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+The Project Gutenberg EBook of Voyage musical en Allemagne et en Italie, I, by
+Hector Berlioz
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Voyage musical en Allemagne et en Italie, I
+
+Author: Hector Berlioz
+
+Release Date: August 26, 2010 [EBook #33539]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE MUSICAL, I ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+[Note sur la transcription: L'orthographe d'origine a été conservée et
+n'a pas été harmonisée. Quelques erreurs clairement introduites par le
+typographe ont cependant été corrigées.]
+
+
+
+
+VOYAGE MUSICAL
+
+EN ALLEMAGNE
+
+ET
+
+EN ITALIE.
+
+SEVRES.--M. CERF, IMPRIMEUR. 144. RUE ROYALE.
+
+
+
+
+VOYAGE MUSICAL
+
+EN
+
+ALLEMAGNE
+
+ET
+
+EN ITALIE.
+
+ÉTUDES SUR BEETHOVEN, GLUCK ET WEBER.
+
+MÉLANGES ET NOUVELLES.
+
+Par HECTOR BERLIOZ.
+
+I
+
+PARIS
+
+JULES LABITTE, LIBRAIRE-EDITEUR.
+
+Nº 3. QUAI VOLTAIRE.
+
+1844
+a
+
+SON ALTESSE ROYALE
+
+MONSEIGNEUR
+
+Le Duc de Montpensier.
+
+HOMMAGE
+
+DE LA RESPECTUEUSE RECONNAISSANCE
+
+DE L'AUTEUR,
+
+HECTOR BERLIOZ.
+
+
+
+
+I
+
+A M. AUGUSTE MOREL.
+
+Bruxelles. Mayence, Francfort.
+
+
+Oui, mon cher Morel, me voilà revenu de ce long voyage en Allemagne,
+pendant lequel j'ai donné quinze concerts et fait près de cinquante
+répétitions. Vous pensez qu'après de telles fatigues, je dois avoir
+besoin d'inaction et de repos, et vous avez raison; mais vous auriez
+peine à croire combien ce repos et cette inaction me paraissent
+étranges! Souvent, le matin, à demi-réveillé, je m'habille
+précipitamment, persuadé que je suis en retard et que l'_orchestre
+m'attend_.... puis, après un instant de réflexion, revenant au sentiment
+de la réalité: Quel orchestre, me dis-je? Je suis à Paris où l'usage est
+toujours au contraire que l'orchestre se fasse attendre! D'ailleurs je
+ne donne pas de concert, je n'ai pas de chœurs à instruire, pas de
+symphonie à monter; je ne dois voir ce matin ni Meyerbeer, ni
+Mendelssohn, ni Lipinski, ni Marchner, ni A. Bohrer, ni Schlosser, ni
+Mangold, ni Krebbs, ni les frères Müller, ni aucun de ces excellents
+artistes allemands qui m'ont fait un si gracieux accueil et m'ont donné
+tant de preuves de déférence et de dévouement!.... On n'entend guère de
+musique en France à cette heure, et vous tous, mes amis, que j'ai été
+bien heureux de revoir, vous avez un air si triste, si découragé, quand
+je vous questionne sur ce qui s'est fait à Paris en mon absence, que le
+froid me saisit au cœur avec le désir de retourner en Allemagne où
+l'enthousiasme existe encore. Et pourtant quelles ressources immenses
+nous possédons dans ce vortex parisien, vers lequel tendent inquiètes
+les ambitions de toute l'Europe! Que de beaux résultats on pourrait
+obtenir de la réunion de tous les moyens dont disposent et le
+Conservatoire, et le Gymnase musical, et nos trois théâtres lyriques, et
+les églises, et les écoles de chant! Avec ces éléments dispersés et au
+moyen d'un triage intelligent, on formerait sinon un chœur
+irréprochable (les voix ne sont pas assez exercées), au moins un
+orchestre sans pareil! Pour parvenir à faire entendre aux Parisiens un
+si magnifique ensemble de huit à neuf cents musiciens, il ne manque que
+deux choses: un local pour les placer, et un peu d'amour de l'art pour
+les y rassembler. Nous n'avons pas une seule grande salle de concert! Le
+théâtre de l'Opéra pourrait en tenir lieu, si le service des machines et
+des décors, si les travaux quotidiens, rendus indispensables par les
+exigences du répertoire, en occupant la scène presque chaque jour, ne
+rendaient à peu près impossibles les dispositions nécessaires aux
+préparatifs d'une telle solennité. Puis, trouverait-on les sympathies
+collectives, l'unité de sentiment et d'action, le dévouement et la
+patience, sans lesquels on ne produira jamais, en ce genre, rien de
+grand ni de beau? Il faut l'espérer, mais on ne peut que l'espérer.
+L'ordre exceptionnel établi dans les répétitions du Conservatoire, et
+l'ardeur des membres de cette société célèbre, sont universellement
+admirés. Or, on ne prise si fort que les choses rares... Presque partout
+en Allemagne, au contraire, j'ai trouvé l'ordre et l'attention, joints à
+un véritable respect pour le maître ou pour les maîtres. Il y en a
+plusieurs, en effet: _l'auteur_ d'abord, qui dirige lui-même presque
+toujours les répétitions et l'exécution de son ouvrage, sans que
+l'amour-propre du chef d'orchestre en soit en rien blessé;--_le maître
+de chapelle_, qui est généralement un habile compositeur et dirige les
+opéras du grand répertoire, toutes les productions musicales importantes
+dont les auteurs sont ou morts ou absents;--et _le maître de concert_
+qui, dirigeant les petits opéras et les ballets, joue en outre la partie
+de premier violon, quand il ne conduit pas, et transmet en ce cas les
+ordres et les observations du maître de chapelle aux points extrêmes de
+l'orchestre, surveille les détails matériels des études, a l'œil à ce
+que rien ne manque à la musique ni aux instruments, et indique
+quelquefois les coups d'archet ou la manière de phraser les mélodies et
+les traits, tâche interdite au maître de chapelle, car celui-ci _conduit
+toujours au bâton_.
+
+Sans doute il doit y avoir aussi en Allemagne, dans toutes ces
+agglomérations de musiciens d'inégale valeur, bien des vanités obscures,
+insoumises et mal contenues; mais je ne me souviens pas (à une seule
+exception près) de les avoir vues lever la tête et prendre la parole;
+peut-être est-ce parce que je n'entends pas l'allemand.
+
+Pour les directeurs de chœurs, j'en ai trouvé très peu d'habiles; la
+plupart sont de mauvais pianistes; j'en ai même rencontré un qui ne
+jouait pas du piano du tout, et donnait les intonations en frappant sur
+les touches avec deux doigts de la main droite seulement. Et puis on a
+encore en Allemagne, comme chez nous, conservé l'habitude de réunir
+toutes les voix du chœur dans le même local et sous un seul
+directeur, au lieu d'avoir trois salles d'études et trois maîtres de
+chant pour les répétitions préliminaires, et d'isoler ainsi les uns des
+autres, pendant quelques jours, les soprani, les basses et les ténors;
+procédé qui économise le temps et amène dans l'enseignement des diverses
+parties chorales d'excellents résultats. En général, les choristes
+allemands, les ténors surtout, ont des voix plus fraîches et d'un timbre
+plus distingué que celles que nous entendons dans nos théâtres; mais il
+ne faut pas trop se hâter de leur accorder la supériorité sur les
+nôtres, et vous verrez bientôt, si vous voulez bien me suivre dans les
+différentes villes que j'ai visitées, qu'à l'exception de ceux de
+Berlin, de Francfort et de Dresde peut-être, tous les chœurs de
+_théâtre_ sont mauvais ou d'une grande médiocrité. Les académies de
+chant doivent, au contraire, être regardées comme une des gloires
+musicales de l'Allemagne; nous tâcherons plus tard de trouver la raison
+de cette différence.
+
+Mon voyage a commencé sous de fâcheux auspices; les contre-temps, les
+malencontres de toute espèce se succédaient d'une façon inquiétante, et
+je vous assure, mon cher ami, qu'il a fallu presque de l'entêtement pour
+le poursuivre et le mener à fin et à bien. J'étais parti de Paris me
+croyant assuré de donner trois concerts dès le début: le premier devait
+avoir lieu à Bruxelles, où j'étais engagé par la Société de la
+Grande-Harmonie; les deux autres étaient déjà annoncés à Francfort par
+le directeur du théâtre, qui paraissait y attacher beaucoup d'importance
+et mettre le plus grand zèle à en préparer l'exécution. Et cependant, de
+toutes ces belles promesses, de tout cet empressement, qu'est-il
+résulté? Absolument rien! Voici comment: Madame Nathan-Treillet avait eu
+la bonté de me promettre de venir exprès de Paris pour chanter au
+concert de Bruxelles. Au moment de commencer les répétitions, et après
+de pompeuses annonces de cette soirée musicale, nous apprenons que la
+cantatrice venait de tomber assez gravement malade, et qu'il lui était
+en conséquence impossible de quitter Paris. Madame Nathan-Treillet a
+laissé à Bruxelles de tels souvenirs du temps où elle était prima dona
+au théâtre, qu'on peut dire, sans exagération, qu'elle y est adorée;
+elle y fait fureur, fanatisme; et toutes les symphonies du monde ne
+valent pas pour les Belges une romance de Loïsa-Puget chantée par Madame
+Treillet. A l'annonce de cette catastrophe, la Grande-Harmonie tout
+entière est tombée en syncope, la tabagie attenant à la salle des
+concerts est devenue déserte, toutes les pipes se sont éteintes comme si
+l'air leur eût subitement manqué, les _Grands-Harmonistes_ se sont
+dispersés en gémissant; j'avais beau leur dire pour les consoler: «Mais
+le concert n'aura pas lieu, soyez tranquilles, vous n'aurez pas le
+désagrément d'entendre ma musique, c'est une compensation suffisante,
+je pense, à un malheur pareil!» Rien n'y faisait:
+
+ Leurs yeux fondaient en pleurs de bière,
+
+_et nolebant consolari_, parce que Madame Treillet n'y était pas. Voilà
+donc le concert à tous les diables; le chef d'orchestre de cette Société
+si grandement harmonique, homme d'un véritable mérite, plein de
+dévouement à l'art, en sa qualité d'artiste éminent, bien qu'il soit peu
+disposé à se livrer au désespoir, lors même que les romances de Mlle
+Puget viendraient à lui manquer, Snel enfin, qui m'avait invité à venir
+à Bruxelles, honteux et confus,
+
+ Jurait, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
+
+Que faire alors? s'adresser à la Société rivale, la Philharmonie,
+dirigée par Bender, le chef de l'admirable musique des Guides; composer
+un brillant orchestre, en réunissant celui du théâtre aux élèves du
+Conservatoire? La chose était facile, grâce aux bonnes dispositions de
+MM. Henssens, Mertz, Wery, et même de M. Fétis, qui tous, dans une
+occasion antérieure, s'étaient empressés d'exercer en ma faveur leur
+influence sur leurs élèves et amis! Mais c'était tout recommencer sur
+nouveaux frais, et le temps me manquait, me croyant attendu à Francfort
+pour les deux concerts dont j'ai parlé. Il fallut donc partir, partir
+plein d'inquiétude sur les suites que pouvait avoir l'affreux chagrin
+des _dilettanti_ belges, et me reprochant d'en être la cause innocente
+et humiliée. Heureusement ce remords-là est de ceux qui ne durent guère,
+autant en emporte la vapeur, et je n'étais pas depuis une heure sur le
+bateau du Rhin, admirant le fleuve et ses rives, que déjà je n'y pensais
+plus. Le Rhin! ah! c'est beau! c'est très beau! Vous croyez peut-être,
+mon cher Morel, que je vais saisir l'occasion de faire à son sujet de
+poétiques amplifications? Dieu m'en garde! Je sais trop que mes
+amplifications ne seraient que de prosaïques diminutions, et d'ailleurs
+j'aime à croire pour votre honneur que vous avez lu et relu le beau
+livre de Victor Hugo.
+
+Arrivé à Mayence, je m'informai de la musique militaire autrichienne qui
+s'y trouvait l'année précédente, et qui avait, au dire de Strauss (le
+Strauss de Paris)[1] exécuté plusieurs de mes ouvertures avec une
+verve, une puissance et un effet prodigieux. Le régiment était parti,
+plus de musique d'harmonie (celle-là était vraiment une grande
+harmonie!), plus de concert possible! (je m'étais figuré pouvoir faire
+en passant cette farce aux habitants de Mayence.)--Il faut essayer
+cependant! Je vais chez Schott, le patriarche des éditeurs du musique.
+Ce digne homme a l'air, comme la Belle-au-bois-dormant, de dormir depuis
+cent ans, et à toutes mes questions il répond lentement en entremêlant
+ses paroles de silences prolongés: «Je ne crois pas... vous ne
+pouvez.... donner un concert... ici... il n'y a pas... d'orchestre....
+il n'y a pas de... public.... nous n'avons pas... d'argent!...»
+
+Comme je n'ai pas énormément de... patience, je me dirige au plus vite
+vers le chemin de fer, et je pars pour Francfort. Ne fallait-il pas
+quelque chose encore pour compléter mon irritation!... Ce chemin de fer,
+lui aussi, est tout endormi, il se hâte lentement, il ne marche pas, il
+flâne, et, ce jour-là surtout, il faisait d'interminables _points
+d'orgue_ à chaque station. Mais enfin tout _adagio_ a un terme, et
+j'arrivai à Francfort _avant la nuit_. Voilà une ville charmante et bien
+éveillée! un air d'activité et de richesse y règne partout; elle est en
+outre bien bâtie, brillante et blanche comme une pièce de cent sous
+toute neuve, et des boulevarts plantés d'arbustes et de fleurs dans le
+style des jardins anglais, forment sa ceinture verdoyante et parfumée.
+Bien que ce fût au mois de décembre, et que la verdure et les fleurs
+eussent dès longtemps disparu, le soleil se jouait d'assez bonne humeur
+entre les bras de la végétation attristée; et, soit par le contraste que
+ces allées si pleines d'air et de lumières offraient avec les rues
+obscures de Mayence, soit par l'espoir que j'avais de commencer enfin
+mes concerts à Francfort, soit par toute autre cause qui se dérobe à
+l'analyse, les mille nuances de la joie et du bonheur chantaient en
+chœur au-dedans de moi, et j'ai fait là une promenade de deux heures
+que je n'oublierai de ma vie. A demain les affaires sérieuses! me dis-je
+en rentrant à l'hôtel.
+
+Le jour suivant donc, je me rendis allègrement au théâtre, pensant le
+trouver déjà tout préparé pour mes répétitions. En traversant la place
+sur laquelle il est bâti, et apercevant quelques jeunes gens qui
+portaient des instruments à vent, je les priai, puisqu'ils appartenaient
+sans doute à l'orchestre, de remettre ma carte au maître de chapelle et
+directeur Guhr. En lisant mon nom, ces honnêtes artistes passèrent
+tout-à-coup de l'indifférence à un empressement respectueux qui me fit
+grand bien. L'un d'eux, qui parlait français, prit la parole pour ses
+confrères: «Nous sommes bien heureux de vous voir enfin; M. Guhr nous a
+depuis longtemps annoncé votre arrivée, nous avons exécuté deux fois
+l'ouverture du _Roi Lear_. Vous ne trouverez pas ici votre orchestre du
+Conservatoire; mais peut-être cependant ne serez-vous pas mécontent!»
+Guhr arrive. C'est un petit homme, à la figure assez malicieuse, aux
+yeux vifs et perçants, son geste est rapide, sa parole brève et
+incisive; on voit qu'il ne doit pas pécher par excès d'indulgence quand
+il est à la tête de son orchestre; tout annonce en lui une intelligence
+et une volonté musicales; c'est un chef. Il parle français, mais pas
+assez vite au gré de son impatience, et il l'entremêle, à chaque phrase,
+de gros jurements, _prononcés à l'allemande_, du plus plaisant effet.
+Je les désignerai seulement par des initiales. En m'apercevant:
+
+--Oh! S. N. T. T... c'est vous, mon cher! vous n'avez donc pas reçu ma
+lettre?
+
+--Quelle lettre?
+
+--Je vous ai écrit à Bruxelles pour vous dire... S. N. T. T...
+Attendez... je ne parle pas bien... un malheur... c'est un grand
+malheur!... Ah! voilà notre régisseur qui me servira d'interprète. (Et
+continuant à parler français):--Dites à M. Berlioz combien je suis
+contrarié; que je lui avais écrit de ne pas encore venir; que les
+petites Milanollo remplissent le théâtre tous les soirs; que nous
+n'avons jamais vu une pareille fureur du public, S. N. T. T., et qu'il
+faut garder pour un autre moment la grande musique et les grands
+concerts.
+
+--_Le régisseur_: M. Guhr me charge de vous dire, Monsieur, que...
+
+--_Moi_: Ne vous donnez pas la peine de le répéter; j'ai très bien, j'ai
+trop bien compris, puisqu'il n'a pas parlé allemand.
+
+--_Guhr_: Ah! ah! ah! j'ai parlé français, S. N. T. T., sans le savoir!
+
+--_Moi_: Vous le savez très-bien, et je sais aussi qu'il faut m'en
+retourner, ou poursuivre témérairement ma route, au risque de trouver
+ailleurs quelques autres enfants prodiges qui me feront encore échec et
+mat.
+
+--_Guhr_: Que faire, mon cher, les enfants font de l'argent, S. N. T.
+T., les romances françaises font de l'argent, les vaudevilles français
+attirent la foule; que voulez-vous? S. N. T. T., je suis directeur, je
+ne puis pas refuser l'argent; mais restez au moins jusqu'à demain, je
+vous ferai entendre _Fidelio_, par Pichek et Mademoiselle Capitaine, et,
+S. N. T. T., vous me direz votre sentiment sur nos artistes.
+
+--_Moi_: Je les crois excellents, surtout sous votre direction; mais,
+mon cher Guhr, pourquoi tant jurer, croyez-vous que cela me console?
+
+--Ah! ah! S. N. T. T., ça se dit _en famille_. (Il voulait dire
+_familièrement_.)
+
+Là-dessus le fou rire s'empare de moi, ma mauvaise humeur s'évanouit, et
+lui prenant la main:
+
+--Allons, puisque nous sommes _en famille_, venez boire quelque vin du
+Rhin, je vous pardonne vos petites Milanollo, et je reste pour entendre
+_Fidelio_ et Mademoiselle Capitaine, dont vous m'avez tout l'air de
+vouloir être le lieutenant.
+
+Nous convînmes que je partirais deux jours après pour Stuttgardt, où je
+n'étais point attendu cependant, pour tenter la fortune auprès de
+Lindpaintner et du roi de Wurtemberg. Il fallait ainsi donner aux
+Francfortois le temps de reprendre leur sang-froid et d'oublier un peu
+les délirantes émotions à eux causées par le violon des deux charmantes
+sœurs, que j'avais le premier applaudies et louées à Paris, mais qui
+alors, à Francfort, m'incommodaient étrangement.
+
+Et le lendemain, j'entendis Fidelio. Cette représentation est une des
+plus belles que j'aie vues en Allemagne; Guhr avait raison de me la
+proposer pour compensation à mon désappointement; j'ai rarement éprouvé
+une jouissance musicale plus complète.
+
+Mlle Capitaine, dans le rôle de Fidelio (Eléonore), me parut posséder
+les qualités musicales et dramatiques exigées par la belle création de
+Beethoven. Le timbre de sa voix a un caractère spécial qui la rend
+parfaitement propre à l'expression des sentiments profonds, contenus,
+mais toujours prêts à faire explosion, comme ceux qui agitent le cœur
+de l'héroïque épouse de Florestan. Elle chante simplement, très juste,
+et son jeu ne manque jamais de naturel. Dans la fameuse scène du
+pistolet, elle ne remue pas violemment la salle, comme faisait avec son
+rire convulsif et nerveux, Mme Schrœder-Devrient, quand nous la vîmes
+à Paris, jeune encore, il y a seize ou dix-sept ans; elle captive
+l'attention, elle sait émouvoir par d'autres moyens. Mlle Capitaine
+n'est point une cantatrice dans l'acception brillante du mot; mais de
+toutes les femmes que j'ai entendues en Allemagne dans l'opéra de
+genre, c'est à coup sûr celle que je préférerais; et je n'en avais
+jamais ouï parler. Quelques autres m'ont été citées d'avance comme des
+talents supérieurs, que j'ai trouvées parfaitement détestables.
+
+Je ne me rappelle malheureusement pas le nom du ténor chargé du rôle de
+Florestan. Il a certes de belles qualités, sans que sa voix ait rien de
+bien remarquable. Il a dit l'air si difficile de la prison, non pas de
+manière à me faire oublier Haitzinger qui s'y élevait à une hauteur
+prodigieuse, mais assez bien pour mériter les applaudissements d'un
+public moins froid que celui de Francfort. Quant à Pichek que j'ai pu
+apprécier mieux quelques mois après dans le Faust de Spohr, il m'a
+réellement fait connaître toute la valeur de ce rôle du gouverneur que
+nous n'avons jamais pu comprendre à Paris; et je lui dois pour cela seul
+une véritable reconnaissance. Pichek est un artiste; il a sans doute
+fait des études sérieuses, mais la nature l'a beaucoup favorisé. Il
+possède une magnifique voix de baryton, mordante, souple, juste et assez
+étendue; sa figure est noble, sa taille élevée, il est jeune et plein de
+feu! Quel malheur qu'il ne sache que l'allemand! Les choristes du
+théâtre de Francfort m'ont semblé bons, leur exécution est soignée,
+leurs voix sont fraîches, ils laissent rarement échapper des intonations
+fausses, je les voudrais seulement un peu plus nombreux. Dans ces
+chœurs d'une quarantaine de voix réside toujours une certaine âpreté
+qu'on ne trouve pas dans les grandes masses. Ne les ayant pas vus à
+l'étude d'un nouvel ouvrage, je ne puis dire si les choristes
+francfortois sont lecteurs et musiciens; je dois reconnaître seulement
+qu'ils ont rendu d'une façon très satisfaisante le premier chœur _des
+prisonniers_ (en _ut_ majeur), morceau doux qu'il faut absolument
+_chanter_, et mieux encore le grand final où dominent l'enthousiasme et
+l'énergie. Quant à l'orchestre, en le considérant comme un simple
+orchestre de théâtre, je le déclare excellent, admirable de tout point;
+aucune nuance ne lui échappe, les timbres divers s'y fondent dans un
+harmonieux ensemble tout-à-fait exempt de duretés, il ne chancelle
+jamais, tout frappe d'aplomb: on dirait d'un seul instrument. L'extrême
+habileté de Guhr à le conduire et sa sévérité aux répétitions sont pour
+beaucoup, sans doute, dans ce précieux résultat. Voici comment il est
+composé: 8 premiers violons,--8 seconds,--4 altos,--5 violoncelles,--4
+contrebasses,--2 flûtes,--2 hautbois,--2 clarinettes,--2 bassons,--4
+cors,--2 trompettes,--3 trombones,--1 timbalier. Cet ensemble de 47
+musiciens se retrouve, à quelques très-petites différences près, dans
+toutes les villes allemandes du second ordre. Il en est de même de sa
+disposition, qui est celle-ci: Les violons, altos et violoncelles
+réunis, occupent le côté droit de l'orchestre; les contrebasses sont
+placées en ligne droite, dans le milieu, tout contre la rampe; les
+flûtes, hautbois, clarinettes, bassons, cors et trompettes, forment, au
+côté gauche, le groupe rival des instruments à archet; les timbales et
+les trombones sont relégués seuls à l'extrémité du côté droit. N'ayant
+pas pu mettre cet orchestre à la rude épreuve des études symphoniques,
+je ne puis rien dire de sa rapidité de conception, de ses aptitudes au
+style accidenté, humoristique, de sa solidité rhythmique, etc., etc.,
+mais Guhr m'a assuré qu'il était également bon au concert et au théâtre.
+Je dois le croire, Guhr n'étant pas de ces pères disposés à trop admirer
+leurs enfants. Les violons appartiennent à une excellente école; les
+basses ont beaucoup de son; je ne connais pas la valeur des altos, leur
+rôle étant assez obscur dans les opéras que j'ai vu représenter à
+Francfort. Les instruments à vent sont exquis dans l'ensemble; je
+reprocherai seulement aux cors le défaut, très commun en Allemagne, de
+faire souvent _cuivrer_ le son en forçant surtout les notes hautes. Ce
+mode d'émission dénature le timbre du cor; il peut dans certaines
+occasions, il est vrai, être d'un excellent effet, mais il ne saurait,
+je pense, être adopté méthodiquement dans l'école de l'instrument, et le
+son un peu voilé, mais pur et noble de nos cors français, me paraît
+infiniment préférable.
+
+A la fin de cette excellente représentation d'un chef-d'œuvre du
+maître incomparable, dix ou douze auditeurs daignèrent, en s'en allant,
+accorder quelques applaudissements... et ce fut tout. J'étais indigné
+d'une telle froideur, et comme quelqu'un cherchait à me persuader que si
+l'auditoire avait peu applaudi, il n'en admirait et n'en sentait pas
+moins les beautés de l'œuvre:
+
+«Non, dit Guhr, ils ne comprennent rien, rien du tout, S. N. T. T., il a
+raison, c'est un public de bourgeois.»
+
+J'avais aperçu ce soir-là, dans une loge, mon ancien ami Ferdinand
+Hiller, qui a longtemps habité Paris, où les connaisseurs citent encore
+souvent sa haute capacité musicale. Nous eûmes bien vite renouvelé
+connaissance et repris nos allures de camarades. Hiller s'occupe d'un
+opéra pour le théâtre de Francfort; il écrivit, il y a deux ans, un
+oratorio, _La chute de Jérusalem_, qu'on a exécuté plusieurs fois avec
+beaucoup de succès. Il donne fréquemment des concerts, où l'on entend,
+avec des fragments de cet ouvrage considérable, diverses compositions
+instrumentales qu'il a produites dans ces derniers temps, et dont on dit
+le plus grand bien. Malheureusement, quand je suis allé à Francfort, il
+s'est toujours trouvé que les concerts d'Hiller avaient lieu le
+lendemain du jour où j'étais obligé de partir, de sorte que je ne puis
+citer à son sujet que l'opinion d'autrui, ce qui me met tout-à-fait à
+l'abri du reproche de camaraderie. A son dernier concert il fit
+entendre, en fait de nouveautés, une ouverture qui fut chaudement
+accueillie, et plusieurs morceaux pour quatre voix d'hommes et un
+_soprano_, dont l'effet, dit-on, est de la plus piquante originalité.
+
+Il y a à Francfort une institution musicale qu'on a citée devant moi
+plusieurs fois avec éloges: c'est l'Académie de chant de Sainte-Cécile.
+Elle passe pour être aussi bien composée que nombreuse; cependant,
+n'ayant point été admis à l'examiner, je dois me renfermer, à son sujet,
+dans une réserve absolue.
+
+Bien que le _bourgeois_ domine à Francfort dans la masse du public, il
+me semble impossible, eu égard au grand nombre de personnes de la haute
+classe qui s'occupent sérieusement de musique, qu'on ne puisse réunir un
+auditoire intelligent et capable de goûter les grandes productions de
+l'art. En tout cas, je n'ai pas eu l'occasion d'en faire l'expérience.
+
+Il faut maintenant, mon cher Morel, que je rassemble mes souvenirs sur
+Lindpaintner et la chapelle de Stuttgardt. J'y trouverai le sujet d'une
+seconde lettre, mais celle-ci ne vous sera point adressée; ne dois-je
+pas répondre aussi à ceux de nos amis qui se sont montrés comme vous
+avides de connaître les détails de mon exploration germanique?
+
+_Adieu._
+
+* * *
+
+_P. S._ Avez-vous publié quelque nouveau morceau de chant? On ne parle
+partout que du succès de vos dernières mélodies. J'ai entendu hier le
+rondeau syllabique _Page et Mari_, que vous avez composé sur les paroles
+du fils d'Alexandre Dumas. Je vous déclare que c'est fin, coquet,
+piquant et charmant. Vous n'écrivîtes jamais rien de si bien en ce
+genre. Ce rondo aura une vogue insupportable; vous serez mis au pilori
+des orgues de Barbarie et vous l'aurez bien mérité.
+
+
+
+
+II
+
+A M. GIRARD, CHEF D'ORCHESTRE DE L'OPÉRA-COMIQUE.
+
+Stuttgardt, Hechingen.
+
+
+La première chose que j'avais à faire avant de quitter Francfort pour
+m'aventurer dans le royaume de Wurtemberg, c'était de bien m'informer
+des moyens d'exécution que je devais trouver à Stuttgardt, de composer
+un programme de concert en conséquence, et de n'emporter que la musique
+strictement nécessaire pour l'exécuter. Il faut que vous sachiez, mon
+cher Girard, que l'une des grandes difficultés de mon voyage en
+Allemagne, et celle qu'on pouvait le moins aisément prévoir, était dans
+les dépenses énormes du transport de ma musique. Vous le comprendrez
+sans peine en apprenant que cette masse de parties séparées d'orchestre
+et de chœurs, manuscrites, lithographiées ou gravées, pesait plus de
+cinq cents livres, et que j'étais obligé de m'en faire suivre à grands
+frais presque partout, en la plaçant dans les fourgons de la poste.
+Cette fois seulement, incertain si après ma visite à Stuttgardt j'irais
+à Munich, ou si je reviendrais à Francfort pour me diriger ensuite vers
+le Nord, je n'emportai que deux symphonies, une ouverture et quelques
+morceaux de chant, laissant tout le reste à ce malheureux Guhr, qui
+devait, à ce qu'il paraît, être embarrassé d'une manière ou d'une autre
+par ma musique.
+
+La route de Francfort à Stuttgardt n'offre rien d'intéressant, et en la
+parcourant je n'ai point eu d'_impressions_ que je puisse vous raconter:
+pas le moindre site romantique à décrire, pas de forêt sombre, pas de
+couvent, pas de chapelle isolée, point de torrents, pas de grand bruit
+nocturne, pas même celui des moulins à foulons de Don Quichotte; ni
+chasseurs, ni laitières, ni jeune fille éplorée, ni génisse égarée, ni
+enfant perdu, ni mère éperdue, ni pasteur, ni voleur, ni mendiant, ni
+brigand; enfin, rien que le clair de lune, le bruit des chevaux et les
+ronflements du conducteur endormi. Par ci par là quelques laids paysans
+couverts d'un large chapeau à trois cornes, et vêtus d'une immense
+redingote de toile jadis blanche, dont les pans, démesurément longs,
+s'embarrassent entre leurs jambes boueuses, costume qui leur donné
+l'aspect de curés de village en grand négligé. Voilà tout! La première
+personne que j'avais à voir en arrivant à Stuttgardt, la seule même que
+de lointaines relations, nouées par l'intermédiaire d'un ami commun,
+pouvaient me faire supposer bien disposée pour moi, était le docteur
+Schilling, auteur d'un grand nombre d'ouvrages théoriques et critiques
+sur l'art musical. Ce titre de _docteur_, que presque tout le monde
+porte en Allemagne, m'avait fait assez mal augurer de lui. Je me
+figurais quelque vieux pédant, avec des lunettes, une perruque rousse,
+une vaste tabatière, toujours à cheval sur la fugue et le contrepoint,
+ne parlant que de Bach et de Marpurgh, poli extérieurement peut-être,
+mais au fond plein de haine pour la musique moderne en général, et
+d'horreur pour la mienne en particulier; enfin quelque fesse-mathieu
+musical. Voyez comme on se trompe: M. Schilling n'est pas vieux, il ne
+porte pas de lunettes, il a de fort beaux cheveux noirs, il est plein de
+vivacité, parle vite et fort, comme à coups de pistolet; il fume et ne
+prise pas; il m'a très-bien reçu, m'a indiqué dès l'abord tout ce que
+j'avais à faire pour parvenir à donner un concert, ne m'a jamais dit un
+mot de fugue ni de canon, n'a manifesté de mépris ni pour _les
+Huguenots_ ni pour _Guillaume Tell_, et n'a point montré d'aversion pour
+ma musique avant de l'avoir entendue.
+
+D'ailleurs la conversation n'était rien moins que facile entre nous
+quand il n'y avait pas d'interprète, M. Schilling parlant le français à
+peu près comme je parle l'allemand. Impatienté de ne pouvoir se faire
+comprendre:
+
+--Parlez-vous anglais, me dit-il un jour?
+
+--J'en sais quelques mots; et vous?
+
+--Moi... non! Mais l'italien, savez-vous l'italien?
+
+--_Si, un poco. Come si chiama il direttore del teatro?_
+
+--Ah! diable! pas parler italien non plus!...
+
+Je crois, Dieu me pardonne, que si j'eusse déclaré ne comprendre ni
+l'anglais ni l'italien, le bouillant docteur avait envie de jouer avec
+moi dans ces deux langues la scène du _Médecin malgré lui_: _Arcithuram,
+catalamus, nominativo, singulariter; est ne oratio latinas?_
+
+Nous en vînmes à essayer du latin, et à nous entendre tant bien que mal,
+non sans quelques _arcithuram_, _catalamus_. Mais on conçoit que
+l'entretien devait être un peu pénible et ne roulait pas précisément sur
+les _Idées_ de Herder, ni sur la _Critique de la raison pure_ de Kant.
+Enfin, M. Schilling sut me dire que je pouvais donner mon concert au
+théâtre ou dans une salle destinée aux solennités musicales de cette
+nature, et qu'on nomme salle de la Redoute. Dans le premier cas, outre
+l'avantage, énorme dans une ville comme Stuttgardt, de la présence du
+Roi et de la cour, qu'il me croyait assuré d'obtenir, j'aurais encore
+une exécution gratuite, sans avoir à m'occuper des billets, ni des
+annonces, ni d'aucun des autres détails matériels de la soirée. Dans le
+second, j'aurais à payer l'orchestre, à m'occuper de tout, et le Roi ne
+viendrait pas; il n'allait jamais dans la salle de concert. Je suivis
+donc le conseil du docteur, et m'empressai d'aller présenter ma requête
+à M. le baron de Topenhaïm, grand-maréchal de la cour et intendant du
+théâtre. Il me reçut avec une urbanité charmante, m'assurant qu'il
+parlerait le soir même au Roi de ma demande, et qu'il croyait qu'elle me
+serait accordée.
+
+«Je vous ferai observer cependant, ajouta-t-il, que la salle de la
+Redoute est la seule bonne et bien disposée pour les concerts, et que le
+théâtre, au contraire, est d'une si mauvaise sonorité, qu'on a depuis
+longtemps renoncé à y faire entendre aucune composition instrumentale de
+quelque importance!»
+
+Je ne savais trop que répondre ni à quoi m'arrêter. Allons voir
+Lindpaintner, me dis-je; celui-là est et doit être l'arbitre souverain.
+Je ne saurais vous dire, mon cher Girard, quel bien me fit ma première
+entrevue avec cet excellent artiste. Au bout de cinq minutes, il nous
+sembla être liés ensemble depuis dix ans. Lindpaintner m'eut bientôt
+éclairé sur ma position.
+
+«D'abord, me dit-il, il faut vous détromper sur l'importance musicale
+de notre ville; c'est une résidence royale, il est vrai, mais il n'y a
+ni argent, ni public. (Aye! aye! Je pensai à Mayence et au père Schott.)
+Pourtant, puisque vous voilà, il ne sera pas dit que nous vous aurons
+laissé partir sans exécuter quelques-unes de vos compositions, que nous
+sommes si curieux de connaître. Voilà ce qu'il y a à faire: Le théâtre
+ne vaut rien, absolument rien pour la musique. La question de la
+présence du Roi n'est d'aucune valeur; Sa Majesté n'allant jamais au
+concert, ne paraîtra pas au vôtre en quelque lieu que vous le donniez.
+Ainsi donc prenez la salle de la Redoute, dont la sonorité est
+excellente et où rien ne manque pour l'effet de l'orchestre. Quant aux
+musiciens vous aurez seulement à verser une petite somme de 80 fr. pour
+leur caisse des pensions, et tous, sans exception, se feront un devoir
+et un honneur, non-seulement d'exécuter, mais de répéter _plusieurs
+fois_ vos œuvres, sous votre direction. Venez ce soir entendre le
+_Freyschütz_; dans un entr'acte je vous présenterai à la chapelle, et
+vous verrez si j'ai tort de vous répondre de sa bonne volonté.»
+
+Je n'eus garde de manquer au rendez-vous. Lindpaintner me présenta aux
+artistes, et après qu'il eut traduit une petite allocution que je crus
+devoir leur adresser, mes doutes et mes inquiétudes disparurent:
+j'avais un orchestre.
+
+J'avais un orchestre composé à peu près comme celui de Francfort, et
+jeune, et plein de vigueur et de feu. Je le vis bien à la manière dont
+toute la partie instrumentale du chef-d'œuvre de Weber fut exécutée.
+Les chœurs me parurent assez ordinaires, peu nombreux et peu
+attentifs à rendre les nuances principales, si bien connues cependant,
+de cette admirable partition. Ils chantaient toujours _mezzo-forte_, et
+paraissaient assez ennuyés de la tâche qu'ils remplissaient. Pour les
+acteurs ils étaient presque tous d'une honnête médiocrité. Je ne me
+rappelle le nom d'aucun d'eux. La prima dona (Agathe) a une voix assez
+sonore, mais dure et peu flexible; la seconde femme (Annette) vocalise
+plus aisément, mais chante souvent faux; le baryton (Gaspard) est, je
+crois, ce que le théâtre de Stuttgardt possède de mieux. J'ai entendu
+ensuite cette troupe chantante dans la _Muette de Portici_ sans changer
+d'opinion à son égard. Lindpaintner, en conduisant l'exécution de ces
+deux opéras, m'a étonné par la rapidité qu'il donnait au mouvement de
+certains morceaux. J'ai vu plus tard que beaucoup de maîtres de chapelle
+allemands ont, à cet égard, la même manière de sentir; tels sont, entre
+autres, Mendelssohn, Krebs et Guhr. Pour les mouvements du _Freyschütz_,
+je ne puis rien dire: ils en ont, sans doute, beaucoup mieux que moi les
+véritables traditions; mais quant à _la Muette_, à _la Vestale_, à
+_Moïse_ et aux _Huguenots_, qui ont été montés sous les yeux des auteurs
+à Paris, et dont les mouvements se sont conservés tels qu'ils furent
+donnés aux premières représentations, j'affirme que la précipitation
+avec laquelle j'en ai entendu exécuter certaines parties à Stuttgardt, à
+Leipzig, à Hambourg et à Francfort, est une infidélité d'exécution;
+infidélité involontaire, sans doute, mais véritablement contraire à
+l'intention des compositeurs et nuisible à l'effet. On croit pourtant en
+France que les Allemands ralentissent tous nos mouvements.
+
+L'orchestre de Stuttgardt, possède: 16 violons, 4 altos, 4 violoncelles,
+4 contrebasses, et les instruments à vent et à percussion nécessaires à
+l'exécution de la plupart des opéras modernes. Mais il a de plus une
+excellente harpe (M. Krüger), et c'est, pour l'Allemagne, une véritable
+rareté. L'étude de ce bel instrument y est négligée d'une façon ridicule
+et même barbare, sans qu'on en puisse découvrir la raison. Je penche
+même à croire qu'il en fut toujours ainsi, en considérant qu'aucun des
+grands maîtres de l'école allemande n'en a fait usage. On ne trouve
+point de harpe dans les œuvres de Mozart; il n'y en a ni dans _Don
+Juan_, ni dans _Figaro_, ni dans _la Flûte enchantée_, ni dans _le
+Sérail_, ni dans _Idoménée_, ni dans _Cosi fan Tutte_, ni dans ses
+messes, ni dans ses symphonies. Weber s'en est également abstenu
+partout; Haydn et Beethoven sont dans le même cas; Gluck seul a écrit
+dans _Orphée_ une partie de harpe très-facile, pour _une main_, et
+encore cet opéra fut-il composé et représenté en Italie. Il y a
+là-dedans quelque chose qui m'étonne et m'irrite en même temps!... C'est
+une honte pour les orchestres allemands, qui tous devraient avoir au
+moins deux harpes, maintenant surtout qu'ils exécutent les opéras venus
+de France et d'Italie, où elles sont si souvent employées.
+
+Les violons de Stuttgardt sont excellents; on voit qu'ils sont pour la
+plupart élève du _concert-meister_ Molique, dont nous avons, il y a
+quelques années, admiré au Conservatoire de Paris le jeu vigoureux, le
+style large et sévère, bien que peu nuancé, et les savantes
+compositions. Molique, au théâtre et aux concerts, occupant le premier
+pupitre des violons, n'a donc à diriger en grande partie que ses élèves,
+qui professent pour lui un respect et une admiration parfaitement
+motivés. De là une précieuse exactitude dans l'exécution, exactitude due
+à l'unité de sentiment et de méthode, autant qu'à l'attention des
+violonistes.
+
+Je dois signaler parmi eux, le second maître de concert Habenhaïm,
+artiste distingué sous tous les rapports, et dont j'ai entendu une
+cantate d'un style mélodique expressif, d'une harmonie pure, et
+très-bien instrumentée.
+
+Les autres instruments à archet ont une valeur si non égale à celle des
+violons, au moins suffisante pour qu'on doive les compter pour bons.
+J'en dirai autant des instruments à vent: la première clarinette et le
+premier hautbois sont excellents. L'artiste qui joue la partie de
+première flûte (M. Krüger père) se sert malheureusement d'un ancien
+instrument qui laisse beaucoup à désirer pour la pureté du son en
+général, et pour la facilité d'émission des notes aiguës. M. Krüger
+devrait aussi se tenir en garde contre le penchant qui l'entraîne
+parfois à faire des _trilles_ et des _grupetti_ là où l'auteur s'est
+bien gardé d'en écrire.
+
+Le premier basson, M. Neukirchner, est un virtuose de première force qui
+s'attache peut-être trop à faire parade de grandes difficultés; il joue
+en outre sur un basson tellement mauvais que des intonations douteuses
+viennent à chaque instant blesser l'oreille et empêcher l'effet des
+phrases même les mieux rendues par l'exécutant. On distingue parmi les
+cors, M. Schuncke; il fait aussi comme ses confrères de Francfort, un
+peu trop _cuivrer_ le son des notes élevées. Les cors à cylindres (ou
+chromatiques) sont exclusivement employés à Stuttgardt. L'habile facteur
+Ad. Sax, actuellement établi à Paris, a démontré surabondamment la
+supériorité de ce système sur celui des pistons, à peu près abandonné à
+cette heure dans toute l'Allemagne, pendant que celui des cylindres
+pour les cors, trompettes, bombardons, bass-tuba, y devient d'un usage
+général. Les Allemands appellent instruments à _soupape_ (_Ventil-horn_,
+_Ventil-trompeten_) ceux auxquels ce mécanisme est appliqué. J'ai été
+surpris de ne pas le voir adopté pour les trompettes dans la musique
+militaire, assez bonne d'ailleurs, de Stuttgardt; on en est encore là
+aux trompettes à deux pistons, instruments fort imparfaits et bien loin,
+pour la sonorité et la qualité du timbre, des trompettes à cylindres
+dont on se sert à présent partout ailleurs. Je ne parle pas de Paris;
+nous y viendrons dans quelque dix ans.
+
+Les trombones sont d'une belle force; le premier (M. Schrade), qui fit,
+il y a quatre ans, partie de l'orchestre du concert Vivienne, à Paris,
+est un véritable talent. Il possède à fond son instrument, se joue des
+plus grandes difficultés, tire du trombone-ténor un son magnifique; je
+pourrais même dire _des sons_, puisqu'il sait, au moyen d'un procédé non
+encore expliqué, produire trois et quatre notes à la fois, comme ce
+jeune corniste dont toute la presse musicale s'est récemment occupée à
+Paris. Schrade, dans un point d'orgue d'une fantaisie qu'il a exécutée
+en public à Stuttgardt, a fait entendre simultanément, et à la surprise
+générale, les quatre notes de l'accord de septième dominante du ton de
+_si b_, ainsi disposées:
+
+ {_mi b_ ||
+ {_la_ ||
+ {_ut_ ||
+ {_fa_ ||
+
+C'est aux acousticiens qu'il appartient de donner la raison de ce
+nouveau phénomène de la résonnance des tubes sonores; à nous autres
+musiciens de le bien étudier et d'en tirer parti si l'occasion s'en
+présente.
+
+Un autre mérite de l'orchestre de Stuttgardt, mérite que j'ai rarement
+rencontré ailleurs au même degré, c'est qu'il n'est composé que de
+lecteurs intrépides, que rien ne trouble, que rien ne déconcerte, qui
+lisent à la fois la note et la nuance, qui à la première vue ne laissent
+échapper ni un _P_ ni un _F_, ni un _mezzo forte_, ni un _smorzando_,
+sans l'indiquer. Ils sont en outre rompus à tous les caprices du rhythme
+et de la mesure, ne se cramponnent pas toujours aux temps forts, et
+savent, sans hésiter, accentuer les temps faibles et passer d'une
+syncope à une autre sans embarras et sans avoir l'air d'exécuter un
+pénible tour de force. En un mot, leur éducation musicale est complète
+sous tous les rapports. J'ai pu reconnaître en eux ces précieuses
+qualités dès la première répétition de mon concert. J'avais choisi pour
+celui-là la _Symphonie fantastique_ et l'ouverture des _Francs-Juges_.
+Vous savez combien ces deux ouvrages contiennent de difficultés
+rhythmiques, de phrases syncopées, de syncopes croisées, de groupes de
+quatre notes superposés à des groupes de trois, etc., etc.; toutes
+choses qu'aujourd'hui, au Conservatoire, nous jetons vigoureusement à la
+tête du public, mais qu'il nous a fallu travailler pourtant, et beaucoup
+et longtemps. J'avais donc lieu de craindre une foule d'erreurs à
+différents passages de l'ouverture et du final de la _Symphonie_; je
+n'ai pas eu à en relever _une seule_, tout a été _vu_ et _lu_ et
+_vaincu_ du premier coup. Mon étonnement était extrême. Le vôtre ne sera
+pas moindre, si je vous dis que nous avons monté cette damnée
+_Symphonie_ et le reste du programme en deux répétitions. L'effet eût
+même été très-satisfaisant, si les maladies vraies ou simulées ne
+m'eussent enlevé _la moitié_ des violons le jour du concert. Me
+voyez-vous, avec quatre premiers violons et quatre seconds, pour lutter
+avec tous ces instruments à vent et à percussion? Car l'épidémie avait
+épargné le reste de l'orchestre, et il ne manquait rien, rien que la
+_moitié_ des violons!... Oh! en pareil cas, je ferais comme Max dans le
+_Freyschütz_, et pour obtenir des violons, je signerais un pacte avec
+tous les diables de l'enfer. C'était d'autant plus navrant et irritant,
+que, malgré les prédictions de Lindpaintner, le Roi et la cour étaient
+venus. Nonobstant cette défection de quelques pupitres, l'exécution fut,
+sinon puissante (c'était chose impossible), au moins intelligente,
+exacte et chaleureuse. Les morceaux de la _Symphonie fantastique_ qui
+produisirent le plus d'effet furent l'adagio (_la Scène aux Champs_),
+et le final (_le Sabbat_). L'ouverture fut chaudement accueillie; quant
+à la _Marche des Pèlerins_ d'_Harold_, qui figurait aussi dans le
+programme, elle passa presque inaperçue. Il en a été de même encore dans
+une autre occasion, où j'avais eu l'imprudence de la faire entendre
+_isolément_, tandis que partout où j'ai donné _Harold_ en entier, ou au
+moins les trois premières parties de cette symphonie, la marche a été
+accueillie comme elle l'est à Paris, et souvent redemandée. Nouvelle
+preuve de la nécessité de ne pas morceler certaines compositions, et de
+ne les produire que dans leur jour et sous le point de vue qui leur est
+propre.
+
+Faut-il vous dire maintenant qu'après le concert je reçus toutes sortes
+de félicitations de la part du Roi, de M. le comte Neiperg, et du prince
+Jérôme Bonaparte? Pourquoi pas? On sait que les princes sont en général
+d'une bienveillance extrême pour les artistes étrangers, et je ne
+manquerais réellement de modestie que si j'allais vous répéter ce que
+m'ont dit quelques-uns des musiciens le soir même et les jours suivants.
+D'ailleurs, pourquoi ne pas manquer de modestie? Pour ne pas faire
+grogner quelques mauvais dogues à la chaîne, qui voudraient mordre
+quiconque passe en liberté devant leur chenil? Cela vaut bien la peine
+d'aller employer de vieilles formules et jouer une comédie dont personne
+n'est dupe! La vraie modestie consisterait, non-seulement à ne pas
+parler de soi, mais à ne pas en faire parler; en un mot, à ne pas
+attirer sur soi l'attention publique, à ne rien dire, à ne rien écrire,
+à ne rien faire, à se cacher, à ne pas vivre. N'est-ce pas là une
+absurdité?.... Et puis j'ai pris le parti de tout avouer, heur et
+malheur; j'ai commencé déjà dans ma précédente lettre, et je suis prêt à
+continuer dans celle-ci. Ainsi je crains fort que Lindpaintner, qui est
+un maître, et dont j'ambitionnais beaucoup le suffrage, approuvant dans
+tout cela _l'ouverture_ seulement, n'ait profondément abominé la
+symphonie; je parierais que Molique n'a rien approuvé. Quant au docteur
+Schilling, je _suis sûr_ qu'il a tout trouvé exécrable, et qu'il a été
+bien honteux d'avoir fait les premières démarches pour produire à
+Stuttgardt un brigand de mon espèce, véhémentement soupçonné d'avoir
+violé la musique, et qui, s'il parvient à lui inspirer sa passion de
+l'air libre et du vagabondage, fera de la chaste muse une sorte de
+bohémienne, moins Esméralda qu'Héléna Mac Grégor, virago armée, dont les
+cheveux flottent au vent, dont la sombre tunique étincelle de brillants
+colifichets, qui bondit pieds nus sur les roches sauvages, qui rêve au
+bruit des vents et de la foudre, et dont le noir regard épouvante les
+femmes et trouble les hommes sans leur inspirer l'amour.
+
+Aussi Schilling, en sa qualité de conseiller du prince de
+Hoënzollern-Hechingen, n'a pas manqué d'écrire à Son Altesse et de lui
+proposer, pour la divertir, le _curieux-sauvage_, plus convenable dans
+la Forêt-Noire que dans une ville civilisée. Et le sauvage, curieux de
+tout connaître, au reçu d'une invitation rédigée en termes aussi
+obligeants que choisis par M. le baron de Billing, conseiller intime du
+prince, s'est acheminé, à travers la neige et les grands bois de sapins,
+vers la petite ville d'Hechingen, sans trop s'inquiéter de ce qu'il
+pourrait y faire. Cette excursion dans la Forêt-Noire m'a laissé un
+confus mélange de souvenirs joyeux, tristes, doux et pénibles, que je ne
+saurais évoquer sans un serrement de cœur presque inexplicable. Le
+froid, le double deuil noir et blanc étendu sur les montagnes, le vent
+qui mugissait sous ces pins frissonnants, le travail secret du
+ronge-cœur si actif dans la solitude, un triste épisode d'un
+douloureux roman lu pendant le voyage.... Puis l'arrivée à Hechingen,
+les gais visages, l'amabilité du prince, les fêtes du premier jour de
+l'an, le bal, le concert, les rires fous, les projets de se revoir à
+Paris, et.... les adieux.... et le départ.... Oh! je souffre!.... Quel
+diable m'a poussé à vous faire ce récit, qui ne présente pourtant, comme
+vous l'allez voir, aucun incident émouvant ni romanesque.... Mais je
+suis ainsi fait, que je souffre parfois,--sans motif apparent,--comme,
+pendant certains états électriques de l'atmosphère, les feuilles des
+arbres remuent sans qu'il fasse de vent.--......--......--Heureusement,
+mon cher Girard, vous me connaissez de longue date, et vous ne trouverez
+pas trop ridicule cette _exposition_ sans _péripétie_, cette
+_introduction_ sans _allegro_, ce _sujet_ sans _fugue_!--Ah! ma foi! un
+sujet sans fugue, avouez-le, c'est une rare bonne fortune? Et nous avons
+lu tous les deux plus de mille fugues qui n'ont pas de sujets, sans
+compter celles qui n'ont que de mauvais sujets. Allons! voilà ma
+mélancolie qui s'envole, grâce à l'intervention de la fugue (vieille
+radoteuse qui si souvent a fait venir l'ennui), j'essuie la larme qui
+pendait à mon œil gauche, et..... je vous raconte Hechingen.
+
+Quand je disais tout à l'heure que c'est une petite ville, j'exagerais
+géographiquement son importance. Hechingen n'est qu'un grand village,
+tout au plus un bourg, bâti sur une côte assez escarpée, à peu près
+comme la portion de Montmartre qui couronne la butte, ou mieux encore
+comme le village de Subiaco dans les Etats Romains. Au dessus du bourg,
+et placée de manière à le dominer entièrement, est la villa Eugenia,
+occupée par le prince. A droite de ce petit palais, une vallée profonde,
+et, un peu plus loin, un pic âpre et nu surmonté du vieux castel
+d'Hoenzollern, qui n'est plus aujourd'hui qu'un rendez-vous de chasse,
+après avoir été longtemps la féodale demeure des ancêtres du prince.
+
+Le souverain actuel de ce romantique paysage est un jeune homme
+spirituel, vif et bon, qui semble n'avoir au monde que deux
+préoccupations constantes, le désir de rendre aussi heureux que possible
+les habitants de ses petits Etats, et l'amour de la musique.
+Concevez-vous une existence plus douce que la sienne? Il voit tout le
+monde content autour de lui: ses sujets l'adorent; la musique l'aime; il
+la comprend en poète et en musicien; il compose de charmants _lieder_,
+dont deux: _der Fischer knabe_ et _Schiffer's Abenlied_, m'ont
+réellement touché par l'expression de leur mélodie; il les chante avec
+_une voix de compositeur_, mais avec une chaleur entraînante et des
+accents de l'ame et du cœur; il a, sinon un théâtre, au moins une
+chapelle (un orchestre) dirigée par un maître d'un mérite éminent,
+Techlisbeck, dont le Conservatoire de Paris a souvent exécuté avec
+honneur les symphonies, et qui lui fait entendre, sans luxe, mais montés
+avec soin, les chefs-d'œuvre les plus simples de la musique
+instrumentale. Tel est l'aimable prince dont l'invitation m'avait été si
+agréable et dont j'ai reçu l'accueil le plus cordial.
+
+En arrivant à Hechingen, je renouvelai connaissance avec Techlisbeck. Je
+l'avais connu à Paris il y a quelques cinq ans; il m'a accablé chez lui
+de prévenances et de ces témoignages de véritable bonté qu'on n'oublie
+jamais. Il me mit bien vite au fait des forces musicales dont nous
+pouvions disposer: c'étaient 8 violons en tout, dont trois très-faibles;
+3 altos, 2 violoncelles, 2 contrebasses. Le premier violon, nommé Stern,
+est un virtuose de talent. Le premier violoncelle (Oswald) mérite la
+même distinction. Le pasteur archiviste d'Hechingen joue la première
+contrebasse à la satisfaction des compositeurs les plus exigeants. La
+première flûte, le premier hautbois et la première clarinette sont
+excellents; la première flûte a seulement quelquefois de ces velléités
+d'ornementation que j'ai reprochées à celle de Stuttgardt. Les seconds
+instruments à vent sont suffisants. Les deux bassons et les deux cors
+laissent un peu à désirer. Quant aux trompettes, au trombone (il n'y en
+a qu'un) et au timbalier, ils laissent à désirer, toutes les fois qu'ils
+jouent, qu'on ne les ait pas priés de se taire. Ils ne savent rien.
+
+Je vous vois rire, mon cher Girard, et prêt à me demander ce que j'ai pu
+faire exécuter avec un si petit orchestre? Eh bien! à force de patience
+et de bonne volonté, en arrangeant et modifiant certaines parties, en
+faisant cinq répétitions en trois jours, nous avons monté l'ouverture du
+_Roi Lear_, _la Marche des Pèlerins_, le bal de _la Symphonie
+fantastique_, et divers autres fragments proportionnés, par leur
+dimension, au cadre qui leur était destiné. Et tout a marché très bien,
+avec précision et même avec verve.
+
+J'avais écrit au crayon sur les parties d'_alto_ les notes essentielles
+et laissées à découvert des 3e et 4e cors (puisque nous ne
+pouvions avoir que le 1er et le 2e). Techlisbeck jouait sur le
+piano la 1re harpe du bal; il avait bien voulu se charger aussi de
+l'_alto solo_ dans _la Marche d'Harold_. Le prince d'Hechingen se tenait
+à côté du timbalier pour lui compter ses pauses et le faire partir à
+temps; j'avais supprimé dans les parties de trompette les passages que
+nous avions reconnus inaccessibles aux deux exécutants. Le trombone seul
+était livré à lui-même; mais, ne donnant prudemment que les sons qui lui
+étaient très-familiers, comme _si bémol_, _ré_, _fa_, et évitant avec
+soin tous les autres, il brillait presque partout par son silence. Il
+fallait voir dans cette jolie salle de concert, où Son Altesse avait
+réuni un nombreux auditoire, comme les impressions musicales circulaient
+vives et rapides! Cependant, vous le devinez sans doute, je n'éprouvais
+de toutes ces manifestations qu'une joie mêlée d'impatience; et quand le
+prince est venu me serrer la main, je n'ai pu m'empêcher de lui dire:
+
+--Ah! monseigneur, je donnerais, je vous jure, deux des années qui me
+restent à vivre, pour avoir là maintenant mon orchestre du
+Conservatoire, et le mettre aux prises devant vous avec ces partitions
+que vous jugez avec tant d'indulgence!
+
+--Oui, oui, je sais, m'a-t-il répondu, vous avez un orchestre impérial,
+qui vous dit: Sire! et je ne suis qu'une Altesse; mais j'irai l'entendre
+à Paris, j'irai, j'irai!
+
+Puisse-t-il tenir parole! Ses applaudissements, qui me sont restés sur
+le cœur, me semblent un bien mal acquis.
+
+Il y eut après le concert souper à la villa Eugenia. La gaîté charmante
+du prince s'était communiquée à tous ses convives; il voulut me faire
+connaître une de ses compositions pour ténor, piano et violoncelle;
+Techlisbeck se mit au piano, l'auteur se chargeait de la partie de
+chant, et je fus, aux acclamations de l'assemblée, désigné pour chanter
+la partie de violoncelle. On a beaucoup applaudi le morceau et ri
+presque autant du timbre singulier de ma _chanterelle_. Les dames
+surtout ne revenaient pas de mon _la_.
+
+Le surlendemain, après bien des adieux, il fallut retourner à
+Stuttgardt. La neige fondait sur les grands pins éplorés, le manteau
+blanc des montagnes se marbrait de taches noires... C'était profondément
+triste...... le ronge-cœur put travailler encore......
+
+_The rest is silence._........
+
+ _Farewell._
+
+
+
+
+III
+
+A LISZT.
+
+Manheim, Weimar.
+
+
+A mon retour d'Hechingen, je restai quelques jours encore à Stuttgardt,
+en proie à de nouvelles perplexités. A toutes les questions qu'on
+m'adressait sur mes projets et sur la future direction de mon voyage à
+peine commencé, j'aurais pu répondre, sans mentir, comme ce personnage
+d'une de nos comédies:
+
+ Non, je ne reviens point, car je n'ai point été;
+ Je ne vais pas non plus, car je suis arrêté,
+ Et ne demeure point, car tout de ce pas même
+ Je prétends m'en aller...
+
+M'en aller... où? Je ne savais trop. J'avais écrit à Weimar, il est
+vrai, mais la réponse n'arrivait pas, et je devais absolument l'attendre
+avant de prendre une détermination.
+
+Tu ne connais pas ces incertitudes, mon cher Liszt; il t'importe peu de
+savoir si, dans la ville où tu comptes passer, la chapelle est bien
+composée, si le théâtre est ouvert, si l'intendant veut le mettre à ta
+disposition, etc. En effet, à quoi bon pour toi tant d'informations! Tu
+peux, modifiant le mot de Louis XIV, dire avec confiance: «L'orchestre,
+c'est moi! le chœur, c'est moi! le chef, c'est encore moi! Mon piano
+chante, rêve, éclate, retentit; il défie au vol les archets les plus
+habiles; il a comme l'orchestre ses harmonies cuivrées; comme lui, et
+sans le moindre appareil, il peut livrer à la brise du soir son nuage de
+féeriques accords, de vagues mélodies; je n'ai besoin ni de théâtre, ni
+de décor fermé, ni de vastes gradins; je n'ai point à me fatiguer par de
+longues répétitions; je ne demande ni cent, ni cinquante, ni vingt
+musiciens; je n'en demande pas du tout, je n'ai pas même besoin de
+musique. Un grand salon, un grand piano, et je suis maître d'un grand
+auditoire. Je me présente, on m'applaudit; ma mémoire s'éveille,
+d'éblouissantes fantaisies naissent sous mes doigts, d'enthousiastes
+acclamations leur répondent; je chante l'_Ave Maria_ de Schubert ou
+l'_Adélaïde_ de Beethoven, et tous les cœurs de tendre vers moi,
+toutes les poitrines de retenir leur haleine.... c'est un silence ému,
+une admiration concentrée et profonde.... Puis viennent les bombes
+lumineuses, le bouquet de ce grand feu d'artifice, et les cris du
+public, et les fleurs et les couronnes qui pleuvent autour du prêtre de
+l'harmonie frémissant sur son trépied; et les jeunes belles qui, dans
+leur égarement sacré, baisent avec larmes le bord de son manteau; et les
+hommages sincères obtenus des esprits sérieux, et les applaudissements
+fébriles arrachés à l'envie; les grands fronts qui se penchent, les
+cœurs étroits surpris de s'épanouir.... Et le lendemain, quand le
+jeune inspiré a répandu ce qu'il voulait répandre de son intarissable
+passion, il part, il disparaît, laissant après soi un crépuscule
+éblouissant d'enthousiasme et de gloire.... C'est un rêve!....» C'est un
+de ces rêves d'or qu'on fait quand on se nomme Liszt ou Paganini.
+
+Mais le compositeur qui tenterait, comme je l'ai fait, de voyager pour
+produire ses œuvres, à quelles fatigues, au contraire, à quels
+labeurs ingrats et toujours renaissants ne doit-il pas s'attendre!...
+Sait-on ce que peut être pour lui la torture des répétitions?... Il a
+d'abord à subir le froid regard de tous ces musiciens médiocrement
+charmés d'éprouver à son sujet un dérangement inattendu, d'être soumis à
+des études inaccoutumées.--«Que veut ce Français? Que ne reste-t-il chez
+lui?...» Chacun néanmoins prend place à son pupitre; mais au premier
+coup-d'œil jeté sur l'ensemble de l'orchestre, l'auteur y reconnaît
+bien vite d'inquiétantes lacunes. Il en demande la raison au maître de
+chapelle: «La première clarinette est malade, le hautbois a une femme en
+couches, l'enfant du premier violoncelle a le croup, les trombones sont
+à la parade; ils ont oublié de demander une exemption de service
+militaire pour ce jour-là; le timbalier s'est foulé le poignet, la harpe
+ne paraîtra pas à la répétition, parce qu'il lui faut du temps pour
+étudier sa partie, etc., etc.» On commence cependant, les notes sont
+lues, tant bien que mal, dans un mouvement plus lent du double que celui
+de l'auteur; rien n'est affreux pour lui comme cet allanguissement du
+rhythme! Peu à peu son instinct reprend le dessus, son sang échauffé
+l'entraîne, il précipite la mesure et revient malgré lui au mouvement du
+morceau; alors le gâchis se déclare, un formidable charivari lui déchire
+les oreilles et le cœur, il faut s'arrêter et reprendre le mouvement
+lent, et exercer fragments par fragments ces longues périodes dont, tant
+de fois auparavant, avec d'autres orchestres, il a guidé la course libre
+et rapide. Cela ne suffit pas encore; malgré la lenteur du mouvement,
+des discordances étranges se font entendre dans certaines parties
+d'instruments à vent; il veut en découvrir la cause: «Voyons les
+trompettes seules!......... Que faites-vous là? Je dois entendre une
+tierce, et vous produisez un accord de seconde. La deuxième trompette
+en _ut_ a un _ré_, donnez-moi votre _ré_!... Très-bien! La première a un
+_ut_ qui produit _fa_, donnez-moi votre _ut_! Fi!...... l'horreur! vous
+faites un _si b_!
+
+--Non, monsieur, je fais ce qui est écrit!
+
+--Mais je vous dis que non, vous vous trompez d'un ton!
+
+--Cependant je suis sûr de faire l'_ut_!
+
+--En quel ton est la trompette dont vous vous servez?
+
+--En _mi b_!
+
+--Eh! parlez donc, c'est là qu'est l'erreur, vous devez prendre la
+trompette en _fa_.
+
+--Ah! je n'avais pas bien lu l'indication; c'est vrai, excusez-moi.
+
+--Allons! quel diable de vacarme faites-vous là-bas, vous, le timbalier?
+
+--Monsieur, j'ai un fortissimo.
+
+--Point du tout, c'est un mezzo forte, il n'y a pas deux F, mais un _M_
+et un F. D'ailleurs vous vous servez des baguettes de bois et il faut
+employer là les baguettes à tête d'éponge; c'est une différence du noir
+au blanc.
+
+--Nous ne connaissons pas cela, dit le maître de chapelle;
+qu'appelez-vous des baguettes à tête d'éponge? nous n'avons jamais vu
+qu'une seule espèce de baguettes.
+
+--Je m'en doutais; j'en ai apporté de Paris. Prenez-en une paire que
+j'ai déposée là sur cette table. Maintenant y sommes-nous?... Mon Dieu!
+c'est vingt fois trop fort! et les sourdines que vous n'avez pas
+prises?...
+
+--Nous n'en avons pas, le garçon d'orchestre a oublié d'en mettre sur
+les pupitres; on s'en procurera demain! etc., etc.» Après trois ou
+quatre heures de ces tiraillements antiharmoniques, on n'a pas pu rendre
+un seul morceau intelligible. Tout est brisé, désarticulé, faux, froid,
+plat, bruyant, discordant, hideux! Et il faut laisser sur une pareille
+impression soixante ou quatre-vingts musiciens qui s'en vont, fatigués
+et mécontents, dire partout qu'il ne savent ce que cela veut dire, que
+cette musique est un enfer, un chaos, qu'ils n'ont jamais rien essuyé de
+pareil. Le lendemain le progrès se manifeste à peine; ce n'est guère que
+le troisième jour qu'il se dessine formellement. Alors seulement le
+pauvre compositeur commence à respirer; les harmonies bien posées
+deviennent claires; les rhythmes bondissent; les mélodies pleurent et
+sourient; la masse unie, compacte, s'élance hardiment; après tant de
+tâtonnements, tant de bégaiements, l'orchestre grandit, il marche, il
+parle, il devient homme! L'intelligence ramène le courage aux musiciens
+étonnés; l'auteur demande une quatrième épreuve; ses interprètes, qui, à
+tout prendre, sont les meilleures gens du monde, l'accordent avec
+empressement. Cette fois, _fiat lux_! «Attention aux nuances! Vous
+n'avez plus peur?--Non! donnez-nous le vrai mouvement!--_Via!_» Et la
+lumière se fait, l'art apparaît, la pensée brille, l'œuvre est
+comprise! Et l'orchestre se lève, applaudissant et saluant le
+compositeur; le maître de chapelle vient le féliciter; les curieux qui
+se tenaient cachés dans les coins obscurs de la salle, s'approchent,
+montent sur le théâtre et échangent avec les musiciens des exclamations
+de plaisir et d'étonnement, en regardant d'un œil surpris le maître
+étranger qu'ils avaient d'abord pris pour un fou ou un barbare. C'est
+maintenant qu'il aurait besoin de repos. Qu'il s'en garde bien, le
+malheureux! C'est l'heure pour lui de redoubler de soins et d'attention.
+Il doit revenir avant le concert, pour surveiller la disposition des
+pupitres, inspecter les parties d'orchestre, et s'assurer qu'elles ne
+sont point mélangées. Il doit parcourir les rangs, un crayon rouge à la
+main, et marquer sur la musique des instruments à vent les désignations
+des tons usitées en Allemagne, au lieu de celles dont on se sert en
+France; mettre partout: _in C_, _in D_, _in Des_, _in Fis_, au lieu de
+_en ut_, _en ré_, _en ré bémol_, _en fa dièze_. Il a à transposer pour
+le hautbois un solo de cor anglais, parce que cet instrument ne se
+trouve pas dans l'orchestre qu'il va diriger, et que l'exécutant hésite
+souvent à transposer lui-même. Il faut qu'il aille faire répéter
+isolément les chœurs et les chanteurs, s'ils ont manqué d'assurance.
+Mais le public arrive, l'heure sonne; exténué, abîmé de fatigues de
+corps et d'esprit, le compositeur se présente au pupitre-chef, se
+soutenant à peine, incertain, éteint, dégoûté, jusqu'au moment où les
+applaudissements de l'auditoire, la verve des exécutants, l'amour qu'il
+a pour son œuvre le transforment tout-à-coup en machine électrique,
+d'où s'élancent, invisibles mais réelles, de foudroyantes irradiations.
+Et la compensation commence. Ah! c'est alors, j'en conviens, que
+l'auteur, dirigeant l'exécution de son œuvre, vit d'une vie aux
+virtuoses inconnue! Avec quelle joie furieuse il s'abandonne au bonheur
+de _jouer de l'orchestre_! Comme il presse, comme il embrasse, comme il
+étreint cet immense et fougueux instrument! L'attention multiple lui
+revient; il a l'œil partout; il indique d'un regard les entrées
+vocales et instrumentales, en haut, en bas, à droite, à gauche; il jette
+avec son bras droit de terribles accords qui semblent éclater au loin
+comme d'harmonieux projectiles; puis il arrête, dans les points d'orgue,
+tout ce mouvement qu'il a communiqué; il enchaîne toutes les attentions;
+il suspend tous les bras, tous les souffles, écoute un instant le
+silence... et redonne plus ardente carrière au tourbillon qu'il a
+dompté,
+
+ _Luctantes ventos tempestatesque sonoras._
+ _Imperio premit, ac vinclis et carcere frenat._
+
+Et dans les grands _adagio_, est-il heureux de se bercer mollement sur
+son beau lac d'harmonie! prêtant l'oreille aux cent voix enlacées qui
+chantent ses hymnes d'amour, ou semblent confier ses plaintes du
+présent, ses regrets du passé, à la solitude et à la nuit. Alors
+souvent, mais seulement alors, l'auteur-chef oublie complètement le
+public; il s'écoute, il se juge; et si l'émotion lui arrive, partagée
+par les artistes qui l'entourent, il ne tient plus compte des
+impressions de l'auditoire, trop éloigné de lui. Si son cœur a
+frissonné au contact de la poétique mélodie, s'il a senti ses yeux, s'il
+a vu les yeux de ses interprètes se voiler de larmes furtives, le but
+est atteint, le ciel de l'art lui est ouvert, qu'importe la terre!...
+
+Puis à la fin de la soirée, quand le grand succès est obtenu! sa joie
+devient centuple, partagée qu'elle est par tous les amours-propres
+satisfaits de son armée. Ainsi, vous, grands virtuoses, vous êtes
+princes et rois par la grâce de Dieu, vous naissez sur les marches du
+trône; les compositeurs doivent combattre, vaincre et conquérir pour
+régner. Mais les fatigues mêmes et les dangers de la lutte ajoutent à
+l'éclat et à l'enivrement de leurs victoires, et ils seraient peut-être
+plus heureux que vous... s'ils avaient toujours des soldats.
+
+Voilà, mon cher Liszt, une bien longue digression, et j'allais oublier,
+en causant avec toi, de continuer le récit de mon voyage. J'y reviens.
+
+Pendant les quelques jours que je passai à Stuttgardt à attendre les
+lettres de Weimar, la société de la Redoute, dirigée par Lindpaintner,
+donna un concert brillant où j'eus l'occasion d'observer une seconde
+fois la froideur avec laquelle le gros public allemand accueille en
+général les conceptions mêmes les plus colossales de l'immense
+Beethoven. L'ouverture d'_Éléonore_, morceau vraiment monumental,
+exécuté avec une précision et une verve rares, fut à peine applaudi; et
+j'entendis le soir, à table d'hôte, un monsieur se plaindre de ce qu'on
+ne donnait pas les _Symphonies de Haydn_ au lieu de cette _musique
+violente où il n'y a point de chant_!!!... Franchement, nous n'avons
+plus de ces bourgeois-là à Paris!...
+
+Une réponse favorable m'étant enfin parvenue de Weimar, je partis pour
+Carlsruhe. J'aurais voulu y donner un concert en passant; le maître de
+chapelle Strauss[2] m'apprit que j'aurais à attendre pour cela huit ou
+dix jours, à cause d'un engagement pris par le théâtre avec un flûtiste
+piémontais. En conséquence, plein de respect pour la grande flûte, je
+me hâtai de gagner Manheim. C'est une ville bien calme, bien froide,
+bien plane, bien carrée. Je ne crois pas que la passion de la musique
+empêche ses habitants de dormir. Pourtant il y a une nombreuse Académie
+de chant, un assez bon théâtre et un petit orchestre très-intelligent.
+La direction de l'Académie de chant et celle de l'orchestre sont
+confiées à Lachner jeune, frère du célèbre compositeur. C'est un artiste
+doux et timide, plein de modestie et de talent. Il m'eût bien vite
+organisé un concert. Je ne me souviens plus de la composition du
+programme; je sais seulement que j'avais voulu y placer ma deuxième
+symphonie (_Harold_) en entier, et que dès la première répétition je dus
+supprimer le final (l'_Orgie_) à cause des trombones manifestement
+incapables de remplir le rôle qui leur est confié dans ce morceau.
+Lachner s'en montra tout chagrin, désireux qu'il était, disait-il, de
+connaître l'ensemble du tableau. Je fus obligé d'insister en l'assurant
+que ce serait folie d'ailleurs, indépendamment de l'insuffisance des
+trombones, d'espérer l'effet de ce final avec un orchestre si peu fourni
+de violons. Les trois premières parties de la symphonie furent bien
+rendues et produisirent sur le public une vive impression. La
+grande-duchesse Amélie, qui assistait au concert, remarqua, m'a-t-on
+dit, le coloris de _la Marche des Pèlerins_, et surtout celui de la
+_Sérénade dans les Abruzzes_, où elle crut retrouver le calme heureux
+des belles nuits italiennes. Le solo d'alto avait été joué avec talent
+par un des altos de l'orchestre, qui n'a cependant pas de prétentions à
+la virtuosité.
+
+J'ai trouvé à Manheim une assez bonne harpe, un hautbois excellent qui
+joue médiocrement du cor anglais, un violoncelle habile (Heinefetter),
+cousin des cantatrices de ce nom, et de valeureuses trompettes. Il n'y a
+pas d'ophicléïde: Lachner, pour remplacer cet instrument employé dans
+toutes les grandes partitions modernes, s'est vu obligé de faire faire
+un trombone ténor à cylindres, descendant à l'_ut_ et au _si_ graves. Il
+était plus simple, ce me semble, de faire venir un ophicléïde; et,
+musicalement parlant, c'eût été beaucoup mieux, car ces deux instruments
+ne se ressemblent guère. Je n'ai pu entendre qu'une répétition de
+l'Académie de chant; les amateurs qui la composent ont généralement
+d'assez belles voix, mais ils sont loin d'être tous musiciens et
+lecteurs.
+
+Mademoiselle Sabine-Heinefetter a donné, pendant mon séjour à Manheim,
+une représentation de _la Norma_. Je ne l'avais pas entendue depuis
+qu'elle a quitté le Théâtre-Italien de Paris; sa voix a toujours de la
+puissance et une certaine agilité; elle la force un peu parfois, et ses
+notes hautes deviennent bien souvent difficiles à supporter; telle
+qu'elle est, pourtant, mademoiselle Heinefetter a peu de rivales parmi
+les cantatrices allemandes: elle sait chanter.
+
+Je me suis splendidement ennuyé à Manheim, malgré les soins et les
+attentions tout aimables d'un Français, M. Desiré Lemire, que j'avais
+rencontré quelquefois à Paris, il y a huit ou dix ans. C'est qu'il est
+aisé de voir aux allures des habitants, à l'aspect même de la ville,
+qu'on est là tout-à-fait étranger au mouvement de l'art, et que la
+musique y est considérée seulement comme un assez agréable délassement
+dont on use volontiers aux heures de loisir laissées par les affaires.
+En outre, il pleuvait continuellement, j'étais voisin d'une horloge dont
+la cloche avait pour résonnance harmonique la tierce mineure[3], et
+d'une tour habitée par un méchant épervier dont les cris aigus et
+discordants me vrillaient l'oreille du matin au soir. J'étais impatient
+aussi de voir la ville des poètes, où me pressaient d'arriver les
+lettres du maître de chapelle, mon savant compatriote Chélard, et celles
+de Lobe, ce type du véritable musicien allemand dont tu as pu, je le
+sais apprécier le mérite et la chaleur d'ame.
+
+Me voilà de nouveau sur le Rhin!--Je rencontre Guhr.--Il recommence à
+jurer.--Je le quitte.--Je revois un instant, à Francfort, notre ami
+Hiller.--Il m'annonce qu'il va faire exécuter son oratorio de _la Chûte
+de Jérusalem_.--Je pars, nanti d'un très-beau mal de gorge.--Je m'endors
+en route.--Un rêve affreux... que tu ne sauras pas.--Voilà Weimar.--Je
+suis très malade.--Lobe et Chélard essaient inutilement de me
+remonter.--Le concert se prépare.--On annonce la première
+répétition.--La joie me revient.--Je suis guéri.
+
+A la bonne heure, je respire ici! Je sens quelque chose dans l'air qui
+m'annonce une ville littéraire, une ville artiste! Son aspect répond
+parfaitement à l'idée que je m'en étais faite, elle est calme,
+lumineuse, aérée, pleine de paix et de rêverie; des alentours
+charmants, de belles eaux, des collines ombreuses, de riantes vallées.
+Comme le cœur me bat en la parcourant! Quoi! c'est là le pavillon de
+Goëthe! Voilà celui où feu le grand-duc aimait à venir prendre part aux
+doctes entretiens de Schiller, de Herder, de Wieland! Cette inscription
+latine fut tracée sur ce rocher par l'auteur de Faust! Est-il possible?
+ces deux petites fenêtres donnent de l'air à la pauvre mansarde
+qu'habita Schiller! C'est dans cet humble réduit que le grand poète de
+tous les nobles enthousiasmes écrivit _Don Carlos_, _Marie-Stuart_, _les
+Brigands_, _Wallenstein_! C'est là qu'il est mort comme un simple
+étudiant! Ah! je n'aime pas Goëthe d'avoir souffert cela! lui qui était
+riche, ministre d'Etat... ne pouvait-il changer le sort de son ami le
+poète?... ou cette illustre amitié n'eut-elle rien de réel!... Je crains
+qu'elle ait été vraie du côté de Schiller seulement! Goëthe s'aimait
+trop; il chérissait trop aussi son damné fils Méphisto; il a vécu trop
+vieux; il avait trop peur de la mort.
+
+Schiller! Schiller! tu méritais un ami moins humain! Mes yeux ne peuvent
+quitter ces étroites fenêtres, cette obscure maison, ce toit misérable
+et noir; il est une heure du matin, la lune brille, le froid est
+intense. Tout se tait, ils sont tous morts... Peu à peu ma poitrine se
+gonfle, mon corps entre en vibrations; je tremble; écrasé de respect,
+de regrets et de ces affections infinies que le génie à travers la tombe
+inflige quelquefois à d'obscurs survivants, je m'agenouille auprès de
+l'humble seuil, et souffrant, admirant, aimant, adorant, je répète:
+Schiller!.. Schiller!.. Schiller!..
+
+Que te dire maintenant, cher, du véritable sujet de ma lettre? j'en suis
+si loin. Attends, je vais pour rentrer dans la prose et me calmer un
+peu, penser à un autre habitant de Weimar, à un homme d'un grand talent,
+qui faisait des Messes, de beaux Septuors, et jouait sévèrement du
+piano, à Hummel.... C'est fait, me voilà raisonnable!
+
+Chélard, en sa qualité d'artiste noble et digne d'abord, de Français et
+d'ancien ami ensuite, a tout fait pour m'aider à parvenir à mon but.
+L'intendant, M. le baron de Spiegel, entrant dans ses vues
+bienveillantes, a mis à ma disposition le théâtre et l'orchestre; je ne
+dis pas les chœurs, car il n'aurait probablement pas osé m'en parler.
+Je les avais entendus en arrivant, dans _le Vampire_ de Marschner: on ne
+se figure pas une telle collection de malheureux, braillant hors du ton
+et de la mesure. Je ne connaissais rien de pareil. Et les cantatrices!
+oh! les pauvres femmes! Par galanterie, n'en parlons pas. Mais il y a là
+une basse qui remplissait le rôle du Vampire; tu devines que je veux
+parler de Genast! N'est-ce pas que c'est un artiste dans toute la force
+du terme?... Il est surtout tragédien; et j'ai bien regretté de ne
+pouvoir rester plus longtemps à Weimar, pour lui voir jouer le rôle de
+Lear, dans la tragédie de Shakspeare, qu'on montait au moment de mon
+départ.
+
+La chapelle est bien composée; mais pour me faire fête, Chélard et Lobe
+se mirent en quête des instruments à cordes qu'on pouvait ajouter à ceux
+qu'elle possède, et ils me présentèrent un actif de 22 violons, 7 altos,
+7 violoncelles et 7 contrebasses. Les instruments à vent étaient au
+grand complet; j'ai remarqué parmi eux une excellente première
+clarinette et une trompette à cylindres (Sakce) d'une force
+extraordinaire. Il n'y avait pas de cor anglais:--j'ai dû transposer sa
+partie pour une clarinette; pas de harpe:--un très-aimable jeune homme,
+M. Montag, pianiste de mérite et musicien parfait, a bien voulu arranger
+les deux parties de harpe pour un seul piano et les jouer lui-même; pas
+d'ophicléïde:--on l'a remplacé par un bombardon assez fort. Plus rien
+alors ne manquait, et nous avons commencé les répétitions. Il faut te
+dire que j'avais trouvé à Weimar, chez les musiciens, une passion
+très-développée pour mon ouverture des _Francs-Juges_ qu'ils avaient
+déjà exécutée quelquefois. Ils étaient donc on ne peut mieux disposés;
+aussi, ai-je été réellement heureux, contre l'ordinaire, pendant les
+études de la _Symphonie fantastique_ que j'avais encore choisie,
+d'après leur désir. C'est une joie extrême, mais bien rare, d'être ainsi
+compris tout de suite. Je me souviens de l'impression que produisirent
+sur la chapelle et sur quelques amateurs assistant à la répétition, le
+premier morceau (_Rêveries-Passions_), et le troisième (_Scène aux
+Champs_). Celui-ci surtout semblait, à sa péroraison, avoir oppressé
+toutes les poitrines, et, après le dernier roulement du tonnerre, à la
+fin du solo du pâtre abandonné, quand l'orchestre rentrant semble
+exhaler un profond soupir et s'éteindre, j'entendis mes voisins soupirer
+aussi sympathiquement, en se récriant, etc., etc. Chélard, lui, se
+déclara partisan de la _Marche au supplice_ avant tout. Quant au public,
+il parut préférer _le Bal_ et la _Scène aux Champs_. L'ouverture des
+_Francs-Juges_ fut accueillie comme une ancienne connaissance qu'on est
+bien aise de revoir. Bon, me voilà encore sur le point de manquer de
+modestie; et, si je te parle de la salle pleine, des longs
+applaudissements, des rappels, des chambellans qui viennent complimenter
+le compositeur de la part de LL. AA., des nouveaux amis qui l'attendent
+à la sortie du théâtre pour l'embrasser et qui le gardent bon gré mal
+gré jusqu'à trois heures du matin; si je te décris enfin un succès, on
+me trouvera fort inconvenant, fort ridicule, fort... Tiens, malgré ma
+philosophie, cela m'épouvante, et je m'arrête là. Adieu.
+
+
+
+
+IV
+
+A M. STEPHEN HELLER.
+
+Leipzig.
+
+
+Vous avez ri sans doute, mon cher Heller, de l'erreur commise dans ma
+dernière lettre, au sujet de la grande-duchesse _Stéphanie_ que j'ai
+appelée Amélie? Eh bien! il faut vous l'avouer, je ne me désole pas trop
+des reproches d'ignorance et de légèreté qu'elle va m'attirer. Si
+j'avais appelé François ou Georges l'empereur Napoléon, à la bonne
+heure! mais il est bien permis, à la rigueur, de changer le nom, tout
+gracieux qu'il soit, de la souveraine de Manheim. D'ailleurs Shakspeare
+l'a dit:
+
+ What's in a name? that wich we call a rose
+ By any other name would smell as sweet!
+
+«Qu'y a-t-il dans un nom? Ce que nous appelons une rose n'exhalerait
+pas, sous un autre nom, de moins doux parfums.»
+
+En tous cas, je demande humblement pardon à S. A., et, si elle me
+l'accorde, comme j'espère, je me moquerai bien de vos moqueries.
+
+En quittant Weimar, la ville musicale que je pouvais le plus aisément
+visiter était Leipzig. J'hésitais pourtant à m'y présenter, malgré la
+dictature dont y était investi Félix Mendelssohn, et les relations
+amicales qui nous lièrent ensemble, à Rome, en 1831. Nous avons suivi
+dans l'art, depuis cette époque, deux lignes si divergentes, que je
+craignais, j'en conviens, de ne pas trouver en lui de bien vives
+sympathies. Chélard, qui le connaît, me fit rougir de mon doute, et je
+lui écrivis. Sa réponse ne se fit pas attendre; la voici:
+
+ «Mon cher Berlioz, je vous remercie bien de cœur de votre bonne
+ lettre et de ce que vous avez encore conservé le souvenir de notre
+ amitié romaine! Moi, je ne l'oublierai de ma vie, et je me réjouis
+ de pouvoir vous le dire bientôt de vive voix. Tout ce que je puis
+ faire pour rendre votre séjour à Leipzig heureux et agréable, je le
+ ferai comme un plaisir et comme un devoir. Je crois pouvoir vous
+ assurer que vous serez content de la ville, c'est-à-dire des
+ musiciens et du public. Je n'ai pas voulu vous écrire sans avoir
+ consulté plusieurs personnes qui connaissent Leipzig mieux que moi,
+ et toutes m'ont confirmé dans l'opinion où je suis que vous y ferez
+ un excellent concert. Les frais de l'orchestre, de la salle, des
+ annonces, etc., sont de 110 écus: la recette peut s'élever de 6 à
+ 800 écus. Vous devrez être ici et arrêter le programme et tout ce
+ qui est nécessaire au moins dix jours d'avance. En outre, les
+ directeurs de la Société des Concerts d'abonnement me chargent de
+ vous demander si vous voulez faire exécuter un de vos ouvrages dans
+ le concert qui sera donné le 22 février au bénéfice des pauvres de
+ la ville. J'espère que vous accepterez leur proposition après le
+ concert que vous aurez donné vous-même. Je vous engage donc à venir
+ ici aussitôt que vous pourrez quitter Weimar. Je me réjouis de
+ pouvoir vous serrer la main et vous dire: «Willkommen» en
+ Allemagne. Ne riez pas de mon méchant français comme vous faisiez à
+ Rome, mais continuez d'être mon bon ami, comme vous l'étiez alors
+ et comme je serai toujours votre dévoué.
+
+ FÉLIX MENDELSSOHN BARTHOLDY.»
+
+Pouvais-je résister à une invitation conçue en pareils termes?..... Je
+partis donc pour Leipzig, non sans regretter Weimar et les nouveaux amis
+que j'y laissais. Ma liaison avec Mendelssohn avait commencé à Rome
+d'une façon assez bizarre. A notre première entrevue, il me parla de ma
+cantate de Sardanapale, couronnée à l'Institut de Paris, et dont mon
+co-lauréat Montfort lui avait fait entendre quelques parties. Lui ayant
+manifesté moi-même une véritable aversion pour le premier _allegro_ de
+cette cantate: «A la bonne heure, s'écria-t-il plein de joie, je vous
+fais mon compliment... sur votre goût! j'avais peur que vous ne fussiez
+content de cet _allegro_; franchement il est _bien misérable_?» Nous
+faillîmes nous quereller le lendemain parce que j'avais parlé avec
+enthousiasme de Gluck, et qu'il me répondit d'un ton railleur et
+surpris: «Ah! vous aimez Gluck!» ce qui semblait dire: «Comment un
+musicien tel que vous me paraissez être a-t-il assez d'élévation dans
+les idées, un assez vif sentiment de la grandeur du style et de la
+vérité d'expression, pour aimer Gluck!» J'eus bientôt l'occasion de me
+venger de cette petite incartade. J'avais apporté de Paris l'air
+d'Asteria dans l'opéra italien _Telemaco_; morceau admirable, mais peu
+connu! J'en plaçai sur le piano de Montfort un exemplaire manuscrit sans
+nom d'auteur, un jour où nous attendions la visite de Mendelssohn. Il
+vint; en apercevant cette musique qu'il prit pour un fragment de quelque
+opéra italien moderne, il se mit en devoir de l'exécuter, et, aux quatre
+dernières mesures, à ces mots: «_O giorno! o dolce sguardi! o
+rimembranza! o amor!_» dont l'accent musical est vraiment sublime, comme
+il les parodiait d'une façon grotesque en contrefaisant Rubini, je
+l'arrêtai, et d'un air confondu d'étonnement:
+
+--Ah! vous n'aimez pas Gluck! lui dis-je.
+
+--Comment! Gluck!
+
+--Hélas! oui, mon cher, ce morceau est de lui et non point de Bellini,
+ainsi que vous le pensiez. Vous voyez que je suis de votre opinion...
+plus que vous-même!
+
+Il ne prononçait jamais le nom de Sébastien Bach sans y ajouter
+ironiquement «votre petit élève!» Enfin, c'était un vrai porc-épic, dès
+qu'on parlait de musique; on ne savait par quel bout le prendre pour ne
+pas se blesser. Doué d'un excellent caractère, d'une humeur douce et
+charmante, il supportait aisément la contradiction sur tout le reste, et
+j'abusais à mon tour de sa tolérance dans les discussions philosophiques
+et religieuses que nous élevions quelquefois.
+
+Un soir, nous explorions ensemble les Thermes de Caracalla, en débattant
+la question du mérite ou du démérite des actions humaines et de leur
+rémunération pendant cette vie. Comme je répondais par je ne sais quelle
+énormité à l'énoncé de son opinion toute religieuse et orthodoxe, le
+pied vint à lui manquer, et le voilà roulant, avec force contusions et
+meurtrissures, dans les ruines d'un très-raide escalier. «Admirez la
+justice divine, lui dis-je en l'aidant à se relever, c'est moi qui
+blasphème, et c'est vous qui tombez!» Cette impiété, accompagnée de
+grands éclats de rire, lui parut trop forte apparemment, et depuis lors
+les discussions religieuses furent toujours écartées. C'est à Rome que
+j'appréciai pour la première fois ce délicat et fin tissu musical,
+diapré de si riches couleurs, qui a nom: Ouverture de _la grotte de
+Fingal_. Mendelssohn venait de le terminer, et il m'en donna une idée
+assez exacte; telle est sa prodigieuse habileté à rendre sur le piano
+les partitions les plus compliquées. Souvent, aux jours accablants de
+sirocco, j'allais l'interrompre dans ses travaux (car c'est un
+producteur infatigable); il quittait alors la plume de très-bonne grâce,
+et, me voyant tout gonflé de _spleen_, cherchait à l'adoucir en me
+jouant ce que je lui désignais parmi les œuvres des maîtres que nous
+aimions tous les deux. Combien de fois, hargneusement couché sur son
+canapé, j'ai chanté l'air d'_Iphigénie en Tauride_: _D'une image, hélas!
+trop chérie_, qu'il accompagnait, décemment assis devant son piano. Et
+il s'écriait: «C'est beau cela! c'est beau! je l'entendrais sans me
+lasser du matin au soir, toujours, toujours!» Et nous recommencions. Il
+aimait aussi beaucoup à me faire murmurer, avec ma voix ennuyée et dans
+cette position horizontale, deux ou trois mélodies que j'avais écrites
+sur des vers de Moore, et qui lui plaisaient. Mendelssohn a toujours eu
+une grande estime pour mes.... chansonnettes. Après un mois de ces
+relations, qui avaient fini par devenir pour moi si pleines d'intérêt,
+Mendelssohn disparut sans me dire adieu, et je ne le revis plus. Sa
+lettre, que je viens de vous citer, dut en conséquence me causer et me
+causa réellement une très-agréable surprise. Elle semblait révéler en
+lui une bonté d'ame, une aménité de mœurs que je ne lui avais pas
+connues: je ne tardai pas à reconnaître, en arrivant à Leipzig, que ces
+qualités excellentes étaient les siennes en effet. Il n'a rien perdu
+toutefois de l'inflexible rigidité de ses principes d'art, mais il ne
+cherche point à les imposer violemment, et il se borne, dans l'exercice
+de ses fonctions de maître de chapelle, à mettre en évidence ce qu'il
+juge beau, et à laisser dans l'ombre ce qui lui paraît mauvais ou d'un
+pernicieux exemple. Seulement il aime toujours un peu trop les morts.
+
+La société des concerts d'abonnement dont il m'avait parlé est fort
+nombreuse et on ne peut mieux composée; elle possède une magnifique
+académie de chant, un orchestre excellent et une salle, celle de
+Gewanthause, d'une sonorité parfaite. C'était dans ce vaste et beau
+local que je devais donner mon concert. J'allai le visiter en descendant
+de voiture; et je tombai précisément au milieu de la répétition générale
+de l'œuvre nouvelle de Mendelssohn (_Valpurgis Nacht_). Je fus
+réellement émerveillé de prime abord du beau timbre des voix, de
+l'intelligence des chanteurs, de la précision et de la verve de
+l'orchestre, et surtout de la splendeur de la composition. J'incline
+fort à regarder cette espèce d'oratorio (_la Nuit du Sabbat_) comme ce
+que Mendelssohn a produit de plus achevé jusqu'à ce jour. Le poème est
+de Goëthe, et n'a rien de commun avec la scène du sabbat de Faust. Il
+s'agit des assemblées nocturnes que tenait sur les montagnes, aux
+premiers temps du christianisme, une secte religieuse fidèle aux anciens
+usages, alors même que les sacrifices sur les haut-lieux eurent été
+interdits. Elle avait coutume, pendant les nuits destinées à l'œuvre
+sainte, de placer aux avenues de la montagne, et en grand nombre, des
+sentinelles armées, couvertes de déguisements étranges. A un signal
+convenu, et quand le prêtre montant à l'autel entonnait l'hymne sacré,
+cette troupe, d'aspect diabolique, agitant d'un air terrible ses
+fourches et ses flambeaux, faisait entendre toutes sortes de bruits et
+de cris épouvantables, pour couvrir la voix du chœur religieux et
+effrayer les profanes qui eussent été tentés d'interrompre la cérémonie.
+C'est de là sans doute qu'est venu l'usage dans la langue française
+d'employer le mot _sabbat_ comme synonyme de _grand bruit nocturne_. Il
+faut entendre la musique de Mendelssohn pour avoir une idée des
+ressources variées que ce poème offrait à un habile compositeur. Il en a
+tiré un parti admirable. Sa partition est d'une clarté parfaite, malgré
+sa complexité; les effets de voix et d'instruments s'y croisent dans
+tous les sens, se contrarient, se heurtent, avec un désordre apparent
+qui est le comble de l'art. Je citerai surtout, comme des choses
+magnifiques en deux genres opposés, le morceau mystérieux du placement
+des sentinelles, et le chœur final, où la voix du prêtre s'élève par
+intervalles, calme et pieuse, au-dessus du fracas infernal de la troupe
+des faux démons et sorciers. On ne sait ce qu'il faut le plus louer dans
+ce final, ou de l'orchestre ou du chœur, ou du mouvement
+tourbillonnant de l'ensemble! C'est un chef-d'œuvre!
+
+Au moment où Mendelssohn, plein de joie de l'avoir produit, descendait
+du pupitre, je m'avançai tout ravi de l'avoir entendu. Le moment ne
+pouvait être mieux choisi pour une pareille rencontre; et pourtant,
+après les premiers mots échangés, la même pensée triste nous frappa tous
+les deux simultanément:
+
+--Comment! il y a douze ans! douze ans! que nous avons rêvé ensemble
+dans la plaine de Rome!
+
+--Oui, et dans les thermes de Caracalla!
+
+--Oh! toujours moqueur! toujours prêt à rire de moi!
+
+--Non, non, je ne raille plus guère; c'était pour éprouver votre mémoire
+et voir si vous m'aviez pardonné mes impiétés. Je raille si peu, que,
+dès notre première entrevue, je vais vous prier très-sérieusement de me
+faire un cadeau auquel j'attache le plus grand prix.
+
+--Qu'est-ce donc?
+
+--Donnez-moi le bâton avec lequel vous venez de conduire la repétition
+de votre nouvel ouvrage.
+
+--Oh! bien volontiers, à condition que vous m'enverrez le vôtre.
+
+--Je donnerai ainsi du cuivre pour de l'or; n'importe, j'y consens.
+
+Et aussitôt le sceptre musical de Mendelssohn me fut apporté. Le
+lendemain, je lui envoyai mon lourd morceau de bois de chêne avec la
+lettre suivante, que le _dernier des Mohicans_, je l'espère, n'eût pas
+désavouée:
+
+ «Au chef Mendelssohn
+
+ »Grand chef! nous nous sommes promis d'échanger nos tomawcks[4];
+ voici le mien! Il est grossier, le tien est simple; les squaws[5]
+ seules et les visages pâles[6] aiment les armes ornées. Sois mon
+ frère! et quand le Grand Esprit nous aura envoyés chasser dans le
+ pays des ames, que nos guerriers suspendent nos tomawcks unis à la
+ porte du conseil.»
+
+Telle est dans toute sa simplicité le fait qu'une malice bien
+_innocente_ a voulu rendre ridiculement dramatique. Mendelssohn,
+lorsqu'il s'est agi, quelques jours après, d'organiser mon concert,
+s'est en effet comporté en frère à mon égard. Le premier artiste qu'il
+me présenta comme son _fidus Achates_, fut le maître des concerts David,
+musicien éminent, compositeur de mérite et violoniste distingué. M.
+David, qui parle d'ailleurs parfaitement le français, me fut d'un très
+grand secours.
+
+L'orchestre de Leipzig n'est pas plus nombreux que les orchestres de
+Francfort et de Stuttgardt; mais comme la ville ne manque pas de
+ressources instrumentales, je voulus l'augmenter un peu, et le nombre
+des violons fut en conséquence porté à vingt-quatre; innovation qui, je
+l'ai vu plus tard, a causé l'indignation de deux ou trois critiques dont
+le _siége était déjà fait_. Vingt-quatre violons au lieu de seize qui
+avaient suffi jusque-là à l'exécution des symphonies de Mozart et de
+Beethoven! Quelle insolente prétention!.... Nous essayâmes en vain de
+nous procurer encore trois instruments indiqués et mis en évidence dans
+plusieurs de mes morceaux (autre crime énorme); il fut impossible de
+trouver le cor anglais, l'ophicléïde et la harpe. Le cor anglais
+(l'instrument) était si mauvais, si délabré, et par suite si
+extraordinairement faux, que, malgré le talent de l'artiste qui le
+jouait, nous dûmes renoncer à nous en servir, et donner son solo à la
+première clarinette.
+
+L'ophicléïde, ou du moins le mince instrument de cuivre qu'on me
+présenta sous ce nom, ne ressemblait point aux ophicléïdes français; il
+n'avait presque point de son, et d'ailleurs il était en _si naturel_
+(_in H_), ce qui obligeait l'exécutant à transposer d'un demi-ton et à
+jouer par conséquent dans des tonalités presque impraticables, en _sol
+bémol_ par exemple, quand l'orchestre était en _fa_, ou en _ut bémol_
+quand il était en _si bémol_. L'ophicléïde fut donc considéré comme non
+avenu; on le remplaça tant bien que mal par un quatrième trombone. Pour
+la harpe, on n'y pouvait songer; car, six mois auparavant, Mendelssohn,
+ayant voulu faire entendre à Leipzig des fragments de son _Antigone_,
+fut obligé de faire venir des harpes de Berlin. Comme on m'assurait
+qu'il en avait été médiocrement satisfait, j'écrivis à Dresde, et
+Lipinski, un grand et digne artiste dont j'aurai bientôt l'occasion de
+parler, m'envoya le harpiste du théâtre. Il ne s'agissait plus que de
+trouver l'instrument. Après bien des courses inutiles chez divers
+facteurs et marchands de musique, Mendelssohn apprit enfin qu'un amateur
+possédait une harpe, et il obtint de lui qu'elle nous fût prêtée pour
+quelques jours. Mais, admirez mon malheur, la harpe apportée et bien
+garnie de cordes neuves, il se trouva que M. Richter (le harpiste de
+Dresde qui s'était si obligeamment rendu à Leipzig sur l'invitation de
+Lipinski) était un pianiste très-habile, qu'il jouait en outre fort bien
+du violon, mais qu'il ne jouait presque pas de la harpe. Il en avait
+étudié le mécanisme depuis dix-huit mois seulement, et pour parvenir à
+exécuter les arpéges les plus simples, qui servent communément à
+l'accompagnement du chant dans les opéras italiens. De sorte qu'à
+l'aspect des traits diatoniques et des dessins chantants qui se
+rencontrent souvent dans ma symphonie, le courage lui manqua
+tout-à-fait, et que Mendelssohn dut se mettre au piano le soir du
+concert pour représenter les solos de harpe et en assurer les entrées.
+Quel embarras pour si peu de chose!
+
+Quoi qu'il en soit, et mon parti une fois pris sur ces inconvénients,
+les répétitions commencèrent. La disposition de l'orchestre, dans cette
+belle salle, est si excellente, les rapports de chaque exécutant avec le
+chef sont si aisés, et les artistes, musiciens parfaits d'ailleurs, ont
+été accoutumés par Mendelssohn et David à apporter aux études une telle
+attention, que deux répétitions suffirent à monter un long programme où
+figuraient, entre autres compositions difficiles, les ouvertures du _Roi
+Lear_, des _Francs-Juges_, et la _Symphonie fantastique_. David avait en
+outre consenti à jouer le _solo_ de violon (_Rêverie et Caprice_) que
+j'écrivis il y a deux ans pour Artôt, et dont l'orchestration est assez
+compliquée. Il l'exécuta supérieurement, aux grands applaudissements de
+l'assemblée.
+
+Quant à l'orchestre, dire qu'il fut irréprochable, après deux
+répétitions seulement, dans l'exécution des pièces que je viens de
+citer, c'est en faire un éloge immense. Tous les musiciens de Paris, et
+bien d'autres encore, seront, je crois, de cet avis.
+
+Cette soirée jeta le trouble dans les consciences musicales des
+habitants de Leipzig, et, autant qu'il m'a été permis d'en juger par la
+polémique des journaux, des discussions en sont résultées, aussi
+violentes, tout au moins, que celles dont les mêmes ouvrages furent le
+sujet à Paris il y a quelques dix ans. Pendant qu'on débattait ainsi la
+moralité de mes faits et gestes harmoniques, que les uns les traitaient
+de belles actions, les autres de crimes prémédités, je fis le voyage de
+Dresde que j'aurai bientôt à raconter. Mais pour ne pas scinder le récit
+de mes expériences à Leipzig, je vais, mon cher Heller, vous dire ce
+qu'il advint, à mon retour, du concert au bénéfice des pauvres dont
+Mendelssohn m'avait parlé dans sa lettre, et auquel j'avais promis de
+prendre part.
+
+Cette soirée étant organisée par la Société des Concerts tout entière,
+j'avais à ma disposition la riche et puissante Académie de chant dont je
+vous ai fait déjà un éloge si mérité. Je n'eus garde, vous pensez bien,
+de ne pas profiter de cette belle masse vocale, et j'offris aux
+directeurs de la Société le final à trois chœurs de _Roméo et
+Juliette_, dont la traduction allemande avait été faite à Paris par le
+savant professeur Duesberg. Il y avait seulement à mettre cette
+traduction en rapport avec les notes des parties de chant. Ce fut un
+long et pénible travail; encore, la prosodie allemande n'ayant pas été
+bien observée par les copistes dans leur distribution de syllabes
+longues et brèves, il en résulta pour les chanteurs des difficultés
+telles, que Mendelssohn fut obligé de perdre son temps à la révision du
+texte et à la correction de ce que ces fautes présentaient de plus
+choquant. Il eut en outre à exercer le chœur pendant près de huit
+jours. (Huit répétitions d'un chœur aussi nombreux coûteraient à
+Paris 4,800 fr. Et l'on me demande quelquefois pourquoi dans mes
+concerts je ne donne pas _Roméo et Juliette_!) Cette Académie, où
+figurent, il est vrai, quelques artistes du théâtre et les élèves de la
+chapelle de Saint-Thomas, est cependant composée dans sa presque
+totalité d'amateurs appartenant aux classes élevées de la ville de
+Leipzig. Voilà pourquoi, dès qu'il s'agit d'apprendre quelque œuvre
+sérieuse, on peut en obtenir plus aisément un grand nombre de
+répétitions. Quand je revins de Dresde, les études cependant étaient
+loin d'être terminées; le chœur d'hommes surtout laissait beaucoup à
+désirer. Je souffrais de voir un grand maître et un grand virtuose tel
+que Mendelssohn, chargé de cette tâche subalterne de maître de chant,
+qu'il remplit, il faut le dire, avec une patience inaltérable. Chacune
+de ses observations est faite avec douceur et une politesse parfaite,
+dont on lui saurait plus de gré, si on pouvait savoir combien, en pareil
+cas, ces qualités sont rares. Quant à moi, j'ai été souvent accusé
+d'ingalanterie par nos dames de l'Opéra; ma réputation, à cet égard, est
+parfaite. Je la mérite, je l'avoue; dès qu'il s'agit des études d'un
+grand chœur, et avant même de les commencer, une sorte de colère
+anticipée me serre la gorge, ma mauvaise humeur se manifeste, bien que
+rien encore n'y ait pu donner lieu, et je fais comprendre du regard à
+tous les choristes l'idée de ce Gascon qui, ayant donné un coup de pied
+à un petit garçon passant inoffensif auprès de lui, et sur l'observation
+de celui-ci, _qu'il ne lui avait rien fait_, répliqua: «Juge un peu, si
+tu m'avais fait quelque chose!»
+
+Cependant après deux séances encore, les trois chœurs étaient appris,
+et le final, avec l'appui de l'orchestre, eût, sans aucun doute,
+parfaitement marché, si un chanteur du théâtre, qui depuis plusieurs
+jours se récriait sur les difficultés du rôle du père Laurence dont on
+l'avait chargé, ne fût venu démolir tout notre édifice harmonique élevé
+à si grand'peine.
+
+J'avais déjà remarqué aux répétitions au piano, que ce Monsieur (j'ai
+oublié son nom), appartenait à la classe nombreuse des musiciens qui ne
+savent pas la musique; il comptait mal ses pauses, il n'entrait pas à
+temps, il se trompait d'intonations, etc.; mais je me disais: peut-être
+n'a-t-il pas eu le temps d'étudier sa partie, il apprend pour le théâtre
+des rôles fort difficiles, pourquoi ne viendrait-il pas à bout de
+celui-là? Je pensais pourtant bien souvent à Alizard, qui a toujours si
+bien dit cette scène, en regrettant fort qu'il fût à Bruxelles et ne sût
+pas l'allemand. Mais à la répétition générale, la veille du concert,
+comme ce Monsieur n'était pas plus avancé, et que, de plus, il
+grommelait entre ses dents je ne sais quelles imprécations tudesques,
+chaque fois qu'on était obligé d'arrêter l'orchestre à cause de lui, ou
+quand Mendelssohn ou moi nous lui chantions ses phrases, la patience
+m'échappa enfin, et je remerciai la chapelle, en la priant de ne plus
+s'occuper de mon ouvrage, dont ce rôle de basse rendait évidemment
+l'exécution impossible. En rentrant, je faisais cette triste réflexion:
+Deux compositeurs qui ont appliqué pendant de longues années ce que la
+nature leur a départi d'intelligence et d'imagination à l'étude de leur
+art, deux cents musiciens, chanteurs et instrumentistes attentifs et
+capables, se seront fatigués pendant huit jours inutilement et auront dû
+renoncer à la production de l'œuvre qu'ils avaient adoptée, à cause
+de l'insuffisance d'un seul homme!! O chanteurs qui ne chantez pas,
+vous donc aussi vous êtes des dieux!... L'embarras de la société était
+grand pour remplacer sur le programme ce final dont la durée est d'une
+demi-heure; au moyen d'une répétition supplémentaire que l'orchestre et
+les chœurs voulurent bien faire le matin même du jour du concert,
+nous en vînmes à bout. L'ouverture du _Roi Lear_, que l'orchestre
+possédait bien, et l'offertoire de mon _Requiem_ où le chœur n'a que
+quelques notes à chanter, furent substitués au fragment de _Roméo_, et
+exécutés le soir de la façon la plus satisfaisante. Je dois même ajouter
+que le morceau du _Requiem_ produisit un effet auquel je ne m'attendais
+pas, et me valut un suffrage inestimable, celui de Robert Schuman, l'un
+des compositeurs critiques les plus justement renommés de l'Allemagne.
+Quelques jours après, ce même offertoire m'attira un éloge sur lequel je
+devais bien moins compter; voici comment. J'étais retombé malade à
+Leipzig, et quand, au moment de mon départ, j'en vins à demander ce que
+je lui devais au médecin qui m'avait soigné, il me répondit: «Ecrivez
+pour moi, sur ce carré de papier, le thême de votre offertoire, avec
+votre signature, et je vous serai redevable encore; jamais morceau de
+musique ne m'a autant frappé!» J'hésitais un peu à m'acquitter des soins
+du docteur d'une semblable façon, mais il insista, et le hasard m'ayant
+fourni l'occasion de répondre à son compliment par un autre mieux
+mérité, croiriez-vous que j'eus la simplicité de ne pas la saisir.
+J'écrivais en tête de la page: «_A M. le docteur Clarus._»
+
+--_Carus_, me dit-il, vous mettez à mon nom un _l_ de trop.
+
+Je pensai aussitôt: _Patientibus_ carus, _sed_ clarus _inter doctos_, et
+n'osai l'écrire...[7] Il y a des instants où je suis d'une rare
+stupidité.
+
+Un compositeur-virtuose tel que vous, mon cher Heller, s'intéresse
+vivement à tout ce qui se rattache à son art; je trouve donc fort
+naturel que vous m'ayez adressé tant de questions au sujet des richesses
+musicales de Leipzig; je répondrai laconiquement à quelques-unes. Vous
+me demandez si la grande pianiste Madame Clara Schuman a quelque rivale
+en Allemagne qu'on puisse décemment lui opposer.
+
+--Je ne crois pas.
+
+Vous me priez de vous dire si le sentiment musical des grosses têtes de
+Leipzig est bon, ou tout au moins porté vers ce que vous et moi nous
+appelons le beau?
+
+--Je ne veux pas.
+
+S'il est vrai que l'acte de foi de tout ce qui prétend aimer l'art élevé
+et sérieux soit celui-ci: «Il n'y a pas d'autre Dieu que Bach, et
+Mendelssohn est son prophète?»
+
+--Je ne dois pas.
+
+Si le théâtre est bien composé, et si le public a grand tort de s'amuser
+aux petits opéras de Lortzing qu'on y représente souvent?
+
+--Je ne puis pas.
+
+Si j'ai lu ou entendu quelques-unes de ces anciennes messes à cinq voix,
+avec basse continue, qu'on prise si fort à Leipzig?
+
+--Je ne sais pas.
+
+Adieu, continuez à écrire de beaux caprices comme vos deux derniers, et
+que Dieu vous garde des fugues à quatre sujets sur un choral.
+
+
+
+
+V
+
+A ERNST.
+
+Dresde.
+
+
+Vous m'aviez bien recommandé, mon cher Ernst, de ne pas m'arrêter dans
+les petites villes en parcourant l'Allemagne, m'assurant que les
+capitales seulement m'offriraient les moyens d'exécution nécessaires à
+mes concerts. D'autres que vous encore, et quelques critiques allemands,
+m'avaient parlé dans le même sens, et m'ont reproché plus tard de
+n'avoir pas suivi leur avis, et de n'être pas allé d'abord à Berlin ou à
+Vienne. Mais vous savez qu'il est toujours plus aisé de donner de bons
+conseils que de les suivre; et, si je ne me suis pas conformé au plan de
+voyage qui paraissait à tout le monde le plus raisonnable, c'est que je
+n'ai pas pu. D'abord, je n'étais pas le maître de choisir le moment de
+mon voyage. Après avoir fait à Francfort une visite inutile, comme je
+l'ai dit, je ne pouvais pas revenir sottement à Paris. J'aurais voulu
+partir pour Munich, mais une lettre de Beerman, m'annonçait que mes
+concerts ne pouvaient avoir lieu dans cette capitale qu'un mois plus
+tard, et Meyerbeer, de son côté, m'écrivait que la reprise de plusieurs
+importants ouvrages allait occuper le théâtre de Berlin assez longtemps
+pour rendre ma présence en Prusse inutile à cette époque. Je ne devais
+pourtant pas rester oisif si longtemps; alors, plein du désir de
+connaître ce que possède d'institutions musicales votre harmonieuse
+patrie, je formai le projet de tout voir, de tout entendre et de réduire
+beaucoup mes prétentions chorales et orchestrales, afin de pouvoir aussi
+me faire entendre presque partout. Je savais bien que dans les villes de
+second ordre je ne pourrais trouver le luxe musical exigé par la forme
+et par le style de quelques-unes de mes partitions; mais je réservais
+celles-là pour la fin du voyage, elles devaient former le _forte_ du
+_crescendo_; et je pensais qu'à tout prendre, cette marche lentement
+progressive ne manquait ni de prudence ni d'un certain intérêt. En tout
+cas, je n'ai pas eu à me repentir de l'avoir suivie.
+
+Maintenant parlons de Dresde.
+
+J'y étais engagé pour deux concerts, et j'allais trouver là orchestre,
+chœur, musique d'harmonie, et de plus un célèbre ténor; depuis mon
+entrée en Allemagne je n'avais point encore vu réunies des richesses
+pareilles. Je devais en outre rencontrer à Dresde un ami chaud, dévoué,
+énergique, enthousiaste, Charles Lipinski, que j'avais autrefois connu à
+Paris. Il m'est impossible de vous dire, mon cher Ernst, quelle ardeur
+cet admirable et excellent homme mit à me seconder. Sa position de
+premier maître de concert, et l'estime générale dont jouissent en outre
+sa personne et son talent, lui donnent une grande autorité sur les
+artistes de la chapelle, et certes il ne se fit pas faute d'en user.
+Comme j'avais une promesse de l'intendant, M. le baron de Lütichau, pour
+deux soirées, le théâtre tout entier était à ma disposition, et il ne
+s'agissait plus que de veiller à l'excellence de l'exécution. Celle que
+nous obtînmes fut splendide, et pourtant le programme était formidable;
+il contenait: l'ouverture du _Roi Lear_, la _Symphonie fantastique_,
+l'_Offertoire_, le _Sanctus_ et le _Quærens me_ de mon _Requiem_, les
+deux dernières parties de ma _Symphonie funèbre_, écrite, vous le savez,
+pour deux orchestres et chœur, et quelques morceaux de chant. Je
+n'avais pas de traduction du chœur de la symphonie, mais le régisseur
+du théâtre, M. Winkler, homme à la fois spirituel et savant, eut
+l'extrême obligeance d'improviser, pour ainsi dire, les vers allemands
+dont nous avions besoin, et les études du final purent commencer. Quant
+aux solos de chants, ils étaient en langues latine, allemande et
+française. Titchachek, le ténor dont je parlais tout à l'heure, possède
+une voix pure et touchante, qui, échauffée par l'action dramatique,
+devient en scène d'une rare énergie. Son style de chant est simple et de
+bon goût, il est musicien et lecteur consommé. Il se chargea, de prime
+abord, du solo de ténor dans le _Sanctus_, sans même demander à le voir,
+sans réticences, sans grimaces, sans faire le Dieu; il aurait pu, comme
+tant d'autres en pareil cas, accepter le _Sanctus_ en m'imposant pour
+son succès particulier quelque cavatine à lui connue; il ne le fit pas;
+à la bonne heure, voilà qui est tout à fait bien!
+
+Mademoiselle Recio, qui se trouvait alors à Dresde, consentit
+très-gracieusement aussi à chanter deux romances avec orchestre, et le
+public l'en récompensa dignement.
+
+Mais la cavatine de _Benvenuto_ qu'il me prit fantaisie d'ajouter au
+programme, me donna plus de peine à elle seule que tout le reste du
+concert. On n'avait pu la proposer à la prima dona, Madame Devrient, le
+tissu mélodique du morceau étant trop haut et les vocalises trop légères
+pour elle; Mademoiselle Wiest, la seconde chanteuse, à qui Lipinski
+l'avait offerte, trouvait la traduction allemande mauvaise, l'_andante_
+trop haut et trop long, l'_allegro_ trop bas et trop court, elle
+demandait des coupures, des changements, elle était enrhumée, etc.,
+etc.; vous savez par cœur la comédie de la cantatrice qui ne peut ni
+ne veut. Enfin, Madame Schubert, femme de l'excellent maître de concert
+et habile violoniste que vous connaissez, vint me tirer d'embarras en
+acceptant, non sans terreur, cette malheureuse cavatine dont sa modestie
+lui exagérait les difficultés. Elle y fut très applaudie. En vérité, il
+semble qu'il soit plus difficile quelquefois de faire chanter _Fleuve du
+Tage_, que de monter la symphonie en _ut mineur_.
+
+Lipinski avait tellement excité les amours-propres des musiciens, que
+leur désir de bien faire et leur ambition de faire mieux surtout que
+ceux de Leipzig (il y a une sourde rivalité musicale entre les deux
+villes) nous fit énormément travailler. Quatre longues répétitions
+parurent à peine suffisantes, et la chapelle en eût elle-même volontiers
+demandé une cinquième si le temps ne nous eût manqué. Aussi l'exécution
+s'en ressentit; elle fut excellente. Les chœurs seuls m'avaient
+effrayé à la répétition générale; mais deux leçons qu'ils reçurent
+encore avant le concert leur firent acquérir l'assurance qui leur
+manquait, et les fragments du _Requiem_ furent aussi bien rendus que
+tout le reste. La symphonie funèbre produisit le même effet qu'à Paris.
+Le lendemain matin les musiciens militaires qui l'avaient exécutée
+vinrent pleins de joie me donner une aubade qui m'arracha de mon lit,
+dont j'avais pourtant grand besoin, et m'obligea, souffrant comme
+j'étais d'une névralgie à la tête et de mon éternel mal de gorge,
+d'aller vider avec eux une petite cuve de punch.
+
+C'est à ce concert de Dresde que j'ai vu pour la première fois se
+manifester la prédilection du public allemand pour mon _Requiem_;
+cependant nous n'avions pas osé (le chœur n'étant pas assez nombreux)
+aborder les grands morceaux, tels que le _Dies iræ_, le _Lacrymosa_,
+etc. J'en ressentis, je l'avoue, un contentement extrême. La Symphonie
+fantastique plut beaucoup moins à une partie de mes juges. La classe
+élégante de l'auditoire, le Roi de Saxe et la cour en tête, fut très
+médiocrement charmée, m'a-t-on dit, de la violence de ces _passions_, de
+la tristesse de ces _rêves_, et de toutes les monstrueuses
+hallucinations du final. Le _Bal_ et la _Scène aux Champs_ seulement
+trouvèrent, je crois, grâce devant elle. Quant au public proprement dit,
+il se laissa entraîner au courant musical, et applaudit plus chaudement
+la _Marche au Supplice_ et le _Sabbat_ que les trois autres morceaux.
+Cependant il était aisé de voir, en somme, que cette composition, si
+bien accueillie à Stuttgardt, si parfaitement comprise à Weymar, tant
+discutée à Leipzig, était peu dans les mœurs musicales et poétiques
+des habitants de Dresde, qu'elle les désorientait par sa dissemblance
+avec les symphonies à eux connues, et qu'ils en étaient plus surpris que
+charmés, moins émus qu'étourdis.
+
+La chapelle de Dresde, longtemps sous les ordres de l'Italien Morlachi
+et de l'illustre auteur du _Freyschütz_, est maintenant dirigée par MM.
+Reissiger et Richard Wagner. Nous ne connaissons guère à Paris de
+Reissiger que la douce et mélancolique valse publiée sous le titre de:
+_Dernière pensée de Weber_; on a exécuté, pendant mon séjour à Dresde,
+une de ses compositions religieuses, dont on a fait devant moi les plus
+grands éloges. Je ne pouvais y joindre les miens; le jour de la
+cérémonie où cette œuvre figurait, de cruelles souffrances me
+retenaient au lit, et je fus ainsi malheureusement privé du plaisir de
+l'entendre. Quant au jeune maître de chapelle Richard Wagner, qui a
+longtemps séjourné à Paris sans pouvoir parvenir à se faire connaître
+autrement que par quelques bons articles publiés dans la _Gazette
+Musicale_, il eut à exercer pour la première fois son autorité en
+m'assistant dans mes répétitions; ce qu'il fit avec zèle et de très bon
+cœur. La cérémonie de sa présentation à la chapelle et de sa
+prestation du serment avait eu lien le surlendemain de mon arrivée, et
+je le retrouvais dans tout l'enivrement d'une joie bien naturelle.
+Après avoir supporté en France mille privations et toutes les douleurs
+attachées à l'obscurité pour un artiste, Wagner étant revenu en Saxe sa
+patrie, eut l'audace d'entreprendre et le bonheur d'achever la
+composition des paroles et de la musique d'un opéra en cinq actes
+(_Rienzi_). Cet ouvrage obtint à Dresde un succès éclatant. Bientôt
+après suivit le _Vaisseau Hollandais_, opéra en deux actes, dont le
+sujet est le même que celui du _Vaisseau Fantôme_, joué il y a un an à
+l'Opéra de Paris, et dont il fit également la musique et les paroles.
+Quelle que soit l'opinion qu'on ait du mérite de ces ouvrages, il faut
+convenir que les hommes capables d'accomplir deux fois avec succès ce
+double travail littéraire et musical ne sont pas communs, et que M.
+Wagner donnait ainsi une preuve de capacité plus que suffisante pour
+attirer sur lui l'attention et l'intérêt. C'est ce que le Roi de Saxe a
+parfaitement compris; et le jour où, donnant à son premier maître de
+chapelle Richard Wagner pour collègue, il a ainsi assuré d'une façon
+honorable l'existence de celui-ci, les amis de l'art ont dû dire à S. M.
+ce que Jean Bart répondit à Louis XIV, annonçant à l'intrépide loup de
+mer qu'il l'avait nommé chef-d'escadre: «Sire, vous avez bien fait!»
+
+L'opéra de _Rienzi_, excédant de beaucoup la durée assignée
+ordinairement aux opéras en Allemagne, n'est plus maintenant représenté
+en entier, on joue un soir les deux premiers actes et un autre soir les
+trois derniers. C'est cette seconde partie seulement que j'ai vu
+représenter; je n'ai pu la connaître assez à fond en l'entendant une
+fois pour pouvoir émettre à son sujet une opinion arrêtée: je me
+souviens seulement d'une belle prière chantée au dernier acte par Rienzi
+(Titchachek), et d'une marche triomphale bien modelée, sans imitation
+servile, sur la magnifique marche d'_Olympie_. La partition du _Vaisseau
+Hollandais_ m'a semblé remarquable par son coloris sombre et certains
+effets orageux parfaitement motivés par le sujet; mais j'ai dû y
+reconnaître aussi un abus du _tremolo_ d'autant plus fâcheux qu'il
+m'avait déjà frappé dans _Rienzi_, et qu'il indique chez l'auteur une
+certaine paresse d'esprit contre laquelle il ne se tient pas assez en
+garde. Le _tremolo_ soutenu est de tous les effets d'orchestre celui
+dont on se lasse le plus vite; il n'exige point d'ailleurs d'invention
+de la part du compositeur, quand il n'est accompagné en dessus ou en
+dessous par aucune idée saillante.
+
+Quoi qu'il en soit, il faut, je le répète, honorer la pensée royale qui,
+en lui accordant une protection complète et active, a pour ainsi dire
+sauvé un jeune artiste doué de précieuses facultés. Richard Wagner,
+outre son double talent littéraire et musical, possède encore celui de
+chef d'orchestre; je l'ai vu diriger ses opéras avec une énergie et une
+précision peu communes. L'administration du théâtre de Dresde n'a rien
+négligé d'ailleurs pour donner tout l'éclat possible à la représentation
+de ses deux ouvrages; les décors, les costumes et la mise en scène de
+_Rienzi_ approchent de ce qu'on a fait de mieux en ce genre à Paris.
+Madame Devrient, dont j'aurai l'occasion de parler plus longuement à
+propos de ses représentations à Berlin, joue dans _Rienzi_ le rôle d'un
+jeune garçon; ce vêtement ne va plus guère aux contours tant soit peu
+maternels de sa personne. Elle m'a paru beaucoup plus convenablement
+placée dans le _Vaisseau Hollandais_, malgré quelques poses affectées et
+les interjections _parlées_ qu'elle se croit obligée d'introduire
+partout. Mais un véritable talent bien pur et bien complet, dont
+l'action sur moi a été très-vive, c'est celui de Wechter, qui
+remplissait le rôle du Hollandais maudit. Sa voix de baryton est une des
+plus belles que j'aie entendues, et il s'en sert en chanteur consommé;
+elle a un de ces timbres onctueux et vibrants en même temps, dont la
+puissance expressive est si grande, pour peu que l'artiste mette de
+cœur et de sensibilité dans son chant; et ces deux qualités, Wechter
+les possède à un degré très élevé. Titchachek est gracieux, passionné,
+brillant, héroïque et entraînant dans le rôle de Rienzi, où sa belle
+voix et ses grands yeux pleins de feu le servent à merveille.
+Mademoiselle Wiest représente la sœur de Rienzi, elle n'a presque
+rien à dire. L'auteur, en écrivant ce rôle, l'a parfaitement approprié
+aux moyens de la cantatrice.
+
+Maintenant je voudrais, mon cher Ernst, vous parler avec détails de
+Lipinski; mais ce n'est pas à vous, le violoniste tant admiré, tant
+applaudi d'un bout à l'autre de l'Europe, à vous l'artiste si attentif
+et si studieux, que je pourrais rien apprendre sur la nature du talent
+de ce grand virtuose qui vous précéda dans la carrière. Vous savez aussi
+bien et mieux que moi comme il chante, comme il est, dans le haut style,
+touchant et pathétique, et vous avez depuis longtemps logé dans votre
+imperturbable mémoire les magnifiques originalités de ses concertos.
+D'ailleurs Lipinski a été, pendant mon séjour à Dresde, si excellent, si
+chaleureux, si dévoué pour moi, que mes éloges, aux yeux de beaucoup de
+gens, paraîtraient dépourvus d'impartialité; on les attribuerait (bien à
+tort, je puis le dire) à la reconnaissance plutôt qu'à un véritable élan
+d'admiration. Il s'est fait énormément applaudir à mon second concert,
+dans la romance de violon, exécutée quelques jours auparavant par David
+à Leipzig, et dans l'alto solo de ma deuxième symphonie (_Harold_).
+
+Le succès de cette seconde soirée a été supérieur à celui de la
+première; les scènes mélancoliques et religieuses d'_Harold_ ont paru
+réunir de prime abord toutes les sympathies, et le même bonheur est
+arrivé aux fragments de _Roméo et Juliette_ (_l'adagio_ et _la Fête chez
+Capulet_). Mais ce qui a plus vivement touché le public et les artistes
+de Dresde, c'est la cantate du _Cinq mai_, admirablement chantée par
+Wechter et le chœur, sur une traduction allemande que l'infatigable
+M. Winkler avait encore eu la bonté d'écrire pour cette occasion. La
+mémoire de l'empereur Napoléon est chère aujourd'hui au peuple allemand,
+presque autant qu'à la France, et c'est sans doute la cause de
+l'impression profonde constamment produite par ce chant dans toutes les
+villes où je l'ai ensuite fait entendre. La fin surtout, a maintes fois
+donné lieu à de singulières manifestations:
+
+ Loin de ce roc nous fuyons en silence,
+ L'astre du jour abandonne les cieux,...
+
+J'ai fait la connaissance à Dresde du prodigieux harpiste anglais
+Parish-Alvars, dont le nom n'a pas encore la popularité qu'il mérite. Il
+arrivait de Vienne. C'est le Liszt de la harpe! On ne se figure pas tout
+ce qu'il est parvenu à produire d'effets gracieux ou énergiques, de
+traits originaux, de sonorités inouïes, avec son instrument, si borné
+sous certains rapports. Sa fantaisie sur _Moïse_, dont la forme a été
+imitée et appliquée au piano avec tant de bonheur par Thalberg, ses
+variations en sons harmoniques sur le chœur de _Naïdes_ d'Obéron et
+vingt autres morceaux de la même nature, m'ont causé un ravissement que
+je renonce à décrire. L'avantage inhérent aux nouvelles harpes de
+pouvoir, au moyen du double mouvement des pédales, accorder deux cordes
+à l'unisson, lui a donné l'idée de combinaisons qui, à les voir écrites,
+paraissent absolument inexécutables. Toute leur difficulté cependant ne
+consiste que dans l'emploi ingénieux des pédales produisant ces doubles
+notes appelées _synonymes_. Ainsi il fait avec une rapidité foudroyante
+des traits à quatre parties procédant par sauts de tierces mineures,
+parce que, au moyen des synonymes, les cordes de sa harpe, au lieu de
+représenter comme à l'ordinaire la gamme diatonique d'_ut bémol_,
+donnent pour série, dans leur ordre de succession descendante;
+
+ _ut bécarre ut bécarre_, _la bécarre_, _sol bémol sol bémol_,
+ \________ _________/ \________ ________/
+ \/ \/
+ _mi bémol mi bémol_.
+ \------- -------/
+ \/
+
+Parish-Alvars a formé quelques bons élèves pendant son séjour à Vienne.
+Il vient de se faire entendre à Dresde, à Leipzig, à Berlin, et dans
+beaucoup d'autres villes où son talent extraordinaire a constamment
+excité l'enthousiasme. Qu'attend-il pour venir à Paris?...
+
+On trouve dans l'orchestre de Dresde, outre les artistes éminents que
+j'ai déjà cités, l'excellent professeur Dauzauer; il est à la tête des
+violoncelles, et doit prendre seul la responsabilité des attaques du
+premier pupitre des basses, car le contrebassier qui lit avec lui est
+trop vieux pour pouvoir exécuter quelques notes de sa partie, et n'a que
+tout juste la force de supporter le poids de son instrument. J'ai
+rencontré souvent en Allemagne des exemples de ce respect mal entendu
+pour les vieillards, qui porte les maîtres de chapelle à leur laisser
+des fonctions musicales devenues depuis longtemps supérieures à leurs
+forces physiques, et à les leur laisser, malheureusement, jusqu'à ce que
+mort s'en suive. J'ai dû plus d'une fois m'armer de toute mon
+insensibilité, et demander avec une cruelle insistance le remplacement
+de ces pauvres invalides. Il y a à Dresde un très bon cor anglais. Le
+premier hautbois a un beau son, mais un vieux style et une manie de
+faire des _trilles_ et des _mordants_ qui m'a, je l'avoue, profondément
+outragé. Il s'en permettait surtout d'affreux dans le solo du
+commencement de la _Scène aux Champs_. J'exprimai très vivement, à la
+seconde répétition, mon horreur pour ces gentillesses mélodiques; il
+s'en abstint malicieusement aux répétitions suivantes, mais ce n'était
+qu'un guet-apens; et le jour du concert, le perfide hautbois bien sûr
+que je n'irais pas arrêter l'orchestre et l'interpeller, lui
+personnellement, devant la cour et le public, recommença ses petites
+vilenies en me regardant d'un air narquois qui faillit me faire tomber à
+la renverse d'indignation et de fureur.
+
+On remarque parmi les cors, M. Levy, virtuose qui jouit en Saxe d'une
+belle réputation. Il se sert, ainsi que ses confrères, du cor à
+cylindres que la chapelle de Leipzig, à peu près seule parmi les
+chapelles du nord de l'Allemagne, n'a point encore admis. Les trompettes
+de Dresde sont à cylindres également; elles peuvent avantageusement
+tenir lieu de nos cornets à pistons qu'on n'y connaît pas.
+
+La bande militaire est très-bonne, les tambours même sont musiciens;
+mais les instruments à anches que j'ai entendus ne me paraissent pas
+irréprochables; ils laissent à désirer pour la justesse, et le chef de
+musique de ces régiments devrait bien demander à notre incomparable
+facteur Adolphe Sax quelques-unes de ses clarinettes.
+
+Il n'y a pas d'ophicléides; la partie grave est tenue par des bassons
+russes et des serpents.
+
+J'ai bien souvent songé à Weber en conduisant cet orchestre de Dresde
+qu'il a dirigé pendant quelques années. Il était alors plus nombreux
+qu'aujourd'hui, et Weber l'avait tellement exercé, qu'il lui arrivait
+quelquefois dans l'_allegro_ de l'ouverture du _Freyschütz_, d'indiquer
+le mouvement des quatre premières mesures, laissant ensuite l'orchestre
+marcher tout seul jusqu'aux points-d'orgue de la fin. Les musiciens
+doivent être fiers qui voient en pareille occasion leur chef se croiser
+ainsi les bras.
+
+Croiriez-vous, mon cher Ernst, que pendant les trois semaines que j'ai
+passées dans cette ville si musicale, personne ne s'est avisé de me
+parler de la famille de Weber, ni de m'informer qu'elle était à Dresde?
+J'eusse été si heureux de la connaître et de lui exprimer un peu de ma
+respectueuse admiration pour le grand compositeur qui illustra son
+nom!!... J'ai su trop tard que j'avais manqué cette occasion précieuse,
+et je dois au moins prier ici madame Weber et ses enfants de ne pas
+douter des regrets que j'en ai ressentis.
+
+On m'a montré à Dresde quelques partitions du célèbre Hasse, dit le
+Saxon, qui fut autrefois aussi et pendant longtemps l'arbitre des
+destinées de cette chapelle. Je n'y ai rien trouvé, je l'avoue, de bien
+remarquable; un _Te Deum_ seulement, composé exprès pour une
+commémoration glorieuse de la cour de Saxe, m'a paru pompeux et éclatant
+comme une sonnerie de grandes cloches lancées à toute volée. Ce _Te
+Deum_, pour ceux qui se contentent en pareil cas d'une puissante
+sonorité, devra paraître beau; quant à moi, cette qualité ne me semble
+pas suffisante. Ce que je voudrais connaître surtout, mais connaître par
+une bonne représentation, ce sont quelques-uns des nombreux opéras que
+Hasse écrivit pour les théâtres d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre,
+et qui lui valurent son immense réputation. Pourquoi n'essaie-t-on pas à
+Dresde d'en remonter au moins un? C'est une expérience curieuse à faire;
+ce serait peut-être une résurrection. La vie de Hasse a dû être fort
+_incidentée_; j'ai cherché inutilement à la connaître. Je n'ai rien
+trouvé à son sujet que de vulgaires biographies, qui m'apprenaient ce
+que je savais déjà, et ne disaient mot de ce que j'aurais voulu savoir.
+Il a tant voyagé, tant vécu sous la zone torride et aux pôles,
+c'est-à-dire en Italie et en Angleterre! Il doit y avoir un curieux
+roman dans ses relations avec le vénitien Marcello, dans ses amours avec
+la Faustina, qu'il épousa, et qui chantait les principaux rôles de ses
+opéras; dans leurs disputes conjugales, guerres d'auteur à cantatrice,
+où le maître était l'esclave, où la raison avait toujours tort.
+Peut-être aussi n'y a-t-il rien eu de tout cela; qui sait? Faustina a pu
+vivre en diva très humaine, en cantatrice modeste, en vertueuse épouse,
+bonne musicienne, fidèle à son mari, fidèle à ses rôles, disant son
+chapelet et tricotant des bas quand elle n'avait rien à faire. Hasse
+écrivait, Faustina chantait; ils gagnaient tous les deux beaucoup
+d'argent qu'ils ne dépensaient pas. Cela s'est vu, cela se voit; et, si
+vous vous mariez, c'est ce que je vous souhaite.
+
+Quand je quittai Dresde pour retourner à Leipzig, Lipinski, apprenant
+que Mendelssohn montait pour le concert des pauvres mon final de _Roméo
+et Juliette_, m'annonça son intention de venir l'entendre, si
+l'intendant voulait lui accorder deux ou trois jours de congé. Je ne
+pris cette promesse que pour un très aimable compliment; mais jugez de
+mon chagrin, quand le jour du concert où, par suite de l'incident que
+j'ai raconté dans ma précédente lettre, le final ne put être exécuté, je
+vis arriver Lipinski.... Il avait fait trente-cinq lieues pour entendre
+ce morceau!... Voilà un musicien qui aime la musique!... Mais ce n'est
+pas vous, mon cher Ernst, que ce trait étonnera, vous en feriez autant,
+j'en suis sûr; vous êtes un _artiste_!
+
+* * *
+
+_Adieu, adieu._
+
+
+
+
+VI.
+
+A HENRI HEINE.
+
+Brunswick. Hambourg.
+
+
+Il m'est arrivé toutes sortes de bonheurs dans cette excellente ville de
+Brunswick; aussi ai-je d'abord eu l'idée de régaler de ce récit un de
+mes ennemis intimes, cela lui aurait fait plaisir!.... tandis qu'à vous,
+mon cher Heine, le tableau de cette fête harmonique fera peut-être de la
+peine. Les immoralistes prétendent _que dans tout ce qu'il nous arrive
+d'heureux il y a quelque chose de désagréable pour nos meilleurs amis_;
+mais je n'en crois rien! C'est une calomnie infâme, et je puis jurer que
+des fortunes inattendues autant que brillantes étant survenues à
+quelques uns de mes amis, cela ne m'a rien fait du tout!
+
+Assez! n'entrons pas dans le champ épineux de l'ironie, où fleurissent
+l'absinthe et l'euphorbe à l'ombre des orties arborescentes, où vipères
+et crapauds sifflent et coassent, où l'eau des lacs bouillonne, où la
+terre tremble, où le vent du soir brûle, où les nuages du couchant
+dardent des éclairs silencieux! car à quoi bon se mordre la lèvre,
+dérober sous des paupières mal closes de verdâtres prunelles, grincer
+tout doucement des dents, présenter à son interlocuteur un siége armé
+d'un dard perfide ou couvert d'un glutineux enduit, quand, loin d'avoir
+dans l'ame quelque chose d'amer, les riants souvenirs encombrent la
+pensée, quand on sent son cœur plein de reconnaisance et de naïve
+joie, quand on voudrait avoir cent renommées aux trompettes immenses
+pour dire à tout ce qui nous est cher: Je fus heureux un jour. C'est un
+petit mouvement de vanité puérile qui m'avait porté à commencer ainsi;
+je cherchais, sans m'en apercevoir, à vous imiter, vous l'inimitable
+ironiste. Cela ne m'arrivera plus. J'ai trop souvent regretté, dans nos
+conversations, de ne pouvoir vous obliger au style sérieux, ni arrêter
+le mouvement convulsif de vos griffes dans les moments mêmes où vous
+croyez faire le mieux pattes de velours, chat-tigre que vous êtes, _leo
+quærens quem devoret_. Et pourtant que de sensibilité, que d'imagination
+sans fiel, répandues dans vos œuvres! Comme vous chantez, quand il
+vous plaît, dans la mode majeur! Comme votre enthousiasme se précipite
+et coule à pleins bords quand l'admiration vous saisit à l'improviste et
+que vous vous oubliez! Quelle tendresse infinie respire dans un des plis
+secrets de votre cœur pour ce pays que vous avez tant raillé, pour
+cette terre féconde en poètes, pour la patrie des génies rêveurs, pour
+cette Allemagne enfin, que vous appelez votre vieille grand'mère et qui
+vous aime tant, malgré tout!
+
+Je l'ai bien vu à l'accent tristement attendri qu'elle a mis à me parler
+de vous pendant mon voyage; oui, elle vous aime! elle a concentré en
+vous toutes ses affections. Ses fils aînés sont morts, ses grands fils,
+ses grands hommes, elle ne compte plus que sur vous, qu'elle appelle en
+souriant son méchant enfant. C'est elle, ce sont les chants graves et
+romantiques dont elle a bercé vos premiers ans, qui vous ont inspiré un
+sentiment pur et élevé de l'art musical; et c'est quand vous l'avez
+quittée, c'est en courant le monde, c'est après avoir souffert que vous
+êtes devenu impitoyable et railleur.
+
+Il vous serait aisé, je le sais, de faire une énorme caricature du récit
+que je vais entreprendre de mon passage à Brunswick, et pourtant, voyez
+quelle confiance j'ai dans votre amitié, ou comme la crainte de l'ironie
+s'en va, c'est précisément à vous que je l'adresse:
+
+......... Au moment de quitter Leipzig, je reçus une lettre de
+Meyerbeer m'annonçant qu'on ne pourrait pas, avant un mois, s'occuper à
+Berlin de mes concerts. Le grand maître m'engageait à utiliser ce retard
+en allant à Brunswick, où je trouverais, disait-il, _un orchestre
+d'honneur_. Je suivis ce conseil, sans me douter cependant que j'aurais
+autant à me louer de l'avoir suivi. Je ne connaissais personne à
+Brunswick, j'ignorais complètement et les dispositions des artistes à
+mon égard et le goût du public. Mais l'idée seule que les frères Müller
+étaient à la tête de la chapelle aurait suffi pour me donner toute
+confiance, indépendamment de l'opinion si encourageante de Meyerbeer. Je
+les avais entendus à leur dernier voyage à Paris, et je regardais
+l'exécution des quatuors de Beethoven, par ces quatre virtuoses, comme
+l'un des prodiges les plus extraordinaires de l'art moderne.
+
+La famille Müller, en effet, représente l'idéal du quatuor de Beethoven,
+comme la famille Bohrer l'idéal du trio. On n'a jamais encore, en aucun
+lieu du monde, porté à ce point la perfection de l'ensemble, l'unité du
+sentiment, la profondeur de l'expression, la pureté du style, la
+grandeur, la force, la verve et la passion. Une telle interprétation de
+ces œuvres sublimes nous donne, je le crois, l'idée la plus exacte de
+ce que pensait et sentait Beethoven en les écrivant. C'est l'écho de
+l'inspiration créatrice! c'est le contre-coup du génie!
+
+Cette famille musicale des Müller est d'ailleurs plus nombreuse que je
+ne croyais; j'ai compté sept artistes de ce nom, frères, fils et neveux,
+dans l'orchestre de Brunswick. Georges Müller est maître de chapelle;
+son frère aîné, Charles, n'est que premier maître de concert, mais on
+voit, à la déférence de chacun à l'écouter quand il fait une
+observation, qu'on respecte en lui le chef du fameux quatuor. Le second
+_concert-meister_ est M. Freudenthal, violoniste et compositeur de
+mérite. J'avais prévenu Ch. Müller de mon arrivée; en descendant de
+voiture, à Brunswick, je fus abordé par un très aimable jeune homme, M.
+Zinkeisen, l'un des premiers violons de l'orchestre, parlant français
+comme vous et moi, qui m'attendait à la poste pour me conduire chez le
+_capell-meister_, au débotté. Cette attention et cet empressement me
+parurent de bon augure. M. Zinkeisen m'avait vu quelquefois à Paris et
+me reconnut, malgré l'état pitoyable où j'étais réduit par le froid; car
+j'avais passé la nuit dans un coupé à peu près ouvert à tout vent, pour
+éviter l'odeur et la fumée de six horribles pipes fonctionnant sans
+relâche dans l'intérieur. J'admire les règlements de police établis en
+Allemagne: il est expressément défendu sous peine d'amende, de fumer
+dans les rues ou sur les places publiques, où cet aimable exercice ne
+peut incommoder personne; mais si vous allez au café, on y fume; à table
+d'hôte, on y fume; si vous voyagez en chemin de fer, on y fume; en poste
+on y fume; partout enfin l'infernale pipe vous poursuit.--Vous êtes
+Allemand, Heine, et vous ne fumez pas! ce n'est pas là, croyez-moi, le
+moindre de vos mérites; la postérité ne vous en tiendra pas compte, il
+est vrai, mais bien des contemporains et toutes les contemporaines vous
+en sauront gré.
+
+Charles Müller me reçut avec cet air sérieux et calme qui m'a
+quelquefois effrayé en Allemagne, croyant y trouver l'indice de
+l'indifférence et de la froideur; il n'y a pourtant pas à s'en méfier
+autant que de nos démonstrations françaises, si pleines de sourires et
+de belles paroles, quand nous accueillons un étranger à qui nous ne
+pensons plus cinq minutes après. Loin de là: le _concert-meister_, après
+m'avoir demandé de quelle façon je voulais composer mon orchestre, alla
+immédiatement s'entendre avec son frère pour aviser aux moyens de réunir
+la masse d'instruments à cordes que j'avais jugée nécessaire, et faire
+un appel aux amateurs et aux artistes indépendants de la chapelle
+ducale, et dignes de se réunir à elle. Dès le lendemain ils m'avaient
+formé un bel orchestre, un peu plus nombreux que celui de l'opéra de
+Paris, et composé de musiciens non-seulement très habiles, mais encore
+animés d'un zèle et d'une ardeur incomparables. La question de la harpe,
+de l'ophicléide et du cor anglais se présenta de nouveau, comme elle
+s'était présentée à Weimar, à Leipzig et à Dresde. (Je vous parle de
+tous ces détails pour vous faire une réputation de musicien.) L'un des
+violoncellistes de l'orchestre, M. Leibrock, excellent artiste, très
+versé dans la littérature musicale, s'était, depuis un an seulement,
+appliqué à l'étude de la harpe, et redoutait fort, en conséquence,
+l'épreuve où l'allait mettre ma deuxième symphonie. Il n'a d'ailleurs
+qu'une harpe ancienne, dont les pédales à mouvement simple ne permettent
+pas l'exécution de tout ce qu'on écrit aujourd'hui pour cet instrument.
+Heureusement la partie de harpe d'_Harold_ est d'une extrême facilité,
+et M. Leibrock travailla tellement pendant cinq à six jours, qu'il en
+vint à son honneur... à la répétition générale. Mais le soir du concert,
+saisi d'une terreur panique au moment important, il s'arrêta court et
+laissa jouer seul Charles Müller qui exécutait la partie d'alto
+principal.
+
+Ce fut le seul accident que nous eûmes à regretter, accident dont au
+reste le public ne s'aperçut point, et que M. Leibrock se reprochait
+encore amèrement plusieurs jours après, malgré mes efforts pour le lui
+faire oublier. Quant à l'ophicléide, il n'y en avait d'aucune espèce
+dans Brunswick; on me présenta successivement, pour le remplacer, un
+bass tuba (magnifique instrument grave dont j'aurai à parler au sujet
+des bandes militaires de Berlin); mais le jeune homme qui le jouait ne
+me paraissait pas en posséder très bien le mécanisme, il en ignorait
+même la véritable étendue; puis un basson russe que l'exécutant appelait
+un contre-basson. J'eus beaucoup de peine à le désabuser sur la nature
+et le nom de son instrument, dont le son sort tel qu'il est écrit et qui
+se joue avec une embouchure comme l'ophicléide; tandis que le
+contre-basson, instrument transpositeur à anche, n'est autre qu'un grand
+basson qui reproduit la gamme du basson ordinaire à l'octave inférieure.
+Quoi qu'il en soit, le basson russe fut adopté pour tenir lieu tant bien
+que mal de l'ophicléide. Il n'y avait pas de cor anglais, on arrangea
+ses solos pour un hautbois, et nous commençâmes les répétitions
+d'orchestre pendant que le chœur étudiait dans une autre salle. Je
+dois dire ici que jamais jusqu'à ce jour, en France, en Belgique ni en
+Allemagne, je n'ai vu une collection d'artistes éminents à ce point
+dévoués, attentifs et passionnés pour la tâche qu'ils avaient
+entreprise. Après la première répétition, où ils avaient pu se faire une
+idée des principales difficultés de mes symphonies, le mot d'ordre fut
+donné pour les répétitions suivantes; on convint de me tromper sur
+l'heure à laquelle elles étaient censées devoir commencer, et chaque
+matin (je ne l'ai su qu'après) l'orchestre se réunissait une heure avant
+mon arrivée, pour exercer les traits et les rhythmes les plus dangereux.
+Aussi allais-je d'étonnements en étonnements, en voyant les
+transformations rapides que l'exécution subissait chaque jour, et
+l'assurance impétueuse avec laquelle la masse entière se ruait sur des
+difficultés que mon orchestre du Conservatoire, cette jeune garde de la
+grande-armée, n'a longtemps abordées qu'avec de certaines précautions.
+Un seul morceau inquiétait beaucoup Charles Müller, c'était le _Scherzo_
+de _Roméo et Juliette_ (la _Reine Mab_). Cédant aux sollicitations de M.
+Zinkeizen, qui avait entendu ce _scherzo_ à Paris, j'avais osé, pour la
+première fois depuis mon arrivée en Allemagne, le placer dans le
+programme du concert.
+
+«Nous travaillerons tant, m'avait-il dit, que nous en viendrons à bout!»
+Il ne présumait pas trop, en effet, de la force de l'orchestre, et la
+reine Mab, dans son char microscopique, conduite par l'insecte
+bourdonnant des nuits d'été, et lancée au triple galop de ses chevaux
+atomes, a pu montrer au public de Brunswick sa vive espièglerie et les
+mille caprices de ses évolutions. Mais vous comprendrez nos inquiétudes
+à son sujet, vous, le poète des fées et des willis; vous, le frère
+naturel de ces gracieuses et malicieuses petites créatures; vous savez
+trop de quel fil délié est tissue la gaze de leur voile, et de quelle
+sérénité le ciel doit être pour que leur essaim diapré puisse se jouer
+librement dans le pâle rayon de l'astre des nuits. Eh bien! malgré nos
+craintes, l'orchestre, s'identifiant complètement avec la ravissante
+fantaisie de Shakspeare, s'est fait si petit, si agile, si fin et si
+doux, que jamais, je crois, la reine imperceptible n'a couru plus
+heureuse parmi de plus silencieuses harmonies.
+
+Dans le final d'_Harold_, au contraire, dans cette furibonde orgie où
+concertent ensemble les ivresses du vin, du sang, de la joie et de la
+rage, où le rhythme tantôt paraît trébucher, tantôt courir avec furie,
+où des bouches de cuivre semblent vomir des imprécations et répondre par
+le blasphème à des voix suppliantes, où l'on rit, boit, frappe, brise,
+tue et viole, où l'on _s'amuse_ enfin; dans cette scène de brigands,
+l'orchestre était devenu un véritable _pandæmonium_; il y avait quelque
+chose de surnaturel et d'effrayant dans la frénésie de sa verve; tout
+chantait, bondissait, rugissait avec un ordre et un accord diaboliques,
+violons, basses, trombones, timbales et cymbales; pendant que l'alto
+solo, le rêveur Harold, fuyant épouvanté, faisait encore entendre au
+loin quelques notes tremblantes de son hymne du soir. Oh! quel
+roulement de cœur! quels frémissements sauvages en conduisant alors
+cet étonnant orchestre, où je croyais retrouver plus ardents que jamais
+tous mes jeunes lions de Paris!!! Vous ne connaissez rien de pareil,
+vous autres poètes, vous n'êtes jamais emportés par de tels ouragans de
+vie! J'aurais voulu embrasser toute la chapelle à la fois, et je ne
+pouvais que m'écrier, en français, il est vrai, mais l'accent devait me
+faire comprendre: «Sublimes! prodigieux! je vous remercie, Messieurs, et
+je vous admire! vous êtes des brigands parfaits!»
+
+Les mêmes qualités violentes se firent remarquer dans l'exécution de
+l'ouverture de _Benvenuto_, et pourtant, dans le style opposé,
+l'introduction d'_Harold_, _la Marche des Pèlerins_ et _la Sérénade_ ne
+furent jamais rendues avec plus de grandeur calme et de religieuse
+sérénité. Pour le morceau de _Roméo_ (_la Fête chez Capulet_) il rentre
+un peu par son caractère dans le genre tourbillonnant; il fut donc
+aussi, selon notre expression parisienne, véritablement _enlevé_.
+
+Il fallait voir, dans les haltes des répétitions, l'aspect enflammé de
+tous ces visages... L'un des musiciens, Schmidt (la foudroyante
+contrebasse), s'était arraché la peau de l'index de la main droite au
+commencement du passage _pizzicato_ de l'orgie; mais, sans songer à
+s'arrêter pour si peu et malgré le sang qu'il répandait, il avait
+continué, en se contentant de changer de doigt. C'est ce qui s'appelle,
+en termes militaires, ne pas bouder au feu.
+
+Pendant que nous nous livrions à ces _délassements_, le chœur, de son
+côté, étudiait à grand'peine aussi, mais avec des résultats différents,
+le fragments de mon _Requiem_. _L'Offertoire_ et le _Quœrens me_
+avaient fini par marcher; pour le _Sanctus_, dont le solo devait être
+chanté par Shmetzer, le premier ténor du théâtre, homme d'esprit et
+excellent musicien, il y avait un obstacle insurmontable. L'_andante_ de
+ce morceau, écrit à trois voix de femmes, présente quelques modulations
+enharmoniques que les choristes de Dresde avaient fort bien comprises,
+mais qui dépassent, à ce qu'il paraît, l'intelligence musicale de celles
+de Brunswick. En conséquence, après avoir inutilement essayé pendant
+trois jours d'en saisir le sens et les intonations, ces pauvres
+désespérées m'envoyèrent une députation pour me conjurer de ne pas les
+exposer à un affront en public, et obtenir que le terrible _Sanctus_ fût
+rayé de l'affiche. Je dus y consentir, mais avec regret, surtout à cause
+de Shmetzer, dont le ténor très haut convient parfaitement à cet hymne
+séraphique, et qui se faisait en outre un plaisir de le chanter.
+
+Maintenant tout est prêt, et malgré les terreurs de Ch. Müller au sujet
+du _scherzo_, qu'il voudrait répéter encore, nous allons au concert
+étudier les impressions qui vont naître de cette musique. Il faut vous
+dire auparavant que d'après le conseil du maître de chapelle, j'avais
+invité aux répétitions une vingtaine de personnes formant la tête de
+colonne des amateurs de Brunswick. Or, c'était chaque jour une réclame
+vivante qui, se répandant par la ville, excitait au plus haut degré la
+curiosité du public; de là l'intérêt singulier que les gens du peuple
+même prenaient aux préparatifs du concert et les questions qu'ils
+adressaient aux exécutants et aux auditeurs privilégiés:
+
+--«Que s'est-il passé à la répétition de ce matin?..... Est-il
+content?..... Il est donc Français?... Mais les Français ne composent
+pourtant que des opéras-comiques!.... Les choristes le trouvent bien
+méchant!... Il a dit que les femmes chantaient comme des danseuses!...
+Il savait donc que les _soprani_ du chœur sortent du corps de
+ballet?... Est-il vrai qu'au milieu d'un morceau il a salué les
+trombones?... Le garçon d'orchestre assure qu'à la répétition d'hier
+il a bu deux bouteilles d'eau, une bouteille de vin blanc et trois
+verres d'eau-de-vie?.... Pourquoi donc dit-il si souvent au
+_concert-meister_:--César! César! (c'est ça! c'est ça!) etc.»
+
+Tant il y a que, longtemps avant l'heure fixée, le théâtre était plein
+jusqu'aux combles d'une foule impatiente et prévenue déjà en ma faveur.
+Maintenant, mon cher Heine, retirez tout-à-fait vos griffes, car c'est
+ici que vous pourriez céder à la tentation de me les faire sentir.
+L'heure arrivée, l'orchestre étant en place, j'entre en scène; et,
+traversant les rangs des violons, je m'approche du pupitre-chef. Jugez
+de mon effroi en le voyant entouré du haut en bas d'une grande girandole
+de feuillages. «Ce sont les musiciens, me dis-je, qui m'auront
+compromis. Quelle imprudence! vendre ainsi la peau de l'ours avant de
+l'avoir mis à terre! Et si le public n'est pas de leur avis, me voilà
+dans de beaux draps! Cette manifestation suffirait à perdre vingt fois
+un artiste à Paris.» Pourtant de grandes acclamations accueillent
+l'ouverture; on fait répéter la _Marche des Pèlerins_; _l'Orgie_
+enfièvre toute la salle; _l'Offertoire_ avec son chœur sur deux notes
+et le _Quærens me_ paraissent toucher beaucoup les ames religieuses; Ch.
+Müller se fait applaudir dans la romance de violon; _la reine Mab_ cause
+une surprise extrême; un _lied_ avec orchestre est redemandé, et la
+_Fête chez Capulet_ termine chaleureusement la soirée. A peine le
+dernier accord était-il frappé, qu'un bruit terrible ébranla toute la
+salle; le public en masse criait au parterre, dans les loges, partout;
+les trompettes, cors et trombones, à l'orchestre, sonnaient qui dans un
+ton, qui dans un autre, de discordantes fanfares accompagnées de tous
+les fracas possibles par les archets sur le bois des violons et des
+basses et par les instruments à percussion.
+
+Il y a un nom dans la langue allemande pour désigner cette singulière
+manière d'applaudir. En l'entendant à l'improviste, ma première
+impression fut de la colère et de l'horreur; on me gâtait ainsi l'effet
+musical que je venais d'éprouver, et j'en voulais presqu'aux artistes de
+me témoigner leur satisfaction par un tel tintamarre. Mais le moyen de
+n'être pas profondément ému de leur hommage, quand le maître de
+chapelle, Georges Müller, s'avançant chargé de fleurs, me dit en
+français: «Permettez-moi, Monsieur, de vous offrir ces couronnes au nom
+de la chapelle ducale, et souffrez que je les dépose sur vos
+partitions!» A ces mots, le public de redoubler de cris, l'orchestre de
+recommencer ses fanfares... le bâton de mesure me tomba des mains, je ne
+savais plus où j'en étais.
+
+Riez donc un peu, voyons, ne vous gênez pas. Cela vous fera du bien et
+ne peut me faire de mal; d'ailleurs je n'ai pas encore fini, et il vous
+en coûterait trop d'entendre, sans m'égratigner, mon dithyrambe jusqu'au
+bout... Allons, vous n'êtes pas trop méchant aujourd'hui; je continue:
+
+A peine sorti du théâtre, suant et fumant comme si je venais d'être
+trempé dans le Styx, étourdi et ravi, ne sachant auquel entendre au
+milieu de tous ces féliciteurs, on m'avertit qu'un souper de cent
+cinquante couverts, commandé à mon hôtel, m'était offert par une société
+d'amateurs et d'artistes. Il fallait bien s'y rendre. Nouveaux
+applaudissements, nouvelles acclamations à mon arrivée; les toasts, les
+discours français et allemands se succèdent; je réplique de mon mieux à
+ceux que je comprends, et, à chaque santé portée, cent cinquante voix
+répondent par un _hourra_ en chœur du plus bel effet. Les basses les
+premières commencent sur la note _ré_, les ténors entrent sur le _la_,
+et les dames, entonnant ensuite le _fa dièze_, établissent l'accord de
+_ré majeur_, bientôt après suivi des quatre accords de sous-dominante,
+tonique, dominante et tonique, dont l'enchaînement forme ainsi cadence
+plagale et cadence parfaite successivement. Cette salve d'harmonie, dans
+son mouvement large, éclate avec pompe et majesté; c'est très beau:
+ceci, au moins, est vraiment digne d'un peuple musical.
+
+Que vous dirai-je, mon cher Heine? Dussiez-vous me trouver naïf et
+primitif au superlatif, je dois avouer que toutes ces manifestations
+bienveillantes, toutes ces rumeurs sympathiques me rendaient extrêmement
+heureux. Ce bonheur là, sans doute, n'approche pas, pour le
+compositeur, de celui de diriger un magnifique orchestre exécutant avec
+inspiration une de ses œuvres chéries; mais l'un va bien avec
+l'autre, et après un tel concert, une veillée pareille ne gâte rien. Je
+suis très redevable, vous le voyez, envers les artistes et les amateurs
+de Brunswick; je dois beaucoup aussi à son premier critique musical, M.
+Robert Griepenkerl, qui, dans une brochure savante écrite à mon sujet, a
+engagé une véhémente polémique avec une gazette de Leipzig, et donné une
+idée juste, je crois, de la force et de la direction du courant musical
+qui m'entraîne.
+
+Donnez-moi donc la main, et chantons un grand _hourra_ pour Brunswick,
+sur ses accords favoris!
+
+[Illustration: notation mucicale]
+
+vivent les villes artistes!
+
+J'en suis fâché, mon cher poète, mais vous voilà compromis comme
+musicien.
+
+C'est maintenant le tour de votre ville natale, de Hambourg, de cette
+cité désolée comme l'antique Pompeïa, mais qui renaît puissante de ses
+cendres et panse ses blessures courageusement!... Certes, je n'ai qu'à
+m'en louer aussi. Hambourg a de grandes ressources musicales: sociétés
+de chant, sociétés philharmoniques, bandes militaires, etc. L'orchestre
+du théâtre a été réduit, par économie, à des proportions
+ultra-mesquines, il est vrai; mais j'avais fait d'avance mes conditions
+avec le directeur, et on me présenta un orchestre tout-à-fait beau sous
+les rapports du nombre et du talent des artistes, grâce à un riche
+supplément d'instruments à cordes et au congé que j'obtins pour deux ou
+trois invalides presque centenaires, à qui le théâtre est attaché. Chose
+étrange, que je signale tout de suite, il y a à Hambourg un excellent
+harpiste, armé d'un très bon instrument!! Je commençais à désespérer de
+revoir ni l'un ni l'autre en Allemagne. J'y ai trouvé aussi un vigoureux
+ophicléïde, mais il a fallu se passer du cor anglais.
+
+La première flûte (Cantal) et le premier violon (Lindeneau) sont deux
+virtuoses de première force. Le maître de chapelle (Krebbs) remplit ses
+fonctions avec talent et avec une sévérité que j'aime à trouver chez les
+chefs d'orchestre. Il m'a très amicalement assisté pendant nos longues
+répétitions. La troupe chantante du théâtre était, à l'époque de mon
+passage, assez bien composée; elle possédait trois artistes de mérite;
+un ténor doué sinon d'une voix exceptionnelle, au moins de goût et de
+méthode; un soprano agile, mademoiselle..... Mademoiselle..... Ma foi,
+j'ai oublié son nom. (Cette jeune divinité m'aurait fait l'honneur de
+chanter à mon concert, _si j'eusse été plus connu_.--_Hosanna in
+excelsis_;)! et enfin Reichel, la formidable basse qui, avec un volume
+de voix énorme et un timbre magnifique, possède une étendue de deux
+octaves et demie! Reichel est de plus un homme superbe: il représente à
+merveille les personnages tels que Zarastro, Moïse et Bertram. Madame
+Cornet, femme du directeur, musicienne achevée, et dont le soprano d'une
+grande étendue a dû avoir un éclat peu commun, n'était point engagée;
+elle figurait dans quelques représentations seulement où sa présence
+était nécessaire. Je l'ai applaudie dans la Reine de la Nuit, de la
+_Flûte enchantée_, rôle difficile, écrit dans des limites qu'elle seule
+pouvait atteindre.
+
+Le chœur, assez faible et peu nombreux, se tira bien cependant des
+morceaux que je lui avais confiés.
+
+La salle de l'Opéra de Hambourg est très vaste; j'en redoutais les
+dimensions, l'ayant trouvée vide trois fois de suite aux représentations
+de _la Flûte enchantée_, de _Moïse_ et de _Linda de Chamouny_. Aussi
+éprouvai-je une délicieuse surprise en la voyant pleine le jour où je me
+présentai devant le public hambourgeois.
+
+Une exécution excellente, un auditoire nombreux, intelligent et très
+chaud firent de ce concert un des meilleurs que j'aie donnés en
+Allemagne. _Harold_ et la cantate du _Cinq mai_, chantée avec un profond
+sentiment par Reichel, en eurent les honneurs. Après ce morceau, deux
+musiciens voisins de mon pupitre, m'adressèrent à voix basse, en
+français, ces simples paroles, qui me touchèrent beaucoup: «Ah!
+monsieur! notre respect! notre respect!...» Ils n'en savaient pas dire
+davantage. En somme, l'orchestre de Hambourg est resté fort de mes amis,
+ce dont je ne suis pas médiocrement fier, je vous jure. Krebbs seul a
+mis dans son suffrage une singulière réticence: «Mon cher, me disait-il,
+dans quelques années votre musique fera le tour de l'Allemagne; elle y
+deviendra populaire, et ce sera un grand malheur! Quelles imitations
+elle amènera! quel style! quelles folies! il vaudrait mieux pour l'art
+que vous ne fussiez jamais né!» Espérons pourtant que ces pauvres
+symphonies ne sont pas aussi _contagieuses_ qu'il veut bien le dire, et
+qu'il ne sortira jamais d'elles ni fièvre jaune ni choléra-morbus.
+
+Maintenant, Heine, Henri Heine, célèbre banquier d'idées, neveu de M.
+Salomon Heine l'auteur de tant de précieux poèmes en lingots, je n'ai
+plus rien à vous dire, et je vous... salue.
+
+
+
+
+VII.
+
+A MADEMOISELLE LOUISE BERTIN.
+
+Berlin.
+
+
+Je dois tout d'abord implorer votre indulgence, Mademoiselle, pour la
+lettre que je prends la liberté de vous écrire; j'ai trop lieu de
+craindre de la disposition d'esprit où je suis. Un accès de philosophie
+noire m'a saisi depuis quelques jours, et Dieu sait à quelles idées
+sombres, à quels jugements saugrenus, à quels étranges récits il va
+infailliblement me porter... s'il continue. Vous ne savez peut-être pas
+encore bien exactement ce que c'est que la philosophie noire?... C'est
+le contraire de la magie blanche, ni plus ni moins.
+
+Par la magie blanche, on arrive à deviner que Victor Hugo est un grand
+poète; que Beethoven était un grand musicien; que vous êtes à la fois
+et au plus haut degré musicienne et poète; que Janin est un homme
+d'esprit; que si un bel opéra bien exécuté tombe, le public n'y a rien
+compris; que s'il réussit, le public, n'y a pas compris davantage; que
+le beau est rare; que le rare n'est pas toujours beau; que la raison du
+plus fort est la meilleure; qu'Abd-el-Kader a tort, O'Connell aussi; que
+décidément les Arabes sont des Français; que l'agitation pacifique est
+une bêtise; et autres propositions aussi embrouillées.
+
+Par la philosophie noire on en vient à douter, à s'étonner de tout; à
+voir à l'envers les images gracieuses, et dans leur vrai sens les objets
+hideux; on murmure sans cesse, on blasphème la vie, on maudit la mort;
+on s'indigne, comme Hamlet, que _la cendre de César puisse servir à
+calfeutrer un mur_; on s'indignerait bien davantage si la cendre des
+misérables était seule propre à cet ignoble emploi; on plaint le _pauvre
+Yorick_ de ne pouvoir même rire de la sotte grimace qu'il fait après
+quinze ans passés sous terre, et l'on rejette sa tête avec horreur et
+dégoût; ou bien on l'emporte, on la scie, on en fait une coupe, et le
+pauvre Yorick, qui ne peut plus boire, sert à étancher la soif des
+amateurs de _vin du Rhin_, qui se moquent de lui.
+
+Ainsi dans votre solitude des Roches, où vous vous abandonnez
+paisiblement au cours de vos pensées profondes, je n'éprouverais, moi,
+à cette heure de philosophie noire, qu'un mécontentement et un ennui
+mortels. Si vous me faisiez admirer un beau coucher du soleil, je serais
+capable de lui préférer l'éclairage au gaz de l'avenue des
+Champs-Élysées; si vous me montriez sur le lac vos cygnes et leurs
+formes élégantes, je vous dirais: Le cygne est un sot animal, il ne
+songe qu'à barboter et à manger, il n'a de chant qu'un râle stupide et
+affreux; si, vous mettant au piano, vous vouliez me faire entendre
+quelques pages de vos auteurs favoris, Mozart et Cimarosa, je vous
+interromprais peut-être avec humeur, trouvant qu'il est bientôt temps
+d'en finir avec cette admiration pour Mozart, dont les opéras se
+ressemblent tous, et dont le beau sang-froid fatigue et impatiente!.....
+Quant à Cimarosa, j'enverrais au diable son éternel et unique _Mariage
+Secret_, presque aussi ennuyeux que le _Mariage de Figaro_, sans être à
+beaucoup près aussi musical; je vous prouverais que le comique de cet
+ouvrage réside seulement dans les pasquinades des acteurs; que son
+invention mélodique est assez bornée; que la cadence parfaite y revenant
+à chaque instant, forme à elle seule près des deux tiers de la
+partition; enfin que c'est un opéra bon pour le carnaval et les jours de
+foire. Si, choisissant un exemple du style opposé, vous aviez recours à
+quelque œuvre de Sébastien Bach, je serais capable de prendre la
+fuite devant ses fugues et de vous laisser seule avec sa _Passion_.
+
+Voyez les conséquences de cette terrible maladie!... On n'a plus, quand
+elle vous possède, ni politesse, ni savoir-vivre, ni prudence, ni
+politique, ni rouerie, ni bon sens; on dit toutes sortes d'énormités;
+et, qui pis est, on pense ce qu'on dit; on se compromet, on perd la
+tête. Si on pouvait au moins, comme notre homme du _Freyschütz_, s'en
+procurer une autre après l'avoir perdue!--Vous ne connaissez pas
+l'aventure de l'homme du _Freyschütz_?... Ah! ma foi, puisque nous
+sommes allés trouver Yorick et les fossoyeurs d'_Hamlet_ tout-à-l'heure,
+je vais vous la raconter; cela ne sortira pas du cimetière, mon état de
+philosophie noire me fera pardonner l'anatomisme des détails, et nous
+avons le temps de parler de Berlin.
+
+En 1822 j'habitais le quartier latin. M. Fétis, dans sa notice
+biographique sur moi, a dit que j'étudiais alors le droit; c'est la
+moindre de ses erreurs; mais le fait est que j'étudiais la médecine.
+Quand vinrent à l'Odéon les représentations du _Freyschütz_, accommodé
+comme vous savez, sous le nom de _Robin des Bois_, par l'auteur de
+_Pigeon-vole_[8], je pris l'habitude d'aller, malgré tout, entendre chaque
+soir le chef-d'œuvre torturé de Weber. J'avais alors déjà jeté le
+scalpel aux orties. Un de mes ex-condisciples, Dubouchet, devenu depuis
+l'un des médecins les plus achalandés de Paris, m'accompagnait souvent
+au théâtre et partageait mon fanatisme musical. A la sixième ou
+septième représentation, un grand nigaud-roux, armé de mains énormes,
+assis au parterre à côté de nous, s'avisa de siffler l'air d'_Agathe_
+au second acte, prétendant que c'était une musique _baroque_ et qu'il
+n'y avait rien de bon dans cet opéra, excepté la walse et le chœur
+des chasseurs. L'amateur fut roulé à la porte, cela se devine, c'était
+alors notre manière de discuter, et Dubouchet, en rajustant sa cravate
+un peu froissée, s'écria tout haut: «Il n'y a rien d'étonnant, je le
+connais, c'est un garçon épicier de la rue Saint-Jacques!»
+
+Et le parterre d'applaudir.
+
+Six mois plus tard, après avoir trop bien fonctionné au repas de noces
+de son patron, ce pauvre diable (l'épicier) tombe malade; il se fait
+transporter à l'hospice de la Pitié; on le soigne bien, il meurt, on ne
+l'enterre pas, tout cela se devine encore...
+
+Oh! mais vraiment je n'ose poursuivre cet effroyable récit; en écrivant,
+à vous, Mademoiselle, dont l'esprit est exempt de faiblesses, je le
+sais, mais qui doit s'accommoder mal, après tout, de pareils tableaux.
+Mon Dieu, comment faire? Me voilà embarqué maintenant, à propos de
+musique, dans cette histoire cadavéreuse, et je ne puis aller ni en
+arrière ni en avant. C'est mon accès; c'est la philosophie noire qui a
+causé tout cela. Eh bien! n'importe; je continue; vous vous vengerez,
+vous me forcerez d'entendre dans un appartement fermé quelque fugue
+d'orgue à quatre sujets, ou de deviner un canon énigmatique.
+
+Or donc, notre jeune homme, bien traité et bien mort, est mis par hasard
+sous les yeux de Dubouchet, qui le reconnaît. L'impitoyable élève de la
+Pitié, au lieu de donner une larme à son ennemi vaincu, n'a rien de plus
+pressé que de l'acheter, et le remettant au garçon d'amphithéâtre:
+
+«François, lui dit-il, voilà une préparation sèche à faire; soigne-moi
+cela, c'est une de mes connaissances.»
+
+Malédiction! y a-t-il du bon sens à dévoiler à une dame un tel _mystère
+de Paris_? Enfin... quand on y est... D'ailleurs c'est mon accès; je
+l'avais prédit.
+
+Quinze ans se passent (quinze ans! comme la vie est longue quand on n'en
+a que faire!), le directeur de l'Opéra me confie la composition des
+récitatifs du _Freyschütz_, et la tâche de mettre le chef-d'œuvre en
+scène. Duponchel étant encore chargé de la direction des costumes, je
+vais le trouver pour connaître ses projets relativement aux accessoires
+de la scène infernale. «Ah ça, lui dis-je, il nous faut une tête de mort
+pour l'évocation de Samiel, et des squelettes pour les apparitions;
+j'espère que vous n'allez pas nous donner une tête de carton, ni des
+squelettes en toile peinte comme ceux de _Don Juan_.
+
+--Mon bon ami, il n'y a pas moyen de faire autrement, c'est le seul
+procédé connu.
+
+--Comment, le seul procédé! et si je vous donne moi du naturel, du
+solide, une vraie tête, un véritable homme sans chair, mais en os, que
+direz-vous?
+
+--Ma foi, je dirai..... que c'est excellent, parfait; je trouverai votre
+procédé admirable.
+
+--Eh bien! comptez sur moi, j'aurai notre affaire!
+
+Là-dessus je monte en cabriolet et je cours chez le docteur Vidal, un
+autre de mes anciens camarades d'amphithéâtre. Il a fait fortune aussi
+celui-là; il n'y a que les médecins qui vivent!
+
+--As-tu un squelette à me prêter?
+
+--Non, mais voilà une assez bonne tête qui a appartenu, dit-on, à un
+docteur allemand mort de misère et de chagrin; ne me l'abîme pas, j'y
+tiens beaucoup.
+
+--Sois tranquille, j'en réponds!
+
+Je mets la tête du docteur dans mon chapeau, et me voilà parti.
+
+En passant sur le boulevard, le hasard, qui se plaît à de pareils coups,
+me fait précisément rencontrer Dubouchet que j'avais oublié, et dont la
+vue me suggère une idée sublime. «Bonjour! bonjour! Très-bien, je vous
+remercie! mais il ne s'agit pas de moi. Comment se porte notre amateur?
+
+--Quel amateur?
+
+--Et parbleu le garçon épicier que nous avons mis à la porte de l'Odéon
+pour avoir sifflé la musique de Weber, et que François a si bien
+_préparé_.
+
+--Ah! j'y suis, à merveille! Certes il est propre et net dans mon
+cabinet, tout fier d'être si artistement articulé et chevillé. Il ne lui
+manque pas une phalange, c'est un chef-d'œuvre! La tête seule est un
+peu endommagée.
+
+--Eh bien! il faut me le confier; c'est un garçon d'avenir, je veux le
+faire entrer à l'Opéra, il y a un rôle pour lui dans la pièce nouvelle.
+
+--Qu'est-ce à dire?
+
+--Vous verrez!
+
+--Allons, c'est un secret de comédie, et puisque je le saurai bientôt,
+je n'insiste pas. On va vous envoyer l'amateur.
+
+Sans perdre de temps, le mort est transporté à l'Opéra; mais dans une
+boîte beaucoup trop courte. J'appelle alors le garçon ustensilier:
+Gattino!
+
+--Monsieur.
+
+--Ouvrez cette boîte. Vous voyez bien ce jeune homme?
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Il débute demain à l'Opéra. Vous lui préparerez une jolie petite loge
+où il puisse être à l'aise et étendre ses jambes.
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Pour son costume, vous allez prendre une tige de fer que vous lui
+planterez dans les vertèbres, de manière à ce qu'il se tienne aussi
+droit que M. Petipa, quand il médite une pirouette.
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Ensuite, vous attacherez ensemble quatre bougies que vous placerez
+allumées dans sa main droite; c'est un épicier, il connaît ça.
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Mais comme il a une assez mauvaise tête, voyez, tout écornée, nous
+allons la changer contre celle-ci.
+
+--Oui, Monsieur.
+
+--Elle a appartenu à un savant, n'importe! qui est mort de faim,
+n'importe encore! Quant à l'autre, celle de l'épicier, qui est mort
+d'une indigestion, vous lui ferez, tout en haut, une petite entaille
+(soyez tranquille, il n'en sortira rien) propre à recevoir la pointe du
+sabre de M. Bouché, qui s'en servira dans la scène de l'évocation.
+
+--Oui, Monsieur.
+
+Ainsi fut fait; et depuis lors, à chaque représentation du _Freyschütz_,
+au moment où Samiel s'écrie: «Me voilà!» la foudre éclate, un arbre
+s'abîme, et notre épicier, ennemi de la musique de Weber, apparaît aux
+rouges lueurs des feux de Bengale, agitant, plein d'enthousiasme, sa
+torche enflammée.
+
+Qui pouvait deviner la vocation dramatique de ce gaillard-là? Qui jamais
+eût pensé qu'il débuterait précisément dans cet ouvrage? Il a une
+meilleure tête et plus de bon sens à cette heure. Il ne siffle plus.
+
+ . . . . _Alas! poor Yorick!_. . . . .
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Ces lignes de points expriment la moralité du fait, et fort heureusement
+aussi la fin de mon accès.
+
+Foin de la philosophie noire! je suis assez sage maintenant pour vous
+parler des vivants; et voici, Mademoiselle, ce que j'ai vu et entendu à
+Berlin; je dirai plus tard ce que j'y ai fait entendre.
+
+Je commence par le grand théâtre lyrique; à tout seigneur tout honneur!
+
+Feu la salle de l'Opéra allemand, si rapidement détruite il y a trois
+mois à peine par un incendie, était assez sombre et malpropre, mais très
+sonore et bien disposée pour l'effet musical. L'orchestre n'y occupait
+pas, comme à Paris, une place si avancée dans les rangs des auditeurs;
+il s'étendait beaucoup plus à droite et à gauche, et les instruments
+violents, tels que les trombones, trompettes, timbales et grosse caisse,
+un peu abrités par les premières loges, perdaient ainsi de leur
+excessif retentissement. La masse instrumentale, l'une des meilleures
+que j'aie entendues, est ainsi composée aux jours des grandes
+représentations: 14 premiers, 14 seconds violons, 8 altos, 10
+violoncelles, 8 contrebasses, 4 flûtes, 4 hautbois, 4 clarinettes, 4
+bassons, 4 cors, 4 trompettes, 4 trombones, 1 timbalier, 1 grosse
+caisse, 1 paire de cymbales et 2 harpes.
+
+Les instruments à archet sont presque tous excellents; il faut signaler
+à leur tête les frères Ganz (1er violon et 1er violoncelle d'un
+grand mérite), et l'habile violoniste Ries. Les instruments à vent de
+bois sont aussi fort bons, et, vous le voyez, en nombre double de celui
+que nous avons à l'Opéra de Paris. Cette combinaison est très
+avantageuse; elle permet de faire entrer deux flûtes, deux hautbois,
+deux clarinettes et deux bassons _ripienni_ dans le _fortissimo_, et
+adoucit singulièrement alors l'âpreté des instruments de cuivre qui,
+sans cela, dominent toujours trop. Les cors sont d'une belle force et
+tous à cylindres, au grand regret de Meyerbeer, qui a conservé l'opinion
+que j'avais il y a peu de temps encore au sujet de ce mécanisme nouveau.
+Plusieurs compositeurs se montrent hostiles au cor à cylindres, parce
+qu'ils croient que son timbre n'est plus le même que celui du cor
+simple. J'ai fait plusieurs fois l'expérience, et en écoutant les notes
+ouvertes d'un cor simple et celles d'un cor chromatique ou à cylindres
+alternativement, j'avoue qu'il m'a été absolument impossible de
+découvrir entre les deux la moindre différence de timbre ou de sonorité.
+On a fait en outre au nouveau cor une objection fondée en apparence,
+mais qu'il est facile de détruire cependant. Depuis l'introduction dans
+les orchestres de cet instrument (selon moi perfectionné), certains
+cornistes, employant les cylindres pour jouer des parties de cor
+ordinaire, trouvent plus commode de produire en _sons ouverts_, par ce
+mécanisme, les notes _bouchées_, écrites avec intention par l'auteur.
+Ceci est en effet un abus très-grave, mais il doit être imputé aux
+exécutants et non point à l'instrument. Loin de là, puisque le cor à
+cylindres, entre les mains d'un artiste habile, peut rendre non
+seulement tous les tons bouchés du cor ordinaire, mais même la gamme
+entière sans employer une seule note ouverte. Il faut seulement conclure
+de tout ceci que les cornistes doivent savoir se servir de la main dans
+le pavillon, comme si le mécanisme des cylindres n'existait pas, et que
+les compositeurs devront dorénavant indiquer dans leurs partitions, par
+un signe quelconque, celles des notes des parties de cor qui doivent
+être faites _bouchées_, l'exécutant ne devant alors produire _ouvertes_
+que celles qui ne portent aucune indication.
+
+Le même préjugé a combattu pendant quelque temps l'emploi des trompettes
+à cylindres aujourd'hui général en Allemagne, mais avec moins de force
+cependant qu'il n'en avait apporté à combattre les nouveaux cors. La
+question des sons bouchés, dont aucun compositeur ne faisait usage sur
+les trompettes, se trouvait naturellement écartée. On s'est borné à dire
+que le son de la trompette perdait, par le mécanisme des cylindres,
+beaucoup de son éclat; ce qui n'est pas, du moins pour mon oreille. Or,
+s'il faut une oreille plus fine que la mienne pour apercevoir une
+différence entre les deux instruments, on conviendra, j'espère, que
+l'inconvénient résultant de cette différence pour la trompette à
+cylindres n'est pas comparable à l'avantage que ce mécanisme lui donne
+de pouvoir parcourir, sans difficulté et sans la moindre inégalité de
+sons, toute une échelle chromatique de deux octaves et demie d'étendue.
+Je ne puis donc qu'applaudir à l'abandon à peu près complet où les
+trompettes simples sont aujourd'hui tombées en Allemagne. Nous n'avons
+presque point encore en France de trompettes chromatiques ou à (ou à
+cylindres); la popularité incroyable du cornet à pistons leur a fait une
+concurrence victorieuse jusqu'à ce jour, mais injuste, à mon avis, le
+timbre du cornet étant fort loin d'avoir la noblesse et le brillant de
+celui de la trompette. Ce ne sont pas, en tout cas, les instruments qui
+nous manquent; Adolphe Sax fait à cette heure des trompettes à
+cylindres, grandes et petites, dans tous les tons possibles usités et
+inusités, dont l'excellente sonorité et la perfection sont
+incontestables. Croirait-on que ce jeune et ingénieux artiste a mille
+peines à se faire jour et à se maintenir à Paris? On renouvelle contre
+lui des persécutions dignes du moyen-âge, et qui rappellent exactement
+les faits et gestes des ennemis de Benvenuto, le ciseleur florentin. On
+lui enlève ses ouvriers, on lui dérobe ses plans, on l'accuse de folie,
+on lui intente des procès; avec un peu plus d'audace, on
+l'assassinerait. Telle est la haine que les inventeurs excitent toujours
+parmi ceux de leurs rivaux qui n'inventent rien. Heureusement la
+protection et l'amitié dont M. le général de Rumigny a constamment
+honoré l'habile facteur, l'ont aidé à soutenir jusqu'à présent cette
+misérable lutte; mais suffiront-t-elles toujours?... C'est au ministre
+de la guerre qu'il appartiendrait de mettre un homme aussi utile et
+d'une spécialité si rare dans la position dont il est digne par son
+talent, par sa persévérance et par ses efforts. Nos bandes de musique
+militaire n'ont point encore de trompettes à cylindres, ni de bass-tuba
+(le plus puissant des instruments graves). Une fabrication considérable
+de ces instruments va devenir inévitable pour mettre les orchestres
+militaires français au niveau de ceux que possèdent la Prusse et
+l'Autriche; une commande de trois cents trompettes et de cent bass-tuba,
+adressée à Ad. Sax par le ministère, le sauverait.
+
+Berlin est la seule des villes d'Allemagne (que j'ai visitées) où l'on
+trouve le grand trombone basse (en _mi bémol_). Nous n'en possédons
+point encore à Paris, les exécutants se refusant à la pratique d'un
+instrument qui leur fatigue la poitrine. Les poumons prussiens sont
+apparemment plus robustes que les nôtres. L'orchestre de l'Opéra de
+Berlin possède deux de ces instruments, dont la sonorité est telle
+qu'elle écrase et fait disparaître complètement le son des autres
+trombones, alto et ténor, exécutant les parties hautes. Le timbre rude
+et prédominant d'un trombone basse suffirait à rompre l'équilibre et à
+détruire l'harmonie des trois parties de trombones qu'écrivent partout
+aujourd'hui les compositeurs. Or à l'Opéra de Berlin, il n'y a point
+d'ophicléide, et, au lieu de le remplacer par un bass-tuba dans les
+opéras venus de France, et qui contiennent presque tous une partie
+d'ophicléide, on a imaginé de faire jouer cette partie par un deuxième
+trombone-basse. Il en résulte que la partie d'ophicléide, écrite souvent
+à l'octave inférieure du troisième trombone, étant ainsi exécutée,
+l'union de ces deux terribles instruments produit un effet désastreux.
+On n'entend plus que le son grave des instruments de cuivre; c'est tout
+au plus si la voix des trompettes peut surnager encore. Dans mes
+concerts où je n'avais pourtant employé (pour les symphonies) qu'un
+trombone basse, je fus obligé, remarquant qu'on l'entendait seul, de
+prier l'artiste qui le jouait de rester assis, de manière à ce que le
+pavillon de l'instrument fût tourné contre le pupitre, qui lui servait
+en quelque sorte de sourdine, pendant que les trombones, ténor et alto,
+au contraire, jouaient debout, leur pavillon passant en conséquence
+par-dessus la planchette du pupitre. Alors seulement on put entendre les
+trois parties. Ces observations réitérées faites à Berlin, m'ont conduit
+à penser que la meilleure manière de grouper les trombones dans les
+théâtres est, après tout, celle qu'on a adoptée à l'Opéra de Paris, et
+qui consiste à employer ensemble trois trombones ténors. Le timbre du
+petit trombone (l'alto), est grêle, et ses notes hautes ne présentent
+que peu d'utilité. Je voterais donc aussi pour son exclusion, dans les
+théâtres, et ne désirerais la présence d'un _trombone-basse_ que si l'on
+écrivait à _quatre_ parties, et avec _trois ténors_ capables de lui
+résister.
+
+Si je ne parle pas _d'or_, au moins parlé-je beaucoup de cuivre;
+cependant je suis sûr, Mademoiselle, que ces détails d'instrumentation
+vous intéresseront beaucoup plus que mes tirades misanthropiques et mes
+histoires de tête de mort. Vous êtes mélodiste, harmoniste, et fort peu
+versée, du moins que je sache, en ostéologie. Ainsi donc je continue
+l'examen des forces musicales de l'Opéra de Berlin.
+
+Le timbalier est bon musicien, mais n'a pas beaucoup d'agilité dans les
+poignets; ses roulements ne sont pas assez serrés. D'ailleurs ses
+timbales sont trop petites, elles ont peu de son, et il ne connaît
+qu'une seule espèce de baguettes, d'un effet médiocre, et tenant le
+milieu entre nos baguettes à tête de peau et celles à tête d'éponge. On
+est à cet égard, dans toute l'Allemagne, fort en arrière de la France.
+Sous le rapport même du mécanisme de l'exécution, et en exceptant
+Wibrecht, le chef des corps d'harmonie militaire de Berlin, qui joue des
+timbales comme un tonnerre, je n'ai pas trouvé un artiste qu'on puisse
+comparer, pour la précision, la rapidité du roulement et la finesse des
+nuances, à Poussard, l'excellent timbalier de l'Opéra. Faut-il vous
+parler des cymbales? Oui, et pour vous dire seulement qu'une paire de
+cymbales intactes, c'est-à-dire qui ne sont ni fêlées ni écornées, qui
+sont entières enfin, est chose fort rare et que je n'ai trouvée ni à
+Weimar, ni à Leipzig, ni à Dresde, ni à Hambourg, ni à Berlin. C'était
+toujours pour moi un sujet de très grande colère, et il m'est arrivé de
+faire attendre l'orchestre une demi-heure et de ne vouloir pas commencer
+une répétition avant qu'on m'eût apporté deux cymbales bien neuves, bien
+frémissantes, bien turques, comme je les voulais, pour montrer au maître
+de chapelle si j'avais tort de trouver ridicules et détestables les
+fragments de plats cassés qu'on me présentait sous ce nom. En général,
+il faut reconnaître l'infériorité choquante où certaines parties de
+l'orchestre ont été maintenues en Allemagne jusqu'à présent. On ne
+semble pas se douter du parti qu'on en peut tirer et qu'on en tire
+effectivement ailleurs. Les instruments ne valent rien, et les
+exécutants sont loin d'en connaître toutes les ressources. Telles sont
+les timbales, les cymbales, la grosse caisse même; tels sont encore le
+cor anglais, l'ophicléïde et la harpe. Mais ce défaut tient évidemment à
+la manière d'écrire des compositeurs, qui, n'ayant jamais rien demandé
+d'important à ces instruments, sont cause que leurs successeurs, qui
+écrivent d'une autre façon, n'en peuvent presque rien obtenir.
+
+Mais de combien les Allemands, en revanche, nous sont supérieurs pour
+les instruments de cuivre en général et les trompettes en particulier!
+Nous n'en avons pas d'idée. Leurs clarinettes aussi valent mieux que les
+nôtres; il n'en est pas de même pour les hautbois; il y a, je crois, à
+cet égard, égalité de mérite entre les deux écoles; quant aux flûtes,
+nous les surpassons; on ne joue nulle part de la flûte comme à Paris.
+Leurs contre-basses sont plus fortes que les contre-basses françaises;
+leurs violoncelles, leurs altos et leurs violons ont de grandes
+qualités; on ne saurait pourtant, sans injustice, les mettre au niveau
+de notre jeune école d'instruments à archets. Les violons, les altos, et
+les violoncelles de l'orchestre du Conservatoire à Paris n'ont point de
+rivaux. J'ai prouvé surabondamment, ce me semble, la rareté des bonnes
+harpes en Allemagne; celles de Berlin ne font point exception à la règle
+générale, et on aurait grand besoin dans cette capitale de quelques
+élèves de Parish-Alvars. Ce magnifique orchestre, dont les qualités de
+précision, d'ensemble, de force et de délicatesse sont éminentes, est
+placé sous la direction de:
+
+Meyerbeer (directeur général de la musique du Roi de Prusse). C'est...
+Meyerbeer. Je crois que vous le connaissez!!!...
+
+De Henning (premier maître de chapelle), homme habile, dont le talent
+est en grande estime auprès des artistes; et de Taubert (deuxième maître
+de chapelle), pianiste et compositeur brillant. J'ai entendu (exécuté
+par lui et les frères Ganz) un trio de piano de sa composition, d'une
+facture excellente, d'un style neuf et plein de verve. Taubert vient
+d'écrire et de faire entendre, avec grand succès, les chœurs de la
+tragédie grecque _Médée_, récemment mise en scène à Berlin.
+
+MM. Ganz et Ries se partagent le titre et les fonctions de maître de
+concert.
+
+Montons sur la scène maintenant.
+
+Le chœur, aux jours des représentations ordinaires, se compose de
+soixante voix seulement; mais lorsqu'on exécute les grands opéras en
+présence du Roi, la force du chœur est alors doublée, et soixante
+autres choristes externes sont adjoints à ceux du théâtre. Toutes ces
+voix sont excellentes, fraîches, vibrantes. La plupart des choristes,
+hommes, femmes et enfants, sont musiciens, moins habiles lecteurs
+cependant que ceux de l'Opéra de Paris, mais beaucoup plus qu'eux
+exercés à l'art du chant, et plus attentifs, et plus soigneux, et mieux
+payés. C'est le plus beau chœur de théâtre que j'aie encore
+rencontré. Il a pour directeur Elssler, frère de la célèbre danseuse.
+Cet intelligent et patient artiste pourrait s'épargner beaucoup de peine
+et faire plus rapidement avancer les études des chœurs, si, au lieu
+d'exercer les cent vingt voix toutes à la fois dans la même salle, il
+les divisait préliminairement en trois groupes (les soprani et
+contralti, les ténors, les basses), étudiant isolément, en même temps,
+dans trois salles séparées, sous la direction de trois sous-chefs
+choisis et surveillés par lui. Cette méthode analytique, qu'on ne veut
+pas absolument admettre dans les théâtres, pour de misérables raisons
+d'économie et d'habitude routinière, est la seule cependant qui puisse
+permettre d'étudier à fond chaque partie d'un chœur et d'en obtenir
+l'exécution soignée et bien nuancée; je l'ai déjà dit ailleurs, je ne me
+lasserai pas de le répéter.
+
+Les chanteurs-acteurs du théâtre de Berlin n'occupent pas dans la
+hiérarchie des virtuoses une place aussi élevée que celle où le chœur
+et l'orchestre sont parvenus, chacun dans sa spécialité, parmi les
+masses musicales de l'Europe. Cette troupe contient cependant des
+talents remarquables, parmi lesquels il faut citer:
+
+Mademoiselle Marx, soprano expressif et très sympathique, dont les
+cordes extrêmes, dans le grave et l'aigu, commencent déjà
+malheureusement à s'altérer un peu;
+
+Mademoiselle Tutchek, soprano flexible, d'un timbre assez pur et agile;
+
+Mlle Hâhnel, contralto bien caractérisé;
+
+Boëticher, excellente basse, d'une grande étendue et d'un beau timbre;
+chanteur habile, bel acteur, musicien et lecteur consommé;
+
+Zsische, basse chantante d'un vrai talent, dont la voix et la méthode
+semblent briller au concert plus encore qu'au théâtre; Mantius, premier
+ténor; sa voix manque un peu de souplesse et n'est pas très étendue:
+
+Madame Schrœder-Devrient, engagée depuis quelques mois seulement;
+soprano usé dans le haut, peu flexible, éclatant et dramatique
+cependant. Madame Devrient chante maintenant trop bas toutes les fois
+qu'elle ne peut pousser la note avec force. Ses ornements sont de très
+mauvais goût, et elle entremêle son chant de phrases et d'interactions
+parlées, comme font nos acteurs de vaudeville dans leurs couplets, d'un
+effet exécrable. Cette école de chant est la plus antimusicale et la
+plus triviale qu'on puisse signaler aux débutants pour qu'ils se gardent
+de l'imiter.
+
+Pichek, l'excellent baryton dont j'ai parlé à propos de Francfort, vient
+aussi, dit-on, d'être engagé par M. Meyerbeer. C'est une acquisition
+précieuse, dont il faut féliciter la direction du théâtre de Berlin.
+
+Voilà, Mademoiselle, tout ce que je sais des ressources que possède la
+musique dramatique dans la capitale de la Prusse. Je n'ai pas entendu
+une seule représentation du théâtre italien, je m'abstiendrai donc de
+vous en parler.
+
+Dans une prochaine lettre, et avant de m'occuper du récit de mes
+concerts, j'aurai à rassembler mes souvenirs sur les représentations des
+_Huguenots_ et _d'Armide_, auxquelles j'ai assisté, sur l'Académie de
+chant et sur les bandes militaires, institutions d'un caractère
+essentiellement opposé, mais d'une valeur immense, et dont la splendeur,
+comparée à ce que nous possédons en ce genre, doit profondément humilier
+notre amour-propre national.
+
+
+
+
+VIII
+
+A M. HABENECK, CHEF D'ORCHESTRE DE L'OPÉRA.
+
+Berlin.
+
+
+Je faisais dernièrement à mademoiselle Louise Bertin, dont vous
+connaissez la science musicale et le sérieux amour de l'art,
+l'énumération des richesses vocales et instrumentales du grand Opéra de
+Berlin. J'aurais à parler à présent de l'Académie de chant et des corps
+de musique militaire; mais puisque vous tenez à savoir avant tout ce que
+je pense des représentations auxquelles j'ai assisté, j'intervertis
+l'ordre de mon récit, pour vous dire comment j'ai vu fonctionner les
+artistes prussiens dans les opéras de Meyerbeer, de Gluck, de Mozart et
+de Weber.
+
+Il y a malheureusement à Berlin, comme à Paris, comme partout, certains
+jours où il semble que, par suite d'une convention tacite, existant
+entre les artistes et le public, il soit permis de négliger plus ou
+moins l'exécution. On voit alors bien des places vides dans la salle, et
+bien des pupitres inoccupés dans l'orchestre. Les chefs d'emploi, ces
+soirs-là, dînent en ville, ils donnent des bals, ils sont à la chasse,
+etc. Les musiciens sommeillent, tout en jouant les _notes_ de leur
+partie; quelques-uns même ne jouent pas du tout: ils dorment, ils
+lisent, ils dessinent des caricatures, ils font de mauvaises
+plaisanteries à leurs voisins, ils jasent assez haut; je n'ai pas besoin
+de vous dire tout ce qui se pratique à l'orchestre en pareil cas...
+
+Quant aux acteurs, ils sont trop en évidence pour se permettre de telles
+libertés (cela leur arrive quelquefois cependant), mais les choristes
+s'en donnent à cœur-joie. Ils entrent en scène les uns après les
+autres, par groupes incomplets; plusieurs d'entre-eux, arrivés tard au
+théâtre, ne sont pas encore habillés, quelques uns, ayant fait dans la
+journée un service fatigant dans les églises, se présentent exténués et
+avec l'intention bien arrêtée de ne pas donner un son. Tout le monde se
+met à son aise; on transpose à l'octave basse les notes hautes, ou bien
+on les laisse échapper tant bien que mal à demi-voix; il n'y a plus de
+nuances; le _mezzo forte_ est adopté pour toute la soirée, on ne regarde
+pas le bâton de mesure, il en résulte trois ou quatre fausses entrées
+et autant de phrases disloquées; mais qu'importe! Le public
+s'aperçoit-il de cela? Le directeur n'en sait rien, et si l'auteur fait
+des reproches, on lui rit au nez et on le traite d'intrigant. Ces dames
+surtout ont de charmantes distractions. Ce ne sont que sourires et
+correspondances télégraphiques, échangés soit avec les musiciens de
+l'orchestre, soit avec les habitués du balcon. Elles sont allées le
+matin au baptême de l'enfant de Mademoiselle ***, une de leurs
+camarades; on en a rapporté des dragées qu'on mange en scène, en riant
+de la mine grotesque du parrain, de la coquetterie de la marraine, de la
+figure réjouie du curé. Tout en causant, on distribue quelques taloches
+aux enfants de chœur qui s'émancipent:
+
+--Veux-tu finir polisson, ou j'appelle le maître de chant!
+
+--Vois donc, ma chère, la belle rose que M. *** porte à sa boutonnière!
+C'est Florence qui la lui a donnée.
+
+--Elle est donc toujours folle de son _argent_-de-change?
+
+--Oui, mais c'est un secret; tout le monde ne peut pas avoir des
+_avoués_.
+
+--Ah! joli, le calembourg! A propos, pour rimer, vas-tu au concert de la
+cour?
+
+--Non, j'ai quelque chose à faire ce jour-là.
+
+--Quoi donc?
+
+--Je me marie!
+
+--Tiens, quelle idée!
+
+--Prends garde, voilà la toile.»
+
+L'acte est ainsi terminé, le public mystifié et l'ouvrage abîmé. Mais
+quoi! il faut bien prendre un peu de repos, on ne peut pas toujours être
+sublime, et ces représentations en grand débraillé servent à faire
+ressortir celles où l'on met du soin, du zèle, de l'attention et du
+talent. J'en conviens; pourtant vous m'avouerez qu'il y a quelque chose
+de triste à voir des chefs-d'œuvre traités avec cette extrême
+familiarité. Je conçois qu'on ne brûle pas nuit et jour de l'encens
+devant les statues des grands hommes; mais ne seriez-vous pas courroucé
+de voir le buste de Gluck ou celui de Beethoven employé comme tête à
+perruque dans la boutique d'un coiffeur?...
+
+Ne faites pas le philosophe, je suis sûr que cela vous indignerait.
+
+Je ne veux pas conclure de tout ceci qu'on se donne à ce point du bon
+temps, dans certaines représentations de l'Opéra de Berlin; non, on y va
+plus modérément: sous ce rapport, comme sous quelques autres, la
+supériorité nous reste. Si par hasard il nous arrive à Paris de voir un
+chef-d'œuvre représenté en _grand débraillé_, comme je disais tout à
+l'heure, on ne se permet jamais en Prusse de le montrer qu'en _petit
+négligé_. C'est ainsi que j'ai vu jouer _Figaro_ et le _Freyschütz_. Ce
+n'était pas mal, sans être tout-à-fait bien. Il y avait un certain
+ensemble un peu relâché, une précision un peu indécise, une verve
+modérée, une chaleur tiède; on eût désiré seulement le coloris et
+l'animation qui sont les vrais symptômes de la vie, et ce luxe qui, pour
+la bonne musique, est réellement le nécessaire; et puis encore quelque
+chose d'assez essentiel..... l'inspiration.
+
+Mais quand il s'est agi d'_Armide_ et des _Huguenots_, vous eussiez vu
+une transformation complète. Je me suis cru à une de ces premières
+représentations de Paris, où vous arrivez de bonne heure, pour avoir le
+temps de voir un peu tout votre monde et faire vos dernières
+recommandations, où chacun est d'avance à son poste, où l'esprit de tous
+est tendu, où les visages sérieux expriment une forte et intelligente
+attention, où l'on voit enfin qu'un événement musical d'importance va
+s'accomplir.
+
+Le grand orchestre avec ses 28 violons et ses instruments à vent
+doublés, le grand chœur avec ses 120 voix étaient présents, et
+Meyerbeer dominait au premier pupitre. J'avais un vif désir de le voir
+diriger, de le voir surtout diriger son ouvrage. Il s'acquitte de cette
+tâche comme si elle eût été la sienne depuis vingt ans; l'orchestre est
+dans sa main, il en fait ce qu'il veut. Quant aux mouvements qu'il prend
+pour _les Huguenots_, ce sont les mêmes que les vôtres, à l'exception
+de ceux de l'entrée des moines au quatrième acte et de la marche qui
+termine le troisième; ceux-là sont un peu plus lents. Cette différence a
+légèrement refroidi pour moi l'effet du premier morceau; j'aurais
+préféré un peu moins de largeur; tandis que je l'ai trouvée tout à fait
+à l'avantage du second joué sur le théâtre par la bande militaire; il y
+gagne sous tous les rapports.
+
+Je ne puis pas analyser scène par scène l'exécution de l'orchestre dans
+le chef-d'œuvre de Meyerbeer; je dirai seulement qu'elle m'a paru,
+d'un bout à l'autre de la représentation, magnifiquement belle,
+parfaitement nuancée, d'une précision et d'une clarté incomparables,
+même dans les passages les plus compliqués. Ainsi le final du second
+acte, avec ses traits roulants sur des séries d'accords de septième
+diminuée et ses modulations enharmoniques, a été rendu, jusque dans ses
+parties les plus obscures, avec une extrême netteté et une justesse de
+sons irréprochable. J'en dois dire autant du chœur. Les traits
+vocalisés, les doubles chœurs contrastants, les entrées en
+imitations, les passages subits du _forte_ au _piano_, les nuances
+intermédiaires, tout cela a été exécuté proprement, vigoureusement, avec
+une rare chaleur et un sentiment de la véritable expression plus rare
+encore. La _stretta_ de la bénédiction des poignards m'a frappé comme
+un coup de foudre, et j'ai été longtemps à me remettre de l'incroyable
+bouleversement qu'elle m'a causé. Le grand ensemble du Pré aux Clercs,
+la dispute des femmes, les litanies de la Vierge, la chanson des soldats
+huguenots, présentaient à l'oreille un tissu musical d'une richesse
+étonnante, mais dont l'auditeur pouvait suivre facilement la trame sans
+que la pensée complexe de l'auteur lui restât voilée un seul instant.
+Cette merveille de contrepoint dramatisé est aussi demeurée pour moi,
+jusqu'à présent, la merveille du chant choral. Meyerbeer, je le crois,
+ne peut espérer mieux en aucun lieu de l'Europe. Il faut ajouter que la
+mise en scène est disposée d'une façon éminemment ingénieuse et
+favorable à la bonne exécution. Dans la chanson du _rataplan_, les
+choristes miment une espèce de marche de tambours avec certains
+mouvements en avant et en arrière qui animent la scène et se lient bien
+d'ailleurs à l'effet musical.
+
+La bande militaire, au lieu d'être placée, comme à Paris, tout au fond
+du théâtre, d'où, séparée de l'orchestre par la foule qui encombre la
+scène, elle ne peut voir les mouvements du maître de chapelle ni suivre
+conséquemment la mesure avec exactitude, commence à jouer dans les
+coulisses d'avant-scène à droite du public; elle se met ensuite en
+marche et parcourt le théâtre en passant auprès de la rampe et
+traversant les groupes du chœur. De cette façon les musiciens se
+trouvent, presque jusqu'à la fin du morceau, très rapprochés du chef;
+ils conservent rigoureusement le même mouvement que l'orchestre
+inférieur, et il n'y a jamais la moindre discordance rhythmique entre
+les deux masses.
+
+Boëticher est un excellent Saint-Bris; Zsische remplit avec talent le
+rôle de Marcel, sans posséder toutefois les qualités d'_humour_
+dramatique qui font de notre Levasseur un Marcel si originalement vrai.
+Mademoiselle Marx montre de la sensibilité et une certaine dignité
+modeste, qualités essentielles du caractère de Valentine. Il faut
+pourtant que je lui reproche deux ou trois monosyllabes parlés qu'elle a
+eu le tort d'emprunter à l'école déplorable de Madame Devrient. J'ai vu
+cette dernière dans le même rôle quelques jours après, et si, en me
+prononçant ouvertement contre sa manière de le rendre, j'ai étonné et
+même choqué plusieurs personnes d'un excellent esprit qui, par habitude
+sans doute, admirent sans restriction la célèbre artiste, je dois ici
+dire pourquoi je diffère si fort de leur opinion. Je n'avais point de
+parti pris, point de prévention ni pour ni contre madame Devrient. Je me
+souvenais seulement qu'elle me parut admirable à Paris, il y a bien des
+années, dans le _Fidelio_ de Beethoven, et que tout récemment, au
+contraire, à Dresde, j'avais remarqué en elle de fort mauvaises
+habitudes de chant et une action scénique souvent entachée d'exagération
+et d'afféterie. Ces défauts m'ont frappé d'autant plus vivement ensuite
+dans _les Huguenots_, que les situations du drame sont plus
+saisissantes, et que la musique en est plus empreinte de grandeur et de
+vérité. Ainsi donc j'ai sévèrement blâmé la cantatrice et l'actrice, et
+voici pourquoi: dans la scène de la conjuration où Saint-Bris expose à
+Nevers et à ses amis le plan du massacre des huguenots, Valentine écoute
+en frémissant le sanglant projet de son père, mais elle n'a garde de
+laisser apercevoir l'horreur qu'il lui inspire; Saint-Bris, en effet,
+n'est pas homme à supporter chez sa fille de pareilles opinions. L'élan
+involontaire de Valentine vers son mari, au moment où celui-ci brise son
+épée et refuse d'entrer dans le complot, est d'autant plus beau, que la
+timide femme a plus longtemps souffert en silence, et que son trouble a
+été plus péniblement contenu. Eh bien! au lieu de dérober son agitation
+et de rester presque passive, comme font dans cette scène toutes les
+tragédiennes de bon sens, madame Devrient va prendre Nevers, le force de
+la suivre au fond du théâtre, et là, marchant à grands pas à ses côtés,
+semble lui tracer son plan de conduite et lui dicter ce qu'il doit
+répondre à Saint-Bris. D'où il suit que l'époux de Valentine s'écriant:
+
+ Parmi mes illustres aïeux,
+ Je compte des soldats, mais pas un assassin!
+
+perd tout le mérite de son opposition; son mouvement n'a plus de
+spontanéité, et il a l'air seulement d'un mari soumis qui répète la
+leçon que lui a faite sa femme. Quand Saint-Bris entonne le fameux
+thême: _A cette cause sainte_, Madame Devrient s'oublie jusqu'à se
+jeter, bon gré malgré, dans les bras de son père, qui toujours cependant
+est censé ignorer les sentiments de Valentine; elle l'implore, elle le
+supplie, elle le _tracasse_ enfin par une pantomime si véhémente, que
+Boëticher, qui ne s'attendait pas, la première fois, à ces emportements
+intempestifs, ne savait comment faire pour conserver la liberté d'agir
+et de respirer, et paraissait dire, par l'agitation de sa tête et de son
+bras droit: «Pour Dieu, Madame, laissez-moi donc tranquille, et
+permettez que je chante mon rôle jusqu'au bout!» Madame Devrient montre
+par là à quel point elle est possédée du démon de la personnalité. Elle
+se croirait perdue si dans toutes les scènes, à tort ou à raison, et par
+quelques manœuvres scéniques que ce soit, elle n'attirait sur elle
+l'attention du public. Elle se considère évidemment comme le pivot du
+drame, comme le seul personnage digne d'occuper les spectateurs. «Vous
+écoutez cet acteur! vous admirez l'auteur! ce chœur vous intéresse!
+Niais que vous êtes! regardez donc par ici, voyez-moi; car je suis le
+poème, je suis la poésie, je suis la musique, je suis tout; il n'y a ce
+soir d'autre objet intéressant que moi, et vous ne devez être venus au
+théâtre que pour moi!» Dans le prodigieux duo qui succède à cette
+immortelle scène, pendant que Raoul se livre à toute la fougue de son
+désespoir, madame Devrient, la main appuyée sur une causeuse, penche
+gracieusement la tête pour laisser pendre en liberté, du côté gauche,
+les belles boucles de sa blonde chevelure; elle dit quelques mots, et,
+pendant la réplique de Raoul, se posant inclinée d'une autre façon, elle
+fait admirer le doux reflet de ses cheveux du côté droit. Je ne crois
+pas cependant que ces soins minutieux d'une coquetterie puérile soient
+précisément ceux qui doivent occuper l'ame de Valentine en un pareil
+moment.
+
+Quant au chant de madame Devrient, je l'ai déjà dit, il manque souvent
+de justesse et de goût. Les points d'orgue et les changements nombreux
+qu'elle introduit maintenant dans ses rôles sont d'un mauvais style et
+maladroitement amenés. Mais je ne connais rien de comparable à ses
+interjections parlées. Madame Devrient ne _chante_ jamais les mots:
+_Dieu! ô mon Dieu! Oui! non! est-il vrai! est-il possible!_ etc. Tout
+cela est _parlé_ et _crié_ à pleine voix. Je ne saurais dire l'aversion
+que j'éprouve pour ce genre anti-musical de déclamation. A mon sens, il
+est cent fois pis de parler l'opéra que de chanter la tragédie.
+
+Les notes désignées dans certaines partitions par ces mots: _Canto
+parlato_, ne sont point destinées à être lancées de la sorte par les
+chanteurs; dans le genre sérieux, le timbre de voix qu'elles exigent
+doit toujours se rattacher à la tonalité; cela ne sort pas de la
+musique. Qui ne se souvient de la manière dont mademoiselle Falcon
+savait dire, en _chant parlé_, les mots de la fin de ce duo: _Raoul! ils
+te tueront!_ Certes, cela était à la fois naturel et musical, et
+produisait un effet immense. Loin de là, quand, répondant aux
+supplications de Raoul, madame Devrient parle et crie par trois fois
+avec un _crescendo_ de force, _nein! nein! nein!_ je crois entendre
+madame Dorval ou mademoiselle Georges dans un mélodrame, et je me
+demande pourquoi l'orchestre continue de jouer puisque l'opéra est fini.
+Ceci est d'un ridicule monstrueux. Je n'ai pas entendu le cinquième
+acte, furieux que j'étais d'avoir vu le chef-d'œuvre du quatrième
+défiguré de cette façon. Est-ce vous calomnier, mon cher Habeneck,
+d'affirmer que vous en eussiez fait autant? J'ai peine à le croire. Je
+connais votre manière de sentir en musique: quand l'exécution d'un bel
+ouvrage est tout à fait mauvaise, vous en prenez bravement votre parti;
+et même alors, plus c'est détestable et plus vous êtes courageux! Mais
+qu'à une seule exception près tout marche à souhait au contraire, oh!
+alors, cette exception vous irrite, vous crispe, vous exaspère; vous
+entrez dans une de ces rages indignées qui vous feraient voir de
+sang-froid, avec joie même, l'extermination de l'individu discordant, et
+pendant que les bourgeois s'étonnent de votre colère, les vrais artistes
+la partagent, et je grince avec vous de toutes mes dents.
+
+Madame Devrient a certes des qualités éminentes: ce sont la chaleur,
+l'entraînement; mais ces qualités, fussent-elles suffisantes, ne m'ont
+pas d'ailleurs toujours semblé contenues dans les limites que leur
+assignent la nature et le caractère de certains rôles. Valentine, par
+exemple, même en mettant à part les observations que j'ai faites plus
+haut, Valentine, la jeune mariée de la veille, le cœur fort, mais
+timide, la noble épouse de Nevers, l'amante chaste et réservée qui
+n'avoue son amour à Raoul que pour l'arracher à la mort, s'accommode
+mieux d'une passion modeste, d'un jeu décent et d'un chant expressif que
+de toutes les bordées à triple charge de Madame Devrient et de son
+personnalisme endiablé.
+
+Quelques jours après les _Huguenots_, j'ai vu jouer _Armide_. La reprise
+de cet ouvrage célèbre avait été faite avec tout le soin et le respect
+qui lui sont dus; la mise en scène était magnifique, éblouissante, et le
+public s'est montré digne de la faveur qu'on lui accordait. C'est que de
+tous les anciens compositeurs, Glück est celui dont la puissance me
+paraît avoir le moins à redouter des révolutions incessantes de l'art.
+Jamais il ne sacrifia ni aux caprices des chanteurs, ni aux exigences de
+la mode, ni aux habitudes invétérées qu'il eut à combattre en arrivant
+en France, encore fatigué de la lutte qu'il venait de soutenir contre
+celles des théâtres d'Italie. Sans doute cette guerre avec les
+_dilettanti_ de Milan, de Naples et de Parme, au lieu de l'affaiblir,
+avait doublé ses forces en lui en révélant l'étendue; car, en dépit du
+fanatisme qui était alors dans nos mœurs françaises en matière d'art,
+ce fut presqu'en se jouant qu'il brisa et foula aux pieds les misérables
+entraves qu'on lui opposait. Les criailleries des encyclopédistes
+parvinrent une fois à lui arracher un mouvement d'impatience; mais cet
+accès de colère, qui lui fit commettre l'imprudence de leur répondre,
+fut le seul qu'il eut à se reprocher; et depuis lors, comme auparavant,
+il marcha silencieusement droit à son but. Vous savez quel était celui
+qu'il voulait atteindre, et s'il a jamais été donné à un homme d'y
+parvenir mieux que lui. Avec moins de conviction ou moins de fermeté, il
+est probable que, malgré le génie dont la nature l'avait doué, ses
+œuvres abâtardies n'auraient pas survécu de beaucoup à celles de ses
+médiocres rivaux, aujourd'hui si complètement oubliées. Mais la _vérité
+d'expression_, qui entraîne avec elle la _pureté du style_ et la
+_grandeur des formes_, est de tous les temps; les belles pages de Glück
+resteront toujours belles. Victor Hugo a raison: «le cœur n'a pas de
+rides.»
+
+Mademoiselle Marx, dans _Armide_, me parut noble et passionnée, bien
+qu'un peu accablée cependant de son fardeau épique. Il ne suffit pas en
+effet de posséder un vrai talent pour représenter les femmes de Glück;
+comme pour les femmes de Shakspeare, il faut de si hautes qualités
+d'ame, de cœur, de voix, de physionomie, d'attitudes, qu'il n'y a
+point exagération à affirmer que ces rôles exigent en outre de la beauté
+et.... _du génie_.
+
+Quelle heureuse soirée me fit passer cette représentation d'_Armide_,
+dirigée par Meyerbeer! Je ne l'oublierai jamais! L'orchestre et les
+chœurs, inspirés à la fois par deux maîtres illustres, l'auteur et le
+directeur, se montrèrent dignes de l'un et de l'autre. Le fameux final:
+_Poursuivons jusqu'au trépas_, produisit une véritable explosion. L'acte
+de la haine, avec les admirables pantomimes composées, si je ne me
+trompe, par Paul Taglioni, maître des ballets du grand théâtre de
+Berlin, ne me parut pas moins remarquable par une verve en apparence
+désordonnée, mais dont tous les élans cependant étaient pleins d'une
+infernale harmonie. On avait supprimé l'air de danse à 6/8 en _la_
+majeur que nous exécutons ici, et rétabli, en revanche, la grande
+chacone en _si_ bémol, qu'on n'entend jamais à Paris. Ce morceau très
+développé a beaucoup d'éclat et de chaleur. Quelle conception que cet
+acte de la haine! Je ne l'avais jamais à ce point compris et admiré.
+J'ai frissonné à ce passage de l'évocation:
+
+ Sauvez-moi de l'amour,
+ Rien n'est si redoutable!
+
+Au premier hémistiche, les deux hautbois font entendre une cruelle
+dissonance de septième majeure, cri féminin où se décèlent la terreur et
+ses plus vives angoisses. Mais au vers suivant:
+
+ Contre un ennemi trop aimable,
+
+comme ces deux mêmes voix, s'unissant en tierces, gémissent tendrement!
+quels regrets dans ce peu de notes! et comme on sent que l'amour ainsi
+regretté sera le plus fort! En effet, à peine la Haine, accourue avec
+son affreux cortége, a-t-elle commence son œuvre, qu'Armide
+l'interrompt et refuse son secours. De là le chœur:
+
+ Suis l'amour, puisque tu le veux,
+ Infortunée Armide,
+ Suis l'amour qui te guide
+ Dans un abîme affreux!
+
+Dans le poème de Quinault, l'acte finissait là: Armide sortait avec le
+chœur sans rien dire. Ce dénoûement paraissant vulgaire et peu
+naturel à Glück, il voulut que la magicienne, demeurée seule un instant,
+sortît ensuite en rêvant à ce qu'elle vient d'entendre; et un jour,
+après une répétition, il improvisa, _paroles et musique_, à l'Opéra,
+cette scène dont voici les vers:
+
+ O ciel! quelle horrible menace!
+ Je frémis! tout mon sang se glace!
+ Amour, puissant amour, viens calmer mon effroi,
+ Et prends pitié d'un cœur qui s'abandonne à toi!
+
+La musique en est belle de mélodie, d'harmonie, de vague inquiétude, de
+tendre langueur, de tout ce que l'inspiration dramatique et musicale
+peut avoir de plus beau. Entre chacune des exclamations des deux
+premiers vers, sous une sorte de _tremolo_ intermittent des seconds
+violons, les basses déroulent une longue phrase chromatique qui gronde
+et menace jusqu'au premier mot du troisième vers: «Amour,» où la plus
+suave mélodie, s'épanouissant lente et rêveuse, dissipe, par sa tendre
+clarté, la demi-obscurité des mesures précédentes. Puis tout
+s'éteint..... Armide s'éloigne les yeux baissés, pendant que les
+seconds violons, abandonnés du reste de l'orchestre, murmurent encore
+leur _tremolo_ isolé. Immense, immense, est le génie créateur d'une
+pareille scène!!!...
+
+Parbleu! je suis vraiment naïf avec mon analyse admirative! n'ai-je pas
+l'air de vous initier, vous Habeneck, aux beautés de la partition de
+Glück? Mais, vous le savez, c'est involontaire! Je vous parle ici comme
+nous faisons quelquefois sur les boulevards, en sortant des concerts du
+Conservatoire, et que notre enthousiasme veut s'exhaler absolument.
+
+Je ferai deux observations sur l'exécution à Berlin de ce morceau
+sublime: l'une est de blâme, elle porte sur la mise en scène; l'autre
+est élogieuse, elle a trait à une petite innovation introduite dans
+l'orchestre de Glück par Meyerbeer.
+
+Je reproche d'abord au machiniste de faire tomber la toile trop tôt; il
+doit attendre que la dernière mesure de la ritournelle finale se soit
+fait entendre; sans cela on ne peut voir Armide s'éloigner à pas lents
+jusqu'au fond du théâtre pendant les palpitations et les soupirs de plus
+en plus faibles de l'orchestre. Cet effet était fort beau à l'Opéra de
+Paris, où, à l'époque des représentations d'_Armide_, la toile ne se
+baissait jamais.
+
+Ensuite, bien que je ne sois pas, vous le savez, partisan des
+modifications quelconques apportées par le chef d'orchestre dans la
+musique qui n'est pas la sienne, et dont il doit seulement rechercher la
+bonne exécution, je complimenterai cependant Meyerbeer sur l'heureuse
+idée qu'il a eue relativement au _tremolo_ intermittent dont je parlais
+tout à l'heure. Ce passage des seconds violons étant sur le _ré_ bas,
+Meyerbeer, pour le faire remarquer davantage, l'a fait jouer sur deux
+cordes à l'unisson (le _ré_ à vide et le _ré_ sur la 4e corde). Il
+semble naturellement alors que le nombre des seconds violons soit
+subitement doublé, et de ces deux cordes d'ailleurs résulte une
+résonnance particulière qui produit ici le plus heureux effet. Tant
+qu'on ne fera à Gluck que des corrections de cette nature, il sera
+permis d'y applaudir.
+
+C'est comme votre idée de faire jouer _près du chevalet_, en _écrasant_
+la corde, le fameux _tremolo_ continu de l'oracle d'_Alceste_; Gluck ne
+l'a pas exprimée, il est vrai, mais il _a dû_ l'avoir.
+
+Sous le rapport du sentiment exquis de l'expression, je trouvai encore
+supérieure à tout le reste l'exécution des scènes du Jardin des
+Plaisirs. C'était une sorte de langueur voluptueuse, de morbidesse
+fascinatrice, qui me transportait dans ce palais de l'amour rêvé par les
+deux poètes (Gluck et Tasso), et semblait me le donner, à moi aussi,
+pour demeure enchantée. Je fermais les yeux, et en entendant cette
+divine gavotte avec sa mélodie si caressante, et le murmure doucement
+monotone de son harmonie, et ce chœur: _Jamais dans ces beaux lieux_,
+dont le bonheur s'épanche avec tant de grâce, je voyais autour de moi
+s'enlacer des bras charmants, se croiser d'adorables pieds, se dérouler
+d'odorantes chevelures, briller des yeux-diamants, et rayonner mille
+enivrants sourires. La fleur du plaisir, mollement agitée par la brise
+mélodique, s'épanouissait, et de sa corolle ravissante s'échappait un
+concert de sons, de couleurs et de parfums. Et c'est Gluck, le musicien
+terrible, qui chanta toutes les douleurs, qui fit rugir le Tartare, qui
+peignit la plage désolée de la Tauride et les sauvages mœurs de ses
+habitants, c'est lui qui sut ainsi reproduire en musique cette étrange
+idéalité de la volupté rêveuse, du calme dans l'amour!... Pourquoi non?
+N'avait-il pas déjà auparavant ouvert les Champs-Élyséens?..... N'est-ce
+pas lui qui trouva ce chœur immortel des ombres heureuses:
+
+ «Torna o bella al tuo consorte,
+ Che non vuol che piú diviso
+ Sia di te, pietoso il ciel!»
+
+Et n'est-ce pas d'ordinaire, comme l'a dit aussi notre grand poète
+moderne, «les forts qui sont les plus doux?»
+
+Mais je m'aperçois que le plaisir de causer avec vous de toutes ces
+belles choses m'a entraîné trop loin, et que je ne pourrai pas encore
+aujourd'hui parler des institutions musicales non dramatiques florissant
+à Berlin. Elles seront donc le sujet d'une nouvelle lettre, et me
+serviront de prétexte pour ennuyer quelque autre que vous de mon
+infatigable verbiage.
+
+Vous ne m'en voulez pas trop de celle-ci, n'est-ce pas?...
+
+En tout cas, adieu!
+
+
+
+
+IX
+
+M. DESMARETS.
+
+Berlin.
+
+
+Je n'en finirais pas avec cette royale ville de Berlin, si je voulais
+étudier en détail ses richesses musicales. Il est peu de capitales, s'il
+en est toutefois, qui puissent s'enorgueillir de trésors d'harmonie
+comparables aux siens. La musique y est dans l'air, on la respire, elle
+vous pénètre. On la trouve au théâtre, à l'église, au concert, dans la
+rue, dans les jardins publics, partout; grande et fière toujours, et
+forte et agile, radieuse de jeunesse et de parure, l'air noble et
+sérieux, belle ange armée qui daigne marcher quelquefois, mais les ailes
+frémissantes, et prête à reprendre son vol étincelant vers le ciel.
+
+C'est que la musique à Berlin est honorée de tous. Les riches et les
+pauvres, le clergé et l'armée, les artistes et les amateurs, le peuple
+et le roi l'ont en égale vénération. Le roi surtout apporte à son culte
+cette ferveur réelle dont il est animé pour le culte des sciences et des
+autres arts, et c'est dire beaucoup. Il suit d'un œil curieux les
+mouvements, je dirai même les soubresauts progressifs de l'art nouveau,
+sans négliger la conservation des chefs-d'œuvre de l'Ecole ancienne.
+Il a une mémoire prodigieuse, embarrassante même pour ses
+bibliothécaires et ses maîtres de chapelle quand il leur demande à
+l'improviste l'exécution de certains fragments des vieux maîtres que
+personne ne connaît plus. Rien ne lui échappe dans le domaine du présent
+ni dans celui du passé: il veut tout entendre et tout examiner. De là le
+vif attrait qu'éprouvent pour Berlin les grands artistes; de là
+l'extraordinaire popularité en Prusse du sentiment musical; de là les
+institutions chorales et instrumentales que sa capitale possède et qui
+m'ont paru si dignes d'admiration.
+
+L'Académie de chant est de ce nombre. Comme celle de Leipzig, comme
+toutes les autres Académies semblables existant en Allemagne, elle se
+compose presque entièrement d'amateurs; mais plusieurs artistes, hommes
+et femmes, attachés aux théâtres en font partie également; et les dames
+du grand monde ne croient point déroger en chantant un _oratorio_ de
+Bach à côté de Mantins, de Boëticher ou de Mademoiselle Hâhnel. La
+plupart des chanteurs de l'Académie de Berlin sont musiciens, et presque
+tous ont des voix fraîches et sonores; les soprani et les basses surtout
+m'ont paru excellents. Les répétitions en outre se font patiemment et
+longuement sous la direction habile de M. Rungenhagen; aussi les
+résultats obtenus, quand une grande œuvre est soumise au public,
+sont-ils magnifiques et hors de toute comparaison avec ce que nous
+pouvons entendre en ce genre à Paris.
+
+Le jour où, sur l'invitation du directeur, je suis allé à l'Académie de
+chant, on exécutait _la Passion_ de Sébastien Bach. Cette partition
+célèbre, que vous avez lue sans doute, est écrite pour deux chœurs et
+deux orchestres. Les chanteurs, au nombre de trois cents au moins,
+étaient disposés sur les gradins d'un vaste amphithéâtre absolument
+semblable à celui que nous avons au Jardin des Plantes dans la salle des
+cours de chimie; un espace de trois à quatre pieds seulement séparait
+les deux chœurs. Les deux orchestres, peu nombreux, accompagnaient
+les voix du haut des derniers gradins, derrière les chœurs, et se
+trouvaient en conséquence assez éloignés du maître de chapelle, placé en
+bas sur le devant et à côté du piano. Ce n'est pas piano, c'est clavecin
+qu'il faudraient dire; car il a presque le son des misérables
+instruments de ce nom dont on se servait au temps de Bach. Je ne sais
+si on fait un pareil choix à dessein, mais j'ai remarqué dans les écoles
+de chant, dans les foyers des théâtres, partout où il s'agit
+d'accompagner les voix, que le piano destiné à cet usage est toujours le
+plus détestable qu'on a pu trouver. Celui dont se servait Mendelssohn à
+Leipzig dans la salle du Gevant-Hause fait seul exception.
+
+Vous allez me demander ce que le piano-clavecin peut avoir à faire
+_pendant l'exécution_ d'un ouvrage dans lequel l'auteur n'a point
+employé cet instrument! Il accompagne, en même temps que les flûtes,
+hautbois, violons et basses, et sert probablement à maintenir au
+diapason les premiers rangs du chœur qui _sont censés_ ne pas bien
+entendre dans les _tutti_ l'orchestre trop éloigné d'eux. En tout cas
+c'est l'habitude. Le clapottement continuel des accords plaqués sur ce
+mauvais clavier produit bien un assommant effet en répandant sur
+l'ensemble une couche superflue de monotonie; mais raison de plus, sans
+doute, pour n'en pas démordre. C'est si sacré un vieil usage, quand il
+est mauvais!
+
+Les chanteurs sont tous assis pendant les silences, et se lèvent au
+moment de chanter. Il y a, je pense, un véritable avantage pour la bonne
+émission de la voix à chanter debout, il est malheureux seulement que
+les choristes, cédant trop aisément à la fatigue de cette posture,
+veuillent s'asseoir aussitôt que leur phrase est finie; car, dans une
+œuvre comme celle de Bach, où les deux chœurs dialoguant
+fréquemment, sont en outre coupés à chaque instant par des solos
+récitants, il s'ensuit qu'il y a toujours quelque groupe qui se lève ou
+quelque autre qui s'assied, et à la longue cette succession de
+mouvements de bas en haut et de haut en bas finit par être assez
+ridicule; elle ôte d'ailleurs à certaines entrées des chœurs tout
+leur imprévu, les yeux indiquant d'avance à l'oreille le point de la
+masse vocale d'où le son va partir. J'aimerais encore mieux laisser
+toujours assis les choristes, s'ils ne peuvent rester debout. Mais cette
+impossibilité est de celles qui disparaissent instantanément si le
+directeur sait bien dire: _Je veux_ ou _je ne veux pas_.
+
+Quoi qu'il en soit, l'exécution de ces masses vocales a été pour moi
+quelque chose d'inouï; le premier _tutti_ des deux chœurs m'a coupé
+la respiration; j'étais loin de m'attendre à la puissance de ce grand
+coup de vent harmonique! Il faut reconnaître cependant qu'on se blase
+sur cette belle sonorité beaucoup plus vite que sur celle de
+l'orchestre, les timbres des voix étant moins variés que ceux des
+instruments. Cela se conçoit, il n'y a guère que quatre voix de natures
+différentes, tandis que le nombre des instruments de diverses espèces
+s'élève à plus de trente.
+
+Vous n'attendez pas de moi, je pense, mon cher Desmarest, une analyse de
+la grande œuvre de Bach; ce travail sortirait tout-à-fait des limites
+que j'ai dû m'imposer. D'ailleurs le fragment qu'on en a exécuté au
+Conservatoire, il y a trois ans, peut être considéré comme le type du
+style et de la manière de l'auteur dans cet ouvrage. Les Allemands
+professent une admiration sans bornes pour ses récitatifs, et leur
+qualité éminente est précisément celle qui a dû m'échapper, n'entendant
+pas la langue sur laquelle ils sont écrits, et ne pouvant en conséquence
+apprécier le mérite de l'expression.
+
+Quand on vient de Paris et qu'on connaît nos mœurs musicales, il
+faut, pour y croire, être témoin de l'attention, du respect, de la piété
+avec lesquels un public allemand écoute une telle composition. Chacun
+suit des yeux les paroles sur le livret; pas un mouvement dans
+l'auditoire, pas un murmure d'approbation ni de blâme, pas un
+applaudissement; on est au prêche, on entend chanter l'Évangile, on
+assiste en silence non pas au concert, mais au service divin. Et c'est
+vraiment ainsi que cette musique doit être entendue. On adore Bach, et
+on croît en lui, sans supposer un instant que sa divinité puisse jamais
+être mise en question; un hérétique ferait horreur, il est même défendu
+d'en parler. Bach, c'est Bach, comme Dieu c'est Dieu.
+
+Quelques jours après l'exécution du chef-d'œuvre de Bach, l'Académie
+de chant annonça celle de _la Mort de Jésus_, de Graun. Voilà encore une
+partition consacrée, un saint livre, mais dont les adorateurs se
+trouvent à Berlin spécialement; tandis que la religion de S. Bach est
+professée dans tout le nord de l'Allemagne. Vous jugez de l'intérêt que
+m'offrait cette seconde soirée, surtout après l'impression que j'avais
+reçue de la première, et de l'empressement que j'aurais mis à connaître
+l'œuvre de prédilection du maître de chapelle du grand Frédéric!
+Voyez mon malheur! je tombe malade précisément ce jour-là; le médecin
+(un grand amateur de musique pourtant, le savant et aimable docteur
+Gaspard) me défend de quitter ma chambre; vainement on m'engage encore à
+venir admirer un célèbre organiste: le docteur est inflexible; et ce
+n'est qu'après la semaine sainte, quand il n'y a plus ni oratorio, ni
+fugues, ni chorals à entendre, que le bon Dieu me rend à la santé. Voilà
+la cause du silence que je suis obligé de garder sur le service musical
+des temples de Berlin, qu'on dit si remarquable. Si jamais je retourne
+en Prusse, malade ou non, il faudra bien que j'entende la musique de
+Graun, et je l'entendrai, soyez tranquille, dussé-je en mourir. Mais
+dans ce cas, il me serait encore impossible de vous en parler..... Ainsi
+donc, il est décidé que vous n'en saurez jamais rien _par moi_; alors
+faites le voyage, et ce sera vous qui m'en direz des nouvelles.
+
+Quant aux bandes militaires, il faudrait y mettre bien de la mauvaise
+volonté pour ne pas en entendre au moins quelques-unes, puisqu'à toutes
+les heures du jour, à pied ou à cheval, elles parcourent les rues de
+Berlin. Ces petites troupes isolées ne sauraient toutefois donner une
+idée de la majesté des grands ensembles que le directeur instructeur des
+bandes militaires de Berlin et de Postdam (Wibrecht) peut former quand
+il veut. Figurez-vous qu'il a sous ses ordres une masse de six cents
+musiciens et plus, tous bons lecteurs, possédant bien le mécanisme de
+leur instrument, jouant juste, et favorisés par la nature de poumons
+infatigables et de lèvres de fer. De là l'extrême facilité avec laquelle
+les trompettes, cors et cornets donnent les notes aiguës que nos
+artistes ne peuvent atteindre. Ce sont des régiments de musiciens, et
+non des musiciens de régiment. M. le prince de Prusse, allant au-devant
+du désir que j'avais d'entendre et d'étudier à loisir ses troupes
+musicales, eut la gracieuse bonté de m'inviter à une matinée organisée
+chez lui à mon intention, et de donner à Wibrecht des ordres en
+conséquence.
+
+L'auditoire était fort peu nombreux; nous n'étions que douze ou quinze
+tout au plus. Je m'étonnais de ne pas voir l'orchestre; aucun bruit ne
+trahissait sa présence, quand une phrase lente en _fa mineur_, à vous et
+à moi bien connue, vint me faire tourner la tête du côté de la plus
+grande salle du palais, dont un vaste rideau nous dérobait la vue. S. A.
+R. avait eu la courtoisie de faire commencer le concert par l'ouverture
+des _Francs-Juges_, que je n'avais jamais entendue ainsi arrangée pour
+des instruments à vent. Ils étaient là trois cent vingt hommes dirigés
+par Wibrecht, et ils exécutèrent ce morceau difficile avec une précision
+merveilleuse et cette verve furibonde que vous montrez pour lui, vous
+autres du Conservatoire, aux grands jours d'enthousiasme et d'entrain.
+
+Le solo des instruments de cuivre, dans l'introduction, fut surtout
+foudroyant, exécuté par quinze grands trombones basses, dix-huit ou
+vingt trombones ténors et altos, douze bass-tubas et une fourmilière de
+trompettes.
+
+Le bass-tuba, que j'ai déjà nommé plusieurs fois dans mes précédentes
+lettres, a détrôné complétement l'ophicléïde en Prusse, si tant est, ce
+dont je doute, qu'il y ait jamais régné. C'est un grand instrument en
+cuivre, dérivé du bombardon et pourvu d'un mécanisme de cinq cylindres
+qui lui donne au grave une étendue qu'on retrouve sur l'orgue seulement;
+il descend au contre _la_ bas, quinte inférieure réelle du _mi_ grave de
+la contre-basse à quatre cordes.
+
+Ces notes extrêmes de l'échelle inférieure sont un peu vagues, il est
+vrai; mais redoublées à l'octave haute par une autre partie de
+bass-tuba, elles acquièrent une rondeur et une force de vibration
+incroyables. Le son du médium et du haut de l'instrument est d'ailleurs
+très-noble, il n'est point mat, comme celui de l'ophicléïde, mais
+vibrant et très-sympathique au timbre des trombones et trompettes dont
+il est la vraie contre-basse et avec lequel il s'unit on ne peut mieux.
+La gamme actuelle du bass-tuba embrasse chromatiquement quatre octaves
+de _la_ à _la_, et même un peu plus. C'est Wibrecht qui l'a inventé et
+propagé en Prusse. A. Sax en fait maintenant à Paris.
+
+Les clarinettes me parurent aussi bonnes que les instruments de cuivre;
+elles firent surtout des prouesses dans une grande symphonie-bataille
+composée pour deux orchestres par l'ambassadeur d'Angleterre, comte de
+Westmoreland. Ce morceau très-remarquable fait le plus grand honneur à
+l'auteur du _Torneo_, du _Magnificat_, et de tant d'autres compositions
+dramatiques et religieuses, qui ont placé le comte de Westmoreland (plus
+connu des musiciens sous le nom de lord Burghersh) à la tête des
+compositeurs amateurs de l'Europe.
+
+Vint ensuite un brillant et chevaleresque morceau d'instruments de
+cuivre seuls, écrit pour les fêtes de la cour par Meyerbeer, sous le
+titre: _la Danse aux Flambeaux_, et dans lequel se trouve un long trille
+sur le _ré_, que dix-huit trompettes à cylindres ont soutenu, en le
+battant aussi rapidement qu'eussent pu le faire des clarinettes, pendant
+seize mesures.
+
+Le concert a fini par une marche funèbre très-bien écrite et d'un beau
+caractère, composée par Wibrecht. On n'avait fait qu'une répétition!!!
+
+C'est dans les intervalles laissés entre ces morceaux par ce terrible
+orchestre, que j'ai eu l'honneur de causer quelques instants avec madame
+la princesse de Prusse, dont le goût exquis et les connaissances en
+compositions rendent le suffrage si précieux. S. A. R. parle en outre
+notre langue avec une pureté et une élégance qui intimidaient fort son
+interlocuteur. Je voudrais pouvoir tracer ici un portrait shakespearien
+de la princesse, ou faire entrevoir au moins l'esquisse voilée de sa
+douce beauté; je l'oserais peut-être... si j'étais un grand poète.
+
+J'ai assisté à l'un des concerts de la cour. Meyerbeer tenait le piano;
+il n'y avait pas d'orchestre, et les chanteurs n'étaient autres que ceux
+du théâtre dont j'ai déjà parlé. Vers la fin de la soirée Meyerbeer,
+qui, tout grand pianiste qu'il soit, peut-être même à cause de cela, se
+trouvait fatigué de sa tâche d'accompagnateur, céda sa place; à qui? je
+vous le donne à deviner; au premier chambellan du Roi, à M. le comte
+Rœdern, qui accompagna en pianiste et en musicien consommés, _le Roi
+des Aulnes_, de Schubert, à madame Devrient! Que dites-vous de cela?
+Voilà bien la preuve d'une étonnante diffusion des connaissances
+musicales. M. de Rœdern possède en outre un talent d'une autre
+nature, dont il a donné des preuves brillantes en organisant le fameux
+bal masqué qui agita tout Berlin l'hiver dernier, sous le nom de _Fête
+de la Cour de Ferrare_, et pour lequel Meyerbeer a écrit une foule de
+beaux morceaux.
+
+Ces concerts d'étiquette paraissent toujours froids; mais on les trouve
+agréables quand ils sont finis, parce qu'ils réunissent ordinairement
+quelques auditeurs avec lesquels ont est fier et heureux d'avoir un
+instant de conversation. C'est ainsi que j'ai retrouvé chez le roi de
+Prusse, M. Alexandre de Humboldt, cette éblouissante illustration de la
+science lettrée, ce grand anatomiste du globe terrestre, dont il nous a
+déjà dévoilé plusieurs transformations, et qui a calculé l'âge de notre
+planète sur l'inspection de ses vertèbres, les chaînes de montagnes,
+comme fit Cuvier pour les animaux antédiluviens.
+
+Plusieurs fois dans la soirée, le roi, la reine et Madame la princesse
+de Prusse sont venus m'entretenir du concert que je venais de donner au
+Grand-Théâtre, me demander mon opinion sur les principaux artistes
+prussiens, me questionner sur mes procédés d'instrumentation, etc., etc.
+Le roi prétendait que j'avais mis le diable au corps de tous les
+musiciens de sa chapelle. Après le souper, S. M. se disposait à rentrer
+dans ses appartements, mais venant à moi tout d'un coup et comme se
+ravisant:
+
+--A propos, M. Berlioz, que nous donnerez-nous dans votre prochain
+concert?
+
+--Sire, je reproduirai la moitié du programme précédent, en y ajoutant
+cinq morceaux de ma symphonie de _Roméo et Juliette_.
+
+--De _Roméo et Juliette_! et je fais un voyage! Il faut pourtant que
+nous entendions cela! Je reviendrai.»
+
+En effet, le soir, de mon second concert, cinq minutes avant l'heure
+annoncée, le roi descendait de voiture et entrait dans sa loge.
+
+Maintenant, faut-il vous parler de ces deux énormes concerts? Ils m'ont
+donné bien de la peine, je vous assure. Et pourtant les artistes sont
+habiles, leurs dispositions étaient des plus bienveillantes, et
+Meyerbeer, pour me venir en aide, semblait se multiplier. C'est que le
+service journalier d'un grand théâtre comme celui de l'Opéra de Berlin a
+des exigences toujours fort gênantes et incompatibles avec les
+préparatifs d'un concert, et, pour tourner et vaincre les difficultés
+qui surgissaient à chaque instant, Meyerbeer a dû employer plus de force
+et d'adresse, à coup sûr, que lorsqu'il s'est agi pour lui de monter
+pour la première fois _les Huguenots_. Et puis j'avais voulu faire
+entendre à Berlin les grands morceaux du _Requiem_, ceux de la _Prose_
+(_Dies iræ_, _Lacrymosa_, etc.), que je n'avais pas encore pu aborder
+dans les autres villes d'Allemagne; et vous savez quel attirail vocal et
+instrumental ils nécessitent. Heureusement j'avais prévenu Meyerbeer de
+mon intention, et déjà avant mon arrivée il s'était mis en quête des
+moyens d'exécution dont j'avais besoin. Quant aux quatre petits
+orchestres d'instruments de cuivre, il fut aisé de les trouver, on en
+aurait eu trente s'il l'eût fallu; mais les timbales et les timbaliers
+donnèrent beaucoup de peine. Enfin, cet excellent Wibrecht aidant, on
+vint à bout de les réunir.
+
+On nous plaça pour les premières répétitions dans une splendide salle de
+concert appartenant au second théâtre, le _shauspiel-hause_, dont la
+sonorité est telle malheureusement, qu'en y entrant je vis tout de suite
+ce que nous allions avoir à souffrir. Les sons, se prolongeant outre
+mesure, produisaient une insupportable confusion et rendaient les études
+de l'orchestre excessivement difficiles. Il y eut même un morceau (le
+_scherzo_ de _Roméo et Juliette_) auquel nous fûmes obligés de
+renoncer, n'ayant pu parvenir, après une heure de travail, à en dire
+plus de la moitié. L'orchestre pourtant, je le répète, était on ne peut
+mieux composé. Mais le temps manquait, et nous dûmes remettre le
+_scherzo_ au second concert. Je finis par m'accoutumer un peu au vacarme
+que nous faisions, et à démêler dans ce chaos de sons ce qui était bien
+ou mal rendu par les exécutants; nous poursuivîmes donc nos études sans
+tenir compte de l'effet fort différent, heureusement, de celui que nous
+obtînmes ensuite dans la salle de l'Opéra. L'ouverture de _Benvenuto_,
+_Harold_, _l'Invitation à la valse_ de Weber, et les morceaux du
+_Requiem_ furent ainsi appris par l'orchestre seul, les chœurs
+travaillant à part dans un autre local. A la répétition particulière que
+j'avais demandée pour les quatre orchestres d'instruments de cuivre du
+_Dies iræ_ et du _Lacrymosa_, j'observai pour la troisième fois un fait
+qui m'est resté inexplicable, et que voici:
+
+Dans le milieu du _Tuba mirum_ se trouve une sonnerie des quatre groupes
+de trombones sur les quatre notes de l'accord de _sol majeur_
+successivement. La mesure est très large; le premier groupe doit donner
+le _sol_ sur le premier temps; le second, le _si_ sur le second; le
+troisième, le _ré_ sur le troisième, et le quatrième, le _sol octave_
+sur le quatrième. Rien n'est plus facile à concevoir qu'une pareille
+succession, rien n'est plus facile à entonner aussi que chacune de ces
+notes. Eh bien! quand ce _Requiem_ fut monté pour la première fois aux
+Invalides, il fut impossible d'obtenir l'exécution de ce passage.
+Lorsque j'en fis ensuite entendre des fragments à l'Opéra, après avoir
+inutilement répété pendant un quart-d'heure cette mesure unique, je fus
+obligé de l'abandonner; il y avait toujours un ou deux groupes qui
+n'attaquaient pas; c'était invariablement celui du _si_, ou celui du
+_ré_, ou tous les deux. En jetant les yeux, à Berlin, sur cet endroit de
+la partition, je pensai tout de suite aux trombones rétifs de Paris:
+
+--Ah! voyons, me dis-je, si les artistes prussiens parviendront à
+enfoncer cette porte ouverte!
+
+Hélas non! vains efforts! rage ni patience, rien n'y fait! Impossible
+d'obtenir l'entrée du second ni du troisième groupe; le quatrième même,
+n'entendant pas sa réplique qui devait être donnée par les autres, ne
+part pas non plus. Je les prends isolément, je demande au nº 2 de donner
+le _si_.
+
+Il le fait très-bien;
+
+M'adressant au nº 3, je lui demande son _ré_,
+
+Il me l'accorde sans difficulté;
+
+Voyons maintenant les quatre notes les unes après les autres, dans
+l'ordre où elles sont écrites!... Impossible! tout-à-fait impossible!
+et il faut y renoncer!.... Comprenez-vous cela? et n'y a-t-il pas de
+quoi aller donner de la tête contre un mur?...
+
+Et quand j'ai demandé aux trombonistes de Paris et de Berlin pourquoi
+ils ne jouaient pas dans la fatale mesure, ils n'ont su que me répondre;
+ils n'en savaient rien eux-mêmes: ces deux notes les fascinaient.
+
+Il faut que j'écrive à H. Romberg, qui a monté cet ouvrage à
+Saint-Pétersbourg, pour savoir si les trombones russes ont pu rompre le
+charme.
+
+Pour tout le reste du programme, l'orchestre a supérieurement compris et
+rendu mes intentions. Bientôt nous avons pu en venir à une répétition
+générale dans la salle de l'Opéra, sur le théâtre disposé en gradins
+comme pour le concert. Symphonie, ouverture, cantate, tout a marché à
+souhait; mais quand est venu le tour des morceaux du _Requiem_, panique
+générale: les chœurs, que je n'avais pas pu faire répéter moi-même,
+avaient été exercés dans des mouvements différents des miens; et, quand
+ils se sont vus tout d'un coup mêlés à l'orchestre avec les mouvements
+véritables, ils n'ont plus su ce qu'ils faisaient; on attaquait à faux,
+ou sans assurance, et dans le _Lacrymosa_ les ténors ne chantaient plus
+du tout. Je ne savais à quel saint me vouer. Meyerbeer, très souffrant
+ce jour là, n'avait pu quitter son lit; le directeur des chœurs,
+Elssler, était malade aussi; l'orchestre se démoralisait en voyant la
+débâcle vocale... Un instant je me suis assis, brisé, anéanti, et me
+demandant si je devais tout planter là et quitter Berlin le soir même.
+Et j'ai pensé à vous dans ce mauvais moment, en me disant:--Persister,
+c'est folie! Oh! si Desmarest était ici, lui qui n'est jamais content de
+nos répétitions du Conservatoire, et s'il me voyait décidé à laisser
+annoncer le concert pour demain, je sais bien ce qu'il ferait: il
+m'enfermerait dans ma chambre, mettrait la clé dans sa poche, et irait
+bravement annoncer à l'intendant du théâtre que le concert ne peut avoir
+lieu. Vous n'y auriez pas manqué, n'est-ce pas? Eh bien! vous auriez eu
+tort. En voilà la preuve: après le premier tremblement passé, la
+première sueur froide essuyée, j'ai pris mon parti, et j'ai dit:--Il
+faut que cela marche. Ries et Ganz, les deux maîtres de concert étaient
+auprès de moi, ne sachant trop que dire pour me remonter; je les
+interpelle vivement:
+
+--Etes-vous sûrs de l'orchestre?
+
+--Oui! il n'y a rien à craindre pour lui, nous sommes très-fatigués,
+mais nous avons compris votre musique, et demain vous serez content.
+
+--Or donc il n'y a qu'un parti à prendre: il faut convoquer les
+chœurs pour demain matin, me donner un bon accompagnateur, puisque
+Elssler est malade, et vous, Ganz, ou bien vous, Ries, vous viendrez
+avec votre violon, et nous ferons répéter le chant pendant trois heures,
+s'il le faut.
+
+--C'est cela; nous y serons, les ordres vont être donnés.
+
+En effet, le lendemain matin nous voilà à l'œuvre, Ries,
+l'accompagnateur et moi; nous prenons successivement les enfants, les
+femmes, les premiers soprani, les seconds soprani, les premiers ténors,
+les seconds ténors, les premières et les secondes basses, nous les
+faisons chanter par groupe de dix, puis par vingt; après quoi nous
+réunissons deux parties, trois, quatre, et enfin toutes les voix. Et
+comme le Phaéton de la fable, je m'écrie enfin:
+
+ Qu'est-ce ceci? mon char marche à souhait!
+
+Je fais aux choristes une petite allocution que Ries leur transmet,
+phrase par phrase, en allemand; et voilà tous nos gens ranimés, pleins
+de courage, et ravis de n'avoir pas perdu cette grande bataille où leur
+amour-propre et le mien étaient en jeu. Loin de là, nous l'avons gagnée,
+et d'une éclatante manière encore. Inutile de dire que, le soir,
+l'ouverture, la symphonie et la cantate du _Cinq Mai_ ont été royalement
+exécutées. Avec un pareil orchestre et un chanteur comme Boëticher, il
+n'en pouvait pas être autrement. Mais quand est venu _le Requiem_, tout
+le monde étant bien attentif, bien dévoué et désireux de me seconder,
+les orchestres et le chœur étant placés dans un ordre parfait, chacun
+étant à son poste, rien ne manquant, nous avons commencé le _Dies iræ_.
+Point de faute, point d'indécision: le chœur a soutenu sans
+sourciller l'assaut instrumental; la quadruple fanfare a éclaté aux
+quatre coins du théâtre qui tremblait sous les roulements des dix
+timbaliers, sous le _tremolo_ de cinquante archets déchaînés; les cent
+vingt voix, au milieu de ce cataclysme de sinistres harmonies, de bruits
+de l'autre monde, ont lancé leur terrible prédiction:
+
+ _Judex ergo cum sedebit._
+ _Quidquid latet apparebit!_
+
+Le public a un instant couvert de ses applaudissements et de ses cris
+l'entrée du _Liber scriptus_, et nous sommes arrivés aux derniers
+accords _sotto voce_ du _Mors stupebit_, frémissants mais vainqueurs. Et
+quelle joie parmi les exécutants, quels regards échangés d'un bout à
+l'autre du théâtre! Quant à moi, j'avais le battant d'une cloche dans la
+poitrine, une roue de moulin dans la tête, mes genoux s'entre-choquaient,
+j'enfonçais mes ongles dans le bois de mon pupitre, et si, à la
+dernière mesure, je ne m'étais efforcé de rire et de parler très haut et
+très vite avec Ries qui me soutenait, je suis bien sûr que, pour la
+première fois de ma vie, j'aurais, comme disent les soldats, _tourné de
+l'œil_ d'une façon fort ridicule.... Une fois le premier feu essuyé, le
+reste n'a été qu'un jeu, et le _Lacrymosa_ a terminé, à l'entière
+satisfaction de l'auteur, cette soirée apocalyptique.
+
+A la fin du concert, beaucoup de gens me parlaient, me félicitaient, me
+serraient la main; mais je restais là sans comprendre... sans rien
+sentir.... le cerveau et le système nerveux avaient fait un trop rude
+effort, je me _crétinisais_ pour me reposer. Il n'y eut que Wibrecht,
+qui, par son étreinte de cuirassier, eut le talent de me faire revenir à
+moi. Il me fit vraiment craquer les côtes, le digne homme, en
+entremêlant ses exclamations de jurements tudesques, auprès desquels
+ceux de Guhr ne sont que des _Ave Maria_.
+
+Qui eût alors jeté la sonde dans ma joie pantelante, certes n'en eût pas
+trouvé le fond. Vous avouerez donc qu'il est quelquefois sage de faire
+une folie; car sans mon extravagante audace, le concert n'eût pas eu
+lieu, et les travaux du théâtre étaient pour longtemps réglés de manière
+à ne pas permettre de recommencer les études du _Requiem_.
+
+Pour le second concert j'annonçai, comme je l'ai dit plus haut, cinq
+morceaux de _Roméo et Juliette_. _La Reine Mab_ était du nombre. Pendant
+les quinze jours qui séparèrent la seconde soirée de la première, Ganz
+et Taubert avaient étudié attentivement la partition de ce _scherzo_, et
+quand ils me virent décidé à le donner, ce fut leur tour d'avoir peur:
+«Nous n'en viendrons pas à bout, me dirent-ils, vous savez que nous ne
+pouvons faire que deux répétitions, il en faudrait cinq ou six; rien
+n'est plus difficile, ni plus dangereux; c'est une toile d'araignée
+musicale, et sans une délicatesse de tact extraordinaire on la mettra en
+lambeaux.
+
+--Bah! je parie qu'on s'en tire encore; nous n'avons que deux
+répétitions, il est vrai, mais il n'y a que cinq morceaux nouveaux à
+apprendre, dont quatre ne présentent pas de grandes difficultés.
+D'ailleurs, l'orchestre a déjà une idée de ce _scherzo_ par la première
+épreuve partielle que nous en avons faite, et Meyerbeer en a parlé au
+Roi qui veut l'entendre, et je veux que les artistes aussi sachent ce
+que c'est, et il marchera.» Et il a marché presque aussi bien qu'à
+Brunswick. On peut oser beaucoup avec de pareils musiciens, avec des
+musiciens qui d'ailleurs, avant la direction de Meyerbeer, furent
+pendant si longtemps sous le sceptre de Spontini.
+
+Ce second concert a eu le même résultat que le premier, les fragments
+de _Roméo_ ont été fort bien exécutés. _La Reine Mab_ a beaucoup
+intrigué le public, et même des auditeurs savants en musique, témoin
+madame la princesse de Prusse, qui a voulu absolument savoir comment
+j'avais produit l'effet d'accompagnement de l'_allegretto_, et ne se
+doutait pas que ce fût avec des sons harmoniques de violons et de harpes
+à plusieurs parties. Le Roi a préféré le morceau de _la Fête chez
+Capulet_ et m'en a fait demander une copie; mais je crois que les
+sympathies de l'orchestre ont été plutôt pour la scène du _Jardin_
+(_l'adagio_). Les musiciens de Berlin auraient, en ce cas, la même
+manière de sentir que ceux de Paris. Mademoiselle Hâhnel avait chanté
+simplement à la répétition les couplets de contralto du prologue; mais
+au concert elle crut devoir, à la fin de ces deux vers:
+
+ Où se consume
+ Le rossignol en longs soupirs!
+
+orner le point d'orgue d'un long trille pour imiter le rossignol. Oh!
+Mademoiselle!!! quelle trahison! et vous avez l'air si bonne personne!
+
+Eh bien! au _Dies iræ_, au _Tuba mirum_, au _Lacrymosa_, à l'offertoire
+du _Requiem_, aux ouvertures de _Benvenuto_ et du _Roi Lear_, à
+_Harold_, à sa _Sérénade_, à ses _Pèlerins_ et à ses _Brigands_, à
+_Roméo et Juliette_, au concert et au bal de _Capulet_, aux
+espiègleries de la _Reine Mab_, à tout ce que j'ai fait entendre à
+Berlin, il y a eu des gens qui ont préféré tout bonnement _le Cinq
+Mai_!... Les impressions sont diverses comme les physionomies, je le
+sais; mais quand on me disait cela je devais faire une singulière
+grimace. Heureusement que je cite là des opinions tout-à-fait
+exceptionnelles.
+
+Adieu, mon cher Desmarest; vous savez que nous avons une antienne à
+réciter au public, dans quelques jours, au Conservatoire, ramenez-moi
+vos seize violoncelles les grands chanteurs; je serai bien heureux de
+les réentendre et de vous voir à leur tête. Il y a si longtemps que nous
+n'avons chanté ensemble! Et pour leur faire fête, dites-leur que je les
+conduirai avec le bâton de Mendelssohn.
+
+* * *
+
+Tout à vous.
+
+
+
+
+X
+
+A M. G. OSBORNE.
+
+Hanovre, Darmstadt.
+
+
+Hélas! hélas, mon cher Osborne, voilà que mon voyage touche à sa fin! Je
+quitte la Prusse, plein de reconnaissance pour l'accueil que j'y ai
+reçu, pour la chaleureuse sympathie que m'ont témoignée les artistes,
+pour l'indulgence des critiques et du public; mais las, mais brisé, mais
+accablé de fatigue par cette vie d'une activité exorbitante, par ces
+continuelles répétitions avec des orchestres toujours nouveaux.
+Tellement que je renonce pour cette fois à visiter Breslau, et Vienne et
+Munich. Je retourne en France; et déjà, à une certaine agitation vague,
+à une sorte de fièvre qui me trouble le sang, à l'inquiétude sans objet
+dont ma tête et mon cœur se remplissent, je sens que me voilà rentré
+en communication avec le courant électrique de Paris. Paris! Paris!
+comme l'a trop fidèlement dépeint notre grand poète, A. Barbier,
+
+ .......Cette infernale cuve
+ Cette fosse de pierre aux immenses contours
+ Qu'une eau jaune et terreuse enferme à triples tours;
+ C'est un volcan fumeux et toujours en haleine
+ Qui remue à long flot de la matière humaine.
+
+ * * *
+
+ Là personne ne dort, là toujours le cerveau
+ Travaille, et comme l'arc tend son rude cordeau.
+
+C'est là que notre art tantôt sommeille platement et tantôt bouillonne;
+c'est là qu'il est à la fois sublime et médiocre, fier et rampant,
+mendiant et roi; c'est là qu'on l'exalte et qu'on le méprise, qu'on
+l'adore et qu'on l'insulte; c'est à Paris qu'il a des sectateurs
+fidèles, enthousiastes, intelligents et dévoués; c'est à Paris qu'il
+parle trop souvent à des sourds, à des idiots, à des sauvages. Ici il
+s'avance et se meut en liberté; là ses membres nerveux, emprisonnés dans
+les liens gluants de la routine, cette vieille édentée, lui permettent à
+peine une marche lente et disgracieuse. C'est à Paris qu'on le couronne
+et qu'on le traite en Dieu, pourvu cependant qu'on ne soit tenu
+d'immoler sur ses autels que de maigres victimes. C'est à Paris aussi
+qu'on inonde ses temples de présents magnifiques, à la condition pour
+le dieu de se faire homme et quelquefois baladin. A Paris, le frère
+serophuleux et adultérin de l'_art_, le _métier_, couvert d'oripeaux,
+étale à tous les yeux sa bourgeoise insolence, et l'_art_ lui-même,
+l'Apollon pythien, dans sa divine nudité, daigne à peine, il est vrai,
+interrompre ses hautes contemplations et laisser tomber sur le _métier_
+un regard et un sourire méprisants. Mais quelquefois, ô honte! le bâtard
+importune son frère au point d'en obtenir d'incroyables faveurs; c'est
+alors qu'on le voit se glisser dans le char de lumière, saisir les rênes
+et vouloir faire rétrogader le quadrige immortel; jusqu'au moment où
+surpris de tant de stupide audace, le vrai conducteur l'arrachant de son
+siége, le précipite et l'oublie...
+
+Et c'est l'argent qui amène alors cette passagère et horrible alliance.
+C'est l'amour du lucre rapide, immédiat, qui empoisonne ainsi
+quelquefois des ames d'élite:
+
+ L'argent, l'argent fatal, dernier dieu des humains,
+ Les prend par les cheveux, les secoue à deux mains,
+ Les pousse dans le mal, et, pour un vil salaire,
+ Leur mettrait les deux pieds sur le corps de leur père.
+
+Et ces nobles ames ne tombent d'ordinaire que pour avoir méconnu ces
+tristes, mais incontestables vérités: que dans nos mœurs actuelles et
+avec notre forme de gouvernement, plus l'artiste est artiste, et plus
+il doit souffrir;--plus ce qu'il produit est neuf et grand, et plus il
+en doit être sévèrement puni par les conséquences que son travail
+entraîne;--plus le vol de sa pensée est élevé et rapide, et plus il est
+hors de la portée des faibles yeux de la foule.
+
+Les Médicis sont morts. Ce ne sont pas nos députés qui les remplaceront.
+Vous savez le mot prodigieux de ce Lycurgue de province qui, écoutant
+lire des vers à l'un de nos plus grands poètes, à celui qui fit la chute
+d'un ange, dit, en ouvrant sa tabatière d'un air paterne: «_Oui, j'ai un
+neveu qui écri-z-aussi des petites c....nades[9] comme ça!_» Allez donc
+demander des encouragements pour les arts à ce COLLÈGUE DU POÈTE.
+
+Vous autres virtuoses qui ne remuez pas des masses musicales, qui
+n'écrivez que pour l'orchestre de vos deux mains, qui vous passez des
+vastes salles et des chœurs nombreux, vous avez moins à craindre du
+contact des mœurs bourgeoises; et pourtant, vous aussi, vous en
+ressentez les effets. Griffonnez quelque niaiserie brillante, les
+éditeurs la couvriront d'or et se l'arracheront; mais si vous avez le
+malheur de développer une idée sérieuse sous une grande forme, alors
+vous êtes sûr de votre affaire, l'œuvre vous reste, ou tout au
+moins, si elle est publiée, on ne l'achète pas.
+
+Il est vrai de dire, pour justifier un peu Paris et le
+constitutionnalisme, qu'il en est de même presque partout. A Vienne,
+comme ici, on paie 1,000 francs une romance ou une valse des faiseurs à
+la mode, et Beethoven a été obligé de donner la Symphonie en _ut mineur_
+pour moins de 100 écus.
+
+Vous avez publié à Londres des trios et diverses compositions pour piano
+seul d'une facture très-large, d'un style plein d'élévation; et même
+sans aller chercher votre grand répertoire, vos chants pour une voix,
+tels que: _The beating of my own heart_,--_My lonely home_,--ou encore
+_Such things were_, que madame Hampton, votre sœur, chante si
+poétiquement, sont des choses ravissantes et d'une haute valeur dans
+l'art. Rien n'excite plus vivement mon imagination, je l'avoue, en la
+faisant voler aux vertes collines de l'Irlande, que ces virginales
+mélodies d'un tour naïf et original qui semblent apportées par la brise
+du soir sur les ondes doucement émues des lacs de Killarney, que ces
+hymnes d'amour résigné qu'on écoute, attendri sans savoir pourquoi, en
+songeant à la solitude, à la grande nature, aux êtres aimés qui ne sont
+plus, aux héros des anciens âges, à la patrie souffrante, à la mort
+même, à la mort _rêveuse et calme comme la nuit_, selon l'expression de
+votre poète national, Th. Moore. Eh bien! mettez toutes ces
+inspirations, toute cette poésie au mélancolique sourire, en balance
+avec quelque turbulent _caprice_ sans esprit et sans cœur, tel que
+les marchands de musique vous en _commandent_ souvent sur les thêmes
+plus ou moins vulgaires des opéras nouveaux, où les notes s'agitent, se
+poursuivent, se roulent les unes sur les autres comme une poignée de
+grelots qu'on secouerait dans un sac, et vous verrez de quel côté sera
+le succès d'argent.
+
+Non, il faut en prendre son parti; à moins de quelques circonstances
+produites par le hasard, à moins de certaines associations avec les arts
+inférieurs et qui le rabaissent toujours plus ou moins, notre art n'est
+pas productif, dans le sens commercial du mot; il s'adresse trop
+exclusivement aux exceptions des sociétés intelligentes; il exige trop
+de préparatifs, trop de moyens pour se manifester au dehors. Il doit
+donc y avoir nécessairement une sorte d'ostracisme honorable pour les
+esprits qui le cultivent sans préoccupation aucune des intérêts qui lui
+sont étrangers. Les plus grands peuples mêmes sont, à l'égard des
+artistes purs, comme le député dont je parlais tout à l'heure, ils
+comptent toujours, à côté des colosses du génie humain, des _neveux qui
+écrivent aussi_, etc.
+
+On trouve dans les archives d'un des théâtres de Londres une lettre
+adressée à la reine Élisabeth par une troupe d'acteurs, et signée de
+vingt noms obscurs, parmi lesquels se trouve celui de William
+Shakespeare, avec cette désignation collective: _Your poor players._
+Shakespeare était l'un de ces _pauvres acteurs_. Encore l'art dramatique
+était-il au temps de Shakespeare, plus appréciable par la masse, que ne
+l'est de nos jours l'art musical chez les nations qui ont le plus de
+prétention à en posséder le sentiment. La musique est essentiellement
+aristocratique; c'est une fille de race que les princes seuls peuvent
+doter aujourd'hui, et qui doit savoir vivre pauvre et vierge plutôt que
+de se mésallier. Toutes ces réflexions, vous les avez faites mille fois
+sans doute, et vous me saurez bon gré, j'imagine, d'y mettre un terme
+pour en venir au récit des deux derniers concerts que j'ai donnés en
+Allemagne après avoir quitté Berlin.
+
+Ce récit ne vous offrira pourtant, je le crains, rien de bien
+intéressant quant à ce qui me concerne; je serai obligé de citer encore
+des ouvrages dont j'ai peut-être déjà trop parlé dans mes lettres
+précédentes: toujours l'éternel _Cinq mai_, _Harold_, les fragments de
+_Roméo et Juliette_, etc. Toujours les mêmes difficultés pour trouver
+certains instrumentistes, même excellence des autres parties de
+l'orchestre, constituant ce que j'appellerai l'orchestre ancien,
+l'orchestre de Mozart; et toujours aussi mêmes fautes se reproduisant
+invariablement, à la première épreuve, aux mêmes endroits, dans les
+mêmes morceaux, pour disparaître enfin après quelques études attentives.
+
+Je ne me suis pas arrêté à Magdebourg, où m'attendait cependant un
+succès assez original. J'y ai été à peu près insulté pour avoir eu
+l'audace de m'appeler par mon nom; et cela par un employé de la poste
+qui en faisant enregistrer mes bagages, et examinant l'inscription
+qu'ils portaient, me demanda d'un air soupçonneux:
+
+--Berlioz? _componist_?
+
+--_Ia!_
+
+Là-dessus grande colère de ce brave homme, causée par l'impertinence que
+j'avais de me _faire passer_ pour Berlioz le compositeur. Il s'était
+imaginé, sans doute, que cet étourdissant musicien ne devait voyager que
+sur un hippogriffe au milieu d'un tourbillon de flammes, ou tout au
+moins environné d'un somptueux attirail et d'une valetaille respectable.
+De sorte qu'en voyant arriver un homme fait et défait comme tous les
+gens qui ont été à la fois gelés et enfumés dans les diligences d'un
+chemin de fer, un homme qui faisait peser sa malle lui-même, qui
+marchait lui-même, qui parlait lui-même français, et ne savait dire que
+_ia_ en allemand, il en a conclu tout de suite que j'étais un
+imposteur. Comme bien vous pensez, ses murmures et ses haussements
+d'épaules me ravissaient; plus sa pantomime et son accent devenaient
+méprisants, et plus je me rengorgeais; s'il m'eût battu, sans aucun
+doute je l'aurais embrassé. Un autre employé, parlant fort bien ma
+langue, se montra plus disposé à m'accorder le droit d'être moi-même;
+mais les gracieusetés qu'il me dit me flattèrent infiniment moins que
+l'incrédulité de son naïf collègue et sa bonne mauvaise humeur. Voyez
+pourtant, un demi-million seulement m'eût privé de ce succès-là! J'aurai
+bien soin à l'avenir de n'en pas porter avec moi, et de voyager toujours
+de la même manière. Ce n'est pas l'avis toutefois de notre jovial et
+spirituel censeur dramatique, Perpignan, qui, à propos d'un homme dont
+une pièce de cent sous placée dans son gilet, avait, dans un duel,
+arrêté la balle de son adversaire, s'écria: «Il n'y a d'heureux que ces
+gens riches! J'eusse été tué raide sur le coup!»
+
+J'arrive à Hanovre; A. Bohrer m'y attendait. L'intendant, M. de Meding,
+avait eu la bonté de mettre la chapelle et le théâtre à ma disposition,
+et j'allais commencer mes répétitions, quand la mort du duc de Sussex,
+parent du roi, ayant motivé le deuil de la cour, le concert dut être
+retardé d'une semaine. J'eus donc un peu plus de temps pour faire
+connaissance avec les principaux artistes qui allaient bientôt avoir à
+souffrir du mauvais caractère de mes compositions.
+
+Je n'ai pas pu me lier très particulièrement avec le maître de chapelle
+Marschner; la difficulté qu'il éprouve à s'exprimer en français rendait
+nos conversations assez pénibles; il est d'ailleurs extrêmement occupé.
+C'est actuellement un des premiers compositeurs de l'Allemagne, et vous
+appréciez, comme nous tous, le mérite éminent de ses partitions du
+_Vampire_ et du _Templier_. Quant à A. Bohrer, je le connaissais déjà;
+les trios et les quatuors de Beethoven nous avaient mis en contact à
+Paris, et l'enthousiasme qui nous y avait alors brûlés l'un et l'autre
+ne s'était pas depuis lors refroidi. A. Bohrer est l'un des hommes qui
+m'ont paru le mieux comprendre, et sentir le plus profondément celles
+des œuvres de Beethoven réputées excentriques et inintelligibles. Je
+le vois encore aux répétitions des quatuors où son frère Max (le célèbre
+violoncelliste, aujourd'hui en Amérique), Claudel le second violon, et
+Urhan l'alto, le secondaient si merveilleusement. En écoutant, en
+étudiant cette musique transcendante, Max souriait d'orgueil et de joie,
+il avait l'air d'être dans son atmosphère naturelle et d'y respirer avec
+bonheur. Urhan adorait en silence et baissait les yeux comme devant le
+soleil; il paraissait dire: «Dieu a voulu qu'il y eût un homme aussi
+grand que Beethoven, et qu'il nous fût permis de le contempler; Dieu
+l'a voulu!!» Claudel admirait surtout ces profondes admirations. Quant à
+Antoine Bohrer, le premier violon, c'était la passion à son apogée,
+c'était l'amour extatique. Un soir, dans un de ces adagios surhumains où
+le génie de Beethoven plane immense et solitaire comme l'oiseau colossal
+des cimes neigeuses du Chimboraço, le violon de Bohrer, en chantant la
+mélodie sublime, semblait animé du souffle épique; sa voix redoublait de
+force expressive, éclatait en accents à lui-même inconnus; l'inspiration
+rayonnait sur le visage du virtuose; nous retenions notre haleine, nos
+cœurs se gonflaient, quand A. Bohrer, s'arrêtant tout-à-coup, déposa
+son brûlant archet et s'enfuit éperdu dans la chambre voisine. Madame
+Bohrer, inquiète, l'y suivit, et Max, toujours souriant, nous dit: «Ce
+n'est rien, il n'a pu se contenir, laissons-le pleurer un peu et nous
+recommencerons. Il faut lui pardonner.» Te pardonner! Ah! cher et digne
+fils de la grande musique, je sentis bien alors que mes sympathies
+d'artiste étaient à toi pour la vie.
+
+Antoine Bohrer remplit à Hanovre les fonctions de maître de concert; il
+compose peu maintenant; son occupation la plus chère consiste à diriger
+l'éducation musicale de sa fille, charmante enfant de douze ans, dont
+l'organisation prodigieuse inspire à tout ce qui l'entoure des alarmes
+qu'il est facile de concevoir. Son talent de pianiste est des plus
+extraordinaires d'abord, et sa mémoire est telle ensuite, que, dans les
+concerte qu'elle a donnés à Vienne l'an dernier, son père, au lieu de
+programme, présentait au public une liste de soixante-douze morceaux,
+sonates, concertos, fantaisies, fugues, variations, études, de
+Beethoven, de Weber, de Cramer, de Bach, de Handel, de Liszt, de
+Thalberg, de Chopin, de Döhler, etc., que la petite Sophie sait par
+cœur, et qu'elle pouvait, sans hésitation, jouer de mémoire, au gré
+de l'assemblée. Il lui suffit d'exécuter trois ou quatre fois un
+morceau, de quelque étendue et de quelque complication qu'il soit, pour
+le retenir et ne plus l'oublier. Tant de combinaisons de diverse nature
+se graver ainsi dans ce jeune cerveau, et vivre sous cette blonde
+chevelure! N'y a-t-il pas là quelque chose de monstrueux et de fait pour
+inspirer autant d'effroi que d'admiration?
+
+Il faut espérer que la petite Sophie, devenue mademoiselle Bohrer, nous
+reviendra dans quelques années, et que le public parisien pourra
+connaître alors ce talent phénoménal dont il n'a encore qu'une très
+faible idée.
+
+L'orchestre de Hanovre est bon, mais trop pauvre d'instruments à cordes.
+Il ne possède en tout que 7 premiers violons, 7 seconds, 3 altos, 4
+violoncelles et 3 contrebasses. Il y a quelques violons infirmes; les
+violoncelles sont habiles; les altos et les contrebasses sont bons. Il
+n'y a que des éloges à donner aux instruments à vent, surtout à la
+première flûte, au premier hautbois (Edouard Rose), qui joue on ne peut
+mieux le _pianissimo_, et à la première clarinette dont le son est
+exquis. Les deux bassons (il n'y en a que deux) jouent juste, chose
+cruellement rare. Les cors ne sont pas de première force, mais ils vont;
+les trombones sont solides, les trompettes simples assez bonnes; il y a
+une excellentissime trompette à cylindres; l'artiste qui joue cet
+instrument se nomme, comme celui de Weimar son rival, Sackse; je ne sais
+auquel des deux donner la palme. Le premier hautbois joue du cor
+anglais; mais son instrument est très faux. Il n'y a pas d'ophicléïde;
+on peut tirer bon parti des bass-tubas de la bande militaire. Le
+timbalier est médiocre; le _musicien_ chargé de la partie de
+grossecaisse _n'est pas musicien_; le cymbalier n'est pas sûr, et les
+cymbales sont brisées au point qu'il ne reste plus que le tiers de
+chacune. Il y a une harpe assez bien jouée par une dame des chœurs.
+Ce n'est pas une virtuose; mais elle possède son instrument, et forme,
+avec les harpistes de Stuttgardt et de Hambourg, les trois seules
+exceptions que j'aie rencontrées en Allemagne, où les harpistes, en
+général, ne savent pas jouer de la harpe. Malheureusement elle est très
+timide et assez faible musicienne; mais, quand on lui donne quelques
+jours pour étudier sa partie, on peut se fier à son exactitude. Elle
+fait supérieurement les sons harmoniques; sa harpe est à double
+mouvement et fort bonne.
+
+Le chœur est peu nombreux; c'est un petit groupe d'une quarantaine de
+voix, qui a de la valeur cependant; tout cela chante juste: les ténors
+sont en outre précieux par la qualité de leur timbre. La troupe
+chantante est plus que médiocre; à l'exception de la basse, Steinmuller,
+excellent musicien doué d'une belle voix qu'il conduit habilement, en la
+forçant un peu parfois, je n'ai rien entendu qui me parût digue d'être
+cité.
+
+Nous ne pûmes faire que deux répétitions; encore on trouva cela fort
+extraordinaire et quelques-uns des membres de la chapelle en murmurèrent
+hautement. C'est la seule fois que ce désagrément me soit arrivé en
+Allemagne, où les artistes m'ont constamment accueilli en frère, sans
+jamais plaindre le temps ni la peine que les études de mes concerts leur
+demandaient. A. Bohrer se désespérait; il aurait voulu qu'on répétât
+quatre fois, ou au moins trois; on ne put l'obtenir. L'exécution fut
+passable cependant, mais froide et sans puissance. Jugez donc, _trois_
+contrebasses!! et, de chaque côté, six violons et demi!! Le public se
+montra poli, voilà tout; je crois qu'il en est encore à se demander ce
+que diable ce concert a voulu dire. Le docteur Griepenkerl était venu de
+Brunswick exprès pour y assister; il dut constater entre l'esprit
+artiste des deux villes une notable différence. Nous nous amusions, lui,
+quelques militaires Brunswickois et moi, à tourmenter ce pauvre Bohrer,
+en lui racontant la fête musicale qu'on m'avait donnée à Brunswick trois
+mois auparavant; ces détails lui fendaient le cœur. M. Griepenkerl me
+fit alors présent de l'ouvrage qu'il avait écrit à mon sujet, et me
+demanda en retour le bâton avec lequel je venais de conduire l'exécution
+du _Cinq-Mai_.
+
+Espérons que ces bâtons, ainsi plantés en France et en Allemagne,
+prendront racine et deviendront des arbres qui me donneront de l'ombre
+quelque jour...
+
+Le prince royal de Hanovre assista à ce concert; j'eus l'honneur de
+l'entretenir quelques instants avant mon départ, et je m'estime heureux
+d'avoir pu connaître la gracieuse affabilité de ses manières et la
+distinction de son esprit, dont un affreux malheur (la perte de la vue)
+n'a point altéré la sérénité.
+
+Partons maintenant pour Darmstadt. Je passe à Cassel à sept heures du
+matin.
+
+Spohr dort,[10] il ne faut pas le réveiller.
+
+Continuons. Je rentre pour la quatrième fois à Francfort. J'y retrouve
+Parish-Alvars, qui me magnétise en me jouant sa Fantaisie en sons
+harmoniques sur le chœur des _Naïades d'Obéron_. Décidément cet homme
+est sorcier; sa harpe est une sirène au beau col incliné, aux longs
+cheveux épars, qui exhale des sons fascinateurs d'un autre monde, sous
+l'étreinte passionnée de ses bras puissants. Voilà Guhr, fort empêché
+par les ouvriers qui restaurent son théâtre. Ah! ma foi, pardonnez-moi
+de vous quitter, Osborne, pour dire quelques mots à ce tant redouté
+_capell-meister_, dont le nom vient encore se présenter sous ma plume,
+je reviens à vous à l'instant.
+
+ «Mon cher Guhr,
+
+ »Savez-vous bien que plusieurs personnes m'avaient fait concevoir
+ la crainte de vous voir mal accueillir les drôleries que je me suis
+ permises à votre sujet, en racontant notre première entrevue! J'en
+ doutais fort, connaissant votre esprit, et cependant ce doute me
+ chagrinait. Bravo! J'apprends que, loin d'être fâché des
+ dissonances que j'ai prêtées à l'harmonie de votre conversation,
+ vous en avez ri le premier, et que vous avez fait imprimer dans un
+ des journaux de Francfort la traduction allemande de la lettre qui
+ les contenait. A la bonne heure! vous comprenez la plaisanterie, et
+ d'ailleurs on n'est pas perdu pour jurer un peu. Vivat! ter que
+ quater que vivat!, S. N. T. T. Tenez-moi bien réellement pour un de
+ vos meilleurs amis; et recevez mille nouveaux compliments sur votre
+ chapelle de Francfort, elle est digne d'être dirigée par un artiste
+ tel que vous.
+
+ »Adieu, adieu, S. N. D. D.
+
+Me voilà!
+
+Ah! çà, voyons; c'est donc de Darmstadt qu'il s'agit. Nous allons y
+trouver quelques amis, entre autres L. Schlosser, le _concert-meister_,
+qui fut mon condisciple autrefois chez Lesueur, pendant son séjour à
+Paris. J'emportais d'ailleurs des lettres de M. de Rothschild, de
+Francfort, pour le prince Emile qui me fit le plus charmant accueil, et
+obtint du grand-duc, pour mon concert, plus que je n'avais osé espérer.
+Dans la plupart des villes d'Allemagne où je m'étais fait entendre
+jusqu'alors, l'arrangement pris avec les intendants des théâtres avait
+été à peu près toujours le même; l'administration supportait presque
+tous les frais, et je recevais la moitié de la recette brute. (Le
+théâtre de Weimar seul avait eu la courtoisie de me laisser la recette
+entière. Je l'ai déjà dit: Weimar est une ville artiste; la famille
+ducale sait honorer les arts; d'ailleurs j'avais là auprès d'elle un bon
+ami, Chélard, loyal et excellent cœur, aussi simplement bon, beaucoup
+plus peut être que si, au lieu d'avoir écrit _Macbeth_ et la _Bataille
+d'Arminius_, il n'était qu'un compositeur de quadrilles et de romances).
+
+Eh bien! à Darmstadt, le grand-duc non seulement m'accorda la même
+faveur, mais voulut encore m'exempter de toute espèce de frais. A coup
+sûr, ce généreux souverain n'a pas de _neveux qui écrivent aussi des_,
+etc. etc.
+
+Le concert fut promptement organisé, et l'orchestre, loin de se faire
+prier pour répéter, aurait voulu qu'il me fût possible de consacrer aux
+études une semaine de plus. Nous fîmes cinq répétitions. Tout marcha
+bien, à l'exception cependant du double chœur des _jeunes Capulets
+sortant de la fête_, au début de la scène du Jardin dans _Roméo et
+Juliette_. L'exécution de ce petit morceau fut une véritable déroute
+vocale; les ténors du second chœur baissèrent de près d'un demi-ton,
+et ceux du premier manquèrent leur entrée au retour du thême. Le maître
+de chant était dans une fureur d'autant plus facile à concevoir, que
+pendant huit jours il s'était donné pour instruire les choristes une
+peine infinie.
+
+L'orchestre de Darmstadt est un peu plus nombreux que celui de Hanovre.
+Il possède exceptionnellement un excellent ophicléïde. La partie de
+harpe est confiée à un _peintre_, qui, malgré tous ses efforts et sa
+bonne volonté, n'est jamais sûr de donner beaucoup de _couleur_ à son
+exécution. Le reste de la masse instrumentale est bien composé et animé
+du meilleur esprit. On y trouve un virtuose remarquable. Il se nomme
+Müller, mais n'appartient point cependant à la célèbre famille des
+Müller de Brunswick. Sa taille presque colossale lui permet de jouer de
+la vraie contrebasse à quatre cordes avec une aisance extraordinaire.
+Sans chercher, comme il le pourrait, à exécuter des traits ni des
+arpéges d'une difficulté inutile et d'un effet grotesque, il chante
+gravement et noblement sur cet instrument énorme, et sait en tirer des
+sons d'une grande beauté, qu'il nuance avec beaucoup d'art et de
+sentiment. Je lui ai entendu _chanter_ un fort bel _adagio_ composé par
+Mangold jeune, frère du _capell-meister_, de manière à émouvoir
+profondément un sévère auditoire. C'était dans une soirée donnée par M.
+le docteur Huth, le premier amateur de musique de Darmstadt, qui, dans
+sa sphère, fait pour l'art ce que M. Alsager sait faire à Londres dans
+la sienne, et dont l'influence est grande, par conséquent, sur l'esprit
+musical du public. Müller est une conquête qui doit tenter bien des
+compositeurs et des chefs d'orchestre, mais le grand-duc la leur
+disputera de toutes ses forces, très certainement.
+
+Le maître de chapelle Mangold, habile et excellent homme, a fait en
+grande partie son éducation musicale à Paris, où il a compté parmi les
+meilleurs élèves de Reicha. C'était donc pour moi un condisciple, et il
+m'a traité comme tel. Quant à Schlosser, le _concert-meister_ déjà
+nommé, il s'est montré si bon camarade, il a mis tant d'ardeur à me
+seconder, que je suis vraiment dans l'impossibilité de parler comme il
+conviendrait de celles de ses compositions dont il m'a permis la
+lecture; j'aurais l'air de reconnaître son hospitalité, quand je ne
+ferais que lui rendre justice. Nouvelle preuve de la vérité de
+l'anti-proverbe: Un bienfait est toujours perdu!
+
+Il y a à Darmstadt une bande militaire d'une trentaine de musiciens; je
+l'ai bien enviée au grand-duc. Tout cela joue juste, a du style, et
+possède un sentiment du rhythme qui donne de l'intérêt même aux parties
+de tambours.
+
+Reichel (l'immense voix de basse qui me fut si utile à Hambourg) se
+trouvait, à mon arrivée, depuis quelque temps à Darmstadt, où, dans le
+rôle de Marcel des _Huguenots_, il avait obtenu un véritable triomphe.
+Il eut encore l'obligeance de chanter _le Cinq Mai_, mais avec un talent
+et une sensibilité de beaucoup au-dessus des qualités qu'il avait
+montrées en exécutant ce morceau la première fois. Il fut admirable
+surtout à la dernière strophe, la plus difficile à bien nuancer:
+
+ _Wie? sterben er? o ruhm, wie verwaist bist du!_
+ _Quoi? lui mourir! ô gloire, quel veuvage!_
+
+Ensuite l'air du Figaro de Mozart (_Non più andrai_), que nous avions
+ajouté au programme, montra la souplesse de son talent, en le faisant
+briller sous une face nouvelle, lui valut un _bis_ de toute la salle, et
+le lendemain un engagement très avantageux au théâtre de Darmstadt. Je
+me dispense de vous narrer... le reste. Si vous allez dans ce pays-là,
+on vous dira seulement que j'ai eu la vanité naïve de trouver le public
+et les artistes _très intelligents_.
+
+Nous voici maintenant, mon cher Osborne, au terme de ce pèlerinage, le
+plus difficile peut-être qu'un musicien ait jamais entrepris, et dont le
+souvenir, je le sens, doit planer sur le reste de ma vie. Je viens,
+comme les hommes religieux de l'ancienne Grèce, de consulter l'oracle de
+Delphes. Ai-je bien compris le sens de sa réponse? Faut-il croire ce
+qu'elle paraît contenir de favorable à mes vœux?... N'y a-t-il pas
+d'oracles trompeurs?... L'avenir, l'avenir seul en décidera. Quoi qu'il
+en soit, je dois rentrer en France, et adresser enfin mes adieux à
+l'Allemagne, cette noble seconde mère de tous les fils de l'harmonie.
+Mais où trouver des expressions égales à ma gratitude, à mon admiration,
+à mes regrets?... Quel hymne pourrais-je chanter qui fût digne de sa
+grandeur et de sa gloire?... Je ne sais donc, en la quittant, que
+m'incliner avec respect, et lui dire d'une voix émue:
+
+ _Vale, Germania, alma parens!_
+
+FIN.
+
+
+
+
+DE LA MUSIQUE EN GÉNÉRAL.
+
+
+Musique, art d'émouvoir par des combinaisons de sons les hommes
+intelligents et doués d'organes spéciaux et exercés. Définir ainsi la
+musique, c'est avouer que nous ne la croyons pas, comme on dit, _faite
+pour tout le monde_. Quelles que soient en effet ses conditions
+d'existence, quels qu'aient jamais été ses moyens d'action, simples ou
+composés, doux ou énergiques, il a toujours paru évident à l'observateur
+impartial qu'un grand nombre d'individus ne pouvant ressentir ni
+comprendre sa puissance, ceux-là _n'étaient pas faits pour elle_, et que
+par conséquent _elle n'était point faite pour eux_.
+
+La musique est à la fois un sentiment et une science; elle exige de la
+part de celui qui la cultive, exécutant ou compositeur, une inspiration
+naturelle et des connaissances qui ne s'acquièrent que par de longues
+études et de profondes méditations. La réunion du savoir et de
+l'inspiration constitue l'art. En dehors de ces conditions, le musicien
+ne sera donc qu'un artiste incomplet, si tant est qu'il mérite le nom
+d'artiste. La grande question de la prééminence de l'organisation sans
+étude sur l'étude sans organisation, qu'Horace n'a pas osé résoudre
+positivement pour les poètes, nous paraît également difficile à trancher
+pour les musiciens. On a vu quelques hommes parfaitement étrangers à la
+science produire d'instinct des airs gracieux et même sublimes, témoin
+Rouget de l'Isle et son immortelle _Marseillaise_; mais ces rares
+éclairs d'inspiration n'illuminant qu'une partie de l'art, pendant que
+les autres non moins importantes, demeurent obscures, il s'ensuit, eu
+égard à la nature complexe de notre musique, que ces hommes en
+définitive ne peuvent être rangés parmi les musiciens: ILS NE SAVENT
+PAS.
+
+On rencontre plus souvent encore des esprits méthodiques, calmes et
+froids, qui, après avoir étudié patiemment la théorie, accumulé les
+observations, exercé longuement leur esprit et tiré tout le parti
+possible de leurs facultés incomplètes parviennent à écrire des choses
+qui répondent en apparence aux idées qu'on se fait vulgairement de la
+musique, et satisfont l'oreille sans la charmer, et sans rien dire au
+cœur ni à l'imagination. Or, la satisfaction de l'ouïe est fort loin
+des sensations délicieuses que peut éprouver cet organe; les jouissances
+du cœur et de l'imagination ne sont pas non plus de celles dont on
+puisse faire aisément bon marché; et comme elles se trouvent réunies à
+un plaisir sensuel des plus vifs dans les véritables œuvres musicales
+de toutes les écoles, ces producteurs impuissants doivent donc encore,
+selon nous, être rayés du nombre des musiciens: ILS NE SENTENT PAS.
+
+Ce que nous appelons _musique_ est un art nouveau, en ce sens qu'il ne
+ressemble que fort peu, très probablement, à ce que les anciens peuples
+civilisés désignaient sous ce nom. D'ailleurs, il faut le dire tout de
+suite, ce mot avait chez eux une acception tellement étendue, que loin
+de signifier simplement, comme aujourd'hui, l'art des sons, il
+s'appliquait également à la danse, au geste, à la poésie, à l'éloquence,
+et même à la collection de toutes les sciences. En supposant
+l'étymologie du mot _musique_ dans celui de _muse_, le vaste sens que
+lui donnaient les anciens s'explique naturellement; il exprimait et
+devait exprimer en effet, _ce à quoi président les Muses_. De là les
+erreurs où sont tombés, dans leurs interprétations, beaucoup de
+commentateurs de l'antiquité. Il y a pourtant dans le langage actuel une
+expression consacrée, dont le sens est presque aussi général. Nous
+disons: _l'art_, en parlant de la réunion des travaux de
+l'intelligence, soit seule, soit aidée par certains organes et des
+exercices du corps que l'esprit a poétisés. De sorte que le lecteur qui
+dans deux mille ans trouvera dans nos livres cette phrase devenue le
+titre banal de bien des divagations: «De l'état de l'art en Europe au
+dix-neuvième siècle» devra l'interpréter ainsi: «De l'état de la poésie,
+de l'éloquence, de la musique, de la peinture, de la gravure, de la
+statuaire, de l'architecture, de l'action dramatique, de la pantomime et
+de la danse en Europe au dix-neuvième siècle.» On voit qu'à l'exception
+près des sciences exactes, auxquelles il ne s'applique pas, notre mot
+_art_ correspond fort bien au mot _musique_ des anciens.
+
+Ce qu'était chez eux l'art des sons proprement dit, nous ne le savons
+que fort imparfaitement. Quelques faits isolés, racontés peut-être avec
+une exagération dont on voit journellement des exemples analogues, les
+idées boursouflées ou tout-à-fait absurdes de certains philosophes,
+quelquefois aussi la fausse interprétation de leurs écrits, tendraient à
+lui attribuer une puissance immense, et une influence sur les mœurs
+telle, que les législateurs devaient, dans l'intérêt des peuples, en
+déterminer la marche et en régler l'emploi. Sans tenir compte des causes
+qui ont pu concourir à l'altération de la vérité à cet égard, et en
+admettant que la musique des Grecs ait réellement produit sur quelques
+individus des impressions extraordinaires, qui n'étaient dues ni aux
+idées exprimées par la poésie, ni à l'expression des traits ou de la
+pantomime du chanteur, mais bien à la musique elle-même et seulement à
+elle, le fait ne prouverait en aucune façon que cet art eût atteint chez
+eux un haut degré de perfection. Qui ne connaît la violente action des
+sons musicaux, combinés de la façon la plus ordinaire, sur les
+tempéraments nerveux dans certaines circonstances? Après un festin
+splendide, par exemple, quand excité par les acclamations enivrantes
+d'une foule d'adorateurs, par le souvenir d'un triomphe récent, par
+l'espérance de victoires nouvelles, par l'aspect des armes, par celui
+des belles esclaves qui l'entouraient, par les idées de volupté,
+d'amour, de gloire, de puissance, d'immortalité, secondées de l'action
+énergique de la bonne chère et du vin, Alexandre, dont l'organisation
+d'ailleurs était si impressionnable, délirait aux accents de Timothée,
+on conçoit très bien qu'il n'ait pas fallu de grands efforts de génie de
+la part du chanteur pour agir aussi fortement sur cette sensibilité
+portée à un état presque maladif.
+
+Rousseau, en citant l'exemple plus moderne du roi de Danemarck, Erric,
+que certains chants rendaient furieux au point de tuer ses meilleurs
+domestiques, fait bien observer, il est vrai, que ces malheureux
+devaient être beaucoup moins que leur maître sensibles à la musique;
+autrement il eût pu courir la moitié du danger. Mais l'instinct
+paradoxal du philosophe se décèle encore dans cette spirituelle ironie.
+Eh! oui, sans doute, les serviteurs du roi danois étaient moins
+sensibles à la musique que leur souverain! Qu'y a-t-il là d'étonnant? Ne
+serait-il pas fort étrange au contraire qu'il en eût été autrement? Ne
+sait-on pas que le sens musical se développe par l'exercice? que
+certaines affections de l'ame, très actives chez quelques individus, le
+sont fort peu chez beaucoup d'autres? que la sensibilité nerveuse est en
+quelque sorte le partage des classes élevées de la société, quand les
+classes inférieures, soit à cause des travaux manuels auxquels elles se
+livrent, soit pour toute autre raison, en sont à peu près dépourvues? et
+n'est-ce pas parce que cette inégalité dans les organisations est
+incontestable et incontestée, que nous avons si fort restreint, en
+définissant la musique, le nombre des hommes sur lesquels elle agit.
+
+Cependant Rousseau, tout en ridiculisant ainsi ces récits des merveilles
+opérées par la musique antique, paraît en d'autres endroits leur
+accorder assez de croyance pour placer beaucoup au-dessus de l'art
+moderne cet art ancien que nous connaissons à peine et qu'il ne
+connaissait pas mieux que nous. Il devait certes, moins que personne
+déprécier les effets de la musique actuelle, car l'enthousiasme avec
+lequel il en parle partout ailleurs prouve qu'ils étaient sur lui d'une
+intensité des moins ordinaires. Quoi qu'il en soit, et en jetant
+seulement nos regards autour de nous, il sera facile de citer, en faveur
+du pouvoir de notre musique, des faits certains, dont la valeur est au
+moins égale à celle des anecdotes douteuses des anciens historiens.
+Combien de fois n'avons-nous pas vu à l'Opéra, par exemple, aux
+représentations des chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, des
+auditeurs agités de spasmes terribles, pleurer et rire à la fois, et
+manifester tous les symptômes du délire et de la fièvre! Un jeune
+musicien provençal, sous l'empire des sentiments passionnés qu'avait
+fait naître en lui _la Vestale_ de Spontini, ne put supporter l'idée de
+rentrer dans notre monde prosaïque, au sortir du ciel de poésie qui
+venait de lui être ouvert; il prévint par lettres ses amis de son
+dessein, et après avoir encore entendu le chef-d'œuvre, objet de son
+admiration extatique, pensant avec raison qu'il avait atteint le maximum
+de la somme de bonheur réservée à l'homme sur la terre, un soir, à la
+porte de l'Opéra, il se brûla la cervelle.
+
+La célèbre cantatrice, madame Malibran, entendant pour la première fois,
+au Conservatoire, la symphonie en _ut mineur_ de Beethoven, fut saisie
+de convulsions telles, qu'il fallut l'emporter hors de la salle. Vingt
+fois nous avons vu, en pareil cas, des hommes graves obligés de sortir
+pour soustraire aux regards du public la violence de leurs émotions.
+Quant à celles que l'auteur de cet article doit personnellement à la
+musique, il affirme que rien au monde ne saurait en donner l'idée exacte
+à qui ne les a point éprouvées. Sans parler des affections morales que
+cet art a développées en lui, et pour ne citer que les impressions
+reçues et les effets éprouvés au moment même de l'exécution des ouvrages
+qu'il admire, voici ce qu'il peut dire en toute vérité: «A l'audition de
+certains morceaux de musique, mes forces vitales semblent d'abord
+doublées; je sens un plaisir délicieux, où le raisonnement n'entre pour
+rien; l'habitude de l'analyse vient ensuite d'elle-même faire naître
+l'admiration; l'émotion croissant en raison directe de l'énergie ou de
+la grandeur des idées de l'auteur, produit bientôt une agitation étrange
+dans la circulation du sang; mes artères battent avec violence; les
+larmes qui d'ordinaire annoncent la fin du paroxysme, n'en indiquent
+souvent qu'un état progressif, qui doit être de beaucoup dépassé. En ce
+cas, ce sont des contractions spasmodiques des muscles, un tremblement
+de tous les membres, un _engourdissement total des pieds et des mains_,
+une paralysie partielle des nerfs de la vision et de l'audition, je n'y
+vois plus, j'entends à peine; vertige... demi-évanouissement... On pense
+bien que des sensations portées à ce degré de violence sont assez rares,
+et que d'ailleurs il y a un vigoureux contraste à leur opposer, celui du
+_mauvais effet musical_, produisant le contraire de l'admiration et du
+plaisir. Aucune musique n'agit plus fortement en ce sens, que celle dont
+le défaut principal me paraît être la platitude jointe à la fausseté
+d'expression. Alors je rougis comme de honte, une véritable indignation
+s'empare de moi, on pourrait à me voir, croire que je viens de recevoir
+un de ces outrages pour lesquels il n'y a pas de pardon; il se fait,
+pour chasser l'impression reçue, un soulèvement général, un effort
+d'excrétion dans tout l'organisme, analogue aux efforts du vomissement,
+quand l'estomac veut rejeter une liqueur nauséabonde. C'est le dégoût et
+la haine portés à leur terme extrême; cette musique m'exaspère, et je la
+vomis par tous les pores.
+
+Sans doute l'habitude de déguiser ou de maîtriser mes sentiments permet
+rarement à celui-ci de se montrer dans tout son jour; et s'il m'est
+arrivé quelquefois, depuis ma première jeunesse, de lui donner carrière,
+c'est que le temps de la réflexion m'avait manqué, j'avais été pris au
+dépourvu.
+
+La musique moderne n'a donc rien à envier en puissance à celle des
+anciens. A présent, quels sont les modes d'action de l'art musical?
+Voici tous ceux que nous connaissons; et, bien qu'ils soient fort
+nombreux, il n'est pas prouvé qu'on ne puisse dans la suite en découvrir
+encore quelques autres. Ce sont:
+
+
+LA MÉLODIE.
+
+Effet musical produit par différents sons entendus _successivement_, et
+formulés en phrases symétriques. L'art d'enchaîner d'une façon agréable
+ces séries de sons divers, ou de leur donner un sens expressif, ne
+s'apprend point, c'est un don de la nature, que l'observation des
+mélodies préexistantes et le caractère propre des individus et des
+peuples modifient de mille manières.
+
+
+L'HARMONIE.
+
+Effet musical produit par différents sons entendus _simultanément_. Les
+dispositions naturelles peuvent seules, sans doute, faire le grand
+harmoniste; cependant la connaissance des groupes de sons produisant les
+_accords_ (généralement reconnus pour agréables et beaux), et l'art de
+les enchaîner régulièrement, s'enseignent partout avec succès.
+
+
+LE RHYTHME.
+
+Division symétrique du temps par les sons. On n'apprend pas au musicien
+à trouver de belles formes rhythmiques; la faculté particulière qui les
+lui fait découvrir est l'une des plus rares. Le rhythme, de toutes les
+parties de la musique, nous paraît être aujourd'hui la moins avancée.
+
+
+L'EXPRESSION.
+
+Qualité par laquelle la musique se trouve en rapport direct de caractère
+avec les sentiments qu'elle veut rendre, les passions qu'elle veut
+exciter. La perception de ce rapport est excessivement peu commune; on
+voit fréquemment le public tout entier d'une salle d'opéra, qu'un son
+douteux révolterait à l'instant, écouter sans mécontentement, et même
+avec plaisir, des morceaux dont l'expression est d'une complète
+fausseté.
+
+
+LES MODULATIONS.
+
+On désigne aujourd'hui par ce mot les passages ou transitions d'un ton
+ou d'un mode à un mode ou à un ton nouveau. L'étude peut faire beaucoup
+pour apprendre au musicien l'art de déplacer ainsi avec avantage la
+tonalité, et à modifier à propos sa constitution. En général les chants
+populaires modulent peu.
+
+
+L'INSTRUMENTATION.
+
+Consiste à faire exécuter à chaque instrument ce qui convient le mieux à
+sa nature propre et à l'effet qu'il s'agit de produire. C'est en outre
+l'art de grouper les instruments de manière à modifier le son des uns
+par celui des autres, en faisant résulter de l'ensemble un son
+particulier que ne produirait aucun d'eux isolément, ni réuni aux
+instruments de son espèce. Cette face de l'instrumentation est
+exactement, en musique, ce que le coloris est en peinture. Puissante,
+splendide et souvent outrée aujourd'hui, elle était à peine connue avant
+la fin du siècle dernier. Nous croyons également pour elle, comme pour
+le rhythme, la mélodie et l'expression, que l'étude des modèles peut
+mettre le musicien sur la voie qui conduit à la posséder, mais qu'on n'y
+réussit point sans des dispositions spéciales.
+
+
+LE POINT DE DÉPART DES SONS.
+
+En plaçant l'auditeur à plus ou moins de distance des exécutants, et en
+éloignant dans certaines occasions les instruments sonores les uns des
+autres, on obtient dans l'effet musical des modifications qui n'ont pas
+encore été suffisamment observées.
+
+
+LE DEGRÉ D'INTENSITÉ DES SONS.
+
+Telles phrases et telles inflexions présentées avec douceur ou
+modération ne produisent absolument rien, qui peuvent devenir sublimes
+en leur donnant la force d'émission qu'elles réclament. La proposition
+inverse amène des résultats encore plus frappants: en violentant une
+idée douce, on arrive au ridicule et au monstrueux.
+
+
+LA MULTIPLICITÉ DES SONS
+
+Est l'un des plus puissants principes d'émotion musicale. Les
+instruments ou les voix étant en grand nombre et occupant une large
+surface, la masse d'air mise en vibrations devient énorme, et ses
+ondulations prennent alors un caractère dont elles sont ordinairement
+dépourvues. Tellement que, dans une église occupée par une foule de
+chanteurs, si un seul d'entre eux se fait entendre, quels que soient la
+force, la beauté de son organe et l'art qu'il mettra dans l'exécution
+d'un thême simple et lent, mais peu intéressant en soi, il ne produira
+qu'un effet médiocre; tandis que ce même thême repris, sans beaucoup
+d'art, à l'unisson, par toutes les voix, acquerra aussitôt une
+incroyable majesté.
+
+Des diverses parties constitutives de la musique que nous venons de
+signaler, presque toutes paraissent avoir été employées par les anciens.
+La connaissance de l'harmonie leur est seule généralement contestée. Un
+savant compositeur, notre contemporain, M. Lesueur, s'est posé
+l'intrépide antagoniste de cette opinion. Voici les motifs de ses
+adversaires:
+
+«_L'harmonie n'était pas connue des anciens_, disent-ils, _différents
+passages de leurs historiens et une foule de documents en font foi_. Ils
+n'employaient que l'unisson et l'octave. On sait en outre que l'harmonie
+est une invention qui ne remonte pas au-delà du huitième siècle. La
+gamme et la constitution tonale des anciens n'étant pas les mêmes que
+les nôtres, inventées par l'italien Guido d'Arezzo, mais bien semblables
+à celles du plain-chant, qui n'est lui-même qu'un reste de la musique
+grecque, il est évident, pour tout homme versé dans la science des
+accords, que cette sorte de chant, rebelle à l'accompagnement
+harmonique, ne comporte que l'unisson et l'octave.»
+
+On pourrait répondre à cela que l'invention de l'harmonie au moyen-âge
+ne prouve point qu'elle ait été inconnue aux siècles antérieurs.
+Plusieurs des connaissances humaines ont été perdues et retrouvées; et
+l'une des plus importantes découvertes que l'Europe s'attribue, celle
+de la poudre à canon, avait été faite en Chine fort longtemps
+auparavant. Il n'est d'ailleurs rien moins que certain, au sujet des
+inventions de Guido d'Arezzo, qu'elles soient réellement les siennes,
+car lui-même dans ses écrits en cite plusieurs comme choses
+universellement admises avant lui. Quant à la difficulté d'adapter au
+plain-chant notre harmonie, sans nier qu'elle ne s'unisse plus
+naturellement aux formes mélodiques modernes, le fait du chant
+ecclésiastique exécuté en contre-point à plusieurs parties, et de plus
+accompagné par les accords de l'orgue dans toutes les églises, y répond
+suffisamment. Voyons à présent sur quoi est basée l'opinion de M.
+Lesueur.
+
+«_L'harmonie était connue des anciens_, dit-il, _les œuvres de leurs
+poètes_, _philosophes et historiens le prouvent en maint endroit d'une
+façon péremptoire_. Ces fragments historiques, fort clairs en eux-mêmes,
+ont été traduits à contre-sens. Grâce à l'intelligence que nous avons de
+la notation des Grecs, des morceaux entiers de leur musique, à plusieurs
+voix accompagnées de divers instruments, sont là pour témoigner de cette
+vérité. Des duos, trios et chœurs, de Sapho, Olympe, Terpandre,
+Aristoxène, etc., fidèlement reproduits dans nos signes musicaux, seront
+publiés plus tard. On y trouvera une harmonie simple et claire, où les
+accords les plus doux sont seuls employés, et dont le style est
+absolument le même que celui de certains fragments de musique
+religieuse, composés de nos jours. Leur gamme et leur système de
+tonalité sont parfaitement identiques aux nôtres. C'est une erreur des
+plus graves de voir dans le plain-chant, tradition monstrueuse des
+hymnes barbares que les Druïdes hurlaient autour de la statue d'Odin, en
+lui offrant d'horribles sacrifices, un débris de la musique grecque.
+Quelques cantiques en usage dans le rituel de l'église catholique sont
+grecs, il est vrai; aussi les trouvons-nous conçus dans le même système
+que la musique moderne? D'ailleurs, quand les preuves de fait
+manqueraient, celles de raisonnement ne suffisent-elles pas à démontrer
+la fausseté de l'opinion qui refuse aux anciens la connaissance et
+l'usage de l'harmonie? Quoi! les Grecs, ces fils ingénieux et polis de
+la terre qui vit naître Homère, Sophocle, Pindare, Praxitèle, Phidias,
+Apelles, Zeuxis, ce peuple artiste qui élevait des temples sublimes que
+le temps n'a pas encore abattus, dont le ciseau taillait dans le marbre
+des formes humaines dignes de représenter les dieux; ce peuple, dont les
+œuvres monumentales servent de modèles aux poètes, statuaires,
+architectes et peintres de nos jours, n'aurait eu qu'une musique
+incomplète et grossière comme celle des Barbares?... Quoi! ces milliers
+de chanteurs des deux sexes entretenus à grands frais dans les temples,
+ces myriades d'instruments de natures diverses qu'ils nommaient: _Lyra_,
+_Psalterium_, _Trigonium_, _Sambuca_, _Cithara_, _Pectis_, _Maga_,
+_Barbiton_, _Testudo_, _Epigonium_, _Simmicium_, _Épandoron_, _etc._,
+pour les instruments à cordes; _Tuba_, _Fistula_, _Tibia_, _Cornu_,
+_Lituus_, _etc._, pour les instruments à vent; _Tympanum_, _Cymbalum_,
+_Crepitaculum_, _Tintinnabulum_, _Crotalum_, _etc._, pour les
+instruments de percussion, n'auraient été employés qu'à produire de
+froids et stériles unissons ou de pauvres octaves! On aurait ainsi fait
+marcher du même pas la harpe et la trompette; on aurait enchaîné de
+force dans un unisson grotesque deux instruments dont les allures, le
+caractère et l'effet diffèrent si énormément! C'est faire à
+l'intelligence et au sens musical d'un grand peuple une injure qu'il ne
+mérite pas, c'est taxer la Grèce entière de barbarie.»
+
+Tels sont les motifs de l'opinion de M. Lesueur. Quant aux faits cités
+en preuves, on ne peut rien leur opposer; et le jour où l'illustre
+maître publiera son grand ouvrage sur la musique antique, avec les
+fragments dont nous avons parlé plus haut; quand il indiquera les
+sources où il a puisé, les manuscrits qu'il a compulsés; quand les
+incrédules pourront se convaincre par leurs propres yeux, que ces
+_harmonies_ attribuées aux Grecs nous ont été réellement léguées par
+eux; alors sans doute M. Lesueur aura gagné la cause au plaidoyer de
+laquelle il travaille depuis si longtemps avec une persévérance et une
+conviction inébranlables. Comme nous ne croyons pas qu'il soit opportun
+jusque-là de se prononcer dans une question où le doute est encore
+permis au public, nous allons discuter les preuves de raisonnement
+avancées par M. Lesueur, avec l'impartialité et l'attention que nous
+avons apportées dans l'examen des idées de ses antagonistes. Nous lui
+répondrons donc:
+
+Les plains-chants que vous appelez barbares ne sont pas tous aussi
+sévèrement jugés par la généralité des musiciens actuels; il en est
+plusieurs, au contraire, qui leur paraissent empreints d'un rare
+caractère de sévérité et de grandeur. Le système de tonalité dans lequel
+ces hymnes sont écrites, et que vous condamnez, est susceptible de
+rencontrer fréquemment d'admirables applications. Beaucoup de chants
+populaires, pleins d'expression et de naïveté, sont dépourvus de _note
+sensible_, et par conséquent écrits dans le système tonal du
+plain-chant. D'autres, comme les airs écossais, appartiennent à une
+échelle musicale bien plus étrange encore, puisque le 4e et le 7e
+degré de notre gamme n'y figurent point. Quoi de plus frais cependant et
+de plus énergique parfois que ces mélodies des montagnes? Déclarer
+barbares des formes contraires à nos habitudes, ce n'est pas prouver
+qu'une éducation différente de celle que nous avons reçue ne puisse en
+venir à modifier singulièrement nos opinions à leur sujet. De plus, sans
+aller jusqu'à taxer la Grèce de barbarie, admettons seulement que sa
+musique, comparativement à la nôtre, fût encore dans l'enfance: le
+contraste de cet état imparfait d'un art spécial et de la splendeur des
+autres arts, qui n'ont avec lui aucun point de contact, aucune espèce de
+rapport, n'est point du tout inadmissible. Le raisonnement qui tendrait
+à faire regarder comme impossible cette anomalie est loin d'être
+nouveau, et l'on sait qu'en mainte circonstance il a amené à des
+conclusions que les faits ont ensuite démenties avec une brutalité
+désespérante.
+
+L'argument tiré du peu de raison musicale qu'il y aurait à faire marcher
+ensemble à l'unisson ou à l'octave des instruments de natures aussi
+dissemblables qu'une lyre, une trompette et des timbales, est sans force
+réelle; car enfin, cette disposition instrumentale est-elle praticable?
+Oui, sans doute, et les musiciens actuels pourront l'employer quand ils
+voudront. Il n'est donc pas extraordinaire qu'elle ait été admise chez
+des peuples auxquels la constitution même de leur art ne permettait pas
+d'en employer d'autre.
+
+A présent, quant à la supériorité de notre musique sur la musique
+antique, je crois qu'elle est probable. Soit en effet que les anciens
+aient connu l'harmonie, soit qu'ils l'aient ignorée, en réunissant en
+faisceau les idées que les partisans des deux opinions contraires nous
+ont données de la nature et des moyens de leur art, il en résulte avec
+assez d'évidence cette conclusion:
+
+Notre musique contient celle des anciens, mais la leur ne contenait pas
+la nôtre; c'est-à-dire, nous pouvons aisément reproduire les effets de
+la musique antique, et de plus un nombre infini d'autres effets qu'elle
+n'a jamais connus et qu'il lui était impossible de rendre.
+
+Nous n'avons rien dit de l'art des sons en Orient; voici pourquoi: tout
+ce que les voyageurs nous ont appris à ce sujet jusqu'ici, se borne à
+des puérilités informes et sans relations aucunes avec les idées que
+nous attachons au mot musique. A moins donc de notions nouvelles et
+opposées sur tous les points à celles qui nous sont acquises, nous
+devons regarder la musique, chez les Orientaux, comme un bruit
+grotesque, analogue à celui que font les enfants dans leurs jeux.
+
+
+
+
+ÉTUDE ANALYTIQUE
+
+DES
+
+SYMPHONIES DE BEETHOVEN.
+
+
+Il y a seize ou dix-sept ans qu'on fit, aux concerts spirituels de
+l'Opéra, l'essai des œuvres de Beethoven, alors parfaitement
+inconnues en France. On ne croirait pas aujourd'hui de quelle
+réprobation fut frappée immédiatement cette admirable musique par la
+plupart des artistes. C'était bizarre, incohérent, diffus, hérissé de
+modulations dures, d'harmonies sauvages, dépourvu de mélodie, d'une
+expression outrée, trop bruyant, et d'une difficulté horrible. M.
+Habeneck, pour satisfaire aux exigences des hommes de goût qui
+régentaient alors l'Académie royale de musique, se voyait forcé de
+faire, dans ces mêmes symphonies qu'il monte chaque année avec tant de
+soin au Conservatoire, des coupures monstrueuses, comme on s'en
+permettrait tout au plus dans un ballet de Gallemberg ou un opéra de
+Gaveaux. Sans ces _corrections_, Beethoven n'eût pas été admis à
+l'honneur de figurer, entre un solo de basson et un concerto de flûte,
+sur le programme des concerts spirituels. A la première audition des
+passages désignés au crayon rouge, Kreutzer s'était enfui en se bouchant
+les oreilles, et il eut besoin de tout son courage pour se décider aux
+autres répétitions à écouter _ce qui restait_ de la symphonie en _ré_.
+C'est à ce même homme (dont nous ne contestons point du reste le
+talent), que Beethoven venait de dédier l'une de ses plus sublimes
+sonates pour piano et violon; il faut convenir que l'hommage était bien
+adressé. Aussi le célèbre violon ne put-il jamais se décider à jouer
+cette composition _outrageusement inintelligible_. N'oublions pas que
+l'opinion de M. Kreutzer sur Beethoven était celle des quatre-vingt-dix-neuf
+centièmes des musiciens de Paris à cette époque, et que, sans les
+efforts réitérés de l'imperceptible fraction qui professait l'opinion
+contraire, le plus grand compositeur des temps modernes nous serait
+peut-être encore aujourd'hui à peine connu. Le fait de l'exécution des
+fragments de Beethoven à l'Opéra était donc d'une grande importance;
+nous en pouvons juger, puisque sans lui, très-probablement, la société
+du Conservatoire n'eût pas été constituée. C'est à ce petit nombre
+d'hommes intelligents et au public qu'il faut faire honneur de cette
+belle institution. Le public en effet, le public véritable, celui qui
+n'appartient à aucune coterie, ne juge que par sentiment et non point
+d'après les idées étroites, les théories ridicules qu'il s'est faites
+sur l'art; ce public là, qui se trompe souvent malgré lui, puisqu'il lui
+arrive maintes fois de revenir sur ses propres décisions, fut frappé de
+prime abord par quelques-unes des éminentes qualités de Beethoven. Il ne
+demanda point si telle modulation était relative de telle autre, si
+certaines harmonies étaient admises par les _magisters_, ni s'il _était
+permis_ d'employer certains rhythmes qu'on ne connaissait pas encore; il
+s'aperçut seulement que ces rhythmes, ces harmonies et ces modulations,
+ornés d'une mélodie noble et passionnée, et revêtus d'une
+instrumentation puissante, l'impressionnaient fortement et d'une façon
+toute nouvelle. En fallait-il davantage pour exciter ses
+applaudissements. Notre public français n'éprouve qu'à de rares
+intervalles la vive et brûlante émotion que peut produire l'art musical;
+mais quand il lui arrive d'en être véritablement agité, rien n'égale sa
+reconnaissance pour l'artiste, quel qu'il soit, qui la lui a donnée. Dès
+sa première apparition, le célèbre _adagio_ en _la_ mineur de la
+septième symphonie qu'on avait intercallé dans la deuxième _pour faire
+passer le reste_, fut donc apprécié à sa valeur par l'auditoire des
+concerts spirituels. Le parterre en masse le redemanda à grands cris,
+et, à la seconde exécution, un succès presque égal accueillit le premier
+morceau et le _scherzo_ de la symphonie en _ré_ qu'on avait peu goûtés à
+la première épreuve. L'intérêt manifeste que le public commença dès-lors
+à prendre à Beethoven doubla les forces de ses défenseurs, réduisit,
+sinon au silence, au moins à l'inaction la majorité de ses détracteurs,
+et peu à peu, grâce à ces lueurs crépusculaires annonçant aux
+clairvoyants de quel côté le soleil allait se lever, le noyau se grossit
+et l'on en vint à fonder, presque uniquement pour Beethoven, la
+magnifique société du Conservatoire, aujourd'hui sans rivale dans le
+monde.
+
+Nous allons essayer l'analyse des symphonies de ce grand maître, en
+commençant par la première que le Conservatoire n'exécute jamais.
+
+
+
+
+I
+
+SYMPHONIE EN UT MAJEUR.
+
+
+Cette œuvre, par sa forme, par son style mélodique, par sa sobriété
+harmonique et par son instrumentation, se distingue tout-à-fait des
+autres compositions de Beethoven qui lui ont succédé. L'auteur, en
+l'écrivant, est évidemment resté sous l'empire des idées de Mozart,
+qu'il a agrandies quelquefois, et partout ingénieusement imitées. Dans
+la première et la seconde partie seulement, on voit poindre de temps en
+temps quelques rhythmes dont l'auteur de Don Juan a fait usage, il est
+vrai, mais fort rarement et d'une façon beaucoup moins saillante. Le
+premier allégro a pour thême une phrase de six mesures, qui, sans avoir
+rien de bien caractérisé en soi, devient ensuite intéressante par l'art
+avec lequel elle est traitée. Une mélodie épisodique lui succède, d'un
+style peu distingué; et au moyen d'une demi-cadence, répétée trois ou
+quatre fois, nous arrivons à un dessin d'instruments à vent en
+imitations à la quarte, qu'on est d'autant plus étonné de trouver là,
+qu'il avait été écrit souvent déjà dans plusieurs ouvertures d'opéras
+français.
+
+L'andante contient un accompagnement de timballes _piano_, qui paraît
+aujourd'hui quelque chose de fort ordinaire, mais où il faut reconnaître
+cependant le prélude des effets saisissants que Beethoven a produits
+plus tard, à l'aide de cet instrument, peu ou mal employé en général par
+ses prédécesseurs. Ce morceau est plein de charme, le thême en est
+gracieux et se prête bien aux développements fugués aux moyens desquels
+l'auteur a su en tirer un parti si ingénieux et si piquant. Mais il n'y
+a là, de même que dans le reste de la symphonie, rien de vraiment neuf,
+musicalement parlant; et l'idée poétique, si grande et si riche dans la
+plupart des œuvres qui ont suivi celle-ci, y manque tout-à-fait.
+C'est de la musique admirablement faite, claire, vive, mais peu
+accentuée, froide, et quelquefois mesquine, comme dans le rondo final,
+par exemple, véritable enfantillage musical; en un mot, ce n'est pas là
+Beethoven. Nous allons le trouver.
+
+
+
+
+II
+
+SYMPHONIE EN RÉ.
+
+
+Dans celle-ci tout est noble, énergique et fier; l'introduction
+(_largo_) est un chef-d'œuvre. Les effets les plus beaux s'y
+succèdent sans confusion et toujours d'une manière inattendue; le chant
+est d'une solennité touchante qui, dès les premières mesures, impose le
+respect et prépare à l'émotion. Déjà le rhythme se montre plus hardi,
+l'orchestration plus riche, plus sonore et plus variée. A cet admirable
+_adagio_ est lié un _allegro con brio_ d'une verve entraînante. Le
+_grupetto_, qu'on rencontre dans la première mesure du thême proposé au
+début par les altos et violoncelles à l'unisson, est repris isolément
+ensuite, pour établir, soit des progressions en crescendo, soit des
+imitations entre les instruments à vent et les instruments à cordes,
+qui toutes sont d'une physionomie aussi neuve qu'animée. Au milieu se
+trouve une mélodie exécutée, dans sa première moitié, par les
+clarinettes, cors et bassons, et terminée en tutti par le reste de
+l'orchestre, dont la mâle énergie est encore rehaussée par l'heureux
+choix des accords qui l'accompagnent. L'_andante_ n'est point traité de
+la même manière que celui de la première symphonie; il ne se compose pas
+d'un thême travaillé en imitations canoniques, mais bien d'un chant pur
+et candide, exposé d'abord simplement par le _quatuor_, puis brodé avec
+une rare élégance, au moyen de traits légers dont le caractère ne
+s'éloigne jamais du sentiment de tendresse qui forme le trait distinctif
+de l'idée principale. C'est la peinture ravissante d'un bonheur
+innocent, à peine assombri par quelques rares accents de mélancolie. Le
+_scherzo_ est aussi franchement gai dans sa capricieuse fantaisie, que
+l'_andante_ a été complètement heureux et calme; car tout est riant dans
+cette symphonie, les élans guerriers du premier _allegro_ sont eux-mêmes
+tout-à-fait exempts de violence; on n'y saurait voir que l'ardeur
+juvénile d'un noble cœur dans lequel se sont conservées intactes les
+plus belles illusions de la vie. L'auteur croit encore à la gloire
+immortelle, à l'amour, au dévouement.... Aussi, quel abandon dans sa
+gaîté! comme il est spirituel! quelles saillies! A entendre ces divers
+instruments qui se disputent des parcelles d'un motif qu'aucun d'eux
+n'exécute en entier, mais dont chaque fragment se colore ainsi de mille
+nuances diverses en passant de l'un à l'autre, on croirait assister aux
+jeux féériques des gracieux esprits d'Obéron. Le final est de la même
+nature; c'est un second _scherzo_ à deux temps, dont le badinage a
+peut-être encore quelque chose de plus fin et de plus piquant.
+
+
+
+
+III
+
+SYMPHONIE HÉROÏQUE.
+
+
+On a grand tort de tronquer l'inscription placée en tête de celle-ci par
+le compositeur. Elle est intitulée: _Symphonie héroïque pour célébrer
+l'anniversaire de la mort d'un grand homme._ On voit qu'il ne s'agit
+point ici de batailles ni de marches triomphales, ainsi que beaucoup de
+gens, trompés par la mutilation du titre, doivent s'y attendre, mais
+bien de pensers graves et profonds, de mélancoliques souvenirs, de
+cérémonies imposantes par leur grandeur et leur tristesse, en un mot, de
+l'_oraison funèbre_ d'un héros. Je ne connais pas d'exemple en musique
+d'un style où la douleur ait su conserver constamment des formes aussi
+pures et une telle noblesse d'expressions.
+
+Le premier morceau est à trois temps et dans un mouvement à peu près
+égal à celui de la valse. Quoi de plus sérieux cependant et de plus
+dramatique que cet _allegro_? Le thême énergique qui en forme le fond ne
+se présente pas d'abord dans son entier. Contrairement à l'usage,
+l'auteur en commençant, nous a laissé seulement entrevoir son idée
+mélodique; elle ne se montre avec tout son éclat qu'après un exorde de
+quelques mesures. Le rhythme est excessivement remarquable par la
+fréquence des syncopes et par des combinaisons de la mesure à deux
+temps, jetées, par l'accentuation des temps faibles, dans la mesure à
+trois temps. Quant à ce rhythme heurté viennent se joindre encore
+certaines rudes dissonances, comme celle que nous trouvons vers le
+milieu de la seconde reprise, où les premiers violons frappent le _fa_
+naturel aigu contre le _mi_ naturel, quinte de l'accord de _la_ mineur,
+on ne peut réprimer un mouvement d'effroi à ce tableau de fureur
+indomptable. C'est la voix du désespoir et presque de la rage.
+L'orchestre se calme subitement à la mesure suivante; on dirait que,
+brisé par l'emportement auquel il vient de se livrer, les forces lui
+manquent tout à coup. Puis ce sont des phrases plus douces, où nous
+retrouvons tout ce que le souvenir peut faire naître dans l'ame de
+douloureux attendrissements. Il est impossible de décrire, ou seulement
+d'indiquer, la multitude d'aspects mélodiques et harmoniques sous
+lesquels Beethoven reproduit son thême; nous nous bornerons à en
+indiquer un d'une extrême bizarrerie, qui a servi de texte à bien des
+discussions, que l'éditeur français a corrigé dans la partition, pensant
+que ce fût une faute de gravure, mais qu'on a rétabli après un plus
+ample informé: les premiers et seconds violons seuls tiennent en tremolo
+les deux notes _si b_, _la b_, fragment de l'accord de septième sur la
+dominante de _mi bémol_, quand un cor, qui a l'air de se tromper et de
+partir deux mesures trop tôt, vient témérairement faire entendre le
+commencement du thême principal qui roule exclusivement sur les notes,
+_mi_, _sol_, _mi_, _si_. On conçoit quel étrange effet cette mélodie de
+l'accord de tonique doit produire contre les deux notes dissonantes de
+l'accord de dominante, quoique l'écartement des parties en affaiblisse
+beaucoup le froissement; mais, au moment où l'oreille est sur le point
+de se révolter contre une semblable anomalie, un vigoureux _tutti_ vient
+couper la parole au cor, et, se terminant _piano_ sur l'accord de la
+tonique, laisse rentrer les violoncelles, qui disent alors le thême tout
+entier sous l'harmonie qui lui convient. A considérer les choses d'un
+peu haut, il est difficile de trouver une justification sérieuse à ce
+caprice musical. L'auteur y tenait beaucoup cependant; on raconte même
+qu'à la première répétition de cette symphonie, M. Ries, qui y
+assistait, s'écria en arrêtant l'orchestre: «Trop tôt, trop tôt, le cor
+s'est trompé!» et que, pour récompense de son zèle, il reçut de
+Beethoven furieux une semonce des plus vives.
+
+Aucune bizarrerie de cette nature ne se présente dans le reste de la
+partition. La marche funèbre est tout un drame. On croit y trouver la
+traduction des beaux vers de Virgile, sur le convoi du jeune Pallas:
+
+ Multa que præterea Laurentis præmia pugnæ
+ Adgerat, et longo prædam jubet ordine duci.
+ Post bellator equus, positis insignibus, Æthon
+ It lacrymans, guttis que humectat grandibus ora.
+
+La fin surtout émeut profondément. Le thême de la marche reparaît, mais
+par fragments coupés de silences et sans autre accompagnement que trois
+coups _pizzicato_ de contrebasses; et quand ces lambeaux de la lugubre
+mélodie, seuls, nus, brisés, effacés, sont tombés un à un jusque sur la
+tonique, les instruments à vent poussent un cri, dernier adieu des
+guerriers à leur compagnon d'armes, et tout l'orchestre s'éteint sur un
+point d'orgue _pianissimo_.
+
+Le troisième morceau est intitulé _Scherzo_, suivant l'usage. Le mot
+italien signifie jeu, badinage. On ne voit pas trop, au premier
+coup-d'œil, comment un pareil genre de musique peut figurer dans
+cette composition épique. Il faut l'entendre pour le concevoir. En
+effet, c'est bien là le rhythme, le mouvement du _Scherzo_; ce sont bien
+des jeux, mais de véritables jeux funèbres, à chaque instant assombris
+par des pensées de deuil, des jeux enfin comme ceux que les guerriers de
+l'Iliade célébraient autour des tombeaux de leurs chefs.
+
+Jusque dans les évolutions les plus capricieuses de son orchestre,
+Beethoven a su conserver la couleur grave et sombre, la tristesse
+profonde qui devaient naturellement dominer dans un tel sujet. Le final
+n'est qu'un développement de la même idée poétique. Un passage
+d'instrumentation fort curieux se fait remarquer au début, et montre
+tout l'effet qu'on peut tirer de l'opposition des timbres différents.
+C'est un _si bémol_ frappé par les violons, et repris à l'instant par
+les flûtes et les hautbois en manière d'écho. Bien que le son soit
+répercuté sur le même degré de l'échelle, dans le même mouvement et avec
+une force égale, il résulte cependant de ce dialogue une différence si
+grande entre les mêmes notes, qu'on pourrait comparer la nuance qui les
+distingue à celle qui sépare _le bleu_ du _violet_. De telles finesses
+de tons étaient tout-à-fait inconnues avant Beethoven, c'est à lui que
+nous les devons.
+
+Ce final si varié est pourtant fait entièrement sur un thême fugué fort
+simple, sur lequel l'auteur bâtit ensuite, outre mille ingénieux
+détails, deux autres thêmes dont l'un est de la plus grande beauté. On
+ne peut s'apercevoir, à la tournure de la mélodie, qu'elle a été pour
+ainsi dire extraite d'une autre. Son expression au contraire est mille
+fois plus touchante, elle est incomparablement plus gracieuse que le
+thême primitif, dont le caractère est plutôt celui d'une basse et qui en
+tient fort bien lieu. Ce chant reparaît, un peu avant la fin, sur un
+mouvement plus lent et avec une autre harmonie qui en redouble la
+tristesse. Le héros coûte bien des pleurs. Après ces derniers regrets
+donnés à sa mémoire, le poète quitte l'élégie pour entonner avec
+transport l'hymne de la gloire. Quoiqu'un peu laconique, cette
+péroraison est pleine d'éclat, elle couronne dignement le monument
+musical. Beethoven a écrit des choses plus saisissantes peut-être que
+cette symphonie, plusieurs de ses autres compositions impressionnent
+plus vivement le public, mais, il faut le reconnaître cependant, la
+symphonie héroïque est tellement forte de pensée et d'exécution, le
+style en est si nerveux, si constamment élevé, et la forme si poétique,
+que son rang est égal à celui des plus hautes conceptions de son auteur.
+Un sentiment de tristesse grave et pour ainsi dire antique me domine
+toujours pendant l'exécution de cette symphonie; mais le public en
+paraît médiocrement touché. Certes, il faut déplorer la misère de
+l'artiste qui, brûlant d'un tel enthousiasme, n'a pu se faire assez bien
+comprendre même d'un auditoire d'élite, pour l'élever jusqu'à la hauteur
+de son inspiration. C'est d'autant plus triste que ce même auditoire, en
+d'autres circonstances, s'échauffe, palpite et pleure avec lui; il se
+prend d'une passion réelle et très-vive pour quelques-unes de ses
+compositions également admirables, il est vrai, mais non plus belles que
+celle-ci cependant; il apprécie à leur juste valeur l'_adagio_ en _la
+mineur_ de la septième symphonie, l'_allegretto scherzando_ de la
+huitième, le finale de la cinquième, le _scherzo_ de la neuvième; il
+paraît même fort ému de la marche funèbre de la symphonie dont il est
+ici question (l'héroïque); mais quant au premier morceau, il est
+impossible de se faire illusion, j'en ai fait la remarque depuis plus de
+dix ans, le public l'écoute presque de sang-froid; il y voit une
+composition savante et d'une assez grande énergie; au-delà..., rien. Il
+n'y a pas de philosophie qui tienne; on a beau se dire qu'il en fut
+toujours ainsi en tous lieux et pour toutes les œuvres élevées de
+l'esprit, que les causes de l'émotion poétique sont secrètes et
+inappréciables, que le sentiment de certaines beautés dont quelques
+individus sont doués, manque absolument chez les masses, qu'il est même
+impossible qu'il en soit autrement....... Tout cela ne console pas, tout
+cela ne calme pas l'indignation instinctive, involontaire, absurde, si
+l'on veut, dont le cœur se remplit, à l'aspect d'une merveille
+méconnue, d'une création surhumaine, que la foule regarde sans voir,
+écoute sans entendre, et laisse passer près d'elle sans presque
+détourner la tête, comme s'il ne s'agissait que d'une chose médiocre ou
+commune. Oh! c'est affreux de se dire, et cela avec une certitude
+impitoyable: Ce que je trouve beau est _le beau_ pour moi, mais il ne le
+sera peut-être pas pour mon meilleur ami; celui dont les sympathies sont
+ordinairement les miennes sera affecté d'une autre manière que je ne le
+suis; il se peut que l'œuvre qui me transporte, qui me donne la
+fièvre, qui m'arrache des larmes, le laisse froid, ou même lui déplaise,
+l'impatiente...
+
+La plupart des grands poètes ne sentent pas la musique ou ne goûtent que
+les mélodies triviales et puériles; beaucoup de grands esprits, qui
+croient l'aimer, ne se doutent même pas des émotions qu'elle fait
+naître; pour Napoléon, à coup sûr, elle n'existait pas. Ce sont de
+tristes vérités, mais ce sont des vérités palpables, évidentes, que
+l'entêtement de certains systèmes peut seul empêcher de reconnaître.
+J'ai vu une chienne qui hurlait de plaisir en entendant la tierce
+majeure tenue en double corde sur le violon, elle a fait des petits sur
+qui la tierce, ni la quinte, ni la sixte, ni l'octave, ni aucun accord
+consonnant ou dissonant, n'ont jamais produit la moindre impression. Le
+public, de quelque manière qu'il soit composé, est toujours, à l'égard
+des grandes conceptions musicales, comme cette chienne et ses chiens. Il
+a certains nerfs qui vibrent à certaines résonnances, mais cette
+organisation, tout incomplète qu'elle soit, étant inégalement répartie
+et modifiée à l'infini, il s'en suit qu'il y a presque folie à compter
+sur tels moyens de l'art plutôt que sur tels autres, pour agir sur elle;
+et que le compositeur n'a rien de mieux à faire que d'obéir aveuglément
+à son sentiment propre, en se résignant d'avance à toutes les chances du
+hasard. Je sors du Conservatoire avec trois ou quatre dilettanti, un
+jour où l'on vient d'exécuter la symphonie avec chœurs.
+
+--Comment trouvez-vous cet ouvrage, me dit l'un d'eux?
+
+--Immense! magnifique! écrasant!
+
+--C'est singulier, je m'y suis cruellement ennuyé. Et vous? ajoute-t-il,
+en s'adressant à un Italien...
+
+--Oh! moi, je trouve cela inintelligible, ou plutôt insupportable, il
+n'y a pas de mélodie.... Au reste, tenez, voici plusieurs journaux qui
+en parlent, lisons:
+
+--La symphonie avec chœurs de Beethoven représente le point culminant
+de la musique moderne; l'art n'a rien produit encore qu'on puisse lui
+comparer pour la noblesse du style, la grandeur du plan et le fini des
+détails.
+
+(_Un autre journal._)--La symphonie avec chœurs de Beethoven est une
+monstruosité.
+
+(_Un autre._)--Cet ouvrage n'est pas absolument dépourvu d'idées, mais
+elles sont mal disposées et ne forment qu'un ensemble incohérent et
+dénué de charme.
+
+(_Un autre._)--La dernière symphonie de Beethoven, celle avec chœurs,
+contient d'admirables passages, cependant on voit que les idées
+manquaient à l'auteur, et que, son imagination épuisée ne le soutenant
+plus, il s'est consumé en efforts souvent heureux pour suppléer à
+l'inspiration à force d'art. Les quelques phrases qui s'y trouvent sont
+supérieurement traitées et disposées dans un ordre parfaitement clair et
+logique. En somme, c'est l'œuvre fort intéressante d'un _génie
+fatigué_.»
+
+Où est la vérité? où est l'erreur? partout et nulle part. Chacun a
+raison; ce qui est beau pour l'un ne l'est pas pour l'autre, par cela
+seul que l'un a été ému et que l'autre est demeuré impassible, que le
+premier a éprouvé une vive jouissance et le second une grande fatigue.
+Que faire à cela?... rien..., mais c'est horrible; j'aimerais mieux être
+fou et croire au beau absolu.
+
+
+
+
+IV
+
+SYMPHONIE EN SI B.
+
+
+Ici Beethoven abandonne entièrement l'ode et l'élégie, pour retourner au
+style moins élevé et moins sombre, mais non moins difficile, peut-être,
+de la seconde symphonie. Le caractère de cette partition est
+généralement vif, alerte, gai ou d'une douceur céleste. Si l'on en
+excepte l'_adagio_ méditatif, qui lui sert d'introduction, le premier
+morceau est presque entièrement consacré à la joie. Le motif en notes
+détachées, par lequel débute l'_allegro_, n'est qu'un canevas sur lequel
+l'auteur répand ensuite d'autres mélodies plus réelles, qui rendent
+ainsi accessoire l'idée en apparence principale du commencement.
+
+Cet artifice, bien que fécond en résultats curieux et intéressants,
+avait été déjà employé par Mozart et Haydn, avec un bonheur égal. Mais
+on trouve dans la seconde partie du même allegro, une idée vraiment
+neuve, dont les premières mesures captivent l'attention, et qui après
+avoir entraîné l'esprit de l'auditeur dans ses développements
+mystérieux, le frappe d'étonnement par sa conclusion inattendue. Voici
+en quoi elle consiste: après un tutti assez vigoureux, les premiers
+violons morcelant le premier thême, en forment un jeu dialogué
+_pianissimo_ avec les seconds violons, qui vient aboutir sur des tenues
+de l'accord de septième-dominante du ton de _si naturel_; chacune de ces
+tenues est coupée par deux mesures de silence, que remplit seul un léger
+tremolo de timbales sur le _si bémol_, tierce majeure enharmonique du
+_fa dièze_ fondamental. Après deux apparitions de cette nature, les
+timbales se taisent pour laisser les instruments à cordes murmurer
+doucement d'autres fragments du thême, et arriver, par une nouvelle
+modulation enharmonique, sur l'accord de sixte et quarte de _si bémol_.
+Les timbales rentrant alors sur le même son, qui, au lieu d'être une
+note sensible comme la première fois, est une tonique véritable,
+continuent le tremolo pendant une vingtaine de mesures. La force de
+tonalité de ce _si bémol_, très peu perceptible en commençant, devient
+de plus en plus grande au fur et à mesure que le tremolo se prolonge;
+puis les autres instruments, semant de petits traits inachevés leur
+marche progressive, aboutissent avec le grondement continu de la timbale
+à un _forte_ général où l'accord parfait de _si bémol_ s'établit enfin à
+plein orchestre dans toute sa majesté. Ce prodigieux crescendo est une
+des choses les mieux inventées que nous connaissions en musique; on ne
+lui trouverait guère de pendant que dans celui qui termine le célèbre
+_scherzo_ de la symphonie en _ut mineur_. Encore ce dernier, malgré son
+immense effet, est-il conçu sur une échelle moins vaste, partant du
+_piano_ pour arriver à l'explosion finale, sans sortir du ton principal;
+tandis que celui dont nous venons de décrire la marche, part du
+_mezzo-forte_, va se perdre un instant dans un _pianissimo_ sous des
+harmonies dont la couleur est constamment vague et indécise, puis
+reparaît avec des accords d'une tonalité plus arrêtée, et n'éclate qu'au
+moment où le nuage qui voilait cette modulation, est complètement
+dissipé. On dirait d'un fleuve dont les eaux paisibles disparaissent
+tout-à-coup, et ne sortent de leur lit souterrain que pour retomber avec
+fracas en cascade écumante.
+
+Pour l'_adagio_, il échappe à l'analyse... C'est tellement pur de
+formes, l'expression de la mélodie est si angélique et d'une si
+irrésistible tendresse, que l'art prodigieux de la mise en œuvre
+disparaît complètement. On est saisi, dès les premières mesures, d'une
+émotion qui, à la fin devient accablante par son intensité; et ce n'est
+que chez l'un des géants de la poésie, que nous pouvons trouver un point
+de comparaison à cette page sublime du géant de la musique. Rien, en
+effet, ne ressemble davantage à l'impression produite par cet _adagio_,
+que celle qu'on éprouve à lire le touchant épisode de Francesca di
+Rimini, dans la _Divina Comedia_, dont Virgile ne peut entendre le récit
+_sans pleurer à sanglots_, et qui, au dernier vers, fait Dante _tomber_,
+_comme tombe un corps mort_.
+
+Le _scherzo_ consiste presque entièrement en phrases rhythmées à _deux_
+temps, forcées d'entrer dans les combinaisons de la mesure à _trois_. Ce
+moyen, dont Beethoven a usé fréquemment, donne beaucoup de nerf au
+style; les désinences mélodiques deviennent par là plus piquantes, plus
+inattendues; et d'ailleurs, ces rhythmes à contre-temps ont en eux-mêmes
+un charme très-réel, quoique difficile à expliquer. On éprouve du
+plaisir à voir la mesure ainsi broyée se retrouver entière à la fin de
+chaque période, et le sens du discours musical, quelque temps suspendu,
+arriver cependant à une conclusion satisfaisante, à une solution
+complète. La mélodie du _trio_, confiée aux instruments à vent est d'une
+délicieuse fraîcheur; le mouvement en est plus lent que celui du reste
+du _scherzo_, et sa simplicité ressort plus élégante encore de
+l'opposition des petites phrases que les violons jettent sur l'harmonie,
+comme autant d'agaceries charmantes. Le final, gai et sémillant, rentre
+dans les formes rhythmiques ordinaires; il consiste en un cliquetis de
+notes scintillantes, en un babillage continuel, entrecoupé cependant de
+quelques accords rauques et sauvages, où les boutades colériques, que
+nous aurons plus tard l'occasion de signaler chez l'auteur, commencent à
+se manifester.
+
+
+
+
+V
+
+SYMPHONIE EN UT MINEUR.
+
+
+La plus célèbre de toutes, sans contredit, est aussi la première, selon
+nous, dans laquelle Beethoven ait donné carrière à sa vaste imagination
+sans prendre pour guide ou pour appui une pensée étrangère. Dans les
+première, seconde et quatrième symphonies, il a plus ou moins agrandi
+des formes déjà connues, en les poétisant de tout ce que sa vigoureuse
+jeunesse pouvait répandre sur elles d'inspirations brillantes ou
+passionnées; dans la troisième (l'héroïque) la forme tend à s'élargir,
+il est vrai, et la pensée s'élève à une grande hauteur; mais on ne
+saurait y méconnaître cependant l'influence d'un de ces poètes divins
+auxquels, dès longtemps, le grand artiste avait élevé un temple dans son
+cœur. Beethoven, fidèle au précepte d'Horace:
+
+ «Nocturnâ versate manu, versate diurnâ,»
+
+lisait habituellement Homère, et dans sa magnifique épopée musicale,
+qu'on a dit à tort ou à raison inspirée par un héros moderne, les
+souvenirs de l'antique Iliade jouent un rôle admirablement beau, mais
+non moins évident.
+
+La symphonie en _ut mineur_, au contraire, nous paraît émaner
+directement et uniquement du génie de Beethoven; c'est sa pensée intime
+qu'il y va développer; ses douleurs secrètes, ses colères concentrées,
+ses rêveries pleines d'un accablement si triste, ses visions nocturnes,
+ses élans d'enthousiasme, en fourniront le sujet; et les formes de la
+mélodie, de l'harmonie, du rhythme et de l'instrumentation s'y
+montreront aussi essentiellement individuelles et neuves, que douées de
+puissance et de noblesse.
+
+Le premier morceau est consacré à la peinture des sentiments désordonnés
+qui bouleversent une grande ame en proie au désespoir; non ce désespoir
+concentré, calme, qui emprunte les apparences de la résignation; non pas
+cette douleur sombre et muette de Roméo apprenant la mort de Juliette,
+mais bien la fureur terrible d'Othello recevant de la bouche d'Iago les
+calomnies empoisonnées qui le persuadent du crime de Desdémona. C'est
+tantôt un délire frénétique qui éclate en cris effrayants; tantôt un
+abattement excessif qui n'a que des accents de regret, et se prend en
+pitié lui-même; tantôt un débordement d'imprécations, une rage inouïe.
+Écoutez ces hoquets de l'orchestre, ces accords dialogués entre les
+instruments à vent et les instruments à cordes, qui vont et viennent en
+s'affaiblissant toujours, comme la respiration pénible d'un mourant,
+puis font place à une phrase pleine de violence où l'orchestre semble se
+relever, ranimé par un éclair de fureur; voyez cette masse frémissante
+hésiter un instant et se précipiter ensuite tout entière, divisée en
+deux unissons ardents comme deux ruisseaux de lave; et dites si ce style
+passionné n'est pas en dehors et au-dessus de tout ce qu'on avait
+produit auparavant en musique instrumentale.
+
+On trouve dans ce morceau un exemple frappant de l'effet produit par le
+redoublement excessif des parties dans certaines circonstances, et de
+l'aspect sauvage de l'accord de quarte sur la seconde note du ton,
+autrement dit, du second renversement de l'accord de la dominante. On le
+rencontre fréquemment sans préparation ni résolution, et une fois même
+sans la note sensible et sur un point d'orgue, le _ré_ se trouvant au
+grave dans tous les instruments à cordes, pendant que le sol dissonne
+tout seul à l'aigu dans quelques parties d'instruments à vent.
+
+L'_adagio_ présente quelques rapports de caractère avec l'_andante_ en
+_la mineur_ de la septième symphonie, et celui en _mi bémol_ de la
+quatrième. Il tient également de la gravité mélancolique du premier, et
+de la grâce touchante du second. Le thême proposé d'abord par les
+violoncelles et altos unis, avec un simple accompagnement de
+contre-basses _pizzicato_ est suivi d'une phrase des flûtes, hautbois,
+clarinettes et bassons, qui revient constamment la même, et dans le même
+ton, d'un bout à l'autre du morceau, quelles que soient les
+modifications subies successivement par le premier thême. Cette
+persistance de la même phrase à se représenter toujours dans sa
+simplicité si profondément triste, produit peu à peu sur l'ame de
+l'auditeur une impression qu'on ne saurait décrire, et qui est
+certainement la plus vive de cette nature que nous ayons éprouvée. Parmi
+les effets harmoniques les plus osés de cette élégie sublime nous
+citerons 1º la tenue des flûtes et clarinettes à l'aigu, sur la
+dominante _mi bémol_, pendant que les instruments à cordes s'agitent
+dans le grave en passant par l'accord de sixte _ré bémol_, _fa_, _si
+bémol_, dont la tenue supérieure ne fait point partie; 2º la phrase
+incidente exécutée par une flûte, un hautbois et deux clarinettes, qui
+se meuvent en mouvement contraire, de manière à produire de temps en
+temps des dissonances de seconde non préparées entre le _sol_, note
+sensible, et le _fa_ sixte majeure de _la bémol_. Ce troisième
+renversement de l'accord de _septième de sensible_ est prohibé, tout
+comme la pédale haute que nous venons de citer, par la plupart des
+théoriciens, et n'en produit pas moins un effet délicieux. Il y a encore
+à la dernière rentrée du premier thême, un _canon à l'unisson à une
+mesure de distance_, entre les violons et les flûtes, clarinettes et
+bassons, qui donnerait à la mélodie ainsi traitée un nouvel intérêt,
+s'il était possible d'entendre l'imitation des instruments à vent;
+malheureusement l'orchestre entier joue fort dans le même moment et la
+rend absolument insaisissable.
+
+Le _scherzo_ est une étrange composition dont les premières mesures, qui
+n'ont rien de terrible cependant, causent cette émotion inexplicable
+qu'on éprouve sous le regard magnétique de certains individus. Tout y
+est mystérieux et sombre; les jeux d'instrumentation, d'un aspect plus
+ou moins sinistre, semblent se rattacher à l'ordre d'idées qui créa la
+fameuse scène du Bloksberg, dans _le Faust_ de Goethe. Les nuances du
+_piano_ et du _mezzo forte_ y dominent. Le milieu (le trio) est occupé
+par un trait de basses, exécuté de toute la force des archets, dont la
+lourde rudesse fait trembler sur leurs pieds les pupitres de l'orchestre
+et ressemble assez aux ébats d'un éléphant en gaîté..... Mais le monstre
+s'éloigne, et le bruit de sa folle course se perd graduellement. Le
+motif du _scherzo_ reparaît en _pizzicato_; le silence s'établit peu à
+peu, on n'entend plus que quelques notes légèrement pincées par les
+violons et les petits gloussements étranges que produisent les bassons
+donnant le _la bémol_ aigu, froissé de très-près par le _sol_ octave du
+son fondamental de l'accord de neuvième dominante mineure; puis, rompant
+la cadence, les instruments à cordes prennent doucement avec l'archet
+l'accord de _la bémol_ et s'endorment sur cette tenue. Les timbales
+seules entretiennent le rhythme en frappant avec des baguettes couvertes
+d'éponge de légers coups qui se dessinent sourdement sur la stagnation
+générale du reste de l'orchestre. Ces notes de timbales sont des _ut_;
+le ton du morceau est celui d'_ut mineur_; mais l'accord de _la bémol_,
+longtemps soutenu par les autres instruments, semble introduire une
+tonalité différente; de son côté le martellement isolé des timbales sur
+l'_ut_ tend à conserver le sentiment du ton primitif. L'oreille
+hésite.... on ne sait où va aboutir ce mystère d'harmonie..... quand les
+sourdes pulsations des timbales augmentant peu à peu d'intensité,
+arrivent avec les violons qui ont repris part au mouvement et changé
+l'harmonie, à l'accord de septième dominante, _sol_, _si_, _ré_, _fa_,
+au milieu duquel les timbales roulent obstinément leur _ut tonique_;
+tout l'orchestre, aide des trombones qui n'ont point encore paru, éclate
+alors dans le mode majeur sur un thême de marche triomphale, et le
+final commence. On sait l'effet de ce coup de foudre, il est inutile
+d'en entretenir le lecteur.
+
+La critique a essayé pourtant d'atténuer le mérite de l'auteur en
+affirmant qu'il n'avait employé qu'un procédé vulgaire, l'éclat du mode
+majeur succédant avec pompe à l'obscurité d'un _pianissimo mineur_; que
+le thême triomphal manquait d'originalité, et que l'intérêt allait en
+diminuant jusqu'à la fin, au lieu de suivre la progression contraire.
+Nous lui répondrons: a-t-il fallu moins de génie pour créer une œuvre
+pareille, parce que le passage du _piano_ au _forte_, et celui du
+_mineur_ au _majeur_, étaient des moyens déjà connus?.. Combien d'autres
+compositeurs n'ont-ils pas voulu mettre en jeu le même ressort; et en
+quoi le résultat qu'ils ont obtenu, se peut-il comparer au gigantesque
+chant de victoire dans lequel l'ame du poète musicien, libre désormais
+des entraves et des souffrances terrestres, semble s'élancer rayonnante
+vers les cieux?... Les quatre premières mesures du thême ne sont pas, il
+est vrai, d'une grande originalité; mais les formes de la fanfare sont
+naturellement bornées, et nous ne croyons pas qu'il soit possible d'en
+trouver de nouvelles sans sortir tout-à-fait du caractère simple,
+grandiose et pompeux qui lui est propre. Aussi Beethoven n'a-t-il voulu
+pour le début de son final qu'une entrée de fanfare, et il retrouve
+bien vite dans tout le reste du morceau et même dans la suite de la
+phrase principale, cette élévation et cette nouveauté de style qui ne
+l'abandonnent jamais. Quant au reproche de n'avoir pas augmenté
+l'intérêt jusqu'au dénouement, voici ce qu'on pourrait dire: la musique
+ne saurait, dans l'état où nous la connaissons du moins, produire un
+effet plus violent que celui de cette transition du _scherzo_ à la
+marche triomphale; il était donc impossible de l'augmenter en avançant.
+
+Se soutenir à une pareille hauteur est déjà un prodigieux effort; malgré
+l'ampleur des développements auxquels il s'est livré, Beethoven
+cependant a pu le faire. Mais cette égalité même, entre le commencement
+et la fin, suffit pour faire supposer une décroissance, à cause de la
+secousse terrible que reçoivent au début les organes des auditeurs, et
+qui, élevant à son plus violent paroxisme l'émotion nerveuse, la rend
+d'autant plus difficile l'instant d'après; dans une longue file de
+colonnes de la même hauteur, une illusion d'optique fait paraître plus
+petites les plus éloignées. Peut-être notre faible organisation
+s'accommoderait-elle mieux d'une péroraison plus laconique semblable au:
+_Notre général vous rappelle_, de Gluck; l'auditoire ainsi n'aurait pas
+le temps de se refroidir, et la symphonie finirait avant que la fatigue
+l'ait mis dans l'impossibilité d'avancer encore sur les pas de
+l'auteur. Toutefois, cette observation ne porte, pour ainsi dire, que
+sur la mise en scène de l'ouvrage, et n'empêche pas que ce final ne soit
+en lui-même d'une magnificence et d'une richesse auprès desquelles bien
+peu de morceaux pourraient paraître sans en être écrasés.
+
+
+
+
+VI
+
+SYMPHONIE PASTORALE.
+
+
+Cet étonnant paysage semble avoir été composé par Poussin et dessiné par
+Michel-Ange. L'auteur de _Fidelio_ et de la symphonie héroïque veut
+peindre le calme de la campagne, les douces mœurs des bergers. Oh!
+mais entendons-nous: il ne s'agit pas des bergers roses-verts et
+enrubanés de M. de Florian, encore moins de ceux de M. Lebrun, auteur du
+_Rossignol_, ou de ceux de J. J. Rousseau, auteur du _Devin de Village_.
+C'est de la nature vraie qu'il s'agit ici. Il intitule son premier
+morceau: _Sensations douces qu'inspire l'aspect d'un riant paysage._ Les
+pâtres commencent à circuler dans les champs, avec leur allure
+nonchalante, leurs pipeaux qu'on entend au loin et tout près; de
+ravissantes phrases vous caressent délicieusement comme la brise
+parfumée du matin; des vols ou plutôt des essaims d'oiseaux babillards
+passent en bruissant sur votre tête, et de temps en temps l'atmosphère
+semble chargée de vapeurs; de grands nuages viennent cacher le soleil,
+puis tout-à-coup ils se dissipent et laissent tomber d'aplomb sur les
+champs et les bois des torrents d'une éblouissante lumière. Voilà ce que
+je me représente en entendant ce morceau, et je crois que, malgré le
+vague de l'expression instrumentale, bien des auditeurs ont pu en être
+impressionnés de la même manière.
+
+Plus loin est une _scène au bord de la rivière_. Contemplation........
+L'auteur a sans doute créé cet admirable _adagio_, couché dans l'herbe,
+les yeux au ciel, l'oreille au vent, fasciné par mille et mille doux
+reflets de sons et de lumière, regardant et écoutant à la fois les
+petites vagues blanches, scintillantes du ruisseau, se brisant avec un
+léger bruit sur les cailloux du rivage; c'est délicieux. Quelques
+personnes reprochent vivement à Beethoven d'avoir, à la fin de
+l'_adagio_, voulu faire entendre successivement et ensemble le chant de
+trois oiseaux. Comme, à mon avis, le succès ou le non succès décident
+pour l'ordinaire de la raison ou de l'absurdité de pareilles tentatives,
+je dirai aux adversaires de celle-ci que leur critique me paraît juste
+quant au rossignol dont le chant n'est guère mieux imité ici que dans le
+fameux solo de flûte de M. Lebrun; par la raison toute simple que le
+rossignol ne faisant entendre que des sons inappréciables ou variables,
+ne peut être imité par des instruments à sons fixes dans un diapason
+arrêté; mais il me semble qu'il n'en est pas ainsi pour la caille et le
+coucou, dont le cri ne formant que deux notes pour l'un, et une seule
+pour l'autre, notes justes et fixes, ont par cela seul permis une
+imitation exacte et complète.
+
+A présent, si l'on reproche au musicien, comme une puérilité, d'avoir
+fait entendre exactement le chant des oiseaux, dans une scène où toutes
+les voix calmes du ciel, de la terre et des eaux doivent naturellement
+trouver place, je répondrai que la même objection peut lui être
+adressée, quand, dans un orage, il imite aussi exactement les vents, les
+éclats de la foudre, le mugissement des troupeaux. Et Dieu sait
+cependant s'il est jamais entré dans la tête d'un critique de trouver
+absurde l'orage de la symphonie pastorale! Continuons: Le poète nous
+amène à présent au milieu d'une _réunion joyeuse de paysans_. On danse,
+on rit, avec modération d'abord; la musette fait entendre un gai
+refrain, accompagné d'un basson qui ne sait faire que deux notes.
+Beethoven a sans doute voulu caractériser par là quelque bon vieux
+paysan allemand, monté sur un tonneau, armé d'un mauvais instrument
+délabré, dont il tire à peine les deux sons principaux du ton de _fa_,
+la dominante et la tonique. Chaque fois que le hautbois entonne son
+chant de musette naïf et gai comme une jeune fille endimanchée, le vieux
+basson vient souffler ses deux notes; la phrase mélodique module-t-elle,
+le basson se tait, compte ses pauses tranquillement, jusqu'à ce que la
+rentrée dans le ton primitif lui permette de replacer son imperturbable
+_fa_, _ut_, _fa_. Cet effet d'un grotesque excellent échappe presque
+complètement à l'attention du public. La danse s'anime, devient folle,
+bruyante. Le rhythme change; un air grossier à deux temps annonce
+l'arrivée des montagnards aux lourds sabots; le premier morceau à trois
+temps recommence plus animé que jamais: tout se mêle, s'entraîne; les
+cheveux des femmes commencent à voler sur leurs épaules; les montagnards
+ont apporté leur joie bruyante et avinée; on frappe dans les mains; on
+crie, on court, on se précipite; c'est une fureur, une rage... Quand un
+coup de tonnerre lointain vient jeter l'épouvante au milieu du bal
+champêtre et mettre en fuite les danseurs.
+
+_Orage, éclairs._ Je désespère de pouvoir donner une idée de ce
+prodigieux morceau; il faut l'entendre pour concevoir jusqu'à quel degré
+de vérité et de sublime peut atteindre la musique pittoresque entre les
+mains d'un homme comme Beethoven. Ecoutez, écoutez ces raffales de vent
+chargées de pluie, ces sourds grondements des basses, le sifflement aigu
+des petites flûtes qui nous annoncent une horrible tempête sur le point
+d'éclater; l'ouragan s'approche, grossit; un immense trait chromatique,
+parti des hauteurs de l'instrumentation, vient fouiller jusqu'aux
+dernières profondeurs de l'orchestre, y accroche les basses, les
+entraîne avec lui et remonte en frémissant comme un tourbillon qui
+renverse tout sur son passage. Alors les trombones éclatent, le tonnerre
+des timbales redouble de violence; ce n'est plus de la pluie, du vent,
+c'est un cataclysme épouvantable, le déluge universel, la fin du monde.
+En vérité, cela donne des vertiges, et bien des gens, en entendant cet
+orage, ne savent trop si l'émotion qu'ils ressentent est plaisir ou
+douleur. La symphonie est terminée par _l'action de grâces des paysans
+après le retour du beau temps_. Tout alors redevient riant, les pâtres
+reparaissent, se répondent sur la montagne en rappelant leurs troupeaux
+dispersés; le ciel est serein; les torrents s'écoulent peu à peu; le
+calme renaît, et, avec lui renaissent les chants agrestes dont la douce
+mélodie repose l'ame ébranlée et consternée par l'horreur magnifique du
+tableau précédent.
+
+Après cela, faudra-t-il absolument parler des étrangetés de style qu'on
+rencontre dans cette œuvre gigantesque; de ces groupes de cinq notes
+de violoncelles, opposés à des traits de quatre notes dans les
+contrebasses, qui se froissent sans pouvoir se fondre dans un unisson
+réel? Faudra-t-il signaler cet appel des cors, arpégeant l'accord d'_ut_
+pendant que les instruments à cordes tiennent celui de _fa_?... En
+vérité, j'en suis incapable. Pour un travail de cette nature, il faut
+raisonner froidement, et le moyen de se garantir de l'ivresse quand
+l'esprit est préoccupé d'un pareil sujet!... Loin de là, on voudrait
+dormir, dormir des mois entiers pour habiter en rêve la sphère inconnue
+que le génie nous a fait un instant entrevoir. Que par malheur, après un
+tel concert, on soit obligé d'assister à quelque opéra-comique, à
+quelque soirée avec cavatines à la mode et _concerto_ de flûte, on aura
+l'air stupide; quelqu'un vous demandera:
+
+«Comment trouvez-vous ce duo italien?
+
+On répondra d'un air grave:
+
+--Fort beau.
+
+--Et ces variations de clarinette?
+
+--Superbes.
+
+--Et ce final du nouvel opéra?
+
+--Admirable.»
+
+Et quelque artiste distingué qui aura entendu vos réponses sans
+connaître la cause de votre préoccupation, dira en vous montrant: «Quel
+est donc cet imbécille?»
+
+
+
+
+VII
+
+SYMPHONIE EN LA.
+
+
+La septième symphonie est célèbre par son _andante_. Ce n'est pas que
+les trois autres parties soient moins dignes d'admiration; loin de là.
+Mais le public ne jugeant d'ordinaire que par l'effet produit, et ne
+mesurant cet effet que sur le bruit des applaudissements, il s'en suit
+que le morceau le plus applaudi passe toujours pour le plus beau (bien
+qu'il y ait des beautés d'un prix infini qui ne sont pas de nature à
+exciter de bruyants suffrages); ensuite, pour réhausser davantage
+l'objet de cette prédilection, on lui sacrifie tout le reste. Tel est,
+en France du moins, l'usage invariable. C'est pourquoi, en parlant de
+Beethoven, on dit l'_Orage_ de la symphonie pastorale, le _final_ de la
+symphonie en _ut mineur_, l'_andante_ de la symphonie en _la_, etc.,
+etc.
+
+Il ne paraît pas prouvé que cette dernière ait été composée
+postérieurement à la Pastorale et à l'Héroïque, quelques personnes
+pensent au contraire qu'elle les a précédées de quelque temps. Le numéro
+d'ordre qui la désigne comme la septième ne serait en conséquence, si
+cette opinion est fondée, que celui de sa publication.
+
+Le premier morceau s'ouvre par une large et pompeuse introduction où la
+mélodie, les modulations, les dessins d'orchestre, se disputent
+successivement l'intérêt, et qui commence par un de ces effets
+d'instrumentation dont Beethoven est incontestablement le créateur. La
+masse entière frappe un accord fort et sec, laissant à découvert,
+pendant le silence qui lui succède, un hautbois, dont l'entrée, cachée
+par l'attaque de l'orchestre, n'a pu être aperçue, et qui développe seul
+en sons tenus la mélodie. On ne saurait débuter d'une façon plus
+originale. A la fin de l'introduction, la note _mi_ dominante de _la_,
+ramenée après plusieurs excursions dans les tons voisins, devient le
+sujet d'un jeu de timbres entre les violons et les flûtes, analogue à
+celui qu'on trouve dans les premières mesures du final de la symphonie
+héroïque. Le _mi_ va et vient, sans accompagnement, pendant six mesures,
+changeant d'aspect chaque fois qu'il passe des instruments à cordes aux
+instruments à vent; gardé définitivement par la flûte et le hautbois, il
+sert à lier l'introduction à l'_allegro_, et devient la première note du
+thême principal, dont il dessine peu à peu la forme rhythmique. J'ai
+entendu ridiculiser ce thême à cause de son agreste naïveté.
+Probablement le reproche de manquer de noblesse ne lui eût point été
+adressé, si l'auteur avait, comme dans sa Pastorale, inscrit en grosses
+lettres, en tête de son _allegro_: _Ronde de Paysans_. On voit par là
+que, s'il est des auditeurs qui n'aiment point à être prévenus du sujet
+traité par le musicien, il en est d'autres, au contraire, fort disposés
+à mal accueillir toute idée qui se présente avec quelque étrangeté dans
+son costume, quand on ne leur donne pas d'avance la raison de cette
+anomalie. Faute de pouvoir se décider entre deux opinions aussi
+divergentes, il est probable que l'artiste, en pareille occasion, n'a
+rien de mieux à faire que de s'en tenir à son sentiment propre, sans
+courir follement après la chimère du suffrage universel.
+
+La phrase dont il s'agit est d'un rhythme extrêmement marqué, qui,
+passant ensuite dans l'harmonie, se reproduit sous une multitude
+d'aspects, sans arrêter un instant sa marche cadencée jusqu'à la fin.
+L'emploi d'une formule rhythmique obstinée n'a jamais été tenté avec
+autant de bonheur; et cet _allegro_, dont les développements
+considérables roulent constamment sur la même idée, est traité avec une
+si incroyable sagacité; les variations de la tonalité y sont si
+fréquentes, si ingénieuses; les accords y forment des groupes et des
+enchaînements si nouveaux, que le morceau finit avant que l'attention et
+l'émotion chaleureuse qu'il excite chez l'auditeur aient rien perdu de
+leur extrême vivacité.
+
+L'effet harmonique le plus hautement blâmé par les partisans de la
+discipline scolastique, et le plus heureux en même temps, est celui de
+la résolution de la dissonance dans l'accord de sixte et quinte sur la
+sous-dominante du ton de _mi naturel_. Cette dissonance de seconde
+placée dans l'aigu sur un tremolo très fort, entre les premiers et
+seconds violons, se résout d'une manière tout-à-fait nouvelle: on
+pouvait faire rester le _mi_ et monter le _fa dièze_ sur le _sol_, ou
+bien garder le _fa_ en faisant descendre le _mi_ sur le _ré_; Beethoven
+ne fait ni l'un ni l'autre; sans changer de basse, il réunit les deux
+parties dissonantes dans une octave sur le _fa naturel_, en faisant
+descendre le _fa dièze_ d'un demi-ton, et le _mi_ d'une septième
+majeure; l'accord, de quinte et sixte majeure qu'il était, devenant
+ainsi sixte mineure, sans la quinte qui s'est perdue sur le _fa
+naturel_. Le brusque passage du forte au piano, au moment précis de
+cette singulière transformation de l'harmonie, lui donne encore une
+physionomie plus tranchée et en double la grâce. N'oublions pas, avant
+de passer au morceau suivant, de parler du crescendo curieux au moyen
+duquel Beethoven ramène son rhythme favori un instant abandonné: il est
+produit par une phrase de deux mesures (_ré_, _ut dièze_, _si dièze_,
+_si dièze_, _ut dièze_) dans le ton de _la majeur_, répétée onze fois de
+suite au grave par les basses et altos, pendant que les instruments à
+vent tiennent le _mi_, en haut, en bas et dans le milieu, en quadruple
+octave, et que les violons sonnent comme un carillon les trois notes,
+_mi_, _la_, _mi_, _ut_, répercutées de plus en plus en vite, et
+combinées de manière à présenter toujours la dominante, quand les basses
+attaquent le _ré_ ou le _si dièze_ et la tonique ou sa tierce pendant
+qu'elles font entendre l'_ut_. C'est absolument nouveau et aucun
+imitateur, je crois, n'a encore essayé fort heureusement de gaspiller
+cette belle invention.
+
+Le rhythme, un rhythme simple comme celui du premier morceau, mais d'une
+forme différente, est encore la cause principale de l'incroyable effet
+produit par l'_andante_. Il consiste uniquement dans un _dactyle_ suivi
+d'un _spondée_, frappés sans relâche, tantôt dans trois parties, tantôt
+dans une seule, puis dans toutes ensemble; quelquefois servant
+d'accompagnement, souvent concentrant l'attention sur eux seuls, ou
+fournissant le premier thême d'une petite fugue épisodique à deux
+sujets dans les instruments à cordes. Ils se montrent d'abord dans les
+cordes graves des altos, violoncelles et contrebasses, nuancés d'un
+_piano_ simple, pour être répétés bientôt après dans un _pianissimo_
+plein de mélancolie et de mystère; de là ils passent aux seconds
+violons, pendant que les violoncelles chantent une sorte de lamentation
+dans le mode mineur; la phrase rhythmique s'élevant toujours d'octave en
+octave, arrive aux premiers violons, qui, par un crescendo, la
+transmettent aux instruments à vent dans le haut de l'orchestre, où elle
+éclate alors dans toute sa force. Là-dessus la mélodieuse plainte, émise
+avec plus d'énergie, prend le caractère d'un gémissement convulsif; des
+rhythmes inconciliables s'agitent peniblement les uns contre les autres;
+ce sont des pleurs, des sanglots, des supplications; c'est l'expression
+d'une douleur sans bornes, d'une souffrance dévorante... Mais une lueur
+d'espoir vient de naître: à ces accents déchirants succède une vaporeuse
+mélodie, pure, simple, douce, triste et résignée _comme la patience
+souriant à la douleur_. Les basses seules continuent leur inexorable
+rhythme sous cet arc-en-ciel mélodieux; c'est, pour emprunter encore une
+citation à la poésie anglaise,
+
+ »One fatal remembrance, one sorrow, that throws
+ Its black shade alike o'er our joys and our woes.»
+
+Après quelques alternatives semblables d'angoisses et de résignation,
+l'orchestre, comme fatigué d'une si pénible lutte, ne fait plus entendre
+que des débris de la phrase principale; il s'éteint affaissé. Les flûtes
+et les hautbois reprennent le thême d'une voix mourante, mais la force
+leur manque pour l'achever: ce sont les violons qui la terminent par
+quelques notes de _pizzicato_ à peine perceptibles; après quoi, se
+ranimant tout-à-coup comme la flamme d'une lampe qui va s'éteindre, les
+instruments à vent exhalent un profond soupir sur une harmonie indécise
+et... _le reste est silence_. Cette exclamation plaintive, par laquelle
+l'_andante_ commence et finit, est produite par un accord (celui de
+_sixte et quarte_) qui tend toujours à se résoudre sur un autre, et dont
+le sens harmonique incomplet est le seul qui pût permettre de finir, en
+laissant l'auditeur dans le vague et en augmentant l'impression de
+tristesse rêveuse où tout ce qui précède a dû nécessairement le
+plonger?--Le motif du _scherzo_ est modulé d'une façon très neuve. Il
+est en _fa majeur_ et, au lieu de se terminer, à la fin de la première
+reprise: en _ut_, en _si bémol_, en _ré mineur_, en _la mineur_, en _la
+bémol_, ou en _ré bémol_, comme la plupart des morceaux de ce genre,
+c'est au ton de la tierce supérieure, c'est à _la naturel majeur_ que la
+modulation aboutit. Le _scherzo_ de la symphonie pastorale, en _fa_
+comme celui-ci, module à la tierce inférieure, en _ré majeur_. Il y a
+quelque ressemblance dans la couleur de ces enchaînements de tons; mais
+l'on peut remarquer encore d'autres affinités entre les deux ouvrages.
+Le trio de celui-ci (_presto meno assaï_), où les violons tiennent
+presque continuellement la dominante, pendant que les hautbois et
+clarinettes exécutent une riante mélodie champêtre au-dessous, est
+tout-à-fait dans le sentiment du paysage et de l'idylle. On y trouve
+encore une nouvelle forme de _crescendo_, dessinée au grave par un
+second cor, qui murmure les deux notes _la_, _sol dièze_, dans un
+rhythme binaire, bien que la mesure soit à trois temps, et en accentuant
+le _sol dièze_, quoique le _la_ soit la note réelle. Le public paraît
+toujours frappé d'étonnement à l'audition de ce passage.
+
+Le final est au moins aussi riche que les morceaux précédents en
+nouvelles combinaisons, en modulations piquantes, en caprices charmants.
+Le thême offre quelques rapports avec celui de l'ouverture d'_Armide_,
+mais c'est dans l'arrangement des premières notes seulement, et pour
+l'œil plutôt que pour l'oreille; car à l'exécution rien de plus
+dissemblable que ces deux idées. On apprécierait mieux la fraîcheur et
+la coquetterie de la phrase de Beethoven, bien différentes de l'élan
+chevaleresque du thême de Gluck, si les accords frappés à l'aigu par les
+instrumente à vent dominaient moins les premiers violons chantant dans
+le médium, pendant que les seconds violons et les altos accompagnent la
+mélodie en dessous par un tremolo en double corde. Beethoven a tiré des
+effets aussi gracieux qu'imprévus, dans tout le cours de ce final, de la
+transition subite du ton d'_ut dièze mineur_ à celui de _ré majeur_.
+L'une de ses plus heureuses hardiesses harmoniques est, sans contredit,
+la grande pédale sur la dominante _mi_, brodée par un _ré dièze_ d'une
+valeur égale à celle de la bonne note. L'accord de septième se trouve
+amené quelquefois au-dessus, de manière à ce que le _ré naturel_ des
+parties supérieures tombe précisément sur le _ré dièze_ des basses; on
+peut croire qu'il en résultera une horrible discordance, ou tout au
+moins un défaut de clarté dans l'harmonie; il n'en est pas ainsi
+cependant, la force tonale de cette dominante est telle, que le _ré
+dièze_ ne l'altère en aucune façon, et qu'on entend bourdonner le _mi_
+exclusivement. Beethoven ne faisait pas de musique _pour les yeux_. La
+coda, amenée par cette pédale menaçante, est d'un éclat extraordinaire;
+et bien digne de terminer un pareil chef-d'œuvre d'habileté
+technique, de goût, de fantaisie, de savoir et d'inspiration.
+
+
+
+
+VIII
+
+SYMPHONIE EN FA.
+
+
+Celle-ci est en _fa_ comme la pastorale, mais conçue dans des
+proportions moins vastes que les symphonies précédentes. Pourtant si
+elle ne dépasse guère, quant à l'ampleur des formes, la première
+symphonie (en _ut_ majeur), elle lui est au moins de beaucoup supérieure
+sous le triple rapport de l'instrumentation, du rhythme et du style
+mélodique.
+
+Le premier morceau contient deux thêmes, l'un et l'autre d'un caractère
+doux et calme. Le second, le plus remarquable selon nous, semble éviter
+toujours la cadence parfaite, en modulant d'abord d'une façon
+tout-à-fait inattendue (la phrase commence en _ré majeur_ et se termine
+en _ut majeur_), et en se perdant ensuite, sans conclure, sur l'accord
+de septième diminuée de la sous-dominante.
+
+On dirait, à entendre ce caprice mélodique, que l'auteur, disposé aux
+douces émotions, en est détourné tout-à-coup par une idée triste qui
+vient interrompre son chant joyeux.
+
+_L'andante scherzando_ est une de ces productions auxquelles on ne peut
+trouver ni modèle ni pendant; cela tombe du ciel tout entier dans la
+pensée de l'artiste; il l'écrit tout d'un trait, et nous nous ébahissons
+à l'entendre. Les instruments à vent jouent ici le rôle opposé de celui
+qu'ils remplissent ordinairement: ils accompagnent d'accords plaqués,
+frappés huit fois _pianissimo_ dans chaque mesure, le léger dialogue _a
+punta d'arco_ des violons et des basses. C'est doux, ingénu et d'une
+indolence toute gracieuse, comme la chanson de deux enfants cueillant
+des fleurs dans une prairie par une belle matinée de printemps. La
+phrase principale se compose de deux membres, de trois mesures chacun,
+dont la disposition symétrique se trouve dérangée par le silence qui
+succède à la réponse des basses; le premier membre finit ainsi sur le
+temps faible, et le second sur le temps fort. Les répercussions
+harmoniques des hautbois, clarinettes, cors et bassons, intéressent si
+fort, que l'auditeur ne prend pas garde, en les écoutant, au défaut de
+symétrie produit dans le chant des instruments à cordes par la mesure
+de silence surajoutée.
+
+Cette mesure elle-même n'existe évidemment que pour laisser plus
+longtemps à découvert le délicieux accord sur lequel va voltiger la
+fraîche mélodie. On voit encore, par cet exemple, que la loi de la
+carrure peut être quelquefois enfreinte avec bonheur. Croirait-on que
+cette ravissante idylle finit par celui de tous les lieux communs pour
+lequel Beethoven avait le plus d'aversion: par la cadence italienne? Au
+moment où la conversation instrumentale des deux petits orchestres, à
+vent et à cordes, attache le plus, l'auteur, comme s'il eût été
+subitement obligé de finir, fait se succéder en _tremolo_, dans les
+violons, les quatre notes, _sol_, _fa_, _la_, _si bémol_ (sixte,
+dominante, sensible et tonique), les répète plusieurs fois
+précipitamment, ni plus ni moins que les Italiens quand ils chantent
+_Félicità_, et s'arrête court. Je n'ai jamais pu m'expliquer cette
+boutade.
+
+Un menuet avec la coupe et le mouvement des menuets d'Haydn, remplace
+ici le _scherzo_ à trois temps brefs que Beethoven inventa, et dont il a
+fait dans toutes ses autres compositions symphoniques un emploi si
+ingénieux et si piquant. A vrai dire, ce morceau est assez ordinaire, la
+vétusté de la forme semble avoir étouffé la pensée. Le final, au
+contraire, étincelle de verve, les idées en sont brillantes, neuves et
+développées avec luxe. On y trouve des progressions diatoniques à deux
+parties en mouvement contraire, au moyen desquelles l'auteur obtient un
+crescendo d'une immense étendue et d'un grand effet pour sa péroraison.
+L'harmonie renferme seulement quelques duretés produites par des notes
+de passage, dont la résolution sur la bonne note n'est pas assez
+prompte, et qui s'arrêtent même quelquefois sur un silence.
+
+En violentant un peu la lettre de la théorie, il est facile d'expliquer
+ces discordances passagères; mais, à l'exécution, l'oreille en souffre
+toujours plus ou moins. Au contraire, la pédale haute des flûtes et
+hautbois sur le _fa_, pendant que les timbales accordées en octave
+martellent cette même note en dessous, à la rentrée du thême, les
+violons faisant entendre les notes _ut_, _sol_, _si bémol_ de l'accord
+de septième dominante, précédées de la tierce _fa_, _la_, fragment de
+l'accord de tonique, cette note tenue à l'aigu, dis-je, non autorisée
+par la théorie, puisqu'elle n'entre pas toujours dans l'harmonie, ne
+choque point du tout; loin de là, grâce à l'adroite disposition des
+instruments et au caractère propre de la phrase, le résultat de cette
+aggrégation de sons est excellent et d'une douceur remarquable. Nous ne
+pouvons nous dispenser de citer, avant de finir, un effet d'orchestre,
+celui de tous, peut-être, qui surprend le plus l'auditeur à l'exécution
+de ce final: c'est la note _ut dièze_ attaquée très fort par toute la
+masse instrumentale, à l'unisson et à l'octave, après un _diminuendo_
+qui est venu s'éteindre sur le ton d'_ut naturel_. Ce rugissement est
+immédiatement suivi, les deux premières fois, du retour du thême en
+_fa_; et l'on comprend alors, que l'_ut dièze_ n'était qu'un _ré bémol_
+enharmonique, sixième note altérée du ton principal. La troisième
+apparition de cette étrange rentrée est d'un tout autre aspect;
+l'orchestre, après avoir modulé en _ut_, comme précédemment, frappe un
+véritable _ré bémol_ suivi d'un fragment du thême en _ré bémol_, puis un
+véritable _ut dièze_, auquel succède une autre parcelle du thême en _ut
+dièze mineur_; reprenant enfin ce même _ut dièze_, et le répétant trois
+fois avec un redoublement de force, le thême rentre tout entier en _fa
+dièze mineur_. Le son qui avait figuré au commencement comme une _sixte
+mineure_, devient donc successivement, la dernière fois, _tonique
+majeure bémolisée_, _tonique mineure dièzée_, et enfin _dominante_.
+
+C'est fort curieux.
+
+
+
+
+IX
+
+SYMPHONIE AVEC CHŒURS.
+
+
+Analyser une pareille composition est une tâche difficile et dangereuse
+que nous avons longtemps hésité à entreprendre, une tentative téméraire
+dont l'excuse ne peut être que dans nos efforts persévérants pour nous
+mettre au point de vue de l'auteur, pour pénétrer le sens intime de son
+œuvre, pour en éprouver l'effet, et pour étudier les impressions
+qu'elle a produites jusqu'ici sur certaines organisations
+exceptionnelles et sur le public. Parmi les jugements divers qu'on a
+portés sur elle, il n'y en a peut-être pas deux dont l'énoncé soit
+identique. Certains critiques la regardent comme une _monstrueuse
+folie_; d'autres n'y voient que les _dernières lueurs d'un génie
+expirant_; quelques-uns, plus prudents, déclarent n'y rien comprendre
+quant à présent, mais ne désespèrent pas de l'apprécier, au moins
+approximativement, plus tard; la plupart des artistes la considèrent
+comme une conception extraordinaire dont quelques parties néanmoins
+demeurent encore inexpliquées ou sans but apparent. Un petit nombre de
+musiciens naturellement portés à examiner avec soin tout ce qui tend à
+agrandir le domaine de l'art, et qui ont mûrement réfléchi sur le plan
+général de la symphonie avec chœurs après l'avoir lue et écoutée
+attentivement à plusieurs reprises, affirment que cet ouvrage leur
+paraît être la plus magnifique expression du génie de Beethoven: cette
+opinion, nous croyons l'avoir dit dans une des pages précédentes, est
+celle que nous partageons.
+
+Sans chercher ce que le compositeur a pu vouloir exprimer d'idées à lui
+personnelles, dans ce vaste poème musical, étude pour laquelle le champ
+des conjectures est ouvert à chacun, et que M. Urhan[11], d'ailleurs, a
+faite naguère avec un talent et une sagacité rares, voyons si la
+nouveauté de la forme ne serait pas ici justifiée par une intention
+indépendante de toute pensée philosophique ou religieuse, également
+raisonnable et belle pour le chrétien fervent, comme pour le panthéïste
+et pour l'athée, par une intention, enfin, purement musicale et
+poétique.
+
+Beethoven avait écrit déjà huit symphonies avant celle-ci. Pour aller
+au-delà du point où il était alors parvenu à l'aide des seules
+ressources de l'instrumentation, quels moyens lui restaient?
+l'adjonction des voix aux instruments. Mais pour observer la loi du
+crescendo, et mettre en relief dans l'œuvre même la puissance de
+l'auxiliaire qu'il voulait donner à l'orchestre, n'était-il pas
+nécessaire de laisser encore les instruments figurer seuls sur le
+premier plan du tableau qu'il se proposait de dérouler?... Une fois
+cette donnée admise, on conçoit fort bien qu'il ait été amené à chercher
+une musique mixte qui pût servir de liaison aux deux grandes divisions
+de la symphonie; le récitatif instrumental fut le pont qu'il osa jeter
+entre le chœur et l'orchestre, et sur lequel les instruments
+passèrent pour aller se joindre aux voix. Le passage établi, l'auteur
+dut vouloir motiver, en l'annonçant, la fusion qui allait s'opérer, et
+c'est alors que, parlant lui-même par la voix d'un coryphée, il s'écria,
+en employant les notes du récitatif instrumental qu'il venait de faire
+entendre: _Amis! plus de pareils accords, mais commençons des chants
+plus agréables et plus remplis de joie!_ Voilà donc, pour ainsi dire, le
+traité d'alliance conclu entre le chœur et l'orchestre; la même
+phrase de récitatif, prononcée par l'un et par l'autre, semble être la
+formule du serment. Libre au musicien ensuite de choisir le texte de sa
+composition chorale: c'est à Schiller que Beethoven va le demander; il
+s'empare de l'_Ode à la Joie_, la colore de mille nuances que la poésie
+toute seule n'eût jamais pu rendre sensibles, et s'avance en augmentant
+jusqu'à la fin, de pompe, de grandeur et d'éclat.
+
+Telle est, si je ne me trompe, la raison de l'ordonnance générale de
+cette immense composition, dont nous allons maintenant étudier en détail
+toutes les parties.
+
+Le premier morceau, empreint d'une sombre majesté, ne ressemble à aucun
+de ceux que Beethoven écrivit antérieurement. L'harmonie en est d'une
+hardiesse quelquefois excessive: les dessins les plus originaux, les
+traits les plus expressifs, se pressent, se croisent, s'entrelacent en
+tout sens, mais sans produire ni obscurité, ni encombrement; il n'en
+résulte, au contraire, qu'un effet parfaitement clair, et les voix
+multiples de l'orchestre qui se plaignent ou menacent, chacune à sa
+manière et dans son style spécial, semblent n'en former qu'une seule; si
+grande est la force du sentiment qui les anime.
+
+Cet _Allegro maestoso_, écrit en _ré_ mineur, commence cependant sur
+l'accord de _la_, sans la tierce, c'est-à-dire sur une tenue des notes
+_la_, _mi_, disposées en quinte, arpégées en dessus et en dessous par
+les premiers violons, altos et contrebasses, de manière à ce que
+l'auditeur ignore s'il entend l'accord de _la_ mineur, celui de _la_
+majeur, ou celui de la dominante de _ré_. Cette longue indécision de la
+tonalité donne beaucoup de force et un grand caractère à l'entrée du
+_tutti_ sur l'accord de _ré mineur_. La péroraison contient des accents
+dont l'ame s'émeut tout entière; il est difficile de rien entendre de
+plus profondément tragique que ce chant des instruments à vent sous
+lequel une phrase chromatique en _tremolo_ des instruments à cordes
+s'enfle et s'élève peu à peu, en grondant comme la mer aux approches de
+l'orage. C'est là une magnifique inspiration.
+
+Nous aurons plus d'une occasion de faire remarquer dans cet ouvrage des
+aggrégations de notes auxquelles il est vraiment impossible de donner le
+nom d'accords; et nous devrons reconnaître que la raison de ces
+anomalies nous échappe complètement. Ainsi, à la page 17 de l'admirable
+morceau dont nous venons de parler, on trouve un dessin mélodique de
+clarinettes et bassons, accompagné de la façon suivante dans le ton
+d'_ut_ mineur: la basse frappe d'abord le _fa dièse_ portant _septième
+diminuée_, puis _la bémol_ portant _tierce_, _quarte_ et _sixte
+augmentée_, et enfin _sol_, au-dessus duquel les flûtes et hautbois
+frappent les notes _mi bémol_, _sol_, _ut_, qui donneraient un accord de
+_sixte_ et _quarte_, résolution excellente de l'accord précédent, si les
+seconds violons et altos ne venaient ajouter à l'harmonie les deux sons
+_fa naturel_ et _la bémol_, qui la dénaturent et produisent une
+confusion fort désagréable et heureusement fort courte. Ce passage est
+peu chargé d'instrumentation et d'un caractère tout-à-fait exempt de
+rudesse, je ne puis donc comprendre cette quadruple dissonance si
+étrangement amenée et que rien ne motive. On pourrait croire à une faute
+de gravure, mais en examinant bien ces deux mesures et celles qui
+précèdent, le doute se dissipe, et l'on demeure convaincu que telle a
+été réellement l'intention de l'auteur.
+
+Le _scherzo vivace_ qui suit ne contient rien de semblable; on y trouve,
+il est vrai, plusieurs pédales hautes et moyennes sur la tonique,
+passant au travers de l'accord de dominante; mais j'ai déjà fait ma
+profession de foi au sujet de ces tenues étrangères à l'harmonie, et il
+n'est pas besoin de ce nouvel exemple pour prouver l'excellent parti
+qu'on en peut tirer quand le sens musical les amène naturellement. C'est
+au moyen du rhythme surtout que Beethoven a su répandre tant d'intérêt
+sur ce charmant badinage; le thême si plein de vivacité, quand il se
+présente avec sa réponse fuguée entrant au bout de quatre mesures,
+pétille de verve ensuite lorsque la réponse, paraissant une mesure plus
+tôt, vient dessiner un rhythme ternaire au lieu du rhythme binaire
+adopté en commençant.
+
+Le milieu du _scherzo_ est occupé par un _presto_ à _deux temps_, d'une
+jovialité toute villageoise, dont le thême se déploie sur une pédale
+intermédiaire tantôt tonique et tantôt dominante, avec accompagnement
+d'un contre-thême qui s'harmonise aussi également bien avec l'une et
+l'autre note tenue, _dominante et tonique_. Ce chant est ramené en
+dernier lieu par une phrase de hautbois, d'une ravissante fraîcheur,
+qui, après s'être quelque temps balancée sur l'accord de neuvième
+dominante majeure de _ré_, vient s'épanouir dans le ton de _fa naturel_
+d'une manière aussi gracieuse qu'inattendue. On retrouve là un reflet de
+ces douces impressions si chères à Beethoven, que produisent l'aspect de
+la nature riante et calme, la pureté de l'air, les premiers rayons d'une
+aurore printanière.
+
+Dans l'_adagio cantabile_, le principe de l'unité est si peu observé
+qu'on pourrait y voir plutôt deux morceaux distincts qu'un seul. Au
+premier chant en _si bémol_ à quatre temps, succède une autre mélodie
+absolument différente en _ré majeur_ et à trois temps; le premier thême,
+légèrement altéré et varié par les premiers violons, fait une seconde
+apparition dans le ton primitif pour ramener de nouveau la mélodie à
+trois temps, sans altérations ni variations, mais dans le ton de _sol
+majeur_; après quoi, le premier thême s'établit définitivement et ne
+permet plus à la phrase rivale de partager avec lui l'attention de
+l'auditeur. Il faut entendre plusieurs fois ce merveilleux _andante_
+pour s'accoutumer tout à fait à une aussi singulière disposition. Quant
+à la beauté de toutes ces mélodies, à la grâce infinie des ornements
+dont elles sont couvertes, aux sentiments de tendresse mélancolique,
+d'abattement passionné, de religiosité rêveuse qu'elles expriment, si ma
+prose pouvait en donner une idée seulement approximative, la musique
+aurait trouvé dans la parole écrite une émule que le plus puissant des
+poètes lui-même ne parviendra jamais à lui opposer.
+
+Nous touchons au moment où les voix vont s'unir à l'orchestre. Les
+violoncelles et contrebasses entonnent le récitatif dont nous avons
+parlé plus haut, après une ritournelle des instruments à vent, rauque et
+violente comme un cri de colère. L'accord de sixte majeure, _fa_, _la_,
+_ré_, par lequel ce _presto_ débute, se trouve altéré par une
+appogiature sur le _si bémol_, frappée en même temps par les flûtes,
+hautbois et clarinettes; cette sixième note du ton de _ré mineur_ grince
+horriblement contre la dominante et produit un effet excessivement dur.
+Cela exprime bien la fureur et la rage, mais je ne vois pas ce qui peut
+exciter ici un sentiment pareil, à moins que l'auteur, avant de faire
+dire à son coryphée: _Commençons des chants plus agréables_, n'ait voulu
+par un bizarre caprice calomnier l'harmonie instrumentale. Il semble la
+regretter cependant, car entre chaque phrase du récitatif des basses, il
+reprend, comme autant de souvenirs qui lui tiennent au cœur, des
+fragments des trois morceaux précédents; et de plus, après ce même
+récitatif, il place dans l'orchestre, au milieu d'un choix d'accords
+exquis, le beau thême que vont bientôt chanter toutes les voix, sur
+l'ode de Schiller. Ce chant, d'un caractère doux et calme, s'anime et se
+brillante peu à peu, en passant des basses, qui le font entendre les
+premières, aux violons et aux instruments à vent. Après une interruption
+soudaine, l'orchestre entier reprend la furibonde ritournelle déjà
+citée, et qui annonce ici le récitatif vocal.
+
+Le premier accord est encore posé sur un _fa_, qui est sensé porter la
+tierce et la sixte, et qui les porte réellement; mais cette fois
+l'auteur ne se contente pas de l'appogiature _si bémol_, il y ajoute
+celles du _sol_, du _mi_ et de l'_ut dièze_, de sorte que TOUTES LES
+NOTES DE LA GAMME DIATONIQUE MINEURE se trouvent frappées en même temps
+et produisent l'épouvantable assemblage de sons: _fa_, _la_, _ut
+dièze_, _mi_, _sol_, _si bémol_, _ré_.
+
+Le compositeur français, Martin, dit Martini, dans son opéra de _Sapho_,
+avait, il y a quarante ans, voulu produire un hurlement d'orchestre
+analogue, en employant à la fois tous les intervalles diatoniques,
+chromatiques et enharmoniques, au moment où l'amante de Phaon se
+précipite dans les flots: sans examiner l'opportunité de sa tentative et
+sans demander si elle portait ou non atteinte à la dignité de l'art; il
+est certain que son but ne pouvait être méconnu. Ici, mes efforts pour
+découvrir celui de Beethoven sont complétement inutiles. Je vois une
+intention formelle, un projet calculé et réfléchi de produire deux
+discordances, dont la seconde est cent fois pire que la première, et
+cela aux deux instants qui précèdent l'apparition successive du
+récitatif dans les instruments et dans la voix; mais j'ai beaucoup
+cherché la raison de cette idée, et je suis forcé d'avouer qu'elle m'est
+inconnue.
+
+Le coryphée, après avoir chanté son récitatif dont les paroles, nous
+l'avons dit, sont de Beethoven, expose seul, avec un léger
+accompagnement de deux instruments à vent et de l'orchestre à cordes en
+_pizzicato_, le thême de l'ode à la Joie. Ce thême paraît jusqu'à la fin
+de la symphonie, on le reconnoît toujours, et pourtant il change
+continuellement d'aspect. L'étude de ces diverses transformations offre
+un intérêt d'autant plus puissant, que chacune d'elles produit une
+nuance nouvelle et tranchée dans l'expression d'un sentiment unique,
+celui de la joie. Cette joie est au début pleine de douceur et de paix;
+elle devient un peu plus vive au moment où la voix des femmes se fait
+entendre. La mesure change; la phrase, chantée d'abord à quatre temps,
+reparaît dans la mesure à 6/8 et formulée en syncopes continuelles; elle
+prend alors un caractère plus fort, plus agile et qui se rapproche de
+l'accent guerrier. C'est le chant de départ du héros sûr de vaincre, on
+croit voir étinceler son armure et entendre le bruit cadencé de ses pas.
+Un thême fugué, dans lequel on retrouve encore le dessin mélodique
+primitif, sert pendant quelque temps de sujet aux ébats de l'orchestre:
+ce sont les mouvements divers d'une foule active et remplie d'ardeur...
+Mais le chœur rentre bientôt et chante énergiquement l'hymne joyeuse
+dans sa simplicité première, aidé des instruments à vent qui plaquent
+les accords en suivant la mélodie, et traversé en tous sens par un
+dessin diatonique exécuté par la masse entière des instruments à cordes
+en unissons et octaves. L'_andante maestoso_ qui suit, est une sorte de
+choral qu'entonnent d'abord les ténors et les basses du chœur, réunis
+à un trombone, aux violoncelles et aux contre-basses. La joie est ici
+religieuse, grave, immense; le chœur se tait un instant, pour
+reprendre avec moins de force ses larges accords, après un solo
+d'orchestre d'où résulte un effet d'orgue d'une grande beauté.
+L'imitation du majestueux instrument des temples chrétiens, est produite
+par des flûtes dans le bas, des clarinettes dans le chalumeau, des sons
+graves de bassons, des altos divisés en deux parties, haute et moyenne,
+et des violoncelles jouant sur leurs cordes à vide _sol_, _ré_, ou sur
+l'_ut bas_ (à vide) et l'_ut_ du médium, toujours en double corde. Ce
+morceau commence en _sol_, il passe en _ut_, puis en _fa_, et se termine
+par un point d'orgue sur la septième dominante de _ré_. Suit un grand
+_allegro_ à 6/4, où se réunissent dès le commencement le premier thême,
+déjà tant et si diversement reproduit, et le choral de l'_andante_
+précédent. Le contraste de ces deux idées est rendu plus saillant encore
+par une variation rapide du chant joyeux, exécutée par les premiers
+violons au-dessus des grosses notes du choral. Il y a moins de fougue,
+moins de grandeur et plus de légèreté dans le style du morceau suivant:
+une gaîté naïve, exprimée d'abord par quatre voix seules et plus
+chaudement colorée ensuite par l'adjonction du chœur, en fait le
+fond. Quelque accents tendres et religieux y alternent à deux reprises
+différentes avec la gaie mélodie, mais le mouvement devient plus
+précipité, tout l'orchestre éclate, les instruments à percussion,
+timbales, cymbales, triangle et grosse caisse, frappent rudement les
+temps forts de la mesure; la joie reprend son empire, la joie populaire,
+tumultueuse, qui ressemblerait à une orgie, si, en terminant, toutes les
+voix ne s'arrêtaient de nouveau sur un rhythme solennel pour envoyer,
+dans une exclamation extatique, leur dernier salut d'amour et de respect
+à la divine joie. L'orchestre termine seul, non sans lancer encore, dans
+son ardente course, des fragments du premier thême dont on ne se lasse
+pas.
+
+Une traduction aussi exacte que possible de la poésie allemande traitée
+par Beethoven, donnera maintenant au lecteur le motif de cette multitude
+de combinaisons musicales, savants auxiliaires d'une inspiration
+continue, instruments dociles d'un génie puissant et infatigable. La
+voici:
+
+ «O Joie! belle étincelle des Dieux, fille de l'Élysée, nous entrons
+ tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire! un pouvoir magique
+ réunit ceux que le monde et le rang séparent; à l'ombre de ton aile
+ si douce tous les hommes deviennent frères.
+
+ »Celui qui a le bonheur d'être devenu l'ami d'un ami; celui qui
+ possède une femme aimable, oui, celui qui peut dire à soi une ame
+ sur cette terre, que sa joie se mêle à la nôtre! mais que l'homme
+ à qui cette félicité ne fut pas accordée se glisse en pleurant hors
+ du lieu qui nous rassemble!
+
+ »Tous les êtres boivent la joie au sein de la nature; les bons et
+ les méchants suivent des chemins de fleurs. La nature nous a donné
+ l'amour, le vin et la mort, cette épreuve de l'amitié. Elle a donné
+ la volupté au ver; le chérubin est debout devant Dieu.
+
+ »Gai! gai! comme les soleils roulent sur le plan magnifique du
+ ciel, de même, frères, courez fournir votre carrière, pleins de
+ joie comme le héros qui marche à la victoire.
+
+ »Que des millions d'êtres, que le monde entier se confonde dans un
+ même embrassement! Frères, au-delà des sphères doit habiter un père
+ bien-aimé.
+
+ »Millions, vous vous prosternez? reconnaissez-vous l'œuvre du
+ Créateur? cherchez l'auteur de ces merveilles au-dessus des astres,
+ car c'est là qu'il réside.
+
+ »O Joie! belle étincelle des dieux, fille de l'Élysée, nous entrons
+ tout brûlants du feu divin dans ton sanctuaire!
+
+ »Fille de l'Élysée, joie, belle étincelle des Dieux!!»
+
+Si le public du Conservatoire, en écoutant cette symphonie, avait entre
+les mains une traduction dans le genre de celle-ci, il suivrait mieux,
+très-certainement, la pensée du compositeur.
+
+Il faudrait en outre, pour l'exécution, un nombre de chanteurs d'autant
+plus considérable, que le chœur doit évidemment couvrir l'orchestre
+en maint endroit, et que d'ailleurs, la manière dont la musique est
+disposée sur les paroles et l'élévation excessive du diapason des
+parties de chant, rendent fort difficile l'émission de la voix, et
+diminuent beaucoup le volume et l'énergie des sons.
+
+Malgré tout, cependant, il est évident que ce même public, si froid
+d'abord pour cette partition colossale, commence à entrer sous son
+influence. Encore deux ou trois auditions, et il en sentira peut-être
+toutes les beautés....
+
+* * *
+
+Quand Beethoven, en terminant son œuvre, considéra les majestueuses
+dimensions du monument qu'il venait d'élever, il dut se dire: Vienne la
+mort maintenant, ma tâche est accomplie.
+
+
+
+
+TRIOS ET SONATES.
+
+
+Il y a beaucoup de gens en France pour qui le nom de Beethoven n'éveille
+que les idées d'orchestre et de symphonies; ils ignorent que dans tous
+les genres de musique, cet infatigable Titan a laissé des
+chefs-d'œuvre presque également admirables.
+
+Il a fait un opéra: _Fidelio_; un ballet: _Prométhée_; un mélodrame:
+_Egmont_; des ouvertures de tragédies: celles de _Coriolan_ et des
+_Ruines d'Athènes_; six ou sept autres ouvertures sur des sujets
+indéterminés; deux grandes messes; un oratorio: _le Christ au mont des
+Oliviers_; dix-huit quatuors pour deux violons, alto et basse; plusieurs
+autres quatuors et quintetti pour trois ou quatre instruments à vent et
+piano; des trios pour piano, violon et basse; un grand nombre de
+sonates pour le piano seul ou pour piano avec un instrument à cordes,
+basse ou violon; un septuor pour quatre instruments à cordes et trois
+instruments à vent; un grand concerto de violon; quatre ou cinq
+concertos de piano avec orchestre; une fantaisie pour piano principal
+avec orchestre et chœurs; une multitude d'airs variés pour divers
+instruments; des romances et chansons avec accompagnement de piano; un
+cahier de cantiques à une et plusieurs voix; une cantate ou scène
+lyrique avec orchestre; des chœurs avec orchestre sur différentes
+poésies allemandes, deux volumes d'études sur l'harmonie et le
+contre-point; et enfin, les neuf fameuses symphonies que la société du
+Conservatoire a popularisées.
+
+Il ne faut pas croire que cette fécondité de Beethoven ait rien de
+commun avec celle des compositeurs italiens, qui ne comptent leurs
+opéras que par cinquantaines, témoin les cent soixante partitions de
+Paisiello. Non certes! une telle opinion serait souverainement injuste.
+Si nous en exceptons l'ouverture des _Ruines d'Athènes_, et peut-être
+deux ou trois autres fragments vraiment indignes du grand nom de leur
+auteur, et qui sont tombés de sa plume dans ces rares instants de
+somnolence qu'Horace reproche, avec tant soit peu d'ironie, au _bon_
+Homère lui-même, tout le reste est de ce style noble élevé, ferme,
+hardi, expressif, poétique et toujours neuf, qui font incontestablement
+de Beethoven la sentinelle avancée de la civilisation musicale. C'est
+tout au plus si, dans ce grand nombre de compositions, on peut découvrir
+quelques vagues ressemblances entre quelques-unes des mille phrases qui
+en font la splendeur et la vie. Cette étonnante faculté d'être toujours
+nouveau sans sortir du vrai et du beau se conçoit jusqu'à un certain
+point dans les morceaux d'un mouvement vif; la pensée alors aidée par
+les puissances du rhythme peut, dans ses bonds capricieux, sortir plus
+aisément des routes battues; mais où l'on cesse de la comprendre, c'est
+dans les _adagios_, c'est dans ces méditations extra-humaines où le
+génie panthéiste de Beethoven aime tant à se plonger. Là, plus de
+passions, plus de tableaux terrestres, plus d'hymnes à la joie, à
+l'amour, à la gloire, plus de chants enfantins, de doux propos, de
+saillies mordantes ou comiques, plus de ces terribles éclats de fureur,
+de ces accents de haine que les élancements d'une souffrance secrète lui
+arrachent si souvent; il n'a même plus de mépris dans le cœur, il
+n'est plus de notre espèce, il l'a oubliée, il est sorti de notre
+atmosphère; calme et solitaire, il nage dans l'Éther; comme ces aigles
+des Andes planant à des hauteurs au-dessous desquelles les autres
+créatures ne trouvent déjà plus que l'asphyxie et la mort, ses regards
+plongent dans l'espace, il vole à tous les soleils, chantant la nature
+infinie. Croirait-on que le génie de cet homme ait pu prendre un pareil
+essor, pour ainsi dire, quand il l'a voulu!... C'est ce dont on peut se
+convaincre cependant, par les preuves nombreuses qu'il nous en a
+laissés, moins encore dans ses symphonies que dans ses compositions de
+piano. Là, et seulement là, n'ayant plus en vue un auditoire nombreux,
+le public, la foule, il semble avoir écrit pour lui-même, avec ce
+majestueux abandon que la foule ne comprend pas, et que la nécessité
+d'arriver promptement à ce que nous appelons _l'effet_ doit altérer
+inévitablement. Là aussi la tâche de l'exécutant devient écrasante,
+sinon par les difficultés de mécanisme, au moins par le profond
+sentiment, par la grande intelligence que de telles œuvres exigent de
+lui; il faut de toute nécessité que le virtuose s'efface devant le
+compositeur comme fait l'orchestre dans les symphonies; il doit y avoir
+absorption complète de l'un par l'autre; mais c'est précisément en
+s'identifiant de la sorte avec la pensée qu'il nous transmet que
+l'interprète grandit de toute la hauteur de son modèle.
+
+Il y a une œuvre de Beethoven connue sous le nom de sonate en _ut
+dièze_ mineur, dont l'adagio est une de ces poésies que le langage
+humain ne sait comment désigner. Ses moyens d'action sont fort simples:
+la main gauche étale doucement de larges accords d'un caractère
+solennellement triste et dont la durée permet aux vibrations du piano de
+s'éteindre graduellement sur chacun d'eux; au-dessus, les doigts
+inférieurs de la main droite arpégent un dessin d'accompagnement obstiné
+dont la forme ne varie presque pas depuis la première mesure jusqu'à la
+dernière, pendant que les autres doigts font entendre une sorte de
+lamentation, efflorescence mélodique de cette sombre harmonie. Un jour,
+il y a sept ou huit ans, Liszt exécutant cet adagio devant un petit
+cercle dont je faisais partie, s'avisa de le dénaturer, suivant l'usage
+alors adopté pour se faire applaudir du public fashionable: au lieu de
+ces longues tenues des basses, au lieu de cette sévère uniformité de
+rhythme et de mouvement dont je viens de parler, il plaça des trilles,
+des _tremolo_, il pressa et ralentit la mesure, troublant ainsi par des
+accents passionnés le calme de cette tristesse, et faisant gronder le
+tonnerre dans ce ciel sans nuages qu'assombrit seulement le départ du
+soleil.... Je souffris cruellement, je l'avoue, plus encore qu'il ne
+m'est jamais arrivé de souffrir en entendant nos malheureuses
+cantatrices broder le grand monologue du _Freyschütz_; car, à cette
+torture, se joignait le chagrin de voir un tel artiste donner dans le
+travers où ne tombent d'ordinaire que des médiocrités. Mais qu'y faire?
+Liszt était alors comme ces enfants qui, sans se plaindre, se relèvent
+eux-mêmes d'une chute qu'on feint de ne pas apercevoir, et qui crient si
+on leur tend la main. Il s'est fièrement relevé: aussi, depuis ces
+dernières années surtout, n'est-ce plus lui qui poursuit le succès, mais
+bien le succès qui perd haleine à le suivre; les rôles sont changés.
+Revenons à notre sonate. Dernièrement un de ces hommes de cœur et
+d'esprit, que les artistes sont si heureux de rencontrer, avait réuni
+quelques amis; j'étais du nombre. Liszt arriva dans la soirée, et,
+trouvant la discussion engagée sur la valeur d'un morceau de Weber,
+auquel le public, soit à cause de la médiocrité de l'exécution, soit
+pour toute autre raison, avait, dans un concert récent, fait un assez
+triste accueil, se mit au piano pour répondre à sa manière aux
+antagonistes de Weber. L'argument parut sans réplique, et on fut obligé
+d'avouer qu'une œuvre de génie avait été méconnue. Comme il venait de
+finir, la lampe qui éclairait l'appartement parut près de s'éteindre;
+l'un de nous allait la ranimer.
+
+--N'en faites rien, lui dis-je; s'il veut jouer l'adagio en _ut dièze
+mineur_ de Beethoven, ce demi-jour ne gâtera rien.
+
+--Volontiers, dit Liszt, mais éteignez tout-à-fait la lumière, couvrez
+le feu, que l'obscurité soit complète.
+
+Alors, au milieu de ces ténèbres, après un instant de recueillement, la
+noble élégie, la même qu'il avait autrefois si étrangement défigurée,
+s'éleva dans sa simplicité sublime; pas une note, pas un accent ne
+furent ajoutés aux accents et aux notes de l'auteur. C'était l'ombre de
+Beethoven, évoquée par le virtuose, dont nous entendions la grande voix.
+Chacun de nous frissonnait en silence, et après le dernier accord on se
+tut encore... nous pleurions.
+
+Une assez notable partie du public français ignore pourtant l'existence
+de ces œuvres merveilleuses. Certes le trio en _si bémol_ tout
+entier, l'adagio de celui en _ré_ et la sonate en _la_ avec violon ont
+dû prouver à ceux qui les connaissent que l'illustre compositeur était
+loin d'avoir versé dans l'orchestre tous les trésors de son génie. Mais
+son dernier mot n'est pas là; c'est dans les sonates pour piano seul
+qu'il faut le chercher. Le moment viendra bientôt peut-être où ces
+œuvres, qui laissent derrière elles ce qu'il y a de plus avancé dans
+l'art, pourront être comprises, sinon de la foule, au moins d'un public
+d'élite. C'est une expérience à tenter; si elle ne réussit pas, on la
+recommencera plus tard.
+
+Les grandes sonates de Beethoven serviront d'échelle métrique pour
+mesurer le développement de notre intelligence musicale.
+
+
+
+
+ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
+
+PREMIÈRE REPRÉSENTATION DU FREYSCHÜTZ,
+
+OPÉRA EN TROIS ACTES, DE CARL MARIA DE WEBER.
+
+
+Nous sommes au milieu de juin, et il fait presque froid; le vent gémit,
+les arbres crient et s'agitent; les nuages courent au ciel; de
+mélancoliques souvenirs s'éveillent..... Ne semble-t-il pas qu'ainsi
+douloureusement ému, il doive m'être facile de parler de l'œuvre et
+de l'artiste dont notre monde musical est à cette heure exclusivement
+préoccupé? Il n'en est rien pourtant. La profondeur de certaines
+impressions est telle, l'ardeur de certains enthousiasmes est si chaste,
+il y a des réminiscences de jeunesse liées à de si pénibles
+circonstances que le cœur saigne à les laisser échapper. Je crois
+avoir vécu un siècle pendant les quinze ou seize ans qui se sont écoulés
+depuis le jour où pour la première et dernière fois Weber traversa
+Paris. Il se rendait à Londres pour y voir tomber un de ses
+chefs-d'œuvre (_Obéron_), et mourir. Combien je désirai le voir
+alors! avec quelles palpitations je le suivis, le soir où, souffrant
+déjà et peu d'heures avant son fatal départ pour l'Angleterre, il voulut
+assister à la reprise d'_Olympie_! Ma poursuite fut vaine. Le matin de
+ce même jour, Lesueur m'avait dit: «Je viens de recevoir la visite de
+Weber! Cinq minutes plus tôt vous l'eussiez entendu me jouer sur le
+piano des scènes entières de nos partitions; il les connaît toutes!» En
+entrant quelques heures après dans un magasin de musique:
+
+«Si vous saviez qui s'est assis là tout à l'heure!
+
+--Qui donc?
+
+--Weber!»
+
+En arrivant à l'Opéra le soir, et en écoutant la foule répéter: «Weber
+vient de traverser le foyer;--il est rentré dans la salle;--il est aux
+premières loges,» je me désespérais de ne pouvoir enfin l'atteindre.
+Mais tout fut inutile; personne ne put me le montrer. A l'inverse de ces
+poétiques apparitions de Shakespeare, visible pour tous, il demeura
+invisible pour un seul. Trop inconnu pour oser lui écrire, et sans amis
+en position de me présenter à lui, il fallut sortir sans l'apercevoir.
+Oh! si les hommes inspirés pouvaient deviner les grandes passions que
+leurs œuvres font naître! s'il leur était donné de découvrir ces
+admirations de cent mille ames concentrées et enfouies dans une seule,
+qu'il leur serait doux de s'en entourer, de les accueillir, et de se
+consoler auprès d'elles de l'envieuse haine des uns, de l'inintelligente
+frivolité des autres, de la tiédeur de tous!
+
+Malgré sa popularité, malgré le foudroyant éclat et la vogue du
+_Freyschütz_, malgré la conscience qu'il avait sans doute de son génie,
+Weber, plus qu'un autre peut-être, eût été heureux de ces obscures mais
+sincères adorations. Il avait écrit des pages admirables, traitées par
+les virtuoses et les critiques avec la plus dédaigneuse froideur; son
+dernier opéra, le plus grandiose, _Euryanthe_, n'avait obtenu qu'un
+demi-succès; il lui était permis d'avoir des inquiétudes sur le sort
+d'_Obéron_, en songeant qu'à une œuvre pareille il faut un public de
+poètes, un parterre de rois de la pensée; enfin, le roi des rois,
+Beethoven lui-même, pendant longtemps l'avait méconnu. On conçoit donc
+qu'il ait pu quelquefois, comme il l'écrivit ensuite, douter de sa
+mission musicale, et qu'il soit mort du coup qui frappa _Obéron_.
+
+Si la différence fut grande entre la destinée de cette partition
+merveilleuse et le sort de son aîné, le _Freyschütz_, ce n'est pas qu'il
+y ait rien de vulgaire dans la physionomie de l'heureux élu de la
+popularité, rien de mesquin dans ses formes, rien de faux dans son
+éclat, rien d'ampoulé ni d'emphatique dans son langage; l'auteur n'a
+pas mis l'un plus que l'autre sous le patronage des exécutants; il n'a
+jamais fait la moindre concession aux puériles exigences de la mode, à
+celles plus impérieuses encore des grands orgueils chantants. Il fut
+aussi simplement vrai, aussi fièrement original, aussi ennemi des
+formules, aussi digne en face du public, dont il ne voulut acheter les
+applaudissements par aucune lâche condescendance, aussi grand artiste
+enfin dans le _Freyschütz_ que dans _Obéron_. Mais la poésie du premier
+est pleine de mouvement, de passion et de contrastes. Le surnaturel y
+amène des effets étranges et violents; la mélodie, l'harmonie et le
+rhythme combinés tonnent, brûlent et éclairent; tout concourt à éveiller
+brusquement l'attention. Les personnages, en outre, pris dans la vie
+commune, trouvent de plus nombreuses sympathies; la peinture de leurs
+sentiments, le tableau de leurs mœurs motivent aussi quelquefois
+l'emploi d'un moins haut style, qui, ravivé par un travail exquis,
+acquiert un charme irrésistible même pour les esprits dédaigneux de
+jouets sonores, et, ainsi paré, semble à la foule l'idéal de l'art, le
+prodige de l'invention.
+
+Dans _Obéron_, au contraire, bien que les passions humaines y jouent un
+grand rôle, le fantastique domine encore, mais le fantastique gracieux,
+calme, frais. Au lieu de monstres, d'apparitions horribles, ce sont des
+chœurs d'esprits aériens, des sylphes, des fées, des ondines. Et la
+langue de ce peuple au doux sourire, langue à part, qui emprunte à
+l'harmonie son charme principal, dont la mélodie est capricieusement
+vague, dont le rhythme lent, voilé, devient souvent difficile à saisir,
+et d'autant moins intelligible pour la foule, que ses finesses ne
+peuvent être senties, même des musiciens, sans une attention extrême,
+unie à une grande vivacité d'imagination. La rêverie allemande
+sympathise plus aisément sans doute avec cette divine poésie; pour nous,
+Français, elle ne serait, je le crains, qu'un sujet d'étude curieux un
+instant, d'où naîtraient bientôt après la fatigue et l'ennui. On en a pu
+juger quand la troupe de Carlsruhe vint en 1828 donner des
+représentations au théâtre Favart. Le chœur des ondines, ce chant
+mollement cadencé, qui exprime un bonheur si pur, si complet, ne se
+compose que de deux strophes assez courtes. Mais comme sur un mouvement
+lent se balancent des inflexions constamment douces, l'attention du
+public s'éteignait au bout de quelques mesures; à la fin du premier
+couplet le malaise de l'auditoire était évident, on murmurait, et faire
+écouter la seconde reprise devenait impossible; on ne l'a même tenté
+qu'une fois.
+
+Quoi qu'il en soit de la difficulté de populariser _Obéron_ parmi nous,
+disons que la vogue du _Freyschütz_ fut rapide, générale, et qu'elle
+n'est pas, il s'en faut, sur le point de s'affaiblir. La mise en scène
+de ce chef-d'œuvre à l'Opéra vient de la faire renaître; elle croîtra
+encore, on n'en peut douter. Le public comprend et apprécie aujourd'hui
+dans son ensemble et ses détails cette composition qui naguère encore ne
+lui paraissait qu'une amusante excentricité. Il voit la raison des
+choses demeurées obscures pour lui jusqu'ici; il reconnaît dans Weber la
+plus sévère unité de pensée, le sentiment le plus juste de l'expression,
+des convenances dramatiques, unis à une surabondance d'idées musicales
+mises en œuvre avec une réserve pleine de sagesse, à une imagination
+dont les ailes immenses n'emportent cependant jamais l'auteur hors des
+limites où finit l'idéal, où l'absurde commence.
+
+Il est difficile, en effet, en cherchant dans l'ancienne et la nouvelle
+école, de trouver une partition aussi irréprochable de tout point que
+celle du _Freyschütz_; aussi constamment intéressante d'un bout à
+l'autre; dont la mélodie ait plus de fraîcheur dans les formes diverses
+qu'il lui plaît de revêtir; dont les rhythmes soient plus saisissants,
+les inventions harmoniques plus nombreuses, plus saillantes, et l'emploi
+des masses de voix et d'instruments plus énergique sans efforts, plus
+suave sans afféterie. Depuis le début de l'ouverture jusqu'au dernier
+accord du chœur final, il m'est impossible de trouver une mesure dont
+la suppression ou le changement me paraisse désirable. L'intelligence,
+l'imagination, le génie brillent de toutes parts avec une force de
+rayonnement dont les yeux d'aigle pourraient seuls n'être point
+fatigués, si une sensibilité inépuisable, autant que contenue, ne venait
+en adoucir l'éclat et étendre sur l'auditeur le doux abri de son voile.
+
+L'ouverture est couronnée reine aujourd'hui; personne ne songe à le
+contester. On la cite comme le modèle du genre. Le thême de l'_andante_
+et celui de l'_allegro_ se chantent partout. Il en est un que je dois
+citer, parce qu'on le remarque moins et qu'il m'émeut incomparablement
+plus que tout le reste. C'est cette longue mélodie gémissante, jetée par
+la clarinette au travers du _tremolo_ de l'orchestre, comme une plainte
+lointaine dispersée par les vents dans les profondeurs des bois. Cela
+frappe droit au cœur; et, pour moi du moins, ce chant virginal qui
+semble exhaler vers le ciel un timide reproche, pendant qu'une sombre
+harmonie frémit et menace au dessous de lui, est une des oppositions les
+plus neuves, les plus poétiques et les plus belles qu'ait produites en
+musique l'art moderne. Dans cette inspiration instrumentale on peut
+aisément reconnaître déjà un reflet du caractère d'Agathe qui va se
+développer bientôt avec toute sa candeur passionnée. Elle est pourtant
+empruntée au rôle de Max. C'est l'exclamation du jeune chasseur au
+moment où, du haut des rochers, il sonde de l'œil les abîmes de
+l'infernale vallée. Mais, un peu modifiée dans ses contours, et
+instrumentée de la sorte, cette phrase change complètement d'aspect et
+d'accent.
+
+L'auteur possédait au suprême degré l'art d'opérer ces transformations
+mélodiques.
+
+Il faudrait écrire un volume pour étudier isolément chacune des faces de
+cette œuvre si riche de beautés diverses. Les principaux traits de sa
+physionomie sont d'ailleurs à peu près généralement connus. Chacun
+admire la mordante gaîté des couplets de Kilian, avec le refrain du
+chœur riant aux éclats; le surprenant effet de ces voix de femmes
+groupées en _seconde majeure_, et le rhythme heurté des voix d'hommes
+qui complètent ce bizarre concert de railleries. Qui n'a senti
+l'accablement, la désolation de Max, la bonté touchante qui respire dans
+le thême du chœur cherchant à le consoler, la joie exubérante de ces
+robustes paysans partant pour la chasse, la platitude comique de cette
+marche jouée par les ménétriers villageois en tête du cortége de Kilian
+triomphant; et cette chanson diabolique de Gaspard, dont le rire
+grimace, et cette clameur sauvage de son grand air: _Triomphe!
+triomphe!_ qui prépare d'une façon si menaçante l'explosion finale! Tous
+à présent, amateurs et artistes, écoutent avec ravissement ce délicieux
+duo, où se dessinent dès l'abord les caractères contrastants des deux
+jeunes filles. Cette idée du maître une fois reconnue, on n'a plus de
+peine à en suivre jusqu'au bout le développement. Toujours Agathe est
+tendre et rêveuse; toujours Annette, l'heureuse enfant qui n'a point
+aimé, se plaît en d'innocentes coquetteries; toujours son joyeux
+babillage, son chant de linotte, viennent jeter d'étincelantes saillies
+au milieu des entretiens des deux amants inquiets, tristement
+préoccupés. Rien n'échappe à l'auditeur de ces soupirs de l'orchestre
+pendant la prière de la jeune vierge attendant son fiancé, de ces
+bruissements doucement étranges, où l'oreille attentive croit retrouver
+
+ «Le bruit sourd du noir sapin
+ Que le vent des nuits balance.»
+
+et il semble que l'obscurité devienne tout d'un coup plus intense et
+plus froide, à cette magique modulation en _ut_ majeur:
+
+ «Tout s'endort dans le silence.»
+
+De quel frémissement sympathique n'est-on pas agité plus loin à cet
+élan: _C'est lui! c'est lui!_
+
+Et surtout à ce cri immortel qui ébranle l'ame entière:
+
+ «C'est le ciel ouvert pour moi!»
+
+Non, non, il faut le dire, il n'y a point de si bel air. Jamais aucun
+maître, allemand, italien ou français, n'a fait ainsi parler
+successivement dans la même scène la prière sainte, la mélancolie,
+l'inquiétude, la méditation, le sommeil de la nature, la silencieuse
+éloquence de la nuit, l'harmonieux mystère des cieux étoilés, le
+tourment de l'attente, l'espoir, la demi-certitude, la joie, l'ivresse,
+le transport, l'amour éperdu! Et quel orchestre pour accompagner ces
+nobles mélodies vocales! Quelles inventions! Quelles recherches
+ingénieuses! Quels trésors qu'une inspiration soudaine fit découvrir!
+Ces flûtes dans le grave, ces violons en quatuor, ces dessins d'altos et
+de violoncelles à la sixte, ce rhythme palpitant des basses, ce
+crescendo qui monte et éclate au terme de sa lumineuse ascension, ces
+silences pendant lesquels la passion semble recueillir ses forces pour
+s'élancer ensuite avec plus de violence. Il n'y a rien de pareil! c'est
+l'art divin! c'est la poésie! c'est l'amour même! Le jour où Weber
+entendit pour la première fois cette scène rendue comme il avait rêvé
+qu'elle pût l'être, s'il l'entendit jamais ainsi, ce jour radieux sans
+doute, lui montra bien tristes et bien pâles tous les jours qui devaient
+lui succéder. Il aurait dû mourir! que faire de la vie après des joies
+pareilles!
+
+* * *
+
+Certains théâtres d'Allemagne, pour aller aussi avant que possible dans
+une vérité en horreur à l'art, font entendre, dit-on, pendant la scène
+de la fonte des balles les plus discordantes rumeurs, cris d'animaux,
+aboiements, glapissements, hurlements, bruits d'arbres fracassés, etc.,
+etc. Comment entendre la musique au milieu de ce hideux tumulte? Et
+pourquoi, dans le cas même où on l'entendrait, mettre la réalité auprès
+de l'imitation? Si j'admire le rauque aboiement des cors à l'orchestre,
+la voix de vos chiens du théâtre ne peut m'inspirer que le dégoût. La
+cascade naturelle au contraire n'est point de ces effets scéniques
+incompatibles avec l'intérêt de la partition; loin de là, elle y ajoute.
+Ce bruit d'eau égal et continu, porte à la rêverie; il impressionne
+surtout durant ces longs points-d'orgue que le compositeur a si
+habilement amenés, et s'unit on ne peut mieux avec les sons de la cloche
+éloignée qui tinte lentement l'heure fatale.
+
+Je n'ai pas besoin de dire aux Allemands que, dans cette scène, je me
+suis abstenu, en écrivant les récitatifs, de faire chanter Samiel. Il y
+avait là une intention trop formelle; Weber a fait Gaspard chanter, et
+Samiel parler les quelques mots de sa réponse. Une fois seulement la
+parole du diable est rhythmée, chacune de ses syllabes portant sur une
+note de timbales. La rigueur du réglement qui interdit le dialogue parlé
+à l'Opéra n'est pas telle qu'on ne puisse introduire dans une scène
+musicale, quelques mots prononcés de la sorte; on s'est donc empressé
+d'user de la latitude qu'il laissait pour conserver aussi cette idée du
+compositeur.
+
+Toute la partition de _Freyschütz_, on l'a déjà dit, mais il n'est pas
+inutile de le répéter, est exécutée intégralement et dans l'ordre exact
+où elle fut écrite. Le livret a été _traduit_ d'une façon toujours
+simple, souvent poétique, et non point _arrangé_. C'est un travail qui
+fait honneur à l'esprit et au goût de M. Emilien Pacini.
+
+Il résulte de la fidélité, trop rare en tout temps et partout, avec
+laquelle l'Opéra a monté ce chef-d'œuvre, que le final du troisième
+acte est pour les Parisiens à peu près une nouveauté. Quelques-uns l'ont
+entendu il y a quatorze ans aux représentations d'été de la troupe
+allemande; le plus grand nombre ne le connaissait pas. Ce final est une
+magnifique conception. Tout ce que chante Max aux pieds du prince est
+empreint de repentir et de honte; le premier chœur en _ut_ mineur,
+après la chute d'Agathe et de Gaspard, est d'une belle couleur tragique
+et annonce on ne peut mieux la catastrophe qui va s'accomplir. Puis le
+retour d'Agathe à la vie, sa tendre exclamation _ô Max!_ les _vivat_ du
+peuple, les menaces d'Ottokar, l'intervention religieuse de l'ermite,
+l'onction de sa parole conciliatrice, les instances de tous ces paysans
+et chasseurs pour obtenir la grâce de Max, noble cœur un instant
+égaré; ce sextuor où l'on voit l'espérance et le bonheur renaître, cette
+bénédiction du vieux moine qui courbe tous ces fronts émus, et du sein
+de la foule prosternée, fait jaillir un hymne immense dans son
+laconisme; et enfin ce chœur final où reparaît pour la troisième fois
+le thême de l'_allegro_ de l'air d'Agathe, déjà entendu dans
+l'ouverture; tout cela est beau et digne d'admiration comme ce qui
+précède, ni plus ni moins. Il n'y a pas une note qui ne soit à sa place,
+et qui puisse être supprimée sans détruire l'harmonie de l'ensemble. Les
+esprits superficiels ne seront pas de cet avis peut-être, mais pour tout
+auditeur attentif la chose est certaine, et plus on entendra ce final
+plus on en sera convaincu.
+
+ Depuis que ces lignes furent écrites, l'exécution du _Freyschütz_ à
+ l'Opéra est devenue détestable; se relèvera-t-elle quelque
+ jour?..... il faut l'espérer.
+
+
+
+
+SOUVENIRS D'UN HABITUÉ DE L'OPÉRA.
+
+1822-1823
+
+
+Il fut un temps, hélas bien éloigné! où certaines représentations de
+l'Opéra étaient des solennités auxquelles je me préparais plusieurs
+jours d'avance, par la lecture et la méditation des ouvrages qu'on y
+devait exécuter. Rien n'égale le fanatisme d'admiration que nous
+professions, quelques habitués du parterre et moi, pour certains
+auteurs, si ce n'est notre haine profonde pour la plupart des autres. Le
+Jupiter de notre Olympe était Gluck, et le culte que nous lui rendions
+ne peut se comparer à rien de ce que le dilettantisme le plus effréné
+pourrait imaginer aujourd'hui. Mais si quelques-uns de mes amis étaient
+de fidèles sectateurs de cette religion musicale, je puis dire sans
+vanité que j'en étais le pontife. Quand je voyais faiblir leur ferveur,
+je la ranimais par des prédications dignes des saint-simoniens; je les
+amenais à l'Opéra bon gré mal gré, quelquefois en leur donnant des
+billets que j'avais achetés de mon argent au bureau, et que je
+prétendais avoir reçus d'un employé de l'administration. Dès que, grâce
+à cette ruse, j'avais entraîné mes hommes à la représentation du
+chef-d'œuvre de Gluck, je les plaçais sur une banquette du parterre,
+en leur recommandant bien de n'en pas changer, vu que les places
+n'étaient pas également bonnes pour l'audition, et qu'il n'y en avait
+pas une dont je n'eusse étudié la convenance ou les défauts. Ici, on
+était trop près des cors; là, on ne les entendait pas; à droite, le son
+des trombones dominait trop; à gauche, répercuté par les loges du
+rez-de-chaussée, il produisait un effet désagréable; en bas, on était
+trop près de l'orchestre, il écrasait les voix; en haut, l'éloignement
+de la scène empêchait de distinguer les paroles ou l'expression de la
+physionomie des acteurs; l'instrumentation de cet ouvrage devait être
+entendue de tel endroit, les chœurs de celui-ci de tel autre; à tel
+acte, la décoration représentant un bois sacré, la scène était très
+vaste, et le son se perdait dans le théâtre de toutes parts, il fallait
+donc se rapprocher; un autre, au contraire, se passait dans l'intérieur
+d'une palais, le décor était ce que les machinistes appellent _un salon
+fermé_, la puissance des voix étant doublée par cette circonstance si
+indifférente en apparence, on devait remonter un peu dans le parterre,
+afin que les sons de l'orchestre et ceux de la vocale, entendus de moins
+près, parussent plus intimement unis et fondus dans un ensemble plus
+harmonieux.
+
+Une fois ces instructions données, je demandais à mes néophytes s'ils
+connaissaient bien la pièce qu'ils allaient entendre. S'ils n'avaient
+pas lu les paroles, je tirais un livret de ma poche, et, profitant du
+temps qui nous restait avant le lever de la toile, je le leur faisais
+lire, en ajoutant aux principaux passages toutes les observations que je
+croyais propres à leur faciliter l'intelligence de la pensée du
+compositeur; car, nous venions toujours de fort bonne heure, pour avoir
+le choix des places, ne pas nous exposer à manquer les premières notes
+de l'ouverture, et goûter ce charme singulier de l'attente avant une
+grande jouissance qu'on est assuré d'obtenir. En outre, nous trouvions
+beaucoup de plaisir à voir l'orchestre, vide d'abord et ne représentant
+qu'un piano sans cordes, se garnir peu à peu de musique et de musiciens.
+Le garçon d'orchestre entrait le premier pour placer les parties sur les
+pupitres; ce moment-là n'était pas sans mélange de crainte. Depuis notre
+arrivée dans la salle, quelque accident pouvait être survenu; on avait
+peut-être changé le spectacle et substitué à l'œuvre monumentale de
+Gluck, quelque _Rossignol_, quelques _Prétendus_, une _Caravane du
+Caire_, un _Panurge_, un _Devin de Village_, une _Lasthenie_, toutes
+productions plus ou moins pâles et maigres, plus ou moins plates et
+fausses, pour lesquelles nous professions un égal et souverain mépris.
+Le nom de la pièce, inscrit en grosses lettres sur les parties de
+contrebasses qui par leur position se trouvent les plus rapprochées du
+parterre, nous tirait d'inquiétude ou justifiait nos appréhensions. Dans
+ce dernier cas (il se présentait alors assez fréquemment), nous nous
+précipitions hors de la salle en jurant comme des soldats en maraude qui
+ne trouveraient que de l'eau dans ce qu'ils avaient pris pour des
+barriques d'eau-de-vie, et en confondant dans nos malédictions l'auteur
+de la pièce substituée, le directeur qui l'infligeait au public et le
+gouvernement qui la laissait représenter. Pauvre Rousseau qui attachait
+autant d'importance tout au moins à sa partition du _Devin de Village_
+(si toutefois c'est une partition) qu'aux chefs-d'œuvre d'éloquence
+qui ont immortalisé son nom; lui qui croyait fermement avoir écrasé
+Rameau tout entier, voire même le trio des Parques, avec les petites
+chansons, les petits flonsflons, les petits rondeaux, les petits solos,
+les petites bergeries, les petites drôleries de toute espèce dont se
+compose son petit intermède; lui qu'on a tant tourmenté; lui que la
+secte philosophique des Holbachiens a tant envié pour son œuvre
+musicale; lui qu'on a accusé de n'en être pas l'auteur; lui qui a été
+chanté par toute la France, depuis Jéliot et Mademoiselle Fel jusqu'au
+roi Louis XV qui ne pouvait se lasser de répéter: «J'ai perdu mon
+serviteur,» avec la voix la plus fausse de son royaume; lui enfin dont
+l'opéra favori obtint à son apparition tous les genres de succès; pauvre
+Rousseau! qu'aurait-il dit de nos blasphêmes, s'il eût pu les entendre?
+Et pouvait-il prévoir que son œuvre chérie, qui jadis excita tant
+d'applaudissements, tomberait un jour pour ne plus se relever, au milieu
+des éclats de rire de toute la salle, sous le coup d'une énorme perruque
+poudrée à blanc, jetée aux pieds de Colette par un insolent railleur?
+J'assistais à cette dernière représentation du _Devin_; beaucoup de
+gens, en conséquence, m'ont attribué la _mise en scène_ de la perruque;
+mais je suis bien aise, puisque j'en trouve l'occasion, de protester ici
+de mon innocence. Je crois même avoir été au moins autant indigné que
+diverti par cette grotesque irrévérence; de sorte que je ne puis savoir
+au juste si j'en aurais été capable. Mais s'imaginerait-on que Gluck,
+oui, Gluck lui-même, à propos de ce pauvre _Devin_, il y a quelque
+cinquante ans, a poussé l'ironie plus loin encore, et qu'il a osé
+écrire et imprimer dans une épître la plus sérieuse du monde, adressée à
+la reine Marie-Antoinette, que _la France, peu favorisée sous le rapport
+musical, comptait cependant quelques ouvrages remarquables, parmi
+lesquels il fallait citer le_ Devin de Village _de M. Rousseau_? Qui
+jamais se fût avisé de penser que Gluck pût être aussi plaisant? Ce
+trait seul d'un Allemand suffit pour enlever aux Italiens la palme de la
+perfidie facétieuse.
+
+Je reprends le fil de mon histoire. Quand le titre inscrit sur les
+parties d'orchestre nous annonçait que rien n'avait été changé dans le
+spectacle, je continuais ma prédication, chantant les passages saillans,
+expliquant les procédés d'instrumentation d'où résultaient les
+principaux effets, et obtenant d'avance, sur ma parole, l'enthousiasme
+des membres de notre petit club. Cette agitation étonnait beaucoup nos
+voisins du parterre, bons provinciaux pour la plupart, qui, en
+m'entendant pérorer sur les merveilles de la pièce qu'on allait
+représenter, s'attendaient à perdre la tête d'émotion, et y éprouvaient,
+en somme, d'ordinaire, plus d'ennui que de plaisir. Je ne manquais pas
+ensuite de désigner par son nom chaque musicien à son entrée à
+l'orchestre, en y ajoutant quelques commentaires sur ses habitudes et
+son talent.
+
+ «Voilà Baillot (il était alors à l'Opéra); il ne fait pas comme
+ d'autres violons solos, celui-là, il ne se réserve pas
+ exclusivement pour les ballets; il ne se trouve point déshonoré
+ d'accompagner un opéra de Gluck. Vous entendrez tout-à-l'heure un
+ chant qu'il exécute sur la quatrième corde; on le distingue au
+ dessus de tout l'orchestre.
+
+ --«Oh! ce gros rouge, là-bas! c'est la première contrebasse, c'est
+ le père Chénié; un vigoureux gaillard, malgré son âge; il vaut à
+ lui tout seul quatre contrebasses ordinaires; on peut être sûr que
+ sa partie sera exécutée telle que l'auteur l'a écrite; il n'est pas
+ de l'école des _simplificateurs_.
+
+ --«Le chef d'orchestre devrait faire un peu attention à M. Guillou,
+ la première flûte, qui entre en ce moment; il prend avec Gluck
+ d'étranges libertés. Dans la marche religieuse d'Alceste, par
+ exemple, l'auteur a écrit des flûtes dans le bas, uniquement pour
+ obtenir l'effet particulier aux sons graves de cet instrument; M.
+ Guillou ne s'accommode pas d'une pareille disposition; il faut
+ qu'il domine; il faut qu'on l'entende; et pour cela, il transpose
+ toute la partie de flûte à l'octave supérieure, détruisant ainsi le
+ résultat que l'auteur s'était promis, et faisant d'une idée
+ ingénieuse une chose puérile et vulgaire.»
+
+Les trois coups annonçant qu'on allait commencer, venaient nous
+surprendre au milieu de cet examen sévère des notabilités de
+l'orchestre. Nous nous taisions aussitôt, en attendant avec un sourd
+battement de cœur, le signal du bâton de mesure de Kreutzer ou de
+Valentino.
+
+L'ouverture commencée, il ne fallait pas qu'un de nos voisins s'avisât
+de parler, de fredonner ou de battre la mesure, nous avions adopté pour
+notre usage, en pareil cas, ce mot si connu d'un amateur:
+
+«Le ciel confonde ces musiciens, qui me privent du plaisir d'entendre
+monsieur!»
+
+Connaissant à fond la partition qu'on exécutait, il n'était pas prudent
+non plus d'y rien changer; je me serais fait tuer plutôt que de laisser
+passer sans réclamation la moindre familiarité de cette nature prise
+avec les grands maîtres.
+
+Je n'allais pas attendre après la représentation pour protester
+froidement par écrit contre ce crime de lèse-génie; oh! non, c'était en
+face du public, à haute et intelligible voix, que j'apostrophais les
+délinquants. Et je puis assurer qu'il n'y a pas de critique qui porte
+coup comme celle-là. Ainsi, un jour, il s'agissait d'_Iphigénie en
+Tauride_, j'avais remarqué à la représentation précédente qu'on avait
+ajouté des cymbales au premier air de danse des Scythes en _si_ mineur,
+où Gluck n'a employé que les instruments à cordes, et que dans le grand
+récitatif d'Oreste, au troisième acte, les parties de trombones, si
+admirablement motivées par la scène et écrites dans la partition,
+n'avaient pas été exécutées. J'avais résolu, si les mêmes fautes se
+reproduisaient, de les signaler.
+
+Lors donc que le ballet des _Scythes_ fut commencé, j'attendis mes
+cymbales au passage; elles se firent entendre comme la première fois
+dans l'air que j'ai indiqué. Bouillant de colère, je me contins
+cependant jusqu'à la fin du morceau, et profitant aussitôt du court
+moment de silence qui le sépare du morceau suivant, je m'écriai de toute
+la force de ma voix:
+
+«Il n'y pas là de cymbales, qui donc se permet de corriger Gluck?»
+
+On juge de la rumeur! Le public, qui ne voit pas fort clair dans toutes
+ces questions d'art, et à qui il était fort indifférent qu'on changeât
+ou non l'instrumentation de l'auteur, ne concevait rien à la fureur de
+ce jeune fou du parterre. Mais ce fut bien pis quand, au troisième acte,
+la suppression des trombones du monologue d'Oreste ayant eu lieu comme
+je le craignais, la même voix fit entendre ces mots:
+
+«Les trombones ne sont pas partis! C'est insupportable!»
+
+L'étonnement de l'orchestre ne peut se comparer qu'à la colère (bien
+naturelle, je l'avoue) de M. Valentino, qui conduisait ce soir-là. J'ai
+su depuis que ces pauvres trombones n'avaient fait que se soumettre à un
+ordre formel de ne pas jouer dans cet endroit; car leurs parties étaient
+copiées et parfaitement conformes à l'original. Pour les cymbales que
+Gluck a placées avec tant de bonheur dans le premier chœur des
+_Scythes_, je ne sais qui s'était avisé de les introduire également dans
+l'air de danse, dénaturant ainsi la couleur et troublant le silence
+sinistre de cet étrange ballet. Mais je sais bien qu'aux représentations
+suivantes tout rentra dans l'ordre, les cymbales se turent, les
+trombones jouèrent, et je me contentai de grommeler entre mes dents:
+
+--Ah! c'est bien heureux!
+
+Peu de temps après, un de mes amis, presque aussi fanatique que moi, qui
+compte aujourd'hui parmi les meilleurs professeurs de chant de Paris
+(Saint-Ange), avait trouvé inconvenant qu'on nous donnât au premier acte
+d'_OEdipe_ d'autres airs de danse que ceux de Sacchini; il vint me
+proposer de faire justice de ces interminables solos de cor et de
+violoncelle qui remplaçaient les airs de Sacchini. Pouvais-je ne pas
+seconder une aussi louable intention! Le moyen employé pour _Iphigénie_
+nous réussit également bien pour _OEdipe_; et, après quelques mots
+lancés un soir du parterre, par nous deux seuls, les nouveaux airs de
+danse disparurent pour jamais. Une seule fois nous parvînmes à entraîner
+le public. On avait annoncé sur l'affiche que le solo de violon du
+ballet de _Nina_ serait exécuté par Baillot; une indisposition du grand
+artiste, ou quelque autre cause, s'étant opposée à ce qu'il pût se faire
+entendre, l'administration crut suffisant d'en instruire le public par
+une imperceptible bande de papier collée sur l'affiche de la porte de
+l'Opéra, que personne ne regarde. L'immense majorité des spectateurs
+s'attendait donc à entendre le célèbre violon. Cependant, au moment où
+Nina, dans les bras de son père et de son amant, revient à la raison, la
+pantomime si touchante de mademoiselle Bigottini ne put nous émouvoir au
+point de nous faire oublier Baillot. La pièce touchait à sa fin.
+
+«Eh bien! eh bien! et le solo de violon, dis-je assez haut pour être
+entendu?
+
+--C'est vrai, dit un homme du public, il semble qu'on veuille le
+_passer_.
+
+--Baillot! Baillot! le solo de violon!»
+
+En un instant le parterre prend feu, et ce qui ne s'était jamais vu à
+l'Opéra, la salle entière réclame à grands cris l'accomplissement des
+promesses de l'affiche. La toile tombe au milieu de ce brouhaha. Le
+bruit redouble. Les musiciens voyant la fureur du parterre s'empressent
+de quitter la place. De rage alors, chacun saute dans l'orchestre, on
+saisit les chaises des concertants; on renverse les pupitres, on crève
+la peau des timbales; j'avais beau crier:
+
+«Messieurs, Messieurs, que faites-vous donc! briser les instruments!....
+Quelle barbarie!.... Vous ne voyez donc pas que c'est la contrebasse du
+père Chénié, un instrument superbe, qui a un son d'enfer!»
+
+On ne m'écoutait plus et les mutins ne se retirèrent qu'après avoir
+culbuté tout l'orchestre et cassé je ne sais combien de banquettes et
+d'instruments.
+
+C'est là le mauvais côté de la critique en action que nous exercions si
+despotiquement à l'Opéra; le beau, c'était notre enthousiasme quand tout
+allait bien. Il fallait voir alors avec quelle frénésie nous
+applaudissions des passages auxquels personne dans la salle ne faisait
+attention, tels qu'une belle basse, une heureuse modulation, un accent
+vrai dans un récitatif, une note expressive de hautbois, etc., etc. Le
+public nous prenait pour des claqueurs aspirant au surnumérariat, tandis
+que le chef de claque, qui savait bien le contraire, et dont nos
+applaudissements intempestifs dérangeaient les savantes combinaisons,
+nous lançait de temps en temps un coup-d'œil digne de Neptune
+prononçant le _Quos ego_. Puis, dans les beaux moments de Madame
+Branchu, c'étaient des larmes, des cris, qu'on ne connaît plus
+aujourd'hui, même au Conservatoire. La plus plaisante scène de cette
+espèce, dont j'aie conservé le souvenir, est la suivante. On donnait
+_OEdipe_. Quoique placé fort loin de Gluck dans notre estime, Sacchini
+ne laissait pas que de trouver en nous d'ardents admirateurs. J'avais
+entraîné ce soir-là à l'Opéra un jeune homme parfaitement étranger à
+tout autre art que celui du carambolage, et dont cependant je voulais à
+toute force faire un néophyte musical. Les douleurs d'Antigone et de son
+père ne pouvaient que l'émouvoir fort médiocrement. Aussi, après le
+premier acte, désespérant d'en rien faire, l'avais-je laissé derrière
+moi en m'avançant d'une banquette, pour n'être pas troublé par son
+sang-froid. Comme pour faire ressortir encore son impassibilité, le
+hasard avait placé à sa droite un spectateur aussi impressionnable qu'il
+l'était peu. Je m'en aperçus bientôt. Dérivis venait d'avoir un fort
+beau mouvement dans son fameux récitatif:
+
+ Mon fils! tu ne l'es plus!
+ Va! ma haine est trop forte!
+
+Tout absorbé que je fusse par cette scène si admirable de naturel et de
+sentiment de l'antique, il me fut impossible cependant de ne pas
+entendre le dialogue établi derrière moi, entre mon jeune homme
+épluchant une orange et l'inconnu, son voisin, en proie à la plus vive
+émotion:
+
+--Mon Dieu! monsieur, calmez-vous.
+
+--Non! c'est irrésistible! c'est accablant! cela tue!
+
+--Mais, monsieur, vous avez tort de _vous affecter_ de la sorte, vous
+vous rendrez malade.
+
+--Non! laissez-moi... Oh!
+
+--Monsieur! allons du courage! enfin après tout, _ce n'est qu'un
+spectacle_; vous offrirai-je un morceau de cette orange.
+
+--Ah! c'est sublime!
+
+--Elle est de Malte!
+
+--Quel art céleste!
+
+--Ne me refusez pas.
+
+--Ah! monsieur, quelle musique!
+
+--Oui, c'est très joli.
+
+Pendant cette curieuse conversation, l'opéra était parvenu après la
+scène de réconciliation, au beau trio:
+
+ «O doux moments!»
+
+la douceur pénétrante de cette simple mélodie me saisit à mon tour; je
+commençai à pleurer abondamment, la tête cachée dans mes deux mains
+comme un homme abîmé d'affliction. A peine le trio était-il achevé, que
+deux bras robustes m'enlèvent de dessus mon banc, en me serrant la
+poitrine à me la briser; c'étaient ceux de l'inconnu qui, ne pouvant
+plus maîtriser son émotion, et ayant remarqué que de tous ceux qui
+l'entouraient j'étais le seul qui parut la partager, m'embrassait avec
+fureur, en criant d'une voix convulsive:
+
+--Sacredieu! monsieur, que c'est beau!
+
+Sans m'étonner le moins du monde, et la figure toute décomposée par les
+larmes, je lui réponds sur le même ton:
+
+--Etes-vous musicien?
+
+--Non, mais je sens la musique aussi vivement que qui que ce soit.
+
+--Ma foi, c'est égal, donnez-moi votre main, parbleu, Monsieur, vous
+êtes un brave homme!
+
+Là-dessus, parfaitement insensibles aux ricanements des spectateurs qui
+faisaient cercle autour de nous, comme à l'air ébahi de mon néophyte
+mangeur d'oranges, nous échangeons quelques mots à voix basse, je lui
+donne mon nom, il me confie le sien et sa profession. C'était un
+ingénieur! un mathématicien!!! Où diable la sensibilité va-t-elle se
+nicher!
+
+
+
+
+LETTRE ÉCRITE A G. SPONTINI,
+
+LE LENDEMAIN DE LA REPRISE DE FERNAND CORTEZ.
+
+1841.
+
+
+«CHER MAÎTRE,
+
+»Votre œuvre est noble et belle, et c'est peut-être aujourd'hui, pour
+les artistes capables d'en apprécier les magnificences, un _devoir_ de
+vous le répéter. Quels que puissent être à cette heure vos chagrins, la
+conscience de votre génie et de l'inappréciable valeur de ses créations,
+vous les fera aisément oublier.
+
+»Vous avez excité des haines violentes, et à cause d'elles quelques-uns
+de vos admirateurs semblent craindre d'avouer leur admiration; ceux-là
+sont des lâches! J'aime mieux vos ennemis.
+
+»On a donné hier _Cortèz_ à l'Opéra. Tout brisé encore par le terrible
+effet de la scène de la révolte, je viens vous crier: Gloire! gloire!
+gloire et respect à l'homme dont la pensée puissante, échauffée par son
+cœur, a créé cette scène immortelle! Jamais, dans aucune production
+de l'art, l'indignation sut-elle emprunter à la nature de pareils
+accents? Jamais enthousiasme guerrier fut-il plus brûlant et plus
+poétique? A-t-on quelque part montré sous un pareil jour, peint avec de
+telles couleurs l'_audace_ et la _volonté_, ces fières filles du
+génie?--Non! et personne ne le croit.
+
+»C'est vrai, c'est fort, c'est beau, c'est neuf, c'est sublime! Si la
+musique n'était pas abandonnée à la charité publique, on aurait quelque
+part en Europe un théâtre, un panthéon lyrique, exclusivement consacré à
+la représentation des chefs-d'œuvre monumentaux, où ils seraient
+exécutés à longs intervalles, avec un soin et une pompe dignes d'eux,
+par des _artistes_, et écoutés aux fêtes solennelles de l'art par des
+auditeurs sensibles et intelligents.
+
+»Mais, partout à peu près, la musique, déshéritée des prérogatives de sa
+noble origine, n'est qu'une enfant trouvée qu'on semble vouloir
+contraindre à devenir une fille perdue.
+
+»Adieu, cher maître, il y a la religion du beau, je suis de celle-là; et
+si c'est un devoir d'admirer les grandes choses et d'honorer les grands
+hommes, je sens, en vous serrant la main, que c'est de plus un
+bonheur.»
+
+
+
+
+TRIBULATIONS D'UN CRITIQUE MUSICAL.
+
+
+Jamais, ce me semble, Paris n'a tant cru s'occuper de musique; jamais,
+par conséquent, la tâche des malheureux critiques ne leur a semblé plus
+rude, plus fatigante, plus difficile, plus décourageante, plus
+détestable, plus sotte et plus inutile. C'est une pluie d'albums, une
+avalanche de romances, un torrent d'airs variés, un cataclysme de
+fantaisies, une trombe de concertos, de cavatines, de scènes
+dramatiques, de duos comiques, d'adagios soporifiques, d'évocations
+diaboliques, de sonates classiques, de rondos romantiques, fantastiques,
+frénétiques, fanatiques, fluoriques. (Pour l'intelligence de ce dernier
+adjectif, consultez les éléments de chimie de Thénard ou de Gay-Lussac,
+vous trouverez que l'acide fluorique est un poison affreux, dont
+l'action corrosive est si forte qu'il ronge en fort peu de temps les
+fioles dans lesquelles on essaie inutilement de le conserver.)
+
+Mon ami Richard (le traducteur des contes d'Hoffmann) et moi, nous
+avions, en 1828, fondé la grande école que je viens de désigner ici pour
+la première fois, et dont l'école fluorique actuelle n'est qu'une
+pitoyable imitation. Si les productions étonnantes qu'elle a enfantées
+sont encore à cette heure parfaitement inconnues du public, c'est qu'à
+l'instar de l'acide terrible dont elle porte le nom et qui détruit les
+vases où on l'enferme, cette musique a tué sans doute tous ceux qui ont
+eu le bonheur de l'entendre. Évidemment les auteurs s'étaient abstenus,
+dans l'intérêt de l'art, d'écouter leurs chefs-d'œuvre, puisque tous
+les deux vivent encore, l'un à Colmar, où il exerce la médecine (dans le
+genre fluorique toujours), et l'autre à Paris, où le malheur veut qu'il
+soit contraint de se creuser la cervelle en se rongeant les poings, pour
+ennuyer les abonnés de la _Gazette musicale_ de sa pâle, tiède et
+insipide critique. Quel métier! et pour se distraire, si le pauvre
+diable de _musicien-prosailleur_ prend fantaisie, par hasard, d'aller
+fumer un cigarre sur la place d'Europe, ou de monter dans un wagon pour
+visiter Saint-Germain, il n'a pas fait dix pas au grand air, il n'a pas
+écouté pendant cinq minutes le bruit cadencé des pistons de la machine à
+vapeur, qu'il se trouve nez à nez avec quelque donneur de concert qui
+lui recommande l'insertion de son programme, contenant onze cavatines,
+quatorze romances, un concerto de flûte et trois divertissements pour
+guitare et ophicléide. Il se sauve dans le parc de Saint-Germain; au
+coin du bois il rencontre un visage courroucé, c'est celui d'un jouer de
+guimbarde qui lui reproche de n'avoir point assisté à la matinée
+musicale qu'il vient de donner, et dans laquelle le virtuose s'est fait
+entendre sur un instrument perfectionné, dont la languette en acier
+trempé et terminée par un bout de cuivre, rend un son comparable au
+bourdonnement de la guêpe ou de la grosse mouche de cheval.
+
+Le malheureux, échappé à ce guet-apens, croit trouver le repos dans les
+profondeurs des tunnels du chemin de fer. Il y tombe entre les bras d'un
+ami intime dont il a oublié le nom, qui arrive de Batavia, de la
+Martinique ou de la terre de Van Diemen, où sa voix et sa méthode lui
+ont valu des succès inouïs dans l'emploi des Martins. Les Caraïbes, les
+Malais et les Javanais surtout en raffolaient. Il a gagné des sommes
+énormes, et s'il vient à Paris, ce n'est que pour _faire sa réputation_.
+En conséquence, il espère bien que son ami le critique va le faire
+mousser vigoureusement. Il aura la bonté d'annoncer sa soirée musicale,
+d'y assister et d'en rendre compte. Le nouveau débarqué ne va pas par
+quatre chemins, il ne veut pas tenir la dragée haute aux Parisiens; il
+débutera par le grand air des _Voitures versées_:
+
+«Apollon toujours préside.»
+
+C'est son triomphe, il veut se couvrir de gloire d'un seul coup; il aime
+mieux cela que de suivre le système timide du crescendo. Il attaquera
+tout de suite le chant _dramatique_ dans ce qu'il a _de plus neuf_, _de
+plus hardi et de plus distingué_; il s'élancera d'un bond aux plus
+sublimes hauteurs de l'art des Frontins. L'orchestre sera au grand
+complet; il y aura au moins quinze musiciens, parmi lesquels un nègre
+très fort sur le flageolet, qui exécutera avec le nez le concerto en
+_sol majeur_ de Collinet: ce sera du dernier beau. A ces causes, le
+chanteur d'outre-mer prie son ami intime de l'excuser s'il le quitte si
+brusquement, mais il doit aller pendant quelques heures, travailler son
+grand air:
+
+«Apollon toujours préside.»
+
+Après quoi il pourra le faire entendre. Précieuse faveur!!.. N'importe,
+le voilà parti; le critique commence à respirer, et comme les wagons lui
+ont porté malheur, il se propose de revenir pédestrement à Paris. Il
+marche depuis dix minutes à peine, quand il se voit à l'improviste
+accosté par un bourgeois d'une cinquantaine d'années, air cossu, habit
+marron, grosse canne, gros nez, gros jabot, tournure d'épicier parvenu,
+type de l'ex-abonné du _Constitutionnel_.
+
+--«Ah! monsieur B......, que je suis heureux de vous rencontrer! Je
+viens de chez vous où j'ai su que vous étiez parti pour Saint-Germain.
+_J'ai pris la vapeur_ et me voilà.
+
+--Monsieur, je suis trop heureux.....
+
+--Ah, vous ne me connaissez peut-être pas, ne m'ayant jamais vu, mais je
+vous connais, moi, et beaucoup, allez. Nous avons lu les journaux, vous
+avez donné dernièrement aux Invalides _un concert_ qui a fait du bruit.
+Trois mille musiciens, des clarinettes de toutes les espèces, plus de
+deux cents tambours; des trombones _charmantes_, un duo superbe chanté
+par Mademoiselle Falcon et la Blache (cette fameuse Blache qui vient
+d'Italie malgré son nom français); une couronne de laurier envoyée de
+Constantine; quarante mille francs en billets de banque offerts sur un
+plat d'argent par M. le ministre des finances: voilà des honneurs
+j'espère, et _du profit_! Oh! nous savons tout. Eh bien! monsieur,
+puisque vous êtes un si savant, un si agréable musicien, _malgré que_
+vous écriviez aussi dans les journaux, j'ai pensé à vous pour un bon
+conseil, et je viens sans façon vous le demander. Je cherche depuis
+longtemps la carrière qui pourrait le mieux convenir à mon fils; car le
+grand garçon que vous voyez là, est mon fils, je vous assure.
+
+--Monsieur, il n'y a rien d'impossible; mais venons au fait, je vous
+prie, je suis un peu pressé.
+
+--Eh bien! le fait est, puisque vous n'avez qu'une petite heure à me
+donner, que j'avais eu d'abord l'idée de le faire colonel.
+
+--Certes, monsieur, c'était une bonne idée, et vous auriez eu
+parfaitement raison de faire entrer monsieur votre fils comme volontaire
+dans ce régiment-là.
+
+--Cela se peut, mais la gloire des arts me paraît aujourd'hui plus
+belle, et je pense, après tout, que l'état de compositeur lui conviendra
+d'autant mieux qu'il a évidemment pour l'harmonie de très grandes
+dispositions.
+
+--Monsieur votre fils sait la musique?
+
+--Non, pas encore, il n'a que vingt ans, mais il a, je vous le répète,
+d'admirables dispositions; et puisque vous êtes de mon avis et que vous
+me conseillez de le faire grand compositeur, s'il vous est agréable de
+lui donner les premières leçons, ne vous gênez pas, il est à vos ordres,
+il ira chez vous tous les jours, deux fois par jour même, si vous
+voulez. Et certes, ce sera une distinction bien flatteuse pour son
+maître quand le tour de mon fils sera venu de donner un concert aux
+Invalides, et que le ministre des finances lui présentera quarante mille
+francs sur un plat d'argent.»
+
+La conversation se trouve là brusquement interrompue; on passait sur un
+pont, et le critique désespéré de ne pouvoir échapper à l'horrible
+imbécillité de ce crétin, s'est jeté à tout hasard dans la Seine
+par-dessus le parapet. Le voilà revenu à flot, il nage, il suit le
+courant, il aborde enfin dans un îlot assez éloigné du pont pour lui
+faire espérer un asile contre les pères qui veulent faire leurs enfants
+colonels ou grands compositeurs; il va se reposer un moment, quand une
+voix connue l'interpelle.
+
+--«Parbleu, c'est B......, en vérité, tu ne pouvais venir plus à propos,
+j'allais courir chez toi. Tu es mouillé? ce ne sera rien, nous partons,
+j'ai là mon canot. Je suis venu dans cette île abandonnée pour réfléchir
+et expérimenter plus à mon aise, pour écouter la grande voix de la
+nature que les bruits grossiers de la ville couvrent d'une façon si
+cruelle, pour nous autres penseurs et musiciens inspirés. J'étais depuis
+longtemps à la piste d'une découverte qui ne peut manquer d'amener dans
+l'art musical une immense révolution. Vois ce petit instrument, ce n'est
+qu'une boîte de fer-blanc percée de trous et fixée au bout d'une corde;
+je vais la faire tourner vivement comme une fronde, et tu entendras
+quelque chose de merveilleux. Tiens, écoute. Hou! hou! hou! voilà une
+imitation du vent qui enfonce cruellement les fameuses gammes
+chromatiques de la pastorale de Beethoven. C'est la nature prise sur le
+fait! voilà qui est beau! voilà qui est nouveau! il serait de mauvais
+goût de faire ici de la modestie, et, entre nous, Beethoven était dans
+le faux, et je suis dans le vrai. Oh! mon cher, quelle découverte! et
+quel article tu vas me faire là-dessus dans le _Journal des Débats_!
+C'est une bonne fortune pour toi; ne va pas gaspiller un pareil sujet
+dans la _Gazette musicale_; non, un grand journal, dix-huit mille
+abonnés, voilà ton affaire. Cela va te faire un honneur inconcevable; on
+te traduira dans toutes les langues! Que je suis content, va, mon vieux!
+et le diable m'emporte, c'est autant pour toi que pour moi. Cependant je
+t'avouerai que je désire employer le premier mon nouvel instrument; je
+le réserve pour une ouverture que j'ai commencée, et qui aura pour
+titre: _l'Ile d'Eole_; tu m'en diras des nouvelles. Après quoi, libre à
+toi d'user de ma découverte pour tes symphonies. Je ne suis pas de ces
+gens qui sacrifieraient le passé, le présent et l'avenir de la musique à
+leur intérêt personnel; non, _tout pour l'art_, c'est ma devise. Nous
+voilà arrivés; va changer d'habits et vite à l'ouvrage, un article
+ronflant, sans calembour. Je viendrai ce soir lire ce que tu auras
+écrit; ne l'envoie pas à l'imprimerie sans me le montrer; tu pourrais te
+tromper sur quelque détail, et rien n'est plus important que
+l'exactitude en pareille matière. A propos, le directeur de l'Opéra me
+tourmente pour que je lui donne un ouvrage en cinq actes, mais il ne
+m'offre que trente mille francs une fois payés; me conseilles-tu
+d'accepter?
+
+--Oui, oui, accepte, tu feras bien.
+
+--Pardieu non, c'est trop peu! Je vais écrire à Pillet que je refuse;
+et, ma foi, après cela l'Opéra s'arrangera comme il pourra. Il faut
+donner, une fois pour toutes, une bonne leçon aux directeurs des
+théâtres lyriques; ces gens-là sont d'une ladrerie... Adieu, adieu. A ce
+soir.
+
+Le critique exténué, mouillé, embourbé, stupéfié, rentre à grand'peine
+chez lui; il n'a pas même le temps de s'asseoir; trois personnes
+l'attendent dans son salon, et toutes à la fois, l'accueillent ainsi:
+
+--Ah enfin!
+
+--C'est lui!
+
+--Le voilà!
+
+--Monsieur, je viens de donner un concert.....
+
+--Monsieur, je vais donner un concert.....
+
+--Monsieur, je me propose de donner un concert.....
+
+--On y a entendu un album nouveau.....
+
+--On y exécutera des variations.....
+
+--On y chantera des romances.....
+
+--Je remarque avec surprise que vous n'avez pas de piano! un
+compositeur! c'est étonnant! c'est malheureux! je me proposais de vous
+chanter mon album. Alors j'espère que vous voudrez bien venir passer une
+heure ou deux à la maison pour l'entendre; je demeure rue du
+Puits-de-l'Hermite, près le Jardin des Plantes; vous pourrez voir la
+giraffe en passant.»
+
+Le premier compositeur d'albums a franchi à peine le seuil de la porte
+que les deux autres, en souriant ironiquement:
+
+«Quel homme que ce monsieur Z....., il vous ferait volontiers aller à
+Fontainebleau pour admirer son album.
+
+--Encore si sa musique en valait la peine; mais c'est d'un commun!
+
+--D'un vulgaire!
+
+--D'un trivial!
+
+--Et c'est écrit!
+
+--Ah! ah! il croit qu'il sait l'harmonie, le pauvre homme!
+
+--Trois quintes de suite dans la première barcarolle!
+
+--Et je ne sais combien d'octaves cachées dans la troisième!
+
+--Mais n'abusons pas des moments de M. B....
+
+--Je venais, monsieur, vous recommander mon fils, âgé de dix ans, qui
+commence à être de première force en composition; il a écrit récemment
+un cahier de Mazurkas, que je n'ose comparer aux Mazurkas de M. Chopin,
+mais qui ne sont pas sans mérite cependant, comme vous pourrez vous en
+convaincre en les lisant.
+
+_Le critique._--Monsieur, je suis mort de fatigue et de plus tout
+mouillé: permettez-moi, de grâce, d'aller me coucher, je vous entends à
+peine.
+
+--Monsieur, je pars; mais ne manquez pas de lire cet intéressant
+ouvrage: vous penserez probablement que M. Chopin lui-même n'est pas
+allé jusque-là en fait d'originalité, de verve et de grâce. Un enfant de
+dix ans! c'est prodigieux! voilà un beau sujet d'articles pour le
+_Journal des Débats_: vous pourrez le faire en annonçant le concert de
+mon fils. J'oubliais de vous laisser quelques billets; le prix n'est que
+de quinze francs. J'ai l'honneur de vous saluer.
+
+--Dieu soit loué! j'ai cru qu'il n'en finirait pas avec son petit
+prodige. Monsieur B..... veuillez m'accorder dix minutes. Je n'ai pas
+besoin de piano, moi, l'accompagnement de mes romances ne sert pas à
+déguiser la pauvreté du chant. Il vous serait donc aisé de les juger à
+la simple audition de la partie vocale, et je vais vous en chanter une
+seulement; cela suffira pour vous donner une idée de mon style.
+Avez-vous un diapason? Non! en ce cas je vais essayer l'étendue du
+morceau, pour atteindre aussi juste que possible le ton dans lequel il
+est écrit. Vous verrez que c'est de la musique bien rhythmée; toutes
+les phrases sont de quatre ou de huit mesures, et l'on distingue
+parfaitement les temps forts. Cela ressemble, en conséquence, fort peu
+aux divagations désordonnées de ce petit drôle, dont le père vous a si
+fort ennuyé. Mais ne disons pas de mal des absents, quoiqu'ils aient
+cette fois bien réellement tort. Je commence.
+
+Ici le critique tombe lourdement sur le parquet comme frappé
+d'apoplexie, son domestique épouvanté, pousse des cris d'effroi, les
+voisins accourent, on s'empresse de le porter dans sa chambre, pendant
+que la chanteuse de romances (car c'est une dame) murmure en s'en
+allant: «Quelle ineptie! quelle absence de sentiment! ne pas écouter
+seulement la première! il est capable de ne pas annoncer mon concert et
+de ne pas lire mon recueil! voilà pourtant les hommes qui décident
+aujourd'hui du sort des artistes!!»
+
+Il repose depuis quelques heures quand on sonne à tout rompre à sa
+porte. C'est un élégant jeune homme qui se dit porteur d'une nouvelle
+très intéressante pour M. B....., et dont la communication ne peut
+souffrir de retard. On réveille le patient; il s'habille, pensant qu'il
+s'agit tout au moins d'un aide-de-camp du prince royal. Il rentre au
+salon en chancelant.
+
+--Monsieur, pardonnez-moi de vous déranger, je n'ai pu résister au désir
+de vous faire mon compliment sur votre dernier succès. C'est
+merveilleux, monsieur, c'est colossal! c'est gigantesque! c'est sublime!
+
+--Monsieur, vous êtes trop bon; veuillez me dire ce qui me procure
+l'honneur de votre visite.
+
+--Eh! monsieur, rien autre que le besoin de vous exprimer mon
+enthousiasme, mon admiration, mon exaltation, ma stupéfaction, ma
+vénération. Quelle œuvre! monsieur, c'est-à-dire, quel
+chef-d'œuvre! Hum! (d'un ton simple et doux.) Puisque vous êtes en
+même temps un si habile critique, l'idée me vient à présent de vous
+soumettre une suite de fanfares pour la trompe, dont le club des
+chasseurs fait le plus grand cas. Une analyse détaillée de cet ouvrage
+serait bien placée dans la _Gazette musicale_, et...
+
+--Vous vous trompez, monsieur, c'est l'affaire du journal des Chasseurs.
+
+_Le critique dans sa chambre._--Feux et tonnerres! c'est pour cela que
+ce joueur de trompe en gants blancs est venu interrompre mon sommeil!!
+Eh bien! qu'est-ce encore?
+
+_Le portier._--Monsieur, c'est une lettre et un paquet de la part de M.
+Maurice Schlesinger.
+
+--Allons, autre chose! (Il lit).
+
+ «Mon cher ami, il me faut absolument pour demain un long article
+ sur les deux albums que je vous envoie. Les noms de Meyerbeer,
+ Clapisson, Strunz, Panofka, Kalkbrenner, Liszt, Chopin et Thalberg,
+ y figurent en première ligne, et l'édition surpasse en luxe tout
+ ce qui a été publié jusqu'à ce jour.»
+
+ Tout à vous,
+
+ Maurice SCHLESINGER.»
+
+Le critique prend la plume et répond ce qui suit.
+
+ «Mon cher Maurice,
+
+ »Il me faut _absolument_ du repos, et un abri contre les albums.
+ Voici bientôt quinze jours que je cherche inutilement trois heures
+ pour rêver à la symphonie que j'ai commencée; ne pouvoir les
+ obtenir est un supplice dont vous n'avez pas d'idée et qui m'est
+ _absolument_ insupportable. Je vous préviens donc que, jusqu'au
+ moment où ma partition sera finie, je ne veux plus entendre parler
+ de critique d'aucune espèce. Vos albums, je le sais, contiennent
+ d'ailleurs plusieurs morceaux charmants dont vous ne me dites rien,
+ et dont vous ne citez pas même les auteurs. Mais je suis poussé à
+ bout, je veux, pendant quelque temps, assez de loisir et de liberté
+ pour finir mon ouvrage; je veux être artiste enfin; je redeviendrai
+ galérien après; je suis obsédé, abîmé, exterminé. Gardez-vous donc
+ de venir me relancer dans ma tanière, ce serait d'une révoltante
+ inhumanité. Je n'ai jamais compté parmi les apologistes du suicide,
+ mais j'ai là une paire de pistolets chargés, et dans l'état
+ d'exaspération où vous pourriez me mettre, je serais capable de
+ vous brûler la cervelle.
+
+ »Votre ami dévoué,
+
+ »Hector BERLIOZ.»
+
+FIN DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+DU PREMIER VOLUME.
+
+
+Voyage musical en Allemagne.
+
+ I. A M. AUGUSTE MOREL: Bruxelles, Mayence, Francfort 3
+
+ II. A M. GIRARD, _chef d'orchestre de l'Opéra-Comique_:
+ Stuttgardt, Hechingen 27
+
+ III. A LISZT: Manheim, Weimar 51
+
+ IV. A M. STEPHEN HELLER: Leipzig 71
+
+ V. A ERNST: Dresde 93
+
+ VI. A HENRI HEINE: Brunswick, Hambourg 113
+
+ VII. A mademoiselle LOUISE BERTIN: Berlin 135
+
+VIII. A M. HABENECK, _chef d'orchestre de l'Opéra_: Berlin 167
+
+ IX. A M. DESMARETS: Berlin 191
+
+ X. A M. G. OSBORNE: Hanovre, Darmstadt 218
+
+De la Musique en général.
+
+ I. De la musique en général 241
+
+Etude analytique des Symphonies de Beethoven.
+
+Introduction 263
+
+ I. Symphonie en _ut_ majeur 269
+
+ II. Symphonie en _ré_ 273
+
+ III. Symphonie héroïque 279
+
+ IV. Symphonie en _si b_ 291
+
+ V. Symphonie en _ut_ mineur 299
+
+ VI. Symphonie pastorale 311
+
+ VII. Symphonie en _la_ 321
+
+VIII. Symphonie en _fa_ 333
+
+ IX. Symphonie avec chœurs 341
+
+Trios et sonates 359
+
+Le Freyschütz de Weber 369
+
+Souvenirs d'un habitué de l'Opéra 385
+
+Lettre à G. Spontini 403
+
+Tribulations d'un critique musical 407
+
+FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Le nom de Strauss est célèbre aujourd'hui dans toute l'Europe
+dansante; il est attaché à une foule de valses capricieuses, piquantes,
+d'un rythme neuf, d'une _desinvoltura_ gracieusement originale, qui ont
+fait le tour du monde. On conçoit donc qu'on tienne beaucoup à ne pas
+voir de telles valses contrefaites, un pareil nom contreporté.
+
+Or, voici ce qui arrive. Il y a un Strauss à Paris, ce Strauss a un
+frère; il y a un Strauss à Vienne, mais ce Strauss n'a point de frère;
+c'est la seule différence qui existe entre les deux Strauss. De là des
+quiproquos fort désagréables pour notre Strauss, qui dirige avec une
+verve digne de son nom les bals de l'Opéra-Comique et tous les bals
+particuliers donnés par l'aristocratie fashionnable. Dernièrement, à
+l'ambassade d'Autriche, un Viennois, quelque faux Viennois, à coup sûr,
+aborde Strauss et lui dit en langue autrichienne: «Eh bonjour, mon cher
+Strauss; que je suis aise de vous voir! Vous ne me reconnaissez
+pas?--Non, Monsieur.--Oh! je vous reconnais bien, moi, quoique vous ayez
+un peu engraissé; il n'y a d'ailleurs que vous pour écrire de pareilles
+valses. Vous seul pouvez diriger et composer ainsi un orchestre de
+danse; il n'y a qu'un Strauss.--Vous êtes bien bon; mais je vous assure
+que le Strauss de Vienne a aussi du talent.--Comment! le Strauss de
+Vienne? Mais c'est vous; il n'y en a pas d'autre. Je vous connais bien;
+vous êtes pâle, il est pâle; vous parlez autrichien, il parle
+autrichien; vous faites des airs de danse ravissants:--Oui.--Vous
+accentuez toujours le temps faible dans la mesure à trois temps.--Oh! le
+temps faible, c'est mon fort!--Vous avez écrit une valse intitulée _le
+Diamant_?--Etincelante!--Vous parlez hébreu?--_Very well._--Et
+anglais?--_Not at all._--C'est cela même, vous êtes Strauss; d'ailleurs
+votre nom est sur l'affiche?--Monsieur, encore une fois, je ne suis pas
+le Strauss de Vienne; il n'est pas le seul qui sache syncoper une valse
+et rhythmer une mélodie à contre-mesure. Je suis le Strauss de Paris;
+mon frère qui joue très bien du violon et que voilà là-bas, est
+également Strauss; le Strauss de Vienne est Strauss. Ce sont trois
+Strauss.--Non, il n'y a qu'un Strauss, vous voulez me mystifier.»
+Là-dessus le Viennois incrédule, de laisser notre Strauss fort irrité et
+très en peine de faire constater son identité; tellement qu'il est venu
+me trouver afin que je le débarrasse de cette sosimie. Donc, pour cela
+faire, j'affirme que le Strauss de Paris, très-pâle, parlant à merveille
+l'autrichien et l'hébreu, et assez mal le français, et pas du tout
+l'anglais, écrivant des valses entraînantes, pleines de délicieuses
+coquetteries rhythmiques, instrumentées on ne peut mieux, conduisant
+d'un air triste, mais avec un talent incontestable, son joyeux orchestre
+de bal; j'affirme, dis-je, que ce Strauss habite Paris depuis fort
+longtemps qu'il a, depuis dix ans, joué de l'alto à tous mes concerts;
+qu'il fait partie de l'orchestre du Théâtre-Italien; qu'il va tous les
+étés gagner beaucoup d'argent à Aix, à Genève, à Mayence, à Munich,
+partout excepté à Vienne, où il s'abstient d'aller par égard pour
+l'autre Strauss, qui pourtant, lui, est venu une fois à Paris.
+
+En conséquence, les Viennois n'ont qu'à se le tenir pour dit, garder
+leur Strauss et nous laisser le nôtre. Que chacun rende enfin à Strauss
+ce qui n'est pas à Strauss, et qu'on n'attribue plus à Strauss ce qui
+est à Strauss; autrement on finirait, telle est la force des
+préventions, par dire que le stras de Strauss vaut mieux que le
+_Diamant_ de Strauss, et que le _Diamant_ de Strauss n'est que du stras.
+
+[2] Encore un Strauss! mais celui-là ne fait pas de Valses.
+
+[3] J'ai pu faire, en Allemagne, beaucoup d'observations sur les
+diverses résonnances des cloches; et j'ai vu, à n'en pouvoir douter, que
+la nature se riait encore, à cet égard, des théories de nos écoles.
+Certains professeurs ont soutenu pendant des siècles que les corps
+sonores ne faisaient _tous_ résonner que la tierce majeure; un
+mathématicien est venu dans ces derniers temps, affirmant que les
+cloches faisaient _toutes_ entendre, au contraire, la tierce mineure; et
+il se trouve en réalité qu'elles donnent harmoniquement toutes sortes
+d'intervalles. Les unes font retentir la tierce mineure, les autres la
+quarte; une des cloches de Weimar sonne la septième mineure et l'octave
+successivement: (son fondamental _fa_, résonnance _fa_ octave, _mi
+bémol_ septième); j'en ai même entendues qui produisaient la quarte
+augmentée. Evidemment la résonnance harmonique des cloches dépend de la
+forme que le fondeur leur a donnée, des divers degrés d'épaisseur du
+métal à certains points de leur courbure, et des accidents secrets de la
+fonte et du coulage.
+
+[4] Massues de sauvages.
+
+[5] Les femmes.
+
+[6] Les Européens, les blancs.
+
+[7] _Cher_ aux malades mais _illustre_ parmi les savants.
+
+[8] M. Castil-Blaze. L'opéra de _Pigeon-Vole_ fut représenté l'an
+dernier, presque jusqu'au bout, au théâtre Ventadour. Vous serez
+peut-être bien aise, mademoiselle, de connaître l'_historique_ de cette
+mémorable soirée.
+
+Le voici:
+
+Puisqu'il y avait sur le programme la _Phèdre_ de Racine, je devrais
+dire que mademoiselle Maxime me parut excellente tragédienne dans ce
+rôle magnifique; mais ceci n'est pas directement de ma compétence, et
+d'ailleurs l'attrait principal de la soirée, le sujet de toutes les
+conversations, le point de mire de toutes les curiosités, c'était
+l'opéra en un acte (_Pigeon-Vole_) composé par M. Castil-Blaze. Je crois
+même que le chef-d'œuvre de Racine n'avait été placé là que comme un
+_lever de rideau_, pour compléter la représentation, et servir de
+préambule à la grande pièce de _Pigeon-Vole_.
+
+Un certain nombre d'artistes et de littérateurs s'étaient réunis pour
+entendre l'ouvrage de leur confrère et le juger franchement, d'après
+l'effet qu'il produirait, sans aucune arrière-pensée et sans la moindre
+disposition malveillante. On se méfiait un peu, il est vrai, de la
+nouvelle partition, à cause de l'acharnement avec lequel l'auteur en
+avait d'avance fait l'éloge, et des efforts inouïs tentés par lui pour
+obtenir sa mise en scène à l'Opéra-Comique; efforts dont l'inutilité
+l'avait enfin amené à se faire lui-même entrepreneur et directeur de
+théâtre pour une soirée.
+
+Ce grand amour de la gloire dans un homme de l'âge de M. Castil-Blaze,
+qui devait depuis longtemps, et plus qu'un autre, en avoir reconnu la
+vanité, semblait, en le rapprochant de quelques autres circonstances,
+indiquer une disposition d'esprit singulière et quelque peu inquiétante.
+On pensait involontairement à l'interrogatoire que les deux médecins de
+Molière font subir à M. de Pourceaugnac: «Mangez-vous? Dormez-vous?
+Faites-vous des songes? De quelle nature sont-ils?» On se demandait
+comment et par quel incroyable renversement de toutes les habitudes de
+sa vie M. Castil-Blaze en était venu à faire en personne la musique et
+les paroles de ses opéras, lui qui jusque-là avait chargé de ce soin
+Mozart, Rossini, Weber, Meyerbeer, Cimarosa, Regnard, Collé, Molière et
+tant d'autres hommes de génie ou de talent qu'il n'avait que la peine de
+rhabiller un peu; car les compositeurs surtout étaient loin de lui
+offrir cet idéal de beauté musicale qu'il rêvait. L'un avait écrit trop
+haut pour les voix: on le transposait, on baissait ses airs, ses duos
+d'un demi-ton, d'un ton même, et l'on publiait ainsi accommodé avec de
+beaux accompagnements de piano, le GLUCK DES SALONS, et l'on devenait un
+peu l'auteur d'_Orphée_, des _Iphigénie_, d'_Alceste_ et d'_Armide_.
+L'autre avait eu la faiblesse de croire qu'on pouvait rhythmer des
+phrases mélodiques autrement que de quatre en quatre, et qu'un chant
+était bien coupé dès que l'oreille en était satisfaite: on venait
+compter les mesures, et, s'il en manquait une pour la _carrure_ du
+rhythme, on s'empressait de l'ajouter, et on devenait ainsi le
+correcteur-collaborateur de Mozart, de Grétry, etc. Weber avait eu le
+tort de ne pas donner une redondance assez fastidieuse à ses cadences
+finales, et de terminer quelquefois ses mélodies sur le temps faible;
+vite on ajoutait par-ci par-là une petite queue, on supprimait ailleurs
+deux notes pour faire finir le chant sur le temps fort, et voilà Weber
+tout-à-fait civilisé. Ne lisant pas trop bien les partitions
+apparemment, tantôt on croyait y voir ce qui n'y était point, tantôt on
+n'y apercevait pas ce qui crevait les yeux, et, toujours dévoré de ce
+zèle ardent, de cette sollicitude paternelle pour les pauvres
+compositeurs qui n'avaient pas pu recevoir dans leur jeunesse des leçons
+de M. Castil-Blaze, on _fourrait_ des trombones dans un orage où
+l'auteur _en avait déjà mis_ (mais d'une autre façon), croyant de bonne
+foi réparer une grave omission, combler une énorme lacune, et l'on
+avouait naïvement être ainsi devenu l'instrumentateur d'une symphonie de
+Beethoven!!!!! Puis on faisait un opéra entier avec la comédie de l'un
+et la musique revue et corrigée de trois ou quatre autres; on reliait
+bien le tout, on le faisait graver, et cela se représentait à Paris et
+en province, sous le nom _des Folies amoureuses_. Mais ne parlons pas de
+folie; il paraît que ceci était fort sage au contraire.
+
+Et voilà que tout d'un coup M. Castil-Blaze, qui sait combien la gloire
+est inutile, puisqu'elle ne garantit les œuvres du génie d'aucun
+genre d'insulte, d'aucune espèce de profanation, se met à courir éperdu
+après elle, criant qu'il l'aime, qu'il l'adore, qu'il la lui faut à tout
+prix. Il est prêt à se ruiner pour elle; l'or n'est qu'une chimère; il
+dépensera pour ses œuvres à lui, pour _Belzébuth_ et _Pigeon-Vole_,
+tout ce que lui rapportèrent les productions des maîtres italiens,
+français et allemands. Il demande qu'on l'exécute, il veut à toute force
+qu'on le joue. O vieillard insensé!... soyez donc satisfait! vous voilà
+joué! vous voilà glorieux! vous voilà célèbre! On ne parle à cette heure
+que de vous dans Paris! Et bientôt, s'envolant de clocher en clocher
+comme l'aigle impériale, votre pigeon ira porter aux villes éloignées
+votre nom resplendissant d'une auréole nouvelle! Mais, hélas! je frémis
+en songeant aux malheurs, aux amertumes qui vont naître, pour votre
+jeune gloire, de votre ancienne célébrité. Chacun sait en France, en
+Allemagne, en Italie, que M. Castil-Blaze, au temps où il ne composait
+pas, a corrigé, revu, augmenté, retourné, taillé et détaillé les plus
+grands compositeurs anciens et modernes; il a ouvertement déclaré que
+c'était son droit, son devoir même de faire à Weber, à Beethoven et à
+tant d'autres, l'aumône de sa science et de son goût. Or que va-t-il
+arriver, ô grand maître, ô Castil-Blaze, si quelque ravaudeur étranger,
+imbu de vos doctrines, met la main sur votre pigeon et s'avise, pour
+l'embellir, de lui coller une crête sur la tête ou de lui couper la
+queue!!! vous avez beau dire, vos entrailles de père en seront
+douloureusement émues, vous en souffrirez, et beaucoup; et nous donc!!
+mais nous en pleurerons des larmes de sang, notre indignation n'aura
+point de bornes!!! Car _Pigeon-Vole_ est une de ces œuvres comme on
+n'en voit pas, une production unique, que les amis de l'art vont
+proposer pour modèle au siècle présent et aux siècles futurs, en
+regrettant qu'il n'ait pas été donné au siècle dernier de la connaître,
+ce qui eût certes empêché Glück, Mozart, Weber et Beethoven de commettre
+tant de bévues! _Famæ sacra fames!!!_
+
+M. Castil-Blaze, en produisant son chef-d'œuvre, a voulu mettre à
+l'épreuve la sagacité du public. Il a donné à _Pigeon-Vole_ le titre de
+drame lyrique, tandis que c'est en réalité un étourdissant opéra
+bouffon, archi-bouffon. «Voyons, s'est dit l'illustre auteur dans son
+injuste prévention contre le bon sens parisien, si ces malotrus
+comprendront ma musique! Je vais leur dire qu'il s'agit d'un drame
+ensanglanté, je parlerai de poignard, on verra un amant furieux, un
+chant d'amour dans la nuit sombre sera brusquement interrompu, on
+entendra des cris, le bruit d'un corps qui tombe, etc... Je suis curieux
+de savoir s'ils seront assez niais pour être émus, pour pleurer, et
+s'ils ne découvriront pas le vrai sens de mes mélodies!» A vrai dire,
+l'auditoire a bien été un peu interdit dans la première scène; il a bien
+semblé croire que c'était là de fort triste musique, pleine de
+lamentables souvenirs, de réminiscences funestes, de mélodies usées par
+la douleur, d'harmonies décolorées, pâlies par la souffrance... Mais
+bientôt la clairvoyance lui est revenue, une sorte d'hilarité, indécise
+d'abord, s'est dessinée sur tous les visages, qui, rapidement
+transformée en gaîté bruyante, a ébranlé à chaque instant la salle par
+ses éclats immodérés. C'est alors que l'auteur a dû éprouver une vive et
+douce satisfaction! «Ils me comprennent! a-t-il dû se dire, l'art est
+sauvé!» Oh! oui! nous vous avons compris, et bien compris, malgré le
+piége tendu à notre intelligence, spirituel et facétieux auteur de
+_Pigeon-Vole_. Aucun trait, aucun passage saillant n'a passé inaperçu;
+témoin ce vers du récitatif: «_Il me prend donc au sérieux!_»--(Le
+public): «Ah! ah! ah! non, certes, non... ah! ah!» Et celui-ci, quand M.
+Camus a eu joué la ritournelle extraordinairement prolongée de sa
+_concertante_: «_Ceci n'est que la ritournelle._» Le public: «Ah! ah!
+ah! ce n'est que la ritournelle! eh bien! cela promet!» Plus loin,
+pendant que M. Camus et madame Casimir continuaient leur long duo pour
+flûte et soprano, le cruel amant d'Ortensia ayant chanté (en récitatif
+toujours) cette observation fort juste, mais assez inattendue: «_On n'a
+rien fait de plus fort en musique!_» les cris, les trépignements, les
+rires furibonds ont de nouveau fait explosion. Ce n'était pourtant
+encore que le prélude du succès, qui eût sans doute accueilli le
+dénoûment, si on avait pu l'entendre; mais M. Castil-Blaze n'avait pas
+assez ménagé les forces de son auditoire et de ses interprètes, et voici
+comment la pièce n'a pu être terminée. L'amant d'Ortensia, en voyant que
+la camériste tirait d'un petit panier un pigeon auquel elle essayait de
+donner la volée, a soupçonné qu'il s'agissait d'un poulet adressé à sa
+belle; il n'en doute plus en entendant M. Camus jouer dans la coulisse
+un solo de flûte. «C'est l'amant clandestin d'Ortensia! La perfide a
+l'audace de répondre et de renvoyer au soupirant des traits plus rapides
+et plus brûlants encore que ceux qu'il lui adresse! Elle l'aime, rien
+n'est plus certain!» Aussitôt le jaloux Vénitien fait signe à un sien
+ami qui joue fort bien d'un autre instrument, le poignard (de là le
+second titre de la pièce: _Flûte et Poignard_), d'aller mettre fin à cet
+amoureux dialogue. «O ciel! s'est écrié tout d'une voix le public,
+aurait-il le courage _de couper le sifflet à qui s'en sert si bien_?...»
+L'anxiété de l'auditoire était d'autant plus cruelle, que le spadassin
+tardait fort longtemps à frapper le coup fatal; Mme Casimir et M.
+Camus continuaient tranquillement, les malheureux! leur tendre romance;
+et, à chaque minute écoulée, on se disait comme dans _les Huguenots_:
+«Ils chantent encore!» Mais enfin Ortensia pousse un cri déchirant! son
+amant est mort!... Mme Casimir a l'air de vouloir se trouver mal!
+--On frémit... quand tout d'un coup, M. Camus, pour rassurer le public,
+lui jette prestement une toute petite gamme chromatique, _prrrrrut_! Les
+rires alors de reprendre avec une force sans pareille! «Bravo!
+bravo!.... M. Camus n'est pas mort; à la bonne heure. Vivat! Ah! ah! ah!
+ah! scélérat de Vénitien, va! tu mériterais d'être pendu pour nous avoir
+fait une telle peur. L'auteur! l'auteur! etc., etc.» Là-dessus, les
+pauvres acteurs, incapables de tenir leur sérieux plus longtemps,
+plantent là le poignard et la flûte, et le pigeon et M. Castil-Blaze, et
+se sauvent dans la coulisse en riant comme tout le monde.
+
+ Car, pour être chanteur, on n'en est pas moins homme.
+
+Puis un pompier a voulu faire baisser la toile et mettre fin à cette
+exorbitante hilarité. La toile qui, elle aussi, riait à se tordre, qui
+se ridait dans tous les sens, ne voulait pas descendre, curieuse
+apparemment de voir le dénoûment. Force pourtant est restée à la loi; la
+toile s'est abaissée bon gré mal gré, et le public en se dispersant a
+fait retentir les rues et les passages voisins du théâtre Ventadour, de
+ses exclamations joyeuses jusqu'à une heure du matin. Voilà un succès!!!
+Pour être juste, il faut dire que le poème y a puissamment contribué. On
+disait dans la salle que M. Henri Castil-Blaze, fils de l'illustre
+compositeur, prêtant à son père l'appui de sa jeune muse, en avait écrit
+les vers; nous le croyons sans peine. Les travaux que M. Henri
+Castil-Blaze a la modestie de signer H. V. dans une ou deux Revues,
+prouvent à mon sens, qu'il est parfaitement capable d'atteindre à ces
+poétiques hauteurs.
+
+Cette représentation fait, en tous cas, le plus grand honneur à l'auteur
+ou aux auteurs de _Pigeon-Vole_; il faudrait être blasé, archi-blasé,
+pour ne pas s'émouvoir à la vue d'un triomphe pareil; triomphe si
+péniblement obtenu, mais si bien mérité.
+
+[9] En italien _coglionerie_.
+
+[10] Sphor est maître de chapelle à Cassel.
+
+[11] Voyez sa revue musicale dans le feuilleton du _Temps_, du 25
+janvier 1838.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Voyage musical en Allemagne et en
+Italie, I, by Hector Berlioz
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE MUSICAL, I ***
+
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+produced from images available at the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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