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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Voyage musical en Allemagne et en Italie, I + +Author: Hector Berlioz + +Release Date: August 26, 2010 [EBook #33539] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE MUSICAL, I *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +[Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été conservée et +n'a pas été harmonisée. Quelques erreurs clairement introduites par le +typographe ont cependant été corrigées.] + + + + +VOYAGE MUSICAL + +EN ALLEMAGNE + +ET + +EN ITALIE. + +SEVRES.--M. CERF, IMPRIMEUR. 144. RUE ROYALE. + + + + +VOYAGE MUSICAL + +EN + +ALLEMAGNE + +ET + +EN ITALIE. + +ÉTUDES SUR BEETHOVEN, GLUCK ET WEBER. + +MÉLANGES ET NOUVELLES. + +Par HECTOR BERLIOZ. + +I + +PARIS + +JULES LABITTE, LIBRAIRE-EDITEUR. + +Nº 3. QUAI VOLTAIRE. + +1844 +a + +SON ALTESSE ROYALE + +MONSEIGNEUR + +Le Duc de Montpensier. + +HOMMAGE + +DE LA RESPECTUEUSE RECONNAISSANCE + +DE L'AUTEUR, + +HECTOR BERLIOZ. + + + + +I + +A M. AUGUSTE MOREL. + +Bruxelles. Mayence, Francfort. + + +Oui, mon cher Morel, me voilà revenu de ce long voyage en Allemagne, +pendant lequel j'ai donné quinze concerts et fait près de cinquante +répétitions. Vous pensez qu'après de telles fatigues, je dois avoir +besoin d'inaction et de repos, et vous avez raison; mais vous auriez +peine à croire combien ce repos et cette inaction me paraissent +étranges! Souvent, le matin, à demi-réveillé, je m'habille +précipitamment, persuadé que je suis en retard et que l'_orchestre +m'attend_.... puis, après un instant de réflexion, revenant au sentiment +de la réalité: Quel orchestre, me dis-je? Je suis à Paris où l'usage est +toujours au contraire que l'orchestre se fasse attendre! D'ailleurs je +ne donne pas de concert, je n'ai pas de chœurs à instruire, pas de +symphonie à monter; je ne dois voir ce matin ni Meyerbeer, ni +Mendelssohn, ni Lipinski, ni Marchner, ni A. Bohrer, ni Schlosser, ni +Mangold, ni Krebbs, ni les frères Müller, ni aucun de ces excellents +artistes allemands qui m'ont fait un si gracieux accueil et m'ont donné +tant de preuves de déférence et de dévouement!.... On n'entend guère de +musique en France à cette heure, et vous tous, mes amis, que j'ai été +bien heureux de revoir, vous avez un air si triste, si découragé, quand +je vous questionne sur ce qui s'est fait à Paris en mon absence, que le +froid me saisit au cœur avec le désir de retourner en Allemagne où +l'enthousiasme existe encore. Et pourtant quelles ressources immenses +nous possédons dans ce vortex parisien, vers lequel tendent inquiètes +les ambitions de toute l'Europe! Que de beaux résultats on pourrait +obtenir de la réunion de tous les moyens dont disposent et le +Conservatoire, et le Gymnase musical, et nos trois théâtres lyriques, et +les églises, et les écoles de chant! Avec ces éléments dispersés et au +moyen d'un triage intelligent, on formerait sinon un chœur +irréprochable (les voix ne sont pas assez exercées), au moins un +orchestre sans pareil! Pour parvenir à faire entendre aux Parisiens un +si magnifique ensemble de huit à neuf cents musiciens, il ne manque que +deux choses: un local pour les placer, et un peu d'amour de l'art pour +les y rassembler. Nous n'avons pas une seule grande salle de concert! Le +théâtre de l'Opéra pourrait en tenir lieu, si le service des machines et +des décors, si les travaux quotidiens, rendus indispensables par les +exigences du répertoire, en occupant la scène presque chaque jour, ne +rendaient à peu près impossibles les dispositions nécessaires aux +préparatifs d'une telle solennité. Puis, trouverait-on les sympathies +collectives, l'unité de sentiment et d'action, le dévouement et la +patience, sans lesquels on ne produira jamais, en ce genre, rien de +grand ni de beau? Il faut l'espérer, mais on ne peut que l'espérer. +L'ordre exceptionnel établi dans les répétitions du Conservatoire, et +l'ardeur des membres de cette société célèbre, sont universellement +admirés. Or, on ne prise si fort que les choses rares... Presque partout +en Allemagne, au contraire, j'ai trouvé l'ordre et l'attention, joints à +un véritable respect pour le maître ou pour les maîtres. Il y en a +plusieurs, en effet: _l'auteur_ d'abord, qui dirige lui-même presque +toujours les répétitions et l'exécution de son ouvrage, sans que +l'amour-propre du chef d'orchestre en soit en rien blessé;--_le maître +de chapelle_, qui est généralement un habile compositeur et dirige les +opéras du grand répertoire, toutes les productions musicales importantes +dont les auteurs sont ou morts ou absents;--et _le maître de concert_ +qui, dirigeant les petits opéras et les ballets, joue en outre la partie +de premier violon, quand il ne conduit pas, et transmet en ce cas les +ordres et les observations du maître de chapelle aux points extrêmes de +l'orchestre, surveille les détails matériels des études, a l'œil à ce +que rien ne manque à la musique ni aux instruments, et indique +quelquefois les coups d'archet ou la manière de phraser les mélodies et +les traits, tâche interdite au maître de chapelle, car celui-ci _conduit +toujours au bâton_. + +Sans doute il doit y avoir aussi en Allemagne, dans toutes ces +agglomérations de musiciens d'inégale valeur, bien des vanités obscures, +insoumises et mal contenues; mais je ne me souviens pas (à une seule +exception près) de les avoir vues lever la tête et prendre la parole; +peut-être est-ce parce que je n'entends pas l'allemand. + +Pour les directeurs de chœurs, j'en ai trouvé très peu d'habiles; la +plupart sont de mauvais pianistes; j'en ai même rencontré un qui ne +jouait pas du piano du tout, et donnait les intonations en frappant sur +les touches avec deux doigts de la main droite seulement. Et puis on a +encore en Allemagne, comme chez nous, conservé l'habitude de réunir +toutes les voix du chœur dans le même local et sous un seul +directeur, au lieu d'avoir trois salles d'études et trois maîtres de +chant pour les répétitions préliminaires, et d'isoler ainsi les uns des +autres, pendant quelques jours, les soprani, les basses et les ténors; +procédé qui économise le temps et amène dans l'enseignement des diverses +parties chorales d'excellents résultats. En général, les choristes +allemands, les ténors surtout, ont des voix plus fraîches et d'un timbre +plus distingué que celles que nous entendons dans nos théâtres; mais il +ne faut pas trop se hâter de leur accorder la supériorité sur les +nôtres, et vous verrez bientôt, si vous voulez bien me suivre dans les +différentes villes que j'ai visitées, qu'à l'exception de ceux de +Berlin, de Francfort et de Dresde peut-être, tous les chœurs de +_théâtre_ sont mauvais ou d'une grande médiocrité. Les académies de +chant doivent, au contraire, être regardées comme une des gloires +musicales de l'Allemagne; nous tâcherons plus tard de trouver la raison +de cette différence. + +Mon voyage a commencé sous de fâcheux auspices; les contre-temps, les +malencontres de toute espèce se succédaient d'une façon inquiétante, et +je vous assure, mon cher ami, qu'il a fallu presque de l'entêtement pour +le poursuivre et le mener à fin et à bien. J'étais parti de Paris me +croyant assuré de donner trois concerts dès le début: le premier devait +avoir lieu à Bruxelles, où j'étais engagé par la Société de la +Grande-Harmonie; les deux autres étaient déjà annoncés à Francfort par +le directeur du théâtre, qui paraissait y attacher beaucoup d'importance +et mettre le plus grand zèle à en préparer l'exécution. Et cependant, de +toutes ces belles promesses, de tout cet empressement, qu'est-il +résulté? Absolument rien! Voici comment: Madame Nathan-Treillet avait eu +la bonté de me promettre de venir exprès de Paris pour chanter au +concert de Bruxelles. Au moment de commencer les répétitions, et après +de pompeuses annonces de cette soirée musicale, nous apprenons que la +cantatrice venait de tomber assez gravement malade, et qu'il lui était +en conséquence impossible de quitter Paris. Madame Nathan-Treillet a +laissé à Bruxelles de tels souvenirs du temps où elle était prima dona +au théâtre, qu'on peut dire, sans exagération, qu'elle y est adorée; +elle y fait fureur, fanatisme; et toutes les symphonies du monde ne +valent pas pour les Belges une romance de Loïsa-Puget chantée par Madame +Treillet. A l'annonce de cette catastrophe, la Grande-Harmonie tout +entière est tombée en syncope, la tabagie attenant à la salle des +concerts est devenue déserte, toutes les pipes se sont éteintes comme si +l'air leur eût subitement manqué, les _Grands-Harmonistes_ se sont +dispersés en gémissant; j'avais beau leur dire pour les consoler: «Mais +le concert n'aura pas lieu, soyez tranquilles, vous n'aurez pas le +désagrément d'entendre ma musique, c'est une compensation suffisante, +je pense, à un malheur pareil!» Rien n'y faisait: + + Leurs yeux fondaient en pleurs de bière, + +_et nolebant consolari_, parce que Madame Treillet n'y était pas. Voilà +donc le concert à tous les diables; le chef d'orchestre de cette Société +si grandement harmonique, homme d'un véritable mérite, plein de +dévouement à l'art, en sa qualité d'artiste éminent, bien qu'il soit peu +disposé à se livrer au désespoir, lors même que les romances de Mlle +Puget viendraient à lui manquer, Snel enfin, qui m'avait invité à venir +à Bruxelles, honteux et confus, + + Jurait, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus. + +Que faire alors? s'adresser à la Société rivale, la Philharmonie, +dirigée par Bender, le chef de l'admirable musique des Guides; composer +un brillant orchestre, en réunissant celui du théâtre aux élèves du +Conservatoire? La chose était facile, grâce aux bonnes dispositions de +MM. Henssens, Mertz, Wery, et même de M. Fétis, qui tous, dans une +occasion antérieure, s'étaient empressés d'exercer en ma faveur leur +influence sur leurs élèves et amis! Mais c'était tout recommencer sur +nouveaux frais, et le temps me manquait, me croyant attendu à Francfort +pour les deux concerts dont j'ai parlé. Il fallut donc partir, partir +plein d'inquiétude sur les suites que pouvait avoir l'affreux chagrin +des _dilettanti_ belges, et me reprochant d'en être la cause innocente +et humiliée. Heureusement ce remords-là est de ceux qui ne durent guère, +autant en emporte la vapeur, et je n'étais pas depuis une heure sur le +bateau du Rhin, admirant le fleuve et ses rives, que déjà je n'y pensais +plus. Le Rhin! ah! c'est beau! c'est très beau! Vous croyez peut-être, +mon cher Morel, que je vais saisir l'occasion de faire à son sujet de +poétiques amplifications? Dieu m'en garde! Je sais trop que mes +amplifications ne seraient que de prosaïques diminutions, et d'ailleurs +j'aime à croire pour votre honneur que vous avez lu et relu le beau +livre de Victor Hugo. + +Arrivé à Mayence, je m'informai de la musique militaire autrichienne qui +s'y trouvait l'année précédente, et qui avait, au dire de Strauss (le +Strauss de Paris)[1] exécuté plusieurs de mes ouvertures avec une +verve, une puissance et un effet prodigieux. Le régiment était parti, +plus de musique d'harmonie (celle-là était vraiment une grande +harmonie!), plus de concert possible! (je m'étais figuré pouvoir faire +en passant cette farce aux habitants de Mayence.)--Il faut essayer +cependant! Je vais chez Schott, le patriarche des éditeurs du musique. +Ce digne homme a l'air, comme la Belle-au-bois-dormant, de dormir depuis +cent ans, et à toutes mes questions il répond lentement en entremêlant +ses paroles de silences prolongés: «Je ne crois pas... vous ne +pouvez.... donner un concert... ici... il n'y a pas... d'orchestre.... +il n'y a pas de... public.... nous n'avons pas... d'argent!...» + +Comme je n'ai pas énormément de... patience, je me dirige au plus vite +vers le chemin de fer, et je pars pour Francfort. Ne fallait-il pas +quelque chose encore pour compléter mon irritation!... Ce chemin de fer, +lui aussi, est tout endormi, il se hâte lentement, il ne marche pas, il +flâne, et, ce jour-là surtout, il faisait d'interminables _points +d'orgue_ à chaque station. Mais enfin tout _adagio_ a un terme, et +j'arrivai à Francfort _avant la nuit_. Voilà une ville charmante et bien +éveillée! un air d'activité et de richesse y règne partout; elle est en +outre bien bâtie, brillante et blanche comme une pièce de cent sous +toute neuve, et des boulevarts plantés d'arbustes et de fleurs dans le +style des jardins anglais, forment sa ceinture verdoyante et parfumée. +Bien que ce fût au mois de décembre, et que la verdure et les fleurs +eussent dès longtemps disparu, le soleil se jouait d'assez bonne humeur +entre les bras de la végétation attristée; et, soit par le contraste que +ces allées si pleines d'air et de lumières offraient avec les rues +obscures de Mayence, soit par l'espoir que j'avais de commencer enfin +mes concerts à Francfort, soit par toute autre cause qui se dérobe à +l'analyse, les mille nuances de la joie et du bonheur chantaient en +chœur au-dedans de moi, et j'ai fait là une promenade de deux heures +que je n'oublierai de ma vie. A demain les affaires sérieuses! me dis-je +en rentrant à l'hôtel. + +Le jour suivant donc, je me rendis allègrement au théâtre, pensant le +trouver déjà tout préparé pour mes répétitions. En traversant la place +sur laquelle il est bâti, et apercevant quelques jeunes gens qui +portaient des instruments à vent, je les priai, puisqu'ils appartenaient +sans doute à l'orchestre, de remettre ma carte au maître de chapelle et +directeur Guhr. En lisant mon nom, ces honnêtes artistes passèrent +tout-à-coup de l'indifférence à un empressement respectueux qui me fit +grand bien. L'un d'eux, qui parlait français, prit la parole pour ses +confrères: «Nous sommes bien heureux de vous voir enfin; M. Guhr nous a +depuis longtemps annoncé votre arrivée, nous avons exécuté deux fois +l'ouverture du _Roi Lear_. Vous ne trouverez pas ici votre orchestre du +Conservatoire; mais peut-être cependant ne serez-vous pas mécontent!» +Guhr arrive. C'est un petit homme, à la figure assez malicieuse, aux +yeux vifs et perçants, son geste est rapide, sa parole brève et +incisive; on voit qu'il ne doit pas pécher par excès d'indulgence quand +il est à la tête de son orchestre; tout annonce en lui une intelligence +et une volonté musicales; c'est un chef. Il parle français, mais pas +assez vite au gré de son impatience, et il l'entremêle, à chaque phrase, +de gros jurements, _prononcés à l'allemande_, du plus plaisant effet. +Je les désignerai seulement par des initiales. En m'apercevant: + +--Oh! S. N. T. T... c'est vous, mon cher! vous n'avez donc pas reçu ma +lettre? + +--Quelle lettre? + +--Je vous ai écrit à Bruxelles pour vous dire... S. N. T. T... +Attendez... je ne parle pas bien... un malheur... c'est un grand +malheur!... Ah! voilà notre régisseur qui me servira d'interprète. (Et +continuant à parler français):--Dites à M. Berlioz combien je suis +contrarié; que je lui avais écrit de ne pas encore venir; que les +petites Milanollo remplissent le théâtre tous les soirs; que nous +n'avons jamais vu une pareille fureur du public, S. N. T. T., et qu'il +faut garder pour un autre moment la grande musique et les grands +concerts. + +--_Le régisseur_: M. Guhr me charge de vous dire, Monsieur, que... + +--_Moi_: Ne vous donnez pas la peine de le répéter; j'ai très bien, j'ai +trop bien compris, puisqu'il n'a pas parlé allemand. + +--_Guhr_: Ah! ah! ah! j'ai parlé français, S. N. T. T., sans le savoir! + +--_Moi_: Vous le savez très-bien, et je sais aussi qu'il faut m'en +retourner, ou poursuivre témérairement ma route, au risque de trouver +ailleurs quelques autres enfants prodiges qui me feront encore échec et +mat. + +--_Guhr_: Que faire, mon cher, les enfants font de l'argent, S. N. T. +T., les romances françaises font de l'argent, les vaudevilles français +attirent la foule; que voulez-vous? S. N. T. T., je suis directeur, je +ne puis pas refuser l'argent; mais restez au moins jusqu'à demain, je +vous ferai entendre _Fidelio_, par Pichek et Mademoiselle Capitaine, et, +S. N. T. T., vous me direz votre sentiment sur nos artistes. + +--_Moi_: Je les crois excellents, surtout sous votre direction; mais, +mon cher Guhr, pourquoi tant jurer, croyez-vous que cela me console? + +--Ah! ah! S. N. T. T., ça se dit _en famille_. (Il voulait dire +_familièrement_.) + +Là-dessus le fou rire s'empare de moi, ma mauvaise humeur s'évanouit, et +lui prenant la main: + +--Allons, puisque nous sommes _en famille_, venez boire quelque vin du +Rhin, je vous pardonne vos petites Milanollo, et je reste pour entendre +_Fidelio_ et Mademoiselle Capitaine, dont vous m'avez tout l'air de +vouloir être le lieutenant. + +Nous convînmes que je partirais deux jours après pour Stuttgardt, où je +n'étais point attendu cependant, pour tenter la fortune auprès de +Lindpaintner et du roi de Wurtemberg. Il fallait ainsi donner aux +Francfortois le temps de reprendre leur sang-froid et d'oublier un peu +les délirantes émotions à eux causées par le violon des deux charmantes +sœurs, que j'avais le premier applaudies et louées à Paris, mais qui +alors, à Francfort, m'incommodaient étrangement. + +Et le lendemain, j'entendis Fidelio. Cette représentation est une des +plus belles que j'aie vues en Allemagne; Guhr avait raison de me la +proposer pour compensation à mon désappointement; j'ai rarement éprouvé +une jouissance musicale plus complète. + +Mlle Capitaine, dans le rôle de Fidelio (Eléonore), me parut posséder +les qualités musicales et dramatiques exigées par la belle création de +Beethoven. Le timbre de sa voix a un caractère spécial qui la rend +parfaitement propre à l'expression des sentiments profonds, contenus, +mais toujours prêts à faire explosion, comme ceux qui agitent le cœur +de l'héroïque épouse de Florestan. Elle chante simplement, très juste, +et son jeu ne manque jamais de naturel. Dans la fameuse scène du +pistolet, elle ne remue pas violemment la salle, comme faisait avec son +rire convulsif et nerveux, Mme Schrœder-Devrient, quand nous la vîmes +à Paris, jeune encore, il y a seize ou dix-sept ans; elle captive +l'attention, elle sait émouvoir par d'autres moyens. Mlle Capitaine +n'est point une cantatrice dans l'acception brillante du mot; mais de +toutes les femmes que j'ai entendues en Allemagne dans l'opéra de +genre, c'est à coup sûr celle que je préférerais; et je n'en avais +jamais ouï parler. Quelques autres m'ont été citées d'avance comme des +talents supérieurs, que j'ai trouvées parfaitement détestables. + +Je ne me rappelle malheureusement pas le nom du ténor chargé du rôle de +Florestan. Il a certes de belles qualités, sans que sa voix ait rien de +bien remarquable. Il a dit l'air si difficile de la prison, non pas de +manière à me faire oublier Haitzinger qui s'y élevait à une hauteur +prodigieuse, mais assez bien pour mériter les applaudissements d'un +public moins froid que celui de Francfort. Quant à Pichek que j'ai pu +apprécier mieux quelques mois après dans le Faust de Spohr, il m'a +réellement fait connaître toute la valeur de ce rôle du gouverneur que +nous n'avons jamais pu comprendre à Paris; et je lui dois pour cela seul +une véritable reconnaissance. Pichek est un artiste; il a sans doute +fait des études sérieuses, mais la nature l'a beaucoup favorisé. Il +possède une magnifique voix de baryton, mordante, souple, juste et assez +étendue; sa figure est noble, sa taille élevée, il est jeune et plein de +feu! Quel malheur qu'il ne sache que l'allemand! Les choristes du +théâtre de Francfort m'ont semblé bons, leur exécution est soignée, +leurs voix sont fraîches, ils laissent rarement échapper des intonations +fausses, je les voudrais seulement un peu plus nombreux. Dans ces +chœurs d'une quarantaine de voix réside toujours une certaine âpreté +qu'on ne trouve pas dans les grandes masses. Ne les ayant pas vus à +l'étude d'un nouvel ouvrage, je ne puis dire si les choristes +francfortois sont lecteurs et musiciens; je dois reconnaître seulement +qu'ils ont rendu d'une façon très satisfaisante le premier chœur _des +prisonniers_ (en _ut_ majeur), morceau doux qu'il faut absolument +_chanter_, et mieux encore le grand final où dominent l'enthousiasme et +l'énergie. Quant à l'orchestre, en le considérant comme un simple +orchestre de théâtre, je le déclare excellent, admirable de tout point; +aucune nuance ne lui échappe, les timbres divers s'y fondent dans un +harmonieux ensemble tout-à-fait exempt de duretés, il ne chancelle +jamais, tout frappe d'aplomb: on dirait d'un seul instrument. L'extrême +habileté de Guhr à le conduire et sa sévérité aux répétitions sont pour +beaucoup, sans doute, dans ce précieux résultat. Voici comment il est +composé: 8 premiers violons,--8 seconds,--4 altos,--5 violoncelles,--4 +contrebasses,--2 flûtes,--2 hautbois,--2 clarinettes,--2 bassons,--4 +cors,--2 trompettes,--3 trombones,--1 timbalier. Cet ensemble de 47 +musiciens se retrouve, à quelques très-petites différences près, dans +toutes les villes allemandes du second ordre. Il en est de même de sa +disposition, qui est celle-ci: Les violons, altos et violoncelles +réunis, occupent le côté droit de l'orchestre; les contrebasses sont +placées en ligne droite, dans le milieu, tout contre la rampe; les +flûtes, hautbois, clarinettes, bassons, cors et trompettes, forment, au +côté gauche, le groupe rival des instruments à archet; les timbales et +les trombones sont relégués seuls à l'extrémité du côté droit. N'ayant +pas pu mettre cet orchestre à la rude épreuve des études symphoniques, +je ne puis rien dire de sa rapidité de conception, de ses aptitudes au +style accidenté, humoristique, de sa solidité rhythmique, etc., etc., +mais Guhr m'a assuré qu'il était également bon au concert et au théâtre. +Je dois le croire, Guhr n'étant pas de ces pères disposés à trop admirer +leurs enfants. Les violons appartiennent à une excellente école; les +basses ont beaucoup de son; je ne connais pas la valeur des altos, leur +rôle étant assez obscur dans les opéras que j'ai vu représenter à +Francfort. Les instruments à vent sont exquis dans l'ensemble; je +reprocherai seulement aux cors le défaut, très commun en Allemagne, de +faire souvent _cuivrer_ le son en forçant surtout les notes hautes. Ce +mode d'émission dénature le timbre du cor; il peut dans certaines +occasions, il est vrai, être d'un excellent effet, mais il ne saurait, +je pense, être adopté méthodiquement dans l'école de l'instrument, et le +son un peu voilé, mais pur et noble de nos cors français, me paraît +infiniment préférable. + +A la fin de cette excellente représentation d'un chef-d'œuvre du +maître incomparable, dix ou douze auditeurs daignèrent, en s'en allant, +accorder quelques applaudissements... et ce fut tout. J'étais indigné +d'une telle froideur, et comme quelqu'un cherchait à me persuader que si +l'auditoire avait peu applaudi, il n'en admirait et n'en sentait pas +moins les beautés de l'œuvre: + +«Non, dit Guhr, ils ne comprennent rien, rien du tout, S. N. T. T., il a +raison, c'est un public de bourgeois.» + +J'avais aperçu ce soir-là, dans une loge, mon ancien ami Ferdinand +Hiller, qui a longtemps habité Paris, où les connaisseurs citent encore +souvent sa haute capacité musicale. Nous eûmes bien vite renouvelé +connaissance et repris nos allures de camarades. Hiller s'occupe d'un +opéra pour le théâtre de Francfort; il écrivit, il y a deux ans, un +oratorio, _La chute de Jérusalem_, qu'on a exécuté plusieurs fois avec +beaucoup de succès. Il donne fréquemment des concerts, où l'on entend, +avec des fragments de cet ouvrage considérable, diverses compositions +instrumentales qu'il a produites dans ces derniers temps, et dont on dit +le plus grand bien. Malheureusement, quand je suis allé à Francfort, il +s'est toujours trouvé que les concerts d'Hiller avaient lieu le +lendemain du jour où j'étais obligé de partir, de sorte que je ne puis +citer à son sujet que l'opinion d'autrui, ce qui me met tout-à-fait à +l'abri du reproche de camaraderie. A son dernier concert il fit +entendre, en fait de nouveautés, une ouverture qui fut chaudement +accueillie, et plusieurs morceaux pour quatre voix d'hommes et un +_soprano_, dont l'effet, dit-on, est de la plus piquante originalité. + +Il y a à Francfort une institution musicale qu'on a citée devant moi +plusieurs fois avec éloges: c'est l'Académie de chant de Sainte-Cécile. +Elle passe pour être aussi bien composée que nombreuse; cependant, +n'ayant point été admis à l'examiner, je dois me renfermer, à son sujet, +dans une réserve absolue. + +Bien que le _bourgeois_ domine à Francfort dans la masse du public, il +me semble impossible, eu égard au grand nombre de personnes de la haute +classe qui s'occupent sérieusement de musique, qu'on ne puisse réunir un +auditoire intelligent et capable de goûter les grandes productions de +l'art. En tout cas, je n'ai pas eu l'occasion d'en faire l'expérience. + +Il faut maintenant, mon cher Morel, que je rassemble mes souvenirs sur +Lindpaintner et la chapelle de Stuttgardt. J'y trouverai le sujet d'une +seconde lettre, mais celle-ci ne vous sera point adressée; ne dois-je +pas répondre aussi à ceux de nos amis qui se sont montrés comme vous +avides de connaître les détails de mon exploration germanique? + +_Adieu._ + +* * * + +_P. S._ Avez-vous publié quelque nouveau morceau de chant? On ne parle +partout que du succès de vos dernières mélodies. J'ai entendu hier le +rondeau syllabique _Page et Mari_, que vous avez composé sur les paroles +du fils d'Alexandre Dumas. Je vous déclare que c'est fin, coquet, +piquant et charmant. Vous n'écrivîtes jamais rien de si bien en ce +genre. Ce rondo aura une vogue insupportable; vous serez mis au pilori +des orgues de Barbarie et vous l'aurez bien mérité. + + + + +II + +A M. GIRARD, CHEF D'ORCHESTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE. + +Stuttgardt, Hechingen. + + +La première chose que j'avais à faire avant de quitter Francfort pour +m'aventurer dans le royaume de Wurtemberg, c'était de bien m'informer +des moyens d'exécution que je devais trouver à Stuttgardt, de composer +un programme de concert en conséquence, et de n'emporter que la musique +strictement nécessaire pour l'exécuter. Il faut que vous sachiez, mon +cher Girard, que l'une des grandes difficultés de mon voyage en +Allemagne, et celle qu'on pouvait le moins aisément prévoir, était dans +les dépenses énormes du transport de ma musique. Vous le comprendrez +sans peine en apprenant que cette masse de parties séparées d'orchestre +et de chœurs, manuscrites, lithographiées ou gravées, pesait plus de +cinq cents livres, et que j'étais obligé de m'en faire suivre à grands +frais presque partout, en la plaçant dans les fourgons de la poste. +Cette fois seulement, incertain si après ma visite à Stuttgardt j'irais +à Munich, ou si je reviendrais à Francfort pour me diriger ensuite vers +le Nord, je n'emportai que deux symphonies, une ouverture et quelques +morceaux de chant, laissant tout le reste à ce malheureux Guhr, qui +devait, à ce qu'il paraît, être embarrassé d'une manière ou d'une autre +par ma musique. + +La route de Francfort à Stuttgardt n'offre rien d'intéressant, et en la +parcourant je n'ai point eu d'_impressions_ que je puisse vous raconter: +pas le moindre site romantique à décrire, pas de forêt sombre, pas de +couvent, pas de chapelle isolée, point de torrents, pas de grand bruit +nocturne, pas même celui des moulins à foulons de Don Quichotte; ni +chasseurs, ni laitières, ni jeune fille éplorée, ni génisse égarée, ni +enfant perdu, ni mère éperdue, ni pasteur, ni voleur, ni mendiant, ni +brigand; enfin, rien que le clair de lune, le bruit des chevaux et les +ronflements du conducteur endormi. Par ci par là quelques laids paysans +couverts d'un large chapeau à trois cornes, et vêtus d'une immense +redingote de toile jadis blanche, dont les pans, démesurément longs, +s'embarrassent entre leurs jambes boueuses, costume qui leur donné +l'aspect de curés de village en grand négligé. Voilà tout! La première +personne que j'avais à voir en arrivant à Stuttgardt, la seule même que +de lointaines relations, nouées par l'intermédiaire d'un ami commun, +pouvaient me faire supposer bien disposée pour moi, était le docteur +Schilling, auteur d'un grand nombre d'ouvrages théoriques et critiques +sur l'art musical. Ce titre de _docteur_, que presque tout le monde +porte en Allemagne, m'avait fait assez mal augurer de lui. Je me +figurais quelque vieux pédant, avec des lunettes, une perruque rousse, +une vaste tabatière, toujours à cheval sur la fugue et le contrepoint, +ne parlant que de Bach et de Marpurgh, poli extérieurement peut-être, +mais au fond plein de haine pour la musique moderne en général, et +d'horreur pour la mienne en particulier; enfin quelque fesse-mathieu +musical. Voyez comme on se trompe: M. Schilling n'est pas vieux, il ne +porte pas de lunettes, il a de fort beaux cheveux noirs, il est plein de +vivacité, parle vite et fort, comme à coups de pistolet; il fume et ne +prise pas; il m'a très-bien reçu, m'a indiqué dès l'abord tout ce que +j'avais à faire pour parvenir à donner un concert, ne m'a jamais dit un +mot de fugue ni de canon, n'a manifesté de mépris ni pour _les +Huguenots_ ni pour _Guillaume Tell_, et n'a point montré d'aversion pour +ma musique avant de l'avoir entendue. + +D'ailleurs la conversation n'était rien moins que facile entre nous +quand il n'y avait pas d'interprète, M. Schilling parlant le français à +peu près comme je parle l'allemand. Impatienté de ne pouvoir se faire +comprendre: + +--Parlez-vous anglais, me dit-il un jour? + +--J'en sais quelques mots; et vous? + +--Moi... non! Mais l'italien, savez-vous l'italien? + +--_Si, un poco. Come si chiama il direttore del teatro?_ + +--Ah! diable! pas parler italien non plus!... + +Je crois, Dieu me pardonne, que si j'eusse déclaré ne comprendre ni +l'anglais ni l'italien, le bouillant docteur avait envie de jouer avec +moi dans ces deux langues la scène du _Médecin malgré lui_: _Arcithuram, +catalamus, nominativo, singulariter; est ne oratio latinas?_ + +Nous en vînmes à essayer du latin, et à nous entendre tant bien que mal, +non sans quelques _arcithuram_, _catalamus_. Mais on conçoit que +l'entretien devait être un peu pénible et ne roulait pas précisément sur +les _Idées_ de Herder, ni sur la _Critique de la raison pure_ de Kant. +Enfin, M. Schilling sut me dire que je pouvais donner mon concert au +théâtre ou dans une salle destinée aux solennités musicales de cette +nature, et qu'on nomme salle de la Redoute. Dans le premier cas, outre +l'avantage, énorme dans une ville comme Stuttgardt, de la présence du +Roi et de la cour, qu'il me croyait assuré d'obtenir, j'aurais encore +une exécution gratuite, sans avoir à m'occuper des billets, ni des +annonces, ni d'aucun des autres détails matériels de la soirée. Dans le +second, j'aurais à payer l'orchestre, à m'occuper de tout, et le Roi ne +viendrait pas; il n'allait jamais dans la salle de concert. Je suivis +donc le conseil du docteur, et m'empressai d'aller présenter ma requête +à M. le baron de Topenhaïm, grand-maréchal de la cour et intendant du +théâtre. Il me reçut avec une urbanité charmante, m'assurant qu'il +parlerait le soir même au Roi de ma demande, et qu'il croyait qu'elle me +serait accordée. + +«Je vous ferai observer cependant, ajouta-t-il, que la salle de la +Redoute est la seule bonne et bien disposée pour les concerts, et que le +théâtre, au contraire, est d'une si mauvaise sonorité, qu'on a depuis +longtemps renoncé à y faire entendre aucune composition instrumentale de +quelque importance!» + +Je ne savais trop que répondre ni à quoi m'arrêter. Allons voir +Lindpaintner, me dis-je; celui-là est et doit être l'arbitre souverain. +Je ne saurais vous dire, mon cher Girard, quel bien me fit ma première +entrevue avec cet excellent artiste. Au bout de cinq minutes, il nous +sembla être liés ensemble depuis dix ans. Lindpaintner m'eut bientôt +éclairé sur ma position. + +«D'abord, me dit-il, il faut vous détromper sur l'importance musicale +de notre ville; c'est une résidence royale, il est vrai, mais il n'y a +ni argent, ni public. (Aye! aye! Je pensai à Mayence et au père Schott.) +Pourtant, puisque vous voilà, il ne sera pas dit que nous vous aurons +laissé partir sans exécuter quelques-unes de vos compositions, que nous +sommes si curieux de connaître. Voilà ce qu'il y a à faire: Le théâtre +ne vaut rien, absolument rien pour la musique. La question de la +présence du Roi n'est d'aucune valeur; Sa Majesté n'allant jamais au +concert, ne paraîtra pas au vôtre en quelque lieu que vous le donniez. +Ainsi donc prenez la salle de la Redoute, dont la sonorité est +excellente et où rien ne manque pour l'effet de l'orchestre. Quant aux +musiciens vous aurez seulement à verser une petite somme de 80 fr. pour +leur caisse des pensions, et tous, sans exception, se feront un devoir +et un honneur, non-seulement d'exécuter, mais de répéter _plusieurs +fois_ vos œuvres, sous votre direction. Venez ce soir entendre le +_Freyschütz_; dans un entr'acte je vous présenterai à la chapelle, et +vous verrez si j'ai tort de vous répondre de sa bonne volonté.» + +Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Lindpaintner me présenta aux +artistes, et après qu'il eut traduit une petite allocution que je crus +devoir leur adresser, mes doutes et mes inquiétudes disparurent: +j'avais un orchestre. + +J'avais un orchestre composé à peu près comme celui de Francfort, et +jeune, et plein de vigueur et de feu. Je le vis bien à la manière dont +toute la partie instrumentale du chef-d'œuvre de Weber fut exécutée. +Les chœurs me parurent assez ordinaires, peu nombreux et peu +attentifs à rendre les nuances principales, si bien connues cependant, +de cette admirable partition. Ils chantaient toujours _mezzo-forte_, et +paraissaient assez ennuyés de la tâche qu'ils remplissaient. Pour les +acteurs ils étaient presque tous d'une honnête médiocrité. Je ne me +rappelle le nom d'aucun d'eux. La prima dona (Agathe) a une voix assez +sonore, mais dure et peu flexible; la seconde femme (Annette) vocalise +plus aisément, mais chante souvent faux; le baryton (Gaspard) est, je +crois, ce que le théâtre de Stuttgardt possède de mieux. J'ai entendu +ensuite cette troupe chantante dans la _Muette de Portici_ sans changer +d'opinion à son égard. Lindpaintner, en conduisant l'exécution de ces +deux opéras, m'a étonné par la rapidité qu'il donnait au mouvement de +certains morceaux. J'ai vu plus tard que beaucoup de maîtres de chapelle +allemands ont, à cet égard, la même manière de sentir; tels sont, entre +autres, Mendelssohn, Krebs et Guhr. Pour les mouvements du _Freyschütz_, +je ne puis rien dire: ils en ont, sans doute, beaucoup mieux que moi les +véritables traditions; mais quant à _la Muette_, à _la Vestale_, à +_Moïse_ et aux _Huguenots_, qui ont été montés sous les yeux des auteurs +à Paris, et dont les mouvements se sont conservés tels qu'ils furent +donnés aux premières représentations, j'affirme que la précipitation +avec laquelle j'en ai entendu exécuter certaines parties à Stuttgardt, à +Leipzig, à Hambourg et à Francfort, est une infidélité d'exécution; +infidélité involontaire, sans doute, mais véritablement contraire à +l'intention des compositeurs et nuisible à l'effet. On croit pourtant en +France que les Allemands ralentissent tous nos mouvements. + +L'orchestre de Stuttgardt, possède: 16 violons, 4 altos, 4 violoncelles, +4 contrebasses, et les instruments à vent et à percussion nécessaires à +l'exécution de la plupart des opéras modernes. Mais il a de plus une +excellente harpe (M. Krüger), et c'est, pour l'Allemagne, une véritable +rareté. L'étude de ce bel instrument y est négligée d'une façon ridicule +et même barbare, sans qu'on en puisse découvrir la raison. Je penche +même à croire qu'il en fut toujours ainsi, en considérant qu'aucun des +grands maîtres de l'école allemande n'en a fait usage. On ne trouve +point de harpe dans les œuvres de Mozart; il n'y en a ni dans _Don +Juan_, ni dans _Figaro_, ni dans _la Flûte enchantée_, ni dans _le +Sérail_, ni dans _Idoménée_, ni dans _Cosi fan Tutte_, ni dans ses +messes, ni dans ses symphonies. Weber s'en est également abstenu +partout; Haydn et Beethoven sont dans le même cas; Gluck seul a écrit +dans _Orphée_ une partie de harpe très-facile, pour _une main_, et +encore cet opéra fut-il composé et représenté en Italie. Il y a +là-dedans quelque chose qui m'étonne et m'irrite en même temps!... C'est +une honte pour les orchestres allemands, qui tous devraient avoir au +moins deux harpes, maintenant surtout qu'ils exécutent les opéras venus +de France et d'Italie, où elles sont si souvent employées. + +Les violons de Stuttgardt sont excellents; on voit qu'ils sont pour la +plupart élève du _concert-meister_ Molique, dont nous avons, il y a +quelques années, admiré au Conservatoire de Paris le jeu vigoureux, le +style large et sévère, bien que peu nuancé, et les savantes +compositions. Molique, au théâtre et aux concerts, occupant le premier +pupitre des violons, n'a donc à diriger en grande partie que ses élèves, +qui professent pour lui un respect et une admiration parfaitement +motivés. De là une précieuse exactitude dans l'exécution, exactitude due +à l'unité de sentiment et de méthode, autant qu'à l'attention des +violonistes. + +Je dois signaler parmi eux, le second maître de concert Habenhaïm, +artiste distingué sous tous les rapports, et dont j'ai entendu une +cantate d'un style mélodique expressif, d'une harmonie pure, et +très-bien instrumentée. + +Les autres instruments à archet ont une valeur si non égale à celle des +violons, au moins suffisante pour qu'on doive les compter pour bons. +J'en dirai autant des instruments à vent: la première clarinette et le +premier hautbois sont excellents. L'artiste qui joue la partie de +première flûte (M. Krüger père) se sert malheureusement d'un ancien +instrument qui laisse beaucoup à désirer pour la pureté du son en +général, et pour la facilité d'émission des notes aiguës. M. Krüger +devrait aussi se tenir en garde contre le penchant qui l'entraîne +parfois à faire des _trilles_ et des _grupetti_ là où l'auteur s'est +bien gardé d'en écrire. + +Le premier basson, M. Neukirchner, est un virtuose de première force qui +s'attache peut-être trop à faire parade de grandes difficultés; il joue +en outre sur un basson tellement mauvais que des intonations douteuses +viennent à chaque instant blesser l'oreille et empêcher l'effet des +phrases même les mieux rendues par l'exécutant. On distingue parmi les +cors, M. Schuncke; il fait aussi comme ses confrères de Francfort, un +peu trop _cuivrer_ le son des notes élevées. Les cors à cylindres (ou +chromatiques) sont exclusivement employés à Stuttgardt. L'habile facteur +Ad. Sax, actuellement établi à Paris, a démontré surabondamment la +supériorité de ce système sur celui des pistons, à peu près abandonné à +cette heure dans toute l'Allemagne, pendant que celui des cylindres +pour les cors, trompettes, bombardons, bass-tuba, y devient d'un usage +général. Les Allemands appellent instruments à _soupape_ (_Ventil-horn_, +_Ventil-trompeten_) ceux auxquels ce mécanisme est appliqué. J'ai été +surpris de ne pas le voir adopté pour les trompettes dans la musique +militaire, assez bonne d'ailleurs, de Stuttgardt; on en est encore là +aux trompettes à deux pistons, instruments fort imparfaits et bien loin, +pour la sonorité et la qualité du timbre, des trompettes à cylindres +dont on se sert à présent partout ailleurs. Je ne parle pas de Paris; +nous y viendrons dans quelque dix ans. + +Les trombones sont d'une belle force; le premier (M. Schrade), qui fit, +il y a quatre ans, partie de l'orchestre du concert Vivienne, à Paris, +est un véritable talent. Il possède à fond son instrument, se joue des +plus grandes difficultés, tire du trombone-ténor un son magnifique; je +pourrais même dire _des sons_, puisqu'il sait, au moyen d'un procédé non +encore expliqué, produire trois et quatre notes à la fois, comme ce +jeune corniste dont toute la presse musicale s'est récemment occupée à +Paris. Schrade, dans un point d'orgue d'une fantaisie qu'il a exécutée +en public à Stuttgardt, a fait entendre simultanément, et à la surprise +générale, les quatre notes de l'accord de septième dominante du ton de +_si b_, ainsi disposées: + + {_mi b_ || + {_la_ || + {_ut_ || + {_fa_ || + +C'est aux acousticiens qu'il appartient de donner la raison de ce +nouveau phénomène de la résonnance des tubes sonores; à nous autres +musiciens de le bien étudier et d'en tirer parti si l'occasion s'en +présente. + +Un autre mérite de l'orchestre de Stuttgardt, mérite que j'ai rarement +rencontré ailleurs au même degré, c'est qu'il n'est composé que de +lecteurs intrépides, que rien ne trouble, que rien ne déconcerte, qui +lisent à la fois la note et la nuance, qui à la première vue ne laissent +échapper ni un _P_ ni un _F_, ni un _mezzo forte_, ni un _smorzando_, +sans l'indiquer. Ils sont en outre rompus à tous les caprices du rhythme +et de la mesure, ne se cramponnent pas toujours aux temps forts, et +savent, sans hésiter, accentuer les temps faibles et passer d'une +syncope à une autre sans embarras et sans avoir l'air d'exécuter un +pénible tour de force. En un mot, leur éducation musicale est complète +sous tous les rapports. J'ai pu reconnaître en eux ces précieuses +qualités dès la première répétition de mon concert. J'avais choisi pour +celui-là la _Symphonie fantastique_ et l'ouverture des _Francs-Juges_. +Vous savez combien ces deux ouvrages contiennent de difficultés +rhythmiques, de phrases syncopées, de syncopes croisées, de groupes de +quatre notes superposés à des groupes de trois, etc., etc.; toutes +choses qu'aujourd'hui, au Conservatoire, nous jetons vigoureusement à la +tête du public, mais qu'il nous a fallu travailler pourtant, et beaucoup +et longtemps. J'avais donc lieu de craindre une foule d'erreurs à +différents passages de l'ouverture et du final de la _Symphonie_; je +n'ai pas eu à en relever _une seule_, tout a été _vu_ et _lu_ et +_vaincu_ du premier coup. Mon étonnement était extrême. Le vôtre ne sera +pas moindre, si je vous dis que nous avons monté cette damnée +_Symphonie_ et le reste du programme en deux répétitions. L'effet eût +même été très-satisfaisant, si les maladies vraies ou simulées ne +m'eussent enlevé _la moitié_ des violons le jour du concert. Me +voyez-vous, avec quatre premiers violons et quatre seconds, pour lutter +avec tous ces instruments à vent et à percussion? Car l'épidémie avait +épargné le reste de l'orchestre, et il ne manquait rien, rien que la +_moitié_ des violons!... Oh! en pareil cas, je ferais comme Max dans le +_Freyschütz_, et pour obtenir des violons, je signerais un pacte avec +tous les diables de l'enfer. C'était d'autant plus navrant et irritant, +que, malgré les prédictions de Lindpaintner, le Roi et la cour étaient +venus. Nonobstant cette défection de quelques pupitres, l'exécution fut, +sinon puissante (c'était chose impossible), au moins intelligente, +exacte et chaleureuse. Les morceaux de la _Symphonie fantastique_ qui +produisirent le plus d'effet furent l'adagio (_la Scène aux Champs_), +et le final (_le Sabbat_). L'ouverture fut chaudement accueillie; quant +à la _Marche des Pèlerins_ d'_Harold_, qui figurait aussi dans le +programme, elle passa presque inaperçue. Il en a été de même encore dans +une autre occasion, où j'avais eu l'imprudence de la faire entendre +_isolément_, tandis que partout où j'ai donné _Harold_ en entier, ou au +moins les trois premières parties de cette symphonie, la marche a été +accueillie comme elle l'est à Paris, et souvent redemandée. Nouvelle +preuve de la nécessité de ne pas morceler certaines compositions, et de +ne les produire que dans leur jour et sous le point de vue qui leur est +propre. + +Faut-il vous dire maintenant qu'après le concert je reçus toutes sortes +de félicitations de la part du Roi, de M. le comte Neiperg, et du prince +Jérôme Bonaparte? Pourquoi pas? On sait que les princes sont en général +d'une bienveillance extrême pour les artistes étrangers, et je ne +manquerais réellement de modestie que si j'allais vous répéter ce que +m'ont dit quelques-uns des musiciens le soir même et les jours suivants. +D'ailleurs, pourquoi ne pas manquer de modestie? Pour ne pas faire +grogner quelques mauvais dogues à la chaîne, qui voudraient mordre +quiconque passe en liberté devant leur chenil? Cela vaut bien la peine +d'aller employer de vieilles formules et jouer une comédie dont personne +n'est dupe! La vraie modestie consisterait, non-seulement à ne pas +parler de soi, mais à ne pas en faire parler; en un mot, à ne pas +attirer sur soi l'attention publique, à ne rien dire, à ne rien écrire, +à ne rien faire, à se cacher, à ne pas vivre. N'est-ce pas là une +absurdité?.... Et puis j'ai pris le parti de tout avouer, heur et +malheur; j'ai commencé déjà dans ma précédente lettre, et je suis prêt à +continuer dans celle-ci. Ainsi je crains fort que Lindpaintner, qui est +un maître, et dont j'ambitionnais beaucoup le suffrage, approuvant dans +tout cela _l'ouverture_ seulement, n'ait profondément abominé la +symphonie; je parierais que Molique n'a rien approuvé. Quant au docteur +Schilling, je _suis sûr_ qu'il a tout trouvé exécrable, et qu'il a été +bien honteux d'avoir fait les premières démarches pour produire à +Stuttgardt un brigand de mon espèce, véhémentement soupçonné d'avoir +violé la musique, et qui, s'il parvient à lui inspirer sa passion de +l'air libre et du vagabondage, fera de la chaste muse une sorte de +bohémienne, moins Esméralda qu'Héléna Mac Grégor, virago armée, dont les +cheveux flottent au vent, dont la sombre tunique étincelle de brillants +colifichets, qui bondit pieds nus sur les roches sauvages, qui rêve au +bruit des vents et de la foudre, et dont le noir regard épouvante les +femmes et trouble les hommes sans leur inspirer l'amour. + +Aussi Schilling, en sa qualité de conseiller du prince de +Hoënzollern-Hechingen, n'a pas manqué d'écrire à Son Altesse et de lui +proposer, pour la divertir, le _curieux-sauvage_, plus convenable dans +la Forêt-Noire que dans une ville civilisée. Et le sauvage, curieux de +tout connaître, au reçu d'une invitation rédigée en termes aussi +obligeants que choisis par M. le baron de Billing, conseiller intime du +prince, s'est acheminé, à travers la neige et les grands bois de sapins, +vers la petite ville d'Hechingen, sans trop s'inquiéter de ce qu'il +pourrait y faire. Cette excursion dans la Forêt-Noire m'a laissé un +confus mélange de souvenirs joyeux, tristes, doux et pénibles, que je ne +saurais évoquer sans un serrement de cœur presque inexplicable. Le +froid, le double deuil noir et blanc étendu sur les montagnes, le vent +qui mugissait sous ces pins frissonnants, le travail secret du +ronge-cœur si actif dans la solitude, un triste épisode d'un +douloureux roman lu pendant le voyage.... Puis l'arrivée à Hechingen, +les gais visages, l'amabilité du prince, les fêtes du premier jour de +l'an, le bal, le concert, les rires fous, les projets de se revoir à +Paris, et.... les adieux.... et le départ.... Oh! je souffre!.... Quel +diable m'a poussé à vous faire ce récit, qui ne présente pourtant, comme +vous l'allez voir, aucun incident émouvant ni romanesque.... Mais je +suis ainsi fait, que je souffre parfois,--sans motif apparent,--comme, +pendant certains états électriques de l'atmosphère, les feuilles des +arbres remuent sans qu'il fasse de vent.--......--......--Heureusement, +mon cher Girard, vous me connaissez de longue date, et vous ne trouverez +pas trop ridicule cette _exposition_ sans _péripétie_, cette +_introduction_ sans _allegro_, ce _sujet_ sans _fugue_!--Ah! ma foi! un +sujet sans fugue, avouez-le, c'est une rare bonne fortune? Et nous avons +lu tous les deux plus de mille fugues qui n'ont pas de sujets, sans +compter celles qui n'ont que de mauvais sujets. Allons! voilà ma +mélancolie qui s'envole, grâce à l'intervention de la fugue (vieille +radoteuse qui si souvent a fait venir l'ennui), j'essuie la larme qui +pendait à mon œil gauche, et..... je vous raconte Hechingen. + +Quand je disais tout à l'heure que c'est une petite ville, j'exagerais +géographiquement son importance. Hechingen n'est qu'un grand village, +tout au plus un bourg, bâti sur une côte assez escarpée, à peu près +comme la portion de Montmartre qui couronne la butte, ou mieux encore +comme le village de Subiaco dans les Etats Romains. Au dessus du bourg, +et placée de manière à le dominer entièrement, est la villa Eugenia, +occupée par le prince. A droite de ce petit palais, une vallée profonde, +et, un peu plus loin, un pic âpre et nu surmonté du vieux castel +d'Hoenzollern, qui n'est plus aujourd'hui qu'un rendez-vous de chasse, +après avoir été longtemps la féodale demeure des ancêtres du prince. + +Le souverain actuel de ce romantique paysage est un jeune homme +spirituel, vif et bon, qui semble n'avoir au monde que deux +préoccupations constantes, le désir de rendre aussi heureux que possible +les habitants de ses petits Etats, et l'amour de la musique. +Concevez-vous une existence plus douce que la sienne? Il voit tout le +monde content autour de lui: ses sujets l'adorent; la musique l'aime; il +la comprend en poète et en musicien; il compose de charmants _lieder_, +dont deux: _der Fischer knabe_ et _Schiffer's Abenlied_, m'ont +réellement touché par l'expression de leur mélodie; il les chante avec +_une voix de compositeur_, mais avec une chaleur entraînante et des +accents de l'ame et du cœur; il a, sinon un théâtre, au moins une +chapelle (un orchestre) dirigée par un maître d'un mérite éminent, +Techlisbeck, dont le Conservatoire de Paris a souvent exécuté avec +honneur les symphonies, et qui lui fait entendre, sans luxe, mais montés +avec soin, les chefs-d'œuvre les plus simples de la musique +instrumentale. Tel est l'aimable prince dont l'invitation m'avait été si +agréable et dont j'ai reçu l'accueil le plus cordial. + +En arrivant à Hechingen, je renouvelai connaissance avec Techlisbeck. Je +l'avais connu à Paris il y a quelques cinq ans; il m'a accablé chez lui +de prévenances et de ces témoignages de véritable bonté qu'on n'oublie +jamais. Il me mit bien vite au fait des forces musicales dont nous +pouvions disposer: c'étaient 8 violons en tout, dont trois très-faibles; +3 altos, 2 violoncelles, 2 contrebasses. Le premier violon, nommé Stern, +est un virtuose de talent. Le premier violoncelle (Oswald) mérite la +même distinction. Le pasteur archiviste d'Hechingen joue la première +contrebasse à la satisfaction des compositeurs les plus exigeants. La +première flûte, le premier hautbois et la première clarinette sont +excellents; la première flûte a seulement quelquefois de ces velléités +d'ornementation que j'ai reprochées à celle de Stuttgardt. Les seconds +instruments à vent sont suffisants. Les deux bassons et les deux cors +laissent un peu à désirer. Quant aux trompettes, au trombone (il n'y en +a qu'un) et au timbalier, ils laissent à désirer, toutes les fois qu'ils +jouent, qu'on ne les ait pas priés de se taire. Ils ne savent rien. + +Je vous vois rire, mon cher Girard, et prêt à me demander ce que j'ai pu +faire exécuter avec un si petit orchestre? Eh bien! à force de patience +et de bonne volonté, en arrangeant et modifiant certaines parties, en +faisant cinq répétitions en trois jours, nous avons monté l'ouverture du +_Roi Lear_, _la Marche des Pèlerins_, le bal de _la Symphonie +fantastique_, et divers autres fragments proportionnés, par leur +dimension, au cadre qui leur était destiné. Et tout a marché très bien, +avec précision et même avec verve. + +J'avais écrit au crayon sur les parties d'_alto_ les notes essentielles +et laissées à découvert des 3e et 4e cors (puisque nous ne +pouvions avoir que le 1er et le 2e). Techlisbeck jouait sur le +piano la 1re harpe du bal; il avait bien voulu se charger aussi de +l'_alto solo_ dans _la Marche d'Harold_. Le prince d'Hechingen se tenait +à côté du timbalier pour lui compter ses pauses et le faire partir à +temps; j'avais supprimé dans les parties de trompette les passages que +nous avions reconnus inaccessibles aux deux exécutants. Le trombone seul +était livré à lui-même; mais, ne donnant prudemment que les sons qui lui +étaient très-familiers, comme _si bémol_, _ré_, _fa_, et évitant avec +soin tous les autres, il brillait presque partout par son silence. Il +fallait voir dans cette jolie salle de concert, où Son Altesse avait +réuni un nombreux auditoire, comme les impressions musicales circulaient +vives et rapides! Cependant, vous le devinez sans doute, je n'éprouvais +de toutes ces manifestations qu'une joie mêlée d'impatience; et quand le +prince est venu me serrer la main, je n'ai pu m'empêcher de lui dire: + +--Ah! monseigneur, je donnerais, je vous jure, deux des années qui me +restent à vivre, pour avoir là maintenant mon orchestre du +Conservatoire, et le mettre aux prises devant vous avec ces partitions +que vous jugez avec tant d'indulgence! + +--Oui, oui, je sais, m'a-t-il répondu, vous avez un orchestre impérial, +qui vous dit: Sire! et je ne suis qu'une Altesse; mais j'irai l'entendre +à Paris, j'irai, j'irai! + +Puisse-t-il tenir parole! Ses applaudissements, qui me sont restés sur +le cœur, me semblent un bien mal acquis. + +Il y eut après le concert souper à la villa Eugenia. La gaîté charmante +du prince s'était communiquée à tous ses convives; il voulut me faire +connaître une de ses compositions pour ténor, piano et violoncelle; +Techlisbeck se mit au piano, l'auteur se chargeait de la partie de +chant, et je fus, aux acclamations de l'assemblée, désigné pour chanter +la partie de violoncelle. On a beaucoup applaudi le morceau et ri +presque autant du timbre singulier de ma _chanterelle_. Les dames +surtout ne revenaient pas de mon _la_. + +Le surlendemain, après bien des adieux, il fallut retourner à +Stuttgardt. La neige fondait sur les grands pins éplorés, le manteau +blanc des montagnes se marbrait de taches noires... C'était profondément +triste...... le ronge-cœur put travailler encore...... + +_The rest is silence._........ + + _Farewell._ + + + + +III + +A LISZT. + +Manheim, Weimar. + + +A mon retour d'Hechingen, je restai quelques jours encore à Stuttgardt, +en proie à de nouvelles perplexités. A toutes les questions qu'on +m'adressait sur mes projets et sur la future direction de mon voyage à +peine commencé, j'aurais pu répondre, sans mentir, comme ce personnage +d'une de nos comédies: + + Non, je ne reviens point, car je n'ai point été; + Je ne vais pas non plus, car je suis arrêté, + Et ne demeure point, car tout de ce pas même + Je prétends m'en aller... + +M'en aller... où? Je ne savais trop. J'avais écrit à Weimar, il est +vrai, mais la réponse n'arrivait pas, et je devais absolument l'attendre +avant de prendre une détermination. + +Tu ne connais pas ces incertitudes, mon cher Liszt; il t'importe peu de +savoir si, dans la ville où tu comptes passer, la chapelle est bien +composée, si le théâtre est ouvert, si l'intendant veut le mettre à ta +disposition, etc. En effet, à quoi bon pour toi tant d'informations! Tu +peux, modifiant le mot de Louis XIV, dire avec confiance: «L'orchestre, +c'est moi! le chœur, c'est moi! le chef, c'est encore moi! Mon piano +chante, rêve, éclate, retentit; il défie au vol les archets les plus +habiles; il a comme l'orchestre ses harmonies cuivrées; comme lui, et +sans le moindre appareil, il peut livrer à la brise du soir son nuage de +féeriques accords, de vagues mélodies; je n'ai besoin ni de théâtre, ni +de décor fermé, ni de vastes gradins; je n'ai point à me fatiguer par de +longues répétitions; je ne demande ni cent, ni cinquante, ni vingt +musiciens; je n'en demande pas du tout, je n'ai pas même besoin de +musique. Un grand salon, un grand piano, et je suis maître d'un grand +auditoire. Je me présente, on m'applaudit; ma mémoire s'éveille, +d'éblouissantes fantaisies naissent sous mes doigts, d'enthousiastes +acclamations leur répondent; je chante l'_Ave Maria_ de Schubert ou +l'_Adélaïde_ de Beethoven, et tous les cœurs de tendre vers moi, +toutes les poitrines de retenir leur haleine.... c'est un silence ému, +une admiration concentrée et profonde.... Puis viennent les bombes +lumineuses, le bouquet de ce grand feu d'artifice, et les cris du +public, et les fleurs et les couronnes qui pleuvent autour du prêtre de +l'harmonie frémissant sur son trépied; et les jeunes belles qui, dans +leur égarement sacré, baisent avec larmes le bord de son manteau; et les +hommages sincères obtenus des esprits sérieux, et les applaudissements +fébriles arrachés à l'envie; les grands fronts qui se penchent, les +cœurs étroits surpris de s'épanouir.... Et le lendemain, quand le +jeune inspiré a répandu ce qu'il voulait répandre de son intarissable +passion, il part, il disparaît, laissant après soi un crépuscule +éblouissant d'enthousiasme et de gloire.... C'est un rêve!....» C'est un +de ces rêves d'or qu'on fait quand on se nomme Liszt ou Paganini. + +Mais le compositeur qui tenterait, comme je l'ai fait, de voyager pour +produire ses œuvres, à quelles fatigues, au contraire, à quels +labeurs ingrats et toujours renaissants ne doit-il pas s'attendre!... +Sait-on ce que peut être pour lui la torture des répétitions?... Il a +d'abord à subir le froid regard de tous ces musiciens médiocrement +charmés d'éprouver à son sujet un dérangement inattendu, d'être soumis à +des études inaccoutumées.--«Que veut ce Français? Que ne reste-t-il chez +lui?...» Chacun néanmoins prend place à son pupitre; mais au premier +coup-d'œil jeté sur l'ensemble de l'orchestre, l'auteur y reconnaît +bien vite d'inquiétantes lacunes. Il en demande la raison au maître de +chapelle: «La première clarinette est malade, le hautbois a une femme en +couches, l'enfant du premier violoncelle a le croup, les trombones sont +à la parade; ils ont oublié de demander une exemption de service +militaire pour ce jour-là; le timbalier s'est foulé le poignet, la harpe +ne paraîtra pas à la répétition, parce qu'il lui faut du temps pour +étudier sa partie, etc., etc.» On commence cependant, les notes sont +lues, tant bien que mal, dans un mouvement plus lent du double que celui +de l'auteur; rien n'est affreux pour lui comme cet allanguissement du +rhythme! Peu à peu son instinct reprend le dessus, son sang échauffé +l'entraîne, il précipite la mesure et revient malgré lui au mouvement du +morceau; alors le gâchis se déclare, un formidable charivari lui déchire +les oreilles et le cœur, il faut s'arrêter et reprendre le mouvement +lent, et exercer fragments par fragments ces longues périodes dont, tant +de fois auparavant, avec d'autres orchestres, il a guidé la course libre +et rapide. Cela ne suffit pas encore; malgré la lenteur du mouvement, +des discordances étranges se font entendre dans certaines parties +d'instruments à vent; il veut en découvrir la cause: «Voyons les +trompettes seules!......... Que faites-vous là? Je dois entendre une +tierce, et vous produisez un accord de seconde. La deuxième trompette +en _ut_ a un _ré_, donnez-moi votre _ré_!... Très-bien! La première a un +_ut_ qui produit _fa_, donnez-moi votre _ut_! Fi!...... l'horreur! vous +faites un _si b_! + +--Non, monsieur, je fais ce qui est écrit! + +--Mais je vous dis que non, vous vous trompez d'un ton! + +--Cependant je suis sûr de faire l'_ut_! + +--En quel ton est la trompette dont vous vous servez? + +--En _mi b_! + +--Eh! parlez donc, c'est là qu'est l'erreur, vous devez prendre la +trompette en _fa_. + +--Ah! je n'avais pas bien lu l'indication; c'est vrai, excusez-moi. + +--Allons! quel diable de vacarme faites-vous là-bas, vous, le timbalier? + +--Monsieur, j'ai un fortissimo. + +--Point du tout, c'est un mezzo forte, il n'y a pas deux F, mais un _M_ +et un F. D'ailleurs vous vous servez des baguettes de bois et il faut +employer là les baguettes à tête d'éponge; c'est une différence du noir +au blanc. + +--Nous ne connaissons pas cela, dit le maître de chapelle; +qu'appelez-vous des baguettes à tête d'éponge? nous n'avons jamais vu +qu'une seule espèce de baguettes. + +--Je m'en doutais; j'en ai apporté de Paris. Prenez-en une paire que +j'ai déposée là sur cette table. Maintenant y sommes-nous?... Mon Dieu! +c'est vingt fois trop fort! et les sourdines que vous n'avez pas +prises?... + +--Nous n'en avons pas, le garçon d'orchestre a oublié d'en mettre sur +les pupitres; on s'en procurera demain! etc., etc.» Après trois ou +quatre heures de ces tiraillements antiharmoniques, on n'a pas pu rendre +un seul morceau intelligible. Tout est brisé, désarticulé, faux, froid, +plat, bruyant, discordant, hideux! Et il faut laisser sur une pareille +impression soixante ou quatre-vingts musiciens qui s'en vont, fatigués +et mécontents, dire partout qu'il ne savent ce que cela veut dire, que +cette musique est un enfer, un chaos, qu'ils n'ont jamais rien essuyé de +pareil. Le lendemain le progrès se manifeste à peine; ce n'est guère que +le troisième jour qu'il se dessine formellement. Alors seulement le +pauvre compositeur commence à respirer; les harmonies bien posées +deviennent claires; les rhythmes bondissent; les mélodies pleurent et +sourient; la masse unie, compacte, s'élance hardiment; après tant de +tâtonnements, tant de bégaiements, l'orchestre grandit, il marche, il +parle, il devient homme! L'intelligence ramène le courage aux musiciens +étonnés; l'auteur demande une quatrième épreuve; ses interprètes, qui, à +tout prendre, sont les meilleures gens du monde, l'accordent avec +empressement. Cette fois, _fiat lux_! «Attention aux nuances! Vous +n'avez plus peur?--Non! donnez-nous le vrai mouvement!--_Via!_» Et la +lumière se fait, l'art apparaît, la pensée brille, l'œuvre est +comprise! Et l'orchestre se lève, applaudissant et saluant le +compositeur; le maître de chapelle vient le féliciter; les curieux qui +se tenaient cachés dans les coins obscurs de la salle, s'approchent, +montent sur le théâtre et échangent avec les musiciens des exclamations +de plaisir et d'étonnement, en regardant d'un œil surpris le maître +étranger qu'ils avaient d'abord pris pour un fou ou un barbare. C'est +maintenant qu'il aurait besoin de repos. Qu'il s'en garde bien, le +malheureux! C'est l'heure pour lui de redoubler de soins et d'attention. +Il doit revenir avant le concert, pour surveiller la disposition des +pupitres, inspecter les parties d'orchestre, et s'assurer qu'elles ne +sont point mélangées. Il doit parcourir les rangs, un crayon rouge à la +main, et marquer sur la musique des instruments à vent les désignations +des tons usitées en Allemagne, au lieu de celles dont on se sert en +France; mettre partout: _in C_, _in D_, _in Des_, _in Fis_, au lieu de +_en ut_, _en ré_, _en ré bémol_, _en fa dièze_. Il a à transposer pour +le hautbois un solo de cor anglais, parce que cet instrument ne se +trouve pas dans l'orchestre qu'il va diriger, et que l'exécutant hésite +souvent à transposer lui-même. Il faut qu'il aille faire répéter +isolément les chœurs et les chanteurs, s'ils ont manqué d'assurance. +Mais le public arrive, l'heure sonne; exténué, abîmé de fatigues de +corps et d'esprit, le compositeur se présente au pupitre-chef, se +soutenant à peine, incertain, éteint, dégoûté, jusqu'au moment où les +applaudissements de l'auditoire, la verve des exécutants, l'amour qu'il +a pour son œuvre le transforment tout-à-coup en machine électrique, +d'où s'élancent, invisibles mais réelles, de foudroyantes irradiations. +Et la compensation commence. Ah! c'est alors, j'en conviens, que +l'auteur, dirigeant l'exécution de son œuvre, vit d'une vie aux +virtuoses inconnue! Avec quelle joie furieuse il s'abandonne au bonheur +de _jouer de l'orchestre_! Comme il presse, comme il embrasse, comme il +étreint cet immense et fougueux instrument! L'attention multiple lui +revient; il a l'œil partout; il indique d'un regard les entrées +vocales et instrumentales, en haut, en bas, à droite, à gauche; il jette +avec son bras droit de terribles accords qui semblent éclater au loin +comme d'harmonieux projectiles; puis il arrête, dans les points d'orgue, +tout ce mouvement qu'il a communiqué; il enchaîne toutes les attentions; +il suspend tous les bras, tous les souffles, écoute un instant le +silence... et redonne plus ardente carrière au tourbillon qu'il a +dompté, + + _Luctantes ventos tempestatesque sonoras._ + _Imperio premit, ac vinclis et carcere frenat._ + +Et dans les grands _adagio_, est-il heureux de se bercer mollement sur +son beau lac d'harmonie! prêtant l'oreille aux cent voix enlacées qui +chantent ses hymnes d'amour, ou semblent confier ses plaintes du +présent, ses regrets du passé, à la solitude et à la nuit. Alors +souvent, mais seulement alors, l'auteur-chef oublie complètement le +public; il s'écoute, il se juge; et si l'émotion lui arrive, partagée +par les artistes qui l'entourent, il ne tient plus compte des +impressions de l'auditoire, trop éloigné de lui. Si son cœur a +frissonné au contact de la poétique mélodie, s'il a senti ses yeux, s'il +a vu les yeux de ses interprètes se voiler de larmes furtives, le but +est atteint, le ciel de l'art lui est ouvert, qu'importe la terre!... + +Puis à la fin de la soirée, quand le grand succès est obtenu! sa joie +devient centuple, partagée qu'elle est par tous les amours-propres +satisfaits de son armée. Ainsi, vous, grands virtuoses, vous êtes +princes et rois par la grâce de Dieu, vous naissez sur les marches du +trône; les compositeurs doivent combattre, vaincre et conquérir pour +régner. Mais les fatigues mêmes et les dangers de la lutte ajoutent à +l'éclat et à l'enivrement de leurs victoires, et ils seraient peut-être +plus heureux que vous... s'ils avaient toujours des soldats. + +Voilà, mon cher Liszt, une bien longue digression, et j'allais oublier, +en causant avec toi, de continuer le récit de mon voyage. J'y reviens. + +Pendant les quelques jours que je passai à Stuttgardt à attendre les +lettres de Weimar, la société de la Redoute, dirigée par Lindpaintner, +donna un concert brillant où j'eus l'occasion d'observer une seconde +fois la froideur avec laquelle le gros public allemand accueille en +général les conceptions mêmes les plus colossales de l'immense +Beethoven. L'ouverture d'_Éléonore_, morceau vraiment monumental, +exécuté avec une précision et une verve rares, fut à peine applaudi; et +j'entendis le soir, à table d'hôte, un monsieur se plaindre de ce qu'on +ne donnait pas les _Symphonies de Haydn_ au lieu de cette _musique +violente où il n'y a point de chant_!!!... Franchement, nous n'avons +plus de ces bourgeois-là à Paris!... + +Une réponse favorable m'étant enfin parvenue de Weimar, je partis pour +Carlsruhe. J'aurais voulu y donner un concert en passant; le maître de +chapelle Strauss[2] m'apprit que j'aurais à attendre pour cela huit ou +dix jours, à cause d'un engagement pris par le théâtre avec un flûtiste +piémontais. En conséquence, plein de respect pour la grande flûte, je +me hâtai de gagner Manheim. C'est une ville bien calme, bien froide, +bien plane, bien carrée. Je ne crois pas que la passion de la musique +empêche ses habitants de dormir. Pourtant il y a une nombreuse Académie +de chant, un assez bon théâtre et un petit orchestre très-intelligent. +La direction de l'Académie de chant et celle de l'orchestre sont +confiées à Lachner jeune, frère du célèbre compositeur. C'est un artiste +doux et timide, plein de modestie et de talent. Il m'eût bien vite +organisé un concert. Je ne me souviens plus de la composition du +programme; je sais seulement que j'avais voulu y placer ma deuxième +symphonie (_Harold_) en entier, et que dès la première répétition je dus +supprimer le final (l'_Orgie_) à cause des trombones manifestement +incapables de remplir le rôle qui leur est confié dans ce morceau. +Lachner s'en montra tout chagrin, désireux qu'il était, disait-il, de +connaître l'ensemble du tableau. Je fus obligé d'insister en l'assurant +que ce serait folie d'ailleurs, indépendamment de l'insuffisance des +trombones, d'espérer l'effet de ce final avec un orchestre si peu fourni +de violons. Les trois premières parties de la symphonie furent bien +rendues et produisirent sur le public une vive impression. La +grande-duchesse Amélie, qui assistait au concert, remarqua, m'a-t-on +dit, le coloris de _la Marche des Pèlerins_, et surtout celui de la +_Sérénade dans les Abruzzes_, où elle crut retrouver le calme heureux +des belles nuits italiennes. Le solo d'alto avait été joué avec talent +par un des altos de l'orchestre, qui n'a cependant pas de prétentions à +la virtuosité. + +J'ai trouvé à Manheim une assez bonne harpe, un hautbois excellent qui +joue médiocrement du cor anglais, un violoncelle habile (Heinefetter), +cousin des cantatrices de ce nom, et de valeureuses trompettes. Il n'y a +pas d'ophicléïde: Lachner, pour remplacer cet instrument employé dans +toutes les grandes partitions modernes, s'est vu obligé de faire faire +un trombone ténor à cylindres, descendant à l'_ut_ et au _si_ graves. Il +était plus simple, ce me semble, de faire venir un ophicléïde; et, +musicalement parlant, c'eût été beaucoup mieux, car ces deux instruments +ne se ressemblent guère. Je n'ai pu entendre qu'une répétition de +l'Académie de chant; les amateurs qui la composent ont généralement +d'assez belles voix, mais ils sont loin d'être tous musiciens et +lecteurs. + +Mademoiselle Sabine-Heinefetter a donné, pendant mon séjour à Manheim, +une représentation de _la Norma_. Je ne l'avais pas entendue depuis +qu'elle a quitté le Théâtre-Italien de Paris; sa voix a toujours de la +puissance et une certaine agilité; elle la force un peu parfois, et ses +notes hautes deviennent bien souvent difficiles à supporter; telle +qu'elle est, pourtant, mademoiselle Heinefetter a peu de rivales parmi +les cantatrices allemandes: elle sait chanter. + +Je me suis splendidement ennuyé à Manheim, malgré les soins et les +attentions tout aimables d'un Français, M. Desiré Lemire, que j'avais +rencontré quelquefois à Paris, il y a huit ou dix ans. C'est qu'il est +aisé de voir aux allures des habitants, à l'aspect même de la ville, +qu'on est là tout-à-fait étranger au mouvement de l'art, et que la +musique y est considérée seulement comme un assez agréable délassement +dont on use volontiers aux heures de loisir laissées par les affaires. +En outre, il pleuvait continuellement, j'étais voisin d'une horloge dont +la cloche avait pour résonnance harmonique la tierce mineure[3], et +d'une tour habitée par un méchant épervier dont les cris aigus et +discordants me vrillaient l'oreille du matin au soir. J'étais impatient +aussi de voir la ville des poètes, où me pressaient d'arriver les +lettres du maître de chapelle, mon savant compatriote Chélard, et celles +de Lobe, ce type du véritable musicien allemand dont tu as pu, je le +sais apprécier le mérite et la chaleur d'ame. + +Me voilà de nouveau sur le Rhin!--Je rencontre Guhr.--Il recommence à +jurer.--Je le quitte.--Je revois un instant, à Francfort, notre ami +Hiller.--Il m'annonce qu'il va faire exécuter son oratorio de _la Chûte +de Jérusalem_.--Je pars, nanti d'un très-beau mal de gorge.--Je m'endors +en route.--Un rêve affreux... que tu ne sauras pas.--Voilà Weimar.--Je +suis très malade.--Lobe et Chélard essaient inutilement de me +remonter.--Le concert se prépare.--On annonce la première +répétition.--La joie me revient.--Je suis guéri. + +A la bonne heure, je respire ici! Je sens quelque chose dans l'air qui +m'annonce une ville littéraire, une ville artiste! Son aspect répond +parfaitement à l'idée que je m'en étais faite, elle est calme, +lumineuse, aérée, pleine de paix et de rêverie; des alentours +charmants, de belles eaux, des collines ombreuses, de riantes vallées. +Comme le cœur me bat en la parcourant! Quoi! c'est là le pavillon de +Goëthe! Voilà celui où feu le grand-duc aimait à venir prendre part aux +doctes entretiens de Schiller, de Herder, de Wieland! Cette inscription +latine fut tracée sur ce rocher par l'auteur de Faust! Est-il possible? +ces deux petites fenêtres donnent de l'air à la pauvre mansarde +qu'habita Schiller! C'est dans cet humble réduit que le grand poète de +tous les nobles enthousiasmes écrivit _Don Carlos_, _Marie-Stuart_, _les +Brigands_, _Wallenstein_! C'est là qu'il est mort comme un simple +étudiant! Ah! je n'aime pas Goëthe d'avoir souffert cela! lui qui était +riche, ministre d'Etat... ne pouvait-il changer le sort de son ami le +poète?... ou cette illustre amitié n'eut-elle rien de réel!... Je crains +qu'elle ait été vraie du côté de Schiller seulement! Goëthe s'aimait +trop; il chérissait trop aussi son damné fils Méphisto; il a vécu trop +vieux; il avait trop peur de la mort. + +Schiller! Schiller! tu méritais un ami moins humain! Mes yeux ne peuvent +quitter ces étroites fenêtres, cette obscure maison, ce toit misérable +et noir; il est une heure du matin, la lune brille, le froid est +intense. Tout se tait, ils sont tous morts... Peu à peu ma poitrine se +gonfle, mon corps entre en vibrations; je tremble; écrasé de respect, +de regrets et de ces affections infinies que le génie à travers la tombe +inflige quelquefois à d'obscurs survivants, je m'agenouille auprès de +l'humble seuil, et souffrant, admirant, aimant, adorant, je répète: +Schiller!.. Schiller!.. Schiller!.. + +Que te dire maintenant, cher, du véritable sujet de ma lettre? j'en suis +si loin. Attends, je vais pour rentrer dans la prose et me calmer un +peu, penser à un autre habitant de Weimar, à un homme d'un grand talent, +qui faisait des Messes, de beaux Septuors, et jouait sévèrement du +piano, à Hummel.... C'est fait, me voilà raisonnable! + +Chélard, en sa qualité d'artiste noble et digne d'abord, de Français et +d'ancien ami ensuite, a tout fait pour m'aider à parvenir à mon but. +L'intendant, M. le baron de Spiegel, entrant dans ses vues +bienveillantes, a mis à ma disposition le théâtre et l'orchestre; je ne +dis pas les chœurs, car il n'aurait probablement pas osé m'en parler. +Je les avais entendus en arrivant, dans _le Vampire_ de Marschner: on ne +se figure pas une telle collection de malheureux, braillant hors du ton +et de la mesure. Je ne connaissais rien de pareil. Et les cantatrices! +oh! les pauvres femmes! Par galanterie, n'en parlons pas. Mais il y a là +une basse qui remplissait le rôle du Vampire; tu devines que je veux +parler de Genast! N'est-ce pas que c'est un artiste dans toute la force +du terme?... Il est surtout tragédien; et j'ai bien regretté de ne +pouvoir rester plus longtemps à Weimar, pour lui voir jouer le rôle de +Lear, dans la tragédie de Shakspeare, qu'on montait au moment de mon +départ. + +La chapelle est bien composée; mais pour me faire fête, Chélard et Lobe +se mirent en quête des instruments à cordes qu'on pouvait ajouter à ceux +qu'elle possède, et ils me présentèrent un actif de 22 violons, 7 altos, +7 violoncelles et 7 contrebasses. Les instruments à vent étaient au +grand complet; j'ai remarqué parmi eux une excellente première +clarinette et une trompette à cylindres (Sakce) d'une force +extraordinaire. Il n'y avait pas de cor anglais:--j'ai dû transposer sa +partie pour une clarinette; pas de harpe:--un très-aimable jeune homme, +M. Montag, pianiste de mérite et musicien parfait, a bien voulu arranger +les deux parties de harpe pour un seul piano et les jouer lui-même; pas +d'ophicléïde:--on l'a remplacé par un bombardon assez fort. Plus rien +alors ne manquait, et nous avons commencé les répétitions. Il faut te +dire que j'avais trouvé à Weimar, chez les musiciens, une passion +très-développée pour mon ouverture des _Francs-Juges_ qu'ils avaient +déjà exécutée quelquefois. Ils étaient donc on ne peut mieux disposés; +aussi, ai-je été réellement heureux, contre l'ordinaire, pendant les +études de la _Symphonie fantastique_ que j'avais encore choisie, +d'après leur désir. C'est une joie extrême, mais bien rare, d'être ainsi +compris tout de suite. Je me souviens de l'impression que produisirent +sur la chapelle et sur quelques amateurs assistant à la répétition, le +premier morceau (_Rêveries-Passions_), et le troisième (_Scène aux +Champs_). Celui-ci surtout semblait, à sa péroraison, avoir oppressé +toutes les poitrines, et, après le dernier roulement du tonnerre, à la +fin du solo du pâtre abandonné, quand l'orchestre rentrant semble +exhaler un profond soupir et s'éteindre, j'entendis mes voisins soupirer +aussi sympathiquement, en se récriant, etc., etc. Chélard, lui, se +déclara partisan de la _Marche au supplice_ avant tout. Quant au public, +il parut préférer _le Bal_ et la _Scène aux Champs_. L'ouverture des +_Francs-Juges_ fut accueillie comme une ancienne connaissance qu'on est +bien aise de revoir. Bon, me voilà encore sur le point de manquer de +modestie; et, si je te parle de la salle pleine, des longs +applaudissements, des rappels, des chambellans qui viennent complimenter +le compositeur de la part de LL. AA., des nouveaux amis qui l'attendent +à la sortie du théâtre pour l'embrasser et qui le gardent bon gré mal +gré jusqu'à trois heures du matin; si je te décris enfin un succès, on +me trouvera fort inconvenant, fort ridicule, fort... Tiens, malgré ma +philosophie, cela m'épouvante, et je m'arrête là. Adieu. + + + + +IV + +A M. STEPHEN HELLER. + +Leipzig. + + +Vous avez ri sans doute, mon cher Heller, de l'erreur commise dans ma +dernière lettre, au sujet de la grande-duchesse _Stéphanie_ que j'ai +appelée Amélie? Eh bien! il faut vous l'avouer, je ne me désole pas trop +des reproches d'ignorance et de légèreté qu'elle va m'attirer. Si +j'avais appelé François ou Georges l'empereur Napoléon, à la bonne +heure! mais il est bien permis, à la rigueur, de changer le nom, tout +gracieux qu'il soit, de la souveraine de Manheim. D'ailleurs Shakspeare +l'a dit: + + What's in a name? that wich we call a rose + By any other name would smell as sweet! + +«Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose n'exhalerait +pas, sous un autre nom, de moins doux parfums.» + +En tous cas, je demande humblement pardon à S. A., et, si elle me +l'accorde, comme j'espère, je me moquerai bien de vos moqueries. + +En quittant Weimar, la ville musicale que je pouvais le plus aisément +visiter était Leipzig. J'hésitais pourtant à m'y présenter, malgré la +dictature dont y était investi Félix Mendelssohn, et les relations +amicales qui nous lièrent ensemble, à Rome, en 1831. Nous avons suivi +dans l'art, depuis cette époque, deux lignes si divergentes, que je +craignais, j'en conviens, de ne pas trouver en lui de bien vives +sympathies. Chélard, qui le connaît, me fit rougir de mon doute, et je +lui écrivis. Sa réponse ne se fit pas attendre; la voici: + + «Mon cher Berlioz, je vous remercie bien de cœur de votre bonne + lettre et de ce que vous avez encore conservé le souvenir de notre + amitié romaine! Moi, je ne l'oublierai de ma vie, et je me réjouis + de pouvoir vous le dire bientôt de vive voix. Tout ce que je puis + faire pour rendre votre séjour à Leipzig heureux et agréable, je le + ferai comme un plaisir et comme un devoir. Je crois pouvoir vous + assurer que vous serez content de la ville, c'est-à-dire des + musiciens et du public. Je n'ai pas voulu vous écrire sans avoir + consulté plusieurs personnes qui connaissent Leipzig mieux que moi, + et toutes m'ont confirmé dans l'opinion où je suis que vous y ferez + un excellent concert. Les frais de l'orchestre, de la salle, des + annonces, etc., sont de 110 écus: la recette peut s'élever de 6 à + 800 écus. Vous devrez être ici et arrêter le programme et tout ce + qui est nécessaire au moins dix jours d'avance. En outre, les + directeurs de la Société des Concerts d'abonnement me chargent de + vous demander si vous voulez faire exécuter un de vos ouvrages dans + le concert qui sera donné le 22 février au bénéfice des pauvres de + la ville. J'espère que vous accepterez leur proposition après le + concert que vous aurez donné vous-même. Je vous engage donc à venir + ici aussitôt que vous pourrez quitter Weimar. Je me réjouis de + pouvoir vous serrer la main et vous dire: «Willkommen» en + Allemagne. Ne riez pas de mon méchant français comme vous faisiez à + Rome, mais continuez d'être mon bon ami, comme vous l'étiez alors + et comme je serai toujours votre dévoué. + + FÉLIX MENDELSSOHN BARTHOLDY.» + +Pouvais-je résister à une invitation conçue en pareils termes?..... Je +partis donc pour Leipzig, non sans regretter Weimar et les nouveaux amis +que j'y laissais. Ma liaison avec Mendelssohn avait commencé à Rome +d'une façon assez bizarre. A notre première entrevue, il me parla de ma +cantate de Sardanapale, couronnée à l'Institut de Paris, et dont mon +co-lauréat Montfort lui avait fait entendre quelques parties. Lui ayant +manifesté moi-même une véritable aversion pour le premier _allegro_ de +cette cantate: «A la bonne heure, s'écria-t-il plein de joie, je vous +fais mon compliment... sur votre goût! j'avais peur que vous ne fussiez +content de cet _allegro_; franchement il est _bien misérable_?» Nous +faillîmes nous quereller le lendemain parce que j'avais parlé avec +enthousiasme de Gluck, et qu'il me répondit d'un ton railleur et +surpris: «Ah! vous aimez Gluck!» ce qui semblait dire: «Comment un +musicien tel que vous me paraissez être a-t-il assez d'élévation dans +les idées, un assez vif sentiment de la grandeur du style et de la +vérité d'expression, pour aimer Gluck!» J'eus bientôt l'occasion de me +venger de cette petite incartade. J'avais apporté de Paris l'air +d'Asteria dans l'opéra italien _Telemaco_; morceau admirable, mais peu +connu! J'en plaçai sur le piano de Montfort un exemplaire manuscrit sans +nom d'auteur, un jour où nous attendions la visite de Mendelssohn. Il +vint; en apercevant cette musique qu'il prit pour un fragment de quelque +opéra italien moderne, il se mit en devoir de l'exécuter, et, aux quatre +dernières mesures, à ces mots: «_O giorno! o dolce sguardi! o +rimembranza! o amor!_» dont l'accent musical est vraiment sublime, comme +il les parodiait d'une façon grotesque en contrefaisant Rubini, je +l'arrêtai, et d'un air confondu d'étonnement: + +--Ah! vous n'aimez pas Gluck! lui dis-je. + +--Comment! Gluck! + +--Hélas! oui, mon cher, ce morceau est de lui et non point de Bellini, +ainsi que vous le pensiez. Vous voyez que je suis de votre opinion... +plus que vous-même! + +Il ne prononçait jamais le nom de Sébastien Bach sans y ajouter +ironiquement «votre petit élève!» Enfin, c'était un vrai porc-épic, dès +qu'on parlait de musique; on ne savait par quel bout le prendre pour ne +pas se blesser. Doué d'un excellent caractère, d'une humeur douce et +charmante, il supportait aisément la contradiction sur tout le reste, et +j'abusais à mon tour de sa tolérance dans les discussions philosophiques +et religieuses que nous élevions quelquefois. + +Un soir, nous explorions ensemble les Thermes de Caracalla, en débattant +la question du mérite ou du démérite des actions humaines et de leur +rémunération pendant cette vie. Comme je répondais par je ne sais quelle +énormité à l'énoncé de son opinion toute religieuse et orthodoxe, le +pied vint à lui manquer, et le voilà roulant, avec force contusions et +meurtrissures, dans les ruines d'un très-raide escalier. «Admirez la +justice divine, lui dis-je en l'aidant à se relever, c'est moi qui +blasphème, et c'est vous qui tombez!» Cette impiété, accompagnée de +grands éclats de rire, lui parut trop forte apparemment, et depuis lors +les discussions religieuses furent toujours écartées. C'est à Rome que +j'appréciai pour la première fois ce délicat et fin tissu musical, +diapré de si riches couleurs, qui a nom: Ouverture de _la grotte de +Fingal_. Mendelssohn venait de le terminer, et il m'en donna une idée +assez exacte; telle est sa prodigieuse habileté à rendre sur le piano +les partitions les plus compliquées. Souvent, aux jours accablants de +sirocco, j'allais l'interrompre dans ses travaux (car c'est un +producteur infatigable); il quittait alors la plume de très-bonne grâce, +et, me voyant tout gonflé de _spleen_, cherchait à l'adoucir en me +jouant ce que je lui désignais parmi les œuvres des maîtres que nous +aimions tous les deux. Combien de fois, hargneusement couché sur son +canapé, j'ai chanté l'air d'_Iphigénie en Tauride_: _D'une image, hélas! +trop chérie_, qu'il accompagnait, décemment assis devant son piano. Et +il s'écriait: «C'est beau cela! c'est beau! je l'entendrais sans me +lasser du matin au soir, toujours, toujours!» Et nous recommencions. Il +aimait aussi beaucoup à me faire murmurer, avec ma voix ennuyée et dans +cette position horizontale, deux ou trois mélodies que j'avais écrites +sur des vers de Moore, et qui lui plaisaient. Mendelssohn a toujours eu +une grande estime pour mes.... chansonnettes. Après un mois de ces +relations, qui avaient fini par devenir pour moi si pleines d'intérêt, +Mendelssohn disparut sans me dire adieu, et je ne le revis plus. Sa +lettre, que je viens de vous citer, dut en conséquence me causer et me +causa réellement une très-agréable surprise. Elle semblait révéler en +lui une bonté d'ame, une aménité de mœurs que je ne lui avais pas +connues: je ne tardai pas à reconnaître, en arrivant à Leipzig, que ces +qualités excellentes étaient les siennes en effet. Il n'a rien perdu +toutefois de l'inflexible rigidité de ses principes d'art, mais il ne +cherche point à les imposer violemment, et il se borne, dans l'exercice +de ses fonctions de maître de chapelle, à mettre en évidence ce qu'il +juge beau, et à laisser dans l'ombre ce qui lui paraît mauvais ou d'un +pernicieux exemple. Seulement il aime toujours un peu trop les morts. + +La société des concerts d'abonnement dont il m'avait parlé est fort +nombreuse et on ne peut mieux composée; elle possède une magnifique +académie de chant, un orchestre excellent et une salle, celle de +Gewanthause, d'une sonorité parfaite. C'était dans ce vaste et beau +local que je devais donner mon concert. J'allai le visiter en descendant +de voiture; et je tombai précisément au milieu de la répétition générale +de l'œuvre nouvelle de Mendelssohn (_Valpurgis Nacht_). Je fus +réellement émerveillé de prime abord du beau timbre des voix, de +l'intelligence des chanteurs, de la précision et de la verve de +l'orchestre, et surtout de la splendeur de la composition. J'incline +fort à regarder cette espèce d'oratorio (_la Nuit du Sabbat_) comme ce +que Mendelssohn a produit de plus achevé jusqu'à ce jour. Le poème est +de Goëthe, et n'a rien de commun avec la scène du sabbat de Faust. Il +s'agit des assemblées nocturnes que tenait sur les montagnes, aux +premiers temps du christianisme, une secte religieuse fidèle aux anciens +usages, alors même que les sacrifices sur les haut-lieux eurent été +interdits. Elle avait coutume, pendant les nuits destinées à l'œuvre +sainte, de placer aux avenues de la montagne, et en grand nombre, des +sentinelles armées, couvertes de déguisements étranges. A un signal +convenu, et quand le prêtre montant à l'autel entonnait l'hymne sacré, +cette troupe, d'aspect diabolique, agitant d'un air terrible ses +fourches et ses flambeaux, faisait entendre toutes sortes de bruits et +de cris épouvantables, pour couvrir la voix du chœur religieux et +effrayer les profanes qui eussent été tentés d'interrompre la cérémonie. +C'est de là sans doute qu'est venu l'usage dans la langue française +d'employer le mot _sabbat_ comme synonyme de _grand bruit nocturne_. Il +faut entendre la musique de Mendelssohn pour avoir une idée des +ressources variées que ce poème offrait à un habile compositeur. Il en a +tiré un parti admirable. Sa partition est d'une clarté parfaite, malgré +sa complexité; les effets de voix et d'instruments s'y croisent dans +tous les sens, se contrarient, se heurtent, avec un désordre apparent +qui est le comble de l'art. Je citerai surtout, comme des choses +magnifiques en deux genres opposés, le morceau mystérieux du placement +des sentinelles, et le chœur final, où la voix du prêtre s'élève par +intervalles, calme et pieuse, au-dessus du fracas infernal de la troupe +des faux démons et sorciers. On ne sait ce qu'il faut le plus louer dans +ce final, ou de l'orchestre ou du chœur, ou du mouvement +tourbillonnant de l'ensemble! C'est un chef-d'œuvre! + +Au moment où Mendelssohn, plein de joie de l'avoir produit, descendait +du pupitre, je m'avançai tout ravi de l'avoir entendu. Le moment ne +pouvait être mieux choisi pour une pareille rencontre; et pourtant, +après les premiers mots échangés, la même pensée triste nous frappa tous +les deux simultanément: + +--Comment! il y a douze ans! douze ans! que nous avons rêvé ensemble +dans la plaine de Rome! + +--Oui, et dans les thermes de Caracalla! + +--Oh! toujours moqueur! toujours prêt à rire de moi! + +--Non, non, je ne raille plus guère; c'était pour éprouver votre mémoire +et voir si vous m'aviez pardonné mes impiétés. Je raille si peu, que, +dès notre première entrevue, je vais vous prier très-sérieusement de me +faire un cadeau auquel j'attache le plus grand prix. + +--Qu'est-ce donc? + +--Donnez-moi le bâton avec lequel vous venez de conduire la repétition +de votre nouvel ouvrage. + +--Oh! bien volontiers, à condition que vous m'enverrez le vôtre. + +--Je donnerai ainsi du cuivre pour de l'or; n'importe, j'y consens. + +Et aussitôt le sceptre musical de Mendelssohn me fut apporté. Le +lendemain, je lui envoyai mon lourd morceau de bois de chêne avec la +lettre suivante, que le _dernier des Mohicans_, je l'espère, n'eût pas +désavouée: + + «Au chef Mendelssohn + + »Grand chef! nous nous sommes promis d'échanger nos tomawcks[4]; + voici le mien! Il est grossier, le tien est simple; les squaws[5] + seules et les visages pâles[6] aiment les armes ornées. Sois mon + frère! et quand le Grand Esprit nous aura envoyés chasser dans le + pays des ames, que nos guerriers suspendent nos tomawcks unis à la + porte du conseil.» + +Telle est dans toute sa simplicité le fait qu'une malice bien +_innocente_ a voulu rendre ridiculement dramatique. Mendelssohn, +lorsqu'il s'est agi, quelques jours après, d'organiser mon concert, +s'est en effet comporté en frère à mon égard. Le premier artiste qu'il +me présenta comme son _fidus Achates_, fut le maître des concerts David, +musicien éminent, compositeur de mérite et violoniste distingué. M. +David, qui parle d'ailleurs parfaitement le français, me fut d'un très +grand secours. + +L'orchestre de Leipzig n'est pas plus nombreux que les orchestres de +Francfort et de Stuttgardt; mais comme la ville ne manque pas de +ressources instrumentales, je voulus l'augmenter un peu, et le nombre +des violons fut en conséquence porté à vingt-quatre; innovation qui, je +l'ai vu plus tard, a causé l'indignation de deux ou trois critiques dont +le _siége était déjà fait_. Vingt-quatre violons au lieu de seize qui +avaient suffi jusque-là à l'exécution des symphonies de Mozart et de +Beethoven! Quelle insolente prétention!.... Nous essayâmes en vain de +nous procurer encore trois instruments indiqués et mis en évidence dans +plusieurs de mes morceaux (autre crime énorme); il fut impossible de +trouver le cor anglais, l'ophicléïde et la harpe. Le cor anglais +(l'instrument) était si mauvais, si délabré, et par suite si +extraordinairement faux, que, malgré le talent de l'artiste qui le +jouait, nous dûmes renoncer à nous en servir, et donner son solo à la +première clarinette. + +L'ophicléïde, ou du moins le mince instrument de cuivre qu'on me +présenta sous ce nom, ne ressemblait point aux ophicléïdes français; il +n'avait presque point de son, et d'ailleurs il était en _si naturel_ +(_in H_), ce qui obligeait l'exécutant à transposer d'un demi-ton et à +jouer par conséquent dans des tonalités presque impraticables, en _sol +bémol_ par exemple, quand l'orchestre était en _fa_, ou en _ut bémol_ +quand il était en _si bémol_. L'ophicléïde fut donc considéré comme non +avenu; on le remplaça tant bien que mal par un quatrième trombone. Pour +la harpe, on n'y pouvait songer; car, six mois auparavant, Mendelssohn, +ayant voulu faire entendre à Leipzig des fragments de son _Antigone_, +fut obligé de faire venir des harpes de Berlin. Comme on m'assurait +qu'il en avait été médiocrement satisfait, j'écrivis à Dresde, et +Lipinski, un grand et digne artiste dont j'aurai bientôt l'occasion de +parler, m'envoya le harpiste du théâtre. Il ne s'agissait plus que de +trouver l'instrument. Après bien des courses inutiles chez divers +facteurs et marchands de musique, Mendelssohn apprit enfin qu'un amateur +possédait une harpe, et il obtint de lui qu'elle nous fût prêtée pour +quelques jours. Mais, admirez mon malheur, la harpe apportée et bien +garnie de cordes neuves, il se trouva que M. Richter (le harpiste de +Dresde qui s'était si obligeamment rendu à Leipzig sur l'invitation de +Lipinski) était un pianiste très-habile, qu'il jouait en outre fort bien +du violon, mais qu'il ne jouait presque pas de la harpe. Il en avait +étudié le mécanisme depuis dix-huit mois seulement, et pour parvenir à +exécuter les arpéges les plus simples, qui servent communément à +l'accompagnement du chant dans les opéras italiens. De sorte qu'à +l'aspect des traits diatoniques et des dessins chantants qui se +rencontrent souvent dans ma symphonie, le courage lui manqua +tout-à-fait, et que Mendelssohn dut se mettre au piano le soir du +concert pour représenter les solos de harpe et en assurer les entrées. +Quel embarras pour si peu de chose! + +Quoi qu'il en soit, et mon parti une fois pris sur ces inconvénients, +les répétitions commencèrent. La disposition de l'orchestre, dans cette +belle salle, est si excellente, les rapports de chaque exécutant avec le +chef sont si aisés, et les artistes, musiciens parfaits d'ailleurs, ont +été accoutumés par Mendelssohn et David à apporter aux études une telle +attention, que deux répétitions suffirent à monter un long programme où +figuraient, entre autres compositions difficiles, les ouvertures du _Roi +Lear_, des _Francs-Juges_, et la _Symphonie fantastique_. David avait en +outre consenti à jouer le _solo_ de violon (_Rêverie et Caprice_) que +j'écrivis il y a deux ans pour Artôt, et dont l'orchestration est assez +compliquée. Il l'exécuta supérieurement, aux grands applaudissements de +l'assemblée. + +Quant à l'orchestre, dire qu'il fut irréprochable, après deux +répétitions seulement, dans l'exécution des pièces que je viens de +citer, c'est en faire un éloge immense. Tous les musiciens de Paris, et +bien d'autres encore, seront, je crois, de cet avis. + +Cette soirée jeta le trouble dans les consciences musicales des +habitants de Leipzig, et, autant qu'il m'a été permis d'en juger par la +polémique des journaux, des discussions en sont résultées, aussi +violentes, tout au moins, que celles dont les mêmes ouvrages furent le +sujet à Paris il y a quelques dix ans. Pendant qu'on débattait ainsi la +moralité de mes faits et gestes harmoniques, que les uns les traitaient +de belles actions, les autres de crimes prémédités, je fis le voyage de +Dresde que j'aurai bientôt à raconter. Mais pour ne pas scinder le récit +de mes expériences à Leipzig, je vais, mon cher Heller, vous dire ce +qu'il advint, à mon retour, du concert au bénéfice des pauvres dont +Mendelssohn m'avait parlé dans sa lettre, et auquel j'avais promis de +prendre part. + +Cette soirée étant organisée par la Société des Concerts tout entière, +j'avais à ma disposition la riche et puissante Académie de chant dont je +vous ai fait déjà un éloge si mérité. Je n'eus garde, vous pensez bien, +de ne pas profiter de cette belle masse vocale, et j'offris aux +directeurs de la Société le final à trois chœurs de _Roméo et +Juliette_, dont la traduction allemande avait été faite à Paris par le +savant professeur Duesberg. Il y avait seulement à mettre cette +traduction en rapport avec les notes des parties de chant. Ce fut un +long et pénible travail; encore, la prosodie allemande n'ayant pas été +bien observée par les copistes dans leur distribution de syllabes +longues et brèves, il en résulta pour les chanteurs des difficultés +telles, que Mendelssohn fut obligé de perdre son temps à la révision du +texte et à la correction de ce que ces fautes présentaient de plus +choquant. Il eut en outre à exercer le chœur pendant près de huit +jours. (Huit répétitions d'un chœur aussi nombreux coûteraient à +Paris 4,800 fr. Et l'on me demande quelquefois pourquoi dans mes +concerts je ne donne pas _Roméo et Juliette_!) Cette Académie, où +figurent, il est vrai, quelques artistes du théâtre et les élèves de la +chapelle de Saint-Thomas, est cependant composée dans sa presque +totalité d'amateurs appartenant aux classes élevées de la ville de +Leipzig. Voilà pourquoi, dès qu'il s'agit d'apprendre quelque œuvre +sérieuse, on peut en obtenir plus aisément un grand nombre de +répétitions. Quand je revins de Dresde, les études cependant étaient +loin d'être terminées; le chœur d'hommes surtout laissait beaucoup à +désirer. Je souffrais de voir un grand maître et un grand virtuose tel +que Mendelssohn, chargé de cette tâche subalterne de maître de chant, +qu'il remplit, il faut le dire, avec une patience inaltérable. Chacune +de ses observations est faite avec douceur et une politesse parfaite, +dont on lui saurait plus de gré, si on pouvait savoir combien, en pareil +cas, ces qualités sont rares. Quant à moi, j'ai été souvent accusé +d'ingalanterie par nos dames de l'Opéra; ma réputation, à cet égard, est +parfaite. Je la mérite, je l'avoue; dès qu'il s'agit des études d'un +grand chœur, et avant même de les commencer, une sorte de colère +anticipée me serre la gorge, ma mauvaise humeur se manifeste, bien que +rien encore n'y ait pu donner lieu, et je fais comprendre du regard à +tous les choristes l'idée de ce Gascon qui, ayant donné un coup de pied +à un petit garçon passant inoffensif auprès de lui, et sur l'observation +de celui-ci, _qu'il ne lui avait rien fait_, répliqua: «Juge un peu, si +tu m'avais fait quelque chose!» + +Cependant après deux séances encore, les trois chœurs étaient appris, +et le final, avec l'appui de l'orchestre, eût, sans aucun doute, +parfaitement marché, si un chanteur du théâtre, qui depuis plusieurs +jours se récriait sur les difficultés du rôle du père Laurence dont on +l'avait chargé, ne fût venu démolir tout notre édifice harmonique élevé +à si grand'peine. + +J'avais déjà remarqué aux répétitions au piano, que ce Monsieur (j'ai +oublié son nom), appartenait à la classe nombreuse des musiciens qui ne +savent pas la musique; il comptait mal ses pauses, il n'entrait pas à +temps, il se trompait d'intonations, etc.; mais je me disais: peut-être +n'a-t-il pas eu le temps d'étudier sa partie, il apprend pour le théâtre +des rôles fort difficiles, pourquoi ne viendrait-il pas à bout de +celui-là? Je pensais pourtant bien souvent à Alizard, qui a toujours si +bien dit cette scène, en regrettant fort qu'il fût à Bruxelles et ne sût +pas l'allemand. Mais à la répétition générale, la veille du concert, +comme ce Monsieur n'était pas plus avancé, et que, de plus, il +grommelait entre ses dents je ne sais quelles imprécations tudesques, +chaque fois qu'on était obligé d'arrêter l'orchestre à cause de lui, ou +quand Mendelssohn ou moi nous lui chantions ses phrases, la patience +m'échappa enfin, et je remerciai la chapelle, en la priant de ne plus +s'occuper de mon ouvrage, dont ce rôle de basse rendait évidemment +l'exécution impossible. En rentrant, je faisais cette triste réflexion: +Deux compositeurs qui ont appliqué pendant de longues années ce que la +nature leur a départi d'intelligence et d'imagination à l'étude de leur +art, deux cents musiciens, chanteurs et instrumentistes attentifs et +capables, se seront fatigués pendant huit jours inutilement et auront dû +renoncer à la production de l'œuvre qu'ils avaient adoptée, à cause +de l'insuffisance d'un seul homme!! O chanteurs qui ne chantez pas, +vous donc aussi vous êtes des dieux!... L'embarras de la société était +grand pour remplacer sur le programme ce final dont la durée est d'une +demi-heure; au moyen d'une répétition supplémentaire que l'orchestre et +les chœurs voulurent bien faire le matin même du jour du concert, +nous en vînmes à bout. L'ouverture du _Roi Lear_, que l'orchestre +possédait bien, et l'offertoire de mon _Requiem_ où le chœur n'a que +quelques notes à chanter, furent substitués au fragment de _Roméo_, et +exécutés le soir de la façon la plus satisfaisante. Je dois même ajouter +que le morceau du _Requiem_ produisit un effet auquel je ne m'attendais +pas, et me valut un suffrage inestimable, celui de Robert Schuman, l'un +des compositeurs critiques les plus justement renommés de l'Allemagne. +Quelques jours après, ce même offertoire m'attira un éloge sur lequel je +devais bien moins compter; voici comment. J'étais retombé malade à +Leipzig, et quand, au moment de mon départ, j'en vins à demander ce que +je lui devais au médecin qui m'avait soigné, il me répondit: «Ecrivez +pour moi, sur ce carré de papier, le thême de votre offertoire, avec +votre signature, et je vous serai redevable encore; jamais morceau de +musique ne m'a autant frappé!» J'hésitais un peu à m'acquitter des soins +du docteur d'une semblable façon, mais il insista, et le hasard m'ayant +fourni l'occasion de répondre à son compliment par un autre mieux +mérité, croiriez-vous que j'eus la simplicité de ne pas la saisir. +J'écrivais en tête de la page: «_A M. le docteur Clarus._» + +--_Carus_, me dit-il, vous mettez à mon nom un _l_ de trop. + +Je pensai aussitôt: _Patientibus_ carus, _sed_ clarus _inter doctos_, et +n'osai l'écrire...[7] Il y a des instants où je suis d'une rare +stupidité. + +Un compositeur-virtuose tel que vous, mon cher Heller, s'intéresse +vivement à tout ce qui se rattache à son art; je trouve donc fort +naturel que vous m'ayez adressé tant de questions au sujet des richesses +musicales de Leipzig; je répondrai laconiquement à quelques-unes. Vous +me demandez si la grande pianiste Madame Clara Schuman a quelque rivale +en Allemagne qu'on puisse décemment lui opposer. + +--Je ne crois pas. + +Vous me priez de vous dire si le sentiment musical des grosses têtes de +Leipzig est bon, ou tout au moins porté vers ce que vous et moi nous +appelons le beau? + +--Je ne veux pas. + +S'il est vrai que l'acte de foi de tout ce qui prétend aimer l'art élevé +et sérieux soit celui-ci: «Il n'y a pas d'autre Dieu que Bach, et +Mendelssohn est son prophète?» + +--Je ne dois pas. + +Si le théâtre est bien composé, et si le public a grand tort de s'amuser +aux petits opéras de Lortzing qu'on y représente souvent? + +--Je ne puis pas. + +Si j'ai lu ou entendu quelques-unes de ces anciennes messes à cinq voix, +avec basse continue, qu'on prise si fort à Leipzig? + +--Je ne sais pas. + +Adieu, continuez à écrire de beaux caprices comme vos deux derniers, et +que Dieu vous garde des fugues à quatre sujets sur un choral. + + + + +V + +A ERNST. + +Dresde. + + +Vous m'aviez bien recommandé, mon cher Ernst, de ne pas m'arrêter dans +les petites villes en parcourant l'Allemagne, m'assurant que les +capitales seulement m'offriraient les moyens d'exécution nécessaires à +mes concerts. D'autres que vous encore, et quelques critiques allemands, +m'avaient parlé dans le même sens, et m'ont reproché plus tard de +n'avoir pas suivi leur avis, et de n'être pas allé d'abord à Berlin ou à +Vienne. Mais vous savez qu'il est toujours plus aisé de donner de bons +conseils que de les suivre; et, si je ne me suis pas conformé au plan de +voyage qui paraissait à tout le monde le plus raisonnable, c'est que je +n'ai pas pu. D'abord, je n'étais pas le maître de choisir le moment de +mon voyage. Après avoir fait à Francfort une visite inutile, comme je +l'ai dit, je ne pouvais pas revenir sottement à Paris. J'aurais voulu +partir pour Munich, mais une lettre de Beerman, m'annonçait que mes +concerts ne pouvaient avoir lieu dans cette capitale qu'un mois plus +tard, et Meyerbeer, de son côté, m'écrivait que la reprise de plusieurs +importants ouvrages allait occuper le théâtre de Berlin assez longtemps +pour rendre ma présence en Prusse inutile à cette époque. Je ne devais +pourtant pas rester oisif si longtemps; alors, plein du désir de +connaître ce que possède d'institutions musicales votre harmonieuse +patrie, je formai le projet de tout voir, de tout entendre et de réduire +beaucoup mes prétentions chorales et orchestrales, afin de pouvoir aussi +me faire entendre presque partout. Je savais bien que dans les villes de +second ordre je ne pourrais trouver le luxe musical exigé par la forme +et par le style de quelques-unes de mes partitions; mais je réservais +celles-là pour la fin du voyage, elles devaient former le _forte_ du +_crescendo_; et je pensais qu'à tout prendre, cette marche lentement +progressive ne manquait ni de prudence ni d'un certain intérêt. En tout +cas, je n'ai pas eu à me repentir de l'avoir suivie. + +Maintenant parlons de Dresde. + +J'y étais engagé pour deux concerts, et j'allais trouver là orchestre, +chœur, musique d'harmonie, et de plus un célèbre ténor; depuis mon +entrée en Allemagne je n'avais point encore vu réunies des richesses +pareilles. Je devais en outre rencontrer à Dresde un ami chaud, dévoué, +énergique, enthousiaste, Charles Lipinski, que j'avais autrefois connu à +Paris. Il m'est impossible de vous dire, mon cher Ernst, quelle ardeur +cet admirable et excellent homme mit à me seconder. Sa position de +premier maître de concert, et l'estime générale dont jouissent en outre +sa personne et son talent, lui donnent une grande autorité sur les +artistes de la chapelle, et certes il ne se fit pas faute d'en user. +Comme j'avais une promesse de l'intendant, M. le baron de Lütichau, pour +deux soirées, le théâtre tout entier était à ma disposition, et il ne +s'agissait plus que de veiller à l'excellence de l'exécution. Celle que +nous obtînmes fut splendide, et pourtant le programme était formidable; +il contenait: l'ouverture du _Roi Lear_, la _Symphonie fantastique_, +l'_Offertoire_, le _Sanctus_ et le _Quærens me_ de mon _Requiem_, les +deux dernières parties de ma _Symphonie funèbre_, écrite, vous le savez, +pour deux orchestres et chœur, et quelques morceaux de chant. Je +n'avais pas de traduction du chœur de la symphonie, mais le régisseur +du théâtre, M. Winkler, homme à la fois spirituel et savant, eut +l'extrême obligeance d'improviser, pour ainsi dire, les vers allemands +dont nous avions besoin, et les études du final purent commencer. Quant +aux solos de chants, ils étaient en langues latine, allemande et +française. Titchachek, le ténor dont je parlais tout à l'heure, possède +une voix pure et touchante, qui, échauffée par l'action dramatique, +devient en scène d'une rare énergie. Son style de chant est simple et de +bon goût, il est musicien et lecteur consommé. Il se chargea, de prime +abord, du solo de ténor dans le _Sanctus_, sans même demander à le voir, +sans réticences, sans grimaces, sans faire le Dieu; il aurait pu, comme +tant d'autres en pareil cas, accepter le _Sanctus_ en m'imposant pour +son succès particulier quelque cavatine à lui connue; il ne le fit pas; +à la bonne heure, voilà qui est tout à fait bien! + +Mademoiselle Recio, qui se trouvait alors à Dresde, consentit +très-gracieusement aussi à chanter deux romances avec orchestre, et le +public l'en récompensa dignement. + +Mais la cavatine de _Benvenuto_ qu'il me prit fantaisie d'ajouter au +programme, me donna plus de peine à elle seule que tout le reste du +concert. On n'avait pu la proposer à la prima dona, Madame Devrient, le +tissu mélodique du morceau étant trop haut et les vocalises trop légères +pour elle; Mademoiselle Wiest, la seconde chanteuse, à qui Lipinski +l'avait offerte, trouvait la traduction allemande mauvaise, l'_andante_ +trop haut et trop long, l'_allegro_ trop bas et trop court, elle +demandait des coupures, des changements, elle était enrhumée, etc., +etc.; vous savez par cœur la comédie de la cantatrice qui ne peut ni +ne veut. Enfin, Madame Schubert, femme de l'excellent maître de concert +et habile violoniste que vous connaissez, vint me tirer d'embarras en +acceptant, non sans terreur, cette malheureuse cavatine dont sa modestie +lui exagérait les difficultés. Elle y fut très applaudie. En vérité, il +semble qu'il soit plus difficile quelquefois de faire chanter _Fleuve du +Tage_, que de monter la symphonie en _ut mineur_. + +Lipinski avait tellement excité les amours-propres des musiciens, que +leur désir de bien faire et leur ambition de faire mieux surtout que +ceux de Leipzig (il y a une sourde rivalité musicale entre les deux +villes) nous fit énormément travailler. Quatre longues répétitions +parurent à peine suffisantes, et la chapelle en eût elle-même volontiers +demandé une cinquième si le temps ne nous eût manqué. Aussi l'exécution +s'en ressentit; elle fut excellente. Les chœurs seuls m'avaient +effrayé à la répétition générale; mais deux leçons qu'ils reçurent +encore avant le concert leur firent acquérir l'assurance qui leur +manquait, et les fragments du _Requiem_ furent aussi bien rendus que +tout le reste. La symphonie funèbre produisit le même effet qu'à Paris. +Le lendemain matin les musiciens militaires qui l'avaient exécutée +vinrent pleins de joie me donner une aubade qui m'arracha de mon lit, +dont j'avais pourtant grand besoin, et m'obligea, souffrant comme +j'étais d'une névralgie à la tête et de mon éternel mal de gorge, +d'aller vider avec eux une petite cuve de punch. + +C'est à ce concert de Dresde que j'ai vu pour la première fois se +manifester la prédilection du public allemand pour mon _Requiem_; +cependant nous n'avions pas osé (le chœur n'étant pas assez nombreux) +aborder les grands morceaux, tels que le _Dies iræ_, le _Lacrymosa_, +etc. J'en ressentis, je l'avoue, un contentement extrême. La Symphonie +fantastique plut beaucoup moins à une partie de mes juges. La classe +élégante de l'auditoire, le Roi de Saxe et la cour en tête, fut très +médiocrement charmée, m'a-t-on dit, de la violence de ces _passions_, de +la tristesse de ces _rêves_, et de toutes les monstrueuses +hallucinations du final. Le _Bal_ et la _Scène aux Champs_ seulement +trouvèrent, je crois, grâce devant elle. Quant au public proprement dit, +il se laissa entraîner au courant musical, et applaudit plus chaudement +la _Marche au Supplice_ et le _Sabbat_ que les trois autres morceaux. +Cependant il était aisé de voir, en somme, que cette composition, si +bien accueillie à Stuttgardt, si parfaitement comprise à Weymar, tant +discutée à Leipzig, était peu dans les mœurs musicales et poétiques +des habitants de Dresde, qu'elle les désorientait par sa dissemblance +avec les symphonies à eux connues, et qu'ils en étaient plus surpris que +charmés, moins émus qu'étourdis. + +La chapelle de Dresde, longtemps sous les ordres de l'Italien Morlachi +et de l'illustre auteur du _Freyschütz_, est maintenant dirigée par MM. +Reissiger et Richard Wagner. Nous ne connaissons guère à Paris de +Reissiger que la douce et mélancolique valse publiée sous le titre de: +_Dernière pensée de Weber_; on a exécuté, pendant mon séjour à Dresde, +une de ses compositions religieuses, dont on a fait devant moi les plus +grands éloges. Je ne pouvais y joindre les miens; le jour de la +cérémonie où cette œuvre figurait, de cruelles souffrances me +retenaient au lit, et je fus ainsi malheureusement privé du plaisir de +l'entendre. Quant au jeune maître de chapelle Richard Wagner, qui a +longtemps séjourné à Paris sans pouvoir parvenir à se faire connaître +autrement que par quelques bons articles publiés dans la _Gazette +Musicale_, il eut à exercer pour la première fois son autorité en +m'assistant dans mes répétitions; ce qu'il fit avec zèle et de très bon +cœur. La cérémonie de sa présentation à la chapelle et de sa +prestation du serment avait eu lien le surlendemain de mon arrivée, et +je le retrouvais dans tout l'enivrement d'une joie bien naturelle. +Après avoir supporté en France mille privations et toutes les douleurs +attachées à l'obscurité pour un artiste, Wagner étant revenu en Saxe sa +patrie, eut l'audace d'entreprendre et le bonheur d'achever la +composition des paroles et de la musique d'un opéra en cinq actes +(_Rienzi_). Cet ouvrage obtint à Dresde un succès éclatant. Bientôt +après suivit le _Vaisseau Hollandais_, opéra en deux actes, dont le +sujet est le même que celui du _Vaisseau Fantôme_, joué il y a un an à +l'Opéra de Paris, et dont il fit également la musique et les paroles. +Quelle que soit l'opinion qu'on ait du mérite de ces ouvrages, il faut +convenir que les hommes capables d'accomplir deux fois avec succès ce +double travail littéraire et musical ne sont pas communs, et que M. +Wagner donnait ainsi une preuve de capacité plus que suffisante pour +attirer sur lui l'attention et l'intérêt. C'est ce que le Roi de Saxe a +parfaitement compris; et le jour où, donnant à son premier maître de +chapelle Richard Wagner pour collègue, il a ainsi assuré d'une façon +honorable l'existence de celui-ci, les amis de l'art ont dû dire à S. M. +ce que Jean Bart répondit à Louis XIV, annonçant à l'intrépide loup de +mer qu'il l'avait nommé chef-d'escadre: «Sire, vous avez bien fait!» + +L'opéra de _Rienzi_, excédant de beaucoup la durée assignée +ordinairement aux opéras en Allemagne, n'est plus maintenant représenté +en entier, on joue un soir les deux premiers actes et un autre soir les +trois derniers. C'est cette seconde partie seulement que j'ai vu +représenter; je n'ai pu la connaître assez à fond en l'entendant une +fois pour pouvoir émettre à son sujet une opinion arrêtée: je me +souviens seulement d'une belle prière chantée au dernier acte par Rienzi +(Titchachek), et d'une marche triomphale bien modelée, sans imitation +servile, sur la magnifique marche d'_Olympie_. La partition du _Vaisseau +Hollandais_ m'a semblé remarquable par son coloris sombre et certains +effets orageux parfaitement motivés par le sujet; mais j'ai dû y +reconnaître aussi un abus du _tremolo_ d'autant plus fâcheux qu'il +m'avait déjà frappé dans _Rienzi_, et qu'il indique chez l'auteur une +certaine paresse d'esprit contre laquelle il ne se tient pas assez en +garde. Le _tremolo_ soutenu est de tous les effets d'orchestre celui +dont on se lasse le plus vite; il n'exige point d'ailleurs d'invention +de la part du compositeur, quand il n'est accompagné en dessus ou en +dessous par aucune idée saillante. + +Quoi qu'il en soit, il faut, je le répète, honorer la pensée royale qui, +en lui accordant une protection complète et active, a pour ainsi dire +sauvé un jeune artiste doué de précieuses facultés. Richard Wagner, +outre son double talent littéraire et musical, possède encore celui de +chef d'orchestre; je l'ai vu diriger ses opéras avec une énergie et une +précision peu communes. L'administration du théâtre de Dresde n'a rien +négligé d'ailleurs pour donner tout l'éclat possible à la représentation +de ses deux ouvrages; les décors, les costumes et la mise en scène de +_Rienzi_ approchent de ce qu'on a fait de mieux en ce genre à Paris. +Madame Devrient, dont j'aurai l'occasion de parler plus longuement à +propos de ses représentations à Berlin, joue dans _Rienzi_ le rôle d'un +jeune garçon; ce vêtement ne va plus guère aux contours tant soit peu +maternels de sa personne. Elle m'a paru beaucoup plus convenablement +placée dans le _Vaisseau Hollandais_, malgré quelques poses affectées et +les interjections _parlées_ qu'elle se croit obligée d'introduire +partout. Mais un véritable talent bien pur et bien complet, dont +l'action sur moi a été très-vive, c'est celui de Wechter, qui +remplissait le rôle du Hollandais maudit. Sa voix de baryton est une des +plus belles que j'aie entendues, et il s'en sert en chanteur consommé; +elle a un de ces timbres onctueux et vibrants en même temps, dont la +puissance expressive est si grande, pour peu que l'artiste mette de +cœur et de sensibilité dans son chant; et ces deux qualités, Wechter +les possède à un degré très élevé. Titchachek est gracieux, passionné, +brillant, héroïque et entraînant dans le rôle de Rienzi, où sa belle +voix et ses grands yeux pleins de feu le servent à merveille. +Mademoiselle Wiest représente la sœur de Rienzi, elle n'a presque +rien à dire. L'auteur, en écrivant ce rôle, l'a parfaitement approprié +aux moyens de la cantatrice. + +Maintenant je voudrais, mon cher Ernst, vous parler avec détails de +Lipinski; mais ce n'est pas à vous, le violoniste tant admiré, tant +applaudi d'un bout à l'autre de l'Europe, à vous l'artiste si attentif +et si studieux, que je pourrais rien apprendre sur la nature du talent +de ce grand virtuose qui vous précéda dans la carrière. Vous savez aussi +bien et mieux que moi comme il chante, comme il est, dans le haut style, +touchant et pathétique, et vous avez depuis longtemps logé dans votre +imperturbable mémoire les magnifiques originalités de ses concertos. +D'ailleurs Lipinski a été, pendant mon séjour à Dresde, si excellent, si +chaleureux, si dévoué pour moi, que mes éloges, aux yeux de beaucoup de +gens, paraîtraient dépourvus d'impartialité; on les attribuerait (bien à +tort, je puis le dire) à la reconnaissance plutôt qu'à un véritable élan +d'admiration. Il s'est fait énormément applaudir à mon second concert, +dans la romance de violon, exécutée quelques jours auparavant par David +à Leipzig, et dans l'alto solo de ma deuxième symphonie (_Harold_). + +Le succès de cette seconde soirée a été supérieur à celui de la +première; les scènes mélancoliques et religieuses d'_Harold_ ont paru +réunir de prime abord toutes les sympathies, et le même bonheur est +arrivé aux fragments de _Roméo et Juliette_ (_l'adagio_ et _la Fête chez +Capulet_). Mais ce qui a plus vivement touché le public et les artistes +de Dresde, c'est la cantate du _Cinq mai_, admirablement chantée par +Wechter et le chœur, sur une traduction allemande que l'infatigable +M. Winkler avait encore eu la bonté d'écrire pour cette occasion. La +mémoire de l'empereur Napoléon est chère aujourd'hui au peuple allemand, +presque autant qu'à la France, et c'est sans doute la cause de +l'impression profonde constamment produite par ce chant dans toutes les +villes où je l'ai ensuite fait entendre. La fin surtout, a maintes fois +donné lieu à de singulières manifestations: + + Loin de ce roc nous fuyons en silence, + L'astre du jour abandonne les cieux,... + +J'ai fait la connaissance à Dresde du prodigieux harpiste anglais +Parish-Alvars, dont le nom n'a pas encore la popularité qu'il mérite. Il +arrivait de Vienne. C'est le Liszt de la harpe! On ne se figure pas tout +ce qu'il est parvenu à produire d'effets gracieux ou énergiques, de +traits originaux, de sonorités inouïes, avec son instrument, si borné +sous certains rapports. Sa fantaisie sur _Moïse_, dont la forme a été +imitée et appliquée au piano avec tant de bonheur par Thalberg, ses +variations en sons harmoniques sur le chœur de _Naïdes_ d'Obéron et +vingt autres morceaux de la même nature, m'ont causé un ravissement que +je renonce à décrire. L'avantage inhérent aux nouvelles harpes de +pouvoir, au moyen du double mouvement des pédales, accorder deux cordes +à l'unisson, lui a donné l'idée de combinaisons qui, à les voir écrites, +paraissent absolument inexécutables. Toute leur difficulté cependant ne +consiste que dans l'emploi ingénieux des pédales produisant ces doubles +notes appelées _synonymes_. Ainsi il fait avec une rapidité foudroyante +des traits à quatre parties procédant par sauts de tierces mineures, +parce que, au moyen des synonymes, les cordes de sa harpe, au lieu de +représenter comme à l'ordinaire la gamme diatonique d'_ut bémol_, +donnent pour série, dans leur ordre de succession descendante; + + _ut bécarre ut bécarre_, _la bécarre_, _sol bémol sol bémol_, + \________ _________/ \________ ________/ + \/ \/ + _mi bémol mi bémol_. + \------- -------/ + \/ + +Parish-Alvars a formé quelques bons élèves pendant son séjour à Vienne. +Il vient de se faire entendre à Dresde, à Leipzig, à Berlin, et dans +beaucoup d'autres villes où son talent extraordinaire a constamment +excité l'enthousiasme. Qu'attend-il pour venir à Paris?... + +On trouve dans l'orchestre de Dresde, outre les artistes éminents que +j'ai déjà cités, l'excellent professeur Dauzauer; il est à la tête des +violoncelles, et doit prendre seul la responsabilité des attaques du +premier pupitre des basses, car le contrebassier qui lit avec lui est +trop vieux pour pouvoir exécuter quelques notes de sa partie, et n'a que +tout juste la force de supporter le poids de son instrument. J'ai +rencontré souvent en Allemagne des exemples de ce respect mal entendu +pour les vieillards, qui porte les maîtres de chapelle à leur laisser +des fonctions musicales devenues depuis longtemps supérieures à leurs +forces physiques, et à les leur laisser, malheureusement, jusqu'à ce que +mort s'en suive. J'ai dû plus d'une fois m'armer de toute mon +insensibilité, et demander avec une cruelle insistance le remplacement +de ces pauvres invalides. Il y a à Dresde un très bon cor anglais. Le +premier hautbois a un beau son, mais un vieux style et une manie de +faire des _trilles_ et des _mordants_ qui m'a, je l'avoue, profondément +outragé. Il s'en permettait surtout d'affreux dans le solo du +commencement de la _Scène aux Champs_. J'exprimai très vivement, à la +seconde répétition, mon horreur pour ces gentillesses mélodiques; il +s'en abstint malicieusement aux répétitions suivantes, mais ce n'était +qu'un guet-apens; et le jour du concert, le perfide hautbois bien sûr +que je n'irais pas arrêter l'orchestre et l'interpeller, lui +personnellement, devant la cour et le public, recommença ses petites +vilenies en me regardant d'un air narquois qui faillit me faire tomber à +la renverse d'indignation et de fureur. + +On remarque parmi les cors, M. Levy, virtuose qui jouit en Saxe d'une +belle réputation. Il se sert, ainsi que ses confrères, du cor à +cylindres que la chapelle de Leipzig, à peu près seule parmi les +chapelles du nord de l'Allemagne, n'a point encore admis. Les trompettes +de Dresde sont à cylindres également; elles peuvent avantageusement +tenir lieu de nos cornets à pistons qu'on n'y connaît pas. + +La bande militaire est très-bonne, les tambours même sont musiciens; +mais les instruments à anches que j'ai entendus ne me paraissent pas +irréprochables; ils laissent à désirer pour la justesse, et le chef de +musique de ces régiments devrait bien demander à notre incomparable +facteur Adolphe Sax quelques-unes de ses clarinettes. + +Il n'y a pas d'ophicléides; la partie grave est tenue par des bassons +russes et des serpents. + +J'ai bien souvent songé à Weber en conduisant cet orchestre de Dresde +qu'il a dirigé pendant quelques années. Il était alors plus nombreux +qu'aujourd'hui, et Weber l'avait tellement exercé, qu'il lui arrivait +quelquefois dans l'_allegro_ de l'ouverture du _Freyschütz_, d'indiquer +le mouvement des quatre premières mesures, laissant ensuite l'orchestre +marcher tout seul jusqu'aux points-d'orgue de la fin. Les musiciens +doivent être fiers qui voient en pareille occasion leur chef se croiser +ainsi les bras. + +Croiriez-vous, mon cher Ernst, que pendant les trois semaines que j'ai +passées dans cette ville si musicale, personne ne s'est avisé de me +parler de la famille de Weber, ni de m'informer qu'elle était à Dresde? +J'eusse été si heureux de la connaître et de lui exprimer un peu de ma +respectueuse admiration pour le grand compositeur qui illustra son +nom!!... J'ai su trop tard que j'avais manqué cette occasion précieuse, +et je dois au moins prier ici madame Weber et ses enfants de ne pas +douter des regrets que j'en ai ressentis. + +On m'a montré à Dresde quelques partitions du célèbre Hasse, dit le +Saxon, qui fut autrefois aussi et pendant longtemps l'arbitre des +destinées de cette chapelle. Je n'y ai rien trouvé, je l'avoue, de bien +remarquable; un _Te Deum_ seulement, composé exprès pour une +commémoration glorieuse de la cour de Saxe, m'a paru pompeux et éclatant +comme une sonnerie de grandes cloches lancées à toute volée. Ce _Te +Deum_, pour ceux qui se contentent en pareil cas d'une puissante +sonorité, devra paraître beau; quant à moi, cette qualité ne me semble +pas suffisante. Ce que je voudrais connaître surtout, mais connaître par +une bonne représentation, ce sont quelques-uns des nombreux opéras que +Hasse écrivit pour les théâtres d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre, +et qui lui valurent son immense réputation. Pourquoi n'essaie-t-on pas à +Dresde d'en remonter au moins un? C'est une expérience curieuse à faire; +ce serait peut-être une résurrection. La vie de Hasse a dû être fort +_incidentée_; j'ai cherché inutilement à la connaître. Je n'ai rien +trouvé à son sujet que de vulgaires biographies, qui m'apprenaient ce +que je savais déjà, et ne disaient mot de ce que j'aurais voulu savoir. +Il a tant voyagé, tant vécu sous la zone torride et aux pôles, +c'est-à-dire en Italie et en Angleterre! Il doit y avoir un curieux +roman dans ses relations avec le vénitien Marcello, dans ses amours avec +la Faustina, qu'il épousa, et qui chantait les principaux rôles de ses +opéras; dans leurs disputes conjugales, guerres d'auteur à cantatrice, +où le maître était l'esclave, où la raison avait toujours tort. +Peut-être aussi n'y a-t-il rien eu de tout cela; qui sait? Faustina a pu +vivre en diva très humaine, en cantatrice modeste, en vertueuse épouse, +bonne musicienne, fidèle à son mari, fidèle à ses rôles, disant son +chapelet et tricotant des bas quand elle n'avait rien à faire. Hasse +écrivait, Faustina chantait; ils gagnaient tous les deux beaucoup +d'argent qu'ils ne dépensaient pas. Cela s'est vu, cela se voit; et, si +vous vous mariez, c'est ce que je vous souhaite. + +Quand je quittai Dresde pour retourner à Leipzig, Lipinski, apprenant +que Mendelssohn montait pour le concert des pauvres mon final de _Roméo +et Juliette_, m'annonça son intention de venir l'entendre, si +l'intendant voulait lui accorder deux ou trois jours de congé. Je ne +pris cette promesse que pour un très aimable compliment; mais jugez de +mon chagrin, quand le jour du concert où, par suite de l'incident que +j'ai raconté dans ma précédente lettre, le final ne put être exécuté, je +vis arriver Lipinski.... Il avait fait trente-cinq lieues pour entendre +ce morceau!... Voilà un musicien qui aime la musique!... Mais ce n'est +pas vous, mon cher Ernst, que ce trait étonnera, vous en feriez autant, +j'en suis sûr; vous êtes un _artiste_! + +* * * + +_Adieu, adieu._ + + + + +VI. + +A HENRI HEINE. + +Brunswick. Hambourg. + + +Il m'est arrivé toutes sortes de bonheurs dans cette excellente ville de +Brunswick; aussi ai-je d'abord eu l'idée de régaler de ce récit un de +mes ennemis intimes, cela lui aurait fait plaisir!.... tandis qu'à vous, +mon cher Heine, le tableau de cette fête harmonique fera peut-être de la +peine. Les immoralistes prétendent _que dans tout ce qu'il nous arrive +d'heureux il y a quelque chose de désagréable pour nos meilleurs amis_; +mais je n'en crois rien! C'est une calomnie infâme, et je puis jurer que +des fortunes inattendues autant que brillantes étant survenues à +quelques uns de mes amis, cela ne m'a rien fait du tout! + +Assez! n'entrons pas dans le champ épineux de l'ironie, où fleurissent +l'absinthe et l'euphorbe à l'ombre des orties arborescentes, où vipères +et crapauds sifflent et coassent, où l'eau des lacs bouillonne, où la +terre tremble, où le vent du soir brûle, où les nuages du couchant +dardent des éclairs silencieux! car à quoi bon se mordre la lèvre, +dérober sous des paupières mal closes de verdâtres prunelles, grincer +tout doucement des dents, présenter à son interlocuteur un siége armé +d'un dard perfide ou couvert d'un glutineux enduit, quand, loin d'avoir +dans l'ame quelque chose d'amer, les riants souvenirs encombrent la +pensée, quand on sent son cœur plein de reconnaisance et de naïve +joie, quand on voudrait avoir cent renommées aux trompettes immenses +pour dire à tout ce qui nous est cher: Je fus heureux un jour. C'est un +petit mouvement de vanité puérile qui m'avait porté à commencer ainsi; +je cherchais, sans m'en apercevoir, à vous imiter, vous l'inimitable +ironiste. Cela ne m'arrivera plus. J'ai trop souvent regretté, dans nos +conversations, de ne pouvoir vous obliger au style sérieux, ni arrêter +le mouvement convulsif de vos griffes dans les moments mêmes où vous +croyez faire le mieux pattes de velours, chat-tigre que vous êtes, _leo +quærens quem devoret_. Et pourtant que de sensibilité, que d'imagination +sans fiel, répandues dans vos œuvres! Comme vous chantez, quand il +vous plaît, dans la mode majeur! Comme votre enthousiasme se précipite +et coule à pleins bords quand l'admiration vous saisit à l'improviste et +que vous vous oubliez! Quelle tendresse infinie respire dans un des plis +secrets de votre cœur pour ce pays que vous avez tant raillé, pour +cette terre féconde en poètes, pour la patrie des génies rêveurs, pour +cette Allemagne enfin, que vous appelez votre vieille grand'mère et qui +vous aime tant, malgré tout! + +Je l'ai bien vu à l'accent tristement attendri qu'elle a mis à me parler +de vous pendant mon voyage; oui, elle vous aime! elle a concentré en +vous toutes ses affections. Ses fils aînés sont morts, ses grands fils, +ses grands hommes, elle ne compte plus que sur vous, qu'elle appelle en +souriant son méchant enfant. C'est elle, ce sont les chants graves et +romantiques dont elle a bercé vos premiers ans, qui vous ont inspiré un +sentiment pur et élevé de l'art musical; et c'est quand vous l'avez +quittée, c'est en courant le monde, c'est après avoir souffert que vous +êtes devenu impitoyable et railleur. + +Il vous serait aisé, je le sais, de faire une énorme caricature du récit +que je vais entreprendre de mon passage à Brunswick, et pourtant, voyez +quelle confiance j'ai dans votre amitié, ou comme la crainte de l'ironie +s'en va, c'est précisément à vous que je l'adresse: + +......... Au moment de quitter Leipzig, je reçus une lettre de +Meyerbeer m'annonçant qu'on ne pourrait pas, avant un mois, s'occuper à +Berlin de mes concerts. Le grand maître m'engageait à utiliser ce retard +en allant à Brunswick, où je trouverais, disait-il, _un orchestre +d'honneur_. Je suivis ce conseil, sans me douter cependant que j'aurais +autant à me louer de l'avoir suivi. Je ne connaissais personne à +Brunswick, j'ignorais complètement et les dispositions des artistes à +mon égard et le goût du public. Mais l'idée seule que les frères Müller +étaient à la tête de la chapelle aurait suffi pour me donner toute +confiance, indépendamment de l'opinion si encourageante de Meyerbeer. Je +les avais entendus à leur dernier voyage à Paris, et je regardais +l'exécution des quatuors de Beethoven, par ces quatre virtuoses, comme +l'un des prodiges les plus extraordinaires de l'art moderne. + +La famille Müller, en effet, représente l'idéal du quatuor de Beethoven, +comme la famille Bohrer l'idéal du trio. On n'a jamais encore, en aucun +lieu du monde, porté à ce point la perfection de l'ensemble, l'unité du +sentiment, la profondeur de l'expression, la pureté du style, la +grandeur, la force, la verve et la passion. Une telle interprétation de +ces œuvres sublimes nous donne, je le crois, l'idée la plus exacte de +ce que pensait et sentait Beethoven en les écrivant. C'est l'écho de +l'inspiration créatrice! c'est le contre-coup du génie! + +Cette famille musicale des Müller est d'ailleurs plus nombreuse que je +ne croyais; j'ai compté sept artistes de ce nom, frères, fils et neveux, +dans l'orchestre de Brunswick. Georges Müller est maître de chapelle; +son frère aîné, Charles, n'est que premier maître de concert, mais on +voit, à la déférence de chacun à l'écouter quand il fait une +observation, qu'on respecte en lui le chef du fameux quatuor. Le second +_concert-meister_ est M. Freudenthal, violoniste et compositeur de +mérite. J'avais prévenu Ch. Müller de mon arrivée; en descendant de +voiture, à Brunswick, je fus abordé par un très aimable jeune homme, M. +Zinkeisen, l'un des premiers violons de l'orchestre, parlant français +comme vous et moi, qui m'attendait à la poste pour me conduire chez le +_capell-meister_, au débotté. Cette attention et cet empressement me +parurent de bon augure. M. Zinkeisen m'avait vu quelquefois à Paris et +me reconnut, malgré l'état pitoyable où j'étais réduit par le froid; car +j'avais passé la nuit dans un coupé à peu près ouvert à tout vent, pour +éviter l'odeur et la fumée de six horribles pipes fonctionnant sans +relâche dans l'intérieur. J'admire les règlements de police établis en +Allemagne: il est expressément défendu sous peine d'amende, de fumer +dans les rues ou sur les places publiques, où cet aimable exercice ne +peut incommoder personne; mais si vous allez au café, on y fume; à table +d'hôte, on y fume; si vous voyagez en chemin de fer, on y fume; en poste +on y fume; partout enfin l'infernale pipe vous poursuit.--Vous êtes +Allemand, Heine, et vous ne fumez pas! ce n'est pas là, croyez-moi, le +moindre de vos mérites; la postérité ne vous en tiendra pas compte, il +est vrai, mais bien des contemporains et toutes les contemporaines vous +en sauront gré. + +Charles Müller me reçut avec cet air sérieux et calme qui m'a +quelquefois effrayé en Allemagne, croyant y trouver l'indice de +l'indifférence et de la froideur; il n'y a pourtant pas à s'en méfier +autant que de nos démonstrations françaises, si pleines de sourires et +de belles paroles, quand nous accueillons un étranger à qui nous ne +pensons plus cinq minutes après. Loin de là: le _concert-meister_, après +m'avoir demandé de quelle façon je voulais composer mon orchestre, alla +immédiatement s'entendre avec son frère pour aviser aux moyens de réunir +la masse d'instruments à cordes que j'avais jugée nécessaire, et faire +un appel aux amateurs et aux artistes indépendants de la chapelle +ducale, et dignes de se réunir à elle. Dès le lendemain ils m'avaient +formé un bel orchestre, un peu plus nombreux que celui de l'opéra de +Paris, et composé de musiciens non-seulement très habiles, mais encore +animés d'un zèle et d'une ardeur incomparables. La question de la harpe, +de l'ophicléide et du cor anglais se présenta de nouveau, comme elle +s'était présentée à Weimar, à Leipzig et à Dresde. (Je vous parle de +tous ces détails pour vous faire une réputation de musicien.) L'un des +violoncellistes de l'orchestre, M. Leibrock, excellent artiste, très +versé dans la littérature musicale, s'était, depuis un an seulement, +appliqué à l'étude de la harpe, et redoutait fort, en conséquence, +l'épreuve où l'allait mettre ma deuxième symphonie. Il n'a d'ailleurs +qu'une harpe ancienne, dont les pédales à mouvement simple ne permettent +pas l'exécution de tout ce qu'on écrit aujourd'hui pour cet instrument. +Heureusement la partie de harpe d'_Harold_ est d'une extrême facilité, +et M. Leibrock travailla tellement pendant cinq à six jours, qu'il en +vint à son honneur... à la répétition générale. Mais le soir du concert, +saisi d'une terreur panique au moment important, il s'arrêta court et +laissa jouer seul Charles Müller qui exécutait la partie d'alto +principal. + +Ce fut le seul accident que nous eûmes à regretter, accident dont au +reste le public ne s'aperçut point, et que M. Leibrock se reprochait +encore amèrement plusieurs jours après, malgré mes efforts pour le lui +faire oublier. Quant à l'ophicléide, il n'y en avait d'aucune espèce +dans Brunswick; on me présenta successivement, pour le remplacer, un +bass tuba (magnifique instrument grave dont j'aurai à parler au sujet +des bandes militaires de Berlin); mais le jeune homme qui le jouait ne +me paraissait pas en posséder très bien le mécanisme, il en ignorait +même la véritable étendue; puis un basson russe que l'exécutant appelait +un contre-basson. J'eus beaucoup de peine à le désabuser sur la nature +et le nom de son instrument, dont le son sort tel qu'il est écrit et qui +se joue avec une embouchure comme l'ophicléide; tandis que le +contre-basson, instrument transpositeur à anche, n'est autre qu'un grand +basson qui reproduit la gamme du basson ordinaire à l'octave inférieure. +Quoi qu'il en soit, le basson russe fut adopté pour tenir lieu tant bien +que mal de l'ophicléide. Il n'y avait pas de cor anglais, on arrangea +ses solos pour un hautbois, et nous commençâmes les répétitions +d'orchestre pendant que le chœur étudiait dans une autre salle. Je +dois dire ici que jamais jusqu'à ce jour, en France, en Belgique ni en +Allemagne, je n'ai vu une collection d'artistes éminents à ce point +dévoués, attentifs et passionnés pour la tâche qu'ils avaient +entreprise. Après la première répétition, où ils avaient pu se faire une +idée des principales difficultés de mes symphonies, le mot d'ordre fut +donné pour les répétitions suivantes; on convint de me tromper sur +l'heure à laquelle elles étaient censées devoir commencer, et chaque +matin (je ne l'ai su qu'après) l'orchestre se réunissait une heure avant +mon arrivée, pour exercer les traits et les rhythmes les plus dangereux. +Aussi allais-je d'étonnements en étonnements, en voyant les +transformations rapides que l'exécution subissait chaque jour, et +l'assurance impétueuse avec laquelle la masse entière se ruait sur des +difficultés que mon orchestre du Conservatoire, cette jeune garde de la +grande-armée, n'a longtemps abordées qu'avec de certaines précautions. +Un seul morceau inquiétait beaucoup Charles Müller, c'était le _Scherzo_ +de _Roméo et Juliette_ (la _Reine Mab_). Cédant aux sollicitations de M. +Zinkeizen, qui avait entendu ce _scherzo_ à Paris, j'avais osé, pour la +première fois depuis mon arrivée en Allemagne, le placer dans le +programme du concert. + +«Nous travaillerons tant, m'avait-il dit, que nous en viendrons à bout!» +Il ne présumait pas trop, en effet, de la force de l'orchestre, et la +reine Mab, dans son char microscopique, conduite par l'insecte +bourdonnant des nuits d'été, et lancée au triple galop de ses chevaux +atomes, a pu montrer au public de Brunswick sa vive espièglerie et les +mille caprices de ses évolutions. Mais vous comprendrez nos inquiétudes +à son sujet, vous, le poète des fées et des willis; vous, le frère +naturel de ces gracieuses et malicieuses petites créatures; vous savez +trop de quel fil délié est tissue la gaze de leur voile, et de quelle +sérénité le ciel doit être pour que leur essaim diapré puisse se jouer +librement dans le pâle rayon de l'astre des nuits. Eh bien! malgré nos +craintes, l'orchestre, s'identifiant complètement avec la ravissante +fantaisie de Shakspeare, s'est fait si petit, si agile, si fin et si +doux, que jamais, je crois, la reine imperceptible n'a couru plus +heureuse parmi de plus silencieuses harmonies. + +Dans le final d'_Harold_, au contraire, dans cette furibonde orgie où +concertent ensemble les ivresses du vin, du sang, de la joie et de la +rage, où le rhythme tantôt paraît trébucher, tantôt courir avec furie, +où des bouches de cuivre semblent vomir des imprécations et répondre par +le blasphème à des voix suppliantes, où l'on rit, boit, frappe, brise, +tue et viole, où l'on _s'amuse_ enfin; dans cette scène de brigands, +l'orchestre était devenu un véritable _pandæmonium_; il y avait quelque +chose de surnaturel et d'effrayant dans la frénésie de sa verve; tout +chantait, bondissait, rugissait avec un ordre et un accord diaboliques, +violons, basses, trombones, timbales et cymbales; pendant que l'alto +solo, le rêveur Harold, fuyant épouvanté, faisait encore entendre au +loin quelques notes tremblantes de son hymne du soir. Oh! quel +roulement de cœur! quels frémissements sauvages en conduisant alors +cet étonnant orchestre, où je croyais retrouver plus ardents que jamais +tous mes jeunes lions de Paris!!! Vous ne connaissez rien de pareil, +vous autres poètes, vous n'êtes jamais emportés par de tels ouragans de +vie! J'aurais voulu embrasser toute la chapelle à la fois, et je ne +pouvais que m'écrier, en français, il est vrai, mais l'accent devait me +faire comprendre: «Sublimes! prodigieux! je vous remercie, Messieurs, et +je vous admire! vous êtes des brigands parfaits!» + +Les mêmes qualités violentes se firent remarquer dans l'exécution de +l'ouverture de _Benvenuto_, et pourtant, dans le style opposé, +l'introduction d'_Harold_, _la Marche des Pèlerins_ et _la Sérénade_ ne +furent jamais rendues avec plus de grandeur calme et de religieuse +sérénité. Pour le morceau de _Roméo_ (_la Fête chez Capulet_) il rentre +un peu par son caractère dans le genre tourbillonnant; il fut donc +aussi, selon notre expression parisienne, véritablement _enlevé_. + +Il fallait voir, dans les haltes des répétitions, l'aspect enflammé de +tous ces visages... L'un des musiciens, Schmidt (la foudroyante +contrebasse), s'était arraché la peau de l'index de la main droite au +commencement du passage _pizzicato_ de l'orgie; mais, sans songer à +s'arrêter pour si peu et malgré le sang qu'il répandait, il avait +continué, en se contentant de changer de doigt. C'est ce qui s'appelle, +en termes militaires, ne pas bouder au feu. + +Pendant que nous nous livrions à ces _délassements_, le chœur, de son +côté, étudiait à grand'peine aussi, mais avec des résultats différents, +le fragments de mon _Requiem_. _L'Offertoire_ et le _Quœrens me_ +avaient fini par marcher; pour le _Sanctus_, dont le solo devait être +chanté par Shmetzer, le premier ténor du théâtre, homme d'esprit et +excellent musicien, il y avait un obstacle insurmontable. L'_andante_ de +ce morceau, écrit à trois voix de femmes, présente quelques modulations +enharmoniques que les choristes de Dresde avaient fort bien comprises, +mais qui dépassent, à ce qu'il paraît, l'intelligence musicale de celles +de Brunswick. En conséquence, après avoir inutilement essayé pendant +trois jours d'en saisir le sens et les intonations, ces pauvres +désespérées m'envoyèrent une députation pour me conjurer de ne pas les +exposer à un affront en public, et obtenir que le terrible _Sanctus_ fût +rayé de l'affiche. Je dus y consentir, mais avec regret, surtout à cause +de Shmetzer, dont le ténor très haut convient parfaitement à cet hymne +séraphique, et qui se faisait en outre un plaisir de le chanter. + +Maintenant tout est prêt, et malgré les terreurs de Ch. Müller au sujet +du _scherzo_, qu'il voudrait répéter encore, nous allons au concert +étudier les impressions qui vont naître de cette musique. Il faut vous +dire auparavant que d'après le conseil du maître de chapelle, j'avais +invité aux répétitions une vingtaine de personnes formant la tête de +colonne des amateurs de Brunswick. Or, c'était chaque jour une réclame +vivante qui, se répandant par la ville, excitait au plus haut degré la +curiosité du public; de là l'intérêt singulier que les gens du peuple +même prenaient aux préparatifs du concert et les questions qu'ils +adressaient aux exécutants et aux auditeurs privilégiés: + +--«Que s'est-il passé à la répétition de ce matin?..... Est-il +content?..... Il est donc Français?... Mais les Français ne composent +pourtant que des opéras-comiques!.... Les choristes le trouvent bien +méchant!... Il a dit que les femmes chantaient comme des danseuses!... +Il savait donc que les _soprani_ du chœur sortent du corps de +ballet?... Est-il vrai qu'au milieu d'un morceau il a salué les +trombones?... Le garçon d'orchestre assure qu'à la répétition d'hier +il a bu deux bouteilles d'eau, une bouteille de vin blanc et trois +verres d'eau-de-vie?.... Pourquoi donc dit-il si souvent au +_concert-meister_:--César! César! (c'est ça! c'est ça!) etc.» + +Tant il y a que, longtemps avant l'heure fixée, le théâtre était plein +jusqu'aux combles d'une foule impatiente et prévenue déjà en ma faveur. +Maintenant, mon cher Heine, retirez tout-à-fait vos griffes, car c'est +ici que vous pourriez céder à la tentation de me les faire sentir. +L'heure arrivée, l'orchestre étant en place, j'entre en scène; et, +traversant les rangs des violons, je m'approche du pupitre-chef. Jugez +de mon effroi en le voyant entouré du haut en bas d'une grande girandole +de feuillages. «Ce sont les musiciens, me dis-je, qui m'auront +compromis. Quelle imprudence! vendre ainsi la peau de l'ours avant de +l'avoir mis à terre! Et si le public n'est pas de leur avis, me voilà +dans de beaux draps! Cette manifestation suffirait à perdre vingt fois +un artiste à Paris.» Pourtant de grandes acclamations accueillent +l'ouverture; on fait répéter la _Marche des Pèlerins_; _l'Orgie_ +enfièvre toute la salle; _l'Offertoire_ avec son chœur sur deux notes +et le _Quærens me_ paraissent toucher beaucoup les ames religieuses; Ch. +Müller se fait applaudir dans la romance de violon; _la reine Mab_ cause +une surprise extrême; un _lied_ avec orchestre est redemandé, et la +_Fête chez Capulet_ termine chaleureusement la soirée. A peine le +dernier accord était-il frappé, qu'un bruit terrible ébranla toute la +salle; le public en masse criait au parterre, dans les loges, partout; +les trompettes, cors et trombones, à l'orchestre, sonnaient qui dans un +ton, qui dans un autre, de discordantes fanfares accompagnées de tous +les fracas possibles par les archets sur le bois des violons et des +basses et par les instruments à percussion. + +Il y a un nom dans la langue allemande pour désigner cette singulière +manière d'applaudir. En l'entendant à l'improviste, ma première +impression fut de la colère et de l'horreur; on me gâtait ainsi l'effet +musical que je venais d'éprouver, et j'en voulais presqu'aux artistes de +me témoigner leur satisfaction par un tel tintamarre. Mais le moyen de +n'être pas profondément ému de leur hommage, quand le maître de +chapelle, Georges Müller, s'avançant chargé de fleurs, me dit en +français: «Permettez-moi, Monsieur, de vous offrir ces couronnes au nom +de la chapelle ducale, et souffrez que je les dépose sur vos +partitions!» A ces mots, le public de redoubler de cris, l'orchestre de +recommencer ses fanfares... le bâton de mesure me tomba des mains, je ne +savais plus où j'en étais. + +Riez donc un peu, voyons, ne vous gênez pas. Cela vous fera du bien et +ne peut me faire de mal; d'ailleurs je n'ai pas encore fini, et il vous +en coûterait trop d'entendre, sans m'égratigner, mon dithyrambe jusqu'au +bout... Allons, vous n'êtes pas trop méchant aujourd'hui; je continue: + +A peine sorti du théâtre, suant et fumant comme si je venais d'être +trempé dans le Styx, étourdi et ravi, ne sachant auquel entendre au +milieu de tous ces féliciteurs, on m'avertit qu'un souper de cent +cinquante couverts, commandé à mon hôtel, m'était offert par une société +d'amateurs et d'artistes. Il fallait bien s'y rendre. Nouveaux +applaudissements, nouvelles acclamations à mon arrivée; les toasts, les +discours français et allemands se succèdent; je réplique de mon mieux à +ceux que je comprends, et, à chaque santé portée, cent cinquante voix +répondent par un _hourra_ en chœur du plus bel effet. Les basses les +premières commencent sur la note _ré_, les ténors entrent sur le _la_, +et les dames, entonnant ensuite le _fa dièze_, établissent l'accord de +_ré majeur_, bientôt après suivi des quatre accords de sous-dominante, +tonique, dominante et tonique, dont l'enchaînement forme ainsi cadence +plagale et cadence parfaite successivement. Cette salve d'harmonie, dans +son mouvement large, éclate avec pompe et majesté; c'est très beau: +ceci, au moins, est vraiment digne d'un peuple musical. + +Que vous dirai-je, mon cher Heine? Dussiez-vous me trouver naïf et +primitif au superlatif, je dois avouer que toutes ces manifestations +bienveillantes, toutes ces rumeurs sympathiques me rendaient extrêmement +heureux. Ce bonheur là, sans doute, n'approche pas, pour le +compositeur, de celui de diriger un magnifique orchestre exécutant avec +inspiration une de ses œuvres chéries; mais l'un va bien avec +l'autre, et après un tel concert, une veillée pareille ne gâte rien. Je +suis très redevable, vous le voyez, envers les artistes et les amateurs +de Brunswick; je dois beaucoup aussi à son premier critique musical, M. +Robert Griepenkerl, qui, dans une brochure savante écrite à mon sujet, a +engagé une véhémente polémique avec une gazette de Leipzig, et donné une +idée juste, je crois, de la force et de la direction du courant musical +qui m'entraîne. + +Donnez-moi donc la main, et chantons un grand _hourra_ pour Brunswick, +sur ses accords favoris! + +[Illustration: notation mucicale] + +vivent les villes artistes! + +J'en suis fâché, mon cher poète, mais vous voilà compromis comme +musicien. + +C'est maintenant le tour de votre ville natale, de Hambourg, de cette +cité désolée comme l'antique Pompeïa, mais qui renaît puissante de ses +cendres et panse ses blessures courageusement!... Certes, je n'ai qu'à +m'en louer aussi. Hambourg a de grandes ressources musicales: sociétés +de chant, sociétés philharmoniques, bandes militaires, etc. L'orchestre +du théâtre a été réduit, par économie, à des proportions +ultra-mesquines, il est vrai; mais j'avais fait d'avance mes conditions +avec le directeur, et on me présenta un orchestre tout-à-fait beau sous +les rapports du nombre et du talent des artistes, grâce à un riche +supplément d'instruments à cordes et au congé que j'obtins pour deux ou +trois invalides presque centenaires, à qui le théâtre est attaché. Chose +étrange, que je signale tout de suite, il y a à Hambourg un excellent +harpiste, armé d'un très bon instrument!! Je commençais à désespérer de +revoir ni l'un ni l'autre en Allemagne. J'y ai trouvé aussi un vigoureux +ophicléïde, mais il a fallu se passer du cor anglais. + +La première flûte (Cantal) et le premier violon (Lindeneau) sont deux +virtuoses de première force. Le maître de chapelle (Krebbs) remplit ses +fonctions avec talent et avec une sévérité que j'aime à trouver chez les +chefs d'orchestre. Il m'a très amicalement assisté pendant nos longues +répétitions. La troupe chantante du théâtre était, à l'époque de mon +passage, assez bien composée; elle possédait trois artistes de mérite; +un ténor doué sinon d'une voix exceptionnelle, au moins de goût et de +méthode; un soprano agile, mademoiselle..... Mademoiselle..... Ma foi, +j'ai oublié son nom. (Cette jeune divinité m'aurait fait l'honneur de +chanter à mon concert, _si j'eusse été plus connu_.--_Hosanna in +excelsis_;)! et enfin Reichel, la formidable basse qui, avec un volume +de voix énorme et un timbre magnifique, possède une étendue de deux +octaves et demie! Reichel est de plus un homme superbe: il représente à +merveille les personnages tels que Zarastro, Moïse et Bertram. Madame +Cornet, femme du directeur, musicienne achevée, et dont le soprano d'une +grande étendue a dû avoir un éclat peu commun, n'était point engagée; +elle figurait dans quelques représentations seulement où sa présence +était nécessaire. Je l'ai applaudie dans la Reine de la Nuit, de la +_Flûte enchantée_, rôle difficile, écrit dans des limites qu'elle seule +pouvait atteindre. + +Le chœur, assez faible et peu nombreux, se tira bien cependant des +morceaux que je lui avais confiés. + +La salle de l'Opéra de Hambourg est très vaste; j'en redoutais les +dimensions, l'ayant trouvée vide trois fois de suite aux représentations +de _la Flûte enchantée_, de _Moïse_ et de _Linda de Chamouny_. Aussi +éprouvai-je une délicieuse surprise en la voyant pleine le jour où je me +présentai devant le public hambourgeois. + +Une exécution excellente, un auditoire nombreux, intelligent et très +chaud firent de ce concert un des meilleurs que j'aie donnés en +Allemagne. _Harold_ et la cantate du _Cinq mai_, chantée avec un profond +sentiment par Reichel, en eurent les honneurs. Après ce morceau, deux +musiciens voisins de mon pupitre, m'adressèrent à voix basse, en +français, ces simples paroles, qui me touchèrent beaucoup: «Ah! +monsieur! notre respect! notre respect!...» Ils n'en savaient pas dire +davantage. En somme, l'orchestre de Hambourg est resté fort de mes amis, +ce dont je ne suis pas médiocrement fier, je vous jure. Krebbs seul a +mis dans son suffrage une singulière réticence: «Mon cher, me disait-il, +dans quelques années votre musique fera le tour de l'Allemagne; elle y +deviendra populaire, et ce sera un grand malheur! Quelles imitations +elle amènera! quel style! quelles folies! il vaudrait mieux pour l'art +que vous ne fussiez jamais né!» Espérons pourtant que ces pauvres +symphonies ne sont pas aussi _contagieuses_ qu'il veut bien le dire, et +qu'il ne sortira jamais d'elles ni fièvre jaune ni choléra-morbus. + +Maintenant, Heine, Henri Heine, célèbre banquier d'idées, neveu de M. +Salomon Heine l'auteur de tant de précieux poèmes en lingots, je n'ai +plus rien à vous dire, et je vous... salue. + + + + +VII. + +A MADEMOISELLE LOUISE BERTIN. + +Berlin. + + +Je dois tout d'abord implorer votre indulgence, Mademoiselle, pour la +lettre que je prends la liberté de vous écrire; j'ai trop lieu de +craindre de la disposition d'esprit où je suis. Un accès de philosophie +noire m'a saisi depuis quelques jours, et Dieu sait à quelles idées +sombres, à quels jugements saugrenus, à quels étranges récits il va +infailliblement me porter... s'il continue. Vous ne savez peut-être pas +encore bien exactement ce que c'est que la philosophie noire?... C'est +le contraire de la magie blanche, ni plus ni moins. + +Par la magie blanche, on arrive à deviner que Victor Hugo est un grand +poète; que Beethoven était un grand musicien; que vous êtes à la fois +et au plus haut degré musicienne et poète; que Janin est un homme +d'esprit; que si un bel opéra bien exécuté tombe, le public n'y a rien +compris; que s'il réussit, le public, n'y a pas compris davantage; que +le beau est rare; que le rare n'est pas toujours beau; que la raison du +plus fort est la meilleure; qu'Abd-el-Kader a tort, O'Connell aussi; que +décidément les Arabes sont des Français; que l'agitation pacifique est +une bêtise; et autres propositions aussi embrouillées. + +Par la philosophie noire on en vient à douter, à s'étonner de tout; à +voir à l'envers les images gracieuses, et dans leur vrai sens les objets +hideux; on murmure sans cesse, on blasphème la vie, on maudit la mort; +on s'indigne, comme Hamlet, que _la cendre de César puisse servir à +calfeutrer un mur_; on s'indignerait bien davantage si la cendre des +misérables était seule propre à cet ignoble emploi; on plaint le _pauvre +Yorick_ de ne pouvoir même rire de la sotte grimace qu'il fait après +quinze ans passés sous terre, et l'on rejette sa tête avec horreur et +dégoût; ou bien on l'emporte, on la scie, on en fait une coupe, et le +pauvre Yorick, qui ne peut plus boire, sert à étancher la soif des +amateurs de _vin du Rhin_, qui se moquent de lui. + +Ainsi dans votre solitude des Roches, où vous vous abandonnez +paisiblement au cours de vos pensées profondes, je n'éprouverais, moi, +à cette heure de philosophie noire, qu'un mécontentement et un ennui +mortels. Si vous me faisiez admirer un beau coucher du soleil, je serais +capable de lui préférer l'éclairage au gaz de l'avenue des +Champs-Élysées; si vous me montriez sur le lac vos cygnes et leurs +formes élégantes, je vous dirais: Le cygne est un sot animal, il ne +songe qu'à barboter et à manger, il n'a de chant qu'un râle stupide et +affreux; si, vous mettant au piano, vous vouliez me faire entendre +quelques pages de vos auteurs favoris, Mozart et Cimarosa, je vous +interromprais peut-être avec humeur, trouvant qu'il est bientôt temps +d'en finir avec cette admiration pour Mozart, dont les opéras se +ressemblent tous, et dont le beau sang-froid fatigue et impatiente!..... +Quant à Cimarosa, j'enverrais au diable son éternel et unique _Mariage +Secret_, presque aussi ennuyeux que le _Mariage de Figaro_, sans être à +beaucoup près aussi musical; je vous prouverais que le comique de cet +ouvrage réside seulement dans les pasquinades des acteurs; que son +invention mélodique est assez bornée; que la cadence parfaite y revenant +à chaque instant, forme à elle seule près des deux tiers de la +partition; enfin que c'est un opéra bon pour le carnaval et les jours de +foire. Si, choisissant un exemple du style opposé, vous aviez recours à +quelque œuvre de Sébastien Bach, je serais capable de prendre la +fuite devant ses fugues et de vous laisser seule avec sa _Passion_. + +Voyez les conséquences de cette terrible maladie!... On n'a plus, quand +elle vous possède, ni politesse, ni savoir-vivre, ni prudence, ni +politique, ni rouerie, ni bon sens; on dit toutes sortes d'énormités; +et, qui pis est, on pense ce qu'on dit; on se compromet, on perd la +tête. Si on pouvait au moins, comme notre homme du _Freyschütz_, s'en +procurer une autre après l'avoir perdue!--Vous ne connaissez pas +l'aventure de l'homme du _Freyschütz_?... Ah! ma foi, puisque nous +sommes allés trouver Yorick et les fossoyeurs d'_Hamlet_ tout-à-l'heure, +je vais vous la raconter; cela ne sortira pas du cimetière, mon état de +philosophie noire me fera pardonner l'anatomisme des détails, et nous +avons le temps de parler de Berlin. + +En 1822 j'habitais le quartier latin. M. Fétis, dans sa notice +biographique sur moi, a dit que j'étudiais alors le droit; c'est la +moindre de ses erreurs; mais le fait est que j'étudiais la médecine. +Quand vinrent à l'Odéon les représentations du _Freyschütz_, accommodé +comme vous savez, sous le nom de _Robin des Bois_, par l'auteur de +_Pigeon-vole_[8], je pris l'habitude d'aller, malgré tout, entendre chaque +soir le chef-d'œuvre torturé de Weber. J'avais alors déjà jeté le +scalpel aux orties. Un de mes ex-condisciples, Dubouchet, devenu depuis +l'un des médecins les plus achalandés de Paris, m'accompagnait souvent +au théâtre et partageait mon fanatisme musical. A la sixième ou +septième représentation, un grand nigaud-roux, armé de mains énormes, +assis au parterre à côté de nous, s'avisa de siffler l'air d'_Agathe_ +au second acte, prétendant que c'était une musique _baroque_ et qu'il +n'y avait rien de bon dans cet opéra, excepté la walse et le chœur +des chasseurs. L'amateur fut roulé à la porte, cela se devine, c'était +alors notre manière de discuter, et Dubouchet, en rajustant sa cravate +un peu froissée, s'écria tout haut: «Il n'y a rien d'étonnant, je le +connais, c'est un garçon épicier de la rue Saint-Jacques!» + +Et le parterre d'applaudir. + +Six mois plus tard, après avoir trop bien fonctionné au repas de noces +de son patron, ce pauvre diable (l'épicier) tombe malade; il se fait +transporter à l'hospice de la Pitié; on le soigne bien, il meurt, on ne +l'enterre pas, tout cela se devine encore... + +Oh! mais vraiment je n'ose poursuivre cet effroyable récit; en écrivant, +à vous, Mademoiselle, dont l'esprit est exempt de faiblesses, je le +sais, mais qui doit s'accommoder mal, après tout, de pareils tableaux. +Mon Dieu, comment faire? Me voilà embarqué maintenant, à propos de +musique, dans cette histoire cadavéreuse, et je ne puis aller ni en +arrière ni en avant. C'est mon accès; c'est la philosophie noire qui a +causé tout cela. Eh bien! n'importe; je continue; vous vous vengerez, +vous me forcerez d'entendre dans un appartement fermé quelque fugue +d'orgue à quatre sujets, ou de deviner un canon énigmatique. + +Or donc, notre jeune homme, bien traité et bien mort, est mis par hasard +sous les yeux de Dubouchet, qui le reconnaît. L'impitoyable élève de la +Pitié, au lieu de donner une larme à son ennemi vaincu, n'a rien de plus +pressé que de l'acheter, et le remettant au garçon d'amphithéâtre: + +«François, lui dit-il, voilà une préparation sèche à faire; soigne-moi +cela, c'est une de mes connaissances.» + +Malédiction! y a-t-il du bon sens à dévoiler à une dame un tel _mystère +de Paris_? Enfin... quand on y est... D'ailleurs c'est mon accès; je +l'avais prédit. + +Quinze ans se passent (quinze ans! comme la vie est longue quand on n'en +a que faire!), le directeur de l'Opéra me confie la composition des +récitatifs du _Freyschütz_, et la tâche de mettre le chef-d'œuvre en +scène. Duponchel étant encore chargé de la direction des costumes, je +vais le trouver pour connaître ses projets relativement aux accessoires +de la scène infernale. «Ah ça, lui dis-je, il nous faut une tête de mort +pour l'évocation de Samiel, et des squelettes pour les apparitions; +j'espère que vous n'allez pas nous donner une tête de carton, ni des +squelettes en toile peinte comme ceux de _Don Juan_. + +--Mon bon ami, il n'y a pas moyen de faire autrement, c'est le seul +procédé connu. + +--Comment, le seul procédé! et si je vous donne moi du naturel, du +solide, une vraie tête, un véritable homme sans chair, mais en os, que +direz-vous? + +--Ma foi, je dirai..... que c'est excellent, parfait; je trouverai votre +procédé admirable. + +--Eh bien! comptez sur moi, j'aurai notre affaire! + +Là-dessus je monte en cabriolet et je cours chez le docteur Vidal, un +autre de mes anciens camarades d'amphithéâtre. Il a fait fortune aussi +celui-là; il n'y a que les médecins qui vivent! + +--As-tu un squelette à me prêter? + +--Non, mais voilà une assez bonne tête qui a appartenu, dit-on, à un +docteur allemand mort de misère et de chagrin; ne me l'abîme pas, j'y +tiens beaucoup. + +--Sois tranquille, j'en réponds! + +Je mets la tête du docteur dans mon chapeau, et me voilà parti. + +En passant sur le boulevard, le hasard, qui se plaît à de pareils coups, +me fait précisément rencontrer Dubouchet que j'avais oublié, et dont la +vue me suggère une idée sublime. «Bonjour! bonjour! Très-bien, je vous +remercie! mais il ne s'agit pas de moi. Comment se porte notre amateur? + +--Quel amateur? + +--Et parbleu le garçon épicier que nous avons mis à la porte de l'Odéon +pour avoir sifflé la musique de Weber, et que François a si bien +_préparé_. + +--Ah! j'y suis, à merveille! Certes il est propre et net dans mon +cabinet, tout fier d'être si artistement articulé et chevillé. Il ne lui +manque pas une phalange, c'est un chef-d'œuvre! La tête seule est un +peu endommagée. + +--Eh bien! il faut me le confier; c'est un garçon d'avenir, je veux le +faire entrer à l'Opéra, il y a un rôle pour lui dans la pièce nouvelle. + +--Qu'est-ce à dire? + +--Vous verrez! + +--Allons, c'est un secret de comédie, et puisque je le saurai bientôt, +je n'insiste pas. On va vous envoyer l'amateur. + +Sans perdre de temps, le mort est transporté à l'Opéra; mais dans une +boîte beaucoup trop courte. J'appelle alors le garçon ustensilier: +Gattino! + +--Monsieur. + +--Ouvrez cette boîte. Vous voyez bien ce jeune homme? + +--Oui, Monsieur. + +--Il débute demain à l'Opéra. Vous lui préparerez une jolie petite loge +où il puisse être à l'aise et étendre ses jambes. + +--Oui, Monsieur. + +--Pour son costume, vous allez prendre une tige de fer que vous lui +planterez dans les vertèbres, de manière à ce qu'il se tienne aussi +droit que M. Petipa, quand il médite une pirouette. + +--Oui, Monsieur. + +--Ensuite, vous attacherez ensemble quatre bougies que vous placerez +allumées dans sa main droite; c'est un épicier, il connaît ça. + +--Oui, Monsieur. + +--Mais comme il a une assez mauvaise tête, voyez, tout écornée, nous +allons la changer contre celle-ci. + +--Oui, Monsieur. + +--Elle a appartenu à un savant, n'importe! qui est mort de faim, +n'importe encore! Quant à l'autre, celle de l'épicier, qui est mort +d'une indigestion, vous lui ferez, tout en haut, une petite entaille +(soyez tranquille, il n'en sortira rien) propre à recevoir la pointe du +sabre de M. Bouché, qui s'en servira dans la scène de l'évocation. + +--Oui, Monsieur. + +Ainsi fut fait; et depuis lors, à chaque représentation du _Freyschütz_, +au moment où Samiel s'écrie: «Me voilà!» la foudre éclate, un arbre +s'abîme, et notre épicier, ennemi de la musique de Weber, apparaît aux +rouges lueurs des feux de Bengale, agitant, plein d'enthousiasme, sa +torche enflammée. + +Qui pouvait deviner la vocation dramatique de ce gaillard-là? Qui jamais +eût pensé qu'il débuterait précisément dans cet ouvrage? Il a une +meilleure tête et plus de bon sens à cette heure. Il ne siffle plus. + + . . . . _Alas! poor Yorick!_. . . . . + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Ces lignes de points expriment la moralité du fait, et fort heureusement +aussi la fin de mon accès. + +Foin de la philosophie noire! je suis assez sage maintenant pour vous +parler des vivants; et voici, Mademoiselle, ce que j'ai vu et entendu à +Berlin; je dirai plus tard ce que j'y ai fait entendre. + +Je commence par le grand théâtre lyrique; à tout seigneur tout honneur! + +Feu la salle de l'Opéra allemand, si rapidement détruite il y a trois +mois à peine par un incendie, était assez sombre et malpropre, mais très +sonore et bien disposée pour l'effet musical. L'orchestre n'y occupait +pas, comme à Paris, une place si avancée dans les rangs des auditeurs; +il s'étendait beaucoup plus à droite et à gauche, et les instruments +violents, tels que les trombones, trompettes, timbales et grosse caisse, +un peu abrités par les premières loges, perdaient ainsi de leur +excessif retentissement. La masse instrumentale, l'une des meilleures +que j'aie entendues, est ainsi composée aux jours des grandes +représentations: 14 premiers, 14 seconds violons, 8 altos, 10 +violoncelles, 8 contrebasses, 4 flûtes, 4 hautbois, 4 clarinettes, 4 +bassons, 4 cors, 4 trompettes, 4 trombones, 1 timbalier, 1 grosse +caisse, 1 paire de cymbales et 2 harpes. + +Les instruments à archet sont presque tous excellents; il faut signaler +à leur tête les frères Ganz (1er violon et 1er violoncelle d'un +grand mérite), et l'habile violoniste Ries. Les instruments à vent de +bois sont aussi fort bons, et, vous le voyez, en nombre double de celui +que nous avons à l'Opéra de Paris. Cette combinaison est très +avantageuse; elle permet de faire entrer deux flûtes, deux hautbois, +deux clarinettes et deux bassons _ripienni_ dans le _fortissimo_, et +adoucit singulièrement alors l'âpreté des instruments de cuivre qui, +sans cela, dominent toujours trop. Les cors sont d'une belle force et +tous à cylindres, au grand regret de Meyerbeer, qui a conservé l'opinion +que j'avais il y a peu de temps encore au sujet de ce mécanisme nouveau. +Plusieurs compositeurs se montrent hostiles au cor à cylindres, parce +qu'ils croient que son timbre n'est plus le même que celui du cor +simple. J'ai fait plusieurs fois l'expérience, et en écoutant les notes +ouvertes d'un cor simple et celles d'un cor chromatique ou à cylindres +alternativement, j'avoue qu'il m'a été absolument impossible de +découvrir entre les deux la moindre différence de timbre ou de sonorité. +On a fait en outre au nouveau cor une objection fondée en apparence, +mais qu'il est facile de détruire cependant. Depuis l'introduction dans +les orchestres de cet instrument (selon moi perfectionné), certains +cornistes, employant les cylindres pour jouer des parties de cor +ordinaire, trouvent plus commode de produire en _sons ouverts_, par ce +mécanisme, les notes _bouchées_, écrites avec intention par l'auteur. +Ceci est en effet un abus très-grave, mais il doit être imputé aux +exécutants et non point à l'instrument. Loin de là, puisque le cor à +cylindres, entre les mains d'un artiste habile, peut rendre non +seulement tous les tons bouchés du cor ordinaire, mais même la gamme +entière sans employer une seule note ouverte. Il faut seulement conclure +de tout ceci que les cornistes doivent savoir se servir de la main dans +le pavillon, comme si le mécanisme des cylindres n'existait pas, et que +les compositeurs devront dorénavant indiquer dans leurs partitions, par +un signe quelconque, celles des notes des parties de cor qui doivent +être faites _bouchées_, l'exécutant ne devant alors produire _ouvertes_ +que celles qui ne portent aucune indication. + +Le même préjugé a combattu pendant quelque temps l'emploi des trompettes +à cylindres aujourd'hui général en Allemagne, mais avec moins de force +cependant qu'il n'en avait apporté à combattre les nouveaux cors. La +question des sons bouchés, dont aucun compositeur ne faisait usage sur +les trompettes, se trouvait naturellement écartée. On s'est borné à dire +que le son de la trompette perdait, par le mécanisme des cylindres, +beaucoup de son éclat; ce qui n'est pas, du moins pour mon oreille. Or, +s'il faut une oreille plus fine que la mienne pour apercevoir une +différence entre les deux instruments, on conviendra, j'espère, que +l'inconvénient résultant de cette différence pour la trompette à +cylindres n'est pas comparable à l'avantage que ce mécanisme lui donne +de pouvoir parcourir, sans difficulté et sans la moindre inégalité de +sons, toute une échelle chromatique de deux octaves et demie d'étendue. +Je ne puis donc qu'applaudir à l'abandon à peu près complet où les +trompettes simples sont aujourd'hui tombées en Allemagne. Nous n'avons +presque point encore en France de trompettes chromatiques ou à (ou à +cylindres); la popularité incroyable du cornet à pistons leur a fait une +concurrence victorieuse jusqu'à ce jour, mais injuste, à mon avis, le +timbre du cornet étant fort loin d'avoir la noblesse et le brillant de +celui de la trompette. Ce ne sont pas, en tout cas, les instruments qui +nous manquent; Adolphe Sax fait à cette heure des trompettes à +cylindres, grandes et petites, dans tous les tons possibles usités et +inusités, dont l'excellente sonorité et la perfection sont +incontestables. Croirait-on que ce jeune et ingénieux artiste a mille +peines à se faire jour et à se maintenir à Paris? On renouvelle contre +lui des persécutions dignes du moyen-âge, et qui rappellent exactement +les faits et gestes des ennemis de Benvenuto, le ciseleur florentin. On +lui enlève ses ouvriers, on lui dérobe ses plans, on l'accuse de folie, +on lui intente des procès; avec un peu plus d'audace, on +l'assassinerait. Telle est la haine que les inventeurs excitent toujours +parmi ceux de leurs rivaux qui n'inventent rien. Heureusement la +protection et l'amitié dont M. le général de Rumigny a constamment +honoré l'habile facteur, l'ont aidé à soutenir jusqu'à présent cette +misérable lutte; mais suffiront-t-elles toujours?... C'est au ministre +de la guerre qu'il appartiendrait de mettre un homme aussi utile et +d'une spécialité si rare dans la position dont il est digne par son +talent, par sa persévérance et par ses efforts. Nos bandes de musique +militaire n'ont point encore de trompettes à cylindres, ni de bass-tuba +(le plus puissant des instruments graves). Une fabrication considérable +de ces instruments va devenir inévitable pour mettre les orchestres +militaires français au niveau de ceux que possèdent la Prusse et +l'Autriche; une commande de trois cents trompettes et de cent bass-tuba, +adressée à Ad. Sax par le ministère, le sauverait. + +Berlin est la seule des villes d'Allemagne (que j'ai visitées) où l'on +trouve le grand trombone basse (en _mi bémol_). Nous n'en possédons +point encore à Paris, les exécutants se refusant à la pratique d'un +instrument qui leur fatigue la poitrine. Les poumons prussiens sont +apparemment plus robustes que les nôtres. L'orchestre de l'Opéra de +Berlin possède deux de ces instruments, dont la sonorité est telle +qu'elle écrase et fait disparaître complètement le son des autres +trombones, alto et ténor, exécutant les parties hautes. Le timbre rude +et prédominant d'un trombone basse suffirait à rompre l'équilibre et à +détruire l'harmonie des trois parties de trombones qu'écrivent partout +aujourd'hui les compositeurs. Or à l'Opéra de Berlin, il n'y a point +d'ophicléide, et, au lieu de le remplacer par un bass-tuba dans les +opéras venus de France, et qui contiennent presque tous une partie +d'ophicléide, on a imaginé de faire jouer cette partie par un deuxième +trombone-basse. Il en résulte que la partie d'ophicléide, écrite souvent +à l'octave inférieure du troisième trombone, étant ainsi exécutée, +l'union de ces deux terribles instruments produit un effet désastreux. +On n'entend plus que le son grave des instruments de cuivre; c'est tout +au plus si la voix des trompettes peut surnager encore. Dans mes +concerts où je n'avais pourtant employé (pour les symphonies) qu'un +trombone basse, je fus obligé, remarquant qu'on l'entendait seul, de +prier l'artiste qui le jouait de rester assis, de manière à ce que le +pavillon de l'instrument fût tourné contre le pupitre, qui lui servait +en quelque sorte de sourdine, pendant que les trombones, ténor et alto, +au contraire, jouaient debout, leur pavillon passant en conséquence +par-dessus la planchette du pupitre. Alors seulement on put entendre les +trois parties. Ces observations réitérées faites à Berlin, m'ont conduit +à penser que la meilleure manière de grouper les trombones dans les +théâtres est, après tout, celle qu'on a adoptée à l'Opéra de Paris, et +qui consiste à employer ensemble trois trombones ténors. Le timbre du +petit trombone (l'alto), est grêle, et ses notes hautes ne présentent +que peu d'utilité. Je voterais donc aussi pour son exclusion, dans les +théâtres, et ne désirerais la présence d'un _trombone-basse_ que si l'on +écrivait à _quatre_ parties, et avec _trois ténors_ capables de lui +résister. + +Si je ne parle pas _d'or_, au moins parlé-je beaucoup de cuivre; +cependant je suis sûr, Mademoiselle, que ces détails d'instrumentation +vous intéresseront beaucoup plus que mes tirades misanthropiques et mes +histoires de tête de mort. Vous êtes mélodiste, harmoniste, et fort peu +versée, du moins que je sache, en ostéologie. Ainsi donc je continue +l'examen des forces musicales de l'Opéra de Berlin. + +Le timbalier est bon musicien, mais n'a pas beaucoup d'agilité dans les +poignets; ses roulements ne sont pas assez serrés. D'ailleurs ses +timbales sont trop petites, elles ont peu de son, et il ne connaît +qu'une seule espèce de baguettes, d'un effet médiocre, et tenant le +milieu entre nos baguettes à tête de peau et celles à tête d'éponge. On +est à cet égard, dans toute l'Allemagne, fort en arrière de la France. +Sous le rapport même du mécanisme de l'exécution, et en exceptant +Wibrecht, le chef des corps d'harmonie militaire de Berlin, qui joue des +timbales comme un tonnerre, je n'ai pas trouvé un artiste qu'on puisse +comparer, pour la précision, la rapidité du roulement et la finesse des +nuances, à Poussard, l'excellent timbalier de l'Opéra. Faut-il vous +parler des cymbales? Oui, et pour vous dire seulement qu'une paire de +cymbales intactes, c'est-à-dire qui ne sont ni fêlées ni écornées, qui +sont entières enfin, est chose fort rare et que je n'ai trouvée ni à +Weimar, ni à Leipzig, ni à Dresde, ni à Hambourg, ni à Berlin. C'était +toujours pour moi un sujet de très grande colère, et il m'est arrivé de +faire attendre l'orchestre une demi-heure et de ne vouloir pas commencer +une répétition avant qu'on m'eût apporté deux cymbales bien neuves, bien +frémissantes, bien turques, comme je les voulais, pour montrer au maître +de chapelle si j'avais tort de trouver ridicules et détestables les +fragments de plats cassés qu'on me présentait sous ce nom. En général, +il faut reconnaître l'infériorité choquante où certaines parties de +l'orchestre ont été maintenues en Allemagne jusqu'à présent. On ne +semble pas se douter du parti qu'on en peut tirer et qu'on en tire +effectivement ailleurs. Les instruments ne valent rien, et les +exécutants sont loin d'en connaître toutes les ressources. Telles sont +les timbales, les cymbales, la grosse caisse même; tels sont encore le +cor anglais, l'ophicléïde et la harpe. Mais ce défaut tient évidemment à +la manière d'écrire des compositeurs, qui, n'ayant jamais rien demandé +d'important à ces instruments, sont cause que leurs successeurs, qui +écrivent d'une autre façon, n'en peuvent presque rien obtenir. + +Mais de combien les Allemands, en revanche, nous sont supérieurs pour +les instruments de cuivre en général et les trompettes en particulier! +Nous n'en avons pas d'idée. Leurs clarinettes aussi valent mieux que les +nôtres; il n'en est pas de même pour les hautbois; il y a, je crois, à +cet égard, égalité de mérite entre les deux écoles; quant aux flûtes, +nous les surpassons; on ne joue nulle part de la flûte comme à Paris. +Leurs contre-basses sont plus fortes que les contre-basses françaises; +leurs violoncelles, leurs altos et leurs violons ont de grandes +qualités; on ne saurait pourtant, sans injustice, les mettre au niveau +de notre jeune école d'instruments à archets. Les violons, les altos, et +les violoncelles de l'orchestre du Conservatoire à Paris n'ont point de +rivaux. J'ai prouvé surabondamment, ce me semble, la rareté des bonnes +harpes en Allemagne; celles de Berlin ne font point exception à la règle +générale, et on aurait grand besoin dans cette capitale de quelques +élèves de Parish-Alvars. Ce magnifique orchestre, dont les qualités de +précision, d'ensemble, de force et de délicatesse sont éminentes, est +placé sous la direction de: + +Meyerbeer (directeur général de la musique du Roi de Prusse). C'est... +Meyerbeer. Je crois que vous le connaissez!!!... + +De Henning (premier maître de chapelle), homme habile, dont le talent +est en grande estime auprès des artistes; et de Taubert (deuxième maître +de chapelle), pianiste et compositeur brillant. J'ai entendu (exécuté +par lui et les frères Ganz) un trio de piano de sa composition, d'une +facture excellente, d'un style neuf et plein de verve. Taubert vient +d'écrire et de faire entendre, avec grand succès, les chœurs de la +tragédie grecque _Médée_, récemment mise en scène à Berlin. + +MM. Ganz et Ries se partagent le titre et les fonctions de maître de +concert. + +Montons sur la scène maintenant. + +Le chœur, aux jours des représentations ordinaires, se compose de +soixante voix seulement; mais lorsqu'on exécute les grands opéras en +présence du Roi, la force du chœur est alors doublée, et soixante +autres choristes externes sont adjoints à ceux du théâtre. Toutes ces +voix sont excellentes, fraîches, vibrantes. La plupart des choristes, +hommes, femmes et enfants, sont musiciens, moins habiles lecteurs +cependant que ceux de l'Opéra de Paris, mais beaucoup plus qu'eux +exercés à l'art du chant, et plus attentifs, et plus soigneux, et mieux +payés. C'est le plus beau chœur de théâtre que j'aie encore +rencontré. Il a pour directeur Elssler, frère de la célèbre danseuse. +Cet intelligent et patient artiste pourrait s'épargner beaucoup de peine +et faire plus rapidement avancer les études des chœurs, si, au lieu +d'exercer les cent vingt voix toutes à la fois dans la même salle, il +les divisait préliminairement en trois groupes (les soprani et +contralti, les ténors, les basses), étudiant isolément, en même temps, +dans trois salles séparées, sous la direction de trois sous-chefs +choisis et surveillés par lui. Cette méthode analytique, qu'on ne veut +pas absolument admettre dans les théâtres, pour de misérables raisons +d'économie et d'habitude routinière, est la seule cependant qui puisse +permettre d'étudier à fond chaque partie d'un chœur et d'en obtenir +l'exécution soignée et bien nuancée; je l'ai déjà dit ailleurs, je ne me +lasserai pas de le répéter. + +Les chanteurs-acteurs du théâtre de Berlin n'occupent pas dans la +hiérarchie des virtuoses une place aussi élevée que celle où le chœur +et l'orchestre sont parvenus, chacun dans sa spécialité, parmi les +masses musicales de l'Europe. Cette troupe contient cependant des +talents remarquables, parmi lesquels il faut citer: + +Mademoiselle Marx, soprano expressif et très sympathique, dont les +cordes extrêmes, dans le grave et l'aigu, commencent déjà +malheureusement à s'altérer un peu; + +Mademoiselle Tutchek, soprano flexible, d'un timbre assez pur et agile; + +Mlle Hâhnel, contralto bien caractérisé; + +Boëticher, excellente basse, d'une grande étendue et d'un beau timbre; +chanteur habile, bel acteur, musicien et lecteur consommé; + +Zsische, basse chantante d'un vrai talent, dont la voix et la méthode +semblent briller au concert plus encore qu'au théâtre; Mantius, premier +ténor; sa voix manque un peu de souplesse et n'est pas très étendue: + +Madame Schrœder-Devrient, engagée depuis quelques mois seulement; +soprano usé dans le haut, peu flexible, éclatant et dramatique +cependant. Madame Devrient chante maintenant trop bas toutes les fois +qu'elle ne peut pousser la note avec force. Ses ornements sont de très +mauvais goût, et elle entremêle son chant de phrases et d'interactions +parlées, comme font nos acteurs de vaudeville dans leurs couplets, d'un +effet exécrable. Cette école de chant est la plus antimusicale et la +plus triviale qu'on puisse signaler aux débutants pour qu'ils se gardent +de l'imiter. + +Pichek, l'excellent baryton dont j'ai parlé à propos de Francfort, vient +aussi, dit-on, d'être engagé par M. Meyerbeer. C'est une acquisition +précieuse, dont il faut féliciter la direction du théâtre de Berlin. + +Voilà, Mademoiselle, tout ce que je sais des ressources que possède la +musique dramatique dans la capitale de la Prusse. Je n'ai pas entendu +une seule représentation du théâtre italien, je m'abstiendrai donc de +vous en parler. + +Dans une prochaine lettre, et avant de m'occuper du récit de mes +concerts, j'aurai à rassembler mes souvenirs sur les représentations des +_Huguenots_ et _d'Armide_, auxquelles j'ai assisté, sur l'Académie de +chant et sur les bandes militaires, institutions d'un caractère +essentiellement opposé, mais d'une valeur immense, et dont la splendeur, +comparée à ce que nous possédons en ce genre, doit profondément humilier +notre amour-propre national. + + + + +VIII + +A M. HABENECK, CHEF D'ORCHESTRE DE L'OPÉRA. + +Berlin. + + +Je faisais dernièrement à mademoiselle Louise Bertin, dont vous +connaissez la science musicale et le sérieux amour de l'art, +l'énumération des richesses vocales et instrumentales du grand Opéra de +Berlin. J'aurais à parler à présent de l'Académie de chant et des corps +de musique militaire; mais puisque vous tenez à savoir avant tout ce que +je pense des représentations auxquelles j'ai assisté, j'intervertis +l'ordre de mon récit, pour vous dire comment j'ai vu fonctionner les +artistes prussiens dans les opéras de Meyerbeer, de Gluck, de Mozart et +de Weber. + +Il y a malheureusement à Berlin, comme à Paris, comme partout, certains +jours où il semble que, par suite d'une convention tacite, existant +entre les artistes et le public, il soit permis de négliger plus ou +moins l'exécution. On voit alors bien des places vides dans la salle, et +bien des pupitres inoccupés dans l'orchestre. Les chefs d'emploi, ces +soirs-là, dînent en ville, ils donnent des bals, ils sont à la chasse, +etc. Les musiciens sommeillent, tout en jouant les _notes_ de leur +partie; quelques-uns même ne jouent pas du tout: ils dorment, ils +lisent, ils dessinent des caricatures, ils font de mauvaises +plaisanteries à leurs voisins, ils jasent assez haut; je n'ai pas besoin +de vous dire tout ce qui se pratique à l'orchestre en pareil cas... + +Quant aux acteurs, ils sont trop en évidence pour se permettre de telles +libertés (cela leur arrive quelquefois cependant), mais les choristes +s'en donnent à cœur-joie. Ils entrent en scène les uns après les +autres, par groupes incomplets; plusieurs d'entre-eux, arrivés tard au +théâtre, ne sont pas encore habillés, quelques uns, ayant fait dans la +journée un service fatigant dans les églises, se présentent exténués et +avec l'intention bien arrêtée de ne pas donner un son. Tout le monde se +met à son aise; on transpose à l'octave basse les notes hautes, ou bien +on les laisse échapper tant bien que mal à demi-voix; il n'y a plus de +nuances; le _mezzo forte_ est adopté pour toute la soirée, on ne regarde +pas le bâton de mesure, il en résulte trois ou quatre fausses entrées +et autant de phrases disloquées; mais qu'importe! Le public +s'aperçoit-il de cela? Le directeur n'en sait rien, et si l'auteur fait +des reproches, on lui rit au nez et on le traite d'intrigant. Ces dames +surtout ont de charmantes distractions. Ce ne sont que sourires et +correspondances télégraphiques, échangés soit avec les musiciens de +l'orchestre, soit avec les habitués du balcon. Elles sont allées le +matin au baptême de l'enfant de Mademoiselle ***, une de leurs +camarades; on en a rapporté des dragées qu'on mange en scène, en riant +de la mine grotesque du parrain, de la coquetterie de la marraine, de la +figure réjouie du curé. Tout en causant, on distribue quelques taloches +aux enfants de chœur qui s'émancipent: + +--Veux-tu finir polisson, ou j'appelle le maître de chant! + +--Vois donc, ma chère, la belle rose que M. *** porte à sa boutonnière! +C'est Florence qui la lui a donnée. + +--Elle est donc toujours folle de son _argent_-de-change? + +--Oui, mais c'est un secret; tout le monde ne peut pas avoir des +_avoués_. + +--Ah! joli, le calembourg! A propos, pour rimer, vas-tu au concert de la +cour? + +--Non, j'ai quelque chose à faire ce jour-là. + +--Quoi donc? + +--Je me marie! + +--Tiens, quelle idée! + +--Prends garde, voilà la toile.» + +L'acte est ainsi terminé, le public mystifié et l'ouvrage abîmé. Mais +quoi! il faut bien prendre un peu de repos, on ne peut pas toujours être +sublime, et ces représentations en grand débraillé servent à faire +ressortir celles où l'on met du soin, du zèle, de l'attention et du +talent. J'en conviens; pourtant vous m'avouerez qu'il y a quelque chose +de triste à voir des chefs-d'œuvre traités avec cette extrême +familiarité. Je conçois qu'on ne brûle pas nuit et jour de l'encens +devant les statues des grands hommes; mais ne seriez-vous pas courroucé +de voir le buste de Gluck ou celui de Beethoven employé comme tête à +perruque dans la boutique d'un coiffeur?... + +Ne faites pas le philosophe, je suis sûr que cela vous indignerait. + +Je ne veux pas conclure de tout ceci qu'on se donne à ce point du bon +temps, dans certaines représentations de l'Opéra de Berlin; non, on y va +plus modérément: sous ce rapport, comme sous quelques autres, la +supériorité nous reste. Si par hasard il nous arrive à Paris de voir un +chef-d'œuvre représenté en _grand débraillé_, comme je disais tout à +l'heure, on ne se permet jamais en Prusse de le montrer qu'en _petit +négligé_. C'est ainsi que j'ai vu jouer _Figaro_ et le _Freyschütz_. Ce +n'était pas mal, sans être tout-à-fait bien. Il y avait un certain +ensemble un peu relâché, une précision un peu indécise, une verve +modérée, une chaleur tiède; on eût désiré seulement le coloris et +l'animation qui sont les vrais symptômes de la vie, et ce luxe qui, pour +la bonne musique, est réellement le nécessaire; et puis encore quelque +chose d'assez essentiel..... l'inspiration. + +Mais quand il s'est agi d'_Armide_ et des _Huguenots_, vous eussiez vu +une transformation complète. Je me suis cru à une de ces premières +représentations de Paris, où vous arrivez de bonne heure, pour avoir le +temps de voir un peu tout votre monde et faire vos dernières +recommandations, où chacun est d'avance à son poste, où l'esprit de tous +est tendu, où les visages sérieux expriment une forte et intelligente +attention, où l'on voit enfin qu'un événement musical d'importance va +s'accomplir. + +Le grand orchestre avec ses 28 violons et ses instruments à vent +doublés, le grand chœur avec ses 120 voix étaient présents, et +Meyerbeer dominait au premier pupitre. J'avais un vif désir de le voir +diriger, de le voir surtout diriger son ouvrage. Il s'acquitte de cette +tâche comme si elle eût été la sienne depuis vingt ans; l'orchestre est +dans sa main, il en fait ce qu'il veut. Quant aux mouvements qu'il prend +pour _les Huguenots_, ce sont les mêmes que les vôtres, à l'exception +de ceux de l'entrée des moines au quatrième acte et de la marche qui +termine le troisième; ceux-là sont un peu plus lents. Cette différence a +légèrement refroidi pour moi l'effet du premier morceau; j'aurais +préféré un peu moins de largeur; tandis que je l'ai trouvée tout à fait +à l'avantage du second joué sur le théâtre par la bande militaire; il y +gagne sous tous les rapports. + +Je ne puis pas analyser scène par scène l'exécution de l'orchestre dans +le chef-d'œuvre de Meyerbeer; je dirai seulement qu'elle m'a paru, +d'un bout à l'autre de la représentation, magnifiquement belle, +parfaitement nuancée, d'une précision et d'une clarté incomparables, +même dans les passages les plus compliqués. Ainsi le final du second +acte, avec ses traits roulants sur des séries d'accords de septième +diminuée et ses modulations enharmoniques, a été rendu, jusque dans ses +parties les plus obscures, avec une extrême netteté et une justesse de +sons irréprochable. J'en dois dire autant du chœur. Les traits +vocalisés, les doubles chœurs contrastants, les entrées en +imitations, les passages subits du _forte_ au _piano_, les nuances +intermédiaires, tout cela a été exécuté proprement, vigoureusement, avec +une rare chaleur et un sentiment de la véritable expression plus rare +encore. La _stretta_ de la bénédiction des poignards m'a frappé comme +un coup de foudre, et j'ai été longtemps à me remettre de l'incroyable +bouleversement qu'elle m'a causé. Le grand ensemble du Pré aux Clercs, +la dispute des femmes, les litanies de la Vierge, la chanson des soldats +huguenots, présentaient à l'oreille un tissu musical d'une richesse +étonnante, mais dont l'auditeur pouvait suivre facilement la trame sans +que la pensée complexe de l'auteur lui restât voilée un seul instant. +Cette merveille de contrepoint dramatisé est aussi demeurée pour moi, +jusqu'à présent, la merveille du chant choral. Meyerbeer, je le crois, +ne peut espérer mieux en aucun lieu de l'Europe. Il faut ajouter que la +mise en scène est disposée d'une façon éminemment ingénieuse et +favorable à la bonne exécution. Dans la chanson du _rataplan_, les +choristes miment une espèce de marche de tambours avec certains +mouvements en avant et en arrière qui animent la scène et se lient bien +d'ailleurs à l'effet musical. + +La bande militaire, au lieu d'être placée, comme à Paris, tout au fond +du théâtre, d'où, séparée de l'orchestre par la foule qui encombre la +scène, elle ne peut voir les mouvements du maître de chapelle ni suivre +conséquemment la mesure avec exactitude, commence à jouer dans les +coulisses d'avant-scène à droite du public; elle se met ensuite en +marche et parcourt le théâtre en passant auprès de la rampe et +traversant les groupes du chœur. De cette façon les musiciens se +trouvent, presque jusqu'à la fin du morceau, très rapprochés du chef; +ils conservent rigoureusement le même mouvement que l'orchestre +inférieur, et il n'y a jamais la moindre discordance rhythmique entre +les deux masses. + +Boëticher est un excellent Saint-Bris; Zsische remplit avec talent le +rôle de Marcel, sans posséder toutefois les qualités d'_humour_ +dramatique qui font de notre Levasseur un Marcel si originalement vrai. +Mademoiselle Marx montre de la sensibilité et une certaine dignité +modeste, qualités essentielles du caractère de Valentine. Il faut +pourtant que je lui reproche deux ou trois monosyllabes parlés qu'elle a +eu le tort d'emprunter à l'école déplorable de Madame Devrient. J'ai vu +cette dernière dans le même rôle quelques jours après, et si, en me +prononçant ouvertement contre sa manière de le rendre, j'ai étonné et +même choqué plusieurs personnes d'un excellent esprit qui, par habitude +sans doute, admirent sans restriction la célèbre artiste, je dois ici +dire pourquoi je diffère si fort de leur opinion. Je n'avais point de +parti pris, point de prévention ni pour ni contre madame Devrient. Je me +souvenais seulement qu'elle me parut admirable à Paris, il y a bien des +années, dans le _Fidelio_ de Beethoven, et que tout récemment, au +contraire, à Dresde, j'avais remarqué en elle de fort mauvaises +habitudes de chant et une action scénique souvent entachée d'exagération +et d'afféterie. Ces défauts m'ont frappé d'autant plus vivement ensuite +dans _les Huguenots_, que les situations du drame sont plus +saisissantes, et que la musique en est plus empreinte de grandeur et de +vérité. Ainsi donc j'ai sévèrement blâmé la cantatrice et l'actrice, et +voici pourquoi: dans la scène de la conjuration où Saint-Bris expose à +Nevers et à ses amis le plan du massacre des huguenots, Valentine écoute +en frémissant le sanglant projet de son père, mais elle n'a garde de +laisser apercevoir l'horreur qu'il lui inspire; Saint-Bris, en effet, +n'est pas homme à supporter chez sa fille de pareilles opinions. L'élan +involontaire de Valentine vers son mari, au moment où celui-ci brise son +épée et refuse d'entrer dans le complot, est d'autant plus beau, que la +timide femme a plus longtemps souffert en silence, et que son trouble a +été plus péniblement contenu. Eh bien! au lieu de dérober son agitation +et de rester presque passive, comme font dans cette scène toutes les +tragédiennes de bon sens, madame Devrient va prendre Nevers, le force de +la suivre au fond du théâtre, et là, marchant à grands pas à ses côtés, +semble lui tracer son plan de conduite et lui dicter ce qu'il doit +répondre à Saint-Bris. D'où il suit que l'époux de Valentine s'écriant: + + Parmi mes illustres aïeux, + Je compte des soldats, mais pas un assassin! + +perd tout le mérite de son opposition; son mouvement n'a plus de +spontanéité, et il a l'air seulement d'un mari soumis qui répète la +leçon que lui a faite sa femme. Quand Saint-Bris entonne le fameux +thême: _A cette cause sainte_, Madame Devrient s'oublie jusqu'à se +jeter, bon gré malgré, dans les bras de son père, qui toujours cependant +est censé ignorer les sentiments de Valentine; elle l'implore, elle le +supplie, elle le _tracasse_ enfin par une pantomime si véhémente, que +Boëticher, qui ne s'attendait pas, la première fois, à ces emportements +intempestifs, ne savait comment faire pour conserver la liberté d'agir +et de respirer, et paraissait dire, par l'agitation de sa tête et de son +bras droit: «Pour Dieu, Madame, laissez-moi donc tranquille, et +permettez que je chante mon rôle jusqu'au bout!» Madame Devrient montre +par là à quel point elle est possédée du démon de la personnalité. Elle +se croirait perdue si dans toutes les scènes, à tort ou à raison, et par +quelques manœuvres scéniques que ce soit, elle n'attirait sur elle +l'attention du public. Elle se considère évidemment comme le pivot du +drame, comme le seul personnage digne d'occuper les spectateurs. «Vous +écoutez cet acteur! vous admirez l'auteur! ce chœur vous intéresse! +Niais que vous êtes! regardez donc par ici, voyez-moi; car je suis le +poème, je suis la poésie, je suis la musique, je suis tout; il n'y a ce +soir d'autre objet intéressant que moi, et vous ne devez être venus au +théâtre que pour moi!» Dans le prodigieux duo qui succède à cette +immortelle scène, pendant que Raoul se livre à toute la fougue de son +désespoir, madame Devrient, la main appuyée sur une causeuse, penche +gracieusement la tête pour laisser pendre en liberté, du côté gauche, +les belles boucles de sa blonde chevelure; elle dit quelques mots, et, +pendant la réplique de Raoul, se posant inclinée d'une autre façon, elle +fait admirer le doux reflet de ses cheveux du côté droit. Je ne crois +pas cependant que ces soins minutieux d'une coquetterie puérile soient +précisément ceux qui doivent occuper l'ame de Valentine en un pareil +moment. + +Quant au chant de madame Devrient, je l'ai déjà dit, il manque souvent +de justesse et de goût. Les points d'orgue et les changements nombreux +qu'elle introduit maintenant dans ses rôles sont d'un mauvais style et +maladroitement amenés. Mais je ne connais rien de comparable à ses +interjections parlées. Madame Devrient ne _chante_ jamais les mots: +_Dieu! ô mon Dieu! Oui! non! est-il vrai! est-il possible!_ etc. Tout +cela est _parlé_ et _crié_ à pleine voix. Je ne saurais dire l'aversion +que j'éprouve pour ce genre anti-musical de déclamation. A mon sens, il +est cent fois pis de parler l'opéra que de chanter la tragédie. + +Les notes désignées dans certaines partitions par ces mots: _Canto +parlato_, ne sont point destinées à être lancées de la sorte par les +chanteurs; dans le genre sérieux, le timbre de voix qu'elles exigent +doit toujours se rattacher à la tonalité; cela ne sort pas de la +musique. Qui ne se souvient de la manière dont mademoiselle Falcon +savait dire, en _chant parlé_, les mots de la fin de ce duo: _Raoul! ils +te tueront!_ Certes, cela était à la fois naturel et musical, et +produisait un effet immense. Loin de là, quand, répondant aux +supplications de Raoul, madame Devrient parle et crie par trois fois +avec un _crescendo_ de force, _nein! nein! nein!_ je crois entendre +madame Dorval ou mademoiselle Georges dans un mélodrame, et je me +demande pourquoi l'orchestre continue de jouer puisque l'opéra est fini. +Ceci est d'un ridicule monstrueux. Je n'ai pas entendu le cinquième +acte, furieux que j'étais d'avoir vu le chef-d'œuvre du quatrième +défiguré de cette façon. Est-ce vous calomnier, mon cher Habeneck, +d'affirmer que vous en eussiez fait autant? J'ai peine à le croire. Je +connais votre manière de sentir en musique: quand l'exécution d'un bel +ouvrage est tout à fait mauvaise, vous en prenez bravement votre parti; +et même alors, plus c'est détestable et plus vous êtes courageux! Mais +qu'à une seule exception près tout marche à souhait au contraire, oh! +alors, cette exception vous irrite, vous crispe, vous exaspère; vous +entrez dans une de ces rages indignées qui vous feraient voir de +sang-froid, avec joie même, l'extermination de l'individu discordant, et +pendant que les bourgeois s'étonnent de votre colère, les vrais artistes +la partagent, et je grince avec vous de toutes mes dents. + +Madame Devrient a certes des qualités éminentes: ce sont la chaleur, +l'entraînement; mais ces qualités, fussent-elles suffisantes, ne m'ont +pas d'ailleurs toujours semblé contenues dans les limites que leur +assignent la nature et le caractère de certains rôles. Valentine, par +exemple, même en mettant à part les observations que j'ai faites plus +haut, Valentine, la jeune mariée de la veille, le cœur fort, mais +timide, la noble épouse de Nevers, l'amante chaste et réservée qui +n'avoue son amour à Raoul que pour l'arracher à la mort, s'accommode +mieux d'une passion modeste, d'un jeu décent et d'un chant expressif que +de toutes les bordées à triple charge de Madame Devrient et de son +personnalisme endiablé. + +Quelques jours après les _Huguenots_, j'ai vu jouer _Armide_. La reprise +de cet ouvrage célèbre avait été faite avec tout le soin et le respect +qui lui sont dus; la mise en scène était magnifique, éblouissante, et le +public s'est montré digne de la faveur qu'on lui accordait. C'est que de +tous les anciens compositeurs, Glück est celui dont la puissance me +paraît avoir le moins à redouter des révolutions incessantes de l'art. +Jamais il ne sacrifia ni aux caprices des chanteurs, ni aux exigences de +la mode, ni aux habitudes invétérées qu'il eut à combattre en arrivant +en France, encore fatigué de la lutte qu'il venait de soutenir contre +celles des théâtres d'Italie. Sans doute cette guerre avec les +_dilettanti_ de Milan, de Naples et de Parme, au lieu de l'affaiblir, +avait doublé ses forces en lui en révélant l'étendue; car, en dépit du +fanatisme qui était alors dans nos mœurs françaises en matière d'art, +ce fut presqu'en se jouant qu'il brisa et foula aux pieds les misérables +entraves qu'on lui opposait. Les criailleries des encyclopédistes +parvinrent une fois à lui arracher un mouvement d'impatience; mais cet +accès de colère, qui lui fit commettre l'imprudence de leur répondre, +fut le seul qu'il eut à se reprocher; et depuis lors, comme auparavant, +il marcha silencieusement droit à son but. Vous savez quel était celui +qu'il voulait atteindre, et s'il a jamais été donné à un homme d'y +parvenir mieux que lui. Avec moins de conviction ou moins de fermeté, il +est probable que, malgré le génie dont la nature l'avait doué, ses +œuvres abâtardies n'auraient pas survécu de beaucoup à celles de ses +médiocres rivaux, aujourd'hui si complètement oubliées. Mais la _vérité +d'expression_, qui entraîne avec elle la _pureté du style_ et la +_grandeur des formes_, est de tous les temps; les belles pages de Glück +resteront toujours belles. Victor Hugo a raison: «le cœur n'a pas de +rides.» + +Mademoiselle Marx, dans _Armide_, me parut noble et passionnée, bien +qu'un peu accablée cependant de son fardeau épique. Il ne suffit pas en +effet de posséder un vrai talent pour représenter les femmes de Glück; +comme pour les femmes de Shakspeare, il faut de si hautes qualités +d'ame, de cœur, de voix, de physionomie, d'attitudes, qu'il n'y a +point exagération à affirmer que ces rôles exigent en outre de la beauté +et.... _du génie_. + +Quelle heureuse soirée me fit passer cette représentation d'_Armide_, +dirigée par Meyerbeer! Je ne l'oublierai jamais! L'orchestre et les +chœurs, inspirés à la fois par deux maîtres illustres, l'auteur et le +directeur, se montrèrent dignes de l'un et de l'autre. Le fameux final: +_Poursuivons jusqu'au trépas_, produisit une véritable explosion. L'acte +de la haine, avec les admirables pantomimes composées, si je ne me +trompe, par Paul Taglioni, maître des ballets du grand théâtre de +Berlin, ne me parut pas moins remarquable par une verve en apparence +désordonnée, mais dont tous les élans cependant étaient pleins d'une +infernale harmonie. On avait supprimé l'air de danse à 6/8 en _la_ +majeur que nous exécutons ici, et rétabli, en revanche, la grande +chacone en _si_ bémol, qu'on n'entend jamais à Paris. Ce morceau très +développé a beaucoup d'éclat et de chaleur. Quelle conception que cet +acte de la haine! Je ne l'avais jamais à ce point compris et admiré. +J'ai frissonné à ce passage de l'évocation: + + Sauvez-moi de l'amour, + Rien n'est si redoutable! + +Au premier hémistiche, les deux hautbois font entendre une cruelle +dissonance de septième majeure, cri féminin où se décèlent la terreur et +ses plus vives angoisses. Mais au vers suivant: + + Contre un ennemi trop aimable, + +comme ces deux mêmes voix, s'unissant en tierces, gémissent tendrement! +quels regrets dans ce peu de notes! et comme on sent que l'amour ainsi +regretté sera le plus fort! En effet, à peine la Haine, accourue avec +son affreux cortége, a-t-elle commence son œuvre, qu'Armide +l'interrompt et refuse son secours. De là le chœur: + + Suis l'amour, puisque tu le veux, + Infortunée Armide, + Suis l'amour qui te guide + Dans un abîme affreux! + +Dans le poème de Quinault, l'acte finissait là: Armide sortait avec le +chœur sans rien dire. Ce dénoûement paraissant vulgaire et peu +naturel à Glück, il voulut que la magicienne, demeurée seule un instant, +sortît ensuite en rêvant à ce qu'elle vient d'entendre; et un jour, +après une répétition, il improvisa, _paroles et musique_, à l'Opéra, +cette scène dont voici les vers: + + O ciel! quelle horrible menace! + Je frémis! tout mon sang se glace! + Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi, + Et prends pitié d'un cœur qui s'abandonne à toi! + +La musique en est belle de mélodie, d'harmonie, de vague inquiétude, de +tendre langueur, de tout ce que l'inspiration dramatique et musicale +peut avoir de plus beau. Entre chacune des exclamations des deux +premiers vers, sous une sorte de _tremolo_ intermittent des seconds +violons, les basses déroulent une longue phrase chromatique qui gronde +et menace jusqu'au premier mot du troisième vers: «Amour,» où la plus +suave mélodie, s'épanouissant lente et rêveuse, dissipe, par sa tendre +clarté, la demi-obscurité des mesures précédentes. Puis tout +s'éteint..... Armide s'éloigne les yeux baissés, pendant que les +seconds violons, abandonnés du reste de l'orchestre, murmurent encore +leur _tremolo_ isolé. Immense, immense, est le génie créateur d'une +pareille scène!!!... + +Parbleu! je suis vraiment naïf avec mon analyse admirative! n'ai-je pas +l'air de vous initier, vous Habeneck, aux beautés de la partition de +Glück? Mais, vous le savez, c'est involontaire! Je vous parle ici comme +nous faisons quelquefois sur les boulevards, en sortant des concerts du +Conservatoire, et que notre enthousiasme veut s'exhaler absolument. + +Je ferai deux observations sur l'exécution à Berlin de ce morceau +sublime: l'une est de blâme, elle porte sur la mise en scène; l'autre +est élogieuse, elle a trait à une petite innovation introduite dans +l'orchestre de Glück par Meyerbeer. + +Je reproche d'abord au machiniste de faire tomber la toile trop tôt; il +doit attendre que la dernière mesure de la ritournelle finale se soit +fait entendre; sans cela on ne peut voir Armide s'éloigner à pas lents +jusqu'au fond du théâtre pendant les palpitations et les soupirs de plus +en plus faibles de l'orchestre. Cet effet était fort beau à l'Opéra de +Paris, où, à l'époque des représentations d'_Armide_, la toile ne se +baissait jamais. + +Ensuite, bien que je ne sois pas, vous le savez, partisan des +modifications quelconques apportées par le chef d'orchestre dans la +musique qui n'est pas la sienne, et dont il doit seulement rechercher la +bonne exécution, je complimenterai cependant Meyerbeer sur l'heureuse +idée qu'il a eue relativement au _tremolo_ intermittent dont je parlais +tout à l'heure. Ce passage des seconds violons étant sur le _ré_ bas, +Meyerbeer, pour le faire remarquer davantage, l'a fait jouer sur deux +cordes à l'unisson (le _ré_ à vide et le _ré_ sur la 4e corde). Il +semble naturellement alors que le nombre des seconds violons soit +subitement doublé, et de ces deux cordes d'ailleurs résulte une +résonnance particulière qui produit ici le plus heureux effet. Tant +qu'on ne fera à Gluck que des corrections de cette nature, il sera +permis d'y applaudir. + +C'est comme votre idée de faire jouer _près du chevalet_, en _écrasant_ +la corde, le fameux _tremolo_ continu de l'oracle d'_Alceste_; Gluck ne +l'a pas exprimée, il est vrai, mais il _a dû_ l'avoir. + +Sous le rapport du sentiment exquis de l'expression, je trouvai encore +supérieure à tout le reste l'exécution des scènes du Jardin des +Plaisirs. C'était une sorte de langueur voluptueuse, de morbidesse +fascinatrice, qui me transportait dans ce palais de l'amour rêvé par les +deux poètes (Gluck et Tasso), et semblait me le donner, à moi aussi, +pour demeure enchantée. Je fermais les yeux, et en entendant cette +divine gavotte avec sa mélodie si caressante, et le murmure doucement +monotone de son harmonie, et ce chœur: _Jamais dans ces beaux lieux_, +dont le bonheur s'épanche avec tant de grâce, je voyais autour de moi +s'enlacer des bras charmants, se croiser d'adorables pieds, se dérouler +d'odorantes chevelures, briller des yeux-diamants, et rayonner mille +enivrants sourires. La fleur du plaisir, mollement agitée par la brise +mélodique, s'épanouissait, et de sa corolle ravissante s'échappait un +concert de sons, de couleurs et de parfums. Et c'est Gluck, le musicien +terrible, qui chanta toutes les douleurs, qui fit rugir le Tartare, qui +peignit la plage désolée de la Tauride et les sauvages mœurs de ses +habitants, c'est lui qui sut ainsi reproduire en musique cette étrange +idéalité de la volupté rêveuse, du calme dans l'amour!... Pourquoi non? +N'avait-il pas déjà auparavant ouvert les Champs-Élyséens?..... N'est-ce +pas lui qui trouva ce chœur immortel des ombres heureuses: + + «Torna o bella al tuo consorte, + Che non vuol che piú diviso + Sia di te, pietoso il ciel!» + +Et n'est-ce pas d'ordinaire, comme l'a dit aussi notre grand poète +moderne, «les forts qui sont les plus doux?» + +Mais je m'aperçois que le plaisir de causer avec vous de toutes ces +belles choses m'a entraîné trop loin, et que je ne pourrai pas encore +aujourd'hui parler des institutions musicales non dramatiques florissant +à Berlin. Elles seront donc le sujet d'une nouvelle lettre, et me +serviront de prétexte pour ennuyer quelque autre que vous de mon +infatigable verbiage. + +Vous ne m'en voulez pas trop de celle-ci, n'est-ce pas?... + +En tout cas, adieu! + + + + +IX + +M. DESMARETS. + +Berlin. + + +Je n'en finirais pas avec cette royale ville de Berlin, si je voulais +étudier en détail ses richesses musicales. Il est peu de capitales, s'il +en est toutefois, qui puissent s'enorgueillir de trésors d'harmonie +comparables aux siens. La musique y est dans l'air, on la respire, elle +vous pénètre. On la trouve au théâtre, à l'église, au concert, dans la +rue, dans les jardins publics, partout; grande et fière toujours, et +forte et agile, radieuse de jeunesse et de parure, l'air noble et +sérieux, belle ange armée qui daigne marcher quelquefois, mais les ailes +frémissantes, et prête à reprendre son vol étincelant vers le ciel. + +C'est que la musique à Berlin est honorée de tous. Les riches et les +pauvres, le clergé et l'armée, les artistes et les amateurs, le peuple +et le roi l'ont en égale vénération. Le roi surtout apporte à son culte +cette ferveur réelle dont il est animé pour le culte des sciences et des +autres arts, et c'est dire beaucoup. Il suit d'un œil curieux les +mouvements, je dirai même les soubresauts progressifs de l'art nouveau, +sans négliger la conservation des chefs-d'œuvre de l'Ecole ancienne. +Il a une mémoire prodigieuse, embarrassante même pour ses +bibliothécaires et ses maîtres de chapelle quand il leur demande à +l'improviste l'exécution de certains fragments des vieux maîtres que +personne ne connaît plus. Rien ne lui échappe dans le domaine du présent +ni dans celui du passé: il veut tout entendre et tout examiner. De là le +vif attrait qu'éprouvent pour Berlin les grands artistes; de là +l'extraordinaire popularité en Prusse du sentiment musical; de là les +institutions chorales et instrumentales que sa capitale possède et qui +m'ont paru si dignes d'admiration. + +L'Académie de chant est de ce nombre. Comme celle de Leipzig, comme +toutes les autres Académies semblables existant en Allemagne, elle se +compose presque entièrement d'amateurs; mais plusieurs artistes, hommes +et femmes, attachés aux théâtres en font partie également; et les dames +du grand monde ne croient point déroger en chantant un _oratorio_ de +Bach à côté de Mantins, de Boëticher ou de Mademoiselle Hâhnel. La +plupart des chanteurs de l'Académie de Berlin sont musiciens, et presque +tous ont des voix fraîches et sonores; les soprani et les basses surtout +m'ont paru excellents. Les répétitions en outre se font patiemment et +longuement sous la direction habile de M. Rungenhagen; aussi les +résultats obtenus, quand une grande œuvre est soumise au public, +sont-ils magnifiques et hors de toute comparaison avec ce que nous +pouvons entendre en ce genre à Paris. + +Le jour où, sur l'invitation du directeur, je suis allé à l'Académie de +chant, on exécutait _la Passion_ de Sébastien Bach. Cette partition +célèbre, que vous avez lue sans doute, est écrite pour deux chœurs et +deux orchestres. Les chanteurs, au nombre de trois cents au moins, +étaient disposés sur les gradins d'un vaste amphithéâtre absolument +semblable à celui que nous avons au Jardin des Plantes dans la salle des +cours de chimie; un espace de trois à quatre pieds seulement séparait +les deux chœurs. Les deux orchestres, peu nombreux, accompagnaient +les voix du haut des derniers gradins, derrière les chœurs, et se +trouvaient en conséquence assez éloignés du maître de chapelle, placé en +bas sur le devant et à côté du piano. Ce n'est pas piano, c'est clavecin +qu'il faudraient dire; car il a presque le son des misérables +instruments de ce nom dont on se servait au temps de Bach. Je ne sais +si on fait un pareil choix à dessein, mais j'ai remarqué dans les écoles +de chant, dans les foyers des théâtres, partout où il s'agit +d'accompagner les voix, que le piano destiné à cet usage est toujours le +plus détestable qu'on a pu trouver. Celui dont se servait Mendelssohn à +Leipzig dans la salle du Gevant-Hause fait seul exception. + +Vous allez me demander ce que le piano-clavecin peut avoir à faire +_pendant l'exécution_ d'un ouvrage dans lequel l'auteur n'a point +employé cet instrument! Il accompagne, en même temps que les flûtes, +hautbois, violons et basses, et sert probablement à maintenir au +diapason les premiers rangs du chœur qui _sont censés_ ne pas bien +entendre dans les _tutti_ l'orchestre trop éloigné d'eux. En tout cas +c'est l'habitude. Le clapottement continuel des accords plaqués sur ce +mauvais clavier produit bien un assommant effet en répandant sur +l'ensemble une couche superflue de monotonie; mais raison de plus, sans +doute, pour n'en pas démordre. C'est si sacré un vieil usage, quand il +est mauvais! + +Les chanteurs sont tous assis pendant les silences, et se lèvent au +moment de chanter. Il y a, je pense, un véritable avantage pour la bonne +émission de la voix à chanter debout, il est malheureux seulement que +les choristes, cédant trop aisément à la fatigue de cette posture, +veuillent s'asseoir aussitôt que leur phrase est finie; car, dans une +œuvre comme celle de Bach, où les deux chœurs dialoguant +fréquemment, sont en outre coupés à chaque instant par des solos +récitants, il s'ensuit qu'il y a toujours quelque groupe qui se lève ou +quelque autre qui s'assied, et à la longue cette succession de +mouvements de bas en haut et de haut en bas finit par être assez +ridicule; elle ôte d'ailleurs à certaines entrées des chœurs tout +leur imprévu, les yeux indiquant d'avance à l'oreille le point de la +masse vocale d'où le son va partir. J'aimerais encore mieux laisser +toujours assis les choristes, s'ils ne peuvent rester debout. Mais cette +impossibilité est de celles qui disparaissent instantanément si le +directeur sait bien dire: _Je veux_ ou _je ne veux pas_. + +Quoi qu'il en soit, l'exécution de ces masses vocales a été pour moi +quelque chose d'inouï; le premier _tutti_ des deux chœurs m'a coupé +la respiration; j'étais loin de m'attendre à la puissance de ce grand +coup de vent harmonique! Il faut reconnaître cependant qu'on se blase +sur cette belle sonorité beaucoup plus vite que sur celle de +l'orchestre, les timbres des voix étant moins variés que ceux des +instruments. Cela se conçoit, il n'y a guère que quatre voix de natures +différentes, tandis que le nombre des instruments de diverses espèces +s'élève à plus de trente. + +Vous n'attendez pas de moi, je pense, mon cher Desmarest, une analyse de +la grande œuvre de Bach; ce travail sortirait tout-à-fait des limites +que j'ai dû m'imposer. D'ailleurs le fragment qu'on en a exécuté au +Conservatoire, il y a trois ans, peut être considéré comme le type du +style et de la manière de l'auteur dans cet ouvrage. Les Allemands +professent une admiration sans bornes pour ses récitatifs, et leur +qualité éminente est précisément celle qui a dû m'échapper, n'entendant +pas la langue sur laquelle ils sont écrits, et ne pouvant en conséquence +apprécier le mérite de l'expression. + +Quand on vient de Paris et qu'on connaît nos mœurs musicales, il +faut, pour y croire, être témoin de l'attention, du respect, de la piété +avec lesquels un public allemand écoute une telle composition. Chacun +suit des yeux les paroles sur le livret; pas un mouvement dans +l'auditoire, pas un murmure d'approbation ni de blâme, pas un +applaudissement; on est au prêche, on entend chanter l'Évangile, on +assiste en silence non pas au concert, mais au service divin. Et c'est +vraiment ainsi que cette musique doit être entendue. On adore Bach, et +on croît en lui, sans supposer un instant que sa divinité puisse jamais +être mise en question; un hérétique ferait horreur, il est même défendu +d'en parler. Bach, c'est Bach, comme Dieu c'est Dieu. + +Quelques jours après l'exécution du chef-d'œuvre de Bach, l'Académie +de chant annonça celle de _la Mort de Jésus_, de Graun. Voilà encore une +partition consacrée, un saint livre, mais dont les adorateurs se +trouvent à Berlin spécialement; tandis que la religion de S. Bach est +professée dans tout le nord de l'Allemagne. Vous jugez de l'intérêt que +m'offrait cette seconde soirée, surtout après l'impression que j'avais +reçue de la première, et de l'empressement que j'aurais mis à connaître +l'œuvre de prédilection du maître de chapelle du grand Frédéric! +Voyez mon malheur! je tombe malade précisément ce jour-là; le médecin +(un grand amateur de musique pourtant, le savant et aimable docteur +Gaspard) me défend de quitter ma chambre; vainement on m'engage encore à +venir admirer un célèbre organiste: le docteur est inflexible; et ce +n'est qu'après la semaine sainte, quand il n'y a plus ni oratorio, ni +fugues, ni chorals à entendre, que le bon Dieu me rend à la santé. Voilà +la cause du silence que je suis obligé de garder sur le service musical +des temples de Berlin, qu'on dit si remarquable. Si jamais je retourne +en Prusse, malade ou non, il faudra bien que j'entende la musique de +Graun, et je l'entendrai, soyez tranquille, dussé-je en mourir. Mais +dans ce cas, il me serait encore impossible de vous en parler..... Ainsi +donc, il est décidé que vous n'en saurez jamais rien _par moi_; alors +faites le voyage, et ce sera vous qui m'en direz des nouvelles. + +Quant aux bandes militaires, il faudrait y mettre bien de la mauvaise +volonté pour ne pas en entendre au moins quelques-unes, puisqu'à toutes +les heures du jour, à pied ou à cheval, elles parcourent les rues de +Berlin. Ces petites troupes isolées ne sauraient toutefois donner une +idée de la majesté des grands ensembles que le directeur instructeur des +bandes militaires de Berlin et de Postdam (Wibrecht) peut former quand +il veut. Figurez-vous qu'il a sous ses ordres une masse de six cents +musiciens et plus, tous bons lecteurs, possédant bien le mécanisme de +leur instrument, jouant juste, et favorisés par la nature de poumons +infatigables et de lèvres de fer. De là l'extrême facilité avec laquelle +les trompettes, cors et cornets donnent les notes aiguës que nos +artistes ne peuvent atteindre. Ce sont des régiments de musiciens, et +non des musiciens de régiment. M. le prince de Prusse, allant au-devant +du désir que j'avais d'entendre et d'étudier à loisir ses troupes +musicales, eut la gracieuse bonté de m'inviter à une matinée organisée +chez lui à mon intention, et de donner à Wibrecht des ordres en +conséquence. + +L'auditoire était fort peu nombreux; nous n'étions que douze ou quinze +tout au plus. Je m'étonnais de ne pas voir l'orchestre; aucun bruit ne +trahissait sa présence, quand une phrase lente en _fa mineur_, à vous et +à moi bien connue, vint me faire tourner la tête du côté de la plus +grande salle du palais, dont un vaste rideau nous dérobait la vue. S. A. +R. avait eu la courtoisie de faire commencer le concert par l'ouverture +des _Francs-Juges_, que je n'avais jamais entendue ainsi arrangée pour +des instruments à vent. Ils étaient là trois cent vingt hommes dirigés +par Wibrecht, et ils exécutèrent ce morceau difficile avec une précision +merveilleuse et cette verve furibonde que vous montrez pour lui, vous +autres du Conservatoire, aux grands jours d'enthousiasme et d'entrain. + +Le solo des instruments de cuivre, dans l'introduction, fut surtout +foudroyant, exécuté par quinze grands trombones basses, dix-huit ou +vingt trombones ténors et altos, douze bass-tubas et une fourmilière de +trompettes. + +Le bass-tuba, que j'ai déjà nommé plusieurs fois dans mes précédentes +lettres, a détrôné complétement l'ophicléïde en Prusse, si tant est, ce +dont je doute, qu'il y ait jamais régné. C'est un grand instrument en +cuivre, dérivé du bombardon et pourvu d'un mécanisme de cinq cylindres +qui lui donne au grave une étendue qu'on retrouve sur l'orgue seulement; +il descend au contre _la_ bas, quinte inférieure réelle du _mi_ grave de +la contre-basse à quatre cordes. + +Ces notes extrêmes de l'échelle inférieure sont un peu vagues, il est +vrai; mais redoublées à l'octave haute par une autre partie de +bass-tuba, elles acquièrent une rondeur et une force de vibration +incroyables. Le son du médium et du haut de l'instrument est d'ailleurs +très-noble, il n'est point mat, comme celui de l'ophicléïde, mais +vibrant et très-sympathique au timbre des trombones et trompettes dont +il est la vraie contre-basse et avec lequel il s'unit on ne peut mieux. +La gamme actuelle du bass-tuba embrasse chromatiquement quatre octaves +de _la_ à _la_, et même un peu plus. C'est Wibrecht qui l'a inventé et +propagé en Prusse. A. Sax en fait maintenant à Paris. + +Les clarinettes me parurent aussi bonnes que les instruments de cuivre; +elles firent surtout des prouesses dans une grande symphonie-bataille +composée pour deux orchestres par l'ambassadeur d'Angleterre, comte de +Westmoreland. Ce morceau très-remarquable fait le plus grand honneur à +l'auteur du _Torneo_, du _Magnificat_, et de tant d'autres compositions +dramatiques et religieuses, qui ont placé le comte de Westmoreland (plus +connu des musiciens sous le nom de lord Burghersh) à la tête des +compositeurs amateurs de l'Europe. + +Vint ensuite un brillant et chevaleresque morceau d'instruments de +cuivre seuls, écrit pour les fêtes de la cour par Meyerbeer, sous le +titre: _la Danse aux Flambeaux_, et dans lequel se trouve un long trille +sur le _ré_, que dix-huit trompettes à cylindres ont soutenu, en le +battant aussi rapidement qu'eussent pu le faire des clarinettes, pendant +seize mesures. + +Le concert a fini par une marche funèbre très-bien écrite et d'un beau +caractère, composée par Wibrecht. On n'avait fait qu'une répétition!!! + +C'est dans les intervalles laissés entre ces morceaux par ce terrible +orchestre, que j'ai eu l'honneur de causer quelques instants avec madame +la princesse de Prusse, dont le goût exquis et les connaissances en +compositions rendent le suffrage si précieux. S. A. R. parle en outre +notre langue avec une pureté et une élégance qui intimidaient fort son +interlocuteur. Je voudrais pouvoir tracer ici un portrait shakespearien +de la princesse, ou faire entrevoir au moins l'esquisse voilée de sa +douce beauté; je l'oserais peut-être... si j'étais un grand poète. + +J'ai assisté à l'un des concerts de la cour. Meyerbeer tenait le piano; +il n'y avait pas d'orchestre, et les chanteurs n'étaient autres que ceux +du théâtre dont j'ai déjà parlé. Vers la fin de la soirée Meyerbeer, +qui, tout grand pianiste qu'il soit, peut-être même à cause de cela, se +trouvait fatigué de sa tâche d'accompagnateur, céda sa place; à qui? je +vous le donne à deviner; au premier chambellan du Roi, à M. le comte +Rœdern, qui accompagna en pianiste et en musicien consommés, _le Roi +des Aulnes_, de Schubert, à madame Devrient! Que dites-vous de cela? +Voilà bien la preuve d'une étonnante diffusion des connaissances +musicales. M. de Rœdern possède en outre un talent d'une autre +nature, dont il a donné des preuves brillantes en organisant le fameux +bal masqué qui agita tout Berlin l'hiver dernier, sous le nom de _Fête +de la Cour de Ferrare_, et pour lequel Meyerbeer a écrit une foule de +beaux morceaux. + +Ces concerts d'étiquette paraissent toujours froids; mais on les trouve +agréables quand ils sont finis, parce qu'ils réunissent ordinairement +quelques auditeurs avec lesquels ont est fier et heureux d'avoir un +instant de conversation. C'est ainsi que j'ai retrouvé chez le roi de +Prusse, M. Alexandre de Humboldt, cette éblouissante illustration de la +science lettrée, ce grand anatomiste du globe terrestre, dont il nous a +déjà dévoilé plusieurs transformations, et qui a calculé l'âge de notre +planète sur l'inspection de ses vertèbres, les chaînes de montagnes, +comme fit Cuvier pour les animaux antédiluviens. + +Plusieurs fois dans la soirée, le roi, la reine et Madame la princesse +de Prusse sont venus m'entretenir du concert que je venais de donner au +Grand-Théâtre, me demander mon opinion sur les principaux artistes +prussiens, me questionner sur mes procédés d'instrumentation, etc., etc. +Le roi prétendait que j'avais mis le diable au corps de tous les +musiciens de sa chapelle. Après le souper, S. M. se disposait à rentrer +dans ses appartements, mais venant à moi tout d'un coup et comme se +ravisant: + +--A propos, M. Berlioz, que nous donnerez-nous dans votre prochain +concert? + +--Sire, je reproduirai la moitié du programme précédent, en y ajoutant +cinq morceaux de ma symphonie de _Roméo et Juliette_. + +--De _Roméo et Juliette_! et je fais un voyage! Il faut pourtant que +nous entendions cela! Je reviendrai.» + +En effet, le soir, de mon second concert, cinq minutes avant l'heure +annoncée, le roi descendait de voiture et entrait dans sa loge. + +Maintenant, faut-il vous parler de ces deux énormes concerts? Ils m'ont +donné bien de la peine, je vous assure. Et pourtant les artistes sont +habiles, leurs dispositions étaient des plus bienveillantes, et +Meyerbeer, pour me venir en aide, semblait se multiplier. C'est que le +service journalier d'un grand théâtre comme celui de l'Opéra de Berlin a +des exigences toujours fort gênantes et incompatibles avec les +préparatifs d'un concert, et, pour tourner et vaincre les difficultés +qui surgissaient à chaque instant, Meyerbeer a dû employer plus de force +et d'adresse, à coup sûr, que lorsqu'il s'est agi pour lui de monter +pour la première fois _les Huguenots_. Et puis j'avais voulu faire +entendre à Berlin les grands morceaux du _Requiem_, ceux de la _Prose_ +(_Dies iræ_, _Lacrymosa_, etc.), que je n'avais pas encore pu aborder +dans les autres villes d'Allemagne; et vous savez quel attirail vocal et +instrumental ils nécessitent. Heureusement j'avais prévenu Meyerbeer de +mon intention, et déjà avant mon arrivée il s'était mis en quête des +moyens d'exécution dont j'avais besoin. Quant aux quatre petits +orchestres d'instruments de cuivre, il fut aisé de les trouver, on en +aurait eu trente s'il l'eût fallu; mais les timbales et les timbaliers +donnèrent beaucoup de peine. Enfin, cet excellent Wibrecht aidant, on +vint à bout de les réunir. + +On nous plaça pour les premières répétitions dans une splendide salle de +concert appartenant au second théâtre, le _shauspiel-hause_, dont la +sonorité est telle malheureusement, qu'en y entrant je vis tout de suite +ce que nous allions avoir à souffrir. Les sons, se prolongeant outre +mesure, produisaient une insupportable confusion et rendaient les études +de l'orchestre excessivement difficiles. Il y eut même un morceau (le +_scherzo_ de _Roméo et Juliette_) auquel nous fûmes obligés de +renoncer, n'ayant pu parvenir, après une heure de travail, à en dire +plus de la moitié. L'orchestre pourtant, je le répète, était on ne peut +mieux composé. Mais le temps manquait, et nous dûmes remettre le +_scherzo_ au second concert. Je finis par m'accoutumer un peu au vacarme +que nous faisions, et à démêler dans ce chaos de sons ce qui était bien +ou mal rendu par les exécutants; nous poursuivîmes donc nos études sans +tenir compte de l'effet fort différent, heureusement, de celui que nous +obtînmes ensuite dans la salle de l'Opéra. L'ouverture de _Benvenuto_, +_Harold_, _l'Invitation à la valse_ de Weber, et les morceaux du +_Requiem_ furent ainsi appris par l'orchestre seul, les chœurs +travaillant à part dans un autre local. A la répétition particulière que +j'avais demandée pour les quatre orchestres d'instruments de cuivre du +_Dies iræ_ et du _Lacrymosa_, j'observai pour la troisième fois un fait +qui m'est resté inexplicable, et que voici: + +Dans le milieu du _Tuba mirum_ se trouve une sonnerie des quatre groupes +de trombones sur les quatre notes de l'accord de _sol majeur_ +successivement. La mesure est très large; le premier groupe doit donner +le _sol_ sur le premier temps; le second, le _si_ sur le second; le +troisième, le _ré_ sur le troisième, et le quatrième, le _sol octave_ +sur le quatrième. Rien n'est plus facile à concevoir qu'une pareille +succession, rien n'est plus facile à entonner aussi que chacune de ces +notes. Eh bien! quand ce _Requiem_ fut monté pour la première fois aux +Invalides, il fut impossible d'obtenir l'exécution de ce passage. +Lorsque j'en fis ensuite entendre des fragments à l'Opéra, après avoir +inutilement répété pendant un quart-d'heure cette mesure unique, je fus +obligé de l'abandonner; il y avait toujours un ou deux groupes qui +n'attaquaient pas; c'était invariablement celui du _si_, ou celui du +_ré_, ou tous les deux. En jetant les yeux, à Berlin, sur cet endroit de +la partition, je pensai tout de suite aux trombones rétifs de Paris: + +--Ah! voyons, me dis-je, si les artistes prussiens parviendront à +enfoncer cette porte ouverte! + +Hélas non! vains efforts! rage ni patience, rien n'y fait! Impossible +d'obtenir l'entrée du second ni du troisième groupe; le quatrième même, +n'entendant pas sa réplique qui devait être donnée par les autres, ne +part pas non plus. Je les prends isolément, je demande au nº 2 de donner +le _si_. + +Il le fait très-bien; + +M'adressant au nº 3, je lui demande son _ré_, + +Il me l'accorde sans difficulté; + +Voyons maintenant les quatre notes les unes après les autres, dans +l'ordre où elles sont écrites!... Impossible! tout-à-fait impossible! +et il faut y renoncer!.... Comprenez-vous cela? et n'y a-t-il pas de +quoi aller donner de la tête contre un mur?... + +Et quand j'ai demandé aux trombonistes de Paris et de Berlin pourquoi +ils ne jouaient pas dans la fatale mesure, ils n'ont su que me répondre; +ils n'en savaient rien eux-mêmes: ces deux notes les fascinaient. + +Il faut que j'écrive à H. Romberg, qui a monté cet ouvrage à +Saint-Pétersbourg, pour savoir si les trombones russes ont pu rompre le +charme. + +Pour tout le reste du programme, l'orchestre a supérieurement compris et +rendu mes intentions. Bientôt nous avons pu en venir à une répétition +générale dans la salle de l'Opéra, sur le théâtre disposé en gradins +comme pour le concert. Symphonie, ouverture, cantate, tout a marché à +souhait; mais quand est venu le tour des morceaux du _Requiem_, panique +générale: les chœurs, que je n'avais pas pu faire répéter moi-même, +avaient été exercés dans des mouvements différents des miens; et, quand +ils se sont vus tout d'un coup mêlés à l'orchestre avec les mouvements +véritables, ils n'ont plus su ce qu'ils faisaient; on attaquait à faux, +ou sans assurance, et dans le _Lacrymosa_ les ténors ne chantaient plus +du tout. Je ne savais à quel saint me vouer. Meyerbeer, très souffrant +ce jour là, n'avait pu quitter son lit; le directeur des chœurs, +Elssler, était malade aussi; l'orchestre se démoralisait en voyant la +débâcle vocale... Un instant je me suis assis, brisé, anéanti, et me +demandant si je devais tout planter là et quitter Berlin le soir même. +Et j'ai pensé à vous dans ce mauvais moment, en me disant:--Persister, +c'est folie! Oh! si Desmarest était ici, lui qui n'est jamais content de +nos répétitions du Conservatoire, et s'il me voyait décidé à laisser +annoncer le concert pour demain, je sais bien ce qu'il ferait: il +m'enfermerait dans ma chambre, mettrait la clé dans sa poche, et irait +bravement annoncer à l'intendant du théâtre que le concert ne peut avoir +lieu. Vous n'y auriez pas manqué, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez eu +tort. En voilà la preuve: après le premier tremblement passé, la +première sueur froide essuyée, j'ai pris mon parti, et j'ai dit:--Il +faut que cela marche. Ries et Ganz, les deux maîtres de concert étaient +auprès de moi, ne sachant trop que dire pour me remonter; je les +interpelle vivement: + +--Etes-vous sûrs de l'orchestre? + +--Oui! il n'y a rien à craindre pour lui, nous sommes très-fatigués, +mais nous avons compris votre musique, et demain vous serez content. + +--Or donc il n'y a qu'un parti à prendre: il faut convoquer les +chœurs pour demain matin, me donner un bon accompagnateur, puisque +Elssler est malade, et vous, Ganz, ou bien vous, Ries, vous viendrez +avec votre violon, et nous ferons répéter le chant pendant trois heures, +s'il le faut. + +--C'est cela; nous y serons, les ordres vont être donnés. + +En effet, le lendemain matin nous voilà à l'œuvre, Ries, +l'accompagnateur et moi; nous prenons successivement les enfants, les +femmes, les premiers soprani, les seconds soprani, les premiers ténors, +les seconds ténors, les premières et les secondes basses, nous les +faisons chanter par groupe de dix, puis par vingt; après quoi nous +réunissons deux parties, trois, quatre, et enfin toutes les voix. Et +comme le Phaéton de la fable, je m'écrie enfin: + + Qu'est-ce ceci? mon char marche à souhait! + +Je fais aux choristes une petite allocution que Ries leur transmet, +phrase par phrase, en allemand; et voilà tous nos gens ranimés, pleins +de courage, et ravis de n'avoir pas perdu cette grande bataille où leur +amour-propre et le mien étaient en jeu. Loin de là, nous l'avons gagnée, +et d'une éclatante manière encore. Inutile de dire que, le soir, +l'ouverture, la symphonie et la cantate du _Cinq Mai_ ont été royalement +exécutées. Avec un pareil orchestre et un chanteur comme Boëticher, il +n'en pouvait pas être autrement. Mais quand est venu _le Requiem_, tout +le monde étant bien attentif, bien dévoué et désireux de me seconder, +les orchestres et le chœur étant placés dans un ordre parfait, chacun +étant à son poste, rien ne manquant, nous avons commencé le _Dies iræ_. +Point de faute, point d'indécision: le chœur a soutenu sans +sourciller l'assaut instrumental; la quadruple fanfare a éclaté aux +quatre coins du théâtre qui tremblait sous les roulements des dix +timbaliers, sous le _tremolo_ de cinquante archets déchaînés; les cent +vingt voix, au milieu de ce cataclysme de sinistres harmonies, de bruits +de l'autre monde, ont lancé leur terrible prédiction: + + _Judex ergo cum sedebit._ + _Quidquid latet apparebit!_ + +Le public a un instant couvert de ses applaudissements et de ses cris +l'entrée du _Liber scriptus_, et nous sommes arrivés aux derniers +accords _sotto voce_ du _Mors stupebit_, frémissants mais vainqueurs. Et +quelle joie parmi les exécutants, quels regards échangés d'un bout à +l'autre du théâtre! Quant à moi, j'avais le battant d'une cloche dans la +poitrine, une roue de moulin dans la tête, mes genoux s'entre-choquaient, +j'enfonçais mes ongles dans le bois de mon pupitre, et si, à la +dernière mesure, je ne m'étais efforcé de rire et de parler très haut et +très vite avec Ries qui me soutenait, je suis bien sûr que, pour la +première fois de ma vie, j'aurais, comme disent les soldats, _tourné de +l'œil_ d'une façon fort ridicule.... Une fois le premier feu essuyé, le +reste n'a été qu'un jeu, et le _Lacrymosa_ a terminé, à l'entière +satisfaction de l'auteur, cette soirée apocalyptique. + +A la fin du concert, beaucoup de gens me parlaient, me félicitaient, me +serraient la main; mais je restais là sans comprendre... sans rien +sentir.... le cerveau et le système nerveux avaient fait un trop rude +effort, je me _crétinisais_ pour me reposer. Il n'y eut que Wibrecht, +qui, par son étreinte de cuirassier, eut le talent de me faire revenir à +moi. Il me fit vraiment craquer les côtes, le digne homme, en +entremêlant ses exclamations de jurements tudesques, auprès desquels +ceux de Guhr ne sont que des _Ave Maria_. + +Qui eût alors jeté la sonde dans ma joie pantelante, certes n'en eût pas +trouvé le fond. Vous avouerez donc qu'il est quelquefois sage de faire +une folie; car sans mon extravagante audace, le concert n'eût pas eu +lieu, et les travaux du théâtre étaient pour longtemps réglés de manière +à ne pas permettre de recommencer les études du _Requiem_. + +Pour le second concert j'annonçai, comme je l'ai dit plus haut, cinq +morceaux de _Roméo et Juliette_. _La Reine Mab_ était du nombre. Pendant +les quinze jours qui séparèrent la seconde soirée de la première, Ganz +et Taubert avaient étudié attentivement la partition de ce _scherzo_, et +quand ils me virent décidé à le donner, ce fut leur tour d'avoir peur: +«Nous n'en viendrons pas à bout, me dirent-ils, vous savez que nous ne +pouvons faire que deux répétitions, il en faudrait cinq ou six; rien +n'est plus difficile, ni plus dangereux; c'est une toile d'araignée +musicale, et sans une délicatesse de tact extraordinaire on la mettra en +lambeaux. + +--Bah! je parie qu'on s'en tire encore; nous n'avons que deux +répétitions, il est vrai, mais il n'y a que cinq morceaux nouveaux à +apprendre, dont quatre ne présentent pas de grandes difficultés. +D'ailleurs, l'orchestre a déjà une idée de ce _scherzo_ par la première +épreuve partielle que nous en avons faite, et Meyerbeer en a parlé au +Roi qui veut l'entendre, et je veux que les artistes aussi sachent ce +que c'est, et il marchera.» Et il a marché presque aussi bien qu'à +Brunswick. On peut oser beaucoup avec de pareils musiciens, avec des +musiciens qui d'ailleurs, avant la direction de Meyerbeer, furent +pendant si longtemps sous le sceptre de Spontini. + +Ce second concert a eu le même résultat que le premier, les fragments +de _Roméo_ ont été fort bien exécutés. _La Reine Mab_ a beaucoup +intrigué le public, et même des auditeurs savants en musique, témoin +madame la princesse de Prusse, qui a voulu absolument savoir comment +j'avais produit l'effet d'accompagnement de l'_allegretto_, et ne se +doutait pas que ce fût avec des sons harmoniques de violons et de harpes +à plusieurs parties. Le Roi a préféré le morceau de _la Fête chez +Capulet_ et m'en a fait demander une copie; mais je crois que les +sympathies de l'orchestre ont été plutôt pour la scène du _Jardin_ +(_l'adagio_). Les musiciens de Berlin auraient, en ce cas, la même +manière de sentir que ceux de Paris. Mademoiselle Hâhnel avait chanté +simplement à la répétition les couplets de contralto du prologue; mais +au concert elle crut devoir, à la fin de ces deux vers: + + Où se consume + Le rossignol en longs soupirs! + +orner le point d'orgue d'un long trille pour imiter le rossignol. Oh! +Mademoiselle!!! quelle trahison! et vous avez l'air si bonne personne! + +Eh bien! au _Dies iræ_, au _Tuba mirum_, au _Lacrymosa_, à l'offertoire +du _Requiem_, aux ouvertures de _Benvenuto_ et du _Roi Lear_, à +_Harold_, à sa _Sérénade_, à ses _Pèlerins_ et à ses _Brigands_, à +_Roméo et Juliette_, au concert et au bal de _Capulet_, aux +espiègleries de la _Reine Mab_, à tout ce que j'ai fait entendre à +Berlin, il y a eu des gens qui ont préféré tout bonnement _le Cinq +Mai_!... Les impressions sont diverses comme les physionomies, je le +sais; mais quand on me disait cela je devais faire une singulière +grimace. Heureusement que je cite là des opinions tout-à-fait +exceptionnelles. + +Adieu, mon cher Desmarest; vous savez que nous avons une antienne à +réciter au public, dans quelques jours, au Conservatoire, ramenez-moi +vos seize violoncelles les grands chanteurs; je serai bien heureux de +les réentendre et de vous voir à leur tête. Il y a si longtemps que nous +n'avons chanté ensemble! Et pour leur faire fête, dites-leur que je les +conduirai avec le bâton de Mendelssohn. + +* * * + +Tout à vous. + + + + +X + +A M. G. OSBORNE. + +Hanovre, Darmstadt. + + +Hélas! hélas, mon cher Osborne, voilà que mon voyage touche à sa fin! Je +quitte la Prusse, plein de reconnaissance pour l'accueil que j'y ai +reçu, pour la chaleureuse sympathie que m'ont témoignée les artistes, +pour l'indulgence des critiques et du public; mais las, mais brisé, mais +accablé de fatigue par cette vie d'une activité exorbitante, par ces +continuelles répétitions avec des orchestres toujours nouveaux. +Tellement que je renonce pour cette fois à visiter Breslau, et Vienne et +Munich. Je retourne en France; et déjà, à une certaine agitation vague, +à une sorte de fièvre qui me trouble le sang, à l'inquiétude sans objet +dont ma tête et mon cœur se remplissent, je sens que me voilà rentré +en communication avec le courant électrique de Paris. Paris! Paris! +comme l'a trop fidèlement dépeint notre grand poète, A. Barbier, + + .......Cette infernale cuve + Cette fosse de pierre aux immenses contours + Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours; + C'est un volcan fumeux et toujours en haleine + Qui remue à long flot de la matière humaine. + + * * * + + Là personne ne dort, là toujours le cerveau + Travaille, et comme l'arc tend son rude cordeau. + +C'est là que notre art tantôt sommeille platement et tantôt bouillonne; +c'est là qu'il est à la fois sublime et médiocre, fier et rampant, +mendiant et roi; c'est là qu'on l'exalte et qu'on le méprise, qu'on +l'adore et qu'on l'insulte; c'est à Paris qu'il a des sectateurs +fidèles, enthousiastes, intelligents et dévoués; c'est à Paris qu'il +parle trop souvent à des sourds, à des idiots, à des sauvages. Ici il +s'avance et se meut en liberté; là ses membres nerveux, emprisonnés dans +les liens gluants de la routine, cette vieille édentée, lui permettent à +peine une marche lente et disgracieuse. C'est à Paris qu'on le couronne +et qu'on le traite en Dieu, pourvu cependant qu'on ne soit tenu +d'immoler sur ses autels que de maigres victimes. C'est à Paris aussi +qu'on inonde ses temples de présents magnifiques, à la condition pour +le dieu de se faire homme et quelquefois baladin. A Paris, le frère +serophuleux et adultérin de l'_art_, le _métier_, couvert d'oripeaux, +étale à tous les yeux sa bourgeoise insolence, et l'_art_ lui-même, +l'Apollon pythien, dans sa divine nudité, daigne à peine, il est vrai, +interrompre ses hautes contemplations et laisser tomber sur le _métier_ +un regard et un sourire méprisants. Mais quelquefois, ô honte! le bâtard +importune son frère au point d'en obtenir d'incroyables faveurs; c'est +alors qu'on le voit se glisser dans le char de lumière, saisir les rênes +et vouloir faire rétrogader le quadrige immortel; jusqu'au moment où +surpris de tant de stupide audace, le vrai conducteur l'arrachant de son +siége, le précipite et l'oublie... + +Et c'est l'argent qui amène alors cette passagère et horrible alliance. +C'est l'amour du lucre rapide, immédiat, qui empoisonne ainsi +quelquefois des ames d'élite: + + L'argent, l'argent fatal, dernier dieu des humains, + Les prend par les cheveux, les secoue à deux mains, + Les pousse dans le mal, et, pour un vil salaire, + Leur mettrait les deux pieds sur le corps de leur père. + +Et ces nobles ames ne tombent d'ordinaire que pour avoir méconnu ces +tristes, mais incontestables vérités: que dans nos mœurs actuelles et +avec notre forme de gouvernement, plus l'artiste est artiste, et plus +il doit souffrir;--plus ce qu'il produit est neuf et grand, et plus il +en doit être sévèrement puni par les conséquences que son travail +entraîne;--plus le vol de sa pensée est élevé et rapide, et plus il est +hors de la portée des faibles yeux de la foule. + +Les Médicis sont morts. Ce ne sont pas nos députés qui les remplaceront. +Vous savez le mot prodigieux de ce Lycurgue de province qui, écoutant +lire des vers à l'un de nos plus grands poètes, à celui qui fit la chute +d'un ange, dit, en ouvrant sa tabatière d'un air paterne: «_Oui, j'ai un +neveu qui écri-z-aussi des petites c....nades[9] comme ça!_» Allez donc +demander des encouragements pour les arts à ce COLLÈGUE DU POÈTE. + +Vous autres virtuoses qui ne remuez pas des masses musicales, qui +n'écrivez que pour l'orchestre de vos deux mains, qui vous passez des +vastes salles et des chœurs nombreux, vous avez moins à craindre du +contact des mœurs bourgeoises; et pourtant, vous aussi, vous en +ressentez les effets. Griffonnez quelque niaiserie brillante, les +éditeurs la couvriront d'or et se l'arracheront; mais si vous avez le +malheur de développer une idée sérieuse sous une grande forme, alors +vous êtes sûr de votre affaire, l'œuvre vous reste, ou tout au +moins, si elle est publiée, on ne l'achète pas. + +Il est vrai de dire, pour justifier un peu Paris et le +constitutionnalisme, qu'il en est de même presque partout. A Vienne, +comme ici, on paie 1,000 francs une romance ou une valse des faiseurs à +la mode, et Beethoven a été obligé de donner la Symphonie en _ut mineur_ +pour moins de 100 écus. + +Vous avez publié à Londres des trios et diverses compositions pour piano +seul d'une facture très-large, d'un style plein d'élévation; et même +sans aller chercher votre grand répertoire, vos chants pour une voix, +tels que: _The beating of my own heart_,--_My lonely home_,--ou encore +_Such things were_, que madame Hampton, votre sœur, chante si +poétiquement, sont des choses ravissantes et d'une haute valeur dans +l'art. Rien n'excite plus vivement mon imagination, je l'avoue, en la +faisant voler aux vertes collines de l'Irlande, que ces virginales +mélodies d'un tour naïf et original qui semblent apportées par la brise +du soir sur les ondes doucement émues des lacs de Killarney, que ces +hymnes d'amour résigné qu'on écoute, attendri sans savoir pourquoi, en +songeant à la solitude, à la grande nature, aux êtres aimés qui ne sont +plus, aux héros des anciens âges, à la patrie souffrante, à la mort +même, à la mort _rêveuse et calme comme la nuit_, selon l'expression de +votre poète national, Th. Moore. Eh bien! mettez toutes ces +inspirations, toute cette poésie au mélancolique sourire, en balance +avec quelque turbulent _caprice_ sans esprit et sans cœur, tel que +les marchands de musique vous en _commandent_ souvent sur les thêmes +plus ou moins vulgaires des opéras nouveaux, où les notes s'agitent, se +poursuivent, se roulent les unes sur les autres comme une poignée de +grelots qu'on secouerait dans un sac, et vous verrez de quel côté sera +le succès d'argent. + +Non, il faut en prendre son parti; à moins de quelques circonstances +produites par le hasard, à moins de certaines associations avec les arts +inférieurs et qui le rabaissent toujours plus ou moins, notre art n'est +pas productif, dans le sens commercial du mot; il s'adresse trop +exclusivement aux exceptions des sociétés intelligentes; il exige trop +de préparatifs, trop de moyens pour se manifester au dehors. Il doit +donc y avoir nécessairement une sorte d'ostracisme honorable pour les +esprits qui le cultivent sans préoccupation aucune des intérêts qui lui +sont étrangers. Les plus grands peuples mêmes sont, à l'égard des +artistes purs, comme le député dont je parlais tout à l'heure, ils +comptent toujours, à côté des colosses du génie humain, des _neveux qui +écrivent aussi_, etc. + +On trouve dans les archives d'un des théâtres de Londres une lettre +adressée à la reine Élisabeth par une troupe d'acteurs, et signée de +vingt noms obscurs, parmi lesquels se trouve celui de William +Shakespeare, avec cette désignation collective: _Your poor players._ +Shakespeare était l'un de ces _pauvres acteurs_. Encore l'art dramatique +était-il au temps de Shakespeare, plus appréciable par la masse, que ne +l'est de nos jours l'art musical chez les nations qui ont le plus de +prétention à en posséder le sentiment. La musique est essentiellement +aristocratique; c'est une fille de race que les princes seuls peuvent +doter aujourd'hui, et qui doit savoir vivre pauvre et vierge plutôt que +de se mésallier. Toutes ces réflexions, vous les avez faites mille fois +sans doute, et vous me saurez bon gré, j'imagine, d'y mettre un terme +pour en venir au récit des deux derniers concerts que j'ai donnés en +Allemagne après avoir quitté Berlin. + +Ce récit ne vous offrira pourtant, je le crains, rien de bien +intéressant quant à ce qui me concerne; je serai obligé de citer encore +des ouvrages dont j'ai peut-être déjà trop parlé dans mes lettres +précédentes: toujours l'éternel _Cinq mai_, _Harold_, les fragments de +_Roméo et Juliette_, etc. Toujours les mêmes difficultés pour trouver +certains instrumentistes, même excellence des autres parties de +l'orchestre, constituant ce que j'appellerai l'orchestre ancien, +l'orchestre de Mozart; et toujours aussi mêmes fautes se reproduisant +invariablement, à la première épreuve, aux mêmes endroits, dans les +mêmes morceaux, pour disparaître enfin après quelques études attentives. + +Je ne me suis pas arrêté à Magdebourg, où m'attendait cependant un +succès assez original. J'y ai été à peu près insulté pour avoir eu +l'audace de m'appeler par mon nom; et cela par un employé de la poste +qui en faisant enregistrer mes bagages, et examinant l'inscription +qu'ils portaient, me demanda d'un air soupçonneux: + +--Berlioz? _componist_? + +--_Ia!_ + +Là-dessus grande colère de ce brave homme, causée par l'impertinence que +j'avais de me _faire passer_ pour Berlioz le compositeur. Il s'était +imaginé, sans doute, que cet étourdissant musicien ne devait voyager que +sur un hippogriffe au milieu d'un tourbillon de flammes, ou tout au +moins environné d'un somptueux attirail et d'une valetaille respectable. +De sorte qu'en voyant arriver un homme fait et défait comme tous les +gens qui ont été à la fois gelés et enfumés dans les diligences d'un +chemin de fer, un homme qui faisait peser sa malle lui-même, qui +marchait lui-même, qui parlait lui-même français, et ne savait dire que +_ia_ en allemand, il en a conclu tout de suite que j'étais un +imposteur. Comme bien vous pensez, ses murmures et ses haussements +d'épaules me ravissaient; plus sa pantomime et son accent devenaient +méprisants, et plus je me rengorgeais; s'il m'eût battu, sans aucun +doute je l'aurais embrassé. Un autre employé, parlant fort bien ma +langue, se montra plus disposé à m'accorder le droit d'être moi-même; +mais les gracieusetés qu'il me dit me flattèrent infiniment moins que +l'incrédulité de son naïf collègue et sa bonne mauvaise humeur. Voyez +pourtant, un demi-million seulement m'eût privé de ce succès-là! J'aurai +bien soin à l'avenir de n'en pas porter avec moi, et de voyager toujours +de la même manière. Ce n'est pas l'avis toutefois de notre jovial et +spirituel censeur dramatique, Perpignan, qui, à propos d'un homme dont +une pièce de cent sous placée dans son gilet, avait, dans un duel, +arrêté la balle de son adversaire, s'écria: «Il n'y a d'heureux que ces +gens riches! J'eusse été tué raide sur le coup!» + +J'arrive à Hanovre; A. Bohrer m'y attendait. L'intendant, M. de Meding, +avait eu la bonté de mettre la chapelle et le théâtre à ma disposition, +et j'allais commencer mes répétitions, quand la mort du duc de Sussex, +parent du roi, ayant motivé le deuil de la cour, le concert dut être +retardé d'une semaine. J'eus donc un peu plus de temps pour faire +connaissance avec les principaux artistes qui allaient bientôt avoir à +souffrir du mauvais caractère de mes compositions. + +Je n'ai pas pu me lier très particulièrement avec le maître de chapelle +Marschner; la difficulté qu'il éprouve à s'exprimer en français rendait +nos conversations assez pénibles; il est d'ailleurs extrêmement occupé. +C'est actuellement un des premiers compositeurs de l'Allemagne, et vous +appréciez, comme nous tous, le mérite éminent de ses partitions du +_Vampire_ et du _Templier_. Quant à A. Bohrer, je le connaissais déjà; +les trios et les quatuors de Beethoven nous avaient mis en contact à +Paris, et l'enthousiasme qui nous y avait alors brûlés l'un et l'autre +ne s'était pas depuis lors refroidi. A. Bohrer est l'un des hommes qui +m'ont paru le mieux comprendre, et sentir le plus profondément celles +des œuvres de Beethoven réputées excentriques et inintelligibles. Je +le vois encore aux répétitions des quatuors où son frère Max (le célèbre +violoncelliste, aujourd'hui en Amérique), Claudel le second violon, et +Urhan l'alto, le secondaient si merveilleusement. En écoutant, en +étudiant cette musique transcendante, Max souriait d'orgueil et de joie, +il avait l'air d'être dans son atmosphère naturelle et d'y respirer avec +bonheur. Urhan adorait en silence et baissait les yeux comme devant le +soleil; il paraissait dire: «Dieu a voulu qu'il y eût un homme aussi +grand que Beethoven, et qu'il nous fût permis de le contempler; Dieu +l'a voulu!!» Claudel admirait surtout ces profondes admirations. Quant à +Antoine Bohrer, le premier violon, c'était la passion à son apogée, +c'était l'amour extatique. Un soir, dans un de ces adagios surhumains où +le génie de Beethoven plane immense et solitaire comme l'oiseau colossal +des cimes neigeuses du Chimboraço, le violon de Bohrer, en chantant la +mélodie sublime, semblait animé du souffle épique; sa voix redoublait de +force expressive, éclatait en accents à lui-même inconnus; l'inspiration +rayonnait sur le visage du virtuose; nous retenions notre haleine, nos +cœurs se gonflaient, quand A. Bohrer, s'arrêtant tout-à-coup, déposa +son brûlant archet et s'enfuit éperdu dans la chambre voisine. Madame +Bohrer, inquiète, l'y suivit, et Max, toujours souriant, nous dit: «Ce +n'est rien, il n'a pu se contenir, laissons-le pleurer un peu et nous +recommencerons. Il faut lui pardonner.» Te pardonner! Ah! cher et digne +fils de la grande musique, je sentis bien alors que mes sympathies +d'artiste étaient à toi pour la vie. + +Antoine Bohrer remplit à Hanovre les fonctions de maître de concert; il +compose peu maintenant; son occupation la plus chère consiste à diriger +l'éducation musicale de sa fille, charmante enfant de douze ans, dont +l'organisation prodigieuse inspire à tout ce qui l'entoure des alarmes +qu'il est facile de concevoir. Son talent de pianiste est des plus +extraordinaires d'abord, et sa mémoire est telle ensuite, que, dans les +concerte qu'elle a donnés à Vienne l'an dernier, son père, au lieu de +programme, présentait au public une liste de soixante-douze morceaux, +sonates, concertos, fantaisies, fugues, variations, études, de +Beethoven, de Weber, de Cramer, de Bach, de Handel, de Liszt, de +Thalberg, de Chopin, de Döhler, etc., que la petite Sophie sait par +cœur, et qu'elle pouvait, sans hésitation, jouer de mémoire, au gré +de l'assemblée. Il lui suffit d'exécuter trois ou quatre fois un +morceau, de quelque étendue et de quelque complication qu'il soit, pour +le retenir et ne plus l'oublier. Tant de combinaisons de diverse nature +se graver ainsi dans ce jeune cerveau, et vivre sous cette blonde +chevelure! N'y a-t-il pas là quelque chose de monstrueux et de fait pour +inspirer autant d'effroi que d'admiration? + +Il faut espérer que la petite Sophie, devenue mademoiselle Bohrer, nous +reviendra dans quelques années, et que le public parisien pourra +connaître alors ce talent phénoménal dont il n'a encore qu'une très +faible idée. + +L'orchestre de Hanovre est bon, mais trop pauvre d'instruments à cordes. +Il ne possède en tout que 7 premiers violons, 7 seconds, 3 altos, 4 +violoncelles et 3 contrebasses. Il y a quelques violons infirmes; les +violoncelles sont habiles; les altos et les contrebasses sont bons. Il +n'y a que des éloges à donner aux instruments à vent, surtout à la +première flûte, au premier hautbois (Edouard Rose), qui joue on ne peut +mieux le _pianissimo_, et à la première clarinette dont le son est +exquis. Les deux bassons (il n'y en a que deux) jouent juste, chose +cruellement rare. Les cors ne sont pas de première force, mais ils vont; +les trombones sont solides, les trompettes simples assez bonnes; il y a +une excellentissime trompette à cylindres; l'artiste qui joue cet +instrument se nomme, comme celui de Weimar son rival, Sackse; je ne sais +auquel des deux donner la palme. Le premier hautbois joue du cor +anglais; mais son instrument est très faux. Il n'y a pas d'ophicléïde; +on peut tirer bon parti des bass-tubas de la bande militaire. Le +timbalier est médiocre; le _musicien_ chargé de la partie de +grossecaisse _n'est pas musicien_; le cymbalier n'est pas sûr, et les +cymbales sont brisées au point qu'il ne reste plus que le tiers de +chacune. Il y a une harpe assez bien jouée par une dame des chœurs. +Ce n'est pas une virtuose; mais elle possède son instrument, et forme, +avec les harpistes de Stuttgardt et de Hambourg, les trois seules +exceptions que j'aie rencontrées en Allemagne, où les harpistes, en +général, ne savent pas jouer de la harpe. Malheureusement elle est très +timide et assez faible musicienne; mais, quand on lui donne quelques +jours pour étudier sa partie, on peut se fier à son exactitude. Elle +fait supérieurement les sons harmoniques; sa harpe est à double +mouvement et fort bonne. + +Le chœur est peu nombreux; c'est un petit groupe d'une quarantaine de +voix, qui a de la valeur cependant; tout cela chante juste: les ténors +sont en outre précieux par la qualité de leur timbre. La troupe +chantante est plus que médiocre; à l'exception de la basse, Steinmuller, +excellent musicien doué d'une belle voix qu'il conduit habilement, en la +forçant un peu parfois, je n'ai rien entendu qui me parût digue d'être +cité. + +Nous ne pûmes faire que deux répétitions; encore on trouva cela fort +extraordinaire et quelques-uns des membres de la chapelle en murmurèrent +hautement. C'est la seule fois que ce désagrément me soit arrivé en +Allemagne, où les artistes m'ont constamment accueilli en frère, sans +jamais plaindre le temps ni la peine que les études de mes concerts leur +demandaient. A. Bohrer se désespérait; il aurait voulu qu'on répétât +quatre fois, ou au moins trois; on ne put l'obtenir. L'exécution fut +passable cependant, mais froide et sans puissance. Jugez donc, _trois_ +contrebasses!! et, de chaque côté, six violons et demi!! Le public se +montra poli, voilà tout; je crois qu'il en est encore à se demander ce +que diable ce concert a voulu dire. Le docteur Griepenkerl était venu de +Brunswick exprès pour y assister; il dut constater entre l'esprit +artiste des deux villes une notable différence. Nous nous amusions, lui, +quelques militaires Brunswickois et moi, à tourmenter ce pauvre Bohrer, +en lui racontant la fête musicale qu'on m'avait donnée à Brunswick trois +mois auparavant; ces détails lui fendaient le cœur. M. Griepenkerl me +fit alors présent de l'ouvrage qu'il avait écrit à mon sujet, et me +demanda en retour le bâton avec lequel je venais de conduire l'exécution +du _Cinq-Mai_. + +Espérons que ces bâtons, ainsi plantés en France et en Allemagne, +prendront racine et deviendront des arbres qui me donneront de l'ombre +quelque jour... + +Le prince royal de Hanovre assista à ce concert; j'eus l'honneur de +l'entretenir quelques instants avant mon départ, et je m'estime heureux +d'avoir pu connaître la gracieuse affabilité de ses manières et la +distinction de son esprit, dont un affreux malheur (la perte de la vue) +n'a point altéré la sérénité. + +Partons maintenant pour Darmstadt. Je passe à Cassel à sept heures du +matin. + +Spohr dort,[10] il ne faut pas le réveiller. + +Continuons. Je rentre pour la quatrième fois à Francfort. J'y retrouve +Parish-Alvars, qui me magnétise en me jouant sa Fantaisie en sons +harmoniques sur le chœur des _Naïades d'Obéron_. Décidément cet homme +est sorcier; sa harpe est une sirène au beau col incliné, aux longs +cheveux épars, qui exhale des sons fascinateurs d'un autre monde, sous +l'étreinte passionnée de ses bras puissants. Voilà Guhr, fort empêché +par les ouvriers qui restaurent son théâtre. Ah! ma foi, pardonnez-moi +de vous quitter, Osborne, pour dire quelques mots à ce tant redouté +_capell-meister_, dont le nom vient encore se présenter sous ma plume, +je reviens à vous à l'instant. + + «Mon cher Guhr, + + »Savez-vous bien que plusieurs personnes m'avaient fait concevoir + la crainte de vous voir mal accueillir les drôleries que je me suis + permises à votre sujet, en racontant notre première entrevue! J'en + doutais fort, connaissant votre esprit, et cependant ce doute me + chagrinait. Bravo! J'apprends que, loin d'être fâché des + dissonances que j'ai prêtées à l'harmonie de votre conversation, + vous en avez ri le premier, et que vous avez fait imprimer dans un + des journaux de Francfort la traduction allemande de la lettre qui + les contenait. A la bonne heure! vous comprenez la plaisanterie, et + d'ailleurs on n'est pas perdu pour jurer un peu. Vivat! ter que + quater que vivat!, S. N. T. T. Tenez-moi bien réellement pour un de + vos meilleurs amis; et recevez mille nouveaux compliments sur votre + chapelle de Francfort, elle est digne d'être dirigée par un artiste + tel que vous. + + »Adieu, adieu, S. N. D. D. + +Me voilà! + +Ah! çà, voyons; c'est donc de Darmstadt qu'il s'agit. Nous allons y +trouver quelques amis, entre autres L. Schlosser, le _concert-meister_, +qui fut mon condisciple autrefois chez Lesueur, pendant son séjour à +Paris. J'emportais d'ailleurs des lettres de M. de Rothschild, de +Francfort, pour le prince Emile qui me fit le plus charmant accueil, et +obtint du grand-duc, pour mon concert, plus que je n'avais osé espérer. +Dans la plupart des villes d'Allemagne où je m'étais fait entendre +jusqu'alors, l'arrangement pris avec les intendants des théâtres avait +été à peu près toujours le même; l'administration supportait presque +tous les frais, et je recevais la moitié de la recette brute. (Le +théâtre de Weimar seul avait eu la courtoisie de me laisser la recette +entière. Je l'ai déjà dit: Weimar est une ville artiste; la famille +ducale sait honorer les arts; d'ailleurs j'avais là auprès d'elle un bon +ami, Chélard, loyal et excellent cœur, aussi simplement bon, beaucoup +plus peut être que si, au lieu d'avoir écrit _Macbeth_ et la _Bataille +d'Arminius_, il n'était qu'un compositeur de quadrilles et de romances). + +Eh bien! à Darmstadt, le grand-duc non seulement m'accorda la même +faveur, mais voulut encore m'exempter de toute espèce de frais. A coup +sûr, ce généreux souverain n'a pas de _neveux qui écrivent aussi des_, +etc. etc. + +Le concert fut promptement organisé, et l'orchestre, loin de se faire +prier pour répéter, aurait voulu qu'il me fût possible de consacrer aux +études une semaine de plus. Nous fîmes cinq répétitions. Tout marcha +bien, à l'exception cependant du double chœur des _jeunes Capulets +sortant de la fête_, au début de la scène du Jardin dans _Roméo et +Juliette_. L'exécution de ce petit morceau fut une véritable déroute +vocale; les ténors du second chœur baissèrent de près d'un demi-ton, +et ceux du premier manquèrent leur entrée au retour du thême. Le maître +de chant était dans une fureur d'autant plus facile à concevoir, que +pendant huit jours il s'était donné pour instruire les choristes une +peine infinie. + +L'orchestre de Darmstadt est un peu plus nombreux que celui de Hanovre. +Il possède exceptionnellement un excellent ophicléïde. La partie de +harpe est confiée à un _peintre_, qui, malgré tous ses efforts et sa +bonne volonté, n'est jamais sûr de donner beaucoup de _couleur_ à son +exécution. Le reste de la masse instrumentale est bien composé et animé +du meilleur esprit. On y trouve un virtuose remarquable. Il se nomme +Müller, mais n'appartient point cependant à la célèbre famille des +Müller de Brunswick. Sa taille presque colossale lui permet de jouer de +la vraie contrebasse à quatre cordes avec une aisance extraordinaire. +Sans chercher, comme il le pourrait, à exécuter des traits ni des +arpéges d'une difficulté inutile et d'un effet grotesque, il chante +gravement et noblement sur cet instrument énorme, et sait en tirer des +sons d'une grande beauté, qu'il nuance avec beaucoup d'art et de +sentiment. Je lui ai entendu _chanter_ un fort bel _adagio_ composé par +Mangold jeune, frère du _capell-meister_, de manière à émouvoir +profondément un sévère auditoire. C'était dans une soirée donnée par M. +le docteur Huth, le premier amateur de musique de Darmstadt, qui, dans +sa sphère, fait pour l'art ce que M. Alsager sait faire à Londres dans +la sienne, et dont l'influence est grande, par conséquent, sur l'esprit +musical du public. Müller est une conquête qui doit tenter bien des +compositeurs et des chefs d'orchestre, mais le grand-duc la leur +disputera de toutes ses forces, très certainement. + +Le maître de chapelle Mangold, habile et excellent homme, a fait en +grande partie son éducation musicale à Paris, où il a compté parmi les +meilleurs élèves de Reicha. C'était donc pour moi un condisciple, et il +m'a traité comme tel. Quant à Schlosser, le _concert-meister_ déjà +nommé, il s'est montré si bon camarade, il a mis tant d'ardeur à me +seconder, que je suis vraiment dans l'impossibilité de parler comme il +conviendrait de celles de ses compositions dont il m'a permis la +lecture; j'aurais l'air de reconnaître son hospitalité, quand je ne +ferais que lui rendre justice. Nouvelle preuve de la vérité de +l'anti-proverbe: Un bienfait est toujours perdu! + +Il y a à Darmstadt une bande militaire d'une trentaine de musiciens; je +l'ai bien enviée au grand-duc. Tout cela joue juste, a du style, et +possède un sentiment du rhythme qui donne de l'intérêt même aux parties +de tambours. + +Reichel (l'immense voix de basse qui me fut si utile à Hambourg) se +trouvait, à mon arrivée, depuis quelque temps à Darmstadt, où, dans le +rôle de Marcel des _Huguenots_, il avait obtenu un véritable triomphe. +Il eut encore l'obligeance de chanter _le Cinq Mai_, mais avec un talent +et une sensibilité de beaucoup au-dessus des qualités qu'il avait +montrées en exécutant ce morceau la première fois. Il fut admirable +surtout à la dernière strophe, la plus difficile à bien nuancer: + + _Wie? sterben er? o ruhm, wie verwaist bist du!_ + _Quoi? lui mourir! ô gloire, quel veuvage!_ + +Ensuite l'air du Figaro de Mozart (_Non più andrai_), que nous avions +ajouté au programme, montra la souplesse de son talent, en le faisant +briller sous une face nouvelle, lui valut un _bis_ de toute la salle, et +le lendemain un engagement très avantageux au théâtre de Darmstadt. Je +me dispense de vous narrer... le reste. Si vous allez dans ce pays-là, +on vous dira seulement que j'ai eu la vanité naïve de trouver le public +et les artistes _très intelligents_. + +Nous voici maintenant, mon cher Osborne, au terme de ce pèlerinage, le +plus difficile peut-être qu'un musicien ait jamais entrepris, et dont le +souvenir, je le sens, doit planer sur le reste de ma vie. Je viens, +comme les hommes religieux de l'ancienne Grèce, de consulter l'oracle de +Delphes. Ai-je bien compris le sens de sa réponse? Faut-il croire ce +qu'elle paraît contenir de favorable à mes vœux?... N'y a-t-il pas +d'oracles trompeurs?... L'avenir, l'avenir seul en décidera. Quoi qu'il +en soit, je dois rentrer en France, et adresser enfin mes adieux à +l'Allemagne, cette noble seconde mère de tous les fils de l'harmonie. +Mais où trouver des expressions égales à ma gratitude, à mon admiration, +à mes regrets?... Quel hymne pourrais-je chanter qui fût digne de sa +grandeur et de sa gloire?... Je ne sais donc, en la quittant, que +m'incliner avec respect, et lui dire d'une voix émue: + + _Vale, Germania, alma parens!_ + +FIN. + + + + +DE LA MUSIQUE EN GÉNÉRAL. + + +Musique, art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes +intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés. Définir ainsi la +musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, _faite +pour tout le monde_. Quelles que soient en effet ses conditions +d'existence, quels qu'aient jamais été ses moyens d'action, simples ou +composés, doux ou énergiques, il a toujours paru évident à l'observateur +impartial qu'un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni +comprendre sa puissance, ceux-là _n'étaient pas faits pour elle_, et que +par conséquent _elle n'était point faite pour eux_. + +La musique est à la fois un sentiment et une science; elle exige de la +part de celui qui la cultive, exécutant ou compositeur, une inspiration +naturelle et des connaissances qui ne s'acquièrent que par de longues +études et de profondes méditations. La réunion du savoir et de +l'inspiration constitue l'art. En dehors de ces conditions, le musicien +ne sera donc qu'un artiste incomplet, si tant est qu'il mérite le nom +d'artiste. La grande question de la prééminence de l'organisation sans +étude sur l'étude sans organisation, qu'Horace n'a pas osé résoudre +positivement pour les poètes, nous paraît également difficile à trancher +pour les musiciens. On a vu quelques hommes parfaitement étrangers à la +science produire d'instinct des airs gracieux et même sublimes, témoin +Rouget de l'Isle et son immortelle _Marseillaise_; mais ces rares +éclairs d'inspiration n'illuminant qu'une partie de l'art, pendant que +les autres non moins importantes, demeurent obscures, il s'ensuit, eu +égard à la nature complexe de notre musique, que ces hommes en +définitive ne peuvent être rangés parmi les musiciens: ILS NE SAVENT +PAS. + +On rencontre plus souvent encore des esprits méthodiques, calmes et +froids, qui, après avoir étudié patiemment la théorie, accumulé les +observations, exercé longuement leur esprit et tiré tout le parti +possible de leurs facultés incomplètes parviennent à écrire des choses +qui répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la +musique, et satisfont l'oreille sans la charmer, et sans rien dire au +cœur ni à l'imagination. Or, la satisfaction de l'ouïe est fort loin +des sensations délicieuses que peut éprouver cet organe; les jouissances +du cœur et de l'imagination ne sont pas non plus de celles dont on +puisse faire aisément bon marché; et comme elles se trouvent réunies à +un plaisir sensuel des plus vifs dans les véritables œuvres musicales +de toutes les écoles, ces producteurs impuissants doivent donc encore, +selon nous, être rayés du nombre des musiciens: ILS NE SENTENT PAS. + +Ce que nous appelons _musique_ est un art nouveau, en ce sens qu'il ne +ressemble que fort peu, très probablement, à ce que les anciens peuples +civilisés désignaient sous ce nom. D'ailleurs, il faut le dire tout de +suite, ce mot avait chez eux une acception tellement étendue, que loin +de signifier simplement, comme aujourd'hui, l'art des sons, il +s'appliquait également à la danse, au geste, à la poésie, à l'éloquence, +et même à la collection de toutes les sciences. En supposant +l'étymologie du mot _musique_ dans celui de _muse_, le vaste sens que +lui donnaient les anciens s'explique naturellement; il exprimait et +devait exprimer en effet, _ce à quoi président les Muses_. De là les +erreurs où sont tombés, dans leurs interprétations, beaucoup de +commentateurs de l'antiquité. Il y a pourtant dans le langage actuel une +expression consacrée, dont le sens est presque aussi général. Nous +disons: _l'art_, en parlant de la réunion des travaux de +l'intelligence, soit seule, soit aidée par certains organes et des +exercices du corps que l'esprit a poétisés. De sorte que le lecteur qui +dans deux mille ans trouvera dans nos livres cette phrase devenue le +titre banal de bien des divagations: «De l'état de l'art en Europe au +dix-neuvième siècle» devra l'interpréter ainsi: «De l'état de la poésie, +de l'éloquence, de la musique, de la peinture, de la gravure, de la +statuaire, de l'architecture, de l'action dramatique, de la pantomime et +de la danse en Europe au dix-neuvième siècle.» On voit qu'à l'exception +près des sciences exactes, auxquelles il ne s'applique pas, notre mot +_art_ correspond fort bien au mot _musique_ des anciens. + +Ce qu'était chez eux l'art des sons proprement dit, nous ne le savons +que fort imparfaitement. Quelques faits isolés, racontés peut-être avec +une exagération dont on voit journellement des exemples analogues, les +idées boursouflées ou tout-à-fait absurdes de certains philosophes, +quelquefois aussi la fausse interprétation de leurs écrits, tendraient à +lui attribuer une puissance immense, et une influence sur les mœurs +telle, que les législateurs devaient, dans l'intérêt des peuples, en +déterminer la marche et en régler l'emploi. Sans tenir compte des causes +qui ont pu concourir à l'altération de la vérité à cet égard, et en +admettant que la musique des Grecs ait réellement produit sur quelques +individus des impressions extraordinaires, qui n'étaient dues ni aux +idées exprimées par la poésie, ni à l'expression des traits ou de la +pantomime du chanteur, mais bien à la musique elle-même et seulement à +elle, le fait ne prouverait en aucune façon que cet art eût atteint chez +eux un haut degré de perfection. Qui ne connaît la violente action des +sons musicaux, combinés de la façon la plus ordinaire, sur les +tempéraments nerveux dans certaines circonstances? Après un festin +splendide, par exemple, quand excité par les acclamations enivrantes +d'une foule d'adorateurs, par le souvenir d'un triomphe récent, par +l'espérance de victoires nouvelles, par l'aspect des armes, par celui +des belles esclaves qui l'entouraient, par les idées de volupté, +d'amour, de gloire, de puissance, d'immortalité, secondées de l'action +énergique de la bonne chère et du vin, Alexandre, dont l'organisation +d'ailleurs était si impressionnable, délirait aux accents de Timothée, +on conçoit très bien qu'il n'ait pas fallu de grands efforts de génie de +la part du chanteur pour agir aussi fortement sur cette sensibilité +portée à un état presque maladif. + +Rousseau, en citant l'exemple plus moderne du roi de Danemarck, Erric, +que certains chants rendaient furieux au point de tuer ses meilleurs +domestiques, fait bien observer, il est vrai, que ces malheureux +devaient être beaucoup moins que leur maître sensibles à la musique; +autrement il eût pu courir la moitié du danger. Mais l'instinct +paradoxal du philosophe se décèle encore dans cette spirituelle ironie. +Eh! oui, sans doute, les serviteurs du roi danois étaient moins +sensibles à la musique que leur souverain! Qu'y a-t-il là d'étonnant? Ne +serait-il pas fort étrange au contraire qu'il en eût été autrement? Ne +sait-on pas que le sens musical se développe par l'exercice? que +certaines affections de l'ame, très actives chez quelques individus, le +sont fort peu chez beaucoup d'autres? que la sensibilité nerveuse est en +quelque sorte le partage des classes élevées de la société, quand les +classes inférieures, soit à cause des travaux manuels auxquels elles se +livrent, soit pour toute autre raison, en sont à peu près dépourvues? et +n'est-ce pas parce que cette inégalité dans les organisations est +incontestable et incontestée, que nous avons si fort restreint, en +définissant la musique, le nombre des hommes sur lesquels elle agit. + +Cependant Rousseau, tout en ridiculisant ainsi ces récits des merveilles +opérées par la musique antique, paraît en d'autres endroits leur +accorder assez de croyance pour placer beaucoup au-dessus de l'art +moderne cet art ancien que nous connaissons à peine et qu'il ne +connaissait pas mieux que nous. Il devait certes, moins que personne +déprécier les effets de la musique actuelle, car l'enthousiasme avec +lequel il en parle partout ailleurs prouve qu'ils étaient sur lui d'une +intensité des moins ordinaires. Quoi qu'il en soit, et en jetant +seulement nos regards autour de nous, il sera facile de citer, en faveur +du pouvoir de notre musique, des faits certains, dont la valeur est au +moins égale à celle des anecdotes douteuses des anciens historiens. +Combien de fois n'avons-nous pas vu à l'Opéra, par exemple, aux +représentations des chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, des +auditeurs agités de spasmes terribles, pleurer et rire à la fois, et +manifester tous les symptômes du délire et de la fièvre! Un jeune +musicien provençal, sous l'empire des sentiments passionnés qu'avait +fait naître en lui _la Vestale_ de Spontini, ne put supporter l'idée de +rentrer dans notre monde prosaïque, au sortir du ciel de poésie qui +venait de lui être ouvert; il prévint par lettres ses amis de son +dessein, et après avoir encore entendu le chef-d'œuvre, objet de son +admiration extatique, pensant avec raison qu'il avait atteint le maximum +de la somme de bonheur réservée à l'homme sur la terre, un soir, à la +porte de l'Opéra, il se brûla la cervelle. + +La célèbre cantatrice, madame Malibran, entendant pour la première fois, +au Conservatoire, la symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, fut saisie +de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. Vingt +fois nous avons vu, en pareil cas, des hommes graves obligés de sortir +pour soustraire aux regards du public la violence de leurs émotions. +Quant à celles que l'auteur de cet article doit personnellement à la +musique, il affirme que rien au monde ne saurait en donner l'idée exacte +à qui ne les a point éprouvées. Sans parler des affections morales que +cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions +reçues et les effets éprouvés au moment même de l'exécution des ouvrages +qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vérité: «A l'audition de +certains morceaux de musique, mes forces vitales semblent d'abord +doublées; je sens un plaisir délicieux, où le raisonnement n'entre pour +rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître +l'admiration; l'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de +la grandeur des idées de l'auteur, produit bientôt une agitation étrange +dans la circulation du sang; mes artères battent avec violence; les +larmes qui d'ordinaire annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent +souvent qu'un état progressif, qui doit être de beaucoup dépassé. En ce +cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement +de tous les membres, un _engourdissement total des pieds et des mains_, +une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition, je n'y +vois plus, j'entends à peine; vertige... demi-évanouissement... On pense +bien que des sensations portées à ce degré de violence sont assez rares, +et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste à leur opposer, celui du +_mauvais effet musical_, produisant le contraire de l'admiration et du +plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens, que celle dont +le défaut principal me paraît être la platitude jointe à la fausseté +d'expression. Alors je rougis comme de honte, une véritable indignation +s'empare de moi, on pourrait à me voir, croire que je viens de recevoir +un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon; il se fait, +pour chasser l'impression reçue, un soulèvement général, un effort +d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts du vomissement, +quand l'estomac veut rejeter une liqueur nauséabonde. C'est le dégoût et +la haine portés à leur terme extrême; cette musique m'exaspère, et je la +vomis par tous les pores. + +Sans doute l'habitude de déguiser ou de maîtriser mes sentiments permet +rarement à celui-ci de se montrer dans tout son jour; et s'il m'est +arrivé quelquefois, depuis ma première jeunesse, de lui donner carrière, +c'est que le temps de la réflexion m'avait manqué, j'avais été pris au +dépourvu. + +La musique moderne n'a donc rien à envier en puissance à celle des +anciens. A présent, quels sont les modes d'action de l'art musical? +Voici tous ceux que nous connaissons; et, bien qu'ils soient fort +nombreux, il n'est pas prouvé qu'on ne puisse dans la suite en découvrir +encore quelques autres. Ce sont: + + +LA MÉLODIE. + +Effet musical produit par différents sons entendus _successivement_, et +formulés en phrases symétriques. L'art d'enchaîner d'une façon agréable +ces séries de sons divers, ou de leur donner un sens expressif, ne +s'apprend point, c'est un don de la nature, que l'observation des +mélodies préexistantes et le caractère propre des individus et des +peuples modifient de mille manières. + + +L'HARMONIE. + +Effet musical produit par différents sons entendus _simultanément_. Les +dispositions naturelles peuvent seules, sans doute, faire le grand +harmoniste; cependant la connaissance des groupes de sons produisant les +_accords_ (généralement reconnus pour agréables et beaux), et l'art de +les enchaîner régulièrement, s'enseignent partout avec succès. + + +LE RHYTHME. + +Division symétrique du temps par les sons. On n'apprend pas au musicien +à trouver de belles formes rhythmiques; la faculté particulière qui les +lui fait découvrir est l'une des plus rares. Le rhythme, de toutes les +parties de la musique, nous paraît être aujourd'hui la moins avancée. + + +L'EXPRESSION. + +Qualité par laquelle la musique se trouve en rapport direct de caractère +avec les sentiments qu'elle veut rendre, les passions qu'elle veut +exciter. La perception de ce rapport est excessivement peu commune; on +voit fréquemment le public tout entier d'une salle d'opéra, qu'un son +douteux révolterait à l'instant, écouter sans mécontentement, et même +avec plaisir, des morceaux dont l'expression est d'une complète +fausseté. + + +LES MODULATIONS. + +On désigne aujourd'hui par ce mot les passages ou transitions d'un ton +ou d'un mode à un mode ou à un ton nouveau. L'étude peut faire beaucoup +pour apprendre au musicien l'art de déplacer ainsi avec avantage la +tonalité, et à modifier à propos sa constitution. En général les chants +populaires modulent peu. + + +L'INSTRUMENTATION. + +Consiste à faire exécuter à chaque instrument ce qui convient le mieux à +sa nature propre et à l'effet qu'il s'agit de produire. C'est en outre +l'art de grouper les instruments de manière à modifier le son des uns +par celui des autres, en faisant résulter de l'ensemble un son +particulier que ne produirait aucun d'eux isolément, ni réuni aux +instruments de son espèce. Cette face de l'instrumentation est +exactement, en musique, ce que le coloris est en peinture. Puissante, +splendide et souvent outrée aujourd'hui, elle était à peine connue avant +la fin du siècle dernier. Nous croyons également pour elle, comme pour +le rhythme, la mélodie et l'expression, que l'étude des modèles peut +mettre le musicien sur la voie qui conduit à la posséder, mais qu'on n'y +réussit point sans des dispositions spéciales. + + +LE POINT DE DÉPART DES SONS. + +En plaçant l'auditeur à plus ou moins de distance des exécutants, et en +éloignant dans certaines occasions les instruments sonores les uns des +autres, on obtient dans l'effet musical des modifications qui n'ont pas +encore été suffisamment observées. + + +LE DEGRÉ D'INTENSITÉ DES SONS. + +Telles phrases et telles inflexions présentées avec douceur ou +modération ne produisent absolument rien, qui peuvent devenir sublimes +en leur donnant la force d'émission qu'elles réclament. La proposition +inverse amène des résultats encore plus frappants: en violentant une +idée douce, on arrive au ridicule et au monstrueux. + + +LA MULTIPLICITÉ DES SONS + +Est l'un des plus puissants principes d'émotion musicale. Les +instruments ou les voix étant en grand nombre et occupant une large +surface, la masse d'air mise en vibrations devient énorme, et ses +ondulations prennent alors un caractère dont elles sont ordinairement +dépourvues. Tellement que, dans une église occupée par une foule de +chanteurs, si un seul d'entre eux se fait entendre, quels que soient la +force, la beauté de son organe et l'art qu'il mettra dans l'exécution +d'un thême simple et lent, mais peu intéressant en soi, il ne produira +qu'un effet médiocre; tandis que ce même thême repris, sans beaucoup +d'art, à l'unisson, par toutes les voix, acquerra aussitôt une +incroyable majesté. + +Des diverses parties constitutives de la musique que nous venons de +signaler, presque toutes paraissent avoir été employées par les anciens. +La connaissance de l'harmonie leur est seule généralement contestée. Un +savant compositeur, notre contemporain, M. Lesueur, s'est posé +l'intrépide antagoniste de cette opinion. Voici les motifs de ses +adversaires: + +«_L'harmonie n'était pas connue des anciens_, disent-ils, _différents +passages de leurs historiens et une foule de documents en font foi_. Ils +n'employaient que l'unisson et l'octave. On sait en outre que l'harmonie +est une invention qui ne remonte pas au-delà du huitième siècle. La +gamme et la constitution tonale des anciens n'étant pas les mêmes que +les nôtres, inventées par l'italien Guido d'Arezzo, mais bien semblables +à celles du plain-chant, qui n'est lui-même qu'un reste de la musique +grecque, il est évident, pour tout homme versé dans la science des +accords, que cette sorte de chant, rebelle à l'accompagnement +harmonique, ne comporte que l'unisson et l'octave.» + +On pourrait répondre à cela que l'invention de l'harmonie au moyen-âge +ne prouve point qu'elle ait été inconnue aux siècles antérieurs. +Plusieurs des connaissances humaines ont été perdues et retrouvées; et +l'une des plus importantes découvertes que l'Europe s'attribue, celle +de la poudre à canon, avait été faite en Chine fort longtemps +auparavant. Il n'est d'ailleurs rien moins que certain, au sujet des +inventions de Guido d'Arezzo, qu'elles soient réellement les siennes, +car lui-même dans ses écrits en cite plusieurs comme choses +universellement admises avant lui. Quant à la difficulté d'adapter au +plain-chant notre harmonie, sans nier qu'elle ne s'unisse plus +naturellement aux formes mélodiques modernes, le fait du chant +ecclésiastique exécuté en contre-point à plusieurs parties, et de plus +accompagné par les accords de l'orgue dans toutes les églises, y répond +suffisamment. Voyons à présent sur quoi est basée l'opinion de M. +Lesueur. + +«_L'harmonie était connue des anciens_, dit-il, _les œuvres de leurs +poètes_, _philosophes et historiens le prouvent en maint endroit d'une +façon péremptoire_. Ces fragments historiques, fort clairs en eux-mêmes, +ont été traduits à contre-sens. Grâce à l'intelligence que nous avons de +la notation des Grecs, des morceaux entiers de leur musique, à plusieurs +voix accompagnées de divers instruments, sont là pour témoigner de cette +vérité. Des duos, trios et chœurs, de Sapho, Olympe, Terpandre, +Aristoxène, etc., fidèlement reproduits dans nos signes musicaux, seront +publiés plus tard. On y trouvera une harmonie simple et claire, où les +accords les plus doux sont seuls employés, et dont le style est +absolument le même que celui de certains fragments de musique +religieuse, composés de nos jours. Leur gamme et leur système de +tonalité sont parfaitement identiques aux nôtres. C'est une erreur des +plus graves de voir dans le plain-chant, tradition monstrueuse des +hymnes barbares que les Druïdes hurlaient autour de la statue d'Odin, en +lui offrant d'horribles sacrifices, un débris de la musique grecque. +Quelques cantiques en usage dans le rituel de l'église catholique sont +grecs, il est vrai; aussi les trouvons-nous conçus dans le même système +que la musique moderne? D'ailleurs, quand les preuves de fait +manqueraient, celles de raisonnement ne suffisent-elles pas à démontrer +la fausseté de l'opinion qui refuse aux anciens la connaissance et +l'usage de l'harmonie? Quoi! les Grecs, ces fils ingénieux et polis de +la terre qui vit naître Homère, Sophocle, Pindare, Praxitèle, Phidias, +Apelles, Zeuxis, ce peuple artiste qui élevait des temples sublimes que +le temps n'a pas encore abattus, dont le ciseau taillait dans le marbre +des formes humaines dignes de représenter les dieux; ce peuple, dont les +œuvres monumentales servent de modèles aux poètes, statuaires, +architectes et peintres de nos jours, n'aurait eu qu'une musique +incomplète et grossière comme celle des Barbares?... Quoi! ces milliers +de chanteurs des deux sexes entretenus à grands frais dans les temples, +ces myriades d'instruments de natures diverses qu'ils nommaient: _Lyra_, +_Psalterium_, _Trigonium_, _Sambuca_, _Cithara_, _Pectis_, _Maga_, +_Barbiton_, _Testudo_, _Epigonium_, _Simmicium_, _Épandoron_, _etc._, +pour les instruments à cordes; _Tuba_, _Fistula_, _Tibia_, _Cornu_, +_Lituus_, _etc._, pour les instruments à vent; _Tympanum_, _Cymbalum_, +_Crepitaculum_, _Tintinnabulum_, _Crotalum_, _etc._, pour les +instruments de percussion, n'auraient été employés qu'à produire de +froids et stériles unissons ou de pauvres octaves! On aurait ainsi fait +marcher du même pas la harpe et la trompette; on aurait enchaîné de +force dans un unisson grotesque deux instruments dont les allures, le +caractère et l'effet diffèrent si énormément! C'est faire à +l'intelligence et au sens musical d'un grand peuple une injure qu'il ne +mérite pas, c'est taxer la Grèce entière de barbarie.» + +Tels sont les motifs de l'opinion de M. Lesueur. Quant aux faits cités +en preuves, on ne peut rien leur opposer; et le jour où l'illustre +maître publiera son grand ouvrage sur la musique antique, avec les +fragments dont nous avons parlé plus haut; quand il indiquera les +sources où il a puisé, les manuscrits qu'il a compulsés; quand les +incrédules pourront se convaincre par leurs propres yeux, que ces +_harmonies_ attribuées aux Grecs nous ont été réellement léguées par +eux; alors sans doute M. Lesueur aura gagné la cause au plaidoyer de +laquelle il travaille depuis si longtemps avec une persévérance et une +conviction inébranlables. Comme nous ne croyons pas qu'il soit opportun +jusque-là de se prononcer dans une question où le doute est encore +permis au public, nous allons discuter les preuves de raisonnement +avancées par M. Lesueur, avec l'impartialité et l'attention que nous +avons apportées dans l'examen des idées de ses antagonistes. Nous lui +répondrons donc: + +Les plains-chants que vous appelez barbares ne sont pas tous aussi +sévèrement jugés par la généralité des musiciens actuels; il en est +plusieurs, au contraire, qui leur paraissent empreints d'un rare +caractère de sévérité et de grandeur. Le système de tonalité dans lequel +ces hymnes sont écrites, et que vous condamnez, est susceptible de +rencontrer fréquemment d'admirables applications. Beaucoup de chants +populaires, pleins d'expression et de naïveté, sont dépourvus de _note +sensible_, et par conséquent écrits dans le système tonal du +plain-chant. D'autres, comme les airs écossais, appartiennent à une +échelle musicale bien plus étrange encore, puisque le 4e et le 7e +degré de notre gamme n'y figurent point. Quoi de plus frais cependant et +de plus énergique parfois que ces mélodies des montagnes? Déclarer +barbares des formes contraires à nos habitudes, ce n'est pas prouver +qu'une éducation différente de celle que nous avons reçue ne puisse en +venir à modifier singulièrement nos opinions à leur sujet. De plus, sans +aller jusqu'à taxer la Grèce de barbarie, admettons seulement que sa +musique, comparativement à la nôtre, fût encore dans l'enfance: le +contraste de cet état imparfait d'un art spécial et de la splendeur des +autres arts, qui n'ont avec lui aucun point de contact, aucune espèce de +rapport, n'est point du tout inadmissible. Le raisonnement qui tendrait +à faire regarder comme impossible cette anomalie est loin d'être +nouveau, et l'on sait qu'en mainte circonstance il a amené à des +conclusions que les faits ont ensuite démenties avec une brutalité +désespérante. + +L'argument tiré du peu de raison musicale qu'il y aurait à faire marcher +ensemble à l'unisson ou à l'octave des instruments de natures aussi +dissemblables qu'une lyre, une trompette et des timbales, est sans force +réelle; car enfin, cette disposition instrumentale est-elle praticable? +Oui, sans doute, et les musiciens actuels pourront l'employer quand ils +voudront. Il n'est donc pas extraordinaire qu'elle ait été admise chez +des peuples auxquels la constitution même de leur art ne permettait pas +d'en employer d'autre. + +A présent, quant à la supériorité de notre musique sur la musique +antique, je crois qu'elle est probable. Soit en effet que les anciens +aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignorée, en réunissant en +faisceau les idées que les partisans des deux opinions contraires nous +ont données de la nature et des moyens de leur art, il en résulte avec +assez d'évidence cette conclusion: + +Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas +la nôtre; c'est-à-dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de +la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle +n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre. + +Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout +ce que les voyageurs nous ont appris à ce sujet jusqu'ici, se borne à +des puérilités informes et sans relations aucunes avec les idées que +nous attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et +opposées sur tous les points à celles qui nous sont acquises, nous +devons regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit +grotesque, analogue à celui que font les enfants dans leurs jeux. + + + + +ÉTUDE ANALYTIQUE + +DES + +SYMPHONIES DE BEETHOVEN. + + +Il y a seize ou dix-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels de +l'Opéra, l'essai des œuvres de Beethoven, alors parfaitement +inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle +réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la +plupart des artistes. C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de +modulations dures, d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une +expression outrée, trop bruyant, et d'une difficulté horrible. M. +Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de goût qui +régentaient alors l'Académie royale de musique, se voyait forcé de +faire, dans ces mêmes symphonies qu'il monte chaque année avec tant de +soin au Conservatoire, des coupures monstrueuses, comme on s'en +permettrait tout au plus dans un ballet de Gallemberg ou un opéra de +Gaveaux. Sans ces _corrections_, Beethoven n'eût pas été admis à +l'honneur de figurer, entre un solo de basson et un concerto de flûte, +sur le programme des concerts spirituels. A la première audition des +passages désignés au crayon rouge, Kreutzer s'était enfui en se bouchant +les oreilles, et il eut besoin de tout son courage pour se décider aux +autres répétitions à écouter _ce qui restait_ de la symphonie en _ré_. +C'est à ce même homme (dont nous ne contestons point du reste le +talent), que Beethoven venait de dédier l'une de ses plus sublimes +sonates pour piano et violon; il faut convenir que l'hommage était bien +adressé. Aussi le célèbre violon ne put-il jamais se décider à jouer +cette composition _outrageusement inintelligible_. N'oublions pas que +l'opinion de M. Kreutzer sur Beethoven était celle des quatre-vingt-dix-neuf +centièmes des musiciens de Paris à cette époque, et que, sans les +efforts réitérés de l'imperceptible fraction qui professait l'opinion +contraire, le plus grand compositeur des temps modernes nous serait +peut-être encore aujourd'hui à peine connu. Le fait de l'exécution des +fragments de Beethoven à l'Opéra était donc d'une grande importance; +nous en pouvons juger, puisque sans lui, très-probablement, la société +du Conservatoire n'eût pas été constituée. C'est à ce petit nombre +d'hommes intelligents et au public qu'il faut faire honneur de cette +belle institution. Le public en effet, le public véritable, celui qui +n'appartient à aucune coterie, ne juge que par sentiment et non point +d'après les idées étroites, les théories ridicules qu'il s'est faites +sur l'art; ce public là, qui se trompe souvent malgré lui, puisqu'il lui +arrive maintes fois de revenir sur ses propres décisions, fut frappé de +prime abord par quelques-unes des éminentes qualités de Beethoven. Il ne +demanda point si telle modulation était relative de telle autre, si +certaines harmonies étaient admises par les _magisters_, ni s'il _était +permis_ d'employer certains rhythmes qu'on ne connaissait pas encore; il +s'aperçut seulement que ces rhythmes, ces harmonies et ces modulations, +ornés d'une mélodie noble et passionnée, et revêtus d'une +instrumentation puissante, l'impressionnaient fortement et d'une façon +toute nouvelle. En fallait-il davantage pour exciter ses +applaudissements. Notre public français n'éprouve qu'à de rares +intervalles la vive et brûlante émotion que peut produire l'art musical; +mais quand il lui arrive d'en être véritablement agité, rien n'égale sa +reconnaissance pour l'artiste, quel qu'il soit, qui la lui a donnée. Dès +sa première apparition, le célèbre _adagio_ en _la_ mineur de la +septième symphonie qu'on avait intercallé dans la deuxième _pour faire +passer le reste_, fut donc apprécié à sa valeur par l'auditoire des +concerts spirituels. Le parterre en masse le redemanda à grands cris, +et, à la seconde exécution, un succès presque égal accueillit le premier +morceau et le _scherzo_ de la symphonie en _ré_ qu'on avait peu goûtés à +la première épreuve. L'intérêt manifeste que le public commença dès-lors +à prendre à Beethoven doubla les forces de ses défenseurs, réduisit, +sinon au silence, au moins à l'inaction la majorité de ses détracteurs, +et peu à peu, grâce à ces lueurs crépusculaires annonçant aux +clairvoyants de quel côté le soleil allait se lever, le noyau se grossit +et l'on en vint à fonder, presque uniquement pour Beethoven, la +magnifique société du Conservatoire, aujourd'hui sans rivale dans le +monde. + +Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand maître, en +commençant par la première que le Conservatoire n'exécute jamais. + + + + +I + +SYMPHONIE EN UT MAJEUR. + + +Cette œuvre, par sa forme, par son style mélodique, par sa sobriété +harmonique et par son instrumentation, se distingue tout-à-fait des +autres compositions de Beethoven qui lui ont succédé. L'auteur, en +l'écrivant, est évidemment resté sous l'empire des idées de Mozart, +qu'il a agrandies quelquefois, et partout ingénieusement imitées. Dans +la première et la seconde partie seulement, on voit poindre de temps en +temps quelques rhythmes dont l'auteur de Don Juan a fait usage, il est +vrai, mais fort rarement et d'une façon beaucoup moins saillante. Le +premier allégro a pour thême une phrase de six mesures, qui, sans avoir +rien de bien caractérisé en soi, devient ensuite intéressante par l'art +avec lequel elle est traitée. Une mélodie épisodique lui succède, d'un +style peu distingué; et au moyen d'une demi-cadence, répétée trois ou +quatre fois, nous arrivons à un dessin d'instruments à vent en +imitations à la quarte, qu'on est d'autant plus étonné de trouver là, +qu'il avait été écrit souvent déjà dans plusieurs ouvertures d'opéras +français. + +L'andante contient un accompagnement de timballes _piano_, qui paraît +aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais où il faut reconnaître +cependant le prélude des effets saisissants que Beethoven a produits +plus tard, à l'aide de cet instrument, peu ou mal employé en général par +ses prédécesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thême en est +gracieux et se prête bien aux développements fugués aux moyens desquels +l'auteur a su en tirer un parti si ingénieux et si piquant. Mais il n'y +a là, de même que dans le reste de la symphonie, rien de vraiment neuf, +musicalement parlant; et l'idée poétique, si grande et si riche dans la +plupart des œuvres qui ont suivi celle-ci, y manque tout-à-fait. +C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu +accentuée, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final, +par exemple, véritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas là +Beethoven. Nous allons le trouver. + + + + +II + +SYMPHONIE EN RÉ. + + +Dans celle-ci tout est noble, énergique et fier; l'introduction +(_largo_) est un chef-d'œuvre. Les effets les plus beaux s'y +succèdent sans confusion et toujours d'une manière inattendue; le chant +est d'une solennité touchante qui, dès les premières mesures, impose le +respect et prépare à l'émotion. Déjà le rhythme se montre plus hardi, +l'orchestration plus riche, plus sonore et plus variée. A cet admirable +_adagio_ est lié un _allegro con brio_ d'une verve entraînante. Le +_grupetto_, qu'on rencontre dans la première mesure du thême proposé au +début par les altos et violoncelles à l'unisson, est repris isolément +ensuite, pour établir, soit des progressions en crescendo, soit des +imitations entre les instruments à vent et les instruments à cordes, +qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'animée. Au milieu se +trouve une mélodie exécutée, dans sa première moitié, par les +clarinettes, cors et bassons, et terminée en tutti par le reste de +l'orchestre, dont la mâle énergie est encore rehaussée par l'heureux +choix des accords qui l'accompagnent. L'_andante_ n'est point traité de +la même manière que celui de la première symphonie; il ne se compose pas +d'un thême travaillé en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur +et candide, exposé d'abord simplement par le _quatuor_, puis brodé avec +une rare élégance, au moyen de traits légers dont le caractère ne +s'éloigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif +de l'idée principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur +innocent, à peine assombri par quelques rares accents de mélancolie. Le +_scherzo_ est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que +l'_andante_ a été complètement heureux et calme; car tout est riant dans +cette symphonie, les élans guerriers du premier _allegro_ sont eux-mêmes +tout-à-fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur +juvénile d'un noble cœur dans lequel se sont conservées intactes les +plus belles illusions de la vie. L'auteur croit encore à la gloire +immortelle, à l'amour, au dévouement.... Aussi, quel abandon dans sa +gaîté! comme il est spirituel! quelles saillies! A entendre ces divers +instruments qui se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux +n'exécute en entier, mais dont chaque fragment se colore ainsi de mille +nuances diverses en passant de l'un à l'autre, on croirait assister aux +jeux féériques des gracieux esprits d'Obéron. Le final est de la même +nature; c'est un second _scherzo_ à deux temps, dont le badinage a +peut-être encore quelque chose de plus fin et de plus piquant. + + + + +III + +SYMPHONIE HÉROÏQUE. + + +On a grand tort de tronquer l'inscription placée en tête de celle-ci par +le compositeur. Elle est intitulée: _Symphonie héroïque pour célébrer +l'anniversaire de la mort d'un grand homme._ On voit qu'il ne s'agit +point ici de batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de +gens, trompés par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais +bien de pensers graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de +cérémonies imposantes par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de +l'_oraison funèbre_ d'un héros. Je ne connais pas d'exemple en musique +d'un style où la douleur ait su conserver constamment des formes aussi +pures et une telle noblesse d'expressions. + +Le premier morceau est à trois temps et dans un mouvement à peu près +égal à celui de la valse. Quoi de plus sérieux cependant et de plus +dramatique que cet _allegro_? Le thême énergique qui en forme le fond ne +se présente pas d'abord dans son entier. Contrairement à l'usage, +l'auteur en commençant, nous a laissé seulement entrevoir son idée +mélodique; elle ne se montre avec tout son éclat qu'après un exorde de +quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la +fréquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure à deux +temps, jetées, par l'accentuation des temps faibles, dans la mesure à +trois temps. Quant à ce rhythme heurté viennent se joindre encore +certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le +milieu de la seconde reprise, où les premiers violons frappent le _fa_ +naturel aigu contre le _mi_ naturel, quinte de l'accord de _la_ mineur, +on ne peut réprimer un mouvement d'effroi à ce tableau de fureur +indomptable. C'est la voix du désespoir et presque de la rage. +L'orchestre se calme subitement à la mesure suivante; on dirait que, +brisé par l'emportement auquel il vient de se livrer, les forces lui +manquent tout à coup. Puis ce sont des phrases plus douces, où nous +retrouvons tout ce que le souvenir peut faire naître dans l'ame de +douloureux attendrissements. Il est impossible de décrire, ou seulement +d'indiquer, la multitude d'aspects mélodiques et harmoniques sous +lesquels Beethoven reproduit son thême; nous nous bornerons à en +indiquer un d'une extrême bizarrerie, qui a servi de texte à bien des +discussions, que l'éditeur français a corrigé dans la partition, pensant +que ce fût une faute de gravure, mais qu'on a rétabli après un plus +ample informé: les premiers et seconds violons seuls tiennent en tremolo +les deux notes _si b_, _la b_, fragment de l'accord de septième sur la +dominante de _mi bémol_, quand un cor, qui a l'air de se tromper et de +partir deux mesures trop tôt, vient témérairement faire entendre le +commencement du thême principal qui roule exclusivement sur les notes, +_mi_, _sol_, _mi_, _si_. On conçoit quel étrange effet cette mélodie de +l'accord de tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de +l'accord de dominante, quoique l'écartement des parties en affaiblisse +beaucoup le froissement; mais, au moment où l'oreille est sur le point +de se révolter contre une semblable anomalie, un vigoureux _tutti_ vient +couper la parole au cor, et, se terminant _piano_ sur l'accord de la +tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thême tout +entier sous l'harmonie qui lui convient. A considérer les choses d'un +peu haut, il est difficile de trouver une justification sérieuse à ce +caprice musical. L'auteur y tenait beaucoup cependant; on raconte même +qu'à la première répétition de cette symphonie, M. Ries, qui y +assistait, s'écria en arrêtant l'orchestre: «Trop tôt, trop tôt, le cor +s'est trompé!» et que, pour récompense de son zèle, il reçut de +Beethoven furieux une semonce des plus vives. + +Aucune bizarrerie de cette nature ne se présente dans le reste de la +partition. La marche funèbre est tout un drame. On croit y trouver la +traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas: + + Multa que præterea Laurentis præmia pugnæ + Adgerat, et longo prædam jubet ordine duci. + Post bellator equus, positis insignibus, Æthon + It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora. + +La fin surtout émeut profondément. Le thême de la marche reparaît, mais +par fragments coupés de silences et sans autre accompagnement que trois +coups _pizzicato_ de contrebasses; et quand ces lambeaux de la lugubre +mélodie, seuls, nus, brisés, effacés, sont tombés un à un jusque sur la +tonique, les instruments à vent poussent un cri, dernier adieu des +guerriers à leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'éteint sur un +point d'orgue _pianissimo_. + +Le troisième morceau est intitulé _Scherzo_, suivant l'usage. Le mot +italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier +coup-d'œil, comment un pareil genre de musique peut figurer dans +cette composition épique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En +effet, c'est bien là le rhythme, le mouvement du _Scherzo_; ce sont bien +des jeux, mais de véritables jeux funèbres, à chaque instant assombris +par des pensées de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de +l'Iliade célébraient autour des tombeaux de leurs chefs. + +Jusque dans les évolutions les plus capricieuses de son orchestre, +Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse +profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le final +n'est qu'un développement de la même idée poétique. Un passage +d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au début, et montre +tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres différents. +C'est un _si bémol_ frappé par les violons, et repris à l'instant par +les flûtes et les hautbois en manière d'écho. Bien que le son soit +répercuté sur le même degré de l'échelle, dans le même mouvement et avec +une force égale, il résulte cependant de ce dialogue une différence si +grande entre les mêmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les +distingue à celle qui sépare _le bleu_ du _violet_. De telles finesses +de tons étaient tout-à-fait inconnues avant Beethoven, c'est à lui que +nous les devons. + +Ce final si varié est pourtant fait entièrement sur un thême fugué fort +simple, sur lequel l'auteur bâtit ensuite, outre mille ingénieux +détails, deux autres thêmes dont l'un est de la plus grande beauté. On +ne peut s'apercevoir, à la tournure de la mélodie, qu'elle a été pour +ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est mille +fois plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le +thême primitif, dont le caractère est plutôt celui d'une basse et qui en +tient fort bien lieu. Ce chant reparaît, un peu avant la fin, sur un +mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la +tristesse. Le héros coûte bien des pleurs. Après ces derniers regrets +donnés à sa mémoire, le poète quitte l'élégie pour entonner avec +transport l'hymne de la gloire. Quoiqu'un peu laconique, cette +péroraison est pleine d'éclat, elle couronne dignement le monument +musical. Beethoven a écrit des choses plus saisissantes peut-être que +cette symphonie, plusieurs de ses autres compositions impressionnent +plus vivement le public, mais, il faut le reconnaître cependant, la +symphonie héroïque est tellement forte de pensée et d'exécution, le +style en est si nerveux, si constamment élevé, et la forme si poétique, +que son rang est égal à celui des plus hautes conceptions de son auteur. +Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine +toujours pendant l'exécution de cette symphonie; mais le public en +paraît médiocrement touché. Certes, il faut déplorer la misère de +l'artiste qui, brûlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien +comprendre même d'un auditoire d'élite, pour l'élever jusqu'à la hauteur +de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce même auditoire, en +d'autres circonstances, s'échauffe, palpite et pleure avec lui; il se +prend d'une passion réelle et très-vive pour quelques-unes de ses +compositions également admirables, il est vrai, mais non plus belles que +celle-ci cependant; il apprécie à leur juste valeur l'_adagio_ en _la +mineur_ de la septième symphonie, l'_allegretto scherzando_ de la +huitième, le finale de la cinquième, le _scherzo_ de la neuvième; il +paraît même fort ému de la marche funèbre de la symphonie dont il est +ici question (l'héroïque); mais quant au premier morceau, il est +impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de +dix ans, le public l'écoute presque de sang-froid; il y voit une +composition savante et d'une assez grande énergie; au-delà..., rien. Il +n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut +toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les œuvres élevées de +l'esprit, que les causes de l'émotion poétique sont secrètes et +inappréciables, que le sentiment de certaines beautés dont quelques +individus sont doués, manque absolument chez les masses, qu'il est même +impossible qu'il en soit autrement....... Tout cela ne console pas, tout +cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si +l'on veut, dont le cœur se remplit, à l'aspect d'une merveille +méconnue, d'une création surhumaine, que la foule regarde sans voir, +écoute sans entendre, et laisse passer près d'elle sans presque +détourner la tête, comme s'il ne s'agissait que d'une chose médiocre ou +commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude +impitoyable: Ce que je trouve beau est _le beau_ pour moi, mais il ne le +sera peut-être pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont +ordinairement les miennes sera affecté d'une autre manière que je ne le +suis; il se peut que l'œuvre qui me transporte, qui me donne la +fièvre, qui m'arrache des larmes, le laisse froid, ou même lui déplaise, +l'impatiente... + +La plupart des grands poètes ne sentent pas la musique ou ne goûtent que +les mélodies triviales et puériles; beaucoup de grands esprits, qui +croient l'aimer, ne se doutent même pas des émotions qu'elle fait +naître; pour Napoléon, à coup sûr, elle n'existait pas. Ce sont de +tristes vérités, mais ce sont des vérités palpables, évidentes, que +l'entêtement de certains systèmes peut seul empêcher de reconnaître. +J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la tierce +majeure tenue en double corde sur le violon, elle a fait des petits sur +qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni aucun accord +consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre impression. Le +public, de quelque manière qu'il soit composé, est toujours, à l'égard +des grandes conceptions musicales, comme cette chienne et ses chiens. Il +a certains nerfs qui vibrent à certaines résonnances, mais cette +organisation, tout incomplète qu'elle soit, étant inégalement répartie +et modifiée à l'infini, il s'en suit qu'il y a presque folie à compter +sur tels moyens de l'art plutôt que sur tels autres, pour agir sur elle; +et que le compositeur n'a rien de mieux à faire que d'obéir aveuglément +à son sentiment propre, en se résignant d'avance à toutes les chances du +hasard. Je sors du Conservatoire avec trois ou quatre dilettanti, un +jour où l'on vient d'exécuter la symphonie avec chœurs. + +--Comment trouvez-vous cet ouvrage, me dit l'un d'eux? + +--Immense! magnifique! écrasant! + +--C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé. Et vous? ajoute-t-il, +en s'adressant à un Italien... + +--Oh! moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable, il +n'y a pas de mélodie.... Au reste, tenez, voici plusieurs journaux qui +en parlent, lisons: + +--La symphonie avec chœurs de Beethoven représente le point culminant +de la musique moderne; l'art n'a rien produit encore qu'on puisse lui +comparer pour la noblesse du style, la grandeur du plan et le fini des +détails. + +(_Un autre journal._)--La symphonie avec chœurs de Beethoven est une +monstruosité. + +(_Un autre._)--Cet ouvrage n'est pas absolument dépourvu d'idées, mais +elles sont mal disposées et ne forment qu'un ensemble incohérent et +dénué de charme. + +(_Un autre._)--La dernière symphonie de Beethoven, celle avec chœurs, +contient d'admirables passages, cependant on voit que les idées +manquaient à l'auteur, et que, son imagination épuisée ne le soutenant +plus, il s'est consumé en efforts souvent heureux pour suppléer à +l'inspiration à force d'art. Les quelques phrases qui s'y trouvent sont +supérieurement traitées et disposées dans un ordre parfaitement clair et +logique. En somme, c'est l'œuvre fort intéressante d'un _génie +fatigué_.» + +Où est la vérité? où est l'erreur? partout et nulle part. Chacun a +raison; ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre, par cela +seul que l'un a été ému et que l'autre est demeuré impassible, que le +premier a éprouvé une vive jouissance et le second une grande fatigue. +Que faire à cela?... rien..., mais c'est horrible; j'aimerais mieux être +fou et croire au beau absolu. + + + + +IV + +SYMPHONIE EN SI B. + + +Ici Beethoven abandonne entièrement l'ode et l'élégie, pour retourner au +style moins élevé et moins sombre, mais non moins difficile, peut-être, +de la seconde symphonie. Le caractère de cette partition est +généralement vif, alerte, gai ou d'une douceur céleste. Si l'on en +excepte l'_adagio_ méditatif, qui lui sert d'introduction, le premier +morceau est presque entièrement consacré à la joie. Le motif en notes +détachées, par lequel débute l'_allegro_, n'est qu'un canevas sur lequel +l'auteur répand ensuite d'autres mélodies plus réelles, qui rendent +ainsi accessoire l'idée en apparence principale du commencement. + +Cet artifice, bien que fécond en résultats curieux et intéressants, +avait été déjà employé par Mozart et Haydn, avec un bonheur égal. Mais +on trouve dans la seconde partie du même allegro, une idée vraiment +neuve, dont les premières mesures captivent l'attention, et qui après +avoir entraîné l'esprit de l'auditeur dans ses développements +mystérieux, le frappe d'étonnement par sa conclusion inattendue. Voici +en quoi elle consiste: après un tutti assez vigoureux, les premiers +violons morcelant le premier thême, en forment un jeu dialogué +_pianissimo_ avec les seconds violons, qui vient aboutir sur des tenues +de l'accord de septième-dominante du ton de _si naturel_; chacune de ces +tenues est coupée par deux mesures de silence, que remplit seul un léger +tremolo de timbales sur le _si bémol_, tierce majeure enharmonique du +_fa dièze_ fondamental. Après deux apparitions de cette nature, les +timbales se taisent pour laisser les instruments à cordes murmurer +doucement d'autres fragments du thême, et arriver, par une nouvelle +modulation enharmonique, sur l'accord de sixte et quarte de _si bémol_. +Les timbales rentrant alors sur le même son, qui, au lieu d'être une +note sensible comme la première fois, est une tonique véritable, +continuent le tremolo pendant une vingtaine de mesures. La force de +tonalité de ce _si bémol_, très peu perceptible en commençant, devient +de plus en plus grande au fur et à mesure que le tremolo se prolonge; +puis les autres instruments, semant de petits traits inachevés leur +marche progressive, aboutissent avec le grondement continu de la timbale +à un _forte_ général où l'accord parfait de _si bémol_ s'établit enfin à +plein orchestre dans toute sa majesté. Ce prodigieux crescendo est une +des choses les mieux inventées que nous connaissions en musique; on ne +lui trouverait guère de pendant que dans celui qui termine le célèbre +_scherzo_ de la symphonie en _ut mineur_. Encore ce dernier, malgré son +immense effet, est-il conçu sur une échelle moins vaste, partant du +_piano_ pour arriver à l'explosion finale, sans sortir du ton principal; +tandis que celui dont nous venons de décrire la marche, part du +_mezzo-forte_, va se perdre un instant dans un _pianissimo_ sous des +harmonies dont la couleur est constamment vague et indécise, puis +reparaît avec des accords d'une tonalité plus arrêtée, et n'éclate qu'au +moment où le nuage qui voilait cette modulation, est complètement +dissipé. On dirait d'un fleuve dont les eaux paisibles disparaissent +tout-à-coup, et ne sortent de leur lit souterrain que pour retomber avec +fracas en cascade écumante. + +Pour l'_adagio_, il échappe à l'analyse... C'est tellement pur de +formes, l'expression de la mélodie est si angélique et d'une si +irrésistible tendresse, que l'art prodigieux de la mise en œuvre +disparaît complètement. On est saisi, dès les premières mesures, d'une +émotion qui, à la fin devient accablante par son intensité; et ce n'est +que chez l'un des géants de la poésie, que nous pouvons trouver un point +de comparaison à cette page sublime du géant de la musique. Rien, en +effet, ne ressemble davantage à l'impression produite par cet _adagio_, +que celle qu'on éprouve à lire le touchant épisode de Francesca di +Rimini, dans la _Divina Comedia_, dont Virgile ne peut entendre le récit +_sans pleurer à sanglots_, et qui, au dernier vers, fait Dante _tomber_, +_comme tombe un corps mort_. + +Le _scherzo_ consiste presque entièrement en phrases rhythmées à _deux_ +temps, forcées d'entrer dans les combinaisons de la mesure à _trois_. Ce +moyen, dont Beethoven a usé fréquemment, donne beaucoup de nerf au +style; les désinences mélodiques deviennent par là plus piquantes, plus +inattendues; et d'ailleurs, ces rhythmes à contre-temps ont en eux-mêmes +un charme très-réel, quoique difficile à expliquer. On éprouve du +plaisir à voir la mesure ainsi broyée se retrouver entière à la fin de +chaque période, et le sens du discours musical, quelque temps suspendu, +arriver cependant à une conclusion satisfaisante, à une solution +complète. La mélodie du _trio_, confiée aux instruments à vent est d'une +délicieuse fraîcheur; le mouvement en est plus lent que celui du reste +du _scherzo_, et sa simplicité ressort plus élégante encore de +l'opposition des petites phrases que les violons jettent sur l'harmonie, +comme autant d'agaceries charmantes. Le final, gai et sémillant, rentre +dans les formes rhythmiques ordinaires; il consiste en un cliquetis de +notes scintillantes, en un babillage continuel, entrecoupé cependant de +quelques accords rauques et sauvages, où les boutades colériques, que +nous aurons plus tard l'occasion de signaler chez l'auteur, commencent à +se manifester. + + + + +V + +SYMPHONIE EN UT MINEUR. + + +La plus célèbre de toutes, sans contredit, est aussi la première, selon +nous, dans laquelle Beethoven ait donné carrière à sa vaste imagination +sans prendre pour guide ou pour appui une pensée étrangère. Dans les +première, seconde et quatrième symphonies, il a plus ou moins agrandi +des formes déjà connues, en les poétisant de tout ce que sa vigoureuse +jeunesse pouvait répandre sur elles d'inspirations brillantes ou +passionnées; dans la troisième (l'héroïque) la forme tend à s'élargir, +il est vrai, et la pensée s'élève à une grande hauteur; mais on ne +saurait y méconnaître cependant l'influence d'un de ces poètes divins +auxquels, dès longtemps, le grand artiste avait élevé un temple dans son +cœur. Beethoven, fidèle au précepte d'Horace: + + «Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,» + +lisait habituellement Homère, et dans sa magnifique épopée musicale, +qu'on a dit à tort ou à raison inspirée par un héros moderne, les +souvenirs de l'antique Iliade jouent un rôle admirablement beau, mais +non moins évident. + +La symphonie en _ut mineur_, au contraire, nous paraît émaner +directement et uniquement du génie de Beethoven; c'est sa pensée intime +qu'il y va développer; ses douleurs secrètes, ses colères concentrées, +ses rêveries pleines d'un accablement si triste, ses visions nocturnes, +ses élans d'enthousiasme, en fourniront le sujet; et les formes de la +mélodie, de l'harmonie, du rhythme et de l'instrumentation s'y +montreront aussi essentiellement individuelles et neuves, que douées de +puissance et de noblesse. + +Le premier morceau est consacré à la peinture des sentiments désordonnés +qui bouleversent une grande ame en proie au désespoir; non ce désespoir +concentré, calme, qui emprunte les apparences de la résignation; non pas +cette douleur sombre et muette de Roméo apprenant la mort de Juliette, +mais bien la fureur terrible d'Othello recevant de la bouche d'Iago les +calomnies empoisonnées qui le persuadent du crime de Desdémona. C'est +tantôt un délire frénétique qui éclate en cris effrayants; tantôt un +abattement excessif qui n'a que des accents de regret, et se prend en +pitié lui-même; tantôt un débordement d'imprécations, une rage inouïe. +Écoutez ces hoquets de l'orchestre, ces accords dialogués entre les +instruments à vent et les instruments à cordes, qui vont et viennent en +s'affaiblissant toujours, comme la respiration pénible d'un mourant, +puis font place à une phrase pleine de violence où l'orchestre semble se +relever, ranimé par un éclair de fureur; voyez cette masse frémissante +hésiter un instant et se précipiter ensuite tout entière, divisée en +deux unissons ardents comme deux ruisseaux de lave; et dites si ce style +passionné n'est pas en dehors et au-dessus de tout ce qu'on avait +produit auparavant en musique instrumentale. + +On trouve dans ce morceau un exemple frappant de l'effet produit par le +redoublement excessif des parties dans certaines circonstances, et de +l'aspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton, +autrement dit, du second renversement de l'accord de la dominante. On le +rencontre fréquemment sans préparation ni résolution, et une fois même +sans la note sensible et sur un point d'orgue, le _ré_ se trouvant au +grave dans tous les instruments à cordes, pendant que le sol dissonne +tout seul à l'aigu dans quelques parties d'instruments à vent. + +L'_adagio_ présente quelques rapports de caractère avec l'_andante_ en +_la mineur_ de la septième symphonie, et celui en _mi bémol_ de la +quatrième. Il tient également de la gravité mélancolique du premier, et +de la grâce touchante du second. Le thême proposé d'abord par les +violoncelles et altos unis, avec un simple accompagnement de +contre-basses _pizzicato_ est suivi d'une phrase des flûtes, hautbois, +clarinettes et bassons, qui revient constamment la même, et dans le même +ton, d'un bout à l'autre du morceau, quelles que soient les +modifications subies successivement par le premier thême. Cette +persistance de la même phrase à se représenter toujours dans sa +simplicité si profondément triste, produit peu à peu sur l'ame de +l'auditeur une impression qu'on ne saurait décrire, et qui est +certainement la plus vive de cette nature que nous ayons éprouvée. Parmi +les effets harmoniques les plus osés de cette élégie sublime nous +citerons 1º la tenue des flûtes et clarinettes à l'aigu, sur la +dominante _mi bémol_, pendant que les instruments à cordes s'agitent +dans le grave en passant par l'accord de sixte _ré bémol_, _fa_, _si +bémol_, dont la tenue supérieure ne fait point partie; 2º la phrase +incidente exécutée par une flûte, un hautbois et deux clarinettes, qui +se meuvent en mouvement contraire, de manière à produire de temps en +temps des dissonances de seconde non préparées entre le _sol_, note +sensible, et le _fa_ sixte majeure de _la bémol_. Ce troisième +renversement de l'accord de _septième de sensible_ est prohibé, tout +comme la pédale haute que nous venons de citer, par la plupart des +théoriciens, et n'en produit pas moins un effet délicieux. Il y a encore +à la dernière rentrée du premier thême, un _canon à l'unisson à une +mesure de distance_, entre les violons et les flûtes, clarinettes et +bassons, qui donnerait à la mélodie ainsi traitée un nouvel intérêt, +s'il était possible d'entendre l'imitation des instruments à vent; +malheureusement l'orchestre entier joue fort dans le même moment et la +rend absolument insaisissable. + +Le _scherzo_ est une étrange composition dont les premières mesures, qui +n'ont rien de terrible cependant, causent cette émotion inexplicable +qu'on éprouve sous le regard magnétique de certains individus. Tout y +est mystérieux et sombre; les jeux d'instrumentation, d'un aspect plus +ou moins sinistre, semblent se rattacher à l'ordre d'idées qui créa la +fameuse scène du Bloksberg, dans _le Faust_ de Goethe. Les nuances du +_piano_ et du _mezzo forte_ y dominent. Le milieu (le trio) est occupé +par un trait de basses, exécuté de toute la force des archets, dont la +lourde rudesse fait trembler sur leurs pieds les pupitres de l'orchestre +et ressemble assez aux ébats d'un éléphant en gaîté..... Mais le monstre +s'éloigne, et le bruit de sa folle course se perd graduellement. Le +motif du _scherzo_ reparaît en _pizzicato_; le silence s'établit peu à +peu, on n'entend plus que quelques notes légèrement pincées par les +violons et les petits gloussements étranges que produisent les bassons +donnant le _la bémol_ aigu, froissé de très-près par le _sol_ octave du +son fondamental de l'accord de neuvième dominante mineure; puis, rompant +la cadence, les instruments à cordes prennent doucement avec l'archet +l'accord de _la bémol_ et s'endorment sur cette tenue. Les timbales +seules entretiennent le rhythme en frappant avec des baguettes couvertes +d'éponge de légers coups qui se dessinent sourdement sur la stagnation +générale du reste de l'orchestre. Ces notes de timbales sont des _ut_; +le ton du morceau est celui d'_ut mineur_; mais l'accord de _la bémol_, +longtemps soutenu par les autres instruments, semble introduire une +tonalité différente; de son côté le martellement isolé des timbales sur +l'_ut_ tend à conserver le sentiment du ton primitif. L'oreille +hésite.... on ne sait où va aboutir ce mystère d'harmonie..... quand les +sourdes pulsations des timbales augmentant peu à peu d'intensité, +arrivent avec les violons qui ont repris part au mouvement et changé +l'harmonie, à l'accord de septième dominante, _sol_, _si_, _ré_, _fa_, +au milieu duquel les timbales roulent obstinément leur _ut tonique_; +tout l'orchestre, aide des trombones qui n'ont point encore paru, éclate +alors dans le mode majeur sur un thême de marche triomphale, et le +final commence. On sait l'effet de ce coup de foudre, il est inutile +d'en entretenir le lecteur. + +La critique a essayé pourtant d'atténuer le mérite de l'auteur en +affirmant qu'il n'avait employé qu'un procédé vulgaire, l'éclat du mode +majeur succédant avec pompe à l'obscurité d'un _pianissimo mineur_; que +le thême triomphal manquait d'originalité, et que l'intérêt allait en +diminuant jusqu'à la fin, au lieu de suivre la progression contraire. +Nous lui répondrons: a-t-il fallu moins de génie pour créer une œuvre +pareille, parce que le passage du _piano_ au _forte_, et celui du +_mineur_ au _majeur_, étaient des moyens déjà connus?.. Combien d'autres +compositeurs n'ont-ils pas voulu mettre en jeu le même ressort; et en +quoi le résultat qu'ils ont obtenu, se peut-il comparer au gigantesque +chant de victoire dans lequel l'ame du poète musicien, libre désormais +des entraves et des souffrances terrestres, semble s'élancer rayonnante +vers les cieux?... Les quatre premières mesures du thême ne sont pas, il +est vrai, d'une grande originalité; mais les formes de la fanfare sont +naturellement bornées, et nous ne croyons pas qu'il soit possible d'en +trouver de nouvelles sans sortir tout-à-fait du caractère simple, +grandiose et pompeux qui lui est propre. Aussi Beethoven n'a-t-il voulu +pour le début de son final qu'une entrée de fanfare, et il retrouve +bien vite dans tout le reste du morceau et même dans la suite de la +phrase principale, cette élévation et cette nouveauté de style qui ne +l'abandonnent jamais. Quant au reproche de n'avoir pas augmenté +l'intérêt jusqu'au dénouement, voici ce qu'on pourrait dire: la musique +ne saurait, dans l'état où nous la connaissons du moins, produire un +effet plus violent que celui de cette transition du _scherzo_ à la +marche triomphale; il était donc impossible de l'augmenter en avançant. + +Se soutenir à une pareille hauteur est déjà un prodigieux effort; malgré +l'ampleur des développements auxquels il s'est livré, Beethoven +cependant a pu le faire. Mais cette égalité même, entre le commencement +et la fin, suffit pour faire supposer une décroissance, à cause de la +secousse terrible que reçoivent au début les organes des auditeurs, et +qui, élevant à son plus violent paroxisme l'émotion nerveuse, la rend +d'autant plus difficile l'instant d'après; dans une longue file de +colonnes de la même hauteur, une illusion d'optique fait paraître plus +petites les plus éloignées. Peut-être notre faible organisation +s'accommoderait-elle mieux d'une péroraison plus laconique semblable au: +_Notre général vous rappelle_, de Gluck; l'auditoire ainsi n'aurait pas +le temps de se refroidir, et la symphonie finirait avant que la fatigue +l'ait mis dans l'impossibilité d'avancer encore sur les pas de +l'auteur. Toutefois, cette observation ne porte, pour ainsi dire, que +sur la mise en scène de l'ouvrage, et n'empêche pas que ce final ne soit +en lui-même d'une magnificence et d'une richesse auprès desquelles bien +peu de morceaux pourraient paraître sans en être écrasés. + + + + +VI + +SYMPHONIE PASTORALE. + + +Cet étonnant paysage semble avoir été composé par Poussin et dessiné par +Michel-Ange. L'auteur de _Fidelio_ et de la symphonie héroïque veut +peindre le calme de la campagne, les douces mœurs des bergers. Oh! +mais entendons-nous: il ne s'agit pas des bergers roses-verts et +enrubanés de M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du +_Rossignol_, ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du _Devin de Village_. +C'est de la nature vraie qu'il s'agit ici. Il intitule son premier +morceau: _Sensations douces qu'inspire l'aspect d'un riant paysage._ Les +pâtres commencent à circuler dans les champs, avec leur allure +nonchalante, leurs pipeaux qu'on entend au loin et tout près; de +ravissantes phrases vous caressent délicieusement comme la brise +parfumée du matin; des vols ou plutôt des essaims d'oiseaux babillards +passent en bruissant sur votre tête, et de temps en temps l'atmosphère +semble chargée de vapeurs; de grands nuages viennent cacher le soleil, +puis tout-à-coup ils se dissipent et laissent tomber d'aplomb sur les +champs et les bois des torrents d'une éblouissante lumière. Voilà ce que +je me représente en entendant ce morceau, et je crois que, malgré le +vague de l'expression instrumentale, bien des auditeurs ont pu en être +impressionnés de la même manière. + +Plus loin est une _scène au bord de la rivière_. Contemplation........ +L'auteur a sans doute créé cet admirable _adagio_, couché dans l'herbe, +les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille doux +reflets de sons et de lumière, regardant et écoutant à la fois les +petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un +léger bruit sur les cailloux du rivage; c'est délicieux. Quelques +personnes reprochent vivement à Beethoven d'avoir, à la fin de +l'_adagio_, voulu faire entendre successivement et ensemble le chant de +trois oiseaux. Comme, à mon avis, le succès ou le non succès décident +pour l'ordinaire de la raison ou de l'absurdité de pareilles tentatives, +je dirai aux adversaires de celle-ci que leur critique me paraît juste +quant au rossignol dont le chant n'est guère mieux imité ici que dans le +fameux solo de flûte de M. Lebrun; par la raison toute simple que le +rossignol ne faisant entendre que des sons inappréciables ou variables, +ne peut être imité par des instruments à sons fixes dans un diapason +arrêté; mais il me semble qu'il n'en est pas ainsi pour la caille et le +coucou, dont le cri ne formant que deux notes pour l'un, et une seule +pour l'autre, notes justes et fixes, ont par cela seul permis une +imitation exacte et complète. + +A présent, si l'on reproche au musicien, comme une puérilité, d'avoir +fait entendre exactement le chant des oiseaux, dans une scène où toutes +les voix calmes du ciel, de la terre et des eaux doivent naturellement +trouver place, je répondrai que la même objection peut lui être +adressée, quand, dans un orage, il imite aussi exactement les vents, les +éclats de la foudre, le mugissement des troupeaux. Et Dieu sait +cependant s'il est jamais entré dans la tête d'un critique de trouver +absurde l'orage de la symphonie pastorale! Continuons: Le poète nous +amène à présent au milieu d'une _réunion joyeuse de paysans_. On danse, +on rit, avec modération d'abord; la musette fait entendre un gai +refrain, accompagné d'un basson qui ne sait faire que deux notes. +Beethoven a sans doute voulu caractériser par là quelque bon vieux +paysan allemand, monté sur un tonneau, armé d'un mauvais instrument +délabré, dont il tire à peine les deux sons principaux du ton de _fa_, +la dominante et la tonique. Chaque fois que le hautbois entonne son +chant de musette naïf et gai comme une jeune fille endimanchée, le vieux +basson vient souffler ses deux notes; la phrase mélodique module-t-elle, +le basson se tait, compte ses pauses tranquillement, jusqu'à ce que la +rentrée dans le ton primitif lui permette de replacer son imperturbable +_fa_, _ut_, _fa_. Cet effet d'un grotesque excellent échappe presque +complètement à l'attention du public. La danse s'anime, devient folle, +bruyante. Le rhythme change; un air grossier à deux temps annonce +l'arrivée des montagnards aux lourds sabots; le premier morceau à trois +temps recommence plus animé que jamais: tout se mêle, s'entraîne; les +cheveux des femmes commencent à voler sur leurs épaules; les montagnards +ont apporté leur joie bruyante et avinée; on frappe dans les mains; on +crie, on court, on se précipite; c'est une fureur, une rage... Quand un +coup de tonnerre lointain vient jeter l'épouvante au milieu du bal +champêtre et mettre en fuite les danseurs. + +_Orage, éclairs._ Je désespère de pouvoir donner une idée de ce +prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu'à quel degré +de vérité et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les +mains d'un homme comme Beethoven. Ecoutez, écoutez ces raffales de vent +chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu +des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point +d'éclater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique, +parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux +dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les +entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui +renverse tout sur son passage. Alors les trombones éclatent, le tonnerre +des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent, +c'est un cataclysme épouvantable, le déluge universel, la fin du monde. +En vérité, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet +orage, ne savent trop si l'émotion qu'ils ressentent est plaisir ou +douleur. La symphonie est terminée par _l'action de grâces des paysans +après le retour du beau temps_. Tout alors redevient riant, les pâtres +reparaissent, se répondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux +dispersés; le ciel est serein; les torrents s'écoulent peu à peu; le +calme renaît, et, avec lui renaissent les chants agrestes dont la douce +mélodie repose l'ame ébranlée et consternée par l'horreur magnifique du +tableau précédent. + +Après cela, faudra-t-il absolument parler des étrangetés de style qu'on +rencontre dans cette œuvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes +de violoncelles, opposés à des traits de quatre notes dans les +contrebasses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson +réel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpégeant l'accord d'_ut_ +pendant que les instruments à cordes tiennent celui de _fa_?... En +vérité, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut +raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand +l'esprit est préoccupé d'un pareil sujet!... Loin de là, on voudrait +dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rêve la sphère inconnue +que le génie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, après un +tel concert, on soit obligé d'assister à quelque opéra-comique, à +quelque soirée avec cavatines à la mode et _concerto_ de flûte, on aura +l'air stupide; quelqu'un vous demandera: + +«Comment trouvez-vous ce duo italien? + +On répondra d'un air grave: + +--Fort beau. + +--Et ces variations de clarinette? + +--Superbes. + +--Et ce final du nouvel opéra? + +--Admirable.» + +Et quelque artiste distingué qui aura entendu vos réponses sans +connaître la cause de votre préoccupation, dira en vous montrant: «Quel +est donc cet imbécille?» + + + + +VII + +SYMPHONIE EN LA. + + +La septième symphonie est célèbre par son _andante_. Ce n'est pas que +les trois autres parties soient moins dignes d'admiration; loin de là. +Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne +mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'en suit +que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien +qu'il y ait des beautés d'un prix infini qui ne sont pas de nature à +exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour réhausser davantage +l'objet de cette prédilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est, +en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de +Beethoven, on dit l'_Orage_ de la symphonie pastorale, le _final_ de la +symphonie en _ut mineur_, l'_andante_ de la symphonie en _la_, etc., +etc. + +Il ne paraît pas prouvé que cette dernière ait été composée +postérieurement à la Pastorale et à l'Héroïque, quelques personnes +pensent au contraire qu'elle les a précédées de quelque temps. Le numéro +d'ordre qui la désigne comme la septième ne serait en conséquence, si +cette opinion est fondée, que celui de sa publication. + +Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction où la +mélodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent +successivement l'intérêt, et qui commence par un de ces effets +d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le créateur. La +masse entière frappe un accord fort et sec, laissant à découvert, +pendant le silence qui lui succède, un hautbois, dont l'entrée, cachée +par l'attaque de l'orchestre, n'a pu être aperçue, et qui développe seul +en sons tenus la mélodie. On ne saurait débuter d'une façon plus +originale. A la fin de l'introduction, la note _mi_ dominante de _la_, +ramenée après plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le +sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les flûtes, analogue à +celui qu'on trouve dans les premières mesures du final de la symphonie +héroïque. Le _mi_ va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures, +changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments à cordes aux +instruments à vent; gardé définitivement par la flûte et le hautbois, il +sert à lier l'introduction à l'_allegro_, et devient la première note du +thême principal, dont il dessine peu à peu la forme rhythmique. J'ai +entendu ridiculiser ce thême à cause de son agreste naïveté. +Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui eût point été +adressé, si l'auteur avait, comme dans sa Pastorale, inscrit en grosses +lettres, en tête de son _allegro_: _Ronde de Paysans_. On voit par là +que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point à être prévenus du sujet +traité par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposés +à mal accueillir toute idée qui se présente avec quelque étrangeté dans +son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette +anomalie. Faute de pouvoir se décider entre deux opinions aussi +divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a +rien de mieux à faire que de s'en tenir à son sentiment propre, sans +courir follement après la chimère du suffrage universel. + +La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrêmement marqué, qui, +passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude +d'aspects, sans arrêter un instant sa marche cadencée jusqu'à la fin. +L'emploi d'une formule rhythmique obstinée n'a jamais été tenté avec +autant de bonheur; et cet _allegro_, dont les développements +considérables roulent constamment sur la même idée, est traité avec une +si incroyable sagacité; les variations de la tonalité y sont si +fréquentes, si ingénieuses; les accords y forment des groupes et des +enchaînements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et +l'émotion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de +leur extrême vivacité. + +L'effet harmonique le plus hautement blâmé par les partisans de la +discipline scolastique, et le plus heureux en même temps, est celui de +la résolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la +sous-dominante du ton de _mi naturel_. Cette dissonance de seconde +placée dans l'aigu sur un tremolo très fort, entre les premiers et +seconds violons, se résout d'une manière tout-à-fait nouvelle: on +pouvait faire rester le _mi_ et monter le _fa dièze_ sur le _sol_, ou +bien garder le _fa_ en faisant descendre le _mi_ sur le _ré_; Beethoven +ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il réunit les deux +parties dissonantes dans une octave sur le _fa naturel_, en faisant +descendre le _fa dièze_ d'un demi-ton, et le _mi_ d'une septième +majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il était, devenant +ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le _fa +naturel_. Le brusque passage du forte au piano, au moment précis de +cette singulière transformation de l'harmonie, lui donne encore une +physionomie plus tranchée et en double la grâce. N'oublions pas, avant +de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen +duquel Beethoven ramène son rhythme favori un instant abandonné: il est +produit par une phrase de deux mesures (_ré_, _ut dièze_, _si dièze_, +_si dièze_, _ut dièze_) dans le ton de _la majeur_, répétée onze fois de +suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments à +vent tiennent le _mi_, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple +octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes, +_mi_, _la_, _mi_, _ut_, répercutées de plus en plus en vite, et +combinées de manière à présenter toujours la dominante, quand les basses +attaquent le _ré_ ou le _si dièze_ et la tonique ou sa tierce pendant +qu'elles font entendre l'_ut_. C'est absolument nouveau et aucun +imitateur, je crois, n'a encore essayé fort heureusement de gaspiller +cette belle invention. + +Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une +forme différente, est encore la cause principale de l'incroyable effet +produit par l'_andante_. Il consiste uniquement dans un _dactyle_ suivi +d'un _spondée_, frappés sans relâche, tantôt dans trois parties, tantôt +dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant +d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou +fournissant le premier thême d'une petite fugue épisodique à deux +sujets dans les instruments à cordes. Ils se montrent d'abord dans les +cordes graves des altos, violoncelles et contrebasses, nuancés d'un +_piano_ simple, pour être répétés bientôt après dans un _pianissimo_ +plein de mélancolie et de mystère; de là ils passent aux seconds +violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation +dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'élevant toujours d'octave en +octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la +transmettent aux instruments à vent dans le haut de l'orchestre, où elle +éclate alors dans toute sa force. Là-dessus la mélodieuse plainte, émise +avec plus d'énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des +rhythmes inconciliables s'agitent peniblement les uns contre les autres; +ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression +d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dévorante... Mais une lueur +d'espoir vient de naître: à ces accents déchirants succède une vaporeuse +mélodie, pure, simple, douce, triste et résignée _comme la patience +souriant à la douleur_. Les basses seules continuent leur inexorable +rhythme sous cet arc-en-ciel mélodieux; c'est, pour emprunter encore une +citation à la poésie anglaise, + + »One fatal remembrance, one sorrow, that throws + Its black shade alike o'er our joys and our woes.» + +Après quelques alternatives semblables d'angoisses et de résignation, +l'orchestre, comme fatigué d'une si pénible lutte, ne fait plus entendre +que des débris de la phrase principale; il s'éteint affaissé. Les flûtes +et les hautbois reprennent le thême d'une voix mourante, mais la force +leur manque pour l'achever: ce sont les violons qui la terminent par +quelques notes de _pizzicato_ à peine perceptibles; après quoi, se +ranimant tout-à-coup comme la flamme d'une lampe qui va s'éteindre, les +instruments à vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indécise +et... _le reste est silence_. Cette exclamation plaintive, par laquelle +l'_andante_ commence et finit, est produite par un accord (celui de +_sixte et quarte_) qui tend toujours à se résoudre sur un autre, et dont +le sens harmonique incomplet est le seul qui pût permettre de finir, en +laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant l'impression de +tristesse rêveuse où tout ce qui précède a dû nécessairement le +plonger?--Le motif du _scherzo_ est modulé d'une façon très neuve. Il +est en _fa majeur_ et, au lieu de se terminer, à la fin de la première +reprise: en _ut_, en _si bémol_, en _ré mineur_, en _la mineur_, en _la +bémol_, ou en _ré bémol_, comme la plupart des morceaux de ce genre, +c'est au ton de la tierce supérieure, c'est à _la naturel majeur_ que la +modulation aboutit. Le _scherzo_ de la symphonie pastorale, en _fa_ +comme celui-ci, module à la tierce inférieure, en _ré majeur_. Il y a +quelque ressemblance dans la couleur de ces enchaînements de tons; mais +l'on peut remarquer encore d'autres affinités entre les deux ouvrages. +Le trio de celui-ci (_presto meno assaï_), où les violons tiennent +presque continuellement la dominante, pendant que les hautbois et +clarinettes exécutent une riante mélodie champêtre au-dessous, est +tout-à-fait dans le sentiment du paysage et de l'idylle. On y trouve +encore une nouvelle forme de _crescendo_, dessinée au grave par un +second cor, qui murmure les deux notes _la_, _sol dièze_, dans un +rhythme binaire, bien que la mesure soit à trois temps, et en accentuant +le _sol dièze_, quoique le _la_ soit la note réelle. Le public paraît +toujours frappé d'étonnement à l'audition de ce passage. + +Le final est au moins aussi riche que les morceaux précédents en +nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants. +Le thême offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'_Armide_, +mais c'est dans l'arrangement des premières notes seulement, et pour +l'œil plutôt que pour l'oreille; car à l'exécution rien de plus +dissemblable que ces deux idées. On apprécierait mieux la fraîcheur et +la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien différentes de l'élan +chevaleresque du thême de Gluck, si les accords frappés à l'aigu par les +instrumente à vent dominaient moins les premiers violons chantant dans +le médium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la +mélodie en dessous par un tremolo en double corde. Beethoven a tiré des +effets aussi gracieux qu'imprévus, dans tout le cours de ce final, de la +transition subite du ton d'_ut dièze mineur_ à celui de _ré majeur_. +L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit, +la grande pédale sur la dominante _mi_, brodée par un _ré dièze_ d'une +valeur égale à celle de la bonne note. L'accord de septième se trouve +amené quelquefois au-dessus, de manière à ce que le _ré naturel_ des +parties supérieures tombe précisément sur le _ré dièze_ des basses; on +peut croire qu'il en résultera une horrible discordance, ou tout au +moins un défaut de clarté dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi +cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le _ré +dièze_ ne l'altère en aucune façon, et qu'on entend bourdonner le _mi_ +exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique _pour les yeux_. La +coda, amenée par cette pédale menaçante, est d'un éclat extraordinaire; +et bien digne de terminer un pareil chef-d'œuvre d'habileté +technique, de goût, de fantaisie, de savoir et d'inspiration. + + + + +VIII + +SYMPHONIE EN FA. + + +Celle-ci est en _fa_ comme la pastorale, mais conçue dans des +proportions moins vastes que les symphonies précédentes. Pourtant si +elle ne dépasse guère, quant à l'ampleur des formes, la première +symphonie (en _ut_ majeur), elle lui est au moins de beaucoup supérieure +sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style +mélodique. + +Le premier morceau contient deux thêmes, l'un et l'autre d'un caractère +doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble éviter +toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une façon +tout-à-fait inattendue (la phrase commence en _ré majeur_ et se termine +en _ut majeur_), et en se perdant ensuite, sans conclure, sur l'accord +de septième diminuée de la sous-dominante. + +On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l'auteur, disposé aux +douces émotions, en est détourné tout-à-coup par une idée triste qui +vient interrompre son chant joyeux. + +_L'andante scherzando_ est une de ces productions auxquelles on ne peut +trouver ni modèle ni pendant; cela tombe du ciel tout entier dans la +pensée de l'artiste; il l'écrit tout d'un trait, et nous nous ébahissons +à l'entendre. Les instruments à vent jouent ici le rôle opposé de celui +qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqués, +frappés huit fois _pianissimo_ dans chaque mesure, le léger dialogue _a +punta d'arco_ des violons et des basses. C'est doux, ingénu et d'une +indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant +des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La +phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun, +dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui +succède à la réponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le +temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions +harmoniques des hautbois, clarinettes, cors et bassons, intéressent si +fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les écoutant, au défaut de +symétrie produit dans le chant des instruments à cordes par la mesure +de silence surajoutée. + +Cette mesure elle-même n'existe évidemment que pour laisser plus +longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la +fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la +carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que +cette ravissante idylle finit par celui de tous les lieux communs pour +lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au +moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres, à +vent et à cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il eût été +subitement obligé de finir, fait se succéder en _tremolo_, dans les +violons, les quatre notes, _sol_, _fa_, _la_, _si bémol_ (sixte, +dominante, sensible et tonique), les répète plusieurs fois +précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent +_Félicità_, et s'arrête court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette +boutade. + +Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn, remplace +ici le _scherzo_ à trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a +fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si +ingénieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la +vétusté de la forme semble avoir étouffé la pensée. Le final, au +contraire, étincelle de verve, les idées en sont brillantes, neuves et +développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux +parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un +crescendo d'une immense étendue et d'un grand effet pour sa péroraison. +L'harmonie renferme seulement quelques duretés produites par des notes +de passage, dont la résolution sur la bonne note n'est pas assez +prompte, et qui s'arrêtent même quelquefois sur un silence. + +En violentant un peu la lettre de la théorie, il est facile d'expliquer +ces discordances passagères; mais, à l'exécution, l'oreille en souffre +toujours plus ou moins. Au contraire, la pédale haute des flûtes et +hautbois sur le _fa_, pendant que les timbales accordées en octave +martellent cette même note en dessous, à la rentrée du thême, les +violons faisant entendre les notes _ut_, _sol_, _si bémol_ de l'accord +de septième dominante, précédées de la tierce _fa_, _la_, fragment de +l'accord de tonique, cette note tenue à l'aigu, dis-je, non autorisée +par la théorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne +choque point du tout; loin de là, grâce à l'adroite disposition des +instruments et au caractère propre de la phrase, le résultat de cette +aggrégation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne +pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre, +celui de tous, peut-être, qui surprend le plus l'auditeur à l'exécution +de ce final: c'est la note _ut dièze_ attaquée très fort par toute la +masse instrumentale, à l'unisson et à l'octave, après un _diminuendo_ +qui est venu s'éteindre sur le ton d'_ut naturel_. Ce rugissement est +immédiatement suivi, les deux premières fois, du retour du thême en +_fa_; et l'on comprend alors, que l'_ut dièze_ n'était qu'un _ré bémol_ +enharmonique, sixième note altérée du ton principal. La troisième +apparition de cette étrange rentrée est d'un tout autre aspect; +l'orchestre, après avoir modulé en _ut_, comme précédemment, frappe un +véritable _ré bémol_ suivi d'un fragment du thême en _ré bémol_, puis un +véritable _ut dièze_, auquel succède une autre parcelle du thême en _ut +dièze mineur_; reprenant enfin ce même _ut dièze_, et le répétant trois +fois avec un redoublement de force, le thême rentre tout entier en _fa +dièze mineur_. Le son qui avait figuré au commencement comme une _sixte +mineure_, devient donc successivement, la dernière fois, _tonique +majeure bémolisée_, _tonique mineure dièzée_, et enfin _dominante_. + +C'est fort curieux. + + + + +IX + +SYMPHONIE AVEC CHŒURS. + + +Analyser une pareille composition est une tâche difficile et dangereuse +que nous avons longtemps hésité à entreprendre, une tentative téméraire +dont l'excuse ne peut être que dans nos efforts persévérants pour nous +mettre au point de vue de l'auteur, pour pénétrer le sens intime de son +œuvre, pour en éprouver l'effet, et pour étudier les impressions +qu'elle a produites jusqu'ici sur certaines organisations +exceptionnelles et sur le public. Parmi les jugements divers qu'on a +portés sur elle, il n'y en a peut-être pas deux dont l'énoncé soit +identique. Certains critiques la regardent comme une _monstrueuse +folie_; d'autres n'y voient que les _dernières lueurs d'un génie +expirant_; quelques-uns, plus prudents, déclarent n'y rien comprendre +quant à présent, mais ne désespèrent pas de l'apprécier, au moins +approximativement, plus tard; la plupart des artistes la considèrent +comme une conception extraordinaire dont quelques parties néanmoins +demeurent encore inexpliquées ou sans but apparent. Un petit nombre de +musiciens naturellement portés à examiner avec soin tout ce qui tend à +agrandir le domaine de l'art, et qui ont mûrement réfléchi sur le plan +général de la symphonie avec chœurs après l'avoir lue et écoutée +attentivement à plusieurs reprises, affirment que cet ouvrage leur +paraît être la plus magnifique expression du génie de Beethoven: cette +opinion, nous croyons l'avoir dit dans une des pages précédentes, est +celle que nous partageons. + +Sans chercher ce que le compositeur a pu vouloir exprimer d'idées à lui +personnelles, dans ce vaste poème musical, étude pour laquelle le champ +des conjectures est ouvert à chacun, et que M. Urhan[11], d'ailleurs, a +faite naguère avec un talent et une sagacité rares, voyons si la +nouveauté de la forme ne serait pas ici justifiée par une intention +indépendante de toute pensée philosophique ou religieuse, également +raisonnable et belle pour le chrétien fervent, comme pour le panthéïste +et pour l'athée, par une intention, enfin, purement musicale et +poétique. + +Beethoven avait écrit déjà huit symphonies avant celle-ci. Pour aller +au-delà du point où il était alors parvenu à l'aide des seules +ressources de l'instrumentation, quels moyens lui restaient? +l'adjonction des voix aux instruments. Mais pour observer la loi du +crescendo, et mettre en relief dans l'œuvre même la puissance de +l'auxiliaire qu'il voulait donner à l'orchestre, n'était-il pas +nécessaire de laisser encore les instruments figurer seuls sur le +premier plan du tableau qu'il se proposait de dérouler?... Une fois +cette donnée admise, on conçoit fort bien qu'il ait été amené à chercher +une musique mixte qui pût servir de liaison aux deux grandes divisions +de la symphonie; le récitatif instrumental fut le pont qu'il osa jeter +entre le chœur et l'orchestre, et sur lequel les instruments +passèrent pour aller se joindre aux voix. Le passage établi, l'auteur +dut vouloir motiver, en l'annonçant, la fusion qui allait s'opérer, et +c'est alors que, parlant lui-même par la voix d'un coryphée, il s'écria, +en employant les notes du récitatif instrumental qu'il venait de faire +entendre: _Amis! plus de pareils accords, mais commençons des chants +plus agréables et plus remplis de joie!_ Voilà donc, pour ainsi dire, le +traité d'alliance conclu entre le chœur et l'orchestre; la même +phrase de récitatif, prononcée par l'un et par l'autre, semble être la +formule du serment. Libre au musicien ensuite de choisir le texte de sa +composition chorale: c'est à Schiller que Beethoven va le demander; il +s'empare de l'_Ode à la Joie_, la colore de mille nuances que la poésie +toute seule n'eût jamais pu rendre sensibles, et s'avance en augmentant +jusqu'à la fin, de pompe, de grandeur et d'éclat. + +Telle est, si je ne me trompe, la raison de l'ordonnance générale de +cette immense composition, dont nous allons maintenant étudier en détail +toutes les parties. + +Le premier morceau, empreint d'une sombre majesté, ne ressemble à aucun +de ceux que Beethoven écrivit antérieurement. L'harmonie en est d'une +hardiesse quelquefois excessive: les dessins les plus originaux, les +traits les plus expressifs, se pressent, se croisent, s'entrelacent en +tout sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il n'en +résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et les voix +multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent, chacune à sa +manière et dans son style spécial, semblent n'en former qu'une seule; si +grande est la force du sentiment qui les anime. + +Cet _Allegro maestoso_, écrit en _ré_ mineur, commence cependant sur +l'accord de _la_, sans la tierce, c'est-à-dire sur une tenue des notes +_la_, _mi_, disposées en quinte, arpégées en dessus et en dessous par +les premiers violons, altos et contrebasses, de manière à ce que +l'auditeur ignore s'il entend l'accord de _la_ mineur, celui de _la_ +majeur, ou celui de la dominante de _ré_. Cette longue indécision de la +tonalité donne beaucoup de force et un grand caractère à l'entrée du +_tutti_ sur l'accord de _ré mineur_. La péroraison contient des accents +dont l'ame s'émeut tout entière; il est difficile de rien entendre de +plus profondément tragique que ce chant des instruments à vent sous +lequel une phrase chromatique en _tremolo_ des instruments à cordes +s'enfle et s'élève peu à peu, en grondant comme la mer aux approches de +l'orage. C'est là une magnifique inspiration. + +Nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer dans cet ouvrage des +aggrégations de notes auxquelles il est vraiment impossible de donner le +nom d'accords; et nous devrons reconnaître que la raison de ces +anomalies nous échappe complètement. Ainsi, à la page 17 de l'admirable +morceau dont nous venons de parler, on trouve un dessin mélodique de +clarinettes et bassons, accompagné de la façon suivante dans le ton +d'_ut_ mineur: la basse frappe d'abord le _fa dièse_ portant _septième +diminuée_, puis _la bémol_ portant _tierce_, _quarte_ et _sixte +augmentée_, et enfin _sol_, au-dessus duquel les flûtes et hautbois +frappent les notes _mi bémol_, _sol_, _ut_, qui donneraient un accord de +_sixte_ et _quarte_, résolution excellente de l'accord précédent, si les +seconds violons et altos ne venaient ajouter à l'harmonie les deux sons +_fa naturel_ et _la bémol_, qui la dénaturent et produisent une +confusion fort désagréable et heureusement fort courte. Ce passage est +peu chargé d'instrumentation et d'un caractère tout-à-fait exempt de +rudesse, je ne puis donc comprendre cette quadruple dissonance si +étrangement amenée et que rien ne motive. On pourrait croire à une faute +de gravure, mais en examinant bien ces deux mesures et celles qui +précèdent, le doute se dissipe, et l'on demeure convaincu que telle a +été réellement l'intention de l'auteur. + +Le _scherzo vivace_ qui suit ne contient rien de semblable; on y trouve, +il est vrai, plusieurs pédales hautes et moyennes sur la tonique, +passant au travers de l'accord de dominante; mais j'ai déjà fait ma +profession de foi au sujet de ces tenues étrangères à l'harmonie, et il +n'est pas besoin de ce nouvel exemple pour prouver l'excellent parti +qu'on en peut tirer quand le sens musical les amène naturellement. C'est +au moyen du rhythme surtout que Beethoven a su répandre tant d'intérêt +sur ce charmant badinage; le thême si plein de vivacité, quand il se +présente avec sa réponse fuguée entrant au bout de quatre mesures, +pétille de verve ensuite lorsque la réponse, paraissant une mesure plus +tôt, vient dessiner un rhythme ternaire au lieu du rhythme binaire +adopté en commençant. + +Le milieu du _scherzo_ est occupé par un _presto_ à _deux temps_, d'une +jovialité toute villageoise, dont le thême se déploie sur une pédale +intermédiaire tantôt tonique et tantôt dominante, avec accompagnement +d'un contre-thême qui s'harmonise aussi également bien avec l'une et +l'autre note tenue, _dominante et tonique_. Ce chant est ramené en +dernier lieu par une phrase de hautbois, d'une ravissante fraîcheur, +qui, après s'être quelque temps balancée sur l'accord de neuvième +dominante majeure de _ré_, vient s'épanouir dans le ton de _fa naturel_ +d'une manière aussi gracieuse qu'inattendue. On retrouve là un reflet de +ces douces impressions si chères à Beethoven, que produisent l'aspect de +la nature riante et calme, la pureté de l'air, les premiers rayons d'une +aurore printanière. + +Dans l'_adagio cantabile_, le principe de l'unité est si peu observé +qu'on pourrait y voir plutôt deux morceaux distincts qu'un seul. Au +premier chant en _si bémol_ à quatre temps, succède une autre mélodie +absolument différente en _ré majeur_ et à trois temps; le premier thême, +légèrement altéré et varié par les premiers violons, fait une seconde +apparition dans le ton primitif pour ramener de nouveau la mélodie à +trois temps, sans altérations ni variations, mais dans le ton de _sol +majeur_; après quoi, le premier thême s'établit définitivement et ne +permet plus à la phrase rivale de partager avec lui l'attention de +l'auditeur. Il faut entendre plusieurs fois ce merveilleux _andante_ +pour s'accoutumer tout à fait à une aussi singulière disposition. Quant +à la beauté de toutes ces mélodies, à la grâce infinie des ornements +dont elles sont couvertes, aux sentiments de tendresse mélancolique, +d'abattement passionné, de religiosité rêveuse qu'elles expriment, si ma +prose pouvait en donner une idée seulement approximative, la musique +aurait trouvé dans la parole écrite une émule que le plus puissant des +poètes lui-même ne parviendra jamais à lui opposer. + +Nous touchons au moment où les voix vont s'unir à l'orchestre. Les +violoncelles et contrebasses entonnent le récitatif dont nous avons +parlé plus haut, après une ritournelle des instruments à vent, rauque et +violente comme un cri de colère. L'accord de sixte majeure, _fa_, _la_, +_ré_, par lequel ce _presto_ débute, se trouve altéré par une +appogiature sur le _si bémol_, frappée en même temps par les flûtes, +hautbois et clarinettes; cette sixième note du ton de _ré mineur_ grince +horriblement contre la dominante et produit un effet excessivement dur. +Cela exprime bien la fureur et la rage, mais je ne vois pas ce qui peut +exciter ici un sentiment pareil, à moins que l'auteur, avant de faire +dire à son coryphée: _Commençons des chants plus agréables_, n'ait voulu +par un bizarre caprice calomnier l'harmonie instrumentale. Il semble la +regretter cependant, car entre chaque phrase du récitatif des basses, il +reprend, comme autant de souvenirs qui lui tiennent au cœur, des +fragments des trois morceaux précédents; et de plus, après ce même +récitatif, il place dans l'orchestre, au milieu d'un choix d'accords +exquis, le beau thême que vont bientôt chanter toutes les voix, sur +l'ode de Schiller. Ce chant, d'un caractère doux et calme, s'anime et se +brillante peu à peu, en passant des basses, qui le font entendre les +premières, aux violons et aux instruments à vent. Après une interruption +soudaine, l'orchestre entier reprend la furibonde ritournelle déjà +citée, et qui annonce ici le récitatif vocal. + +Le premier accord est encore posé sur un _fa_, qui est sensé porter la +tierce et la sixte, et qui les porte réellement; mais cette fois +l'auteur ne se contente pas de l'appogiature _si bémol_, il y ajoute +celles du _sol_, du _mi_ et de l'_ut dièze_, de sorte que TOUTES LES +NOTES DE LA GAMME DIATONIQUE MINEURE se trouvent frappées en même temps +et produisent l'épouvantable assemblage de sons: _fa_, _la_, _ut +dièze_, _mi_, _sol_, _si bémol_, _ré_. + +Le compositeur français, Martin, dit Martini, dans son opéra de _Sapho_, +avait, il y a quarante ans, voulu produire un hurlement d'orchestre +analogue, en employant à la fois tous les intervalles diatoniques, +chromatiques et enharmoniques, au moment où l'amante de Phaon se +précipite dans les flots: sans examiner l'opportunité de sa tentative et +sans demander si elle portait ou non atteinte à la dignité de l'art; il +est certain que son but ne pouvait être méconnu. Ici, mes efforts pour +découvrir celui de Beethoven sont complétement inutiles. Je vois une +intention formelle, un projet calculé et réfléchi de produire deux +discordances, dont la seconde est cent fois pire que la première, et +cela aux deux instants qui précèdent l'apparition successive du +récitatif dans les instruments et dans la voix; mais j'ai beaucoup +cherché la raison de cette idée, et je suis forcé d'avouer qu'elle m'est +inconnue. + +Le coryphée, après avoir chanté son récitatif dont les paroles, nous +l'avons dit, sont de Beethoven, expose seul, avec un léger +accompagnement de deux instruments à vent et de l'orchestre à cordes en +_pizzicato_, le thême de l'ode à la Joie. Ce thême paraît jusqu'à la fin +de la symphonie, on le reconnoît toujours, et pourtant il change +continuellement d'aspect. L'étude de ces diverses transformations offre +un intérêt d'autant plus puissant, que chacune d'elles produit une +nuance nouvelle et tranchée dans l'expression d'un sentiment unique, +celui de la joie. Cette joie est au début pleine de douceur et de paix; +elle devient un peu plus vive au moment où la voix des femmes se fait +entendre. La mesure change; la phrase, chantée d'abord à quatre temps, +reparaît dans la mesure à 6/8 et formulée en syncopes continuelles; elle +prend alors un caractère plus fort, plus agile et qui se rapproche de +l'accent guerrier. C'est le chant de départ du héros sûr de vaincre, on +croit voir étinceler son armure et entendre le bruit cadencé de ses pas. +Un thême fugué, dans lequel on retrouve encore le dessin mélodique +primitif, sert pendant quelque temps de sujet aux ébats de l'orchestre: +ce sont les mouvements divers d'une foule active et remplie d'ardeur... +Mais le chœur rentre bientôt et chante énergiquement l'hymne joyeuse +dans sa simplicité première, aidé des instruments à vent qui plaquent +les accords en suivant la mélodie, et traversé en tous sens par un +dessin diatonique exécuté par la masse entière des instruments à cordes +en unissons et octaves. L'_andante maestoso_ qui suit, est une sorte de +choral qu'entonnent d'abord les ténors et les basses du chœur, réunis +à un trombone, aux violoncelles et aux contre-basses. La joie est ici +religieuse, grave, immense; le chœur se tait un instant, pour +reprendre avec moins de force ses larges accords, après un solo +d'orchestre d'où résulte un effet d'orgue d'une grande beauté. +L'imitation du majestueux instrument des temples chrétiens, est produite +par des flûtes dans le bas, des clarinettes dans le chalumeau, des sons +graves de bassons, des altos divisés en deux parties, haute et moyenne, +et des violoncelles jouant sur leurs cordes à vide _sol_, _ré_, ou sur +l'_ut bas_ (à vide) et l'_ut_ du médium, toujours en double corde. Ce +morceau commence en _sol_, il passe en _ut_, puis en _fa_, et se termine +par un point d'orgue sur la septième dominante de _ré_. Suit un grand +_allegro_ à 6/4, où se réunissent dès le commencement le premier thême, +déjà tant et si diversement reproduit, et le choral de l'_andante_ +précédent. Le contraste de ces deux idées est rendu plus saillant encore +par une variation rapide du chant joyeux, exécutée par les premiers +violons au-dessus des grosses notes du choral. Il y a moins de fougue, +moins de grandeur et plus de légèreté dans le style du morceau suivant: +une gaîté naïve, exprimée d'abord par quatre voix seules et plus +chaudement colorée ensuite par l'adjonction du chœur, en fait le +fond. Quelque accents tendres et religieux y alternent à deux reprises +différentes avec la gaie mélodie, mais le mouvement devient plus +précipité, tout l'orchestre éclate, les instruments à percussion, +timbales, cymbales, triangle et grosse caisse, frappent rudement les +temps forts de la mesure; la joie reprend son empire, la joie populaire, +tumultueuse, qui ressemblerait à une orgie, si, en terminant, toutes les +voix ne s'arrêtaient de nouveau sur un rhythme solennel pour envoyer, +dans une exclamation extatique, leur dernier salut d'amour et de respect +à la divine joie. L'orchestre termine seul, non sans lancer encore, dans +son ardente course, des fragments du premier thême dont on ne se lasse +pas. + +Une traduction aussi exacte que possible de la poésie allemande traitée +par Beethoven, donnera maintenant au lecteur le motif de cette multitude +de combinaisons musicales, savants auxiliaires d'une inspiration +continue, instruments dociles d'un génie puissant et infatigable. La +voici: + + «O Joie! belle étincelle des Dieux, fille de l'Élysée, nous entrons + tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! un pouvoir magique + réunit ceux que le monde et le rang séparent; à l'ombre de ton aile + si douce tous les hommes deviennent frères. + + »Celui qui a le bonheur d'être devenu l'ami d'un ami; celui qui + possède une femme aimable, oui, celui qui peut dire à soi une ame + sur cette terre, que sa joie se mêle à la nôtre! mais que l'homme + à qui cette félicité ne fut pas accordée se glisse en pleurant hors + du lieu qui nous rassemble! + + »Tous les êtres boivent la joie au sein de la nature; les bons et + les méchants suivent des chemins de fleurs. La nature nous a donné + l'amour, le vin et la mort, cette épreuve de l'amitié. Elle a donné + la volupté au ver; le chérubin est debout devant Dieu. + + »Gai! gai! comme les soleils roulent sur le plan magnifique du + ciel, de même, frères, courez fournir votre carrière, pleins de + joie comme le héros qui marche à la victoire. + + »Que des millions d'êtres, que le monde entier se confonde dans un + même embrassement! Frères, au-delà des sphères doit habiter un père + bien-aimé. + + »Millions, vous vous prosternez? reconnaissez-vous l'œuvre du + Créateur? cherchez l'auteur de ces merveilles au-dessus des astres, + car c'est là qu'il réside. + + »O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons + tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! + + »Fille de l'Élysée, joie, belle étincelle des Dieux!!» + +Si le public du Conservatoire, en écoutant cette symphonie, avait entre +les mains une traduction dans le genre de celle-ci, il suivrait mieux, +très-certainement, la pensée du compositeur. + +Il faudrait en outre, pour l'exécution, un nombre de chanteurs d'autant +plus considérable, que le chœur doit évidemment couvrir l'orchestre +en maint endroit, et que d'ailleurs, la manière dont la musique est +disposée sur les paroles et l'élévation excessive du diapason des +parties de chant, rendent fort difficile l'émission de la voix, et +diminuent beaucoup le volume et l'énergie des sons. + +Malgré tout, cependant, il est évident que ce même public, si froid +d'abord pour cette partition colossale, commence à entrer sous son +influence. Encore deux ou trois auditions, et il en sentira peut-être +toutes les beautés.... + +* * * + +Quand Beethoven, en terminant son œuvre, considéra les majestueuses +dimensions du monument qu'il venait d'élever, il dut se dire: Vienne la +mort maintenant, ma tâche est accomplie. + + + + +TRIOS ET SONATES. + + +Il y a beaucoup de gens en France pour qui le nom de Beethoven n'éveille +que les idées d'orchestre et de symphonies; ils ignorent que dans tous +les genres de musique, cet infatigable Titan a laissé des +chefs-d'œuvre presque également admirables. + +Il a fait un opéra: _Fidelio_; un ballet: _Prométhée_; un mélodrame: +_Egmont_; des ouvertures de tragédies: celles de _Coriolan_ et des +_Ruines d'Athènes_; six ou sept autres ouvertures sur des sujets +indéterminés; deux grandes messes; un oratorio: _le Christ au mont des +Oliviers_; dix-huit quatuors pour deux violons, alto et basse; plusieurs +autres quatuors et quintetti pour trois ou quatre instruments à vent et +piano; des trios pour piano, violon et basse; un grand nombre de +sonates pour le piano seul ou pour piano avec un instrument à cordes, +basse ou violon; un septuor pour quatre instruments à cordes et trois +instruments à vent; un grand concerto de violon; quatre ou cinq +concertos de piano avec orchestre; une fantaisie pour piano principal +avec orchestre et chœurs; une multitude d'airs variés pour divers +instruments; des romances et chansons avec accompagnement de piano; un +cahier de cantiques à une et plusieurs voix; une cantate ou scène +lyrique avec orchestre; des chœurs avec orchestre sur différentes +poésies allemandes, deux volumes d'études sur l'harmonie et le +contre-point; et enfin, les neuf fameuses symphonies que la société du +Conservatoire a popularisées. + +Il ne faut pas croire que cette fécondité de Beethoven ait rien de +commun avec celle des compositeurs italiens, qui ne comptent leurs +opéras que par cinquantaines, témoin les cent soixante partitions de +Paisiello. Non certes! une telle opinion serait souverainement injuste. +Si nous en exceptons l'ouverture des _Ruines d'Athènes_, et peut-être +deux ou trois autres fragments vraiment indignes du grand nom de leur +auteur, et qui sont tombés de sa plume dans ces rares instants de +somnolence qu'Horace reproche, avec tant soit peu d'ironie, au _bon_ +Homère lui-même, tout le reste est de ce style noble élevé, ferme, +hardi, expressif, poétique et toujours neuf, qui font incontestablement +de Beethoven la sentinelle avancée de la civilisation musicale. C'est +tout au plus si, dans ce grand nombre de compositions, on peut découvrir +quelques vagues ressemblances entre quelques-unes des mille phrases qui +en font la splendeur et la vie. Cette étonnante faculté d'être toujours +nouveau sans sortir du vrai et du beau se conçoit jusqu'à un certain +point dans les morceaux d'un mouvement vif; la pensée alors aidée par +les puissances du rhythme peut, dans ses bonds capricieux, sortir plus +aisément des routes battues; mais où l'on cesse de la comprendre, c'est +dans les _adagios_, c'est dans ces méditations extra-humaines où le +génie panthéiste de Beethoven aime tant à se plonger. Là, plus de +passions, plus de tableaux terrestres, plus d'hymnes à la joie, à +l'amour, à la gloire, plus de chants enfantins, de doux propos, de +saillies mordantes ou comiques, plus de ces terribles éclats de fureur, +de ces accents de haine que les élancements d'une souffrance secrète lui +arrachent si souvent; il n'a même plus de mépris dans le cœur, il +n'est plus de notre espèce, il l'a oubliée, il est sorti de notre +atmosphère; calme et solitaire, il nage dans l'Éther; comme ces aigles +des Andes planant à des hauteurs au-dessous desquelles les autres +créatures ne trouvent déjà plus que l'asphyxie et la mort, ses regards +plongent dans l'espace, il vole à tous les soleils, chantant la nature +infinie. Croirait-on que le génie de cet homme ait pu prendre un pareil +essor, pour ainsi dire, quand il l'a voulu!... C'est ce dont on peut se +convaincre cependant, par les preuves nombreuses qu'il nous en a +laissés, moins encore dans ses symphonies que dans ses compositions de +piano. Là, et seulement là, n'ayant plus en vue un auditoire nombreux, +le public, la foule, il semble avoir écrit pour lui-même, avec ce +majestueux abandon que la foule ne comprend pas, et que la nécessité +d'arriver promptement à ce que nous appelons _l'effet_ doit altérer +inévitablement. Là aussi la tâche de l'exécutant devient écrasante, +sinon par les difficultés de mécanisme, au moins par le profond +sentiment, par la grande intelligence que de telles œuvres exigent de +lui; il faut de toute nécessité que le virtuose s'efface devant le +compositeur comme fait l'orchestre dans les symphonies; il doit y avoir +absorption complète de l'un par l'autre; mais c'est précisément en +s'identifiant de la sorte avec la pensée qu'il nous transmet que +l'interprète grandit de toute la hauteur de son modèle. + +Il y a une œuvre de Beethoven connue sous le nom de sonate en _ut +dièze_ mineur, dont l'adagio est une de ces poésies que le langage +humain ne sait comment désigner. Ses moyens d'action sont fort simples: +la main gauche étale doucement de larges accords d'un caractère +solennellement triste et dont la durée permet aux vibrations du piano de +s'éteindre graduellement sur chacun d'eux; au-dessus, les doigts +inférieurs de la main droite arpégent un dessin d'accompagnement obstiné +dont la forme ne varie presque pas depuis la première mesure jusqu'à la +dernière, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de +lamentation, efflorescence mélodique de cette sombre harmonie. Un jour, +il y a sept ou huit ans, Liszt exécutant cet adagio devant un petit +cercle dont je faisais partie, s'avisa de le dénaturer, suivant l'usage +alors adopté pour se faire applaudir du public fashionable: au lieu de +ces longues tenues des basses, au lieu de cette sévère uniformité de +rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaça des trilles, +des _tremolo_, il pressa et ralentit la mesure, troublant ainsi par des +accents passionnés le calme de cette tristesse, et faisant gronder le +tonnerre dans ce ciel sans nuages qu'assombrit seulement le départ du +soleil.... Je souffris cruellement, je l'avoue, plus encore qu'il ne +m'est jamais arrivé de souffrir en entendant nos malheureuses +cantatrices broder le grand monologue du _Freyschütz_; car, à cette +torture, se joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le +travers où ne tombent d'ordinaire que des médiocrités. Mais qu'y faire? +Liszt était alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relèvent +eux-mêmes d'une chute qu'on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si +on leur tend la main. Il s'est fièrement relevé: aussi, depuis ces +dernières années surtout, n'est-ce plus lui qui poursuit le succès, mais +bien le succès qui perd haleine à le suivre; les rôles sont changés. +Revenons à notre sonate. Dernièrement un de ces hommes de cœur et +d'esprit, que les artistes sont si heureux de rencontrer, avait réuni +quelques amis; j'étais du nombre. Liszt arriva dans la soirée, et, +trouvant la discussion engagée sur la valeur d'un morceau de Weber, +auquel le public, soit à cause de la médiocrité de l'exécution, soit +pour toute autre raison, avait, dans un concert récent, fait un assez +triste accueil, se mit au piano pour répondre à sa manière aux +antagonistes de Weber. L'argument parut sans réplique, et on fut obligé +d'avouer qu'une œuvre de génie avait été méconnue. Comme il venait de +finir, la lampe qui éclairait l'appartement parut près de s'éteindre; +l'un de nous allait la ranimer. + +--N'en faites rien, lui dis-je; s'il veut jouer l'adagio en _ut dièze +mineur_ de Beethoven, ce demi-jour ne gâtera rien. + +--Volontiers, dit Liszt, mais éteignez tout-à-fait la lumière, couvrez +le feu, que l'obscurité soit complète. + +Alors, au milieu de ces ténèbres, après un instant de recueillement, la +noble élégie, la même qu'il avait autrefois si étrangement défigurée, +s'éleva dans sa simplicité sublime; pas une note, pas un accent ne +furent ajoutés aux accents et aux notes de l'auteur. C'était l'ombre de +Beethoven, évoquée par le virtuose, dont nous entendions la grande voix. +Chacun de nous frissonnait en silence, et après le dernier accord on se +tut encore... nous pleurions. + +Une assez notable partie du public français ignore pourtant l'existence +de ces œuvres merveilleuses. Certes le trio en _si bémol_ tout +entier, l'adagio de celui en _ré_ et la sonate en _la_ avec violon ont +dû prouver à ceux qui les connaissent que l'illustre compositeur était +loin d'avoir versé dans l'orchestre tous les trésors de son génie. Mais +son dernier mot n'est pas là; c'est dans les sonates pour piano seul +qu'il faut le chercher. Le moment viendra bientôt peut-être où ces +œuvres, qui laissent derrière elles ce qu'il y a de plus avancé dans +l'art, pourront être comprises, sinon de la foule, au moins d'un public +d'élite. C'est une expérience à tenter; si elle ne réussit pas, on la +recommencera plus tard. + +Les grandes sonates de Beethoven serviront d'échelle métrique pour +mesurer le développement de notre intelligence musicale. + + + + +ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE. + +PREMIÈRE REPRÉSENTATION DU FREYSCHÜTZ, + +OPÉRA EN TROIS ACTES, DE CARL MARIA DE WEBER. + + +Nous sommes au milieu de juin, et il fait presque froid; le vent gémit, +les arbres crient et s'agitent; les nuages courent au ciel; de +mélancoliques souvenirs s'éveillent..... Ne semble-t-il pas qu'ainsi +douloureusement ému, il doive m'être facile de parler de l'œuvre et +de l'artiste dont notre monde musical est à cette heure exclusivement +préoccupé? Il n'en est rien pourtant. La profondeur de certaines +impressions est telle, l'ardeur de certains enthousiasmes est si chaste, +il y a des réminiscences de jeunesse liées à de si pénibles +circonstances que le cœur saigne à les laisser échapper. Je crois +avoir vécu un siècle pendant les quinze ou seize ans qui se sont écoulés +depuis le jour où pour la première et dernière fois Weber traversa +Paris. Il se rendait à Londres pour y voir tomber un de ses +chefs-d'œuvre (_Obéron_), et mourir. Combien je désirai le voir +alors! avec quelles palpitations je le suivis, le soir où, souffrant +déjà et peu d'heures avant son fatal départ pour l'Angleterre, il voulut +assister à la reprise d'_Olympie_! Ma poursuite fut vaine. Le matin de +ce même jour, Lesueur m'avait dit: «Je viens de recevoir la visite de +Weber! Cinq minutes plus tôt vous l'eussiez entendu me jouer sur le +piano des scènes entières de nos partitions; il les connaît toutes!» En +entrant quelques heures après dans un magasin de musique: + +«Si vous saviez qui s'est assis là tout à l'heure! + +--Qui donc? + +--Weber!» + +En arrivant à l'Opéra le soir, et en écoutant la foule répéter: «Weber +vient de traverser le foyer;--il est rentré dans la salle;--il est aux +premières loges,» je me désespérais de ne pouvoir enfin l'atteindre. +Mais tout fut inutile; personne ne put me le montrer. A l'inverse de ces +poétiques apparitions de Shakespeare, visible pour tous, il demeura +invisible pour un seul. Trop inconnu pour oser lui écrire, et sans amis +en position de me présenter à lui, il fallut sortir sans l'apercevoir. +Oh! si les hommes inspirés pouvaient deviner les grandes passions que +leurs œuvres font naître! s'il leur était donné de découvrir ces +admirations de cent mille ames concentrées et enfouies dans une seule, +qu'il leur serait doux de s'en entourer, de les accueillir, et de se +consoler auprès d'elles de l'envieuse haine des uns, de l'inintelligente +frivolité des autres, de la tiédeur de tous! + +Malgré sa popularité, malgré le foudroyant éclat et la vogue du +_Freyschütz_, malgré la conscience qu'il avait sans doute de son génie, +Weber, plus qu'un autre peut-être, eût été heureux de ces obscures mais +sincères adorations. Il avait écrit des pages admirables, traitées par +les virtuoses et les critiques avec la plus dédaigneuse froideur; son +dernier opéra, le plus grandiose, _Euryanthe_, n'avait obtenu qu'un +demi-succès; il lui était permis d'avoir des inquiétudes sur le sort +d'_Obéron_, en songeant qu'à une œuvre pareille il faut un public de +poètes, un parterre de rois de la pensée; enfin, le roi des rois, +Beethoven lui-même, pendant longtemps l'avait méconnu. On conçoit donc +qu'il ait pu quelquefois, comme il l'écrivit ensuite, douter de sa +mission musicale, et qu'il soit mort du coup qui frappa _Obéron_. + +Si la différence fut grande entre la destinée de cette partition +merveilleuse et le sort de son aîné, le _Freyschütz_, ce n'est pas qu'il +y ait rien de vulgaire dans la physionomie de l'heureux élu de la +popularité, rien de mesquin dans ses formes, rien de faux dans son +éclat, rien d'ampoulé ni d'emphatique dans son langage; l'auteur n'a +pas mis l'un plus que l'autre sous le patronage des exécutants; il n'a +jamais fait la moindre concession aux puériles exigences de la mode, à +celles plus impérieuses encore des grands orgueils chantants. Il fut +aussi simplement vrai, aussi fièrement original, aussi ennemi des +formules, aussi digne en face du public, dont il ne voulut acheter les +applaudissements par aucune lâche condescendance, aussi grand artiste +enfin dans le _Freyschütz_ que dans _Obéron_. Mais la poésie du premier +est pleine de mouvement, de passion et de contrastes. Le surnaturel y +amène des effets étranges et violents; la mélodie, l'harmonie et le +rhythme combinés tonnent, brûlent et éclairent; tout concourt à éveiller +brusquement l'attention. Les personnages, en outre, pris dans la vie +commune, trouvent de plus nombreuses sympathies; la peinture de leurs +sentiments, le tableau de leurs mœurs motivent aussi quelquefois +l'emploi d'un moins haut style, qui, ravivé par un travail exquis, +acquiert un charme irrésistible même pour les esprits dédaigneux de +jouets sonores, et, ainsi paré, semble à la foule l'idéal de l'art, le +prodige de l'invention. + +Dans _Obéron_, au contraire, bien que les passions humaines y jouent un +grand rôle, le fantastique domine encore, mais le fantastique gracieux, +calme, frais. Au lieu de monstres, d'apparitions horribles, ce sont des +chœurs d'esprits aériens, des sylphes, des fées, des ondines. Et la +langue de ce peuple au doux sourire, langue à part, qui emprunte à +l'harmonie son charme principal, dont la mélodie est capricieusement +vague, dont le rhythme lent, voilé, devient souvent difficile à saisir, +et d'autant moins intelligible pour la foule, que ses finesses ne +peuvent être senties, même des musiciens, sans une attention extrême, +unie à une grande vivacité d'imagination. La rêverie allemande +sympathise plus aisément sans doute avec cette divine poésie; pour nous, +Français, elle ne serait, je le crains, qu'un sujet d'étude curieux un +instant, d'où naîtraient bientôt après la fatigue et l'ennui. On en a pu +juger quand la troupe de Carlsruhe vint en 1828 donner des +représentations au théâtre Favart. Le chœur des ondines, ce chant +mollement cadencé, qui exprime un bonheur si pur, si complet, ne se +compose que de deux strophes assez courtes. Mais comme sur un mouvement +lent se balancent des inflexions constamment douces, l'attention du +public s'éteignait au bout de quelques mesures; à la fin du premier +couplet le malaise de l'auditoire était évident, on murmurait, et faire +écouter la seconde reprise devenait impossible; on ne l'a même tenté +qu'une fois. + +Quoi qu'il en soit de la difficulté de populariser _Obéron_ parmi nous, +disons que la vogue du _Freyschütz_ fut rapide, générale, et qu'elle +n'est pas, il s'en faut, sur le point de s'affaiblir. La mise en scène +de ce chef-d'œuvre à l'Opéra vient de la faire renaître; elle croîtra +encore, on n'en peut douter. Le public comprend et apprécie aujourd'hui +dans son ensemble et ses détails cette composition qui naguère encore ne +lui paraissait qu'une amusante excentricité. Il voit la raison des +choses demeurées obscures pour lui jusqu'ici; il reconnaît dans Weber la +plus sévère unité de pensée, le sentiment le plus juste de l'expression, +des convenances dramatiques, unis à une surabondance d'idées musicales +mises en œuvre avec une réserve pleine de sagesse, à une imagination +dont les ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des +limites où finit l'idéal, où l'absurde commence. + +Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle +école, de trouver une partition aussi irréprochable de tout point que +celle du _Freyschütz_; aussi constamment intéressante d'un bout à +l'autre; dont la mélodie ait plus de fraîcheur dans les formes diverses +qu'il lui plaît de revêtir; dont les rhythmes soient plus saisissants, +les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi +des masses de voix et d'instruments plus énergique sans efforts, plus +suave sans afféterie. Depuis le début de l'ouverture jusqu'au dernier +accord du chœur final, il m'est impossible de trouver une mesure dont +la suppression ou le changement me paraisse désirable. L'intelligence, +l'imagination, le génie brillent de toutes parts avec une force de +rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'être point +fatigués, si une sensibilité inépuisable, autant que contenue, ne venait +en adoucir l'éclat et étendre sur l'auditeur le doux abri de son voile. + +L'ouverture est couronnée reine aujourd'hui; personne ne songe à le +contester. On la cite comme le modèle du genre. Le thême de l'_andante_ +et celui de l'_allegro_ se chantent partout. Il en est un que je dois +citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'émeut incomparablement +plus que tout le reste. C'est cette longue mélodie gémissante, jetée par +la clarinette au travers du _tremolo_ de l'orchestre, comme une plainte +lointaine dispersée par les vents dans les profondeurs des bois. Cela +frappe droit au cœur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui +semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre +harmonie frémit et menace au dessous de lui, est une des oppositions les +plus neuves, les plus poétiques et les plus belles qu'ait produites en +musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut +aisément reconnaître déjà un reflet du caractère d'Agathe qui va se +développer bientôt avec toute sa candeur passionnée. Elle est pourtant +empruntée au rôle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au +moment où, du haut des rochers, il sonde de l'œil les abîmes de +l'infernale vallée. Mais, un peu modifiée dans ses contours, et +instrumentée de la sorte, cette phrase change complètement d'aspect et +d'accent. + +L'auteur possédait au suprême degré l'art d'opérer ces transformations +mélodiques. + +Il faudrait écrire un volume pour étudier isolément chacune des faces de +cette œuvre si riche de beautés diverses. Les principaux traits de sa +physionomie sont d'ailleurs à peu près généralement connus. Chacun +admire la mordante gaîté des couplets de Kilian, avec le refrain du +chœur riant aux éclats; le surprenant effet de ces voix de femmes +groupées en _seconde majeure_, et le rhythme heurté des voix d'hommes +qui complètent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti +l'accablement, la désolation de Max, la bonté touchante qui respire dans +le thême du chœur cherchant à le consoler, la joie exubérante de ces +robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette +marche jouée par les ménétriers villageois en tête du cortége de Kilian +triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire +grimace, et cette clameur sauvage de son grand air: _Triomphe! +triomphe!_ qui prépare d'une façon si menaçante l'explosion finale! Tous +à présent, amateurs et artistes, écoutent avec ravissement ce délicieux +duo, où se dessinent dès l'abord les caractères contrastants des deux +jeunes filles. Cette idée du maître une fois reconnue, on n'a plus de +peine à en suivre jusqu'au bout le développement. Toujours Agathe est +tendre et rêveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point +aimé, se plaît en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux +babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'étincelantes saillies +au milieu des entretiens des deux amants inquiets, tristement +préoccupés. Rien n'échappe à l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre +pendant la prière de la jeune vierge attendant son fiancé, de ces +bruissements doucement étranges, où l'oreille attentive croit retrouver + + «Le bruit sourd du noir sapin + Que le vent des nuits balance.» + +et il semble que l'obscurité devienne tout d'un coup plus intense et +plus froide, à cette magique modulation en _ut_ majeur: + + «Tout s'endort dans le silence.» + +De quel frémissement sympathique n'est-on pas agité plus loin à cet +élan: _C'est lui! c'est lui!_ + +Et surtout à ce cri immortel qui ébranle l'ame entière: + + «C'est le ciel ouvert pour moi!» + +Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun +maître, allemand, italien ou français, n'a fait ainsi parler +successivement dans la même scène la prière sainte, la mélancolie, +l'inquiétude, la méditation, le sommeil de la nature, la silencieuse +éloquence de la nuit, l'harmonieux mystère des cieux étoilés, le +tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse, +le transport, l'amour éperdu! Et quel orchestre pour accompagner ces +nobles mélodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches +ingénieuses! Quels trésors qu'une inspiration soudaine fit découvrir! +Ces flûtes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et +de violoncelles à la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce +crescendo qui monte et éclate au terme de sa lumineuse ascension, ces +silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour +s'élancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est +l'art divin! c'est la poésie! c'est l'amour même! Le jour où Weber +entendit pour la première fois cette scène rendue comme il avait rêvé +qu'elle pût l'être, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux sans +doute, lui montra bien tristes et bien pâles tous les jours qui devaient +lui succéder. Il aurait dû mourir! que faire de la vie après des joies +pareilles! + +* * * + +Certains théâtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans +une vérité en horreur à l'art, font entendre, dit-on, pendant la scène +de la fonte des balles les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux, +aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracassés, etc., +etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et +pourquoi, dans le cas même où on l'entendrait, mettre la réalité auprès +de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors à l'orchestre, +la voix de vos chiens du théâtre ne peut m'inspirer que le dégoût. La +cascade naturelle au contraire n'est point de ces effets scéniques +incompatibles avec l'intérêt de la partition; loin de là, elle y ajoute. +Ce bruit d'eau égal et continu, porte à la rêverie; il impressionne +surtout durant ces longs points-d'orgue que le compositeur a si +habilement amenés, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche +éloignée qui tinte lentement l'heure fatale. + +Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que, dans cette scène, je me +suis abstenu, en écrivant les récitatifs, de faire chanter Samiel. Il y +avait là une intention trop formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et +Samiel parler les quelques mots de sa réponse. Une fois seulement la +parole du diable est rhythmée, chacune de ses syllabes portant sur une +note de timbales. La rigueur du réglement qui interdit le dialogue parlé +à l'Opéra n'est pas telle qu'on ne puisse introduire dans une scène +musicale, quelques mots prononcés de la sorte; on s'est donc empressé +d'user de la latitude qu'il laissait pour conserver aussi cette idée du +compositeur. + +Toute la partition de _Freyschütz_, on l'a déjà dit, mais il n'est pas +inutile de le répéter, est exécutée intégralement et dans l'ordre exact +où elle fut écrite. Le livret a été _traduit_ d'une façon toujours +simple, souvent poétique, et non point _arrangé_. C'est un travail qui +fait honneur à l'esprit et au goût de M. Emilien Pacini. + +Il résulte de la fidélité, trop rare en tout temps et partout, avec +laquelle l'Opéra a monté ce chef-d'œuvre, que le final du troisième +acte est pour les Parisiens à peu près une nouveauté. Quelques-uns l'ont +entendu il y a quatorze ans aux représentations d'été de la troupe +allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce final est une +magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est +empreint de repentir et de honte; le premier chœur en _ut_ mineur, +après la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique +et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir. Puis le +retour d'Agathe à la vie, sa tendre exclamation _ô Max!_ les _vivat_ du +peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite, +l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans +et chasseurs pour obtenir la grâce de Max, noble cœur un instant +égaré; ce sextuor où l'on voit l'espérance et le bonheur renaître, cette +bénédiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts émus, et du sein +de la foule prosternée, fait jaillir un hymne immense dans son +laconisme; et enfin ce chœur final où reparaît pour la troisième fois +le thême de l'_allegro_ de l'air d'Agathe, déjà entendu dans +l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui +précède, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit à sa place, +et qui puisse être supprimée sans détruire l'harmonie de l'ensemble. Les +esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-être, mais pour tout +auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce final +plus on en sera convaincu. + + Depuis que ces lignes furent écrites, l'exécution du _Freyschütz_ à + l'Opéra est devenue détestable; se relèvera-t-elle quelque + jour?..... il faut l'espérer. + + + + +SOUVENIRS D'UN HABITUÉ DE L'OPÉRA. + +1822-1823 + + +Il fut un temps, hélas bien éloigné! où certaines représentations de +l'Opéra étaient des solennités auxquelles je me préparais plusieurs +jours d'avance, par la lecture et la méditation des ouvrages qu'on y +devait exécuter. Rien n'égale le fanatisme d'admiration que nous +professions, quelques habitués du parterre et moi, pour certains +auteurs, si ce n'est notre haine profonde pour la plupart des autres. Le +Jupiter de notre Olympe était Gluck, et le culte que nous lui rendions +ne peut se comparer à rien de ce que le dilettantisme le plus effréné +pourrait imaginer aujourd'hui. Mais si quelques-uns de mes amis étaient +de fidèles sectateurs de cette religion musicale, je puis dire sans +vanité que j'en étais le pontife. Quand je voyais faiblir leur ferveur, +je la ranimais par des prédications dignes des saint-simoniens; je les +amenais à l'Opéra bon gré mal gré, quelquefois en leur donnant des +billets que j'avais achetés de mon argent au bureau, et que je +prétendais avoir reçus d'un employé de l'administration. Dès que, grâce +à cette ruse, j'avais entraîné mes hommes à la représentation du +chef-d'œuvre de Gluck, je les plaçais sur une banquette du parterre, +en leur recommandant bien de n'en pas changer, vu que les places +n'étaient pas également bonnes pour l'audition, et qu'il n'y en avait +pas une dont je n'eusse étudié la convenance ou les défauts. Ici, on +était trop près des cors; là, on ne les entendait pas; à droite, le son +des trombones dominait trop; à gauche, répercuté par les loges du +rez-de-chaussée, il produisait un effet désagréable; en bas, on était +trop près de l'orchestre, il écrasait les voix; en haut, l'éloignement +de la scène empêchait de distinguer les paroles ou l'expression de la +physionomie des acteurs; l'instrumentation de cet ouvrage devait être +entendue de tel endroit, les chœurs de celui-ci de tel autre; à tel +acte, la décoration représentant un bois sacré, la scène était très +vaste, et le son se perdait dans le théâtre de toutes parts, il fallait +donc se rapprocher; un autre, au contraire, se passait dans l'intérieur +d'une palais, le décor était ce que les machinistes appellent _un salon +fermé_, la puissance des voix étant doublée par cette circonstance si +indifférente en apparence, on devait remonter un peu dans le parterre, +afin que les sons de l'orchestre et ceux de la vocale, entendus de moins +près, parussent plus intimement unis et fondus dans un ensemble plus +harmonieux. + +Une fois ces instructions données, je demandais à mes néophytes s'ils +connaissaient bien la pièce qu'ils allaient entendre. S'ils n'avaient +pas lu les paroles, je tirais un livret de ma poche, et, profitant du +temps qui nous restait avant le lever de la toile, je le leur faisais +lire, en ajoutant aux principaux passages toutes les observations que je +croyais propres à leur faciliter l'intelligence de la pensée du +compositeur; car, nous venions toujours de fort bonne heure, pour avoir +le choix des places, ne pas nous exposer à manquer les premières notes +de l'ouverture, et goûter ce charme singulier de l'attente avant une +grande jouissance qu'on est assuré d'obtenir. En outre, nous trouvions +beaucoup de plaisir à voir l'orchestre, vide d'abord et ne représentant +qu'un piano sans cordes, se garnir peu à peu de musique et de musiciens. +Le garçon d'orchestre entrait le premier pour placer les parties sur les +pupitres; ce moment-là n'était pas sans mélange de crainte. Depuis notre +arrivée dans la salle, quelque accident pouvait être survenu; on avait +peut-être changé le spectacle et substitué à l'œuvre monumentale de +Gluck, quelque _Rossignol_, quelques _Prétendus_, une _Caravane du +Caire_, un _Panurge_, un _Devin de Village_, une _Lasthenie_, toutes +productions plus ou moins pâles et maigres, plus ou moins plates et +fausses, pour lesquelles nous professions un égal et souverain mépris. +Le nom de la pièce, inscrit en grosses lettres sur les parties de +contrebasses qui par leur position se trouvent les plus rapprochées du +parterre, nous tirait d'inquiétude ou justifiait nos appréhensions. Dans +ce dernier cas (il se présentait alors assez fréquemment), nous nous +précipitions hors de la salle en jurant comme des soldats en maraude qui +ne trouveraient que de l'eau dans ce qu'ils avaient pris pour des +barriques d'eau-de-vie, et en confondant dans nos malédictions l'auteur +de la pièce substituée, le directeur qui l'infligeait au public et le +gouvernement qui la laissait représenter. Pauvre Rousseau qui attachait +autant d'importance tout au moins à sa partition du _Devin de Village_ +(si toutefois c'est une partition) qu'aux chefs-d'œuvre d'éloquence +qui ont immortalisé son nom; lui qui croyait fermement avoir écrasé +Rameau tout entier, voire même le trio des Parques, avec les petites +chansons, les petits flonsflons, les petits rondeaux, les petits solos, +les petites bergeries, les petites drôleries de toute espèce dont se +compose son petit intermède; lui qu'on a tant tourmenté; lui que la +secte philosophique des Holbachiens a tant envié pour son œuvre +musicale; lui qu'on a accusé de n'en être pas l'auteur; lui qui a été +chanté par toute la France, depuis Jéliot et Mademoiselle Fel jusqu'au +roi Louis XV qui ne pouvait se lasser de répéter: «J'ai perdu mon +serviteur,» avec la voix la plus fausse de son royaume; lui enfin dont +l'opéra favori obtint à son apparition tous les genres de succès; pauvre +Rousseau! qu'aurait-il dit de nos blasphêmes, s'il eût pu les entendre? +Et pouvait-il prévoir que son œuvre chérie, qui jadis excita tant +d'applaudissements, tomberait un jour pour ne plus se relever, au milieu +des éclats de rire de toute la salle, sous le coup d'une énorme perruque +poudrée à blanc, jetée aux pieds de Colette par un insolent railleur? +J'assistais à cette dernière représentation du _Devin_; beaucoup de +gens, en conséquence, m'ont attribué la _mise en scène_ de la perruque; +mais je suis bien aise, puisque j'en trouve l'occasion, de protester ici +de mon innocence. Je crois même avoir été au moins autant indigné que +diverti par cette grotesque irrévérence; de sorte que je ne puis savoir +au juste si j'en aurais été capable. Mais s'imaginerait-on que Gluck, +oui, Gluck lui-même, à propos de ce pauvre _Devin_, il y a quelque +cinquante ans, a poussé l'ironie plus loin encore, et qu'il a osé +écrire et imprimer dans une épître la plus sérieuse du monde, adressée à +la reine Marie-Antoinette, que _la France, peu favorisée sous le rapport +musical, comptait cependant quelques ouvrages remarquables, parmi +lesquels il fallait citer le_ Devin de Village _de M. Rousseau_? Qui +jamais se fût avisé de penser que Gluck pût être aussi plaisant? Ce +trait seul d'un Allemand suffit pour enlever aux Italiens la palme de la +perfidie facétieuse. + +Je reprends le fil de mon histoire. Quand le titre inscrit sur les +parties d'orchestre nous annonçait que rien n'avait été changé dans le +spectacle, je continuais ma prédication, chantant les passages saillans, +expliquant les procédés d'instrumentation d'où résultaient les +principaux effets, et obtenant d'avance, sur ma parole, l'enthousiasme +des membres de notre petit club. Cette agitation étonnait beaucoup nos +voisins du parterre, bons provinciaux pour la plupart, qui, en +m'entendant pérorer sur les merveilles de la pièce qu'on allait +représenter, s'attendaient à perdre la tête d'émotion, et y éprouvaient, +en somme, d'ordinaire, plus d'ennui que de plaisir. Je ne manquais pas +ensuite de désigner par son nom chaque musicien à son entrée à +l'orchestre, en y ajoutant quelques commentaires sur ses habitudes et +son talent. + + «Voilà Baillot (il était alors à l'Opéra); il ne fait pas comme + d'autres violons solos, celui-là, il ne se réserve pas + exclusivement pour les ballets; il ne se trouve point déshonoré + d'accompagner un opéra de Gluck. Vous entendrez tout-à-l'heure un + chant qu'il exécute sur la quatrième corde; on le distingue au + dessus de tout l'orchestre. + + --«Oh! ce gros rouge, là-bas! c'est la première contrebasse, c'est + le père Chénié; un vigoureux gaillard, malgré son âge; il vaut à + lui tout seul quatre contrebasses ordinaires; on peut être sûr que + sa partie sera exécutée telle que l'auteur l'a écrite; il n'est pas + de l'école des _simplificateurs_. + + --«Le chef d'orchestre devrait faire un peu attention à M. Guillou, + la première flûte, qui entre en ce moment; il prend avec Gluck + d'étranges libertés. Dans la marche religieuse d'Alceste, par + exemple, l'auteur a écrit des flûtes dans le bas, uniquement pour + obtenir l'effet particulier aux sons graves de cet instrument; M. + Guillou ne s'accommode pas d'une pareille disposition; il faut + qu'il domine; il faut qu'on l'entende; et pour cela, il transpose + toute la partie de flûte à l'octave supérieure, détruisant ainsi le + résultat que l'auteur s'était promis, et faisant d'une idée + ingénieuse une chose puérile et vulgaire.» + +Les trois coups annonçant qu'on allait commencer, venaient nous +surprendre au milieu de cet examen sévère des notabilités de +l'orchestre. Nous nous taisions aussitôt, en attendant avec un sourd +battement de cœur, le signal du bâton de mesure de Kreutzer ou de +Valentino. + +L'ouverture commencée, il ne fallait pas qu'un de nos voisins s'avisât +de parler, de fredonner ou de battre la mesure, nous avions adopté pour +notre usage, en pareil cas, ce mot si connu d'un amateur: + +«Le ciel confonde ces musiciens, qui me privent du plaisir d'entendre +monsieur!» + +Connaissant à fond la partition qu'on exécutait, il n'était pas prudent +non plus d'y rien changer; je me serais fait tuer plutôt que de laisser +passer sans réclamation la moindre familiarité de cette nature prise +avec les grands maîtres. + +Je n'allais pas attendre après la représentation pour protester +froidement par écrit contre ce crime de lèse-génie; oh! non, c'était en +face du public, à haute et intelligible voix, que j'apostrophais les +délinquants. Et je puis assurer qu'il n'y a pas de critique qui porte +coup comme celle-là. Ainsi, un jour, il s'agissait d'_Iphigénie en +Tauride_, j'avais remarqué à la représentation précédente qu'on avait +ajouté des cymbales au premier air de danse des Scythes en _si_ mineur, +où Gluck n'a employé que les instruments à cordes, et que dans le grand +récitatif d'Oreste, au troisième acte, les parties de trombones, si +admirablement motivées par la scène et écrites dans la partition, +n'avaient pas été exécutées. J'avais résolu, si les mêmes fautes se +reproduisaient, de les signaler. + +Lors donc que le ballet des _Scythes_ fut commencé, j'attendis mes +cymbales au passage; elles se firent entendre comme la première fois +dans l'air que j'ai indiqué. Bouillant de colère, je me contins +cependant jusqu'à la fin du morceau, et profitant aussitôt du court +moment de silence qui le sépare du morceau suivant, je m'écriai de toute +la force de ma voix: + +«Il n'y pas là de cymbales, qui donc se permet de corriger Gluck?» + +On juge de la rumeur! Le public, qui ne voit pas fort clair dans toutes +ces questions d'art, et à qui il était fort indifférent qu'on changeât +ou non l'instrumentation de l'auteur, ne concevait rien à la fureur de +ce jeune fou du parterre. Mais ce fut bien pis quand, au troisième acte, +la suppression des trombones du monologue d'Oreste ayant eu lieu comme +je le craignais, la même voix fit entendre ces mots: + +«Les trombones ne sont pas partis! C'est insupportable!» + +L'étonnement de l'orchestre ne peut se comparer qu'à la colère (bien +naturelle, je l'avoue) de M. Valentino, qui conduisait ce soir-là. J'ai +su depuis que ces pauvres trombones n'avaient fait que se soumettre à un +ordre formel de ne pas jouer dans cet endroit; car leurs parties étaient +copiées et parfaitement conformes à l'original. Pour les cymbales que +Gluck a placées avec tant de bonheur dans le premier chœur des +_Scythes_, je ne sais qui s'était avisé de les introduire également dans +l'air de danse, dénaturant ainsi la couleur et troublant le silence +sinistre de cet étrange ballet. Mais je sais bien qu'aux représentations +suivantes tout rentra dans l'ordre, les cymbales se turent, les +trombones jouèrent, et je me contentai de grommeler entre mes dents: + +--Ah! c'est bien heureux! + +Peu de temps après, un de mes amis, presque aussi fanatique que moi, qui +compte aujourd'hui parmi les meilleurs professeurs de chant de Paris +(Saint-Ange), avait trouvé inconvenant qu'on nous donnât au premier acte +d'_OEdipe_ d'autres airs de danse que ceux de Sacchini; il vint me +proposer de faire justice de ces interminables solos de cor et de +violoncelle qui remplaçaient les airs de Sacchini. Pouvais-je ne pas +seconder une aussi louable intention! Le moyen employé pour _Iphigénie_ +nous réussit également bien pour _OEdipe_; et, après quelques mots +lancés un soir du parterre, par nous deux seuls, les nouveaux airs de +danse disparurent pour jamais. Une seule fois nous parvînmes à entraîner +le public. On avait annoncé sur l'affiche que le solo de violon du +ballet de _Nina_ serait exécuté par Baillot; une indisposition du grand +artiste, ou quelque autre cause, s'étant opposée à ce qu'il pût se faire +entendre, l'administration crut suffisant d'en instruire le public par +une imperceptible bande de papier collée sur l'affiche de la porte de +l'Opéra, que personne ne regarde. L'immense majorité des spectateurs +s'attendait donc à entendre le célèbre violon. Cependant, au moment où +Nina, dans les bras de son père et de son amant, revient à la raison, la +pantomime si touchante de mademoiselle Bigottini ne put nous émouvoir au +point de nous faire oublier Baillot. La pièce touchait à sa fin. + +«Eh bien! eh bien! et le solo de violon, dis-je assez haut pour être +entendu? + +--C'est vrai, dit un homme du public, il semble qu'on veuille le +_passer_. + +--Baillot! Baillot! le solo de violon!» + +En un instant le parterre prend feu, et ce qui ne s'était jamais vu à +l'Opéra, la salle entière réclame à grands cris l'accomplissement des +promesses de l'affiche. La toile tombe au milieu de ce brouhaha. Le +bruit redouble. Les musiciens voyant la fureur du parterre s'empressent +de quitter la place. De rage alors, chacun saute dans l'orchestre, on +saisit les chaises des concertants; on renverse les pupitres, on crève +la peau des timbales; j'avais beau crier: + +«Messieurs, Messieurs, que faites-vous donc! briser les instruments!.... +Quelle barbarie!.... Vous ne voyez donc pas que c'est la contrebasse du +père Chénié, un instrument superbe, qui a un son d'enfer!» + +On ne m'écoutait plus et les mutins ne se retirèrent qu'après avoir +culbuté tout l'orchestre et cassé je ne sais combien de banquettes et +d'instruments. + +C'est là le mauvais côté de la critique en action que nous exercions si +despotiquement à l'Opéra; le beau, c'était notre enthousiasme quand tout +allait bien. Il fallait voir alors avec quelle frénésie nous +applaudissions des passages auxquels personne dans la salle ne faisait +attention, tels qu'une belle basse, une heureuse modulation, un accent +vrai dans un récitatif, une note expressive de hautbois, etc., etc. Le +public nous prenait pour des claqueurs aspirant au surnumérariat, tandis +que le chef de claque, qui savait bien le contraire, et dont nos +applaudissements intempestifs dérangeaient les savantes combinaisons, +nous lançait de temps en temps un coup-d'œil digne de Neptune +prononçant le _Quos ego_. Puis, dans les beaux moments de Madame +Branchu, c'étaient des larmes, des cris, qu'on ne connaît plus +aujourd'hui, même au Conservatoire. La plus plaisante scène de cette +espèce, dont j'aie conservé le souvenir, est la suivante. On donnait +_OEdipe_. Quoique placé fort loin de Gluck dans notre estime, Sacchini +ne laissait pas que de trouver en nous d'ardents admirateurs. J'avais +entraîné ce soir-là à l'Opéra un jeune homme parfaitement étranger à +tout autre art que celui du carambolage, et dont cependant je voulais à +toute force faire un néophyte musical. Les douleurs d'Antigone et de son +père ne pouvaient que l'émouvoir fort médiocrement. Aussi, après le +premier acte, désespérant d'en rien faire, l'avais-je laissé derrière +moi en m'avançant d'une banquette, pour n'être pas troublé par son +sang-froid. Comme pour faire ressortir encore son impassibilité, le +hasard avait placé à sa droite un spectateur aussi impressionnable qu'il +l'était peu. Je m'en aperçus bientôt. Dérivis venait d'avoir un fort +beau mouvement dans son fameux récitatif: + + Mon fils! tu ne l'es plus! + Va! ma haine est trop forte! + +Tout absorbé que je fusse par cette scène si admirable de naturel et de +sentiment de l'antique, il me fut impossible cependant de ne pas +entendre le dialogue établi derrière moi, entre mon jeune homme +épluchant une orange et l'inconnu, son voisin, en proie à la plus vive +émotion: + +--Mon Dieu! monsieur, calmez-vous. + +--Non! c'est irrésistible! c'est accablant! cela tue! + +--Mais, monsieur, vous avez tort de _vous affecter_ de la sorte, vous +vous rendrez malade. + +--Non! laissez-moi... Oh! + +--Monsieur! allons du courage! enfin après tout, _ce n'est qu'un +spectacle_; vous offrirai-je un morceau de cette orange. + +--Ah! c'est sublime! + +--Elle est de Malte! + +--Quel art céleste! + +--Ne me refusez pas. + +--Ah! monsieur, quelle musique! + +--Oui, c'est très joli. + +Pendant cette curieuse conversation, l'opéra était parvenu après la +scène de réconciliation, au beau trio: + + «O doux moments!» + +la douceur pénétrante de cette simple mélodie me saisit à mon tour; je +commençai à pleurer abondamment, la tête cachée dans mes deux mains +comme un homme abîmé d'affliction. A peine le trio était-il achevé, que +deux bras robustes m'enlèvent de dessus mon banc, en me serrant la +poitrine à me la briser; c'étaient ceux de l'inconnu qui, ne pouvant +plus maîtriser son émotion, et ayant remarqué que de tous ceux qui +l'entouraient j'étais le seul qui parut la partager, m'embrassait avec +fureur, en criant d'une voix convulsive: + +--Sacredieu! monsieur, que c'est beau! + +Sans m'étonner le moins du monde, et la figure toute décomposée par les +larmes, je lui réponds sur le même ton: + +--Etes-vous musicien? + +--Non, mais je sens la musique aussi vivement que qui que ce soit. + +--Ma foi, c'est égal, donnez-moi votre main, parbleu, Monsieur, vous +êtes un brave homme! + +Là-dessus, parfaitement insensibles aux ricanements des spectateurs qui +faisaient cercle autour de nous, comme à l'air ébahi de mon néophyte +mangeur d'oranges, nous échangeons quelques mots à voix basse, je lui +donne mon nom, il me confie le sien et sa profession. C'était un +ingénieur! un mathématicien!!! Où diable la sensibilité va-t-elle se +nicher! + + + + +LETTRE ÉCRITE A G. SPONTINI, + +LE LENDEMAIN DE LA REPRISE DE FERNAND CORTEZ. + +1841. + + +«CHER MAÎTRE, + +»Votre œuvre est noble et belle, et c'est peut-être aujourd'hui, pour +les artistes capables d'en apprécier les magnificences, un _devoir_ de +vous le répéter. Quels que puissent être à cette heure vos chagrins, la +conscience de votre génie et de l'inappréciable valeur de ses créations, +vous les fera aisément oublier. + +»Vous avez excité des haines violentes, et à cause d'elles quelques-uns +de vos admirateurs semblent craindre d'avouer leur admiration; ceux-là +sont des lâches! J'aime mieux vos ennemis. + +»On a donné hier _Cortèz_ à l'Opéra. Tout brisé encore par le terrible +effet de la scène de la révolte, je viens vous crier: Gloire! gloire! +gloire et respect à l'homme dont la pensée puissante, échauffée par son +cœur, a créé cette scène immortelle! Jamais, dans aucune production +de l'art, l'indignation sut-elle emprunter à la nature de pareils +accents? Jamais enthousiasme guerrier fut-il plus brûlant et plus +poétique? A-t-on quelque part montré sous un pareil jour, peint avec de +telles couleurs l'_audace_ et la _volonté_, ces fières filles du +génie?--Non! et personne ne le croit. + +»C'est vrai, c'est fort, c'est beau, c'est neuf, c'est sublime! Si la +musique n'était pas abandonnée à la charité publique, on aurait quelque +part en Europe un théâtre, un panthéon lyrique, exclusivement consacré à +la représentation des chefs-d'œuvre monumentaux, où ils seraient +exécutés à longs intervalles, avec un soin et une pompe dignes d'eux, +par des _artistes_, et écoutés aux fêtes solennelles de l'art par des +auditeurs sensibles et intelligents. + +»Mais, partout à peu près, la musique, déshéritée des prérogatives de sa +noble origine, n'est qu'une enfant trouvée qu'on semble vouloir +contraindre à devenir une fille perdue. + +»Adieu, cher maître, il y a la religion du beau, je suis de celle-là; et +si c'est un devoir d'admirer les grandes choses et d'honorer les grands +hommes, je sens, en vous serrant la main, que c'est de plus un +bonheur.» + + + + +TRIBULATIONS D'UN CRITIQUE MUSICAL. + + +Jamais, ce me semble, Paris n'a tant cru s'occuper de musique; jamais, +par conséquent, la tâche des malheureux critiques ne leur a semblé plus +rude, plus fatigante, plus difficile, plus décourageante, plus +détestable, plus sotte et plus inutile. C'est une pluie d'albums, une +avalanche de romances, un torrent d'airs variés, un cataclysme de +fantaisies, une trombe de concertos, de cavatines, de scènes +dramatiques, de duos comiques, d'adagios soporifiques, d'évocations +diaboliques, de sonates classiques, de rondos romantiques, fantastiques, +frénétiques, fanatiques, fluoriques. (Pour l'intelligence de ce dernier +adjectif, consultez les éléments de chimie de Thénard ou de Gay-Lussac, +vous trouverez que l'acide fluorique est un poison affreux, dont +l'action corrosive est si forte qu'il ronge en fort peu de temps les +fioles dans lesquelles on essaie inutilement de le conserver.) + +Mon ami Richard (le traducteur des contes d'Hoffmann) et moi, nous +avions, en 1828, fondé la grande école que je viens de désigner ici pour +la première fois, et dont l'école fluorique actuelle n'est qu'une +pitoyable imitation. Si les productions étonnantes qu'elle a enfantées +sont encore à cette heure parfaitement inconnues du public, c'est qu'à +l'instar de l'acide terrible dont elle porte le nom et qui détruit les +vases où on l'enferme, cette musique a tué sans doute tous ceux qui ont +eu le bonheur de l'entendre. Évidemment les auteurs s'étaient abstenus, +dans l'intérêt de l'art, d'écouter leurs chefs-d'œuvre, puisque tous +les deux vivent encore, l'un à Colmar, où il exerce la médecine (dans le +genre fluorique toujours), et l'autre à Paris, où le malheur veut qu'il +soit contraint de se creuser la cervelle en se rongeant les poings, pour +ennuyer les abonnés de la _Gazette musicale_ de sa pâle, tiède et +insipide critique. Quel métier! et pour se distraire, si le pauvre +diable de _musicien-prosailleur_ prend fantaisie, par hasard, d'aller +fumer un cigarre sur la place d'Europe, ou de monter dans un wagon pour +visiter Saint-Germain, il n'a pas fait dix pas au grand air, il n'a pas +écouté pendant cinq minutes le bruit cadencé des pistons de la machine à +vapeur, qu'il se trouve nez à nez avec quelque donneur de concert qui +lui recommande l'insertion de son programme, contenant onze cavatines, +quatorze romances, un concerto de flûte et trois divertissements pour +guitare et ophicléide. Il se sauve dans le parc de Saint-Germain; au +coin du bois il rencontre un visage courroucé, c'est celui d'un jouer de +guimbarde qui lui reproche de n'avoir point assisté à la matinée +musicale qu'il vient de donner, et dans laquelle le virtuose s'est fait +entendre sur un instrument perfectionné, dont la languette en acier +trempé et terminée par un bout de cuivre, rend un son comparable au +bourdonnement de la guêpe ou de la grosse mouche de cheval. + +Le malheureux, échappé à ce guet-apens, croit trouver le repos dans les +profondeurs des tunnels du chemin de fer. Il y tombe entre les bras d'un +ami intime dont il a oublié le nom, qui arrive de Batavia, de la +Martinique ou de la terre de Van Diemen, où sa voix et sa méthode lui +ont valu des succès inouïs dans l'emploi des Martins. Les Caraïbes, les +Malais et les Javanais surtout en raffolaient. Il a gagné des sommes +énormes, et s'il vient à Paris, ce n'est que pour _faire sa réputation_. +En conséquence, il espère bien que son ami le critique va le faire +mousser vigoureusement. Il aura la bonté d'annoncer sa soirée musicale, +d'y assister et d'en rendre compte. Le nouveau débarqué ne va pas par +quatre chemins, il ne veut pas tenir la dragée haute aux Parisiens; il +débutera par le grand air des _Voitures versées_: + +«Apollon toujours préside.» + +C'est son triomphe, il veut se couvrir de gloire d'un seul coup; il aime +mieux cela que de suivre le système timide du crescendo. Il attaquera +tout de suite le chant _dramatique_ dans ce qu'il a _de plus neuf_, _de +plus hardi et de plus distingué_; il s'élancera d'un bond aux plus +sublimes hauteurs de l'art des Frontins. L'orchestre sera au grand +complet; il y aura au moins quinze musiciens, parmi lesquels un nègre +très fort sur le flageolet, qui exécutera avec le nez le concerto en +_sol majeur_ de Collinet: ce sera du dernier beau. A ces causes, le +chanteur d'outre-mer prie son ami intime de l'excuser s'il le quitte si +brusquement, mais il doit aller pendant quelques heures, travailler son +grand air: + +«Apollon toujours préside.» + +Après quoi il pourra le faire entendre. Précieuse faveur!!.. N'importe, +le voilà parti; le critique commence à respirer, et comme les wagons lui +ont porté malheur, il se propose de revenir pédestrement à Paris. Il +marche depuis dix minutes à peine, quand il se voit à l'improviste +accosté par un bourgeois d'une cinquantaine d'années, air cossu, habit +marron, grosse canne, gros nez, gros jabot, tournure d'épicier parvenu, +type de l'ex-abonné du _Constitutionnel_. + +--«Ah! monsieur B......, que je suis heureux de vous rencontrer! Je +viens de chez vous où j'ai su que vous étiez parti pour Saint-Germain. +_J'ai pris la vapeur_ et me voilà. + +--Monsieur, je suis trop heureux..... + +--Ah, vous ne me connaissez peut-être pas, ne m'ayant jamais vu, mais je +vous connais, moi, et beaucoup, allez. Nous avons lu les journaux, vous +avez donné dernièrement aux Invalides _un concert_ qui a fait du bruit. +Trois mille musiciens, des clarinettes de toutes les espèces, plus de +deux cents tambours; des trombones _charmantes_, un duo superbe chanté +par Mademoiselle Falcon et la Blache (cette fameuse Blache qui vient +d'Italie malgré son nom français); une couronne de laurier envoyée de +Constantine; quarante mille francs en billets de banque offerts sur un +plat d'argent par M. le ministre des finances: voilà des honneurs +j'espère, et _du profit_! Oh! nous savons tout. Eh bien! monsieur, +puisque vous êtes un si savant, un si agréable musicien, _malgré que_ +vous écriviez aussi dans les journaux, j'ai pensé à vous pour un bon +conseil, et je viens sans façon vous le demander. Je cherche depuis +longtemps la carrière qui pourrait le mieux convenir à mon fils; car le +grand garçon que vous voyez là, est mon fils, je vous assure. + +--Monsieur, il n'y a rien d'impossible; mais venons au fait, je vous +prie, je suis un peu pressé. + +--Eh bien! le fait est, puisque vous n'avez qu'une petite heure à me +donner, que j'avais eu d'abord l'idée de le faire colonel. + +--Certes, monsieur, c'était une bonne idée, et vous auriez eu +parfaitement raison de faire entrer monsieur votre fils comme volontaire +dans ce régiment-là. + +--Cela se peut, mais la gloire des arts me paraît aujourd'hui plus +belle, et je pense, après tout, que l'état de compositeur lui conviendra +d'autant mieux qu'il a évidemment pour l'harmonie de très grandes +dispositions. + +--Monsieur votre fils sait la musique? + +--Non, pas encore, il n'a que vingt ans, mais il a, je vous le répète, +d'admirables dispositions; et puisque vous êtes de mon avis et que vous +me conseillez de le faire grand compositeur, s'il vous est agréable de +lui donner les premières leçons, ne vous gênez pas, il est à vos ordres, +il ira chez vous tous les jours, deux fois par jour même, si vous +voulez. Et certes, ce sera une distinction bien flatteuse pour son +maître quand le tour de mon fils sera venu de donner un concert aux +Invalides, et que le ministre des finances lui présentera quarante mille +francs sur un plat d'argent.» + +La conversation se trouve là brusquement interrompue; on passait sur un +pont, et le critique désespéré de ne pouvoir échapper à l'horrible +imbécillité de ce crétin, s'est jeté à tout hasard dans la Seine +par-dessus le parapet. Le voilà revenu à flot, il nage, il suit le +courant, il aborde enfin dans un îlot assez éloigné du pont pour lui +faire espérer un asile contre les pères qui veulent faire leurs enfants +colonels ou grands compositeurs; il va se reposer un moment, quand une +voix connue l'interpelle. + +--«Parbleu, c'est B......, en vérité, tu ne pouvais venir plus à propos, +j'allais courir chez toi. Tu es mouillé? ce ne sera rien, nous partons, +j'ai là mon canot. Je suis venu dans cette île abandonnée pour réfléchir +et expérimenter plus à mon aise, pour écouter la grande voix de la +nature que les bruits grossiers de la ville couvrent d'une façon si +cruelle, pour nous autres penseurs et musiciens inspirés. J'étais depuis +longtemps à la piste d'une découverte qui ne peut manquer d'amener dans +l'art musical une immense révolution. Vois ce petit instrument, ce n'est +qu'une boîte de fer-blanc percée de trous et fixée au bout d'une corde; +je vais la faire tourner vivement comme une fronde, et tu entendras +quelque chose de merveilleux. Tiens, écoute. Hou! hou! hou! voilà une +imitation du vent qui enfonce cruellement les fameuses gammes +chromatiques de la pastorale de Beethoven. C'est la nature prise sur le +fait! voilà qui est beau! voilà qui est nouveau! il serait de mauvais +goût de faire ici de la modestie, et, entre nous, Beethoven était dans +le faux, et je suis dans le vrai. Oh! mon cher, quelle découverte! et +quel article tu vas me faire là-dessus dans le _Journal des Débats_! +C'est une bonne fortune pour toi; ne va pas gaspiller un pareil sujet +dans la _Gazette musicale_; non, un grand journal, dix-huit mille +abonnés, voilà ton affaire. Cela va te faire un honneur inconcevable; on +te traduira dans toutes les langues! Que je suis content, va, mon vieux! +et le diable m'emporte, c'est autant pour toi que pour moi. Cependant je +t'avouerai que je désire employer le premier mon nouvel instrument; je +le réserve pour une ouverture que j'ai commencée, et qui aura pour +titre: _l'Ile d'Eole_; tu m'en diras des nouvelles. Après quoi, libre à +toi d'user de ma découverte pour tes symphonies. Je ne suis pas de ces +gens qui sacrifieraient le passé, le présent et l'avenir de la musique à +leur intérêt personnel; non, _tout pour l'art_, c'est ma devise. Nous +voilà arrivés; va changer d'habits et vite à l'ouvrage, un article +ronflant, sans calembour. Je viendrai ce soir lire ce que tu auras +écrit; ne l'envoie pas à l'imprimerie sans me le montrer; tu pourrais te +tromper sur quelque détail, et rien n'est plus important que +l'exactitude en pareille matière. A propos, le directeur de l'Opéra me +tourmente pour que je lui donne un ouvrage en cinq actes, mais il ne +m'offre que trente mille francs une fois payés; me conseilles-tu +d'accepter? + +--Oui, oui, accepte, tu feras bien. + +--Pardieu non, c'est trop peu! Je vais écrire à Pillet que je refuse; +et, ma foi, après cela l'Opéra s'arrangera comme il pourra. Il faut +donner, une fois pour toutes, une bonne leçon aux directeurs des +théâtres lyriques; ces gens-là sont d'une ladrerie... Adieu, adieu. A ce +soir. + +Le critique exténué, mouillé, embourbé, stupéfié, rentre à grand'peine +chez lui; il n'a pas même le temps de s'asseoir; trois personnes +l'attendent dans son salon, et toutes à la fois, l'accueillent ainsi: + +--Ah enfin! + +--C'est lui! + +--Le voilà! + +--Monsieur, je viens de donner un concert..... + +--Monsieur, je vais donner un concert..... + +--Monsieur, je me propose de donner un concert..... + +--On y a entendu un album nouveau..... + +--On y exécutera des variations..... + +--On y chantera des romances..... + +--Je remarque avec surprise que vous n'avez pas de piano! un +compositeur! c'est étonnant! c'est malheureux! je me proposais de vous +chanter mon album. Alors j'espère que vous voudrez bien venir passer une +heure ou deux à la maison pour l'entendre; je demeure rue du +Puits-de-l'Hermite, près le Jardin des Plantes; vous pourrez voir la +giraffe en passant.» + +Le premier compositeur d'albums a franchi à peine le seuil de la porte +que les deux autres, en souriant ironiquement: + +«Quel homme que ce monsieur Z....., il vous ferait volontiers aller à +Fontainebleau pour admirer son album. + +--Encore si sa musique en valait la peine; mais c'est d'un commun! + +--D'un vulgaire! + +--D'un trivial! + +--Et c'est écrit! + +--Ah! ah! il croit qu'il sait l'harmonie, le pauvre homme! + +--Trois quintes de suite dans la première barcarolle! + +--Et je ne sais combien d'octaves cachées dans la troisième! + +--Mais n'abusons pas des moments de M. B.... + +--Je venais, monsieur, vous recommander mon fils, âgé de dix ans, qui +commence à être de première force en composition; il a écrit récemment +un cahier de Mazurkas, que je n'ose comparer aux Mazurkas de M. Chopin, +mais qui ne sont pas sans mérite cependant, comme vous pourrez vous en +convaincre en les lisant. + +_Le critique._--Monsieur, je suis mort de fatigue et de plus tout +mouillé: permettez-moi, de grâce, d'aller me coucher, je vous entends à +peine. + +--Monsieur, je pars; mais ne manquez pas de lire cet intéressant +ouvrage: vous penserez probablement que M. Chopin lui-même n'est pas +allé jusque-là en fait d'originalité, de verve et de grâce. Un enfant de +dix ans! c'est prodigieux! voilà un beau sujet d'articles pour le +_Journal des Débats_: vous pourrez le faire en annonçant le concert de +mon fils. J'oubliais de vous laisser quelques billets; le prix n'est que +de quinze francs. J'ai l'honneur de vous saluer. + +--Dieu soit loué! j'ai cru qu'il n'en finirait pas avec son petit +prodige. Monsieur B..... veuillez m'accorder dix minutes. Je n'ai pas +besoin de piano, moi, l'accompagnement de mes romances ne sert pas à +déguiser la pauvreté du chant. Il vous serait donc aisé de les juger à +la simple audition de la partie vocale, et je vais vous en chanter une +seulement; cela suffira pour vous donner une idée de mon style. +Avez-vous un diapason? Non! en ce cas je vais essayer l'étendue du +morceau, pour atteindre aussi juste que possible le ton dans lequel il +est écrit. Vous verrez que c'est de la musique bien rhythmée; toutes +les phrases sont de quatre ou de huit mesures, et l'on distingue +parfaitement les temps forts. Cela ressemble, en conséquence, fort peu +aux divagations désordonnées de ce petit drôle, dont le père vous a si +fort ennuyé. Mais ne disons pas de mal des absents, quoiqu'ils aient +cette fois bien réellement tort. Je commence. + +Ici le critique tombe lourdement sur le parquet comme frappé +d'apoplexie, son domestique épouvanté, pousse des cris d'effroi, les +voisins accourent, on s'empresse de le porter dans sa chambre, pendant +que la chanteuse de romances (car c'est une dame) murmure en s'en +allant: «Quelle ineptie! quelle absence de sentiment! ne pas écouter +seulement la première! il est capable de ne pas annoncer mon concert et +de ne pas lire mon recueil! voilà pourtant les hommes qui décident +aujourd'hui du sort des artistes!!» + +Il repose depuis quelques heures quand on sonne à tout rompre à sa +porte. C'est un élégant jeune homme qui se dit porteur d'une nouvelle +très intéressante pour M. B....., et dont la communication ne peut +souffrir de retard. On réveille le patient; il s'habille, pensant qu'il +s'agit tout au moins d'un aide-de-camp du prince royal. Il rentre au +salon en chancelant. + +--Monsieur, pardonnez-moi de vous déranger, je n'ai pu résister au désir +de vous faire mon compliment sur votre dernier succès. C'est +merveilleux, monsieur, c'est colossal! c'est gigantesque! c'est sublime! + +--Monsieur, vous êtes trop bon; veuillez me dire ce qui me procure +l'honneur de votre visite. + +--Eh! monsieur, rien autre que le besoin de vous exprimer mon +enthousiasme, mon admiration, mon exaltation, ma stupéfaction, ma +vénération. Quelle œuvre! monsieur, c'est-à-dire, quel +chef-d'œuvre! Hum! (d'un ton simple et doux.) Puisque vous êtes en +même temps un si habile critique, l'idée me vient à présent de vous +soumettre une suite de fanfares pour la trompe, dont le club des +chasseurs fait le plus grand cas. Une analyse détaillée de cet ouvrage +serait bien placée dans la _Gazette musicale_, et... + +--Vous vous trompez, monsieur, c'est l'affaire du journal des Chasseurs. + +_Le critique dans sa chambre._--Feux et tonnerres! c'est pour cela que +ce joueur de trompe en gants blancs est venu interrompre mon sommeil!! +Eh bien! qu'est-ce encore? + +_Le portier._--Monsieur, c'est une lettre et un paquet de la part de M. +Maurice Schlesinger. + +--Allons, autre chose! (Il lit). + + «Mon cher ami, il me faut absolument pour demain un long article + sur les deux albums que je vous envoie. Les noms de Meyerbeer, + Clapisson, Strunz, Panofka, Kalkbrenner, Liszt, Chopin et Thalberg, + y figurent en première ligne, et l'édition surpasse en luxe tout + ce qui a été publié jusqu'à ce jour.» + + Tout à vous, + + Maurice SCHLESINGER.» + +Le critique prend la plume et répond ce qui suit. + + «Mon cher Maurice, + + »Il me faut _absolument_ du repos, et un abri contre les albums. + Voici bientôt quinze jours que je cherche inutilement trois heures + pour rêver à la symphonie que j'ai commencée; ne pouvoir les + obtenir est un supplice dont vous n'avez pas d'idée et qui m'est + _absolument_ insupportable. Je vous préviens donc que, jusqu'au + moment où ma partition sera finie, je ne veux plus entendre parler + de critique d'aucune espèce. Vos albums, je le sais, contiennent + d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne me dites rien, + et dont vous ne citez pas même les auteurs. Mais je suis poussé à + bout, je veux, pendant quelque temps, assez de loisir et de liberté + pour finir mon ouvrage; je veux être artiste enfin; je redeviendrai + galérien après; je suis obsédé, abîmé, exterminé. Gardez-vous donc + de venir me relancer dans ma tanière, ce serait d'une révoltante + inhumanité. Je n'ai jamais compté parmi les apologistes du suicide, + mais j'ai là une paire de pistolets chargés, et dans l'état + d'exaspération où vous pourriez me mettre, je serais capable de + vous brûler la cervelle. + + »Votre ami dévoué, + + »Hector BERLIOZ.» + +FIN DU PREMIER VOLUME. + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +DU PREMIER VOLUME. + + +Voyage musical en Allemagne. + + I. A M. AUGUSTE MOREL: Bruxelles, Mayence, Francfort 3 + + II. A M. GIRARD, _chef d'orchestre de l'Opéra-Comique_: + Stuttgardt, Hechingen 27 + + III. A LISZT: Manheim, Weimar 51 + + IV. A M. STEPHEN HELLER: Leipzig 71 + + V. A ERNST: Dresde 93 + + VI. A HENRI HEINE: Brunswick, Hambourg 113 + + VII. A mademoiselle LOUISE BERTIN: Berlin 135 + +VIII. A M. HABENECK, _chef d'orchestre de l'Opéra_: Berlin 167 + + IX. A M. DESMARETS: Berlin 191 + + X. A M. G. OSBORNE: Hanovre, Darmstadt 218 + +De la Musique en général. + + I. De la musique en général 241 + +Etude analytique des Symphonies de Beethoven. + +Introduction 263 + + I. Symphonie en _ut_ majeur 269 + + II. Symphonie en _ré_ 273 + + III. Symphonie héroïque 279 + + IV. Symphonie en _si b_ 291 + + V. Symphonie en _ut_ mineur 299 + + VI. Symphonie pastorale 311 + + VII. Symphonie en _la_ 321 + +VIII. Symphonie en _fa_ 333 + + IX. Symphonie avec chœurs 341 + +Trios et sonates 359 + +Le Freyschütz de Weber 369 + +Souvenirs d'un habitué de l'Opéra 385 + +Lettre à G. Spontini 403 + +Tribulations d'un critique musical 407 + +FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER. + + +NOTES: + +[1] Le nom de Strauss est célèbre aujourd'hui dans toute l'Europe +dansante; il est attaché à une foule de valses capricieuses, piquantes, +d'un rythme neuf, d'une _desinvoltura_ gracieusement originale, qui ont +fait le tour du monde. On conçoit donc qu'on tienne beaucoup à ne pas +voir de telles valses contrefaites, un pareil nom contreporté. + +Or, voici ce qui arrive. Il y a un Strauss à Paris, ce Strauss a un +frère; il y a un Strauss à Vienne, mais ce Strauss n'a point de frère; +c'est la seule différence qui existe entre les deux Strauss. De là des +quiproquos fort désagréables pour notre Strauss, qui dirige avec une +verve digne de son nom les bals de l'Opéra-Comique et tous les bals +particuliers donnés par l'aristocratie fashionnable. Dernièrement, à +l'ambassade d'Autriche, un Viennois, quelque faux Viennois, à coup sûr, +aborde Strauss et lui dit en langue autrichienne: «Eh bonjour, mon cher +Strauss; que je suis aise de vous voir! Vous ne me reconnaissez +pas?--Non, Monsieur.--Oh! je vous reconnais bien, moi, quoique vous ayez +un peu engraissé; il n'y a d'ailleurs que vous pour écrire de pareilles +valses. Vous seul pouvez diriger et composer ainsi un orchestre de +danse; il n'y a qu'un Strauss.--Vous êtes bien bon; mais je vous assure +que le Strauss de Vienne a aussi du talent.--Comment! le Strauss de +Vienne? Mais c'est vous; il n'y en a pas d'autre. Je vous connais bien; +vous êtes pâle, il est pâle; vous parlez autrichien, il parle +autrichien; vous faites des airs de danse ravissants:--Oui.--Vous +accentuez toujours le temps faible dans la mesure à trois temps.--Oh! le +temps faible, c'est mon fort!--Vous avez écrit une valse intitulée _le +Diamant_?--Etincelante!--Vous parlez hébreu?--_Very well._--Et +anglais?--_Not at all._--C'est cela même, vous êtes Strauss; d'ailleurs +votre nom est sur l'affiche?--Monsieur, encore une fois, je ne suis pas +le Strauss de Vienne; il n'est pas le seul qui sache syncoper une valse +et rhythmer une mélodie à contre-mesure. Je suis le Strauss de Paris; +mon frère qui joue très bien du violon et que voilà là-bas, est +également Strauss; le Strauss de Vienne est Strauss. Ce sont trois +Strauss.--Non, il n'y a qu'un Strauss, vous voulez me mystifier.» +Là-dessus le Viennois incrédule, de laisser notre Strauss fort irrité et +très en peine de faire constater son identité; tellement qu'il est venu +me trouver afin que je le débarrasse de cette sosimie. Donc, pour cela +faire, j'affirme que le Strauss de Paris, très-pâle, parlant à merveille +l'autrichien et l'hébreu, et assez mal le français, et pas du tout +l'anglais, écrivant des valses entraînantes, pleines de délicieuses +coquetteries rhythmiques, instrumentées on ne peut mieux, conduisant +d'un air triste, mais avec un talent incontestable, son joyeux orchestre +de bal; j'affirme, dis-je, que ce Strauss habite Paris depuis fort +longtemps qu'il a, depuis dix ans, joué de l'alto à tous mes concerts; +qu'il fait partie de l'orchestre du Théâtre-Italien; qu'il va tous les +étés gagner beaucoup d'argent à Aix, à Genève, à Mayence, à Munich, +partout excepté à Vienne, où il s'abstient d'aller par égard pour +l'autre Strauss, qui pourtant, lui, est venu une fois à Paris. + +En conséquence, les Viennois n'ont qu'à se le tenir pour dit, garder +leur Strauss et nous laisser le nôtre. Que chacun rende enfin à Strauss +ce qui n'est pas à Strauss, et qu'on n'attribue plus à Strauss ce qui +est à Strauss; autrement on finirait, telle est la force des +préventions, par dire que le stras de Strauss vaut mieux que le +_Diamant_ de Strauss, et que le _Diamant_ de Strauss n'est que du stras. + +[2] Encore un Strauss! mais celui-là ne fait pas de Valses. + +[3] J'ai pu faire, en Allemagne, beaucoup d'observations sur les +diverses résonnances des cloches; et j'ai vu, à n'en pouvoir douter, que +la nature se riait encore, à cet égard, des théories de nos écoles. +Certains professeurs ont soutenu pendant des siècles que les corps +sonores ne faisaient _tous_ résonner que la tierce majeure; un +mathématicien est venu dans ces derniers temps, affirmant que les +cloches faisaient _toutes_ entendre, au contraire, la tierce mineure; et +il se trouve en réalité qu'elles donnent harmoniquement toutes sortes +d'intervalles. Les unes font retentir la tierce mineure, les autres la +quarte; une des cloches de Weimar sonne la septième mineure et l'octave +successivement: (son fondamental _fa_, résonnance _fa_ octave, _mi +bémol_ septième); j'en ai même entendues qui produisaient la quarte +augmentée. Evidemment la résonnance harmonique des cloches dépend de la +forme que le fondeur leur a donnée, des divers degrés d'épaisseur du +métal à certains points de leur courbure, et des accidents secrets de la +fonte et du coulage. + +[4] Massues de sauvages. + +[5] Les femmes. + +[6] Les Européens, les blancs. + +[7] _Cher_ aux malades mais _illustre_ parmi les savants. + +[8] M. Castil-Blaze. L'opéra de _Pigeon-Vole_ fut représenté l'an +dernier, presque jusqu'au bout, au théâtre Ventadour. Vous serez +peut-être bien aise, mademoiselle, de connaître l'_historique_ de cette +mémorable soirée. + +Le voici: + +Puisqu'il y avait sur le programme la _Phèdre_ de Racine, je devrais +dire que mademoiselle Maxime me parut excellente tragédienne dans ce +rôle magnifique; mais ceci n'est pas directement de ma compétence, et +d'ailleurs l'attrait principal de la soirée, le sujet de toutes les +conversations, le point de mire de toutes les curiosités, c'était +l'opéra en un acte (_Pigeon-Vole_) composé par M. Castil-Blaze. Je crois +même que le chef-d'œuvre de Racine n'avait été placé là que comme un +_lever de rideau_, pour compléter la représentation, et servir de +préambule à la grande pièce de _Pigeon-Vole_. + +Un certain nombre d'artistes et de littérateurs s'étaient réunis pour +entendre l'ouvrage de leur confrère et le juger franchement, d'après +l'effet qu'il produirait, sans aucune arrière-pensée et sans la moindre +disposition malveillante. On se méfiait un peu, il est vrai, de la +nouvelle partition, à cause de l'acharnement avec lequel l'auteur en +avait d'avance fait l'éloge, et des efforts inouïs tentés par lui pour +obtenir sa mise en scène à l'Opéra-Comique; efforts dont l'inutilité +l'avait enfin amené à se faire lui-même entrepreneur et directeur de +théâtre pour une soirée. + +Ce grand amour de la gloire dans un homme de l'âge de M. Castil-Blaze, +qui devait depuis longtemps, et plus qu'un autre, en avoir reconnu la +vanité, semblait, en le rapprochant de quelques autres circonstances, +indiquer une disposition d'esprit singulière et quelque peu inquiétante. +On pensait involontairement à l'interrogatoire que les deux médecins de +Molière font subir à M. de Pourceaugnac: «Mangez-vous? Dormez-vous? +Faites-vous des songes? De quelle nature sont-ils?» On se demandait +comment et par quel incroyable renversement de toutes les habitudes de +sa vie M. Castil-Blaze en était venu à faire en personne la musique et +les paroles de ses opéras, lui qui jusque-là avait chargé de ce soin +Mozart, Rossini, Weber, Meyerbeer, Cimarosa, Regnard, Collé, Molière et +tant d'autres hommes de génie ou de talent qu'il n'avait que la peine de +rhabiller un peu; car les compositeurs surtout étaient loin de lui +offrir cet idéal de beauté musicale qu'il rêvait. L'un avait écrit trop +haut pour les voix: on le transposait, on baissait ses airs, ses duos +d'un demi-ton, d'un ton même, et l'on publiait ainsi accommodé avec de +beaux accompagnements de piano, le GLUCK DES SALONS, et l'on devenait un +peu l'auteur d'_Orphée_, des _Iphigénie_, d'_Alceste_ et d'_Armide_. +L'autre avait eu la faiblesse de croire qu'on pouvait rhythmer des +phrases mélodiques autrement que de quatre en quatre, et qu'un chant +était bien coupé dès que l'oreille en était satisfaite: on venait +compter les mesures, et, s'il en manquait une pour la _carrure_ du +rhythme, on s'empressait de l'ajouter, et on devenait ainsi le +correcteur-collaborateur de Mozart, de Grétry, etc. Weber avait eu le +tort de ne pas donner une redondance assez fastidieuse à ses cadences +finales, et de terminer quelquefois ses mélodies sur le temps faible; +vite on ajoutait par-ci par-là une petite queue, on supprimait ailleurs +deux notes pour faire finir le chant sur le temps fort, et voilà Weber +tout-à-fait civilisé. Ne lisant pas trop bien les partitions +apparemment, tantôt on croyait y voir ce qui n'y était point, tantôt on +n'y apercevait pas ce qui crevait les yeux, et, toujours dévoré de ce +zèle ardent, de cette sollicitude paternelle pour les pauvres +compositeurs qui n'avaient pas pu recevoir dans leur jeunesse des leçons +de M. Castil-Blaze, on _fourrait_ des trombones dans un orage où +l'auteur _en avait déjà mis_ (mais d'une autre façon), croyant de bonne +foi réparer une grave omission, combler une énorme lacune, et l'on +avouait naïvement être ainsi devenu l'instrumentateur d'une symphonie de +Beethoven!!!!! Puis on faisait un opéra entier avec la comédie de l'un +et la musique revue et corrigée de trois ou quatre autres; on reliait +bien le tout, on le faisait graver, et cela se représentait à Paris et +en province, sous le nom _des Folies amoureuses_. Mais ne parlons pas de +folie; il paraît que ceci était fort sage au contraire. + +Et voilà que tout d'un coup M. Castil-Blaze, qui sait combien la gloire +est inutile, puisqu'elle ne garantit les œuvres du génie d'aucun +genre d'insulte, d'aucune espèce de profanation, se met à courir éperdu +après elle, criant qu'il l'aime, qu'il l'adore, qu'il la lui faut à tout +prix. Il est prêt à se ruiner pour elle; l'or n'est qu'une chimère; il +dépensera pour ses œuvres à lui, pour _Belzébuth_ et _Pigeon-Vole_, +tout ce que lui rapportèrent les productions des maîtres italiens, +français et allemands. Il demande qu'on l'exécute, il veut à toute force +qu'on le joue. O vieillard insensé!... soyez donc satisfait! vous voilà +joué! vous voilà glorieux! vous voilà célèbre! On ne parle à cette heure +que de vous dans Paris! Et bientôt, s'envolant de clocher en clocher +comme l'aigle impériale, votre pigeon ira porter aux villes éloignées +votre nom resplendissant d'une auréole nouvelle! Mais, hélas! je frémis +en songeant aux malheurs, aux amertumes qui vont naître, pour votre +jeune gloire, de votre ancienne célébrité. Chacun sait en France, en +Allemagne, en Italie, que M. Castil-Blaze, au temps où il ne composait +pas, a corrigé, revu, augmenté, retourné, taillé et détaillé les plus +grands compositeurs anciens et modernes; il a ouvertement déclaré que +c'était son droit, son devoir même de faire à Weber, à Beethoven et à +tant d'autres, l'aumône de sa science et de son goût. Or que va-t-il +arriver, ô grand maître, ô Castil-Blaze, si quelque ravaudeur étranger, +imbu de vos doctrines, met la main sur votre pigeon et s'avise, pour +l'embellir, de lui coller une crête sur la tête ou de lui couper la +queue!!! vous avez beau dire, vos entrailles de père en seront +douloureusement émues, vous en souffrirez, et beaucoup; et nous donc!! +mais nous en pleurerons des larmes de sang, notre indignation n'aura +point de bornes!!! Car _Pigeon-Vole_ est une de ces œuvres comme on +n'en voit pas, une production unique, que les amis de l'art vont +proposer pour modèle au siècle présent et aux siècles futurs, en +regrettant qu'il n'ait pas été donné au siècle dernier de la connaître, +ce qui eût certes empêché Glück, Mozart, Weber et Beethoven de commettre +tant de bévues! _Famæ sacra fames!!!_ + +M. Castil-Blaze, en produisant son chef-d'œuvre, a voulu mettre à +l'épreuve la sagacité du public. Il a donné à _Pigeon-Vole_ le titre de +drame lyrique, tandis que c'est en réalité un étourdissant opéra +bouffon, archi-bouffon. «Voyons, s'est dit l'illustre auteur dans son +injuste prévention contre le bon sens parisien, si ces malotrus +comprendront ma musique! Je vais leur dire qu'il s'agit d'un drame +ensanglanté, je parlerai de poignard, on verra un amant furieux, un +chant d'amour dans la nuit sombre sera brusquement interrompu, on +entendra des cris, le bruit d'un corps qui tombe, etc... Je suis curieux +de savoir s'ils seront assez niais pour être émus, pour pleurer, et +s'ils ne découvriront pas le vrai sens de mes mélodies!» A vrai dire, +l'auditoire a bien été un peu interdit dans la première scène; il a bien +semblé croire que c'était là de fort triste musique, pleine de +lamentables souvenirs, de réminiscences funestes, de mélodies usées par +la douleur, d'harmonies décolorées, pâlies par la souffrance... Mais +bientôt la clairvoyance lui est revenue, une sorte d'hilarité, indécise +d'abord, s'est dessinée sur tous les visages, qui, rapidement +transformée en gaîté bruyante, a ébranlé à chaque instant la salle par +ses éclats immodérés. C'est alors que l'auteur a dû éprouver une vive et +douce satisfaction! «Ils me comprennent! a-t-il dû se dire, l'art est +sauvé!» Oh! oui! nous vous avons compris, et bien compris, malgré le +piége tendu à notre intelligence, spirituel et facétieux auteur de +_Pigeon-Vole_. Aucun trait, aucun passage saillant n'a passé inaperçu; +témoin ce vers du récitatif: «_Il me prend donc au sérieux!_»--(Le +public): «Ah! ah! ah! non, certes, non... ah! ah!» Et celui-ci, quand M. +Camus a eu joué la ritournelle extraordinairement prolongée de sa +_concertante_: «_Ceci n'est que la ritournelle._» Le public: «Ah! ah! +ah! ce n'est que la ritournelle! eh bien! cela promet!» Plus loin, +pendant que M. Camus et madame Casimir continuaient leur long duo pour +flûte et soprano, le cruel amant d'Ortensia ayant chanté (en récitatif +toujours) cette observation fort juste, mais assez inattendue: «_On n'a +rien fait de plus fort en musique!_» les cris, les trépignements, les +rires furibonds ont de nouveau fait explosion. Ce n'était pourtant +encore que le prélude du succès, qui eût sans doute accueilli le +dénoûment, si on avait pu l'entendre; mais M. Castil-Blaze n'avait pas +assez ménagé les forces de son auditoire et de ses interprètes, et voici +comment la pièce n'a pu être terminée. L'amant d'Ortensia, en voyant que +la camériste tirait d'un petit panier un pigeon auquel elle essayait de +donner la volée, a soupçonné qu'il s'agissait d'un poulet adressé à sa +belle; il n'en doute plus en entendant M. Camus jouer dans la coulisse +un solo de flûte. «C'est l'amant clandestin d'Ortensia! La perfide a +l'audace de répondre et de renvoyer au soupirant des traits plus rapides +et plus brûlants encore que ceux qu'il lui adresse! Elle l'aime, rien +n'est plus certain!» Aussitôt le jaloux Vénitien fait signe à un sien +ami qui joue fort bien d'un autre instrument, le poignard (de là le +second titre de la pièce: _Flûte et Poignard_), d'aller mettre fin à cet +amoureux dialogue. «O ciel! s'est écrié tout d'une voix le public, +aurait-il le courage _de couper le sifflet à qui s'en sert si bien_?...» +L'anxiété de l'auditoire était d'autant plus cruelle, que le spadassin +tardait fort longtemps à frapper le coup fatal; Mme Casimir et M. +Camus continuaient tranquillement, les malheureux! leur tendre romance; +et, à chaque minute écoulée, on se disait comme dans _les Huguenots_: +«Ils chantent encore!» Mais enfin Ortensia pousse un cri déchirant! son +amant est mort!... Mme Casimir a l'air de vouloir se trouver mal! +--On frémit... quand tout d'un coup, M. Camus, pour rassurer le public, +lui jette prestement une toute petite gamme chromatique, _prrrrrut_! Les +rires alors de reprendre avec une force sans pareille! «Bravo! +bravo!.... M. Camus n'est pas mort; à la bonne heure. Vivat! Ah! ah! ah! +ah! scélérat de Vénitien, va! tu mériterais d'être pendu pour nous avoir +fait une telle peur. L'auteur! l'auteur! etc., etc.» Là-dessus, les +pauvres acteurs, incapables de tenir leur sérieux plus longtemps, +plantent là le poignard et la flûte, et le pigeon et M. Castil-Blaze, et +se sauvent dans la coulisse en riant comme tout le monde. + + Car, pour être chanteur, on n'en est pas moins homme. + +Puis un pompier a voulu faire baisser la toile et mettre fin à cette +exorbitante hilarité. La toile qui, elle aussi, riait à se tordre, qui +se ridait dans tous les sens, ne voulait pas descendre, curieuse +apparemment de voir le dénoûment. Force pourtant est restée à la loi; la +toile s'est abaissée bon gré mal gré, et le public en se dispersant a +fait retentir les rues et les passages voisins du théâtre Ventadour, de +ses exclamations joyeuses jusqu'à une heure du matin. Voilà un succès!!! +Pour être juste, il faut dire que le poème y a puissamment contribué. On +disait dans la salle que M. Henri Castil-Blaze, fils de l'illustre +compositeur, prêtant à son père l'appui de sa jeune muse, en avait écrit +les vers; nous le croyons sans peine. Les travaux que M. Henri +Castil-Blaze a la modestie de signer H. V. dans une ou deux Revues, +prouvent à mon sens, qu'il est parfaitement capable d'atteindre à ces +poétiques hauteurs. + +Cette représentation fait, en tous cas, le plus grand honneur à l'auteur +ou aux auteurs de _Pigeon-Vole_; il faudrait être blasé, archi-blasé, +pour ne pas s'émouvoir à la vue d'un triomphe pareil; triomphe si +péniblement obtenu, mais si bien mérité. + +[9] En italien _coglionerie_. + +[10] Sphor est maître de chapelle à Cassel. + +[11] Voyez sa revue musicale dans le feuilleton du _Temps_, du 25 +janvier 1838. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Voyage musical en Allemagne et en +Italie, I, by Hector Berlioz + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE MUSICAL, I *** + +***** This file should be named 33539-0.txt or 33539-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/5/3/33539/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at the Bibliothèque nationale +de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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