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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les diables noirs + drame en quatre actes + +Author: Victorien Sardou + +Release Date: August 13, 2010 [EBook #33422] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIABLES NOIRS *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net). + + + + + + + + + +LES + +DIABLES + +NOIRS + +DRAME EN QUATRE ACTES + +PAR + +VICTORIEN SARDOU + + +PARIS + +MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS + +RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + +A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + +M DCCC LXIV + + + + +LES + +DIABLES NOIRS + +DRAME + +Représenté pour la première fois, à Paris, sur le théâtre du VAUDEVILLE, +le 28 novembre 1863 + +DU MÊME AUTEUR + +NOS INTIMES! comédie en quatre actes. + +LES GANACHES, comédie en quatre actes. + +LES PATTES DE MOUCHE, comédie en trois actes. + +PICCOLINO, comédie en trois actes. + +LA PERLE NOIRE, comédie en trois actes. + +LES FEMMES FORTES, comédie en trois actes. + +LA PAPILLONNE, comédie en trois actes. + +LES PRÉS SAINT-GERVAIS, comédie en deux actes. + +M. GARAT, comédie en deux actes. + +L'ÉCUREUIL, comédie en un acte. + +LES GENS NERVEUX, comédie en trois actes. + +LA TAVERNE, comédie en trois actes. + +LES PREMIÈRES ARMES DE FIGARO, comédie en trois actes. + +BATAILLE D'AMOUR, opéra-comique en trois actes. + +LA PERLE NOIRE + +ROMAN + +Un volume grand in-18. + +Imprimerie L. TOINON et Cie, à Saint-Germain. + + + + +LES + +DIABLES + +NOIRS + + + GASTON DE CHAMPLIEU MM. BERTON. + + ROLAND FÉLIX. + + RENNEQUIN NUMA. + + { PARADE. + TRICK { RICQUIER. + + PROFILET CHAUMONT. + + CYPRIEN SAINT GERMAIN. + + { MUNIÉ. + DUCROC { COLSON. + + HONORÉ BASTIEN. + + JEANNE Mmes FARGUEIL. + + SARAH FRANCINE CELLIER. + + SYLVIE ATHALIE MANVOY. + + + + +La scène de nos jours, 1er acte, près de Dieppe; 2e, 3e et 4e actes, à +Paris. + +Toutes les indications sont prises de la gauche du spectateur; les +changements sont indiqués par des renvois. Pour la mise en scène +détaillée, s'adresser à M. Ricquier, régisseur au théâtre. + + + + +LES + +DIABLES NOIRS + + + + +ACTE PREMIER + + [Un salon de vieux château. A gauche, premier plan, une petite + porte, entre, bâillée, au deuxième plan, grande cheminée. Au fond, + pan coupé, une porte qui conduit à la bibliothèque.--Porte d'entrée + au milieu.--A droite, pan coupé, une fenêtre ouvrant sur la + campagne et sur la mer, avec rideaux de soie fanés, comme le reste + de la décoration.--Deuxième plan du même côté, une porte conduisant + à l'appartement de Jeanne.--Une table-chaises, à gauche, premier + plan.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +HONORÉ, SYLVIE, [en Poletaise.] + + +SYLVIE, [à Honoré qui paraît au fond et qui ne sait de quel côté se +diriger.] + +Eh bien, ici. + +HONORÉ, [sur le seuil, déposant à terre un sac de voyage.] + +Voilà un chien de pays où l'on monte! (Il descend en scène.) + +SYLVIE, [à la table.] + +Dame! sur les falaises! c'est aussi la beauté de l'endroit! + +HONORÉ, [se débarrassant de ses bagages.] + +Oui, c'est joli! et l'habitation aussi; parlons-en! + +SYLVIE. + +Regardez donc la vue! Est-ce beau? on voit la mer et Dieppe, tout +là-bas! + +HONORÉ, [allant à la cheminée et s'asseyant.] + +J'aime mieux le boulevard! Fermez donc les portes au moins; je vais +m'enrhumer. (Sylvie ferme la porte de la chambre à droite.) Et c'est +vous qui gardez cette baraque de château? + +SYLVIE. + +Non, c'est mon père, qui tient aussi la ferme! + +HONORÉ. + +Je lui fais mon compliment! c'est bien entretenu ici! + +SYLVIE, [allant à la cheminée et ranimant le feu.] + +Dame! nous ne sommes pas chargés des réparations! Et le vent de la mer! +pensez donc! ça fait du ravage dans une maison!... surtout quand on n'y +est pas venu depuis trois ans! car, comprenez-vous que madame n'a pas +paru ici depuis la mort de son mari? + +HONORÉ. + +Ah! oui! je le comprends! + +SYLVIE, [allant à la fenêtre et tâchant de l'ouvrir.] + +Sans compter qu'elle arrive au moment où on ne l'attend pas, je n'ai eu +le temps de rien ranger. + +HONORÉ. + +Qu'est-ce que vous faites là? + +SYLVIE, [poussant la fenêtre qui ne s'ouvre pas facilement.] + +Eh bien, j'ouvre un peu pour donner de l'air, et ce n'est pas facile! +ce bois est gonflé!... (Faisant un dernier effort.) Ça y est! (La +fenêtre s'ouvre ainsi que la porte du fond.) Tiens! la poignée de +cuivre est tombée! ah! la voilà! (Elle la ramasse à terre.) + +HONORÉ. + +C'est encore gentil! quel chenil! + +SYLVIE, [descendant en scène après avoir replacé le bouton à la +serrure.] + +Bon! ça ira toujours bien comme ça pour aujourd'hui! Demain, on fera +venir le serrurier! + +HONORÉ. + +Oui, et le médecin pour moi! + +SYLVIE, [riant.] + +Oh! bien! si toutes les personnes que madame amène avec elle sont aussi +douillettes que vous! (Allant à lui.) Est-ce que vous venez beaucoup +de monde? + +HONORÉ. + +Il y a madame; son oncle, M. Rennequin, un vieux qui taquine toujours +tout le monde et qui se fâche après; ensuite deux cousins; tout ça des +parents du défunt: et puis madame ou mademoiselle Sarah. + +SYLVIE. + +Comment! madame ou mademoiselle? + +HONORÉ. + +Oui, une amie de madame qui demeure chez elle; les uns disent qu'elle +est mariée, d'autres qu'elle ne l'est pas; moi je ne crois ni l'un ni +l'autre!... + +SYLVIE. + +Il faut pourtant bien... (Elle descend à droite.) + + + + +SCÈNE II + +LES MÊMES, CYPRIEN, PROFILET. + + +CYPRIEN, [au fond.] + +Allons donc! Profilet, allons donc! (Honoré se lève et va à Cyprien.) + +PROFILET, [courant et allant à la table déposer sa valise]. + +Mais j'arrive! j'arrive!... (Sylvie lui prend son manteau.) + +HONORÉ, [débarrassant Cyprien de son escarcelle]. + +Ces messieurs sont donc venus seuls avec les effets? + +CYPRIEN. + +Oui, par la voiture, ces dames ont voulu faire la route à cheval! + +PROFILET, [doucereux]. + +Des dames à cheval! quelle indécence! si elles tombaient! + +CYPRIEN. + +Ah! voilà le cousin Profilet qui trouve tout immoral. + +HONORÉ, [descend à la table tenant la malle de Profilet]. + +Et M. Rennequin est aussi à cheval? + +CYPRIEN. + +Non! il n'a trouvé qu'un âne pour suivre ces dames! (Honoré sort, +précédé de Sylvie qui lui montre le chemin.) + + + + +SCÈNE III + +PROFILET, CYPRIEN. + + +PROFILET, [pendant la sortie]. + +Un âne!... + +CYPRIEN. + +Est-ce aussi indécent, ça? + +PROFILET. + +Non! + +CYPRIEN. + +Allons, tant mieux. (Frissonnant en voyant la fenêtre.) Brrr! eh bien, +en voilà une idée, (Il la ferme.) Comme ça ferme... (Regardant.) +Alors voilà le château!--Vieux style. + +PROFILET, [assis.] + +Oui, oui... c'est un peu fané. + +CYPRIEN. + +Et rococo... oh! ces guirlandes, regardez donc! Si tout l'héritage était +ainsi! + +PROFILET. + +La cousine Jeanne n'aurait pas deux cent mille livres de rente... + +CYPRIEN, [à la cheminée, debout.] + +Oui, qui sont à nous! + +PROFILET, [assis près de la table.] + +Chut! chut! + +CYPRIEN. + +Oh! bien! quoi! nous sommes seuls! c'est assez de se contenir devant +elle, et de faire le gracieux et l'empressé, en enrageant dans l'âme. +Faut-il que cet imbécile de Dolivet, notre cousin, ait fait la sottise +de l'épouser et de tester en sa faveur au détriment des héritiers +directs, de vous, de moi, de l'oncle Rennequin, et que nous venions en +invités là où nous devrions entrer en maîtres! Et cela ne vous agace +pas, vous? Et vous croyez que tout à l'heure encore, à Dieppe, quand +elle m'offrait une seconde tasse de thé, et des sandwichs, je n'avais +pas envie de lui crier: Mais j'en prendrai si je veux, de ton thé et de +tes sandwichs! mais il est à moi, ton thé! mais ils sont à moi, tes +sandwichs! + +PROFILET, [doucement.] + +Pas encore! mais cela viendra peut-être!... (Il tire sa tabatière.) + +CYPRIEN, [retournant à la cheminée.] + +Après sa mort!... quand nous n'aurons plus de dents!... + +PROFILET, [prend une prise de tabac.] + +Peuh! qui sait? ce brave cousin était un original, qui nous a laissé une +chance de salut! + +CYPRIEN. + +Oui! jolie! il donne tout son bien à sa veuve à condition qu'elle ne se +remariera pas... + +PROFILET, [se levant.] + +Et que si elle se marie, toute la fortune fait retour aux héritiers +directe... c'est-à-dire! à vous! à moi! à Rennequin! + +CYPRIEN. + +Eh bien? + +PROFILET. + +Eh bien, mais!... + +CYPRIEN. + +Eh bien, elle ne se remariera pas! quoi, c'est très-évident! + +PROFILET. + +Il faut voir!... + +CYPRIEN. + +Oh! c'est tout vu!... Et nous sommes volés! + +PROFILET, [prêtant l'oreille.] + +Chut! voici ces dames! + +CYPRIEN. + +Oui! on court! + +PROFILET, [allant vivement à la fenêtre.] + +On court! + +CYPRIEN, [avec une certaine nuance d'espoir.] + +Il est arrivé quelque chose! un accident, le cheval!... + +PROFILET, [de même.] + +Elle se serait tuée!... + + + + +SCÈNE IV + +LES MÊMES, JEANNE, SARAH. + + +JEANNE, [entrant par le fond et soutenant Sarah.] + +Pas encore! + +CYPRIEN. + +Ah! chère cousine! + +PROFILET, [de même.] + +Nous étions dans une inquiétude!... + +JEANNE, [essoufflée.] + +Oui, oui! Un peu d'air, s'il vous plaît... pour Sarah. + +SARAH. + +Non! une chaise!... (Jeanne fait asseoir Sarah sur la chaise qui est +près de la table; Cyprien donne à Jeanne un flacon de sels.) + +PROFILET. + +Qu'est-il donc arrivé? + +JEANNE. + +Ah! ce n'est rien! une petite aventure, et une peur! + +PROFILET et CYPRIEN. + +Une aventure? + +JEANNE. + +Oui! nous avions pris toutes deux par la grève!... c'est le plus beau! +c'est le plus court! et nous avions une heure de marée basse, pour faire +un quart de lieue, nous nous amusions à regarder les rochers, les +herbes, les falaises, tout ce qui se rencontrait, enfin!... en nous +arrêtant à chaque pas! De l'heure qui s'avançait, du reflux et du +danger... aucune idée!... quand tout à coup, je sens frissonner mon +cheval... il se met à gratter la terre de son pied!... puis le vent se +lève et fraîchit. Je me retourne et je vois!... Une frange d'écume +roulait sur la grève à cent pas de nous, et devant, à un détour de la +falaise, le passage était déjà cerné par une foule de petites vagues +courant l'une sur l'autre!--Je crie: «Sarah! Sarah! la marée haute!... +nous sommes perdues!»--Je lance mon cheval, Sarah suit, et déjà les +lames arrivaient, arrivaient, de quelle vitesse, vous le savez!... Et +puis, le vent de la pleine mer, et tout cela déferlant, bouillonnant, +grondant, et nous fouettant l'écume au visage!... les chevaux effrayés +courent à la falaise! un rempart!... ils se rabattent sur les rochers! +leur pied glisse et trébuche! Ils reviennent au sable, mais le flot l'a +déjà détrempé... Je perds la tête! Sarah! crie: «Au secours!» (Sarah se +lève.) Les chevaux s'emportent! je ne vois plus, je n'entends plus que +le bourdonnement de la vague qui me déborde et m'envahit! je ferme les +yeux avec horreur!... je me vois perdue, morte, noyée!... Et je ne +reviens à moi que sur la rampe de gazon de Varangeville, où mon cheval +hennit de joie en regardant la mer à deux cents pas au-dessous de nous, +et où Sarah a tout à coup une petite attaque de nerfs à cheval... +(Riant.) Qui était bien la chose la plus bouffonne... ah! ah! ah! mon +Dieu! que je voudrais donc rire si je n'avais pas aussi une petite +crise!... (Sarah lui offre sa chaise où Jeanne tombe assise en riant +aux éclats d'un rire nerveux.) Ah! ah! mais au moins ce n'est pas à +cheval, celle-là! + +CYPRIEN. + +Pauvre cousine! + +PROFILET. + +Qu'est-ce qu'on pourrait bien?... (Il court à la cheminée prendre un +verre d'eau.) + +JEANNE, [riant toujours.] + +Oh! rien! ce n'est rien! cela se calme! Et j'en suis quitte pour une +manchette perdue sur le sable! + +SARAH. + +Avec un bouton de diamant admirable! + +JEANNE. + +C'est ma rançon que la mer emportera! + +CYPRIEN, [à Profilet, lui prenant le verre d'eau]. + +Voilà pourtant comme elle gaspille notre bien! (A Jeanne, avec +empressement.) Voulez-vous un peu d'eau, chère cousine? + +JEANNE, [riant toujours.] + +Oh! non! merci! assez d'eau comme cela! + +PROFILET. + +Si vous ne vous étiez pas retournée, pourtant!... + +CYPRIEN, [à Profilet.] + +Oui, quand on pense que si elle ne s'était pas retournée à temps! + +PROFILET. + +A-t-elle une chance! (Il porte le verre sur la cheminée.) + +JEANNE, [respirant, gaiement.] + +Ah! cela va mieux! (A Sarah en lui prenant les deux mains.) Et toi? + +SARAH. + +Moi aussi! + +JEANNE. + +Voilà les femmes, tenez! quelles pauvres natures!... Avec un peu de +sang-froid... c'était si beau à regarder. Ah! (se levant) c'était +vraiment beau!--Ce cheval emporté!... ce fracas de vagues et de +galets... ce vent détachant l'écume par flocons! Et avec tout cela, +l'effroi, les cris, la mort prochaine et la folie plus près encore... +c'était enivrant! + +CYPRIEN. + +Délicieux!--on recommencerait tout de suite! + +JEANNE, [se levant]. + +Bah! pourquoi pas?--Un petit danger de temps à autre, lutter! se +défendre!--Eh! à la bonne heure! c'est vivre, cela! (Elle remonte vers +le feu.) + +CYPRIEN, [tout en replaçant la chaise près de la table.] + +Tudieu! vous dites cela avec un sourire, un oeil brillant! c'est à donner +envie de vous attaquer, pour vous voir vous défendre!... + +PROFILET, [choqué]. + +Oh! + +CYPRIEN. + +Quoi? + +PROFILET. + +Devant des dames!... c'est vif!... + +JEANNE. + +Eh bien, quoi donc? + +PROFILET. + +Vous n'avez pas compris?... (A Sarah, qui va rejoindre Jeanne à la +cheminée.) Il vient de dire quelque chose d'un peu léger!... + +CYPRIEN, [stupéfait.] + +Moi? + +JEANNE, [près de la cheminée.] + +De léger... + +PROFILET, [étonné à Cyprien.] + +Non! vous ne vouliez pas?... alors n'en parlons plus; je vous demande +pardon!... j'ai cru qu'il faisait une équivoque!... + +CYPRIEN. + +Ah ça! quelle tournure d'esprit avez-vous? On ne peut pas dire deux mots +que vous n'y voyiez des choses!... + +PROFILET. + +Oh! ne vous fâchez pas! je vous croyais plus d'esprit que vous n'en +avez, voilà tout!... (Allant à Jeanne.) Je croyais qu'il voulait +dire... + +JEANNE, [assise.] + +Ah! bien, non, ne le dites pas!... + +PROFILET, [souriant.] + +C'était assez drôle!... + +CYPRIEN. + +Voilà une façon de défendre la morale! + + + + +SCÈNE V + +LES MÊMES, SYLVIE, [avec un fagot]. + + +SYLVIE, [entrant par le fond.] + +Ah! c'est madame!... (Elle jette le fagot par terre et va à Jeanne.) + +JEANNE. + +Bonjour, fillette!... + +SYLVIE, [à genoux prés-d'elle; Sarah est debout devant la cheminée]. + +Ah! quel bonheur!... voilà madame revenue! quel bonheur! + +JEANNE. + +Comme tu es grandie! comme tu es belle! et toujours bonne et sage?... + +SYLVIE. + +Ah! madame, si vous vouliez m'emmener avec vous à Paris? + +PROFILET, [à droite avec Cyprien; à demi-voix.] + +C'est ça.--Les voilà toutes, pour se perdre! + +CYPRIEN, [à demi-voix.] + +Laissez donc; nous les retrouverons! + +PROFILET, [choqué.] + +Oh!... (Ils regardent par la fenêtre.) + +JEANNE. + +Nous verrons cela, petite; mais rien n'est prêt, à ce que je vois! + +SYLVIE, [se relevant.] + +C'est que mon père n'a reçu la lettre de madame que ce matin; et c'était +dans un état ici! (Elle traverse en descendant et va prendre sur la +table les gants et les cravaches des deux femmes.) Des fenêtres qui ne +ferment pas, et le vent qui vient de se lever avec la marée!--Ça va +souffler cette nuit!... nous allons danser! + +SARAH. + +Ah! mais un instant!... j'ai peur du vent, moi! + +JEANNE. + +Bah! tu es folle! Sylvie couchera à côté de toi, dans ta chambre, si tu +veux! + +SARAH. + +Et toi? + +SYLVIE, [montrant la chambre à droite, où elle est sur le point +d'entrer]. + +Oh! madame couche ici, elle; c'est un peu isolé; mais elle est brave, +madame, elle n'a peur de rien!... + +JEANNE. + +Quant à vous, cousins, nous allons chercher vos chambres tout à l'heure. + +SYLVIE, [s'arrêtant.] + +Oh! à propos de chambre, il y a bien la bibliothèque là-haut!... mais je +ne la conseille à personne! + +JEANNE. + +Parce que? + +SYLVIE, [redescendant au milieu.] + +Parce qu'il y revient un esprit donc!... + +SARAH. + +Un esprit! + +SYLVIE. + +Oui, madame, c'est un train là-dedans!... + +JEANNE. + +Et ton père n'est pas monté voir? + +SYLVIE. + +Oh! il est bien trop poltron! s'il m'avait seulement laissé faire, avec +mon manche à balai, je t'aurais travaillé l'esprit, moi... il ne serait +pas revenu, allez! + +SARAH. + +Est-elle brave! + +JEANNE, [riant.] + +Enfin, il y a progrès, au moins! Elle y croit encore; mais c'est pour +frapper dessus!... + +SYLVIE. + +Vous voulez monter voir!... voilà la porte!... nous le cognerons! + +CYPRIEN, [vivement.] + +Non, non! à quoi bon?... cette bibliothèque ne me dit rien du tout, à +moi!... + +PROFILET. + +Rien du tout!--On n'a que faire de la bibliothèque pour coucher! +(Sylvie redescend, reprend les objets et entre chez Jeanne.) + +CYPRIEN. + +A moins qu'on n'y mette M. Rennequin. + +JEANNE. + +Mon oncle!... au fait, où est-il?... Et Trick? + +PROFILET. + +Votre domestique?--Il a fait la route à pied. Quant à l'oncle Rennequin, +je ne sais; n'est-il pas venu avec vous? + +JEANNE. + +Mais non! + +CYPRIEN. + +Ah! je croyais!--Comme nous montions en voiture, je l'ai entendu parler +de louer un âne pour vous suivre... + +JEANNE, [inquiète.] + +Pour nous suivre... mais alors, il est venu par la grève!... + +CYPRIEN. + +Probablement! + +JEANNE, [effrayée.] + +Ah! le malheureux! mais la marée!... Il est perdu!... (Ils vont pour +remonter. Rennequin paraît; Sylvie rentre.) + + + + +SCÈNE VI + +LES MÊMES, RENNEQUIN. + + +RENNEQUIN, [entrant par le fond]. + +Ah! voilà! on crie maintenant!... Il est perdu!... Il serait bien temps +de crier, si j'étais perdu!... + +JEANNE. + +Enfin, vous voilà! + +RENNEQUIN. + +Et on n'aurait pas eu la coeur de m'arracher à un affreux péril! + +JEANNE. + +Vous avez donc couru le même danger que nous? + +RENNEQUIN. + +J'ai couru!... D'abord, je n'ai pas couru du tout!... L'âne n'a jamais +voulu marcher! + +CYPRIEN. + +Ah! + +RENNEQUIN. + +Du moment que je le dis, c'est que c'est réel, il n'y a pas à faire: +_Ah!_... + +JEANNE. + +Mais, personne... + +RENNEQUIN. + +Non! je dis ça pour monsieur... là... qui fait: _Ah!_--Comme si +j'avançais quelque chose de mon invention. + +JEANNE. + +Mon oncle, monsieur ne songe pas!... + +RENNEQUIN. + +On voit tous les jours des ânes qui ne marchent pas!... il n'y a pas de +quoi pousser des: _Ah!_... + +JEANNE. + +Mais enfin, mon oncle, puisque monsieur assure qu'il n'avait pas +l'intention de vous offenser. + +CYPRIEN. + +Mais jamais, mon Dieu! jamais! + +RENNEQUIN. + +Vous le dites! je veux le croire. (Attendri.) J'ai besoin de le +croire!... car, dans ma position, un manque d'égards, quand on n'est pas +riche, voyez-vous, et qu'on a eu, comme moi, si peu de chance dans sa +vie! et avec cela le coeur trop sensible!... (Il essuie ses yeux.) Une +sensibilité exaltée! (A Profilet qui prise tranquillement.) Exaltée, +monsieur, qui a empoisonné toute ma vie! + +JEANNE. + +Oui, mon oncle, et pour revenir à cet âne... + +RENNEQUIN. + +Ah! crrr! c'est fait pour moi, ces choses-là! toujours ma chance!--Tant +que nous avons descendu à la mer... il trottait, cet âne, c'était +merveille... mais quand il a fallu tourner pour vous suivre... plus +rien!... une borne!... J'avais beau lui dire les choses les plus +aimables, il secouait l'oreille, il souriait en dessous, en faisant de +la tête... non! non!... Je me dis: C'est un parti pris... c'est pour me +contrarier ce qu'il en fait, il voit que ça me contrarie! ça l'amuse! Je +descends, je tire, je pousse!... enfin, le voilà parti! Et moi de courir +derrière, en me disant: si je l'arrête pour me remettre sur son dos, il +n'ira plus; et si je ne l'arrête pas, nous allons donc courir toujours +comme ça: moi, par derrière; c'est bête, ça!... Il faut un peu d'audace! +Là-dessus, je prends mon élan, et je saute sur lui, tout courant! + +TOUS. + +Ah! + +RENNEQUIN. + +Alors, il s'arrête! je rage, je crie, je cogne!... Bandit, va! tu +marcheras! Et lui des oreilles (secouant la tête): Non! non!--Je te +dis que si!--Je te dis que non!... (même jeu) je suis entêté!--Et moi +donc!... Là-dessus, il tourne bride, et il revient au galop à son +écurie... Les gamins couraient derrière nous en criant, les femmes +riaient, les chiens aboyaient, j'étais vexé! mais je faisais l'homme +enchanté! Je disais,... tout haut: «Il est très-drôle, cet âne, +très-drôle! c'est un plaisir!...» Oh! gredin! va, si je te rattrape dans +un coin! + +CYPRIEN, [riant]. + +Ah! ah! j'aurais voulu voir... + +RENNEQUIN, [vexé]. + +Ah! oui, oh! c'était bien risible! je pouvais, tomber et me casser une +jambe!... mais qu'est-ce que ça fait... Rennequin?... (Il remonte.) + +JEANNE. + +Oui, mon oncle, mais enfin, puisque ce malheur n'est pas arrivé, puisque +vous êtes venu sans encombre... + +RENNEQUIN. + +Par la grand'route! en voiture. (Il va pour s'asseoir près de la table, +on l'entoure.) + +JEANNE. + +Eh bien, c'est charmant, cela! + +RENNEQUIN, [prêt à s'asseoir, se relevant.] + +C'est charmant! Je pouvais ne pas trouver la voiture!... + +CYPRIEN. + +Enfin!... voyons!... + +RENNEQUIN, [même jeu.] + +Ou la trouver pleine?... + +CYPRIEN. + +Mais puisque rien de tout cela n'est arrivé, sapristi! + +PROFILET. + +Et que vous n'avez eu que la peine de vous faire traîner... + +SARAH. + +Tandis que nous courions, nous, le plus grand danger d'être noyées!... + +RENNEQUIN, [assis.] + +Oh! vous! vous êtes jeunes, vous!... + +SARAH. + +Cela ne nous aurait pas empêchées! + +RENNEQUIN. + +C'est à mon âge que les accidents sont terribles... + +JEANNE. + +Enfin, mon oncle... + +RENNEQUIN. + +On n'en revient pas!... à mon âge! + +JEANNE. + +Eh bien, oui, là, c'est convenu! n'en parlons plus!... + +RENNEQUIN, [ému.] + +Moi qui ai toujours eu si peu de chance! + +SYLVIE. + +Vous en avez pourtant eu cette fois-ci, car enfin, si l'âne avait +marché!... vous pouviez être surpris par la marée comme ces dames... + +JEANNE. + +Oui! et alors, Dieu sait!... + +RENNEQUIN, [d'un air fin et souriant.] + +Oui, après ça il aurait peut-être couru dans ce cas-là!... Il ne lui +fallait qu'une vive émotion, à cette bête!... (Sylvie et Profilet +remontent; Sarah et Jeanne passent à gauche; Cyprien redescend à +droite.) + +SARAH. + +Je ne m'y fierais pas! + +RENNEQUIN. + +Moi non plus! Je dis ça parce que c'est drôle!... c'est même très-drôle! +(Il rit tout seul, les regarde, et ne rencontrant la figure de +personne.) Et vous ne seriez pas morts pour en rire plus que ça!... + +JEANNE + +Ah! mon oncle!... + +RENNEQUIN. + +Si c'était un autre que moi, on se tordrait de rire! parce que c'est +vraiment drôle; mais de ma part... on en serait bien fâché... + +JEANNE. + +Eh bien, nous allons rire, et il y a de quoi! (On rit.) + +RENNEQUIN, [se levant.] + +Ah! oui, oui, un rire ironique. (Montrant Profilet qui rit au fond.) +Ah! l'autre là-bas!... ne vous forcez pas, allez!... je ne suis pas +exigeant, moi, je n'ai pas le droit de l'être. Quand, à mon âge, (ému) +on est forcé de vivre aux crochets des autres!... + +JEANNE. + +Ah! mon oncle! voulez-vous que nous pleurions maintenant?... + +RENNEQUIN. + +Allons, bon! voilà autre chose. Ah! je ne te souhaite pas de me +ressembler jamais, va! (Il passe et monte à la cheminée, Profilet le +suit, Sarah va à Rennequin et cherche à le calmer; Sylvie, qui est +remontée, descend, à Jeanne.) + +SYLVIE. + +C'est votre oncle, madame, ce monsieur-là? + +JEANNE. + +Oui! + +SYLVIE, [agacée.] + +Brrr!... + +JEANNE. + +On s'y fait! + + + + +SCÈNE VII + +LES MÊMES, TRICK. + + +JEANNE. + +Eh! voici Trick!... arrive donc!... + +TRICK, [accent allemand.] + +Tu _curs!_ tu _curs_ à cheval! je peux pas te suivre!... + +SYLVIE, [stupéfaite.] + +Ah! tutoie madame!... + +JEANNE. + +Je crois bien, et tout le monde aussi, c'est une habitude dont il n'a +jamais pu se défaire, n'est-ce pas, Trick? Et, comme il m'a connu petite +fille, et qu'il m'a portée cent fois à son épaule, tu ne lui +persuaderais pas que nous ne sommes pas encore à ce temps-là! + +TRICK. + +Oui! t'étais _pien chentille_, et tu m'aimais _pien_! + +JEANNE. + +Et je t'aime toujours, brave coeur, car je ne sais rien de meilleur et de +plus dévoué que toi! (Jeanne remonte à droite.) + +RENNEQUIN, [assis à la cheminée.] + +Bon qu'il te tutoie, mais les autres: moi, par exemple!... il ne m'a +jamais porté sur son épaule! + +TRICK. + +Je te porte toute la journée, toi, sur mon épaule, tu _crognes tujurs_. +(Il redescend et sort par la petite porte de gauche.) + +RENNEQUIN, [se levant, vexé.] + +Quoi... qu'est-ce qu'il a dit? (Il le suit jusqu'à la petite porte qui +se ferme sur Trick.) + +JEANNE. + +Allons! allons! ne perdons pas de temps, et tâchons de nous installer un +peu pour la nuit... Il faut que tout le monde s'en mêle... Sarah, veille +aux lumières... mon oncle, trouvez un soufflet. (A Cyprien.) Cousin, +déliez ce fagot, que je vous fasse un beau feu. + +PROFILET. + +Vous-même?... + +JEANNE. + +De ma blanche main! nous sommes aux champs, allons! allons! un peu de +courage, voici le froid qui vient! (Mouvement général, Jeanne remonte +à la fenêtre, Rennequin va d'abord à gauche et cherche le soufflet, puis +il passe à-droite au fond; Cyprien prend le fagot jeté par Sylvie, le +descend à l'avant-scène, un peu sur la gauche, tire un couteau de sa +poche et coupe les liens, Profilet descend près de lui, Cyprien commence +à faire une brassée, Sarah va à la cheminée, prend deux flambeaux et +descend à la table à droite, où elle les apprête.) + +SARAH. + +Sylvie a raison, nous aurons du vent. + +JEANNE, [à la fenêtre.] + +Et le soleil se couche dans les flots de sang; Dieu, est-ce beau, voyez +donc! (Elle passe à la cheminée.) + +SARAH. + +Moi, cela me donne envie de pleurer, on se sent si petit ici, et si loin +du monde. + +PROFILET, [prenant la brassée que Cyprien lui tend.] + +Pas du monde de Paris, toujours, car j'ai aperçu à Dieppe, au moment où +nous nous séparions, quelqu'un qui s'apprêtait évidemment à suivre le +même chemin que nous! (Il remonte et se dirige vers la cheminée.) + +JEANNE, [préparant le foyer.] + +Un ami?... + +PROFILET. + +Une connaissance au moins. (Il jette le bois dans la cheminée; avec +intention.) M. Gaston de Champlieu. (Mouvement. Rennequin se retourne; +Cyprien, qui brise des sarments sur son genou, s'arrête, et ils +échangent un regard.) + +JEANNE, [un peu saisie.] + +Ah! il est ici. + +SARAH. + +Eh bien, c'est ce monsieur dont je t'ai parlé, qui nous suit depuis +Paris! + +JEANNE, [avec embarras, tisonnant.] + +Je ne sais! me l'as-tu dit? + +SARAH. + +J'ai fait mieux! je te l'ai montré. + +JEANNE, [se penchant vers la cheminée.] + +Ah! c'est possible. + +RENNEQUIN, [descendant et malignement.] + +Ah! bien! il est encore entêté, celui-là! nous ne pouvons plus faire un +pas sans le rencontrer; c'est le contraire du soufflet! En voilà un qui +se cache!... (Il jette un coup d'oeil sous la table; Rennequin descend +près de la table, Profilet redescend près de Cyprien qui lui donne du +bois.) + +JEANNE. + +Ce monsieur est peut-être un peu indiscret; mais, après tout, fort +distingué et bien élevé! + +RENNEQUIN, [d'un air fin, assis à la table.] + +Oh! nous savons bien que tu le trouves aimable! + +JEANNE. + +Moi? + +RENNEQUIN, [échangeant des regards avec Cyprien et Profilet.] + +Oui, oui, tu me l'as dit vingt fois! + +JEANNE. + +Moi! + +RENNEQUIN. + +Oh! bien, on ne peut pas plaisanter un peu... sans que tu... quel +caractère!... + +PROFILET. + +Ma cousine a bien raison de s'en défendre, car s'il est un homme taré, +c'est bien celui-là! + +CYPRIEN, [bas, en lui passant une seconde brassée de branches mortes.] + +Mais taisez-vous donc! c'est peut-être un épouseur! + +PROFILET, [bas]. + +Nigaud! il n'épousera pas! il mangera. + +CYPRIEN, [bas, prenant les broussailles qui restent.] + +Notre fortune! bigre! (Haut.) C'est un monstre! (Bas.) Marchez! +marchez! je vous suis!... (Ils remontent à la cheminée tout en +parlant.) + +PROFILET. + +Des aventures! + +CYPRIEN. + +Des duels! + +PROFILET. + +Des scandales! + +CYPRIEN. + +Des enlèvements! + +PROFILET, [jetant le bois dans la cheminée au delà de Jeanne.] + +Et des dettes! Il a mangé deux héritages. + +CYPRIEN, [de même, en avant.] + +Pardon... quatre! (Ils redescendent.) + +RENNEQUIN. + +Et quatre qui en valaient bien huit. + +CYPRIEN, [à genoux, ramassait les restes des fagots, et à demi-voix à +Rennequin.] + +Tiens! vous en êtes, vous! + +RENNEQUIN, [bas.] + +Pour la taquiner! Oh! c'est amusant! (Il se frotte les mains.) + +SARAH, [à Jeanne.] + +Comment! c'est vrai?... + +JEANNE, [allumant du feu.] + +On le dit! mais on en dit tant, que c'est à donner envie de ne rien +croire! + +RENNEQUIN [assis à la table, Profilet derrière lui, Cyprien à droite.] + +Ah! si tu t'intéresses à ce monsieur!... + +JEANNE, [vivement.] + +Mais, mon Dieu! je ne m'intéresse pas à ce monsieur: seulement, on +l'attaque, il est absent, je le défends... il n'y a rien là que de fort +naturel!... + +PROFILET. + +Nous ne sommes pas seuls à le blâmer! et ses meilleurs amis, _ses +associés_ même. + +SARAH. + +_Ses associés?..._ + +PROFILET. + +Sans doute!... ne savez-vous pas qu'il a fait partie de certaine société +imitée de Balzac? + +CYPRIEN. + +_Les dévorants?_ + +PROFILET. + +Oui, un club de désoeuvrés, de viveurs, ces messieurs avaient leurs lieux +de réunion, leurs statuts, leur chef même, qui s'appelait Ferragus XXIV. +Un gaillard dont le vrai nom était Canillac! + +SARAH, [vivement.] + +Vous dites?... (Mouvement de Jeanne qui la contient.) + +PROFILET. + +Je dis Canillac, madame; vous l'avez connu? + +SARAH, [se contenant.] + +Nullement! + +PROFILET. + +Et, ce qui s'est fait, dans cette société de bandits; non! il faut en +avoir fait partie pour le savoir! + +RENNEQUIN, [taquin, le tirant par sa redingote avec malice.] + +Vous en avez donc fait partie, vous? + +PROFILET. + +Moi? + +RENNEQUIN. + +Oui! puisque vous le savez?... + +PROFILET. + +Mais non! mais non! on sait toujours!... + +RENNEQUIN, [ravi, à Cyprien.] + +Il en était! ça le vexe! Oh! c'est amusant! + +JEANNE, [se levant et descendant.] + +En tout cas, je ne vois là qu'un homme fort à plaindre d'être tombé en +de si méchantes mains. + +SARAH, [la suivant.] + +Ah! moi, je lui pardonne tout! excepté de tromper celles qui font la +sottise de l'aimer! + +JEANNE. + +Eh! chère enfant, sais-tu si la meilleure de celles qu'il a fait +souffrir méritait mieux que son mépris? + +SARAH. + +Dans le nombre, il s'en est bien trouvé au moins une. + +JEANNE. + +Non! + +SARAH. + +Pourquoi? + +JEANNE. + +Parce qu'il vaudrait mieux!--A quoi serait bon notre amour, sinon à +rendre meilleurs ceux que nous aimons. Dis-moi qui tu aimes, je te dirai +qui tu es!... celles qui l'ont aimé, ou qui l'ont cru du moins, +n'ont-elles jamais tenté de le disputer à ses vices? Elles étaient donc +bien faibles ou bien lâches... Belle partie à jouer pourtant que le +salut de cette âme à gagner! mais il fallait aimer grandement, +éperdument, l'envahir, le posséder, lui souffler une âme nouvelle, se +dévouer, s'immoler, souffrir! et trouver du charme à ses souffrances +même! Il fallait enfin!... il fallait aimer! (Exclamation et mouvement +de Profilet; Cyprien l'arrête.) Et, après cela, que ce monsieur soit ce +qu'il voudra... bon ou mauvais, loyal ou parjure, cela m'est égal, +n'est-ce pas, et je me trouve bien bonne de discuter pour lui?... Voici +le feu qui flambe!... (Elle va à la cheminée.) + +RENNEQUIN, [à part, à Cyprien et à Profilet et après avoir regardé +Jeanne qui s'est assise à la cheminée.] + +Heu!... il n'y a pas que le fagot qui brûle! Et j'ai peur que nous +n'ayons fait à nous trois l'office de soufflet. + +JEANNE. + +Eh bien, vous ne venez pas? + +SYLVIE, [au dehors.] + +Non, monsieur; madame n'y est pas! ça ne se peut pas! + + + + +SCÈNE VIII + +LES MÊMES, SYLVIE. + + +SYLVIE, [accourant.] + +Madame, il y a là un monsieur qui veut voir madame à toute force! + +JEANNE. + +Un monsieur? + +RENNEQUIN, [se levant.] + +Oh!... tenez! parions que c'est lui! + +JEANNE. + +Par exemple!... chez moi!... + +PROFILET. + +Ma foi! il est assez effronté! + +SYLVIE, [regardant au fond.] + +Mais je crois bien qu'il monte malgré moi!--Il monte, madame! + +JEANNE. + +Oh! si c'est lui! c'est trop d'audace! + +PROFILET. + +Vous allez le recevoir? + +JEANNE. + +Vous êtes fou, pourquoi le recevrais-je? + +PROFILET. + +Alors!... + +JEANNE, [à Sylvie.] + +Dis à ce monsieur que je n'y suis pas!... que je ne suis pas encore +arrivée! Il comprendra peut-être!... + +SYLVIE. + +Oui, madame! (Elle remonte en courant; au même moment Gaston paraît sur +le seuil.) + + + + +SCÈNE IX + +LES MÊMES, GASTON, [à la porte du fond.] + + +SYLVIE, [se campant résolûment devant Gaston qui paraît sur le seuil.] + +Monsieur, on ne passe pas! madame n'est pas encore arrivée!... + +GASTON. + +Ah!... puisqu'elle n'est pas encore arrivée, chère enfant... veuillez +lui demander à quelle heure elle arrivera. (Entrant et descendant en +scène.) J'attendrai!... + +JEANNE. + +En vérité, monsieur!... + +GASTON, [avec une extrême politesse.] + +Ah! madame! maintenant que vous êtes de retour, je suis prêt à me +retirer, quand vous m'aurez assuré vous-même que vous n'êtes pas là!... + +JEANNE. + +Voilà une politesse, monsieur, qui frise de bien près l'impertinence! + +GASTON. + +Hélas! madame, ce sera l'une ou l'autre, à votre choix... impertinence, +si vous ne faites pas grâce!... politesse, si vous pardonnez!... + +JEANNE. + +Au moins, pour forcer ainsi ma porte, monsieur, vous êtes-vous préparé +un prétexte? + +GASTON. + +Oh! tout petit, madame!... (Il présente la manchette perdue avec +l'attache de diamant.) Mais suffisant!... je pense!... + +JEANNE. + +La manchette! + +SARAH. + +Et le bouton! + +JEANNE. + +Vous avez?... + +GASTON. + +J'avais eu l'audace de vous suivre à cheval, madame, en apprenant que +vous vous engagiez sur un chemin qui pouvait devenir fort dangereux; et +j'arrivais à toute vitesse, mais je vous aperçus fuyant devant le flot +qui montait!... j'allais suivre votre exemple, lorsque je vis flotter à +distance cette manchette et ce diamant que je reconnus tout de suite +pour l'avoir vu ce matin briller à votre main. Je poussai droit à la +vague; du bout de ma cravache je fus assez heureux pour l'atteindre, et +le voilà!... (Il le présente.) Les reines d'Orient ont un sourire pour +le plongeur qui dépose à leurs pieds la perle cueillie dans le sein des +flots!... ce que j'ai fait n'est pas digne assurément du sourire, le +jugerez-vous du moins digne de pardon? (Il lui donne la manchette et le +diamant.) + +JEANNE. + +Vous aurez les deux, monsieur, pour un acte de folie qui ne mérite ni +l'un ni l'autre! + +GASTON. + +Jetez une épingle au fond de la mer, madame, et je veux la rapporter au +même prix! + +JEANNE. + +Quelle plaisanterie!... venez au moins près du feu!... car vous devez +être tout mouillé!... + +GASTON. + +Oh! pardonnez-moi! L'eau ne s'en est prise qu'à mon cheval! + +JEANNE. + +Sylvie, voyez à ce que l'on prenne soin du cheval de monsieur! + +CYPRIEN, [vivement.] + +J'y vais, moi, ma cousine! (A Rennequin.) Je vais te le sangler, te le +seller, et tu fileras, (Il sort.) + +JEANNE. + +Et occupez-vous de vos chambres! + +PROFILET, [qui s'est tenu à l'écart pour ne pas être vu de Gaston; à +part.] + +Elle nous renvoie!... J'aime autant cela! Il n'aurait qu'à vouloir +renouer connaissance avec moi! (Il sort en longeant le mur à droite. +Jeanne va à Sarah qui sort.) + +GASTON, [à part.] + +Profilet! (Il le regarde sortir.) + +RENNEQUIN. + +Quand on pense qu'il ne m'a pas seulement salué!... Il me connaît assez +pourtant!... il le fait exprès!... parce que c'est moi! + +GASTON, [à Rennequin.] + +Oh! cher monsieur, je ne vous voyais pas!... Comment vous portez-vous? +(Il salue Rennequin et traverse. Jeanne donne ses ordres à Sylvie qui +sort.) + +RENNEQUIN, [saluant.] + +Monsieur!... (Gaston se retourne et le salue de nouveau.) Comme il me +salue!... En voilà des cérémonies!... Je crois qu'il se moque de moi!... +(Il sort après lui avoir fait un salut exagéré, en balayant le parquet +de son chapeau.) + + + + +SCÈNE X + +GASTON, JEANNE. + + +JEANNE, [à Gaston qui se tient à une distance très-respectueuse.] + +Et maintenant que nous voilà seuls, monsieur, je n'ai plus le droit de +blâmer le prétexte; il est, comme vous l'avez dit, suffisant, mais tout +ne mérite pas la même indulgence, et pour m'avoir suivie jusqu'à +Dieppe!... jusqu'à cette maison, jusque dans cette chambre, où vous ne +deviez pas avoir l'audace de me voir!... + +GASTON, [l'interrompant.] + +Hélas! madame, mes yeux vous voient partout où vous n'êtes pas! Comment +ne vous auraient-ils pas vue tout de suite où vous êtes? + +JEANNE. + +A la bonne heure! mais vous m'avouerez que cette raison-là!... + +GASTON. + +Ressemble à une folie; eh bien, oui, madame! je suis fou!... oui, où +vous n'êtes pas, l'air manque à ma poitrine, la lumière à mes yeux... je +vous cherche... je vous appelle... je vous devine!... et je n'ai plus +qu'à laisser faire mon coeur qui me conduit droit à vous! C'est insensé! +mais c'est fatal et vrai!... Et puisque la raison n'y peut rien, qu'y +faire? + +JEANNE. + +C'est une étrange justification, vous en conviendrez, que de dire à +quelqu'un: Je suis très-fâcheux sans doute, très-indiscret même, et je +commence à devenir passablement importun; mais telle est ma folie! que +voulez-vous que j'y fasse?... + +GASTON. + +Je vous le demande, madame? + +JEANNE. + +Si le mal est ce que vous le dites, ayez recours à l'une de ces +distractions qui ne vous manquent pas, à ce qu'on prétend. + +GASTON. + +Laquelle, madame? + +JEANNE. + +Ah! ce n'est pas là mon affaire, et vous ne devez être embarrassé que de +choisir! courez, voyagez! que sais-je? + +GASTON. + +Mais vous le voyez: je vais, je viens, je voyage!... + +JEANNE. + +Oui, mais là où je suis!... c'est ailleurs que je veux dire!... + +GASTON. + +Ailleurs, madame, il n'y a rien! + +JEANNE. + +Allons! vous vous moquez, monsieur, et comme je n'ai pas à me reprocher +de vous avoir donné la moindre espérance, j'ai le droit de protester +contre une assiduité qui tourne à la tyrannie, et de vous demander si +véritablement votre conduite est celle d'un galant homme. + +GASTON. + +Je n'en sais rien, madame, ce n'est pas à moi qu'il faut demander +cela!... Je ne sais plus ce qui est bien, ce qui est mal, je ne connais +que ce qui m'est doux à faire! + +JEANNE. + +Oui, oui, je vous vois venir!... c'est votre léthargie! Avec cela, vous +avez réponse à tout!--Mais quand on est fou, monsieur, et que l'on peut +devenir inquiétant et dangereux, on fuit le monde, on se cache, on +s'enferme!... + +GASTON, [qui s'est rapproché d'elle, doucement.] + +Enfermez-moi donc!... madame!... + +JEANNE. + +Ah! l'on ne m'a pas trompée, vous êtes audacieux et obstiné, monsieur. + +GASTON. + +J'aime, voilà tout! + +JEANNE. + +Et il faut bien que votre amour suive sa marche ordinaire, n'est-ce +pas?... et que la vanité y trouve tout d'abord son compte. Compromettre +une honnête femme qui n'en peut mais... et par votre seule présence dans +cette maison, y glisser déjà le scandale, n'est-ce pas une des premières +règles de cet art de plaire que vous pratiquez si bien?--Que ce soit +perfidie, calomnie, lâcheté, qu'importe!... c'est de bonne-guerre!... Je +vous ferme cette porte, forcez-la! Je vous chasse, demeurez! pour que +demain tout le monde ait le droit de se dire en souriant: «Ils ne se +quittent plus!» Ah! une dernière fois, monsieur, épargnez-moi l'odieux +honneur de vos poursuites! Je le désire! je le veux! je l'exige! + +GASTON. + +Eh bien, je vous l'épargnerai donc, madame, et pour toujours, (Il +s'incline et remonte la scène pour sortir.) + +JEANNE [le suivant des yeux.] + +Ah! vous partez? + +GASTON. + +Mon obéissance vous surprend-elle? + +JEANNE. + +Eh bien, oui, je ne vous croyais pas tant de générosité, et je vous en +sais un gré infini!... + +GASTON. + +Adieu donc, madame! (Même jeu.) + +JEANNE. + +Adieu donc! (Elle le regarde et lorsque Gaston est près d'ouvrir la +porte.) Et maintenant, je suis femme à déclarer à qui voudra l'entendre +que vous êtes moins noir qu'on ne le prétend et que vous valez +décidément mieux que votre renommée! + +GASTON, [se retournant.] + +Non, madame! + +JEANNE. + +Comment, non? + +GASTON. + +Non! je ne vaux pas mieux qu'elle! + +JEANNE. + +Voilà une singulière vanité! + +GASTON, [descendant.] + +Ce n'est pas par vanité!... c'est franchise! car à vous, madame, je veux +que ce coeur s'ouvre tout entier, vous serez peut-être effrayée du mal +qui a dévoré cette âme, et qui a fait, partout la désolation et le +vide!... mais comment ne seriez-vous pas émue à la vue de ces derniers +débris de vertus et d'honneur, qui se réfugient autour de votre image, +en vous conjurant de prier pour eux, et de bénir leur derniers efforts! + +JEANNE. + +Mais vraiment, je ne sais si je... + +GASTON. + +On vous a dit que j'étais un prodigue, madame!... un joueur, un +libertin, un roué, ne respectant rien de le terre ni du ciel, tout à ses +plaisirs, et sans autres dieux que ses caprices!... une âme enfin +ouverte à tous les vices... comme cette demeure à tous les vents!... On +a menti!... c'est faux!... je suis encore pire!... car ce qu'on ne vous +a pas dit; c'est que je suis, de nature, ami de la ruse, de la perfidie; +que je n'ai jamais plus d'éloquence que pour les faux serments, les +détours et les mensonges!... Que je mens... ah! je mens avec ivresse, et +le bonheur de tromper m'enivre d'une volupté plus ardente que la volupté +même!... L'amour, pour moi, c'est la séduction!... c'est la lutte du +bien et du mal qui se termine toujours au profit du mal! c'est la +défense désespérée d'une vertu qui se débat, c'est l'honneur au vent, le +feu mis à tous les coins de cette âme, vierge hier encore, aujourd'hui +damnée!... C'est l'orgie sur les ruines, et le Diable éclairant la fête! + +JEANNE, [qui l'écoute et le regarde avec stupeur.] + +Et il y a de pareilles natures? + +GASTON. + +Et je dis le Diable! c'est qu'en vérité je crois que ses flammes courent +au lieu de sang dans mes veines!... Mon père n'avait pas de fils, il se +lamentait!... un ami le consolait... Bah! un fils, à quoi bon? des +soucis! mille tracas!... Ah! dit mon père, qu'il vienne du ciel ou de +l'enfer, mais qu'il vienne!--Je suis né... et la première fois que j'ai +mordu le sein de ma nourrice, on ne s'est plus demandé d'où +j'étais.--L'âge est venu, les dents aussi, et les griffes avec!--Je +battais, j'égratignais serviteurs, amis, camarades, ma mère +elle-même!... La sainte femme se désolait; elle me grondait, je pleurais +avec elle, et de bonne foi, je déplorais ma vicieuse nature... et de +bonne foi, je priais Dieu de me rendre meilleur... mais je la quittais +à peine, que mes DIABLES BLEUS, c'est ainsi qu'elle appelait mes affreux +instincts, reprenaient déjà le dessus... Quelque horrible fantaisie me +souriait tout à coup! pousser celui-ci dans un bassin, lancer les chiens +sur cet autre!... faire peur, faire peine, faire mal enfin!... Je +luttais, je m'effrayais: «Non! je ne le ferai pas!... non, je ne veux +pas! non, pas cette fois!» Mais le démon, sous mes pieds, me criait: Va +donc! va donc!... Ma bouche, ouverte sur une prière, se fermait sur un +méchant sourire, et ma conscience révoltée criait encore: «Non, +jamais!...» que mon bras achevait la scélératesse et que tout l'Enfer de +mon âme s'écriait avec volupté: «C'est fait!» + +JEANNE. + +Mais c'est effrayant!... et l'on ne sait si l'on rêve... en entendant de +pareilles choses!... + +GASTON. + +J'ai grandi... l'enfant est devenu homme... Et les diablotins bleus, +grandissant avec moi, sont devenus DIABLES NOIRS! Ma mère est morte, mon +père est mort!... et à vingt-deux ans, je me suis trouvé seul, riche, +indépendant et maître de toute ma vie. Et alors je regardai autour de +moi tout ce monde qui me semblait destiné à devenir ma proie, en me +disant: «Par quelle noirceur pourrais-je bien commencer?--Bah! je n'ai +qu'à laisser faire ma nature... marche, coursier diabolique, voici la +bride, conduis-moi par tous les mauvais sentiers, et, puisqu'aussi bien, +j'ai beau faire; puisque je suis l'esclave né de toutes mes passions, +fais que l'abus et la satiété m'en dégoûtent, et que je me retrouve un +jour, en face de moi-même, tellement rassasié de vices, que je me +passionne pour la saveur du bien, comme le palais, un lendemain d'orgie, +aspire à la fraîcheur de l'eau de source!» Et, parti de cet infernal +galop, voici des années que je chevauche, comme un personnage de +ballade, le mal en tête, la mort en croupe, les vices gambadant tout +autour; jusqu'au jour... ah! jusqu'au jour où las, épuisé... altéré de +calme et de fraîcheur, je vous ai vue, et me suis écrié: Dieu soit +loué! voici l'ombre et le vert feuillage et la source pure!... + +JEANNE. + +Et vous avez cru que je consentirais à jouer un rôle dans votre légende +et que j'accepterais l'offre de ce coeur où tous les diables font leur +sabbat? + +GASTON. + +Je l'ai cru, et je le crois encore! + +JEANNE. + +Parce que? + +GASTON. + +Ah! parce que vous ne pouvez pas repousser un malheureux qui se noie +dans une vie maudite, et qui se cramponne à vous! Parce que vous êtes +charitable et bonne! + +JEANNE. + +Non! je ne suis pas bonne! + +GASTON. + +Ah! madame, sauvez-moi, ne me faites pas douter de cette vertu à +laquelle j'aspire, en me la montrant dure, implacable et sans coeur!... à +défaut d'amour, que je ne vous demande pas, mon Dieu! par pitié +seulement ne découragez pas cette conscience qui se réveille... + +JEANNE. + +Mais, mon Dieu!... + +GASTON, [continuant.] + +Ah! laissez-moi, laissez-moi tout dire!... Oui, j'ai été coupable, +vicieux, criminel même, je le veux bien, mais il faut me pardonner, car +on ne m'a jamais aimé! (Mouvement de Jeanne.) Si j'avais rencontré une +âme comme la vôtre, ah! vous m'auriez inspiré cet amour du bien que je +commence à peine à connaître... Dans ce gouffre où je descends chaque +jour plus avant, qu'ai-je donc rencontré avant vous qui pût attirer un +seul instant mon regard?... Mais rien! rien! vous seule êtes cette +fleur, cette lumière!... ce ciel bleu qui brille là haut sur ma tête, en +m'inspirant l'ardent désir de remonter! Et je vous regarde avec ivresse, +avec délices, et je vous tends les bras, et je vous crie, avec toute mon +âme: Je tombe, retenez-moi!... je meurs, secourez-moi!... Je suis un +maudit! un damné qui brûle!... Penchez-vous sur moi!.... Un sourire!... +une larme!... moins encore, un regard!... et je suis sauvé!.... + +JEANNE. + +De la pitié, peut-être!... et certainement si ce que vous dites est +vrai!... + +GASTON, [avec chaleur.] + +Si c'est vrai!... Et vous en doutez! quand je me suis montré tel que je +suis!... A quoi servira donc la franchise? + +JEANNE. + +Ah! qu'est-ce que cela prouve? Le démon est si rusé, et il sait la femme +si faible de sa propre bonté. Telle qui résiste à l'amour, ne sait pas +toujours se défendre de la pitié; et il n'est rien comme les larmes pour +noyer une vertu! + +GASTON. + +Quoi? vous pensez?... + +JEANNE. + +Ah! je pense! je pense! qu'il est fort habile d'exploiter la charité. Le +plaisir de sauver un damné qui tend les bras, mais cela a son attrait, +vous le savez bien... et notre vanité s'en mêle!--Si je l'aimais... +moi!... oh! ce serait bien autre chose, en effet!... je ne suis pas les +autres, moi!... je le dompterais, moi! je l'enchaînerais, moi!... Pour +une femme amie du péril, qui ne craint ni les chemins escarpés, ni +l'émotion du vertige... avouez que tout cela est irritant, provoquant, +et qu'il serait bien digne d'un démon d'en profiter! Oh! non! restons-en +là, tenez, car rien que d'y penser, vous me faites peur! + +GASTON + +C'est que ma prière vous a touchée, et que vous consentez enfin... + +JEANNE, [le repoussant.] + +A rien!... je ne fais pas de conversion! + +GASTON. + +Eh! ne la faites pas, madame!... Laissez-la faire! Et pour cela, vous +n'avez qu'à ne me pas défendre de vous voir! + +JEANNE. + +C'est trop! + +GASTON, [avec plus de chaleur.] + +Mais encore une fois, je ne vous demande pas votre amour! Laissez-moi +vous aimer seulement!... Laissez-moi vous entourer de cette adoration +muette qui ne demande rien. + +JEANNE. + +Non! allez-vous-en! + +GASTON. + +Vous ne m'entendrez pas! vous ne me verrez pas!... je glisserai autour +de vous, comme le souffle du vent! Je vous regarderai comme le rayon à +travers les branches, et vous ne serez même pas obligée de savoir qu'il +y a là quelqu'un que la douceur de votre présence enivre, et qui ne vit +plus que pour vous et par vous!... + +JEANNE. + +Non! allez-vous-en! + +GASTON. + +Ah! vous ne me croyez pas!... mais sur ce qu'il y a de sacré au monde, +ce que je dis est vrai. Il est vrai que je vous aime! comme il est vrai +que, si vous me repoussez, j'en meurs! + +JEANNE. + +Eh bien, franchise pour franchise! Vous m'avez dit qui vous étiez!... Je +vous dirai qui je suis, moi; car vous ne me connaissez pas! Vous me +croyez bonne, et vous parlez de ma douceur... Regardez-moi donc; vous +ne m'avez donc pas regardée, et vous n'avez donc pas su lire toute mon +âme dans mes yeux: il faut donc vous le dire, que je suis effroyablement +despote, jalouse et violonte!... Vous parlez de vos passions!... Et les +miennes!... Croyez-vous que l'on n'aie pas aussi ses colères, ses +révoltes, son petit orgueil féroce, et ses jalousies à tout tuer!... Si +j'avais la faiblesse de croire à votre amour, sur le fol espoir de vous +sauver de vous-même!... mais avant trois mois, ou vous seriez bien +changé, ou mes _Diables noirs_ auraient dévoré les vôtres!... Et si +jamais j'étais trahie à mon tour, si vous marchiez sur ma vie comme sur +celles de toutes ces femmes que l'on prend, que l'on quitte et qui ne +savent que pleurer! ah! ce jour-là... je... je ne sais ce que je +ferais... mais il ne serait plus question de ma douceur! + +GASTON. + +Ah! le jour et l'heure où je serais assez stupide pour oublier que vous +êtes la plus belle et la plus adorable des femmes, tuez-moi, foulez-moi +aux pieds, écrasez-moi! je l'aurai bien mérité. + +JEANNE. + +Vous croyez rire!... + +GASTON, [avec passion.] + +Non! + +JEANNE, [après une seconde d'hésitation.] + +Voyons! c'est de la folie! Éloignez-vous, on vient! + + + + +SCÈNE XI + +LES MÊMES, RENNEQUIN, TRICK, SARAH, SYLVIE, PROFILET. [Rennequin entre +par le fond avec Profilet et Sarah.--Trick par la gauche avec Sylvie.] + + +RENNEQUIN, [entrant sur la pointe du pied.] + +Chut!... chut!... + +JEANNE. + +Quoi! + +RENNEQUIN, [à demi-voix.] + +Vous n'entendez pas? + +SARAH, [de même.] + +Là haut! + +JEANNE. + +Là haut?... + +PROFILET. + +Oui, on fait un train là haut depuis un quart d'heure. + +TRICK. + +Ça fait trac, trac, trac!... (On entend sur le plafond un bruit de pas +et de chaises heurtées.) + +JEANNE. + +Oui, on dirait quelqu'un qui marche! + +RENNEQUIN. + +Et qui fume; vous ne sentez pas? + +SARAH. + +Ça empeste l'odeur du tabac! + +TRICK, [à Rennequin.] + +Donne-moi ton canne! (A Gaston.) Viens-tu, toi? + +GASTON, [souriant.] + +Si vous voulez le permettre!... mais à la condition que je passerai +devant. + +TRICK. + +Allons!... (Ils montent tous vers la porte du fond, et au même instant, +on entend la voix de Roland qui descend l'escalier quatre à quatre.) + +ROLAND, [au dehors.] + +Mais il y a donc, des légions de chats ici! Misère et salpêtre! On ne +peut pas dormir!... (Il entre comme un coup de vent.) + + + + +SCÈNE XII + +LES MÊMES, ROLAND. [Il a la tête enveloppée d'un foulard, il est en +costume du matin, tenant un bâton d'une main, une bougie de l'autre, et +ayant un cigare aux dents; il s'arrête stupéfait à la vue de tout le +monde.] + + +TOUS, [le regardant avec surprise.] + +Ah! + +ROLAND, [de même.] + +Oh! + +GASTON. + +Roland!... + +PROFILET, [à part.] + +Ferragus! + +ROLAND, [à part.] + +Profilet! Gaston! Des femmes! (Apercevant Sarah.) La mienne!... Oh!... + +TRICK, [le regardant de près.] + +C'est donc toi qui fais ce train-là!... Tu te fiches donc du monde. + +ROLAND, [après l'avoir regardé avec stupeur en l'éclairant de sa +bougie.] + +Il me tutoie! (Il porte la main à son bonnet de nuit.) Misère!... je +suis déshonoré!... Quelle tenue!... + +JEANNE. + +Vous connaissez monsieur, cousin? + +PROFILET. + +Oui, un peu, autrefois!... Il y a si longtemps! + +GASTON, [à demi-voix, passant près de lui et descendant.] + +Que diantre fais-tu ici, toi? + +ROLAND. + +Mais tu vois, cher enfant, je fais assez mauvaise figure!... + +JEANNE. + +Pardonnez-nous, monsieur, d'avoir troublé votre premier sommeil!... Mais +aussi, comment deviner que vous étiez installé là haut... + +ROLAND. + +Ah! madame!... En effet, je... (Passant la bougie à Sylvie.) +Prends-moi cela, toi. (A Trick.) Et toi ça! (Il lui donne sa canne.) +Je suis assez ridicule avec le reste!... En effet, oui, madame, oui!... +Ah! pardon! (Il ôte son serre-tête.) Je reconnais que mon +installation!... Mais misère!... Il est donc habité, votre château? + +JEANNE. + +Vous voyez?... + +ROLAND. + +Et ces crétins de paysans qui me répondent: Non! Il y a trois ans qu'on +n'y est venu!... j'étais ravi, madame!... Il faisait justement ce +soir-là un clair de lune, j'étais à la poésie... je pénètre dans le +jardin par une brèche... je vois une porte qui ne demandait qu'à +s'ouvrir... je l'aide un peu... Glissons sur ce détail... (Rennequin +fait la grimace.) Et je trouve là haut une chambre... un grenier!... +ah! Dieu!... la chambre de mes rêves!... une vue... un air!... une +bibliothèque... et des pommes en quantité... un paradis! Il n'y manquait +plus que la femme; j'aurais fait le serpent! + +GASTON. + +Madame, il ne faut pas juger mon ami Roland sur ce premier aspect! Je +vous le donne pour un homme charmant, quand il est en toilette!... + +ROLAND. + +Charmant, madame, charmant! vous ne pouvez pas vous en faire une +idée!... + +RENNEQUIN. + +Charmant! voilà toujours de drôles de manières de s'introduire comme +cela dans une maison... + +ROLAND. + +J'ai des papiers, monsieur!... on peut avoir de mauvaises connaissances, +comme monsieur... (il montre Gaston) et reculer encore devant le +crime!... Mon passe-port vous dira que je recule encore devant le crime. + +JEANNE. + +Je suis persuadée, monsieur, que la bibliothèque ne peut pas être mieux +occupée!... je vous prie donc d'y retourner, en vous y considérant comme +chez vous!... + +ROLAND. + +Ah! madame... + +JEANNE. + +A moins que vous ne préfériez causer avec ces messieurs... auquel cas je +vous laisse, en vous demandant une seule grâce!... + +ROLAND. + +Ah! madame, toutes les grâces! Elles vous appartiennent! + +JEANNE. + +Oh!... + +ROLAND. + +Je vous demande pardon... cela m'a échappé! + +JEANNE. + +Le cigare... Je vous en prie! je ne supporte pas l'odeur du tabac. + +ROLAND, [le jetant par la fenêtre.] + +Ah! Dieu! voilà le cigare, madame, et pour peu que vous y teniez, le +fumeur va le suivre! + +JEANNE, [riant.] + +Non! + +RENNEQUIN, [à demi-voix.] + +Si! si! + +JEANNE. + +Maintenant que vous êtes mon hôte, je réponds de vous. + +ROLAND. + +Hélas! c'est aussi pour cela, madame, que je ne réponds plus de moi. + +JEANNE. + +A bientôt, monsieur! (Elle sort par le fond,) + +GASTON, [à part.] + +Elle ne me renvoie pas! + +ROLAND, [descendant à l'extrême droite et regardant Sarah qui passe au +milieu de l'avant-scène pour remonter.] + +C'est bien ma femme! + +SARAH, [à part.] + +C'est bien mon mari! (Elle remonte.) + +ROLAND, [de même.] + +Mon absence ne l'a pas fait maigrir! + +SARAH, de même. + +Il se porte bien! (Elle remonte, Roland l'a devancée et se place devant +la porte du fond. Haut.) Pardon, monsieur, vous me fermez le passage! + +ROLAND. + +Madame! (Il ouvre la porte à deux battants.) Vous pouvez sortir!... + +TRICK, [à Rennequin.] + +Tiens, voilà _ton_ canne! + +RENNEQUIN. + +Mais, sapristi! je vous défends de me tutoyer, vous!... + +TRICK. + +Je tutoie pas!... je dis: voilà _ton_ canne! + +RENNEQUIN, [prenant la canne et faisant le geste de le rosser; Trick se +retourne naturellement, il abaisse la canne en faisant semblant de jouer +avec; à part.] + +Si je pouvais te rosser, toi, sans que tu t'en aperçusses! (Il sort par +la porte de gauche.) + +TRICK, [regardant Roland sous le nez, en riant et lui tapant sur le +ventre.] + +Farceur, va! es-tu donc _trôle_! (Il sort en riant tout seul.) + + + + +SCÈNE XIII + +ROLAND, GASTON, PROFILET. + + +ROLAND, regardant sortir Trick. + +Étrange! + +PROFILET, [riant, ainsi que Gaston, et venant à lui.] + +Ah! ça, voyons, qu'est-ce que vous faisiez dans ce grenier? + +ROLAND, [gaiement, à Gaston.] + +Mais plus étrange encore! celui-ci ne me tutoie plus! + +PROFILET, [embarrassé.] + +Nous sommes-nous jamais?... + +GASTON, [à Roland.] + +Il ne m'a pas même reconnu. + +ROLAND, [de même.] + +Ingrat, as-tu oublié... (A Gaston.) Il a oublié... cette nuit +d'éprouves, où Ferragus te reçut _dévorant_, après t'avoir fait boire +douze verres de vin de champagne, aux douze coups de l'horloge qui +sonnait minuit! + +PROFILET. + +Chut! chut! + +ROLAND. + +Tu étais bien ému, Profilet! (A Gaston) Il était bien ému. Tu +pleurais, Profilet!... et tu te jetais dans mes bras en m'appelant: +_Agamemnon_!... + +PROFILET. + +Oui, oui, mais ce souvenir ici ne m'est pas agréable! va pour le +tutoiement!... Que diable fais-tu dans ce grenier? + +ROLAND. + +Je maigris!... + +GASTON. + +Tu maigris?... + +ROLAND. + +Oui, mes enfants, oui, parce que je deviens gras, et un homme gras est +un homme fini. Aussi, depuis deux ans que notre chère société est +dissoute, je vague tout l'été par les monts et les plaines, dans des +lieux écartés où de maigrir en paix on ait la liberté! Ma nourriture est +celle de l'anachorète, c'est le moment, des noix, je suis aux noix! +Encore quinze jours de noix! je tourne au fakir... je suis +transparent!... Et je rentre à Paris où toutes les petites dames vont se +jeter à mon cou en s'écriant: Ah! ce bon Roland!... à la bonne heure! il +est jaune, il est sec, il est creux! il est sauvé, l'animal! + +GASTON, [riant.] + +Toujours le même et toujours fou! + +PROFILET. + +Et pourtant, l'homme qui n'a pas su vieillir avec le temps et qui +conserve encore dans un âge!... + +ROLAND, [l'interrompant.] + +Qu'est-ce que c'est que ça? + +GASTON. + +De la morale! + +ROLAND. + +De la morale! ah! la vilaine bête! je la sentais venir! Donne-moi ma +bougie et bonsoir! + +GASTON, [le retenant.] + +Comment! tu?... + +ROLAND. + +Ma bougie? + +PROFILET. + +Il vient pourtant un moment où la frivolité doit faire place... + +ROLAND, [agacé, cherchant à le faire taire.] + +Oh! la la! + +PROFILET. + +Et si la jeunesse peut jusqu'à un certain point... + +ROLAND. + +Oh! la la! + +PROFILET. + +C'est à la condition que l'âge mûr!... + +ROLAND. + +Oh! la la! la la! la la! (Il lui met la main sur la bouche pour +l'empêcher de continuer.) + +PROFILET, [reculant.] + +Mais, sacrebleu! + +ROLAND, [vivement.] + +A la bonne heure! courage, Profilet! jure, mon ami! voilà la vérité! + +PROFILET. + +Je puis bien dire peut-être, que l'homme une fois marié... + +ROLAND. + +Ça oui! ce n'est pas une moralité, c'est un ennui! Tu t'es donc marié, +nigaud? + +PROFILET. + +Oui! + +ROLAND. + +Imbécile, va!... moi aussi! + +GASTON. + +Ah bah! + +ROLAND. + +Oui, cela le fait rire, tenez, ce drôle-là! + +GASTON. + +Tu t'es laissé prendre à quelque?... + +ROLAND. + +Je me suis bien pris moi-même! + +GASTON. + +Enfin, quelle raison?... + +ROLAND. + +Ah! mes enfants! toujours la même!... ce malheureux embonpoint! +(Reprenant.) Le jour où je reconnus avec horreur comme trop étroit un +gilet trop large la veille; je me dis: Roland, mon ami, assez chassé; +voici le froid, la neige n'est pas loin! Rentre les chiens et ne va pas +gagner des rhumatismes à courir plus longtemps la perdrix. Le rôti +domestique a son bon côté! Et une légère atteinte de goutte venant à +propos souligner cette réflexion, je me laissai marier avec une riche +héritière étrangère, jolie, blonde, svelte, en ce temps-là!... et qui +m'était du reste parfaitement indifférente, comme doit l'être toute +femme que l'on destine à l'honneur de rappeler au logis les vertus +patriarcales des matrones romaines... (Protestation de Gaston et de +Profilet.) Oh! mes chérubins, si papa Ferragus n'a plus le droit de +dire des énormités, je reprends ma bougie, je vais me coucher, et vous +ne me revoyez plus! + +GASTON. + +Non, non, continue! + +ROLAND, [ramené à l'avant-scène.] + +Quand il fallut dire _oui_! mes chers enfants du bon Dieu, je sentis +toutes les affres de la mort. Pourtant je dis (lugubrement): _Oui_!... +avec cette gaieté-là. Je passe la noce!... (Avec épouvante.) Je passe +la noce, qui se fit aux frais du beau-père! Un dîner, mes enfants!... Et +des vins!... (Il va tomber sur la table d'un air désolé en cognant +dessus avec le poing.) Un château-Iquem entre autres, un château-Iquem +53... si on a jamais entendu parler d'un château-Iquem 53. + +GASTON, [allant à lui.] + +Pauvre garçon!... + +ROLAND, [assis sur la table.] + +Ne te marie jamais, cher enfant! Le repas de noce est l'emblème de tout +ce qui va suivre. Le potage froid, les glaces chaudes, le café tiède, +c'est tout le mariage!--Ma femme est une Américaine, mais élevée à Paris +heureusement. Mon beau-père, arrivé de l'Ohio pour la cérémonie, est un +quaker réformé... Ne cherchez pas... une chose dont vous ne pouvez pas +vous faire une idée juste, ni lui non plus! + +GASTON. + +Tiens! + +ROLAND, [reprenant.] + +Nous disons donc un quaker. Il buvait bien d'ailleurs, quoique quaker... +Mais, au dessert, il nous fit un sermon... Ah! Dieu! sur les devoirs du +mariage!... Et qu'il fallait croître!... et que la femme est une vigne +féconde... etc., etc. Je regardais madame Roland, qui ne me faisait +jusque-là que l'effet, d'un sarment... + +GASTON. + +Et puis? + +ROLAND. + +Et puis, voici le quaker qui me prend à part et qui entame, avec +précautions oratoires, un discours... (S'arrêtant.) Mes enfants, je +vous le donne en cent? Le quaker se croyait obligé de me prévenir... +Enfin, le quaker fait la maman avec moi! J'éclate de rire! Il se fâche; +on s'explique. Je ne sais comment j'ai la folie de lui dire (les mauvais +vins font toujours faire des sottises...): Mais soyez donc tranquille, ô +mon père, je suis comme la fiancée du roi de Garbe!... Il avait lu les +contes de la Fontaine, quoique quaker; il comprend, il s'emporte!... «Ma +fille, à un libertin, à un vigneron qui a grapillé sur tous les coteaux! +jamais!...» La vigne pleure, je veux l'enlacer... Elle se jette dans ses +bras en criant: «Papa!» Je me sauve! et je cours au café Anglais où je +fais seul un petit souper! (Avec enthousiasme.) Un château-Iquem 47! A +la bonne heure! + +GASTON. + +Et le lendemain? + +ROLAND. + +Le lendemain, je bouclai ma valise, et je partis pour Alger. + +PROFILET. + +Et tu n'as plus revu ta femme? + +ROLAND. + +Si, une fois, tout récemment... un peu plus boulotte, et ma foi, +très-agréable à voir! + +PROFILET. + +Et tu ne comptes pas?... + +ROLAND. + +Je compte profiter de la rupture quatre ou cinq ans encore et user les +restes de cette bonne liberté dont je me trouve si bien; après quoi, je +me fais quaker pour faire plaisir au beau-père, je rentre au bercail, et +la vigne prospère et multiplie. + +GASTON. + +Et si en attendant, elle?... + +ROLAND, [saisi.] + +Oh! + +GASTON. + +Cela s'est vu! + +PROFILET. + +Il a raison! + +ROLAND, [le faisant taire.] + +Oh! la la! non, mes enfants, non!... Profilet peut-être; mais moi!... + +GASTON. + +Ma foi!... (Il remonte à la fenêtre.) + +ROLAND. + +Au fait! Il regardait tout à l'heure madame Roland! (Haut.) Misère! +qu'est-ce que tu fais ici, toi? + +GASTON. + +Moi? + +ROLAND. + +Oui! + +GASTON, [après un silence et sérieusement.] + +Je suis effroyablement amoureux! + +ROLAND. + +De la blonde? + +GASTON. + +Non! de la brune! + +ROLAND. + +Bon! bon! Tu es dans la vérité, mon fils! Il n'y a que les brunes! + +PROFILET. + +Ah! vous êtes amoureux?... vous! Et tout de bon?... + +GASTON. + +Amoureux fou! + +ROLAND. + +A la bonne heure! + +GASTON. + +Oh! ne raille pas! Il ne s'agit pas ici d'un caprice et d'une fantaisie +de plus; c'est de l'amour... comme tu n'en connais pas, et moi non plus! +C'est une possession qui ne me laisse plus ni présence d'esprit, ni +raison... Enfin, c'est du véritable amour, c'est-à-dire je ne sais quoi +qui est délicieux et stupide!... + +ROLAND. + +Toujours jeune! toujours ardent! + +GASTON, [allant à lui.] + +Et si je te disais que c'est au point que mon passé me révolte, que je +me trouve indigne de cette femme, et que je donnerais dix ans de la vie +qu'il me reste à vivre, pour avoir le droit de lui dire avec fierté: «Je +vous aime et je suis un honnête homme!» + +ROLAND. + +Oh! la la! oh! la la! qu'est-ce que j'entends! Regretter la vie, la +bonne petite vie que papa Ferragus nous a faite. + +GASTON. + +Ah! pardieu! elle est belle, la vie que tu m'as faite! Tuer l'amitié par +le mépris, l'amour par le dégoût, l'appétit par la satiété, la santé par +l'abus, tuer tout autour de soi, en se tuant soi-même et sans venir à +bout de tuer l'ennui! La voilà, ma vie! Délicieuse, n'est-ce pas? + +ROLAND. + +Oui, oui, tu voudrais bien me faire faire de la morale, toi, mais tu ne +m'y prendras pas. + +GASTON. + +Et tu crois que je n'aspire pas à en changer? + +ROLAND. + +Je t'en défie. + +GASTON. + +Tu m'en défies? + +ROLAND. + +Oui! + +GASTON. + +Je ne pourrai pas changer, si je veux! Et renoncer?... + +ROLAND. + +Non! + +GASTON. + +Parce que?... + +ROLAND. + +Parce qu'on ne refait, mon fils, ni sa nature, ni son crâne; parce qu'un +chat reste chat et ne devient jamais lapin; parce que tu as tous les +vices piqués dans cette petite boîte-là (il lui frappe sur le front) +comme les notes sont piquées sur le cylindre d'un orgue de barbarie! Et +l'air noté dans ton instrument étant la gaudriole, tu auras beau tourner +la manivelle pendant cent-cinquante ans, ton instrument ne te jouera +jamais un cantique! + +GASTON. + +Oh! que cette femme m'aime seulement et que son amour m'encourage et me +soutienne, et tu verras bien! + +ROLAND, [qui est allé prendre sa bougie]. + +Je ne verrai rien du tout! Tu me fais l'effet d'un corsaire qui veut +devenir confiseur! Tu vides tes barils de poudre pour y verser du sirop; +et tu ne vois pas, nigaud, que dans trois jours, tu enverras les +sucreries à tous les diables, pour retourner à la tempête, à la +bataille, et au pillage! + +GASTON. + +Jamais! + +ROLAND, [prêt à remonter, s'arrêtant encore.] + +Lâche apostat, va! Un ingrat dont j'ai surveillé moi-même l'éducation +d'un oeil tout paternel!... Mon disciple, mon élève chéri! Un être dont +je n'entends absolument faire que l'éloge! car tu vas bien, mon fils!... +Oui, oui, tu vas bien... une bonne fourchette, dans les bons +restaurants; ceux, hélas! trop rares, qui ont encore une cave! Du luxe, +le jeu, les femmes, les chevaux! (A Profilet.) Il est ruiné, n'est-ce +pas? (A Gaston.) J'espère bien que tu es ruiné! + +PROFILET. + +Parbleu! + +ROLAND. + +Cher enfant! + +PROFILET. + +Deux fois! + +ROLAND. + +Deux fois! Charmant enfant! + +PROFILET. + +Le patrimoine d'abord, puis l'héritage de sa grand'mère, et il entame +celui de sa tante Désirée. + +ROLAND, [avec affection.] + +Il entame sa tante Désirée! (A Gaston.) Si tu as besoin d'un coup de +main, cher enfant?... + +GASTON, [haussant l'épaule et se levant.] + +Quel fou! + +ROLAND. + +Nous mangerons ensemble la tante Désirée!... Combien peut encore durer +la tante Désirée?... un an, dix-huit mois encore, hein? + +PROFILET. + +Hum! six mois tout au plus! + +ROLAND. + +Alors, mange-la tout seul! Il n'y a pas assez de tante Désirée pour moi! +Je vais me coucher! Et je vous souhaite le bonsoir! car je pars demain à +l'aurore! + +GASTON. + +Bonne nuit, adieu! + +ROLAND, [prêt à sortir.] + +Voyons un grand élan! Je t'emmène, je te distrais, et je te sauve de +cette passion nébuleuse! + +GASTON. + +Non! + +ROLAND. + +Tu es décidé? + +GASTON. + +A tout! + +PROFILET. + +Même à l'épouser! + +GASTON, [avec force.] + +Ah Dieu! si elle le voulait! + +ROLAND. + +Raca! raca! Le dernier _Dévorant_... (il souffle sa bougie) éteint! + + + + +SCÈNE XIV + +LES MÊMES, JEANNE, TRICK, SARAH. [Sarah entre avec deux bougies, elle en +pose une sur la table, Trick porte deux bougies, il en donne une à +Profilet qui sort.] + + +JEANNE. + +Messieurs, voici le couvre-feu! + +ROLAND. + +Dieu! madame, pardonnez-moi de reparaître encore! je me sauvais! + +TRICK. + +Eh bien! _tu curs, curs_! et _ton pougie_ est éteint! (On entend le +vent qui commence à souffler.) + +ROLAND. + +Vous êtes bien aimable, monsieur! + +JEANNE. + +Je crois que nous ne dormirons pas facilement cette nuit! Entendez-vous +le vent?--Monsieur de Champlieu, votre cheval est sellé! et Trick va +vous conduire!... + +GASTON, [saisi.] + +Madame!... + +ROLAND, [bas.] + +C'est un congé! + +GASTON, [à part.] + +Oui, mais je ne partirai pas! + +JEANNE. + +Adieu, monsieur! + +GASTON. + +Mesdames! (Il salue et sort, Trick le suit.) + + + + +SCÈNE XV + +ROLAND, JEANNE, SARAH. + + +JEANNE, [à part.] + +Il est parti enfin! + +ROLAND, [saluant pour se retirer.] + +Madame!... + +JEANNE. + +Monsieur!... (Bruit d'un volet qui bat.) + +SARAH. + +Entends-tu? + +ROLAND. + +Oui, c'est un volet qui bat! + +JEANNE, [à Sarah.] + +C'est chez toi! + +SARAH. + +Ma porte ferme bien au moins? + +JEANNE. + +Oui! oui! (Elle embrasse Sarah.) + +ROLAND, [sur le seuil de la porte, sa bougie à la main.] + +Madame a peur? + +SARAH, [de même.] + +Oui, monsieur! (Elle sort; Roland la suit jusque dans l'antichambre.) + +ROLAND, [hésitant, à part.] + +Si elle n'était pas ma femme pourtant!... (résolu) mais c'est ma +femme! (Il rentre et se sauve par la porte de la bibliothèque qu'on +l'entend fermer au verrou.) + + + + +SCÈNE XVI + +JEANNE, puis GASTON. + + +JEANNE, [seule, souriant.] + +Oh! mon Dieu! comme il s'enferme, ce monsieur!... Enfin, me voilà +seule!... allons dormir! Je pensais à quelque chose! (Bruit de vent.) +Ce vent m'étourdit, je ne sais plus ce que c'était!--Ah! Sylvie que je +voulais appeler! Non, elle est chez Sarah! je me déferai bien toute +seule!--Voilà un mauvais temps pour renvoyer quelqu'un du château! +Franchement, je n'ai pas été charitable!... s'il n'était pas encore +parti! (Elle va pour prendre le flambeau qui est sur la table; on +frappe à la porte de gauche.) On frappe!... non, c'est le vent! (Même +jeu.) Non! on a bien frappé!--Qui est là?... + +GASTON, [dehors à la porte, premier plan à gauche.] + +Madame! + +JEANNE. + +C'est lui! + +GASTON. + +Mille pardons, madame, c'est ma cravache qui me ramène, je l'ai oubliée +sur la table! + +JEANNE, [à elle-même.] + +Ah! (Haut.) Je ne vois rien sur la table! + +GASTON. + +Si vous voulez me permettre d'entrer une seconde, je la trouverai tout +de suite! + +JEANNE, [à elle-même, un peu émue.] + +Entrer! mais non! Ah! pourquoi pas? vais-je laisser croire à ce monsieur +qu'il me fait peur? + +GASTON. + +Vous dites, madame? + +JEANNE. + +Je ne puis pas ouvrir, la clef n'est pas là? + +GASTON. + +Oui, madame! elle est de mon côté, et puisque vous le permettez (il +entre), j'entre!... (il va pour fermer la porte.) + +JEANNE. + +Laissez la porte entr'ouverte, je vous prie? + +GASTON, [laissant la porte entrebâillée.] + +Oui, madame: je vous demande pardon, j'ai cherché partout un domestique +en montant, mais tout le monde est probablement dans l'autre escalier, +(Il va pour poser son chapeau sur la chaise qui est près de la +cheminée.) + +JEANNE. + +Voici la cravache, monsieur. + +GASTON, [reprenant son chapeau.] + +Mille grâces! + +JEANNE. + +Mais si vous la redemandez, c'est pour vous en servir, je pense... +N'épargnez pas le cheval, croyez-moi; et s'il prend la route de Paris, +laissez-le faire! (Elle lui donne la cravache.) + +GASTON, [la prenant.] + +Si je le laisse faire, madame, je le connais, il reviendra ici, à bride +abattue! (Vent.) + +JEANNE. + +Non! je vais vous éclairer! (Elle prend la lumière pour l'éclairer, le +vent redouble.) + +GASTON. + +Avouez que vous ne renverriez pas un valet par un temps pareil, et que +si je refusais... + +JEANNE. + +Vous auriez tort! vous êtes déjà très-attardé! le vent redouble, et il +vous chasse! Adieu! (Un coup de vent violent ouvre la fenêtre tout à +coup, ferme la porte du fond et la porte premier plan à gauche, en +éteignant la bougie. On entend le bouton de cuivre qui se détache et qui +tombe; nuit. Jeanne, effrayée, pousse un cri.) Ah! + +GASTON. + +Le vent vous donne un démenti, madame; car il a fermé la porte! + +JEANNE. + +Eh bien, nous l'ouvrirons! voulez-vous avoir la complaisance de +sonner?... + +GASTON, [cherchant dans l'obscurité.] + +Où est la sonnette, madame? + +JEANNE. + +A la cheminée! + +GASTON, [cherchant sur la tablette de la cheminée] + +Je ne trouve rien! + +JEANNE. + +Si... le cordon! + +GASTON, [tâtant le mur.] + +Ah! le cordon!--Mais il n'y a pas de cordon, madame. + +JEANNE. + +Vous plaisantez? + +GASTON. + +Voulez-vous que j'allume? + +JEANNE. + +Oui, je vous prie! + +GASTON, [la cherchant.] + +Où êtes-vous? + +JEANNE, [lui donnant le flambeau en reculant.] + +Tenez! + +GASTON. + +Merci! (Il retourne à la cheminée et pendant ce qui suit fait semblant +de frotter sur le chambranle de la cheminée des allumettes qu'il jette +au feu par poignées, tandis que Jeanne ne le voit pas.) + +JEANNE. + +C'est singulier!... Il y avait pourtant!... Non!... tout cela était +cassé! brisé! Et dans ma chambre aussi! voilà l'agrément des vieilles +maisons... (Se retournant reniai.) Voulez-vous avoir la complaisance +d'appeler... car aussi bien, vous n'êtes pas adroit pour allumer la +bougie. + +GASTON. + +Les allumettes sont tellement humides!... l'air de la mer!... voici la +dernière!... + +JEANNE, [vivement.] Alors, donnez-la moi, je serai plus habile que vous! + +GASTON. + +La voici, madame! + +JEANNE, [allumant au foyer.] + +Vous voyez bien! (se levant.) Maintenant que le mal est réparé, je ne +vous retiens plus! + +GASTON, [après un coup d'oeil à la petite porte.] + +A la bonne heure, madame!--Mais par où vous plaît-il que je sorte? + +JEANNE. + +Par où vous êtes entré!--Par là!... (Elle le salue et repasse à droite, +Gaston s'incline et descend.) + +GASTON, [à la porte de gauche.] + +Madame... madame... (Jeanne se retourne) mais la clef est en dehors, +vous le savez, et de ce côté, je ne vois rien pour ouvrir!... + +JEANNE. + +C'est vrai! Alors, par la grande porte!--Adieu, monsieur, et bonne +route! + +GASTON, [à part.] + +Et le diable ne m'aidera pas!... (Il remonte vers la porte du fond et +s'arrête en poussant une exclamation de joie.) Ah!... + +JEANNE, [se retournant.] + +Vous dites?... + +GASTON. + +Mais je dis que je ne puis pas sortir non plus par cette porte-là, +madame. + +JEANNE. + +Parce que? + +GASTON. + +Parce que le bouton s'est détaché! + +JEANNE. + +Ce n'est pas possible! + +GASTON, [ramassant le bouton de cuivre sur le tapit.] + +Pardonnez-moi!--Le voici! + +JEANNE. + +Eh bien, alors, ouvrez!... + +GASTON. Je ne puis pas, madame, la lige est tombée de l'autre côté! + +JEANNE. + +Maudit vent!--Êtes-vous bien sûr? + +GASTON. + +Voyez vous-même! + +JEANNE, [après avoir essayé, un peu inquiète et commençant à +s'émouvoir.] + +C'est vrai!... et celle-ci fermée, n'est-ce pas? (Elle désigne la porte +de la bibliothèque.) Verrouillée? (Elle essaye encore d'ajuster le +bouton.) + +GASTON. + +Oui, madame, mais voici une troisième porte! (Il traverse et va vers la +chambre de droite.) + +JEANNE, vivement. + +Mais non!... c'est celle de ma chambre. + +GASTON, [l'arrêtant.] + +Ah! pardon!... alors c'est bien embarrassant, comment faire? + +JEANNE. + +Je ne sais, mais il faut pourtant que vous sortiez, n'est-ce pas? + +GASTON. + +Je suis prêt, madame, mais comment? + +JEANNE. + +Eh! appelez, monsieur! vous avez la voix forte!... appelez du côté de +l'escalier!... appelez Trick!... appelez qui vous voudrez, pourvu qu'on +vous entende et qu'on vienne. + +GASTON. + +Je n'y songeais pas! c'est juste, madame! oui, appelons! (A la +fenêtre.) Trick! + +JEANNE, [à la porto de gauche.] + +Sylvie! + +GASTON. + +Trick! + +JEANNE. + +Sylvie!--Mais appelez donc! vous criez à peine! + +GASTON. + +Madame, je vous assure que je crie de toutes mes forces! Trick! + +JEANNE, [se retournant.] + +Il me semble qu'on répond. + +GASTON. + +Non, madame, c'est le vent! + +JEANNE, [émue de crainte.] + +C'est charmant! alors, nous voilà condamnés à rester ici... en +tête-à-tête!... à nous raconter des histoires! + +GASTON. + +Qu'à cela ne tienne, madame, je ne crains pas l'ennui. + +JEANNE, [dont la crainte va croissant et qui ne vent pas la laisser +voir.] + +Moi non plus! ce n'est pas l'ennui... Allons! c'est une plaisanterie! et +vous allez sortir, n'est-ce pas? + +GASTON. + +Encore? Mais comment, madame? + +JEANNE, [s'irritant peu à peu.] + +Oh! comment! ce n'est pas mon affaire, à moi; c'est la vôtre!... +Pourquoi êtes-vous revenu!... vous aviez bien besoin de revenir? Pour +une cravache! Mais ne restez donc pas là, au moins, mais cherchez donc, +trouvez donc quelque chose enfin!... un chemin, une porte... + +GASTON. + +Indiquez-la vous-même, madame! + +JEANNE, [virement, ébranlant la porte de gauche.] + +Mais celle-là! celle-là! + +GASTON, [courant à elle.] + +Mon Dieu! vous allez vous blesser! + +JEANNE. + +Ah! vous m'avouerez que cela ne s'est jamais vu! je suis condamnée à +subir ici votre présence!... Allons donc! c'est absurde! vous sortirez, +monsieur!... Comment? Par où? Je n'en sais rien! Mais maintenant, je +vous jure que vous sortirez! + +GASTON. + +Je ne puis pourtant pas sortir par le mur, madame, et je ne vois que la +fenêtre. + +JEANNE. + +Ah!... Eh bien, la fenêtre, soit! (Suppliante.) La fenêtre, je vous en +prie!... + +GASTON, [s'inclinant.] + +Tout de suite, madame, tout de suite! (il va à la fenêtre.) La +descente ne sera pas peut-être très-difficile! + +JEANNE, [de même avec une feinte aisance.] + +Non! c'est très facile! Sommes-nous maladroits de n'avoir pas songé à +cela plus tôt. + +GASTON, [regardant dehors.] + +C'est que c'est bien haut!... + +JEANNE, [de même.] + +Un peu!... Mais plus bas, il y a le volet de l'autre étage, et un +treillage qui monte jusqu'à la fenêtre!--Je vous demande pardon d'exiger +cela de vous! Mais cet isolement si étrange... la nuit!... Et pour les +autres... Enfin, j'ai vraiment peur!... + +GASTON. + +Mais comment donc, madame, c'est très-juste! Vous ne voulez pas qu'un +homme passe la nuit près de votre chambre. Il n'y a rien là que de +naturel!... Le tout est d'atteindre le treillage, si je pouvais me +servir des rideaux! + +JEANNE. + +Ah! bien oui... les rideaux!... C'est de la soie, c'est très-solide! + +GASTON, [faisant glisser les rideaux au milieu de la tringle, et les +tordant.] + +Oui, madame, et je comprends très-bien que pour les autres le soin de +votre réputation; car pour ce qui est de moi, vous savez bien que le +respect le plus profond. + +JEANNE. + +Croyez-vous que ce soit suffisant? + +GASTON. + +Je l'espère du moins!... + +JEANNE. + +Vous devez être aguerri à ces sortes d'aventures? + +GASTON. + +Moins que vous ne croyez, madame! Une seule fois, dans ma vie, une +plaisanterie, et encore j'ai failli me tuer. + +JEANNE, [saisie.] + +Ah! + +GASTON. + +Voulez-vous avoir la complaisance de m'éclairer! + +JEANNE. + +Ah! vous avez failli vous tuer?... + +GASTON. + +Oui, madame! + +JEANNE. + +Et vous vous êtes blessé? + +GASTON. + +Presque rien!... Un pied démis!... Mais on n'a pas toujours si mauvaise +chance! + +JEANNE. + +Mon Dieu! Êtes-vous bien sûr de vous? + +GASTON. + +Oh! certes! si le vent ne s'en mêle pas! Mais... voulez-vous avoir la +bonté de m'éclairer! (Jeanne descend à la table pour prendre le +flambeau.) Le treillage est-il bien vieux?... + +JEANNE. + +J'y pensais... Il y a sept ans qu'il est posé!... Il est déjà bien +vermoulu, n'est-ce pas? + +GASTON. + +Près de la mer, c'est à craindre... Pourtant... (il se pencha pour +regarder.) + +JEANNE, [effrayée de son mouvement.] + +Ah! non! non! non!... Cela commence à me faire peur... Si nous +cherchions autre chose?... (Musique.) + +GASTON. + +Mais nous avons assez cherché, je crois!... A la garde de Dieu! Et +maintenant, madame, au moment de nous séparer, ne me tendrez-vous pas +cette main? + +JEANNE. + +Ah! je voudrais presque vous la tendre pour vous retenir; tant cela +m'inquiète et m'épouvante! + +GASTON, [lui baisant la main.] + +Ne craignez rien, voici de la force et du coeur! Adieu! (il saute sur la +fenêtre. Coup de vent.) + +JEANNE. + +Pas encore!... C'est une rafale!... Allez maintenant... (Même jeu.) +Pas encore! + +GASTON. + +Il faut pourtant bien risquer... + +JEANNE, [le retenant] + +Oui, oui, il faut risquer votre vie, n'est-ce pas? Pour quelque imbécile +qui médira demain sur votre présence dans cette chambre... Croyez-vous +que je ne sois pas révoltée de...? Et pourtant... il le faut bien! + +GASTON. + +Vous le voyez vous-même; il le faut bien! Adieu, madame! (Il va +descendre. Grand coup de vent. On entend le bruit des volets et des +tuiles qui glissent et de carreaux qui se brisent. Elle pousse on cri en +s'élançant vers lui.) + +JEANNE. + +Ah! on dira ce que l'on voudra! Mais vous ne vous tuerez pas pour moi! +Je ne le veux pas! + +GASTON, [sautant a terre.] + +Ah! madame. + +JEANNE, [lui montrant la cheminée et gagnant sa chambre à reculons +lentement.] + +Non!... non!... là... près du feu! tenez!... toute la nuit!... Moi, dans +ma chambre... enfermée! (Mouvement de Gaston.) Ne bougez pas! là, +là-bas... Et à demain, à demain? (Gaston fait un pas vers elle.) +Adieu!... à demain!... (Elle se sauve chez elle, et ferme la porte.) + + + + +ACTE DEUXIÈME + + [A Paris. Un salon chez Jeanne. A gauche, premier plan, un petit + meuble avec tiroirs.--Au deuxième plan, un chiffonnier, avec verre + d'eau.--Du même côté, pan coupé, une fenêtre sur le jardin.--Au + fond, une porte, entrée principale, antichambre.--A droite, pan + coupé, la chambre de Jeanne.--Au premier plan du même coté, une + cheminée sur le devant de la scène, un canapé, un pouf à droite; + une table à gauche, avec chaises.--Partout des portières.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +SYLVIE, TRICK, puis PROFILET>, CYPRIEN. + + +SYLVIE, [sortant de la chambre de Jeanne un écrin et un petit coffret à +la main.] + +Est-ce que madame n'est pas rentrée? + +TRICK, [rangeant à droite.] + +Non! + +SYLVIE. + +Voulez-vous serrer ces bijoux, monsieur Trick? + +TRICK, [les prenant.] + +Bien. (Il les place dans le petit meuble.) + +SYLVIE. + +Et vous ne savez pas où est allée madame de si bonne heure? + +TRICK, [prêtant l'oreille.] + +Non! quelqu'un? (Sylvie passe à droite; Profilet et Cyprien échangent +des signes d'intelligence sur le seuil avant d'entrer, en se montrant +Trick et Sylvie.) + +CYPRIEN, [à Trick.] + +Notre chère cousine est-elle visible? + +TRICK. + +Non! (Il range sans le regarder.) + +CYPRIEN, [à Sylvie.] + +Notre chère cousine reçoit bien peu depuis quinze jours que nous sommes +de retour à Paris; et vous ne savez pas à quelle heure?... + +SYLVIE. + +Non, monsieur! (Elle range sans le regarder.) + +PROFILET, [à demi-voix.] + +Ça ne prend pas! + +CYPRIEN, [de même.] + +Je vais procéder par la corruption. (Haut a Sylvie.) A propos! si vous +voyez M. de Champlieu... (Il cherche a lui glisser une pièce d'or.) + +SYLVIE, [laissant tomber la pièce d'or.] + +Prenez donc garde, monsieur, vous laissez tomber de l'argent! (Trick +remonte au fond.) + +CYPRIEN, [ramassant la pièce d'un air penaud.] + +Ah! pardon!... vous êtes une brave fille, vous... il y en a tant +d'autres qui n'auraient rien dit et qui... (Il se trouve nez à nez avec +Trick qui est redescendu. Même jeu de la part de Profilet qui allait +adresser la parole à Cyprien. Sylvie remonte au fond.) + +TRICK, [se trouvant entre Cyprien et Profilet.] + +Ceux-là... c'est des rien du tout! + +CYPRIEN. + +Sans doute! + +TRICK, [parlant lentement en les regardant tour à tour.] + +Comme les gens qui fait _le_ grimace et qui dit ci et là aux +_tomestiques_ pour savoir ce que fait les maîtres, c'est aussi des _rien +de tout_. + +PROFILET, [embarrassé par le regard de Trick.] + +Assurément! le domestique qui se permet, le serviteur qui... Brouh! il +fait froid! (Il remonte.) + +TRICK, [à Cyprien qui se disposait à rejoindre Profilet, narquois.] + +Il fait froid! + +CYPRIEN. + +Il fait très-froid! oui. (Il remonte à la cheminée.) + +TRICK, [à demi-voix, se rapprochant de Sylvie, après un silence.] + +Sylvie! tu sais donc tout? + +SYLVIE, [de même.] + +Dame! + +TRICK. + +Et tu _tisais_ rien? + +SYLVIE. + +Comme vous! + +TRICK, [ému.] + +T'es une _tonne_ fille!... _tonne ton_ main... une _ponne_, tout _plein +ponne_ fille! et madame Sarah sait aussi? + +SYLVIE, [vivement.] + +Oh! non! oh! Dieu! madame en mourrait de chagrin!... Et si elle croyait +seulement qu'on soupçonne... + +TRICK, [regardant Profilet et Cyprien.] + +Oui... oh! il faut bien cacher... bien cacher!... + +SYLVIE. + +Oh! pour la discrétion, comptez sur moi, monsieur Trick... (Elle sort +par le fond.) + +TRICK. + +Va, t'es une _ponne_ fille! une _prave_ fille! (Haut en regardant +Profilet et Cyprien.) Les autres! c'est des _rien de tout!_ (Il entre +dans la chambre de Jeanne.) + + + + +SCÈNE II + +PROFILET, CYPRIEN, puis RENNEQUIN. + + +PROFILET, [entendant les dernier mots.] + +Qu'est-ce que c'est? + +CYPRIEN. + +Ne faites pas attention, il parle de nous... Voilà une fichue campagne! + +PROFILET. + +Comment, sapristi! nous ne viendrons pas à bout de savoir à Paris plus +qu'à Dieppe, si ce garnement est aimé d'elle, et s'il vient au logis en +ami seulement, ou bien... + +RENNEQUIN, [entrebâillant la porte du fond.] + +P'St!... + +PROFILET, et CYPRIEN. + +Ah! Rennequin! + +RENNEQUIN. + +Eh bien? + +PROFILET. + +Entrez! entrez! allez! nous avons bien réussi; tes domestiques restent +cois. + +RENNEQUIN, [avec satisfaction.] + +Bon! bon! c'est que vous n'êtes pas adroit; moi je suis adroit. J'ai +aussi travaillé, moi, de mon côté. + +CYPRIEN. + +Ah! vous savez? + +RENNEQUIN. + +Dites d'abord ce que vous avez fait, vous... (Il passe derrière Cyprien +pour aller mettre son chapeau sur le canapé; Cyprien prend le milieu de +la scène.) + +CYPRIEN. + +Ce qui était convenu; j'ai suivi le Gaston hier au sortir de cette +maison, et je ne l'ai plus perdu de vue, afin de m'assurer s'il +reviendrait ici, le soir! Il a dîné à son cercle; il est sorti à neuf +heures. Arrivé au boulevard, il hésitait entre la Madeleine et la +Bastille. La Madeleine, c'était apparemment la cousine; l'autre côté, +c'était le tripot, rue Richelieu, où il est entré définitivement; pour +jouer, rejouer, perdre, reperdre, et ainsi de suite jusqu'à quatre +heures du matin; où il est rentré chez lui, et moi chez moi, et si bien +éreinté, que je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit! voilà! + +RENNEQUIN, [hargneux.] + +Oui! c'est un reproche, ça; c'est une manière de dire que je ronflais +pendant ce temps-là, moi. + +CYPRIEN, [surpris.] + +Moi? je ne dis pas... + +RENNEQUIN. + +Ah! vous ne dites pas... Il y a des choses qu'on ne dit pas et qui se +sentent! Ainsi nous ne pouvons pas nous souffrir tous les trois. Ça se +sent assez! on n'a pas besoin de le dire. + +PROFILET. + +Merci... + +RENNEQUIN [leur tendant la main.] + +Mais puisque nous avons des intérêts communs, quand nous aurions +quelques égards les uns pour les autres... surtout, vous pour moi. + +PROFILET, [surpris.] + +Mais, mon Dieu!... + +RENNEQUIN. + +Quand nous serions un peu unis (avec émotion en leur serrant la main) +comme des frères! Nous trouverons bien assez l'occasion de nous déchirer +après!... n'est-ce pas? + +CYPRIEN. + +Ah! oui! + +RENNEQUIN. + +C'est donc bien entendu; c'est moi qui mène tout... + +CYPRIEN, [surpris.] + +Ah! c'est entendu! + +RENNEQUIN. + +Oui, parce que je suis plus fin que vous! (A Cyprien, en riant avec +malice.) Car, vous n'êtes pas fin comme l'ambre, vous! (Profilet rit +et approuve Rennequin.) + +CYPRIEN. + +Mais!... + +RENNEQUIN, [à Profilet qui rit.] + +Ni vous non plus! + +PROFILET, [saisi.] + +Mais autant que vous! + +RENNEQUIN. + +Ah! bien! si vous recommencez tout de suite à me dire des choses +désagréables... + +CYPRIEN, [agacé.] + +Oh! ce Rennequin! + +RENNEQUIN. + +Je dis donc, si vous voulez bien me permettre de parler, que depuis huit +jours, pour venir à bout de savoir ce qui nous occupe, il n'est pas de +ruses que je n'ai tendues! (A Profilet qui l'écoute attentivement.) Et +quoique ça fasse secouer la tête à monsieur... + +PROFILET, protestant. + +A moi! + +RENNEQUIN. + +Oh! je vois bien ce que je vois! Enfin, avant-hier, j'ai commencé, +dis-je! qu'est-ce que je disais? Vous m'avez interrompu!... je ne sais +plus! + +CYPRIEN. + +Mais c'est vous-même!... + +RENNEQUIN. + +Enfin, ça ne fait rien! parce que cette ruse-là n'a pas réussi! + +PROFILET. + +Ah! + +RENNEQUIN. + +Non! alors le lendemain, c'était hier; j'ai essayé une autre ruse pour +faire parler ma nièce... je l'ai taquinée, quoique je ne sois guère +taquin, moi!... Tout en comprenant la plaisanterie... (Les regardant de +travers.) Quand elle n'est pas trop prolongée pourtant, comme les +signes que vous faites là, depuis une heure, derrière mon dos. + +CYPRIEN, saisi comme Profilet. + +Quoi?... + +RENNEQUIN. + +Non! non! je veux bien ne pas l'avoir vu! je disais donc... (Il cherche +à se rappeler.) Où en étais-je? + +PROFILET, abasourdi. + +Mais est-ce que je sais, moi? + +RENNEQUIN. + +Alors, vous ne m'écoutez pas! dites-le tout de suite. + +CYPRIEN, [agacé.] + +Oh! Rennequin! (Il piétine.) + +RENNEQUIN. + +Je ne sais plus où j'en suis... avec toutes vos interruptions! Enfin, +cela ne fait rien, parce que cette ruse-là n'a pas réussi plus que la +première. + +CYPRIEN. + +Ah! alors, passons à troisième! + +RENNEQUIN. + +La troisième!... c'était donc ce matin! + +PROFILET. + +Alors, c'est tout récent! + +RENNEQUIN. + +C'est tout récent, oui!--Je l'aurais dit tout seul... Ce n'est pas la +peine de me souffler!... Elle allait sortir, j'arrivais... et je me dis, +voici le moment de savoir... + +CYPRIEN. + +Où elle va... (Rennequin, sans rien dire, va s'asseoir près de la +table, met ses mains dans ses poches et prend un air résigné; surprise +des deux hommes. Cyprien va à lui pour lui parler.) + +RENNEQUIN, [à Cyprien.] + +Non! puisque vous savez l'histoire; racontez-la! + +CYPRIEN. + +Moi? + +RENNEQUIN. + +Vous comprenez!... vous la savez mieux que moi!... il vaut bien mieux +que vous la racontiez vous-même. + +PROFILET. + +Voyons, Rennequin! + +RENNEQUIN. + +Non! non! qu'il raconte!... qu'il raconte... + +CYPRIEN. + +Mais sapristi! Rennequin, continuez donc! + +RENNEQUIN. + +Vous êtes bien bon! (Il se lève.) Où en étais-je? je ne sais plus, +moi! + +PROFILET. + +Elle allait sortir ce matin et vous... + +RENNEQUIN. + +Ah! oui! ah!--Eh bien, c'est inutile! cette ruse-là n'a pas réussi non +plus. + +CYPRIEN. + +Matin! il fallait donc le dire tout de suite! (Il remonte.) + +RENNEQUIN. + +Je l'aurais dit tout de suite si vous m'aviez laissé parler!... mais +vous êtes comme un fou. + +CYPRIEN, [redescendant.] + +Mais c'est vous!... + +RENNEQUIN. + +Ah! mais je vous défends d'abord de me dire des choses désagréables!... + +PROFILET, [s'interposant et passant devant Cyprien.] + +Allons! chut! chut! chut! et au lieu de nous disputer... comment nous +assurer que M. de Champlieu est quelque chose de plus que l'ami de notre +cousine?... + +RENNEQUIN. + +Oui, car s'il est quelque chose de plus... (allant à Cyprien) nous +sommes perdus!... Profilet le connaît! ils ont fait ensemble une vie de +Polichinelle! (Mouvement d'impatience de Profilet, riant en s'adressant +à Cyprien.) Ça le taquine, oh! c'est amusant! Avec l'éducation que lui +a donnée Profilet, il va croquer toute la fortune de ma pauvre nièce! + +CYPRIEN. + +Et comment l'empêcher? + +RENNEQUIN. + +Mais taisez-vous donc... puisque je vais le dire... Il faut tout +bonnement désenchanter Jeanne sur le compte de ce monsieur! + +CYPRIEN. + +_L'éreinter_!... ah! c'est facile! avec la vie qu'il mène depuis son +retour à Paris!... il n'y a qu'à dire tout ce qu'on sait!... + +RENNEQUIN. + +Et même ce qu'on ne sait pas. + +CYPRIEN. + +Nous _l'éreintons_! + +PROFILET. + +Nous _l'éreintons_! c'est dit! + +CYPRIEN. + +Allons déjeuner! + +RENNEQUIN. + +C'est ça!... allons... (Il s'arrête; faussa sortie de Profilet et de +Cyprien, se dernier s'arrête en voyant que Rennequin ne le suit pas.) + +CYPRIEN, [à Rennequin.] + +Eh bien? + +RENNEQUIN, [indécis.] + +Eh bien, oui! Eh bien, oui! mais ça ne me va pas encore beaucoup ce +moyen-là. + +PROFILET. + +Parce que?... + +RENNEQUIN. + +Parce que quand nous l'aurons bien... comme dit monsieur... si elle est +tout à fait désillusionnée, elle le mettra à la porte. + +CYPRIEN. + +Eh bien, tant mieux! + +RENNEQUIN. + +Oh! oui! tant mieux!... tant pis!--Si elle avait par hasard l'idée de +l'épouser!... + +CYPRIEN et PROFILET, [frappés.] + +Ah! + +RENNEQUIN. + +C'est donc nous ses parents... ses bons parents, qui viendrions +l'empêcher de faire cette bétise-là?... + +CYPRIEN, [vivement.] + +Et de nous transmettre l'héritage!... Fichtre, non!... + +PROFILET. + +Alors on ne l'éreinte plus?... + +RENNEQUIN. + +Moi... savez-vous?... (Souriant.) Ça va peut-être vous paraître drôle! + +CYPRIEN. + +Non! + +RENNEQUIN. + +Pourquoi dites-vous non; vous n'en savez rien... (Agacé.) Oh!... Du +reste votre opinion... Moi... savez-vous?... je proposerais plutôt de +faire son éloge! + +PROFILET et CYPRIEN, [surpris.] + +Ah! + +RENNEQUIN. + +Oui! ça la déciderait à l'épouser plus vite. + +CYPRIEN. + +Seulement, c'est moins facile: dire du bien de quelqu'un! + +RENNEQUIN. + +Ce n'est pas plus difficile que d'en dire du mal... Du moment que ce +n'est pas dans son intérêt... + +PROFILET, [vivement.] + +Il a raison: l'homme qu'on admire... + +RENNEQUIN, [vivement, l'arrêtant.] + +Oh! non!... ce serait trop long... nous n'avons pas de temps à perdre! + +CYPRIEN. + +Enfin, c'est dit, on fait son éloge!... Eh bien, séparons-nous! (Il va +pour remonter avec Profilet.) + +RENNEQUIN. + +Oh! séparons-nous!... Comme ça, (avec émotion) froidement... il n'a +pas de... (Se frappant le coeur.) Séparons-nous, je le veux bien... je +ne demande pas mieux, même... Mais (avec émotion) séparons-nous en +frères. (Il leur serre la main.) Ce n'est pas que nous nous aimions +tous les trois? + +CYPRIEN et PROFILET. + +Non! + +RENNEQUIN, [de même.] + +Oh! bigre non!... mais quand on a des intérêts communs, n'est-ce pas?... + +CYPRIEN et PROFILET. + +Oui! + +RENNEQUIN. + +Courage! tout ira bien: et retirons-nous sans bruit pour qu'on ne se +doute pas... + +PROFILET et CYPRIEN, [bas.] + +Oui! (Ils sortent sur la pointe du pied par le fond: Trick qui rentre +les regarde d'un air étonné.) + +RENNEQUIN. + +Où ai-je mis mon chapeau? + +TRICK. + +Voilà!... (Il le lui tend.) + +RENNEQUIN. + +Ah!... je l'aurais pris tout seul!... (Il remonte et se croise avec +Sarah qui entre. A Sarah.) Oh! ces domestiques... + + + + +SCÈNE III + +TRICK, SARAH. + + +SARAH. [Elle est en toilette de ville et prête l'oreille au fond.] + +Trick! + +TRICK. + +Madame! + +SARAH, [vivement.] + +Voilà une heure qu'un monsieur me suit dans la rue, sans venir à bout de +voir ma figure! Il monte! (Mouvement de Trick.) Je le connais. Fais-le +entrer dans le salon... + +TRICK. + +_Pon_! et puis tirer son oreille, comme aux petits garçons qui _l'être_ +pas sages! + +SARAH. + +Ah! mais non! Prie-le d'attendre madame... + +TRICK. + +Madame!... + +SARAH. + +Madame!... tu m'entends bien, sans nommer personne. + +TRICK, [stupéfait.] + +Ah! + +SARAH. + +Vite! le voici. J'entre dans la chambre de Jeanne et je reviens... +(Elle se sauve.) + +TRICK, [la suivant jusqu'à la porte de Jeanne.] + +Si t'étais pas une si honnête femme!... bigre!... mais t'es _un_ si +honnête, _bon petit_ femme! + +ROLAND, [dans la coulisse.] + +Bon! très-bien! j'attendrai madame. + + + + +SCÈNE IV + +ROLAND, TRICK. + + +ROLAND. + +Charmante femme, si j'en crois le pied et la main! Charmant logis, si +j'en crois ce salon! Charmante aventure! si j'en crois la facilité avec +laquelle ces portes s'ouvrent devant moi! Ne cherchons plus fortune, ami +Roland, voici l'emploi de notre journée! (A Trick.) Voulez-vous dire à +Madame... en lui remettant cette carte... (Il va s'asseoir sur le +canapé.) + +TRICK, [le reconnaissant.] + +Tiens! c'est _tonc_ toi?... + +ROLAND, [stupéfait, se retournant.] + +Hé? + +TRICK. + +T'es _tonc tujurs_ un peu fou? _T'entres tonc tujurs_ dans les maisons, +quand tu connais pas le _monte_?... + +ROLAND, [stupéfait.] + +Sacrebleu! l'animal qui m'a déjà tutoyé sur les bords de la Manche! (Il +se lève.) Mais alors, cette femme que j'ai suivie... + + + + +SCÈNE V + +ROLAND, TRICK, SARAH. + + +ROLAND, [apercevant Sarah.] + +Misère! c'est la mienne! + +TRICK. + +_Son femme!_ + +SARAH. + +Laissez-nous, Trick. + +TRICK, [enchanté.] + +Oh! c'est _pien pon_! Oh! _c'être pien choliment pon!_ Il _être_ pris +par _son_ femme! (Il lui frappe sur le ventre en riant.) + +ROLAND. + +C'est une manie, respectons-la. + +TRICK, [tout en s'en allant.] + +Oh! _pigre de pigre_! Oh! c'est _pien pon_!... Oh! je suis _gontent!_ +(Il sort en riant.) + + + + +SCÈNE VI + +ROLAND, SARAH. + + +SARAH, un temps, embarras de Roland. + +Prenez donc la peine de vous asseoir, monsieur! + +ROLAND. + +Madame! (Il lui avance une chaise, puis il remonte chercher une autre +chaise qu'il place près de celle de Sarah.) + +SARAH. + +Vous m'avez suivie tout à l'heure avec une telle persistance, que j'ai +dû vous supposer un très-vif désir de causer avec moi. + +ROLAND. + +Un énorme désir, madame, un désir insatiable! (A part.) Adorable, du +reste! depuis qu'elle s'est arrondie! + +SARAH, [l'invitant à s'asseoir.] + +Voyons donc, monsieur, ce que vous avez à me dire et croyez que je +serais heureuse de vous être agréable! + +ROLAND, [vivement.] + +Ah! Dieu! je... (S'arrêtant.) Pardon, madame!... (A part, il +s'assied.) Charmante! + +SARAH. + +Nous disions donc, monsieur?... + +ROLAND. + +Nous disions donc, madame, que vous avez dû me trouver bien indiscret, +bien curieux! + +SARAH. + +Mais non! + +ROLAND. + +Oh! pardonnez-moi! Vous pouvez croire que cette attention à vous suivre +cachait quelque velléité soupçonneuse et jalouse!... Ah! Dieu! madame, +faites assez de cas de ma délicatesse, je vous en prie... pour être bien +persuadée qu'il n'en est rien; et que je ne veux même pas savoir à quel +titre vous êtes dans cette maison!... + +SARAH. + +Mais il n'y a rien que de très-simple, monsieur, j'y demeure. + +ROLAND. + +Ici? + +SARAH. + +Ici! Chez une amie que vous connaissez du reste et qui a bien voulu me +donner asile... + +ROLAND, [l'interrompant.] + +Encore une fois, madame, je ne veux rien savoir!... (A part.) Elle est +ravissante!... un teint!... des cheveux! Et une petite bouche friande. +(Il avance sa chaise près de Sarah.) + +SARAH. + +Mais alors cette persistance à me suivre?... + +ROLAND, [avec chaleur.] + +Eh! mon Dieu! il faut bien le dire, madame; à la vue de ce pied +ravissant, de cette main divine!... Enfin! madame, il est certaines +influences contre lesquelles on ne saurait lutter, et au risque +d'encourir votre colère, je voulais vous conjurer de me donner... + +SARAH. + +De vous donner? + +ROLAND, [à part.] + +Misère! j'oublie que c'est ma femme. (Haut.) De me donner des +nouvelles de monsieur votre père. + +SARAH, [un peu déconcertée.] + +Ah!... Il est retourné en Amérique, monsieur. + +ROLAND. + +Ah! tant pis! tant pis! (Avec chaleur.) Alors nous ne le verrons plus! +Je disais donc, madame, que ces yeux, ce sourire.... + +SARAH. + +Mais il reviendra l'hiver prochain. + +ROLAND, [reculant.] + +Le quaker!... Pardon! monsieur votre père!... + +SARAH. + +Et pour ne plus me quitter jamais, je pense! + +ROLAND. [se levant.] + +Jamais! (A part.) Misère! je me sauve! (Il se lève et place la chaise +derrière le canapé.) + +SARAH, [se levant.] + +Eh bien! (A part.) Déjà! (Haut.) C'est là tout ce que vous avez à me +dire? + +ROLAND. + +Sur son compte, oui, madame; car sur le vôtre, je ne tarirais pas! + +SARAH. + +Vous êtes trop galant! + +ROLAND, [debout et prêt à partir.] + +Non, d'honneur! chère madame, on n'est pas plus ravissante! Une +fraîcheur! un léger embonpoint! Précisément ce qu'il en faut!... +Restez-en là! c'est la limite!... un peu plus serait trop, un peu moins +ne serait pas assez! + +SARAH. + +Et vous-même, vous vous portez bien, je vois! + +ROLAND, [gaiement.] + +Comme vous! Le mariage, madame, c'est le mariage! Me sera-t-il permis de +venir prendre quelquefois des nouvelles de cette précieuse santé? + +SARAH. + +Le lundi je suis toujours chez moi! + +ROLAND. + +Pour tout le monde, sans doute; mais puis-je espérer que vous ouvrirez +quelquefois la porte à un ancien ami, à un parent même, très-désireux de +faire plus amplement votre connaissance? + +SARAH. + +On n'ouvrira pas la porte, monsieur, mais enfin... on aura peut-être +oublié de la fermer. + +ROLAND. + +Adorable! (Lui baisant la main.) Ah! si j'avais eu le bonheur de vous +connaître avant mon mariage! + +SARAH. + +Eh bien? + +ROLAND. + +Ah! Dieu! je ne vous aurais pas épousée! Je ne serais pas votre mari, +caractère grotesque qui comprime tout l'élan de mon amour; je serais +votre amant, rôle sublime qui l'exalte! Je vous ferais la cour la plus +illicite! Je vous enlèverais de la façon la plus illégale! Je vous +afficherais de la manière la plus scandaleuse! Ah! Dieu! si vous n'étiez +pas ma femme! + +SARAH. + +Voilà bien, par exemple, la première fois qu'une femme mariée... + +ROLAND. + +Ah! voilà le seul côté piquant, tenez!... c'est que vous êtes +mariée.--Et malheureusement, c'est avec moi! + +SARAH, [riant.] + +Ah! ah! + +ROLAND. + +Et cela vous fait rire? + +SARAH. + +Ah! oui! + +ROLAND, [à part.] + +Et plus de pruderie! Toutes les vertus! (Haut.) Voyons! voyons! +voyons! On pourrait peut-être arranger cela! En cachant bien que nous +sommes mariés: si vous consentiez!... (Sylvie entre et va à la cheminée +arranger le feu.) + +SARAH. + +Ah! monsieur? + +ROLAND, [à demi-voix.] + +Quelqu'un! Ne dites pas qui je suis... Et ne nous couvrons pas de +ridicule! + +SARAH, [de même.] + +Voyez comme je suis bonne, je me sauve pour ne pas vous compromettre. + +ROLAND, [vivement.] + +Et vous allez sortir? + +SARAH. + +Oui, quelques emplettes! + +ROLAND. + +Me permettez-vous de vous offrir mon bras?... + +SARAH, [à part, avec joie.] + +Ah!... (Elle s'arrête; affectant un ton sérieux.) Vous avez une bien +mauvaise réputation pour que l'on s'affiche avec vous! + +ROLAND, [protestant.] + +Oh! j'ai été calomnié toute ma vie. + +SARAH, [souriant.] + +Enfin, je me risque!... Le temps de mettre mon chapeau, je suis à vous! +(Elle entre chez Jeanne.) + +ROLAND. + +Mais elle est divine, cette femme! Elle est divine! (Il va au canapé, +au même moment on entend Gaston rire aux éclats dans la coulisse; +Sylvie, en entendant la voix de Gaston au dehors, va pour ouvrir la +porte du fond; Gaston paraît suivi de Trick.) + + + + +SCÈNE VII + +SYLVIE, ROLAND, GASTON, TRICK. + + +GASTON, [entrant vivement, il est à peu près gris; Trick le suit.] + +Comment! personne? Où sont-ils donc? (Prenant [Sylvie par la taille et +la forçant à redescendre en scène avec lui en la faisant courir.) +Bonjour Thisbé, Caroline, Aspasie, Mignon, Rébecca, Margot!... Comment +diable t'appelles-tu, toi? Je ne m'en souviens jamais! + +SYLVIE, [cherchant à se dégager.] + +Sylvie! + +GASTON. + +Sylvie!... c'est juste!... Ah! Sylvie... quel nom! la forêt, le +ruisseau, l'oiseau qui chante, l'abeille qui bourdonne, et des bruyères, +des bruyères, des bruyères!... Bonjour, Sylvie, je t'adore! (La faisant +pirouetter en la lâchant.) Bonsoir, Sylvie, c'est fini!... + +SYLVIE, [toute confuse.] + +Ah! monsieur!... + +GASTON. + +Où est madame?... Trick, où est madame?... je veux voir madame! + +TRICK. + +_Matame_ est sortie après _téjeuner_! Et toi, tu viens après _téjeuner_ +aussi, _pigre_!... + +GASTON. + +Et quel déjeuner, Trick!... Ils étaient là, trois gentilhommes dignes +d'être tutoyés par toi, et qui avaient perdu cette nuit tout l'argent +que j'ai gagné! Car j'ai gagné, mon bon Trick!... parole d'honneur!... +et puis perdu!... je ne sais pas comment, par exemple, mais voilà tout +ce qui reste. (Il fait sauter en l'air de l'or et des billets.) + +TRICK. + +De l'argent? + +GASTON, [jonglant avec les pièces d'or.] + +De l'argent, faquin!... de l'or!... Ramasse! ramasse! (Il jette les +pièces d'or sur la table.) + +TRICK. + +Monsieur! + +GASTON. + +Veux-tu ramasser, ou je... (Il le fait passer devant lui, à Sylvie.) +Et toi aussi! (Elle se sauve et remonte en ramassant; apercevant +Roland.) Tiens! te voilà, toi?... Que diantre fais-tu là, mentor de ma +jeunesse! + +ROLAND, [assis sur le canapé.] + +Je t'admire! ô Télémaque, et je suis ému jusqu'aux larmes! + +GASTON. + +Tu as beau dire; avec ton régime de noix, tu n'as pas diminué d'un +pouce! + +ROLAND. + +J'ai diminué énormément! + +GASTON. + +Enormément, c'est ce que je dis!--Dieu que j'ai chaud et que j'ai soif! +(Apercevant Trick qui s'est baissé sous la table.) Allons, qu'est-ce +qu'il fait là-dessous, celui-là?... + +TRICK, [à genoux.] + +Je ramasse ton argent, pour quand tu auras encore _pertu_, te le +_rentre_! + +GASTON. + +Es-tu fou, misérable?--Moi, ramasser de l'argent tombé!... + +TRICK, [debout.] + +Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse de votre or? + +GASTON, [surpris.] + +_Vous! votre!_... Tu ne me tutoies plus!... Nous sommes donc brouillés, +Trick? + +TRICK, [après avoir fait une mine sévère, souriant malgré loi.] + +Es-tu donc bête! + +GASTON, [amicalement.] + +A la bonne heure!--Allons! allons! allons-nous-en! allons, Sylvie! +allons, ma gazelle!... allons, Trick! allons! allons!... (Il les chasse +avec son mouchoir.) + +TRICK, [sortant les mains au ciel.] + +_Foilà_ un homme! (Sylvie va pour rejoindre Trick en courant.) + +GASTON, [sur le seuil de la porte.] + +Allons! allons!... (Reprenant Sylvie par la taille.) Ah! friponne, où +as-tu volé ces yeux-là, qui ne veulent pas quitter les miens! Dis-moi +que tu m'aimes? + +SYLVIE, [cherchant à se dégager.] + +Ah! monsieur, que c'est mal, ce que vous faites-là? + +GASTON, [s'arrêtant.] + +C'est mal! + +SYLVIE. + +Si madame!... + +GASTON. + +Madame!... Tu crois donc que je veux t'embrasser sérieusement, petite +bête, et que tes yeux m'attirent, et que la joue brûlante?... + +SYLVIE, [effrayée.] + +Non, monsieur, non! je ne le crois plus! + +GASTON, [l'embrassant.] + +Tu as tort! c'est fait! + +SYLVIE, [se sauvant.] + +Ah!... (Elle sort par le fond, Gaston tombe adossé contre le montant de +la porte.) + + + + +SCÈNE VIII + +ROLAND, GASTON. [Moment de silence.] + + +GASTON, [regardant Roland.] + +Eh bien, je suis ignoble!... quoi... après?... + +ROLAND, [assis sur le canapé.] + +Ah! si tu crois que je vais te faire de la morale, toi!... + +GASTON, [descendant.] + +Et tu as tort, mordieu! Écrase-moi donc d'injures et de mépris. Dis-moi +donc que c'est honteux et révoltant, qu'on n'embrasse pas une femme de +chambre, et surtout ici où... (S'arrêtant.) Il ne me manque plus que +de crier encore cela par dessus les toits! + +ROLAND, [railleur.] + +Dis-donc, mon pitchoun!... il me semble que les noix morales et les +pommes sentimentales ne te réussissent guère mieux qu'à moi.--Ces petits +vices n'ont pas maigri, cher enfant; ils se portent même assez bien, +les gaillards!--Papa Ferragus avait donc raison!... Nous ne pouvons donc +pas venir à bout de réformer ces bonnes petites habitudes!... + +GASTON, [versant de l'eau dans le verre qui est sur le chiffonnier.] + +Ah! réformer!... Réformer quoi? Mon cerveau intelligent pour le mal, +stupide pour le bien; mes nerfs qui me chantent toute la journée +l'infernale symphonie des vices; mon sang qui bouillonne à toute pensée +mauvaise et se glace à tout élan généreux! Ne plus penser ce que je +pense, ne plus être ce que je suis! (Éclatant de rire et se versant de +l'eau dans le verre.) Imbéciles!... avec leur liberté humaine!... Je +suis peut-être libre aussi de ne pas avoir soif!... (Il boit.) + +ROLAND. + +Prends garde! c'est de l'eau! + +GASTON. + +Si je pouvais m'y faire!... (Il boit.) C'est atroce! + +ROLAND. + +Je me le suis laissé dire! + +GASTON, [assis près de la table.] + +Tu crois peut-être que je suis gris?... + +ROLAND. + +O Dieu! jamais! + +GASTON, [assis.] + +Je ne suis pas gris! Je suis fou! voilà tout! je deviens fou, ou idiot, +si tu veux!... (Riant.) J'ai des remords! + +ROLAND. + +Des remords!... En quoi? + +GASTON. + +En quoi?--En larmes! + +ROLAND. + +Quand tu as bien déjeuné, hein? + +GASTON. + +Je ne suis peut-être pas un grand misérable d'avoir trompé cette femme +en lui promettant de devenir un autre homme? + +ROLAND. + +Misère!--Si j'avais tenu cette promesse-là toutes les fois que je l'ai +faite!--Nous en sommes encore aux scrupules? + +GASTON. + +J'en suis à la honte et au dégoût!--Je ne voulais pas jouer cette nuit, +et j'ai joué; je ne voulais pas boire, et j'ai bu!... lâcheté, va!... il +est des moments où je voudrais pouvoir jeter ma vie aux cendres comme... +(Il fait le mouvement pour jeter l'eau du verre et s'arrête.) + +ROLAND, [debout.] + +Sans casser le verre! + +GASTON, [debout et remontant.] + +Va au diable, toi! tes railleries et l'Enfer dont tu es!... +(Redescendant à lui, vivement.) Je t'étranglerais, pour m'avoir aidé à +devenir ce que je suis! (Il va s'accouder sur la cheminée.) + +ROLAND. + +Oh! là là! Où allons-nous? je t'ai fait ce que tu voulais être, petit +ingrat! _Un dévorant_! Il te prend aujourd'hui fantaisie de tâter de la +vertu! Est-ce que je t'en empêche, moi? Je t'en défie, voilà tout. Mais +si cela peut te faire plaisir, je veux bien en essayer avec toi; pour +changer!--Voyons! veux-tu essayer de la vertu avec papa Ferragus, cher +petit?--A nous deux, j'ai idée que ce sera drôle! + +GASTON, [accoudé sur la cheminée, relevant la tête.] + +Tu m'en défies!... Comme si je ne l'avais pas connu ce bonheur sans égal +d'être content de soi-même!--Une vie si belle, si calme, si douce, si +délicieuse: c'était le paradis, Roland!--Plus de fièvre que celle de mon +amour! Quels souvenirs!... Et pourquoi suis-je revenu dans cette ville +maudite... où je retombe aussitôt dans ma boue, comme une brute que je +suis? + +ROLAND. + +C'est que tu regrettes ta boue, comme les carpes de madame de Maintenon! + +GASTON, [descendant et venant s'asseoir sur le canapé.] + +Non!... Je ne regrettais rien! non!... Dieu m'est témoin que j'étais +heureux et fier de ma vie nouvelle!... Il y a huit jours... Tiens! au +moment même où je revenais à Paris pour hâter notre mariage... la +fatalité m'a fait rencontrer deux camarades de folies!... Ils m'ont +raillé!... comme toi!... et prenant mon bras, malgré moi, ils +m'entraînaient!... je résistais!... puis je me suis dit: «Bah! quand ce +ne serait qu'une fois, pour retrouver les sensations du passé et les +comparer à la saveur du présent; je regarderai seulement...» Et je +regardais en effet... Il y avait, à table, ce soir-là, trois créatures +assez jolies, mais stupides! Et je me disais: Voilà pourtant ce que l'on +aime... Qu'ont-elles donc pour elles, ces misérables femmes? Ma raison +me répondait: _Rien_! Ma folie me répondait: Si!... _leurs vices_! et je +regardais toujours, hésitant entre ces deux voix, l'une qui me crirait à +droite: «Va-t'en!...» l'autre qui murmurait à gauche: «Bah! quand tu +resterais à présent!...» Et cependant, on me faisait boire, et mes +affreux instincts, et mes _Diables noirs_ écartés depuis trois mois +revenaient, revenaient, revenaient en foule, dans la mousse du vin, dans +le bourdonnement des paroles et des rires, dans l'éblouissement des +bijoux et des lumières, dans le parfum des fleurs, dans le parfum des +femmes!... Et cette âme d'autrefois que je croyais morte, anéantie, +reprenait peu-à-peu possession de tout mon être!--Elle enflammait mes +yeux pour échanger avec ces femmes des regards provoquants; elle +flottait sur mes lèvres pour répondre à leurs sourires, et je me disais: +(Il se lève.) Le Diable a raison!... Depuis que c'est défendu, c'est +trois fois meilleur! + +ROLAND. + +Charmant enfant! + +GASTON. + +Mais ce qui est effroyable, Roland, c'est que j'étais moins ému de ma +trahison que charmé du contraste nouveau que la folie d'une heure venait +de jeter dans ma vie!... Je quittais ces salons pleins de bruyants +éclats, (avec tendresse) et je retrouvais ici une chambre paisible et +calme, doucement éclairée par la lueur du matin et par le dernier éclat +d'une lampe prête à s'éteindre.--Jeanne s'était endormie dans un +fauteuil. J'entrai sans bruit, je me mis à genoux et je la regardai!... +Et toute la légion de lutins qui me possédaient depuis le coucher du +soleil s'évadait à la hâte, l'un après l'autre... comme chassés par le +souffle de ses lèvres et tremblants à la pensée que ses yeux pouvaient +s'ouvrir!--Elle les ouvrit enfin, et me dit doucement: D'où +venez-vous?... Qu'est-il donc arrivé?... Et cela était si confiant, si +bon, si tendre, que je sentis deux larmes me monter aux yeux... J'allais +tout avouer peut-être... Mais le dernier lutin en se sauvant eût le +temps de me souffler à l'oreille un mensonge qu'elle eut la bonté de +croire!--Et ce qui est honteux, effroyable, Roland, c'est que jamais je +ne l'ai plus aimée que ce jour-là!--Oui, je l'aimais avec +l'étourdissante ivresse d'un misérable qui sort de l'ombre et de la nuit +et qui se retrouve, ébloui, devant la splendeur du jour! + +ROLAND. + +Scélérat, va! c'est un raffinement de l'amour qu'il a trouvé là!--Car +enfin, tu l'aimes, ta châtelaine? + +GASTON. + +Si je l'aime!... si!... imbécile! si je l'aime! (Il remonte.) + +ROLAND. + +Tu l'as dit, cher enfant!... je suis une bête!... je suis une bête!... +Il faut bien que tu l'adores, autrement tu n'aurais aucun plaisir à la +tromper!... quel disciple j'ai là!... Quel homme!... Embrasse-moi, va! +Tu es un grand homme, et je suis fier de toi! + +GASTON. + +Même après ce que j'ai fait tout à l'heure, n'est-ce pas? Je rentre +plein d'adoration pour elle et que je trouve, dans ce salon, une jolie +femme, la première venue, cette fille ou la cousine blonde!... Sarah!... + +ROLAND, [sautant, à part.] + +Eh! ma femme! + +GASTON. + +Et je lui jurerai que je l'aime, sans y croire; mais par habitude, par +malice, et parce que c'est la dernière personne que je devrais cherchera +séduire!... + +ROLAND, [effaré.] + +Misère!... mais je le crois bien que c'est la dernière; mais il le +ferait!... mais il le fera comme il le dit!... Et avec cela la vigne qui +ne paraît pas tenir prodigieusement à l'ormeau! + +GASTON. + +Quoi?... qu'est-ce que tu as?... + +ROLAND. + +Mais j'ai... j'ai... j'ai... j'ai énormément d'affection pour toi, cher +enfant, et ce que tu viens de me dire m'a ému, et me touche, me touche +de bien près... Et l'ami Ferragus, ce bon Ferragus, qui a toujours été +si affectueux pour toi, tu ne voudrais pas lui faire de la peine, cher +petit! Non, non, nous ne voulons pas faire de peine à papa Ferragus! + +GASTON. + +Quelle peine! quoi? + +ROLAND. + +Une autre femme, bien! la petite femme de chambre, bon!... toutes les +autres!... bien!... Mais pas celle-là, hein! pas Sarah!... une autre, +qu'est-ce que ça te fait, n'est-ce pas? pas Sarah!... pas Sarah!... + +GASTON. + +Tu l'intéresses donc bien? (Il va à la table.) + +ROLAND. + +Parbleu! c'est ma... (Bas.) Non, ah! bien, non!--Si je lui dis ça, ce +sera une raison de plus! + +GASTON. + +Enfin, tu l'aimes, hein? (Il remonte.) + +ROLAND. + +Jamais! juste ciel! fi donc! une blonde! + +GASTON. + +Eh bien, nuance adorable et rare... + +ROLAND. + +Une couleur idiote... j'ai une liste, (il fait le geste de la +dérouler) et je ne compte pas deux blondes. + +GASTON, [réfléchissant.] + +Tiens! moi non plus!... + +ROLAND, [à part.] + +Bon, allez donc! je m'enfonce, moi! + +GASTON, [avec malice.] + +Et celle-là a je ne sais quel reflet!... + +ROLAND. + +Ah! le vilain reflet! Ah! l'affreux reflet; le blond du nord! quelque +chose d'horrible.--Ah! si c'était le blond vénitien! le blond des +Titien! des Véronèse! le blond ardent, le blond chaud, le blond roux!... +passe encore; mais le blond anglo-saxon, norwégien, pâle, maladif, +flasque et mou! Fi! pouah! Et puis la blonde, cher enfant, une eau qui +dort... pas d'élan! la brune bondit, elle tord les barreaux de sa cage, +elle vous arrache les yeux, elle vous mord, elle vous mange! La blonde +vous sourit, vous appelle mon coeur; et vous empoisonne avec une boîte +d'allumettes... La ruine de Troyes, Hélène, une blonde!--Cléopâtre, une +blonde!--Vénus, une blonde... Calypso, une blonde!--Eve, le premier et +le plus grand désastre de l'humanité, Eve! une blonde! toutes, toutes +des blondes!... + +GASTON. + +C'est vrai! tiens! tiens!... (Il regarde à la porte.) + +ROLAND, [à part, passant à gauche.] + +Je m'enfonce! je lui fais venir l'eau à la bouche! + +GASTON. + +Hein? + +ROLAND. + +Écoute: je t'aime bien! là, sérieusement; mais si tu aimes celle-là!... +je... (Il se frotte les oreilles, en le regardant d'un air menaçant.) + +GASTON. + +Puisque tu ne l'aimes pas, voyons! à quel titre? + +ROLAND. + +A quel titre? malheureux! à quel... Eh bien, et la morale! + +GASTON. + +Hein! + +ROLAND, [avec émotion et chaleur.] + +Et la morale! (A part.) J'y viens! (Haut.) Et la vertu qui te tend +les bras!--Quoi! malheureux, dans la maison de cette femme! Mais, +misérable, tu n'as donc plus de sens moral!... Mais il n'y a donc plus +rien là!... et ce sentiment intérieur qui est notre guide, notre +lumière, ne te crie donc pas... que deux amours dans la même maison, +porte à porte, c'est le moyen que tout se découvre dans les vingt-quatre +heures? Mais ce que je te dis là, mais c'est pourtant la morale la plus +élevée, la plus pure!... Ta conscience a dû te le dire avant moi! Elle +l'a dit! je le sens, je le vois, tu es ému!... une larme brille dans tes +yeux!... Bien, mon petit Gaston; bien, mon fils! tu renonces à la +blonde! tu es grand, tu es beau: je te vénère! + +GASTON. + +La voilà! (Il va à Sarah qui entre.) + + + + +SCÈNE IX + +LES MÊMES, SARAH. + + +ROLAND, [à part.] + +Le diable l'emporte! + +GASTON, [courant à Sarah.] + +Ah! chère madame! (Il lui baise la main.) + +SARAH. + +Tiens! c'est vous, bonsoir! + +ROLAND, [bas]. + +Il lui baise la main! (Haut, passant la tête entre eux pour les +séparer.) Le temps, l'heure... + +SARAH. + +Oui! oui! nous avons le temps! (A Gaston.) Vous allez bien? + +GASTON. + +Mille grâces!... (Il la conduit au canapé.) + +SARAH. + +Oui, vous avez l'air singulier ce matin, tout ému, tout!... + +ROLAND, [bas]. + +Elle l'admire, maintenant! (Même jeu.) Il a bien déjeuné, voilà +tout!... Si vous voulez, en nous dépêchant. + +SARAH, [lui donnant son manchon.] + +Tout à l'heure! (A part.) Décidément, nous sommes jaloux! (A +Gaston.) Vous disiez donc? (Elle s'assied sur le canapé.) + +GASTON, [derrière le canapé près d'elle.] + +Je disais que vous sortez toujours au moment où j'arrive! + +SARAH. + +C'est vous qui arrivez au moment où je sors. + +ROLAND, [ironiquement, les mains dans le manchon.] + +C'est charmant! c'est délicieux! Ils marivaudent! je suis perdu! + +GASTON. + +Quelle adorable main! je ne sais que vous pour avoir une main pareille. + +SARAH, [coquetant, en regardant Roland.] + +Oh! j'en sais de plus belles! (Elle parle bas avec Gaston.) + +ROLAND, [passant à gauche.] + +Mais ils vont, mais ils vont; et je fais une figure ici, moi! je vais +chercher l'autre!--Je vais leur lancer l'autre! Ah! la voilà! ô +Providence! + + + + +SCÈNE X + +LES MÊMES, JEANNE. + + +[Jeanne, en entrant, jette un coup d'oeil étonné à Sarah et à Gaston; +celui-ci se lève vivement.] + +JEANNE. + +Vous ici, monsieur de Champlieu! + +GASTON, [saluant cérémonieusement.] + +Oui, madame! + +JEANNE, [apercevant Roland.] + +Et notre hôte de Dieppe? + +ROLAND, [vivement.] + +Qui voulait vous remercier de votre gracieuse hospitalité, madame, et +s'excuser de la hâte avec laquelle... + +JEANNE. + +En vous sauvant, monsieur, vous avez laissé la porte ouverte!... Je vous +prie de ne pas l'oublier. + +ROLAND. + +Vous êtes la grâce et la bonté mêmes, madame! + +JEANNE, [regardant Gaston et Sarah.] + +Et tu es ici depuis longtemps, cousine? + +SARAH. + +Deux minutes à peine; j'allais ressortir... + +ROLAND, [vivement.] + +Avec moi, oui... madame a bien voulu m'accorder la faveur de +l'accompagner! (A Sarah.) Madame, je suis à vos ordres. (A part.) +Misère! je ne la quitte plus! + +SARAH, [à Gaston, saluant.] + +Monsieur... + +GASTON, [s'inclinant.] + +Madame. + +ROLAND, [venant vivement entre eux.] + +A revoir... cher ami. + +SARAH, [sortant.] + +Allons, monsieur! + +ROLAND, [à part, et marchant vivement.] + +Voilà! voilà, madame! J'ai idée que je vais commencer une jolie +existence, moi. + +SARAH, [dehors.] + +Mais allons donc, monsieur! + +ROLAND. + +Oui, madame! (Il se précipite dehors.) + + + + +SCÈNE XI + +GASTON, JEANNE. + + +GASTON, [descendant vivement, à Jeanne.] + +Enfin! nous sommes seuls! + +JEANNE, [l'arrêtant du regard.] + +Et moi, j'ai pu croire que vous me laisseriez seule, toujours! + +GASTON. + +Jeanne! + +JEANNE. + +D'où venez-vous? Ce matin; inquiète et malade, je suis sortie, et au +risque d'être suivie, reconnue!... moi, qui mourrais de honte si +quelqu'un au monde connaissait la vérité, je suis allée chez vous! + +GASTON. + +Chez moi? + +JEANNE. + +Vous étiez rentré à six heures du matin, mais pour ressortir aussitôt et +remonter dans une voiture où plusieurs personnes vous attendaient. Et de +là, où vous étiez allé, on l'ignorait; mais si l'on avait pu voir, comme +je les vois, la fièvre de vos mains, la fatigue de vos traits, et ce je +ne sais quoi de suspect et de... + +GASTON, [doucement.] + +Que vous êtes injuste, Jeanne! votre première pensée est toujours pour +m'accuser! + +JEANNE. + +D'où venez-vous! enfin, d'où venez-vous? + +GASTON, [feinte gaieté.] + +Eh bien, je sors d'un déjeuner!... d'un déjeuner d'amis! + +JEANNE. + +Ah! c'est juste! un déjeuner d'amis!... et une promenade au bois, +n'est-ce pas?... et toute une nuit pour vous y préparer et tout un jour +pour vous en remettre!... + +GASTON, [tendrement.] + +Ah! si vous croyez d'avance?... + +JEANNE. + +Eh bien, non! là! je ne crois rien! D'où venez-vous?... + +GASTON, [lui prenant les mains et l'entraînant vers le canapé. Il +s'assied près d'elle sur le pouf]. + +Mon Dieu! quelle impatience!--C'est pourtant bien simple! En vous +quittant hier, je suis allé dîner avec un ami, d'Hauterive, vous savez +bien... je vous ai parlé de lui quelquefois! + +JEANNE. + +Oui, après? + +GASTON. + +Après dîner, d'Hauterive me proposa un peu de musique... Vous m'aviez +dit: «Je ne serai pas rentrée avant onze heures...» j'étais libre!... +j'accepte, et nous allons aux Italiens! + +JEANNE. + +C'est donc pour cela que je ne vous y ai pas vu; car j'y étais! + +GASTON, [un peu saisi, se remettant tout de suite.] + +Attendez donc... Jeanne! Nous allons aux Italiens, dis-je; mais au +moment d'entrer... Ah! mon Dieu! sous le péristyle, tenez... je me +rappelle tout à coup que j'ai donné rendez-vous à quelqu'un chez moi, à +huit heures... un homme d'affaires que vous ne connaissez pas; un nommé +Vernon... Vous ai-je parlé de ce rendez-vous?... + +JEANNE. + +Non! vous ne m'en avez pas parlé! + +GASTON. + +Je prends une voiture, je cours chez moi; il était huit heures et +demie!... + +JEANNE, [l'interrompant.] + +Vous avez mis une demi-heure pour aller en voiture des Italiens à la rue +Laffite? + +GASTON. + +Je n'ai pas trouvé tout de suite une voiture; il pleuvait à verse et +devant les Italiens... + +JEANNE. + +Il en arrive à toute minute... oui! + +GASTON. + +Des équipages! + +JEANNE. + +Enfin, vous n'avez pas trouvé tout de suite une voiture; passons!... + +GASTON. + +Vernon était donc venu et parti!... je cours chez lui! Personne!... neuf +heures!... j'étais fort contrarié... où le trouver?... On me dit: Il est +en soirée, au faubourg Saint-Germain, tout en haut, tout en haut de la +rue d'Enfer!... Je pars, j'arrive; dix heures!... + +JEANNE, [l'interrompant.] + +Déjà?... déjà dix heures?... + +GASTON. + +Ah! oui! pensez donc: le temps d'aller, de venir, de... + +JEANNE, [l'interrompant.] + +Et vous voilà donc à dix heures, tout en haut du faubourg +Saint-Germain!... je me doute bien que l'insaisissable Vernon n'est pas +encore là!... + +GASTON. + +Eh! justement! il était reparti, pour retourner chez moi! +chambrante-vous cela! Me voilà donc revenant au plus vite, et trouvant +Vernon au coin de mon feu!... Dix heures et demie! nous causons un peu! +onze heures moins un quart; et à onze heures seulement, je sors de chez +moi pour venir ici!... + +JEANNE. + +C'est pour venir chez moi que vous vous êtes habillé comme quelqu'un qui +va en soirée?... + +GASTON. + +On vous a dit? + +JEANNE. + +Oui, on m'a dit?... + +GASTON. + +Un enfantillage, en effet! pour me débarrasser de Vernon qui avait l'air +de s'installer chez moi toute la nuit. (Riant.) J'ai imaginé cette +petite comédie de la cravate blanche, en lui disant que j'allais au bal! + +JEANNE. + +C'est fort ingénieux, en effet!--Et c'est à la faveur de cette ruse que +vous n'êtes pas venu? + +GASTON. + +Eh! mon Dieu! parce que j'ai rencontré ce pauvre Laverdan. + +JEANNE. + +Ah! c'est ce pauvre Laverdan, maintenant!... + +GASTON. + +Que vous êtes mauvaise, Jeanne! un ami d'enfance qui a perdu sa mère il +y a huit jours!... Pauvre garçon, une tristesse, un désespoir! + +JEANNE. + +Et à pied, comme vous, par la pluie!... Pauvre garçon!... + +GASTON. + +Non! à onze heures et demie il ne pleuvait plus! + +JEANNE. + +Oh! nous pouvons bien mettre minuit; il est bien minuit! le temps de +dire bonsoir à Vernon, bonjour à Laverdan et de revenir chez vous, +chercher vos gants que vous aviez oubliés!... + +GASTON. + +Si vous raillez tout ce que je dis, Jeanne, il est bien inutile de +m'interroger davantage; je ne dirai plus rien! + +JEANNE. + +Au contraire, comment donc! je tiens à tout savoir! Nous disons donc que +nous consolons ce pauvre Laverdan à minuit, dans la rue, sous un bec de +gaz!... Allez donc!... + +GASTON. + +A quoi bon?... vous êtes irritée, nerveuse, impatiente!... + +JEANNE. + +Oh! Vous conviendrez bien, n'est-ce pas?... qu'il faudrait le +tempérament d'un ange pour vous suivre jusqu'au bout dans cette +énumération de vos faits et gestes!... J'aime mieux vous dispenser des +amis malheureux, des voleurs et de toute autre rencontre que vous ne +serez pas embarrassé de faire par les rues, et vous accorder tout de +suite qu'avec la meilleure volonté du monde, parti la veille pour venir +chez moi, vous arrivez à cinq heures du soir, le lendemain parce que +vous vous êtes trompé de chemin! + +GASTON. + +Il en sera ce qu'il vous plaira, Jeanne!--Aussi bien, j'aime mieux ne +pas vous dire la fin! + +JEANNE. + +Parce que...? + +GASTON. + +Parce que...! + +JEANNE. + +Mais encore...? + +GASTON. + +Mon Dieu! ne le demandez pas; grondez-moi, fâchez-vous, dites-moi tout +ce qu'il vous plaira; je ne répondrai rien, et je n'en continuerai pas +moins à adorer la main qui me frappe. + +JEANNE, [retirant sa main.] + +Cela est bien commode en effet pour qui n'a rien à dire. + +GASTON, [tendrement.] + +Je vous aime! + +JEANNE. + +Se renfermer dans un système de défense qui vous donne un petit air de +victime! + +GASTON, [plus tendrement.] + +Je vous aime! + +JEANNE. + +Vous vous dites: Elle se lassera; tout passera en paroles, et il viendra +un moment où je n'aurai plus qu'à lui dire... + +GASTON. + +Je t'aime! + +JEANNE, [le levant et le repoussant.] + +Mais, pour Dieu! défendez-vous donc! parlez donc!--Dites-moi tout ce qui +vous passera par la tête!... Je vous aime mieux mentant effrontément que +faussement résigné comme vous l'êtes! + +GASTON. + +Que voulez-vous que je vous dise? + +JEANNE. + +D'où vous venez! Je le veux!--Je l'exige! M'entendez-vous, enfin! je le +veux! + +GASTON, [se levant.] + +Eh bien, je viens de Ville-d'Avray! (Il passe à gauche].) + +JEANNE. + +Pourquoi Ville-d'Avray? + +GASTON. + +Mais, mon Dieu! qu'est-ce que cela vous fait? je viens de Ville-d'Avray, +voilà tout!... + +JEANNE. + +Mais, mon Dieu! on ne va pas à Ville-d'Avray, à six heures du matin! + +GASTON, [allant et venant.] + +Vous voyez bien que si! + +JEANNE. + +Gaston!... vous abusez de ma patience!... Répondez-moi des choses que... + +GASTON, [s'arrêtant brusquement devant elle.] + +Vous a-t-on dit chez moi de quel côté je m'étais dirigé? + +JEANNE. + +Non! + +GASTON. + +Non!--Et en quelle compagnie j'étais? + +JEANNE. + +Oui... deux hommes dans la voiture! + +GASTON. + +Deux hommes?--Eh bien?--Et vous n'avez pas compris! vous ne vous êtes +pas demandé quel motif, à six heures du matin!... quelle raison?... + +JEANNE, [hors d'elle-même.] + +Mais je le demande encore, mais quelle raison?... quoi donc enfin?... + +GASTON. + +Mais un du...! + +JEANNE, [poussant un cri d'effroi.] + +Ah!... tu t'es battu!... (Elle se jette à son cou.) + +GASTON. + +Non, pas moi, je... + +JEANNE. + +Oh! tu mens!... Tu t'es battu!... tu es blessé?... + +GASTON. + +Mais non! je te jure! + +JEANNE, [regardant ses mains, ses bras, et s'assurant qu'il n'est pas +blessé.] + +Ah! rien! rien!--Ah! quel bonheur! (Elle l'entoure de ses bras.) Ah! +quel bonheur!... (Elle fond en larmes.) + +GASTON. + +Jeanne! ma bien-aimée Jeanne!... + +JEANNE. + +Et je t'attendais! Et je t'accusais!--Et je comptais les heures, et +j'inventais!... j'imaginais!... Ah! que n'ai-je pas inventé?... La +jalousie! la rage! Ah!... vous ne savez pas, vous autres hommes, ce que +c'est que la jalousie!... Je te voyais ailleurs, chez une autre... à ses +genoux, lui répétant de ces paroles brûlantes, que je suis déjà trop +jalouse de ne pas être la première à recueillir sur tes lèvres... Et tu +te battais... (Avec jalousie.) Je vous voyais!... je vous entendais... +je vous aurais!... (Tendrement[et pleurant.) Et, tu te battais... et, +tu risquais ta vie!... (S'arrêtant, avec jalousie.) Pour qui te +battais-tu? + +GASTON. + +Pour qui? + +JEANNE, [vivement.] + +Réponds!... Regarde-moi, ne cherche pas; je te défends de chercher un +mensonge! + +GASTON. + +Pour une dette de jeu! + +JEANNE. + +Ah! c'est vrai; car lu l'as bien dit!--Pardonne-moi! je t'aime, et je te +demande pardon... + +GASTON. + +Jeanne! + +JEANNE. + +Pardonne-moi!... Je suis une malheureuse; j'ai douté de toi! Tu ne m'en +veux pas, n'est-ce pas? c'est de l'amour encore!... Pardonne-moi!... +(Elle va pour s'agenouiller.) + +GASTON, [cherchant à la relever.] + +Jeanne!... relevez-vous... je ne veux pas!... + +JEANNE. + +Non!... + +GASTON. + +Jeanne!... + +JEANNE. + +Non!... + +GASTON, [avec force.] + +Ah! relève-toi donc!... Et pardonne-moi toi-même!... car c'est à moi de +tomber à tes pieds. + +JEANNE. + +Toi? + +GASTON. + +Oui, moi qui te mens depuis une heure!... Moi qui te trompe!... + +JEANNE, [se relevant d'un bond.] + +Ah! tu t'es battu pour une femme!... + +GASTON, [avec chaleur, à demi-voix et d'un trait.] + +Je ne me suis pas battu!... Je ne viens pas de Ville-d'Avray! Il n'y a +pas eu de duel, et tout cela n'est que mensonge! Et tout ce que je t'ai +dit avant... mensonge!... Je suis allé jouer; voilà tout!... j'ai passé +toute ma nuit dans un tripot! J'ai joué, entends-tu, malgré le serment +que je t'ai fait, et, en sortant de là, je suis allé avec mes compagnons +de jeu, souper et déjeuner, je ne sais où, et je suis arrivé ici tantôt, +gris, honteux, ignoble!... Oui, j'ai eu l'audace d'entrer chez toi, de +paraître devant toi tout pâle de ma nuit de veille, et j'ai voulu te +tromper; mais c'est une infamie qui me révolte!... Je ne veux plus +mentir! A genoux devant moi, toi!... Ah!... méprise-moi, et chasse-moi +comme un laquais! J'aime mieux ta colère qui m'écrase, que ta douceur +qui me torture!... + +JEANNE, [avec mépris et tristesse.] + +Au jeu!--Toute la nuit!... + +GASTON. + +Je suis un malheureux fou!... + +JEANNE. + +Tandis que moi je veille... et que je suis à cette fenêtre... et que je +tressaille au moindre pas... et que je me dis avec angoisse: Mais où +est-il? Mais que fait-il? Mais que lui est-il arrivé? + +GASTON, [pleurant.] + +Eh bien, oui, je suis un malheureux! je te l'ai dit! + +JEANNE. + +Et vous ne pensiez pas à moi! Et vous ne vous demandiez pas?... + +GASTON, [de même.] + +Oh! je me demandais tout! Et je pensais à toi! Pour Dieu! n'achève pas! +Quel reproche veux-tu me faire que je ne me sois fait avant toi! + +JEANNE. + +Adieu! (Elle remonte et se dirige vers sa chambre.) + +GASTON, [pleurant.] + +Adieu! vous avez raison! je ne serai jamais qu'un être fatal et maudit! +J'ai tué mon père, que j'aimais!... j'ai tué ma mère, que j'adorais!... +je te tuerais, toi, que j'adore!... Va-t'en!... Adieu! va-t'en! +va-t'en!... je te tuerais!... (Il tombe accablé, en sanglotant. Jeanne +va pour sortir, le regarde, redescend à lui doucement et lui relevant la +tête, lui dit avec des larmes.) + +JEANNE. + +Tu te repens donc, bien vrai? + +GASTON, [tombant à ses genoux, et l'entourant de ses bras.] + +Ah! Jeanne!... Ah! que je t'aime!... + +JEANNE. + +Il sont donc revenus, ces Diables noirs, que nous avions chassés; les +voilà donc de retour, malgré toi, malgré moi? + +GASTON. + +Non! non! + +JEANNE. + +Et pourtant, ai-je mal veillé sur mon bonheur? N'as-tu pas été l'unique +pensée de mes jours, de mes nuits, de mes heures!... ne t'ai-je pas bien +aimé? Ah! il faut que je ne sache pas t'aimer, autrement, tu ne +m'abandonnerais pas, et quand tu es là, dans mes bras, tu ne penserais +pas à être ailleurs!... + +GASTON, [protestant.] + +Moi? + +JEANNE. + +Il n'y à donc pas d'autre femme, dis?... + +GASTON. + +Une autre! ah Dieu! non, je te le jure. + +JEANNE. + +Et tu m'aimes toujours? + +GASTON. + +Je ne t'aime pas, non; je t'adore! + +JEANNE. + +Eh bien, sois donc fort! Car je me suis juré d'achever mon oeuvre, ou de +mourir à la peine... Vous êtes ma joie!... je veux que vous deveniez mon +honneur et mon orgueil. Je veux pouvoir crier à ce monde qui nous devine +et s'apprête à railler notre amour: Oui! oui! raillez-nous!... cet homme +que vous avez connu frivole, léger, sans vertus, voilà ce que mon amour +l'a fait. Voici mon amant, mon mari, mon maître, mon Dieu! + +GASTON, [se relevant.] + +Oui, sur ma vie, oui! + +JEANNE. + +Dis-moi seulement quelle femme c'était... + +GASTON. + +Qui? + +JEANNE, [vivement.] + +Réponds donc!... Tu me comprends bien!... Je la connais? D'où est-elle? +Parle donc! avoue donc!... puisque je suis prête à tout pardonner! + +GASTON. + +Il n'y a pas de femme, il n'y a que toi!--J'ai joué, voilà tout, et si +tu ne me crois pas!... + +JEANNE. + +Si, mais jure-moi que tu ne joueras plus! + +GASTON. + +Sur ma vie!... + +JEANNE, [l'interrompant.] + +Non! sur notre amour! + +GASTON. + +Je ne jouerai plus: je te le jure! + +JEANNE. + +Et tu ne la verras plus... _Elle_? + +GASTON. + +Je jure... + +JEANNE. + +Ah! il y a donc une femme?... + +GASTON, [vivement.] + +Je jure qu'il n'y a personne que toi, et que jamais, entends-tu, jamais +il n'y en aura d'autres. + +JEANNE. + +Ah! si je pouvais plonger mes regards dans tes yeux, et lire jusque dans +le fond de ton coeur!... + +GASTON. + +Tu ne me crois pas?... + +JEANNE. + +Si, je te crois! il faut bien que je te croie! Mais promets-moi que tu +ne me quitteras pas d'aujourd'hui, je le veux!... Toute la soirée, là, à +mes côtés! que l'on ne me vole rien de toi.--Promets-le! + +GASTON. + +Quel serment difficile à tenir, n'est-ce pas? + +JEANNE. + +Nous dînerons ensemble, là, chez moi!--Je vais donner des ordres et je +reviens!--Mais tu ne me quitteras pas de la soirée, tu le jures? + +GASTON. + +Pas une seconde! + +JEANNE, [les mains dans ses mains.] + +Ah!... je te retrouve enfin! mais si tu m'échappes encore! Foi de Jeanne +qui t'adore!... je te tue! (Elle rentre chez elle en lui envoyant un +baiser.) + + + + +SCÈNE XII + +GASTON [seul, puis] TRICK. + + +GASTON, [avec enthousiasme.] + +O divine et radieuse influence de la femme adorée, tu l'emportes!... et +cette fois, pour toujours!... (Trick entre et regarde autour de lui.) +Qu'est-ce? + +TRICK, [à demi-voix.] + +Un homme qui veut parler à toi, que je connais pas, et qui a un +_mauvais_ figure! + +GASTON. + +Un homme qui vient me chercher dans cette maison!... Et tu ne l'as pas +jeté à la porte? + +TRICK. + +Non!--veux-tu _je jette_? + +GASTON. + +Eh! pardieu... non!... Sachons d'abord ce qu'il veut, après tout!... + +TRICK. + +C'est pour un _pillet_! + +GASTON. + +Un billet! + +TRICK. + +Oui, un _pillet d'archent_!... il a _sa papier_ à la main! + +GASTON. + +Il se trompe, l'animal!--J'ai fait cinq cents billets dans ma vie... +mais celui-là, du diable... + +TRICK. + +Je le fais entrer?--Madame est chez elle! + +GASTON. + +Mais... + +TRICK. + +Bon! bon! je le reconduirai, moi! (A Ducroc dans la coulisse.) Allons! +vous, _viens_, et montrez _la papier_! + + + + +SCÈNE XIII + +LES MÊMES, DUCROC. + + +GASTON. + +Vous avez un billet à moi, vous? + +DUCROC, [brutal, sec.] + +Oui! j'ai un billet à vous, moi! + +GASTON, [baissant la voix.] + +Plus bas donc! + +DUCROC, [de même, toute la scène dans ce ton, montrant le billet.] + +Plus bas, vous-même! + +GASTON, [lui fait signe d'avancer.] + +Quelque vieille dette!... A qui ça? + +DUCROC. + +A M. Tusman! + +GASTON, [à demi-voix toute la scène.] + +Tusman? Ah! oui... Encore un fripon celui-là!... j'ai joué avant-hier +avec lui, sur parole; j'étais gris, et j'ai perdu... je ne sais plus +combien; mais je lui ai fait un billet!... Ah! Dieu! en finirai-je avec +la boue? (Il passe près de la table, et ramasse l'or.) Donnez! + +DUCROC. + +Vous avez l'argent? + +GASTON. + +Apparemment! + +DUCROC. + +Voilà le billet.--Passez les dix mille francs! + +GASTON, [stupéfait.] + +Dix mille francs!... dix mille!... J'ai perdu dix mille francs, moi, +contre ce?... + +DUCROC. + +Dame! le voilà écrit de votre main! + +GASTON. + +Oh! bandits!... le jour où j'ai mis le pied dans votre caverne!... c'est +bien! je paierai! + +DUCROC. + +Quand? + +GASTON. + +Demain? + +DUCROC, [haut.] + +Demain! + +GASTON. + +Plus bas donc! (Il remonte, et va inquiet à Trick, qui surveille la +porte de Jeanne). + +DUCROC, [baissant la voix]. + +Merci! Est-ce que je sais seulement où vous serez demain!... je vous +guette depuis huit heures du matin, et puisque je vous trouve chez vous. +(Il s'assied à droite, en posant son chapeau sur la table.) + +GASTON, [descendant.] + +Chez moi!--Je ne suis pas ici chez moi, d'abord; et je voudrais bien +savoir de quel front vous venez m'y relancer? + +DUCROC. + +Oh! là là! ne nous fâchons pas!--Je ne vous connais qu'une adresse, +moi!--Celle que vous avez écrite vous-même sur le billet! + +GASTON. + +Mon adresse!... ici?... mon adresse?... + +DUCROC, [lisant.] + +Gaston de Champlieu, avenue Marboeuf, nº... + +GASTON, [lui arrachant le billet.] + +Tu mens!... Il n'y a pas cela! + +DUCROC, [se levant, inquiet.] + +Eh! là! (Il ne le quitte pas des yeux.) + +GASTON, [lisant avec épouvante et horreur pour lui-même]. + +_Avenue_... oui! de ma main!--J'ai fait cela, moi!... J'ai dit tout haut +à ces fripons... cette rue, cette maison, cette porte... c'est la +demeure de... (s'arrêtant) et par conséquent, la mienne!... Et voici +la main infâme qui a mis à profit l'absence de ma raison, pour écrire un +pareil billet à un voleur, dans un tripot, et pour le signer de mon nom! +(Il fait le mouvement de froisser le billet.) + +DUCROC, [vivement.] + +Eh!... ne déchirez pas!... + +GASTON. + +Tu mériterais de passer par la fenêtre pour ce mot-là! Le voilà, ton +billet, mais va t'en! (Il jette le billet à terre. Ducroc hausse les +épaules, ramasse tranquillement le billet, prend son chapeau et regarde +Gaston, qui s'est assis sur le canapé, la tête entre ses mains.) + +DUCROC. + +Vous ne payez pas? + +GASTON. + +Aujourd'hui, non!... demain!... va-t'en! + +DUCROC, [après un temps.] + +Bah! vous criez! mais vous payerez tout à l'heure! + +GASTON. + +Je te dis que je n'ai rien, rien, rien, que le sang de mes veines!... +Sortiras-tu d'ici, enfin? + +DUCROC, [d'un ton insinuant.] + +Eh bien!... si vous n'avez pas d'argent, demandez-en, parbleu!... + +GASTON, [surpris.] + +Que j'en demande?... + +DUCROC. + +Oui! + +GASTON. + +A qui? + +DUCROC, [jetant un coup d'oeil sur la porte de Jeanne.] + +Eh bien... à... + +GASTON, [poussant un cri terrible, et allant pour le saisir à la gorge.] + +Misérable!... + +DUCROC. + +Eh! là! + +TRICK, [les séparant.] + +_Le tue_ pas!... ça me _regarte_! + +DUCROC, [arrogant, élevant la voix.] + +Ah! mais; vous m'ennuyez, vous, à la fin! (D'un air décidé.) Allons, +allons, je verrai la dame!... + +GASTON, [venant de la porte de Jeanne où il a écouté]. + +Qu'est-ce qu'il dit? + +TRICK, [le retenant.] + +Qu'il verra _matame_! + +GASTON, [de même à Ducroc.] + +Et tu lui montreras ce billet? + +DUCROC. + +Parbleu!... + +GASTON. + +Et elle croira que j'ai voulu... que de sang-froid j'ai!... Fais donc +cela, tiens, ce sera curieux! + +DUCROC, [avec mépris.] + +Oh! les menaces! (Fausse sortie].) + +GASTON, [l'arrêtant.] + +Eh bien, non, je ne menace pas, je te supplie!--Demain, attends à +demain! + +DUCROC. + +Trop tard! (Même jeu.) + +GASTON. + +Attends donc, bourreau!... Rends-moi le billet! Tiens! déchirons-le, et +je t'en fais un autre du double!... Vingt mille francs!... donne!... +(Trick a apporté sur la table papier, encre, etc].) + +DUCROC. + +Et il n'y aurait plus l'adresse! Non! non! (Gaston descend à gauche. +Ducroc va pour sortir, Trick va à lui et le supplie en lui montrant +Gaston. Se radoucissant.) Voyons, si vous tenez à le ravoir, votre +billet, donnez-moi une garantie, un gage, n'importe quoi, qui vaille un +peu plus de dix mille francs, et je vous le rends! + +GASTON, [se fouillant]. + +Oui! oui! un gage! une garantie, c'est cela! Qu'est-ce que tu +veux?--quoi? quel objet? + +DUCROC. + +Oh! ne vous fouillez pas, allez! vous n'avez rien! (Avec intention.) +Mais les femmes ont toujours quelque bijou! + +GASTON. + +Encore elle!... Oh! Trick, renvoie-le, chasse-le! tiens! j'ai envie de +le tuer! + +TRICK, [à Ducroc.] + +Allez!... va-t'en! + +DUCROC, [remontant.] + +Bon! bon!... (Sur le seuil.) J'attends en face une heure, pas plus... +si d'ici-là, vous m'apportez, ou l'argent, ou n'importe quoi qui le +remplace, donnant, donnant; sinon, je présente le billet à la dame, et +si elle ne paye pas! protêt!... Bonsoir! (Il sort.) + +GASTON. + +Trick! ne le quitte pas! + +TRICK. + +S'il _pouge_!... je lui fais avaler _son_ cravate! (Il sort.) + + + + +SCÈNE XIV + + +GASTON, [seul, assis près de la table; il regarde sa montre.] + +Une heure!... Dix mille francs dans une heure!--En battant le pavé de +Paris je ne les trouverais pas dans un jour!... Une heure!... c'est +stupide!... Qu'est-ce qu'il veut qu'on fasse d'une heure?... Chercher un +ami!... quel ami?... Une amitié de dix mille francs; où est-elle +celle-là?... Roland... peut-être!... Où le prendre?--Je l'attendrais +chez lui!... Oui, mais ce misérable n'attendra pas, lui... il enverra le +billet à Jeanne, tandis que je ne serai pas là... et ce soir, elle lira +son déshonneur et ma honte écrits, signés de ma main?... Et devant cette +infamie qui semble spéculer sur son amour... quelle femme? quel ange +pourrait pardonner?... Si je ne déchire pas ce billet, je suis perdu, +c'est clair!... (Il se lève avec rage.) Mais il me le faut, ce +misérable chiffon de papier! Il me le faut! Je le veux! je veux le +brûler! l'anéantir!... Et quand on pense pourtant qu'il ne faudrait +qu'une garantie... un bijou, comme il dit!... Un bijou de dix mille +francs... (Avec, espoir.) Chez moi... (Il va prendre son chapeau +placé sur le petit meuble où sont les bijoux.) Rien!... peut-être!... +Non! rien du tout!... (Arrêtant son regard sur ce meuble.) Et il y en +a là à remuer à deux mains!... rien que ce malheureux petit bouton que +j'ai ramassé dans la mer.... (Redescendant, égaré.) Voyons!... +qu'est-ce que je veux?... dix mille francs!... non!... un bijou!... une +heure! je ne sais plus! j'ai la tête perdue!... (Il s'appuie contre le +canapé, silence; ses regards se reportent comme malgré lui sur le +secrétaire en te regardant avec convoitise et horreur en même temps].) +Et cela dort!... Cela ne sert à rien... Je l'aurais, ce diamant, je +l'aurais pour cette nuit seulement!... Elle ne s'en apercevrait même +pas, ou bien elle le croirait égaré; et moi, je jouerais cette nuit je +gagnerais!--Je me sens en veine!--Et j'en ai pour trois heures au +moins!... j'en suis sûr, je gagnerais!... Cela se sent!... Et demain +matin, je dégagerais le diamant, je le rapporterais, je ferais semblant +de le trouver sur le tapis, comme je l'ai retrouvé dans la vague!... Et +je serais sauvé, et elle ne saurait rien, et je l'aurais brûlé au moins +cet infernal papier qui est là, suspendu sur ma tête... (En parlant; il +a glissé peu à peu vers le meuble et n'en est plus qu'à trois pas; il +aperçoit la clef à la serrure; reculant jusqu'au fond de la scène.) Ah! +la clef... la clef!... voilà tout l'enfer qui revient et qui me +souffle!... je l'entends!... ouvre!... prends... oui!.... (Il va pour +ouvrir, et s'arrête avec épouvante.) Ah! non! non! jamais!... +jamais!... Mon Dieu! c'est elle! + + + + +SCÈNE XV + +GASTON, JEANNE. + + +JEANNE, [sortant de chez elle et restant sur le seuil.] + +Eh bien!... mais je vous attends... que faites-vous donc là? + +GASTON, [cherchant à dominer son émotion.] + +Mais rien... je... + +JEANNE, [descendant.] + +Qu'avez-vous donc? + +GASTON, [s'efforçant de sourire.] + +Moi!... rien du tout? + +JEANNE. + +Vous avez l'air tout bouleversé. + +GASTON, [à lui-même.] + +Ah! je vais le menacer, le supplier... Il faut qu'il attende jusqu'à +demain! (Il va prendre son chapeau.) + +JEANNE. + +Eh bien!... où allez-vous? vous sortez? + +GASTON. + +Oui, un instant! (Il se dirige vers la porte et cherche à s'esquiver.) + +JEANNE, [l'arrêtant.] + +Comment!--Mais restez donc! nous allons dîner. + +GASTON, [même jeu.] + +Deux mots à dire, et je reviens tout de suite! + +JEANNE, [l'arrêtant encore.] + +Non! non! non! (Elle lui prend son chapeau qu'elle place sur une chaise +au fond.) Vous avez juré de ne me pas quitter de la soirée!... je ne +vous permets pas une minute d'absence... si vous avez quelque chose à +dire, écrivez!... + +GASTON, [balbutiant.] + +Écrire, ce n'est... (Il cherche à se dégager.) + +JEANNE, le retenant et le regardant. + +Qu'as-tu? tu souffres!--Tu as la fièvre? + +GASTON. + +Oui, oui! un peu! + +JEANNE. + +Vous avez passé la nuit à jouer, vous n'avez pas dormi, vous vous +tuez!... Venez ici, venez... venez! (Elle l'entraîne sur le canapé, +Gaston éperdu se laisse asseoir, elle reste debout.) + +GASTON, à part. + +Et le temps passe! (Il regarde l'heure à la pendule.) + +JEANNE. + +Que regardes-tu? + +GASTON, [baisant sa main.] + +Ta main!... ta main que j'adore! + +JEANNE, [lui souriant.] + +Et vous n'y remarquez rien de nouveau à cette main? + +GASTON. + +Quoi donc? + +JEANNE. + +Ingrat!... Ce bouton de diamant! + +GASTON, [à part.] + +Le diamant! + +JEANNE. + +Eh! oui le diamant, que j'ai mis aujourd'hui, pour vous rappeler certain +jour et certaine folie. + +GASTON, [attéré.] + +Ah! c'est vrai! oui! le voilà! (Il le regarde, à part.) Et dire +qu'avec un seul, je serais sauvé. + +JEANNE. + +Oui, le voilà, regardez-le bien! (Elle s'assied près de lui et détache +un bouton.) C'est la chaîne de diamants qui nous lie! (Elle se penche +vers lui.) Tenez! (Elle le lui présente en faisant chatoyer le +bouton.) + +GASTON, [repoussant la main et d'une voix étranglée.] + +Oui... oui... écartez vos mains, cela brûle! + +JEANNE, [inquiète.] + +Mon Dieu! qu'avez-vous?... (Elle se lève et oublie le diamant qui +tombe sur sa robe.) Voulez-vous que j'appelle? (Dans son brusque +mouvement pour aller sonner, le bouton glisse de la robe sur le tapis.) + +GASTON, [à part, vivement.] + +Il est tombé! (Jeanne se retourne brusquement, Gaston relève la tête +vivement, et leurs regards se croisent.) + +JEANNE, [très-doucement et tendrement, revenant à lui.] + +Ah! décidément, il y a quelque chose, et je me fâche, moi!... Qu'y +a-t-il, quoi? on vous attend, je veux tout savoir! + +GASTON, [balbutiant.] + +Eh bien, un ami! un ami qui m'a fait prier de descendre... Le temps de +lui serrer la main, et avec cela un peu d'impatience, de contrariété, +parce que tu refuses... + +JEANNE. + +Je refuse, certainement, je refuse! (Lui montrant la table.) Écrivez, +tenez! (Elle va à la table préparer le papier.) + +GASTON, [à part, seul en face du diamant qui est à ses pieds, reculant +avec effroi.] + +Ah! Satan!... Il est là! il me regarde! il m'appelle! + +JEANNE, [à la table.] + +Si je ne vous connaissais pas; mais vous descendrez, et vous ne +remonterez plus. (Elle revient à lui.) + +GASTON, [vivement, fiévreux.] + +Oh! Dieu! je ne reviendrai pas, moi; je ne te reviendrai pas avec +ivresse? + +JEANNE. + +Si vous n'écrivez pas, faites monter ce monsieur. + +GASTON. + +Ici, pour qu'il sache?... + +JEANNE. + +Oh! pour rien au monde? + +GASTON, [vivement, prenant ses mains.] + +Ah! tu le vois bien!--Tu ne veux pas toi-même que personne puisse +soupçonner... et si tu savais... (Égaré.) Ce billet... Ah! je t'en +prie, laisse-moi donc descendre, et l'arracher à tout prix. + +JEANNE. + +Mais quoi donc? + +GASTON, [il a glissé peu à peu sur le canapé de façon à mettre le +diamant à portée de sa main.] + +Rien! je descends, deux mois, je remonte. (Prenant [le diamant, à part, +avec épouvante.) C'est fait! + +JEANNE. + +Tu dis?... + +GASTON, [se relevant, égaré, fou, et avec une tendresse extrême lui +baisant les mains en se sauvant et l'entraînant vers la porte.] + +Ah! tu l'as permis... c'est pour toi, pour loi seule, entends-tu? Tu es +ma beauté, ma joie, mon ciel!... Je reviens! je reviens!... Et je +t'aime, (Il se sauve.) + +JEANNE, [seule, stupéfaite, silence.] + +Mais, mon Dieu!... Ce trouble! cette fièvre!--Je lui tendais ma main... +il la repoussait, et au moment même où je lui montrais!... (Elle +regarde sa main et ne voit plus le bouton; elle regarde à terre, à la +place où elle est, puis descend en regardant toujours, fait le tour à +l'avant-scène, cherche près du canapé, puis tout à coup pousse un cri +d'horreur.) Ah! non! non! c'est impossible! (Elle repousse le canapé +par un mouvement violent en regardant à terre.) + + + + +ACTE TROISIÈME + + [Même décor.--Les rideaux de la fenêtre sont tirés.--Le canapé au + milieu du théâtre.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +SYLVIE, ROLAND, [caché.] + + +SYLVIE, [sortant de la chambre de Jeanne avec un flambeau.] + +Ah! mon Dieu!... en voilà un désordre! (Allant prendre le guéridon +qu'elle place au milieu du théâtre devant le canapé, et la chaise +qu'elle met près du guéridon.) Quel dîner!--c'était gai: madame seule +devant ce couvert mis, et ce monsieur qui ne revient pas... Il fait +froid ici... il y a un courant d'air! (Elle va pour fermer la fenêtre +et pousse un cri en apercevant Roland assis à la fenêtre.) Ah! un +homme!... (Elle fuit jusqu'à la cheminée.) + +ROLAND. + +Ne crie pas! c'est moi! + +SYLVIE. + +Qui, vous? (Elle prend la bougie et avance vers Roland.) Eh! c'est +l'esprit de là-bas! + +ROLAND, [regardant toujours par la fenêtre.] + +L'esprit! T'y voilà!... je suis l'esprit incarné!... + +SYLVIE, [posant la bougie sur la table.] + +Mais c'est donc une rage de vous faufiler comme ça dans les maisons!... +Qu'est-ce que vous faites ici? + +ROLAND, [descendant]. + +Ce que je fais!... je grelotte! Allume! allume! + +SYLVIE. + +Mais enfin! + +ROLAND. + +Allume donc! (Soufflant sur ses doigts, tandis qu'elle remonte à la +cheminée.) Non, aux plus beaux moments de ma vie _dévorante_, je n'ai +jamais en si froid pour aucune femme; et il faut que ce ce soit pour la +mienne! + +SYLVIE. + +La vôtre! + +ROLAND. + +Oui! bah! Autant le mettre dans la confidence; tu m'aideras!... Oui, ma +femme! + +SYLVIE. + +Qui? + +ROLAND. + +Sarah! + +SYLVIE, [se lève.] + +Madame Canillac! + +ROLAND, [lui prenant le soufflet des mains et la faisant passer devant +lui, puis s'asseyant sur le petit tabouret devant la cheminée.] + +C'est moi, Canillac! Tu vois ici Canillac. + +SYLVIE. + +Si c'est possible! + +ROLAND. + +Ce n'est pas possible! c'est pourquoi cela m'arrive! Et ce qui est bien +plus impossible encore, c'est que je suis amoureux de ma femme, de ma +propre femme!... entends tu!... Misère! amoureux de ma femme! Où +vais-je? + +SYLVIE. + +Ah! le fait est que c'est... + +ROLAND, [soufflant le feu d'abord et finissant par souffler devant lui +sur le tapis.] + +Ah! ne cherche pas! c'est stupide!--Mais elle est délicieuse, Sylvie! +Quel charme dans toute sa personne! quelle langueur exquise! quelle +morbidesse! quels yeux bleus que ses yeux bleus! quels cheveux blonds +que ses cheveux blonds! quelle fossette au menton que sa fossette au +menton! (Il souffle avec langueur sur le tapis.) Et faite!... Oh! je +pense bien qu'elle est admirablement faite! + +SYLVIE. + +Eh bien? + +ROLAND, [soufflant avec rage.] + +Eh bien! Voilà ce qui me rend fou, Sylvie!... (Il jette le soufflet et +se lève.) Tantôt, je lui ai offert mon bras, elle l'a accepté, comme +celui d'un cavalier aimable, mais du reste indifférent! Elle est allée +aux _Villes de France_; je suis entré aux _Villes de France_, moi qui +jamais n'ai voulu suivre femme dans un magasin. Elle y est restée, +Sylvie, ce que restent les roses à choisir leurs pétales, l'espace d'une +soirée; et j'ai été certainement aimable, attentif, patient, et d'un +goût parfait dans mes appréciations. De là, nous sommes allés chez un +bijoutier, puis chez une modiste!... Et je patientais! et je +patientais!... Et à chaque frôlement de son bras ou de sa robe, à toute +parole tombée de ses lèvres, je me sentais envahir par je ne sais quelle +influence douce, pénétrante qui tenait à la fois du frisson et du +sommeil!... Enfin, c'est de l'amour! Elle m'a fasciné, elle m'a jeté un +sort! j'ai oublié de faire ça!... (Il fait les cornes) Je suis perdu! + +SYLVIE. + +Et c'est par amour pour elle que vous êtes là derrière un rideau?... + +ROLAND, [d'un air piteux.] + +Oui, je l'ai ramenée à l'hôtel, et comme il fallait sortir, je n'ai pas +eu le courage de m'éloigner, et je me suis blotti sous ces rideaux avec +l'intention formelle de passer ici la nuit! + +SYLVIE. + +Pour?... + +ROLAND. + +On n'en sait rien!--Mais au point où j'en suis, je ne reculerais pas +devant un crime!... + +SYLVIE. + +Monsieur veut rire... Ma maîtresse va venir; et elle ne peut pas trouver +monsieur installé chez elle! + +ROLAND. + +Ce n'est pas chez elle, Sylvie, que je veux m'installer!... + +SYLVIE. + +Enfin! il faut que vous sortiez! + +ROLAND. + +Bah! je ne peux plus sortir sans être vu!... autant rester! (Il +s'assied sur le canapé.) + +SYLVIE. + +Comment! vous ne pouvez plus sortir? + +ROLAND. + +Non! je connais l'appartement, va! Je l'ai étudié, l'appartement. Ici, +(Il montre la première porte à droite) la chambre de ta maîtresse; +aucune porte, nulle issue, qu'une fenêtre comme celle-ci, et trente +pieds de haut... Ce n'est pas moi qui sauterai! Ainsi... + +SYLVIE. + +Eh bien!... et de ce côté? + +ROLAND, [debout derrière le canapé.] + +Oui, oui, la porte d'entrée, (Mystérieusement.) Et l'homme qui +éternue! + +SYLVIE. + +L'homme qui éternue!... + +ROLAND, [se lève.] + +Voilà deux heures que je suis là, de faction, et il y a deux heures que +j'entends là, dans le vestibule, un être inconnu (je ne peux pas +supposer que ce soit une bête), qui éternue et se mouche de cinq minutes +en cinq minutes, avec une régularité automatique!... Dans le silence de +la nuit, c'est sinistre! + +SYLVIE. + +Il éternue? (On entend un éternument, Sylvie pousse un cri et se sauve +à droite.) + +ROLAND. + +Voici l'éternument! + +SYLVIE. + +Et il se mouche? (On entend quelqu'un qui se mouche.) + +ROLAND. + +Et voici le mouchoir! + +SYLVIE, [vivement.] + +Il faut cogner! (Elle prend les pincettes.) Moi d'abord, je cogne! + +ROLAND. + +Chut! le voici! + +SYLVIE. + +Je me sauve! (Elle sort.) + +ROLAND. + +Et moi, je me cache! (Il se fourre sous le rideau.) + + + + +SCÈNE II + +ROLAND, RENNEQUIN. + + +RENNEQUIN, [poussant la porte et ne montrant que le bout de son nez.] + +Voilà deux heures que je le guette!--Je crois que je le tiens! si je +pouvais donc m'assurer que c'est le Gaston!--En ne faisant pas de +bruit!... Sapristi!... il me prend une envie d'éternuer! + +ROLAND. + +Je n'entends rien! (Rennequin après avoir lutté contre l'éternument, +finit par éclater.) Ah! Si, j'entends! + +RENNEQUIN. + +Dieu ma bénisse!--Toujours ma chance; où me cacher? (Désignant la porte +de Jeanne.) Non... (désignant la fenêtre) là. (Il se cache derrière +le rideau.) Tiens, il y a quelqu'un. (Tous deux se trouvent en +présence et disent ensemble sur un ton différent.) + +[RENNEQUIN] et [ROLAND]. + +Comment, c'est vous! + +RENNEQUIN, [désappointé.] + +Ce n'est pas le Gaston!... c'est celui-là!... + +ROLAND. + +Misère! c'est donc vous qui sonnez comme ça les quarts et les demies? + +RENNEQUIN, [descendant en scène]. + +Exprès!--C'était une finesse pour vous empêcher de sortir! (Gaiement.) +Oh! c'était amusant!... (Piteusement.) Et puis je me suis enrhumé +aussi!... + +ROLAND. + +Oui, oui, le fait est que le nez... + +RENNEQUIN, [vexé.] + +Oh! c'est bien drôle! c'est bien drôle!--ce n'est rien du tout, un +rhume, à mon âge!--Il y a de quoi rire, n'est-ce pas? + +ROLAND. + +Enfin, pourquoi diantre êtes-vous campé là depuis deux heures? + +RENNEQUIN. + +Pourquoi?--Vous êtes bien curieux! Je ne vous demande pas pourquoi vous +êtes ici, vous?... D'abord, je le sais! + +ROLAND. + +Bah! + +RENNEQUIN, [à part, s'asseyant près de la table à gauche.] + +Il est taquin!--Nous nous taquinons! voilà tout... (Haut). Je vous +vois assez rôder depuis hier autour d'elle! + +ROLAND, [à lui-même.] + +Autour d'elle!--Ça se remarque déjà, tenez! (Il s'assied sur le +canapé.) + +RENNEQUIN, [enchanté, à part.] + +Il est vexé! Oh! c'est amusant! (Haut.) Un homme qui entre la nuit +chez une dame, en se cachant! Si vous croyez que je ne sais pas ce que +c'est, moi aussi, que toutes ces belles finesses d'amants. Ah! je +connais ça, allez!--J'en ai déjoué quelques-unes!... Pas toutes, +malheureusement, mais enfin quelques-unes. + +ROLAND, [étouffant un éclat de rire.] + +Vous avez donc été marié? + +RENNEQUIN. + +Eh bien?... + +ROLAND. + +Alors je ne vous demande pas si vous... (Il rit.) + +RENNEQUIN, [se retournant vers lui.] + +Oh!... oh!... comme c'est délicat!... Eh bien, quand ce serait! Ce n'est +pas si drôle ce qui m'est arrivé!... Il n'y a pas de quoi rire!--Et +aujourd'hui encore, avec un coeur sensible comme le mien!... (Il +s'émeut.) + +ROLAND. + +Oh! je vous demande pardon!--Si j'avais su! + +RENNEQUIN. + +On ne fait pas de ces plaisanteries-là, monsieur! D'abord, je n'accepte +pas vos plaisanteries, moi; je vous défends de plaisanter avec moi! + +ROLAND. + +Ah! + +RENNEQUIN. + +Je ne vais pas vous chercher, moi; pourquoi venez-vous me chercher? + +ROLAND. + +Étonnante nature! + +RENNEQUIN. + +Si vous étiez un peu marié seulement!... on pourrait encore vous +répondre! + +ROLAND. + +Je le suis fichtre bien, marié, et beaucoup! + +RENNEQUIN, [sautant.] + +Marié! + +ROLAND. + +Pardieu! + +RENNEQUIN. + +Avec elle? + +ROLAND. + +Oui, avec elle! + +RENNEQUIN. + +A Cythère? + +ROLAND. + +A la mairie du neuvième arrondissement! + +RENNEQUIN, [se levant d'enthousiasme.] + +Ciel! Dieu! Et on n'en sait rien! + +ROLAND, [debout.] + +Pardieu! je l'ai assez caché! mais maintenant va te promener! je fais +scandale, je veux ma femme! j'aurai ma femme! je veux ma femme!... + +RENNEQUIN, [enthousiasmé.] + +Mais tu l'auras, excellent homme! tu l'auras, ta femme! on te la +campera sous le bras, ta femme!... Et la fortune, l'héritage, tout +l'argent!... à nous!... Ah! Dieu! embrasse-moi, mon neveu! + +ROLAND. + +Hein! + +RENNEQUIN. + +Je dis: Embrasse-moi, mon neveu! + +ROLAND. + +D'où ça sort-il, ça? + +RENNEQUIN. + +De la bouche d'un oncle!... Je suis l'oncle de Jeanne, et puisque tu as +épousé Jeanne, cher enfant! + +ROLAND. + +Eh! qui te parle de Jeanne, homme étrange; je parle de Sarah! ma femme, +qui est ici! + +RENNEQUIN, [suffoqué.] + +Patatras! Toujours ma chance! tenez!... il ne pouvait pas épouser +l'autre! + +ROLAND. + +Est-ce compris? + +RENNEQUIN, [rageur.] + +Vous ne pouviez pas me dire tout de suite qu'il s'agissait de Sarah; +c'est donc drôle de laisser un pauvre homme s'abandonner ainsi à une +douce émotion, pour lui dire après: Non! v'lan! + +ROLAND, [le contemplant.] + +Prodigieux, cet homme! prodigieux! + +RENNEQUIN. + +Je vous conseille de recommencer à plaisanter encore?... + +ROLAND. + +Monsieur Rennequin, pas un mot de plus; je serais forcé de le considérer +comme une offense. + +RENNEQUIN. + +Monsieur... je!... Saperlotte! vous comprenez bien mal la plaisanterie, +vous? + +ROLAND. + +Sublime!... Décidément, je n'y tiens plus; je meurs de faim! je vais +dîner... et je reviens tout de suite après! Bonsoir! (Il remonte.) + +RENNEQUIN. + +Bonsoir... Roland! (A lui-même.) Je n'ai pas besoin de me gêner avec +lui... Roland... tout bonnement!... + +ROLAND, [au fond.] + +Bonsoir... Rennequin. + +RENNEQUIN. + +Ah mais, ça, c'est autre chose... vous pourriez bien dire M. Rennequin. + +ROLAND. + +Vous pourriez bien dire M. Roland, (Il le regarde et soit par le fond +après avoir poussé la porte vivement.) + +RENNEQUIN, [seul.] + +Sapristi! _Roland furieux_ alors!... Tiens! c'est drôle ce que je dis +là!... (Courant après Roland.) Dites donc, un mot drôle que je viens +de dire!... Ah! oui, il se sauve, il n'écoute pas; ça le vexe! c'est +égal!... j'ai le dernier... Et dire que je ne pourrai pas acquérir la +certitude!... + + + + +SCÈNE III + +JEANNE, RENNEQUIN. + + +[Jeanne sort de chez elle sans le voir et cherchant à terre, elle +descend et n'est préoccupée pendant toute la scène que de cette +recherche.] + + +RENNEQUIN, [à part, après l'avoir regardée.] + +Qu'est-ce qu'elle a?--Qu'est-ce qu'elle cherche?... (Il tousse.) + +JEANNE, [l'apercevant.] + +Quelqu'un!--Ah! c'est vous! + +RENNEQUIN. + +Oui, chère enfant, oui! Tu as perdu quelque chose? + +JEANNE, [continuant.] + +Oui, oui, je crois que j'ai perdu!... + +RENNEQUIN. + +Si tu veux que je t'aide!... (A part.) Ma foi! nous voilà seuls!... si +j'essayais encore une ruse!... + +JEANNE. + +Rien!... + +RENNEQUIN, [prenant la bougie pour s'éclairer.] + +Ah! c'est désagréable de perdre comme cela... de l'argent? un bijou? + +JEANNE, [cherchant.] + +Oui! + +RENNEQUIN. + +Mais après tout qu'est-ce que c'est que ça; ce qui est terrible, (avec +intention et émotion) c'est de perdre sa réputation! + +JEANNE. + +Plaît-il? + +RENNEQUIN. + +Je dis, avec des larmes dans les yeux!... voilà!... voilà une chose que +tu ne retrouveras jamais! + +JEANNE. + +Quoi? + +RENNEQUIN. + +La réputation!... + +JEANNE. + +Que voulez-vous dire?... + +RENNEQUIN, [avec des larmes.] + +C'est fini! ma pauvre enfant! on sait tout! + +JEANNE. + +On sait quoi? + +RENNEQUIN, [la bougie à la main.] + +C'est le bruit de la ville!... On ne parle pas d'autre chose; j'ai +rencontré vingt personnes qui ont osé me dire: Comment!... votre +nièce... et ce petit Gaston... + +JEANNE. + +On vous a dit cela?... on le dit? + +RENNEQUIN. + +Tout le monde!--Tout le monde le sait! + +JEANNE. + +Ah!... Eh bien, on le sait, voilà tout!... (Elle continue à chercher.) + +RENNEQUIN, [posant le flambeau sur la cheminée.] + +C'est donc vrai!... Fatal amour! Heureusement qu'un bon mariage... (A +part.) Je vais pousser au mariage, alors?... Je dis du bien! (Il +remonte derrière le canapé].) + +JEANNE, [cherchant toujours.] + +Je me suis assise là pourtant!... Et puis, j'étais là!... Ah! dans le +pli du canapé! (Elle cherche.) + +RENNEQUIN. + +Heureusement, dis-je, qu'un bon mariage... un mariage immédiat... Ah! il +faut que ça se fasse tout de suite d'abord! Tu ne trouves pas? + +JEANNE, [sans l'écouter.] + +Non... j'y renonce... Ah! douleurs, remords, tourments, il n'y manquait +plus que la honte!... Eh bien, la voilà! (Elle tombe sur le canapé.) + +RENNEQUIN. + +Ah! c'est bien complet!--Et sans le mariage... Mais tu as bien raison, +c'est le meilleur parti. D'abord, l'honneur de la famille, chère enfant! +(Il s'émeut.) Une famille si belle, si estimable!... Et puis, le nom +du défunt; tu ne voudrais pas que ce cher défunt... (A part.) C'est +bien assez des vivants, mon Dieu!... (Haut.) Au bout du compte, c'est +un aimable garçon: un peu fou, un peu léger... mais spirituel, +charmant!... et un coeur... comme le mien, tiens, je ne peux pas mieux +comparer!... Il a fait des folies! Qu'est-ce que ça nous fait... tant +mieux, au contraire, bon! parfait!--Jeune sage, vieux fou!--Ai-je assez +couru, moi!... Ah! pristi! Eh bien, maintenant, je ne cours plus du +tout!... + +JEANNE, [à elle-même.] + +Et il ne rentrera pas? + +RENNEQUIN. + +Quel mari cela va faire!... (Emu, derrière elle, la reprenant à droite +et à gauche, à chaque mouvement qu'elle fait.) Ah! chère enfant! quel +excellent... quel excellent mari!... + +JEANNE, [le regardant.] + +Mais qu'est-ce que vous me dites?--Et à qui en avez-vous donc depuis une +heure? + +RENNEQUIN. + +A toi! qui dois à ta réputation, à cause du monde!... + +JEANNE. + +Ah! votre monde! lâcheté, vilenie, laideur, sottise et mensonge partout! +J'en suis lasse et je voudrais savoir sur la terre un lieu désert où le +fuir, où me fuir moi-même, et m'enterrer vivante!... + +RENNEQUIN. + +Un couvent!... (A part.) Tiens! mais c'est une idée!... (Haut.) +C'est une bien bonne idée, même!... un couvent; mais voilà ton affaire, +chère petite! (Jeanne, assise dans le canapé sans bouger, regarde +fixement devant elle sans l'entendre. Rennequin s'assied près d'elle].) +Tu laisses tout à tes bons parents!... Ça revient au même!... On se dit: +quelle femme! quelle âme! Elle n'a voulu garder qu'une pension de trois +raille francs... (A part.) Ah! non! c'est trop! (Haut.) Trois mille +francs, qu'elle a réduits elle-même à quinze cents francs!--Quelle âme! + +JEANNE, [sans l'écouter, se levant.] + +Et il ne viendra pas!... + +RENNEQUIN. + +Et il ne viendra pas au couvent, parbleu!--Il ne viendra plus!... Tu en +seras débarrassée!... Car, du moment que tu ne veux plus l'épouser, on +peut bien le dire, c'est un affreux garnement!--Quel monstre! (A +part.) Je dis du mal à présent!... (Haut.) Il ne l'aime pas! Il +n'aime que ton argent!... + +JEANNE, [frappée.] + +Peut-être!... + +RENNEQUIN. + +Peut-être?... Sûrement!... (A part.) Je dis du mal... toujours! Oh! +j'aime bien mieux ça; ça me met à mon aise. + +JEANNE, [prêtant l'oreille.] + +On vient! c'est lui!... (Apercevant Sylvie qui entre.) Non!... + + + + +SCÈNE IV + +LES MÊMES, SYLVIE. + + +SYLVIE. + +Madame!... il y a là un homme qui veut vous parler à toute force! + +JEANNE. + +Un homme!... Quel homme? + +SYLVIE. + +Je ne le connais pas; c'est quelque chose qu'il ne peut dire qu'à +madame... + +JEANNE. + +Quelque chose à me dire!... Ah! il y a un malheur dans l'air!... Fais +entrer!... Je vous demande pardon, mon oncle... + +SYLVIE, [au fond.] + +Entrez, monsieur... (Ducroc entre.) + +RENNEQUIN. + +Bonne nuit, chère enfant! (A part.) Encore une ruse qui n'a pas +réussi!... Et de cinq!... Toujours ma chance... (Il va pour saluer +Ducroc en sortant, le regarde, se ravise, lui tourne le dos et sort.) + + + + +SCÈNE V + +JEANNE, DUCROC. + + +JEANNE, [à Sylvie.] + +Laisse-nous! (Sylvie sort.) + +DUCROC, [regardant autour de lui]. + +Vous êtes bien seule, madame? + +JEANNE. + +Je suis seule, parlez... qui êtes-vous?... que voulez-vous? + +DUCROC, [lentement, toute la scène.] + +Madame, je m'appelle Ducroc! + +JEANNE. + +Je ne connais pas ce nom! + +DUCROC, [surpris.] + +Ah! c'est qu'on n'a pas jugé à propos de vous le dire, mais enfin! vous +savez bien le reste!... C'est moi qui suis venu tantôt! + +JEANNE. + +Tantôt? + +DUCROC. + +Oui, présenter le billet!... + +JEANNE. + +Un billet? chez moi? quel billet?... + +DUCROC, [à part, descendant.] + +Ah! nous jouons aussi la comédie, nous! (Haut.) Mon Dieu, je vous +demande pardon de vous parler de ça; mais les affaires, n'est-ce pas? +c'est brutal, madame! + +JEANNE. + +Mais parlez, monsieur!... Dites!... expliquez-vous enfin! + +DUCROC. + +M. de Champlieu ne vous a donc pas dit?... + +JEANNE, [saisie.] + +C'est lui?... + +DUCROC. + +Mais oui! + +JEANNE, [à part.] + +Quand je disais qu'il y avait un malheur!... + +DUCROC, [posant son chapeau sur la table.] + +Enfin, nous nous comprenons maintenant!--C'est si simple! Il n'avait pas +d'argent; pauvre garçon!... cela se conçoit; on n'a pas dix mille francs +dans la poche de son gilet!--Et comme je suis un bon homme après tout, +c'est moi qui lui ai donné le conseil de recourir à vous... + +JEANNE. + +Continuez donc, monsieur!... + +DUCROC. + +Et il n'a pas perdu de temps, allez, car une demi-heure après, je lui +rendais le billet en échange de... (Il cherche dans sa poche.) + +JEANNE, [anxieuse.] + +En échange?... + +DUCROC, [ouvrant la petite boîte où se trouve le bouton, et le +regardant.] + +De... + +JEANNE. + +Le diamant!... + +DUCROC, [étonné, relevant la tête.] + +Oui, madame!... + +JEANNE, [se contenant.] + +Ah!... oui. + +DUCROC, [tout en regardant le diamant et le faisant miroiter devant ses +yeux.] + +Oui... seulement, il y a un petit malheur; c'est que je me suis +laissé... Enfin, prenons que je me suis trompé moi-même, mais j'ai fait +estimer ce bijou tout à l'heure par un camarade, et il se trouve que, +comme un nigaud, j'ai rendu dix mille francs pour six mille, car ça ne +vaut pas plus... Vous comprenez que cela ne fait pas mon affaire... et +si M. de Champlieu ne dégage pas l'objet, alors je suis donc... + +JEANNE. + +Quoi? + +DUCROC, [arrêté par le regard de Jeanne.] + +Je suis!... je suis bien embarrassé!... (Ironiquement.) M. de +Champlieu est un très-honnête garçon, mais il est quelquefois un peu... +(Regard de Jeanne.) négligent! + +JEANNE. + +Vous vous trompez, monsieur. (Elle va au petit meuble et prend une +liasse de billets de banque.) Et la preuve, c'est qu'il m'a remis tout +à l'heure vos dix mille francs que voilà! (Elle jette les billets sur +la table.) + +DUCROC, [mettant son chapeau à terre, prenant la liasse et comptant du +pouce, vivement.] + +Vrai!... sapr!... (A part.) Eh bien, j'ai de la chance! + +JEANNE. + +Donnez-moi ce bijou? + +DUCROC, [le posant sur la table.] + +Le voilà, madame! + +JEANNE. + +Allez, monsieur! + +DUCROC, [saluant.] + +Madame!--Ah! bien! (A part.) J'en ai de la chance! (Il sort.) + +JEANNE, [seule.] + +Ah! (Elle saisit le bouton de diamant et s'assure que c'est bien lui.) +Volée... Il m'a volée!... (Elle tombe en sanglotant sur le divan.) Ah! +mon Dieu! mon Dieu!... + + + + +SCÈNE VI + +JEANNE, TRICK. + + +JEANNE, [se redressant, et cachant le diamant qu'elle saisit.] + +Quoi?--Qu'est-ce que c'est? que voulez-vous?... + +TRICK. + +_Matame_! + +JEANNE, [cachant son visage.] + +Plus tard!... je veux être seule! j'appellerai!... Laissez-moi!... +(Elle entre chez elle.) + +TRICK. + +Elle pleure!... + + + + +SCÈNE VII + +TRICK, GASTON, puis SYLVIE. + + +GASTON, [entrebâillant la porte du fond, livide, tremblant.] + +Trick! + +TRICK. + +Ah! te voilà, toi!... On t'attend pour dîner, tu viens après! + +GASTON, [déposant son chapeau sur un fauteuil près de la porte.] + +Ah! je pense bien à dîner! Où est-elle? + +TRICK. + +Dans _son_ chambre! + +GASTON. + +Et elle ne sait rien! Elle ne s'est pas aperçue?... + +TRICK. + +Quoi? + +GASTON, [essuyant son front.] + +Rien!... je ne sais ce que je dis... (Il pose son chapeau.) Elle est +seule? + +TRICK. + +Toute seule, et bien triste; elle t'attend! + +GASTON. + +Elle m'attend?--Et ma lettre?... + +TRICK. + +Ta lettre?... + +GASTON. + +Eh bien, oui, ce petit mot que j'ai griffonné là-bas... pour lui dire de +ne pas m'attendre... que j'étais forcé!... Enfin, je ne l'ai pas rêvé, +voyons!... j'ai écrit et j'ai envoyé!... Elle l'a reçu!... + +TRICK. + +Rien! + +GASTON. + +Ah! je crois bien qu'elle m'accuse! (Il fait le mouvement d'entrer chez +Jeanne.) + +TRICK, [l'arrêtant.] + +Ne va pas!... + +GASTON, [effrayé.] + +Quoi?... elle sait donc? elle a vu?... + +TRICK. + +C'est toi qui peux pas la voir!... Tu es fait comme un voleur! + +GASTON, [reculant.] + +Un voleur! (Tombant sur une chaise.) Un voleur!... + +TRICK. + +Qu'est-ce que tu _tiras_?--«D'où tu viens,»--_elle temantera_? Et toi tu +_tiras_: «Je viens de jouer!» Tu _tiras_ cela que tu as joué encore +_tute_ la soirée?... et que tu as perdu!... car je vois bien que tu as +perdu!... + +GASTON. + +Oui, perdu! Tout ce que j'avais gagné d'abord; huit mille francs! Trick, +huit mille que j'ai vus... (il se lève et frappe sur le guéridon) là, +là devant moi!... Je la tenais presque, cette misérable somme pour +reprendre à ce Ducroc!... Mais la veine était usée, la chance a tourné, +et j'ai perdu, perdu, tout perdu! (Il tombe assis sur le canapé et +pleure. Trick que l'émotion a gagné se trouve derrière le canapé et lui +tend la main que Gaston saisit en le forçant à tourner aussi son visage +vers lui.) Et tu es bien sûr qu'elle ne sait rien? + +TRICK. + +Quoi?--le _pillet_? + +GASTON, [levé.] + +Oh! le billet, il est loin, celui-là!... Il me l'a rendu... pour autre +chose... je t'expliquerai cela!... et quand je l'ai tenu dans cette +main, à moi, bien à moi!... je n'ai fait que cela!... (Il tire de sa +poche un papier qu'il déchire fiévreusement.) Tiens! Tiens! Au feu! +(Il jette les débris sur le tapis, quelques morceaux restent sur la +table.) Et je revenais à la vie, et je me suis mis à pleurer, comme un +enfant, en le regardant brûler!... + +TRICK, [avec joie.] + +Il est _prûlé_? + +GASTON, [gaiement, se jetant dans ses bras.] + +En cendres, mon bon Trick, en fumée! + +TRICK, [pleurant de joie.] + +Ah! c'est _pien_ fait!--Ah! je suis _gontent_!... Eh bien, il faut la +voir! (Rajustant la cravate de Gaston et à Sylvie qui sort de chez +Jeanne sur la pointe du pied.) Sylvie, dis à madame qu'il est là! + +GASTON. + +Oui! dis que je suis là!... je veux la voir! + +SYLVIE. + +J'y vais!... + +GASTON. + +Oui... non! attends!... je... (A lui-même.) Ah!... je n'ose pas!... + +SYLVIE, [faisant un pas vers la porte.] + +Faut-il fermer? + +GASTON, [il est à l'extrême gauche, à l'avant-scène, Trick plus haut au +milieu, Sylvie à droite entre le canapé et la cheminée.] + +Non! laisse ouvert... que je la voie!... (Avec amour.) C'est elle!... +La voilà, Trick... Ah! que je l'aime!... qu'est-ce qu'elle regarde?... + +TRICK. + +Je sais pas. + +GASTON. + +Elle regarde quelque chose? quoi? qu'est-ce qu'elle tient à la main? + +TRICK, [regardant.] + +Je sais pas... ça prille!... + +SYLVIE, [de même.] + +C'est un diamant! + +GASTON, [épouvanté.] + +Je suis perdu! + +TRICK. + +Quoi? + +GASTON [à Sylvie.] + +Baisse la portière!... Cache-moi! + +SYLVIE, [stupéfaite.] + +Monsieur! + +GASTON. + +Mais, baisse donc cette portière, te dis-je!... (il s'élance et rabat +la portière) et cache-moi donc! (Il reste sur place, épouvanté; +silence.--Coup de sonnette dans la chambre.) + +SYLVIE. + +Madame appelle! + +TRICK. + +Elle vient! + +GASTON. + +Elle sait tout! je me sauve!--Ne dites pas que je suis venu!... + +TRICK, [le retenant.] + +Tu veux plus?... + +GASTON, [allant reprendre son chapeau, égaré et comme un fou.] + +La voir!... maintenant!... non! ce soir! plus tard! mais pas maintenant! +elle me fait peur! j'ai peur! je me sauve! Ah! j'ai peur!... (Il se +dégage de Trick qui le retient et s'élance dehors.) + +TRICK. + +Il est fou!... il a plus _son_ tête!... + +SYLVIE. + +En voilà des aventures!... + + + + +SCÈNE VIII + +TRICK, SYLVIE, JEANNE. + + +JEANNE, [sur le seuil de sa chambre.] + +Qui était là?... on parlait! quelqu'un était là?... mais répondez +donc!... + +TRICK, [embarrassé.] + +Non!... + +SYLVIE, [de même.] + +Personne!... + +JEANNE, [à elle-même.] + +Ils mentent!... il est venu!... j'ai senti mon coeur se serrer d'angoisse +et de colère... il était là! c'était lui. (Surprenant un regard entre +Trick et Sylvie.) Ils mentent! + + + + +SCÈNE IX + +LES MÊMES, ROLAND. + + +ROLAND, [entrant très-affairé, très-essoufflé et à demi-voix.] + +Pardon!--Madame Canillac n'est pas là?--Elle n'est pas là?... + +JEANNE, [surprise.] + +Que voulez-vous, monsieur? + +ROLAND, [s'essuyant le front.] + +Ah! mille pardons, madame!... Elle n'est pas là, misère! j'en étais +sûr... Mais ce qui se passe dans votre maison, madame, est d'un +caractère tellement infernal!... + +JEANNE. + +Ce qui se passe?... + +ROLAND. + +Oui, madame!... Et si nous étions seuls... + +JEANNE, [à Trick et à Sylvie.] + +Laissez-nous!... + +TRICK, [en sortant.] + +Encore un qui n'a pas la tête bien solide! (Il sort par le fond, Sylvie +par la droite.) + + + + +SCÈNE X + +JEANNE, ROLAND. + + +JEANNE. + +Que voulez-vous dire, monsieur? + +ROLAND. + +Madame, avez-vous vu M. de Champlieu tout à l'heure? + +JEANNE. + +M. de Champlieu?... non! + +ROLAND. + +Seigneur Dieu! je vous demande mille pardons, chère madame, car je +touche à un secret... Mais enfin, il est des circonstances... des +moments!... Et puisque je sais... + +JEANNE, [avec amertume.] + +Aussi! + +ROLAND. + +Et mes principes n'en sont nullement offensés, madame, nullement!... +Croyez-le bien! Enfin, vous ne l'avez pas vu? Il ne vous quitte pas à +l'instant même? + +JEANNE. + +Non?--Mais je ne me trompais donc pas, il est venu! + +ROLAND. + +Misère! s'il est venu! Demandez à ma femme! demandez à madame Canillac +s'il est venu? + +JEANNE. + +Sarah!... vous êtes?... + +ROLAND. + +Roland Canillac, oui, madame!... un très-mauvais sujet, oui, madame!... +qui va tout expier!... oui, madame! grâce à Gaston!... + +JEANNE. + +Gaston!... + +ROLAND. + +Oui, je viens de voir Gaston sauter d'un bond les quatre marches du +perron! je l'ai vu! + +JEANNE. + +Vous l'avez vu? + +ROLAND. + +De mes yeux! Et s'il n'est pas venu pour vous à pareille heure, pour qui +voulez-vous que ce soit, si ce n'est pour ma femme? + +JEANNE. + +Lui!... y pensez-vous?... + +ROLAND. + +Je ne pense pas à autre chose depuis qu'il a eu le soin de me déclarer +lui-même que madame Canillac lui plaisait énormément! + +JEANNE. + +Il vous a dit?... + +ROLAND. + +Oui, madame, oui, il m'a dit... + +JEANNE. + +Enfin!... l'aime-t-il?--Dites-le donc!... + +ROLAND. + +Ah! madame, puisqu'il adore les blondes! + +JEANNE, [moment de silence; elle cherche.] + +Sarah!... oui; peut-être!... Ah! je m'en doutais qu'il y avait une autre +que moi! Je le devinais à ses mensonges, à ses absences, jusqu'à ses +larmes de remords!... Mais tantôt, tenez!... oui, tantôt... là, à cette +place!... la vérité m'a passé devant les yeux comme un éclair!... Quand +je les ai surpris tous deux assis sur ce canapé! Et vous le savez bien! +vous étiez là, vous!... + +ROLAND, [piteusement.] + +Oui! oui, j'étais là, moi!... + +JEANNE. + +Mais comment l'aurais-je pensé?... Sarah! une amie! une soeur!... Elle ne +sait rien, c'est vrai!... Elle est excusable, elle!... Mais lui!... Mais +elle, non plus, est-ce qu'elle n'aurait pas dû deviner!... Allons! c'est +infâme! Ce n'est pas possible! C'est faux, ce que vous me dites-là! Et +vous êtes absurde de m'épouvanter de pareilles chimères, comme si je +n'avais pas assez des réalités! + +ROLAND, [piteusement.] + +Mettons que ce sont des chimères! + +JEANNE. + +Chut! + +ROLAND. + +Plaît-il? + +JEANNE. + +Est-ce que l'on ne monte pas... Il viendra peut-être bien pour se +défendre!... (Elle va écouter à la porte du fond.) + +ROLAND. + +Il viendra!... mordieu! il est déjà venu, j'en suis sûr!... (Il prend +vivement son chapeau sur le guéridon où il l'a posé, ce qui fait voler +deux ou trois fragments du papier déchiré par Gaston; il les regarde +machinalement d'abord, puis ses yeux se tournent vers ceux qui sont à +terre.) + +JEANNE, [sur le balcon.] + +Non! personne! + +ROLAND, [après un regard donné à tous les papiers qui sont à terre, +prenant un fragment sur le guéridon, et le regardant machinalement, +après un silence.] + +C'est son écriture!... _Bonsoir!... bonsoir!..._ C'est une lettre, +ça!... (Il le rejette.) Une lettre!... qui sait?...(S'arrêtant avec +un soupçon.) A-t-on bien le droit de lire une lettre déchirée... quand +elle peut s'adresser à votre femme?... Misère! je crois bien! +(Reprenant le fragment de papier, lisant.) _Bonsoir!_... Oui, c'est +entendu!... j'ai le droit de lire, seulement il faut en venir à bout! + +JEANNE, [écoutant du côté de la fenêtre.] + +On a ouvert la porte du jardin. (Elle ouvre la fenêtre et va sur le +balcon.) + +ROLAND, [après avoir ramassé les papiers, les plaçant sur la table.] + +Voici évidemment le commencement, et c'est bien son écriture, le +scélérat!... _Ne m'attends pas!_... Il tutoie!... Ce ne peut pas être +madame Canillac!... (Avec effroi.) Il ne peut pas tutoyer déjà madame +Canillac!... _Ne m'attends pas!_... bon, mais la suite!... _Je suis_... +C'est ça!... non, ce n'est pas ça! C'est un petit triangle! voici le +triangle!...(Ramassant.) Je suis!... (Rapprochant deux morceaux de +papier.) _Je suis... mort!_... Il est _mort!_... Non, ce ne peut pas +être ça!... Plût au ciel, corsaire, que tu fusses mort!... _Je suis!_... +Ah! non, voici! voici!... _Je suis appelé subitement près d'un ami qui +est à la mort!... mais cette nuit!... cette nuit!..._ + +JEANNE. + +Vous êtes encore là? + +ROLAND. + +Oui! je... je... _cette nuit!_--(Regardant Jeanne.) Misère! suis-je +bête! mais... mais c'est à elle qu'il a écrit cette lettre... et c'est +elle qui l'a déchirée!... + +JEANNE, [revenant à la cheminée.] + +Quelle heure est-il donc? + +ROLAND, [rayonnant.] + +Dix heures!... Il est dix heures!... madame. + +JEANNE. + +Vous verrez qu'il ne viendra pas encore!... + +ROLAND, [s'éventant avec son mouchoir.] + +Mais non, il ne viendra pas, puisqu'il vous a prévenue. + +JEANNE. + +Il m'a prévenue? + +ROLAND. + +Puisqu'il vous a écrit! + +JEANNE. + +A moi!... + +ROLAND. + +Oui!... + +JEANNE + +Mais non! + +ROLAND, [effaré.] + +Il ne vous a pas écrit qu'il était appelé subitement par un de ses amis +qui est mort?... + +JEANNE. + +Mais non! quelle folie me contez-vous là?... + +ROLAND. + +Dieux immortels!... qui est-ce donc qu'il tutoie, en parlant de cette +nuit!... (Il se précipite à terre et ramasse les autres papiers.) + +JEANNE. + +Que faites-vous donc là? + +ROLAND. + +Je fais un travail de Romain, comme tous les maris, pour m'assurer le +plus possible de ce que je ne voudrais pas savoir!... + +JEANNE. + +Une lettre! (Elle va vivement au guéridon.) + +ROLAND. + +_Bonsoir, chère_... + +JEANNE. + +Son écriture!... une lettre!... à une femme! (Lisant.) _Ne m'attends +pas ce soir!... cette nuit!... Bonsoir, chère!_... + +ROLAND, [vivement.] + +N'éparpillez pas!... il ne manque plus que le nom! C'est un petit +trapèze! le trapèze! le trapèze! + +JEANNE, [fiévreusement, cherchant la fin de la lettre sur la table.] + +Ceci? + +ROLAND, [de même.] + +Non! + +JEANNE. + +Mais ça? + +ROLAND. + +_Ma chère_... + +JEANNE. + +_Ame!_... + +ROLAND. + +_Ma chère âme!_ Nous ne savons rien!... _Ma chère âme!_... Mais toutes +les femmes sont notre chère âme, en attendant qu'elles ne soient plus +rien du tout! Ce n'est plus une lettre, c'est une circulaire! + +JEANNE, [relisant.] + +Mais cette lettre!... Mais ce n'est pas à moi qu'elle est écrite! ce +n'est pas moi qui l'ai reçue!... Ce n'est pas moi qui l'ai déchirée! +C'est une autre... une autre femme! Et qui donc? qui donc ici?... quelle +autre? Et pas de nom! (Elle lui arrache un papier qu'il apporte et +lit.) _Sarah!... Sarah!_ oui!... _Sarah!_... + +ROLAND. + +_Sarah!_... Je suis mort! (Il se laisse tomber sur le canapé.) + +JEANNE. + +Ah! vous aviez donc raison! C'est donc vrai?... Et la nuit dernière, ce +n'était pas au jeu qu'il était, c'était... Et chez moi!... dans ma +maison!... Ah! infâmes! je vous écraserai tous les deux! + +ROLAND. + +Madame!... + +JEANNE. + +Ah! je veux la voir! je veux savoir!... (La porte du fond s'ouvre.) + +ROLAND. + +La voilà! Pour l'amour de Dieu! contenez-vous! + + + + +SCÈNE XI + +LES MÊMES, SARAH, SYLVIE. + + +SARAH, [en toilette de bal.] + +Tiens! vous êtes ici, monsieur?... bonsoir! (A part.) Je le savais +bien que c'était lui! (Elle va à la cheminée suivie de Sylvie. Haut.) +Jeanne, rends-moi donc un service. Mets-moi cette épingle dans les +cheveux; Sylvie n'y entend rien! + +JEANNE, [la regardant.] + +Tu vas au bal? + +SARAH. + +Oui! (A Sylvie.) Ma pelisse! (A part.) S'il ne me suit pas ce soir, +c'est qu'il est aveugle! (Sylvie sort.) + +JEANNE. + +Je croyais que tu ne sortais pas ce soir!... Tu attendais quelqu'un! + +SARAH. + +J'ai changé d'avis! (Elle lui donne l'épingle.) Tiens! + +JEANNE, [prenant l'épingle; avec haine et colère.] + +Ah! et tu crois?... (Mouvement de Roland.) + +SARAH. + +Quoi donc? (La regardant.) Qu'est-ce que tu as?--Tu as l'air toute +bouleversée! Est-ce que tu es fâchée contre moi?... + +JEANNE. + +Contre toi... non! (mettant l'épingle dans les cheveux de Sarah) c'est +fait!... va! (Bas à Roland.) Emmenez-la! + +SARAH, [inquiète de son trouble.] + +Tu ne viens pas avec moi? (Sylvie entre et pose la pelisse sur les +épaules de Sarah.) + +JEANNE, [après avoir secoué la tête en signe de refus, à Roland.] + +Emmenez-la! (Sarah sort en la regardant avec étonnement.) + +ROLAND. + +Que je l'emmène! je le crois bien! (Montrant le papier qu'il a gardé à +la main.) Et je la confonds avec cette preuve!... Dieu! une femme si +délicieuse! Et quand je pense qu'elle était à moi, je n'avais qu'à le +dire!... Et être déjà!... Misère! (Il sort.) + + + + +SCÈNE XII + +JEANNE, SYLVIE, puis TRICK. + + +JEANNE, [assise sur le canapé devant le guéridon couvert des fragments +de la lettre, à part, résolue.] + +Ah! il faut en finir! (Haut.) Sylvie! + +SYLVIE. + +Madame!... + +JEANNE. + +Sarah n'a plus besoin de vous!--Vous pouvez sortir, ma fille! + +SYLVIE. + +Ce soir, madame? + +JEANNE. + +Oui! je vous donne votre soirée! Allez au spectacle, où vous voudrez! +(Trick entre avec un flambeau à la main qu'il pose sur la table.) + +SYLVIE, [joyeuse.] + +Oh! puisque madame le permet! Quel bonheur! (Elle sort.) + +JEANNE. + +Oui, allez!... Trick!... + +TRICK. + +Qu'est ce que tu veux? (Il va pour retirer les fragments de la lettre +qui sont restés sur la table.) + +JEANNE, [l'arrêtant.] + +Laisse!--Où couches-tu? + +TRICK, [étonné.] + +Là-haut! tu sais bien!... + +JEANNE. + +Oui, c'est vrai! + +TRICK. + +Pourquoi?... tu as peur la nuit? + +JEANNE. + +Non! quelle idée!--Voici une boîte qu'il faut porter toi-même? + +TRICK. + +Bon! je porterai! (Il regarde la boîte.) Si loin!... + +JEANNE. + +Oui! + +TRICK. + +_Temain_ matin alors? + +JEANNE. + +Non, ce soir! + +TRICK. + +Je serai pas revenu avant une heure du matin! + +JEANNE. + +Qu'importe? + +TRICK. + +Mais... + +JEANNE. + +Mon Dieu! que d'affaires!--Allez et taisez-vous! + +TRICK, [ému.] + +Tu me _crondes?_ + +JEANNE, [doucement.] + +Non, mon bon Trick! non! pardonne-moi!--Et va, je t'en prie. + +TRICK, [résolument.] + +Eh bien, non, non, j'irai pas!--Non! je ne te laisserai pas seule! + +JEANNE. + +Voyons!... + +TRICK, [continuant et s'oubliant]. + +Et si tu étais seule encore! Mais avec _lui!_... + +JEANNE, [tressaillant et le regardant en face.] + +_Lui!_--Qui _lui?_ + +TRICK. + +Oh! j'ai dit!... Ah! pardonne-moi!... je suis _un_ bête!... un gueux!... +Oh! j'ai dit!... Oh! tu pouvais pas te taire, imbécile!... + +JEANNE, [à elle-même, tristement.] + +Tous!... ils le savent tous!... + +TRICK. + +Non! je sais rien! je sais rien du tout!... je sais pas ce que je dis! +Tu sais!... je suis _un_ bête, moi!... + +JEANNE. + +Non! tu es un brave coeur! (Elle lui tend la main.) + +TRICK, [lui baisant la main.] + +Ah!... + +JEANNE. + +Va où je te dis, mon bon Trick; il ne m'arrivera rien, je te le jure, +que je ne le veuille et ne l'accepte, va! + +TRICK. + +J'y vais! oui! (Il se dirige lentement vers la porte du fond, Jeanne se +retourne vers lui.) + +JEANNE, [avec une grande affection.] + +Bonsoir! + +TRICK, [s'arrêtant et surpris de la façon dont Jeanne vient de lui dire +bonsoir.] + +Bonsoir! (Avec une fausse vérité.) Tu vois, je m'en vas!... (A +part.) Non! j'irai pas! (Il sort.) + + + + +SCÈNE XIII + + +JEANNE, [seule, assise devant le guéridon et la lettre déchirée.] + +Allons! je me suis trompée!... et je suis perdue!... Mais dans quelle +honte suis-je donc tombée, si les plus fidèles parmi ceux qui m'aiment, +n'osent plus parler de cet amour sans en rougir pour moi comme d'une +injure?--Quelle honte? c'est moi qui le demande?.... Le jour où cet +homme ne m'a pas dit deux mots qui ne fussent un mensonge!... le jour où +il couvre ma main de baisers pour la dépouiller!... le jour où il +écrit!... (Elle regarde sa main qui ramasse tous les débris de +papier.) Oh! abusée, rançonnée, dupée, volée, oui!... mais trompée pour +une autre!... Tu ne me connais donc pas; mais je jetterai tout au vent, +toi, mon amour, ma vie, la tienne! tout! comme cette poussière de ta +trahison!... (Elle jette les papiers à terre.) On marche!... (Elle +prête l'oreille du côté de la petite porte.) Son pas!... c'est lui!--Il +n'a pas trouvé son autre maîtresse, tenez, et il me revient! Eh bien! +oui, reviens, va!... Tu trouveras une femme que tu ne cherches pas; moi +aussi je sais mentir, trahir, et donner des baisers qui déchirent et des +caresses qui étouffent!... Viens donc! viens, que je te serre dans mes +bras et que tu en meures!... (Elle se tient à l'écart près la +cheminée.) + + + + +SCÈNE XIV + +JEANNE, GASTON. [Il entre sans la voir tout d'abord]. + + +GASTON, [posant son chapeau sur une chaise près de la porte et retirant +ses gants qu'il jette dans le chapeau.] + +Ah! plutôt toutes les certitudes qu'une angoisse pareille!... + +JEANNE, [affectant le calme.] + +Vous voilà!... + +GASTON, [saisi, se retournant.] + +Ah!... (Il la regarde avec anxiété.) + +JEANNE, [doucereusement.] + +Que vous venez tard!... + +GASTON, [embarrassé, la regardant.] + +Oui!... j'ai couru!... Et enfin, me voilà!... (Il descend va à Jeanne, +hésitant à la regarder, puis il prend ses mains qu'elle lui tend et va +pour les porter à ses lèvres; ses yeux se portent sur un bouton de +diamant, il tressaille, et à la vue de l'autre bouton, avec épouvante.) +Ah! tous les deux! + +JEANNE, [tranquillement.] + +Qu'avez-vous?... + +GASTON, [tombant à ses pieds à deux genoux.] + +Tu sais tout!... mais si tu savais aussi, Jeanne, si tu savais ce que +j'ai souffert depuis hier!... Ah! tu aurais pitié de moi!... On ne +souffre pas davantage! pas même devant les reproches et ta colère! + +JEANNE, [avec une fausse douceur.] + +Suis-je donc irritée?... Regardez-moi! + +GASTON, [sans l'écouter.] + +Laisse-moi te dire au moins tout ce qui s'est passé! car--Tu ne peux pas +me comprendre et tu dois m'accuser!... Mais si tu savais... + +JEANNE. + +Je ne veux rien savoir!... (Le forçant à se relever.) Ce bijou était +bien à vous, et si j'ai un reproche à vous faire, ingrat, c'est de +n'avoir pas eu assez de confiance pour me tout avouer! + +GASTON. + +Eh bien, oui, c'est vrai! oui, j'aurais dû!... Mais de quel front +t'aurais-je demandé ce qu'un homme ne peut demander sans honte à une +femme, et surtout à celle qu'il aime? Ah! j'ai été bien coupable, +certes, dans ma vie!... Mais attendre de toi autre chose que ton +amour!... Ah! le vol, le crime! Tout!... Tout, Jeanne, plutôt que cette +honte!... + +JEANNE, [à part.] + +Et dire que tout cela encore est un mensonge!... + +GASTON. + +Quoi?... qu'as-tu?... tu me regardes! + +JEANNE. + +Oui, je vous regarde! oui, je vous écoute,... et je vous aime! (Elle +s'assied sur le canapé.) + +GASTON, [venant se mettre à genoux devant elle.] + +Et tu me pardonnes!... Ah! tu es généreuse, et grande, et bonne, et... + +JEANNE. + +Oui; et vous m'aimez toujours uniquement, n'est-ce pas? + +GASTON. + +Ah! Dieu! uniquement!... Et puis!... (Jeanne regarde la lettre déchirée +à terre.) Quoi? Qu'est-ce que tu regardes encore? + +JEANNE, [souriant.] + +Rien! + +GASTON, [suivant ses regards.] + +Si!... une lettre déchirée?... + +JEANNE, [de même.] + +Oui! + +GASTON. + +Une lettre!... De qui donc? + +JEANNE. + +Ah! vous êtes jaloux?... + +GASTON. + +Non!... si vous me dites de qui!... + +JEANNE. + +Regardez vous-même!--Vous reconnaîtrez l'écriture! + +GASTON, [surpris et ramassant un petit fragment de papier.] + +La mienne! + +JEANNE, [vivement.] + +Ah! c'est bien votre écriture, n'est-ce pas?... vous la reconnaissez +bien? + +GASTON, [surpris.] + +Sans doute... oui! (Il va pour ramasser un autre fragment de papier.) + +JEANNE. + +Non! laissez cela!--Je la sais par coeur cette lettre de votre main: et +je puis vous la dire, moi!... + +GASTON. + +Vous! + +JEANNE, [de même, en lui tenant les deux mains.] + +Écoutez bien! (Doucement, et avec amour, redisant les termes de la +lettre.) «_Ne m'attends pas ce soir!_...» (Retenant Gaston qui fait un +mouvement.) Attendez! (Continuant.) «_Je suis forcé de courir chez un +ami qui est à la mort!... Bonsoir, ma chère âme!_...» Reconnaissez-vous +aussi votre style?... + +GASTON, [souriant.] + +Fort bien! oui!... Pourquoi cette question? + +JEANNE. + +Pourquoi?... Et vous savez bien aussi à qui vous l'avez écrite, cette +lettre? + +GASTON, [tranquillement.] + +Sans doute! à toi! + +JEANNE. + +A moi! + +GASTON. + +Eh bien, oui!--Vous l'avez donc reçue? Trick me disait que non! + +JEANNE. + +A moi!... c'est à moi que!... (Éclatant de rire.) Ah! par exemple!... + +GASTON. + +Eh bien? quoi?... quel enfantillage!... Tu le sais bien! + +JEANNE. + +Vous dites? + +GASTON, [l'interrompant.] + +Mais la vérité!... voyons!... Je ne pouvais pas revenir dîner!... comme +je te l'avais promis, et j'ai écrit ce billet à la hâte: je l'ai remis +probablement, car j'étais tellement troublé, et je ne sais plus... +Enfin, j'ai dû le remettre à quelque domestique pour te l'apporter... et +puisque tu l'as reçu, et qu'il t'a rassurée, quoi de plus? + +JEANNE. + +De plus?--Je veux que vous m'expliquiez comment le nom de Sarah se +trouve dans cette lettre!... Pourquoi Sarah? A quel propos Sarah!... +Quel besoin du nom de Sarah sur ma lettre? + +GASTON, [cherchant un instant à se souvenir.] + +Sarah!... Ah! je me souviens! Je te disais: Si tu vas ce soir au bal +avec Sarah, tu me trouveras au retour! + +JEANNE, [ironiquement.] + +Ah! voilà! + +GASTON. + +Oui! + +JEANNE. + +Mais c'est clair! + +GASTON. + +Sans doute!... Qu'as-tu donc? Est-ce que tu ne me crois pas? + +JEANNE. + +Moi! par exemple!... Une chose si simple!... D'abord, je crois tout ce +que vous me dites autant que vous pouvez le croire vous-même! + +GASTON. + +A la bonne heure!--Mais dis-moi... + +JEANNE. + +Non! En voilà bien assez sur ce sujet, n'est-ce pas?--Parlons +sérieusement! + +GASTON, [s'asseyant sur le canapé plus haut qu'elle.] + +Pourquoi sérieusement!... Puisque tu ne m'en veux plus et que tout est +fini? + +JEANNE. + +Parlons donc _gaiement_! soit! + +GASTON, [lui prenant les mains et les embrassant.] + +La main dans la main: parle! j'écoute! + +JEANNE, [à part.] + +Serpent! + +GASTON. + +Nous disons donc?... + +JEANNE. + +Nous disons, mon pauvre ami, que tout le monde est instruit de notre +liaison! + +GASTON, [frappé.] + +Tout le monde! + +JEANNE. + +Jusqu'à mes domestiques! Mon oncle m'en parlait tout à l'heure! Votre +ami Roland après lui, et jusqu'à cet homme!... + +GASTON, [avec désespoir.] + +Ah! celui-là! c'est ma faute! mon horrible faute! Et je voudrais!... + +JEANNE, [l'interrompant.] + +Ne parlons plus du mal... parlons du remède! + +GASTON. + +Oh! dis?... Que faut-il faire? + +JEANNE. + +Rien que de bien simple, mon ami. (Le regardant attentivement.) Il +faut hâter notre mariage! + +GASTON. + +Notre mariage! + +JEANNE. + +Sans doute!--Qu'y a-t-il là qui vous étonne? + +GASTON. + +Oh! rien! N'est-ce pas mon rêve comme le vôtre? Mais maintenant! +déjà?... + +JEANNE. + +Eh bien?... + +GASTON, [avec attendrissement.] + +Ah! je comprends! Je devine d'où vous vient cette idée-là, ma bien-aimée +Jeanne! C'est ce qui s'est passé aujourd'hui, n'est-ce pas? Vous me +savez ruiné, traqué, aux abois! et vous m'offrez, par bonté... cette +fortune! (Reculant.) Ou plutôt... J'ai peur que ce ne soit une +horrible épreuve!... car cette offre subite semble si bien me dire: mon +argent, mes bijoux, tout serait à vous!... Et vous n'auriez plus besoin +de me les dérober!... (Il recule.) + +JEANNE, [vivement.] + +Mais non!--Voyons! je vous répète que je parle sérieusement. Mon ami!... +voulez-vous m'épouser? oui ou non? + +GASTON, [nettement.] + +Eh bien, maintenant, et surtout après ce qui vient d'arriver!... Non! + +JEANNE, [vivement.] + +Ah!--Parce que?... + +GASTON. + +Mais parce que je me mépriserais, Jeanne, comme le dernier des hommes, +si j'acceptais une offre pareille, et vous me mépriseriez +vous-même!--Mais regardez-moi donc!--Voyez donc qui je suis... Moi!... +déconsidéré, taré, perdu, allier ma misère à votre richesse et vous +offrir cette main que je n'ai pas encore su rendre digne de l'étreinte +des honnêtes gens!... Oh! je ne veux pas que l'on s'écrie, de vous: +«Quelle faute!...» de moi: «Quel marché!...» Et déjà trop suspect de +n'aimer ici que votre fortune... Je ne ferai certes pas dire que pour +plus de sûreté, je l'épouse!... + +JEANNE, [qui l'a écouté en changeant de visage.] + +Ah! c'est pour cela!... C'est la raison? + +GASTON. + +Et quelle autre? + +JEANNE, [se levant.] + +Oui!... (Elle prend le flambeau.) + +GASTON, [surpris.] + +Quoi donc? + +JEANNE, [d'un air étrange.] + +Quoi?--attendez-moi une seconde, et je vais vous le dire!... + +GASTON. + +Que j'attende?... + +JEANNE, [s'arrêtant et souriant de même.] + +Oui! je reviens! ne bouge pas!... (Musique, elle entre dans sa chambre +à droite. Gaston la suit des yeux avec étonnement, en silence; elle +disparaît.) + +GASTON, [sans bouger.] + +Ce regard!... ce sourire! Qu'a-t-elle donc?... (Appelant) Jeanne! +Jeanne!... Voyons! Jeanne! explique-moi!... + +JEANNE, [rentrant avec le flambeau qu'elle pose sur la cheminée; la +porte se referme derrière elle; elle est toute pâle.] + +Et maintenant, voulez-vous que je vous dise, moi, pourquoi vous refusez +de m'épouser? (Éclatant.) Parce que le mariage me fait tout perdre! +Tu le sais, infâme!... et tu préfères ta maîtresse riche, à ta femme +pauvre! + +GASTON. + +Moi! je... vous avez cru cela? + +JEANNE, [redescendant.] + +Si je le crois?... + +GASTON. + +De moi!... vous!... vous n'y pensez pas! + +JEANNE. + +Mais ne prends donc plus la peine de mentir! Tu vois bien que c'est +inutile à présent!... + +GASTON. + +Moi, je mens?... + +JEANNE, [avec colère et folie.] + +Tu mens! Tu mens toujours, tu mens à tout propos, par nature et par +besoin! Et tu as pris soin de m'en avertir toi-même!... Tu mens avec ta +bouche, tu mens avec tes yeux!... Tu mens partout! toujours! Et je te +hais! (Repoussant Gaston qui veut lui prendre la main.) Va-t'en, +lâche, et ne me touche pas, tu me fais horreur! + +GASTON. + +Allons! c'est de la folie! qu'est-ce que cela encore? Voyons! Jeanne, +qu'y a-t-il? + +JEANNE. + +Mais, vous me croyez donc stupide, enfin?... Je vous dis que votre +lettre... Cette lettre!... Entendez-vous bien!... je l'ai trouvée là!... +là!... en débris, déchirée!... Voilà comme je l'ai reçue... ta lettre +qui était pour moi!... + +GASTON, [stupéfait.] + +Je te jure!... + +JEANNE, [ironiquement avec un éclat de rire.] + +Ah! si vous me le jurez! Ah! du moment que sous le jurez! + +GASTON, [effaré.] + +Mais enfin!.... + +JEANNE. + +Oui, oui, cherche donc tes mensonges et prouve-moi qu'elle n'était pas +pour une autre! + +GASTON, [troublé, de bonne foi, et ne sachant plus ce qu'il dit.] + +Pour une autre! ma lettre!... Mais voyons, raisonnons! (Il veut lui +prendre encore la main, elle le repousse.) Ne t'emporte pas!... Mais je +l'ai écrite, n'est-ce pas, et donnée!... L'ai-je donnée? Enfin, oui!... +je n'en sais rien!... Mais après tout, à qui voulez-vous?... Ah! je suis +bien assez coupable de ce qui est pourtant!... sans m'accuser de ce qui +n'est pas!--Et enfin! je suis venu, et c'est moi-même, peut-être!... ou +bien... non! Mais enfin (avec force et désespoir) elle était pour +toi!... elle était pour toi! Jeanne, voilà ce qui est vrai!... + +JEANNE, [qui l'a regardé ironiquement et avec mépris, tout le temps +qu'il a parlé.] + +Ah! tenez, vous me faites pitié! Vous ne savez même plus mentir! + +GASTON, [désespéré.] + +Mais si je mentais, je mentirais mieux! + +JEANNE. + +Oh! je m'en fie à vous pour jouer même ce trouble-là! + +GASTON. + +Oh! mais c'est horrible ce que vous me dites-là?... Jeanne!... +Écoutez-moi!... Regardez-moi au moins!... Ai-je l'air d'u homme qui +ment? Et aurais-je des larmes dans les yeux?... + +JEANNE, [le repoussant.] + +Vos larmes!... Je les connais! vos larmes! encore un mensonge! vous +pleurez! belle affaire! Je ne pleure pas, moi, qui ne suis qu'une femme, +et pourtant vous m'avez brisé le coeur! + +GASTON. + +Ah! la voilà, la punition, la voilà bien!... Et tu doutes de moi, tu me +repousses, tu m'écrases!... Toi!--Ah! le ciel n'est pas juste! (Il +tombe sur le canapé.) + +JEANNE, [méchamment.] + +Vous n'aimez donc pas Sarah? + +GASTON. + +Sarah?... qui vous a dit? Roland? + +JEANNE, [vivement.] + +Roland!... Oh! niais qui se trahit! + +GASTON. + +Mais je ne lui ai pas dit cela! Jeanne! écoutez-moi?... + +JEANNE. + +Sarah! chez moi! à ma porte!... Ah! je pouvais vous pardonner d'être un +voleur!... + +GASTON, [se levant vivement.] + +Ah! c'est une lâcheté, cela! Tu l'avais pardonné déjà!... + +JEANNE. + +Mais une rivale!... Tu as pu croire que je te pardonnerais... Ah! je ne +t'aime plus puisque je te hais!... mais tu penses bien que je ne te hais +pas encore assez pour te permettre d'en aimer une autre! + +GASTON, [à ses pieds, cherchant à se faire écouter en tournant autour +d'elle, à genoux.] + +Laisse-moi!... + +JEANNE, [sans l'écouter, se dégageant toujours de ses mains.] + +Et dire que j'ai cru, moi, à l'amour d'un pareil homme!... que j'ai +rêvé, moi, le salut de cette âme!... Et j'ai voulu le tirer de son +bourbier, et je n'ai pas compris que c'est lui qui m'entraînait dans sa +boue! Et j'ai fait tout cela, stupide, parce que tu pleurais, parce que +tu te roulais à mes pieds comme à présent!... Et je t'ai tendu la main! +cette main que je voudrais couper maintenant, et te jeter au visage pour +la punir d'avoir touché la tienne! + +GASTON, [à genoux, seul, au milieu de la scène.] + +Ah! accable-moi! injurie-moi! il viendra pourtant bien une heure où il +faudra que tu m'écoutes! + +JEANNE, [près de la cheminée.] + +Une heure! elle ne viendra pas cette heure-là!... + +GASTON. + +Que voulez-vous faire? + +JEANNE, [au milieu de la scène, au delà du guéridon.] + +Ce que je veux faire?... Ah! vous croyez qu'après avoir aimé un homme +tel que vous, je ne me fais pas horreur à moi-même? Vous croyez que +j'irai résolument par les rues maintenant que tout le monde sait ma +honte, pour que chacun me montre au doigt, en disant: Voici la femme de +cet homme! jugez de l'une par l'autre!... Allons! une femme comme moi +n'aime qu'une fois, bien ou mal!... et si c'est mal, elle sait bien s'en +punir elle-même! (Descendant vers lui.) Tu n'as pas su vivre!... nous +allons bien voir si tu sauras mourir! + +GASTON. + +Mourir! comment?... + +JEANNE, [montrant sa porte.] + +Comment? demande-le à cette flamme? + +GASTON, [comprenant et se relevant d'un bond, épouvanté.] + +Le feu!... le feu!... + +JEANNE, [fermant la porte du fond et prenant la clef.] + +Je brûle ma honte, et nous deux avec! + +GASTON. + +Allons! êtes-vous folle?... heureusement il est temps encore. (Il +s'élance vers la chambre de Jeanne, ouvre la porte et la referme +aussitôt, repoussé par la fumée et par la flamme qui brûle la portière +de l'autre côté.) + +JEANNE. + +Ah! tu m'as voulu dans ton enfer, Démon!--Eh bien, nous y voilà! + +GASTON, [courant des portes à la fenêtre.] + +Jeanne! c'est insensé! éteindre le feu, maintenant!... Impossible!... +cette porte... la fenêtre, trop haute! il n'y a que cette +porte!--Donne-moi la clef!... donne, je t'en prie! donne! (Il descend +sur elle cherchant à tordre ses mains pour arracher la clef.) mais la +clef! Donne-moi donc la clef, malheureuse! + +JEANNE, [tombant sur le canapé.] + +Frappe-moi donc!... tiens!... C'est la seule infamie que tu n'aies pas +commise! + +GASTON, [reculant.] + +Ah! vous ne savez plus ce que vous faites, Jeanne, autrement... (Il +court à la porte du fond qu'il cherche à ébranler.) Malédiction, cette +porte! Et cet air qui brûle!... et cette fumée!... Dans quelques +minutes!... (Il descend vivement vers elle, puis s'arrête et +doucement.) Voyons, tu le vois bien: je ne te touche pas!... Mais je +t'en supplie! je t'en conjure à genoux!... Donne-moi cette clef!... là, +voyons!... je suis assez loin de toi!... Je ne puis pas te faire peur! +(Jeanne tourne autour du canapé en remontant, il la suit à distance, +suppliant.) + +JEANNE. + +C'est toi qui as peur!--Lâche! qui as peur!... + +GASTON. + +Eh! mordieu! je sais mourir; mais je ne veux pas que tu meures! Et je te +sauverai malgré toi! (Il s'élance vers elle.) + +JEANNE, [reculant jusqu'au secrétaire.] + +Ce n'est pas moi qu'il faut sauver: sauvez donc mes diamants!... + +GASTON, [brisé par ce mot, et résolu, froidement.] + +Ah!--Eh bien, c'est ce mot-là qui me tue!... tiens! tu veux que je le +délivre de moi, et que je meure! Eh bien, sois tranquille! je m'y +jetterai plutôt dans tes flammes!... (Saisissant une chaise.) Au +diable la vie! et notre amour! et le reste qui ne vaut pas un fêtu! +mourons ensemble. (Il s'assied résolument sur la chaise en cachant sa +tête dans ses mains, silence d'une seconde.) + +JEANNE, [chancelante.] + +Ah! cette chaleur!... j'étouffe! ah! c'est donc la fin!... + +GASTON, [ému de la voir souffrir, se levant vivement pour courir à +elle.] + +Jeanne!... + +JEANNE. + +Laissez-moi!... de l'air. (Gaston court à la fenêtre.) Ah! le lâche, +qui va ouvrir la fenêtre!... si tu ouvres la fenêtre, tu es un +misérable!... + +GASTON, [redescendant.] + +Oui, oui, je suis un misérable!--La clef? + +JEANNE. + +Tu ne l'auras pas! ah! j'étouffe!... (Elle tombe sur le canapé, Gaston +veut lui arracher la clef que Jeanne lui dérobe, il court à la porte et +l'enfonce.) + +GASTON. + +Enfin! + +JEANNE. + +Ah! l'infâme qui ouvre!... (Elle se relève pour l'arrêter.) + +GASTON, [la prenant dans ses bras malgré elle.] + +Ah! maudis-moi maintenant! injurie-moi!... voilà qui m'est bien égal!... +je te sauve!... (Il la saisit dans ses bras et l'emporte.) + +JEANNE, [se débattant.] + +Je ne veux pas!... + +GASTON, [de même.] + +Et moi, je veux!... + +JEANNE, [s'accrochant aux linteaux de la porte pour ne pas sortir.] + +La mort!--Oh! la mort! + +GASTON. + +Et! tu l'auras ma mort! je l'ai juré!... + +JEANNE, [résistant.] + +Non!... + +GASTON. + +Je t'aime! je t'adore! entends-tu? et je meurs en t'adorant! pour +t'obéir. (Il la dépose épuisée, évanouie sur le divan de l'antichambre, +rentre, referme la porte, tourne la clef et la jette par la fenêtre.) + +TRICK, [en dehors.] + +Au feu!... + +GASTON, [à la fenêtre.] + +Sauve ta maîtresse! Et moi! je meurs! je ne suis bon qu'à ça! (Il +s'élance dans la chambre de Jeanne qui est en feu.) + + + + +ACTE QUATRIÈME + + [Un salon chez Jeanne.--Fenêtre à gauche, pan coupé.--A droite, + idem, porte d'entrée.--Chambre de Jeanne au fond.--Les portières et + la porte gardent les traces de l'incendie.--A gauche une causeuse + devant la cheminée. Un flambeau achève de brûler sur la cheminée; + c'est au petit jour.] + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +SYLVIE, TRICK, ROLAND. + +[Au lever du rideau, Trick écoute sur le seuil de la porte de Jeanne; +Sylvie à gauche attise le feu, Roland entre sur la pointe du pied par la +porte d'entrée, s'avance jusqu'au milieu de la pièce et appelle à +demi-voix.] + + +ROLAND, [toute cette scène et les suivantes à demi-voix]. + +Sylvie!--Sylvie! + +SYLVIE. + +Monsieur Roland... ici? + +ROLAND. + +Oui, on me fermait la porte!--Mais j'ai forcé la consigne! + +TRICK, [au fond.] + +Tais-toi! + +ROLAND, [baissant encore la voix.] + +Hein? + +TRICK, [descendant avec précaution.] + +Je ne l'entends plus soupirer... si elle pouvait s'endormir! + +ROLAND. + +Misère!... mon pauvre Trick, c'est donc vrai, ce qu'ils m'ont dit en +bas!... Malade, souffrante, la fièvre?... + +TRICK. + +La fièvre!... Seigneur Dieu! si ce n'était que la fièvre!... Mais depuis +que nous l'avons portée sur son lit, Sylvie et moi, c'est le délire! +toujours, toujours! + +ROLAND. + +Le délire? + +SYLVIE. + +Toute la nuit!... + +ROLAND. + +Pauvre femme, la secousse, la peur, je crois bien! + +SYLVIE. + +Taisez-vous! elle appelle! + +TRICK. + +Non!... D'ailleurs, _ton bon petit_ femme est près d'elle! (Il +remonte.) + +ROLAND. + +Madame Canillac... je le sais bien, je sais qu'elle est rentrée. Mais le +médecin, le médecin! + +SYLVIE. + +Il est venu au milieu de la nuit, et je l'attends tout à l'heure! Il a +commandé du repos, du silence, de la glace, a parlé de fièvre... de +fièvre... Ah! mon Dieu! je ne sais plus comment, mais des mots qui font +frémir... (plus bas) et que Trick heureusement n'a pas entendus. + +ROLAND. + +Il a paru inquiet? + +SYLVIE, [de même encore.] + +Oh! oui!... Pensez;--une fièvre pareille! Des cris! des larmes!... Ah! +pauvre madame, nous n'avions pas trop tout à l'heure, madame Sarah et +moi, de toute notre force, pour la retenir dans son lit!... + +ROLAND. + +Elle veut se lever! + +SYLVIE. + +Ah! je crois bien!... Et sortir!... et puis les flammes qu'elle voit +partout... et puis _lui_ toujours qu'elle appelle!... Ah! monsieur +Roland, quelle nuit!... (Elle remonte jusqu'à la porte de Jeanne.) + +ROLAND. + +Mais _lui... lui_ justement, _lui_ dont vous ne parlez pas? Qu'est-il +devenu... + +TRICK, [qui est redescendu.] + +Gaston!... (Avec violence.) Ah! j'aurais dû le laisser dans le feu... +celui-là qui est cause de tout!... + +ROLAND. + +Et tu l'as sauvé pourtant?... + +TRICK. + +Je l'ai sauvé!... C'est pas vrai!... je l'ai trouvé dans _le chambre_ de +_matame_, évanoui, par terre, dans le fumée!... Je l'ai _tescentu_ dans +mes bras, et je l'ai fait _porder_ chez lui!... par _tu_ monde... en +leur _tisant_: «Vous allez _garter_ cet homme-là!... et vous +l'empêcherez de revenir!... je veux _blus_ le voir!... je veux _blus_ +jamais!... je le _duerais!_...» + +ROLAND. + +En sorte que tu ne sais pas?... + +TRICK. + +Si... J'ai envoyé savoir de ses nouvelles!... parce que... après tout... + +ROLAND. + +Ah! bonhomme sublime, va!... Il veut le tuer; mais il envoie demander +comment il se porte! + +TRICK. + +Il revenait à lui, on a dit... «Il reviendra, va!» Du feu, de l'eau, de +partout ils reviennent toujours, les méchants! + +SYLVIE, [au fond, vivement, en soulevant la portière.] + +Monsieur Trick, le médecin!... + +TRICK. + +Ah!... (Il remonte et disparaît dans la chambre de Jeanne.) + +ROLAND, [cherchant son chapeau.] + +Bon! bon, le médecin!... je vais l'amener, moi, le vrai médecin!... Où +ai-je fourré mon chapeau?... (S'arrêtant.) Ah!... ce bruit de pas!... +Gaston, peut-être!... (La porte d'entrée s'ouvre et l'on voit paraître +Rennequin soutenu par Profilet et Cyprien, comme un homme évanoui.) +Rennequin!... + + + + +SCÈNE II + +ROLAND, RENNEQUIN, CYPRIEN, PROFILET. + + +CYPRIEN. + +Oui!... il vient de se trouver mal dans l'escalier! + +RENNEQUIN. + +Ce n'est rien!... l'émotion!... ma sensibilité exaltée!... + +ROLAND, [lui avançant un fauteuil.] + +Ah! je vous connais bien!... On vous aura dit brusquement que votre +pauvre nièce... + +RENNEQUIN. + +Ma pauvre nièce, oui... et notre pauvre maison!... qui a failli +brûler!... + +ROLAND, [prêt à sortir, redescendant pour lui serrer la main.] + +Brave coeur, va!... mais ne vous affectez pas tant que ça, monsieur +Rennequin, le malheur n'est pas si grand pour vous que vous pouviez le +craindre. + +RENNEQUIN. + +Merci!... toute une aile calcinée!... + +ROLAND. + +Oui, mais votre nièce pouvait y rester et vous laisser la douleur +d'hériter à sa place et de la pleurer toute votre vie. (Il remonte +chercher son chapeau.) + +RENNEQUIN. + +Elle pouvait y rester, ah! mon Dieu oui; voilà ce que nous nous disions +tous trois, en montant l'escalier!... C'est même ça qui m'a... + +CYPRIEN et PROFILET, [piteusement.] + +Ah oui! + +RENNEQUIN. + +Mais elle a une chance!... heureusement. + +CYPRIEN et PROFILET, [levant les mains au ciel.] + +Heureusement! + +ROLAND, [les imitant.] + +Seulement elle est très-malade! + +TOUS TROIS, [vivement.] + +Ah! + +ROLAND. + +Ainsi!... tout n'est pas perdu!... rassurez-vous! + +TOUS TROIS. + +Hein! + +ROLAND, [à Rennequin comme s'il allait l'étrangler, et lui parlant sous +le nez.] + +Rassurez-vous!... Rennequin!... (Il sort.) + + + + +SCÈNE III + +RENNEQUIN, PROFILET, CYPRIEN. + + +RENNEQUIN, [quand Roland est sorti, il se lève.] + +Mais monsieur Roland!... + +PROFILET, [l'arrêtant.] + +Bon! laissez cela!... Il est déjà loin! + +RENNEQUIN, [héroïquement.] + +Je sais bien!... c'est pour ça que je le dis!... sans ça!... + +CYPRIEN, [le retenant.] + +Laissez donc!... Et parlons de choses plus sérieuses! Je ne me trompais +donc pas!... + +PROFILET, [à demi-voix.] + +Ces deux hommes qui arrivaient en même temps que nous. + +CYPRIEN, [de même.] + +C'étaient des médecins!... donc, il a raison, la cousine est très-mal. + +RENNEQUIN, [ému.] + +Pauvre nièce! + +PROFILET. + +Il ne faut pourtant pas nous abandonner à une fausse... + +CYPRIEN. + +Crainte... + +PROFILET. + +Crainte, oui!... Je suis d'avis que monsieur Rennequin aille s'assurer +de son état! + +RENNEQUIN, [ému.] + +Moi, entrer là?... avec ma nature impressionnable!... jamais!... tout ce +que je peux faire... c'est d'écouter à la porte. + +CYPRIEN. + +Ce que disent les médecins!... + +RENNEQUIN. + +Ce que disent... oui... j'allais le dire!... vous pouviez me le laisser +dire!... (Il écoute au fond.) + +CYPRIEN. + +Eh bien? + +RENNEQUIN. + +Je n'entends pas!... l'émotion... qui m'étouffe;... la tapisserie qui +étouffe aussi... Ah! si, j'entends... + +PROFILET. + +Ah! + +RENNEQUIN. + +Oui, c'est le son d'une cuiller dans une tasse!... Ah! elle est bien +malade!... + +PROFILET. + +Vous voyez ça à la cuiller!... + +RENNEQUIN, [descendant.] + +Non, mais je sens ça; ma nature si magnétique!... pauvre famille!... +voilà où nous en étions il y a quatre ans, dans cette même chambre, pour +son mari!... le défant!... excusez-moi, je ne peux pas me rappeler ça, +sans que... pauvre neveu! pauvre nièce!... Seulement il n'y a pas de +femme cette fois-ci pour hériter à notre place! + +CYPRIEN et PROFILET. + +Ah non! + +RENNEQUIN. + +Il n'y a que nous! + +CYPRIEN. + +Que nous trois. + +RENNEQUIN. + +Que nous trois!... (Les regardant.) Ah! sapristi!... trois!... c'est +bien assez! + +CYPRIEN. + +Désolé de ne pas pouvoir me noyer pour vous être agréable. + +RENNEQUIN. + +Et ils ont des santés!...(Regardant Cyprien.) Celui-là, surtout. +(Désignant Profilet.) Celui-ci me donne encore quelque espoir... mais +il a pour lui ma chance... toujours ma chance!... + +PROFILET. + +Enfin! quand nous serons là à nous désoler, n'est-ce pas? + +RENNEQUIN. + +Oui!... quand nous nous désolerons!... Nous ferions peut-être mieux de +nous réjouir, pauvre nièce. + +CYPRIEN et PROFILET, [se récriant.] + +Oh! + +RENNEQUIN. + +Non!... Je m'entends!... je ne dis pas nous réjouir comme ça +effrontément, parce que l'héritage!--Oh! non! on ne peut pas!... on ne +peut pas! Mais je dis au contraire nous réjouir... dans son intérêt? + +CYPRIEN et PROFILET [saisis.] + +Dans son intérêt! + +RENNEQUIN. + +Je m'explique, ça a besoin d'explications... mais enfin, qu'est-ce +qu'elle allait faire? quoi? épouser un garnement qui eût fait son +malheur. (Assentiment de Cyprien et de Profilet.) Eh bien! au lieu de +ça, si la fatalité veut!... (ému,) la voilà sauvée au moins!... Elle +ne l'épousera pas, ce gredin-là!... c'est un grand bonheur!... + +CYPRIEN et PROFILET. + +C'est vrai! + +RENNEQUIN. + +Un grand bonheur!... au moins, elle n'aura plus de scènes comme celle de +cette nuit!... + +PROFILET et CYPRIEN. + +Le fait est que!... + +RENNEQUIN. + +Ont-ils fait un vacarme?... Ils appellent ça de l'amour!... En voilà de +l'amour!... mais de mon temps, mais sapristi! nous avions aussi nos +petites... mais c'était autrement gai! + +CYPRIEN. + +Je le crois. + +RENNEQUIN. + +Ah bigre!... quand je me lançais, moi... quel esprit! quelle verve! + +CYPRIEN. + +Ah!... + +RENNEQUIN. + +Mais quand vous direz: _Ah!_... Il en reste bien encore quelque chose. + +CYPRIEN. + +Vous comprenez que je n'ai pas le temps de vous chicaner là-dessus! + +RENNEQUIN. + +Mais je crois bien!... tandis que ceux-là... ils s'adorent d'une +manière!... des enragés, quoi!... ils se mangent. (Montrant les +dents.) Crrr!... + +PROFILET, [regardant au fond les portières de droite.] + +Il n'y a qu'à voir les rideaux!... regardez-moi ça! + +CYPRIEN. + +C'est en loques! + +RENNEQUIN. + +Ça fera encore bien l'affaire de mon cabinet. + +CYPRIEN, [surpris.] + +Comment, de votre cabinet? + +RENNEQUIN. + +Oui!... avec la causeuse. (Tâtant le meuble.) C'est du crin... ça!... +tout crin!... + +PROFILET, [ahuri]. + +Vous prenez ça pour vous? + +RENNEQUIN, [ému.] + +Comme souvenir!--Tout le meuble, oui... + +CYPRIEN. + +Mais pardon! un instant! La succession compte bien vendre le mobilier +tout entier. + +RENNEQUIN, [levant les mains au ciel.] + +Ah! la _succession!_ Ah! voilà déjà l'horrible mot! la _succession!_... +(Avec une émotion contenue et qui veut être digne.) La _succession_, +monsieur, ne sera pas ruinée pour une causeuse, deux fauteuils et +quelques chaises dont elle fera cadeau à un oncle!... à un pauvre oncle +qui va rester isolé... bien isolé!... Avec la garniture de cheminée +aussi, bien entendu!... + +CYPRIEN. + +Enfin tout le mobilier du salon, quoi? + +RENNEQUIN. + +Oh! tout le mobilier du salon!--Tout le mobilier du coeur! monsieur... +tant pis pour vous si vous ne comprenez pas ce sentiment-là! + +CYPRIEN. + +Oh! mais je le comprends très-bien!... je le comprends si bien que je +prends pour moi la garniture de cheminée du grand salon, comme souvenir. + +RENNEQUIN. + +Bigre! quel souvenir... en bronze!... + +PROFILET, [passant entre eux deux.] + +Pardon! Eh bien, et moi dont on ne parle pas? + +RENNEQUIN, [navré.] + +C'est ça, à l'autre... ô humanité! + + + + +SCÈNE IV + +LES MÊMES, TRICK. + + +TRICK, [au fond, il descend, tout pâle, tout ému, se contenant.] + +Misérables! + +RENNEQUIN. + +Hein!... + +TRICK. + +Voleurs, bandits!... vous êtes là comme des bêtes fauves à vous arracher +tout ce qui est à elle!... Attendez donc qu'elle soit morte!... + + +CYPRIEN et PROFILET. + +Mais... + +TRICK, [serrant les poings avec colère.] + +Sortez d'ici!... sortez tous!... sortez!... + +RENNEQUIN, [à Profilet et Cyprien qui sortent en haussant l'épaule.] + +Oui, sortez!... (A Trick.) Ah! mon pauvre Trick, nous nous comprenons, +nous! Les plus malheureux ne sont pas ceux qui s'en vont... ce sont ceux +qui restent!... + +TRICK, [serrant les poings.] + +Eh bien, ne reste pas... va-t'en!... + +RENNEQUIN, [saisi, le suivant.] + +Non, mais... moi!... je pleure! + +TRICK. + +Je te dis de t'en aller! + +RENNEQUIN. + +Mais je vous défends!... + +TRICK. + +Et moi je te défends de rester... + +RENNEQUIN, [rageur.] + +Eh! dites-le donc!... entre amis!... Enchanté de vous être agréable!... +(A part.) En voilà un que je flanquerai à la porte, quand je serai le +maître!... (Il sort.) + + + + +SCÈNE V + +TRICK, puis [SYLVIE]. + + +TRICK, [à lui-même; apercevant Sylvie qui rentre par la porte.] + +Ah! Sylvie!... J'ai quitté la chambre!... je pouvais pas... Ces +médecins, avec leur air!... je voulais écouter ce qu'ils disaient... je +pouvais pas!... Ils sont partis?... Tu les a reconduits jusqu'à la +porte! + +SYLVIE, [étouffant.] + +Oui!... + +TRICK. + +Eh bien!... + +SYLVIE. + +Eh bien!... (Elle veut répondre, mais les larmes l'étouffent et elle +tombe assise en pleurant.) + +TRICK, [d'une voix altérée.] + +Si malade que cela?... (Sylvie fait signe que oui, en cachant sa figure +dans son mouchoir. Moment de silence.) Mon Dieu!... si malade!... +Voyons, ne pleure pas!... Il faut pas pleurer... (Contenant ses +larmes.) On sait jamais!... les médecins... des bêtes!... Viens! ne +pleure pas! (Il la fait lever.) Qu'est-ce qu'ils ont dit?... + +SYLVIE, [debout.] + +Ah!... ils n'ont rien dit, mais j'ai bien vu à leur air! + +TRICK, [effrayé.] + +Et ils partent!... + +SYLVIE, [le retenant.] + +Ils reviendront tout à l'heure!... Tout ce qu'ils ont recommandé, c'est +de la laisser bien reposer... parce que la fièvre redouble!... Notre +seule chance, c'est qu'elle dorme un peu et que le délire se calme!... + +TRICK. + +Oh! oui! oui! je comprends. + +SYLVIE. + +Et surtout empêcher... s'il revenait... + +TRICK. + +Gaston?... + + + + +SCÈNE VI + +LES MÊMES, ROLAND. + + +ROLAND, [entrant rapidement par la porte de droite.] + +Le voici!... + +TRICK. + +Lui!... + +ROLAND. + +Oui, oui!... il accourt; je l'ai devancé pour préparer Jeanne à le voir! + +TRICK, [désespéré.] + +Ah! il s'agit bien de cela... ah! Dieu, qu'il parte, qu'il parte!... il +achèvera de nous la tuer! + +ROLAND. + +Misère!... jamais!... (Il s'élance au-devant de Gaston, qu'il arrête +sur le seuil de la porte dans le vestibule.) + + + + +SCÈNE VII + +LES MÊMES, GASTON, SARAH, entrée au bruit, puis JEANNE. + + +GASTON. + +Où est-elle? + +ROLAND, [le retenant pour l'empêcher d'entrer.] + +Gaston! voyons!... de la raison!... tu ne peux pas la voir maintenant! + +GASTON. + +Je la verrai... où est-elle? + +ROLAND. + +Dans sa chambre; mais pour elle, pour toi!... + +GASTON. + +Eh! laisse-moi, toi! (Il se dégage de lui violemment.) + +TRICK, [lui barrant le passage du côté de la porte de Jeanne.] + +Va pas!... je t'en supplie! + +GASTON. + +Ah! vous me la cachez!... elle est malade!... elle souffre!... + +TRICK et ROLAND, [le forçant à descendre.] + +Mais non!... + +GASTON, [retenu par tous deux.] + +Elle est morte!... et vous n'osez pas me le dire!... Où est-elle! je +veux la voir. + +ROLAND et TRICK. + +Gaston! + +GASTON, [se dégageant.] + +Je veux la voir!... (Il s'élance vers la porte du fond et arrive à +temps pour soutenir Jeanne qui paraît sur le seuil toute pâle et toute +chancelante... Gaston l'enlève dans ses bras et poussant un cri de +joie.) Ah! ma Jeanne bien-aimée!... c'est toi! (Il l'entraîne sur le +devant de la scène, dans un mouvement de joie et là, reste frappé de +stupeur devant Jeanne immobile, qui ne le regarde pas, et qui tremble de +fièvre... Silence de tous... Gaston les regarde comme pour les +interroger, puis regarde Jeanne en la soutenant.) Mon Dieu!... +Jeanne!... qu'y a-t-il?... (Jeanne ne répond rien, et ne le regarde +même pas; elle cherche seulement en haletant et par un mouvement +régulier et machinal comme celui des moribonds à dégager son cou et sa +poitrine comme quelqu'un qui étouffe... Gaston effrayé l'appelle encore +plus doucement.) Jeanne! rien... ma Jeanne! (Il la dépose sur la +causeuse que Trick et Roland ont fait rouler au milieu de l'avant-scène; +épouvanté.) Seigneur Dieu! voilà donc la vérité?... + +ROLAND, [cherchant à l'entraîner.] + +Hélas oui! Elle ne te reconnaît même plus!... viens, je t'en supplie!... + +GASTON. + +Non!... ce n'est pas vrai!... Laisse-moi, je veux lui parler!... Je veux +qu'elle me parle!... Jeanne, Jeanne!... + +ROLAND. + +Avec ce délire qui ne la quitte plus!... + +GASTON, [revenant à Jeanne.] + +Ah! tu es stupide, toi, avec ton délire!... Pourquoi pas son agonie?... +Elle est évanouie... voilà tout... Et quand vous serez tous là, à me +regarder... Moi aussi, j'ai le délire, et je n'en meurs pas!... Dès +qu'elle m'aura vue, elle me reconnaîtra, et la raison reviendra, et la +santé, et la vie!... Jeanne, Jeanne, mon amour!... + +TRICK, [voulant s'opposer à ce qu'il parle à Jeanne.] + +Je veux pas!... + +ROLAND, [le contenant en lui montrant Jeanne immobile.] + +Ah! maintenant... qu'importe! + +GASTON, [qui pendant ce temps n'a cessé de chercher à ranimer Jeanne.] + +Ah! quand je le dis!--Elle a tressailli, tenez!... Elle m'entend!... +C'est de l'air qu'il lui faut... voilà tout!... Écartez-vous!... c'est +de l'air seulement!... (Il tourne autour de la causeuse en les forçant +tous à s'écarter.) Mais par charité, écartez-vous donc, quand je le +dis! (Silence. Mouvement de Jeanne.) Jeanne!... C'est moi! me +reconnais-tu?... Est-ce que tu ne m'entends pas? (Il s'assied sur la +causeuse, et prend Jeanne dans ses bras, en cherchant à la ranimer.) + +JEANNE, [comme quelqu'un qui rêve, sans ouvrir les yeux.] + +Si! + +GASTON, [triomphant.] + +Ah! je le disais bien!... quand je le disais! + +JEANNE. + +Je brûle... là!... + +GASTON, [a genoux devant elle.] + +Ah! si je pouvais prendre ta douleur et souffrir pour toi!... Mais +regarde-moi seulement!... dis-moi que tu me reconnais... Tu m'entends, +n'est-ce pas? Tu sais que je suis là!... C'est moi, Gaston, sauvé comme +toi... et qui t'adore!... + +JEANNE, [toujours assoupie, la tête au dossier du fauteuil.] + +Gaston!... + +GASTON. + +Oui!... + +JEANNE, [de même, douloureusement, presque à voix basse.] + +Il est mort!... + +GASTON, [vivement.] + +Mais non, puisqu'il est à tes genoux!... Puisqu'il te parle,... +puisqu'il serre tes mains dans les siennes en les couvrant de +baisers!... + +JEANNE, [de même.] + +Il est mort!--Je l'ai tué! + +GASTON. + +Mais non! ce n'est pas vrai, je suis ici, regarde-moi! + +JEANNE. + +Si!... Je l'ai tué!... (Pleurant.) Ah! je suis une malheureuse... je +l'aimais et je l'ai tué!... (Elle sanglote.) + +GASTON, [se relevant désespéré.] + +Ah! mon Dieu! que dire? que faire?... + +ROLAND. + +Rien!... Laisse-la reconduire dans sa chambre et viens avec moi! + +GASTON, [entraîné par Trick et Roland jusqu'à la porte.] + +Jamais! la quitter!... Oh! qui sait combien de temps je la verrai +encore?... + +JEANNE, [soulevant un peu la tête, ouvrant l'oeil à demi et regardant à +côté dans le vide.] + +Gaston!... + +GASTON, [accourant à elle.] + +Elle m'appelle!... + +JEANNE, [prenant sa main vivement et lui montrant le vide et fermant les +yeux.] + +Le voilà!... + +GASTON, [répétant sans comprendre en dévorant ses larmes.] + +Le voilà?... + +JEANNE. + +Oui, il tourne autour de moi! je l'entends! + +GASTON. + +Tu m'entends! + +JEANNE, [le repoussant.] + +Pas toi!... lui!... le mort!... (Avec effroi.) Comme il me regarde!... +Il me menace!... (Poussant un cri.) Gaston!... Laisse-moi! + +GASTON, [cherchant à la rassurer.] + +Mais non!... ne crains rien! + +JEANNE. + +Si!... il m'accuse!... Il veut me punir à son tour!... Je ne veux +pas!... laissez-moi... j'ai peur! + +GASTON. + +Mais non!... Ce n'est pas vrai! Jeanne! je ne te menace pas!... Je suis +à tes genoux, regarde!... et je t'aime! + +JEANNE, [sans l'écouler, avec passion.] + +Ah! pardonne-moi! je t'ai accusé!... J'étais folle! Je voulais ta mort +et la mienne, l'amour rend stupide, vois-tu! Ah! tu ne m'en veux pas!... +n'est-ce pas?... + +GASTON. + +Mais non!... + +JEANNE, [parlant toujours à celui qu'elle croit voir.] + +Tu ne peux pas m'en vouloir!... (Avec passion.) J'étais si jalouse!... +Mais ma haine était encore de l'amour... (Tendrement.) Je t'adorais en +te tuant, comme à présent, comme toujours!... Tu le sais bien! + +GASTON. + +Ah! mon Dieu! mon Dieu!... + +JEANNE, [tressaillant.] + +Ah! ta voix, ta douce voix. Parle! parle encore! que je t'écoute!... +C'est toi!... je te revois!... je te retrouve... je te reprends!... +(Elle se soulève avec amour pour embrasser le vide devant elle et se +dresse en poussant un grand cri de douleur.) Oh!... Ah! Dieu que je +souffre!... + +GASTON, [avec désespoir et rage.] + +Ah! l'horrible chose pourtant, voir tout cela! sans pouvoir!... + +JEANNE, [le repoussant.] + +Laissez-moi, je brûle!... va-t'en!... (Elle écarte les mains de Gaston +qui cherche à la soutenir.) Tes mains me brûlent!... Je te maudis! Je +te hais!... Ah! misérable qui m'as trompée pour une autre!... Et ce +feu!... partout!... Sur lui! Sur moi! Du feu, jusque dans mon âme!... +Ces flammes!... Ah! sauvez-moi! par pitié! sauvez-moi de ces flammes qui +me dévorent le coeur!... Là... ici... qui me brûlent!... (Épuisée.) +Toute vive!... (Elle retombe.) Toute... toute vive!... + +GASTON, [qui est tombé à terre aux pieds de Jeanne, avec désespoir.] + +Et c'est moi! c'est pour moi! c'est à cause de moi!... quand je te +disais, misérable, que ton amour la tuerait... Le voilà, ton amour!... +Voilà ce qu'il a fait!... Regarde! Elle souffre par toi! Elle meurt par +toi!... Par toi seul!... Infâme qui la volais! Infâme qui la tues!... Et +pour ton châtiment, tu la verras souffrir jusqu'à la fin et tu ne +pourras rien!... Tu ne peux rien!... rien!... rien!...(Il tombe à terre +où il frappe le parquet dans un accès de désespoir insensé.) Tu ne peux +rien! + +JEANNE. + +Il pleure!... (Silence.) Pourquoi pleure-t-il? Dites-lui de ne pas +pleurer!... Ce qui arrive n'est pas sa faute! C'est la mienne!... +Jeanne, tu ne fais pas ton devoir!... et tu es bien coupable! Comment +feras-tu de lui un honnête homme, toi qui ne sais pas rester une honnête +femme! + +GASTON, [retenu par Roland, à gauche de la scène.] + +Ah! ne la laissez pas parler ainsi!... Il ne lui manque plus que de me +déchirer le coeur en s'accusant à ma place!... + +JEANNE, [soutenue par Trick, à demi-voix et chancelant sans les voir en +parlant au vide devant elle.] + +Ah! Jeanne, cela était si beau pourtant de lui faire mériter ton amour à +force d'honneur et de vertu. Mais il fallait d'abord te défendre de +toi-même, misérable femme!... Ah! lâche! lâche! lâche! qui n'as pas su +faire ton devoir et rester digne et chaste!... Insensée qui voulais +guérir ce coeur malade en lui versant du poison! Le ciel t'a maudite! +c'est justice! comme il maudit tout les amours qui osent se passer de +lui! Maudite sois-tu, courtisane, qui as pris la passion pour de +l'amour! maudite! coupable! maudite!... coupable!... qui as voulu jouer +le rôle d'un ange, et qui n'as su être qu'une femme violente! et +despote, et jalouse!... Et qui ne savais que l'aimer, l'aimer!... (Avec +amour.) Ah! l'aimer ardemment pourtant! Dieu! le tant aimer!... Comment +croire que je l'aimais si mal!... moi qui l'aimais tant que j'en +meurs!... + +GASTON, [s'élançant vers elle et la prenant dans ses bras.] + +Non! tu ne mourras pas!... Non! non!... (Avec violence.) Reconnais-moi +seulement, Jeanne! et je te sauve! + +JEANNE, [se débattant.] + +Coupable! coupable! + +GASTON. + +Ah! reviens, renais, revis!... Et tu verras si je ne t'aimerai pas comme +il faut qu'on aime! + +JEANNE, [se redressant.] + +Qui parle d'aimer? + +GASTON. + +Moi!... Gaston... le tien!... Ah! un regard! reconnais-moi! Jeanne!... +Ici sous tes yeux! Rien qu'un regard... C'est moi!... reconnais-moi!... +(Avec violence.) Ah! je le veux pourtant, regarde-moi donc, je le +veux! je le veux! je le veux! + +JEANNE, [poussant un cri.] + +Ah! (Elle tremble de tous son corps un moment, les yeux fermés, puis le +regarde fixement.) + +GASTON. + +Oh! mon Dieu! qu'ai-je fait? (Silence d'une seconde, Jeanne toute +chancelante les regarde tous, puis aperçoit Gaston et le reconnaît.) + +JEANNE. + +Gaston!... Ah! (Ses yeux se ferment; elle cherche en balbutiant à +retrouver le front de Gaston pour l'embrasser, ses bras se roidissent, +elle chancelle, pousse un léger soupir et expire tout doucement, debout +dans ses bras.) + +GASTON, [sans s'apercevoir qu'elle est morte.] + +Ah! tu m'as reconnu.--Oui, c'est moi, je te sauve, et la vie est +encore... à nous... belle et pure!... (Il prend un bras de Jeanne qui +retombe, puis l'autre bras qui tombe de même, approche ses lèvres des +siennes, il pousse un cri d'horreur et abandonne le corps de Jeanne qui +tombe sur le canapé.) Ah! je l'ai tuée!... (Il chancelle et roule à +ses pieds comme foudroyé.) + +FIN. + + * * * * * + + EN VENTE CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS + + PIÈCES DE THÉÂTRE, BELLE ÉDITION, FORMAT GRAND IN-18 ANGLAIS + + L'Echéance, comédie en 1 acte 1 » + + La Papillonne, comédie en 3 actes 2 » + + La Perle noire, comédie en 3 actes 2 » + + Le Furet des Salons, comédie en 1 acte 1 » + + Les Volontaires de 1814, drame en 5 actes 2 » + + La Fille d'Egypte, opéra en 2 actes 1 » + + Le Domestique de ma femme, com. 1 acte 1 » + + Les Prés St-Gervais, comédie en 2 actes 1 50 + + Les Beaux MM. de Bois-Doré, drame, 5 act. 2 » + + L'Idéal, comédie en 1 acte 1 » + + Lalla-Roukh, opéra-comique en 2 actes 1 » + + Le Secret du Rétameur, vaud, en 1 acte 1 » + + La Boîte au lait, coméd.-vaud. en 5 actes 1 50 + + Le Café de la rue de la Lune, vaud. 1 acte 1 » + + Le Hussard persécuté, opér.-houffe, 2 act. 1 » + + Delphine Gerbet, comédie en 4 actes 2 » + + Danaë et sa Bonne, opérette en 1 acte 1 » + + Les Maris à système, comédie en 3 actes 1 50 + + Le Bord du précipice, comédie en 1 acte 1 » + + Ah! que l'amour est agréable! vaud. 5 act. 1 » + + Les Etrangleurs de l'Inde, drame en 5 act. 2 » + + La Servante maîtresse, opéra-com. 2 actes. 1 » + + Les Mystères du Temple, drame en 5 act. » 40 + + Le Marquis Harpagon, coméd. en 4 actes 2 » + + Le Château de Pontalec, drame en 5 actes 1 » + + Le Bossu, drame en 5 actes » 50 + + Les Fous, comédie en 5 actes 2 » + + Dolorès, drame en 4 actes 2 » + + Les Juy. Commères de Windsor, op.-c. 3 act. 1 » + + La Comt. de la place Cadet, vaud. 1 acte 1 » + + Une Corneille qui abat des noix, com. 3 act. 2 » + + Les Ivresses, comédie en 4 actes 2 » + + Le Chalet de la Méduse, vaud. en 1 acte 1 » + + Le Lorgnon de l'Amour, vaud. en 1 acte » 40 + + Cadet-Roussel, drame en 7 actes 2 » + + Le Mari d'une Étoile, com.-vaud. en 2 act. 1 » + + La Reine Crinoline, pièce fantast en 5 actes, 6 tabl. » 50 + + Les Ganaches, comédie en 4 actes 2 » + + Le Cabaret des Amours, op.-com 1 acte 1 » + + Prisonnier sur parole, comédie en 1 acte 1 » + + Les Brebis de Panurge, comédie en 1 acte 1 » + + La Clef de Metella, comédie en 1 acte 1 » + + Deux Chiens de faience, com.-vaud. 1 act. 1 » + + Le Fils de Giboyer, comédie en 5 actes 2 » + + L'Ami du Mari, comédie en 1 acte 1 » + + Voilà la chose, revue en 3 act. et 20 tabl » 50 + + La Fleur des braves, com.-vaud en 1 acte 1 » + + Le Hal masqué, opéra en 4 actes 1 » + + Philidor, drame en 5 actes » 40 + + Francois-les-Bas-Bleus, drame en 5 actes 2 » + + Les Ruines du Château noir, dr. en 5 actes » 40 + + La Germaine, comédie en 3 actes 2 » + + La Bohémienne, opéra en 4 actes 1 » + + Les Trois Ivresses, vaudeville en 1 acte » 60 + + Sortir seule! comédie en 3 actes 1 50 + + Le Télégramme, comédie en 1 acte 1 » + + Marengo, drame militaire en 12 tableaux » 50 + + La Mule de Pedro, opéra en 2 actes 1 » + + Jean Torgnole, vaudeville en 1 acte 1 » + + Henri le Balafré, comédie en 1 acte 1 » + + La Déesse et le Berger, op.-com. 2 actes 1 » + + Peines d'amour, opéra en 4 actes 1 » + + Le Père Lefeutre, com.-vaud. en 4 actes » 40 + + Le Bout de l'an de l'Amour, com. 1 acte 1 » + + La Maison sans Enfants, com. 3 actes 1 50 + + L'Otage, drame en 5 act. et 6 tabl. 1 » + + Crockbête et ses Lions, à-propos. 2 actes 1 » + + Bataille d'Amour, op.-com. en 3 actes 1 » + + Diane de Solanges, opéra en 5 actes 1 » + + Un Joli Cocher, com.-vaud. en 1 acte 1 » + + Le Jardinier et son Seigneur, op.-c. 1 acte 1 » + + Les Fiances de Rosa, op.-com. en 1 acte 1 » + + Le Brésilien, com.-vaud. en 1 acte 1 » + + Folammbô, cocasserie carthagin., 4 actes 1 » + + L'Oiseau fait son nid, com.-vaud. en 1 act. 1 » + + Le Train de minuit, comédie en 2 actes 1 50 + + Les Toréadors de Grenade, excentr. en 1 act. 1 » + + Les Mystères de l'Hôtel des ventes, comédie-vaudeville en 3 actes 1 50 + + Trop curieux, comédie en 1 acte 1 » + + Nahel, opéra en 3 actes 1 » + + C'était Gertrude, comédie en 1 acte 1 » + + Le Démon du Jeu, comédie en 5 actes 2 » + + La fausse Magie, opéra-comiq., en 2 actes 1 » + + Les Bourguignonnes, op.-com. en 1 acte 1 » + + La Sorcière ou les États de Bluis, drame en 5 actes » 50 + + Le Secret de Miss Aurore, drame en 5 act. » 50 + + Un Mari sur des charbons, coméd.-vaudev. en 1 acte 1 » + + Les Diables roses, comèd.-vaud. en 5 act. 1 50 + + La Fille de Dancourt, comédie en 1 acte 1 » + + Un Anglais timide, comédie en 1 acte 1 » + + Les Pécheurs de perles, opéra en 3 actes 1 » + + Aladin, ou la Lampe merveilleuse, féerie en 20 tableaux » 50 + + Diane au bois, comédie en 2 actes, en vers. 1 50 + + Le Carnaval de Naples, drame en 5 actes » 50 + + L'Aïeule, drame en 5 actes 2 » + + Les Voyages de la Verité, pièce fantastique en 5 actes 1 » + + Montjoye, comédie en 5 actes 2 » + + Les Indifferents, comédie en 4 actes 2 » + + Les Pays latin, dr. en 5 act. mêlé de chant. » 40 + + Les Troyens, opéra en 5 actes 1 » + + Le Dernier quartier, com. en 2 act., en vers. 1 50 + + Ajax et sa Blanchisseuse, vaud. en 3 actes 1 » + + La Jeunesse des Mousquetaires, dr., 5 act. 2 » + + Les Diables Noirs, drame en 4 actes 2 » + + +IMPRIMERIE L. TOINON ET Cie, A SAINT-GERMAIN. + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les diables noirs, by Victorien Sardou + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES DIABLES NOIRS *** + +***** This file should be named 33422-8.txt or 33422-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/4/2/33422/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at DP Europe (http://dp.rastko.net). + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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