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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 19:59:29 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le roman bourgeois + Ouvrage comique + +Author: Antoine Furetière + +Annotator: Edouard Fournier + +Commentator: Charles Asselineau + +Release Date: August 12, 2010 [EBook #33414] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN BOURGEOIS *** + + + + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + +<h1>LE ROMAN BOURGEOIS</h1> + +<h2>OUVRAGE COMIQUE</h2> + +<h1>PAR ANTOINE FURETIÈRE</h1> + +<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4> + +<h4><i>Avec des notes historiques et littéraires</i></h4> + +<h4>PAR M. ÉDOUARD FOURNIER</h4> + +<h4>Précédée d'une Notice</h4> + +<h4>PAR M. CHARLES ASSELINEAU</h4> + +<h4>A PARIS</h4> + +<h4>Chez <span class="smcap">P. Jannet</span>, Libraire</h4> + +<h4><i>Rue des Bons-Enfants</i>, 28</h4> + +<h4>MDCCCLIV</h4> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2> + + +<p>La fatalité qui a poursuivi Furetière pendant +sa vie s'est attachée après sa mort à +ses écrits. Cet auteur, d'une incontestable +originalité, d'un immense savoir et d'une +rare intelligence au travail, peut passer +pour exemple de ce qu'une seule mauvaise qualité peut +faire perdre à une réunion de facultés éminentes.</p> + +<p>Le procès du Dictionnaire, une des causes célèbres +de la littérature, est trop connu pour que je croie devoir +m'en faire en cette occasion le rapporteur après +tant d'autres<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Les pièces en sont d'ailleurs à la disposition +de tout le monde: il y a eu jusqu'à quatre éditions +des <i>Factums</i>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Les démêlés de Furetière avec l'Académie ont été, en +dernier lieu, analysés par M. Francis Wey dans un article de +la <i>Revue contemporaine</i> (Juillet et Août 1852), dont nous nous +sommes appuyé plus d'une fois dans la première partie de +cette notice.</p></div> + +<p>Bien qu'il soit assez difficile d'émettre un jugement +favorable sur l'une ou l'autre des deux parties, on reste +convaincu après lecture que Furetière n'eut pas seulement +pour lui l'esprit et la verve, et qu'il eut quelque +raison d'exciper de sa bonne foi.</p> + +<p>Ce n'est pas sans étonnement que nous voyons, dans +le Discours préliminaire de la dernière édition du Dictionnaire +de l'Académie françoise, le secrétaire perpétuel +reproduire contre l'auteur du <i>Dictionnaire universel</i> +cette vieille accusation d'avoir dérobé le travail de +ses confrères. Il eût été digne de l'Académie, digne de +M. Villemain, de rendre enfin justice au mérite de Furetière +et d'accorder à ses torts le bénéfice d'une prescription +de près de trois siècles.</p> + +<p>Les pamphlets de Furetière, en raison de la supériorité +du talent de l'auteur, qui en a fait de véritables modèles +en ce genre d'écrits, ont naturellement survécu à +ceux de ses adversaires. Néanmoins le recueil en deux +tomes imprimé en Hollande, après sa mort (Amsterdam, +Henri Desbordes, 1694, in-12), en contient quelque +partie, notamment le <i>Dialogue de M. V., de l'Académie +françoise et de l'avocat L. M.</i>, dont l'académicien Charpentier, +le plus vivement attaqué, il est vrai, des ennemis +de Furetière, s'est reconnu l'auteur<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. On y voit +Furetière accusé d'avoir prostitué sa sœur pour se mettre +en état d'acheter la charge de procureur fiscal de +l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés; il y est dit qu'il se +déshonora dans ce poste par des prévarications et qu'il +s'y fit le protecteur déclaré des filous et des filles publiques; +on y raconte comment il abusa de sa charge +pour escroquer, par une manœuvre qui, selon le vocabulaire +moderne, seroit qualifiée de <i>chantage</i>, le bénéfice +d'un jeune abbé; enfin, retournant une plaisanterie de +Furetière contre lui-même, l'auteur prétend que le <i>Roman +Bourgeois</i>,—ce détestable ouvrage—a été dédié +par lui au bourreau, comme au seul patron digne +d'une telle œuvre. Ce mensonge, dont l'audace confond +le lecteur, s'est néanmoins accrédité pendant deux cents +ans près des esprits prévenus.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> «J'avois déjà commencé à lui riposter par un dialogue +de M. <i>Le Maistre</i> et de M. <i>Despréaux</i>... etc... Nous avions +pourtant été autrefois amis, etc.» (<i>Carpenteriana</i>, 1<sup>o</sup> 488.) +Quelques pages plus haut (474), Charpentier parle ainsi de +Furetière: «Il me siéroit bien, par exemple, de dire que +Furetière n'avoit pas d'esprit, et cela parcequ'il m'a outragé +dans plusieurs endroits de ses écrits. Non, bien loin de vouloir +donner une pareille idée de Furetière, j'avouerai toujours +qu'il est un des meilleurs satyriques que nous ayons, +et qu'il ne le cède en rien de ce côté à M. Despréaux.»</p></div> + +<p>Furetière, dans son <i>Dernier placet</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, relève, sans y +répondre, toutes ces turpitudes: il se plaint d'un gros +volume, joint au dossier, qui a long-temps couru la ville, +et dans lequel il est traité, dit-il, de <i>bélitre, maraut, +fripon, fourbe, buscon, saltimbanque, infâme, traître, +fils de laquais, impie, sacrilége, voleur, subornateur +de témoins, faux monnoyeur, banqueroutier +frauduleux, faussaire, d'homme sans honneur, plein +de turpitudes et de comble d'horreurs</i>, etc.<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> Après cela +le grief d'infidélité littéraire n'est plus qu'une légèreté.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Dernier placet et très humbles remontrances à monseigneur +le chancelier.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voy. <i>Dernier placet.</i></p></div> + +<p>Ces aménités étoient alors d'usage entre savants, et, +en rapprochant même les Factums de Furetière des libelles +publiés par Saumaise et par Scaliger contre leurs +antagonistes, ou ne peut s'empêcher de trouver sa modération +égale à la verve de son esprit. Les attaques qu'il +dirige contre ses adversaires sont, il est vrai, plus mordantes, +mais aussi moins scandaleuses, et à part le seul +La Fontaine, qu'il accuse de tirer profit des galanteries +de sa femme, il est rare qu'il les poursuive dans le secret +de la vie privée. «Je n'ay fait, dit-il, aucun reproche +à mes parties qui regardât les mœurs; je ne les +accuse pas d'être faussaires, adultères, ny malhonnêtes +gens...<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>», quoique (ajoute-t-il) ce ne soit pas faute de +matière, ny de preuves.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Dernier placet.</i></p></div> + +<p>Au surplus, l'incertitude et l'obscurité où sont tombées +les imputations des deux parties ne laisse pas de +tourner à l'avantage de notre auteur, car, s'il est impossible +de prouver aujourd'hui que Furetière ait réellement +prostitué sa sœur et acquis par simonie ses bénéfices, +il n'est pas besoin de preuves pour reconnoître +que Lorau, Charpentier, Leclerc, Barbier d'Aucourt, +Regnier Desmarais et consorts, étoient les uns des ignorants, +les autres de détestables écrivains.</p> + +<p>Les témoignages contemporains, qui seuls pourroient +nous éclairer sur la véracité des ennemis de Furetière, +ne confirment en rien leurs imputations.</p> + +<p>Bussy, dans la lettre imprimée à la suite des <i>Factums</i>, +et souvent citée depuis, plaint Furetière d'avoir été +poussé à de telles extrémités et de n'avoir pu produire +sa défense en justice; il ne fait de réserves qu'en faveur +de Benserade, son ami, et de La Fontaine, que Furetière +confond dans ses invectives avec leurs collègues +de la commission du Dictionnaire.</p> + +<p>Dans sa conduite à l'égard de La Fontaine est le secret +de l'humeur de Furetière et des haines qu'il souleva.</p> + +<p>La Fontaine, de même que Boileau et Racine, étoit +pour Furetière un ancien ami. Dans la préface de son +Recueil de Fables, publié trois ans après la première +édition des Fables de La Fontaine, Furetière avoit rendu +justice à son talent de poète et de fabuliste. Plus tard +nous voyons La Fontaine tenter, de conserve avec Boileau +et Racine, une démarche amicale pour réconcilier +Furetière avec ses collègues de l'Académie, démarche +que l'extrême irritation du lexicographe rendit inutile.</p> + +<p>Malheureusement La Fontaine, et en cela il se sépare +de Boileau et de Racine, qui l'un et l'autre protégèrent +jusqu'à la fin leur ami, au moins par leur silence, finit, +dans la suite de la querelle, par épouser le parti de +l'Académie.</p> + +<p>Dès lors cet homme, cet ancien ami, ce <i>poète inimitable, +dont le style naïf et marotique fait tant d'honneur +aux fables des anciens et ajoute de grandes beautés aux +originaux</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, n'est plus qu'un misérable écrivain licencieux, +auteur de contes infâmes, un <i>Crétin mitigé</i>, tout +plein d'ordures et d'impiétés, un fauteur de débauche +digne du bourreau; Furetière pousse l'animosité jusqu'à +reproduire à la suite de son libelle la sentence de +police portant suppression de ses contes, et l'accuse, +comme je l'ai déjà dit, de spéculer sur sa propre turpitude, +en vivant de la prostitution de sa femme.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Voy. Préface des <i>Fables de Furetière</i>.</p></div> + +<p>Là est évidemment la clé du caractère de Furetière +et l'explication de ses infortunes. On devine à ce brusque +revirement une de ces natures impétueuses, irascibles, +passant d'une extrémité à l'autre, et incapables, +au lendemain de l'insulte, d'apercevoir une seule des +qualités de l'homme dont elles ne voyoient pas la veille +les défauts.</p> + +<p>La Fontaine riposta par une assez médiocre épigramme; +Benserade écrivit à Bussy pour lui reprocher +son trop d'indulgence à l'endroit de ce <i>misérable Furetière</i>.</p> + +<p><br /></p> + +<p>Dans l'impossibilité de vider la question de moralité +entre Furetière et ses accusateurs, que nous reste-t-il +à juger, à nous postérité?</p> + +<p>D'un côté un ouvrage considérable, un ouvrage gigantesque, +et qu'en raison de l'étendue et de la nouveauté +du plan on peut appeler original; un livre qui, +rajeuni de siècle en siècle par les révisions de grammairiens +tels que Huet, Basnage et les Pères de Trévoux, +est encore resté aujourd'hui, pour l'homme de +lettres, l'autorité décisive et l'encyclopédie grammaticale +la plus complète; de l'autre une obscure Batrachomyomachie +de tracasseries misérables, de questions personnelles, +sans profit pour le public et sans intérêt +pour l'histoire. Tels sont, en dernière analyse, les véritables +termes de la question; et c'est ainsi que nous +aurions voulu la voir présenter dans le discours préliminaire +du secrétaire perpétuel de l'Académie françoise.</p> + +<p>Et maintenant, comment l'auteur d'un travail aussi +important, comment cet homme assez érudit, et en +même temps assez intelligent, pour concevoir et conduire +à fin, seul, une entreprise de cette taille, le premier +répertoire complet du langage françois; ce savant +qui à la qualité d'érudit intelligent et laborieux réunissoit +à un haut degré la verve originale du romancier, +le goût dans la critique, la vivacité d'esprit du pamphlétaire; +comment cet homme a-t-il pu descendre dans +un aussi complet oubli?</p> + +<p>Ne seroit-ce pas qu'il y a une damnation particulière +sur la vie du satirique? que ces âmes inflammables, +auxquelles la nature donne de si vigoureuses colères +contre le vice, de si éloquents ressentiments de l'injustice, +portent en elles le châtiment de leur propre délicatesse, +et sont destinées à expier dans leurs personnes +les vices qu'elles châtient? Que sait-on de la vie de +Juvénal, si ce n'est qu'il vécut pauvre et paya de dix +ans d'exil le mépris qu'il exprima pour les débordements +honteux de Domitien? Machiavel, dont le <i>Traité du +Prince</i> peut passer pour un pamphlet contre la corruption +des mœurs de son temps, et dont les comédies sont +à coup sûr des satires du genre le plus vif, après avoir +subi deux fois l'exil et la torture, meurt victime d'une +méprise, pour s'être trompé sur la dose du médicament +destiné à le soulager. Au commencement de ce siècle, +le mordant pamphlétaire de la Restauration, Courier, +meurt obscurément d'un coup de fusil tiré par une main +invisible.</p> + +<p>Furetière eut une fin moins tragique, mais non moins +douloureuse. Miné pendant quatre ans par la fièvre et +le désespoir que lui causoient les tracasseries de ses adversaires, +obligé, il le dit, de se cacher pour défendre +son repos et sa liberté menacés, exaspéré jusqu'au point +d'être tenté de brûler son livre, l'occupation et l'espoir +de toute sa vie, il s'éteignit à l'âge de soixante-huit ans, +moins usé sans doute par les années et la maladie que +par la fatigue et par l'angoisse.</p> + +<p>Un an auparavant, sur le bruit qui avoit couru de +sa fin prochaine, Boileau écrivoit à Racine ce peu de +mots, où se trouve l'accent d'un intérêt sincère (lettre +du 19 mai 1687): «On vient de me dire que Furetière +est à l'extrémité, et que par l'avis de son confesseur il +a envoyé quérir tous les académiciens offensés dans son +<i>factum</i>, et qu'il leur a fait une amende honorable dans +toutes les formes, mais qu'il se porte mieux maintenant. +J'aurai soin de m'éclaircir de la chose, et je vous en +manderai le détail<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.» Ménage, dont les lumières eussent +été si utiles à l'Académie, et à qui elle préféra Bergeret, +écrivoit dans ses <i>Anas</i> (tome 1<sup>er</sup>, p. 97): «L'Académie +tout entière a été sacrifiée à la passion de quelques uns +de son corps. Je ne les nommerai pas, car il y en a qui +sont de mes amis. M. de Furetière étoit un sujet à ménager: +n'avoit-il pas les rieurs de son côté<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>? et, +excepté quelques intéressés de l'Académie, tout le +reste lui donnoit les mains. Cependant, et l'Académie, +et lui, ont joué à la bascule, comme les enfants, +sans pouvoir convenir d'un équilibre qui leur auroit +sauvé, à l'un et à l'autre, tant de mauvaises démarches +dont le public se divertit.»</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Ménagiana</i>, t. 1<sup>er</sup>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Le Carpenteriana</i> corrobore sur ce point le témoignage +de Ménage: «Je ne crois pas faire grand tort au corps entier +de l'Académie en m'attribuant l'épître et la préface de +son Dictionnaire, puisque j'en suis l'auteur. Il seroit à souhaiter +que chaque académicien eût autant travaillé que moi +à cet ouvrage, <i>Furetière n'auroit pas le public de son côté</i>.» +(<i>Carp.</i>, p. 371.)</p></div> + +<p>Ces deux témoignages, rapprochés de la dernière +phrase de la lettre de Bussy<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, et de l'approbation de +Bossuet<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, sont la meilleure caution de Furetière et sa +véritable oraison funèbre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> «Je diray quand j'en seray persuadé que ce sont deux +hommes de mérite (La Fontaine et Benserade) qui ont fait +une injustice à un homme d'honneur et d'esprit. Voilà comme +je parle toujours, amy de la vérité préférablement à tout le +monde, et vous me devez croire aussy quand je vous asseure +que je suis sincèrement votre très humble et très obéissant +serviteur. <span class="smcap">Bussy-Rabutin.</span>»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> «Bossuet blâma les meneurs de cette affaire... Il daigna +informer Furetière que, si la chose dépendoit de lui seul, +que s'il étoit chancelier, il lui accorderoit cent priviléges +pour un, et il le combla d'éloges sur la beauté de son travail. +Cependant, plus tard, quand l'honneur et l'existence même +de la compagnie eurent été engagés par l'imprudente vivacité +de Furetière, il engagea le chancelier à employer son autorité +pour le réduire au silence.» (Francis Wey, <i>Revue contemporaine</i>.)</p></div> + +<p>Lui mort, ses ennemis s'empressèrent de profiter de +l'avantage vulgaire acquis au dernier qui parle. Dans le +mois même où il mourut (mai 1688), Tallemant l'aîné +adressa, sous forme de lettre, au <i>Mercure</i>, une relation où, +avec le ton d'une feinte impartialité, il reproduit contre +Furetière les charges dont il s'étoit défendu dans ses +factums<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. La lettre de Douja, le libelle de Charpentier, +circulèrent de nouveau. Puis, afin qu'il n'y eût plus à +y revenir, et de peur apparemment que l'écrivain ne +survécût à l'homme déshonoré, la conspiration du silence +s'organisa peu à peu autour de sa mémoire. La Chapelle, +qui lui succéda à l'Académie, esquiva par une +allusion voilée le panégyrique de son prédécesseur.<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a> +L'abbé d'Olivet, dans le complément qu'il a donné à la +galerie des portraits académiques de Pélisson, étend +sur le cadre destiné à Furetière le crêpe noir des Doges +décapités. Titon du Tillet, qui, dans son <i>Parnasse françois</i>, +a consacré de si pompeuses notices à tant d'écrivains +médiocres, se borne à quelques lignes et se +met à l'abri derrière les <i>on dit</i>, sans oser remonter aux +sources.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Louis XIV refusa de consentir à ce que Furetière fût +remplacé de son vivant. Tallemant l'aîné, dans son article +du Mercure, cherche à expliquer ce refus par un malentendu.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> On essaya même de se dispenser envers lui des formalités +usitées depuis la création de l'Académie pour les funérailles +de ses membres. Il fallut l'autorité de la parole de +Boileau pour rappeler les ennemis de Furetière à la décence +et à la charité. Voici comment le fait est rapporté dans le +<i>Bolæana</i> (p.68): +</p><p> +«A la mort de Furetière, il fut délibéré dans l'Académie +si l'on feroit un service au défunt, selon l'usage pratiqué +dès son établissement. M. Despréaux y alla exprès avec M. +Racine le jour que la chose devoit être décidée; mais, voyant +que le gros de l'Académie prenoit parti pour la négative, lui +seul osa parler ainsi à cette compagnie: +</p><p> +«Messieurs, il y a trois choses à considérer ici: Dieu, le +public et l'Académie. A l'égard de Dieu, il vous saura sans +doute très bon gré de lui sacrifier votre ressentiment et de +lui offrir des prières pour un mort qui en auroit besoin +plus qu'un autre, quand il ne seroit coupable que de l'animosité +qu'il a montrée contre vous. Devant le public, il +vous sera très glorieux de ne pas poursuivre votre ennemi +par delà le tombeau. Et pour ce qui regarde l'Académie, +sa modération sera très estimable quand elle répondra à +des injures par des prières, et qu'elle n'enviera pas à un +chrétien les ressources qu'offre l'église pour apaiser la colère +divine. D'autant mieux qu'outre l'obligation indispensable +de prier Dieu pour vos ennemis, vous vous êtes fait +une loi particulière de prier pour vos confrères.»</p></div> + +<p>Nous avons vu déjà comment, jusqu'à nos jours, +l'Académie a persisté à ne voir dans l'auteur du <i>Dictionnaire +universel</i> qu'un misérable voleur: tant est +vivace et profonde la haine des corps constitués! L'Académie +n'a jamais pardonné à Furetière d'avoir prouvé +que, pour exécuter un monument de critique et de +vaste érudition, un seul cerveau bien organisé valoit +mieux qu'une réunion d'esprits inégaux de savoir et +d'aptitude.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Regnier-Desmarets, qui tint la plume pour l'Académie +pendant tout le temps de la querelle, prétend, au contraire, +que <i>les décisions d'un particulier sur la langue ne peuvent jamais +être si sûres ni d'une si grande autorité que celles d'une compagnie +instituée pour la perfectionner</i>.</p></div> + +<p><br /></p> + +<p>Ces considérations étoient nécessaires pour expliquer +comment l'oubli injuste où Furetière est tombé peut +n'être pas un argument contre sa valeur comme écrivain, +et même comme romancier.</p> + +<p>Je me suis souvent étonné, en constatant le chiffre +d'éditions atteint par le <i>Roman comique</i> de Scarron, de +n'en trouver que trois du <i>Roman bourgeois</i>. Non pas +qu'il soit jamais entré dans ma pensée d'établir un parallèle +entre les deux livres. Le roman de Scarron, +chef-d'œuvre de verve imaginative, d'invention et de +fantaisie, appartient excellemment à l'ordre des récits +d'intrigues et d'aventures; c'est un roman <i>romanesque</i>, +admirable assurément. Le roman de Furetière, peinture +aussi exacte que vive des habitudes et des travers de +toute une classe de la société, est un tableau; c'est le +premier roman d'observation qu'ait produit la littérature +françoise.</p> + +<p>Les deux auteurs se rencontrent néanmoins dans une +intention commune de réaction contre le romanesque +guindé et emphatique des Scudéry, des Gomberville +et des La Calprenède. Tout le monde connoît, sans que +j'aie besoin de la rapporter, la phrase en forme de charade +par laquelle débute le <i>Roman comique</i>.</p> + +<p>«—Je chante, dit l'auteur du <i>Roman bourgeois</i>, les +amours et les advantures de plusieurs bourgeois de +Paris, de l'un et de l'autre sexe.—Et, ce qui est de +plus merveilleux, c'est que je les chante, et si je ne +sçay pas la musique.» L'identité des deux intentions +est frappante. Là, au surplus, s'arrête la similitude; +on ne la ressaisit plus à travers le livre de Furetière +que dans certaines boutades à intention comique +ou burlesque, comme par exemple la scène ou +Nicodème, voulant se jeter aux genoux de sa maîtresse, +met en pièces le ménage de M<sup>me</sup> Vollichon; ou celle +encore des laquais vengeant leur maître, éclaboussé, +par des coups de fouet et de pierres lancés au dos des +maquignons.</p> + +<p>Peindre, telle est l'intention fondamentale du roman +de Furetière, et peindre en caricature.</p> + +<p>Pour bien entrer dans le sens intime de sa satire, il +est nécessaire de considérer l'époque de révolution sociale +où il écrivoit.</p> + +<p>La pacification du royaume, fatale aux princes, qu'elle +avoit fait descendre des rôles de chefs de parti et de +souverains aux charges d'intendants de provinces et de +commandants militaires, avoit aidé à la marche ascendante +de la bourgeoisie. Débarrassée de la domination +des partisans, elle s'avançoit par toutes les avenues, +par la magistrature, par les finances, les affaires, les +lettres, etc., et se poussoit à la cour, favorisée par le +despotisme ombrageux de Louis XIV, que tenoient +en alarme les souvenirs de la Fronde et de la faction +des Importants. On sait quelle indignation éprouvoit +Saint-Simon à voir tomber aux mains des Pontchartrain, +des Le Tellier, des La Vrillière, les ministères et +les charges d'état, jusque là dévolus aux ducs. Dans ce +conflit de deux classes, l'une envahissante, l'autre mise +en état de défense par la menace d'une décadende prochaine; +de la bourgeoisie, ou, si l'on veut, de la ville +et de la cour, les préférences des gens de lettres +étoient pour la noblesse, à laquelle les rattachoient d'abord +leur intérêt, leurs pensions, les fonctions de secrétaires, +de précepteurs et de bibliothécaires, enfin l'attrait, +si puissant pour des esprits délicats, de la bonne +compagnie, seule capable de les comprendre et de flatter +leur vanité. Qu'étoit, en effet, le bourgeois pour les +gens de lettres d'alors? Le créancier, le procureur qui +poursuit en son nom, le voisin incommode, parfois le +confrère envieux, souvent même le parent importun; +mais surtout c'étoit l'homme illettré, le rustre, le rustique, +méprisant les travaux de l'esprit, dont il n'est apte +à saisir ni la valeur, ni le charme; l'homme qui n'achète +pas les livres, et borne le catalogue de ses lectures aux +ouvrages surannés:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Les <i>Quatrains</i> de Pibrac et les doctes <i>Tablettes</i><br /></span> +<span class="i0">Du conseiller Mathieu.<br /></span> +</div></div> + +<p>Parmi toutes les caricatures qui se meuvent dans le roman +de Furetière, procureurs, pédants, avocats, plaideurs, +joueurs, etc., un seul homme a vraiment le beau +rôle, l'homme de cour, le marquis, un Clitandre de Molière.</p> + +<p>Cette rencontre avec le poète comique n'est pas fortuite. +Il est aisé de voir qu'elle n'est que l'effet d'une +communauté d'idées facile à constater. Quels sont les +personnages le plus ordinairement drapés dans le théâtre +de Molière?—Le faux noble, le bourgeois enrichi +(Jourdain), le manant ambitieux (Georges Dandin), le +hobereau de province qui ne va point à Versailles (Pourceaugnac, +la marquise d'Escarbagnas). Trissotin n'est +pas plus ridicule comme cuistre qu'ennemi des courtisans; +c'est un bourgeois goguenard; lui et son acolyte +Vadius sont des pédants en us, c'est-à-dire des auteurs +écrivant pour leurs pareils, et point pour la cour. Si +Gorgibus et le bonhomme Chrysale se produisent parfois +avec avantage comme personnifications du bon sens, +on ne peut nier, tant la bourgeoisie est ravalée en leurs +personnes, que de pareils modèles ne soient une ironie +de plus.</p> + +<p>L'identité d'inspiration se retrouve jusque dans le +choix des personnages de la charmante nouvelle allégorique +que Furetière a, suivant le goût du temps, intercalée +dans la seconde partie de son roman. L'Amour, +descendu sur la terre pour fuir une correction maternelle, +s'attache successivement à différents types, destinés, +dans la pensée de l'auteur, à attester la dépravation +des sentiments et l'avilissement des cœurs de son siècle: +une pédante, Polymathie-Armande; une prude, +Archelaïde-Arsinoë; une coquette, Polyphile-Célimène; +Landore, une sotte; Polione, une courtisane, etc., etc. +Quant à l'allusion reconnue aux amours de Fouquet, ce +n'est rien qu'un épisode pour ainsi dire hors d'œuvre que +Furetière a joint à son récit afin d'amorcer la curiosité +par le scandale. C'est ce sentiment de haine pour le +bourgeois, pour le pédant, qui apparente Furetière aux +écrivains les plus marquants de cette période de 1650 +à 1680, qu'on est convenu d'appeler le siècle de +Louis XIV. Cette conformité de tendance, dont on a eu +soin de relever dans les notes toutes les preuves, justifie +la liaison de Furetière avec Boileau et Racine, liaison attestée +d'ailleurs par leur correspondance, par les mémoires +de Racine le fils et par les anecdotes de Ménage; +elle assigne une date au livre et lui donne l'importance +d'un document historique. On voit alors la littérature +sous toutes ses formes attaquer la bourgeoisie, devenue +puissance, et continuer ainsi le rôle d'opposition que la +poésie populaire avoit rempli pendant tout le moyen +âge contre la puissance dominante à cette époque, la +puissance sacerdotale.</p> + +<p>Jamais la bourgeoisie, ses mœurs et ses habitudes, +n'avoient été jusque alors l'objet d'une analyse aussi studieuse, +aussi détaillée, que celle que leur consacre Furetière +dans son roman. La maison du procureur, son +intérieur, son mobilier, son jargon, ses plaisirs, le caquet +de sa femme, et jusqu'au menu de ses repas et de +ses festins, y sont pour la première fois décrits avec la +fidélité et la minutie d'un procès-verbal; les personnages +s'y montrent non pas tels qu'il a plu au romancier +de les faire, mais tels qu'ils ont dû être rigoureusement +par rapport à leur époque et à leur fonction, et +l'on sent parfaitement, à la façon dont ils se conduisent, +que l'auteur se préoccupe bien moins de leur faire jouer +un rôle que d'accuser scrupuleusement jusqu'aux moindres +circonstances de leurs habitudes et jusqu'aux moindres +détails de leur physionomie.</p> + +<p>Cette fidélité rigoureuse de peinture a accrédité le +préjugé que tout le mérite du roman de Furetière consistoit +dans une suite de caricatures et d'allusions personnelles +intéressantes pour les seuls contemporains. +Certains critiques l'ont représenté comme une longue +allégorie dont la clef seroit perdue pour nous. Nous +pouvons affirmer que ces critiques ne l'avoient pas lu. +Non, quand même nous ne saurions pas que Vollichon +est le procureur Rollet, que Charroselles est Charles +Sorel, et la plaideuse Collantine M<sup>me</sup> de Cressé, le roman +de Furetière n'en seroit pas pour cela dépourvu +de charme et d'intérêt; il y resteroit, indépendamment +du mérite aléatoire de sa caricature, l'observation des +mœurs intimes d'une époque importante et curieuse +comme toute époque de transition; il resteroit la lutte +du vieil esprit frondeur, égoïste et sournois des corporations, +avec les mœurs d'une société plus polie et plus +cordiale; il resteroit la fusion de l'élément bourgeois et +de la noblesse, s'effectuant par l'ambition de l'une et par +la corruption de l'autre; il resteroit enfin de précieux +enseignements pour l'histoire judiciaire et pour l'histoire +littéraire, au moment où, en raison de révolutions +inattendues, le métier d'hommes de lettres, le métier +d'avocat, alloient monter au premier rang des fonctions +sociales.</p> + +<p>Furetière, d'ailleurs, ne s'est pas toujours borné, +ainsi qu'on a voulu le faire croire, à critiquer les vices +et les ridicules particuliers à son temps: le <i>Tarif des +partis sortables en mariage, l'Inventaire de Mytophilacte</i> +et la <i>Somme dédicatoire</i>, où se trouve formulée +l'idée de l'association des gens de lettres telle que nous +l'avons aujourd'hui, sont de la satire générale et éternelle.</p> + +<p>Ainsi que plusieurs autres romans de la même époque, +entre autres le <i>Roman comique</i>, le <i>Roman bourgeois</i> +ne finit point, ou, du moins, il n'est pas complet. +Les trois épisodes dont il se compose se relient, +il est vrai, entre eux, par l'intervention des mêmes personnages, +à peu près comme se relient les différents +épisodes de la <i>Comédie humaine</i>. Néanmoins, bien qu'à +la fin de chaque partie l'auteur ait soin de nous en montrer +les acteurs pourvus, ceux-ci par un mariage, ceux-là +par la fuite, on sent, à la brusquerie avec laquelle est +terminé le dernier chapitre, que le plan n'est pas exactement +rempli et que le livre manque de conclusion.</p> + +<p>Peut-être Furetière avoit-il l'intention de compléter +quelque jour son œuvre, et, après nous avoir montré +la bourgeoisie plaideuse, la bourgeoisie pédante, la +bourgeoisie vivant d'aventures, de nous faire voir la +bourgeoisie marchande, usurière, etc. Les malheurs +qui l'ont assailli dans ses dernières années ne l'excusent +que trop de s'être manqué de parole à lui-même.</p> + +<p>Tel qu'il est, toutefois, le <i>Roman bourgeois</i> ne laissera +pas d'être pour l'historien, pour le philologue et +pour l'homme du monde, une lecture pleine de profit et +d'agrément.</p> + +<p>L'édition que nous en donnons, collationnée avec soin +sur celle imprimée du vivant de l'auteur (Paris, Barbin +et Billaine, 1666), n'offrira, nous l'espérons, grâce +aux notes dont elle est accompagnée, d'obscurité pour +aucune classe de lecteurs.</p> + +<p>Nous nous féliciterons, quel qu'en soit le succès, d'avoir +remis en lumière un des livres les plus curieux, et +les plus estimables, comme aussi des plus injustement +oubliés, de la littérature françoise.</p> + +<p> +<span class="smcap">Charles ASSELINEAU.</span><br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="UN_MOT_SUR_LORTHOGRAPHE_DE_CETTE_EDITION" id="UN_MOT_SUR_LORTHOGRAPHE_DE_CETTE_EDITION"></a>UN MOT SUR L'ORTHOGRAPHE DE CETTE ÉDITION.</h2> + + +<p>Les philologues qui publient d'anciens ouvrages suivent ordinairement, +quant à l'orthographe, l'un des deux systèmes que voici: ou ils +adoptent invariablement l'orthographe de Voltaire, et font rimer <i>les lois</i> +avec <i>les Français</i>, ou ils reproduisent scrupuleusement l'orthographe +de l'original, avec toutes ses irrégularités, avec ces bizarreries qui rendent +souvent la lecture pénible et rebutante. Ils commenceraient ainsi +le <i>Roman bourgeois</i>: <i>Ie</i> chante les amours et les <i>aduantures</i> de plusieurs +bourgeois de Paris de l'un et l'autre sexe. Nous n'avons pu nous +résoudre à suivre, pour les publications d'anciens livres que nous offrons +au public, ni l'un ni l'autre de ces systèmes. Nous imprimons les +<i>François</i>, comme on imprimait autrefois; mais nous imprimons <i>je</i> et +<i>un</i>, comme on a toujours prononcé. A part cette substitution du <i>j</i> à +l'<i>i</i>, du <i>v</i> à l'<i>u</i>: et <i>vice versa</i>, nous reproduisons exactement l'orthographe +des ouvrages antérieurs au XVII<sup>e</sup> siècle, parceque ces ouvrages, +pleines de tournures et d'expressions vieillies, perdraient beaucoup de +leur charme à être habillés à la moderne. Quant aux ouvrages du +XVII<sup>e</sup> siècle, qui ne contiennent guère que des mots encore familiers +à tout le monde, nous imprimons à peu près selon les règles de l'Académie. +Il est d'ailleurs à remarquer que l'orthographe, ordinairement +assez régulière et parfois très savante au XVI<sup>e</sup> siècle, était devenue, +au XVII<sup>e</sup>, extrêmement arbitraire, incohérente, irrégulière, si +bien que le même mot s'imprimait, dans la même page, de trois ou +quatre manières différentes.</p> + +<p>Pour le <i>Roman bourgeois</i>, écrit dans la seconde moitié du XVII<sup>e</sup> +siècle, nous comptions suivre une orthographe régulière. Les deux +jeunes érudits qui ont bien voulu se charger de la direction littéraire +nous ont fait observer que Furetière, comme lexicographe éminent, +méritait une exception, et devait être reproduit littéralement. L'observation +était juste, et nous avons cédé. C'était d'ailleurs un moyen +de poser nettement la question devant le public. En attendant sa décision, +nous suivrons, pour nos autres publications, notre méthode ordinaire.</p> + +<p> +<span class="smcap">P. Jannet.</span><br /> +</p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="ADVERTISSEMENT_DU_LIBRAIRE_AU_LECTEUR" id="ADVERTISSEMENT_DU_LIBRAIRE_AU_LECTEUR"></a>ADVERTISSEMENT DU LIBRAIRE AU LECTEUR.</h2> + + +<p><i>Amy lecteur, quoyque tu n'acheptes et ne +lises ce livre que pour ton plaisir, si +neantmoins tu n'y trouvois autre chose, +tu devrois avoir regret à ton temps et à +ton argent. Aussi je te puis asseurer +qu'il n'a pas esté fait seulement pour divertir, mais +que son premier dessein a esté d'instruire. Comme il +y a des médecins qui purgent avec des potions agréables, +il y a aussi des livres plaisans qui donnent +des advertissemens fort utiles. On sçait combien la +morale dogmatique est infructueuse; on a beau +prescher les bonnes maximes, on les suit encore +avec plus de peine qu'on ne les écoute. Mais quand +nous voyons le vice tourné en ridicule, nous nous +en corrigeons, de peur d'estre les objets de la risée +publique. Ce qu'on pourroit trouver à redire au +present que je te fais, c'est qu'il n'y est parlé que +de bagatelles, et qu'il n'instruit que de choses peu +importantes. Mais il faut considerer qu'il n'y a que +trop de predicateurs qui exhortent aux grandes +vertus et qui crient contre les grands vices, et il +y en a tres-peu qui reprennent les défauts ordinaires, +qui sont d'autant plus dangereux qu'ils +sont plus frequens: car on y tombe par habitude, +et personne presque ne s'en donne de garde. Ne +voit-on pas tous les jours une infinité d'esprits +bourus, d'importuns, d'avares, de chicaneurs, de +fanfarons, de coquets et de coquettes? Cependant +y a-il quelqu'un qui les oze advertir de leurs +defauts et de leurs sottises, si ce n'est la comédie +ou la satyre? Celles-cy, laissant aux docteurs et aux +magistrats le soin de combattre les crimes, s'arrestent +à corriger les indecences et les ridiculitez, s'il est +permis d'user de ce mot. Elles ne sont pas moins +necessaires, et sont souvent plus utiles que tous les +discours sérieux. Et, comme il y a plusieurs personnes +qui se passent de professeurs de philosophie, +qui n'ont pu se passer de maistres d'escoles, +de mesme on a plus de besoin de censeurs des petites +fautes, où tout le monde est sujet, que des grandes, +où ne tombent que les scelerats. Le plaisir que nous +prenons à railler les autres est ce qui fait avaller +doucement cette medecine qui nous est si salutaire. +Il faut pour cela que la nature des histoires et les +caracteres des personnes soient tellement appliqués +à nos mœurs, que nous croyions y reconnoistre +les gens que nous voyons tous les jours. Et comme +un excellent portrait nous demande de l'admiration, +quoy que nous n'en ayons point pour la personne +dépeinte, de même on peut dire que des histoires +fabuleuses bien décrites et sous des noms +empruntez, font plus d'impression sur notre esprit +que les vrais noms et les vrayes adventures ne +sçauroient faire. C'est ainsi que celui qui contrefait +le bossu devant un autre bossu luy fait bien mieux +sentir son fardeau que la veuë d'un autre homme +qui auroit une pareille incommodité. C'est ainsi +que l'histoire fabuleuse de Lucrece, que tu verras +dans ce livre, a guery, à ce qu'on m'a asseuré, +une fille fort considerable de la ville de l'amour +qu'elle avoit pour un marquis, dont la conclusion, +selon toutes les apparences, eust esté semblable. +Voilà comment, </i>Lecteur<i>, je te donne des drogues +éprouvées. Toute la grace que je te demande, c'est +qu'après t'avoir bien adverty qu'il n'y a rien que +de fabuleux dans ce livre, tu n'ailles point rechercher +vainement quelle est la personne dont tu +croiras reconnoistre le portrait ou l'histoire, pour +l'appliquer à monsieur un tel ou à mademoiselle +une telle, sous prétexte que tu y trouveras un nom +approchant ou quelque caractère semblable. Je sçais +bien que le premier soin que tu auras en lisant ce +roman, ce sera d'en chercher la clef; mais elle ne +te servira de rien, car la serrure est mêlée. Si tu +crois voir le portrait de l'un, tu trouveras les adventures +de l'autre: il n'y a point de peintre qui, +en faisant un tableau avec le seul secours de son +imagination, n'y fasse des visages qui auront de +l'air de quelqu'un que nous connaissons, quoy qu'il +n'ait eu dessein que de peindre des heros fabuleux. +Ainsi, quand tu appercevrois dans ces personnages +dépeints quelques caracteres de quelqu'un +de ta connoissance, ne fay point un jugement temeraire +pour dire que ce soit luy; prends plustost +garde que, comme il y a icy les portraits de plusieurs +sortes de sots, tu n'y rencontres le tien: car +il n'y a presque personne qui ait le privilege d'en +estre exempt, et qui n'y puisse remarquer quelque +trait de son visage, moralement parlant. Tu diras +peut-estre que je ne parle point en libraire, mais +en autheur; aussi la verité est-elle que tout ce +que je t'ay dit a esté tiré d'une longue preface que +l'autheur mesme avoit mise au devant du livre. +Mais le mal-heur a voulu qu'ayant esté fait il y a +long-temps par un homme qui s'est diverty à le +composer en sa plus grande jeunesse, il luy est +arrivé tous les accidens à quoy les premiers fueillets +d'une vieille coppie sont sujets. Et, comme +maintenant ses occupations sont plus sérieuses, cet +ouvrage n'auroit jamais veu le jour si l'infidelité +de quelques-uns à qui il l'avoit confié ne l'avoit +fait tomber entre mes mains: C'est pourquoy je ne +t'ay pû donner la preface entière; j'en ay tiré ce +que j'ay pû, aussi bien que de plusieurs autres endroits +du livre, que j'ay fait accommoder à ma maniere. +J'en ay fait oster ce que j'y ai trouvé de +trop vieux, j'y ay fait adjoûter quelque chose de +nouveau pour le mettre à la mode. Si tu y trouves +du goust, je feray r'ajuster de mesme la suite, +dont je te feray un pareil present, si tu as agreable +de le bien payer.</i></p> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h1><a name="LE_ROMAN_BOURGEOIS" id="LE_ROMAN_BOURGEOIS"></a>LE ROMAN BOURGEOIS</h1> + +<h3>OUVRAGE COMIQUE</h3> + +<h2>LIVRE PREMIER</h2> + + +<p>Je chante les amours et les advantures de +plusieurs bourgeois de Paris, de l'un et de +l'autre sexe; et ce qui est de plus merveilleux, +c'est que je les chante, et si je ne sçay +pas la musique. Mais puisqu'un roman n'est +rien qu'une poésie en prose, je croirois mal débuter si je +ne suivois l'exemple de mes maistres, et si je faisois un +autre exorde: car, depuis que feu Virgile a chanté Ænée +et ses armes, et que le Tasse, de poëtique memoire, a +distingué son ouvrage par chants, leurs successeurs, qui +n'estoient pas meilleurs musiciens que moy, ont tous repeté +la mesme chanson, et ont commencé d'entonner sur +la mesme notte. Cependant je ne pousseray pas bien loin +mon imitation; car je ne feray point d'abord une invocation +des muses, comme font tous les poëtes au commencement +de leurs ouvrages, ce qu'ils tiennent si necessaire, +qu'ils n'osent entreprendre le moindre poëme +sans leur faire une priere, qui n'est gueres souvent +exaucée. Je ne veux point faire aussi de fictions poëtiques, +ny écorcher l'anguille par la queue, c'est à dire +commencer mon histoire par la fin, comme font tous +ces messieurs, qui croyent avoir bien r'affiné pour trouver +le merveilleux et le surprenant quand ils font de +cette sorte le recit de quelque avanture. C'est ce qui +leur fait faire le plus souvent un long galimathias, qui +dure jusqu'à ce que quelque charitable escuyer ou confidente +viennent éclaircir le lecteur des choses precedentes +qu'il faut qu'il sçache, ou qu'il suppose, pour +l'intelligence de l'histoire.</p> + +<p>Au lieu de vous tromper par ces vaines subtilitez, je +vous raconteray sincerement et avec fidelité plusieurs +historiettes ou galanteries arrivées entre des personnes +qui ne seront ny heros ny heroïnes, qui ne dresseront +point d'armées, ny ne renverseront point de royaumes, +mais qui seront de ces bonnes gens de mediocre condition, +qui vont tout doucement leur grand chemin, +dont les uns seront beaux et les autres laids, les uns sages +et les autres sots; et ceux-cy ont bien la mine de +composer le plus grand nombre. Cela n'empeschera pas +que quelques gens de la plus haute vollée ne s'y puissent +reconnoître, et ne profitent de l'exemple de plusieurs +ridicules dont ils pensent estre fort éloignez. Pour +éviter encore davantage le chemin battu des autres, je +veux que la scène de mon roman soit mobile, c'est à +dire tantost en un quartier et tantost en un autre de la +ville; et je commenceray par celuy qui est le plus +bourgeois, qu'on appelle communément la place Maubert.</p> + +<p>Un autre autheur moins sincère, et qui voudroit paroistre +éloquent, ne manqueroit jamais de faire icy une +description magnifique de cette place. Il commenceroit +son éloge par l'origine de son nom; il diroit qu'elle a +esté annoblie par ce fameux docteur Albert le Grand, +qui y tenoit son écolle, et qu'elle fut appelée autrefois +la place de M<sup>e</sup> Albert, et, par succession de temps, la +place Maubert. Que si, par occasion, il écrivoit la vie et +les ouvrages de son illustre parrain, il ne seroit pas +le premier qui auroit fait une digression aussi peu à +propos. Après cela il la bâtiroit superbement selon la +dépense qu'y voudroit faire son imagination. Le dessein +de la place Royalle ne le contenterait pas; il faudroit +du moins qu'elle fût aussi belle que celle où se faisoient +les carrousels, dans la galente et romanesque ville de +Grenade. N'ayez pas peur qu'il allast vous dire (comme +il est vray) que c'est une place triangulaire, entourée +de maisons fort communes pour loger de la bourgeoisie; +il se pendroit plûtost qu'il ne la fist quarrée, qu'il +ne changeast toutes les boutiques en porches et galleries, +tous les aulvens en balcons, et toutes les chaines +de pierre de taille en beaux pilastres. Mais quand il +viendroit à décrire l'église des Carmes, ce seroit lors +que l'architecture joüerait son jeu, et auroit peut-estre +beaucoup à souffrir. Il vous feroit voir un temple aussi +beau que celuy de Diane d'Ephese; il le feroit soûtenir +par cent colomnes corinthiennes; il rempliroit les niches +de statues faites de la main de Phidias ou de Praxitelle; +il raconterait les histoires figurées dans les bas reliefs; +il feroit l'autel de jaspe et de porphire; et, s'il luy en prenoit +fantaisie, tout l'édifice: car, dans le pays des romans, +les pierres precieuses ne coûtent pas plus que la +brique et que le moilon. Encore il ne manqueroit pas +de barboüiller cette description de metopes, trigliphes; +volutes, stilobates, et autres termes inconnus qu'il auroit +trouvez dans les tables de Vitruve ou de Vignoles; +pour faire accroire à beaucoup de gens qu'il seroit fort +expert en architecture. C'est aussi ce qui rend les autheurs +si friands de telles descriptions, qu'ils ne laissent +passer aucune occasion d'en faire; et ils les tirent tellement +par les cheveux, que, mesme pour loger un corsaire +qui est vagabond et qui porte tout son bien avec +soy, ils luy bâtissent un palais plus beau que le Louvre, +ny que le Serrail.</p> + +<p>Grace à ma naïveté, je suis déchargé de toutes ces +peines, et quoy que toutes ces belles choses se fassent +pour la decoration du theatre à fort peu de frais, j'aime +mieux faire jouer cette piece sans pompe et sans appareil, +comme ces comedies qui se jouent chez le bourgeois +avec un simple paravent. De sorte que je ne veux +pas mesme vous dire comme est faite cette église, quoy +qu'assez celebre: car ceux qui ne l'ont point veue la +peuvent aller voir, si bon leur semble, ou la bâtir dans +leur imagination comme il leur plaira. Je diray seulement +que c'est le centre de toute la galanterie bourgeoise +du quartier, et qu'elle est tres-frequentée, à +cause que la licence de causer y est assez grande. C'est +là que, sur le midy, arrive une caravane de demoiselles +à fleur de corde<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, dont les meres, il y a dix ans, portoient +le chapperon, qui estoit la vraye marque et le +caractere de bourgeoisie, mais qu'elles ont tellement +rogné petit à petit, qu'il s'est evanoüy tout à fait. Il +n'est pas besoin de dire qu'il y venoit aussi des muguets +et des galans, car la consequence en est assez naturelle: +chacune avoit sa suite plus ou moins nombreuse, selon +que sa beauté ou son bonheur les y attiroit.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Terme de jeu de paume: «On dit qu'une balle a passé +à fleur de corde, ou qu'elle a frisé la corde, pour dire que +peu s'en est fallu qu'elle n'ait été dehors.» (<i>Dictionn. de Furetière</i>.)</p></div> + +<p>Cette assemblée fut bien plus grande que de coustume +un jour d'une grande feste qu'on y solemnisoit. +Outre qu'on s'y empressoit par devotion, les amoureux +de la symphonie y estoient aussi attirez par un concert +de vingt-quatre violons de la grande bande; d'autres y +couroient pour entendre un predicateur poly<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. C'estoit +un jeune abbé sans abbaye, c'est à dire un tonsuré de +bonne famille, où l'un des enfans est tousjours abbé +de son nom. Il avoit un surpelis ou rochet bordé de +dentele, bien plicé et bien empesé; il avoit la barbe +bien retroussée, ses cheveux estoient fort frisez, +afin qu'ils parussent plus courts, et il affectoit de parler +un peu gras, pour avoir le langage plus mignard. Il +vouloit qu'on jugeast de l'excellence de son sermon +par les chaises, qui y estoient louées deux sous marqués. +Aussi avoit-il fait tout son possible pour mandier +des auditeurs, et particulièrement des gens à carosse. +Il avoit envoyé chez tous ses amis les prier d'y assister, +ayant fait pour cela des billets semblables à ceux d'un +enterrement, hormis qu'ils n'estoient pas imprimez.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> C'est certainement de l'abbé Cotin ou de l'abbé Cassaigne +qu'il est question. On sait, en effet, que Furetière partageoit +la belle haine de Boileau contre ces prédicateurs à la +mode; il paroît même, par une note de Brossette sur le vers +60 de la 3<sup>e</sup> satire, que c'est lui qui les avoit recommandés +au satirique: «Ce fut l'abbé Furetière qui indiqua à notre +auteur les deux mauvais prédicateurs qui sont ici nommés, +l'abbé Cassaigne et l'abbé Cotin, tous deux de l'Académie +françoise.»</p></div> + +<p>Une belle fille qui devoit y quêter ce jour-là<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> y avoit +encore attiré force monde, et tous les polis qui vouloient +avoir quelque part en ses bonnes grâces y estoient +accourus exprès pour luy donner quelque grosse +pièce dans sa tasse: car c'estoit une pierre de touche +pour connoistre la beauté d'une fille ou l'amour d'un +homme que cette queste. Celuy qui donnoit la plus +grosse piéce estoit estimé le plus amoureux, et la demoiselle +qui avoit fait la plus grosse somme estoit estimée +la plus belle. De sorte que, comme autrefois, pour +soutenir la beauté d'une maîtresse, la preuve cavallière +estoit de se présenter la lance à la main en un tournoy +contre tous venans, de même la preuve bourgeoise estoit +en ces derniers temps de faire presenter sa maîtresse +la tasse à la main en une queste, contre tous les +galans.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> La quête aux grands jours, dans une belle église, en +brillante toilette, étoit une mode bourgeoise que Furetière +ne devoit pas oublier. Il ne fait qu'en indiquer le ridicule, +d'autres en ont relevé l'inconvenance; ainsi le P. Sanlecque, +en deux vers célèbres de sa satire contre une <i>mère coquette, +etc.</i>, et l'auteur anonyme d'une satire contre <i>l'Indécence des +questeuses</i>, que nous trouvons dans un petit volume assez +rare, <i>Poésies chrestiennes</i>, etc., par le sieur D... Paris, 1710, +in-8.</p></div> + +<p>Certainement la questeuse estoit belle, et si elle eust +esté née hors la bourgeoisie, je veux dire si elle eust +esté élevée parmi le beau monde, elle pouvoit donner +beaucoup d'amour à un honneste homme. N'attendez +pas pourtant que je vous la décrive icy, comme on a +coustume de faire en ces occasions; car, quand je vous +aurois dit qu'elle estoit de la riche taille, qu'elle avoit +les yeux bleus et bien fendus, les cheveux blonds et +bien frisez, et plusieurs autres particularitez de sa personne, +vous ne la reconnoistriez pas pour cela, et ce ne +seroit pas à dire qu'elle fût entierement belle; car elle +pourroit avoir des taches de rousseurs, ou des marques +de petite vérole. Témoin plusieurs héros et héroïnes, +qui sont beaux et blancs en papier et sous le masque +de roman, qui sont bien laids et bien basanez en chair +et en os et à découvert. J'aurois bien plutost fait de +vous la faire peindre au devant du livre, si le libraire +en vouloit faire la dépense. Cela seroit bien aussi nécessaire +que tant de figures, tant de combats, de temples +et de navires, qui ne servent de rien qu'à faire acheter +plus cher les livres<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Ce n'est pas que je veuille blasmer +les images, car on diroit que je voudrois reprendre les +plus beaux endroits de nos ouvrages modernes.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Cela est un trait contre La Serre, qui avoit la manie +des <i>illustrations</i> pour ses livres: «Il tenoit pour maxime, +dit Tallement (édit, in-8., t. 5, p. 24), qu'il ne falloit qu'un +beau titre et une belle taille douce; aussi madame Margonne +l'appeloit-elle <i>le tailleur des muses</i>, parcequ'il les habilloit +assez bien.»</p></div> + +<p>Je reviens à ma belle questeuse, et pour l'amour +d'elle je veux passer sous silence (du moins jusqu'à une +autre fois) toutes les autres avantures qui arriverent +cette journée-là dans cette grande assemblée de gens +enroollez sous les étendars de la galanterie. Cette fille +estoit pour lors dans son lustre, s'estant parée de tout +son possible, et ayant esté coiffée par une demoiselle +suivante du voisinage, qui avoit appris immediatement +de la Prime. Elle ne s'estoit pas contentée d'emprunter +des diamants, elle avoit aussi un laquais d'emprunt +qui lui portoit la queue, afin de paroistre davantage. +Or, quoy que cela ne fût pas de sa condition, neantmoins +elle fut bien aise de ménager cette occasion de contenter +sa vanité; car on ne doit point trouver à redire à +tout ce qui se fait pour le service et l'avantage de l'Eglise. +Quant à son meneur, c'estoit le maistre clerc du logis, +qu'elle avoit pris par nécessité autant que par ostentation; +car le moyen sans cela de traverser l'Eglise +sur des chaises, sur lesquelles on entendoit le sermon, +à moins que d'avoir une asseurance de danceur de +corde? Avec ces avantages, elle fit fort bien le profit de +la sacristie; mais avant que je la quitte, je suis encore +obligé de vous dire qu'elle estoit fort jeune, car cela +est necessaire à l'Histoire, comme aussi que son esprit +avoit alors beaucoup d'innocence, d'ingenuité ou de +sottise. Je n'ose dire asseurément laquelle elle avoit de +ces trois belles qualitez; vous en jugerez vous-mesme +par la suite.</p> + +<p>A cette solemnité se trouva un homme amphibie, +qui estoit le matin advocat et le soir courtisan; il portoit +le matin la robe au Palais pour plaider ou pour +écouter, et le soir il portoit les grands canons, et les +galands d'or, pour aller cajoler les dames. C'estoit un +de ces jeunes bourgeois qui, malgré leur naissance et +leur éducation, veulent passer pour des gens du bel +air, et qui croyent, quand ils sont vestus à la mode et +qu'ils méprisent ou raillent leur parenté, qu'ils ont acquis +un grand degré d'élevation au dessus de leurs +semblables. Cettuy-cy n'estoit pas reconnoissable quand +il avoit changé d'habit. Ses cheveux, assez courts, qu'on +luy voyoit le matin au Palais, estoient couverts le soir +d'une belle perruque blonde, tres-frequemment visitée +par un peigne qu'il avoit plus souvent à la main que +dans sa poche. Son chapeau avoit pour elle un si grand +respect, qu'il n'osoit presque jamais luy toucher. Son +collet de manteau estoit bien poudré, sa garniture fort +enflée, son linge orné de dentelle; et ce qui le paroit le +plus estoit que, par bon-heur, il avoit un porreau au bas +de la joue, qui luy donnoit un honneste prétexte d'y +mettre une mouche. Enfin il estoit ajusté de manière +qu'un provincial n'auroit jamais manqué de le prendre +pour modelle pour se bien mettre. Mais j'ay eu tort +de dire qu'il n'estoit pas reconnoissable: sa mine, son +geste, sa contenance et son entretien le faisoient assez +connoistre, car il est bien plus difficile d'en changer +que de vestement, et toutes ses grimaces et affectations +faisoient voir qu'il n'imitoit les gens de la cour qu'en +ce qu'ils avoient de deffectueux et de ridicule. C'est ce +qu'on peut dire, en passant, qui arrive à tous les imitateurs, +en quelque genre que ce soit.</p> + +<p>Cet homme donc n'eut pas si-tost jetté les yeux sur +Javotte (tel estoit le nom de la demoiselle charitable +qui questoit) qu'il en devint fort passionné, chose pour +lui fort peu extraordinaire, car c'estoit, à vray dire, un +amoureux universel. Neantmoins, pour cette fois, l'Amour +banda son arc plus fort, ou le tira de plus près, +de sorte que la flèche enfonça plus avant dans son +cœur qu'elle n'avoit accoustumé. Je ne vous sçaurois +dire précisément quelle fut l'émotion que son cœur +sentit à l'approche de cette belle (car personne pour +lors ne luy tasta le poux), mais je sçay bien que ce fut +ce jour-là précisément qu'il fit un vœu solemnel de luy +rendre service. Bien-tost après, une heureuse occasion +s'en présenta tout à propos. Elle vint quester à un +jeune homme qui estoit auprès de luy. C'estoit un autre +petit clerc du logis, très malicieux, qui estoit en colère +contre elle parce qu'elle avoit retiré les clefs de la cave +des mains d'une servante qui luy donnoit du vin. Comme +il vid qu'elle faisoit vanité de faire voir que sa tasse +estoit pleine d'or et de grosses pieces blanches, il tira +de sa poche une poignée de deniers; il en arrosa sa +tasse pour luy faire dépit, et couvrit toutes les pieces +qu'elle estalloit en parade. La questeuse en rougit de +honte, et du doigt écarta le plus qu'elle pût cette menue +monnoye, qui, malgré toute son adresse, ne parût +encore que trop. Ce fut alors que Nicodème (ainsi s'appeloit +le nouveau blessé), lui presentant une pistolle, +feignit de luy en demander la monnoye; mais il ne fit +que retirer de la tasse les deniers, et il luy donna le +reste en pur don.</p> + +<p>Cette nouvelle sorte de galenterie fut remarquée par +Javotte, qui en son ame en eust de la joye, et qui crût +en effet luy en avoir de l'obligation. Ce qui fit qu'au +sortir de l'église, elle souffrit qu'il l'abordast avec un +compliment qu'il avoit medité pendant tout le temps +qu'il l'avoit attendue. Cette occasion luy fut fort favorable, +car Javotte ne sortoit jamais sans sa mere, qui la +faisoit vivre avec une si grande retenue qu'elle ne la +laissoit jamais parler à aucun homme, ny en public, ny +à la maison. Sans cela cet abord n'eut pas esté fort difficile +pour luy, car, comme Javotte estoit fille d'un +procureur et Nicodeme estoit advocat, ils estoient de +ces conditions qui ont ensemble une grande affinité et +sympathie, de sorte qu'elles souffrent une aussi prompte +connoissance que celle d'une suivante avec un valet +de chambre.</p> + +<p>Dès que l'office fut dit et qu'il la pût joindre, il luy +dit, comme une tres-fine galanterie: Mademoiselle, à +ce que je puis juger, vous n'avez pu manquer de faire +une heureuse queste, avec tant de mérite et tant de +beauté. Hélas, Monsieur (repartit Javotte avec une +grande ingenuité), vous m'excuserez; je viens de la +compter avec le pere sacristain: je n'ay fait que soixante +et quatre livres cinq sous; mademoiselle Henriette fit +bien dernièrement quatre-vingts dix livres; il est vray +qu'elle questa tout le long des prieres de quarante +heures, et que c'estoit en un lieu où il y avoit un Paradis +le plus beau qui se puisse jamais voir. Quand je +parle du bon-heur de vostre queste (dit Nicodeme), je +ne parle pas seulement des charitez que vous avez recueillies +pour les pauvres ou pour l'église; j'entens +aussi parler du profit que vous avés fait pour vous. +Ha! Monsieur (reprit Javotte), je vous asseure que je +n'y en ay point fait; il n'y avoit pas un denier davantage +que ce que je vous ay dit; et puis croyez-vous que +je voulusse ferrer la mule en cette occasion? Ce seroit +un gros peché d'y penser. Je n'entends pas (dit Nicodeme) +parler ny d'or ny d'argent, mais je veux dire seulement +qu'il n'y a personne qui, en vous donnant l'aumosne, +ne vous ait en mesme temps donné son cœur. Je ne +sçay (repartit Javotte) ce que vous voulez dire de cœurs; +je n'en ay trouvé pas un seul dans ma tasse. J'entends +(ajousta Nicodeme) qu'il n'y a personne à qui vous vous +soyez arrestée qui, ayant veu tant de beauté, n'ait fait +vœu de vous aimer et de vous servir, et qui ne vous +ait donné son cœur. En mon particulier, il m'a esté +impossible de vous refuser le mien. Javotte luy repartit +naïvement: Et bien, Monsieur, si vous me l'avez +donné, je vous ay en mesme temps répondu: Dieu vous +le rende. Quoy! (reprit Nicodeme un peu en colère) +agissant si serieusement, faut-il se railler de moy? et +faut-il ainsi traitter le plus passionné de tous vos +amoureux? A ce mot, Javotte répondit en rougissant: +Monsieur, prenez garde comme vous parlez; je suis +honneste fille: je n'ai point d'amoureux; maman m'a +bien deffendu d'en avoir. Je n'ay rien dit qui vous puisse +choquer (repartit Nicodeme), et la passion que j'ay +pour vous est toute honneste et toute pure, n'ayant pour +but qu'une recherche legitime. C'est donc, Monsieur +(repliqua Javotte), que vous me voulez épouser? Il faut +pour cela vous adresser à mon papa et à maman: car +aussi bien je ne sçais pas ce qu'ils me veulent donner +en mariage. Nous n'en sommes pas encore à ces conditions +(reprit Nicodeme); il faut que je sois auparavant +asseuré de vostre estime, et que je sçache si vous agréerez +que j'aye l'honneur de vous servir. Monsieur (dit +Javotte), je me sers bien moy-mesme, et je sçais faire +tout ce qu'il me faut.</p> + +<p>Cette réponse bourgeoise defferra fort ce galand, qui +vouloit faire l'amour en stile poly. Asseurément il alloit +débiter la fleurette avec profusion, s'il eust trouvé une +personne qui luy eust voulu tenir teste. Il fut bien surpris +de ce que, dès les premieres offres de service, on +l'avoit fait expliquer en faveur d'une recherche legitime. +Mais il avoit tort de s'en estonner, car c'est le deffaut +ordinaire des filles de cette condition, qui veulent +qu'un homme soit amoureux d'elles si-tost qu'il leur a +dit une petite douceur, et que, si-tost qu'il en est amoureux, +il aille chez des notaires ou devant un curé, pour +rendre les témoignages de sa passion plus asseurez. +Elles ne sçavent ce que c'est de lier de ces douces amitiez +et intelligences qui font passer si agreablement +une partie de la jeunesse, et qui peuvent subsister avec +la vertu la plus severe. Elles ne se soucient point de +connoistre pleinement les bonnes ou les mauvaises qualitez +de ceux qui leur font des offres de service, ny de +commencer par l'estime pour aller en suite à l'amitié +ou à l'amour. La peur qu'elles ont de demeurer filles +les fait aussi-tost aller au solide, et prendre aveuglément +celuy qui a le premier conclu. C'est aussi la cause +de cette grande différence qui est entre les gens de la +cour et la bourgeoisie: car la noblesse faisant une profession +ouverte de galanterie, et s'accoûtumant à voir +les dames dès la plus tendre jeunesse, se forme certaine +habitude de civilité et de politesse qui dure toute +la vie. Au lieu que les gens du commun ne peuvent +jamais attraper ce bel air, parce qu'ils n'étudient point +cet art de plaire qui ne s'apprend qu'aupres des dames, +et qu'apres estre touché de quelque belle passion. Ils ne +font jamais l'amour qu'en passant et dans une posture +forcée, n'ayant autre but que de se mettre vistement en +ménage. Il ne faut pas s'étonner apres cela si le reste +de leur vie ils ont une humeur rustique et bourrue +qui est à charge à leur famille et odieuse à tous ceux +qui les frequentent. Nôtre demy courtisan auroit bien +voulu faire l'amour dans les formes; il n'auroit pas voulu +oublier une des manieres qu'il avoit trouvées dans +ses livres, car il avoit fait son cours exprés dans Cyrus +et dans Clelie. Il auroit volontiers envoyé des poulets, +donné des cadeaux et fait des vers, qui pis est; mais le +moyen de jouer une belle partie de paume avec une +personne qui met à tous les coups sous la corde?</p> + +<p>Il n'eust pas si-tost remené sa maistresse jusqu'à sa +porte, qu'avec une profonde reverence elle le quitta, +luy disant qu'il falloit qu'elle allast songer aux affaires +du ménage, et qu'aussi bien sa maman lui crieroit si +elle la voyoit causer avec des garçons. Il fut donc obligé +de prendre congé d'elle, en resolution de la venir +bien-tost revoir. Mais la difficulté estoit d'avoir entrée +dans la maison, car personne n'y estoit reçeu s'il n'y +avoit bien à faire, encore n'entroit-on que dans l'étude +du procureur; car si quelqu'un fust venu pour rendre +visite à Javotte, la mere seroit venue sur la porte luy +demander: Qu'est-ce que vous avez à dire à ma fille? La +necessité obligea donc Nicodeme de chercher à faire +connoissance avec Vollichon<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> (le pere de Javotte s'appelloit +ainsi), ce qui ne fut pas difficile, car il le connoissoit +desja de veue pour l'avoir rencontré au Chastelet, +où il estoit procureur, et où Nicodeme alloit plaider +quelquefois. Il feignit de luy consulter quelque difficulté +de pratique, puis il lui dit qu'il le vouloit charger d'un +exploit pour un de ses amis. En effet, il luy en porta +un chez luy; mais cela ne fit que l'introduire dans l'étude +comme les autres: car l'appartement des femmes fut +pour luy fermé, comme si c'eust esté un petit serrail. Il +s'avisa d'une ruse pour les voir: il feignit qu'il avoit +une excellente garenne à la campagne, d'où on luy envoyoit +souvent des lapins. Il dit à Vollichon qu'il luy en +envoyeroit deux, et qu'il les iroit manger avec luy, +dans la pensée qu'il verroit, pour le moins pendant le +disner, sa femme et sa fille. Il en fit donc acheter deux +à la Vallée de misere; mais ce fut de l'argent perdu, +non pas à cause que c'estoient des lapins de clapié (car +le procureur ne les trouva encore que trop bons), mais +parce que cela ne lui donna point occasion de voir sa +maistresse, qui, ce jour-là, ne disna point à la grande +table, peut-estre à cause qu'elle n'estoit pas habillée, ou +qu'elle faisoit quelque affaire du ménage. Il poussa donc +plus loin ses inventions: il fit partie avec Vollichon +pour aller jouer à la boule<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, qui est le plus grand regale +qu'on puisse faire à un procureur, et le plus puissant +aimant pour l'attirer hors de son étude. Cela les rendit +bientost bons amis, et ce qui y contribua beaucoup, +c'est que Nicodeme se laissa d'abord gagner quelque argent; +mais il n'oublioit point de jouer pour la derniere +partie un chapon, qui se mangeoit aussi-tost chez le +procureur.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Ici Furetière n'a pas, en apparence au moins, autant +de franchise que Despréaux. Dans sa 1<sup>re</sup> satire, celui-ci +avoit dit: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom;<br /></span> +<span class="i0">J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon.<br /></span> +</div></div> +<p> +Or, c'est ce même Rolet que Furetière, moins hardi, va peindre +ici sous le pseudonyme de Vollichon. Il étoit bien connu +au Palais. On ne l'y appeloit que <i>l'âme damnée</i>, et, quand le +président Lamoignon vouloit désigner un insigne fripon, il +disoit: C'est un Rolet. Selon Brossette, dans sa note sur le +vers 157 de la 15<sup>e</sup> satire de Régnier, c'est à lui surtout qu'il +falloit appliquer ce vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Un avocat instruire en l'un ou l'autre cause.<br /></span> +</div></div> +<p> +Rolet ne faisoit pas autre chose; même il faisoit pis. En 1681, +il fut convaincu d'avoir fait revivre une obligation de 500 +livres, dont il avoit déjà reçu le paiement. Un arrêt le condamna +à un bannissement de neuf années, et, entre autres +amendes et dépens, à 4,000 fr. de réparation civile. La minute +et la grosse de l'obligation incriminée furent lacérées +par le greffier en présence de Rolet. La sentence est du 12 +août 1681, c'est-à-dire long-temps après la publication du +<i>Roman bourgeois</i>. Mais il y avoit longues années que Rolet +se mettoit en mesure de la mériter, et qu'on l'en déclaroit +digne au Palais et dans le monde. Toutefois, comme ses friponneries +n'étoient pas chose jugée, on n'osoit pas, de peur +d'un procès qu'il n'eût pas manqué de vous faire, dire hautement +et sous son nom ce qu'étoit Rolet. Despréaux, je l'ai +dit, l'osa seul; mais, comme s'il eût eu peur de sa hardiesse, +il l'atténua fort et l'annula même dans la 2<sup>e</sup> édition de ses +satires, en mettant en note, pour le nom de Rolet, que c'étoit +un hôtelier du pays blaisois. C'étoit se repentir d'avoir +eu du courage, et en réalité n'être pas plus franc que ne l'avoit +été Furetière avec son pseudonyme de Vollichon. Le +plus comique de l'affaire, c'est que, selon Brossette, il se +trouva en effet dans le Blaisois «un hôtelier de même nom, +qui fit faire à Boileau de grandes plaintes. A Rouen, dit encore +Brossette, dans une 1<sup>re</sup> édition qui fut faite sans la participation +de l'auteur, on avoit mis un autre nom que celui +de Rolet», ce qui nous étonne beaucoup, d'autant plus qu'à +cette époque, dans cette même ville de Rouen, on jouoit une +comédie en un acte, en vers, <i>le Moulin de Bouille</i> (Rouen, +J.-B. Besongne, pet. in-12), dans laquelle Rolet étoit franchement +nommé et mis en scène.—Furetière, dans son libelle +allégorique, <i>les Couches de l'Académie</i>, fit encore, preuve +qu'il le connoissoit bien, allusion à Rolet, comme au plus +grand chicaneur du Palais. Il dit que la déesse Justice avoit, +dans une écurie qu'on nomme <i>Chicane</i>, six harpies qu'on atteloit +à son char, et à l'une d'elles, la première, la plus fameuse, +il donne le nom de <i>Rolette</i>. Le patibulaire procureur +finit mieux qu'il ne méritoit. On le déchargea de la peine du +bannissement, à laquelle l'avoit condamné l'arrêt de 1681; +il obtint une place de garde au château de Vincennes, et il +y mourut.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> C'étoit le jeu à la mode de ce temps-là, et l'on sait par +Louis Racine que Boileau y excelloit. Les procureurs surtout +en faisoient leur amusement favori. Furetière en a fait le +sujet d'une des satires qu'on a imprimées à la suite du <i>Roman +bourgeois</i>, édit. de Nancy, 1713, in-12., p. 319-327. C'est +au quai Saint-Bernard que Furetière place la fameuse partie +de boules qui remplit sa satire; mais on sait par Regnard, +dans sa comédie du <i>Divorce</i> (prologue), que les joueurs de +la bazoche avoient encore d'autres lieux de réunion: «<span class="smcap">Jupiter.</span> +Je me suis amusé en venant à jouer à la boule, aux Petits +Carreaux, contre quatre procureurs, qui ne m'ont laissé +que trente sols.—<span class="smcap">Arlequin.</span> Où diable vous êtes-vous fourré +là? Ces messieurs savent aussi bien rouler le bois que +ruiner une famille.»</p></div> + +<p>Ce fut au quatriéme ou cinquiéme chapon que Nicodeme +eust le plaisir de voir sa maistresse à table avec +luy; mais ce plaisir fut de peu de durée, car elle ne parut +que long-temps apres que les autres furent assis, +et elle se leva sitost qu'on apporta le dessert, apres +avoir plié sa serviette et emporté son assiette elle-mesme. +Encore durant le repas elle ne profera pas un mot +et ne leva pas presque les yeux, monstrant avec sa grande +modestie qu'elle sçavoit bien pratiquer tout ce qui estoit +dans sa <i>Civilité puérile</i>. Elle s'alla aussitost renfermer +dans sa chambre avec sa mere, pour travailler à +quelque dentelle ou tapisserie. Enfin jamais il n'y eut +demoiselle avec qui il fust plus difficile de nouer conversation: +car au logis elle estoit tenue de court, et dehors +elle ne sortoit qu'avec sa mere, ainsi qu'il a esté +dit; de sorte que sans le hazard de la queste, qui luy +donna un moment de liberté et luy permit de retourner +seule chez elle, jamais Nicodeme n'auroit trouvé occasion +de l'accoster. L'amitié de Vollichon luy estoit presque +inutile; cependant elle s'augmentoit de jour en +jour, et, pour en connoistre un peu mieux les fondemens, +il est bon de dire quelque chose du caractere de +ce procureur, qui estoit encore un original, mais d'une +autre espece.</p> + +<p>C'étoit un petit homme trapu grisonnant, et qui étoit +de mesme âge que sa calotte. Il avoit vieilli avec elle +sous un bonnet gras et enfoncé qui avoit plus couvert +de méchancetez qu'il n'en auroit pu tenir dans +cent autres testes et sous cent autres bonnets: car la +chicane s'estoit emparée du corps de ce petit homme, +de la mesme maniere que le demon se saisit du corps +d'un possédé. On avoit sans doute grand tort de l'appeler, +comme on faisoit, ame damnée, car il le falloit plûtost +appeler ame damnante, parce qu'en effect il faisoit +damner tous ceux qui avoient à faire à luy, soit comme +ses clients ou comme ses parties adverses. Il avoit la +bouche bien fendue, ce qui n'est pas un petit avantage +pour un homme qui gagne sa vie à clabauder, et dont +une des bonnes qualitez c'est d'estre fort en gueule. Ses +yeux estoient fins et éveillez, son oreille estoit excellente, +car elle entendoit le son d'un quart-d'escu de cinq +cens pas, et son esprit étoit prompt, pourveu qu'il ne +le fallût pas appliquer à faire du bien. Jamais il n'y eut +ardeur pareille à la sienne, je ne dis pas tant à servir +ses parties comme à les voler. Il regardoit le bien d'autrui +comme les chats regardent un oiseau dans une cage, +à qui ils tâchent, en sautant autour, de donner +quelque coup de griffe. Ce n'est pas qu'il ne fist quelquefois +le genereux, car s'il voyoit quelque pauvre personne +qui ne sçeust pas les affaires, il luy dressoit une +requeste volontiers, et luy disoit hautement qu'il n'en +vouloit rien prendre; mais il luy faisoit payer la signification +plus que ne valloit la vacation de l'huissier et +la sienne ensemble. Il avoit une antipathie naturelle +contre la verité: car jamais pas une n'eut osé approcher +de luy (quand mesme elle eût esté à son avantage) +sans se mettre en danger d'estre combattue.</p> + +<p>On peut juger qu'avec ces belles qualitez il n'avoit +pas manqué de devenir riche, et en mesme temps d'estre +tout à fait descrié: ce qui avoit fait dire à un galand +homme fort à propos, en parlant de ce chicanneur, que +c'estoit un homme dont tout le bien estoit mal acquis, +à la reserve de sa reputation. Il en demeuroit mesme +quelquefois d'accord; mais il asseuroit qu'il estoit beaucoup +changé, et il disoit un jour à Nicodeme, pour l'exciter +à suivre le chemin de la vertu, qu'il avoit plus gagné +depuis un an qu'il estoit devenu honneste homme +qu'en dix ans auparavant, qu'il avoit vécu en fripon. +Peut-être avoit-il quelque raison de parler ainsi: car +il est vray que les amendes et les interdictions dont on +avoit puny quelques unes de ses friponneries, qui avoient +esté descouvertes, luy avoient cousté fort cher. +J'en ai appris une entr'autres qu'il n'est pas hors de propos +de reciter, parce qu'elle marque assez bien son caractere. +Il avoit coustume d'occuper pour deux ou trois +parties en mesme procez, sous le nom de differens procureurs +de ses amis. Un jour qu'il ne pouvoit plus differer +la condemnation d'un debiteur fuyard, il suscita +un intervenant qui mit le procez hors d'état d'estre jugé; +mais comme celuy qui le poursuivoit s'en plaignit, +Vollichon, pour oster la pensée que ce fust luy, dressa +des écritures pour cet intervenant, où il declama de +tout son possible contre luy-mesme; il soustenoit que +Vollichon estoit l'autheur de toute la chicanne du procez; +que c'estoit un homme connu dans le presidial +pour ses friponneries; qu'il avoit esté plusieurs fois pour +cela noté et interdit; et, apres s'estre dit force injures, +il laissa à un clerc le soin de les décrire et de les faire +signifier. Le clerc, paresseux de les coppier et encore +plus de les lire, les donna à signifier comme elles estoient, +escrites de la main de Vollichon. Elles vinrent +ainsi entre les mains de sa partie adverse, et de là en +celle des juges, qui en éclatterent de rire, mais qui ne +laisserent pas de l'en punir rigoureusement.</p> + +<p>Tel estoit donc le genie de Vollichon, qui vint à ce +poinct de décry que le bourreau mesme, dont il estoit +le procureur, le revoqua, sur ce qu'il ne le trouva +pas assez honneste homme pour se servir de luy. Je +laisse maintenant à penser si Nicodeme, qui n'étoit pas +fort avare, mais qui estoit tres-amoureux, pouvoit bientost +gagner les bonnes graces d'un homme aussi affamé +que Vollichon. Il luy faisoit des escritures à dix sous par +roolle; il s'abonnoit avec luy pour plaider ses causes à +vil prix, moyennant certaine somme par an; il luy faisoit +des presens; il luy donnoit à manger, et generalement +par tous moyens il s'efforçoit de gagner son amitié. +Il y avoit encore une chose dans la conversation +qui les attachoit puissamment, c'est que Nicodeme estoit +un grand diseur de beaux mots, de pointes, de +phœbus et de galimatias, et Vollichon un grand diseur +de proverbes et de quolibets; et comme ils s'applaudissoient +souvent l'un à l'autre, leur entretien estoit fort +divertissant.</p> + +<p>Nonobstant cette grande amitié qui donnoit desormais +une libre entrée à Nicodeme dans la maison, elle +ne luy servoit de rien pour entretenir Javotte; car, ou +elle se retiroit dans une autre chambre en le voyant +venir, ou, si elle y demeuroit, elle ne luy disoit pas un +mot, tant elle avoit de retenue en presence de sa mère, +qui estoit tousjours auprés d'elle. Il fallut donc qu'à la +fin il devint amant declaré, pour luy pouvoir parler à +son aise. Ce qui le porta encore plûtost à la demander +en mariage, ce fut cette consideration, que c'est toûjours +un party sortable pour un advocat que la fille +d'un procureur. Car Vollichon estoit riche et avoit une +fort bonne estude, qu'on devoit bien plûtost appeller +boutique, parcequ'on y vendoit les parties. D'autre +costé Vollichon ne vouloit avoir pour gendre qu'un +homme de sac et de corde. C'est ainsi qu'il appeloit en +sa langue celuy que nous dirions en la nostre qui est +fort attaché au Palais, et qui ne se plaist qu'à voir des +papiers. Il ne se soucioit pas qu'il fût beau, poly ou galand, +pourveu qu'il fût laborieux et bon ménager. Il +ne comptoit mesme pour rien la rare beauté de Javotte, +et il ne s'attendoit pas qu'elle luy fist faire fortune. +Peut-estre mesme qu'en cecy il ne manquoit pas de +raison; car il arrive la pluspart du temps que ceux qui +content là dessus se trouvent attrapez, et que ces fortunes +que les bourgeoises font pour leur beauté aboutissent +bien souvent à une question de rapt que font les +parens du jeune homme qui les espouse, ou a une séparation +de biens que demande la nouvelle mariée à un +fanfaron ruiné.</p> + +<p>Cette disposition favorable fut cause que Nicodeme, +pressé d'ailleurs de son amour, fit une belle declaration +et une demande précise au nom de mariage au +pere de Javotte, qui, ayant receu cette proposition avec +la civilité dont un homme de l'humeur de Vollichon +estoit capable, s'enquit exactement de la quantité de +son bien, s'il n'estoit point embrouillé, et s'il n'avoit +point fait de débauches ny de debtes. La seule difficulté +qu'il y trouvoit estoit que ce marié estoit trop beau, +c'est à dire qu'il estoit trop bien mis et trop coquet. Car, +à vrai dire, la propreté qui plaist à tous les honnestes +gens est-ce qui choque le plus ces barbons. Il disoit +que le temps qu'on employoit à s'habiller ainsi proprement +estoit perdu, et que cependant on auroit fait cinq +ou six roolles d'écritures. Il se plaignoit aussi que telle +piece d'ajustement coûtoit la valeur de plus de vingt +plaidoyers. Neantmoins l'estime qu'il avoit conceue +pour Nicodeme effaçoit tout ce dégoust; et, devenant +indulgent en sa faveur, il disoit qu'il falloit que la +jeunesse se passast; mais, ne croyant pas qu'elle s'estendist +au delà du temps qu'il falloit pour rechercher +une fille, il esperoit dans trois mois de le voir aussi +crasseux que lui.</p> + +<p>Enfin, apres qu'il eut examiné l'inventaire, les partages +et tous les titres de la famille, dressé et contesté +tous les articles du mariage, le contrat en fut passé, +et on permit alors à Nicodeme de voir sa maistresse un +peu plus librement, c'est à dire en un bout de la chambre, +en presence de sa mere, qui estoit un peu à quartier +occupée à quelque travail. Ce bon-heur ne luy +dura pas long-temps, car peu de jours apres Vollichon +voulut qu'on se preparât pour les fiançailles, et mesme +il fit publier les bans à l'eglise.</p> + +<p>Je me doute bien qu'il n'y aura pas un lecteur (tant +soit-il benevole) qui ne dise icy en lui-même: Voicy +un méchant Romaniste! Cette histoire n'est pas fort +longue ny fort intriguée. Comment! il conclud d'abord +un mariage, et on n'a coûtume de les faire qu'à la fin +du dixième tome? Mais il me pardonnera, s'il lui plaist, +si j'abrege et si je cours en poste à la conclusion. Il me +doit mesme avoir beaucoup d'obligation de ce que je +le gueris de cette impatience qu'ont beaucoup de lecteurs +de voir durer si long-temps une histoire amoureuse, +sans pouvoir deviner quelle en sera la fin. Neantmoins, +s'il est d'humeur patiente, il peut sçavoir qu'il +arrive, comme on dit, beaucoup de choses entre la bouche +et le verre. Ce mariage n'est pas si avancé qu'on +diroit bien et qu'il se l'imagine.</p> + +<p>Il ne tiendroit qu'à moi de faire icy une heroïne +qu'on enleveroit autant de fois que je voudrois faire de +volumes. C'est un mal-heur assez ordinaire aux heros, +quand ils pensent tenir leur maistresse, de n'embrasser +qu'une nue, comme de mal-heureux Ixions, qui +gobent du vent, tandis qu'un de leurs confidens la leur +enleve sur la moustache. Mais comme l'on ne joue pas +icy la grande piece des machines, et comme j'ay promis +une histoire veritable, je vous confesseray ingenuëment +que ce mariage fut seulement empêché par +une opposition formée à la publication des bans, sous +le nom d'une fille nommée Lucrece, qui pretendoit +avoir de Nicodeme une promesse de mariage, ce qui +le perdit de reputation chez les parens de Javotte, qui +le tinrent pour un débauché, et qui ne voulurent plus +le voir ny le souffrir. Or, pour vous dire d'où venoit +cette opposition (car je croy que vous en avez curiosité) +il faut remonter un peu plus haut, et vous reciter +une autre histoire; mais tandis que je vous la conteray, +n'oubliez pas celle que je viens de vous apprendre, +car vous en aurez encore tantost besoin.</p> + + +<h3><a id="Lucrece"></a>Histoire de Lucrece la bourgeoise.</h3> + +<p>Cette Lucrece, que j'ai appellée la Bourgeoise, +pour la distinguer de la Romaine, qui se poignarda, +et qui estoit d'une humeur fort differente +de celle-cy, estoit une fille grande +et bien faite, qui avoit de l'esprit et du courage, mais +de la vanité plus que de tout le reste. C'est dommage +qu'elle n'avoit pas esté nourrie à la Cour ou chez des +gens de qualité, car elle eût esté guerie de plusieurs +grimasses et affectations bourgeoises qui faisoient tort +à son bel esprit, et qui faisoient bien deviner le lieu où +elle avoit esté élevée.</p> + +<p>Elle estoit fille d'un referendaire en la chancellerie, +et avoit esté laissée en bas âge, avec peu de bien, sous +la conduite d'une tante, femme d'un advocat du tiers +ordre, c'est à dire qui n'étoit ni fameux ni sans employ. +Ce pauvre homme, qui estoit moins docte que laborieux, +estoit tout le jour enfermé dans son estude, et +gagnoit sa vie à faire des rooles d'écritures assez mal +payez. Il ne prenoit point garde à tout ce qui se passoit +dans sa maison. Sa femme estoit d'un costé une grande +ménagere, car elle eût crié deux jours si elle eût veu +que quelque bout de chandelle n'eust pas esté mis à +profit, ou si on eût jetté une alumette avant que d'avoir +servy par les deux bouts; mais d'autre part c'estoit une +grande joüeuse, et qui hantoit, à son dire, le grand +monde, ou, pour mieux parler, qui voyoit beaucoup +de gens. De sorte que toutes les aprédisnées on mettoit +sur le tapis deux jeux de cartes et un tricquetrac, et +aussi-tost arrivoient force jeunes gens de toutes conditions, +qui y estoient plûtost attirez pour voir Lucrece +que pour divertir l'advocate. Quand elle avoit gagné au +jeu, elle faisoit l'honnorable, et faisoit venir une tourte +et un poupelin<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, avec une tasse de confitures faites à +la maison, dont elle donnoit la collation à la compagnie, +ce qui tenoit lieu de souper à elle et à sa niepce, +et par fois aussi au mary, qui n'en tastoit pas, parce +qu'elle ne songeoit pas à luy preparer à manger, quand +elle n'avoit pas faim. Elle passoit par ce moyen dans +le voisinage pour estre fort splendide; sa maison estoit +appellée une maison de bouteilles<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> et de grande chère, +et il me souvient d'avoir oüy une greffiere du quartier +qui disoit d'elle en enrageant: Il n'appartient qu'à ces +advocates à faire les magnifiques.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> «Pièce de four, pâtisserie délicate faite avec du beurre, +du lait et des œufs frais, pétrie avec de la fleur de farine; +on y mêle du sucre et de l'écorce de citron. Le <i>poupelin</i> se +sert d'ordinaire avec la tourte.» (<i>Dict. de Furetière.</i>)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> On appeloit ainsi les petites villas bourgeoises, les vide-bouteilles +des marchands et des procureurs. La Fontaine, +dans sa fable du <i>Testament expliqué par Esope</i>, emploie ce mot +dans ce sens-là; plus tard il finit par signifier simplement +<i>guinguette</i>. (<i>Journ. de Barbier</i>, t. I<sup>er</sup>, p.350.)</p></div> + +<p>Lucrece fut donc élevée en une maison conduitte +de cette sorte, qui est un poste tres-dangereux pour +une fille qui a quelques necessitez, et qui est obligée à +souffrir toutes sortes de galans. Il auroit fallu que son +cœur eût esté ferré à glace pour se bien tenir dans un +chemin si glissant. Toute sa fortune estoit fondée sur +les conquestes de ses yeux et de ses charmes, fondement +fort fresle et fort delicat, et qui ne sert qu'à faire +vieillir les filles ou à les faire marier à l'officialité. Elle +portoit cependant un estat de fille de condition, quoy +que, comme j'ay dit, elle eût peu de bien ou plûtost +point du tout. Elle passoit pour un party qui avoit, disoit-on, +quinze mil écus; mais ils estoient assignez +sur les broüillarts de la riviere de Loyre, qui sont des +effects à la verité fort liquides, mais qui ne sont pas +bien clairs. Sur cette fausse supposition, Lucrece ne +laissoit pas de bastir de grandes esperances, et, quand +on luy proposoit pour mary un advocat, elle disoit en +secouant la teste: Fy, je n'ayme point cette bourgeoisie! +Elle pretendoit au moins d'avoir un auditeur des +comptes ou un tresorier de France: car elle avoit +trouvé que cela estoit deub à ses pretendus quinze mil +escus, dans le tariffe des partis sortables.</p> + +<p>Cette citation, Lecteur, vous surprend sans doute: +car vous n'avez peut-estre jamais entendu parler de ce +tariffe. Je veux bien vous l'expliquer, et, pour l'amour +de vous, faire une petite digression. Sçachez donc que, +la corruption du siecle ayant introduit de marier un sac +d'argent avec un autre sac d'argent, en mariant une +fille avec un garçon; comme il s'estoit fait un tariffe +lors du decry des monnoyes pour l'évaluation des espèces, +aussi, lors du decry du merite et de la vertu, il +fut fait un tariffe pour l'évaluation des hommes et pour +l'assortiment des partis. Voicy la table qui en fut dressée, +dont je vous veux faire part.</p> + + +<h3><a id="Tariffe"></a><i>Tariffe ou evaluation des partis sortables pour faire +facilement les mariages.</i></h3> + +<table summary="table_partis" border="1"><tr><td> +Pour une fille qui a deux +mille livres en mariage, ou +environ, jusqu'à six mille livres. +</td><td> +Il luy faut un marchant du +Palais, ou un petit commis, +sergent, ou solliciteur de proces</td></tr> +<tr> +<td> +Pour celle qui a six mille +livres, et au dessus jusqu'à +douze mille livres. +</td><td> +Un marchand de soye, +drappier, mouleur de bois, +procureur du Chastelet, maistre +d'hostel, et secrétaire de grand seigneur. +</td></tr> +<tr><td> +Pour celle qui a douze +mille livres et au dessus, jusqu'à +vingt mille livres. +</td><td> +Un procureur en parlement, +huissier, notaire ou +greffier. +</td></tr> +<tr> +<td> +Pour celle qui a vingt mille +livres et au dessus, jusqu'à +trente mille livres. +</td><td> +Un advocat, conseiller du +trésor ou des eauds et +forests, substitut du parquet +et general des monnoyes. +</td></tr> +<tr> +<td> +Pour celle qui a depuis +trente mille livres jusqu'à +quarante-cinq mille livres. +</td><td> +Un auditeur des comptes, +trésorier de France ou payeur +des rentes. +</td></tr> +<tr><td> +Pour celle qui a depuis +quinze mil jusqu'à vingt-cinq +mil escus. +</td><td> +Un conseiller de la cour des +aydes, ou conseiller du grand +conseil. +</td></tr> +<tr> +<td> +Pour celle qui a depuis +vingt-cinq jusqu'à cinquante +mil escus. +</td><td> +Un conseiller au parlement, +ou un maistre des comptes. +</td></tr> +<tr> +<td> +Pour celle qui a depuis +cinquante jusqu'à cent mil +escus. +</td><td> +Un maistre des requêtes, +intendant des finances, +greffier et secretaire du +conseil, president aux +enquétes. +</td></tr> +<tr> +<td> +Pour celle qui a depuis +cent mil jusqu'à deux cent +mil escus. +</td><td> +Un president au mortier, +vray marquis, sur-intendant, +duc et pair. +</td></tr></table> + +<p>On trouvera peut-estre que ce tariffe est trop succinct, +veu le grand nombre de charges qui sont creées +en ce royaume, dont il n'est fait icy aucune mention; +mais, en ce cas, il faudra seulement avoir un extraict +du registre qui est aux parties casuelles, de l'évaluation +des offices, car, sur ce pied, on en peut faire aisément +la réduction à quelqu'une de ces classes. La plus +grande difficulté est pour les hommes qui vivent de +leurs rentes, dont on ne fait icy aucun estat, comme de +gens inutiles, et qui ne doivent songer qu'au celibat. +Car ce n'est pas mal à propos qu'un de nos autheurs a +dit qu'une charge estoit le chausse-pied du mariage, ce +qui a rendu nos François (naturellement galands et +amoureux) si friands de charges, qu'ils en veulent +avoir à quelque prix que ce soit, jusqu'à achepter cherement +des charges de mouleur de bois, de porteur de +sel et de charbon. Toutefois, s'il arrive par mal-heur +qu'une vieille fille marchande quelqu'un de ces rentiers, +ils sont d'ordinaire évaluez au denier six, comme +les rentes sur la ville et autres telles denrées; c'est à +dire qu'une fille qui a dix mil escus doit trouver un +homme qui en ayt soixante mil, et ainsi à proportion.</p> + +<p>Il y en aura encore qui eussent souhaitté que ce tariffe +eût esté porté plus avant; mais cela ne s'est pû +faire, n'y ayant au delà que confusion, parce que les +filles qui ont au delà de deux cent mille escus sont +d'ordinaire des filles de financiers ou de gens d'affaires +qui sont venus de la lie du peuple, et de condition servile. +Or, elles ne sont pas vendues à l'enchere comme +les autres, mais délivrées au rabais; c'est à dire qu'au +lieu qu'une autre fille qui aura trente mille livres de +bien est vendue à un homme qui aura un office qui en +vaudra deux fois autant, celles-cy, au contraire, qui auront +deux cens mille escus de bien, seront livrées à un +homme qui en aura la moitié moins; et elles seront +encore trop heureuses de trouver un homme de naissance +et de condition qui en veuille.</p> + +<p>La seule observation qu'il faut faire, de peur de s'y +tromper, est qu'il arrive quelquefois que le merite et +la beauté d'une fille la peut faire monter d'une classe, +et celle de trente mille livres avoir la fortune d'une de +quarante; mais il n'en est pas de mesme d'un homme, +dont le merite et la vertu sont tousjours comptez pour +rien. On ne regarde qu'à sa condition et à sa charge, et +il ne fait point de fortune en mariage, si ce n'est en des +lieux où il trouve beaucoup d'années meslées avec de +l'argent, et qu'il achepte le tout en tâche et en bloc.</p> + +<p>Mais c'est assez parlé de mariage: il faut revenir à +Lucrece, que je perdois presque de veue. Ses charmes +ne la laissoient point manquer de serviteurs. Elle n'avoit +pas seulement des galands à la douzaine, mais encore +à quarterons et à milliers; car, dans ces maisons +où on tient un honneste berlan ou académie de jeu, il +s'en tient aussi une d'amour, qui d'abord est honneste, +mais qui ne l'est pas trop à la fin; ce qui me fait souvenir +de ce qu'un galant homme disoit, que c'étoit presque +mettre un bouchon, pour faire voir qu'il y avoit quelque +bonne pièce preste à mettre en perce.</p> + +<p>Ils venoient, comme j'ay dit, plûtost pour voir Lucrece +que pour jouer; cependant il falloit jouer pour la +voir. Tel, après avoir joué quelque temps, donnoit son +jeu à tenir à quelqu'autre pour venir causer avec elle; +et tel disoit qu'il estoit de moitié avec sa tante. Elle +faisoit de son costé la mesme chose, et estoit de moitié +avec quelqu'un qu'elle avoit embarqué au jeu; mais, +apres avoir rangé son monde en bataille, elle alloit par +la salle entretenir la compagnie, et sçavoit si bien contenter +ses galands par l'égalité qu'elle apportoit à leur +parler, qu'on eust dit qu'elle eust eu un sable pour régler +tous ses discours.</p> + +<p>Elle tiroit un grand avantage du jeu, car elle partageoit +le guain qui se faisoit, et ne payoit rien de la +perte qui arrivoit. Sur tout elle trouvoit bien son compte +quand il tomboit entre ses mains certains badauts qui +faisoient consister la belle galanterie à se laisser gagner +au jeu par les filles, pour leur faire par ce moyen accepter +sans honte les presens qu'ils avoient dessein de +leur faire. Erreur grande du temps jadis, et dont, par +la grace de Dieu, les gens de cour et les fins galans +sont bien déduppez. Il est vray que les coquettes rusées +sont fort aises de gagner au jeu; mais, comme elles +appellent conqueste un effect qu'elles attribuent à leur +adresse ou à leur bonne fortune, elles n'en ont point +d'obligation au pauvre sot qui se laisse perdre, qu'elles +nomment leur duppe, et qu'elles n'abandonnent point +qu'apres leur avoir tiré la derniere plume. Et lors il +n'est plus temps de commencer une autre galanterie, +car elles n'ont jamais d'estime pour un homme qui a +fait le fat, quoy qu'à leur profit. Aussi bien, à quoy bon +chercher tant de destours? ne fait-on pas mieux aujourd'huy +de jouer avec les femmes à la rigueur, et de ne +leur pardonner rien, et, si on leur veut faire des presens, +de leur donner sans cérémonie? En voit-on quantité +qui les refusent et qui les renvoyent? Cela estoit +bon au temps passé, quand on ne sçavoit pas vivre. Je +croy mesme, pour peu que nous allions en avant, comme +on se raffine tous les jours, qu'on pratiquera la coustume +qui s'observe déjà en quelques endroits, de bien +faire son marché, et de dire: Je vous envoye tel present +pour telle faveur, et d'en prendre des assurances: +car, en effect, les femmes sont fort trompeuses.</p> + +<p>Mais, en parlant de jeu, j'avois presque écarté Lucrece, +qui aymoit, sur tous les galands, les joueurs de discretions<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>: +car, dans sa perte, elle payoit d'un siflet ou +d'un ruban, et, dans le guain, elle se faisoit donner des +beaux bijoux et de bonnes nippes. Elle n'estoit vétuë +que des bonnes fortunes du jeu ou de la sottise de ses +amans. Le bas de soye qu'elle avoit aux jambes estoit +une discretion; sa cravatte de poinct de Gennes, autre +discretion; son collier et mesme sa juppe, encore autre +discretion; enfin, depuis les pieds jusqu'à la teste, ce n'estoit +que discretion. Cependant elle joüa tant de fois des +discretions, qu'elle perdit à la fin la sienne, comme +vous entendrez cy-apres. Je vous en advertis de bonne +heure, car je ne vous veux point surprendre, comme +font certains autheurs malicieux qui ne visent à autre +chose.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> L'usage de jouer des enjeux indéterminés, laissés à la +<i>discrétion</i> du gagnant, nous étoit venu d'Italie, de Florence, +où il ne s'est pas perdu encore. Henri Estienne, dans ses +<i>Dialogues du nouveau langage françoys italianisé</i>, appelle déjà +<i>discrétion</i> le prix de certaines gageures; mais, dans les lettres +de Voiture, nous trouvons mieux encore le mot avec le +sens que Furetière lui donne ici, et qu'il a gardé. La 70<sup>e</sup> +lettre du grand épistolier, adressée à mademoiselle de Rambouillet, +<i>en luy envoyant douze galants de rubans d'Angleterre, +pour une discrétion qu'il avoit perdue contre elle</i>, commence +ainsi: «Mademoiselle, puisque la discrétion est une des principales +parties d'un galant, je croy qu'en vous en envoyant +douze, je vous paye bien libéralement ce que je vous dois.» +Quelquefois il en coûtoit cher de jouer pareil enjeu: «On +dit que, pour une discrétion, il (Gondran) donna une toilette +de cinq cents écus, où tout est d'orfèvrerie, et on parle +de pendants de 6000 livres.» (Tallemant, <i>Historiettes</i>, in-8: +t. 4, p. 292.)</p></div> + +<p>Entre tous ces amants dont la jeune ferveur adoroit +Lucrece, se trouva un jeune marquis; mais c'est peu de +dire marquis, si on n'adjouste de quarante, de cinquante +ou de soixante mille livres de rente: car il y en a tant +d'inconnus et de la nouvelle fabrique, qu'on n'en fera +plus de cas, s'ils ne font porter à leur marquisat le nom +de leur revenu, comme fit autrefois celuy qui se faisoit +nommer seigneur de dix-sept cens mille escus. On n'avoit +pas compté avec celuy-cy, mais il faisoit grande dépense +et changeoit tous les jours d'habits, de plumes, et de garnitures. +C'est la marque la plus ordinaire à quoy on connoist +dans Paris les gens de qualité, bien que cette marque +soit fort trompeuse. Il avoit veu Lucrece dans cette +eglise (j'ay failly à dire: que j'ay déjà décrite) où il estoit +allé le jour de cette solemnité dont j'ay parlé, pour +toute autre affaire que pour prier Dieu. D'abord qu'il la +vid il en fut charmé, et quand elle sortit il commanda +à son page de la suivre pour sçavoir qui elle estoit; mais, +devant que le page fut de retour, il avoit déjà tout sçeu +d'un Suisse François qui chasse les chiens et louë les chaises +dans l'eglise, et qui gagne plus à sçavoir les intrigues +des femmes du quartier qu'à ses deux autres mestiers +ensemble. Une piece blanche luy avoit donc appris le +nom, la demeure, la qualité de Lucrece, celle de sa +tante, ses exercices ordinaires et les noms de la pluspart +de ceux qui la frequentoient; enfin mille choses +qu'en une maison privée on n'auroit découvert qu'avec +bien du temps; ce qui fait juger que celles où on se gouverne +de la sorte commencent à passer pour publiques. +Il songea, comme il estoit assez discret, à chercher +quelqu'un qui le pust introduire chez elle; en tout cas, +il se resolvoit de se servir du prétexte du jeu, qui est le +grand passe-par-tout pour avoir entrée dans de telles +compagnies; il n'eust besoin de l'une ni de l'autre, car +dès le lendemain, passant en carrosse dans la ruë de Lucrece, +il la vid de loin sur le pas de sa porte. L'impatience +qu'elle avoit de voir que personne n'estoit encore +venu l'y avoit portée, et dès qu'elle entendit le bruit d'un +carrosse, elle tourna la teste de ce côté-là, pensant que +c'estoit quelqu'un qui venoit chez elle. Le marquis se +mit à la portiere pour la saluer et tascher à noüer conversation.</p> + +<p>Voicy une mal-heureuse occasion qui luy fut favorable: +un petit valet de maquignon poussoit à toute bride +un cheval qu'il piquoit avec un éperon rouillé, attaché à +son soullier gauche; et comme la ruë estoit estroitte et +le ruisseau large, il couvrit de bouë le carrosse, le +marquis et la demoiselle. Le marquis voulut jurer, mais +le respect du sexe le retint; il voulut faire courir après, +mais le piqueur estoit si bien monté qu'on ne lui pouvoit +faire de mal, si on ne le tiroit en volant. Il descendit, +tout crotté qu'il estoit, pour consoler Lucrece et luy +dit en l'abordant: Mademoiselle, j'ay esté puny de ma +temerité de vous avoir voulu voir de trop prés; mais je +ne suis pas si fâché de me voir en cet estat que je le +suis de vous voir partager avec moi ce vilain present. +Lucrece, honteuse de se voir ainsi ajustée, et qui n'avoit +point de compliment prest pour un accident si inopiné, +se contenta de luy offrir civilement la salle pour se venir +nettoyer, ou pour attendre qu'il eust envoyé querir +d'autre linge, et elle prit aussi-tost congé de luy pour en +aller changer de son costé. Mais elle revint peu apres avec +d'autre linge et un autre habit, et ce ne fut pas un suiet +de petite vanité pour une personne de sa sorte de montrer +qu'elle avoit plusieurs paires d'habits et de rapparter en +si peu de temps un poinct de Sedan qui eut pû faire +honte à un poinct de Gennes qu'elle venoit de quitter.</p> + +<p>La premiere chose que fit le marquis, ce fut d'envoyer +son page en diligence chez luy, pour luy apporter aussi +un autre habit et d'autre linge, esperant qu'on lui presteroit +quelque garde-robe où il pourroit changer de tout. +Mais le page revint tout en sueur luy dire que le valet +de chambre avoit emporté la clef de la garde-robe, et +que, depuis le matin qu'il avoit habillé son maistre, il ne +revenoit à la maison que le soir, suivant la coustume de +tous ces faineans, que leurs maistres laissent joüer, yvrogner +et filouter tout le jour, faute de leur donner de +l'employ, croyant deroger à leur grandeur, s'ils les employoient +à plus d'un office. Il fallut donc qu'il prist, +comme on dit, patience en enrageant, et qu'il condamnast +son peu de prevoyance de n'avoir pas mis dans la +voiture une carte où il y eust une garniture de linge, +puisque le cocher avoit bien le soin d'y mettre un marteau +et des clous pour r'attacher les fers des chevaux +quand ils venoient à se déferrer. Tout ce qu'il pût faire, +ce fut de se placer dans le coin de la salle le plus obscur +et de se mettre encore contre le jour, afin de cacher ses +playes le mieux qu'il pourroit. Il a juré depuis (et ce n'est +pas ce qui doit obliger à le croire, car il juroit quelquefois +assez legerement, mais j'ay veu des experts en galanterie +qui disoient que cela pouvoit estre vray) que, dans toutes +ses avantures amoureuses, il n'a jamais souffert un +plus grand ennuy, ny de plus cuisantes douleurs, qu'avoir +esté obligé de paroistre en ce mauvais estat la première +fois qu'il aborda sa maistresse; aussi, quoy que la violence +de son amour le pressast plusieurs fois de luy declarer +sa passion, et qu'il s'en trouvast mesme des occasions +favorables, il reserra tous ses compliments, et, s'imaginant +qu'autant de crottes qu'il avoit sur son habit +estoient autant de taches à son honneur, il estoit merveilleusement +humilié, et il ressembloit au pan, qui, +apres avoir regardé ses pieds, baisse incontinent la +queuë.</p> + +<p>Pour comble de mal-heurs, dès qu'il fut assis, il arriva +chez Lucrece plusieurs filles du voisinage, dont les +unes estoient ses amies et les autres non: car elles alloient +en cet endroit comme en un rendez-vous general +de galans, et elles y alloient chercher un party comme +on iroit au bureau d'adresse<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a> chercher un lacquais ou +un valet de chambre. Les unes se mirent à jouer avec +de jeunes gens qui y estoient aussi fraichement arrivez; +les autres allerent causer avec Lucrece. Elles ne connoissoient +point le marquis, et ainsi elles le prirent pour +quelque miserable provincial. Comme les bourgeoises +commencent à railler des gens de province aussi bien +que les femmes de la cour, elles ne manquerent pas de +luy donner chacune son lardon. L'une luy disoit: Vrayment, +monsieur est bien galant aujourd'huy; il ne manque +pas de mouches. L'autre disoit: Mais est-ce la mode +d'en mettre aussi sur le linge? La troisiéme adjoustoit: +Monsieur avoit manqué ce matin de prendre de l'eau-beniste, +mais quelque personne charitable luy a donné +de l'aspergés; et la derniere, franche bourgeoise, repliquoit: +Voila bien de quoi! ce ne sera que de la poudre +à la Saint-Jean.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> On appeloit ainsi, dit Furetière dans son <i>Dictionnaire</i>, +«un bureau établi à Paris par Théophraste Renaudot, fameux +médecin, où l'on trouve les adresses de plusieurs choses +dont on a besoin.» Suivant le <i>Dict. de Trévoux</i>, qui n'est, +comme on sait, qu'un remaniment de celui de Furetière, le +bureau d'adresses fut long-temps interrompu, à cause de +son peu de succès, qui avoit découragé «ceux qui s'en étoient +mêlés.» Il y est dit toutefois (édit. 1732): «On vient de le +rétablir en 1702, et la manière dont on y a établi le bon ordre +pour la commodité du public fait espérer qu'il réussira.» +Par un autre dictionnaire, <i>Novitius</i> (Paris, 1721, in-4., p. +75), on sait le nom de celui qui le dirigeoit. Il y est dit, au +mot <i>Nomenclator</i>: «<span class="smcap">Herpin</span>, qui enseigne à Paris les noms +et les demeures des personnes de qualité.» C'est à cet Herpin, +sans doute, que Le Sage fait allusion dans Gil-Blas (liv. +I<sup>er</sup>, ch 17), quand il fait dire par Fabrice à Gil-Blas: «Je +vais de ce pas te conduire chez un homme à qui s'adresse la +plupart des laquais qui sont sur le pavé... Il sait où l'on a +besoin de valet, et il tient un registre non seulement des places +vacantes, mais des bonnes et des mauvaises qualités des +maîtres.»</p></div> + +<p>Le marquis d'abord souffroit patiemment tous ces +brocards assez communs, et, pressé du remords de sa +conscience, n'osoit se défendre d'une accusation dont il +se sentoit fort bien convaincu. Enfin, on le poussa tant +là dessus qu'il fut contraint de repartir: Je vois bien, +mesdemoiselles, que vous me voulez obliger à défendre +les gens mal-propres, mais je ne sçay si je pourray +bien m'en acquitter, car jusqu'ici j'ay songé si peu à +m'exercer sur cette matiere, que je ne croyois pas avoir +jamais besoin d'en parler pour moy, sans le malheur +qui m'est arrivé aujourd'huy. Vous en serez moins suspect +(reprit Lucrece) si vous n'avez pas grand interet en +la cause; il y a en recompense beaucoup de personnes +a qui vous ferez grand plaisir de la bien plaider. Je +ne suis point (dit le marquis) de profession à faire des +plaidoyers ny des apologies, mais je dirai, puisqu'il +s'en présente occasion, que je trouve estrange qu'en la +pluspart des compagnies on n'estime point un homme, +et qu'on ait mesme de la peine à le souffrir, s'il n'est +dans une excessive propreté, et souvent encore s'il n'est +magnifique. On n'examine point son merite; on en juge +seulement par l'exterieur et par des qualitez qu'il peut +aller prendre à tous moments à la rue aux Fers ou à la +Fripperie. Cela est vray (dit en l'interrompant la franche +bourgeoisie dont j'ay parlé), et si Paris est tellement +remply de crottes, qu'on ne s'en sçauroit sauver.</p> + +<p>J'éprouve bien aujourd'huy (reprit le marquis), qu'on +s'en sauve avec bien de la peine, puisque le carrosse +ne m'en a pu garentir; et je me range à l'opinion +de ceux qui soustiennent qu'il faut aller en chaise pour +estre propre. L'ancien proverbe qui, pour expliquer un +homme propre, dit qu'il semble sortir d'une boëte, se +trouve bien vray maintenant, et c'est peut-estre luy qui +a donné lieu à l'invention de ces boëtes portatives. Mais +(interrompit encore la bourgeoise) tout le monde ne s'y +peut pas faire porter, car les porteurs vous rançonnent, +et il en coûte trop d'argent. Je ne m'y suis voulu +faire porter qu'une fois à cause qu'il pleuvoit, et ils me +demandoient un escu pour aller jusqu'à Nostre-Dame. Il +est vray (dit le marquis) que la dépense en est grande +et ne peut pas estre supportée par ceux qui sont dans +les fortunes basses ou mediocres, comme sont la pluspart +des personnes d'esprit et de sçavoir, et c'est ce qui +fait qu'il sont reduits à ne voir que leurs voisins, +comme dans les petites villes, et ils n'ont pas l'avantage +que Paris fournit d'ailleurs, car on y pourroit +choisir pour faire une petite société les personnes les +plus illustres et les plus agreables, si ce n'estoit que le +hasard et les affaires les dispersent en plusieurs quartiers +fort éloignez les uns des autres.</p> + +<p>Il n'y a que peu de jours qu'un des plus illustres me +fit une fort agreable doleance sur un pareil accident +qui luy estoit arrivé. Il estoit (dit-il) party du fauxbourg +Saint-Germain pour aller au Marais, fort propre en linge +et en habits, avec des galoches fort justes et en un +temps assez beau. Il s'estoit heureusement sauvé des +boues à la faveur des boutiques et des allées, où il s'estoit +enfoncé fort judicieusement au moindre bruit qu'il +entendoit d'un cheval ou d'un carosse. Enfin, grace à +son adresse et au long détour qu'il avoit pris pour choisir +le beau chemin, il estoit prest d'arriver au port desiré +quand un malautru baudet, qui alloit modestement +son petit pas sans songer en apparence à la malice, mit +le pied dans un trou, qui estoit presque le seul qui fust +dans la rue, et le crotta aussi coppieusement qu'auroit +pû faire le cheval le plus fringuant d'un manege. Cela +fit qu'il n'osa continuer le dessein de sa visite, et qu'il +s'en retourna honteusement chez luy le nez dans son +manteau. Ainsi il fut privé des plaisirs qu'il esperoit +trouver en cette visite, et celles qui la devoient recevoir +perdirent les douceurs de sa conversation. Cet accident, +au reste, l'a tellement dégoûté de faire des visites +éloignées, qu'il a perdu toutes les habitudes qu'il +avoit hors de son quartier. Vôtre amy (dit alors Lucrece) +estoit un peu scrupuleux; s'il eut bien fait il se +seroit contenté de faire d'abord quelque compliment en +faveur de ses canons crottez, quelque invective contre +les desordres de la ville et contre les directeurs du nettoyement +des boues, et un petit mot d'imprécation contre +cet asne hypocrite, autheur du scandalle. Cela eût +esté, ce me semble, suffisant pour le mettre à couvert de +tout reproche. Je trouve (interrompit Hyppolite, qui estoit +une veritable coquette, et qui avoit fait la premiere +raillerie) qu'il fit prudemment de s'en retourner, car, s'il +y eust eu là quelqu'un de mon humeur, il n'eût pas +manqué d'avoir quelque attaque. Quoy (reprit Lucrece) +y avoit-il de sa faute? N'avez-vous pas remarqué toutes +les precautions qu'il avoit prises? Quoy, tout le temps +et les pas qu'il avoit perdus en s'enfonçant dans les +boutiques et dans les allées ne luy seront-ils contez +pour rien? Non (dit l'Hyppolite), tout cela n'importe; +que ne venoit-il en chaise?</p> + +<p>Vous ne demandez pas s'il avoit moyen de la payer +(reprit le marquis); mais vous n'estes pas seule de vostre +humeur, et je prevoy que, si le luxe et la delicatesse +du siecle continuent, il faudra enfin que quelques +grands seigneurs, à l'exemple de ceux qui ont fondé +des chaises de théologie, de medecine et de mathematique, +fondent des chaises de Sous-carriere<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, pour +faire porter proprement les illustres dans les ruelles +et les metre en estat d'estre admis dans les belles conversations. +Ce seroit, dit Lucrece, une belle fondation, +et qui donneroit bien du lustre aux gens de lettres; +mais elle coûteroit beaucoup, car il y a bien des illustres +pretendus. Il faudroit au moins les restreindre à +ceux de l'Academie, et alors on ne trouveroit point estrange +qu'on en briguast les places si fortement. Cette +fondation, dit le marquis, ne se fera peut-estre pas si-tost, +et je la souhaite plus que je ne l'espere en faveur +de mademoiselle (dit-il) en montrant Hyppolite, dont +il ne sçavoit pas le nom, afin qu'elle n'ayt point le déplaisir +de converser avec des gens crottez. Le marquis +dit ces paroles avec assez d'aigreur, estant animé de ce +qu'elle l'avoit raillé d'abord, et, pour luy rendre le +change, il ajouta un peu librement: Encore je souffrirois +plus volontiers que des femmes de condition, qui +ont des appartements magnifiques, et qui ne voyent que +des polis et des parfumés, eussent de la peine et du dégoust +à souffrir d'autres gens; mais je trouve estrange +que des bourgeoises les veüillent imiter, elles qui iront +le matin au marché avec une escharpe<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> et des souliers +de vache retournée, et qui, pour les necessitez de la +maison, recevront plusieurs pieds plats dans leur chambre, +où il n'y a rien à risquer qu'un peu d'exercice pour +les bras de la servante qui frotte le plancher; cependant +ce sont elles qui sont les plus delicates sur la propreté, +quand elles ont mis leurs souliers brodez et leur belle +juppe.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Ou appeloit ainsi les chaises à porteur perfectionnées, +sous Louis XIII, par Montbrun de Souscarrière, bâtard du +duc de Bellegarde. Avant lui, celles dont, en 1617, P. Le Petit +avait eu le privilége n'étoient pas couvertes; ce n'étoient +que de simples fauteuils fixés à deux bâtons en forme de brancards. +Dans un voyage qu'il fit à Londres, Montbrun vit des +<i>chaises</i> couvertes et fermées, et à son retour il se hâta d'en +faire établir de pareilles à Paris, pour lesquelles il obtint, +lui aussi, un privilége, par lettres-patentes enregistrées en +parlement. (Sauval, <i>Antiq. de Paris</i>, chap. <i>Voitures</i>, t. I<sup>er</sup>, p. +192.) Montbrun le partageoit avec madame de Cavoye. Il mit +tout en œuvre pour que ses chaises devinssent à la mode. +«Il n'alloit plus autrement, dit Tallemant, et durant un an +on ne rencontroit que lui par les rues, afin qu'on vît que cette +voiture étoit commode. Chaque chaise lui rend, toutes les +semaines, cent sous; il est vrai qu'il fournit de chaises, mais +les porteurs sont obligés de payer celles qu'ils rompent,» +(<i>Historiettes</i>, 1<sup>re</sup> édit., t. 4, p. 188, 191.) Ces chaises étoient +numérotées, comme nos fiacres. (Id., t. 3, p. 253.) Elles firent +vite fortune. Mascarille, comme un vrai marquis, s'en passoit +la fantaisie: «Il fait un peu crotté, mais nous avons la +chaise.—<span class="smcap">Madelon</span>. Il est vrai que la chaise est un retranchement +merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais +temps.» (<i>Les Précieuses ridicules</i>, scène 10.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> L'escharpe ne se mettoit alors qu'en déshabillé; les femmes +ne la portoient «qu'en habit de couleur et négligées.» +(<i>Dict. de Trévoux</i>.)</p></div> + +<p>Certes (dit alors Lucrece) Monsieur a grande raison, +et, pour estre de la cour, il ne laisse pas de connoistre +admirablement les gens de la ville. Je connois des personnes +qui ne sont gueres loin d'icy, qui sont si difficiles +à contenter sur ce poinct qu'elles en sont insupportables, +et je crois qu'elles aimeroient mieux qu'un +homme apportast dix sottises en conversation que la +moindre irrégularité en l'adjustement. Je pense mesme +qu'elles ne venient voir des gens bien mis qu'afin de +se pouvoir vanter de voir le beau monde. Mais (dit Hyppolite) +approuvez-vous la conduite de certains illustres, +qui, sous ombre de quelque capacité qu'ils ont au-dedans, +negligent tout à fait le dehors. Par exemple, nous +avons en notre voisinage un homme de robbe fort riche +et fort avare, qui a une calotte qui luy vient jusqu'au +menton, et quand il auroit des oreilles d'asne comme +Midas, elle seroit assez grande pour les cacher. Et j'en +sçais un autre dont le manteau et les éguillettes sont +tellement effilées que je voudrois qu'il tombast dans +l'eau, à cause du grand besoin qu'elles ont d'estre rafraischies. +Voudriez-vous deffendre ces chichetez et ces +extravagances, et faudroit-il empescher une honneste +compagnie où ils voudroient s'introduire d'en faire des +railleries? Je ne crois pas (repliqua le marquis) que +personne ayt jamais loué ces vitieuses affectations; au +contraire, on voit avec mépris et indignation ces barbons, +ces gens de college, dont les habits sont aussi ridicules +que les mœurs. Mais il faut avoir quelque indulgence +pour les personnes de merite qui, estant le +plus souvent occupées à des choses plus agreables, n'ont +ny le loysir ny le moyen de songer à se parer. Ce n'est +pas que je loüe ceux qui, par negligence ou par avarice, +demeurent en un estat qui fait mal au cœur ou +qui blesse la veuë. Car ce sont deux vices qu'il faut également +blasmer. Mais combien y en a-t-il qui, quelque +soin qu'ils prennent à s'ajuster et à cacher leur pauvreté, +ne peuvent empescher qu'elle ne paroisse tousjours à +quelque chapeau qui baisse l'oreille, quelque manteau +pelé, quelque chausse rompuë, ou quelque autre playe +dont il ne faut accuser que la fortune?</p> + +<p>Votre sentiment (dit Lucrece) est tres-raisonnable, +et j'ay toujours fort combatu ces delicatesses; mais encore +ce seroit beaucoup s'il ne falloit qu'estre propre, +qui est une qualité necessaire à un honneste homme; +il faut aussi avoir dans ses vestements de la diversité +et de la magnificence: car on donne aujourd'huy presque +partout aux hommes le rang selon leur habit; on +met celuy qui est vestu de soye au dessus de celuy qui +n'est vestu que de camelot, et celui qui est vestu de +camelot au dessus de celuy qui n'est vestu que de serge. +Comme aussi on juge du mérite des hommes à proportion +de la hauteur de la dentelle qui est à leur linge, +et on les éleve par degrez depuis le pontignac jusqu'au +poinct de Gennes. Il est vray qu'on en use ainsi, dit +Hyppolite, et je trouve qu'on a raison. Car comment +jugerez-vous d'un homme qui entre en une compagnie +si ce n'est par l'extérieur? S'il est richement vestu, on +croit que c'est un homme de condition, qui a esté bien +nourry et élevé, et qui, par conséquent, a de meilleures +qualitez. Vous auriez grande raison (reprit le marquis) +si vous n'en usiez ainsi qu'envers les inconnus: car +j'excuserois volontiers l'honneur qu'on fait à un faquin +qui passe pour un homme de condition à la faveur de +son habit, puisque vous ne feriez qu'honorer la noblesse +que vous croiriez estre en luy; mais on en use de mesme +envers ceux qui sont les mieux connus, et j'ay veu +beaucoup de femmes qui n'estimoient les hommes que +par le changement des habits, des plumes et des garniturcs<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>. +J'en ay veu qui, au sortir d'un bal ou d'une visite, +ne s'entretenoient d'autre chose. L'une disoit: +Monsieur le comte avoit une garniture de huit cent livres, +je n'en ay point veu de plus riche; l'autre: Monsieur +le baron estoit vestu d'une estoffe que je n'avois +point encore veue, et qui est tout à fait jolie; une troisiéme +disoit: Ce gros pifre<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> de chevalier est tousjours +vestu comme un gouverneur de Lyons; il n'oseroit +changer d'habits, il a peur qu'on le méconnoisse. Cependant, +il est souvent arrivé que le gros pifre a battu la +belle garniture portée par un poltron, et que celuy qui +avoit l'étoffe fort jolie n'aura dit que des fadaises. J'en +ay veu mesme une assez sotte pour louer l'extravagance +d'un certain galand de ma connoissance, qui, pour porter +le deuil de sa maistresse, avoit fait faire exprès une +garniture de rubans noirs et blancs, avec des figures de +testes de morts et de larmes, comme celles qui sont aux +parements d'église le jour d'un enterrement. Je crois +(interrompit Lucrece) qu'on doit plustost dire qu'il portoit +le deuil de sa raison qui estoit morte. Vous dites +vray (repliqua le marquis), mais il n'en devoit porter que +le petit deuil, car il y avoit longtemps qu'elle estoit deffunte. +Vous attaquez de fort bonne grace, dit Lucrece, +des personnes qui m'ont tousjours fort dépleu; à dire +vray, je n'attendois pas de tels sentiments d'un homme +de la Cour, et qui a la mine de se piquer d'estre propre +et magnifique.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> On appeloit ainsi l'ensemble de plumes, de rubans, de +nœuds, dont on chargeoit ses habits et sa coiffure. C'est ce +que Mascarille appelle sa <i>petite-vie</i>. Il falloit, comme il dit, +qu'elle fût «congruente à l'habit.» (<i>Précieuses ridicules</i>. sc. 10.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Ce mot <i>pifre</i>, que nous avons si étrangement détourné +de son sens, étoit depuis le XIII<sup>e</sup> siècle employé comme terme +de mépris. On n'appeloit pas autrement que <i>pifres</i> ou <i>bougres</i> +certains hérétiques des Flandres et de la Bourgogne. (<i>Valesiana</i>, +p. 81-82.) Fleury de Bellingen explique ainsi l'étymologie +de ce mot: «On nomme ordinairement gros <i>piffre</i> +un gros homme qui a les joues rebondies de graisse. Mot +emprunté et corrompu de l'allemand <i>pfeiffer</i>, qui signifie un +joueur de fiffre, et approprié à telles sortes d'hommes, parce +qu'un joueur de fiffre se fait enfler les joues à force de +souffler, en flûtant, comme ceux-ci les ont enflées à force de +manger.» (<i>L'Etymologie des Proverbes français</i>, La Haye, +1656, in-8., p. 3.)</p></div> + +<p>Je vous avoue (dit le marquis) que ma condition m'oblige +à faire dépense en habits, parce que le goust du +siecle le veut ainsi; et pour ne pas avoir la tache d'avarice +ou de rusticité, je suy les modes et j'en invente +quelquefois; mais c'est contre mon inclination, et je +voudrois qu'il me fust permis de convertir ces folles dépenses +en de pures liberalitez envers d'honnestes gens +qui en ont besoin. Sur tout j'ay toûjours blâmé l'exces +où l'on porte toutes ces choses, car c'est un grand malheur +lorsqu'on tombe entre les mains de ces coquettes +fieffées qui sont de loisir, et qui ne sçavent s'entretenir +d'autres choses. Elles examineront un homme comme +un criminel sur la sellette, depuis les pieds jusqu'à la +teste, et quelque soin qu'il ait pris à se bien mettre, elles +ne laisseront pas de lui faire son proces. Je me suis +trouvé souvent engagé en ces conferences de bagatelles +où j'ay veu agiter fort serieusement plusieurs questions +tres-ridicules. J'y vis une fois un sot de qualité qu'on +avoit pris au collet; une femme luy dit que son rabat +n'estoit pas bien mis, l'autre dit qu'il n'estoit pas bien +empesé, et la troisième soûtint que son défaut venoit de +l'échancrure; mais il se deffendit bravement en disant +qu'il venoit de la bonne faiseuse, qui prend un escu de +façon de la piece. Le rabat fut declaré bien fait au seul +nom de cette illustre; je dis illustre, et ne vous en estonnez +pas, car le siecle est si fertile en illustres qu'il y +en a qui ont acquis ce titre à faire des mouches. Cette +authorité (dit Lucrece) estoit decisive, et la question apres +cela n'estoit plus problematique; aussi il faut demeurer +d'accord que le rabat est la plus difficile et la plus importante +des pieces de l'adjustement; que c'est la premiere +marque à laquelle on connoist si un homme est +bien mis, et qu'on n'y peut employer trop de temps et +trop de soins, comme j'ay ouy dire d'une presidente<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>, +qu'elle est une heure entiere à mettre ses manchettes, +et elle soûtient publiquement qu'on ne les peut bien +mettre en moins de temps. Apres que ce rabat fut bien +examiné (adjoûta le marquis), on descendit sur les chausses +à la Candalle<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>; on regarda si elles estoient trop plicées +en devant ou en arriere, et ce fut encore un sujet +sur lequel les opinions furent partagées. En suite on +vint à parler du bas de soye, et alors on traitta une +question fort grande et fort nouvelle, n'estant encore +decidée par aucun autheur: Si le bas de soye est mieux +mis quand on le tire tout droit que quand il est plicé +sur le gras de la jambe. Et après avoir employé deux +heures à ce ridicule entretien, comme je vis qu'elles alloient +examiner tout le reste article par article, comme +si c'eust esté un compte, je rompis la conversation en +me retirant, et je vis qu'elles remirent à une autre fois à +parler du reste; car, pour juger un proces si important, +elles y employerent plusieurs vaccations.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Il s'agit ici de la présidente Tambonneau: «Une fois, +dit Tallemant, elle alla fort ajustée chez la maréchale de +Guébriant; on ne faisoit que de se mettre à table, elle avoit +diné; la voilà qui commence à lever sa robe, pour montrer +sa belle jupe; qui veut faire admirer comme ses manchettes +étoient mises de bon air: car elle croyoit qu'il n'y avoit personne +au monde qui les sut mettre comme elle, et même +elle se piquoit de les mettre fort promptement, quoique madame +Anne, sa duena, fut une heure et demie à les ajuster.» +(<i>Historiettes</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. 9, p. 161.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> C'étoit un des ajustements mis à la mode par le duc de +Candale, le Brummell, le d'Orsay du XVII<sup>e</sup> siècle. Bussy, +dans son <i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, a raconté ses amours +avec madame d'Olonne (édit. 1754, t. 1<sup>er</sup>, p. 1-42). Saint-Evremond +nous a donné de lui un charmant portrait (Œuvres, +1753, in-12, t. 3, p. 154-180), et nous savons par les <i>Mémoires +de Cavagnac</i> (t. 1<sup>er</sup>, p. 220) et par ceux de mademoiselle +de Montpensier (coll. Petitot, 2<sup>e</sup> série, t. 41, p. 489), +l'histoire de sa querelle avec Bartet, au sujet même de cette +recherche de M. de Candale pour les ajustements. Bartet, +jaloux des préférences que la marquise de Gouville accordoit +à Candale, avoit dit: «Si l'on ôtoit à ce beau duc ses +grands cheveux, ses <i>grands canons</i>, ses grandes manchettes +et ses grosses touffes de galant, il ne seroit plus qu'un squelette +et un atôme.» Candale le sut, et un jour, en pleine +rue Saint-Thomas-du-Louvre, il fit arrêter Bartet par Laval, +son écuyer, et par onze de ses gens, qui, le poignard d'une +main, les ciseaux de l'autre, lui coupèrent un côté de cheveux, +un côté de moustache, lui arrachèrent son rabat, ses +canons, ses manchettes, etc., et le laissèrent en lui disant +que c'étoit de la part de M. de Candale. Tallement nous a +aussi parlé de ce muguet brutal. Il a raconté ses amours avec +madame de Saint-Loup. (<i>Historiettes</i>, t. 8, p. 88, édit. in-12.)</p></div> + +<p>Vous raillez si agreablement (dit Lucrece) ces personnes +qui vous ont dépleû, qu'il faut bien prendre +garde à l'entretien qu'on a avec vous, et je ne sçay si +vous n'en direz point autant de celuy que nous avons +aujourd'huy ensemble. Je respecte trop (dit le marquis) +tout ce qui vient d'une si belle bouche, et je vous ay +veu des sentiments si justes et si eloignez de ceux que +nous venons de railler, que vous n'avez rien à craindre +de ce costé-là. En effet (reprit Lucrece) je n'approuve +point qu'on s'entretienne de ces bagatelles, ny qu'on +aille pointiller sur le moindre defaut qu'on trouve en +une personne; il suffit qu'elle n'ait rien qui choque la +veue. Aussi bien je sçais que, quelque soin qu'on prenne +à s'adjuster, particulierement pour les gens de la ville, +on y trouvera toujours à redire: car, comme la mode +change tous les jours, et que ces jours ne sont pas des +festes marquées dans le calendrier, il faudroit avoir +des avis et des espions à la cour, qui vous advertissent +à tous momens des changemens qui s'y font; autrement +on est en danger de passer pour bourgeois ou pour +provincial.</p> + +<p>Vous avez grande raison (adjousta le marquis), cette +difficulté que vous proposez est presque invincible, à +moins qu'il y eust un bureau d'adresse estably ou un +gazetier de modes<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> qui tint un journal de tout ce qui +s'y passeroit de nouveau. Ce dessein (dit Hyppolite) seroit +fort joly, et je croy qu'on vendroit bien autant de +ces gazettes que des autres.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Dans un petit volume in-12 paru à Rouen en 1609, +sous le titre de la <i>Gazette</i> (en vers), ce même projet avoit été +déjà émis et presque exécuté (V. <i>Biblioth. poét.</i> de M. Viollet +Le Duc, p. 349-350). Mais cent ans après la publication +du <i>Roman bourgeois</i>, cette idée eut à Londres son exécution +bien plus complète, par la publication du <i>Ladies Journal</i>, +«meuble, dit l'abbé Prevost (<i>le Pour et le Contre</i>, 1733, +in-12, t. 1<sup>er</sup>, p. 161) qui manquoit sur la toilette des dames, +et dont il est surprenant qu'une nation aussi galante que les +François se soit laissé ravir l'invention. À la vérité, ajoute-t-il, +Brantôme en avoit tracé le plan il y a déjà près de deux +siècles.» Et il cite à l'appui ce passage de l'auteur des <i>Dames +galantes</i>, que Furetière n'a presque fait que reproduire: +«Il seroit à souhaiter que quelques uns de ces galants de +profession, qui sont dévoués de cœur et d'esprit au service +des dames, nous voulût faire des chroniques d'amour, comme +plusieurs font celle des nations et des royaumes, etc.»</p></div> + +<p>Puisque vous vous plaisez à ces desseins (dit le marquis), +je vous en veux reciter un bien plus beau, que +j'ouys dire ces jours passez à un advocat, qui cherchoit +un partisan pour traiter avec luy de cet advis; et ne +vous estonnez pas si j'ay commerce avec les gens du +palais, et si je me sers par fois de leurs termes, car +deux mal-heureux proces qui m'ont obligé de les frequenter +m'en ont fait apprendre à mes dépens plus que +je n'en voulois savoir. Il disoit qu'il seroit tres-important +de créer en ce royaume un grand conseil de modes, +et qu'il seroit aisé de trouver des officiers pour le remplir: +car, premierement, des six corps des marchands +on tireroit des procureurs de modes, qui en inventent +tous les jours de nouvelles pour avoir du débit; du corps +des tailleurs on tireroit des auditeurs de mode, qui, sur +leurs bureaux ou etablis, les mettroient en estat d'estre +jugées, et en feroient le rapport; pour juges on prendroit +les plus legers et les plus extravaguants de la cour, +de l'un et de l'autre sexe, qui auroient pouvoir de les +arrêter et verifier, et de leur donner authorité et credit. +Il y auroit aussi des huissiers porteurs de modes, exploitans +par tout le royaume de France. Il y auroit enfin +des correcteurs de modes, qui seroient de bons prud'hommes +qui mettroient des bornes à leur extravagance, +et qui empescheroient, par exemple, que les formes +des chapeaux ne devinssent hautes comme des pots à +beure, ou plattes comme des calles, chose qui est fort +à craindre lors que chacun les veut hausser ou applattir +à l'envy de son compagnon, durant le flux et reflux de +la mode des chapeaux; ils auroient soin aussi de procurer +la reformation des habits, et les décris necessaires, +comme celuy des rubans, lors que les garnitures croissent +tellement qu'il semble qu'elles soient montées en +graine, et viennent jusqu'aux pochettes. Enfin, il y auroit +un greffe ou un bureau estably, avec un estalon +et toutes sortes de mesures, pour régler les differens qui +se formeraient dans la juridiction, avec une figure vestue +selon la derniere mode, comme ces poupées qu'on +envoie pour ce sujet dans les provinces<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. Tous les tailleurs +seroient obligez de se servir de ces modelles, +comme les appareilleurs vont prendre les mesures sur +les plans des édifices qu'on leur donne à faire. Il y auroit +pareillement en ce greffe une pancarte ou tableau +où seroient specifiez par le menu les manieres et les regles +pour s'habiller, avec les longueurs des chausses, +des manches et des manteaux, les qualitez des estoffes, +garnitures, dentelles et autres ornements des habits, le +tout de la mesme forme que les devis de maçonnerie et +de charpenterie. Et voicy le grand avantage que le public +en retireroit: c'est qu'il arrive souvent qu'un riche +bourgeois, et surtout un provincial, ou un Alleman, +aura prodigué beaucoup d'argent pour se vestir le mieux +qu'il luy aura esté possible, et il n'y aura pas réussi, +quelque consultation qu'il ait faite de toute sorte d'officiers +qu'il aura pû assembler pour resoudre toutes ses +difficultez. Car il se trouvera souvent que, si l'habit est +bien fait, il n'en sera pas de mesme des bas ou du chapeau; +enfin il vivra tousjours dans l'ignorance et dans +l'incertitude. Au lieu que, s'il est en doute, par exemple, +si la forme de son chapeau est bien faite, il n'aura qu'à +la porter au bureau des modes, pour la faire jauger et +mesurer, comme on fait les litrons et les boisseaux qu'on +marque à l'Hostel-de-Ville. Ainsi, se faisant estalonner +et examiner depuis les pieds jusqu'à la teste, et en ayant +tiré bon certificat, il auroit sa conscience en repos de +ce costé-là, et son honneur seroit à couvert de tous les +reproches que luy pourroit faire la coquette la plus critique.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Ces poupées de modes, qui donnoient le ton pour les +toilettes, avoient d'abord été attifées chez mademoiselle de +Scudéry, d'où elles partoient pour la province ou l'étranger. +L'une était pour le négligé, l'autre pour les grandes toilettes. +On les appeloit la <i>grande</i> et la <i>petite Pandore</i>, et c'est aux +petites assemblées du samedi qu'on procédoit à leur ajustement +dans le cercle des précieuses. Un siècle plus tard, nous +trouvons encore une de ces poupées courant le monde pour +y propager les modes parisiennes. «On assure, lisons-nous +dans un livre très rare, que pendant la guerre la plus sanglante +entre la France et l'Angleterre, du temps d'Addison, +qui en fait la remarque, ainsi que M. l'abbé Prevost, par +une galanterie qui n'est pas indigne de tenir une place dans +l'histoire, les ministres des deux cours de Versailles et de +Saint-James accordoient en faveur des dames un passeport +inviolable à la grande poupée, qui étoit une figure d'albâtre +de trois ou quatre pieds de hauteur, vêtue et coiffée suivant +les modes les plus récentes, pour servir de modèle aux dames +du pays. Ainsi, au milieu des hostilités furieuses qui +s'exerçoient de part et d'autre, cette poupée étoit la seule +chose qui fût respectée par les armes.» (<i>Souv. d'un homme du +monde</i>, Paris, 1789, in-12, t. 2, p. 170, nº 395.)</p></div> + +<p>C'est dommage (dit Lucrece) que vous n'estes associé +avec cet homme qui a inventé ce party: vous le feriez +bien valoir. Je crois qu'il y a beaucoup d'officiers +en France moins utiles que ceux-là, et beaucoup de reglements +moins necessaires que ceux qu'ils feroient. +J'ai mesme ouy dire à des sçavans qu'il y avoit de +certains pays où estoient establis de certains officiers +expressément pour faire regler les habits; mais comme +je ne suis pas sçavante, je ne vous puis dire quels ils +sont.</p> + +<p>Lucrece n'avoit pas encore achevé quand sa tante +rompit le jeu, et mesme un cornet qu'elle tenoit à la +main, à cause d'un ambezas<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> qui luy estoit venu le +plus mal à propos du monde. Cela rompit aussi cette +conversation, car elle s'en vint avec un grand cry annoncer +le coup de malheur qui luy estoit arrivé, qu'elle +plaignit avec des termes aussi pathetiques que s'il y fust +allé de la ruine de l'estat. Cela troubla tout ce petit peloton; +quelques-uns, par complaisance, luy aidèrent à +pester contre ce malheureux Ambezas qui estoit venu +sans qu'on l'eust mandé; d'autres la consolerent sur +l'inconstance de la fortune et lui promirent de sa part +un sonnez pour une autre fois. Et cependant le marquis, +qui ne cherchoit qu'une occasion de se retirer, prit congé +de Lucrece, non sans luy dire en particulier qu'il +esperoit de venir chez elle le lendemain en meilleur +ordre, lui demandant la permission de continuer ses visites. +Mais en sortant il pensa luy arriver encore le mesme +accident, car les maquignons sont tres-frequens en +ce quartier-là. Il ne put battre celuy-cy non plus que +l'autre, à cause de sa fuite; mais son page l'en vengea, +et, n'estant pas dans sa colère si raisonnable que son +maistre, il la déchargea sur un autre maquignon qui +estoit à pied sur le pas de sa porte. Et comme ce pauvre +homme lui disoit: Ha, monsieur, je ne crotte personne! +Hé bien, c'est pour ceux que tu as crottez et +que tu crotteras. Action de justice et chastiment remarquable, +qui devroit faire honte à nos officiers de police.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Terme du jeu de trictrac. C'est lorsque chaque dé jeté +amène l'as (<i>ambo asses</i>, deux as).</p></div> + +<p>A peine le marquis estoit-il remonté dans son carosse +que ses laquais, à l'exemple du maistre et du page, animez +contre les crotteurs de gens, virent passer des meuniers +sur la crouppe de leurs mulets accouplez trois à +trois, qui faisoient aussi belle diligence que des courriers +extraordinaires. Le grand laquais jetta un gros +pavé qu'il trouva dans sa main à l'un de ces meuniers +avec une telle force que cela eust été capable de rompre +les reins de tout autre; mais ce rustre, hochant la teste +et le regardant par dessus l'épaule, lui dit avec un ris +badin: Ha ouy, je t'engeolle. Et, piquant la crouppe de +sa monture avec le bout de la poignée de son fouet, il +se vit bien-tost hors de la portée des pavez. Dés le lendemain, +le marquis vint voir Lucrece en un équipage +qui fit bien connoistre que ce n'estoit pas pour luy qu'il +avoit fait l'apologie du jour precedent.</p> + +<p>Je croy que ce fut en cette visite qu'il luy découvrit +sa passion; on n'en sçait pourtant rien au vray. Il se +pourroit faire qu'il n'en auroit parlé que les jours suivans, +car tous ces deux amans estoient fort discrets, +et ils ne parloient de leur amour qu'en particulier. Par +mal-heur pour cette histoire, Lucrece n'avoit point de +confidente, ni le marquis d'escuyer, à qui ils repetassent +en propres termes leurs plus secrettes conversations. +C'est une chose qui n'a jamais manqué aux heros +et aux heroïnes. Le moyen, sans cela, d'écrire leurs +avantures? Le moyen qu'on pust savoir tous leurs entretiens, +leurs plus secrettes pensées? qu'on pust avoir +coppie de tous leurs vers et des billets doux qui se sont +envoyez, et toutes les autres choses necessaires pour +bastir une intrigue? Nos amants n'estoient point de condition +à avoir de tels officiers, de sorte que je n'en ay +rien pu apprendre que ce qui en a paru en public; encore +ne l'ay-je pas tout sçeu d'une mesme personne, +parce qu'elle n'auroit pas eu assez bonne memoire pour +me repeter mot à mot tous leurs entretiens; mais j'en +ay appris un peu de l'un et un peu de l'autre, et, à n'en +point mentir, j'y ay mis aussi un peu du mien. Que si +vous estes si desireux de voir comme on découvre sa +passion, je vous en indiqueray plusieurs moyens qui +sont dans l'Amadis, dans l'Astrée, dans Cirus et dans +tous les autres romans, que je n'ay pas le loisir ni le +dessein de coppier ny de derober, comme ont fait la plupart +des auteurs, qui se sont servis des inventions de ceux +qui avoient écrit auparavant eux. Je ne veux pas mesme +prendre la peine de vous en citer les endroits et les +pages; mais vous ne pouvez manquer d'en trouver à +l'ouverture de ces livres. Vous verrez seulement que +c'est toujours la mesme chose, et comme on sçait assez +le refrain d'une chanson quand on en écrit le premier +mot avec un etc., c'est assez de vous dire maintenant +que nostre marquis fut amoureux de Lucrece, etc. Vous +devinerez ou suppléerez aisément ce qu'il luy dit ou ce +qu'il luy pouvoit dire pour la toucher.</p> + +<p>Il est seulement besoin que je vous declare quel fut +le succès de son amour; car vous serez sans doute curieux +de sçavoir si Lucrece fut douce ou cruelle, parce +que l'un pouvoit arriver aussi-tost que l'autre. Sçachez +donc qu'en peu de temps le marquis fit de grands progrés; +mais ce ne fut point son esprit et sa bonne mine +qui luy acquirent le cœur de Lucrece. Quoy que ce fust +un gentil-homme des mieux faits de France et un des +plus spirituels, qu'il eût l'air galand et l'ame passionnée, +cela n'estoit pas ce qui faisoit le plus d'impression +sur son esprit: elle faisoit grand cas de toutes ces belles +qualités; mais elle ne vouloit point engager son cœur +qu'en establissant sa fortune. Le marquis fut donc obligé +de luy faire plus de promesses qu'il ne luy en vouloit +tenir, quelque honneste homme qu'il fust: car qu'est-ce +que ne promet point un amant quand il est bien touché? +Et qu'y a-t-il dont ne se dispense un gentil-homme +quand il est question de se deshonorer par une indigne +alliance? Il avoit commencé d'acquerir l'estime de Lucrece +en faisant grande dépense pour elle; il luy laissa +mesme gagner quelque argent, en faisant voir neantmoins +qu'il ne perdoit pas par sottise, ni faute de sçavoir le +jeu. Apres, il s'accoustuma à luy faire des presens en +forme, qu'elle reçut volontiers, quoy qu'elle eust assez +de cœur; mais elle estoit obligée d'en user ainsi, car elle +avoit moins de bien que de vanité. Elle vouloit paroistre, +et ne le pouvoit faire qu'aux dépens de ses amis. +Les cadeaux n'estoient pas non plus épargnez; les promenades +à Saint-Clou, à Meudon et à Vaugirard, estoient +fort frequentes<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, qui sont les grands chemins par où +l'honneur bourgeois va droit à Versailles<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, comme parlent +les bonnes gens. Toutes ces choses neantmoins ne concluoient +rien; Lucrece ne donnoit encore que de petites +douceurs qu'il falloit que le marquis prist pour argent +comptant. Il fut donc enfin contraint, vaincu de sa passion, +de luy faire une promesse de l'épouser, signée de +sa main et écrite de son sang, pour la rendre plus authentique. +C'est là une puissante mine pour renverser +l'honneur d'une pauvre fille, et il n'y a guere de place +qui ne se rende si-tost qu'on la fait jouer. Lucrece ne +s'en deffendit pas mieux qu'une autre; elle ne feignit +point de donner son cœur au marquis et de lui vouer une +amour et une foy réciproque. Ils vécurent depuis en parfaite +intelligence, sans avoir pourtant le dernier engagement. +Ils se flattèrent tous deux de la plus douce esperance +du monde: le marquis de l'esperance de posseder +sa maîtresse, et Lucrece de l'esperance d'estre marquise. +Mais ce n'estoit pas le compte de cet amant impatient; +sa passion estoit trop forte pour attendre plus +longtemps les dernieres faveurs.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> C'est là qu'on faisoit alors les fines parties, et Furetière +est loin d'avoir tort dans ce qu'il ajoute sur les risques qu'y +couroit «l'honneur bourgeois». Ailleurs il en avoit parlé, et +sur le même ton (V. <i>le Voyage de Mercure</i>, liv. 4, Paris, 1653, +in-4. p. 88)—Sarrazin, dans la lettre qui sert de préface +à son <i>Ode à Calliope</i>, dit aussi, par allusion au scandale de +ces gaités-champêtres: «Si je devine bien, le mot d'aventure +et le lieu de Saint-Clou (<i>sic</i>) vous feront d'abord songer à +quelque chose d'étrange, et vous ne tarderez guère à scandaliser +votre bonne amie et votre très humble serviteur.» +Un amant ne pardonnoit pas à sa maîtresse de faire sans lui +une promenade à Saint-Cloud: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne saurois vous pardonner<br /></span> +<span class="i0">Le regal qu'à <i>Saint-Cloud</i> Paul vient de vous donner;<br /></span> +<span class="i0">C'est le plus dégoûtant de tous les esprits fades.<br /></span> +<span class="i0">Vous aimez trop les promenades,<br /></span> +<span class="i0">Iris: allez vous promener.<br /></span> +<br /> +<span class="i0">(<i>Poésies de Charleval</i>, Amst., 1759, in-12, p. 52, épigr. 37.)<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> «<i>Aller à Versailles</i>, être renversé.» Ant. Oudin, <i>Curiositez +françoises</i>, Paris, 1640, in-12. p. 569.</p></div> + +<p>D'ailleurs il y avoit un obstacle invincible à l'exécution +de sa promesse de mariage, supposé qu'il eust eu +dessein de l'exécuter. Il estoit encore mineur, et il avoit +une mère et un oncle qui possedoient de grands biens, +sur lesquels toute la grandeur de sa maison estoit fondée. +L'un et l'autre n'y auraient jamais donné leur consentement; +au contraire, il estoit en danger d'estre désherité +ou mesme de voir casser son mariage s'il eust esté +fait. Il redoubla donc son empressement aupres de Lucrece, +et il trouva enfin une occasion favorable dans une +de ces mal-heureuses promenades qu'ils faisoient souvent +ensemble.</p> + +<p>Ce n'est pas que Lucrece n'y allast tousjours avec sa +tante et quelques autres filles du voisinage accompagnées +de leurs meres; mais ces bonnes dames croyoient +que leurs filles estoient en seureté pourveu qu'elles fussent +sorties du logis avec elles, et qu'elles y revinssent +en même temps. Il y en a plusieurs attrapées à ce piege; +car, comme la campagne donne quelque espece de +liberté, à cause que les témoins et les espions y sont +moins frequens et qu'il y a plus d'espace pour s'écarter, +il s'y rencontre souvent une occasion de faire succomber +une maîtresse, et c'est proprement l'heure du berger<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>. +D'ailleurs, les gens de cour ne meurent pas de +faim faute de demander leurs necessitez; ils prennent +des avantages sur une bourgeoise coquette qu'ils n'oseroient +pas prendre sur une personne de condition, dont +ils respecteroient la qualité. Enfin, notre assiegeant +somma tant de fois la place de se rendre et il la serra +de si près qu'il la prit un jour au dépourveu et éloignée +de tout secours, car la tante estoit alors en affaire, et +occuppée à une importante partie de triquetrac qu'elle +faillit gagner à bredoüille.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Nous ne nous arrêterions pas sur cette expression, devenue +très commune, si elle n'avoit été, du temps de Furetière, +fort à la mode et de bon ton, à ce point qu'on fit, en +manière de définition galante, un petit traité de l'<i>Heure du +Berger</i>, qui se trouve dans le <i>Recueil de pièces en prose les +plus agréables du temps</i>, etc., Paris, 1671, quatrième partie, +p. 72-75.</p></div> + +<p>Lucrece se rendit donc; je suis fâché de le dire, mais +il est vray. Je voudrois seulement pour son honneur +sçavoir les parolles pathetiques que luy dit son amant +passionné pour la toucher. Elles furent plus heureuses +que toutes les autres qu'il luy avoit dites jusques-là. Je +croy qu'il luy fit bien valoir le saffran qu'il avoit sur le visage; +car, en effet, il estoit devenu tout jaune de soucy. +Je croy aussi qu'il tira un poignard de sa poche pour se +percer le cœur en sa presence, puisque son amour ne +l'avoit pû encore faire mourir. Il ne manqua pas non +plus de la faire ressouvenir de la promesse de mariage +qu'il luy avoit donnée, et de luy faire là dessus plusieurs +sermens pour la confirmer. Mais, par malheur, on ne +sçait rien de tout cela, parce que la chose se passa en secret; +ce qui serviroit pourtant beaucoup pour la décharge +de cette demoiselle. Seulement il faut croire +qu'il y fit de grands efforts; car, en effet, Lucrece estoit +une fille d'honneur et de vertu, et elle le monstra +bien, ayant esté fort longtemps à tenir bon, bien que, de +la maniere dont elle avoit esté élevée, ce dust estre une +bicoque à estre emportée facilement. Quoy qu'il en soit, +elle songea plustost à establir sa fortune qu'à contenter +son amour. Elle ne crut pas pouvoir mener d'abord le +marquis chez un notaire ou devant un curé, qui auroient +esté peut-estre des causeurs capables de divulguer l'affaire +et de donner occasion aux parens de son amant +de la rompre. Elle crut qu'il falloit qu'il y eust quelque +engagement precedent, et elle ayma mieux hazarder +quelque chose du sien que de manquer une occasion d'estre +grande dame. Ce n'est point la faute de Lucrece si le +marquis n'a point tenu sa parolle, qu'elle avoit ouy dire +inviolable chez les gentils-hommes. Et certes, il y en a +beaucoup qui ne se mocqueront pas d'elle, parce qu'elles +y ont esté aussi attrapées. Leur amour dura encore +longtemps avec plus de familiarité qu'auparavant, sans +qu'il y arrivast rien de memorable; car il n'y eust point +de rival qui contestast au marquis la place qu'il avoit +gagnée, ou qui envoyast à sa maistresse de fausses lettres. +Il n'y eut point de portrait, ny de monstre, ny de +bracelet de cheveux qui fust pris ou égaré, ou qui eust +passé en d'autres mains, point d'absence ny de fausse +nouvelle de mort ou de changement d'amour, point de +rivale jalouse qui fist faire quelque fausse vision ou +équivoque, qui sont toutes les choses necessaires et les +matériaux les plus communs pour bastir des intrigues +de romans, inventions qu'on a mises en tant de formes +et qu'on a repetassées si souvent qu'elles sont toutes +usées.</p> + +<p>Je ne puis donc raconter autre chose de cette histoire; +car toutes les particularitez que j'en pourrois sçavoir, +si j'en estois curieux, ce seroit d'apprendre combien +un tel jour on a mangé de dindons à Saint-Cloud chez +la Durier<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, combien de plats de petits pois ou de fraises +on a consommés au logis de <i>petit Maure</i> à Vaugirard, +parce qu'on pourroit encore trouver les parties de ces +collations chez les hostes où elles ont esté faites, quoy +qu'elles ayent esté acquitées peu de tems apres par le +marquis, qui payoit si bien que cela faisoit tort à la +noblesse. Ils furent mesme si discrets qu'on ne s'avisa +point qu'il y eust plus de privauté qu'auparavant, et +cela n'empescha pas qu'il n'y eust plusieurs personnes +du second ordre qui entretinssent Lucrece et qui en fissent +les amoureux et les passionnez. Mais c'estoit toûjours +avec quelque espece de respect pour le marquis, +et sous son bon plaisir. Ils prenoient leur avantage quand +il n'y estoit pas, et ils luy cedoient la place quand il +arrivoit; car chacun sait que ces nobles sont un peu +redoutables aux bourgeois, et par conséquent nuisent +beaucoup aux filles, à cause qu'ils écartent les bons +partis.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> C'étoit, sous Louis XIII, la plus fameuse cabaretière +des environs de Paris. On trouve dans Tallemant (édit. in-12, +t. 9, p. 223-226) une longue et curieuse <i>historiette</i> sur elle, +sur son vaste cabaret de Saint-Cloud, sur les longs crédits +qu'elle faisoit à la noblesse, etc. Il y est aussi parlé de ses +amours avec Saint-Preuil, et de la belle conduite qu'elle +tint quand, aux instigations du duc de la Meilleraye, ce +gouverneur d'Arras fut jugé et décapité à Amiens. «Elle +reçut sa tête dans un tablier, dit Tallemant, et lui fit faire +un magnifique service à ses dépens.» Dans les notes curieuses +qu'il a données sur ce passage des <i>Historiettes</i>, M. Monmarqué +omet de dire qu'en décembre 1803, lors des fouilles +qu'on fit dans l'enclos des Feuillans d'Amiens, on a eu la +preuve des soins pieux que prit la Durier pour l'inhumation +de Saint-Preuil; on retrouva le corps et la tête embaumés. +Le détail de cette découverte et du bruit qu'elle fit à Amiens +se lit tout entier au t. 2, p. 198-199, des <i>Essais historiques sur +Paris</i>, publiés en 1812, in-12, par le neveu de Saint-Foix, +pour faire suite à ceux publiés par son oncle.—Quelques +auteurs du temps ont aussi parlé de la Durier, entre autres +Sarrazin, qui, dans la préface de son <i>Ode à Calliope</i>, se fait +dire par sa muse: «Je quitteray pour vous la table des dieux +si vous quittez pour moi celle de la Durier.» (<i>Les Œuvres de +M. Sarrazin</i>, etc., Paris, 1696, in-8, p. 283.)</p></div> + +<p>Lucrece avoit accoustumé son amant à souffrir qu'elle +entretinst, comme elle avoit toujours fait, tous ceux qui +viendroient chez elle. Particulierement depuis sa faute, +que le remords de sa conscience luy faisoit encore plus +publique qu'elle n'estoit, elle les traita encore plus favorablement. +Peut-estre aussi que par adresse elle en +usoit de la sorte; car, quoiqu'elle se flattast toujours de +l'esperance d'estre Madame la marquise, neantmoins +comme la chose n'estoit pas faite et qu'il n'y a rien de +si asseuré qui ne puisse manquer, elle estoit bien aise +d'avoir encore quelques autres personnes en main pour +s'en servir en cas de necessité. Outre qu'il est fort naturel +aux coquettes d'aymer à se faire dire des douceurs +par toutes sortes de gens, quoiqu'elles n'ayent pour eux +ny amour ny estime.</p> + +<p>Parmy ce corps de reserve de galands assez nombreux +se trouva Nicodeme, qui estoit un grand diseur +de fleurettes, et, comme j'ay dit, un amoureux universel. +Il s'engagea si avant dans cette amour, qu'un jour, +apres avoir prosné sa passion avec les plus belles Marguerites +françoises<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> qu'il pust trouver, Lucrece, pour +s'en défaire, dit qu'elle n'adjoustoit point de foy à ses parolles, +et qu'elle en voudroit voir de plus puissans témoignages. +Il luy respondit serieusement qu'il luy en +donneroit de telle nature qu'elle voudroit; elle luy repliqua +qu'elle se raportoit à luy de les choisir. Aussi-tost +Nicodeme, pour luy monstrer qu'il la vouloit aymer +toute sa vie, lui dit qu'il luy en donneroit tout à l'heure une +promesse par écrit. Tout en riant elle l'en deffia, et un +peu de temps apres, Nicodeme, s'estant retiré expressément +dans une antichambre, luy apporta en effet une +promesse de mariage qu'il luy mit en main. Elle la prit +en continuant sa raillerie, et luy demanda seulement: La +quantième est-ce d'aujourd'huy? (Car c'estoit un homme +sujet à de telles foiblesses.) En mesme temps, pour +monstrer qu'elle n'en faisoit pas grand estat, elle s'en +servit à envelopper une orange de Portugal qu'elle tenoit +en sa main. Neantmoins elle ne laissa pas de la +serrer proprement pour les besoins qu'elle en pourroit +avoir, quand ce n'eust esté que pour faire voir un jour +qu'elle avoit eu des amans.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Il est fait allusion ici au livre de François Desrues: +<i>Les Marguerites françoises, ou fleurs de bien dire, contenant plusieurs +belles et rares sentences morales recueillies des meilleurs +auteurs, et mises en ordre alphabètique.</i> Rouen, Behourt, 1625, +in-12. Cette édition, décrite par Brunet, <i>Manuel</i>, II, 65, +n'est pas la plus ancienne de ce recueil, qui s'appeloit auparavant: +<i>Fleurs de bien dire, recueillies des cabinets des plus +rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses +de l'un comme de l'autre sexe</i>, etc. Il y en a sous ce titre une +édition de 1598, Paris, Guillemot, pet. in-12.</p></div> + +<p>Cela s'estoit passé auparavant que Nicodeme fust engagé +avec Javotte. Quelque temps après, il arriva qu'un +procureur de l'officialité, nommé Villeflatin, qui estoit +amy et voisin de l'oncle de Lucrece, le vint voir et le +trouva dans sa chambre au coin du feu. Par hasard, +Lucrece estoit à fouiller dans un buffet qu'elle avoit +dans la mesme chambre. Comme c'est la première cajolerie +des vieillards de demander aux jeunes filles quand +elles seront mariées, ce fut aussi le premier compliment +de ce procureur. Hé bien! lui dit-il, mademoiselle, +quand est-ce que nous danserons à vostre nopce! Je ne +sçay pas quand ce sera, répondit Lucrece en riant; au +moins ce ne sera pas faute de serviteurs: voilà une promesse; +si j'en veux, il ne tient qu'à moy de l'accepter. +Elle dit cela en monstrant un papier plié, qui estoit cette +promesse qu'elle avoit trouvée fortuitement sous sa +main, sur quoy neantmoins elle ne faisoit pas grand fondement, +car elle mettoit toutes ses esperances en celle +du marquis, dont elle n'avoit garde de faire alors mention. +Le procureur, par curiosité, jetta la main dessus +sans qu'elle y prist garde, et, faisant semblant de la +vouloir arracher, elle fut obligée de la lascher de peur +de la rompre. Il la lut exactement, et il luy dit qu'il connaissoit +celuy qui l'avoit souscrite, qu'il avoit du bien; +il n'en fit point d'autre éloge, car il croyoit bien par ce +mot avoir dit tout ce qui s'en pouvoit dire. Il luy demanda +si la promesse estoit reciproque, et si elle en avoit +donné une autre; mais Lucrece, sans dire ny ouy, ny +non, lui répondit tousjours en bouffonnant. Il luy recommanda +serieusement de la bien garder, luy offrant +de la servir en cette occasion et de faire une exacte enqueste +du bien que Nicodeme pouvoit avoir.</p> + +<p>A quelques jours de là il avint que, Villeflatin estant +allé au Châtelet pour quelques affaires, y trouva Vollichon, +pere de Javotte; et comme il le connoissoit de +longue main, Vollichon lui fit part de la joyeuse nouvelle +du mariage prochain de sa fille. Villeflatin s'en +rejouyt d'abord avec luy, disant qu'il faisoit fort bien +de la marier ainsi jeune; qu'une fille est de grande +garde; qu'un pere en est déchargé et n'est plus responsable +de ses fredaines quand elle est entre les mains +d'un mary, qui est obligé d'en avoir le soin. Qu'à la vérité +sa petite Javotte estoit bien sage; mais que le siecle +estoit si corrompu, et la jeunesse si dépravée, qu'on ne +faisoit non plus de scrupule de surprendre une pauvre +innocente que de boire un verre d'eau. Et apres d'autres +discours de cette nature que j'obmets à dessein, +non pas faute de les sçavoir (car je les ay ouy dire +mille fois), il luy demanda qui estoit celuy qu'il avoit +choisi pour faire entrer en son alliance, et quand se feroit +la solemnité du mariage. Vollichon luy répondit que +les bans estoient desja jettez à Saint-Nicolas et à Saint-Severin, +les parroisses des futurs espoux; que les fiançailles +se devoient faire dans deux jours, et que c'estoit +Nicodeme qui devoit estre son gendre. Comment! +(s'écria Villeflatin) et on disoit qu'il devoit épouser +mademoiselle Lucrece, nostre voisine! J'ai veu, leu et +tenu une promesse de mariage à son profit, et qui est +bien signée de luy. Vous me surprenez (dit Vollichon), +je vous prie de m'en faire sçavoir des nouvelles certaines, +et de me dire s'il... Et, sans achever, il le quitta +avec furie, en criant: Qui appelle Vollichon? C'estoit +le guichetier de la porte du presidial, qui appelloit Vollichon +pour venir parler sur la montée à une partie +qu'on ne vouloit pas laisser entrer. Son avidité, qui ne +vouloit rien laisser perdre, ne luy permit pas de faire +reflexion qu'il quittoit une affaire tres importante pour +une autre qui estoit peut-estre de neant, comme elle +estoit en effet. Si-tost qu'il eut expédié cette partie, il +retourna au lieu où il avoit laissé Villeflatin, pour luy +demander s'il se souvenoit des termes ausquels la promesse +de mariage estoit conçue, puisqu'il l'avoit eue +entre ses mains; mais il ne le trouva plus: car, comme +celuy-cy estoit fort zelé pour le service de Lucrece et de +toute sa famille, voyant le brusque départ de Vollichon, +il s'imagina qu'il estoit allé promptement faire avertir +sa femme et sa fille qu'on vouloit aller sur son marché +et qu'une autre personne avoit surpris une promesse +de mariage de Nicodeme. Enfin il crut qu'il estoit +allé donner ordre d'achever le mariage avant qu'on +y pust former opposition, de peur de laisser échapper +ce party, qui en effet lui estoit avantageux. Il eut peur +que ce qu'il avoit découvert à Vollichon ne le poussast +encore plustost à precipiter l'affaire. C'est ce qui l'obligea +d'aller tout de ce pas et de son propre mouvement +(sans parler de rien à Lucrece, ny à son oncle, ny à +sa tante), afin de ne perdre point de temps, former une +opposition au mariage entre les mains des curez de +Saint-Nicolas et de Saint-Severin. Et non content de cela, +il obtint du lieutenant civil et de l'official des deffenses +de passer outre, qu'il fit signifier aux mesmes curez et +à Vollichon, car, quand à Nicodeme, il ne sçavoit où +il demeuroit. Puis il vint tout en sueur, sur les trois +heures apres midy, dire à Lucrece qu'il y avoit bien +des nouvelles, qu'elle luy avoit bien de l'obligation, +qu'il n'avoit ny bu ni mangé de tout le jour, qu'il +avoit toujours couru pour son service. Et apres plusieurs +autres prologues, il lui raconta la rencontre qu'il +avoit faite de Vollichon et tous les exploits qu'il avoit +fait depuis.</p> + +<p>Lucrece fut fort surprise de ce recit, et il lui monta +au visage une rougeur plus forte qu'aucune qu'elle +eust jamais eue. Pour tout remerciment de la bonne +volonté de ce procureur, elle luy dit qu'il la servoit +vraiment avec beaucoup de chaleur, puisqu'il n'avoit +pas mesme pris le temps d'en parler à son oncle ny à +sa tante; qu'en son particulier, elle n'avoit point dessein +d'épouser Nicodeme, et encore moins par l'ordre +de la justice. Ha, ha (dit alors le procureur), il faut apprendre +à cette jeunesse éventée à ne se moquer pas +des filles d'honneur: nous avons sa signature, il faudra +au moins qu'il paye des dommages et interests; +laissez-moi seulement faire. Et avec un «Nous nous verrons +tantost plus amplement; je n'ay ny bu ny mangé +d'aujourd'huy», il enfila l'escalier, et tira la porte de +la chambre apres luy; il la ferma mesme à double tour +pour empescher qu'on ne courust apres luy pour le +reconduire.</p> + +<p>Lucrece, que par bon-heur il avoit trouvée seule, +demeura en grande perplexité. Son marquis s'en estoit +allé il y avoit quelque temps et luy avoit laissé des +marques de son amour. Peu avant son départ, elle +s'estoit apperceue d'un certain mal qui avoit la mine de +luy gaster bien-tost la taille. Cela mesme l'avoit obligée +de le presser de l'épouser; mais lorsqu'elle le conjuroit +si vivement qu'il ne s'en pouvoit presque plus deffendre, +il luy vint un ordre de la cour d'aller joindre son +regiment: à quoi il obeyt en apparence avec regret, et +en lui faisant de grandes protestations de revenir au +plustost satisfaire à sa promesse. Il partit bien, mais je +ne sçay quel terme il prit pour son retour, tant y a +qu'il n'est point encore revenu. Lucrece luy écrivit force +lettres, mais elle n'en reçeut point de réponse. Elle +vit bien alors, mais trop tard, qu'elle estoit abusée, et +ce qui la confirma dans cette pensée, c'est que, depuis +le départ du marquis, elle n'avoit plus trouvé la promesse +de mariage qu'il luy avoit donnée. Elle ne pouvoit +pas mesme s'ymaginer comme elle l'avoit perdue, +veu le grand soin qu'elle avoit eu de la serrer dans son +cabinet. Or, voicy comme la chose estoit arrivée:</p> + +<p>La passion du marquis estant un peu refroidie par la +jouyssance, il fit reflexion sur la sottise qu'il alloit +faire s'il executoit la parolle qu'il avoit donnée à Lucrece. +Outre le tort qu'il faisoit à sa maison en se mésalliant, +il voyoit tous ses parens animez contre luy, +qui luy feroient perdre les grands biens sans lesquels +il ne pouvoit soustenir l'éclat de sa naissance. Il voyoit, +d'un autre costé, que, si Lucrece playdoit contre luy +en vertu de sa promesse de mariage, cela luy feroit +une tres-fâcheuse affaire: car, outre que ces sortes de +procés laissent tousjours quelque tache à l'honneur +d'un honneste homme, à cause qu'il est accusé en public +de trahison et de manquement de parolle, les evenemens +en sont quelquefois douteux, et avec quelque +avantage qu'on en sorte, ils coustent toujours tres-cher. +Il se résolut donc d'user de stratagéme pour se +tirer de ce mauvais pas où son amour trop violent l'avoit +engagé. Pour cet effet il mena sa maistresse à la +foire Saint-Germain, et, luy disant qu'il luy vouloit donner +le plus beau cabinet d'ébeine qui s'y trouveroit, il +la pria de le choisir et d'en faire le prix. Elle fit l'un et +l'autre, et de plus elle le remercia de sa liberalité. Le +marquis prit le soin de le luy faire porter chez elle; +mais auparavant il commanda secrettement au marchand +d'y faire des clefs doubles, dont il garda les unes +par devers luy et il fit livrer les autres à Lucrece avec +le cabinet. Soudain qu'elle eut ce present, elle y serra +avec joie ses plus précieux bijoux, et ne manqua pas +surtout d'y mettre sa promesse de mariage qu'elle avoit +du marquis.</p> + +<p>Quand il fut sur son départ, ayant dessein de retirer +sa promesse, il alla chez Lucrece à une heure où il +sçavoit qu'elle n'estoit pas au logis; il y entra familierement +comme il avoit accoustumé, et, feignant d'avoir +quelque chose d'importance à luy dire, il demanda permission +de l'attendre dans sa chambre. Estant là, il se +trouva bien-tost seul, et alors, avec la clef qu'il avoit +par devers luy, il ouvrit le cabinet, et, trouvant la promesse, +s'en saisit, sans que Lucrece, quand elle fut +arrivée, s'apperceût d'aucune chose. Elle n'avoit mesme +reconnu ce vol que peu de jours avant ce procés +que venoit de former Villeflatin contre Nicodeme, et +n'en avoit pas encore soubçonné le marquis; mais quand +elle vid que son absence duroit, qu'il ne luy écrivoit +point et que sa promesse estoit perdue, elle ne douta +plus de sa perfidie. Dans son déplaisir elle ne trouva +point de meilleur remede à son affliction que d'entretenir +avec plus de soin ses autres conquestes. Or comme +il falloit qu'elle se mariast avant qu'on s'apperceust de +ce qu'elle avoit tant de sujet de cacher, elle commença +à s'affliger moins du zele indiscret de son voisin, qui +luy cherchoit un mary malgré elle par les voyes de la +justice.</p> + +<p>Elle attendit donc avec patience le succés de cette affaire, +raisonnant ainsi en elle-mesme, que si elle gagnoit +sa cause, elle gagnoit un mary dont elle avoit grand +besoin, et si elle la perdoit, elle pourroit dire (comme il +estoit vray) qu'elle n'avoit point approuvé cette procedure, +et qu'on l'avoit commencée à son insceu, ce qu'elle +croyoit estre suffisant pour mettre son honneur à couvert. +Aussi bien il n'estoit plus temps de deliberer; la +promptitude du procureur avoit fait tout le mal qui en +pouvoit arriver; la matiere estoit desja donnée aux caquets +et aux railleries; il falloit voir seulement où cela +aboutiroit. Villeflatin, la revenant voir le soir, luy dit +qu'elle luy donnast sa promesse. La honte ne l'ayant pas +encore fait resoudre, elle fit semblant de l'avoir égarée et +luy dit mesme qu'elle craignoit qu'elle ne fust perduë. +Vous auriez fait là (reprit-il) une belle affaire. Or sus, trouvez +là au plustost, cependant que ce mariage est arresté; +il ne peut passer outre au prejudice de nos deffenses; +mais la faudra bien avoir pour la faire reconnoistre. +Dites-moi cependant: n'a-t-il point eu d'autres privautez +avec vous? n'y a-t-il point eu de copule? Dites hardiment, +cela peut servir à vostre cause? Dame, en ces occasions +il faut tout dire; on n'y seroit pas receu par apres.</p> + +<p>Lucrece rougit alors avec une confusion qui n'est pas +imaginable et qui l'empescha de faire aucune réponse. +Elle fut tellement surprise de cette grosse parolle, qu'elle +fut toute preste à luy advoüer son malheur, dont elle +croyait qu'il se fust desja apperceu, de la sorte qu'il la traitoit. +Elle l'alloit prier en mesme temps de s'entremettre +auprés de son oncle et de sa tante pour obtenir le pardon +de sa faute. Ville-flattin crût que sa rougeur venoit de +ce qu'il luy avoit demandé assez cruement une chose +dont un homme plus civil que luy se seroit informé avec +plus d'honnesteté; de sorte que, sans la presser davantage, +il la loua de sa pudeur, luy disant: Soyez aussi sage +à l'advenir comme vous avez esté jusqu'icy, et vous reposez +sur moi de cette affaire.</p> + +<p>Cependant Nicodeme qui ne sçavoit rien de ces nouveaux +incidens, alla le soir mesme voir Javotte, sa vraye +maistresse, et ayant mis des canons blancs, s'estant bien +frisé et bien poudré, il y arriva en chaise, fort gay, retroussant +sa moustache et gringottant un air nouveau. +Il rencontra dans la salle la mere et la fille, toutes deux +bourgeoisement occupées à ourler quelque linge pour +achever le trousseau de l'accordée. Le froid accueil +qu'elles luy firent le surprit un peu, et, commençant la +conversation par l'ouvrage qu'elles tenoient: Certes, ma +bonne maman (luy dit-il), vostre fille vous aura bien de +l'obligation, car je me doute bien que ce linge à quoy +vous travaillez est pour elle. La prétenduë belle-mere +luy répondit assez brusquement: Ouy, monsieur, c'est +pour elle; mais il vous passera bien loin du nez. Je vous +trouve bien hardy de venir encore ceans, apres nous +avoir voulu affronter. Là, là, ma fille est jeune et ne +manquera pas de partis; nous ne sommes pas des personnes +à aller playder à l'officialité pour avoir un gendre. +Allez trouver vostre maistresse à qui vous avez +promis mariage; nous ne voulons pas estre cause qu'elle +soit dés-honorée. Nicodeme, encore plus estonné, jura +qu'il n'avoit aucun engagement qu'avec sa fille. Vrayment +(reprit aussi-tost la procureuse), il nous en feroit +bien accroire si nous n'avions de quoy le convaincre; et, +appelant la servante, elle luy dit: Julienne, allez querir +un papier là haut sur le manteau de la cheminée, +que je luy fasse voir son bec-jaune. Quand il fut apporté: +Tenez (dit-elle), voyez si je parle par cœur! Nicodeme +pensa tomber de son haut en le lisant, car il connoissoit +le cœur de Lucrece, et il ne pouvoit concevoir +qu'une si fiere personne voulust playder à l'officialité +pour avoir un mary. Il sçavoit qu'elle n'avoit receu la +promesse qu'en riant et sans fonder sur cela aucune esperance +ny dessein de mariage; aussi n'en avoit-elle +point parlé depuis, de sorte qu'il s'imagina que cela +n'estoit point fait par son ordre; il dit donc à sa belle +mere: Voilà une piece que quelque ennemy me jouë; +s'il ne tient qu'à cela, je vous apporte dés demain une +main-levée de cette opposition pardevant notaires.</p> + +<p>Je n'ay que faire (répondit-elle) de notaires ni d'advocats; +je ne veux point donner ma fille à ces débauchez +et à ces amoureux des onze mille vierges. Je veux +un homme qui soit bon mary et qui gagne bien sa vie.</p> + +<p>Nicodeme, qui ne trouvoit pas là grande satisfaction, +d'ailleurs impatient de sçavoir la cause de cette broüillerie, +prit congé d'elle peu de temps apres. Il ne fut pas +assez hardy pour saluer, en sortant, sa maistresse de la +maniere qu'il est permis aux amans declarez. Pour Javotte, +elle se contenta de luy faire une reverence muette; +mais en se levant elle laissa tomber un peloton de +fil et ses ciseaux, qui estoient sur sa juppe. Nicodeme se +jette aussi-tost avec precipitation à ses pieds pour les relever; +Javotte se baisse, de son costé, pour le prévenir; +et, se relevant tous deux en mesme temps, leurs deux +fronts se heurtèrent avec telle violence, qu'ils se firent +chacun une bosse. Nicodeme, au desespoir de ce malheur, +voulut se retirer promptement; mais il ne prit pas +garde à un buffet boiteux qui estoit derrière luy, qu'il +choqua si rudement qu'il en fit tomber une belle porcelaine, +qui estoit une fille unique fort estimée dans la maison. +Là dessus, la mère éclate en injures contre luy. Il +fait mille excuses, et en veut ramasser les morceaux +pour en renvoyer une pareille; mais en marchant brusquement +avec des souliers neufs sur un plancher bien +frotté et tel qu'il devoit estre pour des fiançailles, le pied +luy glissa, et comme, en ces occasions, on tâche à se retenir +à ce qu'on trouve, il se prit aux houppes des cordons +qui tenoient le miroir attaché; or, le poids de son +corps les ayant rompus, Nicodeme et le miroir tombèrent +en mesme temps. Le plus blessé des deux, neantmoins, +ce fut le miroir, car il se cassa en mille pièces, +Nicodème en fut quitte pour deux contusions assez légères. +La procureuse, s'ecriant plus fort qu'auparavant, luy +dit: Qui m'amène ici ce ruine-maisons, ce brise-tout? +et se met en estat de le chasser avec le manche du ballay. +Nicodeme, tout honteux, gagne la porte de la salle; +mais, estant en colere, il l'ouvrit avec tant de violence, +qu'elle alla donner contre un theorbe qu'un voisin avoit +laissé contre la muraille, qui fut entierement brisé. Bien +luy en prit qu'il estoit tard, car en plein jour, au bruit +que faisoit la procureuse, la huée auroit fait courir les +petits enfans apres luy. Il s'en alla donc egalement +rouge de honte et de colere; et, à cause de l'heure, ne +pouvant rien faire ce soir-là, il se resolut d'attendre au +jour d'apres à voir Lucrece.</p> + +<p>Le lendemain donc, voulant y aller en bon ordre, il +demanda sa belle garniture de dentelle, qui luy fut apportée, +à la reserve du rabat, qui se trouva manquer. Il +envoya son laquais pour le chercher chés sa blanchisseuse, +qui répondit par ce trucheman qu'elle ne l'avoit +point. Comme Nicodeme estoit bon bourgeois et bon +ménager, il alla le chercher luy-mesme; il foüilla et +renversa tout son linge sale, et il trouva à la fin ce qu'il +cherchoit et même ce qu'il ne cherchoit pas. Car il faut +sçavoir que cette blanchisseuse, nommée dame Roberte, +blanchissoit aussi la maison de Lucrece et y estoit fort +familiere. Or, comme il remuoit ce linge sale, voyant +une chemise de femme assez haute en couleur, il luy +demanda en riant si c'estoit une chemise de mademoiselle +Lucrece. Dame Roberte luy répondit avec une +grande naïveté: Vrayement nenny, ce n'en est pas; mademoiselle +Lucrece est maintenant la plus propre fille +qu'il y ait à Paris; depuis plus de trois mois je ne vois pas +la moindre tache à son linge, il est presque aussi blanc +quand je le prends que quand je le reporte. Et comment +se porte-t'elle? luy dit Nicodeme. Dame Roberte luy repondit +avec la mesme ingenuité: La pauvre fille est toute +mal bastie; quand je vais chés elle le matin, je la trouve +qui a des vomissemens et de si grands maux de cœur +et d'estomac, qu'elle ne peut durer lassée dans son corps +de juppe; elle est tousjours avec ses brassieres de satin +blanc. Toutefois cette pauvre fille ne se plaint pas, et cache +si bien son mal qu'on ne sçait pas mesme au logis +qu'elle soit malade; l'apres-disnée elle recoit son monde +comme si de rien n'estoit: c'est la meilleure ame et la +plus patiente creature qui se puisse voir. Nicodeme remarqua +ces parolles ingenuës, et, changeant de dessein, +au lieu d'aller voir Lucrece il alla consulter un medecin +et un de ses amis du barreau; enfin il se douta de la +verité, et son imagination alla encore au delà; car il s'imagina +que, pour remedier au mal de Lucrece, ses parens +avoient formé cette action afin de la luy faire épouser. +Il crut aussi que, pour couvrir sa faute, elle leur +avoit fait entendre qu'il avoit abusé d'elle sous la promesse +de mariage qu'il luy avoit sottement donnée. Il +avoit appris de ses amis qu'il avoit consulté, et il le pouvoit +sçavoir luy-mesme, puisque c'estoit son mestier, +que son affaire estoit mauvaise; qu'une fille enceinte +fondée en promesse de mariage seroit plustost cruë en +justice que luy, et que, quelques sermens qu'il fist du contraire, +il ne détruiroit point la presomption qu'on auroit +que ce ne fust de ses œuvres. D'ailleurs Lucrece estoit +belle et avoit beaucoup d'amis de gens de robbe, qui +luy pouvoient faire gagner sa cause, quelque mauvaise +qu'elle fust, outre qu'elle estoit si discrette en apparence +qu'il ne la pouvoit pas convaincre d'aucune débauche, +quoy que sa coquetterie fust publique. Il resolut donc +de sortir de cette affaire à quelque prix que ce fust avant +qu'elle éclatast tout à fait; car il s'imaginoit que si-tost +qu'il auroit conjuré cet orage et levé cette opposition, il +renoüeroit aisément avec les parens de Javotte, de laquelle +il estoit amoureux au dernier point, et certainement, +si on eust connu son foible, il luy en eust coûté bon. +Il employa quelque temps à chercher des connoissances +pour faire parler sous main à l'oncle de Lucrece, +n'osant pas y aller en personne, de peur d'un <i>amené sans +scandale</i>. Il y trouva quelque accés par le moyen d'un +amy qui connoissoit Villeflattin, le plenipotentiaire et +le grand directeur de cette affaire, qui écouta volontiers +ses propositions.</p> + +<p>Cependant Lucrece estoit demeurée dans un grand +embarras; elle craignoit tous les jours de plus en plus +que son mal secret ne devint public, et, voyant bien qu'il +ne falloit plus avoir d'espérance au marquis, elle se résolut +tout de bon de ménager l'affaire que le hazard et +la promptitude de ce procureur luy avoit preparée. Ce +qui la fit encore plustost resoudre, c'est qu'elle avoit +presté l'oreille à une consultation qui s'estoit faite chez +son oncle sur une pareille espece, où l'affaire avoit esté +decidée en faveur d'une fille qui estoit en une semblable +agonie. Elle prit donc en main sa promesse pour la +porter à son oncle, et le prier, en luy demandant pardon +de sa faute, de luy faire reparer son honneur. Mais, +hélas! en ce moment, elle avoit deux estranges repugnances: +l'une de decouvrir sa faute, et l'autre d'en +charger un innocent, ce qui estoit pourtant necessaire +en cette occasion.</p> + +<p>Trois fois elle monta en la chambre de son oncle, et +trois fois elle en descendit sans rien faire. Enfin, y étant +retournée avec une bonne resolution, elle commença à +luy dire: Mon oncle... et, se repentant d'avoir commencé, +elle s'arresta aussi-tost. Son oncle luy ayant demandé +ce qu'elle desiroit, elle luy demanda s'il n'avoit point +veu ses ciseaux, qu'elle avoit laissez sur la table. A la +fin pourtant, apres avoir longuement tournoyé, elle luy +dit tout de bon: Mon oncle, je voudrois bien vous entretenir +d'une affaire en laquelle je vous prie de m'estre +favorable. Mais comme elle commençoit à s'expliquer +et en mesme temps à rougir, on vint dire à son oncle +qu'on le demandoit en bas pour une affaire fort pressée. +Il descendit promptement, et un peu apres envoya querir +ses gants et son manteau. Lucrece alors tint à bonheur +de n'avoir pas commencé le recit de son adventure, +car elle auroit esté faschée de s'y voir interrompue. Or +cette affaire estoit que Villeflattin avoit envoyé querir +cet oncle, pour luy parler de l'affaire qu'il avoit poursuivie +à son insçeu et de son propre mouvement, dans +la confiance qu'il avoit qu'il ne seroit point desavoué, à +cause du grand soin qu'il prenoit des intérêts de toute +la famille. Ce bon homme fut fort surpris de cette nouvelle, +et dit qu'il s'estonnoit fort de ce que sa niece ne +lui en avoit rien dit. Mais il fut encore plus surpris quand +Villeflattin, luy ayant fait le recit de tout ce qui s'y estoit +passé dans le peu de jours que l'affaire avoit duré, luy +dit que le proces estoit terminé s'il vouloit; qu'on luy +offroit de gros dommages et interêts, et qu'en effet, +l'entremetteur de Nicodeme estoit chés luy, qui faisoit +une proposition de donner deux mille ecus d'argent comptant +à Lucrece, à la charge de terminer l'affaire sur le +champ. Il leur faisoit entendre que Nicodeme ne craignoit +pas l'évenement de cette opposition en justice, et +qu'il monstreroit bien qu'elle estoit sans fondement, +mais qu'il vouloit seulement lever l'ombrage qu'elle +donnoit aux parens de Javotte, qu'il estoit prest d'épouser, +et particulierement à cause que l'Avent qui approchoit +ne luy permettoit pas de laisser tirer l'affaire en +longueur; qu'enfin il sacrifioit cette somme d'argent à +son plaisir, afin de ne perdre point de temps, ce qu'il +n'eust pas fait en autre saison. Villeflattin, à qui on avoit +promis en particulier une bonne paraguante<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, sçeut si +bien cajoller le bon homme, qu'il le fit resoudre d'accepter +cette proposition, dans la menace qui leur estoit +faite de révoquer le lendemain ces offres pour en playder +tout de bon. Et ce qui l'y porta encore plustost fut +que Villeflattin luy dit que Lucrece avoit égaré la promesse +qu'il falloit produire, ce qui la mettoit en danger +d'estre debouttée au premier jour de sa demande. Il luy +fit considerer aussi que, n'y ayant qu'une simple promesse +de mariage, sans autre suitte ny engagement +avec Lucrece, et y ayant d'ailleurs un contract solemnel +fait avec Javotte, cette action ne se pourroit resoudre +qu'en quelques dommages et interests, qu'on n'arbitre +pas tousjours fort grands, et qui dépendent purement +du caprice des juges.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> C'est proprement une expression espagnole qui veut dire +<i>pour les gants</i>, et qui fait allusion à <i>la paire de gants</i> qui étoit +alors le seul droit de commission, le seul pot-de vin de certains +services; les locutions <i>avoir les gants, se donner les gants +d'une chose</i>, viennent de là. Molière, dans <i>l'Etourdi</i>, a employé +le mot <i>paraguante</i>, et Le Sage, dans <i>Gil Blas</i> (liv. 7, +ch. 2), a dit, parlant d'un secrétaire du duc de Lerme: +«Pourvu qu'il tire des paraguantes d'une affaire, il se soucie +fort peu des épilogueurs.» Le mot nous étoit venu d'Espagne +au XVII<sup>e</sup> siècle; nous avions l'usage auparavant. +Ainsi, dans le <i>Roman de la Rose</i> (édit. Lenglet Dufresnoy, t. 2, +p. 158), il est parlé d'une paire de gants ainsi donnée, et dans +le <i>Perceforest</i>, le roi dit au valet qui lui amène le cheval de +sa maîtresse: «Passavant, je vous doibs vos gants.»</p></div> + +<p>Il passa donc aussi-tost une transaction, en laquelle +il ne fut pas besoin de faire parler Lucrece, qui estoit +mineure, et dont l'oncle, qui estoit son tuteur, crut bien +procurer l'avantage. Il receut donc les deux mille écus, +qui luy servirent bien depuis. Aussi-tost on vint annoncer +cette bonne nouvelle à Lucrece, et Villeflattin luy +cria dès la porte: Ne vous avois-je pas bien dit que je +vous ferois avoir des dommages et interests? Tenez, +voilà deux mille écus que j'en ay tiré, et si je n'avois +pas la promesse en main; regardez ce que c'eust esté +si vous ne l'eussiez point perdue. Hé bien! si on vous +eust creue, vous alliez laisser tout perdre. Vous m'en +remercierez si vous voulez, mais c'est comme si je vous +les donnois en pur don.</p> + +<p>Lucrece, surprise de ce compliment, et encore plus +de cet accord qu'elle n'avoit esté du commencement du +procès, ne répondit qu'avec une action qui témoignoit +un genereux mépris des richesses. Elle feignit qu'elle +n'attendoit pas à vivre apres cela, et qu'elle n'avoit jamais +approuvé tout ce procedé. Elle le remercia pourtant +de la bonne volonté qu'il avoit témoignée pour elle. +Dès le soir elle luy envoya une somme d'argent pour le +payer de ses peines, qu'il refusa genereusement, et le +lendemain elle luy envoya le triple en presens qu'il receut +fort bien.</p> + +<p>Lucrece n'eut plus besoin alors de découvrir son mal +secret, mais de chercher de nouvelles adresses pour le +cacher et pour le couvrir, et elle en vint à bout à la fin, +comme vous verrez dans la suitte; mais je veux la laisser +un peu reposer, car il ne faut pas tant travailler une +personne enceinte.</p> + +<p>Nicodeme, sorty de cette fascheuse affaire, et joyeux +d'avoir la main-levée de cette opposition, alla aussi-tost +trouver le père de Javotte, apres avoir neantmoins +appaisé la mere, en lui renvoyant un autre miroir, un +autre theorbe, et une autre porcelaine. Vollichon lui fit +un accueil plus froid qu'il ne croyoit, car il ne fit pas +grand cas de la main-levée de cette opposition, et, sous +pretexte que, s'il avoit fait cette sottise-là, il en pourroit +bien avoir fait d'autres, dont il desiroit s'informer, il luy +demanda du temps pour ne rien precipiter, et il remit +le mariage au lendemain des roys, à cause que l'advent +estoit fort proche. Ce que Nicodeme fut obligé de souffrir, +en regrettant neantmoins l'argent qu'il avoit donné +dans l'esperance de se marier deux jours apres. Or ce +n'estoit pas ce qui arrestoit Vollichon, mais c'est que, +deux jours auparavant, on luy avoit parlé d'un autre +party pour sa fille, qui estoit plus avantageux, et voulant +avoir (comme il disoit) deux cordes à son arc, il +ne vouloit differer qu'afin de voir s'il pourroit s'engager +avec le plus riche, pour rompre aussi-tost avec celuy +qui l'estoit le moins.</p> + +<p>Ce beau galand qu'on luy avoit proposé pour Javotte +estoit encore un advocat, ou, pour le moins, un homme +qui portoit au Palais la robbe et le bonnet. La seule fois +qu'il parut au barreau, ce fut lors qu'il presta serment +de garder les ordonnances. Et vrayment il les garda +bien, car il ne trouva jamais occasion de les transgresser. +Depuis vingt ans il n'avoit pas manqué un matin +de se trouver au Palais, et cependant il n'avoit jamais +fait consultation, escritures ny plaidoyer. En recompense +il estoit fort employé à discourir sur plusieurs +fausses nouvelles qui se debitoient à son pillier; et il +avoit fait plusieurs consultations sur les affaires publiques +et sur le gouvernement, car il se meloit parmy de +gros pelotons de gens inutiles, qui tous les matins vont +au Palais, et y parlent de toutes sortes de nouvelles, +comme s'ils estoient controlleurs d'estat (offices fort +courus et fort en vogue); je m'étonne de ce qu'on ne les +fait pas financer. L'apresdisnée il alloit aux conferences +du bureau d'adresse<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, aux harangues qui se faisoient +par les professeurs dans les colleges, aux sermons, aux +musiques des eglises, à l'orvietan<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, et à tous les autres +jeux et divertissemens publics qui ne coustoient rien, +car c'estoit un homme que l'avarice dominoit entierement, +qualité qu'il avoit trouvée dans la succession de +son pere. Il estoit fils d'un marchand bonnetier qui estoit +devenu fort riche à force d'épargner ses écus, et +fort barbu à force d'épargner sa barbe. Il se nommoit +Jean Bedout, gros et trapu, un peu camus, et fort large +des épaules.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> C'étoient celles qui se tenoient, à propos des nouvelles +du jour, chez Théophraste Renaudot. On sait que ce premier +de nos faiseurs de gazettes prenoit pour titre celui de <i>maître +général des bureaux d'adresse</i>, et que, long-temps, on +put lire au bas de la dernière page du journal dont il étoit +le fondateur: <i>Du bureau d'adresse, au Grand-Coq, rue de la +Calandre, sortant au Marché-Neuf, près le Palais, à Paris.</i></p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> C'étoit un des plus fameux opérateurs du Pont-Neuf. Il +devoit à la ville d'Orviéto, d'où il venoit, le nom qu'il portoit +et que sa drogue a gardé. On en trouve la recette dans +la <i>Pharmacopée</i> de Moïse Charas (1753, 2 vol. in-4); la thériaque +en étoit la base. La vogue de ce remède survécut à +son inventeur, et fit la fortune de celui qui en acheta le secret. +Nous lisons, en effet, dans le <i>Livre commode des adresses</i> +pour 1690, au chapitre des <i>Matières médicinales</i>: «M. de +Blegny fils, apothicaire ordinaire du roy..., c'est le seul artiste +à qui les descendants du signor Hieronimo de Ferranti, +inventeur de l'Orviétan, ayent communiqué le secret original.» +Je ne sais que ce passage où ce nom soit cité.—On +peut lire dans Gui-Patin (lettre du 6 janv. 1654) comment il +se fit que la drogue de l'Orviétan, à l'instigation du médecin +de Gorris, fut autorisée par douze docteurs de la Faculté, et +ce qu'il en advint de rigoureux pour eux quand on sut l'affaire, +et le prix qu'ils en avoient touché.</p></div> + +<p>Sa chambre estoit une vraye salle des antiques; ce +n'est pas qu'il y eust force belles curiositez, mais à +cause des meubles dont elle estoit garnie. Son buffet et +sa table estoient pleines de vieilles sculptures, et si délicates +(j'entends la table et le buffet) qu'elles n'eussent +pu souffrir les travaux du demenagement, car il les +auroit fallu embourer ou garnir de paille pour les transporter +comme si c'eust esté de la poterie. Sa tapisserie +et ses sieges estoient de pieces rapportées, et de tel +prix que pas un n'avoit son pareil. Sa cheminée estoit +garnie d'un ratelier chargé d'armes qui estoient rouillées +dès le temps des guerres de la ligue, et à sa poultre estoient +attachées plusieurs cages pleines d'oyseaux qui +avoient appris à siffler sous luy. La seule chose où il +s'efforçoit de faire dépense estoit en bibliotheque. Il +avoit tous livres d'élite; je veux dire qu'il choisissoit +ceux qui estoient à meilleur marché. Un mesme auteur +estoit composé de plusieurs tomes d'inégale grandeur, +d'impression, de volume et de relieure differente; encore +estoit-il toujours imparfait. Entre les caracteres, +ceux qu'il estimoit le plus c'étoient les gothiques, et +entre les relieures celles de bois. Il fuyoit la conversation +des honnestes gens, à cause qu'il pourroit arriver +par mal-heur qu'on y seroit engagé à faire quelque dépense. +Il se trouva mesme une fois mélé dans une conference +de gens d'esprit, où, comme on discutoit de +plusieurs matieres, il y avoit à faire un grand fruit; +mais il rompit avec eux, à cause qu'à la fin de l'année +il falloit payer un quart d'écu pour quelques menues +necessitez, et pour donner à un pauvre homme qui +avoit soin de nettoyer la salle. Il trouva ce present trop +excessif, et n'ayant voulu donner pour sa part que cinq +sous, il les tira avec grande peine de son gousset; mais +pour les en faire sortir il fallut qu'il retournast tout à +fait sa pochette, tant il avoit dedans d'autres brimborions. +Il s'y trouva mesme une grosse poignée de miettes +de pain, ce qui donna sujet à quelques railleurs de +dire qu'il avoit mis exprés ces miettes avec son argent, +de peur qu'il ne se rouillast, de mesme qu'on met des +cousteaux dans du son quand on est longtemps sans +les faire servir. Cette rupture leur fit grand plaisir, +parce qu'ils virent bien que son esprit estoit une pierreponce, +qu'il estoit tout à fait impossible de polir.</p> + +<p>Il avoit pourtant quelques bonnes qualitez: car la +chasteté et la sobriété estoient en luy en un souverain +degré, et generalement toutes les vertus épargnantes. +Il avoit une pudeur ingenue, qui luy eust esté bienseante +s'il eut esté jeune. Il seroit devenu plus rouge +qu'un cherubin s'il eust levé les yeux sur une femme. +Il estoit mesme si honteux en tout temps qu'en parlant +à l'un il regardoit l'autre; il tournoit ses glans ou ses +boutons, mordoit ses gants et se grattoit où il ne luy +demangeoit pas; en un mot, il n'avoit point de contenance +asseurée. Ses habits estoient aussi ridicules que +sa mine; c'estoient des memorians ou repertoires des +anciennes modes qui avoient regné en France. Son chapeau +estoit plat, quoy que sa teste fust pointue; ses +souliers estoient de niveau avec le plancher, et il ne se +trouva jamais bien mis que quand on porta de petits +rabats, de petites basques et des chausses estroites: +car, comme il y trouva quelque épargne d'étoffe, il retint +opiniastrement ces modes. Il avoit la teste grasse, +quoique son visage fut maigre, et ses sourcils et sa +barbe estoient assez bien nourris, veu la petite chere +qu'il faisoit.</p> + +<p>C'eust esté dommage qu'une si belle plante, et unique +en son espece, n'eust point eu de rejeton; il parla donc de +se marier, ou plutost quelqu'autre en parla pour luy: +car c'estoit un homme à marier par ambassadeur, comme +les princes; mais ce que ceux-là font par grandeur, +cettuy-cy le faisoit par timidité. Cela l'excita à faire l'honorable +et à visiter un peu les bourgeois de son quartier, +jusqu'à telle familiarité qu'ils soupoient ensemble +les festes et les dimanches, à condition que chacun +feroit apporter son souper de son logis. Il arriva un +jour fort plaisamment qu'il s'y trouva huit éclanches, +venans de huit ménages qui composoient l'assemblée. +Mais sa plus grande dépense fut au temps du carnaval, +où il donnoit à manger à son tour aussi bien que les +autres, et là furent mangez quelques coqs-d'inde et +quelques cochons de lait qui n'avoient point passé par +les mains du rotisseur, car le maistre du festin avoit +coustume de dire qu'ils estoient plus propres quand on +les accommodoit à la maison.</p> + +<p>Je ne saurois me tenir que je ne raconte une adventure +qui arriva à l'une de ces réjouyssances du quartier. +Une greffiere avoit coustume d'emporter la clef de +l'armoire au pain, apres en avoir taillé quelques morceaux +qu'elle laissoit à la servante et aux clercs pour +leur souper. Un jour qu'elle alloit manger chez un de +ses voisins, elle avoit oublié de leur laisser leurs bribes, +de sorte qu'un des clercs fut député, qui luy alla +demander la clef de l'armoire au pain, au milieu de la +compagnie. Elle en rougit, et n'osa pas la luy refuser; +mais quand elle fut au logis, elle luy fit de grandes réprimandes +sur son indiscretion, et luy deffendit bien +expressément de lui venir jamais demander la clef du +pain quand elle seroit en quelque assemblée. Il retint +bien cette leçon, et une autre fois qu'il arriva à la greffiere +un pareil défaut de memoire, le mesme clerc luy +vint dire devant tout le monde: Madame, puisque vous +ne voulez pas qu'on vous demande la clef du pain, je +vous prie au moins de nous ouvrir ici l'armoire; et en +mesme temps il fit entrer un crocheteur qui avoit l'armoire +chargée sur son dos, ce qui fit éclatter de rire +toute la compagnie. Peu apres, il arriva un petit incident +de cuisine qui fit continuer la risée: car un barbier +estuviste qui estoit de la feste, se piquant de faire +des sauces, se mit en devoir de faire un salmigondis; +mais ayant mis chauffer le plat sur les cendres auprés +du feu qui estoit trop ardent, un des bords du plat se +fondit, et il s'y fit une échancrure pareille à celle des +bassins à faire la barbe. Comme il le servit chaudement +sur la table, un galant homme qui se trouva par hazard +dans la trouppe dit assez plaisamment: Je sçavois bien +que ce barbier maladroit nous donneroit icy un plat de +son mestier. Ces rencontres, qui arriverent, par bonheur +pour Bedout, lors qu'il rendit le bouquet<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, furent +bien-tost connues par la ville, de sorte qu'on ne parloit +en tous lieux que de son soupper, qui, par ce moyen, +fut mis en reputation.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> On disoit donner le bouquet quand on engageoit quelqu'un +pour un repas et surtout pour un bal. Cela venoit de +ce que les dames, qui souvent alors donnoient à danser et +<i>payoient les violons</i>, c'est le mot, engageoient leurs cavaliers +à la danse en leur présentant un bouquet. Il en étoit ainsi +sous Louis XIII V. Tallemant, t. 8, p. 20 à 25.—Rendre +<i>le bouquet</i>, c'étoit s'acquitter, par une invitation pareille, de +celle qu'on vous avoit faite.</p></div> + +<p>Or, comme il ne vouloit pas perdre cette dépense, +cela fit qu'il resolut, pendant ce temps de bonne chere, +de se marier tout de bon. Il se mit donc sur sa bonne +mine; il fit lustrer son chapeau et le remettre en forme; +il mit un peu de poudre sur ses cheveux. Il augmenta +sa manchette de deux doigts; il mit mesme des +canons, mais si petits, qu'il sembloit plûtost avoir des +bandeaux sur les jambes que des canons. Il fit abattre +la haute fustaye de sa barbe et le taillis de ses sourcils. +Enfin, à force de soins, il devint un peu moins +effroyable qu'auparavant. Une de ses cousines parla +aux parents de Javotte, qui estoit du voisinage, de la +marier avec cet Adonis, qui avoit tous ses charmes enfermez +sous la clef de son coffre. Elle fit bien-tost +agréer cette proposition au pere et à la mere, parce +qu'elle asseura qu'il avoit beaucoup de bien, et sur tout +que ce seroit un bon homme de mary, qui ne mangeroit +pas son fait ny la dot de sa femme. Mais comme +Vollichon estoit plus formaliste, il dit qu'il vouloit voir +plus precisément en quoy consistoient ses effets, et il +luy en fit demander le memoire pour s'en informer. Bedout +le refusa absolument, et dit pour toutes raisons +qu'il avoit esté taxé aux aisez<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> et contraint de se cacher +pour cela six mois dans le Temple; que les partisans, +qui avoient des espions partout, pourroient voir le memoire +de son bien, s'il l'avoit donné une fois à quelqu'un, +et qu'ils recommenceroient leurs poursuites. Il +se contenta de dire qu'il monstreroit toujours autant de +bien qu'on en donneroit à la fille qu'on lui proposoit. +Or, comme sa richesse estoit assez évidente, et qu'elle +consistoit en maisons dans la ville et dans les fauxbourgs, +Laurence, tel estoit le nom de sa cousine, fit +qu'on n'insista pas d'avantage sur cette formalité. Mais +elle se trouva bien embarrassée pour faire l'entreveue +de luy et de la maistresse qu'elle lui destinoit, afin de +voir s'ils seroient agreables l'un à l'autre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Cette <i>taxe des aisés</i>, qui, son nom l'indique, ne frappoit +que les riches, étoit une contribution exorbitante, d'autant +plus qu'on ne l'imposait qu'arbitrairement. Une anecdote +racontée par Tallemant, édit. in-8, t. 1<sup>er</sup>, p. 374-375, prouve +que Richelieu s'en faisoit une arme pour avoir raison de ceux +dont il vouloit se venger. Il molesta de cette sorte Barentin, +maître de la chambre aux deniers.</p></div> + +<p>Bedout esquiva la partie qu'elle vouloit faire pour +cela, et il luy dit que rien ne pressoit, qu'il ne prenoit +pas une femme pour sa beauté, qu'il seroit assez temps +de la voir quand l'affaire seroit conclue; qu'enfin telle +qu'on la luy voudroit donner elle luy plairoit assez. Mais +si vous ne lui plaisez pas (luy dit Laurence)? Bedout +répondit qu'une honneste femme ne devoit point avoir +d'yeux pour les défauts de son mary. Nonobstant ces +brutalitez, l'affaire s'avançoit toujours, et vint au point +que Laurence voulut, à quelque prix que ce fut, les faire +rencontrer ensemble. Elle invita donc son cousin de +venir chés elle un jour qu'elle sçavoit que madame +Vollichon luy devoit venir rendre visite avec sa fille. Il +y vint sans se douter de l'embuscade qui luy estoit préparée, +et apres quelque temps, quand il vit entrer ces +deux dames qu'il ne connoissoit point encore, il rougit, +perdit contenance et à toute force voulut s'en aller. Mais +Laurence le retint par le bras et luy dit: Demeurez, mon +cousin: la fortune vous favorise beaucoup aujourd'huy; +voilà celle que vous devez peut-estre avoir pour femme +et celle que vous aurez ainsi pour belle-mere. Cela +l'embarrassa encore davantage; il fut pourtant obligé +de demeurer. Aussi-tost il fit deux reverences, l'une +du pied droit et l'autre du pied gauche, à chacune la +sienne, et laissa parler pour luy sa cousine, qui fit les +honneurs de la maison.</p> + +<p>Or, comme il se trouva plus prés de Javotte quand ils +eurent pris des sieges, ayant mis son chapeau sous son +coude, et frottant ses mains l'une dans l'autre, apres +un assez long silence, peut-estre afin de méditer ce +qu'il devoit dire, il ouvrit ainsi la conversation: Hé bien +(Mademoiselle), c'est donc vous dont on m'a parlé? Javotte +répondit avec son innocence accoustumée: Je ne +sçay pas (Monsieur) si on vous a parlé de moy; mais +je sçais bien qu'on ne m'a point parlé de vous. Comment +(reprit-il), est-ce qu'on pretend vous marier sans +vous en rien dire? Je ne sçais (dit-elle). Mais que diriez-vous +(repartit-il) si on vous proposoit un mariage? +Je ne dirois rien (répondit Javotte). Cela me seroit bien +avantageux (reprit Bedout assez haut, croyant dire un +bon mot), car nos lois portent en termes formels que +qui ne dit mot semble consentir. Je ne sçais quelles +sont vos loix (luy dit-elle); mais pour moy, je ne connois +que les loix de mon papa et de maman. Mais (reprit-il) +s'ils vous commandoient d'aymer un garçon +comme moy, le feriez-vous? Non (dit Javotte): car ne +sait-on pas bien que les filles ne doivent jamais aymer +les garçons? J'entends (repliqua Bedout) s'il estoit devenu +mary. Ho, ho (dit-elle), il ne l'est pas encore; il +passera bien de l'eau sous les ponts entre-cy et là. La +bonne mere, qui vouloit ce parti, qu'elle regardoit comme +tres-advantageux, se mit de la partie, et luy dit: Il +ne faut pas (Monsieur) prendre garde à ce qu'elle dit; +c'est une fille fort jeune, et si innocente qu'elle en est +toute sotte. Ha, Madame (reprit Bedout), ne dites pas cela; +c'est vôtre fille, et il ne se peut qu'elle ne vous ressemble. +Quand à moy, je trouve qu'il n'y a rien de tel que de prendre +pour femme une fille fort jeune, car on la forme comme +l'on veut avant qu'elle ait pris son ply. La mere reprend +aussitost: Ma fille a toujours esté bien élevée, et +je la livreray à un mary bonne ménagere; depuis le +matin jusques au soir elle ne leve pas les yeux de dessus +sa besogne. Quoy (interrompit Javotte), faudra-t-il encore +travailler quand je seray mariée? Je croyois que +quand on estoit maistresse on n'avoit autre chose à faire +qu'à joüer, se promener et faire des visites? Si je sçavois +cela, j'aymerois autant demeurer comme je suis. +A quoy sert donc le mariage? Laurence, qui estoit +adroite et malicieuse, se mit là dessus à luy dire: Non, +non, Mademoiselle, n'ayez point de peur; mon cousin +est plus galant homme qu'il ne semble; il a du bien +assez pour vivre honorablement, sans que vous songiez +tant à le ménager. Vous vivrez à vostre aise et fort en +repos; vous dormirez toute la matinée, vous irez joüer +et vous promener tout le reste du jour; pourveu que +vous soyez avec luy à disner et à souper, cela suffira. +Vous parlez sans procuration speciale (luy dit Bedout +presque en colere); un mary ne prend une femme que +pour avoir de la compagnie et pour regler sa maison. +Cependant, au lieu de ménager son bien, elle iroit le +dissiper! le bien de Cresus n'y fourniroit pas. Pour +moy, je voudrois qu'une femme vescust à ma mode, +et qu'elle ne prist plaisir qu'à voir son mary. Vous donneriez +(dit Laurence) des bornes bien estroites à ses +plaisirs. Pour moy (reprit Bedout), je vous vais prouver +par cent authoritez que cela doit aller ainsi; et il alloit +enfiler cent sottises et pedanteries quand, par bon-heur, +une collation entra dans la salle, qui rompit ce ridicule +entretien.</p> + +<p>La seule galenterie qu'il fit ce jour là, fut qu'il voulut +peler une poire pour sa maistresse; mais comme +c'estoit presque fait, elle luy échappa des doigts, et se +sucra d'elle-mesme sur le plancher de la chambre. Il +la ramassa avec une fourchette, souffla dessus, la ratissa +un peu, puis la luy offrit, et luy dit encore, comme +font plusieurs personnes maintenant, qu'il luy demandoit +un million d'excuses. A quoy Javotte répondit +ingenuement: Monsieur, je ne vous en sçaurois donner, +car je n'en ay pas une seule. Après quelques discours +et aventures semblables, la visite se termina. +Bedout se hazarda jusqu'à reconduire sa maistresse +chés elle; mais il prit tousjours le haut du pavé, ce +qu'il ne faisoit pas pourtant par incivilité ny par ambition, +mais par ignorance, qui estoit bien pardonnable +à un homme qui faisoit son apprentissage d'escuyer, et +à qui semblable faute n'estoit jamais arrivée. A peine +l'eut-il quittée, que Javotte dit à sa mere: Mon Dieu, +maman, que voilà un homme qui me déplaist; qui luy +répondit seulement: Taisez-vous, petite Babouine; +vous ne sçavez pas ce qui vous est propre.</p> + +<p>Bedout en s'en retournant rentra chez sa cousine +pour prendre congé d'elle, qui luy demanda aussi-tost +ce qu'il disoit d'une si jolie personne. Il répondit qu'il +n'y trouvoit rien à redire, sinon que la mariée estoit +trop belle. Et comme les timides sont tousjours défians +et jaloux, il luy advoua que, si elle devenoit sa femme, +il auroit bien de la peine à la garder. Neantmoins, la +beauté ayant des forces si puissantes qu'elle fait de +vives impressions sur les cœurs les plus bourus et les +plus farouches, il s'en trouva dés lors amoureux, et +pria sa cousine de continuer ses soins pour avancer +au plustost ce mariage. Cependant il crût faire mieux +sa cour dans son cabinet, en écrivant à sa maistresse +quelque chose qu'il auroit eu le loisir de méditer, qu'en +lui parlant de vive voix, à cause que sa timidité luy ostoit +quelquefois la facilité de s'exprimer sur le champ. +Il se mit donc à travailler serieusement, et apres avoir +bien griffonné des sottises pour faire une lettre galante, +il la mit au net dans du papier doré, et la cacheta +bien proprement avec de la soye: c'estoit un soin qu'il +n'avoit jamais pris pour personne. Il la donna à porter +a un laquais nouvellement venu de Picardie, et partant +bien digne d'un tel maistre. Le laquais avoit charge +de donner la lettre à mademoiselle Javotte en main propre, +ce qu'il fit; mais aussi ce fut tout. Car il ne luy +dit aucune chose, ny à qui elle s'addressoit, ny d'où +elle venoit. Elle luy demanda seulement si le port estoit +payé, et elle la porta soudain à son pere, à qui elle +crut qu'elle s'adressoit. Car elle avoit accoustumé d'en +recevoir souvent pour luy, et n'en avoit jamais receu +pour elle; de sorte qu'elle ne songea pas seulement à +lire l'adresse, quoy que je ne sçache pas précisément +s'il y en avoit. Vollichon l'ouvrit et la leût, et en mesme +temps sousrit de la naïfveté de sa fille, et admira +le bel esprit de celuy qu'il destinoit pour son gendre, +qui écrivoit en un style si magnifique et si peu commun. +Le laquais s'en retourna donc sans réponse. Bedout +luy demanda où il s'estoit amusé si long-temps, +et le cria fort de ce qu'il avoit tant tardé à revenir. Je +me suis arresté à voir de petites demoiselles pas plus +hautes que cela (dit le laquais en monstrant la hauteur +de son coude), que tout le monde regardoit au bout du +Pont-Neuf, qui se battoient. Or ce beau spectacle estoit +qu'il avoit veu la monstre des marionettes, qu'il croyoit +ingenument estre de chair et d'os, et animées. Bedout +ne pouvant donc pas apprendre d'un laquais si spirituel +comme sa maistresse avoit receu son ambassade, +resolut de l'aller voir sur le soir en personne. S'il y +eust esté seul, il auroit peut-estre eu la mesme peine +à y estre receu que Nicodeme; mais c'est ce qu'il n'avoit +garde de faire. Il falloit mesme que son amour fust +desja bien violente pour luy faire entreprendre d'y aller +avec une bonne et seure introduction. Il pria donc sa +cousine Laurence d'aller rendre à madame Vollichon +sa visite, et de trouver bon qu'il luy servit d'escuyer. +Laurence fut ravie de luy rendre ce service, et mesme +rendit grace à Dieu de ce qu'elle voyoit son cousin si +changé, n'ayant pas creû qu'il peust jamais avoir la +hardiesse d'aller voir sa maistresse. Elle fut fort bien +receue de la mère et de la fille, et à sa faveur Bedout +le fut aussi. Et comme il n'estoit pas si bien mis que +Nicodeme, et qu'il n'avoit pas la mine d'un cajolleur +dangereux, madame Vollichon ne craignit point de le +laisser seul avec sa fille, tandis qu'elle entretenoit Laurence, +qui l'avoit adroitement tirée un peu à l'écart +pour favoriser ce nouvel amant. Bedout, impatient de +sçavoir le succès du grand effort de son esprit, dès les +premiers complimens qu'il fit à Javotte, il luy demanda +ce qu'elle disoit de la lettre qu'elle avoit receue, et +pourquoy elle n'y avoit pas fait réponse. Elle luy répondit +froidement qu'elle n'avoit point veu de lettre, +sinon une pour son papa, qu'elle luy avoit portée, et +qui y feroit réponse par la poste. Je ne vous parle pas +de celle-là (repliqua-t-il); je vous parle d'une que vous +a donné aujourd'huy mon laquais, et qui estoit pour +vous-mesme. Pour moy (reprit Javotte en s'estonnant)? +hé! les filles reçoivent-elles des lettres? N'est-ce pas +pour des affaires qu'on les écrit? Et puis, qui est-ce qui +me l'auroit envoyée? Bedout luy dit que c'estoit luy +qui avoit pris cette hardiesse. Vous (dit-elle)! Et vous +n'estes pas aux champs? Vous me prenez bien pour une +ignorante, comme si je ne sçavois pas que toutes les +lettres viennent de bien loin par des messagers? Nous +en recevons tous les jours ceans, et mon papa ne fait +que se plaindre de l'argent qu'il couste à en payer le +port. Aussi bien, à quoy bon m'écrire? Ne me direz-vous +pas bien vous-mesme ce que vous voudrez, sans me +le mander, puisque vous venez ici? Aviez-vous quelque +chose de si pressé à me dire? Bedout, qui croyoit +avoir fait une merveilleuse lettre, et qui en attendoit +de grandes louanges, la prit au mot, en disant: Puisque +vous voulez donc bien sçavoir ce qui est dans ma +lettre, je vous en veux faire la lecture; car j'en ay gardé +une coppie, qu'il tira en mesme temps de sa poche, +et qu'il leût en ces termes:</p> + + +<h3><a id="Epistre_amoureuse"></a><i>Epistre amoureuse à Mademoiselle Javotte.</i></h3> + +<p>Mademoiselle, comme j'agis sous l'aveu et l'authorité +de messieurs vos parens, qui m'ont +permis d'esperer d'entrer en leur alliance, je +ne crois pas qu'il soit hors des limites de la +bien-seance de vous tracer ces lignes, et vous faire là-dessus +ma déclaration, qui est que je vous offre un +cœur tout neuf, tout pur et tout net, et qui est comme +un parchemin vierge où votre image se pourra peindre +à son aise, n'ayant jamais esté broüillé par aucun autre +crayon ou portrait qu'il ait receu. Mais que dis-je? C'est +plûtost une planche d'airain sur laquelle, par le burin +et les pointes de vos regards, vostre belle figure a esté +desseignée; et puis, y ayant versé l'eau forte de vos +rigueurs, elle y a esté gravée si profondément, que +vous pouvés desormais en tirer tant d'espreuves qu'il +vous plaira. Je voudrois, en revanche, que je me pusse +voir sur le vostre gravé en taille-douce; et, pour ne +pas pousser plus loin mon allegorie, je voudrois que +nos deux cœurs, passans sous la presse du mariage, +receussent de si belles impressions, qu'ils pussent estre +apres reliés ensemble avec des nerfs indissolubles, pour +venir tous deux habiter dans une estude où nous apprendrions +à joüir des bon-heurs d'une vie privée et +tranquille; bon-heurs que vous souhaitte dés aujourd'huy +et pour toûjours votre tres-humble et tres-affectionné +futur espoux.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><span class="smcap">Jean Bedout.</span><br /></span> +</div></div> + +<p>Apres que Javotte eut bien escouté cette lettre, et +qu'elle n'y eut rien entendu, elle crut que c'estoit faute +d'y avoir esté assés attentive. Elle pria donc Bedout +de la relire, ce qu'il fit tres-volontiers, croyant que +c'étoit une marque de la bonté de la pièce. Mais sur ce +mot d'allegorie, elle l'interrompit avec un grand cri: +(disant): Ha, mon Dieu, quel grand vilain mot! N'y +a-t-il rien de caché de mauvais là dessous? Et comme +il se mit en devoir de le luy expliquer, elle lui dit en +l'interrompant derechef: Non, non, je ne le veux pas +sçavoir, il suffit que maman m'a tousjours deffendu +d'entendre dire de gros mots. Et sans vouloir entendre +lire davantage, elle alla joindre sa mère. De sorte que +Bedout fut reduit, faute de meilleur entretien, d'ayder +à Javotte à devider quelques pelotons de laine.</p> + +<p>Cependant madame Vollichon, avec son entretien +bourgeois, faisoit beaucoup souffrir la pauvre Laurence, +qui estoit une femme d'esprit et accoustumée à +voir le beau monde. Elle luy avoit déjà fait des plaintes +de l'embaras et des soins que donnent les enfans; de +la difficulté d'avoir de bonnes servantes; et elle luy +avoit demandé si elle n'en sçavoit point quelqu'une +parce qu'elle vouloit chasser la sienne, non sans luy raconter +tous les défauts de celle-cy, et sans regretter les +bonnes qualités de celles qu'elle avoit eues auparavant. +Elle luy avoit aussi fait plainte de la despence de la +maison et de la cherté des vivres, disant tousjours +pour refrain qu'un ménage avoit la gueulle bien grande, +et une autre fois, que c'étoit un gouffre et un abisme.</p> + +<p>Quand Laurence, pour destourner cette basse conversation, +luy parla de quelques femmes du quartier, +et entr'autres d'une trésorière de France logée vis à vis +d'elle qui faisoit assez de bruit dans le voisinage: Ha, +ne me parlez point de celle-la (reprit madame Vollichon)! +C'est une glorieuse que je ne sçaurois souffrir. J'ay +deux sujets de me plaindre d'elle, que je ne luy pardonneray +jamais. Laurence s'étant enquise de la qualité +de ces deux injures, elle aprit que c'étoit parce que +la tresoriere n'étoit pas venue voir madame Vollichon +à sa derniere couche, et ne luy avoit pas envoyé du +cousin quand elle avoit fait le pain bénit. Laurence +rioit encore de ce plaisant ressentiment, quand Vollichon +entra dans la chambre. Il avoit tout le jour fait la +débauche, ayant esté à la comedie, et de là au cabaret, +où une de ses parties l'avoit traitté. L'espargne d'un +repas et les fumées du vin l'avoient rendu plus gay +que de coustume, ce qui l'avoit empesché de s'aller +r'enfermer dans son estude pour y travailler jusqu'à +minuit, comme il avoit accoustumé. A peine fut-il entré, +qu'il dit tout en haletant, et avec un transport +merveilleux, qu'il avoit esté à la plus belle comedie qui +se pust jamais voir; et qu'il y avoit tant de monde; +qu'on ne pouvoit entrer à la porte. Il dit mesme qu'il +avoit trouvé là des imprimeurs et des gens qui travailloient +à la presse. On n'entendoit pas d'abord ce quolibet; +mais il l'expliqua, en disant que c'estoient des +coupeurs de bourse, qui avoient pris une monstre à un +homme dans cette grande foule. Laurence luy demanda +quelle piéce on avoit jouée. Il luy respondit: Attendéz, +je vais vous le dire, voici le fait: Un particulier +nommé Cinna s'advise de vouloir tuer un empereur; +il fait ligue offensive et deffensive avec un autre appellé +Maxime. Mais il arrive qu'un certain quidam va +descouvrir le pot aux roses. Il y a là une demoiselle +qui est cause de toute cette manigance, et qui dit les +plus belles pointes du monde. On y voit l'empereur assis +dans un fauteuil, devant qui ces deux messieurs +font de beaux plaidoyers, où il y a de bons argumens. +Et la piece est toute pleine d'accidens qui vous ravissent. +Pour conclusion, l'empereur leur donne des lettres +de remission, et ils se trouvent à la fin camarades +comme cochons. Tout ce que j'y trouve à redire, c'est +qu'il y devroit avoir cinq ou six couplets de vers, comme +j'en ay veu dans le Cid, car c'est le plus beau des +pieces. C'est dommage (dit Laurence) qu'on ne vous +donne la commission de faire des prologues, car vous +reussissés merveilleusement à expliquer le sujet d'une +tragédie.</p> + +<p>Nicodeme les interrompit par son arrivée. La bonne +humeur où estoit Vollichon fut cause qu'il le receut +mieux qu'à l'ordinaire, bien qu'en son ame il eust dessein +de rompre avec luy, attendant seulement que +quelqu'une de ses legeretés luy en fournist l'occasion. +Aussi ne luy pouvoit-on pas refuser un libre accés aupres +de sa maistresse tant que l'engagement qu'il avoit +avec elle, c'est à dire son contrat, subsisteroit.</p> + +<p>Dès que cet amant eut fait ses reverences, il dit à +Madame Vollichon: Hé bien, ma bonne maman, ne +m'avés-vous pas donné une generalle amnistie de tout le +passé? Quest-ce que vous me venés conter (répondit-elle +brusquement) avec votre amnistie? Je veux dire (reprit +Nicodeme) que je crois que vous avès noyé toutes mes +fautes dans le fleuve d'oubly. Voilà bien débutté (dit +Vollichon), les oublies sont chez le patissier; et il se +mit à rire à gorge desployée, comme il faisoit à tous +ses méchans quolibets. Si j'ai fait icy quelque bicestre +(continua Nicodeme), j'en ai payé les dommages et interests, +et je suis prest de parfournir ce qui y manquera. +Ce n'est pas de cela que je suis en colere (dit Madame +Vollichon), mais de ce que vous estes un perdu, un +vilain et un desbauché. Aussi-tost son mari adjousta, en +adressant la parole à Nicodeme: Je veux envoyer un +commissaire chez vous, car on dit que vous vivez mal. +Nicodeme se voulut justifier et jurer qu'il n'avoit jamais +fait aucun scandale, quand Laurence (voyant un souris +goguenard de Vollichon) interpreta ainsi ce brocard. +Je vois bien (dit-elle), à la mine de Monsieur, qu'il vous +veut reprocher que vous ne faites pas bonne chère. Il ne +tiendra qu'à luy (repartit Nicodeme) de faire l'experience +du contraire, car je le traiteray quand il voudra de +maniere qu'il en sera content. Hé bien (dit Vollichon), +je vous prends au mot: j'iray demain diner chez vous +et je porteray de quoy manger. Il ne sera pas nécessaire +que vous apportiez de quoi manger (reprit Nicodeme); +la ville est bonne, je ne vous laisseray pas +mourir de faim. Laurence fut encore l'interprete d'un +pareil souris de Vollichon, en disant: Je vois bien +que Monsieur n'a pas dessein de rien porter chez vous +pour augmenter la bonne chère; mais qu'il veut dire +qu'il y portera ses dents, qui sont des instruments pour +manger. A la bonne heure (dit Nicodeme) je vous attendray +demain, et vostre compagnie (il dit cela en monstrant +Bedout, qu'il connoissoit pour l'avoir veu au Palais, +et qu'il croyoit estre venu avec Vollichon, sans +sçavoir que ce fust son rival). Bedout repartit aussi-tost +qu'il l'en remercioit, et qu'il n'estoit pas un homme à +estre à charge à ses amis, pour aller ainsi disner chez eux +sans nécessité. Et bien (dit Vollichon), je porteray les +deux, je mangeray pour luy et pour moy. Gardez bien +(dit Nicodeme) de faire vanité d'estre grand mangeur, +de peur d'attirer le reproche qu'on fait souvent aux procureurs +du Chastelet, de faire mille mangeries. Il n'y a +rien qui ait moins de fondement que cela (repliqua Vollichon), +car notre mestier maintenant est celuy d'un gagne-petit. +Il est vray (dit alors Bedout) que la journée +d'un procureur du Chastelet n'est taxée que six deniers; +mais cette taxe est tant de fois reïtérée, et il se passe +si grand nombre d'actes en un jour, que cela monte à +des sommes immenses. Je ne sçais pourquoy on a souffert +jusqu'icy un si grand abus; et je ne m'estone point +qu'il y ait beaucoup de ces Messieurs qui aient fait de +grandes fortunes en fort peu de temps. Bedout alloit +faire de grandes moralitez sur la justice, car sur ces +matieres il estoit grand discoureur, au lieu que sur celle +de la galanterie il estoit toûjours muet, quand Nicodeme +luy rompit les chiens pour mettre Javotte de la conversation; +et la voyant qui devidoit un peloton de laine, +il luy dit assez poëtiquement: Quand je vous vois occupée +à ce travail, il me semble que je vois une de ces +parques qui devident le fil de la vie des hommes; et +comme ma destinée est en vos mains, il me semble +aussi que c'est la mienne que vous devidez, de sorte +que je crains à toute heure que vos rigueurs n'en couppent +le fil. Je n'entends point tout ce que vous dites +(répondit Javotte); je n'ai point de destinée entre les +mains; je n'ai qu'un peloton de laine, pour faire ma tapisserie. +Mais quoy (reprit Nicodeme), n'avez-vous pas +dessein de me faire mourir mille fois par les cruelles +longueurs que vous apportez à me rendre heureux? +car quand je vois vostre tapisserie en vos mains, je +crois voir encore la toile de Penelope? Je ne sçais +comment sont faites vos toiles de Peneloppe (repliqua +Javotte); je n'en ay point veu chez pas une lingere de +Paris; et pour le reste, ce n'est point de moy que cela +dépend. S'il en dépendoit, je vous asseure que ce ne +seroit encore de long-temps. Madame Vollichon, qui +prestoit l'oreille à cet entretien, dit là dessus, prenant +la parole: Vrayman, vrayman, vous avez tout le loisir +de mascher à vuide. Je me garderay bien de passer outre +jusqu'à ce que j'aye fait d'autres enquestes. Vous +voyez (adjousta son mari), elle n'est encore qu'à la premiere +des enquestes; mais je ne me soucie pas qu'elle +passe par toutes les chambres, pourvu qu'elle n'aille +point à la Cour des aydes. Ha Monsieur (interrompit +Laurence), vous avez une trop honneste femme pour +avoir rien à craindre de ce costé-là. Je le crois (dit Vollichon), +mais ces bonnes ménageres sont fort à craindre, +qui font que leurs maris ont leur provision de bois +sans aller la chercher sur le port.</p> + +<p>Vous auriez esté bon du temps du vieux Testament +(dit Nicodeme); vous ne parlez que par figures. Il faudra +donc (interrompit Bedout) ne prendre ses parolles +que dans le sens tropologique<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>. Est-ce là du latin (dit +alors Vollichon)? je ne l'entends point, mais du grais, +je vous en casse. Il y a long-temps (dit alors Laurence) +que j'admire vostre maniere de parler; il faut que vous +ayez un dictionnaire de quolibets que vous ayez appris +par cœur, pour les prodiguer comme vous faites. Vrayement +(dit Vollichon) j'en sçais bien d'autres dont je ne +prens point d'argent; et en effet il en alloit enfiler un +grand nombre, si ce n'eust esté qu'un petit garçon vint +à sa sœur Javotte demander tout haut en sa langue de +petit enfant quelques pressantes nécessitez. Cette conversation +fut ainsi interrompuë; et quand elle auroit +esté mille fois plus sérieuse, elle ne l'auroit pas esté +moins, car c'est la coustume de ces bons bourgeois d'avoir +toujours leurs enfans devant leurs yeux, d'en faire +le principal sujet de leur entretien, d'en admirer les +sottises et d'en boire toutes les ordures. Le petit Toinon +fut aussi-tost loüé de sa propreté; on luy promit à +cause de cela du bonbon; et apres qu'on l'eut mis bien +à son aise, Madame Vollichon ne parla plus avec Mademoiselle +Laurence que des belles qualitez de son fils, +de ses miesvretez et postiqueries. Ce sont les termes +consacrez chez les bourgeois et les mots de l'art pour +expliquer les gentillesses de leurs enfans. Elle ne se +contenta pas de parler de celuy-là; elle en loüa encore +un autre qui estoit encore à la mammelle, disant de luy +qu'il parloit tout seul, qu'il avoit la plus belle éloquence +du monde, et qu'il sçavoit déjà huit ou dix mots.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Chercher le sens tropologique, c'est, sous la figure, le +<i>trope</i>, la parabole, démêler le sens moral, ce qui est très nécessaire +pour l'Ecriture.</p></div> + +<p>Toinon r'entra peu de temps apres dans la salle en +equipage de cavallier, c'est à dire avec un baston entre +les jambes, qu'il appelloit son dada. Vollichon prit +aussi-tost un manche de balay qu'il mit entre les siennes, +et, courant apres son fils, ils firent ensemble trois +tours autour de la table, ce qui donna occasion à Nicodeme +d'appeler cette course un tournoy.</p> + +<p>Laurence commençoit à rire de la folie de Vollichon, +quant Bedout luy remonstra qu'elle avoit tort de trouver +à redire à cette action, et que, si elle avoit leu Plutarque, +elle auroit veu qu'autrefois Agesilaus fut surpris +en la même posture, et qu'au lieu de s'en deffendre il +pria seulement ceux qui l'avoient veu de n'en rien dire +jusqu'à ce qu'ils eussent des enfans. Laurence ne répondit +autre chose, sinon qu'on ne pouvoit rien faire +qui n'eust son exemple dans l'antiquité, et, par discretion, +elle ne voulut pas continuer sa risée au nez de +Vollichon, de peur de le fascher; elle se contenta de +faire en elle-mesme reflexion sur la sottise des bourgeois, +qui quittent l'entretien de la meilleure compagnie +du monde pour joüer et badiner avec leurs enfans, et +qui croyent estre bien excusez en alleguant l'affection +paternelle, comme s'ils n'avoient pas assez de temps +pour y satisfaire quand ils sont en particulier et dans +leur domestique, et comme si le reste de la compagnie, +qui n'est pas obligé d'avoir la mesme affection, devoit +prendre le mesme divertissement à leurs jeux et à leurs +gambades; sottise d'autant plus ridicule qu'elle s'estend +bien souvent jusqu'aux gens les plus esloignez de la +bourgeoisie, et qui ne s'en deffendent que par l'exemple +qu'avoit cité Bedout inutilement, puisqu'Agesilaus ne +se divertissoit ainsi qu'en secret; encore estoit-il honteux +d'avoir été surpris en cette action.</p> + +<p>Le reste de cette visite se passa en actions aussi badines. +Laurence en fut bien-tost fatiguée, et, se levant, +emmena avec elle son cousin. Nicodeme fut obligé de +sortir en même temps, parce que Madame Vollichon se +vouloit retirer et mettre la clef de la maison sous son chevet. +Ces deux amans firent encore plusieurs visites aussi +ridicules, mais je ne veux pas m'amuser à repeter toutes +les sottises qui s'y dirent de part et d'autre; ce que nous +en avons rapporté suffit.</p> + +<p>Cependant les affaires de Nicodeme alloient de mal +en pis, et celles de Bedout de mieux en mieux. Ce n'estoit +pas que l'un eust plus de part aux bonnes graces de leur +maistresse que l'autre, car Javotte avoit pour eux une +égale indifférence, ou plustost une égale aversion. Mais +c'est que Vollichon trouvoit plus de bien et moins de légèreté +et de fanfaronnade en Bedout qu'en Nicodeme. Il +resolut donc tout a fait dans sa teste le mariage avec Bedout, +sans demander l'advis de sa fille, et il differa seulement +la signature des articles, jusqu'à ce qu'il fust desgagé +d'avec Nicodeme, avec lequel il esperoit de rompre +bien-tost.</p> + +<p>Comme on ne douta plus alors que Javotte ne fust +bien-tost mariée, à cause qu'on avoit en main ces deux +partis, on commença à luy donner chez elle plus de +liberté qu'elle n'avoit auparavant. On luy fit venir un +maistre à danser pour la façonner, et on choisit entre +tous ceux de la ville celuy qui monstroit à meilleur +marché; encore sa mère voulut qu'il luy monstrast +principalement les cinq pas et les trois visages<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>; danses +qui avoient esté dancées à sa nopce, et qu'elle disoit +estre les plus belles de toutes. On luy permit aussi de +voir le beau monde, de faire des visites dans les beaux +réduits, et de se mesler en des compagnies d'illustres +et de pretieuses: le tout néantmoins sans s'esloigner +beaucoup de son quartier, car on ne la vouloit pas +perdre de veuë. Elle fut introduite dans la plus belle +de ces compagnies par Laurence, qui en estoit. Son +exquise beauté fut cause qu'elle y fut la bien venuë, +malgré son innocence et son ingenuité: car une belle +personne est toujours un grand ornement dans une +compagnie de femmes. Ce beau reduit estoit une de +ces Academies bourgeoises dont il s'est estably quantité +en toutes les villes et en tous les quartiers du royaume; +où on discouroit de vers et de prose, et où on faisoit +les jugements de tous les ouvrages qui paroissoient au +jour. La pluspart des personnages qui la composoient +vouloient estre traittez d'illustres, et avec raison, puisqu'il +n'y en avoit pas un qui ne se fist remarquer par +quelque caractere particulier. Elle se tenoit chez Angelique, +qui estoit une personne de grand mérite que je +ne sçay quel hazard avoit engagée dans cette societé. +Elle n'avoit point voulu prendre d'autre nom de guerre +ny de roman que le sien: car le nom d'Angelique est +au poil et à la plume, passant par tout, bon en prose et +bon en vers, et celebre dans l'histoire et dans la fable. +Elle avoit appris quelques langues et leu toutes sortes +de bons livres; mais elle s'en cachoit comme d'un +crime. Elle ne faisoit point vanité d'estaller ses sentimens, +qui estoient tousjours fort justes, mais presque +tousjours contredits, car, comme dans cette assemblée +le nombre des gens raisonnables estoit le moindre, +elle ne manquoit jamais de perdre sa cause à la pluralité +des voix. Et à propos de cela, elle se comparoit à +cette Cassandre qui n'estoit jamais creuë quand elle +disoit la vérité. Elle avoit une de ses parentes qui prenoit +tout le contrepied. C'étoit la fille d'un receveur et +payeur des rentes de l'Hostel de Ville, que, pour parler +plus correctement, il falloit seulement appeller receveur; +car, pour la seconde partie de sa charge, il ne +la faisoit point. Elle s'appelloit Phylippote en son nom +ordinaire, et en son nom de roman elle se faisoit appeller +Hyppolite, qui est l'anagramme du nom de Phylippote<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>, +ce qui n'est pas une petite fortune pour une +pretenduë heroïne, quand son nom de roman se peut +faire avec les lettres d'un nom de baptesme. Elle affectoit +de paroistre sçavante avec une pedanterie insupportable. +Un de ses amans lui enseignoit le latin, un +autre l'italien, un autre la chiromance, un autre à +faire des vers, de sorte qu'elle avoit presque autant +de maistres que de serviteurs. Il y avoit en cette compagnie +des esprits de toutes les sortes, dont le plus +honneste homme s'appelloit Philalethe, passioné admirateur +des vertus et des beautés d'Angelique, et qui +faisoit tout son possible pour se bien mettre dans son +esprit. D'autre costé, un certain autheur, nommé Charoselles, +y venoit aussi; il avoit esté assez fameux en sa +jeunesse, mais il s'estoit décrié à tel point, qu'il ne +pouvoit plus trouver de libraires pour imprimer ses +ouvrages. Il se consoloit neantmoins par la lecture qu'il +essayoit d'en faire à toutes les compagnies, et... Mais +tout beau! si je voulois descrire icy par le menu toutes +ses qualitez et celles de ces autres personnages, je ferois +une trop longue digression, et ce seroit trop differer +le mariage qui est sur le tapis. Pour coupper court, +il s'amassoit tous les jours bonne compagnie chez Angelique. +Quelquefois on y traittoit des questions curieuses; +d'autrefois on y faisoit des conversations galantes, +et on tâchoit d'imiter tout ce qui se pratique dans +les belles ruelles par les pretieuses du premier ordre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> C'étoient, en effet, des danses de l'autre règne, et, partant, +passées de mode. La première est décrite par Aut. Arena +dans son poëme macaronique sur la danse, au chapitre +<i>Quos passibus duplum esse debet.</i> Régnier en parle aussi dans +sa 5<sup>e</sup> satyre, V. 220. +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Jadis, de votre temps, la vertu simple et pure<br /></span> +<span class="i0">Sans fard, sans fiction, imitoit la nature...<br /></span> +<span class="i0">... la nostre aujourd'hui qu'on revère icy-bas<br /></span> +<span class="i0">Va la nuit dans le bal et danse les <i>cinq pas</i>.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Allusion satirique à l'heureux anagramme que fit Malherbe, +quand il transforma le nom de <i>Catherine</i>, que portoit +madame de Rambouillet, en celui d'<i>Arthenice</i>. (Tallemant, +<i>Historiettes</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. I, p. 271.)</p></div> + +<p>Le jour que Javotte fut introduitte dans cette compagnie +il y avoit moins de monde, et elle ne fut pas si +tumultueuse qu'à l'ordinaire. Il arriva mesme que la +conversation y fut assés agreable et spirituelle. Or +quoy que Javotte n'y contribuast que de sa presence, il +ne sera pas hors de propos d'en inserer icy une partie, +qu'elle escouta avec une attention merveilleuse. Pour +vous consoler de cette digression, imaginez-vous, si +vous voulez, qu'il arrive icy comme dans tous les romans; +que Javotte est embarquée; qu'il vient une tempeste +qui la jette sur des bords estrangers; ou qu'un +ravisseur l'enlève en des lieux d'où l'on ne peut avoir +de long-temps de ses nouvelles; encore aurez-vous cela +de bon que vous ne la perdrez point de veuë, et vous +la pourrez tousjours loüer de son silence, qui est une +vertu bien rare en ce sexe.</p> + +<p>Si-tost que les premiers compliments furent faits, +dont les plus ingenües se tirent quelquefois assez bien, +parce que cela ne consiste d'ordinaire qu'en une profonde +reverence, et en un petit galimatias qu'on prononce +si bas qu'on ne l'entend point, Hyppolite, qui +n'aymoit que les entretiens sçavans, esloigna bientost +ces discours communs qui se font dans les visites ordinaires. +Elle se plaignit de Laurence, qui avoit commencé +à parler des nouvelles de la ville et du voisinage, luy +disant que cela sentoit sa visite d'accouchée<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, ou les +discours de commères, et que parmy le beau monde +il ne falloit parler que de livres et de belles choses. +Aussi-tost elle se jetta sur la fraipperie de plusieurs +pauvres autheurs, qui sont les premiers qui ont à +souffrir de ces fausses pretieuses, quand cette humeur +critique les saisit. Dieu sçait donc si elle les ajusta de +toutes pièces. Mais dispensez-moy de vous reciter cet +endroit de leur conversation, que je veux passer sous +silence, car je n'oserois nommer pas un des autheurs +vivans: ils m'accuseroient de tout ce qui auroit esté dit +alors, quoy que je n'en pusse mais. J'aurois beau condamner +tous les jugemens qui auroient esté prononcez +contre eux, ce seroit un crime capital d'en faire seulement +mention. Ils me traitteroient bien plus rigoureusement +qu'un historien ou un gazetier, qui ne sont jamais +garands des recits qu'ils font. Outre que ces messieurs +sont si delicats, qu'il faut bien prendre garde +comme on parle d'eux; ils sont si faciles à piquer, que +le moindre mot de raillerie, ou une louange médiocre, +les met aux champs, et les rend ennemis irreconciliables. +Apres quoy, ce sont autant de bouches que vous +fermez à la Renommée, qui auparavant parloient pour +vous, et cela fait grand tort au libraire qui est interessé +au débit d'un livre. J'ay mesme ce respect pour +eux, que je ne veux pas faire comme certains escrivains, +qui, lors qu'ils en parlent, retournent leurs noms, +les escorchent, ou les anagrammatisent. Invention assez +inutile, puisque, si leur nom est bien caché, le +discours est obscur et perd de sa force et de sa grace, +on n'est tout au plus plaisant qu'à peu de personnes; +et si on le descouvre (comme il arrive presque tousjours) +ce déguisement ne sert de rien, veu que les lecteurs +font si bien qu'ils en attrapent la clef, et il arrive souvent +qu'il y a des larrons d'honneur qui en font faire +de fausses clefs. C'est pourquoy je ne parlerai point du +destail, mais seulement de ce qui fut dit en general, +et dont personne ne se peut choquer, s'il n'est de bien +mauvaise humeur, et s'il n'a la conscience bien chargée. +On s'estendit d'abord sur les poëmes et sur les romans, +et l'on y parla fort de l'institution du poëte, de la maniere +de devenir autheur, et d'acquerir de la reputation +dans le monde.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Pendant le temps de leurs couches, les bourgeoises +avoient coutume de recevoir toutes les visites des voisines. +Leur lit étoit paré pour cela, et surmonté d'un pavillon qu'on +n'étendoit que dans ces occasions. <i>Je vous revois</i>, dit Coulanges +(Chansons choisies, 1694, in-12, p. 72), +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je vous revois, vieux lit si chéri de mes pères,<br /></span> +<span class="i6">Où jadis toutes mes grand's mères,<br /></span> +<span class="i0">Lorsque Dieu leur donnoit d'heureux accouchements,<br /></span> +<span class="i0">De leur fécondité recevoient compliments.<br /></span> +</div></div> +<p> +Ces compliments étoient bavards, et, à la longue, tournoient +au commérage. On en fit le texte de petits pamphlets bourgeois +parus successivement, au nombre de huit, en 1623. En +1624, on fit une édition collective de toutes ces pièces, sous +le titre de <i>Recueil général des caquets de l'accouchée</i>... 1624, +pet. in-12. D'autres pièces du XVII<sup>e</sup> siècle portent le même +titre.</p></div> + +<p>La plus grande passion que j'aurois (dit entre autres +Hyppolite) ce seroit de pouvoir faire un livre; c'est la +seule chose dont je porte envie aux hommes; je leur +en vois faire en si grand nombre, que je m'imagine +que l'advantage de leur sexe leur donne cette facilité. +Il n'est point necessaire (répondit Angélique) de souhaitter +pour cela d'estre d'un autre sexe; le nostre a +produit en tout temps d'assez beaux ouvrages, jusqu'à +pouvoir estre enviez par les hommes. Cela est vray (dit +Laurence), mais celles qui en font bien s'en cachent +comme d'un crime; et celles qui en font mal sont la +fable et la risée de tout le monde; de sorte que, de +quelque costé que ce soit, il ne nous en revient pas +grande gloire. Pour moy (dit Philalethe, qui estoit cet +honneste homme dont j'ai parlé), je ne suis pas de cet +avis, et je tiens qu'à l'égard de celles qui cachent leur +science, elles acquierent une double gloire, puisqu'elles +joignent celle de la modestie à celle de l'habileté; +et à l'esgard des autres, elles ne laissent pas d'estre +loüables de tascher à se mettre au dessus du commun +de leur sexe, malgré le deffaut de leur esprit. Et moy +(ajouta Charroselles), si je suis jamais roy, je feray faire +deffences à toutes les filles de se mesler de faire des +livres; ou, si je suis chancellier, je ne leur donneray +point de privilege; car, sous pretexte de quelques bagatelles +de poësies ou de romans qu'elles nous donnent, +elles épuisent tellement l'argent des libraires, +qu'il ne leur en reste plus pour imprimer des livres +d'histoire ou de philosophie des autheurs graves. C'est +une chose qui me tient fort au cœur, et qui nuit grandement +à tous les escrivains feconds, dont je puis parler +comme sçavant. Vrayement, Monsieur (dit Pancrace, +qui estoit un autre gentil-homme qui s'estoit +trouvé par hazard dans cette mesme assemblée), on +voit bien que vostre interest vous fait parler; mais considérez +que, nonobstant qu'on imprime beaucoup de +vers et de romans, on ne laisse pas d'imprimer encore +un nombre infini de gros autheurs anciens et modernes. +De sorte que, si les libraires en rebutent quelques-uns, +ce n'est pas une bonne marque de leur merite. S'il ne +tenoit plus qu'à cela (reprit Hyppolite), je ne m'en mettrois +gueres en peine; car j'ay un libraire qui me loue +des romans, qui ne demanderoit pas mieux que de travailler +pour moy, particulierement à cause que je ne +luy en demanderois point d'argent, car je sçais bien +qu'ils n'ont jamais refusé de coppies gratuittes. Et puis +j'ai tant d'amis et une si grande caballe, que je leur en +ferois voir le debit asseuré. Ce dernier moyen (dit Charroselles) +est le meilleur pour faire imprimer et vendre +des livres, et c'est à ce deffaut que j'impute la mauvaise +fortune des miens. Malheureusement pour moy, +je me suis advisé d'abord de satiriser le monde, et je +me suis mis tous les autheurs contre moy. Ainsi les +prosneurs m'ont manqué dans le besoin. Ha! que si c'estoit +à recommencer... Vous diriez du bien (dit Laurence, +qui le connoissoit de longue main); ce seroit bien le pis +que vous pourriez faire; vous y seriez fort nouveau, et +ce seroit un grand hazard si vous y pouviez reüssir. +Hé bien! je ne regretteray plus le passé (dit Charroselles), +puisqu'il ne peut plus se rappeler; mais du moins, +pour me vanger, je donneray au public mon traitté de +la grande caballe<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, où je traitteray des fourbes de +beaucoup d'autheurs au grand collier, et j'y feray voir +que ce sont de vrays escrocs de reputation, plus punissables +que tous ceux qui pipent au jeu; et si je trouveray +bien moyen de le faire imprimer malgré les libraires, +quand je le devrois donner à quelqu'un de ces autheurs +qui ont amené la mode d'adopter des livres.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Ch. Sorel (Charroselles) se mêla, en effet, de livres de +magie. En 1636, il avoit publié un volume des <i>Talismans ou +figures peintes sous certaines constellations</i>, Paris, in-8. Il avoit +pris pour cet ouvrage un pseudonyme dont nous reparlerons.</p></div> + +<p>Il est vray (dit alors Angélique) que les amis et la +caballe ont servi quelquefois à mettre des gens en reputation; +mais ç'a esté tant qu'ils ont eu la discretion et +la retenue de cacher leurs ouvrages, ou d'en faire juger +sur la bonne foy de ceux qui les annonçoient. Mais +si-tost qu'ils les ont donnez au public, il a rendu justice +à leur merite, et toute leur reputation, qui n'estoit +pas establie sur de solides fondemens, est tombée par +terre. Je mourois de peur (adjousta Pancrace) que vous +ne citassiez quelque exemple qui nous eut attiré quelque +querelle sur les bras, non pas de la nature de +celles dont je me desmeslerois le mieux. Mais (dit Philalethe) +ne mettriez-vous point en mesme rang ceux qui +font des vers au devant d'un livre, des prefaces ou +des commentaires: car ce sont des gens qui loüent +tant qu'il leur plaist, sans que la modestie de l'autheur +courre aucune fortune. Ouy dea (respondit Charroselles), +et ce n'est pas un petit stratageme pour mendier de l'estime. +Ce n'est pas qu'il n'y arrive souvent quelque fourbe, +car un autheur emprunte quelquefois le nom d'un amy, +ou suppose un nom de roman pour se loüer librement +luy-mesme. Je puis dire icy entre nous que je +l'ay pratiqué avec assez de succès, et que sous un +nom empruntée de commentateur de mon propre ouvrage, +je me suis donné de l'encens tout mon soul.</p> + +<p>Quoy qu'il en soit (reprit Hyppolite), je n'ay jamais +pû concevoir comment on faisoit ces gros volumes, +avec une suitte de tant d'intrigues et d'incidens: j'ai +essayé mille fois de faire un roman, et n'en ai pû venir +à bout; pour des madrigaux, des chansons, et d'autres +petites pieces, on sait que je m'en escrime assez bien, +et que j'en ferai tant qu'on en voudra. Voila (dit Charroselles) +un second moyen pour arriver promptement à +la gloire, en ce malheureux siecle où on ne s'amuse +qu'à la bagatelle. C'est tout ce qu'on estime et ce qu'on +debite, pendant que les plus grands efforts d'esprit et +les plus nobles travaux nous demeurent sur les bras.</p> + +<p>Vous estes donc (dit Angelique) de l'opinion de ceux +qui disent que le premier pas pour aller à la gloire est +le madrigal, et le premier pour en décheoir est le +grand poëme? Il y a grande apparence (adjousta Pancrace). +Mais comment est-ce que si peu de chose pourroit +mettre les gens en reputation? Vous ne dites pas +le meilleur (adjousta Laurence); c'est qu'il faut qu'ils +soient mis en musique pour estre bien estimez. Asseurement +(interrompit Charroselles); c'est pour cela que +vous voyez tous ces petits poëtes caresser Lambert, +le Camus, Boisset et les autres musiciens de reputation, +et qui ne mettent jamais en air que les vers de leurs favoris; +car autrement ils auroient fort à faire. On ne peut +nier (dit Philalete) que cette invention ne soit bonne +pour se mettre fort en vogue: car c'est un moyen pour +faire chanter leurs vers par les plus belles bouches de +la cour, et leur faire ensuite courir le monde. Outre que +la beauté de l'air est une espèce de fard qui trompe et +qui esbloüit; et j'ai veu estimer beaucoup de choses +quand on les chantoit, qui estoient sur le papier de purs +galimathias, où il n'y avoit ny raison ny finesse. Je les +compare volontiers (reprit Charroselles) à des images +mal enluminées, qui, estant couvertes d'un talc ou d'un +verre, passent pour des tableaux dans un oratoire. Et +moi (dit Pancrace) à un habit de droguet<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, enrichy de broderie +par le caprice d'un seigneur.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Le <i>droguet</i> étoit une étoffe de soie qui devoit son nom à +la ville d'Irlande Drogheda, d'où elle avoit d'abord été importée +chez nous. (Fr. Michel, <i>Recherches sur le commerce et la +fabrication des étoffes de soie, etc.</i> Paris, 1854, in-4, t. 2, p. +244.)</p></div> + +<p>Cela me fait souvenir (adjoûta Laurence) d'un homme +que j'ay veu à la cour d'une grande princesse<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, qui s'estoit +mis en reputation par la bagatelle melodieuse. Il avoit fait +quantité de paroles pour des chansons; de sorte qu'on disoit +de luy que c'estoit un homme de belles paroles. Il se +vantoit d'avoir des pensées fort delicates, et en effect elles +l'estoient tellement que les plus esclairez souvent n'en +pouvoient voir la finesse; mais si-tost que son esprit +voulut un peu prendre l'essor et faire une galanterie +seulement de cinquante vers, elle fut generallement +bernée. Voyla qui me surprend (dit Hyppolite), car un +poëte de cour a tousjours assez d'approbateurs et de gens +qui font valloir son ouvrage. Il falloit que son livre fust +bien mauvais, ou que cet autheur eut bien peu d'amis. +C'est là où je vous attendois (interrompit Charroselles), +puisque je tiens que la plus necessaire qualité à un poëte +pour se mettre en reputation, c'est de hanter la cour, +ou d'y avoir esté nourry: car un poëte bourgeois ou vivant +bourgeoisement y est peu consideré. Je voudrois +qu'il eust accès dans toutes les ruelles, reduits et academies +illustres; qu'il eust un Mecenas de grande qualité +qui le protegeast, et qui fist valloir ses ouvrages, jusques-là +qu'on fust obligé d'en dire du bien malgré soy, +et pour faire sa cour. Je voudrois qu'il escrivist aux +plus grands seigneurs; qu'il fist des vers de commande +pour les filles de la reyne, et sur toutes les avantures +du cabinet; qu'il en contrefist mesme l'amoureux, et +qu'il escrivist encore ses amours sous quelque nom emprunté, +ou dans une histoire fabuleuse. Le meilleur seroit +qu'il eust assez de credit pour faire les vers d'un +balet du roy; car c'est une fortune que les poëtes doivent +autant briguer que les peintres font le tableau du +May<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a> qu'on presente à Nostre-Dame.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> C'est sans doute Benserade. Ce qui est dit ici de «bagatelles +mélodieuses, etc.», et un peu plus loin (p. 139), de +l'avantage qu'on trouve à faire «les vers d'un ballet du roy», +se rapporte au mieux à ce rimeur courtisan, dont la verve +n'alla jamais plus loin qu'un rondeau ou un madrigal, et dont +la plus grande gloire fut d'aider Molière dans les ballets à +régler pour la cour. Si c'est Benserade, la grande princesse +dont il est parlé ici doit être madame de Longueville, qui, +en effet, fut sa protectrice, surtout dans l'affaire des sonnets +de Job et d'Uranie. On sait que ce dernier étoit de Benserade, +et c'est pour lui qu'elle se déclara hautement.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Jusqu'au commencement du XVIII<sup>e</sup> siècle, la communauté +des orfèvres avoit l'usage d'offrir, le premier jour de +mai, à Notre-Dame, un grand tableau qui, à cause du jour +où on l'offroit, s'appeloit <i>tableau du mai</i>. On l'appendoit ce +jour-là à la porte de l'église, puis on lui donnoit une place à +l'intérieur. Ces tableaux n'avoient pas moins de onze ou douze +pieds de hauteur. Les piliers de la nef et plusieurs des chapelles +en étoient ornés. (Piganiol, <i>Descript. de Paris</i>, t. 1<sup>er</sup>, +p. 310-311.) On lit dans le <i>Dictionnaire de Trévoux</i>, édit. 1732, +que, depuis quelques années, cet usage s'étoit perdu.</p></div> + +<p>On ne peut nier (répondit Angelique) que toutes ces +inventions, et sur tout les amis et l'authorité d'un grand +seigneur, ne servent beaucoup à ces messieurs; car les +trois quarts du monde jugent des ouvrages d'autruy sans +les connoistre, et sont de l'opinion de celuy qui a dit le +premier son advis, comme nous voyons que les moutons +se laissent conduire au premier qui marche. Adjoustez +(dit Philalethe) qu'il y en a plusieurs qui, à force +de parler contre leur sentiment, changent d'opinion, et +se persuadent à la fin qu'une chose qu'ils auront condamnée +d'abord avec justice, sera bonne parce qu'ils +auront esté souvent obligez de parler en sa faveur pour +d'autres considérations. Pour moi (dit Pancrace), j'ay +veu un mauvais poëte de l'autre cour<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a> fort estimé +parce qu'on faisoit quelquefois sa fortune en loüant +ses ouvrages, comme luy-mesme avec de meschans +vers avoit fait la sienne. Je l'ay aussi connu (reprit Hyppolite), +et je trouve qu'on avoit raison de l'estimer; car, +entre tous les poëtes, ceux qui sont en fortune ont tout +à fait mon approbation, et dés qu'un homme est assez +accommodé pour avoir un carrosse à luy, je ne veux pas +qu'on songe seulement à censurer ses ouvrages. La naissance +un peu riche sert bien autant à un poëte pour arriver +à la gloire que ce génie qu'il faut qu'il obtienne +de la nature, et qui a fait dire qu'on peut bien devenir +orateur, mais qu'il faut naistre poëte. Et pour moy, je +conseillerois à quiconque voudra estre de ce mestier, +de vendre tout le reste de son bien pour obtenir ce degré +d'honneur. Aussi bien (dit Pancrace) un carosse de +poëte ou de musicien ne couste gueres à achetter: témoin +celui d'un illustre marquis, dont l'attelage ne cousta +que quarante francs, et qui, à la vérité, eut la honte +de demeurer embourbé dans un crachat. Et quant à l'entretien, +il couste aussi peu, veu que ces messieurs sont +accoustumez à vivre aux dépens d'autruy, allant, à la +ville et à la campagne, tantost chez l'un et tantost chez +l'autre. Hélas! (interrompit Charroselles avec un grand +soupir) que ce raisonnement est vain! il y a long-temps +que j'entretiens exprès un carosse qui sent assez l'autheur, +comme vous sçavez, et cependant je n'en ay pas +eu plus de creance chez ces damnez de libraires, qui ne +veulent point imprimer mes ouvrages.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Il doit être ici question de Boisrobert, que ses vers, et +mieux encore ses bouffonneries, poussèrent auprès de Richelieu, +et qui fit partager sa faveur à tous les poètes ses +amis et ses flatteurs. Il en peupla l'Académie naissante. On +appela tous ces académiciens de remplissage les <i>enfants de +la pitié de Boisrobert</i>; et lui-même, songeant à ce qu'il avoit +obtenu pour eux du cardinal, se donnoit le titre de <i>solliciteur +des muses affligées</i>. V. son <i>Historiette</i> parmi celles de Tallemant, +2<sup>e</sup> édit., t. 3, p. 148.</p></div> + +<p>J'ay un bon avis à vous donner (dit Laurence): vous +n'avez qu'à en donner des pieces separées aux faiseurs +de Recueils; ils n'en laissent échapper aucunes. Les belles +pièces font valloir les mauvaises, comme la fausse +monnoye passe à la faveur de la bonne qu'on y mesle. +Je me suis déja advisé de cette invention (répondit Charroselles +avec un autre grand hélas!); mais elle ne m'a +servi qu'une fois. Car il est vray qu'apres qu'on m'eut +rebuté un livre entier, je le hachay en plusieurs petites +pièces, episodes et fragments, et ainsi je fis presque +imprimer un volume de moy seul, quoy que sous le titre +de Recueil de pièces de divers autheurs<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. Mais malheureusement +le libraire descouvrit la chose, et me fit +des reproches de ce qu'il ne le pouvoit débiter. Cela +m'estonne (dit alors Philalethe), car les receuils se vendoient +bien autrefois<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>; il est vray qu'ils sont maintenant +un peu descriez, et ils ont en cela je ne sçay quoy de +commun avec le vin, qui ne vaut plus rien quand il est +au dessous de la barre, quoy qu'il fust excellent quand +il estoit frais percé. A propos (reprit Hyppolite), ne +trouvez-vous pas que ces recueils fournissent une occasion +de se faire connoistre bien facilement et à peu de +frais? Je vois beaucoup d'autheurs qui n'ont esté connus +que par là. Pour moy, j'ay quasi envie d'en faire de +mesme; je fourniray assez de madrigaux et de chansons +pour faire imprimer mon nom, et le faire afficher +s'il est besoin. Il semble (dit Angélique) qu'ils peuvent +du moins servir à faire une tentative de réputation: car, +si les pièces qu'on y hazarde sont estimées, on en recueille +la gloire en seureté; et si elles ne plaisent pas, +on en est quitte pour les desadvouer, ou pour dire qu'on +vous les a desrobées, et qu'elles n'estoient pas faites à +dessein de leur faire voir le jour.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Il est parlé ici du nouveau <i>Recueil de pièces les plus +agréables de ce temps, en suite des jeux de l'inconnu</i> (Paris, +1644, in-12), dont l'éditeur étoit en effet Ch. Sorel, l'original +de Charroselles. Nous en reparlerons plus bas.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Ils eurent, en effet, une grande vogue pendant tout le +XVII<sup>e</sup> siècle. Quoi qu'en dise même Furetière, qui n'avoit +guère droit de décrier ce genre de publication, puisqu'il fit +paroître quelques unes de ses poésies dans le <i>Recueil de poésies +diverses</i> donné par La Fontaine (Paris, 1671, in-12), la +mode des recueils étoit encore très florissante de son temps, +et devoit même lui survivre. La préface du <i>Nouveau choix de +poésies</i> donné à La Haye en 1715, in-12, prouve qu'au XVIII<sup>e</sup> +siècle elle étoit encore en pleine faveur. Une bibliographie +des <i>Recueils</i> seroit de trop ici. Nous renverrons, pour les +principaux, au <i>Catalogue de la Bibliothèque</i> de M. Viollet le +Duc (<i>Supplément</i>, p. 3-4.)</p></div> + +<p>J'advoue bien (dit Pancrace) que ceux qui sont déjà +en réputation, et dont les ouvrages ont esté louez dans +les ruelles et dans les caballes, l'ont bien conservée +dans les Recueils. Mais je ne vois pas que ceux-là en +ayent beaucoup acquis qui n'estoient point connus auparavant +d'ailleurs. De sorte qu'il est arrivé que la pluspart +des honnestes gens n'ont pas souffert qu'on y ait +mis leur nom, et il n'y a eu que quelques ignorans qui +se sont empressez pour cela. Je vis ces jours passez un +different (adjousta Philalethe) qui serviroit bien à confirmer +ce que vous dites: c'etoit à la boutique d'un des +plus fameux faiseurs de Recueils. Un fort honneste homme +qui ne vouloit point passer pour autheur déclaré le +vînt menacer de lui donner des coups de baston à cause +qu'il avoit fait imprimer un petit nombre de vers de +galenterie sous son nom, et l'avoit mis au commencement +du livre, dans le catalogue des autheurs, qu'il +avoit mesme fait afficher au coin des rues. Le pauvre +libraire, avec un ton pleureux (aussi pleuroit-il effectivement), +lui dit: Hélas! monsieur, les pauvres libraires +comme moy sont bien miserables et ont bien de la peine +à contenter messieurs les autheurs: il en vient de +sortir un autre qui m'a fait la mesme menace, à cause +que je n'ay pas mis son nom à ce rondeau; et en disant +cela il luy monstra un rondeau qui estoit la plus méchante +pièce du livre.</p> + +<p>Voyla comme les gousts sont différents (dit Laurence). +Il y auroit eu bien du plaisir si ces messieurs eussent +tous deux exécuté leur dessein en mesme temps. Pour +moy (reprit Charroselles), je ne sçaurois condamner ceux +qui taschent d'acquerir de la gloire par ce moyen: car +en matiere de poësie (que vous sçavez que j'ay tousjours +traittée de bagatelle) je trouve qu'il n'y a point de plus +méchant trafic que d'en estre marchant grossier, c'est-à-dire +de faire imprimer tout à la fois ses ouvrages, et +en donner un juste volume; la methode est bien meilleure +de les débiter en détail, et de les faire courir pièce +à pièce, de la mesme maniere qu'on debite les moulinets +et les poupées pour amuser les petits enfants. +Vostre maxime est assez confirmée par l'expérience +(dit Angélique), car elle nous a fait voir des autheurs +qui, pour de petites pièces, ont acquis autant et plus de +gloire que ceux qui nous ont donné de grands ouvrages +tout à la fois, et qui estoient en effect d'un plus grand +merite. Ne vous estonnez pas de cela (dit Philalethe): +l'humeur impatiente de nostre nation est cause qu'elle +ne se plaist pas aux grands ouvrages; et une marque de +cela, c'est que, si on tient un livre de vers, on lira plustost +un sonnet qu'une élégie, et une épigramme qu'un +sonnet; et si un livre n'est plein que d'épigrammes, on +lira plustost celles de quatre vers que celles de dix ou +de douze.</p> + +<p>Je suis bien heureuse (dit Hyppolite) qu'on estime en +France davantage les petites pièces que les grandes, +car, pour des madrigaux, j'en feray tant qu'on voudra, +comme j'ay déja dit: on n'a presque qu'à trouver des +rimes et quelque petite douceur, et on en est quitte; au +lieu qu'il est bien difficile de trouver des pointes pour +faire des épigrammes, et des vers pompeux pour faire +des sonnets. Ce n'est pas tout (adjousta Charroselles) +que de faire de petites pièces; il faut, pour les faire bien +courir, que ce soient pièces du temps, c'est-à-dire à la +mode, de sorte que ce sont tantost sonnets, rondeaux, +portraits, enigmes, metamorphoses, tantost triolets, +ballades, chansons, et jusqu'à des bouts rimez. Encore, +pour les faire courir plus viste, il faut choisir le sujet, +et que ce soit sur la mort d'un petit chien ou d'un perroquet<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>, +ou de quelques grandes aventures arrivées +dans le monde galant et poétique.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Encore une mode poétique de ce temps-là, qui datoit +du XVI<sup>e</sup> siècle, et qui ne se perdit qu'au XVIII<sup>e</sup>. Il y a dans +le <i>Palais Mazarin</i>, de M. de Laborde, p. 349, note 517, quelques +détails curieux sur ces chiens et ces chats poétiquement +célébrés, et M. Joncières a publié dans <i>l'Artiste</i> de juillet +1840 un article intéressant sous ce titre: <i>Du rôle des chiens +et des chats en littérature</i>.</p></div> + +<p>Quand à moy (reprit Hyppolite), j'ayme sur tout les +bouts-rimez, parce que ce sont le plus souvent des in-promptus, +ce que j'estime la plus certaine marque de +l'esprit d'un homme. Vous n'estes pas seule de vostre +advis (dit Angelique); j'ay veu plusieurs femmes tellement +infatuées de cette sorte de galanterie d'in-promptu, +qu'elles les preferoient aux ouvrages les plus accomplis +et aux plus belles meditations. Je ne suis pas +de l'advis de ces dames (reprit brusquement Charroselles, +dont l'humeur a esté tousjours peu civile et peu +complaisante), et je ne trouve point de plus grande +marque de reprobation à l'égard du jugement que d'aymer +ces sortes de choses: car ceux qui y reussissent le mieux, +ce sont les personnes gayes et bouffonnes, et mesme +les foux achevez font quelquefois d'heureuses rencontres, +au lieu que la vraye estime se doit donner aux +ouvrages travaillez avec meure deliberation, où l'art +se mesle avec le genie. Ce n'est pas que les gens d'esprit +ne puissent faire quelquefois sur le champ quelques +gaillardises, mais il faut qu'ils en usent avec +grande discretion, car autrement ils se hasardent souvent +à dire de grandes sottises, comme font tous ces +faiseurs d'in-promptu et gens de reputation subite. Adjoutez +à cela (dit Philalethe) qu'on ne debite point de +marchandise où il y ayt plus de tromperie, car, comme +dans les academies de jeu on pippe souvent avec de +faux dez et de fausses cartes, de mesme dans les reduits +academiques on pippe souvent l'in-promptu, et il +y en a tel qu'on prend pour un nouveau né, qui pourroit +passer pour vieux et barbon. Cela est vrai (adjousta +Pancrace), car j'ay connu un certain folastre qui a fait +assez de bruit dans le monde, qui avoit toûjours des +in-promptu de poche, et qui en avoit de preparés sur +tant de sujets, qu'il en avoit fait de gros lieux communs. +Il menoit avec luy d'ordinaire un homme de son +intelligence, avec l'ayde duquel il faisoit tourner la +conversation sur divers sujets, et il faisoit tomber les +gens en certains defilez où il avoit mis quelque in-promptu +en embuscade, où ce galant tiroit son coup et +deffaisoit le plus hardy champion d'esprit, non sans +grande surprise de l'assemblée. Avec la mesme invention +il se faisoit donner publiquement par son camarade +des bouts-rimez, sur lesquels, à quelques moments +de là, il rapportoit un sonnet qu'il donnoit pour estre +fait sur le champ, et qu'il avoit fait chez luy en toute +liberté et à loisir. Il est vrai qu'il lui arriva un jour un +petit esclandre: c'est qu'une dame, qui avoit descouvert +la chose par l'infidelité de son associé, et qui connoissoit +d'ailleurs l'humeur du personnage et la portée de +son esprit, luy dit lors qu'il luy mit en main un sonnet dont +il vouloit faire admirer la promptitude: Vous me le pouviez +donner encore en moins de temps, ou vous estes +bien long à escrire.</p> + +<p>Je suis bien aise d'apprendre (dit Laurence) les faussetez +qui s'y commettent, car quand on m'en donnera +je voudray avoir de bons certificats de gens de bien et +d'honneur pour attester qu'ils ont esté faits en leur presence, +et qu'il n'y sera arrivé ny fraude ny mal-engin. +Quand à moy (reprit Angelique), je n'ay jamais voulu +donner mon approbation à ces sortes de pieces, car ce +seroit donner de la reputation à bon marché; je la reserve +pour les ouvrages polis et serieux, et particulierement +pour le sonnet, qui est (comme dit un de mes +bons amis<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>) le chef-d'œuvre de la poesie et le plus noble +de tous les poëmes.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> C'est de Boileau qu'il s'agit, et Furetière parle ici moins +pour Angélique que pour lui-même. Ils étoient, en effet, +fort amis, et d'esprit d'ailleurs à se bien comprendre. Ils se +prêtoient mutuellement des traits pour leurs satires. Ainsi +l'on sait par Brossette que c'est Furetière qui désigna à +Boileau les abbés Cotin et Cassagne pour les vers de la 3<sup>e</sup> +satire, où ils commencent à être fustigés; peut-être, en revanche, +Boileau désigna-t-il à Furetière d'autres victimes +de sa connoissance pour le <i>Roman bourgeois</i>. Par une singulière +coïncidence, qui, toutefois, semble être moins un hasard +qu'une entente satirique, les sept premières satires de +Boileau parurent la même année (1666) que le <i>Roman bourgeois</i>, +et chez le même libraire, Billaine. Deux ans auparavant, +c'est chez Furetière, de l'aveu même de Boileau, que +la scène du <i>Chapelain décoiffé</i> avoit été faite entre eux, en +compagnie de Racine, contre des poètes qu'ils détestoient +en commun. La Serre, que Furetière épargne si peu, étoit, +on le sait, du nombre. D'après cela, on peut comprendre +que Furetière fût dans la confidence des travaux de Boileau, +et que, dès 1666, étant l'un des premiers initiés à ses œuvres +ébauchées, il pût faire allusion déjà à l'un des plus fameux +passages de <i>l'Art poétique</i>, bien que ce poème ne dut +voir le jour qu'en 1674. Il est vrai que, dès 1669, Boileau +le trouvoit assez achevé pour en faire des lectures dans le +monde, notamment chez Patru.</p></div> + +<p>Vous ne seriez pas souvent en estat de la prodiguer +(adjousta Charroselles), car il faut un grand effort d'esprit, +ou plustost un grand effort de patience, pour y +reussir. Encore y a-t'il peu de gens qui fassent profession +d'en faire, et de plus, pour un bon qu'ils feront, il +y en aura cent de mauvais. J'en ay veu tant de meschans +(adjousta Pancrace) que je suis persuadé que la +pluspart ne valent rien, et à moins qu'une personne +d'esprit m'asseure auparavant de leur bonté, je ne me +sçaurois resoudre à les lire. Ce n'est pas d'aujourd'huy +(adjousta Philalethe) que je sçay la difficulté qu'il y a +d'en faire de bons, et j'ay veu des poëtes fameux qui +avoient acquis de la gloire par de grands poëmes, dont +la réputation est eschouée aupres d'un sonnet.</p> + +<p>A propos de sonnet (dit Javotte, qui jusques-là avoit +esté muette), j'en ai sur moi un fort beau, qu'une partie +de mon papa a laissé dans son estude en venant +solliciter son procés. Pancrace la pria de le lire par complaisance, +et pour la faire parler. Je vous prie (répondit-elle) +de m'en dispenser: car il est si long, si long, +si long, que ce seroit trop vous interrompre. Comment +(lui dit Hyppolite)! faut-il tant de temps pour lire quatorze +vers? Comment (respondit Javotte)! il y en a plus +de quatre cens; et en mesme temps elle tira de sa poche +un petit livret relié de papier marbré, contenant +un poëme entier: c'estoit la metamorphose des yeux de +Philis en astres<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>. La compagnie ne se put tenir de rire +de cette naïfveté, surtout Hyppolite en éclatta; sur +quoi Javotte dit en rougissant: Hé quoi! ne sont-ce +pas là des vers? du moins mon papa m'a dit que c'en +estoit. Ouy sans doute (répondit Pancrace). Hé bien (repliqua +Javotte), un sonnet, n'est-ce pas aussi des vers? +Qu'y a-t-il donc tant à rire? La risée fut plus forte qu'auparavant; +de sorte qu'Angelique, par civilité, rompit +la conversation et se leva pour aller faire des excuses à +Javotte et pour la tirer de cette confusion; elle l'effaça +par des caresses redoublées qu'elle luy fit. Pancrace se +mit aussi de la partie pour la consoler, à quoy il s'employa +de tout son cœur. Il commençoit déjà à nouer une +conversation particuliere avec Javotte, pour laquelle, +pendant toute cette visite, il avoit senti une extraordinaire +émotion, quand ils furent interrompus par un grand cry +que fit Hyppolite, qui dit: Vrayment, voicy un poulet de +belle taille! J'ai envie de voir tout à l'heure ce qu'il chante. +Elle dit cela à l'occasion d'un certain cahier qu'elle +venoit de ramasser, tombé de la poche d'Angélique lorsqu'elle +s'étoit brusquement levée. Angelique le lui redemanda +civilement, lui reprochant qu'elle vouloit sçavoir +ses secrets. On ne les met point en si gros volume +(reprit Hyppolite); asseurément c'est quelque ouvrage +de galenterie, dont il ne faut pas que vous ayez le plaisir +toute seule; à tout le moins j'en veux voir le titre. Et +si-tost qu'elle l'eut leu, elle s'escria encore plus haut: +Vrayement, vous seriez la plus des-obligeante personne +du monde, de vouloir priver une si belle compagnie du +divertissement qu'elle aura d'entendre une piece dont le +titre promet beaucoup. Au pis-aller, je l'emporteray et +je la liray malgré vous. J'y retiens part (répondit alors +Charroselles), et je seray bien d'avis qu'on la lise icy +tout haut; en récompense je vous lirai une autre composition +de ma façon, qui sera deux fois plus longue et +qui ne sera peut-estre jamais imprimée.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> C'est la pièce la plus célèbre d'Habert de Cerizy, l'un +des premiers de l'Académie Françoise. Elle fut publiée en +1639, in-8. Elle eut un si long succès qu'en 1689 on en fit +une traduction en vers latins, <i>Oculi Phylidis in astra</i>, etc., +Paris, Muguet, 1689, in-12.—Ce madrigal, de près de +500 vers, n'étoit au reste qu'une imitation évidente du poème +de Callimaque sur <i>la Chevelure de Bérenice transformée en +comête</i>. L'abbé Goujet l'a justement remarqué dans son article +sur Habert de Cerisy, <i>Biblioth. franç.</i>, t. 14, p. 215.</p></div> + +<p>Philalethe, qui connoissoit l'humeur de Charroselles, +qui alloit lire dans les compagnies ses ouvrages pour se +consoler de ce que les libraires ne les vouloient point +imprimer, fremit de peur à cette menace pour toute la +compagnie; et, de crainte d'en attirer sur elle l'effet, il se +joignit à Angelique pour combattre l'opiniastre Hyppolite, +luy disant que cette lecture seroit trop ennuieuse, +et qu'on s'entretiendroit plus agreablement de vive +voix. Il dit mesme qu'il avoit veu la piece, et qu'elle +ne meritoit pas l'attention d'une si belle trouppe. Le +mespris qu'il en fit fut cause qu'on le soubçonna aussitost +de l'avoir faite et de l'avoir donnée à Angelique, +car on connoissoit l'intelligence qu'ils avoient ensemble, +et il estoit d'ailleurs trop discret pour mespriser ainsi publiquement +les ouvrages d'autruy. Cela fit redoubler la +curiosité d'Hyppolite, qui l'emporta sur la resistance +d'Angelique; et les allant tirer par le bras les uns apres +les autres, elle fit r'asseoir chacun en sa place. Puis +adressant la parole à Philalethe, elle luy dit: Pour votre +punition de nous avoir voulu priver de cette lecture, +il faut que ce soit vous qui la fassiez. Aussi bien, +comme je vous en crois l'auteur, cela vous ostera le +chagrin que vous auriez à me l'entendre lire mal. Philalethe, +recevant le cahier fort civilement, luy dit: Je +renonce à la gloire que vous me donnez de la composition; +mais j'accepte volontiers celle de vous obéir, et +en disant cela, il commença de lire en ces termes:</p> + + +<h3><a id="Historiette"></a><i>Historiette de l'Amour esgaré.</i></h3> + +<p>S'il y eut jamais un enfant incorrigible, ce fut +le petit Cupidon. C'estoit, à vray dire, un enfant +gasté, à qui sa mere trop indulgente ne refusoit +rien. Tous ceux de cour celeste luy en +venoient faire des plaintes; Junon disoit qu'elle ne pouvoit +gouverner deux jours son mary; Diane, qu'il luy +debauchoit toutes ses nymphes. Il n'y avoit que Minerve +à qui il n'osoit se jouer, car elle n'entendoit point raillerie. +Venus le menaçoit souvent de lui donner le fouet, +sans qu'elle en fist rien, et, pour fortifier sa menace, elle +avoit fait tremper des branches de mirthe dans du vinaigre, +qui faisoient grand peur au petit Amour. Mais +si-tost qu'elle se mettoit en devoir de le chastier, il se +sauvoit, à la faveur des Graces, qui l'eussent volontiers +mis sous leurs propres juppes, si elles n'eussent point +esté nues, et qui le desroboient à la colere de sa mere. +Un jour neantmoins qu'elle estoit en mauvaise humeur +(je ne sçay si ce ne fut point le jour qu'elle apprit la mort +d'Adonis), elle le voulut corriger tout de bon; et comme, +à cause de sa tristesse, les Graces l'avoient quittée, il +ne trouva plus son azile ordinaire. Ainsi ce petit dieu +alloit mal passer son temps, s'il n'eust eu recours à la +ruse ordinaire des enfants, qui, s'enfuyant de leur mere, +se sauvent chez leur grand maman. Il se jetta donc à +corps perdu entre les bras de Thetis, qui estoit pres de +là, et il ne perdit point de temps à se deshabiller, parce +qu'il marche ordinairement tout nud. Ses aisles luy +ayant servy de nageoires, il arriva dans son palais de +cristal, et, parce qu'il faisoit le pleureux, elle le reconforta +(suivant la coustume des bonnes vieilles, qui +applaudissent à toutes les sottises de leurs petits-enfans) +le flatta et luy donna des pois sucrez. Il s'y trouva mesme +si bien qu'il y demeura long-temps; mais, pendant +son sejour, ne pouvant se tenir de faire des tours de son +métier, il eschauffa si bien d'amour les poissons (qui +jusqu'alors estoient froids de leur naturel) qu'ils sont +devenus depuis les animaux les plus prolifiques du +monde; de sorte que Thetis vit son royaume tellement +peuplé, que, si ses sujets ne se mangeoient les uns les +autres (comme font les loups et les poëtes), quelques +grandes que soient les campagnes de la mer, elles ne +pourroient pas les nourrir ny les loger. Il n'y auroit pas +eu grand mal s'il n'eust rien fait d'avantage. Passe encore +pour enflammer les Syrenes, qui sont les chanteuses +de cette cour, veu que les personnes de ce métier sont +assez subjettes à caution; mais il s'attaqua mesme aux +Nereides, qui sont les princesses et les filles d'honneur +de la reyne maritime. Le plus grand scandale fut lorsqu'il +s'adressa à la plus prude de toutes (dont par honneur +je tairay le nom), car il fit en sorte qu'elle se laissa +suborner par l'intendant des coquilles de Neptune<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>. +Or ce n'estoit pas assez pour ces amants d'avoir le dessein +de jouir de leurs amours, la difficulté estoit de +l'exécuter: car, comme les palais de Thetis et des Nereïdes +sont de cristal, et mesme du plus transparent, +il ne s'y pouvoit rien faire qui ne fut aperceu d'une infinité +de tritons, qui sont les janissaires du dieu marin. +Ils furent donc obligez de se donner un rendez-vous +aupres de Caribde, où il y a une cascade en forme de +gouffre, si dangereuse qu'il n'y passe presque personne. +Cependant ils ne purent faire si peu de bruit en +faisant leurs petites affaires qu'ils ne fussent entendus +de ces chiens que Scille nourit pres de là (car c'est en +cet endroit qu'est le chenil de Neptune.) Dés que l'un +eust aboyé, tous les autres en firent autant, et par cette +belle musique Scille fust bien-tost esveillée, aussi bien +qu'un Triton jaloux, endormy à ses costez. Elle voulut +en mesme temps sçavoir la cause de ce bruit, croyant +que ses chiens aboyoient apres quelques voleurs qui +venoient ravir les grands trésors qu'elle a amassez du +debris des naufrages qui se font ordinairement sur sa +seigneurie. Ces malheureux amans furent ainsi pris sur +le fait; la pauvre Nereïde en fut fort honteuse, et devint +plus rouge qu'une escrevisse et plus muette qu'une +carpe. Or comme les petits officiers portent toujours +envie aux grands et taschent de se mettre en credit en +les destruisant, ce Triton, qui avoit la dent un peu venimeuse +et tenant un peu de celle du brochet, fut ravi +de trouver une occasion de mordre sur l'intendant des +coquilles. Il alla incontinent trompeter partout cette +advanture, jusque-là qu'elle vint aux oreilles de Thetis. +La colere dont elle s'enflama à cette nouvelle la fit gronder, +escumer et tempester d'une telle sorte, que tous +les voyageurs qu'elle avoit à dos eurent cependant beaucoup +à souffrir. Elle condamna la pauvre Nereïde à +estre enfermée le reste de ses jours dans une prison de +glace au fond de la mer Balthique, et le seducteur fut +emprisonné dans une coquille de limaçon, où toûjours +depuis il se tint caché, et n'osa monstrer ses cornes, +sinon quelquefois à la fin d'un orage. Et quand au petit +autheur du scandale, Thetis voulut le chastier sur le +champ. Elle fit cueillir une poignée de branches de coral +pour luy en donner le foüet vertement: car le coral, +quand il est dans la mer, est une herbe mole et souple +comme de l'ozier, et ne durcit ny ne rougit qu'apres +estre tiré de l'eau; ainsi le tesmoigne Pline, qui peut +estre est un faux tesmoin.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Je ne serois pas éloigné de croire, avec M. Eugène Maron, +dans son intéressant travail sur le <i>Roman bourgeois</i> au +XVII<sup>e</sup> siècle (<i>Revue indépendante</i>, 10 février 1848, p. 289), +qu'il s'agit ici du surintendant Fouquet. Comme <i>l'intendant +des coquilles</i>, qui s'attaquoit aux Néréides, qui sont les princesses +et les filles d'honneur de la reine maritime, Fouquet +s'étoit adressé aux filles de la reine. «Il se seroit épuisé, +dit Brienne (<i>Mémoires</i>, t. 2, p. 212) pour avoir la satisfaction +de coucher une nuit avec une duchesse, qui refusa, dit-on, +les cent mille écus que le surintendant lui fit porter. Il +se rabattit sur Menneville, fille d'honneur de la reine-mère, +en rabattant aussi de moitié pour la somme, puisqu'il ne lui +donna que 150,000 livres.»</p></div> + +<p>Voyla donc Cupidon en un aussi grand danger que +celui qu'il avoit couru auparavant. Il voyoit déja plusieurs +cancres, qui sont les sattelites de ce païs là, qui +estoient prests à le happer, lors qu'il leur eschappa des +mains comme une anguille, car il est agile et dispos +(sur tout lors qu'il est question de s'enfuir), et il se sauva +en terre ferme, hors du pouvoir de sa rigoureuse grand +maman. Il estoit encore en pays de connoissance s'il +eust voulu y paroître, car c'estoit chez Cibele, mère des +dieux, sa bizayeule; mais comme elle estoit vieille, ridée, +fort bossue, et coeffée de villes et de chasteaux, il +en auroit eu peur en la voyant, outre que la crainte du +chastiment qu'il venoit d'eschaper (qui est le dernier +suplice pour les enfants) luy rendoit toute sa parenté +suspecte. Il se voulut donc tenir caché, et il ne le put +mieux faire qu'en se retirant dans de petites cabanes de +bergers qu'il trouva aux environs. Ils luy firent un fort +bon accueil, et, par charité, ils luy donnerent un habit +dont ils croyoient qu'il avoit besoin, le voyant tout nud, +car ils ne connoissoient pas la chaleur interieure qu'il +avoit. Je ne sçay si la crainte du foüet l'avoit rendu sage, +ou s'il eut pitié de l'ignorance de ses hostes; tant y a +qu'il vescut avec une grande retenue tant qu'il fut chez +eux, et il ne leur fit ny malice ny supercherie. Tant s'en +faut: pour recompenser le charitable traittement qu'il +en avoit receu, il leur aprit à faire l'amour, car vous +apprendrez, si vous ne le sçavez, que l'amour estoit +jusqu'alors inconnu parmy les hommes; tous les accouplemens +s'y estoient faits à la manière des bestes, par +un instinc de la nature, et pour servir seulement à la +generation. Cette belle passion, qui s'insinue dans les +cœurs, qui leur donne de si grandes joyes, et qui sert à +unir les ames plutost que les corps, étoit encore ignorée +sur la terre. C'estoit un friand morceau que les +Dieux s'estoient reservé, et qui faisoit un des grands +poincts de leur felicité. Aussi tout le monde est d'accord +que les bergers ont esté les premiers qui ont +gousté de ses douceurs; il ne se faut pas estonner +s'ils l'ont traitté d'une maniere si delicate, puisque leur +premier maistre d'escole a esté le dieu mesme qui fait +aymer. Comme toutes les choses, dans leur naissance, +sont meilleures et moins corrompues, ces premieres +amours eurent toute la vertu et la pureté imaginable. +Ce dieu mesnagea si bien les coups de ses flesches, qu'il +fit naistre des flammes mutuelles dans les cœurs de +chaque berger et de chaque bergère; le soin de plaire +estoit le seul qui les occupoit; l'affection estoit reciproque +et la fidelité inviolable. Ils n'avoient point à essuyer +de rigueurs ni de cruautez, parce qu'ils n'avoient +point d'injustes desirs; il ne leur restoit dans l'ame aucun +repentir ni remords, parce que le vice n'y avoit +aucune part. Enfin c'estoit le siecle d'or de l'amour; +on en goustoit tous les plaisirs, et on ne ressentoit aucune +de ses amertumes. Mais enfin, apres avoir passé +quelque temps avec eux, il se lassa de vivre dans la solitude. +Il eut la curiosité de voir ce qui se passoit sur +la terre, qu'il n'avoit pas veue encore, à cause de sa jeunesse. +Il luy prit donc envie d'aller à une ville prochaine, +et, parce qu'elle estoit belle et grande, il y demeura +quelque temps pour la mieux connoistre. La premiere +chose qu'il y fit, ce fut d'y chercher condition; et +ne vous estonnez pas que sa divinité ne luy fist pas dedaigner +de servir, car la servitude est son élement. Le +hazard le fit engager d'abord avec une femme bien faite, +mais dont la physionomie estoit fort innocente. Elle +avoit les cheveux blonds et le teint blanc, mais un peu +fade; les yeux bleus, mais un peu esgarez; la taille +haute, mais peu aisée, et la contenance peu ferme; +à cela près, elle estoit fort belle et fort agréable. Elle +se nommoit Landore, et avoit une indifférence generale +pour tout le monde; elle tesmoignoit un certain +mespris qui ne venoit pas d'orgueil, mais d'une froideur +de temperament qui desesperoit les gens. En un mot, +elle avoit une si grande nonchalance dans toutes ses actions, +qu'il paroissoit qu'elle ne prenoit rien à cœur. Cupidon +ne fut pas longtemps chez elle sans y vouloir faire +la mesme chose qu'il avoit faite chez les bergers: car, +comme il craignoit de se gaster la main faute de s'exercer +à tirer ses fléches, qui est la seule chose qui le fait +valoir, il en décocha quelques-unes d'un petit arc de +poche qu'il avoit; mais c'estoit d'abord plustost en badinant +que de dessein formé, comme on voit des enfans +se jouer avec des sarbatanes. Un jour, il vid réjaillair +à ses pieds une des flesches qu'il avoit tirées contre +Landore, et, en la ramassant, il reconnut que le fer en +estoit rebouché. Il n'y a rien qui choque plus ce petit +mutin que la resistance; cela fit qu'il s'opiniastra à vouloir +blesser tout de bon cette insensible. Il prit les flesches +les mieux acerées qu'il put trouver, et, pendant +qu'elle estoit en compagnie de quantité d'honnestes +gens, il luy en tira plusieurs droit au cœur. Mais, par +un grand prodige, elles faisoient le mesme effet contre +ce cœur de diamant que des balles qui font des bricoles +contre le mur d'un tripot, et elles alloient blesser +ceux qui se trouvoient aux environs. Chacun de ces +blessez fit tous les efforts imaginables pour communiquer +son mal à celle qui en estoit cause, et il n'y en +avoit pas un qui ne deust concevoir de belles esperances, +puisqu'il avoit un secours secret de ce petit dieu +qui fait aymer. Cependant aucun ne put reussir; tous +les soins et toutes les galenteries qu'ils employerent ne +firent que blanchir contre sa froideur. Il se trouva enfin +dans la troupe un homme qui n'estoit ny bien ny mal +fait, qui avoit la physionomie fort ingenue et qui monstroit +tenir beaucoup du stupide. Sa taille estoit grande +et menue, mais flasque et voutée; il avoit la desmarche +lente, la bouche entr'ouverte et les cheveux d'un blond +de filasse, fort longs et fort droits. Ce fut derriere luy +que Cupidon se posta un jour pour faire la guerre à sa +rebelle. Il n'avoit point dessein de favoriser de ses graces +un homme qui estoit fort peu de ses amis; c'estoit +plustost pour luy faire piece qu'il s'en servit comme +d'une mire à descocher le trait dont Landore fut blessée. +A ce coup toute la froideur de la dame s'esvanoüit; +elle sentit pour cet homme qui estoit devant elle une +ardeur qui ne peut estre exprimée, jusque-là qu'elle se +vid preste de lui declarer elle-mesme sa passion, si la +pudeur du sexe ne l'eust retenuë. Elle trouva enfin une +occasion de luy descouvrir ce qu'elle tenoit caché, parce +qu'ils estoient tous les jours ensemble. Cet homme +ressentit presque en mesme temps de pareilles motions +pour elle; peut-estre luy estoit-il tombé sur le +gros orteüil une des flesches perduës dont nous avons +parlé, dont la piqueure avoit un certain venin, qui, insensiblement, +lui avoit gagné le cœur. En un mot, ils +s'aymerent, mais d'une amour si facile et si douce +qu'ils n'eurent point besoin de mettre en usage ny les +plaintes ny les soupirs, et il n'y eut jamais d'ames ny +mieux ny plus facilement unies. Toutes ces addresses +dont, entre toutes les autres rencontres, l'on se sert pour +se faire aymer, leur furent inutiles; ils se contentoient +de faire l'amour des yeux; à peine y employoient-ils les +paroles, et la plus serieuse occupation de cet amour +badin estoit la plupart du temps de joüer au pied de +beuf, de se regarder sans rire. Le petit dieu trouva ce +procedé fort choquant, et se fascha de les voir agir si +negligemment en une chose dont tant de gens font une +affaire tres importante. Comme son inclination le porte +à rendre service à ceux qu'il a blessez, il s'ennuya bientost +de se trouver inutile aupres de ces amans, et son +naturel agissant ne luy permit pas de demeurer tous les +jours les bras croisez dans la faineantise. Il fit seulement +reflexion sur le coup qu'il avoit porté, car, à +vray dire, il est philosophe quand il veut, et raisonne +bien, surtout quand il a osté son bandeau. Il reconnut +alors qu'il s'estoit trompé en s'attribuant la gloire de +cette deffaite: car il demeura d'accord que tout l'honneur +en estoit deub au hazard, qui avoit fait rencontrer +ensemble deux personnes dont les visages et les humeurs +avoient tant de rapport et de simpatie qu'ils sembloient +nez l'un pour l'autre. De là il conclud qu'on +pourroit bien l'accuser à l'avenir de plusieurs choses +dont il seroit innocent; enfin, la honte d'estre à ne rien +faire luy fit demander son congé, et il luy fut facile de +l'obtenir de maistres qui se passoient bien de luy.</p> + +<p>Au partir de ce lieu, il s'attacha au service d'une fille +studieuse. D'abord cette condition luy plut fort, parce +qu'il espera d'y apprendre beaucoup de choses et de n'y +manquer point d'employ. Cette fille, nommée Polymathie<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>, +n'avoit pas eu la beauté en partage, tant s'en faut; +sa laideur estoit au plus haut degré, et je ferois quelque +scrupule de la descrire toute entiere, de peur d'offenser +les lecteurs d'imagination delicate. Aussi n'est-il pas +possible que les filles se puissent piquer en mesme +temps de science et de beauté; car la lecture et les +veilles leur rendent les yeux battus, et elles ne peuvent +conserver leur teint frais ou leur enbonpoint, si elles +ne vivent dans la delicatesse et dans l'oysiveté. Outre +qu'il leur est difficile de ménager pour l'estude quelque +heure d'un jour qui n'est pas trop long pour se parer +et pour se farder. Mais, d'un autre côté, Polymathie +avoit l'esprit incomparable, et elle parloit si bien qu'on +auroit peu estre charmé par les oreilles, si l'on n'avoit +point esté effrayé par les yeux. Elle sçavoit la philosophie +et les sciences les plus relevées; mais elle les avoit +assaisonnées au goust des honnestes gens, et on n'y reconnoissoit +rien qui sentist la barbarie des colleges. Ses +admirables compositions en vers et en prose attiroient +aupres d'elle les plus apparens et les plus polis de son +siecle. Le dieu d'amour, estant chez elle, ne voulut pas +laisser ses armes inutiles; mais il arresta quelque temps +son bras, à cause qu'il vid pousser à sa maistresse tant +de beaux sentimens de vertu et de tempérance qu'il desespera +de reussir en son entreprise et de vaincre cette +froideur dont elle faisoit vanité. Il avoit mesme quelque +respect pour cette philosophie dont elle estoit secondée, +craignant avec quelque sujet d'en estre mal-mené. Il +faisoit encore reflection sur le mauvais office qu'il luy +rendroit s'il la faisoit devenir amoureuse, ne se croyant +pas assez fort pour faire naistre dans le cœur de quelqu'un +de la passion pour elle, s'il ne l'alloit chercher +parmy les aveugles. Il voulut donc auparavant tascher +de blesser quelqu'un de ces scavans et de ces polis qui +la frequentoient; mais il eust beau tirer ses fleches les +mieux acerées, tous leurs coups s'amortissoient comme +s'ils eussent esté tirez contre une balle de laine. Ce qui le +fit le plus enrager, ce fut l'hypocrisie de ces messieurs +les doucereux (car il n'y a point de dieu, tant fabuleux +soi-il, que l'hypocrisie ne choque horriblement); ils ne +se contentoient pas de tesmoigner de l'admiration pour +l'esprit de Polymathie, ils faisoient encore aupres d'elle +les galands et les passionnez pour sa beauté, et leur impudence +alloit jusqu'à ce point qu'ils la traittoient de +soleil, de lune et d'aurore, dans les vers et dans les +billets qu'ils luy envoyoient. Ceux qui ne l'avoient veuë +que dans ce miroir trouble et sous cette fausse peinture +ne l'auroient jamais reconnuë: car, en effet, elle ne +ressembloit au soleil que par la couleur que luy avoit +donnée la jaunisse; elle ne tenoit de la lune que d'estre +un peu maflée, ny de l'aurore que d'avoir le bout du +nez rouge. O! que les pauvres lecteurs sont trompez +quand ils lisent un poëte de bonne foy, et qu'ils prennent +les vers au pied de la lettre! Ils se forment de belles +idées de personnes qui sont chimeriques, ou qui ne ressemblent +en aucune façon à l'original. Ainsi, quand on +trouve dans certains vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je ne suis point, ma guerriere Cassandre,<br /></span> +<span class="i0">Ny Mirmidon, ny Dolope soudart<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>,<br /></span> +</div></div> + +<p>il n'y a personne qui ne se figure qu'on parle d'une +Pantasilée ou d'une Talestris; cependant, cette guerriere +Cassandre n'estoit en effet qu'une grande <i>Halebreda<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>, +qui tenoit le cabaret du Sabot, dans le Fauxbourg +Saint-Marceau</i>. Quelque laide pourtant que +puisse estre une fille, elle n'est point choquée d'une +fausse loüange, et ne croira jamais qu'on la raille, +quoy qu'elle accuse les gens de parler avec raillerie; +elle ne donnera jamais un démenty à personne que par +une feinte modestie. Quelque clairvoyant que soit son +esprit, il ne sera jamais persuadé de ses défauts; elle +les excusera par quelque autre bonne qualité; enfin, +elle fera si bien son compte, qu'elle se trouvera tousjours +des charmes de reste pour donner bien de l'amour. +Cupidon, tout aveugle qu'on se le figure, reconnoissoit +bien, malgré toutes ces feintes galanteries, +quoy qu'elles fissent beaucoup d'éclat, que pas un +n'estoit blessé au dedans, car il ne s'estoit pas trouvé +une seule des flesches qu'il avoit ramassées qui fust +sanglante; cela le fit opiniastrer d'avantage en son entreprise, +et il jura hautement que quelqu'un en payeroit +la folle-enchere. Apres avoir fait encore plusieurs +tentatives, et vuidé son carquois, ne sachant presque +plus de quel bois faire flesches, ny de quel acier les +ferrer, enfin il fut reduit à y appliquer le fer du mesme +canif avec lequel Polymathie tailloit ses plumes, qui +devenoient éloquentes si-tost qu'elles avoient esté tranchées +par ce fer enchanté. Il fut si heureux que ce coup +porta sur un bel esprit veritablement digne d'elle, et +bien propre pour luy estre aparié, en telle sorte que, si +on les avoit mis dans deux niches, ils auroient fait une +fort belle simmetrie. Sa taille estoit petite, mais, en recompense, +une bosse qu'il portoit sur ses espaules estoit +fort grande; ses deux jambes estoient d'inégale +grandeur; il estoit borgne d'un œil et ne voyoit guere +clair de l'autre, et tout l'esclat de ses yeux consistoit +en une bordure d'escarlate de si bon teint qu'il ne s'en +alloit point à l'eau qui en distilloit incessamment. Que +si son corps donnoit du degoust, son esprit avoit des +agrémens tous particuliers; il auroit esté bon à faire +l'amour à la manière des Espagnols, qui ne la font que +de nuit, car il auroit esté bien favorisé par les tenebres. +Cette playe ne fut pas si-tost faite dans le cœur de +ce spirituel disgracié, que voila les elegies, les sonnets +et les madrigaux en campagne; jamais veine ne fut plus +feconde ny genie plus eschauffé; jamais il n'y eut si +grande profusion de tendresses rimées. Ce qui fut nouveau, +c'est que deslors toute la dissimulation s'évanoüit. +Tous ces charmes et ces appas, qu'il ne mettoit +auparavant dans ses vers que par fiction poëtique, il les +y insera depuis de bonne foy. L'amant crut en saine +conscience que sa maîtresse estoit un vray soleil et +une vraye aurore; et quoy que cet amour n'eust commencé +que par l'esprit, le tendre heros fut tellement +esblouy de ses brillans, qu'il ne reconnut plus aucune +imperfection dans le corps, pour lequel il eut aussi-tost +la même passion. Je ne sçay si l'amour fit d'une flesche +deux coups, ou si Polymathie fut touchée des pointes +poëtiques que son amant lui décocha: tant y a qu'elle +eut pour luy une amour reciproque; et elle fit judicieusement +de ne pas laisser eschapper cette occasion, car +elle auroit eu de la peine à la recouvrer. Elle ne fut +pas plus avare que luy de prose et de vers, et ce fut +lors que ce petit Dieu travesty ne manqua pas d'occupation, +ny de sujets d'exercer ses jambes. Il n'avoit pas +si-tost porté un poulet, qu'il falloit retourner porter +des stances; et pendant l'intervalle du temps qu'il employoit +à ce message, un madrigal se trouvoit fait, qu'il +falloit aussi porter tout frais esclos. Que si par malheur +on faisoit response sur le champ, il falloit porter +la replique avec mesme diligence; et dans cet assaut +de reputation, nos amants se renvoyoient si viste des +in-promptu, qu'ils ressembloient à des joüeurs de volant +quand ils tricottent. Je ne vous diray point la +suitte ny la fin de ces amours; elles continuerent longtemps +de la mesme force. Les seuls qui en profiterent +furent les libraires faiseurs de recueils, qui ramasserent +les pieces et les vers que ces amans laisserent courir +par le monde, dont ils firent de beaux volumes. Tous +les autres marchands n'y gagnerent rien; il n'y eut aucun +commerce de juppes, de mouchoirs, ni de bijoux; +tous les presens furent faits en papier, jusques à celuy +des estrennes. Il ne se donna ny bal ny musique, mais +seulement force vers de ballet, et force parolles pour +mettre en air. Ce qui est fort surprenant et bien contraire +à l'humeur du siècle, c'est qu'il n'y eut jamais ny +festin ny cadeau; la promenade, quoy qu'elle leur plust +fort, estoit toûjours seiche, et les traitteurs ny les patissiers +ne receurent jamais de leurs visites ny de leur +argent. Le petit Amour avoit esté jusques alors nourry +de viande creuse; voicy par quelle adventure il devint +friand: Un jour que sa maistresse passionnée estoit allée +chercher la solitude d'un petit bois, où elle confioit +quelques soupirs et quelques tendresses à la discretion +des echos et des zephirs, il s'estoit tenu un peu à +l'escart. La fortune voulut qu'il rencontra un page d'une +dame de qualité, à qui on donnoit cadeau dans une +belle maison proche de ce bois. Comme il n'y a point +de connoissance si-tost faite que celle des chiens et des +laquais (sous ce nom sont compris tous ceux qui portent +couleurs), l'Amour et le page eurent bien-tost fait +amitié ensemble. Son nouveau camarade le mena voir +le superbe festin qu'on avoit appresté pour la dame, et +l'un et l'autre eurent dequoy faire bonne chere des superfluitez +qui s'y trouverent. Cupidon commença à trouver +du goust aux bisques et aux faisants, qui le firent +ressouvenir du nectar et de l'ambroisie. Et ce qu'il +prisa le plus, fut le reste d'un plat de petits pois<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>, sur +lequel il se jetta, qui avoit plus cousté que n'auroit fait +la terre sur laquelle on en auroit recueilly un muid. Le +bon traittement, et la credulité qu'il eut aux paroles de +son camarade le desbaucherent, car il ne marchanda +point pour entrer au service de cette dame, qui, dés +qu'elle l'eust veu, le voulut avoir pour luy porter la +queuë. C'est ainsi qu'il quitta cette spirituelle maistresse +sans luy dire adieu. Elle eut grand regret de n'avoir +pas pris de luy un répondant, parce qu'elle luy auroit +fait payer la valeur de certains vers que ce petit voleur +luy avoit emportez, dont elle n'avoit point gardé de coppie. +Quant à la nouvelle maistresse, il en fut tellement +chery, qu'elle chercha toutes les inventions imaginables +pour le rendre leste et propre. Elle luy fit faire de +certaines trousses avec lesquelles les peintres, qui font +scrupule de le peindre tout nud, le dépeignent encore +aujourd'huy. Quelque reputation qu'il eust d'être dangereux, +ce n'estoit rien au pris des malices qu'il fit depuis +qu'il fut chargé de ce pestilent habit. Archelaïde +(tel estoit le nom de cette dame) estoit une femme parfaitement +accomplie, car, outre qu'elle possédoit les +beautez dont se vantent les personnes les mieux faites, +sa naissance luy donnoit encore un certain air majestueux, +qui luy faisoit avoir un grand avantage sur celles +qui l'auroient peû égaler par la richesse de leur +taille. L'encens et les adorations estoient des tributs +legitimes, qu'on payoit volontairement à son merite. +L'Amour, qui avoit esté nourry dans un lieu où on reçoit +continuellement de pareils presens, s'imaginoit +presque déja revoir sa patrie, et il se plut merveilleusement +en cette cour, quoy qu'il y fust inconnu et travesty. +Il estoit bien aise de voir le profond respect que +plusieurs illustres personnes rendoient à la divinité visible +qu'il ne dédaignoit pas de servir. Mais apres y avoir +esté quelque temps, une chose le choqua fort: c'est +qu'il pretend que dans tous les lieux où il séjourne, il +doit trouver quelque égalité et quelque douce intelligence. +Il n'en vid icy aucune; tous ceux qui approchoient +d'Archelaïde n'osoient lever les yeux sur elle, +non pas mesme pour l'admirer, et sa fierté naturelle +leur ostoit toute la hardiesse que leur mérite leur auroit +pû donner legitimement. Ce fut la principale raison +qui fit concevoir à l'Amour le dessein d'assaillir ce rocher, +qui portoit son orgueil jusque dans les nuës, car +sa generosité l'excite à faire d'illustres conquestes et à +dompter les cœurs les plus rebelles. Cependant, comme +un ruzé capitaine, devant que de dresser sa batterie +contre le lieu qu'il avoit résolu d'attaquer, il voulut +luy-mesme aller reconnoistre la place. La subtilité de +sa nature divine luy fournit de grandes facilitez pour +cela, car elle luy donne droit d'entrer quand il luy +plaist dans le plus profond des cœurs, et d'y voir tout +ce qui s'y passe de plus secret. Il fut bien surpris, quand +il visita celui d'Archelaïde, de voir que la nature avoit +déja fait ce qu'il avoit dessein de faire. Elle avoit si +bien disposé les matières, qu'une petite étincelle qui +tomba de son flambeau y causa un embrasement capable +d'y reduire tout en cendre. Il voulut aussi-tost reparer +le mal qu'il avoit fait, et le plus prompt remède +qu'il y apporta, ce fut de decocher de nouvelles flesches +sur ceux qui approchoient d'Archelaïde, afin qu'ils +vinssent en foule luy apporter du secours et dequoy +éteindre ses flammes. Il y eut aussi-tost toutes sortes +de gens de qualité, d'esprit et de bonne mine, qui luy +vinrent offrir leur service; mais ce fut tousjours avec +des respects et des soumissions qui ne sont pas imaginables. +Quelque ardeur que l'amour inspire dans les +cœurs dont il est le maistre, il n'y en avoit point entr'eux +de si temeraire qui osast luy faire une déclaration d'amour, +ny lascher la moindre parolle de douceur ou de +tendresse. C'estoient des muets qui n'osoient pas mesme +parler des yeux, et qui estouffoient tellement leurs soupirs +que l'oreille la plus subtile ne s'en pouvoit pas appercevoir. +Ils estoient préoccupez de cette maxime, tenue +pour hérétique dans les escoles d'amour, qu'aupres +des dames de qualité il faut attendre leurs faveurs, au +lieu qu'on les peut demander aux autres. Mais ces malheureux +avoient tout loisir de languir dans une pareille +attente. Archelaide estoit si jalouse du soin de son honneur, +et la fierté luy estoit si naturelle, qu'elle auroit +mieux aymé perir mille fois, que d'en relascher le +moins du monde. Elle croyoit qu'il luy seroit honteux +d'abaisser ses regars sur des gens au dessous d'elle, +qu'elle se seroit par ce moyen esgalez en quelque façon; +que cela les pourroit enfler de vanité, et leur feroit perdre +la discretion, ce qui seroit la ruine de sa reputation +et de sa vertu. C'est pourquoy elle ne voulut point prendre +ce secours estranger, et elle mit à sa porte un gros +Suisse vigoureux, qui empeschoit tous les gens de dehors +de venir piller ce trésor de vertu et d'honneur, +qu'elle luy laissa en garde. Mais par mal-heur il n'y +avoit personne pour garder le Suisse, qu'elle appelloit +quelquefois à son secours, dans une pressante necessité, +pour chasser les ennuys secrets que luy causoit la +solitude. Le petit espion domestique qu'elle avoit, et à +qui rien de ce qui se fait contre l'honneur n'est caché, +descouvrit un jour le secret de cette adventure. Ce fut +alors que, pour luy faire honte, il se descouvrit à elle +avec toutes les beautez qui donnerent assez de curiosité à +Psyché pour l'eschauder. Il luy fit mille reproches sanglans +du tort qu'elle se faisoit, et à tout l'empire de l'Amour, +de douter de la discretion de tant d'honnestes +gens qui mourroient pour elle, et de vouloir confier son +honneur à la crainte servile d'un rustre. Il luy fit voir +qu'elle ne meritoit pas de jouir des joyes delicates qui +se trouvent dans cette belle passion, et en un mot il luy +dit que, pour se vanger d'elle, il l'alloit quitter, et publier +par tout son advanture; il jura en mesme temps par son +flambeau que, puisque l'Honneur luy avoit joué cette +piece, il luy en jouëroit une autre; qu'il seroit d'oresnavant +son ennemy declaré, et qu'il luy donneroit la chasse +en tous les lieux où il le pourroit rencontrer. Archelaïde, +qui crut que cette apparition estoit un songe, +frotta ses yeux pour s'esveiller, comme si elle eust dormy, +et ne trouvant que son page à la place du dieu +qu'elle avoit crû voir, elle luy fit une querelle d'Allemand, +et appella son escuyer pour lui faire donner le +foüet. Mais l'Amour et le page s'esvanouirent à ses +yeux; ainsi voyant que la menace qu'il avoit fait de la +quitter estoit vraye, elle ne douta plus de la verité de +l'apparition. Elle en profita si bien, qu'ayant honte de +sa faute, elle quitta le monde et se retira en une affreuse +solitude, loin des palais et des Suisses, où elle a +vescu depuis dans une grande modestie et retenuë.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Ce doit être mademoiselle de Scudéry. Ce qui est dit +plus bas (p. 164) sur son amant, aussi laid qu'elle, me le +confirme tout à fait. On sait que Pélisson, qui fut le seul +amoureux de l'illustre Sapho, luttoit, en effet, de laideur +avec elle, «abusant, comme on l'a dit, de la permission +qu'ont les gens d'esprit d'être laids».</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Tout le monde a reconnu Ronsard et son amour le plus +chanté. Ce que dit Furetière n'est pas une médisance. Il est +certain que sa Cassandre étoit une fille de basse extraction, +qu'elle fut une grisette de Blois, déjà possédée par Saint-Gelais, +comme l'ont dit quelques uns, ou bien une servante +de taverne, comme il est dit ici. Le poète, d'ailleurs, n'a pas +toujours désavoué cette roture de ses amours. Dans une de +ses odes, par un élan de franchise, plutôt encore que pour +imiter l'ode d'Horace à Xanthias Proccus, il a dit: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Si j'aime depuis naguière<br /></span> +<span class="i0">Une belle chambrière,<br /></span> +<span class="i0">Hé! qui m'oseroit blasmer<br /></span> +<span class="i0">De si bassement aimer?<br /></span> +<br /> +<span class="i0">....<br /></span> +<br /> +<span class="i0">Quant à moy, je laisse dire<br /></span> +<span class="i0">Ceux qui sont prompts à mesdire.<br /></span> +<span class="i0">Je ne veux laisser pour eux<br /></span> +<span class="i0">En bas lieu d'être amoureux.<br /></span> +</div></div> +<p> +Il laissa dire, en effet; après Cassandre, il aima Genêvre, +qu'il avoit connue dans le même quartier, et qui, dit-on, n'étoit +autre que <i>la femme du concierge de la geôle de Saint-Marcel</i>.—Tout +le monde savoit ce qu'avoient de roturier et d'infime +les amours de Ronsard. G. Gueret le donne à entendre dans +son <i>Parnasse réformé</i>, p. 73, et on lit dans le <i>Carpenteriana</i>, +p. 10, ce passage, qui confirme tout à fait ce que vient de dire +Furetière: «<i>Je ne suis point, ma guerrière Cassandre, etc.</i> Sa +mademoiselle Cassandre, qui étoit, à ce qu'on dit, une cabaretière, +n'y pouvoit rien comprendre, non plus que bien +d'honnestes gens d'à présent.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Ce mot s'employoit tantôt ou masculin, tantôt au féminin, +mais toujours en mauvaise part et pour désigner une personne +mal bâtie. Voiture, et après lui Tallemant (<i>Historiettes</i>, +2<sup>e</sup> édit., t. 10, p. 136) l'ont mis au masculin.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> C'étoit un grand luxe alors. Les primeurs surtout étoient +du plus haut prix. On peut lire à ce sujet le <i>Jardinier français</i> +de Bonnefonds, valet de chambre du Roy, Paris, 1651, +in-12. Dans la comédie de de Visé, <i>les Côteaux</i> ou <i>les Friands +marquis</i>, jouée en 1665, l'un des personnages ne veut manger +les petits pois qu'à cent francs le litron. Encore étoit-ce +peu; d'après une <i>Vie de Colbert</i>, imprimée en 1693, on alloit +jusqu'à cinquante écus. C'était une fureur. «Le chapitre +des pois dure toujours, écrit madame de Maintenon sous la +date du 10 mai de cette même année 1696; l'impatience d'en +manger, le plaisir d'en avoir mangé et la joie d'en manger +encore sont les trois points que nos princes traitent depuis +quatre jours. Il y a des dames qui, après avoir soupé +avec le roi, et bien soupé, trouvent des pois chez elles pour +manger avant de se coucher, au risque d'une indigestion. +C'est une mode, une fureur, et l'une suit l'autre.» Dans les +<i>cadeaux</i>, fête qu'un amant donnoit à sa maîtresse (V. <i>Ecole +des maris</i>, acte I, sc. 1), les petits pois étoient de rigueur.</p></div> + +<p>Quoy que l'Amour fut indigné d'avoir receu cet affront, +il ne voulut pas quitter si-tost la terre, où il crut +qu'il y avoit encore pour luy quelque chose à apprendre. +Il entra au service d'une femme nommée Polyphile<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>, +qui avoit de l'esprit et de la beauté passablement. +Dés les premiers jours qu'il fut avec elle, pour faire le +bon valet, il lui acquit avec ses armes ordinaires grand +nombre de serviteurs ou de souspirans. C'étoit ce qui +flattoit le plus le génie de sa maistresse; bien que dans +le monde elle passast pour prude, elle ne laissoit pas +d'escouter volontiers les plaintes de ceux qui souffroient +pour elle; en un mot, elle estoit de ces femmes qu'on +peut nommer prudo-coquettes, dont la race s'est si +bien multipliée qu'on ne rencontre aujourd'huy presque +autre chose. Il n'eut jamais tant à souffrir que sous +cette derniere maistresse. Elle l'habilla d'abord fort +proprement; elle lui donna un habit et une calle bien +gallonnée<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> et passementée avec une garniture de rubans +de trois couleurs, et, pour son nom de guerre, +elle l'appela Gris de lin. Sa principale passion estoit la +magnificence des habits, et sa propreté alloit dans l'excès; +elle n'avoit jamais souhaité d'avoir un esprit inventif +que pour trouver de nouvelles modes et de nouveaux +ajustemens. C'est ce qui aidoit merveilleusement +à donner du lustre à sa beauté mediocre. A tout prendre, +elle avoit un certain air joly et affecté, certains +agrémens et mignardises qui la rendoient la personne +du monde la plus engageante. Avec cela son plus puissant +charme estoit une civilité et une complaisance extraordinaire +pour les nouveaux venus, qu'elle redoubloit +souvent pour retenir ceux qui commençoient de +s'esloigner d'elle. D'autre côté, elle faisoit paroistre une +grande severité pour ceux qu'elle avoit bien engagez, +et qu'elle ne croyoit pas pouvoir sortir de ses liens. Jamais +femme ne fut plus avide de cœurs. Il n'y en avoit +point qui ne lui fust propre; le blondin et le brunet, +le spirituel et le stupide, le courtisan et le bourgeois, +lui estoient esgalement bons; c'estoit assez qu'elle fist +une nouvelle conqueste. Son plus grand plaisir estoit +d'enlever un amant à la meilleure de ses amies, et son +plus grand dépit estoit de perdre le moindre des siens. +Ce n'est pas qu'elle ne fist bien de la différence entre +ses cajoleurs: ce fut elle qui s'advisa d'en mettre entre +les gens de cour et les gens de ville; ce fut elle qui +donna la preference aux plumes, aux grands canons, +sur ceux qui portoient le linge uny et les habits de +moëre-lice. Elle avoit une estime particuliere pour les +belles garnitures et pour les testes fraischement peignées, +et, nonobstant cela, elle ne laissoit pas de faire +bon accueil aux bourgeois qui prestoient des romans et +des livres nouveaux. Le riche brutal qui lui donnoit la +musique et la comédie estoit aussi le bien venu. Mesme +pour avoir plus de chalandise, elle avoit certains jours +de la sepmaine destinés à recevoir le monde dans son +alcove<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, de la même façon qu'il y en a pour les marchands +dans les places publiques. Le dieu servant, qui vouloit +faire la cour à sa maistresse, lui rendit de bons offices, +car, comme il a esté dit, il luy fit faire force conquestes. +Jamais il n'eut plus belle occasion de s'exercer à tirer: +il ne faut pas s'estonner si maintenant il sçait tirer +droit au cœur; autrement il faudrait qu'il fust bien maladroit +de n'estre pas devenu bon tireur apres avoir fait +un si bel apprentissage. Tous les blessez venoient aussitost +demander à Polyphile quelque remede à leurs +maux, et par de douces faveurs elle leur faisoit esperer +guerison. Mais elle les traitoit à la maniere de ces dangereux +chirurgiens qui, lors qu'ils pensent une petite +playe avec leurs ferrements et poudres caustiques, la +rendent grande et dangereuse. C'est ainsi qu'avec de +feintes caresses elles jettoit de l'huile sur le feu et envenimoit +ce qu'elle faisoit semblant de guérir. Ce n'est pas +que d'autre costé l'Amour, pour les soulager, ne décochast +plusieurs flesches contre le cœur de Polyphile, qui +y firent des blessures en assez grand nombre. Il fut bien +surpris de voir que la pluspart ne faisoient qu'effleurer +la peau, et que, s'il y faisoit quelquefois des playes profondes, +elles estoient gueries des le lendemain, et refermées +comme si on y eust mis de la poudre de sympathie<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>. +Ce fut bien pis quand il reconnut que Polyphile, ne se +contentant pas des beautez que le ciel lui avoit données +en partage, en recherchoit encore d'empruntées. Il n'avoit +point encore connu jusqu'alors le déguisement et +l'artifice; il s'estonna beaucoup de voir du fard, des +pommades, des mouches et le tour de cheveux blonds. +Jusque là qu'ayant veu le soir sa maistresse en cheveux +noirs, il la mesconnut le lendemain quand il la vit +blonde; et, lui voyant le visage couvert de mousches, +il crut que c'estoit pour cacher quelques bourgeons ou +esgratignures. Mais l'Amour n'eut pas esté long-temps +à cette escole qu'il apprit à se déniaiser tout à fait et à +devenir malicieux au dernier point. Ce n'estoit plus le +dieu qui inspiroit la dame, c'estoit la dame qui inspiroit +le dieu et qui le fit devenir coquet; ce fut là qu'il +estudia toutes les méchancetez qu'il a sceu depuis, qu'il +apprit à estre traistre, parjure et infidelle, au lieu +qu'auparavant il agissoit de bonne foy et ne parloit que +du cœur. Il devint malin et fantasque de telle sorte +qu'on ne sceut plus de quelle maniere le gouverner. Ce +n'estoit plus le temps qu'on l'amusoit avec des dragées +et du pain d'espice; il luy falloit des perdreaux et des +ragousts. On ne luy presentoit plus des hochets et des +poupées; il luy falloit des bijoux pleins de diamans et +des plaques de vermeil doré. Enfin il n'y eut rien de +plus corrompu, et cette maison estoit un escueil dangereux +pour les libertez et pour les fortunes de ceux qui +s'en approchoient; cependant, sous prétexte de quelques +adresses que Polyphile apportoit à cacher son jeu, à la +faveur desquelles elle passoit pour femme d'honneur, +elle exerçoit toutes les tyrannies et les pilleries imaginables. +Cette façon de vivre dura quelque temps, et +comme il paroissoit toûjours de nouvelles duppes sur +les rangs, c'estoit le moyen de ne s'ennuyer jamais et +de trouver toûjours de nouveaux divertissemens. Le +bal et la danse plaisoient sur tous les autres à Polyphile, +comme ils plaisent encore aujourd'huy à toutes les coquettes +de sa sorte, qui ont pour cela tant d'empressement +qu'on peut dire que, si la harpe a guery autrefois +des possedez, le violon fait aujourd'huy des demoniaques. +Elle s'y engagea mesme si avant, que malgré son +esprit inconstant sa liberté y fit entierement naufrage. +Elle devint esperduëment amoureuse d'un baladin. La +laideur et la mauvaise mine de cet homme vray-semblablement +luy devoient faire perdre le goust qu'elle +prenoit à luy voir remuer les pieds bien legerement. Cependant +ce fut luy qui se mit en possession du cœur, +tandis que plusieurs honnestes-gens qui avoient l'advantage +de l'esprit, de la beauté et de la noblesse, furent +amusez avec du babil et autres vaines faveurs. +L'Amour fut tellement en colere contre cette injustice, +qu'il chercha dans son carquois une de ces flesches empoisonnées +dont il se servoit autrefois pour faire des +metamorphoses, et la décocha sur le violon chery de +Polyphile. La legereté de ses pieds ne luy servit de rien +pour l'éviter, et par la vertu de sa fléche, de baladin qu'il +estoit il fut métamorphosé en singe, qui conserva, avec +un peu de sa premiere forme, toute sa laideur et son agilité. +Ce singe vint depuis au pouvoir d'un basteleur qui +le nomma Fagotin<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, et qui surprit merveilleusement un +grand nombre de badauts de le voir danser sur la corde, +car ils ne se doutoient nullement qu'il eust appris ce +mestier durant qu'il estoit homme, amoureux et violon.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> M. Eugène Maron, dans son article déjà cité, pense +que c'est Ninon, et, sauf la pruderie, qui est plus grande +dans Polyphile qu'elle ne l'étoit chez mademoiselle de Lenclos, +rien ne dément guère cette opinion. Un passage lui +donne même tout à fait raison: c'est celui (V. page 176) qui +a rapport au baladin ou plutôt au danseur aimé par Polyphile. +Il est vrai que Ninon eut, en effet, une belle passion +pour Pecourt, le danseur, et on lit à ce sujet, dans les <i>Anecdotes +dramatiques</i>, t. 3, p 384, une assez curieuse histoire.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> On appeloit ainsi une sorte de bonnet rond et plat qui +ne couvroit que le sommet de la tête: «Les bedeaux, les +pâtissiers, les <i>petits laquais</i> des femmes, portent des <i>cales</i>.» +(<i>Diction. de Trévoux</i>, édit. 1732.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> On peut consulter, sur cette mode et les habitudes des +<i>ruelles</i> littéraires, une curieuse note de M. Valckenaër dans +ses <i>Mémoires sur la vie de madame de Sévigné</i>, t. II, p. 387, +et une autre de M. L. de Laborde, <i>Palais Mazarin</i>, p. 331, +note 360.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Allusion à la fameuse panacée inventée par le chevalier +Digby, et pour laquelle il avoit fait tout un traité, souvent +réimprimé: <i>Discours sur la poudre de sympathie pour la guérison +des plaies</i>, Paris, 1658, 1662, 1730, in-12. Cette poudre, +en somme, ne se composoit que de <i>sulfate</i> de fer, pulvérisé +avec de la gomme arabique. V. Tallemant, in-8<sup>o</sup>, t. 3, +p. 209.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> C'étoit le singe de Brioché, le montreur de marionnettes +de la porte de Nesle. La Fontaine l'a nommé et a vanté +ses tours dans sa fable de la <i>Cour du Lion</i> (liv. 7, fab. 7), et +Molière lui a fait le même honneur dans <i>Tartuffe</i> (acte 2, sc. +4). Un jour, ayant eu l'imprudence de faire une trop laide +grimace au nez de Cyrano, le grand bretteur, qui le prit pour +un laquais minuscule, l'abattit d'un coup d'épée; c'est ce que +nous apprend une facétie publiée vers 1655, sous ce titre: +<i>Combat de Cirano de Bergerac contre le singe de Brioché</i>. A la +page 10 de cette brochure, réimprimée en 1704, en 1707, +puis encore de notre temps, mais toujours rare, et curieusement +analysée par M. Ch. Magnin dans son <i>Histoire des +marionnettes</i>, p. 136-137, se trouve la description complète +du fameux singe, avec son costume: «Il étoit grand comme +un petit homme et bouffon en diable; son maître l'avoit coiffé +d'un vieux vigogne dont un plumet cachoit les fissures et la +colle; il luy avoit ceint le cou d'une fraise à la scaramouche; +il luy faisoit porter un pourpoint à six basques mouvantes, +garni de passement et d'aiguillettes, vêtement qui sentoit le +laquéisme; il luy avoit concédé un baudrier d'où pendoit +une lame sans pointe.»</p></div> + +<p>L'Amour, après ce beau coup, ne crut pas qu'il fust +seur pour lui de demeurer chez sa maistresse; c'est +pourquoy il quitta encor celle-cy sans luy dire adieu, +et il ne fut pas longtemps sans trouver condition. Poléone +trouva que c'estoit son fait, en consideration particulierement +de ce qu'il avoit un habit neuf et qu'il ne +luy falloit rien dépenser de longtemps pour l'ajuster. +Il la servit volontiers, quoy que ce ne fust qu'une marchande, +parce qu'il luy vit une mine fort bourgeoise et +fort éloignée de cette coquetterie de laquelle il avoit +esté auparavant si fatigué. L'exquise beauté de cette +femme reparoit le deffaut de cet air un peu niais qu'elle +faisoit paroistre, et couvrait cette grande ignorance +qu'elle avoit en toutes choses, hormis en l'art de sçavoir +priser et vendre sa marchandise. L'Amour mesme +oublia pendant quelque temps qu'il avoit esté page et +laquais, et, empruntant un peu de l'humeur du courtaud, +vescut en assez honneste garçon. Mais un peu +apres, il mit la main aux armes dont il se sçait si bien +escrimer, et il fit plusieurs plaies dans les cœurs de ceux +que la beauté de sa maîtresse attiroit à sa boutique. +Ces amans avoient beau l'accabler de douceurs, de +tendresses et de fleurettes, c'estoit autant de chasses +mortes; à tout cela elle faisoit la sourde oreille, ou plûtost +une surdité d'esprit l'empeschoit d'y répondre. Le +petit dieu n'espargnoit pas aussi le cœur de Poléone; +mais il ne la put jamais blesser, tant qu'il se servit de +ses flèches à pointes d'acier. Il en trouva un jour qui +estoient preparées pour une solemnelle mascarade, qui +avoient un bout d'argent, dont il vit un effet merveilleux +sur ce cœur impénétrable à tous autres coups. Il +fit naistre en son ame deux passions à la fois, celle de +l'amour et celle de l'interest, encor qu'on puisse dire +que celle-cy y regnoit auparavant et qu'elle y fut seulement +ralumée pour s'unir à l'autre; car il est vray +qu'encore que Poléone fut amoureuse, on ne pouvoit +dire que ce fut de Celadon, d'Hylas ou de Silvandre; +mais que c'estoit de l'homme en general. Ce fut alors +que plusieurs marchands qui venoient achepter la marchandise +acheptoient en mesme temps la marchande; +ainsi ce fut la premiere qui fut assez heureuse pour +joindre ensemble le gain et la volupté. Comme les petits +enfans sont les singes des grandes personnes, le +petit Amour, qui vouloit imiter sa maistresse, prit bientost +ses inclinations. Luy qui n'avoit jamais manié d'argent +que pour achepter quelque bagatelles, il avoit toûjours +les yeux attachez sur le contoir, et il disoit qu'il +prenoit plus de plaisir à voir les pieces d'or que celles +d'argent. Ensuite, parcequ'il oüit sa maîtresse se plaindre +d'estre souvent trompée, et que, s'il y avoit une pistolle +rognée ou un louïs faux, c'estoit ce qu'on luy mettoit +dans la main, il apprit à son exemple à faire sonner les +louïs et à peser les pistolles, et pour cet effet il jetta la moitié +des flêches de son carquois pour y trouver la place d'un +trebuchet. Une fille de chambre, qui estoit sa confidente, +luy apprit comme les entremetteurs partageoient le gain +provenant de ce commerce; en peu de temps il y fut fort +affriolé, jusques là qu'il ne se voulut plus servir que de +fleches argentées et dorées, avec lesquelles il ne manquoit +jamais son coup. C'est ainsi que l'amour mercenaire +est tellement venu à la mode, que, depuis la duchesse +jusques à la soubrette, on fait l'amour à prix d'argent, +de sorte que désormais l'on peut icy appliquer le +proverbe qu'on avoit autresfois inventé pour les Suisses +et dire: Point d'argent point de femmes. C'est ainsi que +de gros milords, des pansars et des mustaphas, cajollent +aujourd'huy, dans des alcoves magnifiques et sur +des carreaux en broderie, des <i>blondelettes</i>, <i>blanchelettes</i>, +<i>mignardelettes</i>; ou, pour ne parler point Ronsard +Vendosmois, des beautez blondes, blanches et mignardes, +cependant que des galands qui ne sont riches qu'en +esprit et en bonne mine sont reduits à chercher la demoiselle +suivante, et quelquefois la fille de chambre et +la cuisiniere, pour prendre leurs repas amoureux à juste +prix. Ce fut alors que les sonnets, les madrigaux et les +billets galands furent descriez comme vieille monnoye, +et qu'on donna quatre douzaines de rondeaux redoublez +pour un double loüis. Cependant cette nouvelle maniere +d'agir faisoit que plusieurs s'en trouvoient mauvais marchands, +car, au lieu qu'auparavant avec les monnoyes +spirituelles les galands acheptoient l'ame et l'affection +des personnes, les brutaux avec des especes materielles +n'en acheptoient plus que le corps et la chair, et ils faisoient +le mesme commerce que s'ils eussent esté trafiquer +dans le marché au cochons<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>; encore en celuy-cy +auroient-ils eu l'advantage d'y trouver certains officiers +du roy, nommez langueyeurs, qui leur auroient respondu +de la santé de la beste, au lieu que, par un grand +malheur, cette police ne s'est pas encore estenduë jusques +aux marchez d'amour, où neantmoins elle seroit +bien plus necessaire. Enfin le ciel vangeur se mit en devoir +de punir ce honteux trafic. Ce fut Bacchus, devenu +le grand ennemy des femmes depuis qu'il avoit abandonné +Ariane pour ne faire plus l'amour qu'au flacon, qui +fit venir une certaine peste du pays des Indes, qu'il +avoit conquis, pour infecter toute cette maudite engeance +qui avoit introduit dans le monde l'amour mercenaire. +Elle s'espandit partout en fort peu de temps, avec une +telle fureur qu'il n'y eut personne de ceux qui estoient +complices de cette corruption d'amour qui eschapast à +cette juste punition de son crime. Le pauvre Cupidon, +tout Dieu qu'il estoit, en eust sa part comme les autres, +car en buvant et en mangeant les restes de sa maistresse +(comme sa qualité de valet l'y obligeoit) il huma un peu +de ce dangereux venin, qui, s'insinuant peu à peu dans +ses veines, le rendit tout vilain et bourgeonné. Sa mere +Venus, estant en peine de luy depuis long-temps, resolut +de l'aller chercher par mer et par terre. Pour ce +dessein elle envoya dans son colombier, qui est son +escurie, prendre deux pigeons de carosse, qu'elle fit atteler +à son char, avec lesquels (les poëtes sont guarens +de cette verité) elle fendit les airs d'une tres grande vitesse; +et elle arriva enfin en Suede, où elle trouva son +fils parmy un grand nombre de devots qu'elle commençoit +d'avoir en ce pays là. Elle eut de la peine à le reconnoistre, +tant à cause qu'il n'avoit plus les marques +de sa domination, que parce qu'il estoit estrangement +défiguré. Elle courut à lui, et l'embrassant avec une +tendresse de mere, pour le flatter comme autrefois, luy +voulut donner un cornet de muscadins; mais il se mocqua +bien d'elle, il luy montra de pleines gibecieres d'or +et d'argent, et luy fit voir qu'il avoit amassé de grands +tresors. En effet, il n'y auroit pas une plus belle fortune +à souhaiter que de partager tout l'argent qui est dans le +commerce d'Amour. Apres lui avoir fait le recit de toutes +ses advantures, il ne pût luy celer le malheureux estat +où il estoit reduit, dont aussi bien la deesse s'appercevoit, +ayant desja bien eu des vœux de cette nature. Elle +le mena aussitost à Esculape, à qui elle fit des prieres +tres instantes de le guerir, mais il n'en pût venir à bout +tout seul: il eut beau envoyer querir des medicamens +exquis jusques au pays des Indes, d'où le mal estoit venu, +il falut qu'il appellast à son secours une autre divinité. +Mercure enfin entreprit cette cure et le guérit, non +sans le faire beaucoup endurer, pour se vanger de luy +en quelque sorte, pour les peines qu'il lui avoit données +à l'occasion des messages de Jupiter à ses maistresses. +Dès qu'il se porta bien, la deesse le ramena en sa maison, +où depuis elle l'a retenu un peu de court, et a veillé +plus exactement sur sa conduite. Il est vray qu'il a esté +beaucoup plus sage qu'auparavant, et que pour le corriger +il ne luy a plus fallu monstrer des verges, mais le +menacer de Mercure; c'est ce qui a eu plus de pouvoir +sur luy que toutes les remonstrances que ceux qui +avoient entrepris de le corriger luy auroient peû faire. +Il a depuis tousjours hay au dernier point toutes les affections +mercenaires; il a juré hautement, par son bandeau +et par sa trousse, qu'il n'en seroit jamais l'entremetteur, +et que, bien loin d'y fournir ses flesches, il en +retireroit entierement ses faveurs si-tost qu'on y mesleroit +de l'argent et des presens. C'est aux seuls amans +tendres et passionnez qu'il a reservé son secours, et à +ces ames nobles et espurées qui aiment seulement la +beauté, l'esprit et la vertu, toutes trois originaires du +ciel. Tous les autres qui ont des desirs brutaux et interessez, +il les abandonne à leurs remords et à leurs supplices; +il les desadvoue et ne les veut plus reconnoistre +pour les sujets de son empire.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Dans la pièce de Boisfranc, <i>les Bains de la porte Saint-Bernard</i>, +comédie en trois actes, en prose (1696), le trafic +des mariages est comparé, un peu plus noblement qu'ici, à +celui qui se fait au marché aux chevaux. «Il ne seroit pas +mauvais, y est-il dit (acte 3, se. 2), qu'il y eût à Paris un +marché aux maris, comme il y a un marché aux chevaux: +ce sont des pestes d'animaux où l'on est plus trompé qu'à +tout le reste de l'équipage. On iroit là les examiner, on les +mettroit au pas, à l'entre-pas; on les feroit trotter, galoper, +et, sans s'amuser à la belle encolure, qui souvent attrape +les sottes, on ne prendrait que ceux qui ont bon pied, bon +œil, et dont on pourroit tirer un bon service.»</p></div> + + +<h3><a id="Suite_javotte"></a><i>Suite de l'histoire de Javotte.</i></h3> + +<p>Quand cette lecture fut achevée, chacun y +applaudit, à la reserve de Charroselles, qui +ne trouvoit rien de bon que ce qu'il faisoit. +Il auroit peû mesme estre secondé d'Hyppolite, +qui vouloit donner son jugement de tout à tort ou +à travers; mais comme il vid que l'examen de cette +piece, s'il s'y engageoit une fois, pourroit tirer en longueur +et empescher le dessein qu'il avoit d'en lire aussi +une autre de sa façon, il pria Angelique de luy prester +ce cahier pour en faire une coppie. Son dessein estoit +de la faire imprimer par un faiseur de Recueils, et de +faire passer à la faveur de cette piece quelqu'une des +siennes pour le pardessus. Angelique dit qu'elle n'osoit +pas prendre cette liberté, à cause que l'ouvrage n'estoit +pas à elle. Je vous en donneray plustost un des miens +(dit Charroselles) et je m'en vais vous le lire comme je +vous l'ay promis. A ce mot Phylalete, ayant tressailly, +se leva, et témoigna de s'en vouloir aller. Angelique +se leva aussy pour luy faire quelques civilitez; le reste +de la compagnie en fit de mesme, dont Charroselles +pensa enrager, voyant qu'on luy avoit ainsi rompu son +coup, car il se faisoit tard, et il luy fut impossible de +faire rasseoir personne. Il y eut encore quelques petits +entretiens tout debout et separez, et surtout entre Javotte +et Pancrace, qui fit dessein deslors de s'attacher +tout à fait à elle. Comme il aimoit bien autant le corps +que l'esprit, il trouva sa beauté si admirable, qu'elle luy +osta le dégoust que d'autres en auroient pû avoir, pour +n'estre pas accompagnée d'esprit. Il se mit à luy dire +plusieurs fleurettes; mais elle sousrioit à toutes, et ne +répondit à pas une, si ce n'est quand il luy dit, avec un +grand serment, qu'il estoit son serviteur, et qu'il la +prioit de le croire.</p> + +<p>Elle luy répondit aussi-tost naïfvement: Ha! Monsieur, +ne me dites point cela, je vous prie; il n'y a encore +que deux personnes qui m'ont dit qu'ils sont mes +serviteurs, qui me déplaisent fort, et que je hay mortellement; +vous avez trop bonne mine pour faire comme +eux. Comment! Mademoiselle (repliqua-t'il), c'est peut-estre +que vous avez eu quelques amans qui ont +manqué de respect pour vous, et qui vous ont fait quelque +déclaration d'amour trop hardie. Point du tout, +Monsieur (reprit Javotte), ils ne l'ont dit qu'à mon papa +et à maman, et chacun de son costé m'asseure que je +luy suis promise en mariage; mais je ne sçais ce qu'ils +m'ont fait, je ne les sçaurois souffrir.</p> + +<p>Si vous avez eu jusqu'à present des serviteurs si desagreables +(dit le gentilhomme), ce n'est pas à dire que +tous les autres leur ressemblent; au contraire, puisque +ceux-là ne vous sont pas propres, il en faut chercher +de plus accomplis. Je ne veux point de serviteurs (dit +Javotte); aussi bien, quand j'en aurais, je ne sçaurois +que leur dire ny qu'en faire. Quoy! (reprit Pancrace) +est-ce qu'on ne pourroit pas trouver quelque occasion +de vous rendre service? Non (luy dit Javotte); pourtant +vous me feriez bien un plaisir si vous vouliez; mais je +n'oserois vous le demander, car vous ne le voudriez +peut-estre pas. Comment! Mademoiselle (reprit-il en +eslevant un peu sa voix), y a-t'il au monde quelque +chose assez difficile dont je ne voulusse pas venir à +bout pour l'amour de vous? Cela n'est pas trop malaisé +(continua Javotte), et si vous me voulez bien promettre +de l'accomplir, je vous le diray. Je vous le promets +(adjousta Pancrace fort brusquement) et je vous le +jure par tout ce qu'il y au monde que je respecte le +plus; je souhaite mesme que la chose soit bien difficile, +afin que l'execution soit une plus forte preuve de la +passion que j'ay de vous servir. Apres cette asseurance +(reprit Javotte), je vous avouë que, vous ayant oüy dire +tantost de belles choses, en disputant avec ces demoiselles, +je voudrois bien vous prier de me prester le +livre où vous avez pris tout ce que vous avez dit: car +j'avouë ingenuëment que je suis honteuse de ne point +parler, et cependant je ne sçay que dire; je voudroys +bien avoir le secret de ces demoiselles, qui causent si +bien; si j'avois trouvé leur livre où tout cela est, je +l'estudierois tant que je causerois plus qu'elles. Pancrace +fut surpris de cette grande naïfveté, et luy dit qu'il n'y +avoit pas un livre où tout ce qu'on disoit dans les conversations +fust escrit; que chacun discouroit selon le +sujet qui se presentoit, et selon les pensées qui lui venoient +dans l'esprit. Ha! je me doutois bien (luy dit +Javotte) que vous feriez le secret, comme si je ne sçavois +pas bien le contraire. Quand maman parle de mademoiselle +Philippotte, qui a tant parlé aujourd'huy, elle +dit que c'est une fille qui a tousjours un livre à la +main; qu'elle a estudié comme un docteur, mais qu'elle +ne sçait pas ficher un point d'aiguille; que je me donne +bien de garde de l'imiter, et qu'un garçon à marier qui +prendroit son conseil ne voudroit point d'elle; mais +elle a beau dire, si j'avois attrappé son livre, je l'apprendrois +tout par cœur.</p> + +<p>Pancrace, qui reconnut que c'estoit une fille qui vouloit +se mettre à la lecture et qui avoit esté eslevée +jusqu'alors dans l'ignorance, crut trouver une belle occasion +de luy rendre de petits services, en luy envoyant +des livres. Ainsi il commença de luy applaudir, et demeura +aucunement d'accord qu'on tiroit des livres beaucoup +de choses qui se disoient dans les conversations; +que, quoy qu'elles n'y fussent pas mot à mot, les livres +ouvroient l'esprit et le remplissoient de plusieurs idées +qui luy fournissoient des matieres pour bien discourir. +Il luy promit donc de luy en envoyer dés le soir, et la pria +de croire qu'il n'y avoit point de si violente passion +que celle qu'il avoit pour elle. Comme il achevoit cette +protestation, Laurence, qui avoit amené Javotte, la +vint advertir qu'il estoit temps de s'en retourner, et +qu'on seroit en peine d'elle à la maison, de sorte qu'avec +une profonde reverence elle prit congé de la compagnie, +à laquelle sa beauté et son ingénuité ayant +servi quelque temps d'entretien, le reste se sépara.</p> + + +<p>Javotte, estant arrivée au logis, ne se pouvoit taire +du plaisir qu'elle avoit eu de voir ce beau monde, et +d'entendre tant de belles choses; elle donna ordre à la +servante, qui avoit esté sa nourrice, et sa confidente +par consequent, de recevoir les livres qu'on lui envoieroit, +et de les cacher dans la paillasse de son lit, de +peur que l'on ne les trouvast dans son coffre, où sa mere +foüilloit quelquefois. Les livres arriverent bien-tost +apres (c'estoient les cinq tomes de l'Astrée, que Pancrace +luy envoyoit). Elle courut à sa chambre, s'enferma +au verroüil, et se mit à lire jour et nuit avec tant +d'ardeur qu'elle en perdoit le boire et le manger. Et +quand on vouloit la faire travailler à sa besogne ordinaire, +elle feignoit qu'elle estoit malade, disant qu'elle +n'avoit point dormy toute la nuit, et elle monstroit des +yeux battus, qui le pouvoient bien estre en effet, à +cause de son assiduité à la lecture. En peu de temps +elle y profita beaucoup, et il luy arriva une assez plaisante +chose.</p> + +<p>Comme il nous est fort naturel, quand on nous parle +d'un homme inconnu, fut-il fabuleux, de nous en figurer +au hazard une idée en nostre esprit qui se rapporte +en quelque façon à celle de quelqu'un que nous connoissons, +ainsi Javotte, en songeant à Celadon, qui +estoit le heros de son roman, se le figura de la mesme +taille et tel que Pancrace, qui estoit celuy qui luy +plaisoit le plus de tous ceux qu'elle connoissoit. Et +comme Astrée y estoit aussi dépeinte parfaitement belle, +elle crût en mesme temps luy ressembler, car une fille +ne manque jamais de vanité sur cet article. De sorte +qu'elle prenoit tout ce que Celadon disoit à Astrée +comme si Pancrace le luy eust dit en propre personne, +et tout ce qu'Astrée disoit à Celadon, elle s'imaginoit +le dire à Pancrace. Ainsi il estoit fort heureux, sans le +sçavoir, d'avoir un si galand solliciteur qui faisoit l'amour +pour luy en son absence, et qui travailla si advantageusement, +que Javotte y but insensiblement ce poison +qui la rendit éperduëment amoureuse de luy. Et certes +on ne doit point trouver cette avanture trop surprenante, +veu qu'il arrive souvent aux personnes qui ont esté eslevées +en secret, et avec une trop grande retenuë, que +si-tost qu'elles entrent dans le monde, et se trouvent +en la compagnie des hommes, elles conçoivent de +l'amour pour le premier homme de bonne mine qui +leur en vient conter. Comme les deux sexes sont nez +l'un pour l'autre, ils ont une grande inclination à s'approcher, +et il en est comme d'un ressort qu'on a mis en +un estat violent, qui se rejoint avec un plus grand +effort, quand il a esté lâché. Il faut les gouverner avec +ce doux temperament, qu'ils s'accoustument à se voir +et qu'ils s'apprivoisent ensemble, mais qu'il y ait cependant +quelque œil surveillant, qui par son respect y +fasse conserver la pudeur et en bannisse la licence.</p> + +<p>Il arrive la mesme chose pour la lecture: si elle a esté +interdite à une fille curieuse, elle s'y jettera à corps +perdu, et sera d'autant plus en danger que, prenant les +livres sans choix et sans discretion, elle en pourra +trouver quelqu'un qui d'abord lui corrompra l'esprit. +Tel entre ceux-là est l'Astrée: plus il exprime naturellement +les passions amoureuses, et mieux elles s'insinuent +dans les jeunes ames, où il se glisse un venin +imperceptible, qui a gagné le cœur avant qu'on puisse +avoir pris du contrepoison. Ce n'est pas comme ces autres +romans où il n'y a que des amours de princes et +de palladins, qui, n'ayant rien de proportionné avec les +personnes du commun, ne les touchent point, et ne +font point naistre d'envie de les imiter.</p> + +<p>Il ne faut donc pas s'estonner si Javotte, qui avoit +esté eslevée dans l'obscurité, et qui n'avoit point fait de +lecture qui luy eust pû former l'esprit ou l'accoustumer +au recit des passions amoureuses, tomba dans ce +piege, comme y tomberont infailliblement toutes celles +qui auront une education pareille. Elle ne pouvoit quitter +le roman dont elle estoit entestée que pour aller +chez Angelique. Elle ménageoit toutes les occasions de +s'y trouver, et prioit souvent ses voisines de la prendre +en y allant, et d'obtenir pour elle congé de sa mère. +Pancrace y estoit aussi extraordinairement assidu, parce +qu'il ne pouvoit voir ailleurs sa maistresse. En peu de +jours il fut fort surpris de voir le progrés qu'elle avoit +fait à la lecture, et le changement qui estoit arrivé dans +son esprit. Elle n'estoit plus muette comme auparavant, +elle commençoit à se mesler dans la conversation et à +monstrer que sa naïfveté n'estoit pas tant un effet de son +peu d'esprit que du manque d'education, et de n'avoir +pas veu le grand monde.</p> + +<p>Il fut encore plus estonné de voir que l'ouvrage qu'il +alloit commencer estoit bien advancé, quand il découvrit +qu'il estoit desja si bien dans son cœur: car quoy +qu'elle eust pris Astrée pour modele et qu'elle imitast +toutes ses actions et ses discours, qu'elle voulust mesme +estre aussi rigoureuse envers Pancrace que cette +bergere l'estoit envers Celadon, neantmoins elle n'estoit +pas encore assez expérimentée ny assez adroite pour cacher +tout à fait ses sentimens. Pancrace les découvrit +aisément, et pour l'entretenir dans le style de son roman, +il ne laissa pas de feindre qu'il estoit malheureux, +de se plaindre de sa cruauté, et de faire toutes les grimaces +et les emportemens que font les amans passionnez +qui languissent, ce qui plaisoit infiniment à Javotte, +qui vouloit qu'on luy fist l'amour dans les formes +et à la manière du livre qui l'avoit charmée. Aussi, dés +qu'il eut connu son foible, il en tira de grands avantages. +Il se mit luy-mesme à relire l'Astrée, et l'estudia si +bien, qu'il contrefaisoit admirablement Celadon. Ce fut +ce nom qu'il prit pour son nom de roman, voyant qu'il +plaisoit à sa maistresse, et en même temps elle prit celuy +d'Astrée. Enfin ils imitèrent si bien cette histoire, +qu'il sembla qu'ils la joüassent une seconde fois, si tant +est qu'elle ait esté joüée une premiere, à la reserve +neantmoins de l'avanture d'Alexis, qu'ils ne purent executer. +Pancrace luy donna encore d'autres romans, +qu'elle lût avec la mesme avidité, et à force d'estudier +nuit et jour, elle profita tellement en peu de temps, +qu'elle devint la plus grande causeuse et la plus coquette +fille du quartier.</p> + +<p>Le pere et la mere de Javotte s'apperceurent bien-tost +du changement de sa vie, et s'estonnerent de voir +combien elle avoit profité à hanter compagnie. Elle paroissoit +mesme trop sçavante à leur gré; ils se plaignoient +déja qu'elle estoit gastée, et de peur de la laisser +corrompre d'avantage, ils se resolurent de la marier +dans le carnaval. Le seul embarras où ils se trouvoient +estoit de bien balancer les deux partis qu'ils +avoient en main. Ils avoient de l'engagement avec le +premier, mais le second estoit, comme j'ay dit, sans +comparaison plus avantageux. La mere ne pouvoit souffrir +Nicodeme depuis l'avanture du miroir et du theorbe, +et ne l'appeloit plus que Brise-tout; le pere en estoit +dégousté depuis l'opposition formée par Lucrece, +quoy que cet amant crust bien avoir racommodé son +affaire par le dédommagement qu'il avoit fait, et par la +main-levée qu'il avoit apportée. Il n'y avoit plus qu'à +trouver une occasion de rompre avec luy pour traitter +avec Bedout. Sa sottise en fit naistre une bien-tost apres, +qui, bien que legere, ne laissa pas d'estre prise aux +cheveux.</p> + +<p>Il vint un jour chez sa maîtresse fort eschauffé et fort +gay, et, luy faisant voir quantité d'or dans ses poches, +il luy dist qu'il estoit le plus heureux garçon du monde, +et qu'il venoit de gagner six cens pistolles à trois +dez. Monsieur et madame Vollichon, avares de leur +naturel, réjoüis du seul éclat de cette belle monnoye, +sans y faire autre reflexion, le louërent de son bonheur, +et peu s'en fallut qu'ils ne souhaitassent de l'avoir desja +marié avec leur fille, puisqu'il faisoit si facilement fortune. +Mais un oncle de Javotte, qui estoit un ecclesiastique +sage et judicieux, leur remonstra que, s'il avoit +gagné ce jour-là six cens pistolles, la fortune se pouvoit +changer le lendemain, et luy en faire perdre mille; +qu'il ne falloit point mettre en leur alliance un joüeur, +qui pouvoit en un moment perdre tout le mariage de +leur fille, et qu'enfin ceux qui s'adonnent au jeu ne sont +point attachez au soin de leur famille et de leur profession; +qu'au reste, s'ils vouloient rompre avec luy, il +n'en falloit point laisser eschapper une si belle occasion. +Pour surcroist de mal-heur, Ville-flatin, rencontrant +le lendemain Vollichon, luy demanda comment +alloit l'affaire du mariage de sa fille; et sans attendre +sa réponse, il luy dit: Hé bien, nous avons tiré des plumes +de nostre oison (parlant de Nicodeme); j'en ay fait +avoir à mademoiselle Lucrece de bons dommages et interests, +comme je l'avois entrepris: quand je me mesle +d'une affaire pour mes amis, elle reüssit. En suite il +luy raconta le succés de l'opposition qu'il avoit formée, +et comme il en avoit fait toucher deux mille escus à sa +partie, par la seule peur qu'avoit eu Nicodeme d'en estre +poursuivy. Vollichon crut qu'il y avoit de la part de +cet estourdy ou grande débauche, ou grande profusion, +puisqu'il avoit acheté si cherement la paix de Lucrece, +et il conceut le mal plus grand qu'il n'estoit en +effet. Cela le determina tout a fait à la rupture, dont il +donna dés le soir quelques témoignages à Nicodeme, +qui, nonobstant cela, vouloit encore tenir bon. Il les fit +ensuite confirmer par Javotte mesme, qui luy fit de bon +cœur une déclaration precise qu'elle ne seroit jamais +sa femme, et que, quand ses parens la forceroient à l'espouser, +elle ne pourroit jamais se resoudre à l'aimer ny +à le souffrir. Il vid bien alors qu'il ne pouvoit aller contre +vent et marée; que s'il vouloit passer outre il ne +gagneroit peut-estre que des cornes, et que s'il intentoit +un procès l'issuë en seroit incertaine; qu'il pouvoit bien +laisser Javotte dans l'engagement, mais qu'il y demeureroit +en mesme temps luy-mesme, et que cela l'empescheroit +de chercher fortune et de se pourvoir ailleurs. +Enfin, apres deux ou trois jours d'irresolution, il +prit conseil de ses amis, et non point de son amour, qui +s'esvanoüit peu de temps apres, car l'amour n'est pas +opiniastre dans une teste bourgeoise comme il l'est +dans un cœur héroïque; l'attachement et la rupture se +font communément et avec une grande facilité; l'interest +et le dessein de se marier est ce qui regle leur passion. +Il n'appartient qu'à ces gens faineans et fabuleux +d'avoir une fidelité à l'épreuve des rigueurs, des absences +et des années. Nicodeme resolut donc de rapporter +les articles qui avoient esté signez, qui furent de part et +d'autre déchirez ou bruslez. Je n'ay pas esté bien precisément +instruit de cette circonstance: peut-estre furent-ils +l'un et l'autre, car ils estoient encore en saison de +parler auprès du feu. Il prit congé neantmoins de bonne +grace, et avec protestation de services dont on ne fit +pas grand estat, et il eut seulement le regret d'avoir +perdu en mesme temps son argent et ses peines auprès +de deux maistresses différentes. Le voilà donc libre +pour aller fournir encore la matiere de quelqu'autre +histoire de mesme nature. Mais je ne suis pas asseuré +qu'il vienne encore paroistre sur la scène, il faut maintenant +qu'il fasse place à d'autres; et, afin que vous n'en +soyez pas estonnez, imaginez-vous qu'il soit icy tué, +massacré, ou assassiné par quelque avanture, comme +il seroit facile de le faire à un autheur peu consciencieux.</p> + +<p>Si-tost que Vollichon eut rompu avec Nicodeme, il +songea à conclure promptement l'affaire avec Jean Bedout. +Il proposa des articles, sur lesquels il y eut bien +plus de contestation qu'au premier contract: car, quoy +que Nicodeme fust un grand sot, il ne laissoit pas d'estre +estimé habille homme dans le palais, où ces qualitez +ne sont pas incompatibles. De sorte que, quoy qu'il +n'eust pas de si grands biens que son rival, on ne faisoit +pas tant de difficultez avec luy qu'avec Jean Bedout, qui +estoit beaucoup plus riche, mais incapable d'employ. On +vouloit que, par les avantages que celuy-cy feroit à sa +femme, il recompensast sa mauvaise mine et son peu +d'industrie. Luy, qui ne calculoit point sur ces principes, +n'y trouvoit point du tout son compte; s'il eust suivy +son inclination ordinaire, il auroit voulu marchander une +femme comme il auroit fait une piece de drap. Mais le +petit messer Cupidon fut l'entremetteur de cette affaire. +Il l'avoit navré tout à bon, et en mesme temps il l'avoit +changé de telle sorte, que, comme il n'y a point de telle +liberalité que celle des avaricieux quand quelqu'autre +passion les domine, il se laissa brider comme on voulut, +accordant plus qu'on ne luy avoit demandé. Le jour est +pris pour signer le contract, les amis mandez, et, qui +pis est, la collation preparée; les articles sont accordez +et signez d'abord du futur espoux. Quand ce vint à +Javotte à signer, le pere, qui avoit fait son compte sur +son obeïssance filiale, et qui ne lui avoit point communiqué +le détail de cette affaire, fut fort surpris quand +elle refusa de prendre la plume. Il crût d'abord qu'une +honneste pudeur la retenoit, et que par ceremonie elle +ne vouloit pas signer devant les autres. Enfin, apres +plusieurs remonstrances, l'ayant assez vivement pressée, +elle répondit assez galamment: Qu'elle remercioit ses parens de +la peine qu'ils avoient prise de luy chercher un espoux, +mais qu'ils devoient en laisser le soin à ses yeux; +qu'ils estoient assez beaux pour luy en attirer à choisir; +qu'elle avoit assez de mérite pour espouser un homme de +qualité qui auroit des plumes, et qui n'auroit point cet air +bourgeois qu'elle haïssoit à mort; qu'elle vouloit avoir +un carosse, des laquais et la robe de velours. Elle cita +là-dessus l'exemple de trois ou quatre filles qui avoient +fait fortune par leur beauté, et épousé des personnes de +condition. Qu'au reste elle estoit jeune, qu'elle vouloit +estre fille encore quelque temps, pour voir si le bonheur +lui en diroit, et qu'au pis aller elle trouveroit bien +un homme qui vaudroit du moins le sieur Bedout, qu'elle +appeloit un malheureux advocat de causes perduës.</p> + +<p>Toute la compagnie fut estonnée de cette réponse, +qu'on n'attendoit point d'une fille qui avoit vescu jusqu'alors +dans une grande innocence et dans une entière soumission +à la volonté de ses parens. Mais ce qui luy donnoit +cette hardiesse estoit la passion qu'elle avoit pour +Pancrace, auparavant laquelle tout engagement luy +estoit indifferent. Vollichon, la regardant avec un courroux +qui luy suffoquoit presque la voix, luy dit: Ah! petite +insolente, qui vous a appris tant de vanité? Est-ce depuis +que vous hantez chez mademoiselle Angelique? Vrayement, +il vous appartient bien de vous former sur le modèle +d'une fille qui a cinquante mille escus en mariage! +Quelque muguet vous a cajollée; vous voulez avoir des +plumets, qui, apres avoir mangé leur bien, mangeront +encore le vostre. Hé bien, bien! je sais comment il faut +apprendre l'obéissance aux filles qui font les sottes: +quand vous aurez esté six mois dans un cul de couvent, +vous apprendrez à parler un autre langage. Allez, vous +estes une maladvisée de nous avoir fait souffrir cet affront; +retirez-vous de devant mes yeux et faites tout à +l'heure vostre pacquet.</p> + +<p>Si-tost que son emportement luy eut permi de revenir +à soy, il vint faire des excuses à la compagnie et +au futur espoux de ce que ce mariage ne s'achevoit pas. +Il commença par une grande declamation contre le +malheur de la jeunesse, qui ne sçavoit pas connoistre +ce qui lui est propre. Ha! disoit-il à peu prés en ces termes, +que le siecle d'apresent est perverty! Vous voyez, +messieurs, combien la jeunesse est libertine, et le peu +d'authorité que les peres ont sur leurs enfans. Je me +souviens encore de la maniere que j'ay vescu avec feu +mon pere (que Dieu veuille avoir son ame). Nous estions +sept enfans dans son estude, tous portans barbe; mais +le plus hardy n'eût pas osé seulement tousser ou cracher +en sa présence; d'une seule parole il faisoit trembler +toute la maison. Vrayment il eust fait beau voir que +moy, qui estois l'aisné de tous, et qui n'ay esté marié +qu'à quarante ans, moy, dis-je, j'eusse resisté à sa volonté, +ou que je me fusse voulu mesler de raisonner +avec luy! J'aurois esté le bien venu et le mal receu; il +m'auroit fait pourrir à Saint-Lazare ou à Saint-Martin<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>. +Vollichon ne faisoit que commencer la declamation contre +les mœurs incorrigibles de la jeunesse, quand sa +femme luy dit en l'interrompant: Helas! Mouton (c'estoit +le nom de cajollerie qu'elle donnoit à son mary, qui, +de son costé, l'appeloit Moutonne), il n'est que trop vray +que le monde est bien perverty; quand nous estions +filles, il nous falloit vivre avec tant de retenuë, que la +plus hardie n'auroit pas osé lever les yeux sur un garçon; +nous observions tout ce qui estoit dans nostre Civilité +puérile, et, par modestie, nous n'aurions pas dit un +petit mot à table; il falloit mettre une main dans sa serviette, +et se lever avant le dessert. Si quelqu'une de +nous eust mangé des asperges ou des artichaux, on +l'auroit monstrée au doigt; mais les filles d'aujourd'huy +sont presque aussi effrontées que des pages de cour. +Voilà ce que c'est que de leur donner trop de liberté. +Tant que j'ay tenu Javotte auprès de moy à ourler du +linge et à faire de la tapisserie, ç'a esté une pauvre innocente +qui ne sçavoit pas l'eau troubler. Dans ce peu +de temps qu'elle a hanté chez mademoiselle Angelique, +où il ne va que des gens poudrez et à grands canons, +toute sa bonne éducation a esté gastée; je me répens +bien de luy avoir ainsi laissé la bride sur le cou.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Il est parlé ici de la tour de l'ancienne abbaye Saint-Martin, +dont on avoit fait une prison pour les filles débauchées. +C'est là qu'elles attendoient qu'on les fît comparoître, +dans une salle du grand Châtelet, devant le lieutenant général +de police, qui les jugeoit. C'est le premier vendredi de +chaque mois que se tenoient ces audiences.—La tour Saint-Martin +existe encore en partie au coin de la rue du Verthois; +la fontaine Saint-Martin, établie en 1712, y est adossée. V., +pour cette prison, <i>Journal de Barbier</i>, t. 3, p. 109, 110, 116.</p></div> + +<p>Laurence, qui estoit invitée à la cérémonie, et qui, +quoy que bourgeoise, voyoit, comme j'ay dit, le beau +monde, prit là dessus la parole et leur dit: Quand vous +voudriez blâmer mademoiselle vostre fille, il ne faudroit +point pour cela en accuser la frequentation de +mademoiselle Angelique. C'est une maison où il hante +plusieurs personnes d'esprit et de qualité, mais qui y +vivent avec tant de respect et de discretion, qu'on peut +dire que c'est une vraye escole d'honneur et de vertu. +Mais peut estre aussi qu'une fille qui se sent de la +beauté est excusable, si cet advantage de la nature luy +enfle quelque peu le cœur et luy augmente cette vanité +qui est si naturelle à nostre sexe. Si-tost qu'on a hanté +un peu le grand monde, on y voit un certain air qui +dégoûte fort de celuy des gens qui vivent dans l'obscurité. +Ainsi il ne faut point trouver estrange qu'une +fille jeune, qui se void recherchée de beaucoup de gens, +ne veüille rien precipiter quand il est question d'un si +grand engagement, et si elle attend avec patience que +son merite luy fasse trouver quelque bonne occasion. +J'accuserois plustost le malheur et la promptitude de +mon cousin, qui n'a point du tout suivy mon conseil +dans cette recherche. Au lieu de faire l'amant durant +quelques jours, il a voulu d'abord faire le mary. Il falloit +gagner les bonnes grâces de sa maistresse par +quelques visites et petits services, plustost que de la +devoir toute entiere au respect et à l'obeïssance paternelle. +En tout cas, s'il avoit veu qu'elle eust eu quelque +aversion pour luy, il se seroit épargné la honte d'un +refus si solemnel. Vous avez raison, dit Prudence (c'estoit +l'oncle dont j'ay parlé, qui estoit aussi de la nopce), +quand vous dites qu'il est bon que ceux qui se veulent +marier ayent quelques conversations ensemble, afin que +chacun connoisse les humeurs de la personne avec qui +il a à vivre d'oresnavant. Mais vous n'en avez point du +tout quand vous voulez excuser ma niepce dans son +procedé, non seulement en ce qu'elle a attendu à faire +sa declaration si mal à propos, mais encore en ce qu'elle +n'a pas voulu suivre aveuglement le choix de ses parens. +Ils ont bien sçeu luy chercher ses avantages, qu'ils connoissent +mieux qu'elle mesme; et ce refus est d'autant +plus ridicule, qu'il est fondé sur une folle esperance, +qui n'arrivera peut-estre jamais, de trouver un marquis +qui l'espouse pour son merite. C'est un dangereux +exemple que celuy d'une fille qui par sa beauté aura +fait fortune; il fera vieillir cent autres qui s'y attendront, +si tant est qu'il ne leur arrive encore pis, et que leur +honneur ne fasse pas cependant naufrage. Souvent celle +qui voudra engager par ses cajolleries quelque homme +de condition se trouvera engagée elle-mesme, et verra +eschapper avec regret, et quelquefois avec honte, celuy +qu'elle croyoit tenir dans ses liens. Au bout du compte, +quel sujet a ma niepce de se plaindre, puis qu'on luy a +trouvé un party sortable, et un homme accommodé, +qui est de la condition de tous ses proches?</p> + +<p>Vous avez touché au but (dit Jean Bedout, que la +honte de cet affront et sa naturelle timidité avoient jusques-là +rendu muet), car il est certain que les meilleurs +mariages sont ceux qui se font entre pareils; et vous +sçavez, monsieur le prieur, vous qui entendez le latin, +ce bel adage: <i>Si tu vis nubere, nube pari</i>. Il n'y a rien +de plus condemnable que cette ambition d'augmenter +son estat en se mariant; c'est pourquoy je ne puis assez +loüer la loy establië chez les Chinois, qui veut que chacun +soit de mesme mestier que son pere. Or, comme +nostre estat n'est pas si bien policé, je m'étonne peu +que mademoiselle Javotte n'ait pas reglé ses desirs conformément +à cette loy. Elle a eu peut-estre raison de +ne pas trouver en moy assez de merite; mais son refus +n'empeschera pas que je ne sois encore disposé à luy +rendre service. Je luy auray du moins cette obligation, +qu'elle m'empeschera peut-estre de me marier jamais. +Car j'advouë que ce qui m'en avoit dégousté jusqu'à present, +ce sont toutes ces approches et ces galenteries +qu'il faut faire, qui ne sont point de mon genie ni de +mon humeur. J'avois dessein de me marier de la façon +que je vois faire à quantité de bons bourgeois, qui se +contentent qu'on leur fasse voir leur maistresse à certain +banc ou à certain pilier d'une église, et qui luy +rendent là une visite muette, pour voir si elle n'est ny +tortuë ny bossuë; encore n'est-ce qu'apres estre d'accord +avec les parens de tous les articles du contract: +toutes les autres ceremonies sont purement inutiles. +J'en ay tant veu reüssir de la sorte, que je ne croyois +pas que celuy-cy eust une autre issuë; mais, puisque j'y +ay esté trompé, il faut que j'essaye de m'en consoler +avec Seneque et Petrarque, ou avec monsieur de la +Serre, que je liray exprés dés ce soir.</p> + +<p>Cessons, reprit Vollichon, d'examiner de quelle +maniere on doit traitter les mariages, puisque ce seroit +mettre l'authorité paternelle en compromis; mais, en +attendant que j'aye appris à ma fille à m'obeyr, je ne +sçaurois assez vous témoigner le déplaisir que j'ay que +cette affaire ne s'accomplisse pas avec vous: car vous +avez la mine d'estre bon ménager et de bien reüssir au +barreau, si on vous employe. J'avois envie de vous +donner bien de la pratique, et, pour vous le monstrer, +c'est que j'avois des-jà mis à part sur mon bureau un +sac d'une cause d'appareil pour vous faire plaider au +presidial un de ces matins. C'est une appellation verbale +d'une sentence renduë par le prevost de Vaugirard +ou son lieutenant audit lieu, où on peut bien dire du +latin et cracher du grec. Voici quelle en est l'espece.... +Et, en continuant, au lieu de lui faire les excuses et les +compliments qui estoient de saison, pour le consoler +de l'affront qu'il venoit de recevoir, il luy fit un recit +prolixe de cette cause, avec tous les moyens de fait et +de droit, aussi ponctuellement que s'il eust voulu la +plaider luy-mesme. Pendant que l'un déduisoit et que +l'autre escoûtoit ce beau procés, Prudence, madame +Vollichon et Laurence continuoient l'entretien qu'ils +avoient commencé, et les autres invitez, par petits pelottons, +s'entretenoient à part, en divers endroits de la +salle, de l'affaire qui venoit d'arriver, le tout aux +dépens du miserable Bedout. Ce fut mesme à ses +dépens que se rompit la conversation de Vollichon et +de luy: car elle n'eust pas si-tost finy, n'eust esté +qu'une collation qu'il avoit fait apporter de son logis +entra dans la salle, ou du moins il y en entra une +partie: car une vieille servante faite à son badinage, +ayant veu que le mariage de son maistre alloit à vau +l'eau, avoit eu soin de faire reporter chez luy quelques +boëttes de confitures et quelques fruits qui se pouvoient +conserver pour une autre occasion; elle ne laissa servir +que quelque pasté, jambon et poulet-d'Inde froid, qui +estoient des mets sujets à se corrompre. Enfin, quand +la collation fut achevée, apres de longs complimens +bourgeois, dont les uns contenoient des plaintes, les +autres des regrets, les autres des excuses, les autres +des remerciemens, la compagnie se separa, et chacun +se dit adieu jusqu'au revoir. A l'égard de Jean Bedout, +apres une grande diversité de sentimens qui lui agiterent +l'esprit, enfin cette honte l'ayant refroidy, il en vint +à ce point qu'il remercia son bon ange de l'avoir préservé +des cornes, que naturellement il craignoit, dans +une occasion où il estoit en peril eminent d'en avoir; +et il eut presque autant de regret à la collation mangée +qu'à sa maistresse perduë.</p> + +<p>Dès le lendemain, tant pour punir Javotte de sa +desobeyssance que pour la retirer du grand monde, +où on croyoit qu'elle puisoit sa vanité, elle fut mise en +pension chez des religieuses, qui avoient fait un nouvel +establissement dans un des fauxbourgs de Paris. Ce +ne fut pas sans lui faire des reprimandes et des reproches +de la faute qu'elle avoit faite, et sans de grandes +menaces de la laisser enfermée jusqu'à ce qu'elle fust +devenuë sage. Mais, hélas! que ce fut un mauvais +expedient pour sa correction! elle tomba, comme on +dit, de fiévre en chaut-mal: car, quoy que ces bonnes +sœurs vescussent entre-elles avec toute la vertu imaginable, +elles avoient ce malheur de ne pouvoir subsister +que par les grosses pensions qu'on leur donnoit pour +entrer chez elles. C'est ce qui leur faisoit recevoir indifferemment +toutes sortes de pensionnaires. Toutes +les femmes qui vouloient plaider contre leurs maris +ou cacher le desordre de leur vie ou leurs escapades y +estoient reçeuës, de mesme que toutes les filles qui +vouloient éviter les poursuites d'un galand, ou en attendre +et en attrapper quelqu'un. Celles-là, qui estoient +experimentées, et qui sçavoient toutes les ruses et les +adresses de la galanterie, enseignoient les jeunes innocentes +que leur malheur y avoit fait entrer, qui y faisoient +un noviciat de coqueterie, en mesme temps +qu'on croyoit leur en faire faire un de religion. En un +mot, à leur égard il n'y avoit autre reforme que les +grilles, qui mettoient les corps en seureté; encore cela +ne regardoit pas celles qui avoient privilege de sortir +deux ou trois fois la semaine, sous pretexte de soliciter +leurs procès. Douze parloirs qu'il y avoit au couvent estoient +plains tout le jour; encore il les falloit retenir de +bonne heure pour y avoir place, comme on auroit fait +les chaises au sermon d'un predicateur episcopisant.</p> + +<p>Javotte fit bien-tost sçavoir à son amant le lieu où +on l'avoit enfermée; il ne faut pas demander s'il s'y +rendoit tous les jours. Quand il sortoit, ses porteurs de +chaise ne luy demandoient point de quel costé il falloit +tourner: de leur propre mouvement ils alloient tousjours +de ce costé-là. Jamais il ne trouva de lieu qui fut +plus selon ses souhaits pour prescher son amour tout à +loisir: car il avoit là cet avantage de parler à sa maistresse +seul à seul, et tant qu'il vouloit; au lieu que +pendant que Javotte estoit dans le monde, il ne la +voyoit que hors de chez elle, et fort rarement dans des +compagnies où elle lui donnoit rendez-vous, et où ils +estoient perpétuellement interrompus par les changemens +qui y arrivent d'ordinaire. Il eût donc tout loisir +pour la remercier de la genereuse action qu'elle avoit +faite en sa faveur, et pour rire de la confusion qu'elle +avoit fait à son malheureux et ridicule rival, dont les +discours et les mœurs leur fournirent la matiere d'un +assez long entretien. Il eut encore le temps de luy +expliquer et faire connoistre comment la passion qu'il +avoit pour elle augmentoit de jour en jour; et les témoignages +qu'il luy en donna la persuaderent si bien, +que jamais il n'y eut deux personnes plus unies. Quand +il estoit obligé de la quitter, il lui laissoit des livres +qui entretenoient son esprit dans des pensées amoureuses, +de sorte que tout le temps qu'elle déroboit au +parloir, elle le donnoit à cette lecture agreable. Ainsi +elle ne s'ennuyoit point du tout. Quand sa mère l'alloit +voir, elle estoit toute estonnée que le lieu qu'elle +croyoit luy avoir donné pour supplice et pour prison +ne l'avoit point du tout changée et ne luy donnoit +point les sentimens qu'elle desiroit. Cependant, apres +que sept ou huit mois se furent écoulez, et que Javotte +eut leu tous les romans et les livres de galenterie qui +estoient en reputation (car elle commençoit à s'y connoistre, +et ne pouvoit souffrir les méchans, qui l'auroient +occupée à l'infiny), le chagrin et l'ennui s'emparerent +de son esprit, qui n'avoit plus à quoy s'attacher, +et elle connût ce que c'estoit que la closture et la perte +de la liberté. Elle escrivit dans cette pensée à ses +parens pour les prier de la tirer de la captivité. Ils y +consentirent aussi-tost, à condition qu'elle signeroit le +contract de mariage avec l'advocat Bedout, qu'ils +croyoient encore estre à leur devotion; mais ils se +trompoient en leur calcul. Elle refusa de sortir à ces +conditions, et, apres avoir beaucoup de fois reïteré ses +prieres, et mesme témoigné par quelque espece de +menaces le déplaisir qu'elle avoit d'estre enfermée, +enfin le desespoir, ou, pour n'en point mentir, la passion +qu'elle avoit pour Pancrace, la firent consentir +aux propositions qu'il luy fit de l'enlever.</p> + +<p>Je ne tiens pas necessaire de vous rapporter icy par +le menu tous les sentimens passionnez qu'il estalla +et toutes les raisons qu'il allegua pour l'y faire resoudre, +non plus que les honnestes resistances qu'y fit +Javotte, et les combats de l'amour et de l'honneur qui +se firent dans son esprit: car vous n'estes gueres versez +dans la lecture des romans, ou vous devez sçavoir +20 ou 30 de ces entretiens par cœur, pour peu que +vous ayez de memoire. Ils sont si communs que j'ay +veu des gens qui, pour marquer l'endroit où ils en +estoient d'une histoire, disoient: J'en suis au huictiesme +enlevement, au lieu de dire: J'en suis au huictiesme +tome. Encore n'y a-t-il que les autheurs bien +discrets qui en fassent si peu, car il y en a qui non +seulement à chaque tome, à chaque livre, à chaque episode +ou historiette, ne manquent jamais d'en faire. Un +plus grand orateur ou poëte que moy, quelque inventif +qu'il fust, ne vous pourroit rien faire lire que vous +n'eussiez veu cent fois. Vous en verrez dont on fait +seulement la proposition, et on y resiste; vous en +verrez d'autres qui sont de necessité, et on s'y resout. +Je vous y renvoye donc, si vous voulez prendre la +peine d'y en chercher, et je suis fasché, pour vostre +soulagement, qu'on ne se soit point advisé dans ces +sortes de livres de faire des tables, comme en beaucoup +d'autres qui ne sont pas si gros et qui sont moins feüilletez. +Vous entrelarderez icy celuy que vous trouverez le +plus à vostre goust, et que vous croirez mieux convenir +au sujet. J'ay pensé mesme de commander à l'imprimeur +de laisser en cet endroit du papier blanc, pour y transplanter +plus commodement celuy que vous auriez +choisi, afin que vous pussiez l'y placer. Ce moyen +auroit satisfait toutes sortes de personnes: car il y en +a tel qui trouvera à redire que je passe des endroits si +importans sans les circonstancier, et qui dira que de +faire un roman sans ce combat de passions qui en sont +les plus beaux endroits, c'est la mesme chose que de +décrire une ville sans parler de ses palais et de ses +temples. Mais il y en aura tel autre qui, voulant faire +plus de diligence et battre bien du pays en peu de +temps, n'en demandera que l'abregé. C'estoit l'humeur +de ce bon prestre qui s'étonnoit de ceux qui se plaignoient +qu'il falloit employer bien du temps à dire leur +breviaire: car, par simplicité, il disoit son office ponctuellement +comme il le trouvoit dans son livre, où il +recitoit tout de suite l'antienne, les versets, les leçons +et les premiers mots de chaque pseaume et de chaque +hymne, avec l'etc. qui estoit au bout et le chiffre du +renvoy qu'on faisoit à la page où estoit le reste de +l'hymne ou du pseaume. Voilà le moyen d'expedier +besogne, et il ne mentoit pas quand il asseuroit qu'il y +employoit moins d'un quart-d'heure.</p> + +<p>Pour revenir à mon sujet, je vous avoüeray franchement +que, si je n'ay pas escrit le combat de l'amour et +de la vertu de Javotte, c'est que je n'en ay point eu de +memoires particuliers; il dépendra de vous d'avoir +bonne ou mauvaise opinion de sa conduite. Je n'escris +point icy une morale, mais seulement une histoire. Je +ne suis pas obligé de la justifier: elle ne m'a pas payé +pour cela, comme on paye les historiens qu'on veut +avoir favorables. Tout ce que j'en ay pû apprendre, +c'est qu'elle fut facilement enlevée par le moyen d'une +échelle qu'on appliqua aux murs du jardin, qui estoient +fort bas: car ces bonnes religieuses avoient achepté +depuis peu d'un pauvre jardinier ce jardin, dont les +murs n'avoient esté faits que pour conserver ses choux, +qui sont bien plus aisez à garder que des filles. Si-tost +que Pancrace eut ce precieux butin, il l'emmena dans +un chasteau sur la frontiere, où il avoit une garnison +qu'il commandoit; et de là il fit nargue aux commissaires +du Chastelet, qui se mirent vainement en peine +de sçavoir ce que ce couple d'amans estoit devenu; car, +dès le lendemain, Vollichon, apres avoir fait de grandes +declamations sur le libertinage des filles, et des regrets +inutiles sur sa severité, n'eut autre remede et consolation +dans son malheur que de faire une plainte et information +pardevant un commissaire de ses intimes amis, +lequel ne laissa pas de la lui faire payer bien cherement, +sous pretexte de ce qu'ils font bourse commune; +et le tout aboutit à un decret de prise de corps contre +six quidams vestus de gris et de verd, ayans plumes à +leur chapeau, l'un de poil blond, de grande stature, +l'autre de poil chastain, de mediocre grandeur, qui +devoient estre indiquez par la partie civile. Or, comme +Vollichon n'estoit pas à cet enlevement, et qu'il ne +connoissoit point ces quidams, dont le chef estoit en +seureté, ce decret est demeuré depuis sans exécution. +Que si je puis avoir quelques nouvelles de la demoiselle +et de son amant, je vous promets, foy d'autheur, +que je vous en ferai part.</p> + +<p><span class="smcap">Je reviens</span> à Lucrece, que j'ai laissée dans un grand +embarras, à cause de la maladie qui commençoit à la +presser. Pour mettre ordre à ses affaires, elle fut +quelque temps qu'elle ne parloit plus que contre les +vanitez du monde, et de la difficulté qu'il y avoit de +faire son salut dans les grandes compagnies; du peu de +conscience et de l'infidelité des hommes; des fourbes +et des artifices qu'ils employoient pour surprendre le +beau sexe; et le tout neanmoins si adroitement, qu'on +ne pouvoit pas croire qu'elle en parlast comme bien +experimentée. Elle disoit que les promenades et les +cadeaux, qui ont de si grands charmes pour les filles, +n'estoient bons que pour un temps, lors qu'on estoit +dans la plus grande jeunesse, et qu'on n'avoit pas +assez de fermeté d'esprit pour trouver de meilleures +occupations; pour elle, qu'elle en avoit assez tasté +pour en avoir du dégoust et pour n'aspirer plus qu'au +bon-heur de la vie solitaire. Elle ne hantoit que les +églises et les confessionnaus; elle estoit aussi affamée +de directeurs qu'elle avoit esté autrefois de galands; +tout son entretien n'estoit que de scrupules sur la conduite +des mœurs, et des cas de conscience. Elle ne +faisoit que s'enquerir où il y avoit des predicateurs, +des festes, des confrairies et des indulgences. Ses +romans estoient convertis en livres spirituels; elle ne +lisoit que des Soliloques et des Meditations; enfin sa +sainteté en estoit des-jà venuë aux apparitions, et, pour +peu qu'elle se fust accruë, elle fust arrivée aux extases. +Elle declama mesme (ô prodige) contre les +mouches, contre les rubans et contre les cheveux +bouclez, et par modestie elle devint tellement negligée, +qu'elle ne s'habilloit presque plus. Aussi auroit-elle eu +bien de la peine à le faire, et ce fut fort à propos pour +elle que la mode vint de porter des escharpes et de fort +amples juste-au-corps, car ils sont merveilleusement +propres à reparer le deffaut des filles qui se font gaster +la taille.</p> + +<p>On ne parla plus dans le quartier que de la conversion +de Lucrece, quoy qu'elle y eust tousjours passé +pour une personne d'honneur, mais un peu trop enjoüée, +et on ne douta plus qu'elle ne se deût retirer bientost +du monde. En effet, on ne fut pas trop surpris quand +un beau matin ou entendit dire qu'elle estoit entrée en +religion. Le hazard voulut que ce fut dans le mesme +couvent où on avoit mis en pension Javotte. Je ne crois +pas neantmoins que ce hazard serve de rien à l'histoire, +ny fasse aucun bel evenement dans la suite; mais, par +une maudite coustume qui regne il y a long-temps +dans les romans, tous les personnages sont sujets à se +rencontrer inopinément dans les lieux les plus esloignez, +quelque route qu'ils puissent prendre, ou quelque +differend dessein qu'ils puissent avoir. Cela est tousjours +bon à quelque chose, et espargne une nouvelle description, +quand on est exact à en faire de tous les +lieux dont on fait mention, ainsi que font les autheurs +qui veulent faire de gros volumes, et qui les enflent +comme les bouchers font la viande qu'ils apprestent. +En tout cas, ces rencontres donnent quelque liaison et +connexité à l'ouvrage, qui sans cela seroit souvent fort +disloqué. La verité est que ces deux avanturieres de +galenterie firent grande amitié ensemble; que dès le +premier jour, elles furent l'une à l'autre cheres et +fideles, et se conterent reciproquement leurs avantures, +mais non pas sincerement. Elles n'eurent pas le +loisir de la cultiver long-temps, car, apres que Lucrece +eut receu à la grille trois ou quatre visites de ses amies, +qui publierent dans le monde la verité de sa closture +et de sa reforme, elle en sortit secrettement sous pretexte +de se trouver mal, et ayant donné liberalement +aux religieuses tout le premier quartier de sa pension +qu'elle avait advancée, pour n'avoir point de démélé +avec elles. La Touriere, qui loge au dehors, fut celle +qu'elle eut soin particulierement de gagner, par les presens +qu'elle luy fit, afin qu'elle dit à toutes les personnes +qui la viendroient demander qu'elle estoit tousjours +enfermée dans le couvent. Elle prit pour cela des pretextes +assez specieux, comme de dire qu'elle vouloit +éviter l'importunité des visites<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> de beaucoup de personnes +qui l'empeschoient de bien vacquer à la pieté, +et que c'estoit pour les éviter qu'elle avoit abandonné le +siecle. Elle pria mesme, tant de bouche que par escrit, +tous ses amis, de la laisser en repos dans son cloistre, +au lieu de luy venir estaller des vanitez ausquelles +elle avoit renoncé.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Les pensionnaires des cloîtres ne se contentoient pas +de recevoir des visites, elles en rendoient aussi. Le père Laguille +nous parle de celles que mademoiselle d'Aubigné faisoit +à Scarron lorsqu'elle étoit au couvent des Ursulines de +la rue Saint-Jacques, le même peut-être où Furetière met +Lucrèce en retraite. (<i>Frag. des Mém.</i> du P. Laguille, <i>Archives +littéraires de l'Europe</i>, n<sup>o</sup> <span class="smcap">XXXV</span>, p. 370.) On sait d'ailleurs +combien ces retraites, qui, pour les dames de la cour, se +faisoient la plupart aux Carmélites de la rue du Bouloi, +avoient peu d'austérité. (V. <i>Lettres de Sévigné</i>, 15 oct. 1677 +et 25 mai 1680.)</p></div> + +<p>Quand il est question de salut, il n'est rien si aisé +que de faire mentir des gens devots: la pauvre touriere, +qui estoit simple, et qui ne rafinoit pas assez +pour songer que Lucrece pouvoit, en demeurant dans +son cloistre, se garantir de cet inconvenient, la crut +avec toute la facilité possible, et ne manqua pas de +dire au peu de gens qui venoient pour la voir, qu'on +ne pouvoit pour lors parler à elle; tantost elle estoit +indisposée, tantost elle estoit en retraite, tantost +elle disoit son office, tantost elle estoit en méditation. +Comme personne n'avoit interest d'aprofondir la vérité +de la chose, on s'en retournoit sans se douter de rien. +Au sortir de là elle se mit en une autre sorte de retraite +chez une sage-femme de ses amies, dont elle +connoissoit la discrétion, qui la fit deslivrer fort secrettement, +et qui se chargea de la nourriture de son +fruit. Enfin, apres deux mois et demy de pleine éclipse, +Lucrece entra dans une autre religion, mieux rentée +et plus austère que la precedente. Quand elle y eut esté +quelques jours fort recluse, peu à peu elle fit sçavoir +à ses connoissances et à son voisinage le nouveau monastere +où elle s'estoit retirée; et pour pretexte de son +changement, elle alleguoit que dans l'autre elle s'estoit +tousjours mal portée, et qu'il falloit que l'air n'y fust pas +bon. Quelquefois elle adjoustoit fort dévotement qu'elle +y avoit trouvé un peu trop de licence; qu'elle n'approuvoit +point que les parloirs fussent si remplis de toutes +sortes de gens; et elle confessoit mesme que souvent elle +s'estoit fait celer tout exprés, de peur d'y aller et d'y +voir tout ce desordre. C'est ce qui édifioit merveilleusement +tous ceux qui l'entendoient parler, et particulierement +ceux qui l'avoient connuë dans sa premiere +mondanité. Elle prit mesme un voile blanc, et quoy +qu'elle ne fust là que comme pensionnaire, neantmoins +elle faisoit toutes les actions de religieuse, et un certain +essay de noviciat, qui estoit plus austère que celuy +qui se faisoit en effet dans l'année de probation<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>. Ces +œuvres de surerogation et de devotion outrée la mirent +en peu de temps en telle reputation de vertu, que +toutes les religieuses l'admiroient au dedans, et les directeurs +la publioient au dehors. Ce bruit vint jusques +aux oreilles de mademoiselle Laurence, qui hantoit +quelquefois dans ce couvent, à cause qu'une de ses +amies y estoit nouvellement professe. Apres qu'elle se +fut bien instruite de la qualité de cette nouvelle pensionnaire, +elle crut que ce seroit bien le fait de son +cousin Bedout, qu'elle avoit dessein de marier à quelque +prix que ce fust. Depuis qu'il avoit si honteusement +perdu sa maistresse Javotte, elle l'avoit souvent +entendu pester contre la coquetterie des filles du siecle, +puisque celle-là en avoit tant fait paroistre, malgré la +grande retenuë et la severe éducation de sa jeunesse. +De sorte qu'il avoit hautement juré qu'il n'épouseroit +jamais de fille, si ce n'estoit au sortir de quelque religion +bien reglée. Elle luy proposa ce nouvel exemple +de vertu, qu'elle disoit estre son vray fait, ce qu'il +escouta volontiers. La seule difficulté qu'ils trouverent, +ce fut de sçavoir comme on pourrait tirer Lucrece de +ce couvent, et luy faire proposer une chose si opposée +à la vocation manifeste qu'elle avoit à la vie religieuse. +Laurence fit en sorte que, pour mieux instruire Bedout +de son merite, il luy tint compagnie quand elle vint +voir la religieuse de sa connoissance, qu'elle fit prier +d'amener avec elle Lucrece à la grille.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Autrement dit année d'épreuve ou de noviciat, qui commençoit +le jour de la prise d'habit.</p></div> + +<p>Là, Bedout n'estoit pas obligé à faire le galand; c'est +ce qui l'enhardit d'y aller. Mais il se contenta d'être +auditeur, et il fut ravy des belles moralitez qu'il y entendit +debiter à Lucrece sur les malheurs de cette vie +transitoire et sur l'excellence de la retraite, qui se terminerent +à des prieres qu'elle fit à Dieu de luy donner +des forces pour soustenir les austeritez de la regle. Il +n'osa pas luy parler d'amour ny de mariage, car il +n'en eust pas mesme osé parler aux filles du siecle; +cependant il auroit bien voulu faire l'un et l'autre, car, +outre que son esprit et sa beauté estoient plus que suffisans +pour luy donner dans la veuë, il estoit tout a +fait charmé de sa modestie et de sa vertu. Il pria sa +cousine, qui estoit adroite, de luy en faire parler, et +elle ne trouva point de meilleur moyen que de faire +faire la chose par des directeurs. Je ne sçay par quel +artifice ny sous quel pretexte elle les mit dans ses interests; +tant y a qu'ils travaillerent fort utilement selon +ses souhaits. Ce ne fut pas neantmoins sans peine, car +Lucrece fit long-temps la sourde-oreille à ces propositions; +mais elle auroit eu grand regret qu'on ne les +eust pas recommancées. Elle faisoit quelquesfois semblant +de craindre que ce ne fussent des tentations que +Dieu luy envoyoit pour éprouver si elle estoit ferme +en ses bons desseins; et puis feignant de se r'asseurer +sur la qualité de ceux qui luy en parloient, elle demandoit +du temps pour se mettre en prieres et obtenir +de Dieu la grace de luy inspirer ce qu'il vouloit faire +d'elle. Quand elle parut à demy persuadée, elle commença +de se trouver mal, de demander quelquefois +des dispenses pour les jeusnes et pour l'office, et de paroistre +trop delicate pour la maniere de vivre de ce +couvent. D'abord elle feignit de vouloir passer à un +ordre plus mitigé; enfin, elle se fit tellement remonstrer +qu'on pouvoit faire aussi bien son salut dans le monde, +en vivant bien avec son mary et en eslevant des enfans +dans la crainte de Dieu, qu'on la fit resoudre au +mariage, avec la mesme peine qu'un criminel se résoudrait +à la mort.</p> + +<p>Laurence en advertit aussitost son cousin, qui, ménageant +brusquement cette occasion, fut si aise d'avoir, +à son advis, suborné une religieuse, qu'il ne chicana +point comme l'autrefois sur les articles, et il s'enquit +fort peu de son bien, se contentant d'apprendre, par +le bruit commun de la religion, qu'elle en avoit beaucoup, +ne croyant pas que des gens devots pussent +mentir, ny faire un jugement temeraire. D'avantage +elle eut l'adresse de faire acheter beaucoup de meubles +necessaires pour un honeste ménage, dont elle ne paya +qu'un tiers comptant, car elle eut facilement credit du +surplus. C'est à quoy elle employa utilement les deux +mille escus qu'elle avoit receu de Nicodeme, qui parurent +beaucoup davantage. Et comme on a maintenant +la sotte coustume de dépenser en meubles, presens +et frais de nopces la moitié de la dot d'une femme<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>, +et quelquefois le tout, ce ne fut pas une legere amorce +pour Bedout de voir qu'il épargnoit toute cette dépense +et ces frais. Ce qui luy plaisoit sur tout, c'est qu'on le +pria que l'affaire se fit sans ceremonie; cela se pouvoit +appeler pour luy la derniere faveur. Et de peur de +laisser prendre un mauvais air à sa maistresse, elle ne +sortit point du couvent que pour aller à l'eglise, et +de là à la maison de son mary, qui crut avoir la fleur +de virginité la plus asseurée qui fut jamais. Ainsi, on +peut dire que cette fille adroite avoit fait comme ces +oyseleurs qui mettent un oyseau dans une cage, sous +un trebuchet, pour en attraper un autre<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, par ce que la +religion et la grille ne luy servirent que pour attraper +un mary. S'ils vescurent bien ou mal ensemble, vous +le pourrez voir quelque jour, si la mode vient d'écrire +la vie des femmes mariées.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> «L'utile et la louable pratique, dit La Bruyère, de +perdre en frais de noces le tiers de la dot qu'une femme apporte! +de commencer par s'appauvrir de concert par l'amas +de choses superflues, et de prendre déjà sur son fonds de +quoi payer Gaultier (marchand d'étoffes), les meubles et la +toilette.» (<i>Les Caractères</i>, de la Ville, § 18.) +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">A peine est elle entrée en sa quinzième année;<br /></span> +<span class="i0">Il l'épouse, pourtant; la parole est donnée,<br /></span> +<span class="i0">Et déjà de ses biens le futur héritier<br /></span> +<span class="i0">S'attend d'en voir passer la moitié chez Gautier.<br /></span> +</div></div> +<p> +(<i>Satyre nouvelle sur les promenades de Paris, etc.</i>, Paris, +1699, in 8., p. 7.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Comparaison empruntée aux <i>Quinze joyes de mariage</i>.</p></div> + +<h3><i>Fin du premier livre.</i></h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="LIVRE_SECOND" id="LIVRE_SECOND"></a>LIVRE SECOND.</h2> + + +<p>Si vous vous attendez, lecteur, que ce livre +soit la suite du premier, et qu'il y ait une connexité +necessaire entr'eux, vous estes pris +pour duppe. Détrompez-vous de bonne heure, +et sçachez que cet enchainement d'intrigues les uns avec +les autres est bien seant à ces poëmes héroïques et fabuleux +où l'on peut tailler et rogner à sa fantaisie. Il +est aisé de les farcir d'épisodes, et de les coudre ensemble +avec du fil de roman, suivant le caprice ou le +genie de celuy qui les invente. Mais il n'en est pas de +mesme de ce tres-veritable et tres-sincere recit, auquel +je ne donne que la forme, sans altérer aucunement la +matière. Ce sont de petites histoires et advantures arrivées +en divers quartiers de la ville, qui n'ont rien de +commun ensemble, et que je tasche de rapprocher les +unes des autres autant qu'il m'est possible. Pour le soin +de la liaison, je le laisse à celuy qui reliera le livre. +Prenez donc cela pour des historiettes separées, si bon +vous semble, et ne demandez point que j'observe ny +l'unité des temps ny des lieux, ny que je fasse voir un +héros dominant dans toute la piece. N'attendez pas non +plus que je reserve à marier tous mes personnages à la +fin du livre, où on void d'ordinaire celebrer autant de +nopces qu'à un carnaval, car il y en aura peut-estre +quelques-uns qui, aprés avoir fait l'amour, voudront +vivre dans le célibat; d'autres se marieront clandestinement, +et sans que vous ny moy en sçachions rien. Je +ne m'oblige point encore à n'introduire que des amours +sur la scene; il y aura aussi des histoires de haine et de +chicane, comme celle-cy qui vous va estre racontée. Enfin, +toutes les autres passions qui agitent l'esprit bourgeois +y pourront trouver leur place dans l'occasion. Que +si vous y vouliez rechercher cette grande regularité que +vous n'y trouverez pas, sçachez seulement que la faute +ne seroit pas dans l'ouvrage, mais dans le titre: ne +l'appellez plus roman, et il ne vous choquera point, en +qualité de recit d'aventures particulières. Le hazard +plustost que le dessein y pourra faire rencontrer des +personnages dont on a cy-devant parlé. Témoin Charroselles, +qui se presente icy le premier à mon esprit, de +l'humeur duquel j'ay des-ja donné un petit échantillon, +et dont j'ay obmis expres de faire la description, pour la +donner en ce lieu-cy. Si vous en estes curieux, vous +n'avez qu'à continuer de lire.</p> + + +<h3><a id="Histoire_Charroselles"></a><i>Histoire de Charroselles<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>, de Collantine +et de Belastre</i>.</h3> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Les clefs, notamment celle de l'édit. de Nancy 1713, +in-12, page 193, nous disent que Charroselles n'est autre +que Charles Sorel, auteur de la <i>Science universelle</i>, du <i>Berger +extravagant</i>, de la <i>Bibliothèque françoise</i>, de <i>Francion</i>, etc., et +il est en effet facile de voir que le nom de l'un est l'anagramme +de celui de l'autre. Toutefois, faute d'autres preuves, +on doutoit encore que l'intention de Furetière eût été +de peindre aussi au vif et presque en le nommant un homme +qui vivoit encore lors de la première édition du <i>Roman bourgeois</i>. +Sorel ne mourut qu'en 1674. Un passage d'une lettre +de Gui Patin (25 novembre 1653) est venu détruire ce doute +pour nous. En comparant ce qu'il y est dit de Ch. Sorel +avec le portrait détaillé que Furetière fait de Charroselles, +nous avons acquis la preuve qu'il y a entre les deux identité +complète. Nous le ferons voir, du reste, en citant, au fur +et à mesure que les détails du portrait dessiné par Furetière +se présenteront, les phrases de Gui Patin qui correspondent +et établissent la ressemblance.—Une chose reste à connoître +après cela, c'est le motif de la haine qui envenime cette +satire. Furetière ne l'avoit pas toujours éprouvée contre Sorel, +et celui-ci, de son côté, ne semble s'être jamais montré +hostile à l'auteur du <i>Roman bourgeois</i>. En 1658, ayant à parler +de Sorel dans sa <i>Nouvelle allégorique</i>, <i>etc.</i>, p. 38, Furetière +s'étoit exprimé sur lui en bons termes. A l'entendre +alors, c'étoit un auteur «d'excellents livres satiriques et +comiques», qui, s'étant acquis grand crédit dans l'empire +des <i>Ironies</i>, «s'étoit rendu formidable même aux quarante +<i>barons</i>». Sorel, sensible à cette mention flatteuse, avoit +rendu la pareille à Furetière dans sa <i>Bibliothèque françoise</i>, +p. 172. Il avoit dit de cette <i>Nouvelle allégorique</i>, <i>etc.</i>, qu'il +appelle <i>Relation des guerres de l'éloquence</i>, «qu'elle contient +une fort agréable description des différends de divers auteurs +du siècle, etc.». Il y avoit donc, on le voit, entre Furetière +et Sorel, échange de bons rapports et même d'éloges. L'attaque +contenue dans le <i>Roman bourgeois</i> n'en dut être que +plus inattendue. Elle le fut pour tout le monde, sans doute, +et certainement pour Sorel tout le premier. Il s'y attendoit +si peu, que, travaillant à la 2<sup>e</sup> édition de sa <i>Bibliothèque +françoise</i> au moment où la mise en vente du <i>Roman bourgeois</i> +étoit annoncée, il ne voulut pas perdre l'occasion d'en dire +du bien préventivement, et de se faire ainsi l'écho des éloges +qu'en débitoient d'avance les confidents de l'auteur. +«Voilà, écrivoit-il, page 199, voilà qu'on nous donne un +livre appelé le <i>Roman bourgeois</i>, dont il y a déjà quelque +temps qu'on a ouy parler, et qui doit estre fort divertissant, +selon l'opinion de diverses personnes. Comme on croit que +cest ouvrage a toutes les bonnes qualités des livres comiques +et des burlesques tout ensemble, quand on l'aura veu, +on le mettra avec ceux de son genre, selon le rang que son +mérite luy pourra apporter.»—Le <i>Roman bourgeois</i>, qui +est de la fin de 1666, parut avant cette seconde édition de la +<i>Bibliothèque françoise</i>, qui ne porte que la date de 1667. Sorel +fut ainsi à même de juger ce qu'étoit le livre dont il avoit +fait l'éloge sur parole; il put surtout se reconnoître dans +Charroselles, et il ne tint qu'à lui de se venger aussitôt du +portrait anagrammatique en substituant quelques phrases +amères à celles qu'il avoit d'abord écrites. Il avoit trop d'esprit +pour cela. Il ne changea rien à sa première rédaction; +il continua de déclarer qu'il n'avoit pas encore lu. Comment +prouver mieux qu'il ne s'étoit pas reconnu?</p></div> + +<p>Charroselles ne vouloit point passer pour autheur, +quoy ce fust la seule qualité qui +le rendist recommandable, et qui l'eust fait +connoistre dans le monde. Je ne sçay si quelque +remors de conscience des fautes de sa jeunesse +luy faisoit prendre ce nom à injure; tant y a qu'il vouloit +passer seulement pour gentilhomme<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>, comme si +ces deux qualitez eussent esté incompatibles<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>, encore +qu'il n'y eust pas plus de trente ans que son pere fust +mort procureur<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>. Il s'estoit advisé de se piquer de noblesse +dés qu'il avoit eu le moyen d'atteller deux haridelles +à une espece de carrosse tousjours poudreux et +crotté. Ces deux Pegases (tel fut leur nom pendant +qu'ils servirent à un nourriçon du Parnasse) ne s'estoient +point enorgueillis, et n'avoient la teste plus haute +ny la démarche plus fiere que lors qu'ils labouroient les +pleines fertiles d'Aubervilliers. Leur maistre les traittoit +aussi delicatement que des enfans de bonne maison. +Jamais il ne leur fit endurer le serain ny ne leur +donna trop de charge; il eust presque voulu en faire +des Bucephales, pour ne porter ou du moins ne traisner +que leur Alexandre. Car il estoit tousjours seul dans +son carosse; ce n'est pas qu'il n'aimast beaucoup la +compagnie, mais son nez demandoit à estre solitaire<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>, +et on le laissoit volontiers faire bande à part. Quelque +hardy que fust un homme à lui dire des injures, il n'osoit +jamais les lui dire à son nez, tant ce nez estoit vindicatif +et prompt à payer. Cependant il fouroit son nez +par tout, et il n'y avoit gueres d'endroits dans Paris +où il ne fust connu. Ce nez, qu'on pouvoit à bon droit +appeler son Eminence, et qui estoit tousjours vestu de +rouge, avoit esté fait en apparence pour un colosse; +neantmoins il avoit esté donné à un homme de taille +assez courte. Ce n'est pas que la nature eust rien fait +perdre à ce petit homme, car ce qu'elle luy avoit osté +en hauteur, elle le lui avoit rendu en grosseur, de +sorte qu'on luy trouvoit assez de chair, mais fort mal +pestrie. Sa chevelure estoit la plus desagreable du +monde, et c'est sans doute de luy qu'un peintre poëtique, +pour ébaucher le portrait de sa teste, avoit dit:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On y void de piquans cheveux,<br /></span> +<span class="i0">Devenus gras, forts et nerveux,<br /></span> +<span class="i0">Herisser sa teste pointuë,<br /></span> +<span class="i0">Qui tous meslez s'entraccordans,<br /></span> +<span class="i0">Font qu'un peigne en vain s'évertuë<br /></span> +<span class="i0">D'y mordre avec ses grosses dents.<br /></span> +</div></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> C'etoit, en effet, un des foibles de Ch. Sorel. Ainsi, +comme le constate Niceron, il prit successivement les noms +de de Souvigny et de de l'Isle. Il signa même de ce dernier +l'un de ses ouvrages, <i>Des Talismans, ou figures peintes sous certaines +constellations</i>, Paris, 1636, in-8. On s'en moquoit dans +le monde, et surtout dans la société des auteurs, dont Furetière +faisoit alors partie, avec Boileau, Racine, La Fontaine et +Molière. Il seroit même probable que celui-ci pensoit à Ch. +Sorel et à son dernier pseudonyme nobiliaire quand il écrivit +dans <i>l'Ecole des femmes</i> (acte 1<sup>er</sup>, sc. 1<sup>re</sup>): +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre,<br /></span> +<span class="i0">Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,<br /></span> +<span class="i0">Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,<br /></span> +<span class="i0">Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.<br /></span> +</div></div> +<p> +La Monnoye, et d'après lui Niceron, sont en cela de notre +avis, contre l'opinion de l'abbé d'Aubignac, qui pensoit, chose +inadmissible, que Molière s'étoit ici moqué de son ami Thomas +Corneille. V. Niceron, <i>Mémoires pour servir à l'histoire des +hommes illustres</i>, t. 31, p 391.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Elles passoient pour l'être en effet: «Dans le monde, +dit M. Meyer, <i>Commentaire sur les lettres persanes</i>, p. 122, il +étoit notoire qu'on dérogeoit au titre de noble en se faisant +poète ou homme de lettres.» On peut consulter à ce sujet +les <i>Trois traités de la noblesse</i>, de Thierriat (1606), au chapitre +de la <i>Dérogeance</i>, et lire un curieux article inséré sous +ce titre: <i>Sur un ancien préjugé</i>, dans <i>les Saisons du Parnasse</i> +(printemps 1806), p. 218-220</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> De même pour Charles Sorel: «Il est fils, dit Gui Patin, +d'un procureur en parlement»; puis il ajoute en vrai +médecin: «sa mère est morte hydropique, et son père d'une +fièvre quarte, qui est la plupart du temps fatale aux vieillards.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Pour tout ce qui suit, jusqu'à la description de la taille +rondelette et courte de Charroselles, il faut encore lire Gui +Patin, qui, en une phrase, fait le même portrait pour Charles +Sorel: «C'est, dit-il, un petit homme grasset, avec un +grand nez aigu, qui regarde de près.»</p></div> + +<p>Aussi ne se peignoit-il jamais qu'avec ses doigts, et +dans toutes les compagnies c'estoit sa contenance ordinaire. +Sa peau estoit grenuë comme celle des maroquins, +et sa couleur brune estoit rechauffée par de +rouges bourgeons qui la perçoient en assez bon nombre. +En general il avoit une vraye mine de satyre. La +fente de sa bouche estoit copieuse, et ses dents fort +aiguës: belles dispositions pour mordre. Il l'accompagnoit +d'ordinaire d'un ris badin, dont je ne sçay point +la cause, si ce n'est qu'il vouloit monstrer les dents à +tout le monde. Ses yeux gros et bouffis avoient quelque +chose de plus que d'estre à fleur de teste. Il y en +a qui ont cru que, comme on se met sur des balcons en +saillie hors des fenestres pour decouvrir de plus loin, +aussi la nature luy avoit mis des yeux en dehors, pour +découvrir ce qui se faisoit de mal chez ses voisins. Jamais +il n'y eut un homme plus medisant ny plus envieux; +il ne trouvoit rien de bien fait à sa fantaisie. S'il +eut esté du conseil de la creation, nous n'aurions rien +veu de tout ce que nous voyons à present. C'estoit le +plus grand reformateur en pis qui ait jamais esté, et il +corrigeoit toutes les choses bonnes pour les mettre mal. +Il n'a point veu d'assemblée de gens illustres qu'il n'ait +tâché de la decrier; encore, pour mieux cacher son venin, +il faisoit semblant d'en faire l'eloge, lors qu'il en +faisoit en effet la censure, et il ressembloit à ces bestes +dangereuses qui en pensant flatter égratignent: car il +ne pouvoit souffrir la gloire des autres, et autant de +choses qu'on mettoit au jour, c'estoient autant de tourmens +qu'on luy preparoit. Je laisse à penser si en +France, où il y a tant de beaux esprits, il estoit cruellement +bourrelé. Sa vanité naturelle s'estoit accruë par +quelque reputation qu'il avait euë en jeunesse, à cause +de quelques petits ouvrages qui avoient eu quelque +debit. Ce fut là un grand malheur pour les libraires; il +y en eut plusieurs qui furent pris à ce piege, car, apres +qu'il eut quitté le stile qui estoit selon son genie pour +faire des ecrits plus serieux, il fit plusieurs volumes<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a> +qui n'ont jamais esté leus que par son correcteur d'imprimerie. +Ils ont esté si funestes aux libraires qui s'en +sont chargez, qu'il a des-ja ruiné le Palais et la ruë +S. Jacques, et, poussant plus haut son ambition, il +pretend encore ruiner le Puits-Certain<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>. Il donne à tout +le monde des catalogues des livres qu'il a tous prests à +imprimer, et il se vante d'avoir cinquante volumes manuscrits<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a> +qu'il offre aux libraires qui se voudront charitablement +ruiner pour le public. Mais comme il n'en +trouve point qui veüille sacrifier du papier à sa réputation, +il s'est advisé d'une invention merveilleuse. Il +fait exprés une satire contre quelque autheur ou quelque +ouvrage qui est en vogue, s'imaginant bien que +la nouveauté ou la malice de sa piéce en rendront le +debit assuré; mais il ne la donne point au libraire +qu'il n'imprime pour le pardessus quelqu'un de ses +livres serieux. Avec ces belles qualitez, cet homme +s'est fait un bon nombre d'ennemis, dont il ne se soucie +gueres, car il hayt tout le genre humain; et personne +n'est ingrat envers luy, parce qu'on luy rend le +reciproque. Que si c'estoit icy une histoire fabuleuse, +je serois bien en peine de sçavoir quelles avantures je +pourrois donner à ce personnage: car il ne fit jamais +l'amour, et si on pouvait aussi bien dire en françois +faire la haine, je me servirois de ce terme pour expliquer +ce qu'il fit toute sa vie. Il n'eut jamais de liaison +avec personne que pour la rompre aussi-tost, et celle +qui luy dura le plus long-temps fut celle qu'il eut avec +une fille qu'il rencontra d'une humeur presque semblable +à la sienne. C'estoit la fille d'un sergent, conceuë +dans le procés et dans la chicane, et qui estoit née +sous un astre si malheureux qu'elle ne fit autre chose +que plaider toute sa vie. Elle avoit une haine generale +pour toutes choses, excepté pour son interest. La vanité +mesme et le luxe des habits, si naturels au sexe, +faisoient une de ses aversions. Elle ne paroissoit gouluë +sinon lors qu'elle mangeoit aux dépens d'autruy; et la +chasteté qu'elle possedoit au souverain degré estoit +une vertu forcée, car elle n'avoit jamais pû estre d'accord +avec personne. Toute sa concupiscence n'avoit +pour objet que le bien d'autruy, encore n'envyoit-elle, +à proprement parler, que le litigieux, car elle eust joüy +avec moins de plaisir de celuy qui luy auroit esté donné +que de celuy qu'elle auroit conquis de vive force et à +la pointe de la plume. Elle regardoit avec un œil +d'envie ces gros procès qui font suer les laquais des +conseillers qui les vont mettre sur le bureau, et elle +accostoit quelquefois les pauvres parties qui les suivoyent, +pour leur demander s'ils estoient à vendre; +comme les maquignons en usent à l'egard des chevaux +qu'on meine à l'abreuvoir.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> «Ce M. Sorel a fait beaucoup de livres françois, et, +entre autres, <i>Francion, le Berger extravagant</i>, <i>l'Ophir de Chrysanthe</i>, +<i>l'Histoire de France</i>, et une <i>Philosophie universelle</i>.» +(Gui Patin)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> C'est ainsi qu'on désignoit le quartier des libraires groupés +au haut du mont Saint-Hilaire, à l'embranchement des +rues des Sept-Voies et des Carmes, tout près du clos Bruneau +et de ses écoles. Le Puits-Certain étoit un puits banal, +construit vers 1660, au carrefour de la rue Saint-Jean-de-Beauvais +et de la rue Saint-Hilaire (qui en avoit même +pris le nom pendant quelque temps), par Robert Certain, curé +de Saint-Hilaire, et, plus tard, principal du collège de Sainte-Barbe, +(Piguniol, <i>Descript. hist. de Paris</i>, t. 6, p. 20.)—Les +libraires avoient surtout afflué dans ce quartier depuis que, +par arrêt du 1<sup>er</sup> avril 1620, ordre avoit été donné «à tous +imprimeurs de se retirer au dessus de Saint-Yves (rue des +Noyers), avec défense de tenir imprimerie et presse en tout +autre lieu, sur peine de la vie.» (<i>Registres du Parlement</i>, à +sa date.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Furetière exagère ici. Gui Patin dit seulement: «Il +a encore plus de vingt volumes à faire, et voudroit bien que +tout cela fût fait avant de mourir; mais il ne peut venir à +bout des imprimeurs.»</p></div> + +<p>Cette fille estoit seiche et maigre du soucy de sa +mauvaise fortune, et pour seconde cause de son chagrin +elle avoit la bonne fortune des autres; car tout +son plaisir n'estoit qu'à troubler le repos d'autruy, et +elle avoit moins de joye du bien qui luy arrivoit que +du mal qu'elle faisoit. Sa taille menuë et déchargée luy +donnoit une grande facilité de marcher, dont elle avoit +bon besoin pour ses solicitations, car elle faisoit tous +les jours autant de chemin qu'un semonneur d'enterremens<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>. +Sa diligence et son activité estoient merveilleuses: +elle estoit plus matinale que l'aurore, et ne +craignoit non plus de marcher de nuit que le loup-garou. +Son adresse à cajoller des clercs et à courtiser +les maistres estoit aussi extraordinaire, aussi bien que +sa patience à souffrir leurs rebuffades et leurs mauvaises +humeurs; toutes qualitez necessaires à perfectionner +une personne qui veut faire le mestier de plaider. +Je ne puis me tenir de raconter quelques traits de +sa jeunesse, qui donnerent de belles esperances de ce +qu'elle a esté depuis. Sa mere, pendant sa grossesse, +songea qu'elle accouchoit d'une harpie, et mesme il +parut sur son visage qu'elle tenoit quelque chose d'un +tel monstre. Quand elle estoit au maillot, au lieu qu'on +donne aux autres enfans un hochet pour les amuser, +elle prenoit plaisir à se joüer avec l'escritoire de son +pere, et elle mettoit le bout de la casse sur ses gencives +pour adoucir le mal des dents qui commençoient +à luy percer. Quand elle fut un peu plus grande, elle +faisoit des poupées avec des sacs de vieux papiers, disant +que la corde en estoit la lisiere, et l'etiquette la +bavette ou le tablier. Au lieu que les autres filles apprennent +à filer, elle apprit à faire des tirets, qui est, pour +ainsi dire, filer le parchemin pour attacher des papiers +et des etiquettes. Ce merveilleux genie qu'elle avoit +pour la chicane parut sur tout à l'escole lors qu'on +l'y envoya, car elle n'eut pas si-tost appris à lire ses +sept Pseaumes, quoy qu'ils fussent moulez, que des exploits +et des contracts bien griffonnez.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Celui qui annonçoit les morts et qui portoit les billets +d'enterrement. Le mot <i>semonneur</i> vient du vieux verbe <i>semondre</i>, +signifiant avertir, inviter, qu'on trouve encore employé +dans <i>l'Étourdi</i> (act. 2, sc. 6), mais qui, selon Regnier +Desmarais, n'étoit plus d'usage de son temps qu'à l'infinitif +(<i>Grammaire</i>, etc., Paris, 1706, p. 479).—Le <i>semonneur d'enterrements</i> +s'appeloit aussi <i>crieur de corps morts</i> (Tallem., <i>Histor.</i>, +in-8<sup>o</sup>, t. 4, p. 345). C'est d'un de ces hommes et de leurs attributions +funèbres que parle la Lisette du <i>Légataire</i> (act. 4, +sc. 8), quand elle dit: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">..... Le crieur a voulu malgré moi<br /></span> +<span class="i0">Faire entrer avec lui l'attirail d'un convoi.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>Avec ces belles inclinations, qui la firent devenir avec +l'âge le fleau de ses voisins, et qui la rendirent autant +redoutée qu'un procureur de seigneurie l'est des villageois, +je luy laisseray passer une partie de sa vie sans +en raconter les memorables chicanes, qui ne font rien à +nostre sujet, jusques au jour qu'elle connut nostre censeur +heroïque. Cette connoissance se fit au palais, aussi +luy auroit-il esté bien difficile de la faire ailleurs, et +cela comme elle estoit dans un Greffe pour solliciter +quelque expedition. Charroselles s'y trouva aussi pour +solliciter un procés contre son libraire, sur une saisie +d'un de ses livres où il avoit satirisé quelqu'un qui en +vouloit empescher le debit<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>. Il n'y a rien de plus naturel +à des plaideurs que de se couter leurs procés les +uns aux autres. Ils font facilement connoissance ensemble, +et ne manquent point de matiere pour fournir +à la conversation.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Peut-être s'agit-il du roman de <i>Francion</i>, dans lequel +en effet, selon Tallemant, Sorel avoit <i>satirisé</i>, sous le nom +d'Hortensius, Balzac, qui étoit d'humeur assez vindicative +pour chercher, comme il est dit ici, à arrêter le débit du +livre (<i>Historiettes</i>, in-8<sup>o</sup>, t. 3, p. 155). D'un autre côté, <i>le +Berger extravagant</i>, cette grande parodie des romans à la +mode, où Sorel se moque à chaque ligne de l'<i>Endymion</i> de +Gombauld; du <i>Polexandre</i>, de la <i>Caritie</i>, de l'<i>Alcidiane</i>, de +la <i>Cythérée</i> de Gomberville; de la <i>Cassandre</i>, de la Calprenede; +du <i>Cyrus</i> et de la <i>Clélie</i>, mais surtout de l'<i>Astrée</i>, avoit +pu lui attirer aussi, de la part des auteurs, tous très puissants, +les représailles judiciaires dont il est ici question.</p></div> + +<p>Collantine (c'estoit le nom de la demoiselle chicaneuse) +d'abord luy demanda à qui il en vouloit; Charroselles +la satisfit aussi-tost, et luy deduisit au long +son procès. Quand il eut finy, pour luy rendre la pareille, +il luy demanda qui estoit sa partie. Ma partie +(dit-elle, faisant un grand cry), vrayement j'en ai un +bon nombre. Comment (reprit-il)! plaidez-vous contre +une communauté, ou contre plusieurs personnes interessées +en une mesme affaire? Nenny dea (repliqua Collantine); +c'est que j'ay toutes sortes de procés, et contre +toutes sortes de personnes. Il est vray que celuy pour +qui je viens maintenant icy contient une belle question +de droit, et qui merite bien d'estre escoutée. Je n'ai +acheté ce procès que cent escus, et si j'en ai des-ja retiré +prés de mille francs. Ces dernieres paroles furent +entenduës par un gentil-homme gascon, qui se trouva +aussi dans le greffe. Il lui dit avec un grand jurement: +Comment, vous donnez cent escus pour un procés! j'en +ay deux que je vous veux donner pour rien. Cela ne +sera pas de refus (dit la demoiselle); je vous promets de +les poursuivre; il y aura bien du malheur si je n'en tire +quelque chose. Et, pour donner plus d'authorité à son +dire, elle luy voulut raconter quelqu'un de ses exploits. +Or, c'estoit assez le faire que de continuer le discours +qu'elle avoit commencé avant cette interruption. Il n'étoit +gueres advancé quand le greffier sortit du greffe, +apres lequel ce gascon courrut brusquement sans dire +adieu. Elle auroit bien fait la mesme chose, si ce n'estoit +qu'elle avoit l'esprit trop attaché à son recit. Aussi +elle n'accusa point le gascon pour cela d'incivilité, car +c'est l'usage du palais qu'on quitte souvent ainsi les premiers +complimens et les conversations où on est le plus +engagé. Charroselles eust aussi voulu suivre le greffier, +mais Collantine le retint par son manteau pour continuer +le recit de son procés, dont le sujet estoit assez +plaisant, mais la longueur un peu ennuyeuse. Si j'estois +de ces gens qui se nourrissent de romans, c'est à +dire qui vivent des livres qu'ils vendent, j'aurois icy une +belle occasion de grossir ce volume et de tromper un +marchand qui l'acheteroit à la fueille. Comme je n'ay +pas ce dessein, je veux passer sous silence cette conversation, +et vous dire seulement que l'homme le plus +complaisant ne presta jamais une plus longue audiance +que fit Charroselles; et, comme il croyoit en estre +quitte, il fut tout estonné que la demoiselle se servit +de la fin de ce procés pour faire une telle transition. +Mais celuy-là n'est rien (ce dit-elle) au prix d'un autre +que j'ay à l'edit<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>, sur une belle question de coustume, +que je vous veux reciter, afin de sçavoir vostre sentiment; +je l'ay des-ja consultée à trois advocats, dont le +premier m'a dit oüy, l'autre m'a dit non et le troisiéme +il faut voir. Je me suis quelquefois mieux trouvée d'une +consultation faite à un homme d'esprit et de bon sens +(comme vous me paroissez) qu'à tous ces grands citeurs +de code et d'indigeste. Cette petite flatterie dont il se +sentit chatoüiller l'obligea de prester encore une semblable +audience; il trepignoit souvent des pieds, il faisoit +beaucoup d'interruptions; mais tout ainsi qu'un +edifice au milieu de la riviere, apres en avoir divisé le +cours, la fait aller avec plus d'impétuosité, de mesme +ces interruptions ne faisoient qu'augmenter la violence +du torrent des paroles de Collantine. Elle poussa son +affaire et la patience de son auditeur à bout, et négligea +mesme à la fin d'écouter l'advis qu'elle luy avoit demandé, +pour se servir de la même fleur de rethorique +dont elle s'estoit servie l'autre fois, et passer, sans estre +interrompuë, au recit d'une autre affaire. Mais une puissance +superieure y pourvût, car la nuit vint, et fort +obscure, de sorte qu'à son grand regret elle brisa là, et +promit de conter le reste la premiere fois qu'elle auroit +l'honneur de le voir. A son geste et à son regard parut +assez son mécontentement; sans doute que, dans son +ame, elle dit plusieurs fois: <i>O nuit, jalouse nuit</i><a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>! et +qu'elle fit contre elle des imprécations aussi fortes qu'un +amant en fait contre l'aurore qui vient arracher sa maîtresse +d'entre ses bras. Ses plaisirs donc se terminerent +par cette necessaire separation; ils ne laisserent pas de +se faire quelques complimens, et de se promettre des +services et des sollicitations reciproques en leurs affaires. +Collantine, la plus ardente, fut la premiere à demander +à Charroselles un placet pour donner à son rapporteur, +auprés duquel elle disoit avoir une forte recommandation. +Il lui en donna un avec joie, et luy offrit de luy +rendre un pareil office s'il en trouvoit l'occasion. Elle +la prit aux cheveux, et, tirant de sa poche une grosse +liasse de placets differens, avec une liste generale des +chambres du parlement, elle luy dit: Regardez si vous +ne connoissez personne de ces messieurs. Il luy demanda +en quelle chambre elle avoit affaire. Elle luy +repondit: Il n'importe, car j'ay des procés en toutes. +Charroselles prit la liste et l'examina à la lueur de la +chandelle d'un marchand de la galerie. Il en remarqua +deux qu'il dit estre de ses intimes amis, et qu'il gouvernoit +absolument; il en remarqua deux ou trois autres +qu'il dit estre gouvernez par des gens de sa connoissance, +et il ne manqua pas de se servir des termes +ordinaires dont se servent ceux qui promettent de recommander +des affaires: Je vous donnerai celuy-cy, je +vous donnerai cet autre, et le tout avec la mesme asseurance +que s'ils avoient les voix et les suffrages de +ces messieurs dans leurs poches. Il prit donc de ces +placets pour en donner et en faire tenir; cependant il +ne fit ny l'un ny l'autre, comme font plusieurs qui s'en +chargent et qui s'en servent seulement à fournir leur +garderobbe, ce qui est un pur larcin qu'ils font à celles +des conseillers. Pour Charroselles, il estoit excusable +d'en user ainsi, car il ne vouloit pas rompre le veu +qu'il avoit fait de ne faire jamais de bien à personne.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Les chambres de l'édit, qu'on nommoit ainsi parce-que +c'étoit une juridiction crée par l'édit de Nantes, se composoient +moitié de magistrats catholiques, moitié de protestants. +On y jugeoit les causes de ceux-ci. Dès avant la +révocation de l'édit, elles n'existoient plus. Louis XIV les +supprima en 1670. Le Coigneux, père de Bachaumont, étoit +président à l'édit. (Tallemant, <i>Historiettes</i>, édit. in-8<sup>o</sup>, t. 3, +p. 107.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> C'est la fameuse chanson de Desportes, «qui, dit M. +Sainte-Beuve, confirmé d'ailleurs par ce passage de Furetière, +se chantoit encore sous la minorité de Louis XIV.» +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">O nuit! jalouse nuit, contre moi conjurée,<br /></span> +<span class="i0">Qui renflammes le ciel de nouvelle clairté,<br /></span> +<span class="i0">T'ai-je donc aujourd'hui tant de fois désirée<br /></span> +<span class="i0">Pour être si contraire à ma félicité?<br /></span> +</div></div> +<p> +(<i>Œuvrez de Desportes</i>, Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1611, p. 518.) +</p><p> +Regnier, dans sa 10<sup>e</sup> satire (v. 406), fait aussi allusion à +cette chanson célèbre. Desportes l'avoit imitée du capitolo +VII des poésies diverses de l'Arioste: <i>O ne miei danni</i>, qui +avoit déjà inspiré à Olivier de Magny (1559) la <i>Description +d'une nuit amoureuse</i> (V. ses Odes), et qui devoit donner encore +à Gille Durant l'idée de ses stances: <i>O nuit! heureuse +nuit!</i></p></div> + +<p>Collantine ne fut pas encore satisfaite de ces offres si +courtoises, car, en continuant dans le style ordinaire +des plaideurs, qui vont rechercher des habitudes auprés +des juges dans une longue suite de generations et jusqu'au +dixième degré de parenté et d'alliance, elle demanda +à Charroselles s'il ne luy pourroit point donner +quelques adresses pour avoir de l'accés auprès de quelques +autres conseillers. Il reprit donc la liste, et en +trouva beaucoup où il luy pourroit donner satisfaction, +et entr'autres, luy en marquant un avec son ongle, il luy +dit: Je connais assez le secrétaire du secrétaire de celuy-là; +je puis par son moyen faire recommander vostre +procés au maistre secrétaire, et par le maistre secretaire +à monsieur le conseiller. Ce n'est pas (répondit-elle) +la pire habitude qu'on y puisse avoir. Il luy dit encore, +en lui en marquant un autre: Ma belle-sœur a +tenu un enfant du fils aîné de la nourrice de celuy-là, +chez lequel elle est cuisiniere; je puis luy faire tenir un +placet par cette voye. Cela ne sera pas à négliger (reprit +Collantine); il arrive assez souvent que nous nous laissons +gouverner par nos valets plus puissamment que +par des parents ou des personnes de qualité. Mais, à +propos, ne connoistrez vous point quelque chasseur, +car j'ay affaire à un homme qui aime grandement la +chasse; de chasseur à chasseur il n'y a que la main: +si j'en sçavois quelqu'un, je le prirois de luy en parler +quand il seroit avec luy à la campagne. Je craindrois +(luy dit Charroselles, qui vouloit faire le bel esprit), une +telle sollicitation, et qu'on ne lui en parlast qu'en courant +et à travers les champs. C'est tout un (repliqua la +chicaneuse); cela fait tousjours quelque impression sur +l'esprit; et, avec la mesme importunité, elle luy en +designa un autre de la faveur duquel elle avoit besoin. +Pour celuy-là (luy dit-il), c'est un homme fort devot; si +vous connoissez quelqu'un aux Carmes deschaussez, +vostre affaire est dans le sac; car on m'a dit qu'il y a +un des peres de ce couvent qui en fait tout ce qu'il veut; +je ne sçay pas son nom, mais ces bons peres font volontiers +les uns pour les autres. Helas (reprit Collantine +avec un grand soûpir)! je n'y ai connoissance quelconque; +toutefois, attendez: je connois un religieux +recollet de la province de Lyon, à qui j'ay oüy dire, ce +me semble, qu'il avoit un cadet qui estoit de ce couvent; +il trouvera quelqu'un de cet ordre ou d'un autre, il +n'importe, qui fera mon affaire.</p> + +<p>Là dessus Charroselles luy voulut dire adieu, mais +elle le suivit en le costoyant; et en luy nommant un nouveau +conseiller, elle luy demanda la mesme grace qu'il +lui avoit faite auparavant. Pour celuy-cy (luy dit-il), +c'est un homme qui passe pour galant; il est fort civil +au sexe, et vous estes asseurée d'une favorable audiance, +si vous l'allez voir avec quelque personne qui soit bien +faite. Ha (reprit-elle)! je sçay une demoiselle suivante +qu'on avoit prise dernierement pour quester à nostre +parroisse à cause de sa beauté. Je la prieray de m'y +mener, et je ne crois pas qu'elle me refuse, car elle a +tenu ces jours-cy un enfant sur les fonds avec le clerc +d'un procureur qui occupe pour moy en quelques instances. +Charroselles luy dit un second adieu; mais elle +l'arresta encore en lui disant: Je ne vous veux plus +nommer que celuy-cy; dites-moi si vous ne connoissez +point quelques uns de ses amis. J'en connois quantité +qui le sont beaucoup (luy dit-il). Hé! de grace, comment +s'appellent ils (lui répondit-elle avec une grande +émotion)? Ils s'appellent Loüis (répliqua-t-il). On dit +que quand ils vont en compagnie le prier de quelque +chose, ils l'obtiennent aisément. Vous estes un rieur +(repartit nostre importune); je ne voudrois pas trop me +fier à ce qu'on en dit: on fait beaucoup de médisance +sans fondement, et il n'y a point de si bon +juge que la partie qui a perdu sa cause n'accuse +d'avoir esté corrompu par argent ou par amis; cependant +cela n'est presque jamais vray.</p> + +<p>Cette raillerie servit utilement Charroselles, car il ne +se fust jamais autrement sauvé des mains et des questions +de cette fille. Ils se separerent enfin, non sans +protestation de se revoir, et ils s'en allerent chacun de +son costé chercher son logis à tastons, et en pas de +loup-garou, chose qui arrive souvent aux plaideurs. +Charroselles, retournant chez luy fort fatigué, se mit à +table avec sa sœur et son beau frere, qui estoit médecin, +chez lequel il s'estoit mis en pension<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>, et il +leur raconta une partie des avantures de cette journée, +et des discours qu'il avoit tenus avec une fille si extraordinaire. +Ils admirerent ensemble le naturel des plaideurs, +et demeurerent d'accord qu'il faut estre bien +chery du ciel pour estre exempt de tomber dans ces +deux sottises, generales à tous ceux de ce mestier, +d'estre si aspres à chercher des connoissances pour +donner des placets à des juges, et d'estre si importuns +à raconter leurs affaires, et à les consulter à tous les +gens qu'ils rencontrent. Pour moy, dit Lambertin (c'estoit +le nom du beau-frere), j'admire que l'on cherche avec +tant d'empressement des sollicitations, puis qu'elles +servent si peu, et je ne m'estonne point aussi qu'on en +fasse si peu de cas, puisqu'elles viennent de connoissances +si esloignées. Adjoustez (dit Charroselles) que +la pluspart donnent des placets fort froidement, et +si fort par maniere d'acquit, que j'aimerois presque +autant voir distribuer sur le Pont-Neuf de ces billets +qui annoncent la science et le logis d'un operateur<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>. +Pour les donneurs de factums (reprit Lambertin), je +leur pardonnerois plus volontiers; car, comme ils contiennent +une instruction de l'affaire, cela peut estre +utile à quelque chose; mais le malheur est que ces +messieurs en reçoivent tant que, s'ils vouloient les lire +tous, il faudroit qu'ils ne fissent autre chose toute leur +vie; de sorte que leur destin le plus ordinaire est d'accompagner +les placets à la garderobbe. En cela (dit +Charroselles) consiste quelquefois leur fortune; car, s'il +arrive que Monsieur ait le ventre dur, il peut s'amuser +à les lire pendant qu'il est en travail, et je tiens que, de +mesme qu'un amant seroit ravi de sçavoir l'heure du +berger, aussi un plaideur seroit heureux s'il sçavoit +l'heure du constipé. Il faut confesser (reprit Lambertin) +que tous ceux qui cherchent les voyes d'instruire leurs +juges, par quelque façon que ce soit, sont excusables; +mais les autres ne le sont pas qui vont importuner une +personne estrangere d'un recit long et fascheux d'un +procés où ils n'ont aucun interest. Et il arrive qu'à la +fin l'auditeur n'y peut rien comprendre, non seulement +parce que souvent l'affaire est trop embroüillée, mais +aussi parce que le plaideur en taist beaucoup de circonstances +necessaires pour la faire entendre; et comme +il en a l'idée remplie, il croit que les autres en sont +aussi bien instruits que luy. Le pis est encore que les +avis qu'il demande ne peuvent servir de rien: car, s'il +parle à des ignorans, ils ne peuvent donner aucune +resolution qui soit pertinente; et si c'est à des sçavans, +ils veulent voir les pieces et les procedures pour faire +une bonne et seure consultation. Cependant, ce ne sont +pas seulement les plaideurs qui ont cette manie; tous +ceux qui frequentent avec eux en sont encore entachez, et +ne peuvent se deffendre de tomber en mesme faute. J'en +fis ces derniers jours une assez plaisante experience, +dont je vous veux reciter briefvement l'avanture.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Ceci regarde encore Charles Sorel: «Il n'est point +marié, dit Gui Patin, et demeure avec une sienne sœur, +femme de M. Parmentier, avocat général.»—Furetière dit +médecin; c'est tout ce qu'il change à la vérité.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Nous n'avons vu aucun de ces billets-réclames, mais +nous nous faisons une idée de leur style par ce que nous +savons des tableaux établis comme enseignes par ces mêmes +opérateurs. «Carmeline, lit-on dans le <i>Cherræana</i> (p. 142), +qui étoit un fameux arracheur de dents, et qui en remettoit +d'autres en leur place; avoit fait mettre à côté de son portrait, +exposé en vue sur la fenêtre de sa chambre qui regarde +le cheval de bronze, le mot de Virgile sur le rameau +d'or du 6<sup>e</sup> livre de l'<i>Enéide</i>, +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Uno avulso, non deficit alter,<br /></span> +</div></div> +<p> +et l'application est heureuse.»</p></div> + +<p>Un homme de robbe, m'ayant témoigné qu'il vouloit +lier une estroite amitié avec moy, m'avoit invité puissamment +de l'aller voir. Je luy fis ma premiere visite +un dimanche, sur les dix heures du matin. Si-tost qu'il +sceut ma venue, il me fit prier de l'attendre dans une +salle, tandis qu'il recevoit dans une autre la sollicitation +d'un de ses amis de qualité. Apres une heure entiere +il me vint faire un accueil tres-civil, et, pour premier +compliment, il me témoigna le déplaisir qu'il +avoit de m'avoir tant fait attendre. Il me dit pour +s'excuser qu'il estoit engagé avec une personne de +condition, qui luy venoit recommander une affaire qui +estoit de grande discussion, et où il y avoit les plus +belles questions du monde, et là dessus il commença à +m'en deduire le fait et à m'en expliquer toutes les circonstances +avec les mesmes particularitez qu'il venoit +d'apprendre de la partie. Ce recit dura une autre heure, +au bout de laquelle midy sonna, et comme il n'avoit +pas esté à la messe, il nous fallut separer brusquement +sans autre entretien. Je vous laisse à penser quel fruit +et quelle satisfaction nous avons receu l'un et l'autre +de cette visite, et s'il n'étoit pas plaisant de luy voir +commettre la mesme faute qu'il avoit dessein de reprendre +et de blâmer.</p> + +<p>Lambertin et Charroselles s'entretenoient ainsi pendant +le soupper; et comme la matiere de railler les plaideurs +est assez ample, cette conversation auroit esté +poussée fort loin si, au milieu de la plus grande chaleur, +elle n'eust esté interrompue par un grand bruit +de cinq petits enfans, qui, estant au bout de la table rangez +comme les tuyaux d'un sifflet de chaudronnier, +vinrent crier de toute leur force: <i>Laus Deo</i>, <i>pax vivis</i>, +et firent un piaillement semblable à celuy des cannes ou +des oysons qu'on effarouche. Chacun fit silence et joignit +les mains, puis la mere prit le plus petit des enfans +sur ses genoux pour l'amignotter. Lambertin, accostant +sa teste sur son fauteüil, se mit à ronfler; Charroselles, +homme d'estude, monta en son cabinet, où la +premiere chose qu'il fit, ce fut son examen de conscience +de bons mots, ainsi qu'il avoit accoustumé. +C'est à dire qu'il faisoit un recueil où il mettoit par escrit +tous les beaux traits et toutes les choses remarquables +qu'il avoit oüyes pendant le jour dans les compagnies +où il s'estoit rencontré. Apres cela il en faisoit +bien son profit, car par fois il se les attribuoit et en +compiloit des ouvrages entiers; par fois il les alloit +debiter ailleurs comme venant de son crû. Ce qui luy +arriva cette journée fut une grande recolte pour luy, +car sans doute il en couchera l'histoire dans le premier +livre qui sortira de sa plume, et bien plus amplement +que je ne la raconte icy. Ce ne sera que la faute +des libraires si vous ne la voyez pas.</p> + +<p>Dés les premiers jours suivans, il ne manqua pas +d'aller voir Collantine, comme il alloit voir toutes les +autres filles et femmes de la Ville. La grande sympathie +qu'ils avoient à faire du mal à leur prochain, chacun +en son genre, fit qu'ils lierent ensemble une +grande....... N'attendez pas que je vous dise amitié ou +intelligence; mais familiarité, tant qu'il vous plaira.</p> + +<p>Lors de sa premiere visite, et immediatement apres +le premier compliment, Charroselles la voulut regaler +de son bel esprit, et luy monstrer le catalogue de ses +ouvrages. Mais Collantine l'interrompit, et luy fit voir +auparavant tous les étiquettes de ses procés. Apres cela +il se mit en devoir de luy lire une satyre contre la +chicane, où il décrivoit le malheur des plaideurs. Mais +auparavant, elle lui leut un advertissement dressé contre +un faux noble qu'elle avoit fait assigner à la Cour +des aydes sur ce qu'il avoit pris la qualité d'escuyer<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>. +Comme il vid qu'il ne pouvoit obtenir longue audience, +il luy voulust monstrer un sonnet qu'il lui dit estre un +chef-d'œuvre de poësie. Ha! pour des chef-d'œuvres +(dit-elle), je vous veux lire un exploit en retrait lignager +aussi bien dressé qu'on en puisse voir. Il crut estre +plus heureux en lui annonçant de petites stances, où +il disoit qu'un amant faisoit à sa maistresse sa déclaration. +Pour des déclarations (interrompit-elle encore), +j'en ay une de dépens si bien dressée, que de trois +cens articles, il n'y en a pas un de rayé ni de croisé. +Au lieu de se rebuter, il la pria instamment d'oüir la +lecture d'une epistre. Elle répondit aussi tost qu'elle +n'entendoit point le latin: car elle ne croyoit pas, en +effet, qu'il y eust d'autres epistres que celles qui se lisent +devant l'Evangile. Charroselles, pour s'expliquer +mieux, luy dit que c'estoit une lettre. Quant aux lettres +(luy répondit Collantine), j'en ai de toutes les façons, +et je vous en veux monstrer en forme de requeste +civile obtenues contre treize arrests tous contradictoires. +Quand il vid qu'il estoit impossible qu'il fust escouté, +il tira un livret imprimé de sa poche, contenant +une petite nouvelle<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>, qu'il lui donna, à la charge qu'elle +la liroit le soir. Elle ne parut point ingrate, et aussitost +elle luy donna un gros factum à pareille condition. +Enfin, je ne sçay si ce fut encore la nuit ou quelque +autre interruption qui les separa; tant y a qu'ils se +quitterent fort satisfaits, comme je crois, de s'estre fait +enrager l'un l'autre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> A partir de 1661, on inquiéta les usurpateurs de noblesse. +(Subligny, <i>Muse dauphine</i>, in-12, p. 235.) La Fontaine +fut condamné, en 1662, à 2,000 fr. d'amende pour avoir pris +indûment le titre d'écuyer. (V. son <i>Histoire</i>, par Walckenaër, +1<sup>re</sup> édit., p. 341.) Boileau fut aussi poursuivi, mais il gagna +son procès, (<i>Lettre à Brossette</i>, 9 mai 1699.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> On a de Ch. Sorel des <i>Nouvelles françoises</i>, 1683, in-8<sup>o</sup>.</p></div> + +<p>Comme il ne manquoit à Charroselles aucune de +toutes les mauvaises qualitez, il avoit sans doute beaucoup +d'opiniastreté. Il s'opiniastra donc à vouloir faire +entendre à Collantine quelqu'un de ses ouvrages, et +s'estant trouvé malheureux cette journée, il voulut +jouer d'un stratagème. Il s'advisa donc un jour de la +prendre à l'impourveu pour la mener à la promenade +hors la Ville, raisonnant ainsi en luy-mesme que, quand +il lui liroit quelqu'une de ses pieces, elle ne pourroit +pas l'interrompre pour luy faire voir d'autres papiers, +parce qu'elle ne les auroit pas alors sous sa main. Mais +helas! que les raisonnemens des hommes sont foibles +et trompeurs! Comme il la tenoit en pleine campagne, +ignorante de son dessein, et sans qu'elle eut songé à +prendre aucunes armes deffensives, il se mit en devoir +de luy lire un episode de certain roman qui contenoit +(disoit-il) une histoire fort intriguée. Vrayement (dit +Collantine), il faut qu'elle le soit beaucoup si elle l'est +d'avantage que celle d'un procés que j'ay; et en disant +cela, elle tira de dessous la juppe sa coppie d'un procès-verbal, +contenant 55 roolles de grand papier bien +minuttez. Je vous le veux lire devant que je le rende à +mon procureur, qui le doit signifier demain; je l'ay pris +exprès sur moy pour le luy laisser à mon retour; un bel +esprit comme vous en fera bien son profit, car il y a de +la matiere pour en faire un roman.</p> + +<p>Puisque la loy de nature est telle qu'il faut que le +plus foible cede au plus fort, il fallut que l'episode cedast +au procès verbal, de mesme qu'un pygmée à un +geant. Charroselles fut donc resduit à l'escouter, ou +plustost à la laisser lire, et cependant il faisoit en lui +mesme cette reflection: Ne suis-je pas bien malheureux +d'avoir pris tant de peine à composer de beaux ouvrages, +et estre reduit non seulement à ne les pouvoir +faire voir au public, puisque ces maudits libraires ne +les veulent pas imprimer, mais mesme à ne trouver +personne qui ait la complaisance de les ouïr lire en particulier? +Il faudra que je fasse enfin comme ces amans +infortunez qui recitent leurs avantures à des bois et à +des rochers, et que j'imite l'exemple du venerable Béde, +qui preschoit à un tas de pierres. Encore si je ne +souffrois ce rebut que par ces critiques qui ne trouvent +rien à leur goust que ce qu'ils ont fait, je l'endurerois +plus patiemment; mais qu'il le faille aussi souffrir +d'une personne vulgaire, qui ne seroit pas capable de +voir les defauts de mes ouvrages, supposé qu'il y en +eust, et dont je ne devrais attendre que des applaudissemens, +c'est ce qui est capable de pousser à bout ma +patience.</p> + +<p>Cependant Collantine lisoit, et souvent interrompoit +la triste resverie de nostre Autheur inconsolable, +et en le poussant du coude, luy disoit: N'admirez-vous +point que j'ay un procureur qui verbalise bien? +Vous verrez tantost le dire d'un intervenant qui n'est +rien en comparaison. Elle demandoit aussi de fois à +autre ce qu'il luy en sembloit, et luy, qui estoit de +serment de ne rien loüer, et qui eut esté excusable de +ne se point parjurer en cette occasion, luy dit en langue +de pedant, dont il tenoit un peu: Je ne trouve +rien là, <i>nisi verba et voces</i>. Et estant enquis de l'explication +de ces mots, il dit qu'il ne trouvoit rien de +mieux baptisé qu'un procés verbal, car, en effet, il +ne contient que des paroles.</p> + +<p>Collantine eut plutost le gosier sec qu'elle ne fut +lasse de lire, et cette alteration, aussi bien que la chaleur +qu'il faisoit, obligerent ce peu galand homme à +luy offrir un petit doit de collation, et pour cet effet +ils descendirent à la Pissote<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>. Le couvert ne fut pas sitost +mis sur la table, que la demoiselle, souspesant le +pain dans ses mains, se mit à crier contre l'hoste qu'il +n'estoit pas du poids de l'ordonnance, et qu'elle y feroit +bien mettre la police. Cette querelle, jointe au +mauvais ordre que le meneur y avoit donné, qui estoit +d'ailleurs fort œconome, leur fit faire un tres-mauvais +repas, et qui se pouvoit bien appeler gouster, en +prenant ce mot dans sa plus estroite signification.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> C'étoit un fameux cabaret des environs de Vincennes. +Le hameau auquel il attenoit en a gardé long-temps le +nom.</p></div> + +<p>Le pis fut quand ce vint à conter. Charroselles contestoit +avec l'hoste sur chaque article, et faisoit assez +grand bruit, lorsque Collantine y accourut, disant +qu'elle vouloit estre receuë partie intervenante en ce +procés. Elle prit elle-mesme les jettons, chicana sur +chaque article, et rogna mesme de ceux qui avoient +esté des-ja alloüez. Sur tout elle ne vouloit pas qu'on +payast le pain qu'à raison de dix sols la douzaine, asseurant +que l'hoste l'avoit à ce prix du boulanger, et +que c'estoit assez pour luy d'y gagner le troiziéme. Cependant, +l'hoste estant ferme à son mot, elle voulut +envoyer querir un officier de justice pour consigner +entre ses mains le prix de l'escot, et s'opposer à la délivrance +des deniers, avec assignation pour en voir +faire la taxe. Elle disoit hautement que ce n'estoit pas +pour la somme, mais qu'il ne falloit pas accoustumer ces +rançonneurs de gens à leur donner tout ce qu'ils +demandoient; excuse ordinaire des avares, qui protestent +tousjours de ne pas contester pour la consequence +de l'argent, mais qui neantmoins ne contesteroient +point s'il n'en falloit point donner. Enfin la liberalité +forcée de Charroselles les tira de cet embarras; +au grand regret de Collantine d'avoir manqué une occasion +d'avoir un procés, asseurant tout haut que, si +c'eust esté son affaire, l'hoste en eust esté mauvais +marchand; qu'il luy en eust cousté bon; et elle se consola +neantmoins, sur la menace qu'elle luy fit d'y envoyer +un commissaire, pour le faire condamner à l'amende +à la police.</p> + +<p>Nostre pauvre autheur, qui n'avoit pas eu mesme de +la loüange pour son argent, chercha plusieurs autres +occasions, dans les visites qu'il rendit à Collantine, de +luy faire quelque lecture; mais elle estoit tousjours en +garde de ce costé-là. Ce n'est pas qu'elle eust de l'aversion +pour ses ouvrages, mais c'est qu'elle avoit tant +d'autres papiers à lire, où elle prenoit plus de goust, +qu'elle n'avoit de loisir que pour ceux qui flattoient sa +passion. Un jour entr'autres, qu'il avoit fait plusieurs +tentatives inutiles, il se mit tellement en colere contre +elle, qu'il estoit presque resolu de la lier, et de luy +mettre un baillon dans la bouche pour avoir sa revanche, +et la prescher tout à loisir, quand voicy qu'il survient +une nouvelle occasion de procés.</p> + +<p>Je ne sçay sur quel point de conversation ils estoient, +quand la demoiselle luy dit: A propos, j'ay une priere +à vous faire: faites-moy le plaisir de me prester une +chose que vous trouverez dans l'estude de feu monsieur +vostre pere. Quoy (dit Charroselles), avez-vous besoin +de livres de guerre ou de chevalerie? J'ai les fortifications +d'Errart<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>, de Fritat, de de Ville<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, et de Marolois<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>; +j'ay les livres de machines de Jean Baptiste +Porta<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a> et de Salomon de Caux<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>, les livres de Pluvivel<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a> +et de la Colombiere<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>; voulant faire croire par là +que son pere estoit un grand homme de guerre.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> On a de J. Errart, le premier ingénieur françois qui ait +écrit sur cette matière: <i>La fortification démonstrée et réduicte en +art</i>, 1594, in fol.—Une autre édition en fut donnée à Cologne +en 1604.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Son traité, imprimé a Lyon en 1628, a pour titre: <i>Les +fortifications du chevalier A. De Ville</i>.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Samuel Marolois, de qui l'on a aussi des travaux sur +la perspective et sur l'optique, a laissé: <i>Artis muniendi, sive +fortificat, pars prima et secunda</i>, Amst., 1633, in-fol.—Son nom +ne se trouve dans aucune biographie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Furetière parle ici de quelques uns des nombreux ouvrages +du fameux physicien napolitain: <i>Pneumaticorum libri III</i>, Naples, +1601, in-4<sup>o</sup>; <i>De distilationibus</i>, Rome, 1608, in-4<sup>o</sup>; etc.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> C'est du fameux ouvrage de l'ingénieur normand, <i>La +raison des forces mouvantes</i>, <i>etc.</i>, 1615, in-fol., dans lequel se +trouve la première idée de la machine à vapeur, que Furetière +veut parler ici. Cette mention seule suffiroit à prouver +que les travaux de Salomon de Caus ne furent pas aussi dédaignés +de son temps qu'on l'a prétendu. On pouvoit n'en +pas comprendre la portée, mais on les lisoit, et, ce passage-ci +en est la preuve, on les citoit parmi les meilleurs.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Il étoit sous-gouverneur du Dauphin (Louis XIII), et +son maître pour les exercices du corps. On lui doit le <i>Manége +royal</i>, Paris, 1615, in-fol., réimprimé sous le titre d'<i>Instruction +du Roy en l'exercice de monter à cheval</i>, Paris, 1625, in-fol.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> On a du sieur de la Colombière: <i>Le vray théâtre d'honneur +et de chevalerie</i>, 1 vol. in-4<sup>o</sup>, et plusieurs autres ouvrages.</p></div> + +<p>Ce n'est point cela (luy dit-elle); je n'ay affaire +que d'un papier. Ha (repliqua-t'il), il en avoit +que tres-curieux: il avoit toutes les pieces qui ont +esté faites durant la Ligue et contre le gouvernement: +le Divorce Satirique<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>, la Ruelle mal-assortie<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>, +la Confession de Sancy, et plusieurs autres. Ce +n'est point encore cela (repartit Collantine); c'est qu'en +un procés que j'ay, je voudrois bien produire un arrest +qui a esté rendu en cas pareil. J'ay entendu dire qu'il y +en a eu un rendu sur une espece semblable, en une instance +où feu monsieur vostre pere estoit procureur; on +luy aura peut-estre laissé les sacs; je vous prie de prendre +ce memoire et de le faire chercher, ou à tout le moins de +m'en dire le datte. Dites-vous cela (reprit Charroselles) +pour me faire injure? Ne sçavez-vous pas que je suis +gentilhomme? j'ay quatre-vingt mille livres de bien, +un carosse entretenu, deux laquais, valet de chambre, +et apres cela vous me faites ce tort de me croire fils +d'un procureur. Quand il seroit ainsi (luy répondit Collantine), +je ne vous ferois pas grand tort, car j'estime +autant et plus un procureur qu'un gentilhomme. J'en +sçais cent raisons, et sur tout une qui est decisive, pour +faire voir l'avantage que l'un a sur l'autre: c'est qu'il +n'y a point de gentilhomme, tant puissant soit-il, qui +ait pû ruiner le plus chetif procureur; et il n'y a point +de si chetif procureur qui n'ait ruiné plusieurs riches +gentilhommes. Et sans luy donner le loisir de l'interrompre, +elle qui sçavoit admirablement son palais, +pour luy monstrer qu'elle ne parloit point en l'air, luy +dit le nom et la demeure de celuy qui estoit subrogé à +la pratique de son pere, luy nomma l'huissier qu'il employoit +à faire ses significations, le commis du greffe +qui mettoit ses arrests en peau<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>, la buvette où il alloit +déjeuner, les clercs qui avoiest esté dans son estude, +enfin tant de choses que Charroselles, convaincu de cette +verité et confus de ce reproche, n'eut autre recours +pour s'en sauver qu'à son impudence, et à luy soustenir +hautement que tout cela estoit faux. Collantine en +infera aussi-tost: J'ay donc menty! et en mesme temps +il y eut souflets et coups de poing respectivement +donnez. Elle fut la premiere à souffleter et à crier: Au +meurtre! on m'assassine! et quoy qu'elle fust la moins +battuë, c'estoit elle qui se plaignoit le plus haut. Pour +le pauvre Charroselles, il n'estoit que sur la deffensive; +et quoy que ce ne fust pas le respect du sexe qui le +reteint (car il n'en avoit ny pour sexe, ny pour âge), +neantmoins l'avantage n'estoit pas de son costé, car il +n'estoit accoutumé qu'à mordre, et non point à souffleter +ny à battre. Le plus plaisant fut que, parmy les +voisins qui arriverent au secours, se trouva fortuitement +le frere de Collantine, qui avoit hérité de l'office +de sergent qu'avoit son pere. Quoy qu'il eust beaucoup +d'affection pour elle, il se donna bien de garde de separer +ces combatans, qui s'embrassoient fort peu amoureusement; +mais, disant aux assistans qu'il les prenoit +à tesmoins, il escrivit cependant à la haste une requeste +de plainte, et tant plus il les voyoit battre, tant mieux +il rolloit. Le mal-heureux autheur fut donc obligé de +s'enfuir, car tout le voisinage accouru se rua sur sa +fripperie et le mit en aussi pitoyable estat qu'un oyson +sans plume. Le sergent envoya querir vistement la justice +ordinaire du lieu, dont sa sœur le querella fort, +luy disant qu'il se meslast de ses affaires; qu'elle sçavoit +assez bien, Dieu mercy, les destours de la pratique +pour ruiner sa partie de fonds en comble; en un +mot, qu'elle vouloit avoir la gloire toute seule de commencer +et de pousser à bout ce procez.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> C'est le plus sanglant libelle qui ait été écrit contre la +reine Marguerite, première femme <i>divorcée</i> de Henri IV. +«Dans ce libelle, dit M. Bazin, où il ne faut chercher ni fidélité +historique, ni talent de style, mais qui ne manque pas +d'une certaine verve ordurière, l'auteur feint qu'il s'est élevé +quelque blâme contre la dissolution du premier mariage de +Henri IV, et il place dans la bouche du roi lui-même le récit +scandaleux des faits qui ont rendu cette séparation nécessaire, +ou qui, depuis, l'ont trop justifiée. Nous croyons qu'on +ne s'est pas mépris en attribuant cet écrit à d'Aubigné. Un +voyage qu'il fit à la cour, vers l'époque où l'on voit que ce +pamphlet fut composé (1608), pourroit bien lui en avoir fourni +l'occasion. Au reste, de lui ou d'un autre, il sent évidemment +son huguenot hargneux, sorte de gens que Marguerite +avoit toujours trouvés sans respect et sans pitié pour elle. +Le <i>Divorce satirique</i> ne fut pas alors imprimé, mais il s'en fit +des copies, qui coururent les châteaux des gentilshommes +réformés, et, en 1662 seulement, les presses de Hollande le +donnèrent à la suite du <i>Journal de Henri III</i>, ce qui étoit parfaitement +sa place.» (Art. sur Marguerite de Valois, <i>Rev. de +Paris</i>, 5 mars 1843, p. 25-26.)—On voit que Furetière a +raison de ranger <i>le Divorce satirique</i> parmi les pièces rares +et curieuses. Ajoutons qu'on ne l'attribue pas seulement à +d'Aubigné, mais à Louise-Marguerite de Lorraine, princesse +de Conti, fille du duc de Guise. (Dreux du Radier, <i>Tablettes +historiques... des rois de France</i>, t. 1, p. 11.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Pièce encore plus rare que la précédente. Tallemant +l'attribue à la reine Marguerite elle-même. «On a, dit-il, +une pièce d'elle, qu'elle a intitulée <i>la Ruelle mal assortie</i>, +où l'on peut voir quel étoit son style de galanterie.» Elle +est si peu connue, que M. Moumerqué mit en note, à propos +de ce passage de Tallemant: «Cette pièce ne paroît pas +avoir été imprimée.» (<i>Historiettes</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. 1<sup>er</sup>, p. 163.) +C'étoit une erreur: M. Paulin Paris a retrouvé <i>la Ruelle mal +assortie</i> à la page 96 du <i>Nouveau recueil de pièces les plus agréables +de ce temps, en suite des jeux de l'inconnu</i>, Paris, chez +Nicolas de Sercy, 1644, et il a consigné sa découverte dans +une note de la nouvelle édition qu'il donne des <i>Historiettes</i>, +t. 1<sup>er</sup>, p. 151-152. Le plus curieux pour nous, c'est que le +recueil où <i>la Ruelle</i> se trouve ainsi avoit été justement publié +par Charles Sorel, prototype du Charroselles, en possession +de qui Furetière, non sans intention, nous montre la curieuse +pièce. Une réimpression à petit nombre de <i>la Ruelle +mal assortie</i> se prépare à la libraire d'Aug. Aubry.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> On disoit autrefois peau pour parchemin. «Tous les arrêts, +lit-on dans le <i>Dictionnaire de Furetière</i>, s'expédient en +peau.—Il y a une vingtaine de greffiers en peau.»</p></div> + +<p>Le bailly venu, elle fit faire en moins de rien de +gros volumes d'informations, et on connut alors le dire +d'un autheur espagnol trés-véritable, qu'il n'y a rien +qui croisse tant et en si peu d'heure, qu'un crime +sous la plume d'un greffier. Elle obtint bientost un décret +de prise de corps, et parce qu'elle n'avoit point de +veritables blessures, elle se frotta les bras avec un peu +de mine de plomb; en suite elle se fit mettre quelques +emplastres par un chirurgien et obtint un rapport de +plusieurs échinoses (c'est à dire esgratignures). Ce +grand mot donna lieu à deux sentences de provision +de 80 livres parisis chacune. Charroselles, qui ne sçavoit +autre chicane que celle qui luy servoit à invectiver +contre les autheurs, fut si embarassé que, pour éviter la +prison, il fut obligé de se cacher quelques jours en une +maison de campagne d'un de ses amis. Là, toute sa +consolation fut de décharger sa colère sur du papier et +de se servir des outils de sa profession. Il se mit à +faire une satyre contre Collantine, et sa bile mesme s'épandit +sur tout le sexe. Il chercha dans ses lieux communs +tout ce qui avoit esté dit contre les femmes. Il +n'oublia pas le passage de Salomon, qui dit que de +mille hommes il en avoit trouvé un de bon, et de toutes +les femmes pas une. En suite il fit un catalogue de +toutes les méchantes femmes de l'antiquité, et les compara +à sa partie adverse, qu'il chargea seule de tous +leurs crimes. Il la dépeignit cent fois plus horrible que +Megere, qu'Alecto, ny que Tusiphone. Mais tandis qu'il +estoit dans sa plus grande fureur d'invectiver, il se +souvint que tout ce qu'il escrivoit seroit peut-estre perdu, +parce que les libraires ne voudroient pas imprimer +cet ouvrage, comme beaucoup d'autres qu'ils luy +avoient rebutez. C'est pourquoy il resolut, pour ne plus +travailler inutilement, de sonder à l'advenir leur volonté +devant que de commencer un ouvrage. En cela il +vouloit imiter ce qu'avoient fait autrefois la Serre et +autres autheurs gagistes des libraires, qui mangeoient +leur bled en herbe, c'est à dire qui traitoient avec eux +d'un livre dont ils n'avoient fait que le titre. Ils s'en +faisoient advancer le prix<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>, puis ils l'alloient manger +dans un cabaret<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, et là ils le composoient au courant +de la plume. Encore arrivoit-il souvent que les libraires +estoient obligez de les aller dégager de la taverne +ou hostellerie, où ils avoient fait de la dépence au delà +de l'argent qu'ils leur avoient promis.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> G. Gueret, dans son <i>Parnasse réformé</i>, Paris, 1671, +in-12, p. 43-44, fait ainsi parler ce même La Serre: «Y a-t-il +d'autre marque de la bonté d'un ouvrage que le profit +qu'en tire l'auteur? Pourvu qu'il soit payé de son patron et +du libraire aussi avantageusement que je l'ay toujours été, +n'est-ce pas une hérésie que de douter de son mérite?... J'ay +mieux aimé que mes ouvrages me fissent vivre que de faire +vivre mes ouvrages.... Je n'ai cherché que l'expédition. J'ay +laissé aux autres le soin de bien écrire, et je n'ay pris pour +moi que celuy d'écrire beaucoup.»</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> La Serre s'acquoquina si bien au cabaret qu'il finit par +y prendre femme. «Il épousa... (en 1648), dit Tallemant, +une jolie personne, fille d'un cabaretier d'Auxerre. Ils s'attraperent +l'un l'autre.» (<i>Historiettes</i>, 1<sup>re</sup> édit., t. 5, p. 28.)—Si +le projet de libre échange émis par Hortensius, au liv. 11 +de <i>Francion</i>, eût été exécuté, les poëtes de ce temps-là y +eussent bien trouvé leur compte: «Qui n'aura pas d'argent, +porte une stance au tavernier, il aura demy-septier; chopine +pour un sonnet, pinte pour une ode, etc.;—quarte pour +un poëme et ainsi des autres pièces.» (<i>La vraye histoire comique +de Francion</i>, etc, par M. De Moulinet (Sorel), Rouen, +1663, in-8<sup>o</sup>, p. 615.)—Cette manière de composer au cabaret +étoit encore de tradition littéraire au XVIII<sup>e</sup> siècle. L'abbé +Prevost ne faisoit pas autrement. «La feuille d'impression +lui étoit payée un louis, dit M. A. Firmin Didot; nous possédons +des traités signés au cabaret, au coin de la rue de +la Huchette, suivant l'usage du temps.» (<i>Encyclop. moderne</i>, +Paris, 1851, in-8<sup>o</sup>, t. 26 (art. <i>Tygographie</i>), p. 835, note.</p></div> + +<p>Il escrivit donc à tous ceux qu'il connoissoit; il leur +manda son dessein et leur envoya un plan ou un eschantillon +de son ouvrage, pour sçavoir d'eux s'ils le +voudraient imprimer. Mais comme ces libraires estoient +dégoustez de tous ses écrits par les mauvais succès +qu'avoient eu ses livres precedens, ils luy manderent +tout à plat qu'ils n'imprimeroient rien de luy qu'il ne +les eut dédommagez des pertes qu'il leur avoit fait +souffrir, ce qui le mit en une telle colère, qu'il eust déchiré +le livre qu'il composoit, sans la tendresse paternelle +qu'il avoit pour luy. Neantmoins cela luy fit +abandonner ce dessein. Toutesfois la rage où il estoit +contre Collantine n'estant pas satisfaite, il voulut faire +du moins quelque petite pièce contre elle, qu'il pust +faire courir en manuscrit chez les gens qui la connoissoient. +Mais parce que la prose ne se peut pas resserrer +dans des bornes estroites, il fut contraint de tascher à +faire des vers. Cependant, il avoit une estrange aversion +pour la poësie<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>, et quelque effort qu'il eust pû +faire, de sa vie il n'avoit pû assembler deux rimes. +Enfin sa passion vint à un si haut point, qu'elle se +tourna en fureur poëtique, et comme autrefois le fils +de Crœsus, qui avoit esté tousjours muët, se desnoüa +la langue par un grand effort qu'il fit pour avertir son +père qu'on le vouloit tuer, de mesme Charroselles, outré +de colère contre Collantine, malgre la haine qu'il +avoit pour les vers, fit contr'elle cette Epigramme.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Charles Sorel, bien qu'il ait cherché à faire tout ce qui +concernoit son etat d'auteur, n'a pas laissé en effet un seul +vers.</p></div> + +<p><span class="smcap">Épigramme</span>.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Pilier mobile du Palais,<br /></span> +<span class="i0">Ame aux procés abandonnée,<br /></span> +<span class="i0">C'est dommage, tant tu t'y plais,<br /></span> +<span class="i0">Que Normande tu ne sois née.<br /></span> +<span class="i0">Je m'attends qu'un de ces matins<br /></span> +<span class="i0">Ton humeur chicaneuse plaide<br /></span> +<span class="i0">Contre le ciel et les destins,<br /></span> +<span class="i0">Qui t'ont fait si gueuse et si laide.<br /></span> +</div></div> + +<p>Quoy que cette epigramme ne fust pas bonne, elle +estoit du moins passable pour un homme qui foisoit son +coup d'essay. Il l'envoya à tous ses amis, mais bien luy +en prit qu'elle ne vint point à la connoissance de Collantine: +car elle n'auroit pas manqué d'en faire informer +et de l'appeler libelle diffamatoire. Il se crut donc +par là bien vangé (poètiquement s'entend), car chacun +se vange à sa maniere, un autheur par des vers, un +noble à coups de main, un praticien en faisant couster +de l'argent. Quelque temps après, Charroselles, par je +ne sçay quel bonheur, fit connoissance avec un procureur +du Chastelet, excellent dans son mestier et digne +antagoniste de Collantine et de son frère le sergent, +quand il les auroit eu tous deux à combattre. Cettuy-cy +pour luy préparer une autre vengeance à sa maniere, +le fit adresser à un commissaire qui luy fit répondre +et antidater une requeste du jour que la querelle estoit +arrivée, chose qui se fait sans scrupule, à cause que +cela ameine de la pratique aux officiers royaux, par la +prevention qu'ils ont sur les subalternes. Il fit entendre +pour témoins deux de ses laquais, dont il fit déguiser +les noms et la qualité, les ayant produit sous un autre +habit; il eut mesme, je ne sçay comment, un rapport +de chirurgie tel quel (car ses blessures dont il avoit eu +bon nombre estoient gueries). Avec cela il obtint de sa +part un pareil decret, et deux sentences de provision, +qui furent données deux fois plus fortes que celles de +la justice ordinaire, par une jalousie de jurisdiction: en +telle sorte que le sergent, qu'il fit comprendre dans le +décret aussi bien que sa sœur, fut obligé pour quelque +temps d'aller, comme disent les bonnes gens, à Cachan. +Le remede fut d'obtenir un arrest portant deffences aux +parties d'executer ce decret et de faire des procedures +ailleurs qu'en la cour, les provisions compensées, le +surplus payé, c'est le stile ordinaire. Et en vertu de ce +surplus, le pauvre sergent, quelque temps après, lors +qu'ils ne s'en doutoit en aucune sorte, fut constitué injurieusement +prisonnier par un de ses confreres, qui +pour peu d'argent se chargea volontiers de cette contrainte +contre luy. La cause fut mise au roolle, et après +avoir esté long-temps sollicitée et bien plaidée, les parties +furent mises hors de cour et de procès sans aucune +reparation, dommages interests, ny dépends. Ainsi, qui +avoit esté battu demeura battu, et tous les grands frais +que les parties avoient fait de part et d'autre furent à +chacune pour son compte.</p> + +<p>Or, lecteur, vous devez sçavoir qu'il estoit escrit +dans les livres des Destinées, ou du moins dans la teste +opiniastre de Collantine, qui ne changeoit guère moins; +qu'elle ne seroit jamais mariée à personne qu'il ne +l'eust vaincuë en procés, de mesme qu'autrefois Atalante +ne vouloit se donner à aucun amant qu'il ne +l'eust vaincuë à la course. De sorte que cet heureux +succés de Charroselles luy servit au lieu de luy nuire; +et quoy qu'en effet il ne l'eust pas surmontée entierement, +du moins il luy avoit fait perdre ses avantages, +comme il arrivoit en ces anciens combats de chevaliers +qui se terminoient après un témoignage reciproque de +valeur, sans la deffaite entière de leur ennemy. De manière +qu'on ne vit point icy arriver ce qui suit ordinairement +les procés, car cela ne servit qu'à les réjoindre +plus estroitement, et à leur donner une estime reciproque +l'un pour l'autre. Sur tout Collantine, qui se +croyoit invincible en ce genre de combat, admiroit le +heros qui luy avoit tenu teste, et commença de le trouver +digne d'elle. Mais voicy cependant un rival, ou +plustost un autre plaideur qui se jette à la traverse.</p> + +<p>Je ne sçaurois obmettre la description d'une personne +si extraordinaire. C'estoit un homme qui, par les ressorts +de la Providence inconnus aux hommes, avoit +obtenu une charge importante de judicature. Et pour +vous faire connoistre sa capacité, sçachez qu'il estoit +né en Perigort, cadet d'une maison qui estoit noble, +à ce qu'il disoit, mais qui pouvoit bien estre appellée +une noblesse de paille, puisqu'elle estoit renfermée +sous une chaumiere. La pauvreté plustost que le courage +l'avoit fait devenir soldat dans un régiment, et +la fortune enfin l'avoit poussé jusqu'à l'avoir rendu cavalier, +quand elle le ramena à Paris. Du moins ceux +qui estoient bons naturalistes appelloient cheval la +beste sur laquelle il estoit monté; mais ceux qui ne regardoient +que sa taille, son port et sa vivacité, ne la +prenoient que pour un baudet. Il fut vendu vingt escus +à un jardinier dés le premier jour de marché, et bien +luy en prit, car il auroit fait pis que Saturne, qui mange +ses propres enfans: il se seroit consommé luy-mesme. +Le laquais qui suivoit ce cheval (il faut me resoudre à +l'appeller ainsi) estoit proportionné à sa taille et à son +merite. Il estoit Pigmée et barbu, sçavant à donner des +nazardes, et à ficher des épingles dans les fesses; en +un mot, assez malicieux pour meriter d'estre page, s'il +eut esté noble, supposé qu'on cherche tousjours de la +noblesse dans ces messieurs. Pour bonnes qualitez, il +avoit celle d'encherir sur ceux qui jeusnent au pain et +à l'eau, car il avoit appris à jeusner à l'eau et à la chastagne. +Aussi cela luy estoit-il necessaire pour vivre +avec un tel maistre, puisque, pour peu qu'il eust esté +goulu, il l'eust mangé jusqu'aux os; encore n'auroit-il +pas fait grande chere, ce pauvre homme et sa bource +estant deux choses fort maigres. Si ce proverbe est veritable, +tel maistre tel valet, vous pouvez juger (mon +cher lecteur, qu'il y a, ce me semble, long-temps que je +n'ay apostrophé) quel sera le maistre dont vous attendez +sans doute que je vous fasse le portrait. Je vous en +donneray du moins une esbauche. Il estoit aussi laid +qu'on le puisse souhaiter, si tant est qu'on fasse des +souhaits pour la laideur; mais je ne suis pas le premier +qui parle ainsi. Il avoit la bouche de fort grande estenduë, +témoignant de vouloir parler de prés à ses aureilles, +qui estoient aussi de grande taille, témoins asseurez +de son bel esprit. Ses dents estoient posées alternativement +sur ses gencives, comme les creneaux +sur les murs d'un chasteau. Sa langue estoit grosse et +seiche comme une langue de bœuf; encore pouvoit elle +passer pour fumée, car elle essuyoit tous les jours +la vapeur de six pippes de tabac. Il avoit les yeux petits +et battus, quoy qu'ils fussent fort enfoncez, et vivans +dans une grande retraite; le nez fort camus, le front +eminent, les cheveux noirs et gras, la barbe rousse et +seiche. Pour le peu qu'il avoit de cou, ce n'est pas la +peine d'en parler; une espaule commandoit à l'autre +comme une montagne à une colline, et sa taille estoit +aussi courte que son intelligence. En un mot, sa physionomie +avoit toute sorte de mauvaises qualitez, horsmis +qu'elle n'estoit point menteuse. On le pouvoit bien +appeller vaillant depuis les pieds jusqu'à la teste, car +sa valeur paroissoit en ses machoires et en ses talons. +Mais l'infortune l'avoit tellement tallonné à l'armée, +qu'apres vingt campagnes il n'avoit pas encore gagné +autant que valoit sa legitime (l'on ne sçauroit rien dire +de moins), et il estoit obligé de venir chercher sa subsistance +à Paris, qui estoit son meilleur quartier d'hyver.</p> + +<p>Quant à son esprit, il estoit tout à fait digne de son +corps; et quoy qu'il n'ait bien paru que lors qu'il a esté +placé sur le tribunal, il en fit voir neantmoins quelque +eschantillon, par où l'on peut juger de son caractere. +Un jour qu'on luy parloit de la grande Chartreuse, il +demanda si c'estoit la femme du general des Chartreux. +Il demanda aussi à d'autres gens de quelle matiere +estoit fait le cheval de bronze, qui, voyant sa naïfveté +luy persuaderent que les pecheurs venoient la nuit tirer +du poil de sa queuë pour faire leurs lignes. Il gagea un +jour que la Samaritaine estoit de Paris, et se mocqua +d'un bachelier qui luy vouloit prouver le contraire par +la Bible. Ayant oüy parler un jour de l'estoile poussiniere<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>, +il demanda combien de fois l'année elle avoit +des poussins. Une autrefois, un Jacobin luy ayant parlé +de la sainte Inquisition, il l'alla retrouver le lendemain, +pour luy dire que c'estoit un grand abus de la croire +sainte; qu'il n'avoit point trouvé sa feste dans l'almanac, +ny sa vie dans la Fleur des Saints<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>. Comme il se +promenoit un jour dans les Thuilleries, quelqu'un s'estonnant +de la cause qui avoit peu faire ainsi nommer +ce jardin, il répondit qu'il y avoit eu autrefois un roy +de France qui s'appelloit Thuille, qui lui avoit donné +son nom. C'estoit sçavoir l'histoire de son pays merveilleusement. +Je ne sçay s'il n'avoit point autant de raison +que cet autre etimologiste, qui vouloit que la salade +eust esté inventée par Saladin, à cause de la ressemblance +du nom. A propos de princes, quand il vouloit +parler de ceux des Vénitiens et des Persans, il avoit +coustume de dire le dogue de Venise et le saphir de +Perse, au lieu de dire le doge et le sophy. Une autre +fois, ayant découvert un clocher en approchant de Charenton, +il demanda ce que c'estoit; on luy répondit que +c'estoit la maison des Carmes deschaussez. Ha! vrayement +(dit-il, trompé sur ce que nous appellons ceux de +la Religion des Charentonniers), je ne croyois pas qu'il +y eust des Carmes deschaussez huguenots. Le nombre +de ses apophtegmes seroit grand si on les vouloit recueillir, +et pourroit servir de supplément au livre du +sieur Gaulard<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>, qui avoit à peu prés un mesme genie. +Cependant, avec ces ridicules qualitez de corps et d'esprit, +la fortune s'advisa d'aller choisir ce magot pour +le faire paroistre sur un grand theatre, de la mesme +maniere que les charlatans y eslevent des singes et des +guenons pour faire rire le peuple.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> On nommoit encore ainsi au XVII<sup>e</sup> siècle l'étoile qui se +trouve au centre de la constellation des pléiades. Ainsi placée +au milieu de ces six étoiles, elle semble une poule <i>poussinière</i> +au milieu de ses petits; de là son nom, qui se lit aussi +dans Rabelais (liv. 1, chap. 53; liv. 4, chap. 43) et dans +Regnier (sat. 6, v. 219).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Fleurs des vies des saints</i>, traduites du <i>Flos sanctorum</i> du +P. Ribadeneyra par les PP. Gaultier et Bonnet, Paris, 1641, +2 vol. in-fol. C'est le même livre dont parle la Dorine du +<i>Tartuffe</i>, acte 1, sc. 3).</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Le livre de ce prototype des Jocrisses, imprimé d'ordinaire +à la suite des <i>Bigarrures et touches du seigneur des Accords</i>, +a pour titre: <i>les Contes facétieux du sieur Gaulard, gentilhomme +de la Franche-Comté bourguignotte</i>.</p></div> + +<p>Il y avoit une charge de prevost vacante depuis long-temps +en une justice des plus considérables de la ville. +D'abord plusieurs personnes d'esprit et de sçavoir se +presenterent pour en traiter; mais il s'y trouva tant +d'obstacles de la part d'un nombre infiny de creanciers, +que les honnestes gens, qui estoient incapables de faire +les intrigues necessaires pour acheter les suffrages de +tant de personnes, s'en rebutèrent. On y mit cependant +un commissionnaire, à qui on fit le procés pour diverses +voleries, et la haine qu'on eut pour luy, et la nécessité +de le chasser, en faciliterent l'entrée à Belastre (car +c'est ainsi que se nommoit nostre futur ridicule magistrat). +Voicy comme il parvint à cette dignité, qui auroit +esté un lieu d'honneur pour un autre, mais qui en +fut un de deshonneur pour luy.</p> + +<p>Un de ses freres avoit espousé en secondes nopces la +fille du premier lit de la seconde femme du deffunt +prevost, possesseur de la charge dont il s'agit. Cette +veufve étoit une femme vieille, laide, gueuse, méchante, +harpie, intrigueuse<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>, médisante, fourbe, menteuse, +banqueroutiere, et qui avoit toutes ces mauvaises +qualitez en un souverain degré. Son mary ne +s'estoit pas contenté de se faire separer de corps et de +biens d'avec cette peste; il n'avoit peû estre à couvert +de sa malice qu'en la faisant enfermer dans un des +cachots de la conciergerie, où elle demeura tant qu'il +vescut. Apres sa mort, elle se mit en teste de disposer +de cette charge, sous pretexte de sa qualité de veuve, +quoy qu'elle n'y eust aucun interest, parce que le nombre +de ses creanciers et de son mary absorboit trois +fois la valeur de sa succession. Mais par de feintes promesses, +elle engagea dans son party une bourgeoise +dont la creance estoit fort considérable, luy faisant entendre +qu'elles partageroient ensemble les revenus de +l'office, qu'elle luy fit paroistre bien plus grands qu'ils +n'estoient en effet. Cette femme donna dans le paneau, +et comme le chien d'Esope, qui prit l'ombre pour le +corps, s'obligea avec elle de payer tous les creanciers.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Ce mot, employé par Saint-Evremond, dans sa satire +du <i>Cercle</i>, ne se trouve ni dans le dictionnaire de Nicot (1606), +ni dans le <i>Richelet</i> de 1680; mais la première édition de l'Academie +le donne, en faisant remarquer qu'<i>intrigueuse</i> est plus +employé qu'<i>intrigueur</i>. <i>Intrigant</i> ne parut qu'après 1694.</p></div> + +<p>Belastre fut le personnage du nom duquel le traité +fut remply, qui, ayant par ce moyen le titre, se +vit en une plus grande difficulté d'avoir l'agrément +du seigneur dont la charge dépendoit. Il se trouva qu'il +avoit rendu, à l'armée, un service tres-considerable +à une personne de la premiere qualité. Il n'y a rien +dont les grands soient si prodigues que de sollicitations, +ne se pouvant acquitter à moindres frais des +vrais services qu'on leur a rendus qu'en donnant des +paroles et des complimens. Le seigneur de la justice +ne put refuser des provisions à Belastre, apres la +prière qui luy en fut faite de la part de cet illustre solliciteur. +Mais quoy qu'il eust interessé tous ses officiers, +afin de ne point gaster cette sollicitation, il y en eut +quelqu'un d'oublié, qui donna advis du peu d'esprit et +de capacité de l'aspirant, dont il donnoit d'ailleurs assez +de marques par l'aspect de sa personne. Voicy comment +cette affronteuse y remedia. Elle leurra une veuve +nommée de Prehaut de l'esperance d'épouser ce magistrat +quand il seroit parvenu dans son estat de gloire. +Celle-cy, qui estoit si affamée de mary qu'elle en +auroit esté chercher en Canada<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>, la crut, et engagea sa +mere dans son party, qui estoit encore une insigne +charlatane, et fameuse par ses intrigues et par ses affiches<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>. +Sa hablerie, plustot que sa science, lui avoit acquis +quelque reputation à faire des cures de certaines maladies +du scroton. Elle pensoit, ou plustot elle abusoit +comme les autres, le fils d'un conseiller du Parlement, +qui, sur sa fausse reputation, s'estoit mis entre ses +mains. Ce conseiller estoit en tres-grande estime dans +le palais, et n'avoit autre foiblesse que de deferer trop +legerement aux prieres de ses enfans, dont il estoit +infatué. La vieille donc pria cette veuve, la veuve +pria sa mere, la mere pria son malade, le malade pria +son pere; et par surprise, à leur relation, il signa un +certificat en faveur de Belastre, sans l'examiner, par +lequel il attestoit qu'il estoit noble et de bonne vie et +mœurs; mesme il y avoit un article faisant mention de +sa capacité. Apres celuy-là, elle en fit signer plusieurs +autres semblables, jusqu'au nombre de vingt-cinq, +par des officiers de cour souveraine, avec quelque legere +recommandation, et bien plus de facilité; car +tous les hommes péchent volontiers par exemple, et, +comme s'ils estoient au bal, se laissent conduire par +celuy qui meine la bransle. Tant y a qu'apres ces témoignages +authentiques (que le seigneur garda pardevers +luy comme ses garends) il ne put se deffendre d'agréer +un homme qui se rendit aussi fameux par son ignorance, +que les autres l'auroient pû faire par leur doctrine.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> C'est là que l'arrêt du 18 avril 1663 envoyoit les filles +<i>affamées</i> comme cette veuve de Préhault. Il courut plusieurs +pièces et chansons sur leur départ et sur leurs adieux à la +ville et aux faubourgs de Paris; une des plus curieuses se +trouve dans le livre de Bussy-Rabutin, <i>Amours des dames illustres +de notre siècle</i>, Cologne, 1681, in-12, p. 371, 380: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Voilà nos plaisirs qui sont morts,<br /></span> +<span class="i0">Et nous en sommes aux remords.<br /></span> +<span class="i0">Adieu promenades de Seine,<br /></span> +<span class="i0">Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Suresue.<br /></span> +<span class="i0">Ah! que nous allons loin d'Issy,<br /></span> +<span class="i0">De Vaugirard et de Passy!....<br /></span> +<span class="i0">Defits s'y prend comme il faut;<br /></span> +<span class="i0">Bourgeois, voilà ce que vous vaut,<br /></span> +<span class="i0">Un magistrat de cette sorte<br /></span> +<span class="i0">Et qui n'y va pas de main morte.....<br /></span> +<span class="i0">Faisons le triage, et comptons<br /></span> +<span class="i0">Combien sont nos brebis galeuses:<br /></span> +<span class="i0">Les listes sont assez nombreuses<br /></span> +<span class="i0">Pour les envoyer en troupeau<br /></span> +<span class="i0">Paître dans le monde nouveau.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Locke, dans le <i>Journal</i> du voyage qu'il fit en France vers +cette époque, parle, comme l'ayant vue, d'une affiche à peu +près pareille à celle-ci. C'est au duc de Bouillon que le privilège +du remède qu'elle annonçoit, «un sachet... <i>sans mercure</i>», +avoit été accordé, le 17 septembre 1667. (<i>Extrait du +Journal de Locke</i>, Rev. de Paris, t. 14, p. 79.)</p></div> + +<p>Aussi-tost, le nouveau pourveu publia que sa promotion +à cette charge estoit un ouvrage de la providence +divine; et pour preuve (disoit-il) qu'elle s'estoit +meslée de son affaire, c'est qu'il avoit obtenu tant de +certificats de capacité de personnes qui ne l'avoient +jamais veu ny conneu. Le curé mesme de la paroisse +l'appela, dans son prosne, prevost Dieu-donné, trompé +par les premieres apparences qu'il luy donna de devotion.</p> + +<p>Quand il fust installé dans son siege, le premier reglement +qu'il fit, ce fut d'ordonner que les procureurs, +greffiers, sergens et autres officiers escriroient doresnavant +tous leurs actes en lettre italienne bastarde. +Car, comme il escrivoit à la manière des nobles, c'est +à dire d'un caractère large de deux doigts, il ne pouvoit +lire que cette sorte d'escriture. Il appeloit chicane +tout ce qu'il voyoit escrit en minutte, et il adjoustoit +qu'il avoit tousjours oüi dire que la chicane estoit une +méchante beste, qu'il ne la vouloit point souffrir dans +sa justice. S'il desiroit voir quelques expéditions ou +procedures, il disoit: Apportez-moy un papier, nommant +de ce nom general tous les actes qui se font en +justice, de mesme que font les bonnes gens qui n'ont +aucune connoissance des affaires. Il se servoit encore +des termes de la guerre pour s'expliquer dans la robbe, +et quand il vouloit se faire payer de ses vacations ou +de ses espices, il disoit ordinairement: Payez-moy ma +solde. Il avoit peut-estre appris ce qui se raconte d'un +gentilhomme de fortune, qui, sans avoir esté à la guerre, +tout d'un coup fut fait general d'armée, et qui +chercha aussi-tost un maistre de fortifications pour luy +apprendre (disoit-il) l'art militaire de la guerre, à quatre +pistoles par mois. Celuy-cy en fit chercher un pour +luy apprendre le mestier de juge, à la charge qu'on +luy en viendroit faire des leçons chez luy. Il s'imaginoit +que cela s'apprenoit comme la science d'un escrimeur; +et il adjoustoit que, puisqu'il avoit bien esté à +l'armée sans avoir esté à l'académie, il pourroit bien +aussi estre juge sans avoir esté jamais au collège. Il se +targuoit quelquefois de l'exemple d'un boucher de Lyon +qui avoit acheté un office d'esleu<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>; le gouverneur de +la ville s'estonnant comment il le pourroit exercer, veu +qu'il ne sçavoit ni lire ni escrire, il luy répondit avec +une ignorante fierté: Hé! vrayement, si je ne sçais escrire, +je hocheray; voulant dire que, comme il faisoit +des hoches sur une table pour marquer les livres de +viande qu'il livroit à ses chalans, il en feroit autant sur +du papier pour lui tenir lieu de signature. Mais en faveur +du boucher, on pourroit alléguer une disparité +qui le rendroit excusable; car les esleus sont gens +ignares et non lettrez par l'édit de leur creation, et +c'est en ce point que l'édit, grace à Dieu, est bien observé. +Je ne puis obmettre une belle preuve qu'il donna +de sa capacité un peu auparavant que de devenir +juge. Il estoit au Palais avec quelques officiers d'armée, +qui achetoient des livres à la boutique de Rocolet<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>; +par vanité il en voulut aussi acheter, et en effet +il en demanda un au marchand. Rocolet luy demanda +quel livre il cherchoit, et s'il en vouloit un in-folio, +ou un in-quarto. Belastre, ignorant de ces termes, +n'auroit pas compris ce que cela vouloit dire, si +ce n'est qu'en mesme temps on luy monstroit du doigt +le volume. Il répondit donc qu'il vouloit un grand livre. +Rocolet luy demanda encore s'il vouloit un livre +d'histoire, de philosophie, ou de quelqu'autre science. +Belastre luy répondit qu'il ne s'en soucioit pas, et qu'il +vouloit seulement qu'il luy vendist un livre. Mais encore +(insista le marchand), afin que je vous en donne un +qui vous puisse estre plus utile, dites-moy à quoy vous +vous en voulez servir. Belastre luy répondit brusquement: +C'est à mettre en presse mes rabats<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>. Cette réponse +fit rire le libraire et tous ceux qui l'entendirent, +et monstra que cet homme se connoissoit fort en livres, +et qu'il en sçavoit merveilleusement l'usage. Il estoit si +peu versé dans la connoissance du Palais, que, mesme +depuis qu'il fut magistrat, il croyoit que les chambres +des enquestes<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a> estoient comme les classes du collège, +et qu'on montoit de l'une à l'autre à mesure qu'on +devenoit plus capable; de sorte qu'ayant veu un jeune +homme sortir de la quatriesme chambre, il s'en estonna, +et dit tout haut: Voila un conseiller bien advancé pour son +âge. Une autrefois, à la table d'un president, quelqu'un +vint à citer la loy des douze tables. Vrayement (luy dit +Belastre en l'interrompant), il falloit que ces Romains +fussent gens de bonne chere. Un galant homme qui se +trouva de la compagnie, pour ne pas laisser perdre ce +plaisant mot, en fit sur le champ ce quatrain:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Un ignorant que les destins<br /></span> +<span class="i0">Font un juge des plus notables<br /></span> +<span class="i0">Croit que les loix des douze Tables<br /></span> +<span class="i0">Sont faites pour les grands festins.<br /></span> +</div></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> L'<i>élu</i> étoit un conseiller d'<i>élection</i>, sorte de juridiction +chargée de répartir l'impôt, d'avoir raison des contribuables, +etc., et qui d'abord, son nom l'indique, n'avoit que des charges +données par <i>élection</i>. Avec le temps on en arriva à les +vendre, comme on le voit ici. C'étoient des emplois très subalternes, +ce passage le prouve aussi, et Dorine, dans <i>Tartufe</i> +(act. 1<sup>er</sup>, sc. 5), mettant sur la même ligne +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Madame la Baillive et madame l'Elue<br /></span> +</div></div> +<p> +ne fait pas grand honneur à la première. Les ancêtres de +Cinq-Mars avoient tenu ce mince emploi; aussi, quand, +au grand étonnement de tous, le maréchal d'Effiat fut fait +chevalier de l'ordre, Bassompierre dit: «Je ne sais pas s'il +a été nommé, mais je sais qu'il a été élu.» (Tallemant, <i>Hist.</i>, +in-8, t. 3, p. 16.)—Dans <i>les Bourgeoises de qualité</i>, de Dancourt, +M<sup>me</sup> l'Elue joue l'un des principaux rôles.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Reçu imprimeur-libraire en 1618, imprimeur du roi en +1635, ce fut, jusqu'en 1666, année de sa mort, l'un des plus +fameux libraires de son temps. (La Caille, <i>Hist. de l'imprimerie</i>, +in-4, p. 228-230.) Entre autres livres d'art militaire, +il avoit publié, avec un grand luxe de figures, <i>Instruction pour +apprendre à monter à cheval</i>, par Antoine de Pluvinel (1627, +in-fol.) Il n'est donc pas étonnant que Furetière fasse venir +des officiers d'armée à son étalage. Rocolet pouvoit aussi offrir, +comme il le fait plus loin, des livres de philosophie. En +1626, il avoit donné une édition des œuvres de Bacon.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Encore une plaisante idée que Molière reprendra plus +tard pour en faire un des meilleurs traits de la grande tirade +de Chrysale dans <i>les Femmes savantes</i>: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Et, hors un grand Plutarque à mettre mes rabats,<br /></span> +<span class="i0">Vous devriez brûler tout ce meuble inutile.<br /></span> +</div></div> +<p> +Ce Plutarque ainsi employé reparoît dans le <i>discours</i> que Palaprat +a mis en tête de sa comédie des <i>Empiriques</i>: «C'est, +ajoute-t-il, un grand in-folio de Vascosan.» (<i>Les œuvres de +monsieur Palaprat</i>, etc., Paris, 1712, in-8, t. 2, p. 36.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> «On y jugeoit des procès par écrit. Il y en avoit cinq +à Paris.» (<i>Dict. de Furetière.</i>)</p></div> + +<p>Apres le dîner, ayant suivy ce president, qui entroit +en son cabinet pour y examiner le plan d'une maison +qu'il vouloit faire bastir, Belastre le prit apres luy pour +le voir, faisant semblant de s'y connoistre; mais, ayant +apperceu au bas une ligne divisée en plusieurs parties, +avec cette inscription: <i>Eschelle de quinze toises</i>: Vrayement +(dit-il), pour faire une si grande eschelle, il falloit +de belles perches. Il luy arriva aussi un jour de demander +à un conseiller, quand le roy estoit en son lit de +justice, s'il estoit entre deux draps ou sur la couverture.</p> + +<p>Mais pour revenir à son domestique (car on pourroit +faire des livres entiers de ses burlesques apophtegmes), +il luy vint une appréhension que cette demoiselle de +Prehaut ne luy fist signer quelque papier (c'est ainsi, +comme j'ay dit, qu'il appeloit tous contracts), et qu'elle +ne surprist une promesse ou un contract de mariage. +Il luy avoit promis son alliance avant qu'il fust instalé, +mais lors qu'il crut n'avoir plus affaire d'elle, il la dédaigna, +et ne voulut plus tenir sa promesse. Comme il +ne sçavoit pas lire, du moins l'escriture ordinaire de +la pratique, il ne signoit que sur la foy d'un sifleur qu'il +avoit; mais, la deffiance estant fort naturelle aux méchans +et aux ignorans, il eut peur qu'il ne fust gagné +par cette femme, qui passoit pour fort artificieuse. Voicy +la belle precaution de laquelle il s'avisa, et dont il ne +demanda advis à personne. Il fit commandement à un +de ses sergens d'aller faire deffenses au curé de la paroisse +de le marier en son absence. Le sergent luy remonstra +qu'il se mocquoit de luy, mais cela fit croire à +Belastre qu'il s'entendoit aussi avec sa partie, de sorte +qu'il fit le mesme commandement à un autre, qui luy fit +une pareille réponse. Enfin, se fâchant de n'estre pas +obey, et les menaçant d'interdiction, il alla luy-mesme +dire au curé, en présence de plusieurs témoins qu'il +mena exprés: Je vous fais deffence, par l'authorité que +j'ay en main, de me marier que je n'y sois présent en personne; +et au retour, par maniere de congratulation, il disoit +à ses domestiques: Voila comme les gens prudens +donnent ordre à leurs affaires et se gardent d'estre surpris.</p> + +<p>Tel estoit donc la mine et le genie de ce personnage, +qui ne divertissoient pas mal tous ceux qui le connoissoient. +On prenoit aussi un tres grand plaisir à examiner +son action et ses habits, qui n'estoient pas mal assortis +avec le reste. Il faisoit beau le voir dans les ruës, +car il marchoit avec une carre et une gravité de president +gascon. Il avoit cherché le plus grand laquais de +Paris pour porter la queuë de sa robbe, et il la faisoit +tousjours aller de niveau avec sa teste, car il s'estoit +sottement imaginé que quand on la portoit bien haute, +c'estoit une grande marque d'élevation. En cet estat elle +découvroit une soûtane de satin gras et un bas de soye +verte qui estoit une chose moult belle à voir. Dans son +siege, c'estoit encore pis, car en cinq ans que dura son +regne, il ne put jamais apprendre à mettre son bonnet, +et la corne la plus élevée, qui doit estre sur le derriere, +estoit tousjours sur le devant ou à costé. Il estoit là +comme ces idoles qui ne rendoient point d'oracles +toutes seules. Il y avoit un advocat qui montoit au siege +auprés de luy, pour luy servir de conseil ou de truchemant, +qui luy souffloit<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a> mot à mot tout ce qu'il avoit à +prononcer; mais ce secours ne luy dura gueres, car les +parties interessées à l'honneur de la justice eurent d'abord +cet avantage, qu'ils firent deffendre à ce sifleur de +monter au siege avec luy, afin que, son ignorance estant +plus connuë, il peût estre plus facilement dépossedé. +Le sifleur fut donc obligé de se retirer au barreau, d'où +il luy faisoit quelques signes dont ils estoient convenus +pour les prononciations les plus communes; mais +il s'y trompoit quelquefois lourdement. L'extention de +l'index estoit le signe qu'ils avoient pris pour signifier +un appointement en droit. Un jour qu'il estoit question +d'en prononcer un, le truchemant luy monstra le doigt, +mais un peu courbé; le juge crut qu'il y avoit quelque +chose à changer en la prononciation, et appointa les +parties en tortu. Ce n'est pas le seul jugement tortu +qu'il ait donné. Comme il n'en sçavoit point d'autre par +cœur que: deffaut et soit reassigné, il se trouva qu'un +jour en le prononçant un procureur comparut pour la +partie; il ne laissa pas d'insister à sa prononciation, disant +au procureur, qui s'en plaignoit: Quel tort vous +fait-on de donner deffaut et dire que vous serez reassigné? +Le procureur ayant repliqué que cette reassignation +n'auroit autre effet que de lui faire faire une pareille +presentation, il le fit taire, et le condamna à l'amande +pour son irreverance. Il condamna pareillement à l'amande +un advocat qui, en plaidant devant luy contre +des chartreux, pour faire le beau parleur, les avoit appelez, +icthyophages (voulant dire qu'ils ne mangeoient +que du poisson), à cause, disoit ce docte officier, qu'il +ne vouloit pas souffrir dans son siege que des advocats +dissent de vilaines injures à leurs parties adverses, et +surtout à de si bons religieux. Il arriva une autre fois +qu'y ayant eu une cause plaidée long-temps avec chaleur, +l'affaire demeura obscure pour luy, qui auroit esté +fort claire pour un autre, sur quoy il se contenta de +prononcer: Attendu qu'il ne nous appert de rien, nous +en jugeons de mesme. Hors du siege, il ne prenoit point +de connoissance des affaires; et quand quelque amy +qu'il vouloit gratifier venoit faire chez luy une sollicitation, +il luy répondoit seulement en ces termes: Faites +composer une requeste, je la seigneray, et je mettray: +Soit fait ainsi qu'il est requis.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Si l'on avoit pu croire que le souffleur donné à Petit-Jean, +fait avocat, au troisième acte des <i>Plaideurs</i>, étoit une +invention de Racine, ce passage de Furetière seroit une preuve +qu'on se trompoit, et que cette industrie existoit réellement +au XVII<sup>e</sup> siècle. Ceux qui l'exerçoient étoient en même temps +ce que nous appellerions des <i>répétiteurs</i>, ils enseignoient le +droit en chambre; mais, le plus fort de leur métier étant de +<i>souffler</i> les avocats, on les appeloit <i>souffleurs</i>. (V. à ce mot le +<i>Dict. de Trévoux</i>.)</p></div> + +<p>J'apprehende icy qu'on ne croye que tout ce que j'ay +rapporté jusqu'à present ne passe pour des contes de la +cigogne ou de ma mere l'oye<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>, à cause que cela semble +trop ridicule ou trop extravagant; mais pour en +oster la pensée, je veux bien rapporter en propres +termes une sentence qu'un jour il rendit, dont il courut +assez de coppies imprimées dans le palais lors +qu'on poursuivoit le procés de son interdiction. Belastre +la rendit tout seul et de son propre mouvement +(son sifleur estant malheureusement pour lors à la campagne) +sur une affaire tres-épineuse, et qui ne pouvoit +estre bien decidée que par le juge Bridoye<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a> ou par luy; +la voicy en propres termes et telle qu'elle a paru en +plein parlement, où on en produisit l'original:</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> On n'est pas d'accord sur l'origine du nom de ces contes, +et, faute d'autre étymologie, on est obligé de s'en tenir +à l'opinion de ceux qui croient qu'il s'agit ici des contes semblables +à celui de la reine Pédauque, reine à <i>la patte d'oie</i> (V. +Rabelais, liv. 4, chap. 41), ou d'adopter la version émise +dans la <i>Bibliothèque des Romans</i>, où il est dit: «Cette expression +(<i>contes de ma mère l'oie</i>) est prise d'un ancien fabliau +dans lequel on représente une mère oie instruisant de petits +oisons, et leur faisant des contes dignes d'elle et d'eux, etc.» +Reste à trouver le fabliau. D'après une phrase de Ch. Perrault, +qui devoit s'y connoître, dans son <i>Parallèle des anciens +et des modernes</i>, on pourroit penser que <i>la mère l'oye</i> étoit un +conte aussi bien que <i>Peau d'âne</i>, et qu'étant plus fameux que +les autres, il avoit donné son nom à toute la série. Il est +étrange alors que Perrault ne l'ait pas reproduit dans son +recueil, d'autant que le titre de sa première édition (1697) +est celui-ci: <i>Contes de ma Mère l'oye</i>.—L'oie sauvage et la +cigogne passant pour être le même oiseau dans quelques +pays, comme la Hollande, on comprendra que les <i>contes de +l'oie</i> aient pu être appelés aussi bien contes de la cigogne. +Dans la <i>Comédie des Proverbes</i>, acte 2, sc. 2, on ne les désigne +que sous ce dernier nom.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> C'est le même qui s'appellera Bridoison dans le <i>Mariage +de Figaro</i>, et que Rabelais nous avoit déjà fait connoître, avec +le nom significatif qu'il porte ici, au livre 3, chap. 37-41, de +<i>Pantagruel</i>.</p></div> + + +<h3><a id="Jugement"></a><i>Jugement des buchettes, rendu au siege de...., le 24 +septembre 1644.</i></h3> + +<p>Entre maistre Jean Prud'homeau, demandeur +en restitution d'une pistole d'or d'Espagne +de poids, et trois pieces de treize sols six +deniers legeres, comparant en sa personne, +d'une part. Contre Pierre Brien et Marie Verot, sa +femme; ladite Verot aussi en personne. Ledit demandeur +a dit avoir fait convenir par devant nous les deffendeurs, +pour se voir condamner a luy rendre et restituer +une pistole d'or d'Espagne de poids, et trois +pieces de treize sols six deniers legeres, qu'il auroit +mis és mains ce jourd'huy de ladite Verot, pour en +avoir la monnoye, et luy payer quatorze sous de dépence; +c'est à quoy il conclud et aux dépens. Ladite +Verot reconnoist avoir eu entre les mains une pistole, +laquelle ledit Prud'homeau luy avoit baillée pour la luy +faire peser, mais que, la luy ayant renduë et mise sur +la table, elle fait dénégation de l'avoir prise, et partant +mal convenue par le demandeur; et pour le regard +des trois pieces de treize sols six deniers legeres, reconnoist +les avoir euës, offrant les luy rendre, en payant +quatorze sols, que leur doit ledit Prud'homeau, +de dépence; requerant estre renvoyée avec depens. +Et par ledit Prud'homeau a esté persisté en ce qu'il a +dit cy-dessus, et fait dénegation que ladite Verot luy +ait rendu ladite pistole, ny ne l'avoir veu mettre sur +la table, ne sçachant si elle l'a mise ou non, et ne l'avoir +veuë du depuis; c'est pourquoy il conclud à la restitution +d'icelle et aux dépens.</p> + +<p>Sur quoy, et apres que les parties respectivement +ont fait plusieurs et divers sermens, chacune à ses fins, +et voyant que la preuve des faits cy-dessus posez estoit +impossible, nous avons ordonné que le sort sera presentement +jetté, et à cet effet avons d'office pris deux +courtes pailles ou buchettes<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a> entre nos mains, enjoint +aux parties de tirer chacun l'une d'icelles; et pour sçavoir +qui commenceroit à tirer, nous avons jetté une +piece d'argent en l'air et fait choisir pour le demandeur +l'un des costez de ladite piece par nostre serviteur domestique; +lequel ayant choisi la teste de ladite piece, +et la croix, au contraire, estant apparuë, avons donné +à tirer à la deffenderesse l'une des buchettes, que nous +avons serrées entre le pouce et le doigt index, en sorte +qu'il ne paroissoit que les deux bouts par en haut, avec +declaration que celle des parties qui tireroit la plus +grande des buchettes gagneroit sa cause. Estant arrivé +que la deffenderesse a tiré la grande, nous, deferant le +jugement de la cause à la providence divine, avons +envoyé icelle deffenderesse de la demande du demandeur +pour le regard de la pistole, sans dépens, et ordonné +que les trois pieces de treize sols six deniers +seront renduës, en payant par le demandeur quatorze +sols pour son escot. Dont ledit Prud'homeau a declaré +estre appelant, et de fait a appelé et a requis acte à +moy greffier sous-signé, qui luy a esté octroyé. Donné +à ..... le 24 septembre 1644.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Il doit être fait allusion ici à quelque jugement que sa +bizarrerie auroit rendu célèbre alors. Furetière laisse ignorer +le nom du siége. Mais La Fontaine, qui, selon nous, veut +rappeler le même fait dans le 10<sup>e</sup> conte de son livre 2, n'est +pas aussi discret. Il nous apprend que ce fameux jugement +des buchettes fut rendu à Mesle ou Mêle, petite ville sur la +Sarthe. Furetière nous a dit la date, 1644. Sauf le vrai nom +du juge et le vrai motif de l'affaire, nous sommes donc ainsi +complétement édifiés sur le tout.</p></div> + +<p><br/></p> + +<p>Cette piece, qu'on a rapportée en propres termes et +en langage chicanourois, pour estre plus authentique, +est assez suffisante pour establir la verité que quelques +envieux voudraient contester à cette histoire: apres +quoy on ne sçauroit rien dire qui puisse mieux monstrer +le caractere et la suffisance de Belastre. C'estoit +donc un digne objet des satyres et railleries publiques +et particulieres; mais ce ne fut pas là son plus grand +malheur: il se fut bien garenty des escrits et des pointes +des autheurs, et il ne le put faire des exploits et de la +chicane de Collantine. Malheureusement pour luy, elle +eut un procés en sa justice contre un teinturier, où il +ne s'agissoit au plus que de trente sous. Elle n'en eut +pas satisfaction, ce qui la mit tant en colere, qu'elle +le menaça en plein siege qu'il s'en repentiroit; et comme +elle ne cherchoit que noises et procés, elle alla fueilleter +ses papiers, où elle trouva qu'autrefois il avoit esté +deub quelque chose sur la charge de Belastre à quelqu'un +de ses parens; mais la poursuite de cette debte +avoit esté abandonnée, parce qu'un si grand nombre +de creanciers avoient saisi ce qui luy en pouvoit revenir, +qu'ils en auraient absorbé le fonds quand il +auroit esté dix fois plus grand.</p> + +<p>Quoy qu'elle n'y eust donc aucun veritable interest, +elle se mit à la teste de toutes les parties de Belastre, +qui commençoient des-ja à l'attaquer, mais foiblement, +ayant peur de sa qualité de juge, et elle fit tant de bruit +et de procedures que le pauvre homme ne pût jamais +démesler cette fusée, et vit prononcer deux fois contre +luy une injurieuse interdiction. Encore avoit-elle l'adresse +de ces capitaines qui, portant la guerre dans un +païs ennemy, y font subsister leurs troupes. Car elle tiroit +contribution de tous les ennemis et creanciers de +Belastre, et encore plus de ceux qui pretendoient au +titre ou à la commission de sa charge. Mais elle changeoit +aussi souvent de party que jadis les lansquenets, +et sa fidelité cessoit aussitost que sa pension. Cependant +cinq ans de plaidoirie aguerrirent si bien l'ignorant +Belastre, qu'il devint aussi grand chicaneur qu'il +y en eust en France; aussi ne pouvoit-il manquer d'apprendre +bien son mestier, estant à l'escole de Collantine. +A force donc de voir ses procureurs et ses advocats, il +apprit quelques termes de chicane; et dés qu'il en sçeut +une douzaine, il crut en sçavoir tout le secret et toutes +les ruses. Il luy arriva donc ce que j'ay remarqué arriver +à beaucoup d'autres; car dés qu'un gentilhomme +ou un paysan se sont mis une fois à plaider, ils y prennent +un tel goust qu'ils y passent toute leur vie, et y +mangent tout leur bien, de sorte qu'il n'y a point de +plus opiniastres ni de plus dangereuses parties, au lieu +que ceux qui sont les plus entendus dans le mestier +sont ceux qui plaident le plus tard et qui s'accordent le +plustost. Il lui arriva mesme d'avoir quelquefois l'avantage +sur Collantine, car il combatoit en fuyant, et +à la maniere des Parthes, ce qu'on pratique ordinairement +quand on est deffendeur, et en possession de la +chose contestée. Il faloit qu'elle avançast tous les frais, +ce qu'elle ne pouvoit faire quand ses contributions manquoient; +pour de la patience, elle en avoit de reste, et +elle ne se fust jamais lassée. Tant y a qu'on peut dire +que, tant que la guerre dura entr'eux, les armes furent +journalieres.</p> + +<p>Neantmoins, à l'exemple des grands capitaines, qui ne +laissent pas de se faire des civilitez malgré l'animosité +des partis, Belastre ne laissoit pas de rendre visite +quelquefois à Collantine. Quelques-uns croyoient que +c'estoit pour chercher les voyes de s'accommoder avec +elle; mais ceux qui la connoissoient sçavoient bien +que c'estoit une tres-grande ennemie des transactions, +et que c'estoit eschauffer la guerre que de luy parler +d'accord. Pour luy, il prenoit pretexte d'exercer une +vertu chrestienne qui luy commandoit d'aimer ses ennemis; +car, quoy que sa conscience luy reprochast qu'il +possedoit le bien d'autruy injustement, il ne laissoit +pas de faire le devot, qui sont deux choses que beaucoup +de gens aujourd'huy accordent ensemble. Quand +à Collantine, si elle n'eust voulu recevoir visite que de +ses amis, il luy auroit fallu vivre dans une perpetuelle +solitude. Elle fut donc obligée de recevoir les visites +peu charmantes de cet ennemy, et la fortune, qui cherchoit +tous les moyens de le rendre ridicule, luy fit aimer +tout de bon cette personne, qu'il auroit aimée sans +rival, si ce n'eust esté l'opiniastreté de Charroselles, qui +s'y attacha alors plus fortement, non pas tant par amour +qu'il eust pour elle, que pour faire dépit à ce nouveau +concurrent.</p> + +<p>Je ne pécheray point contre la regle que je me suis +prescrite, de ne point dérober ny repeter ce qui se +trouve mille fois dans les autres romans, si je rapporte +icy la declaration d'amour que Belastre fit à Collantine, +parce qu'elle fut assez extraordinaire. Je ne sçais à la +quantiesme visite ce fut que, pour commencer à la cajoller, +il luy repeta ce qu'il lui avoit dit desja plusieurs +fois: Mademoiselle, si je viens icy rechercher vostre +amour, ce n'est point pour vous demander ny paix ny +trefve. Vous y seriez fort mal venu, Monsieur le prevost +(interrompit brusquement Collantine). Mais pour +vous declarer (continua Belastre) qu'estant obligé par +l'evangile d'aimer mes ennemis, je n'en ay point trouvé +de pire que vous, et que par consequent je sois tenu +d'aimer d'avantage. Vrayement, Monsieur le prevost (répondit +Collantine), vous ne me devez pas appeler votre +ennemie, mais seulement votre partie adverse; et pourveu +que vous vouliez bien que nous plaidions tousjours +ensemble, nous serons au reste amis tant qu'il vous +plaira. J'advouë qu'un petit sentiment de vengeance +m'a fait commencer ce procès; mais je ne le continuë +que par l'inclination naturelle que j'ay à plaider. Je +vous ay mesme quelque obligation de m'avoir donné +l'occasion de feuilleter des papiers que je negligeois, +où j'ay trouvé un si beau sujet de procès, et qui a si +bien fructifié entre mes mains. Quant à moy (reprit Belastre) +j'avouë que ce procès m'a esté d'abord un grand +sujet de mortification; mais maintenant que j'ay appris +la chicane, Dieu merci et à vous, j'y prends un goust +tout particulier; et je vois bien que nous avons quelque +sympathie ensemble, puisque nos inclinations sont pareilles. +Tout le regret que j'ay, c'est que je n'aye à plaider +contre une autre personne, car je suis tellement +disposé à vouloir tout ce que vous voulez, que je vous +passeray volontiers condamnation. Ha! donnez-vous-en +bien de garde, Monsieur le prevost (repliqua brusquement +Collantine); car le seul moyen de me plaire est +de se deffendre contre moy jusqu'à l'extrémité. Je veux +qu'on plaide depuis la justice subalterne jusqu'à la requeste +civile et à la cassation d'arrest au conseil privé<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>. +Enfin, à l'exemple des cavaliers qui se battent, je tiens +aussi lâche celuy qui veut passer un arrest par appointé, +que celuy qui, en combat singulier, demande la +vie au premier sang. J'avouë que cette façon d'agir est +nouvelle et fort surprenante; mais ceux qui s'en estonneront +en peuvent rechercher la cause dans le ciel, qui +me fit d'un naturel tout à fait extraordinaire. Bien donc +(dit alors Belastre), puisque, sans vous fascher, il +faut plaider contre vous, je veux intenter un procés +criminel contre vos yeux, qui m'ont assassiné, et +qui ont fait un rapt cruel de mon cœur; je pretends les +faire condamner, et par corps, en tous mes dommages +et interests. Ha! voilà parler d'amour bien élegamment +(luy repartit Collantine); ce langage me plaist bien plus +que celui d'un certain autheur qui me vient souvent +importuner, et qui me parle comme si c'estoit un livre +de fables. Mais dites-moy, Monsieur le prevost, où +avez-vous pesché ces fleurettes? qui vous en a tant appris? +on dit par tout que vous ne sçavez pas un mot +de vostre mestier. J'en sçais bien d'autres (répliqua +Belastre), la robbe et le bonnet m'inspirent tant de belles +pensées, que mon beau-frere dit qu'il a peine de +me reconnoistre, et que j'ay le genie de la magistrature. +Je ne sçay pas bien ce que veut dire ce mot, +mais je suis asseuré que bien souvent par hazard je +juge mieux que je n'avois pensé: témoin une sentence +que par surprise on me fit signer tout à rebours de ce +que je l'avois resoluë, qui fut confirmée par arrest. +Voilà comme le ciel ayde aux gens qui sont inspirez de +luy. Ne croyez donc pas ces calomniateurs qui disent +que je suis ignorant. Il est vray que je n'ay pas esté au +college, mais j'ay des licences comme l'advocat le plus +huppé; je les ay monstrées à mon rapporteur, et ce que +j'y trouve à redire, c'est qu'elles sont escrites d'une +chienne d'escriture que je ne pus jamais lire devant +luy. Vrayement, Monsieur le prevost (dit alors Collantine), +vous n'estes pas seul qui avez eu des licences +sans sçavoir le latin, ni les loix; et si on ostoit la charge +à tous les officiers qui ont esté receus sur la foy de telles +lettres, et apres un examen sur une loy pipée, il y +auroit bien des offices vacans aux parties casuelles. +Prenez bon courage, vous en apprendrez plus sous +moy en plaidant, que si vous aviez esté dix années +dans les estudes.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> La <i>justice subalterne</i> ou <i>foncière</i> connoissoit des affaires +de simple police.—«La requête civile est une voie de droit +par laquelle on se pourvoit contre les arrêts rendus injustement.» +(Dict. de Furetière.)—La <i>chambre du conseil</i> étoit +celle où se rapportoient les procès par écrit. Les demandes +en cassation d'arrêt étoient portées au <i>conseil privé</i>, composé +de conseillers d'état, sous la présidence des chambres.</p></div> + +<p>Un clerc de procureur entra comme elle disoit ces +paroles; la qualité de cette personne estant pour elle +si considerable qu'elle lui auroit fait quitter l'entretien +d'un roy, l'obligea de laisser là Belastre pour faire mille +caresses et questions à ce petit basochien, s'il avoit fait +donner une telle assignation, s'il avoit levé un tel appointement, +s'il avoit fait remettre une telle production, +et generalement l'estat de toutes ses affaires; ce +qui dura si longtemps, que Belastre, d'ailleurs fort patient, +s'ennuya de sorte qu'il fut contraint de la quitter, +sans mesme obtenir son audience de congé.</p> + +<p>Si tost qu'il fut arrivé chez luy, voyant l'heureux succès +qu'avoient eu deux ou trois mots de pratique qui avoient +pleu à Collantine, il se mit à escrire un billet galand +dans le mesme stile, et mesme il ne croyoit pas qu'il y +en eust un autre plus relevé ny plus charmant: car +la science que nous avons apprise de nouveau est d'ordinaire +celle que nous estimons le plus; or on n'auroit +pas pu trouver un plus moderne praticien. Dans cette +resolution, il prit son sujet sur ce que Collantine l'avoit +fait emprisonner un peu auparavant pour une +amande, d'où il n'estoit sorty que par un arrest. Il +chercha dans un Praticien françois, qu'il avoit tousjours +sur sa table, les plus gros mots et les plus barbares +qu'il y pût trouver, de la mesme maniere que les escoliers +se servent des Epithetes de Textor et des Elegances +poëtiques pour leurs vers; et apres avoir basty un +billet qui ne valoit rien, et qui s'entendoit encores +moins, il eut recours à son sifleur domestique, lequel, +l'ayant presque tout refait, le conceut enfin en ces termes:</p> + + +<h3><a id="Lettre"></a><i>Lettre de Belastre à Collantine.</i></h3> + +<p>Mademoiselle, si je forme complainte contre +vos rigueurs, ce n'est pas de m'avoir emprisonné +tout entier dans la conciergerie, mais +c'est parce qu'au mépris des arrests qui m'ont +eslargy, vos seuls appas ont d'abondant decreté contre +mon cœur, dont ayant eu advis, il s'est volontairement +rendu et constitué prisonnier en la geolle de vostre merite. +Il ne se veut point pourvoir contre ledit decret, ny +obtenir des defenses de passer outre; ains, au contraire, +il offre de prester son interrogatoire et de subir +toutes les condamnations qu'il vous plaira, si mieux +vous n'aimez, me recevant en mes faits justificatifs, me +sceller des lettres de grace et de remission de ma temerité, +attendu que le cas est fort remissible, et que +si je vous ai offensée ce n'a esté qu'à mon cœur deffendant: +faisant à cet effet toutes les protestations qui sont +à faire, et particulierement celle d'estre toute ma vie</p> + +<p>Votre tres humble et tres patient serviteur,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><span class="smcap">Belastre.</span><br /></span> +</div></div> + +<p>Si tost que cette lettre fut achevée, Belastre en trouva +le stile merveilleux et magnifique, et s'applaudit à luy +mesme comme s'il l'eust composée, parce qu'il y reconnut +deux ou trois termes de pratique qu'il y avoit +mis, qui avoient servy à son siffleur de canevas pour +la mettre en cette forme. Il ne laissa pas d'embrasser +tendrement son docteur, pour le remercier de sa correction; +et il ne l'eut pas si-tost mise au net, qu'il l'envoya +à Collantine. De vous dire quelle impression elle +fit sur son esprit, je ne puis le faire bien precisément, +parce qu'il n'y a point eu d'espion ou de confident qui +en ayent pû faire un rapport fidelle, ce qui est un grand +malheur, et fort peu ordinaire: car regulierement, en la +reception de telles lettres, il se trouve tousjours quelqu'un +qui remarque les paroles ou les mouvemens du +visage, témoins asseurez des sentimens du cœur de la +dame, et qui les decelle aussi-tost indiscretement. Il y +eut encore un malheur plus signalé: c'est que la réponse +qu'elle y fit (car elle a déclaré depuis y avoir répondu) +fut perduë, d'autant que, comme elle n'avoit +point de laquais, elle se contenta de mettre sa lettre +dans de certaines boëstes<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> qui estoient lors nouvellement +attachées à tous les coins des rues, pour faire +tenir des lettres de Paris à Paris, sur lesquelles le ciel +versa de si malheureuses influences que jamais aucune +lettre ne fut renduë à son adresse, et, à l'ouverture des +boëstes, on trouva pour toutes choses des souris que +des malicieux y avoient mises.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> C'est l'invention de la petite poste. Loret en parle, mais +sans nous dire, comme Furetière, quel en fut le malencontreux +résultat. Voici ce qu'il écrivoit, sous la date du 13 +août 1653, au livre 4, p. 95, de sa <i>Muse historique</i>: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">On va bientôt mettre en pratique,<br /></span> +<span class="i0">Pour la commodité publique,<br /></span> +<span class="i0">Un certain établissement<br /></span> +<span class="i0">(Mais c'est pour Paris seulement)<br /></span> +<span class="i0">De boîtes nombreuses et drues<br /></span> +<span class="i0">Aux petites et grandes rues,<br /></span> +<span class="i0">Ou, par soi-même ou son laquais,<br /></span> +<span class="i0">On pourra porter des paquets,<br /></span> +<span class="i0">Et dedans, à toute heure, mettre<br /></span> +<span class="i0">Avis, billet, missive ou lettre,<br /></span> +<span class="i0">Que des gens commis pour cela<br /></span> +<span class="i0">Iront chercher et prendre là,<br /></span> +<span class="i0">Pour, d'une diligence habile,<br /></span> +<span class="i0">Les porter par toute la ville...<br /></span> +<span class="i0">Et si l'on veut savoir combien<br /></span> +<span class="i0">Coûtera le port d'une lettre,<br /></span> +<span class="i0">(Chose qu'il ne faut pas obmettre)<br /></span> +<span class="i0">Afin que nul n'y soit trompé,<br /></span> +<span class="i0">Ce ne sera qu'un sou tapé...<br /></span> +</div></div> +<p> +Un siècle après, l'utile et malheureux établissement de 1653 +étoit si bien oublié, que, M. de Chamousset l'ayant remis +sur pied, on lui en fit honneur comme s'il étoit le premier +qui en eût eu l'idée. V. <i>Mémoires secrets</i>, 28 avril 1773, t. 6, +p. 363-364.</p></div> + +<p>Ce qu'on peut apprendre neantmoins du succes de +cette lettre, par les conjectures, c'est que le stile en +plut fort à Collantine, comme estant tout à fait selon +son genie, et elle en conceut une nouvelle estime pour +Belastre, le jugeant digne par là d'estre poursuivy plus +vivement, comme elle fit en effet; car elle avoit reformé +ce proverbe commun: Qui bien aime, bien chastie, +et elle disoit, pour le tourner à sa maniere: Qui +bien aime, bien poursuit. Belastre, de son costé, poursuivoit +sa pointe, et, sans préjudice de ses droits et +actions, c'est à dire de ses procés, qui alloient tousjours +leur train, il ne laissoit pas d'employer ses soins à faire +la cour à Collantine et à lui conter des fleurettes aussi +douces que des chardons. Il luy envoyoit mesme les +chef-d'œuvres des patissiers, des rotisseurs, et semblables +menus presens qu'il recevoit en l'exercice de sa +charge. Il luy donnoit les bouquets que luy presentoient +les jurées bouquetieres ou les maîtres de confrairies; il +luy faisoit bailler place commode dans les lieux publics, +pour voir les pendus et les roüez qu'il faisoit executer<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>. +Et, enfin, comme le singe des autres galands, poëtes +ou non, qui ne croyoient pas bien faire l'amour à leur +maistresse s'ils ne lui envoyoient des vers, il ne +voulut pas negliger cette formalité en faisant l'amour +dans les formes. Mais comme sa temerité ne le porta +pas d'abord jusqu'à en vouloir faire de son chef (veu +qu'il ne sçavoit par où s'y prendre) et qu'il n'avoit personne +à qui il pust commander d'en faire exprés, ou +plustost qu'il n'avoit pas dequoy les payer, ce qui est +le plus important, et qui n'appartient qu'aux grands +seigneurs, il trouva ce milieu commode de dérober +dans quelque livre ceux qu'il trouveroit les plus propres +pour son dessein, et de les défigurer en y changeant +quelque chose, afin de les faire passer pour siens +plus aisément. Au reste, parce qu'on auroit facilement +découvert son larcin s'il l'eust fait dans quelqu'un de +ces nouveaux autheurs qui sont journellement dans les +mains de tout le monde, son soin principal fut de chercher +les plus vieux poëtes qu'il pourroit trouver. Or, à +quoy pensez-vous qu'il connust si un autheur estoit ancien +ou moderne (car il ne connoissoit ny leur siecle, +ny leur nom, ny leur stile)? il alloit sur le Pont-Neuf<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a> +chercher les livres les plus frippez, dont la couverture +estoit la plus dechirée, qui avoient le plus d'oreilles, +et tels livres estoient ceux qu'il croyoit de la plus haute +antiquité.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Encore une idée de la même famille qu'une des plus +plaisantes de Molière et de Racine. Thomas Diafoirus, dans +<i>le Malade imaginaire</i>, offre à Angélique de lui faire voir une +dissection. Dans <i>les Plaideurs</i>, il y a un passage qui rappelle +plus directement la phrase de Furetière, et qui pourroit +même en procéder réellement. <i>Les Plaideurs</i>, en effet, ne +sont que de 1668. +</p> +<p> +<span class="smcap">Dandin.</span><br /> +<br /> +N'avez vous jamais vu donner la question?<br /> +<br /> +<span class="smcap">Isabelle.</span><br /> +<br /> +Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie.<br /> +<br /> +<span class="smcap">Dandin.</span><br /> +<br /> +Venez, je vous en veux faire passer l'envie.<br /> +<br /> +(Acte 3, sc. 4.)<br /> +</p> +<p> +Du reste, les similitudes de traits et de scènes qui peuvent +exister entre <i>les Plaideurs</i> et <i>le Roman bourgeois</i> ne doivent +pas étonner. Furetière étoit de la société des gais buveurs +qui se réunissoient au <i>Mouton</i> du cimetière Saint-Jean, et +au milieu de laquelle naquit et grandit peu à peu la comédie +de Racine. Louis Racine, dans ses <i>Mémoires</i> sur son père +(page 74), avoue lui-même indirectement cette collaboration +de la spirituelle compagnie.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> C'est là en effet que les bouquinistes avoient leurs étalages; +ils y faisoient si grand commerce, que les libraires, +jaloux, se plaignirent du dommage que leurs boutiques en +éprouvoient. Après de longs débats, dont Gui Patin a parlé +dans sa lettre du 30 septembre 1650, ceux-ci eurent gain de +cause, et parvinrent à faire «quitter la place à cinquante +libraires qui y étoient, etc.» Entre autres <i>mémoires</i> écrits +pour cette affaire, il en est un en faveur des bouquinistes, +et dont Baluze pourroit bien être l'auteur, qui a été publié +dans la <i>Bibliothèque de l'école des Chartes</i>, 2<sup>e</sup> série, t. 5, +p. 370.</p></div> + +<p>Il trouva un jour un Theophile qui avoit ces bonnes +marques, qu'il acheta le double de ce qu'il valoit, encore +crut-il avoir fait une bonne emplette, et avoir +trompé le marchand. Il en fit quelques extraits apres +l'avoir bien feuilleté, et pourveu que les vers parlassent +d'amour, cela luy suffisoit pour les trouver bons. Il en +envoya quelques-uns à Collantine, apres les avoir corrigez +et ajustez à sa maniere, c'est à dire les avoir +gastez et corrompus. Le messager qui les porta eut ordre +de dire qu'il les avoit veu faire à la haste, et que Belastre +n'avoit pas eu le loisir de les polir.</p> + +<p>Quoy que Collantine ne se connust point du tout en +vers, elle ne laissoit pas neantmoins de faire grand +estat de ceux qu'on luy envoyoit, non pas pour estre +bons ou mauvais, mais parce seulement qu'ils estoient +faits pour elle. Car il n'y a point de bourgeoise, pour +sotte et ignorante qu'elle soit, qui n'en tire un grand +sujet de vanité, et mesme davantage que les personnes +de condition, qui sont accoustumées à en recevoir. Aussi +n'y eut-il personne qui vint chez elle à qui elle ne les +monstrast comme une grande rareté, depuis son procureur +jusqu'à sa blanchisseuse. Mais entre ceux qu'elle +croyoit qui les devoient le plus admirer, elle contoit +Charroselles. Dés la premiere fois qu'elle le vid, elle +courut à luy avec des papiers à la main qui le firent +blesmir, car il croyoit encore que ce fussent quelques +exploits. Elle luy dit brusquement: Tenez, auriez-vous +jamais cru qu'on eust fait des vers a ma loüange? En +voila pourtant, dea! et vous, qui faites des livres, n'avez +jamais eu l'esprit d'en faire un pour moy.</p> + +<p>Charroselles luy baragoüina entre les dents certain +compliment qu'il auroit été difficile de deschiffrer, et +prit ces papiers en tremblant, croyant avoir encore +plus à souffrir en la lecture de ces vers qu'en celle des +papiers pleins de chicane: car il contoit des-jà qu'il luy +en cousteroit quelque loüange, qu'exigent d'ordinaire +tous ceux qui presentent des vers à lire, ce qui estoit +pour luy un supplice insupportable. Cependant il en +fut quitte à meilleur marché, car il n'eust pas si-tost +jetté les yeux dessus, qu'il reconnut le larcin. Il dit +donc à Collantine qu'ils estoient de Theophile, et que +c'estoit se mocquer de dire qu'on les avoit fait exprès +pour elle. Il lui apporta mesme le livre imprimé, pour +une pleine conviction, ce que Collantine receut avec +grande joye. Elle ne manqua pas de faire insulte au +pauvre Belastre dés la premiere fois qu'il la vint voir; +pour premier compliment, elle luy dit qu'elle avoit recouvert +une piece decisive qu'elle alloit produire contre +luy. Belastre, qui croyoit son larcin aussi caché que +s'il l'eût fait chez les Antipodes, crut alors qu'elle +vouloit parler de ses procés, et répondit seulement +qu'il y feroit fournir de contredits par son advocat. +Mais Collantine, le tirant d'erreur, luy parla des vers +qu'il lui avoit envoyez, et lui dit: Vraiment, Monsieur, +vous avez raison de dire que les vers ne vous coustent +gueres à faire, puisque vous les trouvez tous faits. +Belastre, qui attendoit de grands remercimens, se +trouva fort surpris de cette raillerie; et neantmoins, +avec une asseurance de faux témoin, il lui confirma, +non sans un grand serment, qu'il les avoit fait tout +exprés pour elle. Mais que voulez-vous gager (reprit +Collantine) que je vous les monstreray imprimez dans +ce livre (dit-elle en luy monstrant un Theophile)? +Tout ce que vous voudrez, dit Belastre, qui, luy +voyant tenir un livre relié de neuf, ne se douta aucunement +que ce fust le mesme que le sien, qu'il croyoit +tres-vieux. La gageure accordée d'une collation, le +livre fut ouvert à l'endroit du larcin, marqué d'une +grande oreille, ce qui surprit davantage Belastre que +si on luy eust revelé sa confession. Il s'enquit aussi-tost +du nom de celuy qui avoit pû découvrir un si grand +secret, et apprenant que c'estoit son rival, il l'accusa +soudain de magie. Il crut qu'il falloit estre devin ou +avoir parlé au diable pour trouver une chose si cachée. +Car (disoit-il) ou il faut que cet homme ait leu tous les +livres qu'il y a au monde, et qu'il les sçache tous par +cœur, ou il n'a point veu celuy que j'ay, qui est le plus +vieux que j'aye jamais pû trouver. Quelque temps +apres ce ridicule raisonnement, assez commun chez +les ignorans, et la gageure acquittée, il minutta sa +sortie; et pour se vanger de son rival, il ne fut pas si-tost +dehors qu'il demanda à un des procureurs de son +siege comment il se falloit prendre à faire le procés +à un sorcier. On luy dit qu'il falloit avoir premierement +quelque denonciateur. He bien! (dit-il aussi-tost) où +demeurent ces gens-là? envoyez-m'en querir un par +mes sergens? Cette ignorance fit faire alors un grand +éclat de rire à ceux qui estoient présens; sur quoy il +adjouste en colere: Quoy! ne sont-ce pas des gens créez +en titre d'office? je veux qu'ils fassent leur charge, ou +je les interdiray sur le champ. La risée ayant redoublé, +Belastre, en persistant, dit encore: Vous me prenez +bien pour un ignorant, de croire qu'en France, où la +police est si exacte, et où on chomme si peu d'officiers, +on ne puisse pas trouver tous ceux qui sont nécessaires +pour faire le procés à un sorcier. Mais il eut beau se +mettre en colere, il ne put executer son dessein, et il +fallut qu'il remist sa vengeance à une autre occasion.</p> + +<p>Pour éviter désormais un pareil affront, et reparer +celuy qu'il avoit receu, il se resolut, à quelque prix +que ce fust, de faire des vers de luy-mesme. Depuis +qu'il en eut une fois tasté, il ne crut pas qu'on se pust +passer d'en faire; et on peut bien dire que c'est une +maladie semblable à la gravelle ou à la goutte: dés +qu'on en a senty une atteinte, on s'en sent toute sa vie. +Il estoit fort en peine de sçavoir avec quoy on les faisoit, +et apres avoir feuilleté quelques livres, le hasard le fit +tomber sur certain endroit où un poëte s'estonnoit de +ce qu'il faisoit si bien des vers, veu qu'il n'avoit pas beu +de l'hippocrene. Il crut, par la ressemblance du nom, +que c'estoit une espece d'hypocras, et il demanda à un +juré apoticaire qui eut à faire à luy environ ce mesme +temps qu'il lui donnast quelques bouteilles d'hypocras +à faire des vers. Il n'en eut qu'une risée pour réponse, +mais il adjousta: Ne faites point de difficulté de m'en +faire exprés, je le payeray bien, valust-il un escu la +pinte. Une autrefois, ayant leu que pour faire de bons +vers il falloit se mettre en fureur, s'arracher les cheveux +et ronger ses ongles, il pratiqua cela fort exactement. +Il mordit ses ongles jusques au sang, il se +rendit la teste presque chauve, et il se mit si fort en +colere (il ne connoissoit point d'autre fureur) que son +pauvre clerc et son laquais en pâtirent, et porterent +long-temps sur les épaules des marques de sa verve +poëtique. Enfin, il eut recours à son siffleur, qui se +méloit aussi de faire des vers (de méchans, s'entend) +et qui un peu auparavant avoit fait jouer dans sa chambre +une pastorale de sa façon, sur un theatre basty de +trois ais et de deux futailles, decoré des rideaux de son +lit et de deux pieces de bergame. Cet homme lui enseigna +donc les regles des vers, qu'il ne sçavoit pas luy-mesme. +Il luy apprit à conter les syllabes sur ses +doigts, qu'il mesuroit auparavant avec un compas: +car il ne concevoit point d'autre façon de faire des vers, +que de trouver moyen de ranger des mots en haye, +comme il avoit veu autrefois ranger des soldats pour +faire un bataillon.</p> + +<p>Ce brave maistre luy apprit aussi qu'il y avoit des +rimes masculines et féminines; surquoy Belastre luy dit +avec admiration: Est-ce donc que les vers s'engendrent +comme des animaux, en mettant le masle avec la femelle? +Enfin, apres quelques mois de noviciat, et apres avoir +autant broüillé de papier qu'un scrupuleux faiseur d'anagrammes, +il fit les trois méchans couplets qu'on +verra en suitte, non sans suer aussi fort que celuy qui +auroit joüé quatre parties de six jeux à la paulme. +Encore faut-il que je recite de luy une certaine naïfveté +assez extraordinaire.</p> + +<p>Il avoit oüy dire que les muses estoient des divinitez +qu'il falloit avoir favorables pour bien faire des vers, et +que tous les grands poëtes les avoient invoquées en +commençant leur ouvrage. Il avoit mesme marqué +de rouge quatre vers dans un Virgile qu'avoit son +siffleur, qu'on luy avoit dit estre l'invocation de l'Eneïde. +Il avoit apris par cœur ces quatre vers, et les recitoit +comme une oraison fort devote toutes les fois qu'il se +mettoit à ce travail, de mesme qu'on fait lire la vie de +sainte Marguerite pour faire delivrer une femme enceinte. +Quand Belastre eut si bien, à son sens, reüssi +dans son entreprise, et se fust applaudi cent fois luy-mesme +(car les ignorans sont ceux qui se trouvent les plus +satisfaits de leurs ouvrages), il s'en alla, avec ce beau +chef-d'œuvre dans sa poche, voir Collantine. Il avoit +une fierté nompareille sur son visage, croyant bien +effacer la honte qu'il avait auparavant receuë. Il debuta +par ce cartel: Je vous deffie (dit-il en lui monstrant un +papier qu'il tenoit à la main) de trouver que ces vers +que je vous apporte soient dérobez; car dans tous les +livres qui sont au monde, vous n'en verrez point de +cette maniere. Ce n'est pas que je me veüille piquer +d'estre autheur, ny faire le bel esprit; mais vous connoistrez +que quand je m'y veux appliquer, je suis capable +de faire des vers à la cavaliere.</p> + +<p>Par malheur pour luy, Charroselles, qui estoit entré +un peu auparavant, se trouva de la compagnie; il fit +un grand cry dés qu'il ouyt nommer cette sorte de vers, +qui importune tant d'honnestes gens; et sans songer +s'il avoit un antagoniste raisonnable en relevant cette +parole, il luy dit brusquement: Qu'entendez-vous par +ces vers à la cavaliere? n'est-ce pas à dire de ces méchans +vers dont tout le monde est si fatigué? Belastre +se hazarda de répondre que c'estoient des vers faits par +des gentilshommes qui n'en sçavoient point les regles, +qui les faisoient par pure galanterie, sans avoir leu de +livres, et sans que ce fust leur mestier. Hé! par la mort, +non pas de ma vie (reprit chaudement Charroselles). +Pourquoy diable s'en meslent-ils, si ce n'est pas leur +mestier? Un masson seroit-il excusé d'avoir fait une +méchante marmite, ou un forgeron une pantoufle mal +faite, en disant que ce n'est pas son mestier d'en faire? +Ne se mocqueroit-on pas d'un bon bourgeois qui ne feroit +point profession de valeur si, pour faire le galand, +il alloit monster à la brêche, et monstrer là sa poltronnerie?</p> + +<p>Quand je voy ces cavaliers, qui, pour se mettre en +credit chez les dames, negligent la voye des armes, +des joustes et des tournois pour faire les beaux esprits +et les versificateurs, j'aimerois autant voir les +chevaliers du Port au foin faire les galans avec leurs +tournois à la bateliere, lors qu'ils tirent l'anguille ou +l'oison, et qu'il joustent avec leurs lances. Cependant +il se coule mille millions de méchans vers sous ce titre +specieux de vers à la cavaliere, qui effacent tous les +bons, et qui prennent leur place. Combien voyons-nous +de femmes bien faites mépriser des vers tendres et +excellens qu'aura fait pour elles un honneste homme +avec tout le soin imaginable, pour admirer deux méchans +quatrains que leur aura donné un plumet, aussi +polis que ceux de Nostradamus? O Muses! si tant est +que vostre secours soit necessaire aux amans, pourquoy +souffrez-vous que ceux qui vous barbouïllent et +qui vous défigurent soient favorisez par vostre entremise, +et que vos plus chers nourrissons soient d'ordinaire +si mal receus?</p> + +<p>L'entousiasme alloit emporter bien loin Charroselles, +car il estoit fort long en ses invectives (quoy qu'il n'eust +pas grand interest en celle-cy, comme faisant fort peu +de vers), quand l'impatience de Collantine l'interrompit, +en disant fort haut: Or sus, sans faire tant de préambules, +voyons ces vers dont est question; qu'ils +soient bons ou mauvais, il suffit qu'ils soient faits +à ma loüange pour me plaire. Belastre ne s'en fit pas +prier deux fois, de peur de differer les applaudissemens +qu'il en attendoit; il leut donc ces vers avec la +mesme gravité qu'il auroit deub prononcer ses sentences:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Belle bouche, beaux yeux, beau nez,<br /></span> +<span class="i0">Depuis que vous me chicanez,<br /></span> +<span class="i0">Mon cœur a souffert la migraine;<br /></span> +<span class="i0">Faites faire halte à vos rigueurs,<br /></span> +<span class="i0">Quoy? Voulez-vous par vos froideurs<br /></span> +<span class="i0">Egaler la Samaritaine?<br /></span> +</div></div> + +<p>Vrayment (dit Charroselles), je ne sçay si ces vers ne +sentent point plus le praticien que le cavalier; mais du +moins on ne dira pas qu'ils sentent le médecin, car il +n'y en a point qui pust dire que la migraine, qui est +une maladie de la teste, fust dans le cœur. Cela peut +passer neantmoins à la faveur de cette comparaison qui +a toute la froideur que vous luy attribuez; continuez +donc.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Vous trapercez si fort un cœur<br /></span> +<span class="i0">Que, quand je l'aurois aussi dur<br /></span> +<span class="i0">Que celuy du cheval de bronze,<br /></span> +<span class="i0">Il faudroit ceder à vos coups,<br /></span> +<span class="i0">Et je vous les donnerois trestous<br /></span> +<span class="i0">Quand bien j'en aurois dix ou onze.<br /></span> +</div></div> + +<p>Voila (dit Charroselles) une rime gasconne<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a> ou perigourdine, +et vous la pouvez faire trouver bonne en +deux façons, en violentant un peu la prononciation, car +vous pouvez dire un <i>cœur</i> aussi <i>deur</i>, ou un <i>cur</i> aussi +<i>dur</i>; mais en recompense la rime de <i>onze</i> est fort bien +trouvée. Quant au cinquième vers, si vous l'aviez bien +mesuré vous le trouveriez trop long d'une sillabe. A +cela (répondit Belastre) le remede sera facile; je n'auray +qu'à le faire écrire plus menu, il ne sera pas plus +long que les autres. Je ne me serois pas advisé de ce +remede (dit Charroselles), et j'aurois plustost dit <i>donrois</i> +au lieu de <i>donnerois</i>, comme faisoient les anciens, +qui usoient de la sincope. Qu'est-ce à dire, sincope (reprit +Belastre)? n'est-ce pas une grande maladie? qu'a-t-elle +de commun avec les vers? Ensuite il continua:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Et, qui pis est, vostre attentat<br /></span> +<span class="i0">Se commet contre un magistrat.<br /></span> +<span class="i0">Doublement peche qui le tue.<br /></span> +<span class="i0">Quand il s'agit de resister<br /></span> +<span class="i0">Aux coups qu'il vous plaist me porter<br /></span> +<span class="i0">Je n'ay ny force ny vertue.<br /></span> +</div></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Cette façon de rimer, et partant de prononcer, n'étoit +pas si exclusivement gasconne que le dit Charroselles. Sous +Louis XIII, on ne faisoit pas autrement à Paris. Grâce à la +prononciation, <i>dur</i> y rimoit très bien avec <i>cœur</i>, ce dont s'indignoit +le Normand Malherbe. «Il ne vouloit pas, dit Tallemant, +qu'on rimât sur <i>bonheur</i> ni sur <i>malheur</i>, parce que les +Parisiens n'en prononcent que l'u, comme s'il y avoit <i>bonhur</i>, +<i>malhur</i>, etc.» (<i>Historiettes</i>, édit. in-12, t. 1, p. 267.)</p></div> + +<p>Charroselles, estonné de ce dernier mot, demanda le +papier pour voir comment il estoit escrit; mais il fut surpris +de voir que l'autheur, qui estoit mieux fondé en +rime qu'en raison, avoit mieux aimé faire un solœcisme +qu'une rime fausse. Il admira sa naïveté, et luy demanda +s'il en avoit fait encore d'autres. Belastre répondit +qu'il y en avoit beaucoup qu'il n'avoit pas eu le loisir de +décrire. Charroselles luy repliqua: Ce n'est donc icy +qu'un fragment? A quoy Belastre repartit: Je ne sçay; +mais, je vous prie, dites-moy combien il faut que l'on +mette de vers pour faire un fragment? Cette nouvelle +naïveté causa un grand esclat de rire, qui ne fut pas +sitost passé que Belastre, voulant recueillir le fruit +de son travail, demanda ce qu'on pensoit de ses vers, +c'est-à-dire, exigeoit de l'approbation, quand Charroselles +luy dit: Vrayement, Monsieur, vous faites des +vers à la maniere des Grecs, qui avoient beaucoup de +licences. Pourquoy non (reprit Belastre)? n'ay-je pas +eu mes licences, qui m'ont cousté de bel et bon argent? +Il est vray que je ne sçay de quelle université elles +sont, mais mademoiselle les a veuës, car je les ay +produites quand elle ma accusé de ne sçavoir pas le latin. +J'ay fait toutes mes classes, tel que vous me voyez; +il est vray qu'ayant esté long-temps à la guerre, j'ay +tout oublié.</p> + +<p>Vous estes donc (luy dit Charroselles) plus que docteur, +car j'ai ouy dire quelquefois qu'un bachelier est +un homme qui apprend, et un docteur un homme qui +oublie; vous qui avez tout oublié estes quelque chose +par delà. Pour revenir à vos vers, ils sont d'une manière +toute extraordinaire; je n'en ay point veu de pareils, +et je ne doute point que vous ne fassiez de beaux +chefs-d'œuvres s'il vous vient souvent de telles boutades. +Ha (dit Belastre), je voudrois bien sçavoir les regles +d'une boutade; est-il possible que j'en aye fait une +bonne par hazard? Vous estes bien difficiles à contenter, +vous autres messieurs les delicats (dit là dessus +Collantine); pour moy, j'aime generalement tous les +vers poetiques, et surtout les quatrains de six vers, +tels que sont ceux qui sont pour moy. Charroselles sousrit +de cette belle approbation, et insensiblement prit +occasion, en parlant de vers, de déclamer contre tous les +autheurs qu'il connoissoit, et il n'y en eut pas un, bon +ou mauvais, qui ne passast par sa critique, sans prendre +garde s'il parloit à des personnes capables de cet entretien. +Mais j'obmettray encore à dessein tout ce qu'il en +dit, car on me diroit que c'est une médisance de reciter +celle que les autres font. La conclusion fut que Collantine, +qui s'étoit teuë long-temps pendant qu'il parloit de +ces autheurs, dont elle ne connoissoit pas un, voulant +parler de vers à quelque prix que ce fust, vint à dire: +Pour moy, je ne trouve point de plus beaux vers que +ceux de la Misere des clercs des procureurs; les pointes +en sont bonnes et le sujet tout à fait plaisant. Je les +leus dernierement sur le bureau du maistre clerc de +mon procureur, durant qu'il me dressoit une requeste. +Si les clercs (répondit Charroselles) sont aussi miserables +que ces vers, je plains sans doute leur misere; +mais quoy! ce ne sont pas seulement les clercs qui sont +à plaindre, les procureurs le sont aussi, et encore plus +les parties, enfin tous ceux qui se meslent de ce maudit +mestier de chicaner. Pourquoy dites-vous cela (reprit +Collantine)? je ne vois point qu'il y ait de meilleur +mestier que celuy de procureur postulant? Vous ne +voyez point de fils de paysan ou de gargotier qui soit +entré dans une telle charge, la pluspart du temps +à credit, qui au bout de sept à huit ans n'achete +une maison à porte cochere<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>, qu'il se fait adjuger par +decret à si bon marché qu'il veut, et qui ne fasse cependant +subsister une assez nombreuse famille. Que +s'il ne tient pas bonne table, et s'il ne fait pas grande +dépence, c'est plustost par avarice que par incommodité. +Je ne doute point (repliqua Charroselles) que le +gain n'en soit assez grand, et je ne m'enquiers point +s'il est legitime; mais il faut avoüer que c'est une triste +occupation d'avoir tousjours la veuë sur des papiers +dont le stile est si dégoustant, et de n'aquerir du bien +qui ne vienne de la ruine et du sang des miserables. A +leur dam (interrompit Collantine)! Pourquoy plaident-ils, +ces miserables, s'ils ne sont pas bien fondez? Fondez ou +non (adjousta Charroselles), les uns et les autres se ruinent +également, témoin une emblesme que j'ay veuë +autrefois de la chicane, où le plaideur qui avoit perdu +sa cause estoit tout nud; celuy qui l'avoit gagnée avoit +une robbe, à la verité, mais si pleine de trous et si déchirée, +qu'on auroit pû croire qu'il estoit vestu d'un rezeau: +les juges et les procureurs estoient vestus de trois +ou quatre robbes les unes sur les autres.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Alors on faisoit une grande différence entre la maison +à <i>porte cochère</i> et la maison à petite porte. C'est d'après cela +que l'on calculoit la fortune du propriétaire ou du locataire. +Pendant la fronde, quand on créa une garde bourgeoise +pour la défense de la ville, les portes cochères durent fournir +chacune un cavalier, tandis que les portes ordinaires ne +devoient qu'un fantassin. On lit à ce propos dans le <i>Courrier +burlesque de la guerre de Paris</i>: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Le mardi (12 janvier 1649), le conseil de ville<br /></span> +<span class="i0">Fit un reglement fort utile,<br /></span> +<span class="i0">Savoir, que pour lever soldats,<br /></span> +<span class="i0">Tant de pied comme sur dadas,<br /></span> +<span class="i0">L'on taxeroit toutes les portes,<br /></span> +<span class="i0">Petites, grandes, foibles, fortes;<br /></span> +<span class="i0">Que la <i>cochère</i> fourniroit<br /></span> +<span class="i0">Tant que le blocus dureroit<br /></span> +<span class="i0">Un bon cheval avec un homme,<br /></span> +<span class="i0">Ou qu'elle donneroit la somme<br /></span> +<span class="i0">De quinze pistoles de poids,<br /></span> +<span class="i0">Payable la première fois;<br /></span> +<span class="i0">Les petites, un mousquetaire,<br /></span> +<span class="i0">Ou trois pistoles pour en faire.<br /></span> +</div></div><p> +<span class="i0">(<i>Pièces à la suite des Mémoires du cardinal de Retz</i>,</span> +<span class="i0">Amst., 1719, in-12. t. 4, p. 270.)<br /></span></p> + +</div> + +<p>Vous estes bien hardy (luy dit Belastre en colère) de +décrier ainsi nostre mestier? Si j'avois icy mes sergens, +je vous ferois mettre là bas en vertu d'une bonne amande +que je vous ferois payer sans déport. Je le décrie +moins (répondit Charroselles) que ne font les advocats, +parce qu'on ne les void jamais avoir de procés en leur +nom, de mesme que les medecins ne prennent jamais +de leurs drogues. J'ay ouy dire encore ce matin à un +de mes amis qu'il n'avoit jamais eu qu'un procès, qu'il +avoit gagné, avec dépens et amende, mais qu'il s'est +trouvé à la fin que s'il eust abandonné dès le commencement +la debte pour laquelle il plaidoit, il auroit gagné +beaucoup davantage. Mais comment cela se peut-il +faire (lui dit Collantine)? Voicy comment il me la conté +(reprit Charroselles): Il luy estoit deub cent pistolles +par un mauvais payeur, proprietaire d'une maison qui +valloit bien environ quatre mil francs. Il a mis son obligation +entre les mains d'un procureur, qui, ayant un antagoniste +aussi affamé que luy, a si bien contesté sur +l'obligation et sur les procedures du dècret qu'on a fait +en suite de cette maison, qu'il a obtenu jusqu'à sept arrests +contre la partie, tous avec amende et dépens. Or, +par l'événement, les dépens ayans esté taxez à 2500 livres, +et la maison adjugée à 2000 livres seulement au +beau-frere de son procureur, il luy a cousté de son argent +500 livres, outre la perte de sa debte. Mais il m'a +juré que son plus grand regret estoit à l'argent qu'il luy +avoit fallu tirer pour payer toutes les amandes à quoy +sa partie avoit esté condamnée, faute de quoy on ne luy +vouloit pas délivrer ses arrests.</p> + +<p>On avoit raison (repartit Collantine), car ne sçait-on +pas bien que c'est celuy qui gagne sa cause qui doit +avancer l'amande de douze livres? Mais on luy en +donne, s'il veut, aussi-tost le remboursement sur sa partie. +Et que sert le remboursement (adjousta Charroselles) +si le debiteur est insolvable, comme le sont tous +les chicaneurs? Ne vaudroit-il pas bien mieux que +Monsieur le receveur perdit la somme, qui luy est un +pur gain, que de la faire tomber, par l'evenement, sur +le dos de celuy qui avoit bon droit, et qui est chastié de +la faute d'autruy?</p> + +<p>La mesme personne m'a fait encore une grande +plainte sur la declaration de ces dépens, qui luy tenoit +fort au cœur, et l'a traduite assez plaisamment en ridicule. +Il m'a fait voir que pour un mesme acte il y +avoit cinq ou six articles separez, par exemple pour le +conseil, pour le memoire, pour l'assignation, pour la +coppie, pour la presentation, pour la journée, pour le +parisis, pour le quart en sus, etc.<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>, et il m'a dit en +suite qu'il s'imaginoit estre à la comédie italienne, et +voir Scaramouche hostelier compter à son hoste pour +le chapon, pour celuy qui l'a lardé, pour celuy qui l'a +châtré, pour le bois, pour le feu, pour la broche, etc. +Vrayment (dit alors Collantine), il faut bien le faire +ainsi, puisque c'est un ancien usage; j'avouë bien que +c'est là où messieurs les procureurs trouvent mieux +leur compte, car pour faire cette taxe on compte les +articles, et tel de ces articles qui n'est que de dix deniers +couste quelquefois huit sous à taxer, comme en +frais extraordinaires de criées; sans compter les roles +de la declaration, qui par ce moyen s'amplifient merveilleusement. +Aussi disent-ils que c'est la piece la +plus lucrative de leur mestier. Mais je vous advoüray +(ajousta-t'elle) que j'y trouve une chose qui me choque +fort: c'est qu'on y taxe de grands droits aux procureurs +pour les choses qu'ils ne font point du tout, comme les +consultations et les revisions d'ecritures, et on leur en +taxe de très-petits pour celles qu'ils font effectivement, +comme les comparutions aux audiences pour obtenir +les arrests; c'est un point qu'il sera tres-important de +corriger, quand on fera la reformation des abus de la +justice. Apres cela (continua Charroselles, qui avoit esté +aussi obligé d'apprendre à plaider à ses dépens à cause +du procés qu'il avoit eu contre Collantine) n'avoüerez-vous +pas que c'est un méchant mestier que de plaider, +puis qu'on est exposé à souffrir ces mangeries? Il faut +distinguer (répondit la demoiselle), car on a grand sujet +de plaindre ces plaideurs par necessité, qui sont obligez +de se deffendre le plus souvent sans en avoir les +moyens, quand ils sont attaquez par des personnes puissantes, +et attirez hors de leur pays en vertu d'un committimus. +Mais il n'en est pas de mesme de ces plaideurs +volontaires qui attaquent les autres de gayeté de +cœur, car ils sont redoutables à toutes sortes de personnes, +et ils ont l'avantage de faire enrager bien des +gens. Vous m'advouërez vous-mesme que c'est le plus +grand plaisir du monde, et qu'on peut bien faire autant +de mal par un exploit que par une satyre. Outre que +leurs parties sont tousjours contraintes, pour se racheter +de leurs vexations, de leur donner de l'argent ou de +leur abandonner une partie de la chose contestée, de +sorte que, quelque méchant procés qu'ils puissent avoir, +pourveu qu'ils les sçachent tirer en longueur, ils y +trouvent plus de gain que de perte.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Cette curieuse énumération de frais rappelle celle que +fait Molière dans les <i>Fourberies de Scapin</i> (acte 2, scène 8). +Comme cette pièce est de 1671, il se pourroit que le passage +que j'indique ne fût encore qu'une réminiscence, étendue, +du reste, et complétée, du <i>Roman bourgeois</i>.</p></div> + +<p>Vrayment (interrompit Charroselles), à propos de ces +gens qui chicanent à plaisir, je me souviens d'une rencontre +que j'eus dernierement au palais. Je me trouvay +auprés d'un Manceau qui, ayant donné un soufflet à un +notaire de ses voisins (ainsi que j'appris depuis), avoit +esté obligé de soustenir un gros procés criminel devolu +par appel à la cour, et pour ce sujet il avoit esté condamné +en de grandes reparations, dommages et interests. +J'oüys un de ses compatriotes qui, pour le railler, +luy disoit: Hé bien, qu'est-ce, Baptiste (ainsi falloit-il +que s'appellast ce tappe-notaire)? Tu es bien chanceux: +tu as perdu ton procés? Ce Manceau luy dit pour toute +réponse: Vrayment c'est mon, vla bien dequoy! N'en +auray-je pas un autre tout pareil quand je voudray? La +risée que firent ceux qui ouyrent cette réponse me +donna la curiosité d'aprendre le sujet de ce procés, et +en suite d'avoüer qu'il n'y avoit rien de plus aisé que de +faire des procés de cette qualité, mais que ce n'estoit +pas un moyen de faire grande fortune.</p> + +<p>Je n'entends pas parler de ces sortes de procés (dit +alors Collantine), Dieu m'en garde! il n'y a rien de si +dangereux que d'estre deffendeur en matiére criminelle; +mais je parle de ces droits litigieux qu'on achepte +à bon marché de gens foibles et ignorans des affaires, +dont les plus embrouillez sont les meilleurs. Car on +n'a qu'à se faire recevoir partie intervenante, et pourvu +qu'on sçache bien faire des incidens et des chicanes, +tantost se ranger d'un party et tantost de l'autre, il faut +enfin que les autres parties acheptent la paix, à quelque +prix que ce soit. Tel est le mestier dont je subsiste il y +a longtemps, et dont je me trouve fort bien. J'ay des-ja +ruiné sept gros paysans et quatre familles bourgeoises, +et il y a trois gentilshommes que je tiens au cul et aux +chausses. Si Dieu me fait la grace de vivre, je les veux +faire aller à l'hospital. Collantine commençoit des-ja à +leur vouloir conter ses exploits, tant en gros qu'en détail, +et n'eust finy de longtemps, quand elle fut interrompuë +par Belastre, qui luy dit: Sans aller plus loin, +vous me faites faire une belle experience de ce que +vous sçavez faire. Il y a assez long-temps que vous me +chicanez, sous pretexte d'une vieille recherche de +droits dont il ne vous en est pas deub un carolus. Quoy +(repliqua chaudement Collantine)! vous ne me devez +rien? Estes-vous assez hardy pour le soustenir? Je vous +vais bientost montrer le contraire. Je m'en rapporte à +Monsieur (dit-elle en monstrant Charroselles); il en +jugera luy-mesme. Ce fut lors qu'ils se mirent tous +deux en devoir de conter tous les procés et differens +qu'ils avoient ensemble, en la presence de Charroselles, +comme s'il eust esté leur juge naturel. Ils prirent tous +deux la parole en mesme temps, plaiderent, haranguerent +et contesterent, sans que pas un voulust escouter +son compagnon. C'est une coustume assez ordinaire +aux plaideurs de prendre pour juge le premier venu, +de plaider leur cause sur le champ devant luy, et de +s'en vouloir rapporter à ce qu'il en dira, sans que cela +aboutisse néantmoins à sentence ny à transaction; de +sorte que, si on avoit déduit au long cet incident, il +n'auroit point du tout choqué la vray-semblance. Mais +cela auroit esté fort plaisant à entendre, et le seroit peu +à reciter. A peine s'estoient-ils accordez à qui parleroit +le premier (car la contestation fut longue sur ce point), +quand on ouyt heurter à la porte. C'estoit le greffier de +Belastre, qui l'estoit venu trouver chez Collantine, sçachant +qu'il y estoit, pour luy faire signer la minutte d'un +inventaire qu'il venoit d'achever; et outre le procés verbal +de scellé qu'il tenoit en main, il avoit encore sous +le bras un fort gros sac, contenant tous les papiers inventoriez, +qui devoient estre deposez au greffe pour la +seureté des vacations des officiers. Son arrivée fit faire +trefve à ces deux parties plaidantes, et apres qu'il eut +eu une petite audiance en particulier de Belastre, ce +greffier qu'on avoit appellé Volaterran, (parce qu'il voloit +toute la terre) donna son procés verbal à signer à +ce vénérable magistrat. Charroselles, qui fouroit son +nez par tout, fut curieux de sçavoir ce que c'estoit, et +s'estant baissé sous pretexte de ramasser un de ses +gans, il leut au dos du cahier cette inscription:</p> + + +<h3><a id="Inventaire"></a><span class="smcap">Inventaire de Mythophilacte.</span></h3> + +<p>Comment (s'ecria-t'il aussitost)! le pauvre Mythophilacte +est donc mort! Quoy! cet homme qui a esté si +fameux dans Paris, et par sa façon de vivre et par +ses ouvrages? Je m'asseure qu'on aura trouvé chez luy +de belles curiositez. Si vous les desirez voir (dit le greffier +assez civilement, contre l'ordinaire de ces messieurs, +qui ne sont point accusez d'estre civils), vous +n'en sçauriez trouver un memoire plus exact que cet +inventaire que j'en ay dressé. Vous ne me sçauriez faire +un plus grand plaisir (dit Charroselles). Et à moy aussi +(dit de son costé Collantine), qui estoit ravie d'ouïr toute +sorte d'actes et d'expeditions de justice. Belastre, qui +estoit aussi bien aise d'entendre lire une piece intitulée +de son nom, et qui croyoit se faire beaucoup valoir par +ce moyen à Collantine, non seulement applaudit à cette +curiosité, mais mesme, par l'authorité qu'il avoit sur le +greffier, luy commanda de la satisfaire. Le greffier, luy +obeyssant, s'assit auprés d'eux, et, apres qu'ils eurent repris +leur place et fait silence, Volaterran commença +de lire ainsi:</p> + + +<p><i>Inventaire de Mythophilacte.</i></p> + +<p>L'an mil six cens..... Je vous prie (interrompit +Charroselles), passez cette intitulation, qui ne +contient que des qualitez inutiles. Inutiles +(reprit Collantine avec un grand cry)! vous +vous trompez fort: il n'y a rien de plus essentiel en une +affaire que de bien establir les qualitez. Cela seroit bon +(reprit Charroselles), si on avoit à instruire ou à juger +un procés; mais comme nous n'avons icy que la curiosité +de voir les effets de Mythophilacte, ce ne seroit +que du temps et des paroles perduës. Cette raison +ayant prevalu, au grand regret neantmoins de Belastre, +qui prenoit grand plaisir à entendre lire ses qualitez, +Volaterran passa plusieurs pages de l'intitulation, apposition +et levée des scellez, et continua de lire:</p> + +<p> +Premierement un lit où estoit gisant ledit deffunt,<br /> +consistant en trois aix posez sur deux tresteaux, une<br /> +paillasse, avec une vieille valise servant de traversin, et<br /> +une couverture faite d'un morceau de tapisserie de<br /> +Rouen, prisez le tout ensemble vingt-cinq sous,<br /> +cy<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 26.5em;">25 sous.</span><br /> +<br /> +<i>Item</i>, deux chaises de paille, avec un fauteuil garny<br /> +de mocquette, prisés dix sous, cy<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 26.5em;">10 sous</span><br /> +<br /> +<i>Item</i>, un coffre de bois blanc, sur lequel avons reconnu<br /> +nos scellez sains et entiers, et dans iceluy ne<br /> +s'est trouvé que les papiers cy-apres inventoriez, ledit<br /> +coffre prisé douze sous, cy<br /> +<br /> +<span style="margin-left: 26em;">12 sous.</span><br /> +</p> + +<p>De grace (dit Charroselles), allons vistement à ces +papiers; c'est la seule chose que je desire de voir, m'imaginant +qu'il y en aura de fort bons. Car pour le reste +de ses meubles, il est aisé d'en juger par l'échantillon, +et je me doute bien que le pauvre Mythophilacte est +mort dans la dernière pauvreté. Je ne m'estonne plus +qu'il apprehendast si fort les visites, et qu'il eust tant +de soin de cacher la maison où il demeuroit à ses plus +intimes amis, ausquels elle estoit aussi inconnue que +la source du Nil. Mais comme je m'attends bien que par +tout l'inventaire nous trouverons une pareille gueuserie, +je vous prie, monsieur le greffier, de coupper court +et de commencer à lire le chapitre des papiers, puisque +la curiosité de la compagnie ne s'estend que là. Ainsi +fut dit, ainsi fut fait: alors Volaterran, ayant sauté plusieurs +feuillets, continua de lire:</p> + +<blockquote><p>Premierement, le testament ou ordonnance de derniere +volonté dudit deffunt, en datte du 21 avril........</p></blockquote> + +<p>Hé! de grace, encore un coup (dit Charroselles), nous +n'avons que faire des dates; je vous prie, voyons seulement +les dispositions de ce testament, et sur tout sautez +le preambule, et ce stile des notaires qui ne fait que +gaster du parchemin. Le greffier prit donc en main ce +testament, et en ayant parcouru en bredouillant deux +ou trois roolles pleins de ces vaines formalitez, il commença +à lire plus intelligiblement ces clauses:</p> + +<blockquote><p>En premier lieu, à l'égard de mes funerailles et enterrement, +j'en laisse le soin à l'hoste du logis où je seray +decedé, me confiant assez d'ailleurs en son humanité, +qui prendroit cette peine de luy-mesme, quand je ne +l'en prierais point. Je m'attends aussi qu'il le fera sans +pompe, sans tenture et sans luminaire, en toute humilité +chrestienne, et convenablement à ma position et à ma +fortune.</p> + +<p><i>Item</i>, à chacun des pauvres autheurs qui se trouveront +à mon enterrement, je donne et legue un exemplaire +d'un livre par moy composé, intitulé: l'<i>Exercice journalier +du poëte</i>, dont la delivrance leur sera faite sitost +que ledit livre sera achevé d'imprimer, dans lequel ils +trouveront un bel exemple de constance pour supporter +la faim et la pauvreté, avec une oraison tres ardente +que j'ay faite en leur faveur, afin que les riches aient +plus de compassion d'eux qu'ils n'ont eu de moy.</p> + +<p><i>Item</i>, je donne et legue à Claude Catharinet, mon +meilleur amy et second moy-mesme, mon grand Agenda +ou mon Almanach de disners, dans lequel sont contenus +les noms et les demeures de toutes mes connoissances, +avec les observations que j'ai faites pour decouvrir +le foible des grands seigneurs, pour les flatter et gagner +leurs bonnes graces, ensemble celles de leurs suisses et +officiers de cuisine, esperant que, par le moyen de cet +ouvrage, il pourra sustenter sa vie comme j'ay fait la +mienne jusqu'à present.</p> + +<p><i>Item</i>, à tous mes pretendus Mecenas, je donne et legue +la liberation de ce qu'ils me doivent pour le prix de +l'encens que je leur ay fourny et livré, tant par epistres +dedicatoires, panegyriques, epitalames, sonnets, rogatons, +qu'en quelque autre sorte et maniere que ce soit, +ne desirant pas que leur ame soit tourmentée en l'autre +monde, comme elle le pourroit estre pour avoir retenu le +salaire deub à mes grands travaux. J'en fais la mesme +chose à l'égard de ces méchans libraires qui ont mangé +tout le fruit de mes veilles, et qui m'ont tant fait souffrir +depuis que j'ay esté à leur discretion. Et quoy +qu'ils aient souvent pris à tasche de me faire damner, +je prie Dieu qu'il ne leur impute point le mal qu'ils +m'ont fait, mais qu'il use envers eux de sa misericorde, +de toute l'estendue de laquelle ils ont grand besoin.</p> + +<p><i>Item</i>, je donne et legue à Georges Soulas, ci-devant +mon valet et scribe, et maintenant, à force de manier +mes ouvrages, devenu mon collegue et confrere en Apollon, +tant pour paiement des gages que je luy puis devoir +que par pure liberalité, donation à cause de mort, +et en la meilleure forme que pourra valoir, tout le reste +de mes ouvrages et papiers, tant imprimez qu'à imprimer, +luy faisant don de tous les profits qu'il en pourra +retirer des comédiens, des libraires et des personnes à +qui il les pourra dédier; à la charge, et non autrement, +qu'il fera imprimer lesdits manuscrits sous mon nom, +et non sous le sien, et qu'il ne me privera point de la +gloire qui m'en peut revenir, comme je sçay que quelques +autheurs escrocs en ont cy-devant usé. Et pour +exécuteur du présent testament, je nomme Charles de +Sercy<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>, maistre libraire juré au Palais, veu que j'espère +de sa courtoisie que, comme il se forme sur le modèle +de Courbé<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>, qui ne dédaigne pas d'estre agent +général des autheurs de la haute classe, luy qui +commence de venir au monde ne dédaignera pas de rendre +cet office à la mémoire de son tres humble serviteur +et chalend. Voulant en cette considération que Georges +Soulas, légataire universel de mes ouvrages, lorsqu'il +en voudra faire faire l'impression, lui donne la preferance +à tous les autres, pour le recompenser des pertes +qu'il a faites sur tant de recueils et de rapsodies inutiles +qu'il a imprimées, et qui le menacent d'une banqueroute +prochaine et bien méritée: car ainsi le tout a esté +par ledit testateur dicté, nommé, leu et releu, etc.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Il avoit été reçu imprimeur-libraire le 13 septembre +1649, mais il n'avoit guère commencé à marquer qu'en 1670, +année où il fut fait adjoint de la communauté. Furetière +pouvoit donc, même en 1666, époque, non de la rédaction, +mais de la publication de son livre, parler encore de lui +comme il en parle.—Dans l'édition de Nancy, de 1713, le +nom de Jean Treyar est substitué à celui de Ch. de Sercy.</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> C'est d'Augustin Courbé qu'il est parlé ici. «Son plus +grand négoce, dit La Caille (<i>Hist. de l'impr.</i>, p. 274.), étoit +de livres de galanteries et de romans, dont il faisoit grand +débit.»—Dans sa <i>Nouvelle allégorique</i>, etc., p. 115, Furetière +avoit déjà parlé de Courbé, à propos de mademoiselle +de Scudéry, dont il éditoit les romans: «La pucelle Sappho +obtint permission de mener des troupes dans la <i>Romanie</i> +pour la rétablir, a cause qu'elle y avoit de belles terres et +seigneuries, dont Augustin Courbé étoit fermier général, et +où il faisoit si bien son compte, qu'il s'y seroit extraordinairement +enrichi, sans les pertes que lui a fait souffrir +d'ailleurs le prince Galimathias.»</p></div> + +<p>Vrayment (dit alors Charroselles), j'avois grande estime +pour le pauvre Mythophilacte, mais je lui sçay +fort mauvais gré de ce qu'il destourne ces petits libraires +du soin de faire des recueils. Chacun sçait combien +ceux qui sont haut hupez font les rencheris quand on +leur offre des coppies à imprimer. Ils ne veulent prendre +que celles d'une certaine caballe qui leur plaist, +encore les payent-ils à leur mode, et il leur faut jetter +les autres à la teste, encore n'en veulent-ils point imprimer.</p> + +<p>Vous m'avez fait cent fois la mesme plainte de vos +libraires (dit Collantine); pourquoy les voudriez-vous +obliger à imprimer vos livres, si le debit n'en est pas +heureux? Que ne les faites-vous imprimer à vos frais, à +l'exemple d'un certain autheur dont j'ai ouy parler au +Palais, qui en a pour cinquante mille francs sur les +bras. J'aimerois mieux, si j'estois à votre place, vendre +mes chevaux et mon carrosse, pour acheter la gloire +qui m'en reviendroit, puisque vous en estes si affamé. +Ou plustost, que ne quittez-vous tout ce fatras de compositions +philosophiques, historiques et romanesques, +pour compiler des arrests, des plaidoyers ou des maximes +de droit: dame! ce sont des livres qu'on achete +tousjours, quels qu'ils soient, et il n'y a point de libraire +qui n'en fust aussi friand que des Heures à la chancelliere<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>. +Mais, je vous prie, brisons là, car je vois bien +que vous voudriez faire en replique une longue doleance. +Puisque la compagnie est curieuse de voir ces +papiers, passons aux titres et contracts d'acquisitions +de maisons et de constitutions de rente, car ce sont les +principaux articles d'un inventaire.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Exercice spirituel, contenant la manière d'employer toutes +les heures du jour au service de Dieu</i>, par V. C. P., dédié a +M<sup>me</sup> la Chancelière. La corporation des relieurs de Paris +avoit fait cette galanterie à madame Ségnier, pour se rendre +favorable le chancelier, sous la direction duquel toutes les +corporations dépendantes de la librairie étoient placées. Le +succès de ce livre dura plus d'un siècle; en 1767 le libraire +de Hausy en donna encore une édition, reproduisant la dédicace +que Collombat avoit faite pour la première. Il n'y avoit +de changé que la Chancelière, à qui l'on dédioit.</p></div> + +<p>Ha! pour cela (dit Belastre), nous n'en avons trouvé +aucuns, mais seulement beaucoup d'exploits pour +debtes passives: de sorte que tout le reste de cet inventaire +ne contient que le cathalogue de quantité de livres +et ouvrages manuscrits, qu'un des legataires nous a +requis d'inventorier, pour luy en faire en suite la delivrance, +parce qu'il dit que le deffunt luy en a fait don. +Nous n'avons affaire que de cela (reprit Charroselles), +et c'est icy asseurément le legs fait à Georges Soulas, +dont vous venez d'entendre parler. Lisons viste, je vous +prie, ce catalogue. Je m'y oppose (dit Collantine), +et je veux auparavant qu'on m'explique un article de ce +testament, touchant ce grand agenda et cet almanach +de disners qu'il legue à Catharinet, et qu'il dit estre +suffisant pour sa subsistance.</p> + +<p>Je le veux bien (répondit Belastre); je le vais faire +chercher tout à l'heure par mon greffier, car je me +souviens bien de l'avoir fait inventorier. J'aurois bien +de la peine à vous le trouver maintenant (repartit Volaterran), +car ce n'est qu'un petit cahier de cinq ou six +fueilles, qui est meslé parmi un grand nombre d'escrits +et de paperasses; mais je vous diray bien ce qu'il contient +en substance, car je l'ay considéré assez attentivement, +lors que j'en ay fait la description. Cet almanach +de disners est fait en forme de table divisée par colomnes, +et contient une liste de tous les gens qui tiennent +table à Paris, ou des autres connoissances du deffunt à +qui il alloit demander à disner. Cela est distribué par +mois, par semaines et par jours, tout de mesme qu'un +calendrier. De sorte qu'en la mesme maniere que les +pauvres prestres vont demander leurs messes le samedy +à Nostre-Dame, le lundy au Saint-Esprit, le +vendredy à Sainte-Geneviefve, de mesme il assignoit +ses repas à certains jours chez certains grands, le +lundy chez tel intendant, le mardy chez tel prelat, le +mercredy chez tel president, et ainsi il subsistoit toute +l'année, jusques là qu'il avoit marqué subsidiairement, +et en cas de besoin, pour son pis aller, les auberges +allemandes et françoises.</p> + +<p>Voila qui suffit (dit Charroselles) pour nous donner +l'intelligence de tout l'ouvrage, sur lequel, sans l'avoir +veu, je pourrois bien faire des illustrations et des commentaires. +Car je me doute bien que pour faire un almanach +parfait, il y avoit bien des jeusnes et des jours +maigres marquez, et peut estre plus qu'il n'en est observé +dans l'Eglise. Je crois bien aussi que pour le pronostique +qu'on a coustume d'y mettre à chaque lunation, +on pouvoit souvent y escrire: <i>grandeur de famine</i>, +<i>secheresse d'amis</i>, <i>table rompüe</i>, <i>etc.</i>, prédiction plus +claire et plus certaine que celle de Jean Petit et de Mathurin +Questier<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>. Je m'imagine encore qu'il pouvoit +faire un almanach historial des jours de nopce et de +grands festins où il avoit assisté, et qu'il avoit marqué +à part ces jours-là dans son calendrier, comme les +jours heureux ou malheureux revelez au bon Joseph.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> C'étoient deux de ces pauvres diables de prophètes, si +nombreux alors, que Louis XIV fut obligé de donner, en +1682, une déclaration sous forme d'édit portant peine de +bannissement contre les <i>astrologues</i>, <i>devins</i>, <i>magiciens</i> et <i>enchanteurs</i>. +V. <i>Esprit des journaux</i>, mai 1789, p. 267. Il est +parlé de Petit et de Questier, comme astrologues, dans plusieurs +mazarinades. Questier en fit même quelques unes. V. +le <i>Mascurat</i>, p. 194, et C. Moreau, <i>Bibliogr. des Mazarin.</i>, +t. II, p. 94, n<sup>o</sup> 1763.</p></div> + +<p>Il falloit (interrompit Collantine) que cet homme +fust bien miserable, puisqu'il ne pouvoit vivre sans +escornifler: car c'est, à mon sens, le dernier des métiers, +et indigne d'un homme qui a du pain et de l'eau. +Ce ne seroit pas là une bonne consequence (dit Charroselles): +car il y a bien des marquis et des gens accommodés +qui ne se font point de scrupule d'estre escornifleurs +habituez à certaines bonnes tables, et j'ay veu +souvent nostre pauvre Mythophilacte se plaindre de ce +desordre. Car (disoit-il), sous pretexte que ces gens +ont quelque capacité ou expérience sur le chapitre des +sauces, et qu'ils prétendent avoir le goust fin, ils +croyent avoir droit d'aller censurer les meilleures +tables de la ville, qui ne peuvent estre en reputation +de friandes et de delicates, si elles n'ont leur approbation; +jusques-là qu'il soustenoit quelquefois que ces +gens estoient des larrons et des sacriléges, qui deroboient +et venoient manger le pain des pauvres. Pour +luy, qui n'y alloit point par goinfrerie, mais par nécessité, +je ne puis que je ne l'excuse: car comment +pourroit vivre autrement un autheur qui n'a point de +patrimoine? il auroit beau travailler nuit et jour, dés +qu'il est à la mercy des libraires, il ne peut gagner avec +eux de l'eau pour boire.</p> + +<p>Il me souvient de l'avoir veu une fois en une grande +peine. Je le trouvay en place de Sorbonne querellant +avec un autre autheur, qui, entr'autres injures, luy reprocha +tout haut qu'il étoit un caymand de gloire, et +que de tous costez il en alloit mendier. Ce dernier mot +fut ouy par des archers qui cherchoient tous les mendians<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a> +pour les mener à l'Hospital General. Ils le saisirent +au collet en ce moment (aussi bien estoit-il d'ailleurs +assez déchiré), et j'eus bien de la peine à le faire +relascher. J'en vins pourtant à bout, sur ce que je leur +remonstray que le mestier de poëte, dont il faisoit profession, +le conduisoit naturellement à l'hospital, et +qu'il ne falloit point d'autres archers que ceux de son +mauvais destin pour l'y faire aller en diligence. J'aurois +bien d'autres particularitez assez plaisantes à vous reciter<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>; +mais l'impatience que j'ay de voir ce cathalogue +de livres ne me permet pas de m'arrester sur cecy +d'avantage. Ce fut lors que Volaterran, qui vit bien que +Belastre, par un signe de teste, avoit dessein qu'on luy +donnast prompte satisfaction, continua de lire.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> C'est vers 1656, époque où Bicêtre fut donné à l'hôpital +général, que ces mesures furent prises contre les gueux. Le +vieux château du cardinal Winchester avoit ainsi pris la +place du dépôt de mendicité projeté par Louis XIII en ses +lettres patentes du mois de février 1622, et qui devoit être +placé au bout de la grande allée du Cours-la-Reine.—Cl. +Le Petit, dans les strophes de son <i>Paris ridicule</i> qu'il consacre +au château de Bicêtre, nous montre les gueux installés +dans le vieux manoir, et y vivant <i>gais et contents</i>. Or la première +édition du <i>Paris ridicule</i> est de 1668.—La fondation +de l'hopital général étoit due à la charité du président de +Bellièvre. (Perrault, <i>Vie des hommes illustres</i>, p. 54.)</p></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Le portrait de Mythophilacte n'est pas tracé d'après un +original unique; c'est un type complexe; quelques traits appartiennent +à celui-ci, d'autres à celui-là. Montmaur a posé +pour tout ce qui concerne le poète parasite; pour une partie +du reste, c'est de Mailliet, le <i>Poète crotté</i> de Saint-Amand, +qui sert de modèle. Il était gueux comme Mythophilacte, et +comme lui quêteur de dédicaces. Furetière, dans sa satire +<i>des Poètes</i>, parue avec ses <i>Poésies diverses</i> deux ans avant le +<i>Roman bourgeois</i>, avoit mis déjà de Mailliet en scène, sous son +vrai nom, et l'on y peut juger de sa parenté avec le type ici +analysé. Montmaur et Mailliet étoient morts depuis long-temps.</p></div> + + +<h3><a id="Catalogue"></a><i>Catalogue des livres de Mythophilacte.</i></h3> + +<blockquote><p><span class="smcap">L'Amadisiade</span>, ou la Gauléide, poëme heroï-comique, +contenant les dits, faits et prouesses +d'Amadis de Gaule, et autres nobles chevaliers; +divisé en vingt-quatre volumes, et +chaque volume en vingt-quatre chants, et chaque chant +en vingt-quatre chapitres, et chaque chapitre en vingt-quatre +dixains, œuvre de 1724800 vers, sans les argumens.</p> + +<p><span class="smcap">Apologie</span> de Saluste du Bartas et d'autres poëtes anciens +qui ont essayé de mettre en vogue les mots +composez; où il est monstré que les François, en cette +occasion, n'ont esté que des pagnottes<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>, en comparaison +des Grecs et des Romains, par l'exemple d'Aristophane, +de Plaute, et d'autres autheurs.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> De l'italien <i>pagnola</i>, poltron, timide. V. la <i>Comédie des +Proverbes</i>, act. I, sc. 6.</p></div> + +<p><span class="smcap">Le Rappé</span> du Parnasse, ou recueil de plusieurs vers +anciens corrigez et remis dans le stile du temps.</p> + +<p><span class="smcap">La Vis</span> sans fin, ou le projet et dessein d'un roman +universel, divisé en autant de volumes que le libraire +en voudra payer.</p> + +<p><span class="smcap">La Souriciere</span> des envieux, ou la confutation des +critiques ou censeurs de livres, ouvrage fait pour la +consolation des princes poëtiques détronez, où il est +monstré que ceux-là sont maudits de Dieu, qui découvrent +la turpitude de leurs parens et de leurs frères.</p> + +<p><span class="smcap">La Lardoire</span> des courtisans, ou satyre contre plusieurs +ridicules de la cour, qui y sont si admirablement +piquez que chacun y a son lardon.</p> + +<p><span class="smcap">La Clef</span> des sciences, ou la croix de par Dieu du +prince, c'est-à-dire l'art de bien apprendre à lire et à +escrire, dedié à monseigneur le dauphin; avec le passe-partout +de devotion, ou un manuel d'oraison pour l'exercice +journalier du chrestien.</p> + +<p><span class="smcap">Imitation</span> des Thresnes de Jeremie, ou lamentation +poëtique de l'autheur sur la perte qu'il fit, en déménageant, +de quatorze mille sonnets, sans les stances, épigrammes, +et autres pieces<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p></blockquote> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Mailliet, selon Furetière, 5<sup>e</sup> <i>satire</i>, V. 95-120, avoit +aussi perdu ses vers; un valet les lui avoit jetés au feu.</p></div> + +<p>Vrayment (dit Charroselles), j'ay esté present à la +naissance de cet ouvrage: jamais je ne vis un autheur +plus déconforté que fust celuy-cy en recevant la nouvelle +de cet accident. Je taschay à le consoler de tout +mon possible, suivant le petit genie que Dieu m'a +donné; et comme j'avois appris du crocheteur qui +avoit esté chargé de ces papiers qu'il falloit qu'ils eussent +esté perdus vers le Marché-Neuf, j'asseuray Mythophilacte +que quelque beuriere les auroit ramassez, +comme estant à son usage, et qu'il n'avoit qu'à aller +acheter tant de livres de beurre, qu'il peust recouvrer +jusqu'à la derniere piece qu'il avoit perduë. Vrayment +(répondit Belastre), voilà une consolation bien maligne, +et qui est fort de vostre genie, comme vous dites; mais +ne faites point perdre de temps à mon greffier, à qui +j'ordonne de continuer. Volaterran, reprenant où il en estoit +demeuré, leut du mesme ton qu'il avoit commencé.</p> + +<blockquote><p><span class="smcap">Discours</span> des principes de la poësie, ou l'introduction +à la vie libertine.</p> + +<p><span class="smcap">Placet</span> rimé pour avoir privilege du Roy de faire +des vers de ballet, chansons nouvelles, airs de cour et +de pont-neuf, avec deffenses à toutes personnes de travailler +sur de pareils sujets, recommandé à monsieur de +B......<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>, grand privilegiographe de France.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Benserade, à qui Furetière a déjà fait allusion plus +haut, p. 138.</p></div> + +<p><i>Forfantiados libri quatuor, de vita et rebus gestis +Fatharelli.</i></p> + +<p><span class="smcap">Le Grand</span> sottisier de France, ou le dénombrement +des sottises qui se font en ce vaste royaume, par ordre +alphabétique.</p></blockquote> + +<p>Vrayment (interrompit encore Charroselles), ce dessein +est beau; j'avois eu envie de l'entreprendre avant +luy, et je l'aurois fait, si je ne fusse point tombé en la +disgrace des libraires, car cela est fort selon mon genie. +J'en ay conferé plusieurs fois avec le pauvre deffunt; +il me disoit qu'il avoit dessein d'en faire trente +volumes, dont chacun seroit plus gros que le Théatre +de Lycosthene, ou que les centuries de Magdebourg. +Il est vray que je luy ay tousjours predit que quelque +laborieux qu'il fust, et quoy qu'il ne fist autre chose +toute sa vie, il laisseroit tousjours cet ouvrage imparfait. +Mais, Monsieur (dit-il au greffier), excusez si je vous ay +interrompu; je vous prie de continuer. Volaterran leut +donc en continuant.</p> + +<blockquote><p><span class="smcap">Dictionnaire</span> poëtique, ou recueil succint des mots +et phrases propres à faire des vers, comme <i>appas</i>, <i>attraits</i>, +<i>charmes</i>, <i>flèches</i>, <i>flammes</i>, <i>beauté sans pareille</i>, +<i>merveille sans seconde</i>, etc. Avec une préface +où il est monstré qu'il n'y a qu'environ une trentaine de +mots en quoy consiste le levain poëtique pour faire +enfler les poëmes et les romans à l'infiny.</p> + +<p><span class="smcap">Illustrations</span> et commentaires sur le livre d'Ogier +le Danois, où il est monstré par l'explication du sens +moral, allegorique, anagogique, mythologique et ænigmatique, +que toutes choses y sont contenuës, qui ont +esté, qui sont, ou qui seront; mesme que les secrets de +la pierre philosophale y sont plus clairement que dans +l'Argenis, le Songe de Polyphile, le Cosmopolite, et +autres. Dedié à messieurs les administrateurs des petites +maisons.</p> + +<p><span class="smcap">Traité</span> de chiromance pour les mains des singes, +œuvre non encore veuë ny imaginée.</p> + +<p><span class="smcap">Imprecation</span> contre Thersandre, qui apprit à l'autheur +à faire des vers, ou paraphrase sur ce texte: <i>Hinc +mihi prima mali labes</i>.</p> + +<p><span class="smcap">Rubricologie</span>, ou de l'invention des titres et rubriques, +où il est montré qu'un beau titre est le vray +proxenete d'un livre, et ce qui en fait faire le plus +prompt debit. Exemple à ce propos tiré des Pretieuses.</p> + +<p><span class="smcap">Plaidoyers</span> et harangues prononcées dans l'assemblée +generale des libraires, consultans sur l'impression de +plusieurs livres qu'on leur avoit presentez. Avec le jugement +intervenu sur iceux, Midas presidant, par lequel +le Cuisinier, le Patissier et le Jardinier François ont +esté receus, et plusieurs bons autheurs anciens et modernes +rebutez.</p> + +<p><span class="smcap">Description</span> merveilleuse d'un grand seigneur prophetisé +par David, qui avoit des yeux et ne voyoit +point, qui avoit des oreilles et n'entendoit point, qui +avoit des mains et ne prenoit point, mais qui, en recompense, +avoit des gens qui voyoient, entendoient et +prenoient pour luy.</p> + +<p><span class="smcap">De l'usage</span> du thelescopophore, ou de certaines lunettes +dont se servent les grands, qui s'appliquent aux +yeux d'autruy, exemptes de l'incommodité de les porter, +mais sujettes à tous les accidens cottez au traité +<i>De fallaciis visus</i>.</p> + +<p><span class="smcap">Advis</span> et memoires à monsieur le procureur du roy, +pour eriger en corps de maistrise jurée les poëtes et les +autheurs, et les faire incorporer avec les autres arts et +mestiers de la ville, où il est traité des estranges abus +qui se sont glissez dans cette profession, et que l'ordre +de la police demande qu'on y mette des jurez et maistres +gardes, comme dans tous les autres corps moins +importans.</p> + + +<h3><a id="Somme"></a><span class="smcap">Somme dedicatoire</span>, ou examen general de toutes +les questions qui se peuvent faire touchant la dedicace +des livres, divisée en quatre volumes.</h3></blockquote> + +<p>Ha! je vous prie (interrompit Charroselles), abandonnons +le reste de cette lecture, quelque agreable qu'elle +soit, et nous arrestons aujourd'huy à voir ce livre-cy en +détail, car j'en ay souvent ouy parler; et puis c'est un +sujet nouveau et fort necessaire à tous les autheurs.</p> + +<p>Je voudrois bien (dit le greffier) satisfaire votre curiosité; +mais quelle apparence y a-t-il de vous lire ces +quatre volumes, que nous aurions de la peine à voir en +douze vacations? Parcourons-en au moins quelque +chose (reprit l'opiniastre Charroselles); nous en tirerons +quelque fruit. Je trouve (dit le greffier, qui feüilletoit +cependant le livre) le moyen de vous contenter aucunement, +car je vois icy une table des chapitres, +dont je vous feray la lecture si vous voulez. La compagnie +l'en pria, et il continua de lire.</p> + + +<p><i>SOMME DÉDICATOIRE.</i></p> + +<p>TOME PREMIER.</p> + +<blockquote><p><i>Chapitre 1.</i></p> + +<p>De la dedicace en general, et de ses bonnes ou mauvaises +qualitez.</p> + +<p><i>Chapitre 2.</i></p> + +<p>Si la dedicace est absolument necessaire à un livre. +Question decidée en faveur de la negative, contre l'opinion +de plusieurs autheurs anciens et modernes.</p> + +<p><i>Chapitre 3.</i></p> + +<p>Qui fut le premier inventeur des dedicaces. Ensemble +quelques conjectures historiques qui prouvent qu'elles +ont esté trouvées par un mendiant.<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Scarron avoit la même pensée que Furetière; il a dit +que «faire une dédicace, c'étoit faire le gueux en vers ou +en prose».</p></div> + +<p><i>Chapitre 4.</i></p> + +<p>Laquelle est la plus ancienne des dedicaces, celle des +thèses ou celle des volumes; et de la profanation qui +en a esté faite en les mettant au bas des simples images, +par Baltazar Moncornet.</p> + +<p><i>Chapitre 5.</i></p> + +<p>Le pedant Hortensius aigrement repris de sa ridicule +opinion, pour avoir appelle un livre sans dedicace <i>Liber</i> +ακεφαλοσ.</p> + +<p><i>Chapitre 6.</i></p> + +<p>Jugement des dedicaces railleuses et satyriques, +comme de celles faites à un petit chien, à une guenon, +à personne, et autres semblables; et du grand tort +qu'elles ont fait à tous les autheurs trafiquans en maroquin.</p> + +<p><i>Chapitre 7.</i></p> + +<p>Refutation de l'erreur populaire qui a fait croire à +quelques-uns qu'un nom illustre de prince ou de grand +seigneur mis au devant d'un livre servoit à le deffendre +contre la médisance et l'envie. Plusieurs exemples +justificatifs du contraire.</p> + +<p><i>Chapitre 8.</i></p> + +<p>Des dedicaces bourgeoises et faites à des amis non +reprouvées, et comparées à l'onguent miton-mitaine, +qui ne fait ny bien ny mal.</p> + +<p><i>Chapitre 9.</i></p> + +<p>Plainte et denonciation contre Rangouze, d'avoir fait +un livre de telle nature, qu'autant de lettres sont autant +de dedicaces; sur laquelle l'autheur soûtient que +son procés luy doit estre fait, comme à ces magiciens +qui se servent de pistoles volantes.</p> + +<p><i>Chapitre 10.</i></p> + +<p>Sous quel aspect d'astres il fait bon semer et planter +des eloges pour en recüeillir le fruit dans la saison. +Avec l'horoscope d'un livre infortuné, qui ne fut pas +seulement payé d'un grand mercy.</p> + +<p><i>Chapitre 11.</i></p> + +<p>Distinction et catalogue des jours heureux et malheureux +pour dedier les livres; où on decouvre le secret +et l'observation de l'heure du berger pour presenter +un livre, sçavoir: quand le Mecenas sort du jeu et a +gagné force argent.</p></blockquote> + + +<p>TOME SECOND.</p> + +<blockquote><p><i>Chapitre 1.</i></p> + +<p>De la qualité et nature des Mecenas en general.</p> + +<p><i>Chapitre 2.</i></p> + +<p>Des diverses contrées où naissent les vrais Mecenas, +et que les meilleurs se trouvent en Flandres et en Allemagne, +comme les meilleurs melons en Touraine, et les +meilleurs asnes en Mirebalais. La Serre cité à propos.</p> + +<p><i>Chapitre 3.</i></p> + +<p>Des vrais et faux Mecenas, et de la difficulté qu'il y +a de les connoistre. Si c'est une pierre de touche asseurée +de sonder ou pressentir la liberalité qu'ils feront au +futur dedicateur.</p> + +<p><i>Chapitre 4.</i></p> + +<p>De la disette qu'il y a eu des Mecenas en plusieurs +siecles, et particulierement de la merveilleuse sterilité +qu'en a celuy-cy.</p> + +<p><i>Chapitre 5.</i></p> + +<p>Preuve de l'antiquité de la poësie, à l'occasion de ce +que la plus ancienne de toutes les plaintes est celle des +poëtes sur le malheur du temps et sur l'ingratitude de +leur siecle.</p> + +<p><i>Chapitre 6.</i></p> + +<p>Continuation du mesme sujet, avec la liste des hommes +de lettres morts de faim ou à l'hospital, illustrée +des exemples d'Homere et de Torquato Tasso.</p> + +<p><i>Chapitre 7.</i></p> + +<p>Examen de la comparaison faite par quelques-uns +d'un vray Mecenas au phœnix; où il est montré que, +si elle est juste en considerant sa rareté, elle cloche en +ce qu'il ne dure pas 500 ans, et qu'il n'en renaist pas +un autre de sa cendre.</p> + +<p><i>Chapitre 8.</i></p> + +<p>Du choix judicieux qu'on doit faire des Mecenas, et +que les plus ignorans sont les meilleurs, vérifié par raisons +et inductions.</p> + +<p><i>Chapitre 9.</i></p> + +<p>Difference des Mecenas de cour et des Mecenas de +robe; avec une observation que ceux-cy sont tres-dangereux, +à cause que d'ordinaire ils se contentent de promettre +de vous faire gagner un procés ou de vous servir +en temps et lieu.</p> + +<p><i>Chapitre 10.</i></p> + +<p>Eloges de monsieur de Montauron<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>, Mecenas bourgeois, +premier de ce nom, recüeillis des epistres dedicatoires +des meilleurs esprits de ce temps. Avec quelques +regrets poëtiques sur sa decadence.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> Fameux financier, Mécène bourgeois, comme dit Furetière. +Corneille lui dédia <i>Cinna</i>. (V. son <i>Historiette</i> dans Tallemant, +1<sup>re</sup> édit. V, p. 15.)</p></div> + +<p><i>Chapitre 11.</i></p> + +<p>Paradoxe tres veritable, que les plus riches seigneurs +ne sont pas les meilleurs Mecenas. Où il est traitté d'une +soudaine paralysie à laquelle les grands sont sujets, +qui leur tombe sur les mains quand il est question de +donner.</p> + +<p><i>Chapitre 12.</i></p> + +<p>Cinquante ruses et échapatoires des faux Mecenas, +pour se garantir des pieges d'un autheur dediant et +mendiant.</p> + +<p><i>Chapitre 13.</i></p> + +<p>Recit d'un accident qui arriva à un tres-mediocre autheur +à qui la teste tourna, à cause de l'honneur qu'il +reçeut de la dedicace d'un livre que luy fit un sçavant +illustre.</p> + +<p><i>Chapitre 14.</i></p> + +<p>Indignation de l'autheur contre les dedicaces faites +à d'indignes Mecenas. Comme pour s'en venger il prepara +une epistre dedicatoire au bourreau pour le premier +livre qu'il feroit.</p></blockquote> + + +<p>TOME TROISIÈME.</p> + +<blockquote><p><i>Chapitre 1.</i></p> + +<p>De la remuneration en general qu'on doit faire pour +les epistres dedicatoires, et si elle est de droit naturel, +de droit des gens ou de droit civil.</p> + +<p><i>Chapitre 2.</i></p> + +<p>Si en telle occasion on doit avoir égard à la qualité +de celuy qui dedie; par exemple, si on doit donner un +plus beau present à un autheur riche qu'à un pauvre. +Avec plusieurs raisons alleguées de part et d'autre.</p> + +<p><i>Chapitre 3.</i></p> + +<p>Si on doit mettre en consideration les frais faits à la +relieure, desseins, estampes, vignettes, lettres capitales, +et autres despences faites pour contenir les portraits, +chifres, armes et devises du seigneur encensé. +Avec une notable observation que toutes ces forfanteries +font presumer que le merite du livre, de soy-mesme, +n'est pas fort grand.</p> + +<p><i>Chapitre 4.</i></p> + +<p>Pareillement, s'il faut rembourser à part et hors d'œuvre +les frais d'un voyage qu'aura fait un autheur pour +aller trouver son Mecenas en un pays fort éloigné, et +pour luy presenter son livre.</p> + +<p><i>Chapitre 5.</i></p> + +<p>La juste Balance des livres, et si on les doit considerer +par le poids ou par le merite, par la grosseur du +volume ou par l'excellence de la matiere. Question traittée +sous une allegorie dramatique, et l'introduction des +personnages de l'Asne laborieux et du fin Renard.</p> + +<p><i>Chapitre 6.</i></p> + +<p>Question incidente (<i>si cæteris paribus</i>): on doit payer +davantage la dedicace des livres <i>in-folio</i> que des <i>in-quarto</i>, +et que des <i>in-octavo</i> ou des <i>in-douze</i>. Avec un +combat notable de Calepin contre <i>Velleius Paterculus</i><a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Le dictionnaire de Calepin est un fort in-fol. L'<i>Abrégé de +l'histoire romaine</i>, par Velleius Paterculus, un mince volume, +souvent de très petit format.</p></div> + +<p><i>Chapitre 7.</i></p> + +<p>Autre question: si le mesme livre imprimé in-douze +en petit caractere doit estre aussi bien payé que s'il estoit +imprimé en gros caractere et en grand volume. +Avec l'observation de la difference des enfans corporels +et spirituels: car les premiers sont petits en leur naissance, +et croissent avec le temps; et les autres, tout au +contraire, d'abort s'impriment en grand, et avec le temps +en petit.</p> + +<p><i>Chapitre 8.</i></p> + +<p>Des epistres dedicatoires des reimpressions ou secondes +editions; sçavoir quelle taxe leur est deuë. Plaisant +trait d'un Mecenas qui donna pour recompense à un autheur +qui luy avoit fait un pareil present un habit vieux +et retourné.</p> + +<p><i>Chapitre 9.</i></p> + +<p>De ceux qui font imprimer les anciens autheurs, et +en font des dedicaces sous pretexte de les dire corrigez, +illustrez, nottez, commentez, apostillez ou rapsodiez. +Exemple d'une dedicace de cette nature payée de l'argent +d'autruy par un partisan qui fit le lendemain banqueroute.</p> + +<p><i>Chapitre 10.</i></p> + +<p>De ceux qui mettent au jour les anciens manuscrits +non encore imprimez; où il est montré qu'on leur doit +au moins le mesme salaire qu'à une sage femme, qui +ayde à faire venir les enfans au monde.</p> + +<p><i>Chapitre 11.</i></p> + +<p>Si on doit faire quelque consideration d'un libraire +qui dediera l'ouvrage d'autruy ou un livre qu'il aura +trouvé sans adveu. Juste paralelle de ces gens avec +ceux qui empruntent des enfans, ou qui en vont prendre +aux enfans trouvez, pour mieux demander l'aumosne.</p> + +<p><i>Chapitre 12.</i></p> + +<p>Des glaneurs du Parnasse, ou des gens qui font des +recüeils de pieces de vers et de prose, et qui les dedient +comme des livres de leur façon. Telle maniere d'agir +condamnée, comme estant une exaction et levée injuste +sur le peuple poëtique. Avec les memoires d'un donneur +d'avis pour faire créer des charges de garde-ouvrages, +à l'instar des garde-bois ou garde-moissons, +pour empescher ces inconveniens.</p> + +<p><i>Chapitre 13.</i></p> + +<p>S'il y a lieu et action de se pourvoir en justice contre +un Mecenas pour avoir payement d'une epistre dedicatoire, +et si elle se doit payer au dire d'experts. Question +décidée par un article de la coutume, au chapitre +<i>Des fins de non-recevoir</i>, et par le droit <i>De his quæ sine +causa</i>.</p> + +<p><i>Chapitre 14.</i></p> + +<p>Si, au contraire, un Mecenas, ayant payé un livre +sans le voir, peut estre relevé pour læsion énorme, en +cas que le livre ne vaille rien ou qu'il n'y soit pas assez +loüé, et s'il a cette action qu'on appelle, en droit, <i>condictio +indebiti</i>.</p> + +<p><i>Chapitre 15.</i></p> + +<p>Si les heritiers où creanciers d'un autheur deffunt +sont, de droit, subrogez en son nom et actions, et s'ils +peuvent tirer en justice le mesme émolument de la dedicace +de son livre, quand ils le mettent au jour. Examen +du titre <i>De actionibus quæ ad heredes transeunt</i>.</p> + +<p><i>Chapitre 16.</i></p> + +<p>Arrest notable rendu au profit d'un pauvre autheur +qui avoit fait une epistre dedicatoire sous le nom d'un +libraire, moyennant 30 sous, lequel fut reçeu à partager +la somme de 150 livres qu'un Allemand avoit donné +au libraire pour la dedicace; avec les plaidoyers des +advocats, où sont de belles descriptions de la grande +misere de quelques autheurs, et de l'estrange coquinerie +de tous les libraires.</p> + +<p><i>Chapitre 17.</i></p> + +<p>Factum d'un procés pendant entre un libraire et un +autheur qui travailloit à ses gages et à la journée, sur +la question de sçavoir à qui appartiendroit la dedicace +du livre, de laquelle il n'avoit point esté fait mention +dans leur marché.</p> + +<p><i>Chapitre 18.</i></p> + +<p>Si c'est un stellionnat poëtique (c'est-à-dire vendre +plusieurs fois une même chose) de vendre une piece de +theatre, premièrement à des comédiens, et puis à un +libraire, et puis à un Mecenas. Question decidée en faveur +des autheurs, fondez en droit coustumier.</p> + +<p><i>Chapitre 19.</i></p> + +<p>Si un domestique ou commensal d'un Mecenas est +obligé de luy dedier ses ouvrages privativement et à +l'exclusion de tous autres, et si le Mecenas luy doit pour +cela une recompense particulière, ou si le logement et +la nourriture luy en doivent tenir lieu. Le droit des esclaves +est ici traitté, qui veut qu'ils ne puissent rien +acquérir que pour leur maistre. Où il est monstré que +les esclaves de la fortune sont encore moins favorables +que les esclaves pris en guerre.</p> + +<p><i>Chapitre 20.</i></p> + +<p>D'un moyen facile et general qu'ont trouvé les Mecenas +de soudre toutes les difficultez cy-dessus, en ne +donnant rien. Description, à ce propos, de l'avarice, et +du déménagement qu'elle a fait en nos jours; où on +voit qu'elle habite dans les hôtels et dans les palais, au +lieu qu'elle estoit cy-devant logée dans les colleges et +dans les gargoteries.</p></blockquote> + +<p>TOME QUATRIESME.</p> + +<blockquote><p><i>Chapitre 1.</i></p> + +<p>Des eloges en general, avec leur distinction, nature et +qualitez.</p> + +<p><i>Chapitre 2.</i></p> + +<p>Que les eloges immoderez sont de l'essence des epitres +dedicatoires. Avec la preuve experimentale que +l'encens qui enteste le plus est celuy qui est trouvé le +meilleur, contre l'opinion des médecins et droguistes.</p> + +<p><i>Chapitre 3.</i></p> + +<p>Si le Mecenas doit payer la dedicace du livre à proportion +de l'encens qu'on luy donne dans l'epistre. Avec +l'invention de faire le trebuchet pour le pezer.</p> + +<p><i>Chapitre 4.</i></p> + +<p>Si l'encens qu'on donne au Mecenas dans le reste du +livre, où on trouve bonne ou mauvaise occasion de parler +de lui, ne doit pas faire doubler ou tripler la dose +du present qu'il avoit destiné pour la seule epitre.</p> + +<p><i>Chapitre 5.</i></p> + +<p>Si les autres personnes dont on fait une honorable +mention dans le livre, par occasion, doivent un present +particulier à l'autheur, chacune pour sa part et portion +des eloges qu'on luy donne.</p> + +<p><i>Chapitre 6.</i></p> + +<p>Du titre ou carat de la louange. Où il est monstré +que pour estre de bon alloy, et en avoir bon debit, elle +doit estre de 24 carats, c'est-à-dire portée dans le dernier +excès.</p> + +<p><i>Chapitre 7.</i></p> + +<p>Si un autheur qui aura donné à son Mecenas la divinité +ou l'immortalité doit estre deux fois mieux payé +que celuy qui l'aura seulement appelle demy dieu, ange ou +héros. Exemples de plusieurs apotheoses qui ont esté +plus heureuses pour l'agent que pour le patient.</p> + +<p><i>Chapitre 8.</i></p> + +<p>Paradoxe tres veritable, que la loüange la plus mediocre +est la meilleure, contre l'opinion du siecle et des +grands. Avec une table des degrez de consanguinité de +la flaterie et de la berne, où on void qu'elles sont au +degré de cousins issus de germain.</p> + +<p><i>Chapitre 9.</i></p> + +<p>De la louange qui est notoirement fausse, avec la +preuve qu'elle doit estre payée et recompensée au double, +par deux raisons: la première, parce qu'il faut recompenser +l'autheur du tort qu'il se fait en mentant +avec impudence; la seconde, parce que le Mecenas seroit +le premier à en confirmer la fausseté, si par un +ample payement il n'en faisoit l'approbation.</p> + +<p><i>Chapitre 10.</i></p> + +<p>Si les femmes, qu'on flatte souvent pour rien, et qui +croyent que toutes les louanges leur sont deuës de droit, +doivent payer, autant que les hommes, les eloges que +leur donnent les auteurs dans leurs livres ou dans leurs +epistres dedicatoires.</p> + +<p><i>Chapitre 11.</i></p> + +<p>Si l'on doit un plus grand present pour les eloges +couchez dans les histoires que dans les poësies ou romans.</p> + +<p><i>Chapitre 12.</i></p> + +<p>Divers avantages qu'ont les historiens sur les poëtes +et romanciers, et des belles occasions qu'ont ceux-là +d'obliger plusieurs personnes. Sçavoir si la licence qu'ont +ceux-cy de mentir et d'hyperboliser les peut égaler aux +autres.</p> + +<p><i>Chapitre 13.</i></p> + +<p>Si les historiens se doivent contenter des pensions +que leur donnent les rois ou les ministres, ou s'ils peuvent +honnètement dedier leurs livres à d'autres, et en +recevoir des presens pour avoir bien parlé d'eux.</p> + +<p><i>Chapitre 14.</i></p> + +<p>Quels gages ou pensions on doit à un autheur qui a +écrit l'histoire ou la genealogie d'une famille. Du nombre +prodigieux de personnes que tels escrivains ont annobly, +et que c'est tres-proprement qu'on peut appeller +cela noblesse de lettres.</p> + +<p><i>Chapitre 15.</i></p> + +<p>S'il est permis à un autheur qui n'a rien reçeu d'une +dedicace de la changer, et de dedier le mesme livre à +un autre. Où la question est decidée en faveur de l'affirmative, +suivant la regle du droit qui permet de revoquer +une donation par ingratitude.</p> + +<p><i>Chapitre 16.</i></p> + +<p>Question notable: supposé qu'un Mecenas vint à estre +degradé, pendu, ou executé pour quelque crime, s'il +faudrait supprimer ou changer l'epistre dedicatoire, ou +bien continuer toûjours le debit du livre.</p> + +<p><i>Chapitre 17.</i></p> + +<p>En une seconde impression du mesme livre, <i>quid +juris?</i></p> + +<p><i>Chapitre 18.</i></p> + +<p>Apologie des docteurs italiens, qui n'exemptent pas +de crime ceux qui excroquent les personnes qui se sacrifient +à leurs plaisirs. Où il est monstré, par identité +de raison, que les Mecenas qui excroquent les pauvres +autheurs qui ont prostitué leur nom et leur plume pour +leur reputation commettent un crime qui crie vengeance +à Dieu, comme celui de retenir le salaire des +serviteurs et pauvres mercenaires.</p> + +<p><i>Chapitre 19.</i></p> + +<p>Extrait d'un procès de reglement de juges intenté par +un autheur contre un Mecenas pour le payement de +quelques eloges qu'il luy avoit vendus, avec l'arrest du +conseil donné en conséquence, qui a renvoyé les parties +pardevant les juges consuls, attendu qu'il s'agissoit de +fait de marchandise.</p> + +<p><i>Chapitre 20.</i></p> + +<p>Si le relieur qui a fourny le maroquin pour couvrir +le livre dédié, ou le marchand qui a vendu le satin pour +imprimer la these, ont une action réelle ou personnelle, +et s'il suffiroit à l'autheur de faire cession et transport +du present futur du Mecenas jusqu'à la concurrence de +la debte. Contrarieté des decisions sur ce sujet de la +cour du Parnasse et du siege du Chastelet.</p> + +<p><i>Chapitre 21.</i></p> + +<p>Fin ménage d'un autheur, qui presenta à son Mecenas +un livre couvert simplement de papier bleu<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>, disant que +c'estoit ainsi qu'on habilloit les pauvres orphelins et les +enfans de l'hospital, témoin ceux du Saint-Esprit et de +la Trinité.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> La <i>Bibliothèque bleue</i>, les <i>Contes bleus</i>, durent leur nom au +papier qui leur servoit de couverture. De là vint aussi que l'on +dit <i>bluet</i> pour une brochure de peu d'importance (<i>Poésies du P. +du Cerceau</i>, 1785, in-12, tom. 1, p. 312), et plus tard <i>bluette</i>.</p></div> + +<p><i>Chapitre 22.</i></p> + +<p>De la loy du talion, et si elle est reçeuë chez les autheurs. +Par exemple, si, avec des complimens, on peut +payer les eloges que donne un autheur dans sa dedicace.</p> + +<p><i>Chapitre 23.</i></p> + +<p>Examen de l'exemple d'Auguste, cité sur ce sujet, +qui donna à un poëte des vers pour des vers. Preuve +qu'il ne doit point estre tiré en conséquence.</p> + +<p><i>Chapitre 24.</i></p> + +<p>Si le Mecenas qui fait valloir la piece de l'autheur, +ou qui met son livre en credit par des recommandations +ou applaudissemens publics, s'acquite d'autant +envers luy de la recompense qu'il luy doit donner. Raisons +de douter et de decider.</p> + +<p><i>Chapitre 25.</i></p> + +<p>Conseils utiles à un autheur pour faire reüssir une +dedicace. De la necessité qu'il y a d'importuner les Mecenas +pour arracher quelque chose d'eux.</p> + +<p><i>Chapitre 26.</i></p> + +<p>Autre conseil tres important de faire de grandes civilitez +et des presens de ses livres à tous les valets du +Mecenas, afin qu'ils fassent commemoration de l'autheur +en son absence, et qu'ils fassent valloir le livre +auprés de leur maistre.</p> + +<p><i>Chapitre 27.</i></p> + +<p>Digression pour parler de la nature des mules aux +talons, à l'occasion de ce que les autheurs sont sujets à +les gagner, en attendant l'heure favorable pour presenter +leurs livres à leurs Mecenas.</p> + +<p><i>Chapitre 28.</i></p> + +<p>Maxime verifiée par experience et par induction, que +tous les autheurs qui ont fait fortune aupres des grands +ne l'ont point faite en vertu de leur merite, mais pour +leur avoir esté utiles en quelques autres affaires, ou +par l'intrigue ou recommandation de quelqu'un.</p> + +<p><i>Chapitre</i> 29.</p> + +<p>Conclusion de tout ce discours, auquel est adjoustée +une table dressée à <i>l'instar</i> de celle de la liquidation +d'interests, contenant la juste prisée et estimation qu'on +doit faire des differens eloges. Ensemble le prix des places +d'illustres et demy illustres qui sont à vendre dans +tous les ouvrages de vers ou de prose, suivant la taxe +qui en a esté cy-devant faite.</p></blockquote> + +<p>Vrayment (dit Charroselles), en attendant que je voye +tout cet ouvrage, dont j'ay une grande curiosité, monstrez-nous +au moins ce dernier chapitre, ou plustost +cette table si nècessaire à tous les autheurs. Je le veux +bien (dit Volaterran), mais je ne sçaurois vous satisfaire +tout à fait: car, comme elle est dans le dernier feüillet +du livre, la pourriture ou les rats en ont mangé toute +la marge où les sommes sont tirées en ligne. Hé bien! +nous nous contenterons de voir seulement les articles +(dit Charroselles). Le greffier s'y accorda, et leut ainsi:</p> + + +<h3><a id="Estat"></a>ESTAT ET ROLE DES SOMMES</h3> + +<h4> +<i>Auxquelles ont esté moderement taxées, dans le conseil +poétique, les places d'illustres et demy-ilustres, +dont la vente a esté ordonnée pour faire +un fonds pour la subsistance des +pauvres autheurs.</i></h4> +<p><br /> +<br /> +Pour un principal heros d'un roman de dix volumes<br /> +<span style="margin-left: 24.5em;">000. liv. parisis.</span><br /> +<br /> +Pour une heroïne et maistresse du heros 00. l. par.<br /> +<br /> +Pour une place de son premier escuyer ou confident 0 . sis.<br /> +<br /> +Pour une place de demoiselle suivante et confidente 3 par<br /> +<br /> +Pour ceux de 5 volumes et au dessous, ils seront<br /> +taxez à proportion.<br /> +<br /> +Pour un rival malheureux et qui est prince ou heros.<br /> +<br /> +Pour le heros d'un episode ou histoire incidente.<br /> +<br /> +Pour la commemoration d'une autre personne faite par occasion<br /> +<br /> +Pour un portrait ou caractère d'un personnage<br /> +introduit. 20 l. tournois.<br /> +<br /> +<i>Nota</i> que, selon qu'on y met de beauté, de valeur et<br /> +d'esprit, il faut augmenter la taxe.<br /> +<br /> +Pour la description d'une maison de campagne qu'on<br /> +deguise en palais enchanté, pour la façon seulement<br /> +sera payé<br /> +<br /> +Pour la louange qu'on donne par occasion à des poëmes<br /> +et à des ouvrages d'autruy, <i>néant.</i>. Et n'est ici<br /> +couché que pour memoire, attendu qu'on les donne à<br /> +la charge d'autant.<br /> +<br /> +Pour l'anagramme du nom du personnage dépeint,<br /> +quarante sous.<br /> +<br /> +Pour le fard dont on l'aura embelly: à discretion.<br /> +<br /> +Pour faire qu'un amant ait avantage sur son rival et<br /> +qu'il soit heureux dans les combats et intrigues. <i>Idem.</i><br /> +<br /> +<br /> +</p> +<h3><a id="Juste_prix"></a>Le juste prix de toute sorte de vers.</h3> +<p> +<br /> +Pour un poëme epique en vers alexandrins. 2000 l.<br /> +<br /> +<i>Nota</i> que cela s'entend de pension par chacun an,<br /> +tant que durera la composition, pourveu que ce soit<br /> +sans fraude.<br /> +<br /> +Pour les personnages introduits dans ces poëmes, la<br /> +taxe s'en fait au double de celle qui est faite pour pareilles<br /> +places de prose.<br /> +<br /> +Pour les odes heroïques de dix ou douze vers chacune<br /> +strophe 100 s.<br /> +<br /> +Pour les autres de sixains ou quatrains<br /> +<br /> +Pour un sonnet simple trois l.<br /> +<br /> +Pour un sonnet de bouts rimez, deux sous six deniers.<br /> +<br /> +Pour un sonnet acrostiche. 24 s. p.<br /> +<br /> +Pour un madrigal tendre et bien conditionné. 30 s.<br /> +<br /> +Pour une elegie.<br /> +<br /> +Pour une chanson.<br /> +<br /> +Pour un rondeau.<br /> +<br /> +Pour un triollet.<br /> +</p> + +<p>Il y a apparence qu'il y en avoit encore quantité +d'autres; mais non seulement le chiffre a esté mangé, +mais encore le texte de l'article, dont il ne reste plus +qu'une assez grande liste de pour, que vous pouvez +voir.</p> + +<p>Vrayment, c'est dommage (dit Charroselles), je voudrois +qu'il m'eust cousté beaucoup, et en avoir l'original +sain et entier: je le donnerois à Cramoisy, imprimeur +du roy pour les monnoyes, qui seroit bien aise +de l'imprimer. Mais pour ne vous pas importuner davantage, +je vous prie, monsieur le greffier, et vous, +monsieur le prévost (que je devois nommer premièrement), +de me prester ces manuscrits pour les lire en +particulier; je vous en donneray mon recepissé, et je +vous les rendray dans deux fois vingt-quatre heures.</p> + +<p>Je m'en donneray bien de garde que je ne sois +payé de mes vacations (reprit brusquement Belastre). +Et moy de ma grosse (adjousta Volaterran). Et tous +deux en mesme temps dirent que, s'il vouloit lever le +procés verbal et payer les frais du scellé, qu'ils luy +donneroient tout ce qu'il voudroit. Vous devez mesme +remercier mademoiselle que voila (dit Belastre, en +monstrant Collantine), de ce que je vous en ay tant fait +voir; c'est une prévarication que j'ay faite en ma +charge, et à laquelle les juges de ma sorte ne sont +gueres sujets. Charroselles dit alors qu'il ne vouloit +point payer si cher une si légere curiosité, et qu'il auroit +patience que ces livres tussent imprimez. Si est-ce +pourtant (dit Collantine à Belastre), puisque vous en +avez tant fait, qu'il faut que vous me monstriez encore +une piece dont vous avez parlé dans ce dernier livre +que vous avez leu, en certain endroit où j'avois bien +envie de vous interrompre, et où il est parlé du bourreau: +car, comme c'est un officier de justice, et que je +les respecte tous, je seray bien aise de sçavoir ce qu'on +dit de luy. Fort volontiers (reprit Belastre): j'avois la +mesme curiosité, et je n'aurois pas manqué de la satisfaire +si-tost que j'aurois esté chez moy; mais puisqu'il +est ainsi, nous la verrons tout à cette heure. Aussi-tost +il commanda au greffier de chercher dans le +corps du livre cette piece, dont il avoit veu le titre dans +la table des chapitres. Le greffier obeït, la trouva, et +la leut en cette sorte:</p> + + +<h3><a id="Epistre_dedicatoire"></a>ÉPISTRE DEDICATOIRE</h3> + +<h4><i>Du premier livre que je feray</i><a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.</h4> + +<blockquote><p>A tres haut et tres redouté seigneur Jean Guillaume, dit S. Aubin, +maistre des hautes œuvres de la ville, prevosté +et vicomté de Paris.</p> + +<p><span class="smcap">Guillaume</span>,</p></blockquote> + +<p>Voicy asseurément la première fois qu'on vous dedie +des livres; et un present de cette nature est si rare pour +vous que sans doute sa nouveauté vous suprendra. +Vous croirez peut-estre que je brigue vos faveurs, +comme tous les autheurs font d'ordinaire quand ils dedient. +Cependant il n'en est rien; je ne vous ay point +d'obligation et ne veux point vous en avoir. Voicy la +premiere epistre dedicatoire qui a esté faite sans interest, +et qui sera d'autant plus estimable que je n'y mettray +point de sentimens deguisez ni corrompus. Il y a +long-temps que je suis las de voir les autheurs encenser +des personnes qui ne le meritent peut-estre pas tant +que vous. Ils sont leurrez par l'espoir d'obtenir des +pensions et des recompenses qui ne leur arrivent presque +jamais; ils n'obtiennent pas mesme les graces qu'on +ne leur peut refuser avec justice, et j'ay veu encore +depuis peu un homme de merite acheter cherement une +place pour servir un faux Mecenas, qui en avoit esté +exclus par la brigue d'un goinfre et d'un hableur qui +avoit gagné ses valets. Depuis que j'ay veu louer tant +de faquins qui ont des équipages de grands seigneurs, et +tant de grands seigneurs qui ont des ames de faquins, +il m'a pris envie de vous louer aussi, et certes ce ne +sera pas sans y estre aussi bien fondé que tous ces flatteurs. +Combien y a-t-il de ces gens qu'on vante si hautement, +qu'il faudroit mettre entre vos mains afin de +leur apprendre à vivre? Ils ne font pas si bien leur +mestier comme vous sçavez faire le vostre: car il n'y +a personne qui execute plus ponctuellement les ordres +de la justice, dont vous estes le principal arcboutant. Ce +n'est pas pourtant que je veuille establir un paradoxe, +ny faire comme Isocrate et les autres orateurs qui ont +loué Busire, Helene et la fièvre quarte. Je trouve qu'on +vous peut louer en conscience, quand il n'y auroit autre +raison sinon que c'est vous qui monstrez à beaucoup +de gens le chemin de salut, et à qui vous ouvrez la +porte du ciel, suivant le proverbe qui dit que de ces +pendus il n'y en a pas un perdu. Quant à la noblesse de +votre employ, n'y a-t-il pas quelque part en Asie ou +en Afrique un roy qui tient à gloire de pendre lui-mesme +ses sujets, et qui est si persuadé que c'est un +des plus beaux appennages de sa couronne, qu'il puniroit +comme un attentat celuy qui luy voudroit ravir cet +honneur? Lorsque les saints pères ont appelé Attila, +Saladin et tant d'autres roys les bouchers de la justice +divine, ne vous ont-ils pas donné d'illustres confrères? +Vostre equipage mesme se sent de votre dignité; et +quand vous estes dans la fonction de vostre magistrature +vous ne marchez jamais sans gardes et sans un +cortege fort nombreux. Il y a une infinité d'officiers qui +ne travaillent que pour vous et qui ne taschent qu'à +vous donner de l'employ. Que plust à Dieu qu'ils vous +fussent fideles! Vous seriez trop riche si vous teniez +dans vos filets tous ceux qui sont de vostre gibier. +Cependant ils ont beau frauder vos droits, vos +richesses sont encore assez considérables. Il n'y a point +de revenus plus asseurez que les vostres, puisque leur +fonds est asseuré sur la malice des hommes, qui croist +de jour en jour et qui s'augmente à l'infini. Il faut pourtant +que vous ne soyez pas sans moderation, puisque +vous avez le moyen de faire votre fortune aussi grande +que vous voudrez: car on dit quand un homme fait bien +ses affaires qu'il a sur luy de la corde de pendu, et +certes il n'y a personne qui en puisse avoir plus que +vous. Aussi vostre merite a tellement esté reconnu, +qu'on s'est détrompé depuis peu du scrupule qu'on avoit +de vous frequenter. Au lieu de vous fuir comme un +pestiferé, on a veu beaucoup de gens de naissance ne +faire point de difficulté d'aller boire avec vous, parce +que vous aviez de bon vin. De sorte qu'il ne faut pas +qu'on s'étonne qu'insensiblement vous vous trouviez +parmi les heros et les Mecenas. Comme on a poussé si +loin l'hyperbole et la flatterie, j'ai souvent admiré qu'apres +avoir placé au rang des demy-dieux tant de voleurs +et de coquins, on ne vous ait pas mis de leur nombre: +car je sçay que vous estes leur grand camarade, +et je vous ay veu bien des fois leur donner de belles +accolades. Il est vray que vous leur donniez incontinent +apres un tour de vostre mestier; mais combien y a-t-il +de courtisans qui vous imitent, et qui en mesme temps +qu'ils baisent un homme et qu'ils l'embrassent, le trahissent +et le précipitent? Si on vous reproche que vous +dépouillez les gens, vous attendez du moins qu'ils soient +morts; mais combien y a-t-il de juges, de chicaneurs et +de maltotiers qui les sucent jusques aux os et qui les +écorchent tout vifs? Enfin, tout conté et tout rabattu, +je trouve que vous meritez une epistre dedicatoire aussi +bien que beaucoup d'autres. Je craindrois pourtant qu'on +ne crust pas que c'en fust une, si je ne vous demandois +quelque chose. Je vous prie donc de ne pas refuser vostre +amitié à plusieurs pauvres autheurs qui ont besoin +de vostre secours charitable: car l'injustice du siècle +est si grande que beaucoup d'illustres, abandonnez de +leurs Mecenas, languissent de faim, et, ne pouvant supporter +leur mépris et la pauvreté, ils sont reduits au +desespoir. Or, comme ils n'ont pas un courage d'Iscariot +pour se pendre eux-mesmes, si vous en vouliez prendre +la peine, vous les soulageriez de beaucoup de chagrin +et de miseres. J'aurois fini en cet endroit, si je ne m'estois +souvenu qu'il falloit encore adjouter une chose qui +accompagne d'ordinaire les eloges que donnent à la haste +les faiseurs de dedicace: c'est la promesse d'ecrire amplement +la vie ou l'histoire de leur heros. J'espere +m'acquitter quelque jour de ce devoir, dans le dessein +que j'ai de faire des commentaires sur l'Histoire des larrons: +car ce sera un lieu propre pour faire de vous une +ample commemoration, et pour celebrer vos prouesses +et vos actions plus memorables. En attendant, croyez +que je suis, autant que votre merite et vostre condition +me peuvent permettre,</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0"><span class="smcap">Guillaume</span>,<br /></span> +</div><div class="stanza"> +<span class="i0">Vostre, etc.<br /></span> +</div></div> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> C'est cette épitre dédicatoire d'un livre <i>futur</i> qui a fait +dire que Furetière avoit dédié son <i>Roman bourgeois</i> au bourreau. +Nous avons déjà combattu cette erreur trop répétée +dans un article sur les <i>livres imaginaires</i> publié par le <i>Journal +de l'amateur de livres</i>, tome 3, p. 10-11.</p></div> + +<p>Volaterran n'eut pas si-tost achevé cette lecture, que, +de crainte qu'on ne luy en demandast encore une autre, +il se leva brusquement, remit à la haste ses papiers +dans son sac, et, en disant: Vrayment, je ne gagne +pas ici ma vie, il s'en alla sans faire aucun compliment +pour dire adieu. Mais cet empressement avec +lequel il reserra ces papiers fut cause que deux glisserent +le long du sac, sans qu'il s'en aperçeust, dont l'un +fut ramassé par Charroselles, et l'autre par Collantine. +Celle-cy ouvrit vistement le sien, et trouva que c'étoit +un escriteau en grand volume, et en gros caractere, +comme ceux qu'on achete à S. Innocent pour les maisons +à loüer, où il y avoit écrit:</p> + +<p>CEANS ON VEND DE LA GLOIRE A JUSTE PRIX, ET SI +ON EN VA PORTER EN VILLE.</p> + +<p>La nouveauté de cet escriteau les surprit tous, car +on n'en avoit point encore veu de tels affichez dans Paris, +quand Belastre leur dit, prenant la parole: J'en ay +esté surpris le premier, en ayant trouvé une assez +grosse liasse lorsque j'ay fait cet inventaire. Ce qui m'a +donné sujet d'interroger là dessus Georges Soulas, +pour sçavoir ce que le deffunt en vouloit faire. Il m'a +répondu que ce pauvre homme, pressé de la necessité, +et ne trouvant plus si bon débit de sa marchandise, +pretendoit mettre cet escriteau à sa porte, et qu'il ne +doutoit point qu'il n'y eust beaucoup d'autres autheurs +qui, à son imitation, ouvriroient des boutiques de +gloire. Je crois (dit Collantine) qu'elles viendroient aussi-tost +à la mode que celles des limonadiers<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, qui sont +si communes aujourd'huy, et dont le mestier il n'y a +gueres estoit tout à fait inconnu.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> L'établissement de la communauté des limonadiers date +de 1676, époque où on leur permit de vendre du café. L'ouverture +des premières boutiques de limonades remonte à plusieurs +années auparavant, à 1630 environ. V. <i>Mélanges d'une +grande bibliothèque</i>, III., p. 187. Le grand d'Aussy, <i>Vie privée +des François</i>, tom. III, <i>passim</i>.</p></div> + +<p>Vrayment, monsieur le prevost (dit alors Charroselles), +vous avez interest que ce nouveau mestier s'établisse +en vostre justice; mais il le faudra aussi-tost +unir et incorporer avec les vendeurs de tabac<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>, parce +qu'ils ont cela de commun, qu'ils vendent tous deux de +la fumée. Oüy dea (dit Belastre), je le pourray bien +faire, mais je leur promets d'aller souvent en police +chez eux, car on dit que c'est une marchandise fort +sophistiquée. Collantine, prenant à son tour la parolle, +et l'addressant à Charroselles: Vous ne me montrez +point (dit-elle) le papier que vous avez ramassé; il y a +long-temps que vous le considerez; n'est-ce point quelque +obligation ou lettre de change? Je crois (dit Charroselles, +apres l'avoir encore quelque temps examiné) +que vous avez touché au but. C'est en effet une lettre +de change de reputation, tirée par Mythophilacte sur +un academicien humoriste de Florence; car il luy envoye +un ouvrage d'un de ses amis, et il le prie, à piece +veuë, de luy vouloir payer douze vers d'approbation +pour valeur reçeuë, luy promettant de luy en tenir +compte, et de le payer en mesme monnoye. Cette +monnoye (reprit Collantine) ne se trouve point dans +aucun edit ou tariffe qui ait esté publié, de sorte que, si +on la portoit au marché, on mourroit bien de faim aupres. +Il est vray (repliqua Charroselles) qu'elle est aujourd'huy +fort decriée, avec toutes les especes legeres +qu'on a ordonné de porter au billon, car il n'y a rien de +plus leger que de la fumée. Il alloit là-dessus donner +carriere à son esprit, et dire force méchantes pointes, +estant fort grand ennemy des donneurs de loüanges; +mais il en fut empesché par Belastre, qui, ayant esté +adverty par son greffier qu'il y avoit quelques interrogatoires +fort pressez qu'il devoit faire en sa justice, fut +obligé de quitter la partie, et de s'en aller, non sans un +grand regret d'avoir esté interrompu par Volaterran, +en voulant plaider son procés devant Charroselles.</p> + +<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> C'est à peu près la pensée de Saint-Amand à la fin de +l'un de ses sonnets: +</p> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<span class="i0">Non, je ne trouve pas beaucoup de différence<br /></span> +<span class="i0">De prendre du tabac et vivre d'espérance:<br /></span> +<span class="i0">Car l'un n'est que fumée et l'autre n'est que vent.<br /></span> +</div></div> +</div> + +<p>Il se consola par l'esperance qu'il eut d'en trouver +une autrefois l'occasion, ce qui ne luy fut pas mal-aisé, +car, en continuant ses visites, il y trouva plusieurs fois +aussi Charroselles, qui pour ce jour-là ny resta gueres +plus long-temps que luy. Mais je serois fort ennuyeux +si je voulois décrire par le menu toutes les avantures +de ces amours (c'est ainsi que je les appelle à regret, +chacun les pourra nommer comme il luy plaira), car +elles durerent assez long-temps, et continuerent tousjours +de mesme force. Il y eut sans cesse querelles, +differens et contestations, au lieu des fleurettes et des +complimens qui se debitent en semblables entretiens. +La seule complaisance qu'eut Charroselles pour Collantine, +ce fut de luy laisser deduire tous les procés qu'elle +voulut, à la charge d'entendre lire de ses ouvrages par +apres en pareille quantité. Et certes, il luy rendit bien +son change, ne luy ayant pas esté à son tour moins importun. +Je m'abstiendray de reciter les uns et les autres, +et je croy, Dieu me pardonne, que je serois plustost +souffert en recitant au long ces procés, qu'en faisant +lire ces ouvrages maudits, qui sont condamnez à +une prison perpetuelle.</p> + +<p>Jugez donc du reste de l'histoire de ces trois personnages +par l'échantillon que j'en ay donné; et sans +vous tenir d'avantage en suspens, voicy quelle en fut +la conclusion:</p> + +<p>A l'égard de Belastre, son procés le mina si bien +avec le temps, ayant affaire à une partie qui sçavoit +mieux son mestier que luy, que non seulement il se +vid entierement ruiné (ce qui n'eut pas esté grand +chose, car il l'estoit desja devant que d'arriver à Paris), +mais mesme interdit et depossedé de sa charge, qui +estoit le seul fondement de sa subsistance. Ses amys, +qui prevoyoient bien cette cheute, voulurent, avant +qu'elle feust arrivée, tenter les voyes d'accommodement +avec Collantine, qui le pressoit le plus. Ils luy +monstrerent si bien qu'il n'avoit plus que ce moyen de +se maintenir, qu'ils le firent resoudre à luy faire faire +des propositions de l'épouser, malgré le peu de bien +qu'elle avoit. Mais l'esprit de Collantine estoit bâty de +telle sorte, que cette esperance d'accommodement, qui +la devoit porter à faire faire ce mariage, fut ce qui l'en +empescha. Car, comme elle vint à considerer que, sitost +qu'elle seroit mariée à Belastre, il luy falloit quitter +les pretentions qu'elle avoit contre luy, elle ne s'y +put jamais resoudre, ni abandonner lâchement ce procés, +qui estoit son plus grand favory, à cause qu'il estoit +le plus gros. Cette seule pensée de paix qu'avoit euë +Belastre fut cause qu'il eut tout à fait son congé; depuis +elle n'a point quitté prise, elle l'a poursuivy jusqu'à +son entiere défaite.</p> + +<p>A l'égard de Charroselles, il n'en alloit pas de +mesme: ils n'avoient plus de procés ensemble qui fust +pendant en justice, et qui pust estre assoupi par un +mariage, de sorte qu'il n'avoit pas une pareille exclusion. +Car tous les differens qu'ils avoient ensemble, +c'estoient de ces contestations qui leur arrivoient tous +les jours par leur opiniastreté et par leur mauvaise humeur; +et tant s'en faut que le mariage les appaise, +qu'au contraire il les multiplie merveilleusement. Je ne +sçay pas ce qui le put porter à songer au mariage, luy +qui avoit tant pesté contre ce sacrement, aussi bien +que contre toutes les bonnes choses, et sur tout avec +une personne qui n'avoit ny bien, ny esprit, ny aucune +qualité sociable. Il faut qu'il l'ait voulu faire par dépit, +et en hayne de luy-mesme, pour montrer qu'il faisoit +toutes choses au rebours des autres hommes, ou plustost +que ç'ait esté par un secret arrest de la providence, +qui ait voulu unir des personnes si peu sociables, pour +se servir de supplice l'une à l'autre.</p> + +<p>Quoy qu'il en soit, le mariage fut proposé et conclud; +mais, hélas! qu'il y eut auparavant de contestations! +Jamais traité de paix entre princes ennemis n'a eu des +articles plus debattus; jamais alliance de couronnes +n'a esté plus scrupuleusement examinée. Collantine +voulut excepter nommément de la communauté de +biens, qu'on a coustume de stipuler dans un tel contract, +qu'elle solliciteroit ses procés à part; qu'à cette fin son +mary lui donneroit une generale authorisation, et +qu'elle se reservoit ses executoires de dépens, dommages +et interest liquidez et à liquider, et autres émolumens +de procés, qu'elle pourroit faire valoir comme un +pecule particulier. Il fut aussi consenty qu'elle feroit +divorce et lict à part toutes fois et quantes; et la clause +portoit que, sans cette condition expresse, le mariage +n'eust point esté fait ni accomply. Mais ce qu'il y eut de +plaisant, c'est que les autres personnes, quand elles +font des contracts, taschent d'y mettre des termes clairs +et intelligibles, et toutes les clauses qu'elles peuvent +s'imaginer pour s'exempter de proces; mais Collantine, +tout au contraire, taschoit de faire remplir le sien de +termes obscurs et équivoques, mesme d'y mettre des +clauses contradictoires, pour avoir l'occasion, et en +suite le plaisir, de playder tout son saoul.</p> + +<p>Encore qu'ils eussent signé enfin ce contract, ils +n'estoient pas pour cela d'accord; leur contrarieté parut +encore à l'eglise et devant le prestre: car ils estoient +si accoustumez à se contredire que, quand l'un disoit +ouy, l'autre disoit non, ce qui dura si long-temps +qu'on estoit sur le point de les renvoyer, lors que, +comme des joüeurs à la mourre, qui ne s'accordent que +par hazard, ils dirent tous deux ouy en mesme temps, +chacun dans la pensée que son compagnon diroit le +contraire. Cet heureux moment fut ménagé par le Prêtre, +qui à l'instant les conjoignit, et ça esté presque le +seul où ils ayent paru d'accord.</p> + +<p>Cette ceremonie faite, on fit celle des nopces, où il +y eut quelques avantures qui tinrent de celle des Centaures +et des Lapites, et le mauvais augure s'estendit si +loin, que les violons mesmes n'y peurent jamais accorder +leurs instrumens. Les nopces estoient à peine achevées, +que Collantine et Charroselles eurent un proces, +qu'on peut dire en vérité estre fondé sur la pointe d'une +aiguille; car le lendemain, en s'habillant, elle avoit mis +sur sa toilette une aiguille de teste qui estoit d'or avec +un petit rubis fin, dont elle se servoit pour accommoder +ses cheveux. Charroselles (en badinant) s'en voulut +curer une dent creuse; mais comme il avoit la dent maligne, +l'aiguille se rompit dés qu'elle y eut touché. +Aussi-tost Collantine vomit contre luy plusieurs injures +et reproches, entre lesquels elle n'oublia pas de +luy reprocher le defaut dont sa dent estoit accusée. +Charroselles, qui vouloit faire durer sa complaisance +vingt-quatre heures du moins (c'estoit pour luy un grand +effort), offrit de luy en apporter une autre plus belle, +et il luy dit mesme qu'il luy en feroit donner une en +present par quelque libraire, à qui il donneroit plustost +à imprimer un de ses livres sans autre recompense. +Vrayement, c'est mon (dit Collantine), vous +me renvoyez là à de belles gens; vous n'en avez jamais +sçeu rien tirer, et puis, quand vous m'en donneriez +cent, je ne serois pas satisfaite: je veux celle-là, et non +point une autre; j'en fais état à cause qu'elle vient de +ma grand'mère, qui me l'a donnée à la charge de la +garder pour l'amour d'elle. L'affection que j'ay pour +ce bijou me fait souffrir des dommages et interests qui +ne peuvent pas tomber en estimation. Et en mesme +temps elle recommença à luy dire que c'estoit un mauvais +ménager, qu'il la vouloit ruiner, qu'il lui avoit osté +le plus pretieux joyau qu'elle avoit; toutes lesquelles +parolles ne s'en estant pas allées sans repliques et dupliques, +la querelle s'échauffa si fort, que cela aboutit +à dire qu'elle se vouloit separer. Et aussi-tost elle +luy fit donner un exploit en separation de corps et de +biens, que quelques-uns asseurent qu'elle avoit fait +dresser tout prest dés le jour de ses fiançailles. Si je +voulois raconter, mesme succinctement, tous les proces +et les broüilleries qui sont survenuës entre eux depuis, +je serois obligé d'écrire plus de dix volumes, et je passerois +ainsi la borne que nos escrivains modernes ont +prescrite aux romans les plus boursoufflez. Mais encore, +lecteur, avant que de finir, je serois bien aise de vous +faire deviner quel fut le succes de ces plaidoyries, et +qui fut le plus opiniastre de Collantine ou de Charroselles. +J'ayme mieux pourtant vous tirer de peine, car +je vois bien que vous n'en viendriez jamais à bout; +mais auparavant, il faut que je vous fasse un petit +conte:</p> + +<p>Dans le pays des fées, il y avoit deux animaux privilegiez: +l'un estoit un chien fée, qui avoit obtenu le +don qu'il attraperoit toutes les bestes sur lesquelles on +le lâcheroit; l'autre estoit un liévre fée, qui de son +costé avoit eu le don de n'estre jamais pris par quelque +chien qui le poursuivist. Le hazard voulut qu'un jour +le chien fée fut lasché sur le liévre fée. On demanda là-dessus +quel seroit le don qui prevaudroit, si le chien +prendroit le liévre, ou si le liévre échapperoit du chien, +comme il estoit écrit dans la destinée de chacun. La +resolution de cette difficulté est qu'ils courent encore. +Il en est de mesme des proces de Collantine et de +Charroselles: ils ont tousjours plaidé et plaident encore, +et plaideront tant qu'il plaira à Dieu de les laisser +vivre.</p> + +<h3>FIN.</h3> + + + +<hr style="width: 65%;" /> +<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES.</h2> + +<p> +<a href="#PREFACE">Préface.</a> +<br /> +<a href="#UN_MOT_SUR_LORTHOGRAPHE_DE_CETTE_EDITION">Un mot sur l'orthographe de cette édition.</a> <br /> + +<a href="#ADVERTISSEMENT_DU_LIBRAIRE_AU_LECTEUR">Avertissement du libraire au lecteur.</a> <br /> + + <br /> +<a href="#LE_ROMAN_BOURGEOIS"><span class="smcap">Livre premier.</span></a> <br /> + +<a href="#Lucrece">Histoire de Lucrèce la bourgeoise. </a> <br /> + +<a href="#Tariffe">Tariffe ou évaluation des partis sortables pour faire +facilement les mariages. </a> <br /> + +<a href="#Epistre_amoureuse">Epistre amoureuse à mademoiselle Javotte. </a> <br /> + +<a href="#Historiette">Historiette de l'amour esgaré. </a> <br /> + +<a href="#Suite_javotte">Suite de l'histoire de Javotte. </a> <br /> + + <br /> +<a href="#LIVRE_SECOND"> <span class="smcap">Livre second.</span> </a> <br /> + +<a href="#Histoire_Charroselles">Historiette de Charroselles, de Collantine et de +Belastre. </a> <br /> + +<a href="#Jugement">Jugement des buchettes, rendu au siege de... le 24 +septembre 1644.</a><br /> + +<a href="#Lettre">Lettre de Belastre à Collantine. </a> <br /> + +<a href="#Inventaire">Inventaire de Mythophilacte.</a><br /> + +<a href="#Catalogue">Catalogue des livres de Mythophilacte. </a><br /> + +<a href="#Somme">Somme dedicatoire. </a><br /> + +<a href="#Estat">Estat et role des sommes auxquelles ont esté moderement +taxées, dans le conseil poétique, les places +d'illustres et demy-illustres, dont la vente a été ordonnée +pour faire un fonds pour la subsistance des +pauvres autheurs. </a><br /> + +<a href="#Juste_prix">Le juste prix de toute sorte de vers. </a><br /> + +<a href="#Epistre_dedicatoire">Epistre dedicatoire du premier livre que je feray. </a><br /> +</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le roman bourgeois, by Antoine Furetière + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN BOURGEOIS *** + +***** This file should be named 33414-h.htm or 33414-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/3/4/1/33414/ + +Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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