeune +homme, pour me servir de votre langage, venez-vous empoisonner ces +joies innocentes et ces confidences d'intérieur, par les +épouvantables prédictions d'un charlatan? J'ai entendu parler +autrefois d'une société de mauvais plaisants, qui s'amusaient à se +moquer des incrédules; oseriez-vous vous attaquer à des crédulités +royales? iriez-vous de Poinsinet et du prince d'Hénin jusqu'à la +femme de votre maître, à la fille de Marie-Thérèse d'Autriche? En ce +cas, Monsieur, ceci serait une injure punissable, une injure même +personnelle; car moi aussi j'ai été la victime de votre +plaisanterie; moi aussi j'ai eu peur, et la peur ne se pardonne pas! + +Il reprit:--Que parlez-vous de jeu, de fête et de plaisir? +sommes-nous à une époque plaisante? À coup sûr, ceci n'est point un +jeu. J'y vais sérieusement, je vous jure, en cette tentative inouïe. +Or, ne pouvant parler à la reine, et lui dire en même temps qui je +suis; ne pouvant la voir et l'approcher qu'à son grand concert ou à +sa chapelle, et voulant donner à cette frivole majesté quelques +avertissements salutaires, j'ai choisi des moyens frivoles; j'ai +parlé à son imagination plus qu'à son esprit; je lui ai fait dire +hier encore par une voix étrangère tout ce que pensait la ville, et +les menaces du peuple, enfin les tempêtes dont le temps est gros. À +ces menaces vous avez eu peur, dites-vous; la reine a frémi... je le +crois bien, que vous avez eu peur; moi-même je tremblais en dictant +ces révélations suprêmes. En effet, tout cela est la vérité même; en +effet cet avenir terrible arrive, il nous opprime, il est dans les +faubourgs, il est partout en France, en Europe et dans le monde. +Est-ce que vous n'entendez pas les menaces? est-ce que vous ne voyez +pas les écueils où viendra se briser irréparablement cette monarchie +haute de neuf siècles, dont les éclats dispersés au loin ébranleront +tous les trônes de l'univers? + +--Mais quoi! on dirait que le tonnerre est impuissant à réveiller +ces royautés endormies! Cette nuit même, avez-vous remarqué le nom +terrible et glorieux que mon sorcier a jeté dans les oreilles de la +reine?... Un nom sonore et d'une physionomie active et redoutable, +un lamentable écho; il a retenti comme le nom de Cromwell. Mirabeau: +ce nom seul a glacé toutes les âmes imprévoyantes... Mirabeau... Lui +tout seul, il va suffire à briser un monde... + +Oui! mais quand le frisson a passé, tout s'oublie. Ils ont peur sans +rien comprendre; ils se disent entre eux: _C'est un jeu!_ et ils +s'endorment paisiblement, sans prévoir que le lendemain sera le jour +sans lendemain peut-être... Insensé que je suis de m'inquiéter de +cette reine inintelligente qui se tient là-bas bien tranquille, et +qui ne conçoit pas un mot des avertissements que je lui envoyais! +Malheureuse!... ah! malheureuse!--Ainsi il parla longtemps, exalté, +furieux. + +--Monsieur, me dit-il d'une voix très-calme, avant peu, j'en ai +peur, vous comprendrez si la scène de la nuit passée était une +jonglerie, et si nos esprits forts ne devaient pas en tirer quelque +profit. Quant à moi, j'y renonce... Assez longtemps j'ai attendu +qu'ils eussent des yeux pour voir, et des oreilles pour entendre... +Ils sont sourds... Elle est aveugle... Elle est perdue +irrévocablement, sans retour et sans espoir. + +--Pourquoi perdue? et pourquoi sans espoir? m'écriai-je épouvanté +moi-même de cet accent plein de tristesse et de vérité. + +--Oh! reprit-il, vous ne comprenez pas ces choses; elles sont sous +votre regard et vous ne les voyez pas; si vous vouliez en avoir +quelques salutaires explications, il faudrait savoir, auparavant, si +nous pourrions compter sur vous? + +--Je ne puis rien vous dire à ce sujet, répondis-je; en ce moment +j'ignore à quelle conspiration vous obéissez et de quels dangers la +reine est menacée; avant tout je dois me souvenir que je suis +étranger, fort ignorant des choses du temps présent et qu'il m'est +défendu, plus qu'à tout autre étranger, de me mêler aux intrigues de +la cour ou du peuple. En effet, je comprends qu'ici l'intrigue est +double, quoique je sois en peine de comprendre comment vous vous +trouvez dans cette double intrigue; vous, Monsieur, que j'ai +rencontré dans le club du _Trompette blessé_, parmi les détracteurs +les plus ardents de l'autorité royale, et que je retrouve +aujourd'hui dans les jardins de Versailles estimé et connu du fou de +la reine: évidemment vous jouez deux jeux, Monsieur: vous êtes un +traître ici ou là. De deux trahisons: ou vous trahissez la reine, ou +vous trahissez le parti du peuple auquel vous appartenez; voilà des +choses vraiment que je ne saurais comprendre et que je comprends +pas! Disant ces mots, je regardais mon compagnon; il ne changea pas +de couleur, et me dit: + +--Oui, j'appartiens au peuple, et j'en sors; je veux, moi aussi, le +perdre à jamais ce trône insensé et chancelant du faîte à la base, +et ce n'est pas de ce projet-là que je vous parle. Un prince, un +Allemand, un seigneur, travailler à la liberté française; y +pensez-vous, Monseigneur? La liberté ne voudrait pas de vos +services; aussi bien n'est-ce pas de liberté que je vous parle. +Ainsi, croyez-moi, ne vous inquiétez donc pas de nos projets; +laissez le tribun à ses propres forces; je n'ai que trop la +puissance de détruire ce que je veux détruire; en revanche (et voilà +pourquoi je m'adresse à vous) j'ai besoin de tous les appuis, et du +vôtre peut-être, afin de sauver la fille de vos rois, votre +archiduchesse, Marie-Antoinette d'Autriche... et maintenant, +Monsieur, répondez, me comprenez-vous? + +--Sauver la reine et briser le trône! Eh bien! je ne comprends pas +cela, je ne le comprends pas. + +--Au fait! s'écria-t-il, qui vous parle ici de la reine? Est-ce +qu'on vous dit un mot de la reine? On vous parle, et je vous ai +parlé uniquement de Marie-Antoinette; on vous parle au nom de la +femme innocente et belle, au nom de ses chagrins, de ses malheurs, +de sa ruine imminente et des périls qui l'entourent. Et maintenant +comprenez-vous comment je suis double, et que je le suis sans trahir +personne? Oui, je perdrai le trône, oui, je sauverai +Marie-Antoinette sans être infidèle à ma mission; et voilà comme, et +voilà pourquoi je puis avoir besoin de vous, prince de l'empire +allemand! + +--Monsieur, lui dis-je, il y a bien de la mobilité dans votre +conduite, et vos discours sont à double sens; donc permettez que je +m'explique, et voyez si j'ai compris tout ce que je puis comprendre +à vos projets. Vous aimez, vous haïssez; vous êtes sûr de vos +haines, vous doutez de vos amours, et parce qu'en effet votre +étrange passion a besoin de mes services, il faut que je fasse ici, +par vertu, ce que vous faites par égoïsme! Ainsi pour vous tous les +plaisirs de l'amour et de la haine; et pour moi, toutes les +inquiétudes les plus cruelles du dévouement absolu; il faut +désormais que je conspire avec vous, contre vous-même, que je vous +aide à sauver la reine (encore est-ce bien la reine?) des débris du +trône que vous allez renverser; il faut que je répare, à force de +courage et de vertu, les crimes que vous méditez. En un mot, je suis +votre esclave, et je dois vous obéir aveuglément; je veux sauver la +soeur de notre empereur, en pensant que je n'ai le droit de rien +demander, si je ne veux point partager vos projets parricides contre +la reine. Est-ce bien cela, Monsieur? et cependant savez-vous une +position plus équivoque et plus malheureuse? Eh bien! voyez si toute +votre orgueilleuse démocratie accomplirait l'action que vous +demandez à ma seigneurie; il faut que je vous obéisse et je vous +obéirai; j'accepte avec orgueil cet humble rôle, et je vous obéirai +comme un esclave... à condition que vous sauverez ma princesse... +Ainsi vous le voulez, conspirons l'un l'autre, et seulement +tenez-vous pour averti que je veux sauver la femme... et la reine, +si je puis. + +--Prenez garde, reprit-il, de perdre en même temps la reine et la +femme par trop de bonne volonté et trop de hâte. Enfin, n'oubliez +pas que nous courons un grand danger. + +--Je n'ai pas vu encore le danger dont vous me parlez, répondis-je; +à vous dire vrai, je n'y crois pas, mais je vais l'étudier. + +Ici s'arrêta cette conversation fort incomplète et fort obscure, et +cependant je me voyais chargé d'une grande responsabilité par un +homme tel que moi, ignorant des choses et des hommes que j'avais +sous les yeux. J'étais malheureux de l'obscurité dans laquelle je +marchais; j'étais malheureux de me savoir nécessaire à quelqu'un +dans ce pays, plein d'embûches, de mystères, de menaces... +Qu'allais-je faire et comment retrouver ma vie en ces ténèbres?... +Je fus interrompu dans ces réflexions très-sérieuses par mon +complice intelligent. + +--Prenez garde à ne rien changer à vos habitudes, me dit-il; au +contraire, abandonnez-vous à vos penchants de jeune homme, à votre +rêverie allemande. Allez au bal, si vous aimez le bal; faites +l'amour, si vous aimez l'amour: seulement hâtez-vous, quand tout se +hâte; il serait malhabile et malséant aujourd'hui de consacrer plus +d'une heure à l'amour éternel. + +Là-dessus, il me quitta... Et je respirai comme un écolier à qui son +maître a donné un jour de congé. + + + + +CHAPITRE VI + + +Le lendemain de mon innocente conjuration, le surlendemain de ma +présentation à Versailles, et ma mère absente, il me prit une +étrange fantaisie:--Allons, me dis-je, allons au bal de l'Opéra! + +Ce bal de l'Opéra fut le dernier auquel assista le Paris de la +révolution. Depuis ce temps je ne crois pas que ces fêtes nocturnes, +à l'usage de la cour, se soient renouvelées. Des fêtes semblables ne +se voient pas deux fois en deux siècles. Au moment dont je parle, au +plus fort des enivrantes solennités du carnaval, le bal de l'Opéra +était le seul moment d'égalité qui fût en France... Épouvantable et +charmante façon de réunir tous les extrêmes, de combler toutes les +distances! Il est nuit, les bougies étincellent, la vaste salle est +jonchée de fleurs, l'orchestre chante, et déjà tout est prêt pour +cette confusion des confusions. Çà! ruez-vous dans ces abîmes de la +chair fraîche et parée, ô peuple! Arrivez, grands seigneurs, +comédiens, grandes dames, courtisanes, princesses et danseuses, +escrocs et princes du sang, étrangers, gens d'église; arrivez,... il +est temps; venez, dépouillez vos titres, oubliez votre rang, passez +au niveau; mademoiselle Guimard, à défaut de toute autre, sera la +reine de cette nuit de plaisir; Vestris ou Gardel seront les dieux. +À ces despotes souverains de ce monde nocturne, apportez en tribut +beauté, jeunesse, esprit, talent, fortune et santé, afin que le +genre humain se roule en ces enivrements. C'est cela! Tout se +confond: les soupirs, les remords, les trahisons, les voluptés. Et +cela se presse et se mêle, et comme il est convenu que dans ces +abîmes il ne peut y avoir que des grands seigneurs ou des femmes +déshonorées, vous voyez se glisser sourdement les puissances +naissantes sorties du sein du peuple; irrégulières puissances, qui +bientôt remplaceront toutes les autres; elles se cachent encore dans +la foule des grands; elles observent, elles étudient; elles +partagent cette immorale nuit inventée aux écoles de Sardanapale! O +ruine! abjection! fièvre impudique! ô splendide prostitution des +corps et des âmes! quand tout se déguise et s'avilit à plaisir, +quand le cordon bleu se cache sous l'habit d'Arlequin, quand le +prêtre arrive en Gilles, dansant, comme David, la danse aux gestes +obscènes; quand la grande dame étale à plaisir sa gorge en avant des +gorges prostituées; quand la prostituée arrive et jette aux vents +les lascifs hennissements de son argot! Il y a là quelques heures de +délire, une vraie nuit de Pétrone. En ce moment montent au coeur +enfiévré la vapeur des femmes assemblées, le murmure des voix qui +s'appellent, le bruit des mains qui se cherchent. Il y a des éclats +terribles, des silences affreux... Voyez! partout l'égalité a passé +son joug, l'humanité est rabaissée au moins de trois pieds. À cette +heure, il n'y a plus de nom propre et plus de moi humain qui ose ici +se révéler; les fanges chantent leur cantique, le ruisseau se +lamente, le carrefour danse avec la borne. À cette heure, il n'y a +point de honte au front, point de remords au coeur, pas de frein au +langage, et la nudité même des corps n'a rien qui les effraie! + +Entendez-vous ces cris, ces rires, ces blasphèmes, ces mugissements, +ces rugissements? + +J'entrai donc à ce bal de l'Opéra comme on entre au milieu de la +fournaise ardente... Ah! quel délire! Ah! quels rêves! Tout +brûlait... Je brûlais! Jamais bruits si étranges n'avaient frappé +mon oreille, et jamais plus vifs désirs n'avaient pénétré jusqu'à +mon âme en même temps; j'étais ivre et j'étais fou; je cherchais à +qui parler dans cette foule... Oui, mais cette foule ardente était +un rendez-vous général où tout était décidé à l'avance, où chacun se +rencontrait à coup sûr, et jamais on ne fut plus seul que j'étais +seul. À cette heure, en ce lieu, la dernière des courtisanes +doublait de valeur... Il fallait être un des seigneurs de Versailles +ou de la Comédie, un mousquetaire, un évêque, un duc et pair, un +prince du sang, pour obtenir un sourire... Eh! que vouliez-vous que +ces dames fissent d'un burgrave allemand? + +Souvent, dans ces bruits divers, un frémissement nouveau se faisait +entendre: alors, avertie à je ne sais quelles palpitations, la foule +allait se précipitant dans les loges. On montait sur les banquettes, +une haie active et curieuse se formait subitement; dans cette haie +arrivaient et passaient, masqués, silencieux, de nouveaux masques, +et l'on se disait tout bas, désignant chacun les nouveaux +venus:--C'est monseigneur! c'est le duc d'Orléans! c'est la reine! À +quoi l'on devinait, je l'ignore, et peut-être était-ce un mensonge +de plus, et celle qu'on saluait pour la reine était à peine une +danseuse de l'Opéra. + +Revenu de ma première surprise et tâchant de me calmer, je +m'ennuyais, quand tout à coup la foule s'écria:--«Voilà M. de +Mirabeau!» À ce grand nom, je me retourne, et je vois justement mon +héros de l'autre jour. C'était bien lui, mais tout glorieux, tout +gonflé, tout rempli de son importance! Il passait, semblable au feu +qui passe et se fraie une route en brûlant. Ce hardi gentilhomme +était évidemment plongé dans une ivresse joviale; il arrivait à ce +bal poussé par l'amour; il cherchait je ne sais quelle femme +obéissante qu'il appelait à haute voix, apostrophant de côté et +d'autre ses amis et ses ennemis, tendant la main à tous les +mousquetaires de sa connaissance, un vrai mauvais sujet de caserne, +enluminé, gourmand, charmant!... Tel il était; et maintenant, à +cette heure, il me semblait que je le voyais pour la première fois. +Il allait plein de force et de grâce, acceptant également la +raillerie et la louange, écoutant le sarcasme et répondant par un +bon mot, gai jusqu'à la licence, imprudent jusqu'à la folie, +abordant l'une, abordé par l'autre et tutoyant et tutoyé. Il avait +toutes les physionomies, il parlait toutes les langues, dans tous +les accents. Il était bien l'homme éloquent des plus grandes +affaires et l'homme ingénieux des plus charmants plaisirs; si vif, +si gai, si fin, si joyeux, si grand seigneur, riant comme un fou, +causant comme on crie. Les mains d'une femme et le regard d'un +aigle... il attirait, il fascinait, il brûlait... Et moi, je le +suivais dans sa lumière et dans son sillon, oubliant toute chose; et +que j'aurais bien donné la plus belle part de ma principauté pour +qu'il m'accordât un coup d'oeil... + +Il ne me voyait pas; il voyait tout le monde et ne regardait +personne; il s'enivrait de l'enivrement universel... On eût dit que +parfois le donjon de Vincennes, le fort de Joux, toutes les prisons, +passaient sous ses yeux éblouis, comme un encouragement à s'emparer +de la vie et de la gloire. Et songez que cet homme était l'appui, le +dernier appui de tant de siècles que sa parole avait fait crouler! + +Je me trompais en pensant que M. de Mirabeau ne m'avait pas vu dans +la foule. Un petit masque, enrubané de la tête aux pieds, vint +s'asseoir près de moi, et d'une voix futée, il me dit:--Seigneur, +vous êtes invité à souper, ce matin, après le bal. + +Et voyant que je m'étonnais: + +--Oui, reprit-elle, avec des demoiselles de ma sorte et les plus +grands seigneurs de la cour; nous disons les plus grands noms et les +plus révérés de la monarchie, à savoir: le marquis de Fénelon, le +prince de Monaco, le prince de Bauffremont, le prince de Montbarrey, +le duc de Fitz-James et, par-dessus le marché, mes grandes cousines +et mes petites soeurs de l'opéra, mesdemoiselles Guimard, Adeline, +mademoiselle Luzy, mademoiselle Arnoult. Nous y joindrons, si vous +voulez, quelques bouffons de renom, des gens de lettres, La Harpe, +Laclos, Chamfort, et, si nous pouvons l'avoir, Rétif de La Bretonne, +un rustre en baillons. Là, voyons, laissez-vous faire, obéissez et +trouvez-vous sous la loge de la reine à deux heures du matin. + +--Et toi, mon petit masque, où vas-tu? Comment, tu m'abandonnes à la +solitude, esprit follet?--J'en suis fâchée, me dit-elle; mais, avec +la permission de Monseigneur, j'irai rejoindre un prince qui vaut +mieux que vous, Monseigneur... Et elle s'en fut légère et piquante +comme une abeille! + +Et moi, resté seul, plein d'envie à l'aspect de ce Mirabeau, roi des +aventures galantes et des rencontres joviales, je revins par un long +détour à mes sombres pensées. Ces plaisirs, où je trouvais si peu ma +part, me parurent bientôt misérables. Cet amour banal, dont je +n'avais ni le secret ni le langage, me trouva timide, et je me +retirais à l'écart, loin de ces intrigues croisées où je ne pouvais +être qu'un embarras, justement au coin de la reine, à cette même +place où déjà s'était opérée une révolution. + +Révolution innocente, et toute en faveur de l'art, quand la jeune +Marie-Antoinette, dauphine alors sous un roi qui se meurt, jeune et +chaste princesse exposée au contact de la comtesse du Barry, la +consolation et l'espoir de tout un peuple affligé par le hideux +spectacle d'une royauté avilie, s'en vint un soir à l'opéra, tenant +par la main le révolutionnaire Gluck; Gluck, le Mirabeau de la +musique en France, celui qui donna à la France _Armide_, _Alceste_, +_Orphée_, et les deux _Iphigénies_. Digne de l'_Iphigénie_ de +Racine, l'_Iphigénie_ de Gluck, c'était toute une révolution, +c'était un des premiers bienfaits de Madame la Dauphine. La première +elle soutint les novateurs dans leurs essais les plus hardis. Sous +les yeux de Marie-Antoinette, et parce qu'elle applaudissait Gluck +jusqu'à l'admiration, on applaudit Gluck jusqu'au duel. La +révolution musicale s'accomplit avec des transports de joie et des +cris de plaisir; elle triompha comme toutes les révolutions +triomphent, par la force, jointe à la conviction; l'art, obéissant à +cette vie inespérée, marcha en avant, aux grands transports de la +jeune Dauphine étonnée et charmée aussi de son triomphe! Aussi le +peuple entier lui avait consacré la belle chanson: «Chantons, +célébrons notre Reine!...» Et les plus douces larmes venaient à ces +beaux yeux, chaque fois qu'elle l'entendait chanter. + +Et maintenant, me disais-je à moi-même, que sont devenues ces +disputes animées, le soir, quand le lustre étincelle, à l'heure où +le roi et la reine, assis dans leur loge, donnaient le signal au +vieux Gluck, quand les dieux et les déesses de l'Olympe descendent +du ciel, quand l'harmonie emporte en haut toutes les âmes, quand on +crie à la fois: Vive Gluck! vive la reine! quand J.-J. Rousseau s'en +vient, timide et superbe, assister aux enchantements du _Devin du +Village_?.. Où sont-ils ces instants d'un délire ingénieux? +Artistes, qu'avez-vous fait de ces illusions décevantes? + +Hélas! le vieux Gluck est mort à Vienne, en priant pour la reine de +France, sa protectrice et son élève; J.-J. Rousseau, le musicien, +est mort en pleurant sa jeunesse et ses rêves; la révolution faite +pour les arts, et qui leur est si favorable, a passé de l'art à la +politique; elle dédaigne en ce moment les jeux futiles; elle en veut +aux rois à présent. + +Ainsi, toujours préoccupé du passé ou de l'avenir, toujours loin du +présent, je m'inquiétais tout à mon aise et je serais resté à la +même place, toute la nuit, préoccupé des mêmes pensées, si je +n'avais pas été interrompu dans ma rêverie par une aventure étrange, +à laquelle je n'avais nul droit de m'attendre. Or, cette aventure a +décidé de ma vie entière, et peu s'en faut qu'elle n'ait fait de +moi, qui vous parle, un marquis de l'OEil de Boeuf, un roué du +Palais-Royal, un Lauzun, un Richelieu, le Moncade errant à travers +tous les amours, sans y jamais rien laisser; mais, Dieu soit loué! +nul ne saurait mentir à son âme, à son esprit, à son coeur... et +dans ce bonheur inespéré, dans cette minute heureuse... ô gloire et +bonheur, et le premier enivrement étant passé, je suis resté le +galant homme que j'étais. + +Mais quoi! je suis attendu par la fête de tout à l'heure: + +«Allons, saute, marquis!» prends ta part de ces folies de la nuit +suprême, et demain,.. demain, tu raconteras l'aventure de cette +nuit! + +J'eus d'abord quelque peine à retrouver mon introducteur dans la +fête où il devait me conduire; il avait oublié l'heure, et, lancé +dans la foule, il s'abandonnait librement à tous ses délires; mais +enfin le hasard le poussa vers moi qui l'attendais... + +Il n'était pas seul; il tenait dans ses bras une femme éclatante et +très-jolie: une brune, à l'oeil vif, aux lèvres rebondies, au teint +coloré: c'était sa conquête heureuse de ce moment où il ne pensait +qu'au plaisir. Cette élégante, svelte et charmante femme avait ôté +son masque, et, contente et fière de son cavalier, elle le regardait +avec un sourire... Il y avait dans ce sourire une double joie... +Évidemment cette femme était doublement heureuse; elle aimait et +elle était aimée, et puis elle trahissait quelque brave homme qui se +fiait à ses serments. + +--Il est temps de partir, Clary; votre mari ne vous attend plus à +cette heure; donnez-moi la nuit tout entière, ainsi nous arrangerons +tout cela demain. + +La femme aux yeux noirs répondit par un sourire, et nous fûmes +souper tous les trois, remettant le mari au lendemain. + +Le souper était dressé sur le rempart, dans le faubourg, en +quelqu'une de ces petites et discrètes maisons bâties, vernies, +dorées, tapissées pour le mystérieux accomplissement des vices du +peuple d'en haut. Dans ces murs sombres au dehors, pleins de lumière +et de parfums, les seigneurs et ce monde croulant amenaient les +tristes complices de leurs voluptés passagères; le vice habitait ce +somptueux hôtel; _la petite maison_ était son logis; et pas un +étranger, même un père au désespoir et redemandant sa fille égarée, +un amant dont la maîtresse est perdue, un mari courant après sa +femme arrachée à ses bras, n'auraient frappé à cette porte +inflexible... Elle ne s'ouvrait qu'au vice, à la débauche, à +l'adultère, à l'inceste; elle eût repoussé la loi même... Un boudoir +pour la courtisane, une bastille pour l'honnête femme... + +À peine entré dans ces salons mystérieux, je fus tout ébloui du luxe +et des splendeurs que j'avais sous les yeux. Je sortais de ce bal où +tous les visages étaient masqués, où des femmes sans forme et sans +nom,... accourues des deux extrémités du monde aux lieux où commence +le trône, où s'ouvre aux filles perdues l'abîme de Saint-Lazare, +allaient cherchant dans la foule un coeur... un souper; je me +trouvais tout à coup face à face de femmes demi-nues et parées comme +des duchesses, préparées à tout entendre et prêtes à tout dire; +leurs robes de gaze étaient décolletées et tenaient à peine à leur +épaule haletante; c'étaient des vêtements si légers qu'un souffle +les eût soulevés: le cou de ces femmes était chargé de diamants, des +fleurs paraient leur corsage: et pourtant, malgré les plus +séduisants apprêts de la coquetterie, il s'en fallait de beaucoup +qu'elles fussent très-belles. Au contraire, elles n'étaient guère +que des beautés médiocres, des grâces vulgaires: Aglaé mal jambée, +Euphrosine au nez retroussé. Ce qui les faisait belles et désirées, +c'était le vice; il était leur femme de chambre, il était leur père +et leur mère à la fois! Le vice entourait ces têtes impudiques d'une +auréole irrésistible,.. il y avait autour de ces femmes tant de +petits boudoirs, bleus, roses, blanc pâle, éclairés à demi par des +lampes complaisantes... En même temps les hommes étaient beaux et +bien faits, et d'un ton exquis qui rachetait le sans-gêne et la +vulgarité de ces dames; en ce lieu, peint par Beaudoin, le peintre +des Indes galantes, le grand seigneur faisait passer la courtisane: +il s'appelait Bourbon, il s'appelait Montmorency. Ajoutez que je +sortais de l'enivrement, de la vapeur, des extases de ce bal de +l'Opéra où j'étais venu pour la première... et pour la dernière +fois... Dans cette nuit des voluptés païennes, le hasard m'avait +comblé de ses faveurs les plus inespérées: j'avais encore l'oeil +humide de bonheur, les mains tremblantes de volupté, volupté +incomplète, inouïe, et que je ne m'expliquais pas. + +Les femmes de cette société perdue étaient peu habituées à étonner, +à surprendre; on les savait par coeur, il n'était pas un jeune homme +à la mode qui ne les eût vues sans ceinture; l'amour était à +l'époque de ces corruptions une superfluité bourgeoise, un pis aller +de grand seigneur, dont un homme du monde eût rougi de s'occuper +trop longtemps. Être amoureux... fi donc! qu'aurait dit la +philosophie?... Amoureux d'une fille, y pensez-vous?..» On se ruine +à plaisir pour ces espèces... On peut même au besoin les épouser, +mais les aimer... Elles n'y pensaient guère; elles avaient été les +premières à rire de ces sottes amours... Je conviens cependant qu'au +premier abord, dans ce salon des prostitutions les plus fameuses, je +ne pus cacher mon trouble; il fut remarqué, et, chose étrange! il ne +nuisit pas à ma présentation. Au contraire, la première impression +me fut assez favorable. Les hommes me regardèrent avec envie, tant +je leur semblais jeune, innocent et timide, et les femmes +m'accueillirent comme une nouvelle espèce de Chérubin. + +Je ne sais qui avait déjà dit à tout le monde que j'étais ce qu'on +appelle un grand seigneur, et je trouvais sans peine obéissance, +admiration et bon accueil. + +On se mit à table après les présentations qui se firent lestement; +peu de convives se choisirent, les autres se placèrent au hasard. On +mangeait peu; mais en revanche on parlait beaucoup, et je commençai +par m'étonner de cette ardente causerie... à la française. Elle +était toute ironie; elle allait çà et là vagabonde, active, +brillante et folle; sans respect pour personne et sans peur; elle +était sans décence et sans honte; elle était tour à tour grave et +pédante jusqu'à l'ennui, spirituelle et méprisante jusqu'à la +fureur. Elle fut donc amoureuse et libertine, incrédule et mystique, +un flux de paroles sans frein, sans logique et sans but, mais non +pas sans chaleur et sans grâce. Ah! quelle société mal habile!... +Elle avait cependant la conscience de sa mort prochaine; elle savait +confusément que l'heure allait lui manquer; elle se hâtait de vivre +et de sourire; elle se disait tout bas que les temps étaient +proches, que l'anarchie accourait à tire-d'aile, que le silence +allait remplacer tous ces grands bruits qui se faisaient autour de +l'Académie, autour du trône, autour de tout ce qui vivait et régnait +encore, et, semblable au chien qui porte au cou le dîner de son +maître, au moins elle voulait avoir sa part dans ces franches et +terribles lippées de chaque heure et de chaque jour. + +Cependant, j'eus quelque peine à me faire à cette conversation +légère, en bons mots, en petites phrases, en compliments galants, en +dissertations bouffonnes, en propos sans suite... à l'aventure du +bel esprit. Le repas même se sentait de la recherche et des +mièvreries de cette conversation où personne, homme ou femme, ne +disait ce qu'il voulait dire... On mangeait du bout des lèvres, des +mets sucrés, sans substance et sans saveur; les porcelaines +représentaient des fantômes perdus dans l'émail bleu du ciel, les +cristaux étaient taillés à facettes, les peintures représentaient +des bergères en guirlandes de roses, une tabatière à la main, +conduisant des moutons poudrés dans des champs semés de violettes et +de lis. On sentait partout le musc et l'ambre; il n'y avait de franc +et de pur que le vin; il était exquis, et coulait à longs flots. +Involontairement, dans ce pique-nique où la poire et l'oeillet +jouaient leur rôle entre le cytise et l'églantier, je pensais à nos +bons gros soupers allemands, et je m'étonnais qu'au milieu de ces +voluptés de la nuit, à côté de ces femmes transparentes, dans cette +atmosphère aux acres parfums, pas un convive ne songeât à regarder +sa voisine ou à s'inquiéter des beautés absentes... + +«La première venue!» était sûre de l'emporter sur toutes les autres; +mais _la première venue_, au bout de dix minutes, était toute +semblable à la dernière arrivée... On ne la regardait plus, on ne +l'écoutait plus, on n'en voulait plus! + +J'étais placé à table entre deux femmes d'un certain âge; elles +m'accablaient de petites questions: si l'on portait encore autant de +paniers en Allemagne? si l'empereur Joseph II m'avait jamais parlé +de mademoiselle Compan? si nous avions des poëtes, des fermiers +généraux, des danseuses, et des cardinaux dans nos églises? et +autres questions, toutes semblables à celle que faisait le roi Louis +XV à son ambassadeur à Venise: _De combien de conseillers se compose +le conseil des Dix?_ De mes deux voisines, l'une et l'autre avaient +embelli en vieillissant. + +C'est le privilége de beaucoup de femmes en France. À mesure que +vient l'âge, leur visage gagne de l'embonpoint, leur taille se +forme, leur main blanchit, leur esprit plus à l'aise devient plus +facile et plus enjoué. Rien n'est dangereux pour un jeune homme à +ses débuts comme les femmes du second printemps; elles réunissent à +la fois l'éclat de la jeunesse et le calme de l'âge mûr: vieilles +filles, jeunes veuves, habiles à choisir, se décidant promptement, +allant droit à leur but, estimant la réputation à sa juste valeur; +au demeurant, à mérite égal avec les autres coquettes, elles n'ont +guère besoin que d'une moitié de bonne renommée... et voilà les +femmes qui constamment, en France, ont fait les moeurs, la +réputation et la politique!--Elles ont fait l'amour, la poésie et le +plaisir de ce grand royaume. Expliquez cependant, si vous le pouvez, +une origine si grave, pour tant et tant de futiles passions. + +Mes deux voisines de droite et de gauche, ayant bien questionné, se +mirent a me répondre à leur tour sans attendre mes questions. Où +donc elles prenaient tant d'histoires, je n'en sais rien. Je me +souviens seulement que c'étaient de charmantes choses fines, +déliées, quelquefois gazées, pour peu que la chose n'eût pas besoin +de voiles. Il fallait avoir étudié à fond la langue française pour +comprendre, et même confusément, ce petillement, ce tourbillon, +cette malice et ce sifflement de couleuvre au soleil. On regarde, on +est ébloui, on est piqué, et chacun rit de votre étonnement. + +Dans la conversation vint à tomber le mouchoir d'une de mes +voisines, un chiffon brodé par les fées... Un gentilhomme français +se fût précipité pour le ramasser... je n'y pris garde, et ce fut un +laquais qui releva le beau mouchoir. + +Ma voisine en souriant:--Voire empereur François II était plus +galant que vous, monsieur; il a ramassé la jarretière de madame du +Barry. + +--Et l'on ne dit pas, reprit mon autre voisine, qu'il ne l'ait pas +remise à sa place; une jarretière détachée par un roi! + +Ici Chamfort prit la parole. Chamfort était le bel esprit de la +bande joyeuse, un petit homme à l'oeil vif, à l'air caustique, au +sourire matin; son visage était pâle, et son oeil était noir; +l'esprit dominait dans toute sa personne, et tout cet esprit +n'empêchait pas Chamfort d'arriver à l'éloquence, et fort souvent. + +--Et quand même, s'écria Chamfort, l'empereur François II eût remis +à sa place, au-dessus du genou, la jarretière de madame du Barry, il +en avait bien le droit, j'imagine, puisqu'il l'avait ramassée. Et +vous, Messieurs les grands philosophes, qui de vous ramasserait si +peu que cela... une jarretière aux armes de France? Eh! vous vous +croiriez déshonorés pour un si doux service rendu par vous à cette +fille charmante dont l'archevêque a ramassé la pantoufle, ô +pudibonds!... Vous eussiez fait naguère de cette pantoufle une façon +de Saint-Esprit que vous auriez porté sur la poitrine! En ce +temps-là vous faisiez des visites même au sapajou de la favorite; et +si la dame eût daigné vous sourire, ah! quel intime contentement! la +reine a cependant donné l'exemple de la pitié pour cette beauté qui +n'a fait de mal à personne... + +Un soir, aux fêtes de la reine, deux personnes s'étaient introduites +qui n'étaient pas invitées, le cardinal de Rohan et madame du Barry; +la reine fit chasser le cardinal, mais elle voulut qu'on laissât en +paix cette femme voilée qui se tenait cachée à l'ombre des arbres, +assistant de loin à ces fêtes dont elle avait été l'étoile, sous ces +bosquets où chaque rosier avait pour elle un souvenir, où, à chaque +banc de gazon, elle avait vu le roi à ses pieds. + +En même temps Chamfort, emporté par son sujet et se parlant à +lui-même comme s'il eût été seul: + +--Oui, sans doute, il n'y a rien de plus touchant que de voir cette +ombre errante au hasard, sans un courtisan qui l'accompagne, sans un +flatteur qui la suive, et sans monarque; errante autour du même +palais où elle entrait, les deux battants ouverts. C'est pitié de la +voir exposée aux mépris des mêmes hommes qui sollicitaient ses +faveurs, comme la passion sollicite. Il faut qu'un empereur +philosophe et une reine sans tache viennent nous donner des leçons +de bon goût! En vérité, je ne vous en fais pas mes compliments, +messieurs! + +Messieurs, en ceci la femme découronnée a le droit de nous dire: ô +misérables vertueux! je la connais votre odieuse vertu! Vous avez la +vertu des lâches contre les faibles! vous avez peur d'une infortunée +qui ne peut plus vous donner qu'un sourire! + +Elle eût dit cela, Messieurs, madame du Barry eût bien parlé; elle +était dans son droit de parler ainsi. Elle avait eu pitié de notre +humble monarque accablé de tristesse; et véritablement, de ces deux +amants, l'un, roi de France et roi souverain, l'autre, fille de joie +et jolie, obéissante à tous les caprices, l'obligé, c'était le roi +lui-même. L'obligé, c'est le roi qui dépouille la pauvrette de sa +joie et de ses haillons; c'est le roi qui la dépouille de son jupon +troué, de ses dentelles fanées, de son diamant d'Alençon... Le roi +qui l'a faite, en vingt-quatre heures, dame et comtesse et reine des +petits appartements, il l'a perdue, il l'a déshonorée; il a dérangé +sa vie et ses amours; il l'a soumise à son joug, à sa vieillesse, à +sa honte, à ses ennuis, à ses ministres, à ses courtisans, à ses +voluptés, à sa chapelle, à ses cuisines, à ses jardins, aux +salutations des ambassadeurs, aux corruptions des princes du sang +royal. À quel abaissement es-tu descendue, ô pauvre courtisane +royale!--Qu'as-tu fait de ta fierté, noble comtesse? O le temps +heureux où tu choisissais tes amants dans la foule, où tu les +prenais au hasard, où, parée à la fenêtre, en jupon blanc, comme un +chasseur à l'affût, tu disais: Si je le veux, chaque homme qui passe +est à mes pieds? Qu'est devenu le temps, beauté sans voile et sans +honte, où l'amour arrivait et s'en allait à ton ordre, où ta porte +obéissante se fermait et s'ouvrait à tes heures, où tu pouvais +chasser ton amant, à ton premier ennui, avec l'assurance heureuse de +ne plus le revoir? Ah! vraiment, tu étais reine alors, tu n'es +devenue une prostituée que lorsque tu es tombée à la prostitution de +ton roi! Que ce fut là, dans ta vie, un changement impitoyable, et +combien tu devais te mépriser toi-même, offerte à ce timide libertin +qui balbutiait comme un enfant je ne sais quelle plainte +inarticulée! + +Hélas! toujours le même libertin et le même libertinage, et quel +ennui! Toujours dans tes bras le même vieillard, qui seul se +souvient de sa royauté pendant que tu l'oublies! Toujours toi assise +aux genoux de cette royauté cagneuse, et tremblante de peser trop à +cette débile vieillesse, toi naguères si complaisante à t'étaler sur +le grabat de ta vingtième année... Il y a dans le poëme de Virgile +une histoire où l'on voit un corps vivant attaché à un cadavre... +ici, le cadavre était le roi Louis XV. Imaginez Voltaire valet de +chambre de Fréron, J.-J. Rousseau secrétaire de M. de Beaumont, +Diderot censeur royal, et vous aurez à peine une idée approchante +des douleurs de cette infortunée. À ce jeu brillant et fastidieux de +favorite, elle a perdu l'existence la plus difficile à perdre, elle +a oublié les habitudes les plus difficiles à oublier. D'où je +conclus que S. A. le prince de Wolfenbuttel a eu grand tort de ne +pas ramasser le mouchoir que lui jetait la petite Luzzi, et que ce +fut chose honorable à l'empereur François quand il se baissa pour +ramasser la jarretière de la comtesse du Barry... on a fait un ordre +de chevalerie avec moins que cela. + +--N'est-ce pas votre avis, à vous, M. de Mirabeau? ajouta Chamfort. + +Au nom seul de Mirabeau s'évanouirent soudain les fantômes qui +m'entouraient dans ce souper où j'étais venu pour Mirabeau lui-même, +et désormais, en dépit de toutes les coquineries de mon entourage, +il n'y eut plus d'autre intérêt pour moi que celui-là. + +Notre homme occupait l'extrémité de la table;--il avait à ses côtés +la jolie et piquante femme aux yeux noirs; on voyait qu'il s'était +mis à l'aise en ce coin pour être seul, autant que possible, avec sa +nouvelle maîtresse; il lui souriait à chaque instant, il n'était +occupé que d'elle et d'elle seule, oubliant tout le reste. Il +l'entourait de prévenances, il lui servait à boire et buvait dans +son verre, ou bien il relevait ses beaux cheveux avec complaisance +en lui souriant d'une façon charmante et lui disant à demi voix +mille tendresses; il était le seul qui s'occupât avec tant de grâce +et d'attention de sa voisine: aussi la dame était-elle enviée ici, +là, partout. Les hommes disaient:--Qu'elle est charmante! Les femmes +disaient:--Qu'il est heureux! + +En revanche, et comme un contraste, se tenait à la gauche de +Mirabeau une femme au regard plein de fièvre, au sourire ironique et +superbe; elle parlait peu; elle buvait beaucoup; une large moustache +et remontante aux sourcils coupait en deux le visage de cette +virago. Je n'avais jamais vu de figure extraordinaire autant que +celle-là, et je m'étonnais de n'avoir pas été frappé plutôt par +cette extraordinaire et très-extravagante physionomie, où se +mêlaient l'homme et la femme en ce qu'ils ont de plus étrange et de +plus hardi. + +Quand donc il s'entendit interpeller si brusquement par Chamfort, +Mirabeau se retourna comme s'il eût été réveillé en +sursaut:--Parbleu! dit-il à Chamfort, si vous avez de pareilles +questions, vous ferez bien de les adresser à de plus savants que moi +dans ces matières. Voici, par exemple, mademoiselle d'Eon, qui se +connaît en filles de joie, et qui ne serait pas embarrassée à vous +répondre. Puis se tournant vers la femme aux moustaches:--Bonjour à +vous, madame et monsieur. Te voilà donc encore parmi nous, intrépide +cavalier? Vous êtes donc de retour, madame? Où en sont tes exploits +guerriers? Où en sont tes exploits galants? Sans doute, ô dame et +monsieur! sur cette large poitrine où rien ne manque, les cicatrices +ne manquent pas, non plus que dans ce tendre coeur. Inconcevable +énigme! ingénue aux accents virils, homme intrépide à l'épaule +blanche, il faudra bien que nous sachions, un jour, quel est ton +sexe et ton vrai nom; mystère! et comment me conduire avec vous, ô +ma reine! avec toi, mon chevalier! Car, si je ne me trompe, ou j'ai +pour vous, madame, une vive sympathie, ou bien je t'ai connu quelque +part, chevalier! + +La dame au double aspect, rejetant de côté une plume qui tombait sur +sa joue, et souriant d'une façon toute guerrière:--J'y allais +quelquefois, en effet, monsieur le comte, et je vous y ai vu bien +souvent. + +--Mais où donc nous sommes-nous rencontrés, chevalier? dans quel +mauvais lieu assez fétide, dans quel donjon assez noir, pour que +nous nous y soyons trouvés, en même temps, tous les deux? dis-moi, +est-ce au fort de Joux, au donjon de Vincennes? Est-ce dans les +cachots de Pontarlier, ou chez les libraires de la Hollande? + +On a vu tant de choses, à mon âge! on s'est piqué à tant d'épées, on +s'est brisé à tant d'éventails! J'ai fait aussi de bien mauvais +rêves dans mes diverses prisons, + +Prisonnier à trente ans! Ne plus voir un sourire, et ne plus +entendre une parole d'amour! + +Oh! par le ciel! mesdames, si la moins belle d'entre vous était à +Vincennes, qu'elle serait belle et charmante! quelle autorité sur +ces âmes captives! quel charme au son de votre voix! Que de +battements de coeur au seul bruit de vos souliers! De quelle flamme +surnaturelle vous seriez revêtues! De quel amour plus puissant vous +seriez entourées! En même temps que de rois vous feriez d'un regard! +À la Bastille! au donjon de Vincennes, là est née, et j'en suis sûr, +la Venus aphrodite... Une fois que j'étais prisonnier, par la +volonté de mon père et par la faiblesse de mon roi, que Dieu +pardonne, au fond des cachots du fort de Joux... mais c'est une +histoire que je n'ose guère vous raconter, et d'ailleurs tu en +serais jalouse, reprit-il en parlant à la jeune femme qu'il tenait +attentive, émue et curieuse à ses côtés. + +Il reprit:--J'étais en prison au fort de Joux, séparé de ma femme et +de ma soeur, séparé du monde entier. Personne, excepté toi +peut-être, ma Clary, n'a égalé ma soeur en beauté.--Elle était la +plus belle du monde, aux yeux noirs; elle avait votre bouche, ô +belle Guimard, et votre taille, ô gentille Olivier, souple comme un +jonc... En ce temps-là, j'étais prisonnier pour avoir donné un +soufflet à un gentilhomme qui avait refusé de se battre avec moi. +Car, moi aussi, je me battais très-volontiers, ajouta Mirabeau en me +regardant. + +La prison est féconde en rêves, en extases; un jour que je songeais +à la vie, à l'amour, au jeu, au festin, aux poëmes, aux bons vins, +aux chansons, aux riches habits, à Voltaire, à l'Héloïse, à Mlle +Véronèse, à Mlle Sylvia, à Rameau, à la belle Eurydice, à Properce, +à Vestris, à la Guimard, aux roses, aux violettes, aux jasmins, à +l'eau qui chante, à l'oiseau bleu, à la Dauphine, au prince de +Conti, à maître Arlequin, à Mme Panache, à la petite comtesse, à la +marquise de Brinvilliers, à Watteau, à Wandermeulen, à Beaudoin, à +Coysvox, à la Diane d'Allegry, au prince de Hongrie, à l'eau de +Luce, aux dés, aux cartes, à la chasse, aux beaux chevaux, à Mme de +Tencin, à la procession, aux Récollets, au bourdon de Notre-Dame, à +Greuze, aux échecs, au Café de la Régence, à l'École de natation, +aux îles de la Seine, à la terrasse de Saint-Germain, aux +rôtisseries de la rue Dauphine, aux balayeuses du Pont-Neuf, aux +réverbères, au portier des Chartreux, à la comédie, aux tréteaux, à +la petite rue Chassagne, à Ramponneau, à M. de Malesherbe, à +St-Ovide, à la foire aux jambons, à l'Encyclopédie, à Gilblas, à +Saint-Roland l'économiste, à Mesmer, à Triboulet, au neveu de +Rameau, à Mme de Maintenon, aux jésuites, au diacre Paris, à la +bulle Unigenitus, à M. le régent, à Law, à Mme de Parabère, à Mme la +Ressource, au Mont-de-Piété, à Panckoucke, au baron d'Holbach, à Mme +d'Houdetot, à Saint-Lambert, à la Samaritaine, au Suisse du bord de +l'eau, au jardin du Luxembourg, à l'Académie, à Nicolet, à la +Sorbonne, à Jean qui pleure, à Jean qui rit... + +J'entendis une voix touchante, une voix qui chantait et qui +pleurait! c'était M. le cantinier qui battait sa femme. Elle criait: +«À l'aide! au secours!» Le brutal et l'imbécile! il avait arraché le +mouchoir qui couvrait ce beau sein, le noeud qui relevait ces beaux +cheveux, les souliers qui contenaient ces pieds charmants! À ces +chants, à ces larmes, à ces pitiés, je vins en aide à la jeune +cantinière... Elle cessa de pleurer, même quand son mari la +battait!... Je m'aperçus qu'elle avait quarante ans, au moment où +s'ouvrit ma prison... Elle et moi, nous aurions juré pour dix-huit +ans, tout au plus! + +--Bien obligé de vos jeunesses et de vos beautés, monsieur le comte, +reprit la jeune femme aux yeux noirs! Fi! de ces cachots qui +rajeunissent! Fi de ces chaînes de fer qui nous font charmantes! Les +pauvres femmes qui vous ont aimé, je les plains, s'il vous fallait +l'antre des Bastilles pour être amoureux, fidèle et reconnaissant; +je les plains sincèrement! + +--Tu as raison, Clary, elles ont été pour moi, par moi, bien +malheureuses! Il en est ainsi pour qui m'approche... bien +malheureuses! et toi aussi, ma douce et vive Clary, tu mourras +malheureuse si tu veux m'aimer comme elles m'ont aimé. Elles m'ont +aimé de tout leur coeur; elles m'ont aimé malheureux, et quand +j'étais proscrit, mendiant, roué en effigie, elles sont venues à mon +aide, elles m'ont pris par la main. Celle-ci m'a suivi à l'étranger; +elle a partagé ma misère en Hollande, quand j'étais aux gages des +libraires. O Sophie!--aimé par elle, et par moi consolée, ainsi nous +avons parcouru toute la route, nous aimant plus que jamais; l'exempt +de police lui-même eut pitié de notre amour, il ne nous sépara qu'à +Paris; le digne exempt! Puis je fus enfermé à Vincennes; on enferma +Sophie en quelque horrible maison de filles repenties; puis mes deux +enfants moururent le même jour, l'enfant de ma femme et l'enfant de +ma maîtresse, enfants de mon amour! Il y avait de quoi s'étrangler +de désespoir; d'autant plus qu'une fois à Vincennes, et seulement à +Vincennes, je compris tout ce que j'avais perdu. Sophie! ô misère! +Épouvante et damnation! Seul, dans cet affreux donjon, sans un livre +et sans linge, écrasé, perdu, plein de fièvre, appelant Sophie ou la +mort... en plein délire, en pleine obscénité! moi, le gentilhomme +évoquant le démon de la débauche, appelant dans mon cachot les +saturnales entières, rugissant comme un satyre et dansant comme un +faune... Ah! quel supplice! Ah! quelle fureur! J'écrivais des +lettres folles; elles faisaient pitié même à l'exempt qui les +remettait au lieutenant de police, à M. Lenoir, et M. Lenoir les +vendait, pour mon compte, à d'honnêtes libraires, qui vous les +vendaient à vous, mesdames... quand vos laquais n'en voulaient plus. + +J'en reviens à mon texte, chevalier d'Éon: vous auriez été bien +séduisante... à Vincennes... ou au fort de Joux. + +Il dit ces derniers mots avec un rire infernal; son rire épouvanta +la jeune femme, et la voyant pâle et tremblante: + +--Oh! ma très-chère Clary, s'écria-t-il avec un son de voix +flatteur, ne craignez rien! mon sang s'est apaisé; je suis libre, à +présent; je suis le maître. Hélas! ne craignez rien; je ne suis pas +dangereux! + +Clary leva des yeux pleins d'effroi sur ce visage infernal. + +--Cependant, monsieur, lui dit-elle, vous étiez libre au moment où +madame de Monnier se tua de chagrin. + +--Libre, ai-je été libre un seul jour, ma Clary? J'ai été misérable +et pauvre: persécuté par mon père, abandonné par ma femme, et +faisant pour vivre des livres obscènes! J'ai fait d'un charmant +poëte, appelé Tibulle, un libertin du dernier ordre, pour cent écus; +empruntant au premier venu, sans jamais rendre, aussi vil que le +neveu de Rameau! Que n'ai-je pas tenté, pour vivre au jour le jour, +comme un malheureux sans asile et sans pain! J'écrivais des +journaux, des pamphlets, des livres obscènes, des iniquités; je me +suis vendu à M. de Calonne, et j'espionnais en Prusse en même temps +que vous étiez espion en Angleterre, madame le chevalier d'Éon. +Comment voulais-tu, ma Clary, que ces pauvres femmes ne mourussent +pas d'effroi, me voyant si laid, si mendiant, si vil? Moi-même je +désirais les voir mourir, si honteux que j'étais de me voir! En ces +temps misérables je portais le linge et les habits de mon +secrétaire; ma compagne se faisait des coiffes avec la doublure de +mes vieux habits; Dupont lui proposait de l'acheter, elle, pour +quelques écus, et je tendais la main à Rulhière; c'est comme si +Voltaire eût emprunté de l'argent à Fréron, ou Diderot à Palissot. +Et ces pauvres femmes ne seraient pas mortes d'effroi! Mais songez +donc, ma vie et ma fête, que je n'avais aucun rang dans ce monde, où +j'étais comte et marquis; songez que j'étais un méchant écrivain, +plus boursouflé que monsieur mon père, _l'ami des hommes_; que +j'écrivais mal, que je parlais de tout au hasard, même de finances; +que le dernier gredin avait le droit de me lancer mille ordures; que +Beaumarchais faisait contre moi une brochure aussi sanglante que les +Mémoires contre Goezman. + +Croyez-moi, Clary, j'étais bien malheureux! Si vous m'aviez aimé +alors, vous seriez morte de douleur, de misère ou d'effroi. Morte en +posant votre main sur ma tête, en signe de bénédiction. Il se tut un +instant n'étant plus le maître de son émotion; bientôt il releva +fièrement la tête:--Or çà! vous tous qui m'écoutez, s'écria-t-il, +vous savez si depuis j'ai pris ma revanche avec l'opinion publique, +et si l'opinion publique est revenue entière, éclatante et superbe, +à Mirabeau! Le premier cri de liberté, messieurs, que la France ait +jeté, c'est moi qui l'ai jeté le premier; j'ai été absous de mon +passé par la liberté présente, et maintenant ce furieux que vous +avez connu si mendiant et si faible, il est roi aujourd'hui comme +l'était Voltaire, au même titre; il est le maître, il est le plus +fort, et pour régner il ne flatte aucun pouvoir. Cette fois, j'ai +rencontré le seul élément dans lequel je puisse vivre, et j'y vis. +Je suis encore, il est vrai, parmi vous, le joyeux compagnon, +amoureux à outrance, homme de feu et de plaisir comme j'étais +autrefois. Oui, j'aime encore aujourd'hui l'orgie et ses flammes, +l'amour et ses fêtes, le jeu et ses délires; mais de tous mes vices +je suis absous, parce que je suis un grand citoyen! La France est ma +maîtresse à cette heure, et, si l'amour m'a puni longtemps, l'amour +me récompense enfin. Je le savais bien, moi, que cette proscription +finirait; dans mes plus grandes infortunes, je me consolais à force +d'être aimé: l'homme qui est aimé n'est pas méchant; l'amour est le +plus grand et le plus immortel des pouvoirs! + +--Certes, reprit le chevalier d'Éon, un grand pouvoir, M. le comte. +La renommée, aujourd'hui, disait qu'hier vous aviez remporté une +victoire assez complète sur le grave précepteur d'un prince du sang. + +--La renommée a dit cela? reprit Clary vivement. + +--Moins que rien, reprit Mirabeau, la renommée est folle et +menteuse, Clary; je me suis vengé, une bonne fois, de ce méchant +précepteur en jupon, et voici comment: + +Le petit Sillery a pris une femme, jolie, accorte, alerte, agaçante +et pleine de bonnes qualités que la pédanterie a gâtées. La petite +femme, à peine mariée, allait, le nez au vent, faisant de la vertu +et de la peinture, un peu de musique, un peu de morale et de petits +vers, tout ce que fait une honnête femme aussitôt qu'elle n'a rien à +faire. À force de gros livres, de contes moraux et de chansons +plaintives sur la harpe, la petite femme à la fin s'ennuya de ses +propres vertus; elle fit de l'intrigue; elle se faufila au +Palais-Royal où elle devint pour tout de bon _le précepteur_ d'un +prince-enfant, le premier prince du sang trouvant qu'il était sage à +lui de faire élever messieurs ses fils par cette dame d'honneur, de +harpe et de vertu. Jusque-là rien de mieux; je savais à peine +l'existence de la dame, quand tout à coup il me revient qu'elle +déclame contre moi, comme si j'avais fait _Mahomet_ et le +_Dictionnaire philosophique_. Bon! me dis-je à moi-même, et je me +vengerai quand j'aurai le temps. + +J'avais oublié la petite dame et ma vengeance; hier cependant je +rencontre (elle était chez Chamfort!) une commère en rabat-joie, une +belle parleuse en sentences, en révérences, en bons mots bien +choisis...--Bon! me dis-je, elle tient son pied de boeuf, et moi je +tiens ma pédante. Aussitôt je fais l'aimable et je prends ma douce +voix! Je plaisante, je plais, on me dit: «Laisse-moi, je _te_ prie!» +on s'en va, je propose ma voiture: or, je n'avais pas de voiture, et +nous prenons bel et bien un fiacre, un méchant fiacre... Elle allait +en fiacre aussi, la belle et charmante Manon Lescaut. Nous allons, +alors les stores baissés, je me garde bien de viser à l'esprit; je +fais mieux, je prête l'oreille à l'esprit qu'on me fait; parfois je +porte à ma lèvre indiscrète (et très-discrètement) cette main-ci, +cette main-là; bientôt je me remets à écouter, bref, je deviens plus +entreprenant, et quand on me trouve enfin par trop hardi... +j'écoute; je n'écoute pas si bien quand Barnave est à la tribune. En +un mot, j'ai tant écouté, j'ai si peu parlé, qu'arrivé au perron du +Palais-Royal, où par parenthèse on vous a vue, belle Luzzi, +descendre de voiture avec le comte Orloff... + +--Eh bien! reprit Clary, vous avez tant écouté? + +Mirabeau continua:--Donc j'ai tant écouté, tant écouté, qu'elle +avait les yeux humides et bien tendres quand le fiacre s'arrêta. + +--Et c'est là tout? demanda Rivarol. + +--Si tu ne trouves pas que ce soit assez, dit Mirabeau, inscris-toi +en faux. + +--Mais, dit Rivarol, il faut une conclusion à l'histoire. + +--Voici la conclusion, dit Mirabeau: + +Voyant à la dame empourprée un regard humide... et content, j'étais +redevenu un bélître, un beau parleur, un bavard même; à présent +c'était elle à son tour qui gardait un silence modeste, et c'était +moi qui faisais de l'esprit; nous avions changé de rôle elle et +moi... Cocorico! + +À la fin, comme je ne disais pas ce que je devais dire, elle se +hasarde, en hontoyant, à demander le nom de son séducteur. C'était +là justement que je l'attendais. + +Je lui dis mon nom tout simplement, sans emphase, et j'y mis aussi +peu de prétention que si je me fusse appelé Sillery... tout +bêtement. + +Mais quand elle entendit ce nom de Mirabeau, elle fut si violemment +frappée qu'elle oublia de s'évanouir. + +--Madame, lui dis-je, en voilà, j'espère, un beau chapitre à ajouter +aux _annales de la vertu_. + +Et confuse, honteuse et non repentante... + +Et je te demande pardon, Clary, d'une vengeance assez facile, et +dont j'ai regret, te voyant bonne et douce et si peu disposée à te +venger. + + + + +CHAPITRE VII + + +Je sais bien que je gâte à les raconter ces aventures, ces +paradoxes, ces bruits armés et charmants d'autrefois! Ce Mirabeau +que je contemple à tant de distance, et dans cette inexprimable +confusion, que je suis loin d'en donner la plus faible image! A-t-on +jamais défini le tonnerre, et l'éclair, et le nuage? Et l'écho seul +de Mirabeau, qui peut le dire? À peine il en est resté des paroles +écrites, des paroles sans son âme et sans sa figure, veuves de son +geste, et décolorées de ces veines bleues qui se croisaient sur son +front comme un réseau mouvant! C'était un homme... un géant d'une +race à part, qui s'est perdue, et quand on retrouvera ses ossements +fossiles, dans mille ans d'ici, au fond des catacombes de 1789, on +les prendra pour les restes d'Encelade entassant Pélion sur Ossa. + +Cependant, ayant vu Mirabeau face à face et complet, j'ai voulu le +dire et m'en vanter. J'ai suivi pendant vingt-quatre heures la vie +ardente que cet homme a menée pendant trente années, et ces +vingt-quatre heures de spectacle, elles m'ont fatigué comme +n'eussent pas fait cinquante ans d'une existence à l'allemande, au +coin du feu l'hiver, à l'ombre en été.--Aussi bien les moindres +détails de cette nuit sont présents à ma pensée, elle est pleine de +Mirabeau. La belle heure aussi, pour le voir, ces moments d'ivresse +et de folles joies, où l'homme abandonné à ses penchants se montrait +familièrement dans la corruption de son esprit, dans l'éloquence de +son génie et dans la bonté de son coeur! + +On n'expliquera jamais ce qu'il y avait de charme et d'entraînement +dans ce merveilleux personnage. Il était, tour à tour, affable et +moqueur, dédaigneux, enthousiaste, intrépide, emporté, sérieux, +bouffon...; le plus aimable et le plus vrai des libertins, le plus +impérieux des grands seigneurs... Il était toujours au niveau de +toutes les positions, au-dessus de tous les excès! On était grave, +il était sublime; on parlait d'art et de poésie, il était un grand +poëte; il pleurait à un conte bien fait, il riait à un bon mot, il +jouissait de toute chose en enfant, du vin, des parfums, des +émotions du jeu, de la beauté des femmes, de tous les frissons +intimes; il était tout âme et tout esprit...; il était un génie, il +était un grand coeur. Les femmes qui l'entouraient le dévoraient du +regard; les hommes écoutaient et se soumettaient à ses moindres +caprices, le reconnaissant tacitement pour leur maître. Esprits, +grandeurs militaires, abbés, hommes d'État, débauchés, joueurs, les +philosophes eux-mêmes et les gens de lettres les plus insolents, +s'inclinaient devant ce génie excellent et superbe. Les anciens +maîtres de la société française comprenaient, en voyant Mirabeau, +qu'ils avaient un maître à leur tour. Cet homme était encore un +progrès de la toute-puissance: le pape, le roi, la philosophie et le +peuple enfin! Grégoire VII, Louis XIV, Voltaire, Mirabeau; et après +Mirabeau, Bonaparte; après la liberté, la force... Une histoire à +recommencer, un monde à régénérer, une liberté à conquérir! + + +Au milieu de ces réflexions confuses, un nouveau sujet d'attention +attira tous mes regards. Non loin de moi était assis un gentilhomme +de noble façon, et qui paraissait s'occuper très-peu de ce qui se +disait autour de lui. La figure de cet homme était belle et +régulière, sa tête était couverte de longs cheveux grisonnants, sa +physionomie était calme... Il riait parfois, et son rire était sans +pitié; son âge était tel qu'il eût été impossible de dire s'il était +plus près de la vieillesse que de l'âge mûr, tant il s'était +maintenu habilement dans ce moment fugitif de la vie, où la jeunesse +vous dit adieu avec un air de regret et de pitié, et vous jette +entre les bras inexorables de la raison. + +J'avais remarqué cet homme à quelques paroles pleines de sens qui +lui étaient échappées. Évidemment c'était un esprit plein +d'expérience et de sagesse; il était l'objet de l'attention +générale; les dames cherchaient dans son costume riche et décent +quelques vestiges des modes antiques; les hommes le regardaient, les +uns avec défiance, et les autres d'un air incrédule; quelques jeunes +gens avec un intérêt réel, et comme le seul vieillard qui fût assez +âgé pour être au-dessus d'eux. + +Il se tenait à cette table comme est la statue au _Festin de +Pierre_, ni mangeant, ni buvant, parlant peu et parlant bien, sans +que personne eût songé à l'inquiéter: il fallait que ce fût une des +habitudes connues de sa vie qu'on ne voulait pas contrarier. + +Le repas fini, vint le dessert. Les valets couvrirent la table de +fruits et de fleurs, de temples chinois, de vins célèbres, de mille +inventions faites pour le goût et pour les yeux. En ce moment où la +joie et le bruit accomplissaient leurs plus rares folies, ces dames, +sans y songer, détachèrent le dernier lacet de leur gorgerette; un +repas français, à cette époque, était composé comme une sonate +allemande, le grave _andante_, le tendre _adagio_, et, pour finir, +le vif et rapide _rondo_, qui met en train la tête et le coeur: nous +étions arrivés au _rondo_. + +On porta des toasts aux femmes, aux grands hommes, à la gloire, à la +liberté des deux mondes. Vint le tour de Mirabeau. Mirabeau ne porta +pas de santé politique.--À la santé de notre aïeul toujours jeune... +À la santé du plus aimable et du plus âgé vieillard de l'univers +(jeunes femmes, méfiez-vous de lui); messieurs et mesdames,... à la +santé du comte de Saint-Germain! + +Le toast fut accepté avec transport. Tous les verres se levèrent +légèrement couronnés d'un pétillement joyeux, le choc sonna +doucement; au-dessous de ces bras tendus, M. de Saint-Germain +relevait la tête, souriant et rendant mille grâces aux convives. + +--Il faut nous rendre notre toast, monsieur le comte, dit Mirabeau; +nous y tenons d'autant, qu'on nous a dit que vous ne buviez jamais. + +--Qu'on me donne un verre, dit le comte. + +--Voilà le verre de Clary, monsieur, répondit Mirabeau; buvez et +dites-moi: grand merci! Vous êtes le seul, monsieur le comte, à qui +je voudrais accorder cette faveur. Mais vous, sage vieillard, vous +ne distingueriez pas sur ce verre enchanté la place heureuse où +toucha cette lèvre amoureuse... Ainsi buvez sans peur dans le verre +où buvait ma belle Clary. + +M. de Saint-Germain prit le verre qu'on lui offrait, et d'une voix +légèrement tremblante: À la santé, dit-il, des républiques à venir! +à votre santé, Clary, qui avez dompté le lion, je bois à vous aussi! +On buvait à Cléopâtre quand on disait à Antoine: _Je bois à toi!_ + +Quand il eut bu, le bonheur se peignit sur son visage; on eût dit +qu'il retrouvait une sensation de bonheur oubliée depuis longtemps, +même il parut tout à coup rajeuni.--Mais pourquoi à la santé des +républiques, monsieur le comte? pourquoi, je vous prie, à la santé +d'Antoine et de Cléopâtre? s'écria Mirabeau. + +Le comte reprit: + +--C'est qu'à présent c'est au tour des monarchies à mourir. J'ai vu +tant de républiques tomber: la Grèce expirée, est assez semblable à +la fleur qui se fane au soleil. J'ai vu mourir la république +romaine... au milieu d'une fête nocturne, en présence des rhéteurs, +des sceptiques, des philosophes, des athées et des femmes, les plus +charmantes, un soir d'orgie, une nuit de fête, au milieu de la +dégradation universelle. Voilà pourquoi, me souvenant de toutes ces +choses, j'ai bu à la santé des républiques à venir, comme autrefois +j'avais porté la santé des monarchies. Quant à Cléopâtre... il me +souvenait que c'est moi qui ai bu le reste de sa coupe insolente: +eh! croyez-moi, cent fois je préfère à ce vinaigre où disparut la +perle orientale, le beau verre effleuré par ces lèvres roses, et le +reste de ce bon vin d'Aï. + +--Vous avez donc connu Cléopâtre? demanda Mirabeau. + +--Je l'ai connue, et beaucoup: c'était une toute petite femme, mince +et frêle, du corsage le plus élégant, aux yeux noirs et langoureux, +à la peau brune et douce; le plus aimable contraste qui se pût voir +avec ce robuste, ce gros et jovial soldat qu'on appelait Antoine, +l'homme le plus amoureux et le plus brave de la république, et qui +fut vaincu par un lâche. Mais ce serait une longue histoire à vous +raconter. + +--Contez-nous cette histoire, je vous prie, dit Mirabeau, +contez-nous-la. J'aime ces temps de luxe et de misère, ces époques +fatales où l'humanité, arrivée au plus haut progrès, ne peut plus +que reculer, passant par le vice afin d'arriver plus vite à +l'esclavage, s'étourdissant de ses propres éléments, oubliant les +vrais principes, et se faisant folle, de gaieté de coeur, pour être +dispensée de toute peur et de toute prévoyance. Parlez-nous de ces +temps que vous avez vus, de ces hommes que vous avez connus; +parlez-nous de Cléopâtre: et toi, Clary, appuie ta tête sur le sein +de ton Antoine, mon disciple bien aimé. + +Alors, sans viser à l'effet, très-simplement, et comme s'il eût +raconté une histoire de tous les jours, le fameux comte de +Saint-Germain: + +--C'est l'heure ou jamais, messieurs, nous dit-il, de nous rappeler +en quel état misérable était ce bas-monde, à l'heure où Jules César, +habile et dément continuateur de Sylla, eut enseigné, une dernière +fois, au Capitole humilié, que désormais Rome elle-même était une +esclave et que le Capitole avait un maître. O l'abominable et +douloureuse leçon! Elle attend, inévitablement toutes les grandes +choses dont la chute est d'autant plus cruelle et complète qu'elles +tombent de plus haut! La leçon profita surtout à trois hommes: +Octave, un lâche habile, Antoine, un brave idiot, Lépide, un caprice +du hasard; ces trois hommes furent un instant les trois colonnes sur +lesquelles reposait l'univers; mais lorsque Lépide eut été jeté de +côté comme un paradoxe qui a fait son temps, il arriva qu'entre +Octave et Marc-Antoine le débat fut long et disputé. Le monde alors +se partagea entre ces deux maîtres, prêt à battre des mains au +vainqueur; et, comme à ce monde, abandonné aux plus tristes hasards, +il fallait à toute force une occupation puissante qui pût remplacer +la liberté à laquelle il renonçait, on se rejeta dans les théories +philosophiques, dans les doctrines du bien et du mal; tantôt le +spiritualisme, et plus souvent la sensation; aujourd'hui l'Académie +et demain le Portique. Mais ces graves questions avaient été +débattues dans la Grèce avec un éclat impérissable; elles avaient +déjà assisté à la décadence de cette république enchantée; elles +avaient été embellies par ce langage ingénieux et cadencé que Platon +avait apporté du ciel. Aussi fut-ce un vain effort quand l'oisiveté +romaine voulut aller sur les brisées de l'oisiveté athénienne; elle +se perdit dans ce dédale éloquent dont l'éloquence seule a trouvé +les détours; Cicéron lui-même les dénatura dans sa maison de +_Tusculum_. En dernier résultat, loin d'avancer, la morale fit un +pas rétrograde; elle prit un masque, comme dans les histoires de +Salluste. Ainsi, pour la vertu, elle s'en tint à la définition du +dernier Brutus. + +J'ignore, si l'esprit humain à cet instant périlleux n'eût pas eu +d'autre débouché, à quels excès il se fût porté. Peut-être bien que, +faute de mieux, Rome se fût mise encore à faire de la liberté, bien +qu'à ce métier elle se fût fatiguée et perdue. Heureusement qu'elle +fit de la politique, ce qui n'est pas la même chose. Alors mille +recherches furent entreprises sur le génie et l'avenir des nations, +sur l'excellence des gouvernements, sur les meilleures lois de +l'avenir. C'est ainsi que mon ami Thomas Morus, malgré mes conseils +et mes prières, écrivait l'_Oceana_ sous le règne de Henri VIII, et +se dépouillait de son habit de chancelier d'Angleterre pour monter à +l'échafaud. La politique était donc la principale occupation du +monde romain pendant qu'Octave et Marc-Antoine, tantôt unis, tantôt +séparés, se battant l'un contre l'autre ou poursuivant ensemble +Cnéius, le fils du grand Pompée, amis inséparables, ennemis jurés, +réunis ensuite par l'hymen d'Octavie, la soeur d'Auguste, dont la +touchante beauté et les vertus simples et modestes auraient dû +enchaîner ce soldat mal élevé, méditaient chacun de son côté +l'asservissement de l'univers. + +Pour moi, insouciant voyageur dans ce monde ainsi divisé, moi qui, +en fin de compte, n'appartenais à aucun parti, j'avais cependant +suivi Octave en Orient, parce que l'Orient devait être le théâtre de +ces grands débats... Jamais dans vos livres, jamais dans vos extases +de jeunesse, et dans vos plus beaux jours de gloire, à l'heure où +vos dômes étincelants et chargés de drapeaux resplendissaient sous +les feux du soleil, vous n'avez vu, vous n'avez imaginé rien de +comparable à l'Alexandrie de Cléopâtre. Figurez-vous l'Italie en sa +force, la Grèce aux formes riantes, l'Orient et sa richesse, enfin +ce que la république a de grandeur, ce que la royauté a de grâce et +de majesté, deux mondes confondus sur un seul point; à la tête du +premier monde Antoine, l'ami de César, son lieutenant dans ses +conquêtes, accompagné de ses vieilles cohortes, géant au coeur de +lion, au sourire de jeune homme; à la tête de l'autre monde arrivait +Cléopâtre, entourée encore de l'amour de César, reine à la tête de +jeune fille, aux blanches mains, à la démarche de déesse, montée sur +un vaisseau d'ivoire et d'or aux cordages de soie, aux voiles de +pourpre; et tant de jardins, de palais suspendus au-dessus de ces +deux puissances, vous aurez à peine une idée approchante de la +splendeur et de la beauté d'Alexandrie. + +Hélas! dans cette ville même la politique nous avait suivis. +Incurable maladie des nations oisives et fatiguées, la politique +était partout, dans le palais du proconsul et sous la tente du +soldat, en Orient, en Occident, dans les maisons mêmes. Les Romains +de la république se trouvant en présence d'une reine affable et +pleine d'attraits, les sujets de Cléopâtre, au contraire, appelés à +considérer de plus près la bonhomie guerrière d'Antoine, il se fit +que chez les républicains survint un grand amour de monarchie; et +que les sujets du trône furent envahis d'un grand désir de +république. Cela ne prouvait qu'une chose, à savoir que des deux +côtés, reine ou empereur, chacun dissimulait, chacun se faisait +meilleur que de coutume, uniquement par envie de plaire, car ni l'un +ni l'autre n'avait besoin de descendre à flatter le peuple: ils s'en +souciaient fort peu, j'imagine; et lorsque la reine souriait aux +cohortes, elle souriait à leur général; le général, de son côté, +faisait sa cour à Cléopâtre en parlant aux sujets de la reine; +c'était toujours la même déception, ce qui n'empêchait pas en +théorie que le principe ne restât pur et à l'abri de toute atteinte; +il ne s'agissait que de savoir à qui resterait l'empire. À ce sujet +je me pris de grande dispute avec un stoïcien du vieux système, imbu +des doctrines sévères de son école. Il se nommait Scaurus; il était +le frère d'un des partisans d'Antoine, mais sa conscience, qui lui +défendait de fréquenter un courtisan, les avait séparés depuis +longtemps. C'était, à tout prendre, un homme d'une pensée énergique +et d'un beau langage. Cependant il est demeuré sans nom, parce qu'il +est donné à peu de philosophes de se faire un nom durable. Il avait +quatre-vingt-dix ans, lorsque je lui fermai les yeux dans la +délicieuse maison de Campanie que lui avait laissée son frère en +mourant: je le vois encore, orné d'une longue barbe noire et se +promenant à grands pas sous les portiques en récitant tout ce qu'il +avait ajouté à la République de Platon, tout ce qu'il savait du même +traité de Cicéron, que le temps a fait disparaître et que peut-être +un jour je retrouverai dans mes papiers; sans compter qu'il avait +toujours présentes les belles pages d'Aristote contre la tyrannie, +et en particulier _contre ces hommes sortis de la classe des +démagogues, forts de la confiance du peuple à force d'avoir calomnié +les hommes puissants_[1]. Ainsi armé, et m'écrasant de l'exemple de +Philon à Argos, de Phalaris dans l'Ionie, de Pisistrate à Athènes, +de Denys à Syracuse, mon stoïcien sortait souvent vainqueur dans nos +disputes de chaque jour; car pour moi, peu jaloux de m'appuyer +d'exemples passés et de rappeler ces grandes monarchies si +admirablement constituées qui avaient fourni à Alexandre le modèle +de la sienne, je me retranchais dans la discussion du principe, dont +je vous ferai grâce parce que, tout grands politiques que vous êtes, +je vous ennuierais mortellement. + +[Footnote 1: Aristote, _de la Politique_.] + +Nous étions donc toujours en discussion, Scaurus et moi; et, comme +j'avais apporté tout mon sang-froid dans cette dispute et que +j'attendais avec patience quelque bon argument bien décisif en +faveur de la royauté, je me repaissais à loisir des belles et +grandes rêveries du philosophe. Cette belle imagination prenait +toutes les formes, parcourait tous les sentiers, passait en revue +toutes les opinions: tantôt, comme Bias, elle définissait la +_république_ un respect pour les lois, égal à la terreur des tyrans; +ou bien, comme Thalès, un nombre égal de riches et de pauvres; +d'autres fois, avec Pittacus, elle appelait de tous ses voeux un +État où les scélérats seraient exclus de la magistrature; enfin, +avec Chilon, elle chassait les orateurs de la tribune pour ne +laisser régner que la raison. Vous ne sauriez croire avec quel +ravissement j'écoutais ces rêveries touchantes; car, autant les +théories politiques sont à redouter parmi la foule ignorante et +grossière, autant ces mêmes théories sont intéressantes dans la +bouche d'un sage. + +Une nuit où tout reposait, excepté nous et les sentinelles des deux +camps, dont les lances au fer éblouissant renvoyaient au loin les +pâles rayons de la lune d'avril, assise sur son trône d'argent, nous +nous promenions, mon philosophe et moi, dans les murs silencieux +d'Alexandrie, sous ces portiques de marbre blanc, au milieu de ces +fontaines qui ne se taisaient ni jour ni nuit, et comme dominés par +le fleuve aux flots d'argent où se balançait mollement la galère de +Cléopâtre. Nous nous taisions. Ce silence qui succédait à tant de +tumulte n'était pas sans charmes; nous poursuivîmes notre route +jusqu'à ce que nous fussions arrivés au palais de la reine. C'était +un vaste et élégant édifice entouré et défendu de toutes parts, il +s'appuyait sur cette même tour au sommet de laquelle Antoine fut +enlevé, frappé d'un coup mortel. Tout était silencieux dans le +palais; pas une lumière qui indiquât un de ces festins somptueux +dont chaque toast était annoncé à la ville par des fanfares, comme +s'il se fût agi d'un triomphe; une nuit de paix et de calme, au +temps de Ptolémée, une de ces nuits silencieuses comme si César, +enveloppé dans l'ombre, et se cachant à tous les regards par un +dernier respect pour le sénat et le peuple romain, eût dû venir le +soir même et sans bruit visiter cette voluptueuse reine d'Asie +adorée entre tous les amours. + +Cette nuit sans orgie et silencieuse nous surprit quelque peu; nous +étions encore à chercher en quels lieux se divertissait l'empereur, +lorsqu'à l'angle du palais nous aperçûmes une petite porte... un +mystère, qui s'ouvrit lentement. Bientôt un esclave en sortit; il +referma la porte avec précaution, après quoi il se dirigea vers la +ville où tout dormait. Il portait sur ses épaules un tapis de Perse +aux couleurs sombres, et roulé avec soin. Nous fûmes curieux de +savoir à qui ce tapis pouvait s'adresser; peut-être était-ce un +présent que la reine envoyait à quelque capitaine romain. Nous +suivîmes donc, presque sans le vouloir, le tapis et l'esclave: ils +entrèrent d'abord chez un devin célèbre par ses prédictions et son +inflexible avenir. + +--Vous verrez, me dit Scaurus, qu'il s'agit de quelque enchantement, +d'un philtre amoureux sans doute. + +Ainsi parlant, il levait les épaules, comme un homme qui ne croit ni +aux astres ni à leur influence ici-bas. + +Bientôt l'esclave et le tapis reparurent, et nous les vîmes entrer +dans la tente d'Énobarbus. Énobarbus était l'intime d'Antoine, un +glouton et jovial compagnon de ses guerres et de ses plaisirs. + +--Par Jupiter! m'écriai-je, mes pressentiments ne m'auront pas +trompé: Énobarbus aura ce beau tapis. + +Mais le tapis et l'esclave reparurent quelque temps après, et ils se +dirigèrent dans un quartier tout opposé, chez Mécènes, le favori +d'Auguste. Caché dans Alexandrie, il méditait en secret la ruine +d'Antoine. Mécènes n'était pas encore ce que je l'ai vu depuis, +gros, gras et lourd, tout parfumé des louanges d'Horace et des +apothéoses de Virgile: il était tout simplement un diplomate à la +main blanche, avec le bout de l'oreille déjà rouge, et d'un +embonpoint très-décent qui, de nos jours, n'eût pas outrepassé les +bornes d'un fauteuil de conseiller d'État. + +--Je n'y comprends plus rien, dis-je à mon compagnon, et vous? + +--Moi non plus, reprit-il. Ce sont de trop grands seigneurs pour +conspirer par l'entremise inoffensive d'un vil eunuque. Quant au +tapis, à quoi peut-il servir? Je l'ignore, mais, foi de philosophe! +on donnerait vingt tapis comme celui-là pour le savoir. + +--Nous le saurons peut-être, lui répondis-je; il ne s'agit que +d'attendre. + +En effet, nous attendîmes beaucoup plus longtemps à la porte de +Mécènes qu'à celle d'Énobarbus. À la fin le tapis se montra de +nouveau, et ce ne fut pas sans surprise qu'au détour du môle de +Césarion nous le vîmes entrer, devinez où? À la caserne même des +gardes prétoriennes. C'étaient d'anciennes troupes de César, les +premiers vainqueurs de l'Égypte, les mêmes qui avaient imaginé de +frapper au visage ses jeunes et beaux guerriers plus jaloux de +sauver leur beauté que leur vie elle-même. Nous fûmes sur le point +de renoncer à la recherche de cette énigme.--À qui donc en veut cet +esclave? et que veut-il? où va-t-il?--La caserne le retint +longtemps. Quand il en sortit, plusieurs soldats le suivirent jusque +sur le seuil et baisèrent avec respect la pourpre tyrienne; à la +clarté des flambeaux nous apercevions la couleur douteuse du +mystérieux tapis. + +--Vous m'avouerez, me disait tout bas mon stoïcien, que voilà un +singulier messager: généraux et soldats, la tente du diplomate et la +simple caserne, tout lui convient; il se glisse et partout avec la +même sécurité... Et, si je ne me trompe, le voilà qui entre dans le +palais d'Antoine, aussi facilement qu'un Athénien entrerait à +l'Académie, + +En effet, au milieu de mille acclamations bruyantes, le mystérieux +tapis fut introduit dans le palais. Le palais du général éclatait de +mille feux; échauffés par le vin, les convives, Africains ou +Romains, esclaves parvenus ou nobles descendant de familles +patriciennes, se livraient à cette gaieté bruyante qui plaisait si +fort à l'empereur. Savant dans les voluptés de l'Asie, on avait vu +Marc-Antoine donner une ville pour un bon plat de poisson, honorer +son cuisinier à l'égal d'un homme de guerre; et même ce soir-là le +festin était plus somptueux que jamais, car on parlait dans le +public d'un défi entre Antoine et Cléopâtre, d'une lutte inouïe +entre ces deux puissances, d'un triomphe ineffable de volupté qu'il +s'agissait de remporter. L'arrivée de l'esclave au tapis de pourpre +fut donc brillante et animée; à ce moment le banquet recommença de +plus belle et les flambeaux jetèrent une clarté plus vive. Pour +nous, assis à la porte du palais, et sans nous communiquer nos +doutes, nous nous livrions à mille pensers divers.--L'âme de Scaurus +était en souffrance et sa sévère indignation ne pouvait se contenir +à l'aspect de ce Romain qui se jouait d'un monde et qui aurait donné +le Capitole pour une nuit de plaisir. Moi, en homme habile et +prudent, que rien ne saurait étonner, je trouvais plaisante cette +destinée de la vieille Rome qui venait aboutir, en dernier résultat, +aux plaisirs d'un débauché et d'une reine adultère. En vérité, pour +celui qui sait l'histoire et qui la voit de près, c'est une bien +misérable chose, ces empires dont la chute a fait tant de bruit. Il +faut avoir de la pitié de reste pour s'apitoyer sur ces masses +inertes qui s'écroulent, dès qu'elles ne peuvent plus soutenir leur +propre grandeur; un royaume qui s'écroule est un équilibre perdu, +voilà tout. Cependant, pour celui qui doit survivre à cette énorme +chute, c'est un singulier spectacle: voir tomber un empire et +comprendre combien ridicule est sa chute.--Il obéit désormais, s'il +est favorisé du ciel, à des barbares qui l'envahissent, ou, moins +heureux, il est envahi par quelques palmiers stériles du désert et +par des herbes rampantes, comme vous pouvez voir les ruines de +Thèbes et de Memphis. + +Cependant la nuit s'avançait: les étoiles jetaient un éclat moins +vif, on entendait déjà le bruit naissant d'une grande ville qui +s'éveille à la tâche de chaque jour: le vent du matin circulait en +sifflant dans les voiles du port, et nous allions nous retirer quand +la porte d'Antoine s'ouvrit encore une fois. Alors nous aperçûmes +cette _troisième colonne de l'univers_ recharger en chancelant, sur +les épaules de son esclave, le tapis mystérieux. À ma grande +surprise, je reconnus dans l'esclave Éros, bon et valeureux soldat, +le même qui devait apprendre à son maître comment il fallait mourir. +Il était facile de voir qu'Éros avait pris sa part du festin: son +pas était mal assuré, et souvent il s'arrêtait, pour retrouver sa +route. Il allait ainsi, hors de lui, lorsqu'un incident étrange vint +ajouter à son trouble. Nous étions encore en présence du palais +d'Antoine: l'_Imperator_, entouré de ses courtisans, et chargé comme +eux de la couronne de lierre des banquets, respirait machinalement +l'air frais du matin, tout étonné de voir se lever l'aurore +autrement qu'à la tête d'une armée. En ce moment se fit entendre une +musique... Elle n'était pas de la terre!... C'étaient des sons doux +et tristes qui n'étaient pas sans charme, et qui n'avaient rien +d'humain. À ce bruit les Romains ôtèrent leurs couronnes; Éros +s'arrêta: + +--Les dieux s'en vont, dit-il; Bacchus nous abandonne! O dieux! mon +maître est mort! + +En même temps de grandes larmes roulaient dans ses yeux. Je +m'approchai de ce brave Éros. + +--Salut, lui dis-je; et que les Heures aux doigts de rose et toutes +les divinités du matin te soient propices!... Mais il me paraît, +Éros, que vous menez une vie assez pénible, et comment se fait-il +qu'à cette heure, après les libations de la nuit, vous n'êtes pas +étendu tout du long dans le _triclynium_ de votre maître, entre ses +deux molosses bretons, et serrant dans vos bras quelque bonne +esclave sicilienne qu'il vous aura donnée en un moment de belle +humeur? + +--Par Hercule! et c'est bien parler, mon maître! reprit Éros: m'est +avis que je travaille comme un consul, tandis que je devrais être +heureux comme un grand-prêtre. + +Puis levant les yeux vers son tapis avec un air langoureux et +sentimental, qu'il avait puisé dans une vieille amphore de vin de +Chypre; + +--Un joli fardeau, disait-il. Que ne suis-je le Grec Anacréon! je te +ferais une petite chanson de dix syllabes, toi qui es l'arbre sous +lequel repose mon maître, dans les grandes chaleurs de l'été: + +--Quel est donc cet arbuste que tu portes? reprit l'impatient +Scaurus. + +Éros reprit en chantant, sur un air de courtisane: + + Un joli arbre, sur ma foi: ses fleurs sont des perles blanches, + Ses fleurs sont d'or comme la fleur du saule. + Trop heureux qui peut serrer ce jeune tronc dans les deux mains! + Trop heureux qui peut embrasser ses racines! + +Je vous demande pardon, mesdames, dit le comte en s'arrêtant: j'ai +honte moi-même de ces vers blancs, qui me feront prendre pour une +traduction de Shakespeare; mais vous m'excuserez si vous songez sous +combien de révolutions poétiques il m'a fallu courber la tête. +Enfant, j'ai commencé par scander les vers de Sophocle et d'Homère; +homme fait, je me suis occupé de l'alexandrin de Virgile et des vers +saphiques d'Horace; sous le grand poète Ronsard, je me souviens +d'avoir été un des meilleurs poétiseurs français. À présent votre +mode poétique est trop variable pour que je puisse aussi m'y +soumettre. Pardonnez-moi donc mes vers blancs, s'il vous plaît... +Pardon encore, et je ne sais plus où j'en étais de mon récit. + +--Vous en étiez à l'esclave, reprit vivement la belle Clary, penchée +à demi sur son amant. + +--Et le chanteur chancelait de plus belle en riant. + +Si tu voulais me confier ton fardeau, Éros, lui dis-je, je le +porterais sans peine et sans peur. + +--C'est un pesant fardeau, disait Éros, que de porter la Cilicie +avec la Cappadoce et le Pont-Euxin, et je ne sais combien de villes +nombreuses... + +--Mais je suis aussi fort que toi, ce me semble, et si, tu portes +tout cela, je pourrai bien le porter moi-même. + +--Aussi fort que moi? disait Éros; c'est impossible! tu es un homme +libre, et j'ai sur toi l'avantage et l'honneur d'être un esclave. + +Et il poursuivait sa pensée tout en se parlant à soi-même: + +--Un bon esclave est le maître de son maître; et si son maître est +le maître du monde, il est, lui aussi, le maître absolu du monde; si +la fortune sourit à son maître, il a la plus grande part de ce +sourire; et quand la beauté se rend à son maître, il a encore le +droit de s'en féliciter... Voilà bien la peine d'être libre! +reprit-il après un instant de silence. Tout homme libre que tu es, +si tu laissais tomber ce fardeau, tu serais mort: il y aurait un +tremblement de terre au premier choc, et l'abîme à l'instant +s'ouvrirait pour te dévorer comme Curtius. De ce fardeau il n'y a +que moi qui aie le droit de me jouer; moi seul je pourrais le +laisser cheoir sans mourir, parce que je suis l'esclave d'Antoine. +Aussi bien est-ce pitié lorsque, dans l'antichambre de mon seigneur, +je rencontre des rois timides et tremblants. Ils se lèvent à mon +aspect, et, saisissant leur couronne à deux mains:--Salut, me +disent-ils, salut au seigneur Éros! vive à jamais le clément +Éros!... Et ils sont heureux de me prendre la main, parce qu'ils +savent que souvent, de la main que voilà, un sceptre peut tomber. + +Ainsi parlait Éros. Au son emphatique de sa parole on voyait qu'il +était convaincu de sa dignité d'esclave et de sa supériorité sur les +hommes libres. En même temps, il jouait avec son redoutable fardeau +comme un enfant jouerait avec un hochet, le changeant d'épaule à +chaque instant; après quoi, tout fier de son audace, il me regardait +fièrement pour me défier d'en faire autant. + +--Donne-moi ton fardeau, mon cher Éros, repris-je encore une fois: +tu dois être assez fatigué de l'avoir porté toute cette nuit! + +Il me le céda sans mot dire; en le chargeant sur mon épaule, il +avait je ne sais quel sourire sardonique qui n'annonçait rien de +bon. + +--Puisque tu veux à toute force emprunter mon fardeau, le voici. +Imprudent! que dirais-tu si ce tapis devenait tout à coup une jeune +lionne prête à te dévorer? Ce tapis est comme un rosier de l'Égypte: +ne remuez pas sa tête rose et parfumée, vous en verriez sortir un +aspic au noir venin. Rends-moi, homme libre, rends-moi mon fardeau, +car la liberté te sera un méchant bouclier à l'instant du danger. + +Cependant j'étais décidé à voir la fin de cette étrange aventure; je +ne voulais pas, par une vaine terreur, perdre le fruit d'une nuit +d'attente, et malgré les sinistres prédictions d'Éros je marchais +toujours à ses côtés. D'ailleurs mon fardeau n'était pas sans +charmes: c'était un poids léger, inoffensif, mais, autant que je +pouvais le comprendre, avec des formes charmantes et cette douce et +pénétrante chaleur qui donnerait des forces au plus faible. Nous +repassâmes devant la caserne. + +--Est-ce là qu'il faut entrer, demandai-je à Éros? + +--Par Apollon! disait Éros, pas à présent: il fait trop jour, tu +ferais reculer le soleil! + +En effet le jour était arrivé; et quand nous fûmes en présence du +palais de la reine nous pûmes le voir distinctement, enveloppé de la +blanche lumière du matin, comme un cadavre dans un linceul. Arrivés +près de la porte, Éros se retourna vers nous: + +--Il en est temps encore, nous dit-il: rendez-moi mon fardeau, et +vous êtes sauvés. + +--Nous entrerons, Éros, reprit le brave Scaurus, et nous verrons si +tu es assez esclave pour avoir le droit de sauver des hommes libres. + +Nous entrâmes, en effet. Nous étions seuls. Le vestibule était de +marbre; une savante mosaïque déroulait à nos pieds mille peintures +riantes; le plafond doré était éclairé par les restes mourants d'une +lampe à quatre becs suspendue à une longue chaîne de bronze. Déjà +nous frappions à une seconde porte, quand Éros eut pitié de nous: + +--Imprudents! nous dit-il, n'allez pas plus loin! Vous tomberiez +parmi les gardes de la reine et sous les flèches de ses archers. Il +ne tiendrait qu'à moi de vous punir de m'avoir espionné toute une +nuit; mais mon noble maître Antoine m'a appris qu'il était doux de +pardonner... Écoute, me dit-il d'un ton solennel de commandement, +mets à terre ce tapis, déroule-le doucement, et tu comprendras, +malheureux, à quels périls tu t'exposais! + +J'obéis; je plaçai mon fardeau par terre, et, prenant par les deux +mains l'extrémité de la pourpre tyrienne, d'abord j'aperçus une +lueur fugitive, une forme idéale qui se cachait sous ces plis de +pourpre, jusqu'à ce qu'enfin, à l'extrémité même du tapis, je +découvris, le dirai-je? Cléopâtre elle-même, la reine d'Alexandrie, +la maîtresse d'Antoine, endormie et plongée dans une ivresse +léthargique! + +Vous ne seriez guère avancés si, à ce propos, j'avais besoin de vous +prémunir contre tous les mensonges de l'histoire. On en a fait +beaucoup sur Cléopâtre; elle était petite et mignonne! Elle avait la +pétulance et la vivacité d'une jeune panthère, la peau légèrement +brunie, une voix aigre et colère, un visage d'enfant dédaigneux et +boudeur: telle était la reine. Ainsi elle parcourait les rues de sa +capitale, à l'abri de ce tapis complaisant. + +Toutefois ce fut un étrange spectacle, pour nous surtout, qui +n'avions aperçu cette grande puissance de l'Orient qu'à travers les +pompes de la cour et les apprêts minutieux de sa coquetterie +insatiable, de la voir étendue à nos pieds, ivre-morte et dans un +désordre à ce point complet, que vous l'eussiez prise pour une +bacchante en un jour d'orgie, oubliée par les satyres au coin d'un +bois. Elle était là immobile et pâle comme la lumière qui frappait +sur son pâle visage; ses cheveux étaient en désordre, elle était à +peine vêtue; il eût été difficile de reconnaître à ces yeux égarés, +à cette bouche entr'ouverte, l'ancienne amante de César, la jeune et +belle reine assise sur le trône d'Orient; d'autant plus qu'avant +cette ivresse nous nous souvenions d'un souvenir invincible de ses +visites multipliées, autre part qu'au palais d'Antoine. + +Et voilà l'affligeant spectacle qui frappa nos regards. Pour moi, +j'en fus consterné. Je me suis toujours senti un grand faible pour +le pouvoir dans les mains des femmes; quand la loi salique fut +promulguée je fus chassé du conseil des vieux barons, pour m'y être +opposé trop vivement.--Éros jouissait de ma consternation, il +l'attribuait à la peur. + +Il n'en était pas ainsi de mon compagnon: perdu toute la nuit dans +ses belles rêveries de grandeur et de majesté populaires, il venait +de trouver, tout à coup, un terrible argument en faveur de son amour +pour la république. + +--Donc vois-tu, me dit-il en s'approchant près de la reine étendue, +et vois-tu ce corps inanimé, cette âme anéantie, et ce gracieux +sourire effrayant par son immobilité même? vois-tu cette ivresse +profonde, et ces traces hideuses d'une débauche nocturne? Eh bien! +tout ceci, c'est pourtant la royauté! + +Sans répondre à cet accent terrible, je me mis à baisser la toge de +la reine, à l'arranger elle-même dans une position plus décente; je +réparai de mon mieux le désordre de sa toilette. Il était complet. +Bien plus, je remarquai que, dans le vagabondage de sa nuit, la +reine avait perdu une des perles qu'elle portait à ses oreilles, aux +grands jours, En effet, l'oreille droite était nue, tandis qu'à +l'autre oreille était suspendue encore la seconde merveille de +l'Orient. La Reine tenait dans ses mains une large pancarte: il +s'agissait de plusieurs royaumes que lui avait donnés Antoine +pendant la nuit. Je m'emparai à mon tour de cet argument sans +réplique: + +--Cet homme idiot qui paie avec des villes et des populations +entières une palpitation d'un instant, cet amant fougueux qui donne +à sa maîtresse des milliers d'hommes pour un baiser, ce terrible +empereur qui joue la vie et les destinées de Rome sur un sourire, +cet époux de la jeune et timide Octavie, qui vit en plein jour avec +une prostituée, cet homme enfin dont les esclaves sont salués à +genoux par les rois, voilà pourtant la république, Scaurus! +Oserais-tu la préférer à la royauté? + +Ici se termina notre dispute. Éros, dont l'ivresse se dissipait, +comprit enfin son imprudence. Il replia la reine endormie en son +manteau, il nous fit sortir en toute hâte du palais, referma la +porte, et tout finit. + +--Voilà, mesdames, comment se termina cette discussion politique. +Elle eut le sort de toutes les questions qui s'agitent dans ce +monde; après bien des explications, bien des clameurs, bien des +sophismes, et quelquefois de grosses et interminables injures, +chacun reste obstinément dans son opinion; misérable et triste +penchant de notre espèce, qui des choses humaines n'aperçoit jamais +qu'un seul côté. + +Ainsi parla le vénérable comte de Saint-Germain. Malgré soi, telle +était la vivacité, telle était la conviction de sa parole, que l'on +assistait à ces fêtes qu'il racontait en témoin oculaire, +irrésistible. On le voyait, on l'entendait, on le suivait au milieu +de ces parfums, de ces femmes, de ces jeunes esclaves; on retrouvait +dans son discours comme un souvenir de cette langue ionienne qui, +après avoir traversé l'Italie, s'est retrempée dans la bouche des +conquérants. C'était alors, en Orient, comme en France avant la +révolution de 1789. Le sophisme et le plaisir débordent de toutes +parts dans la terre des Pharaons et des Pyramides; le vieil Orient +lui-même est soumis à une décomposition sociale. Cela commence et +finit par des femmes et des débauches, comme dans le Paris de Louis +XV. + +Voilà comment l'histoire de Cléopâtre nous fut racontée, et j'ai vu +rarement une plus noble attitude que celle du comte de +Saint-Germain, quand, arrivé à la fin de son récit, à cinq heures du +matin, par la ville d'Alexandrie, et l'aurore étincelante dans le +ciel lacté, entre deux brises froides et sonores, et la galère +d'ivoire aux voiles de pourpre se balançant dans le fleuve, on +entendit dans les airs cette musique plaintive annonçant aux mortels +la fuite des Dieux qui s'en vont! + + + + +TROISIÈME PARTIE + + + + +CHAPITRE I + + +Quand tout fut dit, chanté, déclamé, nos convives des deux sexes, +répandus dans les petits salons frémissants de toutes les gaietés de +l'orgie, appelèrent le jeu à leur aide, et Mirabeau ne fut pas le +dernier à ces tables qui furent bientôt couvertes de louis d'or. Si +Mirabeau n'était pas un joueur d'habitude, à peine il en avait senti +le premier aiguillon, il obéissait à cette passion si vite éveillée; +il en était du jeu comme de l'amour, comme de la colère, et de tous +les transports de cette âme en plein délire, une fois lancé, on ne +savait plus où il s'arrêtait. + +Mirabeau, était superbe, une carte à la main; il n'eût pas tenu, +d'une façon plus magistrale, la carte même de l'Europe à dépecer, et +je ne saurais dire, au milieu des pertes les plus acharnées, +l'orgueil et le sang-froid de ce joueur admirable. Ah oui! l'or +glissait dans ses mains avec une effrayante rapidité, et sa figure +restait calme et tranquille; une fortune était étalée au hasard sur +le tapis; vous auriez dit, à voir cet homme écouter une plaisanterie +et la rendre à qui de droit, qu'il jouait la fortune de son +voisin... à vrai dire aussi, ces derniers seigneurs étaient de beaux +joueurs. À peine échappés à la tutelle importune de leurs pères, qui +n'avaient pas été plus sages qu'eux, ces jeunes gens jouaient sur +une carte ou sur un dé leur fortune et leur avenir; ils auraient +joué jusqu'au nom de leur père qu'ils avaient souillé, et dont leurs +maîtresses elles-mêmes ne voulaient plus. + +Rien qu'à les voir les uns et les autres, obéissant au hasard, le +plus aveugle et le plus triste de tous les dieux, vous eussiez +compris que la fin du monde était proche; ils jouaient sans peine et +sans peur, le gain leur arrachait à peine un sourire, et la perte à +peine un cri de détresse! Évidemment, ils pressentaient que d'autres +émotions, cette fois plus terribles, les attendaient au sortir de +ces repaires; ils pressentaient les supplices, ils devinaient +l'échafaud. + +Ils comprenaient confusément que cette société faite ainsi ne +pouvait pas vivre, et ils se hâtaient de _dévorer_ ces derniers +jours de fortune et d'autorité. Mirabeau, calme et bonhomme au +milieu de ce jeu funeste, était inaccessible à toute émotion +vulgaire. Il causait, il riait, il souriait à sa maîtresse; il +racontait les histoires qu'il avait apprises chez la belle madame +Lejay, son amie, ou bien, un crayon à la main, il écrivait sur une +carte déchirée les principaux passages de son discours du lendemain. +Il aimait le jeu pour le bonheur même de jouer, non pour le gain, +entassant l'or devant soi sans méthode et sans calcul quand il était +en veine, et le rendant sans se plaindre aussitôt que la chance +avait tourné. En même temps, qu'il gagnât ou qu'il perdît, le +premier venu avait droit de puiser au monceau: la bourse de Mirabeau +riche était ouverte; on lui pouvait emprunter la moitié de sa +réserve, ou bien il la donnait tout entière. À son tour, s'il était +décavé, il puisait dans toutes les bourses, sans se rappeler, le +lendemain, à quelle bourse il avait puisé. + +Admirable instinct de cet homme excellent! Il avait tout oublié de +sa vie et de ses douleurs d'autrefois, sinon qu'il avait contracté +des dettes éternelles dont il devait se souvenir toujours, à propos +de l'infortune, à propos de la prodigalité la plus folle, à propos +des plus étranges folies. Il fut ainsi toute sa vie, accordant +toutes choses et prodiguant tout ce qu'il possédait au premier venu, +puis se faisant des créanciers de tous les hommes qui lui tendaient +la main. J'avoue aussi que Mirabeau, jetant au hasard sa fortune et +celle de ses amis, m'étonna d'abord, et qu'il me rendit jaloux +ensuite. Nous étions alors dans un siècle de moralistes à la façon +de Sénèque. On discutait beaucoup sur la tempérance et sur la +charité, sur toutes les vertus qui n'étaient plus en usage; on +attaquait sans réserve et sans pitié la passion du jeu, on la +représentait sous d'atroces couleurs; on montrait sur la scène un +joueur appelé Beverley, au moment où ce malheureux va poignarder son +enfant; bref, le jeu était à l'index presque autant que la religion +chrétienne, et par esprit de contradiction je me sentis intéressé à +ces ruines du roi de carreau et du valet de coeur presque autant que +si j'eusse rencontré sur les autels renversés de Port Royal des +Champs, un des solitaires de la vallée de Chevreuse, M. Lemaistre ou +M. Arnauld. + +J'ai toujours eu, Dieu merci, assez de bon sens pour prendre en +grand mépris les déclamations toutes faites, et j'en suis fâché pour +messieurs les moralistes, le grand Jeu ne sera jamais la passion des +lâches ou des stupides. Dans cette dernière moitié d'un grand +siècle, la France, l'Angleterre et la Russie, ont été gouvernées par +des joueurs. + +Singulier empire des âmes fortes qui cherchent le danger; elles font +de leurs moindres divertissements une occasion de courage et +placent, de préférence, le théâtre de leurs plaisirs sur les bords +glissants d'un abîme où elles sont toujours sûres de tomber. + +Cependant le jeu s'animait de plus en plus; les tout nouveaux jeunes +gens succombaient sous le poids de ces émotions trop sévères pour +leur inexpérience; les femmes s'abandonnaient à cette volupté de +l'or, oublieuses de tout le reste, et même de leur grâce et de leur +beauté. Mirabeau avait l'air d'être le dieu de ce silence et de ces +transports inarticulés; il fallait toute cette âme en peine pour +suffire aux accidents de cette nuit. La nuit était déjà passée, il +avait vu le bal, il avait traversé les vapeurs enivrantes du festin, +à présent il jouait, dans une heure il devait parler à la tribune... +attendu par le monde, attentif aux moindres accents de cette voix où +grondait le tonnerre... il oubliait l'heure, il oubliait la tribune, +il oubliait au jeu, sa maîtresse elle-même... Il allait à la dérive, +à l'abandon de l'heure présente, heureux de son vice accompli, et ne +pensant guère, aux ambitions, aux rêves, aux folies, aux +gouvernements, aux intrigues qui l'attendaient sur le seuil de sa +porte, à son retour! + +Hommes et femmes autour de lui succombaient à la fatigue, au +sommeil; moi-même fatigué de choses extraordinaires, je me disais, +voyant l'assemblée à bout de tant d'émotions si diverses: Jamais je +ne retrouverai, non, jamais, réunis sur un seul point, tant de +moeurs incroyables, tant de puissances irrégulières et d'aventures +inouïes, et comme si je n'en voulais rien perdre, je me tenais à la +porte extérieure de cette maison, je voyais s'avancer une à une, +toutes ces apparitions formidables ou gracieuses de cette nuit de +fête et d'illusion de toute espèce. Alors Mirabeau, mon fantôme, +accompagna galamment la charmante femme qu'il avait amenée, il la +remit dans sa voiture en lui disant: Au revoir! + +Lui-même il monta dans un carrosse qui l'attendait; j'entendis son +laquais crier au cocher: «En toute hâte, à Versailles!» Le cocher +partit pour Versailles; et moi, honteux du repos que j'allais +prendre.--À Versailles! m'écriai-je à mon tour, à Versailles! Je +voulais voir enfin ce qu'on appelle une tribune populaire à la cour +d'un roi de France, un orateur au XVIIIe siècle, enfin quel était ce +phénomène, et cet excès en toute chose appelé Mirabeau! + +Nous partîmes. On allait vite alors, sur ce chemin des révolutions +et des tempêtes, et même avant Mirabeau; j'entrai dans cette +assemblée unique au monde, où furent débattues, pour la première +fois, les destinées nouvelles de la France. En ce moment, déjà la +noblesse et le clergé ne formaient plus qu'un seul et même corps +avec les représentants de la bourgeoisie. À peine entré dans cette +salle, je compris l'égalité ou plutôt je compris que les priviléges +étaient déplacés, qu'ils avaient passé de la noblesse au peuple, du +clergé au peuple, du roi au peuple, car le peuple était roi en ce +lieu des changements; les simples habits de la bourgeoisie +éclataient de plus de majesté que toutes les broderies de l'armée et +de la cour. Du reste, rien ne ressemblait là à ce que je m'étais +figuré des assemblées, des tribunes et des orateurs antiques. Chacun +parlant à haute voix, chaque dispute interrompue et reprise avec une +ardeur ineffable, les préjugés se heurtaient contre les préjugés, +les priviléges contre les priviléges; c'était un informe et furieux +chaos de vieux noms et de noms nouveaux, de vieux et de jeunes +principes; tous les éléments d'ordre public et de discordes +éternelles étaient là, mélangés, pressés, heurtés. Dans ce tumulte +organisé comme une force irrésistible, on copiait pêle-mêle, au +hasard, sans choix et sans plan, tout ce qu'on savait du sénat +romain, des parlements anglais, des lits de justice de la vieille +France, et tout ce mélange allait au hasard, sans méthode, et par je +ne sais quelle inspiration de révolte, que l'on ne saurait imaginer. + +Certes, vous eussiez dit, à voir tant de frivolité unie à tant de +sang-froid... un vrai joueur qui pour se dépiquer de sa perte, finit +par jouer sa fortune et sa vie. Aussi, malheur à ceux qui perdent: +ils se troublent, ils hésitent, ils tiennent le cornet fatal d'une +tremblante main; ils perdent toujours, on dirait que les dés sont +pipés; cependant le peuple, heureux joueur, gagne et gagne encore, +et la revanche et la revanche; il joue autant qu'on veut qu'il joue, +et plus qu'il ne peut perdre; il accepte avec rage tous les paris, +il se fie à toutes les chances, il gagne... et chose étrange, lui +seul, en commençant la partie, a joué sérieusement; lui seul il a +pensé qu'il y allait d'un immense hasard; lui seul a gardé son +sang-froid, arrivant tête nue à l'assemblée, en vrai polisson qui +n'est pas invité, attendant à la porte, et par un temps d'orage, +qu'il plaise à l'huissier royal d'ouvrir cette porte, et se baissant +pour y entrer en mettant le genou en terre aux pieds du trône! Il +fallait bien qu'il eût une envie extrême de tenter la fortune, ce +joueur nu et dépouillé, qui passe humblement par tant +d'humiliations, pour venir hasarder, sur quelques paroles, à une +tribune qui n'existait pas, le pauvre rien qui lui reste, et pour +tenir tête à ces violents joueurs des salons de Marly!... Il n'avait +cependant qu'une mise à perdre en commençant; cette mise perdue, +aussitôt tout était perdu... Le maître des cérémonies entrait dans +la salle, et renvoyait les joueurs malheureux. + +À cette lutte immense où la liberté de ce peuple était en jeu, un +homme se rencontra dans la foule de ces nobles, qui accepta les dés +plébéiens; il se fit peuple au moment où la chance allait tourner; +il se livra en aveugle à cette chance plutôt qu'il ne la dirigea; +poussé par un instinct sublime il devina dans cette décomposition +sociale, qui faisait justice de tous les despotismes, à quelle borne +fatale on devait s'arrêter! Incroyable vertu par laquelle cet homme, +intelligent d'une situation si nouvelle se trouva, tout à coup, +brave et vertueux, comme on entend la bravoure et la vertu dans les +républiques, orateur plus que Démosthène et plus que Cicéron, et +dépassant, de toute la hauteur d'un front olympien, tout ce que +l'imagination antique avait rêvé d'un orateur! + +Tout ce qu'on voyait en ce lieu était son ouvrage; les lois +enfantées, les lois à naître, la nouvelle politique appartenaient à +cette éloquence. Ah! le vif plaisir, écouter l'écho qui répétait son +ardente parole, admirer les visages où se reflétait son mâle +courage, assister à ce pouvoir plébéien dont il était l'âme et le +roi! À Louis XI, au cardinal de Richelieu, ardents faucheurs de +puissances tyranniques, succédait Mirabeau. Mais il leur succède +avec un autre but, un autre plan, un autre génie; il quitte +absolument cette ligne tracée, et le voilà qui fait du pouvoir +contre le trône, pour le peuple. Aussi voyez comme il arrive habile +et superbe à cette tribune, entouré de vices, chargé de dettes, +accusé de tous les crimes, ayant passé la nuit en débauches sans +fin! Le voilà! c'est lui! le sourire à la lèvre, et l'auréole à son +front! Silence et respect! Le voilà! Il sera mieux reçu que le +puissant cardinal en habit rouge, entouré de ses gardes. Voici donc +Mirabeau, le Mirabeau chargé du mépris public, le roi de son temps, +le roi des temps à venir, le fondateur d'une dynastie éloquente +d'hommes libres; Mirabeau qui, pour dernier honneur, sera livré aux +gémonies, après sa mort. + +Ma tête, en ce moment, se remplissait des bruits les plus étranges; +mon coeur battait à se briser, je voyais tous les objets comme dans +un nuage confus; cette salle, ouverte à la libre parole, avait pour +moi l'aspect d'un sabbat, comme en a vu Goethe notre poëte. +C'étaient de grandes ombres de diverses couleurs, noires, blondes, +horribles à voir, doctes ou charmantes; les uns portaient le deuil, +les autres étaient en habits de fête; tous étaient jeunes, à les +bien voir, seulement c'était une jeunesse folle d'une part; c'était, +d'autre part, une vieillesse inquiétante et délabrée. En ces lieux +de la discussion universelle, on se battait jusqu'à la mort; on se +heurtait à se briser. La confusion augmentait à chaque instant, à +chaque instant augmentait la terreur, puis tout cela disparaissait +dans un abîme insensé où pataugeaient comme en l'_Enfer_ du poëte +florentin, les vainqueurs, les vaincus, les nobles et les plébéiens, +les prêtres et les rois: Battez-vous! Déchirez-vous! Mordez-vous! Ça +grouillait, ça hurlait, ça jurait, ça damnait... c'était damné! + +La France était à mes yeux un pays de visions surnaturelles. Tout y +était mystère et confusion, je rêvais tout éveillé, mes yeux étaient +dans un nuage, un perpétuel bourdonnement obsédait mon oreille +épouvantée. Alors je compris ce qu'il y a de vrai dans les fictions +poétiques, comment il est des faits au delà du langage des hommes, +et comment, si la naïveté et la clarté sont le caractère de la +poésie aux temps primitifs, la véhémence de l'expression est une +tache inévitable au milieu de ces conflits sans relâche et sans +repos. Sur ces entrefaites, je vis entrer Mirabeau. + +Il avait un peu réparé le désordre de ses vêtements; sa figure était +calme et reposée; il eût été impossible, en ce moment, de soupçonner +qu'il avait passé la nuit dans les délires du bal masqué, d'un +souper licencieux, d'un récit fantastique et d'un jeu infernal +entrecoupé d'un travail assidu. Il faut à l'éloquence, au bruit, à +l'impossibilité même, des hommes de cette force morale et physique, +pour y suffire. On eût dit, à voir Mirabeau, le visage calme et +souriant, qu'il avait passé une paisible nuit dans son lit chaste et +solitaire, qu'il s'était levé ce matin même pour se promener dans +ses jardins, méditant quelques-unes de ces belles et grandes idées +qui embellissaient les frais ombrages de Tusculum. + +Notre homme était semblable à un bel orage, et tout d'abord, il fut +salué par les vives acclamations de son peuple: «--Ah! le voilà! le +voilà! vive à jamais Mirabeau! À bas la droite!» Au même instant un +gros homme que j'avais déjà remarqué au bal de l'Opéra et qui était, +lui aussi, un des membres de l'assemblée, se levait plein de fureur! + +--Veux-tu faire silence, ô foule idiote et brutale, et crier vive le +roi! Puis après avoir apostrophé la masse, il provoquait plusieurs +individus, les montrant du doigt et les appelant à haute voix.--Si +vous n'êtes pas content, Monsieur, je puis vous faire +raison.--Huissier, apportez-nous ce cuisinier qui se plaint là-bas, +que je lui coupe les deux oreilles!--Peuple stupide, idiot!... te +tairas-tu! Et le gros homme était là, rugissant, menaçant, s'agitant +sur son banc, plein de rage et de mépris. + +Mirabeau vint à lui, et lui prenant la main:--Bonjour, monsieur mon +frère, lui dit-il; vous êtes bien en colère et mal embouché, ce +matin, contre nos amis. + +--Vous avez là de beaux amis, reprit le vicomte de Mirabeau, et je +vous en fais mes compliments, monsieur mon frère! Oui da, vous voilà +bien fier de cette alliance de bottiers, de tailleurs et de +cuisiniers, vous, le fils aîné de la famille des Riquety! Cela est +noble et beau! + +--Je suis étonné, vicomte, reprit Mirabeau, que tu dises tant de mal +des cuisiniers, ce matin; il faut que tu aies bien déjeuné! + +La galerie se mit à rire, et Mirabeau, sans mot dire, revint à sa +place ordinaire, sur le banc opposé à celui où siégeait son frère; +il porta ses yeux aux tribunes, saluant ses connaissances et ses +amis, encourageant le peuple d'un regard; je le vis sourire à une +grande femme qui se tenait sur la tribune la plus avancée; elle +était belle et déjà violente, autant que si la bataille oratoire en +était à son premier feu: on me dit que cette dame, à l'aspect +martial, était une des soeurs de Mirabeau. Famille intrépide, +ardente! italienne à demi! Famille de géants! + +Là je retrouvai, pour la première fois, presque toute la société que +j'avais vue au _Trompette blessé_: Maury à droite et Barnave à +gauche! Or voilà ce que je n'ai pas dit encore, mon ami inconnu, +celui qui me conduisait à sa volonté: il s'appelait Barnave. Il +était pâle et fatigué; lui seul peut-être, en cette assemblée, il +avait passé la nuit loin du bruit, des fêtes, du jeu et de cette +volupté sans frein qui mordait cette époque de plaisirs cuisants. +Tous ces noms qui sont devenus si beaux, étaient presque inconnus +alors. J'en ai oublié beaucoup... je n'oublierai jamais l'aspect +imposant de ces hommes que je considérais avec mes idées d'Allemand, +et mon admiration pour le règne du grand Frédéric, comme des +révoltés constitués. + +Si Mirabeau n'eût pas été le roi de l'assemblée, à coup sûr je +n'aurais vu que Barnave! Mirabeau m'occupait tout entier. Dans cette +assemblée où tous les regards, tous les coeurs, toutes les émotions +étaient pour lui, jamais roi de France, jamais dauphin de France, +après de longues années de stérilité, jamais jeune reine, à sa +première entrée au milieu de sa capitale, n'occupèrent les âmes et +les coeurs autant que Mirabeau les occupa: il était impossible de +l'aimer ou de le haïr médiocrement. Lui, sans s'inquiéter de tant de +regards fixés sur sa personne, causait familièrement avec ses +voisins, lisait, saluait! et, parfois se baissant, leur faisait +mille niches plaisantes comme ferait un jeune écolier à ses +camarades; cependant sa figure était calme, son air était froid, et +la discussion commencée allait, suivant son chemin, attendant +l'obstacle... et l'obstacle aussitôt rendait la vie et le mouvement +à ces langueurs. + +Barnave en ce moment parlait: je me souviens confusément de son +discours, c'était la parole austère d'un jeune homme, et si la vertu +eût emprunté un langage, elle eût emprunté celui de Barnave. Il +représentait fort bien, cet homme ingénu et bel esprit, dans sa +pensée et dans sa parole, l'inflexible courage qui s'attacha de +préférence, aux temps de révolution, à quelques jeunes gens d'élite, +sublimes rêveurs; à peine échappés à l'antiquité, chaste objet de +leurs études, ils se hâtent de réaliser les institutions des peuples +d'autrefois qui leur sont apparues à travers le style des historiens +et l'emphase ardente des orateurs; jeunes gens, dangereux dans les +monarchies et dans les républiques modernes, parce qu'ils ne voient +pas que l'histoire qu'ils ont étudiée au milieu des livres, ils +l'ont étudiée telle qu'elle a été faite, pure et dégagée de tout +alliage; une histoire héroïquement drapée, dont les vices même sont +parés avec un art exquis; en un mot, une abstraction réalisée par +les rhétoriques; quelque chose d'idéal comme les lois de Platon; un +rêve à la façon de Thomas Morus; et, dans ce rêve où la liberté +dominait, triomphante, tel était le fanatisme ardent des jeunes +législateurs, que nul obstacle ne les arrêtait! Une fois lancés, ils +allaient toujours. Allons, en avant, jeune homme; et marche, et +marche, et renverse abominablement sur ton passage, brise et +détruis, l'autel et le prêtre, et le trône et le roi! Bientôt le +songe aux noires couleurs devient un cauchemar, la parole de +l'orateur est haletante, il parle haut, il parle de meurtre et de +sang. Ainsi parla Barnave. Ah! que ses paroles m'attristèrent! Dans +quel effroi me jeta cette colère inutile, et sans frein! Que Barnave +dut être épouvanté de ses paroles sanglantes, quand, descendu de la +tribune, il se réveilla, voyant déjà monter à sa lèvre le sang qu'il +avait demandé! + +L'effet de cette tribune élevée au-dessus d'un trône était le même +que le trépied de la Pythonisse; il s'exhalait du pied de cet antre, +je ne sais quelles influences perverses qui jetaient l'âme au +désordre, et le coeur au désespoir! Notez que dans cette réunion de +fanatiques, pour le bien et pour le mal, les plus méchants étaient +les plus jeunes, que les plus vertueux étaient les plus acharnés, +que la plupart de ces voeux qui me faisaient frémir d'horreur +n'étaient en résultat qu'un effort de vertu. Et quel temps fut +jamais plus défavorable à l'exercice honnête et dévoué du grand art +de la lutte et du combat? Quel plus dangereux contraste avec les +nobles pensées et les philanthropiques projets! Il arrive, en ces +instants sombres, que l'homme de bien s'emporte... il n'a plus ni +égards ni respects pour personne; il juge en dernier ressort, et +sans appel, comme un juge de chambre ardente; il ne laisse pas même +une heure aux faibles, aux innocents pour se défendre ou se +repentir. Ainsi faisait Barnave, ainsi Vergniaud, ainsi tous ces +hardis courages, ces imaginations généreuses qui ne voulaient rien +entendre, et qui moururent, portant la peine de leur vertu sans +patience et de leurs voeux sans pitié. + +Je me sentis de la pitié pour Barnave, et du mépris pour ses +antagonistes: le vieux clergé et la vieille noblesse de cette +assemblée étaient deux choses vermoulues. À les voir, à les +entendre, les préjugés les plus gothiques régnaient encore, aux yeux +de ces hommes aveuglés. Pour eux, l'avenir n'était qu'un mensonge, +et le passé seul était réel; le passé rempli de leur puissance, +exposé à leurs priviléges, humilié par leur orgueil; le passé que +leur ignorance avait flétri, que leurs dissipations avaient perdu, +que leurs folies de courtisans avaient réduit à rougir même de sa +gloire! + +Aux yeux de ces hommes, le cri du peuple était le cri d'un fou, d'un +lâche, heureux d'implorer son pardon, avant qu'il soit huit jours. +La liberté, c'était une comédie au Jeu de Paume, que la cour +s'apprêtait à parodier, aussitôt que le théâtre de Versailles serait +débarrassé du plancher élevé pour le festin des gardes du corps... +Ils ont subi, les uns et les autres, cette exorbitante comédie! Elle +s'est changée en drame, et ce drame a tout brisé! + +Quand Barnave eut parlé, Mirabeau se leva de son banc; à peine +avait-il écouté le discours auquel il allait répondre; il marcha +lentement à la tribune, en côtoyant les bancs de la gauche et de la +droite, et prêtant l'oreille à tous les murmures; du plus léger +murmure il faisait son profit, plus d'une fois, d'un mot en l'air, +il a fait un mot sublime! Il gravissait les marches gémissantes de +cette tribune où son pas résonnait lourdement. Le silence était +grand, Barnave avait repris sa place, vainqueur et complimenté par +ses amis. Mirabeau se posa lentement, croisa les bras, et jetant ses +regards çà et là, il commença. D'abord sa parole fut lente et brève, +on eût dit d'un soupir tiré avec peine de sa vaste poitrine, après +une orgie. En commençant son discours, il bégayait: cela durait +quelques minutes. Peu à peu l'homme, obéissant à des visions +surnaturelles, devenait éloquent. Cette langue hésitante et tout +d'un coup échappée à ses liens, brisait, torturait et violentait la +parole humaine dans cette bouche ouverte à toutes les passions; au +même instant ce regard s'animait de mille feux, cette épaisse +chevelure se relevait sur ce vaste front comme la crinière d'un lion +en colère ou en amour; le feu sacré circulait dans tout cet homme; +il s'emportait, il riait, il insultait, il plaisantait, il tonnait, +il éclatait; tour à tour moqueur et grave, attristé, jovial, +ironique et tendre, blasphémant, menaçant, criant, puis calme et +doux, passionné avec mesure et bien-disant, élégant et châtié; puis +soudain jetant le barbarisme avec toute la hardiesse d'un +improvisateur qui ne veut pas donner de relâche au carrefour, +prophète, enfin, du haut de la tribune, et grand seigneur +d'autrefois, peuple d'aujourd'hui; il est impossible, à qui ne l'a +pas vu, le monstre, à qui ne l'a pas entendu mugir, de se figurer +quelle abondance et quelle variété, au milieu des ressources +infinies de la parole et de la passion; quel sublime pouvoir de la +langue française obligée de suffire à ce coeur, à cette âme, à ces +passions sublimes, à ces vils besoins, à cette élévation de pensées, +d'idées, de faste, de pouvoir, qui respirait par l'organe éclatant +de cet entasseur de foudres et d'éclairs. + +Cette fois tout est bouleversé dans l'éloquence; et c'est à ne plus +s'y reconnaître; il n'y a plus de calcul, plus d'art, plus de ces +savants résultats d'une vie entière consacrée à l'étude austère des +préceptes et des modèles; cette fois c'est le hasard qui parle avec +les fureurs, les rencontres, les violences du hasard. Jamais vous ne +saurez comme il était orateur; jamais dans les pages imprimées vous +ne retrouverez ce qu'il y avait de force et de majesté dans cette +parole au-dessus de la tribune et plus haut que le ciel! Pour moi, +fanatique, égaré, perdu, terrassé à l'annonce incroyable de ces +maximes, à l'aspect de ces projets, en présence de cet ancien +esclave des bastilles, du bon plaisir et de la lettre de cachet, qui +tue à plaisir les lois, les institutions, les hommes, renversant +l'obstacle et franchissant l'abîme, je ne savais guère ce que je +devais admirer le plus, ou du génie obéissant à ces inspirations +sublimes, ou du génie acharné à sa proie, à sa vengeance, au +renversement de tout ce qui l'avait accablé si longtemps. + +Telle était l'autorité de cette éloquence! Elle avait fait, de moi +qui vous parle, un révolutionnaire, et si Mirabeau, comme c'était +quelquefois son habitude, et quand il avait besoin d'un argument +irrésistible, s'était écrié: _À moi le peuple!_... Eh bien, j'aurais +mis la main sur mon épée et je me serais levé contre mes dieux, pour +combattre et renverser mes propres autels! + + + + +CHAPITRE II + + +Tant d'émotions extrêmes m'avaient jeté dans un indicible +accablement; si bien que je n'étais plus le même homme, au sortir du +Jeu de Paume. J'allais devant moi, sans savoir où j'allais. Vous qui +êtes jeunes et sans ambition, il est une chose plus redoutable à vos +jeunes âmes que la passion la plus dangereuse, c'est le spectacle +insensé d'une immense supériorité. Ce spectacle, aussitôt qu'il vous +arrive inattendu et dans tout son éclat, flétrit l'âme et la +déshonore. Que vous vous trouvez malheureux et petit quand les mêmes +hommes qui vous ont vaincus dans les emportements de la jeunesse, +héros brillants du vice à sa plus brillante période, vous les +retrouvez une heure après, dominant de leur génie et de leur volonté +ce qu'il y a de plus imposant dans le monde, une révolution qui +renverse et qui fonde en tout brisant! Et de même qu'ils se +faisaient tout à l'heure obéir par les courtisanes les plus +insolentes et les plus fières de leur beauté, voilà les libertins, +les Don Juan, les amoureux des Cydalises qui s'en vont, guidant, par +un fil, cette révolution qui s'est faite aux accents de leur voix, +jetant la couronne du buveur pour s'envelopper dans le manteau du +stoïcien! + +Étonnants prodiges, dont le ciel même est épouvanté presque autant +que la terre!... Ils sont réservés au destin de ces astres errants +qui menacent le monde, emporté par eux. Encore une fois, c'est un +grand malheur pour qui n'est pas un lâche, quand il lui est donné de +mesurer l'abîme qui le sépare de ces grands génies; le même homme +qui s'estimait encore ce matin, se fait pitié le soir; il se prend +dans un profond mépris à considérer sa nullité, il sent le besoin de +s'arracher à ces humiliantes comparaisons; son coeur est dévoré +d'une tristesse plus pénible et plus triste que l'envie: enfin pour +échapper à ces douloureuses angoisses, il n'y a pas d'autre moyen +que de fuir et de se cacher dans une patrie où il est encore permis +d'être médiocre. Heureuse situation d'un empire qui ne se sent pas +vieillir, tranquille paix des vieux états despotiques, que tous les +empires despotiques de l'Europe ont perdue aujourd'hui! + +Ainsi accablé, perdu, abîmé dans mes désolantes réflexions, traînant +avec peine mon amour-propre humilié, j'ignore comment cela arriva, +mais je me trouvai tout à coup dans la cour de la poste aux chevaux. +Justement, au milieu de cette vaste cour se tenait tout grand ouvert +un large coche aux vastes portières, déjà rempli de voyageurs: on me +dit que ce coche allait aux frontières, une place y restait vacante, +et je l'arrêtai! On n'attendait plus pour partir, que le conducteur +et les chevaux. + +Alors je me dis à moi-même: À quoi bon rester en France? et qu'ai-je +à faire en ce monde où je ne comprends rien, au milieu de ces hommes +qui m'épouvantent, entouré de ces ruines qui tombent, et qui +peut-être finiront par m'écraser, sans que j'aie eu la gloire et +l'honneur d'y porter une main prudente? Eh oui! l'ennui même un +ennui calme et naturel convient beaucoup mieux à mon âme, que ces +fougueux plaisirs que mon coeur ne peut contenir. Une passion +modeste et malheureuse exposée à des chagrins modestes, ne +saurait-elle pas remplacer ces épileptiques transports d'une société +qui se hâte de vivre et qui tourne obéissante à des hasards pires +que la mort?--N'ai-je pas vu, d'ailleurs, tout ce qu'il y avait à +voir en France, à l'heure où nous sommes: Les ruines de la Bastille, +et le bal de l'Opéra; Notre-Dame de Paris et le Waux-Hall, les +boutiques du Palais-Royal et _le Mariage de Figaro_, Barnave et +Mirabeau, mademoiselle Guimard et la Reine; le cabaret, le Jeu de +Paume, et la cour? O ma tranquille et ma rêveuse Allemagne! Il n'y a +rien qui te vaille et rien qui me convienne autant que ton nuage et +ta paix domestique!... Allons! çà! je veux partir! + +À peine arrivé, j'écrirai à ma mère pour implorer mon pardon! Elle +ne peut pas me condamner à ce bruit abominable, à cette fournaise où +l'on brûle, à ce Paris plein de menaces... Mais juste ciel! que +cette diligence est lente à partir! + +Rien n'agite le sang comme le repos et le calme en de certains +moments. Une voiture immobile, à l'heure où l'on voudrait être +emporté au galop de ses chevaux, ressemble à un sourd-muet en +colère. Il se fâche... On rit! Il veut parler... on l'écrase à force +d'ironie.--Est-ce que nous ne partirons jamais, Monsieur? + +--Où donc allez-vous, Monsieur? dis-je, à mon voisin de droite, un +homme, aux yeux bleus; il me répondit gravement: + +--Je suis un amateur de roses: dans mon jardin de la barrière de +Fontainebleau j'en possède un compte de trois cent trente-deux +espèces; je n'ai pu avoir encore un beau plan de la _Felicia_, il +faut que je me complète, et je vais en Suisse pour la chercher. + +--Pour moi, reprit le voisin de gauche, on aime autant que monsieur +les choses complètes. Je possède dans ma bibliothèque une admirable +suite des éditions d'Horace, et c'est le seul livre raisonnable que +je connaisse; aussi je puis me vanter de l'édition _princeps_, +imprimée à Milan, en 1470 ou 71, par les soins d'Antoine Zaroth de +Parme, une édition de Venise à la fin du XIe siècle, une de Ferrare +et celle de Florence, on possède un bel exemplaire sorti des presses +d'Antoine Miscominus, d'Alexandre Minutianus et de Jean de Forli. +J'ai trouvé, naguère, sur le Pont-Neuf, l'édition Aldine de 1501, et +l'édition d'Alde le jeune, de 1551. J'ai hérité de l'Horace de +Jocodus-Badius-Allusius; je possède aussi l'Horace de Daniel +Heinsius, imprimé par les Elzévier, en 1612. L'Horace de Jacques +Talbot de Cambridge, et celui de La Haye, et l'Horace de Baxter, +mais je n'ai pas encore trouvé l'Horace publié à Lyon en 1511, et je +vais à Lyon pour le chercher. + +--J'aime les papillons, dit le troisième et j'en ai chez moi de +mille sortes, fleurs volantes dans l'air, chargées de peinture et +d'azur; j'ai passé ma vie à les mettre en ordre, à les ranger par +espèces. Avant-hier ma gouvernante a brisé l'aile droite de mon +_papilio atropos_ du lac de Genève, et je vais en Suisse pour le +chercher. + +--Et vous, Madame, avez-vous aussi une collection à compléter? Elle +me répondit en souriant: + +--J'ai six enfants dont je suis la mère: le premier s'appelle Jules, +il fait déjà des élégies et des drames; le second s'appelle Ernest, +et il ne parle que de fleurets et de tambours; Antoine est beau +comme un ange, et ne parle que du ciel d'où il est venu; Tom est +charmant dans son air malin et boudeur; vous n'avez rien vu +d'aimable et de bon comme mon gros et jovial Grégoire; mon tout +petit Gabriel vient d'être délivré de ses premières dents; je suis +une heureuse mère, ajouta-t-elle d'un air pénétré. Si vous étiez +venu plus tôt, vous les auriez vus tous les cinq autour de moi me +donnant le baiser d'adieu; mais j'ai encore un autre enfant, une +jeune fille de seize ans, ma Clémence, et je vais en Suisse pour la +chercher. + +Ces trois réponses me jetèrent dans une profonde rêverie. En ce +moment je venais de comprendre, enfin, comment et pourquoi je ne +pouvais plus partir. + +--Mon Dieu! m'écriai-je en relevant la tête péniblement, mon Dieu, +Madame et Messieurs, que vous m'avez fait de mal, sans le vouloir! +Véritablement je ne saurais partir avec vous: gens heureux, partez +sans moi: les chevaux arrivent, les postillons sont prêts... À +l'instant même où je mettais le pied à terre, la lourde voiture +s'ébranlait, les passants se pressaient contre la muraille, les +chiens hurlaient, et je restai seul au milieu de Versailles, moi qui +tout à l'heure encore m'en croyais absent à jamais. + +Or, (voici que je reviens à mon accident du bal masqué), tel fut le +raisonnement qui m'empêcha de quitter Paris et Versailles, comme +c'était tout à l'heure encore ma très-formelle volonté. Quoi donc, +me disais-je, il y a, dans cette diligence embourbée une +demi-douzaine de très-honnêtes gens qui s'arrachent aux habitudes +les plus chères de leur vie et qui partent, un jour d'automne, pour +courir après une fleur, un enfant, un insecte qui leur manque, et +moi, moi seul avant de partir, je n'ai pas songé à compléter le seul +moment de bonheur qui me soit arrivé en ma vie? Insensé que j'étais! +j'aurais donc emporté un bonheur incomplet, un bonheur misérable, et +rempli de ténèbres, rempli de regrets! + +Je sais bien que je parle en ce moment, par énigme, et que mon récit +tourne au mystère... il faut cependant pour que je m'explique, et +pour que vous compreniez ma peine, que je vous raconte le plus grand +événement de mon étrange soirée au bal masqué de l'Opéra. + +Cet aveu me coûte à faire, encore aujourd'hui, à l'âge où les +honnêtes gens, leur tâche étant accomplie, et la mort étant proche, +ne redoutent plus le ridicule. Ainsi, pensez, si j'étais embarrassé +avec moi-même, au moment où je voulus me rendre compte enfin de +cette aventure incroyable!... Il serait bon peut-être (ainsi me +disais-je) d'écrire instant par instant les moindres émotions de +cette nuit qui ne viendra plus! + +Déjà je cherchais le papier, la plume et l'encre, quand un vieux +valet poussant la porte de mon salon: + +--S'il plaisait à Monseigneur, me dit-il, un pauvre diable attend, +qui désire lui vendre un encrier. + +--C'est bien vu, dis-je, et faites entrer ce brave homme... il +arrive à propos. + +L'homme entra. Il portait, de ses deux mains, une lourde et massive +écritoire en pierre de taille, qu'il posa gravement sur mon bureau. +Cette pierre avait la forme d'une tour, les créneaux, les cercles de +fer, les fenêtres étroites, la porte oblongue, en un mot rien n'y +manquait. Dans un trou qui représentait les fossés fangeux, l'encre +flottait, image exacte de la limpidité des eaux du fossé. + +Ce je ne sais quoi, d'une forme hideuse me fit peine à +voir:--Êtes-vous fou, Monsieur? m'écriai-je, et remportez cette +machine horrible, à l'instant. + +--Monsieur, reprit l'homme à l'encrier, ceci est très-sérieux, je ne +suis pas fou, et je ne plaisante guère; il y a déjà longtemps que +nous ne plaisantons plus, nous autres du faubourg. L'encrier que +voilà, et dont la masse attristante pèsera tantôt d'un poids cruel +sur les pensées légères de votre jeunesse heureuse, il faut +nécessairement que vous le contempliez avec respect. Je l'ai façonné +de mes propres mains, avec une pierre de la Bastille, après avoir +renversé la Bastille de ces mains que voici! + +Ainsi parlant, le rude ouvrier s'approcha de son ouvrage, il le +contempla d'un regard plein d'orgueil, puis il reprit:--J'ai fait ce +que j'ai pu, mon prince, il est vrai que je ne suis pas un +très-habile maçon; il peut se faire aussi que cette tour ne soit pas +positivement une tour, et vous comprendrez facilement que la +véritable Bastille était plus belle. Au fait, vous pardonnerez à +l'ouvrage en faveur de l'ouvrier. Ce que je puis affirmer ici, c'est +que la pierre que voilà, je l'ai prise au coin le plus sombre et le +plus terrible de notre ancienne prison d'État. Ce fragment +appartient à la plus triste des quatre tours, à la tour de la +liberté. Cette pierre est suintante encore; en vain, je l'ai polie, +en vain je l'ai limée, en vain je l'expose au soleil levant, au +clair soleil qu'elle n'a jamais vu, cela sent toujours l'odeur de la +tombe et la moisissure du cachot. Cela nuira peut-être à la qualité +de votre encre; à coup sûr, cela doit ajouter à la valeur de +l'encrier. Tenez, Monseigneur, voilà encore la trace d'un anneau de +fer qui était attaché à ce coin-là! Vous posséderez vraiment un +excellent échantillon de notre ancienne Bastille, et quand vous en +aurez bien compris toute la valeur, je suis sûr que vous le +montrerez avec orgueil. + +Cet homme aurait pu parler jusqu'au lendemain, je ne l'écoutais pas! +Je me promenais dans l'appartement, cherchant les recoins les plus +sombres pour éviter l'aspect de cette Bastille en miniature. Ainsi +la voilà donc réduite à cette dimension frivole, cette forteresse +insensée où pendant tant de minutes séculaires, tant de sang fut +mêlé à tant de larmes! La voilà donc sur ma table, imbécile jouet +d'enfant, cette épouvante du Paris féodal. Tyrannie! On y brisait +les âmes, on y brisait les corps! Toute la France guerrière et +pensante a été renfermée en ce lieu funeste. Il était pour le roi +Louis XI un lieu de plaisance! Il servait de coffre à Henri IV! +Richelieu n'eût pas gouverné huit jours, s'il eût été privé de sa +chère Bastille, et Louis XIV se fût écrié: ma royauté n'a plus de +remparts! Un abîme... un tombeau... un échafaud... parfois même un +piédestal. Le grand Condé et Voltaire ont été renfermés dans ces +murs; l'un, vaincu par la Bastille, tout grand qu'il était; l'autre, +faible et pauvre, et vainqueur de la Bastille! Qu'es-tu donc devenu, +symbole énervé des vieux pouvoirs? Est-ce bien toi, Bastille, qui +gis ainsi sur une table, prêtant la boue et le flot de ton fossé à +ma plume oisive, éternelle prison où s'étouffaient les cris des +misérables, donjon sans loi et sans pitié où l'écrivain expiait ses +plus beaux rêves! Murailles féroces sur lesquelles se sont brisés +tant d'amours malheureux, tant d'opinions généreuses, tant de +croyances, tant d'écrits brûlés par la main du bourreau! Mais, Dieu +soit loué! ces cendres ont fini par retomber sur ta tête comme un +linceul?»... Ainsi je rêvais... autour de cette machine d'État, +étrange relique du pouvoir absolu. + +En même temps je cherchais à me rappeler cette histoire; il me +semblait que je découvrirais dans cette pierre arrachée aux cachots +séculaires, la trace et le souvenir de tant de misères imposées à +tant de grands hommes; il me semblait que ce monument féroce et tout +d'un coup infidèle à sa mission, rejetait par tous ses pores, les +pensées de révolte et de révolution que le pouvoir confiait à sa +garde abominable, impie! En effet, pour peu que vous soyez attentif +vous verrez que ce n'est pas l'eau qui suinte en cette pierre +arrachée aux ténèbres, ce ne sont pas les cris des misérables qui se +font entendre... Écoutez, et voyez! ce qui suinte ici c'est le +génie; et si ces murs épais vont crouler et remplir de leurs ruines +le monde ancien, c'est la liberté des vieux âges qui brise à tout +jamais ces murailles lézardées. O dérision de la force! Honte +éternelle de la tyrannie! O retour implacable, inespéré de la +toute-puissance... une heure a suffi pour renverser ce rempart, et +voici les jouets que l'on fabrique de ses débris! + +En même temps, mon rêve allait toujours, et refaisait à ma façon, +sur l'immense et terrible _ouï-dire_ du genre humain, une Bastille à +mon usage: il me semblait que j'étais monté sur la plus haute tour, +et soudain, de ces hauteurs, le spectacle le plus animé et le plus +dramatique s'offrait à mes regards. Ah! quelle histoire! Hélas! +quelle épouvante! O mon Dieu! que de souvenirs! Tout se courbe à tes +pieds, Bastille impitoyable! À ton seul aspect les plus grands +esprits tremblent, les plus grands coeurs frémissent, les héros se +troublent, les saints rêvent le martyre et les innocents le +supplice... et puis, tout d'un coup, victoire éternelle! Il n'y a +plus de Bastille! Les cachots sont muets, les fossés sont comblés, +les chaînes sont brisées, les tortures sont abolies, les corps sont +délivrés, les âmes ont des ailes, la pensée est libre! Et tout ce +qui est mort ressuscite! Et tout ce qui était bâillonné parle à +haute voix! Les cachots sont ouverts! Les tombeaux chantent des +hymnes! Triomphe au fond des abîmes et délivrance au plus haut des +cieux! + +Quant à toi, fabricant de petites Bastilles, parodiste idiot des +grandes vengeances, colporteur de ces pierres insultées, emporte à +l'instant ce monument de ton génie! Elle n'a que faire ici, chez +moi, ta Bastille impuissante, et j'aurais grande honte d'en faire un +meuble, à mon usage! Ainsi, va-t'en, et si tu trouves que cette +pierre, enfin soit lourde à porter, va-t'en la déposer chez +Mirabeau, Vergniaud, Barnave, Duport, Lameth, chez les vainqueurs +véritables de la Bastille! À ceux-là seulement un pareil encrier +peut convenir. Ceux-là ont brisé tous les vieux instruments qui +servaient à donner un corps à la pensée humaine, ils en ont inventé +de nouveaux et de plus sûrs; ils ont effacé les vieilles règles même +de l'éloquence; ils sont grands, sublimes et politiques, comme on ne +l'avait pas été avant eux. Si J.-J. Rousseau vivait encore, il +faudrait lui porter cette pierre; elle irait à merveille à sa +colère, à ses mépris, à ses vengeances, à sa haine pour l'autorité +sans forme et sans nom. Donc loin d'ici, hors de moi ce fragment de +la Bastille: ôtez cet encrier de ma vue, il est fait pour contenir +les grandes pensées, pour servir le vrai courage et les passions +populaires. Non! non! je ne saurais employer à mes vaines écritures +ce travail d'un peuple entier; encore une fois, éloignez de mes yeux +cette Bastille... elle me fait honte... elle me fait peur! + +L'homme partit emportant fièrement la Bastille entre ses bras: il +alla la vendre à la comtesse Dubarry qui partit d'un beau rire à +l'aspect de cette grossière image d'un monument qui l'avait défendue +et courtisée _in extremis_. + +--Vous êtes un grand niais, Monsieur, dis-je à mon valet de chambre, +avec vos encriers de pierre éternelle... l'écritoire de M. Dorat me +suffisait. + +Quand je fus un peu calmé...--Monseigneur (me dis-je à moi-même), +essayez maintenant d'écrire ici, avec cette plume innocente et ce +peu d'encre oublié au fond d'un cornet, la terrible aventure dont le +souvenir vous enferme au milieu de Paris, plus sûrement que si vous +étiez enfermé dans le cachot le plus profond de _la tour de la +liberté_! + +Donc, Monseigneur, souvenez-vous, qu'il y a trois jours, dans un +moment d'oisiveté et de curiosité, vous êtes entré sur le minuit, +dans la salle de l'Opéra, au beau milieu du bal masqué. Vous étiez +seul, inconnu de tous, ne connaissant personne, écoutant sans rien +entendre, et voyant tout... sans rien voir. Des ombres passaient çà +et là, murmurant tout bas des paroles sans suite et sans accent. Des +passions vous frôlaient, souriantes! Des yeux vous regardaient... +brillants! Des bouches riaient... ironiques! _Chacun pour soi_ était +le mot d'ordre et le but de la fête, et puis, je n'étais qu'un +étranger dans ces rencontres d'une ville entière qui se cherche, et +s'appelle et se reconnaît, à certains signes, dont elle seule elle a +le secret. Je restais dans cette foule immobile, inquiet, +malheureux, quand tout à coup une petite main se posa sur mon +épaule, une voix douce avec cet accent d'innocence que j'aime tant +dans les femmes de mon pays, murmura de tendres paroles à mon +oreille enchantée: + +On te connaît, disait-elle, on sait que tu es un philosophe, un +Allemand, un jeune homme honnête et réservé comme un vieillard... +Ah! jeune homme à l'abri des passions, que viens-tu faire en ces +lieux où tout brûle? Ainsi parlait la voix charmante, agaçante, et +la beauté qui s'emparait de mon âme et de mon coeur! Figurez-vous +une voix d'un beau timbre, une taille élevée, un geste ingénu, +l'esprit léger, le rire et la bonne humeur de la vingtième année, +enfin je ne sais quoi de vivant et passionné dans le peu que je +pouvais deviner de ce visage inconnu; tant de grâce et tant de +baisers! Jamais jeunesse et beauté ne m'avaient parlé si tendrement +et de si près! «Tu me connais? lui dis-je en tremblant d'une +irrésistible émotion, tu me connais beau masque, tu es plus heureux +que moi.» + +Elle prit place à mes côtés et sa robe, en frissonnant, faisait de +beaux plis autour de sa personne, entourée à la fois de mystère et +de contentement. + +--Oui, dit-elle, on te connaît: un homme irritable et jovial, triste +et rêveur sans savoir pourquoi, grand observateur de riens, grand +faiseur de petites choses, très-médiocrement bon ou méchant, +philosophe absurde, amoureux manqué. Beau masque... on te connaît... +Mais vous, Monseigneur, vous ne me connaissez pas? + +--Si je te connais, lui dis-je? Une ombre, une dame errante, une +aventure, une habitante de Luciennes ou de Marly, une bergère de +Boucher, une pampine de Clodion, une houlette, un jupon court, tout +vice et tout sourire... un piége où l'on tombe, une imprudence, et +très-jolie, à qui l'amour fait trop de peur, et que l'amour prendra +ce soir. Est-ce bien cela, bergère, et voyez si l'on ne sait point +parler votre jargon? + +Elle reprit, toujours avec la plaisanterie et ce sentiment qui +devaient nous mener si loin:--Que fais-tu ici, à cette heure, et +pourquoi donc ne pas rester chez vous dans un calme repos? «Do! do! +l'enfant do!» C'est une chanson allemande! Il me semble, à te voir +huché dans ce tumulte, une de ces sentinelles perdues qui cherchent +l'ennemi de tous leurs regards, et qui s'endorment avant de l'avoir +découvert. + +Elle me dit mille autres folies pleines de grâce et de goût; puis je +lui parlai comme on parle à ses amours, et lui parlant tendrement, +sans audace et sans peur, je donnais une expression à cette bouche, +un mouvement à ses yeux, une couleur à ses longs cils; j'étais comme +le statuaire à son dernier coup de ciseau; encore un instant, voilà +ma Galatée! «O ma reine! ô ma vie!» Ainsi je lui disais! Puis, sans +le savoir, sans le vouloir, je l'entraînais loin de la foule et +quand nous fûmes seuls:--À présent, lui dis-je, assis à ses côtés +près d'elle, et respirant sa tiède haleine; à présent, par grâce et +par pitié, permettez que je vous contemple, à mon aise; oublions ces +licences, permettez que je vous dise enfin, sérieusement, que je +vous aime! Allons! fi du masque! Et, démasqué, je voulais la +débarrasser de ce voile importun. + +--Non pas, disait-elle, en se défendant d'un geste énergique, non +pas, messire, non, vous ne verrez pas mon visage; à Dieu ne plaise +en effet, que je joue ici même, en cette folle nuit, sur un regard, +tout le bonheur de ma soirée. Est-ce donc ainsi que vous obéissez à +la rêverie, ô rêveur? Donc fiez-vous à moi, comme à vous je me fie. +Et elle ajoutait je ne sais combien de saillies vives et tendres, +agaçantes et timides. J'étais muet, j'étais fou. Cependant tout à +côté de cette retraite mystérieuse où M. le régent avait laissé son +empreinte et ses souvenirs, les sons bruyants de l'orchestre +ajoutaient un enivrement mortel, à mon enivrement. + +--Au moins, repris-je, au moins laissez-moi, en partant, un nom que +je puisse murmurer dans mes beaux jours, un nom auquel je rattache +une idée, un souvenir... une obéissance, un respect. Ceci est +très-sérieux, madame, et je ne plaisante plus. + +Elle reprenait sur un ton incroyable de causticité féminine: + +Oh! oh! nous voilà, en effet, tombés dans le sérieux! _Madame!_ Ah! +fi le gros mot pour cette heure emportée et frivole! Ami, +croyez-moi, obéissons à l'heure présente, et gardons-nous de +renvoyer ce fraternel _toi_ dans le séjour des ombres, comme un +fantôme après minuit. Quoi donc! tu veux être sérieux à propos +d'amour, sérieux au milieu de la vapeur d'un bal masqué? Regarde, +autour de toi tout est ruine, et menace; il n'y a plus rien qui soit +debout dans l'ancien monde. Et pourquoi ne serions-nous pas, toute +une heure, oubliant vous, ce que je suis; moi, ce que vous êtes, +Monseigneur? Ici même, ici, un premier prince du sang se laissait +tutoyer par madame de Phalaris? + +--Qu'il en soit ainsi, lui dis-je, et puisque madame ne veut pas +qu'on la voie, au moins a-t-elle un nom qui la rappelle à mon +souvenir quand je n'entendrai plus ce bel esprit qui parle avec tant +de grâce... et de tristesse... + +--Et quoi! dit-elle, ma voix ne dit rien de plus, non pas même un +brin de tendresse... un peu d'amour? + +Je sentis sa main trembler dans la mienne... Il y eut comme une +larme à travers la dentelle jalouse... Ah! qu'elle était belle! Elle +exhalait les plus charmantes odeurs de la jeunesse. Elle était toute +grâce et tout sentiment.., elle se livrait... elle se défendait... +elle voulait... elle ne voulait pas... elle avait des licences qui +me semblaient venir du ciel même d'Anacréon ou de Gentil Bernard! + +C'était bien la femme abandonnée à l'extase, à la crainte, aux +transports d'une minute ineffable... Ignorante, elle interrogeait +une âme ignorante, elle pensait, elle pleurait tout bas! Tantôt elle +m'attirait dans ses bras, sur son sein charmant, tantôt elle me +repoussait, avec tant de force et d'énergie! +Heureuse--épouvantée--insolente--altière--humble à mes +pieds--agonisante! Elle était toute flamme et tout frisson, tout +délire, haletante, éperdue... et moi, je passais par toutes ses +transes, je provoquais toutes ses espérances, je subissais toutes +ses douleurs. Je priais, j'ordonnais, je pleurais, je me fâchais... +je lui disais: _va-t'en!_ Je la rappelais... consolée! O lutte +étrange! ô mystère! Enfin, tout d'un coup, lorsqu'elle eut demandé +grâce et pitié, je m'emparai de cette inconnue et, sans rien +attendre, ébloui, furieux, j'ouvris ses bras à mon amour; ses bras +me retinrent avec une passion silencieuse et frénétique. Oh +malheureux! je ne songeais qu'à mes transports du moment, je me +livrai à cette femme comme à moi elle se livrait; inconnu à elle +inconnue, et délirante, elle à moi délirant, à moi tout jeune, à moi +timide, amoureux, plein de fièvre... ô bonheur! Elle était donc à +moi cette beauté invisible!... elle était à moi, elle vivait pour +moi, et j'embrassais un fantôme! Hélas! tant de passion... et déjà +tant de remords! Pygmalion, ta statue est un marbre inerte... O dieu +d'amour, fais au moins que je la voie, et qu'elle me sourie! et +qu'elle me donne... un baiser. Elle était là furieuse, insensée et +pleurante! Elle m'appelait un traître, elle m'appelait un lâche! +Elle se maudissait... elle me maudissait. En vain par ma crainte et +par mes respects, je voulais protester contre l'entraînement qui +l'avait perdue... Elle était immobile! Elle était silencieuse! +Étonnée, elle-même, de ce grand crime dont elle était la complice +innocente... Oui! Elle avait honte et je partageais sa honte... Elle +avait peur et j'avais peur! Ces grands yeux qui me regardaient +semblaient mettre au défi ma probité, ma loyauté, ma chevalerie!... +Enfin, quand elle me vit à genoux, baisant ses mains, et demandant à +mon tour: grâce! pitié! pardon! + +--Tu ne me verras pas, dit-elle! Et tu ne l'auras pas, ce baiser que +ta bouche implore!--Adieu! + +Il faut bien que je le châtie et que je me châtie! Adieu! Elle était +déjà sur le seuil de cette porte où l'avaient conduite sa hardiesse +et sa mauvaise étoile... Elle s'arrêta, comme obéissante à un +remords mêlé de pitié, et d'une voix plus douce, et d'un regard plus +tendre, elle ajouta: Pourtant si bientôt arrivait ton dernier +jour... mon dernier jour!... Si ton souvenir et ta pitié me +restaient fidèles... ou tout au moins si par quelque grande action +vous vous montrez digne enfin de ce qu'on a fait pour vous... vous +verrez mon visage... ami, vous saurez mon nom... nous mourrons dans +notre premier... dans notre dernier baiser! + +À ces mots... elle disparut, comme une apparition, dans cette +muraille du Palais-Royal et de l'Opéra où tant de vices avaient +passé! + + + + +CHAPITRE III + + +Resté seul, je me sentis pris par un grand doute... Allons! me +dis-je, elle a bien joué son rôle... et je la reverrai demain! Tant +le doute est un corrupteur certain des âmes les mieux trempées! +Certes, j'étais convaincu de l'honnêteté de cette femme autant que +de sa beauté suprême... Eh bien! lâche et misérable ergoteur, +j'aimais mieux la nier à moi-même que d'entourer son cher souvenir +de ma reconnaissance et de mes respects. Ingrat que j'étais, ingrat +et lâche amoureux, quand tout me disait que j'étais le premier amour +de cette beauté sans nom... Je me faisais toutes sortes de +raisonnements misérables pour me bien démontrer à moi-même que +j'avais affaire au vain caprice de quelque dame oisive, et qui se +moquait de ma naïveté... + +Heureusement que j'eus donné bien vite un démenti sans réplique aux +sophismes qui s'arrêtaient dans mon cerveau, et ce démenti qui me +sauvait de ma honte, je le trouvais dans les transports de mon +coeur. Cette fois enfin l'amour l'emportait sur le paradoxe, et par +la sincérité de ma douleur, de mes regrets, je comprenais tout ce +qui manquait au parfait accomplissement de mon bonheur. J'aimais! +J'étais aimé! Elle s'était livrée à moi toute entière... Oui! mais +je n'ai pas vu son visage... oui, mais je n'ai pas effleuré cette +lèvre où murmuraient ces tendres paroles... à l'instant même où +j'avais le droit de la retenir! Et maintenant si loin d'elle, et +pris d'un regret ineffable, en vain je l'appelle, en vain je la +cherche... ou bien la voilà qui me revient, mais toujours +invisible... Est-ce vous... est-ce toi, mon fantôme... Et veux-tu me +donner enfin ton sourire et ton baiser? + +Telle était mon anxiété! Voilà ma peine! À l'instant même où je +quittais la France, épouvanté du bruit, des ténèbres, et de +l'immensité de l'abîme, il m'a suffi de rencontrer cet ami des +papillons, cet amateur des belles roses, ces faiseurs de collections +complètes, ces rêveurs à la poursuite de tant de misérables petits +bonheurs, pour comprendre à quel point il serait misérable et +honteux de ne pas chercher à compléter, moi aussi, la plus belle +heure de mon premier amour. + +Ainsi je me rendais compte, à moi-même, et ne voulant rien oublier +de cette aventure étrange, des moindres incidents de cette nuit de +folie et d'enivrements de tous genres. Il me semblait que cela me +consolait de me raconter à moi-même les plus fugitifs souvenirs... +Un peu calmé par ces confidences, je revins à Versailles, dans cette +ville à part qui n'avait pas, même à cette heure où s'éclipsait la +royauté de la France, son égale sous le soleil! En ce moment, la +ville était déserte, le roi, la reine et la cour fatigués du +spectacle éternel de la cité devenue trop grande pour la royauté +nouvelle, avaient cherché une ombre, un refuge, un peu de calme et +d'oubli dans le palais de Saint-Cloud où la mort avait fait tant de +ravages. Trop heureux ce roi dont le trône est chancelant, trop +heureuse aussi cette reine exposée à tant de clameurs, à tant de +violences, d'échapper à la fatigue, à l'isolement, aux ennuis de la +ville de marbre et d'or. + +Versailles, la ville esclave où tout passe, où le grand siècle a +passé... Cité d'un jour!... Caprice éphémère d'un seul roi qui +n'avait pas songé que ses enfants et ses petits-enfants ne +suffiraient pas à remplir cet asile exagéré de sa propre grandeur. +Rien qu'à parcourir cette ville sonore, on comprenait confusément +que sa prospérité n'était plus qu'un mensonge, et sa grandeur un +rêve. Ce palais dont Louis XIV seul fut le châtelain, dont les deux +rois ses successeurs, ne furent que les portiers, encore un jour, +encore une heure, il sera trop étroit pour le peuple souverain, +pendant que ces hôtels bâtis pour ces ministres, ces capitaines, ces +évêques, ces seigneurs seraient trop vastes et trop beaux pour de +simples citoyens. La mort pesait déjà sur cette ville insensée à +force de richesse et de grandeur, comme elle a pesé sur les villes +des lacs sulfureux de l'Écriture, ou sur les villes profanes de la +molle Ionie, et sur toi, Venise, ô reine, ô prostituée! À peine elle +a perdu sa loi, sa force, elle se fait courtisane, et elle se perd +dans la débauche et le plaisir. + +Telle elle m'a paru vide, endormie, oublieuse du passé, sans souci +du présent, et déjà courbant la tête sous la main pesante de +l'avenir, telle on m'a dit qu'elle était encore aujourd'hui, cette +ville ouverte à toutes les dégradations. Comme elle vivait de la +royauté, elle est morte avec elle. Elle a succombé sous le poids de +ses habitudes paresseuses; elle est semblable à ces grands sépulcres +ouvragés, taillés et ciselés par les grands artistes que la +postérité étudie et contemple sans trop s'inquiéter du nom des +morts, enfouis dans ce magnifique cercueil. Quand je le vis, pour la +dernière fois, ce temple dégradé où se tenait la majesté de Louis +XIV, déjà tout était sombre et mort, l'herbe, ornement des +cimetières croissait déjà dans les places publiques, les volets de +ses maisons se fermaient silencieusement comme on les ferme à +l'heure où l'on part pour un long voyage, tout est fermé au dehors; +tout est sombre au dedans; le feu est éteint; le lit est défait; le +meuble est recouvert de ses toiles, la pendule a cessé de sonner les +heures, le jardin est mort, vide est le bûcher; la vie est absente à +jamais de ces murailles; plus d'enfant qui va naître et plus de +vieillard qui va mourir! spectacle épouvantable! Une ville entière +qui se meurt! Un règne entier qui s'efface! Une maison pareille, la +maison de Bourbon qui tombe en ruine! Versailles aux abois, tout +Versailles!... Moi, cependant, je la contemplais dans son agonie, et +dans son abandon, cette antique cité des miracles, lorsque au bas de +l'escalier du palais j'aperçus un étranger dont la figure douce et +calme, l'attitude aimable et le sourire bienveillant attiraient tous +mes regards... Il se tenait devant un autre personnage qui portait +sur sa poitrine une croix militaire, et qui vendait des petits +gâteaux. + +Je m'approchai de l'étranger, il me salua.--Voulez-vous manger un +petit gâteau avec moi, Monsieur? La reine et le roi sont à +Saint-Cloud, et Leurs Majestés ne nous verront pas. + +--Je suis bien sûr, répondis-je en acceptant l'offre de l'étranger, +que si le roi et la reine nous voyaient, plutôt que de nous blâmer, +ils partageraient notre repas, rien que pour faire honneur à cette +croix de Saint-Louis. + +--La reine surtout, reprit mon homme en puisant de nouveau à la +corbeille, elle est si belle... et si bonne. + +--Oui, répondis-je, et cette croix est la meilleure preuve que Sa +Majesté n'a pas mangé de ces gâteaux; cette croix, elle l'aurait +vue; elle voit les malheureux de si loin! + +--Et cependant, reprit l'amateur de petits gâteaux, vous voyez bien +cette dalle de pierre; elle a cédé de deux pouces depuis que ce +brave officier est venu se poser à cette place, pour la première +fois. + +Ainsi nous devisâmes, lui, l'officier et moi. Lui était affectueux, +bienveillant et causeur, l'officier était simple et réservé, moi +j'étais fort à l'aise en cette société d'honnêtes gens sans +prétentions, et je trouvais les petits gâteaux excellents. + +L'étranger était un causeur très-fin, et très-ingénieux; il courait +après les plus imperceptibles nuances de la pensée et des objets +extérieurs. Je ne saurais vous dire toutes les histoires dont il +était le héros, il en avait de charmantes, à propos de rien. Par +exemple, il nous montra ses gants, et il nous raconta comment il les +avait achetés...--Dans une humble boutique éclairée à demi; le +comptoir est tenu par une aimable et charmante femme aux yeux noirs, +à la peau blanche, et qui sourit à merveille... + +Ainsi la confiance allait s'établissant entre nous; j'étais tout +oreille et le bon chevalier de Saint-Louis souriait doucement à sa +corbeille à peu près vide... encore un gâteau, j'allais savoir toute +sa vie... un importun qui descendait par le grand escalier et qui +vint à moi, les bras ouverts, en me saluant de tous mes titres, +emporta la confiance de ces deux hommes... Au premier salut du +courtisan, le pauvre chevalier de Saint-Louis releva la tête, il +prit sa corbeille des deux mains, et se retira lentement d'un air +calme et résigné; l'étranger, le suivit, en me jetant un regard de +reproche et de pitié.--Je les suivis longtemps des yeux l'un et +l'autre, et quand ils eurent disparu, je sentis que je les aimais. + +Je fus désespéré de les avoir perdus si vite.--Mon Dieu! Monsieur, +m'écriai-je en parlant au courtisan, vous me tirez de la plus +agréable conversation qui se puisse entendre: ces deux hommes sont +vraiment d'honnêtes gens. Pourquoi donc votre aspect leur a-t-il +fait tant de peur? + +--Mais, reprit l'homme à l'habit, je l'ignore; on n'est pas fait, +que je sache, à épouvanter ces messieurs: l'un est un pauvre diable +qui a la rage, malgré la consigne, de faire son commerce sur les +marches du château; l'autre, savez-vous qui est l'autre? + +--Je voudrais bien savoir son nom, répondis-je avec empressement. + +--Je vais vous le dire, monseigneur, et quand vous le saurez, +plaignez-vous encore de mon intervention... L'autre n'est rien moins +que le fou en titre du roi d'Angleterre, à qui je viens de faire +délivrer un passe-port. + +--Et son nom, je vous prie, Monsieur? + +--Dame un nom de bouffon:... il s'appelle Yorick. + + + + +CHAPITRE IV + + +Le secret que j'avais confié au papier, je l'aurais dit volontiers à +Mirabeau; mais s'il aimait beaucoup les dames, en revanche il les +estimait assez peu, et je craignais son ironie... Au contraire, il +me sembla que Barnave était tout à fait le confident que je +cherchais, et je lui racontai non pas sans un peu de honte, ma bonne +fortune et les doutes qu'elle avait fait naître en mon esprit. + +--Bon! dit-il, vous avez trouvé la fin du roman! quelle étrange +passion, et quel scrupule incroyable? Une inconnue... Un bonheur +incomplet... un baiser qu'on vous a refusé... Ah! triple Allemand +que vous êtes, et que dirait M. de Lauzun, s'il avait entendu votre +histoire?... Au fait d'où vous vient cet embarras inexplicable? À +tout prendre, l'accident qui vous arrive est un accident heureux. +Une seule femme que vous ne connaissez pas, si vous savez profiter +de l'aventure, peut vous tenir lieu de toutes les autres. Vous donc +qui preniez en pitié le fou de la reine, on ne vous manquerait pas +de respect en vous donnant un grain d'ellébore!--Ah! dites-vous, la +dame était masquée!--Eh bien! prêtez-lui tous les visages qui lui +conviennent le mieux! Son masque a caché cette femme à vos yeux, il +en cache, en même temps mille autres plus belles et plus charmantes, +celle-ci que celle-là... Pour vous cette femme est partout; elle a +tous les noms, elle prend tous les visages, elle est jeune, elle est +belle, elle est noble... elle a tout... Rêvez le reste, et ne +pleurez pas! Ainsi parlait Barnave, avec un accent léger, vif, +pénétrant, en homme habitué aux objections... Puis, comme il ne me +voyait pas calmé... + +--O fortune! ô destin, disait-il: une monarchie est en péril, un +peuple est renouvelé, l'Europe entière est haletante à l'annonce des +plus grands événements, Mirabeau monte à la tribune, éclipsant tout +ce qui se présente, et moi, Barnave un élu du peuple, en ce moment +je suis le confident des incroyables amours d'un grand prince! À +cette heure, et bon gré, malgré moi, et toute affaire cessante, il +faut que je m'occupe à compléter une intrigue de bal; il faut que +j'assiste aux commencements d'une passion finie! Holà! le joli +métier pour toi, Barnave! Et cependant, ajouta-t-il en me prenant la +main, je ne trouve pas cela ridicule, je vous assure. Je suis assez +malheureux pour respecter toutes les passions; cherchons donc, +puisque vous le voulez, quelque remède à vos douleurs d'amour. + +--Il faudrait, repris-je un peu rassuré, découvrir quelle était +cette femme, comment elle était venue à ce bal et pourquoi donc elle +m'a choisi dans la foule, et laissé là, l'instant d'après, sans me +dire: _Au revoir!_ + +--Ma foi, reprit mon nouvel ami, si j'étais que de vous... je me +ferais le plus beau du monde, et la tête haute, et le jarret tendu, +j'irais, je viendrais, je chercherais... je ne m'adresserais pas à +un orateur populaire, animé de toutes les passions d'une révolution +sans pitié, je voudrais deviner, à moi tout seul, la dame et +souveraine de ma pensée; je la reconnaîtrais à sa voix, à son geste, +au feu de ses yeux, à ses mains, à sa parole, à son silence, aux +révélations du sixième sens... et puis, si elle échappait à ma +recherche, à mes transports, voulant compléter absolument l'amour et +le bonheur qu'elle m'a donnés, je chercherais dans la plus belle +foule, et quand j'aurais rencontré assez de beauté, de jeunesse et +de grâce amoureuse, alors, prosterné sous le regard de cette beauté, +je lui dirais: O Madame, un baiser! un seul baiser!... Je ferais +mieux, j'irais dérober, comme un voleur de nuit, la sensation qui +vous manque, après quoi, j'en demanderais pardon à la dame!... Il y +a des injures que les femmes pardonnent toujours. Ainsi, bel et bien +votre émotion sera complète, ainsi rien ne manque à votre roman de +vingt ans! + +Et comme il vit à mon désespoir muet que le remède était trop grand +pour le mal:--Non, non, me dit-il, ne faites pas cela. Faites mieux; +recommencez un autre amour, un amour complet, retournez au bal et +gardez assez de sang-froid pour arracher le masque de la première +qui se livrera. Vous avez raison, point de moitié de bonheur, je +n'en veux pas pour moi, nous n'en voulons pas, nous autres qui avons +une âme. Et cependant, cher prince, moi, qu'un abîme aussi sépare à +jamais de l'amour qui me tue, ah! si j'avais touché seulement sa +main, si son regard était tombé sur moi, agenouillé, à ses pieds, si +j'avais entendu sa voix m'appeler par mon nom: _François Barnave!_ +En ce moment, je n'aurais plus été Barnave. En ce moment, dompté, +docile et soumis aux moindres caprices de la beauté que j'aime, et +dont nul ne saura le nom, jamais, François Barnave serait descendu +de cette tribune éclatante... il eût déserté la cause de Mirabeau, +la cause du peuple; il eût tout foulé aux pieds: honneur, devoir, +conscience; et plus sage et plus amoureux que vous, Monseigneur, il +eût trouvé son bonheur complet! Dieu du ciel! j'aurais été heureux +autant qu'un mortel peut l'être ici-bas! Hélas! je ne vaux pas un +sourire de sa lèvre, un regard de ses yeux, un soupir de son coeur. +Ce nom-là: Barnave! En vain je l'ai fait terrible... en vain je le +veux célèbre, elle l'ignore! En vain ma voix puissante a pesé dans +les affaires de ce monde, elle n'a rien entendu, rien compris... +Elle ne m'a pas vu une seule fois dans la foule; elle ne me connaît +pas assez pour me craindre; et me voilà si loin de mon espérance... +et si loin de son désespoir! + +Disant ces mots, Barnave était hors de lui. Je le regardais avec un +étonnement qui le déconcerta, il domina son trouble, et reprenant +son sang-froid: + +--Vous voyez, me dit-il, que votre passion n'est pas la seule +ridicule! Et moi aussi j'ai ressenti des passions inexplicables; +mais j'en suis le maître et je m'en sers pour avoir du coeur. +D'ailleurs, quelle que soit la passion qui occupe les hommes, +croyez-moi, elle est toujours couverte d'un masque, et le plus sage +est de ne pas chercher à le soulever. + +Il reprit, d'un air de résolution effrayant:--Voulez-vous que je +vous dise absolument, le voulez-vous? quelle était votre +inconnue?... Interrogez votre âme et sondez votre coeur!... +Répondez-moi! + +--Quoi qu'il arrive, et quel que soit le danger qu'elle et moi, nous +courions, Barnave, eh bien oui, je veux le savoir. + +--Prenez garde, jeune homme, répondit Barnave. Il y a de grands +repentirs dans votre curiosité satisfaite. Encore une fois, le +mystère est souvent un grand bonheur; songez-y. Qu'aurez-vous de +plus, je vous en prie, aussitôt que vous saurez ce nom-là, ce nom +caché? Comme il sonnera tristement à vos oreilles, quand vous +l'aurez entendu! Combien les faveurs de cette nuit d'ivresse et de +fièvre innocente vous paraîtront cruelles, quand vous saurez d'où +elles viennent! Mais, vous le voulez... préparez-vous à tout savoir. + +J'attendis. + +Il reprit en ces termes:--Vous connaissez, ou du moins vous avez vu, +sur le chemin de Luciennes, une femme à la démarche élégante et +molle, à la taille svelte et légère, un oeil qui brille, un regard +qui blesse, un pied qui glisse en passant! + +--Mais, lui dis-je, où prenez-vous le chemin de Luciennes?... Et +cependant, j'étais déjà fort inquiet. + +--Oh! oh! reprit Barnave, ainsi que tout chemin mène à Rome, il y a +mille sentiers qui mènent au château de Luciennes. Dans ce château, +la dame est un mystère, une fable, une aventure, un accident! Rien +de trop haut pour elle... et rien de trop perdu dans les fanges. Les +uns la saluent jusqu'à terre et par habitude, les autres font +semblant de ne pas la reconnaître, ingrats! à qui cette femme a tout +donné! + +Quant aux duchesses, aux marquises, aux tabourets de la cour, elles +couvrent de leurs mépris cette infortunée... Il est vrai que ces +mépris sont bel et bien de l'envie, uniquement de l'envie... Elle, +alors arrogante et superbe comme une fille de joie et de fortune +royale, elle méprise également ces respects et ces dédains; elle +marche, et le front levé dans ce Paris, dont elle fut la souveraine; +et elle va partout, en simple artiste, qui est restée et femme et +reine, en dépit de tous les changements de son visage et de sa +destinée... + +--Or ça, repris-je, ému jusqu'au fond du coeur, si je vous comprends +bien, cette femme est une prostituée, une honteuse personne élevée à +toutes les grandeurs de la prostitution! Elle à vécu de honte et +d'infamie; elle a fait pleurer le misérable; honoré le lâche, adoré +le brigand; elle a rempli les Bastilles et vidé le trésor? + +--Oui, dit Barnave, et c'est cela pour quelques-uns; mais pour les +autres, c'est une idéale créature, encore adorable! Elle est le rêve +enchanteur de la dernière passion des rois de France. Elle a +remplacé Agnès Sorel, dame de beauté, comme le feu roi remplaçait +Pharamond; authentique et précieuse relique de l'amour, comme +l'entendaient les vieux Bourbons de France, au temps du pouvoir +absolu; c'est une savante à chasser les nuages d'un front couronné; +c'est un jovial cynique exhalant les parfums les plus rares, vêtu de +gaze et chargé de fleurs; c'est un des lutins de Cazotte, un +prophète; c'est mieux qu'une femme, il y a bien des jeunes gens, et +des plus beaux qui la rêvent. Comprenez-vous? c'est la seule entre +toutes les choses qu'il allait perdre à jamais qu'ait regrettée, à +son lit de mort, le roi Louis XV dans ce beau royaume qui fut à lui +le dernier. + +Je me levai presque désespéré.--Assez, assez, Barnave; cessez de +grâce, et brisons là cette exécrable moquerie. O ciel! serait-ce +possible et vraisemblable, en effet? Cette femme... aurait-elle à ce +point l'ingénuité, la grâce et le charme? Aurait-elle, en son +abandon même, la voix, la plainte et la douleur de la vertu qui +succombe... Ah! feindre ainsi! jouer ce rôle affreux de la +courtisane amoureuse, oublier si complétement ce qu'elle était dans +ces palais fangeux, dans les bras de ce vieillard, dans le tumulte +et le bruit de ses tristes amours... Madame du Barry sous ce masque, +y pensez-vous? + +--Qui vous dit que ce n'est pas madame du Barry elle-même? Elle a +l'habitude et la conduite de ces sortes d'intrigues; elle a présidé, +la première, à ces bals où tout est possible, où tout est permis; +elle est la vanité même, elle n'a plus de roi de France à séduire; +elle a voulu savoir ce qu'il fallait penser d'un prince de +Wolfenbuttel... + +--Et je suis parfaitement de votre avis, reprit une grosse voix... +Voilà, trait pour trait, l'image exacte de la plus séduisante +coquine qui se soit assise au trône de France... Et, vive Dieu! mon +prince... il faut que vous soyez né sous une heureuse étoile pour +avoir rencontré madame du Barry. + + + + +CHAPITRE V + + +L'homme qui parlait ainsi, c'était Mirabeau lui-même! Il avait +l'oeil du lynx et l'oreille de la taupe; il concevait, il +comprenait, il entendait toute chose; et de toute chose il faisait +un profit, disant que c'était dans son domaine... Enfin ce qu'il +n'entendait pas, il le devinait.--Vive à jamais la comtesse du +Barry! s'écria-t-il... Et plût au ciel, mon confrère... et mon +rival, Barnave, que vous n'ayez pas d'autre amour... + +Interpellé brusquement par cette voix irrésistible, Barnave étonné +s'éloigna sans mot dire, et s'inquiétant fort peu des doutes dans +lesquels il m'avait plongé... Mirabeau suivit du regard Barnave qui +s'éloignait. Il y avait dans ce regard de l'intérêt et de la +pitié:--Noble jeune homme, dit-il, sublime enfant, dont le coeur +vaut mieux que la tête! Génie inquiet dont l'éloquence n'a pas +d'égale! Barnave, emporté par la passion qui te brûle! Infortuné! +comme il a menti à sa vocation, lorsqu'il a pris sa place au premier +rang des grands démolisseurs... + +--Dites-moi, pourtant, Monseigneur, reprit Mirabeau, ce que venait +faire ici madame du Barry, quel chagrin pressait Barnave et pourquoi +fuit-il ainsi à mon aspect? + +--Vous êtes entré dans un de ces moments de malaise qui attristent +souvent notre ami, répondis-je, il n'eût pas voulu être surpris, +surtout par vous, dans cet état de faiblesse et d'égarement. + +--C'est grand dommage, en vérité, que toute cette âme et tout ce +coeur en soient réduits là qu'ils n'osent plus se montrer, dit +Mirabeau; en vérité, c'est un grand malheur d'aller si vite, quand +on marche dans un sentier si mal frayé et si obscur! + +--Mais, repris-je, est-ce bien vous, Monsieur, qui parlez ainsi, et +ces regrets conviennent-ils à la bouche de Mirabeau! Il me semble, +en effet, que si la France obéit aux passions qui l'emportent, et si +elle parcourt des sentiers obscurs, c'est bien vous qui l'avez +voulu. C'est votre main qui l'a poussée hors des sentiers battus, +c'est aux accents de cette voix souveraine qu'elle s'est mise à +courir çà et là, échevelée et saisie de terreur. Voyez, monsieur, +que d'épouvante! En ce moment, le trône est ébranlé, l'ardente +calomnie entoure incessamment votre jeune reine, le vieux temps est +perdu, les vieilles moeurs sont effacées, les ruines s'amoncellent +dans ce royaume où rien ne se fonde... où tout est mort. Le hasard, +aveugle dieu, préside aux destinées de ce beau royaume. Écoutez! +mille prédictions sinistres pèsent sur ce roi plein de respect! En +ce moment, plus d'appui pour le trône au dedans, au dehors la +vieillesse des uns et la jeunesse des autres lui sont également +funestes; en vérité je ne sais rien de plus triste que cette +position des affaires qui ne fait le bonheur de personne; il est +vrai qu'elle a fait votre gloire à vous, Mirabeau, mais que de doute +et de malaise au fond de cette gloire unique et sans rivale! Hélas +la triste position! qui a réduit notre Barnave à cette lutte +terrible de son esprit et de son coeur, et qui le perdra, n'en +doutez pas! + +Mirabeau se prit à réfléchir profondément:--Je conviens, reprit-il +après un silence, et j'avoue en effet que ce sont là de grands +malheurs généraux et particuliers. Toutefois c'est bien malgré moi +que le trône en est venu à cette extrémité. Je suis né un sujet du +roi, un sujet loyal, et rien ne m'eût été facile comme d'oublier les +abus cruels du pouvoir, sur ma personne et sur ma liberté. +Malheureusement le roi est mal conseillé; il est aveugle! Il ne +comprend pas! Il ne sait pas que la parole est la force et la vie... +Et quand je venais au roi, le regard plein de pitié, le coeur plein +de pardons, quand j'implorais... la permission de me perdre en +sauvant le trône... ils se sont écriés que je jouais ma comédie, et +que le trône serait déshonoré d'être sauvé par Mirabeau! Les voilà +bien... les voilà tous!... Et maintenant ils m'implorent, ils me +supplient, ils se prosternent: Mirabeau, sauvez-nous! Sauvez-nous, +Mirabeau... Il est trop tard! Je voudrais les sauver, mais que +faire? ô royauté misérable! C'est la faute de son orgueil et non pas +la mienne, à moi, abreuvé de tous ses dédains! + +J'observais Mirabeau disant ces paroles. Son front était chargé de +nuages, son visage, ouvert et franc, s'était contracté sous une +sensation pénible; il y avait dans toute sa personne éloquente et +superbe quelque chose qui ressemblait au remords, mais à un remords +combattu. + +Le Titan... le voilà écrasé sous les montagnes qu'il a soulevées! +Phaéton, le voilà brisé sous le char qu'il a conduit! Le révolté +recule à l'aspect de sa révolte! Ah! tu veux détruire et +renverser... ruine et détruis, brise et renverse afin que l'heure +arrive où ton crime apparaisse à ta conscience, ivre de vengeance et +de remords. + +Cependant, nous restions plongés l'un et l'autre dans une méditation +profonde, interrogeant l'avenir, épouvantés de l'heure présente... +Et Mirabeau reprenant la parole, en secouant la tête avec +fierté:--Certes, il y aurait de la lâcheté à désespérer du trône: +avec la constitution telle qu'elle est, tout peut se réparer encore +à condition que les mêmes hommes qui ont poussé le royaume à ces +progrès inespérés arrêteront le char dans sa course... il n'y a pas +d'autre remède, et pas d'autre secours. + +--Et voilà précisément, monsieur de Mirabeau, où est mon doute. +C'est un singulier maître et difficile à régler, le mouvement: quand +une fois on lui a livré l'âme d'un peuple, et sitôt que le peuple +aveugle s'est mis en marche emportant les voeux, les espérances et +les craintes d'un royaume, allez dire à ce peuple: _Halte-là!_ + +--C'est vrai, Monsieur, le char est lancé, mais peut-être, en me +plaçant tout vivant sous sa roue, au risque d'être écrasé, +pourrai-je l'arrêter un instant? Rien qu'une heure et tout serait +sauvé. On revient si vite en France à la vérité, au bon sens, pour +peu que la France ait le temps de se reconnaître. Enfin, croyez-moi, +voilà mon ambition présente... Sauver le roi ou périr. Car, entre +nous, mon entreprise est une tâche odieuse, absurde, impossible, et +ma royauté me poursuit comme une honte. J'étais né peut-être, comme +mon cousin le duc de Guise, pour être un héros des dissensions +armées, des guerres civiles, des révoltes de citoyens; mais jamais +je n'aurais accepté ces émeutes que pour venir, après un jour de +victoire, m'agenouiller orgueilleusement devant la majesté soumise +de mon roi. Oui, j'aurais été heureux et fier de me montrer sujet +fidèle, après avoir prouvé que j'étais un sujet redoutable. À +l'heure où nous sommes la sédition est changée, et la révolte a +perdu toute sa grâce à mes yeux, depuis qu'elle n'aboutit plus aux +pieds du trône... Ah! fi d'une sédition en guenilles! Fi de ces +mains mal lavées! Que m'importe, en effet, d'avoir brisé le joug +léger de la cour, s'il faut porter le joug d'un autre souverain +qu'on appelle le peuple? Sous cet étrange souverain que nous nous +sommes donné, l'esclavage est une honte et devient un joug +insupportable; moi-même, le maître absolu de ce peuple, dont j'ai +retrouvé le nom perdu, après que Montesquieu eut retrouvé ses titres +égarés, à quelles humiliations m'a condamné son caprice! Allons, +Mirabeau, parle haut, dis ceci, dis cela, si tu veux qu'on +t'applaudisse; allons, Mirabeau, notre histrion Mirabeau, de la +colère ou de la haine, si tu veux que nous soyons contents; allons, +Mirabeau, éclate et tonne, prie et pleure et calomnie, au gré de nos +passions, renverse et brise et tue! O popularité fatale! humiliante +protection! indigne succès! À ce vil métier j'ai perdu toute mon +âme; pour cette vile royauté j'ai renoncé à mes préjugés les plus +chers; j'ai brisé ma précieuse couronne de comte, que j'avais +défendue contre les Caramans eux-mêmes; je suis devenu un fanatique! +Mes vices, mes vices si chers, je les ai oubliés et je leur impose +un frein. Je me cache, oh! qui l'eût dit! pour aimer ma chère +maîtresse, et je me drape en vertueux. Que je m'ennuie et quel vide +en tout ceci! Pour moi, la vie est le néant, elle me pèse et me +lasse; et je sens dans mon coeur le plus poignant des remords, non +pas le remords d'un crime inutile, mais le remords d'une folie sans +excuse; le remords d'une faute! Enfin quand je songe aussi que +l'opposition n'est plus de mon côté; que c'est moi qui suis le +maître, et qu'il y a à défendre une monarchie... un roi, quinze +siècles; quand je me vois, à présent le maître absolu, sans +obstacle, et que là-bas une reine de France, une femme... appelle en +vain le ciel et les hommes à son aide!... et que moi je suis là, +frappant cette monarchie à terre, méprisé par cette reine, odieux à +ce bon roi qui m'a délivré!... Non certes! non, cela ne peut durer; +il faut que je sorte à tout prix de ce malaise et de cette honte; il +faut que j'en sorte ou que je meure!... + +Ainsi il parlait désespéré; il attendait une réponse; il hésitait. + +--Ne craignez-vous pas, lui dis-je enfin, de rencontrer des +obstacles, même dans votre bonne volonté pour cette monarchie au +désespoir? + +--Vous, voulez parler des courtisans, reprit-il; vous avez raison, +c'est une race dangereuse. Mais populace pour populace, et tout bien +pesé, j'aime encore mieux celle-là que celle-ci; celle-là rampe, et +je l'écrase; au contraire, l'autre est reine, et c'est moi qui la +flatte. La plus dangereuse des populaces, c'est la vraie populace, +qui hurle et qui s'en va dans la rue en criant: _tue et tue!_ Elle +hait la guerre, elle hait le génie et le linge blanc. Elle a cru me +faire une grâce extrême en me permettant la poudre à mes cheveux, un +carosse et derrière mon carosse un laquais. Décidément, c'est un +parti pris; là, dans mon âme, et là, dans ma tête, il faut, sujet, +que je revienne au roi; homme, que je revienne à la reine... +orateur, que j'impose au peuple qui m'entend, mes volontés +suprêmes... Seulement, dites-moi, dans cette grande résolution que +je prends aujourd'hui, voulez-vous me servir? + +--Vous ne doutez pas de mon zèle à vous servir, monsieur de +Mirabeau! je suis tout à vous, ordonnez. À mon premier voyage à +Versailles, je l'ai promis à Barnave; pour sauver la reine de +France, pour sauver la soeur de notre empereur, rien ne doit me +coûter; ma vie est à vous, à ce prix. + +--Ainsi, ce soir, à onze heures, vous consentez à me prêter un +cheval et à me suivre, vous-même, vous tout seul, au rendez-vous de +cette nuit? + +--Mes chevaux seront prêts à onze heures. + +--Il faudra prendre garde à ne pas être remarqué, ce soir. Il y va +du salut de la monarchie, il y va de ma vie, une vie aujourd'hui +précieuse entre toutes, car bien certainement, si le loyal parti +dont je me suis fait l'esclave vient à me deviner, je suis mort! et, +véritablement, avant ma tâche accomplie, il me serait pénible, il me +serait affreux de mourir. + +--Que dites-vous, Monsieur? votre mort ce serait un grand deuil pour +les âmes intelligentes qui vous suivent dans cette ardente carrière; +ce serait un coup fatal qui dérangerait cette lutte inégale entre le +roi et le peuple, à laquelle seul, tout seul, vous pouvez mettre un +terme. Enfin, pour ma part, ce me serait une profonde, une +inconsolable douleur de vous perdre à l'heure où je commence à vous +connaître, ô vous, mon grand homme et mon héros! + +--Votre héros! après Barnave pourtant. + +--Barnave est si malheureux! + +--Ajoutez, il est si jeune et si grand rêveur, si cruellement marqué +par le destin! Ici il passa la main sur son front en relevant sa +crinière. + +--Mais qui de nous n'est pas frappé à mort? Moi même je sens à mon +front le signe fatal. + +Puis se retournant vivement:--Ce soir à onze heures dans votre cour. + +--Les chevaux et le courrier de M. le comte... seront prêts à +partir! + + + + +CHAPITRE VI + + +À onze heures du soir nous étions à cheval. Mirabeau se mit en selle +en excellent cavalier qu'il était. Avant de sortir dans la rue, il +s'enveloppa de son manteau, et le voilà parti les yeux baissés. +D'abord nous marchâmes avec précaution; nous fîmes plusieurs détours +pour n'être pas suivis; puis bientôt quittant Versailles, nous +entrions dans ces bois épais qui mènent de Versailles à +Saint-Germain. La nuit était sombre, le vent agitait la cime des +arbres, l'herbe se froissait sous les pas des chevaux, le gibier de +la forêt passait et repassait avec mille bruits confus... Mirabeau +marchait le premier, moi, je le suivais en silence avec l'obéissance +passive d'un cavalier qui suit son capitaine, et sans avoir demandé +où nous allions. + +J'en étais venu, encore une fois, à jouer le rôle secondaire auquel +je m'étais vu condamné tout d'abord;--le rôle d'un agent sans +intelligence, qui ne sait même pas pourquoi il est dévoué, et qui +cependant se dévoue, entraîné par une force irrésistible. Ainsi +j'allais subjugué par Mirabeau, le suivant en aveugle et sur de +vagues promesses échappées à son découragement. Le Mirabeau +populaire, en ce moment le voilà qui trahit sa cause et qui revient +par instinct à ses amours primitives; le voilà qui va sauver le +trône qu'il a perdu; il se glisse en ces ténèbres, cachant son +visage et dissimulant sa route, livré aux angoisses d'un nouvel +avenir et d'un passé qui le lie étroitement avec les principes qu'il +va combattre.--À quelle lutte horrible était soumise cette âme +ardente, active et pleine d'incertitude! Il ne restait plus rien de +l'échappé de la Bastille, du calomnié, du méprisé qui se venge, et +qui devient dieu dans la foule; c'était l'homme d'État, pensif et +réfléchi, s'arrêtant honteux devant des ruines, et tiré de son +enivrement par des voix de détresse. O misère! Il tremble à l'idée +que de toutes ces ruines il n'en saurait relever une seule! Aussi +bien je n'ai jamais vu plus d'abattement et de tristesse que dans la +marche silencieuse de Mirabeau traversant la longue forêt: sa tête +était penchée sur sa poitrine, et de temps à autre de violents coups +d'éperons dans les flancs de son cheval venaient attester la +violence des passions qui le brûlaient. + +Nous marchions toujours, lui, silencieux et préoccupé; moi, pensif +et tout entier à mille idées étranges que je rougissais de m'avouer; +héros tous deux, lui, à la façon d'un grand homme qui s'est trompé; +moi, comme un homme faible et qui va au hasard sans savoir où. + +La forêt était sombre et le ciel était noir, la route ne finissait +pas. Où allions-nous? + +Hélas, je vous porte envie, ô Mirabeau! Votre étoile vous guide: une +reine est là-bas qui vous attend; vous savez où vous allez; quelle +voix vos oreilles vont entendre; et quelles prières, quelles +paroles! quelle main vous sera tendue en signe de confiance! Pour +moi, je vais à votre bon plaisir; je ne sais d'où je viens, où je +vais, et ce que je suis aujourd'hui, sinon le très-humble valet des +passions et des hommes qui ont besoin de moi! + +Nous n'avions pas encore rompu le silence, quand nous arrivâmes au +carrefour de la forêt: six chemins à la fois se présentèrent à nos +pas incertains, un poteau unique étendant six bras de chêne +indiquait aux passants la route à suivre; mais la nuit était déjà +sombre, et il devenait impossible de lire les inscriptions tracées +sur le poteau. + +Mirabeau s'arrêta; il releva la tête, il tourna autour du poteau +indicateur, cherchant sa route, et déjà fort inquiet, et tremblant +de laisser passer l'heure du rendez-vous. + +Plus il cherchait, plus il tournait dans le rond point, plus les +chemins se croisaient, se heurtaient, se mêlaient; c'était comme une +danse échevelée où les arbres tournent, remuant leurs branches avec +l'élégance d'un danseur dont la tête est chargée de plumes: ainsi +dansait la forêt. On eût dit, la voyant se mouvoir en cercle devant +nous, d'une roue de fortune entraînant avec les voeux animés, les +espérances, la bonne humeur, et les imprécations terribles des +joueurs. + +Mirabeau était immobile, éperdu, béant; il sentait qu'il était +doublement hors de sa route, égaré à jamais, doublement égaré, comme +un homme qui ne peut avancer ni reculer. + +Les nuages marchaient dans le ciel parsemé de taches lactées, +c'était au ciel un mouvement inverse avec celui de la terre, c'était +une rotation double en sens divers, double et sur un mouvement +inégal, sur une mesure entrecoupée; un chaos sans règle, un +mouvement sans cause, un pêle-mêle, une fascination nocturne +impossible à décrire et dont il était impossible en effet de se +tirer. + +Le chaos était là, avançant, reculant, s'alongeant à terre et +s'élevant jusqu'aux cieux; il se cachait dans l'arbre épineux, il +soupirait dans le buisson touffu, il riait à gorge déployée, +accroupi au sommet du poteau invisible; le chaos, pâle et +gigantesque, flagrant, moqueur, il nous tendait ses sept bras +mystérieux pour nous étouffer. + +On entendait à la fois des bruits étranges; des ombres glissaient, +voilées et soupirant; le carrefour s'approchait, reculait, prenait +toutes les formes, carré, long, oblong, rond, en pointe, en +pyramide, en trapèze, ou plat comme la pierre d'une tombe, élevé +comme une colonne triomphale, saisissant à faire peur toutes les +formules géométriques; il eût fallu un génie à la Newton pour +soumettre à la moindre équation ces lignes brisées, ces trapèzes +fantastiques, ces capricieux sphéroïdes qui naissent, qui +grandissent, qui s'effacent, comme grandit et s'efface en se +déridant le cercle fragile de l'onde ouverte au caillou. + +Arrivés à cet endroit du chemin, nous sentîmes que nous étions +égarés, égarés jusqu'au lendemain, sans un bruit qui nous guide, un +frisson, un tintement, un cri de bête fauve, un chant d'oiseau, une +onde, un murmure, un écho, une fumée au-dessus des arbres, sans une +étoile dans le ciel... Perdus, perdus, absolument perdus! + +Mirabeau descendit de cheval, il s'assit au pied du poteau, il porta +sa main sur ses yeux, et je l'entendis soupirer profondément. +C'étaient de rudes soupirs, partis du fond d'une vaste poitrine; il +y avait dans ce soupir je ne sais quoi de ferme et de résolu, qui +attestait le découragement d'une homme supérieur. + +Il resta un quart d'heure à se lamenter tout bas. J'étais descendu +de cheval à son exemple, et je m'étais assis à ses côtés. + +--Vous voyez que le ciel ne veut pas la sauver, me dit-il en me +montrant le ciel. + +Puis il reprit:--Oui, là-haut un nuage, un mince nuage au-dessus +d'une mince étoile, et voilà une reine à jamais perdue! Une reine! +une femme! une femme qui m'attend, sous ce ciel glacé; elle frémit, +elle pâlit, elle tremble au souvenir de mon nom; elle prête, +attentive, l'oreille à l'horloge de son château, pour savoir si +l'horloge sonnera minuit, l'heure où vient le fantôme!--et cette +nuit le fantôme attendu ne viendra pas! La grille de fer restera +fermée; à tous mes crimes envers elle, elle ajoutera un nouveau +crime, elle dira: _C'est un lâche!_ Et elle sera irritée, non pas en +reine, en femme; elle se méprisera d'avoir songé à moi, qu'elle +méprise! Alors le mépris plein le coeur, elle regagnera la couche de +son triste époux, et cet époux endormi, qui ronfle, insouciant comme +un villageois dont la récolte est achevée, elle le regardera avec +complaisance, et, songeant à moi, elle le trouvera beau! Moi, +cependant je vaudrai à ce mari vulgaire un baiser de sa femme, et je +réchaufferai cette couche inerte. Ah! femme et reine, elle imaginera +que je me suis vanté auprès de la reine et qu'on m'a vanté près de +la femme! Ah! je ne suis ni le tribun qu'on lui a dit, ni l'amoureux +qu'on lui a vanté. Elle croira qu'une nuit passée à tous les vents +d'un ciel orageux me fait peur. Alors dans cette obscure forêt +s'accomplira ma vie, et je mourrai en conspirateur subalterne! Après +quoi elle racontera que je venais pour demander pardon, et qu'elle +m'a fait fermer sa porte! Ah! malédiction sur moi, Mirabeau! +malédiction sur la terre et sur le ciel, sur cette terre qui tourne +et sur ce ciel qui reste noir!» + +Il frappait sa poitrine et sa tête, il était hurlant. J'en eus +pitié, je ne lui parlai pas. + +--Malheureuse! Ah! malheureuse! reprenait-il, je venais si content +et si fier de la sauver! Je portais à ces pieds sacrés et charmants +tant de zèle et tant de respects! Je lui voulais crier grâce! et +merci! pardon!... mais ce maudit nuage a tout effacé, tout brisé! +tout déshonoré! Pourtant cette royauté que j'allais sauver, +qu'a-t-elle fait au ciel, pour qu'il se voile ainsi sans pitié? +Vieille monarchie, antique rempart... Royauté de la France! morte! +morte! morte! Morte! parce que j'ai passé la jeunesse d'un libertin; +parce que j'ai été désoeuvré et joueur. Morte! parce que j'ai fait +des dettes que je n'ai pas payées, parce que j'ai été séducteur +adultère et vagabond sans respect pour mon père, et sans obéissance +à mon roi! Parce que j'ai enlevé la jeune femme à son vieil époux. +Morte! parce qu'un nuage passe dans le ciel effaçant les lettres de +ce poteau au moment où je franchis ce carrefour. Je voudrais bien +tenir ici quelque philosophe, un philosophe chrétien, pour lui +expliquer la vanité de l'histoire du monde, et pour lui dire à +combien peu tient un sage, à commencer par un apôtre, à finir par +moi, dont mon cheval aurait pitié!» + +Il se mit à pousser un éclat de rire, comme s'il eût entendu lire en +cet instant l'Histoire universelle de Bossuet. + +Ce fut tout à fait comme s'il eût parlé; son rire ici, dans la +forêt, autant que sa parole à la tribune, rencontra l'écho +obéissant! Il fut se briser contre le tronc des arbres, contre la +pierre du rocher, contre la voûte du ciel, il se prolongea bien +loin, plus loin que nos oreilles purent l'entendre; il ne s'arrêta +que dans le jardin de la reine, à la place même où Mirabeau était +attendu. + +--On m'a parlé, reprit-il, des stoïciens. Pour être stoïcien il +fallait avoir un manteau; j'ai un manteau; le stoïcien s'enveloppait +dans un manteau, et il attendait. C'est ainsi qu'on a tué César: il +était appuyé contre la statue du grand Pompée, comme je suis appuyé +contre ce hêtre... + +Il ajouta, toujours avec la voix du désespoir:--Je ne voudrais pas +être Brutus, j'aimerais mieux mourir dans le manteau de César! + +Il s'enveloppa dans son manteau; il s'étendit de tout son long +auprès du hêtre, et, chose étrange... il s'endormit. + +Il rêva, il rêva tout haut. Il rêva de noblesse et de liberté; il +rêva de la reine et de ses maîtresses; il rêva la plus extrême +indigence et la plus incroyable richesse; il rêva de Maury et de +Duport; il rêva de l'Angleterre et de la France; il eut des éclats +de rire et des sanglots; il sentit ses mains chargées de chaînes, et +il entendit tomber la Bastille; joie immense et sans frein, atroces +douleurs, orgueil satisfait, inépuisable repentir, cris, larmes, +sanglots, sourires, chansons, baisers lascifs, procès, calomnies, +tribune, éloquence, ivresse, travail, perte ou gain, amitié, haine, +dévoûment et vengeance, ah! les passions viles, les passions d'un +noble coeur! Il y eut de tout cela dans son rêve. Un rêve affreux, +le rêve idiot d'un géant ivre mort; le rêve enchanté des plus belles +années! C'était de l'épouvante, et c'était de l'extase, ici, là +haut, là bas, dans l'enfer! Le vieux hêtre, enivré de ce sommeil +douloureux, se balançait sur cette tête volcanique; la brise +soufflait dans cette épaisse chevelure, un buisson ardent. +J'assistais, sans le savoir, à l'un de ces sommeils solennels; +sommeil de visions étranges comme en eut un le dernier Brutus aux +champs de Philippes, dernier sommeil d'un grand homme qui résume sa +vie, et qui sent au dedans de lui-même qu'il va mourir. + +Tout à coup, sans aucun bruit avant-coureur, et comme s'il se fût +échappé de l'arbre entr'ouvert, je vis un homme auprès de Mirabeau +qui dormait. Cet homme était vêtu de noir; il me parut d'une taille +gigantesque, il étendit une large main sur l'orateur endormi, et le +secouant fortement: + +--Debout! debout! disait-il d'une voix basse et solennelle, allons, +debout! Est-ce bien le temps de dormir, ouvrier maladroit qui +reviens si tard à la vigne de ton seigneur! Ne voilà-t-il pas, +Monseigneur, une aventure héroïque? O l'événement honteux! Cet homme +sort de sa maison comme un voleur; il se cache dans l'ombre, il se +dérobe à ses espions, il part sous la sauvegarde et sur l'honneur +d'un étranger; il marche vite parce qu'il sait combien le retard +peut être funeste et quel but dangereux il se propose; il remonte à +rebours de sa vie, il nage contre le torrent qu'il a suivi +jusqu'alors, et puis à la moindre difficulté de la route, au moindre +obstacle, ô douleur, ce héros, sorti de chez lui pour être un héros, +il hésite, il s'arrête, il s'assied sur l'herbe, il s'endort; il +dort, comme si la question qu'il va débattre était une simple +question de vie et de mort. Oh! courageux pour tout détruire, lâche +au contraire et nonchalant quand il faut réparer! Prêt à dormir, à +rêver quand il faut agir! il lui faut pour être un homme une +tribune, un écho! seul avec lui-même, il n'est plus qu'un lâche et +un fou! C'est un présomptueux qui se perd, qui perd tout le monde, +oubliant même sa passion pour les femmes, la seule passion de son +coeur, sa plus criminelle passion, la passion la plus chère à son +âme! Or, il faut que ce soit moi qui le réveille, et j'ai beau le +secouer, il ne se réveille pas! + +Et il le secouait toujours, mais en vain! C'était un sommeil de +plomb, un rêve enraciné dans l'âme, un drame hardiment commencé dans +une partie de ce crâne inaccessible à tout bruit terrestre, et qui +s'accomplissait lentement! Alors l'inconnu se penchant sur Mirabeau: + +--Mirabeau! comte de Mirabeau! cria-t-il. + +--Qui m'appelle? allons! me voici! cria à la fin Mirabeau du fond de +sa poitrine avec une voix lointaine, une voix qui s'échapperait du +tombeau! + +--Mirabeau! comte de Mirabeau! n'avez-vous pas promis d'être exact à +un rendez-vous, cette nuit même? Avez-vous tendu la main à la +monarchie aux abois? Avez-vous quitté votre banc à l'assemblée pour +aller donner un démenti formel à vos révoltes passées? N'êtes-vous +pas un traître à votre parti plébéien? ne marchez-vous pas, dans la +nuit, sur les bords d'un abîme sans fin? Comte de Mirabeau! pourquoi +donc vous endormir sur les bords de cet abîme? Il sera toujours +assez temps de vous reposer quand vous y serez tombé; +réveillez-vous, comte de Mirabeau! réveille-toi, Mirabeau! + +Mirabeau se leva sur son séant. Ses yeux étaient ouverts, mais il ne +voyait pas; son regard était transparent et terne, il le fixait sur +l'inconnu: + +--Oh! dit-il, par pitié! laisse-moi dormir, je dors! La fatigue à la +fin m'a pris, il faut que je me repose et que je dorme, absolument +je veux dormir! Il y a si longtemps que je suis actif! Tiens, prends +mes mains, attache-les; lie avec des chaînes de fer ces deux pieds +inutiles, apportez ici la Bastille, entourez-moi de ses murs épais, +j'y consens, je le veux, je t'en prie, et qu'on me ramène en prison. +En prison, on dort, on pense, on fait l'amour, on vit d'amour, on +n'est pas enivré par cette fausse gloire, on n'entend pas ces +clameurs d'un peuple injuste, on n'a pas à revenir sur ses actions +de la veille, on n'a pas à renier son nom et sa gloire, on n'a pas +de remords. C'en est fait, ma route est finie, à jamais finie, et je +reste ici, ici à jamais! Ainsi parlait ce lutteur encore endormi. + +Mais l'inconnu reprenait, toujours d'une voix grave et +lente:--Mirabeau, comte de Mirabeau, réveillez-vous, debout! à +cheval! à cheval! le temps fuit, minuit approche, une femme vous +attend! + +Et Mirabeau déjà plus éveillé:--Une femme, en effet... elle +m'attend; elle est belle et jeune et m'appelle, elle me sourit; une +créature à part dont l'aspect m'était défendu et dont j'approcherai +assez près, cette nuit, pour respirer le parfum de ses vêtements. +Que de progrès n'as-tu pas faits, Mirabeau, depuis la femme du +cantinier, au fort de Joux?--Mais qui donc me dira le nom de la +grande dame qui m'attend? reprit-il en élevant la voix. + +--Monsieur de Mirabeau, s'écria l'inconnu, un galant homme, un +seigneur, a-t-il jamais oublié le nom de la femme qui l'attend? + +Mirabeau releva la tête:--O Mirabeau! pauvre homme et pauvre fou, +dit-il, que tu es différent de toi-même! À me voir étendu et +dormant, dirait-on que je marche à la faveur la plus enviée? Ah! +certes, j'en ai bien connu des hommes, des républicains qui +donneraient leur vie en échange du quart d'heure qui m'attend. +Surtout, et disant ces mots il mettait son doigt sur sa bouche en +façon de secret; surtout, il est un jeune homme accompli en génie et +en amour, qui languit et qui se meurt, parce qu'il m'a trouvé sur +son chemin, moi plus puissant que lui dans le peuple, et parce que +je l'ai caché dans mon ombre, lui si jeune et si beau, et que les +regards qui m'arrivaient n'ont pas su l'atteindre. Ainsi va le +monde! Il est fait ainsi! Ce jeune homme eût tout sauvé!... +Versailles ne sait pas même le nom de ce jeune homme! Et moi, +vaincu, brisé, on m'appelle! Cette aimable et jeune renommée, on +l'ignore dans ces hautes régions, pendant que mon épouvantable renom +m'ouvre à tous battants toutes les portes. Il irait, lui, à cette +cour tremblante et qui demande enfin pardon à l'éloquence, au génie, +à la liberté, il irait pour sauver la femme uniquement; j'y vais, +moi, pour sauver la reine. Et maintenant que j'y songe, ami, tu as +raison, le temps presse, hâtons-nous, j'ai trop dormi; debout! +debout! à cheval! à cheval! comte de Mirabeau!» Disant ces mots, il +était déjà à cheval. + +L'inconnu s'enfonça dans un des six chemins, en nous disant: +_Suivez-moi!_... + +Nous le suivîmes quelque temps. Arrivés à une hauteur, nous +découvrîmes à nos pieds le château de Saint-Cloud qui dormait au +milieu de son parc immense, au bruit des flots. + +--Voilà votre chemin, nous dit le guide; allez à votre but, M. le +comte, et rendez-moi grâce enfin de vous avoir réveillé, le sommeil +le plus involontaire peut être un crime en ces temps de révolutions. +Or vous ayant tiré de ce mauvais pas, écoutez ma prière au nom de +votre âme, au nom de votre honneur: sauvez la reine et sauvez-la par +tous les moyens que vous trouverez dans votre coeur ou dans votre +génie. Au nom du ciel, sauvez-la! au nom des hommes, sauvez-la! +Enfin, si j'ose ainsi parler, au nom des combats qui déchirent mon +âme, au nom des angoisses les plus cruelles qui puissent flétrir la +jeunesse et l'intelligence, au nom d'un amour insensé, en mon propre +nom... ô maître absolu des opinions et des volontés de la France!... +ayez pitié de la reine. Ah! sauvez-la! sauvez-la! + +--Oui, oui, je la sauverai, en ton nom et par pitié pour toi, +Barnave! Au nom de ton amour, s'écria Mirabeau. + +Je m'écriai:--Barnave! + +--Oui, reprit l'inconnu, Barnave! Et malheur à ceux qui douteraient +de la reine! et malheur à vous, Mirabeau, si jamais cette illustre +occasion était perdue! Ah! que de repentirs! quels remords à notre +dernier jour! + +À ces mots, il partit.--Barnave, où vas-tu? cria Mirabeau. Il se fit +un moment de silence, et nous entendîmes une voix dans le +lointain:--Je retourne à l'assemblée, où je veux abattre à tout +jamais le trône que tu vas sauver. + + + + +CHAPITRE VII + + +Nous étions, sans le savoir, sous les murs du château de +Saint-Cloud. Au mot d'ordre et prononcé tout bas, la grille s'ouvrit +pour nous laisser passer et se renferma en silence; nous parcourûmes +lentement la vaste avenue entre la Seine et le palais sombre. +Arrivés au grand bassin, couvert de mousse, où dormait le cygne à +l'abri de son aile, un homme attendait qui nous invita à descendre, +et qui prit nos chevaux, nous indiquant du geste un sentier escarpé +qui grimpait en côtoyant les cascades du jet d'eau, jusqu'à la +plate-forme, au sommet du château. Mirabeau grimpa péniblement à +travers le sentier glissant, et, en s'appuyant sur mon bras, il +parvint à un certain point de l'avenue où il s'arrêta. + +L'endroit était parfaitement découvert, un vase italien chargé d'un +palmier indiquait le lieu du rendez-vous. Là s'arrêta +Mirabeau.--Tenez-vous à l'écart, me dit-il, et asseyez-vous sur ce +banc, dans le feuillage. Il me fallait un témoin de ce qui va se +passer ici, et je vous ai choisi, parce que je n'en connais pas un +qui soit plus désintéressé dans ces questions formidables. Vous +témoignerez pour moi, quoi qu'il arrive, et véritablement j'ai +mérité assez de haines dans ce palais pour avoir quelque raison de +n'y être pas en sûreté. Ainsi ne me perdez pas de vue, et, quoi +qu'il arrive, il y aura là quelqu'un pour attester que Mirabeau +arrivait en ce lieu sans haine et sans peur, mais aussi plein de +zèle et de bonnes intentions. + +Mon mandat était d'obéir, j'obéis. J'abandonnai cet homme à ses +réflexions; je me plaçai sous une tonnelle d'où je pouvais tout +voir, et je me mis à penser aux chances funestes d'une révolution +qui, à cette heure, en cette nuit douteuse, arrachait la fille des +Césars au lit de son royal époux, la forçant d'implorer la grâce et +la pitié de ce demi-dieu que la foule avait porté sur ses autels. +Trop heureuse encore, ô majesté! que ce tout-puissant vous pardonne +et vous protége! Heureuse aussi qu'il vous ait accordé ce moment +d'audience! Hâtez-vous donc, reine! hâtez-vous, le tribun n'est pas +fait pour attendre; il est un homme impatient, de sa nature; il +croira, si vous tardez, que vous manquez à sa dignité personnelle, +ou bien encore, il n'attendra plus la reine, il attendra +Marie-Antoinette... alors il sera patient, il attendra jusqu'au +jour, et tant que vous voudrez. Reine, hâtez-vous, il vaut mieux +encore, ô majesté vaincue! implorer la pitié du tribun triomphant, +que de venir, femme superbe et vaine, et longtemps attendue, écouter +les prières de Mirabeau agenouillé. + +J'en étais là de mes tristes pensées, quand du côté du palais, je +vis arriver trois femmes... on eût dit trois ombres qui glissaient +sur le gazon, elles se hâtaient lentement; elles avaient peur. +Cependant, Mirabeau, calme et fier, se promenait à pas comptés et +réguliers avec l'habitude d'un homme qui s'est longtemps promené sur +la plate-forme circonscrite des donjons. + +En hésitant les trois femmes s'approchèrent; deux d'entre elles +passèrent devant moi. C'était la reine et ma mère avec elle. La +reine était pâle, elle allait, les yeux baissés et les deux mains +jointes, elle tremblait... elle était résolue. Une robe blanche, à +longs plis enflés par le vent du soir, dessinait sa taille; ses +cheveux blonds couvraient ses épaules: figurez-vous, par une lune +voilée, à minuit, l'apparition d'une jeune femme enlevée, il n'y a +pas trois heures, par une mort implacable, et qui revient avec le +négligé de sa nuit de noces sur une terre où ses pas n'ont plus +d'écho, où son corps n'a plus d'ombre, où son souffle, hélas! n'a +plus de bruit! + +Ma mère suivait la reine et de très-près. Ma mère était toujours +impassible; son pas était grave et sa tête immobile: elle marchait +comme si elle eût été en présence de toute la cour, un jour de +réception solennelle dans la grande salle du palais. + +C'est à peine si je m'aperçus que la troisième de ces dames entrait +sous la tonnelle où je me trouvais, tant j'étais attentif à regarder +le spectacle imposant que j'avais sous les yeux! + +Ce fut d'abord la plus étrange et la plus entière confusion. La nuit +était profonde autour de nous; le ciel était taché de blancheur, à +de rares intervalles; sa clarté incertaine imposait et prenait +toutes les formes: le silence était effrayant! + +Quand la reine eut dépassé le berceau sous lequel je me trouvais, +elle hâta le pas, comme si elle eût oublié ce qu'elle cherchait dans +ce jardin; puis, tout à coup, face à face avec Mirabeau elle poussa +un cri et elle recula d'un pas. Alors seulement je m'aperçus que je +n'étais pas seul sous la charmille où je m'étais caché. + +Une femme était là qui voulait s'élancer au cri de la reine... je la +retins:--Pardon, Madame! et patience, je vous prie! Il ne s'agit pas +ici d'un cri de détresse... un peu d'étonnement, voilà tout. Donc ne +troublons pas cette entrevue en prévenances inutiles; ceci est une +nécessité qu'il faut subir: subissons-la. + +Aussi bien, vous le voyez, la reine est remise et salue. En ce +moment l'homme approche... Il s'incline avec le plus profond +respect... Ils se parlent; la conférence est commencée, et +puisse-t-elle bien finir! + +La dame à qui je parlais tremblait comme une feuille au souffle du +vent d'hiver. Hélas! disait-elle, elle a tremblé toute la nuit! Elle +prononça à voix basse des mots entrecoupés de sanglots... Ah! +Monsieur, qui ne serait touché par tant de grâce et de malheur! + +La voix qui me parlait était si douce et si touchante que, malgré le +spectacle qui m'occupait, je retournai la tête, et je reconnus ma +cousine Hélène, elle-même! À peine si je l'avais entrevue à +Versailles dans la nuit même où le devin nous avait annoncé tant de +peines, de menaces d'échafaud, d'exils et de prisons! + +--O ma cousine Hélène, est-ce donc vous que je revois? Vous à côté +de moi, dans l'ombre! aussi pâle que la reine elle-même! et qui +m'avez à peine reconnu! Parlez-moi de grâce; me reconnaissez-vous, à +présent? + +Elle me regarda tendrement, elle me tendit la main.--Frédéric! + +--Hélas! lui dis-je, il me semblait qu'Hélène avait oublié même le +nom d'un proche parent! Il y a si longtemps déjà que vous m'appeliez +si bien... Frédéric! + +Elle rougit, et d'une voix tremblante:--Écoutez! la reine +appelle!... elle a besoin de moi. + +--La reine est là-bas tout entière aux paroles qu'elle prononce, aux +paroles qu'elle écoute! Il y va de la vie et de la mort, +gardons-nous bien de l'interrompre! En ce moment vont s'accomplir +toutes ses destinées... Que de tempêtes! Qui dirait que la propre +fille de Marie-Thérèse est là, dans cette ombre immense, implorant +le pardon de tant de grandeurs! Quant à moi, à peine ai-je mis le +pied sur ce volcan, j'aurais voulu partir et revenir en notre +Allemagne heureuse et bien aimée... Est-ce donc que vous n'y pensez +jamais, Madame, et que vous ayez tout oublié? + +Elle m'écoutait... attentive, autant que l'était la reine aux +paroles de Mirabeau. Même je vis dans ses veux briller une larme, et +d'une voix qui me fit tressaillir: + +--O destin! fit-elle... et d'une voix plus calme elle reprit: Une +patrie, un ciel allemand! un royaume heureux et tranquille! un trône +affermi! une royauté respectée! un peuple obéissant! Si vous saviez, +Monseigneur, ces hurlements, ces volontés, ces menaces, ces cris du +peuple! à quelles fureurs il s'abandonne! à quel point il est +implacable! Il est là, menaçant, furieux, affamé, son enfant à sa +gauche, et sa femme à sa droite... Il a le feu dans les yeux, la +menace à la bouche et la fureur dans le coeur... Que vous dites +vrai! notre Allemagne! Allemagne! Hélas! qui me rendra mon Allemagne +et son peuple et son beau ciel? Il fait froid ici; la bise est +glacée! On est mal en France. O peine! ô terreur!.. Ainsi elle +parlait, et de ses belles mains glacées, elle disputait son voile au +vent funèbre de minuit. + +--Eh bien! chère Hélène, eh bien! qui vous arrête et qui vous +empêche? Elle est là-bas, la chère et sainte patrie! Elle appelle! +elle nous tend les bras à nous ses fils. Voyez au delà du Rhin nos +châteaux forts, nos gothiques cathédrales, nos vieilles galeries, +nos jardins, nos remparts... Tout cela nous attend, nous appelle, +allons-y... + +--Tout cela se trompe, ou nous trompe, ami! Notre patrie... elle est +ici! Elle est ici, aussi longtemps que cette humble et triste fille +des Césars, cette reine au désespoir que vous voyez là-bas éperdue, +et plaintive, et tremblante, n'aura pas repassé la frontière où +s'arrête enfin son triste royaume! Hélas! pensez-vous donc que je +puisse redevenir Autrichienne aussi longtemps que notre +archiduchesse, elle, sera Française, une Française accusée, +insultée, accablée, ô misère! d'humiliations, réduite à implorer, +dans la nuit, dans un horrible tête-à-tête, je ne sais quelle +étrange puissance assez semblable aux dieux occultes qu'adoraient +les anciens Germains! Non, non, il n'est plus de patrie, il n'est +plus rien pour moi qui vous parle, au delà de ces écueils, au-dessus +de ces abîmes! Je reste ici comme elle, avec elle, et c'est +l'honneur qui le veut. + +Elle parlait si bien, que je l'écoutais même quand elle eut cessé de +parler... Cependant nous pouvions suivre et reconnaître à sa robe +blanche, à côté de ce manteau noir, la forme exquise qui +représentait la reine de France... On entendait parfois une +exclamation pleine de pitié et de douleur... + +--Monsieur, reprit Hélène après un silence, peut-on vous demander +qui donc est cet homme appelé par la reine? À son ordre, elle a tout +quitté pour l'attendre, il lui parle... elle écoute, elle pleure, +elle a peur! Vous, cependant un prince de l'Empire, vous voilà +servant de piqueur à ce fantôme.... Il faut que ce soit le démon! + +--Si ce n'était que le démon! repris-je; ah! Dieu du ciel! si nous +n'avions à conjurer, cette nuit, que la puissance infernale!... Un +mot de la reine eût suffi pour le dompter! + +--Vous avez raison, reprit-elle. Il tient de quelque dieu plus +sombre! Il appartient à une éternité plus farouche! Il résiste... il +se débat! La reine pleure... Il ne l'entend pas pleurer... ô +monstre! Et j'ai bien peur d'avoir deviné ce nom-là! + +--La chose est ainsi! cet homme est un génie! Il peut tout perdre... +ou tout sauver. Il est le maître! il faut courber la tête, il faut +obéir! + +--Toujours obéir! toujours trembler! toujours implorer ces regards +sans pitié, ces coeurs sans pardon, ces puissances d'en bas! Quelle +vie, hélas! quelle vie... et mieux vaudrait mourir! + +Toute notre âme et tout notre coeur restaient suspendus au plus +léger bruit qui nous venait de cette rencontre abominable et +surnaturelle. Un grain de sable, un cri d'oiseau, une feuille, une +branche, un soupir... Tantôt la voix de l'homme éclatante et +domptée... ou bien la voix timide et touchante de la femme! Elle +plaidait pour son mari, pour son roi, pour ses enfants, pour les +droits de sa race; elle plaidait, éloquente, inspirée, indignée, +attestant le passé, invoquant l'avenir, appelant à son aide tous les +siècles et toutes les grandeurs de la maison de Bourbon; elle disait +ses transes, ses peines, ses journées de haine et d'insulte, et ses +nuits sans sommeil! Elle racontait les pamphlets, les calomnies, les +injures, le duc d'Orléans, le cardinal de Rohan, le fameux collier, +par quelles misères elle en était venue à redouter les colères de ce +peuple qui l'adorait naguère, et comment elle doutait, à cette heure +funeste, de l'éternité de sa race et de la grandeur de sa maison!... +De ces plaintes, de ces terreurs pas un mot n'arrivait jusqu'à nous, +et cependant nous n'en perdions pas une, Hélène et moi, tant elle +était intelligente, et tant j'étais moi-même intelligent de ces +royales misères; elle retenait son souffle! Elle était une âme, un +esprit, un ange gardien! Elle apposait, pour mieux entendre, son +bras charmant sur mon épaule, et sa joue à ma joue, elle écoutait, +parfaitement oublieuse de ses dix-huit ans, de mes vingt ans. + +De son côté... le monstre (elle l'appelait ainsi), répondait au +discours de la reine, et par quelques paroles échappées à cette voix +portée à l'éclat, nous refaisions, Hélène et moi, tout son discours. +Il expliquait... ses révoltes, ses colères, sa déclaration de guerre +à cette royauté qui l'avait tenu captif: «parce que c'était son bon +plaisir.» Il disait, lui aussi, ses angoisses, ses douleurs, sa +propre ruine, et comment il se trouvait attaché par des chaînes de +fer à cette popularité qui lui faisait peur; que du reste, il était +bon gentilhomme, ami du roi, plein de respect pour la reine, et +qu'il sentait dans ses veines que bon sang ne pouvait pas mentir. +Tant qu'il parlait, nous suivions son sourire et le feu de ses yeux! +Il était dans l'ombre, et pourtant son attitude et son geste étaient +si vivement dessinés que l'ombre même en conservait la grâce et +l'énergie! On comprenait que le lion baissait la tête! on +reconnaissait qu'il était muselé! O reine, en ce moment quel +triomphe! ô majesté, quel retour! Hélène et moi, dans la même +émotion et dans le même enthousiasme, heureux, charmés, fascinés, +nous nous disions tout bas: la reine est sauvée! Elle est +victorieuse! ô joie! ô bonheur! ô fête étrange! Ah! dit Hélène... à +la fin, je le reconnais, c'est bien lui, c'est le comte de +Mirabeau... Et dans son épouvante, et contente, elle se jeta dans +mes bras... Quelle violence il me fallut en ce moment pour résister +à la tentation de lui dire: _Hélène, aimez-moi!_ + +En ce moment, la lune au ciel, que voilait un épais nuage, +entr'ouvrit ce voile funèbre, et de son pâle et doux rayon elle +éclaira le visage aimable et charmant, le front terrible et +tout-puissant! Que la reine était belle et touchante, en ce dernier +moment de sa grandeur! Que le tribun était superbe et semblable au +Titan frappé de la foudre, au moment où, sur le clair gazon, et sous +le regard limpide, il tombait agenouillé à ces pieds charmants! + +Elle était là, les yeux baissés sur cet homme à genoux; elle +triomphait de la victoire avec un sourire!... Elle se croyait +sauvée... il avait juré de la sauver!--Madame, ô Reine! dit-il, +quand S. M. l'impératrice, votre auguste mère, envoyait un capitaine +à la bataille, elle lui donnait sa main à baiser... Alors la reine +étendit sa main royale... Il la toucha de ses lèvres, et relevant la +tête:--Allons! dit-il, obéissons au destin, au devoir, à la volonté +de ma reine, et perdons-nous avec elle, s'il ne m'est pas permis de +la sauver. + +On eût dit, en ce moment, qu'il portait à son front l'auréole, et +qu'il venait de découvrir une étoile inconnue au plus haut des +cieux. + +La reine en même temps s'éloigna sans mot dire, Hélène et ma mère la +suivant d'un pas calme et silencieux. Mirabeau et moi nous +redescendîmes par le chemin qui nous avait conduits sur la terrasse. +Il marchait le premier, tout pensif et comme accablé sous le poids +de ses visions... Nous eûmes bientôt rejoint la grande allée où nous +avions laissé nos chevaux. + +Le même homme à qui nous les avions confiés les promenait, au pas, +au milieu de l'allée, avec la patience d'un laquais qui attend son +maître... + +Par je ne sais quelle préférence, il visita avec soin la sangle du +cheval de Mirabeau, même il voulut lui tenir l'étrier quand il +remonta à cheval. + +Alors seulement Mirabeau reconnut le fou de la reine et avec le plus +charmant sourire: + +--Ah! monsieur le marquis, lui dit-il, vous me pardonnerez d'avoir +souffert qu'un premier président me tînt l'étrier, ce soir, puisque +j'ai pour écuyer un prince de l'Empire, un parent de Sa Majesté. + +M. de Castelnaux répondit plein d'émotion: + +--Et puisqu'il en est ainsi, monsieur le comte, puisqu'enfin vous +revenez à la reine, quand je serais un Riquety ou un Montmorency, je +consentirais à vous servir de laquais pour le reste de mes jours. + +--Non! Monsieur, reprit le tribun, des serviteurs tels que vous +n'appartiennent qu'à des reines; quant à moi, je vous demande +humblement la permission de me dire, après vous, un serviteur de Sa +Majesté.--Vous êtes plus que son serviteur, Monsieur, vous serez son +sauveur et son ami. Moi je serai son valet toute ma vie, et pourvu +que je la voie heureuse, alors je suis heureux! Adieu donc!... et +que rien ne vous retienne en vos projets sauveurs; adieu, notre +espoir, adieu notre force, adieu, Mirabeau; adieu aussi à vous, cher +Seigneur, me dit-il en se tournant vers moi, votre coeur est honnête +et vous aimez notre reine autant que vous pouvez aimer. + +--Monsieur le marquis, reprit Mirabeau, voyez-vous cette étoile au +plus haut du ciel? c'est l'étoile de la reine et le plus brillant de +tous les astres, à dater de ce soir. + +Castelnaux ôta son chapeau, Mirabeau ôta le sien, j'étais tête nue, +et tous les trois nous avons salué la pâle et douce constellation. + +Et partis au galop, nous entendîmes dans le lointain la voix de +Castelnaux qui s'écriait: _Tout mon sang est à vous, comte de +Mirabeau!_ + + + + +QUATRIÈME PARTIE + + + + +CHAPITRE I + + +Tels sont les événements dont je me souviens comme s'ils étaient +d'hier!... Tout le reste échappe à mon souvenir, et le premier venu +saura mieux que moi l'histoire appartenant à tout le monde! Un bruit +confus m'est resté des paroles de la tribune, des hurlements de la +foule, de cette royauté sur laquelle un peuple agité, furieux, +frappe à toute heure sans rémission! Je me rappelle aussi +très-confusément l'agitation des provinces, la misère publique, +l'infâme banqueroute et l'émeute allant dans la ville à main armée! +Mais quoi... les détails de cette abominable histoire devaient +m'échapper; fatigué de tant de passions diverses, las de souffrir +sans oser me plaindre, honteux de mon peu d'intelligence, +indifférent à la cour qui n'avait aucun besoin de mes services +flegmatiques, inaperçu dans le peuple, qui n'en voulait qu'aux +sommités françaises, je m'étais plongé de nouveau dans les +contemplations si chères à ma paresse et dont j'avais été distrait +violemment. + +Je ne saurais vous dire aujourd'hui combien j'ai subi de déceptions +en ce genre. Hélas! ce dix-huitième siècle a fini dans le nuage, et +j'y rencontre, à chaque pas, cette espèce de mensonge ambulant au +moyen duquel il était convenu qu'un homme était juste et bon, à la +condition que pour la justice et pour la bonté il ne sortirait pas +de certaines limites qu'il se traçait à lui-même, et qu'il avait +soin de se tracer aussi peu reculées que possible. Le fabuleux roi +Louis XV avait mis à la mode (avec tant de lâcheté!) cette bonté +facile et misérable qui consiste à être myope et presque sourd; de +ces hommes bons... à si bon marché, j'en trouvais partout; ils +affluaient à Paris, ils remplissaient le royaume, ils venaient du +dedans, ils arrivaient du dehors; aussi bien cette philanthropie +a-t-elle porté des fruits dignes d'elle, et quand elle fut poussée +au bout de ses limites, la terreur s'empara en souveraine de ces +justices douteuses, de ces bontés limitées, de tous ces égoïsmes +honteux; elle trancha la tête à ces vertus, elle les frappa l'une +après l'autre, et sans qu'elles songeassent à sortir des bornes +qu'elles s'étaient imposées, à se secourir l'une et l'autre, en +combattant, ou du moins en criant ensemble _au secours_! + +C'était acheter bien cher cette fureur de comploter lentement, +minutieusement; étrange erreur des temps de sophisme! Ils ne +comprennent pas l'unité; ils rêvent une fausse unité qu'ils ne +sauraient atteindre! Ainsi fut le siècle, ainsi étais-je aussi, +moi-même, incessamment tenté de faire un tout, avec des parties +éparses, comme si l'unité se composait de fragments! En ce moment, +la France, encore une fois, changeait d'aspect, elle succombait +enfin sous la dévorante épilepsie d'opinions et d'idées qui la +devaient perdre. Ah! Dieu! si la crise était longue et si le +dénoûment fut terrible! en ce monde ouvert aux plus grands crimes +tout était mystère ou conspiration. C'était je ne sais quoi de plus +dangereux que le creuset de l'alchimiste ou la conjuration +diabolique du sorcier. La magie ordinaire travaillait seule; or, la +conspiration, qui fut la magie et le péril du dix-huitième siècle, +se réunissait, s'agglomérait, ne faisait qu'un seul et même corps, +et se cachait uniquement pour se donner un air plus solennel. À +cette heure de l'histoire de France, les têtes tournaient, les +esprits se dénaturaient, le mensonge et le faux planaient en maîtres +sur cette société pervertie! Il y avait la peur, la haine, la +vengeance, l'envie et le désespoir sans frein, les ambitions +déchaînées, les vices hideux, les sophismes menaçants, la colère +aveugle et les passions mauvaises, délire, ivresse et sommeil, les +rêves; la philosophie en manteau, la religion vêtue en fille de +joie! Ici, le vieux temps masqué et burlesque, et plus loin, le +temps présent dans sa nudité misérable avec la débauche et le jeu, +l'anglomanie et le Nouveau Monde... un tas de paradoxes; tout cela +s'emparait de la France, à la façon de ce livre du poëme de Virgile +où les Grecs, vainqueurs par la ruse, s'emparent de Troie à la +clarté des flammes, au râle des mourants! + +C'était donc une confusion profonde, incroyable, un bourdonnement +sans frein; vengeances, paradoxes, passions, délires, assouvissement +de la bête fauve acharnée à sa proie... une folie, une honte, une +ivresse... et cette ivresse, où le sang se mêle au vin des coupes, +se communique, abominable, à la ville, à la cour, à Paris, à la +province. Tout chancelle en cette France au désespoir. O ruine! ô +meurtre! Il lui fallut trente années de combats et de gloire avant +de se remettre de ses frayeurs. + +Ainsi pressé, ainsi épouvanté moi-même, ainsi fatigué de ce rêve +ingrat que je faisais tout éveillé, vous comprenez ma hâte au +départ, et mon désir immense, inassouvi de revoir ma chère patrie! +Absolument, cette fois encore, il me semblait que je pouvais partir. + +--Allons, me disais-je, il faut renoncer à mes rêves, il faut obéir +au conseil de Barnave, il faut partir. Cependant, avant mon départ, +je voulus revoir Barnave et Mirabeau, mes deux _camarades_! Depuis +longtemps Barnave m'évitait. À peine il avait l'air de me +reconnaître, si le hasard me mettait sur sa route, et souvent je +n'obtenais qu'un froid salut! Jamais il ne me parlait des +confidences que je lui avais faites, il semblait uniquement occupé +des affaires publiques et de ces discours courageux et funestes qui +paralysaient l'éloquence même de Mirabeau. + +Quant à celui-ci, depuis son voyage nocturne, il n'était plus le +même homme... On eût dit qu'il avait la conscience enfin du mal +qu'il avait fait et du bien qu'il pouvait faire. Ange et démon, il +portait la même activité dans tout son rôle. Sa vie était grave et +laborieuse. Plus de jeux, plus de fêtes, de festins somptueux, de +femmes enlevées, de filles séduites, plus rien de l'ancien Mirabeau +que l'éloquence et le génie. En ce moment de son retour aux +doctrines des royalistes, il se disait qu'il était fait pour +gouverner la France, et s'il l'eût gouvernée à son gré elle pouvait +être sauvée; ainsi, il redoublait de travail et de zèle chaque jour. +Ses premiers succès de tribune, entraînants, victorieux, +irrésistibles tant qu'il parlait de sa voix de tonnerre aux passions +de la multitude, étaient devenus une lutte, un combat, un danger, +aussitôt qu'il voulut mettre un frein aux passions qu'il avait +soulevées et qui ne lui obéissaient plus. + +Je ne saurais dire exactement quel fut cet unique instant dans la +vie et dans l'honneur de ces deux hommes, quand Mirabeau se mit à +peser sa parole, et quand Barnave à son tour devint tout à fait un +orateur. Un changement dans les saisons, un astre inconnu dans le +ciel m'auraient frappé moins vivement que le tribun devenu sage et +prudent, où Barnave accomplissait chaque jour son projet de +remplacer Mirabeau lui-même dans l'admiration, l'enthousiasme et les +respects qu'il inspirait à son peuple. Évidemment, les rôles de ces +deux hommes étaient changés. Mais si je comprenais la conversion du +premier, je cherchais à comprendre à qui donc en voulait Barnave, et +d'où lui venait cet incroyable acharnement? + +Barnave en ce moment évitait ma présence, ont eût dit qu'il ne +m'avait jamais connu; il était tout entier à sa rage, à sa joie, aux +accents de la foule, aux fureurs de l'assemblée, aux cris de la rue, +aux violences du journal, à ses traînées sanglantes, présages +funestes des plus mauvais jours de cette révolution qui semblait +emporter la terre elle-même! Ah! ce Barnave... un jour cependant +comme il entrait dans le jardin des Tuileries, je le rencontre, et +je l'arrête. + +--Un moment, lui dis-je, et permettez que je vous demande si j'ai +démérité de vous? + +--Monsieur, me dit-il, d'une voix brusque, évitez, croyez-moi, toute +explication inutile! Vous êtes étranger, vous êtes un seigneur: nous +marchons sur des charbons ardents; mon amitié pouvait être fatale à +votre bonne renommée, et votre amitié pouvait me rendre suspect au +despote que je sers; voilà pourquoi j'ai rompu avec vous... +j'imagine aussi que nous n'avons plus rien à nous dire à présent. + +--Monsieur! lui dis-je, entre vous et moi, il y avait d'abord une +amitié commencée, il y avait ensuite un double secret, et je ne +comprendrais guère que ce petit danger d'amoindrir une popularité si +brillante ait tant de pouvoir sur votre esprit, que vous soyez forcé +d'oublier que vous avez été mon confident et que je suis le vôtre! À +coup sûr, je sais votre secret, citoyen Barnave, et vous savez le +mien, ou du moins vous en savez tout ce que j'en sais moi-même, et +dans ma _naïveté_ allemande, il me semblait que ce double lien ne +pouvait pas et ne devait pas se rompre ainsi... + +--Monsieur, reprit Barnave, on est presque en république... et l'on +n'est pas toujours son maître! Un jour de plus, dans les temps où +nous sommes, a souvent changé bien des âmes. La dernière fois que je +vous ai vu, vous m'avez raconté une histoire galante à laquelle vous +avez attaché plus d'intérêt qu'il ne convient, et que j'ai tout à +fait oubliée... Oubliez aussi quelques paroles imprudentes que j'ai +pu dire... et dont je me souviens à peine. Et puis la belle heure, +et bien choisie, après tout, pour ces belles passions! + +Pourtant, reprit-il, si je le voulais bien, je vous raconterais... +mais on m'attend, ce sera, s'il vous plaît, pour un autre jour! + +--Non, non, m'écriai-je, et vous vous expliquerez à l'instant. + +--Apprenez donc, Monseigneur, qu'il y a peu de jours, comme j'étais +à rêver dans un coin de mon logis, je vis entrer... une dame +voilée... Elle pleurait, à travers son voile; elle était belle, elle +me parla avec désespoir. Elle rougit quand elle me raconta ce que +vous m'avez raconté vous-même: l'ivresse du bal, son masque et sa +faiblesse en ce lieu d'enivrement, et les remords de son amour pour +vous, ses terreurs d'être découverte, et la peine que vous lui +causiez, vous, si jeune, et qui perdiez dans cette recherche les +plus belles heures de votre jeunesse! Ah! vous aviez raison, mon +prince, et voilà certes la beauté même, et la grâce en personne. +Elle me connaît, certes, et moi, je ne sais pas où donc je l'ai +vue... Et quand elle eut ajouté que vous deviez l'oublier, que vous +ne la verriez plus jamais, non, plus jamais, elle ajouta, de sa voix +la plus touchante, qu'elle vous priait et vous suppliait de ne plus +vous occuper d'elle, et de cesser tout reproche inutile.--Et +dites-lui bien, monsieur Barnave, vous son ami, que je veux qu'il +parte, à l'instant, et qu'il retourne au fond de l'Allemagne... et +qu'il m'oublie!... Ah! oui... Elle pleurait, elle suppliait et quand +elle eut essuyé ses yeux, elle pleura; puis voyant qu'elle était +restée avec moi trop longtemps, elle rougit, elle se leva; elle me +fit jurer de ne pas la suivre, et de ne pas la reconnaître si je +venais à la retrouver; elle me dit adieu pour vous et pour moi. Je +n'ai jamais vu plus de noblesse et plus de grâce, unies à plus de +décence et de désespoir! + +--Mon Dieu! Barnave, pourquoi ne m'avoir pas dit un mot de cette +rencontre? Votre conduite envers moi est dure, convenez-en. + +--Eh! je savais bien que mon récit aurait l'effet tout contraire de +celui qu'attendait la belle inconnue; en même temps j'espérais, à +vous voir calme et résigné, que vous aviez oublié cette heure +d'enivrement. Mais puisqu'enfin vous y pensez encore, eh bien! +j'obéirai à la dame inconnue... Oui, cette femme est jeune; elle est +belle! et, vous l'aviez devinée. En même temps, elle est une femme +honnête et sérieuse, elle pleure avec des larmes de sang la folie et +l'ivresse de cette nuit folle, et quand, par ma voix, elle vous +commande, à vous, de partir, de l'oublier, pour votre honneur!... il +me semble, en effet, que vous devez obéir. + +--Non, Monsieur, non, vous dis-je, et tant qu'elle ne me l'aura pas +commandé elle-même, et tant qu'elle me devra... cet adieu que +j'invoque, eh bien! je m'obstine à sa recherche, et je reste au +milieu de cet horrible Paris où tout se dénature, au milieu de ce +peuple affreux qui me regarde avec défiance, au milieu de ces cris, +de cette ivresse, de cette famine, de cette lèse-majesté divine et +humaine, de ces meurtres sans fin! Elle le veut!... Je reste, +immobile témoin, au hideux spectacle de cette anarchie violente; +encore une fois je ne partirai pas d'ici, Barnave, et vous me direz +qui elle est, vous me direz où elle est, que je la voie et que je +lui parle... enfin! + +--Monsieur, reprit Barnave après un silence, il y a des +circonstances de la vie où la passion est un contre-sens. Voyez-moi, +vous savez combien j'ai souffert d'un amour sans espoir; à présent, +je n'y songe plus. Faites comme je fais, occupez-vous. Deux grandes +parties se jouent en France; les paris sont ouverts, la chance, +avant peu, sera décidée; intéressez-vous à cette partie éclatante et +terrible dont votre tête sera l'enjeu. Voyez, je suis ferme et loyal +avec vous. Vous êtes arrivé chez nous comme un gentilhomme révolté +contre les préjugés de sa caste et partisan de toutes les +innovations! Moi seul, et parce qu'en effet c'était votre devoir, je +vous ai maintenu dans le parti de la cour. Je sentais qu'il y allait +de votre gloire et de votre honneur de rester à côté de votre mère +et de votre archiduchesse; homme de parti, je vous en ai épargné +toutes les peines; je vous ai aplani toutes les voies; je vous ai +fait le représentant de la bonne moitié de moi-même, et c'est vous, +Monsieur, que j'ai chargé de mon dévouement à la reine; voulant +sauver la reine, moi, l'ennemi du roi, je vous ai choisi pour mon +second; je me suis fié à vous pour accomplir la partie honorable et +sainte de la mission que je me suis donnée! Or çà, soyez un homme, +et patientez encore un jour! Barnave, le révolutionnaire accomplira +seul la tâche impérieuse de sa révolution, Barnave le royaliste, a +besoin de vous, mon prince, pour sauver la reine de France!... Elle +est perdue... à moins d'un miracle... Or, ce miracle, à nous deux, +nous l'accomplirons, je l'espère, et quand vous l'aurez accompli, je +vous en laisserai tout l'honneur. Pensez donc à la reconnaissance, à +l'orgueil du peuple allemand, quand vous lui ramènerez +Marie-Antoinette, et si l'Allemagne vous recevra à bras ouverts. + +Ou bien, si je succombe, si je meurs à la peine, j'aurai besoin de +vous pour dire à la reine que jamais Barnave n'a été son ennemi +personnel, malgré tous les outrages dont il l'a abreuvée; que +Barnave a suivi sans colère et sans passion la voie que les progrès +du temps et les besoins de la France lui avaient tracée, et que si +Mirabeau ne se fût pas rencontré sur le passage de Barnave, pour +l'éclipser et le réduire à la seconde place, j'aurais été moins +emporté, moins fanatique! Ainsi vous me ferez pardonner, si je +meurs! Ainsi, vous sauverez la reine, si le trône s'écroule! Ainsi, +vous le voyez, votre part est assez belle, vous êtes destiné ou à +sauver ma mémoire, ou à sauver la reine... Allons! vivez! +oubliez!... et souvenez-vous! + +Il me parla fort longtemps avec l'affection d'un père; il me fit +honte enfin de moi-même et de mes lâchetés; il rendit quelque repos +à mon âme, un peu de sérénité à mon coeur en me prouvant que j'étais +utile. + +--Utile, indispensable, et parce que vos services n'auront pas +d'éclat, parce que vous aurez le courage d'accomplir les fonctions +d'un subalterne qui trouve sa plus douce récompense en son coeur, +parce que si vous mourez, vous, vous mourrez inconnu! Si bien, +Monseigneur, que vous serez un des hommes de coeur de cette +révolution! + +--Oh! repris-je, accomplir ce qu'on appelle une illustre action, et +me faire un nom dans votre histoire, ce n'est pas cela que +j'ambitionne. Le premier jour où je vous ai rencontré, vous vous +êtes emparé de toutes mes volontés, comme un maître. Le rôle le plus +subalterne, vous le savez, ne m'a jamais fait peur. J'ai servi +d'écuyer au comte de Mirabeau, et maintenant, puisqu'il vous faut un +subalterne, je vous obéirai, j'y consens; mais quand j'aurai tout +fait pour vous, quand j'aurai oublié, pour vous, mon nom, ma +seigneurie et jusqu'aux vagues rêveries de mon amour malheureux... +ne ferez-vous rien pour moi? + +--Il y aura un moment, soyez en sûr, où Barnave, qu'il soit +triomphant ou vaincu, ne saurait pas refuser l'homme généreux que +Barnave a chargé de sa gloire et de son propre honneur! Que je joue +encore un jour le rôle de Mirabeau, encore un jour que je sois le +premier à cette tribune dont il fut le roi jusqu'à son voyage de +Saint-Cloud! Que la France, attentive à ma parole, espère, et que le +roi tremble! En même temps que les derniers abus soient effacés, que +les priviléges soient anéantis jusqu'au dernier... et puis, je vous +dirai:--Elle est là... la femme que vous cherchez! ma gloire m'a +délié de mon serment. + +Oui! que je sois Mirabeau! que je force, à mon tour, la reine +elle-même à m'appeler dans la nuit, qu'elle vienne à moi en +s'écriant: «Sauvez-moi, Barnave!» et que je meure empoisonné comme +Mirabeau!... + +Je poussai un cri terrible.--O Dieu! que parlez-vous de poison et de +Mirabeau? + +--Quoi! reprit-il, l'ignorez-vous? Mirabeau se meurt... + +--Mirabeau! notre espoir, notre dernier espoir, l'aîné de sa race et +le premier né de l'éloquence? + +--Il n'y a qu'un Mirabeau dans ce monde... il se meurt... il est +mort! + +--Empoisonné, Barnave! Et par qui? + +--Par la main terrible, implacable! Elle a frappé tous les grands +pouvoirs quand leur tâche est finie. Un grain de sable dans l'urètre +de Cromwell, ou un grain d'arsenic dans la coupe de Mirabeau! Il +faut qu'elles tombent à un jour marqué, ces extraordinaires +puissances qui changent le monde; et c'est un de leurs priviléges +les plus sacrés, les plus incontestables: mourir à temps! + + + + +CHAPITRE II + + +Véritablement, ce dernier soutien d'une cause perdue, il se +mourait... je l'ai vu mourir. D'abord il avait lutté contre le mal, +le mal avait été plus fort que ce génie... Il était vaincu, pour la +première fois. Cet homme (il touchait à l'immortalité de tant de +côtés divers), cet homme, il allait si vite et si droit! la mort +l'arrête en son ardente carrière, elle le terrasse; il tombe, écrasé +par la logique meurtrière des partis; il tombe, héroïque victime de +son propre ouvrage, à savoir: l'émancipation de l'humanité. +Croyez-moi, il fallait un grand courage, un dévouement extrême aux +libertés qui venaient de se faire jour en France, pour hasarder cet +immense attentat... la mort de Mirabeau. Il fallait que +l'émancipation des peuples se sentît bien forte en effet pour +assassiner son père et pour se passer, au premier moment de gêne, de +la force qui l'avait fait naître. Enfin pour se délivrer de +l'obéissance par un crime... un crime funeste! et qui se paie avec +des crimes au delà de toute prévoyance et de toute vraisemblance. À +l'aspect de cette joie immense, il était facile à l'Assemblée +nationale de prévoir son sort à venir! + +On n'a pas assez parlé de cette mort. Elle a changé les destinées de +l'Europe. La révolution, en perdant Mirabeau, son maître, a jeté +plus de bave et de venin qu'elle n'eût pu en jeter s'il eût vécu +pour la comprimer. S'il eût vécu, le héros des temps modernes, la +France n'aurait connu ni Robespierre, ni Bonaparte. Bonaparte, en +venant au monde, aurait trouvé un maître, et il n'eût point songé à +le devenir. Dans mon opinion, Mirabeau représente, et complétement, +le pouvoir populaire, aussi complétement que Richelieu l'autorité du +prêtre et Louis XIV le pouvoir royal. Mirabeau mort, le peuple est +mort, et maintenant que le sceptre a passé dans tant de mains, à +présent qu'il a été violemment arraché de toutes ces mains, devenues +trop faibles pour le soutenir, que deviendrait le vieux sceptre +impossible à porter? Par quelle flatterie ou par quelle gloire, +ajoutez par quelles grandes actions se maintiendra l'autorité dans +la main qui le porte? Difficile question, qui ne peut être résolue +que par le temps. + +Je reviens à Mirabeau. Quand il sut qu'il fallait mourir, +absolument, et qu'il était au delà de toute espérance, il se résigna +à la mort. Il rejeta bien loin tous les secours de la médecine...; +il comprenait qu'un homme de sa sorte était fait pour bien mourir. + +Amis qui le pleurez, adorateurs de son génie, esprits reconnaissants +de tant de biens qu'il a rêvés pour son peuple, accourez à son aide! +Écoutez sa plainte suprême! Ouvrez la fenêtre qui donne sur les +jardins, approchez son lit de l'arbre en fleurs, laissez pénétrer +les rayons du soleil printanier et les premiers chants de l'oiseau; +le soleil est clair comme au jour où mourut Jean-Jacques; l'air est +embaumé; l'abeille bourdonne et l'oiseau chante; la nature est +presque aussi belle qu'elle était belle au Bignon, quand le jeune +homme, agriculteur sous son père, allait parcourant les campagnes, +rêvant tout haut, jetant au vent la poésie et les soupirs de son +âme. Hélas! hélas! c'est bien le même soleil, ce sont les mêmes +fleurs, c'est le même chant des oiseaux: rien ne meurt, rien ne +change, ô bruits, chansons, parfums! Rien n'est changé dans cette +France, que la loi, et le roi et la royauté: rien n'est changé... il +est là étendu, le roi de son temps, le Mirabeau qui parcourait les +joyeux chemins, en criminel d'État, le Mirabeau du fort de Joux et +du donjon de Vincennes: alors aussi, il voyait le soleil étincelant +à travers les grilles; il lui tendait les mains de sa fenêtre; ô +mains impuissantes à l'atteindre hier comme aujourd'hui: hier retenu +par ses fers, aujourd'hui retenu par la mort! + +Le voilà donc arrivé tout à fait, le maître jour, brisant les +derniers verroux, ouvrant le dernier cachot! Approchez, bons +serviteurs; venez, votre maître appelle: il s'agit de le dépouiller +de ses habits de malade, et de le parer de son habit de cour! +Allons! des fleurs! des broderies: le talon rouge au soulier, la +poudre aux cheveux, l'épée au côté; Mirabeau, _marchand de draps_, +redevient un gentilhomme! Il veut mourir debout, souriant, calme et +fort, et que son dernier jour soit un jour de fête. Il renonce, et +sans pleurer, à ce bel avenir qu'il s'était ouvert. + +Hélas! il mourait au moment où il venait de comprendre toute sa +force, et comme il était sûr que le monde, à son tour, saurait +quelle perte il avait faite en perdant son tribun, Mirabeau donc +pouvait mourir. Ouvrez les portes de sa chambre et laissez entrer +ses amis, sa maîtresse et ses enfants, ses soeurs, tout ce qu'il +aime... il n'a plus qu'un instant à les entendre... à les bénir. + +Il est donc vrai! encore une heure et tout sera mort. Grâce, esprit, +éloquence, autorité, geste et regard, intelligence, âme et coeur! +Tant de qualités mêlées à tant de vices! tant de vertus, tant de +courage! O maître... ô fantôme! Ainsi, grâce à cette mort +imprévue... et trop heureux, il ne verra pas mourir la monarchie +éternelle qu'il voulait sauver! Il n'assistera pas au convoi de ce +monarque auquel il a pardonné, lui, si souvent emprisonné et +mendiant! Il ne le suivra pas dans ses fanges et dans ses chutes +éternelles le tombereau de cette reine infortunée, aux touchants +souvenirs, quand elle portait sur l'échafaud sa tête blanchie avant +l'heure! Ah! pauvre femme, à peine vêtue de la robe noire qu'elle +avait raccommodée de ses mains! Ah! Majesté!... _Un cercueil pour la +veuve Capet...sept francs!_ + +Heureux de mourir, Mirabeau, trop heureux, avant d'entendre à son +oreille indignée ces bruits sinistres de république à peine fondée, +et d'échafauds permanents sur les places les plus vastes de ce Paris +des élégances et des poésies! Trop heureux en effet au seul aspect +de ce maître... appelé la Terreur, il eût réclamé ses titres de +noblesse, ou bien, si, malgré sa noblesse et ses épreuves ardentes, +le bourreau l'eût épargné par respect, vous l'eussiez vu, quand vint +la réaction thermidorienne, réclamer son titre de citoyen dans le +peuple! Il était un de ces hardis courages qui ont peur du sang, et +qui meurent, plutôt que d'en respirer la vapeur. + +Il meurt! Adieu, Mirabeau! Adieu au dix-huitième siècle! Adieu nos +années de délivrance! Adieu le règne éclatant de Voltaire et de +l'esprit français! Adieu, vieux monde, qui ne te soutiens plus que +par le souvenir! Autel, adieu! Trône, adieu! Majestés souveraines, +poésie et philosophie, histoire, aristocratie et majestés de l'autre +monde, adieu! L'ancien monde à Mirabeau s'arrête... ainsi que le +Nouveau Monde fut l'Europe, le jour même où Christophe Colomb porta +le pied sur ces terres ignorées. Silence donc et courage! À présent +que Mirabeau n'est plus, vous n'avez qu'un choix, vous qui vivez +encore: allons! vivre en plein chaos... ou mourir! + +Longue et triste agonie! ô lente, impitoyable et superbe douleur! +Parfois la nature prenait le dessus, le malade semblait renaître! Le +sang circulait dans ce vaste corps, le feu remontait à ce regard +éteint; le mal vaincu se taisait, alors il redevenait tout à fait +Mirabeau. + +Ce fut dans un de ces instants de calme et de paix qu'il me vit au +pied de son lit, comme je le regardais mourir. Il m'appela, du +regard, à son chevet, et la tête penchée il me parla de la reine. +«L'avez-vous vue... et n'aura-t-elle pas un mot à me dire avant la +mort? Et le roi, lui pour qui je meurs!» Son regard inquiet +cherchait en vain le messager royal... personne de cette cour +ingrate ne vint au lit de mort de Mirabeau. + +Tout à coup la porte s'ouvrit à deux battants; un éclair de joie et +d'orgueil brilla dans ses yeux éteints:--Qui va là? demanda-t-il. + +--C'est une députation de l'Assemblée nationale qui vient pour +saluer son héros; Barnave la conduit. + +Il se leva en souriant; il salua de la main ses collègues; puis il +prit Barnave de ses deux mains, et l'attirant à soi comme pour +l'embrasser:--Barnave, ô bon jeune homme! ô Barnave, eh bien! C'est +vrai, je meurs! Désormais, soyez le premier à la tribune, et si vous +avez été jaloux de Mirabeau, pardonnez-lui, Barnave, il vous bénit +au lit de mort; vous êtes un grand coeur! Vous êtes un orateur à ma +taille, et vous mourrez comme moi, assassiné; cela est sûr, aussi +sûr que je meurs... Hâtez-vous de montrer qui vous êtes, vous +mourrez avant peu. Vous êtes tous morts, moi mort. Je te bénis donc, +Barnave; esprit loyal! honnête coeur! Dévoué! fidèle... et +malheureux! Adieu donc!... Et baissant la voix: Si vous aimez la +reine (et vous l'aimez!) dites-lui que tout est perdu!... Qu'ils la +tueront... Qu'ils tueront le roi... et son enfant... que ce sont des +bêtes féroces... et qu'il n'est plus de salut que dans la fuite, à +présent que Mirabeau est mort... Il entrait, en ce moment, dans les +douleurs de la suprême agonie... et de l'agonie, il entrait dans le +râle... il dormait, puis il se réveillait, pour embrasser ses amis; +il leur tendait la main avec un muet sourire. Il songea à dicter son +testament... Il n'avait rien à donner. Un de ses amis, le plus +hardi, le plus heureux, lui donna sa fortune, afin qu'il eût quelque +chose à donner. Mirabeau l'accepta. + +Même il y eut une scène d'une effrayante solennité. + +Nous entourions le lit du moribond, il reposait. Tout à coup entre +un homme, il marchait doucement, respirant à peine, son visage était +résolu; il se posa devant Cabanis, et lui tendant son bras nu, il +lui dit à demi voix: + +--Mirabeau n'a plus de sang: son sang est brûlé et perdu; la prison +et l'amour ne lui en ont pas laissé. Les Anglais savent ranimer les +cadavres par la transfusion, il ne s'agit que de trouver du sang à +remplir les veines du cadavre. Voici ma veine, ouvrez-la, prenez mon +sang, un sang pur et fort, honnête et dévoué, qui remontera au coeur +de la monarchie expirante sur ce lit. Prenez mon sang, docteur, il +appartient à Mirabeau, prenez! qu'il vive, et que je meure en +criant: _Vive le roi!_ + +On regardait cet homme avec admiration: des larmes, les larmes +retenues jusqu'alors, tombaient en silence de toutes les paupières, +on cherchait à se souvenir si jamais le deuil du peuple était allé +jusque-là? J'eus encore, à ce propos, un vil moment de jalousie et +je m'écriai tout bas: _C'est le fou de la reine, Messieurs!_ Mais +lui, reprenant la parole, et tendant son bras de nouveau: + +--Non pas, non pas, dit-il, je ne suis pas un fou; ceci n'est pas +l'action d'un fou, il me semble; je n'ai jamais été un insensé, +comme vous dites. Si c'est vraiment Mirabeau qui est couché sur ce +lit, pâle et blême et pris par le râle, eh bien! c'est chose sage et +sensée au premier venu de dire à ce cadavre: Ami, prends mon sang! +C'est chose honnête et prudente de donner tout son sang à ce +cadavre! Il ne s'agit pas d'un homme isolé, un père, un fils, un +époux, un de ces malades vulgaires que l'on pleure, dont on porte le +deuil, auquel on élève un tombeau sous un cyprès... douleur d'un +jour, que le temps emporte aux premières feuilles du cyprès. Ceci, +c'est la monarchie expirante! Ceci, c'est la France au désespoir... +c'est vraiment la France qui râle et qui est morte! Si je suis un +fou, Messieurs, de venir apporter mon sang dans ces veines, c'est +que peut-être arrivé-je trop tard. En ce cas seulement je suis un +fou, je le veux bien, j'y consens, je suis des vôtres... un fou... +je ne l'ai pas toujours été! + +Il s'approcha du lit, et se penchant sur le corps étendu du mourant: +Tu meurs, dit-il, utile, intelligent, dévoué! vaincu, pardonné, +impuissant et glorieux ami de la bonne cause! Ainsi tu meurs +entouré, honoré, pleuré;... encore un jour, et tu venais à bout de +ta noble entreprise! O ciel!... Le ciel ne veut pas, il te rappelle, +et personne ici-bas ne prendra ta place, personne! et pas même un +royaliste de ma sorte qui te donne tout mon sang, si tu veux vivre +encore huit jours! + +Ses paroles furent étouffées par les sanglots. + +On tira un coup de canon à l'intérieur: Mirabeau se leva sur son +séant, et d'une voix encore sonore et franche: _N'est-ce pas le +commencement des funérailles d'Achille?_ + +C'était mieux que les funérailles d'Achille, c'était la mort +d'Hector. + +C'était la constitution française qui venait de perdre, elle aussi, +son premier Dieu, comme toutes les religions accomplies. + +Soudain il fut saisi de ces atroces douleurs sous lesquelles il se +tordait comme du fer. Il voulut parler, la parole haletante échappa +à sa lèvre... et cette voix éloquente, qui avait suffi à donner la +liberté à tout un peuple, elle resta muette! + +Il ferma les yeux quelque temps, il opposa l'inertie à la douleur, +il se laissa tenailler comme un martyr à la question, après quoi il +ouvrit les yeux, et, sur une page commencée, il écrivit en grosses +lettres ce simple mot: DORMIR! + +Il avait vu le ciel, il avait respiré les derniers parfums, il avait +entendu les derniers concerts de la terre, il avait dit adieu à ses +amis, à sa soeur, à son enfant; il avait entendu les derniers +sanglots de sa maîtresse qui pleurait agenouillée au seuil de sa +porte... il avait compris les angoisses de la foule... À présent il +voulait dormir. + +Il s'endormait, quand il fut réveillé au nom de Pitt. Ce nom d'un +commençant politique le tira de sa léthargie et lui rendit un +instant la parole:--«Euh! si j'avais vécu, je lui aurais été fatal.» + +Fatal, en effet, car si la même France avait eu, tenu dans son sein +un Bourbon légitime, une constitution légale, Mirabeau ministre, et +Bonaparte général, je vous demande où serait la grandeur de M. Pitt? + +Il dit à l'ami qui soutenait sa tête accablée et couverte de sueur: +_Tu soutiens cependant la tête la plus forte de la monarchie!_ + +À ces mots j'entendis _le fou de la reine_ qui disait tout bas: + +--Et la plus forte tête, après celle de Mirabeau, c'est la mienne... +O! la tête d'un pauvre fou, qui n'est bonne à rien, pas même à jeter +à la populace,... un jour de crime et de fureur! + +Quand la tête de Mirabeau retomba sur l'oreiller, nous étions à +genoux. Il y a des têtes privilégiées dans le monde, leur dernier +bond a de singuliers échos. La tête d'Alexandre retombe en brisant +la monarchie universelle. La tête de Mirabeau brisait plus que la +tête d'Alexandre n'a brisé, elle faisait voler en éclats la +monarchie _immortelle_ de saint Louis, de Henri IV et de Louis le +Grand! + + + + +CHAPITRE III + + +Ainsi plus d'espoir! Le dernier soupir exhalé de cette vaste +poitrine emportait toute une monarchie; il me semblait que le ciel +aurait dû se couvrir, à ce triste et solennel moment. Je sortis de +cette maison funèbre; je traversai cette galerie encombrée de livres +en désordre, ces cabinets dont les murs étaient chargés de portraits +de femmes; je vis, sans les voir, tous ces appartements consacrés +aux festins, à l'étude, à l'éloquence, à l'amour, désormais pleins +de deuil. Il avait laissé, en ce logis, la trace évidente de son +génie et de son désordre, il en avait fait un pêle-mêle étrange où +se retrouvaient les passions, les habitudes et les instincts de sa +vie entière! Évidemment, cette demeure abritait autant de vices que +de vertus! Le bois de chêne sculpté, les vieux cadres entourés de +guirlandes, les fauteuils aux larges bras, la bergère en vieille +étoffe, empruntée aux vieux salons du grand roi, la tenture à +l'aiguille, et tout le vieux siècle étoffé, reluisant, épais et +riche! En même temps, sur ces meubles magnifiques, étaient épars +dans la poussière et le mépris des livres, des journaux, des +discours, des pamphlets, tout l'attirail moderne de la pensée +révoltée... On voyait que cet homme avait vécu à la hâte, et qu'il +était mort brusquement. Comme il était un bon homme à la maison, +chez lui, ses domestiques le pleuraient, le vieux chien hurlait, et +la soeur du mort, appuyée au marbre d'une console, était plongée +dans les plus amères réflexions. + +À la porte, il y avait des mendiants en guenilles, au teint hâve; +ils avaient l'air fort tristes d'avoir perdu _leur bon seigneur_; +car à force de bienfaisance et d'urbanité la féodalité chassée de +toutes parts se retrouvait encore à la porte de Mirabeau avec ses +respectueuses formules; à la porte de Mirabeau, il y avait même un +prêtre... un prêtre en surplis qui consolait les pauvres, en leur +distribuant les dernières aumônes de Mirabeau. + +O Mirabeau! génie! audace! intelligence! esprit bizarre! esprit +charmant! grâce et bonté! force et courage!... Un monument placé sur +les limites de la philosophie et de la politique! Il a réuni, par un +privilége unique, à l'entraînement du grand siècle, le doute et +l'ironie ingénieuse du siècle de Voltaire; il a forcé même ses +passions à l'obéissance, il a dompté même son génie, il est mort +après l'avoir vaincu, après l'avoir fait rentrer dans la voie +étroite qui lui déplaisait! Pleurez, vous qui aimez la patrie! Il +est revenu le nouveau Coriolan, de son exil chez les Volsques; lui +aussi, il a été fléchi par la voix d'une femme; il a embrassé avec +transports les portes de la ville natale. Pleurez-le, républicains +et gentilshommes; aux républicains il a donné le vrai et sincère +langage qui se doit parler parmi les hommes attachés à la chose +publique... et s'il meurt c'est, en fin de compte, parce qu'au +milieu de sa victoire, il n'a pas consenti entièrement à son état +d'homme nouveau, de citoyen, d'égalité. + +Il était né pour la fête, pour le plaisir, cet homme éloquent dévoré +par la politique; il aimait les danses, les festins, les musiques, +les menuets, les rondes, les gavottes, les musettes. Ce hardi +compagnon avait brisé les outres dans lesquelles étaient contenus +tous les vents de l'orage et les tempêtes les plus bruyantes du +genre humain.--L'outre une fois percée, il n'en fut plus maître, et +le voilà qui succombe à son tour, sous les vents qu'il a déchaînés. +Ainsi, grand homme-enfant, tu n'as pas eu de rivaux, tu n'auras pas +d'imitateurs, et maintenant que te voilà mort tout entier, le trône +de France renversé de fond en comble te servira d'oraison funèbre, +d'épitaphe et de tombeau! + +J'arrivai jusqu'au fond du jardin, malheureux, éperdu, ne concevant +rien à la douleur qui me saisissait à l'âme; jamais je n'avais +ressenti pareille douleur; hélas! jamais je n'aurais imaginé que la +perte de cet homme amènerait pour moi un découragement si complet. +Mirabeau mort, adieu la fiction, adieu les rêves de l'avenir, adieu +mon ami qui me protégeait, adieu la reine, adieu Barnave; il était +la reine, il était Barnave, il était moi-même; il était le drame +autour duquel nous tournions les uns et les autres, incessamment +poussés par une force invisible. Il me semblait que l'histoire et le +roman de ma jeunesse étaient finis à ce cercueil. Mort Mirabeau, +mort le joyeux convive et l'aventureux jeune homme aux bondissantes +amours; morte aussi cette voix puissante qui avait un écho dans +toutes les capitales du monde; il n'est plus ce génie, il ne bat +plus ce grand coeur, elle est épuisée, enfin (qui l'eût dit?) cette +passion qui s'emportait çà et là, abandonnée à ses propres +hennissements. + +Au détour de l'allée où l'Amour, en riant, posait le pied sur la +flamme éteinte de son flambeau renversé, je rencontrai un homme à +demi penché sur un rosier mousseux dont il étudiait l'architecture. +La méditation de cet homme était profonde, et l'enthousiasme perçait +dans tous ses traits. Je reconnus mon amateur de roses; il avait +trouvé dans ces jardins abandonnés la fleur qui manquait à sa +collection, et courbé jusqu'à terre, il était devant cet arbuste, +ivre, heureux, content.... Si l'on disait à cet homme: ami, de cette +fleur qui vient de naître et du bouton qui s'épanouira demain, je te +prie, faisons un funèbre hommage à ce grand esprit qui vient de +s'éteindre?--Oh! que non pas, dirait-il, cette rose est rare, elle +est à moi, c'est ma collection! c'est ma vie! et puis, vous avez +tant d'autres fleurs pour composer vos couronnes! Vous avez +l'oeillet, le lys, l'anémone et la pervenche, et le laurier, et +l'_immortelle_... Ah! de grâce, épargnez ma collection! + +C'est ainsi que la nation française a porté le deuil de Mirabeau! +Elle a fait comme l'amateur de roses, elle a défendu sa passion +jusqu'à la fin, puis au mort qu'elle pleurait, elle a sacrifié tout +le reste. Aussi, quand l'heure est venue, et qu'il s'agit d'honorer +ces dépouilles mortelles, demandez à ce peuple éloigné de son Dieu, +qui ne lit plus l'Évangile, et qui ne va plus aux anciens autels, le +plus grand, le plus beau de ses temples, pour y déposer ce corps... +le peuple aussitôt donnera ce temple qui n'entre plus dans sa +collection favorite; il chassera le Dieu du sanctuaire, il +renversera les saints de leur base, il prendra la pierre consacrée +de l'autel, et chargée encore de reliques, il la posera sur le +tombeau de son héros d'hier... Voilà tout ce qu'il peut faire en ce +moment; un temple où le Dieu n'est plus! Mais demandez à ce peuple +ingrat, au nom de son grand homme, en souvenir des services rendus, +l'oubli d'une colère, ou le renoncement à une injustice: au nom de +Mirabeau, son Dieu qui vient de mourir, priez cette nation +d'épargner une seule tête... une seule... Elle dira, comme l'amateur +de roses: c'est ma collection qui l'ordonne... il me faut cette tête +encore... Il me la faut! J'ai donné un de mes vieux temples à +Mirabeau... il peut bien me laisser sa reine et son roi, pour que +j'en fasse à mon plaisir! + +Voilà comment le paradoxe enfante inévitablement tout ce qu'il y a +de plus lâche et de plus cruel! + +Et maintenant que Mirabeau, mon maître, a laissé sans condition son +humble écuyer, je veux quitter ce volcan qui me dédaigne; il faut +m'arracher à la perpétuelle moquerie, au sarcasme impitoyable. Il +est mort, Barnave me dédaigne, et la cour m'est fermée; ici je ne +suis aimé de personne; ici je ne puis rien voir de ce qui se passe +en ce monde; ici j'étouffe et je meurs; je ne crois plus à rien; en +si peu de jours, j'ai tout épuisé, partons. + +Adieu donc Paris, la cité reine; adieu, Versailles, la cité morte; +adieu, le petit Trianon; adieu les bains d'Apollon; adieu, l'Opéra +et ses nocturnes saturnales; adieu aux petites maisons lambrissées +et dorées par le vice; adieu à cette société fardée, en noeuds roses +et en larges manchettes; adieu, France, adieu, belle ruine, adieu! +Je pars!... En quelque endroit où j'habite, en ce bas monde, hélas! +le bruit de ta chute arrivera jusqu'à moi! + + + + +CHAPITRE IV + + +Ma résolution prise une fois, les préparatifs de mon départ furent +bientôt arrêtés. C'était par une chaude journée, au mois de juin, +j'étais prêt dès le matin; mais avant de partir, je voulus saluer +une dernière fois tous ces lieux où j'avais laissé tant de +souvenirs. Je me rendis à la taverne du _Trompette blessé_, je +montai dans la salle haute, où j'avais vu, pour la première fois, +les héros de ce nouveau monde évanoui déjà! Quel bruit c'était +alors! les brûlantes paroles! les cruels sarcasmes!... quel silence +aujourd'hui, quel abandon! Les anciens habitués de ce cabaret, si +vifs, si jeunes et si forts, étaient vaincus ou dépassés! Ils +étaient déjà vieux, perdus et morts: le vieux Saturne avait dévoré +ses enfants. Aujourd'hui, dans ce cabaret, sur ces mêmes bancs, +tachés du vin de la dernière orgie, étaient assis les pouvoirs +nouveaux de la France! L'enthousiasme était moins sincère, il avait +oublié le magnifique et superbe écho de ces voix solennelles. Il est +donc vrai, _la théorie_ est une grâce, une force, une fête... et +l'expérience apporte avec soi une tristesse abominable. Où donc +étaient les orateurs de ce club innocent encore? Ils étaient +remplacés par des conspirateurs, cachés dans l'ombre, et chargés des +livrées de l'émeute!... Où tonnait Mirabeau gloussait une ignoble +terreur enfantée au beau milieu du club des Jacobins... Ces femmes +gorgées de vin seront bientôt des tricoteuses; ces Brutus et ces +Scipions, demain seront des pourvoyeurs d'échafauds! + +Ainsi la taverne était un club; l'Opéra était une caverne, et dans +cette caverne arrivaient, à pied, les anciennes divinités de cet +olympe anéanti! Madame Guimard sans carosse et madame Camargo sans +livrée! + +Divinités détrônées et humiliées, on vendait leurs chevaux et leurs +hôtels, on les interrompait dans leurs danses les plus gracieuses; +l'art était caché, plaintif, en haillons! Il avait froid; il avait +faim!... Poursuivi par ces tristes images, je cherchais en vain +autour du monument dégradé quelques ombres errantes des sourires +d'autrefois. + +Aux colonnes du Théâtre-Français, le _Mariage de Figaro_ avait +disparu de l'affiche; il était remplacé par des drames de son école, +avec moins d'esprit, de style et de talent! Voilà ce que c'est! vous +semez la révolte et l'ironie, étonnez-vous de recueillir le doute et +l'abandon. + +La rue ouverte à la ruine était un immense, un incomparable encan. +Les livres, les tableaux, les statues, les gravures, les médailles, +les chevaux pour la course et les meutes pour la chasse, en un mot, +tout ce qui faisait jadis l'intérieur d'un gentilhomme, et tout ce +qui composait naguère une vie élégante, heureuse, abondante, ces +trésors du luxe et du goût étaient étendus au hasard, sur les quais +et sur les places publiques; ils étaient exposés sans ordre et sans +choix à la curiosité indifférente des passants. On comprenait que +les portraits de famille arriveraient à leur tour dans cet encan à +l'usage de la populace; non-seulement les enfants ont souffert des +rigueurs de cette époque, mais encore leurs pères et leurs mères, +arrachés aux nobles lambris où ils étaient fixés depuis le grand +roi! + +C'est grand dommage, en vérité, de porter des mains impures sur les +générations anciennes, de les arracher violemment à cette vie +intelligente que leur donne la toile ou le ciseau, d'exposer tant de +figures vénérables sur les places publiques et dans les carrefours, +de déshonorer l'intérieur des familles, de profaner leurs souvenirs. +À l'époque dont je parle, il n'y avait déjà plus de logis pour +personne en France, le logis du roi lui-même avait été profané, le +premier. + +Je l'avoue, hélas! j'eus la faiblesse aussi de repasser devant cette +maison aux fenêtres mystérieuses où j'avais vu tant de personnages +divers, où j'avais entendu tant de choses inouïes; cette élégante +petite maison... elle appartenait aux sans culottes, aux bonnets +rouges... à ce qu'il y avait de plus déguenillé et de plus hideux. + +À la porte de Mirabeau, une pancarte flottante indiquait que +l'appartement était à louer. On passait devant la maison, sans se +découvrir. + +J'avais voulu m'assurer, avant mon départ, que rien ne pouvait plus +me retenir. Partons donc, puisqu'ils ont tout gâté en si peu de +temps. Ils ont ôté sa majesté à la maison de Mirabeau, ses grâces à +l'Opéra, son esprit à la Comédie-Française, son inviolabilité à la +vie intérieure; ils ont gâté, jusqu'aux joies du cabaret, les +malheureux! + +Tel fut l'emploi, le triste emploi de ma dernière journée... +Hâtons-nous, me disais-je, et partons! + +J'en ai trop vu! Je suis vaincu; je suis mort... je veux partir! + +Ici je fus pris de vertige.--Eh quoi, partir sans voir Barnave, et +sans dire adieu à ma mère? Partir sans revoir Hélène, et sans +présenter mes respects à la reine; enfin quitter Paris, comme j'ai +quitté Vienne, en écolier délivré de son précepteur! Certes, je ne +saurais partir ainsi; je ferai, du moins, mes adieux à ma mère... et +pourtant je quitterai Paris ce soir. + +Quand j'eus mis ordre à mon départ, je quittai mon hôtel de Paris, +pour me rendre en toute hâte chez ma mère... Il était huit heures du +soir; cette nuit d'été rayonnait de mille étoiles. Je ne sais quelle +ville incroyable, en ce moment, j'avais sous les yeux, dans quel +tumulte et dans quel bruit, dans quelle tempête et dans quels +périls. Tout hurlait, criait, transportait, menaçait et déclamait! +Le Palais-Royal était soulevé par Camille Desmoulins! Chaque feuille +empruntée à ses arbres devenait une cocarde et chaque écho devenait +une menace aux carrefours; sur chaque place et sur tous les seuils, +en voiture, à cheval, sur les bancs, sur les chaises des jardins, au +balcon des maisons, sur la borne et dans l'échoppe, on trouvait, à +cette heure, des énergumènes qui faisaient entendre éternellement +des cris de mort. Les citoyens s'assemblaient autour de ces forcenés +et les écoutaient bouche béante; on eût dit des Italiens réunis, par +un beau clair de lune, autour d'un improvisateur favori; les rues +étaient pleines de gardes nationaux et de soldats, les +corps-de-garde étincelaient de feux sinistres, les chevaux des +officiers traversaient la ville en piaffant; tel était l'aspect +général, une inquiétude immense, un malaise incomparable! Ainsi +j'allais, comme on va dans un rêve... Et, dans ma course, il survint +plusieurs accidents qui me parurent de mauvais présage: je heurtai, +en marchant, un homme qui remettait la boucle de son soulier; cet +homme avait les traits du roi; au coin d'une rue où je voulus +appeler un fiacre, le cocher se retourna pour me dire qu'il était +retenu, cet homme... ô vision! ressemblait au comte de Fersen; un +postillon passa, solidement assis sur son cheval... je crus +reconnaître un écuyer de la reine, M. de Valory. Cependant, je me +dirigeais toujours vers les Tuileries surveillées, torturées, +espionnées, fermées. Aux approches du palais, je rencontre une femme +d'une taille élégante et d'une noble démarche, elle baissait la +tête, elle donnait le bras à un jeune homme... elle allait +tremblante... et malgré moi, je hâtai le pas pour la voir... Tout à +coup passe au galop un grand carrosse, entouré de gardes et de +laquais. Les laquais portaient des torches brûlantes, comme +autrefois la livrée au devant du carrosse du roi!... + +Ce carrosse... il ramenait, en grand triomphe, aux Tuileries, M. de +Lafayette... et cette femme inconnue, allant seule à travers la rue +ameutée... O misère!... et pensez si j'eus peur... je reconnus à son +orgueil, à l'éclair de ses yeux, à la majesté de sa démarche... Oui, +je reconnus la reine!... Elle était libre... elle allait dans la +ville... + +Eh quoi! toute la cour vagabonde? Eh! quoi! le roi et la reine dans +les rues de Paris, à l'heure de leur sommeil! Est-ce veille ou +songe? + +Et tout à coup, poussant un grand cri:--Et la comtesse Hélène. Et ma +mère, où sont-elles? qu'en a-t-on fait? Qui les défendra sinon moi, +le fils et le cousin? Et je me précipitai dans les cours du château. + +La sentinelle me demanda où j'allais? + +--Je vais, lui dis-je, au pavillon de Marsan, chez madame la +douairière de Wolfenbuttel. + + + + +CHAPITRE V + + +Dans la cour du château, tout au bas du perron de Leurs Majestés, je +vis arrêté le carrosse aux flambeaux. Plusieurs gardes s'étaient +groupés autour de cette apparition; d'autres gardes se promenaient +en grand nombre, au milieu de la vaste cour; tout était tranquille +en ce moment; l'horloge sonnait onze heures; on entendait les pas +réguliers de la garde nationale dont on relevait les sentinelles; +tout le château avait l'aspect accoutumé. Je pensai que j'étais le +jouet d'une folle vision, et que tout ce que j'avais vu appartenait +à l'exaltation de ma tête: alors je me rassurai quelque peu, et je +ralentis le pas. + +La même voiture arrivée au galop, repartit au galop: les sentinelles +portèrent les armes, la grande porte se referma, et tout rentra dans +le repos. + +Cependant, je demandai ma mère. Elle était chez elle; je montai, un +domestique vint m'ouvrir. + +--Madame n'y est pour personne, ce soir, me dit-il. Il refusa de +m'annoncer. + +Je voulus entrer dans l'appartement: la porte était fermée en +dedans... ce que ma mère ne faisait jamais. + +Je grattai à la porte: d'abord on ne me répondit pas; je frappai de +nouveau. Une voix faible et tremblante cria:--_Que me veut-on?_ + +--C'est moi, c'est moi, Madame, ouvrez-moi! + +J'entendis ma mère qui faisait un effort pour se lever; mais elle +retomba sur son siége:--Les jambes me refusent tout service, Hélène! + +--Je vais ouvrir, Madame, répondit une voix qui m'était bien connue, +et la porte s'ouvrit. + +Hélène me salua tristement d'un signe de tête; ma mère, à mon +aspect, sembla se ranimer, elle me regarda d'un air suppliant. Ce +regard me toucha jusqu'au fond du coeur... nous changeâmes alors de +rôle, ma mère et moi; elle m'avait guidé jusqu'ici, désormais je +comprends que je suis son guide et son appui. + +La comtesse avait repris sa place à la fenêtre... elle tenait sa +tête entre ses deux mains. + +Voyant que l'une et l'autre gardaient le silence:--Je viens de +rencontrer Sa Majesté, Madame, dis-je à ma mère avec l'accent de la +plus profonde affliction. + +--Quelle Majesté? reprit vivement Hélène, et ses joues se couvrirent +de rougeur: de quelle Majesté parlez-vous, monsieur?... il y en a +tant aujourd'hui! + +--Vous savez, ma cousine, que je n'en connais que deux... le roi et +la reine. Oui, repris-je et j'ai vu... le roi et la reine dans la +rue, à cette heure, et si je viens au palais, cette nuit, c'est pour +vous, ma mère! et pour vous sauver, ma cousine, l'une et l'autre de +la fureur du peuple, aussitôt qu'il apprendra que ses victimes lui +échappent; donc je vous sauve, ou bien je meurs avec vous, +choisissez! + +--Vous avez vu le roi? reprit ma mère. + +--Oui, Madame, le roi, bien déguisé; j'ai reconnu la reine aux +flambeaux d'un carrosse qui vient d'entrer dans la cour, il n'y a +qu'un instant. + +Les deux femmes pâlirent.--Quoi! la reine a rencontré cette fatale +voiture?.. s'écria ma mère en joignant les mains. + +--Oui, Madame, elle l'a rencontrée; et elle ne s'est pas contenue, +elle l'a frappée de son fouet, et quand ces flambeaux ont passé, +elle ne s'est plus cachée, et c'est à sa royale allure que je l'ai +reconnue; elle doit être bien loin à présent. + +--O ma noble maîtresse! ô ma fille! s'écria ma mère, en pleurant, te +voilà sauvée. Et béni soit Dieu qui t'a conduite à travers tant +d'obstacles! À présent, ma chère Hélène, il ne nous reste plus qu'à +la rejoindre, et à partager de nouveau ses périls. + +--Madame, repris-je, agréez tous mes services. Ma chaise de poste +m'attend à la porte Saint-Denis; quel que soit le chemin qu'aient +pris Leurs Majestés, nous pouvons arriver presque en même temps à la +frontière. Allons, venez, ma mère; et venez, ma cousine, allons, +rentrons dans notre heureuse, notre paisible Autriche, et fuyons ce +volcan, il finira par tout engloutir. + +--Rejoignons la reine! Allons à notre oeuvre! à notre devoir, +Monsieur, reprit Hélène, à côté de la reine est ma patrie; votre +patrie, à vous, c'est votre mère; en ces périls pressants, soyons à +la hauteur de tant d'infortunes, n'oublions jamais, vous ni moi, +notre devoir. + +Ma mère était agenouillée à son prie-Dieu! Elle fit une humble +prière, et se releva pleine de courage... Les deux femmes se +revêtirent d'un mantelet noir, elles se cachèrent sous de vastes +chapeaux, et, me prenant le bras, les voilà qui s'abandonnent à tous +les hasards. + +Quand j'eus au bras ces deux femmes qui m'étaient si chères, que je +les sentis à mes côtés, éperdues et tremblantes, la ville me parut +beaucoup plus sombre et plus menaçante. La nuit s'épaissit à mes +yeux, et je marchai dans ces rues, presque au hasard. Hélas! ma +pauvre mère, à pied, à cette heure, elle s'abandonnait, pour la +première fois de sa vie à ma conduite, et Dieu sait, malgré tant +d'angoisses, si j'étais fier de l'emporter! + +À ma droite et s'appuyant à peine à mon bras, marchait ma cousine +Hélène. Bien plus que ma mère, elle avait la conscience du danger +que nous courions. À chaque instant elle prêtait l'oreille; on eût +dit que Paris se réveillait en sursaut et que la grande voix du +peuple ameuté se démenait autour de ce palais déshonoré dont il +avait fait une prison!... Quelquefois Hélène hâtait le pas, comme si +nous eussions été poursuivis. Ce fut un horrible, un dangereux +moment! Ma mère allait à peine, Hélène aurait voulu courir; j'aurais +voulu porter ma mère, et courir avec Hélène! O fatale, ô fatale +nuit! + +Nous avancions, peu à peu, jusqu'à la porte Saint-Denis; nous avions +déjà détourné plus d'une rue; à la lueur du réverbère, Hélène +aperçut un homme qui nous suivait, enveloppé dans un large manteau. + +Il nous suivait, rasant la muraille; où nous allions... il allait: +nous faisions halte, il s'arrêtait. Nous allions à gauche, il était +à gauche: on eût dit une ombre impassible qui suivait tous nos +mouvements, avec le sang-froid et le silence d'un espion qui tient +sa proie. À cette vue, il me sembla que nous étions perdus. + +Je regardai ma mère qui se traînait à peine, n'ayant aucune idée du +danger que nous courions; Hélène, avait l'oeil fixé sur l'homme au +manteau noir, elle tremblait autant que moi. + +À la fin, elle me dit tout bas:--Si nous allons plus loin, nous +trahissons la reine... On nous suit, prenez garde, changeons de +route,... à coup sûr, nous sommes épiés! + +Je sentis en même temps que les forces de ma mère l'abandonnaient. + +Je dis à Hélène:--Il est impossible d'aller plus loin, ma mère est +accablée... attendons sur cette borne jusqu'au jour, nous ne +trahirons pas le chemin de la reine... elle sera sauvée... au petit +jour, et déjà bien loin de ses géôliers. + +La rue était étroite. À la porte d'une maison de peu d'apparence il +y avait un banc de pierre, où je les fis asseoir... je me tins +debout dans l'angle de la porte; ainsi nous étions dans l'ombre! À +quelques pas, du côté opposé, se tenait notre espion, immobile, et +dans l'ombre aussi! + +La nuit était profonde et le silence était terrible... Serrés tous +les trois l'un contre l'autre, nous attendions. + +Tout à coup, à travers les fenêtres de la maison opposée, à +l'instant le plus grand de notre découragement, une étrange +apparition attira nos regards. Une vive lumière vint à frapper sur +cette fenêtre, et dans l'appartement ainsi éclairé, nous vîmes +entrer plusieurs figures d'une apparence triste et pensive qui se +placèrent à genoux contre les murailles. + +Quand ces personnages furent à genoux, un enfant alluma le lustre +attaché au plancher de la salle, et cette scène lugubre fut éclairée +à la façon d'un spectacle qui se serait donné pour nous seuls. + +À la première lueur de la fenêtre, Hélène et moi nous avions regardé +de toutes nos forces cette scène nocturne; ma mère tenait toujours +la tête baissée. Inquiet de ce que nous allions voir, je portais mes +regards de cette scène étrange à ma mère, et bientôt, quand nos +yeux, habitués à cette obscurité éclairée, purent distinguer les +objets, nous aperçûmes toutes ces ombres à genoux, hommes et femmes, +prêtres en surplis, jeunes filles en robes blanches qui priaient et +se frappaient la poitrine. À la fin, s'ouvrit une porte latérale, et +nous vîmes sortir de cette porte un vieux prêtre qui traînait une +croix de bois; cette croix était noire et massive, et le vieux +prêtre avait peine à la traîner. Quand la croix fut posée au milieu +de l'appartement, l'enfant passa au prêtre son surplis; le prêtre à +genoux, on alluma un cierge, on apporta l'eau bénite, on apporta les +clous et les clous furent bénits. Quand tout fut préparé, la même +porte latérale s'ouvrit de nouveau; cette fois la victime venait +après l'instrument du supplice. Deux femmes âgées conduisaient, +appuyée sur leurs bras, une jeune fille aux yeux hagards. La victime +était de petite taille, à la tête penchée, au sourire grimaçant; ses +épaules étaient couvertes de longs cheveux, ses pieds étaient +enveloppés de linges sanglants; elle tenait ses deux mains jointes; +une force surnaturelle s'empara de ses sens, quand elle vit la croix +et les clous. À cette vue, elle se leva par un mouvement convulsif, +elle marcha seule, elle grandit de deux coudées; elle arracha +elle-même ses charpies (ses pieds saignaient encore du supplice de +la veille), elle se coucha sur la croix, levant la tête, et croisant +ses pieds l'un sur l'autre, étendant les deux bras, ouvrant ses deux +mains, deux mains sanglantes... en cette posture elle attendait; +elle se tenait patiente et résignée... elle aussi:--_Je sauverai le +monde à force de douleurs._ + +Voici ce qu'on lisait dans son regard, fasciné par le jeûne et la +mortification. + +Je m'assurai, d'un coup d'oeil rapide, que ma mère avait toujours la +tête penchée; et, plein de fièvre, je reportai mes regards vers ce +drame épouvantable, dont la réalité me paraissait douteuse, en dépit +du témoignage de mes yeux. Hélène s'était levée de son siége, elle +se tenait debout, pour mieux voir. + +Horrible nuit! La croix, le prêtre et la victime étendue; ici, les +assistants immobiles, nous dans la rue, et ma mère endormie, et, là +bas, l'espion immobile qui nous regarde, éclairés par le reflet de +la faible lumière... et je revenais toujours à ce chapitre en action +de la Passion de Notre-Seigneur. + +La victime était prête. Alors le vieux prêtre s'approcha d'elle; il +baisa ses pieds et ses mains avec le respect du moribond qui baise +les sept plaies du Christ. En même temps l'enfant lui présente un +marteau de fer sur un plat d'argent. Le marteau enfonce un grand +clou sur les pieds, un clou entre les mains de la victime... Et le +clou sépara les chairs, écarta les tendons, pénétra les os, le sang +coula sur le sein de la crucifiée! Et là, crucifiée, elle était +attachée à la croix... l'oeil gonflé, les joues pendantes, le sein +qui bat, le cou parsemé de veines bleues, la tête expirante... ô +profanation! + +Nous assistions, sans nous en douter, au dernier effort du +dix-huitième siècle pour croire encore à cette religion chrétienne, +qui avait fait toutes les destinées de la France. En ce lieu, plein +de ténèbres, ces hommes et ces femmes, ces malheureux parodistes +étaient les seuls chrétiens que la France eût gardés, ils étaient +les seuls croyants que le doute eût épargnés sur son passage. +Étranges chrétiens, qui démontrent la divinité de leur Dieu par le +cadavre d'une femme attachée à une croix! Étrange foi, qui se +rattache à ces preuves toutes matérielles! Digne résultat de tant de +sophismes!.. de tant de miracles! Voilà une femme appelée en +témoignage de la divinité, d'un Dieu. Que si cette femme eût faibli, +si seulement elle eût appelé à son secours le vinaigre et le fiel, +c'était fait de l'Évangile dans le coeur des assistants! + +Il y eut un moment de cette affreuse scène où ma jeune compagne +poussa un grand cri. + +Ce cri réveilla ma mère. À son premier regard, ma mère découvrit +cette croix noire, attachée au mur blanchi, et sur cette croix ce +cadavre, au bas de ce cadavre le cierge qui vacillait dans la main +de l'enfant de choeur. + +Elle se mit à fuir en appelant l'exorcisme à son aide... elle voyait +l'enfer! + +Elle serait tombée avant que j'eusse pu la rejoindre, elle se serait +brisé le crâne contre le pavé; mais l'espion se détachant de la +muraille, elle tomba évanouie entre ses bras... + +--O ma mère! m'écriai-je, sentant que ses mains étaient froides; +puis me retournant vers son étrange sauveur, je reconnus _le fou de +la reine_... + +Il tenait dans ses bras ma mère évanouie; il me reconnut, d'un +regard, et sans mot dire, il marcha devant nous, portant ma mère; +Hélène et moi, nous le suivions sans parler. + +Nous arrivâmes ainsi à une maison peu éloignée, et dont la porte +basse était entr'ouverte. Castelnaux entra le premier; tout était +sombre. Un tapis moelleux était étendu sur l'escalier; d'invisibles +parfums, à peine entré dans ce lieu, vous saisissaient; d'invisibles +échos répétaient vos pas dans un vide invisible; des ombres erraient +sur les murs, comme en un miroir, les plafonds étaient chargés de +figures mystérieuses qui, dans la nuit, semblaient gigantesques; +l'appartement était vaste, à peine éclairé de ce pâle crépuscule du +matin, qui n'est plus la nuit, qui n'est pas le jour; c'étaient +partout, dans ce lieu, des lustres éteints, des miroirs voilés de +gaze, des siéges de soie, des peintures bizarres. Castelnaux déposa +ma mère contre un meuble inconnu, qui répétait les paroles et +jusqu'aux soupirs de cette épouvantée... Il y avait, en ces +ténèbres, une horrible et mystérieuse confusion! + +Nous étions seuls. Castelnaux appela du secours: l'instrument +d'airain lui répondit par un sourd gémissement, il ne vint personne +et pas une lumière ne brilla, pas une porte ne s'ouvrit, pas une +voix ne se fit entendre... À la fin, ma mère reprenait ses sens: je +sentis le sang revenir à sa joue, et le battement à son coeur. + +--Personne ici! dit Castelnaux, personne pour porter secours à une +femme évanouie, en cette maison qui guérissait tous les maux! Où +est-il donc allé, le grand médecin? Qu'est-il devenu l'infaillible +et le guérisseur? Autrefois, cette salle était pleine de malades de +tout rang et de tout sexe; autrefois, la santé planait au sommet de +ce plafond solennel; hier encore, aux bords de cette grande cuve +d'airain vous eussiez trouvé des consolations pour toutes les +douleurs, des parfums pour les maux de l'âme, un feu caché pour les +maux du corps!... Puis, voyant ma mère ouvrir les yeux enfin, il +prenait ses deux mains et les plaçant sur les bords de la cuve:--Ne +sentez-vous pas, Madame, une force nouvelle? Votre âme n'est-elle +pas remise de toutes ses secousses? Penchez-vous, disait-il, +penchez-vous sur cet abîme. Il est très-vrai que moi qui vous parle, +je suis entré malade ici, j'en suis sorti guéri! + +Ce remède indiqué par Castelnaux me fit peur.--De grâce, un verre +d'eau pour ma mère, un peu d'air, je la sens qui revient, et si vous +voulez nous aider, nous pourrons partir; il est temps de partir; le +jour vient, dans une heure nous sommes perdus! + +Il sortit. J'entendis ma mère qui m'appelait.--Où sommes-nous, me +dit-elle d'une voix faible, et pourquoi ne fait-il pas jour?--Nous +sommes dans la maison d'un médecin, ma mère, et le jour va bientôt +venir. + +La cuve d'airain répétait chacune de mes paroles; ma mère se +retourna à ce bruit; et fatigués que nous étions tous les trois, +nous nous trouvâmes alors, sans nous en douter, autour du baquet de +Mesmer, attendant le retour de Castelnaux. + +Debout, machinalement appuyés sur les bords de la cuve, nos idées +n'allèrent pas plus loin que l'heure présente. La fatigue, la +terreur, la nuit, nous retenaient à cette place, autour de cette +cuve reluisante autant que l'or. Peu à peu je m'abandonnais aux +visions qui voltigeaient informes et sans bruit, entre les mille +branches d'airain croisées les unes sur les autres, sur les bords de +ce gouffre, au fond du gouffre, au-dessus du gouffre, assemblage +inouï d'ombres légères, de bruits étranges, écho mouvant qui eût +répété les battements du coeur. + +L'âme entière, abandonnée, séduite à ces harmonies invisibles, se +plongeait dans cette vague obscurité. Bientôt je cherchai à +découvrir Hélène... Elle ne parlait pas, mais je sentais qu'elle +était fascinée et que son regard plongeait où plongeait mon regard! +Chère âme, en ce moment elle cherchait mon âme; à cette heure et +dans cette muette contemplation il se formait entre elle et moi une +union inexplicable et certaine. Oh! si Mesmer eût été là, donnant la +chaleur à l'airain, faisant jaillir la flamme électrique de ce fer, +à présent refroidi... si la foule eût entouré le baquet magique de +ses mille regards, de ses mille espérances, de ses mille terreurs; +si à chaque nouveau venu, il nous eût été donné de comprendre enfin +qu'un nouveau malade arrivait pour partager avec nous son malaise; +et si l'imagination, vague désir, et la peur, sa plus puissante +compagne, eussent présidé à ces enchantements; si j'avais ignoré +qu'Hélène était près de moi dans l'ombre, et qu'au milieu de la +foule muette, au milieu de ces soupirs qui s'élèvent et qui +s'abaissent en cadence, au milieu de ce monde confus, pêle-mêle, +malade, et blasé, crédule aussi, j'eusse pu deviner à son soupir, à +son regard, aux parfums de sa robe, à ses frissons, la femme +inconnue... et ma maîtresse que je cherchais depuis si longtemps; à +coup sûr, guidé par le sixième sens, et le suivant dans le sentier +lumineux, si j'avais pu la saisir dans l'ombre, et réclamer tous mes +droits, acquis dans le bal... si j'avais pu toucher seulement sa +lèvre de mes lèvres, et la prendre enfin dans la foule: ô bonheur! ô +miracle! ô Mesmer! + +En ce moment de peine et de doute, aussitôt j'aurais reconnu ton +pouvoir, j'aurais proclamé ta science en appelant Mesmer mon +sauveur. Ce qui est vrai, c'est que malgré moi je fus soumis à une +puissante fascination. Le regard tendu, et cherchant au fond du +baquet des restes de magnétisme à mon usage, il me sembla que je +trouverais une explication à tous ces mystères! Je voulais retenir à +mon profit quelques-uns de ces violents plaisirs, qui donnaient aux +corps tant de secousses. Je cherchais, dans cette solitude, une part +du drame accompli dans ces ténèbres. À force d'attention, je tombai +dans une rêverie étrange, le rêve magnétique s'empara de mon âme; +ainsi j'allai de la terre au ciel, du rire aux larmes, de +l'espérance à la terreur; j'entendis des voix célestes et des +hurlements d'enfer; dans le fond de la cuve où s'agitait mon rêve, +mon rêve se nouait et se démenait comme ferait un ballet de l'Opéra +joué en grand costume, et sérieusement, dans la nuit profonde, et +quand le lustre est éteint. + +Ah! ce siècle était un siècle infini de paradoxes tels que jamais le +monde autrefois n'en avait vu! Il faisait du sophisme à propos de +tout; sophiste à propos des maladies de l'âme, il crucifie une femme +pour démontrer un Dieu! Sophiste à propos des maladies du corps, il +invente un sixième sens pour n'avoir plus à s'occuper des cinq +autres. Triste condition de la religion et de la science en cette +France au désespoir!.. D'abord sujets féconds en moqueries +indestructibles, puis enfin parodiées l'une et l'autre, jusqu'au +crime, à l'absurde, et jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien, pas +même le nom! + + + + +CHAPITRE VI + + +Le retour de Castelnaux me rendit à moi-même; en ce moment ma mère +allait mieux; notre voiture, grâce à Castelnaux, était à la +porte.--Partez, nous dit-il, il est temps; à présent, s'il y a un +Dieu dans le ciel, la reine est sauvée, et la révolution a perdu sa +proie... Et demain le faubourg Saint-Antoine n'aura plus de lit +royal à fouiller avec ses baïonnettes, plus de têtes royales à +souiller de son bonnet rouge; demain les mégères des faubourgs ne +souilleront plus les chastes oreilles des enfants de +Marie-Antoinette avec leurs propos de mauvais lieux et leurs +blasphèmes de carrefour; à présent la royauté est sauvée! Allons, +partez, vous ne courez plus le danger de mettre l'ennemi sur ses +traces; partez, le peuple va se réveiller dans une heure... et je +veux assister à son réveil. + +Oui je tirerai ma vengeance! et de ce pas je vais m'asseoir aux +Tuileries, à l'angle du pont, vis-à-vis la fenêtre de la reine, +fermée encore, et gardée, et surveillée. Ah! ma sentinelle bien +veillée! Ah! mon peuple... eh bien! hurle et calomnie... Ah! ah! +l'entendez-vous! il crie, il vocifère, il maudit la reine.--_À bas +la reine! À bas la reine!_ et cependant la fenêtre est toujours +fermée. _À bas la reine! mort à la reine!_ Et quand il verra, malgré +ses cris, que la reine enfin ne vient pas le saluer humblement, lui +le souverain déguenillé, quand il ne verra pas la reine en larmes, +son dauphin dans les bras, lui rendre un sourire pour un blasphème, +un _bonjour_ pour ses cris de mort; le peuple, à lui-même, il se +dira:--(il sait que sa victime est matinale... il a tué son +sommeil!) il dira:--pardieu, l'_Autrichienne_ a diablement prié ce +matin! Et quand ce peuple hideux la sait à genoux, en prières, pour +son époux, pour ses enfants, pour la France, il redouble, ô +blasphémateur, de rage et de fureur: + +--_La Reine à mort!... à la lanterne!.._ Elle est le fragile jouet +du peuple. Il s'est donné rendez-vous autour de sa tête, et la fait +pleurer à volonté. Il la fait sourire, il la menace, il la pousse, +il l'emprisonne, il la chasse, et le tigre tenant sa proie, il se la +renvoie comme un jouet; la mordant jusqu'au sang, en attendant qu'il +la dévore... À Versailles même, et dans le palais des rois, ce +peuple impie est entré chez elle, une nuit, comme un époux jaloux, +après un long pèlerinage, en brisant les portes, en se précipitant +au lit nuptial...--Ah! foule insolente!... à la fin, ta proie, elle +échappe à tes appétits! et maintenant qu'elle est partie... et +qu'elle est sauvée... allons, va le chercher ton jouet: _la reine! +eh! la reine!_ Plus de reine et plus de jouet, plus de femme et plus +de mère, et plus d'épouse et plus de prisonnière, et plus de +victime, et plus d'injures... Or çà, citoyens, vous n'avez plus que +le ciel à blasphémer!» + +Ainsi parlant, Castelnaux se frottait les mains de joie, il +bondissait autour du salon, il crachait dans le baquet de Mesmer, il +était triomphant, il était fou tout à fait... fou de triomphe et de +bonheur. + +--Dans une heure ou deux, disait-il, on frappe au palais; on frappe +à la porte du roi. On entre en même temps chez le roi. Personne! On +se trouble, on court, on cherche, on appelle... Il est perdu. Plus +de roi! Croyez-vous qu'il y ait de la pâleur, à cette heure, dans +l'histoire de France, à cette nouvelle impitoyable: Il n'y a plus de +roi, et le roi n'est pas mort! Il y aura un jour, dans la création, +où la voix venue de l'Orient dira aussi à la terre... Il n'y a plus +de soleil! Eh bien! ce mot sans forme et sans nom: plus de roi! plus +de roi à immoler! plus de reine à charger d'outrages! plus de +royauté qu'on insulte, et plus rien dans ce royaume!... Il faut que +je sois le premier à l'entendre, à m'en réjouir! Cette effrayante +pâleur d'un peuple sans pitié, Castelnaux veut la voir, pour se +venger; ces palais déserts, ces temples déserts, parce que les +palais sont déserts, Castelnaux les veut parcourir, pour savoir ce +que c'est qu'un trône inoccupé... un sanctuaire inerte et vide. Il +veut savoir ce que dit l'écho de pareilles solitudes, et si cela +fait peur aux nations, quand le trône et l'autel rendent un son +funèbre, privé de son roi dégradé, de son Dieu! Victoire à +Castelnaux, cette nuit est une nuit de triomphe. Il est l'Achille et +l'Ajax Télamon de cette nuit troyenne. À moi l'honneur, chassant les +sans-culottes, les sans roi et les sans Dieu, d'éventrer, le +premier, la muraille de la ville assiégée. Aussitôt vous voyez +entrer, de toutes parts et par la brèche, la mort, la peur, la +famine et la vengeance du ciel et le châtiment des hommes, les +meurtres sans fin, le pillage, les réactions sanguinaires, les +longues terreurs, l'anarchie et la guerre civile avec la banqueroute +et les misères accomplies des bourreaux, enfantant des massacres et +des échafauds sanglants! Entrez, tout cela, entrez! Le roi et la +reine, il n'y en a plus; entrez, tout cela, c'est Castelnaux qui +vous ouvre la porte! Entrez, dissensions intestines, bavardages sans +fin; entrez, brigands armés; entrez, populace; entrez, femmes sans +honte et sans robe nuptiale; entrez, faubourgs; entrez, armées +étrangères: Anglais, Prussiens, hordes sauvages, vagabonds, +Cosaques, Russiens, gorgez-vous d'or et de sang, pillez les églises, +renversez les châteaux, incendiez les chaumières, dévalisez les +sacristies, ouvrez les tombeaux, brûlez les livres, déchirez les +chartes, violez les vierges, chassez les saintes filles des saints +monastères, ruez-vous dans le désordre, à la proie, au meurtre, à +l'incendie; allons! çà! brisez les statues et les images, démolissez +les maisons royales pour en vendre le plomb et la pierre; saccagez, +brûlez, dévorez tout sur votre passage... à vous la France! Elle est +à vous, à vous seuls; elle n'est plus ni à Dieu, ni au Roi; elle est +à vous; venez, venez tous, Castelnaux vous appelle, entrez, et si en +passant vous avez un chapeau ou un bonnet, tirez votre chapeau ou +votre bonnet devant Castelnaux!» + +Et nous le vîmes ainsi bondir tout un quart d'heure, et jamais dans +tout Paris logis plus sombre et plus caché n'avait entendu un si +grand bruit; la cuve, à ces cris, retentissait comme un tonnerre, et +l'écho troublé balbutiait à peine ces paroles pressées et +haletantes. Or ma mère, hébétée, était là, contemplant toutes ces +choses sans y rien comprendre, Hélène, à mes côtés, se pressait +effrayée et muette. Castelnaux brisait tout ce qui tombait dans ses +mains.--O la belle nuit! disait-il; la belle nuit! Paris a perdu un +roi, il a crucifié un Dieu, il a chassé Mesmer: royauté, religion, +charlatanisme, et psit... tout est parti; tout a quitté Paris, cette +nuit; il n'y a plus rien à Paris. Paris n'est plus! _De profundis... +Alleluia!_ + +Quand il eut repris son sang-froid, il nous conduisit jusqu'à notre +voiture, et il nous dit adieu en pleurant! + +C'est ainsi que je le quittai, ce fameux Paris que je ne devais plus +revoir. Je le laissai vide; il était si rempli quand j'y entrai, +pour la première fois! J'étais si jeune alors, j'étais devenu si +vieux en peu de temps! Tout ce que j'admirais était tombé! Je +laissais dans ces ruines mes illusions, mes espérances, et +maintenant je ne pensais plus qu'à suivre, à mes risques et périls, +les traces de cette royauté perdue au milieu des grands chemins. + +Triste retour! tristes sentiers battus par des rois tremblants! Ma +mère était retombée en ce triste état d'anéantissement, voisin du +rêve... ma cousine Hélène, abattue et pensive, semblait dévorer +l'espace qui s'étendait devant nous. Elle oubliait ses dangers, à +force de terreur. + +Qui l'eût vue ainsi penchée à mon côté, et nous deux, au matin, +courant la grande route où le soleil courait après nous, celui-là +nous eût pris pour deux amants heureux qui se sont rencontrés dans +l'ombre, et qui s'enfuient loin de leur vieux tuteur. + +Qui m'eût vu l'entourant d'une tendresse ineffable eût juré ses +grands dieux que nous accomplissions un de ces drames enchantés de +la jeunesse heureuse, quand l'amour jouait un si grand rôle en ce +royaume, éclairant les palais, illuminant les chaumières, animant le +grand chemin, jetant partout la vie et les sourires dans ce beau +pays, sous ces épais ombrages, dans ces vieux châteaux aux gothiques +souvenirs. + +Je dis à Mlle de *** en lui prenant les mains, en signe de +témoignage et de serment:--Voulez-vous, Hélène, en ce péril, unir +votre destinée à la mienne, et ne plus nous quitter jamais? +Voulez-vous que je réveille en ce moment, qui peut être un moment +solennel, ma mère endormie, et que je lui demande sa bénédiction +pour nous deux? À cette brusque demande, elle ne parut pas étonnée, +et comme je lui avais parlé simplement, elle me répondit simplement: + +--Écoutez, Frédéric, nous n'avons pas de temps à perdre en vaines +espérances; il ne faut pas espérer que nos destinées soient unies; +notre séparation est proche, et, je le sens, deux devoirs différents +nous appellent. J'appartiens à la reine, et vous appartenez à votre +mère. Ainsi nous irons, vous et moi, où elles iront, chacun de son +côté: nous ferons notre devoir, tout sérieux qu'il puisse être, et +que Dieu nous protége! Hélas! l'heure est sérieuse, et nous devons, +avant tout, racheter les fautes de notre jeunesse à force de +dévoûment au malheur! Ainsi nous nous partagerons la ruine et les +misères de cette royauté qui s'en va, comme nous avons partagé sa +gloire et sa folie. O Frédéric! vous ne savez pas toutes les fautes +que nous avons commises! toutes les erreurs dont nous devons porter +la peine; et si vous saviez cela, mon cousin, combien nous avons été +tous coupables, vous plaindriez ce peuple éperdu qui gronde et tue; +vous trouveriez qu'il est juste en ses vengeances, vous comprendriez +ces cris furibonds de liberté! Pour moi, je ne m'aveugle pas sur +cette révolution. Cette révolution, c'est notre mort à tous... Mais +vous ne comprenez pas cela, mon cousin; vous ne comprenez rien aux +menaces d'un temps que vous n'avez pas vu, d'une histoire que vous +ne savez pas. Vous n'avez vu, de la cour, que la surface, et du +peuple que la lie immonde! Vous êtes venu en France au moment où +nous renfermions nos vices en nous-mêmes, surpris par le grand jour, +au moment où le peuple obéissait aux vengeances de quatre siècles de +servitude. Hélas! notre malheur vous a trompé sur notre compte; +innocent au milieu de nos corruptions et de nos vices, vous avez cru +à notre innocence, et maintenant vous voulez partager notre +infortune, et vous me dites à moi: Je suis à vous, Hélène! Imprudent +que vous êtes! Ne voyez-vous pas que cette infortune est infamante, +et ne voyez-vous pas que vous n'avez aucun droit, vous si jeune, à +venir porter la peine de tous les crimes de Louis XV? Disant ces +mots, elle appuya sa main droite sur ma tête, comme un témoignage +d'une ineffable protection. + +Je lui répondis avec toute l'assurance et toute la conviction qui +étaient en moi; je me montrai bien décidé à ne la plus quitter, à la +suivre, à l'aimer, à vivre à côté d'elle, à mourir avec +elle...--Non, lui dis-je, il n'en sera pas, cette fois, comme de ma +première passion d'amour! + +Je n'ai pas peur de vous; je ne crains pas vos dédains; vous +m'aimerez, vous m'aimerez, je vous aime et j'en suis sûr!... +Innocent, dites-vous! mais j'ai partagé, j'ai copié tous ces vices! +Innocent, en effet, et plus à plaindre que si j'avais été coupable! +Un matin, capricieux jeune homme, je quitte l'Allemagne, exprès pour +vous voir, ma cousine! et me voilà parti pour la France, que vous +habitez; chemin faisant, je me rappelle avec une joie ineffable +votre naissante et charmante beauté; j'entends vos chansons, je vous +vois me sourire... Ainsi rêvant me voilà tombé sur les chemins, et +brisé à demi je rencontre une petite fille agaçante et rieuse, et +pour la petite fille aussitôt je vous oublie... Alors, me voilà, sur +le chemin, aux genoux de cette fillette, et la suppliant d'accepter +ma fortune et ma main! Voyez si j'étais sage!... Heureusement la +fillette me rit au nez, et, sage autant que j'étais fou, elle +épouse, à mon nez, mon valet de chambre. Désolé, je viens en France, +et je vais à la cour, je vous vois, la nuit, près de la reine, sous +un voile noir; on vous eût dit morte, et chez la reine vous me +recevez avec une froide réserve... On eût dit que vous saviez mes +infidélités de grande route... Éconduit par vous, faiblement reçu +par la reine, oublié de ma mère, alors je vais au hasard, et je +rencontre en tout lieu des hommes plus puissants que le roi: des +libertins qui règnent au nom de la vertu; des charlatans qui +proclament la vérité. Le vice est partout, l'égoïsme et la vanité +encombrent toutes les âmes, la peur règne en souveraine, enfin vous +tremblez tous. Moi, je fais un effort pour être, à l'exemple +universel, un brouillon, un émeutier, un Don Juan de carnaval. Je +prends Mirabeau pour maître et seigneur; je choisissais bien, +convenez-en. + +Ainsi... à mon premier pas, à mon premier appel, le vice aussitôt +vient à moi dans ses atours les plus charmants. Rien de plus gai, de +plus vif, de plus joli: l'esprit au regard, la grâce à la lèvre, un +feu de vingt ans... Mon premier bal masqué fut un événement... J'en +rêve encore, et voyez ma plainte!... Il advint que je sortis de +cette fête amoureux comme un fou. De qui? je l'ignore... pourquoi? +je le sais bien. Malheureux que je suis! je la regrette encore, et +(soyons vrai!) j'ai bien peur de la regretter jusqu'au dernier de +mes jours, cette nuit d'ivresse et de fête qui devait me dégager des +illusions de ma jeunesse: au contraire, elle les renouvelle, elle +les prolonge, elle les ravive, et voilà mes illusions qui me +reviennent! Dès ce moment je suis poursuivi par les spasmes infinis +de cette minute heureuse, et je n'entends plus rien, je ne vois plus +rien, je cours après une ombre! Ah! Dieu du ciel! je reste un +Allemand, rien qu'un Allemand, un Allemand sans vice et sans vertu. +Pour un parfum... pour un sourire... pour une jupe fripée... Alors +voyant que je n'étais qu'un faux vicieux, un Don Juan de hasard, je +retourne à Mirabeau: Tu m'as trompé, lui dis-je... et c'est à peine +s'il se rappelle une seule des leçons qu'il m'a données! Le Mirabeau +que j'avais vu au bal, en plein délire, amoureux jusqu'au +blasphème... en vingt-quatre heures il était devenu un grand +homme... un homme d'État! La veille encore il m'avait fait le +compagnon de son orgie; aujourd'hui il me fait monter à cheval, et, +dans la nuit, enveloppé d'un manteau, seul avec lui, comme un fidèle +écuyer, il me conduit à une conférence politique. Et de loin je le +vois, réglant les destinées du royaume, et sans vous, que j'ai +retrouvée, je jouais cette nuit-là le rôle d'Osmin ou de tout autre +confident de tragédie! Honteux de moi-même, et poursuivi par mes +rêves, je n'avais plus qu'un espoir, j'espérais en Barnave. Il était +amoureux d'un amour sans espoir, j'étais possédé, moi aussi, d'un +amour sans espoir. Donc, je le rencontre espérant qu'il me +consolerait par le spectacle d'une misère semblable à la mienne... +Barnave était changé autant que Mirabeau. Plus d'amour dans le coeur +de Barnave et plus de vice dans la tête de Mirabeau: ils m'échappent +l'un et l'autre, après avoir commencé mon éducation tous les deux. + +Je trouve alors un nouveau Barnave... un Barnave austère, +inflexible, ennemi de la reine, implacable... et voici que le même +jour, la république dresse la tête à la voix de Barnave, et que la +monarchie expire au lit de mort de Mirabeau! Moi resté seul, seul et +cherchant dans mon âme à quoi m'a servi mon dévouement à Mirabeau et +à Barnave, à quoi m'ont servi ma science et mon amour; je reviens à +vous, ma chère Hélène, à vous dont le regard me ravive, et dont la +voix me console: c'est vous qui me faites oublier à la fois tout ce +que je voudrais oublier: mon isolement, mes vices inutiles, mon peu +d'intelligence des faits et des hommes, mes regrets du passé, mon +désespoir pour l'avenir!... et vous ne voulez pas m'épouser! + +À ce long discours qu'elle écoutait, attentive et calme:--Votre +malheur est étrange et me fait pitié, reprit Hélène. À vous entendre +on dirait que le vice seul a manqué à votre bonheur! Certes, voilà +de ces malheurs qui ne sont arrivés qu'à vous; cependant, mon +malheureux cousin, je vous porte envie, à vous, malheureux de si +peu! + +Disant ces mots, Hélène se prit à rougir; et moi, la suppliant du +regard, j'essayai de donner le change à ma passion:--Non, non! +m'écriai-je; à présent je n'ai plus d'amour que pour vous; la femme +elle-même que si longtemps j'ai cherchée, elle serait devant moi, je +ne voudrais pas la voir; je suis à vous, à vous seule, à la reine +aussi, puisque vous pardonnez à la reine; enfin, pour vous, j'ai +entrepris mon voyage en France, et je veux le finir avec vous! + +Ainsi je lui parlai longtemps; elle m'écoutait tantôt avec peine et +parfois avec bonheur, souvent émue; et moi, misérable! si j'eus un +instant de calme, oh! je le dis à ma honte, ce fut dans cette fuite +où je foulais des traces royales sur ces chemins couverts de tant de +désolations, dans ce jour d'effroi où la monarchie de Louis XIV, +s'avouant vaincue, accepta les chaînes de la Convention, et s'en +revint, esclave et désolée, au milieu de la fournaise ardente et +souillée où elle devait mourir à petit feu. + + + + +CHAPITRE VII + + +Nous avions couru tout le jour: sur le chemin tout semblait +tranquille; en ce moment, le soir tombait, et la Champagne, au loin, +s'étendait devant nous. La chaleur du jour avait été suffocante, et +la fatigue, unie aux terribles inquiétudes de la nuit, nous avait +plongés dans cette espèce d'abattement du sommeil qui n'est pas sans +charme. C'est un sommeil de seconde vue et rempli de visions +surnaturelles; à ce moment, l'imagination peu à peu s'arrête, le +coeur bat moins vite, et le malheur disparaît. Déjà même nous +pensions voir la reine sauvée au delà du Rhin, et reçue à bras +ouverts, quand notre voiture arrêta au relais, pour changer de +chevaux. + +C'était dans un misérable petit village, entre Épernay et Dormans. +Comme nous étions sans inquiétude et sûrs d'arriver, nous fîmes +d'abord fort peu d'attention à ce qui se passait autour de nous. +Cependant plus d'un indice annonçait je ne sais quelle hésitation +qui nous fut bientôt suspecte. La population du village, inquiète, +obéissait à un peu plus de curiosité qu'à l'ordinaire au passage +d'une chaise de poste; on s'assemblait, on pérorait. Les orateurs de +l'endroit (car alors quel est le village qui n'avait pas son Barnave +ou son Danton?) montaient sur les bornes de l'hôtellerie, +invoquaient les soins de la police et les soucis de la liberté; +bientôt, à ne plus en douter, nous remarquâmes des signes de +défiance; enfin, le maître de poste, après avoir consulté son +entourage, nous annonça qu'il lui était impossible de nous laisser +continuer notre route avant d'en avoir reçu l'ordre de Paris même... +En ce moment je me réveillai tout à fait..... je compris que le roi +était perdu. + +Comment je le compris, je l'ignore; en ces malheurs extraordinaires, +la catastrophe aussitôt se devine. À la plus légère secousse, on +comprend que la terre tremble; à la première fumée, on se dit: le +volcan s'est ouvert! C'est ainsi qu'il y a des gens qui ont prédit, +à cent lieues de Paris, la Saint-Barthélemy et l'assassinat de Henri +IV, vingt-quatre heures avant que personne eût rien su des crimes et +des horreurs de Paris. + +Je dis à ma mère:--S'il vous plaît, vous reposerez ici cette nuit, +ma mère; après cette pénible journée, il faut dormir dans cette +hôtellerie, et demain nous regagnerons le temps perdu. + +C'est ainsi que je cherchais à la rassurer sur l'interruption de +notre route. Ah! soins inutiles! elle ne m'entendait pas. +L'intelligence avait manqué à cette dame à l'ancienne marque; elle +ne comprenait plus rien à ce qui se passait devant elle, et, ne +voulant pas ajouter foi au rêve funeste qui l'agitait, elle s'était +abandonnée au mouvement de la voiture; elle avait renoncé à la +crainte, à l'espoir, à la joie, aux larmes, au sourire, elle +obéissait. + +Hélène, au contraire, animée à bien faire, et prête à l'exil, à la +mort, hostie expiatoire du vieux temps, me comprit à mon premier +regard. Elle vit tout d'un coup que quelque chose avait manqué à +cette fuite royale, et que tout était perdu. + +Elles descendirent en silence dans l'hôtellerie. Hélène entraîna ma +mère dans une chambre retirée où elles restèrent, ma mère endormie à +demi et priant Dieu, Hélène obéissante à la force implacable... et +prête à tout! + +Ces deux femmes, à mon sens, représentaient fort bien cette époque, +abandonnée à tant de malheurs: d'une part, une vieillesse aveugle, +éperdue, et qui tombe au premier souffle en courbant la tête, et +cherchant en vain au chevet de son lit un prêtre pour la bénir, un +fils pour le bénir, des vassaux pour porter son deuil; tristes +moribonds! Ils meurent isolés dans le plus stupide étonnement... +Cependant ne les plaignons pas; par leur vieillesse même ils sont +délivrés de toutes les terreurs, et par la mort de tous les dangers. + +Mais d'autre part, et quand les vieillards expirent, les jeunes +gens, voyant le volcan débordé, choisissent une place apparente où +ils attendent le volcan, de pied ferme. Ils savent que la fuite est +inutile, ils se disent qu'on les garde et d'en haut et d'en bas et +qu'il faut avoir du coeur. + +Pour moi, quand ma mère et ma cousine furent retirées dans leur +chambre à coucher, je revint sur la porte de l'auberge où je me +mêlai à cette vie active, exaltée et violente. En vain, ce soir-là, +vous eussiez cherché autour de l'auberge et dans l'intérieur de +l'auberge une scène de repos et de gaieté; à l'intérieur, tout était +morne et sombre; les fourneaux étaient éteints, les tables étaient +dégarnies, aucune voix de buveur ne s'élevait dans l'enceinte, +attristée et déserte; au dehors, sous le brouillard si joyeux +naguère, on n'entendait ni chansons ni gaieté; du silence encore, ou +bien, plus effrayant que le silence, un perpétuel chuchotement, des +rires énigmatiques, des regards pitoyables. Les hommes, grands +politiques, dissertaient tout bas avec émotion et chaleur; les +femmes, animées comme à un conte plein de terreurs, se montraient du +doigt la grande route. Elles avaient vu passer, sur le midi, +l'énorme voiture; elles avaient donné à boire au joli enfant; elles +avaient vu les pauvres du chemin tendre une main reconnaissante à la +belle dame, qui leur avait fait l'aumône; elles avaient vu tout +cela, les femmes, et elles avaient compris qu'il y avait fuite et +douleur, qu'il y avait bienfaisance dans ce carrosse; elles avaient +vu des femmes tremblantes, une jeune fille timide, un père de +famille résigné, un jeune enfant insouciant et joueur. Pauvre +enfant! c'était la dernière fois qu'il allait dans les champs; il +saluait la foule heureuse; il tendait sa joue aux bonnes femmes, ses +mains aux arbres du sentier, son regard bleu au ciel bleu; elles +avaient vu tout cela, les femmes, elles avaient compris ces misères, +ces malheurs, ces tendresses, et, les larmes dans les yeux et dans +le coeur, elles avaient prié pour cette fuite, elles avaient +embrassé leurs enfants avec plus d'amour; elles avaient souri à leur +pauvre chaumière, au mur tapissé de lierre, à la vigne grimpante, au +pigeon familier qui s'abat sous les tuiles comme un familier génie. +Elles comprenaient tes douceurs, ô sainte pauvreté du travail et du +toit domestique! elles savaient que le Louvre était vide, Trianon +fermé, Saint-Cloud garni de canons; elles se disaient que l'air, la +campagne et l'ombrage des forêts, la clarté du ciel, les eaux +limpides, les fleurs, la vie et la liberté, manquaient au roi, à la +reine, à sa soeur, à leur fille, à leur fils, le petit dauphin. + +La France, en ce moment suprême, appartenait aux indicibles +angoisses d'une nation sans présent, qui renonce au passé, et qui +doute de l'avenir. C'est une singulière épouvante pour les peuples +si longtemps gouvernés par des intelligences honnêtes et par des +pouvoirs réguliers, que d'attendre une chose qui ne vient pas, +fût-ce la peste ou l'anarchie! Et quand enfin le silence et la peur +se sont emparés de cette nation malheureuse, quand elle est là sur +sa porte, oisive, inquiète, attristée, et voyant passer à chaque +instant des bourreaux et des victimes; quand chaque jour son coeur +s'endurcit à l'aspect des crimes et du sang, il arrive alors qu'elle +se sépare en deux fractions bien distinctes: les faibles qui +agissent et les forts qui souffrent; les faibles qui plongent leurs +mains dans le sang des innocents, et les forts qui tendent la tête; +les faibles qui insultent la royauté qui passe et la couvrent +d'injures; les forts qui pleurent sur sa destinée et qui, l'ayant +accompagnée au pied de l'échafaud, meurent sur sa tombe vide, en +voyant au loin ses ossements dispersés. + +Ah! s'il y a de la gloire, enfants, pour ceux qui pleurent, pour +ceux qui souffrent, pour les héros de la foule osant saluer, quand +la royauté passe en traînant ses fers, pardonnons aux criminels leur +faiblesse; hélas! elle portera sa peine assez vite. Ainsi j'étais, +moi, pendant cette soirée, à la porte de l'auberge, attendant des +nouvelles que j'aurais pu dire à tout le monde. En ce moment, +j'avais besoin de consolation et de pitié, donc je laissai les +hommes à leur faiblesse, et, content de moi, je fus m'asseoir parmi +les rouets et les travaux à l'aiguille, à côté de ces femmes fortes +et pitoyables, qui n'avaient vu passer ni le roi ni la reine. Elles +avaient vu passer un famille d'exilés: père, mère, enfants, et +maintenant, charitables et chrétiennes, elles faisaient des voeux +dans leur âme, pour que cette famille eût le bonheur de l'exil. + +Dans ces alternatives de pitié, de terreurs, la soirée avançait. +Tout entier à mes inquiétudes, j'avais fini par ne plus faire +attention à ce qui se passait autour de moi; d'ailleurs les +habitants du petit village, un instant distraits par tant de bruits +étranges, étaient rentrés, l'un après l'autre, en leur logis, et +dans leurs habitudes ordinaires. L'intérieur de ces maisons +s'éclairait peu à peu; le villageois, voyant son troupeau revenu à +l'étable, rentrait à la maison; le repas du soir arrachait les +hommes à la politique en plein vent; l'enthousiasme et l'émotion de +la journée, alors s'abaissant peu à peu, les femmes, les enfants, le +coin du feu, reprenaient leur influence accoutumée; à cette heure +enfin, les jacobins les plus forcenés du village étaient redevenus +d'honnêtes laboureurs très-disposés à l'indulgence pour tout le +monde et même pour les rois malheureux. + +Si vous saviez combien c'était un pays calme et réglé, la France! +ancienne et poétique patrie où vivent en chrétiens des hommes +simples et bons! Chaque heure, en ce vaste royaume, était une heure +de travail; le royaume s'endormait à la même heure, il se +réveillait, il priait à la même heure! Trente millions d'hommes +passaient leur vie à l'ombre d'un château ou d'une abbaye; la cloche +de leur baptême était aussi la cloche de leurs funérailles. On parle +beaucoup de l'esprit de la France, en fait de bel esprit à cette +époque... il n'y eut jamais en France que Paris même; et, +non-seulement Paris avait gardé tout l'esprit, mais encore (et comme +cela était juste) tous les vices de la France et tous ses vertiges; +la France ne se perdit que le jour où Paris eut trop d'esprit. Alors +il jeta son superflu sur les provinces, et la contagion gagnant les +extrémités... tout fut perdu. + +Resté seul, assis, je suivais, non sans intérêt, le mouvement de ces +populations soumises encore à leurs modestes habitudes domestiques. +Je voyais les groupes se dissoudre et les curieux les plus animés +s'éloigner lentement; j'entendais la sonnette et le bêlement des +troupeaux; je prêtais l'oreille au bruit de la fontaine +jaillissante, dont le murmure étouffé par les clameurs de la foule +reprenait sa mélancolie. Aussi bien, grâce à la nuit, la campagne et +le village avaient retrouvé leur calme et leur charme; on respirait +de nouveau la paix des chaumières; le pain cuisait au four banal; +les grenouilles du fossé défiaient le maître du château voisin; +l'auberge même avait retrouvé le mouvement, l'activité; les +fourneaux s'allumaient, les chiens hurlaient, les buveurs +chantaient; la vie, un instant suspendue, arrivait et s'emparait de +ce monde villageois. Hélas! ce fut un grand malheur pour le repos de +ces campagnes, quand le malheur des temps fit passer sous leurs yeux +attristés ces exils, ces crimes, ces douleurs; quand on les rassasia +soudain de pitié, d'héroïsme et de terreur! + +Tout à coup j'entendis dans le lointain, venant à nous, du côté de +Paris, les grelots d'un cheval, le bruit du fouet et la voix du +postillon qui demandait des chevaux. + +Le postillon et le voyageur qu'il escortait s'arrêtèrent devant la +porte de l'auberge; et le postillon descendit, le voyageur restant +en selle, en criant: _un cheval! un cheval!_ + +Le postillon vint lui dire que depuis trois heures la poste ne +donnait plus de chevaux à personne, en preuve il me montra du doigt, +tranquillement assis à la porte, et regardant le voyageur d'un air +curieux. + +Ce voyageur, c'était Castelnaux. À ma vue il se jetait en bas de son +cheval, il vint à moi, et les bras croisés:--Toujours Allemand! me +dit-il, toujours couché, assis, patient, patient sur des ruines, +patient sur un volcan qui brûle! Et vous ne demandez pas ce que fait +Paris à cette heure?... à cette heure il est en route, il s'agite et +se démène, insultant le ciel et les hommes, marchant à grands pas +sur les traces de ses victimes; Paris, c'est l'ogre aux enjambées de +sept lieues!... vous, cependant, vous l'attendez tranquillement à +cette porte! et vous espérez que la ville aux cent mille têtes va +passer devant vous, dans l'ordre d'une sainte procession des +quatre-temps! Ah! si vous l'aviez vu comme je l'ai vu, moi qui vous +parle, s'éveillant en sursaut, ce peuple enivré de carnage, et +s'arrachant les cheveux de désespoir; tour à tour muet, hurlant, +abattu, emporté, frappant ses chefs, aiguisant ses piques, tirant +ses couteaux, rougissant ses bonnets, déchirant ses culottes: tête +et sang! ruine et feu!... + +Si vous l'aviez vu se frappant lui-même au visage et poussant son +désespoir jusqu'à sa propre insulte, à coup sûr vous ne resteriez +pas ainsi comme un campagnard sur sa porte, et vous ne prêteriez pas +si complaisamment l'oreille au bruit lointain du torrent; le +tonnerre approche, il arrive en hurlant, en brisant... Mais quoi! +vous n'êtes qu'un Allemand, sans passion, sans amour, sans crainte. +Or vous ne savez pas un mot des destins de la reine! vous ignorez si +elle a touché la frontière, elle et son mari et ses enfants, et je +suis sûr que vous allez dormir, cette nuit, d'un sommeil allemand! +Puis se tournant vers les écuries:--Un cheval! criait-il, un cheval, +ma vie entière pour un cheval! un cheval, messieurs! un cheval à +moi, homme du peuple, un cheval à moi, qui suis républicain! un +cheval à moi, aide de camp de Marat, cousin de Robespierre, ami de +Danton, le valet du bourreau! Un cheval à moi, qui poursuis les +traces de ce scélérat de Capet... un cheval, citoyens! il faut que +j'arrête au passage ce tas de brigands, et que je vous les ramène +pieds et poings liés; un cheval! je vous ramènerai, demain matin, la +reine; alors vous vous assemblerez sur vos portes, en haillons; vous +vous armerez de haine et d'insulte, vos femmes se mettront derrière +vous et vous souffleront mille gentillesses de leur vocabulaire; au +milieu de vous, bien foulés, je promènerai lentement la reine, et +bien lentement... pour que chacun la couvre de boue à plaisir..... +vous verrez, ce sera drôle, et pour que vous ayez tout le temps de +la voir, je veux mettre un cheval décharné à sa voiture: le chemin +sera long, soyez-en sûrs; une injure à chaque pas, à chaque tour de +la roue une torture. O mes bons villageois! fiez-vous à moi: je suis +un brigand!--Un cheval! et pour prix de ce cheval, vous insulterez +la reine à votre aise une heure de plus que ceux de Varennes, de +Sainte-Menehould, que ceux d'Épernay et de Dormans; vous serez +traités comme le faubourg Saint-Antoine, et ni plus ni moins, +citoyens laboureurs! Mais un cheval! par pitié, un cheval! + +Je suis un scélérat, voyez-vous, je déteste les aristocrates; j'ai +marché sur le crucifix avant de partir; je suis entré le premier +dans la chambre de la reine; et c'est moi qui hurlais dans la cour, +le jour de Versailles: _Plus d'enfant!_ Le jour où l'on a voulu +l'assassiner, c'est moi qui l'ai mise en joue, et c'est moi qui ai +manqué tuer pour elle madame Élisabeth de France. Il y a sur mon +bonnet du sang des suisses et des gardes du corps; c'est moi qui +écrivais les biographies et les pamphlets venus d'Angleterre; oui, +je suis un biographe à telle enseigne que j'ai volé le collier de la +reine. + +Voulez-vous tout savoir, messieurs? je vais tout vous dire, à +condition que vous me donnerez un cheval; je vous dirai mon nom et +vous verrez que je suis un pur, messieurs, et vous verrez si je veux +trahir la bonne cause; écoutez mon vrai nom et qui je suis; mais, de +grâce, donnez-moi un cheval! un cheval! un cheval à Philippe +Égalité! Et Castelnaux, disant ce nom formidable, recula épouvanté +de ce qu'il avait dit. + +Les cris de cet homme, ses prières, ses larmes, sa voix émue et son +geste animé, tout le bruit qu'il faisait, attirèrent à lui toute +l'auberge. + +On se pressait autour de Castelnaux, les uns avec admiration, les +autres avec défiance!... Il n'écoutait rien et ne connaissait +personne; il se fût élancé à pied sur la route, s'il avait pu +marcher! + + + + +CHAPITRE VIII + + +Cependant trois nouveaux venus étaient entrés dans l'auberge, à la +faveur du bruit, sans avoir été aperçus; Castelnaux criait encore: +«_Un cheval! un cheval!_ Un cheval à moi! Philippe Égalité!» quand +l'un des trois hommes le frappant sur l'épaule:--Pourquoi donc un +cheval à cette heure, Monseigneur? lui dit-il d'un air sérieux et +affligé. + +Castelnaux se retourna au son de cette voix si connue. Et voyant +Barnave, il pâlit, il s'appuya contre la table.--«Voici le peuple; +allons, tout est dit, tout est perdu!» + +Puis se retournant vers la foule avec la lenteur d'un homme qui +prend un parti violent, mais nécessaire:--Assez de mensonges comme +cela, dit-il, respectez-moi, messieurs, et ne m'obéissez pas; je ne +suis pas Philippe Égalité. + +--Cependant tu m'avoueras, Joseph, dit-il à Barnave, qu'un pareil +mensonge était fait pour obtenir un cheval! + +Il prit la main de Barnave et la mienne; il nous entraîna tous les +deux hors de l'auberge; il nous mena en silence sur le seuil de +l'écurie, et quand il se fut assuré que nous étions seuls:--«Écoute, +ami Joseph, dit-il à Barnave, ô Joseph! mon ami, mon fils, toi que +j'ai tant aimé, je ne veux pas te faire de reproche. Tu étais un +honnête homme, et tu te conduis comme un scélérat; tu pouvais te +couvrir de gloire, et te voilà dans l'infamie! un peu de courage, et +tu sauvais le trône! hélas! tu ne l'as pas voulu! mais pardonne aux +reproches d'un insensé! + +Qui suis-je, pour te donner des conseils, pour te faire des +reproches? Tu sais bien que je suis un fou, comme cela est convenu; +je suis un fou, tu es un républicain, et il n'y a rien de commun +entre nous deux que mon amitié pour toi, et ta pitié pour moi. Tu +sais bien que nous sommes amis, que nous avons été rivaux un +instant... Oh! ne te fâche pas! Je ne t'en veux pas, Joseph! + +Tu es un noble rival, ma jalousie était absurde, enfin tu n'as pas +voulu faire un si grand mal à ton pauvre ami Castelnaux; tu n'as pas +voulu te faire aimer de la femme qu'il aimait. Au contraire, ami +Joseph, tu l'as persécutée et tu as déclamé contre elle, en la +couvrant d'humiliations; à présent qu'elle fuit la prison dure, et +qu'elle est arrêtée à vingt pas de son pays natal... c'est toi qui +la ramèneras dans sa prison, et tout cela tu l'as fait, Joseph, pour +rassurer Castelnaux, bon Joseph! Mais aussi Castelnaux est +reconnaissant, il t'aime, il t'honore, il ne t'adresse plus qu'une +prière, une seule. Eh! oui, si tu es vraiment du peuple, ami, tu +prendras pitié de moi, pauvre malade, et tu me laisseras partir! si +tu es vraiment roi aujourd'hui, protége-moi, je suis ton sujet, +Joseph! + +C'est bon à toi, mon ami, de t'arrêter et de prendre un moment de +repos, toi qui n'aimes plus rien, tu es un Stoïcien, un Brutus, un +républicain de Plutarque, et tu frapperais tes enfants à mort, si tu +avais des enfants, Joseph! Gloire à toi! mais moi je suis un fou, je +tremble et je pleure; et je ne saurais me reposer ni dormir. Il y a +là-bas, écoute bien cela, Joseph, il y a là-bas, au delà de la +frontière, une femme que j'aime et qui m'attend, et qui ne saurait +partir sans m'avoir avec elle. Ainsi laisse-moi partir, je vais la +rejoindre au delà du fleuve allemand. + +Barnave ici fronça le sourcil:--Plût à Dieu, dit-il, ah! plût à Dieu +que la reine eût passé le Rhin!... Après un silence, il ajoutait à +voix moins haute:--Elle est prise, elle est arrêtée, elle est à +nous, la reine, elle sera ici demain. + +--O Barnave! ô Barnave! ayez pitié de moi, s'écria le pauvre fou, +laissez-moi partir! que je la voie! + +Une fois encore, oh! faites cela par pitié! Que la reine heurtée, +écrasée et jouet de la foule, ait du moins un ami à voir dans cette +foule. Oh! faites cela! Que ses yeux, au milieu de ces regards +flamboyants, trouvent des yeux remplis de larmes! que son sourire au +moins rencontre un sourire! que ses oreilles, au milieu des +blasphèmes, entendent une prière, un cri de pitié dans ces accents +de mort! _Dieu protége la reine!_ + +Ayez pitié d'elle et de vous!... Il faut absolument que j'aille +au-devant de la reine. Qu'elle retrouve au moins son pauvre fou, +cette femme seule, abandonnée au désespoir, et qui n'a pas même un +chien pour la défendre ou pour la consoler. Voyez, Barnave! et si, +durant la route, une longue route, la pauvre reine n'a pas une +consolation, elle mourra; vous ne la verrez plus; vous perdrez cette +belle proie... Or, si vous m'envoyez au-devant d'elle, en me voyant +dans la foule, elle pensera que tout n'est pas perdu, qu'elle a +encore des amis: elle saura qui chercher sur le chemin. Elle m'aura +vu, moi, toujours moi, la regardant. Esclave et reine, prisonnière +et libre, Dauphine et fugitive, c'est toujours Castelnaux qu'elle a +vu le premier dans son triomphe et dans son abaissement, dans sa +douleur et dans sa joie... Et puis, elle est faite à moi: je suis +l'astre autour duquel elle tourne. Elle a commencé par détourner sa +vue à mon aspect... + +Un fou qui la dévorait du regard, qui était toujours à ses pieds et +qui la suivait toujours!... Cependant elle m'a souffert par pitié; +elle n'a pas voulu me faire mourir en me chassant de sa vue, elle +s'est faite à ma vue à force d'être moins heureuse, et elle m'a +trouvé plus supportable, enfin elle m'a cherché quelquefois, tant +elle était malheureuse! Puis ses amis l'ont quittée; ils ont eu +peur; ils se sont sauvés, les lâches! Puis elle a forcé madame de +Polignac de partir: elle est restée abandonnée; alors étant seule +elle a cherché Castelnaux du regard, et toujours elle a trouvé +Castelnaux; puis le peuple est entré chez elle, il en a fait une +prisonnière, il l'a ramenée à Paris violemment; alors au milieu des +têtes coupées elle a vu la tête de Castelnaux, mon regard lui +disait: _Bon courage!_ + +On n'est pas seule, hélas! quand il y a quelqu'un qui vous aime. On +se dit: C'est lui, c'est mon fou! Ça occupe, on sourit, on oublie. +Insensiblement on se reporte encore aux temps heureux; on a vu le +fou à Versailles, à côté du jet d'eau; la nuit par le clair de la +lune, et le matin, par le soleil levant. Ces yeux, pleins de pitié +et de respect, sont un miroir où se montre une lueur des beaux +jours; c'est une distraction innocente à laquelle on s'abandonne: +oui, je suis une des distractions de la reine; oui, je suis son +unique soutien dans ses voyages à travers les peuples: laissez-moi +partir, laissez-moi la voir! Un cheval! un cheval! un cheval! + +En même temps, par la permission tacite de Barnave, il choisit un +des bons chevaux de l'écurie; il le sella lui-même, et le cheval fut +prêt en un clin d'oeil. Castelnaux le flattait de la main: c'était +merveille de voir ce pauvre homme hâtant ces préparatifs, et +cependant prêtant l'oreille au moindre bruit venu du dehors, au +moindre geste de Barnave: il fallait le voir, quand le cheval fut +équipé, se glisser le long du mur, comme un voleur, se faire petit +lui et son cheval! Arrivé à la porte de l'écurie, il mit le pied à +l'étrier, et il allait se mettre en selle, lorsque Barnave le +retint:--Notez bien que vous faites ceci contre mon gré, Castelnaux! +Je manque pour vous à tous mes devoirs. + +--Adieu, Joseph, adieu! Tu es un digne homme, et je vais chercher la +reine, et je te la ramène. Adieu, Joseph! + +--Dites à la reine que c'est Barnave qui vient au-devant d'elle et +qui la ramène à Paris! + +Castelnaux se mit en selle; il fit avancer, très-naturellement, son +cheval de deux pas; puis, sans affectation:--Mais es-tu seul à venir +au-devant de la reine, Barnave! Comment s'appelle le second de tes +compagnons? Je veux dire aussi ce nom à la reine, afin qu'elle se +rassure un peu. + +--Il s'appelle le citoyen Latour-Maubourg, dit Barnave. + +Ici Castelnaux fit encore un pas en avant, puis se retournant à +mi-corps, et s'appuyant de la main droite à la croupe du cheval: + +--Et le troisième nom, Barnave? + +À ces mots, le cheval fit volte-face:--Adieu, Barnave, adieu! Ce +troisième nom, je le sais; ton chef à toi, misérable, le chef que tu +ne nommes pas, il a nom Pétion. Honte à toi, Barnave! ô subalterne +d'un Pétion, quoi que tu fasses! Vaincu deux fois, d'abord par +Mirabeau, puis vaincu par Pétion! Vaincu dans l'éloquence et vaincu +dans le crime! Traîné à la remorque de Pétion! Tremble, et +repens-toi pour le ciel, Barnave... À cette heure... tu es perdu +pour la terre, et ta mission est achevée! Ainsi sois content, tu as +commis tous les crimes que tu pouvais commettre; indigne et +déshonoré successeur de Mirabeau, tu avais refusé son joug; tu as +courbé la tête sous un joug infâme; tu as trouvé pour maîtres les +derniers des criminels; tu étais un homme de parti, tu es devenu un +homme de complot; tu étais chef d'une révolution, tu es le courtier +d'un émeute. Honte à toi! malédiction! + +Malheur à toi!... Je vais dire à la reine, oui, je le lui dirai, que +c'est Pétion qui l'attend; encore une fois, la reine ne saura pas +ton nom, Barnave; elle saura celui de Pétion... elle a su le nom de +Mirabeau... Disant ces mots, il piqua des deux et disparut en +criant: _Vive le roi!_ + +--Je regardais Barnave. Il était accablé.--Qu'allez vous devenir, +Barnave, et ne trouvez-vous pas que monsieur de Castelnaux a raison? + +--Cet homme a raison, reprit Barnave, il a dit vrai, je ne suis plus +mon maître, et je ne m'appartiens plus. Le mouvement m'emporte et la +passion m'aveugle; je suis arrivé, trop jeune et trop novice, aux +affaires de ce monde, et je me suis usé tout de suite; à présent je +suis fini; il n'y a pas de force humaine qui me puisse faire avancer +ou reculer d'un pas. Cependant ne soyez pas cruel à la façon de +Castelnaux; ne me frappez pas à terre, et laissez-moi attendre +humblement cette reine que le peuple a voulu reprendre, et reprend +en effet par mes mains. Vous avez lu souvent, dans l'histoire de +France, comment les Français amenaient à leurs rois des épouses +venues d'Angleterre ou d'Allemagne... On vous disait comment le +jeune monarque attendait, patiemment, sa fiancée; ou bien, comme +Henri IV, impatient, il montait à cheval et il allait au-devant +d'elle avec la foule, et perdu dans la foule. Eh bien! je suis le +roi qui attend sa fiancée. On me la ramène, elle traverse, en +tremblant, les populations pour venir à moi, son maître... O mon +règne... il va durer trois jours... Je vais donc enfin la tenir, +cette reine superbe! Je vais donc enfin lui parler! Elle saura qui +je suis, moi Barnave.... Après ces deux jours, moi aussi je pourrai +mourir. + +Il cacha sa tête dans sa main droite, et quand il eut songé, il +reprit en ces termes: + +--Heureux Mirabeau! Certes je l'ai bien envié dans sa vie, il m'a +fait passer bien des nuits sans sommeil; mais sa mort au milieu de +son triomphe, à l'instant où il changea le monde une seconde fois, +sa mort qui souillait une révolution, précédant le dernier jour de +la monarchie, elle était le complément de ce bonheur surnaturel... +elle fut la dernière supériorité de Mirabeau! + +Monsieur, quelque jour vous comprendrez quel était ce grand homme, +et quelle âme, et quel courage, et comme il avait deviné, bien à +temps, les honnêtes gens courant après les chimères! Quel démenti +cet homme a donné à notre république! Où donc est-elle? Où sont nos +institutions grecques et romaines? Athènes, Rome, ô vanité! Où +sont-ils, ces orateurs de l'antiquité, ces sages qui devaient surgir +parmi nous? O rêveurs, rêveurs que nous sommes! Athènes! Sparte! +Rome! Impossibles! Trois utopies qui nous coûteront bien cher à +tous! + +Barnave, à son tour, m'inspirait une profonde pitié. Nous rentrâmes +ensemble à l'auberge, où sur une table, dressée au milieu de la +salle principale, le souper était servi. Pétion, morne, idiot, ivre +à demi, développait à grand bruit ses théories d'égalité et de +liberté. Je n'ai jamais vu de plus grand contraste! Pétion à côté de +Barnave! ils représentaient les deux forces..... 1792 et..... 1793! +Barnave, doux, mélancolique, élégant, républicain, sublime rêveur, +orateur savant et passionné, entraîné, poussé dans l'abîme, et se +perdant pour la politique, comme autrefois il se fût perdu pour une +passion d'amour... Pétion était le Falstaff cynique et jovial de ce +moment misérable; il représentait toute la partie matérielle de +l'atroce pouvoir de 93. C'était, chez cet homme, un enthousiasme +idiot, un grossier instinct de puissance; on l'eût pris pour un +Marat gonflé de vent; il s'avançait dans la révolution d'un pas bête +et lourd, sans rien savoir, sans rien prévoir: heureusement pour +lui, il eut peur de lui-même aussitôt qu'il eut vu Robespierre et +d'assez près pour le comprendre. Alors il s'arrêta épouvanté de se +voir dépassé dans ses rêves les plus sanguinaires; un jour que +l'échafaud l'attendait, il fut dévoré par les loups; il mourut à peu +près comme Marie-Antoinette et Barnave, seulement son trépas fut +plus doux. + +La nuit était avancée, et de nouveau le silence régna dans l'auberge +où se tenaient les trois députés du peuple; ils se logèrent au +hasard; Pétion s'étendit sur un banc et se prit à ronfler. Pour moi, +inquiet, éperdu, je me promenai longtemps de long en large, enviant +le sommeil de ce malheureux, et plaignant Barnave. Je me figurais +son affreux réveil, tantôt, dans une heure. Oh! que deviendras-tu, +Barnave, à l'aspect de cette infortunée aux yeux gonflés de pleurs, +appuyée sur ses enfants en deuil, et jetant sur toi, Barnave, un +regard solennel avec ces mots: _Retournons à Paris, Monsieur!_ + +Autour de moi tout dormait; vaincu par le sommeil, je m'endormis à +mon tour. + +Sans doute afin qu'il fût dit que de ces cinq personnes qui +attendaient le roi captif avec des sentiments si divers, pas une +d'elles: amour, haine ou pitié, ait eu la force de veiller pour +l'attendre. + +O siècle imbécile et barbare! Il dormait: les uns dormaient sur le +tribunal, les autres sur l'échafaud... seul, le bourreau ne dormait +pas! + + + + +CHAPITRE IX + + +Dès qu'il fit jour, un mouvement inusité commença dans le village. +Le village se trouva pressé entre deux bruits qui lui venaient de +loin, et de deux côtés opposés. D'une part, c'étaient ceux de Paris +accourant au-devant de la royauté captive... et d'autre part, +c'étaient ceux de Varennes qui ramenaient enchaînée cette royauté +douloureuse. Vous n'avez jamais entendu pareille épouvante! Ici la +menace, et la mort répondait à la menace, au meurtre le meurtre, et +tout cela confusément, bien au loin, bien loin, il s'en fallait +encore de plusieurs milles que ceux de Varennes se rencontrassent +avec ceux de Paris; si bien que le bruit était aux deux extrémités +de la route, et le calme nulle part. + +Je regardais Barnave.... Il était pâle et défait; il sortait d'un +songe horrible. Il regarda longtemps autour de soi... cherchant à +reprendre ses esprits; en me voyant il me tendit la main. + +--Voici le grand jour, Monsieur... c'est aujourd'hui qu'on me livre +à la reine; et, avec un sourire amer:--Ne m'estimez-vous pas bien +heureux? me dit-il. + +Je voulus en vain répliquer; l'idée et la voix me manquèrent +également. Il retomba peu à peu dans ses réflexions profondes, j'en +eus pitié! + +Sur ces entrefaites, la porte de la chambre où reposaient ma cousine +et ma mère s'entr'ouvrit doucement; Hélène, à travers la porte +entr'ouverte, regarda si j'étais seul. J'étais seul en effet, +l'appartement était désert. Barnave attendait dans l'angle obscur; +la vaste salle, en désordre, était sombre. Hélène attendait, j'allai +pour lui parler à demi-voix: + +Elle était abattue et défaite; ses beaux yeux étaient rougis par les +larmes; sa figure était livide; elle avait mis une robe blanche, une +ceinture noire en signe de deuil. Elle me regarda tendrement. + +--Je sais tout, me dit-elle, et j'ai tout deviné. Votre mère dort +encore, elle ne se réveillera que trop tôt. Mais la reine... +hâtons-nous de la rejoindre. Il faut que je la revoie; il faut +partir. Par pitié, par devoir, par amour, s'il le faut! donnez-moi +le bras, partons! + +Elle était hors d'elle-même: elle avait des sanglots dans la voix, +son sein battait, son oeil brillait. Elle était résolue et prête à +tout. + +--Hélas! lui dis-je, vous savez si je vous suivrai où vous irez! +vous savez si je suis prêt à mourir pour la reine et pour vous! +Partons, je le veux. Donnez-moi le bras, allons à pied. Mais comment +partir? tous les chemins sont gardés! Le peuple est sur pied, tout +réveillé, tout armé, et qui regarde! En ce moment le farouche Pétion +est à la porte entouré de meurtriers; le ciel et la terre sont +contre nous: comment voulez-vous partir? Et quand bien même nous +rejoindrions la reine, espérez-vous percer la foule qui l'entoure, +et renverser ce rempart mouvant qui la tient captive? Ah! Dieu du +ciel! comment votre voix si faible et si douce ira-t-elle au-dessus +des voix du peuple en fureur? Croyez-moi, chère Hélène, attendons! +La reine approche, ils la traînent ici, elle sera infailliblement +ici dans trois heures; alors nous pourrons la voir et lui parler? +Voyez-vous sur cette table un homme endormi? c'est un des +commissaires de la Convention nationale, un homme d'honneur qui nous +protégera. + +En même temps, je lui montrai Barnave... immobile et silencieux. + +Hélène alors s'avança près de l'homme endormi. En ce moment la porte +de la chambre, abandonnée à elle-même, s'ouvrit tout à fait; les +premiers rayons du soleil levant inondèrent l'appartement, et ils +allèrent frapper d'aplomb sur la tête de Barnave. Alors seulement il +leva les yeux. + +Quand il vit, dans cette lumière subite et surnaturelle, cette femme +blanche et mélancolique, ce fantôme attristé, superbe et charmant, +qui s'avançait lentement vers lui, Barnave, encore occupé des songes +de la nuit, se leva brusquement frappé d'un incroyable effroi: + +Cependant la vision approchait, et elle dit: + +--Barnave! + +--Qui m'appelle? dit-il, l'oeil hagard. Puis avançant d'un pas, les +mains tendues à l'adorable vision:--C'est la reine! dit-il; déjà la +reine! Alors se mettant à genoux:--Pardon, Majesté! pardon! je suis +coupable! Oh! si vous connaissiez le coeur de Barnave et si vous +saviez tout ce qui se passe au fond de son coeur! Si vous saviez +tout ce qu'il y avait, pour vous, dans mon âme, ah! vous me +regarderiez avec moins de courroux! Vous auriez pitié de moi, +Majesté! Majesté, j'ai été entraîné, j'ai été perdu, j'ai été poussé +contre vous par mille passions diverses; j'ai voulu attirer votre +regard, bon ou mauvais; j'ai voulu être redoutable à vos yeux, qui +ne voulaient pas me voir... c'est pourquoi je vous ai poursuivie. et +de toutes mes forces; je vous croyais au-dessus de ma colère, vous, +la reine! Oh! pardon! pardon! + +Ma victoire a dépassé ma volonté!..... Je n'avais pas compté +moi-même sur ce triomphe, abominable, impie... ô reine que j'admire +et que j'adore! En ce moment j'ai honte et j'ai peur de ma +toute-puissance. Oh! si je vous ai forcée à quitter Versailles; si +je vous ai enfermée au fond des Tuileries; si je vous ai chassée des +tribunes réservées; si je vous ai fermé les jardins de Saint-Cloud; +si je vous ai forcée enfin d'abandonner furtivement votre capitale +et votre royaume; si je vous force aujourd'hui à rentrer captive, +errante et sans voix, sous le poids de trois cents mille baïonnettes +ennemies, pardon! pardon! j'ai été plus puissant que je n'aurais pu +le croire, et me voilà, Dieu le sait, horriblement servi dans ma +colère et dans ma vengeance. O reine! ô captive! hélas! vous le +savez, peut-être, nous autres, les rois du peuple, les rois d'un +jour, nous avons des flatteurs comme de vrais princes; le peuple +obéit à nos moindres désirs; nous faisons un geste, et soudain, à ce +geste, il brûle, il tue, il renverse, il détruit; il n'entend plus +rien. Le peuple, un lâche flatteur, se met à deviner nos désirs, et +quand nous sommes tristes, il tuerait un roi véritable pour nous +distraire! + +O ma reine! ô reine, ayez pitié!... Pardonnez à un roi du peuple! +Ils sont bien malheureux, les rois du peuple, ils ont une puissance +abominable, ils sont peu écoutés et peu obéis, eux, comme tous les +rois que l'on flatte! En ce moment voyez la foule. Si je lui dis: +Tue! elle tue! et si je lui disais: Sauvons cette femme!... elle +tue! Et si je crie: Honorons le roi qui passe, ayons pitié du roi +qui revient, et qui n'a pas versé une goutte de sang, qui t'a faite +libre, ô nation! qui s'est dépouillé pour toi, qui t'a fait +distribuer jusqu'au dernier morceau d'or de sa vaisselle!... + +Aussitôt ce peuple, révolté contre son ami Barnave, immolera le +petit-fils de Saint-Louis!... Si je dis à mon peuple: O peuple +indulgent, charitable et juste, prends pitié de la jeune fille, un +ange, qui a pansé tes blessures, une innocente qui a sauvé la reine +aux périls de ses jours!... aussitôt le peuple obéissant la tuera, +la sainte Élisabeth! Si je dis à mon peuple: Au moins, pitié pour le +petit enfant royal qui tend ses petites mains à tes baisers; pitié +pour ton dauphin qui sourit... car il joue ignorant avec ta colère; +vois-le pleurer, si tu pleures; vois-le sourire à ton sourire!... eh +bien! mon peuple égorgera ce bel enfant! + +Car je suis le roi du peuple, et je suis obéi comme un roi! je suis +un roi vaincu, un roi suspect, un roi dont la voix n'est plus +entendue, un roi détrôné, sans _veto_... cependant si vous me +pardonnez, ô reine! un roi tout prêt à mourir, déchiré, lui aussi, +par ses propres sujets.» + +Barnave, aux pieds d'Hélène, emporté par ses douleurs, achevant +ainsi, tout haut, des rêves commencés dans l'ombre, était sublime! +En ce moment, sa voix, son attitude et son geste appartenaient à la +plus haute éloquence; en le voyant si près de la mort, il était +impossible de ne pas l'aimer! + +Hélène lui tendit la main, et le releva: + +--Plût à Dieu, lui dit-elle, que je fusse la reine, en effet, et que +le peuple voulût se contenter de moi! Je vous suivrais sans peine et +sans peur, Barnave; avant la mort, je vous pardonnerais tous mes +malheurs!... Ces paroles, prononcées avec l'accent de la pitié, +firent rentrer Barnave en lui-même; il ne parut nullement chagrin de +la méprise, il reprit en ces mots: + +--J'aurais dû penser, en effet, que vous n'étiez pas loin, madame la +comtesse, digne servante de tant de malheurs. + +--Et je donnerais ma vie afin de la rejoindre, une heure plus tôt! +dit Hélène. Êtes-vous détrôné à ce point déjà que vous ne puissiez +satisfaire à mon envie? Avouez alors que ce n'était guère la peine +de détrôner votre maître légitime, au profit de je ne sais quelle +puissance honteuse et cachée à laquelle vous obéissez en rougissant! + +En ce moment, nous entendîmes une légère rumeur au dehors. La porte +extérieure de l'auberge s'ouvrit brusquement, et nous vîmes entrer, +à pas précités, plusieurs hommes et plusieurs femmes, qui tous +portaient sur leur visage l'expression de la plus profonde terreur. + +Les nouveaux venus dans la grande salle de l'auberge arrivaient +cependant l'un après l'autre, en assez bonne contenance. Ils +obéissaient à une peur stupide et calme. Ces gens-là ne fuyaient pas +un danger, ils marchaient en arrière, au pas, retenus par une +irrésistible curiosité; vous eussiez dit des premières feuilles +d'automne qui se détachent au premier souffle avant-coureur de la +tempête. Oh! ce fut parmi nous un moment de transes inexprimables, +quand nous vîmes tous ces étrangers se blottir dans un coin de +l'appartement, et rester assis bouche béante, l'oeil ouvert, sous +une force écrasante qui les empêchait de faire un pas en arrière... +en avant! + +Nous, qui savions au fond du coeur tout ce que ces gens-là auraient +à répondre à nos questions, nous gardions le silence; Hélène appuyée +à la muraille et Barnave qui la regardait, croyant voir la reine, +moi occupé à tout voir, à tout entendre, et tous trois comprenant +que le dénoûment approchait. + +Je vis donc entrer ces voyageurs tremblants. Hier encore, heureux et +tranquilles, ils rentraient dans leur patrie; ils revoyaient en +espérance amis, famille et maison, quand ils furent rejoints par +l'affreux cortége. Au bruit qui se faisait derrière eux, ils avaient +retourné la tête, et ils avaient vu (chose horrible!) traînés, dans +un char misérable, ce roi et cette reine, et tant de siècles de +royauté dont le souvenir et le regret les ramenaient dans leur pays. + +Alors ils avaient voulu rebrousser chemin; mais les débris d'un +trône brisé s'étendent si loin que la voie et l'espoir du retour +étaient fermés; force avait été d'aller en avant, balayés, entraînés +par le flot populaire qui ne devait s'arrêter qu'après avoir tout +renversé. + +L'inondation avait monté jusqu'aux bords, l'abîme avait appelé tous +les abîmes, le fleuve avait vomi toute sa réserve; Eh! là-bas, +là-bas, cette frêle nacelle au-dessus de ces têtes émues! Eh! la +vague... Or la nacelle qui portait la France et sa fortune... elle +n'arrivera pas au port! + +Vraiment, s'il n'y eût pas eu, quelque part, ce pauvre esquif si +cruellement chargé, faible barque en proie à l'orage, et portant +l'enfant, la mère et la fille, le trône et l'autel, les dieux +pénates et les vieilles lois, et l'antique croyance et l'antique +fidélité, notre position eût été cruelle à nous qui allions nous +trouver entre deux vagues, dans ce débordement du peuple. En effet, +de côté et d'autre, à chaque instant, nous arrivait un nouveau venu: +l'un venait de Paris, effrayé par des cris de rage, et l'autre +arrivait de Varennes, effrayé par des cris de mort. Ah! quand ces +deux colères vont se trouver face à face, voilà un double incendie, +un double meurtre, un choc à briser la terre et le ciel! + +Vous autres, Allemands, mes frères, qui chantez en choeur les +chansons de Koerner, qui faites vos révolutions dans les tavernes, +et qui buvez joyeusement à la liberté du monde, vous ne savez pas ce +que c'est qu'un peuple qui crie! On n'a rien entendu de pareil, dans +le Sabbat de Faust. C'est un bruit à briser la tête, un bruit à +briser le coeur! Un peuple hurlant, les narines enflées, l'oeil en +feu, la lèvre livide, les dents serrées, la joue haletante et les +poings fermés! Un peuple hurlant: «à _Mort! mort! mort!_» Un peuple +enivré de haine et de rage et de la poussière du chemin... Rien ne +l'arrête et rien ne l'apaise... + +Il ne voit pas le soleil sur sa tête, il ne voit pas les ronces à +ses pieds; pas de remords, de pitié, pas de respects! Ah! vile +engeance! Au milieu du chemin, dans la poussière et sous la roue +ardente, elle accourt en poussant son cri de mort!... Un bruit à ne +pas s'entendre! un enivrement, un délire, un oubli de tout ce qui +tient à l'âme, au coeur, aux larmes, à l'intelligence humaine... une +ivresse hideuse, un cauchemar à l'opium, mêlé de salpêtre, +d'eau-de-vie et de nudités obscènes... un chaos dans lequel il faut +avoir été mêlé, non pas pour le décrire... uniquement pour le +comprendre. Enfin, permettez-moi ce blasphème affreux: si ce cri +d'un peuple est vraiment le cri de Dieu, c'est le cri de Dieu devenu +fou! + +Le bruit était encore éloigné de plusieurs milles, que nous en +avions le pressentiment confus, même nous l'entendions +distinctement; ces espèces de bruits dédaignent d'arriver à +l'oreille par les moyens ordinaires; le joyeux écho, capricieux +messager de l'air, est inhabile à supporter des bruits si énormes; à +ces bruits qui ne sont pas du ciel, et qui ne sont pas de la terre, +à ces fracas de l'abîme, il frissonne, il se cache, il se blottit +dans un endroit retiré, il se tait, l'écho jaseur! jusqu'à ce +qu'enfin le bruit arrive, à la voix rauque, inarticulée, prise de +vin, semblable à la voix d'une poissarde, un jour de révolution. + +Alors, plus le bruit est grand là-bas, autour de vous, plus le +silence est effrayant à l'endroit où vous êtes. C'est à peine si +vous entendez dans l'air l'oiseau qui vole à tire d'aile, poussant +un cri plaintif, comme s'il avait à rendre compte d'une couronne à +ce peuple en fureur. + +Moi, voyant ma cousine hors d'elle-même, et Barnave obéissant à la +même fascination, l'oeil fixé sur Hélène et la dévorant du regard, +et toujours prêt, à chaque instant, à l'appeler: Majesté! j'eus peur +de ce que Barnave allait dire, et je songeai à fixer autre part son +attention. + +Justement le hasard m'avait fait reconnaître en ces voyageurs égarés +plusieurs acteurs subalternes du drame inextricable et puéril dont +j'avais été la victime et le héros. + +Je disais à Barnave, en lui montrant le premier voyageur qui était +entré du côté de Varennes:--Voyez-vous cet homme? il tremble, et +savez-vous d'où vient sa terreur? Cet homme, je le connais, et peu +s'en faut que je ne sois parti avec lui pour la Suisse... Il allait +en Suisse y chercher un papillon qui lui manque. Il revient! Il +rencontre en son chemin cette monarchie éparse en mille fragments, +et le voilà qui abrite son chapeau sous sa poitrine et qui va tête +nue, exposé, l'imprudent! à saluer le roi et la reine, comme ferait +un Montmorency. Mais s'il va tête nue, au moment où le roi passe +insulté par ses propres sujets, ce n'est point par respect pour la +royauté ou par respect pour le malheur, c'est uniquement afin que sa +collection soit complétée, uniquement pour protéger son insecte +favori, pour que l'aile d'azur ne perde rien de la poussière qui la +dore!... Oh! vous êtes d'une nation bien méprisable, à mon sens! + +Comme j'achevais ces mots, et comme Barnave allait sourire, je vis +entrer un autre voyageur; il s'assit au coin de la cheminée, et je +le reconnus aussitôt. + +--Cet homme abandonné, que vous voyez là-bas près du foyer éteint, +courber sa tête sous ce beau rayon de soleil, je l'ai vu heureux et +bien portant, par une froide matinée en hiver, se mettre en quête +d'une édition d'Horace. Rien ne lui coûtait pour posséder son auteur +favori. Il en parlait avec l'ardeur d'un amant d'autrefois, courant +après sa maîtresse. Eh bien! cet homme entêté de poésie, il a passé, +tantôt, devant le char funèbre; il a vu le roi tête nue, et couvert +d'opprobre, le roi de France... Or çà, je vous prie, à quoi sert la +poésie, à quoi sert l'enseignement du poëte qui se félicitait de +l'amitié d'Auguste? voilà un adorateur d'Horace, un poëte, un +savant, un artiste... Il n'a pas assez d'âme, assez d'honneur pour +faire un instant cortége à son roi! Il fuit devant la foule, en +dépit de sa poésie, et pourtant il traduit l'Éloge de Caton, debout +sur les ruines du monde! O poésie! ô vanité royale! tu n'as pas +trouvé un mot de consolation pour le petit-fils du grand roi! pas un +mot de reconnaissance ou de pitié! vous êtes d'une nation bien +déshonorée et bien lâche aussi, Monsieur Barnave, convenez-en. + +Au milieu de mon discours, une femme était entrée, elle tenait une +fille de quatorze ans, par la main. La mère était éclatante de +bonheur. Elle fit asseoir sa belle enfant à la table de l'auberge; +elle lui donna à boire, en buvant avant elle, et soufflant sur le +verre pour le réchauffer: puis elle déchaussa son enfant; elle +essuya ses pieds fatigués; puis elle arrangea ses cheveux; elle lui +lava les mains et le visage; elle l'embrassa; puis la petite fille +appuya sa tête sur les genoux de sa mère et s'endormit: la mère ne +fit plus un seul mouvement... Elle veillait, bien heureuse, et +retenant son souffle, elle veillait pour son enfant. + +Je poursuivis, montrant du regard cette femme et son enfant.--Les +mères elles-mêmes, les femmes intelligentes de tout ce qui touche à +la passion maternelle, ne comprennent rien à l'étrange phénomène qui +se passe en ce moment. Je vous en fais juge, est-ce juste, est-ce +vrai, cela? Voici une femme, une mère! Elle a laissé chez elle +quatre enfants en bas âge! Elle a son fils aîné qui, pour elle, a +prié nuit et jour! Elle a son fils cadet, une tête blonde et bouclée +et qui fait des élégies, un autre qui ne pense qu'à Turenne et au +grand Condé: que vous dirai-je? Elle les a quittés tous les quatre, +pour aller chercher son autre enfant, sa Clémence! Elle arrive, et +contente, et triomphante, ayant complété sa collection de beaux +enfants, elle rencontre en son chemin une mère, un enfant, une mère +qui pleure et son enfant qui la console; elle entend maudire... +exécrer cette femme et cet enfant... + +Cette femme heureuse et mère de cinq enfants, la voilà qui passe +indifférente aux larmes de la reine! Elle essuie, avec une tendresse +ineffable, les pieds de sa petite Clémence, et pour le dauphin de +France elle n'a pas un regard de pitié! + +Son coeur de mère ne lui dit pas que ces deux enfants se tiennent; +que ces deux mères se tiennent, l'une captive au fond de ce carrosse +exécrable, et l'autre allant librement sur le grand chemin où tout +l'accompagne, espace et soleil; elles sont pourtant, l'une et +l'autre, unies par le même lien! + +Elle ne comprend pas, cette mère heureuse, que tout cela ne fait +qu'une famille, une seule vie, une seule captivité, une seule +royauté! + +Elle ne comprend pas qu'il faut que les pères règnent ensemble ou +meurent le même jour; qu'il en sera ainsi pour les mères; que les +enfants, jeunes branches si peu vivaces, se sécheront sur le même +tronc desséché, et la voilà tranquillement assise auprès de son +enfant, comme s'il ne s'agissait que d'un papillon! + +Il faut que vous soyez d'un pays bien à plaindre, ô Barnave! pour +que les mères elles-mêmes en soient venues à cet excès d'égoïsme et +de tranquillité, d'ingratitude et d'aveuglement! + + + + +CHAPITRE X + + +Voilà comment je parlais pour empêcher quelque imprudence inutile, +et pendant que ma chère Hélène effrayée cherchait à retrouver son +courage et ses sens. + +J'ai dit que nous étions resserrés entre deux bruits. À chaque +instant les deux bruits que nous avions entendus de si loin +s'affaiblissaient, ou prenaient un accent plus sauvage en se +rapprochant. Quelle pitié! Quelle immense terreur! Que faire et que +devenir? La chose allait et roulait, hurlante, et le moyen de ne pas +être envahi et brisé, dans ce choc immense, entre ces deux +invasions! + +Le moment certes était terrible; en vain je cherchais à calmer les +terreurs de ma cousine et de Barnave,... ils me faisaient pitié tous +les deux: elle était si faible, il était si craintif! elle était +résignée au sort qui l'accablait, il se sentait écrasé par la force +même dont il était le dépositaire et le valet. + +Bientôt les premiers Parisiens arrivèrent, ivres de colère et de +vin. Cette étrange populace allait par monceaux, comme les +sauterelles d'Égypte, elle vivait comme elles, en ravageant. + +C'était une masse haletante, informe, aveugle, hideuse! un ramassis +des plus abominables et des plus bruyantes clameurs! Tantôt ça +hurlait à abaisser le ciel! Tantôt ça se taisait à charmer l'enfer. +Une fumée immense accompagnait cet incendie... Et ça roulait, +lentement, sans suite et sans fin... tantôt s'arrêtant... tantôt +marchant... Ça n'a de nom dans aucun langue, un bruit pareil!... À +ce bruit de l'autre monde nous nous sentîmes défaillir. + +En ce moment l'aimable amateur de papillons regarda son brillant +insecte au fond de son chapeau; l'homme aux bouquins ouvrit son +Horace; la mère appela sa Clémence... O profondeur de l'égoïsme +humain! + +Même, ces trois personnages qui, à mon avis, étaient possédés d'un +assez innocent égoïsme comparé à l'égoïsme général, trouvèrent le +moyen de parler dans cet horrible moment: leurs paroles roulèrent +toutes sur l'objet de leur passion. + +L'un disait, regardant son insecte:--C'est un vrai papillon à tête +de mort, _papilio atropos_; il a cinq pouces de vol, il est nuancé +de raies noires et jaunes; il sera d'un bel effet dans ma +collection. + +L'autre murmurait tout bas cette épître d'égoïste, qui n'est pas la +moins belle de celles d'Horace: _Ne s'étonner de rien, ô Numicius! +voilà le secret du vrai bonheur!_ + +La bonne mère appelait: Clémence! arrive ici, Clémence, tu verras +bien ce qui va passer, mon enfant! + +Barnave, Hélène et moi, sur cette route de l'épouvante, nous +attendions, pareils à des malheureux que l'on vient chercher pour +les conduire à l'arbre du malheur. + +Tout à coup nous voyons Castelnaux... O misère, ô pitié! ce n'était +pas le fou de la reine... O douleur! c'était la tête de Castelnaux! +l'oeil sanglant, la bouche ouverte et les cheveux +pendants--empreinte de cet effroi que jette la mort quand elle est +lente à venir. + +Cette tête, asile ingénu de tant de courage et d'un si pur +dévouement, se balançait au hasard. Penchée, elle voltigeait autour +de la tête de Barnave. Elle voltigeait, obéissante, à un caprice +bizarre, et sans rien dire, et sans rien voir, muette, et se +balançant joyeusement, à tout prendre; jamais tête d'homme ne +s'était balancée ainsi. + +Et l'homme qui la portait au bout d'une pique s'assit sur le banc de +l'auberge en criant: _À boire! à boire!_ Il avait bien joué son rôle +en cette tragi-comédie, il avait soif, il voulait boire et se +reposer un peu, et pendant qu'il parlait, la tête de Castelnaux +allait çà et là, nonchalamment, comme une girouette par un vent +faible et douteux. + +Dans cette épouvantable révolution où la force venait d'en bas, de +si bas, ils avaient pris l'habitude, une fois pour toutes, de couper +ainsi les têtes et de les placer au sommet des piques, comme les +Romains y plaçaient une botte de foin... rien ne leur semblait plus +simple et plus naturel. Une pique appelait la tête, une tête +appelait la pique; on vous tuait pour un soupir, pour une larme, une +grâce, une pitié, un regard sympathique au malheur! Votre tête, +aussitôt qu'elle déplaisait au peuple, était une tête coupée!... +Ainsi, ils avaient coupé la tête de Castelnaux pour lui apprendre à +saluer la reine, à se découvrir à son passage, à l'appeler Majesté, +à crier: _vive le roi!_ Castelnaux! Castelnaux! parfaite image de +l'antique fidélité! Castelnaux, vieux sujet d'autrefois, qui meurs +et qui reviens, mort, faisant cortége aux côtés de son roi +malheureux! À l'aspect de cette tête, Barnave se sentit mourir. + +Cela fut si fort que l'Horace tomba des mains du savant, que la mère +en oublia sa fille, et l'homme aux insectes, son papillon à tête de +mort. + +Moi je m'élançai au-devant du char funèbre, en criant: _Au crime! au +meurtre!_ et cette avant-garde qui se reposait haletante comme le +tigre repu, je la tirai de son repos. + +Alors, si vous eussiez été là, vous l'eussiez entendue rugir, cette +foule:--_À la lanterne! à la lanterne! à la lanterne, l'Autrichien! +Mort à l'Allemand!_ + +Ah! le hoquet aviné et sanglant de cette horrible foule! Elle avait +oublié le roi et la reine.--_À la lanterne! à mort! à mort, +l'Autrichien!_ et la tête de Castelnaux, tout à l'heure abandonnée à +la nonchalance du sans-culotte qui la portait, s'agitait +terriblement, accusant toutes les passions de la foule. Qui eût dit +à Castelnaux qu'il serait un jour l'expression de la colère +populaire? mais aussi qui l'eût dit à Barnave?... En ce moment, je +me crus perdu: si la colère du peuple ne se fût calmée, à l'instant +j'étais un homme mort! + +Je voulus en finir avec cette populace innommée; une fois au moins, +je la voulais mépriser à mon aise, et véritablement, je la regardai +avec ce profond mépris qu'elle comprenait si complètement et si +bien, et qui l'eût poussée aux dernières violences... En un mot, +j'étais perdu et déchiré en mille pièces,.. si tout à coup le +torrent qui descendait n'eût rencontré le torrent qui montait... +«Ah! les voilà! les voilà! les voilà enfin!» criaient les égorgeurs +de Paris... «Nous vous les ramenons,» répondaient les égorgeurs du +grand chemin... Si bien qu'ils oublièrent de m'égorger. + +En ce moment affreux, j'aurais voulu être mort!... J'enviais +Castelnaux! + +La voiture était là... comme un convoi funèbre... Elle s'arrêta sur +la place, au pied d'une croix brisée... Elle contenait... tout un +monde! O fils de saint Louis! ô fille des Césars! La reine, au +milieu de ce flot qui monte en grondant, se tenait immobile et calme +et patiente. Il y avait sur cette place une fontaine... Elle n'osa +pas demander à boire, mais son regard, tourné vers l'humble +villageoise qui remplissait sa cruche à la fontaine, était si +triste! Alors la villageoise, ô courage! eut pitié de cette reine, +et de sa main généreuse elle lui tendit un pot de cette eau +fraîche... Elle but la dernière, après son mari et ses enfants; et +pour la jeune villageoise elle trouva encore un sourire. + +Elle était là sous ce soleil!... Autrefois, quand le clocher de +l'église était debout, il y avait de l'ombre à cette place, une +ombre crénelée et gothique au-dessus de laquelle s'agitait la cloche +villageoise... Plus d'ombre, à présent qu'il n'y a plus de roi. Cela +dura longtemps ainsi, on changeait les chevaux. Nous voyions tout +cela de bien près. + +Quand Hélène aperçut sa royale maîtresse au soleil, brûlée et +protégeant de ses bras son cher enfant, elle se mit à fondre en +larmes! Elle priait, elle pleurait, elle voulait sortir; mais la +foule était grande à la porte de l'hôtellerie, on eut dit une +cloison vivante qui nous retenait prisonniers comme dans une tour. +Hélène revint à la fenêtre, entendant ses bras à la reine... Hélas! +la reine était plongée en ses contemplations funestes... elle ne +voyait rien, elle n'entendait rien! + +À la fin, Hélène, éperdue, hors d'elle-même, et priant +Barnave:--Monsieur, monsieur, lui dit-elle, elle est là, votre +proie, enfin la voilà, cette reine; elle vous attend, elle est à +vous, allez la prendre; et par pitié, faites-moi prisonnière aussi, +prisonnière avec la reine, à qui j'appartiens! Donc, Monsieur, +hâtons-nous! tirez-moi d'ici, partons! partons! partons! + +Barnave hésitait, il chancelait; il tenait sa proie, il n'osait pas +la regarder en face; il n'osait pas toucher à ce présent que lui +faisait le peuple.--O vanité de ces victoires misérables! vanité de +ces haines impuissantes! Tribun vaincu! vous voilà bien embarrassé +de vos fameux pouvoirs! Eh quoi! le peuple, ton maître, a confié à +ta garde la reine et le roi, leur fils et leur fille, et leur soeur; +tout cela est à toi, c'est ton bien, c'est ta gloire! À la fin ton +rêve est rempli, tu es au but... le char est prêt, monte enfin dans +le char de ton dernier triomphe et traîne enfin tes victimes au +bourreau. + +Ce malheureux me fit pitié.--Venez, Barnave! et soyez homme, encore +une fois! lui dis-je; une heure encore soyez le maître! Ouvrons-nous +un passage au milieu de cette foule horrible! Allons à la reine, +elle nous attend; ne la faisons pas attendre au grand soleil. Venez, +Barnave! et vous, ma cousine! allez au secours de tant de +malheurs... Retournons à Paris, nous aussi, dussions-nous y rentrer +comme Castelnaux! + +Nous partions; nous étions à la porte tous les trois, cherchant à +l'ouvrir, mais contre la porte se tenait une masse inerte. Essayez +de la remuer, cette masse occupée à regarder une révolution qui +passe au milieu de l'insulte et des malédictions! + +Tout à coup (hélas! malheureux que j'étais, j'oubliais ma mère!) +tout à coup je vis ma mère! Attirée à son tour par le bruit, elle se +tenait sur la porte de sa chambre, et elle regardait! + +Alors Hélène, se tournant vers moi, me dit d'un ton résolu: Soyez +béni pour votre dévouement et votre courage! Hélas! vous étiez digne +en effet de mourir pour une si belle cause, et j'aurais accepté +généreusement votre sacrifice... il est vrai! Mais votre mère... +irez-vous l'abandonner au milieu de ces tristes sentiers? + +Elle alla à ma mère.--Ordonnez, Madame, à votre fils de ne pas vous +quitter! + +Ma mère s'approcha de moi, elle prit mes deux mains, elle se mit à +genoux, baignant mes mains de ses larmes. + +Je sentis ces larmes précieuses qui roulaient de ses yeux, et sur +mes mains sa bouche desséchée.... + +Alors, Barnave eut pitié de moi, à son tour. + +--Monsieur, me dit-il d'une voix forte, vous avez mal pris votre +temps pour venir en France. Heureusement que votre devoir est +ailleurs. Vous appartenez à votre mère, allez, et sauvez-la de son +épouvante! Mademoiselle appartient à la reine, je suis au peuple. +Ainsi, laissez-moi remplir mon devoir de député; souffrez qu'elle +accomplisse avec honneur ses devoirs d'amie et de sujette. En même +temps, mais d'une voix plus basse et plus douce:--Adieu! me +dit-il... si vraiment vous me trouvez à plaindre, et si vraiment +vous m'avez aimé... embrassez-moi, embrassons-nous! + +Et il se jeta dans mes bras en suffoquant. + +En même temps, penché à mon oreille:--Écoutez, me dit-il, vous +m'avez promis de quitter la France quand je vous aurais montré la +femme que vous cherchez! Plus d'une fois vous m'avez dit à moi: +Barnave, je n'ai plus qu'une chose à faire en France, un baiser à +donner, et je pars! Vous m'avez dit cela souvent, vous me l'avez +juré sur votre parole d'honneur! Eh bien! au nom de votre mère et de +votre honneur!... quittez la France... et touchez de vos lèvres, +avant de partir... les deux lèvres que voici: en même temps il me +montrait mademoiselle Hélène de ***, qui prenait congé de ma mère en +lui demandant sa bénédiction. + +Barnave essuya ses yeux pleins de larmes. Il ceignit son écharpe, et +par la vertu de ces couleurs redoutées, la haie aussitôt se forma, +et laissa la place libre au représentant du peuple... Une fois la +place libre, il revint à nous, et me voyant encore auprès d'Hélène +immobile et sans voix: + +--Embrassez-la, me dit-il, pour la première... et pour la dernière +fois. Accomplissez courageusement tout votre mystère, et s'il y eut +entre vous une faute, allons, courage, et songez que cette faute est +cruellement expiée! + +En ce moment, il me sembla que les cieux venaient de s'entr'ouvrir, +tant il y avait de grâce et de pardon, d'espérance et de +contentement, dans l'attitude et dans les yeux de mademoiselle de +***. Elle me pardonnait! Elle se pardonnait à elle-même... + +--Oh! dit-elle, ô mon époux!... mon cher époux que j'aime!... Mais +je ne veux pas, tu ne veux pas tant de bonheur en présence de tant +d'infortune... Adieu donc!... Nous nous embrasserons dans le ciel! + +Elle suivit Barnave qui l'entraînait... Soudain la foule, obéissante +un instant, se referma sur elle et nous fûmes séparés, Hélène et +moi, jusqu'au commencement de l'éternité! + +J'eus assez de force encore pour remonter avec ma mère dans la +chambre de l'auberge... je fus assez courageux pour me mettre à la +fenêtre, et bientôt, la tête nue et m'inclinant, comme un courtisan +d'autrefois, je le vis passer, ce chariot funeste où ma vie entière +était renfermée. O misère! ô douleur! Pitié! Providence! Au fond du +carrosse, à la place d'honneur, à côté de la reine était assis +Pétion... ce vil Pétion, l'insulte en personne! Il avait la reine à +son côté! Il brisait de son sabre à la poignée horrible les bras du +petit dauphin! Il avait assis, devant lui, le roi qui saluait la +foule! Il heurtait madame Élisabeth! Sur la banquette, à côté du +roi, vis-à-vis de la reine, était assis, humble et les yeux baissés, +Barnave!... À voir ce Barnave humilié, à voir cette reine auguste et +clémente, on eût dit que c'était la reine qui s'emparait de Barnave. +O vertu! Majesté! Grandeur! Crime! Impiété! Révolte!... O pêle-mêle +abominable, impie! O ce chemin de Varennes, que les siècles les plus +pervers n'oublieront pas! + +Et tout passa... Roi, reine, enfant, larmes, terreur, soupirs, +gémissements, remords, foule hurlante, et prière et pitié, +souffrances de l'âme et souffrances du corps... Tout s'évanouit dans +cette poussière ardente et tout se perdit dans les abîmes... Ma +mère, un instant réveillée en sursaut, fit le signe de la croix, en +criant: _Vive le roi!_... Humble cri qui se perdit dans le ciel! Je +m'inclinai en pleurant sur tant de malheurs... Puis, je vis dans le +lointain, comme en un rêve... la main de ma cousine Hélène... Elle +m'envoyait un baiser. + + + + +CHAPITRE XI + + +Ainsi fut engloutie au fond des abîmes cette monarchie, et cette +maison de Bourbon qui n'avait pas son égale sous le soleil! +Maintenant que la route était libre, et déjà se repentait de ses +violences, je ramenai ma mère en son paisible manoir de l'Allemagne. +En passant à Varennes, je revis l'ornière où ma voiture s'était +brisée en venant en France! À cette même ornière, hélas! la reine et +le roi s'étaient brisés! Qui que vous soyez, parcourez lentement +l'espace étroit qui sépare le pont de la ville; les rivages +d'Actium, les champs de Philippes, la fertile plaine d'Ivry, ces +lieux solennels que consacrent la chute ou la grandeur des empires, +n'ont pas, à mon sens, un intérêt égal à l'intérêt que m'inspire +encore cette borne fatale, où le petit-fils de Louis XIV s'avoua +vaincu et fugitif, où il fut décidé, irrévocablement décidé, que la +France, elle aussi, aurait son Charles Stuart. La monarchie, en +cette ornière, ne trouva pas une main tendue pour la secourir; moi, +j'avais trouvé à cette place le bras et le secours de la jolie +villageoise Fanchon. Que dis-je? Elle était assise encore sur le +banc de ses noces, son chapeau sur le côté de sa tête, comme si elle +m'attendait. + +Je n'eus pas la force de lui parler. Je la vis, qui nous suivait +d'un regard inquiet et plein de larmes, comme si chaque voiture qui +passait sur la route eût dû contenir un roi fugitif. Bonne Fanchon! +ce regard de pitié me réconcilia avec elle. En la voyant si triste, +j'oubliai sa cruauté envers moi. + +Arrivé à la frontière, le Rhin passé, ma mère abattue et muette +d'effroi, je résolus d'attendre sur les bords du fleuve des +nouvelles de la France et de sa reine, et de son roi. Pensez donc si +je suis resté longtemps, attentif aux moindres bruits qui venaient +de ce royaume égorgé dans mon château des bords du Rhin! + +Je l'aime et je l'honore, ce vieux père aux flots d'azur! C'est le +fleuve par excellence, et le fleuve de mon choix. J'ai vu le Rhône, +errant et capricieux comme le génie de la France; j'ai vu la Loire, +patiente et marchant lentement, comme le récit d'un vieux trouvère +de la Bretagne; la Seine aussi a son embouchure royale; mais le Rhin +se glorifie à bon droit de ses vieux châteaux sur ses deux rives; de +ses villes crénelées, de ses forêts qui le protégent de leur ombre. +Ah! que d'années j'ai passées sur les bords riants ou sombres du +vieux fleuve allemand! J'y suis encore et j'y veux mourir, pour peu +que les guerres et les révolutions me le permettent. + +Si c'est l'été, je vais plonger dans l'ombre errante des vieux murs +et des tours qui le bordent. Qu'il fait bon chercher sous cette eau +plaintive le secret de ces ruines; quelle tâche aimable à suivre au +courant du flot ces seuils et ces balcons qui ruissellent et +murmurent, et s'éloignent jusqu'au fond de son lit! Si c'est +l'hiver, je m'asseois dans la barque des pêcheurs, et je souris à +mon fleuve sous le nuage glacé. C'est lui! Je le connais à toute +heure, le matin quand il s'éveille, en grondant comme un peuple +oisif, et le soir quand il s'endort avec la cornemuse des veilleurs. + +Parcourez ses bords. Que de monuments debout encore, et que de +champs de bataille, ensemencés déjà! Partout ce sont des moissons ou +des cathédrales qui jettent leur ombre à ces champs engraissés par +les ossements mêlés des Allemands et des Français. Les flèches +perdues dans le nuage, à savoir Cologne, Bonn, Mayence, Worms, Spire +et Strasbourg, ces forêts de pierre, protégent toujours le vieux +sol, foulé si souvent et si longtemps par les pieds des bataillons. +Ces vastes champs de houblon, qui grandissent pour les solennelles +orgies des étudiants de l'université voisine, ils ont été parcourus +par la révolution française. Le pas des soldats français retentit en +ces campagnes, où l'histoire se mêle à la fiction. + +Je vois passer... sur la même route, ici, le coursier de Bonaparte +et l'attelage aux quatre chevaux d'Hermann et Dorothée. Le même écho +m'apporte à la fois les cris de guerre et les sons du clavecin sous +la main du maître d'école, ou le bruit des choeurs qui +s'interrompent en tombant dans les prés. Toute l'histoire que j'ai +vue finir dans ma jeunesse, vieillard, je l'ai vue recommencer sur +lès mêmes bords. + +Hélas! la tête tranchée de Marie-Antoinette, notre archiduchesse, +n'a pas-empêché, vingt-cinq ans plus tard, une archiduchesse, jeune +et belle, de passer le Rhin, elle aussi, pour aller chercher en +France un trône, un époux, un maître! Ah! vanité du passé! Les +leçons du passé ne profitent pas au présent: j'aurais pu avertir +cette autre archiduchesse du danger que les reines couraient là-bas, +elle ne m'eût pas écouté.... Triomphante, elle passa le Rhin soumis; +plus tard, elle repassa en fugitive le Rhin qui s'était révolté. +L'histoire... un vain jouet d'enfant! + +Nous avons eu cela de bon, chez nous, Allemands, c'est que toute +l'histoire moderne a été faite à notre profit. L'Allemagne a tenu +l'étrier à la France, comme je l'ai tenu à Mirabeau. Quand l'Europe +entière faisait de l'histoire, une histoire sanglante, l'Allemagne +faisait de la poésie et du drame; aujourd'hui avant de mourir, il +m'a été donné de voir encore une révolution française, la révolution +de 1830, comme si la France avait le monopole des révolutions! +Révolution qui frappera, cette fois, sur l'Allemagne, et qui +troublera bien autrement ton onde, ô mon beau fleuve! + +C'est très-vrai, nos villages sont encore en apparence aussi +paisibles et contents qu'il y a sept mois; ils resplendissent de +toutes les couleurs tranchées d'une moissonneuse au jour de fête... +au dedans combien tout est changé! Sous ces toits aigus, derrière +ces vitraux de plomb, les hommes ne s'abandonnent plus uniquement à +la fumée des tabagies; ballottés jour et nuit entre deux +civilisations puissantes, le Nord et le Midi, l'Allemagne et la +France, qui les tiraillent à chaque instant, ils songent à prendre +un parti définitif. + +Il ne s'agit pas d'un drapeau nouveau, il faut choisir, cette fois, +entre deux races, deux climats, deux mondes! Sans doute, il est +grand, l'effroi qu'on a de voir le noyer qu'on a planté, le bois et +le champ paternel, émondés par la mitraille et les pas des +chevaux... pourtant c'est une des nécessités de l'Allemagne de se +soumettre à ces révolutions qui ne s'arrêtent pas. La résistance de +l'Allemagne à la première révolution française a été belle et +grande... il faut qu'elle cède à la seconde. À l'insu même de +l'Allemagne, l'attraction muette de la France est là s'exerçant sans +relâche à compléter ses destinées. Désormais, malgré tous les +obstacles, les deux climats sont jetés dans le même avenir... mais +quel choc avant de se rejoindre, et que de sang répandu avant de +s'entendre et de se réunir! + +J'ai vu sur ces bords nuageux toute la grande migration française. +C'était une honte pour cette vieille noblesse qui fuyait son pays, +vagabonde et tremblante, abandonnant son roi prisonnier. Cependant +ces frivoles gentilshommes, tournant le dos à la France, +imprévoyants, se livraient à la plus folle gaieté, comme s'ils +eussent fait à l'étranger un voyage de quelques jours. De toute +cette noblesse perdue, je n'ai vu qu'un homme qui comprît toute sa +position. + +Un matin (j'étais ce jour-là plus inquiet que jamais de la France, +et je m'en approchais de toutes mes forces, car la tempête grondait +au loin), je vis venir à moi un gentilhomme français qui paraissait +accablé de fatigue. Les marches forcées, l'insomnie et la privation +de tout ce qui faisait sa vie et ses loisirs d'autrefois, ne +l'avaient pas tellement défiguré que je ne pusse reconnaître le +vicomte de Mirabeau. À son aspect je me sentis saisi d'une profonde +pitié. Il vint s'asseoir à côté de moi, triste et silencieux, ce +brusque et hardi parleur, naguère si plein de joie et de gros bons +mots. Lui, si fier et si brutal, dont la voix était connue en tous +les lieux consacrés à la bonne chère, au bon vin, il demanda +modestement _de quoi manger un morceau, car il n'avait rien pris +depuis vingt-quatre heures_; disant cela, il poussait le soupir +plaintif d'un homme à jeun de la veille. Ce ne fut qu'après qu'il +eut bu lentement une bouteille de vin du Rhin, que je me hasardai à +lui parler: + +--Me permettrez-vous, M. le vicomte, de vous demander des nouvelles +de la France et de sa royauté? + +Il parut étonné de ma politesse, et sans répondre à ma question +directement:--Puisque vous osez donner ses titres à un gentilhomme, +appelez-moi comte de Mirabeau, me dit-il; je suis le comte de +Mirabeau ici; là-bas, je ne suis plus que le citoyen Riqueti en +veste courte, en bonnet rouge, en gros souliers.--Disant ces mots, +il soupira profondément, regardant sa bouteille vide, attendant le +déjeuner qu'il avait demandé. + +--Et le roi, M. le comte? comment va le roi? je vous prie. + +Il me regarda d'un air défiant; puis sa sérénité naturelle reprenant +le dessus:--Figure-toi, citoyen, c'est-à-dire figurez-vous, +Monsieur, que les infâmes jugent le roi... demain! + +En même temps, il posait son sabre sur la table, il ôtait son +chapeau, il s'essuyait le visage, il faisait tous ses préparatifs +comme un convive qui se rend à un repas convié. Puis son regard +venant à rencontrer la table nue et la chaise de paille, et moi qui +l'observais, il songea à sa situation présente et reprit en ces +mots: + +--Jugez de tout ce qui se passe en ces endroits maudits! Les cheveux +de la reine ont blanchi en vingt-quatre heures: c'est pitié +maintenant de la voir, cette reine, notre amour et notre orgueil, +surprise avant l'âge par la vieillesse; on dirait l'amandier en +fleurs par une gelée de printemps! + +Quand il eut dévoré son maigre repas et la première faim calmée, son +visage devint plus serein; et, voyant que je l'écoutais de toute mon +âme, il reprit la conversation interrompue: + +--Il est passé, le temps où, quand l'étranger demandait au passant: +_Où demeure le vicomte de Mirabeau?_ le passant lui répondait +gravement: _À ce monceau d'écailles d'huîtres, Monsieur!_ + +Il soupira, puis revenant à une expression plus grave: + +--Par grâce et par pitié, croyez-moi, ne parlons pas de la France! +un si doux royaume! et si fertile, où les femmes étaient si belles, +et les vins si choisis! À cette heure, ami, vous ne reconnaîtriez +pas la France... Et tant de ruines, et tant de malheurs, parce qu'il +a plu à monsieur mon frère de se faire marchand drapier! + +Puis se levant brusquement: + +--Comme ils l'ont récompensé, mon frère! Et c'était bien la peine, +en vérité, d'être un héros d'éloquence, un révolutionnaire +irrésistible, un Jupiter tonnant! Figurez-vous, Monsieur, qu'ils +l'avaient porté triomphalement... vous ne devineriez jamais dans +quel panthéon? Ils l'avaient porté, ils l'avaient enseveli dans +l'église Sainte-Geneviève. La Vierge sainte avait fait place à +l'amant de Sophie, et les saints, étonnés de cet étrange camarade, +en faisaient des gorges chaudes sur leurs autels délabrés. Mais +quoi! Monsieur mon frère a gardé son temple, moins longtemps que la +sainte elle-même. Le peuple a repris à Mirabeau le tombeau qu'il lui +avait donné; ils ont brisé sa pierre et son épitaphe et l'urne +lacrymale; ils ont repris ce corps en pourriture; ils l'ont traîné +sur la claie, après quoi ils l'ont jeté à la voirie! Ainsi s'est +accompli le triomphe éternel de cet ami du peuple. Ah! ce pauvre +diable, au fond de l'âme, il était un bonhomme; il avait beau nier +et renier, sa négation respirait la grâce chevaleresque des temps +anciens. C'était un lion sous plusieurs peaux de bêtes puantes, un +vrai gentilhomme en dépit de sa carmagnole. Il eût mieux fait d'être +honnêtement et simplement un grand homme, et de se venger en +pardonnant. Prisonnier et roi, dieu et pourriture, à l'autel, à la +voirie! Son sort est le même durant sa vie, après sa mort! + +À ce nom de Mirabeau, je me sentis remué presque autant que je +l'avais été au nom de la reine. Mirabeau, mon héros, mon ami, mon +maître, à qui je portais un dévouement même domestique... J'allais +parler de Mirabeau et le pleurer tout à mon aise, lorsqu'un jeune +homme, un nouveau venu, vint s'asseoir à nos côtés, et tout de suite +il aborda la grande question:--Quelles nouvelles de la France, +Messieurs? Puis, sans trop hésiter: Comment va la reine? dit-il en +s'inclinant. + +Nous comprîmes tout d'abord, le vicomte de Mirabeau et moi, que cet +étranger était de nos amis. + +Ce jeune homme était un Allemand de la vieille race; au premier coup +d'oeil, on comprenait que le génie avait envahi ce front jeune +encore et déjà dépouillé; sa taille était déjà légèrement courbée +vers la terre, sur laquelle il ne devait pas rester longtemps. + +Je lui répondis, charmé de le voir à mes côtes:--La reine est en +prison, Monsieur; ses cheveux ont blanchi dans l'espace d'une nuit, +à force de tourments. + +«O Dieu! fit-il, où donc est ta justice? ô peuple ingrat! où donc +est ta pitié? O ma reine! Ah! qu'elle était belle et charmante en +ses jours de vie et de splendeur! Je n'étais qu'un petit enfant, un +pauvre enfant allemand; j'avais quatre ans alors; je mendiais ma vie +et j'allai mendier en France: en France, il n'y eut que la reine qui +me fit l'aumône d'une louange, à la prière de Haydn, en souvenir du +vieux Glück!» + +Le vicomte de Mirabeau nous voyant, le jeune homme et moi, tout +remplis d'une vague curiosité, nous prit tous les deux par la +main:--Je vous répète que je ne vous dirai pas un mot de la France! +Mais voulez-vous savoir ce que j'ai vu avant de quitter Paris, +Messieurs? C'est une histoire assez plaisante, et si vous étiez +poète, ami jeune homme, comme je le crois, dit-il au nouveau venu, +vous pourriez en faire une bonne comédie un jour à venir. + +Le vicomte était retombé dans une de ses gaietés d'autrefois, mais +celle-ci était empreinte d'une indicible tristesse; il avait le +sourire d'un homme frappé à mort. + +--Figurez-vous, nous dit-il, que le même jour sont revenus de +Londres madame la comtesse Dubarry et S. A. R. le duc d'Orléans, +comme un honnête taureador qui veut assister à un combat de +taureaux. Arrivés à Paris, à la même heure, le prince et la +courtisane se rencontrent à la même porte de la ville. Alors les +voilà qui se font politesse et mille compliments à qui passera le +premier. «C'est à vous à entrer, Madame, qui avez jeté la monarchie +en ce désordre!--C'est à vous, Monseigneur, qui avez vendu le roi et +la reine!» Et voilà ces deux crimes qui se complimentent à qui mieux +mieux. Il faut avouer que Son Altesse est bien modeste! Nos deux +crimes seraient encore à la même place à se complimenter, si le +prince, en toute hâte, n'avait pas eu à voter la mort du roi: vous +concevez qu'il se soit hâté! + +Notre jeune homme écoutait ces choses dans le plus morne +étonnement:--Mais, dit-il, je croyais que le plus criminel de ces +criminels de là-bas, c'était Mirabeau, non pas Mirabeau l'honnête +homme, mais celui qui est mort. + +Le vicomte, hors de lui-même, leva les mains au ciel!--Oui, +s'écriait-il, vous dites bien, vous êtes dans la vérité! sinon dans +la démence. À coup sûr, le plus scélérat, c'est Mirabeau! Honte à +lui, honte à Mirabeau, celui qui est mort! malédiction sur Mirabeau! + +--Messieurs, Messieurs, m'écriai-je, il ne faut pas être injuste +pour le génie, et croyez-moi, ne maudissez pas Mirabeau! Il a été +pardonné par la reine; moi qui vous parle, j'ai vu aux pieds de la +reine Mirabeau vaincu par Sa Majesté!--Donc silence à vous, jeune +homme, et silence à vous, son frère! Il est mort innocent. Il est le +seul qui ait compris son époque, et vous ne l'avez pas plus +comprise, vicomte, que Marat lui-même ne l'avait comprise. Ainsi, +bénissez le nom de votre frère, et loin de le maudire, honorez sa +mémoire! Soyez-en fier, et puisque son temple est brisé par ce +peuple impie, ardent à détruire avec rage ce qu'il adorait avec +crainte, rendons dans notre coeur son temple à Mirabeau! + +Le vicomte se découvrit, ses yeux se remplirent de larmes: Vous me +soulagez d'un grand malheur, me dit-il, et d'un grand doute. À +présent je puis mourir avec le nom de mon frère; à présent je +mourrai en gentilhomme, en confessant que je suis le frère de +Mirabeau. + +Il se leva. Il reprit son sabre et le remit à sa ceinture.--J'ai sur +le flanc une blessure que m'a faite Barnave, un coup d'épée qu'il +m'a donné dans ses beaux jours, et qui me fait toujours souffrir. +Pourtant j'imagine que j'aurais rendu un grand service à Barnave, si +je l'avais tué, ce jour-là. Pauvre Barnave! Hélas! que d'honnêtes +gens se sont perdus dans ce gouffre, sans me compter! À ces mots, il +prit congé de nous deux, en homme qui se fait violence; il prit ma +main et celle de l'étranger.--Je m'appelle Mirabeau, nous dit-il; +_Dieu sauve le roi et la reine!_ + +Le jeune homme répondit modestement:--_Sauve Dieu la reine et le +roi!_ Je m'appelle Mozart. + +Je dis avec eux: _Sauve Dieu le roi et la reine!_ Nos adieux furent +une prière. Je priai aussi pour vous, Hélène, et cette prière, je la +fis tout bas dans mon coeur. Quant à mon nom, je n'osai pas le dire +après ceux de Mirabeau et de Mozart. + +Nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir. Chacun de nous finit +comme il devait finir. Le gentilhomme est mort de misère; l'artiste +mourut d'ennui, victimes l'un et l'autre de la révolution. + +Et moi, resté seul de ce grand naufrage, errant autour du Rhin, +ombre vieille et grondeuse, je m'aperçois que je viens de vous faire +un conte allemand.... Mon conte finit comme tous les vieux contes +français commencent: _Il y avait autrefois un roi et une reine._ + + +FIN + + +PARIS.--IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Barnave, by Jules Janin + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNAVE *** + +***** This file should be named 33734-8.txt or 33734-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/7/3/33734/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was +produced from scanned images of public domain material +from the Google Print project.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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