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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:00:06 -0700
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+ The Project Gutenberg eBook of Barnave, by Jules Janin.
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Barnave, by Jules Janin
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Barnave
+
+Author: Jules Janin
+
+Release Date: September 15, 2010 [EBook #33734]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BARNAVE ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<h1>BARNAVE</h1>
+
+
+
+<h3>DU MÊME AUTEUR</h3>
+
+
+
+<table summary="Oeuvres">
+<tr><td><i>Format in-8:</i></td></tr>
+<tr><td>
+<span class="smcap">La Religieuse de Toulouse</span> </td><td> 2 vol.</td></tr>
+<tr><td>
+<span class="smcap">Les Gaîtés champêtres</span> </td><td> 2 &mdash;&mdash; </td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+
+
+<tr><td><i>Format grand in-18:</i></td></tr>
+
+<tr><td>
+<span class="smcap">Histoire de la Littérature dramatique</span>, 2<sup>e</sup> édition &nbsp; &nbsp; &nbsp; </td><td> 6 vol.</td></tr>
+<tr><td>
+<span class="smcap">Les Contes du Chalet</span> </td><td> 1 &mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td>
+<span class="smcap">Le Chemin de Traverse</span>, nouvelle édition </td><td> 1 &mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td>
+<span class="smcap">L'Ane mort</span>, nouvelle édition </td><td> 1 &mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td>
+<span class="smcap">Contes littéraires</span>, nouvelle édition </td><td> 1 &mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td>
+<span class="smcap">Contes fantastiques</span>, nouvelle édition </td><td> 1 &mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td>
+<span class="smcap">La Confession</span>, nouvelle édition </td><td> 1 &mdash;&mdash;</td></tr>
+<tr><td>
+<span class="smcap">Un C&oelig;ur pour deux Amours</span>, nouvelle édition </td><td> 1 &mdash;&mdash;</td></tr>
+</table>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>
+BARNAVE
+</h1>
+<h4>PAR</h4>
+
+<h1>M. JULES JANIN</h1>
+
+<h4>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</h4>
+
+<h5>PARIS</h5>
+
+<h3>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</h3>
+
+<h4>RUE VIVIENNE, 2 BIS</h4>
+
+<h4>1860</h4>
+
+<h5>Tous droits réservés</h5>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<p>Ce livre est un des péchés de ma jeunesse: il fut <i>écrit</i>,
+disons mieux, il fut improvisé le lendemain des trois
+journées, un temps si loin de nous, hélas! Tout tremblait,
+tout espérait, tout se débattait avec courage, avec
+espoir, et pendant que S. M. le roi Charles X était reconduit,
+en grand honneur, par messieurs ses gardes du corps
+jusqu'au vaisseau de Cherbourg, sur cet Océan éternellement
+étonné de se voir traverser, <i>dans des appareils si
+divers, et pour des causes si différentes</i>, quelques vieillards
+qui pleuraient <i>le Roi</i>, quelques jeunes gens qui avaient
+été, de bonne heure, accoutumés à l'entourer de leurs
+respects, profitant des libertés que leur accordaient tant
+de grands esprits, réunis autour du nouveau trône, se
+montraient impatients d'accompagner ce bon prince,
+l'honneur même, uni à tout ce que la majesté royale a
+de clémence et de bonté, d'une suite d'élégies, de respects,
+de sympathies et de consolations que S. M. le
+roi Charles X entendit, en effet, sur son passage. Il disait
+si bien, ce bon roi, lorsque, naguères, il accomplissait
+son dernier voyage à travers la France, aux courtisans
+qui l'entouraient et qui lui témoignaient un peu d'inquiétude:&mdash;«Allons!
+retirez-vous de mon soleil; faites
+qu'on me voie, et rassurez-vous, vous ne savez pas
+encore l'autorité d'un roi de France!» Et véritablement,
+dans les derniers moments de sa fortune royale,
+il lui avait suffi de se montrer, pour voir accourir tout
+son peuple, autour de son visage radieux.</p>
+
+<p>C'était un roi affable, généreux, bienveillant, loyal,
+d'une clémence inépuisable, et qui se voyait respecté
+même par l'émeute. (En ce temps-là, elle n'allait jamais
+plus loin que la porte Saint-Denis, l'émeute, et l'ombre
+auguste du château des Tuileries lui faisait peur). Certes,
+ce bon roi ne pouvait pas se douter qu'un jour viendrait,
+si cruellement et si vite, avec tant d'ardeur, qui briserait
+ce trône excellent, qui renverserait cette admirable
+monarchie! Il ne s'en doutait guère, et, quand vint la
+tempête, il se trouva sans défense et sans peur. Son départ
+fut semblable au voyage d'un roi! Les peuples, sur
+les routes, accouraient et lui disaient adieu! Les vieillards
+le montraient à leurs petits enfants, comme un triste
+objet de leurs regrets, plus tard! Pas un cri qui ne fût
+une sympathie, et pas un salut qui ne fût un adieu respectueux!
+M. Théodore Anne, un digne garde du corps
+du roi Charles X, a raconté, dans un récit plein de c&oelig;ur,
+de vérité, de dévouement, plein d'honneur, ce voyage de
+Cherbourg, qu'il accomplissait avec les gardes du corps,
+ses dignes camarades, et comment, en les quittant, le roi
+les avait décorés de son ordre et de son souvenir. Rien
+n'est plus sympathique et plus touchant que cette page
+éloquente, et l'on y retrouve, à souhait, l'intime et
+glorieux contentement qui surgit de ces pages fidèles et
+loyales, où ce n'est pas le vaincu et le détrôné qu'il faut
+plaindre, où le vainqueur seul est le digne objet d'une
+intelligente pitié. Ainsi, rien ne vous a manqué, ô
+Majesté touchante! ô protecteur de notre enfance et des
+premières années de notre jeunesse! O grâce et bonté
+souveraines! Sacre éternel que Lamartine a chanté!</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Viens donc, élu du ciel que sa force accompagne,<br /></span>
+<span class="i0">Viens!&mdash;Par la Majesté du divin Charlemagne,<br /></span>
+<span class="i0">La valeur de Martel ou du soldat d'Ivri!<br /></span>
+<span class="i0">Par la vertu du roi qu'a couronné l'Église!<br /></span>
+<span class="i4">Par la noble franchise<br /></span>
+<span class="i4">Du quatrième Henri!<br /></span>
+<span class="i0">Par les brillants surnoms de cette race auguste!<br /></span>
+<span class="i0"><i>Le Sage, le Vainqueur, le Bon, le Saint, le Juste...</i><br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">La grâce de Philippe ou de François premier!<br /></span>
+<span class="i0">Par l'éclat de ce roi dont l'ascendant suprême<br /></span>
+<span class="i4">Imposa son nom même<br /></span>
+<span class="i4">Au siècle tout entier!<br /></span>
+<span class="i0">Régne! juge! combats! venge! punis! pardonne...!<br /></span>
+<span class="i0">Par ce martyr des rois, qui mourut pour nos crimes,<br /></span>
+<span class="i0">Par le sang consacré de cent mille victimes!<br /></span>
+<span class="i0">Par ce pacte éternel qui rajeunit tes droits!<br /></span>
+<span class="i0">Par le nom de Celui dont tout sceptre relève!<br /></span>
+<span class="i4">Par l'amour qui t'élève<br /></span>
+<span class="i4">Sur ce nouveau pavois!...<br /></span>
+<span class="i0">Conduis! règle! soutiens! commande! impose! ordonne!<br /></span>
+<span class="i0">Par la vertu d'en haut sois couronné, sois roi!<br /></span>
+<span class="i0">Ta main, dès cet instant, peut frapper, peut absoudre;<br /></span>
+<span class="i4">Ton regard est la foudre<br /></span>
+<span class="i4">Ta parole est la loi!<br /></span>
+<span class="i0">Que la terre et les cieux et la mer te bénissent!<br /></span>
+<span class="i0">Qu'au ch&oelig;ur des Chérubins les Séraphins s'unissent<br /></span>
+<span class="i0">Pour célébrer le Dieu, le Dieu qui nous sauva!<br /></span>
+<span class="i0">Saint! saint! saint est son nom! Que la foudre le gronde!<br /></span>
+<span class="i0">Que le vent le murmure, et l'abîme réponde:<br /></span>
+<span class="i4">Jéhovah! Jéhovah!<br /></span>
+<span class="i0">Qu'il gouverne à jamais son antique héritage!<br /></span>
+<span class="i0">Sur les fils de nos fils qu'il règne d'âge en âge;<br /></span>
+<span class="i0">Nos cris l'ont invoqué, sa foudre a répondu!<br /></span>
+<span class="i0">De toute majesté c'est la source et le père!<br /></span>
+<span class="i0">Le peuple qui l'attend, le siècle qui l'espère,<br /></span>
+<span class="i4">N'est jamais confondu!<br /></span>
+<span class="i0">Qu'il est rare, ô mon Dieu! que ta main nous accorde<br /></span>
+<span class="i0">Ces temps, ces temps de grâce et de miséricorde,<br /></span>
+<span class="i0">Où l'homme peut jeter ce long cri de bonheur,<br /></span>
+<span class="i0">Sans qu'un soupir, faussant le cantique d'ivresse,<br /></span>
+<span class="i0">Vienne en secret mêler aux concerts d'allégresse<br /></span>
+<span class="i4">L'accent d'une douleur...<br /></span>
+</div></div>
+
+
+<p>Voilà pourtant comme on en parlait, et voilà comme on
+lui parlait, à ce roi calme et bienfaisant qui était au niveau
+de toutes les louanges: or cette louange était l'admiration
+sincère d'un grand poëte; elle eut un rapide écho
+dans toute la France; elle trouva l'Europe attentive; elle
+était le présage heureux d'une grande conquête et d'une
+victoire illustre entre toutes, une victoire dont M. le duc
+d'Orléans, M. le duc d'Aumale, M. le duc de Nemours,
+le général Lamoricière et le général Cavaignac devaient
+sortir.</p>
+
+<p>Ce beau règne! il était annoncé dans l'Écriture: «<i>Orietur
+in diebus ejus justitia et abundantia pacis.</i>» Un autre
+poëte, aussi grand que le premier, la plus superbe et la
+plus vive inspiration de notre âge, un grand homme, un
+héros, lorsqu'il évoque à son tour la royauté d'autrefois,
+rien n'est plus splendide et plus touchant que ses paroles
+à propos du roi martyr et de l'enfant-roi, tué à coups
+de pied dans la prison du temple:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">C'était un bel enfant qui fuyait de la terre.<br /></span>
+<span class="i0">Son &oelig;il bleu du malheur portait le signe austère.<br /></span>
+<span class="i0">Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants,<br /></span>
+<span class="i0">Et les vierges du ciel, avec des chants de fête,<br /></span>
+<span class="i0">Aux palmes du martyre unissaient sur sa tête<br /></span>
+<span class="i2">La couronne des innocents.<br /></span>
+<span class="i0">&mdash;Où donc ai-je régné? demandait la jeune ombre.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>La France entière pleurait à ces charmants souvenirs!
+La France entière a répété ces cantiques en l'honneur
+de tant de misères passées, et de tant d'espérances
+présentes:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">O Français! louez Dieu, vous voyez un roi juste!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>s'écriait l'auteur des <i>Contemplations</i>, le jour glorieux où
+reparut le roi Henri IV sur son piédestal:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">O juge! O triomphe! O mystère!<br /></span>
+<span class="i0">Il est né, l'enfant glorieux...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>s'écriait le poëte, à la naissance de Mgr. le duc de Bordeaux.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Et toi, que le Martyr aux combats eût guidée,<br /></span>
+<span class="i8">Sors de ta douleur, ô Vendée!<br /></span>
+<span class="i0">Un roi naît pour la France, un soldat naît pour toi!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Voilà pourtant les premiers vers que nous avons
+entendus retentir à nos oreilles charmées! Enfants
+que nous étions encore, voilà nos émotions, voilà nos
+exemples, voilà nos rêves! Lui-même, quand il passait
+par sa ville en deuil, le roi Louis XVIII, ce dernier roi
+qui ait eu l'honneur d'entrer mort en son église royale
+de Saint-Denis, il fut salué par un vrai poëte; Victor
+Hugo, jeune homme, ajoutait sa douleur impérissable
+au <i>De profundis</i> de la ville... <i>où jamais la couronne ne
+tombe</i>, disait l'ode inspirée au tombeau des rois; Victor
+Hugo, lui aussi, écrivit une ode éclatante, au sacre du
+roi Charles X, et voici la prière que ses cantiques adressaient
+au Tout-Puissant, agenouillés à ses autels:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">O Dieu! garde à jamais ce roi qu'un peuple adore!<br /></span>
+<span class="i0">Romps de ses ennemis les flèches et les dards;<br /></span>
+<span class="i0">Qu'ils viennent du couchant, qu'ils viennent de l'aurore,<br /></span>
+<span class="i6">Sur des coursiers ou sur des chars!<br /></span>
+<span class="i0">Charles, comme au Sina, t'a pu voir face à face!<br /></span>
+<span class="i6">Du moins qu'un long bonheur efface<br /></span>
+<span class="i6">Ses bien longues adversités!<br /></span>
+<span class="i0">Qu'ici-bas des élus il ait l'habit de fête;<br /></span>
+<span class="i0">Prête à son front royal deux rayons de ta tête;<br /></span>
+<span class="i6">Mets deux anges à ses côtés.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Rappelez-vous aussi, le jour même où 1830 accomplissait
+sa révolution soudaine, ce vieillard couronné de
+sa gloire et de ses cheveux blancs, le poëte du <i>Christianisme</i>
+et le chantre inspiré <i>des Martyrs</i>, entraîné dans la
+foule victorieuse, et proclamé par elle, au dernier moment
+des trois jours, à la même heure où le nouveau roi va
+chercher à l'Hôtel-de-Ville les pouvoirs que l'Hôtel-de-Ville
+a brisés. Qu'elle était éloquente, et qu'elle était écoutée
+avec respect, la voix de M. de Chateaubriand! Quelle
+majesté dans ces adieux suprêmes, du haut de la tribune,
+où les pairs de France écoutaient, pleins d'attendrissement,
+de respect..., de remords peut-être, ces plaintes
+libérales, ces accents prophétiques! Et comment donc,
+à la même heure, quand les plus grands poëtes de l'âge
+ancien et des temps présents se mettent à pleurer la
+royauté qui s'en va, un écrivain de vingt-cinq ans, docile
+à toutes ces impressions surnaturelles, eût-il négligé de
+mêler sa douleur et son deuil à cette louange unanime,
+à ce deuil reconnaissant?</p>
+
+<p>Pouvait-il oublier, lui, enfant de la presse libre et de
+la libre parole, un prince qui s'était écrié, le jour de son
+avénement au trône de ses ancêtres: <i>Plus de censure!</i> et
+qui avait renvoyé dans leurs cavernes les honteux mutilateurs
+de la presse honnête et libérale? Et de même que le
+roi Charles X avait dit: <i>Plus de censure!</i> en montant sur
+le trône, il avait répondu aux vieux poëtes de l'empire
+qui, dans une pétition célèbre, le sollicitaient, ô honte
+incroyable! contre les poëtes naissants: «Je n'ai que ma
+place au parterre!» Il avait fait, il avait dit aussi bien,
+le jour où il fit appeler l'auteur de <i>Marion Delorme</i>, en le
+priant de laisser en repos l'ombre de son aïeul, le roi
+Louis XIII. La date est certaine; elle est consacrée à tout
+jamais, aux royales Tuileries, dans ce beau livre intitulé:
+<i>les Rayons et les Ombres</i>, le digne pendant des <i>Feuilles
+d'Automne</i> et des <i>Contemplations</i>:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Seuls dans un lieu royal, côte à côte marchant,<br /></span>
+<span class="i0">Deux hommes, par endroits du coude se touchant,<br /></span>
+<span class="i0">Causaient. Grand souvenir qui dans mon c&oelig;ur se grave!<br /></span>
+<span class="i0">Le premier avait l'air fatigué, triste et grave,<br /></span>
+<span class="i0">Comme un front trop petit qui porte un lourd projet;<br /></span>
+<span class="i0">Une double épaulette à couronne chargeait<br /></span>
+<span class="i0">Son uniforme vert à ganse purpurine,<br /></span>
+<span class="i0">Et l'Ordre et la Toison faisaient sur sa poitrine,<br /></span>
+<span class="i0">Près du large cordon moiré de bleu changeant,<br /></span>
+<span class="i0">Deux foyers lumineux, l'un d'or, l'autre d'argent.<br /></span>
+<span class="i0">C'était un roi, vieillard à la tête blanchie,<br /></span>
+<span class="i0">Penché du poids des ans et de la monarchie.<br /></span>
+<span class="i0">L'autre était un jeune homme, étranger chez les rois,<br /></span>
+<span class="i0">Un poëte, un passant, une inutile voix.<br /></span>
+<span class="i0">Ils se parlaient tous deux, sans témoins, sans mystère,<br /></span>
+<span class="i0">Dans un grand cabinet, simple, nu, solitaire...<br /></span>
+<span class="i0">Or, entre le poëte et le vieux roi courbé,<br /></span>
+<span class="i0">De quoi s'agissait-il?...<br /></span>
+<span class="i0">Le poëte voulait faire, un soir, apparaître<br /></span>
+<span class="i0">Louis Treize, ce roi sur qui régnait un prêtre;<br /></span>
+<span class="i0">&mdash;Tout un siècle, marquis, bourreaux, fous, bateleurs,&mdash;<br /></span>
+<span class="i0">Et que la foule vînt, et qu'à travers des pleurs,<br /></span>
+<span class="i0">Par moments, dans un drame étincelant et sombre,<br /></span>
+<span class="i0">Du pâle cardinal on crût voir passer l'ombre...<br /></span>
+<span class="i0">Le vieillard hésitait:&mdash;Que sert de mettre à nu<br /></span>
+<span class="i0">Louis Treize, ce roi chétif et mal venu?<br /></span>
+<span class="i0">À quoi bon remuer un mort dans une tombe?<br /></span>
+<span class="i0">Que veut-on? Où court-on? Sait-on bien où l'on tombe?<br /></span>
+<span class="i0">Tout n'est-il pas déjà croulant de tout côté?<br /></span>
+<span class="i0">Tout ne s'en va-t-il pas sous trop de liberté?...<br /></span>
+<span class="i0">Puis il niait l'histoire, et, quoi qu'il en puisse être,<br /></span>
+<span class="i0">À ce jeune rêveur disputait son ancêtre,<br /></span>
+<span class="i0">L'accueillant bien, d'ailleurs, bon, royal, gracieux,<br /></span>
+<span class="i0">Et le questionnant sur ses propres aïeux!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Tel il nous est apparu, et dans sa vie et dans son
+règne, le roi Charles X, ce roi excellent que nous perdions!
+Tel nous le montrait la poésie, en attendant que
+l'histoire eût adopté cette image vraiment royale! Il avait
+laissé parmi nous, les uns et les autres, tant de traces
+bienveillantes! Il avait été au-devant même de ses insulteurs,
+le c&oelig;ur tout rempli de pitié, les mains toutes
+pleines de pardon! Je suis peu de chose, et je n'ai
+jamais été rien en toute ma vie... Une seule fois, il me
+semble aujourd'hui que je fus un homme important. Je
+me souviens, en effet, que j'eus l'honneur, au nom du
+roi, de porter des paroles de pitié et de pardon à
+M. Fontan, enfermé à Poissy pour avoir insulté à la
+majesté royale! Le roi demandait à peine une excuse, et
+tout de suite il pardonnait... M. Fontan ne voulut pas
+s'incliner devant ce pardon qui tombait de si haut! Tout
+au fond de l'abîme, il défiait encore. Ah! je suis sûr que
+M. Fontan eut un vif regret de son obstination malséante...
+et courageuse, lorsque un mois après notre
+ambassade à Poissy (Frédéric Soulié en était):</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Holyrood! le vieux roi, demandait à ton ombre<br /></span>
+<span class="i0">Cette hospitalité mélancolique et sombre<br /></span>
+<span class="i0">Qu'on reçoit, et qu'on rend de Bourbons à Stuarts...<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Donc ce livre, aujourd'hui réimprimé, parce qu'enfin
+je ne pouvais pas le laisser disparaître, et reparaître un
+jour, sans le commentaire et sans l'explication qui désormais
+lui serviront d'excuse, était tout à fait, dans
+mon ambition juvénile, et qui de rien ne doute, un suprême
+adieu à la monarchie expirée, une élégie au roi
+que nous perdions. Dieu soit loué, qui m'a mis au rang
+des honnêtes gens qui se plaisent à célébrer les causes
+vaincues! Ils n'attendent rien de la fortune; ils n'ont
+rien à espérer du pouvoir; ils se tiennent à l'ombre, à
+l'écart, cédant la place à qui veut passer avant eux! Passez!
+La place est libre!... Arrivez, ambitieux! Emparez-vous
+des rumeurs populaires! Tenez-vous du côté des puissants
+de ce matin! Soyez forts avec les forts, puissants
+avec les tout-puissants; oubliez la veille, et contemplez
+le lendemain! Hâtez-vous! qui vous gêne? Hâtez-vous!
+qui vous arrête? Hâtez-vous! foulez à vos pieds victorieux
+ce que vous adoriez avec crainte, et le foulez avec
+joie! Il est si beau de crier, dans la foule, avec la foule!</p>
+
+<p>Il est si bon, si charmant de suivre, au pas de course,
+un triomphateur! Ceux qui, de loin, vous voient passer
+s'imaginent que vous êtes une part du triomphe, un
+fragment de la conquête, un capitaine, un général!...
+Hâtez-vous bien fort, et prêtez aux nouveaux venus de
+ce soir les serments que vous avez prêtés aux vainqueurs
+de la veille... Hâtez-vous!... pendant que dans l'ombre,
+et d'une voix calme, il y a de bonnes gens qui s'obstinent
+à crier au roi qui part: «Adieu, Sire! Adieu Majesté!
+Rappelez-vous ceux qui vous pleurent! Bénissez-les! Bénissez-nous!»
+Et puis, si l'on savait combien c'est facile,
+et quel honneur inespéré on en retire, aussitôt que l'on
+rencontre un de ces pauvres idiots obstinés à la fidélité,
+qui se souviennent du serment, et qui n'ont pas voulu
+des sentiers nouvellement frayés!</p>
+
+<p>Ceci dit, reprenons la préface même de l'an de grâce
+1830; cette préface de <i>Barnave</i>, aujourd'hui, après tant
+d'années et tant d'oublis, nous la réimprimons telle
+qu'elle fut écrite, au moment où la France entière interrogeait
+l'avenir des successeurs du roi Charles X. La
+voilà! Je ne changerai pas un mot à cette préface, un
+instant fameuse... Elle disait tout à fait, en ce temps-là,
+ce que je voulais dire; elle était toute ma pensée; elle
+appartenait à mes regrets, à ma sympathie, à mes respects
+pour le roi de Chateaubriand, de M. Bertin l'aîné,
+de Victor Hugo, de Lamartine!</p>
+
+<p>Et bientôt, lorsqu'il apparut que le roi Louis-Philippe
+était un grand prince, un esprit ferme et libéral, un vrai
+roi, père heureux d'une famille de grands capitaines,
+d'honnêtes femmes et d'un véritable artiste, la princesse
+Marie, à l'heure éclatante et libre, entre toutes, où la
+France entrait à pleines voiles dans des prospérités inconnues,
+comme un homme d'État, un ministre du roi Louis-Philippe
+me disait:&mdash;Monsieur, nous voilà bien loin,
+convenez-en, de la préface de Barnave?</p>
+
+<p>&mdash;À coup sûr, lui dis-je, et j'en conviens d'autant
+mieux, que nous voilà bien loin, très-loin du prince de
+Polignac, bien près du roi Charles X... et du ministère
+de M. de Châteaubriand.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>PRÉFACE</h2>
+
+<h2>DE LA PREMIÈRE ÉDITION.</h2>
+
+
+<p>«Si vous me demandez quel est ce livre; à quel genre
+de littérature il appartient, et quelles conséquences en va
+tirer le lecteur, je vous répondrai ingénument que je
+suis fort empêché de vous répondre. La chose est ainsi
+cependant.</p>
+
+<p>«En ce siècle ingénu des classifications, où, jusqu'à la
+littérature, tout est numéroté par ordre et divisé par
+familles, ce n'est pas, je l'avoue, un médiocre inconvénient
+que de publier un ouvrage indécis, qui ne puisse
+absolument se placer dans un rayon certain de la bibliothèque,
+sans en troubler la savante harmonie, et sans
+faire mentir la commune étiquette de tant de beaux
+livres obéissant à la loi des bibliothécaires de profession.
+Tels sont cependant ces nombreux chapitres à propos
+de Marie-Antoinette, de Mirabeau, de Barnave, du
+duc d'Orléans, en un mot, de tout ce qui a illustré, bouleversé,
+ennobli, souillé la dernière période du dernier
+siècle. L'idéal, le faux, l'impossible, et surtout l'impossible,
+se rencontrent trop souvent dans mes récits pour
+qu'ils aillent grossir la case des historiens; en même
+temps, les faits y sont quelquefois si vrais, si réels, incontestables
+à ce point que, parmi les &oelig;uvres de pure
+imagination, ils sembleraient une disparate.</p>
+
+<p>«Pourquoi cependant? Il est si peu d'ouvrages de pure
+invention où la vérité ne se mêle au mensonge, il est si
+peu d'histoires où le mensonge ne s'allie à la vérité!
+Aujourd'hui surtout où l'histoire est embarrassée de tant
+de systèmes, de contradictions, de passions opposées!
+Oui, je conçois l'histoire, mais comme la faisaient Xénophon,
+Thucydide et Tite-Live. Alors la tradition était une;
+le fait arrivait de bouche en bouche à l'historien, qui
+l'enregistrait sans l'examiner; et quand il était paré des
+grâces d'un style élégant, ce fait même aussitôt devenait
+irrécusable. Le pauvre annaliste n'était pas occupé à
+mettre d'accord des mémoires qui se démentaient l'un
+l'autre. L'écuyer de Cyrus, le secrétaire de Périclès, la
+femme de chambre de Cornélie, ne s'étaient pas mis aux
+gages du libraire Ladvocat; ils n'avaient pas laissé de
+gros volumes, remplis de mesquins détails. Tout se bornait
+à l'événement principal que l'écrivain racontait avec
+sa bonne foi et sa passion, que le lecteur croyait avec
+simplicité! Cette franchise et ce bon sens valaient mieux
+cent fois, que l'examen sans cesse et sans fin; cette bonhomie
+et cette façon de croire à l'historien qui raconte,
+étaient cent fois préférables à cette critique dont nous
+sommes si fiers.</p>
+
+<p>«Mais l'histoire contemporaine! Il n'y a plus moyen de
+l'écrire, depuis qu'elle appartient à tout le monde! Dans
+ce labyrinthe où tant de fils viennent se croiser, comment
+reconnaître le fil qui peut vous guider et vous conduire
+à la lumière? En qui donc aurez-vous foi, je vous prie?
+À Dumouriez, à M. de Bezenval! à Prudhomme ou à
+M<sup>me</sup> Campan! Les uns et les autres, ils ont vu, «ce qui
+s'appelle vu!» les mêmes événements, et tous, d'une
+manière différente, ils les ont arrangés, séparés, défigurés,
+au gré de leurs haines, de leurs opinions, de leurs
+intérêts. Lisez, par exemple (et je vous plains!), tout ce
+que les amis et les ennemis de M. de Lafayette ont écrit
+à sa honte, à sa louange, dans les premières années de la
+révolution, et, s'il se peut, formez-vous de cet homme une
+idée complète et bien arrêtée. Ce que je dis ici d'un
+homme, on le pourrait dire de tous les autres.</p>
+
+<p>«Je l'avouerai, mon humble esprit ne savait où se
+prendre au milieu de tant d'incertitudes. Plus j'allais à la
+vérité, plus elle prenait soin de me fuir. Enfin, désespérant
+de l'atteindre, j'ai vu qu'il me serait impossible de
+reconstruire l'histoire, et comme il m'en fallait une, j'en
+ai fait une à mon usage. Deux grands faits, seulement,
+m'ont paru assez clairs et positifs: la plus vieille monarchie
+de l'Europe s'écroulant en quelques jours, une tête
+de roi tombant sur la place publique. En même temps
+l'infortune, le talent, l'erreur, le crime, mêlés à cette
+étonnante catastrophe... et voilà ce que j'ai voulu représenter
+en quelques personnages, résumer en quelques
+noms propres.</p>
+
+<p>«L'infortune, en mon livre, elle porte un nom qui fait
+courber les têtes les plus hautes, elle a nom Marie-Antoinette.
+O l'héroïque et très-haute image de cette monarchie
+encore belle et forte, mais étourdie à la façon d'une
+jeune fille ignorante du monde et de ses exigences; bienveillante
+à tous, et par tous abandonnée! À force de
+bienfaits elle n'a créé autour d'elle que d'inutiles amitiés
+et d'implacables haines. Que disons-nous? rien n'égale ses
+malheurs, sinon le courage à les supporter.</p>
+
+<p>«Mirabeau, c'est le talent, c'est le génie emporté dans
+tous les excès, par tous les vents de l'orage et des révolutions.
+Il fut l'inexplicable exemple de ce que peut un
+homme enivré de vice et d'intelligence, quand chez lui
+l'orgueil et l'ambition conspirent avec l'éloquence, pour
+tout détruire; roi par la parole, à qui ne manque aucun
+genre de mépris, pas même le sien; il fait trembler
+tous les trônes de l'Europe, il finit par reculer devant
+sa propre conscience. Il meurt enfin quand sa mission de
+renverser est achevée; homme incapable, ou, qui pis
+est, parfaitement indigne de faire le bien, et de se repentir
+utilement.</p>
+
+<p>«La vertu dans ces époques troublées, la vertu virile,
+eh bien! j'avais choisi pour la représenter dans mon
+drame, mon héros même, Barnave, homme de m&oelig;urs
+élégantes et de langage fleuri; désintéressé au milieu
+de tant de corruptions; humain et charitable au
+milieu de tant de férocité. Une fois seulement la sainte
+pitié le trouvera insensible, et, la vapeur du sang montant
+jusqu'à son faible cerveau, il calomniera la victime, au
+profit du meurtre impitoyable. Oui, Barnave, en vain du
+haut de cette tribune abominable où le paradoxe est maître,
+as-tu demandé, avec surprise, si le sang des meurtriers
+valait la peine d'être déploré? Le sang qui coule est toujours
+pur, quand il n'est pas versé par la loi pour venger
+la société, et les remords du reste de ta vie expieront à
+peine ces cruelles paroles.</p>
+
+<p>«À mon sens, Barnave représente assez bien, par ses
+emportements subits, par ses colères sans frein, par son
+muet repentir, par sa mort atroce, et par la réhabilitation
+posthume qui fut faite autour de son nom, cette belle
+part de la jeunesse condamnée à l'obscurité par sa naissance,
+et qui consent de tout son c&oelig;ur à l'obscurité, à
+condition que personne, autour d'elle, ne s'élèvera au-dessus
+d'elle. À des esprits ainsi faits, une révolution portera
+toujours préjudice; cette révolution est, pour cette
+jeunesse, un grand malheur: elle la rend ambitieuse; elle
+l'arrache à son repos; elle l'entoure à l'improviste de
+grandeurs inouïes et volées; elle la dégage en même
+temps de son premier serment, ce premier serment solennel,
+le seul qui compte au tribunal de Dieu, au jugement
+du genre humain, le serment qu'on ne fait qu'une
+seule fois. Il n'y a qu'un serment, comme il n'y a qu'un
+baptême! Ajoutez à ces erreurs de la jeunesse, aux temps
+cruels des révolutions, que la révolution est féconde en
+parvenus du dernier étage, ce qui fait que nos jeunes
+gens se regardent, et qu'ils se disent (chose étrange! ils
+se disent cela tout haut): Nous valons pourtant mieux que
+cela! Alors, dans ces malaises, l'usurpation devient une
+contagion morale, chacun voulant usurper quelque chose
+en ce gaspillage politique. Barnave aussi. Comme il vit
+que Mirabeau, roi dans le peuple, était l'usurpateur de la
+couronne de Louis XVI, il a voulu être, à son tour, l'usurpateur
+de Mirabeau. Quoi d'étonnant? Quand il n'y a
+plus de frein pour quelqu'un, il faut qu'il n'y ait plus
+de frein pour personne! Aussitôt que Mirabeau fut le
+maître, il n'y eut pas de raison pour que Robespierre
+n'eût pas son tour. Seulement, dans cette lutte haletante
+et misérable de pouvoirs éphémères qui s'élèvent et qui
+tombent, dans ce nombre incroyable d'ambitions niaises
+ou sanglantes, plaignons les ambitions honnêtes, plaignons
+Barnave; il eut l'ambition d'un honnête homme dont on
+a dérangé la voie. On s'égare, on s'étonne, on se perd,
+on est perdu.</p>
+
+<p>«Pour figurer le crime (en cette histoire que je me faisais
+à moi-même, et que j'arrangeais au gré de mon conte
+d'enfant mal instruit, qui veut tout savoir en vingt-quatre
+heures, qui n'écoute les conseils et les leçons de personne),
+il ne s'offrait à moi que trop de modèles. J'ai pris le mien
+dans un palais, comme un effrayant contraste, j'ai choisi,
+par une préférence qui lui était due, et qui ne pouvait
+étonner personne, un prince affreux, tout semblable à ce
+portrait que fait Tacite en parlant de ces neveux de Tibère
+«qui commencent à se montrer les héritiers du maître, à
+force de débauches secrètes et de forfaits ignorés!»
+Je l'avais sous la main, et je m'en suis servi, comme on se
+sert d'un croquemitaine à épouvanter les enfants. Ce brigand
+ténébreux, cet idiot, qui, pouvant d'un mot racheter
+tous ses crimes, épouvanta les bourreaux eux-mêmes de
+sa cynique imprécation contre cet infortuné, son parent
+et son roi, dont la tête était en jeu dans cette réunion de
+régicides, le voilà donc tel quel, et, s'il vous plaît, pouvais-je
+trouver quelque part un exemple plus frappant
+de folie et de méchanceté?»</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Tel était mon exorde... et tels étaient, en effet, les divers
+personnages de ce livre écrit sans patience, arrangé
+sans art, conduit sans talent, plein de hasards et si mal
+disposé, qu'en le relisant, à cette heure, et revenant sur
+ces pages oubliées, il me semble en effet que j'assiste au
+rêve d'un malade. Où donc avais-je, en effet, rencontré
+cet Allemand que j'affublais d'un très-grand nom de l'Allemagne?
+Où donc avais-je imaginé cette fable où l'absurde
+et le niais le disputent à l'impossible? En vain,
+même aujourd'hui, j'y voudrais remettre un peu d'ordre,
+en vain je voudrais arranger, réparer, réunir par un certain
+lien ces fictions malséantes, ce serait entreprendre
+une &oelig;uvre inextricable, et moi-même je me demande, en
+ce moment, par quelle indulgence incroyable, et par
+quelle fascination que je ne saurais expliquer, le public
+contemporain de <i>Notre-Dame de Paris</i>, du <i>Vase étrusque</i>,
+des premiers contes de Balzac, de <i>Volupté</i>, d'<i>Indiana</i>, et
+de tant de belles &oelig;uvres justement honorées, et populaires
+à bon droit, a pu tolérer la lecture de cette &oelig;uvre
+informe? Il faut donc que la jeunesse ait un grand
+charme? Il faut que les innocents délires portent en eux-mêmes
+une inexplicable excuse, pour que ce <i>Barnave</i>,
+à savoir, ce monstrueux ensemble d'opinions contradictoires,
+de colères mauvaises, d'admirations stupides, cet
+enchevêtrement fabuleux des plus vulgaires accidents
+d'une si grande et si terrible révolution, ait trouvé grâce
+un instant aux yeux de ces lecteurs dont les pères avaient
+été les témoins, et quelques-uns les acteurs de cette
+histoire que je défigurais à plaisir. Voilà ce qui m'étonne,
+et, disons mieux, voilà ce qui m'épouvante, en ce moment
+de zèle et de vérité avec moi-même, à l'heure où
+la fiction se dépouille de ses oripeaux et de ses mensonges;
+à l'heure où la vérité, toute nue, apparaît manifeste,
+irrésistible, et montrant, à qui l'a outragée, un
+visage sévère et voisin du mépris. Voilà, sincèrement, ce
+que je pense, à cette heure où je suis juste avec moi-même,
+de ce fameux <i>Barnave</i> et de sa fameuse préface,
+et s'il était possible d'anéantir un livre qui a vécu même
+une minute, une seule, à coup sûr je jetterais volontiers
+ce livre aux flammes vengeresses, et de ses cendres
+inertes je ferais, sans peine, un ridicule hommage aux
+quatre vents du ciel. Mais (voilà la peine et le châtiment)
+j'ai beau me repentir; en vain je connais les fautes et les
+crimes de ce livre imprudent, je ne saurais l'effacer; il
+suffit qu'il ait vécu... dix minutes, pour qu'il soit acquis
+à l'accusation qui m'a frappé du côté des gens de goût,
+des bons esprits, des sages esprits, des prévoyants, des
+amis de la chose honorable, honorée et faite avec art.</p>
+
+<p>Il y a, dans Plutarque, un livre intitulé: <i>Des choses
+qui se portent bien</i>... Heureux trois fois, et davantage, les
+livres sains, vivants, vigoureux et bien portants! Honneur
+et gloire aux <i>livres qui se portent bien</i>! Un livre en
+belle et bonne santé respire à chaque page une suave
+odeur de contentement, de force et de calme! Une passion
+bien portante est fière et forte; un vice même, <i>bien
+portant</i>, n'est pas digne absolument de nos mépris. Voyez
+Harpagon, voyez don Juan! Tu te portes bien, c'est-à-dire,
+ami, te voilà au niveau de la renommée et de la
+gloire, au niveau de toutes les fortunes! Tu te portes bien,
+c'est cela! Maître absolu de ton âme, tu vas marcher
+dans les bons sentiers, tu vas exprimer les nobles sentiments,
+tu vas parler la belle langue à l'accent grave,
+intelligente, éloquente, au niveau des plus secrets penchants
+de l'âme humaine.... Hélas! jamais histoire ou
+roman ne fut plus malade que ce triste <i>Barnave</i>, enfant
+mal venu d'un si jeune homme! Il n'y a rien de plus
+triste à voir, et de plus triste à suivre que ce fantôme de
+Barnave! Il a la fièvre, il a le délire; il passe, et coup
+sur coup, de l'exaltation sans cause au découragement
+sans motif; c'est un accès de tétanos, un véritable <i>delirium
+tremens</i>! Roman du vide et du néant! Marionnettes
+et polichinelles de l'histoire! Un théâtre où rien ne se
+passe, ou pas un ne parle à la façon bienséante, honorable
+et superbe de la force et de la santé. Fausse éloquence
+et fausse admiration! Hormis le pieux respect
+dont la reine Marie-Antoinette est entourée, hormis
+quelques pages véhémentes à propos de Mirabeau, et
+peut-être aussi le <i>Retour de Varennes</i>, tout est faux,
+absurde et trivial dans ce roman sans forme; ici, le
+moindre bruit est le bruit d'une trompette; ici, le silence
+est un râle! On n'a pas affaire à des hommes, tout au
+plus à des fantômes. Je vis, un jour, dans l'ancienne salle
+des Doges, à Gênes, un simulacre de statues recouvertes
+d'une toile blanche... on les eût prises, de loin, pour des
+marbres... ce n'étaient que des mannequins, remplaçant
+misérablement des statues mutilées.</p>
+
+<p>Que vous dirais-je? On peut comparer ce vieux livre,
+oublié dans les limbes, à cette lanterne, où tantôt la
+flamme envahit le verre enfumé, où tantôt la flamme
+éteinte emplit de nuages et de nuit ces verres magiques,
+sur lesquels devraient briller et resplendir: Madame la
+Lune et Monsieur le Soleil... Voilà mon &oelig;uvre! Hélas!
+il n'y a rien de plus absurde et de plus mal fait. «Un
+fagot mal lié!» me disait un jour M. Sainte-Beuve....
+et je le trouve indulgent, comme s'il n'y avait pas: <i>fagots
+et fagots!</i></p>
+
+<p>Je ferme ici ma parenthèse, et même il me semble que
+voilà bien longtemps déjà qu'elle est ouverte. Ainsi nous
+reprendrons, s'il vous plaît, la première préface à l'endroit
+même où nous l'avons laissée il n'y a qu'un
+instant, mais cet instant de flagellation m'a paru diablement
+long.</p>
+
+
+<h2>SUITE DE LA PREMIÈRE PRÉFACE.</h2>
+
+<p>«Arrivons maintenant à la question difficile, une question
+de personnes et de noms propres, et d'autant plus
+dangereuse à traiter, que j'ai été averti avec tout l'intérêt
+d'un père (M. Bertin l'aîné), par un homme à qui j'ai
+voué le respect d'un fils, et qui doit m'aimer un peu, je
+le sens aux respectueux dévouement que j'ai pour lui.</p>
+
+<p>«Mais comme à des conseils ainsi donnés, si paternellement
+et de si haut, il n'y a que deux manières de répondre,
+l'obéissance ou le sincère aveu d'une passion bien
+sentie, je ne répondrai pas, publiquement, à ces conseils
+donnés dans l'intimité, et dont l'oubli ne peut tomber que
+sur moi seul.</p>
+
+<p>«Je n'ai à répondre ici qu'à ces questionneurs en titre,
+aux trembleurs par métier, aux gens de sang-froid par
+tempérament, et dont la fausse pitié ne manquera pas
+d'accourir au premier mot qui leur semblera trop vif. Le
+monde est plein de ces esprits timides qui voient un
+danger dans tout, qu'une vérité historique effraie autant
+qu'une aventure impossible, et qui, pour sauver le présent,
+vous font bon marché du passé. Je vois déjà un de
+ces peureux arriver chez moi, tout alarmé, tout en
+désordre:&mdash;Ah! mon ami, qu'avez vous fait? que vous
+êtes jeune! Y pensiez-vous quand vous barbouilliez de
+honte un premier prince du sang?</p>
+
+<p>«Ce prince, monsieur l'homme aux ménagements,
+ce prince, qui n'a droit qu'à l'impartialité, et que j'ai
+représenté tel qu'il m'a paru: avare et prodigue à la
+fois, débauché sans vergogne et sans plaisir, qui ne
+laissa pas même au crime sa seule dignité, l'énergie; un
+malheureux qui n'osa jamais regarder un homme en
+face, et pas même le roi Louis XVI; ce prince est à moi,
+il m'appartient par tous les droits de l'histoire. Ses lâchetés,
+ses vices, ses orgies, ses fanfaronnades, sont de mon
+domaine, et je ne m'en puis dessaisir, par un misérable
+calcul d'intérêt ou de peur. Je sais bien quelles raisons
+vous allez me donner, entre autres raisons: que la mémoire
+de ce prince est aujourd'hui à l'abri d'une couronne:
+mais vos raisons ne sont pas les mêmes que les
+miennes. Ce prince dont je m'empare, c'est ma révolution
+de 1830; c'est l'épave qui m'est venue du grand
+naufrage. J'ai saisi corps à corps, dès que je l'ai pu, en
+tout danger, cet étrange héros, si bien fait pour l'auteur
+dramatique. Ce qui eût été lâcheté, il y a un an, est devenu
+courage aujourd'hui; à chacun sa part du butin
+qu'on se partage; au duc d'Orléans la couronne de
+France, à nous Philippe-Égalité! Vous me demandez
+grâce pour lui: mais lui, a-t-il fait grâce? A-t-il eu pitié
+de la plus belle des femmes, de la plus malheureuse des
+reines, de la plus contristée des mères? J'attache son nom
+au poteau infamant... N'a-t-il pas dressé l'échafaud où
+Marie-Antoinette est montée, traînée à ces hauteurs sanglantes
+par la haine et par la calomnie? Non, pour cet
+homme je ne mentirai pas à la vérité.</p>
+
+<p>«On ne me verra pas, historien paradoxal, réhabiliter
+sa mémoire et faire pour lui ce qu'a fait Walpole pour
+Richard III; dans ma galerie de tableaux il paraîtra en
+pied, je ne jetterai pas sur sa laide figure le voile noir de
+Faliero: Faliero avait gagné des batailles avant de trahir
+son pays.</p>
+
+<p>«Et puis voyez, monsieur, jusqu'où nous conduirait ce
+système de transactions avec l'histoire! Soit, j'y consens:
+je vais brûler mon livre, car j'aime mieux l'anéantir que
+d'en arracher une page. Allons, je ferai un autre livre,
+je peindrai une époque plus reculée: la vieillesse de
+Louis XV avec ses prodigalités, ses scandales, ses faiblesses;
+je montrerai la monarchie expirante de luxe et
+d'impuissance dans les bras de la Dubarry. Cependant il
+me faut d'autres personnages que Louis XV et M<sup>me</sup> Dubarry.
+On ne fait pas un roman à deux personnages, à
+moins de rencontrer Paul et Virginie, ou Manon Lescaut
+et le chevalier Desgrieux. Donc je prendrai nécessairement
+ceux qui approchaient le trône de plus près; dans
+ce nombre, le plus élevé par sa naissance, ne saurait être
+oublié. Aussi bien quelle figure à dessiner! quelle dépravation
+au milieu de tant de dépravations! Ce prince, le
+fils de Henri IV, est gros, épais, commun; le temps pèse
+à ses jours dés&oelig;uvrés; la chasse seule occupe les facultés
+de son âme; sa force intellectuelle se résume entre un
+contre-pied du cerf et un défaut de sa meute; s'il pleut,
+si le soir il digère mal, ses courtisans et sa maîtresse
+jouent la comédie pour le distraire: mais quelle comédie!
+Il faut être un prince ou bien M<sup>me</sup> de Montesson, sa maîtresse,
+ou tout au moins quelqu'un des leurs, pour entendre
+pareille comédie sans rougir. Déjà les polissonneries
+de Collé semblent trop voilées et trop chastes à cette cour
+d'un goût délicat. Vadé seul, Vadé, son langage des
+halles, ses jurons, ses ordures, ont le talent d'égayer les
+tréteaux de Bagneux et de Sainte-Assise, d'arracher un
+sourire à ce prince subalterne et à sa Maintenon du
+second ordre.&mdash;Ah! monsieur, m'allez-vous dire, un
+peu d'indulgence, un peu de ménagement pour celui-là,
+car, après tout, c'est notre aïeul.</p>
+
+<p>«C'est notre aïeul! je me rends à cet argument. Remontons
+un peu plus haut, j'espère que nous serons
+plus heureux.</p>
+
+<p>«Louis XV est jeune encore, charmant, aimé, victorieux;
+Ses m&oelig;urs faciles le poussent à l'amour, mais ses
+amours sont nobles et élégantes. À ce brillant tableau vient
+s'opposer un contraste singulier. Il n'est pas de romancier
+ou de poëte comique qui consentît à se priver d'un si
+grotesque personnage. Louis d'Orléans, libertin dans sa
+jeunesse, est devenu dévot, ou plutôt superstitieux, dans
+son âge mûr. Entouré de livres ascétiques, lui-même il
+compose des ouvrages de théologie, pour le malheur de
+ses bons génovéfains, qu'il ennuie toute la journée de sa
+prose sérénissime et de ses subtilités monacales. À cette
+folie religieuse il joint une folie d'un autre genre. Il ne
+veut pas croire que l'on puisse mourir, il nie la mort pour
+lui échapper, comme un médecin nous conseillait de nier
+le choléra-morbus pour l'éviter. Un jour, que son intendant
+lui soumettait les comptes du trimestre, il remarqua
+quelques diminutions dans la dépense; il en demanda
+la cause.&mdash;Monseigneur, plusieurs rentes viagères
+que vous payiez se sont éteintes.&mdash;Comment?&mdash;Monseigneur,
+les rentiers sont morts.&mdash;Ce n'est pas vrai,
+ce n'est pas possible. Vous êtes bien osé de me tenir un
+pareil langage! Apprenez, monsieur, qu'on ne meurt plus
+aujourd'hui. Arrangez-vous pour payer ces rentes, ou je
+vous chasse.»</p>
+
+<p>«Un tel personnage paraîtrait peut-être assez original
+dans mon roman, mon livre, mon histoire, comme vous
+voudrez l'appeler. Mais je vous vois venir.&mdash;Ah! monsieur,
+laissez ce pauvre fou, qui n'a fait de mal à personne!
+Chacun a ses travers; celui-là, vous en conviendrez,
+est le plus innocent de tous. Il vaut mieux payer
+des créanciers morts que ne pas les payer vivants. Et
+puis enfin, monsieur, c'est notre trisaïeul.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est notre trisaïeul! Je n'ai plus rien à dire. Paix
+à notre trisaïeul! Remontons encore.</p>
+
+<p>«Mais, hélas! je me trouve plus empêché que jamais.
+Nous voici arrivés à la Régence. Au dehors, l'avilissement
+de notre dignité nationale; au dedans, la banqueroute:
+partout la honte.</p>
+
+<p>«De la Régence, le savez-vous, monsieur? datent tous
+nos malheurs. Le caractère public de la nation s'efface
+ou plutôt disparaît: l'antique bonne foi périt dans les
+calculs avides et insensés de Law; les croyances religieuses
+tombent devant l'audace des sceptiques. Les
+m&oelig;urs de la famille se corrompent pour imiter la corruption
+de la cour. Dans cette cour, il n'est point de vice
+qui ne soit représenté par quelque grand nom. Les plus
+illustres exemples ne manquent pas aux désordres les
+plus criminels. L'inceste les préside, une couronne en
+tête, un sceptre à la main.</p>
+
+<p>«Ajoutez que la liberté civile ne gagne même pas à cette
+licence des m&oelig;urs. Tandis que l'on affiche un insolent
+mépris de la religion, au nom d'une abominable bulle
+les cachots se remplissent des citoyens les plus innocents
+et les plus vertueux. Voltaire est enfermé à la Bastille
+pour des vers qu'il n'a pas faits. Il est puni comme s'il
+était l'auteur d'une Philippique, comme s'il s'était écrié,
+avec Lagrange Chancel:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Nocher des rives infernales,<br /></span>
+<span class="i0">Apprête-toi sans t'effrayer<br /></span>
+<span class="i0">À passer les ombres royales<br /></span>
+<span class="i0">Que Philippe va t'envoyer.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>«Vous me demandez si je crois à toutes ces accusations?
+J'aime à douter du crime. Mais, s'il me prenait fantaisie
+d'écrire l'histoire des Atrides, il me faudrait à toute force
+parler de meurtres et d'adultères: de même, si j'écrivais
+l'histoire de la Régence, l'inceste et le poison devraient
+trouver place dans mes récits.</p>
+
+<p>«Sans doute ce n'est pas là votre compte, et vous m'allez
+dire encore:&mdash;Ne troublons pas la mémoire de ce
+bon Régent! Je conviens qu'il a eu quelques torts de
+famille, mais on exagère toujours; puis il était brave,
+spirituel; à force d'indifférence il s'est montré quelquefois
+clément; et, entre nous, c'est encore ce que nous
+avons de mieux dans notre généalogie.</p>
+
+<p>«Je cède à cet argument domestique. Volontiers,
+j'abandonne le Régent et ses maîtresses. Je vais aller
+encore un peu plus haut, car, je vous l'ai dit, il me faut
+un roman dont les personnages soient pris dans les temps
+modernes. Assez de grands talents se sont occupés du
+moyen âge et nous ont promenés dans les siècles lointains.</p>
+
+<p>«Voici Louis XIV entouré de toutes les pompes de son
+règne: à sa voix, Versailles s'élève, le commerce renaît,
+les arts fleurissent: à tout ce qu'il touche le Roi imprime
+un caractère de grandeur, ses faiblesses mêmes sont ennoblies
+par je ne sais quel éclat de bon goût.</p>
+
+<p>«Dans cette cour où le grand Condé, Turenne, Corneille,
+Racine, Molière, donnent au trône plus de force et
+en reçoivent plus de dignité, dans cette cour brillante de
+tous les genres de splendeur, un homme seul se rencontre
+comme pour la déparer; seul il reste insensible à
+tant de merveilles. Immobile au milieu de cette glorieuse
+activité, il s'habille en femme, Sardanapale aux genoux
+d'une chambrière laide et intrigante; encore s'il ne s'abaissait
+pas à d'autres amours, mais il en est que la
+nature réprouve autant que la morale: ceux-là sont faits
+pour lui. Cet homme, ce prince, c'est Monsieur, frère de
+Louis XIV et duc d'Orléans. Or, je vous le demande,
+puis-je l'oublier, ou comment faut-il que j'en parle, si
+j'en parle?</p>
+
+<p>«Vous voyez donc qu'avec la meilleure volonté du
+monde, c'est là un passé à ne pas défendre. L'histoire est
+une trop grande dame pour se plier à toutes les fantaisies
+de courtisans nés d'hier. Laissons à l'histoire sa libre
+allure, comme on laisse sa libre allure à la flatterie.
+N'avez-vous pas vu, au dernier salon, un duc d'Orléans
+qui se casse, en dansant, le tendon d'Achille? La flatterie,
+faute de mieux, a fait de cet accident grotesque un grave
+portrait d'histoire. Le peintre nous a représenté le duc
+au moment où il tombe sur le plancher dans l'attitude
+d'un frotteur maladroit qui cire un parquet. Le tableau
+existe; il deviendra peut-être de l'histoire. S'il lui fallait
+un pendant, laissez faire la flatterie, elle saura le trouver,
+ce pendant historique: elle fera un tableau dans lequel
+nous verrons le cardinal Dubois, par exemple, le pied
+levé, lui aussi, et déguisant son noble maître jusqu'à
+l'excès.</p>
+
+<p>«Il y aura toujours assez de gens pour draper majestueusement
+même un coup de pied au derrière. Laissez-nous
+donc être vrais, nous autres, quand nous l'osons.</p>
+
+<p>«Si j'ai un conseil à donner aux courtisans du nouveau
+régime, c'est de prendre leur parti sur nos livres,
+comme nous avons pris notre parti sur leurs tableaux
+d'histoire.</p>
+
+<p>«À les entendre, et pour complaire à des vanités de
+famille, il faudrait confisquer l'histoire d'un siècle et
+demi, et désormais la plus adroite flatterie de ce qui est
+serait l'oubli de ce qui fut. Mais ces accommodements
+peuvent-ils entrer dans un esprit droit et libre? Est-ce ma
+faute, à moi, si vous êtes contraints de renier vos aïeux,
+comme un parvenu de la veille désavoue son père le
+maltôtier? Je ne sais ce que je gagnerais à cette complicité
+de mensonges, mais je sais qu'elle ne servirait de rien
+à ceux que j'adulerais si bassement. Qu'importe, en effet,
+quels furent leurs ancêtres? Quels ils sont, voilà ce qu'on
+demande. Il se peut même que, loin de perdre à ces souvenirs
+historiques, ils grandissent, au contraire, par la
+comparaison: la vertu ainsi que la royauté commence
+avec eux dans leur race. Leur héritage n'est grevé d'aucun
+de ces legs de gloire qu'il est quelquefois difficile
+d'acquitter. Enfin, on les louera davantage encore de
+n'avoir aucun des vices de leurs pères, s'ils possèdent
+toutes les vertus qui leur ont manqué.»</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Telle était cette fameuse préface; en voilà tout le côté
+venimeux! De ces pages misérables, est venu à mon
+triste roman son petit succès d'un instant. Et maintenant
+que je les relis de sang-froid, et que je me rends compte
+des injustices et des cruautés que contenaient ces lignes
+fatales, la rougeur m'en monte à la joue, et je me demande
+en effet si c'est bien moi qui ai signé ces violences misérables?
+Remarquez aussi la forfanterie, et comme elle
+était bienséante, en effet.</p>
+
+<p>C'était le meilleur, le plus libéral et le plus clément de
+tous les rois, que j'attaquais sans peur... et sans danger
+dans cette préface misérable; et la belle &oelig;uvre, après
+tout, de l'injurier dans ses ancêtres, et la belle ambition
+de ressembler à ces misérables petits tribuns qui menacent,
+du poing, le soleil! Que c'était joli et bien trouvé
+de me mettre à trembler, sous une loi qui nous laissait
+toute liberté d'écrire, et que je faisais là de l'héroïsme à
+bon marché!</p>
+
+<p>Et quand je disais que les avertissements ne m'avaient
+pas manqué, je ne disais que la moitié de la leçon qui
+m'avait été faite par le plus juste et le plus loyal des
+conseillers, M. Bertin l'aîné, mon second père. Il venait de
+m'adopter, comme un des siens; il venait de m'ouvrir,
+paternellement, le <i>Journal des Débats</i> où, depuis trente
+années, j'ai trouvé le travail et le pain de chaque jour; il
+m'aimait déjà, comme un vieillard aime un jeune homme
+honnête et laborieux, qui n'a pas d'autre ambition que
+l'ambition de l'heure présente, et qui, déjà, se sent tout
+pénétré des exigences de la terrible et décevante profession
+du journaliste. Moi, de mon côté, le voyant affable
+et bon, de cette inépuisable bonté que je n'ai jamais
+retrouvée en personne, avec tant de grâce et de douceur,
+je lui disais toute chose; il était si bon, qu'il voulut
+relire les épreuves de ce <i>Barnave</i>, une faveur qu'il avait
+faite à M. de Chateaubriand pour les épreuves de l'<i>Itinéraire</i>
+et des <i>Martyrs</i>.</p>
+
+<p>Donc, obéissant à ses moindres désirs, qui étaient des
+ordres pour moi, je portai triomphalement à M. Bertin,
+dans cette belle maison des Roches (O jardins, ô douce
+vallée, où Victor Hugo conduisait sa muse, sa femme et
+les quatre enfants dont les voix fraîches remplissaient
+cet espace enchanté!), mon pauvre manuscrit de <i>Barnave</i>.
+À me voir passer, la tête haute et le regard superbe,
+les gens qui ne me connaissaient pas, auraient
+pensé que je portais avec moi <i>Hernani</i>, <i>Marion Delorme</i>
+ou <i>la Recherche de l'absolu</i>; je devais avoir en ce moment
+quelque aspect du tribun, du ténor, du capitaine, ou
+disons mieux, du matamore! «Tu portes César et sa
+fortune!» Heureusement que j'avais affaire avec l'indulgence
+en personne, et que M. Bertin me reçut et
+m'écouta le plus simplement du monde. Il avait commencé
+par sourire; il devint sérieux; à la fin de ma lecture
+impitoyable il était visiblement attristé, son bon sens et
+sa prudence avaient subi une cruelle épreuve à la lecture
+de ce pathos sentimental; il avait trouvé bien triste et
+bien épais, ce nuage où brillaient quelques éclairs. Notez
+que j'avais commencé par le livre, et que j'avais gardé
+la préface pour la fin, comme un morceau d'une éloquence
+irrésistible. Ah! le brave homme!... Et songer à
+quel point cette lecture a dû l'attrister!</p>
+
+<p>Disons tout: mon enthousiasme et mon admiration
+pour cette belle &oelig;uvre, à peine étais-je arrivé à la fin de
+la première partie, avaient déjà perdu à mes propres
+yeux beaucoup de sa force et de son génie. À mesure
+que je lisais ce misérable roman, à ce grand juge, et que
+je cherchais à deviner mes futurs destins sur ce noble et
+sympathique visage, il me semblait que je descendais de
+mes hauteurs. Parfois je m'arrêtais:&mdash;Continuez, me
+disait-il. Parfois je hâtais mon récit qui m'impatientait
+moi-même:&mdash;Or çà n'allons pas si vite, et modérez-vous,
+au moins, dans le débit, reprenait M. Bertin. Puis
+il m'interrompait, tantôt en me disant:&mdash;Allons déjeuner!
+Tantôt, sans mot dire, il se levait, et fermait mon
+livre, avec un sourire assez voisin de l'ironie, et je le suivais
+dans les belles allées de ce beau parc qu'il avait
+planté, sur les bords de ces ruisseaux dociles à sa
+voix, sur les rives de ce lac qu'il avait appelé au milieu
+des vertes pelouses. Et comme s'il eût voulu me faire
+honte (il n'y pensait guère), chemin faisant, nous rencontrions,
+oublié sur un banc de verdure, un volume de
+Voltaire, un traité de Platon, un de ces chefs-d'&oelig;uvre
+éternels dont il faisait, tour à tour, la compagnie et
+l'enchantement de ses jardins.</p>
+
+<p>Et lorsque enfin, après toutes ces haltes dans l'ennui,
+il eut subi tout mon livre, il me prit à l'écart de trois ou
+quatre jeunes gens qui devaient être, avec tant de courage
+et de talent l'honneur et la popularité du <i>Journal des Débats</i>,
+et qui causaient en riant, dans ces belles allées, de
+toutes les promesses de l'avenir:&mdash;Je vous ai bien écouté,
+me dit-il; à votre tour, écoutez-moi, je verrai après, si
+vous êtes sage, et si vous méritez un bon conseil.</p>
+
+<p>Alors, de cette voix qui eût été toute-puissante à
+quelque tribune libérale (il n'a jamais accepté un seul
+de ces honneurs trop brûlants pour lui!), ce brave
+homme, et ce digne homme, entreprit de convaincre un
+obstiné qui ne voulait rien entendre. Il représenta à
+l'auteur de <i>Barnave</i> qu'il était trop jeune, et trop inhabile
+à toutes les choses sérieuses, pour se mêler sans ordre
+à ces grands événements qui tenaient l'Europe inquiète
+et le monde attentif; que le nouveau roi de cette France
+en proie aux disputes, lorsqu'il acceptait cette couronne
+exposée à de si cruels périls, faisait une action courageuse
+et d'un grand citoyen; donc celui-là sera un
+homme injuste, un homme ingrat, qui s'attaquera si
+vite (avec si peu de dangers pour soi-même) à ce courage,
+à cette prévoyance, à cette patience, à ce grand
+talent d'attendre et de prévoir. Quoi donc! voilà un
+prince éprouvé par toutes les vicissitudes les plus cruelles
+et les plus inattendues de la fortune insolente, un père
+de famille à peine remis des confiscations et des exils,
+qui s'occupe à réparer les ruines de sa maison, à retrouver
+ce qu'il a perdu dans l'orage, à élever royalement
+une famille bourgeoise, un homme ami de la paix, indulgent
+à tous, sévère à lui-même, intelligent du temps
+présent, plein de respect pour l'avenir, qui, nous trouvant
+tout d'un coup tombés dans l'abîme, arrive au premier
+cri de ce peuple au désespoir: «Seigneur! Seigneur!
+sauvez-nous! Nous périssons, Seigneur!»</p>
+
+<p>Il arrive, et dans cette balance où pèse,... implacable,
+une révolution surnaturelle, il jette à l'instant ses biens,
+son nom, ses enfants, ses chers enfants, sa femme elle-même,
+un ange, une sainte, une mère, et la plus tendre
+aussi de toutes les mères:&mdash;«Tout cela (dit-il) est à
+vous, à la France, à mon règne. Allons, suivez-moi.»</p>
+
+<p>Voilà ce qu'il dit à la France. Il appelle en même
+temps à l'aide, au secours du nouveau trône et des
+libertés nouvelles les historiens, les philosophes, avec
+les poëtes nouveaux, donnant sa part à chacun d'eux
+dans cet établissement qui devait durer dix-huit années,
+tout autant que les deux rois de la restauration,
+tout autant que l'empereur, autant que le règne du cardinal
+de Richelieu lui-même! Il a donc voulu régner avec
+les plus beaux esprits et les plus libres penseurs de son
+temps; bien plus, il accepte, imprudent sublime, une
+royauté difficile, inquiète, incomplète, agitée au dedans,
+humble au dehors, pleine d'émeutes, de résistances, de
+réclamations, et, pour lui-même, pleine d'escopettes et
+de poignards!</p>
+
+<p>Donc (c'est toujours M. Bertin qui parle à l'auteur de
+<i>Barnave</i>) s'attaquer, de prime abord, à ce roi plein de
+justice, entouré d'embûches et désarmé des remparts de
+la majesté royale, était chose assez malséante. À quoi
+bon? De quel droit? Moi-même, l'auteur de ce <i>Barnave</i>
+déclamateur, n'avais-je pas salué, naguère, dans son
+Palais-Royal, entouré de sa jeune et bienveillante famille,
+ce roi Louis-Philippe, notre dernier espoir, notre dernier
+défenseur? Laissons, croyez-moi, disait M. Bertin, les
+insulteurs de profession tourmenter ce brave homme;
+au contraire, honorons sa bonté, son travail, son zèle et
+sa royauté naissante!... Tel fut le conseil que me donnait
+M. Bertin; à ces conseils, il ajouta celui-ci: «Respecter
+le roi qui nous venait en aide, rassurer ces enfants
+qui seront bientôt les princes légitimes de la jeunesse
+libérale, et, si je voulais dire un adieu suprême au roi
+Charles X, le dire hautement, sans colère et sans injure,
+à celui qui vient, proclamé par la reine du monde et
+des révolutions... la Nécessité.»</p>
+
+<p>Ceci dit, avec la plus sincère et la plus loyale conviction,
+mon cher maître me suppliait de ne pas me fermer
+toute carrière, à mes premiers pas dans la vie; il me
+disait que, nécessairement, dans les sentiers que nous
+devions parcourir, les uns et les autres, d'un pas ferme et
+sûr, je me rencontrerais avec quantité de bons et beaux
+esprits, bien décidés à maintenir l'établissement d'hier,
+à conserver ce qui n'avait pas péri dans le commun naufrage,
+et, disons tout, si quelques-uns parmi les combattants
+d'hier regrettaient d'avoir trop cruellement traité
+le roi qui partait, c'était à ceux-là mêmes un motif excellent
+pour ménager le nouveau roi, pour l'entourer de
+déférences, pour le défendre et pour l'honorer.</p>
+
+<p>Quant au livre en lui-même, ici mon admirable conseiller
+disait que c'était une composition pleine de hâte
+et de malaise, indécise et mal nouée; il n'y avait là ni
+commencement, ni milieu, ni dénoûment. Pour quelques
+chapitres dans lesquels on reconnaît quelque talent
+d'écrire, et quelques passages qui sentaient l'inspiration,
+que de fautes contre la logique et le sens commun! En
+même temps, quels affreux détails! Quels épisodes qui
+touchaient au délire! Où donc étaient le calme et le sang-froid?
+Où donc allais-je, au hasard, cheminant sans but
+et sans frein?&mdash;Bref, ce <i>Barnave</i> était un livre idiot
+dont on pourrait tout au plus sauver quelques bonnes
+pages.... et je ferai bien d'y renoncer.</p>
+
+<p>Telle fut la conclusion de ce discours. Ceci fut dit avec
+une énergie, une grâce, un accent irrésistibles. Qui que
+vous soyez, vous connaissez M. Bertin l'aîné,... vous
+l'avez vu (quel chef-d'&oelig;uvre!) sur cette toile impérissable
+où M. Ingres, dans tout l'éclat et toute la vérité de son
+génie, a représenté ce regard, cette attitude et cette intelligence
+éloquente... Tel il était, lorsqu'il parlait à c&oelig;ur
+ouvert! Et le moyen de résister à cet ordre ainsi donné?&mdash;Non!
+non! me disais-je à moi-même, il ne faut pas pousser
+plus loin cette injustice, et malheur à moi, si je ne
+suis pas convaincu que je viens d'écrire un mauvais livre!
+Ainsi, je reviens à Paris, bien décidé à tout brûler.</p>
+
+<p>Mais quoi! l'orgueil, la vanité, la fausse honte et les
+gens qui vous disaient: «C'est superbe! Y pensez-vous,
+brûler un pareil livre?» Ou bien, il y en a d'autres qui
+vous disaient: «Votre livre est annoncé! On sait déjà ce
+qu'il renferme. Il est attendu par des gens qui seront bien
+mécontents de votre manque de parole...» Et voilà comme
+après une si bonne et si sage résolution, quand mon penchant
+même était de jeter au feu ces gerbes sans épis,
+ces fleurs mal liées, ces fagots d'un fagotier ignorant, il
+advint que le fameux <i>Barnave</i> fut publié, sans que j'eusse
+ôté même les fautes les plus grossières, même les folies
+les plus inutiles!... M. Bertin en eut certes un chagrin
+bien sincère... il ne m'a jamais dit un mot de ce <i>Barnave</i>!
+Il ne l'a pas relu, j'en suis sûr, et, par un châtiment
+sévère, il n'en fut pas dit un mot dans le <i>Journal
+des Débats</i>.</p>
+
+<p>Cela fit le bruit <i>d'une châtaigne qui pette au feu d'un
+fermier</i>... eût dit Shakespeare. O justice! O bon sens!
+Après deux éditions de ce <i>Barnave</i>, il n'en fut plus
+question dans ce monde lettré où j'ai passé ma vie! À
+coup sûr, il en eût été fait plus de bruit, si je l'avais brûlé
+d'une main délibérée. On eût dit: c'est dommage; et le
+souvenir de ce livre anéanti par moi m'eût placé au rang
+des écrivains qui se sont fait justice. Ils sont rares; on
+les compte. Eh! que j'ai perdu là une admirable occasion
+de rivaliser avec eux, M. Bertin attestant de ma modestie
+et de ma docilité.</p>
+
+<p>Heureusement que s'il a été fâché contre mon &oelig;uvre,
+il eut bien vite oublié mon crime; et comme il me vit
+désormais uniquement voué à ma tâche, attentif et plein
+de zèle à tout ce qui touche à mes devoirs, devenu prudent
+par ma chute, et rendu juste aussi par le spectacle
+assidu des grands services que nous rendaient, chaque
+jour, ce bon roi, cette reine admirable et ces princes,
+leurs nobles enfants, il oublia tout à fait ce malheureux
+<i>Barnave</i>. Ainsi, plus nous suivions ce grand sage en son
+sillon lumineux, plus nous écoutions sa parole, et plus
+nous nous sentions voisins de ce roi juste, honorable et
+loyal. Jusqu'à la fin, nous l'avons écouté et suivi; nous
+étions à son lit de mort où il attendait son heure suprême
+avec le calme et la sérénité des âmes fortes.&mdash;«Ne
+me pleurez pas, nous disait-il: j'ai vécu heureux;
+je meurs heureux, c'est vous que je pleure, et c'est sur
+vous que je pleure!» Ah! M. Bertin l'aîné! Il avait tant
+de prévoyance! Il savait si bien l'avenir!</p>
+
+<p>Et maintenant, si le lecteur voulait savoir pourquoi
+cette nouvelle édition d'un si méchant livre, et pourquoi
+je rends aujourd'hui cette vie éphémère à ces pages
+mortes depuis si longtemps?</p>
+
+<p>J'ai voulu, dirais-je au lecteur, sauver de l'immense
+oubli la partie honnête et vaillante de ce livre où j'avais
+jeté la première inspiration de ma jeunesse. En même
+temps, je voulais témoigner de mon châtiment, de mon
+repentir! Je voulais dire aussi que le jeune homme
+imprudent qui publiait ce <i>Barnave</i> il y a trente six ans,
+(c'est un siècle!) a racheté sa faute à force de dévouement
+et de respect, lorsqu'aux jours de 1848, quand
+la France eut perdu son dernier roi, quand même son
+image était insultée, aux heures sombres où le nom seul
+du roi était une récrimination violente, l'auteur de <i>Barnave</i>
+eut l'honneur de crier aux insulteurs de son roi:
+«<i>Vous êtes des lâches!</i>» Puis, quand le roi mourut, en
+exil, l'auteur de <i>Barnave</i> eut l'honneur d'écrire au milieu
+de Paris l'oraison funèbre de ce bon prince, et ces
+pages funèbres furent soudain comme une consolation
+dans tout ce royaume en deuil! Ajoutons ceci que l'auteur
+de <i>Barnave</i> avait conservé le droit de défendre cette
+royauté vaincue, à force de modestie et d'abnégation.</p>
+
+<p>Cette royauté dans l'abîme, elle ne savait pas même le
+nom de son défenseur, et, quand elle l'apprit par hasard,
+elle en eut une certaine joie, en songeant qu'elle
+trouvait au moins justice et reconnaissance dans un écrivain
+pour qui elle n'avait rien fait... et qui ne lui avait
+rien demandé!</p>
+
+<p>Qui que vous soyez, félicitez-vous d'un dévouement
+sans récompense! Heureux les rois que vous aimez et que
+vous pleurez, uniquement pour la part qu'ils vous ont faite
+dans la liberté commune et dans le bonheur de tous! Ils
+peuvent se fier à des hommages qui les vont chercher dans
+l'exil, et qui n'ont jamais eu rien de servile; leurs enfants
+doivent, au fond de leur c&oelig;ur, honorer un dévouement
+qui les console au delà des océans.</p>
+
+<p>Peut-être aussi les braves gens, voyant ma peine, et
+témoins de mon travail de chaque jour, accepteront ce
+livre oublié comme un des plus humbles témoignages de
+ce grand règne de dix-huit années, qui supportait de si
+méchantes rapsodies, et qui contenait de si belles &oelig;uvres!
+O règne intelligent, clément, pacifique! Il a vu naître
+<i>Hernani</i> et les <i>Paroles d'un Croyant</i>; il contenait Armand
+Carrel et M. de Balzac; il vit mourir Chateaubriand et
+venir au monde Alfred de Musset! Il a vu, réunis à son
+ombre indulgente tant de grands ouvrages et tant d'écrits
+éloquents, de M. de Lamartine à M. Thiers, de M. Cousin
+à M. Villemain, de Béranger à M. Guizot! Ce règne est
+un monde où tout passe, où tout brille, où tout meurt!
+Il a produit dans les arts <i>Robert le Diable</i> et les <i>Huguenots</i>,
+la <i>Stratonice</i>, de M. Ingres; la <i>Jane Grey</i>, de Paul
+Delaroche, la <i>Marguerite</i>, d'Ary Scheffer, et la <i>Jeanne
+d'Arc</i> de la princesse Marie; il a rempli la double tribune
+et le monde entier des voix les plus éloquentes; il
+a fait du roman un poëme, et du journal qui passe,
+un livre immortel! Il a ouvert même les tombeaux... ce
+tombeau de Louis XIV, appelé le château de Versailles,
+étonné de retrouver même une heure..., un instant, ses
+anciennes et royales splendeurs.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1>BARNAVE</h1>
+<hr style="width: 65%;" />
+
+<h1>PREMIÈRE PARTIE</h1>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE I</h2>
+
+
+<p>Je ne suis plus guère qu'un malheureux prince allemand,
+vivant dans le passé, fort indifférent au temps présent,
+et surtout m'inquiétant peu de l'avenir. Je ne tiens
+plus à rien, pas même aux gothiques préjugés de ma maison.
+Cependant, tel qu'on pourrait me voir, enfoncé dans
+mon fauteuil dont les armoiries s'effacent tous les jours,
+j'ai été, bel et bien, Français et Parisien, aux instants les
+plus dangereux du dernier siècle. Malgré moi, j'ai vu naître
+et grandir ce qu'on appelle, en nos écoles, les <i>doctrines
+de la Convention</i>. J'ai été le camarade innocent de tous
+ces terribles pouvoirs des premiers temps de la révolution
+française; je les ai connus, je les ai touchés; ils n'ont
+pas été plus à nu, pour leurs concitoyens, valets de
+chambre, qu'ils ne l'ont été pour moi-même. Aussi m'aurait-on
+bien étonné, si l'on m'eût dit ce que ces hommes
+seraient un jour, à quelle fortune ils étaient destinés, et
+que devant eux devait crouler la plus vieille et la plus
+éclatante monarchie de l'univers.</p>
+
+<p>Tout d'abord, je n'ai vu, dans ces hommes, que ce qu'ils
+étaient en apparence, ou plutôt que ce qu'ils étaient réellement
+avant que le sort les plaçât si haut: de jeunes et
+pétulants esprits, pleins d'audace, obéissant au hasard, et
+se doutant peu qu'ils seraient un jour de grands hommes.
+C'est ainsi qu'ils me sont apparus. Je les ai quittés au
+moment où leur destinée d'hommes publics allait s'accomplir;
+depuis, j'en ai entendu parler de tant de façons
+différentes, on leur a prodigué tant de gloire, on les a couverts
+de tant d'infamie, et cela, à si peu de distance, que
+je sais à peine aujourd'hui ce que j'en dois penser, et que
+choisir dans ces jugements si opposés. Quoi qu'il en soit,
+ce n'est pas, à Dieu ne plaise! une histoire que je veux
+écrire, c'est le frivole roman de ma jeunesse. En ces pages
+malhabiles, il ne s'agira que de moi seul, et non pas de
+trônes renversés et de sceptres brisés, au pied des échafauds
+sanglants. Songez, je vous prie, en lisant ce futile
+récit, que vous assistez aux souvenirs d'un vieillard ignorant
+et fatigué, qui, par oisiveté, se fait jeune encore une
+fois avant la mort; rappelez-vous que ce sont les écrits
+d'un homme incertain, même de ses opinions; d'un Allemand
+et d'un grand seigneur, double raison pour douter
+de la liberté. Ajoutez ceci: que je suis vieux, que j'ai vu
+commencer la liberté chez nos voisins, que je l'entends
+gronder chez nous d'une manière formidable, et que j'ai
+peur de cette liberté moderne. Elle a brisé tant de
+grandes choses! Elle a versé tant de sang!</p>
+
+<p>Ainsi je veux être et je serai jeune encore, et tout un
+jour. Je veux me parer des guirlandes fanées de ma jeunesse.
+Une révolution, quand on a vingt ans, c'est un
+spectacle. Il y a de la passion et de la vie en ces grands
+dérangements des peuples: c'est tout ce qu'il faut au jeune
+homme. En même temps n'oubliez pas que j'ai appris la
+vie au milieu du Paris de Louis XVI; que je suis venu assez
+à temps à Versailles même, pour entendre les derniers
+soupirs de ces longues voluptés royales, pour assister
+aux dernières victoires de cette incrédulité moqueuse
+et toute française, dont l'Allemagne a fait raison. C'est
+un grand spectacle une royauté qui se meurt. Quand la
+vieille force et les vieux dieux s'en vont, il se rencontre
+en cette double agonie un moment d'hésitation qui n'est
+plus l'ordre, et qui n'est pas le désordre, auquel la curiosité
+humaine ne saurait résister. À cet instant même
+j'étais en France, et ce moment terrible, je ne l'ai pas
+compris, quand il était sous mes yeux; je m'en souviens,
+à présent, comme si je l'avais parfaitement compris.</p>
+
+<p>À peu d'exceptions près, le même accident attendait
+tous les hommes de notre époque. Aussi bien leur plus
+grande et leur plus heureuse occupation, dans ce siècle
+occupé, a-t-elle été de se souvenir. Marchons donc en
+arrière, il le faut; revenons à l'aurore de 1789, retournons
+au Versailles des trois rois... trois fantômes! Rallumons
+ces flambeaux éteints, relevons ces palais en ruine,
+rendons à la pierre élégante ses festons, ses guirlandes,
+ses peintures mythologiques; rendons à ces jardins fameux
+leur symétrie et leurs ombrages de l'autre monde.
+Ouvrez-vous, à tous vos battants, larges portes de l'antique
+château! Montrez-vous dans la muraille entr'ouverte,
+mystérieux boudoirs! Il en sera de mon livre, comme il
+en est de ces drames qui pour être compris ont besoin
+de tout l'art du machiniste. Que de fois, dans ces années
+supplémentaires, ne me suis-je pas figuré mon propre
+château, habité soudain par le roi de France et la reine
+Marie-Antoinette d'Autriche! Une cour étrange où le
+temps qui fuit, se mêle au nouveau siècle; un pêle-mêle
+éclatant de vertu et de faiblesse, de pur amour et de
+méprisables voluptés! Grands noms, célébrités perdues,
+renommées fameuses, intrigants subalternes, dévouement
+sublime, le joueur, la courtisane, le guerrier, le héros,
+le lâche! O ciel! le plus faible et le plus vertueux des
+monarques, la plus belle et la plus malheureuse des
+reines!... tout était là.</p>
+
+<p>Au dehors, la hideuse banqueroute, le déshonneur national,
+l'ardente calomnie! Et chez le roi, dans son Paris,
+dans son Versailles, des rivalités presque royales, et je ne
+sais combien de rois populaires qui sortent de la foule,
+couronnés et brisés de ses mains! Cela fait peur à penser!
+«Fermez la porte de mon château, monsieur le major!
+Que mes fossés se remplissent jusqu'aux bords, que mon
+vieux pont-levis se dresse sur toute sa hauteur. Obéissez
+aux consignes, ne laissez pas entrer chez moi ces tempêtes
+et ces orages! Et puisqu'il nous reste à peine un
+jour, qu'on me laisse au moins mourir en paix.»</p>
+
+<p>C'est cela, ferme ta porte, et dresse en haut ton pont
+criard! Donnons le mot d'ordre aux sentinelles, et préparons
+toute chose pour un long siége... Inutiles efforts!
+Ne vois-tu pas, monseigneur, que tu agis comme un
+niais?</p>
+
+<p>Eh! qui te parle, ami, de guerre, de bataille, d'assaut,
+de surprise, de poudre à canon, de contrescarpes et de
+remparts?</p>
+
+<p>La force n'est plus la même; elle a changé de place,
+elle n'est plus au château fort, à l'arrêt du parlement, à
+la couronne du roi; regardez à travers vos créneaux, au
+pied de la tour, le premier qui passe et qui sait parler
+en plein vent.</p>
+
+<p>Regardez le premier gentilhomme qui jette son titre
+à qui le ramasse, et qui de sa pleine autorité se fait
+peuple... Ici la féodalité va rendre enfin son dernier souffle.
+<i>Hic jacet!</i> Ce qui te reste à faire, ami, c'est de chanter,
+conséquemment: <i>De profundis!</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+
+<p>Pour juger de mon origine, il eût fallu entendre ma
+mère, une fois qu'elle abordait ce chapitre-là. Ma mère
+était, après S. M. l'impératrice, la plus grande dame de
+la cour de Marie-Thérèse; elle savait à fond tout ce que
+nous avions été, nous autres, de Jules César à l'empereur
+Joseph II, et ce que nous étions depuis tant de siècles:
+princes de Wolfenbuttel, marquis de Ratzbourg, comtes
+de Werdau, vicomtes d'Erlangen, barons de Reichenbach,
+burgraves d'Undernach, hauts et puissants seigneurs
+d'Osterbourg, Gossnitz, Altembourg et autres lieux. À
+tous ces titres, ma mère avait fait, de l'étiquette, un
+devoir, que dis-je? une vertu, et j'aurais de la peine à
+expliquer, moi-même, par quelle suite de révolutions
+j'ai fini par oublier cette science auguste. Hélas! ce fut
+un grand malheur pour les princes, quand cette barrière
+de l'étiquette fut brisée, et qu'on les put approcher à la
+façon des autres hommes; ce fut une vanité qu'ils payèrent
+bien cher, quand ils voulurent ressembler à tout le monde.
+Ici, je reviens à ma mère: elle était une excellente princesse,
+occupée uniquement de blason, de généalogie, et
+qui savait par c&oelig;ur, toute son antique famille. Elle descendait
+en droite ligne, par les femmes, des princes de
+Wolfenbuttel, illustre famille dont la branche cadette
+occupe aujourd'hui le trône d'Angleterre, et qui a donné
+deux impératrices à l'Allemagne.</p>
+
+<p>Surtout, ce qui fit le bonheur et le juste orgueil de ma
+mère, c'est qu'elle vit naître et grandir, et s'épanouir au
+souffle enchanté de son quinzième printemps, cette jeune
+et brillante fleur, Marie-Antoinette d'Autriche, qui languit
+et mourut si misérablement, sous le beau ciel de
+France! En sa qualité de parente, elle avait assisté à
+l'éducation de cette jeune princesse, dont les premières
+années furent si complétement triomphantes, qu'il eût été
+impossible aux plus terribles prophètes de prévoir ces
+affreux retours de la fortune. Tout entière à sa passion
+pour la reine future, ma mère avait semblé m'oublier
+moi-même, un Wolfenbuttel!</p>
+
+<p>On ne sait plus guère aujourd'hui, même en Allemagne,
+élever des princes à l'ancienne mode, et les plus grands
+seigneurs vont à l'école des bourgeois; certes celui-là eût
+été bien malavisé qui eût préparé pareille éducation pour
+Son Altesse sérénissime, le <i>Moi</i>, que j'étais.</p>
+
+<p>À ces causes, je fus élevé comme une créature à part
+dans la race humaine; heureusement que je me suis
+élevé tout seul. Je suis mon propre ouvrage, et je n'ai
+rien pris de personne. Il est vrai que tout d'abord, je me
+fis une éducation si hautaine, que ma mère en eût été
+fière, et si je ne suis pas devenu le plus insupportable
+des hommes en général, et des Allemands en particulier,
+je le dois, en fin de compte, à l'admiration extraordinaire
+qui me saisit pour Frédéric II, le roi de Prusse, et qui
+renversa tous les plans de ma mère et tous les projets de
+son fils. Admirer aujourd'hui le grand Frédéric, c'est
+chose assez simple et naturelle, même en Allemagne. Aux
+yeux de ses contemporains, tout au rebours, le roi de
+Prusse était un révolutionnaire, un athée, un traître
+envers la royauté qui pesait sur sa tête! À peine on convenait
+que c'était un grand roi, un héros. Ses familières
+accointances avec M. de Voltaire avaient perdu le roi de
+Prusse dans l'esprit des sages de sa nation. Les courtisans
+blâmaient à outrance un roi descendu jusqu'à imprimer
+des vers, qu'il avait faits lui-même. Il n'y avait,
+dans toute l'Autriche (on les comptait), que certains
+esprits forts qui se fussent permis de penser que le
+conquérant de la Silésie et l'ami de Voltaire était le plus
+grand roi de son temps. Je me mis, un matin, au
+nombre des esprits forts; je renonçai à ma vanité de
+grand seigneur, pour admirer mon héros tout à mon
+aise. Alors, me voilà pris de passion pour cet esprit
+libertin qui faisait affronter au roi, mon héros, les
+dogmes les plus profonds, les préjugés les mieux enracinés,
+les passions les plus gothiques. À mes yeux, Frédéric II
+représentait, sur le trône, la philosophie elle-même.
+Il était le roi philosophe... un révolutionnaire!
+eût dit ma mère;&mdash;un grand homme, répliquait mon
+esprit révolté. Voilà comment peu à peu je démentis
+ma brillante origine, et les espérances que tous les miens
+avaient fondées sur mon orgueil.</p>
+
+<p>En ce moment, si j'avais seulement soixante ans de
+moins, ou soixante ans que je n'ai plus, je ne me ferais
+pas faute ici, à propos de ma jeunesse, de quelques mots
+de poésie, et j'invoquerais <i>l'idéal</i> tout comme un autre.
+Oui, mais le mot n'était pas inventé de mon temps, et
+nous ne connaissions guère cette race plaintive de petits
+jeunes gens qui commencent la vie en regardant le ciel,
+les eaux, les fleurs, avec des larmes dans les yeux. Fi de
+ces soupirs étouffés, de ces élans vers le ciel, de ces tristesses
+indicibles... mais le fait est que je n'ai jamais rien
+senti de ces extases. J'étais vraiment jeune, actif, plein de
+passion, plein de tumultes; je me parais, je dansais, je
+chantais, j'aimais à me produire au milieu du monde, à
+parler du grand Frédéric, à passer pour un philosophe.
+Un philosophe! Il a lu, bonté divine! <i>l'Homme Statue</i>
+et Condillac! Il a lu Voltaire et Diderot! C'est ainsi qu'à
+dix-sept ans j'avais déjà rempli de mon nom et de la
+hardiesse de mes opinions toutes les petites cours d'Allemagne:
+j'étais redoutable à nos grands-ducs, et l'Allemagne,
+indécise sur mon sort, se demandait si j'irais
+voyager au dehors, ou si je resterais dans la principauté
+de mon père, avec une épouse de mon choix? Grand sujet
+de délibérations, même à la cour de Vienne, et sur lequel
+ma mère n'avait garde de s'expliquer, comme il convenait
+à la majesté d'une descendante des princesses de
+Wolfenbuttel.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire aujourd'hui ce que j'étais alors, non
+plus que la nation à laquelle j'appartenais. Je n'étais ni
+rêveur, ni triste, j'étais jeune et très-curieux de tout savoir.
+À un homme de ma qualité, il n'était pas de proposition
+si haute à laquelle il ne pût s'attendre, et véritablement
+j'étais déjà fort étonné que S. M. l'empereur ne m'eût
+pas encore appelé à ses conseils.</p>
+
+<p>Marie-Thérèse, ce grand roi, venait de mourir à Vienne
+agrandie par ses soins, elle-même, cette impératrice, qui
+à peine avait trouvé dans ses vastes États, une ville pour
+faire ses couches. Elle était le dernier rejeton de la maison
+de Habsbourg, la dernière héritière du bonheur de cette
+grande famille. Joseph II, plagiaire bourgeois du roi de
+Prusse, venait de transporter dans sa nouvelle cour
+toute la philosophie et tout le sans gêne qu'il put ramasser
+en ses voyages. Que fis-je alors? J'imaginai de le
+traiter comme on traite un philosophe, un sage, et cela
+me parut de bon goût d'aller voir, sans être présenté,
+un empereur d'Autriche... un cousin. J'entrai donc sans
+façon, avec la foule des courtisans et des sujets de toutes
+les classes, dans le palais... disons mieux, dans le logis
+de Sa Majesté.</p>
+
+<p>La foule était grande; elle observait le plus profond respect.
+La familiarité des sujets envers le souverain n'était
+pas encore une habitude, le cérémonial et le silence
+régnaient aussi despotiquement dans cette foule, que si
+Joseph II n'eût pas été un roi populaire. Après le premier
+instant d'étonnement, je trouvai que l'heure était
+lente, et je me mis à tuer le temps.</p>
+
+<p>Je regardai les visages de mes compagnons, seigneurs
+et bourgeois, et, dans ma suprême insolence, oubliant
+que j'étais un philosophe, oubliant les respects que je
+devais à mon souverain, il me sembla soudain que
+je n'étais pas à ma place, que l'empereur avait grand
+tort de me faire attendre, et manquait véritablement à
+toute espèce de convenances. En ce moment, le Wolfenbuttel
+l'emportait sur le disciple de Voltaire, et sur le
+lecteur de l'Encyclopédie! En ce moment l'humble maison
+qu'habitait mon maître me semblait humiliante, autant
+pour moi que pour lui-même! Attendre autre part
+qu'à l'&OElig;il-de-B&oelig;uf un autre souverain que le roi
+Louis XIV, quelle dégradation pour un seigneur tel que
+moi!</p>
+
+<p>Tant j'étais, dans le fond de mon âme, un véritable
+baron féodal!</p>
+
+<p>Cependant chaque homme était appelé à son tour, à
+l'audience du maître, et je les voyais sortir, l'un après
+l'autre, du cabinet de l'empereur, celui-ci content, celui-là
+soucieux; l'un touchait la terre à peine, et l'autre,
+on eût dit qu'il avait le Brooken sur les épaules! Ils
+allaient ainsi du ciel à l'abîme, heureux, déconcertés,
+radieux, triomphants, et s'inquiétant fort peu de la philosophie
+de l'empereur.</p>
+
+<p>De son côté, ma propre philosophie était en pleine
+déroute, et, pour me rassurer quelque peu, moi-même
+contre l'égalité qui m'opprimait, je regrettais sincèrement
+(vous m'allez prendre en pitié) de n'avoir pas sous les
+yeux un vieil arbre généalogique des Wolfenbuttel, que
+j'avais courageusement et philosophiquement dédaigné
+dans mes jours d'indépendance et de liberté! Que n'aurais-je
+pas donné à cette heure, pour contempler à mon
+bel aise, avec les yeux de la foi, cette longue pancarte
+sur laquelle mille noms divers formaient comme un vrai
+labyrinthe sans issue! Alors, que d'orgueil à contempler
+dans leur cours, ce mince filet d'eau, ce torrent, ce fleuve
+immense et cet océan d'enfants issus de même race,
+abbés, marquis, princes, comtes et ducs, généraux, cardinaux,
+évêques, abbesses, duchesses et novices! Pas un
+marchand pour entacher la noble souche, et tous ces
+membres d'une race authentique, et qui remonte à Jules
+César, étiquetés comme autant de vieilles bouteilles!... J'avais
+pourtant dédaigné tout cela, ce matin même,
+avant ma triste visite à l'empereur!</p>
+
+<p>Je possédais aussi, comme pendant à ma généalogie,
+une carte de mes domaines paternels, et j'avais naguère,
+comme un héros que j'étais, poussé l'héroïsme à ce point
+que ces villes, ces châteaux, ces prairies, ces étangs, ces
+parcs, ces pâturages, m'apparaissaient comme un point
+dans l'espace... on appelait tout cela ma <i>principauté</i>, et
+ma principauté me semblait ridicule. O vanité! m'écriai-je,
+et trois fois vanité de ces possessions, représentées
+par ces points dans l'espace! Ici, le printemps n'a
+plus de zéphyr, l'été plus de beau soleil! «ma terre»
+est stérile! Pas un grain de blé dans ces sillons! Pas
+une fleur dans ces jardins! Ainsi parlant, je traitais ma
+noblesse impitoyablement, aussi bien que ma fortune.</p>
+
+<p>... En ces moments superbes, je touchais à l'apothéose,
+ou tout au moins au piédestal!... Voyez pourtant le
+changement de mon esprit! Parce que l'empereur ne
+m'avait pas appelé tout de suite, et parce qu'il faisait
+entrer chez lui, avant moi, un capitaine, un magistrat,
+un poëte, eh! que dis-je? un laboureur,... je trouvai
+qu'il agissait mal avec mes aïeux, mal avec mes domaines,
+mal avec mon génie, et je me demandai si j'étais fait
+pour être ainsi traité, moi un prince Wolfenbuttel!</p>
+
+<p>«&mdash;Monseigneur, me dit un chambellan, S. M. vous
+attend. Elle ne savait pas que vous vous étiez présenté
+chez elle; elle est fâchée que vous ayez attendu...»</p>
+
+<p>À ce mot Monseigneur, à ces excuses royales, je sentis
+remonter mes bouffées d'orgueil; soudain, le courtisan
+redevint un philosophe, et, dédaigneux de cette faveur
+enviée il n'y avait qu'un instant, j'hésitais d'autant
+plus à entrer chez Sa Majesté, que cette foule émerveillée
+ne savait pas comment je pouvais hésiter.</p>
+
+<p>Sur l'entrefaite, une pauvre dame à l'air timide, au
+regard timide, s'était levée, et se tenait debout contre
+la porte. Elle était suppliante, et, sans nul doute, sa vie
+entière était en jeu, dans cette minute formidable. Au
+moins, en ce moment, mon orgueil fit une bonne action.&mdash;Faites-moi
+l'honneur de passer la première, madame,
+lui dis-je avec respect: je viens de m'avouer à moi-même
+que je n'ai rien à dire à l'empereur... Et la dame, à ces
+mots, se hâta si fort, qu'elle oublia de me remercier,
+comme c'était sans doute son intention.</p>
+
+<p>Telle fut ma première, et mon unique audience à la
+cour de S. M. impériale. On peut juger si ce fut un scandale
+énorme à cette cour, obéissant encore aux lois les
+plus absolues de l'étiquette... mais, chose étrange, incroyable,
+inouïe!... il arriva que ma conduite obtint un
+sourire de ma mère; elle approuva, d'un signe de main,
+à la façon d'un Jupiter Tonnant, cette énormité philosophique.&mdash;Oui
+da! me dit-elle, notre maître a brisé le
+premier toutes les barrières, et il appartenait peut-être
+à un Wolfenbuttel d'apprendre au César, qu'on ne doit
+rendre au César que ce qui revient au César. Vous voulez
+être honoré, Sire, honorez votre sceptre. Ainsi je
+vous loue, et je vous dis sincèrement que vous avez bien
+fait, monsieur mon fils.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+
+<p>Naturellement je reçus de la cour le conseil officieux
+de voyager longtemps, pour mon instruction, parce que,
+disait-on, j'avais beaucoup à apprendre encore, et très-volontiers
+je m'inclinai devant ce conseil, qui répondait à
+mes v&oelig;ux de prince oisif et disgracié. D'ailleurs, quel
+moment plus favorable à un voyage de longue haleine?
+En ce moment solennel, où tout s'arrête, où rien ne
+commence encore, l'Europe inquiète, et pressentant ses
+nouveaux labeurs, prenait haleine pour les bouleversements
+à venir. La paix de 1783, pesante à tous depuis
+déjà longtemps, tenait les peuples sous un joug uniforme.
+Dans cette Europe que je voulais visiter, tous
+étaient vaincus également: l'Angleterre avait perdu
+l'Amérique du Nord, la France était ruinée d'argent et
+endettée comme un cadet de bonne maison; Gibraltar
+avait épuisé les forces et l'orgueil de la vieille Espagne;
+la Russie, accablée à la fois par le luxe de l'Asie et la civilisation
+de l'Europe, ressemblait à un fruit pourri avant
+d'être mûr; la Prusse et l'Autriche étaient incessamment
+occupées, l'une à lier ses conquêtes, l'autre à courir,
+d'un pas lourd et pesant, aux réformes hâtives que rêvait
+son empereur, et surtout à maintenir les Pays-Bas,
+qui commençaient à remuer de nouveau, lassés qu'ils
+étaient des furieuses leçons auxquelles on les avait
+soumis. Ainsi, par lassitude ou par misère, par prudence
+ou par nécessité, tous les États de l'Europe étaient en
+somnolence à l'heure où j'entrepris mon voyage à Paris...
+Toute l'Europe était en feu, à mon retour.</p>
+
+<p>Voilà comment j'étais devenu la terreur de la vieille
+Allemagne, à l'heure où j'étais jeune! Ah jeunesse! est-elle
+assez belle et charmante! Mais qu'elle paraît plus
+belle encore aux heures sombres des vieilles années. En
+ce moment, les moindres faits de ces temps fabuleux
+sont présents à ma mémoire, et je me vois, moi-même,
+prenant congé de l'Allemagne. C'était sur le perron de
+mon vieux château, bâti par mes ancêtres les Burgraves;
+les arbres avaient encore toutes leurs feuilles, la vigne
+était chargée du vermillon de l'automne, mes vassaux
+étaient aux champs, mes chiens seuls me dirent adieu par
+un hurlement plaintif. Une incomparable émotion s'empara
+de mon âme; on eût dit le pressentiment des terribles
+choses que j'allais voir, des malheurs dont je serais
+le témoin!&mdash;Je partis en toute hâte, et je m'abandonnai
+à cette ardeur de courir à travers la ville et le désert, à
+côtoyer tantôt la foule, et tantôt le troupeau; à rêver, à
+prévoir, à deviner ce qui se passe au livre des hasards
+d'ici bas.</p>
+
+<p>Je n'avais pas vingt ans encore; en ce moment, la vie
+et ses fêtes m'apparaissaient en pleine lumière; il n'y
+avait rien de si grand qui m'étonnât, pas de si beau rêve
+qui ne fût une réalité pour mon âme, encore enfant.</p>
+
+<p>Au second jour de mon départ, j'avais déjà fait cinquante
+lieues, en courant la nuit et le jour; mon esprit
+en avait fait cent mille, et j'en étais arrivé à ma plus belle
+rêverie... En ce moment commençait une de ces nuits
+limpides toutes remplies d'ineffables clartés; j'étais placé
+dans cet état de calme intime que donne le mouvement:
+sous vos yeux passe un monde, encore un pas... vous
+êtes au ciel! Tout à coup l'essieu de ma voiture crie et
+se brise, et me voilà retombé sur la terre, simple mortel.</p>
+
+<p>Ainsi je me trouvai étendu sur la grande route, après
+avoir descendu et remonté une ville française, située
+entre deux montagnes; le choc m'avait jeté à dix pas,
+sur les bords de la chaussée, et je voyais confusément
+l'onde couler comme un serpent qui glisse dans le gazon.</p>
+
+<p>&mdash;Il paraît, me dis-je à moi-même, que j'allais vraiment
+trop vite; un grain de sable m'a jeté brusquement
+dans l'immobilité: profitons-en, reposons-nous. Celui-là
+est toujours arrivé qui ne sait pas où il va!</p>
+
+<p>&mdash;Vous cependant qui passez par ici, bons paysans,
+relevez un prince allemand dont la voiture a versé dans
+vos ornières, et qui s'est brisé la jambe droite, en rêvant
+qu'il escaladait le ciel.</p>
+
+<p>Après une longue attente, on vint enfin à mon aide, et
+je fus transporté, non loin de là, dans un calme et doux village
+flamand, et dans la maison la plus hospitalière de cet
+aimable endroit. Cette humble maison n'avait qu'un
+rez-de-chaussée; deux lits occupaient cette chambre. L'un
+de ces lits était pour la vieille Marguerite, et dans l'autre
+dormait sa jeune nièce, Fanchon.&mdash;Quoi! dites-vous, elle
+avait nom Fanchon?&mdash;Vraiment oui, c'était le nom de
+mon ange gardien, quand on m'apporta sous son toit,
+semblable au colombier de Wolfenbuttel. De tous les accidents
+qui peuvent atteindre un jeune homme, un bras
+fracturé, une jambe brisée, est le moindre accident, sans
+nul doute.&mdash;Il peut prendre encore une pose héroïque
+et se draper dans son manteau. Votre garde, en parlant
+de vous, dit très-bien: <i>le blessé!</i> beaucoup mieux qu'elle
+ne dirait: <i>le malade!</i> Elle vous traite en enfant...; vous auriez
+une fièvre maligne, elle vous traiterait en vieillard;
+bientôt même elle s'attache à vous par les soins qu'elle
+vous prodigue; elle veille, et vous dormez; vous voyez sur
+vous, posé, tout le jour, ce doux regard attentif qui vous
+calme et vous conseille: or, dans cette cabane où j'étais
+si bien, j'avais deux gardes-malades, la grand'mère et la
+petite-fille, l'hiver à ma droite et le printemps à ma
+gauche.&mdash;Ami, me disait la vieille, ayez confiance et
+priez Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, aie bon espoir, je veille sur toi,
+disait la jeunesse.&mdash;Ah! ma petite Fanchon, votre mère
+m'a pansé, mais c'est vous qui m'avez sauvé, ma Fanchon!
+Quand elle vint ainsi, confiante, à mon aide, elle
+allait sur ses dix-huit ans; elle était une fille vive et
+joyeuse, au charmant sourire, au regard plein de pitié.
+Il était bien convenu qu'elle me veillerait, pendant le jour
+et que sa grand'mère aurait soin de moi pendant la nuit,
+mais pendant la nuit dormait la grand'mère, et Fanchon
+veillait, comme si elle eût dormi tout le jour. Moi, cependant,
+je la laissais faire, et pour la récompenser de
+tant de veilles, je m'efforçais de me guérir. Pourtant je
+guéris lentement, Fanchon fut patiente. À la fin, quand
+je pus me lever, elle m'offrit son bras, elle m'apprit de
+nouveau comment l'enfant met un pied devant l'autre,
+et je fis durer les leçons longtemps. Bientôt, ce fut entre
+elle et moi une conversation suivie. Elle riait, elle pleurait,
+elle rêvait; elle avait des gaietés sans cause et des
+larmes sans motif, et moi, je veillais sur elle, à mon tour.</p>
+
+<p>Seule pendant trois mois, elle occupa ma vie, et la remplit
+d'un charme inconnu. En ce moment, je n'étais plus
+le sage, et le philosophe allemand... j'étais un amoureux.
+Je l'aimais sans le savoir; elle-même, elle ne savait pas
+comment je l'aimais, et qui lui eût dit, là, tout d'un coup:
+Ma belle enfant, votre femme de chambre est un des plus
+grands seigneurs de l'Allemagne, il ne l'eût pas intimidée...
+Elle ne croyait pas qu'il y eût au monde un plus
+grand seigneur que le bailli, qui demandait sa main tous
+les trois mois, et qu'elle refusait tous les trois mois.</p>
+
+<p>À tant de séductions ingénues, je résistais vainement.
+Chaque jour, je me sentais vaincu par ce doux supplice.&mdash;Bonsoir,
+Fanchon, lui disais-je; et chaque soir elle
+était endormie avant que j'eusse eu le temps de lui dire
+encore une fois: Bonsoir!</p>
+
+<p>Dieu! si les reines de Vienne ou de Paris m'avaient vu
+dans ce village enfumé, plein de fileuses, et moi filant le
+parfait amour! Que de rires! de sourires! que d'ironies!
+M. de Richelieu finissait mieux que je ne commençais,
+sans nul doute. M. de Lauzun avait déjà démontré aux
+marquises qu'il était le digne fils de son père, et déjà,
+dans toute l'Europe élégante on racontait à son propos
+de grandes histoires des petits appartements, qui portaient
+avec elles l'incendie, et que m'avait apprises monsieur
+mon précepteur. Oui, mais Fanchon était protégée
+et défendue par son innocence et par ma loyauté. J'étais
+déjà philosophe en toute chose, et même en amour...
+Disons tout et ne faisons pas le Scipion: ce qui protégeait
+Fanchon presque autant que sa propre innocence, à coup
+sûr, c'était ma timidité naturelle, et que je n'osais pas
+oser. Voilà comment les hommes décorent leurs faiblesses
+des noms les plus sonores! Quand j'avais honte, innocent
+et furieux contre moi-même, d'être un amoureux si craintif,
+j'aimais mieux croire en effet que j'étais retenu par la
+vertu.</p>
+
+<p>Et si loin allait <i>ma vertu</i>, que je pensai sérieusement à
+épouser Fanchon, elle-même. Ainsi le comte d'Olban
+épousait Nanine; il est vrai que je valais cent fois le comte
+d'Olban, mais Fanchon, elle valait mille fois Nanine. Et
+si, bouleversé par tant d'événements extraordinaires dont
+je me faisais le héros, je finissais par m'endormir, ce
+court sommeil était assiégé par mille fantômes. Je voyais
+tous mes ancêtres féodaux s'élever contre moi; j'entendais
+les clameurs de mes chevaleresques aïeux, armés de
+pied en cap, les malédictions de mes nobles aïeules l'ironie
+à la lèvre, et le feu au regard; toute cette noble foule
+d'inconnus était à mes genoux, me priant, me suppliant
+les mains jointes, de ne pas déshonorer leur race par une
+indigne mésalliance. Que vous m'avez coûté cher, ô
+princes et princesses de Wolfenbuttel!</p>
+
+<p>Un jour (le temps était mauvais, l'hiver commençait à
+se faire sentir, et les oiseaux de la ferme étaient blottis
+tristement sous les buissons chargés de neige), je me
+dis à moi-même:&mdash;Allons! courage! et qu'importe, après
+tout, à l'Allemagne? Il faut en finir, mon bonheur le veut;
+il faut que Fanchon sache enfin que je l'aime, et que j'en
+veux faire au moins une margrave! Oui! Fanchon! loin
+d'ici les vaines grandeurs! Loin de moi, même le sceptre!
+Et, que l'Europe entière l'apprenne avec frémissement,
+j'abjure à tes pieds toutes mes grandeurs... J'en étais là
+de mon héroïsme, et très-étonné que la foudre n'eût pas
+éclaté dans le ciel offensé de ma résolution sublime...</p>
+
+<p>Survint Fanchon: elle était rêveuse et triste; elle
+s'approcha de moi, et s'inclinant:&mdash;Voulez-vous poser
+mon chapeau sur ma tête, monsieur Frédéric? me dit-elle.</p>
+
+<p>J'obéis! Je posai le chapeau, un peu de côté, comme
+elle en avait l'habitude. Je fus remercié par un sourire,
+et ce sourire m'enhardit: pour la première fois, j'embrassai
+Fanchon; elle ne retira pas ses lèvres: au contraire,
+s'approchant de moi avec un regard caressant:</p>
+
+<p>&mdash;Si je vous demande, me dit-elle, un rendez-vous,
+demain, puis-je espérer que vous y viendrez, monseigneur?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, Fanchon, j'y viendrai: mais où donc allez-vous
+si vite? «Il pleut, il pleut, bergère...» et c'est bien
+loin, demain, pour notre rendez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je parte absolument, me répondit Fanchon.
+À demain, sur le grand chemin, au banc de pierre,
+à côté de la fontaine. Elle me tendit la joue, une seconde
+fois. Je l'embrassai de nouveau, et elle partit, me laissant
+seul, en proie à mes belles résolutions.</p>
+
+<p>Vint le lendemain! Il faisait encore plus froid que la
+veille. On peut penser que j'arrivai le premier, au rendez-vous.
+Dans la nuit, toute une révolution s'était opérée, et
+le froid, avait fait de la pluie une neige abondante. Hélas!
+le banc de pierre était couvert de neige; le vieil orme
+avait perdu ses dernières feuilles; on n'entendait plus le
+murmure de la source, et les oiseaux ne chantaient plus.
+Mon rendez-vous était devenu le rendez-vous de la brise
+et du tourbillon; tout gelait, tout se taisait!... Je sentis
+une petite main s'appuyer légèrement sur mon épaule:
+c'était sa main!&mdash;Bonjour, Fanchon! et je me sentis
+plus heureux que je ne l'avais jamais été près d'elle...
+Embrasse-moi donc, lui dis-je, en la tutoyant pour la
+première fois.</p>
+
+<p>Alors seulement je m'aperçus que Fanchon n'était pas
+seule: elle donnait le bras à certain petit valet français
+nommé Julien, fifre et tambour de son état, qui avait
+quitté, pour me suivre, un terrible Allemand, le baron
+de Meindorff, qui le battait comme plâtre, et qui ne lui
+payait pas ses gages... Que faites-vous ici, Julien? lui dis-je
+assez mécontent de sa rencontre: allez m'attendre à
+la maison!</p>
+
+<p>Julien ne partit pas, Fanchon le retint. Avec quel sourire!... un
+sourire qui lui disait: Julien, tu n'as plus de
+maître! Ainsi, elle l'affranchit d'un regard, puis, sans
+autre précaution, et d'un ton qui ne voulait pas de réplique:&mdash;«Ayez
+pitié de ce pauvre garçon, monseigneur!
+Il est si brave et si modeste! Il va faire un si bon
+mari pour votre petite Fanchon!» Disant ces mots, elle
+se retourna vers Julien; elle le regarda, elle lui sourit de
+nouveau, elle ne fut pas inquiète de ma réponse un seul
+instant. Quel changement, grand Dieu! L'enfant joueur
+faisait place à la femme résolue; à présent que je n'étais
+plus un malade, elle m'abandonnait comme on quitte une
+tâche accomplie! O mes rêves! ô mon héroïsme! ô mes
+résolutions!... Ma princesse était servante!... Or, telle fut,
+bien avant d'avoir habité Paris, ma première leçon d'égalité!
+C'étaient là mes premières amours: pensez donc si
+je les ai pleurées, pensez aussi au ridicule qui m'attendait,
+si quelque beau de la cour de France eût deviné mon
+idylle!... Ah! je suis vraiment un homme à qui rien n'a
+manqué, sinon peut-être un brin de vice, un brin de fard,
+pour faire un grand chemin à travers les grandes corruptions
+de son temps!</p>
+
+<p>Dans l'histoire de Phédime et d'Agénor, un des petits
+livres de ma jeunesse, au temps du <i>Sopha</i> et des <i>Bijoux
+indiscrets</i>, je me rappelle une phrase qui me revenait bien
+souvent en mémoire: <i>Il devait</i>, <i>dans la minute</i>, <i>la retrouver
+sur une fleur où il l'avait laissée</i>... Imprudent! quand
+tu reviendras, Phédime à jamais sera partie, et les fleurs
+seront fanées, qui lui servaient de lit nuptial. Ainsi j'étais,
+cherchant à mes tristes amours, un dénoûment où je ne
+fusse pas ridicule, lorsque, dans le lointain, bien au loin,
+j'aperçus une voiture arrivant au galop de six chevaux.
+C'était d'abord comme un point noir; bientôt je distinguai
+une berline lourdement chargée, armoriée et fortifiée à
+l'avenant. Trois laquais à cheval étaient lancés à la suite;
+un chien dogue était assis sur le siége du carrosse... Au
+premier coup d'&oelig;il, averti par un vague instinct, je
+reconnus les armes et la livrée de ma mère. Dans la circonstance
+où j'étais, incertain de ce que j'allais devenir,
+honteux de moi-même, il me sembla que c'était le Ciel
+qui venait à mon aide, et que le dénoûment de mon vilain
+petit drame ne pouvait pas descendre d'une plus formidable
+machine: aussi bien la voiture seigneuriale s'arrêta
+lourdement à mes pieds.</p>
+
+<p>Je relevai la tête, et je vis ma mère, elle-même, étonnée...
+elle qui ne s'étonnait de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'attendais guère, monseigneur, à vous retrouver
+sur cette route en chevalier errant, aux côtés
+de cette fillette?... Et que faites-vous ici, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>L'aspect de ma mère aussitôt me rendit mon courage,
+et, cette fois, mon parti fut pris sur-le-champ:&mdash;Vous le
+voyez, madame, répondis-je en m'inclinant, je bénis le
+mariage de monsieur Julien avec mademoiselle Fanchon!</p>
+
+<p>En même temps, je pris la main de Fanchon, et, m'approchant
+de Julien, que l'apparition de la princesse avait
+consterné:&mdash;Soyez heureuse, Fanchon, lui dis-je d'une
+voix émue. Et parlant ainsi, je serrais la main de Fanchon;
+sa main resta immobile et glacée! Ainsi, cette enfant qui
+m'avait sauvé, que j'avais tant aimée, elle n'eut pas un
+regard pour S. A. le prince de Wolfenbuttel, et pour ses
+vingt ans!</p>
+
+<p>Ma mère, au moment où je montais dans sa voiture,
+m'arrêta, et de cette voix faite pour commander:</p>
+
+<p>&mdash;Quand un homme de votre rang, me dit-elle, s'abaisse
+à bénir le mariage de ses domestiques, il leur donne une
+dot!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, madame, et qu'il soit fait ainsi
+que vous l'ordonnez. Puis me tournant vers Fanchon:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous donne, ô Fanchon! mon épée et mes pistolets,
+mon cordon vert et mon habit brodé, mon chapeau
+et mon plumet, mes talons rouges et mon point d'Alençon,
+mon <i>Candide</i> et mon <i>Héloïse</i>, et mon discours sur
+l'<i>Inégalité des conditions</i>.</p>
+
+<p>Ceci dit, la berline, impatiente, obéissait au triple galop
+de ses six chevaux.</p>
+
+<p>Je ne m'étais jamais vu, de ma vie, aussi près de ma
+mère, et j'étais fort troublé, je l'avoue, en pensant au
+compte que je lui rendrais de ma conduite. Aussi bien je
+me laissai conduire sans m'informer où nous allions.
+J'étais comme un homme à demi-éveillé qui cherche à se
+rappeler un songe qu'il aurait fait, dans la nuit.</p>
+
+<p>La voiture passa devant la cabane à Fanchon. Je revis
+ce toit de chaume hospitalier, et la longue cheminée d'où
+s'élevait l'épaisse fumée d'un feu allumé, sans doute, en
+l'honneur de mon retour. Alors je revins à ma situation
+présente. Quelle différence entre ce jour et celui d'hier!
+Hier, l'amour et l'espoir! Aujourd'hui, la honte et le regret!
+Hier, j'étais le maître absolu de ma vie, et maintenant
+j'avais retrouvé mon maître, une Wolfenbuttel qui
+était ma mère! Et comme dans ce temps-là l'autorité
+des parents sur les fils restait intacte, je ne songeai pas
+même un instant à me dérober à l'autorité maternelle.</p>
+
+<p>En ces temps, si loin de nous, le respect aux volontés
+paternelles était non-seulement un devoir de fils, mais
+encore un devoir de gentilhomme et de chrétien.</p>
+
+<p>Je restai plusieurs jours dans cette position équivoque;
+nous gardions le silence, ma mère et moi, elle irritée et
+moi revenant par mille détours, à mes folles rêveries.</p>
+
+<p>Quelle que fût cependant ma soumission, le lecteur aura
+compris que j'étais fort mécontent de moi-même, et que
+je me plaignais cruellement de ma chaîne. À la fin, lorsqu'à
+force de courir et de franchir l'espace, il advint que
+je me sentis plus calme et bientôt tout à fait calmé,
+alors je commençai à m'inquiéter du spectacle que
+j'avais sous les yeux. Chaque heure alors nous rapprochait
+de Paris, et déjà je reconnaissais que nous étions
+en France, à toutes les misères, à toutes les lamentations
+du grand chemin. À chaque pas, sur notre route, nous
+rencontrions des corvées, des receveurs, des marchands
+de sel, des douaniers, des monastères, des châteaux féodaux,
+force maréchaussée et force galériens se rendant
+à leur bagne... évidemment, nous approchions de Paris.
+Je sentais mon c&oelig;ur s'agiter à chaque pas que nous faisions
+vers ces abîmes sans forme et sans nom.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, madame, combien ces belles terres sont
+malheureuses, combien ces paysans sont tristes, et quel
+silence affreux pèse sur ces contrées! Ce ne sont pas là
+les joies de notre patrie, ce ne sont point les plaisirs de
+nos bourgeois, la richesse de nos villes; notre Allemagne
+est un beau pays!</p>
+
+<p>Ma mère me répondit avec plus de douceur que je
+n'aurais pensé.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'Allemagne est un beau et riche pays, Frédéric,
+non pas que je me sois attachée à étudier les m&oelig;urs
+bourgeoises, et à savoir si le paysan est heureux ou malheureux,
+mais l'Allemagne est un vieux et solide empire,
+elle compte des princes sans nombre, une noblesse antique
+et sans mélange. Hélas! mon fils, je ne vous adresserai
+pas de reproches inutiles; vous avez voulu montrer
+à l'empereur le danger des familiarités du maître au
+sujet, c'était bien fait cela, mais partir sans avoir imploré
+votre pardon! partir sans prendre congé de votre maître!
+O mon fils! vous le voyez, cependant, votre folle conduite
+m'a fait quitter cette cour superbe où je vivais en
+reine d'Allemagne, et quand j'appris que vous étiez parti
+sans équipage, avec un seul valet, comme un croquant,
+sans aucun titre et dans la disgrâce de l'empereur, le
+propre frère de notre cousine la reine de France...; en
+même temps, quand je me suis rappelé que vous étiez un
+admirateur de M. de Voltaire, un abonné à l'Encyclopédie,
+un enthousiaste de ce damné qu'on appelle Diderot,
+je me suis dit que sans moi vous étiez perdu: alors
+j'ai quitté ma charge à la cour, j'ai renoncé à mes emplois,
+à ma grandeur, et maintenant que je vous ai
+retrouvé, me voilà résolue à demander à S. M. la reine
+Marie-Antoinette, à notre jeune et bien-aimée archiduchesse,
+du service à sa cour pour moi... et pour vous!</p>
+
+<p>Ainsi parla ma mère. Dans mes idées de philosophe
+indépendant, ce mot <i>service</i>! était assez malsonnant.
+J'avais adopté à ce sujet les opinions nouvelles.&mdash;<i>Service?</i>
+avez-vous dit, madame, eh! qui vous y force? N'êtes-vous
+pas la souveraine de deux comtés? N'avez-vous pas,
+à vous, assez de paysans pour faire la fortune de deux
+puissantes maisons? Mon père ne vous a-t-il pas laissé,
+en douaire, de vos biens propres, un château sur les
+bords du Rhin? Ou, si vous aimez mieux habiter sur
+l'Oder, n'êtes-vous pas encore, de votre chef, reine et
+maîtresse d'une terre presque royale? Que parlez-vous
+d'aller prendre du <i>service</i> à la cour de France?</p>
+
+<p>J'aurais pu parler longtemps encore, la comtesse ne
+m'entendait plus. Elle, abandonner la cour! ne plus
+hanter avec des rois et des reines! elle, en un mot, ne
+plus servir! C'était l'exil que je lui proposais, c'était la
+mort! Le plus grand philosophe, et Diderot lui-même,
+Diderot, le premier, aurait eu pitié de cette douleur
+muette, et de l'effroi qui se peignait sur la figure de cette
+majesté désespérée! Elle ne voulait pas pleurer, mais
+ses yeux étaient gonflés de larmes! À la fin, et parlant
+tout bas, sur un ton solennel:</p>
+
+<p>&mdash;Frédéric, me dit-elle, vous me ferez mourir de
+chagrin, avec ces opinions et ces discours de l'autre
+monde. Ayez pitié, monsieur, d'une mère au désespoir,
+qui vous aime et qui vous honore, en dépit de tant d'affreux
+paradoxes dont vous m'assassinez. Je ne sais par
+quelle fatalité les doctrines des philosophes ont gâté
+votre c&oelig;ur, mais votre c&oelig;ur est gâté sans retour. Vous
+aussi, vous, un prince de la confédération germanique,
+un Wolfenbuttel, vous rêvez l'égalité sociale, vous méprisez
+votre couronne, vous êtes prêt à renoncer au
+nom de vos aïeux, vous n'avez plus de foi à la royauté,
+vous, le dernier descendant de tant de princes, dont la
+famille a fourni des reines à deux trônes!</p>
+
+<p>Sa voix, en ce moment, trahissait toutes les angoisses
+de la noble dame; elle tomba dans un profond accablement;
+la désolation et la terreur étaient gravées sur
+ces traits superbes: à l'aspect de ce désespoir, je sentis
+toute ma faute, et j'attendis que ma mère consentît à
+m'entendre, pour lui demander grâce et pardon!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! hélas! reprenait-elle, mon propre fils m'a
+tuée sous le déshonneur! Jetez-moi sous les pieds de
+mes chevaux, faites-moi épouser un homme de finance,
+de roture ou de robe... Je suis perdue; les rois me
+méprisent, les reines m'évitent, désormais je n'ai plus
+qu'à vivre, abandonnée et sans crédit, au fond de mon
+manoir! Ainsi elle parlait, désolée, et pourtant elle ne
+pleurait pas, elle serait morte plutôt que de pleurer;
+mais elle priait tout bas le Dieu des bons conseils et des
+sages consolations.</p>
+
+<p>Ce noble c&oelig;ur, dont l'orgueil même était une vertu,
+représentait tout à fait ces obstinés sublimes qui ne
+comprendront jamais que le monde a changé. Le monde
+entier peut s'écrouler, ils restent immobiles sous les débris
+de l'univers.</p>
+
+<p>Voilà comment, rêvant beaucoup et parlant peu, nous
+arrivâmes à Paris, ma mère et moi, vers la fin de décembre,
+par une nuit d'hiver, à l'instant même où toutes
+les petites maisons des faubourgs profanes s'éclairaient,
+l'une après l'autre, de feux mystérieux.</p>
+
+<p>Quand je fus bien assuré d'être à Paris, je me sentis
+mieux. Un somptueux hôtel était retenu pour ma mère,
+dans le beau quartier de la ville, au faubourg Saint-Germain;
+c'est là que nous descendîmes. Le lendemain
+de notre arrivée, la comtesse était déjà tout entière aux
+longs préparatifs de sa présentation à la cour de Versailles;
+moi, je sortis à pied, afin de m'orienter dans ce
+rendez-vous de tous les étonnements.</p>
+
+<p>Paris offrait alors un spectacle incroyable, un Paris tout
+neuf, et qui pourtant n'a duré qu'un jour. C'étaient trois à
+quatre villes en une seule; c'étaient plusieurs peuples
+sous un seul nom. Peuple étrange et divers; en même
+temps emporté par une extrême jeunesse, et frappé
+d'une horrible décrépitude; à la fois poussé en avant et
+retenu dans l'ornière; indécis dans ses volontés, inconstant
+dans son amour. Ce qu'il y avait de plus nouveau,
+de plus attrayant, de plus repoussant, de plus louable et
+de plus joli dans cette cité des merveilles et dans cette
+<i>cour des miracles</i>, c'étaient, aux deux extrémités de la
+ville: le Palais-Royal et le faubourg Saint-Antoine. Le
+nouveau propriétaire du Palais-Royal, qui, tout d'abord,
+était le <i>Palais-Cardinal</i>, ne voulant plus se contenter
+des apanages d'un prince, avait fait de son palais
+une boutique; il avait caché sous ses vieux ombrages, un
+abominable assemblage de boutiques et de maisons infâmes,
+consacrées au jeu et à la prostitution. Le faubourg
+Saint-Antoine, enivré de révoltes, et murmurant sa joie
+et sa menace aux murailles de la Bastille, avait le pressentiment
+de sa prochaine délivrance. À la voir de près,
+la Bastille tombait en ruines, et non-seulement la Bastille,
+avec ses sept tours et ses canons de fer, mais encore
+les monuments les plus solides et les plus consacrés
+dans cette ville souveraine: la Sorbonne et l'Archevêché,
+Notre-Dame et le Louvre, tout ce qui se tenait debout,
+depuis des siècles, était croulant, tout ce qui vivait était
+mort! Ceux qui semblaient vivre encore... autant de
+fantômes qui ont oublié de s'enfuir le matin, au premier
+chant du coq. Entre ces vieux monuments qui croulaient,
+entre ces grands hôtels chargés d'armoiries vermoulues,
+dans ces rues traversées de tant d'équipages, duchesses
+se rendant à la cour, petits-maîtres allant se battre à Vincennes,
+filles d'opéra qui ont dormi chez le ministre,
+abbés de cour allant à l'Académie, un peuple entier vivait
+d'une vie active, ardente, impitoyable, et l'on comprenait,
+à le voir agir, que ce grand peuple était vraiment
+fait pour toutes les conquêtes de l'avenir.</p>
+
+<p>Le bourgeois de Paris, au temps dont je parle, il
+n'avait rien conservé de l'ancien bourgeois de la Ligue;
+il était riche, impassible, et tenant à ses franchises, mais
+dévoué et fidèle à son roi. Le peuple de Paris, une heure
+avant 1789, était un beau jeune homme en guenilles,
+oisif, moqueur, prêt à tout, terrible, habitué à voir toutes
+les grandeurs, à les voir de très-près, et à les saler au sel
+des chansons les moins équivoques. À un peuple ainsi
+fait, on pouvait, sans craindre un refus, tout proposer.&mdash;Allons!
+peuple, et portons à bras la chaise où se
+tient souriante M<sup>me</sup> de Pompadour; allons! bon peuple,
+et couvrons de boue et d'injures le cercueil de ton maître.
+Ami-peuple, il s'agit de traîner Beaumarchais à Saint-Lazare...
+et le lendemain, tu renverseras, tu pilleras, tu
+briseras Saint-Lazare, et tu ouvriras ces cachots à la
+douce lumière... O peuple! interrogé par tous les doctes,
+sollicité par toutes les révoltes, plein de chefs-d'&oelig;uvre
+et plein d'espérances! Il était prêt à toutes les hardiesses,
+il était préparé à toutes les réformes! Tout ce qu'on lui
+commandait (pour peu que l'on sût s'y prendre), il
+l'exécutait sans remords, par plaisir ou par vanité. Il se
+jouait également du temps présent et du temps passé; il
+sentait, dans sa misère, que l'avenir appartenait à son
+génie; il ne s'inquiétait ni d'opprobre, ni de gloire, il
+attendait. Il sentait confusément que la ruine de ses
+maîtres était partout; que le trône avait été miné sans
+retour, et il s'en remettait, sur une douzaine de filles
+de joie et de malheur, dont il était le père et le conseil,
+le fauteur et le complice, pour renverser le peu qui restait
+debout en France: Église, Université, noblesse. Il
+était, ce peuple, un roi déchu, qui se disait: demain je
+règne à mon tour!</p>
+
+<p>Pourtant cette force irrésistible était encore une force
+ignorée! Elle obéissait, somnolente, en attendant l'heure
+de sa révélation suprême; elle obéissait (l'habitude!),
+au sceptre, au bâton, à la crosse, à la corde, à la Bastille,
+au Châtelet, au bon plaisir; et celui-là eût été, certes, un
+mortel prévoyant, qui eût compris et deviné, sous cette
+obéissance inerte et de pur instinct, que cette obéissance,
+en effet, cachait une révolution!</p>
+
+<p>Ces premiers moments de mon étude et de ma curiosité,
+au milieu de la ville, étaient pleins d'intérêt pour moi.
+J'aurais dit, à voir tout ce mouvement, que chaque jour
+était un nouveau jour de fête; il y avait pour chaque
+heure de la journée une nouvelle joie, un divertissement
+tout nouveau: la fête commençait, dès le matin,
+au premier rayon de beau soleil qui dorait les places
+publiques. On riait, on chantait, on vendait, avec mille
+cris divers, mille denrées diverses; on ne soupçonnait
+pas le travail, dans cette capitale aux mille têtes sans
+cervelle, où le peuple était maître en l'absence du roi.
+Versailles, en effet, a beaucoup travaillé pour la liberté
+de Paris, pour la perte du trône de France. En ce Versailles
+des mystères, la royauté s'était exilée, et elle ne
+comprit pas qu'elle s'était exilée en même temps de la
+confiance et des respects de la cité souveraine.&mdash;Et
+vraiment il n'y pas de roi, pas de prince, et pas de poëte
+et pas d'artiste, et pas même une femme à la mode et
+jalouse de sa beauté, qui se soient éloignés de Paris sans
+y laisser un morceau de leur sceptre, un peu de leur
+génie, un peu de leur gloire ou de leur beauté.</p>
+
+<p>Ce que j'aimais surtout dans cette ville à tout glorifier,
+à tout briser, c'était cette profusion d'ironie et de bel
+esprit que le Parisien jette à pleines mains, à droite, à
+gauche, et sauve qui peut! Dans chaque taverne, au coin
+de la rue, et partout où ce peuple est oisif, vous rencontriez
+une assemblée éloquente, intelligente et superbe
+de beaux esprits, d'artistes en chaussures trouées, sans
+feu ni lieu, mal nourris, peu vêtus, qui se consolaient de
+leur misère présente par la parole et par l'espérance. Ils
+brisaient, ils renversaient toute chose, en leur improvisation
+furibonde, et maintenant je ne comprends pas que
+la royauté de France ait résisté si longtemps à ces Platon
+de tabagie, à ces Montesquieu de café ou de cabaret, à
+ce pêle-mêle irrésistible de législateurs en haillons, à ce
+peuple affamé de pauvres diables vivant de leur génie,
+au jour le jour, sans inquiétude et sans lendemain, barbouillant
+au hasard une toile ou une feuille de papier
+pour payer leur hôtesse; hommes d'un sens profond,
+toutes les fois qu'il s'agissait d'art et de poésie, intrépides
+railleurs du pouvoir, ne croyant à rien, pas même à
+leurs doutes les mieux prononcés; ces hommes-là représentaient,
+énergiques et passionnés, le peuple éclairé,
+superbe et mécontent, un peuple à part, acceptant un
+bienfait sans songer au bienfaiteur, à qui tout semblait
+dû, qui ne devait rien à personne, et qui disait volontiers,
+dans son orgueil et sa toute-puissance à venir: le sol que
+je foule est à moi!</p>
+
+<p>On les voyait ces sophistes, ces philosophes, ces déclamateurs
+que l'éloquence attendait avec la liberté, déjà
+délivrés de l'épée et de la perruque, de la poudre et des
+manchettes, et de la broderie à l'habit, de la boucle au
+soulier, en bas de laine, en chapeau tout uni, sans dentelle
+et sans jabot, s'asseoir insolemment à la table des
+grands, occuper les premières places, s'emparer de la
+conversation, parler de tout, décider de tout, commettre
+avec leurs mépris, mal déguisés, mille insolences chez
+leurs imbéciles Mécènes, puis, quand ils étaient bien
+repus, et que la dame de céans leur avait donné un
+rendez-vous nocture, ils quittaient ces salons serviles, ces
+maisons tremblantes de la peur que l'esprit inspirait,
+sans saluer personne. À peine ils rendaient son salut au
+duc et pair... En revanche, ils tutoyaient amicalement
+son maître d'hôtel... Et voilà ce que le riche ou le noble
+avait gagné à faire, du métier d'artiste et de la profession
+d'écrivain, un métier de mendiant! On les forçait, ces
+pauvres diables, à plier le genou pour dîner, mais une
+fois repus, le rôle changeait, et c'était au tour de l'amphitryon
+à s'abaisser.</p>
+
+<p>Croyez-moi, seigneurs, mes frères, respectons l'artiste,
+honorons l'écrivain, et, qui que nous soyons, prenons
+garde à ces hommes si disposés à prendre une rude
+et cruelle revanche! Hélas! je l'ai appris, à Paris même,
+il n'en faut pas douter, le poëte est plus fort que le ministre
+qui le gouverne, et l'artiste est le maître absolu du
+riche qui le paye. Il est plus fort, parce qu'il est plus
+patient. Voyez tout ce siècle, il flétrit, de toute sa force et
+de tout son dédain, le poëte, l'artiste et le philosophe! Il
+en fait son jouet, son esclave et son martyr! Ah! siècle
+idiot! royauté insensée! et grands seigneurs stupides!
+Ces méprisés, ces déshérités, ces mendiants, ces parasites,
+quelle revanche ils sauront prendre! O mes frères,
+les seigneurs féodaux, croyez-moi, n'humilions personne
+et surtout le talent, car il se venge!</p>
+
+<p>Or, voilà ce que Louis XIV avait mis en pratique, voilà
+ce que le fameux roi Louis XV n'avait jamais voulu comprendre;
+il ne l'a jamais compris!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+
+<p>Ainsi mon instinct ne me trompait guère, lorsqu'il me
+poussait à envisager tout d'abord, comme le plus digne
+objet de mes études, ce monde à part de littérateurs et
+d'artistes qui a laissé tant de traces. Aujourd'hui ces apparitions
+dansent autour de moi, confusément enveloppées
+d'ombre et de lueurs.</p>
+
+<p>Visions étranges! Que de misères! que d'envie! Eh!
+que de gloire et que d'injures! Voyez tout ce siècle animé
+de ces tristesses formidables, obéissant à ce suprême
+ennui! Le malheur a courbé sa tête légère, la misère a
+chargé ce front riant de rides précoces; mille tyrannies
+ridicules l'ont torturé à coups d'épingle, ce XVIII<sup>e</sup> siècle
+doué, à son berceau, des dons les plus heureux de la fée:
+intelligence, esprit, courage, ardeur à tout comprendre
+et génie à tout produire! Il est semblable à l'enfant flétri
+par la férule, à l'esclave écrasé sous le joug, au mendiant
+couvert d'humiliations par le premier gentilhomme, condamné
+à la gêne par le parlement, au feu par l'archevêque!
+Alors, comment vouliez-vous qu'il ne se vengeât
+pas? Ce beau siècle est occupé à tout souffrir! Souffrance
+héroïque et pleine de fièvre! O misère et désespoir des
+grands travailleurs, qui ont été l'honneur de cet illustre
+moment dans la vie et dans le labeur de cette nation!
+J'en ferais, au besoin, un de ces tableaux tout chargés de
+l'histoire et de ses principaux acteurs que l'on expose
+aux regards du passant.</p>
+
+<p>Ce tableau, le voici, vous le pouvez contempler tout à
+votre aise et non pas sans d'intimes frissonnements.</p>
+
+<p>Et pour commencer le tableau de ces misérables,
+savez-vous quel est cet homme anéanti sous les mépris
+des gens de sa race et de sa caste, qui suit le convoi de
+sa femme, seul et sans un ami pour l'accompagner au
+cimetière, où la fosse commune attend cette infortunée!..
+Hélas! la pauvre femme était jeune et belle, elle s'est
+noyée avant-hier, sans donner d'autre raison que l'ennui à
+son suicide; son époux, qui la suit, n'est pas assez riche
+pour acheter son deuil, c'est l'auteur de <i>Mélanie</i> et de <i>Warwick</i>.
+Voyez, au sommet de la rue Saint-Jacques, ce petit
+abbé qui s'échappe en riant de ces murailles où il habitait
+un grenier qu'il appelait <i>sa Chartreuse</i>... Allons, place
+à ce grand poëte... il fuit ces sombres murs, sa mansarde
+et sa chartreuse bien aimée; il fuit sans retourner
+la tête, et le voilà dans le grand monde, oracle du jour,
+maître de la Comédie, applaudi au théâtre, enivré de
+gloire... Le lendemain, honteux de ses incroyables succès,
+fatigué de sa gloire, il se retire, en Parthe, de la vie
+active; il reprend les graves fonctions du pédant, et il se
+flagelle enfin pour se châtier d'avoir eu tant de grâce et
+tant d'esprit en vers français. Il avait nom Gresset, cet
+homme-là, et sa gloire, un instant, inquiéta Voltaire...
+Et cet autre, au sommet de cette maison, qui soupe à
+sa fenêtre, à côté d'une ignoble servante!... Encore un
+peu, le monde est à ses pieds! Chacune de ses paroles
+est un arrêt; chacune de ses plaintes est une menace...
+Attendez qu'il soit repu de gloire! Il s'empoisonne, un
+jour d'été, et sa femme légitime devient la Marton d'un
+palefrenier! O quelle misère en tout ce monde littéraire,
+à la fois si triste et si puissant! Diderot apporte en courant
+dix écus à sa femme, et sa femme renvoie à l'instant
+ces dix écus au libraire: elle a peur que le libraire ne
+soit volé. Marmontel invite à dîner un ami très-pauvre,
+et, pour obtenir de la laitière un crédit supplémentaire,
+il fait ce qu'il ne ferait pas pour M<sup>me</sup> de Pompadour,
+il adresse à la laitière une belle épître en vers harmonieux.
+Celui-ci était né poëte, il comprenait et traduisait
+Virgile, il s'appelait Malfilâtre!... Il meurt dans la misère,
+et d'un mal honteux, en tendant la main.</p>
+
+<p>Ce grabat qu'on transporte, et que deux s&oelig;urs de charité
+attendent sur le seuil de l'Hôtel-Dieu... ô malheur à
+ces temps égoïstes, malheur à ces crimes de lèse-poésie!
+Il était vraiment un poëte, un vrai poëte, et le Juvénal de
+son temps, ce malheureux que l'on porte à travers la rue,
+étendu sur cette civière abominable... il s'appelait Gilbert.
+Voilà mes fantômes... En même temps paraissaient,
+et sous mes yeux éblouis, que dis-je? épouvantés, dans
+les phases diverses de leur fortune, tous les satellites subalternes
+de cette gloire active, intelligente et remuante...
+à l'infini. Voici Marmontel en sabots, voilà Marmontel dans
+le carrosse à M<sup>lle</sup> Clairon! Par la barrière d'Enfer entrait
+Grétry, nouveau venu d'Italie, et portant ses pauvres
+hardes sur son dos; Rétif de la Bretonne et Mercier se
+disputaient un coin de la borne où ils écrivaient leurs
+tableaux de m&oelig;urs. M. Dorat, poudré, musqué, porté,
+pomponné, saluait à droite à gauche, et les gens de
+qualité ne lui rendaient pas son salut; dans une riche
+berline attelée de deux excellents chevaux, Beaumarchais
+traversait la ville et brûlait le pavé; on l'eût pris
+pour son patron lui-même, Pâris de Montmartel. M. de
+Buffon croisait M. de Montesquieu; La Chaussée en pleurant
+toujours, s'enivrait sans cesse avec Piron, qui riait
+toujours. Écoutez ces pleurs, ces grincements, ces cris
+de joie, et ces calomnies atroces, athéisme, ovations,
+clameurs étranges, joies d'ivrogne, anathèmes et cantiques,
+odes et chansons, pots-pourris, pont-neuf, stances,
+<i>Tristes Nuits</i>, scandales, chiffons, persiflages de l'&OElig;il-de-B&oelig;uf,
+financiers, revendeuses à la toilette, harengères,
+sages-femmes, appareilleuses, duchesses, marquises, et
+danseuses, et Saint-Lazare et la petite maison, la coulisse
+et les petites maisons, académiciens, cuisinières, philosophes,
+racoleurs, coquines et coquins, bateleurs, joueurs,
+maîtres d'armes, inventeurs, souffleurs, escamoteurs,
+magnétiseurs, guérisseurs, dégraisseurs, comédiens, comédiennes,
+rapins, bondrilles, franciscains, capucins,
+béguines, confesseurs, bouffons et nouvellistes, journaux
+et bouts-rimés, Encyclopédie... et petits livres, chez la
+petite Lolotte, à l'enseigne de <i>la Frivolité</i>, c'est tout ce
+siècle! Il porte à la fois le sceptre et le crochet, la hotte
+et l'éventail, la pourpre et la hure, il est ivre, il est fou,
+il est... tout... il est l'abîme, et pire encore, hardi jusqu'à
+la folie, insouciant jusqu'à la bêtise, avare à faire
+honte, égoïste et prodigue à faire peur.</p>
+
+<p>Et tout au pied du grand escalier de la grand'chambre,
+je vis monsieur le bourreau en petit costume, allumant
+un joli petit bûcher en miniature, où de sa main blanche
+il brûlait des <i>missels</i>, des <i>oremus</i>, des thèses de théologie,
+aux lieux et place des livres que le magistrat avait
+condamnés à être lacérés et brûlés vifs, le magistrat lui-même
+ayant grand soin de sauver ces livres du bûcher,
+et d'en parer les rayons de sa bibliothèque. O mensonge!
+ô flamme absurde et ridicule! ô pensée impérissable et
+défiant la flamme et le bûcher!</p>
+
+<p>Pour l'observateur sans passion, c'était pitié de comparer
+la violence de ces principes qui marchent, et la
+faiblesse des digues qu'on leur oppose; c'était pitié de
+songer que ces lettrés, ces hardis philosophes, persécutés
+à ce point-là qu'ils étaient devenus populaires comme
+des rois, vont disparaître de la face du monde réel, pour
+faire place à quelque chose dont la littérature n'avait pas
+d'idée, à l'éloquence, à une autre force encore inconnue,
+à la philosophie, à la politique! Or, ces deux forces,
+sorties tout armées de la littérature, elles ont eu pour
+dernier résultat, la libre pensée et la libre parole... un
+monde au delà des mondes créés.</p>
+
+<p>Eh bien, ce monde à part dont on n'a jamais vu le
+pareil, cet empire absolu des fantaisies, des libertés, des
+rêves, des utopies, des colères et des satires, si vaste et
+si grand, devait finir avec le vieux marquis et frère capucin
+de Ferney, quand il rentra, le sublime vieillard,
+riant d'un sourire ironique et triomphant dans ce Paris,
+qui était aussi sa capitale. Il revenait pour mourir dans
+ce Paris, sa proie et sa conquête, malgré la cour et malgré
+l'Église, deux forces vaincues. Voltaire fut le dernier
+roi qui triompha de Paris. Il entra dans sa bonne ville,
+en dépit du roi qui croyait régner alors; il entra seul et
+l'arme au bras, content d'avoir gagné la bataille à lui
+seul, que lui seul il avait livrée! Il arriva donc, vainqueur
+comme vint Henri IV, mais sans entendre la
+messe: au contraire, en brisant le prêtre et l'autel. Alors
+Paris s'est prosterné sous les mains du vieillard, comme
+se prosterna le fils de Franklin. «Dieu et la liberté!»
+disait Voltaire, et c'est pourquoi depuis ce temps, Paris
+ne s'est plus prosterné devant personne, et pas même
+devant le génie... Il avait adoré Voltaire, et désormais il
+se crut dispensé de toute autre adoration.</p>
+
+<p>Dans ce Paris, qui, vu de loin, est semblable à la
+fournaise, aux temps dont je parle, il advint que le
+maître absolu, même avant le roi, même avant M. de
+Voltaire, était, qui le croirait? un vieil et fidèle ami du
+peuple français, le fameux Polichinelle, enfant de l'Italie,
+et bourgeois de Paris, sur le Pont-Neuf. Si quelqu'un
+eut jamais plus d'esprit que Voltaire, à coup sûr c'est
+Polichinelle.</p>
+
+<p>Il riait de toute espèce de pouvoir, à commencer par le
+préfet de police! Il jetait à pleines mains l'ironie et le
+mépris; il annonçait confusément à ce peuple, voisin de
+tant de libertés incroyables, la première de toutes les
+libertés, la parole! On l'écoutait bouche béante, et chacun,
+lui voyant renverser le trône et l'autel à coups de
+pied, se demandait si la Bastille était un rêve, et si la
+lettre de cachet était encore en honneur dans ce pays
+du bon plaisir? Quel tumulte en ce Polichinelle, et quelle
+orgie incroyable de paradoxes, de railleries, de sarcasmes
+publics, dans les carrefours, encore imprégnés du sel
+âcre et montant de la comédie ancienne! Où donc était
+maintenant ce peuple obéissant à ses rois, et qui, les
+voyant passer, se mettait à genoux comme pour le bon
+Dieu? En même temps la halle et la place Maubert
+étaient remplies de toutes sortes de tribuns sans nom, qui
+s'essayaient à tous les bruits de l'émeute, aux tempêtes
+les plus terribles des révolutions. Vous auriez dit une
+ville déchaînée, à la voir, à l'entendre, et que Paris était
+déjà à cent lieues de Versailles, tant l'abîme était vaste et
+profond qui séparait le roi du peuple, et la cité de Voltaire
+du palais de Louis le Grand.</p>
+
+<p>Tout autre à ma place eût été grandement épouvanté
+de ces fièvres et de ces symptômes, mais, Dieu merci!
+j'étais un philosophe, un poëte, un rêveur. La rêverie
+allemande m'a sauvé dans ce Paris du dernier siècle; elle
+m'a rassuré dans les tristes angoisses dont j'ai été le témoin
+et la victime. Ainsi grâce à mes rêves, toutes les
+visions cruelles qui ont assailli mon âme, elles me sont
+arrivées émoussées et sans force. Ainsi l'idéal m'a protégé
+longtemps, il est vrai; mais j'ai pensé mourir, quand
+il m'a rejeté de ses bras. J'ai donc porté ma rêverie en
+tout lieu, parmi le peuple, au palais du roi, au milieu
+des enfants qui grandissent, imprévoyants de l'avenir.
+Vraiment, tel était aussi ce grand-peuple en ses bouleversements;
+il offrait un grand spectacle... horrible et
+charmant, aimable et furieux.</p>
+
+<p>Et le soir, après mes rêves du matin, je rêvais encore.
+J'allais au théâtre en curieux: je m'abandonnais en poëte
+aux illusions de la scène, et j'écoutais le vieux drame à
+la façon d'un homme de l'autre siècle. Au fait, j'avais
+des rires et des larmes véritables, durant ces représentations
+des vieux chefs-d'&oelig;uvre. J'étais le seul qui fût
+sérieux et attentif, car c'était la mode alors de ne plus
+partager les émotions qui avaient fait la gloire des grands
+auteurs du grand siècle. En effet, déjà la passion s'était
+pervertie, et le drame avait changé de but. La déclamation
+remplaçait sur la scène l'amour, la terreur, les
+larmes, tout ce qui faisait la tragédie au temps de Corneille
+et de Racine. Je suis le dernier homme en France
+qui se soit plu aux chefs-d'&oelig;uvre nationaux. Je les ai
+regrettés, je les regrette encore, malgré mes deux
+fameux compatriotes, G&oelig;the et Schiller.</p>
+
+<p>Quelquefois, las d'être en dehors de la scène, j'arrivais
+sur le théâtre au moment où le drame était à sa plus
+éclatante période, et je me mêlais aux comédiens, à l'instant
+le plus vif de leur passion. Les voilà tous! Silence à
+ces rois, et respect à ces héros! Approchez-vous, entrez
+pleinement dans la vieille histoire ou dans l'anecdote
+d'hier. Pendant trois heures vous avez sous les yeux une
+reine, une ingénue; elle rentre en vain dans les coulisses,
+elle vous parle encore en reine, en ingénue. Ah! que de
+fois cela m'est arrivé, de prendre au sérieux cette passion
+de commande, et d'écouter ces soupirs, de pleurer
+sur ces malheurs. Alors on n'eût pas été le bien venu à me
+dire que tout cela était un jeu; non! non! Cette illusion
+et cet enivrement ne pouvaient pas être une feinte, quand
+j'étais près de ces grands talents d'autrefois, quand de
+cette âme à moitié épanchée, je savourais le reste. Hélas!
+hélas! la toile baissait aux applaudissements, aux murmures
+du parterre, et tout était dit pour ce soir-là. Alors
+ma déesse devenait plus calme, sa robe de reine faisait
+place à la robe vulgaire, ses bijoux disparaissaient sous un
+chapeau fané, cette suite de serviteurs à galons dorés la
+laissait dans le désert, elle renfermait dans sa toilette le
+coloris de son visage, la blancheur de ses mains, la majesté
+de sa taille, sa passion, son âme et tout elle-même.</p>
+
+<p>Je la voyais partir avec dédain, et sans regret.</p>
+
+<p>Ce Paris, mon charme et mon épouvante, était semblable
+à ces contes des Mille et une Nuits, qui bercent
+notre enfance; on dirait une ville de l'Orient, qui, le soir
+venu, ouvrirait soudain tous ses harems. Croyez-moi,
+jeune homme, enivré du mystère de vos vingt ans,
+attendez le soir, quand l'air est chargé de parfums, quand
+les chanteurs des carrefours jettent l'harmonie à tous les
+vents, quand mille lueurs solitaires, comme autant
+d'étoiles, nous font comprendre que la vie est partout
+avec l'amour; alors, perdez-vous dans cette foule, au
+milieu de ces piéges charmants, des rires et des surprises:
+pour peu que vous ayez vingt ans vous la rencontrerez
+la déesse errante et vivante, que le roi Louis XV emportait
+au château de Luciennes, et faisait reine à son tour.</p>
+
+<p>J'ai donc bien choisi mon heure et mon jour, en arrivant
+dans la ville-maîtresse, au moment le plus dramatique
+de sa chute, au milieu de cette émeute du passé
+contre l'avenir, dans cette rencontre ardente de tout ce
+qui voulait vivre, opposée à tout ce qui devait mourir.</p>
+
+<p>Surtout, parmi ces souvenirs de ruine et de dévastation,
+je me rappelle un jour (ce fut la première et la dernière
+fois) où j'eus l'honneur de conduire ma mère au Théâtre-Français.
+On y devait représenter un drame étrange, une
+incroyable comédie, et il fallut de vives protections pour
+nous procurer une loge; nous fûmes rendus au théâtre
+de bonne heure, c'était la première fois que ma mère
+attendait. Quand nous entrâmes, la salle était remplie
+du parterre au sommet, c'était une attente universelle.
+On eût dit les Israëlites dans le désert, quand la baguette
+de Moïse demande au rocher le fleuve qui va désaltérer
+tout un peuple.</p>
+
+<p>Je vois d'ici ma mère, auguste, imposante, et que rien
+n'étonne. On eût dit une reine, et quand la toile enfin se
+leva sur ces abîmes, son regard impassible et clair ne
+témoigna ni surprise ni étonnement,</p>
+
+<p>Que vous dirais-je? Elle et moi nous assistâmes à un
+drame inouï que nous n'avions pas soupçonné, même
+dans les songes de la fièvre. Apparut d'abord à nos yeux
+incrédules un valet doré, fringant, beau parleur, amoureux.
+Amoureux... un homme en galons! Ce valet parlait
+de toute chose et se moquait de tout le monde, et de son
+maître plus que de personne; il fronde, il intrigue, il ne
+respecte rien, pas même sa maîtresse; effronté faiseur
+de quolibets de la plus vile espèce, hâbleur, moraliste;
+libertin jovial, osant tout, prêt à tout, même à l'adultère;
+orateur et poëte, diplomate et musicien, ancien journaliste
+et médecin de cavalerie, toujours sautant, riant,
+gambadant, le héros de la pièce, en un mot; une étoile,
+un sphinx... Vous le menacez de la justice, il s'en
+moque, il rit au nez du magistrat qui l'interroge en bégayant:
+Ah! le traître, et le brigand! qu'il était gai, joli,
+jovial, ami de la joie, et serviteur de toutes les licences!
+un philosophe! un enfant trouvé!</p>
+
+<p>Cependant, ma mère attentive, épouvantée, osait à
+peine entendre et comprendre! On aura changé, se disait-elle
+en rougissant sous son rouge, la langue française,
+et les mots aujourd'hui n'ont plus le sens d'autrefois.</p>
+
+<p>Bientôt quand monseigneur le valet avait fait la roue,
+et papillonné tout à son aise, monsieur son maître arrivait
+à sa suite. Or, ce nouveau venu dans cette comédie,
+il n'était rien moins qu'un imbécile! Au contraire, il
+était un grand seigneur, un Espagnol, noble même pour
+un Espagnol, un bel esprit, élégant, affable et sachant
+le prix d'une belle femme, excellent maître d'un excellent
+château, ayant le droit de justice haute, et n'en abusant
+pas quand il est sans passion, en un mot un bon
+seigneur. C'est justement ce maître excellent qui va devenir
+un jouet, un bouffon sous la main de son valet.
+Son valet l'attaque, le presse et le pousse, et le réduit à
+rien; son valet lui dispute jusqu'à une servante dont le
+pauvre homme a quelque envie, et sous ce bon prétexte
+que lui, le valet, il est le fiancé de cette fillette. O temps!
+ô m&oelig;urs!&mdash;Quoi donc? à entendre l'impertinent, vous
+n'avez eu <i>que la peine de naître</i>, Monseigneur. <i>La peine
+de naître</i>... Quelle phrase, et quel contre-sens pour une
+princesse de Wolfenbuttel!</p>
+
+<p>Ma mère était hors d'elle-même... Et la soubrette aussi
+dédaigne Monseigneur, la soubrette qui redit tout à son
+époux futur! Vassale indocile, espiègle, insolente; élégante
+comme une dona, belle parleuse aussi, folle d'amour
+et ne le cachant guère. Quelles m&oelig;urs chez un grand
+d'Espagne, chez un seigneur de la Toison d'or! Quelle
+maison, et comment tenue? Hélas! ma mère n'en revenait
+pas.</p>
+
+<p>Mais son épouvante et sa profonde horreur furent portées
+à leur comble, lorsqu'au milieu de l'intrigue elle vit
+arriver un grand homme habillé de noir, en longue soutane,
+et coiffé d'un chapeau de prêtre, le rabat blanc,
+l'&oelig;il creux, l'air hébété, les cheveux huileux, la tournure
+ignoble, le sourire méchant, la démarche hypocrite, un
+petit-fils de ce Tartufe que ma mère appelait le crime
+unique du grand roi Louis XIV... O ciel! (peu s'en fallait
+que ma mère, ainsi parlant, ne fît un signe de croix),
+ils n'ont pas même respecté leur Église, et les voilà qui
+traînent dans leurs gémonies le dépositaire et le représentant
+de l'antique foi! Lui-même, ce profane chapelain,
+ce prédicateur de salon, ce courtisan de toutes les heures,
+le faiseur de bons mots du Maître, il est le complaisant
+de Madame, le serviteur des valets de la maison, le
+flatteur en titre, le compagnon du petit chien, le proxénète
+universel!... Au même instant, léger et brillant,
+comme un papillon à son premier vol, se posant à peine,
+insouciant et volage, un printemps qui chante, une fleur
+qui s'ouvre, un rêve ignorant et naïf, ah! mon Dieu!
+voilà un adolescent plus dépravé qu'un chambellan de
+l'empereur, un enfant qui raconte aux nuages, aux arbres,
+aux fleurs, à la source limpide, et même à une
+vieille femme les premiers battements de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Un enfant... dites-vous? Prenez garde à cet enfant, Mesdames!
+Redoutez son premier feu, ses lèvres de flamme,
+ses caresses incertaines; redoutez son sourire, son regard,
+sa voix, son geste et sa vague passion. Voyez: la soubrette
+l'embrasse avec joie et remords. Voyez madame la
+comtesse; une comtesse, une femme mariée à un grand
+seigneur... elle le regarde en soupirant. Voyez, comme
+on le dépouille, en hontoyant, dans le boudoir, comme on
+admire, avec un grand soupir, sa main blanche et son
+bras charmant. Voyez, ce bel enfant, on l'adore; il a des
+envieux, des ennemis, des jaloux, mais on l'adore. Ah!
+ces femmes qu'il enveloppe, amoureuses, dans ses naissantes
+amours, elles n'osent pas lui apprendre ce qu'il
+apprendrait avec tant d'ardeur; mais aussi si tu savais
+cela, Chérubin, <i>Chérubin d'amour</i>!</p>
+
+<p>Cependant à côté de ce Chérubin il existe un être
+encore plus ignorant, une petite fille qui ne sait rien, qui
+se laisse instruire, et qui n'apprendrait rien toute seule.
+Avec toi, petite Fanchette, avec toi, Chérubin répète hardiment
+les leçons qu'il dérobe à Suzanne; avec Fanchette
+il est hardi comme un homme. Il prend à celle-ci tous
+les baisers que celle-là lui refuse. Esprit, chansons, rêves
+brûlants, tant de passions qui jasent et se taisent, se montrant,
+se cachant tour à tour; hardies et craintives, ces
+passions confondues, mêlées, pressées l'une contre l'autre,
+arrivent enfin à ce que ma mère appelait <i>l'abomination
+de la désolation</i>. C'était vraiment la fin du monde; il n'y
+avait plus rien, au delà, que l'abîme! Allons! c'en est fait,
+plus de trône et plus d'autel.</p>
+
+<p>Dans ce drame infernal, animé de la verve et des mépris
+de Satan lui-même, et tout rempli de sa voix stridente
+et de son rire affreux, tout l'édifice était ruiné de
+fond en comble, toutes les vertus publiques et privées
+étaient vouées au plus affreux ridicule. Ici, le valet est
+hostile à son maître; ici, le mari trahit l'épouse, et
+l'épouse est la honte de l'époux. Le déshonneur, le déshonneur
+complet, sans réplique et sans rémission, est
+l'hôte assidu, féroce, implacable, de ces demeures mal
+hantées. Cette mère et ce père ont exposé cet enfant, le
+triste fruit de leurs banales amours; cependant la mère
+absolument veut épouser son fils, le fils, de son côté,
+insulte à la fois son père et sa mère... Eh! dit-il pour s'excuser:
+«C'est le bon sens, ma mère!» Dans cette débâcle
+énorme le juge est vénal, le paysan raisonne, la petite
+fille fait l'amour, le jeune enfant est libertin avant toute
+science du bien et du mal, l'homme d'église est un entremetteur;
+dans cette Babel immonde, chacun raisonne à
+la façon des démons de l'encyclopédie, et chacun parle
+hautement de ses droits et de ses devoirs. Là, on se
+tâtonne, on se coudoie, on se tutoie, on se prend au
+hasard dans la nuit, on ne se choisit pas, on se saisit, on
+se mêle; il y a des cabinets sombres, des bosquets nocturnes,
+des pères crédules, des valets fourbes! Tout est
+mystère et confusion, pêle-mêle, hasard, dilapidations;
+c'est tout le siècle agonisant! Tout se meurt, tout se
+perd; tout est mort, tout est perdu! Maintenant la livrée
+est régnante, et la seigneurie obéit au laquais. Ce sont les
+valets qui font les passions et qui les font à leur usage;
+ils forment pêle-mêle toutes sortes d'intrigues pour leur
+propre compte, avec l'argent du maître et dans son
+habit... et si parfois quelqu'un de ces bandits qui ont
+plus d'esprit que Voltaire, prend encore la livrée, à coup
+sûr, c'est par orgueil!</p>
+
+<p>Telle était la fête, horrible, abominable, impie, à laquelle
+ma mère s'était conviée elle-même!... et pourtant,
+miracle étrange, la ville et la cour applaudissaient à ce
+spectacle impossible. Le peuple, auditeur actif et passionné,
+s'amusait, à en mourir de joie et d'orgueil, de
+ce grand seigneur cruellement bafoué; le peuple était
+heureux de voir enfin arriver sur le théâtre le tour, non
+plus de l'avare, de l'hypocrite ou du misanthrope, du
+ridicule et du vicieux, mais bien cette fois le tour du fort
+et du puissant. La comédie avait fait de singuliers progrès,
+à cette époque. Elle s'attaquait au trône, aux
+croyances, à la force, à la justice; elle brisait, en se
+jouant, des sceptres et des couronnes; elle renversait
+des châteaux forts; elle marquait ses victimes au fer
+chaud, elle les marquait au front, afin de reconnaître,
+au besoin, toutes ses victimes. Ainsi l'enseignement de
+tous était devenu la flatterie adressée au pauvre aux
+dépens du riche, au faible aux dépens du puissant; le
+peuple alors jouait le beau rôle; l'habit de cour s'éclipsait
+devant l'habit bourgeois; le marquis, fustigé par
+Molière, était frappé au c&oelig;ur par Beaumarchais; mais
+aussi le peuple applaudissait à outrance; il avait, à la fois,
+le fanatisme et l'instinct de ses justes perversités contre
+le monde féodal; sa joie était sérieuse à la façon d'une
+vengeance où d'un châtiment.</p>
+
+<p>Hélas! c'est au pied de ce théâtre incendiaire que va
+s'ouvrir, tantôt, ce sentier des révolutions qui mène à
+l'échafaud!</p>
+
+<p>Qui le croirait? Pas une réclamation dans cette salle où
+vivait Molière, pas une voix dans ces échos du passé ne
+se fit entendre en faveur d'autrefois! Aux premières
+loges, les femmes étaient attendries; elles suivaient, la
+bouche entr'ouverte, haletante, les m&oelig;urs dissolues de
+ces cinq femmes, elles les accompagnaient de leurs v&oelig;ux.
+Les femmes de ce temps-là ne voyaient que l'amour;
+l'amour était la grande affaire; et comme elles sentaient
+que la fin des temps était proche, elles se hâtaient
+d'aimer.</p>
+
+<p>Hâte immense! hâte incroyable! On eût dit ces villes
+dévastées par l'Etna! Chacun se remue, afin d'échapper
+à la lave ardente, emportant ce qu'il a de plus précieux.
+Ainsi, pendant que les femmes se hâtaient sur les chemins
+de l'amour, l'ambitieux se hâtait sur le chemin de
+l'ambition.&mdash;Allons! disaient les jeunes gens, hâtons-nous,
+l'heure approche!&mdash;Hâtons-nous, disaient les
+vieillards. Seul, le peuple était patient. Il savait confusément
+pourquoi!</p>
+
+<p>Le peuple disait tout bas, comme Figaro: <i>Et moi,
+morbleu!</i></p>
+
+<p>Les grands seigneurs, saignés à blanc, par ce barbier
+maudit, imaginèrent de sourire à ces piqûres. Cela leur
+parut beau de ne pas sentir le supplice; il est vrai que
+les petits marquis de Louis XIV, plus prévoyants et plus
+sages, s'étaient plaints à outrance quand le roi eut ordonné
+à Molière de les fustiger. Ainsi, par vanité, et
+pour montrer qu'elle ne craignait rien des <i>petits esprits</i>
+et des <i>petites gens</i>, la cour se plaisait à ce spectacle, elle
+riait à gorge déployée du comte Almaviva, plus spirituel,
+plus habile, plus aimable et plus fin, à lui seul, que toute
+la cour. Voilà qui est bien! Puis cette piquante réunion
+des plus jolies femmes de la comédie ajoutait une grâce
+nouvelle à toutes ces licences. En ce moment la fête
+était double, et pendant que les grandes dames des premières
+loges s'obstinaient à faire, de Chérubin, un jeune
+homme, le parant à loisir d'élégantes dentelles, de riches
+broderies, des plumes légères et des éperons d'or d'un
+jeune page, les hommes du parterre dépouillaient Chérubin
+de son habit de cour, ils voulaient que don Chérubin
+ne fût qu'une femme. Ils lui rendaient, comme au
+troisième acte, sa cornette, son jupon, sa couronne de
+fleurs, ses fines dentelles attachées au bonnet de la nuit.
+Être double et dangereux hermaphrodite, il peuplait la
+ville de Chérubins de quinze ans, mais ceux-ci... <i>osaient
+oser</i>. Quant aux hommes, n'est-il pas dit dans cette fameuse
+comédie: <i>Il n'y a que les petits hommes qui
+s'effraient des petits écrits?</i></p>
+
+<p>On voyait aussi, étalés aux places les plus apparentes,
+et prenant leur part de ces scandales, des abbés, des
+monseigneurs, des prélats qui s'amusaient de Basile: en
+effet, le moyen de reconnaître l'Église de France en ce
+cuistre abominable échappé, tout au plus, des cuisines
+du cardinal de Rohan?</p>
+
+<p>Ainsi, les uns et les autres, le prince et l'abbé, le seigneur
+et le bourgeois, la duchesse et la grisette, ils s'enivraient
+de cette poésie, ils tournaient sans peur autour
+de l'abîme, ô fantômes!</p>
+
+<p>Seule en ce monde éperdu, ma noble mère était une
+créature intelligente de ces tortures. Elle les sentait
+au fond de son c&oelig;ur, et jusqu'aux moelles. À chaque
+instant elle était sur le point de crier: à l'incendie! au
+meurtre! Longtemps elle attendit une réaction à tant
+d'infamies, une peine à tant de forfaits; longtemps elle
+appela le spectre, emportant don Juan dans les flammes
+vengeresses... le spectre ne vint pas. La pièce se termina
+par un tranquille mariage, et par des chansons obscènes...
+Madame la princesse de Wolfenbuttel cacha sa figure
+dans ses mains.</p>
+
+<p>Elle pensait à ce que dirait l'Allemagne, si l'Allemagne
+venait à savoir qu'elle était venue à ce spectacle, en
+pleine loge, et parée de l'ordre de Marie-Thérèse, avec
+son jeune fils!</p>
+
+<p>Puis elle me regardait en rougissant, avec un air indicible
+de regret et de pitié. Son regard suppliant avait
+l'air de me dire: Pardonnez-moi!</p>
+
+<p>Elle attendit que la foule se fût retirée, avant de se retirer
+elle-même. Elle qui marchait toujours le corps
+droit et la tête haute, à la façon d'une noble dame, il me
+fallut l'entraîner hors de la salle; on eût dit à son attitude
+humiliée, à l'indignation de ce noble visage, qu'elle
+avait été insultée et que je ne l'avais pas défendue; moi-même
+j'étais honteux de voir à ma mère tant de honte
+sans pouvoir en demander raison à personne.</p>
+
+<p>En rentrant chez elle, elle chassa son majordome qu'elle
+ne trouva pas assez respectueux: elle tenait beaucoup à
+cet intendant.</p>
+
+<p>Je la reconduisis, ce soir-là, jusque sur le seuil de sa
+chambre à coucher, et je lui présentai mes plus humbles
+respects.</p>
+
+<p>Elle ne me dit que ces mots, avec un soupir de terreur:
+«Je le dirai à la reine; la reine le saura demain!»</p>
+
+<p>En effet, je ne crois pas que jamais terreur ait eu une
+cause plus juste que la terreur de ma mère... et j'ai vu
+où l'on arrivait, en partant du <i>Mariage de Figaro</i>!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+
+<p>Je sentais bien que j'étais en dehors de ce siècle, et que
+je ne le comprenais pas. Je pensais souvent que la raison
+de ce désordre était en deçà ou au delà de mon intelligence,
+et qu'à ce mouvement terrible il devait y avoir
+une cause apparente ou cachée, et que cette cause, il
+fallait la savoir! Quel était le héros, quels étaient les dieux
+de ce chaos politique? Où se tenait véritablement la cause
+de cette décadence? Je l'ignorais entièrement. Je n'étais
+alors qu'un futile jeune homme, insouciant de ma nature,
+et fort peu jaloux de creuser bien avant dans les
+choses humaines! Enfin je m'inquiétais fort peu, quand
+je voyais marcher une machine, des fils qui la faisaient
+se mouvoir. Pour moi ce monde était un spectacle amusant,
+auquel cependant j'aurais préféré, si l'on m'eût
+donné à choisir, une simple promenade avec Fanchon,
+sous notre arbre favori. Voilà pourquoi je veux qu'on
+m'excuse, si, malgré le hasard qui m'a favorisé au
+point de me jeter sur la voie des secrets politiques de
+ces tempêtes sans égales, j'ai eu si peu d'intelligence
+des faits et des hommes. Encore une fois, ceci n'est rien
+moins qu'une histoire... à peine est-ce un vieux conte,
+à mon usage! Ces événements qui représentent le
+chapitre le plus intéressant de ma jeunesse, je les ai
+vus, bien plus que je ne les ai compris; ces hommes dont
+je vais parler, je n'ai connu que leur visage; il m'a fallu
+refaire et deviner le reste. Mon peu d'intelligence va jusque-là,
+que je n'oserais pas les nommer tous, d'abord
+parce que je tiens à faire un vrai conte, de la présente
+histoire, ensuite parce que je suis l'homme de l'anachronisme
+et de l'erreur; je serais très-malheureux s'il fallait
+me fatiguer à ne confondre aucun nom, aucune date,
+aucun fait; je laisse toutes ces peines aux écrivains de
+profession.</p>
+
+<p>Le lendemain du jour funeste où ma mère avait été à
+la Comédie, elle dormait profondément, fatiguée qu'elle
+était des pénibles émotions de la veille. L'appartement,
+contre l'usage, donnait sur la rue, et du côté opposé à
+ce logis provisoire était une joyeuse taverne où naguère
+les jeunes gens à la mode avaient coutume de s'enivrer.
+L'histoire de ce cabaret serait longue à écrire. Il avait
+commencé par être un rendez-vous de beaux esprits. Il
+s'était fait, en ce lieu, plus de poésie et de bons mots
+qu'on n'en fit jamais à l'Académie! Après les gens d'esprit
+étaient venus les gens d'épée; enfin, les philosophes
+avaient remplacé les soldats autour des brocs écumants.
+Au temps où je parle, la politique avait envahi cette maison,
+reine, à son tour, dans ces lieux hantés par tant de
+pouvoirs souverains. Donc aujourd'hui le gai cabaret avait
+pris une teinte sombre, un air superbe; il ne jasait plus,
+il déclamait; l'éloquence avait remplacé la chanson
+joyeuse; où régnaient Collé et Piron naguères, se montraient
+Puffendorf et le président de Montesquieu. Ce
+cabaret était une humble image du royaume de France,
+et je finis par trouver qu'il serait un digne sujet d'étude
+et de curiosité.</p>
+
+<p>Chaque soir, c'étaient, dans cette étrange maison,
+des cris joyeux, des chansons bachiques, des propos
+d'amour, de cruelles médisances, un jeu brutal..: voilà
+pour les buveurs! C'étaient des dissertations sans fin,
+des projets inouïs, des accusations incroyables, des
+républiques imaginaires, des utopies de toute espèce,
+une révolte intelligente contre tout ce qui était l'autorité:
+voilà pour les politiques! Plus d'une fois, que le club
+l'emportât sur le cabaret, et, réciproquement, le cabaret
+sur le club, toutes ces disputes se terminaient par des
+coups d'épée, et par l'intervention de la maréchaussée!
+Ainsi, ma mère et moi, nous pouvions nous vanter d'un
+voisinage assez fécond en tristes discordes, et en clameurs
+insupportables aux amis de l'ordre et du repos. Pour ma
+part, le voisinage ne me déplaisait pas; j'aimais ces bruits
+étranges, ces subites clameurs, ces joies sans frein, ces
+dissertations lugubres dont le bourdonnement arrivait à
+mes oreilles, comme l'écho d'un canon d'alarme; j'aimais
+ces exercices oratoires, cette élégante ivrognerie
+où perçait le bel esprit et le bon sens; même, plus d'une
+fois, j'avais envié ces divertissements de chaque jour;
+mais ils fatiguaient étrangement ma mère, et ils lui
+auraient été tout à fait odieux, si d'ordinaire les matinées
+n'eussent pas été calmes, et favorables au sommeil
+du quartier.</p>
+
+<p>Donc, ce matin-là j'étais dans ma chambre, rêvant
+encore et regrettant, dans mon rêve, mon Allemagne si
+tranquille et si réglée, quand je fus réveillé par d'horribles
+clameurs qui partaient du cabaret voisin. Au premier
+abord, le bruit était effrayant. C'étaient des hurlements,
+plutôt que des cris. On jurait, on chantait, on
+appelait à haute voix le maître de la maison; en un
+instant, tout le repos du quartier fut troublé, les laquais
+eux-mêmes se réveillèrent, comme au bruit d'une assemblée
+nationale... Or, ces messieurs se réveillaient de trop
+bonne heure, et ils se remirent paisiblement à dormir,
+quand ils se furent assurés qu'il ne s'agissait guère que
+d'une dispute entre quelques jeunes seigneurs pris de
+vin, et qui faisaient plus de bruit qu'ils n'avaient le droit
+d'en faire, à six heures du matin.</p>
+
+<p>Malgré le bruit, ma mère dormait encore. Elle avait si
+grand besoin de repos, son sommeil était si précieux
+pour moi! J'envoyai donc un de mes gens à la taverne,
+priant ces messieurs de faire, à leur plaisir, un peu
+moins de tapage... une dame habitant dans l'hôtel voisin;
+elle dormait, elle avait passé une mauvaise nuit, et
+son fils priait ces messieurs d'avoir quelques égards pour
+son sommeil.</p>
+
+<p>L'instant d'après mon messager rentrait effaré: son
+message avait été reçu avec des cris de fureur: on l'avait
+rappelé <i>à l'ordre</i>! <i>à l'ordre!</i> Même il avait été menacé
+du bâton, s'il ne se retirait pas sur-le-champ: c'était donc
+une insulte à ne pas supporter.</p>
+
+<p>Je pris mon épée, et, sans quitter mon habit du matin,
+je me rendis à la taverne; j'étais de sang-froid; je vois
+encore l'enseigne de ce lieu. Elle représentait un trompette
+de régiment vidant sa bouteille avec une fille de
+cabaret; au bas de l'enseigne étaient écrits ces mots: <i>Au
+Trompette blessé</i>. J'entrai d'un pas très-calme dans la
+chambre haute du <i>Trompette blessé</i>.</p>
+
+<p>Naturellement, je m'attendais à trouver en ce lieu
+quelques jeunes militaires de bonne volonté, et à terminer
+mon affaire à l'antique façon: on se pique, on s'explique,
+et tout est dit... mais quel fut mon étonnement!...
+Je cherchais des mousquetaires... je rencontrais
+des législateurs! Je venais l'épée à la main, j'étais reçu
+par une exorde en: <i>Quousque tandem?</i> Mes spadassins
+étaient occupés à reconstruire l'édifice social! Mon cabaret
+était une chambre des députés! Bref, j'arrivais au
+beau milieu d'un combat de paroles sonores, au moment
+où s'agitaient les plus terribles et les plus brûlantes
+questions.</p>
+
+<p>C'était la première fois, certes, que j'entendais parler
+avec tant d'audace et de licence de ces choses à part que
+toute l'Europe était encore habituée à respecter: du roi,
+de la reine, des nobles, des prêtres, du gouvernement,
+de la Bastille, des lettres de cachet, de la liberté moderne,
+de la lâcheté des anciens temps. Tout brûlait,
+tout croulait dans ces discours de la ruine et de l'incendie.
+À peine, au premier abord, mon apparition fut-elle
+aperçue, et j'eus ainsi le temps de considérer cette réunion
+tout à mon aise. Or ce fut un grand étonnement
+pour moi quand j'entendis parler, dans cette France
+obéissant à tant de lois confirmées par tant d'années de
+soumission et de respect, de tant d'institutions formidables,
+avec toute cette véhémence haineuse, par les
+hommes audacieux en présence desquels le hasard m'avait
+conduit.</p>
+
+<p>Ces hommes nouveaux, ces porteurs de torches ardentes
+à travers les gerbes, étaient jeunes, pour la plupart,
+et de conditions très-différentes. Le plus grand
+nombre était vêtu très-simplement et sans recherche.
+Il y en avait d'autres habillés à la façon de M. de Lauzun
+lui-même, et qui ne songeaient guère plus à leur habit
+brodé d'or, que ceux-ci à leur bure, à leur linge tout
+uni. Si bien qu'au premier abord, il eût été difficile de
+dire à quel ordre de l'État appartenaient ces gens-là.
+C'était à la fois l'air du commandement et la raillerie
+éloquente des hommes faits pour obéir; il y avait sur
+ces figures, animées de la même passion, le doute mêlé
+à la croyance, l'espoir à la peur, le sentiment de la révolte
+et l'épouvante même de ces émeutes; on les eût
+pris pour des conspirateurs légaux, si je puis parler
+ainsi. Dans le nombre, il y avait de douces figures et des
+physionomies terribles, puis d'horribles faces partant de
+haut en bas, comme celui de la brute... surtout celui qui
+présidait l'assemblée, avait une de ces têtes pleines
+d'énergie et d'intelligence, et façonnées de telle façon
+qu'elles vous poursuivent jusqu'au tombeau.</p>
+
+<p>Je vivrais mille années que jamais je n'oublierais cet
+homme et son premier aspect. Figurez-vous un gros
+corps assis à l'aise sur un fauteuil de la taverne; il avait
+de grands bras, de larges mains, une poitrine vaste et
+sonore, et sur les épaules d'un portefaix, cette tête
+énorme, heureusement dessinée, une bouche où le sarcasme
+avait posé ses tabernacles, un sourire à la Voltaire,
+des yeux d'escarboucle étincelants de malice et de génie,
+le regard soucieux d'un débauché, le front olympien d'un
+poëte! Déjà mille passions avaient ravagé ce visage
+étrange; à ces ravages du corps et de l'âme, la petite
+vérole avait ajouté sa grêle implacable; elle avait sillonné
+dans tous les sens ce formidable ensemble de courage
+et de vice, de despotisme et de liberté; tout était miracle,
+abîme, épouvante en cet homme extraordinaire...
+Il était la lave ardente, il était la fumée, il était le volcan.
+Sa voix retentissait comme un tonnerre, et tout en l'écoutant
+parler vertu ou liberté, avec la véhémente conviction
+de l'orateur, vous ne saviez pas ce que vous deviez
+croire, ou de la probité de ses paroles, ou du vice et de
+la dégradation superbe imprimés à tous ses traits.</p>
+
+<p>Dieu merci! je le vis tout à mon aise, et, cloué sur le
+seuil de la taverne par cet étonnement voisin de l'épouvante,
+il me fut permis de comprendre à quel point
+s'embellissait ce visage intelligent, à la clarté soudaine
+qui brillait sur ce front, sur ces lèvres, dans ces yeux;
+son attitude même elle lui avait été révélée, et, silencieux,
+il semblait parler encore. Ah! mystère! Il avait le
+doigt appuyé sur son front, comme s'il eût voulu s'enfoncer
+le crâne, et il disait en montrant sa tête, en secouant
+ses cheveux semblables aux anciennes forêts de la
+Gaule dans les commentaires de César: <i>Voilà une tête
+dans laquelle il y a de quoi réformer les empires</i>... En
+même temps, il vida d'un geste énergique un grand
+verre de vin de Champagne; et ses yeux noirs se tournèrent
+vers moi avec un sourire où respirait tout ce que le
+grand seigneur, le bel esprit et le titan pouvaient contenir
+d'ironie et de mépris.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, s'écria-t-il un air singulièrement effronté,
+regardez la bonne fortune qui nous arrive, et rendons
+grâces au ciel de nous divertir de si bon matin...
+À sa parole, ajoutez le geste et le regard! Voyez-le, ce
+débraillé qui me toise et qui m'insulte, et moi cherchant
+en vain une parole, un geste, un mépris... J'admirais!</p>
+
+<p>&mdash;Holà! l'ami, reprit-il, en m'apostrophant, quel
+étrange accident te pousse, et t'amène en nos conciliabules
+de la nuit? Qui es-tu? D'où viens-tu? Que nous
+veux-tu, fantôme? Esprit d'autrefois, Seigneur des temps
+féodaux, que diable viens-tu faire ici avec ta casaque
+bariolée, ton ruban vert autour de la tête, et tes cheveux
+dans ton bonnet, comme une fille de soixante ans? As-tu
+donc perdu au jeu ton dernier justaucorps? As-tu
+entendu des voleurs à ton chevet, ou bien, malheureux
+époux, viendrais-tu me redemander ta femme à main
+armée? Ah fi!... Au moins, si tu veux qu'on te la rende,
+telle qu'elle est et se comporte, dis-nous le nom de la
+belle, et ton nom à toi-même, ombre immobile?... Ou
+plutôt, reprit-il, en s'adressant à ses amis, j'imagine que
+c'est là un avertissement d'en haut, Messieurs; un fantôme
+arrive tout exprès des sombres bords, et des temps
+féodaux, pour nous avertir que nous ne sommes plus
+jeunes, et qu'il faut mettre un terme à la vie errante,
+aux songes lointains, aux vaines espérances, aux vastes
+pensées. Néanmoins, si ce fantôme vous inquiète, qui de
+vous sait, par hasard, en quelle écurie, en quel boudoir
+l'abbé Maury a couché cette nuit? J'enverrai un garçon
+de cuisine lui emprunter son missel à exorciser!</p>
+
+<p>J'étais toujours immobile, écoutant, contemplant, attendant!
+J'avais certes un grand intérêt à laisser tomber
+sans les relever ces plaisanteries cruelles, et je me résignai
+au silence. Pendant un moment ce silence eut son
+effet; j'étais livide; habillé d'une façon bizarre, armé, je
+puis le dire, à la légère! Les pâles lueurs du jour, jointes
+aux clartés vacillantes de la lampe, me jetaient dans une
+fausse lumière qui me grandissait d'une coudée.... En ce
+moment, je suis sûr qu'un visage moins hardi eût pâli,
+à me voir ce visage de l'autre monde, et que plus d'un
+fidèle, aux alentours de Saint-Merry, eût crié: <i>Vade
+retro!</i> Je sentais bien que le Satan qui m'interrogeait
+n'eut pas pris tant de peine, si je n'avais été qu'un fantôme
+à ses yeux.</p>
+
+<p>Quand il eut cessé de parler, je fis deux pas en avant,
+je pris place à table sur un siége vacant, je plaçai mon
+épée entre mes deux jambes, et je m'appuyai sur la poignée....
+Au milieu de ces mouvements, tout solennels
+qu'ils étaient, ma robe de chambre s'était entr'ouverte,
+ma poitrine était nue, et l'homme pouvait voir que si
+j'étais étonné, je n'étais pas un poltron.</p>
+
+<p>Je m'inclinai d'un signe de tête:&mdash;Messieurs, leur
+dis-je, je suis Allemand; on m'appelle encore avec respect,
+en tout lieu, Messieurs, S. A. Sérénissime le prince
+Frédéric. Ma mère est cousine de la reine de France, et
+descend des princes de Wolfenbuttel.</p>
+
+<p>À ces grands noms, que je prononçai, j'en conviens,
+avec un peu d'emphase, il me semblait que tout le
+monde allait au moins me saluer.... J'étais loin de mon
+compte avec ces gens-là... ils me regardèrent! Plus d'un
+même se prit à sourire, et le gros homme, en frappant
+sur la table à tout briser:&mdash;Et nous autres donc, nous
+prenez-vous pour des croquants, Monseigneur? Tope-là!
+je suis Français; je m'appelle Gabriel Honoré. Mon père
+est marquis de Sauveb&oelig;uf et de Biram, comte de Beaumont,
+vicomte de Saint-Mathieu et premier baron du
+Limousin; mon frère est vicomte; moi, je suis mieux
+que tout cela, je suis peuple. Encore une fois, fantôme,
+que nous veux-tu?</p>
+
+<p>Alors je me levai.&mdash;Monsieur, dis-je, tout à l'heure,
+ici même, quand vos clameurs ont commencé, réveillant
+en sursaut toute la ville, j'ai eu l'honneur de vous envoyer
+un de mes gens pour vous prier, très-poliment, au
+nom de l'hospitalité la plus vulgaire, de faire un peu
+moins de tapage, et de respecter le sommeil d'une dame
+étrangère; non-seulement vous n'avez pas tenu compte
+de mon message, mais encore vos cris ont redoublé avec
+plus de force, et vous avez insulté mon domestique. Or,
+vous le savez, Messieurs, cette insulte est la mienne. Je
+viens donc à vous, comme c'est le droit d'un gentilhomme,
+vous demander raison de vos injures, et puisque
+c'est vous qui m'avez interpellé le premier, M. Gabriel
+Honoré, fils de marquis, de comte, de vicomte et de
+baron, je vous somme de me rendre raison!</p>
+
+<p>Mon homme ne se déconcerta pas:&mdash;Monsieur, me
+dit-il presque en souriant, vous êtes un bon fils; on voit
+bien que votre père et madame votre mère ne vous ont
+pas fait jeter seize fois de suite dans les divers cachots
+du royaume. Le commandement de Dieu, <i>père et mère
+honoreras</i>, vous portera bonheur, Monsieur, car si vous
+n'étiez pas un étranger, vous sauriez que je ne me bats
+plus depuis longtemps, et vous auriez honte de votre
+puéril et misérable défi. Sachez donc, Monsieur le fils de
+prince allemand, que désormais le peuple est mon père
+adoptif; je suis le frère du forgeron, le cousin du tailleur
+de pierre, le commensal du porteur d'eau, le compère
+de toutes les commères de la halle. Il n'y a pas
+une échoppe, une taverne, une boutique, un charnier,
+une nippe, un comptoir, une hotte, un éventaire, une
+flûte, une jupe, un violon, une trompette, un pet-en-l'air,
+une charrette, un tombereau qui ne soient de ma suite,
+et votre aimable épée, est-ce donc qu'elle daignerait toucher
+mes crochets et mes écuelles? Çà, mon prince, on a
+d'autres chiens à fouetter que de croiser le fer avec
+vous! Est-ce aussi notre faute, si vous êtes logé au-dessus
+de nos révoltes? Réveiller une Wolfenbuttel! dites-vous...,
+laissez-nous faire, on en réveillera bien d'autres; tous les
+Bourbons, tous les Césars, tous les rois; les trônes et les
+dominations, les baillis et les sergents, les maréchaux de
+France et les maréchaux-ferrants, l'entendront avant peu
+de temps, la trompette éclatante, la trompette du dernier
+jugement. Jugez donc si cela nous inquiète et nous dérange,
+réveiller une princesse en voyage! Enfin, si Monsieur
+veut se battre absolument, s'il est friand de la lame,
+et qu'il en veuille à tout prix, il peut s'adresser à monsieur
+mon frère, le comte de Mirabeau, un grand c&oelig;ur,... un
+estomac immense... une épée... un tonneau!...</p>
+
+<p>Notre homme, à ces mots, frappa la table d'une voix
+délibérée en criant: <i>la séance est levée!</i> Alors sans me
+laisser le temps de lui répondre, il me prit par le bras,
+avec un geste familier, charmant, et qui touchait au respect.&mdash;Mon
+prince, me dit-il, rengaînez votre épée
+et soyez indulgent pour un homme amoureux de popularité,
+un gentilhomme écrasé longtemps par la force
+injuste, et qui se venge, à la fois, de son père et de son
+roi! Rien qu'à me voir, vous avez bien compris que je
+ne suis pas homme à éviter la lutte. Attendez, et vous
+verrez si le comte de Mirabeau sait se battre! Attendez,
+vous verrez un duel... qui n'aura pas assez des deux
+mondes, pour parrains et pour témoins. Encore un jour,
+et je veux vous montrer une rencontre à laquelle l'Europe
+entière servira de champ clos. Cette fois, véritablement,
+ce sera l'arrêt de Dieu, quand descendu dans la
+lice, armé de tous les droits du genre humain... moi,
+le champion de la liberté, je me trouverai tout seul
+contre un despotisme de tant de siècles. Ainsi, vous le
+voyez, j'attends, sans remords et sans peur, tous les siècles
+féodaux pour les étouffer de la main que voilà, pour les
+écraser du pied que voici. Croyez-moi, cependant, ne
+portez pas si haut vos défis, et regardez à deux fois, afin
+de savoir avec qui vous voulez vous battre. Eh quoi!
+à peine en France, vous voulez vous battre en duel avec
+moi, le champion du peuple? Allez, allez, Monseigneur!
+vous n'êtes pas ambitieux, en vérité! Mais soyez tranquille,
+ce n'est pas de votre main, ce n'est pas d'une
+main mortelle que je suis destiné à mourir. Si je meurs
+je serai tué par une idée; si je suis vaincu, je serai vaincu
+par un principe; si je succombe enfin, je succomberai
+sous des ruines amoncelées par moi-même, et par moi
+seul. Encelade est mon nom de guerre, et Typhée et
+Minas sont mes frères. Vous voyez qu'entre nous deux la
+partie n'est pas égale, et que je suis invulnérable pour
+tous les princes de la Confédération du Rhin. Donc votre
+défi est ridicule, eh bien! faites-moi le plaisir de le retirer;
+faites plus, faites mieux, soyez, s'il vous plaît, un de
+mes amis, ce sera, quelque jour, un titre de gloire pour
+ceux qui osent l'être, aujourd'hui surtout, Monsieur! Dans
+tous les cas, et quoi que vous décidiez, cessez, à ma
+prière, de vous croire injurié, car les épées et la bravoure
+vulgaire ne manqueraient pas ici; mais je n'aime
+point cette espèce de sang. Soyez donc le porteur de
+nos regrets et de nos respects à Son Altesse madame
+la princesse votre auguste mère, et, ceci dit, rentrez
+dans le fourreau votre épée et votre colère, placez votre
+petite main royale dans cette large main plébéienne,
+et vous comprendrez, j'en suis sûr, que vous avez bien
+agi.</p>
+
+<p>Cet homme était à présent si différent de ce que je
+l'avais vu d'abord, il y avait tant d'autorité dans sa voix,
+dans son geste, avec tant de bienveillance en son regard,
+d'ailleurs l'assemblée avait été si pleine de courtoisie et
+de réserve envers moi, que je me sentis vaincu tout à
+fait. Je pris la main qu'on me tendit, nous bûmes tous à
+ma santé, et tout fut oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi bien, reprit l'homme à la grande voix avec
+le plus aimable sourire, savez-vous, Messieurs, que c'est
+un charmant cavalier ainsi accoutré. Ce costume est le
+dernier habit de ma seconde jeunesse ignorée, ignorante,
+quand j'étais le jouet des lettres de cachet, la victime
+des lieutenants de police, l'hôte le plus assidu des Bastilles
+du royaume, et la terreur des usuriers et des maris.
+O mes bonnes aventures en robe de chambre et léger
+vêtues, qu'êtes-vous devenues? O mes pantoufles! O ma
+nudité nocturne, quand je fuyais sur les toits, à la voix
+de l'exempt! Riantes vallées de Pontarlier, bois épais du
+fort de Joux, bonnes filles, qui me cachiez tout tremblant
+dans votre couche enrubanée! O Sophie! et vous toutes,
+mes chères amours! Qu'est devenu tout cela? Mes amis!
+mes amis! bénissez la robe de chambre, et la conservez
+mieux que la robe d'innocence et la feuille de figuier!
+Vêtement doux, commode, heureux, usé si tôt, quitté
+si vite! Hélas! moi qui vous parle, oui moi-même, autrefois
+j'en avais une, et je l'avais achetée au petit-fils de
+M. Dimanche, le tailleur de don Juan. Ce troisième
+Dimanche était fripier au pilier des halles, non loin du
+pilier de Poquelin, l'historien de don Juan.</p>
+
+<p>Un jour que je me glissais, comme un serpent, à travers
+ces boutiques ou se cache assez volontiers plus d'un
+trésor de grâce et de beauté, je fus frappé par cette triste
+enseigne: <i>Au prince déguenillé</i>, <i>Dimanche</i>, <i>fripier de la
+cour</i>. J'entre, et je trouve un bonhomme accroupi dans
+son comptoir, sur le fauteuil du <i>malade imaginaire</i>.&mdash;Holà!...
+Eh! m'écriai-je, est-ce vous, M. Dimanche, un vrai
+Dimanche, héritier du nom et des armes du tailleur du
+seigneur don Juan?&mdash;C'est moi-même, répondit une
+voix asthmatique... un petit Dimanche; oui, c'est moi,
+un innocent ruiné par M. le duc de Richelieu, comme
+mon grand-père avait été ruiné par le seigneur don Juan.
+Je suis Dimanche, et mon grand-père était un grand
+tailleur! Mon père ne fut plus qu'un ravaudeur, moi je
+suis à peine un fripier; et, pour peu que M. de Lauzun
+soit à M. de Richelieu ce qu'était don Juan à ce dernier,
+mon fils ne sera plus qu'un chiffonnier! Ainsi parlait
+ce brave homme, et, parlant ainsi, ses yeux étaient pleins
+de flamme... Il était furieux, mais sa colère était impuissante;
+et bien vite, à l'aspect de ces loques, de ces
+taches, de ces lambeaux, de ces friperies immondes,
+tristes jouets des vents, il retomba dans son silence et
+dans sa méditation.</p>
+
+<p>J'en eus pitié!&mdash;Voilà pourtant, me disais-je en moi-même,
+ce que nos ancêtres, et nous autres, leurs pires
+enfants, avec cette rage de vivre en pressurant nos vassaux,
+de ne pas payer nos dettes, et d'abuser du crédit,
+nous avons fait du bourgeois de Paris! Louis XIV en avait
+fait le roi de la bonne ville, et nous en avons fait un
+paria. O fils de M. Dimanche!... et petit-fils de M<sup>me</sup> Jourdain,
+prends patience encore: un jour viendra, le jour
+des châtiments et des vengeances... alors, ami Dimanche,
+alors tu prendras ta revanche, alors tu verras les petits
+Lauzun, les petits Richelieu, les petits don Juan entrer
+humblement dans ta boutique glorifiée, et, le chapeau
+à la main, te demander ton suffrage, au nom même
+des libertés populaires. Quels serments ils vont te faire,
+ami Dimanche, et quels respects te prodiguer! Mais toi,
+leur rendant mépris pour mépris:&mdash;Hors d'ici, hors
+d'ici, traîtres, félons et menteurs, je ne veux pas de vous,
+pour représenter ma volonté suprême, et je donne ma
+voix à Riquetti, mon confrère, à <i>Riquetti, marchand de
+draps</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, Monsieur le marchand, dis-je à Mirabeau,
+que vous voilà déjà bien loin du vêtement dont
+vous me parliez tout à l'heure, et permettez que je vous
+y ramène; on ne renonce pas si vite à une histoire qui
+commençait si bien.</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, reprit Mirabeau, que j'eus grand' pitié
+de ce malheureux Dimanche:&mdash;Eh! lui dis-je, avez-vous
+au moins quelque habit qui ait appartenu au seigneur
+don Juan?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai, reprit-il, qu'un habit du matin; il l'avait
+commandé à mon grand-père, afin de s'en parer, pour
+célébrer ses noces avec dona Elvire... Ah! le mécréant,
+l'habit n'était pas cousu que dona Elvire avait changé de
+nom, et s'appelait l'<i>abandonnée</i>! Aussi bien mon père fut
+cruellement puni, lorsqu'il apporta cet habit du matin
+à don Juan.&mdash;Que diable veux-tu que j'en fasse à présent
+(disait-il)? Dona Elvire aimait la couleur tannée, et
+la petite Charlotte ne peut pas la souffrir. Et voilà comment
+cette relique est restée entre les mains de mon
+père, qui la coucha sur son mémoire, où elle dort depuis
+cent ans.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la réveillerons, dis-je à Dimanche III<sup>e</sup>, à coup
+sûr, nous la réveillerons, et elle sera portée au compte
+définitif... Mais cependant, ne voudriez-vous pas vous en
+défaire en ma faveur?</p>
+
+<p>Or, le croyez-vous, Messieurs, Dimanche III<sup>e</sup>, quand il
+m'eut toisé de la tête aux pieds, hésita à me confier cette
+guenille.&mdash;Hum! disait-il, vous m'avez tout à fait l'air,
+monsieur le marchand de draps mon confrère, d'appartenir
+à l'ancien régime, et je ne sais pas si je dois vous
+accorder ce que j'ai refusé à M. Diderot. Je sais bien que
+c'est un chiffon, cette robe à la don Juan, chiffon tant
+que vous voudrez, mais c'est tout ce qui me reste de
+l'héritage de mon grand-père... Enfin, soit, à la grâce
+de Dieu! Emportez le laisse-tout-faire et l'habit de combat
+du seigneur don Juan!</p>
+
+<p>Comme en ce moment l'éloquent nous vit encore attentifs,
+et fort persuadés que son histoire avait une fin, qu'il
+ne disait pas.&mdash;Ah! pauvre de moi (s'écria-t-il en se
+frappant le front)! malheureux Dimanche et cruel
+Riquetti, je me rappelle, en ce moment, que je n'ai pas
+payé à Dimanche III<sup>e</sup> la robe de chambre que Dimanche
+I<sup>er</sup> avait faite pour don Juan!</p>
+
+<p>Ce qui prouve absolument, Messieurs, qu'il est impossible
+que nous ne fassions pas une révolution!</p>
+
+<p>C'est ainsi qu'il était tour à tour sublime et bouffon,
+gai jusqu'à la folie, et triste jusqu'à la mort! Il allait
+de la naïveté même à la rêverie, et sans cesse et sans fin
+il touchait aux extrémités les plus violentes; il riait, il
+jurait, il pleurait, il s'enivrait, il attirait, il repoussait,
+il charmait, il étonnait, il enchantait! Pendant ces dissertations,
+de l'autre monde... et du monde à venir... la
+ville entière était réveillée, et la rue, à chaque instant,
+se peuplait... Je demandai à mon nouvel ami la permission
+d'aller mettre un habit plus décent.&mdash;Allez!
+allez! disait-il, allez vite; et moi, je vais me coucher.
+Criez-moi: <i>bonsoir!</i> je vous dirai: <i>bonjour!</i> J'espère au
+moins que nous nous reverrons bientôt; partout où <i>tu</i>
+voudras, à l'Opéra, au cabaret, au bal, à la taverne,
+au jeu, chez Mesmer, chez la Fillon!... Bref, il me
+tutoyait.</p>
+
+<p>Si bien qu'en me retirant, j'étais sur le point d'aimer
+cet homme, que j'aurais tué de si bon c&oelig;ur il n'y
+avait qu'un instant.</p>
+
+<p>Je m'aperçus, en descendant l'escalier, que j'étais
+suivi; à vingt pas de là, je m'entendis appeler par un
+jeune homme de cette société joyeuse dont j'avais remarqué
+les yeux noirs, le beau visage, et la taille élégante.
+Celui-là était un homme à coup sûr mieux élevé que
+tous les membres de cette réunion politique.&mdash;Monsieur,
+me dit le jeune homme, voulez-vous me permettre
+de vous reconduire jusqu'à votre hôtel?</p>
+
+<p>Arrivés à la porte:&mdash;Merci, Monsieur, lui dis-je, de
+ces bonnes façons d'agir, et tenez-vous pour assuré que
+je saisirai volontiers les occasions de me rencontrer
+avec vous.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+
+<p>À la fin, arriva le jour de notre présentation à la cour
+de la reine Marie-Antoinette, ce jour impatiemment
+attendu par ma mère. Elle s'était parée extraordinairement
+pour cette cérémonie imposante. Jamais ses vastes
+paniers n'avaient été plus chargés de dentelles, jamais
+elle n'avait poussé sa chevelure à de plus hauts sommets,
+et rarement autant de perles et de diamants
+avaient brillé autour de sa personne. En un mot, ma
+mère avait pris, ce jour-là, toute la vieille parure allemande,
+avant Marie-Thérèse. Autant que je puis m'en
+souvenir, c'est la dernière fois que j'ai vu ce noble et
+riche costume en toute son ampleur: ainsi faite, et le
+visage honorablement couvert de mouches et de rouge,
+une grande dame était vraiment imposante. On eût dit
+une citadelle imprenable; à peine le bras, à demi-nu,
+était-il libre d'agiter un éventail. Ma mère fut longtemps
+à sa toilette, et rien n'y manquait, lorsqu'elle
+monta dans son carosse, en me faisant toutes sortes de
+recommandations sur la manière de me conduire à cette
+nouvelle cour.</p>
+
+<p>&mdash;Votre fuite de Vienne, me disait-elle, m'a accablée de
+douleur; un instant j'ai tremblé de n'avoir enfanté qu'un
+philosophe. Il faut laisser, Monsieur, à plus grand que
+vous, ce funeste travers. Notre empereur n'en est pas
+innocent, mais ce sont des folies d'empereur. Pour nous,
+soyons les premiers à respecter notre rang, si nous voulons
+qu'on nous respecte. N'assistons plus, sans protester
+de toutes nos forces, au hideux spectacle de dégradation
+sociale que nous avons trouvé partout en ce royaume,
+oublieux de l'ancienne croyance et de l'ancien respect.
+C'est un crime... une impiété pour un gentilhomme, de
+déchirer les titres de ses aïeux et de ses petits enfants;
+ces titres sacrés représentent un dépôt inviolable dont
+nous devons compte au passé, aussi bien qu'à l'avenir.
+Croyez-moi, l'esprit d'égalité est une contagion funeste,
+et par respect pour ce que nous sommes, gardons-nous
+d'imiter les malheureux qui se dépouillent de leur dignité
+en échange d'une gloire populaire, sous laquelle ils finiront
+par succomber.</p>
+
+<p>Ma mère ajoutait: Enfin songez, Monsieur, que nous
+allons voir la première cour du monde et le premier roi
+de l'Europe; songez surtout que c'est à S. M. la reine
+Marie-Antoinette elle-même, que nous allons présenter
+nos respects, à la fille de Marie-Thérèse et de tant de rois!...
+On ne saurait imaginer toutes les recommandations
+que me faisait ma mère. Au souvenir de mon irrévérence
+passée, elle entrait en épouvante. Pour moi, bien résolu
+à ne plus lui déplaire, effrayé de toute la philosophie à
+l'abandon que j'avais déjà apprise, en ce plaisant pays de
+France, effrayé de l'égalité qui débordait de toutes parts,
+je me sentais tout disposé à écouter respectueusement
+ces sages conseils. Hélas! dans le doute où j'étais, je
+m'abandonnais toujours à la dernière voix qui frappait
+mon oreille, à la dernière pensée qu'entendait mon esprit,
+que comprenait mon c&oelig;ur. J'étais, tour à tour, dévoué
+aux droits du peuple, aux privilèges du trône, homme
+indécis, s'il en fut. Ce qui fait qu'en revenant aujourd'hui
+sur les opinions de ma jeunesse, je me trouve assez souvent
+coupable d'avoir manqué tantôt d'espérance, et
+tantôt de charité... comme si ce n'était pas assez d'être
+à plaindre, et comme s'il dépendait de nous-mêmes
+d'avoir une opinion.</p>
+
+<p>Que voulez-vous? Dans cette lutte ardente des pouvoirs
+qui s'élèvent, contre les pouvoirs qui s'en vont, il
+arrive un instant de gêne pendant lequel il est bien difficile
+de savoir où s'arrêter. Retenu, d'un côté, par l'habitude
+et le souci des traditions, emporté, d'autre part,
+à l'enthousiasme, à l'admiration, pour les théories nouvelles
+et persécutées, il est bien difficile, en ces années
+ignorantes du mal et du bien, du faux et du vrai, de
+choisir entre le passé auquel on appartient, et le présent
+auquel on voudrait appartenir. Ainsi j'étais. Ah! sur la
+route même de ce grand Versailles, vis-à-vis de ma mère,
+si grande dame et si parée, orné de mes ordres et paré
+fabuleusement de mon habit de cour, vaincu comme je
+l'avais été déjà, deux fois, à mon premier amour, par un
+valet, à ma première excursion dans le monde réel, par
+ce hanteur de clubs, ce fauteur de révolutions et ce
+chercheur d'utopies qui s'appelait tantôt Riquetti le marchand
+de draps, tantôt le comte de Mirabeau, ou, plus
+fièrement: Mirabeau, et dont le nom véritable était
+<i>Légion</i>..; honteux de ma nullité, à une époque et dans un
+pays où chaque citoyen commençait à compter par sa valeur
+réelle, je me surpris, plus d'une fois, regrettant, au
+fond de l'âme, et Fanchon, et mon mariage avec elle, sur
+le banc couvert de neige, sous le toit de chaume éclairé
+par la lune, dans une belle nuit d'hiver.</p>
+
+<p>La voiture allait lentement, mes réflexions étaient
+profondes.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel besoin, me disais-je, après tout, quel devoir
+pourrait m'arracher à mon doute, à mon rêve, à ma curiosité
+de chaque jour? De quel droit, irais-je interrompre
+violemment ce repos de mon âme, cet innocent loisir
+de mon esprit dans lesquels j'ai vécu jusqu'à présent?
+Que me font à moi, les révolutions étrangères? Suis-je
+attaché à ces révolutions qui grondent? Suis-je un Parisien,
+ou suis-je un Allemand qui voyage et veut s'instruire?
+Et si la route enfin me paraît longue, n'ai-je pas,
+toujours le moyen de faire verser ma chaise au milieu du
+chemin, à côté d'une chaumière, ou de l'arrêter à la
+porte de mon château, sur les bords du Rhin, par exemple,
+dans les grandes herbes qui les bordent, sous les
+arbres qui l'ombragent?</p>
+
+<p>Je me sentais tranquillisé, m'étant dit tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, me disais-je encore, et vraiment je serais une
+bonne dupe de perdre ici mon plus beau privilège: un
+étranger qui voyage, et qui n'a pris parti pour personne.
+Oui, j'aurais grand tort de m'inquiéter, ici, d'ordre ou de
+désordre, et je n'irai point, non certes, tirer l'épée contre
+des idées; je ne déclarerai point la guerre à des faits, je
+ne m'intitulerai pas un héros, à propos de systèmes politiques,
+je ne prendrai point mon rêve au sérieux, ou tout au
+rebours. Club, taverne ou palais, que m'importe? Mon rôle,
+à moi, c'est d'être un témoin futile, et ne jurer par aucun
+maître. Avant tout, je suis le poursuivant de l'inconnu,
+sous toutes ses formes, le hardi défenseur des passions
+innocentes, le chevalier errant des petits faits de la vie
+humaine. Enfin, n'ai-je pas, pour me guider, l'exemple de
+ma mère elle-même? Elle est impassible, elle est calme,
+elle attend... Faisons comme elle, attendons. Tels étaient
+mes raisonnements d'égoïste, et voilà par quels moyens
+je m'éloignais de la vie active, en ces temps douteux, à
+l'heure où plus que jamais c'était mon droit et mon devoir
+de me mêler hautement et sans crier: Gare! aux
+passions de mon siècle, à ses batailles, à ses hasards!</p>
+
+<p>La voiture allait toujours: nous parcourions la route
+<i>éternelle</i> (on le disait) qui conduit de Paris à Versailles.
+La route est bordée, hélas, de chaumières, de masures, de
+petits jardins entre deux remparts de boue, en hiver;
+entre quatre murailles de poussière, en été. Voilà donc le
+chemin des géants? Voilà l'unique sentier qui mène aux
+honneurs, au crédit, au pouvoir? Par ce sentier mal pavé
+et plein d'abîmes, a passé tout le grand siècle. O grande
+époque de l'histoire et du monde, vous avez foulé cette
+route abominable dans tout l'éclat de la gloire des lettres
+et de la vertu guerrière! O sentiers du soleil, traversés par
+tant de passions, par tant de vertus, par tant de pouvoirs,
+par tant de revers! Voici pourtant le chemin de Louis XIV et
+de madame de La Vallière, du grand Condé et de Bossuet,
+de Jean Bart et de Racine!... Où donc êtes-vous, trace
+auguste de tant de grandeurs? Demandez à cette voie, à
+ce soleil, à cette poussière, à cette fange, combien a pesé
+le grand siècle, et si la roue, en tournant, s'est brisée au
+contact de la borne olympique?... Un seul arbre, un seul
+des grands ormes qui avaient vu passer tant de merveilles
+dans leur plus splendide appareil, restait debout sur la
+route.... Il avait été frappé de la foudre, et de toutes les
+choses qu'il avait vues il avait perdu, le souvenir.</p>
+
+<p>Cette route où courait le tonnerre, où roulait la victoire,
+où se jouait la fortune insolente, elle a été parcourue,
+à son tour, par le siècle des philosophes: insouciants
+voyageurs, ils vont à pied, ils dédaignent les chevaux
+fringants de la cour, ils marchent lentement, toujours
+sûrs d'arriver. Alors, quand le XVII<sup>e</sup> siècle eut
+accompli sa tâche, et quand le roi Louis XV eut remplacé
+le régent d'Orléans, le voyage à Versailles recommence
+avec le même ordre, mais l'heure du voyage est changée,
+les voyageurs ne sont plus les mêmes; et le but seul est
+resté le même but: fortune et pouvoir. C'en est fait; le
+grand siècle a fini son voyage, il s'est arrêté haletant
+sous la gloire et n'en pouvant plus, et maintenant nul ne
+songe à voir que ce chemin sillonné d'éclairs soit le
+chemin de Versailles. En ce moment la nuit succède au
+grand jour. Les voyageurs se rapetissent, le poëte fait
+des vers à Chloris, le prosateur écrit des contes, le chrétien
+dépouille la foi de ses pères. Voyez! dans l'art tout est
+rose et joli. Qui reconnaîtrait ce chemin de l'ancien Versailles,
+parcouru à grands pas par des géants? Était-ce
+donc pour si peu, quand la royauté de France fit cette
+halte misérable entre la vieillesse d'un roi et la jeunesse
+de l'autre, que le régent d'Orléans avait donné à la France
+le temps de réparer cette route effondrée? Quand Philippe
+se tenait à Paris, fuyant Versailles, était-ce donc qu'il eût
+peur, ou qu'il respectât le palais du grand roi, le trouvant
+trop difficile à remplir par sa majesté viagère et d'un jour,
+majesté de second ordre et faite à sa taille à lui, le spirituel
+rhéteur, le sceptique et l'audacieux qui met en doute
+même la monarchie, et qui rit sur le volcan? En même
+temps répondez: qu'êtes-vous devenues, passions françaises
+si correctes, même dans vos écarts? Le siècle est
+là chancelant sous l'ivresse! Il s'est gorgé d'esprit, de
+doute et de paradoxes sous cet imprévoyant gouverneur,
+et sous son digne disciple, traîtres à la royauté, tous les
+deux. Hélas! hélas! la France en est réduite à se parodier
+elle-même. O honte! le Bossuet de ce temps perverti
+entretient des filles d'Opéra; madame de Maintenon s'en
+va dans les champs, la gorge haletante et les cheveux
+épars; Philippe et madame de Parabère, Louis XV et
+madame de Pompadour, le duc de Richelieu et le lieutenant
+de police ont infecté cette route consacrée par tant
+de grands rois, de grands poëtes, où d'élégantes amours
+avaient laissé leur trace honorable ou charmante. Ils ont
+indignement sali les sentiers pleins de fleurs; ils les ont
+indignement jonchés de honte, de terreur, d'égoïsme
+et de fausse gloire; ils les ont dégradés de toute la force
+de leur caducité et de leur déshonneur!</p>
+
+<p>Non, ce n'est pas le grand chemin, le sérieux chemin,
+le vrai chemin de Versailles: je suis, tout au plus, sur le
+chemin de traverse à l'usage des filles perdues, des ministres
+prévaricateurs, des goujats et des voleurs. Voie
+immonde et funeste, entremêlée horriblement de mille
+pas rétrogrades, et de mille sentiers qui se croisent, et
+qui finissent par se rencontrer, au bord des abîmes! Que
+d'âmes errantes sur ces bords! que de génies éplorés
+dans ces forêts! Que la danse des morts doit être solennelle
+en ces carrefours de chasse, où tous les vents se
+sont donné rendez-vous... au sommet des grands arbres,
+à l'heure où l'étoile du soir jette en silence sa pâle clarté
+sur les gazons desséchés, foulés par des ombres muettes!
+Ainsi je rêvais, et cependant notre carrosse allait toujours.</p>
+
+<p>Les règnes qui finissent, les opinions que le temps
+abolit, les croyances qui se détruisent, toutes choses immatérielles
+et sans forme, laissent pour moi des ruines
+visibles et pleines d'intérêt; je les vois, je les touche, et
+je les consacre aussi par mes regrets et par mes larmes;
+bien plus, je les ranime à mon usage et pour moi seul.
+Quand je le veux, aujourd'hui même, à soixante ans de
+distance, je rends la vie aux palais, aux héros, au jeune
+roi, aux jolies femmes, aux beaux jours d'autrefois. J'entends
+de nouveau le son du cor dans les échos de la
+forêt, je revois la nymphe errante sur son cheval, agaçant
+le roi des chasseurs; je me figure aussi la prostituée
+arrachée à son boudoir mercenaire et sortant, souillée un
+peu plus, du lit royal. Si je le veux, j'assiste à une prise
+de voile, au banquet des noces, au carrousel des rois. Je
+réunis, à mon bon plaisir, ces temps d'amour et ces
+temps de débauche, je me promène à la fois entre les
+jets d'eau de Chantilly et les malheureuses filles du Parc-aux-Cerfs.
+Parlez-moi des contrastes, pour donner la
+toute-puissance aux souvenirs! Parlez-moi des longs
+règnes et des saturnales de la royauté; des vieux palais,
+des anciennes amours, des grands noms, voilà pour le
+passé; et si vous joignez à ces poussières, à ces échos
+dans le temps présent, des craintes folles, des inquiétudes
+sans cesse renaissantes, des révolutions qui menacent, une
+jeune reine, belle et à ce point malheureuse, certes, vous
+comprendrez quel fut mon premier voyage à Versailles.</p>
+
+<p>Une rencontre inattendue vint m'arracher à mes
+étranges réflexions.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+
+<p>Nous entrions dans la dernière avenue, à la nuit tombante.
+Le ciel était sombre et pluvieux, et j'avais peine
+à distinguer, dans ces longues rangées de maisons attristées,
+quelques-uns des hôtels de la ville; la façade même
+du palais m'apparaissait comme une masse imposante;
+à peine quelques lueurs arrivaient jusqu'à nous. Dans
+cette circonstance de la nuit et de l'orage, le cocher avait
+retardé sa course, cherchant du regard à quelle porte il
+devait se présenter? Tout à coup un homme passe en
+courant, l'habit en désordre et la tête nue; il était tout
+souillé de pluie; un instant je le vis courir, bientôt sa
+course se ralentit, puis enfin je le vis chanceler et tomber
+tout à coup dans un fossé... On eût dit qu'il était mort.
+Aussitôt je m'élançai au secours du pauvre diable, et
+bientôt je fus près de lui, malgré les exclamations de ma
+mère, qui ne comprenait pas que l'on s'arrêtât pour
+si peu.</p>
+
+<p>Quand j'arrivai près du fossé où l'inconnu était tombé,
+le digne homme s'était déjà relevé, il souriait doucement;
+sa tête était belle et calme; il était dans la force
+de l'âge, et dans son regard il y avait pour le moins
+autant de passion que d'égarement; j'ai entendu peu de
+voix d'un accent plus doux.</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci, Monsieur, me dit-il; grand merci de
+votre pitié; je me suis trop hâté, j'ai couru, je suis
+tombé dans ce fossé; mais, par le ciel! dites-moi donc
+si je suis près du château? Hélas! hélas! il fait nuit, la
+promenade est sombre, et je ne verrai pas la reine aujourd'hui,
+je suis venu trop tard.</p>
+
+<p>Le malheureux se tordait les mains; désolé, il reprenait:</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, quand ces arbres sont couverts de
+feuilles qui frémissent, quand ces plates-bandes sont en
+fleurs, quand la mousse est là, recouvrant de son manteau
+les blanches épaules de ces statues, je n'arrive jamais
+trop tard; je dors où je suis, peu m'importe, et partout,
+sous le ciel. Et le matin, tous les matins, je vois de loin
+Marie-Antoinette; elle se lève avec l'aurore et comme
+elle. Le soleil vient de ce côté toujours, moi je tourne le
+dos au soleil, et je la vois, elle admirant le ciel empourpré.
+Mon Dieu, je fais alors ma prière, à genoux devant
+elle, et je prie avec ardeur pendant six mois de l'année.
+Hélas! jamais je ne prie en hiver. Elle ne sort pas
+l'hiver; il n'y a pas de soleil et je ne vois plus rien, pas
+un coin de sa robe ou de son chapeau. On dirait que
+tout est mort, autour de ma reine qui n'est plus. Ah!
+tristesse! Ah! terreur!</p>
+
+<p>J'eus en pitié le pauvre fou; ma mère, en poursuivant
+sa route, me fit signe qu'elle allait m'attendre au
+château; je pris mon fou sous le bras, et le menai chez le
+concierge, qui le reconnut sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre homme! dit le concierge. C'est l'amoureux
+de la reine, Monsieur! La reine a bien défendu qu'on lui
+fît du mal!... Entrez, Messieurs.</p>
+
+<p>Nous entrâmes. Un grand feu éclairait l'appartement;
+tout était reluisant et calme en cette demeure: un vrai
+royaume, moins les chagrins, les douleurs et les veilles
+de la royauté.</p>
+
+<p>Quand mon fou eut senti la douce chaleur du foyer
+domestique, et qu'il eut repris quelque force à la table
+du concierge:&mdash;Oui, me dit-il, en me regardant avec
+un profond sentiment de conviction, je l'aime, et de
+toute la force de mon âme! J'ai tout perdu pour elle, et
+ma raison, pour commencer. Quand je la vis, mon Dieu!
+mon Dieu, quand je la vis pour la première fois, elle
+entrait dans une tente, sur les frontières de l'Allemagne
+et de la France, vêtue en simple Allemande;... elle
+sortit de l'autre côté, habillée en reine de France! Elle
+a voulu rire de son fou, sans doute; et pourtant, quand
+je pense qu'au milieu même de cet abri d'un instant, il
+y eut plus qu'une archiduchesse d'Autriche, et plus
+qu'une reine de France, il y eut une fiancée... Allons,
+allons, calmons-nous! Tout beau, mon c&oelig;ur!...</p>
+
+<p>L'instant d'après, j'eus l'honneur de saluer S. M. la
+reine, à la tête de ma compagnie. Eh! tel que vous me
+voyez, j'ai été magistrat, j'ai porté la robe de magistrat;
+j'étais du parlement de Besançon, c'est moi qui portai la
+parole, et, ne sachant comment l'appeler, je l'appelai
+tout simplement: <i>Madame!</i> Elle parut me sourire, et elle
+me regarda;... elle me parla même, et la veille...</p>
+
+<p>La veille de ce jour glorieux, j'avais condamné aux
+galères un malheureux paysan qui avait tué un lapin
+dans une forêt ecclésiastique. J'avais condamné ce malheureux:
+sa femme était venue à mes pieds, me priant
+et me suppliant en grâce, en pitié, avec ses enfants, ses
+tout petits enfants! Dans la nuit, nuit de remords et de
+confusions, j'avais revu en songe le condamné, sa
+femme, ses enfants, le lapin, le furet...; j'étais bourrelé;
+c'était ma première sentence, et je pleurais, me sentant
+chargé d'un grand crime. Ah! Dieu! si j'étais las à
+jamais de cette magistrature abominable!... Eh bien!
+ma reine à moi, elle m'a absous de mon crime, elle m'a
+délivré de mon remords, elle a dit à mon condamné:
+Sois libre! À la femme: ayez confiance! Aux petits enfants:
+je vous adopte! O grâce! ô bonté! Elle a donné
+un démenti à ma sentence, à ma justice, à ma loi, voilà
+ce qu'elle a fait pour moi, cette reine, à son premier
+instant de royauté. Depuis ce jour, je n'ai plus eu de
+mauvais rêve, je n'ai plus vu de misérables pendant
+mon sommeil, je n'ai plus porté de robe sanglante, je
+n'ai plus de remords. Aussi, depuis ce jour de clémence
+et de pardon, je n'ai plus pensé qu'à la reine, je n'ai plus
+appartenu qu'à la reine, je n'ai plus porté que sa livrée,
+et je lui appartiens; si elle meurt, je meurs... Mon Dieu,
+je l'aime tant!</p>
+
+<p>Disant cela, il était calme et son front était radieux.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! lui dis-je, Monsieur, quel dommage de porter
+si haut son rêve et de mourir, jeune encore, d'un amour
+sans espoir!</p>
+
+<p>Il me répondit ainsi, et je crois bien qu'en ce moment
+il avait toute sa raison:&mdash;J'avoue, en effet, Monsieur,
+que voilà une téméraire entreprise: aimer cette dame!...
+Eh! ne croyez pas que je sois tombé, tout d'un coup,
+dans le gouffre. Au contraire, j'ai vu le précipice, et j'en
+ai sondé toute la profondeur, avant d'y tomber! Mais, plus
+j'ai réfléchi, plus j'ai vu que cet amour impossible était
+ma vocation sur la terre. Que voulez-vous donc que je fasse
+ici-bas, si je ne l'aime pas? Qui, moi? moi seul je serais
+sage, quand tous sont insensés? moi seul je vivrais sans
+passion, en ce siècle de passions sans bride et sans frein?
+Laissons aller le siècle, et le laissons se ruer dans le
+néant. Allons, courage, insensés, jouez sur une carte la
+fortune de vos pères! Insensés, prostituez votre écusson
+au char de Phryné! Insensés, profanez le saint ministère
+de Dieu dans vos orgies nocturnes! En même temps refaites
+les lois du pays; jetez le trône dans la poudre,
+arrachez de votre chapeau ducal la dernière plume qui le
+pare, épousez vos servantes, et quand tout sera dit, brûlez-vous
+le crâne!... Or, dans ce dévergondage universel,
+je serai tout d'un coup raisonnable à moi tout seul?</p>
+
+<p>N'avez-vous pas entendu dire aussi qu'il y avait chez
+nous des gens qui faisaient la guerre à Dieu le fils; qui,
+de leur propre autorité, retranchaient deux parts de la
+Trinité sainte, et qui criaient: victoire! quand le Dieu
+était blessé?</p>
+
+<p>Quoi donc! tout cela, moi vivant? On escalade, en
+blasphémant, le ciel tombé de la nue, on tue à plaisir des
+dieux immortels, on détrône, en hurlant, des rois, dont
+la race n'avait pas son égale sous le soleil: à ce prix, on
+est un grand homme, on est promené dans la ville aux
+acclamations du peuple, on est couronné au théâtre, on
+meurt au milieu des hymnes solennels, et moi je suis un
+fou... un fou, un pauvre fou!</p>
+
+<p>Un fou, parce que je l'aime, et parce que j'ai fait
+mon bonheur de l'entendre et de la voir, mon bonheur
+de suivre ses traces charmantes, mon bonheur de la
+guetter à travers le bosquet chargé de neige, à travers
+le buisson chargé de fleurs, mon bonheur de prononcer
+son nom, tout bas, quand je suis seul, un nom qui me
+charme et me fait pleurer, je suis un fou! Que vous êtes
+injustes, vous autres, les hommes sensés. Vous défendez
+jusqu'à l'adoration! Vous ne savez pas être superstitieux,
+vous n'osez pas; vous vous tracez une ligne, et vous
+dites: Tout ce qui n'est pas nous, n'est rien; tout ce qui
+passera au delà de cette ligne est folie!... Oh! vous me
+faites pitié!</p>
+
+<p>Voilà comme il me parla; cependant, il finit par se
+calmer aux douteuses clartés de cette lune d'hiver qu'il
+avait prises pour le crépuscule du matin.&mdash;Silence, dit-il,
+voici l'heure: elle se lève... En même temps, il prêtait
+l'oreille et redoublait d'attention:&mdash;Non, dit-il,
+elle n'ira pas dans la forêt ce matin; elle va venir sur
+sa terrasse. Et, l'instant d'après:&mdash;Voici la nuit, il fait
+nuit, elle va venir!... au bas du palais, vis-à-vis de
+ces eaux qui murmurent, sur ces gazons peuplés de statues
+immobiles... Déjà vous voyez la terrasse éclairée...
+Écoutez! Entendez-vous, dans le feuillage, ces concerts
+invisibles, qui viennent du ciel en chantant les louanges
+de la reine?... Oh! qui me rendra ces nuits d'été, ces
+mystères vaporeux sous un ciel étoilé, cet air chargé
+de parfums et d'harmonie, et tant de jeunes femmes,
+silencieuses et ravies? Où êtes-vous, belles soirées d'autrefois,
+quand pour moi toute femme pouvait être Marie-Antoinette
+elle-même? J'étais, comme elle, sur cette
+terrasse, et moi, vivant comme elle, et respirant le même
+air, écoutant les mêmes sons, sur ce banc, adossé au
+<i>Gladiateur</i>; même une fois, j'étais si près d'elle... elle a
+parlé... j'ai entendu sa voix, elle m'a parlé; elle m'a
+parlé du ciel, des fleurs, des eaux jaillissantes, du calme
+de la nuit, de quoi m'a-t-elle parlé? Puis, avant que
+j'eusse pu répondre un mot, elle s'est levée, elle m'a
+salué, elle a repris sa promenade, et tout... a disparu
+pour moi, la terre et le ciel!</p>
+
+<p>Ce malheureux m'intéressait vivement:&mdash;Venez, me
+dit-il, en baissant la voix, venez là-bas, à gauche, sur le
+bord de l'avenue, et vous comprendrez ce que je souffre;
+j'ai un secret à vous dire, au <i>Bain d'Apollon</i>; un grand
+secret, ajouta-t-il en mettant son doigt sur sa bouche, et
+je ne le dirai qu'à vous; c'est mon secret et le sien,
+c'est moi qui l'ai découvert, moi seul. Je vous dirai mon
+secret, ce soir, après le soleil; ou demain avant le soleil,
+ne manquez pas de venir... Vous êtes de son pays; eh
+bien! vous reverrez l'Allemagne demain. Je vous conduirai
+dans les lacs, dans les montagnes de votre nation...
+je sais un sentier qui y conduit, je vous guiderai dans les
+gras pâturages de vos génisses; n'oubliez pas de venir...</p>
+
+<p>Il me prit la main, il me dit adieu; je lui promis de
+me rendre à son rendez-vous, il m'intéressait trop vivement
+pour que ma parole ne fût pas sincère. Enfin, je
+me demandai si tout cela était un mystère aussi simple
+que le mot <i>folie</i>?... Ainsi rêvant, je rencontrai un <i>valet
+bleu</i> apportant l'ordre que l'on m'ouvrit la porte du château...
+Il était onze heures du soir, et ma mère, entrée
+avant moi, avait été introduite aussitôt dans les petits
+appartements.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+
+<p>Ce palais de Versailles, ce <i>favori sans mérite</i>, au dire
+de M. le duc de Saint-Simon, était pourtant, à le bien
+voir, un monument digne du monarque auguste qui l'avait
+construit, pour y loger sa monarchie. Il est difficile
+d'imaginer une profusion plus royale d'or et de peintures;
+les plafonds en sont surchargés, les portes, sculptées
+avec le soin d'un ouvrier chinois faisant une pagode,
+représentent un entassement de chefs-d'&oelig;uvre; les salons
+sont vastes et pleins de magnificence; et partout sur les
+murs, sur les corniches, sur le marbre et sur les cuivres,
+sur l'or, sur le fer, sur le bois de cèdre et sur la laine
+des tapis, on retrouve à profusion le soleil de Louis XIV.
+Certes, le grand roi vivait encore, en ce palais de Sa Majesté,
+le jour où nous y fûmes admis ma mère et moi.
+Tout était silence et repos, à cette heure. Au sommet de
+l'escalier de marbre, un garde-du-corps du roi se promenait
+à pas comptés; dans le grand salon, quelques
+seigneurs de la chambre du roi se livraient à un jeu effréné;
+dans la salle des gardes, de vieux officiers réunis
+autour de l'âtre immense parlaient de batailles et de
+philosophie, et un peu plus loin, de jeunes gardes cadençaient
+des vers, ou se promenaient l'arme au bras.</p>
+
+<p>Alors nous traversâmes l'&OElig;il-de-B&oelig;uf, cette antichambre
+du grand siècle où se pressait la plus belle cour
+de l'univers; en passant, nous jetâmes un coup d'&oelig;il
+dans la vaste galerie où Lebrun a représenté tout le
+règne; la galerie était déserte, les ombres du foyer s'alongeaient
+sur le mur attristé; les héros paraissaient se
+battre encore; les tentes étaient agitées par le vent du nord;
+les armes s'ébranlaient, et le Rhin, notre Rhin, enflait son
+onde menaçante; la grande France allait, à grandes enjambées,
+enseignes déployées, toute brodée et chargée à
+profusion de plumets et d'ornements, comme à un tournoi.
+Voilà vraiment la bannière antique, et voici les belles
+écharpes, les couleurs des dames, le bruit des poëtes, la
+grâce accorte des comédiennes: Racine et Despréaux,
+Molière et M<sup>lle</sup> Béjart, les fantaisies et les poëtes qui courent
+les camps, voilà le bel âge! Arrêté sur le seuil de cette
+vaste galerie, il me semblait que tout à coup ces géants
+allaient descendre de la muraille, que ces chevaliers et ces
+nobles dames allaient se mouvoir de nouveau,... j'étais
+prêt à tomber à genoux!</p>
+
+<p>À cette heure, autrefois si bruyante et qui résonnait de
+tout l'esprit, de toutes les musiques, de toutes les ambitions
+de Versailles, le nouveau roi disparaissait, la cour
+se taisait, le bruit rentrait dans l'ombre, et cette vaste
+demeure était en proie au silence! Ainsi quand j'eus réparé
+le désordre de ma toilette et retrouvé ma mère:&mdash;Ah!
+mon fils, me dit ma mère, n'oubliez pas que nous habitons
+le toit même de celui qui disait: «J'ai failli attendre!...»
+Il est vrai que voilà bien longtemps qu'il est
+mort.</p>
+
+<p>La reine était absente, et ma mère avait été introduite,
+par la volonté de Sa Majesté, dans l'appartement même de
+la reine. C'était une vaste chambre, un appartement royal.
+On y voyait le portrait de l'infortuné roi Louis XVI, il
+était entouré de Mesdames, filles de Louis XV; ces portraits
+étaient empreints d'une sévérité inaccoutumée, et
+représentaient les princesses dans les habitudes de leur
+vie, à l'ombre, en même temps que l'accessoire adoptait
+le goût le plus moderne. Il y en avait une qui lisait un
+livre pieux appuyé sur les ailes d'un amour, l'autre tenait
+entre ses genoux une lourde basse dont elle paraissait
+jouer solennellement; il y avait dans les autres portraits,
+des petits chiens et des vases de fleurs. Ma mère, au moment
+où je vins la rejoindre, était occupée à considérer
+le portrait de Marie-Antoinette. L'artiste avait placé cette
+aimable et noble figure au fond d'une rose épanouie,
+élégant et diaphane compliment à la Dorat.</p>
+
+<p>C'était, dans ce beau lieu, une exquise élégance, une
+richesse intelligente et pleine de goût. N'eût été l'aigle
+aux deux têtes de la maison d'Autriche, et la couronne
+de France, qui éclataient de toutes parts, on eût plutôt
+soupçonné dans ces retraites la jeune femme que la
+reine. Ma mère, plus heureuse que moi, l'étiquette et le
+respect me retenant sur le seuil de la chambre à coucher,
+put contempler à son aise cet intérieur plus que
+royal. Ma mère se souvenait encore, il y a vingt ans, de
+tous ces détails du coucher de la reine; elle me les a racontés
+bien souvent. Chaque fois que nous parlions de la
+reine, elle me racontait qu'elle avait vu, le soir dont je
+parle, un spectacle inattendu, charmant et d'une simplicité
+qui ne pouvait se pardonner qu'à une reine de
+cette grâce exquise et de cette auguste beauté. En même
+temps, ma mère, enchantée et chagrinée à la fois, racontait
+tout ce qu'elle avait entrevu dans ces ténèbres éclairées:
+les simples préparatifs de la toilette du soir, le
+manteau pour la nuit, la longue camisole blanche et boutonnée
+du corsage au menton, simple et chaste vêtement
+du sommeil, le simple mouchoir et la longue coiffe qui
+devaient envelopper cette tête royale; au pied du lit, sur
+un tapis des Gobelins représentant un paysage allemand
+deux pantoufles, dignes d'une grande dame chinoise,
+attendaient le plus joli pied qui fut en France.&mdash;Ah! je
+me vois encore en la chambre de notre jeune archiduchesse,
+reprenait ma mère en soupirant, tant il y avait
+de simplicité et de goût autour de cette couche d'une
+reine que la France salua avec tant de transports d'amour
+et d'orgueil, quand elle lui donna son premier
+dauphin!</p>
+
+<p>Souvent, depuis ce temps, en résumant mes souvenirs,
+j'ai cherché à me figurer quel dut être l'effroi et l'étonnement
+du premier brigand qui pénétra, l'horrible nuit du
+6 octobre, dans la chambre de Sa Majesté. La porte se
+brise, et la reine, en sursaut réveillée, échappe, à demi-vêtue,
+à ce brigand, resté seul dans ce sanctuaire, épouvanté
+et comprenant à peine son audace! Indigne populace!
+Ah! l'indigne! Elle ne sait pas s'arrêter aux rideaux
+de l'alcôve royale! Elle a impitoyablement foulé à ses
+pieds sanglants le sommeil du roi, le silence de sa demeure,
+l'alcôve de la reine et son lit, fouillé par les
+baïonnettes de ces misérables!... L'invasion de Versailles!
+Elle a plus déshonoré ce peuple affreux que l'échafaud
+du 21 janvier sur la place de la Révolution!</p>
+
+<p>Certes, nous comprenons Marie-Antoinette allant à la
+mort, sur une charrette, au milieu de l'injure et des respects;
+mais la reine, enfermée à Versailles et vouée aux
+tortures de l'émeute, entre les têtes coupées de ses
+gardes-du-corps... Voilà ce qui va au delà de toute espèce
+d'invention!... Ce sont là de ces enseignements qui ont
+manqué à Bossuet.</p>
+
+<p>À ma première entrée au château de Versailles, j'étais
+loin de prévoir toutes ces ruines; je jouissais de tout ce que
+je voyais, en vrai jeune homme, et je tâchais de deviner,
+à force de passion, tout ce que je ne voyais pas. Je portais
+envie à ma mère, qui me laissait sur le seuil de la
+chambre royale; naguère j'étais entré dans la chambre
+du grand Frédéric, je m'étais agenouillé devant le lit de
+camp sur lequel il était mort, j'avais posé mes lèvres sur
+la table où il écrivait ses histoires, ses musiques, ses
+lettres à Voltaire, les épitaphes de ses chiens et ses plans
+de bataille. Eh bien! les murs habités par ce grand homme,
+les lieux où il rendit le dernier soupir, les meubles consacrés
+par cette pensée royale, ont produit sur moi, Allemand
+et encore enfant, moins d'effet que n'en produisirent le
+salon de la reine, son portrait si moderne au milieu des
+portraits de la famille royale déjà si gothiques; j'aurais
+donné l'épée et le sceptre de Frédéric le Grand pour le
+miroir de la reine; Dieu sait pourtant si j'admire, en mon
+par dedans, le roi de Prusse, moi qui admire jusqu'à ses
+vers!</p>
+
+<p>Vous croirez peut-être que ce fut ici l'effet des influences
+secrètes, des invisibles parfums, des traces indicibles
+que laisse une femme aux lieux qu'elle habite, jetant
+à pleines mains je ne sais quel charme ineffable qui la fait
+reconnaître; non, à coup sûr, ce n'était ni le même parfum,
+ni l'élégance et le goût; malgré moi, malgré la reine
+peut-être, je me sentis dans une atmosphère plus élevée,
+et dans un air plus vaste et plus pur. Qu'on me pardonne
+ces folles paroles, l'expression me manque; hélas! je
+suis forcé d'aller au delà de ma pensée, il m'est impossible
+de la dire exactement... Un grand poëte se tirerait
+de cette peine avec une ode, et l'orateur chrétien se réfugierait
+sur les hauteurs de l'oraison funèbre... Que de
+fois, songeant à ces visions, j'ai regretté de ne pas être,
+un jour, un seul jour, Tacite ou Juvénal, Pindare ou
+Bossuet!</p>
+
+<p>Nous attendîmes ainsi longtemps, ma mère et moi;
+ma mère, en s'étonnant qu'une reine de France pût n'être
+pas chez elle, à cette heure; et moi, en me hâtant de
+comprendre l'inconcevable bonheur qui m'avait amené
+du fond de l'Allemagne, en ce lieu splendide, où la plus
+grande dame et la plus vraiment royale du monde entier
+allait venir.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1>DEUXIÈME PARTIE</h1>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE I</h2>
+
+
+<p>La reine (et ma mère ignorait cette habitude) passait
+la plupart de ses soirées chez la surintendante de sa
+maison, madame de Polignac, en compagnie des seigneurs
+les plus spirituels et des femmes les plus aimables
+de la cour. C'était l'heure où, délivrée enfin de l'étiquette
+et maîtresse à son tour de sa parole et de son geste, elle
+jouissait des douceurs de l'intimité. La maison de la
+comtesse Jules de Polignac occupait une aile du château
+de Versailles, à côté même du grand escalier, et la maîtresse
+de céans, pour plaire à sa souveraine, s'efforçait de
+donner à son logis la grâce et le sans façon d'une simple
+maison bourgeoise; c'étaient l'abandon, la grâce facile, les
+conversations interrompues, les rires éclatants, les récits
+burlesques, les superstitions populaires, les bons mots
+d'une maison bourgeoise, hantée royalement, réunis à
+l'esprit, à l'élégance, à l'envie de plaire, au ton exquis des
+plus grands seigneurs. Dans cette société de son choix,
+la reine était une jeune femme, la première de la société,
+parce qu'elle était la plus belle et la mieux écoutée, uniquement
+pour la vivacité, le charme et l'entrain de son
+bel esprit.</p>
+
+<p>Le soir dont je parle, en vain son monde accoutumé
+s'était empressé pour complaire à la reine, elle avait
+témoigné de vives impatiences; que dis-je? elle eût été
+maussade, si jamais elle avait pu l'être. Il faisait au dehors
+un de ces silencieux orages d'hiver, parsemé d'éclairs
+sans tonnerre; une pluie abominable battait contre les
+murs, les oiseaux de nuit volaient en poussant leur cri
+funèbre; le roi, qui était à causer géographie et voyages
+lointains (ses rêves!) ne s'en allait pas. La présence du
+roi (si voisin de Louis XV!) jetait toujours un peu de
+contrainte dans cette société intime. Il fallait être absolument
+plus grave et moins rieur, quand le prince était
+là; c'était, de sa nature, un époux plein de soins, un
+bon maître, mais un homme accablé de soucis cuisants et
+de tant de malheurs, dont il avait le pressentiment.</p>
+
+<p>&mdash;Que cette aiguille est lente, et que l'heure est lointaine,
+ma princesse, dit la reine à demi-voix, nous ne
+serons jamais à minuit; avancez, s'il vous plaît, cette
+aiguille inerte; on se meurt d'impatience et d'ennui.</p>
+
+<p>La princesse avança l'aiguille, et la reine avec un regard
+triste et doux:</p>
+
+<p>&mdash;À présent, dit-elle, voilà que l'heure va trop vite;
+puis, se penchant vers une jeune femme assise à ses pieds:&mdash;Allons, Thaïs, l'heure approche et le sorcier va venir.
+Es-tu fâchée, et veux-tu bien me permettre de retrancher
+quelques minutes à ta belle vie? Enfin, que voulez-vous,
+c'est un caprice de reine, princesse de Montbarrey.</p>
+
+<p>Pour toute réponse la princesse de Montbarrey leva ses
+grands yeux noirs du côté de la reine, avec une singulière
+expression d'enthousiasme et de dévouement.</p>
+
+<p>&mdash;On voit bien, reprit madame de Lamballe, que la
+reine a des jours et des printemps devant elle! Puisque
+vous le voulez, Madame, faites un geste, ou soufflez sur
+l'hiver. Le vieil hiver remportera ses glaçons et ses tempêtes,
+faisant place au jeune printemps qui dit en nous
+frappant de sa tiède haleine: Me voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas! ma jolie veuve, reprenait la reine,
+en parlant à madame de Lamballe, non pas encore le printemps.
+Ne chassons pas le vieil hiver, par amour pour
+votre amoureux que voici, M. de Bezenval. L'hiver et ses
+glaçons ont leur charme aussi bien que des cheveux
+blancs sur un front cicatrisé; attendons le printemps patiemment.
+Mais quoi! le printemps ramène, entre autres
+fleurs, ces pauvres et modestes violettes qui te font
+tant de mal. Eh quoi! s'évanouir à l'aspect de cette humble
+fleur? La violette est timide, elle se cache, elle exhale
+de douces odeurs, tu es pâle comme elle; et pour quoi
+donc en avoir si grand peur, je te prie? Or çà, nous ferons
+en sorte de t'y accoutumer; un peu de courage, et la
+fleur proscrite va reparaître en nos jardins réjouis; je
+veux que Bezenval, lui-même, t'en apporte un bouquet,
+au premier jour du mois d'avril.</p>
+
+<p>Madame de Lamballe, entendant parler de violettes,
+pencha la tête et ferma les yeux, ses beaux cheveux se
+répandirent sur ses épaules, on eût dit qu'elle allait mourir...&mdash;Ne
+parlons plus de ces maudites fleurs; reviens à
+toi, Marie! Il n'y a plus de violettes ici que toi-même, ô
+beauté! disait la reine, en l'embrassant.</p>
+
+<p>La pendule, avancée d'un quart d'heure, sonna onze
+heures... Alors, le roi, toujours ponctuel, se leva; il
+baisa la reine au front, en jetant un coup d'&oelig;il d'intérêt
+sur la princesse évanouie: <i>Ce ne sera rien!</i> dit-il; puis,
+saluant la maîtresse de l'appartement, il retrouva quelques-uns
+de ses gentilshommes dans le salon voisin, la
+moitié du service ayant manqué, justement par cette
+pendule avancée un instant.</p>
+
+<p>La reine suivit son mari du regard, avec un doux sourire,
+puis se tournant vers la comtesse Jules;&mdash;Nous
+avons fait une grande faute, ce soir, ma mignonne, nous
+avons oublié les respects... Eh bien! pour nous châtier,
+renonçons à ces curiosités malséantes, et renvoyons à sa
+caverne le sorcier qui doit venir sur le minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Si Votre Majesté veut me permettre un conseil, reprit
+le marquis de Vaudreuil, je serais d'avis en effet de renvoyer
+ce magicien; la soirée est funèbre, et tout annonce
+au dehors une tristesse abominable. Ainsi le sorcier aura
+tort, et nous dirons, s'il vous plaît, des vers de Voltaire
+ou du nouveau poëte, M. de Parny; cela sera plus sage
+et plus amusant. Ainsi parla M. de Vaudreuil. Ici la princesse
+de Lamballe sortit de sa léthargie:&mdash;Ne verrons-nous
+donc pas le sorcier? dit-elle avec cette air penché
+qu'elle avait mis à la mode, et qui lui allait si bien.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a conté cependant que la lune et les astres
+étaient favorables, reprit la duchesse de Fitz-James, en
+faisant sa grosse voix, et la princesse de Tarente vient
+de me dire à l'oreille, qu'elle serait inconsolable si elle ne
+voyait pas le magicien nous arriver, comme un fantôme,
+à l'heure fatale de minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais savoir, à ce sujet, l'opinion du prince
+d'Esterhazy, reprit la reine; car vraiment, s'il n'y a pas
+trop d'obstacles, il serait douloureux de renoncer aux
+délicieuses terreurs que nous nous sommes promises
+depuis si longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à dire, Madame, reprit le prince d'Esterhazy;
+seulement je ferai observer aux plus poltrons
+que l'homme attendu n'est pas absolument à nos ordres,
+et même il n'a pas été facile de le décider à venir ce
+soir; c'est un homme atrabilaire et quinteux, et je puis
+assurer à Sa Majesté qu'il m'en a coûté bien des arguments
+pour en venir à bout.</p>
+
+<p>&mdash;Du moins, reprit le marquis de Vaudreuil, on ne
+lui a pas dit en quel lieu il devait être amené, quelle
+société l'appelait, à quel auguste personnage il parlerait
+ce soir! Vous vous êtes bien gardé de compromettre la
+reine, M. d'Esterhazy?</p>
+
+<p>La reine reprit:&mdash;Vous voilà bien toujours, prudent
+et bon Vaudreuil, dévoué à ma très-imprudente majesté,
+plein de précaution et de minutieuses prévenances!
+Pourriez-vous cependant me dire comment se porte madame
+la marquise de Vaudreuil?</p>
+
+<p>Cette question imprévue interrompit toute conversation.
+Le penchant de la reine pour M. de Vaudreuil, et la
+noble résolution du marquis, lorsqu'il échappa, par un
+mariage, à son fatal amour, n'étaient un secret pour personne.
+Madame de Polignac et madame de Lamballe se
+jetèrent sur les mains la reine. La reine, comme si elle
+en eût trop dit, avait le regard baissé et plein de larmes;
+le marquis de Vaudreuil seul garda son courage et son
+sang-froid... Il était difficile aux amis de la reine de sortir
+de ce silence inquiétant.</p>
+
+<p>À la fin, madame de Châlons, se rappelant à propos la
+visite de ma mère, et voulant donner aux idées un autre
+cours:</p>
+
+<p>&mdash;S'il plaisait, dit-elle, à Votre Majesté, de recevoir en
+ce moment votre cousine, madame la princesse de Wolfenbuttel;
+elle attend, là-haut, dans les petits appartements,
+le bon plaisir de Votre Majesté.</p>
+
+<p>À ces mots, la reine soulagée d'un grand poids:&mdash;Amenez-la
+tout de suite, ma bonne Châlons, s'écria-t-elle;
+j'ai oublié que j'avais donné ce soir même un rendez-vous
+à ma cousine... Hélas! le roi est rentré, madame
+de Wolfenbuttel peut venir sans être présentée, et vous,
+Mesdames, honorez d'un bon accueil ma chère compatriote,
+même quand vous la trouveriez encore un peu
+trop Allemande pour nous.</p>
+
+<p>Une dame du palais vint, en effet, nous chercher, ma
+mère et moi; elle nous fit traverser les petits appartements
+de la reine, sa demeure intime, sa bibliothèque
+et son boudoir orné des plus belles glaces que Venise ait
+biseautées. Ce réduit caché lui plaisait par sa solitude, et
+faisait un contraste heureux avec le reste du palais, retraite
+austère et profonde où la reine était cachée à tous les yeux.</p>
+
+<p>Dans ces cachettes, Marie-Antoinette se dérobait aux
+fracas du palais, aux lignes droites de ses jardins, au
+murmure impatientant de ses eaux. Elle était seule, inaccessible
+aux lâches, aux intrigants, aux flatteurs, aux
+courtisans. Très-souvent la reine disparaissait tout à coup
+de ses appartements, et c'était un bonheur pour elle
+d'échapper un instant aux hommages, aux respects, aux
+demandes, aux adorations.</p>
+
+<p>Un escalier dérobé conduisait, de ce réduit, à l'appartement
+de madame de Polignac; ainsi la reine pouvait voir
+son amie à toutes les heures. Ma mère descendit cet
+escalier à grand'peine, embarrassée qu'elle était dans
+l'ampleur de sa robe. J'ignore ce qui se passait dans l'âme
+de ma mère, mais cette réception nocturne et cachée;
+et cet escalier difficile, étroit,.. bourgeois, l'heure avancée
+de la nuit, toutes ces choses si peu semblables à
+l'étiquette d'une cour, devaient la jeter dans un indicible
+étonnement.</p>
+
+<p>Tout à coup s'ouvrit une porte, et nous nous trouvâmes,
+ma mère et moi, dans un salon moderne, faiblement
+éclairé, en présence de plusieurs femmes en négligé,
+qui me parurent, les unes et les autres, d'une éclatante
+beauté. Je n'ai jamais vu un assemblage plus choisi de
+jolies têtes; elles étaient groupées dans un coin du salon,
+les yeux ouverts, la bouche ouverte, curieuses, empressées,
+avec un sourire à moitié commencé, qui n'attendait
+qu'un signal pour devenir ironique; au fond du salon
+toutes ces têtes formaient un bloc de beautés de toutes
+sortes, blondes et brunes, joyeuses, tristes, graves,
+riantes; toutes ces formes se confondaient d'une façon
+ravissante; au premier coup d'&oelig;il, à la première émotion,
+il eût été impossible de faire un choix dans cette masse enchantée;
+on ne distinguait personne et pas même la reine;
+car c'était, parmi ces dames, à qui l'approcherait de plus
+près; la reine était assise sur un tabouret; les unes étaient
+à ses pieds devant elle, d'autres à genoux lui servaient
+d'appui comme les bras d'un fauteuil; plusieurs étaient
+derrière elle, penchées sur elle, l'abritant sous leurs poitrines
+de vingt ans; les hommes se tenaient dans un coin
+opposé du salon; ils s'étaient levés pour nous recevoir.</p>
+
+<p>Ma mère se tira bien de cette inquiétante présentation.
+Elle avait été belle et sa démarche était naturellement
+pleine de noblesse et d'aisance. Elle avait connu Marie-Antoinette
+enfant; elle fut donc reçue avec bienveillance,
+en dépit de sa robe à vastes paniers et de ses diamants
+gothiques. D'ailleurs, la reine se levant brusquement, et
+se faisant un passage à travers le groupe qui l'entourait,
+alla au-devant de ma mère et la baisa à deux reprises:&mdash;Soyez
+la bienvenue, ma cousine, dit-elle à ma mère,
+soyez la bienvenue à ma cour; je vous rends grâces de
+vous être souvenue de moi.</p>
+
+<p>Puis, se tournant vers moi, qui suivais ma mère:&mdash;C'est
+donc vous, Monsieur, me dit-elle, qui vous êtes
+enfui si brusquement de la cour du roi mon frère? Nous
+avons ici de vos nouvelles, Monsieur, vous êtes un philosophe
+dangereux, un esprit fort qu'il faut dompter et que
+nous dompterons, soyez-en sûr, si vous voulez y mettre
+un peu de bonne volonté.</p>
+
+<p>Disant ces mots, elle se tourna vers les dames de son
+intime compagnie.&mdash;Or çà, dit-elle, on vous dénonce
+ici une jeune demoiselle d'honneur qui garde un secret
+mieux que personne. Et c'est à vous que le compliment
+s'adresse, à vous, la mystérieuse Hélène de Salzbourg.&mdash;Vous
+ne m'aviez pas dit, comtesse Hélène, que nous avions
+un cousin de cet âge et de cette tournure, ajouta
+la reine en souriant.</p>
+
+<p>Cette beauté, que la reine interpellait si vivement, était,
+en effet, une aimable et charmante personne de l'antique
+maison de Salzbourg, alliée aux Wolfenbuttel; elle avait
+nom Hélène, et, jusqu'à l'âge heureux de quinze ans,
+elle et moi, nous avions étudié dans les mêmes livres,
+joué aux mêmes jeux enfantins, et chanté les mêmes
+chansons. Puis, à l'heure des noces royales, la jeune
+Hélène de Salzbourg était partie avec la jeune archiduchesse,
+qui l'avait amenée avec elle à Versailles, promettant
+chaque jour de la rendre à la cour de Vienne, et
+chaque jour la jeune reine et la jeune comtesse étaient
+plus nécessaire, celle-ci à celle-là. Cependant Hélène
+avait rougi aux paroles de la reine, puis, s'avançant en
+tremblant, elle vint embrasser ma mère, et elle répondit
+à mon profond salut par une révérence aussi cérémonieuse
+qu'amicale, pour le moins. En Allemagne, elle
+m'appelait son frère; à la cour de France, elle ne me
+traitait plus qu'en étranger!</p>
+
+<p>Après les premières salutations, la reine fit asseoir ma
+mère; elle revint à sa place ordinaire, et m'ordonna d'un
+geste de me placer à ses côtés; j'étais debout, à sa
+gauche, ma cousine Hélène était assise à sa droite; la
+reine avait passé son bras autour de ce cou charmant, et
+jouait avec ces beaux cheveux.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, ma cousine, dit la reine à ma mère, vous
+avez laissé l'empereur, mon frère, travaillant au bonheur
+de ses peuples, parlant beaucoup de liberté et de
+finances, plus souvent vêtu en bourgeois qu'en monarque,
+invitant à sa table tous ceux qui lui plaisent, dînant
+à ses heures, parcourant la ville à pied, la canne à la
+main, jouissant de l'incognito, jusque sur le trône, et
+sans gardes, sans aumônier, sans médecin, sans courtisans?...
+Ah! l'heureux prince! Ah! la délicieuse cour!
+Puis, se tournant vers moi:</p>
+
+<p>&mdash;Comment se porte mon professeur, Monsieur? Comment
+va l'abbé Métastase, mon élégant écrivain, mon
+poëte favori?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, le professeur chante son élève, l'Allemagne
+l'applaudit et répète ses chants; nous avons tous
+partagé la joie de Métastase quand il a vu ses vers imprimés
+à l'imprimerie du Louvre, aussi bien que les chefs-d'&oelig;uvre
+de la langue française: il n'y a que Votre Majesté
+qui sache honorer, et récompenser comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime, en effet, ce Métastase; il est le seul qui
+m'ait appris quelque chose, et, sans lui, je n'aurais pas
+même su l'italien. Quand j'étais petite fille, et que, par
+hasard, je dînais à la table de ma mère, vous ne sauriez
+croire tout ce que faisait l'impératrice pour faire valoir
+ce qu'on appelait mes talents. On m'apprenait des longs
+discours par c&oelig;ur, on distribuait précieusement des
+dessins que j'avais faits, disait-on; c'était à qui vanterait
+ma prose et mes vers; j'ai parlé latin, moi, qui vous
+parle... Hélas! de tous mes précepteurs, il n'y a que
+l'abbé Métastase qui ait été fidèle à sa mission.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, ma cousine, disait ensuite la reine à ma
+mère, vous devez bien vous souvenir de mes espiègleries
+de petite fille, de nos longues promenades dans le parc,
+de mon départ pour cette belle France, où je suis si heureuse,
+et qui me faisait tant de peur; mais n'ayez crainte:
+si je suis Française avant tout, je suis Allemande aussi,
+je n'ai pas oublié mon pays, ma famille et mes jeunes
+années; nous en parlerons, n'est-il pas vrai? D'abord, je
+ne veux pas que nous nous séparions; je veux que vous
+soyez de ma famille; je vous présenterai au roi mon
+époux, je vous montrerai mes enfants, mon dauphin,
+d'une si belle et si sérieuse figure; mon petit Louis, si
+joli, ma fille, un ange...; enfin, vous verrez tous mes trésors.
+Je sais que vous n'aimez guère les fêtes. Ce n'est
+plus le temps des fêtes chez nous; il fallait venir quand
+je n'étais que dauphine, et quand vivait le roi Louis XV.
+Cependant, Monsieur le comte, ajouta Marie-Antoinette
+en se tournant vers moi, rassurez-vous, nous allons encore
+au bal.</p>
+
+<p>Ma mère ne savait que répondre à tant de grâce et de
+bonté. L'impératrice Marie-Thérèse elle-même n'avait
+jamais été plus loin dans ses familiarités les plus aimables.
+D'ailleurs, c'était une grande étude pour ma mère de
+reconnaître aux traits de la reine de France le joli enfant
+qu'elle avait tenu si souvent dans ses bras. La reine était
+tout simplement d'une beauté royale. On ne pouvait
+qu'admirer sa taille aérienne, on était séduit par son
+sourire; elle était d'une admirable blancheur. Rien n'égalait
+la forme éclatante de son cou et de ses épaules;
+il n'y eut jamais des bras aussi beaux, des mains aussi
+belles. Ajoutez qu'avant tout, même en ces instants où
+elle aspirait au bonheur de n'être que jolie, elle avait la
+figure et la majesté d'une reine; enfin quoique brillante
+d'une grâce toute française, à l'attitude un peu fière de
+sa tête et de ses épaules, on reconnaissait toujours la fille
+des Césars.</p>
+
+<p>Il fallait toute la majesté de la reine Marie-Antoinette
+pour éclipser madame la princesse de Lamballe, si bien
+faite, et jolie à ravir; elle était toute semblable à la fleur
+qui penche sur sa tige; elle avait des yeux tendres qui
+avaient déjà beaucoup pleuré, tant ils avaient pleuré de
+bonne heure... Elle était apparue à sa royale amie, un
+jour d'hiver, dans un rapide traîneau, enveloppée de
+fourrures, éclatante de sa fraîcheur de vingt ans; on disait:
+Voyez le printemps, couvert de l'hermine et des
+martres de l'hiver!</p>
+
+<p>Nos regards s'arrêtèrent sur madame de Polignac.
+Après la reine, elle était la plus belle; elle portait, ce
+soir là, un négligé blanc comme la neige; elle avait une
+rose à ses cheveux relevés sur les tempes; elle était légèrement
+posée au-devant d'une glace qui reflétait son
+image; elle ressemblait à un émail de madame de La Vallière...
+On eût dit une reine qui allait jouer un rôle de
+bergère dans un opéra de Monsigny.</p>
+
+<p>Quelquefois, à la dérobée, et redoutant déjà de la compromettre,
+je regardais ma cousine Hélène; elle était
+belle, elle était fière et charmante; elle avait, dans ses
+traits réguliers, quelques-uns des traits de la reine elle-même,
+et que Dieu me punisse si je mens!</p>
+
+<p>La reine s'aperçut de l'émotion de ma mère. Pour bien
+juger de la beauté des femmes, pour la sentir complètement,
+il faut être une femme... Alors, Sa Majesté se
+penchant à l'oreille de la comtesse:&mdash;Eh! fit-elle, avec
+un petit cri joyeux, croiriez-vous, ma cousine, que toutes
+ces dames que vous voyez, et bien d'autres encore de
+notre société, moins intimes, mais aussi belles, se sont
+réunies, il n'y a pas longtemps, pour tirer au sort à qui
+embrasserait les grosses joues rubicondes d'une espèce
+de rustre appelé Benjamin Franklin, qui est venu du
+fond de l'Amérique pour nous demander des armes, des
+vaisseaux, des canons et la liberté des peuples de là-bas?</p>
+
+<p>Bientôt la conversation devint générale. En ce moment,
+les hommes se rapprochèrent des dames, on parla beaucoup
+des affaires, des ministres, et des princes, chacun
+selon ses antipathies ou ses amitiés particulières:
+d'où je compris que c'était la conversation de chaque
+jour, puisque, tout frondeur et dénigrant qu'il était,
+s'attaquant au pouvoir et le heurtant de front, cette
+espèce d'entretien avait même gagné les plus secrètes retraites
+du palais, dont le frivole écho répétait encore, à
+la façon de l'oiseau moqueur, le fameux mot du grand
+roi: l'<i>État, c'est moi!</i></p>
+
+<p>Telle était cette intime société; elle n'avait pas eu
+d'exemple avant la reine, elle ne trouva pas d'imitateurs.
+Cette réunion de femmes charmantes et d'hommes
+aimables autour d'une si grande princesse, et qui font
+toute leur étude d'être ses égaux, était un spectacle
+étrange et plein d'intérêt. Dans ce lieu chéri par la fantaisie,
+le palais de la reine était à peine une maison bourgeoise;
+les courtisans étaient des amis, les dames d'honneur des
+compagnes; l'abandon remplaçait l'étiquette; l'heure
+fuyait sur une aile rapide, oubliant la cour. Quant aux
+plaisirs, au langage, aux délassements de ce monde à
+part, il eût été difficile d'imaginer plus de grâce et de
+goût, de finesse et de science exquise en toutes choses
+de la causerie et du maintien. Sous ce rapport, comme
+sous bien d'autres, Marie-Antoinette était vraiment une
+Française; elle en eut l'activité, l'intelligence, la répartie
+avec une gaieté très-naturelle, une âme bien égale, et qui
+savait le prix de l'amitié.</p>
+
+<p>Il eût été impossible de trouver, quelque part, plus de
+fatuité sans morgue, plus de préjugés sans malice et de
+rancunes sans colère; plus d'admirations imprudentes,
+de médisances cruelles, de projets en l'air, de plans singuliers
+pour le bonheur du royaume, de décisions burlesques,
+comme aussi nulle part, dans tout le monde, on
+n'eût rencontré plus d'esprit, d'incrédulité, d'ironie et
+de jeunesse qu'on n'en mettait dans ces entretiens oisifs,
+qui touchaient pourtant aux doctrines les plus respectables,
+aux fondements les plus sérieux de l'État.</p>
+
+<p>Tout à coup l'horloge, au bruit de sa roue intérieure
+avait sonné minuit... Et minuit fut répété par toutes les
+horloges de ce pays des fables, où chaque heure apporte
+avec soi une résolution sérieuse. Au bruit strident de ces
+vibrations souveraines, soudain l'assemblée resta immobile,
+comme si l'heure eût sonné pour la première fois.
+L'instant d'après, nous entendîmes frapper à la porte...
+un léger frisson saisit l'assemblée... en ce moment, on
+ne songeait déjà plus au sorcier.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+
+<p>Au même instant un des gens de madame de Polignac
+parut dans le salon. Cet homme, voyant la pâleur sur
+tant de visages, devint pâle à son tour. Il annonçait M. le
+prince de Tarente, qui menait en laisse un homme inconnu
+et dont les yeux étaient bandés.</p>
+
+<p>Le silence était profond dans cet auditoire, habitué
+à tant de grands spectacles.&mdash;Votre Majesté veut-elle,
+en effet, entendre cet homme aujourd'hui? murmura
+tout bas madame de Polignac.</p>
+
+<p>&mdash;On dit que sa prédiction est infaillible, reprit la
+reine; tout ce qu'il a prédit au duc d'Orléans est arrivé.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, Mesdames, reprit gaiement Adhémar,
+que risquez-vous? Vous ne voyez déjà pas trop de sorciers,
+pour refuser d'en voir un ce soir. Quoi qu'il vous dise, il
+ne vous empêchera pas de danser demain. Fiez-vous à
+votre jeunesse, aux astres cléments qui ont éclairé votre
+berceau; fiez-vous aux célestes influences de votre vie;
+essayez du magicien, s'il vous amuse ou s'il vous fait
+peur: qu'il entre; seulement je porte envie au maraud à
+qui vont être présentées, ouvertes, toutes ces belles
+mains.</p>
+
+<p>Le marquis de Vaudreuil était naturellement triste, et
+la gaieté du comte Adhémar fut impuissante auprès de ce
+beau ténébreux.&mdash;Ces jeux-là ne sont pas de mon goût,
+dit-il; je ne suis pas un esprit fort; j'ai vu d'étonnants
+effets de la magie, et je sais d'incroyables révélations;
+même j'ai connu, en Écosse, une femme douée de seconde
+vue; elle voyait distinctement ce qui se passait dans
+la chambre de Louis XV, quand il est mort; et puisque
+vous parlez des mains de ces dames, comte Adhémar, je
+voudrais que la vieille eût seulement touché votre main
+de ses doigts gluants, tout votre bras se serait paralysé
+d'horreur. Ne jouons donc pas, je vous prie, avec les sorciers,
+ils ont de mystérieuses et inquiétantes paroles qui
+font frissonner les plus braves. Enfin, l'avenir est si plein
+de nuages... Ne touchons pas, croyez-moi, à ce fer chaud
+qui a nom l'<i>avenir</i>.</p>
+
+<p>En ce moment, le même personnage annonça que
+l'inconnu s'impatientait, qu'il ne voulait pas attendre, et
+qu'il menaçait de se retirer...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit la reine, le Rubicon est passé; qu'on introduise
+le sorcier, je le veux. Si Vaudreuil a peur, il se
+cachera derrière moi. Vous, Mesdames, en avant les
+éventails; qu'on enlève une grande partie des lumières.
+Messieurs, soyez forts. Vous, ma cousine, vous êtes étrangère,
+vous ne risquez pas d'être reconnue, non plus que
+M. votre fils. Quant à toi, ma chère Hélène, il me plaît
+que nous nous cachions sous le même voile. Tu es de ma
+taille, on dit que tu me ressembles, va! va! nous embarrasserons
+le sorcier.</p>
+
+<p>En même temps, la reine, à demi-rieuse, à demi-pensive,
+jetait précipitamment un voile sur sa tête et sur celle
+d'Hélène: on les eût prises pour les deux s&oelig;urs.</p>
+
+<p>Tout à coup, précédé du prince de Tarente, dont l'air
+était plus solennel que d'habitude, apparut au milieu de
+nous un homme étrange, d'une équivoque beauté: sa
+taille était au-dessus d'une taille médiocre; sa figure était
+immobile; quand on eut débarrassé ses yeux du bandeau
+qui les couvrait, ils se portèrent hardiment sur l'assemblée,
+et il ne parut pas fâché de voir tant de femmes
+effrayées à son aspect. Des femmes, son regard se porta
+sur les hommes; la contenance de ceux-ci était moins
+favorable à la sorcellerie. On voyait cependant, sous ce
+froid maintien, un vague et puissant intérêt.</p>
+
+<p>Le sorcier se tenait debout, attendant que quelqu'un
+l'osât interroger...&mdash;Je m'exposerai le premier, dit Bezenval.
+Seigneur sorcier, lui dit-il, à l'inspection des
+lignes de ma main, pourrez-vous me dire à moi, et à ces
+dames, de quelle mort je dois mourir?</p>
+
+<p><i>Le sorcier.</i>&mdash;«Si vous échappez aux influences de
+l'habit rouge, vous ne mourrez que d'une indigestion.»</p>
+
+<p>Il y eut quelques sourires dans l'assemblée, et M. de
+Bezenval:&mdash;Le sorcier a du bon, dit-il, c'est un sorcier
+jovial; j'accepte volontiers ton augure, mon ami.</p>
+
+<p>On se rassura quelque peu. La fin prédite à Bezenval
+n'avait rien de triste. M. de Vaudreuil qui tremblait, voulant
+en finir tout d'un coup avec les prédictions:&mdash;Voilà
+ma main, sorcier; dites-moi quel est mon sort à venir,
+à quels malheurs je suis réservé; car, je le sens, si je vis,
+c'est assurément pour le malheur. Ici la voix de M. de
+Vaudreuil était douce et pleine de charme. Le sorcier,
+avec le ton du respect, et après un instant de silence,
+répondit en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;«Cette main est la main d'un franc gentilhomme,
+un noble c&oelig;ur bat dans cette poitrine, une âme généreuse
+anime ce regard; mais le c&oelig;ur et l'âme, la passion
+a tout usé. Homme faible, ton grand malheur est
+d'avoir joué avec ta passion, de t'en être méfié, d'avoir
+eu peur de ton bonheur, d'avoir reculé devant ta fortune.
+Ta fortune! elle eût fait envie à tous les rois de
+la terre; ton bonheur! il eût dépassé tous les rêves de
+l'ambition la plus forcenée! Malheureux, tu n'as pas
+osé être heureux. Ta main a tremblé, ton regard s'est
+troublé, tu as voulu donner le change à ton amour; tu
+l'as perdu dans une liaison fatale; tu l'as profané dans
+un lien coupable; meurs de chagrin et de repentir;
+meurs, victime de tes regrets!... depuis longtemps tout
+est fini pour toi!»</p>
+
+<p>À mesure que cet homme parlait, sa taille et sa voix
+semblaient grandir... Il y avait dans cette voix autant
+d'émotion que de terreur. Le prophète lui-même était
+ému. Quant à M. de Vaudreuil, accablé, muet, épouvanté,
+il jetait un regard d'effroi sur l'inflexible visage du magicien...
+dans cet état, c'était pitié de voir M. de Vaudreuil.</p>
+
+<p>&mdash;«Pour vous, dit le sorcier au prince d'Esterhazy,
+vous, simple et bon, vivant d'amitié et de dévouement,
+votre vie est attachée à celle d'une autre créature...
+Ainsi, veillez sur cette tête si chère, protégez-la, défendez-la
+contre la calomnie et l'injure... Où elle ira, vous
+irez; si elle meurt, vous êtes mort!»</p>
+
+<p>Adhémar qui voyait que la sorcellerie allait au noir:&mdash;Sorcier,
+mon ami, tu es obscur comme feu l'almanach de
+Liège, et je ne croirai pas un mot de ta science, ou bien
+tu nous diras un peu mieux que tu ne fais à quelles
+destinées nous sommes clairement réservés.</p>
+
+<p>Donc parlons sans métaphore, et dis-nous ce que
+tu veux dire avec <i>cet habit rouge</i> qui est un signe de
+mort.</p>
+
+<p>&mdash;«N'êtes-vous pas tous gentilshommes, reprit le
+sorcier. Eh bien! malheur à vous! Malheur à vous qui,
+par vos folies, vos prodigalités insolentes, et par vos
+injustes priviléges, avez lassé la patience éternelle du
+peuple! Malheur à vous, qui avez élevé des Bastilles, à
+vous qui peuplez les bagnes! à vous qui baignez les
+échafauds du sang des misérables! Vous êtes gentilshommes,
+et vous demandez ce qui vous menace? Écoutez
+les cris des filles que vous avez séduites; voyez les
+pleurs des maris déshonorés; regardez, <i>au pharaon</i>, la
+capitation de vingt villages; rappelez-vous les lettres
+de cachet, les corvées, les justices secondaires, les
+exécutions seigneuriales, les pigeons de vos colombiers,
+les sangliers de vos forêts, et vous comprendrez quel
+est l'habit que vous portez, quelle est la couleur qui
+vous désignera aux coups du peuple dans les jours de
+sa justice; or, comprenez-vous, Messieurs les gentilshommes,
+mon énigme ou ma révélation, comme vous
+voudrez l'appeler?</p>
+
+<p>À ces mots du sorcier, Adhémar s'emportant:&mdash;Tu
+mens, dit-il, de quel droit, misérable, viens-tu porter
+l'effroi dans un salon paisible, où tu n'as été introduit
+que comme un simple amusement?</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! reprit le sorcier, vous y voilà donc. Ceci est
+un jeu, à votre sens, <i>un jeu!</i> Vous avez voulu vous
+amuser de ma crédulité; vous avez cru qu'on pouvait
+dire à un homme: Viens çà, laisse ton livre au milieu
+de sa page commencée; viens, que l'hiver, la nuit, le
+bandeau placé sur tes yeux ne t'arrêtent pas dans ta
+marche, et tu nous amuseras comme un bateleur,
+comme un histrion. C'est très-bien dit, Messieurs, mais
+je ne suis pas un bateleur. Je suis ici parce que vous
+m'y avez appelé; je suis ici pour vous dire, à vous, Messieurs,
+à vous, Mesdames, quelques-unes des menaces
+de l'avenir! Vous l'avez voulu, vous m'avez cherché,
+vous ne m'éviterez pas!»</p>
+
+<p>Ma mère, à ces mots, pour en finir avec cet homme,
+imagina de lui confier sa main loyale et ferme... Elle était
+peut-être la seule femme de cette assemblée qui n'eût
+pas peur.</p>
+
+<p>&mdash;«Voici, dit le sorcier (l'interrogeant à peine), une
+heureuse main; mais je n'ai rien à vous annoncer,
+Madame; votre main et le visage de votre fils sont même
+chose. Si la mer est calme, et si le vent se tait, celui-là
+est un plus grand sorcier que moi, qui annonce orage et
+mauvais temps.»</p>
+
+<p>Ma mère, avec un geste de mépris, retira sa main,
+toute honteuse, et déjà elle congédiait le sorcier, quand
+celui-ci s'arrêtant devant la princesse de Lamballe, à peine
+remise de son effroi: «Hélas! dit-il, hélas! que de malheurs
+empreints sur cette noble tête! Ah! quels orages
+dans cette jeune et frêle existence!...» Il y avait, en ce
+moment, des larmes dans les yeux, des larmes dans la
+voix de cet homme... Il se parlait à lui-même, il n'était
+plus de ce monde! «Infortunées, disait-il, à l'aspect de
+ces beautés, de ces jeunesses! Malheureuses! la prison,
+le sang, l'exil, la nécessité, la ruine et la mort!»</p>
+
+<p>À ces mots qu'elle devinait, entrecoupés de mystères
+et de sanglots, madame de Polignac se leva épouvantée,
+et comme si elle obéissait au vertige, en jetant un cri
+effroyable.</p>
+
+<p>-«Consolez-vous, Madame, lui dit le sorcier, vous
+mourrez dans un lit, vous seule ici, vous seule aurez
+un tombeau digne de votre rang, avec les armes de
+votre famille, une urne en marbre et des anges de
+pierre pour vous pleurer... ô victime innocente de l'exil
+éternel!» À ces mots, madame de Polignac restait
+immobile; elle était roide et froide à faire peur; on eût
+dit le marbre même qui pose, à Vienne, sur son tombeau.</p>
+
+<p>La scène en ce moment devenait effrayante; le silence
+et la terreur étaient à leur plus haut degré; la duchesse
+de Fitz-James et la comtesse Diane cachèrent leur tête
+bouclée entre leurs mains tremblantes, et se plièrent en
+deux pour échapper à cet &oelig;il fascinateur. Restaient la
+reine et la comtesse Hélène, cachées toutes deux sous le
+voile noir; le voile en ce moment tremblait, mais c'était
+un tremblement inégal, comme deux émotions diverses,
+comme le battement de deux c&oelig;urs... deux épouvantes.
+Les reines ont des peines faites pour leur âme: les autres
+terreurs ne sont rien, comparées à celles-là.</p>
+
+<p>L'homme alors approcha lentement. Sous ce voile uni
+deux mains lui étaient tendues, deux mains agitées. Il en
+prit une, et les considérant toutes les deux: «Je vois,
+dit-il, deux mains allemandes. La main que voici appartient
+à une jeune femme destinée à tous les chagrins,
+à tous les plaisirs, aux folles joies, aux vives
+douleurs, aux fugitives amours, dont le plus grand
+malheur sera le veuvage, peut-être. Cessez donc de vous
+flatter, Madame l'inconnue, et ne pensez pas que je
+confonde, aujourd'hui ni jamais, ces doigts charmants
+avec cette main superbe... Et vous, Madame (en même
+temps il se mit à genoux), à Dieu ne plaise que jamais
+vous soyez confondue avec personne! Il n'y a là-haut
+qu'une étoile, elle est vôtre! Une destinée... une
+seule est semblable à la vôtre!... Cependant, Madame,
+agréez mon silence, agréez mes respects!...»</p>
+
+<p>Ici la reine rejeta son voile, et relevant la tête:&mdash;Je
+veux que vous parliez, Monsieur, je veux tout savoir.
+Puis voyant que M. de Vaudreuil était tout ému:&mdash;Du
+courage, et soyez un homme! Allons, Monsieur de Vaudreuil,
+mettez-vous à mon ombre, et voyez si j'ai peur.</p>
+
+<p>&mdash;«Madame, reprit le sorcier, debout devant la reine,
+il y a deux portraits, dans ce palais, qui méritent toute
+votre attention. Vous avez le portrait de Charles Stuart,
+acheté pour Louis XV par M<sup>me</sup> Dubarry. Ce portrait, il
+faudrait le regarder souvent, reine, c'est un des ouvrages
+les plus intéressants du grand peintre Van Dick.</p>
+
+<p>«Quant à votre image à vous, Majesté, le tableau dans
+lequel madame Lebrun vous a représentée assise au
+milieu de vos enfants, ne trouvez-vous point qu'il ressemble
+au portrait d'Henriette de France? Étudiez-le
+avec soin, de grâce! et demandez-vous d'où peut venir
+tant de mélancolie, à propos d'un si aimable sujet?</p>
+
+<p>«Reine, il existe de grands noms dans le monde. Ces
+noms résonnent comme un tonnerre au fond des âmes
+faibles; ils nous poursuivent dans nos rêves, ils nous
+réveillent en sursaut, ils nous obsèdent; ils s'interposent
+entre nous et le sommeil; nous avons beau faire,
+il n'est rien qui puisse imposer silence au murmure
+effrayant de ces noms qui se dressent en notre âme
+comme la flèche de Saint-Denis aux yeux de Louis XIV,
+et quand nous murmurons tout bas les noms de Lauzun,
+de Coigny ou de Vaudreuil, l'inflexible écho nous
+renvoie, avec des larmes et des cris funèbres, les noms
+de Cromwell et de Mirabeau!»</p>
+
+<p>Vous eussiez vu, en ce moment, le désordre universel.
+Tout tremblait, tout frémissait; la reine accablée eût
+voulu rentrer sous terre; au même instant les courtisans
+tiraient leur épée, et c'en était fait du magicien, si le
+prince de Tarente ne l'eût protégé. Cependant, l'effroi de
+la reine, la colère des seigneurs, ni son propre danger
+n'épouvantèrent l'inconnu; sous les glaives nus, son visage
+était immobile; après la prédiction fatale, il se retira
+lentement, sans avoir donné aucun signe d'épouvante ou
+de pitié.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+
+<p>Le départ du sorcier fut suivi d'une immense angoisse;
+évidemment sa prédiction touchait à toutes les fibres de
+ces c&oelig;urs dévoués et malades; sa voix retentissait encore,
+et ces pauvres femmes, éplorées, entouraient la
+reine, muette de terreur; les hommes gardaient un profond
+silence... et la reine était au désespoir:</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez entendu! disait-elle. Il a nommé Coigny,
+Vaudreuil, Lauzun! puis Charles Stuart et sa femme!
+Ces Stuarts qui occupent le roi, nuit et jour... puis Cromwell
+et Mirabeau! Mirabeau, cet homme déshonoré, que
+je n'ai pas voulu acheter! Ah! Marie! ah! Thaïs, mes
+amies que je traîne aux abîmes, je ne le sens que trop,
+le sorcier a dit vrai; nous sommes perdues, le trône est
+croulant, le peuple est roi, la royauté s'efface à jamais;
+ces grands noms de reine et de roi se perdent chaque
+jour, nous sommes perdus, moi la reine, et vous, les
+amis de la reine!... Ah! meurtres! exil! prisons! supplices!...
+Charles Stuart!... lord Cromwell!</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprenait madame de Lamballe, ô ma
+reine! écoutez-nous! calmez-vous! Ah! tant pleurer les
+vains discours d'un fanatique! N'êtes-vous donc pas la
+reine du beau royaume de France, la fille de l'impératrice
+Marie-Thérèse, l'épouse du roi, la s&oelig;ur de l'empereur?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! disait la reine, hélas! Vaudreuil avait raison.
+Ces paroles ne sont pas vaines. Ce n'est pas la première
+fois que j'en ai fait l'affreux essai. Fiez-vous aux tristes
+pressentiments. Je suis née malheureuse, et je mourrai
+malheureuse. Je vins au monde un jour... le jour même
+du tremblement de terre de Lisbonne; j'ai été vomie par
+le volcan, le volcan viendra pour me réclamer. Enfant,
+mille terreurs accompagnèrent ce triste présage. L'empereur
+François, mon auguste père, partait pour Inspruck;
+il était déjà sorti de son palais, il partait, quand s'arrêtant
+tout à coup (madame de Wolfenbuttel vous le dira, car
+c'est elle-même qui m'a portée à mon père), l'empereur
+voulut embrasser sa fille encore une fois: Ma fille,
+disait-il, je veux la voir! Quand je fus arrivée au niveau
+de son c&oelig;ur, l'empereur tendit les bras pour me recevoir;
+il m'embrassa tendrement:&mdash;Ah! dit-il, me voilà
+mieux! vraiment, j'avais besoin d'embrasser encore une
+fois cette enfant de ma tendresse... Hélas! les pressentiments
+de mon père ne l'avaient pas trompé; la mort
+l'atteignit dans sa route, et sa fille ne le revit plus!</p>
+
+<p>Mais voici bien une autre misère. Écoutez-moi.
+Quand l'empereur Joseph II perdit sa femme, ma jeune
+s&oelig;ur Josèphe, un ange par la beauté, un ange par le
+c&oelig;ur, venait d'être accordée au roi de Naples; elle partait
+le lendemain. L'impératrice, avant le départ de Josèphe,
+ordonna que la jeune princesse irait prier sur le
+tombeau de sa belle-s&oelig;ur. La jeune reine, à cet ordre,
+devint tremblante; l'idée horrible de s'agenouiller seule
+sur ce cercueil, dans ce caveau funèbre, et de joindre
+les mains sur ces restes d'une horrible maladie, était une
+idée insupportable... O mon Dieu! J'en mourrai, j'en
+mourrai, ma s&oelig;ur! me répétait Josèphe... Il fallut obéir.
+Ce fut moi qui la rassurai, moi qui l'encourageai, moi
+qui la conduisis jusqu'à la porte du caveau fatal; bien
+plus, j'y voulus entrer, afin de l'encourager par ma présence...
+elle priait... elle pleurait... et lorsqu'enfin nous
+quittâmes le cercueil, je fus obligée de soutenir ma
+pauvre s&oelig;ur. Vous le savez, ma cousine, trois jours après
+elle était morte, et cette fois elle redescendit dans le
+caveau funèbre pour n'en plus sortir. Alors la couronne
+préparée pour Josèphe retomba sur la tête de sa s&oelig;ur...
+On eût dit la pierre même du tombeau.</p>
+
+<p>Il y avait à Vienne un savant docteur, un homme
+simple et poli, dont la voix était touchante, et qui ne
+cherchait pas à faire peur. Il passait pour un saint: sa
+parole était prophétique. À peine étais-je appelée au trône
+de France, ma mère, à son tour, voulut consulter le docteur.&mdash;Ne
+sera-t-elle pas bien heureuse? Est-il un plus
+bel avenir dans le monde que le sien?&mdash;Majesté, reprit-il
+gravement, sans répondre aux instances inquiètes, au
+regard suppliant de ma mère, Majesté, il y a des croix
+pour toutes les épaules.&mdash;Vous le voyez, ils s'accordent
+tous dans leurs présages. Faut-il à présent, mes amis,
+que ces prédictions vous atteignent avec moi?</p>
+
+<p>Nous voulûmes répliquer. La reine continua:&mdash;Et la
+place Louis XV, ce jour de fête qui devint un jour de
+deuil; et le pavillon qui me reçut en France, le pavillon
+de mes noces; vous souvenez-vous quelles tentures?
+Toute l'histoire des Atrides était représentée en ces tapisseries
+formidables, horrible assemblage de meurtres sans
+fin, de trahisons, de flots de sang; un repas funeste! Ah!
+reine infortunée... un pareil spectacle à tes premiers regards...
+c'était encore une prédiction!</p>
+
+<p>L'instant d'après la reine se leva. Quatre bougies au
+milieu du salon brûlaient sur une table de marbre...
+une des bougies s'éteignit tout à coup.</p>
+
+<p>La reine dit adieu à ses amies; elle tendit la main à la
+comtesse Jules; la seconde bougie s'éteignit comme la
+première, sans cause apparente.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est étrange! dit tout bas le superstitieux marquis
+de Vaudreuil.</p>
+
+<p>&mdash;Étrange, en effet, reprit madame de Lamballe, et je
+voudrais qu'on m'expliquât ce hasard.</p>
+
+<p>Madame de Lamballe achevait à peine de parler, quand
+la troisième bougie vint à s'éteindre; une seule bougie
+restait, sa lumière était vive et pure.</p>
+
+<p>&mdash;Si cette bougie s'éteint comme les trois autres, dit
+la reine, d'un ton résolu et solennel, le sorcier a dit
+vrai! Nous sommes perdues!...</p>
+
+<p>La quatrième bougie... à ces mots... s'éteignit.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+
+<p>Je passai la nuit au château: on conçoit que je dormis
+peu; toutes les émotions de la journée et de ce terrible
+soir me poursuivirent dans mon sommeil. J'avais donc
+vu cette reine en son intimité! Du premier abord j'étais
+entré dans ce salon dont on disait tant de fables... Un
+poëte allemand a fait, de nos jours, une ballade... et le
+refrain de cette ballade, il convient fort au récit que je
+vous fais en ce moment... <i>Les morts vont vite!</i></p>
+
+<p>J'aime assez cette étrange ballade, et je la compare
+avec l'étrange histoire de 1789. Écoutez! La ballade commence
+au milieu d'une nuit d'orage. Eh! là-bas, la chaumière
+est fermée; eh! la jeune fille endormie... elle
+rêve... Eh! tout à coup, dans le lointain, se font entendre
+les pas d'un cheval, le cheval approche; on frappe à la
+porte de la chaumière.&mdash;Allons, descends, Louise, allons.
+Et la voilà, réveillée en sursaut, qui descend
+vêtue à peine:&mdash;Ah! voilà mon amoureux, Frédéric!
+Bonjour, Frédéric, revenu de la guerre. Mais Frédéric:
+Hâte-toi, Louise et monte en croupe, sur mon cheval!&mdash;Alors
+elle monte en croupe, entourant de ses deux bras
+le cavalier au corsage de fer, et les voilà au galop...
+Derrière eux disparaissent les vallées chargées de moissons,
+les hautes montagnes où grimpe la vigne... en
+même temps, disparaissent la ville et le hameau. Louisa
+tremble, et Frédéric s'en va, disant toujours: <i>Les morts
+vont vite,&mdash;ils vont vite, les morts!</i></p>
+
+<p>La ballade finit dans une caverne, à l'heure où dansent
+les morts; leurs os se dressent, leurs tendons renaissent,
+leurs têtes osseuses se balancent sur les anneaux
+cliquetants de leur col décharné. Frédéric baisse alors sa
+visière, il ôte son casque, et montre un crâne dépouillé;
+il ôte ses gantelets... on ne voit plus que sa main de
+squelette. À la fin Louisa meurt... à la lune nouvelle elle
+reviendra pour ouvrir avec son amant-fantôme la danse
+des morts.</p>
+
+<p>Dans mon songe, entre la veille et le sommeil la cabane
+de la ballade, c'était le château de Versailles, la
+fiancée était la reine elle-même, et le cavalier noir ressemblait
+à beaucoup de figures, entre autres à l'homme
+de la taverne du <i>Trompette blessé</i>. J'eus à subir ainsi tout
+le reste d'un cauchemar poétique! Et voilà comme on
+doit dormir au bruit du vent, sous le cadavre d'un malfaiteur,
+entre deux gibets de carrefour!</p>
+
+<p>Quand je me réveillai dans ces demeures de la toute-puissance
+et de la majesté royale, ô bonté divine! il n'y
+avait plus dans ces murs que la Majesté souriante! Le
+jour était beau, le soleil radieux, le ciel vaste et pur; tout
+le château s'animait des plus belles passions de la vie...
+À la fin j'étais sûr d'être à Versailles, et d'habiter le palais
+du roi. Tout s'éveillait, tout résonnait! La garde montante
+allait au son des musiques remplacer les gardes de
+la nuit passée; les Suisses du baron de Bezenval étaient
+rangés dans la cour du château; les ministres se rendaient
+dans la chambre du conseil; toute la noblesse du
+royaume de France, la robe, et l'épée, et le cardinal,
+venaient faire leur cour au roi; dans un coin du château
+on préparait la meute et les équipages de chasse; la galerie
+se remplissait d'étrangers et de sujets. Bientôt le
+roi passa, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent
+aux champs, les cent-suisses, espèce de géants armés,
+portèrent les armes, les gentilshommes de service arrivèrent,
+en grand habit;... dans les jardins le peuple, accouru
+pour saluer ce grand lever, criait: Vive le roi!</p>
+
+<p>Fiez-vous aux songes, aux sorciers, aux mensonges,
+me dis-je en moi-même. Cette monarchie... elle était
+croulante hier, elle est forte, elle est riche, elle est grande
+ce matin! Et je fus tout affligé d'avoir perdu la veille, sur
+des malheurs impossibles, tant de larmes et tant d'émotions.</p>
+
+<p>Libre enfin de mes terreurs de la veille, heureux, content,
+dispos, je descendis en triomphateur dans ce parc
+enchanté. Cet imposant appareil de force et de pouvoir,
+au milieu du plus éclatant appareil, me rassurait complètement
+et dissipait tous les nuages. C'était la première
+fois, à ce degré suprême, que je comprenais l'intime
+union de la monarchie et de la noblesse; la force du roi
+était la mienne: hier j'avais porté le deuil de la monarchie;
+aujourd'hui j'étais fier comme elle; aujourd'hui
+je relevais le trône croulant; je rendais à la reine ses
+sujets empressés, son pouvoir auguste; je lui rendais
+le charme intime de son intérieur, ses causeries sans fiel,
+ses amitiés sans nuages; bien plus, je revoyais Hélène
+elle-même, et, mettant à profit la force du monarque et
+la stabilité du trône, je revenais à mon rêve d'amour.
+Insensé que j'étais! Je me laissais prendre à ces vaines
+apparences! Je prenais cette <i>maison du roi</i>, ces soldats,
+ces courtisans, ces Suisses, ces chasseurs, ces gentilshommes,
+ces vains bruits de cor et de tambour, pour
+la monarchie elle-même... Il me semblait qu'elle était
+tout entière au milieu de ces bruits confus, de ces
+armes sonores, de ces riches uniformes, de ces regrets
+silencieux... O fantômes!... J'avais sous les yeux des
+fantômes. Hélas! ces bruits, ces uniformes, ces capitaines
+des gardes, ces bâtons fleurdelisés, ces épées, ces
+trompettes, ce mot d'ordre et ces tambours, n'étaient
+plus guère que les dernières et frivoles apparences de la
+monarchie épuisée... <i>Ici, le champ où fut Troie... Ici, les
+domaines du roi Louis XIV!</i>... On avait arraché même
+les arbres séculaires que Sa Majesté avait plantés... Le
+grand roi les avait plantés pour lui seul; il avait cru bâtir
+un ombrage comme on lui creusait des fleuves, comme
+on lui bâtissait des montagnes; l'arbre avait été aussi
+éphémère que le maître, ils s'étaient séchés tous les deux
+le même jour. Louis XV n'avait foulé que des feuilles
+mortes; Louis XVI venait de remplacer ces arbres d'un
+jour par des chênes, qui veulent des siècles pour grandir.</p>
+
+<p>Quand j'eus tout vu dans ces jardins: les jets d'eau,
+les cygnes, les statues, les grottes, à présent sans mystères,
+les pins taillés en pyramides, les chiffres, jeunes encore,
+de tant de beautés évanouies, les hêtres à l'écorce
+raboteuse, où l'amour traçait tant de serments que l'air
+emporta, les flatteries emblématiques, et les dieux de la
+mythologie amoureuse dans leurs attributs divers, je
+revins sur mes pas, cherchant les <i>Bains d'Apollon</i> où le
+pauvre fou devait m'attendre. Il avait un secret à me
+dire; il m'intéressait vivement. Je découvris les <i>Bains
+d'Apollon</i>. C'était encore un rocher factice, une fontaine
+tombante, un Océan d'une coudée, une île enfantine, un
+abîme de trois pieds. Au sommet du rocher, on voyait
+les neuf Muses entourant Apollon; Apollon, c'était toujours
+Louis XIV. À droite du rocher, un grand cheval de
+marbre, au jarret tendu, la tête courbée et la crinière
+flottante au sommet, semblait vouloir se désaltérer dans
+l'Hippocrène; et l'Hippocrène, mince filet d'eau, fuyait
+ses lèvres haletantes; image trop véritable de la poésie
+en ces temps de révolution!</p>
+
+<p>Mon premier coup d'&oelig;il fut pour le groupe en marbre;
+en me retournant, je découvris, assis sur un banc, l'amoureux
+de la reine. Il était moins défait que la veille, et
+son habit était décent. Quand il me vit, il me salua poliment;
+je lui rendis son salut: nous fûmes bientôt à côté
+l'un de l'autre, en vrais amis.&mdash;Vous voyez, Monsieur,
+que je suis exact au rendez-vous, lui dis-je en l'abordant.&mdash;J'y
+comptais, Monsieur, vous êtes trop bien né, vous
+avez une trop noble figure pour vouloir manquer de
+parole à un pauvre fou. D'ailleurs, vous êtes son compatriote
+et vous devez aimer la reine; or c'est d'elle que je
+dois vous parler.</p>
+
+<p>À ces mots, le pauvre diable ayant tourné la tête d'un
+côté, pour voir si nous étions seuls, et baissant la voix:&mdash;Vous
+allez savoir mon secret, me dit-il; c'est à vous
+seul, à vous qui m'avez tendu la main, que je veux me
+confier; écoutez-moi, soyez discret. La reine (et ici il
+tourna encore ses regards çà et là), la reine... elle n'est
+pas une reine, je le sais, je l'ai vu... j'en suis sûr!</p>
+
+<p>Je reculai d'étonnement; oubliant que je parlais à un
+fou. Mon épouvante et ma surprise lui firent plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez, me dit-il, habiter le palais d'un roi;
+vous dites que ceci, ce ciel grisâtre, est la France! Quand
+le tambour bat aux champs, et que vous entendez le
+bruit sec du mousquet que le soldat présente, vous vous
+découvrez, et vous dites: C'est la reine qui passe!... Et
+tout droit devant vous, vous arrivez à un palais de belle
+apparence, et vous vous croyez au palais de madame de
+Maintenon, à la vieillesse du roi Louis XIV, quand il devint
+malheureux et dévot. Eh bien! non, vous vous trompez,
+ce sont autant d'illusions de vos sens; tout ceci n'est pas
+Versailles, ce palais là-bas n'est pas Trianon, cette reine...
+mais ne le dites pas, elle est faite pour l'être, elle sera
+toujours la reine pour vous et pour moi.</p>
+
+<p>J'écoutais sérieusement cet inconcevable discours; je
+me laissai guider par le fou. Il me mena au petit Trianon
+que je n'avais pas vu encore: à Trianon, ce lieu fameux,
+où la renommée (elle est si bête!) jetait l'or et les pierreries
+à pleines mains. On nous ouvrit les portes, grâce à
+mon fou.</p>
+
+<p>Je vis Trianon; je cherchai en vain le luxe oriental
+dont on parlait dans le peuple et dans les pamphlets contre
+Sa Majesté, la <i>chambre en diamants</i> que demandaient
+à voir tous les étrangers qui accouraient à Versailles; je
+fus étonné de la rusticité du petit Trianon. La maison
+était toute simple, elle eût indigné une fille d'Opéra. Le
+jardin anglais grimpait et tournait, et jetait çà et là ses
+branches ébouriffées dans l'espace de quatre arpents. On
+entrait par une porte bourgeoise, une sonnette avertissait
+le portier. On se perdait tout d'abord entre deux montagnes,
+on traversait un pont suspendu entre deux rocs,
+au bout de ce pont se trouvait <i>la grotte</i>; de cette grotte
+on montait au sommet du pic par cinq marches, où se
+trouvait un banc de pierre... Alors de ces hauteurs l'&oelig;il dominait
+la campagne environnante. Ici, sur ce banc, la reine
+aimait à s'asseoir: souvent elle y restait des heures entières,
+seule et pensive, écoutant nonchalamment les
+moindres bruits de la campagne, le son du cor dans les
+bois, le chant des oiseaux sous les branches. Elle était
+encore assise sur ce banc le jour même où ses serviteurs
+tremblants et ses femmes éplorées, haletantes
+comme si elles avaient vu un assassin, vinrent l'avertir
+que le peuple envahissait le château, criant: La reine! et
+hurlant des blasphèmes... Elle se leva... elle prit congé
+de ces chères solitudes... Elle savait déjà qu'elle ne les
+devait plus revoir.</p>
+
+<p>Nous traversâmes la grotte en rocaille; nous montâmes
+les cinq marches de la montagne, nous arrivâmes sur
+ces hauteurs factices, aussi émus que si nous eussions
+foulé la cime la plus haute du Mont-Blanc. Mon guide
+alors se retourne vers moi, et pousse un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyez-vous, dit-il, voyez-vous à nos pieds ce joli
+village?... Ici nous sommes à cent lieues de Versailles,...
+voici le petit village... Admirez le presbytère, la cabane
+du garde champêtre, l'église surmontée d'une croix.
+Cette grande maison, revêtue d'ardoises, c'est la maison
+du seigneur; la demeure du bailli, la voilà. Voyez la
+vacherie aux flancs de la montagne; la laiterie est à côté;
+reconnaissez-vous la Suisse, un pays fait pour le laitage
+et la chanson, je le reconnais à ses montagnes chargées
+de neige, à ses petites génisses, à son lac, à sa paix intérieure,
+au chaume de ses toits. Approchez, s'il vous plaît,
+montons dans cette barque, elle nous conduira sur l'autre
+rive, et nous entendrons toutes sortes de chansons qui ne
+sont pas de chez nous!</p>
+
+<p>En effet, rien n'était plus villageois et plus rustique;
+on n'entendait que murmures et bêlements, on ne voyait
+que chaume et cabanes villageoises... Quels domaines
+pour une reine de France! et quel goût champêtre avait
+élevé ce village? Salut, paysage de la sainte Allemagne!
+salut, tableau sérieux de notre bonheur domestique!</p>
+
+<p>En ce moment, j'aurais lu volontiers, même une idylle
+de Gessner.</p>
+
+<p>Mon guide était à mes côtés, partageant mon extase;
+il me conduisit à l'étable, où ruminaient deux génisses
+enfouies sur une épaisse litière. Il les flatta de la main,
+en les appelant par leurs noms:&mdash;Bonjour Brunette et
+bonjour Blanchette!&mdash;Ici même, sur cette paille, il avait
+vu la reine elle-même qui trayait les vaches. Elle tenait
+d'une main un vase de terre, sous l'autre main le lait
+ruisselait en écumant comme les cascades de son jardin.</p>
+
+<p>Tout le reste était à l'avenant, la laiterie était au grand
+complet, vases grands et petits, battoirs, tamis.&mdash;Je l'ai
+vue, elle battait le beurre! Un jour, à cette fenêtre, au
+mois de mai, elle était debout et se reposait de son travail;
+je pris mon chapeau d'une main, et, baissant la
+tête, je lui dis d'un ton de voix pleureur:&mdash;Pour l'amour
+de Dieu, ma bonne dame, s'il vous plaît! Aussitôt, en
+riant, elle me donna de son pain, de son beurre. À ces
+souvenirs, une larme roula dans les yeux du pauvre fou.</p>
+
+<p>&mdash;Sur cette pelouse verte, je l'ai vue en jupon court,
+en gros souliers, en bas de laine, en mouchoir de grosse
+indienne... au soleil, riant, sautant, chantant, se livrant
+aux éclats d'une gaieté champêtre; là, vous dis-je, et se
+tressant une couronne de bluets.</p>
+
+<p>Il me fit ainsi la description de cette maison rustique.
+Il en savait les détours, il en avait vu toutes les fêtes, il
+avait été paysan dans ce hameau dont le roi était le bailli;
+moissonneur dans cette ferme dont la reine était la fermière;
+il avait semé ces champs; il avait gardé ces troupeaux;
+il avait prié dans cette chapelle qui avait un cardinal
+pour curé; tout cela était son bien, son domaine
+et son Allemagne;... il s'était fait Allemand pour être de
+la même nation que la reine, et de cette nature allemande
+il me faisait les honneurs.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes tout vu, et qu'il eut dit tout ce qu'il
+avait à me dire, il nous fallut quitter ce jardin rempli
+de souvenirs. Arrivés à la porte, il se retourna vers moi.&mdash;Croyez-vous, me dit-il, que ce soit une reine à présent?</p>
+
+<p>Pauvre insensé! cette reine à ce point calomniée, méconnue,
+injuriée, et il n'y a que toi qui l'aies aimée avec
+passion! qui l'aies comprise aussi bien!</p>
+
+<p>À un certain endroit de l'avenue, il m'arrêta.&mdash;C'est
+ici, Monsieur, que se cacha Damiens pour frapper
+Louis XV. Le coup manqua. L'avertissement du ciel
+fut inutile; à la même place, ici, vous dis-je, le vieux
+roi fut atteint, quinze années plus tard, des premiers
+symptômes du mal qui l'emporta... C'était justice... il
+mourut trop tard... en plein déluge... «Après moi le
+déluge!» était son mot favori... et voilà comme il se fait
+que la majesté est morte, et que le royaume est submergé.</p>
+
+<p>Il ajouta tristement:&mdash;Ces terres, que la chasse a
+dévastées, cette plaine et ces forêts, tout ce monde royal
+ont été témoins de bien des tristesses et de bien des
+douleurs. Louis XIV s'est promené dans ces allées, couvert
+d'un cilice et menacé par l'Europe... Il s'ennuyait...
+L'ennui tira M<sup>me</sup> de Maintenon de ces belles demeures,
+pour la jeter à Saint-Cyr, sous le rire moqueur du czar
+Pierre le Grand, qui souleva la couverture de son lit, et
+la vit toute nue, et ridée abominablement, cette femme
+au désespoir de ces grands rêves qui s'achevaient dans
+le mépris et l'abandon!</p>
+
+<p>&mdash;Avancez, à chaque pas vous heurtez des souvenirs de
+mort; partout la lancette au frère Côme, et partout des
+cadavres. Ici, est mort le premier dauphin; ici, sa femme
+saxonne expira de douleur, sous les tentures grises de
+son deuil. Il y a vingt ans, à cette maison blanchie à la
+chaux vive que vous voyez là-bas, si vous vous étiez approché
+la nuit, et que vous eussiez prêté une oreille attentive,
+vous eussiez entendu à toute heure (hélas!) les vagissements
+d'un enfant nouveau-né, les cris plaintifs des
+mères, le murmure de la vierge enlevée à ses parents,
+ou vendue par eux, qui se livre à son séducteur;
+bruits étranges et confus, pleins de terribles mystères
+et de déshonneurs inouïs! Les saturnales de la royauté
+s'accomplissaient dans cette maison du Parc-aux-Cerfs!
+À toute heure, en ces ténèbres obscènes, le sang royal
+jaillissait de toutes parts, abâtardi par le viol ou par
+l'inceste; un peuple bâtard de princes honteux et de
+princesses misérables sortait de ces portes dérobées,
+livré à toute les misères, à toutes les indigences, aux
+supercheries les plus abominables... Ces petits Bourbons,
+celui-ci devenait abbé, celle-là devenait, comme mademoiselle
+sa mère... une prostituée, et le vieillard, leur
+père d'un instant, ne demanda jamais ce que l'on faisait
+de ses filles et de ses garçons!... Dieu soit loué! cette
+demeure abjecte est muette à la façon de ces lacs sulfureux
+de l'Écriture, exécrés de la terre et du ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, vous ignorez l'horrible histoire de cette
+cour faite à l'image odieuse du feu roi... Au premier
+abord vous la croiriez pleine de voluptés et de bonheur,
+c'est une dérision de la renommée, qui dénature tout ce
+qu'elle raconte. Louis XV est la pierre angulaire d'un
+édifice qui va crouler; il ne parle à ses complaisants que
+de la mort qui s'avance, il respire une odeur de funérailles,
+même au sein de ses maîtresses. Dans les bras de
+sa marquise ou de sa comtesse, les parfums les plus doux
+ont pour ce fantôme une exhalaison de cadavre. Au milieu
+d'une chasse à Marly (vous avez vu l'Atalante de Marly,
+comme elle ressemble à Marie-Antoinette!), le roi rencontre
+un paysan qui portait une bière:&mdash;Pour qui cette
+bière, demanda le roi, pour un homme ou pour une
+femme?&mdash;Pour un homme, dit le rustre.&mdash;Et de quoi
+est-il mort?&mdash;Cet homme est mort de faim!... reprit
+l'homme en portant sa bière. Ici le fou se prit à rire:&mdash;Allons,
+roi, cherche à te divertir, si tu peux; rassemble
+en troupeau tes maîtresses nubiles, fais un haras de
+femmes dans ton parc déshonoré, chasse, honnête roi,
+le cerf dix-cors... tu dois être heureux, à cette heure, où
+l'on t'apprend que, dans ton royaume, et si près de ta
+majesté paternelle, un homme est mort de faim!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! Monsieur! continuait le fou, à deux
+lieues d'ici, sur une hauteur, on a placé un joli cimetière:
+les murs sont garnis de buis et de clématites,
+les croix de bois passent leurs têtes noires au-dessus du
+mur, comme si elles appelaient chaque jour de nouveaux
+morts; la cloche à la porte obéit au vent qui souffle, et
+se balance avec un tintement inégal et capricieux, véritable
+musique de l'autre monde. Un jour, le feu roi
+passait sous ces murailles silencieuses; sa belle marquise
+en riant lui faisait mille joyeux et médisants récits, lui
+jetant au visage, par intervalles, les fleurs tièdes et parfumées
+qu'elle tenait cachées en son corsage.&mdash;Allons
+voir, dit le roi, s'il y a des tombes ouvertes sous les
+cyprès...</p>
+
+<p>Ils allèrent au cimetière; en ce moment, trois tombes
+étaient ouvertes toute fraîches, la terre était amoncelée
+ici et là, noire et friable et prête à retomber des deux
+côtés.</p>
+
+<p>&mdash;Voici trois tombes! dit le roi, les mains crispées,
+les yeux ouverts... C'est beaucoup!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est à en faire venir l'eau à la bouche, reprit la
+marquise.</p>
+
+<p>Ils plaisantèrent sur ces trous, artistement creusés.</p>
+
+<p>Le roi ne songeait pas en ce moment qu'il y a toujours
+un tombeau tout prêt à Saint-Denis, un <i>en cas</i>
+funéraire pour la mortalité des rois. Eh bien! ces trois
+tombes fraîches étaient un jouet du fossoyeur; il les avait
+creusées en un moment de zèle et d'oisiveté... Depuis ce
+temps la tombe royale s'est ouverte et refermée à trois
+reprises... Les trois tombeaux villageois se sont remplis
+de fleurettes et de gazons... Ainsi parlant et méditant,
+nous arrivâmes, le fou et moi, jusque dans la grande
+avenue entre Versailles et Paris, ou mon carrosse m'attendait.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+
+<p>Un homme était assis dans mon carrosse. Au premier
+coup d'&oelig;il je le reconnus pour l'avoir rencontré dans la
+chambre haute du <i>Trompette blessé</i>. Il m'avait même accompagné
+jusqu'à mon logis avec une politesse qui lui était
+naturelle. Il avait une de ces nobles et tristes figures qui
+vous suivent, une fois qu'on les a vues. On comprenait confusément
+que, sous cette apparence indolente, se cachait
+une âme active, que ce doux visage annonçait un c&oelig;ur
+souffrant, et qu'il y avait un but, irrévocablement tracé
+à cette vie, obéissante, en apparence, à tous les hasards.</p>
+
+<p>Nécessairement, dans les têtes françaises de cette
+époque devaient survenir une foule de réflexions bien
+faites pour donner de grandes inquiétudes. Il ne s'agissait,
+pour les ambitieux ou tout simplement pour les poltrons,
+rien moins que de rompre avec les traditions passées,
+avec les leçons de l'enfance et les pouvoirs constitués
+depuis le commencement de la monarchie, et pour peu
+que l'on fût sorti du peuple, on comprenait vite et bien
+la force du peuple et la faiblesse du trône, on se disait
+confusément: <i>Je tiens l'avenir!</i> et si l'on se demandait
+ce qu'on allait en faire, ici la réponse était pleine d'inquiétude
+et de confusion.</p>
+
+<p>Le jeune homme en m'apercevant me tendit la main,
+comme s'il eût été dans sa propre voiture.&mdash;Je retourne
+à Paris, me dit-il, et j'ai pensé que vous me donneriez
+volontiers une place à côté de vous. Au même instant il
+aperçut près de moi <i>l'amoureux de la reine</i>, et tout de
+suite il courut au-devant de ce brave homme avec le plus
+amical empressement.&mdash;Bonjour, Monsieur le conseiller,
+lui dit-il en lui tendant la main, que je suis aise de vous
+voir, et quel bonheur de vous rencontrer!</p>
+
+<p>Un éclair de joie brilla dans les yeux du pauvre fou;
+il réfléchit un instant, puis il me regarda profondément,
+se consultant en lui-même s'il pouvait parler devant moi;
+à la fin emporté par son émotion:&mdash;C'est toi, Joseph,
+dit-il; c'est donc toi que je vois, mon enfant, toi perdu
+depuis si longtemps dans la foule, et mon rival, Joseph!
+Laisse-moi te voir à mon aise, hélas! c'est la première
+fois que nous nous rencontrons, depuis que nous sommes
+devenus, toi plus qu'un homme, et moi moins qu'un
+homme. Ami, crois-moi, cependant, si tu ne m'as pas
+encore rencontré, c'est parce que je cherche au fond des
+bois ce que tu cherches dans les villes; je suis fou ici; toi,
+là-bas. Puis, s'approchant de lui, et cherchant à le reconnaître:&mdash;Oh!
+mon Joseph, que te voilà changé! Tu n'es plus
+jeune, ami; j'aurais peine à te reconnaître. Ah! quelle différence
+à l'heure où tu essayais ton éloquence naissante au
+parlement de Grenoble! Tes yeux lançaient la foudre et
+les éclairs; ta voix était prompte et le digne écho des plus
+grandes pensées; ton âme honnête et vaillante était
+poussée à toutes ces grandeurs de la parole; ô maître!
+ô volcan! Et si parfois tu revenais sur la terre, ô Dieu!
+tu n'étais plus alors que l'oiseau qui chante; on n'eût
+jamais dit que Diderot était ton père, et que l'Encyclopédie
+était ta mère, avec Voltaire pour ton parrain! Je te disais
+souvent:&mdash;Enfant du paradoxe... ami de la vérité, te
+voilà en deux mots, Joseph, prends garde au paradoxe,
+il te perdra. Touche avec précaution cette arme éloquente;
+elle blesse; elle tue. Oui, tels étaient mes conseils; mais
+quoi! tu ne m'as pas écouté; tu es devenu l'esclave des
+théories brillantes et des rêveries impossibles; toi, si bon,
+tu es venu dans ce Paris des ténèbres, poussé par d'horribles
+projets; si modeste, une ambition fatale a gâté ton
+c&oelig;ur; si calme et si doux, tu n'as plus été qu'un homme
+absolument incapable d'écouter la moindre parole d'humanité
+ou de raison. Tu es venu représenter le peuple,
+ici, et tu le représentes en effet comme s'il t'avait donné
+mission pour tout détruire en ce royaume éperdu! Joseph
+est parti en colère, il est arrivé en colère, il a parlé en furieux,
+il s'est irrité follement; il a porté une main sans
+pitié sur le trône, afin qu'on dise autour de Joseph:
+Quel est ce hardi jeune homme?... O misérable, indigne
+vanité de destruction, dans laquelle malheureusement tu
+as été vaincu! Ainsi tu as accompli les doctrines de tes
+maîtres, les démocrates du carrefour; tu as pris au sérieux
+leurs romans frivoles; à ces folles doctrines tu as sacrifié
+le bonheur, le repos, le charme et l'enchantement de
+ta jeunesse; adieu aux joies innocentes de la famille, aux
+innocentes amours, aux honnêtes plaisirs! tu ne les connais
+plus! Comme te voilà fait, jeune homme! abattu, rêveur,
+plein de regrets de tes démences... on te prendrait pour
+un conspirateur... Ainsi parlait le fou sans que l'inconnu
+songeât à l'interrompre en ses imprécations... Puis,
+s'animant peu à peu, il ajoutait:&mdash;Malheureux, vous
+l'avez voulu... vous voilà dans les abîmes!... portez la
+peine exécrable, honteuse, de vos folies; supportez le
+remords de vos crimes; expiez vos cruels sophismes...
+Ambitieux d'un jour, vous avez brisé le trône, insulté
+l'autel, flatté la force, anéanti le droit, renié la justice,
+invoqué le parricide et défié la tempête... eh bien! vous
+saurez un jour ce que c'est que d'être un renégat de sa
+raison et de son c&oelig;ur; vous saurez si jamais les passions
+pardonnent! Non, non, les passions veulent qu'on leur
+obéisse et qu'on les flatte; elles sont impitoyables; elles
+sont ingrates et menteuses; elles sont égoïstes et cruelles.
+Voyez, elles vous tiennent; elles vous enchaînent; elles
+vous dominent; elles obéissaient naguères, elles commandent
+aujourd'hui; vous les conduisiez autrefois, elles
+vous entraînent à présent. Dans quel abîme êtes-vous
+tombé, malheureux, dont le nom est devenu une épouvante,
+une émeute, une condamnation?</p>
+
+<p>En ce moment, je vis se troubler et rougir l'inconnu
+qui s'appelait Joseph, et soit qu'il eût honte de ces reproches
+mérités encore cette fois, il en voulut finir avec
+cette philippique en plein air:&mdash;Monsieur le conseiller,
+dit-il, vous n'avez pas encore parlé de vos amours.</p>
+
+<p>Le fou soupira, et après un silence, il reprit d'un air
+touché:&mdash;Ah! Joseph! Joseph! point d'ironie, et trêve
+aux questions indiscrètes! J'aurais une trop belle revanche
+à prendre avec vous. Ainsi, croyez-moi, ne parlez
+pas de mon amour, ou n'en parlez qu'avec respect: je
+connais des amours d'hommes raisonnables qui ne sont
+pas moins folles que les miennes... J'en sais qui parlent
+comme des hommes, et que des hommes choisissent
+pour les représenter; ceux-là sont proclamés sages et
+habiles, ils parlent en public; ils raisonnent tout haut;
+ils détruisent les vieux principes; ils font de nouveaux
+principes; on vante à haute voix leur éloquence et leur
+logique. Admirables logiciens, en effet! Intelligences
+toutes-puissantes! ils attaquent, ils renversent, ils brisent,
+ils ruinent de fond en comble; et quand tout est fini,
+renversé, détruit, ils s'arrêtent, ils regardent autour
+d'eux, et, dans ce chaos lamentable, ils font un choix, ils
+se passionnent pour une infortune isolée; ils veulent relever
+sur sa base éphémère le chef-d'&oelig;uvre éternel qu'ils ont
+foulé aux pieds; ils se prosternent devant le chef-d'&oelig;uvre,
+ils l'adorent; ils lui demandent pardon en silence. Insensés,
+eux qui l'ont dégradé, qui l'ont perdu! insensés
+et malheureux! D'autant plus malheureux que les ruines
+qu'ils ont faites pour plaire à la foule appartiennent
+désormais à la foule; elle y pose en sursaut son pied
+couvert de fange et de sang, et elle dit: Cette ruine est
+ma ruine! Et si le ravageur veut relever quelques fragments
+de ses ravages, le peuple aussitôt l'appelle un
+traître, un égoïste; c'est l'histoire du vase de Soissons
+dont Clovis prend envie, et que le soldat de Clovis brise
+à coups de hache!... «Il n'y a point de faveur pour toi,
+notre chef, dit le soldat, point de passion à ton usage;
+à toi comme aux autres, aux autres comme à toi! rien de
+moins, rien de plus.»</p>
+
+<p>Et maintenant, je te dirai à mon tour: comment se
+porte votre passion, monsieur le traître? et quels projets
+formez-vous pour vos amours? Vous, cependant, le bel
+amoureux... un renégat, un ravageur, un furieux qui
+veut se faire aimer parce qu'il se fait redoutable, un idiot
+qui ne voit pas qu'il est déjà dépassé dans ses sentiers
+furieux... Ah! le malvenu, ce Joseph... Il a beau parler
+haut et brutalement, grossir sa voix et grandir sa menace;
+il ne voit pas qu'il est vaincu sans peine et sans
+effort par un plus hardi courage et plus audacieux que
+le sien; une voix plus formidable que la sienne éclate et
+tonne, étouffant toutes les voix de l'entourage. Entre ton
+amour et toi, monsieur Joseph, il existe un homme qui
+t'éclipse et t'écrasera toujours. Tu es vaincu trois fois,
+Joseph; vaincu, dans les projets de ton ambition, dans
+les efforts de ton esprit, dans les v&oelig;ux de ton c&oelig;ur!
+Avec tes haines lamentables, il ne te manquait plus
+qu'un amour malheureux... Dis-moi, cependant, je te prie,
+as-tu jamais songé au résultat de toutes ces révoltes?
+As-tu jamais pensé au bourreau qui tue, en l'adorant, la
+victime qu'on lui jette? Ah! l'exécrable attentat! le
+supplice affreux!</p>
+
+<p>Cependant nous étions arrivés au bout de l'avenue:&mdash;Adieu
+donc, adieu, Monsieur de Castelnaux! dit Joseph à
+l'inflexible conseiller, et ils se jetaient dans les bras l'un
+de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, reprit le fou, adieu, jeune homme, avec tant
+de génie et de vertu, que le génie et la vertu ne sauveront
+pas! Adieu! tu portes dans ton c&oelig;ur un ver qui le
+ronge. Adieu, tu ferais mieux de renoncer à être un grand
+homme, que d'obéir à ta passion comme j'obéis à la
+mienne; et de redevenir tout simplement ce que je t'ai
+connu. Je te le jure, ici, Joseph, j'aimerais mieux encore
+te voir fou comme moi, que persistant dans ce que
+tu appelles ta sagesse. Hélas! quelle différence, ami,
+si tu voulais partager ma folie et ne pas aller plus loin
+que mes rêveries en plein air! que je serais heureux et
+content de partager avec toi ma folie, et quel triomphe
+aussi de te ramener vaincu et pardonné aux pieds
+charmants de tout ce que j'aime!.. Hélas! hélas! vaine
+espérance! il n'y faut plus penser... Là-dessus, il prit
+congé de nous, et, nous laissant sur la grande route, il
+nous suivait encore du regard.</p>
+
+<p>À vingt pas de là, Joseph, mon compagnon, quelque
+peu calmé, se retourna pour saluer une dernière fois
+l'<i>amoureux de la reine</i>.&mdash;Il est mon compatriote, il m'a
+vu naître; il n'y a pas, ici-bas, de plus digne objet de
+mon estime et de mes respects, et de ma profonde pitié!
+ajouta Joseph en soupirant.</p>
+
+<p>Nous montâmes en voiture, et comme s'il eût fait les
+honneurs de son propre carrosse, il me dit:&mdash;Placez-vous
+là; marchons au pas, et causons. Qu'avez-vous
+fait hier, je vous prie? et songez avant de me répondre
+que la question est importante et mérite qu'on y réponde
+sérieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! lui dis-je, en le regardant d'un air
+étonné, quand j'ai quitté l'Allemagne, il me semblait que
+j'étais ce qu'on appelle un esprit fort; je passais à la cour
+pour un philosophe au moins égal à l'empereur Joseph II.
+Mon départ fit autant de bruit qu'en eût pu faire une
+rébellion ou une disgrâce. Cependant, à peine en France,
+il arrive, en effet, que je suis le moins complet de tous
+les hommes; je rencontre ici, là, partout, dans les clubs,
+sur les grands chemins, à l'hôpital des fous, des maîtres
+inconnus qui me dominent à leur première parole, et qui
+s'emparent de ma volonté à leur premier geste; ils me
+donnent des ordres comme d'autres donneraient des
+conseils; en un mot, j'étais venu ici pour apprendre au
+moins agréablement les droits de l'homme, et moi, si
+volontaire en Allemagne, et si libre, je courbe la tête ici,
+chez vous, j'accepte avec résignation votre joug superbe,
+et j'obéis volontiers; j'admire aussi; je reconnais tacitement
+ces nouveaux pouvoirs que je ne puis nier, et dont
+je n'ai pas vu les titres. Parlez donc, Monsieur, parlez
+sans crainte, on vous écoute; interrogez, je répondrai;
+dites à mes chevaux d'aller au pas, ils iront au pas. Je
+comprends à présent ces puissances inconnues dont il est
+parlé dans les livres, qu'on ne peut nier, et auxquelles
+on obéit malgré soi.</p>
+
+<p>Quand j'eus tout dit, mon étrange compagnon reprit
+la parole, et, fort peu touché de ma soumission, il ne
+changea rien à son air sévère; un vrai juge interroge
+avec plus de réserve et de civilité.&mdash;Vous êtes allé à la
+cour hier? me dit-il.</p>
+
+<p>Je répondis:&mdash;Je suis allé à la cour.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez vu la reine?&mdash;J'ai vu la reine.&mdash;Le
+soir même?&mdash;Le soir même.&mdash;À quelle heure?&mdash;À
+dix heures.&mdash;Où était la reine hier soir, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous, repris-je, en fronçant mon sourcil
+olympien (c'est un mot de landgrave!) que je puisse
+honorablement répondre à cette question? Je consens
+bien à vous raconter ce qui m'est personnel, vous dire
+mes propres aventures à moi, je le veux bien; mais
+l'intérieur de la reine, son secret et sa vie! En vérité,
+monsieur, je ne comprends pas que vous osiez m'adresser
+une pareille question!</p>
+
+<p>Il s'emporta.&mdash;Oh! dit-il, trêve à tant de délicatesse.
+Songez, Monsieur, que c'est ici une sérieuse affaire.
+Répondez-moi, de grâce, et nettement; il s'agit peut-être
+de personnes pour qui vous donneriez votre sang! Répondez-moi,
+il y va de l'honneur!</p>
+
+<p>&mdash;Ou plutôt, reprit-il, car il me voyait résolu à ne rien
+répondre, ou plutôt, si vous ne voulez pas répondre,
+écoutez-moi, écoutez; je vais vous dire ici, moi-même,
+tout ce que vous avez fait cette nuit; je vais vous raconter
+ce que vous avez vu dans les cachettes de ce palais...
+Eh! quelle horrible imprudence, attentif à ces fatals
+secrets!</p>
+
+<p>Il porta sa main à ses yeux: on voyait qu'il se faisait
+violence pour me parler; j'attendis.</p>
+
+<p>&mdash;Hier, reprit-il, la reine a passé la soirée chez madame
+de Polignac; vous y avez été introduit avec madame
+votre mère à dix heures; vous y êtes resté jusqu'à
+minuit. Ici il s'arrêta, et d'un ton solennel et suppliant:
+Répondez-moi, de grâce! répondez: y étiez-vous à minuit?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, reprit-il à voix basse et chagrine, vous avez
+vu Cagliostro?</p>
+
+<p>&mdash;Le sorcier était le comte Cagliostro?... m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, est-ce possible? Il est encore à Rome,
+au fort <i>Saint-Ange</i>, le seigneur Cagliostro. Cependant vous
+devez savoir que dans cet imbécile et crédule pays
+Cagliostro ne meurt pas; véritable patrie des charlatans,
+des alchimistes et des faussaires, la France, à tout prix,
+veut savoir ce qu'il y a de nouveau chaque jour... À force
+de ne pas croire en Dieu, elle interroge, à chaque instant,
+le passé, le présent et l'avenir; la France appartient aux
+sorciers beaucoup plus qu'aux philosophes. Voyez la
+honte! aux pieds de Cagliostro s'agenouille un cardinal-duc,
+qui se fait rajeunir! Ce misérable Cagliostro vole et
+ment à perdre haleine... On le chasse, on l'enferme; une
+monarchie est troublée et déshonorée, ou peu s'en faut,
+par ses trahisons et par ses mensonges; une reine est
+chargée d'outrages, et le lendemain du jour où le fourbe
+est puni, au lieu d'un seul Cagliostro, Paris en a dix. On
+ne sait plus leur nombre, on ne les compte pas. La cour
+veut savoir l'avenir comme les gens du peuple; aussitôt
+toutes les portes, des portes qui m'auraient été fermées à
+moi-même, impitoyablement fermées, s'ouvrent au devin;
+il gratte à la porte et la porte lui est ouverte, à lui, un
+bouffon de carrefour; il s'empare, au bal, de la main
+d'une reine; cette main lui est laissée, il a le droit de la
+toucher, il la touche, et il se penche à la ternir de son
+souffle impur! Damnation! imbécile cour! imbécile
+femme! Oui, malheureuse, infortunée!... en effet, livrer
+sa main à ce misérable, à ce mercenaire! O ces femmes!
+ces reines! elles sont folles! Ouvrir sa porte à Cagliostro...
+pendant qu'à moi... mais moi, je n'oserais pas y poser
+mes lèvres à genoux! ô reine! ô femme! Alors, c'est
+seulement alors qu'un véritable devin serait à tes ordres,
+alors vraiment tu saurais l'avenir; car c'est moi qui te
+dirais l'avenir; moi tremblant pour ton sort, moi qui
+voudrais te sauver, pauvre étrangère! Ah! cette main!
+ce Cagliostro! cette confiance à lui... cette haine à moi,
+à moi terrible, à moi tout-puissant, à moi blessé au c&oelig;ur,
+à moi qui l'aime, à moi dévoué si elle voulait! Mais, me
+dis-je, elle ne me fait même pas l'honneur de me craindre,
+ou de me haïr... Elle n'a pas même du mépris pour moi;
+elle méprise un seul homme dans l'assemblée nationale,
+et cet homme ce n'est pas moi! Elle ne craint qu'un
+homme, un seul... elle me dédaigne... Il est vrai que je
+l'ai personnellement raillée, et que je lui ai fait de grandes
+peurs; j'ai menacé, j'ai crié, j'ai prononcé d'horribles
+v&oelig;ux; j'ai été quelquefois orateur, j'imagine; et vil ou
+glorieux, elle n'a jamais voulu me voir! Or, n'ayant pas
+voulu me voir, et moi, voulant lui parler, fatigué de tant
+d'efforts, j'ai choisi un intermédiaire qui fût à la taille
+d'une reine, je lui ai ressuscité Cagliostro.</p>
+
+<p>Et dites-moi, Monsieur, mon Cagliostro a-t-il été bien
+terrible, la nuit passée? Cette dédaigneuse majesté, la
+reine surtout, la reine a-t-elle eu peur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, répondis-je, oui, vous pouvez vous
+réjouir, votre projet a réussi; votre Cagliostro a fait peur,
+et moi, étranger, moi peu habitué aux devins, j'ai pris
+facilement le faux Cagliostro pour le véritable. Encore
+une fois, félicitez-vous, la reine a eu peur! Ah! si vous
+avez voulu attrister cette soirée, si vous avez voulu vous
+jouer de la crédulité des femmes, si vous avez voulu
+éprouver par vous-même le courage des hommes et combien
+c'est peu de chose que ces brillants courages arrachés
+à leurs habitudes ordinaires, certainement vous
+avez réussi; jamais terreur ne fut plus grande, et découragement
+plus universel, plus complet... À mon tour,
+si vous me permettez de vous interroger, de quel droit,
+je vous prie, osez-vous troubler ainsi la reine dans son
+intimité? Comment, vous, jeune homme, pour me
+servir de votre langage, venez-vous empoisonner ces
+joies innocentes et ces confidences d'intérieur, par les
+épouvantables prédictions d'un charlatan? J'ai entendu
+parler autrefois d'une société de mauvais plaisants, qui
+s'amusaient à se moquer des incrédules; oseriez-vous
+vous attaquer à des crédulités royales? iriez-vous de
+Poinsinet et du prince d'Hénin jusqu'à la femme de votre
+maître, à la fille de Marie-Thérèse d'Autriche? En ce cas,
+Monsieur, ceci serait une injure punissable, une injure
+même personnelle; car moi aussi j'ai été la victime de
+votre plaisanterie; moi aussi j'ai eu peur, et la peur ne
+se pardonne pas!</p>
+
+<p>Il reprit:&mdash;Que parlez-vous de jeu, de fête et de
+plaisir? sommes-nous à une époque plaisante? À coup
+sûr, ceci n'est point un jeu. J'y vais sérieusement, je
+vous jure, en cette tentative inouïe. Or, ne pouvant
+parler à la reine, et lui dire en même temps qui je suis;
+ne pouvant la voir et l'approcher qu'à son grand concert
+ou à sa chapelle, et voulant donner à cette frivole majesté
+quelques avertissements salutaires, j'ai choisi des moyens
+frivoles; j'ai parlé à son imagination plus qu'à son esprit;
+je lui ai fait dire hier encore par une voix étrangère tout
+ce que pensait la ville, et les menaces du peuple, enfin les
+tempêtes dont le temps est gros. À ces menaces vous avez
+eu peur, dites-vous; la reine a frémi... je le crois bien,
+que vous avez eu peur; moi-même je tremblais en
+dictant ces révélations suprêmes. En effet, tout cela est
+la vérité même; en effet cet avenir terrible arrive, il nous
+opprime, il est dans les faubourgs, il est partout en
+France, en Europe et dans le monde. Est-ce que vous
+n'entendez pas les menaces? est-ce que vous ne voyez pas
+les écueils où viendra se briser irréparablement cette
+monarchie haute de neuf siècles, dont les éclats dispersés
+au loin ébranleront tous les trônes de l'univers?</p>
+
+<p>&mdash;Mais quoi! on dirait que le tonnerre est impuissant
+à réveiller ces royautés endormies! Cette nuit même,
+avez-vous remarqué le nom terrible et glorieux que mon
+sorcier a jeté dans les oreilles de la reine?... Un nom
+sonore et d'une physionomie active et redoutable, un
+lamentable écho; il a retenti comme le nom de Cromwell.
+Mirabeau: ce nom seul a glacé toutes les âmes imprévoyantes...
+Mirabeau... Lui tout seul, il va suffire à
+briser un monde...</p>
+
+<p>Oui! mais quand le frisson a passé, tout s'oublie.
+Ils ont peur sans rien comprendre; ils se disent entre
+eux: <i>C'est un jeu!</i> et ils s'endorment paisiblement, sans
+prévoir que le lendemain sera le jour sans lendemain
+peut-être... Insensé que je suis de m'inquiéter de cette
+reine inintelligente qui se tient là-bas bien tranquille, et
+qui ne conçoit pas un mot des avertissements que je lui
+envoyais! Malheureuse!... ah! malheureuse!&mdash;Ainsi
+il parla longtemps, exalté, furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me dit-il d'une voix très-calme, avant
+peu, j'en ai peur, vous comprendrez si la scène de la nuit
+passée était une jonglerie, et si nos esprits forts ne devaient
+pas en tirer quelque profit. Quant à moi, j'y renonce...
+Assez longtemps j'ai attendu qu'ils eussent des
+yeux pour voir, et des oreilles pour entendre... Ils sont
+sourds... Elle est aveugle... Elle est perdue irrévocablement,
+sans retour et sans espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi perdue? et pourquoi sans espoir? m'écriai-je
+épouvanté moi-même de cet accent plein de
+tristesse et de vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! reprit-il, vous ne comprenez pas ces choses;
+elles sont sous votre regard et vous ne les voyez pas; si
+vous vouliez en avoir quelques salutaires explications, il
+faudrait savoir, auparavant, si nous pourrions compter
+sur vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis rien vous dire à ce sujet, répondis-je; en
+ce moment j'ignore à quelle conspiration vous obéissez
+et de quels dangers la reine est menacée; avant tout je
+dois me souvenir que je suis étranger, fort ignorant des
+choses du temps présent et qu'il m'est défendu, plus
+qu'à tout autre étranger, de me mêler aux intrigues de la
+cour ou du peuple. En effet, je comprends qu'ici l'intrigue
+est double, quoique je sois en peine de comprendre
+comment vous vous trouvez dans cette double intrigue;
+vous, Monsieur, que j'ai rencontré dans le club du <i>Trompette
+blessé</i>, parmi les détracteurs les plus ardents de l'autorité
+royale, et que je retrouve aujourd'hui dans les
+jardins de Versailles estimé et connu du fou de la reine:
+évidemment vous jouez deux jeux, Monsieur: vous êtes
+un traître ici ou là. De deux trahisons: ou vous trahissez
+la reine, ou vous trahissez le parti du peuple auquel
+vous appartenez; voilà des choses vraiment que je ne
+saurais comprendre et que je comprends pas! Disant ces
+mots, je regardais mon compagnon; il ne changea pas de
+couleur, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'appartiens au peuple, et j'en sors; je veux,
+moi aussi, le perdre à jamais ce trône insensé et chancelant
+du faîte à la base, et ce n'est pas de ce projet-là que
+je vous parle. Un prince, un Allemand, un seigneur, travailler
+à la liberté française; y pensez-vous, Monseigneur?
+La liberté ne voudrait pas de vos services; aussi bien
+n'est-ce pas de liberté que je vous parle. Ainsi, croyez-moi,
+ne vous inquiétez donc pas de nos projets; laissez le
+tribun à ses propres forces; je n'ai que trop la puissance
+de détruire ce que je veux détruire; en revanche (et
+voilà pourquoi je m'adresse à vous) j'ai besoin de tous
+les appuis, et du vôtre peut-être, afin de sauver la fille
+de vos rois, votre archiduchesse, Marie-Antoinette d'Autriche...
+et maintenant, Monsieur, répondez, me comprenez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Sauver la reine et briser le trône! Eh bien! je ne
+comprends pas cela, je ne le comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait! s'écria-t-il, qui vous parle ici de la reine? Est-ce
+qu'on vous dit un mot de la reine? On vous parle, et
+je vous ai parlé uniquement de Marie-Antoinette; on vous
+parle au nom de la femme innocente et belle, au nom de
+ses chagrins, de ses malheurs, de sa ruine imminente et
+des périls qui l'entourent. Et maintenant comprenez-vous
+comment je suis double, et que je le suis sans trahir personne?
+Oui, je perdrai le trône, oui, je sauverai Marie-Antoinette
+sans être infidèle à ma mission; et voilà comme,
+et voilà pourquoi je puis avoir besoin de vous,
+prince de l'empire allemand!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, lui dis-je, il y a bien de la mobilité dans
+votre conduite, et vos discours sont à double sens; donc
+permettez que je m'explique, et voyez si j'ai compris tout
+ce que je puis comprendre à vos projets. Vous aimez,
+vous haïssez; vous êtes sûr de vos haines, vous doutez de
+vos amours, et parce qu'en effet votre étrange passion a
+besoin de mes services, il faut que je fasse ici, par vertu,
+ce que vous faites par égoïsme! Ainsi pour vous tous les
+plaisirs de l'amour et de la haine; et pour moi, toutes
+les inquiétudes les plus cruelles du dévouement absolu;
+il faut désormais que je conspire avec vous, contre vous-même,
+que je vous aide à sauver la reine (encore est-ce
+bien la reine?) des débris du trône que vous allez renverser;
+il faut que je répare, à force de courage et de
+vertu, les crimes que vous méditez. En un mot, je suis
+votre esclave, et je dois vous obéir aveuglément; je veux
+sauver la s&oelig;ur de notre empereur, en pensant que je n'ai
+le droit de rien demander, si je ne veux point partager
+vos projets parricides contre la reine. Est-ce bien
+cela, Monsieur? et cependant savez-vous une position plus
+équivoque et plus malheureuse? Eh bien! voyez si toute
+votre orgueilleuse démocratie accomplirait l'action que
+vous demandez à ma seigneurie; il faut que je vous
+obéisse et je vous obéirai; j'accepte avec orgueil cet
+humble rôle, et je vous obéirai comme un esclave... à
+condition que vous sauverez ma princesse... Ainsi vous
+le voulez, conspirons l'un l'autre, et seulement tenez-vous
+pour averti que je veux sauver la femme... et la
+reine, si je puis.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, reprit-il, de perdre en même temps
+la reine et la femme par trop de bonne volonté et trop de
+hâte. Enfin, n'oubliez pas que nous courons un grand
+danger.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas vu encore le danger dont vous me parlez,
+répondis-je; à vous dire vrai, je n'y crois pas, mais je
+vais l'étudier.</p>
+
+<p>Ici s'arrêta cette conversation fort incomplète et fort
+obscure, et cependant je me voyais chargé d'une grande
+responsabilité par un homme tel que moi, ignorant des
+choses et des hommes que j'avais sous les yeux. J'étais
+malheureux de l'obscurité dans laquelle je marchais;
+j'étais malheureux de me savoir nécessaire à quelqu'un
+dans ce pays, plein d'embûches, de mystères, de menaces...
+Qu'allais-je faire et comment retrouver ma vie
+en ces ténèbres?... Je fus interrompu dans ces réflexions
+très-sérieuses par mon complice intelligent.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde à ne rien changer à vos habitudes, me
+dit-il; au contraire, abandonnez-vous à vos penchants de
+jeune homme, à votre rêverie allemande. Allez au bal, si
+vous aimez le bal; faites l'amour, si vous aimez l'amour:
+seulement hâtez-vous, quand tout se hâte; il serait malhabile
+et malséant aujourd'hui de consacrer plus d'une
+heure à l'amour éternel.</p>
+
+<p>Là-dessus, il me quitta... Et je respirai comme un écolier
+à qui son maître a donné un jour de congé.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+
+<p>Le lendemain de mon innocente conjuration, le surlendemain
+de ma présentation à Versailles, et ma mère
+absente, il me prit une étrange fantaisie:&mdash;Allons, me
+dis-je, allons au bal de l'Opéra!</p>
+
+<p>Ce bal de l'Opéra fut le dernier auquel assista le Paris
+de la révolution. Depuis ce temps je ne crois pas que ces
+fêtes nocturnes, à l'usage de la cour, se soient renouvelées.
+Des fêtes semblables ne se voient pas deux fois en
+deux siècles. Au moment dont je parle, au plus fort des
+enivrantes solennités du carnaval, le bal de l'Opéra était
+le seul moment d'égalité qui fût en France... Épouvantable
+et charmante façon de réunir tous les extrêmes, de
+combler toutes les distances! Il est nuit, les bougies étincellent,
+la vaste salle est jonchée de fleurs, l'orchestre
+chante, et déjà tout est prêt pour cette confusion des confusions.
+Çà! ruez-vous dans ces abîmes de la chair fraîche
+et parée, ô peuple! Arrivez, grands seigneurs, comédiens,
+grandes dames, courtisanes, princesses et danseuses, escrocs
+et princes du sang, étrangers, gens d'église; arrivez,...
+il est temps; venez, dépouillez vos titres, oubliez
+votre rang, passez au niveau; mademoiselle Guimard, à
+défaut de toute autre, sera la reine de cette nuit de plaisir;
+Vestris ou Gardel seront les dieux. À ces despotes souverains
+de ce monde nocturne, apportez en tribut beauté,
+jeunesse, esprit, talent, fortune et santé, afin que le genre
+humain se roule en ces enivrements. C'est cela! Tout se
+confond: les soupirs, les remords, les trahisons, les voluptés.
+Et cela se presse et se mêle, et comme il est convenu
+que dans ces abîmes il ne peut y avoir que des grands
+seigneurs ou des femmes déshonorées, vous voyez se glisser
+sourdement les puissances naissantes sorties du sein
+du peuple; irrégulières puissances, qui bientôt remplaceront
+toutes les autres; elles se cachent encore dans la
+foule des grands; elles observent, elles étudient; elles
+partagent cette immorale nuit inventée aux écoles de Sardanapale!
+O ruine! abjection! fièvre impudique! ô splendide
+prostitution des corps et des âmes! quand tout se
+déguise et s'avilit à plaisir, quand le cordon bleu se cache
+sous l'habit d'Arlequin, quand le prêtre arrive en Gilles,
+dansant, comme David, la danse aux gestes obscènes;
+quand la grande dame étale à plaisir sa gorge en avant
+des gorges prostituées; quand la prostituée arrive et jette
+aux vents les lascifs hennissements de son argot! Il y a là
+quelques heures de délire, une vraie nuit de Pétrone. En
+ce moment montent au c&oelig;ur enfiévré la vapeur des femmes
+assemblées, le murmure des voix qui s'appellent, le bruit
+des mains qui se cherchent. Il y a des éclats terribles, des
+silences affreux... Voyez! partout l'égalité a passé son
+joug, l'humanité est rabaissée au moins de trois pieds. À
+cette heure, il n'y a plus de nom propre et plus de moi
+humain qui ose ici se révéler; les fanges chantent leur
+cantique, le ruisseau se lamente, le carrefour danse avec
+la borne. À cette heure, il n'y a point de honte au front,
+point de remords au c&oelig;ur, pas de frein au langage, et la
+nudité même des corps n'a rien qui les effraie!</p>
+
+<p>Entendez-vous ces cris, ces rires, ces blasphèmes, ces
+mugissements, ces rugissements?</p>
+
+<p>J'entrai donc à ce bal de l'Opéra comme on entre au
+milieu de la fournaise ardente... Ah! quel délire! Ah!
+quels rêves! Tout brûlait... Je brûlais! Jamais bruits si
+étranges n'avaient frappé mon oreille, et jamais plus vifs
+désirs n'avaient pénétré jusqu'à mon âme en même temps;
+j'étais ivre et j'étais fou; je cherchais à qui parler dans
+cette foule... Oui, mais cette foule ardente était un rendez-vous
+général où tout était décidé à l'avance, où chacun
+se rencontrait à coup sûr, et jamais on ne fut plus
+seul que j'étais seul. À cette heure, en ce lieu, la dernière
+des courtisanes doublait de valeur... Il fallait être
+un des seigneurs de Versailles ou de la Comédie, un mousquetaire,
+un évêque, un duc et pair, un prince du sang,
+pour obtenir un sourire... Eh! que vouliez-vous que ces
+dames fissent d'un burgrave allemand?</p>
+
+<p>Souvent, dans ces bruits divers, un frémissement nouveau
+se faisait entendre: alors, avertie à je ne sais quelles
+palpitations, la foule allait se précipitant dans les loges.
+On montait sur les banquettes, une haie active et curieuse
+se formait subitement; dans cette haie arrivaient et passaient,
+masqués, silencieux, de nouveaux masques, et
+l'on se disait tout bas, désignant chacun les nouveaux
+venus:&mdash;C'est monseigneur! c'est le duc d'Orléans!
+c'est la reine! À quoi l'on devinait, je l'ignore, et peut-être
+était-ce un mensonge de plus, et celle qu'on saluait
+pour la reine était à peine une danseuse de l'Opéra.</p>
+
+<p>Revenu de ma première surprise et tâchant de me calmer,
+je m'ennuyais, quand tout à coup la foule s'écria:&mdash;«Voilà
+M. de Mirabeau!» À ce grand nom, je me retourne,
+et je vois justement mon héros de l'autre jour.
+C'était bien lui, mais tout glorieux, tout gonflé, tout
+rempli de son importance! Il passait, semblable au feu
+qui passe et se fraie une route en brûlant. Ce hardi gentilhomme
+était évidemment plongé dans une ivresse joviale;
+il arrivait à ce bal poussé par l'amour; il cherchait
+je ne sais quelle femme obéissante qu'il appelait à haute
+voix, apostrophant de côté et d'autre ses amis et ses ennemis,
+tendant la main à tous les mousquetaires de sa connaissance,
+un vrai mauvais sujet de caserne, enluminé,
+gourmand, charmant!... Tel il était; et maintenant, à
+cette heure, il me semblait que je le voyais pour la première
+fois. Il allait plein de force et de grâce, acceptant
+également la raillerie et la louange, écoutant le sarcasme
+et répondant par un bon mot, gai jusqu'à la licence, imprudent
+jusqu'à la folie, abordant l'une, abordé par l'autre
+et tutoyant et tutoyé. Il avait toutes les physionomies, il
+parlait toutes les langues, dans tous les accents. Il était
+bien l'homme éloquent des plus grandes affaires et
+l'homme ingénieux des plus charmants plaisirs; si vif, si
+gai, si fin, si joyeux, si grand seigneur, riant comme un
+fou, causant comme on crie. Les mains d'une femme et
+le regard d'un aigle... il attirait, il fascinait, il brûlait...
+Et moi, je le suivais dans sa lumière et dans son sillon,
+oubliant toute chose; et que j'aurais bien donné la plus
+belle part de ma principauté pour qu'il m'accordât un
+coup d'&oelig;il...</p>
+
+<p>Il ne me voyait pas; il voyait tout le monde et ne regardait
+personne; il s'enivrait de l'enivrement universel...
+On eût dit que parfois le donjon de Vincennes, le fort de
+Joux, toutes les prisons, passaient sous ses yeux éblouis,
+comme un encouragement à s'emparer de la vie et de la
+gloire. Et songez que cet homme était l'appui, le dernier
+appui de tant de siècles que sa parole avait fait crouler!</p>
+
+<p>Je me trompais en pensant que M. de Mirabeau ne
+m'avait pas vu dans la foule. Un petit masque, enrubané
+de la tête aux pieds, vint s'asseoir près de moi, et
+d'une voix futée, il me dit:&mdash;Seigneur, vous êtes invité
+à souper, ce matin, après le bal.</p>
+
+<p>Et voyant que je m'étonnais:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-elle, avec des demoiselles de ma sorte
+et les plus grands seigneurs de la cour; nous disons les
+plus grands noms et les plus révérés de la monarchie, à
+savoir: le marquis de Fénelon, le prince de Monaco, le
+prince de Bauffremont, le prince de Montbarrey, le duc
+de Fitz-James et, par-dessus le marché, mes grandes cousines
+et mes petites s&oelig;urs de l'opéra, mesdemoiselles
+Guimard, Adeline, mademoiselle Luzy, mademoiselle Arnoult.
+Nous y joindrons, si vous voulez, quelques bouffons
+de renom, des gens de lettres, La Harpe, Laclos,
+Chamfort, et, si nous pouvons l'avoir, Rétif de La Bretonne,
+un rustre en baillons. Là, voyons, laissez-vous
+faire, obéissez et trouvez-vous sous la loge de la reine à
+deux heures du matin.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, mon petit masque, où vas-tu? Comment, tu
+m'abandonnes à la solitude, esprit follet?&mdash;J'en suis fâchée,
+me dit-elle; mais, avec la permission de Monseigneur,
+j'irai rejoindre un prince qui vaut mieux que vous,
+Monseigneur... Et elle s'en fut légère et piquante comme
+une abeille!</p>
+
+<p>Et moi, resté seul, plein d'envie à l'aspect de ce Mirabeau,
+roi des aventures galantes et des rencontres joviales,
+je revins par un long détour à mes sombres pensées. Ces
+plaisirs, où je trouvais si peu ma part, me parurent bientôt
+misérables. Cet amour banal, dont je n'avais ni le secret
+ni le langage, me trouva timide, et je me retirais à
+l'écart, loin de ces intrigues croisées où je ne pouvais être
+qu'un embarras, justement au coin de la reine, à cette
+même place où déjà s'était opérée une révolution.</p>
+
+<p>Révolution innocente, et toute en faveur de l'art, quand
+la jeune Marie-Antoinette, dauphine alors sous un roi qui
+se meurt, jeune et chaste princesse exposée au contact
+de la comtesse du Barry, la consolation et l'espoir de tout
+un peuple affligé par le hideux spectacle d'une royauté
+avilie, s'en vint un soir à l'opéra, tenant par la main le
+révolutionnaire Gluck; Gluck, le Mirabeau de la musique
+en France, celui qui donna à la France <i>Armide</i>, <i>Alceste</i>,
+<i>Orphée</i>, et les deux <i>Iphigénies</i>. Digne de l'<i>Iphigénie</i> de
+Racine, l'<i>Iphigénie</i> de Gluck, c'était toute une révolution,
+c'était un des premiers bienfaits de Madame la Dauphine.
+La première elle soutint les novateurs dans leurs
+essais les plus hardis. Sous les yeux de Marie-Antoinette,
+et parce qu'elle applaudissait Gluck jusqu'à l'admiration,
+on applaudit Gluck jusqu'au duel. La révolution musicale
+s'accomplit avec des transports de joie et des cris de plaisir;
+elle triompha comme toutes les révolutions triomphent,
+par la force, jointe à la conviction; l'art, obéissant
+à cette vie inespérée, marcha en avant, aux grands transports
+de la jeune Dauphine étonnée et charmée aussi
+de son triomphe! Aussi le peuple entier lui avait consacré
+la belle chanson: «Chantons, célébrons notre Reine!...»
+Et les plus douces larmes venaient à ces beaux yeux, chaque
+fois qu'elle l'entendait chanter.</p>
+
+<p>Et maintenant, me disais-je à moi-même, que sont devenues
+ces disputes animées, le soir, quand le lustre étincelle,
+à l'heure où le roi et la reine, assis dans leur loge,
+donnaient le signal au vieux Gluck, quand les dieux et les
+déesses de l'Olympe descendent du ciel, quand l'harmonie
+emporte en haut toutes les âmes, quand on crie à la fois:
+Vive Gluck! vive la reine! quand J.-J. Rousseau s'en vient,
+timide et superbe, assister aux enchantements du <i>Devin
+du Village</i>?.. Où sont-ils ces instants d'un délire ingénieux?
+Artistes, qu'avez-vous fait de ces illusions décevantes?</p>
+
+<p>Hélas! le vieux Gluck est mort à Vienne, en priant
+pour la reine de France, sa protectrice et son élève;
+J.-J. Rousseau, le musicien, est mort en pleurant sa jeunesse
+et ses rêves; la révolution faite pour les arts, et qui
+leur est si favorable, a passé de l'art à la politique; elle
+dédaigne en ce moment les jeux futiles; elle en veut aux
+rois à présent.</p>
+
+<p>Ainsi, toujours préoccupé du passé ou de l'avenir, toujours
+loin du présent, je m'inquiétais tout à mon aise et
+je serais resté à la même place, toute la nuit, préoccupé
+des mêmes pensées, si je n'avais pas été interrompu dans
+ma rêverie par une aventure étrange, à laquelle je n'avais
+nul droit de m'attendre. Or, cette aventure a décidé de
+ma vie entière, et peu s'en faut qu'elle n'ait fait de moi,
+qui vous parle, un marquis de l'&OElig;il de B&oelig;uf, un roué du
+Palais-Royal, un Lauzun, un Richelieu, le Moncade errant
+à travers tous les amours, sans y jamais rien laisser;
+mais, Dieu soit loué! nul ne saurait mentir à son âme, à
+son esprit, à son c&oelig;ur... et dans ce bonheur inespéré,
+dans cette minute heureuse... ô gloire et bonheur, et le
+premier enivrement étant passé, je suis resté le galant
+homme que j'étais.</p>
+
+<p>Mais quoi! je suis attendu par la fête de tout à
+l'heure:</p>
+
+<p>«Allons, saute, marquis!» prends ta part de ces folies
+de la nuit suprême, et demain,.. demain, tu raconteras
+l'aventure de cette nuit!</p>
+
+<p>J'eus d'abord quelque peine à retrouver mon introducteur
+dans la fête où il devait me conduire; il avait oublié
+l'heure, et, lancé dans la foule, il s'abandonnait librement
+à tous ses délires; mais enfin le hasard le poussa vers
+moi qui l'attendais...</p>
+
+<p>Il n'était pas seul; il tenait dans ses bras une femme
+éclatante et très-jolie: une brune, à l'&oelig;il vif, aux lèvres
+rebondies, au teint coloré: c'était sa conquête heureuse
+de ce moment où il ne pensait qu'au plaisir. Cette élégante,
+svelte et charmante femme avait ôté son masque,
+et, contente et fière de son cavalier, elle le regardait avec
+un sourire... Il y avait dans ce sourire une double joie...
+Évidemment cette femme était doublement heureuse;
+elle aimait et elle était aimée, et puis elle trahissait quelque
+brave homme qui se fiait à ses serments.</p>
+
+<p>&mdash;Il est temps de partir, Clary; votre mari ne vous attend
+plus à cette heure; donnez-moi la nuit tout entière,
+ainsi nous arrangerons tout cela demain.</p>
+
+<p>La femme aux yeux noirs répondit par un sourire, et
+nous fûmes souper tous les trois, remettant le mari au
+lendemain.</p>
+
+<p>Le souper était dressé sur le rempart, dans le faubourg,
+en quelqu'une de ces petites et discrètes maisons bâties,
+vernies, dorées, tapissées pour le mystérieux accomplissement
+des vices du peuple d'en haut. Dans ces murs
+sombres au dehors, pleins de lumière et de parfums, les
+seigneurs et ce monde croulant amenaient les tristes complices
+de leurs voluptés passagères; le vice habitait ce
+somptueux hôtel; <i>la petite maison</i> était son logis; et pas
+un étranger, même un père au désespoir et redemandant
+sa fille égarée, un amant dont la maîtresse est perdue, un
+mari courant après sa femme arrachée à ses bras,
+n'auraient frappé à cette porte inflexible... Elle ne s'ouvrait
+qu'au vice, à la débauche, à l'adultère, à l'inceste;
+elle eût repoussé la loi même... Un boudoir pour la
+courtisane, une bastille pour l'honnête femme...</p>
+
+<p>À peine entré dans ces salons mystérieux, je fus tout
+ébloui du luxe et des splendeurs que j'avais sous les
+yeux. Je sortais de ce bal où tous les visages étaient
+masqués, où des femmes sans forme et sans nom,...
+accourues des deux extrémités du monde aux lieux où
+commence le trône, où s'ouvre aux filles perdues l'abîme
+de Saint-Lazare, allaient cherchant dans la foule un
+c&oelig;ur... un souper; je me trouvais tout à coup face à face
+de femmes demi-nues et parées comme des duchesses,
+préparées à tout entendre et prêtes à tout dire; leurs
+robes de gaze étaient décolletées et tenaient à peine
+à leur épaule haletante; c'étaient des vêtements si
+légers qu'un souffle les eût soulevés: le cou de ces femmes
+était chargé de diamants, des fleurs paraient leur corsage:
+et pourtant, malgré les plus séduisants apprêts de la
+coquetterie, il s'en fallait de beaucoup qu'elles fussent
+très-belles. Au contraire, elles n'étaient guère que des
+beautés médiocres, des grâces vulgaires: Aglaé mal
+jambée, Euphrosine au nez retroussé. Ce qui les faisait
+belles et désirées, c'était le vice; il était leur femme de
+chambre, il était leur père et leur mère à la fois! Le vice
+entourait ces têtes impudiques d'une auréole irrésistible,..
+il y avait autour de ces femmes tant de petits boudoirs,
+bleus, roses, blanc pâle, éclairés à demi par des lampes
+complaisantes... En même temps les hommes étaient
+beaux et bien faits, et d'un ton exquis qui rachetait le
+sans-gêne et la vulgarité de ces dames; en ce lieu, peint
+par Beaudoin, le peintre des Indes galantes, le grand seigneur
+faisait passer la courtisane: il s'appelait Bourbon, il
+s'appelait Montmorency. Ajoutez que je sortais de l'enivrement,
+de la vapeur, des extases de ce bal de l'Opéra où
+j'étais venu pour la première... et pour la dernière fois...
+Dans cette nuit des voluptés païennes, le hasard m'avait
+comblé de ses faveurs les plus inespérées: j'avais encore
+l'&oelig;il humide de bonheur, les mains tremblantes de
+volupté, volupté incomplète, inouïe, et que je ne m'expliquais
+pas.</p>
+
+<p>Les femmes de cette société perdue étaient peu habituées
+à étonner, à surprendre; on les savait par c&oelig;ur,
+il n'était pas un jeune homme à la mode qui ne les eût
+vues sans ceinture; l'amour était à l'époque de ces corruptions
+une superfluité bourgeoise, un pis aller de
+grand seigneur, dont un homme du monde eût rougi
+de s'occuper trop longtemps. Être amoureux... fi donc!
+qu'aurait dit la philosophie?... Amoureux d'une fille,
+y pensez-vous?..» On se ruine à plaisir pour ces espèces...
+On peut même au besoin les épouser, mais
+les aimer... Elles n'y pensaient guère; elles avaient
+été les premières à rire de ces sottes amours... Je conviens
+cependant qu'au premier abord, dans ce salon des
+prostitutions les plus fameuses, je ne pus cacher mon
+trouble; il fut remarqué, et, chose étrange! il ne nuisit
+pas à ma présentation. Au contraire, la première impression
+me fut assez favorable. Les hommes me regardèrent
+avec envie, tant je leur semblais jeune, innocent
+et timide, et les femmes m'accueillirent comme une
+nouvelle espèce de Chérubin.</p>
+
+<p>Je ne sais qui avait déjà dit à tout le monde que j'étais
+ce qu'on appelle un grand seigneur, et je trouvais sans
+peine obéissance, admiration et bon accueil.</p>
+
+<p>On se mit à table après les présentations qui se firent
+lestement; peu de convives se choisirent, les autres se
+placèrent au hasard. On mangeait peu; mais en revanche
+on parlait beaucoup, et je commençai par m'étonner de
+cette ardente causerie... à la française. Elle était toute
+ironie; elle allait çà et là vagabonde, active, brillante et
+folle; sans respect pour personne et sans peur; elle était
+sans décence et sans honte; elle était tour à tour grave
+et pédante jusqu'à l'ennui, spirituelle et méprisante jusqu'à
+la fureur. Elle fut donc amoureuse et libertine, incrédule
+et mystique, un flux de paroles sans frein,
+sans logique et sans but, mais non pas sans chaleur et
+sans grâce. Ah! quelle société mal habile!... Elle avait
+cependant la conscience de sa mort prochaine; elle savait
+confusément que l'heure allait lui manquer; elle se hâtait
+de vivre et de sourire; elle se disait tout bas que les
+temps étaient proches, que l'anarchie accourait à tire-d'aile,
+que le silence allait remplacer tous ces grands
+bruits qui se faisaient autour de l'Académie, autour du
+trône, autour de tout ce qui vivait et régnait encore, et,
+semblable au chien qui porte au cou le dîner de son
+maître, au moins elle voulait avoir sa part dans ces
+franches et terribles lippées de chaque heure et de chaque
+jour.</p>
+
+<p>Cependant, j'eus quelque peine à me faire à cette conversation
+légère, en bons mots, en petites phrases, en
+compliments galants, en dissertations bouffonnes, en
+propos sans suite... à l'aventure du bel esprit. Le repas
+même se sentait de la recherche et des mièvreries de
+cette conversation où personne, homme ou femme, ne
+disait ce qu'il voulait dire... On mangeait du bout
+des lèvres, des mets sucrés, sans substance et sans
+saveur; les porcelaines représentaient des fantômes perdus
+dans l'émail bleu du ciel, les cristaux étaient taillés
+à facettes, les peintures représentaient des bergères en
+guirlandes de roses, une tabatière à la main, conduisant
+des moutons poudrés dans des champs semés de violettes
+et de lis. On sentait partout le musc et l'ambre; il
+n'y avait de franc et de pur que le vin; il était exquis, et
+coulait à longs flots. Involontairement, dans ce pique-nique
+où la poire et l'&oelig;illet jouaient leur rôle entre le
+cytise et l'églantier, je pensais à nos bons gros soupers
+allemands, et je m'étonnais qu'au milieu de ces voluptés
+de la nuit, à côté de ces femmes transparentes, dans cette
+atmosphère aux acres parfums, pas un convive ne songeât à
+regarder sa voisine ou à s'inquiéter des beautés absentes...</p>
+
+<p>«La première venue!» était sûre de l'emporter
+sur toutes les autres; mais <i>la première venue</i>, au bout de
+dix minutes, était toute semblable à la dernière arrivée...
+On ne la regardait plus, on ne l'écoutait plus, on n'en
+voulait plus!</p>
+
+<p>J'étais placé à table entre deux femmes d'un certain
+âge; elles m'accablaient de petites questions: si l'on portait
+encore autant de paniers en Allemagne? si l'empereur
+Joseph II m'avait jamais parlé de mademoiselle Compan?
+si nous avions des poëtes, des fermiers généraux, des
+danseuses, et des cardinaux dans nos églises? et autres
+questions, toutes semblables à celle que faisait le roi
+Louis XV à son ambassadeur à Venise: <i>De combien de
+conseillers se compose le conseil des Dix?</i> De mes deux
+voisines, l'une et l'autre avaient embelli en vieillissant.</p>
+
+<p>C'est le privilége de beaucoup de femmes en France. À
+mesure que vient l'âge, leur visage gagne de l'embonpoint,
+leur taille se forme, leur main blanchit, leur esprit
+plus à l'aise devient plus facile et plus enjoué. Rien
+n'est dangereux pour un jeune homme à ses débuts
+comme les femmes du second printemps; elles réunissent
+à la fois l'éclat de la jeunesse et le calme de l'âge mûr:
+vieilles filles, jeunes veuves, habiles à choisir, se décidant
+promptement, allant droit à leur but, estimant
+la réputation à sa juste valeur; au demeurant, à mérite
+égal avec les autres coquettes, elles n'ont guère
+besoin que d'une moitié de bonne renommée... et voilà
+les femmes qui constamment, en France, ont fait les
+m&oelig;urs, la réputation et la politique!&mdash;Elles ont fait
+l'amour, la poésie et le plaisir de ce grand royaume.
+Expliquez cependant, si vous le pouvez, une origine si
+grave, pour tant et tant de futiles passions.</p>
+
+<p>Mes deux voisines de droite et de gauche, ayant bien
+questionné, se mirent a me répondre à leur tour sans
+attendre mes questions. Où donc elles prenaient tant
+d'histoires, je n'en sais rien. Je me souviens seulement
+que c'étaient de charmantes choses fines, déliées, quelquefois
+gazées, pour peu que la chose n'eût pas besoin
+de voiles. Il fallait avoir étudié à fond la langue française
+pour comprendre, et même confusément, ce petillement,
+ce tourbillon, cette malice et ce sifflement de couleuvre
+au soleil. On regarde, on est ébloui, on est piqué, et
+chacun rit de votre étonnement.</p>
+
+<p>Dans la conversation vint à tomber le mouchoir d'une
+de mes voisines, un chiffon brodé par les fées... Un gentilhomme
+français se fût précipité pour le ramasser... je
+n'y pris garde, et ce fut un laquais qui releva le beau
+mouchoir.</p>
+
+<p>Ma voisine en souriant:&mdash;Voire empereur François II
+était plus galant que vous, monsieur; il a ramassé la jarretière
+de madame du Barry.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on ne dit pas, reprit mon autre voisine, qu'il
+ne l'ait pas remise à sa place; une jarretière détachée par
+un roi!</p>
+
+<p>Ici Chamfort prit la parole. Chamfort était le bel
+esprit de la bande joyeuse, un petit homme à l'&oelig;il vif,
+à l'air caustique, au sourire matin; son visage était pâle,
+et son &oelig;il était noir; l'esprit dominait dans toute sa personne,
+et tout cet esprit n'empêchait pas Chamfort
+d'arriver à l'éloquence, et fort souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand même, s'écria Chamfort, l'empereur
+François II eût remis à sa place, au-dessus du genou, la
+jarretière de madame du Barry, il en avait bien le droit,
+j'imagine, puisqu'il l'avait ramassée. Et vous, Messieurs
+les grands philosophes, qui de vous ramasserait si peu
+que cela... une jarretière aux armes de France? Eh! vous
+vous croiriez déshonorés pour un si doux service rendu
+par vous à cette fille charmante dont l'archevêque a
+ramassé la pantoufle, ô pudibonds!... Vous eussiez fait
+naguère de cette pantoufle une façon de Saint-Esprit que
+vous auriez porté sur la poitrine! En ce temps-là vous
+faisiez des visites même au sapajou de la favorite; et
+si la dame eût daigné vous sourire, ah! quel intime
+contentement! la reine a cependant donné l'exemple de
+la pitié pour cette beauté qui n'a fait de mal à personne...</p>
+
+<p>Un soir, aux fêtes de la reine, deux personnes s'étaient
+introduites qui n'étaient pas invitées, le cardinal de Rohan
+et madame du Barry; la reine fit chasser le cardinal,
+mais elle voulut qu'on laissât en paix cette femme voilée
+qui se tenait cachée à l'ombre des arbres, assistant de
+loin à ces fêtes dont elle avait été l'étoile, sous ces bosquets
+où chaque rosier avait pour elle un souvenir, où,
+à chaque banc de gazon, elle avait vu le roi à ses pieds.</p>
+
+<p>En même temps Chamfort, emporté par son sujet et
+se parlant à lui-même comme s'il eût été seul:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, il n'y a rien de plus touchant que
+de voir cette ombre errante au hasard, sans un courtisan
+qui l'accompagne, sans un flatteur qui la suive,
+et sans monarque; errante autour du même palais où
+elle entrait, les deux battants ouverts. C'est pitié de la
+voir exposée aux mépris des mêmes hommes qui sollicitaient
+ses faveurs, comme la passion sollicite. Il faut
+qu'un empereur philosophe et une reine sans tache viennent
+nous donner des leçons de bon goût! En vérité, je
+ne vous en fais pas mes compliments, messieurs!</p>
+
+<p>Messieurs, en ceci la femme découronnée a le droit
+de nous dire: ô misérables vertueux! je la connais votre
+odieuse vertu! Vous avez la vertu des lâches contre les
+faibles! vous avez peur d'une infortunée qui ne peut plus
+vous donner qu'un sourire!</p>
+
+<p>Elle eût dit cela, Messieurs, madame du Barry eût bien
+parlé; elle était dans son droit de parler ainsi. Elle avait
+eu pitié de notre humble monarque accablé de tristesse;
+et véritablement, de ces deux amants, l'un, roi de France
+et roi souverain, l'autre, fille de joie et jolie, obéissante
+à tous les caprices, l'obligé, c'était le roi lui-même.
+L'obligé, c'est le roi qui dépouille la pauvrette de sa joie
+et de ses haillons; c'est le roi qui la dépouille de son
+jupon troué, de ses dentelles fanées, de son diamant
+d'Alençon... Le roi qui l'a faite, en vingt-quatre heures,
+dame et comtesse et reine des petits appartements, il l'a
+perdue, il l'a déshonorée; il a dérangé sa vie et ses
+amours; il l'a soumise à son joug, à sa vieillesse, à sa
+honte, à ses ennuis, à ses ministres, à ses courtisans, à
+ses voluptés, à sa chapelle, à ses cuisines, à ses jardins,
+aux salutations des ambassadeurs, aux corruptions des
+princes du sang royal. À quel abaissement es-tu descendue,
+ô pauvre courtisane royale!&mdash;Qu'as-tu fait de
+ta fierté, noble comtesse? O le temps heureux où tu
+choisissais tes amants dans la foule, où tu les prenais au
+hasard, où, parée à la fenêtre, en jupon blanc, comme un
+chasseur à l'affût, tu disais: Si je le veux, chaque homme
+qui passe est à mes pieds? Qu'est devenu le temps, beauté
+sans voile et sans honte, où l'amour arrivait et s'en allait
+à ton ordre, où ta porte obéissante se fermait et s'ouvrait
+à tes heures, où tu pouvais chasser ton amant, à ton premier
+ennui, avec l'assurance heureuse de ne plus le revoir?
+Ah! vraiment, tu étais reine alors, tu n'es devenue
+une prostituée que lorsque tu es tombée à la prostitution
+de ton roi! Que ce fut là, dans ta vie, un changement
+impitoyable, et combien tu devais te mépriser toi-même,
+offerte à ce timide libertin qui balbutiait comme un enfant
+je ne sais quelle plainte inarticulée!</p>
+
+<p>Hélas! toujours le même libertin et le même libertinage,
+et quel ennui! Toujours dans tes bras le même
+vieillard, qui seul se souvient de sa royauté pendant que
+tu l'oublies! Toujours toi assise aux genoux de cette
+royauté cagneuse, et tremblante de peser trop à cette
+débile vieillesse, toi naguères si complaisante à t'étaler
+sur le grabat de ta vingtième année... Il y a dans le
+poëme de Virgile une histoire où l'on voit un corps vivant
+attaché à un cadavre... ici, le cadavre était le roi
+Louis XV. Imaginez Voltaire valet de chambre de Fréron,
+J.-J. Rousseau secrétaire de M. de Beaumont, Diderot
+censeur royal, et vous aurez à peine une idée approchante
+des douleurs de cette infortunée. À ce jeu brillant
+et fastidieux de favorite, elle a perdu l'existence la plus
+difficile à perdre, elle a oublié les habitudes les plus difficiles
+à oublier. D'où je conclus que S. A. le prince de
+Wolfenbuttel a eu grand tort de ne pas ramasser le
+mouchoir que lui jetait la petite Luzzi, et que ce fut
+chose honorable à l'empereur François quand il se baissa
+pour ramasser la jarretière de la comtesse du Barry... on
+a fait un ordre de chevalerie avec moins que cela.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas votre avis, à vous, M. de Mirabeau?
+ajouta Chamfort.</p>
+
+<p>Au nom seul de Mirabeau s'évanouirent soudain les
+fantômes qui m'entouraient dans ce souper où j'étais
+venu pour Mirabeau lui-même, et désormais, en dépit de
+toutes les coquineries de mon entourage, il n'y eut plus
+d'autre intérêt pour moi que celui-là.</p>
+
+<p>Notre homme occupait l'extrémité de la table;&mdash;il avait
+à ses côtés la jolie et piquante femme aux yeux noirs; on
+voyait qu'il s'était mis à l'aise en ce coin pour être seul,
+autant que possible, avec sa nouvelle maîtresse; il lui
+souriait à chaque instant, il n'était occupé que d'elle et
+d'elle seule, oubliant tout le reste. Il l'entourait de prévenances,
+il lui servait à boire et buvait dans son verre,
+ou bien il relevait ses beaux cheveux avec complaisance
+en lui souriant d'une façon charmante et lui disant à demi
+voix mille tendresses; il était le seul qui s'occupât avec
+tant de grâce et d'attention de sa voisine: aussi la dame
+était-elle enviée ici, là, partout. Les hommes disaient:&mdash;Qu'elle
+est charmante! Les femmes disaient:&mdash;Qu'il
+est heureux!</p>
+
+<p>En revanche, et comme un contraste, se tenait à la
+gauche de Mirabeau une femme au regard plein de fièvre,
+au sourire ironique et superbe; elle parlait peu; elle
+buvait beaucoup; une large moustache et remontante aux
+sourcils coupait en deux le visage de cette virago. Je
+n'avais jamais vu de figure extraordinaire autant que
+celle-là, et je m'étonnais de n'avoir pas été frappé plutôt
+par cette extraordinaire et très-extravagante physionomie,
+où se mêlaient l'homme et la femme en ce qu'ils
+ont de plus étrange et de plus hardi.</p>
+
+<p>Quand donc il s'entendit interpeller si brusquement
+par Chamfort, Mirabeau se retourna comme s'il eût été
+réveillé en sursaut:&mdash;Parbleu! dit-il à Chamfort, si
+vous avez de pareilles questions, vous ferez bien de les
+adresser à de plus savants que moi dans ces matières.
+Voici, par exemple, mademoiselle d'Eon, qui se connaît
+en filles de joie, et qui ne serait pas embarrassée à vous
+répondre. Puis se tournant vers la femme aux moustaches:&mdash;Bonjour
+à vous, madame et monsieur. Te voilà
+donc encore parmi nous, intrépide cavalier? Vous êtes
+donc de retour, madame? Où en sont tes exploits guerriers?
+Où en sont tes exploits galants? Sans doute, ô
+dame et monsieur! sur cette large poitrine où rien ne
+manque, les cicatrices ne manquent pas, non plus que
+dans ce tendre c&oelig;ur. Inconcevable énigme! ingénue aux
+accents virils, homme intrépide à l'épaule blanche, il faudra
+bien que nous sachions, un jour, quel est ton sexe et
+ton vrai nom; mystère! et comment me conduire avec
+vous, ô ma reine! avec toi, mon chevalier! Car, si je ne
+me trompe, ou j'ai pour vous, madame, une vive sympathie,
+ou bien je t'ai connu quelque part, chevalier!</p>
+
+<p>La dame au double aspect, rejetant de côté une plume
+qui tombait sur sa joue, et souriant d'une façon toute
+guerrière:&mdash;J'y allais quelquefois, en effet, monsieur le
+comte, et je vous y ai vu bien souvent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais où donc nous sommes-nous rencontrés, chevalier?
+dans quel mauvais lieu assez fétide, dans quel donjon
+assez noir, pour que nous nous y soyons trouvés, en
+même temps, tous les deux? dis-moi, est-ce au fort de
+Joux, au donjon de Vincennes? Est-ce dans les cachots de
+Pontarlier, ou chez les libraires de la Hollande?</p>
+
+<p>On a vu tant de choses, à mon âge! on s'est piqué à
+tant d'épées, on s'est brisé à tant d'éventails! J'ai fait
+aussi de bien mauvais rêves dans mes diverses prisons,</p>
+
+<p>Prisonnier à trente ans! Ne plus voir un sourire, et ne
+plus entendre une parole d'amour!</p>
+
+<p>Oh! par le ciel! mesdames, si la moins belle d'entre
+vous était à Vincennes, qu'elle serait belle et charmante!
+quelle autorité sur ces âmes captives! quel charme au
+son de votre voix! Que de battements de c&oelig;ur au seul
+bruit de vos souliers! De quelle flamme surnaturelle vous
+seriez revêtues! De quel amour plus puissant vous seriez
+entourées! En même temps que de rois vous feriez d'un
+regard! À la Bastille! au donjon de Vincennes, là est née,
+et j'en suis sûr, la Venus aphrodite... Une fois que j'étais
+prisonnier, par la volonté de mon père et par la faiblesse
+de mon roi, que Dieu pardonne, au fond des cachots du
+fort de Joux... mais c'est une histoire que je n'ose guère
+vous raconter, et d'ailleurs tu en serais jalouse, reprit-il
+en parlant à la jeune femme qu'il tenait attentive, émue
+et curieuse à ses côtés.</p>
+
+<p>Il reprit:&mdash;J'étais en prison au fort de Joux, séparé
+de ma femme et de ma s&oelig;ur, séparé du monde entier.
+Personne, excepté toi peut-être, ma Clary, n'a égalé ma
+s&oelig;ur en beauté.&mdash;Elle était la plus belle du monde,
+aux yeux noirs; elle avait votre bouche, ô belle Guimard,
+et votre taille, ô gentille Olivier, souple comme un
+jonc... En ce temps-là, j'étais prisonnier pour avoir
+donné un soufflet à un gentilhomme qui avait refusé de
+se battre avec moi. Car, moi aussi, je me battais très-volontiers,
+ajouta Mirabeau en me regardant.</p>
+
+<p>La prison est féconde en rêves, en extases; un jour que
+je songeais à la vie, à l'amour, au jeu, au festin, aux
+poëmes, aux bons vins, aux chansons, aux riches habits,
+à Voltaire, à l'Héloïse, à M<sup>lle</sup> Véronèse, à M<sup>lle</sup> Sylvia, à
+Rameau, à la belle Eurydice, à Properce, à Vestris, à la
+Guimard, aux roses, aux violettes, aux jasmins, à l'eau
+qui chante, à l'oiseau bleu, à la Dauphine, au prince de
+Conti, à maître Arlequin, à M<sup>me</sup> Panache, à la petite comtesse,
+à la marquise de Brinvilliers, à Watteau, à Wandermeulen,
+à Beaudoin, à Coysvox, à la Diane d'Allegry,
+au prince de Hongrie, à l'eau de Luce, aux dés, aux
+cartes, à la chasse, aux beaux chevaux, à M<sup>me</sup> de Tencin,
+à la procession, aux Récollets, au bourdon de Notre-Dame,
+à Greuze, aux échecs, au Café de la Régence,
+à l'École de natation, aux îles de la Seine, à la terrasse
+de Saint-Germain, aux rôtisseries de la rue Dauphine,
+aux balayeuses du Pont-Neuf, aux réverbères, au
+portier des Chartreux, à la comédie, aux tréteaux, à la
+petite rue Chassagne, à Ramponneau, à M. de Malesherbe,
+à St-Ovide, à la foire aux jambons, à l'Encyclopédie, à
+Gilblas, à Saint-Roland l'économiste, à Mesmer, à Triboulet,
+au neveu de Rameau, à M<sup>me</sup> de Maintenon, aux
+jésuites, au diacre Paris, à la bulle Unigenitus, à M. le régent,
+à Law, à M<sup>me</sup> de Parabère, à M<sup>me</sup> la Ressource, au
+Mont-de-Piété, à Panckoucke, au baron d'Holbach, à
+M<sup>me</sup> d'Houdetot, à Saint-Lambert, à la Samaritaine, au
+Suisse du bord de l'eau, au jardin du Luxembourg, à
+l'Académie, à Nicolet, à la Sorbonne, à Jean qui pleure,
+à Jean qui rit...</p>
+
+<p>J'entendis une voix touchante, une voix qui chantait et
+qui pleurait! c'était M. le cantinier qui battait sa femme.
+Elle criait: «À l'aide! au secours!» Le brutal et l'imbécile!
+il avait arraché le mouchoir qui couvrait ce beau
+sein, le n&oelig;ud qui relevait ces beaux cheveux, les souliers
+qui contenaient ces pieds charmants! À ces chants,
+à ces larmes, à ces pitiés, je vins en aide à la jeune cantinière...
+Elle cessa de pleurer, même quand son mari la
+battait!... Je m'aperçus qu'elle avait quarante ans, au
+moment où s'ouvrit ma prison... Elle et moi, nous aurions
+juré pour dix-huit ans, tout au plus!</p>
+
+<p>&mdash;Bien obligé de vos jeunesses et de vos beautés, monsieur
+le comte, reprit la jeune femme aux yeux noirs!
+Fi! de ces cachots qui rajeunissent! Fi de ces chaînes de
+fer qui nous font charmantes! Les pauvres femmes qui
+vous ont aimé, je les plains, s'il vous fallait l'antre des
+Bastilles pour être amoureux, fidèle et reconnaissant;
+je les plains sincèrement!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Clary, elles ont été pour moi, par moi,
+bien malheureuses! Il en est ainsi pour qui m'approche...
+bien malheureuses! et toi aussi, ma douce et vive Clary,
+tu mourras malheureuse si tu veux m'aimer comme elles
+m'ont aimé. Elles m'ont aimé de tout leur c&oelig;ur; elles
+m'ont aimé malheureux, et quand j'étais proscrit, mendiant,
+roué en effigie, elles sont venues à mon aide, elles
+m'ont pris par la main. Celle-ci m'a suivi à l'étranger; elle
+a partagé ma misère en Hollande, quand j'étais aux gages
+des libraires. O Sophie!&mdash;aimé par elle, et par moi consolée,
+ainsi nous avons parcouru toute la route, nous
+aimant plus que jamais; l'exempt de police lui-même
+eut pitié de notre amour, il ne nous sépara qu'à Paris;
+le digne exempt! Puis je fus enfermé à Vincennes; on
+enferma Sophie en quelque horrible maison de filles repenties;
+puis mes deux enfants moururent le même jour,
+l'enfant de ma femme et l'enfant de ma maîtresse, enfants
+de mon amour! Il y avait de quoi s'étrangler de désespoir;
+d'autant plus qu'une fois à Vincennes, et seulement
+à Vincennes, je compris tout ce que j'avais perdu.
+Sophie! ô misère! Épouvante et damnation! Seul, dans
+cet affreux donjon, sans un livre et sans linge, écrasé,
+perdu, plein de fièvre, appelant Sophie ou la mort... en
+plein délire, en pleine obscénité! moi, le gentilhomme
+évoquant le démon de la débauche, appelant dans mon
+cachot les saturnales entières, rugissant comme un satyre
+et dansant comme un faune... Ah! quel supplice! Ah!
+quelle fureur! J'écrivais des lettres folles; elles faisaient
+pitié même à l'exempt qui les remettait au lieutenant de
+police, à M. Lenoir, et M. Lenoir les vendait, pour mon
+compte, à d'honnêtes libraires, qui vous les vendaient à
+vous, mesdames... quand vos laquais n'en voulaient plus.</p>
+
+<p>J'en reviens à mon texte, chevalier d'Éon: vous
+auriez été bien séduisante... à Vincennes... ou au fort
+de Joux.</p>
+
+<p>Il dit ces derniers mots avec un rire infernal; son rire
+épouvanta la jeune femme, et la voyant pâle et tremblante:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma très-chère Clary, s'écria-t-il avec un son
+de voix flatteur, ne craignez rien! mon sang s'est apaisé;
+je suis libre, à présent; je suis le maître. Hélas! ne craignez
+rien; je ne suis pas dangereux!</p>
+
+<p>Clary leva des yeux pleins d'effroi sur ce visage infernal.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, monsieur, lui dit-elle, vous étiez libre
+au moment où madame de Monnier se tua de chagrin.</p>
+
+<p>&mdash;Libre, ai-je été libre un seul jour, ma Clary? J'ai
+été misérable et pauvre: persécuté par mon père, abandonné
+par ma femme, et faisant pour vivre des livres
+obscènes! J'ai fait d'un charmant poëte, appelé Tibulle,
+un libertin du dernier ordre, pour cent écus; empruntant
+au premier venu, sans jamais rendre, aussi vil que
+le neveu de Rameau! Que n'ai-je pas tenté, pour vivre
+au jour le jour, comme un malheureux sans asile et
+sans pain! J'écrivais des journaux, des pamphlets, des
+livres obscènes, des iniquités; je me suis vendu à M. de
+Calonne, et j'espionnais en Prusse en même temps que
+vous étiez espion en Angleterre, madame le chevalier
+d'Éon. Comment voulais-tu, ma Clary, que ces pauvres
+femmes ne mourussent pas d'effroi, me voyant si laid,
+si mendiant, si vil? Moi-même je désirais les voir mourir,
+si honteux que j'étais de me voir! En ces temps
+misérables je portais le linge et les habits de mon secrétaire;
+ma compagne se faisait des coiffes avec la doublure
+de mes vieux habits; Dupont lui proposait de
+l'acheter, elle, pour quelques écus, et je tendais la main
+à Rulhière; c'est comme si Voltaire eût emprunté de
+l'argent à Fréron, ou Diderot à Palissot. Et ces pauvres
+femmes ne seraient pas mortes d'effroi! Mais songez
+donc, ma vie et ma fête, que je n'avais aucun rang dans
+ce monde, où j'étais comte et marquis; songez que j'étais
+un méchant écrivain, plus boursouflé que monsieur
+mon père, <i>l'ami des hommes</i>; que j'écrivais mal, que je
+parlais de tout au hasard, même de finances; que le
+dernier gredin avait le droit de me lancer mille ordures;
+que Beaumarchais faisait contre moi une brochure aussi
+sanglante que les Mémoires contre Goezman.</p>
+
+<p>Croyez-moi, Clary, j'étais bien malheureux! Si vous
+m'aviez aimé alors, vous seriez morte de douleur, de
+misère ou d'effroi. Morte en posant votre main sur ma
+tête, en signe de bénédiction. Il se tut un instant n'étant
+plus le maître de son émotion; bientôt il releva fièrement
+la tête:&mdash;Or çà! vous tous qui m'écoutez, s'écria-t-il,
+vous savez si depuis j'ai pris ma revanche avec l'opinion
+publique, et si l'opinion publique est revenue entière,
+éclatante et superbe, à Mirabeau! Le premier cri de
+liberté, messieurs, que la France ait jeté, c'est moi qui
+l'ai jeté le premier; j'ai été absous de mon passé par la
+liberté présente, et maintenant ce furieux que vous avez
+connu si mendiant et si faible, il est roi aujourd'hui
+comme l'était Voltaire, au même titre; il est le maître,
+il est le plus fort, et pour régner il ne flatte aucun pouvoir.
+Cette fois, j'ai rencontré le seul élément dans
+lequel je puisse vivre, et j'y vis. Je suis encore, il est
+vrai, parmi vous, le joyeux compagnon, amoureux à
+outrance, homme de feu et de plaisir comme j'étais
+autrefois. Oui, j'aime encore aujourd'hui l'orgie et ses
+flammes, l'amour et ses fêtes, le jeu et ses délires; mais
+de tous mes vices je suis absous, parce que je suis un
+grand citoyen! La France est ma maîtresse à cette heure,
+et, si l'amour m'a puni longtemps, l'amour me récompense
+enfin. Je le savais bien, moi, que cette proscription
+finirait; dans mes plus grandes infortunes, je me consolais
+à force d'être aimé: l'homme qui est aimé n'est pas
+méchant; l'amour est le plus grand et le plus immortel
+des pouvoirs!</p>
+
+<p>&mdash;Certes, reprit le chevalier d'Éon, un grand pouvoir,
+M. le comte. La renommée, aujourd'hui, disait qu'hier
+vous aviez remporté une victoire assez complète sur le
+grave précepteur d'un prince du sang.</p>
+
+<p>&mdash;La renommée a dit cela? reprit Clary vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Moins que rien, reprit Mirabeau, la renommée est
+folle et menteuse, Clary; je me suis vengé, une bonne
+fois, de ce méchant précepteur en jupon, et voici
+comment:</p>
+
+<p>Le petit Sillery a pris une femme, jolie, accorte,
+alerte, agaçante et pleine de bonnes qualités que la
+pédanterie a gâtées. La petite femme, à peine mariée,
+allait, le nez au vent, faisant de la vertu et de la peinture,
+un peu de musique, un peu de morale et de petits vers,
+tout ce que fait une honnête femme aussitôt qu'elle n'a
+rien à faire. À force de gros livres, de contes moraux et
+de chansons plaintives sur la harpe, la petite femme à la
+fin s'ennuya de ses propres vertus; elle fit de l'intrigue;
+elle se faufila au Palais-Royal où elle devint pour tout de
+bon <i>le précepteur</i> d'un prince-enfant, le premier prince
+du sang trouvant qu'il était sage à lui de faire élever
+messieurs ses fils par cette dame d'honneur, de harpe
+et de vertu. Jusque-là rien de mieux; je savais à peine
+l'existence de la dame, quand tout à coup il me revient
+qu'elle déclame contre moi, comme si j'avais fait <i>Mahomet</i>
+et le <i>Dictionnaire philosophique</i>. Bon! me dis-je à moi-même,
+et je me vengerai quand j'aurai le temps.</p>
+
+<p>J'avais oublié la petite dame et ma vengeance; hier
+cependant je rencontre (elle était chez Chamfort!) une
+commère en rabat-joie, une belle parleuse en sentences,
+en révérences, en bons mots bien choisis...&mdash;Bon! me
+dis-je, elle tient son pied de b&oelig;uf, et moi je tiens ma
+pédante. Aussitôt je fais l'aimable et je prends ma douce
+voix! Je plaisante, je plais, on me dit: «Laisse-moi, je <i>te</i>
+prie!» on s'en va, je propose ma voiture: or, je n'avais
+pas de voiture, et nous prenons bel et bien un fiacre,
+un méchant fiacre... Elle allait en fiacre aussi, la belle et
+charmante Manon Lescaut. Nous allons, alors les stores
+baissés, je me garde bien de viser à l'esprit; je fais mieux,
+je prête l'oreille à l'esprit qu'on me fait; parfois je porte
+à ma lèvre indiscrète (et très-discrètement) cette main-ci,
+cette main-là; bientôt je me remets à écouter, bref, je
+deviens plus entreprenant, et quand on me trouve enfin
+par trop hardi... j'écoute; je n'écoute pas si bien quand
+Barnave est à la tribune. En un mot, j'ai tant écouté, j'ai
+si peu parlé, qu'arrivé au perron du Palais-Royal, où par
+parenthèse on vous a vue, belle Luzzi, descendre de voiture
+avec le comte Orloff...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Clary, vous avez tant écouté?</p>
+
+<p>Mirabeau continua:&mdash;Donc j'ai tant écouté, tant écouté,
+qu'elle avait les yeux humides et bien tendres quand le
+fiacre s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est là tout? demanda Rivarol.</p>
+
+<p>&mdash;Si tu ne trouves pas que ce soit assez, dit Mirabeau,
+inscris-toi en faux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Rivarol, il faut une conclusion à l'histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Voici la conclusion, dit Mirabeau:</p>
+
+<p>Voyant à la dame empourprée un regard humide...
+et content, j'étais redevenu un bélître, un beau parleur,
+un bavard même; à présent c'était elle à son tour qui
+gardait un silence modeste, et c'était moi qui faisais
+de l'esprit; nous avions changé de rôle elle et moi...
+Cocorico!</p>
+
+<p>À la fin, comme je ne disais pas ce que je devais
+dire, elle se hasarde, en hontoyant, à demander le nom
+de son séducteur. C'était là justement que je l'attendais.</p>
+
+<p>Je lui dis mon nom tout simplement, sans emphase,
+et j'y mis aussi peu de prétention que si je me fusse
+appelé Sillery... tout bêtement.</p>
+
+<p>Mais quand elle entendit ce nom de Mirabeau, elle
+fut si violemment frappée qu'elle oublia de s'évanouir.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, lui dis-je, en voilà, j'espère, un beau chapitre
+à ajouter aux <i>annales de la vertu</i>.</p>
+
+<p>Et confuse, honteuse et non repentante...</p>
+
+<p>Et je te demande pardon, Clary, d'une vengeance assez
+facile, et dont j'ai regret, te voyant bonne et douce et si
+peu disposée à te venger.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+
+<p>Je sais bien que je gâte à les raconter ces aventures, ces
+paradoxes, ces bruits armés et charmants d'autrefois! Ce
+Mirabeau que je contemple à tant de distance, et dans
+cette inexprimable confusion, que je suis loin d'en donner
+la plus faible image! A-t-on jamais défini le tonnerre, et
+l'éclair, et le nuage? Et l'écho seul de Mirabeau, qui peut
+le dire? À peine il en est resté des paroles écrites, des
+paroles sans son âme et sans sa figure, veuves de son
+geste, et décolorées de ces veines bleues qui se croisaient
+sur son front comme un réseau mouvant! C'était un
+homme... un géant d'une race à part, qui s'est perdue,
+et quand on retrouvera ses ossements fossiles, dans mille
+ans d'ici, au fond des catacombes de 1789, on les prendra
+pour les restes d'Encelade entassant Pélion sur Ossa.</p>
+
+<p>Cependant, ayant vu Mirabeau face à face et complet,
+j'ai voulu le dire et m'en vanter. J'ai suivi pendant vingt-quatre
+heures la vie ardente que cet homme a menée
+pendant trente années, et ces vingt-quatre heures de
+spectacle, elles m'ont fatigué comme n'eussent pas fait
+cinquante ans d'une existence à l'allemande, au coin
+du feu l'hiver, à l'ombre en été.&mdash;Aussi bien les
+moindres détails de cette nuit sont présents à ma pensée,
+elle est pleine de Mirabeau. La belle heure aussi, pour le
+voir, ces moments d'ivresse et de folles joies, où l'homme
+abandonné à ses penchants se montrait familièrement
+dans la corruption de son esprit, dans l'éloquence de son
+génie et dans la bonté de son c&oelig;ur!</p>
+
+<p>On n'expliquera jamais ce qu'il y avait de charme et
+d'entraînement dans ce merveilleux personnage. Il était,
+tour à tour, affable et moqueur, dédaigneux, enthousiaste,
+intrépide, emporté, sérieux, bouffon...; le plus
+aimable et le plus vrai des libertins, le plus impérieux
+des grands seigneurs... Il était toujours au niveau de
+toutes les positions, au-dessus de tous les excès! On était
+grave, il était sublime; on parlait d'art et de poésie, il
+était un grand poëte; il pleurait à un conte bien fait, il
+riait à un bon mot, il jouissait de toute chose en enfant,
+du vin, des parfums, des émotions du jeu, de la beauté
+des femmes, de tous les frissons intimes; il était tout
+âme et tout esprit...; il était un génie, il était un grand
+c&oelig;ur. Les femmes qui l'entouraient le dévoraient du
+regard; les hommes écoutaient et se soumettaient à ses
+moindres caprices, le reconnaissant tacitement pour leur
+maître. Esprits, grandeurs militaires, abbés, hommes
+d'État, débauchés, joueurs, les philosophes eux-mêmes
+et les gens de lettres les plus insolents, s'inclinaient
+devant ce génie excellent et superbe. Les anciens maîtres
+de la société française comprenaient, en voyant Mirabeau,
+qu'ils avaient un maître à leur tour. Cet homme était
+encore un progrès de la toute-puissance: le pape, le roi,
+la philosophie et le peuple enfin! Grégoire VII, Louis XIV,
+Voltaire, Mirabeau; et après Mirabeau, Bonaparte; après
+la liberté, la force... Une histoire à recommencer, un
+monde à régénérer, une liberté à conquérir!</p>
+
+
+<p>Au milieu de ces réflexions confuses, un nouveau sujet
+d'attention attira tous mes regards. Non loin de moi était
+assis un gentilhomme de noble façon, et qui paraissait
+s'occuper très-peu de ce qui se disait autour de lui. La
+figure de cet homme était belle et régulière, sa tête était
+couverte de longs cheveux grisonnants, sa physionomie
+était calme... Il riait parfois, et son rire était sans pitié;
+son âge était tel qu'il eût été impossible de dire s'il était
+plus près de la vieillesse que de l'âge mûr, tant il s'était
+maintenu habilement dans ce moment fugitif de la vie,
+où la jeunesse vous dit adieu avec un air de regret et
+de pitié, et vous jette entre les bras inexorables de la
+raison.</p>
+
+<p>J'avais remarqué cet homme à quelques paroles pleines
+de sens qui lui étaient échappées. Évidemment c'était un
+esprit plein d'expérience et de sagesse; il était l'objet
+de l'attention générale; les dames cherchaient dans son
+costume riche et décent quelques vestiges des modes
+antiques; les hommes le regardaient, les uns avec défiance,
+et les autres d'un air incrédule; quelques jeunes
+gens avec un intérêt réel, et comme le seul vieillard qui
+fût assez âgé pour être au-dessus d'eux.</p>
+
+<p>Il se tenait à cette table comme est la statue au <i>Festin
+de Pierre</i>, ni mangeant, ni buvant, parlant peu et parlant
+bien, sans que personne eût songé à l'inquiéter: il fallait
+que ce fût une des habitudes connues de sa vie qu'on ne
+voulait pas contrarier.</p>
+
+<p>Le repas fini, vint le dessert. Les valets couvrirent la
+table de fruits et de fleurs, de temples chinois, de vins
+célèbres, de mille inventions faites pour le goût et pour
+les yeux. En ce moment où la joie et le bruit accomplissaient
+leurs plus rares folies, ces dames, sans y songer,
+détachèrent le dernier lacet de leur gorgerette; un repas
+français, à cette époque, était composé comme une sonate
+allemande, le grave <i>andante</i>, le tendre <i>adagio</i>, et,
+pour finir, le vif et rapide <i>rondo</i>, qui met en train la tête
+et le c&oelig;ur: nous étions arrivés au <i>rondo</i>.</p>
+
+<p>On porta des toasts aux femmes, aux grands hommes,
+à la gloire, à la liberté des deux mondes. Vint le tour de
+Mirabeau. Mirabeau ne porta pas de santé politique.&mdash;À
+la santé de notre aïeul toujours jeune... À la santé du
+plus aimable et du plus âgé vieillard de l'univers (jeunes
+femmes, méfiez-vous de lui); messieurs et mesdames,...
+à la santé du comte de Saint-Germain!</p>
+
+<p>Le toast fut accepté avec transport. Tous les verres se
+levèrent légèrement couronnés d'un pétillement joyeux,
+le choc sonna doucement; au-dessous de ces bras tendus,
+M. de Saint-Germain relevait la tête, souriant et rendant
+mille grâces aux convives.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut nous rendre notre toast, monsieur le comte,
+dit Mirabeau; nous y tenons d'autant, qu'on nous a dit
+que vous ne buviez jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on me donne un verre, dit le comte.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà le verre de Clary, monsieur, répondit Mirabeau;
+buvez et dites-moi: grand merci! Vous êtes le
+seul, monsieur le comte, à qui je voudrais accorder cette
+faveur. Mais vous, sage vieillard, vous ne distingueriez
+pas sur ce verre enchanté la place heureuse où toucha
+cette lèvre amoureuse... Ainsi buvez sans peur dans le
+verre où buvait ma belle Clary.</p>
+
+<p>M. de Saint-Germain prit le verre qu'on lui offrait, et
+d'une voix légèrement tremblante: À la santé, dit-il,
+des républiques à venir! à votre santé, Clary, qui avez
+dompté le lion, je bois à vous aussi! On buvait à Cléopâtre
+quand on disait à Antoine: <i>Je bois à toi!</i></p>
+
+<p>Quand il eut bu, le bonheur se peignit sur son visage;
+on eût dit qu'il retrouvait une sensation de bonheur
+oubliée depuis longtemps, même il parut tout à coup
+rajeuni.&mdash;Mais pourquoi à la santé des républiques,
+monsieur le comte? pourquoi, je vous prie, à la santé
+d'Antoine et de Cléopâtre? s'écria Mirabeau.</p>
+
+<p>Le comte reprit:</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'à présent c'est au tour des monarchies à
+mourir. J'ai vu tant de républiques tomber: la Grèce
+expirée, est assez semblable à la fleur qui se fane au soleil.
+J'ai vu mourir la république romaine... au milieu d'une
+fête nocturne, en présence des rhéteurs, des sceptiques,
+des philosophes, des athées et des femmes,
+les plus charmantes, un soir d'orgie, une nuit de fête,
+au milieu de la dégradation universelle. Voilà pourquoi,
+me souvenant de toutes ces choses, j'ai bu à la santé des
+républiques à venir, comme autrefois j'avais porté la
+santé des monarchies. Quant à Cléopâtre... il me souvenait
+que c'est moi qui ai bu le reste de sa coupe insolente:
+eh! croyez-moi, cent fois je préfère à ce vinaigre
+où disparut la perle orientale, le beau verre effleuré par
+ces lèvres roses, et le reste de ce bon vin d'Aï.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez donc connu Cléopâtre? demanda Mirabeau.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai connue, et beaucoup: c'était une toute petite
+femme, mince et frêle, du corsage le plus élégant, aux
+yeux noirs et langoureux, à la peau brune et douce; le
+plus aimable contraste qui se pût voir avec ce robuste, ce
+gros et jovial soldat qu'on appelait Antoine, l'homme le
+plus amoureux et le plus brave de la république, et qui
+fut vaincu par un lâche. Mais ce serait une longue histoire
+à vous raconter.</p>
+
+<p>&mdash;Contez-nous cette histoire, je vous prie, dit Mirabeau,
+contez-nous-la. J'aime ces temps de luxe et de
+misère, ces époques fatales où l'humanité, arrivée au plus
+haut progrès, ne peut plus que reculer, passant par le
+vice afin d'arriver plus vite à l'esclavage, s'étourdissant de
+ses propres éléments, oubliant les vrais principes, et se
+faisant folle, de gaieté de c&oelig;ur, pour être dispensée de
+toute peur et de toute prévoyance. Parlez-nous de ces
+temps que vous avez vus, de ces hommes que vous avez
+connus; parlez-nous de Cléopâtre: et toi, Clary, appuie
+ta tête sur le sein de ton Antoine, mon disciple bien aimé.</p>
+
+<p>Alors, sans viser à l'effet, très-simplement, et comme
+s'il eût raconté une histoire de tous les jours, le fameux
+comte de Saint-Germain:</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'heure ou jamais, messieurs, nous dit-il, de
+nous rappeler en quel état misérable était ce bas-monde,
+à l'heure où Jules César, habile et dément continuateur
+de Sylla, eut enseigné, une dernière fois, au Capitole
+humilié, que désormais Rome elle-même était une esclave
+et que le Capitole avait un maître. O l'abominable et
+douloureuse leçon! Elle attend, inévitablement toutes les
+grandes choses dont la chute est d'autant plus cruelle et
+complète qu'elles tombent de plus haut! La leçon profita
+surtout à trois hommes: Octave, un lâche habile, Antoine,
+un brave idiot, Lépide, un caprice du hasard; ces
+trois hommes furent un instant les trois colonnes sur lesquelles
+reposait l'univers; mais lorsque Lépide eut été
+jeté de côté comme un paradoxe qui a fait son temps,
+il arriva qu'entre Octave et Marc-Antoine le débat fut long
+et disputé. Le monde alors se partagea entre ces deux
+maîtres, prêt à battre des mains au vainqueur; et, comme
+à ce monde, abandonné aux plus tristes hasards, il fallait
+à toute force une occupation puissante qui pût remplacer
+la liberté à laquelle il renonçait, on se rejeta dans les
+théories philosophiques, dans les doctrines du bien et du
+mal; tantôt le spiritualisme, et plus souvent la sensation;
+aujourd'hui l'Académie et demain le Portique. Mais ces
+graves questions avaient été débattues dans la Grèce avec
+un éclat impérissable; elles avaient déjà assisté à la décadence
+de cette république enchantée; elles avaient été
+embellies par ce langage ingénieux et cadencé que Platon
+avait apporté du ciel. Aussi fut-ce un vain effort quand
+l'oisiveté romaine voulut aller sur les brisées de l'oisiveté
+athénienne; elle se perdit dans ce dédale éloquent dont
+l'éloquence seule a trouvé les détours; Cicéron lui-même
+les dénatura dans sa maison de <i>Tusculum</i>. En dernier résultat,
+loin d'avancer, la morale fit un pas rétrograde;
+elle prit un masque, comme dans les histoires de Salluste.
+Ainsi, pour la vertu, elle s'en tint à la définition du
+dernier Brutus.</p>
+
+<p>J'ignore, si l'esprit humain à cet instant périlleux n'eût
+pas eu d'autre débouché, à quels excès il se fût porté.
+Peut-être bien que, faute de mieux, Rome se fût mise encore
+à faire de la liberté, bien qu'à ce métier elle se fût
+fatiguée et perdue. Heureusement qu'elle fit de la politique,
+ce qui n'est pas la même chose. Alors mille recherches
+furent entreprises sur le génie et l'avenir des nations,
+sur l'excellence des gouvernements, sur les meilleures
+lois de l'avenir. C'est ainsi que mon ami Thomas Morus,
+malgré mes conseils et mes prières, écrivait l'<i>Oceana</i> sous
+le règne de Henri VIII, et se dépouillait de son habit de
+chancelier d'Angleterre pour monter à l'échafaud. La politique
+était donc la principale occupation du monde romain
+pendant qu'Octave et Marc-Antoine, tantôt unis,
+tantôt séparés, se battant l'un contre l'autre ou poursuivant
+ensemble Cnéius, le fils du grand Pompée, amis inséparables,
+ennemis jurés, réunis ensuite par l'hymen
+d'Octavie, la s&oelig;ur d'Auguste, dont la touchante beauté et
+les vertus simples et modestes auraient dû enchaîner ce
+soldat mal élevé, méditaient chacun de son côté l'asservissement
+de l'univers.</p>
+
+<p>Pour moi, insouciant voyageur dans ce monde ainsi divisé,
+moi qui, en fin de compte, n'appartenais à aucun
+parti, j'avais cependant suivi Octave en Orient, parce que
+l'Orient devait être le théâtre de ces grands débats... Jamais
+dans vos livres, jamais dans vos extases de jeunesse,
+et dans vos plus beaux jours de gloire, à l'heure où vos
+dômes étincelants et chargés de drapeaux resplendissaient
+sous les feux du soleil, vous n'avez vu, vous
+n'avez imaginé rien de comparable à l'Alexandrie de
+Cléopâtre. Figurez-vous l'Italie en sa force, la Grèce
+aux formes riantes, l'Orient et sa richesse, enfin ce que
+la république a de grandeur, ce que la royauté a de grâce
+et de majesté, deux mondes confondus sur un seul point;
+à la tête du premier monde Antoine, l'ami de César, son
+lieutenant dans ses conquêtes, accompagné de ses vieilles
+cohortes, géant au c&oelig;ur de lion, au sourire de jeune
+homme; à la tête de l'autre monde arrivait Cléopâtre, entourée
+encore de l'amour de César, reine à la tête de jeune
+fille, aux blanches mains, à la démarche de déesse, montée
+sur un vaisseau d'ivoire et d'or aux cordages de soie, aux
+voiles de pourpre; et tant de jardins, de palais suspendus
+au-dessus de ces deux puissances, vous aurez à peine une
+idée approchante de la splendeur et de la beauté d'Alexandrie.</p>
+
+<p>Hélas! dans cette ville même la politique nous avait
+suivis. Incurable maladie des nations oisives et fatiguées,
+la politique était partout, dans le palais du proconsul et
+sous la tente du soldat, en Orient, en Occident, dans les
+maisons mêmes. Les Romains de la république se trouvant
+en présence d'une reine affable et pleine d'attraits,
+les sujets de Cléopâtre, au contraire, appelés à considérer
+de plus près la bonhomie guerrière d'Antoine, il se fit que
+chez les républicains survint un grand amour de monarchie;
+et que les sujets du trône furent envahis d'un grand
+désir de république. Cela ne prouvait qu'une chose, à savoir
+que des deux côtés, reine ou empereur, chacun dissimulait,
+chacun se faisait meilleur que de coutume, uniquement
+par envie de plaire, car ni l'un ni l'autre n'avait
+besoin de descendre à flatter le peuple: ils s'en souciaient
+fort peu, j'imagine; et lorsque la reine souriait aux cohortes,
+elle souriait à leur général; le général, de son
+côté, faisait sa cour à Cléopâtre en parlant aux sujets de
+la reine; c'était toujours la même déception, ce qui n'empêchait
+pas en théorie que le principe ne restât pur et à
+l'abri de toute atteinte; il ne s'agissait que de savoir à qui
+resterait l'empire. À ce sujet je me pris de grande dispute
+avec un stoïcien du vieux système, imbu des doctrines
+sévères de son école. Il se nommait Scaurus; il était
+le frère d'un des partisans d'Antoine, mais sa conscience,
+qui lui défendait de fréquenter un courtisan, les avait séparés
+depuis longtemps. C'était, à tout prendre, un homme
+d'une pensée énergique et d'un beau langage. Cependant
+il est demeuré sans nom, parce qu'il est donné à peu de
+philosophes de se faire un nom durable. Il avait quatre-vingt-dix
+ans, lorsque je lui fermai les yeux dans la délicieuse
+maison de Campanie que lui avait laissée son frère
+en mourant: je le vois encore, orné d'une longue barbe
+noire et se promenant à grands pas sous les portiques en
+récitant tout ce qu'il avait ajouté à la République de Platon,
+tout ce qu'il savait du même traité de Cicéron, que
+le temps a fait disparaître et que peut-être un jour je retrouverai
+dans mes papiers; sans compter qu'il avait toujours
+présentes les belles pages d'Aristote contre la tyrannie,
+et en particulier <i>contre ces hommes sortis de la
+classe des démagogues, forts de la confiance du peuple à
+force d'avoir calomnié les hommes puissants</i><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Ainsi armé,
+et m'écrasant de l'exemple de Philon à Argos, de Phalaris
+dans l'Ionie, de Pisistrate à Athènes, de Denys à Syracuse,
+mon stoïcien sortait souvent vainqueur dans nos disputes
+de chaque jour; car pour moi, peu jaloux de m'appuyer
+d'exemples passés et de rappeler ces grandes monarchies
+si admirablement constituées qui avaient fourni à Alexandre
+le modèle de la sienne, je me retranchais dans la discussion
+du principe, dont je vous ferai grâce parce que,
+tout grands politiques que vous êtes, je vous ennuierais
+mortellement.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Aristote, <i>de la Politique</i>.</p></div>
+
+<p>Nous étions donc toujours en discussion, Scaurus et
+moi; et, comme j'avais apporté tout mon sang-froid dans
+cette dispute et que j'attendais avec patience quelque bon
+argument bien décisif en faveur de la royauté, je me repaissais
+à loisir des belles et grandes rêveries du philosophe.
+Cette belle imagination prenait toutes les formes,
+parcourait tous les sentiers, passait en revue toutes les
+opinions: tantôt, comme Bias, elle définissait la <i>république</i>
+un respect pour les lois, égal à la terreur des tyrans; ou
+bien, comme Thalès, un nombre égal de riches et de pauvres;
+d'autres fois, avec Pittacus, elle appelait de tous ses
+v&oelig;ux un État où les scélérats seraient exclus de la magistrature;
+enfin, avec Chilon, elle chassait les orateurs de
+la tribune pour ne laisser régner que la raison. Vous ne
+sauriez croire avec quel ravissement j'écoutais ces rêveries
+touchantes; car, autant les théories politiques sont à
+redouter parmi la foule ignorante et grossière, autant ces
+mêmes théories sont intéressantes dans la bouche d'un
+sage.</p>
+
+<p>Une nuit où tout reposait, excepté nous et les sentinelles
+des deux camps, dont les lances au fer éblouissant renvoyaient
+au loin les pâles rayons de la lune d'avril, assise
+sur son trône d'argent, nous nous promenions, mon philosophe
+et moi, dans les murs silencieux d'Alexandrie,
+sous ces portiques de marbre blanc, au milieu de ces fontaines
+qui ne se taisaient ni jour ni nuit, et comme dominés
+par le fleuve aux flots d'argent où se balançait
+mollement la galère de Cléopâtre. Nous nous taisions. Ce
+silence qui succédait à tant de tumulte n'était pas sans
+charmes; nous poursuivîmes notre route jusqu'à ce que
+nous fussions arrivés au palais de la reine. C'était un vaste
+et élégant édifice entouré et défendu de toutes parts, il
+s'appuyait sur cette même tour au sommet de laquelle
+Antoine fut enlevé, frappé d'un coup mortel. Tout était
+silencieux dans le palais; pas une lumière qui indiquât un
+de ces festins somptueux dont chaque toast était annoncé
+à la ville par des fanfares, comme s'il se fût agi d'un triomphe;
+une nuit de paix et de calme, au temps de Ptolémée,
+une de ces nuits silencieuses comme si César, enveloppé
+dans l'ombre, et se cachant à tous les regards par un dernier
+respect pour le sénat et le peuple romain, eût dû venir
+le soir même et sans bruit visiter cette voluptueuse
+reine d'Asie adorée entre tous les amours.</p>
+
+<p>Cette nuit sans orgie et silencieuse nous surprit quelque
+peu; nous étions encore à chercher en quels lieux se divertissait
+l'empereur, lorsqu'à l'angle du palais nous aperçûmes
+une petite porte... un mystère, qui s'ouvrit lentement.
+Bientôt un esclave en sortit; il referma la porte avec
+précaution, après quoi il se dirigea vers la ville où tout
+dormait. Il portait sur ses épaules un tapis de Perse aux
+couleurs sombres, et roulé avec soin. Nous fûmes curieux
+de savoir à qui ce tapis pouvait s'adresser; peut-être était-ce
+un présent que la reine envoyait à quelque capitaine
+romain. Nous suivîmes donc, presque sans le vouloir, le
+tapis et l'esclave: ils entrèrent d'abord chez un devin célèbre
+par ses prédictions et son inflexible avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez, me dit Scaurus, qu'il s'agit de quelque
+enchantement, d'un philtre amoureux sans doute.</p>
+
+<p>Ainsi parlant, il levait les épaules, comme un homme
+qui ne croit ni aux astres ni à leur influence ici-bas.</p>
+
+<p>Bientôt l'esclave et le tapis reparurent, et nous les vîmes
+entrer dans la tente d'Énobarbus. Énobarbus était l'intime
+d'Antoine, un glouton et jovial compagnon de ses guerres
+et de ses plaisirs.</p>
+
+<p>&mdash;Par Jupiter! m'écriai-je, mes pressentiments ne
+m'auront pas trompé: Énobarbus aura ce beau tapis.</p>
+
+<p>Mais le tapis et l'esclave reparurent quelque temps
+après, et ils se dirigèrent dans un quartier tout opposé,
+chez Mécènes, le favori d'Auguste. Caché dans Alexandrie,
+il méditait en secret la ruine d'Antoine. Mécènes n'était
+pas encore ce que je l'ai vu depuis, gros, gras et lourd,
+tout parfumé des louanges d'Horace et des apothéoses de
+Virgile: il était tout simplement un diplomate à la main
+blanche, avec le bout de l'oreille déjà rouge, et d'un embonpoint
+très-décent qui, de nos jours, n'eût pas outrepassé
+les bornes d'un fauteuil de conseiller d'État.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y comprends plus rien, dis-je à mon compagnon,
+et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi non plus, reprit-il. Ce sont de trop grands seigneurs
+pour conspirer par l'entremise inoffensive d'un vil
+eunuque. Quant au tapis, à quoi peut-il servir? Je l'ignore,
+mais, foi de philosophe! on donnerait vingt tapis comme
+celui-là pour le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Nous le saurons peut-être, lui répondis-je; il ne
+s'agit que d'attendre.</p>
+
+<p>En effet, nous attendîmes beaucoup plus longtemps à la
+porte de Mécènes qu'à celle d'Énobarbus. À la fin le tapis
+se montra de nouveau, et ce ne fut pas sans surprise
+qu'au détour du môle de Césarion nous le vîmes entrer,
+devinez où? À la caserne même des gardes prétoriennes.
+C'étaient d'anciennes troupes de César, les premiers vainqueurs
+de l'Égypte, les mêmes qui avaient imaginé de
+frapper au visage ses jeunes et beaux guerriers plus
+jaloux de sauver leur beauté que leur vie elle-même.
+Nous fûmes sur le point de renoncer à la recherche
+de cette énigme.&mdash;À qui donc en veut cet esclave? et
+que veut-il? où va-t-il?&mdash;La caserne le retint longtemps.
+Quand il en sortit, plusieurs soldats le suivirent jusque
+sur le seuil et baisèrent avec respect la pourpre tyrienne;
+à la clarté des flambeaux nous apercevions la couleur
+douteuse du mystérieux tapis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'avouerez, me disait tout bas mon stoïcien,
+que voilà un singulier messager: généraux et soldats, la
+tente du diplomate et la simple caserne, tout lui convient;
+il se glisse et partout avec la même sécurité... Et, si je
+ne me trompe, le voilà qui entre dans le palais d'Antoine,
+aussi facilement qu'un Athénien entrerait à l'Académie,</p>
+
+<p>En effet, au milieu de mille acclamations bruyantes, le
+mystérieux tapis fut introduit dans le palais. Le palais du
+général éclatait de mille feux; échauffés par le vin, les
+convives, Africains ou Romains, esclaves parvenus ou nobles
+descendant de familles patriciennes, se livraient à
+cette gaieté bruyante qui plaisait si fort à l'empereur. Savant
+dans les voluptés de l'Asie, on avait vu Marc-Antoine
+donner une ville pour un bon plat de poisson, honorer
+son cuisinier à l'égal d'un homme de guerre; et même
+ce soir-là le festin était plus somptueux que jamais, car
+on parlait dans le public d'un défi entre Antoine et Cléopâtre,
+d'une lutte inouïe entre ces deux puissances, d'un
+triomphe ineffable de volupté qu'il s'agissait de remporter.
+L'arrivée de l'esclave au tapis de pourpre fut donc
+brillante et animée; à ce moment le banquet recommença
+de plus belle et les flambeaux jetèrent une clarté
+plus vive. Pour nous, assis à la porte du palais, et sans
+nous communiquer nos doutes, nous nous livrions à
+mille pensers divers.&mdash;L'âme de Scaurus était en souffrance
+et sa sévère indignation ne pouvait se contenir à
+l'aspect de ce Romain qui se jouait d'un monde et qui
+aurait donné le Capitole pour une nuit de plaisir. Moi,
+en homme habile et prudent, que rien ne saurait étonner,
+je trouvais plaisante cette destinée de la vieille Rome qui
+venait aboutir, en dernier résultat, aux plaisirs d'un débauché
+et d'une reine adultère. En vérité, pour celui qui
+sait l'histoire et qui la voit de près, c'est une bien misérable
+chose, ces empires dont la chute a fait tant de
+bruit. Il faut avoir de la pitié de reste pour s'apitoyer sur
+ces masses inertes qui s'écroulent, dès qu'elles ne peuvent
+plus soutenir leur propre grandeur; un royaume qui
+s'écroule est un équilibre perdu, voilà tout. Cependant,
+pour celui qui doit survivre à cette énorme chute, c'est
+un singulier spectacle: voir tomber un empire et comprendre
+combien ridicule est sa chute.&mdash;Il obéit désormais,
+s'il est favorisé du ciel, à des barbares qui l'envahissent,
+ou, moins heureux, il est envahi par quelques
+palmiers stériles du désert et par des herbes rampantes,
+comme vous pouvez voir les ruines de Thèbes et de Memphis.</p>
+
+<p>Cependant la nuit s'avançait: les étoiles jetaient un
+éclat moins vif, on entendait déjà le bruit naissant d'une
+grande ville qui s'éveille à la tâche de chaque jour: le vent
+du matin circulait en sifflant dans les voiles du port, et nous
+allions nous retirer quand la porte d'Antoine s'ouvrit encore
+une fois. Alors nous aperçûmes cette <i>troisième colonne
+de l'univers</i> recharger en chancelant, sur les épaules
+de son esclave, le tapis mystérieux. À ma grande surprise,
+je reconnus dans l'esclave Éros, bon et valeureux
+soldat, le même qui devait apprendre à son maître comment
+il fallait mourir. Il était facile de voir qu'Éros avait
+pris sa part du festin: son pas était mal assuré, et souvent
+il s'arrêtait, pour retrouver sa route. Il allait ainsi,
+hors de lui, lorsqu'un incident étrange vint ajouter à son
+trouble. Nous étions encore en présence du palais d'Antoine:
+l'<i>Imperator</i>, entouré de ses courtisans, et chargé
+comme eux de la couronne de lierre des banquets, respirait
+machinalement l'air frais du matin, tout étonné de
+voir se lever l'aurore autrement qu'à la tête d'une
+armée. En ce moment se fit entendre une musique...
+Elle n'était pas de la terre!... C'étaient des sons doux et
+tristes qui n'étaient pas sans charme, et qui n'avaient
+rien d'humain. À ce bruit les Romains ôtèrent leurs couronnes;
+Éros s'arrêta:</p>
+
+<p>&mdash;Les dieux s'en vont, dit-il; Bacchus nous abandonne!
+O dieux! mon maître est mort!</p>
+
+<p>En même temps de grandes larmes roulaient dans ses
+yeux. Je m'approchai de ce brave Éros.</p>
+
+<p>&mdash;Salut, lui dis-je; et que les Heures aux doigts de
+rose et toutes les divinités du matin te soient propices!...
+Mais il me paraît, Éros, que vous menez une vie assez
+pénible, et comment se fait-il qu'à cette heure, après les
+libations de la nuit, vous n'êtes pas étendu tout du long
+dans le <i>triclynium</i> de votre maître, entre ses deux molosses
+bretons, et serrant dans vos bras quelque bonne
+esclave sicilienne qu'il vous aura donnée en un moment
+de belle humeur?</p>
+
+<p>&mdash;Par Hercule! et c'est bien parler, mon maître! reprit
+Éros: m'est avis que je travaille comme un consul,
+tandis que je devrais être heureux comme un grand-prêtre.</p>
+
+<p>Puis levant les yeux vers son tapis avec un air langoureux
+et sentimental, qu'il avait puisé dans une vieille amphore
+de vin de Chypre;</p>
+
+<p>&mdash;Un joli fardeau, disait-il. Que ne suis-je le Grec Anacréon!
+je te ferais une petite chanson de dix syllabes, toi
+qui es l'arbre sous lequel repose mon maître, dans les
+grandes chaleurs de l'été:</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc cet arbuste que tu portes? reprit l'impatient
+Scaurus.</p>
+
+<p>Éros reprit en chantant, sur un air de courtisane:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Un joli arbre, sur ma foi: ses fleurs sont des perles blanches,<br /></span>
+<span class="i0">Ses fleurs sont d'or comme la fleur du saule.<br /></span>
+<span class="i0">Trop heureux qui peut serrer ce jeune tronc dans les deux mains!<br /></span>
+<span class="i0">Trop heureux qui peut embrasser ses racines!<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Je vous demande pardon, mesdames, dit le comte en
+s'arrêtant: j'ai honte moi-même de ces vers blancs, qui
+me feront prendre pour une traduction de Shakespeare;
+mais vous m'excuserez si vous songez sous combien de
+révolutions poétiques il m'a fallu courber la tête. Enfant,
+j'ai commencé par scander les vers de Sophocle et d'Homère;
+homme fait, je me suis occupé de l'alexandrin de
+Virgile et des vers saphiques d'Horace; sous le grand
+poète Ronsard, je me souviens d'avoir été un des meilleurs
+poétiseurs français. À présent votre mode poétique
+est trop variable pour que je puisse aussi m'y soumettre.
+Pardonnez-moi donc mes vers blancs, s'il vous plaît...
+Pardon encore, et je ne sais plus où j'en étais de mon
+récit.</p>
+
+<p>&mdash;Vous en étiez à l'esclave, reprit vivement la belle
+Clary, penchée à demi sur son amant.</p>
+
+<p>&mdash;Et le chanteur chancelait de plus belle en riant.</p>
+
+<p>Si tu voulais me confier ton fardeau, Éros, lui dis-je,
+je le porterais sans peine et sans peur.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un pesant fardeau, disait Éros, que de porter
+la Cilicie avec la Cappadoce et le Pont-Euxin, et je ne sais
+combien de villes nombreuses...</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis aussi fort que toi, ce me semble, et si,
+tu portes tout cela, je pourrai bien le porter moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi fort que moi? disait Éros; c'est impossible! tu
+es un homme libre, et j'ai sur toi l'avantage et l'honneur
+d'être un esclave.</p>
+
+<p>Et il poursuivait sa pensée tout en se parlant à soi-même:</p>
+
+<p>&mdash;Un bon esclave est le maître de son maître; et si son
+maître est le maître du monde, il est, lui aussi, le maître
+absolu du monde; si la fortune sourit à son maître, il
+a la plus grande part de ce sourire; et quand la beauté
+se rend à son maître, il a encore le droit de s'en féliciter...
+Voilà bien la peine d'être libre! reprit-il après un instant
+de silence. Tout homme libre que tu es, si tu laissais tomber
+ce fardeau, tu serais mort: il y aurait un tremblement
+de terre au premier choc, et l'abîme à l'instant s'ouvrirait
+pour te dévorer comme Curtius. De ce fardeau il n'y a
+que moi qui aie le droit de me jouer; moi seul je pourrais
+le laisser cheoir sans mourir, parce que je suis l'esclave
+d'Antoine. Aussi bien est-ce pitié lorsque, dans l'antichambre
+de mon seigneur, je rencontre des rois timides
+et tremblants. Ils se lèvent à mon aspect, et, saisissant
+leur couronne à deux mains:&mdash;Salut, me disent-ils, salut
+au seigneur Éros! vive à jamais le clément Éros!... Et ils
+sont heureux de me prendre la main, parce qu'ils savent
+que souvent, de la main que voilà, un sceptre peut
+tomber.</p>
+
+<p>Ainsi parlait Éros. Au son emphatique de sa parole on
+voyait qu'il était convaincu de sa dignité d'esclave et de
+sa supériorité sur les hommes libres. En même temps,
+il jouait avec son redoutable fardeau comme un enfant
+jouerait avec un hochet, le changeant d'épaule à chaque
+instant; après quoi, tout fier de son audace, il me regardait
+fièrement pour me défier d'en faire autant.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi ton fardeau, mon cher Éros, repris-je
+encore une fois: tu dois être assez fatigué de l'avoir porté
+toute cette nuit!</p>
+
+<p>Il me le céda sans mot dire; en le chargeant sur mon
+épaule, il avait je ne sais quel sourire sardonique qui n'annonçait
+rien de bon.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque tu veux à toute force emprunter mon fardeau,
+le voici. Imprudent! que dirais-tu si ce tapis devenait
+tout à coup une jeune lionne prête à te dévorer? Ce
+tapis est comme un rosier de l'Égypte: ne remuez pas sa
+tête rose et parfumée, vous en verriez sortir un aspic au
+noir venin. Rends-moi, homme libre, rends-moi mon
+fardeau, car la liberté te sera un méchant bouclier à l'instant
+du danger.</p>
+
+<p>Cependant j'étais décidé à voir la fin de cette étrange
+aventure; je ne voulais pas, par une vaine terreur, perdre
+le fruit d'une nuit d'attente, et malgré les sinistres
+prédictions d'Éros je marchais toujours à ses côtés. D'ailleurs
+mon fardeau n'était pas sans charmes: c'était un
+poids léger, inoffensif, mais, autant que je pouvais le
+comprendre, avec des formes charmantes et cette douce
+et pénétrante chaleur qui donnerait des forces au plus
+faible. Nous repassâmes devant la caserne.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce là qu'il faut entrer, demandai-je à Éros?</p>
+
+<p>&mdash;Par Apollon! disait Éros, pas à présent: il fait trop
+jour, tu ferais reculer le soleil!</p>
+
+<p>En effet le jour était arrivé; et quand nous fûmes en
+présence du palais de la reine nous pûmes le voir distinctement,
+enveloppé de la blanche lumière du matin,
+comme un cadavre dans un linceul. Arrivés près de la
+porte, Éros se retourna vers nous:</p>
+
+<p>&mdash;Il en est temps encore, nous dit-il: rendez-moi mon
+fardeau, et vous êtes sauvés.</p>
+
+<p>&mdash;Nous entrerons, Éros, reprit le brave Scaurus, et
+nous verrons si tu es assez esclave pour avoir le droit de
+sauver des hommes libres.</p>
+
+<p>Nous entrâmes, en effet. Nous étions seuls. Le vestibule
+était de marbre; une savante mosaïque déroulait
+à nos pieds mille peintures riantes; le plafond doré
+était éclairé par les restes mourants d'une lampe à quatre
+becs suspendue à une longue chaîne de bronze. Déjà
+nous frappions à une seconde porte, quand Éros eut pitié
+de nous:</p>
+
+<p>&mdash;Imprudents! nous dit-il, n'allez pas plus loin!
+Vous tomberiez parmi les gardes de la reine et sous les
+flèches de ses archers. Il ne tiendrait qu'à moi de vous
+punir de m'avoir espionné toute une nuit; mais mon
+noble maître Antoine m'a appris qu'il était doux de
+pardonner... Écoute, me dit-il d'un ton solennel de
+commandement, mets à terre ce tapis, déroule-le doucement,
+et tu comprendras, malheureux, à quels périls tu
+t'exposais!</p>
+
+<p>J'obéis; je plaçai mon fardeau par terre, et, prenant
+par les deux mains l'extrémité de la pourpre tyrienne,
+d'abord j'aperçus une lueur fugitive, une forme idéale
+qui se cachait sous ces plis de pourpre, jusqu'à ce
+qu'enfin, à l'extrémité même du tapis, je découvris, le
+dirai-je? Cléopâtre elle-même, la reine d'Alexandrie,
+la maîtresse d'Antoine, endormie et plongée dans une
+ivresse léthargique!</p>
+
+<p>Vous ne seriez guère avancés si, à ce propos, j'avais
+besoin de vous prémunir contre tous les mensonges de
+l'histoire. On en a fait beaucoup sur Cléopâtre; elle était
+petite et mignonne! Elle avait la pétulance et la vivacité
+d'une jeune panthère, la peau légèrement brunie, une
+voix aigre et colère, un visage d'enfant dédaigneux et
+boudeur: telle était la reine. Ainsi elle parcourait les rues
+de sa capitale, à l'abri de ce tapis complaisant.</p>
+
+<p>Toutefois ce fut un étrange spectacle, pour nous surtout,
+qui n'avions aperçu cette grande puissance de
+l'Orient qu'à travers les pompes de la cour et les apprêts
+minutieux de sa coquetterie insatiable, de la voir étendue
+à nos pieds, ivre-morte et dans un désordre à ce point complet,
+que vous l'eussiez prise pour une bacchante en un
+jour d'orgie, oubliée par les satyres au coin d'un bois. Elle
+était là immobile et pâle comme la lumière qui frappait
+sur son pâle visage; ses cheveux étaient en désordre,
+elle était à peine vêtue; il eût été difficile de reconnaître
+à ces yeux égarés, à cette bouche entr'ouverte,
+l'ancienne amante de César, la jeune et belle reine assise
+sur le trône d'Orient; d'autant plus qu'avant cette ivresse
+nous nous souvenions d'un souvenir invincible de ses
+visites multipliées, autre part qu'au palais d'Antoine.</p>
+
+<p>Et voilà l'affligeant spectacle qui frappa nos regards.
+Pour moi, j'en fus consterné. Je me suis toujours senti un
+grand faible pour le pouvoir dans les mains des femmes;
+quand la loi salique fut promulguée je fus chassé du
+conseil des vieux barons, pour m'y être opposé trop vivement.&mdash;Éros
+jouissait de ma consternation, il l'attribuait
+à la peur.</p>
+
+<p>Il n'en était pas ainsi de mon compagnon: perdu toute
+la nuit dans ses belles rêveries de grandeur et de majesté
+populaires, il venait de trouver, tout à coup, un terrible
+argument en faveur de son amour pour la république.</p>
+
+<p>&mdash;Donc vois-tu, me dit-il en s'approchant près de la
+reine étendue, et vois-tu ce corps inanimé, cette âme
+anéantie, et ce gracieux sourire effrayant par son immobilité
+même? vois-tu cette ivresse profonde, et ces traces
+hideuses d'une débauche nocturne? Eh bien! tout ceci,
+c'est pourtant la royauté!</p>
+
+<p>Sans répondre à cet accent terrible, je me mis à baisser
+la toge de la reine, à l'arranger elle-même dans
+une position plus décente; je réparai de mon mieux le
+désordre de sa toilette. Il était complet. Bien plus,
+je remarquai que, dans le vagabondage de sa nuit, la
+reine avait perdu une des perles qu'elle portait à ses
+oreilles, aux grands jours, En effet, l'oreille droite était
+nue, tandis qu'à l'autre oreille était suspendue encore la
+seconde merveille de l'Orient. La Reine tenait dans ses
+mains une large pancarte: il s'agissait de plusieurs
+royaumes que lui avait donnés Antoine pendant la nuit.
+Je m'emparai à mon tour de cet argument sans réplique:</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme idiot qui paie avec des villes et des
+populations entières une palpitation d'un instant, cet
+amant fougueux qui donne à sa maîtresse des milliers
+d'hommes pour un baiser, ce terrible empereur qui joue
+la vie et les destinées de Rome sur un sourire, cet époux
+de la jeune et timide Octavie, qui vit en plein jour avec
+une prostituée, cet homme enfin dont les esclaves sont
+salués à genoux par les rois, voilà pourtant la république,
+Scaurus! Oserais-tu la préférer à la royauté?</p>
+
+<p>Ici se termina notre dispute. Éros, dont l'ivresse se
+dissipait, comprit enfin son imprudence. Il replia la reine
+endormie en son manteau, il nous fit sortir en toute hâte
+du palais, referma la porte, et tout finit.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, mesdames, comment se termina cette discussion
+politique. Elle eut le sort de toutes les questions qui
+s'agitent dans ce monde; après bien des explications,
+bien des clameurs, bien des sophismes, et quelquefois de
+grosses et interminables injures, chacun reste obstinément
+dans son opinion; misérable et triste penchant de
+notre espèce, qui des choses humaines n'aperçoit jamais
+qu'un seul côté.</p>
+
+<p>Ainsi parla le vénérable comte de Saint-Germain.
+Malgré soi, telle était la vivacité, telle était la conviction
+de sa parole, que l'on assistait à ces fêtes qu'il racontait
+en témoin oculaire, irrésistible. On le voyait, on l'entendait,
+on le suivait au milieu de ces parfums, de ces
+femmes, de ces jeunes esclaves; on retrouvait dans son
+discours comme un souvenir de cette langue ionienne
+qui, après avoir traversé l'Italie, s'est retrempée dans la
+bouche des conquérants. C'était alors, en Orient, comme
+en France avant la révolution de 1789. Le sophisme et le
+plaisir débordent de toutes parts dans la terre des Pharaons
+et des Pyramides; le vieil Orient lui-même est
+soumis à une décomposition sociale. Cela commence et
+finit par des femmes et des débauches, comme dans le
+Paris de Louis XV.</p>
+
+<p>Voilà comment l'histoire de Cléopâtre nous fut racontée,
+et j'ai vu rarement une plus noble attitude que celle du
+comte de Saint-Germain, quand, arrivé à la fin de son récit,
+à cinq heures du matin, par la ville d'Alexandrie,
+et l'aurore étincelante dans le ciel lacté, entre deux brises
+froides et sonores, et la galère d'ivoire aux voiles de pourpre
+se balançant dans le fleuve, on entendit dans les airs
+cette musique plaintive annonçant aux mortels la fuite
+des Dieux qui s'en vont!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1>TROISIÈME PARTIE</h1>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE I</h2>
+
+
+<p>Quand tout fut dit, chanté, déclamé, nos convives des
+deux sexes, répandus dans les petits salons frémissants
+de toutes les gaietés de l'orgie, appelèrent le jeu à leur
+aide, et Mirabeau ne fut pas le dernier à ces tables qui
+furent bientôt couvertes de louis d'or. Si Mirabeau n'était
+pas un joueur d'habitude, à peine il en avait senti le premier
+aiguillon, il obéissait à cette passion si vite éveillée;
+il en était du jeu comme de l'amour, comme de la colère,
+et de tous les transports de cette âme en plein délire,
+une fois lancé, on ne savait plus où il s'arrêtait.</p>
+
+<p>Mirabeau, était superbe, une carte à la main; il n'eût
+pas tenu, d'une façon plus magistrale, la carte même de
+l'Europe à dépecer, et je ne saurais dire, au milieu des
+pertes les plus acharnées, l'orgueil et le sang-froid de ce
+joueur admirable. Ah oui! l'or glissait dans ses mains
+avec une effrayante rapidité, et sa figure restait calme et
+tranquille; une fortune était étalée au hasard sur le tapis;
+vous auriez dit, à voir cet homme écouter une plaisanterie
+et la rendre à qui de droit, qu'il jouait la fortune
+de son voisin... à vrai dire aussi, ces derniers seigneurs
+étaient de beaux joueurs. À peine échappés à la tutelle
+importune de leurs pères, qui n'avaient pas été plus sages
+qu'eux, ces jeunes gens jouaient sur une carte ou sur un
+dé leur fortune et leur avenir; ils auraient joué jusqu'au
+nom de leur père qu'ils avaient souillé, et dont leurs maîtresses
+elles-mêmes ne voulaient plus.</p>
+
+<p>Rien qu'à les voir les uns et les autres, obéissant au hasard,
+le plus aveugle et le plus triste de tous les dieux,
+vous eussiez compris que la fin du monde était proche;
+ils jouaient sans peine et sans peur, le gain leur arrachait
+à peine un sourire, et la perte à peine un cri de détresse!
+Évidemment, ils pressentaient que d'autres émotions,
+cette fois plus terribles, les attendaient au sortir de ces
+repaires; ils pressentaient les supplices, ils devinaient
+l'échafaud.</p>
+
+<p>Ils comprenaient confusément que cette société faite
+ainsi ne pouvait pas vivre, et ils se hâtaient de <i>dévorer</i> ces
+derniers jours de fortune et d'autorité. Mirabeau, calme
+et bonhomme au milieu de ce jeu funeste, était inaccessible
+à toute émotion vulgaire. Il causait, il riait, il souriait
+à sa maîtresse; il racontait les histoires qu'il avait
+apprises chez la belle madame Lejay, son amie, ou bien,
+un crayon à la main, il écrivait sur une carte déchirée
+les principaux passages de son discours du lendemain. Il
+aimait le jeu pour le bonheur même de jouer, non pour
+le gain, entassant l'or devant soi sans méthode et sans
+calcul quand il était en veine, et le rendant sans se plaindre
+aussitôt que la chance avait tourné. En même temps,
+qu'il gagnât ou qu'il perdît, le premier venu avait droit
+de puiser au monceau: la bourse de Mirabeau riche était
+ouverte; on lui pouvait emprunter la moitié de sa réserve,
+ou bien il la donnait tout entière. À son tour, s'il
+était décavé, il puisait dans toutes les bourses, sans se
+rappeler, le lendemain, à quelle bourse il avait puisé.</p>
+
+<p>Admirable instinct de cet homme excellent! Il avait tout
+oublié de sa vie et de ses douleurs d'autrefois, sinon
+qu'il avait contracté des dettes éternelles dont il devait se
+souvenir toujours, à propos de l'infortune, à propos de
+la prodigalité la plus folle, à propos des plus étranges
+folies. Il fut ainsi toute sa vie, accordant toutes choses et
+prodiguant tout ce qu'il possédait au premier venu, puis
+se faisant des créanciers de tous les hommes qui lui tendaient
+la main. J'avoue aussi que Mirabeau, jetant au hasard
+sa fortune et celle de ses amis, m'étonna d'abord, et
+qu'il me rendit jaloux ensuite. Nous étions alors dans un
+siècle de moralistes à la façon de Sénèque. On discutait
+beaucoup sur la tempérance et sur la charité, sur toutes
+les vertus qui n'étaient plus en usage; on attaquait sans
+réserve et sans pitié la passion du jeu, on la représentait
+sous d'atroces couleurs; on montrait sur la scène un
+joueur appelé Beverley, au moment où ce malheureux
+va poignarder son enfant; bref, le jeu était à l'index presque
+autant que la religion chrétienne, et par esprit de
+contradiction je me sentis intéressé à ces ruines du roi de
+carreau et du valet de c&oelig;ur presque autant que si j'eusse
+rencontré sur les autels renversés de Port Royal des
+Champs, un des solitaires de la vallée de Chevreuse,
+M. Lemaistre ou M. Arnauld.</p>
+
+<p>J'ai toujours eu, Dieu merci, assez de bon sens pour
+prendre en grand mépris les déclamations toutes faites,
+et j'en suis fâché pour messieurs les moralistes, le grand
+Jeu ne sera jamais la passion des lâches ou des stupides.
+Dans cette dernière moitié d'un grand siècle, la France,
+l'Angleterre et la Russie, ont été gouvernées par des
+joueurs.</p>
+
+<p>Singulier empire des âmes fortes qui cherchent le danger;
+elles font de leurs moindres divertissements une
+occasion de courage et placent, de préférence, le théâtre
+de leurs plaisirs sur les bords glissants d'un abîme où
+elles sont toujours sûres de tomber.</p>
+
+<p>Cependant le jeu s'animait de plus en plus; les tout
+nouveaux jeunes gens succombaient sous le poids de ces
+émotions trop sévères pour leur inexpérience; les femmes
+s'abandonnaient à cette volupté de l'or, oublieuses de
+tout le reste, et même de leur grâce et de leur beauté.
+Mirabeau avait l'air d'être le dieu de ce silence et de ces
+transports inarticulés; il fallait toute cette âme en peine
+pour suffire aux accidents de cette nuit. La nuit était déjà
+passée, il avait vu le bal, il avait traversé les vapeurs enivrantes
+du festin, à présent il jouait, dans une heure il
+devait parler à la tribune... attendu par le monde, attentif
+aux moindres accents de cette voix où grondait le tonnerre...
+il oubliait l'heure, il oubliait la tribune, il oubliait
+au jeu, sa maîtresse elle-même... Il allait à la dérive, à
+l'abandon de l'heure présente, heureux de son vice accompli,
+et ne pensant guère, aux ambitions, aux rêves, aux
+folies, aux gouvernements, aux intrigues qui l'attendaient
+sur le seuil de sa porte, à son retour!</p>
+
+<p>Hommes et femmes autour de lui succombaient à la fatigue,
+au sommeil; moi-même fatigué de choses extraordinaires,
+je me disais, voyant l'assemblée à bout de
+tant d'émotions si diverses: Jamais je ne retrouverai, non,
+jamais, réunis sur un seul point, tant de m&oelig;urs incroyables,
+tant de puissances irrégulières et d'aventures
+inouïes, et comme si je n'en voulais rien perdre, je me
+tenais à la porte extérieure de cette maison, je voyais
+s'avancer une à une, toutes ces apparitions formidables
+ou gracieuses de cette nuit de fête et d'illusion de toute
+espèce. Alors Mirabeau, mon fantôme, accompagna galamment
+la charmante femme qu'il avait amenée, il la
+remit dans sa voiture en lui disant: Au revoir!</p>
+
+<p>Lui-même il monta dans un carrosse qui l'attendait;
+j'entendis son laquais crier au cocher: «En toute hâte,
+à Versailles!» Le cocher partit pour Versailles; et moi,
+honteux du repos que j'allais prendre.&mdash;À Versailles!
+m'écriai-je à mon tour, à Versailles! Je voulais voir enfin
+ce qu'on appelle une tribune populaire à la cour d'un roi
+de France, un orateur au XVIII<sup>e</sup> siècle, enfin quel était
+ce phénomène, et cet excès en toute chose appelé Mirabeau!</p>
+
+<p>Nous partîmes. On allait vite alors, sur ce chemin des
+révolutions et des tempêtes, et même avant Mirabeau;
+j'entrai dans cette assemblée unique au monde, où furent
+débattues, pour la première fois, les destinées nouvelles
+de la France. En ce moment, déjà la noblesse et le clergé
+ne formaient plus qu'un seul et même corps avec les représentants
+de la bourgeoisie. À peine entré dans cette
+salle, je compris l'égalité ou plutôt je compris que les
+priviléges étaient déplacés, qu'ils avaient passé de la noblesse
+au peuple, du clergé au peuple, du roi au peuple,
+car le peuple était roi en ce lieu des changements; les
+simples habits de la bourgeoisie éclataient de plus de
+majesté que toutes les broderies de l'armée et de la cour.
+Du reste, rien ne ressemblait là à ce que je m'étais figuré
+des assemblées, des tribunes et des orateurs antiques.
+Chacun parlant à haute voix, chaque dispute interrompue
+et reprise avec une ardeur ineffable, les préjugés se
+heurtaient contre les préjugés, les priviléges contre les
+priviléges; c'était un informe et furieux chaos de vieux
+noms et de noms nouveaux, de vieux et de jeunes principes;
+tous les éléments d'ordre public et de discordes
+éternelles étaient là, mélangés, pressés, heurtés. Dans ce
+tumulte organisé comme une force irrésistible, on copiait
+pêle-mêle, au hasard, sans choix et sans plan, tout ce
+qu'on savait du sénat romain, des parlements anglais, des
+lits de justice de la vieille France, et tout ce mélange allait
+au hasard, sans méthode, et par je ne sais quelle inspiration
+de révolte, que l'on ne saurait imaginer.</p>
+
+<p>Certes, vous eussiez dit, à voir tant de frivolité unie à
+tant de sang-froid... un vrai joueur qui pour se dépiquer
+de sa perte, finit par jouer sa fortune et sa vie. Aussi,
+malheur à ceux qui perdent: ils se troublent, ils hésitent,
+ils tiennent le cornet fatal d'une tremblante main; ils perdent
+toujours, on dirait que les dés sont pipés; cependant
+le peuple, heureux joueur, gagne et gagne encore,
+et la revanche et la revanche; il joue autant qu'on veut
+qu'il joue, et plus qu'il ne peut perdre; il accepte avec
+rage tous les paris, il se fie à toutes les chances, il gagne...
+et chose étrange, lui seul, en commençant la partie,
+a joué sérieusement; lui seul il a pensé qu'il y allait d'un
+immense hasard; lui seul a gardé son sang-froid, arrivant
+tête nue à l'assemblée, en vrai polisson qui n'est pas invité,
+attendant à la porte, et par un temps d'orage, qu'il
+plaise à l'huissier royal d'ouvrir cette porte, et se baissant
+pour y entrer en mettant le genou en terre aux pieds du
+trône! Il fallait bien qu'il eût une envie extrême de tenter
+la fortune, ce joueur nu et dépouillé, qui passe humblement
+par tant d'humiliations, pour venir hasarder, sur
+quelques paroles, à une tribune qui n'existait pas, le pauvre
+rien qui lui reste, et pour tenir tête à ces violents
+joueurs des salons de Marly!... Il n'avait cependant qu'une
+mise à perdre en commençant; cette mise perdue, aussitôt
+tout était perdu... Le maître des cérémonies entrait
+dans la salle, et renvoyait les joueurs malheureux.</p>
+
+<p>À cette lutte immense où la liberté de ce peuple était
+en jeu, un homme se rencontra dans la foule de ces nobles,
+qui accepta les dés plébéiens; il se fit peuple au moment
+où la chance allait tourner; il se livra en aveugle à
+cette chance plutôt qu'il ne la dirigea; poussé par un instinct
+sublime il devina dans cette décomposition sociale,
+qui faisait justice de tous les despotismes, à quelle borne
+fatale on devait s'arrêter! Incroyable vertu par laquelle
+cet homme, intelligent d'une situation si nouvelle se
+trouva, tout à coup, brave et vertueux, comme on entend
+la bravoure et la vertu dans les républiques, orateur
+plus que Démosthène et plus que Cicéron, et dépassant,
+de toute la hauteur d'un front olympien, tout ce
+que l'imagination antique avait rêvé d'un orateur!</p>
+
+<p>Tout ce qu'on voyait en ce lieu était son ouvrage;
+les lois enfantées, les lois à naître, la nouvelle politique
+appartenaient à cette éloquence. Ah! le vif plaisir,
+écouter l'écho qui répétait son ardente parole, admirer
+les visages où se reflétait son mâle courage, assister à ce
+pouvoir plébéien dont il était l'âme et le roi! À Louis XI,
+au cardinal de Richelieu, ardents faucheurs de puissances
+tyranniques, succédait Mirabeau. Mais il leur succède avec
+un autre but, un autre plan, un autre génie; il quitte
+absolument cette ligne tracée, et le voilà qui fait du pouvoir
+contre le trône, pour le peuple. Aussi voyez comme
+il arrive habile et superbe à cette tribune, entouré de vices,
+chargé de dettes, accusé de tous les crimes, ayant passé
+la nuit en débauches sans fin! Le voilà! c'est lui! le sourire
+à la lèvre, et l'auréole à son front! Silence et respect!
+Le voilà! Il sera mieux reçu que le puissant cardinal en
+habit rouge, entouré de ses gardes. Voici donc Mirabeau,
+le Mirabeau chargé du mépris public, le roi de son temps,
+le roi des temps à venir, le fondateur d'une dynastie éloquente
+d'hommes libres; Mirabeau qui, pour dernier honneur,
+sera livré aux gémonies, après sa mort.</p>
+
+<p>Ma tête, en ce moment, se remplissait des bruits les plus
+étranges; mon c&oelig;ur battait à se briser, je voyais tous les
+objets comme dans un nuage confus; cette salle, ouverte
+à la libre parole, avait pour moi l'aspect d'un sabbat,
+comme en a vu G&oelig;the notre poëte. C'étaient de grandes
+ombres de diverses couleurs, noires, blondes, horribles à
+voir, doctes ou charmantes; les uns portaient le deuil,
+les autres étaient en habits de fête; tous étaient jeunes, à
+les bien voir, seulement c'était une jeunesse folle d'une
+part; c'était, d'autre part, une vieillesse inquiétante et
+délabrée. En ces lieux de la discussion universelle, on se
+battait jusqu'à la mort; on se heurtait à se briser. La confusion
+augmentait à chaque instant, à chaque instant augmentait
+la terreur, puis tout cela disparaissait dans un
+abîme insensé où pataugeaient comme en l'<i>Enfer</i> du
+poëte florentin, les vainqueurs, les vaincus, les nobles et
+les plébéiens, les prêtres et les rois: Battez-vous! Déchirez-vous!
+Mordez-vous! Ça grouillait, ça hurlait, ça jurait,
+ça damnait... c'était damné!</p>
+
+<p>La France était à mes yeux un pays de visions surnaturelles.
+Tout y était mystère et confusion, je rêvais tout
+éveillé, mes yeux étaient dans un nuage, un perpétuel
+bourdonnement obsédait mon oreille épouvantée. Alors
+je compris ce qu'il y a de vrai dans les fictions poétiques,
+comment il est des faits au delà du langage des hommes,
+et comment, si la naïveté et la clarté sont le caractère de
+la poésie aux temps primitifs, la véhémence de l'expression
+est une tache inévitable au milieu de ces conflits sans
+relâche et sans repos. Sur ces entrefaites, je vis entrer Mirabeau.</p>
+
+<p>Il avait un peu réparé le désordre de ses vêtements; sa
+figure était calme et reposée; il eût été impossible, en ce
+moment, de soupçonner qu'il avait passé la nuit dans les
+délires du bal masqué, d'un souper licencieux, d'un récit
+fantastique et d'un jeu infernal entrecoupé d'un travail
+assidu. Il faut à l'éloquence, au bruit, à l'impossibilité
+même, des hommes de cette force morale et physique,
+pour y suffire. On eût dit, à voir Mirabeau, le visage calme
+et souriant, qu'il avait passé une paisible nuit dans son
+lit chaste et solitaire, qu'il s'était levé ce matin même
+pour se promener dans ses jardins, méditant quelques-unes
+de ces belles et grandes idées qui embellissaient les
+frais ombrages de Tusculum.</p>
+
+<p>Notre homme était semblable à un bel orage, et tout
+d'abord, il fut salué par les vives acclamations de son
+peuple: «&mdash;Ah! le voilà! le voilà! vive à jamais Mirabeau!
+À bas la droite!» Au même instant un gros homme
+que j'avais déjà remarqué au bal de l'Opéra et qui était,
+lui aussi, un des membres de l'assemblée, se levait plein
+de fureur!</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu faire silence, ô foule idiote et brutale, et
+crier vive le roi! Puis après avoir apostrophé la masse,
+il provoquait plusieurs individus, les montrant du doigt
+et les appelant à haute voix.&mdash;Si vous n'êtes pas content,
+Monsieur, je puis vous faire raison.&mdash;Huissier, apportez-nous
+ce cuisinier qui se plaint là-bas, que je lui
+coupe les deux oreilles!&mdash;Peuple stupide, idiot!... te
+tairas-tu! Et le gros homme était là, rugissant, menaçant,
+s'agitant sur son banc, plein de rage et de mépris.</p>
+
+<p>Mirabeau vint à lui, et lui prenant la main:&mdash;Bonjour,
+monsieur mon frère, lui dit-il; vous êtes bien en
+colère et mal embouché, ce matin, contre nos amis.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez là de beaux amis, reprit le vicomte de Mirabeau,
+et je vous en fais mes compliments, monsieur
+mon frère! Oui da, vous voilà bien fier de cette alliance
+de bottiers, de tailleurs et de cuisiniers, vous, le fils aîné
+de la famille des Riquety! Cela est noble et beau!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis étonné, vicomte, reprit Mirabeau, que tu dises
+tant de mal des cuisiniers, ce matin; il faut que tu aies
+bien déjeuné!</p>
+
+<p>La galerie se mit à rire, et Mirabeau, sans mot dire, revint
+à sa place ordinaire, sur le banc opposé à celui où
+siégeait son frère; il porta ses yeux aux tribunes, saluant
+ses connaissances et ses amis, encourageant le peuple
+d'un regard; je le vis sourire à une grande femme qui se
+tenait sur la tribune la plus avancée; elle était belle et
+déjà violente, autant que si la bataille oratoire en était
+à son premier feu: on me dit que cette dame, à l'aspect
+martial, était une des s&oelig;urs de Mirabeau. Famille
+intrépide, ardente! italienne à demi! Famille de géants!</p>
+
+<p>Là je retrouvai, pour la première fois, presque toute la
+société que j'avais vue au <i>Trompette blessé</i>: Maury à droite
+et Barnave à gauche! Or voilà ce que je n'ai pas dit encore,
+mon ami inconnu, celui qui me conduisait à sa volonté:
+il s'appelait Barnave. Il était pâle et fatigué; lui
+seul peut-être, en cette assemblée, il avait passé la nuit
+loin du bruit, des fêtes, du jeu et de cette volupté sans
+frein qui mordait cette époque de plaisirs cuisants. Tous
+ces noms qui sont devenus si beaux, étaient presque inconnus
+alors. J'en ai oublié beaucoup... je n'oublierai jamais
+l'aspect imposant de ces hommes que je considérais
+avec mes idées d'Allemand, et mon admiration pour le
+règne du grand Frédéric, comme des révoltés constitués.</p>
+
+<p>Si Mirabeau n'eût pas été le roi de l'assemblée, à coup
+sûr je n'aurais vu que Barnave! Mirabeau m'occupait
+tout entier. Dans cette assemblée où tous les regards, tous
+les c&oelig;urs, toutes les émotions étaient pour lui, jamais roi
+de France, jamais dauphin de France, après de longues
+années de stérilité, jamais jeune reine, à sa première entrée
+au milieu de sa capitale, n'occupèrent les âmes et les
+c&oelig;urs autant que Mirabeau les occupa: il était impossible
+de l'aimer ou de le haïr médiocrement. Lui, sans s'inquiéter
+de tant de regards fixés sur sa personne, causait
+familièrement avec ses voisins, lisait, saluait! et, parfois
+se baissant, leur faisait mille niches plaisantes comme ferait
+un jeune écolier à ses camarades; cependant sa figure
+était calme, son air était froid, et la discussion commencée
+allait, suivant son chemin, attendant l'obstacle... et l'obstacle
+aussitôt rendait la vie et le mouvement à ces langueurs.</p>
+
+<p>Barnave en ce moment parlait: je me souviens confusément
+de son discours, c'était la parole austère d'un
+jeune homme, et si la vertu eût emprunté un langage,
+elle eût emprunté celui de Barnave. Il représentait fort
+bien, cet homme ingénu et bel esprit, dans sa pensée et
+dans sa parole, l'inflexible courage qui s'attacha de préférence,
+aux temps de révolution, à quelques jeunes gens
+d'élite, sublimes rêveurs; à peine échappés à l'antiquité,
+chaste objet de leurs études, ils se hâtent de réaliser les
+institutions des peuples d'autrefois qui leur sont apparues
+à travers le style des historiens et l'emphase ardente des
+orateurs; jeunes gens, dangereux dans les monarchies et
+dans les républiques modernes, parce qu'ils ne voient pas
+que l'histoire qu'ils ont étudiée au milieu des livres, ils
+l'ont étudiée telle qu'elle a été faite, pure et dégagée de
+tout alliage; une histoire héroïquement drapée, dont les
+vices même sont parés avec un art exquis; en un mot,
+une abstraction réalisée par les rhétoriques; quelque
+chose d'idéal comme les lois de Platon; un rêve à la façon
+de Thomas Morus; et, dans ce rêve où la liberté dominait,
+triomphante, tel était le fanatisme ardent des jeunes
+législateurs, que nul obstacle ne les arrêtait! Une fois lancés,
+ils allaient toujours. Allons, en avant, jeune homme;
+et marche, et marche, et renverse abominablement sur
+ton passage, brise et détruis, l'autel et le prêtre, et le
+trône et le roi! Bientôt le songe aux noires couleurs devient
+un cauchemar, la parole de l'orateur est haletante,
+il parle haut, il parle de meurtre et de sang. Ainsi parla
+Barnave. Ah! que ses paroles m'attristèrent! Dans quel
+effroi me jeta cette colère inutile, et sans frein! Que
+Barnave dut être épouvanté de ses paroles sanglantes,
+quand, descendu de la tribune, il se réveilla, voyant
+déjà monter à sa lèvre le sang qu'il avait demandé!</p>
+
+<p>L'effet de cette tribune élevée au-dessus d'un trône
+était le même que le trépied de la Pythonisse; il s'exhalait
+du pied de cet antre, je ne sais quelles influences perverses
+qui jetaient l'âme au désordre, et le c&oelig;ur au désespoir!
+Notez que dans cette réunion de fanatiques, pour
+le bien et pour le mal, les plus méchants étaient les plus
+jeunes, que les plus vertueux étaient les plus acharnés,
+que la plupart de ces v&oelig;ux qui me faisaient frémir d'horreur
+n'étaient en résultat qu'un effort de vertu. Et quel
+temps fut jamais plus défavorable à l'exercice honnête et
+dévoué du grand art de la lutte et du combat? Quel plus
+dangereux contraste avec les nobles pensées et les philanthropiques
+projets! Il arrive, en ces instants sombres, que
+l'homme de bien s'emporte... il n'a plus ni égards ni
+respects pour personne; il juge en dernier ressort, et sans
+appel, comme un juge de chambre ardente; il ne laisse
+pas même une heure aux faibles, aux innocents pour se
+défendre ou se repentir. Ainsi faisait Barnave, ainsi Vergniaud,
+ainsi tous ces hardis courages, ces imaginations
+généreuses qui ne voulaient rien entendre, et qui moururent,
+portant la peine de leur vertu sans patience et de
+leurs v&oelig;ux sans pitié.</p>
+
+<p>Je me sentis de la pitié pour Barnave, et du mépris pour
+ses antagonistes: le vieux clergé et la vieille noblesse de
+cette assemblée étaient deux choses vermoulues. À les
+voir, à les entendre, les préjugés les plus gothiques régnaient
+encore, aux yeux de ces hommes aveuglés. Pour
+eux, l'avenir n'était qu'un mensonge, et le passé seul était
+réel; le passé rempli de leur puissance, exposé à leurs
+priviléges, humilié par leur orgueil; le passé que leur
+ignorance avait flétri, que leurs dissipations avaient perdu,
+que leurs folies de courtisans avaient réduit à rougir même
+de sa gloire!</p>
+
+<p>Aux yeux de ces hommes, le cri du peuple était le cri
+d'un fou, d'un lâche, heureux d'implorer son pardon,
+avant qu'il soit huit jours. La liberté, c'était une comédie
+au Jeu de Paume, que la cour s'apprêtait à parodier, aussitôt
+que le théâtre de Versailles serait débarrassé du plancher
+élevé pour le festin des gardes du corps... Ils ont
+subi, les uns et les autres, cette exorbitante comédie! Elle
+s'est changée en drame, et ce drame a tout brisé!</p>
+
+<p>Quand Barnave eut parlé, Mirabeau se leva de son banc;
+à peine avait-il écouté le discours auquel il allait répondre;
+il marcha lentement à la tribune, en côtoyant les bancs
+de la gauche et de la droite, et prêtant l'oreille à tous les
+murmures; du plus léger murmure il faisait son profit,
+plus d'une fois, d'un mot en l'air, il a fait un mot sublime!
+Il gravissait les marches gémissantes de cette tribune où
+son pas résonnait lourdement. Le silence était grand, Barnave
+avait repris sa place, vainqueur et complimenté par
+ses amis. Mirabeau se posa lentement, croisa les bras, et
+jetant ses regards çà et là, il commença. D'abord sa parole
+fut lente et brève, on eût dit d'un soupir tiré avec
+peine de sa vaste poitrine, après une orgie. En commençant
+son discours, il bégayait: cela durait quelques minutes.
+Peu à peu l'homme, obéissant à des visions surnaturelles,
+devenait éloquent. Cette langue hésitante et tout
+d'un coup échappée à ses liens, brisait, torturait et violentait
+la parole humaine dans cette bouche ouverte à toutes
+les passions; au même instant ce regard s'animait de
+mille feux, cette épaisse chevelure se relevait sur ce vaste
+front comme la crinière d'un lion en colère ou en amour;
+le feu sacré circulait dans tout cet homme; il s'emportait,
+il riait, il insultait, il plaisantait, il tonnait, il éclatait; tour
+à tour moqueur et grave, attristé, jovial, ironique et
+tendre, blasphémant, menaçant, criant, puis calme et
+doux, passionné avec mesure et bien-disant, élégant et
+châtié; puis soudain jetant le barbarisme avec toute la
+hardiesse d'un improvisateur qui ne veut pas donner de
+relâche au carrefour, prophète, enfin, du haut de la tribune,
+et grand seigneur d'autrefois, peuple d'aujourd'hui;
+il est impossible, à qui ne l'a pas vu, le monstre, à qui ne
+l'a pas entendu mugir, de se figurer quelle abondance et
+quelle variété, au milieu des ressources infinies de la parole
+et de la passion; quel sublime pouvoir de la langue
+française obligée de suffire à ce c&oelig;ur, à cette âme, à ces
+passions sublimes, à ces vils besoins, à cette élévation de
+pensées, d'idées, de faste, de pouvoir, qui respirait par
+l'organe éclatant de cet entasseur de foudres et d'éclairs.</p>
+
+<p>Cette fois tout est bouleversé dans l'éloquence; et c'est
+à ne plus s'y reconnaître; il n'y a plus de calcul, plus d'art,
+plus de ces savants résultats d'une vie entière consacrée
+à l'étude austère des préceptes et des modèles; cette fois
+c'est le hasard qui parle avec les fureurs, les rencontres,
+les violences du hasard. Jamais vous ne saurez comme il
+était orateur; jamais dans les pages imprimées vous ne
+retrouverez ce qu'il y avait de force et de majesté dans
+cette parole au-dessus de la tribune et plus haut que le
+ciel! Pour moi, fanatique, égaré, perdu, terrassé à l'annonce
+incroyable de ces maximes, à l'aspect de ces projets,
+en présence de cet ancien esclave des bastilles, du bon
+plaisir et de la lettre de cachet, qui tue à plaisir les lois,
+les institutions, les hommes, renversant l'obstacle et franchissant
+l'abîme, je ne savais guère ce que je devais admirer
+le plus, ou du génie obéissant à ces inspirations sublimes,
+ou du génie acharné à sa proie, à sa vengeance,
+au renversement de tout ce qui l'avait accablé si longtemps.</p>
+
+<p>Telle était l'autorité de cette éloquence! Elle avait fait,
+de moi qui vous parle, un révolutionnaire, et si Mirabeau,
+comme c'était quelquefois son habitude, et quand il avait
+besoin d'un argument irrésistible, s'était écrié: <i>À moi le
+peuple!</i>... Eh bien, j'aurais mis la main sur mon épée et je
+me serais levé contre mes dieux, pour combattre et renverser
+mes propres autels!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+
+<p>Tant d'émotions extrêmes m'avaient jeté dans un indicible
+accablement; si bien que je n'étais plus le même
+homme, au sortir du Jeu de Paume. J'allais devant moi,
+sans savoir où j'allais. Vous qui êtes jeunes et sans ambition,
+il est une chose plus redoutable à vos jeunes âmes
+que la passion la plus dangereuse, c'est le spectacle insensé
+d'une immense supériorité. Ce spectacle, aussitôt
+qu'il vous arrive inattendu et dans tout son éclat, flétrit
+l'âme et la déshonore. Que vous vous trouvez malheureux
+et petit quand les mêmes hommes qui vous ont vaincus
+dans les emportements de la jeunesse, héros brillants du
+vice à sa plus brillante période, vous les retrouvez une
+heure après, dominant de leur génie et de leur volonté ce
+qu'il y a de plus imposant dans le monde, une révolution
+qui renverse et qui fonde en tout brisant! Et de même
+qu'ils se faisaient tout à l'heure obéir par les courtisanes
+les plus insolentes et les plus fières de leur beauté,
+voilà les libertins, les Don Juan, les amoureux des Cydalises
+qui s'en vont, guidant, par un fil, cette révolution qui
+s'est faite aux accents de leur voix, jetant la couronne du
+buveur pour s'envelopper dans le manteau du stoïcien!</p>
+
+<p>Étonnants prodiges, dont le ciel même est épouvanté
+presque autant que la terre!... Ils sont réservés au destin
+de ces astres errants qui menacent le monde, emporté
+par eux. Encore une fois, c'est un grand malheur pour
+qui n'est pas un lâche, quand il lui est donné de mesurer
+l'abîme qui le sépare de ces grands génies; le même
+homme qui s'estimait encore ce matin, se fait pitié le soir;
+il se prend dans un profond mépris à considérer sa nullité,
+il sent le besoin de s'arracher à ces humiliantes
+comparaisons; son c&oelig;ur est dévoré d'une tristesse plus
+pénible et plus triste que l'envie: enfin pour échapper à
+ces douloureuses angoisses, il n'y a pas d'autre moyen
+que de fuir et de se cacher dans une patrie où il est encore
+permis d'être médiocre. Heureuse situation d'un
+empire qui ne se sent pas vieillir, tranquille paix des vieux
+états despotiques, que tous les empires despotiques de
+l'Europe ont perdue aujourd'hui!</p>
+
+<p>Ainsi accablé, perdu, abîmé dans mes désolantes réflexions,
+traînant avec peine mon amour-propre humilié,
+j'ignore comment cela arriva, mais je me trouvai tout à
+coup dans la cour de la poste aux chevaux. Justement,
+au milieu de cette vaste cour se tenait tout grand ouvert
+un large coche aux vastes portières, déjà rempli de voyageurs:
+on me dit que ce coche allait aux frontières, une
+place y restait vacante, et je l'arrêtai! On n'attendait
+plus pour partir, que le conducteur et les chevaux.</p>
+
+<p>Alors je me dis à moi-même: À quoi bon rester en
+France? et qu'ai-je à faire en ce monde où je ne comprends
+rien, au milieu de ces hommes qui m'épouvantent,
+entouré de ces ruines qui tombent, et qui peut-être finiront
+par m'écraser, sans que j'aie eu la gloire et l'honneur
+d'y porter une main prudente? Eh oui! l'ennui même
+un ennui calme et naturel convient beaucoup mieux à
+mon âme, que ces fougueux plaisirs que mon c&oelig;ur ne peut
+contenir. Une passion modeste et malheureuse exposée à
+des chagrins modestes, ne saurait-elle pas remplacer
+ces épileptiques transports d'une société qui se hâte
+de vivre et qui tourne obéissante à des hasards pires
+que la mort?&mdash;N'ai-je pas vu, d'ailleurs, tout ce qu'il
+y avait à voir en France, à l'heure où nous sommes:
+Les ruines de la Bastille, et le bal de l'Opéra; Notre-Dame
+de Paris et le Waux-Hall, les boutiques du Palais-Royal
+et <i>le Mariage de Figaro</i>, Barnave et Mirabeau,
+mademoiselle Guimard et la Reine; le cabaret, le Jeu de
+Paume, et la cour? O ma tranquille et ma rêveuse Allemagne!
+Il n'y a rien qui te vaille et rien qui me convienne
+autant que ton nuage et ta paix domestique!...
+Allons! çà! je veux partir!</p>
+
+<p>À peine arrivé, j'écrirai à ma mère pour implorer mon
+pardon! Elle ne peut pas me condamner à ce bruit abominable,
+à cette fournaise où l'on brûle, à ce Paris plein
+de menaces... Mais juste ciel! que cette diligence est lente
+à partir!</p>
+
+<p>Rien n'agite le sang comme le repos et le calme en de
+certains moments. Une voiture immobile, à l'heure où
+l'on voudrait être emporté au galop de ses chevaux, ressemble
+à un sourd-muet en colère. Il se fâche... On rit!
+Il veut parler... on l'écrase à force d'ironie.&mdash;Est-ce
+que nous ne partirons jamais, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Où donc allez-vous, Monsieur? dis-je, à mon voisin
+de droite, un homme, aux yeux bleus; il me répondit
+gravement:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis un amateur de roses: dans mon jardin de la
+barrière de Fontainebleau j'en possède un compte de
+trois cent trente-deux espèces; je n'ai pu avoir encore un
+beau plan de la <i>Felicia</i>, il faut que je me complète, et je
+vais en Suisse pour la chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi, reprit le voisin de gauche, on aime autant
+que monsieur les choses complètes. Je possède dans
+ma bibliothèque une admirable suite des éditions d'Horace,
+et c'est le seul livre raisonnable que je connaisse;
+aussi je puis me vanter de l'édition <i>princeps</i>, imprimée à
+Milan, en 1470 ou 71, par les soins d'Antoine Zaroth de
+Parme, une édition de Venise à la fin du XI<sup>e</sup> siècle, une de
+Ferrare et celle de Florence, on possède un bel exemplaire
+sorti des presses d'Antoine Miscominus, d'Alexandre
+Minutianus et de Jean de Forli. J'ai trouvé, naguère,
+sur le Pont-Neuf, l'édition Aldine de 1501, et l'édition
+d'Alde le jeune, de 1551. J'ai hérité de l'Horace de
+Jocodus-Badius-Allusius; je possède aussi l'Horace de Daniel
+Heinsius, imprimé par les Elzévier, en 1612. L'Horace
+de Jacques Talbot de Cambridge, et celui de La Haye, et
+l'Horace de Baxter, mais je n'ai pas encore trouvé l'Horace
+publié à Lyon en 1511, et je vais à Lyon pour le
+chercher.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime les papillons, dit le troisième et j'en ai chez
+moi de mille sortes, fleurs volantes dans l'air, chargées
+de peinture et d'azur; j'ai passé ma vie à les mettre en
+ordre, à les ranger par espèces. Avant-hier ma gouvernante
+a brisé l'aile droite de mon <i>papilio atropos</i> du lac
+de Genève, et je vais en Suisse pour le chercher.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Madame, avez-vous aussi une collection à
+compléter? Elle me répondit en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai six enfants dont je suis la mère: le premier s'appelle
+Jules, il fait déjà des élégies et des drames; le second
+s'appelle Ernest, et il ne parle que de fleurets et de
+tambours; Antoine est beau comme un ange, et ne parle
+que du ciel d'où il est venu; Tom est charmant dans son
+air malin et boudeur; vous n'avez rien vu d'aimable et de
+bon comme mon gros et jovial Grégoire; mon tout petit
+Gabriel vient d'être délivré de ses premières dents; je
+suis une heureuse mère, ajouta-t-elle d'un air pénétré.
+Si vous étiez venu plus tôt, vous les auriez vus tous les
+cinq autour de moi me donnant le baiser d'adieu; mais
+j'ai encore un autre enfant, une jeune fille de seize ans,
+ma Clémence, et je vais en Suisse pour la chercher.</p>
+
+<p>Ces trois réponses me jetèrent dans une profonde rêverie.
+En ce moment je venais de comprendre, enfin,
+comment et pourquoi je ne pouvais plus partir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! m'écriai-je en relevant la tête péniblement,
+mon Dieu, Madame et Messieurs, que vous m'avez
+fait de mal, sans le vouloir! Véritablement je ne saurais
+partir avec vous: gens heureux, partez sans moi: les chevaux
+arrivent, les postillons sont prêts... À l'instant même
+où je mettais le pied à terre, la lourde voiture s'ébranlait,
+les passants se pressaient contre la muraille, les chiens
+hurlaient, et je restai seul au milieu de Versailles, moi
+qui tout à l'heure encore m'en croyais absent à jamais.</p>
+
+<p>Or, (voici que je reviens à mon accident du bal masqué),
+tel fut le raisonnement qui m'empêcha de quitter Paris
+et Versailles, comme c'était tout à l'heure encore ma très-formelle
+volonté. Quoi donc, me disais-je, il y a, dans
+cette diligence embourbée une demi-douzaine de très-honnêtes
+gens qui s'arrachent aux habitudes les plus
+chères de leur vie et qui partent, un jour d'automne,
+pour courir après une fleur, un enfant, un insecte qui
+leur manque, et moi, moi seul avant de partir, je n'ai
+pas songé à compléter le seul moment de bonheur qui
+me soit arrivé en ma vie? Insensé que j'étais! j'aurais
+donc emporté un bonheur incomplet, un bonheur misérable,
+et rempli de ténèbres, rempli de regrets!</p>
+
+<p>Je sais bien que je parle en ce moment, par énigme,
+et que mon récit tourne au mystère... il faut cependant
+pour que je m'explique, et pour que vous compreniez ma
+peine, que je vous raconte le plus grand événement de
+mon étrange soirée au bal masqué de l'Opéra.</p>
+
+<p>Cet aveu me coûte à faire, encore aujourd'hui, à l'âge
+où les honnêtes gens, leur tâche étant accomplie, et la
+mort étant proche, ne redoutent plus le ridicule. Ainsi,
+pensez, si j'étais embarrassé avec moi-même, au moment
+où je voulus me rendre compte enfin de cette aventure
+incroyable!... Il serait bon peut-être (ainsi me disais-je)
+d'écrire instant par instant les moindres émotions de
+cette nuit qui ne viendra plus!</p>
+
+<p>Déjà je cherchais le papier, la plume et l'encre, quand
+un vieux valet poussant la porte de mon salon:</p>
+
+<p>&mdash;S'il plaisait à Monseigneur, me dit-il, un pauvre diable
+attend, qui désire lui vendre un encrier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vu, dis-je, et faites entrer ce brave
+homme... il arrive à propos.</p>
+
+<p>L'homme entra. Il portait, de ses deux mains, une
+lourde et massive écritoire en pierre de taille, qu'il posa
+gravement sur mon bureau. Cette pierre avait la forme
+d'une tour, les créneaux, les cercles de fer, les fenêtres
+étroites, la porte oblongue, en un mot rien n'y manquait.
+Dans un trou qui représentait les fossés fangeux, l'encre
+flottait, image exacte de la limpidité des eaux du fossé.</p>
+
+<p>Ce je ne sais quoi, d'une forme hideuse me fit peine à
+voir:&mdash;Êtes-vous fou, Monsieur? m'écriai-je, et remportez
+cette machine horrible, à l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit l'homme à l'encrier, ceci est très-sérieux,
+je ne suis pas fou, et je ne plaisante guère; il y
+a déjà longtemps que nous ne plaisantons plus, nous autres
+du faubourg. L'encrier que voilà, et dont la masse
+attristante pèsera tantôt d'un poids cruel sur les pensées
+légères de votre jeunesse heureuse, il faut nécessairement
+que vous le contempliez avec respect. Je l'ai façonné
+de mes propres mains, avec une pierre de la
+Bastille, après avoir renversé la Bastille de ces mains que
+voici!</p>
+
+<p>Ainsi parlant, le rude ouvrier s'approcha de son ouvrage,
+il le contempla d'un regard plein d'orgueil, puis il
+reprit:&mdash;J'ai fait ce que j'ai pu, mon prince, il est vrai
+que je ne suis pas un très-habile maçon; il peut se faire
+aussi que cette tour ne soit pas positivement une tour, et
+vous comprendrez facilement que la véritable Bastille
+était plus belle. Au fait, vous pardonnerez à l'ouvrage
+en faveur de l'ouvrier. Ce que je puis affirmer ici, c'est
+que la pierre que voilà, je l'ai prise au coin le plus sombre
+et le plus terrible de notre ancienne prison d'État. Ce
+fragment appartient à la plus triste des quatre tours, à
+la tour de la liberté. Cette pierre est suintante encore;
+en vain, je l'ai polie, en vain je l'ai limée, en vain je
+l'expose au soleil levant, au clair soleil qu'elle n'a jamais
+vu, cela sent toujours l'odeur de la tombe et la moisissure
+du cachot. Cela nuira peut-être à la qualité de votre
+encre; à coup sûr, cela doit ajouter à la valeur de l'encrier.
+Tenez, Monseigneur, voilà encore la trace d'un
+anneau de fer qui était attaché à ce coin-là! Vous posséderez
+vraiment un excellent échantillon de notre ancienne
+Bastille, et quand vous en aurez bien compris toute la valeur,
+je suis sûr que vous le montrerez avec orgueil.</p>
+
+<p>Cet homme aurait pu parler jusqu'au lendemain, je ne
+l'écoutais pas! Je me promenais dans l'appartement,
+cherchant les recoins les plus sombres pour éviter l'aspect
+de cette Bastille en miniature. Ainsi la voilà donc
+réduite à cette dimension frivole, cette forteresse insensée
+où pendant tant de minutes séculaires, tant de sang fut
+mêlé à tant de larmes! La voilà donc sur ma table, imbécile
+jouet d'enfant, cette épouvante du Paris féodal. Tyrannie!
+On y brisait les âmes, on y brisait les corps!
+Toute la France guerrière et pensante a été renfermée en
+ce lieu funeste. Il était pour le roi Louis XI un lieu de
+plaisance! Il servait de coffre à Henri IV! Richelieu n'eût
+pas gouverné huit jours, s'il eût été privé de sa chère Bastille,
+et Louis XIV se fût écrié: ma royauté n'a plus de
+remparts! Un abîme... un tombeau... un échafaud...
+parfois même un piédestal. Le grand Condé et Voltaire
+ont été renfermés dans ces murs; l'un, vaincu par la Bastille,
+tout grand qu'il était; l'autre, faible et pauvre, et
+vainqueur de la Bastille! Qu'es-tu donc devenu, symbole
+énervé des vieux pouvoirs? Est-ce bien toi, Bastille, qui
+gis ainsi sur une table, prêtant la boue et le flot de ton
+fossé à ma plume oisive, éternelle prison où s'étouffaient
+les cris des misérables, donjon sans loi et sans pitié où
+l'écrivain expiait ses plus beaux rêves! Murailles féroces
+sur lesquelles se sont brisés tant d'amours malheureux,
+tant d'opinions généreuses, tant de croyances, tant d'écrits
+brûlés par la main du bourreau! Mais, Dieu soit loué!
+ces cendres ont fini par retomber sur ta tête comme un
+linceul?»... Ainsi je rêvais... autour de cette machine
+d'État, étrange relique du pouvoir absolu.</p>
+
+<p>En même temps je cherchais à me rappeler cette
+histoire; il me semblait que je découvrirais dans cette
+pierre arrachée aux cachots séculaires, la trace et le souvenir
+de tant de misères imposées à tant de grands
+hommes; il me semblait que ce monument féroce et tout
+d'un coup infidèle à sa mission, rejetait par tous ses
+pores, les pensées de révolte et de révolution que le pouvoir
+confiait à sa garde abominable, impie! En effet, pour
+peu que vous soyez attentif vous verrez que ce n'est pas
+l'eau qui suinte en cette pierre arrachée aux ténèbres, ce
+ne sont pas les cris des misérables qui se font entendre...
+Écoutez, et voyez! ce qui suinte ici c'est le génie; et si
+ces murs épais vont crouler et remplir de leurs ruines le
+monde ancien, c'est la liberté des vieux âges qui brise à
+tout jamais ces murailles lézardées. O dérision de la
+force! Honte éternelle de la tyrannie! O retour implacable,
+inespéré de la toute-puissance... une heure a suffi
+pour renverser ce rempart, et voici les jouets que l'on fabrique
+de ses débris!</p>
+
+<p>En même temps, mon rêve allait toujours, et refaisait
+à ma façon, sur l'immense et terrible <i>ouï-dire</i> du genre
+humain, une Bastille à mon usage: il me semblait que
+j'étais monté sur la plus haute tour, et soudain, de ces
+hauteurs, le spectacle le plus animé et le plus dramatique
+s'offrait à mes regards. Ah! quelle histoire! Hélas! quelle
+épouvante! O mon Dieu! que de souvenirs! Tout se courbe
+à tes pieds, Bastille impitoyable! À ton seul aspect les
+plus grands esprits tremblent, les plus grands c&oelig;urs frémissent,
+les héros se troublent, les saints rêvent le martyre
+et les innocents le supplice... et puis, tout d'un coup,
+victoire éternelle! Il n'y a plus de Bastille! Les cachots
+sont muets, les fossés sont comblés, les chaînes sont brisées,
+les tortures sont abolies, les corps sont délivrés, les
+âmes ont des ailes, la pensée est libre! Et tout ce qui est
+mort ressuscite! Et tout ce qui était bâillonné parle à haute
+voix! Les cachots sont ouverts! Les tombeaux chantent
+des hymnes! Triomphe au fond des abîmes et délivrance
+au plus haut des cieux!</p>
+
+<p>Quant à toi, fabricant de petites Bastilles, parodiste
+idiot des grandes vengeances, colporteur de ces pierres
+insultées, emporte à l'instant ce monument de ton génie!
+Elle n'a que faire ici, chez moi, ta Bastille impuissante,
+et j'aurais grande honte d'en faire un meuble, à mon
+usage! Ainsi, va-t'en, et si tu trouves que cette pierre,
+enfin soit lourde à porter, va-t'en la déposer chez Mirabeau,
+Vergniaud, Barnave, Duport, Lameth, chez les
+vainqueurs véritables de la Bastille! À ceux-là seulement
+un pareil encrier peut convenir. Ceux-là ont brisé tous
+les vieux instruments qui servaient à donner un corps à la
+pensée humaine, ils en ont inventé de nouveaux et de
+plus sûrs; ils ont effacé les vieilles règles même de l'éloquence;
+ils sont grands, sublimes et politiques, comme
+on ne l'avait pas été avant eux. Si J.-J. Rousseau vivait encore,
+il faudrait lui porter cette pierre; elle irait à merveille
+à sa colère, à ses mépris, à ses vengeances, à sa
+haine pour l'autorité sans forme et sans nom. Donc loin
+d'ici, hors de moi ce fragment de la Bastille: ôtez cet encrier
+de ma vue, il est fait pour contenir les grandes pensées,
+pour servir le vrai courage et les passions populaires.
+Non! non! je ne saurais employer à mes vaines
+écritures ce travail d'un peuple entier; encore une fois,
+éloignez de mes yeux cette Bastille... elle me fait honte...
+elle me fait peur!</p>
+
+<p>L'homme partit emportant fièrement la Bastille entre
+ses bras: il alla la vendre à la comtesse Dubarry qui partit
+d'un beau rire à l'aspect de cette grossière image d'un
+monument qui l'avait défendue et courtisée <i>in extremis</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un grand niais, Monsieur, dis-je à mon
+valet de chambre, avec vos encriers de pierre éternelle...
+l'écritoire de M. Dorat me suffisait.</p>
+
+<p>Quand je fus un peu calmé...&mdash;Monseigneur (me
+dis-je à moi-même), essayez maintenant d'écrire ici, avec
+cette plume innocente et ce peu d'encre oublié au fond
+d'un cornet, la terrible aventure dont le souvenir vous
+enferme au milieu de Paris, plus sûrement que si vous
+étiez enfermé dans le cachot le plus profond de <i>la tour de
+la liberté</i>!</p>
+
+<p>Donc, Monseigneur, souvenez-vous, qu'il y a trois
+jours, dans un moment d'oisiveté et de curiosité, vous
+êtes entré sur le minuit, dans la salle de l'Opéra, au beau
+milieu du bal masqué. Vous étiez seul, inconnu de tous,
+ne connaissant personne, écoutant sans rien entendre, et
+voyant tout... sans rien voir. Des ombres passaient çà et
+là, murmurant tout bas des paroles sans suite et sans accent.
+Des passions vous frôlaient, souriantes! Des yeux
+vous regardaient... brillants! Des bouches riaient... ironiques!
+<i>Chacun pour soi</i> était le mot d'ordre et le but de
+la fête, et puis, je n'étais qu'un étranger dans ces rencontres
+d'une ville entière qui se cherche, et s'appelle et
+se reconnaît, à certains signes, dont elle seule elle a le secret.
+Je restais dans cette foule immobile, inquiet, malheureux,
+quand tout à coup une petite main se posa sur
+mon épaule, une voix douce avec cet accent d'innocence
+que j'aime tant dans les femmes de mon pays,
+murmura de tendres paroles à mon oreille enchantée:</p>
+
+<p>On te connaît, disait-elle, on sait que tu es un
+philosophe, un Allemand, un jeune homme honnête et
+réservé comme un vieillard... Ah! jeune homme à l'abri
+des passions, que viens-tu faire en ces lieux où tout
+brûle? Ainsi parlait la voix charmante, agaçante, et la
+beauté qui s'emparait de mon âme et de mon c&oelig;ur! Figurez-vous
+une voix d'un beau timbre, une taille élevée,
+un geste ingénu, l'esprit léger, le rire et la bonne
+humeur de la vingtième année, enfin je ne sais quoi de
+vivant et passionné dans le peu que je pouvais deviner
+de ce visage inconnu; tant de grâce et tant de baisers!
+Jamais jeunesse et beauté ne m'avaient parlé si tendrement
+et de si près! «Tu me connais? lui dis-je en tremblant
+d'une irrésistible émotion, tu me connais beau
+masque, tu es plus heureux que moi.»</p>
+
+<p>Elle prit place à mes côtés et sa robe, en frissonnant,
+faisait de beaux plis autour de sa personne, entourée à la
+fois de mystère et de contentement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit-elle, on te connaît: un homme irritable et
+jovial, triste et rêveur sans savoir pourquoi, grand observateur
+de riens, grand faiseur de petites choses, très-médiocrement
+bon ou méchant, philosophe absurde,
+amoureux manqué. Beau masque... on te connaît... Mais
+vous, Monseigneur, vous ne me connaissez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Si je te connais, lui dis-je? Une ombre, une dame
+errante, une aventure, une habitante de Luciennes ou de
+Marly, une bergère de Boucher, une pampine de Clodion,
+une houlette, un jupon court, tout vice et tout sourire...
+un piége où l'on tombe, une imprudence, et très-jolie,
+à qui l'amour fait trop de peur, et que l'amour
+prendra ce soir. Est-ce bien cela, bergère, et voyez si l'on
+ne sait point parler votre jargon?</p>
+
+<p>Elle reprit, toujours avec la plaisanterie et ce sentiment
+qui devaient nous mener si loin:&mdash;Que fais-tu
+ici, à cette heure, et pourquoi donc ne pas rester chez
+vous dans un calme repos? «Do! do! l'enfant do!»
+C'est une chanson allemande! Il me semble, à te voir huché
+dans ce tumulte, une de ces sentinelles perdues qui
+cherchent l'ennemi de tous leurs regards, et qui s'endorment
+avant de l'avoir découvert.</p>
+
+<p>Elle me dit mille autres folies pleines de grâce et de
+goût; puis je lui parlai comme on parle à ses amours, et
+lui parlant tendrement, sans audace et sans peur, je donnais
+une expression à cette bouche, un mouvement à ses
+yeux, une couleur à ses longs cils; j'étais comme le statuaire
+à son dernier coup de ciseau; encore un instant,
+voilà ma Galatée! «O ma reine! ô ma vie!» Ainsi je lui disais!
+Puis, sans le savoir, sans le vouloir, je l'entraînais
+loin de la foule et quand nous fûmes seuls:&mdash;À présent,
+lui dis-je, assis à ses côtés près d'elle, et respirant sa
+tiède haleine; à présent, par grâce et par pitié, permettez
+que je vous contemple, à mon aise; oublions ces licences,
+permettez que je vous dise enfin, sérieusement, que je
+vous aime! Allons! fi du masque! Et, démasqué, je voulais
+la débarrasser de ce voile importun.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, disait-elle, en se défendant d'un geste énergique,
+non pas, messire, non, vous ne verrez pas mon
+visage; à Dieu ne plaise en effet, que je joue ici même,
+en cette folle nuit, sur un regard, tout le bonheur de ma
+soirée. Est-ce donc ainsi que vous obéissez à la rêverie,
+ô rêveur? Donc fiez-vous à moi, comme à vous je me fie.
+Et elle ajoutait je ne sais combien de saillies vives et tendres,
+agaçantes et timides. J'étais muet, j'étais fou. Cependant
+tout à côté de cette retraite mystérieuse où M. le
+régent avait laissé son empreinte et ses souvenirs, les
+sons bruyants de l'orchestre ajoutaient un enivrement
+mortel, à mon enivrement.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, repris-je, au moins laissez-moi, en partant,
+un nom que je puisse murmurer dans mes beaux
+jours, un nom auquel je rattache une idée, un souvenir...
+une obéissance, un respect. Ceci est très-sérieux, madame,
+et je ne plaisante plus.</p>
+
+<p>Elle reprenait sur un ton incroyable de causticité féminine:</p>
+
+<p>Oh! oh! nous voilà, en effet, tombés dans le sérieux!
+<i>Madame!</i> Ah! fi le gros mot pour cette heure emportée
+et frivole! Ami, croyez-moi, obéissons à l'heure présente,
+et gardons-nous de renvoyer ce fraternel <i>toi</i> dans le séjour
+des ombres, comme un fantôme après minuit. Quoi
+donc! tu veux être sérieux à propos d'amour, sérieux au
+milieu de la vapeur d'un bal masqué? Regarde, autour de
+toi tout est ruine, et menace; il n'y a plus rien qui soit
+debout dans l'ancien monde. Et pourquoi ne serions-nous
+pas, toute une heure, oubliant vous, ce que je suis; moi,
+ce que vous êtes, Monseigneur? Ici même, ici, un premier
+prince du sang se laissait tutoyer par madame de Phalaris?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il en soit ainsi, lui dis-je, et puisque madame
+ne veut pas qu'on la voie, au moins a-t-elle un nom
+qui la rappelle à mon souvenir quand je n'entendrai plus
+ce bel esprit qui parle avec tant de grâce... et de tristesse...</p>
+
+<p>&mdash;Et quoi! dit-elle, ma voix ne dit rien de plus, non
+pas même un brin de tendresse... un peu d'amour?</p>
+
+<p>Je sentis sa main trembler dans la mienne... Il y eut
+comme une larme à travers la dentelle jalouse... Ah!
+qu'elle était belle! Elle exhalait les plus charmantes
+odeurs de la jeunesse. Elle était toute grâce et tout sentiment..,
+elle se livrait... elle se défendait... elle voulait...
+elle ne voulait pas... elle avait des licences qui me semblaient
+venir du ciel même d'Anacréon ou de Gentil Bernard!</p>
+
+<p>C'était bien la femme abandonnée à l'extase, à la
+crainte, aux transports d'une minute ineffable... Ignorante,
+elle interrogeait une âme ignorante, elle pensait,
+elle pleurait tout bas! Tantôt elle m'attirait dans ses bras,
+sur son sein charmant, tantôt elle me repoussait, avec
+tant de force et d'énergie! Heureuse&mdash;épouvantée&mdash;insolente&mdash;altière&mdash;humble
+à mes pieds&mdash;agonisante! Elle était toute flamme et tout frisson, tout délire,
+haletante, éperdue... et moi, je passais par toutes ses
+transes, je provoquais toutes ses espérances, je subissais
+toutes ses douleurs. Je priais, j'ordonnais, je pleurais, je
+me fâchais... je lui disais: <i>va-t'en!</i> Je la rappelais... consolée!
+O lutte étrange! ô mystère! Enfin, tout d'un coup,
+lorsqu'elle eut demandé grâce et pitié, je m'emparai de
+cette inconnue et, sans rien attendre, ébloui, furieux,
+j'ouvris ses bras à mon amour; ses bras me retinrent avec
+une passion silencieuse et frénétique. Oh malheureux! je
+ne songeais qu'à mes transports du moment, je me livrai
+à cette femme comme à moi elle se livrait; inconnu à elle
+inconnue, et délirante, elle à moi délirant, à moi tout
+jeune, à moi timide, amoureux, plein de fièvre... ô bonheur!
+Elle était donc à moi cette beauté invisible!... elle
+était à moi, elle vivait pour moi, et j'embrassais un fantôme!
+Hélas! tant de passion... et déjà tant de remords!
+Pygmalion, ta statue est un marbre inerte... O dieu d'amour,
+fais au moins que je la voie, et qu'elle me sourie!
+et qu'elle me donne... un baiser. Elle était là furieuse,
+insensée et pleurante! Elle m'appelait un traître, elle
+m'appelait un lâche! Elle se maudissait... elle me maudissait.
+En vain par ma crainte et par mes respects,
+je voulais protester contre l'entraînement qui l'avait
+perdue... Elle était immobile! Elle était silencieuse!
+Étonnée, elle-même, de ce grand crime dont elle était
+la complice innocente... Oui! Elle avait honte et je partageais
+sa honte... Elle avait peur et j'avais peur! Ces
+grands yeux qui me regardaient semblaient mettre au
+défi ma probité, ma loyauté, ma chevalerie!... Enfin,
+quand elle me vit à genoux, baisant ses mains, et demandant
+à mon tour: grâce! pitié! pardon!</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne me verras pas, dit-elle! Et tu ne l'auras pas, ce
+baiser que ta bouche implore!&mdash;Adieu!</p>
+
+<p>Il faut bien que je le châtie et que je me châtie! Adieu!
+Elle était déjà sur le seuil de cette porte où l'avaient conduite
+sa hardiesse et sa mauvaise étoile... Elle s'arrêta,
+comme obéissante à un remords mêlé de pitié, et d'une
+voix plus douce, et d'un regard plus tendre, elle ajouta:
+Pourtant si bientôt arrivait ton dernier jour... mon
+dernier jour!... Si ton souvenir et ta pitié me restaient
+fidèles... ou tout au moins si par quelque grande action
+vous vous montrez digne enfin de ce qu'on a fait pour
+vous... vous verrez mon visage... ami, vous saurez mon
+nom... nous mourrons dans notre premier... dans notre
+dernier baiser!</p>
+
+<p>À ces mots... elle disparut, comme une apparition,
+dans cette muraille du Palais-Royal et de l'Opéra où tant
+de vices avaient passé!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+
+<p>Resté seul, je me sentis pris par un grand doute... Allons!
+me dis-je, elle a bien joué son rôle... et je la reverrai
+demain! Tant le doute est un corrupteur certain des
+âmes les mieux trempées! Certes, j'étais convaincu de
+l'honnêteté de cette femme autant que de sa beauté suprême...
+Eh bien! lâche et misérable ergoteur, j'aimais
+mieux la nier à moi-même que d'entourer son cher souvenir
+de ma reconnaissance et de mes respects. Ingrat
+que j'étais, ingrat et lâche amoureux, quand tout me disait
+que j'étais le premier amour de cette beauté sans
+nom... Je me faisais toutes sortes de raisonnements misérables
+pour me bien démontrer à moi-même que j'avais
+affaire au vain caprice de quelque dame oisive, et qui
+se moquait de ma naïveté...</p>
+
+<p>Heureusement que j'eus donné bien vite un démenti
+sans réplique aux sophismes qui s'arrêtaient dans mon
+cerveau, et ce démenti qui me sauvait de ma honte, je
+le trouvais dans les transports de mon c&oelig;ur. Cette fois
+enfin l'amour l'emportait sur le paradoxe, et par la sincérité
+de ma douleur, de mes regrets, je comprenais tout
+ce qui manquait au parfait accomplissement de mon
+bonheur. J'aimais! J'étais aimé! Elle s'était livrée à moi
+toute entière... Oui! mais je n'ai pas vu son visage... oui,
+mais je n'ai pas effleuré cette lèvre où murmuraient ces
+tendres paroles... à l'instant même où j'avais le droit de la
+retenir! Et maintenant si loin d'elle, et pris d'un regret
+ineffable, en vain je l'appelle, en vain je la cherche... ou
+bien la voilà qui me revient, mais toujours invisible...
+Est-ce vous... est-ce toi, mon fantôme... Et veux-tu me
+donner enfin ton sourire et ton baiser?</p>
+
+<p>Telle était mon anxiété! Voilà ma peine! À l'instant
+même où je quittais la France, épouvanté du bruit, des
+ténèbres, et de l'immensité de l'abîme, il m'a suffi de rencontrer
+cet ami des papillons, cet amateur des belles
+roses, ces faiseurs de collections complètes, ces rêveurs à
+la poursuite de tant de misérables petits bonheurs, pour
+comprendre à quel point il serait misérable et honteux de
+ne pas chercher à compléter, moi aussi, la plus belle
+heure de mon premier amour.</p>
+
+<p>Ainsi je me rendais compte, à moi-même, et ne voulant
+rien oublier de cette aventure étrange, des moindres
+incidents de cette nuit de folie et d'enivrements de
+tous genres. Il me semblait que cela me consolait de me
+raconter à moi-même les plus fugitifs souvenirs... Un peu
+calmé par ces confidences, je revins à Versailles, dans
+cette ville à part qui n'avait pas, même à cette heure où
+s'éclipsait la royauté de la France, son égale sous le soleil!
+En ce moment, la ville était déserte, le roi, la reine
+et la cour fatigués du spectacle éternel de la cité devenue
+trop grande pour la royauté nouvelle, avaient cherché
+une ombre, un refuge, un peu de calme et d'oubli
+dans le palais de Saint-Cloud où la mort avait fait tant de
+ravages. Trop heureux ce roi dont le trône est chancelant,
+trop heureuse aussi cette reine exposée à tant de clameurs,
+à tant de violences, d'échapper à la fatigue, à
+l'isolement, aux ennuis de la ville de marbre et d'or.</p>
+
+<p>Versailles, la ville esclave où tout passe, où le grand
+siècle a passé... Cité d'un jour!... Caprice éphémère d'un
+seul roi qui n'avait pas songé que ses enfants et ses petits-enfants
+ne suffiraient pas à remplir cet asile exagéré de
+sa propre grandeur. Rien qu'à parcourir cette ville sonore,
+on comprenait confusément que sa prospérité
+n'était plus qu'un mensonge, et sa grandeur un rêve. Ce
+palais dont Louis XIV seul fut le châtelain, dont les deux
+rois ses successeurs, ne furent que les portiers, encore un
+jour, encore une heure, il sera trop étroit pour le peuple
+souverain, pendant que ces hôtels bâtis pour ces ministres,
+ces capitaines, ces évêques, ces seigneurs seraient
+trop vastes et trop beaux pour de simples citoyens. La
+mort pesait déjà sur cette ville insensée à force de richesse
+et de grandeur, comme elle a pesé sur les villes
+des lacs sulfureux de l'Écriture, ou sur les villes profanes
+de la molle Ionie, et sur toi, Venise, ô reine, ô prostituée!
+À peine elle a perdu sa loi, sa force, elle se fait courtisane,
+et elle se perd dans la débauche et le plaisir.</p>
+
+<p>Telle elle m'a paru vide, endormie, oublieuse du
+passé, sans souci du présent, et déjà courbant la tête
+sous la main pesante de l'avenir, telle on m'a dit qu'elle
+était encore aujourd'hui, cette ville ouverte à toutes les
+dégradations. Comme elle vivait de la royauté, elle est
+morte avec elle. Elle a succombé sous le poids de ses habitudes
+paresseuses; elle est semblable à ces grands sépulcres
+ouvragés, taillés et ciselés par les grands artistes
+que la postérité étudie et contemple sans trop s'inquiéter
+du nom des morts, enfouis dans ce magnifique cercueil.
+Quand je le vis, pour la dernière fois, ce temple dégradé
+où se tenait la majesté de Louis XIV, déjà tout était sombre
+et mort, l'herbe, ornement des cimetières croissait
+déjà dans les places publiques, les volets de ses maisons
+se fermaient silencieusement comme on les ferme à
+l'heure où l'on part pour un long voyage, tout est fermé
+au dehors; tout est sombre au dedans; le feu est éteint;
+le lit est défait; le meuble est recouvert de ses toiles, la
+pendule a cessé de sonner les heures, le jardin est mort,
+vide est le bûcher; la vie est absente à jamais de ces murailles;
+plus d'enfant qui va naître et plus de vieillard qui
+va mourir! spectacle épouvantable! Une ville entière qui
+se meurt! Un règne entier qui s'efface! Une maison pareille,
+la maison de Bourbon qui tombe en ruine! Versailles
+aux abois, tout Versailles!... Moi, cependant, je la
+contemplais dans son agonie, et dans son abandon, cette
+antique cité des miracles, lorsque au bas de l'escalier du
+palais j'aperçus un étranger dont la figure douce et calme,
+l'attitude aimable et le sourire bienveillant attiraient tous
+mes regards... Il se tenait devant un autre personnage
+qui portait sur sa poitrine une croix militaire, et qui vendait
+des petits gâteaux.</p>
+
+<p>Je m'approchai de l'étranger, il me salua.&mdash;Voulez-vous
+manger un petit gâteau avec moi, Monsieur? La
+reine et le roi sont à Saint-Cloud, et Leurs Majestés ne
+nous verront pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien sûr, répondis-je en acceptant l'offre de
+l'étranger, que si le roi et la reine nous voyaient, plutôt
+que de nous blâmer, ils partageraient notre repas, rien
+que pour faire honneur à cette croix de Saint-Louis.</p>
+
+<p>&mdash;La reine surtout, reprit mon homme en puisant de
+nouveau à la corbeille, elle est si belle... et si bonne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondis-je, et cette croix est la meilleure
+preuve que Sa Majesté n'a pas mangé de ces gâteaux;
+cette croix, elle l'aurait vue; elle voit les malheureux de
+si loin!</p>
+
+<p>&mdash;Et cependant, reprit l'amateur de petits gâteaux,
+vous voyez bien cette dalle de pierre; elle a cédé de deux
+pouces depuis que ce brave officier est venu se poser à
+cette place, pour la première fois.</p>
+
+<p>Ainsi nous devisâmes, lui, l'officier et moi. Lui était
+affectueux, bienveillant et causeur, l'officier était simple
+et réservé, moi j'étais fort à l'aise en cette société d'honnêtes
+gens sans prétentions, et je trouvais les petits gâteaux
+excellents.</p>
+
+<p>L'étranger était un causeur très-fin, et très-ingénieux;
+il courait après les plus imperceptibles nuances de la pensée
+et des objets extérieurs. Je ne saurais vous dire toutes
+les histoires dont il était le héros, il en avait de charmantes,
+à propos de rien. Par exemple, il nous montra
+ses gants, et il nous raconta comment il les avait achetés...&mdash;Dans
+une humble boutique éclairée à demi; le
+comptoir est tenu par une aimable et charmante femme
+aux yeux noirs, à la peau blanche, et qui sourit à merveille...</p>
+
+<p>Ainsi la confiance allait s'établissant entre nous; j'étais
+tout oreille et le bon chevalier de Saint-Louis souriait
+doucement à sa corbeille à peu près vide... encore un gâteau,
+j'allais savoir toute sa vie... un importun qui descendait
+par le grand escalier et qui vint à moi, les bras
+ouverts, en me saluant de tous mes titres, emporta la
+confiance de ces deux hommes... Au premier salut du
+courtisan, le pauvre chevalier de Saint-Louis releva la
+tête, il prit sa corbeille des deux mains, et se retira lentement
+d'un air calme et résigné; l'étranger, le suivit, en me
+jetant un regard de reproche et de pitié.&mdash;Je les suivis
+longtemps des yeux l'un et l'autre, et quand ils eurent disparu,
+je sentis que je les aimais.</p>
+
+<p>Je fus désespéré de les avoir perdus si vite.&mdash;Mon
+Dieu! Monsieur, m'écriai-je en parlant au courtisan, vous
+me tirez de la plus agréable conversation qui se puisse
+entendre: ces deux hommes sont vraiment d'honnêtes
+gens. Pourquoi donc votre aspect leur a-t-il fait tant de
+peur?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit l'homme à l'habit, je l'ignore; on n'est
+pas fait, que je sache, à épouvanter ces messieurs: l'un est
+un pauvre diable qui a la rage, malgré la consigne, de
+faire son commerce sur les marches du château; l'autre,
+savez-vous qui est l'autre?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien savoir son nom, répondis-je avec
+empressement.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, monseigneur, et quand vous
+le saurez, plaignez-vous encore de mon intervention...
+L'autre n'est rien moins que le fou en titre du roi d'Angleterre,
+à qui je viens de faire délivrer un passe-port.</p>
+
+<p>&mdash;Et son nom, je vous prie, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Dame un nom de bouffon:... il s'appelle Yorick.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+
+<p>Le secret que j'avais confié au papier, je l'aurais dit
+volontiers à Mirabeau; mais s'il aimait beaucoup les
+dames, en revanche il les estimait assez peu, et je craignais
+son ironie... Au contraire, il me sembla que Barnave
+était tout à fait le confident que je cherchais, et je
+lui racontai non pas sans un peu de honte, ma bonne fortune
+et les doutes qu'elle avait fait naître en mon esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! dit-il, vous avez trouvé la fin du roman! quelle
+étrange passion, et quel scrupule incroyable? Une inconnue...
+Un bonheur incomplet... un baiser qu'on vous a
+refusé... Ah! triple Allemand que vous êtes, et que dirait
+M. de Lauzun, s'il avait entendu votre histoire?... Au fait
+d'où vous vient cet embarras inexplicable? À tout prendre,
+l'accident qui vous arrive est un accident heureux. Une
+seule femme que vous ne connaissez pas, si vous savez
+profiter de l'aventure, peut vous tenir lieu de toutes les
+autres. Vous donc qui preniez en pitié le fou de la reine,
+on ne vous manquerait pas de respect en vous donnant un
+grain d'ellébore!&mdash;Ah! dites-vous, la dame était masquée!&mdash;Eh
+bien! prêtez-lui tous les visages qui lui conviennent
+le mieux! Son masque a caché cette femme à
+vos yeux, il en cache, en même temps mille autres plus
+belles et plus charmantes, celle-ci que celle-là... Pour vous
+cette femme est partout; elle a tous les noms, elle prend
+tous les visages, elle est jeune, elle est belle, elle est noble...
+elle a tout... Rêvez le reste, et ne pleurez pas!
+Ainsi parlait Barnave, avec un accent léger, vif, pénétrant,
+en homme habitué aux objections... Puis, comme il ne
+me voyait pas calmé...</p>
+
+<p>&mdash;O fortune! ô destin, disait-il: une monarchie est en
+péril, un peuple est renouvelé, l'Europe entière est haletante
+à l'annonce des plus grands événements, Mirabeau
+monte à la tribune, éclipsant tout ce qui se présente, et
+moi, Barnave un élu du peuple, en ce moment je suis le
+confident des incroyables amours d'un grand prince! À
+cette heure, et bon gré, malgré moi, et toute affaire cessante,
+il faut que je m'occupe à compléter une intrigue
+de bal; il faut que j'assiste aux commencements d'une
+passion finie! Holà! le joli métier pour toi, Barnave! Et
+cependant, ajouta-t-il en me prenant la main, je ne trouve
+pas cela ridicule, je vous assure. Je suis assez malheureux
+pour respecter toutes les passions; cherchons donc,
+puisque vous le voulez, quelque remède à vos douleurs
+d'amour.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait, repris-je un peu rassuré, découvrir quelle
+était cette femme, comment elle était venue à ce bal et
+pourquoi donc elle m'a choisi dans la foule, et laissé là,
+l'instant d'après, sans me dire: <i>Au revoir!</i></p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, reprit mon nouvel ami, si j'étais que de
+vous... je me ferais le plus beau du monde, et la tête
+haute, et le jarret tendu, j'irais, je viendrais, je chercherais...
+je ne m'adresserais pas à un orateur populaire,
+animé de toutes les passions d'une révolution sans pitié,
+je voudrais deviner, à moi tout seul, la dame et souveraine
+de ma pensée; je la reconnaîtrais à sa voix, à son
+geste, au feu de ses yeux, à ses mains, à sa parole, à son
+silence, aux révélations du sixième sens... et puis, si elle
+échappait à ma recherche, à mes transports, voulant compléter
+absolument l'amour et le bonheur qu'elle m'a donnés,
+je chercherais dans la plus belle foule, et quand
+j'aurais rencontré assez de beauté, de jeunesse et de
+grâce amoureuse, alors, prosterné sous le regard de cette
+beauté, je lui dirais: O Madame, un baiser! un seul baiser!...
+Je ferais mieux, j'irais dérober, comme un voleur
+de nuit, la sensation qui vous manque, après quoi, j'en
+demanderais pardon à la dame!... Il y a des injures que
+les femmes pardonnent toujours. Ainsi, bel et bien votre
+émotion sera complète, ainsi rien ne manque à votre roman
+de vingt ans!</p>
+
+<p>Et comme il vit à mon désespoir muet que le remède
+était trop grand pour le mal:&mdash;Non, non, me dit-il, ne
+faites pas cela. Faites mieux; recommencez un autre
+amour, un amour complet, retournez au bal et gardez
+assez de sang-froid pour arracher le masque de la première
+qui se livrera. Vous avez raison, point de moitié de
+bonheur, je n'en veux pas pour moi, nous n'en voulons
+pas, nous autres qui avons une âme. Et cependant, cher
+prince, moi, qu'un abîme aussi sépare à jamais de l'amour
+qui me tue, ah! si j'avais touché seulement sa main,
+si son regard était tombé sur moi, agenouillé, à ses pieds,
+si j'avais entendu sa voix m'appeler par mon nom: <i>François
+Barnave!</i> En ce moment, je n'aurais plus été Barnave.
+En ce moment, dompté, docile et soumis aux
+moindres caprices de la beauté que j'aime, et dont nul ne
+saura le nom, jamais, François Barnave serait descendu
+de cette tribune éclatante... il eût déserté la cause de Mirabeau,
+la cause du peuple; il eût tout foulé aux pieds:
+honneur, devoir, conscience; et plus sage et plus amoureux
+que vous, Monseigneur, il eût trouvé son bonheur
+complet! Dieu du ciel! j'aurais été heureux autant qu'un
+mortel peut l'être ici-bas! Hélas! je ne vaux pas un sourire
+de sa lèvre, un regard de ses yeux, un soupir de son
+c&oelig;ur. Ce nom-là: Barnave! En vain je l'ai fait terrible...
+en vain je le veux célèbre, elle l'ignore! En vain ma voix
+puissante a pesé dans les affaires de ce monde, elle n'a
+rien entendu, rien compris... Elle ne m'a pas vu une
+seule fois dans la foule; elle ne me connaît pas assez
+pour me craindre; et me voilà si loin de mon espérance...
+et si loin de son désespoir!</p>
+
+<p>Disant ces mots, Barnave était hors de lui. Je le regardais
+avec un étonnement qui le déconcerta, il domina son
+trouble, et reprenant son sang-froid:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, me dit-il, que votre passion n'est pas la
+seule ridicule! Et moi aussi j'ai ressenti des passions
+inexplicables; mais j'en suis le maître et je m'en sers pour
+avoir du c&oelig;ur. D'ailleurs, quelle que soit la passion qui
+occupe les hommes, croyez-moi, elle est toujours couverte
+d'un masque, et le plus sage est de ne pas chercher
+à le soulever.</p>
+
+<p>Il reprit, d'un air de résolution effrayant:&mdash;Voulez-vous
+que je vous dise absolument, le voulez-vous? quelle
+était votre inconnue?... Interrogez votre âme et sondez
+votre c&oelig;ur!... Répondez-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi qu'il arrive, et quel que soit le danger qu'elle et
+moi, nous courions, Barnave, eh bien oui, je veux le savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, jeune homme, répondit Barnave. Il y
+a de grands repentirs dans votre curiosité satisfaite. Encore
+une fois, le mystère est souvent un grand bonheur;
+songez-y. Qu'aurez-vous de plus, je vous en prie, aussitôt
+que vous saurez ce nom-là, ce nom caché? Comme il sonnera
+tristement à vos oreilles, quand vous l'aurez entendu!
+Combien les faveurs de cette nuit d'ivresse et de
+fièvre innocente vous paraîtront cruelles, quand vous saurez
+d'où elles viennent! Mais, vous le voulez... préparez-vous
+à tout savoir.</p>
+
+<p>J'attendis.</p>
+
+<p>Il reprit en ces termes:&mdash;Vous connaissez, ou du
+moins vous avez vu, sur le chemin de Luciennes, une
+femme à la démarche élégante et molle, à la taille svelte
+et légère, un &oelig;il qui brille, un regard qui blesse, un pied
+qui glisse en passant!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui dis-je, où prenez-vous le chemin de Luciennes?...
+Et cependant, j'étais déjà fort inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! reprit Barnave, ainsi que tout chemin mène
+à Rome, il y a mille sentiers qui mènent au château de
+Luciennes. Dans ce château, la dame est un mystère, une
+fable, une aventure, un accident! Rien de trop haut pour
+elle... et rien de trop perdu dans les fanges. Les uns la
+saluent jusqu'à terre et par habitude, les autres font semblant
+de ne pas la reconnaître, ingrats! à qui cette femme
+a tout donné!</p>
+
+<p>Quant aux duchesses, aux marquises, aux tabourets de
+la cour, elles couvrent de leurs mépris cette infortunée...
+Il est vrai que ces mépris sont bel et bien de l'envie, uniquement
+de l'envie... Elle, alors arrogante et superbe
+comme une fille de joie et de fortune royale, elle méprise
+également ces respects et ces dédains; elle marche, et le
+front levé dans ce Paris, dont elle fut la souveraine; et
+elle va partout, en simple artiste, qui est restée et femme
+et reine, en dépit de tous les changements de son visage et
+de sa destinée...</p>
+
+<p>&mdash;Or ça, repris-je, ému jusqu'au fond du c&oelig;ur, si je
+vous comprends bien, cette femme est une prostituée,
+une honteuse personne élevée à toutes les grandeurs de la
+prostitution! Elle à vécu de honte et d'infamie; elle a fait
+pleurer le misérable; honoré le lâche, adoré le brigand;
+elle a rempli les Bastilles et vidé le trésor?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Barnave, et c'est cela pour quelques-uns;
+mais pour les autres, c'est une idéale créature, encore
+adorable! Elle est le rêve enchanteur de la dernière passion
+des rois de France. Elle a remplacé Agnès Sorel,
+dame de beauté, comme le feu roi remplaçait Pharamond;
+authentique et précieuse relique de l'amour, comme l'entendaient
+les vieux Bourbons de France, au temps du
+pouvoir absolu; c'est une savante à chasser les nuages
+d'un front couronné; c'est un jovial cynique exhalant les
+parfums les plus rares, vêtu de gaze et chargé de fleurs;
+c'est un des lutins de Cazotte, un prophète; c'est mieux
+qu'une femme, il y a bien des jeunes gens, et des plus
+beaux qui la rêvent. Comprenez-vous? c'est la seule entre
+toutes les choses qu'il allait perdre à jamais qu'ait regrettée,
+à son lit de mort, le roi Louis XV dans ce beau
+royaume qui fut à lui le dernier.</p>
+
+<p>Je me levai presque désespéré.&mdash;Assez, assez, Barnave;
+cessez de grâce, et brisons là cette exécrable moquerie.
+O ciel! serait-ce possible et vraisemblable, en
+effet? Cette femme... aurait-elle à ce point l'ingénuité, la
+grâce et le charme? Aurait-elle, en son abandon même,
+la voix, la plainte et la douleur de la vertu qui succombe...
+Ah! feindre ainsi! jouer ce rôle affreux de la
+courtisane amoureuse, oublier si complétement ce qu'elle
+était dans ces palais fangeux, dans les bras de ce vieillard,
+dans le tumulte et le bruit de ses tristes amours...
+Madame du Barry sous ce masque, y pensez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous dit que ce n'est pas madame du Barry elle-même?
+Elle a l'habitude et la conduite de ces sortes d'intrigues;
+elle a présidé, la première, à ces bals où tout est
+possible, où tout est permis; elle est la vanité même,
+elle n'a plus de roi de France à séduire; elle a voulu savoir
+ce qu'il fallait penser d'un prince de Wolfenbuttel...</p>
+
+<p>&mdash;Et je suis parfaitement de votre avis, reprit une
+grosse voix... Voilà, trait pour trait, l'image exacte de la
+plus séduisante coquine qui se soit assise au trône de
+France... Et, vive Dieu! mon prince... il faut que vous
+soyez né sous une heureuse étoile pour avoir rencontré
+madame du Barry.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+
+<p>L'homme qui parlait ainsi, c'était Mirabeau lui-même!
+Il avait l'&oelig;il du lynx et l'oreille de la taupe; il concevait,
+il comprenait, il entendait toute chose; et de toute chose
+il faisait un profit, disant que c'était dans son domaine...
+Enfin ce qu'il n'entendait pas, il le devinait.&mdash;Vive à
+jamais la comtesse du Barry! s'écria-t-il... Et plût au ciel,
+mon confrère... et mon rival, Barnave, que vous n'ayez
+pas d'autre amour...</p>
+
+<p>Interpellé brusquement par cette voix irrésistible, Barnave
+étonné s'éloigna sans mot dire, et s'inquiétant fort peu
+des doutes dans lesquels il m'avait plongé... Mirabeau
+suivit du regard Barnave qui s'éloignait. Il y avait dans ce
+regard de l'intérêt et de la pitié:&mdash;Noble jeune homme,
+dit-il, sublime enfant, dont le c&oelig;ur vaut mieux que la tête!
+Génie inquiet dont l'éloquence n'a pas d'égale! Barnave,
+emporté par la passion qui te brûle! Infortuné! comme
+il a menti à sa vocation, lorsqu'il a pris sa place au premier
+rang des grands démolisseurs...</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, pourtant, Monseigneur, reprit Mirabeau,
+ce que venait faire ici madame du Barry, quel chagrin
+pressait Barnave et pourquoi fuit-il ainsi à mon aspect?</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes entré dans un de ces moments de malaise
+qui attristent souvent notre ami, répondis-je, il n'eût
+pas voulu être surpris, surtout par vous, dans cet état de
+faiblesse et d'égarement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est grand dommage, en vérité, que toute cette
+âme et tout ce c&oelig;ur en soient réduits là qu'ils n'osent
+plus se montrer, dit Mirabeau; en vérité, c'est un grand
+malheur d'aller si vite, quand on marche dans un sentier
+si mal frayé et si obscur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, repris-je, est-ce bien vous, Monsieur, qui parlez
+ainsi, et ces regrets conviennent-ils à la bouche de Mirabeau!
+Il me semble, en effet, que si la France obéit aux
+passions qui l'emportent, et si elle parcourt des sentiers
+obscurs, c'est bien vous qui l'avez voulu. C'est votre main
+qui l'a poussée hors des sentiers battus, c'est aux accents
+de cette voix souveraine qu'elle s'est mise à courir çà et
+là, échevelée et saisie de terreur. Voyez, monsieur, que
+d'épouvante! En ce moment, le trône est ébranlé, l'ardente
+calomnie entoure incessamment votre jeune reine,
+le vieux temps est perdu, les vieilles m&oelig;urs sont effacées,
+les ruines s'amoncellent dans ce royaume où rien ne se
+fonde... où tout est mort. Le hasard, aveugle dieu, préside
+aux destinées de ce beau royaume. Écoutez! mille
+prédictions sinistres pèsent sur ce roi plein de respect!
+En ce moment, plus d'appui pour le trône au dedans, au
+dehors la vieillesse des uns et la jeunesse des autres lui
+sont également funestes; en vérité je ne sais rien de plus
+triste que cette position des affaires qui ne fait le bonheur
+de personne; il est vrai qu'elle a fait votre gloire
+à vous, Mirabeau, mais que de doute et de malaise au
+fond de cette gloire unique et sans rivale! Hélas la triste
+position! qui a réduit notre Barnave à cette lutte terrible
+de son esprit et de son c&oelig;ur, et qui le perdra, n'en doutez
+pas!</p>
+
+<p>Mirabeau se prit à réfléchir profondément:&mdash;Je conviens,
+reprit-il après un silence, et j'avoue en effet que
+ce sont là de grands malheurs généraux et particuliers.
+Toutefois c'est bien malgré moi que le trône en est venu
+à cette extrémité. Je suis né un sujet du roi, un sujet
+loyal, et rien ne m'eût été facile comme d'oublier les abus
+cruels du pouvoir, sur ma personne et sur ma liberté.
+Malheureusement le roi est mal conseillé; il est aveugle!
+Il ne comprend pas! Il ne sait pas que la parole est
+la force et la vie... Et quand je venais au roi, le regard
+plein de pitié, le c&oelig;ur plein de pardons, quand j'implorais...
+la permission de me perdre en sauvant le trône...
+ils se sont écriés que je jouais ma comédie, et que le trône
+serait déshonoré d'être sauvé par Mirabeau! Les voilà
+bien... les voilà tous!... Et maintenant ils m'implorent,
+ils me supplient, ils se prosternent: Mirabeau, sauvez-nous!
+Sauvez-nous, Mirabeau... Il est trop tard! Je voudrais
+les sauver, mais que faire? ô royauté misérable!
+C'est la faute de son orgueil et non pas la mienne, à moi,
+abreuvé de tous ses dédains!</p>
+
+<p>J'observais Mirabeau disant ces paroles. Son front était
+chargé de nuages, son visage, ouvert et franc, s'était contracté
+sous une sensation pénible; il y avait dans toute
+sa personne éloquente et superbe quelque chose qui ressemblait
+au remords, mais à un remords combattu.</p>
+
+<p>Le Titan... le voilà écrasé sous les montagnes qu'il a
+soulevées! Phaéton, le voilà brisé sous le char qu'il a
+conduit! Le révolté recule à l'aspect de sa révolte! Ah!
+tu veux détruire et renverser... ruine et détruis, brise et
+renverse afin que l'heure arrive où ton crime apparaisse
+à ta conscience, ivre de vengeance et de remords.</p>
+
+<p>Cependant, nous restions plongés l'un et l'autre dans
+une méditation profonde, interrogeant l'avenir, épouvantés
+de l'heure présente... Et Mirabeau reprenant la
+parole, en secouant la tête avec fierté:&mdash;Certes, il y aurait
+de la lâcheté à désespérer du trône: avec la constitution
+telle qu'elle est, tout peut se réparer encore à condition
+que les mêmes hommes qui ont poussé le royaume
+à ces progrès inespérés arrêteront le char dans sa
+course... il n'y a pas d'autre remède, et pas d'autre secours.</p>
+
+<p>&mdash;Et voilà précisément, monsieur de Mirabeau, où est
+mon doute. C'est un singulier maître et difficile à régler,
+le mouvement: quand une fois on lui a livré l'âme d'un
+peuple, et sitôt que le peuple aveugle s'est mis en marche
+emportant les v&oelig;ux, les espérances et les craintes
+d'un royaume, allez dire à ce peuple: <i>Halte-là!</i></p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, Monsieur, le char est lancé, mais peut-être,
+en me plaçant tout vivant sous sa roue, au risque d'être
+écrasé, pourrai-je l'arrêter un instant? Rien qu'une heure
+et tout serait sauvé. On revient si vite en France à la vérité,
+au bon sens, pour peu que la France ait le temps
+de se reconnaître. Enfin, croyez-moi, voilà mon ambition
+présente... Sauver le roi ou périr. Car, entre nous,
+mon entreprise est une tâche odieuse, absurde, impossible,
+et ma royauté me poursuit comme une honte.
+J'étais né peut-être, comme mon cousin le duc de Guise,
+pour être un héros des dissensions armées, des guerres
+civiles, des révoltes de citoyens; mais jamais je n'aurais
+accepté ces émeutes que pour venir, après un jour de
+victoire, m'agenouiller orgueilleusement devant la majesté
+soumise de mon roi. Oui, j'aurais été heureux et
+fier de me montrer sujet fidèle, après avoir prouvé que
+j'étais un sujet redoutable. À l'heure où nous sommes la
+sédition est changée, et la révolte a perdu toute sa grâce
+à mes yeux, depuis qu'elle n'aboutit plus aux pieds du
+trône... Ah! fi d'une sédition en guenilles! Fi de ces mains
+mal lavées! Que m'importe, en effet, d'avoir brisé le joug
+léger de la cour, s'il faut porter le joug d'un autre souverain
+qu'on appelle le peuple? Sous cet étrange souverain
+que nous nous sommes donné, l'esclavage est une
+honte et devient un joug insupportable; moi-même, le
+maître absolu de ce peuple, dont j'ai retrouvé le nom
+perdu, après que Montesquieu eut retrouvé ses titres
+égarés, à quelles humiliations m'a condamné son caprice!
+Allons, Mirabeau, parle haut, dis ceci, dis cela,
+si tu veux qu'on t'applaudisse; allons, Mirabeau, notre
+histrion Mirabeau, de la colère ou de la haine, si tu
+veux que nous soyons contents; allons, Mirabeau, éclate
+et tonne, prie et pleure et calomnie, au gré de nos passions,
+renverse et brise et tue! O popularité fatale! humiliante
+protection! indigne succès! À ce vil métier j'ai
+perdu toute mon âme; pour cette vile royauté j'ai
+renoncé à mes préjugés les plus chers; j'ai brisé ma précieuse
+couronne de comte, que j'avais défendue contre
+les Caramans eux-mêmes; je suis devenu un fanatique!
+Mes vices, mes vices si chers, je les ai oubliés et je leur
+impose un frein. Je me cache, oh! qui l'eût dit! pour aimer
+ma chère maîtresse, et je me drape en vertueux. Que je
+m'ennuie et quel vide en tout ceci! Pour moi, la vie est
+le néant, elle me pèse et me lasse; et je sens dans mon
+c&oelig;ur le plus poignant des remords, non pas le remords
+d'un crime inutile, mais le remords d'une folie sans excuse;
+le remords d'une faute! Enfin quand je songe aussi
+que l'opposition n'est plus de mon côté; que c'est moi
+qui suis le maître, et qu'il y a à défendre une monarchie...
+un roi, quinze siècles; quand je me vois, à présent
+le maître absolu, sans obstacle, et que là-bas une
+reine de France, une femme... appelle en vain le ciel et
+les hommes à son aide!... et que moi je suis là, frappant
+cette monarchie à terre, méprisé par cette reine, odieux
+à ce bon roi qui m'a délivré!... Non certes! non, cela ne
+peut durer; il faut que je sorte à tout prix de ce malaise
+et de cette honte; il faut que j'en sorte ou que je
+meure!...</p>
+
+<p>Ainsi il parlait désespéré; il attendait une réponse; il
+hésitait.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez-vous pas, lui dis-je enfin, de rencontrer
+des obstacles, même dans votre bonne volonté pour cette
+monarchie au désespoir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, voulez parler des courtisans, reprit-il; vous
+avez raison, c'est une race dangereuse. Mais populace
+pour populace, et tout bien pesé, j'aime encore mieux
+celle-là que celle-ci; celle-là rampe, et je l'écrase; au
+contraire, l'autre est reine, et c'est moi qui la flatte. La
+plus dangereuse des populaces, c'est la vraie populace,
+qui hurle et qui s'en va dans la rue en criant: <i>tue et tue!</i>
+Elle hait la guerre, elle hait le génie et le linge blanc.
+Elle a cru me faire une grâce extrême en me permettant
+la poudre à mes cheveux, un carosse et derrière mon
+carosse un laquais. Décidément, c'est un parti pris; là,
+dans mon âme, et là, dans ma tête, il faut, sujet, que je
+revienne au roi; homme, que je revienne à la reine...
+orateur, que j'impose au peuple qui m'entend, mes volontés
+suprêmes... Seulement, dites-moi, dans cette
+grande résolution que je prends aujourd'hui, voulez-vous
+me servir?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne doutez pas de mon zèle à vous servir, monsieur
+de Mirabeau! je suis tout à vous, ordonnez. À mon
+premier voyage à Versailles, je l'ai promis à Barnave;
+pour sauver la reine de France, pour sauver la s&oelig;ur de
+notre empereur, rien ne doit me coûter; ma vie est à
+vous, à ce prix.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, ce soir, à onze heures, vous consentez à me
+prêter un cheval et à me suivre, vous-même, vous tout
+seul, au rendez-vous de cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Mes chevaux seront prêts à onze heures.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra prendre garde à ne pas être remarqué, ce
+soir. Il y va du salut de la monarchie, il y va de ma vie,
+une vie aujourd'hui précieuse entre toutes, car bien certainement,
+si le loyal parti dont je me suis fait l'esclave
+vient à me deviner, je suis mort! et, véritablement, avant
+ma tâche accomplie, il me serait pénible, il me serait
+affreux de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Que dites-vous, Monsieur? votre mort ce serait un
+grand deuil pour les âmes intelligentes qui vous suivent
+dans cette ardente carrière; ce serait un coup fatal qui
+dérangerait cette lutte inégale entre le roi et le peuple, à
+laquelle seul, tout seul, vous pouvez mettre un terme.
+Enfin, pour ma part, ce me serait une profonde, une
+inconsolable douleur de vous perdre à l'heure où je commence
+à vous connaître, ô vous, mon grand homme
+et mon héros!</p>
+
+<p>&mdash;Votre héros! après Barnave pourtant.</p>
+
+<p>&mdash;Barnave est si malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Ajoutez, il est si jeune et si grand rêveur, si cruellement
+marqué par le destin! Ici il passa la main sur son
+front en relevant sa crinière.</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui de nous n'est pas frappé à mort? Moi
+même je sens à mon front le signe fatal.</p>
+
+<p>Puis se retournant vivement:&mdash;Ce soir à onze heures
+dans votre cour.</p>
+
+<p>&mdash;Les chevaux et le courrier de M. le comte... seront
+prêts à partir!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+
+<p>À onze heures du soir nous étions à cheval. Mirabeau
+se mit en selle en excellent cavalier qu'il était. Avant de
+sortir dans la rue, il s'enveloppa de son manteau, et le
+voilà parti les yeux baissés. D'abord nous marchâmes
+avec précaution; nous fîmes plusieurs détours pour
+n'être pas suivis; puis bientôt quittant Versailles, nous
+entrions dans ces bois épais qui mènent de Versailles à
+Saint-Germain. La nuit était sombre, le vent agitait la
+cime des arbres, l'herbe se froissait sous les pas des chevaux,
+le gibier de la forêt passait et repassait avec mille
+bruits confus... Mirabeau marchait le premier, moi, je le
+suivais en silence avec l'obéissance passive d'un cavalier
+qui suit son capitaine, et sans avoir demandé où nous
+allions.</p>
+
+<p>J'en étais venu, encore une fois, à jouer le rôle secondaire
+auquel je m'étais vu condamné tout d'abord;&mdash;le
+rôle d'un agent sans intelligence, qui ne sait même pas
+pourquoi il est dévoué, et qui cependant se dévoue,
+entraîné par une force irrésistible. Ainsi j'allais subjugué
+par Mirabeau, le suivant en aveugle et sur de vagues promesses
+échappées à son découragement. Le Mirabeau
+populaire, en ce moment le voilà qui trahit sa cause et
+qui revient par instinct à ses amours primitives; le voilà
+qui va sauver le trône qu'il a perdu; il se glisse en ces
+ténèbres, cachant son visage et dissimulant sa route,
+livré aux angoisses d'un nouvel avenir et d'un passé
+qui le lie étroitement avec les principes qu'il va combattre.&mdash;À
+quelle lutte horrible était soumise cette âme
+ardente, active et pleine d'incertitude! Il ne restait plus
+rien de l'échappé de la Bastille, du calomnié, du méprisé
+qui se venge, et qui devient dieu dans la foule; c'était
+l'homme d'État, pensif et réfléchi, s'arrêtant honteux devant
+des ruines, et tiré de son enivrement par des voix
+de détresse. O misère! Il tremble à l'idée que de toutes
+ces ruines il n'en saurait relever une seule! Aussi bien
+je n'ai jamais vu plus d'abattement et de tristesse que
+dans la marche silencieuse de Mirabeau traversant la
+longue forêt: sa tête était penchée sur sa poitrine, et de
+temps à autre de violents coups d'éperons dans les flancs
+de son cheval venaient attester la violence des passions
+qui le brûlaient.</p>
+
+<p>Nous marchions toujours, lui, silencieux et préoccupé;
+moi, pensif et tout entier à mille idées étranges que je
+rougissais de m'avouer; héros tous deux, lui, à la façon
+d'un grand homme qui s'est trompé; moi, comme un
+homme faible et qui va au hasard sans savoir où.</p>
+
+<p>La forêt était sombre et le ciel était noir, la route ne
+finissait pas. Où allions-nous?</p>
+
+<p>Hélas, je vous porte envie, ô Mirabeau! Votre étoile
+vous guide: une reine est là-bas qui vous attend; vous
+savez où vous allez; quelle voix vos oreilles vont entendre;
+et quelles prières, quelles paroles! quelle main vous
+sera tendue en signe de confiance! Pour moi, je vais à
+votre bon plaisir; je ne sais d'où je viens, où je vais, et ce
+que je suis aujourd'hui, sinon le très-humble valet des
+passions et des hommes qui ont besoin de moi!</p>
+
+<p>Nous n'avions pas encore rompu le silence, quand
+nous arrivâmes au carrefour de la forêt: six chemins à
+la fois se présentèrent à nos pas incertains, un poteau
+unique étendant six bras de chêne indiquait aux passants
+la route à suivre; mais la nuit était déjà sombre, et il
+devenait impossible de lire les inscriptions tracées sur le
+poteau.</p>
+
+<p>Mirabeau s'arrêta; il releva la tête, il tourna autour du
+poteau indicateur, cherchant sa route, et déjà fort inquiet,
+et tremblant de laisser passer l'heure du rendez-vous.</p>
+
+<p>Plus il cherchait, plus il tournait dans le rond point,
+plus les chemins se croisaient, se heurtaient, se mêlaient;
+c'était comme une danse échevelée où les arbres tournent,
+remuant leurs branches avec l'élégance d'un danseur
+dont la tête est chargée de plumes: ainsi dansait la forêt.
+On eût dit, la voyant se mouvoir en cercle devant nous,
+d'une roue de fortune entraînant avec les v&oelig;ux animés,
+les espérances, la bonne humeur, et les imprécations
+terribles des joueurs.</p>
+
+<p>Mirabeau était immobile, éperdu, béant; il sentait
+qu'il était doublement hors de sa route, égaré à jamais,
+doublement égaré, comme un homme qui ne peut
+avancer ni reculer.</p>
+
+<p>Les nuages marchaient dans le ciel parsemé de taches
+lactées, c'était au ciel un mouvement inverse avec celui
+de la terre, c'était une rotation double en sens divers,
+double et sur un mouvement inégal, sur une mesure entrecoupée;
+un chaos sans règle, un mouvement sans
+cause, un pêle-mêle, une fascination nocturne impossible
+à décrire et dont il était impossible en effet de se
+tirer.</p>
+
+<p>Le chaos était là, avançant, reculant, s'alongeant à
+terre et s'élevant jusqu'aux cieux; il se cachait dans l'arbre
+épineux, il soupirait dans le buisson touffu, il riait à
+gorge déployée, accroupi au sommet du poteau invisible;
+le chaos, pâle et gigantesque, flagrant, moqueur, il nous
+tendait ses sept bras mystérieux pour nous étouffer.</p>
+
+<p>On entendait à la fois des bruits étranges; des ombres
+glissaient, voilées et soupirant; le carrefour s'approchait,
+reculait, prenait toutes les formes, carré, long, oblong,
+rond, en pointe, en pyramide, en trapèze, ou plat
+comme la pierre d'une tombe, élevé comme une colonne
+triomphale, saisissant à faire peur toutes les formules
+géométriques; il eût fallu un génie à la Newton pour
+soumettre à la moindre équation ces lignes brisées, ces
+trapèzes fantastiques, ces capricieux sphéroïdes qui naissent,
+qui grandissent, qui s'effacent, comme grandit et
+s'efface en se déridant le cercle fragile de l'onde ouverte
+au caillou.</p>
+
+<p>Arrivés à cet endroit du chemin, nous sentîmes que
+nous étions égarés, égarés jusqu'au lendemain, sans un
+bruit qui nous guide, un frisson, un tintement, un cri de
+bête fauve, un chant d'oiseau, une onde, un murmure,
+un écho, une fumée au-dessus des arbres, sans une étoile
+dans le ciel... Perdus, perdus, absolument perdus!</p>
+
+<p>Mirabeau descendit de cheval, il s'assit au pied du poteau,
+il porta sa main sur ses yeux, et je l'entendis soupirer
+profondément. C'étaient de rudes soupirs, partis du
+fond d'une vaste poitrine; il y avait dans ce soupir je
+ne sais quoi de ferme et de résolu, qui attestait le découragement
+d'une homme supérieur.</p>
+
+<p>Il resta un quart d'heure à se lamenter tout bas. J'étais
+descendu de cheval à son exemple, et je m'étais assis à
+ses côtés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que le ciel ne veut pas la sauver, me
+dit-il en me montrant le ciel.</p>
+
+<p>Puis il reprit:&mdash;Oui, là-haut un nuage, un mince
+nuage au-dessus d'une mince étoile, et voilà une reine à
+jamais perdue! Une reine! une femme! une femme qui
+m'attend, sous ce ciel glacé; elle frémit, elle pâlit, elle
+tremble au souvenir de mon nom; elle prête, attentive,
+l'oreille à l'horloge de son château, pour savoir si l'horloge
+sonnera minuit, l'heure où vient le fantôme!&mdash;et
+cette nuit le fantôme attendu ne viendra pas! La grille de
+fer restera fermée; à tous mes crimes envers elle, elle
+ajoutera un nouveau crime, elle dira: <i>C'est un lâche!</i> Et
+elle sera irritée, non pas en reine, en femme; elle se méprisera
+d'avoir songé à moi, qu'elle méprise! Alors le
+mépris plein le c&oelig;ur, elle regagnera la couche de son
+triste époux, et cet époux endormi, qui ronfle, insouciant
+comme un villageois dont la récolte est achevée,
+elle le regardera avec complaisance, et, songeant à moi,
+elle le trouvera beau! Moi, cependant je vaudrai à ce mari
+vulgaire un baiser de sa femme, et je réchaufferai cette
+couche inerte. Ah! femme et reine, elle imaginera que
+je me suis vanté auprès de la reine et qu'on m'a vanté
+près de la femme! Ah! je ne suis ni le tribun qu'on lui a
+dit, ni l'amoureux qu'on lui a vanté. Elle croira qu'une
+nuit passée à tous les vents d'un ciel orageux me fait
+peur. Alors dans cette obscure forêt s'accomplira ma vie,
+et je mourrai en conspirateur subalterne! Après quoi elle
+racontera que je venais pour demander pardon, et qu'elle
+m'a fait fermer sa porte! Ah! malédiction sur moi, Mirabeau!
+malédiction sur la terre et sur le ciel, sur cette
+terre qui tourne et sur ce ciel qui reste noir!»</p>
+
+<p>Il frappait sa poitrine et sa tête, il était hurlant. J'en
+eus pitié, je ne lui parlai pas.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureuse! Ah! malheureuse! reprenait-il, je
+venais si content et si fier de la sauver! Je portais à ces
+pieds sacrés et charmants tant de zèle et tant de respects!
+Je lui voulais crier grâce! et merci! pardon!... mais ce
+maudit nuage a tout effacé, tout brisé! tout déshonoré!
+Pourtant cette royauté que j'allais sauver, qu'a-t-elle fait
+au ciel, pour qu'il se voile ainsi sans pitié? Vieille monarchie,
+antique rempart... Royauté de la France! morte!
+morte! morte! Morte! parce que j'ai passé la jeunesse
+d'un libertin; parce que j'ai été dés&oelig;uvré et joueur.
+Morte! parce que j'ai fait des dettes que je n'ai pas
+payées, parce que j'ai été séducteur adultère et vagabond
+sans respect pour mon père, et sans obéissance à
+mon roi! Parce que j'ai enlevé la jeune femme à son
+vieil époux. Morte! parce qu'un nuage passe dans le ciel
+effaçant les lettres de ce poteau au moment où je franchis
+ce carrefour. Je voudrais bien tenir ici quelque philosophe,
+un philosophe chrétien, pour lui expliquer la vanité
+de l'histoire du monde, et pour lui dire à combien
+peu tient un sage, à commencer par un apôtre, à finir
+par moi, dont mon cheval aurait pitié!»</p>
+
+<p>Il se mit à pousser un éclat de rire, comme s'il eût
+entendu lire en cet instant l'Histoire universelle de
+Bossuet.</p>
+
+<p>Ce fut tout à fait comme s'il eût parlé; son rire ici,
+dans la forêt, autant que sa parole à la tribune, rencontra
+l'écho obéissant! Il fut se briser contre le tronc des
+arbres, contre la pierre du rocher, contre la voûte du
+ciel, il se prolongea bien loin, plus loin que nos oreilles
+purent l'entendre; il ne s'arrêta que dans le jardin de la
+reine, à la place même où Mirabeau était attendu.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a parlé, reprit-il, des stoïciens. Pour être stoïcien
+il fallait avoir un manteau; j'ai un manteau; le stoïcien
+s'enveloppait dans un manteau, et il attendait. C'est
+ainsi qu'on a tué César: il était appuyé contre la statue
+du grand Pompée, comme je suis appuyé contre ce
+hêtre...</p>
+
+<p>Il ajouta, toujours avec la voix du désespoir:&mdash;Je ne
+voudrais pas être Brutus, j'aimerais mieux mourir dans
+le manteau de César!</p>
+
+<p>Il s'enveloppa dans son manteau; il s'étendit de tout
+son long auprès du hêtre, et, chose étrange... il s'endormit.</p>
+
+<p>Il rêva, il rêva tout haut. Il rêva de noblesse et de
+liberté; il rêva de la reine et de ses maîtresses; il rêva la
+plus extrême indigence et la plus incroyable richesse; il
+rêva de Maury et de Duport; il rêva de l'Angleterre et de
+la France; il eut des éclats de rire et des sanglots; il sentit
+ses mains chargées de chaînes, et il entendit tomber la
+Bastille; joie immense et sans frein, atroces douleurs,
+orgueil satisfait, inépuisable repentir, cris, larmes, sanglots,
+sourires, chansons, baisers lascifs, procès, calomnies,
+tribune, éloquence, ivresse, travail, perte ou gain,
+amitié, haine, dévoûment et vengeance, ah! les passions
+viles, les passions d'un noble c&oelig;ur! Il y eut de tout cela
+dans son rêve. Un rêve affreux, le rêve idiot d'un géant
+ivre mort; le rêve enchanté des plus belles années!
+C'était de l'épouvante, et c'était de l'extase, ici, là haut,
+là bas, dans l'enfer! Le vieux hêtre, enivré de ce sommeil
+douloureux, se balançait sur cette tête volcanique; la brise
+soufflait dans cette épaisse chevelure, un buisson ardent.
+J'assistais, sans le savoir, à l'un de ces sommeils solennels;
+sommeil de visions étranges comme en eut un le dernier
+Brutus aux champs de Philippes, dernier sommeil d'un
+grand homme qui résume sa vie, et qui sent au dedans
+de lui-même qu'il va mourir.</p>
+
+<p>Tout à coup, sans aucun bruit avant-coureur, et comme
+s'il se fût échappé de l'arbre entr'ouvert, je vis un homme
+auprès de Mirabeau qui dormait. Cet homme était vêtu
+de noir; il me parut d'une taille gigantesque, il étendit
+une large main sur l'orateur endormi, et le secouant fortement:</p>
+
+<p>&mdash;Debout! debout! disait-il d'une voix basse et solennelle,
+allons, debout! Est-ce bien le temps de dormir,
+ouvrier maladroit qui reviens si tard à la vigne de ton
+seigneur! Ne voilà-t-il pas, Monseigneur, une aventure
+héroïque? O l'événement honteux! Cet homme sort de
+sa maison comme un voleur; il se cache dans l'ombre,
+il se dérobe à ses espions, il part sous la sauvegarde et
+sur l'honneur d'un étranger; il marche vite parce qu'il
+sait combien le retard peut être funeste et quel but dangereux
+il se propose; il remonte à rebours de sa vie, il
+nage contre le torrent qu'il a suivi jusqu'alors, et puis à
+la moindre difficulté de la route, au moindre obstacle, ô
+douleur, ce héros, sorti de chez lui pour être un héros,
+il hésite, il s'arrête, il s'assied sur l'herbe, il s'endort; il
+dort, comme si la question qu'il va débattre était une
+simple question de vie et de mort. Oh! courageux pour
+tout détruire, lâche au contraire et nonchalant quand il
+faut réparer! Prêt à dormir, à rêver quand il faut agir! il
+lui faut pour être un homme une tribune, un écho! seul
+avec lui-même, il n'est plus qu'un lâche et un fou! C'est
+un présomptueux qui se perd, qui perd tout le monde,
+oubliant même sa passion pour les femmes, la seule passion
+de son c&oelig;ur, sa plus criminelle passion, la passion
+la plus chère à son âme! Or, il faut que ce soit moi qui le
+réveille, et j'ai beau le secouer, il ne se réveille pas!</p>
+
+<p>Et il le secouait toujours, mais en vain! C'était un
+sommeil de plomb, un rêve enraciné dans l'âme, un
+drame hardiment commencé dans une partie de ce crâne
+inaccessible à tout bruit terrestre, et qui s'accomplissait
+lentement! Alors l'inconnu se penchant sur Mirabeau:</p>
+
+<p>&mdash;Mirabeau! comte de Mirabeau! cria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'appelle? allons! me voici! cria à la fin Mirabeau
+du fond de sa poitrine avec une voix lointaine, une
+voix qui s'échapperait du tombeau!</p>
+
+<p>&mdash;Mirabeau! comte de Mirabeau! n'avez-vous pas
+promis d'être exact à un rendez-vous, cette nuit même?
+Avez-vous tendu la main à la monarchie aux abois?
+Avez-vous quitté votre banc à l'assemblée pour aller donner
+un démenti formel à vos révoltes passées? N'êtes-vous
+pas un traître à votre parti plébéien? ne marchez-vous
+pas, dans la nuit, sur les bords d'un abîme sans fin?
+Comte de Mirabeau! pourquoi donc vous endormir sur
+les bords de cet abîme? Il sera toujours assez temps de
+vous reposer quand vous y serez tombé; réveillez-vous,
+comte de Mirabeau! réveille-toi, Mirabeau!</p>
+
+<p>Mirabeau se leva sur son séant. Ses yeux étaient ouverts,
+mais il ne voyait pas; son regard était transparent
+et terne, il le fixait sur l'inconnu:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-il, par pitié! laisse-moi dormir, je dors! La
+fatigue à la fin m'a pris, il faut que je me repose et que
+je dorme, absolument je veux dormir! Il y a si longtemps
+que je suis actif! Tiens, prends mes mains, attache-les;
+lie avec des chaînes de fer ces deux pieds inutiles, apportez
+ici la Bastille, entourez-moi de ses murs épais, j'y consens,
+je le veux, je t'en prie, et qu'on me ramène en prison.
+En prison, on dort, on pense, on fait l'amour, on vit
+d'amour, on n'est pas enivré par cette fausse gloire, on
+n'entend pas ces clameurs d'un peuple injuste, on n'a pas
+à revenir sur ses actions de la veille, on n'a pas à renier
+son nom et sa gloire, on n'a pas de remords. C'en est
+fait, ma route est finie, à jamais finie, et je reste ici, ici
+à jamais! Ainsi parlait ce lutteur encore endormi.</p>
+
+<p>Mais l'inconnu reprenait, toujours d'une voix grave et
+lente:&mdash;Mirabeau, comte de Mirabeau, réveillez-vous,
+debout! à cheval! à cheval! le temps fuit, minuit approche,
+une femme vous attend!</p>
+
+<p>Et Mirabeau déjà plus éveillé:&mdash;Une femme, en effet...
+elle m'attend; elle est belle et jeune et m'appelle, elle me
+sourit; une créature à part dont l'aspect m'était défendu
+et dont j'approcherai assez près, cette nuit, pour respirer
+le parfum de ses vêtements. Que de progrès n'as-tu pas
+faits, Mirabeau, depuis la femme du cantinier, au fort de
+Joux?&mdash;Mais qui donc me dira le nom de la grande
+dame qui m'attend? reprit-il en élevant la voix.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur de Mirabeau, s'écria l'inconnu, un galant
+homme, un seigneur, a-t-il jamais oublié le nom de la
+femme qui l'attend?</p>
+
+<p>Mirabeau releva la tête:&mdash;O Mirabeau! pauvre homme
+et pauvre fou, dit-il, que tu es différent de toi-même! À
+me voir étendu et dormant, dirait-on que je marche à la
+faveur la plus enviée? Ah! certes, j'en ai bien connu des
+hommes, des républicains qui donneraient leur vie en
+échange du quart d'heure qui m'attend. Surtout, et disant
+ces mots il mettait son doigt sur sa bouche en façon de
+secret; surtout, il est un jeune homme accompli en génie
+et en amour, qui languit et qui se meurt, parce qu'il m'a
+trouvé sur son chemin, moi plus puissant que lui dans le
+peuple, et parce que je l'ai caché dans mon ombre, lui
+si jeune et si beau, et que les regards qui m'arrivaient
+n'ont pas su l'atteindre. Ainsi va le monde! Il est fait
+ainsi! Ce jeune homme eût tout sauvé!... Versailles ne
+sait pas même le nom de ce jeune homme! Et moi,
+vaincu, brisé, on m'appelle! Cette aimable et jeune renommée,
+on l'ignore dans ces hautes régions, pendant
+que mon épouvantable renom m'ouvre à tous battants
+toutes les portes. Il irait, lui, à cette cour tremblante et
+qui demande enfin pardon à l'éloquence, au génie, à la
+liberté, il irait pour sauver la femme uniquement; j'y
+vais, moi, pour sauver la reine. Et maintenant que j'y
+songe, ami, tu as raison, le temps presse, hâtons-nous,
+j'ai trop dormi; debout! debout! à cheval! à cheval!
+comte de Mirabeau!» Disant ces mots, il était déjà à
+cheval.</p>
+
+<p>L'inconnu s'enfonça dans un des six chemins, en nous
+disant: <i>Suivez-moi!</i>...</p>
+
+<p>Nous le suivîmes quelque temps. Arrivés à une hauteur,
+nous découvrîmes à nos pieds le château de Saint-Cloud
+qui dormait au milieu de son parc immense, au
+bruit des flots.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà votre chemin, nous dit le guide; allez à votre
+but, M. le comte, et rendez-moi grâce enfin de vous
+avoir réveillé, le sommeil le plus involontaire peut être
+un crime en ces temps de révolutions. Or vous ayant tiré
+de ce mauvais pas, écoutez ma prière au nom de votre
+âme, au nom de votre honneur: sauvez la reine et
+sauvez-la par tous les moyens que vous trouverez dans
+votre c&oelig;ur ou dans votre génie. Au nom du ciel, sauvez-la!
+au nom des hommes, sauvez-la! Enfin, si j'ose ainsi
+parler, au nom des combats qui déchirent mon âme, au
+nom des angoisses les plus cruelles qui puissent flétrir la
+jeunesse et l'intelligence, au nom d'un amour insensé,
+en mon propre nom... ô maître absolu des opinions et des
+volontés de la France!... ayez pitié de la reine. Ah! sauvez-la!
+sauvez-la!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je la sauverai, en ton nom et par pitié pour
+toi, Barnave! Au nom de ton amour, s'écria Mirabeau.</p>
+
+<p>Je m'écriai:&mdash;Barnave!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit l'inconnu, Barnave! Et malheur à ceux
+qui douteraient de la reine! et malheur à vous, Mirabeau,
+si jamais cette illustre occasion était perdue! Ah! que de
+repentirs! quels remords à notre dernier jour!</p>
+
+<p>À ces mots, il partit.&mdash;Barnave, où vas-tu? cria Mirabeau.
+Il se fit un moment de silence, et nous entendîmes
+une voix dans le lointain:&mdash;Je retourne à l'assemblée,
+où je veux abattre à tout jamais le trône que tu vas
+sauver.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+
+<p>Nous étions, sans le savoir, sous les murs du château de
+Saint-Cloud. Au mot d'ordre et prononcé tout bas, la
+grille s'ouvrit pour nous laisser passer et se renferma en
+silence; nous parcourûmes lentement la vaste avenue
+entre la Seine et le palais sombre. Arrivés au grand bassin,
+couvert de mousse, où dormait le cygne à l'abri de son
+aile, un homme attendait qui nous invita à descendre, et
+qui prit nos chevaux, nous indiquant du geste un sentier
+escarpé qui grimpait en côtoyant les cascades du jet d'eau,
+jusqu'à la plate-forme, au sommet du château. Mirabeau
+grimpa péniblement à travers le sentier glissant, et, en
+s'appuyant sur mon bras, il parvint à un certain point de
+l'avenue où il s'arrêta.</p>
+
+<p>L'endroit était parfaitement découvert, un vase italien
+chargé d'un palmier indiquait le lieu du rendez-vous.
+Là s'arrêta Mirabeau.&mdash;Tenez-vous à l'écart, me dit-il, et
+asseyez-vous sur ce banc, dans le feuillage. Il me fallait
+un témoin de ce qui va se passer ici, et je vous ai choisi,
+parce que je n'en connais pas un qui soit plus désintéressé
+dans ces questions formidables. Vous témoignerez pour
+moi, quoi qu'il arrive, et véritablement j'ai mérité assez
+de haines dans ce palais pour avoir quelque raison de n'y
+être pas en sûreté. Ainsi ne me perdez pas de vue, et,
+quoi qu'il arrive, il y aura là quelqu'un pour attester que
+Mirabeau arrivait en ce lieu sans haine et sans peur,
+mais aussi plein de zèle et de bonnes intentions.</p>
+
+<p>Mon mandat était d'obéir, j'obéis. J'abandonnai cet
+homme à ses réflexions; je me plaçai sous une tonnelle
+d'où je pouvais tout voir, et je me mis à penser aux
+chances funestes d'une révolution qui, à cette heure, en
+cette nuit douteuse, arrachait la fille des Césars au lit de
+son royal époux, la forçant d'implorer la grâce et la pitié
+de ce demi-dieu que la foule avait porté sur ses autels.
+Trop heureuse encore, ô majesté! que ce tout-puissant
+vous pardonne et vous protége! Heureuse aussi qu'il vous
+ait accordé ce moment d'audience! Hâtez-vous donc,
+reine! hâtez-vous, le tribun n'est pas fait pour attendre;
+il est un homme impatient, de sa nature; il croira, si vous
+tardez, que vous manquez à sa dignité personnelle, ou
+bien encore, il n'attendra plus la reine, il attendra Marie-Antoinette...
+alors il sera patient, il attendra jusqu'au
+jour, et tant que vous voudrez. Reine, hâtez-vous, il vaut
+mieux encore, ô majesté vaincue! implorer la pitié du
+tribun triomphant, que de venir, femme superbe et vaine,
+et longtemps attendue, écouter les prières de Mirabeau
+agenouillé.</p>
+
+<p>J'en étais là de mes tristes pensées, quand du côté du
+palais, je vis arriver trois femmes... on eût dit trois
+ombres qui glissaient sur le gazon, elles se hâtaient lentement;
+elles avaient peur. Cependant, Mirabeau, calme et
+fier, se promenait à pas comptés et réguliers avec l'habitude
+d'un homme qui s'est longtemps promené sur la
+plate-forme circonscrite des donjons.</p>
+
+<p>En hésitant les trois femmes s'approchèrent; deux
+d'entre elles passèrent devant moi. C'était la reine et ma
+mère avec elle. La reine était pâle, elle allait, les yeux
+baissés et les deux mains jointes, elle tremblait... elle
+était résolue. Une robe blanche, à longs plis enflés par le
+vent du soir, dessinait sa taille; ses cheveux blonds couvraient
+ses épaules: figurez-vous, par une lune voilée, à
+minuit, l'apparition d'une jeune femme enlevée, il n'y a
+pas trois heures, par une mort implacable, et qui revient
+avec le négligé de sa nuit de noces sur une terre où ses pas
+n'ont plus d'écho, où son corps n'a plus d'ombre, où son
+souffle, hélas! n'a plus de bruit!</p>
+
+<p>Ma mère suivait la reine et de très-près. Ma mère était
+toujours impassible; son pas était grave et sa tête immobile:
+elle marchait comme si elle eût été en présence de
+toute la cour, un jour de réception solennelle dans la
+grande salle du palais.</p>
+
+<p>C'est à peine si je m'aperçus que la troisième de ces
+dames entrait sous la tonnelle où je me trouvais, tant
+j'étais attentif à regarder le spectacle imposant que
+j'avais sous les yeux!</p>
+
+<p>Ce fut d'abord la plus étrange et la plus entière confusion.
+La nuit était profonde autour de nous; le ciel était
+taché de blancheur, à de rares intervalles; sa clarté incertaine
+imposait et prenait toutes les formes: le silence
+était effrayant!</p>
+
+<p>Quand la reine eut dépassé le berceau sous lequel je
+me trouvais, elle hâta le pas, comme si elle eût oublié ce
+qu'elle cherchait dans ce jardin; puis, tout à coup, face à
+face avec Mirabeau elle poussa un cri et elle recula d'un
+pas. Alors seulement je m'aperçus que je n'étais pas seul
+sous la charmille où je m'étais caché.</p>
+
+<p>Une femme était là qui voulait s'élancer au cri de la
+reine... je la retins:&mdash;Pardon, Madame! et patience, je
+vous prie! Il ne s'agit pas ici d'un cri de détresse... un
+peu d'étonnement, voilà tout. Donc ne troublons pas
+cette entrevue en prévenances inutiles; ceci est une nécessité
+qu'il faut subir: subissons-la.</p>
+
+<p>Aussi bien, vous le voyez, la reine est remise et salue.
+En ce moment l'homme approche... Il s'incline avec le
+plus profond respect... Ils se parlent; la conférence est
+commencée, et puisse-t-elle bien finir!</p>
+
+<p>La dame à qui je parlais tremblait comme une feuille
+au souffle du vent d'hiver. Hélas! disait-elle, elle a
+tremblé toute la nuit! Elle prononça à voix basse des
+mots entrecoupés de sanglots... Ah! Monsieur, qui ne
+serait touché par tant de grâce et de malheur!</p>
+
+<p>La voix qui me parlait était si douce et si touchante
+que, malgré le spectacle qui m'occupait, je retournai la
+tête, et je reconnus ma cousine Hélène, elle-même! À
+peine si je l'avais entrevue à Versailles dans la nuit même
+où le devin nous avait annoncé tant de peines, de menaces
+d'échafaud, d'exils et de prisons!</p>
+
+<p>&mdash;O ma cousine Hélène, est-ce donc vous que je
+revois? Vous à côté de moi, dans l'ombre! aussi pâle que
+la reine elle-même! et qui m'avez à peine reconnu! Parlez-moi
+de grâce; me reconnaissez-vous, à présent?</p>
+
+<p>Elle me regarda tendrement, elle me tendit la main.&mdash;Frédéric!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! lui dis-je, il me semblait qu'Hélène avait oublié
+même le nom d'un proche parent! Il y a si longtemps
+déjà que vous m'appeliez si bien... Frédéric!</p>
+
+<p>Elle rougit, et d'une voix tremblante:&mdash;Écoutez! la
+reine appelle!... elle a besoin de moi.</p>
+
+<p>&mdash;La reine est là-bas tout entière aux paroles qu'elle
+prononce, aux paroles qu'elle écoute! Il y va de la vie et
+de la mort, gardons-nous bien de l'interrompre! En ce
+moment vont s'accomplir toutes ses destinées... Que de
+tempêtes! Qui dirait que la propre fille de Marie-Thérèse
+est là, dans cette ombre immense, implorant le pardon
+de tant de grandeurs! Quant à moi, à peine ai-je mis le
+pied sur ce volcan, j'aurais voulu partir et revenir en
+notre Allemagne heureuse et bien aimée... Est-ce donc
+que vous n'y pensez jamais, Madame, et que vous ayez
+tout oublié?</p>
+
+<p>Elle m'écoutait... attentive, autant que l'était la reine
+aux paroles de Mirabeau. Même je vis dans ses veux briller
+une larme, et d'une voix qui me fit tressaillir:</p>
+
+<p>&mdash;O destin! fit-elle... et d'une voix plus calme elle
+reprit: Une patrie, un ciel allemand! un royaume heureux
+et tranquille! un trône affermi! une royauté respectée!
+un peuple obéissant! Si vous saviez, Monseigneur,
+ces hurlements, ces volontés, ces menaces, ces
+cris du peuple! à quelles fureurs il s'abandonne! à
+quel point il est implacable! Il est là, menaçant, furieux,
+affamé, son enfant à sa gauche, et sa femme à sa droite...
+Il a le feu dans les yeux, la menace à la bouche et la
+fureur dans le c&oelig;ur... Que vous dites vrai! notre Allemagne!
+Allemagne! Hélas! qui me rendra mon Allemagne
+et son peuple et son beau ciel? Il fait froid ici; la bise
+est glacée! On est mal en France. O peine! ô terreur!..
+Ainsi elle parlait, et de ses belles mains glacées, elle disputait
+son voile au vent funèbre de minuit.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! chère Hélène, eh bien! qui vous arrête et
+qui vous empêche? Elle est là-bas, la chère et sainte
+patrie! Elle appelle! elle nous tend les bras à nous ses
+fils. Voyez au delà du Rhin nos châteaux forts, nos gothiques
+cathédrales, nos vieilles galeries, nos jardins, nos
+remparts... Tout cela nous attend, nous appelle, allons-y...</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela se trompe, ou nous trompe, ami! Notre
+patrie... elle est ici! Elle est ici, aussi longtemps que
+cette humble et triste fille des Césars, cette reine au
+désespoir que vous voyez là-bas éperdue, et plaintive, et
+tremblante, n'aura pas repassé la frontière où s'arrête
+enfin son triste royaume! Hélas! pensez-vous donc que
+je puisse redevenir Autrichienne aussi longtemps que
+notre archiduchesse, elle, sera Française, une Française
+accusée, insultée, accablée, ô misère! d'humiliations,
+réduite à implorer, dans la nuit, dans un horrible tête-à-tête,
+je ne sais quelle étrange puissance assez semblable
+aux dieux occultes qu'adoraient les anciens Germains!
+Non, non, il n'est plus de patrie, il n'est plus rien pour
+moi qui vous parle, au delà de ces écueils, au-dessus de
+ces abîmes! Je reste ici comme elle, avec elle, et c'est
+l'honneur qui le veut.</p>
+
+<p>Elle parlait si bien, que je l'écoutais même quand elle
+eut cessé de parler... Cependant nous pouvions suivre et
+reconnaître à sa robe blanche, à côté de ce manteau noir,
+la forme exquise qui représentait la reine de France...
+On entendait parfois une exclamation pleine de pitié et
+de douleur...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Hélène après un silence, peut-on
+vous demander qui donc est cet homme appelé par la
+reine? À son ordre, elle a tout quitté pour l'attendre, il
+lui parle... elle écoute, elle pleure, elle a peur! Vous,
+cependant un prince de l'Empire, vous voilà servant de
+piqueur à ce fantôme.... Il faut que ce soit le démon!</p>
+
+<p>&mdash;Si ce n'était que le démon! repris-je; ah! Dieu du
+ciel! si nous n'avions à conjurer, cette nuit, que la puissance
+infernale!... Un mot de la reine eût suffi pour le
+dompter!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez raison, reprit-elle. Il tient de quelque
+dieu plus sombre! Il appartient à une éternité plus
+farouche! Il résiste... il se débat! La reine pleure... Il ne
+l'entend pas pleurer... ô monstre! Et j'ai bien peur
+d'avoir deviné ce nom-là!</p>
+
+<p>&mdash;La chose est ainsi! cet homme est un génie! Il peut
+tout perdre... ou tout sauver. Il est le maître! il faut courber
+la tête, il faut obéir!</p>
+
+<p>&mdash;Toujours obéir! toujours trembler! toujours implorer
+ces regards sans pitié, ces c&oelig;urs sans pardon, ces
+puissances d'en bas! Quelle vie, hélas! quelle vie... et
+mieux vaudrait mourir!</p>
+
+<p>Toute notre âme et tout notre c&oelig;ur restaient suspendus
+au plus léger bruit qui nous venait de cette rencontre
+abominable et surnaturelle. Un grain de sable, un cri
+d'oiseau, une feuille, une branche, un soupir... Tantôt la
+voix de l'homme éclatante et domptée... ou bien la voix
+timide et touchante de la femme! Elle plaidait pour son
+mari, pour son roi, pour ses enfants, pour les droits de
+sa race; elle plaidait, éloquente, inspirée, indignée, attestant
+le passé, invoquant l'avenir, appelant à son aide tous
+les siècles et toutes les grandeurs de la maison de Bourbon;
+elle disait ses transes, ses peines, ses journées de
+haine et d'insulte, et ses nuits sans sommeil! Elle racontait
+les pamphlets, les calomnies, les injures, le duc d'Orléans,
+le cardinal de Rohan, le fameux collier, par quelles
+misères elle en était venue à redouter les colères de ce
+peuple qui l'adorait naguère, et comment elle doutait,
+à cette heure funeste, de l'éternité de sa race et de la grandeur
+de sa maison!... De ces plaintes, de ces terreurs pas
+un mot n'arrivait jusqu'à nous, et cependant nous n'en
+perdions pas une, Hélène et moi, tant elle était intelligente,
+et tant j'étais moi-même intelligent de ces royales
+misères; elle retenait son souffle! Elle était une âme, un
+esprit, un ange gardien! Elle apposait, pour mieux
+entendre, son bras charmant sur mon épaule, et sa joue
+à ma joue, elle écoutait, parfaitement oublieuse de ses
+dix-huit ans, de mes vingt ans.</p>
+
+<p>De son côté... le monstre (elle l'appelait ainsi), répondait
+au discours de la reine, et par quelques paroles
+échappées à cette voix portée à l'éclat, nous refaisions,
+Hélène et moi, tout son discours. Il expliquait... ses
+révoltes, ses colères, sa déclaration de guerre à cette
+royauté qui l'avait tenu captif: «parce que c'était son
+bon plaisir.» Il disait, lui aussi, ses angoisses, ses douleurs,
+sa propre ruine, et comment il se trouvait attaché
+par des chaînes de fer à cette popularité qui lui faisait
+peur; que du reste, il était bon gentilhomme, ami du roi,
+plein de respect pour la reine, et qu'il sentait dans ses
+veines que bon sang ne pouvait pas mentir. Tant qu'il
+parlait, nous suivions son sourire et le feu de ses yeux!
+Il était dans l'ombre, et pourtant son attitude et son geste
+étaient si vivement dessinés que l'ombre même en conservait
+la grâce et l'énergie! On comprenait que le lion
+baissait la tête! on reconnaissait qu'il était muselé! O
+reine, en ce moment quel triomphe! ô majesté, quel retour!
+Hélène et moi, dans la même émotion et dans le
+même enthousiasme, heureux, charmés, fascinés, nous
+nous disions tout bas: la reine est sauvée! Elle est victorieuse!
+ô joie! ô bonheur! ô fête étrange! Ah! dit Hélène...
+à la fin, je le reconnais, c'est bien lui, c'est le
+comte de Mirabeau... Et dans son épouvante, et contente,
+elle se jeta dans mes bras... Quelle violence il me fallut
+en ce moment pour résister à la tentation de lui dire:
+<i>Hélène, aimez-moi!</i></p>
+
+<p>En ce moment, la lune au ciel, que voilait un épais
+nuage, entr'ouvrit ce voile funèbre, et de son pâle et doux
+rayon elle éclaira le visage aimable et charmant, le front
+terrible et tout-puissant! Que la reine était belle et touchante,
+en ce dernier moment de sa grandeur! Que le
+tribun était superbe et semblable au Titan frappé de la
+foudre, au moment où, sur le clair gazon, et sous le
+regard limpide, il tombait agenouillé à ces pieds charmants!</p>
+
+<p>Elle était là, les yeux baissés sur cet homme à genoux;
+elle triomphait de la victoire avec un sourire!... Elle se
+croyait sauvée... il avait juré de la sauver!&mdash;Madame,
+ô Reine! dit-il, quand S. M. l'impératrice, votre auguste
+mère, envoyait un capitaine à la bataille, elle lui donnait
+sa main à baiser... Alors la reine étendit sa main royale...
+Il la toucha de ses lèvres, et relevant la tête:&mdash;Allons!
+dit-il, obéissons au destin, au devoir, à la volonté de ma
+reine, et perdons-nous avec elle, s'il ne m'est pas permis
+de la sauver.</p>
+
+<p>On eût dit, en ce moment, qu'il portait à son front l'auréole,
+et qu'il venait de découvrir une étoile inconnue au
+plus haut des cieux.</p>
+
+<p>La reine en même temps s'éloigna sans mot dire,
+Hélène et ma mère la suivant d'un pas calme et silencieux.
+Mirabeau et moi nous redescendîmes par le chemin
+qui nous avait conduits sur la terrasse. Il marchait le
+premier, tout pensif et comme accablé sous le poids de
+ses visions... Nous eûmes bientôt rejoint la grande allée
+où nous avions laissé nos chevaux.</p>
+
+<p>Le même homme à qui nous les avions confiés les promenait,
+au pas, au milieu de l'allée, avec la patience d'un
+laquais qui attend son maître...</p>
+
+<p>Par je ne sais quelle préférence, il visita avec soin la
+sangle du cheval de Mirabeau, même il voulut lui tenir
+l'étrier quand il remonta à cheval.</p>
+
+<p>Alors seulement Mirabeau reconnut le fou de la reine
+et avec le plus charmant sourire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur le marquis, lui dit-il, vous me pardonnerez
+d'avoir souffert qu'un premier président me
+tînt l'étrier, ce soir, puisque j'ai pour écuyer un prince
+de l'Empire, un parent de Sa Majesté.</p>
+
+<p>M. de Castelnaux répondit plein d'émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Et puisqu'il en est ainsi, monsieur le comte, puisqu'enfin
+vous revenez à la reine, quand je serais un Riquety
+ou un Montmorency, je consentirais à vous servir
+de laquais pour le reste de mes jours.</p>
+
+<p>&mdash;Non! Monsieur, reprit le tribun, des serviteurs tels
+que vous n'appartiennent qu'à des reines; quant à moi,
+je vous demande humblement la permission de me dire,
+après vous, un serviteur de Sa Majesté.&mdash;Vous êtes plus
+que son serviteur, Monsieur, vous serez son sauveur et
+son ami. Moi je serai son valet toute ma vie, et pourvu
+que je la voie heureuse, alors je suis heureux! Adieu
+donc!... et que rien ne vous retienne en vos projets sauveurs;
+adieu, notre espoir, adieu notre force, adieu,
+Mirabeau; adieu aussi à vous, cher Seigneur, me dit-il en
+se tournant vers moi, votre c&oelig;ur est honnête et vous
+aimez notre reine autant que vous pouvez aimer.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur le marquis, reprit Mirabeau, voyez-vous
+cette étoile au plus haut du ciel? c'est l'étoile de la reine
+et le plus brillant de tous les astres, à dater de ce soir.</p>
+
+<p>Castelnaux ôta son chapeau, Mirabeau ôta le sien,
+j'étais tête nue, et tous les trois nous avons salué la pâle
+et douce constellation.</p>
+
+<p>Et partis au galop, nous entendîmes dans le lointain
+la voix de Castelnaux qui s'écriait: <i>Tout mon sang est à
+vous, comte de Mirabeau!</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1>QUATRIÈME PARTIE</h1>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE I</h2>
+
+
+<p>Tels sont les événements dont je me souviens comme
+s'ils étaient d'hier!... Tout le reste échappe à mon souvenir,
+et le premier venu saura mieux que moi l'histoire
+appartenant à tout le monde! Un bruit confus m'est
+resté des paroles de la tribune, des hurlements de la foule,
+de cette royauté sur laquelle un peuple agité, furieux,
+frappe à toute heure sans rémission! Je me rappelle aussi
+très-confusément l'agitation des provinces, la misère
+publique, l'infâme banqueroute et l'émeute allant dans la
+ville à main armée! Mais quoi... les détails de cette abominable
+histoire devaient m'échapper; fatigué de tant de
+passions diverses, las de souffrir sans oser me plaindre,
+honteux de mon peu d'intelligence, indifférent à la cour
+qui n'avait aucun besoin de mes services flegmatiques,
+inaperçu dans le peuple, qui n'en voulait qu'aux sommités
+françaises, je m'étais plongé de nouveau dans les contemplations
+si chères à ma paresse et dont j'avais été
+distrait violemment.</p>
+
+<p>Je ne saurais vous dire aujourd'hui combien j'ai subi
+de déceptions en ce genre. Hélas! ce dix-huitième siècle
+a fini dans le nuage, et j'y rencontre, à chaque pas, cette
+espèce de mensonge ambulant au moyen duquel il était
+convenu qu'un homme était juste et bon, à la condition
+que pour la justice et pour la bonté il ne sortirait pas de
+certaines limites qu'il se traçait à lui-même, et qu'il avait
+soin de se tracer aussi peu reculées que possible. Le
+fabuleux roi Louis XV avait mis à la mode (avec tant de
+lâcheté!) cette bonté facile et misérable qui consiste à
+être myope et presque sourd; de ces hommes bons... à
+si bon marché, j'en trouvais partout; ils affluaient à
+Paris, ils remplissaient le royaume, ils venaient du
+dedans, ils arrivaient du dehors; aussi bien cette philanthropie
+a-t-elle porté des fruits dignes d'elle, et quand
+elle fut poussée au bout de ses limites, la terreur s'empara
+en souveraine de ces justices douteuses, de ces bontés
+limitées, de tous ces égoïsmes honteux; elle trancha
+la tête à ces vertus, elle les frappa l'une après l'autre, et
+sans qu'elles songeassent à sortir des bornes qu'elles
+s'étaient imposées, à se secourir l'une et l'autre, en combattant,
+ou du moins en criant ensemble <i>au secours</i>!</p>
+
+<p>C'était acheter bien cher cette fureur de comploter
+lentement, minutieusement; étrange erreur des temps
+de sophisme! Ils ne comprennent pas l'unité; ils rêvent
+une fausse unité qu'ils ne sauraient atteindre! Ainsi fut le
+siècle, ainsi étais-je aussi, moi-même, incessamment tenté
+de faire un tout, avec des parties éparses, comme si
+l'unité se composait de fragments! En ce moment, la
+France, encore une fois, changeait d'aspect, elle succombait
+enfin sous la dévorante épilepsie d'opinions et
+d'idées qui la devaient perdre. Ah! Dieu! si la crise était
+longue et si le dénoûment fut terrible! en ce monde
+ouvert aux plus grands crimes tout était mystère ou conspiration.
+C'était je ne sais quoi de plus dangereux que
+le creuset de l'alchimiste ou la conjuration diabolique du
+sorcier. La magie ordinaire travaillait seule; or, la conspiration,
+qui fut la magie et le péril du dix-huitième siècle,
+se réunissait, s'agglomérait, ne faisait qu'un seul et même
+corps, et se cachait uniquement pour se donner un air
+plus solennel. À cette heure de l'histoire de France, les
+têtes tournaient, les esprits se dénaturaient, le mensonge
+et le faux planaient en maîtres sur cette société pervertie!
+Il y avait la peur, la haine, la vengeance, l'envie et le
+désespoir sans frein, les ambitions déchaînées, les vices
+hideux, les sophismes menaçants, la colère aveugle et
+les passions mauvaises, délire, ivresse et sommeil, les
+rêves; la philosophie en manteau, la religion vêtue en
+fille de joie! Ici, le vieux temps masqué et burlesque, et
+plus loin, le temps présent dans sa nudité misérable avec
+la débauche et le jeu, l'anglomanie et le Nouveau Monde...
+un tas de paradoxes; tout cela s'emparait de la France,
+à la façon de ce livre du poëme de Virgile où les Grecs,
+vainqueurs par la ruse, s'emparent de Troie à la clarté
+des flammes, au râle des mourants!</p>
+
+<p>C'était donc une confusion profonde, incroyable, un
+bourdonnement sans frein; vengeances, paradoxes, passions,
+délires, assouvissement de la bête fauve acharnée à
+sa proie... une folie, une honte, une ivresse... et cette
+ivresse, où le sang se mêle au vin des coupes, se communique,
+abominable, à la ville, à la cour, à Paris, à la
+province. Tout chancelle en cette France au désespoir. O
+ruine! ô meurtre! Il lui fallut trente années de combats
+et de gloire avant de se remettre de ses frayeurs.</p>
+
+<p>Ainsi pressé, ainsi épouvanté moi-même, ainsi fatigué
+de ce rêve ingrat que je faisais tout éveillé, vous comprenez
+ma hâte au départ, et mon désir immense, inassouvi
+de revoir ma chère patrie! Absolument, cette fois encore,
+il me semblait que je pouvais partir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, me disais-je, il faut renoncer à mes rêves,
+il faut obéir au conseil de Barnave, il faut partir. Cependant,
+avant mon départ, je voulus revoir Barnave et Mirabeau,
+mes deux <i>camarades</i>! Depuis longtemps Barnave
+m'évitait. À peine il avait l'air de me reconnaître, si le
+hasard me mettait sur sa route, et souvent je n'obtenais
+qu'un froid salut! Jamais il ne me parlait des confidences
+que je lui avais faites, il semblait uniquement occupé des
+affaires publiques et de ces discours courageux et funestes
+qui paralysaient l'éloquence même de Mirabeau.</p>
+
+<p>Quant à celui-ci, depuis son voyage nocturne, il n'était
+plus le même homme... On eût dit qu'il avait la conscience
+enfin du mal qu'il avait fait et du bien qu'il pouvait
+faire. Ange et démon, il portait la même activité dans
+tout son rôle. Sa vie était grave et laborieuse. Plus de
+jeux, plus de fêtes, de festins somptueux, de femmes
+enlevées, de filles séduites, plus rien de l'ancien Mirabeau
+que l'éloquence et le génie. En ce moment de son retour
+aux doctrines des royalistes, il se disait qu'il était fait
+pour gouverner la France, et s'il l'eût gouvernée à son
+gré elle pouvait être sauvée; ainsi, il redoublait de travail
+et de zèle chaque jour. Ses premiers succès de tribune,
+entraînants, victorieux, irrésistibles tant qu'il parlait
+de sa voix de tonnerre aux passions de la multitude,
+étaient devenus une lutte, un combat, un danger, aussitôt
+qu'il voulut mettre un frein aux passions qu'il avait soulevées
+et qui ne lui obéissaient plus.</p>
+
+<p>Je ne saurais dire exactement quel fut cet unique
+instant dans la vie et dans l'honneur de ces deux hommes,
+quand Mirabeau se mit à peser sa parole, et quand Barnave
+à son tour devint tout à fait un orateur. Un changement
+dans les saisons, un astre inconnu dans le ciel
+m'auraient frappé moins vivement que le tribun devenu
+sage et prudent, où Barnave accomplissait chaque jour
+son projet de remplacer Mirabeau lui-même dans l'admiration,
+l'enthousiasme et les respects qu'il inspirait à son
+peuple. Évidemment, les rôles de ces deux hommes
+étaient changés. Mais si je comprenais la conversion du
+premier, je cherchais à comprendre à qui donc en voulait
+Barnave, et d'où lui venait cet incroyable acharnement?</p>
+
+<p>Barnave en ce moment évitait ma présence, ont eût dit
+qu'il ne m'avait jamais connu; il était tout entier à sa
+rage, à sa joie, aux accents de la foule, aux fureurs de
+l'assemblée, aux cris de la rue, aux violences du journal,
+à ses traînées sanglantes, présages funestes des plus mauvais
+jours de cette révolution qui semblait emporter la
+terre elle-même! Ah! ce Barnave... un jour cependant
+comme il entrait dans le jardin des Tuileries, je le rencontre,
+et je l'arrête.</p>
+
+<p>&mdash;Un moment, lui dis-je, et permettez que je vous
+demande si j'ai démérité de vous?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me dit-il, d'une voix brusque, évitez,
+croyez-moi, toute explication inutile! Vous êtes étranger,
+vous êtes un seigneur: nous marchons sur des charbons
+ardents; mon amitié pouvait être fatale à votre bonne
+renommée, et votre amitié pouvait me rendre suspect au
+despote que je sers; voilà pourquoi j'ai rompu avec
+vous... j'imagine aussi que nous n'avons plus rien à nous
+dire à présent.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! lui dis-je, entre vous et moi, il y avait
+d'abord une amitié commencée, il y avait ensuite un
+double secret, et je ne comprendrais guère que ce petit
+danger d'amoindrir une popularité si brillante ait tant
+de pouvoir sur votre esprit, que vous soyez forcé d'oublier
+que vous avez été mon confident et que je suis le
+vôtre! À coup sûr, je sais votre secret, citoyen Barnave,
+et vous savez le mien, ou du moins vous en savez tout ce
+que j'en sais moi-même, et dans ma <i>naïveté</i> allemande,
+il me semblait que ce double lien ne pouvait pas et ne
+devait pas se rompre ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Barnave, on est presque en république...
+et l'on n'est pas toujours son maître! Un jour
+de plus, dans les temps où nous sommes, a souvent
+changé bien des âmes. La dernière fois que je vous ai vu,
+vous m'avez raconté une histoire galante à laquelle vous
+avez attaché plus d'intérêt qu'il ne convient, et que j'ai
+tout à fait oubliée... Oubliez aussi quelques paroles imprudentes
+que j'ai pu dire... et dont je me souviens à
+peine. Et puis la belle heure, et bien choisie, après tout,
+pour ces belles passions!</p>
+
+<p>Pourtant, reprit-il, si je le voulais bien, je vous
+raconterais... mais on m'attend, ce sera, s'il vous plaît,
+pour un autre jour!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, m'écriai-je, et vous vous expliquerez à
+l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Apprenez donc, Monseigneur, qu'il y a peu de
+jours, comme j'étais à rêver dans un coin de mon logis,
+je vis entrer... une dame voilée... Elle pleurait, à travers
+son voile; elle était belle, elle me parla avec désespoir.
+Elle rougit quand elle me raconta ce que vous m'avez
+raconté vous-même: l'ivresse du bal, son masque et sa
+faiblesse en ce lieu d'enivrement, et les remords de son
+amour pour vous, ses terreurs d'être découverte, et la
+peine que vous lui causiez, vous, si jeune, et qui perdiez
+dans cette recherche les plus belles heures de votre jeunesse!
+Ah! vous aviez raison, mon prince, et voilà
+certes la beauté même, et la grâce en personne. Elle me
+connaît, certes, et moi, je ne sais pas où donc je l'ai
+vue... Et quand elle eut ajouté que vous deviez l'oublier,
+que vous ne la verriez plus jamais, non, plus jamais, elle
+ajouta, de sa voix la plus touchante, qu'elle vous priait
+et vous suppliait de ne plus vous occuper d'elle, et de
+cesser tout reproche inutile.&mdash;Et dites-lui bien, monsieur
+Barnave, vous son ami, que je veux qu'il parte, à l'instant,
+et qu'il retourne au fond de l'Allemagne... et qu'il
+m'oublie!... Ah! oui... Elle pleurait, elle suppliait et
+quand elle eut essuyé ses yeux, elle pleura; puis voyant
+qu'elle était restée avec moi trop longtemps, elle rougit,
+elle se leva; elle me fit jurer de ne pas la suivre, et de
+ne pas la reconnaître si je venais à la retrouver; elle me
+dit adieu pour vous et pour moi. Je n'ai jamais vu plus
+de noblesse et plus de grâce, unies à plus de décence et
+de désespoir!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Barnave, pourquoi ne m'avoir pas dit un
+mot de cette rencontre? Votre conduite envers moi est
+dure, convenez-en.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je savais bien que mon récit aurait l'effet tout
+contraire de celui qu'attendait la belle inconnue; en
+même temps j'espérais, à vous voir calme et résigné,
+que vous aviez oublié cette heure d'enivrement. Mais
+puisqu'enfin vous y pensez encore, eh bien! j'obéirai à la
+dame inconnue... Oui, cette femme est jeune; elle est
+belle! et, vous l'aviez devinée. En même temps, elle est
+une femme honnête et sérieuse, elle pleure avec des
+larmes de sang la folie et l'ivresse de cette nuit folle, et
+quand, par ma voix, elle vous commande, à vous, de
+partir, de l'oublier, pour votre honneur!... il me semble,
+en effet, que vous devez obéir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Monsieur, non, vous dis-je, et tant qu'elle ne
+me l'aura pas commandé elle-même, et tant qu'elle me
+devra... cet adieu que j'invoque, eh bien! je m'obstine à
+sa recherche, et je reste au milieu de cet horrible Paris
+où tout se dénature, au milieu de ce peuple affreux qui
+me regarde avec défiance, au milieu de ces cris, de cette
+ivresse, de cette famine, de cette lèse-majesté divine et
+humaine, de ces meurtres sans fin! Elle le veut!... Je
+reste, immobile témoin, au hideux spectacle de cette
+anarchie violente; encore une fois je ne partirai pas d'ici,
+Barnave, et vous me direz qui elle est, vous me direz où
+elle est, que je la voie et que je lui parle... enfin!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, reprit Barnave après un silence, il y a
+des circonstances de la vie où la passion est un contre-sens.
+Voyez-moi, vous savez combien j'ai souffert d'un
+amour sans espoir; à présent, je n'y songe plus. Faites
+comme je fais, occupez-vous. Deux grandes parties se
+jouent en France; les paris sont ouverts, la chance, avant
+peu, sera décidée; intéressez-vous à cette partie éclatante
+et terrible dont votre tête sera l'enjeu. Voyez, je suis
+ferme et loyal avec vous. Vous êtes arrivé chez nous
+comme un gentilhomme révolté contre les préjugés de
+sa caste et partisan de toutes les innovations! Moi seul,
+et parce qu'en effet c'était votre devoir, je vous ai maintenu
+dans le parti de la cour. Je sentais qu'il y allait de
+votre gloire et de votre honneur de rester à côté de votre
+mère et de votre archiduchesse; homme de parti, je vous
+en ai épargné toutes les peines; je vous ai aplani toutes
+les voies; je vous ai fait le représentant de la bonne moitié
+de moi-même, et c'est vous, Monsieur, que j'ai chargé
+de mon dévouement à la reine; voulant sauver la reine,
+moi, l'ennemi du roi, je vous ai choisi pour mon second;
+je me suis fié à vous pour accomplir la partie honorable
+et sainte de la mission que je me suis donnée! Or çà,
+soyez un homme, et patientez encore un jour! Barnave,
+le révolutionnaire accomplira seul la tâche impérieuse de
+sa révolution, Barnave le royaliste, a besoin de vous,
+mon prince, pour sauver la reine de France!... Elle est
+perdue... à moins d'un miracle... Or, ce miracle, à nous
+deux, nous l'accomplirons, je l'espère, et quand vous
+l'aurez accompli, je vous en laisserai tout l'honneur. Pensez
+donc à la reconnaissance, à l'orgueil du peuple allemand,
+quand vous lui ramènerez Marie-Antoinette, et si
+l'Allemagne vous recevra à bras ouverts.</p>
+
+<p>Ou bien, si je succombe, si je meurs à la peine, j'aurai
+besoin de vous pour dire à la reine que jamais Barnave
+n'a été son ennemi personnel, malgré tous les outrages
+dont il l'a abreuvée; que Barnave a suivi sans colère et
+sans passion la voie que les progrès du temps et les besoins
+de la France lui avaient tracée, et que si Mirabeau
+ne se fût pas rencontré sur le passage de Barnave, pour
+l'éclipser et le réduire à la seconde place, j'aurais été
+moins emporté, moins fanatique! Ainsi vous me ferez
+pardonner, si je meurs! Ainsi, vous sauverez la reine,
+si le trône s'écroule! Ainsi, vous le voyez, votre part est
+assez belle, vous êtes destiné ou à sauver ma mémoire,
+ou à sauver la reine... Allons! vivez! oubliez!... et souvenez-vous!</p>
+
+<p>Il me parla fort longtemps avec l'affection d'un père;
+il me fit honte enfin de moi-même et de mes lâchetés;
+il rendit quelque repos à mon âme, un peu de sérénité à
+mon c&oelig;ur en me prouvant que j'étais utile.</p>
+
+<p>&mdash;Utile, indispensable, et parce que vos services n'auront
+pas d'éclat, parce que vous aurez le courage d'accomplir
+les fonctions d'un subalterne qui trouve sa plus
+douce récompense en son c&oelig;ur, parce que si vous mourez,
+vous, vous mourrez inconnu! Si bien, Monseigneur,
+que vous serez un des hommes de c&oelig;ur de cette révolution!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! repris-je, accomplir ce qu'on appelle une illustre
+action, et me faire un nom dans votre histoire, ce
+n'est pas cela que j'ambitionne. Le premier jour où je
+vous ai rencontré, vous vous êtes emparé de toutes mes
+volontés, comme un maître. Le rôle le plus subalterne,
+vous le savez, ne m'a jamais fait peur. J'ai servi d'écuyer
+au comte de Mirabeau, et maintenant, puisqu'il vous faut
+un subalterne, je vous obéirai, j'y consens; mais quand
+j'aurai tout fait pour vous, quand j'aurai oublié, pour
+vous, mon nom, ma seigneurie et jusqu'aux vagues rêveries
+de mon amour malheureux... ne ferez-vous rien
+pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;Il y aura un moment, soyez en sûr, où Barnave,
+qu'il soit triomphant ou vaincu, ne saurait pas refuser
+l'homme généreux que Barnave a chargé de sa gloire et
+de son propre honneur! Que je joue encore un jour le
+rôle de Mirabeau, encore un jour que je sois le premier
+à cette tribune dont il fut le roi jusqu'à son voyage de
+Saint-Cloud! Que la France, attentive à ma parole, espère,
+et que le roi tremble! En même temps que les derniers
+abus soient effacés, que les priviléges soient anéantis jusqu'au
+dernier... et puis, je vous dirai:&mdash;Elle est là...
+la femme que vous cherchez! ma gloire m'a délié de
+mon serment.</p>
+
+<p>Oui! que je sois Mirabeau! que je force, à mon tour,
+la reine elle-même à m'appeler dans la nuit, qu'elle
+vienne à moi en s'écriant: «Sauvez-moi, Barnave!» et
+que je meure empoisonné comme Mirabeau!...</p>
+
+<p>Je poussai un cri terrible.&mdash;O Dieu! que parlez-vous
+de poison et de Mirabeau?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! reprit-il, l'ignorez-vous? Mirabeau se meurt...</p>
+
+<p>&mdash;Mirabeau! notre espoir, notre dernier espoir, l'aîné
+de sa race et le premier né de l'éloquence?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a qu'un Mirabeau dans ce monde... il se
+meurt... il est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Empoisonné, Barnave! Et par qui?</p>
+
+<p>&mdash;Par la main terrible, implacable! Elle a frappé tous
+les grands pouvoirs quand leur tâche est finie. Un grain
+de sable dans l'urètre de Cromwell, ou un grain d'arsenic
+dans la coupe de Mirabeau! Il faut qu'elles tombent à un
+jour marqué, ces extraordinaires puissances qui changent
+le monde; et c'est un de leurs priviléges les plus sacrés,
+les plus incontestables: mourir à temps!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE II</h2>
+
+
+<p>Véritablement, ce dernier soutien d'une cause perdue,
+il se mourait... je l'ai vu mourir. D'abord il avait lutté
+contre le mal, le mal avait été plus fort que ce génie... Il
+était vaincu, pour la première fois. Cet homme (il touchait
+à l'immortalité de tant de côtés divers), cet homme,
+il allait si vite et si droit! la mort l'arrête en son ardente
+carrière, elle le terrasse; il tombe, écrasé par la logique
+meurtrière des partis; il tombe, héroïque victime de son
+propre ouvrage, à savoir: l'émancipation de l'humanité.
+Croyez-moi, il fallait un grand courage, un dévouement
+extrême aux libertés qui venaient de se faire jour en
+France, pour hasarder cet immense attentat... la mort
+de Mirabeau. Il fallait que l'émancipation des peuples se
+sentît bien forte en effet pour assassiner son père et pour
+se passer, au premier moment de gêne, de la force qui
+l'avait fait naître. Enfin pour se délivrer de l'obéissance
+par un crime... un crime funeste! et qui se paie avec des
+crimes au delà de toute prévoyance et de toute vraisemblance.
+À l'aspect de cette joie immense, il était facile à
+l'Assemblée nationale de prévoir son sort à venir!</p>
+
+<p>On n'a pas assez parlé de cette mort. Elle a changé les
+destinées de l'Europe. La révolution, en perdant Mirabeau,
+son maître, a jeté plus de bave et de venin qu'elle
+n'eût pu en jeter s'il eût vécu pour la comprimer. S'il
+eût vécu, le héros des temps modernes, la France n'aurait
+connu ni Robespierre, ni Bonaparte. Bonaparte, en
+venant au monde, aurait trouvé un maître, et il n'eût
+point songé à le devenir. Dans mon opinion, Mirabeau
+représente, et complétement, le pouvoir populaire,
+aussi complétement que Richelieu l'autorité du prêtre
+et Louis XIV le pouvoir royal. Mirabeau mort, le peuple
+est mort, et maintenant que le sceptre a passé dans tant
+de mains, à présent qu'il a été violemment arraché de
+toutes ces mains, devenues trop faibles pour le soutenir,
+que deviendrait le vieux sceptre impossible à porter? Par
+quelle flatterie ou par quelle gloire, ajoutez par quelles
+grandes actions se maintiendra l'autorité dans la main
+qui le porte? Difficile question, qui ne peut être résolue
+que par le temps.</p>
+
+<p>Je reviens à Mirabeau. Quand il sut qu'il fallait mourir,
+absolument, et qu'il était au delà de toute espérance, il se
+résigna à la mort. Il rejeta bien loin tous les secours de
+la médecine...; il comprenait qu'un homme de sa sorte
+était fait pour bien mourir.</p>
+
+<p>Amis qui le pleurez, adorateurs de son génie, esprits
+reconnaissants de tant de biens qu'il a rêvés pour son
+peuple, accourez à son aide! Écoutez sa plainte suprême!
+Ouvrez la fenêtre qui donne sur les jardins, approchez
+son lit de l'arbre en fleurs, laissez pénétrer les rayons du
+soleil printanier et les premiers chants de l'oiseau; le
+soleil est clair comme au jour où mourut Jean-Jacques;
+l'air est embaumé; l'abeille bourdonne et l'oiseau chante;
+la nature est presque aussi belle qu'elle était belle au
+Bignon, quand le jeune homme, agriculteur sous son
+père, allait parcourant les campagnes, rêvant tout haut,
+jetant au vent la poésie et les soupirs de son âme. Hélas!
+hélas! c'est bien le même soleil, ce sont les mêmes
+fleurs, c'est le même chant des oiseaux: rien ne meurt,
+rien ne change, ô bruits, chansons, parfums! Rien n'est
+changé dans cette France, que la loi, et le roi et la royauté:
+rien n'est changé... il est là étendu, le roi de son temps, le
+Mirabeau qui parcourait les joyeux chemins, en criminel
+d'État, le Mirabeau du fort de Joux et du donjon de Vincennes:
+alors aussi, il voyait le soleil étincelant à travers
+les grilles; il lui tendait les mains de sa fenêtre; ô mains
+impuissantes à l'atteindre hier comme aujourd'hui: hier
+retenu par ses fers, aujourd'hui retenu par la mort!</p>
+
+<p>Le voilà donc arrivé tout à fait, le maître jour, brisant
+les derniers verroux, ouvrant le dernier cachot! Approchez,
+bons serviteurs; venez, votre maître appelle: il
+s'agit de le dépouiller de ses habits de malade, et de le
+parer de son habit de cour! Allons! des fleurs! des broderies:
+le talon rouge au soulier, la poudre aux cheveux,
+l'épée au côté; Mirabeau, <i>marchand de draps</i>, redevient
+un gentilhomme! Il veut mourir debout, souriant,
+calme et fort, et que son dernier jour soit un jour de
+fête. Il renonce, et sans pleurer, à ce bel avenir qu'il s'était
+ouvert.</p>
+
+<p>Hélas! il mourait au moment où il venait de comprendre
+toute sa force, et comme il était sûr que le monde,
+à son tour, saurait quelle perte il avait faite en perdant
+son tribun, Mirabeau donc pouvait mourir. Ouvrez les
+portes de sa chambre et laissez entrer ses amis, sa maîtresse
+et ses enfants, ses s&oelig;urs, tout ce qu'il aime... il
+n'a plus qu'un instant à les entendre... à les bénir.</p>
+
+<p>Il est donc vrai! encore une heure et tout sera mort.
+Grâce, esprit, éloquence, autorité, geste et regard, intelligence,
+âme et c&oelig;ur! Tant de qualités mêlées à tant de
+vices! tant de vertus, tant de courage! O maître... ô fantôme!
+Ainsi, grâce à cette mort imprévue... et trop heureux,
+il ne verra pas mourir la monarchie éternelle qu'il
+voulait sauver! Il n'assistera pas au convoi de ce monarque
+auquel il a pardonné, lui, si souvent emprisonné
+et mendiant! Il ne le suivra pas dans ses fanges et dans
+ses chutes éternelles le tombereau de cette reine infortunée,
+aux touchants souvenirs, quand elle portait sur
+l'échafaud sa tête blanchie avant l'heure! Ah! pauvre
+femme, à peine vêtue de la robe noire qu'elle avait raccommodée
+de ses mains! Ah! Majesté!... <i>Un cercueil pour
+la veuve Capet...sept francs!</i></p>
+
+<p>Heureux de mourir, Mirabeau, trop heureux, avant
+d'entendre à son oreille indignée ces bruits sinistres de
+république à peine fondée, et d'échafauds permanents
+sur les places les plus vastes de ce Paris des élégances et
+des poésies! Trop heureux en effet au seul aspect de ce
+maître... appelé la Terreur, il eût réclamé ses titres de
+noblesse, ou bien, si, malgré sa noblesse et ses épreuves
+ardentes, le bourreau l'eût épargné par respect, vous
+l'eussiez vu, quand vint la réaction thermidorienne,
+réclamer son titre de citoyen dans le peuple! Il était un
+de ces hardis courages qui ont peur du sang, et qui
+meurent, plutôt que d'en respirer la vapeur.</p>
+
+<p>Il meurt! Adieu, Mirabeau! Adieu au dix-huitième
+siècle! Adieu nos années de délivrance! Adieu le règne
+éclatant de Voltaire et de l'esprit français! Adieu, vieux
+monde, qui ne te soutiens plus que par le souvenir! Autel,
+adieu! Trône, adieu! Majestés souveraines, poésie
+et philosophie, histoire, aristocratie et majestés de l'autre
+monde, adieu! L'ancien monde à Mirabeau s'arrête...
+ainsi que le Nouveau Monde fut l'Europe, le jour même
+où Christophe Colomb porta le pied sur ces terres ignorées.
+Silence donc et courage! À présent que Mirabeau
+n'est plus, vous n'avez qu'un choix, vous qui vivez
+encore: allons! vivre en plein chaos... ou mourir!</p>
+
+<p>Longue et triste agonie! ô lente, impitoyable et superbe
+douleur! Parfois la nature prenait le dessus, le
+malade semblait renaître! Le sang circulait dans ce vaste
+corps, le feu remontait à ce regard éteint; le mal vaincu
+se taisait, alors il redevenait tout à fait Mirabeau.</p>
+
+<p>Ce fut dans un de ces instants de calme et de paix
+qu'il me vit au pied de son lit, comme je le regardais
+mourir. Il m'appela, du regard, à son chevet, et la tête
+penchée il me parla de la reine. «L'avez-vous vue... et
+n'aura-t-elle pas un mot à me dire avant la mort? Et le
+roi, lui pour qui je meurs!» Son regard inquiet cherchait
+en vain le messager royal... personne de cette cour
+ingrate ne vint au lit de mort de Mirabeau.</p>
+
+<p>Tout à coup la porte s'ouvrit à deux battants; un éclair
+de joie et d'orgueil brilla dans ses yeux éteints:&mdash;Qui
+va là? demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une députation de l'Assemblée nationale qui
+vient pour saluer son héros; Barnave la conduit.</p>
+
+<p>Il se leva en souriant; il salua de la main ses collègues;
+puis il prit Barnave de ses deux mains, et l'attirant à soi
+comme pour l'embrasser:&mdash;Barnave, ô bon jeune
+homme! ô Barnave, eh bien! C'est vrai, je meurs! Désormais,
+soyez le premier à la tribune, et si vous avez été
+jaloux de Mirabeau, pardonnez-lui, Barnave, il vous bénit
+au lit de mort; vous êtes un grand c&oelig;ur! Vous êtes un
+orateur à ma taille, et vous mourrez comme moi, assassiné;
+cela est sûr, aussi sûr que je meurs... Hâtez-vous
+de montrer qui vous êtes, vous mourrez avant peu. Vous
+êtes tous morts, moi mort. Je te bénis donc, Barnave;
+esprit loyal! honnête c&oelig;ur! Dévoué! fidèle... et malheureux!
+Adieu donc!... Et baissant la voix: Si vous aimez
+la reine (et vous l'aimez!) dites-lui que tout est perdu!...
+Qu'ils la tueront... Qu'ils tueront le roi... et son enfant...
+que ce sont des bêtes féroces... et qu'il n'est plus de
+salut que dans la fuite, à présent que Mirabeau est mort...
+Il entrait, en ce moment, dans les douleurs de la suprême
+agonie... et de l'agonie, il entrait dans le râle... il dormait,
+puis il se réveillait, pour embrasser ses amis; il leur
+tendait la main avec un muet sourire. Il songea à dicter
+son testament... Il n'avait rien à donner. Un de ses amis,
+le plus hardi, le plus heureux, lui donna sa fortune, afin
+qu'il eût quelque chose à donner. Mirabeau l'accepta.</p>
+
+<p>Même il y eut une scène d'une effrayante solennité.</p>
+
+<p>Nous entourions le lit du moribond, il reposait. Tout
+à coup entre un homme, il marchait doucement, respirant
+à peine, son visage était résolu; il se posa devant
+Cabanis, et lui tendant son bras nu, il lui dit à demi
+voix:</p>
+
+<p>&mdash;Mirabeau n'a plus de sang: son sang est brûlé et
+perdu; la prison et l'amour ne lui en ont pas laissé. Les
+Anglais savent ranimer les cadavres par la transfusion, il
+ne s'agit que de trouver du sang à remplir les veines du
+cadavre. Voici ma veine, ouvrez-la, prenez mon sang, un
+sang pur et fort, honnête et dévoué, qui remontera au
+c&oelig;ur de la monarchie expirante sur ce lit. Prenez mon
+sang, docteur, il appartient à Mirabeau, prenez! qu'il
+vive, et que je meure en criant: <i>Vive le roi!</i></p>
+
+<p>On regardait cet homme avec admiration: des larmes,
+les larmes retenues jusqu'alors, tombaient en silence de
+toutes les paupières, on cherchait à se souvenir si jamais
+le deuil du peuple était allé jusque-là? J'eus encore, à ce
+propos, un vil moment de jalousie et je m'écriai tout
+bas: <i>C'est le fou de la reine, Messieurs!</i> Mais lui, reprenant
+la parole, et tendant son bras de nouveau:</p>
+
+<p>&mdash;Non pas, non pas, dit-il, je ne suis pas un fou; ceci
+n'est pas l'action d'un fou, il me semble; je n'ai jamais
+été un insensé, comme vous dites. Si c'est vraiment Mirabeau
+qui est couché sur ce lit, pâle et blême et pris par
+le râle, eh bien! c'est chose sage et sensée au premier
+venu de dire à ce cadavre: Ami, prends mon sang! C'est
+chose honnête et prudente de donner tout son sang à ce
+cadavre! Il ne s'agit pas d'un homme isolé, un père,
+un fils, un époux, un de ces malades vulgaires que l'on
+pleure, dont on porte le deuil, auquel on élève un tombeau
+sous un cyprès... douleur d'un jour, que le temps
+emporte aux premières feuilles du cyprès. Ceci, c'est la
+monarchie expirante! Ceci, c'est la France au désespoir...
+c'est vraiment la France qui râle et qui est morte! Si je
+suis un fou, Messieurs, de venir apporter mon sang dans
+ces veines, c'est que peut-être arrivé-je trop tard. En ce
+cas seulement je suis un fou, je le veux bien, j'y consens,
+je suis des vôtres... un fou... je ne l'ai pas toujours été!</p>
+
+<p>Il s'approcha du lit, et se penchant sur le corps étendu
+du mourant: Tu meurs, dit-il, utile, intelligent, dévoué!
+vaincu, pardonné, impuissant et glorieux ami de la bonne
+cause! Ainsi tu meurs entouré, honoré, pleuré;... encore
+un jour, et tu venais à bout de ta noble entreprise!
+O ciel!... Le ciel ne veut pas, il te rappelle, et personne
+ici-bas ne prendra ta place, personne! et pas même un
+royaliste de ma sorte qui te donne tout mon sang, si tu
+veux vivre encore huit jours!</p>
+
+<p>Ses paroles furent étouffées par les sanglots.</p>
+
+<p>On tira un coup de canon à l'intérieur: Mirabeau se
+leva sur son séant, et d'une voix encore sonore et franche:
+<i>N'est-ce pas le commencement des funérailles d'Achille?</i></p>
+
+<p>C'était mieux que les funérailles d'Achille, c'était la
+mort d'Hector.</p>
+
+<p>C'était la constitution française qui venait de perdre,
+elle aussi, son premier Dieu, comme toutes les religions
+accomplies.</p>
+
+<p>Soudain il fut saisi de ces atroces douleurs sous lesquelles
+il se tordait comme du fer. Il voulut parler, la
+parole haletante échappa à sa lèvre... et cette voix éloquente,
+qui avait suffi à donner la liberté à tout un peuple,
+elle resta muette!</p>
+
+<p>Il ferma les yeux quelque temps, il opposa l'inertie à
+la douleur, il se laissa tenailler comme un martyr à la
+question, après quoi il ouvrit les yeux, et, sur une page
+commencée, il écrivit en grosses lettres ce simple mot:
+<span class="smcap">Dormir</span>!</p>
+
+<p>Il avait vu le ciel, il avait respiré les derniers parfums,
+il avait entendu les derniers concerts de la terre, il avait
+dit adieu à ses amis, à sa s&oelig;ur, à son enfant; il avait
+entendu les derniers sanglots de sa maîtresse qui pleurait
+agenouillée au seuil de sa porte... il avait compris les
+angoisses de la foule... À présent il voulait dormir.</p>
+
+<p>Il s'endormait, quand il fut réveillé au nom de Pitt. Ce
+nom d'un commençant politique le tira de sa léthargie
+et lui rendit un instant la parole:&mdash;«Euh! si j'avais
+vécu, je lui aurais été fatal.»</p>
+
+<p>Fatal, en effet, car si la même France avait eu, tenu
+dans son sein un Bourbon légitime, une constitution
+légale, Mirabeau ministre, et Bonaparte général, je vous
+demande où serait la grandeur de M. Pitt?</p>
+
+<p>Il dit à l'ami qui soutenait sa tête accablée et couverte
+de sueur: <i>Tu soutiens cependant la tête la plus forte de la
+monarchie!</i></p>
+
+<p>À ces mots j'entendis <i>le fou de la reine</i> qui disait tout
+bas:</p>
+
+<p>&mdash;Et la plus forte tête, après celle de Mirabeau, c'est
+la mienne... O! la tête d'un pauvre fou, qui n'est bonne
+à rien, pas même à jeter à la populace,... un jour de
+crime et de fureur!</p>
+
+<p>Quand la tête de Mirabeau retomba sur l'oreiller, nous
+étions à genoux. Il y a des têtes privilégiées dans le
+monde, leur dernier bond a de singuliers échos. La tête
+d'Alexandre retombe en brisant la monarchie universelle.
+La tête de Mirabeau brisait plus que la tête d'Alexandre
+n'a brisé, elle faisait voler en éclats la monarchie <i>immortelle</i>
+de saint Louis, de Henri IV et de Louis le Grand!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE III</h2>
+
+
+<p>Ainsi plus d'espoir! Le dernier soupir exhalé de cette
+vaste poitrine emportait toute une monarchie; il me
+semblait que le ciel aurait dû se couvrir, à ce triste et
+solennel moment. Je sortis de cette maison funèbre; je
+traversai cette galerie encombrée de livres en désordre,
+ces cabinets dont les murs étaient chargés de portraits
+de femmes; je vis, sans les voir, tous ces appartements
+consacrés aux festins, à l'étude, à l'éloquence, à l'amour,
+désormais pleins de deuil. Il avait laissé, en ce logis, la
+trace évidente de son génie et de son désordre, il en avait
+fait un pêle-mêle étrange où se retrouvaient les passions,
+les habitudes et les instincts de sa vie entière! Évidemment,
+cette demeure abritait autant de vices que de vertus!
+Le bois de chêne sculpté, les vieux cadres entourés
+de guirlandes, les fauteuils aux larges bras, la bergère en
+vieille étoffe, empruntée aux vieux salons du grand roi,
+la tenture à l'aiguille, et tout le vieux siècle étoffé,
+reluisant, épais et riche! En même temps, sur ces meubles
+magnifiques, étaient épars dans la poussière et le
+mépris des livres, des journaux, des discours, des pamphlets,
+tout l'attirail moderne de la pensée révoltée... On
+voyait que cet homme avait vécu à la hâte, et qu'il était
+mort brusquement. Comme il était un bon homme à la
+maison, chez lui, ses domestiques le pleuraient, le vieux
+chien hurlait, et la s&oelig;ur du mort, appuyée au marbre
+d'une console, était plongée dans les plus amères
+réflexions.</p>
+
+<p>À la porte, il y avait des mendiants en guenilles, au
+teint hâve; ils avaient l'air fort tristes d'avoir perdu <i>leur
+bon seigneur</i>; car à force de bienfaisance et d'urbanité la
+féodalité chassée de toutes parts se retrouvait encore à la
+porte de Mirabeau avec ses respectueuses formules; à la
+porte de Mirabeau, il y avait même un prêtre... un prêtre
+en surplis qui consolait les pauvres, en leur distribuant
+les dernières aumônes de Mirabeau.</p>
+
+<p>O Mirabeau! génie! audace! intelligence! esprit bizarre!
+esprit charmant! grâce et bonté! force et courage!...
+Un monument placé sur les limites de la philosophie
+et de la politique! Il a réuni, par un privilége
+unique, à l'entraînement du grand siècle, le doute et
+l'ironie ingénieuse du siècle de Voltaire; il a forcé même
+ses passions à l'obéissance, il a dompté même son génie,
+il est mort après l'avoir vaincu, après l'avoir fait rentrer
+dans la voie étroite qui lui déplaisait! Pleurez, vous qui
+aimez la patrie! Il est revenu le nouveau Coriolan, de
+son exil chez les Volsques; lui aussi, il a été fléchi par la
+voix d'une femme; il a embrassé avec transports les
+portes de la ville natale. Pleurez-le, républicains et gentilshommes;
+aux républicains il a donné le vrai et sincère
+langage qui se doit parler parmi les hommes attachés
+à la chose publique... et s'il meurt c'est, en fin de
+compte, parce qu'au milieu de sa victoire, il n'a pas
+consenti entièrement à son état d'homme nouveau, de
+citoyen, d'égalité.</p>
+
+<p>Il était né pour la fête, pour le plaisir, cet homme
+éloquent dévoré par la politique; il aimait les danses, les
+festins, les musiques, les menuets, les rondes, les gavottes,
+les musettes. Ce hardi compagnon avait brisé
+les outres dans lesquelles étaient contenus tous les vents
+de l'orage et les tempêtes les plus bruyantes du genre
+humain.&mdash;L'outre une fois percée, il n'en fut plus
+maître, et le voilà qui succombe à son tour, sous les vents
+qu'il a déchaînés. Ainsi, grand homme-enfant, tu n'as pas
+eu de rivaux, tu n'auras pas d'imitateurs, et maintenant
+que te voilà mort tout entier, le trône de France renversé
+de fond en comble te servira d'oraison funèbre, d'épitaphe
+et de tombeau!</p>
+
+<p>J'arrivai jusqu'au fond du jardin, malheureux, éperdu,
+ne concevant rien à la douleur qui me saisissait à l'âme;
+jamais je n'avais ressenti pareille douleur; hélas! jamais
+je n'aurais imaginé que la perte de cet homme amènerait
+pour moi un découragement si complet. Mirabeau
+mort, adieu la fiction, adieu les rêves de l'avenir, adieu
+mon ami qui me protégeait, adieu la reine, adieu Barnave;
+il était la reine, il était Barnave, il était moi-même;
+il était le drame autour duquel nous tournions les uns et
+les autres, incessamment poussés par une force invisible.
+Il me semblait que l'histoire et le roman de ma jeunesse
+étaient finis à ce cercueil. Mort Mirabeau, mort le joyeux
+convive et l'aventureux jeune homme aux bondissantes
+amours; morte aussi cette voix puissante qui avait un
+écho dans toutes les capitales du monde; il n'est plus ce
+génie, il ne bat plus ce grand c&oelig;ur, elle est épuisée, enfin
+(qui l'eût dit?) cette passion qui s'emportait çà et là,
+abandonnée à ses propres hennissements.</p>
+
+<p>Au détour de l'allée où l'Amour, en riant, posait le
+pied sur la flamme éteinte de son flambeau renversé, je
+rencontrai un homme à demi penché sur un rosier
+mousseux dont il étudiait l'architecture. La méditation
+de cet homme était profonde, et l'enthousiasme perçait
+dans tous ses traits. Je reconnus mon amateur de roses;
+il avait trouvé dans ces jardins abandonnés la fleur qui
+manquait à sa collection, et courbé jusqu'à terre, il était
+devant cet arbuste, ivre, heureux, content.... Si l'on
+disait à cet homme: ami, de cette fleur qui vient de naître
+et du bouton qui s'épanouira demain, je te prie, faisons
+un funèbre hommage à ce grand esprit qui vient de
+s'éteindre?&mdash;Oh! que non pas, dirait-il, cette rose est
+rare, elle est à moi, c'est ma collection! c'est ma vie!
+et puis, vous avez tant d'autres fleurs pour composer
+vos couronnes! Vous avez l'&oelig;illet, le lys, l'anémone et la
+pervenche, et le laurier, et l'<i>immortelle</i>... Ah! de grâce,
+épargnez ma collection!</p>
+
+<p>C'est ainsi que la nation française a porté le deuil de
+Mirabeau! Elle a fait comme l'amateur de roses, elle a
+défendu sa passion jusqu'à la fin, puis au mort qu'elle
+pleurait, elle a sacrifié tout le reste. Aussi, quand l'heure
+est venue, et qu'il s'agit d'honorer ces dépouilles mortelles,
+demandez à ce peuple éloigné de son Dieu, qui
+ne lit plus l'Évangile, et qui ne va plus aux anciens autels,
+le plus grand, le plus beau de ses temples, pour y
+déposer ce corps... le peuple aussitôt donnera ce temple
+qui n'entre plus dans sa collection favorite; il chassera
+le Dieu du sanctuaire, il renversera les saints de leur
+base, il prendra la pierre consacrée de l'autel, et chargée
+encore de reliques, il la posera sur le tombeau de son
+héros d'hier... Voilà tout ce qu'il peut faire en ce moment;
+un temple où le Dieu n'est plus! Mais demandez à
+ce peuple ingrat, au nom de son grand homme, en souvenir
+des services rendus, l'oubli d'une colère, ou le
+renoncement à une injustice: au nom de Mirabeau, son
+Dieu qui vient de mourir, priez cette nation d'épargner
+une seule tête... une seule... Elle dira, comme l'amateur
+de roses: c'est ma collection qui l'ordonne... il me faut
+cette tête encore... Il me la faut! J'ai donné un de mes
+vieux temples à Mirabeau... il peut bien me laisser sa
+reine et son roi, pour que j'en fasse à mon plaisir!</p>
+
+<p>Voilà comment le paradoxe enfante inévitablement
+tout ce qu'il y a de plus lâche et de plus cruel!</p>
+
+<p>Et maintenant que Mirabeau, mon maître, a laissé sans
+condition son humble écuyer, je veux quitter ce volcan
+qui me dédaigne; il faut m'arracher à la perpétuelle moquerie,
+au sarcasme impitoyable. Il est mort, Barnave me
+dédaigne, et la cour m'est fermée; ici je ne suis aimé de
+personne; ici je ne puis rien voir de ce qui se passe en ce
+monde; ici j'étouffe et je meurs; je ne crois plus à rien;
+en si peu de jours, j'ai tout épuisé, partons.</p>
+
+<p>Adieu donc Paris, la cité reine; adieu, Versailles, la
+cité morte; adieu, le petit Trianon; adieu les bains d'Apollon;
+adieu, l'Opéra et ses nocturnes saturnales; adieu
+aux petites maisons lambrissées et dorées par le vice;
+adieu à cette société fardée, en n&oelig;uds roses et en larges
+manchettes; adieu, France, adieu, belle ruine, adieu!
+Je pars!... En quelque endroit où j'habite, en ce bas
+monde, hélas! le bruit de ta chute arrivera jusqu'à moi!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE IV</h2>
+
+
+<p>Ma résolution prise une fois, les préparatifs de mon
+départ furent bientôt arrêtés. C'était par une chaude
+journée, au mois de juin, j'étais prêt dès le matin; mais
+avant de partir, je voulus saluer une dernière fois tous
+ces lieux où j'avais laissé tant de souvenirs. Je me rendis
+à la taverne du <i>Trompette blessé</i>, je montai dans la salle
+haute, où j'avais vu, pour la première fois, les héros de ce
+nouveau monde évanoui déjà! Quel bruit c'était alors!
+les brûlantes paroles! les cruels sarcasmes!... quel
+silence aujourd'hui, quel abandon! Les anciens habitués
+de ce cabaret, si vifs, si jeunes et si forts, étaient vaincus
+ou dépassés! Ils étaient déjà vieux, perdus et morts: le
+vieux Saturne avait dévoré ses enfants. Aujourd'hui, dans
+ce cabaret, sur ces mêmes bancs, tachés du vin de la dernière
+orgie, étaient assis les pouvoirs nouveaux de la
+France! L'enthousiasme était moins sincère, il avait
+oublié le magnifique et superbe écho de ces voix solennelles.
+Il est donc vrai, <i>la théorie</i> est une grâce, une
+force, une fête... et l'expérience apporte avec soi une
+tristesse abominable. Où donc étaient les orateurs de ce
+club innocent encore? Ils étaient remplacés par des conspirateurs,
+cachés dans l'ombre, et chargés des livrées de
+l'émeute!... Où tonnait Mirabeau gloussait une ignoble
+terreur enfantée au beau milieu du club des Jacobins...
+Ces femmes gorgées de vin seront bientôt des tricoteuses;
+ces Brutus et ces Scipions, demain seront des pourvoyeurs
+d'échafauds!</p>
+
+<p>Ainsi la taverne était un club; l'Opéra était une caverne,
+et dans cette caverne arrivaient, à pied, les
+anciennes divinités de cet olympe anéanti! Madame Guimard
+sans carosse et madame Camargo sans livrée!</p>
+
+<p>Divinités détrônées et humiliées, on vendait leurs chevaux
+et leurs hôtels, on les interrompait dans leurs
+danses les plus gracieuses; l'art était caché, plaintif, en
+haillons! Il avait froid; il avait faim!... Poursuivi par ces
+tristes images, je cherchais en vain autour du monument
+dégradé quelques ombres errantes des sourires d'autrefois.</p>
+
+<p>Aux colonnes du Théâtre-Français, le <i>Mariage de
+Figaro</i> avait disparu de l'affiche; il était remplacé par des
+drames de son école, avec moins d'esprit, de style et de
+talent! Voilà ce que c'est! vous semez la révolte et l'ironie,
+étonnez-vous de recueillir le doute et l'abandon.</p>
+
+<p>La rue ouverte à la ruine était un immense, un incomparable
+encan. Les livres, les tableaux, les statues, les gravures,
+les médailles, les chevaux pour la course et les
+meutes pour la chasse, en un mot, tout ce qui faisait
+jadis l'intérieur d'un gentilhomme, et tout ce qui composait
+naguère une vie élégante, heureuse, abondante, ces
+trésors du luxe et du goût étaient étendus au hasard, sur
+les quais et sur les places publiques; ils étaient exposés sans
+ordre et sans choix à la curiosité indifférente des passants.
+On comprenait que les portraits de famille arriveraient
+à leur tour dans cet encan à l'usage de la populace;
+non-seulement les enfants ont souffert des rigueurs de
+cette époque, mais encore leurs pères et leurs mères,
+arrachés aux nobles lambris où ils étaient fixés depuis le
+grand roi!</p>
+
+<p>C'est grand dommage, en vérité, de porter des mains impures
+sur les générations anciennes, de les arracher violemment
+à cette vie intelligente que leur donne la toile
+ou le ciseau, d'exposer tant de figures vénérables sur les
+places publiques et dans les carrefours, de déshonorer
+l'intérieur des familles, de profaner leurs souvenirs. À
+l'époque dont je parle, il n'y avait déjà plus de logis pour
+personne en France, le logis du roi lui-même avait été
+profané, le premier.</p>
+
+<p>Je l'avoue, hélas! j'eus la faiblesse aussi de repasser
+devant cette maison aux fenêtres mystérieuses où j'avais
+vu tant de personnages divers, où j'avais entendu tant
+de choses inouïes; cette élégante petite maison... elle
+appartenait aux sans culottes, aux bonnets rouges... à ce
+qu'il y avait de plus déguenillé et de plus hideux.</p>
+
+<p>À la porte de Mirabeau, une pancarte flottante indiquait
+que l'appartement était à louer. On passait devant la maison,
+sans se découvrir.</p>
+
+<p>J'avais voulu m'assurer, avant mon départ, que rien ne
+pouvait plus me retenir. Partons donc, puisqu'ils ont tout
+gâté en si peu de temps. Ils ont ôté sa majesté à la maison
+de Mirabeau, ses grâces à l'Opéra, son esprit à la
+Comédie-Française, son inviolabilité à la vie intérieure;
+ils ont gâté, jusqu'aux joies du cabaret, les malheureux!</p>
+
+<p>Tel fut l'emploi, le triste emploi de ma dernière journée...
+Hâtons-nous, me disais-je, et partons!</p>
+
+<p>J'en ai trop vu! Je suis vaincu; je suis mort... je veux
+partir!</p>
+
+<p>Ici je fus pris de vertige.&mdash;Eh quoi, partir sans voir
+Barnave, et sans dire adieu à ma mère? Partir sans revoir
+Hélène, et sans présenter mes respects à la reine; enfin
+quitter Paris, comme j'ai quitté Vienne, en écolier délivré
+de son précepteur! Certes, je ne saurais partir ainsi;
+je ferai, du moins, mes adieux à ma mère... et pourtant
+je quitterai Paris ce soir.</p>
+
+<p>Quand j'eus mis ordre à mon départ, je quittai mon
+hôtel de Paris, pour me rendre en toute hâte chez ma
+mère... Il était huit heures du soir; cette nuit d'été rayonnait
+de mille étoiles. Je ne sais quelle ville incroyable, en ce
+moment, j'avais sous les yeux, dans quel tumulte et dans
+quel bruit, dans quelle tempête et dans quels périls.
+Tout hurlait, criait, transportait, menaçait et déclamait!
+Le Palais-Royal était soulevé par Camille Desmoulins!
+Chaque feuille empruntée à ses arbres devenait une
+cocarde et chaque écho devenait une menace aux carrefours;
+sur chaque place et sur tous les seuils, en voiture,
+à cheval, sur les bancs, sur les chaises des jardins, au
+balcon des maisons, sur la borne et dans l'échoppe, on
+trouvait, à cette heure, des énergumènes qui faisaient
+entendre éternellement des cris de mort. Les citoyens
+s'assemblaient autour de ces forcenés et les écoutaient
+bouche béante; on eût dit des Italiens réunis, par un
+beau clair de lune, autour d'un improvisateur favori; les
+rues étaient pleines de gardes nationaux et de soldats, les
+corps-de-garde étincelaient de feux sinistres, les chevaux
+des officiers traversaient la ville en piaffant; tel était l'aspect
+général, une inquiétude immense, un malaise
+incomparable! Ainsi j'allais, comme on va dans un rêve...
+Et, dans ma course, il survint plusieurs accidents qui
+me parurent de mauvais présage: je heurtai, en marchant,
+un homme qui remettait la boucle de son soulier;
+cet homme avait les traits du roi; au coin d'une rue où
+je voulus appeler un fiacre, le cocher se retourna pour
+me dire qu'il était retenu, cet homme... ô vision! ressemblait
+au comte de Fersen; un postillon passa, solidement
+assis sur son cheval... je crus reconnaître un
+écuyer de la reine, M. de Valory. Cependant, je me dirigeais
+toujours vers les Tuileries surveillées, torturées,
+espionnées, fermées. Aux approches du palais, je rencontre
+une femme d'une taille élégante et d'une noble
+démarche, elle baissait la tête, elle donnait le bras à un
+jeune homme... elle allait tremblante... et malgré moi,
+je hâtai le pas pour la voir... Tout à coup passe au galop
+un grand carrosse, entouré de gardes et de laquais. Les
+laquais portaient des torches brûlantes, comme autrefois
+la livrée au devant du carrosse du roi!...</p>
+
+<p>Ce carrosse... il ramenait, en grand triomphe, aux
+Tuileries, M. de Lafayette... et cette femme inconnue,
+allant seule à travers la rue ameutée... O misère!... et
+pensez si j'eus peur... je reconnus à son orgueil, à
+l'éclair de ses yeux, à la majesté de sa démarche... Oui,
+je reconnus la reine!... Elle était libre... elle allait dans
+la ville...</p>
+
+<p>Eh quoi! toute la cour vagabonde? Eh! quoi! le roi et
+la reine dans les rues de Paris, à l'heure de leur sommeil!
+Est-ce veille ou songe?</p>
+
+<p>Et tout à coup, poussant un grand cri:&mdash;Et la comtesse
+Hélène. Et ma mère, où sont-elles? qu'en a-t-on fait?
+Qui les défendra sinon moi, le fils et le cousin? Et je me
+précipitai dans les cours du château.</p>
+
+<p>La sentinelle me demanda où j'allais?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais, lui dis-je, au pavillon de Marsan, chez madame
+la douairière de Wolfenbuttel.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE V</h2>
+
+
+<p>Dans la cour du château, tout au bas du perron de
+Leurs Majestés, je vis arrêté le carrosse aux flambeaux.
+Plusieurs gardes s'étaient groupés autour de cette apparition;
+d'autres gardes se promenaient en grand nombre,
+au milieu de la vaste cour; tout était tranquille en ce
+moment; l'horloge sonnait onze heures; on entendait
+les pas réguliers de la garde nationale dont on relevait les
+sentinelles; tout le château avait l'aspect accoutumé. Je
+pensai que j'étais le jouet d'une folle vision, et que tout
+ce que j'avais vu appartenait à l'exaltation de ma tête:
+alors je me rassurai quelque peu, et je ralentis le pas.</p>
+
+<p>La même voiture arrivée au galop, repartit au galop:
+les sentinelles portèrent les armes, la grande porte se
+referma, et tout rentra dans le repos.</p>
+
+<p>Cependant, je demandai ma mère. Elle était chez elle;
+je montai, un domestique vint m'ouvrir.</p>
+
+<p>&mdash;Madame n'y est pour personne, ce soir, me dit-il.
+Il refusa de m'annoncer.</p>
+
+<p>Je voulus entrer dans l'appartement: la porte était fermée
+en dedans... ce que ma mère ne faisait jamais.</p>
+
+<p>Je grattai à la porte: d'abord on ne me répondit pas;
+je frappai de nouveau. Une voix faible et tremblante
+cria:&mdash;<i>Que me veut-on?</i></p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, c'est moi, Madame, ouvrez-moi!</p>
+
+<p>J'entendis ma mère qui faisait un effort pour se
+lever; mais elle retomba sur son siége:&mdash;Les jambes
+me refusent tout service, Hélène!</p>
+
+<p>&mdash;Je vais ouvrir, Madame, répondit une voix qui
+m'était bien connue, et la porte s'ouvrit.</p>
+
+<p>Hélène me salua tristement d'un signe de tête; ma
+mère, à mon aspect, sembla se ranimer, elle me regarda
+d'un air suppliant. Ce regard me toucha jusqu'au fond
+du c&oelig;ur... nous changeâmes alors de rôle, ma mère et
+moi; elle m'avait guidé jusqu'ici, désormais je comprends
+que je suis son guide et son appui.</p>
+
+<p>La comtesse avait repris sa place à la fenêtre... elle
+tenait sa tête entre ses deux mains.</p>
+
+<p>Voyant que l'une et l'autre gardaient le silence:&mdash;Je
+viens de rencontrer Sa Majesté, Madame, dis-je à ma
+mère avec l'accent de la plus profonde affliction.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle Majesté? reprit vivement Hélène, et ses joues
+se couvrirent de rougeur: de quelle Majesté parlez-vous,
+monsieur?... il y en a tant aujourd'hui!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, ma cousine, que je n'en connais que
+deux... le roi et la reine. Oui, repris-je et j'ai vu...
+le roi et la reine dans la rue, à cette heure, et si je viens
+au palais, cette nuit, c'est pour vous, ma mère! et
+pour vous sauver, ma cousine, l'une et l'autre de la
+fureur du peuple, aussitôt qu'il apprendra que ses victimes
+lui échappent; donc je vous sauve, ou bien je
+meurs avec vous, choisissez!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez vu le roi? reprit ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, le roi, bien déguisé; j'ai reconnu la
+reine aux flambeaux d'un carrosse qui vient d'entrer
+dans la cour, il n'y a qu'un instant.</p>
+
+<p>Les deux femmes pâlirent.&mdash;Quoi! la reine a rencontré
+cette fatale voiture?.. s'écria ma mère en joignant les
+mains.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Madame, elle l'a rencontrée; et elle ne s'est
+pas contenue, elle l'a frappée de son fouet, et quand
+ces flambeaux ont passé, elle ne s'est plus cachée, et c'est
+à sa royale allure que je l'ai reconnue; elle doit être
+bien loin à présent.</p>
+
+<p>&mdash;O ma noble maîtresse! ô ma fille! s'écria ma mère,
+en pleurant, te voilà sauvée. Et béni soit Dieu qui t'a
+conduite à travers tant d'obstacles! À présent, ma chère
+Hélène, il ne nous reste plus qu'à la rejoindre, et à partager
+de nouveau ses périls.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, repris-je, agréez tous mes services. Ma
+chaise de poste m'attend à la porte Saint-Denis; quel que
+soit le chemin qu'aient pris Leurs Majestés, nous pouvons
+arriver presque en même temps à la frontière. Allons,
+venez, ma mère; et venez, ma cousine, allons, rentrons
+dans notre heureuse, notre paisible Autriche, et fuyons
+ce volcan, il finira par tout engloutir.</p>
+
+<p>&mdash;Rejoignons la reine! Allons à notre &oelig;uvre! à notre
+devoir, Monsieur, reprit Hélène, à côté de la reine est
+ma patrie; votre patrie, à vous, c'est votre mère; en
+ces périls pressants, soyons à la hauteur de tant d'infortunes,
+n'oublions jamais, vous ni moi, notre devoir.</p>
+
+<p>Ma mère était agenouillée à son prie-Dieu! Elle fit une
+humble prière, et se releva pleine de courage... Les deux
+femmes se revêtirent d'un mantelet noir, elles se cachèrent
+sous de vastes chapeaux, et, me prenant le bras, les
+voilà qui s'abandonnent à tous les hasards.</p>
+
+<p>Quand j'eus au bras ces deux femmes qui m'étaient si
+chères, que je les sentis à mes côtés, éperdues et tremblantes,
+la ville me parut beaucoup plus sombre et plus
+menaçante. La nuit s'épaissit à mes yeux, et je marchai
+dans ces rues, presque au hasard. Hélas! ma pauvre mère,
+à pied, à cette heure, elle s'abandonnait, pour la première
+fois de sa vie à ma conduite, et Dieu sait, malgré tant
+d'angoisses, si j'étais fier de l'emporter!</p>
+
+<p>À ma droite et s'appuyant à peine à mon bras, marchait
+ma cousine Hélène. Bien plus que ma mère, elle
+avait la conscience du danger que nous courions. À
+chaque instant elle prêtait l'oreille; on eût dit que Paris
+se réveillait en sursaut et que la grande voix du peuple
+ameuté se démenait autour de ce palais déshonoré dont
+il avait fait une prison!... Quelquefois Hélène hâtait le
+pas, comme si nous eussions été poursuivis. Ce fut un
+horrible, un dangereux moment! Ma mère allait à peine,
+Hélène aurait voulu courir; j'aurais voulu porter ma
+mère, et courir avec Hélène! O fatale, ô fatale nuit!</p>
+
+<p>Nous avancions, peu à peu, jusqu'à la porte Saint-Denis;
+nous avions déjà détourné plus d'une rue; à la
+lueur du réverbère, Hélène aperçut un homme qui nous
+suivait, enveloppé dans un large manteau.</p>
+
+<p>Il nous suivait, rasant la muraille; où nous allions...
+il allait: nous faisions halte, il s'arrêtait. Nous allions à
+gauche, il était à gauche: on eût dit une ombre impassible
+qui suivait tous nos mouvements, avec le sang-froid et
+le silence d'un espion qui tient sa proie. À cette vue, il
+me sembla que nous étions perdus.</p>
+
+<p>Je regardai ma mère qui se traînait à peine, n'ayant
+aucune idée du danger que nous courions; Hélène, avait
+l'&oelig;il fixé sur l'homme au manteau noir, elle tremblait
+autant que moi.</p>
+
+<p>À la fin, elle me dit tout bas:&mdash;Si nous allons plus
+loin, nous trahissons la reine... On nous suit, prenez
+garde, changeons de route,... à coup sûr, nous sommes
+épiés!</p>
+
+<p>Je sentis en même temps que les forces de ma mère
+l'abandonnaient.</p>
+
+<p>Je dis à Hélène:&mdash;Il est impossible d'aller plus loin,
+ma mère est accablée... attendons sur cette borne jusqu'au
+jour, nous ne trahirons pas le chemin de la reine...
+elle sera sauvée... au petit jour, et déjà bien loin de ses
+géôliers.</p>
+
+<p>La rue était étroite. À la porte d'une maison de peu
+d'apparence il y avait un banc de pierre, où je les fis
+asseoir... je me tins debout dans l'angle de la porte;
+ainsi nous étions dans l'ombre! À quelques pas, du côté
+opposé, se tenait notre espion, immobile, et dans l'ombre
+aussi!</p>
+
+<p>La nuit était profonde et le silence était terrible... Serrés
+tous les trois l'un contre l'autre, nous attendions.</p>
+
+<p>Tout à coup, à travers les fenêtres de la maison opposée,
+à l'instant le plus grand de notre découragement,
+une étrange apparition attira nos regards. Une vive lumière
+vint à frapper sur cette fenêtre, et dans l'appartement
+ainsi éclairé, nous vîmes entrer plusieurs figures
+d'une apparence triste et pensive qui se placèrent à
+genoux contre les murailles.</p>
+
+<p>Quand ces personnages furent à genoux, un enfant
+alluma le lustre attaché au plancher de la salle, et cette
+scène lugubre fut éclairée à la façon d'un spectacle qui
+se serait donné pour nous seuls.</p>
+
+<p>À la première lueur de la fenêtre, Hélène et moi nous
+avions regardé de toutes nos forces cette scène nocturne;
+ma mère tenait toujours la tête baissée. Inquiet de ce
+que nous allions voir, je portais mes regards de cette
+scène étrange à ma mère, et bientôt, quand nos yeux,
+habitués à cette obscurité éclairée, purent distinguer les
+objets, nous aperçûmes toutes ces ombres à genoux,
+hommes et femmes, prêtres en surplis, jeunes filles en
+robes blanches qui priaient et se frappaient la poitrine.
+À la fin, s'ouvrit une porte latérale, et nous vîmes sortir
+de cette porte un vieux prêtre qui traînait une croix de
+bois; cette croix était noire et massive, et le vieux prêtre
+avait peine à la traîner. Quand la croix fut posée au milieu
+de l'appartement, l'enfant passa au prêtre son surplis;
+le prêtre à genoux, on alluma un cierge, on apporta
+l'eau bénite, on apporta les clous et les clous furent
+bénits. Quand tout fut préparé, la même porte latérale
+s'ouvrit de nouveau; cette fois la victime venait après
+l'instrument du supplice. Deux femmes âgées conduisaient,
+appuyée sur leurs bras, une jeune fille aux yeux
+hagards. La victime était de petite taille, à la tête penchée,
+au sourire grimaçant; ses épaules étaient couvertes
+de longs cheveux, ses pieds étaient enveloppés de linges
+sanglants; elle tenait ses deux mains jointes; une force
+surnaturelle s'empara de ses sens, quand elle vit la croix
+et les clous. À cette vue, elle se leva par un mouvement
+convulsif, elle marcha seule, elle grandit de deux coudées;
+elle arracha elle-même ses charpies (ses pieds saignaient
+encore du supplice de la veille), elle se coucha sur
+la croix, levant la tête, et croisant ses pieds l'un sur l'autre,
+étendant les deux bras, ouvrant ses deux mains,
+deux mains sanglantes... en cette posture elle attendait;
+elle se tenait patiente et résignée... elle aussi:&mdash;<i>Je sauverai
+le monde à force de douleurs.</i></p>
+
+<p>Voici ce qu'on lisait dans son regard, fasciné par le
+jeûne et la mortification.</p>
+
+<p>Je m'assurai, d'un coup d'&oelig;il rapide, que ma mère
+avait toujours la tête penchée; et, plein de fièvre, je reportai
+mes regards vers ce drame épouvantable, dont la
+réalité me paraissait douteuse, en dépit du témoignage
+de mes yeux. Hélène s'était levée de son siége, elle se
+tenait debout, pour mieux voir.</p>
+
+<p>Horrible nuit! La croix, le prêtre et la victime étendue;
+ici, les assistants immobiles, nous dans la rue, et ma
+mère endormie, et, là bas, l'espion immobile qui nous
+regarde, éclairés par le reflet de la faible lumière... et je
+revenais toujours à ce chapitre en action de la Passion de
+Notre-Seigneur.</p>
+
+<p>La victime était prête. Alors le vieux prêtre s'approcha
+d'elle; il baisa ses pieds et ses mains avec le respect du
+moribond qui baise les sept plaies du Christ. En même
+temps l'enfant lui présente un marteau de fer sur un
+plat d'argent. Le marteau enfonce un grand clou sur les
+pieds, un clou entre les mains de la victime... Et le clou
+sépara les chairs, écarta les tendons, pénétra les os, le
+sang coula sur le sein de la crucifiée! Et là, crucifiée, elle
+était attachée à la croix... l'&oelig;il gonflé, les joues pendantes,
+le sein qui bat, le cou parsemé de veines bleues,
+la tête expirante... ô profanation!</p>
+
+<p>Nous assistions, sans nous en douter, au dernier effort
+du dix-huitième siècle pour croire encore à cette religion
+chrétienne, qui avait fait toutes les destinées de la France.
+En ce lieu, plein de ténèbres, ces hommes et ces femmes,
+ces malheureux parodistes étaient les seuls chrétiens que
+la France eût gardés, ils étaient les seuls croyants que
+le doute eût épargnés sur son passage. Étranges chrétiens,
+qui démontrent la divinité de leur Dieu par le
+cadavre d'une femme attachée à une croix! Étrange foi,
+qui se rattache à ces preuves toutes matérielles! Digne
+résultat de tant de sophismes!.. de tant de miracles! Voilà
+une femme appelée en témoignage de la divinité, d'un
+Dieu. Que si cette femme eût faibli, si seulement elle eût
+appelé à son secours le vinaigre et le fiel, c'était fait de
+l'Évangile dans le c&oelig;ur des assistants!</p>
+
+<p>Il y eut un moment de cette affreuse scène où ma
+jeune compagne poussa un grand cri.</p>
+
+<p>Ce cri réveilla ma mère. À son premier regard, ma
+mère découvrit cette croix noire, attachée au mur blanchi,
+et sur cette croix ce cadavre, au bas de ce cadavre le
+cierge qui vacillait dans la main de l'enfant de ch&oelig;ur.</p>
+
+<p>Elle se mit à fuir en appelant l'exorcisme à son aide...
+elle voyait l'enfer!</p>
+
+<p>Elle serait tombée avant que j'eusse pu la rejoindre,
+elle se serait brisé le crâne contre le pavé; mais l'espion
+se détachant de la muraille, elle tomba évanouie entre
+ses bras...</p>
+
+<p>&mdash;O ma mère! m'écriai-je, sentant que ses mains
+étaient froides; puis me retournant vers son étrange sauveur,
+je reconnus <i>le fou de la reine</i>...</p>
+
+<p>Il tenait dans ses bras ma mère évanouie; il me reconnut,
+d'un regard, et sans mot dire, il marcha devant
+nous, portant ma mère; Hélène et moi, nous le suivions
+sans parler.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes ainsi à une maison peu éloignée, et
+dont la porte basse était entr'ouverte. Castelnaux entra le
+premier; tout était sombre. Un tapis moelleux était étendu
+sur l'escalier; d'invisibles parfums, à peine entré dans ce
+lieu, vous saisissaient; d'invisibles échos répétaient vos pas
+dans un vide invisible; des ombres erraient sur les murs,
+comme en un miroir, les plafonds étaient chargés de
+figures mystérieuses qui, dans la nuit, semblaient gigantesques;
+l'appartement était vaste, à peine éclairé de ce
+pâle crépuscule du matin, qui n'est plus la nuit, qui n'est
+pas le jour; c'étaient partout, dans ce lieu, des lustres
+éteints, des miroirs voilés de gaze, des siéges de soie, des
+peintures bizarres. Castelnaux déposa ma mère contre un
+meuble inconnu, qui répétait les paroles et jusqu'aux
+soupirs de cette épouvantée... Il y avait, en ces ténèbres,
+une horrible et mystérieuse confusion!</p>
+
+<p>Nous étions seuls. Castelnaux appela du secours: l'instrument
+d'airain lui répondit par un sourd gémissement,
+il ne vint personne et pas une lumière ne brilla, pas une
+porte ne s'ouvrit, pas une voix ne se fit entendre... À la
+fin, ma mère reprenait ses sens: je sentis le sang revenir
+à sa joue, et le battement à son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Personne ici! dit Castelnaux, personne pour porter
+secours à une femme évanouie, en cette maison qui guérissait
+tous les maux! Où est-il donc allé, le grand médecin?
+Qu'est-il devenu l'infaillible et le guérisseur? Autrefois,
+cette salle était pleine de malades de tout rang et
+de tout sexe; autrefois, la santé planait au sommet de ce
+plafond solennel; hier encore, aux bords de cette grande
+cuve d'airain vous eussiez trouvé des consolations pour
+toutes les douleurs, des parfums pour les maux de l'âme,
+un feu caché pour les maux du corps!... Puis, voyant ma
+mère ouvrir les yeux enfin, il prenait ses deux mains et
+les plaçant sur les bords de la cuve:&mdash;Ne sentez-vous
+pas, Madame, une force nouvelle? Votre âme n'est-elle
+pas remise de toutes ses secousses? Penchez-vous, disait-il,
+penchez-vous sur cet abîme. Il est très-vrai que
+moi qui vous parle, je suis entré malade ici, j'en suis
+sorti guéri!</p>
+
+<p>Ce remède indiqué par Castelnaux me fit peur.&mdash;De
+grâce, un verre d'eau pour ma mère, un peu d'air, je la
+sens qui revient, et si vous voulez nous aider, nous pourrons
+partir; il est temps de partir; le jour vient, dans une
+heure nous sommes perdus!</p>
+
+<p>Il sortit. J'entendis ma mère qui m'appelait.&mdash;Où
+sommes-nous, me dit-elle d'une voix faible, et pourquoi
+ne fait-il pas jour?&mdash;Nous sommes dans la maison d'un
+médecin, ma mère, et le jour va bientôt venir.</p>
+
+<p>La cuve d'airain répétait chacune de mes paroles; ma
+mère se retourna à ce bruit; et fatigués que nous étions
+tous les trois, nous nous trouvâmes alors, sans nous en
+douter, autour du baquet de Mesmer, attendant le retour
+de Castelnaux.</p>
+
+<p>Debout, machinalement appuyés sur les bords de la
+cuve, nos idées n'allèrent pas plus loin que l'heure présente.
+La fatigue, la terreur, la nuit, nous retenaient à
+cette place, autour de cette cuve reluisante autant que
+l'or. Peu à peu je m'abandonnais aux visions qui voltigeaient
+informes et sans bruit, entre les mille branches
+d'airain croisées les unes sur les autres, sur les bords de
+ce gouffre, au fond du gouffre, au-dessus du gouffre,
+assemblage inouï d'ombres légères, de bruits étranges,
+écho mouvant qui eût répété les battements du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>L'âme entière, abandonnée, séduite à ces harmonies
+invisibles, se plongeait dans cette vague obscurité. Bientôt
+je cherchai à découvrir Hélène... Elle ne parlait pas, mais
+je sentais qu'elle était fascinée et que son regard plongeait
+où plongeait mon regard! Chère âme, en ce moment
+elle cherchait mon âme; à cette heure et dans cette
+muette contemplation il se formait entre elle et moi une
+union inexplicable et certaine. Oh! si Mesmer eût été là,
+donnant la chaleur à l'airain, faisant jaillir la flamme électrique
+de ce fer, à présent refroidi... si la foule eût
+entouré le baquet magique de ses mille regards, de ses
+mille espérances, de ses mille terreurs; si à chaque nouveau
+venu, il nous eût été donné de comprendre enfin
+qu'un nouveau malade arrivait pour partager avec nous
+son malaise; et si l'imagination, vague désir, et la peur,
+sa plus puissante compagne, eussent présidé à ces enchantements;
+si j'avais ignoré qu'Hélène était près de moi
+dans l'ombre, et qu'au milieu de la foule muette, au
+milieu de ces soupirs qui s'élèvent et qui s'abaissent en
+cadence, au milieu de ce monde confus, pêle-mêle, malade,
+et blasé, crédule aussi, j'eusse pu deviner à son
+soupir, à son regard, aux parfums de sa robe, à ses frissons,
+la femme inconnue... et ma maîtresse que je cherchais
+depuis si longtemps; à coup sûr, guidé par le
+sixième sens, et le suivant dans le sentier lumineux, si
+j'avais pu la saisir dans l'ombre, et réclamer tous mes
+droits, acquis dans le bal... si j'avais pu toucher seulement
+sa lèvre de mes lèvres, et la prendre enfin dans la
+foule: ô bonheur! ô miracle! ô Mesmer!</p>
+
+<p>En ce moment de peine et de doute, aussitôt j'aurais
+reconnu ton pouvoir, j'aurais proclamé ta science en appelant
+Mesmer mon sauveur. Ce qui est vrai, c'est que
+malgré moi je fus soumis à une puissante fascination.
+Le regard tendu, et cherchant au fond du baquet des
+restes de magnétisme à mon usage, il me sembla que
+je trouverais une explication à tous ces mystères! Je
+voulais retenir à mon profit quelques-uns de ces violents
+plaisirs, qui donnaient aux corps tant de secousses.
+Je cherchais, dans cette solitude, une part du drame
+accompli dans ces ténèbres. À force d'attention, je
+tombai dans une rêverie étrange, le rêve magnétique
+s'empara de mon âme; ainsi j'allai de la terre au ciel, du
+rire aux larmes, de l'espérance à la terreur; j'entendis
+des voix célestes et des hurlements d'enfer; dans le fond
+de la cuve où s'agitait mon rêve, mon rêve se nouait et
+se démenait comme ferait un ballet de l'Opéra joué en
+grand costume, et sérieusement, dans la nuit profonde,
+et quand le lustre est éteint.</p>
+
+<p>Ah! ce siècle était un siècle infini de paradoxes tels que
+jamais le monde autrefois n'en avait vu! Il faisait du sophisme
+à propos de tout; sophiste à propos des maladies
+de l'âme, il crucifie une femme pour démontrer un Dieu!
+Sophiste à propos des maladies du corps, il invente un
+sixième sens pour n'avoir plus à s'occuper des cinq
+autres. Triste condition de la religion et de la science en
+cette France au désespoir!.. D'abord sujets féconds en
+moqueries indestructibles, puis enfin parodiées l'une et
+l'autre, jusqu'au crime, à l'absurde, et jusqu'à ce qu'il
+n'en reste plus rien, pas même le nom!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE VI</h2>
+
+
+<p>Le retour de Castelnaux me rendit à moi-même; en ce
+moment ma mère allait mieux; notre voiture, grâce à
+Castelnaux, était à la porte.&mdash;Partez, nous dit-il, il est
+temps; à présent, s'il y a un Dieu dans le ciel, la reine
+est sauvée, et la révolution a perdu sa proie... Et demain
+le faubourg Saint-Antoine n'aura plus de lit royal à
+fouiller avec ses baïonnettes, plus de têtes royales à
+souiller de son bonnet rouge; demain les mégères des
+faubourgs ne souilleront plus les chastes oreilles des
+enfants de Marie-Antoinette avec leurs propos de mauvais
+lieux et leurs blasphèmes de carrefour; à présent la
+royauté est sauvée! Allons, partez, vous ne courez plus
+le danger de mettre l'ennemi sur ses traces; partez, le
+peuple va se réveiller dans une heure... et je veux assister
+à son réveil.</p>
+
+<p>Oui je tirerai ma vengeance! et de ce pas je vais m'asseoir
+aux Tuileries, à l'angle du pont, vis-à-vis la fenêtre
+de la reine, fermée encore, et gardée, et surveillée. Ah!
+ma sentinelle bien veillée! Ah! mon peuple... eh bien!
+hurle et calomnie... Ah! ah! l'entendez-vous! il crie, il
+vocifère, il maudit la reine.&mdash;<i>À bas la reine! À bas la
+reine!</i> et cependant la fenêtre est toujours fermée. <i>À bas
+la reine! mort à la reine!</i> Et quand il verra, malgré ses
+cris, que la reine enfin ne vient pas le saluer humblement,
+lui le souverain déguenillé, quand il ne verra pas la reine
+en larmes, son dauphin dans les bras, lui rendre un sourire
+pour un blasphème, un <i>bonjour</i> pour ses cris de
+mort; le peuple, à lui-même, il se dira:&mdash;(il sait que sa
+victime est matinale... il a tué son sommeil!) il dira:&mdash;pardieu,
+l'<i>Autrichienne</i> a diablement prié ce matin!
+Et quand ce peuple hideux la sait à genoux, en prières,
+pour son époux, pour ses enfants, pour la France, il
+redouble, ô blasphémateur, de rage et de fureur:</p>
+
+<p>&mdash;<i>La Reine à mort!... à la lanterne!..</i> Elle est le fragile
+jouet du peuple. Il s'est donné rendez-vous autour de sa
+tête, et la fait pleurer à volonté. Il la fait sourire, il la menace,
+il la pousse, il l'emprisonne, il la chasse, et le tigre
+tenant sa proie, il se la renvoie comme un jouet; la mordant
+jusqu'au sang, en attendant qu'il la dévore... À
+Versailles même, et dans le palais des rois, ce peuple
+impie est entré chez elle, une nuit, comme un époux
+jaloux, après un long pèlerinage, en brisant les portes,
+en se précipitant au lit nuptial...&mdash;Ah! foule insolente!...
+à la fin, ta proie, elle échappe à tes appétits! et maintenant
+qu'elle est partie... et qu'elle est sauvée... allons,
+va le chercher ton jouet: <i>la reine! eh! la reine!</i> Plus de
+reine et plus de jouet, plus de femme et plus de mère,
+et plus d'épouse et plus de prisonnière, et plus de victime,
+et plus d'injures... Or çà, citoyens, vous n'avez
+plus que le ciel à blasphémer!»</p>
+
+<p>Ainsi parlant, Castelnaux se frottait les mains de joie,
+il bondissait autour du salon, il crachait dans le baquet
+de Mesmer, il était triomphant, il était fou tout à fait...
+fou de triomphe et de bonheur.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une heure ou deux, disait-il, on frappe au palais;
+on frappe à la porte du roi. On entre en même
+temps chez le roi. Personne! On se trouble, on court, on
+cherche, on appelle... Il est perdu. Plus de roi! Croyez-vous
+qu'il y ait de la pâleur, à cette heure, dans l'histoire
+de France, à cette nouvelle impitoyable: Il n'y a plus de
+roi, et le roi n'est pas mort! Il y aura un jour, dans la
+création, où la voix venue de l'Orient dira aussi à la
+terre... Il n'y a plus de soleil! Eh bien! ce mot sans forme
+et sans nom: plus de roi! plus de roi à immoler! plus
+de reine à charger d'outrages! plus de royauté qu'on
+insulte, et plus rien dans ce royaume!... Il faut que je
+sois le premier à l'entendre, à m'en réjouir! Cette
+effrayante pâleur d'un peuple sans pitié, Castelnaux veut
+la voir, pour se venger; ces palais déserts, ces temples
+déserts, parce que les palais sont déserts, Castelnaux les
+veut parcourir, pour savoir ce que c'est qu'un trône inoccupé...
+un sanctuaire inerte et vide. Il veut savoir ce que
+dit l'écho de pareilles solitudes, et si cela fait peur aux
+nations, quand le trône et l'autel rendent un son funèbre,
+privé de son roi dégradé, de son Dieu! Victoire à Castelnaux,
+cette nuit est une nuit de triomphe. Il est l'Achille
+et l'Ajax Télamon de cette nuit troyenne. À moi l'honneur,
+chassant les sans-culottes, les sans roi et les sans
+Dieu, d'éventrer, le premier, la muraille de la ville assiégée.
+Aussitôt vous voyez entrer, de toutes parts et par la
+brèche, la mort, la peur, la famine et la vengeance du
+ciel et le châtiment des hommes, les meurtres sans fin,
+le pillage, les réactions sanguinaires, les longues terreurs,
+l'anarchie et la guerre civile avec la banqueroute et les
+misères accomplies des bourreaux, enfantant des massacres
+et des échafauds sanglants! Entrez, tout cela, entrez!
+Le roi et la reine, il n'y en a plus; entrez, tout
+cela, c'est Castelnaux qui vous ouvre la porte! Entrez,
+dissensions intestines, bavardages sans fin; entrez, brigands
+armés; entrez, populace; entrez, femmes sans
+honte et sans robe nuptiale; entrez, faubourgs; entrez,
+armées étrangères: Anglais, Prussiens, hordes sauvages,
+vagabonds, Cosaques, Russiens, gorgez-vous d'or et de
+sang, pillez les églises, renversez les châteaux, incendiez
+les chaumières, dévalisez les sacristies, ouvrez les tombeaux,
+brûlez les livres, déchirez les chartes, violez les
+vierges, chassez les saintes filles des saints monastères,
+ruez-vous dans le désordre, à la proie, au meurtre, à
+l'incendie; allons! çà! brisez les statues et les images, démolissez
+les maisons royales pour en vendre le plomb et la
+pierre; saccagez, brûlez, dévorez tout sur votre passage...
+à vous la France! Elle est à vous, à vous seuls; elle n'est
+plus ni à Dieu, ni au Roi; elle est à vous; venez, venez
+tous, Castelnaux vous appelle, entrez, et si en passant
+vous avez un chapeau ou un bonnet, tirez votre chapeau
+ou votre bonnet devant Castelnaux!»</p>
+
+<p>Et nous le vîmes ainsi bondir tout un quart d'heure,
+et jamais dans tout Paris logis plus sombre et plus caché
+n'avait entendu un si grand bruit; la cuve, à ces cris, retentissait
+comme un tonnerre, et l'écho troublé balbutiait à
+peine ces paroles pressées et haletantes. Or ma mère,
+hébétée, était là, contemplant toutes ces choses sans y
+rien comprendre, Hélène, à mes côtés, se pressait effrayée
+et muette. Castelnaux brisait tout ce qui tombait dans ses
+mains.&mdash;O la belle nuit! disait-il; la belle nuit! Paris a
+perdu un roi, il a crucifié un Dieu, il a chassé Mesmer:
+royauté, religion, charlatanisme, et psit... tout est parti;
+tout a quitté Paris, cette nuit; il n'y a plus rien à Paris.
+Paris n'est plus! <i>De profundis... Alleluia!</i></p>
+
+<p>Quand il eut repris son sang-froid, il nous conduisit
+jusqu'à notre voiture, et il nous dit adieu en pleurant!</p>
+
+<p>C'est ainsi que je le quittai, ce fameux Paris que je ne
+devais plus revoir. Je le laissai vide; il était si rempli
+quand j'y entrai, pour la première fois! J'étais si jeune
+alors, j'étais devenu si vieux en peu de temps! Tout ce
+que j'admirais était tombé! Je laissais dans ces ruines
+mes illusions, mes espérances, et maintenant je ne pensais
+plus qu'à suivre, à mes risques et périls, les traces
+de cette royauté perdue au milieu des grands chemins.</p>
+
+<p>Triste retour! tristes sentiers battus par des rois tremblants!
+Ma mère était retombée en ce triste état d'anéantissement,
+voisin du rêve... ma cousine Hélène, abattue
+et pensive, semblait dévorer l'espace qui s'étendait devant
+nous. Elle oubliait ses dangers, à force de terreur.</p>
+
+<p>Qui l'eût vue ainsi penchée à mon côté, et nous deux,
+au matin, courant la grande route où le soleil courait
+après nous, celui-là nous eût pris pour deux amants
+heureux qui se sont rencontrés dans l'ombre, et qui s'enfuient
+loin de leur vieux tuteur.</p>
+
+<p>Qui m'eût vu l'entourant d'une tendresse ineffable eût
+juré ses grands dieux que nous accomplissions un de ces
+drames enchantés de la jeunesse heureuse, quand l'amour
+jouait un si grand rôle en ce royaume, éclairant les palais,
+illuminant les chaumières, animant le grand chemin,
+jetant partout la vie et les sourires dans ce beau pays,
+sous ces épais ombrages, dans ces vieux châteaux aux
+gothiques souvenirs.</p>
+
+<p>Je dis à M<sup>lle</sup> de *** en lui prenant les mains, en signe
+de témoignage et de serment:&mdash;Voulez-vous, Hélène,
+en ce péril, unir votre destinée à la mienne, et ne plus
+nous quitter jamais? Voulez-vous que je réveille en ce
+moment, qui peut être un moment solennel, ma mère
+endormie, et que je lui demande sa bénédiction pour
+nous deux? À cette brusque demande, elle ne parut pas
+étonnée, et comme je lui avais parlé simplement, elle me
+répondit simplement:</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, Frédéric, nous n'avons pas de temps à
+perdre en vaines espérances; il ne faut pas espérer que
+nos destinées soient unies; notre séparation est proche,
+et, je le sens, deux devoirs différents nous appellent. J'appartiens
+à la reine, et vous appartenez à votre mère.
+Ainsi nous irons, vous et moi, où elles iront, chacun de
+son côté: nous ferons notre devoir, tout sérieux qu'il
+puisse être, et que Dieu nous protége! Hélas! l'heure est
+sérieuse, et nous devons, avant tout, racheter les fautes
+de notre jeunesse à force de dévoûment au malheur!
+Ainsi nous nous partagerons la ruine et les misères de
+cette royauté qui s'en va, comme nous avons partagé sa
+gloire et sa folie. O Frédéric! vous ne savez pas toutes
+les fautes que nous avons commises! toutes les erreurs
+dont nous devons porter la peine; et si vous saviez cela,
+mon cousin, combien nous avons été tous coupables,
+vous plaindriez ce peuple éperdu qui gronde et tue;
+vous trouveriez qu'il est juste en ses vengeances, vous
+comprendriez ces cris furibonds de liberté! Pour moi, je
+ne m'aveugle pas sur cette révolution. Cette révolution,
+c'est notre mort à tous... Mais vous ne comprenez pas
+cela, mon cousin; vous ne comprenez rien aux menaces
+d'un temps que vous n'avez pas vu, d'une histoire que
+vous ne savez pas. Vous n'avez vu, de la cour, que la surface,
+et du peuple que la lie immonde! Vous êtes venu
+en France au moment où nous renfermions nos vices en
+nous-mêmes, surpris par le grand jour, au moment où
+le peuple obéissait aux vengeances de quatre siècles de
+servitude. Hélas! notre malheur vous a trompé sur notre
+compte; innocent au milieu de nos corruptions et de nos
+vices, vous avez cru à notre innocence, et maintenant
+vous voulez partager notre infortune, et vous me dites à
+moi: Je suis à vous, Hélène! Imprudent que vous êtes!
+Ne voyez-vous pas que cette infortune est infamante, et
+ne voyez-vous pas que vous n'avez aucun droit, vous
+si jeune, à venir porter la peine de tous les crimes de
+Louis XV? Disant ces mots, elle appuya sa main droite
+sur ma tête, comme un témoignage d'une ineffable protection.</p>
+
+<p>Je lui répondis avec toute l'assurance et toute la conviction
+qui étaient en moi; je me montrai bien décidé à
+ne la plus quitter, à la suivre, à l'aimer, à vivre à côté
+d'elle, à mourir avec elle...&mdash;Non, lui dis-je, il n'en sera
+pas, cette fois, comme de ma première passion d'amour!</p>
+
+<p>Je n'ai pas peur de vous; je ne crains pas vos dédains;
+vous m'aimerez, vous m'aimerez, je vous aime et
+j'en suis sûr!... Innocent, dites-vous! mais j'ai partagé,
+j'ai copié tous ces vices! Innocent, en effet, et plus à
+plaindre que si j'avais été coupable! Un matin, capricieux
+jeune homme, je quitte l'Allemagne, exprès pour
+vous voir, ma cousine! et me voilà parti pour la France,
+que vous habitez; chemin faisant, je me rappelle avec
+une joie ineffable votre naissante et charmante beauté;
+j'entends vos chansons, je vous vois me sourire... Ainsi
+rêvant me voilà tombé sur les chemins, et brisé à demi
+je rencontre une petite fille agaçante et rieuse, et pour la
+petite fille aussitôt je vous oublie... Alors, me voilà, sur
+le chemin, aux genoux de cette fillette, et la suppliant
+d'accepter ma fortune et ma main! Voyez si j'étais
+sage!... Heureusement la fillette me rit au nez, et, sage
+autant que j'étais fou, elle épouse, à mon nez, mon valet
+de chambre. Désolé, je viens en France, et je vais à la
+cour, je vous vois, la nuit, près de la reine, sous un voile
+noir; on vous eût dit morte, et chez la reine vous me
+recevez avec une froide réserve... On eût dit que vous
+saviez mes infidélités de grande route... Éconduit par
+vous, faiblement reçu par la reine, oublié de ma mère,
+alors je vais au hasard, et je rencontre en tout lieu des
+hommes plus puissants que le roi: des libertins qui
+règnent au nom de la vertu; des charlatans qui proclament
+la vérité. Le vice est partout, l'égoïsme et la
+vanité encombrent toutes les âmes, la peur règne en souveraine,
+enfin vous tremblez tous. Moi, je fais un effort
+pour être, à l'exemple universel, un brouillon, un émeutier,
+un Don Juan de carnaval. Je prends Mirabeau pour
+maître et seigneur; je choisissais bien, convenez-en.</p>
+
+<p>Ainsi... à mon premier pas, à mon premier appel, le
+vice aussitôt vient à moi dans ses atours les plus charmants.
+Rien de plus gai, de plus vif, de plus joli: l'esprit
+au regard, la grâce à la lèvre, un feu de vingt ans... Mon
+premier bal masqué fut un événement... J'en rêve
+encore, et voyez ma plainte!... Il advint que je sortis de
+cette fête amoureux comme un fou. De qui? je l'ignore...
+pourquoi? je le sais bien. Malheureux que je suis! je la
+regrette encore, et (soyons vrai!) j'ai bien peur de
+la regretter jusqu'au dernier de mes jours, cette nuit
+d'ivresse et de fête qui devait me dégager des illusions
+de ma jeunesse: au contraire, elle les renouvelle, elle les
+prolonge, elle les ravive, et voilà mes illusions qui me
+reviennent! Dès ce moment je suis poursuivi par les
+spasmes infinis de cette minute heureuse, et je n'entends
+plus rien, je ne vois plus rien, je cours après une ombre!
+Ah! Dieu du ciel! je reste un Allemand, rien qu'un Allemand,
+un Allemand sans vice et sans vertu. Pour un parfum...
+pour un sourire... pour une jupe fripée... Alors
+voyant que je n'étais qu'un faux vicieux, un Don Juan
+de hasard, je retourne à Mirabeau: Tu m'as trompé, lui
+dis-je... et c'est à peine s'il se rappelle une seule des
+leçons qu'il m'a données! Le Mirabeau que j'avais vu au
+bal, en plein délire, amoureux jusqu'au blasphème... en
+vingt-quatre heures il était devenu un grand homme...
+un homme d'État! La veille encore il m'avait fait le compagnon
+de son orgie; aujourd'hui il me fait monter à
+cheval, et, dans la nuit, enveloppé d'un manteau, seul
+avec lui, comme un fidèle écuyer, il me conduit à une
+conférence politique. Et de loin je le vois, réglant les
+destinées du royaume, et sans vous, que j'ai retrouvée,
+je jouais cette nuit-là le rôle d'Osmin ou de tout autre
+confident de tragédie! Honteux de moi-même, et poursuivi
+par mes rêves, je n'avais plus qu'un espoir, j'espérais
+en Barnave. Il était amoureux d'un amour sans
+espoir, j'étais possédé, moi aussi, d'un amour sans espoir.
+Donc, je le rencontre espérant qu'il me consolerait par le
+spectacle d'une misère semblable à la mienne... Barnave
+était changé autant que Mirabeau. Plus d'amour dans le
+c&oelig;ur de Barnave et plus de vice dans la tête de Mirabeau:
+ils m'échappent l'un et l'autre, après avoir commencé
+mon éducation tous les deux.</p>
+
+<p>Je trouve alors un nouveau Barnave... un Barnave
+austère, inflexible, ennemi de la reine, implacable... et
+voici que le même jour, la république dresse la tête à la
+voix de Barnave, et que la monarchie expire au lit de
+mort de Mirabeau! Moi resté seul, seul et cherchant dans
+mon âme à quoi m'a servi mon dévouement à Mirabeau
+et à Barnave, à quoi m'ont servi ma science et mon
+amour; je reviens à vous, ma chère Hélène, à vous dont
+le regard me ravive, et dont la voix me console: c'est
+vous qui me faites oublier à la fois tout ce que je voudrais
+oublier: mon isolement, mes vices inutiles, mon
+peu d'intelligence des faits et des hommes, mes regrets
+du passé, mon désespoir pour l'avenir!... et vous ne
+voulez pas m'épouser!</p>
+
+<p>À ce long discours qu'elle écoutait, attentive et calme:&mdash;Votre
+malheur est étrange et me fait pitié, reprit
+Hélène. À vous entendre on dirait que le vice seul a
+manqué à votre bonheur! Certes, voilà de ces malheurs
+qui ne sont arrivés qu'à vous; cependant, mon malheureux
+cousin, je vous porte envie, à vous, malheureux de
+si peu!</p>
+
+<p>Disant ces mots, Hélène se prit à rougir; et moi, la
+suppliant du regard, j'essayai de donner le change à ma
+passion:&mdash;Non, non! m'écriai-je; à présent je n'ai plus
+d'amour que pour vous; la femme elle-même que si
+longtemps j'ai cherchée, elle serait devant moi, je ne voudrais
+pas la voir; je suis à vous, à vous seule, à la reine
+aussi, puisque vous pardonnez à la reine; enfin, pour
+vous, j'ai entrepris mon voyage en France, et je veux
+le finir avec vous!</p>
+
+<p>Ainsi je lui parlai longtemps; elle m'écoutait tantôt
+avec peine et parfois avec bonheur, souvent émue; et
+moi, misérable! si j'eus un instant de calme, oh! je le dis
+à ma honte, ce fut dans cette fuite où je foulais des traces
+royales sur ces chemins couverts de tant de désolations,
+dans ce jour d'effroi où la monarchie de Louis XIV,
+s'avouant vaincue, accepta les chaînes de la Convention,
+et s'en revint, esclave et désolée, au milieu de la fournaise
+ardente et souillée où elle devait mourir à petit feu.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE VII</h2>
+
+
+<p>Nous avions couru tout le jour: sur le chemin tout
+semblait tranquille; en ce moment, le soir tombait, et
+la Champagne, au loin, s'étendait devant nous. La chaleur
+du jour avait été suffocante, et la fatigue, unie aux terribles
+inquiétudes de la nuit, nous avait plongés dans
+cette espèce d'abattement du sommeil qui n'est pas sans
+charme. C'est un sommeil de seconde vue et rempli de
+visions surnaturelles; à ce moment, l'imagination peu
+à peu s'arrête, le c&oelig;ur bat moins vite, et le malheur
+disparaît. Déjà même nous pensions voir la reine sauvée
+au delà du Rhin, et reçue à bras ouverts, quand notre voiture
+arrêta au relais, pour changer de chevaux.</p>
+
+<p>C'était dans un misérable petit village, entre Épernay
+et Dormans. Comme nous étions sans inquiétude et sûrs
+d'arriver, nous fîmes d'abord fort peu d'attention à ce
+qui se passait autour de nous. Cependant plus d'un indice
+annonçait je ne sais quelle hésitation qui nous fut bientôt
+suspecte. La population du village, inquiète, obéissait à
+un peu plus de curiosité qu'à l'ordinaire au passage d'une
+chaise de poste; on s'assemblait, on pérorait. Les orateurs
+de l'endroit (car alors quel est le village qui n'avait pas
+son Barnave ou son Danton?) montaient sur les bornes
+de l'hôtellerie, invoquaient les soins de la police et les
+soucis de la liberté; bientôt, à ne plus en douter, nous
+remarquâmes des signes de défiance; enfin, le maître de
+poste, après avoir consulté son entourage, nous annonça
+qu'il lui était impossible de nous laisser continuer notre
+route avant d'en avoir reçu l'ordre de Paris même... En
+ce moment je me réveillai tout à fait..... je compris que
+le roi était perdu.</p>
+
+<p>Comment je le compris, je l'ignore; en ces malheurs
+extraordinaires, la catastrophe aussitôt se devine. À la
+plus légère secousse, on comprend que la terre tremble;
+à la première fumée, on se dit: le volcan s'est ouvert!
+C'est ainsi qu'il y a des gens qui ont prédit, à cent lieues
+de Paris, la Saint-Barthélemy et l'assassinat de Henri IV,
+vingt-quatre heures avant que personne eût rien su des
+crimes et des horreurs de Paris.</p>
+
+<p>Je dis à ma mère:&mdash;S'il vous plaît, vous reposerez ici
+cette nuit, ma mère; après cette pénible journée, il faut
+dormir dans cette hôtellerie, et demain nous regagnerons
+le temps perdu.</p>
+
+<p>C'est ainsi que je cherchais à la rassurer sur l'interruption
+de notre route. Ah! soins inutiles! elle ne m'entendait
+pas. L'intelligence avait manqué à cette dame à l'ancienne
+marque; elle ne comprenait plus rien à ce qui se
+passait devant elle, et, ne voulant pas ajouter foi au rêve
+funeste qui l'agitait, elle s'était abandonnée au mouvement
+de la voiture; elle avait renoncé à la crainte, à
+l'espoir, à la joie, aux larmes, au sourire, elle obéissait.</p>
+
+<p>Hélène, au contraire, animée à bien faire, et prête à
+l'exil, à la mort, hostie expiatoire du vieux temps, me
+comprit à mon premier regard. Elle vit tout d'un coup
+que quelque chose avait manqué à cette fuite royale, et
+que tout était perdu.</p>
+
+<p>Elles descendirent en silence dans l'hôtellerie. Hélène
+entraîna ma mère dans une chambre retirée où elles restèrent,
+ma mère endormie à demi et priant Dieu, Hélène
+obéissante à la force implacable... et prête à tout!</p>
+
+<p>Ces deux femmes, à mon sens, représentaient fort bien
+cette époque, abandonnée à tant de malheurs: d'une
+part, une vieillesse aveugle, éperdue, et qui tombe au
+premier souffle en courbant la tête, et cherchant en vain
+au chevet de son lit un prêtre pour la bénir, un fils pour
+le bénir, des vassaux pour porter son deuil; tristes moribonds!
+Ils meurent isolés dans le plus stupide étonnement...
+Cependant ne les plaignons pas; par leur vieillesse
+même ils sont délivrés de toutes les terreurs, et par la
+mort de tous les dangers.</p>
+
+<p>Mais d'autre part, et quand les vieillards expirent, les
+jeunes gens, voyant le volcan débordé, choisissent une
+place apparente où ils attendent le volcan, de pied ferme.
+Ils savent que la fuite est inutile, ils se disent qu'on les
+garde et d'en haut et d'en bas et qu'il faut avoir du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Pour moi, quand ma mère et ma cousine furent retirées
+dans leur chambre à coucher, je revint sur la porte
+de l'auberge où je me mêlai à cette vie active, exaltée et
+violente. En vain, ce soir-là, vous eussiez cherché autour
+de l'auberge et dans l'intérieur de l'auberge une scène
+de repos et de gaieté; à l'intérieur, tout était morne et
+sombre; les fourneaux étaient éteints, les tables étaient
+dégarnies, aucune voix de buveur ne s'élevait dans l'enceinte,
+attristée et déserte; au dehors, sous le brouillard
+si joyeux naguère, on n'entendait ni chansons ni gaieté;
+du silence encore, ou bien, plus effrayant que le silence,
+un perpétuel chuchotement, des rires énigmatiques, des
+regards pitoyables. Les hommes, grands politiques, dissertaient
+tout bas avec émotion et chaleur; les femmes,
+animées comme à un conte plein de terreurs, se montraient
+du doigt la grande route. Elles avaient vu passer,
+sur le midi, l'énorme voiture; elles avaient donné à boire
+au joli enfant; elles avaient vu les pauvres du chemin
+tendre une main reconnaissante à la belle dame, qui leur
+avait fait l'aumône; elles avaient vu tout cela, les femmes,
+et elles avaient compris qu'il y avait fuite et douleur,
+qu'il y avait bienfaisance dans ce carrosse; elles avaient
+vu des femmes tremblantes, une jeune fille timide, un
+père de famille résigné, un jeune enfant insouciant et
+joueur. Pauvre enfant! c'était la dernière fois qu'il allait
+dans les champs; il saluait la foule heureuse; il tendait
+sa joue aux bonnes femmes, ses mains aux arbres du
+sentier, son regard bleu au ciel bleu; elles avaient vu tout
+cela, les femmes, elles avaient compris ces misères, ces
+malheurs, ces tendresses, et, les larmes dans les yeux et
+dans le c&oelig;ur, elles avaient prié pour cette fuite, elles
+avaient embrassé leurs enfants avec plus d'amour; elles
+avaient souri à leur pauvre chaumière, au mur tapissé
+de lierre, à la vigne grimpante, au pigeon familier qui
+s'abat sous les tuiles comme un familier génie. Elles
+comprenaient tes douceurs, ô sainte pauvreté du travail
+et du toit domestique! elles savaient que le Louvre était
+vide, Trianon fermé, Saint-Cloud garni de canons; elles
+se disaient que l'air, la campagne et l'ombrage des
+forêts, la clarté du ciel, les eaux limpides, les fleurs, la
+vie et la liberté, manquaient au roi, à la reine, à sa s&oelig;ur,
+à leur fille, à leur fils, le petit dauphin.</p>
+
+<p>La France, en ce moment suprême, appartenait aux
+indicibles angoisses d'une nation sans présent, qui renonce
+au passé, et qui doute de l'avenir. C'est une
+singulière épouvante pour les peuples si longtemps gouvernés
+par des intelligences honnêtes et par des pouvoirs
+réguliers, que d'attendre une chose qui ne vient pas, fût-ce
+la peste ou l'anarchie! Et quand enfin le silence et la peur
+se sont emparés de cette nation malheureuse, quand elle
+est là sur sa porte, oisive, inquiète, attristée, et voyant
+passer à chaque instant des bourreaux et des victimes;
+quand chaque jour son c&oelig;ur s'endurcit à l'aspect des
+crimes et du sang, il arrive alors qu'elle se sépare en deux
+fractions bien distinctes: les faibles qui agissent et les
+forts qui souffrent; les faibles qui plongent leurs mains
+dans le sang des innocents, et les forts qui tendent la
+tête; les faibles qui insultent la royauté qui passe et la
+couvrent d'injures; les forts qui pleurent sur sa destinée
+et qui, l'ayant accompagnée au pied de l'échafaud, meurent
+sur sa tombe vide, en voyant au loin ses ossements
+dispersés.</p>
+
+<p>Ah! s'il y a de la gloire, enfants, pour ceux qui pleurent,
+pour ceux qui souffrent, pour les héros de la foule osant
+saluer, quand la royauté passe en traînant ses fers, pardonnons
+aux criminels leur faiblesse; hélas! elle portera
+sa peine assez vite. Ainsi j'étais, moi, pendant cette soirée,
+à la porte de l'auberge, attendant des nouvelles que j'aurais
+pu dire à tout le monde. En ce moment, j'avais
+besoin de consolation et de pitié, donc je laissai les hommes
+à leur faiblesse, et, content de moi, je fus m'asseoir
+parmi les rouets et les travaux à l'aiguille, à côté de ces
+femmes fortes et pitoyables, qui n'avaient vu passer ni le
+roi ni la reine. Elles avaient vu passer un famille d'exilés:
+père, mère, enfants, et maintenant, charitables et chrétiennes,
+elles faisaient des v&oelig;ux dans leur âme, pour que
+cette famille eût le bonheur de l'exil.</p>
+
+<p>Dans ces alternatives de pitié, de terreurs, la soirée
+avançait. Tout entier à mes inquiétudes, j'avais fini par
+ne plus faire attention à ce qui se passait autour de moi;
+d'ailleurs les habitants du petit village, un instant distraits
+par tant de bruits étranges, étaient rentrés, l'un après
+l'autre, en leur logis, et dans leurs habitudes ordinaires.
+L'intérieur de ces maisons s'éclairait peu à peu; le villageois,
+voyant son troupeau revenu à l'étable, rentrait à la
+maison; le repas du soir arrachait les hommes à la politique
+en plein vent; l'enthousiasme et l'émotion de la
+journée, alors s'abaissant peu à peu, les femmes, les enfants,
+le coin du feu, reprenaient leur influence accoutumée;
+à cette heure enfin, les jacobins les plus forcenés
+du village étaient redevenus d'honnêtes laboureurs très-disposés
+à l'indulgence pour tout le monde et même pour
+les rois malheureux.</p>
+
+<p>Si vous saviez combien c'était un pays calme et réglé,
+la France! ancienne et poétique patrie où vivent en chrétiens
+des hommes simples et bons! Chaque heure, en ce
+vaste royaume, était une heure de travail; le royaume
+s'endormait à la même heure, il se réveillait, il priait à la
+même heure! Trente millions d'hommes passaient leur
+vie à l'ombre d'un château ou d'une abbaye; la cloche
+de leur baptême était aussi la cloche de leurs funérailles.
+On parle beaucoup de l'esprit de la France, en fait de bel
+esprit à cette époque... il n'y eut jamais en France que
+Paris même; et, non-seulement Paris avait gardé tout
+l'esprit, mais encore (et comme cela était juste) tous les
+vices de la France et tous ses vertiges; la France ne se
+perdit que le jour où Paris eut trop d'esprit. Alors il jeta
+son superflu sur les provinces, et la contagion gagnant
+les extrémités... tout fut perdu.</p>
+
+<p>Resté seul, assis, je suivais, non sans intérêt, le mouvement
+de ces populations soumises encore à leurs modestes
+habitudes domestiques. Je voyais les groupes se
+dissoudre et les curieux les plus animés s'éloigner lentement;
+j'entendais la sonnette et le bêlement des troupeaux;
+je prêtais l'oreille au bruit de la fontaine jaillissante,
+dont le murmure étouffé par les clameurs de la foule
+reprenait sa mélancolie. Aussi bien, grâce à la nuit, la
+campagne et le village avaient retrouvé leur calme et
+leur charme; on respirait de nouveau la paix des chaumières;
+le pain cuisait au four banal; les grenouilles du
+fossé défiaient le maître du château voisin; l'auberge
+même avait retrouvé le mouvement, l'activité; les fourneaux
+s'allumaient, les chiens hurlaient, les buveurs
+chantaient; la vie, un instant suspendue, arrivait et s'emparait
+de ce monde villageois. Hélas! ce fut un grand
+malheur pour le repos de ces campagnes, quand le malheur
+des temps fit passer sous leurs yeux attristés ces
+exils, ces crimes, ces douleurs; quand on les rassasia
+soudain de pitié, d'héroïsme et de terreur!</p>
+
+<p>Tout à coup j'entendis dans le lointain, venant à nous,
+du côté de Paris, les grelots d'un cheval, le bruit du fouet
+et la voix du postillon qui demandait des chevaux.</p>
+
+<p>Le postillon et le voyageur qu'il escortait s'arrêtèrent
+devant la porte de l'auberge; et le postillon descendit, le
+voyageur restant en selle, en criant: <i>un cheval! un
+cheval!</i></p>
+
+<p>Le postillon vint lui dire que depuis trois heures la
+poste ne donnait plus de chevaux à personne, en preuve
+il me montra du doigt, tranquillement assis à la porte, et
+regardant le voyageur d'un air curieux.</p>
+
+<p>Ce voyageur, c'était Castelnaux. À ma vue il se jetait
+en bas de son cheval, il vint à moi, et les bras croisés:&mdash;Toujours Allemand! me dit-il, toujours couché, assis,
+patient, patient sur des ruines, patient sur un volcan qui
+brûle! Et vous ne demandez pas ce que fait Paris à cette
+heure?... à cette heure il est en route, il s'agite et se
+démène, insultant le ciel et les hommes, marchant à
+grands pas sur les traces de ses victimes; Paris, c'est l'ogre
+aux enjambées de sept lieues!... vous, cependant, vous
+l'attendez tranquillement à cette porte! et vous espérez
+que la ville aux cent mille têtes va passer devant vous,
+dans l'ordre d'une sainte procession des quatre-temps!
+Ah! si vous l'aviez vu comme je l'ai vu, moi qui vous
+parle, s'éveillant en sursaut, ce peuple enivré de carnage,
+et s'arrachant les cheveux de désespoir; tour à tour muet,
+hurlant, abattu, emporté, frappant ses chefs, aiguisant
+ses piques, tirant ses couteaux, rougissant ses bonnets,
+déchirant ses culottes: tête et sang! ruine et feu!...</p>
+
+<p>Si vous l'aviez vu se frappant lui-même au visage et
+poussant son désespoir jusqu'à sa propre insulte, à
+coup sûr vous ne resteriez pas ainsi comme un campagnard
+sur sa porte, et vous ne prêteriez pas si complaisamment
+l'oreille au bruit lointain du torrent; le tonnerre
+approche, il arrive en hurlant, en brisant... Mais
+quoi! vous n'êtes qu'un Allemand, sans passion, sans
+amour, sans crainte. Or vous ne savez pas un mot des
+destins de la reine! vous ignorez si elle a touché la frontière,
+elle et son mari et ses enfants, et je suis sûr que
+vous allez dormir, cette nuit, d'un sommeil allemand!
+Puis se tournant vers les écuries:&mdash;Un cheval! criait-il,
+un cheval, ma vie entière pour un cheval! un cheval,
+messieurs! un cheval à moi, homme du peuple, un
+cheval à moi, qui suis républicain! un cheval à moi, aide
+de camp de Marat, cousin de Robespierre, ami de Danton,
+le valet du bourreau! Un cheval à moi, qui poursuis les
+traces de ce scélérat de Capet... un cheval, citoyens! il
+faut que j'arrête au passage ce tas de brigands, et que je
+vous les ramène pieds et poings liés; un cheval! je vous
+ramènerai, demain matin, la reine; alors vous vous assemblerez
+sur vos portes, en haillons; vous vous armerez de
+haine et d'insulte, vos femmes se mettront derrière vous
+et vous souffleront mille gentillesses de leur vocabulaire;
+au milieu de vous, bien foulés, je promènerai lentement
+la reine, et bien lentement... pour que chacun la couvre
+de boue à plaisir..... vous verrez, ce sera drôle, et pour
+que vous ayez tout le temps de la voir, je veux mettre
+un cheval décharné à sa voiture: le chemin sera long,
+soyez-en sûrs; une injure à chaque pas, à chaque tour de
+la roue une torture. O mes bons villageois! fiez-vous à
+moi: je suis un brigand!&mdash;Un cheval! et pour prix de ce
+cheval, vous insulterez la reine à votre aise une heure de
+plus que ceux de Varennes, de Sainte-Menehould, que
+ceux d'Épernay et de Dormans; vous serez traités comme
+le faubourg Saint-Antoine, et ni plus ni moins, citoyens
+laboureurs! Mais un cheval! par pitié, un cheval!</p>
+
+<p>Je suis un scélérat, voyez-vous, je déteste les aristocrates;
+j'ai marché sur le crucifix avant de partir; je suis
+entré le premier dans la chambre de la reine; et c'est
+moi qui hurlais dans la cour, le jour de Versailles: <i>Plus
+d'enfant!</i> Le jour où l'on a voulu l'assassiner, c'est moi
+qui l'ai mise en joue, et c'est moi qui ai manqué tuer
+pour elle madame Élisabeth de France. Il y a sur mon
+bonnet du sang des suisses et des gardes du corps; c'est
+moi qui écrivais les biographies et les pamphlets venus
+d'Angleterre; oui, je suis un biographe à telle enseigne
+que j'ai volé le collier de la reine.</p>
+
+<p>Voulez-vous tout savoir, messieurs? je vais tout vous
+dire, à condition que vous me donnerez un cheval; je
+vous dirai mon nom et vous verrez que je suis un pur,
+messieurs, et vous verrez si je veux trahir la bonne cause;
+écoutez mon vrai nom et qui je suis; mais, de grâce,
+donnez-moi un cheval! un cheval! un cheval à Philippe
+Égalité! Et Castelnaux, disant ce nom formidable, recula
+épouvanté de ce qu'il avait dit.</p>
+
+<p>Les cris de cet homme, ses prières, ses larmes, sa voix
+émue et son geste animé, tout le bruit qu'il faisait, attirèrent
+à lui toute l'auberge.</p>
+
+<p>On se pressait autour de Castelnaux, les uns avec
+admiration, les autres avec défiance!... Il n'écoutait rien
+et ne connaissait personne; il se fût élancé à pied sur la
+route, s'il avait pu marcher!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE VIII</h2>
+
+
+<p>Cependant trois nouveaux venus étaient entrés dans
+l'auberge, à la faveur du bruit, sans avoir été aperçus;
+Castelnaux criait encore: «<i>Un cheval! un cheval!</i> Un cheval
+à moi! Philippe Égalité!» quand l'un des trois hommes le
+frappant sur l'épaule:&mdash;Pourquoi donc un cheval à
+cette heure, Monseigneur? lui dit-il d'un air sérieux et
+affligé.</p>
+
+<p>Castelnaux se retourna au son de cette voix si connue.
+Et voyant Barnave, il pâlit, il s'appuya contre la table.&mdash;«Voici
+le peuple; allons, tout est dit, tout est perdu!»</p>
+
+<p>Puis se retournant vers la foule avec la lenteur d'un
+homme qui prend un parti violent, mais nécessaire:&mdash;Assez
+de mensonges comme cela, dit-il, respectez-moi,
+messieurs, et ne m'obéissez pas; je ne suis pas Philippe
+Égalité.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant tu m'avoueras, Joseph, dit-il à Barnave,
+qu'un pareil mensonge était fait pour obtenir un cheval!</p>
+
+<p>Il prit la main de Barnave et la mienne; il nous entraîna
+tous les deux hors de l'auberge; il nous mena en silence
+sur le seuil de l'écurie, et quand il se fut assuré que nous
+étions seuls:&mdash;«Écoute, ami Joseph, dit-il à Barnave,
+ô Joseph! mon ami, mon fils, toi que j'ai tant aimé, je
+ne veux pas te faire de reproche. Tu étais un honnête
+homme, et tu te conduis comme un scélérat; tu pouvais
+te couvrir de gloire, et te voilà dans l'infamie! un peu de
+courage, et tu sauvais le trône! hélas! tu ne l'as pas
+voulu! mais pardonne aux reproches d'un insensé!</p>
+
+<p>Qui suis-je, pour te donner des conseils, pour te faire
+des reproches? Tu sais bien que je suis un fou, comme
+cela est convenu; je suis un fou, tu es un républicain, et
+il n'y a rien de commun entre nous deux que mon
+amitié pour toi, et ta pitié pour moi. Tu sais bien que
+nous sommes amis, que nous avons été rivaux un instant...
+Oh! ne te fâche pas! Je ne t'en veux pas, Joseph!</p>
+
+<p>Tu es un noble rival, ma jalousie était absurde, enfin
+tu n'as pas voulu faire un si grand mal à ton pauvre ami
+Castelnaux; tu n'as pas voulu te faire aimer de la femme
+qu'il aimait. Au contraire, ami Joseph, tu l'as persécutée
+et tu as déclamé contre elle, en la couvrant d'humiliations;
+à présent qu'elle fuit la prison dure, et qu'elle est arrêtée
+à vingt pas de son pays natal... c'est toi qui la ramèneras
+dans sa prison, et tout cela tu l'as fait, Joseph, pour rassurer
+Castelnaux, bon Joseph! Mais aussi Castelnaux est
+reconnaissant, il t'aime, il t'honore, il ne t'adresse plus
+qu'une prière, une seule. Eh! oui, si tu es vraiment du
+peuple, ami, tu prendras pitié de moi, pauvre malade, et
+tu me laisseras partir! si tu es vraiment roi aujourd'hui,
+protége-moi, je suis ton sujet, Joseph!</p>
+
+<p>C'est bon à toi, mon ami, de t'arrêter et de prendre
+un moment de repos, toi qui n'aimes plus rien, tu es
+un Stoïcien, un Brutus, un républicain de Plutarque,
+et tu frapperais tes enfants à mort, si tu avais des
+enfants, Joseph! Gloire à toi! mais moi je suis un fou, je
+tremble et je pleure; et je ne saurais me reposer ni dormir.
+Il y a là-bas, écoute bien cela, Joseph, il y a là-bas,
+au delà de la frontière, une femme que j'aime et qui
+m'attend, et qui ne saurait partir sans m'avoir avec elle.
+Ainsi laisse-moi partir, je vais la rejoindre au delà du
+fleuve allemand.</p>
+
+<p>Barnave ici fronça le sourcil:&mdash;Plût à Dieu, dit-il, ah!
+plût à Dieu que la reine eût passé le Rhin!... Après un
+silence, il ajoutait à voix moins haute:&mdash;Elle est prise,
+elle est arrêtée, elle est à nous, la reine, elle sera ici
+demain.</p>
+
+<p>&mdash;O Barnave! ô Barnave! ayez pitié de moi, s'écria
+le pauvre fou, laissez-moi partir! que je la voie!</p>
+
+<p>Une fois encore, oh! faites cela par pitié! Que la reine
+heurtée, écrasée et jouet de la foule, ait du moins un
+ami à voir dans cette foule. Oh! faites cela! Que ses
+yeux, au milieu de ces regards flamboyants, trouvent
+des yeux remplis de larmes! que son sourire au moins
+rencontre un sourire! que ses oreilles, au milieu des blasphèmes,
+entendent une prière, un cri de pitié dans ces
+accents de mort! <i>Dieu protége la reine!</i></p>
+
+<p>Ayez pitié d'elle et de vous!... Il faut absolument que
+j'aille au-devant de la reine. Qu'elle retrouve au moins
+son pauvre fou, cette femme seule, abandonnée au désespoir,
+et qui n'a pas même un chien pour la défendre ou
+pour la consoler. Voyez, Barnave! et si, durant la route,
+une longue route, la pauvre reine n'a pas une consolation,
+elle mourra; vous ne la verrez plus; vous perdrez
+cette belle proie... Or, si vous m'envoyez au-devant d'elle,
+en me voyant dans la foule, elle pensera que tout n'est
+pas perdu, qu'elle a encore des amis: elle saura qui
+chercher sur le chemin. Elle m'aura vu, moi, toujours
+moi, la regardant. Esclave et reine, prisonnière et libre,
+Dauphine et fugitive, c'est toujours Castelnaux qu'elle a
+vu le premier dans son triomphe et dans son abaissement,
+dans sa douleur et dans sa joie... Et puis, elle est
+faite à moi: je suis l'astre autour duquel elle tourne. Elle
+a commencé par détourner sa vue à mon aspect...</p>
+
+<p>Un fou qui la dévorait du regard, qui était toujours à
+ses pieds et qui la suivait toujours!... Cependant elle m'a
+souffert par pitié; elle n'a pas voulu me faire mourir en
+me chassant de sa vue, elle s'est faite à ma vue à force
+d'être moins heureuse, et elle m'a trouvé plus supportable,
+enfin elle m'a cherché quelquefois, tant elle était
+malheureuse! Puis ses amis l'ont quittée; ils ont eu peur;
+ils se sont sauvés, les lâches! Puis elle a forcé madame de
+Polignac de partir: elle est restée abandonnée; alors étant
+seule elle a cherché Castelnaux du regard, et toujours elle
+a trouvé Castelnaux; puis le peuple est entré chez elle, il
+en a fait une prisonnière, il l'a ramenée à Paris violemment;
+alors au milieu des têtes coupées elle a vu la tête
+de Castelnaux, mon regard lui disait: <i>Bon courage!</i></p>
+
+<p>On n'est pas seule, hélas! quand il y a quelqu'un qui
+vous aime. On se dit: C'est lui, c'est mon fou! Ça occupe,
+on sourit, on oublie. Insensiblement on se reporte encore
+aux temps heureux; on a vu le fou à Versailles, à côté
+du jet d'eau; la nuit par le clair de la lune, et le matin,
+par le soleil levant. Ces yeux, pleins de pitié et de respect,
+sont un miroir où se montre une lueur des beaux
+jours; c'est une distraction innocente à laquelle on s'abandonne:
+oui, je suis une des distractions de la reine; oui,
+je suis son unique soutien dans ses voyages à travers les
+peuples: laissez-moi partir, laissez-moi la voir! Un cheval!
+un cheval! un cheval!</p>
+
+<p>En même temps, par la permission tacite de Barnave,
+il choisit un des bons chevaux de l'écurie; il le sella
+lui-même, et le cheval fut prêt en un clin d'&oelig;il. Castelnaux
+le flattait de la main: c'était merveille de voir ce
+pauvre homme hâtant ces préparatifs, et cependant prêtant
+l'oreille au moindre bruit venu du dehors, au
+moindre geste de Barnave: il fallait le voir, quand le
+cheval fut équipé, se glisser le long du mur, comme un
+voleur, se faire petit lui et son cheval! Arrivé à la porte
+de l'écurie, il mit le pied à l'étrier, et il allait se mettre
+en selle, lorsque Barnave le retint:&mdash;Notez bien que
+vous faites ceci contre mon gré, Castelnaux! Je manque
+pour vous à tous mes devoirs.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Joseph, adieu! Tu es un digne homme, et je
+vais chercher la reine, et je te la ramène. Adieu, Joseph!</p>
+
+<p>&mdash;Dites à la reine que c'est Barnave qui vient au-devant
+d'elle et qui la ramène à Paris!</p>
+
+<p>Castelnaux se mit en selle; il fit avancer, très-naturellement,
+son cheval de deux pas; puis, sans affectation:&mdash;Mais
+es-tu seul à venir au-devant de la reine, Barnave!
+Comment s'appelle le second de tes compagnons? Je veux
+dire aussi ce nom à la reine, afin qu'elle se rassure un
+peu.</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle le citoyen Latour-Maubourg, dit Barnave.</p>
+
+<p>Ici Castelnaux fit encore un pas en avant, puis se retournant
+à mi-corps, et s'appuyant de la main droite à la
+croupe du cheval:</p>
+
+<p>&mdash;Et le troisième nom, Barnave?</p>
+
+<p>À ces mots, le cheval fit volte-face:&mdash;Adieu, Barnave,
+adieu! Ce troisième nom, je le sais; ton chef à toi, misérable,
+le chef que tu ne nommes pas, il a nom Pétion.
+Honte à toi, Barnave! ô subalterne d'un Pétion, quoi que
+tu fasses! Vaincu deux fois, d'abord par Mirabeau, puis
+vaincu par Pétion! Vaincu dans l'éloquence et vaincu dans
+le crime! Traîné à la remorque de Pétion! Tremble, et
+repens-toi pour le ciel, Barnave... À cette heure... tu es
+perdu pour la terre, et ta mission est achevée! Ainsi sois
+content, tu as commis tous les crimes que tu pouvais
+commettre; indigne et déshonoré successeur de Mirabeau,
+tu avais refusé son joug; tu as courbé la tête sous un
+joug infâme; tu as trouvé pour maîtres les derniers des
+criminels; tu étais un homme de parti, tu es devenu un
+homme de complot; tu étais chef d'une révolution, tu
+es le courtier d'un émeute. Honte à toi! malédiction!</p>
+
+<p>Malheur à toi!... Je vais dire à la reine, oui, je le lui
+dirai, que c'est Pétion qui l'attend; encore une fois, la
+reine ne saura pas ton nom, Barnave; elle saura celui de
+Pétion... elle a su le nom de Mirabeau... Disant ces mots,
+il piqua des deux et disparut en criant: <i>Vive le roi!</i></p>
+
+<p>&mdash;Je regardais Barnave. Il était accablé.&mdash;Qu'allez vous
+devenir, Barnave, et ne trouvez-vous pas que monsieur
+de Castelnaux a raison?</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme a raison, reprit Barnave, il a dit vrai, je
+ne suis plus mon maître, et je ne m'appartiens plus. Le
+mouvement m'emporte et la passion m'aveugle; je suis
+arrivé, trop jeune et trop novice, aux affaires de ce monde,
+et je me suis usé tout de suite; à présent je suis fini; il
+n'y a pas de force humaine qui me puisse faire avancer
+ou reculer d'un pas. Cependant ne soyez pas cruel à la
+façon de Castelnaux; ne me frappez pas à terre, et laissez-moi
+attendre humblement cette reine que le peuple
+a voulu reprendre, et reprend en effet par mes mains.
+Vous avez lu souvent, dans l'histoire de France, comment
+les Français amenaient à leurs rois des épouses venues
+d'Angleterre ou d'Allemagne... On vous disait comment
+le jeune monarque attendait, patiemment, sa fiancée; ou
+bien, comme Henri IV, impatient, il montait à cheval et
+il allait au-devant d'elle avec la foule, et perdu dans la
+foule. Eh bien! je suis le roi qui attend sa fiancée. On
+me la ramène, elle traverse, en tremblant, les populations
+pour venir à moi, son maître... O mon règne... il va
+durer trois jours... Je vais donc enfin la tenir, cette reine
+superbe! Je vais donc enfin lui parler! Elle saura qui je
+suis, moi Barnave.... Après ces deux jours, moi aussi je
+pourrai mourir.</p>
+
+<p>Il cacha sa tête dans sa main droite, et quand il eut
+songé, il reprit en ces termes:</p>
+
+<p>&mdash;Heureux Mirabeau! Certes je l'ai bien envié dans sa
+vie, il m'a fait passer bien des nuits sans sommeil; mais
+sa mort au milieu de son triomphe, à l'instant où il changea
+le monde une seconde fois, sa mort qui souillait une
+révolution, précédant le dernier jour de la monarchie,
+elle était le complément de ce bonheur surnaturel... elle
+fut la dernière supériorité de Mirabeau!</p>
+
+<p>Monsieur, quelque jour vous comprendrez quel était ce
+grand homme, et quelle âme, et quel courage, et comme
+il avait deviné, bien à temps, les honnêtes gens courant
+après les chimères! Quel démenti cet homme a donné à
+notre république! Où donc est-elle? Où sont nos institutions
+grecques et romaines? Athènes, Rome, ô vanité! Où
+sont-ils, ces orateurs de l'antiquité, ces sages qui devaient
+surgir parmi nous? O rêveurs, rêveurs que nous sommes!
+Athènes! Sparte! Rome! Impossibles! Trois utopies qui
+nous coûteront bien cher à tous!</p>
+
+<p>Barnave, à son tour, m'inspirait une profonde pitié.
+Nous rentrâmes ensemble à l'auberge, où sur une table,
+dressée au milieu de la salle principale, le souper était
+servi. Pétion, morne, idiot, ivre à demi, développait à
+grand bruit ses théories d'égalité et de liberté. Je n'ai
+jamais vu de plus grand contraste! Pétion à côté de Barnave!
+ils représentaient les deux forces..... 1792 et.....
+1793! Barnave, doux, mélancolique, élégant, républicain,
+sublime rêveur, orateur savant et passionné, entraîné,
+poussé dans l'abîme, et se perdant pour la politique,
+comme autrefois il se fût perdu pour une passion
+d'amour... Pétion était le Falstaff cynique et jovial de ce
+moment misérable; il représentait toute la partie matérielle
+de l'atroce pouvoir de 93. C'était, chez cet homme,
+un enthousiasme idiot, un grossier instinct de puissance;
+on l'eût pris pour un Marat gonflé de vent; il s'avançait
+dans la révolution d'un pas bête et lourd, sans rien savoir,
+sans rien prévoir: heureusement pour lui, il eut
+peur de lui-même aussitôt qu'il eut vu Robespierre et
+d'assez près pour le comprendre. Alors il s'arrêta épouvanté
+de se voir dépassé dans ses rêves les plus sanguinaires;
+un jour que l'échafaud l'attendait, il fut dévoré
+par les loups; il mourut à peu près comme Marie-Antoinette
+et Barnave, seulement son trépas fut plus doux.</p>
+
+<p>La nuit était avancée, et de nouveau le silence régna
+dans l'auberge où se tenaient les trois députés du peuple;
+ils se logèrent au hasard; Pétion s'étendit sur un banc et
+se prit à ronfler. Pour moi, inquiet, éperdu, je me promenai
+longtemps de long en large, enviant le sommeil
+de ce malheureux, et plaignant Barnave. Je me figurais
+son affreux réveil, tantôt, dans une heure. Oh! que deviendras-tu,
+Barnave, à l'aspect de cette infortunée aux
+yeux gonflés de pleurs, appuyée sur ses enfants en deuil,
+et jetant sur toi, Barnave, un regard solennel avec ces
+mots: <i>Retournons à Paris, Monsieur!</i></p>
+
+<p>Autour de moi tout dormait; vaincu par le sommeil, je
+m'endormis à mon tour.</p>
+
+<p>Sans doute afin qu'il fût dit que de ces cinq personnes
+qui attendaient le roi captif avec des sentiments si divers,
+pas une d'elles: amour, haine ou pitié, ait eu la force de
+veiller pour l'attendre.</p>
+
+<p>O siècle imbécile et barbare! Il dormait: les uns dormaient
+sur le tribunal, les autres sur l'échafaud... seul,
+le bourreau ne dormait pas!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE IX</h2>
+
+
+<p>Dès qu'il fit jour, un mouvement inusité commença
+dans le village. Le village se trouva pressé entre deux
+bruits qui lui venaient de loin, et de deux côtés opposés.
+D'une part, c'étaient ceux de Paris accourant au-devant
+de la royauté captive... et d'autre part, c'étaient ceux de
+Varennes qui ramenaient enchaînée cette royauté douloureuse.
+Vous n'avez jamais entendu pareille épouvante! Ici
+la menace, et la mort répondait à la menace, au meurtre le
+meurtre, et tout cela confusément, bien au loin, bien loin,
+il s'en fallait encore de plusieurs milles que ceux de Varennes
+se rencontrassent avec ceux de Paris; si bien que
+le bruit était aux deux extrémités de la route, et le calme
+nulle part.</p>
+
+<p>Je regardais Barnave.... Il était pâle et défait; il sortait
+d'un songe horrible. Il regarda longtemps autour de
+soi... cherchant à reprendre ses esprits; en me voyant il
+me tendit la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voici le grand jour, Monsieur... c'est aujourd'hui
+qu'on me livre à la reine; et, avec un sourire amer:&mdash;Ne
+m'estimez-vous pas bien heureux? me dit-il.</p>
+
+<p>Je voulus en vain répliquer; l'idée et la voix me manquèrent
+également. Il retomba peu à peu dans ses réflexions
+profondes, j'en eus pitié!</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, la porte de la chambre où reposaient
+ma cousine et ma mère s'entr'ouvrit doucement; Hélène,
+à travers la porte entr'ouverte, regarda si j'étais seul.
+J'étais seul en effet, l'appartement était désert. Barnave
+attendait dans l'angle obscur; la vaste salle, en désordre,
+était sombre. Hélène attendait, j'allai pour lui parler à
+demi-voix:</p>
+
+<p>Elle était abattue et défaite; ses beaux yeux étaient
+rougis par les larmes; sa figure était livide; elle avait
+mis une robe blanche, une ceinture noire en signe de
+deuil. Elle me regarda tendrement.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tout, me dit-elle, et j'ai tout deviné. Votre
+mère dort encore, elle ne se réveillera que trop tôt. Mais
+la reine... hâtons-nous de la rejoindre. Il faut que je la
+revoie; il faut partir. Par pitié, par devoir, par amour,
+s'il le faut! donnez-moi le bras, partons!</p>
+
+<p>Elle était hors d'elle-même: elle avait des sanglots dans
+la voix, son sein battait, son &oelig;il brillait. Elle était résolue
+et prête à tout.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! lui dis-je, vous savez si je vous suivrai où
+vous irez! vous savez si je suis prêt à mourir pour la
+reine et pour vous! Partons, je le veux. Donnez-moi le
+bras, allons à pied. Mais comment partir? tous les chemins
+sont gardés! Le peuple est sur pied, tout réveillé,
+tout armé, et qui regarde! En ce moment le farouche
+Pétion est à la porte entouré de meurtriers; le ciel et la
+terre sont contre nous: comment voulez-vous partir? Et
+quand bien même nous rejoindrions la reine, espérez-vous
+percer la foule qui l'entoure, et renverser ce rempart
+mouvant qui la tient captive? Ah! Dieu du ciel!
+comment votre voix si faible et si douce ira-t-elle au-dessus
+des voix du peuple en fureur? Croyez-moi, chère
+Hélène, attendons! La reine approche, ils la traînent ici,
+elle sera infailliblement ici dans trois heures; alors nous
+pourrons la voir et lui parler? Voyez-vous sur cette table
+un homme endormi? c'est un des commissaires de la
+Convention nationale, un homme d'honneur qui nous
+protégera.</p>
+
+<p>En même temps, je lui montrai Barnave... immobile
+et silencieux.</p>
+
+<p>Hélène alors s'avança près de l'homme endormi. En
+ce moment la porte de la chambre, abandonnée à elle-même,
+s'ouvrit tout à fait; les premiers rayons du soleil
+levant inondèrent l'appartement, et ils allèrent frapper
+d'aplomb sur la tête de Barnave. Alors seulement il leva
+les yeux.</p>
+
+<p>Quand il vit, dans cette lumière subite et surnaturelle,
+cette femme blanche et mélancolique, ce fantôme attristé,
+superbe et charmant, qui s'avançait lentement vers lui,
+Barnave, encore occupé des songes de la nuit, se leva
+brusquement frappé d'un incroyable effroi:</p>
+
+<p>Cependant la vision approchait, et elle dit:</p>
+
+<p>&mdash;Barnave!</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'appelle? dit-il, l'&oelig;il hagard. Puis avançant
+d'un pas, les mains tendues à l'adorable vision:&mdash;C'est
+la reine! dit-il; déjà la reine! Alors se mettant à genoux:&mdash;Pardon, Majesté! pardon! je suis coupable! Oh! si
+vous connaissiez le c&oelig;ur de Barnave et si vous saviez
+tout ce qui se passe au fond de son c&oelig;ur! Si vous saviez
+tout ce qu'il y avait, pour vous, dans mon âme, ah!
+vous me regarderiez avec moins de courroux! Vous
+auriez pitié de moi, Majesté! Majesté, j'ai été entraîné,
+j'ai été perdu, j'ai été poussé contre vous par mille passions
+diverses; j'ai voulu attirer votre regard, bon ou
+mauvais; j'ai voulu être redoutable à vos yeux, qui ne
+voulaient pas me voir... c'est pourquoi je vous ai poursuivie.
+et de toutes mes forces; je vous croyais au-dessus
+de ma colère, vous, la reine! Oh! pardon! pardon!</p>
+
+<p>Ma victoire a dépassé ma volonté!..... Je n'avais pas
+compté moi-même sur ce triomphe, abominable, impie...
+ô reine que j'admire et que j'adore! En ce moment j'ai
+honte et j'ai peur de ma toute-puissance. Oh! si je vous
+ai forcée à quitter Versailles; si je vous ai enfermée au
+fond des Tuileries; si je vous ai chassée des tribunes réservées;
+si je vous ai fermé les jardins de Saint-Cloud;
+si je vous ai forcée enfin d'abandonner furtivement votre
+capitale et votre royaume; si je vous force aujourd'hui
+à rentrer captive, errante et sans voix, sous le poids de
+trois cents mille baïonnettes ennemies, pardon! pardon!
+j'ai été plus puissant que je n'aurais pu le croire, et me
+voilà, Dieu le sait, horriblement servi dans ma colère et
+dans ma vengeance. O reine! ô captive! hélas! vous le
+savez, peut-être, nous autres, les rois du peuple, les rois
+d'un jour, nous avons des flatteurs comme de vrais
+princes; le peuple obéit à nos moindres désirs; nous faisons
+un geste, et soudain, à ce geste, il brûle, il tue, il renverse,
+il détruit; il n'entend plus rien. Le peuple, un lâche
+flatteur, se met à deviner nos désirs, et quand nous sommes
+tristes, il tuerait un roi véritable pour nous distraire!</p>
+
+<p>O ma reine! ô reine, ayez pitié!... Pardonnez à un roi
+du peuple! Ils sont bien malheureux, les rois du peuple,
+ils ont une puissance abominable, ils sont peu écoutés et
+peu obéis, eux, comme tous les rois que l'on flatte! En
+ce moment voyez la foule. Si je lui dis: Tue! elle tue!
+et si je lui disais: Sauvons cette femme!... elle tue! Et si
+je crie: Honorons le roi qui passe, ayons pitié du roi qui
+revient, et qui n'a pas versé une goutte de sang, qui t'a
+faite libre, ô nation! qui s'est dépouillé pour toi, qui t'a fait
+distribuer jusqu'au dernier morceau d'or de sa vaisselle!...</p>
+
+<p>Aussitôt ce peuple, révolté contre son ami Barnave,
+immolera le petit-fils de Saint-Louis!... Si je dis à mon
+peuple: O peuple indulgent, charitable et juste, prends
+pitié de la jeune fille, un ange, qui a pansé tes blessures,
+une innocente qui a sauvé la reine aux périls de ses
+jours!... aussitôt le peuple obéissant la tuera, la sainte
+Élisabeth! Si je dis à mon peuple: Au moins, pitié pour
+le petit enfant royal qui tend ses petites mains à tes baisers;
+pitié pour ton dauphin qui sourit... car il joue ignorant
+avec ta colère; vois-le pleurer, si tu pleures; vois-le
+sourire à ton sourire!... eh bien! mon peuple égorgera
+ce bel enfant!</p>
+
+<p>Car je suis le roi du peuple, et je suis obéi comme un
+roi! je suis un roi vaincu, un roi suspect, un roi dont la
+voix n'est plus entendue, un roi détrôné, sans <i>veto</i>... cependant
+si vous me pardonnez, ô reine! un roi tout prêt
+à mourir, déchiré, lui aussi, par ses propres sujets.»</p>
+
+<p>Barnave, aux pieds d'Hélène, emporté par ses douleurs,
+achevant ainsi, tout haut, des rêves commencés dans
+l'ombre, était sublime! En ce moment, sa voix, son attitude
+et son geste appartenaient à la plus haute éloquence;
+en le voyant si près de la mort, il était impossible de ne
+pas l'aimer!</p>
+
+<p>Hélène lui tendit la main, et le releva:</p>
+
+<p>&mdash;Plût à Dieu, lui dit-elle, que je fusse la reine, en
+effet, et que le peuple voulût se contenter de moi! Je
+vous suivrais sans peine et sans peur, Barnave; avant la
+mort, je vous pardonnerais tous mes malheurs!... Ces paroles,
+prononcées avec l'accent de la pitié, firent rentrer
+Barnave en lui-même; il ne parut nullement chagrin de
+la méprise, il reprit en ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais dû penser, en effet, que vous n'étiez pas loin,
+madame la comtesse, digne servante de tant de malheurs.</p>
+
+<p>&mdash;Et je donnerais ma vie afin de la rejoindre, une heure
+plus tôt! dit Hélène. Êtes-vous détrôné à ce point déjà
+que vous ne puissiez satisfaire à mon envie? Avouez alors
+que ce n'était guère la peine de détrôner votre maître légitime,
+au profit de je ne sais quelle puissance honteuse
+et cachée à laquelle vous obéissez en rougissant!</p>
+
+<p>En ce moment, nous entendîmes une légère rumeur au
+dehors. La porte extérieure de l'auberge s'ouvrit brusquement,
+et nous vîmes entrer, à pas précités, plusieurs
+hommes et plusieurs femmes, qui tous portaient sur
+leur visage l'expression de la plus profonde terreur.</p>
+
+<p>Les nouveaux venus dans la grande salle de l'auberge
+arrivaient cependant l'un après l'autre, en assez bonne
+contenance. Ils obéissaient à une peur stupide et calme.
+Ces gens-là ne fuyaient pas un danger, ils marchaient en
+arrière, au pas, retenus par une irrésistible curiosité;
+vous eussiez dit des premières feuilles d'automne qui se
+détachent au premier souffle avant-coureur de la tempête.
+Oh! ce fut parmi nous un moment de transes inexprimables,
+quand nous vîmes tous ces étrangers se blottir
+dans un coin de l'appartement, et rester assis bouche
+béante, l'&oelig;il ouvert, sous une force écrasante qui les empêchait
+de faire un pas en arrière... en avant!</p>
+
+<p>Nous, qui savions au fond du c&oelig;ur tout ce que ces
+gens-là auraient à répondre à nos questions, nous gardions
+le silence; Hélène appuyée à la muraille et Barnave
+qui la regardait, croyant voir la reine, moi occupé
+à tout voir, à tout entendre, et tous trois comprenant que
+le dénoûment approchait.</p>
+
+<p>Je vis donc entrer ces voyageurs tremblants. Hier encore,
+heureux et tranquilles, ils rentraient dans leur
+patrie; ils revoyaient en espérance amis, famille et maison,
+quand ils furent rejoints par l'affreux cortége. Au
+bruit qui se faisait derrière eux, ils avaient retourné la
+tête, et ils avaient vu (chose horrible!) traînés, dans un
+char misérable, ce roi et cette reine, et tant de siècles de
+royauté dont le souvenir et le regret les ramenaient dans
+leur pays.</p>
+
+<p>Alors ils avaient voulu rebrousser chemin; mais les
+débris d'un trône brisé s'étendent si loin que la voie et
+l'espoir du retour étaient fermés; force avait été d'aller
+en avant, balayés, entraînés par le flot populaire qui ne
+devait s'arrêter qu'après avoir tout renversé.</p>
+
+<p>L'inondation avait monté jusqu'aux bords, l'abîme
+avait appelé tous les abîmes, le fleuve avait vomi toute
+sa réserve; Eh! là-bas, là-bas, cette frêle nacelle au-dessus
+de ces têtes émues! Eh! la vague... Or la nacelle qui portait
+la France et sa fortune... elle n'arrivera pas au port!</p>
+
+<p>Vraiment, s'il n'y eût pas eu, quelque part, ce pauvre
+esquif si cruellement chargé, faible barque en proie à
+l'orage, et portant l'enfant, la mère et la fille, le trône et
+l'autel, les dieux pénates et les vieilles lois, et l'antique
+croyance et l'antique fidélité, notre position eût été cruelle
+à nous qui allions nous trouver entre deux vagues, dans
+ce débordement du peuple. En effet, de côté et d'autre,
+à chaque instant, nous arrivait un nouveau venu: l'un
+venait de Paris, effrayé par des cris de rage, et l'autre arrivait
+de Varennes, effrayé par des cris de mort. Ah! quand
+ces deux colères vont se trouver face à face, voilà un
+double incendie, un double meurtre, un choc à briser la
+terre et le ciel!</p>
+
+<p>Vous autres, Allemands, mes frères, qui chantez en
+ch&oelig;ur les chansons de K&oelig;rner, qui faites vos révolutions
+dans les tavernes, et qui buvez joyeusement à la liberté
+du monde, vous ne savez pas ce que c'est qu'un peuple
+qui crie! On n'a rien entendu de pareil, dans le Sabbat
+de Faust. C'est un bruit à briser la tête, un bruit à briser
+le c&oelig;ur! Un peuple hurlant, les narines enflées, l'&oelig;il en
+feu, la lèvre livide, les dents serrées, la joue haletante et
+les poings fermés! Un peuple hurlant: «à <i>Mort! mort!
+mort!</i>» Un peuple enivré de haine et de rage et de la poussière
+du chemin... Rien ne l'arrête et rien ne l'apaise...</p>
+
+<p>Il ne voit pas le soleil sur sa tête, il ne voit pas les ronces
+à ses pieds; pas de remords, de pitié, pas de respects! Ah!
+vile engeance! Au milieu du chemin, dans la poussière
+et sous la roue ardente, elle accourt en poussant son cri
+de mort!... Un bruit à ne pas s'entendre! un enivrement,
+un délire, un oubli de tout ce qui tient à l'âme, au c&oelig;ur,
+aux larmes, à l'intelligence humaine... une ivresse hideuse,
+un cauchemar à l'opium, mêlé de salpêtre, d'eau-de-vie
+et de nudités obscènes... un chaos dans lequel il
+faut avoir été mêlé, non pas pour le décrire... uniquement
+pour le comprendre. Enfin, permettez-moi ce blasphème
+affreux: si ce cri d'un peuple est vraiment le cri
+de Dieu, c'est le cri de Dieu devenu fou!</p>
+
+<p>Le bruit était encore éloigné de plusieurs milles, que
+nous en avions le pressentiment confus, même nous l'entendions
+distinctement; ces espèces de bruits dédaignent
+d'arriver à l'oreille par les moyens ordinaires; le joyeux
+écho, capricieux messager de l'air, est inhabile à supporter
+des bruits si énormes; à ces bruits qui ne sont pas
+du ciel, et qui ne sont pas de la terre, à ces fracas de
+l'abîme, il frissonne, il se cache, il se blottit dans un endroit
+retiré, il se tait, l'écho jaseur! jusqu'à ce qu'enfin
+le bruit arrive, à la voix rauque, inarticulée, prise de
+vin, semblable à la voix d'une poissarde, un jour de révolution.</p>
+
+<p>Alors, plus le bruit est grand là-bas, autour de vous,
+plus le silence est effrayant à l'endroit où vous êtes. C'est
+à peine si vous entendez dans l'air l'oiseau qui vole à tire
+d'aile, poussant un cri plaintif, comme s'il avait à rendre
+compte d'une couronne à ce peuple en fureur.</p>
+
+<p>Moi, voyant ma cousine hors d'elle-même, et Barnave
+obéissant à la même fascination, l'&oelig;il fixé sur Hélène et
+la dévorant du regard, et toujours prêt, à chaque instant,
+à l'appeler: Majesté! j'eus peur de ce que Barnave allait
+dire, et je songeai à fixer autre part son attention.</p>
+
+<p>Justement le hasard m'avait fait reconnaître en ces
+voyageurs égarés plusieurs acteurs subalternes du drame
+inextricable et puéril dont j'avais été la victime et le
+héros.</p>
+
+<p>Je disais à Barnave, en lui montrant le premier voyageur
+qui était entré du côté de Varennes:&mdash;Voyez-vous
+cet homme? il tremble, et savez-vous d'où vient sa terreur?
+Cet homme, je le connais, et peu s'en faut que je
+ne sois parti avec lui pour la Suisse... Il allait en Suisse y
+chercher un papillon qui lui manque. Il revient! Il rencontre
+en son chemin cette monarchie éparse en mille
+fragments, et le voilà qui abrite son chapeau sous sa poitrine
+et qui va tête nue, exposé, l'imprudent! à saluer le
+roi et la reine, comme ferait un Montmorency. Mais s'il
+va tête nue, au moment où le roi passe insulté par ses
+propres sujets, ce n'est point par respect pour la royauté
+ou par respect pour le malheur, c'est uniquement afin
+que sa collection soit complétée, uniquement pour protéger
+son insecte favori, pour que l'aile d'azur ne perde
+rien de la poussière qui la dore!... Oh! vous êtes d'une
+nation bien méprisable, à mon sens!</p>
+
+<p>Comme j'achevais ces mots, et comme Barnave allait
+sourire, je vis entrer un autre voyageur; il s'assit au coin
+de la cheminée, et je le reconnus aussitôt.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme abandonné, que vous voyez là-bas près
+du foyer éteint, courber sa tête sous ce beau rayon de
+soleil, je l'ai vu heureux et bien portant, par une froide
+matinée en hiver, se mettre en quête d'une édition d'Horace.
+Rien ne lui coûtait pour posséder son auteur favori.
+Il en parlait avec l'ardeur d'un amant d'autrefois, courant
+après sa maîtresse. Eh bien! cet homme entêté de
+poésie, il a passé, tantôt, devant le char funèbre; il a vu
+le roi tête nue, et couvert d'opprobre, le roi de France...
+Or çà, je vous prie, à quoi sert la poésie, à quoi sert l'enseignement
+du poëte qui se félicitait de l'amitié d'Auguste?
+voilà un adorateur d'Horace, un poëte, un savant, un artiste...
+Il n'a pas assez d'âme, assez d'honneur pour faire
+un instant cortége à son roi! Il fuit devant la foule, en
+dépit de sa poésie, et pourtant il traduit l'Éloge de Caton,
+debout sur les ruines du monde! O poésie! ô vanité
+royale! tu n'as pas trouvé un mot de consolation pour le
+petit-fils du grand roi! pas un mot de reconnaissance ou
+de pitié! vous êtes d'une nation bien déshonorée et bien
+lâche aussi, Monsieur Barnave, convenez-en.</p>
+
+<p>Au milieu de mon discours, une femme était entrée,
+elle tenait une fille de quatorze ans, par la main. La mère
+était éclatante de bonheur. Elle fit asseoir sa belle enfant
+à la table de l'auberge; elle lui donna à boire, en buvant
+avant elle, et soufflant sur le verre pour le réchauffer:
+puis elle déchaussa son enfant; elle essuya ses pieds fatigués;
+puis elle arrangea ses cheveux; elle lui lava les
+mains et le visage; elle l'embrassa; puis la petite fille appuya
+sa tête sur les genoux de sa mère et s'endormit: la
+mère ne fit plus un seul mouvement... Elle veillait, bien
+heureuse, et retenant son souffle, elle veillait pour son
+enfant.</p>
+
+<p>Je poursuivis, montrant du regard cette femme et son
+enfant.&mdash;Les mères elles-mêmes, les femmes intelligentes
+de tout ce qui touche à la passion maternelle, ne
+comprennent rien à l'étrange phénomène qui se passe en
+ce moment. Je vous en fais juge, est-ce juste, est-ce vrai,
+cela? Voici une femme, une mère! Elle a laissé chez elle
+quatre enfants en bas âge! Elle a son fils aîné qui, pour
+elle, a prié nuit et jour! Elle a son fils cadet, une tête
+blonde et bouclée et qui fait des élégies, un autre qui ne
+pense qu'à Turenne et au grand Condé: que vous dirai-je?
+Elle les a quittés tous les quatre, pour aller chercher
+son autre enfant, sa Clémence! Elle arrive, et contente, et
+triomphante, ayant complété sa collection de beaux enfants,
+elle rencontre en son chemin une mère, un enfant,
+une mère qui pleure et son enfant qui la console; elle entend
+maudire... exécrer cette femme et cet enfant...</p>
+
+<p>Cette femme heureuse et mère de cinq enfants, la voilà
+qui passe indifférente aux larmes de la reine! Elle essuie,
+avec une tendresse ineffable, les pieds de sa petite
+Clémence, et pour le dauphin de France elle n'a pas un
+regard de pitié!</p>
+
+<p>Son c&oelig;ur de mère ne lui dit pas que ces deux enfants
+se tiennent; que ces deux mères se tiennent, l'une captive
+au fond de ce carrosse exécrable, et l'autre allant librement
+sur le grand chemin où tout l'accompagne, espace
+et soleil; elles sont pourtant, l'une et l'autre, unies par
+le même lien!</p>
+
+<p>Elle ne comprend pas, cette mère heureuse, que tout
+cela ne fait qu'une famille, une seule vie, une seule captivité,
+une seule royauté!</p>
+
+<p>Elle ne comprend pas qu'il faut que les pères règnent
+ensemble ou meurent le même jour; qu'il en sera ainsi
+pour les mères; que les enfants, jeunes branches si peu
+vivaces, se sécheront sur le même tronc desséché, et la
+voilà tranquillement assise auprès de son enfant, comme
+s'il ne s'agissait que d'un papillon!</p>
+
+<p>Il faut que vous soyez d'un pays bien à plaindre, ô Barnave!
+pour que les mères elles-mêmes en soient venues
+à cet excès d'égoïsme et de tranquillité, d'ingratitude et
+d'aveuglement!</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE X</h2>
+
+
+<p>Voilà comment je parlais pour empêcher quelque imprudence
+inutile, et pendant que ma chère Hélène effrayée
+cherchait à retrouver son courage et ses sens.</p>
+
+<p>J'ai dit que nous étions resserrés entre deux bruits. À
+chaque instant les deux bruits que nous avions entendus
+de si loin s'affaiblissaient, ou prenaient un accent plus
+sauvage en se rapprochant. Quelle pitié! Quelle immense
+terreur! Que faire et que devenir? La chose allait et roulait,
+hurlante, et le moyen de ne pas être envahi et brisé,
+dans ce choc immense, entre ces deux invasions!</p>
+
+<p>Le moment certes était terrible; en vain je cherchais
+à calmer les terreurs de ma cousine et de Barnave,... ils
+me faisaient pitié tous les deux: elle était si faible, il était
+si craintif! elle était résignée au sort qui l'accablait, il se
+sentait écrasé par la force même dont il était le dépositaire
+et le valet.</p>
+
+<p>Bientôt les premiers Parisiens arrivèrent, ivres de colère
+et de vin. Cette étrange populace allait par monceaux,
+comme les sauterelles d'Égypte, elle vivait comme
+elles, en ravageant.</p>
+
+<p>C'était une masse haletante, informe, aveugle, hideuse!
+un ramassis des plus abominables et des plus bruyantes
+clameurs! Tantôt ça hurlait à abaisser le ciel! Tantôt ça
+se taisait à charmer l'enfer. Une fumée immense accompagnait
+cet incendie... Et ça roulait, lentement, sans suite
+et sans fin... tantôt s'arrêtant... tantôt marchant... Ça n'a
+de nom dans aucun langue, un bruit pareil!... À ce bruit
+de l'autre monde nous nous sentîmes défaillir.</p>
+
+<p>En ce moment l'aimable amateur de papillons regarda
+son brillant insecte au fond de son chapeau; l'homme
+aux bouquins ouvrit son Horace; la mère appela sa Clémence...
+O profondeur de l'égoïsme humain!</p>
+
+<p>Même, ces trois personnages qui, à mon avis, étaient
+possédés d'un assez innocent égoïsme comparé à l'égoïsme
+général, trouvèrent le moyen de parler dans cet horrible
+moment: leurs paroles roulèrent toutes sur l'objet de leur
+passion.</p>
+
+<p>L'un disait, regardant son insecte:&mdash;C'est un vrai papillon
+à tête de mort, <i>papilio atropos</i>; il a cinq pouces
+de vol, il est nuancé de raies noires et jaunes; il sera d'un
+bel effet dans ma collection.</p>
+
+<p>L'autre murmurait tout bas cette épître d'égoïste, qui
+n'est pas la moins belle de celles d'Horace: <i>Ne s'étonner
+de rien, ô Numicius! voilà le secret du vrai bonheur!</i></p>
+
+<p>La bonne mère appelait: Clémence! arrive ici, Clémence,
+tu verras bien ce qui va passer, mon enfant!</p>
+
+<p>Barnave, Hélène et moi, sur cette route de l'épouvante,
+nous attendions, pareils à des malheureux que l'on vient
+chercher pour les conduire à l'arbre du malheur.</p>
+
+<p>Tout à coup nous voyons Castelnaux... O misère, ô pitié!
+ce n'était pas le fou de la reine... O douleur! c'était la tête
+de Castelnaux! l'&oelig;il sanglant, la bouche ouverte et les
+cheveux pendants&mdash;empreinte de cet effroi que jette la
+mort quand elle est lente à venir.</p>
+
+<p>Cette tête, asile ingénu de tant de courage et d'un si
+pur dévouement, se balançait au hasard. Penchée, elle
+voltigeait autour de la tête de Barnave. Elle voltigeait,
+obéissante, à un caprice bizarre, et sans rien dire, et sans
+rien voir, muette, et se balançant joyeusement, à tout
+prendre; jamais tête d'homme ne s'était balancée ainsi.</p>
+
+<p>Et l'homme qui la portait au bout d'une pique s'assit
+sur le banc de l'auberge en criant: <i>À boire! à boire!</i> Il
+avait bien joué son rôle en cette tragi-comédie, il avait
+soif, il voulait boire et se reposer un peu, et pendant qu'il
+parlait, la tête de Castelnaux allait çà et là, nonchalamment,
+comme une girouette par un vent faible et douteux.</p>
+
+<p>Dans cette épouvantable révolution où la force venait
+d'en bas, de si bas, ils avaient pris l'habitude, une fois pour
+toutes, de couper ainsi les têtes et de les placer au sommet
+des piques, comme les Romains y plaçaient une botte
+de foin... rien ne leur semblait plus simple et plus naturel.
+Une pique appelait la tête, une tête appelait la pique;
+on vous tuait pour un soupir, pour une larme, une grâce,
+une pitié, un regard sympathique au malheur! Votre tête,
+aussitôt qu'elle déplaisait au peuple, était une tête coupée!...
+Ainsi, ils avaient coupé la tête de Castelnaux pour
+lui apprendre à saluer la reine, à se découvrir à son passage,
+à l'appeler Majesté, à crier: <i>vive le roi!</i> Castelnaux!
+Castelnaux! parfaite image de l'antique fidélité! Castelnaux,
+vieux sujet d'autrefois, qui meurs et qui reviens,
+mort, faisant cortége aux côtés de son roi malheureux!
+À l'aspect de cette tête, Barnave se sentit mourir.</p>
+
+<p>Cela fut si fort que l'Horace tomba des mains du savant,
+que la mère en oublia sa fille, et l'homme aux insectes,
+son papillon à tête de mort.</p>
+
+<p>Moi je m'élançai au-devant du char funèbre, en criant:
+<i>Au crime! au meurtre!</i> et cette avant-garde qui se reposait
+haletante comme le tigre repu, je la tirai de son
+repos.</p>
+
+<p>Alors, si vous eussiez été là, vous l'eussiez entendue
+rugir, cette foule:&mdash;<i>À la lanterne! à la lanterne! à la lanterne,
+l'Autrichien! Mort à l'Allemand!</i></p>
+
+<p>Ah! le hoquet aviné et sanglant de cette horrible foule!
+Elle avait oublié le roi et la reine.&mdash;<i>À la lanterne! à
+mort! à mort, l'Autrichien!</i> et la tête de Castelnaux, tout
+à l'heure abandonnée à la nonchalance du sans-culotte
+qui la portait, s'agitait terriblement, accusant toutes les
+passions de la foule. Qui eût dit à Castelnaux qu'il serait
+un jour l'expression de la colère populaire? mais aussi
+qui l'eût dit à Barnave?... En ce moment, je me crus
+perdu: si la colère du peuple ne se fût calmée, à l'instant
+j'étais un homme mort!</p>
+
+<p>Je voulus en finir avec cette populace innommée; une
+fois au moins, je la voulais mépriser à mon aise, et véritablement,
+je la regardai avec ce profond mépris qu'elle
+comprenait si complètement et si bien, et qui l'eût poussée
+aux dernières violences... En un mot, j'étais perdu
+et déchiré en mille pièces,.. si tout à coup le torrent qui
+descendait n'eût rencontré le torrent qui montait... «Ah!
+les voilà! les voilà! les voilà enfin!» criaient les égorgeurs
+de Paris... «Nous vous les ramenons,» répondaient les
+égorgeurs du grand chemin... Si bien qu'ils oublièrent
+de m'égorger.</p>
+
+<p>En ce moment affreux, j'aurais voulu être mort!...
+J'enviais Castelnaux!</p>
+
+<p>La voiture était là... comme un convoi funèbre... Elle
+s'arrêta sur la place, au pied d'une croix brisée... Elle
+contenait... tout un monde! O fils de saint Louis! ô fille des
+Césars! La reine, au milieu de ce flot qui monte en grondant,
+se tenait immobile et calme et patiente. Il y avait
+sur cette place une fontaine... Elle n'osa pas demander à
+boire, mais son regard, tourné vers l'humble villageoise
+qui remplissait sa cruche à la fontaine, était si triste! Alors
+la villageoise, ô courage! eut pitié de cette reine, et de sa
+main généreuse elle lui tendit un pot de cette eau fraîche...
+Elle but la dernière, après son mari et ses enfants; et pour
+la jeune villageoise elle trouva encore un sourire.</p>
+
+<p>Elle était là sous ce soleil!... Autrefois, quand le clocher
+de l'église était debout, il y avait de l'ombre à cette place,
+une ombre crénelée et gothique au-dessus de laquelle
+s'agitait la cloche villageoise... Plus d'ombre, à présent
+qu'il n'y a plus de roi. Cela dura longtemps ainsi, on changeait
+les chevaux. Nous voyions tout cela de bien près.</p>
+
+<p>Quand Hélène aperçut sa royale maîtresse au soleil,
+brûlée et protégeant de ses bras son cher enfant, elle se
+mit à fondre en larmes! Elle priait, elle pleurait, elle voulait
+sortir; mais la foule était grande à la porte de l'hôtellerie,
+on eut dit une cloison vivante qui nous retenait
+prisonniers comme dans une tour. Hélène revint à la
+fenêtre, entendant ses bras à la reine... Hélas! la reine
+était plongée en ses contemplations funestes... elle ne
+voyait rien, elle n'entendait rien!</p>
+
+<p>À la fin, Hélène, éperdue, hors d'elle-même, et priant
+Barnave:&mdash;Monsieur, monsieur, lui dit-elle, elle est là,
+votre proie, enfin la voilà, cette reine; elle vous attend,
+elle est à vous, allez la prendre; et par pitié, faites-moi
+prisonnière aussi, prisonnière avec la reine, à qui j'appartiens!
+Donc, Monsieur, hâtons-nous! tirez-moi d'ici,
+partons! partons! partons!</p>
+
+<p>Barnave hésitait, il chancelait; il tenait sa proie, il
+n'osait pas la regarder en face; il n'osait pas toucher à ce
+présent que lui faisait le peuple.&mdash;O vanité de ces victoires
+misérables! vanité de ces haines impuissantes!
+Tribun vaincu! vous voilà bien embarrassé de vos fameux
+pouvoirs! Eh quoi! le peuple, ton maître, a confié
+à ta garde la reine et le roi, leur fils et leur fille, et leur
+s&oelig;ur; tout cela est à toi, c'est ton bien, c'est ta gloire!
+À la fin ton rêve est rempli, tu es au but... le char est
+prêt, monte enfin dans le char de ton dernier triomphe
+et traîne enfin tes victimes au bourreau.</p>
+
+<p>Ce malheureux me fit pitié.&mdash;Venez, Barnave! et
+soyez homme, encore une fois! lui dis-je; une heure
+encore soyez le maître! Ouvrons-nous un passage au
+milieu de cette foule horrible! Allons à la reine, elle nous
+attend; ne la faisons pas attendre au grand soleil. Venez,
+Barnave! et vous, ma cousine! allez au secours de tant
+de malheurs... Retournons à Paris, nous aussi, dussions-nous
+y rentrer comme Castelnaux!</p>
+
+<p>Nous partions; nous étions à la porte tous les trois,
+cherchant à l'ouvrir, mais contre la porte se tenait une
+masse inerte. Essayez de la remuer, cette masse occupée
+à regarder une révolution qui passe au milieu de l'insulte
+et des malédictions!</p>
+
+<p>Tout à coup (hélas! malheureux que j'étais, j'oubliais
+ma mère!) tout à coup je vis ma mère! Attirée à son
+tour par le bruit, elle se tenait sur la porte de sa chambre,
+et elle regardait!</p>
+
+<p>Alors Hélène, se tournant vers moi, me dit d'un ton
+résolu: Soyez béni pour votre dévouement et votre courage!
+Hélas! vous étiez digne en effet de mourir pour
+une si belle cause, et j'aurais accepté généreusement
+votre sacrifice... il est vrai! Mais votre mère... irez-vous
+l'abandonner au milieu de ces tristes sentiers?</p>
+
+<p>Elle alla à ma mère.&mdash;Ordonnez, Madame, à votre
+fils de ne pas vous quitter!</p>
+
+<p>Ma mère s'approcha de moi, elle prit mes deux mains,
+elle se mit à genoux, baignant mes mains de ses larmes.</p>
+
+<p>Je sentis ces larmes précieuses qui roulaient de ses
+yeux, et sur mes mains sa bouche desséchée....</p>
+
+<p>Alors, Barnave eut pitié de moi, à son tour.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, me dit-il d'une voix forte, vous avez mal
+pris votre temps pour venir en France. Heureusement
+que votre devoir est ailleurs. Vous appartenez à votre
+mère, allez, et sauvez-la de son épouvante! Mademoiselle
+appartient à la reine, je suis au peuple. Ainsi, laissez-moi
+remplir mon devoir de député; souffrez qu'elle accomplisse
+avec honneur ses devoirs d'amie et de sujette. En
+même temps, mais d'une voix plus basse et plus douce:&mdash;Adieu!
+me dit-il... si vraiment vous me trouvez à
+plaindre, et si vraiment vous m'avez aimé... embrassez-moi,
+embrassons-nous!</p>
+
+<p>Et il se jeta dans mes bras en suffoquant.</p>
+
+<p>En même temps, penché à mon oreille:&mdash;Écoutez,
+me dit-il, vous m'avez promis de quitter la France quand
+je vous aurais montré la femme que vous cherchez! Plus
+d'une fois vous m'avez dit à moi: Barnave, je n'ai plus
+qu'une chose à faire en France, un baiser à donner, et je
+pars! Vous m'avez dit cela souvent, vous me l'avez juré
+sur votre parole d'honneur! Eh bien! au nom de votre
+mère et de votre honneur!... quittez la France... et
+touchez de vos lèvres, avant de partir... les deux lèvres
+que voici: en même temps il me montrait mademoiselle
+Hélène de ***, qui prenait congé de ma mère en lui demandant
+sa bénédiction.</p>
+
+<p>Barnave essuya ses yeux pleins de larmes. Il ceignit son
+écharpe, et par la vertu de ces couleurs redoutées, la haie
+aussitôt se forma, et laissa la place libre au représentant
+du peuple... Une fois la place libre, il revint à nous, et
+me voyant encore auprès d'Hélène immobile et sans voix:</p>
+
+<p>&mdash;Embrassez-la, me dit-il, pour la première... et pour
+la dernière fois. Accomplissez courageusement tout votre
+mystère, et s'il y eut entre vous une faute, allons, courage,
+et songez que cette faute est cruellement expiée!</p>
+
+<p>En ce moment, il me sembla que les cieux venaient de
+s'entr'ouvrir, tant il y avait de grâce et de pardon,
+d'espérance et de contentement, dans l'attitude et dans
+les yeux de mademoiselle de ***. Elle me pardonnait!
+Elle se pardonnait à elle-même...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit-elle, ô mon époux!... mon cher époux que
+j'aime!... Mais je ne veux pas, tu ne veux pas tant de
+bonheur en présence de tant d'infortune... Adieu donc!...
+Nous nous embrasserons dans le ciel!</p>
+
+<p>Elle suivit Barnave qui l'entraînait... Soudain la foule,
+obéissante un instant, se referma sur elle et nous fûmes
+séparés, Hélène et moi, jusqu'au commencement de
+l'éternité!</p>
+
+<p>J'eus assez de force encore pour remonter avec ma
+mère dans la chambre de l'auberge... je fus assez courageux
+pour me mettre à la fenêtre, et bientôt, la tête
+nue et m'inclinant, comme un courtisan d'autrefois, je
+le vis passer, ce chariot funeste où ma vie entière était
+renfermée. O misère! ô douleur! Pitié! Providence! Au
+fond du carrosse, à la place d'honneur, à côté de la reine
+était assis Pétion... ce vil Pétion, l'insulte en personne!
+Il avait la reine à son côté! Il brisait de son sabre à la
+poignée horrible les bras du petit dauphin! Il avait assis,
+devant lui, le roi qui saluait la foule! Il heurtait madame
+Élisabeth! Sur la banquette, à côté du roi, vis-à-vis
+de la reine, était assis, humble et les yeux baissés, Barnave!...
+À voir ce Barnave humilié, à voir cette reine auguste
+et clémente, on eût dit que c'était la reine qui
+s'emparait de Barnave. O vertu! Majesté! Grandeur!
+Crime! Impiété! Révolte!... O pêle-mêle abominable,
+impie! O ce chemin de Varennes, que les siècles les plus
+pervers n'oublieront pas!</p>
+
+<p>Et tout passa... Roi, reine, enfant, larmes, terreur,
+soupirs, gémissements, remords, foule hurlante, et
+prière et pitié, souffrances de l'âme et souffrances du
+corps... Tout s'évanouit dans cette poussière ardente et
+tout se perdit dans les abîmes... Ma mère, un instant réveillée
+en sursaut, fit le signe de la croix, en criant:
+<i>Vive le roi!</i>... Humble cri qui se perdit dans le ciel! Je
+m'inclinai en pleurant sur tant de malheurs... Puis, je
+vis dans le lointain, comme en un rêve... la main de ma
+cousine Hélène... Elle m'envoyait un baiser.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>CHAPITRE XI</h2>
+
+
+<p>Ainsi fut engloutie au fond des abîmes cette monarchie,
+et cette maison de Bourbon qui n'avait pas son égale
+sous le soleil! Maintenant que la route était libre, et déjà
+se repentait de ses violences, je ramenai ma mère en
+son paisible manoir de l'Allemagne. En passant à Varennes,
+je revis l'ornière où ma voiture s'était brisée en
+venant en France! À cette même ornière, hélas! la reine
+et le roi s'étaient brisés! Qui que vous soyez, parcourez
+lentement l'espace étroit qui sépare le pont de la ville;
+les rivages d'Actium, les champs de Philippes, la fertile
+plaine d'Ivry, ces lieux solennels que consacrent la chute
+ou la grandeur des empires, n'ont pas, à mon sens, un
+intérêt égal à l'intérêt que m'inspire encore cette borne
+fatale, où le petit-fils de Louis XIV s'avoua vaincu et
+fugitif, où il fut décidé, irrévocablement décidé, que la
+France, elle aussi, aurait son Charles Stuart. La monarchie,
+en cette ornière, ne trouva pas une main tendue pour
+la secourir; moi, j'avais trouvé à cette place le bras et le
+secours de la jolie villageoise Fanchon. Que dis-je? Elle
+était assise encore sur le banc de ses noces, son chapeau
+sur le côté de sa tête, comme si elle m'attendait.</p>
+
+<p>Je n'eus pas la force de lui parler. Je la vis, qui nous
+suivait d'un regard inquiet et plein de larmes, comme si
+chaque voiture qui passait sur la route eût dû contenir
+un roi fugitif. Bonne Fanchon! ce regard de pitié me réconcilia
+avec elle. En la voyant si triste, j'oubliai sa
+cruauté envers moi.</p>
+
+<p>Arrivé à la frontière, le Rhin passé, ma mère abattue
+et muette d'effroi, je résolus d'attendre sur les bords du
+fleuve des nouvelles de la France et de sa reine, et de
+son roi. Pensez donc si je suis resté longtemps, attentif
+aux moindres bruits qui venaient de ce royaume égorgé
+dans mon château des bords du Rhin!</p>
+
+<p>Je l'aime et je l'honore, ce vieux père aux flots d'azur!
+C'est le fleuve par excellence, et le fleuve de mon choix.
+J'ai vu le Rhône, errant et capricieux comme le génie de
+la France; j'ai vu la Loire, patiente et marchant lentement,
+comme le récit d'un vieux trouvère de la Bretagne;
+la Seine aussi a son embouchure royale; mais
+le Rhin se glorifie à bon droit de ses vieux châteaux sur
+ses deux rives; de ses villes crénelées, de ses forêts qui
+le protégent de leur ombre. Ah! que d'années j'ai passées
+sur les bords riants ou sombres du vieux fleuve allemand!
+J'y suis encore et j'y veux mourir, pour peu que les
+guerres et les révolutions me le permettent.</p>
+
+<p>Si c'est l'été, je vais plonger dans l'ombre errante des
+vieux murs et des tours qui le bordent. Qu'il fait bon
+chercher sous cette eau plaintive le secret de ces ruines;
+quelle tâche aimable à suivre au courant du flot ces
+seuils et ces balcons qui ruissellent et murmurent, et
+s'éloignent jusqu'au fond de son lit! Si c'est l'hiver, je
+m'asseois dans la barque des pêcheurs, et je souris à
+mon fleuve sous le nuage glacé. C'est lui! Je le connais
+à toute heure, le matin quand il s'éveille, en grondant
+comme un peuple oisif, et le soir quand il s'endort avec
+la cornemuse des veilleurs.</p>
+
+<p>Parcourez ses bords. Que de monuments debout encore,
+et que de champs de bataille, ensemencés déjà!
+Partout ce sont des moissons ou des cathédrales qui
+jettent leur ombre à ces champs engraissés par les ossements
+mêlés des Allemands et des Français. Les flèches
+perdues dans le nuage, à savoir Cologne, Bonn, Mayence,
+Worms, Spire et Strasbourg, ces forêts de pierre, protégent
+toujours le vieux sol, foulé si souvent et si longtemps
+par les pieds des bataillons. Ces vastes champs de
+houblon, qui grandissent pour les solennelles orgies des
+étudiants de l'université voisine, ils ont été parcourus par
+la révolution française. Le pas des soldats français retentit
+en ces campagnes, où l'histoire se mêle à la fiction.</p>
+
+<p>Je vois passer... sur la même route, ici, le coursier de
+Bonaparte et l'attelage aux quatre chevaux d'Hermann
+et Dorothée. Le même écho m'apporte à la fois les cris
+de guerre et les sons du clavecin sous la main du maître
+d'école, ou le bruit des ch&oelig;urs qui s'interrompent en
+tombant dans les prés. Toute l'histoire que j'ai vue finir
+dans ma jeunesse, vieillard, je l'ai vue recommencer sur
+lès mêmes bords.</p>
+
+<p>Hélas! la tête tranchée de Marie-Antoinette, notre
+archiduchesse, n'a pas-empêché, vingt-cinq ans plus
+tard, une archiduchesse, jeune et belle, de passer le
+Rhin, elle aussi, pour aller chercher en France un trône,
+un époux, un maître! Ah! vanité du passé! Les leçons
+du passé ne profitent pas au présent: j'aurais pu avertir
+cette autre archiduchesse du danger que les reines couraient
+là-bas, elle ne m'eût pas écouté.... Triomphante,
+elle passa le Rhin soumis; plus tard, elle repassa en fugitive
+le Rhin qui s'était révolté. L'histoire... un vain
+jouet d'enfant!</p>
+
+<p>Nous avons eu cela de bon, chez nous, Allemands, c'est
+que toute l'histoire moderne a été faite à notre profit.
+L'Allemagne a tenu l'étrier à la France, comme je l'ai
+tenu à Mirabeau. Quand l'Europe entière faisait de l'histoire,
+une histoire sanglante, l'Allemagne faisait de la
+poésie et du drame; aujourd'hui avant de mourir, il m'a
+été donné de voir encore une révolution française, la révolution
+de 1830, comme si la France avait le monopole
+des révolutions! Révolution qui frappera, cette fois, sur
+l'Allemagne, et qui troublera bien autrement ton onde,
+ô mon beau fleuve!</p>
+
+<p>C'est très-vrai, nos villages sont encore en apparence
+aussi paisibles et contents qu'il y a sept mois; ils resplendissent
+de toutes les couleurs tranchées d'une moissonneuse
+au jour de fête... au dedans combien tout est
+changé! Sous ces toits aigus, derrière ces vitraux de
+plomb, les hommes ne s'abandonnent plus uniquement
+à la fumée des tabagies; ballottés jour et nuit entre deux
+civilisations puissantes, le Nord et le Midi, l'Allemagne et
+la France, qui les tiraillent à chaque instant, ils songent à
+prendre un parti définitif.</p>
+
+<p>Il ne s'agit pas d'un drapeau nouveau, il faut choisir,
+cette fois, entre deux races, deux climats, deux
+mondes! Sans doute, il est grand, l'effroi qu'on a de voir
+le noyer qu'on a planté, le bois et le champ paternel,
+émondés par la mitraille et les pas des chevaux... pourtant
+c'est une des nécessités de l'Allemagne de se soumettre
+à ces révolutions qui ne s'arrêtent pas. La résistance
+de l'Allemagne à la première révolution française a
+été belle et grande... il faut qu'elle cède à la seconde.
+À l'insu même de l'Allemagne, l'attraction muette de la
+France est là s'exerçant sans relâche à compléter ses
+destinées. Désormais, malgré tous les obstacles, les deux
+climats sont jetés dans le même avenir... mais quel choc
+avant de se rejoindre, et que de sang répandu avant de
+s'entendre et de se réunir!</p>
+
+<p>J'ai vu sur ces bords nuageux toute la grande migration
+française. C'était une honte pour cette vieille noblesse
+qui fuyait son pays, vagabonde et tremblante,
+abandonnant son roi prisonnier. Cependant ces frivoles
+gentilshommes, tournant le dos à la France, imprévoyants,
+se livraient à la plus folle gaieté, comme s'ils eussent fait
+à l'étranger un voyage de quelques jours. De toute cette
+noblesse perdue, je n'ai vu qu'un homme qui comprît
+toute sa position.</p>
+
+<p>Un matin (j'étais ce jour-là plus inquiet que jamais de
+la France, et je m'en approchais de toutes mes forces,
+car la tempête grondait au loin), je vis venir à moi un
+gentilhomme français qui paraissait accablé de fatigue.
+Les marches forcées, l'insomnie et la privation de tout ce
+qui faisait sa vie et ses loisirs d'autrefois, ne l'avaient pas
+tellement défiguré que je ne pusse reconnaître le vicomte
+de Mirabeau. À son aspect je me sentis saisi d'une profonde
+pitié. Il vint s'asseoir à côté de moi, triste et silencieux,
+ce brusque et hardi parleur, naguère si plein de
+joie et de gros bons mots. Lui, si fier et si brutal, dont la
+voix était connue en tous les lieux consacrés à la bonne
+chère, au bon vin, il demanda modestement <i>de quoi
+manger un morceau, car il n'avait rien pris depuis vingt-quatre
+heures</i>; disant cela, il poussait le soupir plaintif
+d'un homme à jeun de la veille. Ce ne fut qu'après qu'il
+eut bu lentement une bouteille de vin du Rhin, que je
+me hasardai à lui parler:</p>
+
+<p>&mdash;Me permettrez-vous, M. le vicomte, de vous demander
+des nouvelles de la France et de sa royauté?</p>
+
+<p>Il parut étonné de ma politesse, et sans répondre à ma
+question directement:&mdash;Puisque vous osez donner ses
+titres à un gentilhomme, appelez-moi comte de Mirabeau,
+me dit-il; je suis le comte de Mirabeau ici; là-bas, je ne
+suis plus que le citoyen Riqueti en veste courte, en
+bonnet rouge, en gros souliers.&mdash;Disant ces mots, il
+soupira profondément, regardant sa bouteille vide, attendant
+le déjeuner qu'il avait demandé.</p>
+
+<p>&mdash;Et le roi, M. le comte? comment va le roi? je vous prie.</p>
+
+<p>Il me regarda d'un air défiant; puis sa sérénité naturelle
+reprenant le dessus:&mdash;Figure-toi, citoyen, c'est-à-dire
+figurez-vous, Monsieur, que les infâmes jugent le
+roi... demain!</p>
+
+<p>En même temps, il posait son sabre sur la table, il
+ôtait son chapeau, il s'essuyait le visage, il faisait tous ses
+préparatifs comme un convive qui se rend à un repas
+convié. Puis son regard venant à rencontrer la table nue
+et la chaise de paille, et moi qui l'observais, il songea à
+sa situation présente et reprit en ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Jugez de tout ce qui se passe en ces endroits maudits!
+Les cheveux de la reine ont blanchi en vingt-quatre
+heures: c'est pitié maintenant de la voir, cette reine,
+notre amour et notre orgueil, surprise avant l'âge par la
+vieillesse; on dirait l'amandier en fleurs par une gelée
+de printemps!</p>
+
+<p>Quand il eut dévoré son maigre repas et la première
+faim calmée, son visage devint plus serein; et, voyant
+que je l'écoutais de toute mon âme, il reprit la conversation
+interrompue:</p>
+
+<p>&mdash;Il est passé, le temps où, quand l'étranger demandait
+au passant: <i>Où demeure le vicomte de Mirabeau?</i> le passant
+lui répondait gravement: <i>À ce monceau d'écailles
+d'huîtres, Monsieur!</i></p>
+
+<p>Il soupira, puis revenant à une expression plus grave:</p>
+
+<p>&mdash;Par grâce et par pitié, croyez-moi, ne parlons pas
+de la France! un si doux royaume! et si fertile, où les
+femmes étaient si belles, et les vins si choisis! À cette
+heure, ami, vous ne reconnaîtriez pas la France...
+Et tant de ruines, et tant de malheurs, parce qu'il
+a plu à monsieur mon frère de se faire marchand
+drapier!</p>
+
+<p>Puis se levant brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;Comme ils l'ont récompensé, mon frère! Et c'était
+bien la peine, en vérité, d'être un héros d'éloquence, un
+révolutionnaire irrésistible, un Jupiter tonnant! Figurez-vous,
+Monsieur, qu'ils l'avaient porté triomphalement...
+vous ne devineriez jamais dans quel panthéon? Ils l'avaient
+porté, ils l'avaient enseveli dans l'église Sainte-Geneviève.
+La Vierge sainte avait fait place à l'amant de
+Sophie, et les saints, étonnés de cet étrange camarade, en
+faisaient des gorges chaudes sur leurs autels délabrés.
+Mais quoi! Monsieur mon frère a gardé son temple, moins
+longtemps que la sainte elle-même. Le peuple a repris à
+Mirabeau le tombeau qu'il lui avait donné; ils ont brisé
+sa pierre et son épitaphe et l'urne lacrymale; ils ont
+repris ce corps en pourriture; ils l'ont traîné sur la claie,
+après quoi ils l'ont jeté à la voirie! Ainsi s'est accompli
+le triomphe éternel de cet ami du peuple. Ah! ce pauvre
+diable, au fond de l'âme, il était un bonhomme; il avait
+beau nier et renier, sa négation respirait la grâce chevaleresque
+des temps anciens. C'était un lion sous plusieurs
+peaux de bêtes puantes, un vrai gentilhomme en dépit
+de sa carmagnole. Il eût mieux fait d'être honnêtement
+et simplement un grand homme, et de se venger en pardonnant.
+Prisonnier et roi, dieu et pourriture, à l'autel,
+à la voirie! Son sort est le même durant sa vie, après
+sa mort!</p>
+
+<p>À ce nom de Mirabeau, je me sentis remué presque
+autant que je l'avais été au nom de la reine. Mirabeau,
+mon héros, mon ami, mon maître, à qui je portais un
+dévouement même domestique... J'allais parler de Mirabeau
+et le pleurer tout à mon aise, lorsqu'un jeune
+homme, un nouveau venu, vint s'asseoir à nos côtés, et
+tout de suite il aborda la grande question:&mdash;Quelles
+nouvelles de la France, Messieurs? Puis, sans trop hésiter:
+Comment va la reine? dit-il en s'inclinant.</p>
+
+<p>Nous comprîmes tout d'abord, le vicomte de Mirabeau
+et moi, que cet étranger était de nos amis.</p>
+
+<p>Ce jeune homme était un Allemand de la vieille race;
+au premier coup d'&oelig;il, on comprenait que le génie avait
+envahi ce front jeune encore et déjà dépouillé; sa taille
+était déjà légèrement courbée vers la terre, sur laquelle
+il ne devait pas rester longtemps.</p>
+
+<p>Je lui répondis, charmé de le voir à mes côtes:&mdash;La
+reine est en prison, Monsieur; ses cheveux ont blanchi
+dans l'espace d'une nuit, à force de tourments.</p>
+
+<p>«O Dieu! fit-il, où donc est ta justice? ô peuple ingrat!
+où donc est ta pitié? O ma reine! Ah! qu'elle était belle
+et charmante en ses jours de vie et de splendeur! Je
+n'étais qu'un petit enfant, un pauvre enfant allemand;
+j'avais quatre ans alors; je mendiais ma vie et j'allai
+mendier en France: en France, il n'y eut que la reine
+qui me fit l'aumône d'une louange, à la prière de Haydn,
+en souvenir du vieux Glück!»</p>
+
+<p>Le vicomte de Mirabeau nous voyant, le jeune homme
+et moi, tout remplis d'une vague curiosité, nous prit tous
+les deux par la main:&mdash;Je vous répète que je ne vous
+dirai pas un mot de la France! Mais voulez-vous savoir
+ce que j'ai vu avant de quitter Paris, Messieurs? C'est une
+histoire assez plaisante, et si vous étiez poète, ami jeune
+homme, comme je le crois, dit-il au nouveau venu, vous
+pourriez en faire une bonne comédie un jour à venir.</p>
+
+<p>Le vicomte était retombé dans une de ses gaietés
+d'autrefois, mais celle-ci était empreinte d'une indicible
+tristesse; il avait le sourire d'un homme frappé à mort.</p>
+
+<p>&mdash;Figurez-vous, nous dit-il, que le même jour sont
+revenus de Londres madame la comtesse Dubarry et
+S. A. R. le duc d'Orléans, comme un honnête taureador
+qui veut assister à un combat de taureaux. Arrivés à
+Paris, à la même heure, le prince et la courtisane se rencontrent
+à la même porte de la ville. Alors les voilà qui
+se font politesse et mille compliments à qui passera le
+premier. «C'est à vous à entrer, Madame, qui avez jeté la
+monarchie en ce désordre!&mdash;C'est à vous, Monseigneur,
+qui avez vendu le roi et la reine!» Et voilà ces deux
+crimes qui se complimentent à qui mieux mieux. Il faut
+avouer que Son Altesse est bien modeste! Nos deux
+crimes seraient encore à la même place à se complimenter,
+si le prince, en toute hâte, n'avait pas eu à voter la
+mort du roi: vous concevez qu'il se soit hâté!</p>
+
+<p>Notre jeune homme écoutait ces choses dans le plus
+morne étonnement:&mdash;Mais, dit-il, je croyais que le plus
+criminel de ces criminels de là-bas, c'était Mirabeau, non
+pas Mirabeau l'honnête homme, mais celui qui est mort.</p>
+
+<p>Le vicomte, hors de lui-même, leva les mains au ciel!&mdash;Oui,
+s'écriait-il, vous dites bien, vous êtes dans la
+vérité! sinon dans la démence. À coup sûr, le plus scélérat,
+c'est Mirabeau! Honte à lui, honte à Mirabeau, celui
+qui est mort! malédiction sur Mirabeau!</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, Messieurs, m'écriai-je, il ne faut pas être
+injuste pour le génie, et croyez-moi, ne maudissez pas
+Mirabeau! Il a été pardonné par la reine; moi qui vous
+parle, j'ai vu aux pieds de la reine Mirabeau vaincu par
+Sa Majesté!&mdash;Donc silence à vous, jeune homme, et
+silence à vous, son frère! Il est mort innocent. Il est le
+seul qui ait compris son époque, et vous ne l'avez pas
+plus comprise, vicomte, que Marat lui-même ne l'avait
+comprise. Ainsi, bénissez le nom de votre frère, et loin
+de le maudire, honorez sa mémoire! Soyez-en fier, et
+puisque son temple est brisé par ce peuple impie, ardent
+à détruire avec rage ce qu'il adorait avec crainte, rendons
+dans notre c&oelig;ur son temple à Mirabeau!</p>
+
+<p>Le vicomte se découvrit, ses yeux se remplirent de
+larmes: Vous me soulagez d'un grand malheur, me dit-il,
+et d'un grand doute. À présent je puis mourir avec le
+nom de mon frère; à présent je mourrai en gentilhomme,
+en confessant que je suis le frère de Mirabeau.</p>
+
+<p>Il se leva. Il reprit son sabre et le remit à sa ceinture.&mdash;J'ai
+sur le flanc une blessure que m'a faite Barnave,
+un coup d'épée qu'il m'a donné dans ses beaux jours, et
+qui me fait toujours souffrir. Pourtant j'imagine que
+j'aurais rendu un grand service à Barnave, si je l'avais
+tué, ce jour-là. Pauvre Barnave! Hélas! que d'honnêtes
+gens se sont perdus dans ce gouffre, sans me compter!
+À ces mots, il prit congé de nous deux, en homme qui se
+fait violence; il prit ma main et celle de l'étranger.&mdash;Je
+m'appelle Mirabeau, nous dit-il; <i>Dieu sauve le roi et
+la reine!</i></p>
+
+<p>Le jeune homme répondit modestement:&mdash;<i>Sauve
+Dieu la reine et le roi!</i> Je m'appelle Mozart.</p>
+
+<p>Je dis avec eux: <i>Sauve Dieu le roi et la reine!</i> Nos
+adieux furent une prière. Je priai aussi pour vous, Hélène,
+et cette prière, je la fis tout bas dans mon c&oelig;ur.
+Quant à mon nom, je n'osai pas le dire après ceux de
+Mirabeau et de Mozart.</p>
+
+<p>Nous nous séparâmes pour ne plus nous revoir.
+Chacun de nous finit comme il devait finir. Le gentilhomme
+est mort de misère; l'artiste mourut d'ennui,
+victimes l'un et l'autre de la révolution.</p>
+
+<p>Et moi, resté seul de ce grand naufrage, errant autour
+du Rhin, ombre vieille et grondeuse, je m'aperçois que
+je viens de vous faire un conte allemand.... Mon conte
+finit comme tous les vieux contes français commencent:
+<i>Il y avait autrefois un roi et une reine.</i></p>
+
+
+<h2>FIN</h2>
+
+
+<p>PARIS.&mdash;IMPRIMERIE DE J. CLAYE, RUE SAINT-BENOIT, 7.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Barnave, by Jules Janin
+
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+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
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+electronic works
+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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