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+ The Project Gutenberg eBook of Voyage musical en allemagne et en italie, par Hector Berlioz.
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+The Project Gutenberg EBook of Voyage musical en Allemagne et en Italie, I, by
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Voyage musical en Allemagne et en Italie, I
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+Author: Hector Berlioz
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+Release Date: August 26, 2010 [EBook #33539]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE MUSICAL, I ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+<table border="1" cellpadding="5" cellspacing="0" summary="note"
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+<tr><td>Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été conservée et
+n'a pas été harmonisée.<br />Quelques erreurs clairement introduites par le
+typographe ont cependant été corrigées.</td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+<h1><span class="txt80">VOYAGE MUSICAL</span><br/><br/>EN ALLEMAGNE<br />
+<br/><span class="txt50">ET<br /><br/>EN ITALIE.</span></h1>
+
+<p class="c">SEVRES.&mdash;M. CERF, IMPRIMEUR. 144. RUE ROYALE.</p>
+
+<hr />
+
+<h1><span class="txt80">VOYAGE MUSICAL</span><br/><br/>EN ALLEMAGNE<br />
+<br/><span class="txt50">ET<br /><br/>EN ITALIE.</span></h1>
+
+<p class="cb">ÉTUDES SUR BEETHOVEN, GLUCK ET WEBER.<br />
+<small>MÉLANGES ET NOUVELLES.</small></p>
+
+<h3 class="berliobz">Par HECTOR BERLIOZ.</h3>
+
+<h3>I</h3>
+
+<p class="cb top15">PARIS</p>
+<p class="c">JULES LABITTE, LIBRAIRE-EDITEUR.<br />Nº 3. QUAI VOLTAIRE.<br />1844</p>
+
+<p class="c top15"><img src="images/ill_a.png"
+alt="a"
+title="a"
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+/></p>
+
+<p class="cb">SON ALTESSE ROYALE</p>
+
+<p class="cb top5"><small>MONSEIGNEUR</small></p>
+
+<p class="c top5"><img src="images/ill_duc.png"
+alt="Le Duc de Montpensier."
+title="Le Duc de Montpensier."
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+/></p>
+
+<p class="cb top5">HOMMAGE</p>
+
+<p class="cb top5"><small>DE LA RESPECTUEUSE RECONNAISSANCE</small></p>
+
+<p class="cb top5">DE L'AUTEUR,</p>
+
+<p class="cb berliobz top5">HECTOR BERLIOZ.</p>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<p class="toc"><a href="#TABLE_DES_MATIERES">Table des matières</a></p>
+
+<h3><a name="I" id="I"></a>I<br /><br />A M. AUGUSTE MOREL.</h3>
+
+<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p>
+
+<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<h5>Bruxelles. Mayence, Francfort.</h5>
+
+<p>Oui, mon cher Morel, me voilà revenu de ce long voyage en Allemagne,
+pendant lequel j'ai donné quinze concerts et fait près de cinquante
+répétitions. Vous pensez qu'après de telles fatigues, je dois avoir
+besoin d'inaction et de repos, et vous avez raison; mais vous auriez
+peine à croire combien ce repos et cette inaction me paraissent
+étranges! Souvent, le matin, à demi-réveillé, je m'habille
+précipitamment, persuadé que je suis en retard et que l'<i>orchestre
+m'attend</i>.... puis, après un instant de réflexion, revenant au sentiment
+de la réalité: Quel orchestre, me dis-je? Je suis à Paris où l'usage est
+toujours au contraire que l'orchestre se fasse attendre! D'ailleurs je
+ne donne pas de concert, je<a name="page_004" id="page_004"></a> n'ai pas de ch&oelig;urs à instruire, pas de
+symphonie à monter; je ne dois voir ce matin ni Meyerbeer, ni
+Mendelssohn, ni Lipinski, ni Marchner, ni A. Bohrer, ni Schlosser, ni
+Mangold, ni Krebbs, ni les frères Müller, ni aucun de ces excellents
+artistes allemands qui m'ont fait un si gracieux accueil et m'ont donné
+tant de preuves de déférence et de dévouement!.... On n'entend guère de
+musique en France à cette heure, et vous tous, mes amis, que j'ai été
+bien heureux de revoir, vous avez un air si triste, si découragé, quand
+je vous questionne sur ce qui s'est fait à Paris en mon absence, que le
+froid me saisit au c&oelig;ur avec le désir de retourner en Allemagne où
+l'enthousiasme existe encore. Et pourtant quelles ressources immenses
+nous possédons dans ce vortex parisien, vers lequel tendent inquiètes
+les ambitions de toute l'Europe! Que de beaux résultats on pourrait
+obtenir de la réunion de tous les moyens dont disposent et le
+Conservatoire, et le Gymnase musical, et nos trois théâtres lyriques, et
+les églises, et les écoles de chant! Avec ces éléments dispersés et au
+moyen d'un triage intelligent, on formerait sinon un ch&oelig;ur
+irréprochable (les voix ne sont pas assez exercées), au moins un
+orchestre sans pareil! Pour parvenir à faire entendre aux Parisiens un
+si magnifique ensemble de huit à neuf cents musiciens, il ne manque que
+deux choses: un local pour les placer, et un<a name="page_005" id="page_005"></a> peu d'amour de l'art pour
+les y rassembler. Nous n'avons pas une seule grande salle de concert! Le
+théâtre de l'Opéra pourrait en tenir lieu, si le service des machines et
+des décors, si les travaux quotidiens, rendus indispensables par les
+exigences du répertoire, en occupant la scène presque chaque jour, ne
+rendaient à peu près impossibles les dispositions nécessaires aux
+préparatifs d'une telle solennité. Puis, trouverait-on les sympathies
+collectives, l'unité de sentiment et d'action, le dévouement et la
+patience, sans lesquels on ne produira jamais, en ce genre, rien de
+grand ni de beau? Il faut l'espérer, mais on ne peut que l'espérer.
+L'ordre exceptionnel établi dans les répétitions du Conservatoire, et
+l'ardeur des membres de cette société célèbre, sont universellement
+admirés. Or, on ne prise si fort que les choses rares... Presque partout
+en Allemagne, au contraire, j'ai trouvé l'ordre et l'attention, joints à
+un véritable respect pour le maître ou pour les maîtres. Il y en a
+plusieurs, en effet: <i>l'auteur</i> d'abord, qui dirige lui-même presque
+toujours les répétitions et l'exécution de son ouvrage, sans que
+l'amour-propre du chef d'orchestre en soit en rien blessé;&mdash;<i>le maître
+de chapelle</i>, qui est généralement un habile compositeur et dirige les
+opéras du grand répertoire, toutes les productions musicales importantes
+dont les auteurs sont ou morts ou<a name="page_006" id="page_006"></a> absents;&mdash;et <i>le maître de concert</i>
+qui, dirigeant les petits opéras et les ballets, joue en outre la partie
+de premier violon, quand il ne conduit pas, et transmet en ce cas les
+ordres et les observations du maître de chapelle aux points extrêmes de
+l'orchestre, surveille les détails matériels des études, a l'&oelig;il à ce
+que rien ne manque à la musique ni aux instruments, et indique
+quelquefois les coups d'archet ou la manière de phraser les mélodies et
+les traits, tâche interdite au maître de chapelle, car celui-ci <i>conduit
+toujours au bâton</i>.</p>
+
+<p>Sans doute il doit y avoir aussi en Allemagne, dans toutes ces
+agglomérations de musiciens d'inégale valeur, bien des vanités obscures,
+insoumises et mal contenues; mais je ne me souviens pas (à une seule
+exception près) de les avoir vues lever la tête et prendre la parole;
+peut-être est-ce parce que je n'entends pas l'allemand.</p>
+
+<p>Pour les directeurs de ch&oelig;urs, j'en ai trouvé très peu d'habiles; la
+plupart sont de mauvais pianistes; j'en ai même rencontré un qui ne
+jouait pas du piano du tout, et donnait les intonations en frappant sur
+les touches avec deux doigts de la main droite seulement. Et puis on a
+encore en Allemagne, comme chez nous, conservé l'habitude de réunir
+toutes les voix du ch&oelig;ur dans le même local et sous un seul
+directeur, au lieu d'avoir trois salles d'études et trois maîtres de<a name="page_007" id="page_007"></a>
+chant pour les répétitions préliminaires, et d'isoler ainsi les uns des
+autres, pendant quelques jours, les soprani, les basses et les ténors;
+procédé qui économise le temps et amène dans l'enseignement des diverses
+parties chorales d'excellents résultats. En général, les choristes
+allemands, les ténors surtout, ont des voix plus fraîches et d'un timbre
+plus distingué que celles que nous entendons dans nos théâtres; mais il
+ne faut pas trop se hâter de leur accorder la supériorité sur les
+nôtres, et vous verrez bientôt, si vous voulez bien me suivre dans les
+différentes villes que j'ai visitées, qu'à l'exception de ceux de
+Berlin, de Francfort et de Dresde peut-être, tous les ch&oelig;urs de
+<i>théâtre</i> sont mauvais ou d'une grande médiocrité. Les académies de
+chant doivent, au contraire, être regardées comme une des gloires
+musicales de l'Allemagne; nous tâcherons plus tard de trouver la raison
+de cette différence.</p>
+
+<p>Mon voyage a commencé sous de fâcheux auspices; les contre-temps, les
+malencontres de toute espèce se succédaient d'une façon inquiétante, et
+je vous assure, mon cher ami, qu'il a fallu presque de l'entêtement pour
+le poursuivre et le mener à fin et à bien. J'étais parti de Paris me
+croyant assuré de donner trois concerts dès le début: le premier devait
+avoir lieu à Bruxelles, où j'étais engagé par la Société de la
+Grande-Harmonie; les deux autres étaient déjà annoncés à<a name="page_008" id="page_008"></a> Francfort par
+le directeur du théâtre, qui paraissait y attacher beaucoup d'importance
+et mettre le plus grand zèle à en préparer l'exécution. Et cependant, de
+toutes ces belles promesses, de tout cet empressement, qu'est-il
+résulté? Absolument rien! Voici comment: Madame Nathan-Treillet avait eu
+la bonté de me promettre de venir exprès de Paris pour chanter au
+concert de Bruxelles. Au moment de commencer les répétitions, et après
+de pompeuses annonces de cette soirée musicale, nous apprenons que la
+cantatrice venait de tomber assez gravement malade, et qu'il lui était
+en conséquence impossible de quitter Paris. Madame Nathan-Treillet a
+laissé à Bruxelles de tels souvenirs du temps où elle était prima dona
+au théâtre, qu'on peut dire, sans exagération, qu'elle y est adorée;
+elle y fait fureur, fanatisme; et toutes les symphonies du monde ne
+valent pas pour les Belges une romance de Loïsa-Puget chantée par Madame
+Treillet. A l'annonce de cette catastrophe, la Grande-Harmonie tout
+entière est tombée en syncope, la tabagie attenant à la salle des
+concerts est devenue déserte, toutes les pipes se sont éteintes comme si
+l'air leur eût subitement manqué, les <i>Grands-Harmonistes</i> se sont
+dispersés en gémissant; j'avais beau leur dire pour les consoler: «Mais
+le concert n'aura pas lieu, soyez tranquilles, vous n'aurez pas le
+désagrément<a name="page_009" id="page_009"></a> d'entendre ma musique, c'est une compensation suffisante,
+je pense, à un malheur pareil!» Rien n'y faisait:</p>
+
+<p class="c">Leurs yeux fondaient en pleurs de bière,</p>
+
+<p><i>et nolebant consolari</i>, parce que Madame Treillet n'y était pas. Voilà
+donc le concert à tous les diables; le chef d'orchestre de cette Société
+si grandement harmonique, homme d'un véritable mérite, plein de
+dévouement à l'art, en sa qualité d'artiste éminent, bien qu'il soit peu
+disposé à se livrer au désespoir, lors même que les romances de Mlle
+Puget viendraient à lui manquer, Snel enfin, qui m'avait invité à venir
+à Bruxelles, honteux et confus,</p>
+
+<p class="c">Jurait, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.</p>
+
+<p>Que faire alors? s'adresser à la Société rivale, la Philharmonie,
+dirigée par Bender, le chef de l'admirable musique des Guides; composer
+un brillant orchestre, en réunissant celui du théâtre aux élèves du
+Conservatoire? La chose était facile, grâce aux bonnes dispositions de
+MM. Henssens, Mertz, Wery, et même de M. Fétis, qui tous, dans une
+occasion antérieure, s'étaient empressés d'exercer en ma faveur leur
+influence sur leurs élèves et amis! Mais c'était tout recommencer<a name="page_010" id="page_010"></a> sur
+nouveaux frais, et le temps me manquait, me croyant attendu à Francfort
+pour les deux concerts dont j'ai parlé. Il fallut donc partir, partir
+plein d'inquiétude sur les suites que pouvait avoir l'affreux chagrin
+des <i>dilettanti</i> belges, et me reprochant d'en être la cause innocente
+et humiliée. Heureusement ce remords-là est de ceux qui ne durent guère,
+autant en emporte la vapeur, et je n'étais pas depuis une heure sur le
+bateau du Rhin, admirant le fleuve et ses rives, que déjà je n'y pensais
+plus. Le Rhin! ah! c'est beau! c'est très beau! Vous croyez peut-être,
+mon cher Morel, que je vais saisir l'occasion de faire à son sujet de
+poétiques amplifications? Dieu m'en garde! Je sais trop que mes
+amplifications ne seraient que de prosaïques diminutions, et d'ailleurs
+j'aime à croire pour votre honneur que vous avez lu et relu le beau
+livre de Victor Hugo.</p>
+
+<p>Arrivé à Mayence, je m'informai de la musique militaire autrichienne qui
+s'y trouvait l'année précédente, et qui avait, au dire de Strauss (le
+Strauss de Paris)<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a>
+<a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a> exécuté plusieurs de mes<a name="page_011" id="page_011"></a> ouvertures avec une
+verve, une puissance et un effet prodigieux. Le régiment était parti,
+plus de musique d'harmonie (celle-là était vraiment une grande
+harmonie!), plus de concert possible! (je m'étais figuré pouvoir faire
+en passant cette farce aux habitants de Mayence.)&mdash;Il faut essayer<a name="page_012" id="page_012"></a>
+cependant! Je vais chez Schott, le patriarche des éditeurs du musique.
+Ce digne homme a l'air, comme la Belle-au-bois-dormant, de dormir depuis
+cent ans, et à toutes mes questions il répond lentement en entremêlant
+ses paroles de silences prolongés: «Je ne crois pas... vous ne
+pouvez.... donner un concert... ici... il n'y a<a name="page_013" id="page_013"></a> pas... d'orchestre....
+il n'y a pas de... public.... nous n'avons pas... d'argent!...»</p>
+
+<p>Comme je n'ai pas énormément de... patience, je me dirige au plus vite
+vers le chemin de fer, et je pars pour Francfort. Ne fallait-il pas
+quelque chose encore pour compléter mon irritation!... Ce chemin de fer,
+lui aussi, est tout endormi, il se hâte lentement, il ne marche pas, il
+flâne, et, ce jour-là surtout, il faisait d'interminables <i>points
+d'orgue</i> à chaque station. Mais enfin tout <i>adagio</i> a un terme, et
+j'arrivai à Francfort <i>avant la nuit</i>. Voilà une ville charmante et bien
+éveillée! un air d'activité et de richesse y règne partout; elle est en
+outre bien bâtie, brillante et blanche comme une pièce de cent sous
+toute neuve, et des boulevarts plantés d'arbustes et de fleurs dans le
+style des jardins anglais, forment sa ceinture verdoyante et parfumée.
+Bien que ce fût au mois de décembre, et que la verdure et les fleurs
+eussent dès longtemps disparu, le soleil se jouait d'assez bonne humeur
+entre les bras de la végétation attristée; et, soit par le contraste que
+ces allées si pleines d'air et de lumières offraient avec les rues
+obscures de Mayence, soit par l'espoir que j'avais de commencer enfin
+mes concerts à Francfort, soit par toute autre cause qui se dérobe à
+l'analyse, les mille nuances de la joie et du bonheur chantaient en
+ch&oelig;ur au-dedans de moi, et j'ai fait là une promenade de deux heures<a name="page_014" id="page_014"></a>
+que je n'oublierai de ma vie. A demain les affaires sérieuses! me dis-je
+en rentrant à l'hôtel.</p>
+
+<p>Le jour suivant donc, je me rendis allègrement au théâtre, pensant le
+trouver déjà tout préparé pour mes répétitions. En traversant la place
+sur laquelle il est bâti, et apercevant quelques jeunes gens qui
+portaient des instruments à vent, je les priai, puisqu'ils appartenaient
+sans doute à l'orchestre, de remettre ma carte au maître de chapelle et
+directeur Guhr. En lisant mon nom, ces honnêtes artistes passèrent
+tout-à-coup de l'indifférence à un empressement respectueux qui me fit
+grand bien. L'un d'eux, qui parlait français, prit la parole pour ses
+confrères: «Nous sommes bien heureux de vous voir enfin; M. Guhr nous a
+depuis longtemps annoncé votre arrivée, nous avons exécuté deux fois
+l'ouverture du <i>Roi Lear</i>. Vous ne trouverez pas ici votre orchestre du
+Conservatoire; mais peut-être cependant ne serez-vous pas mécontent!»
+Guhr arrive. C'est un petit homme, à la figure assez malicieuse, aux
+yeux vifs et perçants, son geste est rapide, sa parole brève et
+incisive; on voit qu'il ne doit pas pécher par excès d'indulgence quand
+il est à la tête de son orchestre; tout annonce en lui une intelligence
+et une volonté musicales; c'est un chef. Il parle français, mais pas
+assez vite au gré de son impatience, et il l'entremêle, à chaque phrase,
+de gros jurements, <i>prononcés à l'allemande<a name="page_015" id="page_015"></a></i>, du plus plaisant effet.
+Je les désignerai seulement par des initiales. En m'apercevant:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! S. N. T. T... c'est vous, mon cher! vous n'avez donc pas reçu ma
+lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai écrit à Bruxelles pour vous dire... S. N. T. T...
+Attendez... je ne parle pas bien... un malheur... c'est un grand
+malheur!... Ah! voilà notre régisseur qui me servira d'interprète. (Et
+continuant à parler français):&mdash;Dites à M. Berlioz combien je suis
+contrarié; que je lui avais écrit de ne pas encore venir; que les
+petites Milanollo remplissent le théâtre tous les soirs; que nous
+n'avons jamais vu une pareille fureur du public, S. N. T. T., et qu'il
+faut garder pour un autre moment la grande musique et les grands
+concerts.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Le régisseur</i>: M. Guhr me charge de vous dire, Monsieur, que...</p>
+
+<p>&mdash;<i>Moi</i>: Ne vous donnez pas la peine de le répéter; j'ai très bien, j'ai
+trop bien compris, puisqu'il n'a pas parlé allemand.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Guhr</i>: Ah! ah! ah! j'ai parlé français, S. N. T. T., sans le savoir!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Moi</i>: Vous le savez très-bien, et je sais aussi qu'il faut m'en
+retourner, ou poursuivre témérairement ma route, au risque de trouver
+ailleurs quelques autres enfants prodiges qui me feront encore échec et
+mat.<a name="page_016" id="page_016"></a></p>
+
+<p>&mdash;<i>Guhr</i>: Que faire, mon cher, les enfants font de l'argent, S. N. T.
+T., les romances françaises font de l'argent, les vaudevilles français
+attirent la foule; que voulez-vous? S. N. T. T., je suis directeur, je
+ne puis pas refuser l'argent; mais restez au moins jusqu'à demain, je
+vous ferai entendre <i>Fidelio</i>, par Pichek et Mademoiselle Capitaine, et,
+S. N. T. T., vous me direz votre sentiment sur nos artistes.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Moi</i>: Je les crois excellents, surtout sous votre direction; mais,
+mon cher Guhr, pourquoi tant jurer, croyez-vous que cela me console?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! S. N. T. T., ça se dit <i>en famille</i>. (Il voulait dire
+<i>familièrement</i>.)</p>
+
+<p>Là-dessus le fou rire s'empare de moi, ma mauvaise humeur s'évanouit, et
+lui prenant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, puisque nous sommes <i>en famille</i>, venez boire quelque vin du
+Rhin, je vous pardonne vos petites Milanollo, et je reste pour entendre
+<i>Fidelio</i> et Mademoiselle Capitaine, dont vous m'avez tout l'air de
+vouloir être le lieutenant.</p>
+
+<p>Nous convînmes que je partirais deux jours après pour Stuttgardt, où je
+n'étais point attendu cependant, pour tenter la fortune auprès de
+Lindpaintner et du roi de Wurtemberg. Il fallait ainsi donner aux
+Francfortois le temps de reprendre leur sang-froid et d'oublier un peu
+les délirantes<a name="page_017" id="page_017"></a> émotions à eux causées par le violon des deux charmantes
+s&oelig;urs, que j'avais le premier applaudies et louées à Paris, mais qui
+alors, à Francfort, m'incommodaient étrangement.</p>
+
+<p>Et le lendemain, j'entendis Fidelio. Cette représentation est une des
+plus belles que j'aie vues en Allemagne; Guhr avait raison de me la
+proposer pour compensation à mon désappointement; j'ai rarement éprouvé
+une jouissance musicale plus complète.</p>
+
+<p>Mlle Capitaine, dans le rôle de Fidelio (Eléonore), me parut posséder
+les qualités musicales et dramatiques exigées par la belle création de
+Beethoven. Le timbre de sa voix a un caractère spécial qui la rend
+parfaitement propre à l'expression des sentiments profonds, contenus,
+mais toujours prêts à faire explosion, comme ceux qui agitent le c&oelig;ur
+de l'héroïque épouse de Florestan. Elle chante simplement, très juste,
+et son jeu ne manque jamais de naturel. Dans la fameuse scène du
+pistolet, elle ne remue pas violemment la salle, comme faisait avec son
+rire convulsif et nerveux, Mme Schr&oelig;der-Devrient, quand nous la vîmes
+à Paris, jeune encore, il y a seize ou dix-sept ans; elle captive
+l'attention, elle sait émouvoir par d'autres moyens. Mlle Capitaine
+n'est point une cantatrice dans l'acception brillante du mot; mais de
+toutes les femmes que j'ai entendues en Allemagne dans l'opéra de
+genre,<a name="page_018" id="page_018"></a> c'est à coup sûr celle que je préférerais; et je n'en avais
+jamais ouï parler. Quelques autres m'ont été citées d'avance comme des
+talents supérieurs, que j'ai trouvées parfaitement détestables.</p>
+
+<p>Je ne me rappelle malheureusement pas le nom du ténor chargé du rôle de
+Florestan. Il a certes de belles qualités, sans que sa voix ait rien de
+bien remarquable. Il a dit l'air si difficile de la prison, non pas de
+manière à me faire oublier Haitzinger qui s'y élevait à une hauteur
+prodigieuse, mais assez bien pour mériter les applaudissements d'un
+public moins froid que celui de Francfort. Quant à Pichek que j'ai pu
+apprécier mieux quelques mois après dans le Faust de Spohr, il m'a
+réellement fait connaître toute la valeur de ce rôle du gouverneur que
+nous n'avons jamais pu comprendre à Paris; et je lui dois pour cela seul
+une véritable reconnaissance. Pichek est un artiste; il a sans doute
+fait des études sérieuses, mais la nature l'a beaucoup favorisé. Il
+possède une magnifique voix de baryton, mordante, souple, juste et assez
+étendue; sa figure est noble, sa taille élevée, il est jeune et plein de
+feu! Quel malheur qu'il ne sache que l'allemand! Les choristes du
+théâtre de Francfort m'ont semblé bons, leur exécution est soignée,
+leurs voix sont fraîches, ils laissent rarement échapper des intonations
+fausses, je les voudrais seulement un<a name="page_019" id="page_019"></a> peu plus nombreux. Dans ces
+ch&oelig;urs d'une quarantaine de voix réside toujours une certaine âpreté
+qu'on ne trouve pas dans les grandes masses. Ne les ayant pas vus à
+l'étude d'un nouvel ouvrage, je ne puis dire si les choristes
+francfortois sont lecteurs et musiciens; je dois reconnaître seulement
+qu'ils ont rendu d'une façon très satisfaisante le premier ch&oelig;ur <i>des
+prisonniers</i> (en <i>ut</i> majeur), morceau doux qu'il faut absolument
+<i>chanter</i>, et mieux encore le grand final où dominent l'enthousiasme et
+l'énergie. Quant à l'orchestre, en le considérant comme un simple
+orchestre de théâtre, je le déclare excellent, admirable de tout point;
+aucune nuance ne lui échappe, les timbres divers s'y fondent dans un
+harmonieux ensemble tout-à-fait exempt de duretés, il ne chancelle
+jamais, tout frappe d'aplomb: on dirait d'un seul instrument. L'extrême
+habileté de Guhr à le conduire et sa sévérité aux répétitions sont pour
+beaucoup, sans doute, dans ce précieux résultat. Voici comment il est
+composé: 8 premiers violons,&mdash;8 seconds,&mdash;4 altos,&mdash;5 violoncelles,&mdash;4
+contrebasses,&mdash;2 flûtes,&mdash;2 hautbois,&mdash;2 clarinettes,&mdash;2 bassons,&mdash;4
+cors,&mdash;2 trompettes,&mdash;3 trombones,&mdash;1 timbalier. Cet ensemble de 47
+musiciens se retrouve, à quelques très-petites différences près, dans
+toutes les villes allemandes du second ordre. Il en est de même de sa
+disposition,<a name="page_020" id="page_020"></a> qui est celle-ci: Les violons, altos et violoncelles
+réunis, occupent le côté droit de l'orchestre; les contrebasses sont
+placées en ligne droite, dans le milieu, tout contre la rampe; les
+flûtes, hautbois, clarinettes, bassons, cors et trompettes, forment, au
+côté gauche, le groupe rival des instruments à archet; les timbales et
+les trombones sont relégués seuls à l'extrémité du côté droit. N'ayant
+pas pu mettre cet orchestre à la rude épreuve des études symphoniques,
+je ne puis rien dire de sa rapidité de conception, de ses aptitudes au
+style accidenté, humoristique, de sa solidité rhythmique, etc., etc.,
+mais Guhr m'a assuré qu'il était également bon au concert et au théâtre.
+Je dois le croire, Guhr n'étant pas de ces pères disposés à trop admirer
+leurs enfants. Les violons appartiennent à une excellente école; les
+basses ont beaucoup de son; je ne connais pas la valeur des altos, leur
+rôle étant assez obscur dans les opéras que j'ai vu représenter à
+Francfort. Les instruments à vent sont exquis dans l'ensemble; je
+reprocherai seulement aux cors le défaut, très commun en Allemagne, de
+faire souvent <i>cuivrer</i> le son en forçant surtout les notes hautes. Ce
+mode d'émission dénature le timbre du cor; il peut dans certaines
+occasions, il est vrai, être d'un excellent effet, mais il ne saurait,
+je pense, être adopté méthodiquement dans l'école de l'instrument, et le
+son un peu voilé, mais pur et noble<a name="page_021" id="page_021"></a> de nos cors français, me paraît
+infiniment préférable.</p>
+
+<p>A la fin de cette excellente représentation d'un chef-d'&oelig;uvre du
+maître incomparable, dix ou douze auditeurs daignèrent, en s'en allant,
+accorder quelques applaudissements... et ce fut tout. J'étais indigné
+d'une telle froideur, et comme quelqu'un cherchait à me persuader que si
+l'auditoire avait peu applaudi, il n'en admirait et n'en sentait pas
+moins les beautés de l'&oelig;uvre:</p>
+
+<p>«Non, dit Guhr, ils ne comprennent rien, rien du tout, S. N. T. T., il a
+raison, c'est un public de bourgeois.»</p>
+
+<p>J'avais aperçu ce soir-là, dans une loge, mon ancien ami Ferdinand
+Hiller, qui a longtemps habité Paris, où les connaisseurs citent encore
+souvent sa haute capacité musicale. Nous eûmes bien vite renouvelé
+connaissance et repris nos allures de camarades. Hiller s'occupe d'un
+opéra pour le théâtre de Francfort; il écrivit, il y a deux ans, un
+oratorio, <i>La chute de Jérusalem</i>, qu'on a exécuté plusieurs fois avec
+beaucoup de succès. Il donne fréquemment des concerts, où l'on entend,
+avec des fragments de cet ouvrage considérable, diverses compositions
+instrumentales qu'il a produites dans ces derniers temps, et dont on dit
+le plus grand bien. Malheureusement, quand je suis allé à Francfort, il
+s'est toujours trouvé que les concerts d'Hiller avaient lieu le
+lendemain du<a name="page_022" id="page_022"></a> jour où j'étais obligé de partir, de sorte que je ne puis
+citer à son sujet que l'opinion d'autrui, ce qui me met tout-à-fait à
+l'abri du reproche de camaraderie. A son dernier concert il fit
+entendre, en fait de nouveautés, une ouverture qui fut chaudement
+accueillie, et plusieurs morceaux pour quatre voix d'hommes et un
+<i>soprano</i>, dont l'effet, dit-on, est de la plus piquante originalité.</p>
+
+<p>Il y a à Francfort une institution musicale qu'on a citée devant moi
+plusieurs fois avec éloges: c'est l'Académie de chant de Sainte-Cécile.
+Elle passe pour être aussi bien composée que nombreuse; cependant,
+n'ayant point été admis à l'examiner, je dois me renfermer, à son sujet,
+dans une réserve absolue.</p>
+
+<p>Bien que le <i>bourgeois</i> domine à Francfort dans la masse du public, il
+me semble impossible, eu égard au grand nombre de personnes de la haute
+classe qui s'occupent sérieusement de musique, qu'on ne puisse réunir un
+auditoire intelligent et capable de goûter les grandes productions de
+l'art. En tout cas, je n'ai pas eu l'occasion d'en faire l'expérience.</p>
+
+<p>Il faut maintenant, mon cher Morel, que je rassemble mes souvenirs sur
+Lindpaintner et la chapelle de Stuttgardt. J'y trouverai le sujet d'une
+seconde lettre, mais celle-ci ne vous sera point adressée; ne dois-je
+pas répondre aussi à ceux de nos amis qui se sont montrés comme vous
+avides<a name="page_023" id="page_023"></a> de connaître les détails de mon exploration germanique?</p>
+
+<p><i>Adieu.</i></p>
+
+<p class="top5"><i>P. S.</i> Avez-vous publié quelque nouveau morceau de chant? On ne parle
+partout que du succès de vos dernières mélodies. J'ai entendu hier le
+rondeau syllabique <i>Page et Mari</i>, que vous avez composé sur les paroles
+du fils d'Alexandre Dumas. Je vous déclare que c'est fin, coquet,
+piquant et charmant. Vous n'écrivîtes jamais rien de si bien en ce
+genre. Ce rondo aura une vogue insupportable; vous serez mis au pilori
+des orgues de Barbarie et vous l'aurez bien mérité.</p>
+
+<p><a name="page_024" id="page_024"></a></p>
+
+<p><a name="page_025" id="page_025"></a></p>
+
+<h3><a name="II" id="II"></a>II<br /><br />A M. GIRARD, CHEF D'ORCHESTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.</h3>
+
+<p><a name="page_026" id="page_026"></a></p>
+
+<p><a name="page_027" id="page_027"></a></p>
+
+<h5>Stuttgardt, Hechingen.</h5>
+
+<p>La première chose que j'avais à faire avant de quitter Francfort pour
+m'aventurer dans le royaume de Wurtemberg, c'était de bien m'informer
+des moyens d'exécution que je devais trouver à Stuttgardt, de composer
+un programme de concert en conséquence, et de n'emporter que la musique
+strictement nécessaire pour l'exécuter. Il faut que vous sachiez, mon
+cher Girard, que l'une des grandes difficultés de mon voyage en
+Allemagne, et celle qu'on pouvait le moins aisément prévoir, était dans
+les dépenses énormes du transport de ma musique. Vous le comprendrez
+sans peine en apprenant que cette masse de parties séparées d'orchestre
+et de ch&oelig;urs, manuscrites, lithographiées ou gravées, pesait plus<a name="page_028" id="page_028"></a> de
+cinq cents livres, et que j'étais obligé de m'en faire suivre à grands
+frais presque partout, en la plaçant dans les fourgons de la poste.
+Cette fois seulement, incertain si après ma visite à Stuttgardt j'irais
+à Munich, ou si je reviendrais à Francfort pour me diriger ensuite vers
+le Nord, je n'emportai que deux symphonies, une ouverture et quelques
+morceaux de chant, laissant tout le reste à ce malheureux Guhr, qui
+devait, à ce qu'il paraît, être embarrassé d'une manière ou d'une autre
+par ma musique.</p>
+
+<p>La route de Francfort à Stuttgardt n'offre rien d'intéressant, et en la
+parcourant je n'ai point eu d'<i>impressions</i> que je puisse vous raconter:
+pas le moindre site romantique à décrire, pas de forêt sombre, pas de
+couvent, pas de chapelle isolée, point de torrents, pas de grand bruit
+nocturne, pas même celui des moulins à foulons de Don Quichotte; ni
+chasseurs, ni laitières, ni jeune fille éplorée, ni génisse égarée, ni
+enfant perdu, ni mère éperdue, ni pasteur, ni voleur, ni mendiant, ni
+brigand; enfin, rien que le clair de lune, le bruit des chevaux et les
+ronflements du conducteur endormi. Par ci par là quelques laids paysans
+couverts d'un large chapeau à trois cornes, et vêtus d'une immense
+redingote de toile jadis blanche, dont les pans, démesurément longs,
+s'embarrassent entre leurs jambes boueuses, costume qui leur donné
+l'aspect de curés de village en<a name="page_029" id="page_029"></a> grand négligé. Voilà tout! La première
+personne que j'avais à voir en arrivant à Stuttgardt, la seule même que
+de lointaines relations, nouées par l'intermédiaire d'un ami commun,
+pouvaient me faire supposer bien disposée pour moi, était le docteur
+Schilling, auteur d'un grand nombre d'ouvrages théoriques et critiques
+sur l'art musical. Ce titre de <i>docteur</i>, que presque tout le monde
+porte en Allemagne, m'avait fait assez mal augurer de lui. Je me
+figurais quelque vieux pédant, avec des lunettes, une perruque rousse,
+une vaste tabatière, toujours à cheval sur la fugue et le contrepoint,
+ne parlant que de Bach et de Marpurgh, poli extérieurement peut-être,
+mais au fond plein de haine pour la musique moderne en général, et
+d'horreur pour la mienne en particulier; enfin quelque fesse-mathieu
+musical. Voyez comme on se trompe: M. Schilling n'est pas vieux, il ne
+porte pas de lunettes, il a de fort beaux cheveux noirs, il est plein de
+vivacité, parle vite et fort, comme à coups de pistolet; il fume et ne
+prise pas; il m'a très-bien reçu, m'a indiqué dès l'abord tout ce que
+j'avais à faire pour parvenir à donner un concert, ne m'a jamais dit un
+mot de fugue ni de canon, n'a manifesté de mépris ni pour <i>les
+Huguenots</i> ni pour <i>Guillaume Tell</i>, et n'a point montré d'aversion pour
+ma musique avant de l'avoir entendue.</p>
+
+<p>D'ailleurs la conversation n'était rien moins<a name="page_030" id="page_030"></a> que facile entre nous
+quand il n'y avait pas d'interprète, M. Schilling parlant le français à
+peu près comme je parle l'allemand. Impatienté de ne pouvoir se faire
+comprendre:</p>
+
+<p>&mdash;Parlez-vous anglais, me dit-il un jour?</p>
+
+<p>&mdash;J'en sais quelques mots; et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi... non! Mais l'italien, savez-vous l'italien?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Si, un poco. Come si chiama il direttore del teatro?</i></p>
+
+<p>&mdash;Ah! diable! pas parler italien non plus!...</p>
+
+<p>Je crois, Dieu me pardonne, que si j'eusse déclaré ne comprendre ni
+l'anglais ni l'italien, le bouillant docteur avait envie de jouer avec
+moi dans ces deux langues la scène du <i>Médecin malgré lui</i>: <i>Arcithuram,
+catalamus, nominativo, singulariter; est ne oratio latinas?</i></p>
+
+<p>Nous en vînmes à essayer du latin, et à nous entendre tant bien que mal,
+non sans quelques <i>arcithuram</i>, <i>catalamus</i>. Mais on conçoit que
+l'entretien devait être un peu pénible et ne roulait pas précisément sur
+les <i>Idées</i> de Herder, ni sur la <i>Critique de la raison pure</i> de Kant.
+Enfin, M. Schilling sut me dire que je pouvais donner mon concert au
+théâtre ou dans une salle destinée aux solennités musicales de cette
+nature, et qu'on nomme salle de la Redoute. Dans le premier cas, outre
+l'avantage, énorme dans une ville comme Stuttgardt, de la présence du
+Roi et de la<a name="page_031" id="page_031"></a> cour, qu'il me croyait assuré d'obtenir, j'aurais encore
+une exécution gratuite, sans avoir à m'occuper des billets, ni des
+annonces, ni d'aucun des autres détails matériels de la soirée. Dans le
+second, j'aurais à payer l'orchestre, à m'occuper de tout, et le Roi ne
+viendrait pas; il n'allait jamais dans la salle de concert. Je suivis
+donc le conseil du docteur, et m'empressai d'aller présenter ma requête
+à M. le baron de Topenhaïm, grand-maréchal de la cour et intendant du
+théâtre. Il me reçut avec une urbanité charmante, m'assurant qu'il
+parlerait le soir même au Roi de ma demande, et qu'il croyait qu'elle me
+serait accordée.</p>
+
+<p>«Je vous ferai observer cependant, ajouta-t-il, que la salle de la
+Redoute est la seule bonne et bien disposée pour les concerts, et que le
+théâtre, au contraire, est d'une si mauvaise sonorité, qu'on a depuis
+longtemps renoncé à y faire entendre aucune composition instrumentale de
+quelque importance!»</p>
+
+<p>Je ne savais trop que répondre ni à quoi m'arrêter. Allons voir
+Lindpaintner, me dis-je; celui-là est et doit être l'arbitre souverain.
+Je ne saurais vous dire, mon cher Girard, quel bien me fit ma première
+entrevue avec cet excellent artiste. Au bout de cinq minutes, il nous
+sembla être liés ensemble depuis dix ans. Lindpaintner m'eut bientôt
+éclairé sur ma position.</p>
+
+<p>«D'abord, me dit-il, il faut vous détromper sur<a name="page_032" id="page_032"></a> l'importance musicale
+de notre ville; c'est une résidence royale, il est vrai, mais il n'y a
+ni argent, ni public. (Aye! aye! Je pensai à Mayence et au père Schott.)
+Pourtant, puisque vous voilà, il ne sera pas dit que nous vous aurons
+laissé partir sans exécuter quelques-unes de vos compositions, que nous
+sommes si curieux de connaître. Voilà ce qu'il y a à faire: Le théâtre
+ne vaut rien, absolument rien pour la musique. La question de la
+présence du Roi n'est d'aucune valeur; Sa Majesté n'allant jamais au
+concert, ne paraîtra pas au vôtre en quelque lieu que vous le donniez.
+Ainsi donc prenez la salle de la Redoute, dont la sonorité est
+excellente et où rien ne manque pour l'effet de l'orchestre. Quant aux
+musiciens vous aurez seulement à verser une petite somme de 80 fr. pour
+leur caisse des pensions, et tous, sans exception, se feront un devoir
+et un honneur, non-seulement d'exécuter, mais de répéter <i>plusieurs
+fois</i> vos &oelig;uvres, sous votre direction. Venez ce soir entendre le
+<i>Freyschütz</i>; dans un entr'acte je vous présenterai à la chapelle, et
+vous verrez si j'ai tort de vous répondre de sa bonne volonté.»</p>
+
+<p>Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Lindpaintner me présenta aux
+artistes, et après qu'il eut traduit une petite allocution que je crus
+devoir leur adresser, mes doutes et mes<a name="page_033" id="page_033"></a> inquiétudes disparurent:
+j'avais un orchestre.</p>
+
+<p>J'avais un orchestre composé à peu près comme celui de Francfort, et
+jeune, et plein de vigueur et de feu. Je le vis bien à la manière dont
+toute la partie instrumentale du chef-d'&oelig;uvre de Weber fut exécutée.
+Les ch&oelig;urs me parurent assez ordinaires, peu nombreux et peu
+attentifs à rendre les nuances principales, si bien connues cependant,
+de cette admirable partition. Ils chantaient toujours <i>mezzo-forte</i>, et
+paraissaient assez ennuyés de la tâche qu'ils remplissaient. Pour les
+acteurs ils étaient presque tous d'une honnête médiocrité. Je ne me
+rappelle le nom d'aucun d'eux. La prima dona (Agathe) a une voix assez
+sonore, mais dure et peu flexible; la seconde femme (Annette) vocalise
+plus aisément, mais chante souvent faux; le baryton (Gaspard) est, je
+crois, ce que le théâtre de Stuttgardt possède de mieux. J'ai entendu
+ensuite cette troupe chantante dans la <i>Muette de Portici</i> sans changer
+d'opinion à son égard. Lindpaintner, en conduisant l'exécution de ces
+deux opéras, m'a étonné par la rapidité qu'il donnait au mouvement de
+certains morceaux. J'ai vu plus tard que beaucoup de maîtres de chapelle
+allemands ont, à cet égard, la même manière de sentir; tels sont, entre
+autres, Mendelssohn, Krebs et Guhr. Pour les mouvements du <i>Freyschütz</i>,
+je ne puis rien dire: ils en ont, sans doute, beaucoup mieux que moi les
+véritables traditions;<a name="page_034" id="page_034"></a> mais quant à <i>la Muette</i>, à <i>la Vestale</i>, à
+<i>Moïse</i> et aux <i>Huguenots</i>, qui ont été montés sous les yeux des auteurs
+à Paris, et dont les mouvements se sont conservés tels qu'ils furent
+donnés aux premières représentations, j'affirme que la précipitation
+avec laquelle j'en ai entendu exécuter certaines parties à Stuttgardt, à
+Leipzig, à Hambourg et à Francfort, est une infidélité d'exécution;
+infidélité involontaire, sans doute, mais véritablement contraire à
+l'intention des compositeurs et nuisible à l'effet. On croit pourtant en
+France que les Allemands ralentissent tous nos mouvements.</p>
+
+<p>L'orchestre de Stuttgardt, possède: 16 violons, 4 altos, 4 violoncelles,
+4 contrebasses, et les instruments à vent et à percussion nécessaires à
+l'exécution de la plupart des opéras modernes. Mais il a de plus une
+excellente harpe (M. Krüger), et c'est, pour l'Allemagne, une véritable
+rareté. L'étude de ce bel instrument y est négligée d'une façon ridicule
+et même barbare, sans qu'on en puisse découvrir la raison. Je penche
+même à croire qu'il en fut toujours ainsi, en considérant qu'aucun des
+grands maîtres de l'école allemande n'en a fait usage. On ne trouve
+point de harpe dans les &oelig;uvres de Mozart; il n'y en a ni dans <i>Don
+Juan</i>, ni dans <i>Figaro</i>, ni dans <i>la Flûte enchantée</i>, ni dans <i>le
+Sérail</i>, ni dans <i>Idoménée</i>, ni dans <i>Cosi fan Tutte</i>, ni dans ses
+messes, ni dans ses symphonies. Weber s'en<a name="page_035" id="page_035"></a> est également abstenu
+partout; Haydn et Beethoven sont dans le même cas; Gluck seul a écrit
+dans <i>Orphée</i> une partie de harpe très-facile, pour <i>une main</i>, et
+encore cet opéra fut-il composé et représenté en Italie. Il y a
+là-dedans quelque chose qui m'étonne et m'irrite en même temps!... C'est
+une honte pour les orchestres allemands, qui tous devraient avoir au
+moins deux harpes, maintenant surtout qu'ils exécutent les opéras venus
+de France et d'Italie, où elles sont si souvent employées.</p>
+
+<p>Les violons de Stuttgardt sont excellents; on voit qu'ils sont pour la
+plupart élève du <i>concert-meister</i> Molique, dont nous avons, il y a
+quelques années, admiré au Conservatoire de Paris le jeu vigoureux, le
+style large et sévère, bien que peu nuancé, et les savantes
+compositions. Molique, au théâtre et aux concerts, occupant le premier
+pupitre des violons, n'a donc à diriger en grande partie que ses élèves,
+qui professent pour lui un respect et une admiration parfaitement
+motivés. De là une précieuse exactitude dans l'exécution, exactitude due
+à l'unité de sentiment et de méthode, autant qu'à l'attention des
+violonistes.</p>
+
+<p>Je dois signaler parmi eux, le second maître de concert Habenhaïm,
+artiste distingué sous tous les rapports, et dont j'ai entendu une
+cantate d'un style mélodique expressif, d'une harmonie pure, et
+très-bien instrumentée.<a name="page_036" id="page_036"></a></p>
+
+<p>Les autres instruments à archet ont une valeur si non égale à celle des
+violons, au moins suffisante pour qu'on doive les compter pour bons.
+J'en dirai autant des instruments à vent: la première clarinette et le
+premier hautbois sont excellents. L'artiste qui joue la partie de
+première flûte (M. Krüger père) se sert malheureusement d'un ancien
+instrument qui laisse beaucoup à désirer pour la pureté du son en
+général, et pour la facilité d'émission des notes aiguës. M. Krüger
+devrait aussi se tenir en garde contre le penchant qui l'entraîne
+parfois à faire des <i>trilles</i> et des <i>grupetti</i> là où l'auteur s'est
+bien gardé d'en écrire.</p>
+
+<p>Le premier basson, M. Neukirchner, est un virtuose de première force qui
+s'attache peut-être trop à faire parade de grandes difficultés; il joue
+en outre sur un basson tellement mauvais que des intonations douteuses
+viennent à chaque instant blesser l'oreille et empêcher l'effet des
+phrases même les mieux rendues par l'exécutant. On distingue parmi les
+cors, M. Schuncke; il fait aussi comme ses confrères de Francfort, un
+peu trop <i>cuivrer</i> le son des notes élevées. Les cors à cylindres (ou
+chromatiques) sont exclusivement employés à Stuttgardt. L'habile facteur
+Ad. Sax, actuellement établi à Paris, a démontré surabondamment la
+supériorité de ce système sur celui des pistons, à peu près abandonné à
+cette<a name="page_037" id="page_037"></a> heure dans toute l'Allemagne, pendant que celui des cylindres
+pour les cors, trompettes, bombardons, bass-tuba, y devient d'un usage
+général. Les Allemands appellent instruments à <i>soupape</i> (<i>Ventil-horn</i>,
+<i>Ventil-trompeten</i>) ceux auxquels ce mécanisme est appliqué. J'ai été
+surpris de ne pas le voir adopté pour les trompettes dans la musique
+militaire, assez bonne d'ailleurs, de Stuttgardt; on en est encore là
+aux trompettes à deux pistons, instruments fort imparfaits et bien loin,
+pour la sonorité et la qualité du timbre, des trompettes à cylindres
+dont on se sert à présent partout ailleurs. Je ne parle pas de Paris;
+nous y viendrons dans quelque dix ans.</p>
+
+<p>Les trombones sont d'une belle force; le premier (M. Schrade), qui fit,
+il y a quatre ans, partie de l'orchestre du concert Vivienne, à Paris,
+est un véritable talent. Il possède à fond son instrument, se joue des
+plus grandes difficultés, tire du trombone-ténor un son magnifique; je
+pourrais même dire <i>des sons</i>, puisqu'il sait, au moyen d'un procédé non
+encore expliqué, produire trois et quatre notes à la fois, comme ce
+jeune corniste dont toute la presse musicale s'est récemment occupée à
+Paris. Schrade, dans un point d'orgue d'une fantaisie qu'il a exécutée
+en public à Stuttgardt, a fait entendre simultanément, et à la surprise
+générale, les quatre notes de l'accord de septième dominante du ton de
+<i>si b</i>, ainsi disposées:<a name="page_038" id="page_038"></a>
+</p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td rowspan="4"><span
+style="font-size:400%;">{</span></td><td class="rt"><i>mi b &nbsp;</i></td></tr>
+<tr><td class="rt"><i>la</i></td></tr>
+<tr><td class="rt"><i>ut</i></td></tr>
+<tr><td class="rt"><i>fa</i></td></tr>
+</table>
+
+<p>C'est aux acousticiens qu'il appartient de donner la raison de ce
+nouveau phénomène de la résonnance des tubes sonores; à nous autres
+musiciens de le bien étudier et d'en tirer parti si l'occasion s'en
+présente.</p>
+
+<p>Un autre mérite de l'orchestre de Stuttgardt, mérite que j'ai rarement
+rencontré ailleurs au même degré, c'est qu'il n'est composé que de
+lecteurs intrépides, que rien ne trouble, que rien ne déconcerte, qui
+lisent à la fois la note et la nuance, qui à la première vue ne laissent
+échapper ni un <i>P</i> ni un <i>F</i>, ni un <i>mezzo forte</i>, ni un <i>smorzando</i>,
+sans l'indiquer. Ils sont en outre rompus à tous les caprices du rhythme
+et de la mesure, ne se cramponnent pas toujours aux temps forts, et
+savent, sans hésiter, accentuer les temps faibles et passer d'une
+syncope à une autre sans embarras et sans avoir l'air d'exécuter un
+pénible tour de force. En un mot, leur éducation musicale est complète
+sous tous les rapports. J'ai pu reconnaître en eux ces précieuses
+qualités dès la première répétition de mon concert. J'avais choisi pour
+celui-là la <i>Symphonie fantastique</i> et l'ouverture des <i>Francs-Juges</i>.
+Vous savez combien ces deux ouvrages contiennent de difficultés
+rhythmiques, de phrases syncopées, de syncopes croisées, de groupes de
+quatre notes superposés<a name="page_039" id="page_039"></a> à des groupes de trois, etc., etc.; toutes
+choses qu'aujourd'hui, au Conservatoire, nous jetons vigoureusement à la
+tête du public, mais qu'il nous a fallu travailler pourtant, et beaucoup
+et longtemps. J'avais donc lieu de craindre une foule d'erreurs à
+différents passages de l'ouverture et du final de la <i>Symphonie</i>; je
+n'ai pas eu à en relever <i>une seule</i>, tout a été <i>vu</i> et <i>lu</i> et
+<i>vaincu</i> du premier coup. Mon étonnement était extrême. Le vôtre ne sera
+pas moindre, si je vous dis que nous avons monté cette damnée
+<i>Symphonie</i> et le reste du programme en deux répétitions. L'effet eût
+même été très-satisfaisant, si les maladies vraies ou simulées ne
+m'eussent enlevé <i>la moitié</i> des violons le jour du concert. Me
+voyez-vous, avec quatre premiers violons et quatre seconds, pour lutter
+avec tous ces instruments à vent et à percussion? Car l'épidémie avait
+épargné le reste de l'orchestre, et il ne manquait rien, rien que la
+<i>moitié</i> des violons!... Oh! en pareil cas, je ferais comme Max dans le
+<i>Freyschütz</i>, et pour obtenir des violons, je signerais un pacte avec
+tous les diables de l'enfer. C'était d'autant plus navrant et irritant,
+que, malgré les prédictions de Lindpaintner, le Roi et la cour étaient
+venus. Nonobstant cette défection de quelques pupitres, l'exécution fut,
+sinon puissante (c'était chose impossible), au moins intelligente,
+exacte et chaleureuse. Les morceaux de la <i>Symphonie fantastique</i> qui
+produisirent<a name="page_040" id="page_040"></a> le plus d'effet furent l'adagio (<i>la Scène aux Champs</i>),
+et le final (<i>le Sabbat</i>). L'ouverture fut chaudement accueillie; quant
+à la <i>Marche des Pèlerins</i> d'<i>Harold</i>, qui figurait aussi dans le
+programme, elle passa presque inaperçue. Il en a été de même encore dans
+une autre occasion, où j'avais eu l'imprudence de la faire entendre
+<i>isolément</i>, tandis que partout où j'ai donné <i>Harold</i> en entier, ou au
+moins les trois premières parties de cette symphonie, la marche a été
+accueillie comme elle l'est à Paris, et souvent redemandée. Nouvelle
+preuve de la nécessité de ne pas morceler certaines compositions, et de
+ne les produire que dans leur jour et sous le point de vue qui leur est
+propre.</p>
+
+<p>Faut-il vous dire maintenant qu'après le concert je reçus toutes sortes
+de félicitations de la part du Roi, de M. le comte Neiperg, et du prince
+Jérôme Bonaparte? Pourquoi pas? On sait que les princes sont en général
+d'une bienveillance extrême pour les artistes étrangers, et je ne
+manquerais réellement de modestie que si j'allais vous répéter ce que
+m'ont dit quelques-uns des musiciens le soir même et les jours suivants.
+D'ailleurs, pourquoi ne pas manquer de modestie? Pour ne pas faire
+grogner quelques mauvais dogues à la chaîne, qui voudraient mordre
+quiconque passe en liberté devant leur chenil? Cela vaut bien la peine
+d'aller employer de vieilles formules et jouer une comédie dont personne
+n'est dupe!<a name="page_041" id="page_041"></a> La vraie modestie consisterait, non-seulement à ne pas
+parler de soi, mais à ne pas en faire parler; en un mot, à ne pas
+attirer sur soi l'attention publique, à ne rien dire, à ne rien écrire,
+à ne rien faire, à se cacher, à ne pas vivre. N'est-ce pas là une
+absurdité?.... Et puis j'ai pris le parti de tout avouer, heur et
+malheur; j'ai commencé déjà dans ma précédente lettre, et je suis prêt à
+continuer dans celle-ci. Ainsi je crains fort que Lindpaintner, qui est
+un maître, et dont j'ambitionnais beaucoup le suffrage, approuvant dans
+tout cela <i>l'ouverture</i> seulement, n'ait profondément abominé la
+symphonie; je parierais que Molique n'a rien approuvé. Quant au docteur
+Schilling, je <i>suis sûr</i> qu'il a tout trouvé exécrable, et qu'il a été
+bien honteux d'avoir fait les premières démarches pour produire à
+Stuttgardt un brigand de mon espèce, véhémentement soupçonné d'avoir
+violé la musique, et qui, s'il parvient à lui inspirer sa passion de
+l'air libre et du vagabondage, fera de la chaste muse une sorte de
+bohémienne, moins Esméralda qu'Héléna Mac Grégor, virago armée, dont les
+cheveux flottent au vent, dont la sombre tunique étincelle de brillants
+colifichets, qui bondit pieds nus sur les roches sauvages, qui rêve au
+bruit des vents et de la foudre, et dont le noir regard épouvante les
+femmes et trouble les hommes sans leur inspirer l'amour.<a name="page_042" id="page_042"></a></p>
+
+<p>Aussi Schilling, en sa qualité de conseiller du prince de
+Hoënzollern-Hechingen, n'a pas manqué d'écrire à Son Altesse et de lui
+proposer, pour la divertir, le <i>curieux-sauvage</i>, plus convenable dans
+la Forêt-Noire que dans une ville civilisée. Et le sauvage, curieux de
+tout connaître, au reçu d'une invitation rédigée en termes aussi
+obligeants que choisis par M. le baron de Billing, conseiller intime du
+prince, s'est acheminé, à travers la neige et les grands bois de sapins,
+vers la petite ville d'Hechingen, sans trop s'inquiéter de ce qu'il
+pourrait y faire. Cette excursion dans la Forêt-Noire m'a laissé un
+confus mélange de souvenirs joyeux, tristes, doux et pénibles, que je ne
+saurais évoquer sans un serrement de c&oelig;ur presque inexplicable. Le
+froid, le double deuil noir et blanc étendu sur les montagnes, le vent
+qui mugissait sous ces pins frissonnants, le travail secret du
+ronge-c&oelig;ur si actif dans la solitude, un triste épisode d'un
+douloureux roman lu pendant le voyage.... Puis l'arrivée à Hechingen,
+les gais visages, l'amabilité du prince, les fêtes du premier jour de
+l'an, le bal, le concert, les rires fous, les projets de se revoir à
+Paris, et.... les adieux.... et le départ.... Oh! je souffre!.... Quel
+diable m'a poussé à vous faire ce récit, qui ne présente pourtant, comme
+vous l'allez voir, aucun incident émouvant ni romanesque.... Mais je
+suis ainsi fait, que je souffre<a name="page_043" id="page_043"></a> parfois,&mdash;sans motif apparent,&mdash;comme,
+pendant certains états électriques de l'atmosphère, les feuilles des
+arbres remuent sans qu'il fasse de <span style="white-space:nowrap;">vent.&mdash;......&mdash;......&mdash;Heureusement,</span>
+mon cher Girard, vous me connaissez de longue date, et vous ne trouverez
+pas trop ridicule cette <i>exposition</i> sans <i>péripétie</i>, cette
+<i>introduction</i> sans <i>allegro</i>, ce <i>sujet</i> sans <i>fugue</i>!&mdash;Ah! ma foi! un
+sujet sans fugue, avouez-le, c'est une rare bonne fortune? Et nous avons
+lu tous les deux plus de mille fugues qui n'ont pas de sujets, sans
+compter celles qui n'ont que de mauvais sujets. Allons! voilà ma
+mélancolie qui s'envole, grâce à l'intervention de la fugue (vieille
+radoteuse qui si souvent a fait venir l'ennui), j'essuie la larme qui
+pendait à mon &oelig;il gauche, et..... je vous raconte Hechingen.</p>
+
+<p>Quand je disais tout à l'heure que c'est une petite ville, j'exagerais
+géographiquement son importance. Hechingen n'est qu'un grand village,
+tout au plus un bourg, bâti sur une côte assez escarpée, à peu près
+comme la portion de Montmartre qui couronne la butte, ou mieux encore
+comme le village de Subiaco dans les Etats Romains. Au dessus du bourg,
+et placée de manière à le dominer entièrement, est la villa Eugenia,
+occupée par le prince. A droite de ce petit palais, une vallée profonde,
+et, un peu plus loin, un pic âpre et nu surmonté du vieux castel
+d'Hoenzollern,<a name="page_044" id="page_044"></a> qui n'est plus aujourd'hui qu'un rendez-vous de chasse,
+après avoir été longtemps la féodale demeure des ancêtres du prince.</p>
+
+<p>Le souverain actuel de ce romantique paysage est un jeune homme
+spirituel, vif et bon, qui semble n'avoir au monde que deux
+préoccupations constantes, le désir de rendre aussi heureux que possible
+les habitants de ses petits Etats, et l'amour de la musique.
+Concevez-vous une existence plus douce que la sienne? Il voit tout le
+monde content autour de lui: ses sujets l'adorent; la musique l'aime; il
+la comprend en poète et en musicien; il compose de charmants <i>lieder</i>,
+dont deux: <i>der Fischer knabe</i> et <i>Schiffer's Abenlied</i>, m'ont
+réellement touché par l'expression de leur mélodie; il les chante avec
+<i>une voix de compositeur</i>, mais avec une chaleur entraînante et des
+accents de l'ame et du c&oelig;ur; il a, sinon un théâtre, au moins une
+chapelle (un orchestre) dirigée par un maître d'un mérite éminent,
+Techlisbeck, dont le Conservatoire de Paris a souvent exécuté avec
+honneur les symphonies, et qui lui fait entendre, sans luxe, mais montés
+avec soin, les chefs-d'&oelig;uvre les plus simples de la musique
+instrumentale. Tel est l'aimable prince dont l'invitation m'avait été si
+agréable et dont j'ai reçu l'accueil le plus cordial.</p>
+
+<p>En arrivant à Hechingen, je renouvelai connaissance avec Techlisbeck. Je
+l'avais connu à<a name="page_045" id="page_045"></a> Paris il y a quelques cinq ans; il m'a accablé chez lui
+de prévenances et de ces témoignages de véritable bonté qu'on n'oublie
+jamais. Il me mit bien vite au fait des forces musicales dont nous
+pouvions disposer: c'étaient 8 violons en tout, dont trois très-faibles;
+3 altos, 2 violoncelles, 2 contrebasses. Le premier violon, nommé Stern,
+est un virtuose de talent. Le premier violoncelle (Oswald) mérite la
+même distinction. Le pasteur archiviste d'Hechingen joue la première
+contrebasse à la satisfaction des compositeurs les plus exigeants. La
+première flûte, le premier hautbois et la première clarinette sont
+excellents; la première flûte a seulement quelquefois de ces velléités
+d'ornementation que j'ai reprochées à celle de Stuttgardt. Les seconds
+instruments à vent sont suffisants. Les deux bassons et les deux cors
+laissent un peu à désirer. Quant aux trompettes, au trombone (il n'y en
+a qu'un) et au timbalier, ils laissent à désirer, toutes les fois qu'ils
+jouent, qu'on ne les ait pas priés de se taire. Ils ne savent rien.</p>
+
+<p>Je vous vois rire, mon cher Girard, et prêt à me demander ce que j'ai pu
+faire exécuter avec un si petit orchestre? Eh bien! à force de patience
+et de bonne volonté, en arrangeant et modifiant certaines parties, en
+faisant cinq répétitions en trois jours, nous avons monté l'ouverture du
+<i>Roi Lear</i>, <i>la Marche des Pèlerins</i>, le bal de <i>la Symphonie<a name="page_046" id="page_046"></a>
+fantastique</i>, et divers autres fragments proportionnés, par leur
+dimension, au cadre qui leur était destiné. Et tout a marché très bien,
+avec précision et même avec verve.</p>
+
+<p>J'avais écrit au crayon sur les parties d'<i>alto</i> les notes essentielles
+et laissées à découvert des 3<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> cors (puisque nous ne
+pouvions avoir que le 1<sup>er</sup> et le 2<sup>e</sup>). Techlisbeck jouait sur le
+piano la 1<sup>re</sup> harpe du bal; il avait bien voulu se charger aussi de
+l'<i>alto solo</i> dans <i>la Marche d'Harold</i>. Le prince d'Hechingen se tenait
+à côté du timbalier pour lui compter ses pauses et le faire partir à
+temps; j'avais supprimé dans les parties de trompette les passages que
+nous avions reconnus inaccessibles aux deux exécutants. Le trombone seul
+était livré à lui-même; mais, ne donnant prudemment que les sons qui lui
+étaient très-familiers, comme <i>si bémol</i>, <i>ré</i>, <i>fa</i>, et évitant avec
+soin tous les autres, il brillait presque partout par son silence. Il
+fallait voir dans cette jolie salle de concert, où Son Altesse avait
+réuni un nombreux auditoire, comme les impressions musicales circulaient
+vives et rapides! Cependant, vous le devinez sans doute, je n'éprouvais
+de toutes ces manifestations qu'une joie mêlée d'impatience; et quand le
+prince est venu me serrer la main, je n'ai pu m'empêcher de lui dire:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monseigneur, je donnerais, je vous jure, deux des années qui me
+restent à vivre, pour avoir<a name="page_047" id="page_047"></a> là maintenant mon orchestre du
+Conservatoire, et le mettre aux prises devant vous avec ces partitions
+que vous jugez avec tant d'indulgence!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais, m'a-t-il répondu, vous avez un orchestre impérial,
+qui vous dit: Sire! et je ne suis qu'une Altesse; mais j'irai l'entendre
+à Paris, j'irai, j'irai!</p>
+
+<p>Puisse-t-il tenir parole! Ses applaudissements, qui me sont restés sur
+le c&oelig;ur, me semblent un bien mal acquis.</p>
+
+<p>Il y eut après le concert souper à la villa Eugenia. La gaîté charmante
+du prince s'était communiquée à tous ses convives; il voulut me faire
+connaître une de ses compositions pour ténor, piano et violoncelle;
+Techlisbeck se mit au piano, l'auteur se chargeait de la partie de
+chant, et je fus, aux acclamations de l'assemblée, désigné pour chanter
+la partie de violoncelle. On a beaucoup applaudi le morceau et ri
+presque autant du timbre singulier de ma <i>chanterelle</i>. Les dames
+surtout ne revenaient pas de mon <i>la</i>.</p>
+
+<p>Le surlendemain, après bien des adieux, il fallut retourner à
+Stuttgardt. La neige fondait sur les grands pins éplorés, le manteau
+blanc des montagnes se marbrait de taches noires... C'était profondément
+triste...... le ronge-c&oelig;ur put travailler encore......</p>
+
+<p><i>The rest is silence.</i>........</p>
+
+<p>&nbsp;
+&nbsp;
+<i>Farewell.</i><br />
+</p>
+
+<p><a name="page_048" id="page_048"></a></p>
+
+<p><a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<h3><a name="III" id="III"></a>III<br /><br />A LISZT.</h3>
+
+<p><a name="page_050" id="page_050"></a></p>
+
+<p><a name="page_051" id="page_051"></a></p>
+
+<h5>Manheim, Weimar.</h5>
+
+<p>A mon retour d'Hechingen, je restai quelques jours encore à Stuttgardt,
+en proie à de nouvelles perplexités. A toutes les questions qu'on
+m'adressait sur mes projets et sur la future direction de mon voyage à
+peine commencé, j'aurais pu répondre, sans mentir, comme ce personnage
+d'une de nos comédies:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">Non, je ne reviens point, car je n'ai point été;</td></tr>
+<tr><td align="left">Je ne vais pas non plus, car je suis arrêté,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et ne demeure point, car tout de ce pas même</td></tr>
+<tr><td align="left">Je prétends m'en aller...</td></tr>
+</table>
+
+<p>M'en aller... où? Je ne savais trop. J'avais écrit à Weimar, il est
+vrai, mais la réponse n'arrivait pas, et je devais absolument l'attendre
+avant de prendre une détermination.<a name="page_052" id="page_052"></a></p>
+
+<p>Tu ne connais pas ces incertitudes, mon cher Liszt; il t'importe peu de
+savoir si, dans la ville où tu comptes passer, la chapelle est bien
+composée, si le théâtre est ouvert, si l'intendant veut le mettre à ta
+disposition, etc. En effet, à quoi bon pour toi tant d'informations! Tu
+peux, modifiant le mot de Louis XIV, dire avec confiance: «L'orchestre,
+c'est moi! le ch&oelig;ur, c'est moi! le chef, c'est encore moi! Mon piano
+chante, rêve, éclate, retentit; il défie au vol les archets les plus
+habiles; il a comme l'orchestre ses harmonies cuivrées; comme lui, et
+sans le moindre appareil, il peut livrer à la brise du soir son nuage de
+féeriques accords, de vagues mélodies; je n'ai besoin ni de théâtre, ni
+de décor fermé, ni de vastes gradins; je n'ai point à me fatiguer par de
+longues répétitions; je ne demande ni cent, ni cinquante, ni vingt
+musiciens; je n'en demande pas du tout, je n'ai pas même besoin de
+musique. Un grand salon, un grand piano, et je suis maître d'un grand
+auditoire. Je me présente, on m'applaudit; ma mémoire s'éveille,
+d'éblouissantes fantaisies naissent sous mes doigts, d'enthousiastes
+acclamations leur répondent; je chante l'<i>Ave Maria</i> de Schubert ou
+l'<i>Adélaïde</i> de Beethoven, et tous les c&oelig;urs de tendre vers moi,
+toutes les poitrines de retenir leur haleine.... c'est un silence ému,
+une admiration concentrée et profonde.... Puis viennent les bombes
+lumineuses, le bouquet de ce<a name="page_053" id="page_053"></a> grand feu d'artifice, et les cris du
+public, et les fleurs et les couronnes qui pleuvent autour du prêtre de
+l'harmonie frémissant sur son trépied; et les jeunes belles qui, dans
+leur égarement sacré, baisent avec larmes le bord de son manteau; et les
+hommages sincères obtenus des esprits sérieux, et les applaudissements
+fébriles arrachés à l'envie; les grands fronts qui se penchent, les
+c&oelig;urs étroits surpris de s'épanouir.... Et le lendemain, quand le
+jeune inspiré a répandu ce qu'il voulait répandre de son intarissable
+passion, il part, il disparaît, laissant après soi un crépuscule
+éblouissant d'enthousiasme et de gloire.... C'est un rêve!....» C'est un
+de ces rêves d'or qu'on fait quand on se nomme Liszt ou Paganini.</p>
+
+<p>Mais le compositeur qui tenterait, comme je l'ai fait, de voyager pour
+produire ses &oelig;uvres, à quelles fatigues, au contraire, à quels
+labeurs ingrats et toujours renaissants ne doit-il pas s'attendre!...
+Sait-on ce que peut être pour lui la torture des répétitions?... Il a
+d'abord à subir le froid regard de tous ces musiciens médiocrement
+charmés d'éprouver à son sujet un dérangement inattendu, d'être soumis à
+des études inaccoutumées.&mdash;«Que veut ce Français? Que ne reste-t-il chez
+lui?...» Chacun néanmoins prend place à son pupitre; mais au premier
+coup-d'&oelig;il jeté sur l'ensemble de l'orchestre, l'auteur y reconnaît<a name="page_054" id="page_054"></a>
+bien vite d'inquiétantes lacunes. Il en demande la raison au maître de
+chapelle: «La première clarinette est malade, le hautbois a une femme en
+couches, l'enfant du premier violoncelle a le croup, les trombones sont
+à la parade; ils ont oublié de demander une exemption de service
+militaire pour ce jour-là; le timbalier s'est foulé le poignet, la harpe
+ne paraîtra pas à la répétition, parce qu'il lui faut du temps pour
+étudier sa partie, etc., etc.» On commence cependant, les notes sont
+lues, tant bien que mal, dans un mouvement plus lent du double que celui
+de l'auteur; rien n'est affreux pour lui comme cet allanguissement du
+rhythme! Peu à peu son instinct reprend le dessus, son sang échauffé
+l'entraîne, il précipite la mesure et revient malgré lui au mouvement du
+morceau; alors le gâchis se déclare, un formidable charivari lui déchire
+les oreilles et le c&oelig;ur, il faut s'arrêter et reprendre le mouvement
+lent, et exercer fragments par fragments ces longues périodes dont, tant
+de fois auparavant, avec d'autres orchestres, il a guidé la course libre
+et rapide. Cela ne suffit pas encore; malgré la lenteur du mouvement,
+des discordances étranges se font entendre dans certaines parties
+d'instruments à vent; il veut en découvrir la cause: «Voyons les
+trompettes seules!......... Que faites-vous là? Je dois entendre une
+tierce, et vous produisez un accord de seconde.<a name="page_055" id="page_055"></a> La deuxième trompette
+en <i>ut</i> a un <i>ré</i>, donnez-moi votre <i>ré</i>!... Très-bien! La première a un
+<i>ut</i> qui produit <i>fa</i>, donnez-moi votre <i>ut</i>! Fi!...... l'horreur! vous
+faites un <i>si b</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, je fais ce qui est écrit!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous dis que non, vous vous trompez d'un ton!</p>
+
+<p>&mdash;Cependant je suis sûr de faire l'<i>ut</i>!</p>
+
+<p>&mdash;En quel ton est la trompette dont vous vous servez?</p>
+
+<p>&mdash;En <i>mi b</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! parlez donc, c'est là qu'est l'erreur, vous devez prendre la
+trompette en <i>fa</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je n'avais pas bien lu l'indication; c'est vrai, excusez-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! quel diable de vacarme faites-vous là-bas, vous, le timbalier?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, j'ai un fortissimo.</p>
+
+<p>&mdash;Point du tout, c'est un mezzo forte, il n'y a pas deux F, mais un <i>M</i>
+et un F. D'ailleurs vous vous servez des baguettes de bois et il faut
+employer là les baguettes à tête d'éponge; c'est une différence du noir
+au blanc.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne connaissons pas cela, dit le maître de chapelle;
+qu'appelez-vous des baguettes à tête d'éponge? nous n'avons jamais vu
+qu'une seule espèce de baguettes.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'en doutais; j'en ai apporté de Paris. Prenez-en une paire que
+j'ai déposée là sur cette<a name="page_056" id="page_056"></a> table. Maintenant y sommes-nous?... Mon Dieu!
+c'est vingt fois trop fort! et les sourdines que vous n'avez pas
+prises?...</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'en avons pas, le garçon d'orchestre a oublié d'en mettre sur
+les pupitres; on s'en procurera demain! etc., etc.» Après trois ou
+quatre heures de ces tiraillements antiharmoniques, on n'a pas pu rendre
+un seul morceau intelligible. Tout est brisé, désarticulé, faux, froid,
+plat, bruyant, discordant, hideux! Et il faut laisser sur une pareille
+impression soixante ou quatre-vingts musiciens qui s'en vont, fatigués
+et mécontents, dire partout qu'il ne savent ce que cela veut dire, que
+cette musique est un enfer, un chaos, qu'ils n'ont jamais rien essuyé de
+pareil. Le lendemain le progrès se manifeste à peine; ce n'est guère que
+le troisième jour qu'il se dessine formellement. Alors seulement le
+pauvre compositeur commence à respirer; les harmonies bien posées
+deviennent claires; les rhythmes bondissent; les mélodies pleurent et
+sourient; la masse unie, compacte, s'élance hardiment; après tant de
+tâtonnements, tant de bégaiements, l'orchestre grandit, il marche, il
+parle, il devient homme! L'intelligence ramène le courage aux musiciens
+étonnés; l'auteur demande une quatrième épreuve; ses interprètes, qui, à
+tout prendre, sont les meilleures gens du monde, l'accordent avec
+empressement. Cette<a name="page_057" id="page_057"></a> fois, <i>fiat lux</i>! «Attention aux nuances! Vous
+n'avez plus peur?&mdash;Non! donnez-nous le vrai mouvement!&mdash;<i>Via!</i>» Et la
+lumière se fait, l'art apparaît, la pensée brille, l'&oelig;uvre est
+comprise! Et l'orchestre se lève, applaudissant et saluant le
+compositeur; le maître de chapelle vient le féliciter; les curieux qui
+se tenaient cachés dans les coins obscurs de la salle, s'approchent,
+montent sur le théâtre et échangent avec les musiciens des exclamations
+de plaisir et d'étonnement, en regardant d'un &oelig;il surpris le maître
+étranger qu'ils avaient d'abord pris pour un fou ou un barbare. C'est
+maintenant qu'il aurait besoin de repos. Qu'il s'en garde bien, le
+malheureux! C'est l'heure pour lui de redoubler de soins et d'attention.
+Il doit revenir avant le concert, pour surveiller la disposition des
+pupitres, inspecter les parties d'orchestre, et s'assurer qu'elles ne
+sont point mélangées. Il doit parcourir les rangs, un crayon rouge à la
+main, et marquer sur la musique des instruments à vent les désignations
+des tons usitées en Allemagne, au lieu de celles dont on se sert en
+France; mettre partout: <i>in C</i>, <i>in D</i>, <i>in Des</i>, <i>in Fis</i>, au lieu de
+<i>en ut</i>, <i>en ré</i>, <i>en ré bémol</i>, <i>en fa dièze</i>. Il a à transposer pour
+le hautbois un solo de cor anglais, parce que cet instrument ne se
+trouve pas dans l'orchestre qu'il va diriger, et que l'exécutant hésite
+souvent à transposer lui-même. Il faut qu'il aille<a name="page_058" id="page_058"></a> faire répéter
+isolément les ch&oelig;urs et les chanteurs, s'ils ont manqué d'assurance.
+Mais le public arrive, l'heure sonne; exténué, abîmé de fatigues de
+corps et d'esprit, le compositeur se présente au pupitre-chef, se
+soutenant à peine, incertain, éteint, dégoûté, jusqu'au moment où les
+applaudissements de l'auditoire, la verve des exécutants, l'amour qu'il
+a pour son &oelig;uvre le transforment tout-à-coup en machine électrique,
+d'où s'élancent, invisibles mais réelles, de foudroyantes irradiations.
+Et la compensation commence. Ah! c'est alors, j'en conviens, que
+l'auteur, dirigeant l'exécution de son &oelig;uvre, vit d'une vie aux
+virtuoses inconnue! Avec quelle joie furieuse il s'abandonne au bonheur
+de <i>jouer de l'orchestre</i>! Comme il presse, comme il embrasse, comme il
+étreint cet immense et fougueux instrument! L'attention multiple lui
+revient; il a l'&oelig;il partout; il indique d'un regard les entrées
+vocales et instrumentales, en haut, en bas, à droite, à gauche; il jette
+avec son bras droit de terribles accords qui semblent éclater au loin
+comme d'harmonieux projectiles; puis il arrête, dans les points d'orgue,
+tout ce mouvement qu'il a communiqué; il enchaîne toutes les attentions;
+il suspend tous les bras, tous les souffles, écoute un instant le
+silence... et redonne plus ardente carrière au tourbillon qu'il a
+dompté,<a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><i>Luctantes ventos tempestatesque sonoras.</i></td></tr>
+<tr><td align="left"><i>Imperio premit, ac vinclis et carcere frenat.</i></td></tr>
+</table>
+
+<p>Et dans les grands <i>adagio</i>, est-il heureux de se bercer mollement sur
+son beau lac d'harmonie! prêtant l'oreille aux cent voix enlacées qui
+chantent ses hymnes d'amour, ou semblent confier ses plaintes du
+présent, ses regrets du passé, à la solitude et à la nuit. Alors
+souvent, mais seulement alors, l'auteur-chef oublie complètement le
+public; il s'écoute, il se juge; et si l'émotion lui arrive, partagée
+par les artistes qui l'entourent, il ne tient plus compte des
+impressions de l'auditoire, trop éloigné de lui. Si son c&oelig;ur a
+frissonné au contact de la poétique mélodie, s'il a senti ses yeux, s'il
+a vu les yeux de ses interprètes se voiler de larmes furtives, le but
+est atteint, le ciel de l'art lui est ouvert, qu'importe la terre!...</p>
+
+<p>Puis à la fin de la soirée, quand le grand succès est obtenu! sa joie
+devient centuple, partagée qu'elle est par tous les amours-propres
+satisfaits de son armée. Ainsi, vous, grands virtuoses, vous êtes
+princes et rois par la grâce de Dieu, vous naissez sur les marches du
+trône; les compositeurs doivent combattre, vaincre et conquérir pour
+régner. Mais les fatigues mêmes et les dangers de la lutte ajoutent à
+l'éclat et à l'enivrement de leurs victoires, et ils seraient peut-être<a name="page_060" id="page_060"></a>
+plus heureux que vous... s'ils avaient toujours des soldats.</p>
+
+<p>Voilà, mon cher Liszt, une bien longue digression, et j'allais oublier,
+en causant avec toi, de continuer le récit de mon voyage. J'y reviens.</p>
+
+<p>Pendant les quelques jours que je passai à Stuttgardt à attendre les
+lettres de Weimar, la société de la Redoute, dirigée par Lindpaintner,
+donna un concert brillant où j'eus l'occasion d'observer une seconde
+fois la froideur avec laquelle le gros public allemand accueille en
+général les conceptions mêmes les plus colossales de l'immense
+Beethoven. L'ouverture d'<i>Éléonore</i>, morceau vraiment monumental,
+exécuté avec une précision et une verve rares, fut à peine applaudi; et
+j'entendis le soir, à table d'hôte, un monsieur se plaindre de ce qu'on
+ne donnait pas les <i>Symphonies de Haydn</i> au lieu de cette <i>musique
+violente où il n'y a point de chant</i>!!!... Franchement, nous n'avons
+plus de ces bourgeois-là à Paris!...</p>
+
+<p>Une réponse favorable m'étant enfin parvenue de Weimar, je partis pour
+Carlsruhe. J'aurais voulu y donner un concert en passant; le maître de
+chapelle Strauss<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a> m'apprit que j'aurais à attendre pour cela huit ou
+dix jours, à cause d'un engagement pris par le théâtre avec un flûtiste
+piémontais. En conséquence, plein de<a name="page_061" id="page_061"></a> respect pour la grande flûte, je
+me hâtai de gagner Manheim. C'est une ville bien calme, bien froide,
+bien plane, bien carrée. Je ne crois pas que la passion de la musique
+empêche ses habitants de dormir. Pourtant il y a une nombreuse Académie
+de chant, un assez bon théâtre et un petit orchestre très-intelligent.
+La direction de l'Académie de chant et celle de l'orchestre sont
+confiées à Lachner jeune, frère du célèbre compositeur. C'est un artiste
+doux et timide, plein de modestie et de talent. Il m'eût bien vite
+organisé un concert. Je ne me souviens plus de la composition du
+programme; je sais seulement que j'avais voulu y placer ma deuxième
+symphonie (<i>Harold</i>) en entier, et que dès la première répétition je dus
+supprimer le final (l'<i>Orgie</i>) à cause des trombones manifestement
+incapables de remplir le rôle qui leur est confié dans ce morceau.
+Lachner s'en montra tout chagrin, désireux qu'il était, disait-il, de
+connaître l'ensemble du tableau. Je fus obligé d'insister en l'assurant
+que ce serait folie d'ailleurs, indépendamment de l'insuffisance des
+trombones, d'espérer l'effet de ce final avec un orchestre si peu fourni
+de violons. Les trois premières parties de la symphonie furent bien
+rendues et produisirent sur le public une vive impression. La
+grande-duchesse Amélie, qui assistait au concert, remarqua, m'a-t-on
+dit, le coloris de<a name="page_062" id="page_062"></a> <i>la Marche des Pèlerins</i>, et surtout celui de la
+<i>Sérénade dans les Abruzzes</i>, où elle crut retrouver le calme heureux
+des belles nuits italiennes. Le solo d'alto avait été joué avec talent
+par un des altos de l'orchestre, qui n'a cependant pas de prétentions à
+la virtuosité.</p>
+
+<p>J'ai trouvé à Manheim une assez bonne harpe, un hautbois excellent qui
+joue médiocrement du cor anglais, un violoncelle habile (Heinefetter),
+cousin des cantatrices de ce nom, et de valeureuses trompettes. Il n'y a
+pas d'ophicléïde: Lachner, pour remplacer cet instrument employé dans
+toutes les grandes partitions modernes, s'est vu obligé de faire faire
+un trombone ténor à cylindres, descendant à l'<i>ut</i> et au <i>si</i> graves. Il
+était plus simple, ce me semble, de faire venir un ophicléïde; et,
+musicalement parlant, c'eût été beaucoup mieux, car ces deux instruments
+ne se ressemblent guère. Je n'ai pu entendre qu'une répétition de
+l'Académie de chant; les amateurs qui la composent ont généralement
+d'assez belles voix, mais ils sont loin d'être tous musiciens et
+lecteurs.</p>
+
+<p>Mademoiselle Sabine-Heinefetter a donné, pendant mon séjour à Manheim,
+une représentation de <i>la Norma</i>. Je ne l'avais pas entendue depuis
+qu'elle a quitté le Théâtre-Italien de Paris; sa voix a toujours de la
+puissance et une certaine agilité; elle la force un peu parfois, et ses<a name="page_063" id="page_063"></a>
+notes hautes deviennent bien souvent difficiles à supporter; telle
+qu'elle est, pourtant, mademoiselle Heinefetter a peu de rivales parmi
+les cantatrices allemandes: elle sait chanter.</p>
+
+<p>Je me suis splendidement ennuyé à Manheim, malgré les soins et les
+attentions tout aimables d'un Français, M. Desiré Lemire, que j'avais
+rencontré quelquefois à Paris, il y a huit ou dix ans. C'est qu'il est
+aisé de voir aux allures des habitants, à l'aspect même de la ville,
+qu'on est là tout-à-fait étranger au mouvement de l'art, et que la
+musique y est considérée seulement comme un assez agréable délassement
+dont on use volontiers aux heures de loisir laissées par les affaires.
+En outre, il pleuvait continuellement, j'étais voisin d'une horloge dont
+la cloche avait pour résonnance harmonique la tierce mineure<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, et
+d'une tour habitée par un méchant épervier dont les cris aigus et
+discordants me vrillaient l'oreille du matin au soir. J'étais impatient
+aussi de voir la ville des poètes, où me pressaient d'arriver les<a name="page_064" id="page_064"></a>
+lettres du maître de chapelle, mon savant compatriote Chélard, et celles
+de Lobe, ce type du véritable musicien allemand dont tu as pu, je le
+sais apprécier le mérite et la chaleur d'ame.</p>
+
+<p>Me voilà de nouveau sur le Rhin!&mdash;Je rencontre Guhr.&mdash;Il recommence à
+jurer.&mdash;Je le quitte.&mdash;Je revois un instant, à Francfort, notre ami
+Hiller.&mdash;Il m'annonce qu'il va faire exécuter son oratorio de <i>la Chûte
+de Jérusalem</i>.&mdash;Je pars, nanti d'un très-beau mal de gorge.&mdash;Je m'endors
+en route.&mdash;Un rêve affreux... que tu ne sauras pas.&mdash;Voilà Weimar.&mdash;Je
+suis très malade.&mdash;Lobe et Chélard essaient inutilement de me
+remonter.&mdash;Le concert se prépare.&mdash;On annonce la première
+répétition.&mdash;La joie me revient.&mdash;Je suis guéri.</p>
+
+<p>A la bonne heure, je respire ici! Je sens quelque chose dans l'air qui
+m'annonce une ville littéraire, une ville artiste! Son aspect répond
+parfaitement à l'idée que je m'en étais faite, elle est calme,
+lumineuse, aérée, pleine de paix et de<a name="page_065" id="page_065"></a> rêverie; des alentours
+charmants, de belles eaux, des collines ombreuses, de riantes vallées.
+Comme le c&oelig;ur me bat en la parcourant! Quoi! c'est là le pavillon de
+Goëthe! Voilà celui où feu le grand-duc aimait à venir prendre part aux
+doctes entretiens de Schiller, de Herder, de Wieland! Cette inscription
+latine fut tracée sur ce rocher par l'auteur de Faust! Est-il possible?
+ces deux petites fenêtres donnent de l'air à la pauvre mansarde
+qu'habita Schiller! C'est dans cet humble réduit que le grand poète de
+tous les nobles enthousiasmes écrivit <i>Don Carlos</i>, <i>Marie-Stuart</i>, <i>les
+Brigands</i>, <i>Wallenstein</i>! C'est là qu'il est mort comme un simple
+étudiant! Ah! je n'aime pas Goëthe d'avoir souffert cela! lui qui était
+riche, ministre d'Etat... ne pouvait-il changer le sort de son ami le
+poète?... ou cette illustre amitié n'eut-elle rien de réel!... Je crains
+qu'elle ait été vraie du côté de Schiller seulement! Goëthe s'aimait
+trop; il chérissait trop aussi son damné fils Méphisto; il a vécu trop
+vieux; il avait trop peur de la mort.</p>
+
+<p>Schiller! Schiller! tu méritais un ami moins humain! Mes yeux ne peuvent
+quitter ces étroites fenêtres, cette obscure maison, ce toit misérable
+et noir; il est une heure du matin, la lune brille, le froid est
+intense. Tout se tait, ils sont tous morts... Peu à peu ma poitrine se
+gonfle, mon corps entre en vibrations; je tremble; écrasé de<a name="page_066" id="page_066"></a> respect,
+de regrets et de ces affections infinies que le génie à travers la tombe
+inflige quelquefois à d'obscurs survivants, je m'agenouille auprès de
+l'humble seuil, et souffrant, admirant, aimant, adorant, je répète:
+Schiller!.. Schiller!.. Schiller!..</p>
+
+<p>Que te dire maintenant, cher, du véritable sujet de ma lettre? j'en suis
+si loin. Attends, je vais pour rentrer dans la prose et me calmer un
+peu, penser à un autre habitant de Weimar, à un homme d'un grand talent,
+qui faisait des Messes, de beaux Septuors, et jouait sévèrement du
+piano, à Hummel.... C'est fait, me voilà raisonnable!</p>
+
+<p>Chélard, en sa qualité d'artiste noble et digne d'abord, de Français et
+d'ancien ami ensuite, a tout fait pour m'aider à parvenir à mon but.
+L'intendant, M. le baron de Spiegel, entrant dans ses vues
+bienveillantes, a mis à ma disposition le théâtre et l'orchestre; je ne
+dis pas les ch&oelig;urs, car il n'aurait probablement pas osé m'en parler.
+Je les avais entendus en arrivant, dans <i>le Vampire</i> de Marschner: on ne
+se figure pas une telle collection de malheureux, braillant hors du ton
+et de la mesure. Je ne connaissais rien de pareil. Et les cantatrices!
+oh! les pauvres femmes! Par galanterie, n'en parlons pas. Mais il y a là
+une basse qui remplissait le rôle du Vampire; tu devines que je veux
+parler de Genast! N'est-ce pas que c'est un artiste dans toute la force
+du terme?... Il est surtout tragédien;<a name="page_067" id="page_067"></a> et j'ai bien regretté de ne
+pouvoir rester plus longtemps à Weimar, pour lui voir jouer le rôle de
+Lear, dans la tragédie de Shakspeare, qu'on montait au moment de mon
+départ.</p>
+
+<p>La chapelle est bien composée; mais pour me faire fête, Chélard et Lobe
+se mirent en quête des instruments à cordes qu'on pouvait ajouter à ceux
+qu'elle possède, et ils me présentèrent un actif de 22 violons, 7 altos,
+7 violoncelles et 7 contrebasses. Les instruments à vent étaient au
+grand complet; j'ai remarqué parmi eux une excellente première
+clarinette et une trompette à cylindres (Sakce) d'une force
+extraordinaire. Il n'y avait pas de cor anglais:&mdash;j'ai dû transposer sa
+partie pour une clarinette; pas de harpe:&mdash;un très-aimable jeune homme,
+M. Montag, pianiste de mérite et musicien parfait, a bien voulu arranger
+les deux parties de harpe pour un seul piano et les jouer lui-même; pas
+d'ophicléïde:&mdash;on l'a remplacé par un bombardon assez fort. Plus rien
+alors ne manquait, et nous avons commencé les répétitions. Il faut te
+dire que j'avais trouvé à Weimar, chez les musiciens, une passion
+très-développée pour mon ouverture des <i>Francs-Juges</i> qu'ils avaient
+déjà exécutée quelquefois. Ils étaient donc on ne peut mieux disposés;
+aussi, ai-je été réellement heureux, contre l'ordinaire, pendant les
+études de la <i>Symphonie fantastique</i> que j'avais encore choisie,<a name="page_068" id="page_068"></a>
+d'après leur désir. C'est une joie extrême, mais bien rare, d'être ainsi
+compris tout de suite. Je me souviens de l'impression que produisirent
+sur la chapelle et sur quelques amateurs assistant à la répétition, le
+premier morceau (<i>Rêveries-Passions</i>), et le troisième (<i>Scène aux
+Champs</i>). Celui-ci surtout semblait, à sa péroraison, avoir oppressé
+toutes les poitrines, et, après le dernier roulement du tonnerre, à la
+fin du solo du pâtre abandonné, quand l'orchestre rentrant semble
+exhaler un profond soupir et s'éteindre, j'entendis mes voisins soupirer
+aussi sympathiquement, en se récriant, etc., etc. Chélard, lui, se
+déclara partisan de la <i>Marche au supplice</i> avant tout. Quant au public,
+il parut préférer <i>le Bal</i> et la <i>Scène aux Champs</i>. L'ouverture des
+<i>Francs-Juges</i> fut accueillie comme une ancienne connaissance qu'on est
+bien aise de revoir. Bon, me voilà encore sur le point de manquer de
+modestie; et, si je te parle de la salle pleine, des longs
+applaudissements, des rappels, des chambellans qui viennent complimenter
+le compositeur de la part de LL. AA., des nouveaux amis qui l'attendent
+à la sortie du théâtre pour l'embrasser et qui le gardent bon gré mal
+gré jusqu'à trois heures du matin; si je te décris enfin un succès, on
+me trouvera fort inconvenant, fort ridicule, fort... Tiens, malgré ma
+philosophie, cela m'épouvante, et je m'arrête là. Adieu.<a name="page_069" id="page_069"></a></p>
+
+<h3><a name="IV" id="IV"></a>IV<br /><br />A M. STEPHEN HELLER.</h3>
+
+<p><a name="page_070" id="page_070"></a></p>
+
+<p><a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<h5>Leipzig.</h5>
+
+<p>Vous avez ri sans doute, mon cher Heller, de l'erreur commise dans ma
+dernière lettre, au sujet de la grande-duchesse <i>Stéphanie</i> que j'ai
+appelée Amélie? Eh bien! il faut vous l'avouer, je ne me désole pas trop
+des reproches d'ignorance et de légèreté qu'elle va m'attirer. Si
+j'avais appelé François ou Georges l'empereur Napoléon, à la bonne
+heure! mais il est bien permis, à la rigueur, de changer le nom, tout
+gracieux qu'il soit, de la souveraine de Manheim. D'ailleurs Shakspeare
+l'a dit:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">What's in a name? that wich we call a rose</td></tr>
+<tr><td align="left">By any other name would smell as sweet!</td></tr>
+</table>
+
+<p>«Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons<a name="page_072" id="page_072"></a> une rose n'exhalerait
+pas, sous un autre nom, de moins doux parfums.»</p>
+
+<p>En tous cas, je demande humblement pardon à S. A., et, si elle me
+l'accorde, comme j'espère, je me moquerai bien de vos moqueries.</p>
+
+<p>En quittant Weimar, la ville musicale que je pouvais le plus aisément
+visiter était Leipzig. J'hésitais pourtant à m'y présenter, malgré la
+dictature dont y était investi Félix Mendelssohn, et les relations
+amicales qui nous lièrent ensemble, à Rome, en 1831. Nous avons suivi
+dans l'art, depuis cette époque, deux lignes si divergentes, que je
+craignais, j'en conviens, de ne pas trouver en lui de bien vives
+sympathies. Chélard, qui le connaît, me fit rougir de mon doute, et je
+lui écrivis. Sa réponse ne se fit pas attendre; la voici:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Mon cher Berlioz, je vous remercie bien de c&oelig;ur de votre bonne
+lettre et de ce que vous avez encore conservé le souvenir de notre
+amitié romaine! Moi, je ne l'oublierai de ma vie, et je me réjouis
+de pouvoir vous le dire bientôt de vive voix. Tout ce que je puis
+faire pour rendre votre séjour à Leipzig heureux et agréable, je le
+ferai comme un plaisir et comme un devoir. Je crois pouvoir vous
+assurer que vous serez content de la ville, c'est-à-dire des
+musiciens et du public. Je n'ai pas voulu vous écrire sans avoir
+consulté plusieurs personnes qui connaissent Leipzig mieux que moi,
+et toutes m'ont confirmé dans l'opinion où je suis que vous y ferez
+un excellent concert. Les frais de l'orchestre, de la salle, des
+annonces, etc., sont de 110 écus:<a name="page_073" id="page_073"></a> la recette peut s'élever de 6 à
+800 écus. Vous devrez être ici et arrêter le programme et tout ce
+qui est nécessaire au moins dix jours d'avance. En outre, les
+directeurs de la Société des Concerts d'abonnement me chargent de
+vous demander si vous voulez faire exécuter un de vos ouvrages dans
+le concert qui sera donné le 22 février au bénéfice des pauvres de
+la ville. J'espère que vous accepterez leur proposition après le
+concert que vous aurez donné vous-même. Je vous engage donc à venir
+ici aussitôt que vous pourrez quitter Weimar. Je me réjouis de
+pouvoir vous serrer la main et vous dire: «Willkommen» en
+Allemagne. Ne riez pas de mon méchant français comme vous faisiez à
+Rome, mais continuez d'être mon bon ami, comme vous l'étiez alors
+et comme je serai toujours votre dévoué.</p>
+
+<p class="r"><small>FÉLIX MENDELSSOHN BARTHOLDY</small>.»</p></div>
+
+<p>Pouvais-je résister à une invitation conçue en pareils termes?..... Je
+partis donc pour Leipzig, non sans regretter Weimar et les nouveaux amis
+que j'y laissais. Ma liaison avec Mendelssohn avait commencé à Rome
+d'une façon assez bizarre. A notre première entrevue, il me parla de ma
+cantate de Sardanapale, couronnée à l'Institut de Paris, et dont mon
+co-lauréat Montfort lui avait fait entendre quelques parties. Lui ayant
+manifesté moi-même une véritable aversion pour le premier <i>allegro</i> de
+cette cantate: «A la bonne heure, s'écria-t-il plein de joie, je vous
+fais mon compliment... sur votre goût! j'avais peur que vous ne fussiez
+content de cet <i>allegro</i>; franchement il est <i>bien misérable</i>?» Nous
+faillîmes nous quereller le lendemain parce que<a name="page_074" id="page_074"></a> j'avais parlé avec
+enthousiasme de Gluck, et qu'il me répondit d'un ton railleur et
+surpris: «Ah! vous aimez Gluck!» ce qui semblait dire: «Comment un
+musicien tel que vous me paraissez être a-t-il assez d'élévation dans
+les idées, un assez vif sentiment de la grandeur du style et de la
+vérité d'expression, pour aimer Gluck!» J'eus bientôt l'occasion de me
+venger de cette petite incartade. J'avais apporté de Paris l'air
+d'Asteria dans l'opéra italien <i>Telemaco</i>; morceau admirable, mais peu
+connu! J'en plaçai sur le piano de Montfort un exemplaire manuscrit sans
+nom d'auteur, un jour où nous attendions la visite de Mendelssohn. Il
+vint; en apercevant cette musique qu'il prit pour un fragment de quelque
+opéra italien moderne, il se mit en devoir de l'exécuter, et, aux quatre
+dernières mesures, à ces mots: «<i>O giorno! o dolce sguardi! o
+rimembranza! o amor!</i>» dont l'accent musical est vraiment sublime, comme
+il les parodiait d'une façon grotesque en contrefaisant Rubini, je
+l'arrêtai, et d'un air confondu d'étonnement:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous n'aimez pas Gluck! lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Gluck!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, mon cher, ce morceau est de lui et non point de Bellini,
+ainsi que vous le pensiez. Vous voyez que je suis de votre opinion...
+plus que vous-même!</p>
+
+<p>Il ne prononçait jamais le nom de Sébastien<a name="page_075" id="page_075"></a> Bach sans y ajouter
+ironiquement «votre petit élève!» Enfin, c'était un vrai porc-épic, dès
+qu'on parlait de musique; on ne savait par quel bout le prendre pour ne
+pas se blesser. Doué d'un excellent caractère, d'une humeur douce et
+charmante, il supportait aisément la contradiction sur tout le reste, et
+j'abusais à mon tour de sa tolérance dans les discussions philosophiques
+et religieuses que nous élevions quelquefois.</p>
+
+<p>Un soir, nous explorions ensemble les Thermes de Caracalla, en débattant
+la question du mérite ou du démérite des actions humaines et de leur
+rémunération pendant cette vie. Comme je répondais par je ne sais quelle
+énormité à l'énoncé de son opinion toute religieuse et orthodoxe, le
+pied vint à lui manquer, et le voilà roulant, avec force contusions et
+meurtrissures, dans les ruines d'un très-raide escalier. «Admirez la
+justice divine, lui dis-je en l'aidant à se relever, c'est moi qui
+blasphème, et c'est vous qui tombez!» Cette impiété, accompagnée de
+grands éclats de rire, lui parut trop forte apparemment, et depuis lors
+les discussions religieuses furent toujours écartées. C'est à Rome que
+j'appréciai pour la première fois ce délicat et fin tissu musical,
+diapré de si riches couleurs, qui a nom: Ouverture de <i>la grotte de
+Fingal</i>. Mendelssohn venait de le terminer, et il m'en donna une idée
+assez exacte; telle est sa prodigieuse habileté à rendre sur le<a name="page_076" id="page_076"></a> piano
+les partitions les plus compliquées. Souvent, aux jours accablants de
+sirocco, j'allais l'interrompre dans ses travaux (car c'est un
+producteur infatigable); il quittait alors la plume de très-bonne grâce,
+et, me voyant tout gonflé de <i>spleen</i>, cherchait à l'adoucir en me
+jouant ce que je lui désignais parmi les &oelig;uvres des maîtres que nous
+aimions tous les deux. Combien de fois, hargneusement couché sur son
+canapé, j'ai chanté l'air d'<i>Iphigénie en Tauride</i>: <i>D'une image, hélas!
+trop chérie</i>, qu'il accompagnait, décemment assis devant son piano. Et
+il s'écriait: «C'est beau cela! c'est beau! je l'entendrais sans me
+lasser du matin au soir, toujours, toujours!» Et nous recommencions. Il
+aimait aussi beaucoup à me faire murmurer, avec ma voix ennuyée et dans
+cette position horizontale, deux ou trois mélodies que j'avais écrites
+sur des vers de Moore, et qui lui plaisaient. Mendelssohn a toujours eu
+une grande estime pour mes.... chansonnettes. Après un mois de ces
+relations, qui avaient fini par devenir pour moi si pleines d'intérêt,
+Mendelssohn disparut sans me dire adieu, et je ne le revis plus. Sa
+lettre, que je viens de vous citer, dut en conséquence me causer et me
+causa réellement une très-agréable surprise. Elle semblait révéler en
+lui une bonté d'ame, une aménité de m&oelig;urs que je ne lui avais pas
+connues: je ne tardai pas à reconnaître, en<a name="page_077" id="page_077"></a> arrivant à Leipzig, que ces
+qualités excellentes étaient les siennes en effet. Il n'a rien perdu
+toutefois de l'inflexible rigidité de ses principes d'art, mais il ne
+cherche point à les imposer violemment, et il se borne, dans l'exercice
+de ses fonctions de maître de chapelle, à mettre en évidence ce qu'il
+juge beau, et à laisser dans l'ombre ce qui lui paraît mauvais ou d'un
+pernicieux exemple. Seulement il aime toujours un peu trop les morts.</p>
+
+<p>La société des concerts d'abonnement dont il m'avait parlé est fort
+nombreuse et on ne peut mieux composée; elle possède une magnifique
+académie de chant, un orchestre excellent et une salle, celle de
+Gewanthause, d'une sonorité parfaite. C'était dans ce vaste et beau
+local que je devais donner mon concert. J'allai le visiter en descendant
+de voiture; et je tombai précisément au milieu de la répétition générale
+de l'&oelig;uvre nouvelle de Mendelssohn (<i>Valpurgis Nacht</i>). Je fus
+réellement émerveillé de prime abord du beau timbre des voix, de
+l'intelligence des chanteurs, de la précision et de la verve de
+l'orchestre, et surtout de la splendeur de la composition. J'incline
+fort à regarder cette espèce d'oratorio (<i>la Nuit du Sabbat</i>) comme ce
+que Mendelssohn a produit de plus achevé jusqu'à ce jour. Le poème est
+de Goëthe, et n'a rien de commun avec la scène du sabbat de Faust. Il
+s'agit des<a name="page_078" id="page_078"></a> assemblées nocturnes que tenait sur les montagnes, aux
+premiers temps du christianisme, une secte religieuse fidèle aux anciens
+usages, alors même que les sacrifices sur les haut-lieux eurent été
+interdits. Elle avait coutume, pendant les nuits destinées à l'&oelig;uvre
+sainte, de placer aux avenues de la montagne, et en grand nombre, des
+sentinelles armées, couvertes de déguisements étranges. A un signal
+convenu, et quand le prêtre montant à l'autel entonnait l'hymne sacré,
+cette troupe, d'aspect diabolique, agitant d'un air terrible ses
+fourches et ses flambeaux, faisait entendre toutes sortes de bruits et
+de cris épouvantables, pour couvrir la voix du ch&oelig;ur religieux et
+effrayer les profanes qui eussent été tentés d'interrompre la cérémonie.
+C'est de là sans doute qu'est venu l'usage dans la langue française
+d'employer le mot <i>sabbat</i> comme synonyme de <i>grand bruit nocturne</i>. Il
+faut entendre la musique de Mendelssohn pour avoir une idée des
+ressources variées que ce poème offrait à un habile compositeur. Il en a
+tiré un parti admirable. Sa partition est d'une clarté parfaite, malgré
+sa complexité; les effets de voix et d'instruments s'y croisent dans
+tous les sens, se contrarient, se heurtent, avec un désordre apparent
+qui est le comble de l'art. Je citerai surtout, comme des choses
+magnifiques en deux genres opposés, le morceau mystérieux du placement<a name="page_079" id="page_079"></a>
+des sentinelles, et le ch&oelig;ur final, où la voix du prêtre s'élève par
+intervalles, calme et pieuse, au-dessus du fracas infernal de la troupe
+des faux démons et sorciers. On ne sait ce qu'il faut le plus louer dans
+ce final, ou de l'orchestre ou du ch&oelig;ur, ou du mouvement
+tourbillonnant de l'ensemble! C'est un chef-d'&oelig;uvre!</p>
+
+<p>Au moment où Mendelssohn, plein de joie de l'avoir produit, descendait
+du pupitre, je m'avançai tout ravi de l'avoir entendu. Le moment ne
+pouvait être mieux choisi pour une pareille rencontre; et pourtant,
+après les premiers mots échangés, la même pensée triste nous frappa tous
+les deux simultanément:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! il y a douze ans! douze ans! que nous avons rêvé ensemble
+dans la plaine de Rome!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et dans les thermes de Caracalla!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toujours moqueur! toujours prêt à rire de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, je ne raille plus guère; c'était pour éprouver votre mémoire
+et voir si vous m'aviez pardonné mes impiétés. Je raille si peu, que,
+dès notre première entrevue, je vais vous prier très-sérieusement de me
+faire un cadeau auquel j'attache le plus grand prix.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi le bâton avec lequel vous venez de conduire la repétition
+de votre nouvel ouvrage.<a name="page_080" id="page_080"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oh! bien volontiers, à condition que vous m'enverrez le vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Je donnerai ainsi du cuivre pour de l'or; n'importe, j'y consens.</p>
+
+<p>Et aussitôt le sceptre musical de Mendelssohn me fut apporté. Le
+lendemain, je lui envoyai mon lourd morceau de bois de chêne avec la
+lettre suivante, que le <i>dernier des Mohicans</i>, je l'espère, n'eût pas
+désavouée:</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Au chef Mendelssohn</span></p>
+
+<p>»Grand chef! nous nous sommes promis d'échanger nos tomawcks<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>;
+voici le mien! Il est grossier, le tien est simple; les squaws<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>
+seules et les visages pâles<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a> aiment les armes ornées. Sois mon
+frère! et quand le Grand Esprit nous aura envoyés chasser dans le
+pays des ames, que nos guerriers suspendent nos tomawcks unis à la
+porte du conseil.»</p></div>
+
+<p>Telle est dans toute sa simplicité le fait qu'une malice bien
+<i>innocente</i> a voulu rendre ridiculement dramatique. Mendelssohn,
+lorsqu'il s'est agi, quelques jours après, d'organiser mon concert,
+s'est en effet comporté en frère à mon égard. Le premier artiste qu'il
+me présenta comme son <i>fidus Achates</i>, fut le maître des concerts David,
+musicien éminent, compositeur de mérite et violoniste distingué. M.
+David, qui<a name="page_081" id="page_081"></a> parle d'ailleurs parfaitement le français, me fut d'un très
+grand secours.</p>
+
+<p>L'orchestre de Leipzig n'est pas plus nombreux que les orchestres de
+Francfort et de Stuttgardt; mais comme la ville ne manque pas de
+ressources instrumentales, je voulus l'augmenter un peu, et le nombre
+des violons fut en conséquence porté à vingt-quatre; innovation qui, je
+l'ai vu plus tard, a causé l'indignation de deux ou trois critiques dont
+le <i>siége était déjà fait</i>. Vingt-quatre violons au lieu de seize qui
+avaient suffi jusque-là à l'exécution des symphonies de Mozart et de
+Beethoven! Quelle insolente prétention!.... Nous essayâmes en vain de
+nous procurer encore trois instruments indiqués et mis en évidence dans
+plusieurs de mes morceaux (autre crime énorme); il fut impossible de
+trouver le cor anglais, l'ophicléïde et la harpe. Le cor anglais
+(l'instrument) était si mauvais, si délabré, et par suite si
+extraordinairement faux, que, malgré le talent de l'artiste qui le
+jouait, nous dûmes renoncer à nous en servir, et donner son solo à la
+première clarinette.</p>
+
+<p>L'ophicléïde, ou du moins le mince instrument de cuivre qu'on me
+présenta sous ce nom, ne ressemblait point aux ophicléïdes français; il
+n'avait presque point de son, et d'ailleurs il était en <i>si naturel</i>
+(<i>in H</i>), ce qui obligeait l'exécutant<a name="page_082" id="page_082"></a> à transposer d'un demi-ton et à
+jouer par conséquent dans des tonalités presque impraticables, en <i>sol
+bémol</i> par exemple, quand l'orchestre était en <i>fa</i>, ou en <i>ut bémol</i>
+quand il était en <i>si bémol</i>. L'ophicléïde fut donc considéré comme non
+avenu; on le remplaça tant bien que mal par un quatrième trombone. Pour
+la harpe, on n'y pouvait songer; car, six mois auparavant, Mendelssohn,
+ayant voulu faire entendre à Leipzig des fragments de son <i>Antigone</i>,
+fut obligé de faire venir des harpes de Berlin. Comme on m'assurait
+qu'il en avait été médiocrement satisfait, j'écrivis à Dresde, et
+Lipinski, un grand et digne artiste dont j'aurai bientôt l'occasion de
+parler, m'envoya le harpiste du théâtre. Il ne s'agissait plus que de
+trouver l'instrument. Après bien des courses inutiles chez divers
+facteurs et marchands de musique, Mendelssohn apprit enfin qu'un amateur
+possédait une harpe, et il obtint de lui qu'elle nous fût prêtée pour
+quelques jours. Mais, admirez mon malheur, la harpe apportée et bien
+garnie de cordes neuves, il se trouva que M. Richter (le harpiste de
+Dresde qui s'était si obligeamment rendu à Leipzig sur l'invitation de
+Lipinski) était un pianiste très-habile, qu'il jouait en outre fort bien
+du violon, mais qu'il ne jouait presque pas de la harpe. Il en avait
+étudié le mécanisme depuis dix-huit mois seulement, et pour parvenir à
+exécuter les arpéges<a name="page_083" id="page_083"></a> les plus simples, qui servent communément à
+l'accompagnement du chant dans les opéras italiens. De sorte qu'à
+l'aspect des traits diatoniques et des dessins chantants qui se
+rencontrent souvent dans ma symphonie, le courage lui manqua
+tout-à-fait, et que Mendelssohn dut se mettre au piano le soir du
+concert pour représenter les solos de harpe et en assurer les entrées.
+Quel embarras pour si peu de chose!</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, et mon parti une fois pris sur ces inconvénients,
+les répétitions commencèrent. La disposition de l'orchestre, dans cette
+belle salle, est si excellente, les rapports de chaque exécutant avec le
+chef sont si aisés, et les artistes, musiciens parfaits d'ailleurs, ont
+été accoutumés par Mendelssohn et David à apporter aux études une telle
+attention, que deux répétitions suffirent à monter un long programme où
+figuraient, entre autres compositions difficiles, les ouvertures du <i>Roi
+Lear</i>, des <i>Francs-Juges</i>, et la <i>Symphonie fantastique</i>. David avait en
+outre consenti à jouer le <i>solo</i> de violon (<i>Rêverie et Caprice</i>) que
+j'écrivis il y a deux ans pour Artôt, et dont l'orchestration est assez
+compliquée. Il l'exécuta supérieurement, aux grands applaudissements de
+l'assemblée.</p>
+
+<p>Quant à l'orchestre, dire qu'il fut irréprochable, après deux
+répétitions seulement, dans l'exécution<a name="page_084" id="page_084"></a> des pièces que je viens de
+citer, c'est en faire un éloge immense. Tous les musiciens de Paris, et
+bien d'autres encore, seront, je crois, de cet avis.</p>
+
+<p>Cette soirée jeta le trouble dans les consciences musicales des
+habitants de Leipzig, et, autant qu'il m'a été permis d'en juger par la
+polémique des journaux, des discussions en sont résultées, aussi
+violentes, tout au moins, que celles dont les mêmes ouvrages furent le
+sujet à Paris il y a quelques dix ans. Pendant qu'on débattait ainsi la
+moralité de mes faits et gestes harmoniques, que les uns les traitaient
+de belles actions, les autres de crimes prémédités, je fis le voyage de
+Dresde que j'aurai bientôt à raconter. Mais pour ne pas scinder le récit
+de mes expériences à Leipzig, je vais, mon cher Heller, vous dire ce
+qu'il advint, à mon retour, du concert au bénéfice des pauvres dont
+Mendelssohn m'avait parlé dans sa lettre, et auquel j'avais promis de
+prendre part.</p>
+
+<p>Cette soirée étant organisée par la Société des Concerts tout entière,
+j'avais à ma disposition la riche et puissante Académie de chant dont je
+vous ai fait déjà un éloge si mérité. Je n'eus garde, vous pensez bien,
+de ne pas profiter de cette belle masse vocale, et j'offris aux
+directeurs de la Société le final à trois ch&oelig;urs de <i>Roméo et
+Juliette</i>, dont la traduction allemande avait été<a name="page_085" id="page_085"></a> faite à Paris par le
+savant professeur Duesberg. Il y avait seulement à mettre cette
+traduction en rapport avec les notes des parties de chant. Ce fut un
+long et pénible travail; encore, la prosodie allemande n'ayant pas été
+bien observée par les copistes dans leur distribution de syllabes
+longues et brèves, il en résulta pour les chanteurs des difficultés
+telles, que Mendelssohn fut obligé de perdre son temps à la révision du
+texte et à la correction de ce que ces fautes présentaient de plus
+choquant. Il eut en outre à exercer le ch&oelig;ur pendant près de huit
+jours. (Huit répétitions d'un ch&oelig;ur aussi nombreux coûteraient à
+Paris 4,800 fr. Et l'on me demande quelquefois pourquoi dans mes
+concerts je ne donne pas <i>Roméo et Juliette</i>!) Cette Académie, où
+figurent, il est vrai, quelques artistes du théâtre et les élèves de la
+chapelle de Saint-Thomas, est cependant composée dans sa presque
+totalité d'amateurs appartenant aux classes élevées de la ville de
+Leipzig. Voilà pourquoi, dès qu'il s'agit d'apprendre quelque &oelig;uvre
+sérieuse, on peut en obtenir plus aisément un grand nombre de
+répétitions. Quand je revins de Dresde, les études cependant étaient
+loin d'être terminées; le ch&oelig;ur d'hommes surtout laissait beaucoup à
+désirer. Je souffrais de voir un grand maître et un grand virtuose tel
+que Mendelssohn, chargé de cette tâche subalterne de maître de<a name="page_086" id="page_086"></a> chant,
+qu'il remplit, il faut le dire, avec une patience inaltérable. Chacune
+de ses observations est faite avec douceur et une politesse parfaite,
+dont on lui saurait plus de gré, si on pouvait savoir combien, en pareil
+cas, ces qualités sont rares. Quant à moi, j'ai été souvent accusé
+d'ingalanterie par nos dames de l'Opéra; ma réputation, à cet égard, est
+parfaite. Je la mérite, je l'avoue; dès qu'il s'agit des études d'un
+grand ch&oelig;ur, et avant même de les commencer, une sorte de colère
+anticipée me serre la gorge, ma mauvaise humeur se manifeste, bien que
+rien encore n'y ait pu donner lieu, et je fais comprendre du regard à
+tous les choristes l'idée de ce Gascon qui, ayant donné un coup de pied
+à un petit garçon passant inoffensif auprès de lui, et sur l'observation
+de celui-ci, <i>qu'il ne lui avait rien fait</i>, répliqua: «Juge un peu, si
+tu m'avais fait quelque chose!»</p>
+
+<p>Cependant après deux séances encore, les trois ch&oelig;urs étaient appris,
+et le final, avec l'appui de l'orchestre, eût, sans aucun doute,
+parfaitement marché, si un chanteur du théâtre, qui depuis plusieurs
+jours se récriait sur les difficultés du rôle du père Laurence dont on
+l'avait chargé, ne fût venu démolir tout notre édifice harmonique élevé
+à si grand'peine.</p>
+
+<p>J'avais déjà remarqué aux répétitions au piano, que ce Monsieur (j'ai
+oublié son nom), appartenait<a name="page_087" id="page_087"></a> à la classe nombreuse des musiciens qui ne
+savent pas la musique; il comptait mal ses pauses, il n'entrait pas à
+temps, il se trompait d'intonations, etc.; mais je me disais: peut-être
+n'a-t-il pas eu le temps d'étudier sa partie, il apprend pour le théâtre
+des rôles fort difficiles, pourquoi ne viendrait-il pas à bout de
+celui-là? Je pensais pourtant bien souvent à Alizard, qui a toujours si
+bien dit cette scène, en regrettant fort qu'il fût à Bruxelles et ne sût
+pas l'allemand. Mais à la répétition générale, la veille du concert,
+comme ce Monsieur n'était pas plus avancé, et que, de plus, il
+grommelait entre ses dents je ne sais quelles imprécations tudesques,
+chaque fois qu'on était obligé d'arrêter l'orchestre à cause de lui, ou
+quand Mendelssohn ou moi nous lui chantions ses phrases, la patience
+m'échappa enfin, et je remerciai la chapelle, en la priant de ne plus
+s'occuper de mon ouvrage, dont ce rôle de basse rendait évidemment
+l'exécution impossible. En rentrant, je faisais cette triste réflexion:
+Deux compositeurs qui ont appliqué pendant de longues années ce que la
+nature leur a départi d'intelligence et d'imagination à l'étude de leur
+art, deux cents musiciens, chanteurs et instrumentistes attentifs et
+capables, se seront fatigués pendant huit jours inutilement et auront dû
+renoncer à la production de l'&oelig;uvre qu'ils avaient adoptée, à cause
+de l'insuffisance d'un seul<a name="page_088" id="page_088"></a> homme!! O chanteurs qui ne chantez pas,
+vous donc aussi vous êtes des dieux!... L'embarras de la société était
+grand pour remplacer sur le programme ce final dont la durée est d'une
+demi-heure; au moyen d'une répétition supplémentaire que l'orchestre et
+les ch&oelig;urs voulurent bien faire le matin même du jour du concert,
+nous en vînmes à bout. L'ouverture du <i>Roi Lear</i>, que l'orchestre
+possédait bien, et l'offertoire de mon <i>Requiem</i> où le ch&oelig;ur n'a que
+quelques notes à chanter, furent substitués au fragment de <i>Roméo</i>, et
+exécutés le soir de la façon la plus satisfaisante. Je dois même ajouter
+que le morceau du <i>Requiem</i> produisit un effet auquel je ne m'attendais
+pas, et me valut un suffrage inestimable, celui de Robert Schuman, l'un
+des compositeurs critiques les plus justement renommés de l'Allemagne.
+Quelques jours après, ce même offertoire m'attira un éloge sur lequel je
+devais bien moins compter; voici comment. J'étais retombé malade à
+Leipzig, et quand, au moment de mon départ, j'en vins à demander ce que
+je lui devais au médecin qui m'avait soigné, il me répondit: «Ecrivez
+pour moi, sur ce carré de papier, le thême de votre offertoire, avec
+votre signature, et je vous serai redevable encore; jamais morceau de
+musique ne m'a autant frappé!» J'hésitais un peu à m'acquitter des soins
+du docteur d'une semblable<a name="page_089" id="page_089"></a> façon, mais il insista, et le hasard m'ayant
+fourni l'occasion de répondre à son compliment par un autre mieux
+mérité, croiriez-vous que j'eus la simplicité de ne pas la saisir.
+J'écrivais en tête de la page: «<i>A M. le docteur Clarus.</i>»</p>
+
+<p>&mdash;<i>Carus</i>, me dit-il, vous mettez à mon nom un <i>l</i> de trop.</p>
+
+<p>Je pensai aussitôt: <i>Patientibus</i> carus, <i>sed</i> clarus <i>inter doctos</i>, et
+n'osai l'écrire...<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a> Il y a des instants où je suis d'une rare
+stupidité.</p>
+
+<p>Un compositeur-virtuose tel que vous, mon cher Heller, s'intéresse
+vivement à tout ce qui se rattache à son art; je trouve donc fort
+naturel que vous m'ayez adressé tant de questions au sujet des richesses
+musicales de Leipzig; je répondrai laconiquement à quelques-unes. Vous
+me demandez si la grande pianiste Madame Clara Schuman a quelque rivale
+en Allemagne qu'on puisse décemment lui opposer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas.</p>
+
+<p>Vous me priez de vous dire si le sentiment musical des grosses têtes de
+Leipzig est bon, ou tout au moins porté vers ce que vous et moi nous
+appelons le beau?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas.</p>
+
+<p>S'il est vrai que l'acte de foi de tout ce qui prétend aimer l'art élevé
+et sérieux soit celui-ci:<a name="page_090" id="page_090"></a> «Il n'y a pas d'autre Dieu que Bach, et
+Mendelssohn est son prophète?»</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dois pas.</p>
+
+<p>Si le théâtre est bien composé, et si le public a grand tort de s'amuser
+aux petits opéras de Lortzing qu'on y représente souvent?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas.</p>
+
+<p>Si j'ai lu ou entendu quelques-unes de ces anciennes messes à cinq voix,
+avec basse continue, qu'on prise si fort à Leipzig?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.</p>
+
+<p>Adieu, continuez à écrire de beaux caprices comme vos deux derniers, et
+que Dieu vous garde des fugues à quatre sujets sur un choral.<a name="page_091" id="page_091"></a></p>
+
+<h3><a name="V" id="V"></a>V<br /><br />A ERNST.</h3>
+
+<p><a name="page_092" id="page_092"></a></p>
+
+<p><a name="page_093" id="page_093"></a></p>
+
+<h5>Dresde.</h5>
+
+<p>Vous m'aviez bien recommandé, mon cher Ernst, de ne pas m'arrêter dans
+les petites villes en parcourant l'Allemagne, m'assurant que les
+capitales seulement m'offriraient les moyens d'exécution nécessaires à
+mes concerts. D'autres que vous encore, et quelques critiques allemands,
+m'avaient parlé dans le même sens, et m'ont reproché plus tard de
+n'avoir pas suivi leur avis, et de n'être pas allé d'abord à Berlin ou à
+Vienne. Mais vous savez qu'il est toujours plus aisé de donner de bons
+conseils que de les suivre; et, si je ne me suis pas conformé au plan de
+voyage qui paraissait à tout le monde le plus raisonnable, c'est que je
+n'ai pas pu. D'abord, je n'étais pas le maître de choisir le moment de<a name="page_094" id="page_094"></a>
+mon voyage. Après avoir fait à Francfort une visite inutile, comme je
+l'ai dit, je ne pouvais pas revenir sottement à Paris. J'aurais voulu
+partir pour Munich, mais une lettre de Beerman, m'annonçait que mes
+concerts ne pouvaient avoir lieu dans cette capitale qu'un mois plus
+tard, et Meyerbeer, de son côté, m'écrivait que la reprise de plusieurs
+importants ouvrages allait occuper le théâtre de Berlin assez longtemps
+pour rendre ma présence en Prusse inutile à cette époque. Je ne devais
+pourtant pas rester oisif si longtemps; alors, plein du désir de
+connaître ce que possède d'institutions musicales votre harmonieuse
+patrie, je formai le projet de tout voir, de tout entendre et de réduire
+beaucoup mes prétentions chorales et orchestrales, afin de pouvoir aussi
+me faire entendre presque partout. Je savais bien que dans les villes de
+second ordre je ne pourrais trouver le luxe musical exigé par la forme
+et par le style de quelques-unes de mes partitions; mais je réservais
+celles-là pour la fin du voyage, elles devaient former le <i>forte</i> du
+<i>crescendo</i>; et je pensais qu'à tout prendre, cette marche lentement
+progressive ne manquait ni de prudence ni d'un certain intérêt. En tout
+cas, je n'ai pas eu à me repentir de l'avoir suivie.</p>
+
+<p>Maintenant parlons de Dresde.</p>
+
+<p>J'y étais engagé pour deux concerts, et j'allais trouver là orchestre,
+ch&oelig;ur, musique d'harmonie,<a name="page_095" id="page_095"></a> et de plus un célèbre ténor; depuis mon
+entrée en Allemagne je n'avais point encore vu réunies des richesses
+pareilles. Je devais en outre rencontrer à Dresde un ami chaud, dévoué,
+énergique, enthousiaste, Charles Lipinski, que j'avais autrefois connu à
+Paris. Il m'est impossible de vous dire, mon cher Ernst, quelle ardeur
+cet admirable et excellent homme mit à me seconder. Sa position de
+premier maître de concert, et l'estime générale dont jouissent en outre
+sa personne et son talent, lui donnent une grande autorité sur les
+artistes de la chapelle, et certes il ne se fit pas faute d'en user.
+Comme j'avais une promesse de l'intendant, M. le baron de Lütichau, pour
+deux soirées, le théâtre tout entier était à ma disposition, et il ne
+s'agissait plus que de veiller à l'excellence de l'exécution. Celle que
+nous obtînmes fut splendide, et pourtant le programme était formidable;
+il contenait: l'ouverture du <i>Roi Lear</i>, la <i>Symphonie fantastique</i>,
+l'<i>Offertoire</i>, le <i>Sanctus</i> et le <i>Quærens me</i> de mon <i>Requiem</i>, les
+deux dernières parties de ma <i>Symphonie funèbre</i>, écrite, vous le savez,
+pour deux orchestres et ch&oelig;ur, et quelques morceaux de chant. Je
+n'avais pas de traduction du ch&oelig;ur de la symphonie, mais le régisseur
+du théâtre, M. Winkler, homme à la fois spirituel et savant, eut
+l'extrême obligeance d'improviser, pour ainsi dire, les vers allemands
+dont nous avions<a name="page_096" id="page_096"></a> besoin, et les études du final purent commencer. Quant
+aux solos de chants, ils étaient en langues latine, allemande et
+française. Titchachek, le ténor dont je parlais tout à l'heure, possède
+une voix pure et touchante, qui, échauffée par l'action dramatique,
+devient en scène d'une rare énergie. Son style de chant est simple et de
+bon goût, il est musicien et lecteur consommé. Il se chargea, de prime
+abord, du solo de ténor dans le <i>Sanctus</i>, sans même demander à le voir,
+sans réticences, sans grimaces, sans faire le Dieu; il aurait pu, comme
+tant d'autres en pareil cas, accepter le <i>Sanctus</i> en m'imposant pour
+son succès particulier quelque cavatine à lui connue; il ne le fit pas;
+à la bonne heure, voilà qui est tout à fait bien!</p>
+
+<p>Mademoiselle Recio, qui se trouvait alors à Dresde, consentit
+très-gracieusement aussi à chanter deux romances avec orchestre, et le
+public l'en récompensa dignement.</p>
+
+<p>Mais la cavatine de <i>Benvenuto</i> qu'il me prit fantaisie d'ajouter au
+programme, me donna plus de peine à elle seule que tout le reste du
+concert. On n'avait pu la proposer à la prima dona, Madame Devrient, le
+tissu mélodique du morceau étant trop haut et les vocalises trop légères
+pour elle; Mademoiselle Wiest, la seconde chanteuse, à qui Lipinski
+l'avait offerte, trouvait la traduction allemande mauvaise, l'<i>andante</i><a name="page_097" id="page_097"></a>
+trop haut et trop long, l'<i>allegro</i> trop bas et trop court, elle
+demandait des coupures, des changements, elle était enrhumée, etc.,
+etc.; vous savez par c&oelig;ur la comédie de la cantatrice qui ne peut ni
+ne veut. Enfin, Madame Schubert, femme de l'excellent maître de concert
+et habile violoniste que vous connaissez, vint me tirer d'embarras en
+acceptant, non sans terreur, cette malheureuse cavatine dont sa modestie
+lui exagérait les difficultés. Elle y fut très applaudie. En vérité, il
+semble qu'il soit plus difficile quelquefois de faire chanter <i>Fleuve du
+Tage</i>, que de monter la symphonie en <i>ut mineur</i>.</p>
+
+<p>Lipinski avait tellement excité les amours-propres des musiciens, que
+leur désir de bien faire et leur ambition de faire mieux surtout que
+ceux de Leipzig (il y a une sourde rivalité musicale entre les deux
+villes) nous fit énormément travailler. Quatre longues répétitions
+parurent à peine suffisantes, et la chapelle en eût elle-même volontiers
+demandé une cinquième si le temps ne nous eût manqué. Aussi l'exécution
+s'en ressentit; elle fut excellente. Les ch&oelig;urs seuls m'avaient
+effrayé à la répétition générale; mais deux leçons qu'ils reçurent
+encore avant le concert leur firent acquérir l'assurance qui leur
+manquait, et les fragments du <i>Requiem</i> furent aussi bien rendus que
+tout le reste. La symphonie funèbre produisit le même effet qu'à<a name="page_098" id="page_098"></a> Paris.
+Le lendemain matin les musiciens militaires qui l'avaient exécutée
+vinrent pleins de joie me donner une aubade qui m'arracha de mon lit,
+dont j'avais pourtant grand besoin, et m'obligea, souffrant comme
+j'étais d'une névralgie à la tête et de mon éternel mal de gorge,
+d'aller vider avec eux une petite cuve de punch.</p>
+
+<p>C'est à ce concert de Dresde que j'ai vu pour la première fois se
+manifester la prédilection du public allemand pour mon <i>Requiem</i>;
+cependant nous n'avions pas osé (le ch&oelig;ur n'étant pas assez nombreux)
+aborder les grands morceaux, tels que le <i>Dies iræ</i>, le <i>Lacrymosa</i>,
+etc. J'en ressentis, je l'avoue, un contentement extrême. La Symphonie
+fantastique plut beaucoup moins à une partie de mes juges. La classe
+élégante de l'auditoire, le Roi de Saxe et la cour en tête, fut très
+médiocrement charmée, m'a-t-on dit, de la violence de ces <i>passions</i>, de
+la tristesse de ces <i>rêves</i>, et de toutes les monstrueuses
+hallucinations du final. Le <i>Bal</i> et la <i>Scène aux Champs</i> seulement
+trouvèrent, je crois, grâce devant elle. Quant au public proprement dit,
+il se laissa entraîner au courant musical, et applaudit plus chaudement
+la <i>Marche au Supplice</i> et le <i>Sabbat</i> que les trois autres morceaux.
+Cependant il était aisé de voir, en somme, que cette composition, si
+bien accueillie à Stuttgardt, si parfaitement comprise à Weymar, tant
+discutée à Leipzig, était<a name="page_099" id="page_099"></a> peu dans les m&oelig;urs musicales et poétiques
+des habitants de Dresde, qu'elle les désorientait par sa dissemblance
+avec les symphonies à eux connues, et qu'ils en étaient plus surpris que
+charmés, moins émus qu'étourdis.</p>
+
+<p>La chapelle de Dresde, longtemps sous les ordres de l'Italien Morlachi
+et de l'illustre auteur du <i>Freyschütz</i>, est maintenant dirigée par MM.
+Reissiger et Richard Wagner. Nous ne connaissons guère à Paris de
+Reissiger que la douce et mélancolique valse publiée sous le titre de:
+<i>Dernière pensée de Weber</i>; on a exécuté, pendant mon séjour à Dresde,
+une de ses compositions religieuses, dont on a fait devant moi les plus
+grands éloges. Je ne pouvais y joindre les miens; le jour de la
+cérémonie où cette &oelig;uvre figurait, de cruelles souffrances me
+retenaient au lit, et je fus ainsi malheureusement privé du plaisir de
+l'entendre. Quant au jeune maître de chapelle Richard Wagner, qui a
+longtemps séjourné à Paris sans pouvoir parvenir à se faire connaître
+autrement que par quelques bons articles publiés dans la <i>Gazette
+Musicale</i>, il eut à exercer pour la première fois son autorité en
+m'assistant dans mes répétitions; ce qu'il fit avec zèle et de très bon
+c&oelig;ur. La cérémonie de sa présentation à la chapelle et de sa
+prestation du serment avait eu lien le surlendemain de mon arrivée, et
+je le retrouvais dans tout l'enivrement d'une joie bien<a name="page_100" id="page_100"></a> naturelle.
+Après avoir supporté en France mille privations et toutes les douleurs
+attachées à l'obscurité pour un artiste, Wagner étant revenu en Saxe sa
+patrie, eut l'audace d'entreprendre et le bonheur d'achever la
+composition des paroles et de la musique d'un opéra en cinq actes
+(<i>Rienzi</i>). Cet ouvrage obtint à Dresde un succès éclatant. Bientôt
+après suivit le <i>Vaisseau Hollandais</i>, opéra en deux actes, dont le
+sujet est le même que celui du <i>Vaisseau Fantôme</i>, joué il y a un an à
+l'Opéra de Paris, et dont il fit également la musique et les paroles.
+Quelle que soit l'opinion qu'on ait du mérite de ces ouvrages, il faut
+convenir que les hommes capables d'accomplir deux fois avec succès ce
+double travail littéraire et musical ne sont pas communs, et que M.
+Wagner donnait ainsi une preuve de capacité plus que suffisante pour
+attirer sur lui l'attention et l'intérêt. C'est ce que le Roi de Saxe a
+parfaitement compris; et le jour où, donnant à son premier maître de
+chapelle Richard Wagner pour collègue, il a ainsi assuré d'une façon
+honorable l'existence de celui-ci, les amis de l'art ont dû dire à S. M.
+ce que Jean Bart répondit à Louis XIV, annonçant à l'intrépide loup de
+mer qu'il l'avait nommé chef-d'escadre: «Sire, vous avez bien fait!»</p>
+
+<p>L'opéra de <i>Rienzi</i>, excédant de beaucoup la durée assignée
+ordinairement aux opéras en Allemagne,<a name="page_101" id="page_101"></a> n'est plus maintenant représenté
+en entier, on joue un soir les deux premiers actes et un autre soir les
+trois derniers. C'est cette seconde partie seulement que j'ai vu
+représenter; je n'ai pu la connaître assez à fond en l'entendant une
+fois pour pouvoir émettre à son sujet une opinion arrêtée: je me
+souviens seulement d'une belle prière chantée au dernier acte par Rienzi
+(Titchachek), et d'une marche triomphale bien modelée, sans imitation
+servile, sur la magnifique marche d'<i>Olympie</i>. La partition du <i>Vaisseau
+Hollandais</i> m'a semblé remarquable par son coloris sombre et certains
+effets orageux parfaitement motivés par le sujet; mais j'ai dû y
+reconnaître aussi un abus du <i>tremolo</i> d'autant plus fâcheux qu'il
+m'avait déjà frappé dans <i>Rienzi</i>, et qu'il indique chez l'auteur une
+certaine paresse d'esprit contre laquelle il ne se tient pas assez en
+garde. Le <i>tremolo</i> soutenu est de tous les effets d'orchestre celui
+dont on se lasse le plus vite; il n'exige point d'ailleurs d'invention
+de la part du compositeur, quand il n'est accompagné en dessus ou en
+dessous par aucune idée saillante.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, il faut, je le répète, honorer la pensée royale qui,
+en lui accordant une protection complète et active, a pour ainsi dire
+sauvé un jeune artiste doué de précieuses facultés. Richard Wagner,
+outre son double talent<a name="page_102" id="page_102"></a> littéraire et musical, possède encore celui de
+chef d'orchestre; je l'ai vu diriger ses opéras avec une énergie et une
+précision peu communes. L'administration du théâtre de Dresde n'a rien
+négligé d'ailleurs pour donner tout l'éclat possible à la représentation
+de ses deux ouvrages; les décors, les costumes et la mise en scène de
+<i>Rienzi</i> approchent de ce qu'on a fait de mieux en ce genre à Paris.
+Madame Devrient, dont j'aurai l'occasion de parler plus longuement à
+propos de ses représentations à Berlin, joue dans <i>Rienzi</i> le rôle d'un
+jeune garçon; ce vêtement ne va plus guère aux contours tant soit peu
+maternels de sa personne. Elle m'a paru beaucoup plus convenablement
+placée dans le <i>Vaisseau Hollandais</i>, malgré quelques poses affectées et
+les interjections <i>parlées</i> qu'elle se croit obligée d'introduire
+partout. Mais un véritable talent bien pur et bien complet, dont
+l'action sur moi a été très-vive, c'est celui de Wechter, qui
+remplissait le rôle du Hollandais maudit. Sa voix de baryton est une des
+plus belles que j'aie entendues, et il s'en sert en chanteur consommé;
+elle a un de ces timbres onctueux et vibrants en même temps, dont la
+puissance expressive est si grande, pour peu que l'artiste mette de
+c&oelig;ur et de sensibilité dans son chant; et ces deux qualités, Wechter
+les possède à un degré très élevé. Titchachek est gracieux, passionné,
+brillant, héroïque et entraînant<a name="page_103" id="page_103"></a> dans le rôle de Rienzi, où sa belle
+voix et ses grands yeux pleins de feu le servent à merveille.
+Mademoiselle Wiest représente la s&oelig;ur de Rienzi, elle n'a presque
+rien à dire. L'auteur, en écrivant ce rôle, l'a parfaitement approprié
+aux moyens de la cantatrice.</p>
+
+<p>Maintenant je voudrais, mon cher Ernst, vous parler avec détails de
+Lipinski; mais ce n'est pas à vous, le violoniste tant admiré, tant
+applaudi d'un bout à l'autre de l'Europe, à vous l'artiste si attentif
+et si studieux, que je pourrais rien apprendre sur la nature du talent
+de ce grand virtuose qui vous précéda dans la carrière. Vous savez aussi
+bien et mieux que moi comme il chante, comme il est, dans le haut style,
+touchant et pathétique, et vous avez depuis longtemps logé dans votre
+imperturbable mémoire les magnifiques originalités de ses concertos.
+D'ailleurs Lipinski a été, pendant mon séjour à Dresde, si excellent, si
+chaleureux, si dévoué pour moi, que mes éloges, aux yeux de beaucoup de
+gens, paraîtraient dépourvus d'impartialité; on les attribuerait (bien à
+tort, je puis le dire) à la reconnaissance plutôt qu'à un véritable élan
+d'admiration. Il s'est fait énormément applaudir à mon second concert,
+dans la romance de violon, exécutée quelques jours auparavant par David
+à Leipzig, et dans l'alto solo de ma deuxième symphonie (<i>Harold</i>).<a name="page_104" id="page_104"></a></p>
+
+<p>Le succès de cette seconde soirée a été supérieur à celui de la
+première; les scènes mélancoliques et religieuses d'<i>Harold</i> ont paru
+réunir de prime abord toutes les sympathies, et le même bonheur est
+arrivé aux fragments de <i>Roméo et Juliette</i> (<i>l'adagio</i> et <i>la Fête chez
+Capulet</i>). Mais ce qui a plus vivement touché le public et les artistes
+de Dresde, c'est la cantate du <i>Cinq mai</i>, admirablement chantée par
+Wechter et le ch&oelig;ur, sur une traduction allemande que l'infatigable
+M. Winkler avait encore eu la bonté d'écrire pour cette occasion. La
+mémoire de l'empereur Napoléon est chère aujourd'hui au peuple allemand,
+presque autant qu'à la France, et c'est sans doute la cause de
+l'impression profonde constamment produite par ce chant dans toutes les
+villes où je l'ai ensuite fait entendre. La fin surtout, a maintes fois
+donné lieu à de singulières manifestations:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">Loin de ce roc nous fuyons en silence,</td></tr>
+<tr><td align="left">L'astre du jour abandonne les cieux,...</td></tr>
+</table>
+
+<p>J'ai fait la connaissance à Dresde du prodigieux harpiste anglais
+Parish-Alvars, dont le nom n'a pas encore la popularité qu'il mérite. Il
+arrivait de Vienne. C'est le Liszt de la harpe! On ne se figure pas tout
+ce qu'il est parvenu à produire d'effets gracieux ou énergiques, de
+traits originaux, de sonorités inouïes, avec son instrument,<a name="page_105" id="page_105"></a> si borné
+sous certains rapports. Sa fantaisie sur <i>Moïse</i>, dont la forme a été
+imitée et appliquée au piano avec tant de bonheur par Thalberg, ses
+variations en sons harmoniques sur le ch&oelig;ur de <i>Naïdes</i> d'Obéron et
+vingt autres morceaux de la même nature, m'ont causé un ravissement que
+je renonce à décrire. L'avantage inhérent aux nouvelles harpes de
+pouvoir, au moyen du double mouvement des pédales, accorder deux cordes
+à l'unisson, lui a donné l'idée de combinaisons qui, à les voir écrites,
+paraissent absolument inexécutables. Toute leur difficulté cependant ne
+consiste que dans l'emploi ingénieux des pédales produisant ces doubles
+notes appelées <i>synonymes</i>. Ainsi il fait avec une rapidité foudroyante
+des traits à quatre parties procédant par sauts de tierces mineures,
+parce que, au moyen des synonymes, les cordes de sa harpe, au lieu de
+représenter comme à l'ordinaire la gamme diatonique d'<i>ut bémol</i>,
+donnent pour série, dans leur ordre de succession descendante;</p>
+
+<table border="0" cellpadding="3" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td><i>ut bécarre ut bécarre</i>,</td><td><i>la bécarre</i>,</td><td><i>sol bémol sol bémol</i>,</td></tr>
+<tr><td class="bt">&nbsp;</td><td> </td><td class="bt"> </td></tr>
+<tr><td align="center"><i>mi bémol mi bémol</i>.</td><td> </td><td> </td></tr>
+<tr><td class="bt">&nbsp;</td><td> </td><td> </td></tr>
+</table>
+
+<p class="nind">Parish-Alvars a formé quelques bons élèves pendant son séjour à Vienne.
+Il vient de se faire entendre à Dresde, à Leipzig, à Berlin, et dans
+beaucoup d'autres villes où son talent extraordinaire a constamment
+excité l'enthousiasme. Qu'attend-il pour venir à Paris?...<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<p>On trouve dans l'orchestre de Dresde, outre les artistes éminents que
+j'ai déjà cités, l'excellent professeur Dauzauer; il est à la tête des
+violoncelles, et doit prendre seul la responsabilité des attaques du
+premier pupitre des basses, car le contrebassier qui lit avec lui est
+trop vieux pour pouvoir exécuter quelques notes de sa partie, et n'a que
+tout juste la force de supporter le poids de son instrument. J'ai
+rencontré souvent en Allemagne des exemples de ce respect mal entendu
+pour les vieillards, qui porte les maîtres de chapelle à leur laisser
+des fonctions musicales devenues depuis longtemps supérieures à leurs
+forces physiques, et à les leur laisser, malheureusement, jusqu'à ce que
+mort s'en suive. J'ai dû plus d'une fois m'armer de toute mon
+insensibilité, et demander avec une cruelle insistance le remplacement
+de ces pauvres invalides. Il y a à Dresde un très bon cor anglais. Le
+premier hautbois a un beau son, mais un vieux style et une manie de
+faire des <i>trilles</i> et des <i>mordants</i> qui m'a, je l'avoue, profondément
+outragé. Il s'en permettait surtout d'affreux dans le solo du
+commencement de la <i>Scène aux Champs</i>. J'exprimai très vivement, à la
+seconde répétition, mon horreur pour ces gentillesses mélodiques; il
+s'en abstint malicieusement aux répétitions suivantes, mais ce n'était
+qu'un guet-apens; et le jour du concert, le perfide hautbois<a name="page_107" id="page_107"></a> bien sûr
+que je n'irais pas arrêter l'orchestre et l'interpeller, lui
+personnellement, devant la cour et le public, recommença ses petites
+vilenies en me regardant d'un air narquois qui faillit me faire tomber à
+la renverse d'indignation et de fureur.</p>
+
+<p>On remarque parmi les cors, M. Levy, virtuose qui jouit en Saxe d'une
+belle réputation. Il se sert, ainsi que ses confrères, du cor à
+cylindres que la chapelle de Leipzig, à peu près seule parmi les
+chapelles du nord de l'Allemagne, n'a point encore admis. Les trompettes
+de Dresde sont à cylindres également; elles peuvent avantageusement
+tenir lieu de nos cornets à pistons qu'on n'y connaît pas.</p>
+
+<p>La bande militaire est très-bonne, les tambours même sont musiciens;
+mais les instruments à anches que j'ai entendus ne me paraissent pas
+irréprochables; ils laissent à désirer pour la justesse, et le chef de
+musique de ces régiments devrait bien demander à notre incomparable
+facteur Adolphe Sax quelques-unes de ses clarinettes.</p>
+
+<p>Il n'y a pas d'ophicléides; la partie grave est tenue par des bassons
+russes et des serpents.</p>
+
+<p>J'ai bien souvent songé à Weber en conduisant cet orchestre de Dresde
+qu'il a dirigé pendant quelques années. Il était alors plus nombreux
+qu'aujourd'hui, et Weber l'avait tellement<a name="page_108" id="page_108"></a> exercé, qu'il lui arrivait
+quelquefois dans l'<i>allegro</i> de l'ouverture du <i>Freyschütz</i>, d'indiquer
+le mouvement des quatre premières mesures, laissant ensuite l'orchestre
+marcher tout seul jusqu'aux points-d'orgue de la fin. Les musiciens
+doivent être fiers qui voient en pareille occasion leur chef se croiser
+ainsi les bras.</p>
+
+<p>Croiriez-vous, mon cher Ernst, que pendant les trois semaines que j'ai
+passées dans cette ville si musicale, personne ne s'est avisé de me
+parler de la famille de Weber, ni de m'informer qu'elle était à Dresde?
+J'eusse été si heureux de la connaître et de lui exprimer un peu de ma
+respectueuse admiration pour le grand compositeur qui illustra son
+nom!!... J'ai su trop tard que j'avais manqué cette occasion précieuse,
+et je dois au moins prier ici madame Weber et ses enfants de ne pas
+douter des regrets que j'en ai ressentis.</p>
+
+<p>On m'a montré à Dresde quelques partitions du célèbre Hasse, dit le
+Saxon, qui fut autrefois aussi et pendant longtemps l'arbitre des
+destinées de cette chapelle. Je n'y ai rien trouvé, je l'avoue, de bien
+remarquable; un <i>Te Deum</i> seulement, composé exprès pour une
+commémoration glorieuse de la cour de Saxe, m'a paru pompeux et éclatant
+comme une sonnerie de grandes cloches lancées à toute volée. Ce <i>Te
+Deum</i>, pour ceux qui se contentent en pareil cas<a name="page_109" id="page_109"></a> d'une puissante
+sonorité, devra paraître beau; quant à moi, cette qualité ne me semble
+pas suffisante. Ce que je voudrais connaître surtout, mais connaître par
+une bonne représentation, ce sont quelques-uns des nombreux opéras que
+Hasse écrivit pour les théâtres d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre,
+et qui lui valurent son immense réputation. Pourquoi n'essaie-t-on pas à
+Dresde d'en remonter au moins un? C'est une expérience curieuse à faire;
+ce serait peut-être une résurrection. La vie de Hasse a dû être fort
+<i>incidentée</i>; j'ai cherché inutilement à la connaître. Je n'ai rien
+trouvé à son sujet que de vulgaires biographies, qui m'apprenaient ce
+que je savais déjà, et ne disaient mot de ce que j'aurais voulu savoir.
+Il a tant voyagé, tant vécu sous la zone torride et aux pôles,
+c'est-à-dire en Italie et en Angleterre! Il doit y avoir un curieux
+roman dans ses relations avec le vénitien Marcello, dans ses amours avec
+la Faustina, qu'il épousa, et qui chantait les principaux rôles de ses
+opéras; dans leurs disputes conjugales, guerres d'auteur à cantatrice,
+où le maître était l'esclave, où la raison avait toujours tort.
+Peut-être aussi n'y a-t-il rien eu de tout cela; qui sait? Faustina a pu
+vivre en diva très humaine, en cantatrice modeste, en vertueuse épouse,
+bonne musicienne, fidèle à son mari, fidèle à ses rôles, disant son
+chapelet et tricotant des bas quand<a name="page_110" id="page_110"></a> elle n'avait rien à faire. Hasse
+écrivait, Faustina chantait; ils gagnaient tous les deux beaucoup
+d'argent qu'ils ne dépensaient pas. Cela s'est vu, cela se voit; et, si
+vous vous mariez, c'est ce que je vous souhaite.</p>
+
+<p>Quand je quittai Dresde pour retourner à Leipzig, Lipinski, apprenant
+que Mendelssohn montait pour le concert des pauvres mon final de <i>Roméo
+et Juliette</i>, m'annonça son intention de venir l'entendre, si
+l'intendant voulait lui accorder deux ou trois jours de congé. Je ne
+pris cette promesse que pour un très aimable compliment; mais jugez de
+mon chagrin, quand le jour du concert où, par suite de l'incident que
+j'ai raconté dans ma précédente lettre, le final ne put être exécuté, je
+vis arriver Lipinski.... Il avait fait trente-cinq lieues pour entendre
+ce morceau!... Voilà un musicien qui aime la musique!... Mais ce n'est
+pas vous, mon cher Ernst, que ce trait étonnera, vous en feriez autant,
+j'en suis sûr; vous êtes un <i>artiste</i>!</p>
+
+<p class="top5"><i>Adieu, adieu.</i><a name="page_111" id="page_111"></a></p>
+
+<h3><a name="VI" id="VI"></a>VI.<br /><br />A HENRI HEINE.</h3>
+
+<p><a name="page_112" id="page_112"></a></p>
+
+<p><a name="page_113" id="page_113"></a></p>
+
+<h5>Brunswick. Hambourg.</h5>
+
+<p>Il m'est arrivé toutes sortes de bonheurs dans cette excellente ville de
+Brunswick; aussi ai-je d'abord eu l'idée de régaler de ce récit un de
+mes ennemis intimes, cela lui aurait fait plaisir!.... tandis qu'à vous,
+mon cher Heine, le tableau de cette fête harmonique fera peut-être de la
+peine. Les immoralistes prétendent <i>que dans tout ce qu'il nous arrive
+d'heureux il y a quelque chose de désagréable pour nos meilleurs amis</i>;
+mais je n'en crois rien! C'est une calomnie infâme, et je puis jurer que
+des fortunes inattendues autant que brillantes étant survenues à
+quelques uns de mes amis, cela ne m'a rien fait du tout!</p>
+
+<p>Assez! n'entrons pas dans le champ épineux de l'ironie, où fleurissent
+l'absinthe et l'euphorbe<a name="page_114" id="page_114"></a> à l'ombre des orties arborescentes, où vipères
+et crapauds sifflent et coassent, où l'eau des lacs bouillonne, où la
+terre tremble, où le vent du soir brûle, où les nuages du couchant
+dardent des éclairs silencieux! car à quoi bon se mordre la lèvre,
+dérober sous des paupières mal closes de verdâtres prunelles, grincer
+tout doucement des dents, présenter à son interlocuteur un siége armé
+d'un dard perfide ou couvert d'un glutineux enduit, quand, loin d'avoir
+dans l'ame quelque chose d'amer, les riants souvenirs encombrent la
+pensée, quand on sent son c&oelig;ur plein de reconnaisance et de naïve
+joie, quand on voudrait avoir cent renommées aux trompettes immenses
+pour dire à tout ce qui nous est cher: Je fus heureux un jour. C'est un
+petit mouvement de vanité puérile qui m'avait porté à commencer ainsi;
+je cherchais, sans m'en apercevoir, à vous imiter, vous l'inimitable
+ironiste. Cela ne m'arrivera plus. J'ai trop souvent regretté, dans nos
+conversations, de ne pouvoir vous obliger au style sérieux, ni arrêter
+le mouvement convulsif de vos griffes dans les moments mêmes où vous
+croyez faire le mieux pattes de velours, chat-tigre que vous êtes, <i>leo
+quærens quem devoret</i>. Et pourtant que de sensibilité, que d'imagination
+sans fiel, répandues dans vos &oelig;uvres! Comme vous chantez, quand il
+vous plaît, dans la mode majeur! Comme votre enthousiasme<a name="page_115" id="page_115"></a> se précipite
+et coule à pleins bords quand l'admiration vous saisit à l'improviste et
+que vous vous oubliez! Quelle tendresse infinie respire dans un des plis
+secrets de votre c&oelig;ur pour ce pays que vous avez tant raillé, pour
+cette terre féconde en poètes, pour la patrie des génies rêveurs, pour
+cette Allemagne enfin, que vous appelez votre vieille grand'mère et qui
+vous aime tant, malgré tout!</p>
+
+<p>Je l'ai bien vu à l'accent tristement attendri qu'elle a mis à me parler
+de vous pendant mon voyage; oui, elle vous aime! elle a concentré en
+vous toutes ses affections. Ses fils aînés sont morts, ses grands fils,
+ses grands hommes, elle ne compte plus que sur vous, qu'elle appelle en
+souriant son méchant enfant. C'est elle, ce sont les chants graves et
+romantiques dont elle a bercé vos premiers ans, qui vous ont inspiré un
+sentiment pur et élevé de l'art musical; et c'est quand vous l'avez
+quittée, c'est en courant le monde, c'est après avoir souffert que vous
+êtes devenu impitoyable et railleur.</p>
+
+<p>Il vous serait aisé, je le sais, de faire une énorme caricature du récit
+que je vais entreprendre de mon passage à Brunswick, et pourtant, voyez
+quelle confiance j'ai dans votre amitié, ou comme la crainte de l'ironie
+s'en va, c'est précisément à vous que je l'adresse:</p>
+
+<p>......... Au moment de quitter Leipzig, je<a name="page_116" id="page_116"></a> reçus une lettre de
+Meyerbeer m'annonçant qu'on ne pourrait pas, avant un mois, s'occuper à
+Berlin de mes concerts. Le grand maître m'engageait à utiliser ce retard
+en allant à Brunswick, où je trouverais, disait-il, <i>un orchestre
+d'honneur</i>. Je suivis ce conseil, sans me douter cependant que j'aurais
+autant à me louer de l'avoir suivi. Je ne connaissais personne à
+Brunswick, j'ignorais complètement et les dispositions des artistes à
+mon égard et le goût du public. Mais l'idée seule que les frères Müller
+étaient à la tête de la chapelle aurait suffi pour me donner toute
+confiance, indépendamment de l'opinion si encourageante de Meyerbeer. Je
+les avais entendus à leur dernier voyage à Paris, et je regardais
+l'exécution des quatuors de Beethoven, par ces quatre virtuoses, comme
+l'un des prodiges les plus extraordinaires de l'art moderne.</p>
+
+<p>La famille Müller, en effet, représente l'idéal du quatuor de Beethoven,
+comme la famille Bohrer l'idéal du trio. On n'a jamais encore, en aucun
+lieu du monde, porté à ce point la perfection de l'ensemble, l'unité du
+sentiment, la profondeur de l'expression, la pureté du style, la
+grandeur, la force, la verve et la passion. Une telle interprétation de
+ces &oelig;uvres sublimes nous donne, je le crois, l'idée la plus exacte de
+ce que pensait et sentait Beethoven en<a name="page_117" id="page_117"></a> les écrivant. C'est l'écho de
+l'inspiration créatrice! c'est le contre-coup du génie!</p>
+
+<p>Cette famille musicale des Müller est d'ailleurs plus nombreuse que je
+ne croyais; j'ai compté sept artistes de ce nom, frères, fils et neveux,
+dans l'orchestre de Brunswick. Georges Müller est maître de chapelle;
+son frère aîné, Charles, n'est que premier maître de concert, mais on
+voit, à la déférence de chacun à l'écouter quand il fait une
+observation, qu'on respecte en lui le chef du fameux quatuor. Le second
+<i>concert-meister</i> est M. Freudenthal, violoniste et compositeur de
+mérite. J'avais prévenu Ch. Müller de mon arrivée; en descendant de
+voiture, à Brunswick, je fus abordé par un très aimable jeune homme, M.
+Zinkeisen, l'un des premiers violons de l'orchestre, parlant français
+comme vous et moi, qui m'attendait à la poste pour me conduire chez le
+<i>capell-meister</i>, au débotté. Cette attention et cet empressement me
+parurent de bon augure. M. Zinkeisen m'avait vu quelquefois à Paris et
+me reconnut, malgré l'état pitoyable où j'étais réduit par le froid; car
+j'avais passé la nuit dans un coupé à peu près ouvert à tout vent, pour
+éviter l'odeur et la fumée de six horribles pipes fonctionnant sans
+relâche dans l'intérieur. J'admire les règlements de police établis en
+Allemagne: il est expressément défendu sous peine d'amende, de fumer
+dans les rues ou sur<a name="page_118" id="page_118"></a> les places publiques, où cet aimable exercice ne
+peut incommoder personne; mais si vous allez au café, on y fume; à table
+d'hôte, on y fume; si vous voyagez en chemin de fer, on y fume; en poste
+on y fume; partout enfin l'infernale pipe vous poursuit.&mdash;Vous êtes
+Allemand, Heine, et vous ne fumez pas! ce n'est pas là, croyez-moi, le
+moindre de vos mérites; la postérité ne vous en tiendra pas compte, il
+est vrai, mais bien des contemporains et toutes les contemporaines vous
+en sauront gré.</p>
+
+<p>Charles Müller me reçut avec cet air sérieux et calme qui m'a
+quelquefois effrayé en Allemagne, croyant y trouver l'indice de
+l'indifférence et de la froideur; il n'y a pourtant pas à s'en méfier
+autant que de nos démonstrations françaises, si pleines de sourires et
+de belles paroles, quand nous accueillons un étranger à qui nous ne
+pensons plus cinq minutes après. Loin de là: le <i>concert-meister</i>, après
+m'avoir demandé de quelle façon je voulais composer mon orchestre, alla
+immédiatement s'entendre avec son frère pour aviser aux moyens de réunir
+la masse d'instruments à cordes que j'avais jugée nécessaire, et faire
+un appel aux amateurs et aux artistes indépendants de la chapelle
+ducale, et dignes de se réunir à elle. Dès le lendemain ils m'avaient
+formé un bel orchestre, un peu plus nombreux que celui de l'opéra de
+Paris, et composé<a name="page_119" id="page_119"></a> de musiciens non-seulement très habiles, mais encore
+animés d'un zèle et d'une ardeur incomparables. La question de la harpe,
+de l'ophicléide et du cor anglais se présenta de nouveau, comme elle
+s'était présentée à Weimar, à Leipzig et à Dresde. (Je vous parle de
+tous ces détails pour vous faire une réputation de musicien.) L'un des
+violoncellistes de l'orchestre, M. Leibrock, excellent artiste, très
+versé dans la littérature musicale, s'était, depuis un an seulement,
+appliqué à l'étude de la harpe, et redoutait fort, en conséquence,
+l'épreuve où l'allait mettre ma deuxième symphonie. Il n'a d'ailleurs
+qu'une harpe ancienne, dont les pédales à mouvement simple ne permettent
+pas l'exécution de tout ce qu'on écrit aujourd'hui pour cet instrument.
+Heureusement la partie de harpe d'<i>Harold</i> est d'une extrême facilité,
+et M. Leibrock travailla tellement pendant cinq à six jours, qu'il en
+vint à son honneur... à la répétition générale. Mais le soir du concert,
+saisi d'une terreur panique au moment important, il s'arrêta court et
+laissa jouer seul Charles Müller qui exécutait la partie d'alto
+principal.</p>
+
+<p>Ce fut le seul accident que nous eûmes à regretter, accident dont au
+reste le public ne s'aperçut point, et que M. Leibrock se reprochait
+encore amèrement plusieurs jours après, malgré mes efforts pour le lui
+faire oublier. Quant à l'ophicléide,<a name="page_120" id="page_120"></a> il n'y en avait d'aucune espèce
+dans Brunswick; on me présenta successivement, pour le remplacer, un
+bass tuba (magnifique instrument grave dont j'aurai à parler au sujet
+des bandes militaires de Berlin); mais le jeune homme qui le jouait ne
+me paraissait pas en posséder très bien le mécanisme, il en ignorait
+même la véritable étendue; puis un basson russe que l'exécutant appelait
+un contre-basson. J'eus beaucoup de peine à le désabuser sur la nature
+et le nom de son instrument, dont le son sort tel qu'il est écrit et qui
+se joue avec une embouchure comme l'ophicléide; tandis que le
+contre-basson, instrument transpositeur à anche, n'est autre qu'un grand
+basson qui reproduit la gamme du basson ordinaire à l'octave inférieure.
+Quoi qu'il en soit, le basson russe fut adopté pour tenir lieu tant bien
+que mal de l'ophicléide. Il n'y avait pas de cor anglais, on arrangea
+ses solos pour un hautbois, et nous commençâmes les répétitions
+d'orchestre pendant que le ch&oelig;ur étudiait dans une autre salle. Je
+dois dire ici que jamais jusqu'à ce jour, en France, en Belgique ni en
+Allemagne, je n'ai vu une collection d'artistes éminents à ce point
+dévoués, attentifs et passionnés pour la tâche qu'ils avaient
+entreprise. Après la première répétition, où ils avaient pu se faire une
+idée des principales difficultés de mes symphonies, le mot d'ordre fut
+donné pour les<a name="page_121" id="page_121"></a> répétitions suivantes; on convint de me tromper sur
+l'heure à laquelle elles étaient censées devoir commencer, et chaque
+matin (je ne l'ai su qu'après) l'orchestre se réunissait une heure avant
+mon arrivée, pour exercer les traits et les rhythmes les plus dangereux.
+Aussi allais-je d'étonnements en étonnements, en voyant les
+transformations rapides que l'exécution subissait chaque jour, et
+l'assurance impétueuse avec laquelle la masse entière se ruait sur des
+difficultés que mon orchestre du Conservatoire, cette jeune garde de la
+grande-armée, n'a longtemps abordées qu'avec de certaines précautions.
+Un seul morceau inquiétait beaucoup Charles Müller, c'était le <i>Scherzo</i>
+de <i>Roméo et Juliette</i> (la <i>Reine Mab</i>). Cédant aux sollicitations de M.
+Zinkeizen, qui avait entendu ce <i>scherzo</i> à Paris, j'avais osé, pour la
+première fois depuis mon arrivée en Allemagne, le placer dans le
+programme du concert.</p>
+
+<p>«Nous travaillerons tant, m'avait-il dit, que nous en viendrons à bout!»
+Il ne présumait pas trop, en effet, de la force de l'orchestre, et la
+reine Mab, dans son char microscopique, conduite par l'insecte
+bourdonnant des nuits d'été, et lancée au triple galop de ses chevaux
+atomes, a pu montrer au public de Brunswick sa vive espièglerie et les
+mille caprices de ses évolutions. Mais vous comprendrez nos inquiétudes
+à son<a name="page_122" id="page_122"></a> sujet, vous, le poète des fées et des willis; vous, le frère
+naturel de ces gracieuses et malicieuses petites créatures; vous savez
+trop de quel fil délié est tissue la gaze de leur voile, et de quelle
+sérénité le ciel doit être pour que leur essaim diapré puisse se jouer
+librement dans le pâle rayon de l'astre des nuits. Eh bien! malgré nos
+craintes, l'orchestre, s'identifiant complètement avec la ravissante
+fantaisie de Shakspeare, s'est fait si petit, si agile, si fin et si
+doux, que jamais, je crois, la reine imperceptible n'a couru plus
+heureuse parmi de plus silencieuses harmonies.</p>
+
+<p>Dans le final d'<i>Harold</i>, au contraire, dans cette furibonde orgie où
+concertent ensemble les ivresses du vin, du sang, de la joie et de la
+rage, où le rhythme tantôt paraît trébucher, tantôt courir avec furie,
+où des bouches de cuivre semblent vomir des imprécations et répondre par
+le blasphème à des voix suppliantes, où l'on rit, boit, frappe, brise,
+tue et viole, où l'on <i>s'amuse</i> enfin; dans cette scène de brigands,
+l'orchestre était devenu un véritable <i>pandæmonium</i>; il y avait quelque
+chose de surnaturel et d'effrayant dans la frénésie de sa verve; tout
+chantait, bondissait, rugissait avec un ordre et un accord diaboliques,
+violons, basses, trombones, timbales et cymbales; pendant que l'alto
+solo, le rêveur Harold, fuyant épouvanté, faisait encore entendre au
+loin quelques notes tremblantes de son hymne du soir.<a name="page_123" id="page_123"></a> Oh! quel
+roulement de c&oelig;ur! quels frémissements sauvages en conduisant alors
+cet étonnant orchestre, où je croyais retrouver plus ardents que jamais
+tous mes jeunes lions de Paris!!! Vous ne connaissez rien de pareil,
+vous autres poètes, vous n'êtes jamais emportés par de tels ouragans de
+vie! J'aurais voulu embrasser toute la chapelle à la fois, et je ne
+pouvais que m'écrier, en français, il est vrai, mais l'accent devait me
+faire comprendre: «Sublimes! prodigieux! je vous remercie, Messieurs, et
+je vous admire! vous êtes des brigands parfaits!»</p>
+
+<p>Les mêmes qualités violentes se firent remarquer dans l'exécution de
+l'ouverture de <i>Benvenuto</i>, et pourtant, dans le style opposé,
+l'introduction d'<i>Harold</i>, <i>la Marche des Pèlerins</i> et <i>la Sérénade</i> ne
+furent jamais rendues avec plus de grandeur calme et de religieuse
+sérénité. Pour le morceau de <i>Roméo</i> (<i>la Fête chez Capulet</i>) il rentre
+un peu par son caractère dans le genre tourbillonnant; il fut donc
+aussi, selon notre expression parisienne, véritablement <i>enlevé</i>.</p>
+
+<p>Il fallait voir, dans les haltes des répétitions, l'aspect enflammé de
+tous ces visages... L'un des musiciens, Schmidt (la foudroyante
+contrebasse), s'était arraché la peau de l'index de la main droite au
+commencement du passage <i>pizzicato</i> de l'orgie; mais, sans songer à
+s'arrêter pour si peu et malgré le sang qu'il répandait, il avait<a name="page_124" id="page_124"></a>
+continué, en se contentant de changer de doigt. C'est ce qui s'appelle,
+en termes militaires, ne pas bouder au feu.</p>
+
+<p>Pendant que nous nous livrions à ces <i>délassements</i>, le ch&oelig;ur, de son
+côté, étudiait à grand'peine aussi, mais avec des résultats différents,
+le fragments de mon <i>Requiem</i>. <i>L'Offertoire</i> et le <i>Qu&oelig;rens me</i>
+avaient fini par marcher; pour le <i>Sanctus</i>, dont le solo devait être
+chanté par Shmetzer, le premier ténor du théâtre, homme d'esprit et
+excellent musicien, il y avait un obstacle insurmontable. L'<i>andante</i> de
+ce morceau, écrit à trois voix de femmes, présente quelques modulations
+enharmoniques que les choristes de Dresde avaient fort bien comprises,
+mais qui dépassent, à ce qu'il paraît, l'intelligence musicale de celles
+de Brunswick. En conséquence, après avoir inutilement essayé pendant
+trois jours d'en saisir le sens et les intonations, ces pauvres
+désespérées m'envoyèrent une députation pour me conjurer de ne pas les
+exposer à un affront en public, et obtenir que le terrible <i>Sanctus</i> fût
+rayé de l'affiche. Je dus y consentir, mais avec regret, surtout à cause
+de Shmetzer, dont le ténor très haut convient parfaitement à cet hymne
+séraphique, et qui se faisait en outre un plaisir de le chanter.</p>
+
+<p>Maintenant tout est prêt, et malgré les terreurs de Ch. Müller au sujet
+du <i>scherzo</i>, qu'il voudrait<a name="page_125" id="page_125"></a> répéter encore, nous allons au concert
+étudier les impressions qui vont naître de cette musique. Il faut vous
+dire auparavant que d'après le conseil du maître de chapelle, j'avais
+invité aux répétitions une vingtaine de personnes formant la tête de
+colonne des amateurs de Brunswick. Or, c'était chaque jour une réclame
+vivante qui, se répandant par la ville, excitait au plus haut degré la
+curiosité du public; de là l'intérêt singulier que les gens du peuple
+même prenaient aux préparatifs du concert et les questions qu'ils
+adressaient aux exécutants et aux auditeurs privilégiés:</p>
+
+<p>&mdash;«Que s'est-il passé à la répétition de ce matin?..... Est-il
+content?..... Il est donc Français?... Mais les Français ne composent
+pourtant que des opéras-comiques!.... Les choristes le trouvent bien
+méchant!... Il a dit que les femmes chantaient comme des danseuses!...
+Il savait donc que les <i>soprani</i> du ch&oelig;ur sortent du corps de
+ballet?... Est-il vrai qu'au milieu d'un morceau il a salué les
+trombones?... Le garçon d'orchestre assure qu'à la répétition d'hier il
+a bu deux bouteilles d'eau, une bouteille de vin blanc et trois verres
+d'eau-de-vie?.... Pourquoi donc dit-il si souvent au
+<i>concert-meister</i>:&mdash;César! César! (c'est ça! c'est ça!) etc.»</p>
+
+<p>Tant il y a que, longtemps avant l'heure fixée, le théâtre était plein
+jusqu'aux combles d'une<a name="page_126" id="page_126"></a> foule impatiente et prévenue déjà en ma faveur.
+Maintenant, mon cher Heine, retirez tout-à-fait vos griffes, car c'est
+ici que vous pourriez céder à la tentation de me les faire sentir.
+L'heure arrivée, l'orchestre étant en place, j'entre en scène; et,
+traversant les rangs des violons, je m'approche du pupitre-chef. Jugez
+de mon effroi en le voyant entouré du haut en bas d'une grande girandole
+de feuillages. «Ce sont les musiciens, me dis-je, qui m'auront
+compromis. Quelle imprudence! vendre ainsi la peau de l'ours avant de
+l'avoir mis à terre! Et si le public n'est pas de leur avis, me voilà
+dans de beaux draps! Cette manifestation suffirait à perdre vingt fois
+un artiste à Paris.» Pourtant de grandes acclamations accueillent
+l'ouverture; on fait répéter la <i>Marche des Pèlerins</i>; <i>l'Orgie</i>
+enfièvre toute la salle; <i>l'Offertoire</i> avec son ch&oelig;ur sur deux notes
+et le <i>Quærens me</i> paraissent toucher beaucoup les ames religieuses; Ch.
+Müller se fait applaudir dans la romance de violon; <i>la reine Mab</i> cause
+une surprise extrême; un <i>lied</i> avec orchestre est redemandé, et la
+<i>Fête chez Capulet</i> termine chaleureusement la soirée. A peine le
+dernier accord était-il frappé, qu'un bruit terrible ébranla toute la
+salle; le public en masse criait au parterre, dans les loges, partout;
+les trompettes, cors et trombones, à l'orchestre, sonnaient qui dans un
+ton, qui dans un autre,<a name="page_127" id="page_127"></a> de discordantes fanfares accompagnées de tous
+les fracas possibles par les archets sur le bois des violons et des
+basses et par les instruments à percussion.</p>
+
+<p>Il y a un nom dans la langue allemande pour désigner cette singulière
+manière d'applaudir. En l'entendant à l'improviste, ma première
+impression fut de la colère et de l'horreur; on me gâtait ainsi l'effet
+musical que je venais d'éprouver, et j'en voulais presqu'aux artistes de
+me témoigner leur satisfaction par un tel tintamarre. Mais le moyen de
+n'être pas profondément ému de leur hommage, quand le maître de
+chapelle, Georges Müller, s'avançant chargé de fleurs, me dit en
+français: «Permettez-moi, Monsieur, de vous offrir ces couronnes au nom
+de la chapelle ducale, et souffrez que je les dépose sur vos
+partitions!» A ces mots, le public de redoubler de cris, l'orchestre de
+recommencer ses fanfares... le bâton de mesure me tomba des mains, je ne
+savais plus où j'en étais.</p>
+
+<p>Riez donc un peu, voyons, ne vous gênez pas. Cela vous fera du bien et
+ne peut me faire de mal; d'ailleurs je n'ai pas encore fini, et il vous
+en coûterait trop d'entendre, sans m'égratigner, mon dithyrambe jusqu'au
+bout... Allons, vous n'êtes pas trop méchant aujourd'hui; je continue:</p>
+
+<p>A peine sorti du théâtre, suant et fumant comme<a name="page_128" id="page_128"></a> si je venais d'être
+trempé dans le Styx, étourdi et ravi, ne sachant auquel entendre au
+milieu de tous ces féliciteurs, on m'avertit qu'un souper de cent
+cinquante couverts, commandé à mon hôtel, m'était offert par une société
+d'amateurs et d'artistes. Il fallait bien s'y rendre. Nouveaux
+applaudissements, nouvelles acclamations à mon arrivée; les toasts, les
+discours français et allemands se succèdent; je réplique de mon mieux à
+ceux que je comprends, et, à chaque santé portée, cent cinquante voix
+répondent par un <i>hourra</i> en ch&oelig;ur du plus bel effet. Les basses les
+premières commencent sur la note <i>ré</i>, les ténors entrent sur le <i>la</i>,
+et les dames, entonnant ensuite le <i>fa dièze</i>, établissent l'accord de
+<i>ré majeur</i>, bientôt après suivi des quatre accords de sous-dominante,
+tonique, dominante et tonique, dont l'enchaînement forme ainsi cadence
+plagale et cadence parfaite successivement. Cette salve d'harmonie, dans
+son mouvement large, éclate avec pompe et majesté; c'est très beau:
+ceci, au moins, est vraiment digne d'un peuple musical.</p>
+
+<p>Que vous dirai-je, mon cher Heine? Dussiez-vous me trouver naïf et
+primitif au superlatif, je dois avouer que toutes ces manifestations
+bienveillantes, toutes ces rumeurs sympathiques me rendaient extrêmement
+heureux. Ce bonheur là, sans doute, n'approche pas, pour le
+compositeur,<a name="page_129" id="page_129"></a> de celui de diriger un magnifique orchestre exécutant avec
+inspiration une de ses &oelig;uvres chéries; mais l'un va bien avec
+l'autre, et après un tel concert, une veillée pareille ne gâte rien. Je
+suis très redevable, vous le voyez, envers les artistes et les amateurs
+de Brunswick; je dois beaucoup aussi à son premier critique musical, M.
+Robert Griepenkerl, qui, dans une brochure savante écrite à mon sujet, a
+engagé une véhémente polémique avec une gazette de Leipzig, et donné une
+idée juste, je crois, de la force et de la direction du courant musical
+qui m'entraîne.</p>
+
+<p>Donnez-moi donc la main, et chantons un grand <i>hourra</i> pour Brunswick,
+sur ses accords favoris!</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 350px;">
+<img src="images/ip129.png" width="350" height="152" alt="notation musicale" title="notation musicale" />
+</div>
+
+<p class="nind">vivent les villes artistes!</p>
+
+<p>J'en suis fâché, mon cher poète, mais vous voilà compromis comme
+musicien.</p>
+
+<p>C'est maintenant le tour de votre ville natale, de Hambourg, de cette
+cité désolée comme l'antique Pompeïa, mais qui renaît puissante de ses<a name="page_130" id="page_130"></a>
+cendres et panse ses blessures courageusement!... Certes, je n'ai qu'à
+m'en louer aussi. Hambourg a de grandes ressources musicales: sociétés
+de chant, sociétés philharmoniques, bandes militaires, etc. L'orchestre
+du théâtre a été réduit, par économie, à des proportions
+ultra-mesquines, il est vrai; mais j'avais fait d'avance mes conditions
+avec le directeur, et on me présenta un orchestre tout-à-fait beau sous
+les rapports du nombre et du talent des artistes, grâce à un riche
+supplément d'instruments à cordes et au congé que j'obtins pour deux ou
+trois invalides presque centenaires, à qui le théâtre est attaché. Chose
+étrange, que je signale tout de suite, il y a à Hambourg un excellent
+harpiste, armé d'un très bon instrument!! Je commençais à désespérer de
+revoir ni l'un ni l'autre en Allemagne. J'y ai trouvé aussi un vigoureux
+ophicléïde, mais il a fallu se passer du cor anglais.</p>
+
+<p>La première flûte (Cantal) et le premier violon (Lindeneau) sont deux
+virtuoses de première force. Le maître de chapelle (Krebbs) remplit ses
+fonctions avec talent et avec une sévérité que j'aime à trouver chez les
+chefs d'orchestre. Il m'a très amicalement assisté pendant nos longues
+répétitions. La troupe chantante du théâtre était, à l'époque de mon
+passage, assez bien composée; elle possédait trois artistes de mérite;
+un ténor doué sinon d'une voix exceptionnelle, au moins<a name="page_131" id="page_131"></a> de goût et de
+méthode; un soprano agile, mademoiselle..... Mademoiselle..... Ma foi,
+j'ai oublié son nom. (Cette jeune divinité m'aurait fait l'honneur de
+chanter à mon concert, <i>si j'eusse été plus connu</i>.&mdash;<i>Hosanna in
+excelsis</i>;)! et enfin Reichel, la formidable basse qui, avec un volume
+de voix énorme et un timbre magnifique, possède une étendue de deux
+octaves et demie! Reichel est de plus un homme superbe: il représente à
+merveille les personnages tels que Zarastro, Moïse et Bertram. Madame
+Cornet, femme du directeur, musicienne achevée, et dont le soprano d'une
+grande étendue a dû avoir un éclat peu commun, n'était point engagée;
+elle figurait dans quelques représentations seulement où sa présence
+était nécessaire. Je l'ai applaudie dans la Reine de la Nuit, de la
+<i>Flûte enchantée</i>, rôle difficile, écrit dans des limites qu'elle seule
+pouvait atteindre.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur, assez faible et peu nombreux, se tira bien cependant des
+morceaux que je lui avais confiés.</p>
+
+<p>La salle de l'Opéra de Hambourg est très vaste; j'en redoutais les
+dimensions, l'ayant trouvée vide trois fois de suite aux représentations
+de <i>la Flûte enchantée</i>, de <i>Moïse</i> et de <i>Linda de Chamouny</i>. Aussi
+éprouvai-je une délicieuse surprise en la voyant pleine le jour où je me
+présentai devant le public hambourgeois.<a name="page_132" id="page_132"></a></p>
+
+<p>Une exécution excellente, un auditoire nombreux, intelligent et très
+chaud firent de ce concert un des meilleurs que j'aie donnés en
+Allemagne. <i>Harold</i> et la cantate du <i>Cinq mai</i>, chantée avec un profond
+sentiment par Reichel, en eurent les honneurs. Après ce morceau, deux
+musiciens voisins de mon pupitre, m'adressèrent à voix basse, en
+français, ces simples paroles, qui me touchèrent beaucoup: «Ah!
+monsieur! notre respect! notre respect!...» Ils n'en savaient pas dire
+davantage. En somme, l'orchestre de Hambourg est resté fort de mes amis,
+ce dont je ne suis pas médiocrement fier, je vous jure. Krebbs seul a
+mis dans son suffrage une singulière réticence: «Mon cher, me disait-il,
+dans quelques années votre musique fera le tour de l'Allemagne; elle y
+deviendra populaire, et ce sera un grand malheur! Quelles imitations
+elle amènera! quel style! quelles folies! il vaudrait mieux pour l'art
+que vous ne fussiez jamais né!» Espérons pourtant que ces pauvres
+symphonies ne sont pas aussi <i>contagieuses</i> qu'il veut bien le dire, et
+qu'il ne sortira jamais d'elles ni fièvre jaune ni choléra-morbus.</p>
+
+<p>Maintenant, Heine, Henri Heine, célèbre banquier d'idées, neveu de M.
+Salomon Heine l'auteur de tant de précieux poèmes en lingots, je n'ai
+plus rien à vous dire, et je vous... salue.<a name="page_133" id="page_133"></a></p>
+
+<h3><a name="VII" id="VII"></a>VII.<br /><br />A MADEMOISELLE LOUISE BERTIN.</h3>
+
+<p><a name="page_134" id="page_134"></a></p>
+
+<p><a name="page_135" id="page_135"></a></p>
+
+<h5>Berlin.</h5>
+
+<p>Je dois tout d'abord implorer votre indulgence, Mademoiselle, pour la
+lettre que je prends la liberté de vous écrire; j'ai trop lieu de
+craindre de la disposition d'esprit où je suis. Un accès de philosophie
+noire m'a saisi depuis quelques jours, et Dieu sait à quelles idées
+sombres, à quels jugements saugrenus, à quels étranges récits il va
+infailliblement me porter... s'il continue. Vous ne savez peut-être pas
+encore bien exactement ce que c'est que la philosophie noire?... C'est
+le contraire de la magie blanche, ni plus ni moins.</p>
+
+<p>Par la magie blanche, on arrive à deviner que Victor Hugo est un grand
+poète; que Beethoven était un grand musicien; que vous êtes à la fois<a name="page_136" id="page_136"></a>
+et au plus haut degré musicienne et poète; que Janin est un homme
+d'esprit; que si un bel opéra bien exécuté tombe, le public n'y a rien
+compris; que s'il réussit, le public, n'y a pas compris davantage; que
+le beau est rare; que le rare n'est pas toujours beau; que la raison du
+plus fort est la meilleure; qu'Abd-el-Kader a tort, O'Connell aussi; que
+décidément les Arabes sont des Français; que l'agitation pacifique est
+une bêtise; et autres propositions aussi embrouillées.</p>
+
+<p>Par la philosophie noire on en vient à douter, à s'étonner de tout; à
+voir à l'envers les images gracieuses, et dans leur vrai sens les objets
+hideux; on murmure sans cesse, on blasphème la vie, on maudit la mort;
+on s'indigne, comme Hamlet, que <i>la cendre de César puisse servir à
+calfeutrer un mur</i>; on s'indignerait bien davantage si la cendre des
+misérables était seule propre à cet ignoble emploi; on plaint le <i>pauvre
+Yorick</i> de ne pouvoir même rire de la sotte grimace qu'il fait après
+quinze ans passés sous terre, et l'on rejette sa tête avec horreur et
+dégoût; ou bien on l'emporte, on la scie, on en fait une coupe, et le
+pauvre Yorick, qui ne peut plus boire, sert à étancher la soif des
+amateurs de <i>vin du Rhin</i>, qui se moquent de lui.</p>
+
+<p>Ainsi dans votre solitude des Roches, où vous vous abandonnez
+paisiblement au cours de vos<a name="page_137" id="page_137"></a> pensées profondes, je n'éprouverais, moi,
+à cette heure de philosophie noire, qu'un mécontentement et un ennui
+mortels. Si vous me faisiez admirer un beau coucher du soleil, je serais
+capable de lui préférer l'éclairage au gaz de l'avenue des
+Champs-Élysées; si vous me montriez sur le lac vos cygnes et leurs
+formes élégantes, je vous dirais: Le cygne est un sot animal, il ne
+songe qu'à barboter et à manger, il n'a de chant qu'un râle stupide et
+affreux; si, vous mettant au piano, vous vouliez me faire entendre
+quelques pages de vos auteurs favoris, Mozart et Cimarosa, je vous
+interromprais peut-être avec humeur, trouvant qu'il est bientôt temps
+d'en finir avec cette admiration pour Mozart, dont les opéras se
+ressemblent tous, et dont le beau sang-froid fatigue et impatiente!.....
+Quant à Cimarosa, j'enverrais au diable son éternel et unique <i>Mariage
+Secret</i>, presque aussi ennuyeux que le <i>Mariage de Figaro</i>, sans être à
+beaucoup près aussi musical; je vous prouverais que le comique de cet
+ouvrage réside seulement dans les pasquinades des acteurs; que son
+invention mélodique est assez bornée; que la cadence parfaite y revenant
+à chaque instant, forme à elle seule près des deux tiers de la
+partition; enfin que c'est un opéra bon pour le carnaval et les jours de
+foire. Si, choisissant un exemple du style opposé, vous aviez recours à
+quelque &oelig;uvre<a name="page_138" id="page_138"></a> de Sébastien Bach, je serais capable de prendre la
+fuite devant ses fugues et de vous laisser seule avec sa <i>Passion</i>.</p>
+
+<p>Voyez les conséquences de cette terrible maladie!... On n'a plus, quand
+elle vous possède, ni politesse, ni savoir-vivre, ni prudence, ni
+politique, ni rouerie, ni bon sens; on dit toutes sortes d'énormités;
+et, qui pis est, on pense ce qu'on dit; on se compromet, on perd la
+tête. Si on pouvait au moins, comme notre homme du <i>Freyschütz</i>, s'en
+procurer une autre après l'avoir perdue!&mdash;Vous ne connaissez pas
+l'aventure de l'homme du <i>Freyschütz</i>?... Ah! ma foi, puisque nous
+sommes allés trouver Yorick et les fossoyeurs d'<i>Hamlet</i> tout-à-l'heure,
+je vais vous la raconter; cela ne sortira pas du cimetière, mon état de
+philosophie noire me fera pardonner l'anatomisme des détails, et nous
+avons le temps de parler de Berlin.</p>
+
+<p>En 1822 j'habitais le quartier latin. M. Fétis, dans sa notice
+biographique sur moi, a dit que j'étudiais alors le droit; c'est la
+moindre de ses erreurs; mais le fait est que j'étudiais la médecine.
+Quand vinrent à l'Odéon les représentations du <i>Freyschütz</i>, accommodé
+comme vous savez, sous le nom de <i>Robin des Bois</i>, par l'auteur de
+<i>Pigeon-vole</i><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>, je pris l'habitude d'aller,<a name="page_139" id="page_139"></a> malgré tout, entendre chaque
+soir le chef-d'&oelig;uvre torturé de Weber. J'avais alors déjà jeté le
+scalpel aux orties. Un de mes ex-condisciples,<a name="page_140" id="page_140"></a> Dubouchet, devenu depuis
+l'un des médecins les plus achalandés de Paris, m'accompagnait souvent
+au théâtre et partageait mon fanatisme musical.<a name="page_141" id="page_141"></a> A la sixième ou
+septième représentation, un grand nigaud-roux, armé de mains énormes,
+assis au parterre à côté de nous, s'avisa de siffler<a name="page_142" id="page_142"></a> l'air d'<i>Agathe</i>
+au second acte, prétendant que c'était une musique <i>baroque</i> et qu'il
+n'y avait rien de bon dans cet opéra, excepté la walse et le<a name="page_143" id="page_143"></a> ch&oelig;ur
+des chasseurs. L'amateur fut roulé à la porte, cela se devine, c'était
+alors notre manière de discuter, et Dubouchet, en rajustant sa<a name="page_144" id="page_144"></a> cravate
+un peu froissée, s'écria tout haut: «Il n'y a rien d'étonnant, je le
+connais, c'est un garçon épicier de la rue Saint-Jacques!»<a name="page_145" id="page_145"></a></p>
+
+<p>Et le parterre d'applaudir.</p>
+
+<p>Six mois plus tard, après avoir trop bien fonctionné au repas de noces
+de son patron, ce pauvre diable (l'épicier) tombe malade; il se fait
+transporter à l'hospice de la Pitié; on le soigne bien, il meurt, on ne
+l'enterre pas, tout cela se devine encore...</p>
+
+<p>Oh! mais vraiment je n'ose poursuivre cet effroyable récit; en écrivant,
+à vous, Mademoiselle, dont l'esprit est exempt de faiblesses, je le
+sais, mais qui doit s'accommoder mal, après tout, de pareils tableaux.
+Mon Dieu, comment faire? Me voilà embarqué maintenant, à propos de
+musique, dans cette histoire cadavéreuse, et je ne puis aller ni en
+arrière ni en avant. C'est mon accès; c'est la philosophie noire qui a
+causé<a name="page_146" id="page_146"></a> tout cela. Eh bien! n'importe; je continue; vous vous vengerez,
+vous me forcerez d'entendre dans un appartement fermé quelque fugue
+d'orgue à quatre sujets, ou de deviner un canon énigmatique.</p>
+
+<p>Or donc, notre jeune homme, bien traité et bien mort, est mis par hasard
+sous les yeux de Dubouchet, qui le reconnaît. L'impitoyable élève de la
+Pitié, au lieu de donner une larme à son ennemi vaincu, n'a rien de plus
+pressé que de l'acheter, et le remettant au garçon d'amphithéâtre:</p>
+
+<p>«François, lui dit-il, voilà une préparation sèche à faire; soigne-moi
+cela, c'est une de mes connaissances.»</p>
+
+<p>Malédiction! y a-t-il du bon sens à dévoiler à une dame un tel <i>mystère
+de Paris</i>? Enfin... quand on y est... D'ailleurs c'est mon accès; je
+l'avais prédit.</p>
+
+<p>Quinze ans se passent (quinze ans! comme la vie est longue quand on n'en
+a que faire!), le directeur de l'Opéra me confie la composition des
+récitatifs du <i>Freyschütz</i>, et la tâche de mettre le chef-d'&oelig;uvre en
+scène. Duponchel étant encore chargé de la direction des costumes, je
+vais le trouver pour connaître ses projets relativement aux accessoires
+de la scène infernale. «Ah ça, lui dis-je, il nous faut une tête de mort
+pour l'évocation de Samiel, et des squelettes pour les apparitions;
+j'espère que vous n'allez pas nous<a name="page_147" id="page_147"></a> donner une tête de carton, ni des
+squelettes en toile peinte comme ceux de <i>Don Juan</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon ami, il n'y a pas moyen de faire autrement, c'est le seul
+procédé connu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, le seul procédé! et si je vous donne moi du naturel, du
+solide, une vraie tête, un véritable homme sans chair, mais en os, que
+direz-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je dirai..... que c'est excellent, parfait; je trouverai votre
+procédé admirable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! comptez sur moi, j'aurai notre affaire!</p>
+
+<p>Là-dessus je monte en cabriolet et je cours chez le docteur Vidal, un
+autre de mes anciens camarades d'amphithéâtre. Il a fait fortune aussi
+celui-là; il n'y a que les médecins qui vivent!</p>
+
+<p>&mdash;As-tu un squelette à me prêter?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais voilà une assez bonne tête qui a appartenu, dit-on, à un
+docteur allemand mort de misère et de chagrin; ne me l'abîme pas, j'y
+tiens beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Sois tranquille, j'en réponds!</p>
+
+<p>Je mets la tête du docteur dans mon chapeau, et me voilà parti.</p>
+
+<p>En passant sur le boulevard, le hasard, qui se plaît à de pareils coups,
+me fait précisément rencontrer Dubouchet que j'avais oublié, et dont la
+vue me suggère une idée sublime. «Bonjour!<a name="page_148" id="page_148"></a> bonjour! Très-bien, je vous
+remercie! mais il ne s'agit pas de moi. Comment se porte notre amateur?</p>
+
+<p>&mdash;Quel amateur?</p>
+
+<p>&mdash;Et parbleu le garçon épicier que nous avons mis à la porte de l'Odéon
+pour avoir sifflé la musique de Weber, et que François a si bien
+<i>préparé</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'y suis, à merveille! Certes il est propre et net dans mon
+cabinet, tout fier d'être si artistement articulé et chevillé. Il ne lui
+manque pas une phalange, c'est un chef-d'&oelig;uvre! La tête seule est un
+peu endommagée.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut me le confier; c'est un garçon d'avenir, je veux le
+faire entrer à l'Opéra, il y a un rôle pour lui dans la pièce nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est un secret de comédie, et puisque je le saurai bientôt,
+je n'insiste pas. On va vous envoyer l'amateur.</p>
+
+<p>Sans perdre de temps, le mort est transporté à l'Opéra; mais dans une
+boîte beaucoup trop courte. J'appelle alors le garçon ustensilier:
+Gattino!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ouvrez cette boîte. Vous voyez bien ce jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur.<a name="page_149" id="page_149"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il débute demain à l'Opéra. Vous lui préparerez une jolie petite loge
+où il puisse être à l'aise et étendre ses jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Pour son costume, vous allez prendre une tige de fer que vous lui
+planterez dans les vertèbres, de manière à ce qu'il se tienne aussi
+droit que M. Petipa, quand il médite une pirouette.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite, vous attacherez ensemble quatre bougies que vous placerez
+allumées dans sa main droite; c'est un épicier, il connaît ça.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Mais comme il a une assez mauvaise tête, voyez, tout écornée, nous
+allons la changer contre celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Elle a appartenu à un savant, n'importe! qui est mort de faim,
+n'importe encore! Quant à l'autre, celle de l'épicier, qui est mort
+d'une indigestion, vous lui ferez, tout en haut, une petite entaille
+(soyez tranquille, il n'en sortira rien) propre à recevoir la pointe du
+sabre de M. Bouché, qui s'en servira dans la scène de l'évocation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur.</p>
+
+<p>Ainsi fut fait; et depuis lors, à chaque représentation du <i>Freyschütz</i>,
+au moment où Samiel s'écrie: «Me voilà!» la foudre éclate, un arbre<a name="page_150" id="page_150"></a>
+s'abîme, et notre épicier, ennemi de la musique de Weber, apparaît aux
+rouges lueurs des feux de Bengale, agitant, plein d'enthousiasme, sa
+torche enflammée.</p>
+
+<p>Qui pouvait deviner la vocation dramatique de ce gaillard-là? Qui jamais
+eût pensé qu'il débuterait précisément dans cet ouvrage? Il a une
+meilleure tête et plus de bon sens à cette heure. Il ne siffle plus.</p>
+
+<p class="c"><span class="spc"><b>. . . . </b></span><i>Alas! poor Yorick!</i><span class="spc"><b>. . . . .<br />
+. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</b></span></p>
+
+<p>Ces lignes de points expriment la moralité du fait, et fort heureusement
+aussi la fin de mon accès.</p>
+
+<p>Foin de la philosophie noire! je suis assez sage maintenant pour vous
+parler des vivants; et voici, Mademoiselle, ce que j'ai vu et entendu à
+Berlin; je dirai plus tard ce que j'y ai fait entendre.</p>
+
+<p>Je commence par le grand théâtre lyrique; à tout seigneur tout honneur!</p>
+
+<p>Feu la salle de l'Opéra allemand, si rapidement détruite il y a trois
+mois à peine par un incendie, était assez sombre et malpropre, mais très
+sonore et bien disposée pour l'effet musical. L'orchestre n'y occupait
+pas, comme à Paris, une place si avancée dans les rangs des auditeurs;
+il s'étendait beaucoup plus à droite et à gauche, et les instruments
+violents, tels que les trombones, trompettes, timbales et grosse caisse,
+un<a name="page_151" id="page_151"></a> peu abrités par les premières loges, perdaient ainsi de leur
+excessif retentissement. La masse instrumentale, l'une des meilleures
+que j'aie entendues, est ainsi composée aux jours des grandes
+représentations: 14 premiers, 14 seconds violons, 8 altos, 10
+violoncelles, 8 contrebasses, 4 flûtes, 4 hautbois, 4 clarinettes, 4
+bassons, 4 cors, 4 trompettes, 4 trombones, 1 timbalier, 1 grosse
+caisse, 1 paire de cymbales et 2 harpes.</p>
+
+<p>Les instruments à archet sont presque tous excellents; il faut signaler
+à leur tête les frères Ganz (1<sup>er</sup> violon et 1<sup>er</sup> violoncelle d'un
+grand mérite), et l'habile violoniste Ries. Les instruments à vent de
+bois sont aussi fort bons, et, vous le voyez, en nombre double de celui
+que nous avons à l'Opéra de Paris. Cette combinaison est très
+avantageuse; elle permet de faire entrer deux flûtes, deux hautbois,
+deux clarinettes et deux bassons <i>ripienni</i> dans le <i>fortissimo</i>, et
+adoucit singulièrement alors l'âpreté des instruments de cuivre qui,
+sans cela, dominent toujours trop. Les cors sont d'une belle force et
+tous à cylindres, au grand regret de Meyerbeer, qui a conservé l'opinion
+que j'avais il y a peu de temps encore au sujet de ce mécanisme nouveau.
+Plusieurs compositeurs se montrent hostiles au cor à cylindres, parce
+qu'ils croient que son timbre n'est plus le même que celui du cor
+simple. J'ai fait plusieurs fois l'expérience, et en écoutant les<a name="page_152" id="page_152"></a> notes
+ouvertes d'un cor simple et celles d'un cor chromatique ou à cylindres
+alternativement, j'avoue qu'il m'a été absolument impossible de
+découvrir entre les deux la moindre différence de timbre ou de sonorité.
+On a fait en outre au nouveau cor une objection fondée en apparence,
+mais qu'il est facile de détruire cependant. Depuis l'introduction dans
+les orchestres de cet instrument (selon moi perfectionné), certains
+cornistes, employant les cylindres pour jouer des parties de cor
+ordinaire, trouvent plus commode de produire en <i>sons ouverts</i>, par ce
+mécanisme, les notes <i>bouchées</i>, écrites avec intention par l'auteur.
+Ceci est en effet un abus très-grave, mais il doit être imputé aux
+exécutants et non point à l'instrument. Loin de là, puisque le cor à
+cylindres, entre les mains d'un artiste habile, peut rendre non
+seulement tous les tons bouchés du cor ordinaire, mais même la gamme
+entière sans employer une seule note ouverte. Il faut seulement conclure
+de tout ceci que les cornistes doivent savoir se servir de la main dans
+le pavillon, comme si le mécanisme des cylindres n'existait pas, et que
+les compositeurs devront dorénavant indiquer dans leurs partitions, par
+un signe quelconque, celles des notes des parties de cor qui doivent
+être faites <i>bouchées</i>, l'exécutant ne devant alors produire <i>ouvertes</i>
+que celles qui ne portent aucune indication.<a name="page_153" id="page_153"></a></p>
+
+<p>Le même préjugé a combattu pendant quelque temps l'emploi des trompettes
+à cylindres aujourd'hui général en Allemagne, mais avec moins de force
+cependant qu'il n'en avait apporté à combattre les nouveaux cors. La
+question des sons bouchés, dont aucun compositeur ne faisait usage sur
+les trompettes, se trouvait naturellement écartée. On s'est borné à dire
+que le son de la trompette perdait, par le mécanisme des cylindres,
+beaucoup de son éclat; ce qui n'est pas, du moins pour mon oreille. Or,
+s'il faut une oreille plus fine que la mienne pour apercevoir une
+différence entre les deux instruments, on conviendra, j'espère, que
+l'inconvénient résultant de cette différence pour la trompette à
+cylindres n'est pas comparable à l'avantage que ce mécanisme lui donne
+de pouvoir parcourir, sans difficulté et sans la moindre inégalité de
+sons, toute une échelle chromatique de deux octaves et demie d'étendue.
+Je ne puis donc qu'applaudir à l'abandon à peu près complet où les
+trompettes simples sont aujourd'hui tombées en Allemagne. Nous n'avons
+presque point encore en France de trompettes chromatiques ou à (ou à
+cylindres); la popularité incroyable du cornet à pistons leur a fait une
+concurrence victorieuse jusqu'à ce jour, mais injuste, à mon avis, le
+timbre du cornet étant fort loin d'avoir la noblesse et le brillant de
+celui de la trompette. Ce ne sont pas,<a name="page_154" id="page_154"></a> en tout cas, les instruments qui
+nous manquent; Adolphe Sax fait à cette heure des trompettes à
+cylindres, grandes et petites, dans tous les tons possibles usités et
+inusités, dont l'excellente sonorité et la perfection sont
+incontestables. Croirait-on que ce jeune et ingénieux artiste a mille
+peines à se faire jour et à se maintenir à Paris? On renouvelle contre
+lui des persécutions dignes du moyen-âge, et qui rappellent exactement
+les faits et gestes des ennemis de Benvenuto, le ciseleur florentin. On
+lui enlève ses ouvriers, on lui dérobe ses plans, on l'accuse de folie,
+on lui intente des procès; avec un peu plus d'audace, on
+l'assassinerait. Telle est la haine que les inventeurs excitent toujours
+parmi ceux de leurs rivaux qui n'inventent rien. Heureusement la
+protection et l'amitié dont M. le général de Rumigny a constamment
+honoré l'habile facteur, l'ont aidé à soutenir jusqu'à présent cette
+misérable lutte; mais suffiront-t-elles toujours?... C'est au ministre
+de la guerre qu'il appartiendrait de mettre un homme aussi utile et
+d'une spécialité si rare dans la position dont il est digne par son
+talent, par sa persévérance et par ses efforts. Nos bandes de musique
+militaire n'ont point encore de trompettes à cylindres, ni de bass-tuba
+(le plus puissant des instruments graves). Une fabrication considérable
+de ces instruments va devenir inévitable pour<a name="page_155" id="page_155"></a> mettre les orchestres
+militaires français au niveau de ceux que possèdent la Prusse et
+l'Autriche; une commande de trois cents trompettes et de cent bass-tuba,
+adressée à Ad. Sax par le ministère, le sauverait.</p>
+
+<p>Berlin est la seule des villes d'Allemagne (que j'ai visitées) où l'on
+trouve le grand trombone basse (en <i>mi bémol</i>). Nous n'en possédons
+point encore à Paris, les exécutants se refusant à la pratique d'un
+instrument qui leur fatigue la poitrine. Les poumons prussiens sont
+apparemment plus robustes que les nôtres. L'orchestre de l'Opéra de
+Berlin possède deux de ces instruments, dont la sonorité est telle
+qu'elle écrase et fait disparaître complètement le son des autres
+trombones, alto et ténor, exécutant les parties hautes. Le timbre rude
+et prédominant d'un trombone basse suffirait à rompre l'équilibre et à
+détruire l'harmonie des trois parties de trombones qu'écrivent partout
+aujourd'hui les compositeurs. Or à l'Opéra de Berlin, il n'y a point
+d'ophicléide, et, au lieu de le remplacer par un bass-tuba dans les
+opéras venus de France, et qui contiennent presque tous une partie
+d'ophicléide, on a imaginé de faire jouer cette partie par un deuxième
+trombone-basse. Il en résulte que la partie d'ophicléide, écrite souvent
+à l'octave inférieure du troisième trombone, étant ainsi exécutée,
+l'union de ces deux terribles instruments<a name="page_156" id="page_156"></a> produit un effet désastreux.
+On n'entend plus que le son grave des instruments de cuivre; c'est tout
+au plus si la voix des trompettes peut surnager encore. Dans mes
+concerts où je n'avais pourtant employé (pour les symphonies) qu'un
+trombone basse, je fus obligé, remarquant qu'on l'entendait seul, de
+prier l'artiste qui le jouait de rester assis, de manière à ce que le
+pavillon de l'instrument fût tourné contre le pupitre, qui lui servait
+en quelque sorte de sourdine, pendant que les trombones, ténor et alto,
+au contraire, jouaient debout, leur pavillon passant en conséquence
+par-dessus la planchette du pupitre. Alors seulement on put entendre les
+trois parties. Ces observations réitérées faites à Berlin, m'ont conduit
+à penser que la meilleure manière de grouper les trombones dans les
+théâtres est, après tout, celle qu'on a adoptée à l'Opéra de Paris, et
+qui consiste à employer ensemble trois trombones ténors. Le timbre du
+petit trombone (l'alto), est grêle, et ses notes hautes ne présentent
+que peu d'utilité. Je voterais donc aussi pour son exclusion, dans les
+théâtres, et ne désirerais la présence d'un <i>trombone-basse</i> que si l'on
+écrivait à <i>quatre</i> parties, et avec <i>trois ténors</i> capables de lui
+résister.</p>
+
+<p>Si je ne parle pas <i>d'or</i>, au moins parlé-je beaucoup de cuivre;
+cependant je suis sûr, Mademoiselle, que ces détails d'instrumentation
+vous<a name="page_157" id="page_157"></a> intéresseront beaucoup plus que mes tirades misanthropiques et mes
+histoires de tête de mort. Vous êtes mélodiste, harmoniste, et fort peu
+versée, du moins que je sache, en ostéologie. Ainsi donc je continue
+l'examen des forces musicales de l'Opéra de Berlin.</p>
+
+<p>Le timbalier est bon musicien, mais n'a pas beaucoup d'agilité dans les
+poignets; ses roulements ne sont pas assez serrés. D'ailleurs ses
+timbales sont trop petites, elles ont peu de son, et il ne connaît
+qu'une seule espèce de baguettes, d'un effet médiocre, et tenant le
+milieu entre nos baguettes à tête de peau et celles à tête d'éponge. On
+est à cet égard, dans toute l'Allemagne, fort en arrière de la France.
+Sous le rapport même du mécanisme de l'exécution, et en exceptant
+Wibrecht, le chef des corps d'harmonie militaire de Berlin, qui joue des
+timbales comme un tonnerre, je n'ai pas trouvé un artiste qu'on puisse
+comparer, pour la précision, la rapidité du roulement et la finesse des
+nuances, à Poussard, l'excellent timbalier de l'Opéra. Faut-il vous
+parler des cymbales? Oui, et pour vous dire seulement qu'une paire de
+cymbales intactes, c'est-à-dire qui ne sont ni fêlées ni écornées, qui
+sont entières enfin, est chose fort rare et que je n'ai trouvée ni à
+Weimar, ni à Leipzig, ni à Dresde, ni à Hambourg, ni à Berlin. C'était
+toujours pour moi un sujet de très grande colère, et il m'est arrivé<a name="page_158" id="page_158"></a> de
+faire attendre l'orchestre une demi-heure et de ne vouloir pas commencer
+une répétition avant qu'on m'eût apporté deux cymbales bien neuves, bien
+frémissantes, bien turques, comme je les voulais, pour montrer au maître
+de chapelle si j'avais tort de trouver ridicules et détestables les
+fragments de plats cassés qu'on me présentait sous ce nom. En général,
+il faut reconnaître l'infériorité choquante où certaines parties de
+l'orchestre ont été maintenues en Allemagne jusqu'à présent. On ne
+semble pas se douter du parti qu'on en peut tirer et qu'on en tire
+effectivement ailleurs. Les instruments ne valent rien, et les
+exécutants sont loin d'en connaître toutes les ressources. Telles sont
+les timbales, les cymbales, la grosse caisse même; tels sont encore le
+cor anglais, l'ophicléïde et la harpe. Mais ce défaut tient évidemment à
+la manière d'écrire des compositeurs, qui, n'ayant jamais rien demandé
+d'important à ces instruments, sont cause que leurs successeurs, qui
+écrivent d'une autre façon, n'en peuvent presque rien obtenir.</p>
+
+<p>Mais de combien les Allemands, en revanche, nous sont supérieurs pour
+les instruments de cuivre en général et les trompettes en particulier!
+Nous n'en avons pas d'idée. Leurs clarinettes aussi valent mieux que les
+nôtres; il n'en est pas de même pour les hautbois; il y a, je<a name="page_159" id="page_159"></a> crois, à
+cet égard, égalité de mérite entre les deux écoles; quant aux flûtes,
+nous les surpassons; on ne joue nulle part de la flûte comme à Paris.
+Leurs contre-basses sont plus fortes que les contre-basses françaises;
+leurs violoncelles, leurs altos et leurs violons ont de grandes
+qualités; on ne saurait pourtant, sans injustice, les mettre au niveau
+de notre jeune école d'instruments à archets. Les violons, les altos, et
+les violoncelles de l'orchestre du Conservatoire à Paris n'ont point de
+rivaux. J'ai prouvé surabondamment, ce me semble, la rareté des bonnes
+harpes en Allemagne; celles de Berlin ne font point exception à la règle
+générale, et on aurait grand besoin dans cette capitale de quelques
+élèves de Parish-Alvars. Ce magnifique orchestre, dont les qualités de
+précision, d'ensemble, de force et de délicatesse sont éminentes, est
+placé sous la direction de:</p>
+
+<p>Meyerbeer (directeur général de la musique du Roi de Prusse). C'est...
+Meyerbeer. Je crois que vous le connaissez!!!...</p>
+
+<p>De Henning (premier maître de chapelle), homme habile, dont le talent
+est en grande estime auprès des artistes; et de Taubert (deuxième maître
+de chapelle), pianiste et compositeur brillant. J'ai entendu (exécuté
+par lui et les frères Ganz) un trio de piano de sa composition, d'une
+facture excellente, d'un style neuf et plein de<a name="page_160" id="page_160"></a> verve. Taubert vient
+d'écrire et de faire entendre, avec grand succès, les ch&oelig;urs de la
+tragédie grecque <i>Médée</i>, récemment mise en scène à Berlin.</p>
+
+<p>MM. Ganz et Ries se partagent le titre et les fonctions de maître de
+concert.</p>
+
+<p>Montons sur la scène maintenant.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur, aux jours des représentations ordinaires, se compose de
+soixante voix seulement; mais lorsqu'on exécute les grands opéras en
+présence du Roi, la force du ch&oelig;ur est alors doublée, et soixante
+autres choristes externes sont adjoints à ceux du théâtre. Toutes ces
+voix sont excellentes, fraîches, vibrantes. La plupart des choristes,
+hommes, femmes et enfants, sont musiciens, moins habiles lecteurs
+cependant que ceux de l'Opéra de Paris, mais beaucoup plus qu'eux
+exercés à l'art du chant, et plus attentifs, et plus soigneux, et mieux
+payés. C'est le plus beau ch&oelig;ur de théâtre que j'aie encore
+rencontré. Il a pour directeur Elssler, frère de la célèbre danseuse.
+Cet intelligent et patient artiste pourrait s'épargner beaucoup de peine
+et faire plus rapidement avancer les études des ch&oelig;urs, si, au lieu
+d'exercer les cent vingt voix toutes à la fois dans la même salle, il
+les divisait préliminairement en trois groupes (les soprani et
+contralti, les ténors, les basses), étudiant isolément, en même temps,
+dans trois salles séparées, sous<a name="page_161" id="page_161"></a> la direction de trois sous-chefs
+choisis et surveillés par lui. Cette méthode analytique, qu'on ne veut
+pas absolument admettre dans les théâtres, pour de misérables raisons
+d'économie et d'habitude routinière, est la seule cependant qui puisse
+permettre d'étudier à fond chaque partie d'un ch&oelig;ur et d'en obtenir
+l'exécution soignée et bien nuancée; je l'ai déjà dit ailleurs, je ne me
+lasserai pas de le répéter.</p>
+
+<p>Les chanteurs-acteurs du théâtre de Berlin n'occupent pas dans la
+hiérarchie des virtuoses une place aussi élevée que celle où le ch&oelig;ur
+et l'orchestre sont parvenus, chacun dans sa spécialité, parmi les
+masses musicales de l'Europe. Cette troupe contient cependant des
+talents remarquables, parmi lesquels il faut citer:</p>
+
+<p>Mademoiselle Marx, soprano expressif et très sympathique, dont les
+cordes extrêmes, dans le grave et l'aigu, commencent déjà
+malheureusement à s'altérer un peu;</p>
+
+<p>Mademoiselle Tutchek, soprano flexible, d'un timbre assez pur et agile;</p>
+
+<p>Mlle Hâhnel, contralto bien caractérisé;</p>
+
+<p>Boëticher, excellente basse, d'une grande étendue et d'un beau timbre;
+chanteur habile, bel acteur, musicien et lecteur consommé;</p>
+
+<p>Zsische, basse chantante d'un vrai talent, dont la voix et la méthode
+semblent briller au concert plus encore qu'au théâtre;<a name="page_162" id="page_162"></a> Mantius, premier
+ténor; sa voix manque un peu de souplesse et n'est pas très étendue:</p>
+
+<p>Madame Schr&oelig;der-Devrient, engagée depuis quelques mois seulement;
+soprano usé dans le haut, peu flexible, éclatant et dramatique
+cependant. Madame Devrient chante maintenant trop bas toutes les fois
+qu'elle ne peut pousser la note avec force. Ses ornements sont de très
+mauvais goût, et elle entremêle son chant de phrases et d'interactions
+parlées, comme font nos acteurs de vaudeville dans leurs couplets, d'un
+effet exécrable. Cette école de chant est la plus antimusicale et la
+plus triviale qu'on puisse signaler aux débutants pour qu'ils se gardent
+de l'imiter.</p>
+
+<p>Pichek, l'excellent baryton dont j'ai parlé à propos de Francfort, vient
+aussi, dit-on, d'être engagé par M. Meyerbeer. C'est une acquisition
+précieuse, dont il faut féliciter la direction du théâtre de Berlin.</p>
+
+<p>Voilà, Mademoiselle, tout ce que je sais des ressources que possède la
+musique dramatique dans la capitale de la Prusse. Je n'ai pas entendu
+une seule représentation du théâtre italien, je m'abstiendrai donc de
+vous en parler.</p>
+
+<p>Dans une prochaine lettre, et avant de m'occuper du récit de mes
+concerts, j'aurai à rassembler mes souvenirs sur les représentations des
+<i>Huguenots</i> et <i>d'Armide</i>, auxquelles j'ai assisté, sur l'Académie de
+chant et sur les bandes<a name="page_163" id="page_163"></a> militaires, institutions d'un caractère
+essentiellement opposé, mais d'une valeur immense, et dont la splendeur,
+comparée à ce que nous possédons en ce genre, doit profondément humilier
+notre amour-propre national.</p>
+
+<p><a name="page_164" id="page_164"></a></p>
+
+<p><a name="page_165" id="page_165"></a></p>
+
+<h3><a name="VIII" id="VIII"></a>VIII<br /><br />A M. HABENECK, CHEF D'ORCHESTRE DE L'OPÉRA.</h3>
+
+<p><a name="page_166" id="page_166"></a></p>
+
+<p><a name="page_167" id="page_167"></a></p>
+
+<h5>Berlin.</h5>
+
+<p>Je faisais dernièrement à mademoiselle Louise Bertin, dont vous
+connaissez la science musicale et le sérieux amour de l'art,
+l'énumération des richesses vocales et instrumentales du grand Opéra de
+Berlin. J'aurais à parler à présent de l'Académie de chant et des corps
+de musique militaire; mais puisque vous tenez à savoir avant tout ce que
+je pense des représentations auxquelles j'ai assisté, j'intervertis
+l'ordre de mon récit, pour vous dire comment j'ai vu fonctionner les
+artistes prussiens dans les opéras de Meyerbeer, de Gluck, de Mozart et
+de Weber.</p>
+
+<p>Il y a malheureusement à Berlin, comme à Paris, comme partout, certains
+jours où il semble que, par suite d'une convention tacite, existant<a name="page_168" id="page_168"></a>
+entre les artistes et le public, il soit permis de négliger plus ou
+moins l'exécution. On voit alors bien des places vides dans la salle, et
+bien des pupitres inoccupés dans l'orchestre. Les chefs d'emploi, ces
+soirs-là, dînent en ville, ils donnent des bals, ils sont à la chasse,
+etc. Les musiciens sommeillent, tout en jouant les <i>notes</i> de leur
+partie; quelques-uns même ne jouent pas du tout: ils dorment, ils
+lisent, ils dessinent des caricatures, ils font de mauvaises
+plaisanteries à leurs voisins, ils jasent assez haut; je n'ai pas besoin
+de vous dire tout ce qui se pratique à l'orchestre en pareil cas...</p>
+
+<p>Quant aux acteurs, ils sont trop en évidence pour se permettre de telles
+libertés (cela leur arrive quelquefois cependant), mais les choristes
+s'en donnent à c&oelig;ur-joie. Ils entrent en scène les uns après les
+autres, par groupes incomplets; plusieurs d'entre-eux, arrivés tard au
+théâtre, ne sont pas encore habillés, quelques uns, ayant fait dans la
+journée un service fatigant dans les églises, se présentent exténués et
+avec l'intention bien arrêtée de ne pas donner un son. Tout le monde se
+met à son aise; on transpose à l'octave basse les notes hautes, ou bien
+on les laisse échapper tant bien que mal à demi-voix; il n'y a plus de
+nuances; le <i>mezzo forte</i> est adopté pour toute la soirée, on ne regarde
+pas le bâton de mesure, il en résulte trois ou quatre fausses entrées<a name="page_169" id="page_169"></a>
+et autant de phrases disloquées; mais qu'importe! Le public
+s'aperçoit-il de cela? Le directeur n'en sait rien, et si l'auteur fait
+des reproches, on lui rit au nez et on le traite d'intrigant. Ces dames
+surtout ont de charmantes distractions. Ce ne sont que sourires et
+correspondances télégraphiques, échangés soit avec les musiciens de
+l'orchestre, soit avec les habitués du balcon. Elles sont allées le
+matin au baptême de l'enfant de Mademoiselle ***, une de leurs
+camarades; on en a rapporté des dragées qu'on mange en scène, en riant
+de la mine grotesque du parrain, de la coquetterie de la marraine, de la
+figure réjouie du curé. Tout en causant, on distribue quelques taloches
+aux enfants de ch&oelig;ur qui s'émancipent:</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu finir polisson, ou j'appelle le maître de chant!</p>
+
+<p>&mdash;Vois donc, ma chère, la belle rose que M. *** porte à sa boutonnière!
+C'est Florence qui la lui a donnée.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est donc toujours folle de son <i>argent</i>-de-change?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais c'est un secret; tout le monde ne peut pas avoir des
+<i>avoués</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! joli, le calembourg! A propos, pour rimer, vas-tu au concert de la
+cour?</p>
+
+<p>&mdash;Non, j'ai quelque chose à faire ce jour-là.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je me marie!<a name="page_170" id="page_170"></a></p>
+
+<p>&mdash;Tiens, quelle idée!</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde, voilà la toile.»</p>
+
+<p>L'acte est ainsi terminé, le public mystifié et l'ouvrage abîmé. Mais
+quoi! il faut bien prendre un peu de repos, on ne peut pas toujours être
+sublime, et ces représentations en grand débraillé servent à faire
+ressortir celles où l'on met du soin, du zèle, de l'attention et du
+talent. J'en conviens; pourtant vous m'avouerez qu'il y a quelque chose
+de triste à voir des chefs-d'&oelig;uvre traités avec cette extrême
+familiarité. Je conçois qu'on ne brûle pas nuit et jour de l'encens
+devant les statues des grands hommes; mais ne seriez-vous pas courroucé
+de voir le buste de Gluck ou celui de Beethoven employé comme tête à
+perruque dans la boutique d'un coiffeur?...</p>
+
+<p>Ne faites pas le philosophe, je suis sûr que cela vous indignerait.</p>
+
+<p>Je ne veux pas conclure de tout ceci qu'on se donne à ce point du bon
+temps, dans certaines représentations de l'Opéra de Berlin; non, on y va
+plus modérément: sous ce rapport, comme sous quelques autres, la
+supériorité nous reste. Si par hasard il nous arrive à Paris de voir un
+chef-d'&oelig;uvre représenté en <i>grand débraillé</i>, comme je disais tout à
+l'heure, on ne se permet jamais en Prusse de le montrer qu'en <i>petit
+négligé</i>. C'est ainsi que j'ai vu jouer <i>Figaro</i> et le<a name="page_171" id="page_171"></a> <i>Freyschütz</i>. Ce
+n'était pas mal, sans être tout-à-fait bien. Il y avait un certain
+ensemble un peu relâché, une précision un peu indécise, une verve
+modérée, une chaleur tiède; on eût désiré seulement le coloris et
+l'animation qui sont les vrais symptômes de la vie, et ce luxe qui, pour
+la bonne musique, est réellement le nécessaire; et puis encore quelque
+chose d'assez essentiel..... l'inspiration.</p>
+
+<p>Mais quand il s'est agi d'<i>Armide</i> et des <i>Huguenots</i>, vous eussiez vu
+une transformation complète. Je me suis cru à une de ces premières
+représentations de Paris, où vous arrivez de bonne heure, pour avoir le
+temps de voir un peu tout votre monde et faire vos dernières
+recommandations, où chacun est d'avance à son poste, où l'esprit de tous
+est tendu, où les visages sérieux expriment une forte et intelligente
+attention, où l'on voit enfin qu'un événement musical d'importance va
+s'accomplir.</p>
+
+<p>Le grand orchestre avec ses 28 violons et ses instruments à vent
+doublés, le grand ch&oelig;ur avec ses 120 voix étaient présents, et
+Meyerbeer dominait au premier pupitre. J'avais un vif désir de le voir
+diriger, de le voir surtout diriger son ouvrage. Il s'acquitte de cette
+tâche comme si elle eût été la sienne depuis vingt ans; l'orchestre est
+dans sa main, il en fait ce qu'il veut. Quant aux mouvements qu'il prend
+pour <i>les Huguenots</i>,<a name="page_172" id="page_172"></a> ce sont les mêmes que les vôtres, à l'exception
+de ceux de l'entrée des moines au quatrième acte et de la marche qui
+termine le troisième; ceux-là sont un peu plus lents. Cette différence a
+légèrement refroidi pour moi l'effet du premier morceau; j'aurais
+préféré un peu moins de largeur; tandis que je l'ai trouvée tout à fait
+à l'avantage du second joué sur le théâtre par la bande militaire; il y
+gagne sous tous les rapports.</p>
+
+<p>Je ne puis pas analyser scène par scène l'exécution de l'orchestre dans
+le chef-d'&oelig;uvre de Meyerbeer; je dirai seulement qu'elle m'a paru,
+d'un bout à l'autre de la représentation, magnifiquement belle,
+parfaitement nuancée, d'une précision et d'une clarté incomparables,
+même dans les passages les plus compliqués. Ainsi le final du second
+acte, avec ses traits roulants sur des séries d'accords de septième
+diminuée et ses modulations enharmoniques, a été rendu, jusque dans ses
+parties les plus obscures, avec une extrême netteté et une justesse de
+sons irréprochable. J'en dois dire autant du ch&oelig;ur. Les traits
+vocalisés, les doubles ch&oelig;urs contrastants, les entrées en
+imitations, les passages subits du <i>forte</i> au <i>piano</i>, les nuances
+intermédiaires, tout cela a été exécuté proprement, vigoureusement, avec
+une rare chaleur et un sentiment de la véritable expression plus rare
+encore. La <i>stretta</i> de la bénédiction des poignards m'a frappé comme
+un<a name="page_173" id="page_173"></a> coup de foudre, et j'ai été longtemps à me remettre de l'incroyable
+bouleversement qu'elle m'a causé. Le grand ensemble du Pré aux Clercs,
+la dispute des femmes, les litanies de la Vierge, la chanson des soldats
+huguenots, présentaient à l'oreille un tissu musical d'une richesse
+étonnante, mais dont l'auditeur pouvait suivre facilement la trame sans
+que la pensée complexe de l'auteur lui restât voilée un seul instant.
+Cette merveille de contrepoint dramatisé est aussi demeurée pour moi,
+jusqu'à présent, la merveille du chant choral. Meyerbeer, je le crois,
+ne peut espérer mieux en aucun lieu de l'Europe. Il faut ajouter que la
+mise en scène est disposée d'une façon éminemment ingénieuse et
+favorable à la bonne exécution. Dans la chanson du <i>rataplan</i>, les
+choristes miment une espèce de marche de tambours avec certains
+mouvements en avant et en arrière qui animent la scène et se lient bien
+d'ailleurs à l'effet musical.</p>
+
+<p>La bande militaire, au lieu d'être placée, comme à Paris, tout au fond
+du théâtre, d'où, séparée de l'orchestre par la foule qui encombre la
+scène, elle ne peut voir les mouvements du maître de chapelle ni suivre
+conséquemment la mesure avec exactitude, commence à jouer dans les
+coulisses d'avant-scène à droite du public; elle se met ensuite en
+marche et parcourt le théâtre en passant auprès de la rampe et
+traversant<a name="page_174" id="page_174"></a> les groupes du ch&oelig;ur. De cette façon les musiciens se
+trouvent, presque jusqu'à la fin du morceau, très rapprochés du chef;
+ils conservent rigoureusement le même mouvement que l'orchestre
+inférieur, et il n'y a jamais la moindre discordance rhythmique entre
+les deux masses.</p>
+
+<p>Boëticher est un excellent Saint-Bris; Zsische remplit avec talent le
+rôle de Marcel, sans posséder toutefois les qualités d'<i>humour</i>
+dramatique qui font de notre Levasseur un Marcel si originalement vrai.
+Mademoiselle Marx montre de la sensibilité et une certaine dignité
+modeste, qualités essentielles du caractère de Valentine. Il faut
+pourtant que je lui reproche deux ou trois monosyllabes parlés qu'elle a
+eu le tort d'emprunter à l'école déplorable de Madame Devrient. J'ai vu
+cette dernière dans le même rôle quelques jours après, et si, en me
+prononçant ouvertement contre sa manière de le rendre, j'ai étonné et
+même choqué plusieurs personnes d'un excellent esprit qui, par habitude
+sans doute, admirent sans restriction la célèbre artiste, je dois ici
+dire pourquoi je diffère si fort de leur opinion. Je n'avais point de
+parti pris, point de prévention ni pour ni contre madame Devrient. Je me
+souvenais seulement qu'elle me parut admirable à Paris, il y a bien des
+années, dans le <i>Fidelio</i> de Beethoven, et que tout récemment, au
+contraire,<a name="page_175" id="page_175"></a> à Dresde, j'avais remarqué en elle de fort mauvaises
+habitudes de chant et une action scénique souvent entachée d'exagération
+et d'afféterie. Ces défauts m'ont frappé d'autant plus vivement ensuite
+dans <i>les Huguenots</i>, que les situations du drame sont plus
+saisissantes, et que la musique en est plus empreinte de grandeur et de
+vérité. Ainsi donc j'ai sévèrement blâmé la cantatrice et l'actrice, et
+voici pourquoi: dans la scène de la conjuration où Saint-Bris expose à
+Nevers et à ses amis le plan du massacre des huguenots, Valentine écoute
+en frémissant le sanglant projet de son père, mais elle n'a garde de
+laisser apercevoir l'horreur qu'il lui inspire; Saint-Bris, en effet,
+n'est pas homme à supporter chez sa fille de pareilles opinions. L'élan
+involontaire de Valentine vers son mari, au moment où celui-ci brise son
+épée et refuse d'entrer dans le complot, est d'autant plus beau, que la
+timide femme a plus longtemps souffert en silence, et que son trouble a
+été plus péniblement contenu. Eh bien! au lieu de dérober son agitation
+et de rester presque passive, comme font dans cette scène toutes les
+tragédiennes de bon sens, madame Devrient va prendre Nevers, le force de
+la suivre au fond du théâtre, et là, marchant à grands pas à ses côtés,
+semble lui tracer son plan de conduite et lui dicter ce qu'il doit
+répondre à Saint-Bris. D'où il suit que l'époux de Valentine s'écriant:<a name="page_176" id="page_176"></a></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Parmi mes illustres aïeux,</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Je compte des soldats, mais pas un assassin!</td></tr>
+</table>
+
+<p class="nind">perd tout le mérite de son opposition; son mouvement n'a plus de
+spontanéité, et il a l'air seulement d'un mari soumis qui répète la
+leçon que lui a faite sa femme. Quand Saint-Bris entonne le fameux
+thême: <i>A cette cause sainte</i>, Madame Devrient s'oublie jusqu'à se
+jeter, bon gré malgré, dans les bras de son père, qui toujours cependant
+est censé ignorer les sentiments de Valentine; elle l'implore, elle le
+supplie, elle le <i>tracasse</i> enfin par une pantomime si véhémente, que
+Boëticher, qui ne s'attendait pas, la première fois, à ces emportements
+intempestifs, ne savait comment faire pour conserver la liberté d'agir
+et de respirer, et paraissait dire, par l'agitation de sa tête et de son
+bras droit: «Pour Dieu, Madame, laissez-moi donc tranquille, et
+permettez que je chante mon rôle jusqu'au bout!» Madame Devrient montre
+par là à quel point elle est possédée du démon de la personnalité. Elle
+se croirait perdue si dans toutes les scènes, à tort ou à raison, et par
+quelques man&oelig;uvres scéniques que ce soit, elle n'attirait sur elle
+l'attention du public. Elle se considère évidemment comme le pivot du
+drame, comme le seul personnage digne d'occuper les spectateurs. «Vous
+écoutez cet acteur! vous admirez l'auteur! ce ch&oelig;ur vous intéresse!<a name="page_177" id="page_177"></a>
+Niais que vous êtes! regardez donc par ici, voyez-moi; car je suis le
+poème, je suis la poésie, je suis la musique, je suis tout; il n'y a ce
+soir d'autre objet intéressant que moi, et vous ne devez être venus au
+théâtre que pour moi!» Dans le prodigieux duo qui succède à cette
+immortelle scène, pendant que Raoul se livre à toute la fougue de son
+désespoir, madame Devrient, la main appuyée sur une causeuse, penche
+gracieusement la tête pour laisser pendre en liberté, du côté gauche,
+les belles boucles de sa blonde chevelure; elle dit quelques mots, et,
+pendant la réplique de Raoul, se posant inclinée d'une autre façon, elle
+fait admirer le doux reflet de ses cheveux du côté droit. Je ne crois
+pas cependant que ces soins minutieux d'une coquetterie puérile soient
+précisément ceux qui doivent occuper l'ame de Valentine en un pareil
+moment.</p>
+
+<p>Quant au chant de madame Devrient, je l'ai déjà dit, il manque souvent
+de justesse et de goût. Les points d'orgue et les changements nombreux
+qu'elle introduit maintenant dans ses rôles sont d'un mauvais style et
+maladroitement amenés. Mais je ne connais rien de comparable à ses
+interjections parlées. Madame Devrient ne <i>chante</i> jamais les mots:
+<i>Dieu! ô mon Dieu! Oui! non! est-il vrai! est-il possible!</i> etc. Tout
+cela est <i>parlé</i> et <i>crié</i> à pleine voix. Je ne saurais dire<a name="page_178" id="page_178"></a> l'aversion
+que j'éprouve pour ce genre anti-musical de déclamation. A mon sens, il
+est cent fois pis de parler l'opéra que de chanter la tragédie.</p>
+
+<p>Les notes désignées dans certaines partitions par ces mots: <i>Canto
+parlato</i>, ne sont point destinées à être lancées de la sorte par les
+chanteurs; dans le genre sérieux, le timbre de voix qu'elles exigent
+doit toujours se rattacher à la tonalité; cela ne sort pas de la
+musique. Qui ne se souvient de la manière dont mademoiselle Falcon
+savait dire, en <i>chant parlé</i>, les mots de la fin de ce duo: <i>Raoul! ils
+te tueront!</i> Certes, cela était à la fois naturel et musical, et
+produisait un effet immense. Loin de là, quand, répondant aux
+supplications de Raoul, madame Devrient parle et crie par trois fois
+avec un <i>crescendo</i> de force, <i>nein! nein! nein!</i> je crois entendre
+madame Dorval ou mademoiselle Georges dans un mélodrame, et je me
+demande pourquoi l'orchestre continue de jouer puisque l'opéra est fini.
+Ceci est d'un ridicule monstrueux. Je n'ai pas entendu le cinquième
+acte, furieux que j'étais d'avoir vu le chef-d'&oelig;uvre du quatrième
+défiguré de cette façon. Est-ce vous calomnier, mon cher Habeneck,
+d'affirmer que vous en eussiez fait autant? J'ai peine à le croire. Je
+connais votre manière de sentir en musique: quand l'exécution d'un bel
+ouvrage est tout à fait mauvaise, vous en<a name="page_179" id="page_179"></a> prenez bravement votre parti;
+et même alors, plus c'est détestable et plus vous êtes courageux! Mais
+qu'à une seule exception près tout marche à souhait au contraire, oh!
+alors, cette exception vous irrite, vous crispe, vous exaspère; vous
+entrez dans une de ces rages indignées qui vous feraient voir de
+sang-froid, avec joie même, l'extermination de l'individu discordant, et
+pendant que les bourgeois s'étonnent de votre colère, les vrais artistes
+la partagent, et je grince avec vous de toutes mes dents.</p>
+
+<p>Madame Devrient a certes des qualités éminentes: ce sont la chaleur,
+l'entraînement; mais ces qualités, fussent-elles suffisantes, ne m'ont
+pas d'ailleurs toujours semblé contenues dans les limites que leur
+assignent la nature et le caractère de certains rôles. Valentine, par
+exemple, même en mettant à part les observations que j'ai faites plus
+haut, Valentine, la jeune mariée de la veille, le c&oelig;ur fort, mais
+timide, la noble épouse de Nevers, l'amante chaste et réservée qui
+n'avoue son amour à Raoul que pour l'arracher à la mort, s'accommode
+mieux d'une passion modeste, d'un jeu décent et d'un chant expressif que
+de toutes les bordées à triple charge de Madame Devrient et de son
+personnalisme endiablé.</p>
+
+<p>Quelques jours après les <i>Huguenots</i>, j'ai vu jouer <i>Armide</i>. La reprise
+de cet ouvrage célèbre<a name="page_180" id="page_180"></a> avait été faite avec tout le soin et le respect
+qui lui sont dus; la mise en scène était magnifique, éblouissante, et le
+public s'est montré digne de la faveur qu'on lui accordait. C'est que de
+tous les anciens compositeurs, Glück est celui dont la puissance me
+paraît avoir le moins à redouter des révolutions incessantes de l'art.
+Jamais il ne sacrifia ni aux caprices des chanteurs, ni aux exigences de
+la mode, ni aux habitudes invétérées qu'il eut à combattre en arrivant
+en France, encore fatigué de la lutte qu'il venait de soutenir contre
+celles des théâtres d'Italie. Sans doute cette guerre avec les
+<i>dilettanti</i> de Milan, de Naples et de Parme, au lieu de l'affaiblir,
+avait doublé ses forces en lui en révélant l'étendue; car, en dépit du
+fanatisme qui était alors dans nos m&oelig;urs françaises en matière d'art,
+ce fut presqu'en se jouant qu'il brisa et foula aux pieds les misérables
+entraves qu'on lui opposait. Les criailleries des encyclopédistes
+parvinrent une fois à lui arracher un mouvement d'impatience; mais cet
+accès de colère, qui lui fit commettre l'imprudence de leur répondre,
+fut le seul qu'il eut à se reprocher; et depuis lors, comme auparavant,
+il marcha silencieusement droit à son but. Vous savez quel était celui
+qu'il voulait atteindre, et s'il a jamais été donné à un homme d'y
+parvenir mieux que lui. Avec moins de conviction ou moins de fermeté, il
+est probable<a name="page_181" id="page_181"></a> que, malgré le génie dont la nature l'avait doué, ses
+&oelig;uvres abâtardies n'auraient pas survécu de beaucoup à celles de ses
+médiocres rivaux, aujourd'hui si complètement oubliées. Mais la <i>vérité
+d'expression</i>, qui entraîne avec elle la <i>pureté du style</i> et la
+<i>grandeur des formes</i>, est de tous les temps; les belles pages de Glück
+resteront toujours belles. Victor Hugo a raison: «le c&oelig;ur n'a pas de
+rides.»</p>
+
+<p>Mademoiselle Marx, dans <i>Armide</i>, me parut noble et passionnée, bien
+qu'un peu accablée cependant de son fardeau épique. Il ne suffit pas en
+effet de posséder un vrai talent pour représenter les femmes de Glück;
+comme pour les femmes de Shakspeare, il faut de si hautes qualités
+d'ame, de c&oelig;ur, de voix, de physionomie, d'attitudes, qu'il n'y a
+point exagération à affirmer que ces rôles exigent en outre de la beauté
+et.... <i>du génie</i>.</p>
+
+<p>Quelle heureuse soirée me fit passer cette représentation d'<i>Armide</i>,
+dirigée par Meyerbeer! Je ne l'oublierai jamais! L'orchestre et les
+ch&oelig;urs, inspirés à la fois par deux maîtres illustres, l'auteur et le
+directeur, se montrèrent dignes de l'un et de l'autre. Le fameux final:
+<i>Poursuivons jusqu'au trépas</i>, produisit une véritable explosion. L'acte
+de la haine, avec les admirables pantomimes composées, si je ne me
+trompe, par Paul Taglioni, maître des ballets du<a name="page_182" id="page_182"></a> grand théâtre de
+Berlin, ne me parut pas moins remarquable par une verve en apparence
+désordonnée, mais dont tous les élans cependant étaient pleins d'une
+infernale harmonie. On avait supprimé l'air de danse à 6/8 en <i>la</i>
+majeur que nous exécutons ici, et rétabli, en revanche, la grande
+chacone en <i>si</i> bémol, qu'on n'entend jamais à Paris. Ce morceau très
+développé a beaucoup d'éclat et de chaleur. Quelle conception que cet
+acte de la haine! Je ne l'avais jamais à ce point compris et admiré.
+J'ai frissonné à ce passage de l'évocation:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">Sauvez-moi de l'amour,</td></tr>
+<tr><td align="left">Rien n'est si redoutable!</td></tr>
+</table>
+
+<p>Au premier hémistiche, les deux hautbois font entendre une cruelle
+dissonance de septième majeure, cri féminin où se décèlent la terreur et
+ses plus vives angoisses. Mais au vers suivant:</p>
+
+<p class="c">Contre un ennemi trop aimable,</p>
+
+<p class="nind">comme ces deux mêmes voix, s'unissant en tierces, gémissent tendrement!
+quels regrets dans ce peu de notes! et comme on sent que l'amour ainsi
+regretté sera le plus fort! En effet, à peine la Haine, accourue avec
+son affreux cortége, a-t-elle commence son &oelig;uvre, qu'Armide
+l'interrompt<a name="page_183" id="page_183"></a> et refuse son secours. De là le ch&oelig;ur:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">Suis l'amour, puisque tu le veux,</td></tr>
+<tr><td align="left">Infortunée Armide,</td></tr>
+<tr><td align="left">Suis l'amour qui te guide</td></tr>
+<tr><td align="left">Dans un abîme affreux!</td></tr>
+</table>
+
+<p>Dans le poème de Quinault, l'acte finissait là: Armide sortait avec le
+ch&oelig;ur sans rien dire. Ce dénoûement paraissant vulgaire et peu
+naturel à Glück, il voulut que la magicienne, demeurée seule un instant,
+sortît ensuite en rêvant à ce qu'elle vient d'entendre; et un jour,
+après une répétition, il improvisa, <i>paroles et musique</i>, à l'Opéra,
+cette scène dont voici les vers:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">O ciel! quelle horrible menace!</span></td></tr>
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Je frémis! tout mon sang se glace!</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi,</td></tr>
+<tr><td align="left">Et prends pitié d'un c&oelig;ur qui s'abandonne à toi!</td></tr>
+</table>
+
+<p>La musique en est belle de mélodie, d'harmonie, de vague inquiétude, de
+tendre langueur, de tout ce que l'inspiration dramatique et musicale
+peut avoir de plus beau. Entre chacune des exclamations des deux
+premiers vers, sous une sorte de <i>tremolo</i> intermittent des seconds
+violons, les basses déroulent une longue phrase chromatique qui gronde
+et menace jusqu'au premier mot du troisième vers: «Amour,» où la plus
+suave mélodie, s'épanouissant lente et rêveuse, dissipe, par sa tendre
+clarté, la demi-obscurité des mesures précédentes. Puis tout
+s'éteint.....<a name="page_184" id="page_184"></a> Armide s'éloigne les yeux baissés, pendant que les
+seconds violons, abandonnés du reste de l'orchestre, murmurent encore
+leur <i>tremolo</i> isolé. Immense, immense, est le génie créateur d'une
+pareille scène!!!...</p>
+
+<p>Parbleu! je suis vraiment naïf avec mon analyse admirative! n'ai-je pas
+l'air de vous initier, vous Habeneck, aux beautés de la partition de
+Glück? Mais, vous le savez, c'est involontaire! Je vous parle ici comme
+nous faisons quelquefois sur les boulevards, en sortant des concerts du
+Conservatoire, et que notre enthousiasme veut s'exhaler absolument.</p>
+
+<p>Je ferai deux observations sur l'exécution à Berlin de ce morceau
+sublime: l'une est de blâme, elle porte sur la mise en scène; l'autre
+est élogieuse, elle a trait à une petite innovation introduite dans
+l'orchestre de Glück par Meyerbeer.</p>
+
+<p>Je reproche d'abord au machiniste de faire tomber la toile trop tôt; il
+doit attendre que la dernière mesure de la ritournelle finale se soit
+fait entendre; sans cela on ne peut voir Armide s'éloigner à pas lents
+jusqu'au fond du théâtre pendant les palpitations et les soupirs de plus
+en plus faibles de l'orchestre. Cet effet était fort beau à l'Opéra de
+Paris, où, à l'époque des représentations d'<i>Armide</i>, la toile ne se
+baissait jamais.<a name="page_185" id="page_185"></a></p>
+
+<p>Ensuite, bien que je ne sois pas, vous le savez, partisan des
+modifications quelconques apportées par le chef d'orchestre dans la
+musique qui n'est pas la sienne, et dont il doit seulement rechercher la
+bonne exécution, je complimenterai cependant Meyerbeer sur l'heureuse
+idée qu'il a eue relativement au <i>tremolo</i> intermittent dont je parlais
+tout à l'heure. Ce passage des seconds violons étant sur le <i>ré</i> bas,
+Meyerbeer, pour le faire remarquer davantage, l'a fait jouer sur deux
+cordes à l'unisson (le <i>ré</i> à vide et le <i>ré</i> sur la 4<sup>e</sup> corde). Il
+semble naturellement alors que le nombre des seconds violons soit
+subitement doublé, et de ces deux cordes d'ailleurs résulte une
+résonnance particulière qui produit ici le plus heureux effet. Tant
+qu'on ne fera à Gluck que des corrections de cette nature, il sera
+permis d'y applaudir.</p>
+
+<p>C'est comme votre idée de faire jouer <i>près du chevalet</i>, en <i>écrasant</i>
+la corde, le fameux <i>tremolo</i> continu de l'oracle d'<i>Alceste</i>; Gluck ne
+l'a pas exprimée, il est vrai, mais il <i>a dû</i> l'avoir.</p>
+
+<p>Sous le rapport du sentiment exquis de l'expression, je trouvai encore
+supérieure à tout le reste l'exécution des scènes du Jardin des
+Plaisirs. C'était une sorte de langueur voluptueuse, de morbidesse
+fascinatrice, qui me transportait dans ce palais de l'amour rêvé par les
+deux poètes (Gluck et Tasso), et semblait me le donner,<a name="page_186" id="page_186"></a> à moi aussi,
+pour demeure enchantée. Je fermais les yeux, et en entendant cette
+divine gavotte avec sa mélodie si caressante, et le murmure doucement
+monotone de son harmonie, et ce ch&oelig;ur: <i>Jamais dans ces beaux lieux</i>,
+dont le bonheur s'épanche avec tant de grâce, je voyais autour de moi
+s'enlacer des bras charmants, se croiser d'adorables pieds, se dérouler
+d'odorantes chevelures, briller des yeux-diamants, et rayonner mille
+enivrants sourires. La fleur du plaisir, mollement agitée par la brise
+mélodique, s'épanouissait, et de sa corolle ravissante s'échappait un
+concert de sons, de couleurs et de parfums. Et c'est Gluck, le musicien
+terrible, qui chanta toutes les douleurs, qui fit rugir le Tartare, qui
+peignit la plage désolée de la Tauride et les sauvages m&oelig;urs de ses
+habitants, c'est lui qui sut ainsi reproduire en musique cette étrange
+idéalité de la volupté rêveuse, du calme dans l'amour!... Pourquoi non?
+N'avait-il pas déjà auparavant ouvert les Champs-Élyséens?..... N'est-ce
+pas lui qui trouva ce ch&oelig;ur immortel des ombres heureuses:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">«Torna o bella al tuo consorte,</td></tr>
+<tr><td align="left">Che non vuol che piú diviso</td></tr>
+<tr><td align="left">Sia di te, pietoso il ciel!»</td></tr>
+</table>
+
+<p>Et n'est-ce pas d'ordinaire, comme l'a dit aussi notre grand poète
+moderne, «les forts qui sont les plus doux?»<a name="page_187" id="page_187"></a></p>
+
+<p>Mais je m'aperçois que le plaisir de causer avec vous de toutes ces
+belles choses m'a entraîné trop loin, et que je ne pourrai pas encore
+aujourd'hui parler des institutions musicales non dramatiques florissant
+à Berlin. Elles seront donc le sujet d'une nouvelle lettre, et me
+serviront de prétexte pour ennuyer quelque autre que vous de mon
+infatigable verbiage.</p>
+
+<p>Vous ne m'en voulez pas trop de celle-ci, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>En tout cas, adieu!</p>
+
+<p><a name="page_188" id="page_188"></a></p>
+
+<p><a name="page_189" id="page_189"></a></p>
+
+<h3><a name="IX" id="IX"></a>IX<br /><br />M. DESMARETS.</h3>
+
+<p><a name="page_190" id="page_190"></a></p>
+
+<p><a name="page_191" id="page_191"></a></p>
+
+<h5>Berlin.</h5>
+
+<p>Je n'en finirais pas avec cette royale ville de Berlin, si je voulais
+étudier en détail ses richesses musicales. Il est peu de capitales, s'il
+en est toutefois, qui puissent s'enorgueillir de trésors d'harmonie
+comparables aux siens. La musique y est dans l'air, on la respire, elle
+vous pénètre. On la trouve au théâtre, à l'église, au concert, dans la
+rue, dans les jardins publics, partout; grande et fière toujours, et
+forte et agile, radieuse de jeunesse et de parure, l'air noble et
+sérieux, belle ange armée qui daigne marcher quelquefois, mais les ailes
+frémissantes, et prête à reprendre son vol étincelant vers le ciel.</p>
+
+<p>C'est que la musique à Berlin est honorée de tous. Les riches et les
+pauvres, le clergé et l'armée,<a name="page_192" id="page_192"></a> les artistes et les amateurs, le peuple
+et le roi l'ont en égale vénération. Le roi surtout apporte à son culte
+cette ferveur réelle dont il est animé pour le culte des sciences et des
+autres arts, et c'est dire beaucoup. Il suit d'un &oelig;il curieux les
+mouvements, je dirai même les soubresauts progressifs de l'art nouveau,
+sans négliger la conservation des chefs-d'&oelig;uvre de l'Ecole ancienne.
+Il a une mémoire prodigieuse, embarrassante même pour ses
+bibliothécaires et ses maîtres de chapelle quand il leur demande à
+l'improviste l'exécution de certains fragments des vieux maîtres que
+personne ne connaît plus. Rien ne lui échappe dans le domaine du présent
+ni dans celui du passé: il veut tout entendre et tout examiner. De là le
+vif attrait qu'éprouvent pour Berlin les grands artistes; de là
+l'extraordinaire popularité en Prusse du sentiment musical; de là les
+institutions chorales et instrumentales que sa capitale possède et qui
+m'ont paru si dignes d'admiration.</p>
+
+<p>L'Académie de chant est de ce nombre. Comme celle de Leipzig, comme
+toutes les autres Académies semblables existant en Allemagne, elle se
+compose presque entièrement d'amateurs; mais plusieurs artistes, hommes
+et femmes, attachés aux théâtres en font partie également; et les dames
+du grand monde ne croient point déroger en chantant un <i>oratorio</i> de
+Bach à côté de Mantins,<a name="page_193" id="page_193"></a> de Boëticher ou de Mademoiselle Hâhnel. La
+plupart des chanteurs de l'Académie de Berlin sont musiciens, et presque
+tous ont des voix fraîches et sonores; les soprani et les basses surtout
+m'ont paru excellents. Les répétitions en outre se font patiemment et
+longuement sous la direction habile de M. Rungenhagen; aussi les
+résultats obtenus, quand une grande &oelig;uvre est soumise au public,
+sont-ils magnifiques et hors de toute comparaison avec ce que nous
+pouvons entendre en ce genre à Paris.</p>
+
+<p>Le jour où, sur l'invitation du directeur, je suis allé à l'Académie de
+chant, on exécutait <i>la Passion</i> de Sébastien Bach. Cette partition
+célèbre, que vous avez lue sans doute, est écrite pour deux ch&oelig;urs et
+deux orchestres. Les chanteurs, au nombre de trois cents au moins,
+étaient disposés sur les gradins d'un vaste amphithéâtre absolument
+semblable à celui que nous avons au Jardin des Plantes dans la salle des
+cours de chimie; un espace de trois à quatre pieds seulement séparait
+les deux ch&oelig;urs. Les deux orchestres, peu nombreux, accompagnaient
+les voix du haut des derniers gradins, derrière les ch&oelig;urs, et se
+trouvaient en conséquence assez éloignés du maître de chapelle, placé en
+bas sur le devant et à côté du piano. Ce n'est pas piano, c'est clavecin
+qu'il faudraient dire; car il a presque le son des misérables
+instruments de ce nom dont on se servait<a name="page_194" id="page_194"></a> au temps de Bach. Je ne sais
+si on fait un pareil choix à dessein, mais j'ai remarqué dans les écoles
+de chant, dans les foyers des théâtres, partout où il s'agit
+d'accompagner les voix, que le piano destiné à cet usage est toujours le
+plus détestable qu'on a pu trouver. Celui dont se servait Mendelssohn à
+Leipzig dans la salle du Gevant-Hause fait seul exception.</p>
+
+<p>Vous allez me demander ce que le piano-clavecin peut avoir à faire
+<i>pendant l'exécution</i> d'un ouvrage dans lequel l'auteur n'a point
+employé cet instrument! Il accompagne, en même temps que les flûtes,
+hautbois, violons et basses, et sert probablement à maintenir au
+diapason les premiers rangs du ch&oelig;ur qui <i>sont censés</i> ne pas bien
+entendre dans les <i>tutti</i> l'orchestre trop éloigné d'eux. En tout cas
+c'est l'habitude. Le clapottement continuel des accords plaqués sur ce
+mauvais clavier produit bien un assommant effet en répandant sur
+l'ensemble une couche superflue de monotonie; mais raison de plus, sans
+doute, pour n'en pas démordre. C'est si sacré un vieil usage, quand il
+est mauvais!</p>
+
+<p>Les chanteurs sont tous assis pendant les silences, et se lèvent au
+moment de chanter. Il y a, je pense, un véritable avantage pour la bonne
+émission de la voix à chanter debout, il est malheureux seulement que
+les choristes, cédant trop aisément à la fatigue de cette posture,
+veuillent<a name="page_195" id="page_195"></a> s'asseoir aussitôt que leur phrase est finie; car, dans une
+&oelig;uvre comme celle de Bach, où les deux ch&oelig;urs dialoguant
+fréquemment, sont en outre coupés à chaque instant par des solos
+récitants, il s'ensuit qu'il y a toujours quelque groupe qui se lève ou
+quelque autre qui s'assied, et à la longue cette succession de
+mouvements de bas en haut et de haut en bas finit par être assez
+ridicule; elle ôte d'ailleurs à certaines entrées des ch&oelig;urs tout
+leur imprévu, les yeux indiquant d'avance à l'oreille le point de la
+masse vocale d'où le son va partir. J'aimerais encore mieux laisser
+toujours assis les choristes, s'ils ne peuvent rester debout. Mais cette
+impossibilité est de celles qui disparaissent instantanément si le
+directeur sait bien dire: <i>Je veux</i> ou <i>je ne veux pas</i>.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, l'exécution de ces masses vocales a été pour moi
+quelque chose d'inouï; le premier <i>tutti</i> des deux ch&oelig;urs m'a coupé
+la respiration; j'étais loin de m'attendre à la puissance de ce grand
+coup de vent harmonique! Il faut reconnaître cependant qu'on se blase
+sur cette belle sonorité beaucoup plus vite que sur celle de
+l'orchestre, les timbres des voix étant moins variés que ceux des
+instruments. Cela se conçoit, il n'y a guère que quatre voix de natures
+différentes, tandis que le nombre des instruments de diverses espèces
+s'élève à plus de trente.<a name="page_196" id="page_196"></a></p>
+
+<p>Vous n'attendez pas de moi, je pense, mon cher Desmarest, une analyse de
+la grande &oelig;uvre de Bach; ce travail sortirait tout-à-fait des limites
+que j'ai dû m'imposer. D'ailleurs le fragment qu'on en a exécuté au
+Conservatoire, il y a trois ans, peut être considéré comme le type du
+style et de la manière de l'auteur dans cet ouvrage. Les Allemands
+professent une admiration sans bornes pour ses récitatifs, et leur
+qualité éminente est précisément celle qui a dû m'échapper, n'entendant
+pas la langue sur laquelle ils sont écrits, et ne pouvant en conséquence
+apprécier le mérite de l'expression.</p>
+
+<p>Quand on vient de Paris et qu'on connaît nos m&oelig;urs musicales, il
+faut, pour y croire, être témoin de l'attention, du respect, de la piété
+avec lesquels un public allemand écoute une telle composition. Chacun
+suit des yeux les paroles sur le livret; pas un mouvement dans
+l'auditoire, pas un murmure d'approbation ni de blâme, pas un
+applaudissement; on est au prêche, on entend chanter l'Évangile, on
+assiste en silence non pas au concert, mais au service divin. Et c'est
+vraiment ainsi que cette musique doit être entendue. On adore Bach, et
+on croît en lui, sans supposer un instant que sa divinité puisse jamais
+être mise en question; un hérétique ferait horreur, il est même défendu
+d'en parler. Bach, c'est Bach, comme Dieu c'est Dieu.<a name="page_197" id="page_197"></a></p>
+
+<p>Quelques jours après l'exécution du chef-d'&oelig;uvre de Bach, l'Académie
+de chant annonça celle de <i>la Mort de Jésus</i>, de Graun. Voilà encore une
+partition consacrée, un saint livre, mais dont les adorateurs se
+trouvent à Berlin spécialement; tandis que la religion de S. Bach est
+professée dans tout le nord de l'Allemagne. Vous jugez de l'intérêt que
+m'offrait cette seconde soirée, surtout après l'impression que j'avais
+reçue de la première, et de l'empressement que j'aurais mis à connaître
+l'&oelig;uvre de prédilection du maître de chapelle du grand Frédéric!
+Voyez mon malheur! je tombe malade précisément ce jour-là; le médecin
+(un grand amateur de musique pourtant, le savant et aimable docteur
+Gaspard) me défend de quitter ma chambre; vainement on m'engage encore à
+venir admirer un célèbre organiste: le docteur est inflexible; et ce
+n'est qu'après la semaine sainte, quand il n'y a plus ni oratorio, ni
+fugues, ni chorals à entendre, que le bon Dieu me rend à la santé. Voilà
+la cause du silence que je suis obligé de garder sur le service musical
+des temples de Berlin, qu'on dit si remarquable. Si jamais je retourne
+en Prusse, malade ou non, il faudra bien que j'entende la musique de
+Graun, et je l'entendrai, soyez tranquille, dussé-je en mourir. Mais
+dans ce cas, il me serait encore impossible de vous en parler..... Ainsi
+donc, il est décidé que vous n'en saurez jamais rien<a name="page_198" id="page_198"></a> <i>par moi</i>; alors
+faites le voyage, et ce sera vous qui m'en direz des nouvelles.</p>
+
+<p>Quant aux bandes militaires, il faudrait y mettre bien de la mauvaise
+volonté pour ne pas en entendre au moins quelques-unes, puisqu'à toutes
+les heures du jour, à pied ou à cheval, elles parcourent les rues de
+Berlin. Ces petites troupes isolées ne sauraient toutefois donner une
+idée de la majesté des grands ensembles que le directeur instructeur des
+bandes militaires de Berlin et de Postdam (Wibrecht) peut former quand
+il veut. Figurez-vous qu'il a sous ses ordres une masse de six cents
+musiciens et plus, tous bons lecteurs, possédant bien le mécanisme de
+leur instrument, jouant juste, et favorisés par la nature de poumons
+infatigables et de lèvres de fer. De là l'extrême facilité avec laquelle
+les trompettes, cors et cornets donnent les notes aiguës que nos
+artistes ne peuvent atteindre. Ce sont des régiments de musiciens, et
+non des musiciens de régiment. M. le prince de Prusse, allant au-devant
+du désir que j'avais d'entendre et d'étudier à loisir ses troupes
+musicales, eut la gracieuse bonté de m'inviter à une matinée organisée
+chez lui à mon intention, et de donner à Wibrecht des ordres en
+conséquence.</p>
+
+<p>L'auditoire était fort peu nombreux; nous n'étions que douze ou quinze
+tout au plus. Je m'étonnais de ne pas voir l'orchestre; aucun<a name="page_199" id="page_199"></a> bruit ne
+trahissait sa présence, quand une phrase lente en <i>fa mineur</i>, à vous et
+à moi bien connue, vint me faire tourner la tête du côté de la plus
+grande salle du palais, dont un vaste rideau nous dérobait la vue. S. A.
+R. avait eu la courtoisie de faire commencer le concert par l'ouverture
+des <i>Francs-Juges</i>, que je n'avais jamais entendue ainsi arrangée pour
+des instruments à vent. Ils étaient là trois cent vingt hommes dirigés
+par Wibrecht, et ils exécutèrent ce morceau difficile avec une précision
+merveilleuse et cette verve furibonde que vous montrez pour lui, vous
+autres du Conservatoire, aux grands jours d'enthousiasme et d'entrain.</p>
+
+<p>Le solo des instruments de cuivre, dans l'introduction, fut surtout
+foudroyant, exécuté par quinze grands trombones basses, dix-huit ou
+vingt trombones ténors et altos, douze bass-tubas et une fourmilière de
+trompettes.</p>
+
+<p>Le bass-tuba, que j'ai déjà nommé plusieurs fois dans mes précédentes
+lettres, a détrôné complétement l'ophicléïde en Prusse, si tant est, ce
+dont je doute, qu'il y ait jamais régné. C'est un grand instrument en
+cuivre, dérivé du bombardon et pourvu d'un mécanisme de cinq cylindres
+qui lui donne au grave une étendue qu'on retrouve sur l'orgue seulement;
+il descend au contre <i>la</i> bas, quinte inférieure réelle du <i>mi</i> grave de
+la contre-basse à quatre cordes.<a name="page_200" id="page_200"></a></p>
+
+<p>Ces notes extrêmes de l'échelle inférieure sont un peu vagues, il est
+vrai; mais redoublées à l'octave haute par une autre partie de
+bass-tuba, elles acquièrent une rondeur et une force de vibration
+incroyables. Le son du médium et du haut de l'instrument est d'ailleurs
+très-noble, il n'est point mat, comme celui de l'ophicléïde, mais
+vibrant et très-sympathique au timbre des trombones et trompettes dont
+il est la vraie contre-basse et avec lequel il s'unit on ne peut mieux.
+La gamme actuelle du bass-tuba embrasse chromatiquement quatre octaves
+de <i>la</i> à <i>la</i>, et même un peu plus. C'est Wibrecht qui l'a inventé et
+propagé en Prusse. A. Sax en fait maintenant à Paris.</p>
+
+<p>Les clarinettes me parurent aussi bonnes que les instruments de cuivre;
+elles firent surtout des prouesses dans une grande symphonie-bataille
+composée pour deux orchestres par l'ambassadeur d'Angleterre, comte de
+Westmoreland. Ce morceau très-remarquable fait le plus grand honneur à
+l'auteur du <i>Torneo</i>, du <i>Magnificat</i>, et de tant d'autres compositions
+dramatiques et religieuses, qui ont placé le comte de Westmoreland (plus
+connu des musiciens sous le nom de lord Burghersh) à la tête des
+compositeurs amateurs de l'Europe.</p>
+
+<p>Vint ensuite un brillant et chevaleresque morceau d'instruments de
+cuivre seuls, écrit pour<a name="page_201" id="page_201"></a> les fêtes de la cour par Meyerbeer, sous le
+titre: <i>la Danse aux Flambeaux</i>, et dans lequel se trouve un long trille
+sur le <i>ré</i>, que dix-huit trompettes à cylindres ont soutenu, en le
+battant aussi rapidement qu'eussent pu le faire des clarinettes, pendant
+seize mesures.</p>
+
+<p>Le concert a fini par une marche funèbre très-bien écrite et d'un beau
+caractère, composée par Wibrecht. On n'avait fait qu'une répétition!!!</p>
+
+<p>C'est dans les intervalles laissés entre ces morceaux par ce terrible
+orchestre, que j'ai eu l'honneur de causer quelques instants avec madame
+la princesse de Prusse, dont le goût exquis et les connaissances en
+compositions rendent le suffrage si précieux. S. A. R. parle en outre
+notre langue avec une pureté et une élégance qui intimidaient fort son
+interlocuteur. Je voudrais pouvoir tracer ici un portrait shakespearien
+de la princesse, ou faire entrevoir au moins l'esquisse voilée de sa
+douce beauté; je l'oserais peut-être... si j'étais un grand poète.</p>
+
+<p>J'ai assisté à l'un des concerts de la cour. Meyerbeer tenait le piano;
+il n'y avait pas d'orchestre, et les chanteurs n'étaient autres que ceux
+du théâtre dont j'ai déjà parlé. Vers la fin de la soirée Meyerbeer,
+qui, tout grand pianiste qu'il soit, peut-être même à cause de cela, se
+trouvait fatigué de sa tâche d'accompagnateur,<a name="page_202" id="page_202"></a> céda sa place; à qui? je
+vous le donne à deviner; au premier chambellan du Roi, à M. le comte
+R&oelig;dern, qui accompagna en pianiste et en musicien consommés, <i>le Roi
+des Aulnes</i>, de Schubert, à madame Devrient! Que dites-vous de cela?
+Voilà bien la preuve d'une étonnante diffusion des connaissances
+musicales. M. de R&oelig;dern possède en outre un talent d'une autre
+nature, dont il a donné des preuves brillantes en organisant le fameux
+bal masqué qui agita tout Berlin l'hiver dernier, sous le nom de <i>Fête
+de la Cour de Ferrare</i>, et pour lequel Meyerbeer a écrit une foule de
+beaux morceaux.</p>
+
+<p>Ces concerts d'étiquette paraissent toujours froids; mais on les trouve
+agréables quand ils sont finis, parce qu'ils réunissent ordinairement
+quelques auditeurs avec lesquels ont est fier et heureux d'avoir un
+instant de conversation. C'est ainsi que j'ai retrouvé chez le roi de
+Prusse, M. Alexandre de Humboldt, cette éblouissante illustration de la
+science lettrée, ce grand anatomiste du globe terrestre, dont il nous a
+déjà dévoilé plusieurs transformations, et qui a calculé l'âge de notre
+planète sur l'inspection de ses vertèbres, les chaînes de montagnes,
+comme fit Cuvier pour les animaux antédiluviens.</p>
+
+<p>Plusieurs fois dans la soirée, le roi, la reine et Madame la princesse
+de Prusse sont venus m'entretenir du concert que je venais de donner au<a name="page_203" id="page_203"></a>
+Grand-Théâtre, me demander mon opinion sur les principaux artistes
+prussiens, me questionner sur mes procédés d'instrumentation, etc., etc.
+Le roi prétendait que j'avais mis le diable au corps de tous les
+musiciens de sa chapelle. Après le souper, S. M. se disposait à rentrer
+dans ses appartements, mais venant à moi tout d'un coup et comme se
+ravisant:</p>
+
+<p>&mdash;A propos, M. Berlioz, que nous donnerez-nous dans votre prochain
+concert?</p>
+
+<p>&mdash;Sire, je reproduirai la moitié du programme précédent, en y ajoutant
+cinq morceaux de ma symphonie de <i>Roméo et Juliette</i>.</p>
+
+<p>&mdash;De <i>Roméo et Juliette</i>! et je fais un voyage! Il faut pourtant que
+nous entendions cela! Je reviendrai.»</p>
+
+<p>En effet, le soir, de mon second concert, cinq minutes avant l'heure
+annoncée, le roi descendait de voiture et entrait dans sa loge.</p>
+
+<p>Maintenant, faut-il vous parler de ces deux énormes concerts? Ils m'ont
+donné bien de la peine, je vous assure. Et pourtant les artistes sont
+habiles, leurs dispositions étaient des plus bienveillantes, et
+Meyerbeer, pour me venir en aide, semblait se multiplier. C'est que le
+service journalier d'un grand théâtre comme celui de l'Opéra de Berlin a
+des exigences toujours fort gênantes et incompatibles avec les
+préparatifs d'un concert, et, pour tourner et vaincre les difficultés<a name="page_204" id="page_204"></a>
+qui surgissaient à chaque instant, Meyerbeer a dû employer plus de force
+et d'adresse, à coup sûr, que lorsqu'il s'est agi pour lui de monter
+pour la première fois <i>les Huguenots</i>. Et puis j'avais voulu faire
+entendre à Berlin les grands morceaux du <i>Requiem</i>, ceux de la <i>Prose</i>
+(<i>Dies iræ</i>, <i>Lacrymosa</i>, etc.), que je n'avais pas encore pu aborder
+dans les autres villes d'Allemagne; et vous savez quel attirail vocal et
+instrumental ils nécessitent. Heureusement j'avais prévenu Meyerbeer de
+mon intention, et déjà avant mon arrivée il s'était mis en quête des
+moyens d'exécution dont j'avais besoin. Quant aux quatre petits
+orchestres d'instruments de cuivre, il fut aisé de les trouver, on en
+aurait eu trente s'il l'eût fallu; mais les timbales et les timbaliers
+donnèrent beaucoup de peine. Enfin, cet excellent Wibrecht aidant, on
+vint à bout de les réunir.</p>
+
+<p>On nous plaça pour les premières répétitions dans une splendide salle de
+concert appartenant au second théâtre, le <i>shauspiel-hause</i>, dont la
+sonorité est telle malheureusement, qu'en y entrant je vis tout de suite
+ce que nous allions avoir à souffrir. Les sons, se prolongeant outre
+mesure, produisaient une insupportable confusion et rendaient les études
+de l'orchestre excessivement difficiles. Il y eut même un morceau (le
+<i>scherzo</i> de <i>Roméo et Juliette</i>) auquel nous fûmes<a name="page_205" id="page_205"></a> obligés de
+renoncer, n'ayant pu parvenir, après une heure de travail, à en dire
+plus de la moitié. L'orchestre pourtant, je le répète, était on ne peut
+mieux composé. Mais le temps manquait, et nous dûmes remettre le
+<i>scherzo</i> au second concert. Je finis par m'accoutumer un peu au vacarme
+que nous faisions, et à démêler dans ce chaos de sons ce qui était bien
+ou mal rendu par les exécutants; nous poursuivîmes donc nos études sans
+tenir compte de l'effet fort différent, heureusement, de celui que nous
+obtînmes ensuite dans la salle de l'Opéra. L'ouverture de <i>Benvenuto</i>,
+<i>Harold</i>, <i>l'Invitation à la valse</i> de Weber, et les morceaux du
+<i>Requiem</i> furent ainsi appris par l'orchestre seul, les ch&oelig;urs
+travaillant à part dans un autre local. A la répétition particulière que
+j'avais demandée pour les quatre orchestres d'instruments de cuivre du
+<i>Dies iræ</i> et du <i>Lacrymosa</i>, j'observai pour la troisième fois un fait
+qui m'est resté inexplicable, et que voici:</p>
+
+<p>Dans le milieu du <i>Tuba mirum</i> se trouve une sonnerie des quatre groupes
+de trombones sur les quatre notes de l'accord de <i>sol majeur</i>
+successivement. La mesure est très large; le premier groupe doit donner
+le <i>sol</i> sur le premier temps; le second, le <i>si</i> sur le second; le
+troisième, le <i>ré</i> sur le troisième, et le quatrième, le <i>sol octave</i>
+sur le quatrième. Rien n'est plus facile à concevoir qu'une pareille
+succession, rien n'est plus facile<a name="page_206" id="page_206"></a> à entonner aussi que chacune de ces
+notes. Eh bien! quand ce <i>Requiem</i> fut monté pour la première fois aux
+Invalides, il fut impossible d'obtenir l'exécution de ce passage.
+Lorsque j'en fis ensuite entendre des fragments à l'Opéra, après avoir
+inutilement répété pendant un quart-d'heure cette mesure unique, je fus
+obligé de l'abandonner; il y avait toujours un ou deux groupes qui
+n'attaquaient pas; c'était invariablement celui du <i>si</i>, ou celui du
+<i>ré</i>, ou tous les deux. En jetant les yeux, à Berlin, sur cet endroit de
+la partition, je pensai tout de suite aux trombones rétifs de Paris:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voyons, me dis-je, si les artistes prussiens parviendront à
+enfoncer cette porte ouverte!</p>
+
+<p>Hélas non! vains efforts! rage ni patience, rien n'y fait! Impossible
+d'obtenir l'entrée du second ni du troisième groupe; le quatrième même,
+n'entendant pas sa réplique qui devait être donnée par les autres, ne
+part pas non plus. Je les prends isolément, je demande au nº 2 de donner
+le <i>si</i>.</p>
+
+<p>Il le fait très-bien;</p>
+
+<p>M'adressant au nº 3, je lui demande son <i>ré</i>,</p>
+
+<p>Il me l'accorde sans difficulté;</p>
+
+<p>Voyons maintenant les quatre notes les unes après les autres, dans
+l'ordre où elles sont écrites!... Impossible! tout-à-fait impossible!<a name="page_207" id="page_207"></a>
+et il faut y renoncer!.... Comprenez-vous cela? et n'y a-t-il pas de
+quoi aller donner de la tête contre un mur?...</p>
+
+<p>Et quand j'ai demandé aux trombonistes de Paris et de Berlin pourquoi
+ils ne jouaient pas dans la fatale mesure, ils n'ont su que me répondre;
+ils n'en savaient rien eux-mêmes: ces deux notes les fascinaient.</p>
+
+<p>Il faut que j'écrive à H. Romberg, qui a monté cet ouvrage à
+Saint-Pétersbourg, pour savoir si les trombones russes ont pu rompre le
+charme.</p>
+
+<p>Pour tout le reste du programme, l'orchestre a supérieurement compris et
+rendu mes intentions. Bientôt nous avons pu en venir à une répétition
+générale dans la salle de l'Opéra, sur le théâtre disposé en gradins
+comme pour le concert. Symphonie, ouverture, cantate, tout a marché à
+souhait; mais quand est venu le tour des morceaux du <i>Requiem</i>, panique
+générale: les ch&oelig;urs, que je n'avais pas pu faire répéter moi-même,
+avaient été exercés dans des mouvements différents des miens; et, quand
+ils se sont vus tout d'un coup mêlés à l'orchestre avec les mouvements
+véritables, ils n'ont plus su ce qu'ils faisaient; on attaquait à faux,
+ou sans assurance, et dans le <i>Lacrymosa</i> les ténors ne chantaient plus
+du tout. Je ne savais à quel saint me vouer. Meyerbeer, très souffrant
+ce jour là, n'avait pu quitter son lit; le directeur<a name="page_208" id="page_208"></a> des ch&oelig;urs,
+Elssler, était malade aussi; l'orchestre se démoralisait en voyant la
+débâcle vocale... Un instant je me suis assis, brisé, anéanti, et me
+demandant si je devais tout planter là et quitter Berlin le soir même.
+Et j'ai pensé à vous dans ce mauvais moment, en me disant:&mdash;Persister,
+c'est folie! Oh! si Desmarest était ici, lui qui n'est jamais content de
+nos répétitions du Conservatoire, et s'il me voyait décidé à laisser
+annoncer le concert pour demain, je sais bien ce qu'il ferait: il
+m'enfermerait dans ma chambre, mettrait la clé dans sa poche, et irait
+bravement annoncer à l'intendant du théâtre que le concert ne peut avoir
+lieu. Vous n'y auriez pas manqué, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez eu
+tort. En voilà la preuve: après le premier tremblement passé, la
+première sueur froide essuyée, j'ai pris mon parti, et j'ai dit:&mdash;Il
+faut que cela marche. Ries et Ganz, les deux maîtres de concert étaient
+auprès de moi, ne sachant trop que dire pour me remonter; je les
+interpelle vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous sûrs de l'orchestre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui! il n'y a rien à craindre pour lui, nous sommes très-fatigués,
+mais nous avons compris votre musique, et demain vous serez content.</p>
+
+<p>&mdash;Or donc il n'y a qu'un parti à prendre: il faut convoquer les
+ch&oelig;urs pour demain matin,<a name="page_209" id="page_209"></a> me donner un bon accompagnateur, puisque
+Elssler est malade, et vous, Ganz, ou bien vous, Ries, vous viendrez
+avec votre violon, et nous ferons répéter le chant pendant trois heures,
+s'il le faut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela; nous y serons, les ordres vont être donnés.</p>
+
+<p>En effet, le lendemain matin nous voilà à l'&oelig;uvre, Ries,
+l'accompagnateur et moi; nous prenons successivement les enfants, les
+femmes, les premiers soprani, les seconds soprani, les premiers ténors,
+les seconds ténors, les premières et les secondes basses, nous les
+faisons chanter par groupe de dix, puis par vingt; après quoi nous
+réunissons deux parties, trois, quatre, et enfin toutes les voix. Et
+comme le Phaéton de la fable, je m'écrie enfin:</p>
+
+<p class="c">Qu'est-ce ceci? mon char marche à souhait!</p>
+
+<p>Je fais aux choristes une petite allocution que Ries leur transmet,
+phrase par phrase, en allemand; et voilà tous nos gens ranimés, pleins
+de courage, et ravis de n'avoir pas perdu cette grande bataille où leur
+amour-propre et le mien étaient en jeu. Loin de là, nous l'avons gagnée,
+et d'une éclatante manière encore. Inutile de dire que, le soir,
+l'ouverture, la symphonie et la cantate du <i>Cinq Mai</i> ont été royalement
+exécutées. Avec un pareil orchestre et un chanteur<a name="page_210" id="page_210"></a> comme Boëticher, il
+n'en pouvait pas être autrement. Mais quand est venu <i>le Requiem</i>, tout
+le monde étant bien attentif, bien dévoué et désireux de me seconder,
+les orchestres et le ch&oelig;ur étant placés dans un ordre parfait, chacun
+étant à son poste, rien ne manquant, nous avons commencé le <i>Dies iræ</i>.
+Point de faute, point d'indécision: le ch&oelig;ur a soutenu sans
+sourciller l'assaut instrumental; la quadruple fanfare a éclaté aux
+quatre coins du théâtre qui tremblait sous les roulements des dix
+timbaliers, sous le <i>tremolo</i> de cinquante archets déchaînés; les cent
+vingt voix, au milieu de ce cataclysme de sinistres harmonies, de bruits
+de l'autre monde, ont lancé leur terrible prédiction:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><i>Judex ergo cum sedebit.</i></td></tr>
+<tr><td align="left"><i>Quidquid latet apparebit!</i></td></tr>
+</table>
+
+<p>Le public a un instant couvert de ses applaudissements et de ses cris
+l'entrée du <i>Liber scriptus</i>, et nous sommes arrivés aux derniers
+accords <i>sotto voce</i> du <i>Mors stupebit</i>, frémissants mais vainqueurs. Et
+quelle joie parmi les exécutants, quels regards échangés d'un bout à
+l'autre du théâtre! Quant à moi, j'avais le battant d'une cloche dans la
+poitrine, une roue de moulin dans la tête, mes genoux
+s'entre-choquaient, j'enfonçais mes ongles dans le bois de<a name="page_211" id="page_211"></a> mon pupitre,
+et si, à la dernière mesure, je ne m'étais efforcé de rire et de parler
+très haut et très vite avec Ries qui me soutenait, je suis bien sûr que,
+pour la première fois de ma vie, j'aurais, comme disent les soldats,
+<i>tourné de l'&oelig;il</i> d'une façon fort ridicule.... Une fois le premier
+feu essuyé, le reste n'a été qu'un jeu, et le <i>Lacrymosa</i> a terminé, à
+l'entière satisfaction de l'auteur, cette soirée apocalyptique.</p>
+
+<p>A la fin du concert, beaucoup de gens me parlaient, me félicitaient, me
+serraient la main; mais je restais là sans comprendre... sans rien
+sentir.... le cerveau et le système nerveux avaient fait un trop rude
+effort, je me <i>crétinisais</i> pour me reposer. Il n'y eut que Wibrecht,
+qui, par son étreinte de cuirassier, eut le talent de me faire revenir à
+moi. Il me fit vraiment craquer les côtes, le digne homme, en
+entremêlant ses exclamations de jurements tudesques, auprès desquels
+ceux de Guhr ne sont que des <i>Ave Maria</i>.</p>
+
+<p>Qui eût alors jeté la sonde dans ma joie pantelante, certes n'en eût pas
+trouvé le fond. Vous avouerez donc qu'il est quelquefois sage de faire
+une folie; car sans mon extravagante audace, le concert n'eût pas eu
+lieu, et les travaux du théâtre étaient pour longtemps réglés de manière
+à ne pas permettre de recommencer les études du <i>Requiem</i>.<a name="page_212" id="page_212"></a></p>
+
+<p>Pour le second concert j'annonçai, comme je l'ai dit plus haut, cinq
+morceaux de <i>Roméo et Juliette</i>. <i>La Reine Mab</i> était du nombre. Pendant
+les quinze jours qui séparèrent la seconde soirée de la première, Ganz
+et Taubert avaient étudié attentivement la partition de ce <i>scherzo</i>, et
+quand ils me virent décidé à le donner, ce fut leur tour d'avoir peur:
+«Nous n'en viendrons pas à bout, me dirent-ils, vous savez que nous ne
+pouvons faire que deux répétitions, il en faudrait cinq ou six; rien
+n'est plus difficile, ni plus dangereux; c'est une toile d'araignée
+musicale, et sans une délicatesse de tact extraordinaire on la mettra en
+lambeaux.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! je parie qu'on s'en tire encore; nous n'avons que deux
+répétitions, il est vrai, mais il n'y a que cinq morceaux nouveaux à
+apprendre, dont quatre ne présentent pas de grandes difficultés.
+D'ailleurs, l'orchestre a déjà une idée de ce <i>scherzo</i> par la première
+épreuve partielle que nous en avons faite, et Meyerbeer en a parlé au
+Roi qui veut l'entendre, et je veux que les artistes aussi sachent ce
+que c'est, et il marchera.» Et il a marché presque aussi bien qu'à
+Brunswick. On peut oser beaucoup avec de pareils musiciens, avec des
+musiciens qui d'ailleurs, avant la direction de Meyerbeer, furent
+pendant si longtemps sous le sceptre de Spontini.</p>
+
+<p>Ce second concert a eu le même résultat que<a name="page_213" id="page_213"></a> le premier, les fragments
+de <i>Roméo</i> ont été fort bien exécutés. <i>La Reine Mab</i> a beaucoup
+intrigué le public, et même des auditeurs savants en musique, témoin
+madame la princesse de Prusse, qui a voulu absolument savoir comment
+j'avais produit l'effet d'accompagnement de l'<i>allegretto</i>, et ne se
+doutait pas que ce fût avec des sons harmoniques de violons et de harpes
+à plusieurs parties. Le Roi a préféré le morceau de <i>la Fête chez
+Capulet</i> et m'en a fait demander une copie; mais je crois que les
+sympathies de l'orchestre ont été plutôt pour la scène du <i>Jardin</i>
+(<i>l'adagio</i>). Les musiciens de Berlin auraient, en ce cas, la même
+manière de sentir que ceux de Paris. Mademoiselle Hâhnel avait chanté
+simplement à la répétition les couplets de contralto du prologue; mais
+au concert elle crut devoir, à la fin de ces deux vers:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 2em;">Où se consume</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Le rossignol en longs soupirs!</td></tr>
+</table>
+
+<p class="nind">orner le point d'orgue d'un long trille pour imiter le rossignol. Oh!
+Mademoiselle!!! quelle trahison! et vous avez l'air si bonne personne!</p>
+
+<p>Eh bien! au <i>Dies iræ</i>, au <i>Tuba mirum</i>, au <i>Lacrymosa</i>, à l'offertoire
+du <i>Requiem</i>, aux ouvertures de <i>Benvenuto</i> et du <i>Roi Lear</i>, à
+<i>Harold</i>, à sa <i>Sérénade</i>, à ses <i>Pèlerins</i> et à ses <i>Brigands</i>, à
+<i>Roméo et Juliette</i>, au concert et au bal de<a name="page_214" id="page_214"></a> <i>Capulet</i>, aux
+espiègleries de la <i>Reine Mab</i>, à tout ce que j'ai fait entendre à
+Berlin, il y a eu des gens qui ont préféré tout bonnement <i>le Cinq
+Mai</i>!... Les impressions sont diverses comme les physionomies, je le
+sais; mais quand on me disait cela je devais faire une singulière
+grimace. Heureusement que je cite là des opinions tout-à-fait
+exceptionnelles.</p>
+
+<p>Adieu, mon cher Desmarest; vous savez que nous avons une antienne à
+réciter au public, dans quelques jours, au Conservatoire, ramenez-moi
+vos seize violoncelles les grands chanteurs; je serai bien heureux de
+les réentendre et de vous voir à leur tête. Il y a si longtemps que nous
+n'avons chanté ensemble! Et pour leur faire fête, dites-leur que je les
+conduirai avec le bâton de Mendelssohn.</p>
+
+<p class="top5">Tout à vous.<a name="page_215" id="page_215"></a></p>
+
+<h3><a name="X" id="X"></a>X<br /><br />A M. G. OSBORNE.</h3>
+
+<p><a name="page_216" id="page_216"></a></p>
+
+<p><a name="page_217" id="page_217"></a></p>
+
+<h5>Hanovre, Darmstadt.</h5>
+
+<p>Hélas! hélas, mon cher Osborne, voilà que mon voyage touche à sa fin! Je
+quitte la Prusse, plein de reconnaissance pour l'accueil que j'y ai
+reçu, pour la chaleureuse sympathie que m'ont témoignée les artistes,
+pour l'indulgence des critiques et du public; mais las, mais brisé, mais
+accablé de fatigue par cette vie d'une activité exorbitante, par ces
+continuelles répétitions avec des orchestres toujours nouveaux.
+Tellement que je renonce pour cette fois à visiter Breslau, et Vienne et
+Munich. Je retourne en France; et déjà, à une certaine agitation vague,
+à une sorte de fièvre qui me trouble le sang, à l'inquiétude sans objet
+dont ma tête et mon c&oelig;ur se remplissent, je sens que me voilà<a name="page_218" id="page_218"></a> rentré
+en communication avec le courant électrique de Paris. Paris! Paris!
+comme l'a trop fidèlement dépeint notre grand poète, A. Barbier,</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><span style="margin-left: 3em;">. . . . . .Cette infernale cuve</span></td></tr>
+<tr><td align="left">Cette fosse de pierre aux immenses contours</td></tr>
+<tr><td align="left">Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours;</td></tr>
+<tr><td align="left">C'est un volcan fumeux et toujours en haleine</td></tr>
+<tr><td align="left">Qui remue à long flot de la matière humaine.</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;&nbsp; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</td></tr>
+<tr><td align="left">&nbsp;&nbsp; . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</td></tr>
+<tr><td align="left">Là personne ne dort, là toujours le cerveau</td></tr>
+<tr><td align="left">Travaille, et comme l'arc tend son rude cordeau.</td></tr>
+</table>
+
+<p>C'est là que notre art tantôt sommeille platement et tantôt bouillonne;
+c'est là qu'il est à la fois sublime et médiocre, fier et rampant,
+mendiant et roi; c'est là qu'on l'exalte et qu'on le méprise, qu'on
+l'adore et qu'on l'insulte; c'est à Paris qu'il a des sectateurs
+fidèles, enthousiastes, intelligents et dévoués; c'est à Paris qu'il
+parle trop souvent à des sourds, à des idiots, à des sauvages. Ici il
+s'avance et se meut en liberté; là ses membres nerveux, emprisonnés dans
+les liens gluants de la routine, cette vieille édentée, lui permettent à
+peine une marche lente et disgracieuse. C'est à Paris qu'on le couronne
+et qu'on le traite en Dieu, pourvu cependant qu'on ne soit tenu
+d'immoler sur ses autels que de maigres victimes. C'est à Paris aussi
+qu'on inonde ses temples de présents magnifiques,<a name="page_219" id="page_219"></a> à la condition pour
+le dieu de se faire homme et quelquefois baladin. A Paris, le frère
+serophuleux et adultérin de l'<i>art</i>, le <i>métier</i>, couvert d'oripeaux,
+étale à tous les yeux sa bourgeoise insolence, et l'<i>art</i> lui-même,
+l'Apollon pythien, dans sa divine nudité, daigne à peine, il est vrai,
+interrompre ses hautes contemplations et laisser tomber sur le <i>métier</i>
+un regard et un sourire méprisants. Mais quelquefois, ô honte! le bâtard
+importune son frère au point d'en obtenir d'incroyables faveurs; c'est
+alors qu'on le voit se glisser dans le char de lumière, saisir les rênes
+et vouloir faire rétrogader le quadrige immortel; jusqu'au moment où
+surpris de tant de stupide audace, le vrai conducteur l'arrachant de son
+siége, le précipite et l'oublie...</p>
+
+<p>Et c'est l'argent qui amène alors cette passagère et horrible alliance.
+C'est l'amour du lucre rapide, immédiat, qui empoisonne ainsi
+quelquefois des ames d'élite:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">L'argent, l'argent fatal, dernier dieu des humains,</td></tr>
+<tr><td align="left">Les prend par les cheveux, les secoue à deux mains,</td></tr>
+<tr><td align="left">Les pousse dans le mal, et, pour un vil salaire,</td></tr>
+<tr><td align="left">Leur mettrait les deux pieds sur le corps de leur père.</td></tr>
+</table>
+
+<p>Et ces nobles ames ne tombent d'ordinaire que pour avoir méconnu ces
+tristes, mais incontestables vérités: que dans nos m&oelig;urs actuelles et
+avec notre forme de gouvernement, plus l'artiste <a name="page_220" id="page_220"></a>est artiste, et plus
+il doit souffrir;&mdash;plus ce qu'il produit est neuf et grand, et plus il
+en doit être sévèrement puni par les conséquences que son travail
+entraîne;&mdash;plus le vol de sa pensée est élevé et rapide, et plus il est
+hors de la portée des faibles yeux de la foule.</p>
+
+<p>Les Médicis sont morts. Ce ne sont pas nos députés qui les remplaceront.
+Vous savez le mot prodigieux de ce Lycurgue de province qui, écoutant
+lire des vers à l'un de nos plus grands poètes, à celui qui fit la chute
+d'un ange, dit, en ouvrant sa tabatière d'un air paterne: «<i>Oui, j'ai un
+neveu qui écri-z-aussi des petites c....nades<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a> comme ça!</i>» Allez donc
+demander des encouragements pour les arts à ce <small>COLLÈGUE DU POÈTE</small>.</p>
+
+<p>Vous autres virtuoses qui ne remuez pas des masses musicales, qui
+n'écrivez que pour l'orchestre de vos deux mains, qui vous passez des
+vastes salles et des ch&oelig;urs nombreux, vous avez moins à craindre du
+contact des m&oelig;urs bourgeoises; et pourtant, vous aussi, vous en
+ressentez les effets. Griffonnez quelque niaiserie brillante, les
+éditeurs la couvriront d'or et se l'arracheront; mais si vous avez le
+malheur de développer une idée sérieuse sous une grande forme, alors
+vous êtes sûr de votre affaire, l'&oelig;uvre<a name="page_221" id="page_221"></a> vous reste, ou tout au
+moins, si elle est publiée, on ne l'achète pas.</p>
+
+<p>Il est vrai de dire, pour justifier un peu Paris et le
+constitutionnalisme, qu'il en est de même presque partout. A Vienne,
+comme ici, on paie 1,000 francs une romance ou une valse des faiseurs à
+la mode, et Beethoven a été obligé de donner la Symphonie en <i>ut mineur</i>
+pour moins de 100 écus.</p>
+
+<p>Vous avez publié à Londres des trios et diverses compositions pour piano
+seul d'une facture très-large, d'un style plein d'élévation; et même
+sans aller chercher votre grand répertoire, vos chants pour une voix,
+tels que: <i>The beating of my own heart</i>,&mdash;<i>My lonely home</i>,&mdash;ou encore
+<i>Such things were</i>, que madame Hampton, votre s&oelig;ur, chante si
+poétiquement, sont des choses ravissantes et d'une haute valeur dans
+l'art. Rien n'excite plus vivement mon imagination, je l'avoue, en la
+faisant voler aux vertes collines de l'Irlande, que ces virginales
+mélodies d'un tour naïf et original qui semblent apportées par la brise
+du soir sur les ondes doucement émues des lacs de Killarney, que ces
+hymnes d'amour résigné qu'on écoute, attendri sans savoir pourquoi, en
+songeant à la solitude, à la grande nature, aux êtres aimés qui ne sont
+plus, aux héros des anciens âges, à la patrie souffrante, à la mort
+même, à la mort <i>rêveuse et calme comme<a name="page_222" id="page_222"></a> la nuit</i>, selon l'expression de
+votre poète national, Th. Moore. Eh bien! mettez toutes ces
+inspirations, toute cette poésie au mélancolique sourire, en balance
+avec quelque turbulent <i>caprice</i> sans esprit et sans c&oelig;ur, tel que
+les marchands de musique vous en <i>commandent</i> souvent sur les thêmes
+plus ou moins vulgaires des opéras nouveaux, où les notes s'agitent, se
+poursuivent, se roulent les unes sur les autres comme une poignée de
+grelots qu'on secouerait dans un sac, et vous verrez de quel côté sera
+le succès d'argent.</p>
+
+<p>Non, il faut en prendre son parti; à moins de quelques circonstances
+produites par le hasard, à moins de certaines associations avec les arts
+inférieurs et qui le rabaissent toujours plus ou moins, notre art n'est
+pas productif, dans le sens commercial du mot; il s'adresse trop
+exclusivement aux exceptions des sociétés intelligentes; il exige trop
+de préparatifs, trop de moyens pour se manifester au dehors. Il doit
+donc y avoir nécessairement une sorte d'ostracisme honorable pour les
+esprits qui le cultivent sans préoccupation aucune des intérêts qui lui
+sont étrangers. Les plus grands peuples mêmes sont, à l'égard des
+artistes purs, comme le député dont je parlais tout à l'heure, ils
+comptent toujours, à côté des colosses du génie humain, des <i>neveux qui
+écrivent aussi</i>, etc.<a name="page_223" id="page_223"></a></p>
+
+<p>On trouve dans les archives d'un des théâtres de Londres une lettre
+adressée à la reine Élisabeth par une troupe d'acteurs, et signée de
+vingt noms obscurs, parmi lesquels se trouve celui de William
+Shakespeare, avec cette désignation collective: <i>Your poor players.</i>
+Shakespeare était l'un de ces <i>pauvres acteurs</i>. Encore l'art dramatique
+était-il au temps de Shakespeare, plus appréciable par la masse, que ne
+l'est de nos jours l'art musical chez les nations qui ont le plus de
+prétention à en posséder le sentiment. La musique est essentiellement
+aristocratique; c'est une fille de race que les princes seuls peuvent
+doter aujourd'hui, et qui doit savoir vivre pauvre et vierge plutôt que
+de se mésallier. Toutes ces réflexions, vous les avez faites mille fois
+sans doute, et vous me saurez bon gré, j'imagine, d'y mettre un terme
+pour en venir au récit des deux derniers concerts que j'ai donnés en
+Allemagne après avoir quitté Berlin.</p>
+
+<p>Ce récit ne vous offrira pourtant, je le crains, rien de bien
+intéressant quant à ce qui me concerne; je serai obligé de citer encore
+des ouvrages dont j'ai peut-être déjà trop parlé dans mes lettres
+précédentes: toujours l'éternel <i>Cinq mai</i>, <i>Harold</i>, les fragments de
+<i>Roméo et Juliette</i>, etc. Toujours les mêmes difficultés pour trouver
+certains instrumentistes, même excellence des autres parties de
+l'orchestre, constituant ce que j'appellerai<a name="page_224" id="page_224"></a> l'orchestre ancien,
+l'orchestre de Mozart; et toujours aussi mêmes fautes se reproduisant
+invariablement, à la première épreuve, aux mêmes endroits, dans les
+mêmes morceaux, pour disparaître enfin après quelques études attentives.</p>
+
+<p>Je ne me suis pas arrêté à Magdebourg, où m'attendait cependant un
+succès assez original. J'y ai été à peu près insulté pour avoir eu
+l'audace de m'appeler par mon nom; et cela par un employé de la poste
+qui en faisant enregistrer mes bagages, et examinant l'inscription
+qu'ils portaient, me demanda d'un air soupçonneux:</p>
+
+<p>&mdash;Berlioz? <i>componist</i>?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ia!</i></p>
+
+<p>Là-dessus grande colère de ce brave homme, causée par l'impertinence que
+j'avais de me <i>faire passer</i> pour Berlioz le compositeur. Il s'était
+imaginé, sans doute, que cet étourdissant musicien ne devait voyager que
+sur un hippogriffe au milieu d'un tourbillon de flammes, ou tout au
+moins environné d'un somptueux attirail et d'une valetaille respectable.
+De sorte qu'en voyant arriver un homme fait et défait comme tous les
+gens qui ont été à la fois gelés et enfumés dans les diligences d'un
+chemin de fer, un homme qui faisait peser sa malle lui-même, qui
+marchait lui-même, qui parlait lui-même français, et ne savait dire que
+<i>ia</i> en allemand, il en a conclu tout de<a name="page_225" id="page_225"></a> suite que j'étais un
+imposteur. Comme bien vous pensez, ses murmures et ses haussements
+d'épaules me ravissaient; plus sa pantomime et son accent devenaient
+méprisants, et plus je me rengorgeais; s'il m'eût battu, sans aucun
+doute je l'aurais embrassé. Un autre employé, parlant fort bien ma
+langue, se montra plus disposé à m'accorder le droit d'être moi-même;
+mais les gracieusetés qu'il me dit me flattèrent infiniment moins que
+l'incrédulité de son naïf collègue et sa bonne mauvaise humeur. Voyez
+pourtant, un demi-million seulement m'eût privé de ce succès-là! J'aurai
+bien soin à l'avenir de n'en pas porter avec moi, et de voyager toujours
+de la même manière. Ce n'est pas l'avis toutefois de notre jovial et
+spirituel censeur dramatique, Perpignan, qui, à propos d'un homme dont
+une pièce de cent sous placée dans son gilet, avait, dans un duel,
+arrêté la balle de son adversaire, s'écria: «Il n'y a d'heureux que ces
+gens riches! J'eusse été tué raide sur le coup!»</p>
+
+<p>J'arrive à Hanovre; A. Bohrer m'y attendait. L'intendant, M. de Meding,
+avait eu la bonté de mettre la chapelle et le théâtre à ma disposition,
+et j'allais commencer mes répétitions, quand la mort du duc de Sussex,
+parent du roi, ayant motivé le deuil de la cour, le concert dut être
+retardé d'une semaine. J'eus donc un peu plus de temps pour faire
+connaissance avec les principaux<a name="page_226" id="page_226"></a> artistes qui allaient bientôt avoir à
+souffrir du mauvais caractère de mes compositions.</p>
+
+<p>Je n'ai pas pu me lier très particulièrement avec le maître de chapelle
+Marschner; la difficulté qu'il éprouve à s'exprimer en français rendait
+nos conversations assez pénibles; il est d'ailleurs extrêmement occupé.
+C'est actuellement un des premiers compositeurs de l'Allemagne, et vous
+appréciez, comme nous tous, le mérite éminent de ses partitions du
+<i>Vampire</i> et du <i>Templier</i>. Quant à A. Bohrer, je le connaissais déjà;
+les trios et les quatuors de Beethoven nous avaient mis en contact à
+Paris, et l'enthousiasme qui nous y avait alors brûlés l'un et l'autre
+ne s'était pas depuis lors refroidi. A. Bohrer est l'un des hommes qui
+m'ont paru le mieux comprendre, et sentir le plus profondément celles
+des &oelig;uvres de Beethoven réputées excentriques et inintelligibles. Je
+le vois encore aux répétitions des quatuors où son frère Max (le célèbre
+violoncelliste, aujourd'hui en Amérique), Claudel le second violon, et
+Urhan l'alto, le secondaient si merveilleusement. En écoutant, en
+étudiant cette musique transcendante, Max souriait d'orgueil et de joie,
+il avait l'air d'être dans son atmosphère naturelle et d'y respirer avec
+bonheur. Urhan adorait en silence et baissait les yeux comme devant le
+soleil; il paraissait dire: «Dieu a voulu qu'il y eût un homme aussi
+grand que<a name="page_227" id="page_227"></a> Beethoven, et qu'il nous fût permis de le contempler; Dieu
+l'a voulu!!» Claudel admirait surtout ces profondes admirations. Quant à
+Antoine Bohrer, le premier violon, c'était la passion à son apogée,
+c'était l'amour extatique. Un soir, dans un de ces adagios surhumains où
+le génie de Beethoven plane immense et solitaire comme l'oiseau colossal
+des cimes neigeuses du Chimboraço, le violon de Bohrer, en chantant la
+mélodie sublime, semblait animé du souffle épique; sa voix redoublait de
+force expressive, éclatait en accents à lui-même inconnus; l'inspiration
+rayonnait sur le visage du virtuose; nous retenions notre haleine, nos
+c&oelig;urs se gonflaient, quand A. Bohrer, s'arrêtant tout-à-coup, déposa
+son brûlant archet et s'enfuit éperdu dans la chambre voisine. Madame
+Bohrer, inquiète, l'y suivit, et Max, toujours souriant, nous dit: «Ce
+n'est rien, il n'a pu se contenir, laissons-le pleurer un peu et nous
+recommencerons. Il faut lui pardonner.» Te pardonner! Ah! cher et digne
+fils de la grande musique, je sentis bien alors que mes sympathies
+d'artiste étaient à toi pour la vie.</p>
+
+<p>Antoine Bohrer remplit à Hanovre les fonctions de maître de concert; il
+compose peu maintenant; son occupation la plus chère consiste à diriger
+l'éducation musicale de sa fille, charmante enfant de douze ans, dont
+l'organisation<a name="page_228" id="page_228"></a> prodigieuse inspire à tout ce qui l'entoure des alarmes
+qu'il est facile de concevoir. Son talent de pianiste est des plus
+extraordinaires d'abord, et sa mémoire est telle ensuite, que, dans les
+concerte qu'elle a donnés à Vienne l'an dernier, son père, au lieu de
+programme, présentait au public une liste de soixante-douze morceaux,
+sonates, concertos, fantaisies, fugues, variations, études, de
+Beethoven, de Weber, de Cramer, de Bach, de Handel, de Liszt, de
+Thalberg, de Chopin, de Döhler, etc., que la petite Sophie sait par
+c&oelig;ur, et qu'elle pouvait, sans hésitation, jouer de mémoire, au gré
+de l'assemblée. Il lui suffit d'exécuter trois ou quatre fois un
+morceau, de quelque étendue et de quelque complication qu'il soit, pour
+le retenir et ne plus l'oublier. Tant de combinaisons de diverse nature
+se graver ainsi dans ce jeune cerveau, et vivre sous cette blonde
+chevelure! N'y a-t-il pas là quelque chose de monstrueux et de fait pour
+inspirer autant d'effroi que d'admiration?</p>
+
+<p>Il faut espérer que la petite Sophie, devenue mademoiselle Bohrer, nous
+reviendra dans quelques années, et que le public parisien pourra
+connaître alors ce talent phénoménal dont il n'a encore qu'une très
+faible idée.</p>
+
+<p>L'orchestre de Hanovre est bon, mais trop pauvre d'instruments à cordes.
+Il ne possède en tout que 7 premiers violons, 7 seconds, 3 altos,<a name="page_229" id="page_229"></a> 4
+violoncelles et 3 contrebasses. Il y a quelques violons infirmes; les
+violoncelles sont habiles; les altos et les contrebasses sont bons. Il
+n'y a que des éloges à donner aux instruments à vent, surtout à la
+première flûte, au premier hautbois (Edouard Rose), qui joue on ne peut
+mieux le <i>pianissimo</i>, et à la première clarinette dont le son est
+exquis. Les deux bassons (il n'y en a que deux) jouent juste, chose
+cruellement rare. Les cors ne sont pas de première force, mais ils vont;
+les trombones sont solides, les trompettes simples assez bonnes; il y a
+une excellentissime trompette à cylindres; l'artiste qui joue cet
+instrument se nomme, comme celui de Weimar son rival, Sackse; je ne sais
+auquel des deux donner la palme. Le premier hautbois joue du cor
+anglais; mais son instrument est très faux. Il n'y a pas d'ophicléïde;
+on peut tirer bon parti des bass-tubas de la bande militaire. Le
+timbalier est médiocre; le <i>musicien</i> chargé de la partie de
+grossecaisse <i>n'est pas musicien</i>; le cymbalier n'est pas sûr, et les
+cymbales sont brisées au point qu'il ne reste plus que le tiers de
+chacune. Il y a une harpe assez bien jouée par une dame des ch&oelig;urs.
+Ce n'est pas une virtuose; mais elle possède son instrument, et forme,
+avec les harpistes de Stuttgardt et de Hambourg, les trois seules
+exceptions que j'aie rencontrées en Allemagne, où les harpistes, en
+général, ne savent pas jouer de la<a name="page_230" id="page_230"></a> harpe. Malheureusement elle est très
+timide et assez faible musicienne; mais, quand on lui donne quelques
+jours pour étudier sa partie, on peut se fier à son exactitude. Elle
+fait supérieurement les sons harmoniques; sa harpe est à double
+mouvement et fort bonne.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur est peu nombreux; c'est un petit groupe d'une quarantaine de
+voix, qui a de la valeur cependant; tout cela chante juste: les ténors
+sont en outre précieux par la qualité de leur timbre. La troupe
+chantante est plus que médiocre; à l'exception de la basse, Steinmuller,
+excellent musicien doué d'une belle voix qu'il conduit habilement, en la
+forçant un peu parfois, je n'ai rien entendu qui me parût digue d'être
+cité.</p>
+
+<p>Nous ne pûmes faire que deux répétitions; encore on trouva cela fort
+extraordinaire et quelques-uns des membres de la chapelle en murmurèrent
+hautement. C'est la seule fois que ce désagrément me soit arrivé en
+Allemagne, où les artistes m'ont constamment accueilli en frère, sans
+jamais plaindre le temps ni la peine que les études de mes concerts leur
+demandaient. A. Bohrer se désespérait; il aurait voulu qu'on répétât
+quatre fois, ou au moins trois; on ne put l'obtenir. L'exécution fut
+passable cependant, mais froide et sans puissance. Jugez donc, <i>trois</i>
+contrebasses!! et, de chaque côté, six violons<a name="page_231" id="page_231"></a> et demi!! Le public se
+montra poli, voilà tout; je crois qu'il en est encore à se demander ce
+que diable ce concert a voulu dire. Le docteur Griepenkerl était venu de
+Brunswick exprès pour y assister; il dut constater entre l'esprit
+artiste des deux villes une notable différence. Nous nous amusions, lui,
+quelques militaires Brunswickois et moi, à tourmenter ce pauvre Bohrer,
+en lui racontant la fête musicale qu'on m'avait donnée à Brunswick trois
+mois auparavant; ces détails lui fendaient le c&oelig;ur. M. Griepenkerl me
+fit alors présent de l'ouvrage qu'il avait écrit à mon sujet, et me
+demanda en retour le bâton avec lequel je venais de conduire l'exécution
+du <i>Cinq-Mai</i>.</p>
+
+<p>Espérons que ces bâtons, ainsi plantés en France et en Allemagne,
+prendront racine et deviendront des arbres qui me donneront de l'ombre
+quelque jour...</p>
+
+<p>Le prince royal de Hanovre assista à ce concert; j'eus l'honneur de
+l'entretenir quelques instants avant mon départ, et je m'estime heureux
+d'avoir pu connaître la gracieuse affabilité de ses manières et la
+distinction de son esprit, dont un affreux malheur (la perte de la vue)
+n'a point altéré la sérénité.</p>
+
+<p>Partons maintenant pour Darmstadt. Je passe à Cassel à sept heures du
+matin.</p>
+
+<p>Spohr dort,<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a> il ne faut pas le réveiller.<a name="page_232" id="page_232"></a></p>
+
+<p>Continuons. Je rentre pour la quatrième fois à Francfort. J'y retrouve
+Parish-Alvars, qui me magnétise en me jouant sa Fantaisie en sons
+harmoniques sur le ch&oelig;ur des <i>Naïades d'Obéron</i>. Décidément cet homme
+est sorcier; sa harpe est une sirène au beau col incliné, aux longs
+cheveux épars, qui exhale des sons fascinateurs d'un autre monde, sous
+l'étreinte passionnée de ses bras puissants. Voilà Guhr, fort empêché
+par les ouvriers qui restaurent son théâtre. Ah! ma foi, pardonnez-moi
+de vous quitter, Osborne, pour dire quelques mots à ce tant redouté
+<i>capell-meister</i>, dont le nom vient encore se présenter sous ma plume,
+je reviens à vous à l'instant.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Mon cher Guhr,</span></p>
+
+<p>»Savez-vous bien que plusieurs personnes m'avaient fait concevoir
+la crainte de vous voir mal accueillir les drôleries que je me suis
+permises à votre sujet, en racontant notre première entrevue! J'en
+doutais fort, connaissant votre esprit, et cependant ce doute me
+chagrinait. Bravo! J'apprends que, loin d'être fâché des
+dissonances que j'ai prêtées à l'harmonie de votre conversation,
+vous en avez ri le premier, et que vous avez fait imprimer dans un
+des journaux de Francfort la traduction allemande de la lettre qui
+les contenait. A la bonne heure! vous comprenez la plaisanterie, et
+d'ailleurs on n'est pas perdu pour jurer un peu. Vivat! ter que
+quater que vivat!, S. N. T. T. Tenez-moi bien réellement pour un de
+vos meilleurs amis; et recevez mille nouveaux compliments sur votre
+chapelle de Francfort, elle est digne d'être dirigée par un artiste
+tel que vous.</p>
+
+<p><span style="margin-left: 2em;">»Adieu, adieu, S. N. D. D.</span></p></div>
+
+<p>Me voilà!</p>
+
+<p>Ah! çà, voyons; c'est donc de Darmstadt qu'il s'agit. Nous allons y
+trouver quelques amis, entre autres L. Schlosser, le <i>concert-meister</i>,
+qui fut mon condisciple autrefois chez Lesueur, pendant son séjour à
+Paris. J'emportais d'ailleurs des lettres de M. de Rothschild, de
+Francfort, pour le prince Emile qui me fit le plus charmant accueil, et
+obtint du grand-duc, pour mon concert, plus que je n'avais osé espérer.
+Dans la plupart des villes d'Allemagne où je m'étais fait entendre
+jusqu'alors, l'arrangement pris avec les intendants des théâtres avait
+été à peu près toujours le même; l'administration supportait presque
+tous les frais, et je recevais la moitié de la recette brute. (Le
+théâtre de Weimar seul avait eu la courtoisie de me laisser la recette
+entière. Je l'ai déjà dit: Weimar est une ville artiste; la famille
+ducale sait honorer les arts; d'ailleurs j'avais là auprès d'elle un bon
+ami, Chélard, loyal et excellent c&oelig;ur, aussi simplement bon, beaucoup
+plus peut être que si, au lieu d'avoir écrit <i>Macbeth</i> et la <i>Bataille
+d'Arminius</i>, il n'était qu'un compositeur de quadrilles et de romances).</p>
+
+<p>Eh bien! à Darmstadt, le grand-duc non seulement m'accorda la même
+faveur, mais voulut encore m'exempter de toute espèce de frais. A coup
+sûr, ce généreux souverain n'a pas de <i>neveux qui écrivent aussi des</i>,
+etc. etc.<a name="page_234" id="page_234"></a></p>
+
+<p>Le concert fut promptement organisé, et l'orchestre, loin de se faire
+prier pour répéter, aurait voulu qu'il me fût possible de consacrer aux
+études une semaine de plus. Nous fîmes cinq répétitions. Tout marcha
+bien, à l'exception cependant du double ch&oelig;ur des <i>jeunes Capulets
+sortant de la fête</i>, au début de la scène du Jardin dans <i>Roméo et
+Juliette</i>. L'exécution de ce petit morceau fut une véritable déroute
+vocale; les ténors du second ch&oelig;ur baissèrent de près d'un demi-ton,
+et ceux du premier manquèrent leur entrée au retour du thême. Le maître
+de chant était dans une fureur d'autant plus facile à concevoir, que
+pendant huit jours il s'était donné pour instruire les choristes une
+peine infinie.</p>
+
+<p>L'orchestre de Darmstadt est un peu plus nombreux que celui de Hanovre.
+Il possède exceptionnellement un excellent ophicléïde. La partie de
+harpe est confiée à un <i>peintre</i>, qui, malgré tous ses efforts et sa
+bonne volonté, n'est jamais sûr de donner beaucoup de <i>couleur</i> à son
+exécution. Le reste de la masse instrumentale est bien composé et animé
+du meilleur esprit. On y trouve un virtuose remarquable. Il se nomme
+Müller, mais n'appartient point cependant à la célèbre famille des
+Müller de Brunswick. Sa taille presque colossale lui permet de jouer de
+la vraie contrebasse à quatre cordes avec une aisance extraordinaire.
+Sans chercher, comme il le pourrait, à exécuter<a name="page_235" id="page_235"></a> des traits ni des
+arpéges d'une difficulté inutile et d'un effet grotesque, il chante
+gravement et noblement sur cet instrument énorme, et sait en tirer des
+sons d'une grande beauté, qu'il nuance avec beaucoup d'art et de
+sentiment. Je lui ai entendu <i>chanter</i> un fort bel <i>adagio</i> composé par
+Mangold jeune, frère du <i>capell-meister</i>, de manière à émouvoir
+profondément un sévère auditoire. C'était dans une soirée donnée par M.
+le docteur Huth, le premier amateur de musique de Darmstadt, qui, dans
+sa sphère, fait pour l'art ce que M. Alsager sait faire à Londres dans
+la sienne, et dont l'influence est grande, par conséquent, sur l'esprit
+musical du public. Müller est une conquête qui doit tenter bien des
+compositeurs et des chefs d'orchestre, mais le grand-duc la leur
+disputera de toutes ses forces, très certainement.</p>
+
+<p>Le maître de chapelle Mangold, habile et excellent homme, a fait en
+grande partie son éducation musicale à Paris, où il a compté parmi les
+meilleurs élèves de Reicha. C'était donc pour moi un condisciple, et il
+m'a traité comme tel. Quant à Schlosser, le <i>concert-meister</i> déjà
+nommé, il s'est montré si bon camarade, il a mis tant d'ardeur à me
+seconder, que je suis vraiment dans l'impossibilité de parler comme il
+conviendrait de celles de ses compositions dont il m'a permis la
+lecture; j'aurais l'air de reconnaître<a name="page_236" id="page_236"></a> son hospitalité, quand je ne
+ferais que lui rendre justice. Nouvelle preuve de la vérité de
+l'anti-proverbe: Un bienfait est toujours perdu!</p>
+
+<p>Il y a à Darmstadt une bande militaire d'une trentaine de musiciens; je
+l'ai bien enviée au grand-duc. Tout cela joue juste, a du style, et
+possède un sentiment du rhythme qui donne de l'intérêt même aux parties
+de tambours.</p>
+
+<p>Reichel (l'immense voix de basse qui me fut si utile à Hambourg) se
+trouvait, à mon arrivée, depuis quelque temps à Darmstadt, où, dans le
+rôle de Marcel des <i>Huguenots</i>, il avait obtenu un véritable triomphe.
+Il eut encore l'obligeance de chanter <i>le Cinq Mai</i>, mais avec un talent
+et une sensibilité de beaucoup au-dessus des qualités qu'il avait
+montrées en exécutant ce morceau la première fois. Il fut admirable
+surtout à la dernière strophe, la plus difficile à bien nuancer:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left"><i>Wie? sterben er? o ruhm, wie verwaist bist du!</i></td></tr>
+<tr><td align="left"><i>Quoi? lui mourir! ô gloire, quel veuvage!</i></td></tr>
+</table>
+
+<p>Ensuite l'air du Figaro de Mozart (<i>Non più andrai</i>), que nous avions
+ajouté au programme, montra la souplesse de son talent, en le faisant
+briller sous une face nouvelle, lui valut un <i>bis</i> de toute la salle, et
+le lendemain un engagement très avantageux au théâtre de Darmstadt. Je
+me dispense de vous narrer... le reste. Si vous allez dans ce pays-là,
+on vous dira seulement que j'ai<a name="page_237" id="page_237"></a> eu la vanité naïve de trouver le public
+et les artistes <i>très intelligents</i>.</p>
+
+<p>Nous voici maintenant, mon cher Osborne, au terme de ce pèlerinage, le
+plus difficile peut-être qu'un musicien ait jamais entrepris, et dont le
+souvenir, je le sens, doit planer sur le reste de ma vie. Je viens,
+comme les hommes religieux de l'ancienne Grèce, de consulter l'oracle de
+Delphes. Ai-je bien compris le sens de sa réponse? Faut-il croire ce
+qu'elle paraît contenir de favorable à mes v&oelig;ux?... N'y a-t-il pas
+d'oracles trompeurs?... L'avenir, l'avenir seul en décidera. Quoi qu'il
+en soit, je dois rentrer en France, et adresser enfin mes adieux à
+l'Allemagne, cette noble seconde mère de tous les fils de l'harmonie.
+Mais où trouver des expressions égales à ma gratitude, à mon admiration,
+à mes regrets?... Quel hymne pourrais-je chanter qui fût digne de sa
+grandeur et de sa gloire?... Je ne sais donc, en la quittant, que
+m'incliner avec respect, et lui dire d'une voix émue:</p>
+
+<p class="c"><i>Vale, Germania, alma parens!</i></p>
+
+<p class="c top15">FIN.</p>
+
+<p><a name="page_238" id="page_238"></a></p>
+
+<p><a name="page_239" id="page_239"></a></p>
+
+<h3><a name="DE_LA_MUSIQUE_EN_GENERAL" id="DE_LA_MUSIQUE_EN_GENERAL"></a>DE LA MUSIQUE EN GÉNÉRAL.</h3>
+
+<p><a name="page_240" id="page_240"></a></p>
+
+<p><a name="page_241" id="page_241"></a></p>
+
+<p>M<small>USIQUE</small>, art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes
+intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés. Définir ainsi la
+musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, <i>faite
+pour tout le monde</i>. Quelles que soient en effet ses conditions
+d'existence, quels qu'aient jamais été ses moyens d'action, simples ou
+composés, doux ou énergiques, il a toujours paru évident à l'observateur
+impartial qu'un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni
+comprendre sa puissance, ceux-là <i>n'étaient pas faits pour elle</i>, et que
+par conséquent <i>elle n'était point faite pour eux</i>.</p>
+
+<p>La musique est à la fois un sentiment et une science; elle exige de la
+part de celui qui la cultive, exécutant ou compositeur, une inspiration
+naturelle et des connaissances qui ne s'acquièrent<a name="page_242" id="page_242"></a> que par de longues
+études et de profondes méditations. La réunion du savoir et de
+l'inspiration constitue l'art. En dehors de ces conditions, le musicien
+ne sera donc qu'un artiste incomplet, si tant est qu'il mérite le nom
+d'artiste. La grande question de la prééminence de l'organisation sans
+étude sur l'étude sans organisation, qu'Horace n'a pas osé résoudre
+positivement pour les poètes, nous paraît également difficile à trancher
+pour les musiciens. On a vu quelques hommes parfaitement étrangers à la
+science produire d'instinct des airs gracieux et même sublimes, témoin
+Rouget de l'Isle et son immortelle <i>Marseillaise</i>; mais ces rares
+éclairs d'inspiration n'illuminant qu'une partie de l'art, pendant que
+les autres non moins importantes, demeurent obscures, il s'ensuit, eu
+égard à la nature complexe de notre musique, que ces hommes en
+définitive ne peuvent être rangés parmi les musiciens: <small>ILS NE SAVENT
+PAS.</small></p>
+
+<p>On rencontre plus souvent encore des esprits méthodiques, calmes et
+froids, qui, après avoir étudié patiemment la théorie, accumulé les
+observations, exercé longuement leur esprit et tiré tout le parti
+possible de leurs facultés incomplètes parviennent à écrire des choses
+qui répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la
+musique, et satisfont l'oreille sans la charmer, et sans rien dire au
+c&oelig;ur ni à<a name="page_243" id="page_243"></a> l'imagination. Or, la satisfaction de l'ouïe est fort loin
+des sensations délicieuses que peut éprouver cet organe; les jouissances
+du c&oelig;ur et de l'imagination ne sont pas non plus de celles dont on
+puisse faire aisément bon marché; et comme elles se trouvent réunies à
+un plaisir sensuel des plus vifs dans les véritables &oelig;uvres musicales
+de toutes les écoles, ces producteurs impuissants doivent donc encore,
+selon nous, être rayés du nombre des musiciens: <small>ILS NE SENTENT PAS.</small></p>
+
+<p>Ce que nous appelons <i>musique</i> est un art nouveau, en ce sens qu'il ne
+ressemble que fort peu, très probablement, à ce que les anciens peuples
+civilisés désignaient sous ce nom. D'ailleurs, il faut le dire tout de
+suite, ce mot avait chez eux une acception tellement étendue, que loin
+de signifier simplement, comme aujourd'hui, l'art des sons, il
+s'appliquait également à la danse, au geste, à la poésie, à l'éloquence,
+et même à la collection de toutes les sciences. En supposant
+l'étymologie du mot <i>musique</i> dans celui de <i>muse</i>, le vaste sens que
+lui donnaient les anciens s'explique naturellement; il exprimait et
+devait exprimer en effet, <i>ce à quoi président les Muses</i>. De là les
+erreurs où sont tombés, dans leurs interprétations, beaucoup de
+commentateurs de l'antiquité. Il y a pourtant dans le langage actuel une
+expression consacrée, dont le sens est presque aussi général. Nous
+disons: <i>l'art</i>, en parlant<a name="page_244" id="page_244"></a> de la réunion des travaux de
+l'intelligence, soit seule, soit aidée par certains organes et des
+exercices du corps que l'esprit a poétisés. De sorte que le lecteur qui
+dans deux mille ans trouvera dans nos livres cette phrase devenue le
+titre banal de bien des divagations: «De l'état de l'art en Europe au
+dix-neuvième siècle» devra l'interpréter ainsi: «De l'état de la poésie,
+de l'éloquence, de la musique, de la peinture, de la gravure, de la
+statuaire, de l'architecture, de l'action dramatique, de la pantomime et
+de la danse en Europe au dix-neuvième siècle.» On voit qu'à l'exception
+près des sciences exactes, auxquelles il ne s'applique pas, notre mot
+<i>art</i> correspond fort bien au mot <i>musique</i> des anciens.</p>
+
+<p>Ce qu'était chez eux l'art des sons proprement dit, nous ne le savons
+que fort imparfaitement. Quelques faits isolés, racontés peut-être avec
+une exagération dont on voit journellement des exemples analogues, les
+idées boursouflées ou tout-à-fait absurdes de certains philosophes,
+quelquefois aussi la fausse interprétation de leurs écrits, tendraient à
+lui attribuer une puissance immense, et une influence sur les m&oelig;urs
+telle, que les législateurs devaient, dans l'intérêt des peuples, en
+déterminer la marche et en régler l'emploi. Sans tenir compte des causes
+qui ont pu concourir à l'altération de la vérité à cet égard, et en
+admettant que la musique des Grecs<a name="page_245" id="page_245"></a> ait réellement produit sur quelques
+individus des impressions extraordinaires, qui n'étaient dues ni aux
+idées exprimées par la poésie, ni à l'expression des traits ou de la
+pantomime du chanteur, mais bien à la musique elle-même et seulement à
+elle, le fait ne prouverait en aucune façon que cet art eût atteint chez
+eux un haut degré de perfection. Qui ne connaît la violente action des
+sons musicaux, combinés de la façon la plus ordinaire, sur les
+tempéraments nerveux dans certaines circonstances? Après un festin
+splendide, par exemple, quand excité par les acclamations enivrantes
+d'une foule d'adorateurs, par le souvenir d'un triomphe récent, par
+l'espérance de victoires nouvelles, par l'aspect des armes, par celui
+des belles esclaves qui l'entouraient, par les idées de volupté,
+d'amour, de gloire, de puissance, d'immortalité, secondées de l'action
+énergique de la bonne chère et du vin, Alexandre, dont l'organisation
+d'ailleurs était si impressionnable, délirait aux accents de Timothée,
+on conçoit très bien qu'il n'ait pas fallu de grands efforts de génie de
+la part du chanteur pour agir aussi fortement sur cette sensibilité
+portée à un état presque maladif.</p>
+
+<p>Rousseau, en citant l'exemple plus moderne du roi de Danemarck, Erric,
+que certains chants rendaient furieux au point de tuer ses meilleurs
+domestiques, fait bien observer, il est vrai, que<a name="page_246" id="page_246"></a> ces malheureux
+devaient être beaucoup moins que leur maître sensibles à la musique;
+autrement il eût pu courir la moitié du danger. Mais l'instinct
+paradoxal du philosophe se décèle encore dans cette spirituelle ironie.
+Eh! oui, sans doute, les serviteurs du roi danois étaient moins
+sensibles à la musique que leur souverain! Qu'y a-t-il là d'étonnant? Ne
+serait-il pas fort étrange au contraire qu'il en eût été autrement? Ne
+sait-on pas que le sens musical se développe par l'exercice? que
+certaines affections de l'ame, très actives chez quelques individus, le
+sont fort peu chez beaucoup d'autres? que la sensibilité nerveuse est en
+quelque sorte le partage des classes élevées de la société, quand les
+classes inférieures, soit à cause des travaux manuels auxquels elles se
+livrent, soit pour toute autre raison, en sont à peu près dépourvues? et
+n'est-ce pas parce que cette inégalité dans les organisations est
+incontestable et incontestée, que nous avons si fort restreint, en
+définissant la musique, le nombre des hommes sur lesquels elle agit.</p>
+
+<p>Cependant Rousseau, tout en ridiculisant ainsi ces récits des merveilles
+opérées par la musique antique, paraît en d'autres endroits leur
+accorder assez de croyance pour placer beaucoup au-dessus de l'art
+moderne cet art ancien que nous connaissons à peine et qu'il ne
+connaissait pas mieux que nous. Il devait certes, moins que<a name="page_247" id="page_247"></a> personne
+déprécier les effets de la musique actuelle, car l'enthousiasme avec
+lequel il en parle partout ailleurs prouve qu'ils étaient sur lui d'une
+intensité des moins ordinaires. Quoi qu'il en soit, et en jetant
+seulement nos regards autour de nous, il sera facile de citer, en faveur
+du pouvoir de notre musique, des faits certains, dont la valeur est au
+moins égale à celle des anecdotes douteuses des anciens historiens.
+Combien de fois n'avons-nous pas vu à l'Opéra, par exemple, aux
+représentations des chefs-d'&oelig;uvre de nos grands maîtres, des
+auditeurs agités de spasmes terribles, pleurer et rire à la fois, et
+manifester tous les symptômes du délire et de la fièvre! Un jeune
+musicien provençal, sous l'empire des sentiments passionnés qu'avait
+fait naître en lui <i>la Vestale</i> de Spontini, ne put supporter l'idée de
+rentrer dans notre monde prosaïque, au sortir du ciel de poésie qui
+venait de lui être ouvert; il prévint par lettres ses amis de son
+dessein, et après avoir encore entendu le chef-d'&oelig;uvre, objet de son
+admiration extatique, pensant avec raison qu'il avait atteint le maximum
+de la somme de bonheur réservée à l'homme sur la terre, un soir, à la
+porte de l'Opéra, il se brûla la cervelle.</p>
+
+<p>La célèbre cantatrice, madame Malibran, entendant pour la première fois,
+au Conservatoire, la symphonie en <i>ut mineur</i> de Beethoven, fut<a name="page_248" id="page_248"></a> saisie
+de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. Vingt
+fois nous avons vu, en pareil cas, des hommes graves obligés de sortir
+pour soustraire aux regards du public la violence de leurs émotions.
+Quant à celles que l'auteur de cet article doit personnellement à la
+musique, il affirme que rien au monde ne saurait en donner l'idée exacte
+à qui ne les a point éprouvées. Sans parler des affections morales que
+cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions
+reçues et les effets éprouvés au moment même de l'exécution des ouvrages
+qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vérité: «A l'audition de
+certains morceaux de musique, mes forces vitales semblent d'abord
+doublées; je sens un plaisir délicieux, où le raisonnement n'entre pour
+rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître
+l'admiration; l'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de
+la grandeur des idées de l'auteur, produit bientôt une agitation étrange
+dans la circulation du sang; mes artères battent avec violence; les
+larmes qui d'ordinaire annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent
+souvent qu'un état progressif, qui doit être de beaucoup dépassé. En ce
+cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement
+de tous les membres, un <i>engourdissement total des pieds et des<a name="page_249" id="page_249"></a> mains</i>,
+une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition, je n'y
+vois plus, j'entends à peine; vertige... demi-évanouissement... On pense
+bien que des sensations portées à ce degré de violence sont assez rares,
+et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste à leur opposer, celui du
+<i>mauvais effet musical</i>, produisant le contraire de l'admiration et du
+plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens, que celle dont
+le défaut principal me paraît être la platitude jointe à la fausseté
+d'expression. Alors je rougis comme de honte, une véritable indignation
+s'empare de moi, on pourrait à me voir, croire que je viens de recevoir
+un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon; il se fait,
+pour chasser l'impression reçue, un soulèvement général, un effort
+d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts du vomissement,
+quand l'estomac veut rejeter une liqueur nauséabonde. C'est le dégoût et
+la haine portés à leur terme extrême; cette musique m'exaspère, et je la
+vomis par tous les pores.</p>
+
+<p>Sans doute l'habitude de déguiser ou de maîtriser mes sentiments permet
+rarement à celui-ci de se montrer dans tout son jour; et s'il m'est
+arrivé quelquefois, depuis ma première jeunesse, de lui donner carrière,
+c'est que le temps de la réflexion m'avait manqué, j'avais été pris au
+dépourvu.<a name="page_250" id="page_250"></a></p>
+
+<p>La musique moderne n'a donc rien à envier en puissance à celle des
+anciens. A présent, quels sont les modes d'action de l'art musical?
+Voici tous ceux que nous connaissons; et, bien qu'ils soient fort
+nombreux, il n'est pas prouvé qu'on ne puisse dans la suite en découvrir
+encore quelques autres. Ce sont:</p>
+
+<h5>LA MÉLODIE.</h5>
+
+<p>Effet musical produit par différents sons entendus <i>successivement</i>, et
+formulés en phrases symétriques. L'art d'enchaîner d'une façon agréable
+ces séries de sons divers, ou de leur donner un sens expressif, ne
+s'apprend point, c'est un don de la nature, que l'observation des
+mélodies préexistantes et le caractère propre des individus et des
+peuples modifient de mille manières.</p>
+
+<h5>L'HARMONIE.</h5>
+
+<p>Effet musical produit par différents sons entendus <i>simultanément</i>. Les
+dispositions naturelles peuvent seules, sans doute, faire le grand
+harmoniste; cependant la connaissance des groupes de sons produisant les
+<i>accords</i> (généralement reconnus pour agréables et beaux), et l'art de
+les enchaîner régulièrement, s'enseignent partout avec succès.<a name="page_251" id="page_251"></a></p>
+
+<h5>LE RHYTHME.</h5>
+
+<p>Division symétrique du temps par les sons. On n'apprend pas au musicien
+à trouver de belles formes rhythmiques; la faculté particulière qui les
+lui fait découvrir est l'une des plus rares. Le rhythme, de toutes les
+parties de la musique, nous paraît être aujourd'hui la moins avancée.</p>
+
+<h5>L'EXPRESSION.</h5>
+
+<p>Qualité par laquelle la musique se trouve en rapport direct de caractère
+avec les sentiments qu'elle veut rendre, les passions qu'elle veut
+exciter. La perception de ce rapport est excessivement peu commune; on
+voit fréquemment le public tout entier d'une salle d'opéra, qu'un son
+douteux révolterait à l'instant, écouter sans mécontentement, et même
+avec plaisir, des morceaux dont l'expression est d'une complète
+fausseté.</p>
+
+<h5>LES MODULATIONS.</h5>
+
+<p>On désigne aujourd'hui par ce mot les passages ou transitions d'un ton
+ou d'un mode à un mode ou à un ton nouveau. L'étude peut faire beaucoup
+pour apprendre au musicien l'art de déplacer ainsi avec avantage la
+tonalité, et à modifier<a name="page_252" id="page_252"></a> à propos sa constitution. En général les chants
+populaires modulent peu.</p>
+
+<h5>L'INSTRUMENTATION.</h5>
+
+<p>Consiste à faire exécuter à chaque instrument ce qui convient le mieux à
+sa nature propre et à l'effet qu'il s'agit de produire. C'est en outre
+l'art de grouper les instruments de manière à modifier le son des uns
+par celui des autres, en faisant résulter de l'ensemble un son
+particulier que ne produirait aucun d'eux isolément, ni réuni aux
+instruments de son espèce. Cette face de l'instrumentation est
+exactement, en musique, ce que le coloris est en peinture. Puissante,
+splendide et souvent outrée aujourd'hui, elle était à peine connue avant
+la fin du siècle dernier. Nous croyons également pour elle, comme pour
+le rhythme, la mélodie et l'expression, que l'étude des modèles peut
+mettre le musicien sur la voie qui conduit à la posséder, mais qu'on n'y
+réussit point sans des dispositions spéciales.</p>
+
+<h5>LE POINT DE DÉPART DES SONS.</h5>
+
+<p>En plaçant l'auditeur à plus ou moins de distance des exécutants, et en
+éloignant dans certaines occasions les instruments sonores les uns des
+autres, on obtient dans l'effet musical des<a name="page_253" id="page_253"></a> modifications qui n'ont pas
+encore été suffisamment observées.</p>
+
+<h5>LE DEGRÉ D'INTENSITÉ DES SONS.</h5>
+
+<p>Telles phrases et telles inflexions présentées avec douceur ou
+modération ne produisent absolument rien, qui peuvent devenir sublimes
+en leur donnant la force d'émission qu'elles réclament. La proposition
+inverse amène des résultats encore plus frappants: en violentant une
+idée douce, on arrive au ridicule et au monstrueux.</p>
+
+<h5>LA MULTIPLICITÉ DES SONS</h5>
+
+<p>Est l'un des plus puissants principes d'émotion musicale. Les
+instruments ou les voix étant en grand nombre et occupant une large
+surface, la masse d'air mise en vibrations devient énorme, et ses
+ondulations prennent alors un caractère dont elles sont ordinairement
+dépourvues. Tellement que, dans une église occupée par une foule de
+chanteurs, si un seul d'entre eux se fait entendre, quels que soient la
+force, la beauté de son organe et l'art qu'il mettra dans l'exécution
+d'un thême simple et lent, mais peu intéressant en soi, il ne produira
+qu'un effet médiocre; tandis que ce même thême repris, sans beaucoup
+d'art, à l'unisson, par toutes les voix, acquerra aussitôt une
+incroyable majesté.<a name="page_254" id="page_254"></a></p>
+
+<p>Des diverses parties constitutives de la musique que nous venons de
+signaler, presque toutes paraissent avoir été employées par les anciens.
+La connaissance de l'harmonie leur est seule généralement contestée. Un
+savant compositeur, notre contemporain, M. Lesueur, s'est posé
+l'intrépide antagoniste de cette opinion. Voici les motifs de ses
+adversaires:</p>
+
+<p>«<i>L'harmonie n'était pas connue des anciens</i>, disent-ils, <i>différents
+passages de leurs historiens et une foule de documents en font foi</i>. Ils
+n'employaient que l'unisson et l'octave. On sait en outre que l'harmonie
+est une invention qui ne remonte pas au-delà du huitième siècle. La
+gamme et la constitution tonale des anciens n'étant pas les mêmes que
+les nôtres, inventées par l'italien Guido d'Arezzo, mais bien semblables
+à celles du plain-chant, qui n'est lui-même qu'un reste de la musique
+grecque, il est évident, pour tout homme versé dans la science des
+accords, que cette sorte de chant, rebelle à l'accompagnement
+harmonique, ne comporte que l'unisson et l'octave.»</p>
+
+<p>On pourrait répondre à cela que l'invention de l'harmonie au moyen-âge
+ne prouve point qu'elle ait été inconnue aux siècles antérieurs.
+Plusieurs des connaissances humaines ont été perdues et retrouvées; et
+l'une des plus importantes découvertes que l'Europe s'attribue, celle<a name="page_255" id="page_255"></a>
+de la poudre à canon, avait été faite en Chine fort longtemps
+auparavant. Il n'est d'ailleurs rien moins que certain, au sujet des
+inventions de Guido d'Arezzo, qu'elles soient réellement les siennes,
+car lui-même dans ses écrits en cite plusieurs comme choses
+universellement admises avant lui. Quant à la difficulté d'adapter au
+plain-chant notre harmonie, sans nier qu'elle ne s'unisse plus
+naturellement aux formes mélodiques modernes, le fait du chant
+ecclésiastique exécuté en contre-point à plusieurs parties, et de plus
+accompagné par les accords de l'orgue dans toutes les églises, y répond
+suffisamment. Voyons à présent sur quoi est basée l'opinion de M.
+Lesueur.</p>
+
+<p>«<i>L'harmonie était connue des anciens</i>, dit-il, <i>les &oelig;uvres de leurs
+poètes</i>, <i>philosophes et historiens le prouvent en maint endroit d'une
+façon péremptoire</i>. Ces fragments historiques, fort clairs en eux-mêmes,
+ont été traduits à contre-sens. Grâce à l'intelligence que nous avons de
+la notation des Grecs, des morceaux entiers de leur musique, à plusieurs
+voix accompagnées de divers instruments, sont là pour témoigner de cette
+vérité. Des duos, trios et ch&oelig;urs, de Sapho, Olympe, Terpandre,
+Aristoxène, etc., fidèlement reproduits dans nos signes musicaux, seront
+publiés plus tard. On y trouvera une harmonie simple et claire, où les
+accords les plus doux<a name="page_256" id="page_256"></a> sont seuls employés, et dont le style est
+absolument le même que celui de certains fragments de musique
+religieuse, composés de nos jours. Leur gamme et leur système de
+tonalité sont parfaitement identiques aux nôtres. C'est une erreur des
+plus graves de voir dans le plain-chant, tradition monstrueuse des
+hymnes barbares que les Druïdes hurlaient autour de la statue d'Odin, en
+lui offrant d'horribles sacrifices, un débris de la musique grecque.
+Quelques cantiques en usage dans le rituel de l'église catholique sont
+grecs, il est vrai; aussi les trouvons-nous conçus dans le même système
+que la musique moderne? D'ailleurs, quand les preuves de fait
+manqueraient, celles de raisonnement ne suffisent-elles pas à démontrer
+la fausseté de l'opinion qui refuse aux anciens la connaissance et
+l'usage de l'harmonie? Quoi! les Grecs, ces fils ingénieux et polis de
+la terre qui vit naître Homère, Sophocle, Pindare, Praxitèle, Phidias,
+Apelles, Zeuxis, ce peuple artiste qui élevait des temples sublimes que
+le temps n'a pas encore abattus, dont le ciseau taillait dans le marbre
+des formes humaines dignes de représenter les dieux; ce peuple, dont les
+&oelig;uvres monumentales servent de modèles aux poètes, statuaires,
+architectes et peintres de nos jours, n'aurait eu qu'une musique
+incomplète et grossière comme celle des Barbares?... Quoi! <a name="page_257" id="page_257"></a>ces milliers
+de chanteurs des deux sexes entretenus à grands frais dans les temples,
+ces myriades d'instruments de natures diverses qu'ils nommaient: <i>Lyra</i>,
+<i>Psalterium</i>, <i>Trigonium</i>, <i>Sambuca</i>, <i>Cithara</i>, <i>Pectis</i>, <i>Maga</i>,
+<i>Barbiton</i>, <i>Testudo</i>, <i>Epigonium</i>, <i>Simmicium</i>, <i>Épandoron</i>, <i>etc.</i>,
+pour les instruments à cordes; <i>Tuba</i>, <i>Fistula</i>, <i>Tibia</i>, <i>Cornu</i>,
+<i>Lituus</i>, <i>etc.</i>, pour les instruments à vent; <i>Tympanum</i>, <i>Cymbalum</i>,
+<i>Crepitaculum</i>, <i>Tintinnabulum</i>, <i>Crotalum</i>, <i>etc.</i>, pour les
+instruments de percussion, n'auraient été employés qu'à produire de
+froids et stériles unissons ou de pauvres octaves! On aurait ainsi fait
+marcher du même pas la harpe et la trompette; on aurait enchaîné de
+force dans un unisson grotesque deux instruments dont les allures, le
+caractère et l'effet diffèrent si énormément! C'est faire à
+l'intelligence et au sens musical d'un grand peuple une injure qu'il ne
+mérite pas, c'est taxer la Grèce entière de barbarie.»</p>
+
+<p>Tels sont les motifs de l'opinion de M. Lesueur. Quant aux faits cités
+en preuves, on ne peut rien leur opposer; et le jour où l'illustre
+maître publiera son grand ouvrage sur la musique antique, avec les
+fragments dont nous avons parlé plus haut; quand il indiquera les
+sources où il a puisé, les manuscrits qu'il a compulsés; quand les
+incrédules pourront se convaincre par leurs propres yeux, que ces
+<i>harmonies</i> attribuées aux Grecs nous ont été réellement léguées par<a name="page_258" id="page_258"></a>
+eux; alors sans doute M. Lesueur aura gagné la cause au plaidoyer de
+laquelle il travaille depuis si longtemps avec une persévérance et une
+conviction inébranlables. Comme nous ne croyons pas qu'il soit opportun
+jusque-là de se prononcer dans une question où le doute est encore
+permis au public, nous allons discuter les preuves de raisonnement
+avancées par M. Lesueur, avec l'impartialité et l'attention que nous
+avons apportées dans l'examen des idées de ses antagonistes. Nous lui
+répondrons donc:</p>
+
+<p>Les plains-chants que vous appelez barbares ne sont pas tous aussi
+sévèrement jugés par la généralité des musiciens actuels; il en est
+plusieurs, au contraire, qui leur paraissent empreints d'un rare
+caractère de sévérité et de grandeur. Le système de tonalité dans lequel
+ces hymnes sont écrites, et que vous condamnez, est susceptible de
+rencontrer fréquemment d'admirables applications. Beaucoup de chants
+populaires, pleins d'expression et de naïveté, sont dépourvus de <i>note
+sensible</i>, et par conséquent écrits dans le système tonal du
+plain-chant. D'autres, comme les airs écossais, appartiennent à une
+échelle musicale bien plus étrange encore, puisque le 4<sup>e</sup> et le 7<sup>e</sup>
+degré de notre gamme n'y figurent point. Quoi de plus frais cependant et
+de plus énergique parfois que ces mélodies des montagnes? Déclarer
+barbares des formes contraires<a name="page_259" id="page_259"></a> à nos habitudes, ce n'est pas prouver
+qu'une éducation différente de celle que nous avons reçue ne puisse en
+venir à modifier singulièrement nos opinions à leur sujet. De plus, sans
+aller jusqu'à taxer la Grèce de barbarie, admettons seulement que sa
+musique, comparativement à la nôtre, fût encore dans l'enfance: le
+contraste de cet état imparfait d'un art spécial et de la splendeur des
+autres arts, qui n'ont avec lui aucun point de contact, aucune espèce de
+rapport, n'est point du tout inadmissible. Le raisonnement qui tendrait
+à faire regarder comme impossible cette anomalie est loin d'être
+nouveau, et l'on sait qu'en mainte circonstance il a amené à des
+conclusions que les faits ont ensuite démenties avec une brutalité
+désespérante.</p>
+
+<p>L'argument tiré du peu de raison musicale qu'il y aurait à faire marcher
+ensemble à l'unisson ou à l'octave des instruments de natures aussi
+dissemblables qu'une lyre, une trompette et des timbales, est sans force
+réelle; car enfin, cette disposition instrumentale est-elle praticable?
+Oui, sans doute, et les musiciens actuels pourront l'employer quand ils
+voudront. Il n'est donc pas extraordinaire qu'elle ait été admise chez
+des peuples auxquels la constitution même de leur art ne permettait pas
+d'en employer d'autre.</p>
+
+<p>A présent, quant à la supériorité de notre<a name="page_260" id="page_260"></a> musique sur la musique
+antique, je crois qu'elle est probable. Soit en effet que les anciens
+aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignorée, en réunissant en
+faisceau les idées que les partisans des deux opinions contraires nous
+ont données de la nature et des moyens de leur art, il en résulte avec
+assez d'évidence cette conclusion:</p>
+
+<p>Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas
+la nôtre; c'est-à-dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de
+la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle
+n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre.</p>
+
+<p>Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout
+ce que les voyageurs nous ont appris à ce sujet jusqu'ici, se borne à
+des puérilités informes et sans relations aucunes avec les idées que
+nous attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et
+opposées sur tous les points à celles qui nous sont acquises, nous
+devons regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit
+grotesque, analogue à celui que font les enfants dans leurs jeux.<a name="page_261" id="page_261"></a></p>
+
+<h3><a name="ETUDE_ANALYTIQUE" id="ETUDE_ANALYTIQUE"></a>ÉTUDE ANALYTIQUE<br /><br /><small>DES<br /><br />
+SYMPHONIES DE BEETHOVEN</small>.</h3>
+
+<p><a name="page_262" id="page_262"></a></p>
+
+<p><a name="page_263" id="page_263"></a></p>
+
+<p class="top5">Il y a seize ou dix-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels de
+l'Opéra, l'essai des &oelig;uvres de Beethoven, alors parfaitement
+inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle
+réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la
+plupart des artistes. C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de
+modulations dures, d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une
+expression outrée, trop bruyant, et d'une difficulté horrible. M.
+Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de goût qui
+régentaient alors l'Académie royale de musique, se voyait forcé de
+faire, dans ces mêmes symphonies qu'il monte chaque année avec tant de
+soin au Conservatoire,<a name="page_264" id="page_264"></a> des coupures monstrueuses, comme on s'en
+permettrait tout au plus dans un ballet de Gallemberg ou un opéra de
+Gaveaux. Sans ces <i>corrections</i>, Beethoven n'eût pas été admis à
+l'honneur de figurer, entre un solo de basson et un concerto de flûte,
+sur le programme des concerts spirituels. A la première audition des
+passages désignés au crayon rouge, Kreutzer s'était enfui en se bouchant
+les oreilles, et il eut besoin de tout son courage pour se décider aux
+autres répétitions à écouter <i>ce qui restait</i> de la symphonie en <i>ré</i>.
+C'est à ce même homme (dont nous ne contestons point du reste le
+talent), que Beethoven venait de dédier l'une de ses plus sublimes
+sonates pour piano et violon; il faut convenir que l'hommage était bien
+adressé. Aussi le célèbre violon ne put-il jamais se décider à jouer
+cette composition <i>outrageusement inintelligible</i>. N'oublions pas que
+l'opinion de M. Kreutzer sur Beethoven était celle des
+quatre-vingt-dix-neuf centièmes des musiciens de Paris à cette époque,
+et que, sans les efforts réitérés de l'imperceptible fraction qui
+professait l'opinion contraire, le plus grand compositeur des temps
+modernes nous serait peut-être encore aujourd'hui à peine connu. Le fait
+de l'exécution des fragments de Beethoven à l'Opéra était donc d'une
+grande importance; nous en pouvons juger, puisque sans lui,
+très-probablement, la société<a name="page_265" id="page_265"></a> du Conservatoire n'eût pas été
+constituée. C'est à ce petit nombre d'hommes intelligents et au public
+qu'il faut faire honneur de cette belle institution. Le public en effet,
+le public véritable, celui qui n'appartient à aucune coterie, ne juge
+que par sentiment et non point d'après les idées étroites, les théories
+ridicules qu'il s'est faites sur l'art; ce public là, qui se trompe
+souvent malgré lui, puisqu'il lui arrive maintes fois de revenir sur ses
+propres décisions, fut frappé de prime abord par quelques-unes des
+éminentes qualités de Beethoven. Il ne demanda point si telle modulation
+était relative de telle autre, si certaines harmonies étaient admises
+par les <i>magisters</i>, ni s'il <i>était permis</i> d'employer certains rhythmes
+qu'on ne connaissait pas encore; il s'aperçut seulement que ces
+rhythmes, ces harmonies et ces modulations, ornés d'une mélodie noble et
+passionnée, et revêtus d'une instrumentation puissante,
+l'impressionnaient fortement et d'une façon toute nouvelle. En
+fallait-il davantage pour exciter ses applaudissements. Notre public
+français n'éprouve qu'à de rares intervalles la vive et brûlante émotion
+que peut produire l'art musical; mais quand il lui arrive d'en être
+véritablement agité, rien n'égale sa reconnaissance pour l'artiste, quel
+qu'il soit, qui la lui a donnée. Dès sa première apparition, le célèbre
+<i>adagio</i> en <i>la</i> mineur de la septième symphonie qu'on avait<a name="page_266" id="page_266"></a> intercallé
+dans la deuxième <i>pour faire passer le reste</i>, fut donc apprécié à sa
+valeur par l'auditoire des concerts spirituels. Le parterre en masse le
+redemanda à grands cris, et, à la seconde exécution, un succès presque
+égal accueillit le premier morceau et le <i>scherzo</i> de la symphonie en
+<i>ré</i> qu'on avait peu goûtés à la première épreuve. L'intérêt manifeste
+que le public commença dès-lors à prendre à Beethoven doubla les forces
+de ses défenseurs, réduisit, sinon au silence, au moins à l'inaction la
+majorité de ses détracteurs, et peu à peu, grâce à ces lueurs
+crépusculaires annonçant aux clairvoyants de quel côté le soleil allait
+se lever, le noyau se grossit et l'on en vint à fonder, presque
+uniquement pour Beethoven, la magnifique société du Conservatoire,
+aujourd'hui sans rivale dans le monde.</p>
+
+<p>Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand maître, en
+commençant par la première que le Conservatoire n'exécute jamais.<a name="page_267" id="page_267"></a></p>
+
+<h3><a name="Ia" id="Ia"></a>I<br /><br />SYMPHONIE EN UT MAJEUR.</h3>
+
+<p><a name="page_268" id="page_268"></a></p>
+
+<p><a name="page_269" id="page_269"></a></p>
+
+<p>Cette &oelig;uvre, par sa forme, par son style mélodique, par sa sobriété
+harmonique et par son instrumentation, se distingue tout-à-fait des
+autres compositions de Beethoven qui lui ont succédé. L'auteur, en
+l'écrivant, est évidemment resté sous l'empire des idées de Mozart,
+qu'il a agrandies quelquefois, et partout ingénieusement imitées. Dans
+la première et la seconde partie seulement, on voit poindre de temps en
+temps quelques rhythmes dont l'auteur de Don Juan a fait usage, il est
+vrai, mais fort rarement et d'une façon beaucoup moins saillante. Le
+premier allégro a pour thême une phrase de six mesures, qui, sans avoir
+rien de bien caractérisé en soi, devient ensuite intéressante par<a name="page_270" id="page_270"></a> l'art
+avec lequel elle est traitée. Une mélodie épisodique lui succède, d'un
+style peu distingué; et au moyen d'une demi-cadence, répétée trois ou
+quatre fois, nous arrivons à un dessin d'instruments à vent en
+imitations à la quarte, qu'on est d'autant plus étonné de trouver là,
+qu'il avait été écrit souvent déjà dans plusieurs ouvertures d'opéras
+français.</p>
+
+<p>L'andante contient un accompagnement de timballes <i>piano</i>, qui paraît
+aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais où il faut reconnaître
+cependant le prélude des effets saisissants que Beethoven a produits
+plus tard, à l'aide de cet instrument, peu ou mal employé en général par
+ses prédécesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thême en est
+gracieux et se prête bien aux développements fugués aux moyens desquels
+l'auteur a su en tirer un parti si ingénieux et si piquant. Mais il n'y
+a là, de même que dans le reste de la symphonie, rien de vraiment neuf,
+musicalement parlant; et l'idée poétique, si grande et si riche dans la
+plupart des &oelig;uvres qui ont suivi celle-ci, y manque tout-à-fait.
+C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu
+accentuée, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final,
+par exemple, véritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas là
+Beethoven. Nous allons le trouver.<a name="page_271" id="page_271"></a></p>
+
+<h3><a name="IIa" id="IIa"></a>II<br /><br />SYMPHONIE EN RÉ.</h3>
+
+<p><a name="page_272" id="page_272"></a></p>
+
+<p><a name="page_273" id="page_273"></a></p>
+
+<p>Dans celle-ci tout est noble, énergique et fier; l'introduction
+(<i>largo</i>) est un chef-d'&oelig;uvre. Les effets les plus beaux s'y
+succèdent sans confusion et toujours d'une manière inattendue; le chant
+est d'une solennité touchante qui, dès les premières mesures, impose le
+respect et prépare à l'émotion. Déjà le rhythme se montre plus hardi,
+l'orchestration plus riche, plus sonore et plus variée. A cet admirable
+<i>adagio</i> est lié un <i>allegro con brio</i> d'une verve entraînante. Le
+<i>grupetto</i>, qu'on rencontre dans la première mesure du thême proposé au
+début par les altos et violoncelles à l'unisson, est repris isolément
+ensuite, pour établir, soit des progressions en crescendo, soit des
+imitations entre les instruments à vent et<a name="page_274" id="page_274"></a> les instruments à cordes,
+qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'animée. Au milieu se
+trouve une mélodie exécutée, dans sa première moitié, par les
+clarinettes, cors et bassons, et terminée en tutti par le reste de
+l'orchestre, dont la mâle énergie est encore rehaussée par l'heureux
+choix des accords qui l'accompagnent. L'<i>andante</i> n'est point traité de
+la même manière que celui de la première symphonie; il ne se compose pas
+d'un thême travaillé en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur
+et candide, exposé d'abord simplement par le <i>quatuor</i>, puis brodé avec
+une rare élégance, au moyen de traits légers dont le caractère ne
+s'éloigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif
+de l'idée principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur
+innocent, à peine assombri par quelques rares accents de mélancolie. Le
+<i>scherzo</i> est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que
+l'<i>andante</i> a été complètement heureux et calme; car tout est riant dans
+cette symphonie, les élans guerriers du premier <i>allegro</i> sont eux-mêmes
+tout-à-fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur
+juvénile d'un noble c&oelig;ur dans lequel se sont conservées intactes les
+plus belles illusions de la vie. L'auteur croit encore à la gloire
+immortelle, à l'amour, au dévouement.... Aussi, quel abandon dans sa
+gaîté! comme il est spirituel! quelles saillies! A entendre<a name="page_275" id="page_275"></a> ces divers
+instruments qui se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux
+n'exécute en entier, mais dont chaque fragment se colore ainsi de mille
+nuances diverses en passant de l'un à l'autre, on croirait assister aux
+jeux féériques des gracieux esprits d'Obéron. Le final est de la même
+nature; c'est un second <i>scherzo</i> à deux temps, dont le badinage a
+peut-être encore quelque chose de plus fin et de plus piquant.</p>
+
+<p><a name="page_276" id="page_276"></a></p>
+
+<p><a name="page_277" id="page_277"></a></p>
+
+<h3><a name="IIIa" id="IIIa"></a>III<br /><br />SYMPHONIE HÉROÏQUE.</h3>
+
+<p><a name="page_278" id="page_278"></a></p>
+
+<p><a name="page_279" id="page_279"></a></p>
+
+<p>On a grand tort de tronquer l'inscription placée en tête de celle-ci par
+le compositeur. Elle est intitulée: <i>Symphonie héroïque pour célébrer
+l'anniversaire de la mort d'un grand homme.</i> On voit qu'il ne s'agit
+point ici de batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de
+gens, trompés par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais
+bien de pensers graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de
+cérémonies imposantes par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de
+l'<i>oraison funèbre</i> d'un héros. Je ne connais pas d'exemple en musique
+d'un style où la douleur ait su conserver constamment des formes aussi
+pures et une telle noblesse d'expressions.<a name="page_280" id="page_280"></a></p>
+
+<p>Le premier morceau est à trois temps et dans un mouvement à peu près
+égal à celui de la valse. Quoi de plus sérieux cependant et de plus
+dramatique que cet <i>allegro</i>? Le thême énergique qui en forme le fond ne
+se présente pas d'abord dans son entier. Contrairement à l'usage,
+l'auteur en commençant, nous a laissé seulement entrevoir son idée
+mélodique; elle ne se montre avec tout son éclat qu'après un exorde de
+quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la
+fréquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure à deux
+temps, jetées, par l'accentuation des temps faibles, dans la mesure à
+trois temps. Quant à ce rhythme heurté viennent se joindre encore
+certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le
+milieu de la seconde reprise, où les premiers violons frappent le <i>fa</i>
+naturel aigu contre le <i>mi</i> naturel, quinte de l'accord de <i>la</i> mineur,
+on ne peut réprimer un mouvement d'effroi à ce tableau de fureur
+indomptable. C'est la voix du désespoir et presque de la rage.
+L'orchestre se calme subitement à la mesure suivante; on dirait que,
+brisé par l'emportement auquel il vient de se livrer, les forces lui
+manquent tout à coup. Puis ce sont des phrases plus douces, où nous
+retrouvons tout ce que le souvenir peut faire naître dans l'ame de
+douloureux attendrissements. Il est impossible de décrire, ou seulement
+d'indiquer,<a name="page_281" id="page_281"></a> la multitude d'aspects mélodiques et harmoniques sous
+lesquels Beethoven reproduit son thême; nous nous bornerons à en
+indiquer un d'une extrême bizarrerie, qui a servi de texte à bien des
+discussions, que l'éditeur français a corrigé dans la partition, pensant
+que ce fût une faute de gravure, mais qu'on a rétabli après un plus
+ample informé: les premiers et seconds violons seuls tiennent en tremolo
+les deux notes <i>si b</i>, <i>la b</i>, fragment de l'accord de septième sur la
+dominante de <i>mi bémol</i>, quand un cor, qui a l'air de se tromper et de
+partir deux mesures trop tôt, vient témérairement faire entendre le
+commencement du thême principal qui roule exclusivement sur les notes,
+<i>mi</i>, <i>sol</i>, <i>mi</i>, <i>si</i>. On conçoit quel étrange effet cette mélodie de
+l'accord de tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de
+l'accord de dominante, quoique l'écartement des parties en affaiblisse
+beaucoup le froissement; mais, au moment où l'oreille est sur le point
+de se révolter contre une semblable anomalie, un vigoureux <i>tutti</i> vient
+couper la parole au cor, et, se terminant <i>piano</i> sur l'accord de la
+tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thême tout
+entier sous l'harmonie qui lui convient. A considérer les choses d'un
+peu haut, il est difficile de trouver une justification sérieuse à ce
+caprice musical. L'auteur y tenait beaucoup cependant; on raconte<a name="page_282" id="page_282"></a> même
+qu'à la première répétition de cette symphonie, M. Ries, qui y
+assistait, s'écria en arrêtant l'orchestre: «Trop tôt, trop tôt, le cor
+s'est trompé!» et que, pour récompense de son zèle, il reçut de
+Beethoven furieux une semonce des plus vives.</p>
+
+<p>Aucune bizarrerie de cette nature ne se présente dans le reste de la
+partition. La marche funèbre est tout un drame. On croit y trouver la
+traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">Multa que præterea Laurentis præmia pugnæ</td></tr>
+<tr><td align="left">Adgerat, et longo prædam jubet ordine duci.</td></tr>
+<tr><td align="left">Post bellator equus, positis insignibus, Æthon</td></tr>
+<tr><td align="left">It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora.</td></tr>
+</table>
+
+<p>La fin surtout émeut profondément. Le thême de la marche reparaît, mais
+par fragments coupés de silences et sans autre accompagnement que trois
+coups <i>pizzicato</i> de contrebasses; et quand ces lambeaux de la lugubre
+mélodie, seuls, nus, brisés, effacés, sont tombés un à un jusque sur la
+tonique, les instruments à vent poussent un cri, dernier adieu des
+guerriers à leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'éteint sur un
+point d'orgue <i>pianissimo</i>.</p>
+
+<p>Le troisième morceau est intitulé <i>Scherzo</i>, suivant l'usage. Le mot
+italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier
+coup-d'&oelig;il,<a name="page_283" id="page_283"></a> comment un pareil genre de musique peut figurer dans
+cette composition épique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En
+effet, c'est bien là le rhythme, le mouvement du <i>Scherzo</i>; ce sont bien
+des jeux, mais de véritables jeux funèbres, à chaque instant assombris
+par des pensées de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de
+l'Iliade célébraient autour des tombeaux de leurs chefs.</p>
+
+<p>Jusque dans les évolutions les plus capricieuses de son orchestre,
+Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse
+profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le final
+n'est qu'un développement de la même idée poétique. Un passage
+d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au début, et montre
+tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres différents.
+C'est un <i>si bémol</i> frappé par les violons, et repris à l'instant par
+les flûtes et les hautbois en manière d'écho. Bien que le son soit
+répercuté sur le même degré de l'échelle, dans le même mouvement et avec
+une force égale, il résulte cependant de ce dialogue une différence si
+grande entre les mêmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les
+distingue à celle qui sépare <i>le bleu</i> du <i>violet</i>. De telles finesses
+de tons étaient tout-à-fait inconnues avant Beethoven, c'est à lui que
+nous les devons.</p>
+
+<p>Ce final si varié est pourtant fait entièrement<a name="page_284" id="page_284"></a> sur un thême fugué fort
+simple, sur lequel l'auteur bâtit ensuite, outre mille ingénieux
+détails, deux autres thêmes dont l'un est de la plus grande beauté. On
+ne peut s'apercevoir, à la tournure de la mélodie, qu'elle a été pour
+ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est mille
+fois plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le
+thême primitif, dont le caractère est plutôt celui d'une basse et qui en
+tient fort bien lieu. Ce chant reparaît, un peu avant la fin, sur un
+mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la
+tristesse. Le héros coûte bien des pleurs. Après ces derniers regrets
+donnés à sa mémoire, le poète quitte l'élégie pour entonner avec
+transport l'hymne de la gloire. Quoiqu'un peu laconique, cette
+péroraison est pleine d'éclat, elle couronne dignement le monument
+musical. Beethoven a écrit des choses plus saisissantes peut-être que
+cette symphonie, plusieurs de ses autres compositions impressionnent
+plus vivement le public, mais, il faut le reconnaître cependant, la
+symphonie héroïque est tellement forte de pensée et d'exécution, le
+style en est si nerveux, si constamment élevé, et la forme si poétique,
+que son rang est égal à celui des plus hautes conceptions de son auteur.
+Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine
+toujours pendant l'exécution de cette symphonie;<a name="page_285" id="page_285"></a> mais le public en
+paraît médiocrement touché. Certes, il faut déplorer la misère de
+l'artiste qui, brûlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien
+comprendre même d'un auditoire d'élite, pour l'élever jusqu'à la hauteur
+de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce même auditoire, en
+d'autres circonstances, s'échauffe, palpite et pleure avec lui; il se
+prend d'une passion réelle et très-vive pour quelques-unes de ses
+compositions également admirables, il est vrai, mais non plus belles que
+celle-ci cependant; il apprécie à leur juste valeur l'<i>adagio</i> en <i>la
+mineur</i> de la septième symphonie, l'<i>allegretto scherzando</i> de la
+huitième, le finale de la cinquième, le <i>scherzo</i> de la neuvième; il
+paraît même fort ému de la marche funèbre de la symphonie dont il est
+ici question (l'héroïque); mais quant au premier morceau, il est
+impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de
+dix ans, le public l'écoute presque de sang-froid; il y voit une
+composition savante et d'une assez grande énergie; au-delà..., rien. Il
+n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut
+toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les &oelig;uvres élevées de
+l'esprit, que les causes de l'émotion poétique sont secrètes et
+inappréciables, que le sentiment de certaines beautés dont quelques
+individus sont doués, manque absolument chez les masses, qu'il<a name="page_286" id="page_286"></a> est même
+impossible qu'il en soit autrement....... Tout cela ne console pas, tout
+cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si
+l'on veut, dont le c&oelig;ur se remplit, à l'aspect d'une merveille
+méconnue, d'une création surhumaine, que la foule regarde sans voir,
+écoute sans entendre, et laisse passer près d'elle sans presque
+détourner la tête, comme s'il ne s'agissait que d'une chose médiocre ou
+commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude
+impitoyable: Ce que je trouve beau est <i>le beau</i> pour moi, mais il ne le
+sera peut-être pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont
+ordinairement les miennes sera affecté d'une autre manière que je ne le
+suis; il se peut que l'&oelig;uvre qui me transporte, qui me donne la
+fièvre, qui m'arrache des larmes, le laisse froid, ou même lui déplaise,
+l'impatiente...</p>
+
+<p>La plupart des grands poètes ne sentent pas la musique ou ne goûtent que
+les mélodies triviales et puériles; beaucoup de grands esprits, qui
+croient l'aimer, ne se doutent même pas des émotions qu'elle fait
+naître; pour Napoléon, à coup sûr, elle n'existait pas. Ce sont de
+tristes vérités, mais ce sont des vérités palpables, évidentes, que
+l'entêtement de certains systèmes peut seul empêcher de reconnaître.
+J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la tierce
+majeure<a name="page_287" id="page_287"></a> tenue en double corde sur le violon, elle a fait des petits sur
+qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni aucun accord
+consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre impression. Le
+public, de quelque manière qu'il soit composé, est toujours, à l'égard
+des grandes conceptions musicales, comme cette chienne et ses chiens. Il
+a certains nerfs qui vibrent à certaines résonnances, mais cette
+organisation, tout incomplète qu'elle soit, étant inégalement répartie
+et modifiée à l'infini, il s'en suit qu'il y a presque folie à compter
+sur tels moyens de l'art plutôt que sur tels autres, pour agir sur elle;
+et que le compositeur n'a rien de mieux à faire que d'obéir aveuglément
+à son sentiment propre, en se résignant d'avance à toutes les chances du
+hasard. Je sors du Conservatoire avec trois ou quatre dilettanti, un
+jour où l'on vient d'exécuter la symphonie avec ch&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Comment trouvez-vous cet ouvrage, me dit l'un d'eux?</p>
+
+<p>&mdash;Immense! magnifique! écrasant!</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé. Et vous? ajoute-t-il,
+en s'adressant à un Italien...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable, il
+n'y a pas de mélodie.... Au reste, tenez, voici plusieurs journaux qui
+en parlent, lisons:<a name="page_288" id="page_288"></a></p>
+
+<p>&mdash;La symphonie avec ch&oelig;urs de Beethoven représente le point culminant
+de la musique moderne; l'art n'a rien produit encore qu'on puisse lui
+comparer pour la noblesse du style, la grandeur du plan et le fini des
+détails.</p>
+
+<p>(<i>Un autre journal.</i>)&mdash;La symphonie avec ch&oelig;urs de Beethoven est une
+monstruosité.</p>
+
+<p>(<i>Un autre.</i>)&mdash;Cet ouvrage n'est pas absolument dépourvu d'idées, mais
+elles sont mal disposées et ne forment qu'un ensemble incohérent et
+dénué de charme.</p>
+
+<p>(<i>Un autre.</i>)&mdash;La dernière symphonie de Beethoven, celle avec ch&oelig;urs,
+contient d'admirables passages, cependant on voit que les idées
+manquaient à l'auteur, et que, son imagination épuisée ne le soutenant
+plus, il s'est consumé en efforts souvent heureux pour suppléer à
+l'inspiration à force d'art. Les quelques phrases qui s'y trouvent sont
+supérieurement traitées et disposées dans un ordre parfaitement clair et
+logique. En somme, c'est l'&oelig;uvre fort intéressante d'un <i>génie
+fatigué</i>.»</p>
+
+<p>Où est la vérité? où est l'erreur? partout et nulle part. Chacun a
+raison; ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre, par cela
+seul que l'un a été ému et que l'autre est demeuré impassible, que le
+premier a éprouvé une vive jouissance et le second une grande fatigue.
+Que faire à cela?... rien..., mais c'est horrible; j'aimerais mieux être
+fou et croire au beau absolu.<a name="page_289" id="page_289"></a></p>
+
+<h3><a name="IVa" id="IVa"></a>IV<br /><br />SYMPHONIE EN SI B.</h3>
+
+<p><a name="page_290" id="page_290"></a></p>
+
+<p><a name="page_291" id="page_291"></a></p>
+
+<p>Ici Beethoven abandonne entièrement l'ode et l'élégie, pour retourner au
+style moins élevé et moins sombre, mais non moins difficile, peut-être,
+de la seconde symphonie. Le caractère de cette partition est
+généralement vif, alerte, gai ou d'une douceur céleste. Si l'on en
+excepte l'<i>adagio</i> méditatif, qui lui sert d'introduction, le premier
+morceau est presque entièrement consacré à la joie. Le motif en notes
+détachées, par lequel débute l'<i>allegro</i>, n'est qu'un canevas sur lequel
+l'auteur répand ensuite d'autres mélodies plus réelles, qui rendent
+ainsi accessoire l'idée en apparence principale du commencement.</p>
+
+<p>Cet artifice, bien que fécond en résultats curieux et intéressants,
+avait été déjà employé par<a name="page_292" id="page_292"></a> Mozart et Haydn, avec un bonheur égal. Mais
+on trouve dans la seconde partie du même allegro, une idée vraiment
+neuve, dont les premières mesures captivent l'attention, et qui après
+avoir entraîné l'esprit de l'auditeur dans ses développements
+mystérieux, le frappe d'étonnement par sa conclusion inattendue. Voici
+en quoi elle consiste: après un tutti assez vigoureux, les premiers
+violons morcelant le premier thême, en forment un jeu dialogué
+<i>pianissimo</i> avec les seconds violons, qui vient aboutir sur des tenues
+de l'accord de septième-dominante du ton de <i>si naturel</i>; chacune de ces
+tenues est coupée par deux mesures de silence, que remplit seul un léger
+tremolo de timbales sur le <i>si bémol</i>, tierce majeure enharmonique du
+<i>fa dièze</i> fondamental. Après deux apparitions de cette nature, les
+timbales se taisent pour laisser les instruments à cordes murmurer
+doucement d'autres fragments du thême, et arriver, par une nouvelle
+modulation enharmonique, sur l'accord de sixte et quarte de <i>si bémol</i>.
+Les timbales rentrant alors sur le même son, qui, au lieu d'être une
+note sensible comme la première fois, est une tonique véritable,
+continuent le tremolo pendant une vingtaine de mesures. La force de
+tonalité de ce <i>si bémol</i>, très peu perceptible en commençant, devient
+de plus en plus grande au fur et à mesure que le tremolo se prolonge;
+puis les autres instruments,<a name="page_293" id="page_293"></a> semant de petits traits inachevés leur
+marche progressive, aboutissent avec le grondement continu de la timbale
+à un <i>forte</i> général où l'accord parfait de <i>si bémol</i> s'établit enfin à
+plein orchestre dans toute sa majesté. Ce prodigieux crescendo est une
+des choses les mieux inventées que nous connaissions en musique; on ne
+lui trouverait guère de pendant que dans celui qui termine le célèbre
+<i>scherzo</i> de la symphonie en <i>ut mineur</i>. Encore ce dernier, malgré son
+immense effet, est-il conçu sur une échelle moins vaste, partant du
+<i>piano</i> pour arriver à l'explosion finale, sans sortir du ton principal;
+tandis que celui dont nous venons de décrire la marche, part du
+<i>mezzo-forte</i>, va se perdre un instant dans un <i>pianissimo</i> sous des
+harmonies dont la couleur est constamment vague et indécise, puis
+reparaît avec des accords d'une tonalité plus arrêtée, et n'éclate qu'au
+moment où le nuage qui voilait cette modulation, est complètement
+dissipé. On dirait d'un fleuve dont les eaux paisibles disparaissent
+tout-à-coup, et ne sortent de leur lit souterrain que pour retomber avec
+fracas en cascade écumante.</p>
+
+<p>Pour l'<i>adagio</i>, il échappe à l'analyse... C'est tellement pur de
+formes, l'expression de la mélodie est si angélique et d'une si
+irrésistible tendresse, que l'art prodigieux de la mise en &oelig;uvre
+disparaît complètement. On est saisi, dès les premières<a name="page_294" id="page_294"></a> mesures, d'une
+émotion qui, à la fin devient accablante par son intensité; et ce n'est
+que chez l'un des géants de la poésie, que nous pouvons trouver un point
+de comparaison à cette page sublime du géant de la musique. Rien, en
+effet, ne ressemble davantage à l'impression produite par cet <i>adagio</i>,
+que celle qu'on éprouve à lire le touchant épisode de Francesca di
+Rimini, dans la <i>Divina Comedia</i>, dont Virgile ne peut entendre le récit
+<i>sans pleurer à sanglots</i>, et qui, au dernier vers, fait Dante <i>tomber</i>,
+<i>comme tombe un corps mort</i>.</p>
+
+<p>Le <i>scherzo</i> consiste presque entièrement en phrases rhythmées à <i>deux</i>
+temps, forcées d'entrer dans les combinaisons de la mesure à <i>trois</i>. Ce
+moyen, dont Beethoven a usé fréquemment, donne beaucoup de nerf au
+style; les désinences mélodiques deviennent par là plus piquantes, plus
+inattendues; et d'ailleurs, ces rhythmes à contre-temps ont en eux-mêmes
+un charme très-réel, quoique difficile à expliquer. On éprouve du
+plaisir à voir la mesure ainsi broyée se retrouver entière à la fin de
+chaque période, et le sens du discours musical, quelque temps suspendu,
+arriver cependant à une conclusion satisfaisante, à une solution
+complète. La mélodie du <i>trio</i>, confiée aux instruments à vent est d'une
+délicieuse fraîcheur; le mouvement en est plus lent que celui du reste
+du <i>scherzo</i>, et sa simplicité<a name="page_295" id="page_295"></a> ressort plus élégante encore de
+l'opposition des petites phrases que les violons jettent sur l'harmonie,
+comme autant d'agaceries charmantes. Le final, gai et sémillant, rentre
+dans les formes rhythmiques ordinaires; il consiste en un cliquetis de
+notes scintillantes, en un babillage continuel, entrecoupé cependant de
+quelques accords rauques et sauvages, où les boutades colériques, que
+nous aurons plus tard l'occasion de signaler chez l'auteur, commencent à
+se manifester.</p>
+
+<p><a name="page_296" id="page_296"></a></p>
+
+<p><a name="page_297" id="page_297"></a></p>
+
+<h3><a name="Va" id="Va"></a>V<br /><br />SYMPHONIE EN UT MINEUR.</h3>
+
+<p><a name="page_298" id="page_298"></a></p>
+
+<p><a name="page_299" id="page_299"></a></p>
+
+<p>La plus célèbre de toutes, sans contredit, est aussi la première, selon
+nous, dans laquelle Beethoven ait donné carrière à sa vaste imagination
+sans prendre pour guide ou pour appui une pensée étrangère. Dans les
+première, seconde et quatrième symphonies, il a plus ou moins agrandi
+des formes déjà connues, en les poétisant de tout ce que sa vigoureuse
+jeunesse pouvait répandre sur elles d'inspirations brillantes ou
+passionnées; dans la troisième (l'héroïque) la forme tend à s'élargir,
+il est vrai, et la pensée s'élève à une grande hauteur; mais on ne
+saurait y méconnaître cependant l'influence d'un de ces poètes divins
+auxquels, dès longtemps, le grand artiste avait élevé un temple dans son
+c&oelig;ur. Beethoven, fidèle au précepte d'Horace:</p>
+
+<p class="c">«Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,»</p>
+
+<p class="nind">lisait habituellement Homère, et dans sa magnifique épopée musicale,
+qu'on a dit à tort ou à raison inspirée par un héros moderne, les
+souvenirs de l'antique Iliade jouent un rôle admirablement beau, mais
+non moins évident.</p>
+
+<p>La symphonie en <i>ut mineur</i>, au contraire, nous paraît émaner
+directement et uniquement du génie de Beethoven; c'est sa pensée intime
+qu'il y va développer; ses douleurs secrètes, ses colères concentrées,
+ses rêveries pleines d'un accablement si triste, ses visions nocturnes,
+ses élans d'enthousiasme, en fourniront le sujet; et les formes de la
+mélodie, de l'harmonie, du rhythme et de l'instrumentation s'y
+montreront aussi essentiellement individuelles et neuves, que douées de
+puissance et de noblesse.</p>
+
+<p>Le premier morceau est consacré à la peinture des sentiments désordonnés
+qui bouleversent une grande ame en proie au désespoir; non ce désespoir
+concentré, calme, qui emprunte les apparences de la résignation; non pas
+cette douleur sombre et muette de Roméo apprenant la mort de Juliette,
+mais bien la fureur terrible d'Othello recevant de la bouche d'Iago les
+calomnies empoisonnées qui le persuadent du crime de Desdémona. C'est
+tantôt un délire frénétique qui éclate en cris effrayants; tantôt un
+abattement excessif qui n'a que des accents de regret, et se prend en
+pitié lui-même; tantôt un débordement<a name="page_301" id="page_301"></a> d'imprécations, une rage inouïe.
+Écoutez ces hoquets de l'orchestre, ces accords dialogués entre les
+instruments à vent et les instruments à cordes, qui vont et viennent en
+s'affaiblissant toujours, comme la respiration pénible d'un mourant,
+puis font place à une phrase pleine de violence où l'orchestre semble se
+relever, ranimé par un éclair de fureur; voyez cette masse frémissante
+hésiter un instant et se précipiter ensuite tout entière, divisée en
+deux unissons ardents comme deux ruisseaux de lave; et dites si ce style
+passionné n'est pas en dehors et au-dessus de tout ce qu'on avait
+produit auparavant en musique instrumentale.</p>
+
+<p>On trouve dans ce morceau un exemple frappant de l'effet produit par le
+redoublement excessif des parties dans certaines circonstances, et de
+l'aspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton,
+autrement dit, du second renversement de l'accord de la dominante. On le
+rencontre fréquemment sans préparation ni résolution, et une fois même
+sans la note sensible et sur un point d'orgue, le <i>ré</i> se trouvant au
+grave dans tous les instruments à cordes, pendant que le sol dissonne
+tout seul à l'aigu dans quelques parties d'instruments à vent.</p>
+
+<p>L'<i>adagio</i> présente quelques rapports de caractère avec l'<i>andante</i> en
+<i>la mineur</i> de la septième symphonie, et celui en <i>mi bémol</i> de la<a name="page_302" id="page_302"></a>
+quatrième. Il tient également de la gravité mélancolique du premier, et
+de la grâce touchante du second. Le thême proposé d'abord par les
+violoncelles et altos unis, avec un simple accompagnement de
+contre-basses <i>pizzicato</i> est suivi d'une phrase des flûtes, hautbois,
+clarinettes et bassons, qui revient constamment la même, et dans le même
+ton, d'un bout à l'autre du morceau, quelles que soient les
+modifications subies successivement par le premier thême. Cette
+persistance de la même phrase à se représenter toujours dans sa
+simplicité si profondément triste, produit peu à peu sur l'ame de
+l'auditeur une impression qu'on ne saurait décrire, et qui est
+certainement la plus vive de cette nature que nous ayons éprouvée. Parmi
+les effets harmoniques les plus osés de cette élégie sublime nous
+citerons 1º la tenue des flûtes et clarinettes à l'aigu, sur la
+dominante <i>mi bémol</i>, pendant que les instruments à cordes s'agitent
+dans le grave en passant par l'accord de sixte <i>ré bémol</i>, <i>fa</i>, <i>si
+bémol</i>, dont la tenue supérieure ne fait point partie; 2º la phrase
+incidente exécutée par une flûte, un hautbois et deux clarinettes, qui
+se meuvent en mouvement contraire, de manière à produire de temps en
+temps des dissonances de seconde non préparées entre le <i>sol</i>, note
+sensible, et le <i>fa</i> sixte majeure de <i>la bémol</i>. Ce troisième
+renversement de l'accord de <i>septième de<a name="page_303" id="page_303"></a> sensible</i> est prohibé, tout
+comme la pédale haute que nous venons de citer, par la plupart des
+théoriciens, et n'en produit pas moins un effet délicieux. Il y a encore
+à la dernière rentrée du premier thême, un <i>canon à l'unisson à une
+mesure de distance</i>, entre les violons et les flûtes, clarinettes et
+bassons, qui donnerait à la mélodie ainsi traitée un nouvel intérêt,
+s'il était possible d'entendre l'imitation des instruments à vent;
+malheureusement l'orchestre entier joue fort dans le même moment et la
+rend absolument insaisissable.</p>
+
+<p>Le <i>scherzo</i> est une étrange composition dont les premières mesures, qui
+n'ont rien de terrible cependant, causent cette émotion inexplicable
+qu'on éprouve sous le regard magnétique de certains individus. Tout y
+est mystérieux et sombre; les jeux d'instrumentation, d'un aspect plus
+ou moins sinistre, semblent se rattacher à l'ordre d'idées qui créa la
+fameuse scène du Bloksberg, dans <i>le Faust</i> de Goethe. Les nuances du
+<i>piano</i> et du <i>mezzo forte</i> y dominent. Le milieu (le trio) est occupé
+par un trait de basses, exécuté de toute la force des archets, dont la
+lourde rudesse fait trembler sur leurs pieds les pupitres de l'orchestre
+et ressemble assez aux ébats d'un éléphant en gaîté..... Mais le monstre
+s'éloigne, et le bruit de sa folle course se perd graduellement. Le
+motif du <i>scherzo</i> reparaît en <i>pizzicato</i>;<a name="page_304" id="page_304"></a> le silence s'établit peu à
+peu, on n'entend plus que quelques notes légèrement pincées par les
+violons et les petits gloussements étranges que produisent les bassons
+donnant le <i>la bémol</i> aigu, froissé de très-près par le <i>sol</i> octave du
+son fondamental de l'accord de neuvième dominante mineure; puis, rompant
+la cadence, les instruments à cordes prennent doucement avec l'archet
+l'accord de <i>la bémol</i> et s'endorment sur cette tenue. Les timbales
+seules entretiennent le rhythme en frappant avec des baguettes couvertes
+d'éponge de légers coups qui se dessinent sourdement sur la stagnation
+générale du reste de l'orchestre. Ces notes de timbales sont des <i>ut</i>;
+le ton du morceau est celui d'<i>ut mineur</i>; mais l'accord de <i>la bémol</i>,
+longtemps soutenu par les autres instruments, semble introduire une
+tonalité différente; de son côté le martellement isolé des timbales sur
+l'<i>ut</i> tend à conserver le sentiment du ton primitif. L'oreille
+hésite.... on ne sait où va aboutir ce mystère d'harmonie..... quand les
+sourdes pulsations des timbales augmentant peu à peu d'intensité,
+arrivent avec les violons qui ont repris part au mouvement et changé
+l'harmonie, à l'accord de septième dominante, <i>sol</i>, <i>si</i>, <i>ré</i>, <i>fa</i>,
+au milieu duquel les timbales roulent obstinément leur <i>ut tonique</i>;
+tout l'orchestre, aide des trombones qui n'ont point encore paru, éclate
+alors dans le mode majeur<a name="page_305" id="page_305"></a> sur un thême de marche triomphale, et le
+final commence. On sait l'effet de ce coup de foudre, il est inutile
+d'en entretenir le lecteur.</p>
+
+<p>La critique a essayé pourtant d'atténuer le mérite de l'auteur en
+affirmant qu'il n'avait employé qu'un procédé vulgaire, l'éclat du mode
+majeur succédant avec pompe à l'obscurité d'un <i>pianissimo mineur</i>; que
+le thême triomphal manquait d'originalité, et que l'intérêt allait en
+diminuant jusqu'à la fin, au lieu de suivre la progression contraire.
+Nous lui répondrons: a-t-il fallu moins de génie pour créer une &oelig;uvre
+pareille, parce que le passage du <i>piano</i> au <i>forte</i>, et celui du
+<i>mineur</i> au <i>majeur</i>, étaient des moyens déjà connus?.. Combien d'autres
+compositeurs n'ont-ils pas voulu mettre en jeu le même ressort; et en
+quoi le résultat qu'ils ont obtenu, se peut-il comparer au gigantesque
+chant de victoire dans lequel l'ame du poète musicien, libre désormais
+des entraves et des souffrances terrestres, semble s'élancer rayonnante
+vers les cieux?... Les quatre premières mesures du thême ne sont pas, il
+est vrai, d'une grande originalité; mais les formes de la fanfare sont
+naturellement bornées, et nous ne croyons pas qu'il soit possible d'en
+trouver de nouvelles sans sortir tout-à-fait du caractère simple,
+grandiose et pompeux qui lui est propre. Aussi Beethoven n'a-t-il voulu
+pour le début de son final qu'une entrée de fanfare, et<a name="page_306" id="page_306"></a> il retrouve
+bien vite dans tout le reste du morceau et même dans la suite de la
+phrase principale, cette élévation et cette nouveauté de style qui ne
+l'abandonnent jamais. Quant au reproche de n'avoir pas augmenté
+l'intérêt jusqu'au dénouement, voici ce qu'on pourrait dire: la musique
+ne saurait, dans l'état où nous la connaissons du moins, produire un
+effet plus violent que celui de cette transition du <i>scherzo</i> à la
+marche triomphale; il était donc impossible de l'augmenter en avançant.</p>
+
+<p>Se soutenir à une pareille hauteur est déjà un prodigieux effort; malgré
+l'ampleur des développements auxquels il s'est livré, Beethoven
+cependant a pu le faire. Mais cette égalité même, entre le commencement
+et la fin, suffit pour faire supposer une décroissance, à cause de la
+secousse terrible que reçoivent au début les organes des auditeurs, et
+qui, élevant à son plus violent paroxisme l'émotion nerveuse, la rend
+d'autant plus difficile l'instant d'après; dans une longue file de
+colonnes de la même hauteur, une illusion d'optique fait paraître plus
+petites les plus éloignées. Peut-être notre faible organisation
+s'accommoderait-elle mieux d'une péroraison plus laconique semblable au:
+<i>Notre général vous rappelle</i>, de Gluck; l'auditoire ainsi n'aurait pas
+le temps de se refroidir, et la symphonie finirait avant que la fatigue
+l'ait mis dans<a name="page_307" id="page_307"></a> l'impossibilité d'avancer encore sur les pas de
+l'auteur. Toutefois, cette observation ne porte, pour ainsi dire, que
+sur la mise en scène de l'ouvrage, et n'empêche pas que ce final ne soit
+en lui-même d'une magnificence et d'une richesse auprès desquelles bien
+peu de morceaux pourraient paraître sans en être écrasés.</p>
+
+<p><a name="page_308" id="page_308"></a></p>
+
+<p><a name="page_309" id="page_309"></a></p>
+
+<h3><a name="VIa" id="VIa"></a>VI<br /><br />SYMPHONIE PASTORALE.</h3>
+
+<p><a name="page_310" id="page_310"></a></p>
+
+<p><a name="page_311" id="page_311"></a></p>
+
+<p>Cet étonnant paysage semble avoir été composé par Poussin et dessiné par
+Michel-Ange. L'auteur de <i>Fidelio</i> et de la symphonie héroïque veut
+peindre le calme de la campagne, les douces m&oelig;urs des bergers. Oh!
+mais entendons-nous: il ne s'agit pas des bergers roses-verts et
+enrubanés de M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du
+<i>Rossignol</i>, ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du <i>Devin de Village</i>.
+C'est de la nature vraie qu'il s'agit ici. Il intitule son premier
+morceau: <i>Sensations douces qu'inspire l'aspect d'un riant paysage.</i> Les
+pâtres commencent à circuler dans les champs, avec leur allure
+nonchalante, leurs pipeaux qu'on entend au loin et tout près; de<a name="page_312" id="page_312"></a>
+ravissantes phrases vous caressent délicieusement comme la brise
+parfumée du matin; des vols ou plutôt des essaims d'oiseaux babillards
+passent en bruissant sur votre tête, et de temps en temps l'atmosphère
+semble chargée de vapeurs; de grands nuages viennent cacher le soleil,
+puis tout-à-coup ils se dissipent et laissent tomber d'aplomb sur les
+champs et les bois des torrents d'une éblouissante lumière. Voilà ce que
+je me représente en entendant ce morceau, et je crois que, malgré le
+vague de l'expression instrumentale, bien des auditeurs ont pu en être
+impressionnés de la même manière.</p>
+
+<p>Plus loin est une <i>scène au bord de la rivière</i>. Contemplation........
+L'auteur a sans doute créé cet admirable <i>adagio</i>, couché dans l'herbe,
+les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille doux
+reflets de sons et de lumière, regardant et écoutant à la fois les
+petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un
+léger bruit sur les cailloux du rivage; c'est délicieux. Quelques
+personnes reprochent vivement à Beethoven d'avoir, à la fin de
+l'<i>adagio</i>, voulu faire entendre successivement et ensemble le chant de
+trois oiseaux. Comme, à mon avis, le succès ou le non succès décident
+pour l'ordinaire de la raison ou de l'absurdité de pareilles tentatives,
+je dirai aux<a name="page_313" id="page_313"></a> adversaires de celle-ci que leur critique me paraît juste
+quant au rossignol dont le chant n'est guère mieux imité ici que dans le
+fameux solo de flûte de M. Lebrun; par la raison toute simple que le
+rossignol ne faisant entendre que des sons inappréciables ou variables,
+ne peut être imité par des instruments à sons fixes dans un diapason
+arrêté; mais il me semble qu'il n'en est pas ainsi pour la caille et le
+coucou, dont le cri ne formant que deux notes pour l'un, et une seule
+pour l'autre, notes justes et fixes, ont par cela seul permis une
+imitation exacte et complète.</p>
+
+<p>A présent, si l'on reproche au musicien, comme une puérilité, d'avoir
+fait entendre exactement le chant des oiseaux, dans une scène où toutes
+les voix calmes du ciel, de la terre et des eaux doivent naturellement
+trouver place, je répondrai que la même objection peut lui être
+adressée, quand, dans un orage, il imite aussi exactement les vents, les
+éclats de la foudre, le mugissement des troupeaux. Et Dieu sait
+cependant s'il est jamais entré dans la tête d'un critique de trouver
+absurde l'orage de la symphonie pastorale! Continuons: Le poète nous
+amène à présent au milieu d'une <i>réunion joyeuse de paysans</i>. On danse,
+on rit, avec modération d'abord; la musette fait entendre un gai
+refrain, accompagné d'un basson qui ne<a name="page_314" id="page_314"></a> sait faire que deux notes.
+Beethoven a sans doute voulu caractériser par là quelque bon vieux
+paysan allemand, monté sur un tonneau, armé d'un mauvais instrument
+délabré, dont il tire à peine les deux sons principaux du ton de <i>fa</i>,
+la dominante et la tonique. Chaque fois que le hautbois entonne son
+chant de musette naïf et gai comme une jeune fille endimanchée, le vieux
+basson vient souffler ses deux notes; la phrase mélodique module-t-elle,
+le basson se tait, compte ses pauses tranquillement, jusqu'à ce que la
+rentrée dans le ton primitif lui permette de replacer son imperturbable
+<i>fa</i>, <i>ut</i>, <i>fa</i>. Cet effet d'un grotesque excellent échappe presque
+complètement à l'attention du public. La danse s'anime, devient folle,
+bruyante. Le rhythme change; un air grossier à deux temps annonce
+l'arrivée des montagnards aux lourds sabots; le premier morceau à trois
+temps recommence plus animé que jamais: tout se mêle, s'entraîne; les
+cheveux des femmes commencent à voler sur leurs épaules; les montagnards
+ont apporté leur joie bruyante et avinée; on frappe dans les mains; on
+crie, on court, on se précipite; c'est une fureur, une rage... Quand un
+coup de tonnerre lointain vient jeter l'épouvante au milieu du bal
+champêtre et mettre en fuite les danseurs.</p>
+
+<p><i>Orage, éclairs.</i> Je désespère de pouvoir donner<a name="page_315" id="page_315"></a> une idée de ce
+prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu'à quel degré
+de vérité et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les
+mains d'un homme comme Beethoven. Ecoutez, écoutez ces raffales de vent
+chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu
+des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point
+d'éclater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique,
+parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux
+dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les
+entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui
+renverse tout sur son passage. Alors les trombones éclatent, le tonnerre
+des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent,
+c'est un cataclysme épouvantable, le déluge universel, la fin du monde.
+En vérité, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet
+orage, ne savent trop si l'émotion qu'ils ressentent est plaisir ou
+douleur. La symphonie est terminée par <i>l'action de grâces des paysans
+après le retour du beau temps</i>. Tout alors redevient riant, les pâtres
+reparaissent, se répondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux
+dispersés; le ciel est serein; les torrents s'écoulent peu à peu; le
+calme renaît, et, avec lui renaissent les chants agrestes dont la douce
+mélodie repose l'ame<a name="page_316" id="page_316"></a> ébranlée et consternée par l'horreur magnifique du
+tableau précédent.</p>
+
+<p>Après cela, faudra-t-il absolument parler des étrangetés de style qu'on
+rencontre dans cette &oelig;uvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes
+de violoncelles, opposés à des traits de quatre notes dans les
+contrebasses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson
+réel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpégeant l'accord d'<i>ut</i>
+pendant que les instruments à cordes tiennent celui de <i>fa</i>?... En
+vérité, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut
+raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand
+l'esprit est préoccupé d'un pareil sujet!... Loin de là, on voudrait
+dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rêve la sphère inconnue
+que le génie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, après un
+tel concert, on soit obligé d'assister à quelque opéra-comique, à
+quelque soirée avec cavatines à la mode et <i>concerto</i> de flûte, on aura
+l'air stupide; quelqu'un vous demandera:</p>
+
+<p>«Comment trouvez-vous ce duo italien?</p>
+
+<p>On répondra d'un air grave:</p>
+
+<p>&mdash;Fort beau.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces variations de clarinette?</p>
+
+<p>&mdash;Superbes.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce final du nouvel opéra?<a name="page_317" id="page_317"></a></p>
+
+<p>&mdash;Admirable.»</p>
+
+<p>Et quelque artiste distingué qui aura entendu vos réponses sans
+connaître la cause de votre préoccupation, dira en vous montrant: «Quel
+est donc cet imbécille?»</p>
+
+<p><a name="page_318" id="page_318"></a></p>
+
+<p><a name="page_319" id="page_319"></a></p>
+
+<h3><a name="VIIa" id="VIIa"></a>VII<br /><br />SYMPHONIE EN LA.</h3>
+
+<p><a name="page_320" id="page_320"></a></p>
+
+<p><a name="page_321" id="page_321"></a></p>
+
+<p>La septième symphonie est célèbre par son <i>andante</i>. Ce n'est pas que
+les trois autres parties soient moins dignes d'admiration; loin de là.
+Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne
+mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'en suit
+que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien
+qu'il y ait des beautés d'un prix infini qui ne sont pas de nature à
+exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour réhausser davantage
+l'objet de cette prédilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est,
+en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de
+Beethoven, on dit l'<i>Orage</i> de la symphonie pastorale,<a name="page_322" id="page_322"></a> le <i>final</i> de la
+symphonie en <i>ut mineur</i>, l'<i>andante</i> de la symphonie en <i>la</i>, etc.,
+etc.</p>
+
+<p>Il ne paraît pas prouvé que cette dernière ait été composée
+postérieurement à la Pastorale et à l'Héroïque, quelques personnes
+pensent au contraire qu'elle les a précédées de quelque temps. Le numéro
+d'ordre qui la désigne comme la septième ne serait en conséquence, si
+cette opinion est fondée, que celui de sa publication.</p>
+
+<p>Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction où la
+mélodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent
+successivement l'intérêt, et qui commence par un de ces effets
+d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le créateur. La
+masse entière frappe un accord fort et sec, laissant à découvert,
+pendant le silence qui lui succède, un hautbois, dont l'entrée, cachée
+par l'attaque de l'orchestre, n'a pu être aperçue, et qui développe seul
+en sons tenus la mélodie. On ne saurait débuter d'une façon plus
+originale. A la fin de l'introduction, la note <i>mi</i> dominante de <i>la</i>,
+ramenée après plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le
+sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les flûtes, analogue à
+celui qu'on trouve dans les premières mesures du final de la symphonie
+héroïque. Le <i>mi</i> va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures,
+changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments<a name="page_323" id="page_323"></a> à cordes aux
+instruments à vent; gardé définitivement par la flûte et le hautbois, il
+sert à lier l'introduction à l'<i>allegro</i>, et devient la première note du
+thême principal, dont il dessine peu à peu la forme rhythmique. J'ai
+entendu ridiculiser ce thême à cause de son agreste naïveté.
+Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui eût point été
+adressé, si l'auteur avait, comme dans sa Pastorale, inscrit en grosses
+lettres, en tête de son <i>allegro</i>: <i>Ronde de Paysans</i>. On voit par là
+que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point à être prévenus du sujet
+traité par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposés
+à mal accueillir toute idée qui se présente avec quelque étrangeté dans
+son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette
+anomalie. Faute de pouvoir se décider entre deux opinions aussi
+divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a
+rien de mieux à faire que de s'en tenir à son sentiment propre, sans
+courir follement après la chimère du suffrage universel.</p>
+
+<p>La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrêmement marqué, qui,
+passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude
+d'aspects, sans arrêter un instant sa marche cadencée jusqu'à la fin.
+L'emploi d'une formule rhythmique obstinée n'a jamais été tenté avec
+autant de bonheur; et cet <i>allegro</i>, dont les développements<a name="page_324" id="page_324"></a>
+considérables roulent constamment sur la même idée, est traité avec une
+si incroyable sagacité; les variations de la tonalité y sont si
+fréquentes, si ingénieuses; les accords y forment des groupes et des
+enchaînements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et
+l'émotion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de
+leur extrême vivacité.</p>
+
+<p>L'effet harmonique le plus hautement blâmé par les partisans de la
+discipline scolastique, et le plus heureux en même temps, est celui de
+la résolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la
+sous-dominante du ton de <i>mi naturel</i>. Cette dissonance de seconde
+placée dans l'aigu sur un tremolo très fort, entre les premiers et
+seconds violons, se résout d'une manière tout-à-fait nouvelle: on
+pouvait faire rester le <i>mi</i> et monter le <i>fa dièze</i> sur le <i>sol</i>, ou
+bien garder le <i>fa</i> en faisant descendre le <i>mi</i> sur le <i>ré</i>; Beethoven
+ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il réunit les deux
+parties dissonantes dans une octave sur le <i>fa naturel</i>, en faisant
+descendre le <i>fa dièze</i> d'un demi-ton, et le <i>mi</i> d'une septième
+majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il était, devenant
+ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le <i>fa
+naturel</i>. Le brusque passage du forte au piano, au moment précis de
+cette singulière transformation de l'harmonie, lui donne encore une<a name="page_325" id="page_325"></a>
+physionomie plus tranchée et en double la grâce. N'oublions pas, avant
+de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen
+duquel Beethoven ramène son rhythme favori un instant abandonné: il est
+produit par une phrase de deux mesures (<i>ré</i>, <i>ut dièze</i>, <i>si dièze</i>,
+<i>si dièze</i>, <i>ut dièze</i>) dans le ton de <i>la majeur</i>, répétée onze fois de
+suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments à
+vent tiennent le <i>mi</i>, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple
+octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes,
+<i>mi</i>, <i>la</i>, <i>mi</i>, <i>ut</i>, répercutées de plus en plus en vite, et
+combinées de manière à présenter toujours la dominante, quand les basses
+attaquent le <i>ré</i> ou le <i>si dièze</i> et la tonique ou sa tierce pendant
+qu'elles font entendre l'<i>ut</i>. C'est absolument nouveau et aucun
+imitateur, je crois, n'a encore essayé fort heureusement de gaspiller
+cette belle invention.</p>
+
+<p>Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une
+forme différente, est encore la cause principale de l'incroyable effet
+produit par l'<i>andante</i>. Il consiste uniquement dans un <i>dactyle</i> suivi
+d'un <i>spondée</i>, frappés sans relâche, tantôt dans trois parties, tantôt
+dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant
+d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou
+fournissant le premier thême d'une petite fugue épisodique<a name="page_326" id="page_326"></a> à deux
+sujets dans les instruments à cordes. Ils se montrent d'abord dans les
+cordes graves des altos, violoncelles et contrebasses, nuancés d'un
+<i>piano</i> simple, pour être répétés bientôt après dans un <i>pianissimo</i>
+plein de mélancolie et de mystère; de là ils passent aux seconds
+violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation
+dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'élevant toujours d'octave en
+octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la
+transmettent aux instruments à vent dans le haut de l'orchestre, où elle
+éclate alors dans toute sa force. Là-dessus la mélodieuse plainte, émise
+avec plus d'énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des
+rhythmes inconciliables s'agitent peniblement les uns contre les autres;
+ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression
+d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dévorante... Mais une lueur
+d'espoir vient de naître: à ces accents déchirants succède une vaporeuse
+mélodie, pure, simple, douce, triste et résignée <i>comme la patience
+souriant à la douleur</i>. Les basses seules continuent leur inexorable
+rhythme sous cet arc-en-ciel mélodieux; c'est, pour emprunter encore une
+citation à la poésie anglaise,</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">»One fatal remembrance, one sorrow, that throws</td></tr>
+<tr><td align="left">Its black shade alike o'er our joys and our woes.»</td></tr>
+</table>
+
+<p>Après quelques alternatives semblables d'angoisses et de résignation,
+l'orchestre, comme fatigué d'une si pénible lutte, ne fait plus entendre
+que des débris de la phrase principale; il s'éteint affaissé. Les flûtes
+et les hautbois reprennent le thême d'une voix mourante, mais la force
+leur manque pour l'achever: ce sont les violons qui la terminent par
+quelques notes de <i>pizzicato</i> à peine perceptibles; après quoi, se
+ranimant tout-à-coup comme la flamme d'une lampe qui va s'éteindre, les
+instruments à vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indécise
+et... <i>le reste est silence</i>. Cette exclamation plaintive, par laquelle
+l'<i>andante</i> commence et finit, est produite par un accord (celui de
+<i>sixte et quarte</i>) qui tend toujours à se résoudre sur un autre, et dont
+le sens harmonique incomplet est le seul qui pût permettre de finir, en
+laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant l'impression de
+tristesse rêveuse où tout ce qui précède a dû nécessairement le
+plonger?&mdash;Le motif du <i>scherzo</i> est modulé d'une façon très neuve. Il
+est en <i>fa majeur</i> et, au lieu de se terminer, à la fin de la première
+reprise: en <i>ut</i>, en <i>si bémol</i>, en <i>ré mineur</i>, en <i>la mineur</i>, en <i>la
+bémol</i>, ou en <i>ré bémol</i>, comme la plupart des morceaux de ce genre,
+c'est au ton de la tierce supérieure, c'est à <i>la naturel majeur</i> que la
+modulation aboutit. Le <i>scherzo</i> de la symphonie pastorale, en <i>fa</i>
+comme celui-ci, module<a name="page_328" id="page_328"></a> à la tierce inférieure, en <i>ré majeur</i>. Il y a
+quelque ressemblance dans la couleur de ces enchaînements de tons; mais
+l'on peut remarquer encore d'autres affinités entre les deux ouvrages.
+Le trio de celui-ci (<i>presto meno assaï</i>), où les violons tiennent
+presque continuellement la dominante, pendant que les hautbois et
+clarinettes exécutent une riante mélodie champêtre au-dessous, est
+tout-à-fait dans le sentiment du paysage et de l'idylle. On y trouve
+encore une nouvelle forme de <i>crescendo</i>, dessinée au grave par un
+second cor, qui murmure les deux notes <i>la</i>, <i>sol dièze</i>, dans un
+rhythme binaire, bien que la mesure soit à trois temps, et en accentuant
+le <i>sol dièze</i>, quoique le <i>la</i> soit la note réelle. Le public paraît
+toujours frappé d'étonnement à l'audition de ce passage.</p>
+
+<p>Le final est au moins aussi riche que les morceaux précédents en
+nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants.
+Le thême offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'<i>Armide</i>,
+mais c'est dans l'arrangement des premières notes seulement, et pour
+l'&oelig;il plutôt que pour l'oreille; car à l'exécution rien de plus
+dissemblable que ces deux idées. On apprécierait mieux la fraîcheur et
+la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien différentes de l'élan
+chevaleresque du thême de Gluck, si les accords frappés à l'aigu par les
+instrumente à vent<a name="page_329" id="page_329"></a> dominaient moins les premiers violons chantant dans
+le médium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la
+mélodie en dessous par un tremolo en double corde. Beethoven a tiré des
+effets aussi gracieux qu'imprévus, dans tout le cours de ce final, de la
+transition subite du ton d'<i>ut dièze mineur</i> à celui de <i>ré majeur</i>.
+L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit,
+la grande pédale sur la dominante <i>mi</i>, brodée par un <i>ré dièze</i> d'une
+valeur égale à celle de la bonne note. L'accord de septième se trouve
+amené quelquefois au-dessus, de manière à ce que le <i>ré naturel</i> des
+parties supérieures tombe précisément sur le <i>ré dièze</i> des basses; on
+peut croire qu'il en résultera une horrible discordance, ou tout au
+moins un défaut de clarté dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi
+cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le <i>ré
+dièze</i> ne l'altère en aucune façon, et qu'on entend bourdonner le <i>mi</i>
+exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique <i>pour les yeux</i>. La
+coda, amenée par cette pédale menaçante, est d'un éclat extraordinaire;
+et bien digne de terminer un pareil chef-d'&oelig;uvre d'habileté
+technique, de goût, de fantaisie, de savoir et d'inspiration.</p>
+
+<p><a name="page_330" id="page_330"></a></p>
+
+<p><a name="page_331" id="page_331"></a></p>
+
+<h3><a name="VIIIa" id="VIIIa"></a>VIII<br /><br />SYMPHONIE EN FA.</h3>
+
+<p><a name="page_332" id="page_332"></a></p>
+
+<p><a name="page_333" id="page_333"></a></p>
+
+<p>Celle-ci est en <i>fa</i> comme la pastorale, mais conçue dans des
+proportions moins vastes que les symphonies précédentes. Pourtant si
+elle ne dépasse guère, quant à l'ampleur des formes, la première
+symphonie (en <i>ut</i> majeur), elle lui est au moins de beaucoup supérieure
+sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style
+mélodique.</p>
+
+<p>Le premier morceau contient deux thêmes, l'un et l'autre d'un caractère
+doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble éviter
+toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une façon
+tout-à-fait inattendue (la phrase commence en <i>ré majeur</i> et se termine
+en <i>ut majeur</i>), et en se perdant ensuite, sans conclure,<a name="page_334" id="page_334"></a> sur l'accord
+de septième diminuée de la sous-dominante.</p>
+
+<p>On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l'auteur, disposé aux
+douces émotions, en est détourné tout-à-coup par une idée triste qui
+vient interrompre son chant joyeux.</p>
+
+<p><i>L'andante scherzando</i> est une de ces productions auxquelles on ne peut
+trouver ni modèle ni pendant; cela tombe du ciel tout entier dans la
+pensée de l'artiste; il l'écrit tout d'un trait, et nous nous ébahissons
+à l'entendre. Les instruments à vent jouent ici le rôle opposé de celui
+qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqués,
+frappés huit fois <i>pianissimo</i> dans chaque mesure, le léger dialogue <i>a
+punta d'arco</i> des violons et des basses. C'est doux, ingénu et d'une
+indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant
+des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La
+phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun,
+dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui
+succède à la réponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le
+temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions
+harmoniques des hautbois, clarinettes, cors et bassons, intéressent si
+fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les écoutant, au défaut de
+symétrie produit dans le chant<a name="page_335" id="page_335"></a> des instruments à cordes par la mesure
+de silence surajoutée.</p>
+
+<p>Cette mesure elle-même n'existe évidemment que pour laisser plus
+longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la
+fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la
+carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que
+cette ravissante idylle finit par celui de tous les lieux communs pour
+lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au
+moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres, à
+vent et à cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il eût été
+subitement obligé de finir, fait se succéder en <i>tremolo</i>, dans les
+violons, les quatre notes, <i>sol</i>, <i>fa</i>, <i>la</i>, <i>si bémol</i> (sixte,
+dominante, sensible et tonique), les répète plusieurs fois
+précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent
+<i>Félicità</i>, et s'arrête court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette
+boutade.</p>
+
+<p>Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn, remplace
+ici le <i>scherzo</i> à trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a
+fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si
+ingénieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la
+vétusté de la forme semble avoir étouffé la pensée. Le final, au
+contraire, étincelle de verve, les<a name="page_336" id="page_336"></a> idées en sont brillantes, neuves et
+développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux
+parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un
+crescendo d'une immense étendue et d'un grand effet pour sa péroraison.
+L'harmonie renferme seulement quelques duretés produites par des notes
+de passage, dont la résolution sur la bonne note n'est pas assez
+prompte, et qui s'arrêtent même quelquefois sur un silence.</p>
+
+<p>En violentant un peu la lettre de la théorie, il est facile d'expliquer
+ces discordances passagères; mais, à l'exécution, l'oreille en souffre
+toujours plus ou moins. Au contraire, la pédale haute des flûtes et
+hautbois sur le <i>fa</i>, pendant que les timbales accordées en octave
+martellent cette même note en dessous, à la rentrée du thême, les
+violons faisant entendre les notes <i>ut</i>, <i>sol</i>, <i>si bémol</i> de l'accord
+de septième dominante, précédées de la tierce <i>fa</i>, <i>la</i>, fragment de
+l'accord de tonique, cette note tenue à l'aigu, dis-je, non autorisée
+par la théorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne
+choque point du tout; loin de là, grâce à l'adroite disposition des
+instruments et au caractère propre de la phrase, le résultat de cette
+aggrégation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne
+pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre,
+celui de tous, peut-être,<a name="page_337" id="page_337"></a> qui surprend le plus l'auditeur à l'exécution
+de ce final: c'est la note <i>ut dièze</i> attaquée très fort par toute la
+masse instrumentale, à l'unisson et à l'octave, après un <i>diminuendo</i>
+qui est venu s'éteindre sur le ton d'<i>ut naturel</i>. Ce rugissement est
+immédiatement suivi, les deux premières fois, du retour du thême en
+<i>fa</i>; et l'on comprend alors, que l'<i>ut dièze</i> n'était qu'un <i>ré bémol</i>
+enharmonique, sixième note altérée du ton principal. La troisième
+apparition de cette étrange rentrée est d'un tout autre aspect;
+l'orchestre, après avoir modulé en <i>ut</i>, comme précédemment, frappe un
+véritable <i>ré bémol</i> suivi d'un fragment du thême en <i>ré bémol</i>, puis un
+véritable <i>ut dièze</i>, auquel succède une autre parcelle du thême en <i>ut
+dièze mineur</i>; reprenant enfin ce même <i>ut dièze</i>, et le répétant trois
+fois avec un redoublement de force, le thême rentre tout entier en <i>fa
+dièze mineur</i>. Le son qui avait figuré au commencement comme une <i>sixte
+mineure</i>, devient donc successivement, la dernière fois, <i>tonique
+majeure bémolisée</i>, <i>tonique mineure dièzée</i>, et enfin <i>dominante</i>.</p>
+
+<p>C'est fort curieux.</p>
+
+<p><a name="page_338" id="page_338"></a></p>
+
+<p><a name="page_339" id="page_339"></a></p>
+
+<h3><a name="IXa" id="IXa"></a>IX<br /><br />SYMPHONIE AVEC CH&OElig;URS.</h3>
+
+<p><a name="page_340" id="page_340"></a></p>
+
+<p><a name="page_341" id="page_341"></a></p>
+
+<p>Analyser une pareille composition est une tâche difficile et dangereuse
+que nous avons longtemps hésité à entreprendre, une tentative téméraire
+dont l'excuse ne peut être que dans nos efforts persévérants pour nous
+mettre au point de vue de l'auteur, pour pénétrer le sens intime de son
+&oelig;uvre, pour en éprouver l'effet, et pour étudier les impressions
+qu'elle a produites jusqu'ici sur certaines organisations
+exceptionnelles et sur le public. Parmi les jugements divers qu'on a
+portés sur elle, il n'y en a peut-être pas deux dont l'énoncé soit
+identique. Certains critiques la regardent comme une <i>monstrueuse
+folie</i>; d'autres n'y voient que les <i>dernières lueurs d'un génie
+expirant</i>; quelques-uns,<a name="page_342" id="page_342"></a> plus prudents, déclarent n'y rien comprendre
+quant à présent, mais ne désespèrent pas de l'apprécier, au moins
+approximativement, plus tard; la plupart des artistes la considèrent
+comme une conception extraordinaire dont quelques parties néanmoins
+demeurent encore inexpliquées ou sans but apparent. Un petit nombre de
+musiciens naturellement portés à examiner avec soin tout ce qui tend à
+agrandir le domaine de l'art, et qui ont mûrement réfléchi sur le plan
+général de la symphonie avec ch&oelig;urs après l'avoir lue et écoutée
+attentivement à plusieurs reprises, affirment que cet ouvrage leur
+paraît être la plus magnifique expression du génie de Beethoven: cette
+opinion, nous croyons l'avoir dit dans une des pages précédentes, est
+celle que nous partageons.</p>
+
+<p>Sans chercher ce que le compositeur a pu vouloir exprimer d'idées à lui
+personnelles, dans ce vaste poème musical, étude pour laquelle le champ
+des conjectures est ouvert à chacun, et que M. Urhan<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>, d'ailleurs, a
+faite naguère avec un talent et une sagacité rares, voyons si la
+nouveauté de la forme ne serait pas ici justifiée par une intention
+indépendante de toute pensée philosophique ou religieuse, également
+raisonnable<a name="page_343" id="page_343"></a> et belle pour le chrétien fervent, comme pour le panthéïste
+et pour l'athée, par une intention, enfin, purement musicale et
+poétique.</p>
+
+<p>Beethoven avait écrit déjà huit symphonies avant celle-ci. Pour aller
+au-delà du point où il était alors parvenu à l'aide des seules
+ressources de l'instrumentation, quels moyens lui restaient?
+l'adjonction des voix aux instruments. Mais pour observer la loi du
+crescendo, et mettre en relief dans l'&oelig;uvre même la puissance de
+l'auxiliaire qu'il voulait donner à l'orchestre, n'était-il pas
+nécessaire de laisser encore les instruments figurer seuls sur le
+premier plan du tableau qu'il se proposait de dérouler?... Une fois
+cette donnée admise, on conçoit fort bien qu'il ait été amené à chercher
+une musique mixte qui pût servir de liaison aux deux grandes divisions
+de la symphonie; le récitatif instrumental fut le pont qu'il osa jeter
+entre le ch&oelig;ur et l'orchestre, et sur lequel les instruments
+passèrent pour aller se joindre aux voix. Le passage établi, l'auteur
+dut vouloir motiver, en l'annonçant, la fusion qui allait s'opérer, et
+c'est alors que, parlant lui-même par la voix d'un coryphée, il s'écria,
+en employant les notes du récitatif instrumental qu'il venait de faire
+entendre: <i>Amis! plus de pareils accords, mais commençons des chants
+plus agréables et plus remplis de joie!</i> Voilà donc, pour ainsi dire, le
+traité d'alliance conclu entre<a name="page_344" id="page_344"></a> le ch&oelig;ur et l'orchestre; la même
+phrase de récitatif, prononcée par l'un et par l'autre, semble être la
+formule du serment. Libre au musicien ensuite de choisir le texte de sa
+composition chorale: c'est à Schiller que Beethoven va le demander; il
+s'empare de l'<i>Ode à la Joie</i>, la colore de mille nuances que la poésie
+toute seule n'eût jamais pu rendre sensibles, et s'avance en augmentant
+jusqu'à la fin, de pompe, de grandeur et d'éclat.</p>
+
+<p>Telle est, si je ne me trompe, la raison de l'ordonnance générale de
+cette immense composition, dont nous allons maintenant étudier en détail
+toutes les parties.</p>
+
+<p>Le premier morceau, empreint d'une sombre majesté, ne ressemble à aucun
+de ceux que Beethoven écrivit antérieurement. L'harmonie en est d'une
+hardiesse quelquefois excessive: les dessins les plus originaux, les
+traits les plus expressifs, se pressent, se croisent, s'entrelacent en
+tout sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il n'en
+résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et les voix
+multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent, chacune à sa
+manière et dans son style spécial, semblent n'en former qu'une seule; si
+grande est la force du sentiment qui les anime.</p>
+
+<p>Cet <i>Allegro maestoso</i>, écrit en <i>ré</i> mineur, commence cependant sur
+l'accord de <i>la</i>, sans la<a name="page_345" id="page_345"></a> tierce, c'est-à-dire sur une tenue des notes
+<i>la</i>, <i>mi</i>, disposées en quinte, arpégées en dessus et en dessous par
+les premiers violons, altos et contrebasses, de manière à ce que
+l'auditeur ignore s'il entend l'accord de <i>la</i> mineur, celui de <i>la</i>
+majeur, ou celui de la dominante de <i>ré</i>. Cette longue indécision de la
+tonalité donne beaucoup de force et un grand caractère à l'entrée du
+<i>tutti</i> sur l'accord de <i>ré mineur</i>. La péroraison contient des accents
+dont l'ame s'émeut tout entière; il est difficile de rien entendre de
+plus profondément tragique que ce chant des instruments à vent sous
+lequel une phrase chromatique en <i>tremolo</i> des instruments à cordes
+s'enfle et s'élève peu à peu, en grondant comme la mer aux approches de
+l'orage. C'est là une magnifique inspiration.</p>
+
+<p>Nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer dans cet ouvrage des
+aggrégations de notes auxquelles il est vraiment impossible de donner le
+nom d'accords; et nous devrons reconnaître que la raison de ces
+anomalies nous échappe complètement. Ainsi, à la page 17 de l'admirable
+morceau dont nous venons de parler, on trouve un dessin mélodique de
+clarinettes et bassons, accompagné de la façon suivante dans le ton
+d'<i>ut</i> mineur: la basse frappe d'abord le <i>fa dièse</i> portant <i>septième
+diminuée</i>, puis <i>la bémol</i> portant <i>tierce</i>, <i>quarte</i> et <i>sixte
+augmentée<a name="page_346" id="page_346"></a></i>, et enfin <i>sol</i>, au-dessus duquel les flûtes et hautbois
+frappent les notes <i>mi bémol</i>, <i>sol</i>, <i>ut</i>, qui donneraient un accord de
+<i>sixte</i> et <i>quarte</i>, résolution excellente de l'accord précédent, si les
+seconds violons et altos ne venaient ajouter à l'harmonie les deux sons
+<i>fa naturel</i> et <i>la bémol</i>, qui la dénaturent et produisent une
+confusion fort désagréable et heureusement fort courte. Ce passage est
+peu chargé d'instrumentation et d'un caractère tout-à-fait exempt de
+rudesse, je ne puis donc comprendre cette quadruple dissonance si
+étrangement amenée et que rien ne motive. On pourrait croire à une faute
+de gravure, mais en examinant bien ces deux mesures et celles qui
+précèdent, le doute se dissipe, et l'on demeure convaincu que telle a
+été réellement l'intention de l'auteur.</p>
+
+<p>Le <i>scherzo vivace</i> qui suit ne contient rien de semblable; on y trouve,
+il est vrai, plusieurs pédales hautes et moyennes sur la tonique,
+passant au travers de l'accord de dominante; mais j'ai déjà fait ma
+profession de foi au sujet de ces tenues étrangères à l'harmonie, et il
+n'est pas besoin de ce nouvel exemple pour prouver l'excellent parti
+qu'on en peut tirer quand le sens musical les amène naturellement. C'est
+au moyen du rhythme surtout que Beethoven a su répandre tant d'intérêt
+sur ce charmant badinage; le thême si plein de vivacité, quand il se
+présente avec sa<a name="page_347" id="page_347"></a> réponse fuguée entrant au bout de quatre mesures,
+pétille de verve ensuite lorsque la réponse, paraissant une mesure plus
+tôt, vient dessiner un rhythme ternaire au lieu du rhythme binaire
+adopté en commençant.</p>
+
+<p>Le milieu du <i>scherzo</i> est occupé par un <i>presto</i> à <i>deux temps</i>, d'une
+jovialité toute villageoise, dont le thême se déploie sur une pédale
+intermédiaire tantôt tonique et tantôt dominante, avec accompagnement
+d'un contre-thême qui s'harmonise aussi également bien avec l'une et
+l'autre note tenue, <i>dominante et tonique</i>. Ce chant est ramené en
+dernier lieu par une phrase de hautbois, d'une ravissante fraîcheur,
+qui, après s'être quelque temps balancée sur l'accord de neuvième
+dominante majeure de <i>ré</i>, vient s'épanouir dans le ton de <i>fa naturel</i>
+d'une manière aussi gracieuse qu'inattendue. On retrouve là un reflet de
+ces douces impressions si chères à Beethoven, que produisent l'aspect de
+la nature riante et calme, la pureté de l'air, les premiers rayons d'une
+aurore printanière.</p>
+
+<p>Dans l'<i>adagio cantabile</i>, le principe de l'unité est si peu observé
+qu'on pourrait y voir plutôt deux morceaux distincts qu'un seul. Au
+premier chant en <i>si bémol</i> à quatre temps, succède une autre mélodie
+absolument différente en <i>ré majeur</i> et à trois temps; le premier thême,
+légèrement altéré et varié par les premiers violons, fait une<a name="page_348" id="page_348"></a> seconde
+apparition dans le ton primitif pour ramener de nouveau la mélodie à
+trois temps, sans altérations ni variations, mais dans le ton de <i>sol
+majeur</i>; après quoi, le premier thême s'établit définitivement et ne
+permet plus à la phrase rivale de partager avec lui l'attention de
+l'auditeur. Il faut entendre plusieurs fois ce merveilleux <i>andante</i>
+pour s'accoutumer tout à fait à une aussi singulière disposition. Quant
+à la beauté de toutes ces mélodies, à la grâce infinie des ornements
+dont elles sont couvertes, aux sentiments de tendresse mélancolique,
+d'abattement passionné, de religiosité rêveuse qu'elles expriment, si ma
+prose pouvait en donner une idée seulement approximative, la musique
+aurait trouvé dans la parole écrite une émule que le plus puissant des
+poètes lui-même ne parviendra jamais à lui opposer.</p>
+
+<p>Nous touchons au moment où les voix vont s'unir à l'orchestre. Les
+violoncelles et contrebasses entonnent le récitatif dont nous avons
+parlé plus haut, après une ritournelle des instruments à vent, rauque et
+violente comme un cri de colère. L'accord de sixte majeure, <i>fa</i>, <i>la</i>,
+<i>ré</i>, par lequel ce <i>presto</i> débute, se trouve altéré par une
+appogiature sur le <i>si bémol</i>, frappée en même temps par les flûtes,
+hautbois et clarinettes; cette sixième note du ton de <i>ré mineur</i> grince
+horriblement contre la dominante et produit<a name="page_349" id="page_349"></a> un effet excessivement dur.
+Cela exprime bien la fureur et la rage, mais je ne vois pas ce qui peut
+exciter ici un sentiment pareil, à moins que l'auteur, avant de faire
+dire à son coryphée: <i>Commençons des chants plus agréables</i>, n'ait voulu
+par un bizarre caprice calomnier l'harmonie instrumentale. Il semble la
+regretter cependant, car entre chaque phrase du récitatif des basses, il
+reprend, comme autant de souvenirs qui lui tiennent au c&oelig;ur, des
+fragments des trois morceaux précédents; et de plus, après ce même
+récitatif, il place dans l'orchestre, au milieu d'un choix d'accords
+exquis, le beau thême que vont bientôt chanter toutes les voix, sur
+l'ode de Schiller. Ce chant, d'un caractère doux et calme, s'anime et se
+brillante peu à peu, en passant des basses, qui le font entendre les
+premières, aux violons et aux instruments à vent. Après une interruption
+soudaine, l'orchestre entier reprend la furibonde ritournelle déjà
+citée, et qui annonce ici le récitatif vocal.</p>
+
+<p>Le premier accord est encore posé sur un <i>fa</i>, qui est sensé porter la
+tierce et la sixte, et qui les porte réellement; mais cette fois
+l'auteur ne se contente pas de l'appogiature <i>si bémol</i>, il y ajoute
+celles du <i>sol</i>, du <i>mi</i> et de l'<i>ut dièze</i>, de sorte que <span class="smcap">TOUTES LES
+NOTES DE LA GAMME DIATONIQUE MINEURE</span> se trouvent frappées en même temps
+et produisent l'épouvantable assemblage de<a name="page_350" id="page_350"></a> sons: <i>fa</i>, <i>la</i>, <i>ut
+dièze</i>, <i>mi</i>, <i>sol</i>, <i>si bémol</i>, <i>ré</i>.</p>
+
+<p>Le compositeur français, Martin, dit Martini, dans son opéra de <i>Sapho</i>,
+avait, il y a quarante ans, voulu produire un hurlement d'orchestre
+analogue, en employant à la fois tous les intervalles diatoniques,
+chromatiques et enharmoniques, au moment où l'amante de Phaon se
+précipite dans les flots: sans examiner l'opportunité de sa tentative et
+sans demander si elle portait ou non atteinte à la dignité de l'art; il
+est certain que son but ne pouvait être méconnu. Ici, mes efforts pour
+découvrir celui de Beethoven sont complétement inutiles. Je vois une
+intention formelle, un projet calculé et réfléchi de produire deux
+discordances, dont la seconde est cent fois pire que la première, et
+cela aux deux instants qui précèdent l'apparition successive du
+récitatif dans les instruments et dans la voix; mais j'ai beaucoup
+cherché la raison de cette idée, et je suis forcé d'avouer qu'elle m'est
+inconnue.</p>
+
+<p>Le coryphée, après avoir chanté son récitatif dont les paroles, nous
+l'avons dit, sont de Beethoven, expose seul, avec un léger
+accompagnement de deux instruments à vent et de l'orchestre à cordes en
+<i>pizzicato</i>, le thême de l'ode à la Joie. Ce thême paraît jusqu'à la fin
+de la symphonie, on le reconnoît toujours, et pourtant il change
+continuellement d'aspect. L'étude de<a name="page_351" id="page_351"></a> ces diverses transformations offre
+un intérêt d'autant plus puissant, que chacune d'elles produit une
+nuance nouvelle et tranchée dans l'expression d'un sentiment unique,
+celui de la joie. Cette joie est au début pleine de douceur et de paix;
+elle devient un peu plus vive au moment où la voix des femmes se fait
+entendre. La mesure change; la phrase, chantée d'abord à quatre temps,
+reparaît dans la mesure à 6/8 et formulée en syncopes continuelles; elle
+prend alors un caractère plus fort, plus agile et qui se rapproche de
+l'accent guerrier. C'est le chant de départ du héros sûr de vaincre, on
+croit voir étinceler son armure et entendre le bruit cadencé de ses pas.
+Un thême fugué, dans lequel on retrouve encore le dessin mélodique
+primitif, sert pendant quelque temps de sujet aux ébats de l'orchestre:
+ce sont les mouvements divers d'une foule active et remplie d'ardeur...
+Mais le ch&oelig;ur rentre bientôt et chante énergiquement l'hymne joyeuse
+dans sa simplicité première, aidé des instruments à vent qui plaquent
+les accords en suivant la mélodie, et traversé en tous sens par un
+dessin diatonique exécuté par la masse entière des instruments à cordes
+en unissons et octaves. L'<i>andante maestoso</i> qui suit, est une sorte de
+choral qu'entonnent d'abord les ténors et les basses du ch&oelig;ur, réunis
+à un trombone, aux violoncelles et aux contre-basses.<a name="page_352" id="page_352"></a> La joie est ici
+religieuse, grave, immense; le ch&oelig;ur se tait un instant, pour
+reprendre avec moins de force ses larges accords, après un solo
+d'orchestre d'où résulte un effet d'orgue d'une grande beauté.
+L'imitation du majestueux instrument des temples chrétiens, est produite
+par des flûtes dans le bas, des clarinettes dans le chalumeau, des sons
+graves de bassons, des altos divisés en deux parties, haute et moyenne,
+et des violoncelles jouant sur leurs cordes à vide <i>sol</i>, <i>ré</i>, ou sur
+l'<i>ut bas</i> (à vide) et l'<i>ut</i> du médium, toujours en double corde. Ce
+morceau commence en <i>sol</i>, il passe en <i>ut</i>, puis en <i>fa</i>, et se termine
+par un point d'orgue sur la septième dominante de <i>ré</i>. Suit un grand
+<i>allegro</i> à 6/4, où se réunissent dès le commencement le premier thême,
+déjà tant et si diversement reproduit, et le choral de l'<i>andante</i>
+précédent. Le contraste de ces deux idées est rendu plus saillant encore
+par une variation rapide du chant joyeux, exécutée par les premiers
+violons au-dessus des grosses notes du choral. Il y a moins de fougue,
+moins de grandeur et plus de légèreté dans le style du morceau suivant:
+une gaîté naïve, exprimée d'abord par quatre voix seules et plus
+chaudement colorée ensuite par l'adjonction du ch&oelig;ur, en fait le
+fond. Quelque accents tendres et religieux y alternent à deux reprises
+différentes avec la gaie mélodie, mais le mouvement devient plus
+précipité,<a name="page_353" id="page_353"></a> tout l'orchestre éclate, les instruments à percussion,
+timbales, cymbales, triangle et grosse caisse, frappent rudement les
+temps forts de la mesure; la joie reprend son empire, la joie populaire,
+tumultueuse, qui ressemblerait à une orgie, si, en terminant, toutes les
+voix ne s'arrêtaient de nouveau sur un rhythme solennel pour envoyer,
+dans une exclamation extatique, leur dernier salut d'amour et de respect
+à la divine joie. L'orchestre termine seul, non sans lancer encore, dans
+son ardente course, des fragments du premier thême dont on ne se lasse
+pas.</p>
+
+<p>Une traduction aussi exacte que possible de la poésie allemande traitée
+par Beethoven, donnera maintenant au lecteur le motif de cette multitude
+de combinaisons musicales, savants auxiliaires d'une inspiration
+continue, instruments dociles d'un génie puissant et infatigable. La
+voici:</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«O Joie! belle étincelle des Dieux, fille de l'Élysée, nous entrons
+tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! un pouvoir magique
+réunit ceux que le monde et le rang séparent; à l'ombre de ton aile
+si douce tous les hommes deviennent frères.</p>
+
+<p>»Celui qui a le bonheur d'être devenu l'ami d'un ami; celui qui
+possède une femme aimable, oui, celui qui peut dire à soi une ame
+sur cette<a name="page_354" id="page_354"></a> terre, que sa joie se mêle à la nôtre! mais que l'homme
+à qui cette félicité ne fut pas accordée se glisse en pleurant hors
+du lieu qui nous rassemble!</p>
+
+<p>»Tous les êtres boivent la joie au sein de la nature; les bons et
+les méchants suivent des chemins de fleurs. La nature nous a donné
+l'amour, le vin et la mort, cette épreuve de l'amitié. Elle a donné
+la volupté au ver; le chérubin est debout devant Dieu.</p>
+
+<p>»Gai! gai! comme les soleils roulent sur le plan magnifique du
+ciel, de même, frères, courez fournir votre carrière, pleins de
+joie comme le héros qui marche à la victoire.</p>
+
+<p>»Que des millions d'êtres, que le monde entier se confonde dans un
+même embrassement! Frères, au-delà des sphères doit habiter un père
+bien-aimé.</p>
+
+<p>»Millions, vous vous prosternez? reconnaissez-vous l'&oelig;uvre du
+Créateur? cherchez l'auteur de ces merveilles au-dessus des astres,
+car c'est là qu'il réside.</p>
+
+<p>»O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons
+tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire!</p>
+
+<p>»Fille de l'Élysée, joie, belle étincelle des Dieux!!»</p></div>
+
+<p>Si le public du Conservatoire, en écoutant<a name="page_355" id="page_355"></a> cette symphonie, avait entre
+les mains une traduction dans le genre de celle-ci, il suivrait mieux,
+très-certainement, la pensée du compositeur.</p>
+
+<p>Il faudrait en outre, pour l'exécution, un nombre de chanteurs d'autant
+plus considérable, que le ch&oelig;ur doit évidemment couvrir l'orchestre
+en maint endroit, et que d'ailleurs, la manière dont la musique est
+disposée sur les paroles et l'élévation excessive du diapason des
+parties de chant, rendent fort difficile l'émission de la voix, et
+diminuent beaucoup le volume et l'énergie des sons.</p>
+
+<p>Malgré tout, cependant, il est évident que ce même public, si froid
+d'abord pour cette partition colossale, commence à entrer sous son
+influence. Encore deux ou trois auditions, et il en sentira peut-être
+toutes les beautés<span class="spc">. . . .</span></p>
+
+<p class="c spc">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c spc">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c spc">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Quand Beethoven, en terminant son &oelig;uvre, considéra les majestueuses
+dimensions du monument qu'il venait d'élever, il dut se dire: Vienne la
+mort maintenant, ma tâche est accomplie.</p>
+
+<p><a name="page_356" id="page_356"></a></p>
+
+<p><a name="page_357" id="page_357"></a></p>
+
+<h3><a name="TRIOS_ET_SONATES" id="TRIOS_ET_SONATES"></a>TRIOS ET SONATES.</h3>
+
+<p><a name="page_358" id="page_358"></a></p>
+
+<p><a name="page_359" id="page_359"></a></p>
+
+<p>Il y a beaucoup de gens en France pour qui le nom de Beethoven n'éveille
+que les idées d'orchestre et de symphonies; ils ignorent que dans tous
+les genres de musique, cet infatigable Titan a laissé des
+chefs-d'&oelig;uvre presque également admirables.</p>
+
+<p>Il a fait un opéra: <i>Fidelio</i>; un ballet: <i>Prométhée</i>; un mélodrame:
+<i>Egmont</i>; des ouvertures de tragédies: celles de <i>Coriolan</i> et des
+<i>Ruines d'Athènes</i>; six ou sept autres ouvertures sur des sujets
+indéterminés; deux grandes messes; un oratorio: <i>le Christ au mont des
+Oliviers</i>; dix-huit quatuors pour deux violons, alto et basse; plusieurs
+autres quatuors et quintetti pour trois ou quatre instruments à vent et
+piano; des trios pour piano, violon et basse; un grand<a name="page_360" id="page_360"></a> nombre de
+sonates pour le piano seul ou pour piano avec un instrument à cordes,
+basse ou violon; un septuor pour quatre instruments à cordes et trois
+instruments à vent; un grand concerto de violon; quatre ou cinq
+concertos de piano avec orchestre; une fantaisie pour piano principal
+avec orchestre et ch&oelig;urs; une multitude d'airs variés pour divers
+instruments; des romances et chansons avec accompagnement de piano; un
+cahier de cantiques à une et plusieurs voix; une cantate ou scène
+lyrique avec orchestre; des ch&oelig;urs avec orchestre sur différentes
+poésies allemandes, deux volumes d'études sur l'harmonie et le
+contre-point; et enfin, les neuf fameuses symphonies que la société du
+Conservatoire a popularisées.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire que cette fécondité de Beethoven ait rien de
+commun avec celle des compositeurs italiens, qui ne comptent leurs
+opéras que par cinquantaines, témoin les cent soixante partitions de
+Paisiello. Non certes! une telle opinion serait souverainement injuste.
+Si nous en exceptons l'ouverture des <i>Ruines d'Athènes</i>, et peut-être
+deux ou trois autres fragments vraiment indignes du grand nom de leur
+auteur, et qui sont tombés de sa plume dans ces rares instants de
+somnolence qu'Horace reproche, avec tant soit peu d'ironie, au <i>bon</i>
+Homère lui-même, tout le reste est de ce style noble<a name="page_361" id="page_361"></a> élevé, ferme,
+hardi, expressif, poétique et toujours neuf, qui font incontestablement
+de Beethoven la sentinelle avancée de la civilisation musicale. C'est
+tout au plus si, dans ce grand nombre de compositions, on peut découvrir
+quelques vagues ressemblances entre quelques-unes des mille phrases qui
+en font la splendeur et la vie. Cette étonnante faculté d'être toujours
+nouveau sans sortir du vrai et du beau se conçoit jusqu'à un certain
+point dans les morceaux d'un mouvement vif; la pensée alors aidée par
+les puissances du rhythme peut, dans ses bonds capricieux, sortir plus
+aisément des routes battues; mais où l'on cesse de la comprendre, c'est
+dans les <i>adagios</i>, c'est dans ces méditations extra-humaines où le
+génie panthéiste de Beethoven aime tant à se plonger. Là, plus de
+passions, plus de tableaux terrestres, plus d'hymnes à la joie, à
+l'amour, à la gloire, plus de chants enfantins, de doux propos, de
+saillies mordantes ou comiques, plus de ces terribles éclats de fureur,
+de ces accents de haine que les élancements d'une souffrance secrète lui
+arrachent si souvent; il n'a même plus de mépris dans le c&oelig;ur, il
+n'est plus de notre espèce, il l'a oubliée, il est sorti de notre
+atmosphère; calme et solitaire, il nage dans l'Éther; comme ces aigles
+des Andes planant à des hauteurs au-dessous desquelles les autres
+créatures ne trouvent déjà plus que l'asphyxie et la mort,<a name="page_362" id="page_362"></a> ses regards
+plongent dans l'espace, il vole à tous les soleils, chantant la nature
+infinie. Croirait-on que le génie de cet homme ait pu prendre un pareil
+essor, pour ainsi dire, quand il l'a voulu!... C'est ce dont on peut se
+convaincre cependant, par les preuves nombreuses qu'il nous en a
+laissés, moins encore dans ses symphonies que dans ses compositions de
+piano. Là, et seulement là, n'ayant plus en vue un auditoire nombreux,
+le public, la foule, il semble avoir écrit pour lui-même, avec ce
+majestueux abandon que la foule ne comprend pas, et que la nécessité
+d'arriver promptement à ce que nous appelons <i>l'effet</i> doit altérer
+inévitablement. Là aussi la tâche de l'exécutant devient écrasante,
+sinon par les difficultés de mécanisme, au moins par le profond
+sentiment, par la grande intelligence que de telles &oelig;uvres exigent de
+lui; il faut de toute nécessité que le virtuose s'efface devant le
+compositeur comme fait l'orchestre dans les symphonies; il doit y avoir
+absorption complète de l'un par l'autre; mais c'est précisément en
+s'identifiant de la sorte avec la pensée qu'il nous transmet que
+l'interprète grandit de toute la hauteur de son modèle.</p>
+
+<p>Il y a une &oelig;uvre de Beethoven connue sous le nom de sonate en <i>ut
+dièze</i> mineur, dont l'adagio est une de ces poésies que le langage
+humain ne sait comment désigner. Ses moyens d'action sont<a name="page_363" id="page_363"></a> fort simples:
+la main gauche étale doucement de larges accords d'un caractère
+solennellement triste et dont la durée permet aux vibrations du piano de
+s'éteindre graduellement sur chacun d'eux; au-dessus, les doigts
+inférieurs de la main droite arpégent un dessin d'accompagnement obstiné
+dont la forme ne varie presque pas depuis la première mesure jusqu'à la
+dernière, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de
+lamentation, efflorescence mélodique de cette sombre harmonie. Un jour,
+il y a sept ou huit ans, Liszt exécutant cet adagio devant un petit
+cercle dont je faisais partie, s'avisa de le dénaturer, suivant l'usage
+alors adopté pour se faire applaudir du public fashionable: au lieu de
+ces longues tenues des basses, au lieu de cette sévère uniformité de
+rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaça des trilles,
+des <i>tremolo</i>, il pressa et ralentit la mesure, troublant ainsi par des
+accents passionnés le calme de cette tristesse, et faisant gronder le
+tonnerre dans ce ciel sans nuages qu'assombrit seulement le départ du
+soleil.... Je souffris cruellement, je l'avoue, plus encore qu'il ne
+m'est jamais arrivé de souffrir en entendant nos malheureuses
+cantatrices broder le grand monologue du <i>Freyschütz</i>; car, à cette
+torture, se joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le
+travers où ne tombent d'ordinaire que des médiocrités.<a name="page_364" id="page_364"></a> Mais qu'y faire?
+Liszt était alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relèvent
+eux-mêmes d'une chute qu'on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si
+on leur tend la main. Il s'est fièrement relevé: aussi, depuis ces
+dernières années surtout, n'est-ce plus lui qui poursuit le succès, mais
+bien le succès qui perd haleine à le suivre; les rôles sont changés.
+Revenons à notre sonate. Dernièrement un de ces hommes de c&oelig;ur et
+d'esprit, que les artistes sont si heureux de rencontrer, avait réuni
+quelques amis; j'étais du nombre. Liszt arriva dans la soirée, et,
+trouvant la discussion engagée sur la valeur d'un morceau de Weber,
+auquel le public, soit à cause de la médiocrité de l'exécution, soit
+pour toute autre raison, avait, dans un concert récent, fait un assez
+triste accueil, se mit au piano pour répondre à sa manière aux
+antagonistes de Weber. L'argument parut sans réplique, et on fut obligé
+d'avouer qu'une &oelig;uvre de génie avait été méconnue. Comme il venait de
+finir, la lampe qui éclairait l'appartement parut près de s'éteindre;
+l'un de nous allait la ranimer.</p>
+
+<p>&mdash;N'en faites rien, lui dis-je; s'il veut jouer l'adagio en <i>ut dièze
+mineur</i> de Beethoven, ce demi-jour ne gâtera rien.</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, dit Liszt, mais éteignez tout-à-fait la lumière, couvrez
+le feu, que l'obscurité soit complète.<a name="page_365" id="page_365"></a></p>
+
+<p>Alors, au milieu de ces ténèbres, après un instant de recueillement, la
+noble élégie, la même qu'il avait autrefois si étrangement défigurée,
+s'éleva dans sa simplicité sublime; pas une note, pas un accent ne
+furent ajoutés aux accents et aux notes de l'auteur. C'était l'ombre de
+Beethoven, évoquée par le virtuose, dont nous entendions la grande voix.
+Chacun de nous frissonnait en silence, et après le dernier accord on se
+tut encore... nous pleurions.</p>
+
+<p>Une assez notable partie du public français ignore pourtant l'existence
+de ces &oelig;uvres merveilleuses. Certes le trio en <i>si bémol</i> tout
+entier, l'adagio de celui en <i>ré</i> et la sonate en <i>la</i> avec violon ont
+dû prouver à ceux qui les connaissent que l'illustre compositeur était
+loin d'avoir versé dans l'orchestre tous les trésors de son génie. Mais
+son dernier mot n'est pas là; c'est dans les sonates pour piano seul
+qu'il faut le chercher. Le moment viendra bientôt peut-être où ces
+&oelig;uvres, qui laissent derrière elles ce qu'il y a de plus avancé dans
+l'art, pourront être comprises, sinon de la foule, au moins d'un public
+d'élite. C'est une expérience à tenter; si elle ne réussit pas, on la
+recommencera plus tard.</p>
+
+<p>Les grandes sonates de Beethoven serviront d'échelle métrique pour
+mesurer le développement de notre intelligence musicale.</p>
+
+<p><a name="page_366" id="page_366"></a></p>
+
+<p><a name="page_367" id="page_367"></a></p>
+
+<h3><a name="ACADEMIE_ROYALE_DE_MUSIQUE" id="ACADEMIE_ROYALE_DE_MUSIQUE"></a><span class="txt80">ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE</span>.<br /><br />PREMIÈRE REPRÉSENTATION DU FREYSCHÜTZ,<br /><br />
+<span class="txt50">OPÉRA EN TROIS ACTES, DE CARL MARIA DE WEBER</span>.</h3>
+
+<p><a name="page_368" id="page_368"></a></p>
+
+<p><a name="page_369" id="page_369"></a></p>
+
+<p>Nous sommes au milieu de juin, et il fait presque froid; le vent gémit,
+les arbres crient et s'agitent; les nuages courent au ciel; de
+mélancoliques souvenirs s'éveillent..... Ne semble-t-il pas qu'ainsi
+douloureusement ému, il doive m'être facile de parler de l'&oelig;uvre et
+de l'artiste dont notre monde musical est à cette heure exclusivement
+préoccupé? Il n'en est rien pourtant. La profondeur de certaines
+impressions est telle, l'ardeur de certains enthousiasmes est si chaste,
+il y a des réminiscences de jeunesse liées à de si pénibles
+circonstances que le c&oelig;ur saigne à les laisser échapper. Je crois
+avoir vécu un siècle pendant les quinze ou seize ans qui se sont écoulés
+depuis le jour où pour la première et dernière<a name="page_370" id="page_370"></a> fois Weber traversa
+Paris. Il se rendait à Londres pour y voir tomber un de ses
+chefs-d'&oelig;uvre (<i>Obéron</i>), et mourir. Combien je désirai le voir
+alors! avec quelles palpitations je le suivis, le soir où, souffrant
+déjà et peu d'heures avant son fatal départ pour l'Angleterre, il voulut
+assister à la reprise d'<i>Olympie</i>! Ma poursuite fut vaine. Le matin de
+ce même jour, Lesueur m'avait dit: «Je viens de recevoir la visite de
+Weber! Cinq minutes plus tôt vous l'eussiez entendu me jouer sur le
+piano des scènes entières de nos partitions; il les connaît toutes!» En
+entrant quelques heures après dans un magasin de musique:</p>
+
+<p>«Si vous saviez qui s'est assis là tout à l'heure!</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc?</p>
+
+<p>&mdash;Weber!»</p>
+
+<p>En arrivant à l'Opéra le soir, et en écoutant la foule répéter: «Weber
+vient de traverser le foyer;&mdash;il est rentré dans la salle;&mdash;il est aux
+premières loges,» je me désespérais de ne pouvoir enfin l'atteindre.
+Mais tout fut inutile; personne ne put me le montrer. A l'inverse de ces
+poétiques apparitions de Shakespeare, visible pour tous, il demeura
+invisible pour un seul. Trop inconnu pour oser lui écrire, et sans amis
+en position de me présenter à lui, il fallut sortir sans l'apercevoir.
+Oh! si les hommes inspirés pouvaient deviner les grandes passions que
+leurs &oelig;uvres font naître! s'il leur était donné de<a name="page_371" id="page_371"></a> découvrir ces
+admirations de cent mille ames concentrées et enfouies dans une seule,
+qu'il leur serait doux de s'en entourer, de les accueillir, et de se
+consoler auprès d'elles de l'envieuse haine des uns, de l'inintelligente
+frivolité des autres, de la tiédeur de tous!</p>
+
+<p>Malgré sa popularité, malgré le foudroyant éclat et la vogue du
+<i>Freyschütz</i>, malgré la conscience qu'il avait sans doute de son génie,
+Weber, plus qu'un autre peut-être, eût été heureux de ces obscures mais
+sincères adorations. Il avait écrit des pages admirables, traitées par
+les virtuoses et les critiques avec la plus dédaigneuse froideur; son
+dernier opéra, le plus grandiose, <i>Euryanthe</i>, n'avait obtenu qu'un
+demi-succès; il lui était permis d'avoir des inquiétudes sur le sort
+d'<i>Obéron</i>, en songeant qu'à une &oelig;uvre pareille il faut un public de
+poètes, un parterre de rois de la pensée; enfin, le roi des rois,
+Beethoven lui-même, pendant longtemps l'avait méconnu. On conçoit donc
+qu'il ait pu quelquefois, comme il l'écrivit ensuite, douter de sa
+mission musicale, et qu'il soit mort du coup qui frappa <i>Obéron</i>.</p>
+
+<p>Si la différence fut grande entre la destinée de cette partition
+merveilleuse et le sort de son aîné, le <i>Freyschütz</i>, ce n'est pas qu'il
+y ait rien de vulgaire dans la physionomie de l'heureux élu de la
+popularité, rien de mesquin dans ses formes, rien de faux dans son
+éclat, rien d'ampoulé ni d'emphatique<a name="page_372" id="page_372"></a> dans son langage; l'auteur n'a
+pas mis l'un plus que l'autre sous le patronage des exécutants; il n'a
+jamais fait la moindre concession aux puériles exigences de la mode, à
+celles plus impérieuses encore des grands orgueils chantants. Il fut
+aussi simplement vrai, aussi fièrement original, aussi ennemi des
+formules, aussi digne en face du public, dont il ne voulut acheter les
+applaudissements par aucune lâche condescendance, aussi grand artiste
+enfin dans le <i>Freyschütz</i> que dans <i>Obéron</i>. Mais la poésie du premier
+est pleine de mouvement, de passion et de contrastes. Le surnaturel y
+amène des effets étranges et violents; la mélodie, l'harmonie et le
+rhythme combinés tonnent, brûlent et éclairent; tout concourt à éveiller
+brusquement l'attention. Les personnages, en outre, pris dans la vie
+commune, trouvent de plus nombreuses sympathies; la peinture de leurs
+sentiments, le tableau de leurs m&oelig;urs motivent aussi quelquefois
+l'emploi d'un moins haut style, qui, ravivé par un travail exquis,
+acquiert un charme irrésistible même pour les esprits dédaigneux de
+jouets sonores, et, ainsi paré, semble à la foule l'idéal de l'art, le
+prodige de l'invention.</p>
+
+<p>Dans <i>Obéron</i>, au contraire, bien que les passions humaines y jouent un
+grand rôle, le fantastique domine encore, mais le fantastique gracieux,
+calme, frais. Au lieu de monstres,<a name="page_373" id="page_373"></a> d'apparitions horribles, ce sont des
+ch&oelig;urs d'esprits aériens, des sylphes, des fées, des ondines. Et la
+langue de ce peuple au doux sourire, langue à part, qui emprunte à
+l'harmonie son charme principal, dont la mélodie est capricieusement
+vague, dont le rhythme lent, voilé, devient souvent difficile à saisir,
+et d'autant moins intelligible pour la foule, que ses finesses ne
+peuvent être senties, même des musiciens, sans une attention extrême,
+unie à une grande vivacité d'imagination. La rêverie allemande
+sympathise plus aisément sans doute avec cette divine poésie; pour nous,
+Français, elle ne serait, je le crains, qu'un sujet d'étude curieux un
+instant, d'où naîtraient bientôt après la fatigue et l'ennui. On en a pu
+juger quand la troupe de Carlsruhe vint en 1828 donner des
+représentations au théâtre Favart. Le ch&oelig;ur des ondines, ce chant
+mollement cadencé, qui exprime un bonheur si pur, si complet, ne se
+compose que de deux strophes assez courtes. Mais comme sur un mouvement
+lent se balancent des inflexions constamment douces, l'attention du
+public s'éteignait au bout de quelques mesures; à la fin du premier
+couplet le malaise de l'auditoire était évident, on murmurait, et faire
+écouter la seconde reprise devenait impossible; on ne l'a même tenté
+qu'une fois.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit de la difficulté de populariser<a name="page_374" id="page_374"></a> <i>Obéron</i> parmi nous,
+disons que la vogue du <i>Freyschütz</i> fut rapide, générale, et qu'elle
+n'est pas, il s'en faut, sur le point de s'affaiblir. La mise en scène
+de ce chef-d'&oelig;uvre à l'Opéra vient de la faire renaître; elle croîtra
+encore, on n'en peut douter. Le public comprend et apprécie aujourd'hui
+dans son ensemble et ses détails cette composition qui naguère encore ne
+lui paraissait qu'une amusante excentricité. Il voit la raison des
+choses demeurées obscures pour lui jusqu'ici; il reconnaît dans Weber la
+plus sévère unité de pensée, le sentiment le plus juste de l'expression,
+des convenances dramatiques, unis à une surabondance d'idées musicales
+mises en &oelig;uvre avec une réserve pleine de sagesse, à une imagination
+dont les ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des
+limites où finit l'idéal, où l'absurde commence.</p>
+
+<p>Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle
+école, de trouver une partition aussi irréprochable de tout point que
+celle du <i>Freyschütz</i>; aussi constamment intéressante d'un bout à
+l'autre; dont la mélodie ait plus de fraîcheur dans les formes diverses
+qu'il lui plaît de revêtir; dont les rhythmes soient plus saisissants,
+les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi
+des masses de voix et d'instruments plus énergique sans efforts, plus
+suave sans afféterie. Depuis le début<a name="page_375" id="page_375"></a> de l'ouverture jusqu'au dernier
+accord du ch&oelig;ur final, il m'est impossible de trouver une mesure dont
+la suppression ou le changement me paraisse désirable. L'intelligence,
+l'imagination, le génie brillent de toutes parts avec une force de
+rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'être point
+fatigués, si une sensibilité inépuisable, autant que contenue, ne venait
+en adoucir l'éclat et étendre sur l'auditeur le doux abri de son voile.</p>
+
+<p>L'ouverture est couronnée reine aujourd'hui; personne ne songe à le
+contester. On la cite comme le modèle du genre. Le thême de l'<i>andante</i>
+et celui de l'<i>allegro</i> se chantent partout. Il en est un que je dois
+citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'émeut incomparablement
+plus que tout le reste. C'est cette longue mélodie gémissante, jetée par
+la clarinette au travers du <i>tremolo</i> de l'orchestre, comme une plainte
+lointaine dispersée par les vents dans les profondeurs des bois. Cela
+frappe droit au c&oelig;ur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui
+semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre
+harmonie frémit et menace au dessous de lui, est une des oppositions les
+plus neuves, les plus poétiques et les plus belles qu'ait produites en
+musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut
+aisément reconnaître déjà un<a name="page_376" id="page_376"></a> reflet du caractère d'Agathe qui va se
+développer bientôt avec toute sa candeur passionnée. Elle est pourtant
+empruntée au rôle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au
+moment où, du haut des rochers, il sonde de l'&oelig;il les abîmes de
+l'infernale vallée. Mais, un peu modifiée dans ses contours, et
+instrumentée de la sorte, cette phrase change complètement d'aspect et
+d'accent.</p>
+
+<p>L'auteur possédait au suprême degré l'art d'opérer ces transformations
+mélodiques.</p>
+
+<p>Il faudrait écrire un volume pour étudier isolément chacune des faces de
+cette &oelig;uvre si riche de beautés diverses. Les principaux traits de sa
+physionomie sont d'ailleurs à peu près généralement connus. Chacun
+admire la mordante gaîté des couplets de Kilian, avec le refrain du
+ch&oelig;ur riant aux éclats; le surprenant effet de ces voix de femmes
+groupées en <i>seconde majeure</i>, et le rhythme heurté des voix d'hommes
+qui complètent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti
+l'accablement, la désolation de Max, la bonté touchante qui respire dans
+le thême du ch&oelig;ur cherchant à le consoler, la joie exubérante de ces
+robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette
+marche jouée par les ménétriers villageois en tête du cortége de Kilian
+triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire
+grimace, et cette clameur sauvage<a name="page_377" id="page_377"></a> de son grand air: <i>Triomphe!
+triomphe!</i> qui prépare d'une façon si menaçante l'explosion finale! Tous
+à présent, amateurs et artistes, écoutent avec ravissement ce délicieux
+duo, où se dessinent dès l'abord les caractères contrastants des deux
+jeunes filles. Cette idée du maître une fois reconnue, on n'a plus de
+peine à en suivre jusqu'au bout le développement. Toujours Agathe est
+tendre et rêveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point
+aimé, se plaît en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux
+babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'étincelantes saillies
+au milieu des entretiens des deux amants inquiets, tristement
+préoccupés. Rien n'échappe à l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre
+pendant la prière de la jeune vierge attendant son fiancé, de ces
+bruissements doucement étranges, où l'oreille attentive croit retrouver</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">«Le bruit sourd du noir sapin</td></tr>
+<tr><td align="left">Que le vent des nuits balance.»</td></tr>
+</table>
+
+<p class="nind">et il semble que l'obscurité devienne tout d'un coup plus intense et
+plus froide, à cette magique modulation en <i>ut</i> majeur:</p>
+
+<p class="c">«Tout s'endort dans le silence.»</p>
+
+<p>De quel frémissement sympathique n'est-on pas<a name="page_378" id="page_378"></a> agité plus loin à cet
+élan: <i>C'est lui! c'est lui!</i></p>
+
+<p>Et surtout à ce cri immortel qui ébranle l'ame entière:</p>
+
+<p class="c">«C'est le ciel ouvert pour moi!»</p>
+
+<p>Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun
+maître, allemand, italien ou français, n'a fait ainsi parler
+successivement dans la même scène la prière sainte, la mélancolie,
+l'inquiétude, la méditation, le sommeil de la nature, la silencieuse
+éloquence de la nuit, l'harmonieux mystère des cieux étoilés, le
+tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse,
+le transport, l'amour éperdu! Et quel orchestre pour accompagner ces
+nobles mélodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches
+ingénieuses! Quels trésors qu'une inspiration soudaine fit découvrir!
+Ces flûtes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et
+de violoncelles à la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce
+crescendo qui monte et éclate au terme de sa lumineuse ascension, ces
+silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour
+s'élancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est
+l'art divin! c'est la poésie! c'est l'amour même! Le jour où Weber
+entendit pour la première fois cette scène rendue comme il avait rêvé
+qu'elle pût l'être, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux<a name="page_379" id="page_379"></a> sans
+doute, lui montra bien tristes et bien pâles tous les jours qui devaient
+lui succéder. Il aurait dû mourir! que faire de la vie après des joies
+pareilles!</p>
+
+<p class="c spc">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c spc">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p class="c spc">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Certains théâtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans
+une vérité en horreur à l'art, font entendre, dit-on, pendant la scène
+de la fonte des balles les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux,
+aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracassés, etc.,
+etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et
+pourquoi, dans le cas même où on l'entendrait, mettre la réalité auprès
+de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors à l'orchestre,
+la voix de vos chiens du théâtre ne peut m'inspirer que le dégoût. La
+cascade naturelle au contraire n'est point de ces effets scéniques
+incompatibles avec l'intérêt de la partition; loin de là, elle y ajoute.
+Ce bruit d'eau égal et continu, porte à la rêverie; il impressionne
+surtout durant ces longs points-d'orgue que le compositeur a si
+habilement amenés, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche
+éloignée qui tinte lentement l'heure fatale.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que, dans cette scène, je me
+suis abstenu, en<a name="page_380" id="page_380"></a> écrivant les récitatifs, de faire chanter Samiel. Il y
+avait là une intention trop formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et
+Samiel parler les quelques mots de sa réponse. Une fois seulement la
+parole du diable est rhythmée, chacune de ses syllabes portant sur une
+note de timbales. La rigueur du réglement qui interdit le dialogue parlé
+à l'Opéra n'est pas telle qu'on ne puisse introduire dans une scène
+musicale, quelques mots prononcés de la sorte; on s'est donc empressé
+d'user de la latitude qu'il laissait pour conserver aussi cette idée du
+compositeur.</p>
+
+<p>Toute la partition de <i>Freyschütz</i>, on l'a déjà dit, mais il n'est pas
+inutile de le répéter, est exécutée intégralement et dans l'ordre exact
+où elle fut écrite. Le livret a été <i>traduit</i> d'une façon toujours
+simple, souvent poétique, et non point <i>arrangé</i>. C'est un travail qui
+fait honneur à l'esprit et au goût de M. Emilien Pacini.</p>
+
+<p>Il résulte de la fidélité, trop rare en tout temps et partout, avec
+laquelle l'Opéra a monté ce chef-d'&oelig;uvre, que le final du troisième
+acte est pour les Parisiens à peu près une nouveauté. Quelques-uns l'ont
+entendu il y a quatorze ans aux représentations d'été de la troupe
+allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce final est une
+magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est
+empreint de repentir et de honte; le premier ch&oelig;ur en <i>ut</i> mineur,<a name="page_381" id="page_381"></a>
+après la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique
+et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir. Puis le
+retour d'Agathe à la vie, sa tendre exclamation <i>ô Max!</i> les <i>vivat</i> du
+peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite,
+l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans
+et chasseurs pour obtenir la grâce de Max, noble c&oelig;ur un instant
+égaré; ce sextuor où l'on voit l'espérance et le bonheur renaître, cette
+bénédiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts émus, et du sein
+de la foule prosternée, fait jaillir un hymne immense dans son
+laconisme; et enfin ce ch&oelig;ur final où reparaît pour la troisième fois
+le thême de l'<i>allegro</i> de l'air d'Agathe, déjà entendu dans
+l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui
+précède, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit à sa place,
+et qui puisse être supprimée sans détruire l'harmonie de l'ensemble. Les
+esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-être, mais pour tout
+auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce final
+plus on en sera convaincu.</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Depuis que ces lignes furent écrites, l'exécution du <i>Freyschütz</i> à
+l'Opéra est devenue détestable; se relèvera-t-elle quelque
+jour?..... il faut l'espérer.</p></div>
+
+<p><a name="page_382" id="page_382"></a></p>
+
+<p><a name="page_383" id="page_383"></a></p>
+
+<h3><a name="SOUVENIRS_DUN_HABITUE_DE_LOPERA" id="SOUVENIRS_DUN_HABITUE_DE_LOPERA"></a>SOUVENIRS D'UN HABITUÉ DE L'OPÉRA.<br />
+<br /><span class="txt80">1822&ndash;1823</span></h3>
+
+<p><a name="page_384" id="page_384"></a></p>
+
+<p><a name="page_385" id="page_385"></a></p>
+
+<p>Il fut un temps, hélas bien éloigné! où certaines représentations de
+l'Opéra étaient des solennités auxquelles je me préparais plusieurs
+jours d'avance, par la lecture et la méditation des ouvrages qu'on y
+devait exécuter. Rien n'égale le fanatisme d'admiration que nous
+professions, quelques habitués du parterre et moi, pour certains
+auteurs, si ce n'est notre haine profonde pour la plupart des autres. Le
+Jupiter de notre Olympe était Gluck, et le culte que nous lui rendions
+ne peut se comparer à rien de ce que le dilettantisme le plus effréné
+pourrait imaginer aujourd'hui. Mais si quelques-uns de mes amis étaient
+de fidèles sectateurs de cette religion musicale, je puis dire sans
+vanité que j'en<a name="page_386" id="page_386"></a> étais le pontife. Quand je voyais faiblir leur ferveur,
+je la ranimais par des prédications dignes des saint-simoniens; je les
+amenais à l'Opéra bon gré mal gré, quelquefois en leur donnant des
+billets que j'avais achetés de mon argent au bureau, et que je
+prétendais avoir reçus d'un employé de l'administration. Dès que, grâce
+à cette ruse, j'avais entraîné mes hommes à la représentation du
+chef-d'&oelig;uvre de Gluck, je les plaçais sur une banquette du parterre,
+en leur recommandant bien de n'en pas changer, vu que les places
+n'étaient pas également bonnes pour l'audition, et qu'il n'y en avait
+pas une dont je n'eusse étudié la convenance ou les défauts. Ici, on
+était trop près des cors; là, on ne les entendait pas; à droite, le son
+des trombones dominait trop; à gauche, répercuté par les loges du
+rez-de-chaussée, il produisait un effet désagréable; en bas, on était
+trop près de l'orchestre, il écrasait les voix; en haut, l'éloignement
+de la scène empêchait de distinguer les paroles ou l'expression de la
+physionomie des acteurs; l'instrumentation de cet ouvrage devait être
+entendue de tel endroit, les ch&oelig;urs de celui-ci de tel autre; à tel
+acte, la décoration représentant un bois sacré, la scène était très
+vaste, et le son se perdait dans le théâtre de toutes parts, il fallait
+donc se rapprocher; un autre, au contraire, se passait dans l'intérieur
+d'une palais, le décor<a name="page_387" id="page_387"></a> était ce que les machinistes appellent <i>un salon
+fermé</i>, la puissance des voix étant doublée par cette circonstance si
+indifférente en apparence, on devait remonter un peu dans le parterre,
+afin que les sons de l'orchestre et ceux de la vocale, entendus de moins
+près, parussent plus intimement unis et fondus dans un ensemble plus
+harmonieux.</p>
+
+<p>Une fois ces instructions données, je demandais à mes néophytes s'ils
+connaissaient bien la pièce qu'ils allaient entendre. S'ils n'avaient
+pas lu les paroles, je tirais un livret de ma poche, et, profitant du
+temps qui nous restait avant le lever de la toile, je le leur faisais
+lire, en ajoutant aux principaux passages toutes les observations que je
+croyais propres à leur faciliter l'intelligence de la pensée du
+compositeur; car, nous venions toujours de fort bonne heure, pour avoir
+le choix des places, ne pas nous exposer à manquer les premières notes
+de l'ouverture, et goûter ce charme singulier de l'attente avant une
+grande jouissance qu'on est assuré d'obtenir. En outre, nous trouvions
+beaucoup de plaisir à voir l'orchestre, vide d'abord et ne représentant
+qu'un piano sans cordes, se garnir peu à peu de musique et de musiciens.
+Le garçon d'orchestre entrait le premier pour placer les parties sur les
+pupitres; ce moment-là n'était pas sans mélange de crainte. Depuis notre
+arrivée dans<a name="page_388" id="page_388"></a> la salle, quelque accident pouvait être survenu; on avait
+peut-être changé le spectacle et substitué à l'&oelig;uvre monumentale de
+Gluck, quelque <i>Rossignol</i>, quelques <i>Prétendus</i>, une <i>Caravane du
+Caire</i>, un <i>Panurge</i>, un <i>Devin de Village</i>, une <i>Lasthenie</i>, toutes
+productions plus ou moins pâles et maigres, plus ou moins plates et
+fausses, pour lesquelles nous professions un égal et souverain mépris.
+Le nom de la pièce, inscrit en grosses lettres sur les parties de
+contrebasses qui par leur position se trouvent les plus rapprochées du
+parterre, nous tirait d'inquiétude ou justifiait nos appréhensions. Dans
+ce dernier cas (il se présentait alors assez fréquemment), nous nous
+précipitions hors de la salle en jurant comme des soldats en maraude qui
+ne trouveraient que de l'eau dans ce qu'ils avaient pris pour des
+barriques d'eau-de-vie, et en confondant dans nos malédictions l'auteur
+de la pièce substituée, le directeur qui l'infligeait au public et le
+gouvernement qui la laissait représenter. Pauvre Rousseau qui attachait
+autant d'importance tout au moins à sa partition du <i>Devin de Village</i>
+(si toutefois c'est une partition) qu'aux chefs-d'&oelig;uvre d'éloquence
+qui ont immortalisé son nom; lui qui croyait fermement avoir écrasé
+Rameau tout entier, voire même le trio des Parques, avec les petites
+chansons, les petits flonsflons, les petits rondeaux, les petits solos,
+les<a name="page_389" id="page_389"></a> petites bergeries, les petites drôleries de toute espèce dont se
+compose son petit intermède; lui qu'on a tant tourmenté; lui que la
+secte philosophique des Holbachiens a tant envié pour son &oelig;uvre
+musicale; lui qu'on a accusé de n'en être pas l'auteur; lui qui a été
+chanté par toute la France, depuis Jéliot et Mademoiselle Fel jusqu'au
+roi Louis XV qui ne pouvait se lasser de répéter: «J'ai perdu mon
+serviteur,» avec la voix la plus fausse de son royaume; lui enfin dont
+l'opéra favori obtint à son apparition tous les genres de succès; pauvre
+Rousseau! qu'aurait-il dit de nos blasphêmes, s'il eût pu les entendre?
+Et pouvait-il prévoir que son &oelig;uvre chérie, qui jadis excita tant
+d'applaudissements, tomberait un jour pour ne plus se relever, au milieu
+des éclats de rire de toute la salle, sous le coup d'une énorme perruque
+poudrée à blanc, jetée aux pieds de Colette par un insolent railleur?
+J'assistais à cette dernière représentation du <i>Devin</i>; beaucoup de
+gens, en conséquence, m'ont attribué la <i>mise en scène</i> de la perruque;
+mais je suis bien aise, puisque j'en trouve l'occasion, de protester ici
+de mon innocence. Je crois même avoir été au moins autant indigné que
+diverti par cette grotesque irrévérence; de sorte que je ne puis savoir
+au juste si j'en aurais été capable. Mais s'imaginerait-on que Gluck,
+oui, Gluck lui-même, à propos de ce pauvre <i>Devin</i>, il y a quelque
+cinquante<a name="page_390" id="page_390"></a> ans, a poussé l'ironie plus loin encore, et qu'il a osé
+écrire et imprimer dans une épître la plus sérieuse du monde, adressée à
+la reine Marie-Antoinette, que <i>la France, peu favorisée sous le rapport
+musical, comptait cependant quelques ouvrages remarquables, parmi
+lesquels il fallait citer le</i> Devin de Village <i>de M. Rousseau</i>? Qui
+jamais se fût avisé de penser que Gluck pût être aussi plaisant? Ce
+trait seul d'un Allemand suffit pour enlever aux Italiens la palme de la
+perfidie facétieuse.</p>
+
+<p>Je reprends le fil de mon histoire. Quand le titre inscrit sur les
+parties d'orchestre nous annonçait que rien n'avait été changé dans le
+spectacle, je continuais ma prédication, chantant les passages saillans,
+expliquant les procédés d'instrumentation d'où résultaient les
+principaux effets, et obtenant d'avance, sur ma parole, l'enthousiasme
+des membres de notre petit club. Cette agitation étonnait beaucoup nos
+voisins du parterre, bons provinciaux pour la plupart, qui, en
+m'entendant pérorer sur les merveilles de la pièce qu'on allait
+représenter, s'attendaient à perdre la tête d'émotion, et y éprouvaient,
+en somme, d'ordinaire, plus d'ennui que de plaisir. Je ne manquais pas
+ensuite de désigner par son nom chaque musicien à son entrée à
+l'orchestre, en y ajoutant quelques commentaires sur ses habitudes et
+son talent.<a name="page_391" id="page_391"></a></p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Voilà Baillot (il était alors à l'Opéra); il ne fait pas comme
+d'autres violons solos, celui-là, il ne se réserve pas
+exclusivement pour les ballets; il ne se trouve point déshonoré
+d'accompagner un opéra de Gluck. Vous entendrez tout-à-l'heure un
+chant qu'il exécute sur la quatrième corde; on le distingue au
+dessus de tout l'orchestre.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh! ce gros rouge, là-bas! c'est la première contrebasse, c'est
+le père Chénié; un vigoureux gaillard, malgré son âge; il vaut à
+lui tout seul quatre contrebasses ordinaires; on peut être sûr que
+sa partie sera exécutée telle que l'auteur l'a écrite; il n'est pas
+de l'école des <i>simplificateurs</i>.</p>
+
+<p>&mdash;«Le chef d'orchestre devrait faire un peu attention à M. Guillou,
+la première flûte, qui entre en ce moment; il prend avec Gluck
+d'étranges libertés. Dans la marche religieuse d'Alceste, par
+exemple, l'auteur a écrit des flûtes dans le bas, uniquement pour
+obtenir l'effet particulier aux sons graves de cet instrument; M.
+Guillou ne s'accommode pas d'une pareille disposition; il faut
+qu'il domine; il faut qu'on l'entende; et pour cela, il transpose
+toute la partie de flûte à l'octave supérieure, détruisant ainsi le
+résultat que l'auteur s'était promis, et faisant d'une idée
+ingénieuse une chose puérile et vulgaire.»</p></div>
+
+<p>Les trois coups annonçant qu'on allait commencer, venaient nous
+surprendre au milieu de cet examen sévère des notabilités de
+l'orchestre. Nous nous taisions aussitôt, en attendant avec un sourd
+battement de c&oelig;ur, le signal du bâton de mesure de Kreutzer ou de
+Valentino.</p>
+
+<p>L'ouverture commencée, il ne fallait pas qu'un de nos voisins s'avisât
+de parler, de fredonner ou de battre la mesure, nous avions adopté pour
+notre usage, en pareil cas, ce mot si connu d'un amateur:</p>
+
+<p>«Le ciel confonde ces musiciens, qui me privent du plaisir d'entendre
+monsieur!»</p>
+
+<p>Connaissant à fond la partition qu'on exécutait, il n'était pas prudent
+non plus d'y rien changer; je me serais fait tuer plutôt que de laisser
+passer sans réclamation la moindre familiarité de cette nature prise
+avec les grands maîtres.</p>
+
+<p>Je n'allais pas attendre après la représentation pour protester
+froidement par écrit contre ce crime de lèse-génie; oh! non, c'était en
+face du public, à haute et intelligible voix, que j'apostrophais les
+délinquants. Et je puis assurer qu'il n'y a pas de critique qui porte
+coup comme celle-là. Ainsi, un jour, il s'agissait d'<i>Iphigénie en
+Tauride</i>, j'avais remarqué à la représentation précédente qu'on avait
+ajouté des cymbales au premier air de danse des Scythes en <i>si</i> mineur,<a name="page_393" id="page_393"></a>
+où Gluck n'a employé que les instruments à cordes, et que dans le grand
+récitatif d'Oreste, au troisième acte, les parties de trombones, si
+admirablement motivées par la scène et écrites dans la partition,
+n'avaient pas été exécutées. J'avais résolu, si les mêmes fautes se
+reproduisaient, de les signaler.</p>
+
+<p>Lors donc que le ballet des <i>Scythes</i> fut commencé, j'attendis mes
+cymbales au passage; elles se firent entendre comme la première fois
+dans l'air que j'ai indiqué. Bouillant de colère, je me contins
+cependant jusqu'à la fin du morceau, et profitant aussitôt du court
+moment de silence qui le sépare du morceau suivant, je m'écriai de toute
+la force de ma voix:</p>
+
+<p>«Il n'y pas là de cymbales, qui donc se permet de corriger Gluck?»</p>
+
+<p>On juge de la rumeur! Le public, qui ne voit pas fort clair dans toutes
+ces questions d'art, et à qui il était fort indifférent qu'on changeât
+ou non l'instrumentation de l'auteur, ne concevait rien à la fureur de
+ce jeune fou du parterre. Mais ce fut bien pis quand, au troisième acte,
+la suppression des trombones du monologue d'Oreste ayant eu lieu comme
+je le craignais, la même voix fit entendre ces mots:</p>
+
+<p>«Les trombones ne sont pas partis! C'est insupportable!»</p>
+
+<p>L'étonnement de l'orchestre ne peut se comparer<a name="page_394" id="page_394"></a> qu'à la colère (bien
+naturelle, je l'avoue) de M. Valentino, qui conduisait ce soir-là. J'ai
+su depuis que ces pauvres trombones n'avaient fait que se soumettre à un
+ordre formel de ne pas jouer dans cet endroit; car leurs parties étaient
+copiées et parfaitement conformes à l'original. Pour les cymbales que
+Gluck a placées avec tant de bonheur dans le premier ch&oelig;ur des
+<i>Scythes</i>, je ne sais qui s'était avisé de les introduire également dans
+l'air de danse, dénaturant ainsi la couleur et troublant le silence
+sinistre de cet étrange ballet. Mais je sais bien qu'aux représentations
+suivantes tout rentra dans l'ordre, les cymbales se turent, les
+trombones jouèrent, et je me contentai de grommeler entre mes dents:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est bien heureux!</p>
+
+<p>Peu de temps après, un de mes amis, presque aussi fanatique que moi, qui
+compte aujourd'hui parmi les meilleurs professeurs de chant de Paris
+(Saint-Ange), avait trouvé inconvenant qu'on nous donnât au premier acte
+d'<i>OEdipe</i> d'autres airs de danse que ceux de Sacchini; il vint me
+proposer de faire justice de ces interminables solos de cor et de
+violoncelle qui remplaçaient les airs de Sacchini. Pouvais-je ne pas
+seconder une aussi louable intention! Le moyen employé pour <i>Iphigénie</i>
+nous réussit également bien pour <i>OEdipe</i>; et, après quelques mots
+lancés un soir du parterre, par nous deux seuls, les<a name="page_395" id="page_395"></a> nouveaux airs de
+danse disparurent pour jamais. Une seule fois nous parvînmes à entraîner
+le public. On avait annoncé sur l'affiche que le solo de violon du
+ballet de <i>Nina</i> serait exécuté par Baillot; une indisposition du grand
+artiste, ou quelque autre cause, s'étant opposée à ce qu'il pût se faire
+entendre, l'administration crut suffisant d'en instruire le public par
+une imperceptible bande de papier collée sur l'affiche de la porte de
+l'Opéra, que personne ne regarde. L'immense majorité des spectateurs
+s'attendait donc à entendre le célèbre violon. Cependant, au moment où
+Nina, dans les bras de son père et de son amant, revient à la raison, la
+pantomime si touchante de mademoiselle Bigottini ne put nous émouvoir au
+point de nous faire oublier Baillot. La pièce touchait à sa fin.</p>
+
+<p>«Eh bien! eh bien! et le solo de violon, dis-je assez haut pour être
+entendu?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit un homme du public, il semble qu'on veuille le
+<i>passer</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Baillot! Baillot! le solo de violon!»</p>
+
+<p>En un instant le parterre prend feu, et ce qui ne s'était jamais vu à
+l'Opéra, la salle entière réclame à grands cris l'accomplissement des
+promesses de l'affiche. La toile tombe au milieu de ce brouhaha. Le
+bruit redouble. Les musiciens voyant la fureur du parterre s'empressent
+de quitter la place. De rage alors, chacun saute dans<a name="page_396" id="page_396"></a> l'orchestre, on
+saisit les chaises des concertants; on renverse les pupitres, on crève
+la peau des timbales; j'avais beau crier:</p>
+
+<p>«Messieurs, Messieurs, que faites-vous donc! briser les instruments!....
+Quelle barbarie!.... Vous ne voyez donc pas que c'est la contrebasse du
+père Chénié, un instrument superbe, qui a un son d'enfer!»</p>
+
+<p>On ne m'écoutait plus et les mutins ne se retirèrent qu'après avoir
+culbuté tout l'orchestre et cassé je ne sais combien de banquettes et
+d'instruments.</p>
+
+<p>C'est là le mauvais côté de la critique en action que nous exercions si
+despotiquement à l'Opéra; le beau, c'était notre enthousiasme quand tout
+allait bien. Il fallait voir alors avec quelle frénésie nous
+applaudissions des passages auxquels personne dans la salle ne faisait
+attention, tels qu'une belle basse, une heureuse modulation, un accent
+vrai dans un récitatif, une note expressive de hautbois, etc., etc. Le
+public nous prenait pour des claqueurs aspirant au surnumérariat, tandis
+que le chef de claque, qui savait bien le contraire, et dont nos
+applaudissements intempestifs dérangeaient les savantes combinaisons,
+nous lançait de temps en temps un coup-d'&oelig;il digne de Neptune
+prononçant le <i>Quos ego</i>. Puis, dans les beaux moments de Madame
+Branchu, c'étaient des larmes, des cris,<a name="page_397" id="page_397"></a> qu'on ne connaît plus
+aujourd'hui, même au Conservatoire. La plus plaisante scène de cette
+espèce, dont j'aie conservé le souvenir, est la suivante. On donnait
+<i>OEdipe</i>. Quoique placé fort loin de Gluck dans notre estime, Sacchini
+ne laissait pas que de trouver en nous d'ardents admirateurs. J'avais
+entraîné ce soir-là à l'Opéra un jeune homme parfaitement étranger à
+tout autre art que celui du carambolage, et dont cependant je voulais à
+toute force faire un néophyte musical. Les douleurs d'Antigone et de son
+père ne pouvaient que l'émouvoir fort médiocrement. Aussi, après le
+premier acte, désespérant d'en rien faire, l'avais-je laissé derrière
+moi en m'avançant d'une banquette, pour n'être pas troublé par son
+sang-froid. Comme pour faire ressortir encore son impassibilité, le
+hasard avait placé à sa droite un spectateur aussi impressionnable qu'il
+l'était peu. Je m'en aperçus bientôt. Dérivis venait d'avoir un fort
+beau mouvement dans son fameux récitatif:</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="poesie">
+<tr><td align="left">Mon fils! tu ne l'es plus!</td></tr>
+<tr><td align="left">Va! ma haine est trop forte!</td></tr>
+</table>
+
+<p>Tout absorbé que je fusse par cette scène si admirable de naturel et de
+sentiment de l'antique, il me fut impossible cependant de ne pas
+entendre le dialogue établi derrière moi, entre mon jeune homme
+épluchant une orange et l'inconnu,<a name="page_398" id="page_398"></a> son voisin, en proie à la plus vive
+émotion:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur, calmez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;Non! c'est irrésistible! c'est accablant! cela tue!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, vous avez tort de <i>vous affecter</i> de la sorte, vous
+vous rendrez malade.</p>
+
+<p>&mdash;Non! laissez-moi... Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! allons du courage! enfin après tout, <i>ce n'est qu'un
+spectacle</i>; vous offrirai-je un morceau de cette orange.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est sublime!</p>
+
+<p>&mdash;Elle est de Malte!</p>
+
+<p>&mdash;Quel art céleste!</p>
+
+<p>&mdash;Ne me refusez pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, quelle musique!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est très joli.</p>
+
+<p>Pendant cette curieuse conversation, l'opéra était parvenu après la
+scène de réconciliation, au beau trio:</p>
+
+<p class="c">«O doux moments!»</p>
+
+<p class="nind">la douceur pénétrante de cette simple mélodie me saisit à mon tour; je
+commençai à pleurer abondamment, la tête cachée dans mes deux mains
+comme un homme abîmé d'affliction. A peine le trio était-il achevé, que
+deux bras robustes m'enlèvent de dessus mon banc, en me serrant la
+poitrine à me la briser; c'étaient ceux de l'inconnu<a name="page_399" id="page_399"></a> qui, ne pouvant
+plus maîtriser son émotion, et ayant remarqué que de tous ceux qui
+l'entouraient j'étais le seul qui parut la partager, m'embrassait avec
+fureur, en criant d'une voix convulsive:</p>
+
+<p>&mdash;Sacredieu! monsieur, que c'est beau!</p>
+
+<p>Sans m'étonner le moins du monde, et la figure toute décomposée par les
+larmes, je lui réponds sur le même ton:</p>
+
+<p>&mdash;Etes-vous musicien?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je sens la musique aussi vivement que qui que ce soit.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, c'est égal, donnez-moi votre main, parbleu, Monsieur, vous
+êtes un brave homme!</p>
+
+<p>Là-dessus, parfaitement insensibles aux ricanements des spectateurs qui
+faisaient cercle autour de nous, comme à l'air ébahi de mon néophyte
+mangeur d'oranges, nous échangeons quelques mots à voix basse, je lui
+donne mon nom, il me confie le sien et sa profession. C'était un
+ingénieur! un mathématicien!!! Où diable la sensibilité va-t-elle se
+nicher!</p>
+
+<p><a name="page_400" id="page_400"></a></p>
+
+<p><a name="page_401" id="page_401"></a></p>
+
+<h3><a name="LETTRE_ECRITE_A_G_SPONTINI" id="LETTRE_ECRITE_A_G_SPONTINI"></a>LETTRE ÉCRITE A G. SPONTINI,<br /><br /><span class="txt50">LE LENDEMAIN DE LA REPRISE DE FERNAND CORTEZ.<br />
+<br />1841</span>.</h3>
+
+<p><a name="page_402" id="page_402"></a></p>
+
+<p><a name="page_403" id="page_403"></a></p>
+
+<p>
+<span class="smcap"><span style="margin-left: 2em;">«Cher maître,</span></span><br />
+</p>
+
+<p>»Votre &oelig;uvre est noble et belle, et c'est peut-être aujourd'hui, pour
+les artistes capables d'en apprécier les magnificences, un <i>devoir</i> de
+vous le répéter. Quels que puissent être à cette heure vos chagrins, la
+conscience de votre génie et de l'inappréciable valeur de ses créations,
+vous les fera aisément oublier.</p>
+
+<p>»Vous avez excité des haines violentes, et à cause d'elles quelques-uns
+de vos admirateurs semblent craindre d'avouer leur admiration; ceux-là
+sont des lâches! J'aime mieux vos ennemis.</p>
+
+<p>»On a donné hier <i>Cortèz</i> à l'Opéra. Tout brisé encore par le terrible
+effet de la scène de la révolte, je viens vous crier: Gloire! gloire!<a name="page_404" id="page_404"></a>
+gloire et respect à l'homme dont la pensée puissante, échauffée par son
+c&oelig;ur, a créé cette scène immortelle! Jamais, dans aucune production
+de l'art, l'indignation sut-elle emprunter à la nature de pareils
+accents? Jamais enthousiasme guerrier fut-il plus brûlant et plus
+poétique? A-t-on quelque part montré sous un pareil jour, peint avec de
+telles couleurs l'<i>audace</i> et la <i>volonté</i>, ces fières filles du
+génie?&mdash;Non! et personne ne le croit.</p>
+
+<p>»C'est vrai, c'est fort, c'est beau, c'est neuf, c'est sublime! Si la
+musique n'était pas abandonnée à la charité publique, on aurait quelque
+part en Europe un théâtre, un panthéon lyrique, exclusivement consacré à
+la représentation des chefs-d'&oelig;uvre monumentaux, où ils seraient
+exécutés à longs intervalles, avec un soin et une pompe dignes d'eux,
+par des <i>artistes</i>, et écoutés aux fêtes solennelles de l'art par des
+auditeurs sensibles et intelligents.</p>
+
+<p>»Mais, partout à peu près, la musique, déshéritée des prérogatives de sa
+noble origine, n'est qu'une enfant trouvée qu'on semble vouloir
+contraindre à devenir une fille perdue.</p>
+
+<p>»Adieu, cher maître, il y a la religion du beau, je suis de celle-là; et
+si c'est un devoir d'admirer les grandes choses et d'honorer les grands
+hommes, je sens, en vous serrant la main, que c'est de plus un
+bonheur.»<a name="page_405" id="page_405"></a></p>
+
+<h3><a name="TRIBULATIONS_DUN_CRITIQUE_MUSICAL" id="TRIBULATIONS_DUN_CRITIQUE_MUSICAL"></a>TRIBULATIONS D'UN CRITIQUE MUSICAL.</h3>
+
+<p><a name="page_406" id="page_406"></a></p>
+
+<p><a name="page_407" id="page_407"></a></p>
+
+<p>Jamais, ce me semble, Paris n'a tant cru s'occuper de musique; jamais,
+par conséquent, la tâche des malheureux critiques ne leur a semblé plus
+rude, plus fatigante, plus difficile, plus décourageante, plus
+détestable, plus sotte et plus inutile. C'est une pluie d'albums, une
+avalanche de romances, un torrent d'airs variés, un cataclysme de
+fantaisies, une trombe de concertos, de cavatines, de scènes
+dramatiques, de duos comiques, d'adagios soporifiques, d'évocations
+diaboliques, de sonates classiques, de rondos romantiques, fantastiques,
+frénétiques, fanatiques, fluoriques. (Pour l'intelligence de ce dernier
+adjectif, consultez les éléments de chimie de Thénard ou de Gay-Lussac,
+vous trouverez<a name="page_408" id="page_408"></a> que l'acide fluorique est un poison affreux, dont
+l'action corrosive est si forte qu'il ronge en fort peu de temps les
+fioles dans lesquelles on essaie inutilement de le conserver.)</p>
+
+<p>Mon ami Richard (le traducteur des contes d'Hoffmann) et moi, nous
+avions, en 1828, fondé la grande école que je viens de désigner ici pour
+la première fois, et dont l'école fluorique actuelle n'est qu'une
+pitoyable imitation. Si les productions étonnantes qu'elle a enfantées
+sont encore à cette heure parfaitement inconnues du public, c'est qu'à
+l'instar de l'acide terrible dont elle porte le nom et qui détruit les
+vases où on l'enferme, cette musique a tué sans doute tous ceux qui ont
+eu le bonheur de l'entendre. Évidemment les auteurs s'étaient abstenus,
+dans l'intérêt de l'art, d'écouter leurs chefs-d'&oelig;uvre, puisque tous
+les deux vivent encore, l'un à Colmar, où il exerce la médecine (dans le
+genre fluorique toujours), et l'autre à Paris, où le malheur veut qu'il
+soit contraint de se creuser la cervelle en se rongeant les poings, pour
+ennuyer les abonnés de la <i>Gazette musicale</i> de sa pâle, tiède et
+insipide critique. Quel métier! et pour se distraire, si le pauvre
+diable de <i>musicien-prosailleur</i> prend fantaisie, par hasard, d'aller
+fumer un cigarre sur la place d'Europe, ou de monter dans un wagon pour
+visiter Saint-Germain, il n'a pas fait dix pas au grand air, il n'a<a name="page_409" id="page_409"></a> pas
+écouté pendant cinq minutes le bruit cadencé des pistons de la machine à
+vapeur, qu'il se trouve nez à nez avec quelque donneur de concert qui
+lui recommande l'insertion de son programme, contenant onze cavatines,
+quatorze romances, un concerto de flûte et trois divertissements pour
+guitare et ophicléide. Il se sauve dans le parc de Saint-Germain; au
+coin du bois il rencontre un visage courroucé, c'est celui d'un jouer de
+guimbarde qui lui reproche de n'avoir point assisté à la matinée
+musicale qu'il vient de donner, et dans laquelle le virtuose s'est fait
+entendre sur un instrument perfectionné, dont la languette en acier
+trempé et terminée par un bout de cuivre, rend un son comparable au
+bourdonnement de la guêpe ou de la grosse mouche de cheval.</p>
+
+<p>Le malheureux, échappé à ce guet-apens, croit trouver le repos dans les
+profondeurs des tunnels du chemin de fer. Il y tombe entre les bras d'un
+ami intime dont il a oublié le nom, qui arrive de Batavia, de la
+Martinique ou de la terre de Van Diemen, où sa voix et sa méthode lui
+ont valu des succès inouïs dans l'emploi des Martins. Les Caraïbes, les
+Malais et les Javanais surtout en raffolaient. Il a gagné des sommes
+énormes, et s'il vient à Paris, ce n'est que pour <i>faire sa réputation</i>.
+En conséquence, il espère bien que son ami le critique va le faire
+mousser<a name="page_410" id="page_410"></a> vigoureusement. Il aura la bonté d'annoncer sa soirée musicale,
+d'y assister et d'en rendre compte. Le nouveau débarqué ne va pas par
+quatre chemins, il ne veut pas tenir la dragée haute aux Parisiens; il
+débutera par le grand air des <i>Voitures versées</i>:</p>
+
+<p>«Apollon toujours préside.»</p>
+
+<p>C'est son triomphe, il veut se couvrir de gloire d'un seul coup; il aime
+mieux cela que de suivre le système timide du crescendo. Il attaquera
+tout de suite le chant <i>dramatique</i> dans ce qu'il a <i>de plus neuf</i>, <i>de
+plus hardi et de plus distingué</i>; il s'élancera d'un bond aux plus
+sublimes hauteurs de l'art des Frontins. L'orchestre sera au grand
+complet; il y aura au moins quinze musiciens, parmi lesquels un nègre
+très fort sur le flageolet, qui exécutera avec le nez le concerto en
+<i>sol majeur</i> de Collinet: ce sera du dernier beau. A ces causes, le
+chanteur d'outre-mer prie son ami intime de l'excuser s'il le quitte si
+brusquement, mais il doit aller pendant quelques heures, travailler son
+grand air:</p>
+
+<p>«Apollon toujours préside.»</p>
+
+<p>Après quoi il pourra le faire entendre. Précieuse faveur!!.. N'importe,
+le voilà parti; le critique commence à respirer, et comme les wagons lui
+ont porté malheur, il se propose de revenir pédestrement à Paris. Il
+marche depuis dix minutes à peine, quand il se voit à l'improviste<a name="page_411" id="page_411"></a>
+accosté par un bourgeois d'une cinquantaine d'années, air cossu, habit
+marron, grosse canne, gros nez, gros jabot, tournure d'épicier parvenu,
+type de l'ex-abonné du <i>Constitutionnel</i>.</p>
+
+<p>&mdash;«Ah! monsieur B......, que je suis heureux de vous rencontrer! Je
+viens de chez vous où j'ai su que vous étiez parti pour Saint-Germain.
+<i>J'ai pris la vapeur</i> et me voilà.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je suis trop heureux.....</p>
+
+<p>&mdash;Ah, vous ne me connaissez peut-être pas, ne m'ayant jamais vu, mais je
+vous connais, moi, et beaucoup, allez. Nous avons lu les journaux, vous
+avez donné dernièrement aux Invalides <i>un concert</i> qui a fait du bruit.
+Trois mille musiciens, des clarinettes de toutes les espèces, plus de
+deux cents tambours; des trombones <i>charmantes</i>, un duo superbe chanté
+par Mademoiselle Falcon et la Blache (cette fameuse Blache qui vient
+d'Italie malgré son nom français); une couronne de laurier envoyée de
+Constantine; quarante mille francs en billets de banque offerts sur un
+plat d'argent par M. le ministre des finances: voilà des honneurs
+j'espère, et <i>du profit</i>! Oh! nous savons tout. Eh bien! monsieur,
+puisque vous êtes un si savant, un si agréable musicien, <i>malgré que</i>
+vous écriviez aussi dans les journaux, j'ai pensé à vous pour un bon
+conseil, et je viens sans façon vous le demander. Je cherche depuis
+longtemps la carrière qui pourrait le mieux<a name="page_412" id="page_412"></a> convenir à mon fils; car le
+grand garçon que vous voyez là, est mon fils, je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, il n'y a rien d'impossible; mais venons au fait, je vous
+prie, je suis un peu pressé.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! le fait est, puisque vous n'avez qu'une petite heure à me
+donner, que j'avais eu d'abord l'idée de le faire colonel.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, monsieur, c'était une bonne idée, et vous auriez eu
+parfaitement raison de faire entrer monsieur votre fils comme volontaire
+dans ce régiment-là.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut, mais la gloire des arts me paraît aujourd'hui plus
+belle, et je pense, après tout, que l'état de compositeur lui conviendra
+d'autant mieux qu'il a évidemment pour l'harmonie de très grandes
+dispositions.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur votre fils sait la musique?</p>
+
+<p>&mdash;Non, pas encore, il n'a que vingt ans, mais il a, je vous le répète,
+d'admirables dispositions; et puisque vous êtes de mon avis et que vous
+me conseillez de le faire grand compositeur, s'il vous est agréable de
+lui donner les premières leçons, ne vous gênez pas, il est à vos ordres,
+il ira chez vous tous les jours, deux fois par jour même, si vous
+voulez. Et certes, ce sera une distinction bien flatteuse pour son
+maître quand le tour de mon fils sera venu de donner un concert aux
+Invalides, et que le ministre des finances lui présentera quarante mille
+francs sur un plat d'argent.»<a name="page_413" id="page_413"></a></p>
+
+<p>La conversation se trouve là brusquement interrompue; on passait sur un
+pont, et le critique désespéré de ne pouvoir échapper à l'horrible
+imbécillité de ce crétin, s'est jeté à tout hasard dans la Seine
+par-dessus le parapet. Le voilà revenu à flot, il nage, il suit le
+courant, il aborde enfin dans un îlot assez éloigné du pont pour lui
+faire espérer un asile contre les pères qui veulent faire leurs enfants
+colonels ou grands compositeurs; il va se reposer un moment, quand une
+voix connue l'interpelle.</p>
+
+<p>&mdash;«Parbleu, c'est B......, en vérité, tu ne pouvais venir plus à propos,
+j'allais courir chez toi. Tu es mouillé? ce ne sera rien, nous partons,
+j'ai là mon canot. Je suis venu dans cette île abandonnée pour réfléchir
+et expérimenter plus à mon aise, pour écouter la grande voix de la
+nature que les bruits grossiers de la ville couvrent d'une façon si
+cruelle, pour nous autres penseurs et musiciens inspirés. J'étais depuis
+longtemps à la piste d'une découverte qui ne peut manquer d'amener dans
+l'art musical une immense révolution. Vois ce petit instrument, ce n'est
+qu'une boîte de fer-blanc percée de trous et fixée au bout d'une corde;
+je vais la faire tourner vivement comme une fronde, et tu entendras
+quelque chose de merveilleux. Tiens, écoute. Hou! hou! hou! voilà une
+imitation du vent qui enfonce cruellement les fameuses<a name="page_414" id="page_414"></a> gammes
+chromatiques de la pastorale de Beethoven. C'est la nature prise sur le
+fait! voilà qui est beau! voilà qui est nouveau! il serait de mauvais
+goût de faire ici de la modestie, et, entre nous, Beethoven était dans
+le faux, et je suis dans le vrai. Oh! mon cher, quelle découverte! et
+quel article tu vas me faire là-dessus dans le <i>Journal des Débats</i>!
+C'est une bonne fortune pour toi; ne va pas gaspiller un pareil sujet
+dans la <i>Gazette musicale</i>; non, un grand journal, dix-huit mille
+abonnés, voilà ton affaire. Cela va te faire un honneur inconcevable; on
+te traduira dans toutes les langues! Que je suis content, va, mon vieux!
+et le diable m'emporte, c'est autant pour toi que pour moi. Cependant je
+t'avouerai que je désire employer le premier mon nouvel instrument; je
+le réserve pour une ouverture que j'ai commencée, et qui aura pour
+titre: <i>l'Ile d'Eole</i>; tu m'en diras des nouvelles. Après quoi, libre à
+toi d'user de ma découverte pour tes symphonies. Je ne suis pas de ces
+gens qui sacrifieraient le passé, le présent et l'avenir de la musique à
+leur intérêt personnel; non, <i>tout pour l'art</i>, c'est ma devise. Nous
+voilà arrivés; va changer d'habits et vite à l'ouvrage, un article
+ronflant, sans calembour. Je viendrai ce soir lire ce que tu auras
+écrit; ne l'envoie pas à l'imprimerie sans me le montrer; tu pourrais te
+tromper sur quelque détail, et rien n'est plus important<a name="page_415" id="page_415"></a> que
+l'exactitude en pareille matière. A propos, le directeur de l'Opéra me
+tourmente pour que je lui donne un ouvrage en cinq actes, mais il ne
+m'offre que trente mille francs une fois payés; me conseilles-tu
+d'accepter?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, accepte, tu feras bien.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu non, c'est trop peu! Je vais écrire à Pillet que je refuse;
+et, ma foi, après cela l'Opéra s'arrangera comme il pourra. Il faut
+donner, une fois pour toutes, une bonne leçon aux directeurs des
+théâtres lyriques; ces gens-là sont d'une ladrerie... Adieu, adieu. A ce
+soir.</p>
+
+<p>Le critique exténué, mouillé, embourbé, stupéfié, rentre à grand'peine
+chez lui; il n'a pas même le temps de s'asseoir; trois personnes
+l'attendent dans son salon, et toutes à la fois, l'accueillent ainsi:</p>
+
+<p>&mdash;Ah enfin!</p>
+
+<p>&mdash;C'est lui!</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je viens de donner un concert.....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je vais donner un concert.....</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je me propose de donner un concert.....</p>
+
+<p>&mdash;On y a entendu un album nouveau.....</p>
+
+<p>&mdash;On y exécutera des variations.....</p>
+
+<p>&mdash;On y chantera des romances.....</p>
+
+<p>&mdash;Je remarque avec surprise que vous n'avez<a name="page_416" id="page_416"></a> pas de piano! un
+compositeur! c'est étonnant! c'est malheureux! je me proposais de vous
+chanter mon album. Alors j'espère que vous voudrez bien venir passer une
+heure ou deux à la maison pour l'entendre; je demeure rue du
+Puits-de-l'Hermite, près le Jardin des Plantes; vous pourrez voir la
+giraffe en passant.»</p>
+
+<p>Le premier compositeur d'albums a franchi à peine le seuil de la porte
+que les deux autres, en souriant ironiquement:</p>
+
+<p>«Quel homme que ce monsieur Z....., il vous ferait volontiers aller à
+Fontainebleau pour admirer son album.</p>
+
+<p>&mdash;Encore si sa musique en valait la peine; mais c'est d'un commun!</p>
+
+<p>&mdash;D'un vulgaire!</p>
+
+<p>&mdash;D'un trivial!</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est écrit!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! il croit qu'il sait l'harmonie, le pauvre homme!</p>
+
+<p>&mdash;Trois quintes de suite dans la première barcarolle!</p>
+
+<p>&mdash;Et je ne sais combien d'octaves cachées dans la troisième!</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'abusons pas des moments de M. B....</p>
+
+<p>&mdash;Je venais, monsieur, vous recommander mon fils, âgé de dix ans, qui
+commence à être de première force en composition; il a écrit récemment
+un cahier de Mazurkas, que je n'ose<a name="page_417" id="page_417"></a> comparer aux Mazurkas de M. Chopin,
+mais qui ne sont pas sans mérite cependant, comme vous pourrez vous en
+convaincre en les lisant.</p>
+
+<p><i>Le critique.</i>&mdash;Monsieur, je suis mort de fatigue et de plus tout
+mouillé: permettez-moi, de grâce, d'aller me coucher, je vous entends à
+peine.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, je pars; mais ne manquez pas de lire cet intéressant
+ouvrage: vous penserez probablement que M. Chopin lui-même n'est pas
+allé jusque-là en fait d'originalité, de verve et de grâce. Un enfant de
+dix ans! c'est prodigieux! voilà un beau sujet d'articles pour le
+<i>Journal des Débats</i>: vous pourrez le faire en annonçant le concert de
+mon fils. J'oubliais de vous laisser quelques billets; le prix n'est que
+de quinze francs. J'ai l'honneur de vous saluer.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! j'ai cru qu'il n'en finirait pas avec son petit
+prodige. Monsieur B..... veuillez m'accorder dix minutes. Je n'ai pas
+besoin de piano, moi, l'accompagnement de mes romances ne sert pas à
+déguiser la pauvreté du chant. Il vous serait donc aisé de les juger à
+la simple audition de la partie vocale, et je vais vous en chanter une
+seulement; cela suffira pour vous donner une idée de mon style.
+Avez-vous un diapason? Non! en ce cas je vais essayer l'étendue du
+morceau, pour atteindre aussi juste que possible le ton dans lequel il
+est écrit. Vous verrez que<a name="page_418" id="page_418"></a> c'est de la musique bien rhythmée; toutes
+les phrases sont de quatre ou de huit mesures, et l'on distingue
+parfaitement les temps forts. Cela ressemble, en conséquence, fort peu
+aux divagations désordonnées de ce petit drôle, dont le père vous a si
+fort ennuyé. Mais ne disons pas de mal des absents, quoiqu'ils aient
+cette fois bien réellement tort. Je commence.</p>
+
+<p>Ici le critique tombe lourdement sur le parquet comme frappé
+d'apoplexie, son domestique épouvanté, pousse des cris d'effroi, les
+voisins accourent, on s'empresse de le porter dans sa chambre, pendant
+que la chanteuse de romances (car c'est une dame) murmure en s'en
+allant: «Quelle ineptie! quelle absence de sentiment! ne pas écouter
+seulement la première! il est capable de ne pas annoncer mon concert et
+de ne pas lire mon recueil! voilà pourtant les hommes qui décident
+aujourd'hui du sort des artistes!!»</p>
+
+<p>Il repose depuis quelques heures quand on sonne à tout rompre à sa
+porte. C'est un élégant jeune homme qui se dit porteur d'une nouvelle
+très intéressante pour M. B....., et dont la communication ne peut
+souffrir de retard. On réveille le patient; il s'habille, pensant qu'il
+s'agit tout au moins d'un aide-de-camp du prince royal. Il rentre au
+salon en chancelant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, pardonnez-moi de vous déranger, je n'ai pu résister au désir
+de vous faire<a name="page_419" id="page_419"></a> mon compliment sur votre dernier succès. C'est
+merveilleux, monsieur, c'est colossal! c'est gigantesque! c'est sublime!</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, vous êtes trop bon; veuillez me dire ce qui me procure
+l'honneur de votre visite.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur, rien autre que le besoin de vous exprimer mon
+enthousiasme, mon admiration, mon exaltation, ma stupéfaction, ma
+vénération. Quelle &oelig;uvre! monsieur, c'est-à-dire, quel
+chef-d'&oelig;uvre! Hum! (d'un ton simple et doux.) Puisque vous êtes en
+même temps un si habile critique, l'idée me vient à présent de vous
+soumettre une suite de fanfares pour la trompe, dont le club des
+chasseurs fait le plus grand cas. Une analyse détaillée de cet ouvrage
+serait bien placée dans la <i>Gazette musicale</i>, et...</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, monsieur, c'est l'affaire du journal des Chasseurs.</p>
+
+<p><i>Le critique dans sa chambre.</i>&mdash;Feux et tonnerres! c'est pour cela que
+ce joueur de trompe en gants blancs est venu interrompre mon sommeil!!
+Eh bien! qu'est-ce encore?</p>
+
+<p><i>Le portier.</i>&mdash;Monsieur, c'est une lettre et un paquet de la part de M.
+Maurice Schlesinger.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, autre chose! (Il lit).</p>
+
+<div class="blockquot"><p>«Mon cher ami, il me faut absolument pour demain un long article
+sur les deux albums que je vous envoie. Les noms de Meyerbeer,
+Clapisson, Strunz, Panofka, Kalkbrenner, Liszt, Chopin et Thalberg,
+y figurent en première ligne, et l'édition<a name="page_420" id="page_420"></a> surpasse en luxe tout
+ce qui a été publié jusqu'à ce jour.»</p>
+
+<p class="r"><span style="margin-right: 2em;">Tout à vous,</span></p>
+
+<p class="r">Maurice <span class="smcap">Schlesinger</span>.»</p></div>
+
+<p>Le critique prend la plume et répond ce qui suit.</p>
+
+<div class="blockquot"><p><span style="margin-left: 2em;">«Mon cher Maurice,</span></p>
+
+<p>»Il me faut <i>absolument</i> du repos, et un abri contre les albums.
+Voici bientôt quinze jours que je cherche inutilement trois heures
+pour rêver à la symphonie que j'ai commencée; ne pouvoir les
+obtenir est un supplice dont vous n'avez pas d'idée et qui m'est
+<i>absolument</i> insupportable. Je vous préviens donc que, jusqu'au
+moment où ma partition sera finie, je ne veux plus entendre parler
+de critique d'aucune espèce. Vos albums, je le sais, contiennent
+d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne me dites rien,
+et dont vous ne citez pas même les auteurs. Mais je suis poussé à
+bout, je veux, pendant quelque temps, assez de loisir et de liberté
+pour finir mon ouvrage; je veux être artiste enfin; je redeviendrai
+galérien après; je suis obsédé, abîmé, exterminé. Gardez-vous donc
+de venir me relancer dans ma tanière, ce serait d'une révoltante
+inhumanité. Je n'ai jamais compté parmi les apologistes du suicide,
+mais j'ai là une paire de pistolets chargés, et dans l'état
+d'exaspération où vous pourriez me mettre, je serais capable de
+vous brûler la cervelle.</p>
+
+<p class="r"><span style="margin-right: 2em;">»Votre ami dévoué,</span></p>
+
+<p class="r">»Hector <span class="smcap">Berlioz</span>.»</p></div>
+
+<p class="c">FIN DU PREMIER VOLUME.<a name="page_421" id="page_421"></a></p>
+
+<h3><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES<br />
+<br /><span class="txt80">DU PREMIER VOLUME.</span></h3>
+
+<table border="0" cellpadding="4" cellspacing="0" summary="">
+
+<tr><td>&nbsp;</td><td colspan="2" align="center"><br /><b>Voyage musical en Allemagne.</b><br /></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#I">I.</a></td><td> A <span class="smcap">M. Auguste Morel</span>: Bruxelles, Mayence, Francfort </td><td align="right"><a href="#page_003">3</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#II">II.</a></td><td> A <span class="smcap">M. Girard</span>, <i>chef d'orchestre de l'Opéra-Comique</i>: Stuttgardt, Hechingen</td><td align="right"><a href="#page_027">27</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#III">III.</a></td><td> A <span class="smcap">Liszt</span>: Manheim, Weimar</td><td align="right"><a href="#page_051">51</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#IV">IV.</a></td><td> A <span class="smcap">M. Stephen Heller</span>: Leipzig</td><td align="right"><a href="#page_071">71</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#V">V.</a></td><td> A <span class="smcap">Ernst</span>: Dresde</td><td align="right"><a href="#page_093">93</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VI">VI.</a></td><td> A <span class="smcap">Henri Heine</span>: Brunswick, Hambourg</td><td align="right"><a href="#page_113">113</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VII">VII.</a></td><td> A mademoiselle <span class="smcap">Louise Bertin</span>: Berlin</td><td align="right"><a href="#page_135">135</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VIII">VIII.</a></td><td> A <span class="smcap">M. Habeneck</span>, <i>chef d'orchestre de l'Opéra</i>: Berlin</td><td align="right"><a href="#page_167">167</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#IX">IX.</a></td><td> A <span class="smcap">M. Desmarets</span>: Berlin</td><td align="right"><a href="#page_191">191</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#X">X.</a></td><td> A <span class="smcap">M. G. Osborne</span>: Hanovre, Darmstadt</td><td align="right"><a href="#page_218">218</a></td></tr>
+
+<tr><td>&nbsp;</td><td colspan="2" align="center"><br /><b>De la Musique en général.</b><br /></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#DE_LA_MUSIQUE_EN_GENERAL">I.</a></td><td> De la musique en général</td><td align="right"><a href="#page_241">241</a></td></tr>
+
+<tr><td>&nbsp;</td><td colspan="2" align="center"><br /><b>Etude analytique des Symphonies de Beethoven.</b><br /></td></tr>
+
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#ETUDE_ANALYTIQUE">Introduction</a></td><td align="right"><a href="#page_263">263</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#Ia">I.</a></td><td> Symphonie en <i>ut</i> majeur</td><td align="right"><a href="#page_269">269</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#IIa">II.</a></td><td> Symphonie en <i>ré</i></td><td align="right"><a href="#page_273">273</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#IIIa">III.</a></td><td> Symphonie héroïque</td><td align="right"><a href="#page_279">279</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#IVa">IV.</a></td><td> Symphonie en <i>si b</i></td><td align="right"><a href="#page_291">291</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#Va">V.</a></td><td> Symphonie en <i>ut</i> mineur</td><td align="right"><a href="#page_299">299</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VIa">VI.</a></td><td> Symphonie pastorale</td><td align="right"><a href="#page_311">311</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VII">VII.</a></td><td> Symphonie en <i>la</i></td><td align="right"><a href="#page_321">321</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#VIIIa">VIII.</a></td><td> Symphonie en <i>fa</i></td><td align="right"><a href="#page_333">333</a></td></tr>
+
+<tr><td align="right"><a href="#IXa">IX.</a></td><td> Symphonie avec ch&oelig;urs</td><td align="right"><a href="#page_341">341</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#TRIOS_ET_SONATES">Trios et sonates</a></td><td align="right"><a href="#page_359">359</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#ACADEMIE_ROYALE_DE_MUSIQUE">Le Freyschütz de Weber</a></td><td align="right"><a href="#page_369">369</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#SOUVENIRS_DUN_HABITUE_DE_LOPERA">Souvenirs d'un habitué de l'Opéra</a></td><td align="right"><a href="#page_385">385</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#LETTRE_ECRITE_A_G_SPONTINI">Lettre à G. Spontini</a></td><td align="right"><a href="#page_403">403</a></td></tr>
+
+<tr><td colspan="2"><a href="#TRIBULATIONS_DUN_CRITIQUE_MUSICAL">Tribulations d'un critique musical</a></td><td align="right"><a href="#page_407">407</a></td></tr>
+
+</table>
+
+<p class="c top15"><small>FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</small></p>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le nom de Strauss est célèbre aujourd'hui dans toute
+l'Europe dansante; il est attaché à une foule de valses capricieuses,
+piquantes, d'un rythme neuf, d'une <i>desinvoltura</i> gracieusement
+originale, qui ont fait le tour du monde. On conçoit donc qu'on tienne
+beaucoup à ne pas voir de telles valses contrefaites, un pareil nom
+contreporté.
+</p><p>
+Or, voici ce qui arrive. Il y a un Strauss à Paris, ce Strauss a un
+frère; il y a un Strauss à Vienne, mais ce Strauss n'a point de frère;
+c'est la seule différence qui existe entre les deux Strauss. De là des
+quiproquos fort désagréables pour notre Strauss, qui dirige avec une
+verve digne de son nom les bals de l'Opéra-Comique et tous les bals
+particuliers donnés par l'aristocratie fashionnable. Dernièrement, à
+l'ambassade d'Autriche, un Viennois, quelque faux Viennois, à coup sûr,
+aborde Strauss et lui dit en langue autrichienne: «Eh bonjour, mon cher
+Strauss; que je suis aise de vous voir! Vous ne me reconnaissez
+pas?&mdash;Non, Monsieur.&mdash;Oh! je vous reconnais bien, moi, quoique vous ayez
+un peu engraissé; il n'y a d'ailleurs que vous pour écrire de pareilles
+valses. Vous seul pouvez diriger et composer ainsi un orchestre de
+danse; il n'y a qu'un Strauss.&mdash;Vous êtes bien bon; mais je vous assure
+que le Strauss de Vienne a aussi du talent.&mdash;Comment! le Strauss de
+Vienne? Mais c'est vous; il n'y en a pas d'autre. Je vous connais bien;
+vous êtes pâle, il est pâle; vous parlez autrichien, il parle
+autrichien; vous faites des airs de danse ravissants:&mdash;Oui.&mdash;Vous
+accentuez toujours le temps faible dans la mesure à trois temps.&mdash;Oh! le
+temps faible, c'est mon fort!&mdash;Vous avez écrit une valse intitulée <i>le
+Diamant</i>?&mdash;Etincelante!&mdash;Vous parlez hébreu?&mdash;<i>Very well.</i>&mdash;Et
+anglais?&mdash;<i>Not at all.</i>&mdash;C'est cela même, vous êtes Strauss; d'ailleurs
+votre nom est sur l'affiche?&mdash;Monsieur, encore une fois, je ne suis pas
+le Strauss de Vienne; il n'est pas le seul qui sache syncoper une valse
+et rhythmer une mélodie à contre-mesure. Je suis le Strauss de Paris;
+mon frère qui joue très bien du violon et que voilà là-bas, est
+également Strauss; le Strauss de Vienne est Strauss. Ce sont trois
+Strauss.&mdash;Non, il n'y a qu'un Strauss, vous voulez me mystifier.»
+Là-dessus le Viennois incrédule, de laisser notre Strauss fort irrité et
+très en peine de faire constater son identité; tellement qu'il est venu
+me trouver afin que je le débarrasse de cette sosimie. Donc, pour cela
+faire, j'affirme que le Strauss de Paris, très-pâle, parlant à merveille
+l'autrichien et l'hébreu, et assez mal le français, et pas du tout
+l'anglais, écrivant des valses entraînantes, pleines de délicieuses
+coquetteries rhythmiques, instrumentées on ne peut mieux, conduisant
+d'un air triste, mais avec un talent incontestable, son joyeux orchestre
+de bal; j'affirme, dis-je, que ce Strauss habite Paris depuis fort
+longtemps qu'il a, depuis dix ans, joué de l'alto à tous mes concerts;
+qu'il fait partie de l'orchestre du Théâtre-Italien; qu'il va tous les
+étés gagner beaucoup d'argent à Aix, à Genève, à Mayence, à Munich,
+partout excepté à Vienne, où il s'abstient d'aller par égard pour
+l'autre Strauss, qui pourtant, lui, est venu une fois à Paris.
+</p><p>
+En conséquence, les Viennois n'ont qu'à se le tenir pour dit, garder
+leur Strauss et nous laisser le nôtre. Que chacun rende enfin à Strauss
+ce qui n'est pas à Strauss, et qu'on n'attribue plus à Strauss ce qui
+est à Strauss; autrement on finirait, telle est la force des
+préventions, par dire que le stras de Strauss vaut mieux que le
+<i>Diamant</i> de Strauss, et que le <i>Diamant</i> de Strauss n'est que du
+stras.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Encore un Strauss! mais celui-là ne fait pas de Valses.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> J'ai pu faire, en Allemagne, beaucoup d'observations sur
+les diverses résonnances des cloches; et j'ai vu, à n'en pouvoir douter,
+que la nature se riait encore, à cet égard, des théories de nos écoles.
+Certains professeurs ont soutenu pendant des siècles que les corps
+sonores ne faisaient <i>tous</i> résonner que la tierce majeure; un
+mathématicien est venu dans ces derniers temps, affirmant que les
+cloches faisaient <i>toutes</i> entendre, au contraire, la tierce mineure; et
+il se trouve en réalité qu'elles donnent harmoniquement toutes sortes
+d'intervalles. Les unes font retentir la tierce mineure, les autres la
+quarte; une des cloches de Weimar sonne la septième mineure et l'octave
+successivement: (son fondamental <i>fa</i>, résonnance <i>fa</i> octave, <i>mi
+bémol</i> septième); j'en ai même entendues qui produisaient la quarte
+augmentée. Evidemment la résonnance harmonique des cloches dépend de la
+forme que le fondeur leur a donnée, des divers degrés d'épaisseur du
+métal à certains points de leur courbure, et des accidents secrets de la
+fonte et du coulage.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Massues de sauvages.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Les femmes.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Les Européens, les blancs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Cher</i> aux malades mais <i>illustre</i> parmi les savants.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> M. Castil-Blaze. L'opéra de <i>Pigeon-Vole</i> fut représenté
+l'an dernier, presque jusqu'au bout, au théâtre Ventadour. Vous serez
+peut-être bien aise, mademoiselle, de connaître l'<i>historique</i> de cette
+mémorable soirée.
+</p><p>
+Le voici:
+</p><p>
+Puisqu'il y avait sur le programme la <i>Phèdre</i> de Racine, je devrais
+dire que mademoiselle Maxime me parut excellente tragédienne dans ce
+rôle magnifique; mais ceci n'est pas directement de ma compétence, et
+d'ailleurs l'attrait principal de la soirée, le sujet de toutes les
+conversations, le point de mire de toutes les curiosités, c'était
+l'opéra en un acte (<i>Pigeon-Vole</i>) composé par M. Castil-Blaze. Je crois
+même que le chef-d'&oelig;uvre de Racine n'avait été placé là que comme un
+<i>lever de rideau</i>, pour compléter la représentation, et servir de
+préambule à la grande pièce de <i>Pigeon-Vole</i>.
+</p><p>
+Un certain nombre d'artistes et de littérateurs s'étaient réunis pour
+entendre l'ouvrage de leur confrère et le juger franchement, d'après
+l'effet qu'il produirait, sans aucune arrière-pensée et sans la moindre
+disposition malveillante. On se méfiait un peu, il est vrai, de la
+nouvelle partition, à cause de l'acharnement avec lequel l'auteur en
+avait d'avance fait l'éloge, et des efforts inouïs tentés par lui pour
+obtenir sa mise en scène à l'Opéra-Comique; efforts dont l'inutilité
+l'avait enfin amené à se faire lui-même entrepreneur et directeur de
+théâtre pour une soirée.
+</p><p>
+Ce grand amour de la gloire dans un homme de l'âge de M. Castil-Blaze,
+qui devait depuis longtemps, et plus qu'un autre, en avoir reconnu la
+vanité, semblait, en le rapprochant de quelques autres circonstances,
+indiquer une disposition d'esprit singulière et quelque peu inquiétante.
+On pensait involontairement à l'interrogatoire que les deux médecins de
+Molière font subir à M. de Pourceaugnac: «Mangez-vous? Dormez-vous?
+Faites-vous des songes? De quelle nature sont-ils?» On se demandait
+comment et par quel incroyable renversement de toutes les habitudes de
+sa vie M. Castil-Blaze en était venu à faire en personne la musique et
+les paroles de ses opéras, lui qui jusque-là avait chargé de ce soin
+Mozart, Rossini, Weber, Meyerbeer, Cimarosa, Regnard, Collé, Molière et
+tant d'autres hommes de génie ou de talent qu'il n'avait que la peine de
+rhabiller un peu; car les compositeurs surtout étaient loin de lui
+offrir cet idéal de beauté musicale qu'il rêvait. L'un avait écrit trop
+haut pour les voix: on le transposait, on baissait ses airs, ses duos
+d'un demi-ton, d'un ton même, et l'on publiait ainsi accommodé avec de
+beaux accompagnements de piano, le <span class="smcap">Gluck des salons</span>, et l'on devenait un
+peu l'auteur d'<i>Orphée</i>, des <i>Iphigénie</i>, d'<i>Alceste</i> et d'<i>Armide</i>.
+L'autre avait eu la faiblesse de croire qu'on pouvait rhythmer des
+phrases mélodiques autrement que de quatre en quatre, et qu'un chant
+était bien coupé dès que l'oreille en était satisfaite: on venait
+compter les mesures, et, s'il en manquait une pour la <i>carrure</i> du
+rhythme, on s'empressait de l'ajouter, et on devenait ainsi le
+correcteur-collaborateur de Mozart, de Grétry, etc. Weber avait eu le
+tort de ne pas donner une redondance assez fastidieuse à ses cadences
+finales, et de terminer quelquefois ses mélodies sur le temps faible;
+vite on ajoutait par-ci par-là une petite queue, on supprimait ailleurs
+deux notes pour faire finir le chant sur le temps fort, et voilà Weber
+tout-à-fait civilisé. Ne lisant pas trop bien les partitions
+apparemment, tantôt on croyait y voir ce qui n'y était point, tantôt on
+n'y apercevait pas ce qui crevait les yeux, et, toujours dévoré de ce
+zèle ardent, de cette sollicitude paternelle pour les pauvres
+compositeurs qui n'avaient pas pu recevoir dans leur jeunesse des leçons
+de M. Castil-Blaze, on <i>fourrait</i> des trombones dans un orage où
+l'auteur <i>en avait déjà mis</i> (mais d'une autre façon), croyant de bonne
+foi réparer une grave omission, combler une énorme lacune, et l'on
+avouait naïvement être ainsi devenu l'instrumentateur d'une symphonie de
+Beethoven!!!!! Puis on faisait un opéra entier avec la comédie de l'un
+et la musique revue et corrigée de trois ou quatre autres; on reliait
+bien le tout, on le faisait graver, et cela se représentait à Paris et
+en province, sous le nom <i>des Folies amoureuses</i>. Mais ne parlons pas de
+folie; il paraît que ceci était fort sage au contraire.
+</p><p>
+Et voilà que tout d'un coup M. Castil-Blaze, qui sait combien la gloire
+est inutile, puisqu'elle ne garantit les &oelig;uvres du génie d'aucun
+genre d'insulte, d'aucune espèce de profanation, se met à courir éperdu
+après elle, criant qu'il l'aime, qu'il l'adore, qu'il la lui faut à tout
+prix. Il est prêt à se ruiner pour elle; l'or n'est qu'une chimère; il
+dépensera pour ses &oelig;uvres à lui, pour <i>Belzébuth</i> et <i>Pigeon-Vole</i>,
+tout ce que lui rapportèrent les productions des maîtres italiens,
+français et allemands. Il demande qu'on l'exécute, il veut à toute force
+qu'on le joue. O vieillard insensé!... soyez donc satisfait! vous voilà
+joué! vous voilà glorieux! vous voilà célèbre! On ne parle à cette heure
+que de vous dans Paris! Et bientôt, s'envolant de clocher en clocher
+comme l'aigle impériale, votre pigeon ira porter aux villes éloignées
+votre nom resplendissant d'une auréole nouvelle! Mais, hélas! je frémis
+en songeant aux malheurs, aux amertumes qui vont naître, pour votre
+jeune gloire, de votre ancienne célébrité. Chacun sait en France, en
+Allemagne, en Italie, que M. Castil-Blaze, au temps où il ne composait
+pas, a corrigé, revu, augmenté, retourné, taillé et détaillé les plus
+grands compositeurs anciens et modernes; il a ouvertement déclaré que
+c'était son droit, son devoir même de faire à Weber, à Beethoven et à
+tant d'autres, l'aumône de sa science et de son goût. Or que va-t-il
+arriver, ô grand maître, ô Castil-Blaze, si quelque ravaudeur étranger,
+imbu de vos doctrines, met la main sur votre pigeon et s'avise, pour
+l'embellir, de lui coller une crête sur la tête ou de lui couper la
+queue!!! vous avez beau dire, vos entrailles de père en seront
+douloureusement émues, vous en souffrirez, et beaucoup; et nous donc!!
+mais nous en pleurerons des larmes de sang, notre indignation n'aura
+point de bornes!!! Car <i>Pigeon-Vole</i> est une de ces &oelig;uvres comme on
+n'en voit pas, une production unique, que les amis de l'art vont
+proposer pour modèle au siècle présent et aux siècles futurs, en
+regrettant qu'il n'ait pas été donné au siècle dernier de la connaître,
+ce qui eût certes empêché Glück, Mozart, Weber et Beethoven de commettre
+tant de bévues! <i>Famæ sacra fames!!!</i>
+</p><p>
+M. Castil-Blaze, en produisant son chef-d'&oelig;uvre, a voulu mettre à
+l'épreuve la sagacité du public. Il a donné à <i>Pigeon-Vole</i> le titre de
+drame lyrique, tandis que c'est en réalité un étourdissant opéra
+bouffon, archi-bouffon. «Voyons, s'est dit l'illustre auteur dans son
+injuste prévention contre le bon sens parisien, si ces malotrus
+comprendront ma musique! Je vais leur dire qu'il s'agit d'un drame
+ensanglanté, je parlerai de poignard, on verra un amant furieux, un
+chant d'amour dans la nuit sombre sera brusquement interrompu, on
+entendra des cris, le bruit d'un corps qui tombe, etc... Je suis curieux
+de savoir s'ils seront assez niais pour être émus, pour pleurer, et
+s'ils ne découvriront pas le vrai sens de mes mélodies!» A vrai dire,
+l'auditoire a bien été un peu interdit dans la première scène; il a bien
+semblé croire que c'était là de fort triste musique, pleine de
+lamentables souvenirs, de réminiscences funestes, de mélodies usées par
+la douleur, d'harmonies décolorées, pâlies par la souffrance... Mais
+bientôt la clairvoyance lui est revenue, une sorte d'hilarité, indécise
+d'abord, s'est dessinée sur tous les visages, qui, rapidement
+transformée en gaîté bruyante, a ébranlé à chaque instant la salle par
+ses éclats immodérés. C'est alors que l'auteur a dû éprouver une vive et
+douce satisfaction! «Ils me comprennent! a-t-il dû se dire, l'art est
+sauvé!» Oh! oui! nous vous avons compris, et bien compris, malgré le
+piége tendu à notre intelligence, spirituel et facétieux auteur de
+<i>Pigeon-Vole</i>. Aucun trait, aucun passage saillant n'a passé inaperçu;
+témoin ce vers du récitatif: «<i>Il me prend donc au sérieux!</i>»&mdash;(Le
+public): «Ah! ah! ah! non, certes, non... ah! ah!» Et celui-ci, quand M.
+Camus a eu joué la ritournelle extraordinairement prolongée de sa
+<i>concertante</i>: «<i>Ceci n'est que la ritournelle.</i>» Le public: «Ah! ah!
+ah! ce n'est que la ritournelle! eh bien! cela promet!» Plus loin,
+pendant que M. Camus et madame Casimir continuaient leur long duo pour
+flûte et soprano, le cruel amant d'Ortensia ayant chanté (en récitatif
+toujours) cette observation fort juste, mais assez inattendue: «<i>On n'a
+rien fait de plus fort en musique!</i>» les cris, les trépignements, les
+rires furibonds ont de nouveau fait explosion. Ce n'était pourtant
+encore que le prélude du succès, qui eût sans doute accueilli le
+dénoûment, si on avait pu l'entendre; mais M. Castil-Blaze n'avait pas
+assez ménagé les forces de son auditoire et de ses interprètes, et voici
+comment la pièce n'a pu être terminée. L'amant d'Ortensia, en voyant que
+la camériste tirait d'un petit panier un pigeon auquel elle essayait de
+donner la volée, a soupçonné qu'il s'agissait d'un poulet adressé à sa
+belle; il n'en doute plus en entendant M. Camus jouer dans la coulisse
+un solo de flûte. «C'est l'amant clandestin d'Ortensia! La perfide a
+l'audace de répondre et de renvoyer au soupirant des traits plus rapides
+et plus brûlants encore que ceux qu'il lui adresse! Elle l'aime, rien
+n'est plus certain!» Aussitôt le jaloux Vénitien fait signe à un sien
+ami qui joue fort bien d'un autre instrument, le poignard (de là le
+second titre de la pièce: <i>Flûte et Poignard</i>), d'aller mettre fin à cet
+amoureux dialogue. «O ciel! s'est écrié tout d'une voix le public,
+aurait-il le courage <i>de couper le sifflet à qui s'en sert si bien</i>?...»
+L'anxiété de l'auditoire était d'autant plus cruelle, que le spadassin
+tardait fort longtemps à frapper le coup fatal; M<sup>me</sup> Casimir et M.
+Camus continuaient tranquillement, les malheureux! leur tendre romance;
+et, à chaque minute écoulée, on se disait comme dans <i>les Huguenots</i>:
+«Ils chantent encore!» Mais enfin Ortensia pousse un cri déchirant! son
+amant est mort!... M<sup>me</sup> Casimir a l'air de vouloir se trouver mal!
+&mdash;On frémit... quand tout d'un coup, M. Camus, pour rassurer le public,
+lui jette prestement une toute petite gamme chromatique, <i>prrrrrut</i>! Les
+rires alors de reprendre avec une force sans pareille! «Bravo!
+bravo!.... M. Camus n'est pas mort; à la bonne heure. Vivat! Ah! ah! ah!
+ah! scélérat de Vénitien, va! tu mériterais d'être pendu pour nous avoir
+fait une telle peur. L'auteur! l'auteur! etc., etc.» Là-dessus, les
+pauvres acteurs, incapables de tenir leur sérieux plus longtemps,
+plantent là le poignard et la flûte, et le pigeon et M. Castil-Blaze, et
+se sauvent dans la coulisse en riant comme tout le monde.
+</p>
+
+<div class="blockquot"><p>Car, pour être chanteur, on n'en est pas moins homme.</p></div>
+<p>
+Puis un pompier a voulu faire baisser la toile et mettre fin à cette
+exorbitante hilarité. La toile qui, elle aussi, riait à se tordre, qui
+se ridait dans tous les sens, ne voulait pas descendre, curieuse
+apparemment de voir le dénoûment. Force pourtant est restée à la loi; la
+toile s'est abaissée bon gré mal gré, et le public en se dispersant a
+fait retentir les rues et les passages voisins du théâtre Ventadour, de
+ses exclamations joyeuses jusqu'à une heure du matin. Voilà un succès!!!
+Pour être juste, il faut dire que le poème y a puissamment contribué. On
+disait dans la salle que M. Henri Castil-Blaze, fils de l'illustre
+compositeur, prêtant à son père l'appui de sa jeune muse, en avait écrit
+les vers; nous le croyons sans peine. Les travaux que M. Henri
+Castil-Blaze a la modestie de signer H. V. dans une ou deux Revues,
+prouvent à mon sens, qu'il est parfaitement capable d'atteindre à ces
+poétiques hauteurs.
+</p><p>
+Cette représentation fait, en tous cas, le plus grand honneur à l'auteur
+ou aux auteurs de <i>Pigeon-Vole</i>; il faudrait être blasé, archi-blasé,
+pour ne pas s'émouvoir à la vue d'un triomphe pareil; triomphe si
+péniblement obtenu, mais si bien mérité.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> En italien <i>coglionerie</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Sphor est maître de chapelle à Cassel.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Voyez sa revue musicale dans le feuilleton du <i>Temps</i>, du
+25 janvier 1838.</p></div>
+
+</div>
+
+<hr />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyage musical en Allemagne et en
+Italie, I, by Hector Berlioz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE MUSICAL, I ***
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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