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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:59:29 -0700
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+ The Project Gutenberg eBook of Le roman bourgeois, by Furetière.
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+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of Le roman bourgeois, by Antoine Furetière
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le roman bourgeois
+ Ouvrage comique
+
+Author: Antoine Furetière
+
+Annotator: Edouard Fournier
+
+Commentator: Charles Asselineau
+
+Release Date: August 12, 2010 [EBook #33414]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN BOURGEOIS ***
+
+
+
+
+Produced by Pierre Lacaze and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<h1>LE ROMAN BOURGEOIS</h1>
+
+<h2>OUVRAGE COMIQUE</h2>
+
+<h1>PAR ANTOINE FURETIÈRE</h1>
+
+<h4>NOUVELLE ÉDITION</h4>
+
+<h4><i>Avec des notes historiques et littéraires</i></h4>
+
+<h4>PAR M. ÉDOUARD FOURNIER</h4>
+
+<h4>Précédée d'une Notice</h4>
+
+<h4>PAR M. CHARLES ASSELINEAU</h4>
+
+<h4>A PARIS</h4>
+
+<h4>Chez <span class="smcap">P. Jannet</span>, Libraire</h4>
+
+<h4><i>Rue des Bons-Enfants</i>, 28</h4>
+
+<h4>MDCCCLIV</h4>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="PREFACE" id="PREFACE"></a>PRÉFACE</h2>
+
+
+<p>La fatalité qui a poursuivi Furetière pendant
+sa vie s'est attachée après sa mort à
+ses écrits. Cet auteur, d'une incontestable
+originalité, d'un immense savoir et d'une
+rare intelligence au travail, peut passer
+pour exemple de ce qu'une seule mauvaise qualité peut
+faire perdre à une réunion de facultés éminentes.</p>
+
+<p>Le procès du Dictionnaire, une des causes célèbres
+de la littérature, est trop connu pour que je croie devoir
+m'en faire en cette occasion le rapporteur après
+tant d'autres<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Les pièces en sont d'ailleurs à la disposition
+de tout le monde: il y a eu jusqu'à quatre éditions
+des <i>Factums</i>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Les démêlés de Furetière avec l'Académie ont été, en
+dernier lieu, analysés par M. Francis Wey dans un article de
+la <i>Revue contemporaine</i> (Juillet et Août 1852), dont nous nous
+sommes appuyé plus d'une fois dans la première partie de
+cette notice.</p></div>
+
+<p>Bien qu'il soit assez difficile d'émettre un jugement
+favorable sur l'une ou l'autre des deux parties, on reste
+convaincu après lecture que Furetière n'eut pas seulement
+pour lui l'esprit et la verve, et qu'il eut quelque
+raison d'exciper de sa bonne foi.</p>
+
+<p>Ce n'est pas sans étonnement que nous voyons, dans
+le Discours préliminaire de la dernière édition du Dictionnaire
+de l'Académie françoise, le secrétaire perpétuel
+reproduire contre l'auteur du <i>Dictionnaire universel</i>
+cette vieille accusation d'avoir dérobé le travail de
+ses confrères. Il eût été digne de l'Académie, digne de
+M. Villemain, de rendre enfin justice au mérite de Furetière
+et d'accorder à ses torts le bénéfice d'une prescription
+de près de trois siècles.</p>
+
+<p>Les pamphlets de Furetière, en raison de la supériorité
+du talent de l'auteur, qui en a fait de véritables modèles
+en ce genre d'écrits, ont naturellement survécu à
+ceux de ses adversaires. Néanmoins le recueil en deux
+tomes imprimé en Hollande, après sa mort (Amsterdam,
+Henri Desbordes, 1694, in-12), en contient quelque
+partie, notamment le <i>Dialogue de M. V., de l'Académie
+françoise et de l'avocat L. M.</i>, dont l'académicien Charpentier,
+le plus vivement attaqué, il est vrai, des ennemis
+de Furetière, s'est reconnu l'auteur<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. On y voit
+Furetière accusé d'avoir prostitué sa s&oelig;ur pour se mettre
+en état d'acheter la charge de procureur fiscal de
+l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés; il y est dit qu'il se
+déshonora dans ce poste par des prévarications et qu'il
+s'y fit le protecteur déclaré des filous et des filles publiques;
+on y raconte comment il abusa de sa charge
+pour escroquer, par une man&oelig;uvre qui, selon le vocabulaire
+moderne, seroit qualifiée de <i>chantage</i>, le bénéfice
+d'un jeune abbé; enfin, retournant une plaisanterie de
+Furetière contre lui-même, l'auteur prétend que le <i>Roman
+Bourgeois</i>,&mdash;ce détestable ouvrage&mdash;a été dédié
+par lui au bourreau, comme au seul patron digne
+d'une telle &oelig;uvre. Ce mensonge, dont l'audace confond
+le lecteur, s'est néanmoins accrédité pendant deux cents
+ans près des esprits prévenus.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> «J'avois déjà commencé à lui riposter par un dialogue
+de M. <i>Le Maistre</i> et de M. <i>Despréaux</i>... etc... Nous avions
+pourtant été autrefois amis, etc.» (<i>Carpenteriana</i>, 1<sup>o</sup> 488.)
+Quelques pages plus haut (474), Charpentier parle ainsi de
+Furetière: «Il me siéroit bien, par exemple, de dire que
+Furetière n'avoit pas d'esprit, et cela parcequ'il m'a outragé
+dans plusieurs endroits de ses écrits. Non, bien loin de vouloir
+donner une pareille idée de Furetière, j'avouerai toujours
+qu'il est un des meilleurs satyriques que nous ayons,
+et qu'il ne le cède en rien de ce côté à M. Despréaux.»</p></div>
+
+<p>Furetière, dans son <i>Dernier placet</i><a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>, relève, sans y
+répondre, toutes ces turpitudes: il se plaint d'un gros
+volume, joint au dossier, qui a long-temps couru la ville,
+et dans lequel il est traité, dit-il, de <i>bélitre, maraut,
+fripon, fourbe, buscon, saltimbanque, infâme, traître,
+fils de laquais, impie, sacrilége, voleur, subornateur
+de témoins, faux monnoyeur, banqueroutier
+frauduleux, faussaire, d'homme sans honneur, plein
+de turpitudes et de comble d'horreurs</i>, etc.<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a> Après cela
+le grief d'infidélité littéraire n'est plus qu'une légèreté.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Dernier placet et très humbles remontrances à monseigneur
+le chancelier.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Voy. <i>Dernier placet.</i></p></div>
+
+<p>Ces aménités étoient alors d'usage entre savants, et,
+en rapprochant même les Factums de Furetière des libelles
+publiés par Saumaise et par Scaliger contre leurs
+antagonistes, ou ne peut s'empêcher de trouver sa modération
+égale à la verve de son esprit. Les attaques qu'il
+dirige contre ses adversaires sont, il est vrai, plus mordantes,
+mais aussi moins scandaleuses, et à part le seul
+La Fontaine, qu'il accuse de tirer profit des galanteries
+de sa femme, il est rare qu'il les poursuive dans le secret
+de la vie privée. «Je n'ay fait, dit-il, aucun reproche
+à mes parties qui regardât les m&oelig;urs; je ne les
+accuse pas d'être faussaires, adultères, ny malhonnêtes
+gens...<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>», quoique (ajoute-t-il) ce ne soit pas faute de
+matière, ny de preuves.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> <i>Dernier placet.</i></p></div>
+
+<p>Au surplus, l'incertitude et l'obscurité où sont tombées
+les imputations des deux parties ne laisse pas de
+tourner à l'avantage de notre auteur, car, s'il est impossible
+de prouver aujourd'hui que Furetière ait réellement
+prostitué sa s&oelig;ur et acquis par simonie ses bénéfices,
+il n'est pas besoin de preuves pour reconnoître
+que Lorau, Charpentier, Leclerc, Barbier d'Aucourt,
+Regnier Desmarais et consorts, étoient les uns des ignorants,
+les autres de détestables écrivains.</p>
+
+<p>Les témoignages contemporains, qui seuls pourroient
+nous éclairer sur la véracité des ennemis de Furetière,
+ne confirment en rien leurs imputations.</p>
+
+<p>Bussy, dans la lettre imprimée à la suite des <i>Factums</i>,
+et souvent citée depuis, plaint Furetière d'avoir été
+poussé à de telles extrémités et de n'avoir pu produire
+sa défense en justice; il ne fait de réserves qu'en faveur
+de Benserade, son ami, et de La Fontaine, que Furetière
+confond dans ses invectives avec leurs collègues
+de la commission du Dictionnaire.</p>
+
+<p>Dans sa conduite à l'égard de La Fontaine est le secret
+de l'humeur de Furetière et des haines qu'il souleva.</p>
+
+<p>La Fontaine, de même que Boileau et Racine, étoit
+pour Furetière un ancien ami. Dans la préface de son
+Recueil de Fables, publié trois ans après la première
+édition des Fables de La Fontaine, Furetière avoit rendu
+justice à son talent de poète et de fabuliste. Plus tard
+nous voyons La Fontaine tenter, de conserve avec Boileau
+et Racine, une démarche amicale pour réconcilier
+Furetière avec ses collègues de l'Académie, démarche
+que l'extrême irritation du lexicographe rendit inutile.</p>
+
+<p>Malheureusement La Fontaine, et en cela il se sépare
+de Boileau et de Racine, qui l'un et l'autre protégèrent
+jusqu'à la fin leur ami, au moins par leur silence, finit,
+dans la suite de la querelle, par épouser le parti de
+l'Académie.</p>
+
+<p>Dès lors cet homme, cet ancien ami, ce <i>poète inimitable,
+dont le style naïf et marotique fait tant d'honneur
+aux fables des anciens et ajoute de grandes beautés aux
+originaux</i><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>, n'est plus qu'un misérable écrivain licencieux,
+auteur de contes infâmes, un <i>Crétin mitigé</i>, tout
+plein d'ordures et d'impiétés, un fauteur de débauche
+digne du bourreau; Furetière pousse l'animosité jusqu'à
+reproduire à la suite de son libelle la sentence de
+police portant suppression de ses contes, et l'accuse,
+comme je l'ai déjà dit, de spéculer sur sa propre turpitude,
+en vivant de la prostitution de sa femme.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Voy. Préface des <i>Fables de Furetière</i>.</p></div>
+
+<p>Là est évidemment la clé du caractère de Furetière
+et l'explication de ses infortunes. On devine à ce brusque
+revirement une de ces natures impétueuses, irascibles,
+passant d'une extrémité à l'autre, et incapables,
+au lendemain de l'insulte, d'apercevoir une seule des
+qualités de l'homme dont elles ne voyoient pas la veille
+les défauts.</p>
+
+<p>La Fontaine riposta par une assez médiocre épigramme;
+Benserade écrivit à Bussy pour lui reprocher
+son trop d'indulgence à l'endroit de ce <i>misérable Furetière</i>.</p>
+
+<p><br /></p>
+
+<p>Dans l'impossibilité de vider la question de moralité
+entre Furetière et ses accusateurs, que nous reste-t-il
+à juger, à nous postérité?</p>
+
+<p>D'un côté un ouvrage considérable, un ouvrage gigantesque,
+et qu'en raison de l'étendue et de la nouveauté
+du plan on peut appeler original; un livre qui,
+rajeuni de siècle en siècle par les révisions de grammairiens
+tels que Huet, Basnage et les Pères de Trévoux,
+est encore resté aujourd'hui, pour l'homme de
+lettres, l'autorité décisive et l'encyclopédie grammaticale
+la plus complète; de l'autre une obscure Batrachomyomachie
+de tracasseries misérables, de questions personnelles,
+sans profit pour le public et sans intérêt
+pour l'histoire. Tels sont, en dernière analyse, les véritables
+termes de la question; et c'est ainsi que nous
+aurions voulu la voir présenter dans le discours préliminaire
+du secrétaire perpétuel de l'Académie françoise.</p>
+
+<p>Et maintenant, comment l'auteur d'un travail aussi
+important, comment cet homme assez érudit, et en
+même temps assez intelligent, pour concevoir et conduire
+à fin, seul, une entreprise de cette taille, le premier
+répertoire complet du langage françois; ce savant
+qui à la qualité d'érudit intelligent et laborieux réunissoit
+à un haut degré la verve originale du romancier,
+le goût dans la critique, la vivacité d'esprit du pamphlétaire;
+comment cet homme a-t-il pu descendre dans
+un aussi complet oubli?</p>
+
+<p>Ne seroit-ce pas qu'il y a une damnation particulière
+sur la vie du satirique? que ces âmes inflammables,
+auxquelles la nature donne de si vigoureuses colères
+contre le vice, de si éloquents ressentiments de l'injustice,
+portent en elles le châtiment de leur propre délicatesse,
+et sont destinées à expier dans leurs personnes
+les vices qu'elles châtient? Que sait-on de la vie de
+Juvénal, si ce n'est qu'il vécut pauvre et paya de dix
+ans d'exil le mépris qu'il exprima pour les débordements
+honteux de Domitien? Machiavel, dont le <i>Traité du
+Prince</i> peut passer pour un pamphlet contre la corruption
+des m&oelig;urs de son temps, et dont les comédies sont
+à coup sûr des satires du genre le plus vif, après avoir
+subi deux fois l'exil et la torture, meurt victime d'une
+méprise, pour s'être trompé sur la dose du médicament
+destiné à le soulager. Au commencement de ce siècle,
+le mordant pamphlétaire de la Restauration, Courier,
+meurt obscurément d'un coup de fusil tiré par une main
+invisible.</p>
+
+<p>Furetière eut une fin moins tragique, mais non moins
+douloureuse. Miné pendant quatre ans par la fièvre et
+le désespoir que lui causoient les tracasseries de ses adversaires,
+obligé, il le dit, de se cacher pour défendre
+son repos et sa liberté menacés, exaspéré jusqu'au point
+d'être tenté de brûler son livre, l'occupation et l'espoir
+de toute sa vie, il s'éteignit à l'âge de soixante-huit ans,
+moins usé sans doute par les années et la maladie que
+par la fatigue et par l'angoisse.</p>
+
+<p>Un an auparavant, sur le bruit qui avoit couru de
+sa fin prochaine, Boileau écrivoit à Racine ce peu de
+mots, où se trouve l'accent d'un intérêt sincère (lettre
+du 19 mai 1687): «On vient de me dire que Furetière
+est à l'extrémité, et que par l'avis de son confesseur il
+a envoyé quérir tous les académiciens offensés dans son
+<i>factum</i>, et qu'il leur a fait une amende honorable dans
+toutes les formes, mais qu'il se porte mieux maintenant.
+J'aurai soin de m'éclaircir de la chose, et je vous en
+manderai le détail<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>.» Ménage, dont les lumières eussent
+été si utiles à l'Académie, et à qui elle préféra Bergeret,
+écrivoit dans ses <i>Anas</i> (tome 1<sup>er</sup>, p. 97): «L'Académie
+tout entière a été sacrifiée à la passion de quelques uns
+de son corps. Je ne les nommerai pas, car il y en a qui
+sont de mes amis. M. de Furetière étoit un sujet à ménager:
+n'avoit-il pas les rieurs de son côté<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>? et,
+excepté quelques intéressés de l'Académie, tout le
+reste lui donnoit les mains. Cependant, et l'Académie,
+et lui, ont joué à la bascule, comme les enfants,
+sans pouvoir convenir d'un équilibre qui leur auroit
+sauvé, à l'un et à l'autre, tant de mauvaises démarches
+dont le public se divertit.»</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> <i>Ménagiana</i>, t. 1<sup>er</sup>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> <i>Le Carpenteriana</i> corrobore sur ce point le témoignage
+de Ménage: «Je ne crois pas faire grand tort au corps entier
+de l'Académie en m'attribuant l'épître et la préface de
+son Dictionnaire, puisque j'en suis l'auteur. Il seroit à souhaiter
+que chaque académicien eût autant travaillé que moi
+à cet ouvrage, <i>Furetière n'auroit pas le public de son côté</i>.»
+(<i>Carp.</i>, p. 371.)</p></div>
+
+<p>Ces deux témoignages, rapprochés de la dernière
+phrase de la lettre de Bussy<a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote_9_9" class="fnanchor">[9]</a>, et de l'approbation de
+Bossuet<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote_10_10" class="fnanchor">[10]</a>, sont la meilleure caution de Furetière et sa
+véritable oraison funèbre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_9_9" id="Footnote_9_9"></a><a href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> «Je diray quand j'en seray persuadé que ce sont deux
+hommes de mérite (La Fontaine et Benserade) qui ont fait
+une injustice à un homme d'honneur et d'esprit. Voilà comme
+je parle toujours, amy de la vérité préférablement à tout le
+monde, et vous me devez croire aussy quand je vous asseure
+que je suis sincèrement votre très humble et très obéissant
+serviteur. <span class="smcap">Bussy-Rabutin.</span>»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_10_10" id="Footnote_10_10"></a><a href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> «Bossuet blâma les meneurs de cette affaire... Il daigna
+informer Furetière que, si la chose dépendoit de lui seul,
+que s'il étoit chancelier, il lui accorderoit cent priviléges
+pour un, et il le combla d'éloges sur la beauté de son travail.
+Cependant, plus tard, quand l'honneur et l'existence même
+de la compagnie eurent été engagés par l'imprudente vivacité
+de Furetière, il engagea le chancelier à employer son autorité
+pour le réduire au silence.» (Francis Wey, <i>Revue contemporaine</i>.)</p></div>
+
+<p>Lui mort, ses ennemis s'empressèrent de profiter de
+l'avantage vulgaire acquis au dernier qui parle. Dans le
+mois même où il mourut (mai 1688), Tallemant l'aîné
+adressa, sous forme de lettre, au <i>Mercure</i>, une relation où,
+avec le ton d'une feinte impartialité, il reproduit contre
+Furetière les charges dont il s'étoit défendu dans ses
+factums<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote_11_11" class="fnanchor">[11]</a>. La lettre de Douja, le libelle de Charpentier,
+circulèrent de nouveau. Puis, afin qu'il n'y eût plus à
+y revenir, et de peur apparemment que l'écrivain ne
+survécût à l'homme déshonoré, la conspiration du silence
+s'organisa peu à peu autour de sa mémoire. La Chapelle,
+qui lui succéda à l'Académie, esquiva par une
+allusion voilée le panégyrique de son prédécesseur.<a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote_12_12" class="fnanchor">[12]</a>
+L'abbé d'Olivet, dans le complément qu'il a donné à la
+galerie des portraits académiques de Pélisson, étend
+sur le cadre destiné à Furetière le crêpe noir des Doges
+décapités. Titon du Tillet, qui, dans son <i>Parnasse françois</i>,
+a consacré de si pompeuses notices à tant d'écrivains
+médiocres, se borne à quelques lignes et se
+met à l'abri derrière les <i>on dit</i>, sans oser remonter aux
+sources.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_11_11" id="Footnote_11_11"></a><a href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> Louis XIV refusa de consentir à ce que Furetière fût
+remplacé de son vivant. Tallemant l'aîné, dans son article
+du Mercure, cherche à expliquer ce refus par un malentendu.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_12_12" id="Footnote_12_12"></a><a href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> On essaya même de se dispenser envers lui des formalités
+usitées depuis la création de l'Académie pour les funérailles
+de ses membres. Il fallut l'autorité de la parole de
+Boileau pour rappeler les ennemis de Furetière à la décence
+et à la charité. Voici comment le fait est rapporté dans le
+<i>Bolæana</i> (p.68):
+</p><p>
+«A la mort de Furetière, il fut délibéré dans l'Académie
+si l'on feroit un service au défunt, selon l'usage pratiqué
+dès son établissement. M. Despréaux y alla exprès avec M.
+Racine le jour que la chose devoit être décidée; mais, voyant
+que le gros de l'Académie prenoit parti pour la négative, lui
+seul osa parler ainsi à cette compagnie:
+</p><p>
+«Messieurs, il y a trois choses à considérer ici: Dieu, le
+public et l'Académie. A l'égard de Dieu, il vous saura sans
+doute très bon gré de lui sacrifier votre ressentiment et de
+lui offrir des prières pour un mort qui en auroit besoin
+plus qu'un autre, quand il ne seroit coupable que de l'animosité
+qu'il a montrée contre vous. Devant le public, il
+vous sera très glorieux de ne pas poursuivre votre ennemi
+par delà le tombeau. Et pour ce qui regarde l'Académie,
+sa modération sera très estimable quand elle répondra à
+des injures par des prières, et qu'elle n'enviera pas à un
+chrétien les ressources qu'offre l'église pour apaiser la colère
+divine. D'autant mieux qu'outre l'obligation indispensable
+de prier Dieu pour vos ennemis, vous vous êtes fait
+une loi particulière de prier pour vos confrères.»</p></div>
+
+<p>Nous avons vu déjà comment, jusqu'à nos jours,
+l'Académie a persisté à ne voir dans l'auteur du <i>Dictionnaire
+universel</i> qu'un misérable voleur: tant est
+vivace et profonde la haine des corps constitués! L'Académie
+n'a jamais pardonné à Furetière d'avoir prouvé
+que, pour exécuter un monument de critique et de
+vaste érudition, un seul cerveau bien organisé valoit
+mieux qu'une réunion d'esprits inégaux de savoir et
+d'aptitude.<a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote_13_13" class="fnanchor">[13]</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_13_13" id="Footnote_13_13"></a><a href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> Regnier-Desmarets, qui tint la plume pour l'Académie
+pendant tout le temps de la querelle, prétend, au contraire,
+que <i>les décisions d'un particulier sur la langue ne peuvent jamais
+être si sûres ni d'une si grande autorité que celles d'une compagnie
+instituée pour la perfectionner</i>.</p></div>
+
+<p><br /></p>
+
+<p>Ces considérations étoient nécessaires pour expliquer
+comment l'oubli injuste où Furetière est tombé peut
+n'être pas un argument contre sa valeur comme écrivain,
+et même comme romancier.</p>
+
+<p>Je me suis souvent étonné, en constatant le chiffre
+d'éditions atteint par le <i>Roman comique</i> de Scarron, de
+n'en trouver que trois du <i>Roman bourgeois</i>. Non pas
+qu'il soit jamais entré dans ma pensée d'établir un parallèle
+entre les deux livres. Le roman de Scarron,
+chef-d'&oelig;uvre de verve imaginative, d'invention et de
+fantaisie, appartient excellemment à l'ordre des récits
+d'intrigues et d'aventures; c'est un roman <i>romanesque</i>,
+admirable assurément. Le roman de Furetière, peinture
+aussi exacte que vive des habitudes et des travers de
+toute une classe de la société, est un tableau; c'est le
+premier roman d'observation qu'ait produit la littérature
+françoise.</p>
+
+<p>Les deux auteurs se rencontrent néanmoins dans une
+intention commune de réaction contre le romanesque
+guindé et emphatique des Scudéry, des Gomberville
+et des La Calprenède. Tout le monde connoît, sans que
+j'aie besoin de la rapporter, la phrase en forme de charade
+par laquelle débute le <i>Roman comique</i>.</p>
+
+<p>«&mdash;Je chante, dit l'auteur du <i>Roman bourgeois</i>, les
+amours et les advantures de plusieurs bourgeois de
+Paris, de l'un et de l'autre sexe.&mdash;Et, ce qui est de
+plus merveilleux, c'est que je les chante, et si je ne
+sçay pas la musique.» L'identité des deux intentions
+est frappante. Là, au surplus, s'arrête la similitude;
+on ne la ressaisit plus à travers le livre de Furetière
+que dans certaines boutades à intention comique
+ou burlesque, comme par exemple la scène ou
+Nicodème, voulant se jeter aux genoux de sa maîtresse,
+met en pièces le ménage de M<sup>me</sup> Vollichon; ou celle
+encore des laquais vengeant leur maître, éclaboussé,
+par des coups de fouet et de pierres lancés au dos des
+maquignons.</p>
+
+<p>Peindre, telle est l'intention fondamentale du roman
+de Furetière, et peindre en caricature.</p>
+
+<p>Pour bien entrer dans le sens intime de sa satire, il
+est nécessaire de considérer l'époque de révolution sociale
+où il écrivoit.</p>
+
+<p>La pacification du royaume, fatale aux princes, qu'elle
+avoit fait descendre des rôles de chefs de parti et de
+souverains aux charges d'intendants de provinces et de
+commandants militaires, avoit aidé à la marche ascendante
+de la bourgeoisie. Débarrassée de la domination
+des partisans, elle s'avançoit par toutes les avenues,
+par la magistrature, par les finances, les affaires, les
+lettres, etc., et se poussoit à la cour, favorisée par le
+despotisme ombrageux de Louis XIV, que tenoient
+en alarme les souvenirs de la Fronde et de la faction
+des Importants. On sait quelle indignation éprouvoit
+Saint-Simon à voir tomber aux mains des Pontchartrain,
+des Le Tellier, des La Vrillière, les ministères et
+les charges d'état, jusque là dévolus aux ducs. Dans ce
+conflit de deux classes, l'une envahissante, l'autre mise
+en état de défense par la menace d'une décadende prochaine;
+de la bourgeoisie, ou, si l'on veut, de la ville
+et de la cour, les préférences des gens de lettres
+étoient pour la noblesse, à laquelle les rattachoient d'abord
+leur intérêt, leurs pensions, les fonctions de secrétaires,
+de précepteurs et de bibliothécaires, enfin l'attrait,
+si puissant pour des esprits délicats, de la bonne
+compagnie, seule capable de les comprendre et de flatter
+leur vanité. Qu'étoit, en effet, le bourgeois pour les
+gens de lettres d'alors? Le créancier, le procureur qui
+poursuit en son nom, le voisin incommode, parfois le
+confrère envieux, souvent même le parent importun;
+mais surtout c'étoit l'homme illettré, le rustre, le rustique,
+méprisant les travaux de l'esprit, dont il n'est apte
+à saisir ni la valeur, ni le charme; l'homme qui n'achète
+pas les livres, et borne le catalogue de ses lectures aux
+ouvrages surannés:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Les <i>Quatrains</i> de Pibrac et les doctes <i>Tablettes</i><br /></span>
+<span class="i0">Du conseiller Mathieu.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Parmi toutes les caricatures qui se meuvent dans le roman
+de Furetière, procureurs, pédants, avocats, plaideurs,
+joueurs, etc., un seul homme a vraiment le beau
+rôle, l'homme de cour, le marquis, un Clitandre de Molière.</p>
+
+<p>Cette rencontre avec le poète comique n'est pas fortuite.
+Il est aisé de voir qu'elle n'est que l'effet d'une
+communauté d'idées facile à constater. Quels sont les
+personnages le plus ordinairement drapés dans le théâtre
+de Molière?&mdash;Le faux noble, le bourgeois enrichi
+(Jourdain), le manant ambitieux (Georges Dandin), le
+hobereau de province qui ne va point à Versailles (Pourceaugnac,
+la marquise d'Escarbagnas). Trissotin n'est
+pas plus ridicule comme cuistre qu'ennemi des courtisans;
+c'est un bourgeois goguenard; lui et son acolyte
+Vadius sont des pédants en us, c'est-à-dire des auteurs
+écrivant pour leurs pareils, et point pour la cour. Si
+Gorgibus et le bonhomme Chrysale se produisent parfois
+avec avantage comme personnifications du bon sens,
+on ne peut nier, tant la bourgeoisie est ravalée en leurs
+personnes, que de pareils modèles ne soient une ironie
+de plus.</p>
+
+<p>L'identité d'inspiration se retrouve jusque dans le
+choix des personnages de la charmante nouvelle allégorique
+que Furetière a, suivant le goût du temps, intercalée
+dans la seconde partie de son roman. L'Amour,
+descendu sur la terre pour fuir une correction maternelle,
+s'attache successivement à différents types, destinés,
+dans la pensée de l'auteur, à attester la dépravation
+des sentiments et l'avilissement des c&oelig;urs de son siècle:
+une pédante, Polymathie-Armande; une prude,
+Archelaïde-Arsinoë; une coquette, Polyphile-Célimène;
+Landore, une sotte; Polione, une courtisane, etc., etc.
+Quant à l'allusion reconnue aux amours de Fouquet, ce
+n'est rien qu'un épisode pour ainsi dire hors d'&oelig;uvre que
+Furetière a joint à son récit afin d'amorcer la curiosité
+par le scandale. C'est ce sentiment de haine pour le
+bourgeois, pour le pédant, qui apparente Furetière aux
+écrivains les plus marquants de cette période de 1650
+à 1680, qu'on est convenu d'appeler le siècle de
+Louis XIV. Cette conformité de tendance, dont on a eu
+soin de relever dans les notes toutes les preuves, justifie
+la liaison de Furetière avec Boileau et Racine, liaison attestée
+d'ailleurs par leur correspondance, par les mémoires
+de Racine le fils et par les anecdotes de Ménage;
+elle assigne une date au livre et lui donne l'importance
+d'un document historique. On voit alors la littérature
+sous toutes ses formes attaquer la bourgeoisie, devenue
+puissance, et continuer ainsi le rôle d'opposition que la
+poésie populaire avoit rempli pendant tout le moyen
+âge contre la puissance dominante à cette époque, la
+puissance sacerdotale.</p>
+
+<p>Jamais la bourgeoisie, ses m&oelig;urs et ses habitudes,
+n'avoient été jusque alors l'objet d'une analyse aussi studieuse,
+aussi détaillée, que celle que leur consacre Furetière
+dans son roman. La maison du procureur, son
+intérieur, son mobilier, son jargon, ses plaisirs, le caquet
+de sa femme, et jusqu'au menu de ses repas et de
+ses festins, y sont pour la première fois décrits avec la
+fidélité et la minutie d'un procès-verbal; les personnages
+s'y montrent non pas tels qu'il a plu au romancier
+de les faire, mais tels qu'ils ont dû être rigoureusement
+par rapport à leur époque et à leur fonction, et
+l'on sent parfaitement, à la façon dont ils se conduisent,
+que l'auteur se préoccupe bien moins de leur faire jouer
+un rôle que d'accuser scrupuleusement jusqu'aux moindres
+circonstances de leurs habitudes et jusqu'aux moindres
+détails de leur physionomie.</p>
+
+<p>Cette fidélité rigoureuse de peinture a accrédité le
+préjugé que tout le mérite du roman de Furetière consistoit
+dans une suite de caricatures et d'allusions personnelles
+intéressantes pour les seuls contemporains.
+Certains critiques l'ont représenté comme une longue
+allégorie dont la clef seroit perdue pour nous. Nous
+pouvons affirmer que ces critiques ne l'avoient pas lu.
+Non, quand même nous ne saurions pas que Vollichon
+est le procureur Rollet, que Charroselles est Charles
+Sorel, et la plaideuse Collantine M<sup>me</sup> de Cressé, le roman
+de Furetière n'en seroit pas pour cela dépourvu
+de charme et d'intérêt; il y resteroit, indépendamment
+du mérite aléatoire de sa caricature, l'observation des
+m&oelig;urs intimes d'une époque importante et curieuse
+comme toute époque de transition; il resteroit la lutte
+du vieil esprit frondeur, égoïste et sournois des corporations,
+avec les m&oelig;urs d'une société plus polie et plus
+cordiale; il resteroit la fusion de l'élément bourgeois et
+de la noblesse, s'effectuant par l'ambition de l'une et par
+la corruption de l'autre; il resteroit enfin de précieux
+enseignements pour l'histoire judiciaire et pour l'histoire
+littéraire, au moment où, en raison de révolutions
+inattendues, le métier d'hommes de lettres, le métier
+d'avocat, alloient monter au premier rang des fonctions
+sociales.</p>
+
+<p>Furetière, d'ailleurs, ne s'est pas toujours borné,
+ainsi qu'on a voulu le faire croire, à critiquer les vices
+et les ridicules particuliers à son temps: le <i>Tarif des
+partis sortables en mariage, l'Inventaire de Mytophilacte</i>
+et la <i>Somme dédicatoire</i>, où se trouve formulée
+l'idée de l'association des gens de lettres telle que nous
+l'avons aujourd'hui, sont de la satire générale et éternelle.</p>
+
+<p>Ainsi que plusieurs autres romans de la même époque,
+entre autres le <i>Roman comique</i>, le <i>Roman bourgeois</i>
+ne finit point, ou, du moins, il n'est pas complet.
+Les trois épisodes dont il se compose se relient,
+il est vrai, entre eux, par l'intervention des mêmes personnages,
+à peu près comme se relient les différents
+épisodes de la <i>Comédie humaine</i>. Néanmoins, bien qu'à
+la fin de chaque partie l'auteur ait soin de nous en montrer
+les acteurs pourvus, ceux-ci par un mariage, ceux-là
+par la fuite, on sent, à la brusquerie avec laquelle est
+terminé le dernier chapitre, que le plan n'est pas exactement
+rempli et que le livre manque de conclusion.</p>
+
+<p>Peut-être Furetière avoit-il l'intention de compléter
+quelque jour son &oelig;uvre, et, après nous avoir montré
+la bourgeoisie plaideuse, la bourgeoisie pédante, la
+bourgeoisie vivant d'aventures, de nous faire voir la
+bourgeoisie marchande, usurière, etc. Les malheurs
+qui l'ont assailli dans ses dernières années ne l'excusent
+que trop de s'être manqué de parole à lui-même.</p>
+
+<p>Tel qu'il est, toutefois, le <i>Roman bourgeois</i> ne laissera
+pas d'être pour l'historien, pour le philologue et
+pour l'homme du monde, une lecture pleine de profit et
+d'agrément.</p>
+
+<p>L'édition que nous en donnons, collationnée avec soin
+sur celle imprimée du vivant de l'auteur (Paris, Barbin
+et Billaine, 1666), n'offrira, nous l'espérons, grâce
+aux notes dont elle est accompagnée, d'obscurité pour
+aucune classe de lecteurs.</p>
+
+<p>Nous nous féliciterons, quel qu'en soit le succès, d'avoir
+remis en lumière un des livres les plus curieux, et
+les plus estimables, comme aussi des plus injustement
+oubliés, de la littérature françoise.</p>
+
+<p>
+<span class="smcap">Charles ASSELINEAU.</span><br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="UN_MOT_SUR_LORTHOGRAPHE_DE_CETTE_EDITION" id="UN_MOT_SUR_LORTHOGRAPHE_DE_CETTE_EDITION"></a>UN MOT SUR L'ORTHOGRAPHE DE CETTE ÉDITION.</h2>
+
+
+<p>Les philologues qui publient d'anciens ouvrages suivent ordinairement,
+quant à l'orthographe, l'un des deux systèmes que voici: ou ils
+adoptent invariablement l'orthographe de Voltaire, et font rimer <i>les lois</i>
+avec <i>les Français</i>, ou ils reproduisent scrupuleusement l'orthographe
+de l'original, avec toutes ses irrégularités, avec ces bizarreries qui rendent
+souvent la lecture pénible et rebutante. Ils commenceraient ainsi
+le <i>Roman bourgeois</i>: <i>Ie</i> chante les amours et les <i>aduantures</i> de plusieurs
+bourgeois de Paris de l'un et l'autre sexe. Nous n'avons pu nous
+résoudre à suivre, pour les publications d'anciens livres que nous offrons
+au public, ni l'un ni l'autre de ces systèmes. Nous imprimons les
+<i>François</i>, comme on imprimait autrefois; mais nous imprimons <i>je</i> et
+<i>un</i>, comme on a toujours prononcé. A part cette substitution du <i>j</i> à
+l'<i>i</i>, du <i>v</i> à l'<i>u</i>: et <i>vice versa</i>, nous reproduisons exactement l'orthographe
+des ouvrages antérieurs au XVII<sup>e</sup> siècle, parceque ces ouvrages,
+pleines de tournures et d'expressions vieillies, perdraient beaucoup de
+leur charme à être habillés à la moderne. Quant aux ouvrages du
+XVII<sup>e</sup> siècle, qui ne contiennent guère que des mots encore familiers
+à tout le monde, nous imprimons à peu près selon les règles de l'Académie.
+Il est d'ailleurs à remarquer que l'orthographe, ordinairement
+assez régulière et parfois très savante au XVI<sup>e</sup> siècle, était devenue,
+au XVII<sup>e</sup>, extrêmement arbitraire, incohérente, irrégulière, si
+bien que le même mot s'imprimait, dans la même page, de trois ou
+quatre manières différentes.</p>
+
+<p>Pour le <i>Roman bourgeois</i>, écrit dans la seconde moitié du XVII<sup>e</sup>
+siècle, nous comptions suivre une orthographe régulière. Les deux
+jeunes érudits qui ont bien voulu se charger de la direction littéraire
+nous ont fait observer que Furetière, comme lexicographe éminent,
+méritait une exception, et devait être reproduit littéralement. L'observation
+était juste, et nous avons cédé. C'était d'ailleurs un moyen
+de poser nettement la question devant le public. En attendant sa décision,
+nous suivrons, pour nos autres publications, notre méthode ordinaire.</p>
+
+<p>
+<span class="smcap">P. Jannet.</span><br />
+</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="ADVERTISSEMENT_DU_LIBRAIRE_AU_LECTEUR" id="ADVERTISSEMENT_DU_LIBRAIRE_AU_LECTEUR"></a>ADVERTISSEMENT DU LIBRAIRE AU LECTEUR.</h2>
+
+
+<p><i>Amy lecteur, quoyque tu n'acheptes et ne
+lises ce livre que pour ton plaisir, si
+neantmoins tu n'y trouvois autre chose,
+tu devrois avoir regret à ton temps et à
+ton argent. Aussi je te puis asseurer
+qu'il n'a pas esté fait seulement pour divertir, mais
+que son premier dessein a esté d'instruire. Comme il
+y a des médecins qui purgent avec des potions agréables,
+il y a aussi des livres plaisans qui donnent
+des advertissemens fort utiles. On sçait combien la
+morale dogmatique est infructueuse; on a beau
+prescher les bonnes maximes, on les suit encore
+avec plus de peine qu'on ne les écoute. Mais quand
+nous voyons le vice tourné en ridicule, nous nous
+en corrigeons, de peur d'estre les objets de la risée
+publique. Ce qu'on pourroit trouver à redire au
+present que je te fais, c'est qu'il n'y est parlé que
+de bagatelles, et qu'il n'instruit que de choses peu
+importantes. Mais il faut considerer qu'il n'y a que
+trop de predicateurs qui exhortent aux grandes
+vertus et qui crient contre les grands vices, et il
+y en a tres-peu qui reprennent les défauts ordinaires,
+qui sont d'autant plus dangereux qu'ils
+sont plus frequens: car on y tombe par habitude,
+et personne presque ne s'en donne de garde. Ne
+voit-on pas tous les jours une infinité d'esprits
+bourus, d'importuns, d'avares, de chicaneurs, de
+fanfarons, de coquets et de coquettes? Cependant
+y a-il quelqu'un qui les oze advertir de leurs
+defauts et de leurs sottises, si ce n'est la comédie
+ou la satyre? Celles-cy, laissant aux docteurs et aux
+magistrats le soin de combattre les crimes, s'arrestent
+à corriger les indecences et les ridiculitez, s'il est
+permis d'user de ce mot. Elles ne sont pas moins
+necessaires, et sont souvent plus utiles que tous les
+discours sérieux. Et, comme il y a plusieurs personnes
+qui se passent de professeurs de philosophie,
+qui n'ont pu se passer de maistres d'escoles,
+de mesme on a plus de besoin de censeurs des petites
+fautes, où tout le monde est sujet, que des grandes,
+où ne tombent que les scelerats. Le plaisir que nous
+prenons à railler les autres est ce qui fait avaller
+doucement cette medecine qui nous est si salutaire.
+Il faut pour cela que la nature des histoires et les
+caracteres des personnes soient tellement appliqués
+à nos m&oelig;urs, que nous croyions y reconnoistre
+les gens que nous voyons tous les jours. Et comme
+un excellent portrait nous demande de l'admiration,
+quoy que nous n'en ayons point pour la personne
+dépeinte, de même on peut dire que des histoires
+fabuleuses bien décrites et sous des noms
+empruntez, font plus d'impression sur notre esprit
+que les vrais noms et les vrayes adventures ne
+sçauroient faire. C'est ainsi que celui qui contrefait
+le bossu devant un autre bossu luy fait bien mieux
+sentir son fardeau que la veuë d'un autre homme
+qui auroit une pareille incommodité. C'est ainsi
+que l'histoire fabuleuse de Lucrece, que tu verras
+dans ce livre, a guery, à ce qu'on m'a asseuré,
+une fille fort considerable de la ville de l'amour
+qu'elle avoit pour un marquis, dont la conclusion,
+selon toutes les apparences, eust esté semblable.
+Voilà comment, </i>Lecteur<i>, je te donne des drogues
+éprouvées. Toute la grace que je te demande, c'est
+qu'après t'avoir bien adverty qu'il n'y a rien que
+de fabuleux dans ce livre, tu n'ailles point rechercher
+vainement quelle est la personne dont tu
+croiras reconnoistre le portrait ou l'histoire, pour
+l'appliquer à monsieur un tel ou à mademoiselle
+une telle, sous prétexte que tu y trouveras un nom
+approchant ou quelque caractère semblable. Je sçais
+bien que le premier soin que tu auras en lisant ce
+roman, ce sera d'en chercher la clef; mais elle ne
+te servira de rien, car la serrure est mêlée. Si tu
+crois voir le portrait de l'un, tu trouveras les adventures
+de l'autre: il n'y a point de peintre qui,
+en faisant un tableau avec le seul secours de son
+imagination, n'y fasse des visages qui auront de
+l'air de quelqu'un que nous connaissons, quoy qu'il
+n'ait eu dessein que de peindre des heros fabuleux.
+Ainsi, quand tu appercevrois dans ces personnages
+dépeints quelques caracteres de quelqu'un
+de ta connoissance, ne fay point un jugement temeraire
+pour dire que ce soit luy; prends plustost
+garde que, comme il y a icy les portraits de plusieurs
+sortes de sots, tu n'y rencontres le tien: car
+il n'y a presque personne qui ait le privilege d'en
+estre exempt, et qui n'y puisse remarquer quelque
+trait de son visage, moralement parlant. Tu diras
+peut-estre que je ne parle point en libraire, mais
+en autheur; aussi la verité est-elle que tout ce
+que je t'ay dit a esté tiré d'une longue preface que
+l'autheur mesme avoit mise au devant du livre.
+Mais le mal-heur a voulu qu'ayant esté fait il y a
+long-temps par un homme qui s'est diverty à le
+composer en sa plus grande jeunesse, il luy est
+arrivé tous les accidens à quoy les premiers fueillets
+d'une vieille coppie sont sujets. Et, comme
+maintenant ses occupations sont plus sérieuses, cet
+ouvrage n'auroit jamais veu le jour si l'infidelité
+de quelques-uns à qui il l'avoit confié ne l'avoit
+fait tomber entre mes mains: C'est pourquoy je ne
+t'ay pû donner la preface entière; j'en ay tiré ce
+que j'ay pû, aussi bien que de plusieurs autres endroits
+du livre, que j'ay fait accommoder à ma maniere.
+J'en ay fait oster ce que j'y ai trouvé de
+trop vieux, j'y ay fait adjoûter quelque chose de
+nouveau pour le mettre à la mode. Si tu y trouves
+du goust, je feray r'ajuster de mesme la suite,
+dont je te feray un pareil present, si tu as agreable
+de le bien payer.</i></p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1><a name="LE_ROMAN_BOURGEOIS" id="LE_ROMAN_BOURGEOIS"></a>LE ROMAN BOURGEOIS</h1>
+
+<h3>OUVRAGE COMIQUE</h3>
+
+<h2>LIVRE PREMIER</h2>
+
+
+<p>Je chante les amours et les advantures de
+plusieurs bourgeois de Paris, de l'un et de
+l'autre sexe; et ce qui est de plus merveilleux,
+c'est que je les chante, et si je ne sçay
+pas la musique. Mais puisqu'un roman n'est
+rien qu'une poésie en prose, je croirois mal débuter si je
+ne suivois l'exemple de mes maistres, et si je faisois un
+autre exorde: car, depuis que feu Virgile a chanté Ænée
+et ses armes, et que le Tasse, de poëtique memoire, a
+distingué son ouvrage par chants, leurs successeurs, qui
+n'estoient pas meilleurs musiciens que moy, ont tous repeté
+la mesme chanson, et ont commencé d'entonner sur
+la mesme notte. Cependant je ne pousseray pas bien loin
+mon imitation; car je ne feray point d'abord une invocation
+des muses, comme font tous les poëtes au commencement
+de leurs ouvrages, ce qu'ils tiennent si necessaire,
+qu'ils n'osent entreprendre le moindre poëme
+sans leur faire une priere, qui n'est gueres souvent
+exaucée. Je ne veux point faire aussi de fictions poëtiques,
+ny écorcher l'anguille par la queue, c'est à dire
+commencer mon histoire par la fin, comme font tous
+ces messieurs, qui croyent avoir bien r'affiné pour trouver
+le merveilleux et le surprenant quand ils font de
+cette sorte le recit de quelque avanture. C'est ce qui
+leur fait faire le plus souvent un long galimathias, qui
+dure jusqu'à ce que quelque charitable escuyer ou confidente
+viennent éclaircir le lecteur des choses precedentes
+qu'il faut qu'il sçache, ou qu'il suppose, pour
+l'intelligence de l'histoire.</p>
+
+<p>Au lieu de vous tromper par ces vaines subtilitez, je
+vous raconteray sincerement et avec fidelité plusieurs
+historiettes ou galanteries arrivées entre des personnes
+qui ne seront ny heros ny heroïnes, qui ne dresseront
+point d'armées, ny ne renverseront point de royaumes,
+mais qui seront de ces bonnes gens de mediocre condition,
+qui vont tout doucement leur grand chemin,
+dont les uns seront beaux et les autres laids, les uns sages
+et les autres sots; et ceux-cy ont bien la mine de
+composer le plus grand nombre. Cela n'empeschera pas
+que quelques gens de la plus haute vollée ne s'y puissent
+reconnoître, et ne profitent de l'exemple de plusieurs
+ridicules dont ils pensent estre fort éloignez. Pour
+éviter encore davantage le chemin battu des autres, je
+veux que la scène de mon roman soit mobile, c'est à
+dire tantost en un quartier et tantost en un autre de la
+ville; et je commenceray par celuy qui est le plus
+bourgeois, qu'on appelle communément la place Maubert.</p>
+
+<p>Un autre autheur moins sincère, et qui voudroit paroistre
+éloquent, ne manqueroit jamais de faire icy une
+description magnifique de cette place. Il commenceroit
+son éloge par l'origine de son nom; il diroit qu'elle a
+esté annoblie par ce fameux docteur Albert le Grand,
+qui y tenoit son écolle, et qu'elle fut appelée autrefois
+la place de M<sup>e</sup> Albert, et, par succession de temps, la
+place Maubert. Que si, par occasion, il écrivoit la vie et
+les ouvrages de son illustre parrain, il ne seroit pas
+le premier qui auroit fait une digression aussi peu à
+propos. Après cela il la bâtiroit superbement selon la
+dépense qu'y voudroit faire son imagination. Le dessein
+de la place Royalle ne le contenterait pas; il faudroit
+du moins qu'elle fût aussi belle que celle où se faisoient
+les carrousels, dans la galente et romanesque ville de
+Grenade. N'ayez pas peur qu'il allast vous dire (comme
+il est vray) que c'est une place triangulaire, entourée
+de maisons fort communes pour loger de la bourgeoisie;
+il se pendroit plûtost qu'il ne la fist quarrée, qu'il
+ne changeast toutes les boutiques en porches et galleries,
+tous les aulvens en balcons, et toutes les chaines
+de pierre de taille en beaux pilastres. Mais quand il
+viendroit à décrire l'église des Carmes, ce seroit lors
+que l'architecture joüerait son jeu, et auroit peut-estre
+beaucoup à souffrir. Il vous feroit voir un temple aussi
+beau que celuy de Diane d'Ephese; il le feroit soûtenir
+par cent colomnes corinthiennes; il rempliroit les niches
+de statues faites de la main de Phidias ou de Praxitelle;
+il raconterait les histoires figurées dans les bas reliefs;
+il feroit l'autel de jaspe et de porphire; et, s'il luy en prenoit
+fantaisie, tout l'édifice: car, dans le pays des romans,
+les pierres precieuses ne coûtent pas plus que la
+brique et que le moilon. Encore il ne manqueroit pas
+de barboüiller cette description de metopes, trigliphes;
+volutes, stilobates, et autres termes inconnus qu'il auroit
+trouvez dans les tables de Vitruve ou de Vignoles;
+pour faire accroire à beaucoup de gens qu'il seroit fort
+expert en architecture. C'est aussi ce qui rend les autheurs
+si friands de telles descriptions, qu'ils ne laissent
+passer aucune occasion d'en faire; et ils les tirent tellement
+par les cheveux, que, mesme pour loger un corsaire
+qui est vagabond et qui porte tout son bien avec
+soy, ils luy bâtissent un palais plus beau que le Louvre,
+ny que le Serrail.</p>
+
+<p>Grace à ma naïveté, je suis déchargé de toutes ces
+peines, et quoy que toutes ces belles choses se fassent
+pour la decoration du theatre à fort peu de frais, j'aime
+mieux faire jouer cette piece sans pompe et sans appareil,
+comme ces comedies qui se jouent chez le bourgeois
+avec un simple paravent. De sorte que je ne veux
+pas mesme vous dire comme est faite cette église, quoy
+qu'assez celebre: car ceux qui ne l'ont point veue la
+peuvent aller voir, si bon leur semble, ou la bâtir dans
+leur imagination comme il leur plaira. Je diray seulement
+que c'est le centre de toute la galanterie bourgeoise
+du quartier, et qu'elle est tres-frequentée, à
+cause que la licence de causer y est assez grande. C'est
+là que, sur le midy, arrive une caravane de demoiselles
+à fleur de corde<a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote_14_14" class="fnanchor">[14]</a>, dont les meres, il y a dix ans, portoient
+le chapperon, qui estoit la vraye marque et le
+caractere de bourgeoisie, mais qu'elles ont tellement
+rogné petit à petit, qu'il s'est evanoüy tout à fait. Il
+n'est pas besoin de dire qu'il y venoit aussi des muguets
+et des galans, car la consequence en est assez naturelle:
+chacune avoit sa suite plus ou moins nombreuse, selon
+que sa beauté ou son bonheur les y attiroit.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_14_14" id="Footnote_14_14"></a><a href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> Terme de jeu de paume: «On dit qu'une balle a passé
+à fleur de corde, ou qu'elle a frisé la corde, pour dire que
+peu s'en est fallu qu'elle n'ait été dehors.» (<i>Dictionn. de Furetière</i>.)</p></div>
+
+<p>Cette assemblée fut bien plus grande que de coustume
+un jour d'une grande feste qu'on y solemnisoit.
+Outre qu'on s'y empressoit par devotion, les amoureux
+de la symphonie y estoient aussi attirez par un concert
+de vingt-quatre violons de la grande bande; d'autres y
+couroient pour entendre un predicateur poly<a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote_15_15" class="fnanchor">[15]</a>. C'estoit
+un jeune abbé sans abbaye, c'est à dire un tonsuré de
+bonne famille, où l'un des enfans est tousjours abbé
+de son nom. Il avoit un surpelis ou rochet bordé de
+dentele, bien plicé et bien empesé; il avoit la barbe
+bien retroussée, ses cheveux estoient fort frisez,
+afin qu'ils parussent plus courts, et il affectoit de parler
+un peu gras, pour avoir le langage plus mignard. Il
+vouloit qu'on jugeast de l'excellence de son sermon
+par les chaises, qui y estoient louées deux sous marqués.
+Aussi avoit-il fait tout son possible pour mandier
+des auditeurs, et particulièrement des gens à carosse.
+Il avoit envoyé chez tous ses amis les prier d'y assister,
+ayant fait pour cela des billets semblables à ceux d'un
+enterrement, hormis qu'ils n'estoient pas imprimez.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_15_15" id="Footnote_15_15"></a><a href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> C'est certainement de l'abbé Cotin ou de l'abbé Cassaigne
+qu'il est question. On sait, en effet, que Furetière partageoit
+la belle haine de Boileau contre ces prédicateurs à la
+mode; il paroît même, par une note de Brossette sur le vers
+60 de la 3<sup>e</sup> satire, que c'est lui qui les avoit recommandés
+au satirique: «Ce fut l'abbé Furetière qui indiqua à notre
+auteur les deux mauvais prédicateurs qui sont ici nommés,
+l'abbé Cassaigne et l'abbé Cotin, tous deux de l'Académie
+françoise.»</p></div>
+
+<p>Une belle fille qui devoit y quêter ce jour-là<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote_16_16" class="fnanchor">[16]</a> y avoit
+encore attiré force monde, et tous les polis qui vouloient
+avoir quelque part en ses bonnes grâces y estoient
+accourus exprès pour luy donner quelque grosse
+pièce dans sa tasse: car c'estoit une pierre de touche
+pour connoistre la beauté d'une fille ou l'amour d'un
+homme que cette queste. Celuy qui donnoit la plus
+grosse piéce estoit estimé le plus amoureux, et la demoiselle
+qui avoit fait la plus grosse somme estoit estimée
+la plus belle. De sorte que, comme autrefois, pour
+soutenir la beauté d'une maîtresse, la preuve cavallière
+estoit de se présenter la lance à la main en un tournoy
+contre tous venans, de même la preuve bourgeoise estoit
+en ces derniers temps de faire presenter sa maîtresse
+la tasse à la main en une queste, contre tous les
+galans.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_16_16" id="Footnote_16_16"></a><a href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> La quête aux grands jours, dans une belle église, en
+brillante toilette, étoit une mode bourgeoise que Furetière
+ne devoit pas oublier. Il ne fait qu'en indiquer le ridicule,
+d'autres en ont relevé l'inconvenance; ainsi le P. Sanlecque,
+en deux vers célèbres de sa satire contre une <i>mère coquette,
+etc.</i>, et l'auteur anonyme d'une satire contre <i>l'Indécence des
+questeuses</i>, que nous trouvons dans un petit volume assez
+rare, <i>Poésies chrestiennes</i>, etc., par le sieur D... Paris, 1710,
+in-8.</p></div>
+
+<p>Certainement la questeuse estoit belle, et si elle eust
+esté née hors la bourgeoisie, je veux dire si elle eust
+esté élevée parmi le beau monde, elle pouvoit donner
+beaucoup d'amour à un honneste homme. N'attendez
+pas pourtant que je vous la décrive icy, comme on a
+coustume de faire en ces occasions; car, quand je vous
+aurois dit qu'elle estoit de la riche taille, qu'elle avoit
+les yeux bleus et bien fendus, les cheveux blonds et
+bien frisez, et plusieurs autres particularitez de sa personne,
+vous ne la reconnoistriez pas pour cela, et ce ne
+seroit pas à dire qu'elle fût entierement belle; car elle
+pourroit avoir des taches de rousseurs, ou des marques
+de petite vérole. Témoin plusieurs héros et héroïnes,
+qui sont beaux et blancs en papier et sous le masque
+de roman, qui sont bien laids et bien basanez en chair
+et en os et à découvert. J'aurois bien plutost fait de
+vous la faire peindre au devant du livre, si le libraire
+en vouloit faire la dépense. Cela seroit bien aussi nécessaire
+que tant de figures, tant de combats, de temples
+et de navires, qui ne servent de rien qu'à faire acheter
+plus cher les livres<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote_17_17" class="fnanchor">[17]</a>. Ce n'est pas que je veuille blasmer
+les images, car on diroit que je voudrois reprendre les
+plus beaux endroits de nos ouvrages modernes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_17_17" id="Footnote_17_17"></a><a href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Cela est un trait contre La Serre, qui avoit la manie
+des <i>illustrations</i> pour ses livres: «Il tenoit pour maxime,
+dit Tallement (édit, in-8., t. 5, p. 24), qu'il ne falloit qu'un
+beau titre et une belle taille douce; aussi madame Margonne
+l'appeloit-elle <i>le tailleur des muses</i>, parcequ'il les habilloit
+assez bien.»</p></div>
+
+<p>Je reviens à ma belle questeuse, et pour l'amour
+d'elle je veux passer sous silence (du moins jusqu'à une
+autre fois) toutes les autres avantures qui arriverent
+cette journée-là dans cette grande assemblée de gens
+enroollez sous les étendars de la galanterie. Cette fille
+estoit pour lors dans son lustre, s'estant parée de tout
+son possible, et ayant esté coiffée par une demoiselle
+suivante du voisinage, qui avoit appris immediatement
+de la Prime. Elle ne s'estoit pas contentée d'emprunter
+des diamants, elle avoit aussi un laquais d'emprunt
+qui lui portoit la queue, afin de paroistre davantage.
+Or, quoy que cela ne fût pas de sa condition, neantmoins
+elle fut bien aise de ménager cette occasion de contenter
+sa vanité; car on ne doit point trouver à redire à
+tout ce qui se fait pour le service et l'avantage de l'Eglise.
+Quant à son meneur, c'estoit le maistre clerc du logis,
+qu'elle avoit pris par nécessité autant que par ostentation;
+car le moyen sans cela de traverser l'Eglise
+sur des chaises, sur lesquelles on entendoit le sermon,
+à moins que d'avoir une asseurance de danceur de
+corde? Avec ces avantages, elle fit fort bien le profit de
+la sacristie; mais avant que je la quitte, je suis encore
+obligé de vous dire qu'elle estoit fort jeune, car cela
+est necessaire à l'Histoire, comme aussi que son esprit
+avoit alors beaucoup d'innocence, d'ingenuité ou de
+sottise. Je n'ose dire asseurément laquelle elle avoit de
+ces trois belles qualitez; vous en jugerez vous-mesme
+par la suite.</p>
+
+<p>A cette solemnité se trouva un homme amphibie,
+qui estoit le matin advocat et le soir courtisan; il portoit
+le matin la robe au Palais pour plaider ou pour
+écouter, et le soir il portoit les grands canons, et les
+galands d'or, pour aller cajoler les dames. C'estoit un
+de ces jeunes bourgeois qui, malgré leur naissance et
+leur éducation, veulent passer pour des gens du bel
+air, et qui croyent, quand ils sont vestus à la mode et
+qu'ils méprisent ou raillent leur parenté, qu'ils ont acquis
+un grand degré d'élevation au dessus de leurs
+semblables. Cettuy-cy n'estoit pas reconnoissable quand
+il avoit changé d'habit. Ses cheveux, assez courts, qu'on
+luy voyoit le matin au Palais, estoient couverts le soir
+d'une belle perruque blonde, tres-frequemment visitée
+par un peigne qu'il avoit plus souvent à la main que
+dans sa poche. Son chapeau avoit pour elle un si grand
+respect, qu'il n'osoit presque jamais luy toucher. Son
+collet de manteau estoit bien poudré, sa garniture fort
+enflée, son linge orné de dentelle; et ce qui le paroit le
+plus estoit que, par bon-heur, il avoit un porreau au bas
+de la joue, qui luy donnoit un honneste prétexte d'y
+mettre une mouche. Enfin il estoit ajusté de manière
+qu'un provincial n'auroit jamais manqué de le prendre
+pour modelle pour se bien mettre. Mais j'ay eu tort
+de dire qu'il n'estoit pas reconnoissable: sa mine, son
+geste, sa contenance et son entretien le faisoient assez
+connoistre, car il est bien plus difficile d'en changer
+que de vestement, et toutes ses grimaces et affectations
+faisoient voir qu'il n'imitoit les gens de la cour qu'en
+ce qu'ils avoient de deffectueux et de ridicule. C'est ce
+qu'on peut dire, en passant, qui arrive à tous les imitateurs,
+en quelque genre que ce soit.</p>
+
+<p>Cet homme donc n'eut pas si-tost jetté les yeux sur
+Javotte (tel estoit le nom de la demoiselle charitable
+qui questoit) qu'il en devint fort passionné, chose pour
+lui fort peu extraordinaire, car c'estoit, à vray dire, un
+amoureux universel. Neantmoins, pour cette fois, l'Amour
+banda son arc plus fort, ou le tira de plus près,
+de sorte que la flèche enfonça plus avant dans son
+c&oelig;ur qu'elle n'avoit accoustumé. Je ne vous sçaurois
+dire précisément quelle fut l'émotion que son c&oelig;ur
+sentit à l'approche de cette belle (car personne pour
+lors ne luy tasta le poux), mais je sçay bien que ce fut
+ce jour-là précisément qu'il fit un v&oelig;u solemnel de luy
+rendre service. Bien-tost après, une heureuse occasion
+s'en présenta tout à propos. Elle vint quester à un
+jeune homme qui estoit auprès de luy. C'estoit un autre
+petit clerc du logis, très malicieux, qui estoit en colère
+contre elle parce qu'elle avoit retiré les clefs de la cave
+des mains d'une servante qui luy donnoit du vin. Comme
+il vid qu'elle faisoit vanité de faire voir que sa tasse
+estoit pleine d'or et de grosses pieces blanches, il tira
+de sa poche une poignée de deniers; il en arrosa sa
+tasse pour luy faire dépit, et couvrit toutes les pieces
+qu'elle estalloit en parade. La questeuse en rougit de
+honte, et du doigt écarta le plus qu'elle pût cette menue
+monnoye, qui, malgré toute son adresse, ne parût
+encore que trop. Ce fut alors que Nicodème (ainsi s'appeloit
+le nouveau blessé), lui presentant une pistolle,
+feignit de luy en demander la monnoye; mais il ne fit
+que retirer de la tasse les deniers, et il luy donna le
+reste en pur don.</p>
+
+<p>Cette nouvelle sorte de galenterie fut remarquée par
+Javotte, qui en son ame en eust de la joye, et qui crût
+en effet luy en avoir de l'obligation. Ce qui fit qu'au
+sortir de l'église, elle souffrit qu'il l'abordast avec un
+compliment qu'il avoit medité pendant tout le temps
+qu'il l'avoit attendue. Cette occasion luy fut fort favorable,
+car Javotte ne sortoit jamais sans sa mere, qui la
+faisoit vivre avec une si grande retenue qu'elle ne la
+laissoit jamais parler à aucun homme, ny en public, ny
+à la maison. Sans cela cet abord n'eut pas esté fort difficile
+pour luy, car, comme Javotte estoit fille d'un
+procureur et Nicodeme estoit advocat, ils estoient de
+ces conditions qui ont ensemble une grande affinité et
+sympathie, de sorte qu'elles souffrent une aussi prompte
+connoissance que celle d'une suivante avec un valet
+de chambre.</p>
+
+<p>Dès que l'office fut dit et qu'il la pût joindre, il luy
+dit, comme une tres-fine galanterie: Mademoiselle, à
+ce que je puis juger, vous n'avez pu manquer de faire
+une heureuse queste, avec tant de mérite et tant de
+beauté. Hélas, Monsieur (repartit Javotte avec une
+grande ingenuité), vous m'excuserez; je viens de la
+compter avec le pere sacristain: je n'ay fait que soixante
+et quatre livres cinq sous; mademoiselle Henriette fit
+bien dernièrement quatre-vingts dix livres; il est vray
+qu'elle questa tout le long des prieres de quarante
+heures, et que c'estoit en un lieu où il y avoit un Paradis
+le plus beau qui se puisse jamais voir. Quand je
+parle du bon-heur de vostre queste (dit Nicodeme), je
+ne parle pas seulement des charitez que vous avez recueillies
+pour les pauvres ou pour l'église; j'entens
+aussi parler du profit que vous avés fait pour vous.
+Ha! Monsieur (reprit Javotte), je vous asseure que je
+n'y en ay point fait; il n'y avoit pas un denier davantage
+que ce que je vous ay dit; et puis croyez-vous que
+je voulusse ferrer la mule en cette occasion? Ce seroit
+un gros peché d'y penser. Je n'entends pas (dit Nicodeme)
+parler ny d'or ny d'argent, mais je veux dire seulement
+qu'il n'y a personne qui, en vous donnant l'aumosne,
+ne vous ait en mesme temps donné son c&oelig;ur. Je ne
+sçay (repartit Javotte) ce que vous voulez dire de c&oelig;urs;
+je n'en ay trouvé pas un seul dans ma tasse. J'entends
+(ajousta Nicodeme) qu'il n'y a personne à qui vous vous
+soyez arrestée qui, ayant veu tant de beauté, n'ait fait
+v&oelig;u de vous aimer et de vous servir, et qui ne vous
+ait donné son c&oelig;ur. En mon particulier, il m'a esté
+impossible de vous refuser le mien. Javotte luy repartit
+naïvement: Et bien, Monsieur, si vous me l'avez
+donné, je vous ay en mesme temps répondu: Dieu vous
+le rende. Quoy! (reprit Nicodeme un peu en colère)
+agissant si serieusement, faut-il se railler de moy? et
+faut-il ainsi traitter le plus passionné de tous vos
+amoureux? A ce mot, Javotte répondit en rougissant:
+Monsieur, prenez garde comme vous parlez; je suis
+honneste fille: je n'ai point d'amoureux; maman m'a
+bien deffendu d'en avoir. Je n'ay rien dit qui vous puisse
+choquer (repartit Nicodeme), et la passion que j'ay
+pour vous est toute honneste et toute pure, n'ayant pour
+but qu'une recherche legitime. C'est donc, Monsieur
+(repliqua Javotte), que vous me voulez épouser? Il faut
+pour cela vous adresser à mon papa et à maman: car
+aussi bien je ne sçais pas ce qu'ils me veulent donner
+en mariage. Nous n'en sommes pas encore à ces conditions
+(reprit Nicodeme); il faut que je sois auparavant
+asseuré de vostre estime, et que je sçache si vous agréerez
+que j'aye l'honneur de vous servir. Monsieur (dit
+Javotte), je me sers bien moy-mesme, et je sçais faire
+tout ce qu'il me faut.</p>
+
+<p>Cette réponse bourgeoise defferra fort ce galand, qui
+vouloit faire l'amour en stile poly. Asseurément il alloit
+débiter la fleurette avec profusion, s'il eust trouvé une
+personne qui luy eust voulu tenir teste. Il fut bien surpris
+de ce que, dès les premieres offres de service, on
+l'avoit fait expliquer en faveur d'une recherche legitime.
+Mais il avoit tort de s'en estonner, car c'est le deffaut
+ordinaire des filles de cette condition, qui veulent
+qu'un homme soit amoureux d'elles si-tost qu'il leur a
+dit une petite douceur, et que, si-tost qu'il en est amoureux,
+il aille chez des notaires ou devant un curé, pour
+rendre les témoignages de sa passion plus asseurez.
+Elles ne sçavent ce que c'est de lier de ces douces amitiez
+et intelligences qui font passer si agreablement
+une partie de la jeunesse, et qui peuvent subsister avec
+la vertu la plus severe. Elles ne se soucient point de
+connoistre pleinement les bonnes ou les mauvaises qualitez
+de ceux qui leur font des offres de service, ny de
+commencer par l'estime pour aller en suite à l'amitié
+ou à l'amour. La peur qu'elles ont de demeurer filles
+les fait aussi-tost aller au solide, et prendre aveuglément
+celuy qui a le premier conclu. C'est aussi la cause
+de cette grande différence qui est entre les gens de la
+cour et la bourgeoisie: car la noblesse faisant une profession
+ouverte de galanterie, et s'accoûtumant à voir
+les dames dès la plus tendre jeunesse, se forme certaine
+habitude de civilité et de politesse qui dure toute
+la vie. Au lieu que les gens du commun ne peuvent
+jamais attraper ce bel air, parce qu'ils n'étudient point
+cet art de plaire qui ne s'apprend qu'aupres des dames,
+et qu'apres estre touché de quelque belle passion. Ils ne
+font jamais l'amour qu'en passant et dans une posture
+forcée, n'ayant autre but que de se mettre vistement en
+ménage. Il ne faut pas s'étonner apres cela si le reste
+de leur vie ils ont une humeur rustique et bourrue
+qui est à charge à leur famille et odieuse à tous ceux
+qui les frequentent. Nôtre demy courtisan auroit bien
+voulu faire l'amour dans les formes; il n'auroit pas voulu
+oublier une des manieres qu'il avoit trouvées dans
+ses livres, car il avoit fait son cours exprés dans Cyrus
+et dans Clelie. Il auroit volontiers envoyé des poulets,
+donné des cadeaux et fait des vers, qui pis est; mais le
+moyen de jouer une belle partie de paume avec une
+personne qui met à tous les coups sous la corde?</p>
+
+<p>Il n'eust pas si-tost remené sa maistresse jusqu'à sa
+porte, qu'avec une profonde reverence elle le quitta,
+luy disant qu'il falloit qu'elle allast songer aux affaires
+du ménage, et qu'aussi bien sa maman lui crieroit si
+elle la voyoit causer avec des garçons. Il fut donc obligé
+de prendre congé d'elle, en resolution de la venir
+bien-tost revoir. Mais la difficulté estoit d'avoir entrée
+dans la maison, car personne n'y estoit reçeu s'il n'y
+avoit bien à faire, encore n'entroit-on que dans l'étude
+du procureur; car si quelqu'un fust venu pour rendre
+visite à Javotte, la mere seroit venue sur la porte luy
+demander: Qu'est-ce que vous avez à dire à ma fille? La
+necessité obligea donc Nicodeme de chercher à faire
+connoissance avec Vollichon<a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote_18_18" class="fnanchor">[18]</a> (le pere de Javotte s'appelloit
+ainsi), ce qui ne fut pas difficile, car il le connoissoit
+desja de veue pour l'avoir rencontré au Chastelet,
+où il estoit procureur, et où Nicodeme alloit plaider
+quelquefois. Il feignit de luy consulter quelque difficulté
+de pratique, puis il lui dit qu'il le vouloit charger d'un
+exploit pour un de ses amis. En effet, il luy en porta
+un chez luy; mais cela ne fit que l'introduire dans l'étude
+comme les autres: car l'appartement des femmes fut
+pour luy fermé, comme si c'eust esté un petit serrail. Il
+s'avisa d'une ruse pour les voir: il feignit qu'il avoit
+une excellente garenne à la campagne, d'où on luy envoyoit
+souvent des lapins. Il dit à Vollichon qu'il luy en
+envoyeroit deux, et qu'il les iroit manger avec luy,
+dans la pensée qu'il verroit, pour le moins pendant le
+disner, sa femme et sa fille. Il en fit donc acheter deux
+à la Vallée de misere; mais ce fut de l'argent perdu,
+non pas à cause que c'estoient des lapins de clapié (car
+le procureur ne les trouva encore que trop bons), mais
+parce que cela ne lui donna point occasion de voir sa
+maistresse, qui, ce jour-là, ne disna point à la grande
+table, peut-estre à cause qu'elle n'estoit pas habillée, ou
+qu'elle faisoit quelque affaire du ménage. Il poussa donc
+plus loin ses inventions: il fit partie avec Vollichon
+pour aller jouer à la boule<a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote_19_19" class="fnanchor">[19]</a>, qui est le plus grand regale
+qu'on puisse faire à un procureur, et le plus puissant
+aimant pour l'attirer hors de son étude. Cela les rendit
+bientost bons amis, et ce qui y contribua beaucoup,
+c'est que Nicodeme se laissa d'abord gagner quelque argent;
+mais il n'oublioit point de jouer pour la derniere
+partie un chapon, qui se mangeoit aussi-tost chez le
+procureur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_18_18" id="Footnote_18_18"></a><a href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Ici Furetière n'a pas, en apparence au moins, autant
+de franchise que Despréaux. Dans sa 1<sup>re</sup> satire, celui-ci
+avoit dit:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne puis rien nommer, si ce n'est par son nom;<br /></span>
+<span class="i0">J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Or, c'est ce même Rolet que Furetière, moins hardi, va peindre
+ici sous le pseudonyme de Vollichon. Il étoit bien connu
+au Palais. On ne l'y appeloit que <i>l'âme damnée</i>, et, quand le
+président Lamoignon vouloit désigner un insigne fripon, il
+disoit: C'est un Rolet. Selon Brossette, dans sa note sur le
+vers 157 de la 15<sup>e</sup> satire de Régnier, c'est à lui surtout qu'il
+falloit appliquer ce vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Un avocat instruire en l'un ou l'autre cause.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Rolet ne faisoit pas autre chose; même il faisoit pis. En 1681,
+il fut convaincu d'avoir fait revivre une obligation de 500
+livres, dont il avoit déjà reçu le paiement. Un arrêt le condamna
+à un bannissement de neuf années, et, entre autres
+amendes et dépens, à 4,000 fr. de réparation civile. La minute
+et la grosse de l'obligation incriminée furent lacérées
+par le greffier en présence de Rolet. La sentence est du 12
+août 1681, c'est-à-dire long-temps après la publication du
+<i>Roman bourgeois</i>. Mais il y avoit longues années que Rolet
+se mettoit en mesure de la mériter, et qu'on l'en déclaroit
+digne au Palais et dans le monde. Toutefois, comme ses friponneries
+n'étoient pas chose jugée, on n'osoit pas, de peur
+d'un procès qu'il n'eût pas manqué de vous faire, dire hautement
+et sous son nom ce qu'étoit Rolet. Despréaux, je l'ai
+dit, l'osa seul; mais, comme s'il eût eu peur de sa hardiesse,
+il l'atténua fort et l'annula même dans la 2<sup>e</sup> édition de ses
+satires, en mettant en note, pour le nom de Rolet, que c'étoit
+un hôtelier du pays blaisois. C'étoit se repentir d'avoir
+eu du courage, et en réalité n'être pas plus franc que ne l'avoit
+été Furetière avec son pseudonyme de Vollichon. Le
+plus comique de l'affaire, c'est que, selon Brossette, il se
+trouva en effet dans le Blaisois «un hôtelier de même nom,
+qui fit faire à Boileau de grandes plaintes. A Rouen, dit encore
+Brossette, dans une 1<sup>re</sup> édition qui fut faite sans la participation
+de l'auteur, on avoit mis un autre nom que celui
+de Rolet», ce qui nous étonne beaucoup, d'autant plus qu'à
+cette époque, dans cette même ville de Rouen, on jouoit une
+comédie en un acte, en vers, <i>le Moulin de Bouille</i> (Rouen,
+J.-B. Besongne, pet. in-12), dans laquelle Rolet étoit franchement
+nommé et mis en scène.&mdash;Furetière, dans son libelle
+allégorique, <i>les Couches de l'Académie</i>, fit encore, preuve
+qu'il le connoissoit bien, allusion à Rolet, comme au plus
+grand chicaneur du Palais. Il dit que la déesse Justice avoit,
+dans une écurie qu'on nomme <i>Chicane</i>, six harpies qu'on atteloit
+à son char, et à l'une d'elles, la première, la plus fameuse,
+il donne le nom de <i>Rolette</i>. Le patibulaire procureur
+finit mieux qu'il ne méritoit. On le déchargea de la peine du
+bannissement, à laquelle l'avoit condamné l'arrêt de 1681;
+il obtint une place de garde au château de Vincennes, et il
+y mourut.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_19_19" id="Footnote_19_19"></a><a href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> C'étoit le jeu à la mode de ce temps-là, et l'on sait par
+Louis Racine que Boileau y excelloit. Les procureurs surtout
+en faisoient leur amusement favori. Furetière en a fait le
+sujet d'une des satires qu'on a imprimées à la suite du <i>Roman
+bourgeois</i>, édit. de Nancy, 1713, in-12., p. 319-327. C'est
+au quai Saint-Bernard que Furetière place la fameuse partie
+de boules qui remplit sa satire; mais on sait par Regnard,
+dans sa comédie du <i>Divorce</i> (prologue), que les joueurs de
+la bazoche avoient encore d'autres lieux de réunion: «<span class="smcap">Jupiter.</span>
+Je me suis amusé en venant à jouer à la boule, aux Petits
+Carreaux, contre quatre procureurs, qui ne m'ont laissé
+que trente sols.&mdash;<span class="smcap">Arlequin.</span> Où diable vous êtes-vous fourré
+là? Ces messieurs savent aussi bien rouler le bois que
+ruiner une famille.»</p></div>
+
+<p>Ce fut au quatriéme ou cinquiéme chapon que Nicodeme
+eust le plaisir de voir sa maistresse à table avec
+luy; mais ce plaisir fut de peu de durée, car elle ne parut
+que long-temps apres que les autres furent assis,
+et elle se leva sitost qu'on apporta le dessert, apres
+avoir plié sa serviette et emporté son assiette elle-mesme.
+Encore durant le repas elle ne profera pas un mot
+et ne leva pas presque les yeux, monstrant avec sa grande
+modestie qu'elle sçavoit bien pratiquer tout ce qui estoit
+dans sa <i>Civilité puérile</i>. Elle s'alla aussitost renfermer
+dans sa chambre avec sa mere, pour travailler à
+quelque dentelle ou tapisserie. Enfin jamais il n'y eut
+demoiselle avec qui il fust plus difficile de nouer conversation:
+car au logis elle estoit tenue de court, et dehors
+elle ne sortoit qu'avec sa mere, ainsi qu'il a esté
+dit; de sorte que sans le hazard de la queste, qui luy
+donna un moment de liberté et luy permit de retourner
+seule chez elle, jamais Nicodeme n'auroit trouvé occasion
+de l'accoster. L'amitié de Vollichon luy estoit presque
+inutile; cependant elle s'augmentoit de jour en
+jour, et, pour en connoistre un peu mieux les fondemens,
+il est bon de dire quelque chose du caractere de
+ce procureur, qui estoit encore un original, mais d'une
+autre espece.</p>
+
+<p>C'étoit un petit homme trapu grisonnant, et qui étoit
+de mesme âge que sa calotte. Il avoit vieilli avec elle
+sous un bonnet gras et enfoncé qui avoit plus couvert
+de méchancetez qu'il n'en auroit pu tenir dans
+cent autres testes et sous cent autres bonnets: car la
+chicane s'estoit emparée du corps de ce petit homme,
+de la mesme maniere que le demon se saisit du corps
+d'un possédé. On avoit sans doute grand tort de l'appeler,
+comme on faisoit, ame damnée, car il le falloit plûtost
+appeler ame damnante, parce qu'en effect il faisoit
+damner tous ceux qui avoient à faire à luy, soit comme
+ses clients ou comme ses parties adverses. Il avoit la
+bouche bien fendue, ce qui n'est pas un petit avantage
+pour un homme qui gagne sa vie à clabauder, et dont
+une des bonnes qualitez c'est d'estre fort en gueule. Ses
+yeux estoient fins et éveillez, son oreille estoit excellente,
+car elle entendoit le son d'un quart-d'escu de cinq
+cens pas, et son esprit étoit prompt, pourveu qu'il ne
+le fallût pas appliquer à faire du bien. Jamais il n'y eut
+ardeur pareille à la sienne, je ne dis pas tant à servir
+ses parties comme à les voler. Il regardoit le bien d'autrui
+comme les chats regardent un oiseau dans une cage,
+à qui ils tâchent, en sautant autour, de donner
+quelque coup de griffe. Ce n'est pas qu'il ne fist quelquefois
+le genereux, car s'il voyoit quelque pauvre personne
+qui ne sçeust pas les affaires, il luy dressoit une
+requeste volontiers, et luy disoit hautement qu'il n'en
+vouloit rien prendre; mais il luy faisoit payer la signification
+plus que ne valloit la vacation de l'huissier et
+la sienne ensemble. Il avoit une antipathie naturelle
+contre la verité: car jamais pas une n'eut osé approcher
+de luy (quand mesme elle eût esté à son avantage)
+sans se mettre en danger d'estre combattue.</p>
+
+<p>On peut juger qu'avec ces belles qualitez il n'avoit
+pas manqué de devenir riche, et en mesme temps d'estre
+tout à fait descrié: ce qui avoit fait dire à un galand
+homme fort à propos, en parlant de ce chicanneur, que
+c'estoit un homme dont tout le bien estoit mal acquis,
+à la reserve de sa reputation. Il en demeuroit mesme
+quelquefois d'accord; mais il asseuroit qu'il estoit beaucoup
+changé, et il disoit un jour à Nicodeme, pour l'exciter
+à suivre le chemin de la vertu, qu'il avoit plus gagné
+depuis un an qu'il estoit devenu honneste homme
+qu'en dix ans auparavant, qu'il avoit vécu en fripon.
+Peut-être avoit-il quelque raison de parler ainsi: car
+il est vray que les amendes et les interdictions dont on
+avoit puny quelques unes de ses friponneries, qui avoient
+esté descouvertes, luy avoient cousté fort cher.
+J'en ai appris une entr'autres qu'il n'est pas hors de propos
+de reciter, parce qu'elle marque assez bien son caractere.
+Il avoit coustume d'occuper pour deux ou trois
+parties en mesme procez, sous le nom de differens procureurs
+de ses amis. Un jour qu'il ne pouvoit plus differer
+la condemnation d'un debiteur fuyard, il suscita
+un intervenant qui mit le procez hors d'état d'estre jugé;
+mais comme celuy qui le poursuivoit s'en plaignit,
+Vollichon, pour oster la pensée que ce fust luy, dressa
+des écritures pour cet intervenant, où il declama de
+tout son possible contre luy-mesme; il soustenoit que
+Vollichon estoit l'autheur de toute la chicanne du procez;
+que c'estoit un homme connu dans le presidial
+pour ses friponneries; qu'il avoit esté plusieurs fois pour
+cela noté et interdit; et, apres s'estre dit force injures,
+il laissa à un clerc le soin de les décrire et de les faire
+signifier. Le clerc, paresseux de les coppier et encore
+plus de les lire, les donna à signifier comme elles estoient,
+escrites de la main de Vollichon. Elles vinrent
+ainsi entre les mains de sa partie adverse, et de là en
+celle des juges, qui en éclatterent de rire, mais qui ne
+laisserent pas de l'en punir rigoureusement.</p>
+
+<p>Tel estoit donc le genie de Vollichon, qui vint à ce
+poinct de décry que le bourreau mesme, dont il estoit
+le procureur, le revoqua, sur ce qu'il ne le trouva
+pas assez honneste homme pour se servir de luy. Je
+laisse maintenant à penser si Nicodeme, qui n'étoit pas
+fort avare, mais qui estoit tres-amoureux, pouvoit bientost
+gagner les bonnes graces d'un homme aussi affamé
+que Vollichon. Il luy faisoit des escritures à dix sous par
+roolle; il s'abonnoit avec luy pour plaider ses causes à
+vil prix, moyennant certaine somme par an; il luy faisoit
+des presens; il luy donnoit à manger, et generalement
+par tous moyens il s'efforçoit de gagner son amitié.
+Il y avoit encore une chose dans la conversation
+qui les attachoit puissamment, c'est que Nicodeme estoit
+un grand diseur de beaux mots, de pointes, de
+ph&oelig;bus et de galimatias, et Vollichon un grand diseur
+de proverbes et de quolibets; et comme ils s'applaudissoient
+souvent l'un à l'autre, leur entretien estoit fort
+divertissant.</p>
+
+<p>Nonobstant cette grande amitié qui donnoit desormais
+une libre entrée à Nicodeme dans la maison, elle
+ne luy servoit de rien pour entretenir Javotte; car, ou
+elle se retiroit dans une autre chambre en le voyant
+venir, ou, si elle y demeuroit, elle ne luy disoit pas un
+mot, tant elle avoit de retenue en presence de sa mère,
+qui estoit tousjours auprés d'elle. Il fallut donc qu'à la
+fin il devint amant declaré, pour luy pouvoir parler à
+son aise. Ce qui le porta encore plûtost à la demander
+en mariage, ce fut cette consideration, que c'est toûjours
+un party sortable pour un advocat que la fille
+d'un procureur. Car Vollichon estoit riche et avoit une
+fort bonne estude, qu'on devoit bien plûtost appeller
+boutique, parcequ'on y vendoit les parties. D'autre
+costé Vollichon ne vouloit avoir pour gendre qu'un
+homme de sac et de corde. C'est ainsi qu'il appeloit en
+sa langue celuy que nous dirions en la nostre qui est
+fort attaché au Palais, et qui ne se plaist qu'à voir des
+papiers. Il ne se soucioit pas qu'il fût beau, poly ou galand,
+pourveu qu'il fût laborieux et bon ménager. Il
+ne comptoit mesme pour rien la rare beauté de Javotte,
+et il ne s'attendoit pas qu'elle luy fist faire fortune.
+Peut-estre mesme qu'en cecy il ne manquoit pas de
+raison; car il arrive la pluspart du temps que ceux qui
+content là dessus se trouvent attrapez, et que ces fortunes
+que les bourgeoises font pour leur beauté aboutissent
+bien souvent à une question de rapt que font les
+parens du jeune homme qui les espouse, ou a une séparation
+de biens que demande la nouvelle mariée à un
+fanfaron ruiné.</p>
+
+<p>Cette disposition favorable fut cause que Nicodeme,
+pressé d'ailleurs de son amour, fit une belle declaration
+et une demande précise au nom de mariage au
+pere de Javotte, qui, ayant receu cette proposition avec
+la civilité dont un homme de l'humeur de Vollichon
+estoit capable, s'enquit exactement de la quantité de
+son bien, s'il n'estoit point embrouillé, et s'il n'avoit
+point fait de débauches ny de debtes. La seule difficulté
+qu'il y trouvoit estoit que ce marié estoit trop beau,
+c'est à dire qu'il estoit trop bien mis et trop coquet. Car,
+à vrai dire, la propreté qui plaist à tous les honnestes
+gens est-ce qui choque le plus ces barbons. Il disoit
+que le temps qu'on employoit à s'habiller ainsi proprement
+estoit perdu, et que cependant on auroit fait cinq
+ou six roolles d'écritures. Il se plaignoit aussi que telle
+piece d'ajustement coûtoit la valeur de plus de vingt
+plaidoyers. Neantmoins l'estime qu'il avoit conceue
+pour Nicodeme effaçoit tout ce dégoust; et, devenant
+indulgent en sa faveur, il disoit qu'il falloit que la
+jeunesse se passast; mais, ne croyant pas qu'elle s'estendist
+au delà du temps qu'il falloit pour rechercher
+une fille, il esperoit dans trois mois de le voir aussi
+crasseux que lui.</p>
+
+<p>Enfin, apres qu'il eut examiné l'inventaire, les partages
+et tous les titres de la famille, dressé et contesté
+tous les articles du mariage, le contrat en fut passé,
+et on permit alors à Nicodeme de voir sa maistresse un
+peu plus librement, c'est à dire en un bout de la chambre,
+en presence de sa mere, qui estoit un peu à quartier
+occupée à quelque travail. Ce bon-heur ne luy
+dura pas long-temps, car peu de jours apres Vollichon
+voulut qu'on se preparât pour les fiançailles, et mesme
+il fit publier les bans à l'eglise.</p>
+
+<p>Je me doute bien qu'il n'y aura pas un lecteur (tant
+soit-il benevole) qui ne dise icy en lui-même: Voicy
+un méchant Romaniste! Cette histoire n'est pas fort
+longue ny fort intriguée. Comment! il conclud d'abord
+un mariage, et on n'a coûtume de les faire qu'à la fin
+du dixième tome? Mais il me pardonnera, s'il lui plaist,
+si j'abrege et si je cours en poste à la conclusion. Il me
+doit mesme avoir beaucoup d'obligation de ce que je
+le gueris de cette impatience qu'ont beaucoup de lecteurs
+de voir durer si long-temps une histoire amoureuse,
+sans pouvoir deviner quelle en sera la fin. Neantmoins,
+s'il est d'humeur patiente, il peut sçavoir qu'il
+arrive, comme on dit, beaucoup de choses entre la bouche
+et le verre. Ce mariage n'est pas si avancé qu'on
+diroit bien et qu'il se l'imagine.</p>
+
+<p>Il ne tiendroit qu'à moi de faire icy une heroïne
+qu'on enleveroit autant de fois que je voudrois faire de
+volumes. C'est un mal-heur assez ordinaire aux heros,
+quand ils pensent tenir leur maistresse, de n'embrasser
+qu'une nue, comme de mal-heureux Ixions, qui
+gobent du vent, tandis qu'un de leurs confidens la leur
+enleve sur la moustache. Mais comme l'on ne joue pas
+icy la grande piece des machines, et comme j'ay promis
+une histoire veritable, je vous confesseray ingenuëment
+que ce mariage fut seulement empêché par
+une opposition formée à la publication des bans, sous
+le nom d'une fille nommée Lucrece, qui pretendoit
+avoir de Nicodeme une promesse de mariage, ce qui
+le perdit de reputation chez les parens de Javotte, qui
+le tinrent pour un débauché, et qui ne voulurent plus
+le voir ny le souffrir. Or, pour vous dire d'où venoit
+cette opposition (car je croy que vous en avez curiosité)
+il faut remonter un peu plus haut, et vous reciter
+une autre histoire; mais tandis que je vous la conteray,
+n'oubliez pas celle que je viens de vous apprendre,
+car vous en aurez encore tantost besoin.</p>
+
+
+<h3><a id="Lucrece"></a>Histoire de Lucrece la bourgeoise.</h3>
+
+<p>Cette Lucrece, que j'ai appellée la Bourgeoise,
+pour la distinguer de la Romaine, qui se poignarda,
+et qui estoit d'une humeur fort differente
+de celle-cy, estoit une fille grande
+et bien faite, qui avoit de l'esprit et du courage, mais
+de la vanité plus que de tout le reste. C'est dommage
+qu'elle n'avoit pas esté nourrie à la Cour ou chez des
+gens de qualité, car elle eût esté guerie de plusieurs
+grimasses et affectations bourgeoises qui faisoient tort
+à son bel esprit, et qui faisoient bien deviner le lieu où
+elle avoit esté élevée.</p>
+
+<p>Elle estoit fille d'un referendaire en la chancellerie,
+et avoit esté laissée en bas âge, avec peu de bien, sous
+la conduite d'une tante, femme d'un advocat du tiers
+ordre, c'est à dire qui n'étoit ni fameux ni sans employ.
+Ce pauvre homme, qui estoit moins docte que laborieux,
+estoit tout le jour enfermé dans son estude, et
+gagnoit sa vie à faire des rooles d'écritures assez mal
+payez. Il ne prenoit point garde à tout ce qui se passoit
+dans sa maison. Sa femme estoit d'un costé une grande
+ménagere, car elle eût crié deux jours si elle eût veu
+que quelque bout de chandelle n'eust pas esté mis à
+profit, ou si on eût jetté une alumette avant que d'avoir
+servy par les deux bouts; mais d'autre part c'estoit une
+grande joüeuse, et qui hantoit, à son dire, le grand
+monde, ou, pour mieux parler, qui voyoit beaucoup
+de gens. De sorte que toutes les aprédisnées on mettoit
+sur le tapis deux jeux de cartes et un tricquetrac, et
+aussi-tost arrivoient force jeunes gens de toutes conditions,
+qui y estoient plûtost attirez pour voir Lucrece
+que pour divertir l'advocate. Quand elle avoit gagné au
+jeu, elle faisoit l'honnorable, et faisoit venir une tourte
+et un poupelin<a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote_20_20" class="fnanchor">[20]</a>, avec une tasse de confitures faites à
+la maison, dont elle donnoit la collation à la compagnie,
+ce qui tenoit lieu de souper à elle et à sa niepce,
+et par fois aussi au mary, qui n'en tastoit pas, parce
+qu'elle ne songeoit pas à luy preparer à manger, quand
+elle n'avoit pas faim. Elle passoit par ce moyen dans
+le voisinage pour estre fort splendide; sa maison estoit
+appellée une maison de bouteilles<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote_21_21" class="fnanchor">[21]</a> et de grande chère,
+et il me souvient d'avoir oüy une greffiere du quartier
+qui disoit d'elle en enrageant: Il n'appartient qu'à ces
+advocates à faire les magnifiques.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_20_20" id="Footnote_20_20"></a><a href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> «Pièce de four, pâtisserie délicate faite avec du beurre,
+du lait et des &oelig;ufs frais, pétrie avec de la fleur de farine;
+on y mêle du sucre et de l'écorce de citron. Le <i>poupelin</i> se
+sert d'ordinaire avec la tourte.» (<i>Dict. de Furetière.</i>)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_21_21" id="Footnote_21_21"></a><a href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> On appeloit ainsi les petites villas bourgeoises, les vide-bouteilles
+des marchands et des procureurs. La Fontaine,
+dans sa fable du <i>Testament expliqué par Esope</i>, emploie ce mot
+dans ce sens-là; plus tard il finit par signifier simplement
+<i>guinguette</i>. (<i>Journ. de Barbier</i>, t. I<sup>er</sup>, p.350.)</p></div>
+
+<p>Lucrece fut donc élevée en une maison conduitte
+de cette sorte, qui est un poste tres-dangereux pour
+une fille qui a quelques necessitez, et qui est obligée à
+souffrir toutes sortes de galans. Il auroit fallu que son
+c&oelig;ur eût esté ferré à glace pour se bien tenir dans un
+chemin si glissant. Toute sa fortune estoit fondée sur
+les conquestes de ses yeux et de ses charmes, fondement
+fort fresle et fort delicat, et qui ne sert qu'à faire
+vieillir les filles ou à les faire marier à l'officialité. Elle
+portoit cependant un estat de fille de condition, quoy
+que, comme j'ay dit, elle eût peu de bien ou plûtost
+point du tout. Elle passoit pour un party qui avoit, disoit-on,
+quinze mil écus; mais ils estoient assignez
+sur les broüillarts de la riviere de Loyre, qui sont des
+effects à la verité fort liquides, mais qui ne sont pas
+bien clairs. Sur cette fausse supposition, Lucrece ne
+laissoit pas de bastir de grandes esperances, et, quand
+on luy proposoit pour mary un advocat, elle disoit en
+secouant la teste: Fy, je n'ayme point cette bourgeoisie!
+Elle pretendoit au moins d'avoir un auditeur des
+comptes ou un tresorier de France: car elle avoit
+trouvé que cela estoit deub à ses pretendus quinze mil
+escus, dans le tariffe des partis sortables.</p>
+
+<p>Cette citation, Lecteur, vous surprend sans doute:
+car vous n'avez peut-estre jamais entendu parler de ce
+tariffe. Je veux bien vous l'expliquer, et, pour l'amour
+de vous, faire une petite digression. Sçachez donc que,
+la corruption du siecle ayant introduit de marier un sac
+d'argent avec un autre sac d'argent, en mariant une
+fille avec un garçon; comme il s'estoit fait un tariffe
+lors du decry des monnoyes pour l'évaluation des espèces,
+aussi, lors du decry du merite et de la vertu, il
+fut fait un tariffe pour l'évaluation des hommes et pour
+l'assortiment des partis. Voicy la table qui en fut dressée,
+dont je vous veux faire part.</p>
+
+
+<h3><a id="Tariffe"></a><i>Tariffe ou evaluation des partis sortables pour faire
+facilement les mariages.</i></h3>
+
+<table summary="table_partis" border="1"><tr><td>
+Pour une fille qui a deux
+mille livres en mariage, ou
+environ, jusqu'à six mille livres.
+</td><td>
+Il luy faut un marchant du
+Palais, ou un petit commis,
+sergent, ou solliciteur de proces</td></tr>
+<tr>
+<td>
+Pour celle qui a six mille
+livres, et au dessus jusqu'à
+douze mille livres.
+</td><td>
+Un marchand de soye,
+drappier, mouleur de bois,
+procureur du Chastelet, maistre
+d'hostel, et secrétaire de grand seigneur.
+</td></tr>
+<tr><td>
+Pour celle qui a douze
+mille livres et au dessus, jusqu'à
+vingt mille livres.
+</td><td>
+Un procureur en parlement,
+huissier, notaire ou
+greffier.
+</td></tr>
+<tr>
+<td>
+Pour celle qui a vingt mille
+livres et au dessus, jusqu'à
+trente mille livres.
+</td><td>
+Un advocat, conseiller du
+trésor ou des eauds et
+forests, substitut du parquet
+et general des monnoyes.
+</td></tr>
+<tr>
+<td>
+Pour celle qui a depuis
+trente mille livres jusqu'à
+quarante-cinq mille livres.
+</td><td>
+Un auditeur des comptes,
+trésorier de France ou payeur
+des rentes.
+</td></tr>
+<tr><td>
+Pour celle qui a depuis
+quinze mil jusqu'à vingt-cinq
+mil escus.
+</td><td>
+Un conseiller de la cour des
+aydes, ou conseiller du grand
+conseil.
+</td></tr>
+<tr>
+<td>
+Pour celle qui a depuis
+vingt-cinq jusqu'à cinquante
+mil escus.
+</td><td>
+Un conseiller au parlement,
+ou un maistre des comptes.
+</td></tr>
+<tr>
+<td>
+Pour celle qui a depuis
+cinquante jusqu'à cent mil
+escus.
+</td><td>
+Un maistre des requêtes,
+intendant des finances,
+greffier et secretaire du
+conseil, president aux
+enquétes.
+</td></tr>
+<tr>
+<td>
+Pour celle qui a depuis
+cent mil jusqu'à deux cent
+mil escus.
+</td><td>
+Un president au mortier,
+vray marquis, sur-intendant,
+duc et pair.
+</td></tr></table>
+
+<p>On trouvera peut-estre que ce tariffe est trop succinct,
+veu le grand nombre de charges qui sont creées
+en ce royaume, dont il n'est fait icy aucune mention;
+mais, en ce cas, il faudra seulement avoir un extraict
+du registre qui est aux parties casuelles, de l'évaluation
+des offices, car, sur ce pied, on en peut faire aisément
+la réduction à quelqu'une de ces classes. La plus
+grande difficulté est pour les hommes qui vivent de
+leurs rentes, dont on ne fait icy aucun estat, comme de
+gens inutiles, et qui ne doivent songer qu'au celibat.
+Car ce n'est pas mal à propos qu'un de nos autheurs a
+dit qu'une charge estoit le chausse-pied du mariage, ce
+qui a rendu nos François (naturellement galands et
+amoureux) si friands de charges, qu'ils en veulent
+avoir à quelque prix que ce soit, jusqu'à achepter cherement
+des charges de mouleur de bois, de porteur de
+sel et de charbon. Toutefois, s'il arrive par mal-heur
+qu'une vieille fille marchande quelqu'un de ces rentiers,
+ils sont d'ordinaire évaluez au denier six, comme
+les rentes sur la ville et autres telles denrées; c'est à
+dire qu'une fille qui a dix mil escus doit trouver un
+homme qui en ayt soixante mil, et ainsi à proportion.</p>
+
+<p>Il y en aura encore qui eussent souhaitté que ce tariffe
+eût esté porté plus avant; mais cela ne s'est pû
+faire, n'y ayant au delà que confusion, parce que les
+filles qui ont au delà de deux cent mille escus sont
+d'ordinaire des filles de financiers ou de gens d'affaires
+qui sont venus de la lie du peuple, et de condition servile.
+Or, elles ne sont pas vendues à l'enchere comme
+les autres, mais délivrées au rabais; c'est à dire qu'au
+lieu qu'une autre fille qui aura trente mille livres de
+bien est vendue à un homme qui aura un office qui en
+vaudra deux fois autant, celles-cy, au contraire, qui auront
+deux cens mille escus de bien, seront livrées à un
+homme qui en aura la moitié moins; et elles seront
+encore trop heureuses de trouver un homme de naissance
+et de condition qui en veuille.</p>
+
+<p>La seule observation qu'il faut faire, de peur de s'y
+tromper, est qu'il arrive quelquefois que le merite et
+la beauté d'une fille la peut faire monter d'une classe,
+et celle de trente mille livres avoir la fortune d'une de
+quarante; mais il n'en est pas de mesme d'un homme,
+dont le merite et la vertu sont tousjours comptez pour
+rien. On ne regarde qu'à sa condition et à sa charge, et
+il ne fait point de fortune en mariage, si ce n'est en des
+lieux où il trouve beaucoup d'années meslées avec de
+l'argent, et qu'il achepte le tout en tâche et en bloc.</p>
+
+<p>Mais c'est assez parlé de mariage: il faut revenir à
+Lucrece, que je perdois presque de veue. Ses charmes
+ne la laissoient point manquer de serviteurs. Elle n'avoit
+pas seulement des galands à la douzaine, mais encore
+à quarterons et à milliers; car, dans ces maisons
+où on tient un honneste berlan ou académie de jeu, il
+s'en tient aussi une d'amour, qui d'abord est honneste,
+mais qui ne l'est pas trop à la fin; ce qui me fait souvenir
+de ce qu'un galant homme disoit, que c'étoit presque
+mettre un bouchon, pour faire voir qu'il y avoit quelque
+bonne pièce preste à mettre en perce.</p>
+
+<p>Ils venoient, comme j'ay dit, plûtost pour voir Lucrece
+que pour jouer; cependant il falloit jouer pour la
+voir. Tel, après avoir joué quelque temps, donnoit son
+jeu à tenir à quelqu'autre pour venir causer avec elle;
+et tel disoit qu'il estoit de moitié avec sa tante. Elle
+faisoit de son costé la mesme chose, et estoit de moitié
+avec quelqu'un qu'elle avoit embarqué au jeu; mais,
+apres avoir rangé son monde en bataille, elle alloit par
+la salle entretenir la compagnie, et sçavoit si bien contenter
+ses galands par l'égalité qu'elle apportoit à leur
+parler, qu'on eust dit qu'elle eust eu un sable pour régler
+tous ses discours.</p>
+
+<p>Elle tiroit un grand avantage du jeu, car elle partageoit
+le guain qui se faisoit, et ne payoit rien de la
+perte qui arrivoit. Sur tout elle trouvoit bien son compte
+quand il tomboit entre ses mains certains badauts qui
+faisoient consister la belle galanterie à se laisser gagner
+au jeu par les filles, pour leur faire par ce moyen accepter
+sans honte les presens qu'ils avoient dessein de
+leur faire. Erreur grande du temps jadis, et dont, par
+la grace de Dieu, les gens de cour et les fins galans
+sont bien déduppez. Il est vray que les coquettes rusées
+sont fort aises de gagner au jeu; mais, comme elles
+appellent conqueste un effect qu'elles attribuent à leur
+adresse ou à leur bonne fortune, elles n'en ont point
+d'obligation au pauvre sot qui se laisse perdre, qu'elles
+nomment leur duppe, et qu'elles n'abandonnent point
+qu'apres leur avoir tiré la derniere plume. Et lors il
+n'est plus temps de commencer une autre galanterie,
+car elles n'ont jamais d'estime pour un homme qui a
+fait le fat, quoy qu'à leur profit. Aussi bien, à quoy bon
+chercher tant de destours? ne fait-on pas mieux aujourd'huy
+de jouer avec les femmes à la rigueur, et de ne
+leur pardonner rien, et, si on leur veut faire des presens,
+de leur donner sans cérémonie? En voit-on quantité
+qui les refusent et qui les renvoyent? Cela estoit
+bon au temps passé, quand on ne sçavoit pas vivre. Je
+croy mesme, pour peu que nous allions en avant, comme
+on se raffine tous les jours, qu'on pratiquera la coustume
+qui s'observe déjà en quelques endroits, de bien
+faire son marché, et de dire: Je vous envoye tel present
+pour telle faveur, et d'en prendre des assurances:
+car, en effect, les femmes sont fort trompeuses.</p>
+
+<p>Mais, en parlant de jeu, j'avois presque écarté Lucrece,
+qui aymoit, sur tous les galands, les joueurs de discretions<a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote_22_22" class="fnanchor">[22]</a>:
+car, dans sa perte, elle payoit d'un siflet ou
+d'un ruban, et, dans le guain, elle se faisoit donner des
+beaux bijoux et de bonnes nippes. Elle n'estoit vétuë
+que des bonnes fortunes du jeu ou de la sottise de ses
+amans. Le bas de soye qu'elle avoit aux jambes estoit
+une discretion; sa cravatte de poinct de Gennes, autre
+discretion; son collier et mesme sa juppe, encore autre
+discretion; enfin, depuis les pieds jusqu'à la teste, ce n'estoit
+que discretion. Cependant elle joüa tant de fois des
+discretions, qu'elle perdit à la fin la sienne, comme
+vous entendrez cy-apres. Je vous en advertis de bonne
+heure, car je ne vous veux point surprendre, comme
+font certains autheurs malicieux qui ne visent à autre
+chose.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_22_22" id="Footnote_22_22"></a><a href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> L'usage de jouer des enjeux indéterminés, laissés à la
+<i>discrétion</i> du gagnant, nous étoit venu d'Italie, de Florence,
+où il ne s'est pas perdu encore. Henri Estienne, dans ses
+<i>Dialogues du nouveau langage françoys italianisé</i>, appelle déjà
+<i>discrétion</i> le prix de certaines gageures; mais, dans les lettres
+de Voiture, nous trouvons mieux encore le mot avec le
+sens que Furetière lui donne ici, et qu'il a gardé. La 70<sup>e</sup>
+lettre du grand épistolier, adressée à mademoiselle de Rambouillet,
+<i>en luy envoyant douze galants de rubans d'Angleterre,
+pour une discrétion qu'il avoit perdue contre elle</i>, commence
+ainsi: «Mademoiselle, puisque la discrétion est une des principales
+parties d'un galant, je croy qu'en vous en envoyant
+douze, je vous paye bien libéralement ce que je vous dois.»
+Quelquefois il en coûtoit cher de jouer pareil enjeu: «On
+dit que, pour une discrétion, il (Gondran) donna une toilette
+de cinq cents écus, où tout est d'orfèvrerie, et on parle
+de pendants de 6000 livres.» (Tallemant, <i>Historiettes</i>, in-8:
+t. 4, p. 292.)</p></div>
+
+<p>Entre tous ces amants dont la jeune ferveur adoroit
+Lucrece, se trouva un jeune marquis; mais c'est peu de
+dire marquis, si on n'adjouste de quarante, de cinquante
+ou de soixante mille livres de rente: car il y en a tant
+d'inconnus et de la nouvelle fabrique, qu'on n'en fera
+plus de cas, s'ils ne font porter à leur marquisat le nom
+de leur revenu, comme fit autrefois celuy qui se faisoit
+nommer seigneur de dix-sept cens mille escus. On n'avoit
+pas compté avec celuy-cy, mais il faisoit grande dépense
+et changeoit tous les jours d'habits, de plumes, et de garnitures.
+C'est la marque la plus ordinaire à quoy on connoist
+dans Paris les gens de qualité, bien que cette marque
+soit fort trompeuse. Il avoit veu Lucrece dans cette
+eglise (j'ay failly à dire: que j'ay déjà décrite) où il estoit
+allé le jour de cette solemnité dont j'ay parlé, pour
+toute autre affaire que pour prier Dieu. D'abord qu'il la
+vid il en fut charmé, et quand elle sortit il commanda
+à son page de la suivre pour sçavoir qui elle estoit; mais,
+devant que le page fut de retour, il avoit déjà tout sçeu
+d'un Suisse François qui chasse les chiens et louë les chaises
+dans l'eglise, et qui gagne plus à sçavoir les intrigues
+des femmes du quartier qu'à ses deux autres mestiers
+ensemble. Une piece blanche luy avoit donc appris le
+nom, la demeure, la qualité de Lucrece, celle de sa
+tante, ses exercices ordinaires et les noms de la pluspart
+de ceux qui la frequentoient; enfin mille choses
+qu'en une maison privée on n'auroit découvert qu'avec
+bien du temps; ce qui fait juger que celles où on se gouverne
+de la sorte commencent à passer pour publiques.
+Il songea, comme il estoit assez discret, à chercher
+quelqu'un qui le pust introduire chez elle; en tout cas,
+il se resolvoit de se servir du prétexte du jeu, qui est le
+grand passe-par-tout pour avoir entrée dans de telles
+compagnies; il n'eust besoin de l'une ni de l'autre, car
+dès le lendemain, passant en carrosse dans la ruë de Lucrece,
+il la vid de loin sur le pas de sa porte. L'impatience
+qu'elle avoit de voir que personne n'estoit encore
+venu l'y avoit portée, et dès qu'elle entendit le bruit d'un
+carrosse, elle tourna la teste de ce côté-là, pensant que
+c'estoit quelqu'un qui venoit chez elle. Le marquis se
+mit à la portiere pour la saluer et tascher à noüer conversation.</p>
+
+<p>Voicy une mal-heureuse occasion qui luy fut favorable:
+un petit valet de maquignon poussoit à toute bride
+un cheval qu'il piquoit avec un éperon rouillé, attaché à
+son soullier gauche; et comme la ruë estoit estroitte et
+le ruisseau large, il couvrit de bouë le carrosse, le
+marquis et la demoiselle. Le marquis voulut jurer, mais
+le respect du sexe le retint; il voulut faire courir après,
+mais le piqueur estoit si bien monté qu'on ne lui pouvoit
+faire de mal, si on ne le tiroit en volant. Il descendit,
+tout crotté qu'il estoit, pour consoler Lucrece et luy
+dit en l'abordant: Mademoiselle, j'ay esté puny de ma
+temerité de vous avoir voulu voir de trop prés; mais je
+ne suis pas si fâché de me voir en cet estat que je le
+suis de vous voir partager avec moi ce vilain present.
+Lucrece, honteuse de se voir ainsi ajustée, et qui n'avoit
+point de compliment prest pour un accident si inopiné,
+se contenta de luy offrir civilement la salle pour se venir
+nettoyer, ou pour attendre qu'il eust envoyé querir
+d'autre linge, et elle prit aussi-tost congé de luy pour en
+aller changer de son costé. Mais elle revint peu apres avec
+d'autre linge et un autre habit, et ce ne fut pas un suiet
+de petite vanité pour une personne de sa sorte de montrer
+qu'elle avoit plusieurs paires d'habits et de rapparter en
+si peu de temps un poinct de Sedan qui eut pû faire
+honte à un poinct de Gennes qu'elle venoit de quitter.</p>
+
+<p>La premiere chose que fit le marquis, ce fut d'envoyer
+son page en diligence chez luy, pour luy apporter aussi
+un autre habit et d'autre linge, esperant qu'on lui presteroit
+quelque garde-robe où il pourroit changer de tout.
+Mais le page revint tout en sueur luy dire que le valet
+de chambre avoit emporté la clef de la garde-robe, et
+que, depuis le matin qu'il avoit habillé son maistre, il ne
+revenoit à la maison que le soir, suivant la coustume de
+tous ces faineans, que leurs maistres laissent joüer, yvrogner
+et filouter tout le jour, faute de leur donner de
+l'employ, croyant deroger à leur grandeur, s'ils les employoient
+à plus d'un office. Il fallut donc qu'il prist,
+comme on dit, patience en enrageant, et qu'il condamnast
+son peu de prevoyance de n'avoir pas mis dans la
+voiture une carte où il y eust une garniture de linge,
+puisque le cocher avoit bien le soin d'y mettre un marteau
+et des clous pour r'attacher les fers des chevaux
+quand ils venoient à se déferrer. Tout ce qu'il pût faire,
+ce fut de se placer dans le coin de la salle le plus obscur
+et de se mettre encore contre le jour, afin de cacher ses
+playes le mieux qu'il pourroit. Il a juré depuis (et ce n'est
+pas ce qui doit obliger à le croire, car il juroit quelquefois
+assez legerement, mais j'ay veu des experts en galanterie
+qui disoient que cela pouvoit estre vray) que, dans toutes
+ses avantures amoureuses, il n'a jamais souffert un
+plus grand ennuy, ny de plus cuisantes douleurs, qu'avoir
+esté obligé de paroistre en ce mauvais estat la première
+fois qu'il aborda sa maistresse; aussi, quoy que la violence
+de son amour le pressast plusieurs fois de luy declarer
+sa passion, et qu'il s'en trouvast mesme des occasions
+favorables, il reserra tous ses compliments, et, s'imaginant
+qu'autant de crottes qu'il avoit sur son habit
+estoient autant de taches à son honneur, il estoit merveilleusement
+humilié, et il ressembloit au pan, qui,
+apres avoir regardé ses pieds, baisse incontinent la
+queuë.</p>
+
+<p>Pour comble de mal-heurs, dès qu'il fut assis, il arriva
+chez Lucrece plusieurs filles du voisinage, dont les
+unes estoient ses amies et les autres non: car elles alloient
+en cet endroit comme en un rendez-vous general
+de galans, et elles y alloient chercher un party comme
+on iroit au bureau d'adresse<a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote_23_23" class="fnanchor">[23]</a> chercher un lacquais ou
+un valet de chambre. Les unes se mirent à jouer avec
+de jeunes gens qui y estoient aussi fraichement arrivez;
+les autres allerent causer avec Lucrece. Elles ne connoissoient
+point le marquis, et ainsi elles le prirent pour
+quelque miserable provincial. Comme les bourgeoises
+commencent à railler des gens de province aussi bien
+que les femmes de la cour, elles ne manquerent pas de
+luy donner chacune son lardon. L'une luy disoit: Vrayment,
+monsieur est bien galant aujourd'huy; il ne manque
+pas de mouches. L'autre disoit: Mais est-ce la mode
+d'en mettre aussi sur le linge? La troisiéme adjoustoit:
+Monsieur avoit manqué ce matin de prendre de l'eau-beniste,
+mais quelque personne charitable luy a donné
+de l'aspergés; et la derniere, franche bourgeoise, repliquoit:
+Voila bien de quoi! ce ne sera que de la poudre
+à la Saint-Jean.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_23_23" id="Footnote_23_23"></a><a href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> On appeloit ainsi, dit Furetière dans son <i>Dictionnaire</i>,
+«un bureau établi à Paris par Théophraste Renaudot, fameux
+médecin, où l'on trouve les adresses de plusieurs choses
+dont on a besoin.» Suivant le <i>Dict. de Trévoux</i>, qui n'est,
+comme on sait, qu'un remaniment de celui de Furetière, le
+bureau d'adresses fut long-temps interrompu, à cause de
+son peu de succès, qui avoit découragé «ceux qui s'en étoient
+mêlés.» Il y est dit toutefois (édit. 1732): «On vient de le
+rétablir en 1702, et la manière dont on y a établi le bon ordre
+pour la commodité du public fait espérer qu'il réussira.»
+Par un autre dictionnaire, <i>Novitius</i> (Paris, 1721, in-4., p.
+75), on sait le nom de celui qui le dirigeoit. Il y est dit, au
+mot <i>Nomenclator</i>: «<span class="smcap">Herpin</span>, qui enseigne à Paris les noms
+et les demeures des personnes de qualité.» C'est à cet Herpin,
+sans doute, que Le Sage fait allusion dans Gil-Blas (liv.
+I<sup>er</sup>, ch 17), quand il fait dire par Fabrice à Gil-Blas: «Je
+vais de ce pas te conduire chez un homme à qui s'adresse la
+plupart des laquais qui sont sur le pavé... Il sait où l'on a
+besoin de valet, et il tient un registre non seulement des places
+vacantes, mais des bonnes et des mauvaises qualités des
+maîtres.»</p></div>
+
+<p>Le marquis d'abord souffroit patiemment tous ces
+brocards assez communs, et, pressé du remords de sa
+conscience, n'osoit se défendre d'une accusation dont il
+se sentoit fort bien convaincu. Enfin, on le poussa tant
+là dessus qu'il fut contraint de repartir: Je vois bien,
+mesdemoiselles, que vous me voulez obliger à défendre
+les gens mal-propres, mais je ne sçay si je pourray
+bien m'en acquitter, car jusqu'ici j'ay songé si peu à
+m'exercer sur cette matiere, que je ne croyois pas avoir
+jamais besoin d'en parler pour moy, sans le malheur
+qui m'est arrivé aujourd'huy. Vous en serez moins suspect
+(reprit Lucrece) si vous n'avez pas grand interet en
+la cause; il y a en recompense beaucoup de personnes
+a qui vous ferez grand plaisir de la bien plaider. Je
+ne suis point (dit le marquis) de profession à faire des
+plaidoyers ny des apologies, mais je dirai, puisqu'il
+s'en présente occasion, que je trouve estrange qu'en la
+pluspart des compagnies on n'estime point un homme,
+et qu'on ait mesme de la peine à le souffrir, s'il n'est
+dans une excessive propreté, et souvent encore s'il n'est
+magnifique. On n'examine point son merite; on en juge
+seulement par l'exterieur et par des qualitez qu'il peut
+aller prendre à tous moments à la rue aux Fers ou à la
+Fripperie. Cela est vray (dit en l'interrompant la franche
+bourgeoisie dont j'ay parlé), et si Paris est tellement
+remply de crottes, qu'on ne s'en sçauroit sauver.</p>
+
+<p>J'éprouve bien aujourd'huy (reprit le marquis), qu'on
+s'en sauve avec bien de la peine, puisque le carrosse
+ne m'en a pu garentir; et je me range à l'opinion
+de ceux qui soustiennent qu'il faut aller en chaise pour
+estre propre. L'ancien proverbe qui, pour expliquer un
+homme propre, dit qu'il semble sortir d'une boëte, se
+trouve bien vray maintenant, et c'est peut-estre luy qui
+a donné lieu à l'invention de ces boëtes portatives. Mais
+(interrompit encore la bourgeoise) tout le monde ne s'y
+peut pas faire porter, car les porteurs vous rançonnent,
+et il en coûte trop d'argent. Je ne m'y suis voulu
+faire porter qu'une fois à cause qu'il pleuvoit, et ils me
+demandoient un escu pour aller jusqu'à Nostre-Dame. Il
+est vray (dit le marquis) que la dépense en est grande
+et ne peut pas estre supportée par ceux qui sont dans
+les fortunes basses ou mediocres, comme sont la pluspart
+des personnes d'esprit et de sçavoir, et c'est ce qui
+fait qu'il sont reduits à ne voir que leurs voisins,
+comme dans les petites villes, et ils n'ont pas l'avantage
+que Paris fournit d'ailleurs, car on y pourroit
+choisir pour faire une petite société les personnes les
+plus illustres et les plus agreables, si ce n'estoit que le
+hasard et les affaires les dispersent en plusieurs quartiers
+fort éloignez les uns des autres.</p>
+
+<p>Il n'y a que peu de jours qu'un des plus illustres me
+fit une fort agreable doleance sur un pareil accident
+qui luy estoit arrivé. Il estoit (dit-il) party du fauxbourg
+Saint-Germain pour aller au Marais, fort propre en linge
+et en habits, avec des galoches fort justes et en un
+temps assez beau. Il s'estoit heureusement sauvé des
+boues à la faveur des boutiques et des allées, où il s'estoit
+enfoncé fort judicieusement au moindre bruit qu'il
+entendoit d'un cheval ou d'un carosse. Enfin, grace à
+son adresse et au long détour qu'il avoit pris pour choisir
+le beau chemin, il estoit prest d'arriver au port desiré
+quand un malautru baudet, qui alloit modestement
+son petit pas sans songer en apparence à la malice, mit
+le pied dans un trou, qui estoit presque le seul qui fust
+dans la rue, et le crotta aussi coppieusement qu'auroit
+pû faire le cheval le plus fringuant d'un manege. Cela
+fit qu'il n'osa continuer le dessein de sa visite, et qu'il
+s'en retourna honteusement chez luy le nez dans son
+manteau. Ainsi il fut privé des plaisirs qu'il esperoit
+trouver en cette visite, et celles qui la devoient recevoir
+perdirent les douceurs de sa conversation. Cet accident,
+au reste, l'a tellement dégoûté de faire des visites
+éloignées, qu'il a perdu toutes les habitudes qu'il
+avoit hors de son quartier. Vôtre amy (dit alors Lucrece)
+estoit un peu scrupuleux; s'il eut bien fait il se
+seroit contenté de faire d'abord quelque compliment en
+faveur de ses canons crottez, quelque invective contre
+les desordres de la ville et contre les directeurs du nettoyement
+des boues, et un petit mot d'imprécation contre
+cet asne hypocrite, autheur du scandalle. Cela eût
+esté, ce me semble, suffisant pour le mettre à couvert de
+tout reproche. Je trouve (interrompit Hyppolite, qui estoit
+une veritable coquette, et qui avoit fait la premiere
+raillerie) qu'il fit prudemment de s'en retourner, car, s'il
+y eust eu là quelqu'un de mon humeur, il n'eût pas
+manqué d'avoir quelque attaque. Quoy (reprit Lucrece)
+y avoit-il de sa faute? N'avez-vous pas remarqué toutes
+les precautions qu'il avoit prises? Quoy, tout le temps
+et les pas qu'il avoit perdus en s'enfonçant dans les
+boutiques et dans les allées ne luy seront-ils contez
+pour rien? Non (dit l'Hyppolite), tout cela n'importe;
+que ne venoit-il en chaise?</p>
+
+<p>Vous ne demandez pas s'il avoit moyen de la payer
+(reprit le marquis); mais vous n'estes pas seule de vostre
+humeur, et je prevoy que, si le luxe et la delicatesse
+du siecle continuent, il faudra enfin que quelques
+grands seigneurs, à l'exemple de ceux qui ont fondé
+des chaises de théologie, de medecine et de mathematique,
+fondent des chaises de Sous-carriere<a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote_25_25" class="fnanchor">[25]</a>, pour
+faire porter proprement les illustres dans les ruelles
+et les metre en estat d'estre admis dans les belles conversations.
+Ce seroit, dit Lucrece, une belle fondation,
+et qui donneroit bien du lustre aux gens de lettres;
+mais elle coûteroit beaucoup, car il y a bien des illustres
+pretendus. Il faudroit au moins les restreindre à
+ceux de l'Academie, et alors on ne trouveroit point estrange
+qu'on en briguast les places si fortement. Cette
+fondation, dit le marquis, ne se fera peut-estre pas si-tost,
+et je la souhaite plus que je ne l'espere en faveur
+de mademoiselle (dit-il) en montrant Hyppolite, dont
+il ne sçavoit pas le nom, afin qu'elle n'ayt point le déplaisir
+de converser avec des gens crottez. Le marquis
+dit ces paroles avec assez d'aigreur, estant animé de ce
+qu'elle l'avoit raillé d'abord, et, pour luy rendre le
+change, il ajouta un peu librement: Encore je souffrirois
+plus volontiers que des femmes de condition, qui
+ont des appartements magnifiques, et qui ne voyent que
+des polis et des parfumés, eussent de la peine et du dégoust
+à souffrir d'autres gens; mais je trouve estrange
+que des bourgeoises les veüillent imiter, elles qui iront
+le matin au marché avec une escharpe<a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote_24_24" class="fnanchor">[24]</a> et des souliers
+de vache retournée, et qui, pour les necessitez de la
+maison, recevront plusieurs pieds plats dans leur chambre,
+où il n'y a rien à risquer qu'un peu d'exercice pour
+les bras de la servante qui frotte le plancher; cependant
+ce sont elles qui sont les plus delicates sur la propreté,
+quand elles ont mis leurs souliers brodez et leur belle
+juppe.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_24_24" id="Footnote_24_24"></a><a href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Ou appeloit ainsi les chaises à porteur perfectionnées,
+sous Louis XIII, par Montbrun de Souscarrière, bâtard du
+duc de Bellegarde. Avant lui, celles dont, en 1617, P. Le Petit
+avait eu le privilége n'étoient pas couvertes; ce n'étoient
+que de simples fauteuils fixés à deux bâtons en forme de brancards.
+Dans un voyage qu'il fit à Londres, Montbrun vit des
+<i>chaises</i> couvertes et fermées, et à son retour il se hâta d'en
+faire établir de pareilles à Paris, pour lesquelles il obtint,
+lui aussi, un privilége, par lettres-patentes enregistrées en
+parlement. (Sauval, <i>Antiq. de Paris</i>, chap. <i>Voitures</i>, t. I<sup>er</sup>, p.
+192.) Montbrun le partageoit avec madame de Cavoye. Il mit
+tout en &oelig;uvre pour que ses chaises devinssent à la mode.
+«Il n'alloit plus autrement, dit Tallemant, et durant un an
+on ne rencontroit que lui par les rues, afin qu'on vît que cette
+voiture étoit commode. Chaque chaise lui rend, toutes les
+semaines, cent sous; il est vrai qu'il fournit de chaises, mais
+les porteurs sont obligés de payer celles qu'ils rompent,»
+(<i>Historiettes</i>, 1<sup>re</sup> édit., t. 4, p. 188, 191.) Ces chaises étoient
+numérotées, comme nos fiacres. (Id., t. 3, p. 253.) Elles firent
+vite fortune. Mascarille, comme un vrai marquis, s'en passoit
+la fantaisie: «Il fait un peu crotté, mais nous avons la
+chaise.&mdash;<span class="smcap">Madelon</span>. Il est vrai que la chaise est un retranchement
+merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais
+temps.» (<i>Les Précieuses ridicules</i>, scène 10.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_25_25" id="Footnote_25_25"></a><a href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> L'escharpe ne se mettoit alors qu'en déshabillé; les femmes
+ne la portoient «qu'en habit de couleur et négligées.»
+(<i>Dict. de Trévoux</i>.)</p></div>
+
+<p>Certes (dit alors Lucrece) Monsieur a grande raison,
+et, pour estre de la cour, il ne laisse pas de connoistre
+admirablement les gens de la ville. Je connois des personnes
+qui ne sont gueres loin d'icy, qui sont si difficiles
+à contenter sur ce poinct qu'elles en sont insupportables,
+et je crois qu'elles aimeroient mieux qu'un
+homme apportast dix sottises en conversation que la
+moindre irrégularité en l'adjustement. Je pense mesme
+qu'elles ne venient voir des gens bien mis qu'afin de
+se pouvoir vanter de voir le beau monde. Mais (dit Hyppolite)
+approuvez-vous la conduite de certains illustres,
+qui, sous ombre de quelque capacité qu'ils ont au-dedans,
+negligent tout à fait le dehors. Par exemple, nous
+avons en notre voisinage un homme de robbe fort riche
+et fort avare, qui a une calotte qui luy vient jusqu'au
+menton, et quand il auroit des oreilles d'asne comme
+Midas, elle seroit assez grande pour les cacher. Et j'en
+sçais un autre dont le manteau et les éguillettes sont
+tellement effilées que je voudrois qu'il tombast dans
+l'eau, à cause du grand besoin qu'elles ont d'estre rafraischies.
+Voudriez-vous deffendre ces chichetez et ces
+extravagances, et faudroit-il empescher une honneste
+compagnie où ils voudroient s'introduire d'en faire des
+railleries? Je ne crois pas (repliqua le marquis) que
+personne ayt jamais loué ces vitieuses affectations; au
+contraire, on voit avec mépris et indignation ces barbons,
+ces gens de college, dont les habits sont aussi ridicules
+que les m&oelig;urs. Mais il faut avoir quelque indulgence
+pour les personnes de merite qui, estant le
+plus souvent occupées à des choses plus agreables, n'ont
+ny le loysir ny le moyen de songer à se parer. Ce n'est
+pas que je loüe ceux qui, par negligence ou par avarice,
+demeurent en un estat qui fait mal au c&oelig;ur ou
+qui blesse la veuë. Car ce sont deux vices qu'il faut également
+blasmer. Mais combien y en a-t-il qui, quelque
+soin qu'ils prennent à s'ajuster et à cacher leur pauvreté,
+ne peuvent empescher qu'elle ne paroisse tousjours à
+quelque chapeau qui baisse l'oreille, quelque manteau
+pelé, quelque chausse rompuë, ou quelque autre playe
+dont il ne faut accuser que la fortune?</p>
+
+<p>Votre sentiment (dit Lucrece) est tres-raisonnable,
+et j'ay toujours fort combatu ces delicatesses; mais encore
+ce seroit beaucoup s'il ne falloit qu'estre propre,
+qui est une qualité necessaire à un honneste homme;
+il faut aussi avoir dans ses vestements de la diversité
+et de la magnificence: car on donne aujourd'huy presque
+partout aux hommes le rang selon leur habit; on
+met celuy qui est vestu de soye au dessus de celuy qui
+n'est vestu que de camelot, et celui qui est vestu de
+camelot au dessus de celuy qui n'est vestu que de serge.
+Comme aussi on juge du mérite des hommes à proportion
+de la hauteur de la dentelle qui est à leur linge,
+et on les éleve par degrez depuis le pontignac jusqu'au
+poinct de Gennes. Il est vray qu'on en use ainsi, dit
+Hyppolite, et je trouve qu'on a raison. Car comment
+jugerez-vous d'un homme qui entre en une compagnie
+si ce n'est par l'extérieur? S'il est richement vestu, on
+croit que c'est un homme de condition, qui a esté bien
+nourry et élevé, et qui, par conséquent, a de meilleures
+qualitez. Vous auriez grande raison (reprit le marquis)
+si vous n'en usiez ainsi qu'envers les inconnus: car
+j'excuserois volontiers l'honneur qu'on fait à un faquin
+qui passe pour un homme de condition à la faveur de
+son habit, puisque vous ne feriez qu'honorer la noblesse
+que vous croiriez estre en luy; mais on en use de mesme
+envers ceux qui sont les mieux connus, et j'ay veu
+beaucoup de femmes qui n'estimoient les hommes que
+par le changement des habits, des plumes et des garniturcs<a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote_26_26" class="fnanchor">[26]</a>.
+J'en ay veu qui, au sortir d'un bal ou d'une visite,
+ne s'entretenoient d'autre chose. L'une disoit:
+Monsieur le comte avoit une garniture de huit cent livres,
+je n'en ay point veu de plus riche; l'autre: Monsieur
+le baron estoit vestu d'une estoffe que je n'avois
+point encore veue, et qui est tout à fait jolie; une troisiéme
+disoit: Ce gros pifre<a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote_27_27" class="fnanchor">[27]</a> de chevalier est tousjours
+vestu comme un gouverneur de Lyons; il n'oseroit
+changer d'habits, il a peur qu'on le méconnoisse. Cependant,
+il est souvent arrivé que le gros pifre a battu la
+belle garniture portée par un poltron, et que celuy qui
+avoit l'étoffe fort jolie n'aura dit que des fadaises. J'en
+ay veu mesme une assez sotte pour louer l'extravagance
+d'un certain galand de ma connoissance, qui, pour porter
+le deuil de sa maistresse, avoit fait faire exprès une
+garniture de rubans noirs et blancs, avec des figures de
+testes de morts et de larmes, comme celles qui sont aux
+parements d'église le jour d'un enterrement. Je crois
+(interrompit Lucrece) qu'on doit plustost dire qu'il portoit
+le deuil de sa raison qui estoit morte. Vous dites
+vray (repliqua le marquis), mais il n'en devoit porter que
+le petit deuil, car il y avoit longtemps qu'elle estoit deffunte.
+Vous attaquez de fort bonne grace, dit Lucrece,
+des personnes qui m'ont tousjours fort dépleu; à dire
+vray, je n'attendois pas de tels sentiments d'un homme
+de la Cour, et qui a la mine de se piquer d'estre propre
+et magnifique.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_26_26" id="Footnote_26_26"></a><a href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> On appeloit ainsi l'ensemble de plumes, de rubans, de
+n&oelig;uds, dont on chargeoit ses habits et sa coiffure. C'est ce
+que Mascarille appelle sa <i>petite-vie</i>. Il falloit, comme il dit,
+qu'elle fût «congruente à l'habit.» (<i>Précieuses ridicules</i>. sc. 10.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_27_27" id="Footnote_27_27"></a><a href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Ce mot <i>pifre</i>, que nous avons si étrangement détourné
+de son sens, étoit depuis le XIII<sup>e</sup> siècle employé comme terme
+de mépris. On n'appeloit pas autrement que <i>pifres</i> ou <i>bougres</i>
+certains hérétiques des Flandres et de la Bourgogne. (<i>Valesiana</i>,
+p. 81-82.) Fleury de Bellingen explique ainsi l'étymologie
+de ce mot: «On nomme ordinairement gros <i>piffre</i>
+un gros homme qui a les joues rebondies de graisse. Mot
+emprunté et corrompu de l'allemand <i>pfeiffer</i>, qui signifie un
+joueur de fiffre, et approprié à telles sortes d'hommes, parce
+qu'un joueur de fiffre se fait enfler les joues à force de
+souffler, en flûtant, comme ceux-ci les ont enflées à force de
+manger.» (<i>L'Etymologie des Proverbes français</i>, La Haye,
+1656, in-8., p. 3.)</p></div>
+
+<p>Je vous avoue (dit le marquis) que ma condition m'oblige
+à faire dépense en habits, parce que le goust du
+siecle le veut ainsi; et pour ne pas avoir la tache d'avarice
+ou de rusticité, je suy les modes et j'en invente
+quelquefois; mais c'est contre mon inclination, et je
+voudrois qu'il me fust permis de convertir ces folles dépenses
+en de pures liberalitez envers d'honnestes gens
+qui en ont besoin. Sur tout j'ay toûjours blâmé l'exces
+où l'on porte toutes ces choses, car c'est un grand malheur
+lorsqu'on tombe entre les mains de ces coquettes
+fieffées qui sont de loisir, et qui ne sçavent s'entretenir
+d'autres choses. Elles examineront un homme comme
+un criminel sur la sellette, depuis les pieds jusqu'à la
+teste, et quelque soin qu'il ait pris à se bien mettre, elles
+ne laisseront pas de lui faire son proces. Je me suis
+trouvé souvent engagé en ces conferences de bagatelles
+où j'ay veu agiter fort serieusement plusieurs questions
+tres-ridicules. J'y vis une fois un sot de qualité qu'on
+avoit pris au collet; une femme luy dit que son rabat
+n'estoit pas bien mis, l'autre dit qu'il n'estoit pas bien
+empesé, et la troisième soûtint que son défaut venoit de
+l'échancrure; mais il se deffendit bravement en disant
+qu'il venoit de la bonne faiseuse, qui prend un escu de
+façon de la piece. Le rabat fut declaré bien fait au seul
+nom de cette illustre; je dis illustre, et ne vous en estonnez
+pas, car le siecle est si fertile en illustres qu'il y
+en a qui ont acquis ce titre à faire des mouches. Cette
+authorité (dit Lucrece) estoit decisive, et la question apres
+cela n'estoit plus problematique; aussi il faut demeurer
+d'accord que le rabat est la plus difficile et la plus importante
+des pieces de l'adjustement; que c'est la premiere
+marque à laquelle on connoist si un homme est
+bien mis, et qu'on n'y peut employer trop de temps et
+trop de soins, comme j'ay ouy dire d'une presidente<a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote_28_28" class="fnanchor">[28]</a>,
+qu'elle est une heure entiere à mettre ses manchettes,
+et elle soûtient publiquement qu'on ne les peut bien
+mettre en moins de temps. Apres que ce rabat fut bien
+examiné (adjoûta le marquis), on descendit sur les chausses
+à la Candalle<a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote_29_29" class="fnanchor">[29]</a>; on regarda si elles estoient trop plicées
+en devant ou en arriere, et ce fut encore un sujet
+sur lequel les opinions furent partagées. En suite on
+vint à parler du bas de soye, et alors on traitta une
+question fort grande et fort nouvelle, n'estant encore
+decidée par aucun autheur: Si le bas de soye est mieux
+mis quand on le tire tout droit que quand il est plicé
+sur le gras de la jambe. Et après avoir employé deux
+heures à ce ridicule entretien, comme je vis qu'elles alloient
+examiner tout le reste article par article, comme
+si c'eust esté un compte, je rompis la conversation en
+me retirant, et je vis qu'elles remirent à une autre fois à
+parler du reste; car, pour juger un proces si important,
+elles y employerent plusieurs vaccations.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_28_28" id="Footnote_28_28"></a><a href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> Il s'agit ici de la présidente Tambonneau: «Une fois,
+dit Tallemant, elle alla fort ajustée chez la maréchale de
+Guébriant; on ne faisoit que de se mettre à table, elle avoit
+diné; la voilà qui commence à lever sa robe, pour montrer
+sa belle jupe; qui veut faire admirer comme ses manchettes
+étoient mises de bon air: car elle croyoit qu'il n'y avoit personne
+au monde qui les sut mettre comme elle, et même
+elle se piquoit de les mettre fort promptement, quoique madame
+Anne, sa duena, fut une heure et demie à les ajuster.»
+(<i>Historiettes</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. 9, p. 161.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_29_29" id="Footnote_29_29"></a><a href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> C'étoit un des ajustements mis à la mode par le duc de
+Candale, le Brummell, le d'Orsay du XVII<sup>e</sup> siècle. Bussy,
+dans son <i>Histoire amoureuse des Gaules</i>, a raconté ses amours
+avec madame d'Olonne (édit. 1754, t. 1<sup>er</sup>, p. 1-42). Saint-Evremond
+nous a donné de lui un charmant portrait (&OElig;uvres,
+1753, in-12, t. 3, p. 154-180), et nous savons par les <i>Mémoires
+de Cavagnac</i> (t. 1<sup>er</sup>, p. 220) et par ceux de mademoiselle
+de Montpensier (coll. Petitot, 2<sup>e</sup> série, t. 41, p. 489),
+l'histoire de sa querelle avec Bartet, au sujet même de cette
+recherche de M. de Candale pour les ajustements. Bartet,
+jaloux des préférences que la marquise de Gouville accordoit
+à Candale, avoit dit: «Si l'on ôtoit à ce beau duc ses
+grands cheveux, ses <i>grands canons</i>, ses grandes manchettes
+et ses grosses touffes de galant, il ne seroit plus qu'un squelette
+et un atôme.» Candale le sut, et un jour, en pleine
+rue Saint-Thomas-du-Louvre, il fit arrêter Bartet par Laval,
+son écuyer, et par onze de ses gens, qui, le poignard d'une
+main, les ciseaux de l'autre, lui coupèrent un côté de cheveux,
+un côté de moustache, lui arrachèrent son rabat, ses
+canons, ses manchettes, etc., et le laissèrent en lui disant
+que c'étoit de la part de M. de Candale. Tallement nous a
+aussi parlé de ce muguet brutal. Il a raconté ses amours avec
+madame de Saint-Loup. (<i>Historiettes</i>, t. 8, p. 88, édit. in-12.)</p></div>
+
+<p>Vous raillez si agreablement (dit Lucrece) ces personnes
+qui vous ont dépleû, qu'il faut bien prendre
+garde à l'entretien qu'on a avec vous, et je ne sçay si
+vous n'en direz point autant de celuy que nous avons
+aujourd'huy ensemble. Je respecte trop (dit le marquis)
+tout ce qui vient d'une si belle bouche, et je vous ay
+veu des sentiments si justes et si eloignez de ceux que
+nous venons de railler, que vous n'avez rien à craindre
+de ce costé-là. En effet (reprit Lucrece) je n'approuve
+point qu'on s'entretienne de ces bagatelles, ny qu'on
+aille pointiller sur le moindre defaut qu'on trouve en
+une personne; il suffit qu'elle n'ait rien qui choque la
+veue. Aussi bien je sçais que, quelque soin qu'on prenne
+à s'adjuster, particulierement pour les gens de la ville,
+on y trouvera toujours à redire: car, comme la mode
+change tous les jours, et que ces jours ne sont pas des
+festes marquées dans le calendrier, il faudroit avoir
+des avis et des espions à la cour, qui vous advertissent
+à tous momens des changemens qui s'y font; autrement
+on est en danger de passer pour bourgeois ou pour
+provincial.</p>
+
+<p>Vous avez grande raison (adjousta le marquis), cette
+difficulté que vous proposez est presque invincible, à
+moins qu'il y eust un bureau d'adresse estably ou un
+gazetier de modes<a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote_30_30" class="fnanchor">[30]</a> qui tint un journal de tout ce qui
+s'y passeroit de nouveau. Ce dessein (dit Hyppolite) seroit
+fort joly, et je croy qu'on vendroit bien autant de
+ces gazettes que des autres.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_30_30" id="Footnote_30_30"></a><a href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Dans un petit volume in-12 paru à Rouen en 1609,
+sous le titre de la <i>Gazette</i> (en vers), ce même projet avoit été
+déjà émis et presque exécuté (V. <i>Biblioth. poét.</i> de M. Viollet
+Le Duc, p. 349-350). Mais cent ans après la publication
+du <i>Roman bourgeois</i>, cette idée eut à Londres son exécution
+bien plus complète, par la publication du <i>Ladies Journal</i>,
+«meuble, dit l'abbé Prevost (<i>le Pour et le Contre</i>, 1733,
+in-12, t. 1<sup>er</sup>, p. 161) qui manquoit sur la toilette des dames,
+et dont il est surprenant qu'une nation aussi galante que les
+François se soit laissé ravir l'invention. À la vérité, ajoute-t-il,
+Brantôme en avoit tracé le plan il y a déjà près de deux
+siècles.» Et il cite à l'appui ce passage de l'auteur des <i>Dames
+galantes</i>, que Furetière n'a presque fait que reproduire:
+«Il seroit à souhaiter que quelques uns de ces galants de
+profession, qui sont dévoués de c&oelig;ur et d'esprit au service
+des dames, nous voulût faire des chroniques d'amour, comme
+plusieurs font celle des nations et des royaumes, etc.»</p></div>
+
+<p>Puisque vous vous plaisez à ces desseins (dit le marquis),
+je vous en veux reciter un bien plus beau, que
+j'ouys dire ces jours passez à un advocat, qui cherchoit
+un partisan pour traiter avec luy de cet advis; et ne
+vous estonnez pas si j'ay commerce avec les gens du
+palais, et si je me sers par fois de leurs termes, car
+deux mal-heureux proces qui m'ont obligé de les frequenter
+m'en ont fait apprendre à mes dépens plus que
+je n'en voulois savoir. Il disoit qu'il seroit tres-important
+de créer en ce royaume un grand conseil de modes,
+et qu'il seroit aisé de trouver des officiers pour le remplir:
+car, premierement, des six corps des marchands
+on tireroit des procureurs de modes, qui en inventent
+tous les jours de nouvelles pour avoir du débit; du corps
+des tailleurs on tireroit des auditeurs de mode, qui, sur
+leurs bureaux ou etablis, les mettroient en estat d'estre
+jugées, et en feroient le rapport; pour juges on prendroit
+les plus legers et les plus extravaguants de la cour,
+de l'un et de l'autre sexe, qui auroient pouvoir de les
+arrêter et verifier, et de leur donner authorité et credit.
+Il y auroit aussi des huissiers porteurs de modes, exploitans
+par tout le royaume de France. Il y auroit enfin
+des correcteurs de modes, qui seroient de bons prud'hommes
+qui mettroient des bornes à leur extravagance,
+et qui empescheroient, par exemple, que les formes
+des chapeaux ne devinssent hautes comme des pots à
+beure, ou plattes comme des calles, chose qui est fort
+à craindre lors que chacun les veut hausser ou applattir
+à l'envy de son compagnon, durant le flux et reflux de
+la mode des chapeaux; ils auroient soin aussi de procurer
+la reformation des habits, et les décris necessaires,
+comme celuy des rubans, lors que les garnitures croissent
+tellement qu'il semble qu'elles soient montées en
+graine, et viennent jusqu'aux pochettes. Enfin, il y auroit
+un greffe ou un bureau estably, avec un estalon
+et toutes sortes de mesures, pour régler les differens qui
+se formeraient dans la juridiction, avec une figure vestue
+selon la derniere mode, comme ces poupées qu'on
+envoie pour ce sujet dans les provinces<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote_31_31" class="fnanchor">[31]</a>. Tous les tailleurs
+seroient obligez de se servir de ces modelles,
+comme les appareilleurs vont prendre les mesures sur
+les plans des édifices qu'on leur donne à faire. Il y auroit
+pareillement en ce greffe une pancarte ou tableau
+où seroient specifiez par le menu les manieres et les regles
+pour s'habiller, avec les longueurs des chausses,
+des manches et des manteaux, les qualitez des estoffes,
+garnitures, dentelles et autres ornements des habits, le
+tout de la mesme forme que les devis de maçonnerie et
+de charpenterie. Et voicy le grand avantage que le public
+en retireroit: c'est qu'il arrive souvent qu'un riche
+bourgeois, et surtout un provincial, ou un Alleman,
+aura prodigué beaucoup d'argent pour se vestir le mieux
+qu'il luy aura esté possible, et il n'y aura pas réussi,
+quelque consultation qu'il ait faite de toute sorte d'officiers
+qu'il aura pû assembler pour resoudre toutes ses
+difficultez. Car il se trouvera souvent que, si l'habit est
+bien fait, il n'en sera pas de mesme des bas ou du chapeau;
+enfin il vivra tousjours dans l'ignorance et dans
+l'incertitude. Au lieu que, s'il est en doute, par exemple,
+si la forme de son chapeau est bien faite, il n'aura qu'à
+la porter au bureau des modes, pour la faire jauger et
+mesurer, comme on fait les litrons et les boisseaux qu'on
+marque à l'Hostel-de-Ville. Ainsi, se faisant estalonner
+et examiner depuis les pieds jusqu'à la teste, et en ayant
+tiré bon certificat, il auroit sa conscience en repos de
+ce costé-là, et son honneur seroit à couvert de tous les
+reproches que luy pourroit faire la coquette la plus critique.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_31_31" id="Footnote_31_31"></a><a href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> Ces poupées de modes, qui donnoient le ton pour les
+toilettes, avoient d'abord été attifées chez mademoiselle de
+Scudéry, d'où elles partoient pour la province ou l'étranger.
+L'une était pour le négligé, l'autre pour les grandes toilettes.
+On les appeloit la <i>grande</i> et la <i>petite Pandore</i>, et c'est aux
+petites assemblées du samedi qu'on procédoit à leur ajustement
+dans le cercle des précieuses. Un siècle plus tard, nous
+trouvons encore une de ces poupées courant le monde pour
+y propager les modes parisiennes. «On assure, lisons-nous
+dans un livre très rare, que pendant la guerre la plus sanglante
+entre la France et l'Angleterre, du temps d'Addison,
+qui en fait la remarque, ainsi que M. l'abbé Prevost, par
+une galanterie qui n'est pas indigne de tenir une place dans
+l'histoire, les ministres des deux cours de Versailles et de
+Saint-James accordoient en faveur des dames un passeport
+inviolable à la grande poupée, qui étoit une figure d'albâtre
+de trois ou quatre pieds de hauteur, vêtue et coiffée suivant
+les modes les plus récentes, pour servir de modèle aux dames
+du pays. Ainsi, au milieu des hostilités furieuses qui
+s'exerçoient de part et d'autre, cette poupée étoit la seule
+chose qui fût respectée par les armes.» (<i>Souv. d'un homme du
+monde</i>, Paris, 1789, in-12, t. 2, p. 170, nº 395.)</p></div>
+
+<p>C'est dommage (dit Lucrece) que vous n'estes associé
+avec cet homme qui a inventé ce party: vous le feriez
+bien valoir. Je crois qu'il y a beaucoup d'officiers
+en France moins utiles que ceux-là, et beaucoup de reglements
+moins necessaires que ceux qu'ils feroient.
+J'ai mesme ouy dire à des sçavans qu'il y avoit de
+certains pays où estoient establis de certains officiers
+expressément pour faire regler les habits; mais comme
+je ne suis pas sçavante, je ne vous puis dire quels ils
+sont.</p>
+
+<p>Lucrece n'avoit pas encore achevé quand sa tante
+rompit le jeu, et mesme un cornet qu'elle tenoit à la
+main, à cause d'un ambezas<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote_32_32" class="fnanchor">[32]</a> qui luy estoit venu le
+plus mal à propos du monde. Cela rompit aussi cette
+conversation, car elle s'en vint avec un grand cry annoncer
+le coup de malheur qui luy estoit arrivé, qu'elle
+plaignit avec des termes aussi pathetiques que s'il y fust
+allé de la ruine de l'estat. Cela troubla tout ce petit peloton;
+quelques-uns, par complaisance, luy aidèrent à
+pester contre ce malheureux Ambezas qui estoit venu
+sans qu'on l'eust mandé; d'autres la consolerent sur
+l'inconstance de la fortune et lui promirent de sa part
+un sonnez pour une autre fois. Et cependant le marquis,
+qui ne cherchoit qu'une occasion de se retirer, prit congé
+de Lucrece, non sans luy dire en particulier qu'il
+esperoit de venir chez elle le lendemain en meilleur
+ordre, lui demandant la permission de continuer ses visites.
+Mais en sortant il pensa luy arriver encore le mesme
+accident, car les maquignons sont tres-frequens en
+ce quartier-là. Il ne put battre celuy-cy non plus que
+l'autre, à cause de sa fuite; mais son page l'en vengea,
+et, n'estant pas dans sa colère si raisonnable que son
+maistre, il la déchargea sur un autre maquignon qui
+estoit à pied sur le pas de sa porte. Et comme ce pauvre
+homme lui disoit: Ha, monsieur, je ne crotte personne!
+Hé bien, c'est pour ceux que tu as crottez et
+que tu crotteras. Action de justice et chastiment remarquable,
+qui devroit faire honte à nos officiers de police.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_32_32" id="Footnote_32_32"></a><a href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Terme du jeu de trictrac. C'est lorsque chaque dé jeté
+amène l'as (<i>ambo asses</i>, deux as).</p></div>
+
+<p>A peine le marquis estoit-il remonté dans son carosse
+que ses laquais, à l'exemple du maistre et du page, animez
+contre les crotteurs de gens, virent passer des meuniers
+sur la crouppe de leurs mulets accouplez trois à
+trois, qui faisoient aussi belle diligence que des courriers
+extraordinaires. Le grand laquais jetta un gros
+pavé qu'il trouva dans sa main à l'un de ces meuniers
+avec une telle force que cela eust été capable de rompre
+les reins de tout autre; mais ce rustre, hochant la teste
+et le regardant par dessus l'épaule, lui dit avec un ris
+badin: Ha ouy, je t'engeolle. Et, piquant la crouppe de
+sa monture avec le bout de la poignée de son fouet, il
+se vit bien-tost hors de la portée des pavez. Dés le lendemain,
+le marquis vint voir Lucrece en un équipage
+qui fit bien connoistre que ce n'estoit pas pour luy qu'il
+avoit fait l'apologie du jour precedent.</p>
+
+<p>Je croy que ce fut en cette visite qu'il luy découvrit
+sa passion; on n'en sçait pourtant rien au vray. Il se
+pourroit faire qu'il n'en auroit parlé que les jours suivans,
+car tous ces deux amans estoient fort discrets,
+et ils ne parloient de leur amour qu'en particulier. Par
+mal-heur pour cette histoire, Lucrece n'avoit point de
+confidente, ni le marquis d'escuyer, à qui ils repetassent
+en propres termes leurs plus secrettes conversations.
+C'est une chose qui n'a jamais manqué aux heros
+et aux heroïnes. Le moyen, sans cela, d'écrire leurs
+avantures? Le moyen qu'on pust savoir tous leurs entretiens,
+leurs plus secrettes pensées? qu'on pust avoir
+coppie de tous leurs vers et des billets doux qui se sont
+envoyez, et toutes les autres choses necessaires pour
+bastir une intrigue? Nos amants n'estoient point de condition
+à avoir de tels officiers, de sorte que je n'en ay
+rien pu apprendre que ce qui en a paru en public; encore
+ne l'ay-je pas tout sçeu d'une mesme personne,
+parce qu'elle n'auroit pas eu assez bonne memoire pour
+me repeter mot à mot tous leurs entretiens; mais j'en
+ay appris un peu de l'un et un peu de l'autre, et, à n'en
+point mentir, j'y ay mis aussi un peu du mien. Que si
+vous estes si desireux de voir comme on découvre sa
+passion, je vous en indiqueray plusieurs moyens qui
+sont dans l'Amadis, dans l'Astrée, dans Cirus et dans
+tous les autres romans, que je n'ay pas le loisir ni le
+dessein de coppier ny de derober, comme ont fait la plupart
+des auteurs, qui se sont servis des inventions de ceux
+qui avoient écrit auparavant eux. Je ne veux pas mesme
+prendre la peine de vous en citer les endroits et les
+pages; mais vous ne pouvez manquer d'en trouver à
+l'ouverture de ces livres. Vous verrez seulement que
+c'est toujours la mesme chose, et comme on sçait assez
+le refrain d'une chanson quand on en écrit le premier
+mot avec un etc., c'est assez de vous dire maintenant
+que nostre marquis fut amoureux de Lucrece, etc. Vous
+devinerez ou suppléerez aisément ce qu'il luy dit ou ce
+qu'il luy pouvoit dire pour la toucher.</p>
+
+<p>Il est seulement besoin que je vous declare quel fut
+le succès de son amour; car vous serez sans doute curieux
+de sçavoir si Lucrece fut douce ou cruelle, parce
+que l'un pouvoit arriver aussi-tost que l'autre. Sçachez
+donc qu'en peu de temps le marquis fit de grands progrés;
+mais ce ne fut point son esprit et sa bonne mine
+qui luy acquirent le c&oelig;ur de Lucrece. Quoy que ce fust
+un gentil-homme des mieux faits de France et un des
+plus spirituels, qu'il eût l'air galand et l'ame passionnée,
+cela n'estoit pas ce qui faisoit le plus d'impression
+sur son esprit: elle faisoit grand cas de toutes ces belles
+qualités; mais elle ne vouloit point engager son c&oelig;ur
+qu'en establissant sa fortune. Le marquis fut donc obligé
+de luy faire plus de promesses qu'il ne luy en vouloit
+tenir, quelque honneste homme qu'il fust: car qu'est-ce
+que ne promet point un amant quand il est bien touché?
+Et qu'y a-t-il dont ne se dispense un gentil-homme
+quand il est question de se deshonorer par une indigne
+alliance? Il avoit commencé d'acquerir l'estime de Lucrece
+en faisant grande dépense pour elle; il luy laissa
+mesme gagner quelque argent, en faisant voir neantmoins
+qu'il ne perdoit pas par sottise, ni faute de sçavoir le
+jeu. Apres, il s'accoustuma à luy faire des presens en
+forme, qu'elle reçut volontiers, quoy qu'elle eust assez
+de c&oelig;ur; mais elle estoit obligée d'en user ainsi, car elle
+avoit moins de bien que de vanité. Elle vouloit paroistre,
+et ne le pouvoit faire qu'aux dépens de ses amis.
+Les cadeaux n'estoient pas non plus épargnez; les promenades
+à Saint-Clou, à Meudon et à Vaugirard, estoient
+fort frequentes<a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote_33_33" class="fnanchor">[33]</a>, qui sont les grands chemins par où
+l'honneur bourgeois va droit à Versailles<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote_34_34" class="fnanchor">[34]</a>, comme parlent
+les bonnes gens. Toutes ces choses neantmoins ne concluoient
+rien; Lucrece ne donnoit encore que de petites
+douceurs qu'il falloit que le marquis prist pour argent
+comptant. Il fut donc enfin contraint, vaincu de sa passion,
+de luy faire une promesse de l'épouser, signée de
+sa main et écrite de son sang, pour la rendre plus authentique.
+C'est là une puissante mine pour renverser
+l'honneur d'une pauvre fille, et il n'y a guere de place
+qui ne se rende si-tost qu'on la fait jouer. Lucrece ne
+s'en deffendit pas mieux qu'une autre; elle ne feignit
+point de donner son c&oelig;ur au marquis et de lui vouer une
+amour et une foy réciproque. Ils vécurent depuis en parfaite
+intelligence, sans avoir pourtant le dernier engagement.
+Ils se flattèrent tous deux de la plus douce esperance
+du monde: le marquis de l'esperance de posseder
+sa maîtresse, et Lucrece de l'esperance d'estre marquise.
+Mais ce n'estoit pas le compte de cet amant impatient;
+sa passion estoit trop forte pour attendre plus
+longtemps les dernieres faveurs.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_33_33" id="Footnote_33_33"></a><a href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> C'est là qu'on faisoit alors les fines parties, et Furetière
+est loin d'avoir tort dans ce qu'il ajoute sur les risques qu'y
+couroit «l'honneur bourgeois». Ailleurs il en avoit parlé, et
+sur le même ton (V. <i>le Voyage de Mercure</i>, liv. 4, Paris, 1653,
+in-4. p. 88)&mdash;Sarrazin, dans la lettre qui sert de préface
+à son <i>Ode à Calliope</i>, dit aussi, par allusion au scandale de
+ces gaités-champêtres: «Si je devine bien, le mot d'aventure
+et le lieu de Saint-Clou (<i>sic</i>) vous feront d'abord songer à
+quelque chose d'étrange, et vous ne tarderez guère à scandaliser
+votre bonne amie et votre très humble serviteur.»
+Un amant ne pardonnoit pas à sa maîtresse de faire sans lui
+une promenade à Saint-Cloud:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne saurois vous pardonner<br /></span>
+<span class="i0">Le regal qu'à <i>Saint-Cloud</i> Paul vient de vous donner;<br /></span>
+<span class="i0">C'est le plus dégoûtant de tous les esprits fades.<br /></span>
+<span class="i0">Vous aimez trop les promenades,<br /></span>
+<span class="i0">Iris: allez vous promener.<br /></span>
+<br />
+<span class="i0">(<i>Poésies de Charleval</i>, Amst., 1759, in-12, p. 52, épigr. 37.)<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_34_34" id="Footnote_34_34"></a><a href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> «<i>Aller à Versailles</i>, être renversé.» Ant. Oudin, <i>Curiositez
+françoises</i>, Paris, 1640, in-12. p. 569.</p></div>
+
+<p>D'ailleurs il y avoit un obstacle invincible à l'exécution
+de sa promesse de mariage, supposé qu'il eust eu
+dessein de l'exécuter. Il estoit encore mineur, et il avoit
+une mère et un oncle qui possedoient de grands biens,
+sur lesquels toute la grandeur de sa maison estoit fondée.
+L'un et l'autre n'y auraient jamais donné leur consentement;
+au contraire, il estoit en danger d'estre désherité
+ou mesme de voir casser son mariage s'il eust esté
+fait. Il redoubla donc son empressement aupres de Lucrece,
+et il trouva enfin une occasion favorable dans une
+de ces mal-heureuses promenades qu'ils faisoient souvent
+ensemble.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que Lucrece n'y allast tousjours avec sa
+tante et quelques autres filles du voisinage accompagnées
+de leurs meres; mais ces bonnes dames croyoient
+que leurs filles estoient en seureté pourveu qu'elles fussent
+sorties du logis avec elles, et qu'elles y revinssent
+en même temps. Il y en a plusieurs attrapées à ce piege;
+car, comme la campagne donne quelque espece de
+liberté, à cause que les témoins et les espions y sont
+moins frequens et qu'il y a plus d'espace pour s'écarter,
+il s'y rencontre souvent une occasion de faire succomber
+une maîtresse, et c'est proprement l'heure du berger<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote_35_35" class="fnanchor">[35]</a>.
+D'ailleurs, les gens de cour ne meurent pas de
+faim faute de demander leurs necessitez; ils prennent
+des avantages sur une bourgeoise coquette qu'ils n'oseroient
+pas prendre sur une personne de condition, dont
+ils respecteroient la qualité. Enfin, notre assiegeant
+somma tant de fois la place de se rendre et il la serra
+de si près qu'il la prit un jour au dépourveu et éloignée
+de tout secours, car la tante estoit alors en affaire, et
+occuppée à une importante partie de triquetrac qu'elle
+faillit gagner à bredoüille.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_35_35" id="Footnote_35_35"></a><a href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> Nous ne nous arrêterions pas sur cette expression, devenue
+très commune, si elle n'avoit été, du temps de Furetière,
+fort à la mode et de bon ton, à ce point qu'on fit, en
+manière de définition galante, un petit traité de l'<i>Heure du
+Berger</i>, qui se trouve dans le <i>Recueil de pièces en prose les
+plus agréables du temps</i>, etc., Paris, 1671, quatrième partie,
+p. 72-75.</p></div>
+
+<p>Lucrece se rendit donc; je suis fâché de le dire, mais
+il est vray. Je voudrois seulement pour son honneur
+sçavoir les parolles pathetiques que luy dit son amant
+passionné pour la toucher. Elles furent plus heureuses
+que toutes les autres qu'il luy avoit dites jusques-là. Je
+croy qu'il luy fit bien valoir le saffran qu'il avoit sur le visage;
+car, en effet, il estoit devenu tout jaune de soucy.
+Je croy aussi qu'il tira un poignard de sa poche pour se
+percer le c&oelig;ur en sa presence, puisque son amour ne
+l'avoit pû encore faire mourir. Il ne manqua pas non
+plus de la faire ressouvenir de la promesse de mariage
+qu'il luy avoit donnée, et de luy faire là dessus plusieurs
+sermens pour la confirmer. Mais, par malheur, on ne
+sçait rien de tout cela, parce que la chose se passa en secret;
+ce qui serviroit pourtant beaucoup pour la décharge
+de cette demoiselle. Seulement il faut croire
+qu'il y fit de grands efforts; car, en effet, Lucrece estoit
+une fille d'honneur et de vertu, et elle le monstra
+bien, ayant esté fort longtemps à tenir bon, bien que, de
+la maniere dont elle avoit esté élevée, ce dust estre une
+bicoque à estre emportée facilement. Quoy qu'il en soit,
+elle songea plustost à establir sa fortune qu'à contenter
+son amour. Elle ne crut pas pouvoir mener d'abord le
+marquis chez un notaire ou devant un curé, qui auroient
+esté peut-estre des causeurs capables de divulguer l'affaire
+et de donner occasion aux parens de son amant
+de la rompre. Elle crut qu'il falloit qu'il y eust quelque
+engagement precedent, et elle ayma mieux hazarder
+quelque chose du sien que de manquer une occasion d'estre
+grande dame. Ce n'est point la faute de Lucrece si le
+marquis n'a point tenu sa parolle, qu'elle avoit ouy dire
+inviolable chez les gentils-hommes. Et certes, il y en a
+beaucoup qui ne se mocqueront pas d'elle, parce qu'elles
+y ont esté aussi attrapées. Leur amour dura encore
+longtemps avec plus de familiarité qu'auparavant, sans
+qu'il y arrivast rien de memorable; car il n'y eust point
+de rival qui contestast au marquis la place qu'il avoit
+gagnée, ou qui envoyast à sa maistresse de fausses lettres.
+Il n'y eut point de portrait, ny de monstre, ny de
+bracelet de cheveux qui fust pris ou égaré, ou qui eust
+passé en d'autres mains, point d'absence ny de fausse
+nouvelle de mort ou de changement d'amour, point de
+rivale jalouse qui fist faire quelque fausse vision ou
+équivoque, qui sont toutes les choses necessaires et les
+matériaux les plus communs pour bastir des intrigues
+de romans, inventions qu'on a mises en tant de formes
+et qu'on a repetassées si souvent qu'elles sont toutes
+usées.</p>
+
+<p>Je ne puis donc raconter autre chose de cette histoire;
+car toutes les particularitez que j'en pourrois sçavoir,
+si j'en estois curieux, ce seroit d'apprendre combien
+un tel jour on a mangé de dindons à Saint-Cloud chez
+la Durier<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote_36_36" class="fnanchor">[36]</a>, combien de plats de petits pois ou de fraises
+on a consommés au logis de <i>petit Maure</i> à Vaugirard,
+parce qu'on pourroit encore trouver les parties de ces
+collations chez les hostes où elles ont esté faites, quoy
+qu'elles ayent esté acquitées peu de tems apres par le
+marquis, qui payoit si bien que cela faisoit tort à la
+noblesse. Ils furent mesme si discrets qu'on ne s'avisa
+point qu'il y eust plus de privauté qu'auparavant, et
+cela n'empescha pas qu'il n'y eust plusieurs personnes
+du second ordre qui entretinssent Lucrece et qui en fissent
+les amoureux et les passionnez. Mais c'estoit toûjours
+avec quelque espece de respect pour le marquis,
+et sous son bon plaisir. Ils prenoient leur avantage quand
+il n'y estoit pas, et ils luy cedoient la place quand il
+arrivoit; car chacun sait que ces nobles sont un peu
+redoutables aux bourgeois, et par conséquent nuisent
+beaucoup aux filles, à cause qu'ils écartent les bons
+partis.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_36_36" id="Footnote_36_36"></a><a href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> C'étoit, sous Louis XIII, la plus fameuse cabaretière
+des environs de Paris. On trouve dans Tallemant (édit. in-12,
+t. 9, p. 223-226) une longue et curieuse <i>historiette</i> sur elle,
+sur son vaste cabaret de Saint-Cloud, sur les longs crédits
+qu'elle faisoit à la noblesse, etc. Il y est aussi parlé de ses
+amours avec Saint-Preuil, et de la belle conduite qu'elle
+tint quand, aux instigations du duc de la Meilleraye, ce
+gouverneur d'Arras fut jugé et décapité à Amiens. «Elle
+reçut sa tête dans un tablier, dit Tallemant, et lui fit faire
+un magnifique service à ses dépens.» Dans les notes curieuses
+qu'il a données sur ce passage des <i>Historiettes</i>, M. Monmarqué
+omet de dire qu'en décembre 1803, lors des fouilles
+qu'on fit dans l'enclos des Feuillans d'Amiens, on a eu la
+preuve des soins pieux que prit la Durier pour l'inhumation
+de Saint-Preuil; on retrouva le corps et la tête embaumés.
+Le détail de cette découverte et du bruit qu'elle fit à Amiens
+se lit tout entier au t. 2, p. 198-199, des <i>Essais historiques sur
+Paris</i>, publiés en 1812, in-12, par le neveu de Saint-Foix,
+pour faire suite à ceux publiés par son oncle.&mdash;Quelques
+auteurs du temps ont aussi parlé de la Durier, entre autres
+Sarrazin, qui, dans la préface de son <i>Ode à Calliope</i>, se fait
+dire par sa muse: «Je quitteray pour vous la table des dieux
+si vous quittez pour moi celle de la Durier.» (<i>Les &OElig;uvres de
+M. Sarrazin</i>, etc., Paris, 1696, in-8, p. 283.)</p></div>
+
+<p>Lucrece avoit accoustumé son amant à souffrir qu'elle
+entretinst, comme elle avoit toujours fait, tous ceux qui
+viendroient chez elle. Particulierement depuis sa faute,
+que le remords de sa conscience luy faisoit encore plus
+publique qu'elle n'estoit, elle les traita encore plus favorablement.
+Peut-estre aussi que par adresse elle en
+usoit de la sorte; car, quoiqu'elle se flattast toujours de
+l'esperance d'estre Madame la marquise, neantmoins
+comme la chose n'estoit pas faite et qu'il n'y a rien de
+si asseuré qui ne puisse manquer, elle estoit bien aise
+d'avoir encore quelques autres personnes en main pour
+s'en servir en cas de necessité. Outre qu'il est fort naturel
+aux coquettes d'aymer à se faire dire des douceurs
+par toutes sortes de gens, quoiqu'elles n'ayent pour eux
+ny amour ny estime.</p>
+
+<p>Parmy ce corps de reserve de galands assez nombreux
+se trouva Nicodeme, qui estoit un grand diseur
+de fleurettes, et, comme j'ay dit, un amoureux universel.
+Il s'engagea si avant dans cette amour, qu'un jour,
+apres avoir prosné sa passion avec les plus belles Marguerites
+françoises<a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote_37_37" class="fnanchor">[37]</a> qu'il pust trouver, Lucrece, pour
+s'en défaire, dit qu'elle n'adjoustoit point de foy à ses parolles,
+et qu'elle en voudroit voir de plus puissans témoignages.
+Il luy respondit serieusement qu'il luy en
+donneroit de telle nature qu'elle voudroit; elle luy repliqua
+qu'elle se raportoit à luy de les choisir. Aussi-tost
+Nicodeme, pour luy monstrer qu'il la vouloit aymer
+toute sa vie, lui dit qu'il luy en donneroit tout à l'heure une
+promesse par écrit. Tout en riant elle l'en deffia, et un
+peu de temps apres, Nicodeme, s'estant retiré expressément
+dans une antichambre, luy apporta en effet une
+promesse de mariage qu'il luy mit en main. Elle la prit
+en continuant sa raillerie, et luy demanda seulement: La
+quantième est-ce d'aujourd'huy? (Car c'estoit un homme
+sujet à de telles foiblesses.) En mesme temps, pour
+monstrer qu'elle n'en faisoit pas grand estat, elle s'en
+servit à envelopper une orange de Portugal qu'elle tenoit
+en sa main. Neantmoins elle ne laissa pas de la
+serrer proprement pour les besoins qu'elle en pourroit
+avoir, quand ce n'eust esté que pour faire voir un jour
+qu'elle avoit eu des amans.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_37_37" id="Footnote_37_37"></a><a href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Il est fait allusion ici au livre de François Desrues:
+<i>Les Marguerites françoises, ou fleurs de bien dire, contenant plusieurs
+belles et rares sentences morales recueillies des meilleurs
+auteurs, et mises en ordre alphabètique.</i> Rouen, Behourt, 1625,
+in-12. Cette édition, décrite par Brunet, <i>Manuel</i>, II, 65,
+n'est pas la plus ancienne de ce recueil, qui s'appeloit auparavant:
+<i>Fleurs de bien dire, recueillies des cabinets des plus
+rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses
+de l'un comme de l'autre sexe</i>, etc. Il y en a sous ce titre une
+édition de 1598, Paris, Guillemot, pet. in-12.</p></div>
+
+<p>Cela s'estoit passé auparavant que Nicodeme fust engagé
+avec Javotte. Quelque temps après, il arriva qu'un
+procureur de l'officialité, nommé Villeflatin, qui estoit
+amy et voisin de l'oncle de Lucrece, le vint voir et le
+trouva dans sa chambre au coin du feu. Par hasard,
+Lucrece estoit à fouiller dans un buffet qu'elle avoit
+dans la mesme chambre. Comme c'est la première cajolerie
+des vieillards de demander aux jeunes filles quand
+elles seront mariées, ce fut aussi le premier compliment
+de ce procureur. Hé bien! lui dit-il, mademoiselle,
+quand est-ce que nous danserons à vostre nopce! Je ne
+sçay pas quand ce sera, répondit Lucrece en riant; au
+moins ce ne sera pas faute de serviteurs: voilà une promesse;
+si j'en veux, il ne tient qu'à moy de l'accepter.
+Elle dit cela en monstrant un papier plié, qui estoit cette
+promesse qu'elle avoit trouvée fortuitement sous sa
+main, sur quoy neantmoins elle ne faisoit pas grand fondement,
+car elle mettoit toutes ses esperances en celle
+du marquis, dont elle n'avoit garde de faire alors mention.
+Le procureur, par curiosité, jetta la main dessus
+sans qu'elle y prist garde, et, faisant semblant de la
+vouloir arracher, elle fut obligée de la lascher de peur
+de la rompre. Il la lut exactement, et il luy dit qu'il connaissoit
+celuy qui l'avoit souscrite, qu'il avoit du bien;
+il n'en fit point d'autre éloge, car il croyoit bien par ce
+mot avoir dit tout ce qui s'en pouvoit dire. Il luy demanda
+si la promesse estoit reciproque, et si elle en avoit
+donné une autre; mais Lucrece, sans dire ny ouy, ny
+non, lui répondit tousjours en bouffonnant. Il luy recommanda
+serieusement de la bien garder, luy offrant
+de la servir en cette occasion et de faire une exacte enqueste
+du bien que Nicodeme pouvoit avoir.</p>
+
+<p>A quelques jours de là il avint que, Villeflatin estant
+allé au Châtelet pour quelques affaires, y trouva Vollichon,
+pere de Javotte; et comme il le connoissoit de
+longue main, Vollichon lui fit part de la joyeuse nouvelle
+du mariage prochain de sa fille. Villeflatin s'en
+rejouyt d'abord avec luy, disant qu'il faisoit fort bien
+de la marier ainsi jeune; qu'une fille est de grande
+garde; qu'un pere en est déchargé et n'est plus responsable
+de ses fredaines quand elle est entre les mains
+d'un mary, qui est obligé d'en avoir le soin. Qu'à la vérité
+sa petite Javotte estoit bien sage; mais que le siecle
+estoit si corrompu, et la jeunesse si dépravée, qu'on ne
+faisoit non plus de scrupule de surprendre une pauvre
+innocente que de boire un verre d'eau. Et apres d'autres
+discours de cette nature que j'obmets à dessein,
+non pas faute de les sçavoir (car je les ay ouy dire
+mille fois), il luy demanda qui estoit celuy qu'il avoit
+choisi pour faire entrer en son alliance, et quand se feroit
+la solemnité du mariage. Vollichon luy répondit que
+les bans estoient desja jettez à Saint-Nicolas et à Saint-Severin,
+les parroisses des futurs espoux; que les fiançailles
+se devoient faire dans deux jours, et que c'estoit
+Nicodeme qui devoit estre son gendre. Comment!
+(s'écria Villeflatin) et on disoit qu'il devoit épouser
+mademoiselle Lucrece, nostre voisine! J'ai veu, leu et
+tenu une promesse de mariage à son profit, et qui est
+bien signée de luy. Vous me surprenez (dit Vollichon),
+je vous prie de m'en faire sçavoir des nouvelles certaines,
+et de me dire s'il... Et, sans achever, il le quitta
+avec furie, en criant: Qui appelle Vollichon? C'estoit
+le guichetier de la porte du presidial, qui appelloit Vollichon
+pour venir parler sur la montée à une partie
+qu'on ne vouloit pas laisser entrer. Son avidité, qui ne
+vouloit rien laisser perdre, ne luy permit pas de faire
+reflexion qu'il quittoit une affaire tres importante pour
+une autre qui estoit peut-estre de neant, comme elle
+estoit en effet. Si-tost qu'il eut expédié cette partie, il
+retourna au lieu où il avoit laissé Villeflatin, pour luy
+demander s'il se souvenoit des termes ausquels la promesse
+de mariage estoit conçue, puisqu'il l'avoit eue
+entre ses mains; mais il ne le trouva plus: car, comme
+celuy-cy estoit fort zelé pour le service de Lucrece et de
+toute sa famille, voyant le brusque départ de Vollichon,
+il s'imagina qu'il estoit allé promptement faire avertir
+sa femme et sa fille qu'on vouloit aller sur son marché
+et qu'une autre personne avoit surpris une promesse
+de mariage de Nicodeme. Enfin il crut qu'il estoit
+allé donner ordre d'achever le mariage avant qu'on
+y pust former opposition, de peur de laisser échapper
+ce party, qui en effet lui estoit avantageux. Il eut peur
+que ce qu'il avoit découvert à Vollichon ne le poussast
+encore plustost à precipiter l'affaire. C'est ce qui l'obligea
+d'aller tout de ce pas et de son propre mouvement
+(sans parler de rien à Lucrece, ny à son oncle, ny à
+sa tante), afin de ne perdre point de temps, former une
+opposition au mariage entre les mains des curez de
+Saint-Nicolas et de Saint-Severin. Et non content de cela,
+il obtint du lieutenant civil et de l'official des deffenses
+de passer outre, qu'il fit signifier aux mesmes curez et
+à Vollichon, car, quand à Nicodeme, il ne sçavoit où
+il demeuroit. Puis il vint tout en sueur, sur les trois
+heures apres midy, dire à Lucrece qu'il y avoit bien
+des nouvelles, qu'elle luy avoit bien de l'obligation,
+qu'il n'avoit ny bu ni mangé de tout le jour, qu'il
+avoit toujours couru pour son service. Et apres plusieurs
+autres prologues, il lui raconta la rencontre qu'il
+avoit faite de Vollichon et tous les exploits qu'il avoit
+fait depuis.</p>
+
+<p>Lucrece fut fort surprise de ce recit, et il lui monta
+au visage une rougeur plus forte qu'aucune qu'elle
+eust jamais eue. Pour tout remerciment de la bonne
+volonté de ce procureur, elle luy dit qu'il la servoit
+vraiment avec beaucoup de chaleur, puisqu'il n'avoit
+pas mesme pris le temps d'en parler à son oncle ny à
+sa tante; qu'en son particulier, elle n'avoit point dessein
+d'épouser Nicodeme, et encore moins par l'ordre
+de la justice. Ha, ha (dit alors le procureur), il faut apprendre
+à cette jeunesse éventée à ne se moquer pas
+des filles d'honneur: nous avons sa signature, il faudra
+au moins qu'il paye des dommages et interests;
+laissez-moi seulement faire. Et avec un «Nous nous verrons
+tantost plus amplement; je n'ay ny bu ny mangé
+d'aujourd'huy», il enfila l'escalier, et tira la porte de
+la chambre apres luy; il la ferma mesme à double tour
+pour empescher qu'on ne courust apres luy pour le
+reconduire.</p>
+
+<p>Lucrece, que par bon-heur il avoit trouvée seule,
+demeura en grande perplexité. Son marquis s'en estoit
+allé il y avoit quelque temps et luy avoit laissé des
+marques de son amour. Peu avant son départ, elle
+s'estoit apperceue d'un certain mal qui avoit la mine de
+luy gaster bien-tost la taille. Cela mesme l'avoit obligée
+de le presser de l'épouser; mais lorsqu'elle le conjuroit
+si vivement qu'il ne s'en pouvoit presque plus deffendre,
+il luy vint un ordre de la cour d'aller joindre son
+regiment: à quoi il obeyt en apparence avec regret, et
+en lui faisant de grandes protestations de revenir au
+plustost satisfaire à sa promesse. Il partit bien, mais je
+ne sçay quel terme il prit pour son retour, tant y a
+qu'il n'est point encore revenu. Lucrece luy écrivit force
+lettres, mais elle n'en reçeut point de réponse. Elle
+vit bien alors, mais trop tard, qu'elle estoit abusée, et
+ce qui la confirma dans cette pensée, c'est que, depuis
+le départ du marquis, elle n'avoit plus trouvé la promesse
+de mariage qu'il luy avoit donnée. Elle ne pouvoit
+pas mesme s'ymaginer comme elle l'avoit perdue,
+veu le grand soin qu'elle avoit eu de la serrer dans son
+cabinet. Or, voicy comme la chose estoit arrivée:</p>
+
+<p>La passion du marquis estant un peu refroidie par la
+jouyssance, il fit reflexion sur la sottise qu'il alloit
+faire s'il executoit la parolle qu'il avoit donnée à Lucrece.
+Outre le tort qu'il faisoit à sa maison en se mésalliant,
+il voyoit tous ses parens animez contre luy,
+qui luy feroient perdre les grands biens sans lesquels
+il ne pouvoit soustenir l'éclat de sa naissance. Il voyoit,
+d'un autre costé, que, si Lucrece playdoit contre luy
+en vertu de sa promesse de mariage, cela luy feroit
+une tres-fâcheuse affaire: car, outre que ces sortes de
+procés laissent tousjours quelque tache à l'honneur
+d'un honneste homme, à cause qu'il est accusé en public
+de trahison et de manquement de parolle, les evenemens
+en sont quelquefois douteux, et avec quelque
+avantage qu'on en sorte, ils coustent toujours tres-cher.
+Il se résolut donc d'user de stratagéme pour se
+tirer de ce mauvais pas où son amour trop violent l'avoit
+engagé. Pour cet effet il mena sa maistresse à la
+foire Saint-Germain, et, luy disant qu'il luy vouloit donner
+le plus beau cabinet d'ébeine qui s'y trouveroit, il
+la pria de le choisir et d'en faire le prix. Elle fit l'un et
+l'autre, et de plus elle le remercia de sa liberalité. Le
+marquis prit le soin de le luy faire porter chez elle;
+mais auparavant il commanda secrettement au marchand
+d'y faire des clefs doubles, dont il garda les unes
+par devers luy et il fit livrer les autres à Lucrece avec
+le cabinet. Soudain qu'elle eut ce present, elle y serra
+avec joie ses plus précieux bijoux, et ne manqua pas
+surtout d'y mettre sa promesse de mariage qu'elle avoit
+du marquis.</p>
+
+<p>Quand il fut sur son départ, ayant dessein de retirer
+sa promesse, il alla chez Lucrece à une heure où il
+sçavoit qu'elle n'estoit pas au logis; il y entra familierement
+comme il avoit accoustumé, et, feignant d'avoir
+quelque chose d'importance à luy dire, il demanda permission
+de l'attendre dans sa chambre. Estant là, il se
+trouva bien-tost seul, et alors, avec la clef qu'il avoit
+par devers luy, il ouvrit le cabinet, et, trouvant la promesse,
+s'en saisit, sans que Lucrece, quand elle fut
+arrivée, s'apperceût d'aucune chose. Elle n'avoit mesme
+reconnu ce vol que peu de jours avant ce procés
+que venoit de former Villeflatin contre Nicodeme, et
+n'en avoit pas encore soubçonné le marquis; mais quand
+elle vid que son absence duroit, qu'il ne luy écrivoit
+point et que sa promesse estoit perdue, elle ne douta
+plus de sa perfidie. Dans son déplaisir elle ne trouva
+point de meilleur remede à son affliction que d'entretenir
+avec plus de soin ses autres conquestes. Or comme
+il falloit qu'elle se mariast avant qu'on s'apperceust de
+ce qu'elle avoit tant de sujet de cacher, elle commença
+à s'affliger moins du zele indiscret de son voisin, qui
+luy cherchoit un mary malgré elle par les voyes de la
+justice.</p>
+
+<p>Elle attendit donc avec patience le succés de cette affaire,
+raisonnant ainsi en elle-mesme, que si elle gagnoit
+sa cause, elle gagnoit un mary dont elle avoit grand
+besoin, et si elle la perdoit, elle pourroit dire (comme il
+estoit vray) qu'elle n'avoit point approuvé cette procedure,
+et qu'on l'avoit commencée à son insceu, ce qu'elle
+croyoit estre suffisant pour mettre son honneur à couvert.
+Aussi bien il n'estoit plus temps de deliberer; la
+promptitude du procureur avoit fait tout le mal qui en
+pouvoit arriver; la matiere estoit desja donnée aux caquets
+et aux railleries; il falloit voir seulement où cela
+aboutiroit. Villeflatin, la revenant voir le soir, luy dit
+qu'elle luy donnast sa promesse. La honte ne l'ayant pas
+encore fait resoudre, elle fit semblant de l'avoir égarée et
+luy dit mesme qu'elle craignoit qu'elle ne fust perduë.
+Vous auriez fait là (reprit-il) une belle affaire. Or sus, trouvez
+là au plustost, cependant que ce mariage est arresté;
+il ne peut passer outre au prejudice de nos deffenses;
+mais la faudra bien avoir pour la faire reconnoistre.
+Dites-moi cependant: n'a-t-il point eu d'autres privautez
+avec vous? n'y a-t-il point eu de copule? Dites hardiment,
+cela peut servir à vostre cause? Dame, en ces occasions
+il faut tout dire; on n'y seroit pas receu par apres.</p>
+
+<p>Lucrece rougit alors avec une confusion qui n'est pas
+imaginable et qui l'empescha de faire aucune réponse.
+Elle fut tellement surprise de cette grosse parolle, qu'elle
+fut toute preste à luy advoüer son malheur, dont elle
+croyait qu'il se fust desja apperceu, de la sorte qu'il la traitoit.
+Elle l'alloit prier en mesme temps de s'entremettre
+auprés de son oncle et de sa tante pour obtenir le pardon
+de sa faute. Ville-flattin crût que sa rougeur venoit de
+ce qu'il luy avoit demandé assez cruement une chose
+dont un homme plus civil que luy se seroit informé avec
+plus d'honnesteté; de sorte que, sans la presser davantage,
+il la loua de sa pudeur, luy disant: Soyez aussi sage
+à l'advenir comme vous avez esté jusqu'icy, et vous reposez
+sur moi de cette affaire.</p>
+
+<p>Cependant Nicodeme qui ne sçavoit rien de ces nouveaux
+incidens, alla le soir mesme voir Javotte, sa vraye
+maistresse, et ayant mis des canons blancs, s'estant bien
+frisé et bien poudré, il y arriva en chaise, fort gay, retroussant
+sa moustache et gringottant un air nouveau.
+Il rencontra dans la salle la mere et la fille, toutes deux
+bourgeoisement occupées à ourler quelque linge pour
+achever le trousseau de l'accordée. Le froid accueil
+qu'elles luy firent le surprit un peu, et, commençant la
+conversation par l'ouvrage qu'elles tenoient: Certes, ma
+bonne maman (luy dit-il), vostre fille vous aura bien de
+l'obligation, car je me doute bien que ce linge à quoy
+vous travaillez est pour elle. La prétenduë belle-mere
+luy répondit assez brusquement: Ouy, monsieur, c'est
+pour elle; mais il vous passera bien loin du nez. Je vous
+trouve bien hardy de venir encore ceans, apres nous
+avoir voulu affronter. Là, là, ma fille est jeune et ne
+manquera pas de partis; nous ne sommes pas des personnes
+à aller playder à l'officialité pour avoir un gendre.
+Allez trouver vostre maistresse à qui vous avez
+promis mariage; nous ne voulons pas estre cause qu'elle
+soit dés-honorée. Nicodeme, encore plus estonné, jura
+qu'il n'avoit aucun engagement qu'avec sa fille. Vrayment
+(reprit aussi-tost la procureuse), il nous en feroit
+bien accroire si nous n'avions de quoy le convaincre; et,
+appelant la servante, elle luy dit: Julienne, allez querir
+un papier là haut sur le manteau de la cheminée,
+que je luy fasse voir son bec-jaune. Quand il fut apporté:
+Tenez (dit-elle), voyez si je parle par c&oelig;ur! Nicodeme
+pensa tomber de son haut en le lisant, car il connoissoit
+le c&oelig;ur de Lucrece, et il ne pouvoit concevoir
+qu'une si fiere personne voulust playder à l'officialité
+pour avoir un mary. Il sçavoit qu'elle n'avoit receu la
+promesse qu'en riant et sans fonder sur cela aucune esperance
+ny dessein de mariage; aussi n'en avoit-elle
+point parlé depuis, de sorte qu'il s'imagina que cela
+n'estoit point fait par son ordre; il dit donc à sa belle
+mere: Voilà une piece que quelque ennemy me jouë;
+s'il ne tient qu'à cela, je vous apporte dés demain une
+main-levée de cette opposition pardevant notaires.</p>
+
+<p>Je n'ay que faire (répondit-elle) de notaires ni d'advocats;
+je ne veux point donner ma fille à ces débauchez
+et à ces amoureux des onze mille vierges. Je veux
+un homme qui soit bon mary et qui gagne bien sa vie.</p>
+
+<p>Nicodeme, qui ne trouvoit pas là grande satisfaction,
+d'ailleurs impatient de sçavoir la cause de cette broüillerie,
+prit congé d'elle peu de temps apres. Il ne fut pas
+assez hardy pour saluer, en sortant, sa maistresse de la
+maniere qu'il est permis aux amans declarez. Pour Javotte,
+elle se contenta de luy faire une reverence muette;
+mais en se levant elle laissa tomber un peloton de
+fil et ses ciseaux, qui estoient sur sa juppe. Nicodeme se
+jette aussi-tost avec precipitation à ses pieds pour les relever;
+Javotte se baisse, de son costé, pour le prévenir;
+et, se relevant tous deux en mesme temps, leurs deux
+fronts se heurtèrent avec telle violence, qu'ils se firent
+chacun une bosse. Nicodeme, au desespoir de ce malheur,
+voulut se retirer promptement; mais il ne prit pas
+garde à un buffet boiteux qui estoit derrière luy, qu'il
+choqua si rudement qu'il en fit tomber une belle porcelaine,
+qui estoit une fille unique fort estimée dans la maison.
+Là dessus, la mère éclate en injures contre luy. Il
+fait mille excuses, et en veut ramasser les morceaux
+pour en renvoyer une pareille; mais en marchant brusquement
+avec des souliers neufs sur un plancher bien
+frotté et tel qu'il devoit estre pour des fiançailles, le pied
+luy glissa, et comme, en ces occasions, on tâche à se retenir
+à ce qu'on trouve, il se prit aux houppes des cordons
+qui tenoient le miroir attaché; or, le poids de son
+corps les ayant rompus, Nicodeme et le miroir tombèrent
+en mesme temps. Le plus blessé des deux, neantmoins,
+ce fut le miroir, car il se cassa en mille pièces,
+Nicodème en fut quitte pour deux contusions assez légères.
+La procureuse, s'ecriant plus fort qu'auparavant, luy
+dit: Qui m'amène ici ce ruine-maisons, ce brise-tout?
+et se met en estat de le chasser avec le manche du ballay.
+Nicodeme, tout honteux, gagne la porte de la salle;
+mais, estant en colere, il l'ouvrit avec tant de violence,
+qu'elle alla donner contre un theorbe qu'un voisin avoit
+laissé contre la muraille, qui fut entierement brisé. Bien
+luy en prit qu'il estoit tard, car en plein jour, au bruit
+que faisoit la procureuse, la huée auroit fait courir les
+petits enfans apres luy. Il s'en alla donc egalement
+rouge de honte et de colere; et, à cause de l'heure, ne
+pouvant rien faire ce soir-là, il se resolut d'attendre au
+jour d'apres à voir Lucrece.</p>
+
+<p>Le lendemain donc, voulant y aller en bon ordre, il
+demanda sa belle garniture de dentelle, qui luy fut apportée,
+à la reserve du rabat, qui se trouva manquer. Il
+envoya son laquais pour le chercher chés sa blanchisseuse,
+qui répondit par ce trucheman qu'elle ne l'avoit
+point. Comme Nicodeme estoit bon bourgeois et bon
+ménager, il alla le chercher luy-mesme; il foüilla et
+renversa tout son linge sale, et il trouva à la fin ce qu'il
+cherchoit et même ce qu'il ne cherchoit pas. Car il faut
+sçavoir que cette blanchisseuse, nommée dame Roberte,
+blanchissoit aussi la maison de Lucrece et y estoit fort
+familiere. Or, comme il remuoit ce linge sale, voyant
+une chemise de femme assez haute en couleur, il luy
+demanda en riant si c'estoit une chemise de mademoiselle
+Lucrece. Dame Roberte luy répondit avec une
+grande naïveté: Vrayement nenny, ce n'en est pas; mademoiselle
+Lucrece est maintenant la plus propre fille
+qu'il y ait à Paris; depuis plus de trois mois je ne vois pas
+la moindre tache à son linge, il est presque aussi blanc
+quand je le prends que quand je le reporte. Et comment
+se porte-t'elle? luy dit Nicodeme. Dame Roberte luy repondit
+avec la mesme ingenuité: La pauvre fille est toute
+mal bastie; quand je vais chés elle le matin, je la trouve
+qui a des vomissemens et de si grands maux de c&oelig;ur
+et d'estomac, qu'elle ne peut durer lassée dans son corps
+de juppe; elle est tousjours avec ses brassieres de satin
+blanc. Toutefois cette pauvre fille ne se plaint pas, et cache
+si bien son mal qu'on ne sçait pas mesme au logis
+qu'elle soit malade; l'apres-disnée elle recoit son monde
+comme si de rien n'estoit: c'est la meilleure ame et la
+plus patiente creature qui se puisse voir. Nicodeme remarqua
+ces parolles ingenuës, et, changeant de dessein,
+au lieu d'aller voir Lucrece il alla consulter un medecin
+et un de ses amis du barreau; enfin il se douta de la
+verité, et son imagination alla encore au delà; car il s'imagina
+que, pour remedier au mal de Lucrece, ses parens
+avoient formé cette action afin de la luy faire épouser.
+Il crut aussi que, pour couvrir sa faute, elle leur
+avoit fait entendre qu'il avoit abusé d'elle sous la promesse
+de mariage qu'il luy avoit sottement donnée. Il
+avoit appris de ses amis qu'il avoit consulté, et il le pouvoit
+sçavoir luy-mesme, puisque c'estoit son mestier,
+que son affaire estoit mauvaise; qu'une fille enceinte
+fondée en promesse de mariage seroit plustost cruë en
+justice que luy, et que, quelques sermens qu'il fist du contraire,
+il ne détruiroit point la presomption qu'on auroit
+que ce ne fust de ses &oelig;uvres. D'ailleurs Lucrece estoit
+belle et avoit beaucoup d'amis de gens de robbe, qui
+luy pouvoient faire gagner sa cause, quelque mauvaise
+qu'elle fust, outre qu'elle estoit si discrette en apparence
+qu'il ne la pouvoit pas convaincre d'aucune débauche,
+quoy que sa coquetterie fust publique. Il resolut donc
+de sortir de cette affaire à quelque prix que ce fust avant
+qu'elle éclatast tout à fait; car il s'imaginoit que si-tost
+qu'il auroit conjuré cet orage et levé cette opposition, il
+renoüeroit aisément avec les parens de Javotte, de laquelle
+il estoit amoureux au dernier point, et certainement,
+si on eust connu son foible, il luy en eust coûté bon.
+Il employa quelque temps à chercher des connoissances
+pour faire parler sous main à l'oncle de Lucrece,
+n'osant pas y aller en personne, de peur d'un <i>amené sans
+scandale</i>. Il y trouva quelque accés par le moyen d'un
+amy qui connoissoit Villeflattin, le plenipotentiaire et
+le grand directeur de cette affaire, qui écouta volontiers
+ses propositions.</p>
+
+<p>Cependant Lucrece estoit demeurée dans un grand
+embarras; elle craignoit tous les jours de plus en plus
+que son mal secret ne devint public, et, voyant bien qu'il
+ne falloit plus avoir d'espérance au marquis, elle se résolut
+tout de bon de ménager l'affaire que le hazard et
+la promptitude de ce procureur luy avoit preparée. Ce
+qui la fit encore plustost resoudre, c'est qu'elle avoit
+presté l'oreille à une consultation qui s'estoit faite chez
+son oncle sur une pareille espece, où l'affaire avoit esté
+decidée en faveur d'une fille qui estoit en une semblable
+agonie. Elle prit donc en main sa promesse pour la
+porter à son oncle, et le prier, en luy demandant pardon
+de sa faute, de luy faire reparer son honneur. Mais,
+hélas! en ce moment, elle avoit deux estranges repugnances:
+l'une de decouvrir sa faute, et l'autre d'en
+charger un innocent, ce qui estoit pourtant necessaire
+en cette occasion.</p>
+
+<p>Trois fois elle monta en la chambre de son oncle, et
+trois fois elle en descendit sans rien faire. Enfin, y étant
+retournée avec une bonne resolution, elle commença à
+luy dire: Mon oncle... et, se repentant d'avoir commencé,
+elle s'arresta aussi-tost. Son oncle luy ayant demandé
+ce qu'elle desiroit, elle luy demanda s'il n'avoit point
+veu ses ciseaux, qu'elle avoit laissez sur la table. A la
+fin pourtant, apres avoir longuement tournoyé, elle luy
+dit tout de bon: Mon oncle, je voudrois bien vous entretenir
+d'une affaire en laquelle je vous prie de m'estre
+favorable. Mais comme elle commençoit à s'expliquer
+et en mesme temps à rougir, on vint dire à son oncle
+qu'on le demandoit en bas pour une affaire fort pressée.
+Il descendit promptement, et un peu apres envoya querir
+ses gants et son manteau. Lucrece alors tint à bonheur
+de n'avoir pas commencé le recit de son adventure,
+car elle auroit esté faschée de s'y voir interrompue. Or
+cette affaire estoit que Villeflattin avoit envoyé querir
+cet oncle, pour luy parler de l'affaire qu'il avoit poursuivie
+à son insçeu et de son propre mouvement, dans
+la confiance qu'il avoit qu'il ne seroit point desavoué, à
+cause du grand soin qu'il prenoit des intérêts de toute
+la famille. Ce bon homme fut fort surpris de cette nouvelle,
+et dit qu'il s'estonnoit fort de ce que sa niece ne
+lui en avoit rien dit. Mais il fut encore plus surpris quand
+Villeflattin, luy ayant fait le recit de tout ce qui s'y estoit
+passé dans le peu de jours que l'affaire avoit duré, luy
+dit que le proces estoit terminé s'il vouloit; qu'on luy
+offroit de gros dommages et interêts, et qu'en effet,
+l'entremetteur de Nicodeme estoit chés luy, qui faisoit
+une proposition de donner deux mille ecus d'argent comptant
+à Lucrece, à la charge de terminer l'affaire sur le
+champ. Il leur faisoit entendre que Nicodeme ne craignoit
+pas l'évenement de cette opposition en justice, et
+qu'il monstreroit bien qu'elle estoit sans fondement,
+mais qu'il vouloit seulement lever l'ombrage qu'elle
+donnoit aux parens de Javotte, qu'il estoit prest d'épouser,
+et particulierement à cause que l'Avent qui approchoit
+ne luy permettoit pas de laisser tirer l'affaire en
+longueur; qu'enfin il sacrifioit cette somme d'argent à
+son plaisir, afin de ne perdre point de temps, ce qu'il
+n'eust pas fait en autre saison. Villeflattin, à qui on avoit
+promis en particulier une bonne paraguante<a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote_38_38" class="fnanchor">[38]</a>, sçeut si
+bien cajoller le bon homme, qu'il le fit resoudre d'accepter
+cette proposition, dans la menace qui leur estoit
+faite de révoquer le lendemain ces offres pour en playder
+tout de bon. Et ce qui l'y porta encore plustost fut
+que Villeflattin luy dit que Lucrece avoit égaré la promesse
+qu'il falloit produire, ce qui la mettoit en danger
+d'estre debouttée au premier jour de sa demande. Il luy
+fit considerer aussi que, n'y ayant qu'une simple promesse
+de mariage, sans autre suitte ny engagement
+avec Lucrece, et y ayant d'ailleurs un contract solemnel
+fait avec Javotte, cette action ne se pourroit resoudre
+qu'en quelques dommages et interests, qu'on n'arbitre
+pas tousjours fort grands, et qui dépendent purement
+du caprice des juges.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_38_38" id="Footnote_38_38"></a><a href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> C'est proprement une expression espagnole qui veut dire
+<i>pour les gants</i>, et qui fait allusion à <i>la paire de gants</i> qui étoit
+alors le seul droit de commission, le seul pot-de vin de certains
+services; les locutions <i>avoir les gants, se donner les gants
+d'une chose</i>, viennent de là. Molière, dans <i>l'Etourdi</i>, a employé
+le mot <i>paraguante</i>, et Le Sage, dans <i>Gil Blas</i> (liv. 7,
+ch. 2), a dit, parlant d'un secrétaire du duc de Lerme:
+«Pourvu qu'il tire des paraguantes d'une affaire, il se soucie
+fort peu des épilogueurs.» Le mot nous étoit venu d'Espagne
+au XVII<sup>e</sup> siècle; nous avions l'usage auparavant.
+Ainsi, dans le <i>Roman de la Rose</i> (édit. Lenglet Dufresnoy, t. 2,
+p. 158), il est parlé d'une paire de gants ainsi donnée, et dans
+le <i>Perceforest</i>, le roi dit au valet qui lui amène le cheval de
+sa maîtresse: «Passavant, je vous doibs vos gants.»</p></div>
+
+<p>Il passa donc aussi-tost une transaction, en laquelle
+il ne fut pas besoin de faire parler Lucrece, qui estoit
+mineure, et dont l'oncle, qui estoit son tuteur, crut bien
+procurer l'avantage. Il receut donc les deux mille écus,
+qui luy servirent bien depuis. Aussi-tost on vint annoncer
+cette bonne nouvelle à Lucrece, et Villeflattin luy
+cria dès la porte: Ne vous avois-je pas bien dit que je
+vous ferois avoir des dommages et interests? Tenez,
+voilà deux mille écus que j'en ay tiré, et si je n'avois
+pas la promesse en main; regardez ce que c'eust esté
+si vous ne l'eussiez point perdue. Hé bien! si on vous
+eust creue, vous alliez laisser tout perdre. Vous m'en
+remercierez si vous voulez, mais c'est comme si je vous
+les donnois en pur don.</p>
+
+<p>Lucrece, surprise de ce compliment, et encore plus
+de cet accord qu'elle n'avoit esté du commencement du
+procès, ne répondit qu'avec une action qui témoignoit
+un genereux mépris des richesses. Elle feignit qu'elle
+n'attendoit pas à vivre apres cela, et qu'elle n'avoit jamais
+approuvé tout ce procedé. Elle le remercia pourtant
+de la bonne volonté qu'il avoit témoignée pour elle.
+Dès le soir elle luy envoya une somme d'argent pour le
+payer de ses peines, qu'il refusa genereusement, et le
+lendemain elle luy envoya le triple en presens qu'il receut
+fort bien.</p>
+
+<p>Lucrece n'eut plus besoin alors de découvrir son mal
+secret, mais de chercher de nouvelles adresses pour le
+cacher et pour le couvrir, et elle en vint à bout à la fin,
+comme vous verrez dans la suitte; mais je veux la laisser
+un peu reposer, car il ne faut pas tant travailler une
+personne enceinte.</p>
+
+<p>Nicodeme, sorty de cette fascheuse affaire, et joyeux
+d'avoir la main-levée de cette opposition, alla aussi-tost
+trouver le père de Javotte, apres avoir neantmoins
+appaisé la mere, en lui renvoyant un autre miroir, un
+autre theorbe, et une autre porcelaine. Vollichon lui fit
+un accueil plus froid qu'il ne croyoit, car il ne fit pas
+grand cas de la main-levée de cette opposition, et, sous
+pretexte que, s'il avoit fait cette sottise-là, il en pourroit
+bien avoir fait d'autres, dont il desiroit s'informer, il luy
+demanda du temps pour ne rien precipiter, et il remit
+le mariage au lendemain des roys, à cause que l'advent
+estoit fort proche. Ce que Nicodeme fut obligé de souffrir,
+en regrettant neantmoins l'argent qu'il avoit donné
+dans l'esperance de se marier deux jours apres. Or ce
+n'estoit pas ce qui arrestoit Vollichon, mais c'est que,
+deux jours auparavant, on luy avoit parlé d'un autre
+party pour sa fille, qui estoit plus avantageux, et voulant
+avoir (comme il disoit) deux cordes à son arc, il
+ne vouloit differer qu'afin de voir s'il pourroit s'engager
+avec le plus riche, pour rompre aussi-tost avec celuy
+qui l'estoit le moins.</p>
+
+<p>Ce beau galand qu'on luy avoit proposé pour Javotte
+estoit encore un advocat, ou, pour le moins, un homme
+qui portoit au Palais la robbe et le bonnet. La seule fois
+qu'il parut au barreau, ce fut lors qu'il presta serment
+de garder les ordonnances. Et vrayment il les garda
+bien, car il ne trouva jamais occasion de les transgresser.
+Depuis vingt ans il n'avoit pas manqué un matin
+de se trouver au Palais, et cependant il n'avoit jamais
+fait consultation, escritures ny plaidoyer. En recompense
+il estoit fort employé à discourir sur plusieurs
+fausses nouvelles qui se debitoient à son pillier; et il
+avoit fait plusieurs consultations sur les affaires publiques
+et sur le gouvernement, car il se meloit parmy de
+gros pelotons de gens inutiles, qui tous les matins vont
+au Palais, et y parlent de toutes sortes de nouvelles,
+comme s'ils estoient controlleurs d'estat (offices fort
+courus et fort en vogue); je m'étonne de ce qu'on ne les
+fait pas financer. L'apresdisnée il alloit aux conferences
+du bureau d'adresse<a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote_39_39" class="fnanchor">[39]</a>, aux harangues qui se faisoient
+par les professeurs dans les colleges, aux sermons, aux
+musiques des eglises, à l'orvietan<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote_40_40" class="fnanchor">[40]</a>, et à tous les autres
+jeux et divertissemens publics qui ne coustoient rien,
+car c'estoit un homme que l'avarice dominoit entierement,
+qualité qu'il avoit trouvée dans la succession de
+son pere. Il estoit fils d'un marchand bonnetier qui estoit
+devenu fort riche à force d'épargner ses écus, et
+fort barbu à force d'épargner sa barbe. Il se nommoit
+Jean Bedout, gros et trapu, un peu camus, et fort large
+des épaules.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_39_39" id="Footnote_39_39"></a><a href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> C'étoient celles qui se tenoient, à propos des nouvelles
+du jour, chez Théophraste Renaudot. On sait que ce premier
+de nos faiseurs de gazettes prenoit pour titre celui de <i>maître
+général des bureaux d'adresse</i>, et que, long-temps, on
+put lire au bas de la dernière page du journal dont il étoit
+le fondateur: <i>Du bureau d'adresse, au Grand-Coq, rue de la
+Calandre, sortant au Marché-Neuf, près le Palais, à Paris.</i></p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_40_40" id="Footnote_40_40"></a><a href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> C'étoit un des plus fameux opérateurs du Pont-Neuf. Il
+devoit à la ville d'Orviéto, d'où il venoit, le nom qu'il portoit
+et que sa drogue a gardé. On en trouve la recette dans
+la <i>Pharmacopée</i> de Moïse Charas (1753, 2 vol. in-4); la thériaque
+en étoit la base. La vogue de ce remède survécut à
+son inventeur, et fit la fortune de celui qui en acheta le secret.
+Nous lisons, en effet, dans le <i>Livre commode des adresses</i>
+pour 1690, au chapitre des <i>Matières médicinales</i>: «M. de
+Blegny fils, apothicaire ordinaire du roy..., c'est le seul artiste
+à qui les descendants du signor Hieronimo de Ferranti,
+inventeur de l'Orviétan, ayent communiqué le secret original.»
+Je ne sais que ce passage où ce nom soit cité.&mdash;On
+peut lire dans Gui-Patin (lettre du 6 janv. 1654) comment il
+se fit que la drogue de l'Orviétan, à l'instigation du médecin
+de Gorris, fut autorisée par douze docteurs de la Faculté, et
+ce qu'il en advint de rigoureux pour eux quand on sut l'affaire,
+et le prix qu'ils en avoient touché.</p></div>
+
+<p>Sa chambre estoit une vraye salle des antiques; ce
+n'est pas qu'il y eust force belles curiositez, mais à
+cause des meubles dont elle estoit garnie. Son buffet et
+sa table estoient pleines de vieilles sculptures, et si délicates
+(j'entends la table et le buffet) qu'elles n'eussent
+pu souffrir les travaux du demenagement, car il les
+auroit fallu embourer ou garnir de paille pour les transporter
+comme si c'eust esté de la poterie. Sa tapisserie
+et ses sieges estoient de pieces rapportées, et de tel
+prix que pas un n'avoit son pareil. Sa cheminée estoit
+garnie d'un ratelier chargé d'armes qui estoient rouillées
+dès le temps des guerres de la ligue, et à sa poultre estoient
+attachées plusieurs cages pleines d'oyseaux qui
+avoient appris à siffler sous luy. La seule chose où il
+s'efforçoit de faire dépense estoit en bibliotheque. Il
+avoit tous livres d'élite; je veux dire qu'il choisissoit
+ceux qui estoient à meilleur marché. Un mesme auteur
+estoit composé de plusieurs tomes d'inégale grandeur,
+d'impression, de volume et de relieure differente; encore
+estoit-il toujours imparfait. Entre les caracteres,
+ceux qu'il estimoit le plus c'étoient les gothiques, et
+entre les relieures celles de bois. Il fuyoit la conversation
+des honnestes gens, à cause qu'il pourroit arriver
+par mal-heur qu'on y seroit engagé à faire quelque dépense.
+Il se trouva mesme une fois mélé dans une conference
+de gens d'esprit, où, comme on discutoit de
+plusieurs matieres, il y avoit à faire un grand fruit;
+mais il rompit avec eux, à cause qu'à la fin de l'année
+il falloit payer un quart d'écu pour quelques menues
+necessitez, et pour donner à un pauvre homme qui
+avoit soin de nettoyer la salle. Il trouva ce present trop
+excessif, et n'ayant voulu donner pour sa part que cinq
+sous, il les tira avec grande peine de son gousset; mais
+pour les en faire sortir il fallut qu'il retournast tout à
+fait sa pochette, tant il avoit dedans d'autres brimborions.
+Il s'y trouva mesme une grosse poignée de miettes
+de pain, ce qui donna sujet à quelques railleurs de
+dire qu'il avoit mis exprés ces miettes avec son argent,
+de peur qu'il ne se rouillast, de mesme qu'on met des
+cousteaux dans du son quand on est longtemps sans
+les faire servir. Cette rupture leur fit grand plaisir,
+parce qu'ils virent bien que son esprit estoit une pierreponce,
+qu'il estoit tout à fait impossible de polir.</p>
+
+<p>Il avoit pourtant quelques bonnes qualitez: car la
+chasteté et la sobriété estoient en luy en un souverain
+degré, et generalement toutes les vertus épargnantes.
+Il avoit une pudeur ingenue, qui luy eust esté bienseante
+s'il eut esté jeune. Il seroit devenu plus rouge
+qu'un cherubin s'il eust levé les yeux sur une femme.
+Il estoit mesme si honteux en tout temps qu'en parlant
+à l'un il regardoit l'autre; il tournoit ses glans ou ses
+boutons, mordoit ses gants et se grattoit où il ne luy
+demangeoit pas; en un mot, il n'avoit point de contenance
+asseurée. Ses habits estoient aussi ridicules que
+sa mine; c'estoient des memorians ou repertoires des
+anciennes modes qui avoient regné en France. Son chapeau
+estoit plat, quoy que sa teste fust pointue; ses
+souliers estoient de niveau avec le plancher, et il ne se
+trouva jamais bien mis que quand on porta de petits
+rabats, de petites basques et des chausses estroites:
+car, comme il y trouva quelque épargne d'étoffe, il retint
+opiniastrement ces modes. Il avoit la teste grasse,
+quoique son visage fut maigre, et ses sourcils et sa
+barbe estoient assez bien nourris, veu la petite chere
+qu'il faisoit.</p>
+
+<p>C'eust esté dommage qu'une si belle plante, et unique
+en son espece, n'eust point eu de rejeton; il parla donc de
+se marier, ou plutost quelqu'autre en parla pour luy:
+car c'estoit un homme à marier par ambassadeur, comme
+les princes; mais ce que ceux-là font par grandeur,
+cettuy-cy le faisoit par timidité. Cela l'excita à faire l'honorable
+et à visiter un peu les bourgeois de son quartier,
+jusqu'à telle familiarité qu'ils soupoient ensemble
+les festes et les dimanches, à condition que chacun
+feroit apporter son souper de son logis. Il arriva un
+jour fort plaisamment qu'il s'y trouva huit éclanches,
+venans de huit ménages qui composoient l'assemblée.
+Mais sa plus grande dépense fut au temps du carnaval,
+où il donnoit à manger à son tour aussi bien que les
+autres, et là furent mangez quelques coqs-d'inde et
+quelques cochons de lait qui n'avoient point passé par
+les mains du rotisseur, car le maistre du festin avoit
+coustume de dire qu'ils estoient plus propres quand on
+les accommodoit à la maison.</p>
+
+<p>Je ne saurois me tenir que je ne raconte une adventure
+qui arriva à l'une de ces réjouyssances du quartier.
+Une greffiere avoit coustume d'emporter la clef de
+l'armoire au pain, apres en avoir taillé quelques morceaux
+qu'elle laissoit à la servante et aux clercs pour
+leur souper. Un jour qu'elle alloit manger chez un de
+ses voisins, elle avoit oublié de leur laisser leurs bribes,
+de sorte qu'un des clercs fut député, qui luy alla
+demander la clef de l'armoire au pain, au milieu de la
+compagnie. Elle en rougit, et n'osa pas la luy refuser;
+mais quand elle fut au logis, elle luy fit de grandes réprimandes
+sur son indiscretion, et luy deffendit bien
+expressément de lui venir jamais demander la clef du
+pain quand elle seroit en quelque assemblée. Il retint
+bien cette leçon, et une autre fois qu'il arriva à la greffiere
+un pareil défaut de memoire, le mesme clerc luy
+vint dire devant tout le monde: Madame, puisque vous
+ne voulez pas qu'on vous demande la clef du pain, je
+vous prie au moins de nous ouvrir ici l'armoire; et en
+mesme temps il fit entrer un crocheteur qui avoit l'armoire
+chargée sur son dos, ce qui fit éclatter de rire
+toute la compagnie. Peu apres, il arriva un petit incident
+de cuisine qui fit continuer la risée: car un barbier
+estuviste qui estoit de la feste, se piquant de faire
+des sauces, se mit en devoir de faire un salmigondis;
+mais ayant mis chauffer le plat sur les cendres auprés
+du feu qui estoit trop ardent, un des bords du plat se
+fondit, et il s'y fit une échancrure pareille à celle des
+bassins à faire la barbe. Comme il le servit chaudement
+sur la table, un galant homme qui se trouva par hazard
+dans la trouppe dit assez plaisamment: Je sçavois bien
+que ce barbier maladroit nous donneroit icy un plat de
+son mestier. Ces rencontres, qui arriverent, par bonheur
+pour Bedout, lors qu'il rendit le bouquet<a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote_41_41" class="fnanchor">[41]</a>, furent
+bien-tost connues par la ville, de sorte qu'on ne parloit
+en tous lieux que de son soupper, qui, par ce moyen,
+fut mis en reputation.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_41_41" id="Footnote_41_41"></a><a href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> On disoit donner le bouquet quand on engageoit quelqu'un
+pour un repas et surtout pour un bal. Cela venoit de
+ce que les dames, qui souvent alors donnoient à danser et
+<i>payoient les violons</i>, c'est le mot, engageoient leurs cavaliers
+à la danse en leur présentant un bouquet. Il en étoit ainsi
+sous Louis XIII V. Tallemant, t. 8, p. 20 à 25.&mdash;Rendre
+<i>le bouquet</i>, c'étoit s'acquitter, par une invitation pareille, de
+celle qu'on vous avoit faite.</p></div>
+
+<p>Or, comme il ne vouloit pas perdre cette dépense,
+cela fit qu'il resolut, pendant ce temps de bonne chere,
+de se marier tout de bon. Il se mit donc sur sa bonne
+mine; il fit lustrer son chapeau et le remettre en forme;
+il mit un peu de poudre sur ses cheveux. Il augmenta
+sa manchette de deux doigts; il mit mesme des
+canons, mais si petits, qu'il sembloit plûtost avoir des
+bandeaux sur les jambes que des canons. Il fit abattre
+la haute fustaye de sa barbe et le taillis de ses sourcils.
+Enfin, à force de soins, il devint un peu moins
+effroyable qu'auparavant. Une de ses cousines parla
+aux parents de Javotte, qui estoit du voisinage, de la
+marier avec cet Adonis, qui avoit tous ses charmes enfermez
+sous la clef de son coffre. Elle fit bien-tost
+agréer cette proposition au pere et à la mere, parce
+qu'elle asseura qu'il avoit beaucoup de bien, et sur tout
+que ce seroit un bon homme de mary, qui ne mangeroit
+pas son fait ny la dot de sa femme. Mais comme
+Vollichon estoit plus formaliste, il dit qu'il vouloit voir
+plus precisément en quoy consistoient ses effets, et il
+luy en fit demander le memoire pour s'en informer. Bedout
+le refusa absolument, et dit pour toutes raisons
+qu'il avoit esté taxé aux aisez<a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote_42_42" class="fnanchor">[42]</a> et contraint de se cacher
+pour cela six mois dans le Temple; que les partisans,
+qui avoient des espions partout, pourroient voir le memoire
+de son bien, s'il l'avoit donné une fois à quelqu'un,
+et qu'ils recommenceroient leurs poursuites. Il
+se contenta de dire qu'il monstreroit toujours autant de
+bien qu'on en donneroit à la fille qu'on lui proposoit.
+Or, comme sa richesse estoit assez évidente, et qu'elle
+consistoit en maisons dans la ville et dans les fauxbourgs,
+Laurence, tel estoit le nom de sa cousine, fit
+qu'on n'insista pas d'avantage sur cette formalité. Mais
+elle se trouva bien embarrassée pour faire l'entreveue
+de luy et de la maistresse qu'elle lui destinoit, afin de
+voir s'ils seroient agreables l'un à l'autre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_42_42" id="Footnote_42_42"></a><a href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Cette <i>taxe des aisés</i>, qui, son nom l'indique, ne frappoit
+que les riches, étoit une contribution exorbitante, d'autant
+plus qu'on ne l'imposait qu'arbitrairement. Une anecdote
+racontée par Tallemant, édit. in-8, t. 1<sup>er</sup>, p. 374-375, prouve
+que Richelieu s'en faisoit une arme pour avoir raison de ceux
+dont il vouloit se venger. Il molesta de cette sorte Barentin,
+maître de la chambre aux deniers.</p></div>
+
+<p>Bedout esquiva la partie qu'elle vouloit faire pour
+cela, et il luy dit que rien ne pressoit, qu'il ne prenoit
+pas une femme pour sa beauté, qu'il seroit assez temps
+de la voir quand l'affaire seroit conclue; qu'enfin telle
+qu'on la luy voudroit donner elle luy plairoit assez. Mais
+si vous ne lui plaisez pas (luy dit Laurence)? Bedout
+répondit qu'une honneste femme ne devoit point avoir
+d'yeux pour les défauts de son mary. Nonobstant ces
+brutalitez, l'affaire s'avançoit toujours, et vint au point
+que Laurence voulut, à quelque prix que ce fut, les faire
+rencontrer ensemble. Elle invita donc son cousin de
+venir chés elle un jour qu'elle sçavoit que madame
+Vollichon luy devoit venir rendre visite avec sa fille. Il
+y vint sans se douter de l'embuscade qui luy estoit préparée,
+et apres quelque temps, quand il vit entrer ces
+deux dames qu'il ne connoissoit point encore, il rougit,
+perdit contenance et à toute force voulut s'en aller. Mais
+Laurence le retint par le bras et luy dit: Demeurez, mon
+cousin: la fortune vous favorise beaucoup aujourd'huy;
+voilà celle que vous devez peut-estre avoir pour femme
+et celle que vous aurez ainsi pour belle-mere. Cela
+l'embarrassa encore davantage; il fut pourtant obligé
+de demeurer. Aussi-tost il fit deux reverences, l'une
+du pied droit et l'autre du pied gauche, à chacune la
+sienne, et laissa parler pour luy sa cousine, qui fit les
+honneurs de la maison.</p>
+
+<p>Or, comme il se trouva plus prés de Javotte quand ils
+eurent pris des sieges, ayant mis son chapeau sous son
+coude, et frottant ses mains l'une dans l'autre, apres
+un assez long silence, peut-estre afin de méditer ce
+qu'il devoit dire, il ouvrit ainsi la conversation: Hé bien
+(Mademoiselle), c'est donc vous dont on m'a parlé? Javotte
+répondit avec son innocence accoustumée: Je ne
+sçay pas (Monsieur) si on vous a parlé de moy; mais
+je sçais bien qu'on ne m'a point parlé de vous. Comment
+(reprit-il), est-ce qu'on pretend vous marier sans
+vous en rien dire? Je ne sçais (dit-elle). Mais que diriez-vous
+(repartit-il) si on vous proposoit un mariage?
+Je ne dirois rien (répondit Javotte). Cela me seroit bien
+avantageux (reprit Bedout assez haut, croyant dire un
+bon mot), car nos lois portent en termes formels que
+qui ne dit mot semble consentir. Je ne sçais quelles
+sont vos loix (luy dit-elle); mais pour moy, je ne connois
+que les loix de mon papa et de maman. Mais (reprit-il)
+s'ils vous commandoient d'aymer un garçon
+comme moy, le feriez-vous? Non (dit Javotte): car ne
+sait-on pas bien que les filles ne doivent jamais aymer
+les garçons? J'entends (repliqua Bedout) s'il estoit devenu
+mary. Ho, ho (dit-elle), il ne l'est pas encore; il
+passera bien de l'eau sous les ponts entre-cy et là. La
+bonne mere, qui vouloit ce parti, qu'elle regardoit comme
+tres-advantageux, se mit de la partie, et luy dit: Il
+ne faut pas (Monsieur) prendre garde à ce qu'elle dit;
+c'est une fille fort jeune, et si innocente qu'elle en est
+toute sotte. Ha, Madame (reprit Bedout), ne dites pas cela;
+c'est vôtre fille, et il ne se peut qu'elle ne vous ressemble.
+Quand à moy, je trouve qu'il n'y a rien de tel que de prendre
+pour femme une fille fort jeune, car on la forme comme
+l'on veut avant qu'elle ait pris son ply. La mere reprend
+aussitost: Ma fille a toujours esté bien élevée, et
+je la livreray à un mary bonne ménagere; depuis le
+matin jusques au soir elle ne leve pas les yeux de dessus
+sa besogne. Quoy (interrompit Javotte), faudra-t-il encore
+travailler quand je seray mariée? Je croyois que
+quand on estoit maistresse on n'avoit autre chose à faire
+qu'à joüer, se promener et faire des visites? Si je sçavois
+cela, j'aymerois autant demeurer comme je suis.
+A quoy sert donc le mariage? Laurence, qui estoit
+adroite et malicieuse, se mit là dessus à luy dire: Non,
+non, Mademoiselle, n'ayez point de peur; mon cousin
+est plus galant homme qu'il ne semble; il a du bien
+assez pour vivre honorablement, sans que vous songiez
+tant à le ménager. Vous vivrez à vostre aise et fort en
+repos; vous dormirez toute la matinée, vous irez joüer
+et vous promener tout le reste du jour; pourveu que
+vous soyez avec luy à disner et à souper, cela suffira.
+Vous parlez sans procuration speciale (luy dit Bedout
+presque en colere); un mary ne prend une femme que
+pour avoir de la compagnie et pour regler sa maison.
+Cependant, au lieu de ménager son bien, elle iroit le
+dissiper! le bien de Cresus n'y fourniroit pas. Pour
+moy, je voudrois qu'une femme vescust à ma mode,
+et qu'elle ne prist plaisir qu'à voir son mary. Vous donneriez
+(dit Laurence) des bornes bien estroites à ses
+plaisirs. Pour moy (reprit Bedout), je vous vais prouver
+par cent authoritez que cela doit aller ainsi; et il alloit
+enfiler cent sottises et pedanteries quand, par bon-heur,
+une collation entra dans la salle, qui rompit ce ridicule
+entretien.</p>
+
+<p>La seule galenterie qu'il fit ce jour là, fut qu'il voulut
+peler une poire pour sa maistresse; mais comme
+c'estoit presque fait, elle luy échappa des doigts, et se
+sucra d'elle-mesme sur le plancher de la chambre. Il
+la ramassa avec une fourchette, souffla dessus, la ratissa
+un peu, puis la luy offrit, et luy dit encore, comme
+font plusieurs personnes maintenant, qu'il luy demandoit
+un million d'excuses. A quoy Javotte répondit
+ingenuement: Monsieur, je ne vous en sçaurois donner,
+car je n'en ay pas une seule. Après quelques discours
+et aventures semblables, la visite se termina.
+Bedout se hazarda jusqu'à reconduire sa maistresse
+chés elle; mais il prit tousjours le haut du pavé, ce
+qu'il ne faisoit pas pourtant par incivilité ny par ambition,
+mais par ignorance, qui estoit bien pardonnable
+à un homme qui faisoit son apprentissage d'escuyer, et
+à qui semblable faute n'estoit jamais arrivée. A peine
+l'eut-il quittée, que Javotte dit à sa mere: Mon Dieu,
+maman, que voilà un homme qui me déplaist; qui luy
+répondit seulement: Taisez-vous, petite Babouine;
+vous ne sçavez pas ce qui vous est propre.</p>
+
+<p>Bedout en s'en retournant rentra chez sa cousine
+pour prendre congé d'elle, qui luy demanda aussi-tost
+ce qu'il disoit d'une si jolie personne. Il répondit qu'il
+n'y trouvoit rien à redire, sinon que la mariée estoit
+trop belle. Et comme les timides sont tousjours défians
+et jaloux, il luy advoua que, si elle devenoit sa femme,
+il auroit bien de la peine à la garder. Neantmoins, la
+beauté ayant des forces si puissantes qu'elle fait de
+vives impressions sur les c&oelig;urs les plus bourus et les
+plus farouches, il s'en trouva dés lors amoureux, et
+pria sa cousine de continuer ses soins pour avancer
+au plustost ce mariage. Cependant il crût faire mieux
+sa cour dans son cabinet, en écrivant à sa maistresse
+quelque chose qu'il auroit eu le loisir de méditer, qu'en
+lui parlant de vive voix, à cause que sa timidité luy ostoit
+quelquefois la facilité de s'exprimer sur le champ.
+Il se mit donc à travailler serieusement, et apres avoir
+bien griffonné des sottises pour faire une lettre galante,
+il la mit au net dans du papier doré, et la cacheta
+bien proprement avec de la soye: c'estoit un soin qu'il
+n'avoit jamais pris pour personne. Il la donna à porter
+a un laquais nouvellement venu de Picardie, et partant
+bien digne d'un tel maistre. Le laquais avoit charge
+de donner la lettre à mademoiselle Javotte en main propre,
+ce qu'il fit; mais aussi ce fut tout. Car il ne luy
+dit aucune chose, ny à qui elle s'addressoit, ny d'où
+elle venoit. Elle luy demanda seulement si le port estoit
+payé, et elle la porta soudain à son pere, à qui elle
+crut qu'elle s'adressoit. Car elle avoit accoustumé d'en
+recevoir souvent pour luy, et n'en avoit jamais receu
+pour elle; de sorte qu'elle ne songea pas seulement à
+lire l'adresse, quoy que je ne sçache pas précisément
+s'il y en avoit. Vollichon l'ouvrit et la leût, et en mesme
+temps sousrit de la naïfveté de sa fille, et admira
+le bel esprit de celuy qu'il destinoit pour son gendre,
+qui écrivoit en un style si magnifique et si peu commun.
+Le laquais s'en retourna donc sans réponse. Bedout
+luy demanda où il s'estoit amusé si long-temps,
+et le cria fort de ce qu'il avoit tant tardé à revenir. Je
+me suis arresté à voir de petites demoiselles pas plus
+hautes que cela (dit le laquais en monstrant la hauteur
+de son coude), que tout le monde regardoit au bout du
+Pont-Neuf, qui se battoient. Or ce beau spectacle estoit
+qu'il avoit veu la monstre des marionettes, qu'il croyoit
+ingenument estre de chair et d'os, et animées. Bedout
+ne pouvant donc pas apprendre d'un laquais si spirituel
+comme sa maistresse avoit receu son ambassade,
+resolut de l'aller voir sur le soir en personne. S'il y
+eust esté seul, il auroit peut-estre eu la mesme peine
+à y estre receu que Nicodeme; mais c'est ce qu'il n'avoit
+garde de faire. Il falloit mesme que son amour fust
+desja bien violente pour luy faire entreprendre d'y aller
+avec une bonne et seure introduction. Il pria donc sa
+cousine Laurence d'aller rendre à madame Vollichon
+sa visite, et de trouver bon qu'il luy servit d'escuyer.
+Laurence fut ravie de luy rendre ce service, et mesme
+rendit grace à Dieu de ce qu'elle voyoit son cousin si
+changé, n'ayant pas creû qu'il peust jamais avoir la
+hardiesse d'aller voir sa maistresse. Elle fut fort bien
+receue de la mère et de la fille, et à sa faveur Bedout
+le fut aussi. Et comme il n'estoit pas si bien mis que
+Nicodeme, et qu'il n'avoit pas la mine d'un cajolleur
+dangereux, madame Vollichon ne craignit point de le
+laisser seul avec sa fille, tandis qu'elle entretenoit Laurence,
+qui l'avoit adroitement tirée un peu à l'écart
+pour favoriser ce nouvel amant. Bedout, impatient de
+sçavoir le succès du grand effort de son esprit, dès les
+premiers complimens qu'il fit à Javotte, il luy demanda
+ce qu'elle disoit de la lettre qu'elle avoit receue, et
+pourquoy elle n'y avoit pas fait réponse. Elle luy répondit
+froidement qu'elle n'avoit point veu de lettre,
+sinon une pour son papa, qu'elle luy avoit portée, et
+qui y feroit réponse par la poste. Je ne vous parle pas
+de celle-là (repliqua-t-il); je vous parle d'une que vous
+a donné aujourd'huy mon laquais, et qui estoit pour
+vous-mesme. Pour moy (reprit Javotte en s'estonnant)?
+hé! les filles reçoivent-elles des lettres? N'est-ce pas
+pour des affaires qu'on les écrit? Et puis, qui est-ce qui
+me l'auroit envoyée? Bedout luy dit que c'estoit luy
+qui avoit pris cette hardiesse. Vous (dit-elle)! Et vous
+n'estes pas aux champs? Vous me prenez bien pour une
+ignorante, comme si je ne sçavois pas que toutes les
+lettres viennent de bien loin par des messagers? Nous
+en recevons tous les jours ceans, et mon papa ne fait
+que se plaindre de l'argent qu'il couste à en payer le
+port. Aussi bien, à quoy bon m'écrire? Ne me direz-vous
+pas bien vous-mesme ce que vous voudrez, sans me
+le mander, puisque vous venez ici? Aviez-vous quelque
+chose de si pressé à me dire? Bedout, qui croyoit
+avoir fait une merveilleuse lettre, et qui en attendoit
+de grandes louanges, la prit au mot, en disant: Puisque
+vous voulez donc bien sçavoir ce qui est dans ma
+lettre, je vous en veux faire la lecture; car j'en ay gardé
+une coppie, qu'il tira en mesme temps de sa poche,
+et qu'il leût en ces termes:</p>
+
+
+<h3><a id="Epistre_amoureuse"></a><i>Epistre amoureuse à Mademoiselle Javotte.</i></h3>
+
+<p>Mademoiselle, comme j'agis sous l'aveu et l'authorité
+de messieurs vos parens, qui m'ont
+permis d'esperer d'entrer en leur alliance, je
+ne crois pas qu'il soit hors des limites de la
+bien-seance de vous tracer ces lignes, et vous faire là-dessus
+ma déclaration, qui est que je vous offre un
+c&oelig;ur tout neuf, tout pur et tout net, et qui est comme
+un parchemin vierge où votre image se pourra peindre
+à son aise, n'ayant jamais esté broüillé par aucun autre
+crayon ou portrait qu'il ait receu. Mais que dis-je? C'est
+plûtost une planche d'airain sur laquelle, par le burin
+et les pointes de vos regards, vostre belle figure a esté
+desseignée; et puis, y ayant versé l'eau forte de vos
+rigueurs, elle y a esté gravée si profondément, que
+vous pouvés desormais en tirer tant d'espreuves qu'il
+vous plaira. Je voudrois, en revanche, que je me pusse
+voir sur le vostre gravé en taille-douce; et, pour ne
+pas pousser plus loin mon allegorie, je voudrois que
+nos deux c&oelig;urs, passans sous la presse du mariage,
+receussent de si belles impressions, qu'ils pussent estre
+apres reliés ensemble avec des nerfs indissolubles, pour
+venir tous deux habiter dans une estude où nous apprendrions
+à joüir des bon-heurs d'une vie privée et
+tranquille; bon-heurs que vous souhaitte dés aujourd'huy
+et pour toûjours votre tres-humble et tres-affectionné
+futur espoux.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Jean Bedout.</span><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Apres que Javotte eut bien escouté cette lettre, et
+qu'elle n'y eut rien entendu, elle crut que c'estoit faute
+d'y avoir esté assés attentive. Elle pria donc Bedout
+de la relire, ce qu'il fit tres-volontiers, croyant que
+c'étoit une marque de la bonté de la pièce. Mais sur ce
+mot d'allegorie, elle l'interrompit avec un grand cri:
+(disant): Ha, mon Dieu, quel grand vilain mot! N'y
+a-t-il rien de caché de mauvais là dessous? Et comme
+il se mit en devoir de le luy expliquer, elle lui dit en
+l'interrompant derechef: Non, non, je ne le veux pas
+sçavoir, il suffit que maman m'a tousjours deffendu
+d'entendre dire de gros mots. Et sans vouloir entendre
+lire davantage, elle alla joindre sa mère. De sorte que
+Bedout fut reduit, faute de meilleur entretien, d'ayder
+à Javotte à devider quelques pelotons de laine.</p>
+
+<p>Cependant madame Vollichon, avec son entretien
+bourgeois, faisoit beaucoup souffrir la pauvre Laurence,
+qui estoit une femme d'esprit et accoustumée à
+voir le beau monde. Elle luy avoit déjà fait des plaintes
+de l'embaras et des soins que donnent les enfans; de
+la difficulté d'avoir de bonnes servantes; et elle luy
+avoit demandé si elle n'en sçavoit point quelqu'une
+parce qu'elle vouloit chasser la sienne, non sans luy raconter
+tous les défauts de celle-cy, et sans regretter les
+bonnes qualités de celles qu'elle avoit eues auparavant.
+Elle luy avoit aussi fait plainte de la despence de la
+maison et de la cherté des vivres, disant tousjours
+pour refrain qu'un ménage avoit la gueulle bien grande,
+et une autre fois, que c'étoit un gouffre et un abisme.</p>
+
+<p>Quand Laurence, pour destourner cette basse conversation,
+luy parla de quelques femmes du quartier,
+et entr'autres d'une trésorière de France logée vis à vis
+d'elle qui faisoit assez de bruit dans le voisinage: Ha,
+ne me parlez point de celle-la (reprit madame Vollichon)!
+C'est une glorieuse que je ne sçaurois souffrir. J'ay
+deux sujets de me plaindre d'elle, que je ne luy pardonneray
+jamais. Laurence s'étant enquise de la qualité
+de ces deux injures, elle aprit que c'étoit parce que
+la tresoriere n'étoit pas venue voir madame Vollichon
+à sa derniere couche, et ne luy avoit pas envoyé du
+cousin quand elle avoit fait le pain bénit. Laurence
+rioit encore de ce plaisant ressentiment, quand Vollichon
+entra dans la chambre. Il avoit tout le jour fait la
+débauche, ayant esté à la comedie, et de là au cabaret,
+où une de ses parties l'avoit traitté. L'espargne d'un
+repas et les fumées du vin l'avoient rendu plus gay
+que de coustume, ce qui l'avoit empesché de s'aller
+r'enfermer dans son estude pour y travailler jusqu'à
+minuit, comme il avoit accoustumé. A peine fut-il entré,
+qu'il dit tout en haletant, et avec un transport
+merveilleux, qu'il avoit esté à la plus belle comedie qui
+se pust jamais voir; et qu'il y avoit tant de monde;
+qu'on ne pouvoit entrer à la porte. Il dit mesme qu'il
+avoit trouvé là des imprimeurs et des gens qui travailloient
+à la presse. On n'entendoit pas d'abord ce quolibet;
+mais il l'expliqua, en disant que c'estoient des
+coupeurs de bourse, qui avoient pris une monstre à un
+homme dans cette grande foule. Laurence luy demanda
+quelle piéce on avoit jouée. Il luy respondit: Attendéz,
+je vais vous le dire, voici le fait: Un particulier
+nommé Cinna s'advise de vouloir tuer un empereur;
+il fait ligue offensive et deffensive avec un autre appellé
+Maxime. Mais il arrive qu'un certain quidam va
+descouvrir le pot aux roses. Il y a là une demoiselle
+qui est cause de toute cette manigance, et qui dit les
+plus belles pointes du monde. On y voit l'empereur assis
+dans un fauteuil, devant qui ces deux messieurs
+font de beaux plaidoyers, où il y a de bons argumens.
+Et la piece est toute pleine d'accidens qui vous ravissent.
+Pour conclusion, l'empereur leur donne des lettres
+de remission, et ils se trouvent à la fin camarades
+comme cochons. Tout ce que j'y trouve à redire, c'est
+qu'il y devroit avoir cinq ou six couplets de vers, comme
+j'en ay veu dans le Cid, car c'est le plus beau des
+pieces. C'est dommage (dit Laurence) qu'on ne vous
+donne la commission de faire des prologues, car vous
+reussissés merveilleusement à expliquer le sujet d'une
+tragédie.</p>
+
+<p>Nicodeme les interrompit par son arrivée. La bonne
+humeur où estoit Vollichon fut cause qu'il le receut
+mieux qu'à l'ordinaire, bien qu'en son ame il eust dessein
+de rompre avec luy, attendant seulement que
+quelqu'une de ses legeretés luy en fournist l'occasion.
+Aussi ne luy pouvoit-on pas refuser un libre accés aupres
+de sa maistresse tant que l'engagement qu'il avoit
+avec elle, c'est à dire son contrat, subsisteroit.</p>
+
+<p>Dès que cet amant eut fait ses reverences, il dit à
+Madame Vollichon: Hé bien, ma bonne maman, ne
+m'avés-vous pas donné une generalle amnistie de tout le
+passé? Quest-ce que vous me venés conter (répondit-elle
+brusquement) avec votre amnistie? Je veux dire (reprit
+Nicodeme) que je crois que vous avès noyé toutes mes
+fautes dans le fleuve d'oubly. Voilà bien débutté (dit
+Vollichon), les oublies sont chez le patissier; et il se
+mit à rire à gorge desployée, comme il faisoit à tous
+ses méchans quolibets. Si j'ai fait icy quelque bicestre
+(continua Nicodeme), j'en ai payé les dommages et interests,
+et je suis prest de parfournir ce qui y manquera.
+Ce n'est pas de cela que je suis en colere (dit Madame
+Vollichon), mais de ce que vous estes un perdu, un
+vilain et un desbauché. Aussi-tost son mari adjousta, en
+adressant la parole à Nicodeme: Je veux envoyer un
+commissaire chez vous, car on dit que vous vivez mal.
+Nicodeme se voulut justifier et jurer qu'il n'avoit jamais
+fait aucun scandale, quand Laurence (voyant un souris
+goguenard de Vollichon) interpreta ainsi ce brocard.
+Je vois bien (dit-elle), à la mine de Monsieur, qu'il vous
+veut reprocher que vous ne faites pas bonne chère. Il ne
+tiendra qu'à luy (repartit Nicodeme) de faire l'experience
+du contraire, car je le traiteray quand il voudra de
+maniere qu'il en sera content. Hé bien (dit Vollichon),
+je vous prends au mot: j'iray demain diner chez vous
+et je porteray de quoy manger. Il ne sera pas nécessaire
+que vous apportiez de quoi manger (reprit Nicodeme);
+la ville est bonne, je ne vous laisseray pas
+mourir de faim. Laurence fut encore l'interprete d'un
+pareil souris de Vollichon, en disant: Je vois bien
+que Monsieur n'a pas dessein de rien porter chez vous
+pour augmenter la bonne chère; mais qu'il veut dire
+qu'il y portera ses dents, qui sont des instruments pour
+manger. A la bonne heure (dit Nicodeme) je vous attendray
+demain, et vostre compagnie (il dit cela en monstrant
+Bedout, qu'il connoissoit pour l'avoir veu au Palais,
+et qu'il croyoit estre venu avec Vollichon, sans
+sçavoir que ce fust son rival). Bedout repartit aussi-tost
+qu'il l'en remercioit, et qu'il n'estoit pas un homme à
+estre à charge à ses amis, pour aller ainsi disner chez eux
+sans nécessité. Et bien (dit Vollichon), je porteray les
+deux, je mangeray pour luy et pour moy. Gardez bien
+(dit Nicodeme) de faire vanité d'estre grand mangeur,
+de peur d'attirer le reproche qu'on fait souvent aux procureurs
+du Chastelet, de faire mille mangeries. Il n'y a
+rien qui ait moins de fondement que cela (repliqua Vollichon),
+car notre mestier maintenant est celuy d'un gagne-petit.
+Il est vray (dit alors Bedout) que la journée
+d'un procureur du Chastelet n'est taxée que six deniers;
+mais cette taxe est tant de fois reïtérée, et il se passe
+si grand nombre d'actes en un jour, que cela monte à
+des sommes immenses. Je ne sçais pourquoy on a souffert
+jusqu'icy un si grand abus; et je ne m'estone point
+qu'il y ait beaucoup de ces Messieurs qui aient fait de
+grandes fortunes en fort peu de temps. Bedout alloit
+faire de grandes moralitez sur la justice, car sur ces
+matieres il estoit grand discoureur, au lieu que sur celle
+de la galanterie il estoit toûjours muet, quand Nicodeme
+luy rompit les chiens pour mettre Javotte de la conversation;
+et la voyant qui devidoit un peloton de laine,
+il luy dit assez poëtiquement: Quand je vous vois occupée
+à ce travail, il me semble que je vois une de ces
+parques qui devident le fil de la vie des hommes; et
+comme ma destinée est en vos mains, il me semble
+aussi que c'est la mienne que vous devidez, de sorte
+que je crains à toute heure que vos rigueurs n'en couppent
+le fil. Je n'entends point tout ce que vous dites
+(répondit Javotte); je n'ai point de destinée entre les
+mains; je n'ai qu'un peloton de laine, pour faire ma tapisserie.
+Mais quoy (reprit Nicodeme), n'avez-vous pas
+dessein de me faire mourir mille fois par les cruelles
+longueurs que vous apportez à me rendre heureux?
+car quand je vois vostre tapisserie en vos mains, je
+crois voir encore la toile de Penelope? Je ne sçais
+comment sont faites vos toiles de Peneloppe (repliqua
+Javotte); je n'en ay point veu chez pas une lingere de
+Paris; et pour le reste, ce n'est point de moy que cela
+dépend. S'il en dépendoit, je vous asseure que ce ne
+seroit encore de long-temps. Madame Vollichon, qui
+prestoit l'oreille à cet entretien, dit là dessus, prenant
+la parole: Vrayman, vrayman, vous avez tout le loisir
+de mascher à vuide. Je me garderay bien de passer outre
+jusqu'à ce que j'aye fait d'autres enquestes. Vous
+voyez (adjousta son mari), elle n'est encore qu'à la premiere
+des enquestes; mais je ne me soucie pas qu'elle
+passe par toutes les chambres, pourvu qu'elle n'aille
+point à la Cour des aydes. Ha Monsieur (interrompit
+Laurence), vous avez une trop honneste femme pour
+avoir rien à craindre de ce costé-là. Je le crois (dit Vollichon),
+mais ces bonnes ménageres sont fort à craindre,
+qui font que leurs maris ont leur provision de bois
+sans aller la chercher sur le port.</p>
+
+<p>Vous auriez esté bon du temps du vieux Testament
+(dit Nicodeme); vous ne parlez que par figures. Il faudra
+donc (interrompit Bedout) ne prendre ses parolles
+que dans le sens tropologique<a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote_43_43" class="fnanchor">[43]</a>. Est-ce là du latin (dit
+alors Vollichon)? je ne l'entends point, mais du grais,
+je vous en casse. Il y a long-temps (dit alors Laurence)
+que j'admire vostre maniere de parler; il faut que vous
+ayez un dictionnaire de quolibets que vous ayez appris
+par c&oelig;ur, pour les prodiguer comme vous faites. Vrayement
+(dit Vollichon) j'en sçais bien d'autres dont je ne
+prens point d'argent; et en effet il en alloit enfiler un
+grand nombre, si ce n'eust esté qu'un petit garçon vint
+à sa s&oelig;ur Javotte demander tout haut en sa langue de
+petit enfant quelques pressantes nécessitez. Cette conversation
+fut ainsi interrompuë; et quand elle auroit
+esté mille fois plus sérieuse, elle ne l'auroit pas esté
+moins, car c'est la coustume de ces bons bourgeois d'avoir
+toujours leurs enfans devant leurs yeux, d'en faire
+le principal sujet de leur entretien, d'en admirer les
+sottises et d'en boire toutes les ordures. Le petit Toinon
+fut aussi-tost loüé de sa propreté; on luy promit à
+cause de cela du bonbon; et apres qu'on l'eut mis bien
+à son aise, Madame Vollichon ne parla plus avec Mademoiselle
+Laurence que des belles qualitez de son fils,
+de ses miesvretez et postiqueries. Ce sont les termes
+consacrez chez les bourgeois et les mots de l'art pour
+expliquer les gentillesses de leurs enfans. Elle ne se
+contenta pas de parler de celuy-là; elle en loüa encore
+un autre qui estoit encore à la mammelle, disant de luy
+qu'il parloit tout seul, qu'il avoit la plus belle éloquence
+du monde, et qu'il sçavoit déjà huit ou dix mots.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_43_43" id="Footnote_43_43"></a><a href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> Chercher le sens tropologique, c'est, sous la figure, le
+<i>trope</i>, la parabole, démêler le sens moral, ce qui est très nécessaire
+pour l'Ecriture.</p></div>
+
+<p>Toinon r'entra peu de temps apres dans la salle en
+equipage de cavallier, c'est à dire avec un baston entre
+les jambes, qu'il appelloit son dada. Vollichon prit
+aussi-tost un manche de balay qu'il mit entre les siennes,
+et, courant apres son fils, ils firent ensemble trois
+tours autour de la table, ce qui donna occasion à Nicodeme
+d'appeler cette course un tournoy.</p>
+
+<p>Laurence commençoit à rire de la folie de Vollichon,
+quant Bedout luy remonstra qu'elle avoit tort de trouver
+à redire à cette action, et que, si elle avoit leu Plutarque,
+elle auroit veu qu'autrefois Agesilaus fut surpris
+en la même posture, et qu'au lieu de s'en deffendre il
+pria seulement ceux qui l'avoient veu de n'en rien dire
+jusqu'à ce qu'ils eussent des enfans. Laurence ne répondit
+autre chose, sinon qu'on ne pouvoit rien faire
+qui n'eust son exemple dans l'antiquité, et, par discretion,
+elle ne voulut pas continuer sa risée au nez de
+Vollichon, de peur de le fascher; elle se contenta de
+faire en elle-mesme reflexion sur la sottise des bourgeois,
+qui quittent l'entretien de la meilleure compagnie
+du monde pour joüer et badiner avec leurs enfans, et
+qui croyent estre bien excusez en alleguant l'affection
+paternelle, comme s'ils n'avoient pas assez de temps
+pour y satisfaire quand ils sont en particulier et dans
+leur domestique, et comme si le reste de la compagnie,
+qui n'est pas obligé d'avoir la mesme affection, devoit
+prendre le mesme divertissement à leurs jeux et à leurs
+gambades; sottise d'autant plus ridicule qu'elle s'estend
+bien souvent jusqu'aux gens les plus esloignez de la
+bourgeoisie, et qui ne s'en deffendent que par l'exemple
+qu'avoit cité Bedout inutilement, puisqu'Agesilaus ne
+se divertissoit ainsi qu'en secret; encore estoit-il honteux
+d'avoir été surpris en cette action.</p>
+
+<p>Le reste de cette visite se passa en actions aussi badines.
+Laurence en fut bien-tost fatiguée, et, se levant,
+emmena avec elle son cousin. Nicodeme fut obligé de
+sortir en même temps, parce que Madame Vollichon se
+vouloit retirer et mettre la clef de la maison sous son chevet.
+Ces deux amans firent encore plusieurs visites aussi
+ridicules, mais je ne veux pas m'amuser à repeter toutes
+les sottises qui s'y dirent de part et d'autre; ce que nous
+en avons rapporté suffit.</p>
+
+<p>Cependant les affaires de Nicodeme alloient de mal
+en pis, et celles de Bedout de mieux en mieux. Ce n'estoit
+pas que l'un eust plus de part aux bonnes graces de leur
+maistresse que l'autre, car Javotte avoit pour eux une
+égale indifférence, ou plustost une égale aversion. Mais
+c'est que Vollichon trouvoit plus de bien et moins de légèreté
+et de fanfaronnade en Bedout qu'en Nicodeme. Il
+resolut donc tout a fait dans sa teste le mariage avec Bedout,
+sans demander l'advis de sa fille, et il differa seulement
+la signature des articles, jusqu'à ce qu'il fust desgagé
+d'avec Nicodeme, avec lequel il esperoit de rompre
+bien-tost.</p>
+
+<p>Comme on ne douta plus alors que Javotte ne fust
+bien-tost mariée, à cause qu'on avoit en main ces deux
+partis, on commença à luy donner chez elle plus de
+liberté qu'elle n'avoit auparavant. On luy fit venir un
+maistre à danser pour la façonner, et on choisit entre
+tous ceux de la ville celuy qui monstroit à meilleur
+marché; encore sa mère voulut qu'il luy monstrast
+principalement les cinq pas et les trois visages<a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote_44_44" class="fnanchor">[44]</a>; danses
+qui avoient esté dancées à sa nopce, et qu'elle disoit
+estre les plus belles de toutes. On luy permit aussi de
+voir le beau monde, de faire des visites dans les beaux
+réduits, et de se mesler en des compagnies d'illustres
+et de pretieuses: le tout néantmoins sans s'esloigner
+beaucoup de son quartier, car on ne la vouloit pas
+perdre de veuë. Elle fut introduite dans la plus belle
+de ces compagnies par Laurence, qui en estoit. Son
+exquise beauté fut cause qu'elle y fut la bien venuë,
+malgré son innocence et son ingenuité: car une belle
+personne est toujours un grand ornement dans une
+compagnie de femmes. Ce beau reduit estoit une de
+ces Academies bourgeoises dont il s'est estably quantité
+en toutes les villes et en tous les quartiers du royaume;
+où on discouroit de vers et de prose, et où on faisoit
+les jugements de tous les ouvrages qui paroissoient au
+jour. La pluspart des personnages qui la composoient
+vouloient estre traittez d'illustres, et avec raison, puisqu'il
+n'y en avoit pas un qui ne se fist remarquer par
+quelque caractere particulier. Elle se tenoit chez Angelique,
+qui estoit une personne de grand mérite que je
+ne sçay quel hazard avoit engagée dans cette societé.
+Elle n'avoit point voulu prendre d'autre nom de guerre
+ny de roman que le sien: car le nom d'Angelique est
+au poil et à la plume, passant par tout, bon en prose et
+bon en vers, et celebre dans l'histoire et dans la fable.
+Elle avoit appris quelques langues et leu toutes sortes
+de bons livres; mais elle s'en cachoit comme d'un
+crime. Elle ne faisoit point vanité d'estaller ses sentimens,
+qui estoient tousjours fort justes, mais presque
+tousjours contredits, car, comme dans cette assemblée
+le nombre des gens raisonnables estoit le moindre,
+elle ne manquoit jamais de perdre sa cause à la pluralité
+des voix. Et à propos de cela, elle se comparoit à
+cette Cassandre qui n'estoit jamais creuë quand elle
+disoit la vérité. Elle avoit une de ses parentes qui prenoit
+tout le contrepied. C'étoit la fille d'un receveur et
+payeur des rentes de l'Hostel de Ville, que, pour parler
+plus correctement, il falloit seulement appeller receveur;
+car, pour la seconde partie de sa charge, il ne
+la faisoit point. Elle s'appelloit Phylippote en son nom
+ordinaire, et en son nom de roman elle se faisoit appeller
+Hyppolite, qui est l'anagramme du nom de Phylippote<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote_45_45" class="fnanchor">[45]</a>,
+ce qui n'est pas une petite fortune pour une
+pretenduë heroïne, quand son nom de roman se peut
+faire avec les lettres d'un nom de baptesme. Elle affectoit
+de paroistre sçavante avec une pedanterie insupportable.
+Un de ses amans lui enseignoit le latin, un
+autre l'italien, un autre la chiromance, un autre à
+faire des vers, de sorte qu'elle avoit presque autant
+de maistres que de serviteurs. Il y avoit en cette compagnie
+des esprits de toutes les sortes, dont le plus
+honneste homme s'appelloit Philalethe, passioné admirateur
+des vertus et des beautés d'Angelique, et qui
+faisoit tout son possible pour se bien mettre dans son
+esprit. D'autre costé, un certain autheur, nommé Charoselles,
+y venoit aussi; il avoit esté assez fameux en sa
+jeunesse, mais il s'estoit décrié à tel point, qu'il ne
+pouvoit plus trouver de libraires pour imprimer ses
+ouvrages. Il se consoloit neantmoins par la lecture qu'il
+essayoit d'en faire à toutes les compagnies, et... Mais
+tout beau! si je voulois descrire icy par le menu toutes
+ses qualitez et celles de ces autres personnages, je ferois
+une trop longue digression, et ce seroit trop differer
+le mariage qui est sur le tapis. Pour coupper court,
+il s'amassoit tous les jours bonne compagnie chez Angelique.
+Quelquefois on y traittoit des questions curieuses;
+d'autrefois on y faisoit des conversations galantes,
+et on tâchoit d'imiter tout ce qui se pratique dans
+les belles ruelles par les pretieuses du premier ordre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_44_44" id="Footnote_44_44"></a><a href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> C'étoient, en effet, des danses de l'autre règne, et, partant,
+passées de mode. La première est décrite par Aut. Arena
+dans son poëme macaronique sur la danse, au chapitre
+<i>Quos passibus duplum esse debet.</i> Régnier en parle aussi dans
+sa 5<sup>e</sup> satyre, V. 220.
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Jadis, de votre temps, la vertu simple et pure<br /></span>
+<span class="i0">Sans fard, sans fiction, imitoit la nature...<br /></span>
+<span class="i0">... la nostre aujourd'hui qu'on revère icy-bas<br /></span>
+<span class="i0">Va la nuit dans le bal et danse les <i>cinq pas</i>.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_45_45" id="Footnote_45_45"></a><a href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Allusion satirique à l'heureux anagramme que fit Malherbe,
+quand il transforma le nom de <i>Catherine</i>, que portoit
+madame de Rambouillet, en celui d'<i>Arthenice</i>. (Tallemant,
+<i>Historiettes</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. I, p. 271.)</p></div>
+
+<p>Le jour que Javotte fut introduitte dans cette compagnie
+il y avoit moins de monde, et elle ne fut pas si
+tumultueuse qu'à l'ordinaire. Il arriva mesme que la
+conversation y fut assés agreable et spirituelle. Or
+quoy que Javotte n'y contribuast que de sa presence, il
+ne sera pas hors de propos d'en inserer icy une partie,
+qu'elle escouta avec une attention merveilleuse. Pour
+vous consoler de cette digression, imaginez-vous, si
+vous voulez, qu'il arrive icy comme dans tous les romans;
+que Javotte est embarquée; qu'il vient une tempeste
+qui la jette sur des bords estrangers; ou qu'un
+ravisseur l'enlève en des lieux d'où l'on ne peut avoir
+de long-temps de ses nouvelles; encore aurez-vous cela
+de bon que vous ne la perdrez point de veuë, et vous
+la pourrez tousjours loüer de son silence, qui est une
+vertu bien rare en ce sexe.</p>
+
+<p>Si-tost que les premiers compliments furent faits,
+dont les plus ingenües se tirent quelquefois assez bien,
+parce que cela ne consiste d'ordinaire qu'en une profonde
+reverence, et en un petit galimatias qu'on prononce
+si bas qu'on ne l'entend point, Hyppolite, qui
+n'aymoit que les entretiens sçavans, esloigna bientost
+ces discours communs qui se font dans les visites ordinaires.
+Elle se plaignit de Laurence, qui avoit commencé
+à parler des nouvelles de la ville et du voisinage, luy
+disant que cela sentoit sa visite d'accouchée<a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote_46_46" class="fnanchor">[46]</a>, ou les
+discours de commères, et que parmy le beau monde
+il ne falloit parler que de livres et de belles choses.
+Aussi-tost elle se jetta sur la fraipperie de plusieurs
+pauvres autheurs, qui sont les premiers qui ont à
+souffrir de ces fausses pretieuses, quand cette humeur
+critique les saisit. Dieu sçait donc si elle les ajusta de
+toutes pièces. Mais dispensez-moy de vous reciter cet
+endroit de leur conversation, que je veux passer sous
+silence, car je n'oserois nommer pas un des autheurs
+vivans: ils m'accuseroient de tout ce qui auroit esté dit
+alors, quoy que je n'en pusse mais. J'aurois beau condamner
+tous les jugemens qui auroient esté prononcez
+contre eux, ce seroit un crime capital d'en faire seulement
+mention. Ils me traitteroient bien plus rigoureusement
+qu'un historien ou un gazetier, qui ne sont jamais
+garands des recits qu'ils font. Outre que ces messieurs
+sont si delicats, qu'il faut bien prendre garde
+comme on parle d'eux; ils sont si faciles à piquer, que
+le moindre mot de raillerie, ou une louange médiocre,
+les met aux champs, et les rend ennemis irreconciliables.
+Apres quoy, ce sont autant de bouches que vous
+fermez à la Renommée, qui auparavant parloient pour
+vous, et cela fait grand tort au libraire qui est interessé
+au débit d'un livre. J'ay mesme ce respect pour
+eux, que je ne veux pas faire comme certains escrivains,
+qui, lors qu'ils en parlent, retournent leurs noms,
+les escorchent, ou les anagrammatisent. Invention assez
+inutile, puisque, si leur nom est bien caché, le
+discours est obscur et perd de sa force et de sa grace,
+on n'est tout au plus plaisant qu'à peu de personnes;
+et si on le descouvre (comme il arrive presque tousjours)
+ce déguisement ne sert de rien, veu que les lecteurs
+font si bien qu'ils en attrapent la clef, et il arrive souvent
+qu'il y a des larrons d'honneur qui en font faire
+de fausses clefs. C'est pourquoy je ne parlerai point du
+destail, mais seulement de ce qui fut dit en general,
+et dont personne ne se peut choquer, s'il n'est de bien
+mauvaise humeur, et s'il n'a la conscience bien chargée.
+On s'estendit d'abord sur les poëmes et sur les romans,
+et l'on y parla fort de l'institution du poëte, de la maniere
+de devenir autheur, et d'acquerir de la reputation
+dans le monde.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_46_46" id="Footnote_46_46"></a><a href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Pendant le temps de leurs couches, les bourgeoises
+avoient coutume de recevoir toutes les visites des voisines.
+Leur lit étoit paré pour cela, et surmonté d'un pavillon qu'on
+n'étendoit que dans ces occasions. <i>Je vous revois</i>, dit Coulanges
+(Chansons choisies, 1694, in-12, p. 72),
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je vous revois, vieux lit si chéri de mes pères,<br /></span>
+<span class="i6">Où jadis toutes mes grand's mères,<br /></span>
+<span class="i0">Lorsque Dieu leur donnoit d'heureux accouchements,<br /></span>
+<span class="i0">De leur fécondité recevoient compliments.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Ces compliments étoient bavards, et, à la longue, tournoient
+au commérage. On en fit le texte de petits pamphlets bourgeois
+parus successivement, au nombre de huit, en 1623. En
+1624, on fit une édition collective de toutes ces pièces, sous
+le titre de <i>Recueil général des caquets de l'accouchée</i>... 1624,
+pet. in-12. D'autres pièces du XVII<sup>e</sup> siècle portent le même
+titre.</p></div>
+
+<p>La plus grande passion que j'aurois (dit entre autres
+Hyppolite) ce seroit de pouvoir faire un livre; c'est la
+seule chose dont je porte envie aux hommes; je leur
+en vois faire en si grand nombre, que je m'imagine
+que l'advantage de leur sexe leur donne cette facilité.
+Il n'est point necessaire (répondit Angélique) de souhaitter
+pour cela d'estre d'un autre sexe; le nostre a
+produit en tout temps d'assez beaux ouvrages, jusqu'à
+pouvoir estre enviez par les hommes. Cela est vray (dit
+Laurence), mais celles qui en font bien s'en cachent
+comme d'un crime; et celles qui en font mal sont la
+fable et la risée de tout le monde; de sorte que, de
+quelque costé que ce soit, il ne nous en revient pas
+grande gloire. Pour moy (dit Philalethe, qui estoit cet
+honneste homme dont j'ai parlé), je ne suis pas de cet
+avis, et je tiens qu'à l'égard de celles qui cachent leur
+science, elles acquierent une double gloire, puisqu'elles
+joignent celle de la modestie à celle de l'habileté;
+et à l'esgard des autres, elles ne laissent pas d'estre
+loüables de tascher à se mettre au dessus du commun
+de leur sexe, malgré le deffaut de leur esprit. Et moy
+(ajouta Charroselles), si je suis jamais roy, je feray faire
+deffences à toutes les filles de se mesler de faire des
+livres; ou, si je suis chancellier, je ne leur donneray
+point de privilege; car, sous pretexte de quelques bagatelles
+de poësies ou de romans qu'elles nous donnent,
+elles épuisent tellement l'argent des libraires,
+qu'il ne leur en reste plus pour imprimer des livres
+d'histoire ou de philosophie des autheurs graves. C'est
+une chose qui me tient fort au c&oelig;ur, et qui nuit grandement
+à tous les escrivains feconds, dont je puis parler
+comme sçavant. Vrayement, Monsieur (dit Pancrace,
+qui estoit un autre gentil-homme qui s'estoit
+trouvé par hazard dans cette mesme assemblée), on
+voit bien que vostre interest vous fait parler; mais considérez
+que, nonobstant qu'on imprime beaucoup de
+vers et de romans, on ne laisse pas d'imprimer encore
+un nombre infini de gros autheurs anciens et modernes.
+De sorte que, si les libraires en rebutent quelques-uns,
+ce n'est pas une bonne marque de leur merite. S'il ne
+tenoit plus qu'à cela (reprit Hyppolite), je ne m'en mettrois
+gueres en peine; car j'ay un libraire qui me loue
+des romans, qui ne demanderoit pas mieux que de travailler
+pour moy, particulierement à cause que je ne
+luy en demanderois point d'argent, car je sçais bien
+qu'ils n'ont jamais refusé de coppies gratuittes. Et puis
+j'ai tant d'amis et une si grande caballe, que je leur en
+ferois voir le debit asseuré. Ce dernier moyen (dit Charroselles)
+est le meilleur pour faire imprimer et vendre
+des livres, et c'est à ce deffaut que j'impute la mauvaise
+fortune des miens. Malheureusement pour moy,
+je me suis advisé d'abord de satiriser le monde, et je
+me suis mis tous les autheurs contre moy. Ainsi les
+prosneurs m'ont manqué dans le besoin. Ha! que si c'estoit
+à recommencer... Vous diriez du bien (dit Laurence,
+qui le connoissoit de longue main); ce seroit bien le pis
+que vous pourriez faire; vous y seriez fort nouveau, et
+ce seroit un grand hazard si vous y pouviez reüssir.
+Hé bien! je ne regretteray plus le passé (dit Charroselles),
+puisqu'il ne peut plus se rappeler; mais du moins,
+pour me vanger, je donneray au public mon traitté de
+la grande caballe<a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote_47_47" class="fnanchor">[47]</a>, où je traitteray des fourbes de
+beaucoup d'autheurs au grand collier, et j'y feray voir
+que ce sont de vrays escrocs de reputation, plus punissables
+que tous ceux qui pipent au jeu; et si je trouveray
+bien moyen de le faire imprimer malgré les libraires,
+quand je le devrois donner à quelqu'un de ces autheurs
+qui ont amené la mode d'adopter des livres.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_47_47" id="Footnote_47_47"></a><a href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Ch. Sorel (Charroselles) se mêla, en effet, de livres de
+magie. En 1636, il avoit publié un volume des <i>Talismans ou
+figures peintes sous certaines constellations</i>, Paris, in-8. Il avoit
+pris pour cet ouvrage un pseudonyme dont nous reparlerons.</p></div>
+
+<p>Il est vray (dit alors Angélique) que les amis et la
+caballe ont servi quelquefois à mettre des gens en reputation;
+mais ç'a esté tant qu'ils ont eu la discretion et
+la retenue de cacher leurs ouvrages, ou d'en faire juger
+sur la bonne foy de ceux qui les annonçoient. Mais
+si-tost qu'ils les ont donnez au public, il a rendu justice
+à leur merite, et toute leur reputation, qui n'estoit
+pas establie sur de solides fondemens, est tombée par
+terre. Je mourois de peur (adjousta Pancrace) que vous
+ne citassiez quelque exemple qui nous eut attiré quelque
+querelle sur les bras, non pas de la nature de
+celles dont je me desmeslerois le mieux. Mais (dit Philalethe)
+ne mettriez-vous point en mesme rang ceux qui
+font des vers au devant d'un livre, des prefaces ou
+des commentaires: car ce sont des gens qui loüent
+tant qu'il leur plaist, sans que la modestie de l'autheur
+courre aucune fortune. Ouy dea (respondit Charroselles),
+et ce n'est pas un petit stratageme pour mendier de l'estime.
+Ce n'est pas qu'il n'y arrive souvent quelque fourbe,
+car un autheur emprunte quelquefois le nom d'un amy,
+ou suppose un nom de roman pour se loüer librement
+luy-mesme. Je puis dire icy entre nous que je
+l'ay pratiqué avec assez de succès, et que sous un
+nom empruntée de commentateur de mon propre ouvrage,
+je me suis donné de l'encens tout mon soul.</p>
+
+<p>Quoy qu'il en soit (reprit Hyppolite), je n'ay jamais
+pû concevoir comment on faisoit ces gros volumes,
+avec une suitte de tant d'intrigues et d'incidens: j'ai
+essayé mille fois de faire un roman, et n'en ai pû venir
+à bout; pour des madrigaux, des chansons, et d'autres
+petites pieces, on sait que je m'en escrime assez bien,
+et que j'en ferai tant qu'on en voudra. Voila (dit Charroselles)
+un second moyen pour arriver promptement à
+la gloire, en ce malheureux siecle où on ne s'amuse
+qu'à la bagatelle. C'est tout ce qu'on estime et ce qu'on
+debite, pendant que les plus grands efforts d'esprit et
+les plus nobles travaux nous demeurent sur les bras.</p>
+
+<p>Vous estes donc (dit Angelique) de l'opinion de ceux
+qui disent que le premier pas pour aller à la gloire est
+le madrigal, et le premier pour en décheoir est le
+grand poëme? Il y a grande apparence (adjousta Pancrace).
+Mais comment est-ce que si peu de chose pourroit
+mettre les gens en reputation? Vous ne dites pas
+le meilleur (adjousta Laurence); c'est qu'il faut qu'ils
+soient mis en musique pour estre bien estimez. Asseurement
+(interrompit Charroselles); c'est pour cela que
+vous voyez tous ces petits poëtes caresser Lambert,
+le Camus, Boisset et les autres musiciens de reputation,
+et qui ne mettent jamais en air que les vers de leurs favoris;
+car autrement ils auroient fort à faire. On ne peut
+nier (dit Philalete) que cette invention ne soit bonne
+pour se mettre fort en vogue: car c'est un moyen pour
+faire chanter leurs vers par les plus belles bouches de
+la cour, et leur faire ensuite courir le monde. Outre que
+la beauté de l'air est une espèce de fard qui trompe et
+qui esbloüit; et j'ai veu estimer beaucoup de choses
+quand on les chantoit, qui estoient sur le papier de purs
+galimathias, où il n'y avoit ny raison ny finesse. Je les
+compare volontiers (reprit Charroselles) à des images
+mal enluminées, qui, estant couvertes d'un talc ou d'un
+verre, passent pour des tableaux dans un oratoire. Et
+moi (dit Pancrace) à un habit de droguet<a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote_48_48" class="fnanchor">[48]</a>, enrichy de broderie
+par le caprice d'un seigneur.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_48_48" id="Footnote_48_48"></a><a href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Le <i>droguet</i> étoit une étoffe de soie qui devoit son nom à
+la ville d'Irlande Drogheda, d'où elle avoit d'abord été importée
+chez nous. (Fr. Michel, <i>Recherches sur le commerce et la
+fabrication des étoffes de soie, etc.</i> Paris, 1854, in-4, t. 2, p.
+244.)</p></div>
+
+<p>Cela me fait souvenir (adjoûta Laurence) d'un homme
+que j'ay veu à la cour d'une grande princesse<a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote_49_49" class="fnanchor">[49]</a>, qui s'estoit
+mis en reputation par la bagatelle melodieuse. Il avoit fait
+quantité de paroles pour des chansons; de sorte qu'on disoit
+de luy que c'estoit un homme de belles paroles. Il se
+vantoit d'avoir des pensées fort delicates, et en effect elles
+l'estoient tellement que les plus esclairez souvent n'en
+pouvoient voir la finesse; mais si-tost que son esprit
+voulut un peu prendre l'essor et faire une galanterie
+seulement de cinquante vers, elle fut generallement
+bernée. Voyla qui me surprend (dit Hyppolite), car un
+poëte de cour a tousjours assez d'approbateurs et de gens
+qui font valloir son ouvrage. Il falloit que son livre fust
+bien mauvais, ou que cet autheur eut bien peu d'amis.
+C'est là où je vous attendois (interrompit Charroselles),
+puisque je tiens que la plus necessaire qualité à un poëte
+pour se mettre en reputation, c'est de hanter la cour,
+ou d'y avoir esté nourry: car un poëte bourgeois ou vivant
+bourgeoisement y est peu consideré. Je voudrois
+qu'il eust accès dans toutes les ruelles, reduits et academies
+illustres; qu'il eust un Mecenas de grande qualité
+qui le protegeast, et qui fist valloir ses ouvrages, jusques-là
+qu'on fust obligé d'en dire du bien malgré soy,
+et pour faire sa cour. Je voudrois qu'il escrivist aux
+plus grands seigneurs; qu'il fist des vers de commande
+pour les filles de la reyne, et sur toutes les avantures
+du cabinet; qu'il en contrefist mesme l'amoureux, et
+qu'il escrivist encore ses amours sous quelque nom emprunté,
+ou dans une histoire fabuleuse. Le meilleur seroit
+qu'il eust assez de credit pour faire les vers d'un
+balet du roy; car c'est une fortune que les poëtes doivent
+autant briguer que les peintres font le tableau du
+May<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote_50_50" class="fnanchor">[50]</a> qu'on presente à Nostre-Dame.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_49_49" id="Footnote_49_49"></a><a href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> C'est sans doute Benserade. Ce qui est dit ici de «bagatelles
+mélodieuses, etc.», et un peu plus loin (p. 139), de
+l'avantage qu'on trouve à faire «les vers d'un ballet du roy»,
+se rapporte au mieux à ce rimeur courtisan, dont la verve
+n'alla jamais plus loin qu'un rondeau ou un madrigal, et dont
+la plus grande gloire fut d'aider Molière dans les ballets à
+régler pour la cour. Si c'est Benserade, la grande princesse
+dont il est parlé ici doit être madame de Longueville, qui,
+en effet, fut sa protectrice, surtout dans l'affaire des sonnets
+de Job et d'Uranie. On sait que ce dernier étoit de Benserade,
+et c'est pour lui qu'elle se déclara hautement.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_50_50" id="Footnote_50_50"></a><a href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Jusqu'au commencement du XVIII<sup>e</sup> siècle, la communauté
+des orfèvres avoit l'usage d'offrir, le premier jour de
+mai, à Notre-Dame, un grand tableau qui, à cause du jour
+où on l'offroit, s'appeloit <i>tableau du mai</i>. On l'appendoit ce
+jour-là à la porte de l'église, puis on lui donnoit une place à
+l'intérieur. Ces tableaux n'avoient pas moins de onze ou douze
+pieds de hauteur. Les piliers de la nef et plusieurs des chapelles
+en étoient ornés. (Piganiol, <i>Descript. de Paris</i>, t. 1<sup>er</sup>,
+p. 310-311.) On lit dans le <i>Dictionnaire de Trévoux</i>, édit. 1732,
+que, depuis quelques années, cet usage s'étoit perdu.</p></div>
+
+<p>On ne peut nier (répondit Angelique) que toutes ces
+inventions, et sur tout les amis et l'authorité d'un grand
+seigneur, ne servent beaucoup à ces messieurs; car les
+trois quarts du monde jugent des ouvrages d'autruy sans
+les connoistre, et sont de l'opinion de celuy qui a dit le
+premier son advis, comme nous voyons que les moutons
+se laissent conduire au premier qui marche. Adjoustez
+(dit Philalethe) qu'il y en a plusieurs qui, à force
+de parler contre leur sentiment, changent d'opinion, et
+se persuadent à la fin qu'une chose qu'ils auront condamnée
+d'abord avec justice, sera bonne parce qu'ils
+auront esté souvent obligez de parler en sa faveur pour
+d'autres considérations. Pour moi (dit Pancrace), j'ay
+veu un mauvais poëte de l'autre cour<a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote_51_51" class="fnanchor">[51]</a> fort estimé
+parce qu'on faisoit quelquefois sa fortune en loüant
+ses ouvrages, comme luy-mesme avec de meschans
+vers avoit fait la sienne. Je l'ay aussi connu (reprit Hyppolite),
+et je trouve qu'on avoit raison de l'estimer; car,
+entre tous les poëtes, ceux qui sont en fortune ont tout
+à fait mon approbation, et dés qu'un homme est assez
+accommodé pour avoir un carrosse à luy, je ne veux pas
+qu'on songe seulement à censurer ses ouvrages. La naissance
+un peu riche sert bien autant à un poëte pour arriver
+à la gloire que ce génie qu'il faut qu'il obtienne
+de la nature, et qui a fait dire qu'on peut bien devenir
+orateur, mais qu'il faut naistre poëte. Et pour moy, je
+conseillerois à quiconque voudra estre de ce mestier,
+de vendre tout le reste de son bien pour obtenir ce degré
+d'honneur. Aussi bien (dit Pancrace) un carosse de
+poëte ou de musicien ne couste gueres à achetter: témoin
+celui d'un illustre marquis, dont l'attelage ne cousta
+que quarante francs, et qui, à la vérité, eut la honte
+de demeurer embourbé dans un crachat. Et quant à l'entretien,
+il couste aussi peu, veu que ces messieurs sont
+accoustumez à vivre aux dépens d'autruy, allant, à la
+ville et à la campagne, tantost chez l'un et tantost chez
+l'autre. Hélas! (interrompit Charroselles avec un grand
+soupir) que ce raisonnement est vain! il y a long-temps
+que j'entretiens exprès un carosse qui sent assez l'autheur,
+comme vous sçavez, et cependant je n'en ay pas
+eu plus de creance chez ces damnez de libraires, qui ne
+veulent point imprimer mes ouvrages.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_51_51" id="Footnote_51_51"></a><a href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Il doit être ici question de Boisrobert, que ses vers, et
+mieux encore ses bouffonneries, poussèrent auprès de Richelieu,
+et qui fit partager sa faveur à tous les poètes ses
+amis et ses flatteurs. Il en peupla l'Académie naissante. On
+appela tous ces académiciens de remplissage les <i>enfants de
+la pitié de Boisrobert</i>; et lui-même, songeant à ce qu'il avoit
+obtenu pour eux du cardinal, se donnoit le titre de <i>solliciteur
+des muses affligées</i>. V. son <i>Historiette</i> parmi celles de Tallemant,
+2<sup>e</sup> édit., t. 3, p. 148.</p></div>
+
+<p>J'ay un bon avis à vous donner (dit Laurence): vous
+n'avez qu'à en donner des pieces separées aux faiseurs
+de Recueils; ils n'en laissent échapper aucunes. Les belles
+pièces font valloir les mauvaises, comme la fausse
+monnoye passe à la faveur de la bonne qu'on y mesle.
+Je me suis déja advisé de cette invention (répondit Charroselles
+avec un autre grand hélas!); mais elle ne m'a
+servi qu'une fois. Car il est vray qu'apres qu'on m'eut
+rebuté un livre entier, je le hachay en plusieurs petites
+pièces, episodes et fragments, et ainsi je fis presque
+imprimer un volume de moy seul, quoy que sous le titre
+de Recueil de pièces de divers autheurs<a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote_52_52" class="fnanchor">[52]</a>. Mais malheureusement
+le libraire descouvrit la chose, et me fit
+des reproches de ce qu'il ne le pouvoit débiter. Cela
+m'estonne (dit alors Philalethe), car les receuils se vendoient
+bien autrefois<a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote_53_53" class="fnanchor">[53]</a>; il est vray qu'ils sont maintenant
+un peu descriez, et ils ont en cela je ne sçay quoy de
+commun avec le vin, qui ne vaut plus rien quand il est
+au dessous de la barre, quoy qu'il fust excellent quand
+il estoit frais percé. A propos (reprit Hyppolite), ne
+trouvez-vous pas que ces recueils fournissent une occasion
+de se faire connoistre bien facilement et à peu de
+frais? Je vois beaucoup d'autheurs qui n'ont esté connus
+que par là. Pour moy, j'ay quasi envie d'en faire de
+mesme; je fourniray assez de madrigaux et de chansons
+pour faire imprimer mon nom, et le faire afficher
+s'il est besoin. Il semble (dit Angélique) qu'ils peuvent
+du moins servir à faire une tentative de réputation: car,
+si les pièces qu'on y hazarde sont estimées, on en recueille
+la gloire en seureté; et si elles ne plaisent pas,
+on en est quitte pour les desadvouer, ou pour dire qu'on
+vous les a desrobées, et qu'elles n'estoient pas faites à
+dessein de leur faire voir le jour.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_52_52" id="Footnote_52_52"></a><a href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Il est parlé ici du nouveau <i>Recueil de pièces les plus
+agréables de ce temps, en suite des jeux de l'inconnu</i> (Paris,
+1644, in-12), dont l'éditeur étoit en effet Ch. Sorel, l'original
+de Charroselles. Nous en reparlerons plus bas.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_53_53" id="Footnote_53_53"></a><a href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Ils eurent, en effet, une grande vogue pendant tout le
+XVII<sup>e</sup> siècle. Quoi qu'en dise même Furetière, qui n'avoit
+guère droit de décrier ce genre de publication, puisqu'il fit
+paroître quelques unes de ses poésies dans le <i>Recueil de poésies
+diverses</i> donné par La Fontaine (Paris, 1671, in-12), la
+mode des recueils étoit encore très florissante de son temps,
+et devoit même lui survivre. La préface du <i>Nouveau choix de
+poésies</i> donné à La Haye en 1715, in-12, prouve qu'au XVIII<sup>e</sup>
+siècle elle étoit encore en pleine faveur. Une bibliographie
+des <i>Recueils</i> seroit de trop ici. Nous renverrons, pour les
+principaux, au <i>Catalogue de la Bibliothèque</i> de M. Viollet le
+Duc (<i>Supplément</i>, p. 3-4.)</p></div>
+
+<p>J'advoue bien (dit Pancrace) que ceux qui sont déjà
+en réputation, et dont les ouvrages ont esté louez dans
+les ruelles et dans les caballes, l'ont bien conservée
+dans les Recueils. Mais je ne vois pas que ceux-là en
+ayent beaucoup acquis qui n'estoient point connus auparavant
+d'ailleurs. De sorte qu'il est arrivé que la pluspart
+des honnestes gens n'ont pas souffert qu'on y ait
+mis leur nom, et il n'y a eu que quelques ignorans qui
+se sont empressez pour cela. Je vis ces jours passez un
+different (adjousta Philalethe) qui serviroit bien à confirmer
+ce que vous dites: c'etoit à la boutique d'un des
+plus fameux faiseurs de Recueils. Un fort honneste homme
+qui ne vouloit point passer pour autheur déclaré le
+vînt menacer de lui donner des coups de baston à cause
+qu'il avoit fait imprimer un petit nombre de vers de
+galenterie sous son nom, et l'avoit mis au commencement
+du livre, dans le catalogue des autheurs, qu'il
+avoit mesme fait afficher au coin des rues. Le pauvre
+libraire, avec un ton pleureux (aussi pleuroit-il effectivement),
+lui dit: Hélas! monsieur, les pauvres libraires
+comme moy sont bien miserables et ont bien de la peine
+à contenter messieurs les autheurs: il en vient de
+sortir un autre qui m'a fait la mesme menace, à cause
+que je n'ay pas mis son nom à ce rondeau; et en disant
+cela il luy monstra un rondeau qui estoit la plus méchante
+pièce du livre.</p>
+
+<p>Voyla comme les gousts sont différents (dit Laurence).
+Il y auroit eu bien du plaisir si ces messieurs eussent
+tous deux exécuté leur dessein en mesme temps. Pour
+moy (reprit Charroselles), je ne sçaurois condamner ceux
+qui taschent d'acquerir de la gloire par ce moyen: car
+en matiere de poësie (que vous sçavez que j'ay tousjours
+traittée de bagatelle) je trouve qu'il n'y a point de plus
+méchant trafic que d'en estre marchant grossier, c'est-à-dire
+de faire imprimer tout à la fois ses ouvrages, et
+en donner un juste volume; la methode est bien meilleure
+de les débiter en détail, et de les faire courir pièce
+à pièce, de la mesme maniere qu'on debite les moulinets
+et les poupées pour amuser les petits enfants.
+Vostre maxime est assez confirmée par l'expérience
+(dit Angélique), car elle nous a fait voir des autheurs
+qui, pour de petites pièces, ont acquis autant et plus de
+gloire que ceux qui nous ont donné de grands ouvrages
+tout à la fois, et qui estoient en effect d'un plus grand
+merite. Ne vous estonnez pas de cela (dit Philalethe):
+l'humeur impatiente de nostre nation est cause qu'elle
+ne se plaist pas aux grands ouvrages; et une marque de
+cela, c'est que, si on tient un livre de vers, on lira plustost
+un sonnet qu'une élégie, et une épigramme qu'un
+sonnet; et si un livre n'est plein que d'épigrammes, on
+lira plustost celles de quatre vers que celles de dix ou
+de douze.</p>
+
+<p>Je suis bien heureuse (dit Hyppolite) qu'on estime en
+France davantage les petites pièces que les grandes,
+car, pour des madrigaux, j'en feray tant qu'on voudra,
+comme j'ay déja dit: on n'a presque qu'à trouver des
+rimes et quelque petite douceur, et on en est quitte; au
+lieu qu'il est bien difficile de trouver des pointes pour
+faire des épigrammes, et des vers pompeux pour faire
+des sonnets. Ce n'est pas tout (adjousta Charroselles)
+que de faire de petites pièces; il faut, pour les faire bien
+courir, que ce soient pièces du temps, c'est-à-dire à la
+mode, de sorte que ce sont tantost sonnets, rondeaux,
+portraits, enigmes, metamorphoses, tantost triolets,
+ballades, chansons, et jusqu'à des bouts rimez. Encore,
+pour les faire courir plus viste, il faut choisir le sujet,
+et que ce soit sur la mort d'un petit chien ou d'un perroquet<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote_54_54" class="fnanchor">[54]</a>,
+ou de quelques grandes aventures arrivées
+dans le monde galant et poétique.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_54_54" id="Footnote_54_54"></a><a href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Encore une mode poétique de ce temps-là, qui datoit
+du XVI<sup>e</sup> siècle, et qui ne se perdit qu'au XVIII<sup>e</sup>. Il y a dans
+le <i>Palais Mazarin</i>, de M. de Laborde, p. 349, note 517, quelques
+détails curieux sur ces chiens et ces chats poétiquement
+célébrés, et M. Joncières a publié dans <i>l'Artiste</i> de juillet
+1840 un article intéressant sous ce titre: <i>Du rôle des chiens
+et des chats en littérature</i>.</p></div>
+
+<p>Quand à moy (reprit Hyppolite), j'ayme sur tout les
+bouts-rimez, parce que ce sont le plus souvent des in-promptus,
+ce que j'estime la plus certaine marque de
+l'esprit d'un homme. Vous n'estes pas seule de vostre
+advis (dit Angelique); j'ay veu plusieurs femmes tellement
+infatuées de cette sorte de galanterie d'in-promptu,
+qu'elles les preferoient aux ouvrages les plus accomplis
+et aux plus belles meditations. Je ne suis pas
+de l'advis de ces dames (reprit brusquement Charroselles,
+dont l'humeur a esté tousjours peu civile et peu
+complaisante), et je ne trouve point de plus grande
+marque de reprobation à l'égard du jugement que d'aymer
+ces sortes de choses: car ceux qui y reussissent le mieux,
+ce sont les personnes gayes et bouffonnes, et mesme
+les foux achevez font quelquefois d'heureuses rencontres,
+au lieu que la vraye estime se doit donner aux
+ouvrages travaillez avec meure deliberation, où l'art
+se mesle avec le genie. Ce n'est pas que les gens d'esprit
+ne puissent faire quelquefois sur le champ quelques
+gaillardises, mais il faut qu'ils en usent avec
+grande discretion, car autrement ils se hasardent souvent
+à dire de grandes sottises, comme font tous ces
+faiseurs d'in-promptu et gens de reputation subite. Adjoutez
+à cela (dit Philalethe) qu'on ne debite point de
+marchandise où il y ayt plus de tromperie, car, comme
+dans les academies de jeu on pippe souvent avec de
+faux dez et de fausses cartes, de mesme dans les reduits
+academiques on pippe souvent l'in-promptu, et il
+y en a tel qu'on prend pour un nouveau né, qui pourroit
+passer pour vieux et barbon. Cela est vrai (adjousta
+Pancrace), car j'ay connu un certain folastre qui a fait
+assez de bruit dans le monde, qui avoit toûjours des
+in-promptu de poche, et qui en avoit de preparés sur
+tant de sujets, qu'il en avoit fait de gros lieux communs.
+Il menoit avec luy d'ordinaire un homme de son
+intelligence, avec l'ayde duquel il faisoit tourner la
+conversation sur divers sujets, et il faisoit tomber les
+gens en certains defilez où il avoit mis quelque in-promptu
+en embuscade, où ce galant tiroit son coup et
+deffaisoit le plus hardy champion d'esprit, non sans
+grande surprise de l'assemblée. Avec la mesme invention
+il se faisoit donner publiquement par son camarade
+des bouts-rimez, sur lesquels, à quelques moments
+de là, il rapportoit un sonnet qu'il donnoit pour estre
+fait sur le champ, et qu'il avoit fait chez luy en toute
+liberté et à loisir. Il est vrai qu'il lui arriva un jour un
+petit esclandre: c'est qu'une dame, qui avoit descouvert
+la chose par l'infidelité de son associé, et qui connoissoit
+d'ailleurs l'humeur du personnage et la portée de
+son esprit, luy dit lors qu'il luy mit en main un sonnet dont
+il vouloit faire admirer la promptitude: Vous me le pouviez
+donner encore en moins de temps, ou vous estes
+bien long à escrire.</p>
+
+<p>Je suis bien aise d'apprendre (dit Laurence) les faussetez
+qui s'y commettent, car quand on m'en donnera
+je voudray avoir de bons certificats de gens de bien et
+d'honneur pour attester qu'ils ont esté faits en leur presence,
+et qu'il n'y sera arrivé ny fraude ny mal-engin.
+Quand à moy (reprit Angelique), je n'ay jamais voulu
+donner mon approbation à ces sortes de pieces, car ce
+seroit donner de la reputation à bon marché; je la reserve
+pour les ouvrages polis et serieux, et particulierement
+pour le sonnet, qui est (comme dit un de mes
+bons amis<a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote_55_55" class="fnanchor">[55]</a>) le chef-d'&oelig;uvre de la poesie et le plus noble
+de tous les poëmes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_55_55" id="Footnote_55_55"></a><a href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> C'est de Boileau qu'il s'agit, et Furetière parle ici moins
+pour Angélique que pour lui-même. Ils étoient, en effet,
+fort amis, et d'esprit d'ailleurs à se bien comprendre. Ils se
+prêtoient mutuellement des traits pour leurs satires. Ainsi
+l'on sait par Brossette que c'est Furetière qui désigna à
+Boileau les abbés Cotin et Cassagne pour les vers de la 3<sup>e</sup>
+satire, où ils commencent à être fustigés; peut-être, en revanche,
+Boileau désigna-t-il à Furetière d'autres victimes
+de sa connoissance pour le <i>Roman bourgeois</i>. Par une singulière
+coïncidence, qui, toutefois, semble être moins un hasard
+qu'une entente satirique, les sept premières satires de
+Boileau parurent la même année (1666) que le <i>Roman bourgeois</i>,
+et chez le même libraire, Billaine. Deux ans auparavant,
+c'est chez Furetière, de l'aveu même de Boileau, que
+la scène du <i>Chapelain décoiffé</i> avoit été faite entre eux, en
+compagnie de Racine, contre des poètes qu'ils détestoient
+en commun. La Serre, que Furetière épargne si peu, étoit,
+on le sait, du nombre. D'après cela, on peut comprendre
+que Furetière fût dans la confidence des travaux de Boileau,
+et que, dès 1666, étant l'un des premiers initiés à ses &oelig;uvres
+ébauchées, il pût faire allusion déjà à l'un des plus fameux
+passages de <i>l'Art poétique</i>, bien que ce poème ne dut
+voir le jour qu'en 1674. Il est vrai que, dès 1669, Boileau
+le trouvoit assez achevé pour en faire des lectures dans le
+monde, notamment chez Patru.</p></div>
+
+<p>Vous ne seriez pas souvent en estat de la prodiguer
+(adjousta Charroselles), car il faut un grand effort d'esprit,
+ou plustost un grand effort de patience, pour y
+reussir. Encore y a-t'il peu de gens qui fassent profession
+d'en faire, et de plus, pour un bon qu'ils feront, il
+y en aura cent de mauvais. J'en ay veu tant de meschans
+(adjousta Pancrace) que je suis persuadé que la
+pluspart ne valent rien, et à moins qu'une personne
+d'esprit m'asseure auparavant de leur bonté, je ne me
+sçaurois resoudre à les lire. Ce n'est pas d'aujourd'huy
+(adjousta Philalethe) que je sçay la difficulté qu'il y a
+d'en faire de bons, et j'ay veu des poëtes fameux qui
+avoient acquis de la gloire par de grands poëmes, dont
+la réputation est eschouée aupres d'un sonnet.</p>
+
+<p>A propos de sonnet (dit Javotte, qui jusques-là avoit
+esté muette), j'en ai sur moi un fort beau, qu'une partie
+de mon papa a laissé dans son estude en venant
+solliciter son procés. Pancrace la pria de le lire par complaisance,
+et pour la faire parler. Je vous prie (répondit-elle)
+de m'en dispenser: car il est si long, si long,
+si long, que ce seroit trop vous interrompre. Comment
+(lui dit Hyppolite)! faut-il tant de temps pour lire quatorze
+vers? Comment (respondit Javotte)! il y en a plus
+de quatre cens; et en mesme temps elle tira de sa poche
+un petit livret relié de papier marbré, contenant
+un poëme entier: c'estoit la metamorphose des yeux de
+Philis en astres<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote_56_56" class="fnanchor">[56]</a>. La compagnie ne se put tenir de rire
+de cette naïfveté, surtout Hyppolite en éclatta; sur
+quoi Javotte dit en rougissant: Hé quoi! ne sont-ce
+pas là des vers? du moins mon papa m'a dit que c'en
+estoit. Ouy sans doute (répondit Pancrace). Hé bien (repliqua
+Javotte), un sonnet, n'est-ce pas aussi des vers?
+Qu'y a-t-il donc tant à rire? La risée fut plus forte qu'auparavant;
+de sorte qu'Angelique, par civilité, rompit
+la conversation et se leva pour aller faire des excuses à
+Javotte et pour la tirer de cette confusion; elle l'effaça
+par des caresses redoublées qu'elle luy fit. Pancrace se
+mit aussi de la partie pour la consoler, à quoy il s'employa
+de tout son c&oelig;ur. Il commençoit déjà à nouer une
+conversation particuliere avec Javotte, pour laquelle,
+pendant toute cette visite, il avoit senti une extraordinaire
+émotion, quand ils furent interrompus par un grand cry
+que fit Hyppolite, qui dit: Vrayment, voicy un poulet de
+belle taille! J'ai envie de voir tout à l'heure ce qu'il chante.
+Elle dit cela à l'occasion d'un certain cahier qu'elle
+venoit de ramasser, tombé de la poche d'Angélique lorsqu'elle
+s'étoit brusquement levée. Angelique le lui redemanda
+civilement, lui reprochant qu'elle vouloit sçavoir
+ses secrets. On ne les met point en si gros volume
+(reprit Hyppolite); asseurément c'est quelque ouvrage
+de galenterie, dont il ne faut pas que vous ayez le plaisir
+toute seule; à tout le moins j'en veux voir le titre. Et
+si-tost qu'elle l'eut leu, elle s'escria encore plus haut:
+Vrayement, vous seriez la plus des-obligeante personne
+du monde, de vouloir priver une si belle compagnie du
+divertissement qu'elle aura d'entendre une piece dont le
+titre promet beaucoup. Au pis-aller, je l'emporteray et
+je la liray malgré vous. J'y retiens part (répondit alors
+Charroselles), et je seray bien d'avis qu'on la lise icy
+tout haut; en récompense je vous lirai une autre composition
+de ma façon, qui sera deux fois plus longue et
+qui ne sera peut-estre jamais imprimée.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_56_56" id="Footnote_56_56"></a><a href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> C'est la pièce la plus célèbre d'Habert de Cerizy, l'un
+des premiers de l'Académie Françoise. Elle fut publiée en
+1639, in-8. Elle eut un si long succès qu'en 1689 on en fit
+une traduction en vers latins, <i>Oculi Phylidis in astra</i>, etc.,
+Paris, Muguet, 1689, in-12.&mdash;Ce madrigal, de près de
+500 vers, n'étoit au reste qu'une imitation évidente du poème
+de Callimaque sur <i>la Chevelure de Bérenice transformée en
+comête</i>. L'abbé Goujet l'a justement remarqué dans son article
+sur Habert de Cerisy, <i>Biblioth. franç.</i>, t. 14, p. 215.</p></div>
+
+<p>Philalethe, qui connoissoit l'humeur de Charroselles,
+qui alloit lire dans les compagnies ses ouvrages pour se
+consoler de ce que les libraires ne les vouloient point
+imprimer, fremit de peur à cette menace pour toute la
+compagnie; et, de crainte d'en attirer sur elle l'effet, il se
+joignit à Angelique pour combattre l'opiniastre Hyppolite,
+luy disant que cette lecture seroit trop ennuieuse,
+et qu'on s'entretiendroit plus agreablement de vive
+voix. Il dit mesme qu'il avoit veu la piece, et qu'elle
+ne meritoit pas l'attention d'une si belle trouppe. Le
+mespris qu'il en fit fut cause qu'on le soubçonna aussitost
+de l'avoir faite et de l'avoir donnée à Angelique,
+car on connoissoit l'intelligence qu'ils avoient ensemble,
+et il estoit d'ailleurs trop discret pour mespriser ainsi publiquement
+les ouvrages d'autruy. Cela fit redoubler la
+curiosité d'Hyppolite, qui l'emporta sur la resistance
+d'Angelique; et les allant tirer par le bras les uns apres
+les autres, elle fit r'asseoir chacun en sa place. Puis
+adressant la parole à Philalethe, elle luy dit: Pour votre
+punition de nous avoir voulu priver de cette lecture,
+il faut que ce soit vous qui la fassiez. Aussi bien,
+comme je vous en crois l'auteur, cela vous ostera le
+chagrin que vous auriez à me l'entendre lire mal. Philalethe,
+recevant le cahier fort civilement, luy dit: Je
+renonce à la gloire que vous me donnez de la composition;
+mais j'accepte volontiers celle de vous obéir, et
+en disant cela, il commença de lire en ces termes:</p>
+
+
+<h3><a id="Historiette"></a><i>Historiette de l'Amour esgaré.</i></h3>
+
+<p>S'il y eut jamais un enfant incorrigible, ce fut
+le petit Cupidon. C'estoit, à vray dire, un enfant
+gasté, à qui sa mere trop indulgente ne refusoit
+rien. Tous ceux de cour celeste luy en
+venoient faire des plaintes; Junon disoit qu'elle ne pouvoit
+gouverner deux jours son mary; Diane, qu'il luy
+debauchoit toutes ses nymphes. Il n'y avoit que Minerve
+à qui il n'osoit se jouer, car elle n'entendoit point raillerie.
+Venus le menaçoit souvent de lui donner le fouet,
+sans qu'elle en fist rien, et, pour fortifier sa menace, elle
+avoit fait tremper des branches de mirthe dans du vinaigre,
+qui faisoient grand peur au petit Amour. Mais
+si-tost qu'elle se mettoit en devoir de le chastier, il se
+sauvoit, à la faveur des Graces, qui l'eussent volontiers
+mis sous leurs propres juppes, si elles n'eussent point
+esté nues, et qui le desroboient à la colere de sa mere.
+Un jour neantmoins qu'elle estoit en mauvaise humeur
+(je ne sçay si ce ne fut point le jour qu'elle apprit la mort
+d'Adonis), elle le voulut corriger tout de bon; et comme,
+à cause de sa tristesse, les Graces l'avoient quittée, il
+ne trouva plus son azile ordinaire. Ainsi ce petit dieu
+alloit mal passer son temps, s'il n'eust eu recours à la
+ruse ordinaire des enfants, qui, s'enfuyant de leur mere,
+se sauvent chez leur grand maman. Il se jetta donc à
+corps perdu entre les bras de Thetis, qui estoit pres de
+là, et il ne perdit point de temps à se deshabiller, parce
+qu'il marche ordinairement tout nud. Ses aisles luy
+ayant servy de nageoires, il arriva dans son palais de
+cristal, et, parce qu'il faisoit le pleureux, elle le reconforta
+(suivant la coustume des bonnes vieilles, qui
+applaudissent à toutes les sottises de leurs petits-enfans)
+le flatta et luy donna des pois sucrez. Il s'y trouva mesme
+si bien qu'il y demeura long-temps; mais, pendant
+son sejour, ne pouvant se tenir de faire des tours de son
+métier, il eschauffa si bien d'amour les poissons (qui
+jusqu'alors estoient froids de leur naturel) qu'ils sont
+devenus depuis les animaux les plus prolifiques du
+monde; de sorte que Thetis vit son royaume tellement
+peuplé, que, si ses sujets ne se mangeoient les uns les
+autres (comme font les loups et les poëtes), quelques
+grandes que soient les campagnes de la mer, elles ne
+pourroient pas les nourrir ny les loger. Il n'y auroit pas
+eu grand mal s'il n'eust rien fait d'avantage. Passe encore
+pour enflammer les Syrenes, qui sont les chanteuses
+de cette cour, veu que les personnes de ce métier sont
+assez subjettes à caution; mais il s'attaqua mesme aux
+Nereides, qui sont les princesses et les filles d'honneur
+de la reyne maritime. Le plus grand scandale fut lorsqu'il
+s'adressa à la plus prude de toutes (dont par honneur
+je tairay le nom), car il fit en sorte qu'elle se laissa
+suborner par l'intendant des coquilles de Neptune<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote_57_57" class="fnanchor">[57]</a>.
+Or ce n'estoit pas assez pour ces amants d'avoir le dessein
+de jouir de leurs amours, la difficulté estoit de
+l'exécuter: car, comme les palais de Thetis et des Nereïdes
+sont de cristal, et mesme du plus transparent,
+il ne s'y pouvoit rien faire qui ne fut aperceu d'une infinité
+de tritons, qui sont les janissaires du dieu marin.
+Ils furent donc obligez de se donner un rendez-vous
+aupres de Caribde, où il y a une cascade en forme de
+gouffre, si dangereuse qu'il n'y passe presque personne.
+Cependant ils ne purent faire si peu de bruit en
+faisant leurs petites affaires qu'ils ne fussent entendus
+de ces chiens que Scille nourit pres de là (car c'est en
+cet endroit qu'est le chenil de Neptune.) Dés que l'un
+eust aboyé, tous les autres en firent autant, et par cette
+belle musique Scille fust bien-tost esveillée, aussi bien
+qu'un Triton jaloux, endormy à ses costez. Elle voulut
+en mesme temps sçavoir la cause de ce bruit, croyant
+que ses chiens aboyoient apres quelques voleurs qui
+venoient ravir les grands trésors qu'elle a amassez du
+debris des naufrages qui se font ordinairement sur sa
+seigneurie. Ces malheureux amans furent ainsi pris sur
+le fait; la pauvre Nereïde en fut fort honteuse, et devint
+plus rouge qu'une escrevisse et plus muette qu'une
+carpe. Or comme les petits officiers portent toujours
+envie aux grands et taschent de se mettre en credit en
+les destruisant, ce Triton, qui avoit la dent un peu venimeuse
+et tenant un peu de celle du brochet, fut ravi
+de trouver une occasion de mordre sur l'intendant des
+coquilles. Il alla incontinent trompeter partout cette
+advanture, jusque-là qu'elle vint aux oreilles de Thetis.
+La colere dont elle s'enflama à cette nouvelle la fit gronder,
+escumer et tempester d'une telle sorte, que tous
+les voyageurs qu'elle avoit à dos eurent cependant beaucoup
+à souffrir. Elle condamna la pauvre Nereïde à
+estre enfermée le reste de ses jours dans une prison de
+glace au fond de la mer Balthique, et le seducteur fut
+emprisonné dans une coquille de limaçon, où toûjours
+depuis il se tint caché, et n'osa monstrer ses cornes,
+sinon quelquefois à la fin d'un orage. Et quand au petit
+autheur du scandale, Thetis voulut le chastier sur le
+champ. Elle fit cueillir une poignée de branches de coral
+pour luy en donner le foüet vertement: car le coral,
+quand il est dans la mer, est une herbe mole et souple
+comme de l'ozier, et ne durcit ny ne rougit qu'apres
+estre tiré de l'eau; ainsi le tesmoigne Pline, qui peut
+estre est un faux tesmoin.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_57_57" id="Footnote_57_57"></a><a href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Je ne serois pas éloigné de croire, avec M. Eugène Maron,
+dans son intéressant travail sur le <i>Roman bourgeois</i> au
+XVII<sup>e</sup> siècle (<i>Revue indépendante</i>, 10 février 1848, p. 289),
+qu'il s'agit ici du surintendant Fouquet. Comme <i>l'intendant
+des coquilles</i>, qui s'attaquoit aux Néréides, qui sont les princesses
+et les filles d'honneur de la reine maritime, Fouquet
+s'étoit adressé aux filles de la reine. «Il se seroit épuisé,
+dit Brienne (<i>Mémoires</i>, t. 2, p. 212) pour avoir la satisfaction
+de coucher une nuit avec une duchesse, qui refusa, dit-on,
+les cent mille écus que le surintendant lui fit porter. Il
+se rabattit sur Menneville, fille d'honneur de la reine-mère,
+en rabattant aussi de moitié pour la somme, puisqu'il ne lui
+donna que 150,000 livres.»</p></div>
+
+<p>Voyla donc Cupidon en un aussi grand danger que
+celui qu'il avoit couru auparavant. Il voyoit déja plusieurs
+cancres, qui sont les sattelites de ce païs là, qui
+estoient prests à le happer, lors qu'il leur eschappa des
+mains comme une anguille, car il est agile et dispos
+(sur tout lors qu'il est question de s'enfuir), et il se sauva
+en terre ferme, hors du pouvoir de sa rigoureuse grand
+maman. Il estoit encore en pays de connoissance s'il
+eust voulu y paroître, car c'estoit chez Cibele, mère des
+dieux, sa bizayeule; mais comme elle estoit vieille, ridée,
+fort bossue, et coeffée de villes et de chasteaux, il
+en auroit eu peur en la voyant, outre que la crainte du
+chastiment qu'il venoit d'eschaper (qui est le dernier
+suplice pour les enfants) luy rendoit toute sa parenté
+suspecte. Il se voulut donc tenir caché, et il ne le put
+mieux faire qu'en se retirant dans de petites cabanes de
+bergers qu'il trouva aux environs. Ils luy firent un fort
+bon accueil, et, par charité, ils luy donnerent un habit
+dont ils croyoient qu'il avoit besoin, le voyant tout nud,
+car ils ne connoissoient pas la chaleur interieure qu'il
+avoit. Je ne sçay si la crainte du foüet l'avoit rendu sage,
+ou s'il eut pitié de l'ignorance de ses hostes; tant y a
+qu'il vescut avec une grande retenue tant qu'il fut chez
+eux, et il ne leur fit ny malice ny supercherie. Tant s'en
+faut: pour recompenser le charitable traittement qu'il
+en avoit receu, il leur aprit à faire l'amour, car vous
+apprendrez, si vous ne le sçavez, que l'amour estoit
+jusqu'alors inconnu parmy les hommes; tous les accouplemens
+s'y estoient faits à la manière des bestes, par
+un instinc de la nature, et pour servir seulement à la
+generation. Cette belle passion, qui s'insinue dans les
+c&oelig;urs, qui leur donne de si grandes joyes, et qui sert à
+unir les ames plutost que les corps, étoit encore ignorée
+sur la terre. C'estoit un friand morceau que les
+Dieux s'estoient reservé, et qui faisoit un des grands
+poincts de leur felicité. Aussi tout le monde est d'accord
+que les bergers ont esté les premiers qui ont
+gousté de ses douceurs; il ne se faut pas estonner
+s'ils l'ont traitté d'une maniere si delicate, puisque leur
+premier maistre d'escole a esté le dieu mesme qui fait
+aymer. Comme toutes les choses, dans leur naissance,
+sont meilleures et moins corrompues, ces premieres
+amours eurent toute la vertu et la pureté imaginable.
+Ce dieu mesnagea si bien les coups de ses flesches, qu'il
+fit naistre des flammes mutuelles dans les c&oelig;urs de
+chaque berger et de chaque bergère; le soin de plaire
+estoit le seul qui les occupoit; l'affection estoit reciproque
+et la fidelité inviolable. Ils n'avoient point à essuyer
+de rigueurs ni de cruautez, parce qu'ils n'avoient
+point d'injustes desirs; il ne leur restoit dans l'ame aucun
+repentir ni remords, parce que le vice n'y avoit
+aucune part. Enfin c'estoit le siecle d'or de l'amour;
+on en goustoit tous les plaisirs, et on ne ressentoit aucune
+de ses amertumes. Mais enfin, apres avoir passé
+quelque temps avec eux, il se lassa de vivre dans la solitude.
+Il eut la curiosité de voir ce qui se passoit sur
+la terre, qu'il n'avoit pas veue encore, à cause de sa jeunesse.
+Il luy prit donc envie d'aller à une ville prochaine,
+et, parce qu'elle estoit belle et grande, il y demeura
+quelque temps pour la mieux connoistre. La premiere
+chose qu'il y fit, ce fut d'y chercher condition; et
+ne vous estonnez pas que sa divinité ne luy fist pas dedaigner
+de servir, car la servitude est son élement. Le
+hazard le fit engager d'abord avec une femme bien faite,
+mais dont la physionomie estoit fort innocente. Elle
+avoit les cheveux blonds et le teint blanc, mais un peu
+fade; les yeux bleus, mais un peu esgarez; la taille
+haute, mais peu aisée, et la contenance peu ferme;
+à cela près, elle estoit fort belle et fort agréable. Elle
+se nommoit Landore, et avoit une indifférence generale
+pour tout le monde; elle tesmoignoit un certain
+mespris qui ne venoit pas d'orgueil, mais d'une froideur
+de temperament qui desesperoit les gens. En un mot,
+elle avoit une si grande nonchalance dans toutes ses actions,
+qu'il paroissoit qu'elle ne prenoit rien à c&oelig;ur. Cupidon
+ne fut pas longtemps chez elle sans y vouloir faire
+la mesme chose qu'il avoit faite chez les bergers: car,
+comme il craignoit de se gaster la main faute de s'exercer
+à tirer ses fléches, qui est la seule chose qui le fait
+valoir, il en décocha quelques-unes d'un petit arc de
+poche qu'il avoit; mais c'estoit d'abord plustost en badinant
+que de dessein formé, comme on voit des enfans
+se jouer avec des sarbatanes. Un jour, il vid réjaillair
+à ses pieds une des flesches qu'il avoit tirées contre
+Landore, et, en la ramassant, il reconnut que le fer en
+estoit rebouché. Il n'y a rien qui choque plus ce petit
+mutin que la resistance; cela fit qu'il s'opiniastra à vouloir
+blesser tout de bon cette insensible. Il prit les flesches
+les mieux acerées qu'il put trouver, et, pendant
+qu'elle estoit en compagnie de quantité d'honnestes
+gens, il luy en tira plusieurs droit au c&oelig;ur. Mais, par
+un grand prodige, elles faisoient le mesme effet contre
+ce c&oelig;ur de diamant que des balles qui font des bricoles
+contre le mur d'un tripot, et elles alloient blesser
+ceux qui se trouvoient aux environs. Chacun de ces
+blessez fit tous les efforts imaginables pour communiquer
+son mal à celle qui en estoit cause, et il n'y en
+avoit pas un qui ne deust concevoir de belles esperances,
+puisqu'il avoit un secours secret de ce petit dieu
+qui fait aymer. Cependant aucun ne put reussir; tous
+les soins et toutes les galenteries qu'ils employerent ne
+firent que blanchir contre sa froideur. Il se trouva enfin
+dans la troupe un homme qui n'estoit ny bien ny mal
+fait, qui avoit la physionomie fort ingenue et qui monstroit
+tenir beaucoup du stupide. Sa taille estoit grande
+et menue, mais flasque et voutée; il avoit la desmarche
+lente, la bouche entr'ouverte et les cheveux d'un blond
+de filasse, fort longs et fort droits. Ce fut derriere luy
+que Cupidon se posta un jour pour faire la guerre à sa
+rebelle. Il n'avoit point dessein de favoriser de ses graces
+un homme qui estoit fort peu de ses amis; c'estoit
+plustost pour luy faire piece qu'il s'en servit comme
+d'une mire à descocher le trait dont Landore fut blessée.
+A ce coup toute la froideur de la dame s'esvanoüit;
+elle sentit pour cet homme qui estoit devant elle une
+ardeur qui ne peut estre exprimée, jusque-là qu'elle se
+vid preste de lui declarer elle-mesme sa passion, si la
+pudeur du sexe ne l'eust retenuë. Elle trouva enfin une
+occasion de luy descouvrir ce qu'elle tenoit caché, parce
+qu'ils estoient tous les jours ensemble. Cet homme
+ressentit presque en mesme temps de pareilles motions
+pour elle; peut-estre luy estoit-il tombé sur le
+gros orteüil une des flesches perduës dont nous avons
+parlé, dont la piqueure avoit un certain venin, qui, insensiblement,
+lui avoit gagné le c&oelig;ur. En un mot, ils
+s'aymerent, mais d'une amour si facile et si douce
+qu'ils n'eurent point besoin de mettre en usage ny les
+plaintes ny les soupirs, et il n'y eut jamais d'ames ny
+mieux ny plus facilement unies. Toutes ces addresses
+dont, entre toutes les autres rencontres, l'on se sert pour
+se faire aymer, leur furent inutiles; ils se contentoient
+de faire l'amour des yeux; à peine y employoient-ils les
+paroles, et la plus serieuse occupation de cet amour
+badin estoit la plupart du temps de joüer au pied de
+beuf, de se regarder sans rire. Le petit dieu trouva ce
+procedé fort choquant, et se fascha de les voir agir si
+negligemment en une chose dont tant de gens font une
+affaire tres importante. Comme son inclination le porte
+à rendre service à ceux qu'il a blessez, il s'ennuya bientost
+de se trouver inutile aupres de ces amans, et son
+naturel agissant ne luy permit pas de demeurer tous les
+jours les bras croisez dans la faineantise. Il fit seulement
+reflexion sur le coup qu'il avoit porté, car, à
+vray dire, il est philosophe quand il veut, et raisonne
+bien, surtout quand il a osté son bandeau. Il reconnut
+alors qu'il s'estoit trompé en s'attribuant la gloire de
+cette deffaite: car il demeura d'accord que tout l'honneur
+en estoit deub au hazard, qui avoit fait rencontrer
+ensemble deux personnes dont les visages et les humeurs
+avoient tant de rapport et de simpatie qu'ils sembloient
+nez l'un pour l'autre. De là il conclud qu'on
+pourroit bien l'accuser à l'avenir de plusieurs choses
+dont il seroit innocent; enfin, la honte d'estre à ne rien
+faire luy fit demander son congé, et il luy fut facile de
+l'obtenir de maistres qui se passoient bien de luy.</p>
+
+<p>Au partir de ce lieu, il s'attacha au service d'une fille
+studieuse. D'abord cette condition luy plut fort, parce
+qu'il espera d'y apprendre beaucoup de choses et de n'y
+manquer point d'employ. Cette fille, nommée Polymathie<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote_58_58" class="fnanchor">[58]</a>,
+n'avoit pas eu la beauté en partage, tant s'en faut;
+sa laideur estoit au plus haut degré, et je ferois quelque
+scrupule de la descrire toute entiere, de peur d'offenser
+les lecteurs d'imagination delicate. Aussi n'est-il pas
+possible que les filles se puissent piquer en mesme
+temps de science et de beauté; car la lecture et les
+veilles leur rendent les yeux battus, et elles ne peuvent
+conserver leur teint frais ou leur enbonpoint, si elles
+ne vivent dans la delicatesse et dans l'oysiveté. Outre
+qu'il leur est difficile de ménager pour l'estude quelque
+heure d'un jour qui n'est pas trop long pour se parer
+et pour se farder. Mais, d'un autre côté, Polymathie
+avoit l'esprit incomparable, et elle parloit si bien qu'on
+auroit peu estre charmé par les oreilles, si l'on n'avoit
+point esté effrayé par les yeux. Elle sçavoit la philosophie
+et les sciences les plus relevées; mais elle les avoit
+assaisonnées au goust des honnestes gens, et on n'y reconnoissoit
+rien qui sentist la barbarie des colleges. Ses
+admirables compositions en vers et en prose attiroient
+aupres d'elle les plus apparens et les plus polis de son
+siecle. Le dieu d'amour, estant chez elle, ne voulut pas
+laisser ses armes inutiles; mais il arresta quelque temps
+son bras, à cause qu'il vid pousser à sa maistresse tant
+de beaux sentimens de vertu et de tempérance qu'il desespera
+de reussir en son entreprise et de vaincre cette
+froideur dont elle faisoit vanité. Il avoit mesme quelque
+respect pour cette philosophie dont elle estoit secondée,
+craignant avec quelque sujet d'en estre mal-mené. Il
+faisoit encore reflection sur le mauvais office qu'il luy
+rendroit s'il la faisoit devenir amoureuse, ne se croyant
+pas assez fort pour faire naistre dans le c&oelig;ur de quelqu'un
+de la passion pour elle, s'il ne l'alloit chercher
+parmy les aveugles. Il voulut donc auparavant tascher
+de blesser quelqu'un de ces scavans et de ces polis qui
+la frequentoient; mais il eust beau tirer ses fleches les
+mieux acerées, tous leurs coups s'amortissoient comme
+s'ils eussent esté tirez contre une balle de laine. Ce qui le
+fit le plus enrager, ce fut l'hypocrisie de ces messieurs
+les doucereux (car il n'y a point de dieu, tant fabuleux
+soi-il, que l'hypocrisie ne choque horriblement); ils ne
+se contentoient pas de tesmoigner de l'admiration pour
+l'esprit de Polymathie, ils faisoient encore aupres d'elle
+les galands et les passionnez pour sa beauté, et leur impudence
+alloit jusqu'à ce point qu'ils la traittoient de
+soleil, de lune et d'aurore, dans les vers et dans les
+billets qu'ils luy envoyoient. Ceux qui ne l'avoient veuë
+que dans ce miroir trouble et sous cette fausse peinture
+ne l'auroient jamais reconnuë: car, en effet, elle ne
+ressembloit au soleil que par la couleur que luy avoit
+donnée la jaunisse; elle ne tenoit de la lune que d'estre
+un peu maflée, ny de l'aurore que d'avoir le bout du
+nez rouge. O! que les pauvres lecteurs sont trompez
+quand ils lisent un poëte de bonne foy, et qu'ils prennent
+les vers au pied de la lettre! Ils se forment de belles
+idées de personnes qui sont chimeriques, ou qui ne ressemblent
+en aucune façon à l'original. Ainsi, quand on
+trouve dans certains vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je ne suis point, ma guerriere Cassandre,<br /></span>
+<span class="i0">Ny Mirmidon, ny Dolope soudart<a name="FNanchor_59_59" id="FNanchor_59_59"></a><a href="#Footnote_59_59" class="fnanchor">[59]</a>,<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>il n'y a personne qui ne se figure qu'on parle d'une
+Pantasilée ou d'une Talestris; cependant, cette guerriere
+Cassandre n'estoit en effet qu'une grande <i>Halebreda<a name="FNanchor_60_60" id="FNanchor_60_60"></a><a href="#Footnote_60_60" class="fnanchor">[60]</a>,
+qui tenoit le cabaret du Sabot, dans le Fauxbourg
+Saint-Marceau</i>. Quelque laide pourtant que
+puisse estre une fille, elle n'est point choquée d'une
+fausse loüange, et ne croira jamais qu'on la raille,
+quoy qu'elle accuse les gens de parler avec raillerie;
+elle ne donnera jamais un démenty à personne que par
+une feinte modestie. Quelque clairvoyant que soit son
+esprit, il ne sera jamais persuadé de ses défauts; elle
+les excusera par quelque autre bonne qualité; enfin,
+elle fera si bien son compte, qu'elle se trouvera tousjours
+des charmes de reste pour donner bien de l'amour.
+Cupidon, tout aveugle qu'on se le figure, reconnoissoit
+bien, malgré toutes ces feintes galanteries,
+quoy qu'elles fissent beaucoup d'éclat, que pas un
+n'estoit blessé au dedans, car il ne s'estoit pas trouvé
+une seule des flesches qu'il avoit ramassées qui fust
+sanglante; cela le fit opiniastrer d'avantage en son entreprise,
+et il jura hautement que quelqu'un en payeroit
+la folle-enchere. Apres avoir fait encore plusieurs
+tentatives, et vuidé son carquois, ne sachant presque
+plus de quel bois faire flesches, ny de quel acier les
+ferrer, enfin il fut reduit à y appliquer le fer du mesme
+canif avec lequel Polymathie tailloit ses plumes, qui
+devenoient éloquentes si-tost qu'elles avoient esté tranchées
+par ce fer enchanté. Il fut si heureux que ce coup
+porta sur un bel esprit veritablement digne d'elle, et
+bien propre pour luy estre aparié, en telle sorte que, si
+on les avoit mis dans deux niches, ils auroient fait une
+fort belle simmetrie. Sa taille estoit petite, mais, en recompense,
+une bosse qu'il portoit sur ses espaules estoit
+fort grande; ses deux jambes estoient d'inégale
+grandeur; il estoit borgne d'un &oelig;il et ne voyoit guere
+clair de l'autre, et tout l'esclat de ses yeux consistoit
+en une bordure d'escarlate de si bon teint qu'il ne s'en
+alloit point à l'eau qui en distilloit incessamment. Que
+si son corps donnoit du degoust, son esprit avoit des
+agrémens tous particuliers; il auroit esté bon à faire
+l'amour à la manière des Espagnols, qui ne la font que
+de nuit, car il auroit esté bien favorisé par les tenebres.
+Cette playe ne fut pas si-tost faite dans le c&oelig;ur de
+ce spirituel disgracié, que voila les elegies, les sonnets
+et les madrigaux en campagne; jamais veine ne fut plus
+feconde ny genie plus eschauffé; jamais il n'y eut si
+grande profusion de tendresses rimées. Ce qui fut nouveau,
+c'est que deslors toute la dissimulation s'évanoüit.
+Tous ces charmes et ces appas, qu'il ne mettoit
+auparavant dans ses vers que par fiction poëtique, il les
+y insera depuis de bonne foy. L'amant crut en saine
+conscience que sa maîtresse estoit un vray soleil et
+une vraye aurore; et quoy que cet amour n'eust commencé
+que par l'esprit, le tendre heros fut tellement
+esblouy de ses brillans, qu'il ne reconnut plus aucune
+imperfection dans le corps, pour lequel il eut aussi-tost
+la même passion. Je ne sçay si l'amour fit d'une flesche
+deux coups, ou si Polymathie fut touchée des pointes
+poëtiques que son amant lui décocha: tant y a qu'elle
+eut pour luy une amour reciproque; et elle fit judicieusement
+de ne pas laisser eschapper cette occasion, car
+elle auroit eu de la peine à la recouvrer. Elle ne fut
+pas plus avare que luy de prose et de vers, et ce fut
+lors que ce petit Dieu travesty ne manqua pas d'occupation,
+ny de sujets d'exercer ses jambes. Il n'avoit pas
+si-tost porté un poulet, qu'il falloit retourner porter
+des stances; et pendant l'intervalle du temps qu'il employoit
+à ce message, un madrigal se trouvoit fait, qu'il
+falloit aussi porter tout frais esclos. Que si par malheur
+on faisoit response sur le champ, il falloit porter
+la replique avec mesme diligence; et dans cet assaut
+de reputation, nos amants se renvoyoient si viste des
+in-promptu, qu'ils ressembloient à des joüeurs de volant
+quand ils tricottent. Je ne vous diray point la
+suitte ny la fin de ces amours; elles continuerent longtemps
+de la mesme force. Les seuls qui en profiterent
+furent les libraires faiseurs de recueils, qui ramasserent
+les pieces et les vers que ces amans laisserent courir
+par le monde, dont ils firent de beaux volumes. Tous
+les autres marchands n'y gagnerent rien; il n'y eut aucun
+commerce de juppes, de mouchoirs, ni de bijoux;
+tous les presens furent faits en papier, jusques à celuy
+des estrennes. Il ne se donna ny bal ny musique, mais
+seulement force vers de ballet, et force parolles pour
+mettre en air. Ce qui est fort surprenant et bien contraire
+à l'humeur du siècle, c'est qu'il n'y eut jamais ny
+festin ny cadeau; la promenade, quoy qu'elle leur plust
+fort, estoit toûjours seiche, et les traitteurs ny les patissiers
+ne receurent jamais de leurs visites ny de leur
+argent. Le petit Amour avoit esté jusques alors nourry
+de viande creuse; voicy par quelle adventure il devint
+friand: Un jour que sa maistresse passionnée estoit allée
+chercher la solitude d'un petit bois, où elle confioit
+quelques soupirs et quelques tendresses à la discretion
+des echos et des zephirs, il s'estoit tenu un peu à
+l'escart. La fortune voulut qu'il rencontra un page d'une
+dame de qualité, à qui on donnoit cadeau dans une
+belle maison proche de ce bois. Comme il n'y a point
+de connoissance si-tost faite que celle des chiens et des
+laquais (sous ce nom sont compris tous ceux qui portent
+couleurs), l'Amour et le page eurent bien-tost fait
+amitié ensemble. Son nouveau camarade le mena voir
+le superbe festin qu'on avoit appresté pour la dame, et
+l'un et l'autre eurent dequoy faire bonne chere des superfluitez
+qui s'y trouverent. Cupidon commença à trouver
+du goust aux bisques et aux faisants, qui le firent
+ressouvenir du nectar et de l'ambroisie. Et ce qu'il
+prisa le plus, fut le reste d'un plat de petits pois<a name="FNanchor_61_61" id="FNanchor_61_61"></a><a href="#Footnote_61_61" class="fnanchor">[61]</a>, sur
+lequel il se jetta, qui avoit plus cousté que n'auroit fait
+la terre sur laquelle on en auroit recueilly un muid. Le
+bon traittement, et la credulité qu'il eut aux paroles de
+son camarade le desbaucherent, car il ne marchanda
+point pour entrer au service de cette dame, qui, dés
+qu'elle l'eust veu, le voulut avoir pour luy porter la
+queuë. C'est ainsi qu'il quitta cette spirituelle maistresse
+sans luy dire adieu. Elle eut grand regret de n'avoir
+pas pris de luy un répondant, parce qu'elle luy auroit
+fait payer la valeur de certains vers que ce petit voleur
+luy avoit emportez, dont elle n'avoit point gardé de coppie.
+Quant à la nouvelle maistresse, il en fut tellement
+chery, qu'elle chercha toutes les inventions imaginables
+pour le rendre leste et propre. Elle luy fit faire de
+certaines trousses avec lesquelles les peintres, qui font
+scrupule de le peindre tout nud, le dépeignent encore
+aujourd'huy. Quelque reputation qu'il eust d'être dangereux,
+ce n'estoit rien au pris des malices qu'il fit depuis
+qu'il fut chargé de ce pestilent habit. Archelaïde
+(tel estoit le nom de cette dame) estoit une femme parfaitement
+accomplie, car, outre qu'elle possédoit les
+beautez dont se vantent les personnes les mieux faites,
+sa naissance luy donnoit encore un certain air majestueux,
+qui luy faisoit avoir un grand avantage sur celles
+qui l'auroient peû égaler par la richesse de leur
+taille. L'encens et les adorations estoient des tributs
+legitimes, qu'on payoit volontairement à son merite.
+L'Amour, qui avoit esté nourry dans un lieu où on reçoit
+continuellement de pareils presens, s'imaginoit
+presque déja revoir sa patrie, et il se plut merveilleusement
+en cette cour, quoy qu'il y fust inconnu et travesty.
+Il estoit bien aise de voir le profond respect que
+plusieurs illustres personnes rendoient à la divinité visible
+qu'il ne dédaignoit pas de servir. Mais apres y avoir
+esté quelque temps, une chose le choqua fort: c'est
+qu'il pretend que dans tous les lieux où il séjourne, il
+doit trouver quelque égalité et quelque douce intelligence.
+Il n'en vid icy aucune; tous ceux qui approchoient
+d'Archelaïde n'osoient lever les yeux sur elle,
+non pas mesme pour l'admirer, et sa fierté naturelle
+leur ostoit toute la hardiesse que leur mérite leur auroit
+pû donner legitimement. Ce fut la principale raison
+qui fit concevoir à l'Amour le dessein d'assaillir ce rocher,
+qui portoit son orgueil jusque dans les nuës, car
+sa generosité l'excite à faire d'illustres conquestes et à
+dompter les c&oelig;urs les plus rebelles. Cependant, comme
+un ruzé capitaine, devant que de dresser sa batterie
+contre le lieu qu'il avoit résolu d'attaquer, il voulut
+luy-mesme aller reconnoistre la place. La subtilité de
+sa nature divine luy fournit de grandes facilitez pour
+cela, car elle luy donne droit d'entrer quand il luy
+plaist dans le plus profond des c&oelig;urs, et d'y voir tout
+ce qui s'y passe de plus secret. Il fut bien surpris, quand
+il visita celui d'Archelaïde, de voir que la nature avoit
+déja fait ce qu'il avoit dessein de faire. Elle avoit si
+bien disposé les matières, qu'une petite étincelle qui
+tomba de son flambeau y causa un embrasement capable
+d'y reduire tout en cendre. Il voulut aussi-tost reparer
+le mal qu'il avoit fait, et le plus prompt remède
+qu'il y apporta, ce fut de decocher de nouvelles flesches
+sur ceux qui approchoient d'Archelaïde, afin qu'ils
+vinssent en foule luy apporter du secours et dequoy
+éteindre ses flammes. Il y eut aussi-tost toutes sortes
+de gens de qualité, d'esprit et de bonne mine, qui luy
+vinrent offrir leur service; mais ce fut tousjours avec
+des respects et des soumissions qui ne sont pas imaginables.
+Quelque ardeur que l'amour inspire dans les
+c&oelig;urs dont il est le maistre, il n'y en avoit point entr'eux
+de si temeraire qui osast luy faire une déclaration d'amour,
+ny lascher la moindre parolle de douceur ou de
+tendresse. C'estoient des muets qui n'osoient pas mesme
+parler des yeux, et qui estouffoient tellement leurs soupirs
+que l'oreille la plus subtile ne s'en pouvoit pas appercevoir.
+Ils estoient préoccupez de cette maxime, tenue
+pour hérétique dans les escoles d'amour, qu'aupres
+des dames de qualité il faut attendre leurs faveurs, au
+lieu qu'on les peut demander aux autres. Mais ces malheureux
+avoient tout loisir de languir dans une pareille
+attente. Archelaide estoit si jalouse du soin de son honneur,
+et la fierté luy estoit si naturelle, qu'elle auroit
+mieux aymé perir mille fois, que d'en relascher le
+moins du monde. Elle croyoit qu'il luy seroit honteux
+d'abaisser ses regars sur des gens au dessous d'elle,
+qu'elle se seroit par ce moyen esgalez en quelque façon;
+que cela les pourroit enfler de vanité, et leur feroit perdre
+la discretion, ce qui seroit la ruine de sa reputation
+et de sa vertu. C'est pourquoy elle ne voulut point prendre
+ce secours estranger, et elle mit à sa porte un gros
+Suisse vigoureux, qui empeschoit tous les gens de dehors
+de venir piller ce trésor de vertu et d'honneur,
+qu'elle luy laissa en garde. Mais par mal-heur il n'y
+avoit personne pour garder le Suisse, qu'elle appelloit
+quelquefois à son secours, dans une pressante necessité,
+pour chasser les ennuys secrets que luy causoit la
+solitude. Le petit espion domestique qu'elle avoit, et à
+qui rien de ce qui se fait contre l'honneur n'est caché,
+descouvrit un jour le secret de cette adventure. Ce fut
+alors que, pour luy faire honte, il se descouvrit à elle
+avec toutes les beautez qui donnerent assez de curiosité à
+Psyché pour l'eschauder. Il luy fit mille reproches sanglans
+du tort qu'elle se faisoit, et à tout l'empire de l'Amour,
+de douter de la discretion de tant d'honnestes
+gens qui mourroient pour elle, et de vouloir confier son
+honneur à la crainte servile d'un rustre. Il luy fit voir
+qu'elle ne meritoit pas de jouir des joyes delicates qui
+se trouvent dans cette belle passion, et en un mot il luy
+dit que, pour se vanger d'elle, il l'alloit quitter, et publier
+par tout son advanture; il jura en mesme temps par son
+flambeau que, puisque l'Honneur luy avoit joué cette
+piece, il luy en jouëroit une autre; qu'il seroit d'oresnavant
+son ennemy declaré, et qu'il luy donneroit la chasse
+en tous les lieux où il le pourroit rencontrer. Archelaïde,
+qui crut que cette apparition estoit un songe,
+frotta ses yeux pour s'esveiller, comme si elle eust dormy,
+et ne trouvant que son page à la place du dieu
+qu'elle avoit crû voir, elle luy fit une querelle d'Allemand,
+et appella son escuyer pour lui faire donner le
+foüet. Mais l'Amour et le page s'esvanouirent à ses
+yeux; ainsi voyant que la menace qu'il avoit fait de la
+quitter estoit vraye, elle ne douta plus de la verité de
+l'apparition. Elle en profita si bien, qu'ayant honte de
+sa faute, elle quitta le monde et se retira en une affreuse
+solitude, loin des palais et des Suisses, où elle a
+vescu depuis dans une grande modestie et retenuë.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_58_58" id="Footnote_58_58"></a><a href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Ce doit être mademoiselle de Scudéry. Ce qui est dit
+plus bas (p. 164) sur son amant, aussi laid qu'elle, me le
+confirme tout à fait. On sait que Pélisson, qui fut le seul
+amoureux de l'illustre Sapho, luttoit, en effet, de laideur
+avec elle, «abusant, comme on l'a dit, de la permission
+qu'ont les gens d'esprit d'être laids».</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_59_59" id="Footnote_59_59"></a><a href="#FNanchor_59_59"><span class="label">[59]</span></a> Tout le monde a reconnu Ronsard et son amour le plus
+chanté. Ce que dit Furetière n'est pas une médisance. Il est
+certain que sa Cassandre étoit une fille de basse extraction,
+qu'elle fut une grisette de Blois, déjà possédée par Saint-Gelais,
+comme l'ont dit quelques uns, ou bien une servante
+de taverne, comme il est dit ici. Le poète, d'ailleurs, n'a pas
+toujours désavoué cette roture de ses amours. Dans une de
+ses odes, par un élan de franchise, plutôt encore que pour
+imiter l'ode d'Horace à Xanthias Proccus, il a dit:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Si j'aime depuis naguière<br /></span>
+<span class="i0">Une belle chambrière,<br /></span>
+<span class="i0">Hé! qui m'oseroit blasmer<br /></span>
+<span class="i0">De si bassement aimer?<br /></span>
+<br />
+<span class="i0">....<br /></span>
+<br />
+<span class="i0">Quant à moy, je laisse dire<br /></span>
+<span class="i0">Ceux qui sont prompts à mesdire.<br /></span>
+<span class="i0">Je ne veux laisser pour eux<br /></span>
+<span class="i0">En bas lieu d'être amoureux.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Il laissa dire, en effet; après Cassandre, il aima Genêvre,
+qu'il avoit connue dans le même quartier, et qui, dit-on, n'étoit
+autre que <i>la femme du concierge de la geôle de Saint-Marcel</i>.&mdash;Tout
+le monde savoit ce qu'avoient de roturier et d'infime
+les amours de Ronsard. G. Gueret le donne à entendre dans
+son <i>Parnasse réformé</i>, p. 73, et on lit dans le <i>Carpenteriana</i>,
+p. 10, ce passage, qui confirme tout à fait ce que vient de dire
+Furetière: «<i>Je ne suis point, ma guerrière Cassandre, etc.</i> Sa
+mademoiselle Cassandre, qui étoit, à ce qu'on dit, une cabaretière,
+n'y pouvoit rien comprendre, non plus que bien
+d'honnestes gens d'à présent.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_60_60" id="Footnote_60_60"></a><a href="#FNanchor_60_60"><span class="label">[60]</span></a> Ce mot s'employoit tantôt ou masculin, tantôt au féminin,
+mais toujours en mauvaise part et pour désigner une personne
+mal bâtie. Voiture, et après lui Tallemant (<i>Historiettes</i>,
+2<sup>e</sup> édit., t. 10, p. 136) l'ont mis au masculin.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_61_61" id="Footnote_61_61"></a><a href="#FNanchor_61_61"><span class="label">[61]</span></a> C'étoit un grand luxe alors. Les primeurs surtout étoient
+du plus haut prix. On peut lire à ce sujet le <i>Jardinier français</i>
+de Bonnefonds, valet de chambre du Roy, Paris, 1651,
+in-12. Dans la comédie de de Visé, <i>les Côteaux</i> ou <i>les Friands
+marquis</i>, jouée en 1665, l'un des personnages ne veut manger
+les petits pois qu'à cent francs le litron. Encore étoit-ce
+peu; d'après une <i>Vie de Colbert</i>, imprimée en 1693, on alloit
+jusqu'à cinquante écus. C'était une fureur. «Le chapitre
+des pois dure toujours, écrit madame de Maintenon sous la
+date du 10 mai de cette même année 1696; l'impatience d'en
+manger, le plaisir d'en avoir mangé et la joie d'en manger
+encore sont les trois points que nos princes traitent depuis
+quatre jours. Il y a des dames qui, après avoir soupé
+avec le roi, et bien soupé, trouvent des pois chez elles pour
+manger avant de se coucher, au risque d'une indigestion.
+C'est une mode, une fureur, et l'une suit l'autre.» Dans les
+<i>cadeaux</i>, fête qu'un amant donnoit à sa maîtresse (V. <i>Ecole
+des maris</i>, acte I, sc. 1), les petits pois étoient de rigueur.</p></div>
+
+<p>Quoy que l'Amour fut indigné d'avoir receu cet affront,
+il ne voulut pas quitter si-tost la terre, où il crut
+qu'il y avoit encore pour luy quelque chose à apprendre.
+Il entra au service d'une femme nommée Polyphile<a name="FNanchor_62_62" id="FNanchor_62_62"></a><a href="#Footnote_62_62" class="fnanchor">[62]</a>,
+qui avoit de l'esprit et de la beauté passablement.
+Dés les premiers jours qu'il fut avec elle, pour faire le
+bon valet, il lui acquit avec ses armes ordinaires grand
+nombre de serviteurs ou de souspirans. C'étoit ce qui
+flattoit le plus le génie de sa maistresse; bien que dans
+le monde elle passast pour prude, elle ne laissoit pas
+d'escouter volontiers les plaintes de ceux qui souffroient
+pour elle; en un mot, elle estoit de ces femmes qu'on
+peut nommer prudo-coquettes, dont la race s'est si
+bien multipliée qu'on ne rencontre aujourd'huy presque
+autre chose. Il n'eut jamais tant à souffrir que sous
+cette derniere maistresse. Elle l'habilla d'abord fort
+proprement; elle lui donna un habit et une calle bien
+gallonnée<a name="FNanchor_63_63" id="FNanchor_63_63"></a><a href="#Footnote_63_63" class="fnanchor">[63]</a> et passementée avec une garniture de rubans
+de trois couleurs, et, pour son nom de guerre,
+elle l'appela Gris de lin. Sa principale passion estoit la
+magnificence des habits, et sa propreté alloit dans l'excès;
+elle n'avoit jamais souhaité d'avoir un esprit inventif
+que pour trouver de nouvelles modes et de nouveaux
+ajustemens. C'est ce qui aidoit merveilleusement
+à donner du lustre à sa beauté mediocre. A tout prendre,
+elle avoit un certain air joly et affecté, certains
+agrémens et mignardises qui la rendoient la personne
+du monde la plus engageante. Avec cela son plus puissant
+charme estoit une civilité et une complaisance extraordinaire
+pour les nouveaux venus, qu'elle redoubloit
+souvent pour retenir ceux qui commençoient de
+s'esloigner d'elle. D'autre côté, elle faisoit paroistre une
+grande severité pour ceux qu'elle avoit bien engagez,
+et qu'elle ne croyoit pas pouvoir sortir de ses liens. Jamais
+femme ne fut plus avide de c&oelig;urs. Il n'y en avoit
+point qui ne lui fust propre; le blondin et le brunet,
+le spirituel et le stupide, le courtisan et le bourgeois,
+lui estoient esgalement bons; c'estoit assez qu'elle fist
+une nouvelle conqueste. Son plus grand plaisir estoit
+d'enlever un amant à la meilleure de ses amies, et son
+plus grand dépit estoit de perdre le moindre des siens.
+Ce n'est pas qu'elle ne fist bien de la différence entre
+ses cajoleurs: ce fut elle qui s'advisa d'en mettre entre
+les gens de cour et les gens de ville; ce fut elle qui
+donna la preference aux plumes, aux grands canons,
+sur ceux qui portoient le linge uny et les habits de
+moëre-lice. Elle avoit une estime particuliere pour les
+belles garnitures et pour les testes fraischement peignées,
+et, nonobstant cela, elle ne laissoit pas de faire
+bon accueil aux bourgeois qui prestoient des romans et
+des livres nouveaux. Le riche brutal qui lui donnoit la
+musique et la comédie estoit aussi le bien venu. Mesme
+pour avoir plus de chalandise, elle avoit certains jours
+de la sepmaine destinés à recevoir le monde dans son
+alcove<a name="FNanchor_64_64" id="FNanchor_64_64"></a><a href="#Footnote_64_64" class="fnanchor">[64]</a>, de la même façon qu'il y en a pour les marchands
+dans les places publiques. Le dieu servant, qui vouloit
+faire la cour à sa maistresse, lui rendit de bons offices,
+car, comme il a esté dit, il luy fit faire force conquestes.
+Jamais il n'eut plus belle occasion de s'exercer à tirer:
+il ne faut pas s'estonner si maintenant il sçait tirer
+droit au c&oelig;ur; autrement il faudrait qu'il fust bien maladroit
+de n'estre pas devenu bon tireur apres avoir fait
+un si bel apprentissage. Tous les blessez venoient aussitost
+demander à Polyphile quelque remede à leurs
+maux, et par de douces faveurs elle leur faisoit esperer
+guerison. Mais elle les traitoit à la maniere de ces dangereux
+chirurgiens qui, lors qu'ils pensent une petite
+playe avec leurs ferrements et poudres caustiques, la
+rendent grande et dangereuse. C'est ainsi qu'avec de
+feintes caresses elles jettoit de l'huile sur le feu et envenimoit
+ce qu'elle faisoit semblant de guérir. Ce n'est pas
+que d'autre costé l'Amour, pour les soulager, ne décochast
+plusieurs flesches contre le c&oelig;ur de Polyphile, qui
+y firent des blessures en assez grand nombre. Il fut bien
+surpris de voir que la pluspart ne faisoient qu'effleurer
+la peau, et que, s'il y faisoit quelquefois des playes profondes,
+elles estoient gueries des le lendemain, et refermées
+comme si on y eust mis de la poudre de sympathie<a name="FNanchor_65_65" id="FNanchor_65_65"></a><a href="#Footnote_65_65" class="fnanchor">[65]</a>.
+Ce fut bien pis quand il reconnut que Polyphile, ne se
+contentant pas des beautez que le ciel lui avoit données
+en partage, en recherchoit encore d'empruntées. Il n'avoit
+point encore connu jusqu'alors le déguisement et
+l'artifice; il s'estonna beaucoup de voir du fard, des
+pommades, des mouches et le tour de cheveux blonds.
+Jusque là qu'ayant veu le soir sa maistresse en cheveux
+noirs, il la mesconnut le lendemain quand il la vit
+blonde; et, lui voyant le visage couvert de mousches,
+il crut que c'estoit pour cacher quelques bourgeons ou
+esgratignures. Mais l'Amour n'eut pas esté long-temps
+à cette escole qu'il apprit à se déniaiser tout à fait et à
+devenir malicieux au dernier point. Ce n'estoit plus le
+dieu qui inspiroit la dame, c'estoit la dame qui inspiroit
+le dieu et qui le fit devenir coquet; ce fut là qu'il
+estudia toutes les méchancetez qu'il a sceu depuis, qu'il
+apprit à estre traistre, parjure et infidelle, au lieu
+qu'auparavant il agissoit de bonne foy et ne parloit que
+du c&oelig;ur. Il devint malin et fantasque de telle sorte
+qu'on ne sceut plus de quelle maniere le gouverner. Ce
+n'estoit plus le temps qu'on l'amusoit avec des dragées
+et du pain d'espice; il luy falloit des perdreaux et des
+ragousts. On ne luy presentoit plus des hochets et des
+poupées; il luy falloit des bijoux pleins de diamans et
+des plaques de vermeil doré. Enfin il n'y eut rien de
+plus corrompu, et cette maison estoit un escueil dangereux
+pour les libertez et pour les fortunes de ceux qui
+s'en approchoient; cependant, sous prétexte de quelques
+adresses que Polyphile apportoit à cacher son jeu, à la
+faveur desquelles elle passoit pour femme d'honneur,
+elle exerçoit toutes les tyrannies et les pilleries imaginables.
+Cette façon de vivre dura quelque temps, et
+comme il paroissoit toûjours de nouvelles duppes sur
+les rangs, c'estoit le moyen de ne s'ennuyer jamais et
+de trouver toûjours de nouveaux divertissemens. Le
+bal et la danse plaisoient sur tous les autres à Polyphile,
+comme ils plaisent encore aujourd'huy à toutes les coquettes
+de sa sorte, qui ont pour cela tant d'empressement
+qu'on peut dire que, si la harpe a guery autrefois
+des possedez, le violon fait aujourd'huy des demoniaques.
+Elle s'y engagea mesme si avant, que malgré son
+esprit inconstant sa liberté y fit entierement naufrage.
+Elle devint esperduëment amoureuse d'un baladin. La
+laideur et la mauvaise mine de cet homme vray-semblablement
+luy devoient faire perdre le goust qu'elle
+prenoit à luy voir remuer les pieds bien legerement. Cependant
+ce fut luy qui se mit en possession du c&oelig;ur,
+tandis que plusieurs honnestes-gens qui avoient l'advantage
+de l'esprit, de la beauté et de la noblesse, furent
+amusez avec du babil et autres vaines faveurs.
+L'Amour fut tellement en colere contre cette injustice,
+qu'il chercha dans son carquois une de ces flesches empoisonnées
+dont il se servoit autrefois pour faire des
+metamorphoses, et la décocha sur le violon chery de
+Polyphile. La legereté de ses pieds ne luy servit de rien
+pour l'éviter, et par la vertu de sa fléche, de baladin qu'il
+estoit il fut métamorphosé en singe, qui conserva, avec
+un peu de sa premiere forme, toute sa laideur et son agilité.
+Ce singe vint depuis au pouvoir d'un basteleur qui
+le nomma Fagotin<a name="FNanchor_66_66" id="FNanchor_66_66"></a><a href="#Footnote_66_66" class="fnanchor">[66]</a>, et qui surprit merveilleusement un
+grand nombre de badauts de le voir danser sur la corde,
+car ils ne se doutoient nullement qu'il eust appris ce
+mestier durant qu'il estoit homme, amoureux et violon.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_62_62" id="Footnote_62_62"></a><a href="#FNanchor_62_62"><span class="label">[62]</span></a> M. Eugène Maron, dans son article déjà cité, pense
+que c'est Ninon, et, sauf la pruderie, qui est plus grande
+dans Polyphile qu'elle ne l'étoit chez mademoiselle de Lenclos,
+rien ne dément guère cette opinion. Un passage lui
+donne même tout à fait raison: c'est celui (V. page 176) qui
+a rapport au baladin ou plutôt au danseur aimé par Polyphile.
+Il est vrai que Ninon eut, en effet, une belle passion
+pour Pecourt, le danseur, et on lit à ce sujet, dans les <i>Anecdotes
+dramatiques</i>, t. 3, p 384, une assez curieuse histoire.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_63_63" id="Footnote_63_63"></a><a href="#FNanchor_63_63"><span class="label">[63]</span></a> On appeloit ainsi une sorte de bonnet rond et plat qui
+ne couvroit que le sommet de la tête: «Les bedeaux, les
+pâtissiers, les <i>petits laquais</i> des femmes, portent des <i>cales</i>.»
+(<i>Diction. de Trévoux</i>, édit. 1732.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_64_64" id="Footnote_64_64"></a><a href="#FNanchor_64_64"><span class="label">[64]</span></a> On peut consulter, sur cette mode et les habitudes des
+<i>ruelles</i> littéraires, une curieuse note de M. Valckenaër dans
+ses <i>Mémoires sur la vie de madame de Sévigné</i>, t. II, p. 387,
+et une autre de M. L. de Laborde, <i>Palais Mazarin</i>, p. 331,
+note 360.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_65_65" id="Footnote_65_65"></a><a href="#FNanchor_65_65"><span class="label">[65]</span></a> Allusion à la fameuse panacée inventée par le chevalier
+Digby, et pour laquelle il avoit fait tout un traité, souvent
+réimprimé: <i>Discours sur la poudre de sympathie pour la guérison
+des plaies</i>, Paris, 1658, 1662, 1730, in-12. Cette poudre,
+en somme, ne se composoit que de <i>sulfate</i> de fer, pulvérisé
+avec de la gomme arabique. V. Tallemant, in-8<sup>o</sup>, t. 3,
+p. 209.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_66_66" id="Footnote_66_66"></a><a href="#FNanchor_66_66"><span class="label">[66]</span></a> C'étoit le singe de Brioché, le montreur de marionnettes
+de la porte de Nesle. La Fontaine l'a nommé et a vanté
+ses tours dans sa fable de la <i>Cour du Lion</i> (liv. 7, fab. 7), et
+Molière lui a fait le même honneur dans <i>Tartuffe</i> (acte 2, sc.
+4). Un jour, ayant eu l'imprudence de faire une trop laide
+grimace au nez de Cyrano, le grand bretteur, qui le prit pour
+un laquais minuscule, l'abattit d'un coup d'épée; c'est ce que
+nous apprend une facétie publiée vers 1655, sous ce titre:
+<i>Combat de Cirano de Bergerac contre le singe de Brioché</i>. A la
+page 10 de cette brochure, réimprimée en 1704, en 1707,
+puis encore de notre temps, mais toujours rare, et curieusement
+analysée par M. Ch. Magnin dans son <i>Histoire des
+marionnettes</i>, p. 136-137, se trouve la description complète
+du fameux singe, avec son costume: «Il étoit grand comme
+un petit homme et bouffon en diable; son maître l'avoit coiffé
+d'un vieux vigogne dont un plumet cachoit les fissures et la
+colle; il luy avoit ceint le cou d'une fraise à la scaramouche;
+il luy faisoit porter un pourpoint à six basques mouvantes,
+garni de passement et d'aiguillettes, vêtement qui sentoit le
+laquéisme; il luy avoit concédé un baudrier d'où pendoit
+une lame sans pointe.»</p></div>
+
+<p>L'Amour, après ce beau coup, ne crut pas qu'il fust
+seur pour lui de demeurer chez sa maistresse; c'est
+pourquoy il quitta encor celle-cy sans luy dire adieu,
+et il ne fut pas longtemps sans trouver condition. Poléone
+trouva que c'estoit son fait, en consideration particulierement
+de ce qu'il avoit un habit neuf et qu'il ne
+luy falloit rien dépenser de longtemps pour l'ajuster.
+Il la servit volontiers, quoy que ce ne fust qu'une marchande,
+parce qu'il luy vit une mine fort bourgeoise et
+fort éloignée de cette coquetterie de laquelle il avoit
+esté auparavant si fatigué. L'exquise beauté de cette
+femme reparoit le deffaut de cet air un peu niais qu'elle
+faisoit paroistre, et couvrait cette grande ignorance
+qu'elle avoit en toutes choses, hormis en l'art de sçavoir
+priser et vendre sa marchandise. L'Amour mesme
+oublia pendant quelque temps qu'il avoit esté page et
+laquais, et, empruntant un peu de l'humeur du courtaud,
+vescut en assez honneste garçon. Mais un peu
+apres, il mit la main aux armes dont il se sçait si bien
+escrimer, et il fit plusieurs plaies dans les c&oelig;urs de ceux
+que la beauté de sa maîtresse attiroit à sa boutique.
+Ces amans avoient beau l'accabler de douceurs, de
+tendresses et de fleurettes, c'estoit autant de chasses
+mortes; à tout cela elle faisoit la sourde oreille, ou plûtost
+une surdité d'esprit l'empeschoit d'y répondre. Le
+petit dieu n'espargnoit pas aussi le c&oelig;ur de Poléone;
+mais il ne la put jamais blesser, tant qu'il se servit de
+ses flèches à pointes d'acier. Il en trouva un jour qui
+estoient preparées pour une solemnelle mascarade, qui
+avoient un bout d'argent, dont il vit un effet merveilleux
+sur ce c&oelig;ur impénétrable à tous autres coups. Il
+fit naistre en son ame deux passions à la fois, celle de
+l'amour et celle de l'interest, encor qu'on puisse dire
+que celle-cy y regnoit auparavant et qu'elle y fut seulement
+ralumée pour s'unir à l'autre; car il est vray
+qu'encore que Poléone fut amoureuse, on ne pouvoit
+dire que ce fut de Celadon, d'Hylas ou de Silvandre;
+mais que c'estoit de l'homme en general. Ce fut alors
+que plusieurs marchands qui venoient achepter la marchandise
+acheptoient en mesme temps la marchande;
+ainsi ce fut la premiere qui fut assez heureuse pour
+joindre ensemble le gain et la volupté. Comme les petits
+enfans sont les singes des grandes personnes, le
+petit Amour, qui vouloit imiter sa maistresse, prit bientost
+ses inclinations. Luy qui n'avoit jamais manié d'argent
+que pour achepter quelque bagatelles, il avoit toûjours
+les yeux attachez sur le contoir, et il disoit qu'il
+prenoit plus de plaisir à voir les pieces d'or que celles
+d'argent. Ensuite, parcequ'il oüit sa maîtresse se plaindre
+d'estre souvent trompée, et que, s'il y avoit une pistolle
+rognée ou un louïs faux, c'estoit ce qu'on luy mettoit
+dans la main, il apprit à son exemple à faire sonner les
+louïs et à peser les pistolles, et pour cet effet il jetta la moitié
+des flêches de son carquois pour y trouver la place d'un
+trebuchet. Une fille de chambre, qui estoit sa confidente,
+luy apprit comme les entremetteurs partageoient le gain
+provenant de ce commerce; en peu de temps il y fut fort
+affriolé, jusques là qu'il ne se voulut plus servir que de
+fleches argentées et dorées, avec lesquelles il ne manquoit
+jamais son coup. C'est ainsi que l'amour mercenaire
+est tellement venu à la mode, que, depuis la duchesse
+jusques à la soubrette, on fait l'amour à prix d'argent,
+de sorte que désormais l'on peut icy appliquer le
+proverbe qu'on avoit autresfois inventé pour les Suisses
+et dire: Point d'argent point de femmes. C'est ainsi que
+de gros milords, des pansars et des mustaphas, cajollent
+aujourd'huy, dans des alcoves magnifiques et sur
+des carreaux en broderie, des <i>blondelettes</i>, <i>blanchelettes</i>,
+<i>mignardelettes</i>; ou, pour ne parler point Ronsard
+Vendosmois, des beautez blondes, blanches et mignardes,
+cependant que des galands qui ne sont riches qu'en
+esprit et en bonne mine sont reduits à chercher la demoiselle
+suivante, et quelquefois la fille de chambre et
+la cuisiniere, pour prendre leurs repas amoureux à juste
+prix. Ce fut alors que les sonnets, les madrigaux et les
+billets galands furent descriez comme vieille monnoye,
+et qu'on donna quatre douzaines de rondeaux redoublez
+pour un double loüis. Cependant cette nouvelle maniere
+d'agir faisoit que plusieurs s'en trouvoient mauvais marchands,
+car, au lieu qu'auparavant avec les monnoyes
+spirituelles les galands acheptoient l'ame et l'affection
+des personnes, les brutaux avec des especes materielles
+n'en acheptoient plus que le corps et la chair, et ils faisoient
+le mesme commerce que s'ils eussent esté trafiquer
+dans le marché au cochons<a name="FNanchor_67_67" id="FNanchor_67_67"></a><a href="#Footnote_67_67" class="fnanchor">[67]</a>; encore en celuy-cy
+auroient-ils eu l'advantage d'y trouver certains officiers
+du roy, nommez langueyeurs, qui leur auroient respondu
+de la santé de la beste, au lieu que, par un grand
+malheur, cette police ne s'est pas encore estenduë jusques
+aux marchez d'amour, où neantmoins elle seroit
+bien plus necessaire. Enfin le ciel vangeur se mit en devoir
+de punir ce honteux trafic. Ce fut Bacchus, devenu
+le grand ennemy des femmes depuis qu'il avoit abandonné
+Ariane pour ne faire plus l'amour qu'au flacon, qui
+fit venir une certaine peste du pays des Indes, qu'il
+avoit conquis, pour infecter toute cette maudite engeance
+qui avoit introduit dans le monde l'amour mercenaire.
+Elle s'espandit partout en fort peu de temps, avec une
+telle fureur qu'il n'y eut personne de ceux qui estoient
+complices de cette corruption d'amour qui eschapast à
+cette juste punition de son crime. Le pauvre Cupidon,
+tout Dieu qu'il estoit, en eust sa part comme les autres,
+car en buvant et en mangeant les restes de sa maistresse
+(comme sa qualité de valet l'y obligeoit) il huma un peu
+de ce dangereux venin, qui, s'insinuant peu à peu dans
+ses veines, le rendit tout vilain et bourgeonné. Sa mere
+Venus, estant en peine de luy depuis long-temps, resolut
+de l'aller chercher par mer et par terre. Pour ce
+dessein elle envoya dans son colombier, qui est son
+escurie, prendre deux pigeons de carosse, qu'elle fit atteler
+à son char, avec lesquels (les poëtes sont guarens
+de cette verité) elle fendit les airs d'une tres grande vitesse;
+et elle arriva enfin en Suede, où elle trouva son
+fils parmy un grand nombre de devots qu'elle commençoit
+d'avoir en ce pays là. Elle eut de la peine à le reconnoistre,
+tant à cause qu'il n'avoit plus les marques
+de sa domination, que parce qu'il estoit estrangement
+défiguré. Elle courut à lui, et l'embrassant avec une
+tendresse de mere, pour le flatter comme autrefois, luy
+voulut donner un cornet de muscadins; mais il se mocqua
+bien d'elle, il luy montra de pleines gibecieres d'or
+et d'argent, et luy fit voir qu'il avoit amassé de grands
+tresors. En effet, il n'y auroit pas une plus belle fortune
+à souhaiter que de partager tout l'argent qui est dans le
+commerce d'Amour. Apres lui avoir fait le recit de toutes
+ses advantures, il ne pût luy celer le malheureux estat
+où il estoit reduit, dont aussi bien la deesse s'appercevoit,
+ayant desja bien eu des v&oelig;ux de cette nature. Elle
+le mena aussitost à Esculape, à qui elle fit des prieres
+tres instantes de le guerir, mais il n'en pût venir à bout
+tout seul: il eut beau envoyer querir des medicamens
+exquis jusques au pays des Indes, d'où le mal estoit venu,
+il falut qu'il appellast à son secours une autre divinité.
+Mercure enfin entreprit cette cure et le guérit, non
+sans le faire beaucoup endurer, pour se vanger de luy
+en quelque sorte, pour les peines qu'il lui avoit données
+à l'occasion des messages de Jupiter à ses maistresses.
+Dès qu'il se porta bien, la deesse le ramena en sa maison,
+où depuis elle l'a retenu un peu de court, et a veillé
+plus exactement sur sa conduite. Il est vray qu'il a esté
+beaucoup plus sage qu'auparavant, et que pour le corriger
+il ne luy a plus fallu monstrer des verges, mais le
+menacer de Mercure; c'est ce qui a eu plus de pouvoir
+sur luy que toutes les remonstrances que ceux qui
+avoient entrepris de le corriger luy auroient peû faire.
+Il a depuis tousjours hay au dernier point toutes les affections
+mercenaires; il a juré hautement, par son bandeau
+et par sa trousse, qu'il n'en seroit jamais l'entremetteur,
+et que, bien loin d'y fournir ses flesches, il en
+retireroit entierement ses faveurs si-tost qu'on y mesleroit
+de l'argent et des presens. C'est aux seuls amans
+tendres et passionnez qu'il a reservé son secours, et à
+ces ames nobles et espurées qui aiment seulement la
+beauté, l'esprit et la vertu, toutes trois originaires du
+ciel. Tous les autres qui ont des desirs brutaux et interessez,
+il les abandonne à leurs remords et à leurs supplices;
+il les desadvoue et ne les veut plus reconnoistre
+pour les sujets de son empire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_67_67" id="Footnote_67_67"></a><a href="#FNanchor_67_67"><span class="label">[67]</span></a> Dans la pièce de Boisfranc, <i>les Bains de la porte Saint-Bernard</i>,
+comédie en trois actes, en prose (1696), le trafic
+des mariages est comparé, un peu plus noblement qu'ici, à
+celui qui se fait au marché aux chevaux. «Il ne seroit pas
+mauvais, y est-il dit (acte 3, se. 2), qu'il y eût à Paris un
+marché aux maris, comme il y a un marché aux chevaux:
+ce sont des pestes d'animaux où l'on est plus trompé qu'à
+tout le reste de l'équipage. On iroit là les examiner, on les
+mettroit au pas, à l'entre-pas; on les feroit trotter, galoper,
+et, sans s'amuser à la belle encolure, qui souvent attrape
+les sottes, on ne prendrait que ceux qui ont bon pied, bon
+&oelig;il, et dont on pourroit tirer un bon service.»</p></div>
+
+
+<h3><a id="Suite_javotte"></a><i>Suite de l'histoire de Javotte.</i></h3>
+
+<p>Quand cette lecture fut achevée, chacun y
+applaudit, à la reserve de Charroselles, qui
+ne trouvoit rien de bon que ce qu'il faisoit.
+Il auroit peû mesme estre secondé d'Hyppolite,
+qui vouloit donner son jugement de tout à tort ou
+à travers; mais comme il vid que l'examen de cette
+piece, s'il s'y engageoit une fois, pourroit tirer en longueur
+et empescher le dessein qu'il avoit d'en lire aussi
+une autre de sa façon, il pria Angelique de luy prester
+ce cahier pour en faire une coppie. Son dessein estoit
+de la faire imprimer par un faiseur de Recueils, et de
+faire passer à la faveur de cette piece quelqu'une des
+siennes pour le pardessus. Angelique dit qu'elle n'osoit
+pas prendre cette liberté, à cause que l'ouvrage n'estoit
+pas à elle. Je vous en donneray plustost un des miens
+(dit Charroselles) et je m'en vais vous le lire comme je
+vous l'ay promis. A ce mot Phylalete, ayant tressailly,
+se leva, et témoigna de s'en vouloir aller. Angelique
+se leva aussy pour luy faire quelques civilitez; le reste
+de la compagnie en fit de mesme, dont Charroselles
+pensa enrager, voyant qu'on luy avoit ainsi rompu son
+coup, car il se faisoit tard, et il luy fut impossible de
+faire rasseoir personne. Il y eut encore quelques petits
+entretiens tout debout et separez, et surtout entre Javotte
+et Pancrace, qui fit dessein deslors de s'attacher
+tout à fait à elle. Comme il aimoit bien autant le corps
+que l'esprit, il trouva sa beauté si admirable, qu'elle luy
+osta le dégoust que d'autres en auroient pû avoir, pour
+n'estre pas accompagnée d'esprit. Il se mit à luy dire
+plusieurs fleurettes; mais elle sousrioit à toutes, et ne
+répondit à pas une, si ce n'est quand il luy dit, avec un
+grand serment, qu'il estoit son serviteur, et qu'il la
+prioit de le croire.</p>
+
+<p>Elle luy répondit aussi-tost naïfvement: Ha! Monsieur,
+ne me dites point cela, je vous prie; il n'y a encore
+que deux personnes qui m'ont dit qu'ils sont mes
+serviteurs, qui me déplaisent fort, et que je hay mortellement;
+vous avez trop bonne mine pour faire comme
+eux. Comment! Mademoiselle (repliqua-t'il), c'est peut-estre
+que vous avez eu quelques amans qui ont
+manqué de respect pour vous, et qui vous ont fait quelque
+déclaration d'amour trop hardie. Point du tout,
+Monsieur (reprit Javotte), ils ne l'ont dit qu'à mon papa
+et à maman, et chacun de son costé m'asseure que je
+luy suis promise en mariage; mais je ne sçais ce qu'ils
+m'ont fait, je ne les sçaurois souffrir.</p>
+
+<p>Si vous avez eu jusqu'à present des serviteurs si desagreables
+(dit le gentilhomme), ce n'est pas à dire que
+tous les autres leur ressemblent; au contraire, puisque
+ceux-là ne vous sont pas propres, il en faut chercher
+de plus accomplis. Je ne veux point de serviteurs (dit
+Javotte); aussi bien, quand j'en aurais, je ne sçaurois
+que leur dire ny qu'en faire. Quoy! (reprit Pancrace)
+est-ce qu'on ne pourroit pas trouver quelque occasion
+de vous rendre service? Non (luy dit Javotte); pourtant
+vous me feriez bien un plaisir si vous vouliez; mais je
+n'oserois vous le demander, car vous ne le voudriez
+peut-estre pas. Comment! Mademoiselle (reprit-il en
+eslevant un peu sa voix), y a-t'il au monde quelque
+chose assez difficile dont je ne voulusse pas venir à
+bout pour l'amour de vous? Cela n'est pas trop malaisé
+(continua Javotte), et si vous me voulez bien promettre
+de l'accomplir, je vous le diray. Je vous le promets
+(adjousta Pancrace fort brusquement) et je vous le
+jure par tout ce qu'il y au monde que je respecte le
+plus; je souhaite mesme que la chose soit bien difficile,
+afin que l'execution soit une plus forte preuve de la
+passion que j'ay de vous servir. Apres cette asseurance
+(reprit Javotte), je vous avouë que, vous ayant oüy dire
+tantost de belles choses, en disputant avec ces demoiselles,
+je voudrois bien vous prier de me prester le
+livre où vous avez pris tout ce que vous avez dit: car
+j'avouë ingenuëment que je suis honteuse de ne point
+parler, et cependant je ne sçay que dire; je voudroys
+bien avoir le secret de ces demoiselles, qui causent si
+bien; si j'avois trouvé leur livre où tout cela est, je
+l'estudierois tant que je causerois plus qu'elles. Pancrace
+fut surpris de cette grande naïfveté, et luy dit qu'il n'y
+avoit pas un livre où tout ce qu'on disoit dans les conversations
+fust escrit; que chacun discouroit selon le
+sujet qui se presentoit, et selon les pensées qui lui venoient
+dans l'esprit. Ha! je me doutois bien (luy dit
+Javotte) que vous feriez le secret, comme si je ne sçavois
+pas bien le contraire. Quand maman parle de mademoiselle
+Philippotte, qui a tant parlé aujourd'huy, elle
+dit que c'est une fille qui a tousjours un livre à la
+main; qu'elle a estudié comme un docteur, mais qu'elle
+ne sçait pas ficher un point d'aiguille; que je me donne
+bien de garde de l'imiter, et qu'un garçon à marier qui
+prendroit son conseil ne voudroit point d'elle; mais
+elle a beau dire, si j'avois attrappé son livre, je l'apprendrois
+tout par c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Pancrace, qui reconnut que c'estoit une fille qui vouloit
+se mettre à la lecture et qui avoit esté eslevée
+jusqu'alors dans l'ignorance, crut trouver une belle occasion
+de luy rendre de petits services, en luy envoyant
+des livres. Ainsi il commença de luy applaudir, et demeura
+aucunement d'accord qu'on tiroit des livres beaucoup
+de choses qui se disoient dans les conversations;
+que, quoy qu'elles n'y fussent pas mot à mot, les livres
+ouvroient l'esprit et le remplissoient de plusieurs idées
+qui luy fournissoient des matieres pour bien discourir.
+Il luy promit donc de luy en envoyer dés le soir, et la pria
+de croire qu'il n'y avoit point de si violente passion
+que celle qu'il avoit pour elle. Comme il achevoit cette
+protestation, Laurence, qui avoit amené Javotte, la
+vint advertir qu'il estoit temps de s'en retourner, et
+qu'on seroit en peine d'elle à la maison, de sorte qu'avec
+une profonde reverence elle prit congé de la compagnie,
+à laquelle sa beauté et son ingénuité ayant
+servi quelque temps d'entretien, le reste se sépara.</p>
+
+
+<p>Javotte, estant arrivée au logis, ne se pouvoit taire
+du plaisir qu'elle avoit eu de voir ce beau monde, et
+d'entendre tant de belles choses; elle donna ordre à la
+servante, qui avoit esté sa nourrice, et sa confidente
+par consequent, de recevoir les livres qu'on lui envoieroit,
+et de les cacher dans la paillasse de son lit, de
+peur que l'on ne les trouvast dans son coffre, où sa mere
+foüilloit quelquefois. Les livres arriverent bien-tost
+apres (c'estoient les cinq tomes de l'Astrée, que Pancrace
+luy envoyoit). Elle courut à sa chambre, s'enferma
+au verroüil, et se mit à lire jour et nuit avec tant
+d'ardeur qu'elle en perdoit le boire et le manger. Et
+quand on vouloit la faire travailler à sa besogne ordinaire,
+elle feignoit qu'elle estoit malade, disant qu'elle
+n'avoit point dormy toute la nuit, et elle monstroit des
+yeux battus, qui le pouvoient bien estre en effet, à
+cause de son assiduité à la lecture. En peu de temps
+elle y profita beaucoup, et il luy arriva une assez plaisante
+chose.</p>
+
+<p>Comme il nous est fort naturel, quand on nous parle
+d'un homme inconnu, fut-il fabuleux, de nous en figurer
+au hazard une idée en nostre esprit qui se rapporte
+en quelque façon à celle de quelqu'un que nous connoissons,
+ainsi Javotte, en songeant à Celadon, qui
+estoit le heros de son roman, se le figura de la mesme
+taille et tel que Pancrace, qui estoit celuy qui luy
+plaisoit le plus de tous ceux qu'elle connoissoit. Et
+comme Astrée y estoit aussi dépeinte parfaitement belle,
+elle crût en mesme temps luy ressembler, car une fille
+ne manque jamais de vanité sur cet article. De sorte
+qu'elle prenoit tout ce que Celadon disoit à Astrée
+comme si Pancrace le luy eust dit en propre personne,
+et tout ce qu'Astrée disoit à Celadon, elle s'imaginoit
+le dire à Pancrace. Ainsi il estoit fort heureux, sans le
+sçavoir, d'avoir un si galand solliciteur qui faisoit l'amour
+pour luy en son absence, et qui travailla si advantageusement,
+que Javotte y but insensiblement ce poison
+qui la rendit éperduëment amoureuse de luy. Et certes
+on ne doit point trouver cette avanture trop surprenante,
+veu qu'il arrive souvent aux personnes qui ont esté eslevées
+en secret, et avec une trop grande retenuë, que
+si-tost qu'elles entrent dans le monde, et se trouvent
+en la compagnie des hommes, elles conçoivent de
+l'amour pour le premier homme de bonne mine qui
+leur en vient conter. Comme les deux sexes sont nez
+l'un pour l'autre, ils ont une grande inclination à s'approcher,
+et il en est comme d'un ressort qu'on a mis en
+un estat violent, qui se rejoint avec un plus grand
+effort, quand il a esté lâché. Il faut les gouverner avec
+ce doux temperament, qu'ils s'accoustument à se voir
+et qu'ils s'apprivoisent ensemble, mais qu'il y ait cependant
+quelque &oelig;il surveillant, qui par son respect y
+fasse conserver la pudeur et en bannisse la licence.</p>
+
+<p>Il arrive la mesme chose pour la lecture: si elle a esté
+interdite à une fille curieuse, elle s'y jettera à corps
+perdu, et sera d'autant plus en danger que, prenant les
+livres sans choix et sans discretion, elle en pourra
+trouver quelqu'un qui d'abord lui corrompra l'esprit.
+Tel entre ceux-là est l'Astrée: plus il exprime naturellement
+les passions amoureuses, et mieux elles s'insinuent
+dans les jeunes ames, où il se glisse un venin
+imperceptible, qui a gagné le c&oelig;ur avant qu'on puisse
+avoir pris du contrepoison. Ce n'est pas comme ces autres
+romans où il n'y a que des amours de princes et
+de palladins, qui, n'ayant rien de proportionné avec les
+personnes du commun, ne les touchent point, et ne
+font point naistre d'envie de les imiter.</p>
+
+<p>Il ne faut donc pas s'estonner si Javotte, qui avoit
+esté eslevée dans l'obscurité, et qui n'avoit point fait de
+lecture qui luy eust pû former l'esprit ou l'accoustumer
+au recit des passions amoureuses, tomba dans ce
+piege, comme y tomberont infailliblement toutes celles
+qui auront une education pareille. Elle ne pouvoit quitter
+le roman dont elle estoit entestée que pour aller
+chez Angelique. Elle ménageoit toutes les occasions de
+s'y trouver, et prioit souvent ses voisines de la prendre
+en y allant, et d'obtenir pour elle congé de sa mère.
+Pancrace y estoit aussi extraordinairement assidu, parce
+qu'il ne pouvoit voir ailleurs sa maistresse. En peu de
+jours il fut fort surpris de voir le progrés qu'elle avoit
+fait à la lecture, et le changement qui estoit arrivé dans
+son esprit. Elle n'estoit plus muette comme auparavant,
+elle commençoit à se mesler dans la conversation et à
+monstrer que sa naïfveté n'estoit pas tant un effet de son
+peu d'esprit que du manque d'education, et de n'avoir
+pas veu le grand monde.</p>
+
+<p>Il fut encore plus estonné de voir que l'ouvrage qu'il
+alloit commencer estoit bien advancé, quand il découvrit
+qu'il estoit desja si bien dans son c&oelig;ur: car quoy
+qu'elle eust pris Astrée pour modele et qu'elle imitast
+toutes ses actions et ses discours, qu'elle voulust mesme
+estre aussi rigoureuse envers Pancrace que cette
+bergere l'estoit envers Celadon, neantmoins elle n'estoit
+pas encore assez expérimentée ny assez adroite pour cacher
+tout à fait ses sentimens. Pancrace les découvrit
+aisément, et pour l'entretenir dans le style de son roman,
+il ne laissa pas de feindre qu'il estoit malheureux,
+de se plaindre de sa cruauté, et de faire toutes les grimaces
+et les emportemens que font les amans passionnez
+qui languissent, ce qui plaisoit infiniment à Javotte,
+qui vouloit qu'on luy fist l'amour dans les formes
+et à la manière du livre qui l'avoit charmée. Aussi, dés
+qu'il eut connu son foible, il en tira de grands avantages.
+Il se mit luy-mesme à relire l'Astrée, et l'estudia si
+bien, qu'il contrefaisoit admirablement Celadon. Ce fut
+ce nom qu'il prit pour son nom de roman, voyant qu'il
+plaisoit à sa maistresse, et en même temps elle prit celuy
+d'Astrée. Enfin ils imitèrent si bien cette histoire,
+qu'il sembla qu'ils la joüassent une seconde fois, si tant
+est qu'elle ait esté joüée une premiere, à la reserve
+neantmoins de l'avanture d'Alexis, qu'ils ne purent executer.
+Pancrace luy donna encore d'autres romans,
+qu'elle lût avec la mesme avidité, et à force d'estudier
+nuit et jour, elle profita tellement en peu de temps,
+qu'elle devint la plus grande causeuse et la plus coquette
+fille du quartier.</p>
+
+<p>Le pere et la mere de Javotte s'apperceurent bien-tost
+du changement de sa vie, et s'estonnerent de voir
+combien elle avoit profité à hanter compagnie. Elle paroissoit
+mesme trop sçavante à leur gré; ils se plaignoient
+déja qu'elle estoit gastée, et de peur de la laisser
+corrompre d'avantage, ils se resolurent de la marier
+dans le carnaval. Le seul embarras où ils se trouvoient
+estoit de bien balancer les deux partis qu'ils
+avoient en main. Ils avoient de l'engagement avec le
+premier, mais le second estoit, comme j'ay dit, sans
+comparaison plus avantageux. La mere ne pouvoit souffrir
+Nicodeme depuis l'avanture du miroir et du theorbe,
+et ne l'appeloit plus que Brise-tout; le pere en estoit
+dégousté depuis l'opposition formée par Lucrece,
+quoy que cet amant crust bien avoir racommodé son
+affaire par le dédommagement qu'il avoit fait, et par la
+main-levée qu'il avoit apportée. Il n'y avoit plus qu'à
+trouver une occasion de rompre avec luy pour traitter
+avec Bedout. Sa sottise en fit naistre une bien-tost apres,
+qui, bien que legere, ne laissa pas d'estre prise aux
+cheveux.</p>
+
+<p>Il vint un jour chez sa maîtresse fort eschauffé et fort
+gay, et, luy faisant voir quantité d'or dans ses poches,
+il luy dist qu'il estoit le plus heureux garçon du monde,
+et qu'il venoit de gagner six cens pistolles à trois
+dez. Monsieur et madame Vollichon, avares de leur
+naturel, réjoüis du seul éclat de cette belle monnoye,
+sans y faire autre reflexion, le louërent de son bonheur,
+et peu s'en fallut qu'ils ne souhaitassent de l'avoir desja
+marié avec leur fille, puisqu'il faisoit si facilement fortune.
+Mais un oncle de Javotte, qui estoit un ecclesiastique
+sage et judicieux, leur remonstra que, s'il avoit
+gagné ce jour-là six cens pistolles, la fortune se pouvoit
+changer le lendemain, et luy en faire perdre mille;
+qu'il ne falloit point mettre en leur alliance un joüeur,
+qui pouvoit en un moment perdre tout le mariage de
+leur fille, et qu'enfin ceux qui s'adonnent au jeu ne sont
+point attachez au soin de leur famille et de leur profession;
+qu'au reste, s'ils vouloient rompre avec luy, il
+n'en falloit point laisser eschapper une si belle occasion.
+Pour surcroist de mal-heur, Ville-flatin, rencontrant
+le lendemain Vollichon, luy demanda comment
+alloit l'affaire du mariage de sa fille; et sans attendre
+sa réponse, il luy dit: Hé bien, nous avons tiré des plumes
+de nostre oison (parlant de Nicodeme); j'en ay fait
+avoir à mademoiselle Lucrece de bons dommages et interests,
+comme je l'avois entrepris: quand je me mesle
+d'une affaire pour mes amis, elle reüssit. En suite il
+luy raconta le succés de l'opposition qu'il avoit formée,
+et comme il en avoit fait toucher deux mille escus à sa
+partie, par la seule peur qu'avoit eu Nicodeme d'en estre
+poursuivy. Vollichon crut qu'il y avoit de la part de
+cet estourdy ou grande débauche, ou grande profusion,
+puisqu'il avoit acheté si cherement la paix de Lucrece,
+et il conceut le mal plus grand qu'il n'estoit en
+effet. Cela le determina tout a fait à la rupture, dont il
+donna dés le soir quelques témoignages à Nicodeme,
+qui, nonobstant cela, vouloit encore tenir bon. Il les fit
+ensuite confirmer par Javotte mesme, qui luy fit de bon
+c&oelig;ur une déclaration precise qu'elle ne seroit jamais
+sa femme, et que, quand ses parens la forceroient à l'espouser,
+elle ne pourroit jamais se resoudre à l'aimer ny
+à le souffrir. Il vid bien alors qu'il ne pouvoit aller contre
+vent et marée; que s'il vouloit passer outre il ne
+gagneroit peut-estre que des cornes, et que s'il intentoit
+un procès l'issuë en seroit incertaine; qu'il pouvoit bien
+laisser Javotte dans l'engagement, mais qu'il y demeureroit
+en mesme temps luy-mesme, et que cela l'empescheroit
+de chercher fortune et de se pourvoir ailleurs.
+Enfin, apres deux ou trois jours d'irresolution, il
+prit conseil de ses amis, et non point de son amour, qui
+s'esvanoüit peu de temps apres, car l'amour n'est pas
+opiniastre dans une teste bourgeoise comme il l'est
+dans un c&oelig;ur héroïque; l'attachement et la rupture se
+font communément et avec une grande facilité; l'interest
+et le dessein de se marier est ce qui regle leur passion.
+Il n'appartient qu'à ces gens faineans et fabuleux
+d'avoir une fidelité à l'épreuve des rigueurs, des absences
+et des années. Nicodeme resolut donc de rapporter
+les articles qui avoient esté signez, qui furent de part et
+d'autre déchirez ou bruslez. Je n'ay pas esté bien precisément
+instruit de cette circonstance: peut-estre furent-ils
+l'un et l'autre, car ils estoient encore en saison de
+parler auprès du feu. Il prit congé neantmoins de bonne
+grace, et avec protestation de services dont on ne fit
+pas grand estat, et il eut seulement le regret d'avoir
+perdu en mesme temps son argent et ses peines auprès
+de deux maistresses différentes. Le voilà donc libre
+pour aller fournir encore la matiere de quelqu'autre
+histoire de mesme nature. Mais je ne suis pas asseuré
+qu'il vienne encore paroistre sur la scène, il faut maintenant
+qu'il fasse place à d'autres; et, afin que vous n'en
+soyez pas estonnez, imaginez-vous qu'il soit icy tué,
+massacré, ou assassiné par quelque avanture, comme
+il seroit facile de le faire à un autheur peu consciencieux.</p>
+
+<p>Si-tost que Vollichon eut rompu avec Nicodeme, il
+songea à conclure promptement l'affaire avec Jean Bedout.
+Il proposa des articles, sur lesquels il y eut bien
+plus de contestation qu'au premier contract: car, quoy
+que Nicodeme fust un grand sot, il ne laissoit pas d'estre
+estimé habille homme dans le palais, où ces qualitez
+ne sont pas incompatibles. De sorte que, quoy qu'il
+n'eust pas de si grands biens que son rival, on ne faisoit
+pas tant de difficultez avec luy qu'avec Jean Bedout, qui
+estoit beaucoup plus riche, mais incapable d'employ. On
+vouloit que, par les avantages que celuy-cy feroit à sa
+femme, il recompensast sa mauvaise mine et son peu
+d'industrie. Luy, qui ne calculoit point sur ces principes,
+n'y trouvoit point du tout son compte; s'il eust suivy
+son inclination ordinaire, il auroit voulu marchander une
+femme comme il auroit fait une piece de drap. Mais le
+petit messer Cupidon fut l'entremetteur de cette affaire.
+Il l'avoit navré tout à bon, et en mesme temps il l'avoit
+changé de telle sorte, que, comme il n'y a point de telle
+liberalité que celle des avaricieux quand quelqu'autre
+passion les domine, il se laissa brider comme on voulut,
+accordant plus qu'on ne luy avoit demandé. Le jour est
+pris pour signer le contract, les amis mandez, et, qui
+pis est, la collation preparée; les articles sont accordez
+et signez d'abord du futur espoux. Quand ce vint à
+Javotte à signer, le pere, qui avoit fait son compte sur
+son obeïssance filiale, et qui ne lui avoit point communiqué
+le détail de cette affaire, fut fort surpris quand
+elle refusa de prendre la plume. Il crût d'abord qu'une
+honneste pudeur la retenoit, et que par ceremonie elle
+ne vouloit pas signer devant les autres. Enfin, apres
+plusieurs remonstrances, l'ayant assez vivement pressée,
+elle répondit assez galamment: Qu'elle remercioit ses parens de
+la peine qu'ils avoient prise de luy chercher un espoux,
+mais qu'ils devoient en laisser le soin à ses yeux;
+qu'ils estoient assez beaux pour luy en attirer à choisir;
+qu'elle avoit assez de mérite pour espouser un homme de
+qualité qui auroit des plumes, et qui n'auroit point cet air
+bourgeois qu'elle haïssoit à mort; qu'elle vouloit avoir
+un carosse, des laquais et la robe de velours. Elle cita
+là-dessus l'exemple de trois ou quatre filles qui avoient
+fait fortune par leur beauté, et épousé des personnes de
+condition. Qu'au reste elle estoit jeune, qu'elle vouloit
+estre fille encore quelque temps, pour voir si le bonheur
+lui en diroit, et qu'au pis aller elle trouveroit bien
+un homme qui vaudroit du moins le sieur Bedout, qu'elle
+appeloit un malheureux advocat de causes perduës.</p>
+
+<p>Toute la compagnie fut estonnée de cette réponse,
+qu'on n'attendoit point d'une fille qui avoit vescu jusqu'alors
+dans une grande innocence et dans une entière soumission
+à la volonté de ses parens. Mais ce qui luy donnoit
+cette hardiesse estoit la passion qu'elle avoit pour
+Pancrace, auparavant laquelle tout engagement luy
+estoit indifferent. Vollichon, la regardant avec un courroux
+qui luy suffoquoit presque la voix, luy dit: Ah! petite
+insolente, qui vous a appris tant de vanité? Est-ce depuis
+que vous hantez chez mademoiselle Angelique? Vrayement,
+il vous appartient bien de vous former sur le modèle
+d'une fille qui a cinquante mille escus en mariage!
+Quelque muguet vous a cajollée; vous voulez avoir des
+plumets, qui, apres avoir mangé leur bien, mangeront
+encore le vostre. Hé bien, bien! je sais comment il faut
+apprendre l'obéissance aux filles qui font les sottes:
+quand vous aurez esté six mois dans un cul de couvent,
+vous apprendrez à parler un autre langage. Allez, vous
+estes une maladvisée de nous avoir fait souffrir cet affront;
+retirez-vous de devant mes yeux et faites tout à
+l'heure vostre pacquet.</p>
+
+<p>Si-tost que son emportement luy eut permi de revenir
+à soy, il vint faire des excuses à la compagnie et
+au futur espoux de ce que ce mariage ne s'achevoit pas.
+Il commença par une grande declamation contre le
+malheur de la jeunesse, qui ne sçavoit pas connoistre
+ce qui lui est propre. Ha! disoit-il à peu prés en ces termes,
+que le siecle d'apresent est perverty! Vous voyez,
+messieurs, combien la jeunesse est libertine, et le peu
+d'authorité que les peres ont sur leurs enfans. Je me
+souviens encore de la maniere que j'ay vescu avec feu
+mon pere (que Dieu veuille avoir son ame). Nous estions
+sept enfans dans son estude, tous portans barbe; mais
+le plus hardy n'eût pas osé seulement tousser ou cracher
+en sa présence; d'une seule parole il faisoit trembler
+toute la maison. Vrayment il eust fait beau voir que
+moy, qui estois l'aisné de tous, et qui n'ay esté marié
+qu'à quarante ans, moy, dis-je, j'eusse resisté à sa volonté,
+ou que je me fusse voulu mesler de raisonner
+avec luy! J'aurois esté le bien venu et le mal receu; il
+m'auroit fait pourrir à Saint-Lazare ou à Saint-Martin<a name="FNanchor_68_68" id="FNanchor_68_68"></a><a href="#Footnote_68_68" class="fnanchor">[68]</a>.
+Vollichon ne faisoit que commencer la declamation contre
+les m&oelig;urs incorrigibles de la jeunesse, quand sa
+femme luy dit en l'interrompant: Helas! Mouton (c'estoit
+le nom de cajollerie qu'elle donnoit à son mary, qui,
+de son costé, l'appeloit Moutonne), il n'est que trop vray
+que le monde est bien perverty; quand nous estions
+filles, il nous falloit vivre avec tant de retenuë, que la
+plus hardie n'auroit pas osé lever les yeux sur un garçon;
+nous observions tout ce qui estoit dans nostre Civilité
+puérile, et, par modestie, nous n'aurions pas dit un
+petit mot à table; il falloit mettre une main dans sa serviette,
+et se lever avant le dessert. Si quelqu'une de
+nous eust mangé des asperges ou des artichaux, on
+l'auroit monstrée au doigt; mais les filles d'aujourd'huy
+sont presque aussi effrontées que des pages de cour.
+Voilà ce que c'est que de leur donner trop de liberté.
+Tant que j'ay tenu Javotte auprès de moy à ourler du
+linge et à faire de la tapisserie, ç'a esté une pauvre innocente
+qui ne sçavoit pas l'eau troubler. Dans ce peu
+de temps qu'elle a hanté chez mademoiselle Angelique,
+où il ne va que des gens poudrez et à grands canons,
+toute sa bonne éducation a esté gastée; je me répens
+bien de luy avoir ainsi laissé la bride sur le cou.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_68_68" id="Footnote_68_68"></a><a href="#FNanchor_68_68"><span class="label">[68]</span></a> Il est parlé ici de la tour de l'ancienne abbaye Saint-Martin,
+dont on avoit fait une prison pour les filles débauchées.
+C'est là qu'elles attendoient qu'on les fît comparoître,
+dans une salle du grand Châtelet, devant le lieutenant général
+de police, qui les jugeoit. C'est le premier vendredi de
+chaque mois que se tenoient ces audiences.&mdash;La tour Saint-Martin
+existe encore en partie au coin de la rue du Verthois;
+la fontaine Saint-Martin, établie en 1712, y est adossée. V.,
+pour cette prison, <i>Journal de Barbier</i>, t. 3, p. 109, 110, 116.</p></div>
+
+<p>Laurence, qui estoit invitée à la cérémonie, et qui,
+quoy que bourgeoise, voyoit, comme j'ay dit, le beau
+monde, prit là dessus la parole et leur dit: Quand vous
+voudriez blâmer mademoiselle vostre fille, il ne faudroit
+point pour cela en accuser la frequentation de
+mademoiselle Angelique. C'est une maison où il hante
+plusieurs personnes d'esprit et de qualité, mais qui y
+vivent avec tant de respect et de discretion, qu'on peut
+dire que c'est une vraye escole d'honneur et de vertu.
+Mais peut estre aussi qu'une fille qui se sent de la
+beauté est excusable, si cet advantage de la nature luy
+enfle quelque peu le c&oelig;ur et luy augmente cette vanité
+qui est si naturelle à nostre sexe. Si-tost qu'on a hanté
+un peu le grand monde, on y voit un certain air qui
+dégoûte fort de celuy des gens qui vivent dans l'obscurité.
+Ainsi il ne faut point trouver estrange qu'une
+fille jeune, qui se void recherchée de beaucoup de gens,
+ne veüille rien precipiter quand il est question d'un si
+grand engagement, et si elle attend avec patience que
+son merite luy fasse trouver quelque bonne occasion.
+J'accuserois plustost le malheur et la promptitude de
+mon cousin, qui n'a point du tout suivy mon conseil
+dans cette recherche. Au lieu de faire l'amant durant
+quelques jours, il a voulu d'abord faire le mary. Il falloit
+gagner les bonnes grâces de sa maistresse par
+quelques visites et petits services, plustost que de la
+devoir toute entiere au respect et à l'obeïssance paternelle.
+En tout cas, s'il avoit veu qu'elle eust eu quelque
+aversion pour luy, il se seroit épargné la honte d'un
+refus si solemnel. Vous avez raison, dit Prudence (c'estoit
+l'oncle dont j'ay parlé, qui estoit aussi de la nopce),
+quand vous dites qu'il est bon que ceux qui se veulent
+marier ayent quelques conversations ensemble, afin que
+chacun connoisse les humeurs de la personne avec qui
+il a à vivre d'oresnavant. Mais vous n'en avez point du
+tout quand vous voulez excuser ma niepce dans son
+procedé, non seulement en ce qu'elle a attendu à faire
+sa declaration si mal à propos, mais encore en ce qu'elle
+n'a pas voulu suivre aveuglement le choix de ses parens.
+Ils ont bien sçeu luy chercher ses avantages, qu'ils connoissent
+mieux qu'elle mesme; et ce refus est d'autant
+plus ridicule, qu'il est fondé sur une folle esperance,
+qui n'arrivera peut-estre jamais, de trouver un marquis
+qui l'espouse pour son merite. C'est un dangereux
+exemple que celuy d'une fille qui par sa beauté aura
+fait fortune; il fera vieillir cent autres qui s'y attendront,
+si tant est qu'il ne leur arrive encore pis, et que leur
+honneur ne fasse pas cependant naufrage. Souvent celle
+qui voudra engager par ses cajolleries quelque homme
+de condition se trouvera engagée elle-mesme, et verra
+eschapper avec regret, et quelquefois avec honte, celuy
+qu'elle croyoit tenir dans ses liens. Au bout du compte,
+quel sujet a ma niepce de se plaindre, puis qu'on luy a
+trouvé un party sortable, et un homme accommodé,
+qui est de la condition de tous ses proches?</p>
+
+<p>Vous avez touché au but (dit Jean Bedout, que la
+honte de cet affront et sa naturelle timidité avoient jusques-là
+rendu muet), car il est certain que les meilleurs
+mariages sont ceux qui se font entre pareils; et vous
+sçavez, monsieur le prieur, vous qui entendez le latin,
+ce bel adage: <i>Si tu vis nubere, nube pari</i>. Il n'y a rien
+de plus condemnable que cette ambition d'augmenter
+son estat en se mariant; c'est pourquoy je ne puis assez
+loüer la loy establië chez les Chinois, qui veut que chacun
+soit de mesme mestier que son pere. Or, comme
+nostre estat n'est pas si bien policé, je m'étonne peu
+que mademoiselle Javotte n'ait pas reglé ses desirs conformément
+à cette loy. Elle a eu peut-estre raison de
+ne pas trouver en moy assez de merite; mais son refus
+n'empeschera pas que je ne sois encore disposé à luy
+rendre service. Je luy auray du moins cette obligation,
+qu'elle m'empeschera peut-estre de me marier jamais.
+Car j'advouë que ce qui m'en avoit dégousté jusqu'à present,
+ce sont toutes ces approches et ces galenteries
+qu'il faut faire, qui ne sont point de mon genie ni de
+mon humeur. J'avois dessein de me marier de la façon
+que je vois faire à quantité de bons bourgeois, qui se
+contentent qu'on leur fasse voir leur maistresse à certain
+banc ou à certain pilier d'une église, et qui luy
+rendent là une visite muette, pour voir si elle n'est ny
+tortuë ny bossuë; encore n'est-ce qu'apres estre d'accord
+avec les parens de tous les articles du contract:
+toutes les autres ceremonies sont purement inutiles.
+J'en ay tant veu reüssir de la sorte, que je ne croyois
+pas que celuy-cy eust une autre issuë; mais, puisque j'y
+ay esté trompé, il faut que j'essaye de m'en consoler
+avec Seneque et Petrarque, ou avec monsieur de la
+Serre, que je liray exprés dés ce soir.</p>
+
+<p>Cessons, reprit Vollichon, d'examiner de quelle
+maniere on doit traitter les mariages, puisque ce seroit
+mettre l'authorité paternelle en compromis; mais, en
+attendant que j'aye appris à ma fille à m'obeyr, je ne
+sçaurois assez vous témoigner le déplaisir que j'ay que
+cette affaire ne s'accomplisse pas avec vous: car vous
+avez la mine d'estre bon ménager et de bien reüssir au
+barreau, si on vous employe. J'avois envie de vous
+donner bien de la pratique, et, pour vous le monstrer,
+c'est que j'avois des-jà mis à part sur mon bureau un
+sac d'une cause d'appareil pour vous faire plaider au
+presidial un de ces matins. C'est une appellation verbale
+d'une sentence renduë par le prevost de Vaugirard
+ou son lieutenant audit lieu, où on peut bien dire du
+latin et cracher du grec. Voici quelle en est l'espece....
+Et, en continuant, au lieu de lui faire les excuses et les
+compliments qui estoient de saison, pour le consoler
+de l'affront qu'il venoit de recevoir, il luy fit un recit
+prolixe de cette cause, avec tous les moyens de fait et
+de droit, aussi ponctuellement que s'il eust voulu la
+plaider luy-mesme. Pendant que l'un déduisoit et que
+l'autre escoûtoit ce beau procés, Prudence, madame
+Vollichon et Laurence continuoient l'entretien qu'ils
+avoient commencé, et les autres invitez, par petits pelottons,
+s'entretenoient à part, en divers endroits de la
+salle, de l'affaire qui venoit d'arriver, le tout aux
+dépens du miserable Bedout. Ce fut mesme à ses
+dépens que se rompit la conversation de Vollichon et
+de luy: car elle n'eust pas si-tost finy, n'eust esté
+qu'une collation qu'il avoit fait apporter de son logis
+entra dans la salle, ou du moins il y en entra une
+partie: car une vieille servante faite à son badinage,
+ayant veu que le mariage de son maistre alloit à vau
+l'eau, avoit eu soin de faire reporter chez luy quelques
+boëttes de confitures et quelques fruits qui se pouvoient
+conserver pour une autre occasion; elle ne laissa servir
+que quelque pasté, jambon et poulet-d'Inde froid, qui
+estoient des mets sujets à se corrompre. Enfin, quand
+la collation fut achevée, apres de longs complimens
+bourgeois, dont les uns contenoient des plaintes, les
+autres des regrets, les autres des excuses, les autres
+des remerciemens, la compagnie se separa, et chacun
+se dit adieu jusqu'au revoir. A l'égard de Jean Bedout,
+apres une grande diversité de sentimens qui lui agiterent
+l'esprit, enfin cette honte l'ayant refroidy, il en vint
+à ce point qu'il remercia son bon ange de l'avoir préservé
+des cornes, que naturellement il craignoit, dans
+une occasion où il estoit en peril eminent d'en avoir;
+et il eut presque autant de regret à la collation mangée
+qu'à sa maistresse perduë.</p>
+
+<p>Dès le lendemain, tant pour punir Javotte de sa
+desobeyssance que pour la retirer du grand monde,
+où on croyoit qu'elle puisoit sa vanité, elle fut mise en
+pension chez des religieuses, qui avoient fait un nouvel
+establissement dans un des fauxbourgs de Paris. Ce
+ne fut pas sans lui faire des reprimandes et des reproches
+de la faute qu'elle avoit faite, et sans de grandes
+menaces de la laisser enfermée jusqu'à ce qu'elle fust
+devenuë sage. Mais, hélas! que ce fut un mauvais
+expedient pour sa correction! elle tomba, comme on
+dit, de fiévre en chaut-mal: car, quoy que ces bonnes
+s&oelig;urs vescussent entre-elles avec toute la vertu imaginable,
+elles avoient ce malheur de ne pouvoir subsister
+que par les grosses pensions qu'on leur donnoit pour
+entrer chez elles. C'est ce qui leur faisoit recevoir indifferemment
+toutes sortes de pensionnaires. Toutes
+les femmes qui vouloient plaider contre leurs maris
+ou cacher le desordre de leur vie ou leurs escapades y
+estoient reçeuës, de mesme que toutes les filles qui
+vouloient éviter les poursuites d'un galand, ou en attendre
+et en attrapper quelqu'un. Celles-là, qui estoient
+experimentées, et qui sçavoient toutes les ruses et les
+adresses de la galanterie, enseignoient les jeunes innocentes
+que leur malheur y avoit fait entrer, qui y faisoient
+un noviciat de coqueterie, en mesme temps
+qu'on croyoit leur en faire faire un de religion. En un
+mot, à leur égard il n'y avoit autre reforme que les
+grilles, qui mettoient les corps en seureté; encore cela
+ne regardoit pas celles qui avoient privilege de sortir
+deux ou trois fois la semaine, sous pretexte de soliciter
+leurs procès. Douze parloirs qu'il y avoit au couvent estoient
+plains tout le jour; encore il les falloit retenir de
+bonne heure pour y avoir place, comme on auroit fait
+les chaises au sermon d'un predicateur episcopisant.</p>
+
+<p>Javotte fit bien-tost sçavoir à son amant le lieu où
+on l'avoit enfermée; il ne faut pas demander s'il s'y
+rendoit tous les jours. Quand il sortoit, ses porteurs de
+chaise ne luy demandoient point de quel costé il falloit
+tourner: de leur propre mouvement ils alloient tousjours
+de ce costé-là. Jamais il ne trouva de lieu qui fut
+plus selon ses souhaits pour prescher son amour tout à
+loisir: car il avoit là cet avantage de parler à sa maistresse
+seul à seul, et tant qu'il vouloit; au lieu que
+pendant que Javotte estoit dans le monde, il ne la
+voyoit que hors de chez elle, et fort rarement dans des
+compagnies où elle lui donnoit rendez-vous, et où ils
+estoient perpétuellement interrompus par les changemens
+qui y arrivent d'ordinaire. Il eût donc tout loisir
+pour la remercier de la genereuse action qu'elle avoit
+faite en sa faveur, et pour rire de la confusion qu'elle
+avoit fait à son malheureux et ridicule rival, dont les
+discours et les m&oelig;urs leur fournirent la matiere d'un
+assez long entretien. Il eut encore le temps de luy
+expliquer et faire connoistre comment la passion qu'il
+avoit pour elle augmentoit de jour en jour; et les témoignages
+qu'il luy en donna la persuaderent si bien,
+que jamais il n'y eut deux personnes plus unies. Quand
+il estoit obligé de la quitter, il lui laissoit des livres
+qui entretenoient son esprit dans des pensées amoureuses,
+de sorte que tout le temps qu'elle déroboit au
+parloir, elle le donnoit à cette lecture agreable. Ainsi
+elle ne s'ennuyoit point du tout. Quand sa mère l'alloit
+voir, elle estoit toute estonnée que le lieu qu'elle
+croyoit luy avoir donné pour supplice et pour prison
+ne l'avoit point du tout changée et ne luy donnoit
+point les sentimens qu'elle desiroit. Cependant, apres
+que sept ou huit mois se furent écoulez, et que Javotte
+eut leu tous les romans et les livres de galenterie qui
+estoient en reputation (car elle commençoit à s'y connoistre,
+et ne pouvoit souffrir les méchans, qui l'auroient
+occupée à l'infiny), le chagrin et l'ennui s'emparerent
+de son esprit, qui n'avoit plus à quoy s'attacher,
+et elle connût ce que c'estoit que la closture et la perte
+de la liberté. Elle escrivit dans cette pensée à ses
+parens pour les prier de la tirer de la captivité. Ils y
+consentirent aussi-tost, à condition qu'elle signeroit le
+contract de mariage avec l'advocat Bedout, qu'ils
+croyoient encore estre à leur devotion; mais ils se
+trompoient en leur calcul. Elle refusa de sortir à ces
+conditions, et, apres avoir beaucoup de fois reïteré ses
+prieres, et mesme témoigné par quelque espece de
+menaces le déplaisir qu'elle avoit d'estre enfermée,
+enfin le desespoir, ou, pour n'en point mentir, la passion
+qu'elle avoit pour Pancrace, la firent consentir
+aux propositions qu'il luy fit de l'enlever.</p>
+
+<p>Je ne tiens pas necessaire de vous rapporter icy par
+le menu tous les sentimens passionnez qu'il estalla
+et toutes les raisons qu'il allegua pour l'y faire resoudre,
+non plus que les honnestes resistances qu'y fit
+Javotte, et les combats de l'amour et de l'honneur qui
+se firent dans son esprit: car vous n'estes gueres versez
+dans la lecture des romans, ou vous devez sçavoir
+20 ou 30 de ces entretiens par c&oelig;ur, pour peu que
+vous ayez de memoire. Ils sont si communs que j'ay
+veu des gens qui, pour marquer l'endroit où ils en
+estoient d'une histoire, disoient: J'en suis au huictiesme
+enlevement, au lieu de dire: J'en suis au huictiesme
+tome. Encore n'y a-t-il que les autheurs bien
+discrets qui en fassent si peu, car il y en a qui non
+seulement à chaque tome, à chaque livre, à chaque episode
+ou historiette, ne manquent jamais d'en faire. Un
+plus grand orateur ou poëte que moy, quelque inventif
+qu'il fust, ne vous pourroit rien faire lire que vous
+n'eussiez veu cent fois. Vous en verrez dont on fait
+seulement la proposition, et on y resiste; vous en
+verrez d'autres qui sont de necessité, et on s'y resout.
+Je vous y renvoye donc, si vous voulez prendre la
+peine d'y en chercher, et je suis fasché, pour vostre
+soulagement, qu'on ne se soit point advisé dans ces
+sortes de livres de faire des tables, comme en beaucoup
+d'autres qui ne sont pas si gros et qui sont moins feüilletez.
+Vous entrelarderez icy celuy que vous trouverez le
+plus à vostre goust, et que vous croirez mieux convenir
+au sujet. J'ay pensé mesme de commander à l'imprimeur
+de laisser en cet endroit du papier blanc, pour y transplanter
+plus commodement celuy que vous auriez
+choisi, afin que vous pussiez l'y placer. Ce moyen
+auroit satisfait toutes sortes de personnes: car il y en
+a tel qui trouvera à redire que je passe des endroits si
+importans sans les circonstancier, et qui dira que de
+faire un roman sans ce combat de passions qui en sont
+les plus beaux endroits, c'est la mesme chose que de
+décrire une ville sans parler de ses palais et de ses
+temples. Mais il y en aura tel autre qui, voulant faire
+plus de diligence et battre bien du pays en peu de
+temps, n'en demandera que l'abregé. C'estoit l'humeur
+de ce bon prestre qui s'étonnoit de ceux qui se plaignoient
+qu'il falloit employer bien du temps à dire leur
+breviaire: car, par simplicité, il disoit son office ponctuellement
+comme il le trouvoit dans son livre, où il
+recitoit tout de suite l'antienne, les versets, les leçons
+et les premiers mots de chaque pseaume et de chaque
+hymne, avec l'etc. qui estoit au bout et le chiffre du
+renvoy qu'on faisoit à la page où estoit le reste de
+l'hymne ou du pseaume. Voilà le moyen d'expedier
+besogne, et il ne mentoit pas quand il asseuroit qu'il y
+employoit moins d'un quart-d'heure.</p>
+
+<p>Pour revenir à mon sujet, je vous avoüeray franchement
+que, si je n'ay pas escrit le combat de l'amour et
+de la vertu de Javotte, c'est que je n'en ay point eu de
+memoires particuliers; il dépendra de vous d'avoir
+bonne ou mauvaise opinion de sa conduite. Je n'escris
+point icy une morale, mais seulement une histoire. Je
+ne suis pas obligé de la justifier: elle ne m'a pas payé
+pour cela, comme on paye les historiens qu'on veut
+avoir favorables. Tout ce que j'en ay pû apprendre,
+c'est qu'elle fut facilement enlevée par le moyen d'une
+échelle qu'on appliqua aux murs du jardin, qui estoient
+fort bas: car ces bonnes religieuses avoient achepté
+depuis peu d'un pauvre jardinier ce jardin, dont les
+murs n'avoient esté faits que pour conserver ses choux,
+qui sont bien plus aisez à garder que des filles. Si-tost
+que Pancrace eut ce precieux butin, il l'emmena dans
+un chasteau sur la frontiere, où il avoit une garnison
+qu'il commandoit; et de là il fit nargue aux commissaires
+du Chastelet, qui se mirent vainement en peine
+de sçavoir ce que ce couple d'amans estoit devenu; car,
+dès le lendemain, Vollichon, apres avoir fait de grandes
+declamations sur le libertinage des filles, et des regrets
+inutiles sur sa severité, n'eut autre remede et consolation
+dans son malheur que de faire une plainte et information
+pardevant un commissaire de ses intimes amis,
+lequel ne laissa pas de la lui faire payer bien cherement,
+sous pretexte de ce qu'ils font bourse commune;
+et le tout aboutit à un decret de prise de corps contre
+six quidams vestus de gris et de verd, ayans plumes à
+leur chapeau, l'un de poil blond, de grande stature,
+l'autre de poil chastain, de mediocre grandeur, qui
+devoient estre indiquez par la partie civile. Or, comme
+Vollichon n'estoit pas à cet enlevement, et qu'il ne
+connoissoit point ces quidams, dont le chef estoit en
+seureté, ce decret est demeuré depuis sans exécution.
+Que si je puis avoir quelques nouvelles de la demoiselle
+et de son amant, je vous promets, foy d'autheur,
+que je vous en ferai part.</p>
+
+<p><span class="smcap">Je reviens</span> à Lucrece, que j'ai laissée dans un grand
+embarras, à cause de la maladie qui commençoit à la
+presser. Pour mettre ordre à ses affaires, elle fut
+quelque temps qu'elle ne parloit plus que contre les
+vanitez du monde, et de la difficulté qu'il y avoit de
+faire son salut dans les grandes compagnies; du peu de
+conscience et de l'infidelité des hommes; des fourbes
+et des artifices qu'ils employoient pour surprendre le
+beau sexe; et le tout neanmoins si adroitement, qu'on
+ne pouvoit pas croire qu'elle en parlast comme bien
+experimentée. Elle disoit que les promenades et les
+cadeaux, qui ont de si grands charmes pour les filles,
+n'estoient bons que pour un temps, lors qu'on estoit
+dans la plus grande jeunesse, et qu'on n'avoit pas
+assez de fermeté d'esprit pour trouver de meilleures
+occupations; pour elle, qu'elle en avoit assez tasté
+pour en avoir du dégoust et pour n'aspirer plus qu'au
+bon-heur de la vie solitaire. Elle ne hantoit que les
+églises et les confessionnaus; elle estoit aussi affamée
+de directeurs qu'elle avoit esté autrefois de galands;
+tout son entretien n'estoit que de scrupules sur la conduite
+des m&oelig;urs, et des cas de conscience. Elle ne
+faisoit que s'enquerir où il y avoit des predicateurs,
+des festes, des confrairies et des indulgences. Ses
+romans estoient convertis en livres spirituels; elle ne
+lisoit que des Soliloques et des Meditations; enfin sa
+sainteté en estoit des-jà venuë aux apparitions, et, pour
+peu qu'elle se fust accruë, elle fust arrivée aux extases.
+Elle declama mesme (ô prodige) contre les
+mouches, contre les rubans et contre les cheveux
+bouclez, et par modestie elle devint tellement negligée,
+qu'elle ne s'habilloit presque plus. Aussi auroit-elle eu
+bien de la peine à le faire, et ce fut fort à propos pour
+elle que la mode vint de porter des escharpes et de fort
+amples juste-au-corps, car ils sont merveilleusement
+propres à reparer le deffaut des filles qui se font gaster
+la taille.</p>
+
+<p>On ne parla plus dans le quartier que de la conversion
+de Lucrece, quoy qu'elle y eust tousjours passé
+pour une personne d'honneur, mais un peu trop enjoüée,
+et on ne douta plus qu'elle ne se deût retirer bientost
+du monde. En effet, on ne fut pas trop surpris quand
+un beau matin ou entendit dire qu'elle estoit entrée en
+religion. Le hazard voulut que ce fut dans le mesme
+couvent où on avoit mis en pension Javotte. Je ne crois
+pas neantmoins que ce hazard serve de rien à l'histoire,
+ny fasse aucun bel evenement dans la suite; mais, par
+une maudite coustume qui regne il y a long-temps
+dans les romans, tous les personnages sont sujets à se
+rencontrer inopinément dans les lieux les plus esloignez,
+quelque route qu'ils puissent prendre, ou quelque
+differend dessein qu'ils puissent avoir. Cela est tousjours
+bon à quelque chose, et espargne une nouvelle description,
+quand on est exact à en faire de tous les
+lieux dont on fait mention, ainsi que font les autheurs
+qui veulent faire de gros volumes, et qui les enflent
+comme les bouchers font la viande qu'ils apprestent.
+En tout cas, ces rencontres donnent quelque liaison et
+connexité à l'ouvrage, qui sans cela seroit souvent fort
+disloqué. La verité est que ces deux avanturieres de
+galenterie firent grande amitié ensemble; que dès le
+premier jour, elles furent l'une à l'autre cheres et
+fideles, et se conterent reciproquement leurs avantures,
+mais non pas sincerement. Elles n'eurent pas le
+loisir de la cultiver long-temps, car, apres que Lucrece
+eut receu à la grille trois ou quatre visites de ses amies,
+qui publierent dans le monde la verité de sa closture
+et de sa reforme, elle en sortit secrettement sous pretexte
+de se trouver mal, et ayant donné liberalement
+aux religieuses tout le premier quartier de sa pension
+qu'elle avait advancée, pour n'avoir point de démélé
+avec elles. La Touriere, qui loge au dehors, fut celle
+qu'elle eut soin particulierement de gagner, par les presens
+qu'elle luy fit, afin qu'elle dit à toutes les personnes
+qui la viendroient demander qu'elle estoit tousjours
+enfermée dans le couvent. Elle prit pour cela des pretextes
+assez specieux, comme de dire qu'elle vouloit
+éviter l'importunité des visites<a name="FNanchor_69_69" id="FNanchor_69_69"></a><a href="#Footnote_69_69" class="fnanchor">[69]</a> de beaucoup de personnes
+qui l'empeschoient de bien vacquer à la pieté,
+et que c'estoit pour les éviter qu'elle avoit abandonné le
+siecle. Elle pria mesme, tant de bouche que par escrit,
+tous ses amis, de la laisser en repos dans son cloistre,
+au lieu de luy venir estaller des vanitez ausquelles
+elle avoit renoncé.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_69_69" id="Footnote_69_69"></a><a href="#FNanchor_69_69"><span class="label">[69]</span></a> Les pensionnaires des cloîtres ne se contentoient pas
+de recevoir des visites, elles en rendoient aussi. Le père Laguille
+nous parle de celles que mademoiselle d'Aubigné faisoit
+à Scarron lorsqu'elle étoit au couvent des Ursulines de
+la rue Saint-Jacques, le même peut-être où Furetière met
+Lucrèce en retraite. (<i>Frag. des Mém.</i> du P. Laguille, <i>Archives
+littéraires de l'Europe</i>, n<sup>o</sup> <span class="smcap">XXXV</span>, p. 370.) On sait d'ailleurs
+combien ces retraites, qui, pour les dames de la cour, se
+faisoient la plupart aux Carmélites de la rue du Bouloi,
+avoient peu d'austérité. (V. <i>Lettres de Sévigné</i>, 15 oct. 1677
+et 25 mai 1680.)</p></div>
+
+<p>Quand il est question de salut, il n'est rien si aisé
+que de faire mentir des gens devots: la pauvre touriere,
+qui estoit simple, et qui ne rafinoit pas assez
+pour songer que Lucrece pouvoit, en demeurant dans
+son cloistre, se garantir de cet inconvenient, la crut
+avec toute la facilité possible, et ne manqua pas de
+dire au peu de gens qui venoient pour la voir, qu'on
+ne pouvoit pour lors parler à elle; tantost elle estoit
+indisposée, tantost elle estoit en retraite, tantost
+elle disoit son office, tantost elle estoit en méditation.
+Comme personne n'avoit interest d'aprofondir la vérité
+de la chose, on s'en retournoit sans se douter de rien.
+Au sortir de là elle se mit en une autre sorte de retraite
+chez une sage-femme de ses amies, dont elle
+connoissoit la discrétion, qui la fit deslivrer fort secrettement,
+et qui se chargea de la nourriture de son
+fruit. Enfin, apres deux mois et demy de pleine éclipse,
+Lucrece entra dans une autre religion, mieux rentée
+et plus austère que la precedente. Quand elle y eut esté
+quelques jours fort recluse, peu à peu elle fit sçavoir
+à ses connoissances et à son voisinage le nouveau monastere
+où elle s'estoit retirée; et pour pretexte de son
+changement, elle alleguoit que dans l'autre elle s'estoit
+tousjours mal portée, et qu'il falloit que l'air n'y fust pas
+bon. Quelquefois elle adjoustoit fort dévotement qu'elle
+y avoit trouvé un peu trop de licence; qu'elle n'approuvoit
+point que les parloirs fussent si remplis de toutes
+sortes de gens; et elle confessoit mesme que souvent elle
+s'estoit fait celer tout exprés, de peur d'y aller et d'y
+voir tout ce desordre. C'est ce qui édifioit merveilleusement
+tous ceux qui l'entendoient parler, et particulierement
+ceux qui l'avoient connuë dans sa premiere
+mondanité. Elle prit mesme un voile blanc, et quoy
+qu'elle ne fust là que comme pensionnaire, neantmoins
+elle faisoit toutes les actions de religieuse, et un certain
+essay de noviciat, qui estoit plus austère que celuy
+qui se faisoit en effet dans l'année de probation<a name="FNanchor_70_70" id="FNanchor_70_70"></a><a href="#Footnote_70_70" class="fnanchor">[70]</a>. Ces
+&oelig;uvres de surerogation et de devotion outrée la mirent
+en peu de temps en telle reputation de vertu, que
+toutes les religieuses l'admiroient au dedans, et les directeurs
+la publioient au dehors. Ce bruit vint jusques
+aux oreilles de mademoiselle Laurence, qui hantoit
+quelquefois dans ce couvent, à cause qu'une de ses
+amies y estoit nouvellement professe. Apres qu'elle se
+fut bien instruite de la qualité de cette nouvelle pensionnaire,
+elle crut que ce seroit bien le fait de son
+cousin Bedout, qu'elle avoit dessein de marier à quelque
+prix que ce fust. Depuis qu'il avoit si honteusement
+perdu sa maistresse Javotte, elle l'avoit souvent
+entendu pester contre la coquetterie des filles du siecle,
+puisque celle-là en avoit tant fait paroistre, malgré la
+grande retenuë et la severe éducation de sa jeunesse.
+De sorte qu'il avoit hautement juré qu'il n'épouseroit
+jamais de fille, si ce n'estoit au sortir de quelque religion
+bien reglée. Elle luy proposa ce nouvel exemple
+de vertu, qu'elle disoit estre son vray fait, ce qu'il
+escouta volontiers. La seule difficulté qu'ils trouverent,
+ce fut de sçavoir comme on pourrait tirer Lucrece de
+ce couvent, et luy faire proposer une chose si opposée
+à la vocation manifeste qu'elle avoit à la vie religieuse.
+Laurence fit en sorte que, pour mieux instruire Bedout
+de son merite, il luy tint compagnie quand elle vint
+voir la religieuse de sa connoissance, qu'elle fit prier
+d'amener avec elle Lucrece à la grille.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_70_70" id="Footnote_70_70"></a><a href="#FNanchor_70_70"><span class="label">[70]</span></a> Autrement dit année d'épreuve ou de noviciat, qui commençoit
+le jour de la prise d'habit.</p></div>
+
+<p>Là, Bedout n'estoit pas obligé à faire le galand; c'est
+ce qui l'enhardit d'y aller. Mais il se contenta d'être
+auditeur, et il fut ravy des belles moralitez qu'il y entendit
+debiter à Lucrece sur les malheurs de cette vie
+transitoire et sur l'excellence de la retraite, qui se terminerent
+à des prieres qu'elle fit à Dieu de luy donner
+des forces pour soustenir les austeritez de la regle. Il
+n'osa pas luy parler d'amour ny de mariage, car il
+n'en eust pas mesme osé parler aux filles du siecle;
+cependant il auroit bien voulu faire l'un et l'autre, car,
+outre que son esprit et sa beauté estoient plus que suffisans
+pour luy donner dans la veuë, il estoit tout a
+fait charmé de sa modestie et de sa vertu. Il pria sa
+cousine, qui estoit adroite, de luy en faire parler, et
+elle ne trouva point de meilleur moyen que de faire
+faire la chose par des directeurs. Je ne sçay par quel
+artifice ny sous quel pretexte elle les mit dans ses interests;
+tant y a qu'ils travaillerent fort utilement selon
+ses souhaits. Ce ne fut pas neantmoins sans peine, car
+Lucrece fit long-temps la sourde-oreille à ces propositions;
+mais elle auroit eu grand regret qu'on ne les
+eust pas recommancées. Elle faisoit quelquesfois semblant
+de craindre que ce ne fussent des tentations que
+Dieu luy envoyoit pour éprouver si elle estoit ferme
+en ses bons desseins; et puis feignant de se r'asseurer
+sur la qualité de ceux qui luy en parloient, elle demandoit
+du temps pour se mettre en prieres et obtenir
+de Dieu la grace de luy inspirer ce qu'il vouloit faire
+d'elle. Quand elle parut à demy persuadée, elle commença
+de se trouver mal, de demander quelquefois
+des dispenses pour les jeusnes et pour l'office, et de paroistre
+trop delicate pour la maniere de vivre de ce
+couvent. D'abord elle feignit de vouloir passer à un
+ordre plus mitigé; enfin, elle se fit tellement remonstrer
+qu'on pouvoit faire aussi bien son salut dans le monde,
+en vivant bien avec son mary et en eslevant des enfans
+dans la crainte de Dieu, qu'on la fit resoudre au
+mariage, avec la mesme peine qu'un criminel se résoudrait
+à la mort.</p>
+
+<p>Laurence en advertit aussitost son cousin, qui, ménageant
+brusquement cette occasion, fut si aise d'avoir,
+à son advis, suborné une religieuse, qu'il ne chicana
+point comme l'autrefois sur les articles, et il s'enquit
+fort peu de son bien, se contentant d'apprendre, par
+le bruit commun de la religion, qu'elle en avoit beaucoup,
+ne croyant pas que des gens devots pussent
+mentir, ny faire un jugement temeraire. D'avantage
+elle eut l'adresse de faire acheter beaucoup de meubles
+necessaires pour un honeste ménage, dont elle ne paya
+qu'un tiers comptant, car elle eut facilement credit du
+surplus. C'est à quoy elle employa utilement les deux
+mille escus qu'elle avoit receu de Nicodeme, qui parurent
+beaucoup davantage. Et comme on a maintenant
+la sotte coustume de dépenser en meubles, presens
+et frais de nopces la moitié de la dot d'une femme<a name="FNanchor_71_71" id="FNanchor_71_71"></a><a href="#Footnote_71_71" class="fnanchor">[71]</a>,
+et quelquefois le tout, ce ne fut pas une legere amorce
+pour Bedout de voir qu'il épargnoit toute cette dépense
+et ces frais. Ce qui luy plaisoit sur tout, c'est qu'on le
+pria que l'affaire se fit sans ceremonie; cela se pouvoit
+appeler pour luy la derniere faveur. Et de peur de
+laisser prendre un mauvais air à sa maistresse, elle ne
+sortit point du couvent que pour aller à l'eglise, et
+de là à la maison de son mary, qui crut avoir la fleur
+de virginité la plus asseurée qui fut jamais. Ainsi, on
+peut dire que cette fille adroite avoit fait comme ces
+oyseleurs qui mettent un oyseau dans une cage, sous
+un trebuchet, pour en attraper un autre<a name="FNanchor_72_72" id="FNanchor_72_72"></a><a href="#Footnote_72_72" class="fnanchor">[72]</a>, par ce que la
+religion et la grille ne luy servirent que pour attraper
+un mary. S'ils vescurent bien ou mal ensemble, vous
+le pourrez voir quelque jour, si la mode vient d'écrire
+la vie des femmes mariées.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_71_71" id="Footnote_71_71"></a><a href="#FNanchor_71_71"><span class="label">[71]</span></a> «L'utile et la louable pratique, dit La Bruyère, de
+perdre en frais de noces le tiers de la dot qu'une femme apporte!
+de commencer par s'appauvrir de concert par l'amas
+de choses superflues, et de prendre déjà sur son fonds de
+quoi payer Gaultier (marchand d'étoffes), les meubles et la
+toilette.» (<i>Les Caractères</i>, de la Ville, § 18.)
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">A peine est elle entrée en sa quinzième année;<br /></span>
+<span class="i0">Il l'épouse, pourtant; la parole est donnée,<br /></span>
+<span class="i0">Et déjà de ses biens le futur héritier<br /></span>
+<span class="i0">S'attend d'en voir passer la moitié chez Gautier.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+(<i>Satyre nouvelle sur les promenades de Paris, etc.</i>, Paris,
+1699, in 8., p. 7.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_72_72" id="Footnote_72_72"></a><a href="#FNanchor_72_72"><span class="label">[72]</span></a> Comparaison empruntée aux <i>Quinze joyes de mariage</i>.</p></div>
+
+<h3><i>Fin du premier livre.</i></h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LIVRE_SECOND" id="LIVRE_SECOND"></a>LIVRE SECOND.</h2>
+
+
+<p>Si vous vous attendez, lecteur, que ce livre
+soit la suite du premier, et qu'il y ait une connexité
+necessaire entr'eux, vous estes pris
+pour duppe. Détrompez-vous de bonne heure,
+et sçachez que cet enchainement d'intrigues les uns avec
+les autres est bien seant à ces poëmes héroïques et fabuleux
+où l'on peut tailler et rogner à sa fantaisie. Il
+est aisé de les farcir d'épisodes, et de les coudre ensemble
+avec du fil de roman, suivant le caprice ou le
+genie de celuy qui les invente. Mais il n'en est pas de
+mesme de ce tres-veritable et tres-sincere recit, auquel
+je ne donne que la forme, sans altérer aucunement la
+matière. Ce sont de petites histoires et advantures arrivées
+en divers quartiers de la ville, qui n'ont rien de
+commun ensemble, et que je tasche de rapprocher les
+unes des autres autant qu'il m'est possible. Pour le soin
+de la liaison, je le laisse à celuy qui reliera le livre.
+Prenez donc cela pour des historiettes separées, si bon
+vous semble, et ne demandez point que j'observe ny
+l'unité des temps ny des lieux, ny que je fasse voir un
+héros dominant dans toute la piece. N'attendez pas non
+plus que je reserve à marier tous mes personnages à la
+fin du livre, où on void d'ordinaire celebrer autant de
+nopces qu'à un carnaval, car il y en aura peut-estre
+quelques-uns qui, aprés avoir fait l'amour, voudront
+vivre dans le célibat; d'autres se marieront clandestinement,
+et sans que vous ny moy en sçachions rien. Je
+ne m'oblige point encore à n'introduire que des amours
+sur la scene; il y aura aussi des histoires de haine et de
+chicane, comme celle-cy qui vous va estre racontée. Enfin,
+toutes les autres passions qui agitent l'esprit bourgeois
+y pourront trouver leur place dans l'occasion. Que
+si vous y vouliez rechercher cette grande regularité que
+vous n'y trouverez pas, sçachez seulement que la faute
+ne seroit pas dans l'ouvrage, mais dans le titre: ne
+l'appellez plus roman, et il ne vous choquera point, en
+qualité de recit d'aventures particulières. Le hazard
+plustost que le dessein y pourra faire rencontrer des
+personnages dont on a cy-devant parlé. Témoin Charroselles,
+qui se presente icy le premier à mon esprit, de
+l'humeur duquel j'ay des-ja donné un petit échantillon,
+et dont j'ay obmis expres de faire la description, pour la
+donner en ce lieu-cy. Si vous en estes curieux, vous
+n'avez qu'à continuer de lire.</p>
+
+
+<h3><a id="Histoire_Charroselles"></a><i>Histoire de Charroselles<a name="FNanchor_73_73" id="FNanchor_73_73"></a><a href="#Footnote_73_73" class="fnanchor">[73]</a>, de Collantine
+et de Belastre</i>.</h3>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_73_73" id="Footnote_73_73"></a><a href="#FNanchor_73_73"><span class="label">[73]</span></a> Les clefs, notamment celle de l'édit. de Nancy 1713,
+in-12, page 193, nous disent que Charroselles n'est autre
+que Charles Sorel, auteur de la <i>Science universelle</i>, du <i>Berger
+extravagant</i>, de la <i>Bibliothèque françoise</i>, de <i>Francion</i>, etc., et
+il est en effet facile de voir que le nom de l'un est l'anagramme
+de celui de l'autre. Toutefois, faute d'autres preuves,
+on doutoit encore que l'intention de Furetière eût été
+de peindre aussi au vif et presque en le nommant un homme
+qui vivoit encore lors de la première édition du <i>Roman bourgeois</i>.
+Sorel ne mourut qu'en 1674. Un passage d'une lettre
+de Gui Patin (25 novembre 1653) est venu détruire ce doute
+pour nous. En comparant ce qu'il y est dit de Ch. Sorel
+avec le portrait détaillé que Furetière fait de Charroselles,
+nous avons acquis la preuve qu'il y a entre les deux identité
+complète. Nous le ferons voir, du reste, en citant, au fur
+et à mesure que les détails du portrait dessiné par Furetière
+se présenteront, les phrases de Gui Patin qui correspondent
+et établissent la ressemblance.&mdash;Une chose reste à connoître
+après cela, c'est le motif de la haine qui envenime cette
+satire. Furetière ne l'avoit pas toujours éprouvée contre Sorel,
+et celui-ci, de son côté, ne semble s'être jamais montré
+hostile à l'auteur du <i>Roman bourgeois</i>. En 1658, ayant à parler
+de Sorel dans sa <i>Nouvelle allégorique</i>, <i>etc.</i>, p. 38, Furetière
+s'étoit exprimé sur lui en bons termes. A l'entendre
+alors, c'étoit un auteur «d'excellents livres satiriques et
+comiques», qui, s'étant acquis grand crédit dans l'empire
+des <i>Ironies</i>, «s'étoit rendu formidable même aux quarante
+<i>barons</i>». Sorel, sensible à cette mention flatteuse, avoit
+rendu la pareille à Furetière dans sa <i>Bibliothèque françoise</i>,
+p. 172. Il avoit dit de cette <i>Nouvelle allégorique</i>, <i>etc.</i>, qu'il
+appelle <i>Relation des guerres de l'éloquence</i>, «qu'elle contient
+une fort agréable description des différends de divers auteurs
+du siècle, etc.». Il y avoit donc, on le voit, entre Furetière
+et Sorel, échange de bons rapports et même d'éloges. L'attaque
+contenue dans le <i>Roman bourgeois</i> n'en dut être que
+plus inattendue. Elle le fut pour tout le monde, sans doute,
+et certainement pour Sorel tout le premier. Il s'y attendoit
+si peu, que, travaillant à la 2<sup>e</sup> édition de sa <i>Bibliothèque
+françoise</i> au moment où la mise en vente du <i>Roman bourgeois</i>
+étoit annoncée, il ne voulut pas perdre l'occasion d'en dire
+du bien préventivement, et de se faire ainsi l'écho des éloges
+qu'en débitoient d'avance les confidents de l'auteur.
+«Voilà, écrivoit-il, page 199, voilà qu'on nous donne un
+livre appelé le <i>Roman bourgeois</i>, dont il y a déjà quelque
+temps qu'on a ouy parler, et qui doit estre fort divertissant,
+selon l'opinion de diverses personnes. Comme on croit que
+cest ouvrage a toutes les bonnes qualités des livres comiques
+et des burlesques tout ensemble, quand on l'aura veu,
+on le mettra avec ceux de son genre, selon le rang que son
+mérite luy pourra apporter.»&mdash;Le <i>Roman bourgeois</i>, qui
+est de la fin de 1666, parut avant cette seconde édition de la
+<i>Bibliothèque françoise</i>, qui ne porte que la date de 1667. Sorel
+fut ainsi à même de juger ce qu'étoit le livre dont il avoit
+fait l'éloge sur parole; il put surtout se reconnoître dans
+Charroselles, et il ne tint qu'à lui de se venger aussitôt du
+portrait anagrammatique en substituant quelques phrases
+amères à celles qu'il avoit d'abord écrites. Il avoit trop d'esprit
+pour cela. Il ne changea rien à sa première rédaction;
+il continua de déclarer qu'il n'avoit pas encore lu. Comment
+prouver mieux qu'il ne s'étoit pas reconnu?</p></div>
+
+<p>Charroselles ne vouloit point passer pour autheur,
+quoy ce fust la seule qualité qui
+le rendist recommandable, et qui l'eust fait
+connoistre dans le monde. Je ne sçay si quelque
+remors de conscience des fautes de sa jeunesse
+luy faisoit prendre ce nom à injure; tant y a qu'il vouloit
+passer seulement pour gentilhomme<a name="FNanchor_74_74" id="FNanchor_74_74"></a><a href="#Footnote_74_74" class="fnanchor">[74]</a>, comme si
+ces deux qualitez eussent esté incompatibles<a name="FNanchor_75_75" id="FNanchor_75_75"></a><a href="#Footnote_75_75" class="fnanchor">[75]</a>, encore
+qu'il n'y eust pas plus de trente ans que son pere fust
+mort procureur<a name="FNanchor_76_76" id="FNanchor_76_76"></a><a href="#Footnote_76_76" class="fnanchor">[76]</a>. Il s'estoit advisé de se piquer de noblesse
+dés qu'il avoit eu le moyen d'atteller deux haridelles
+à une espece de carrosse tousjours poudreux et
+crotté. Ces deux Pegases (tel fut leur nom pendant
+qu'ils servirent à un nourriçon du Parnasse) ne s'estoient
+point enorgueillis, et n'avoient la teste plus haute
+ny la démarche plus fiere que lors qu'ils labouroient les
+pleines fertiles d'Aubervilliers. Leur maistre les traittoit
+aussi delicatement que des enfans de bonne maison.
+Jamais il ne leur fit endurer le serain ny ne leur
+donna trop de charge; il eust presque voulu en faire
+des Bucephales, pour ne porter ou du moins ne traisner
+que leur Alexandre. Car il estoit tousjours seul dans
+son carosse; ce n'est pas qu'il n'aimast beaucoup la
+compagnie, mais son nez demandoit à estre solitaire<a name="FNanchor_77_77" id="FNanchor_77_77"></a><a href="#Footnote_77_77" class="fnanchor">[77]</a>,
+et on le laissoit volontiers faire bande à part. Quelque
+hardy que fust un homme à lui dire des injures, il n'osoit
+jamais les lui dire à son nez, tant ce nez estoit vindicatif
+et prompt à payer. Cependant il fouroit son nez
+par tout, et il n'y avoit gueres d'endroits dans Paris
+où il ne fust connu. Ce nez, qu'on pouvoit à bon droit
+appeler son Eminence, et qui estoit tousjours vestu de
+rouge, avoit esté fait en apparence pour un colosse;
+neantmoins il avoit esté donné à un homme de taille
+assez courte. Ce n'est pas que la nature eust rien fait
+perdre à ce petit homme, car ce qu'elle luy avoit osté
+en hauteur, elle le lui avoit rendu en grosseur, de
+sorte qu'on luy trouvoit assez de chair, mais fort mal
+pestrie. Sa chevelure estoit la plus desagreable du
+monde, et c'est sans doute de luy qu'un peintre poëtique,
+pour ébaucher le portrait de sa teste, avoit dit:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On y void de piquans cheveux,<br /></span>
+<span class="i0">Devenus gras, forts et nerveux,<br /></span>
+<span class="i0">Herisser sa teste pointuë,<br /></span>
+<span class="i0">Qui tous meslez s'entraccordans,<br /></span>
+<span class="i0">Font qu'un peigne en vain s'évertuë<br /></span>
+<span class="i0">D'y mordre avec ses grosses dents.<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_74_74" id="Footnote_74_74"></a><a href="#FNanchor_74_74"><span class="label">[74]</span></a> C'etoit, en effet, un des foibles de Ch. Sorel. Ainsi,
+comme le constate Niceron, il prit successivement les noms
+de de Souvigny et de de l'Isle. Il signa même de ce dernier
+l'un de ses ouvrages, <i>Des Talismans, ou figures peintes sous certaines
+constellations</i>, Paris, 1636, in-8. On s'en moquoit dans
+le monde, et surtout dans la société des auteurs, dont Furetière
+faisoit alors partie, avec Boileau, Racine, La Fontaine et
+Molière. Il seroit même probable que celui-ci pensoit à Ch.
+Sorel et à son dernier pseudonyme nobiliaire quand il écrivit
+dans <i>l'Ecole des femmes</i> (acte 1<sup>er</sup>, sc. 1<sup>re</sup>):
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Je sais un paysan qu'on appeloit Gros-Pierre,<br /></span>
+<span class="i0">Qui, n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,<br /></span>
+<span class="i0">Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,<br /></span>
+<span class="i0">Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+La Monnoye, et d'après lui Niceron, sont en cela de notre
+avis, contre l'opinion de l'abbé d'Aubignac, qui pensoit, chose
+inadmissible, que Molière s'étoit ici moqué de son ami Thomas
+Corneille. V. Niceron, <i>Mémoires pour servir à l'histoire des
+hommes illustres</i>, t. 31, p 391.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_75_75" id="Footnote_75_75"></a><a href="#FNanchor_75_75"><span class="label">[75]</span></a> Elles passoient pour l'être en effet: «Dans le monde,
+dit M. Meyer, <i>Commentaire sur les lettres persanes</i>, p. 122, il
+étoit notoire qu'on dérogeoit au titre de noble en se faisant
+poète ou homme de lettres.» On peut consulter à ce sujet
+les <i>Trois traités de la noblesse</i>, de Thierriat (1606), au chapitre
+de la <i>Dérogeance</i>, et lire un curieux article inséré sous
+ce titre: <i>Sur un ancien préjugé</i>, dans <i>les Saisons du Parnasse</i>
+(printemps 1806), p. 218-220</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_76_76" id="Footnote_76_76"></a><a href="#FNanchor_76_76"><span class="label">[76]</span></a> De même pour Charles Sorel: «Il est fils, dit Gui Patin,
+d'un procureur en parlement»; puis il ajoute en vrai
+médecin: «sa mère est morte hydropique, et son père d'une
+fièvre quarte, qui est la plupart du temps fatale aux vieillards.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_77_77" id="Footnote_77_77"></a><a href="#FNanchor_77_77"><span class="label">[77]</span></a> Pour tout ce qui suit, jusqu'à la description de la taille
+rondelette et courte de Charroselles, il faut encore lire Gui
+Patin, qui, en une phrase, fait le même portrait pour Charles
+Sorel: «C'est, dit-il, un petit homme grasset, avec un
+grand nez aigu, qui regarde de près.»</p></div>
+
+<p>Aussi ne se peignoit-il jamais qu'avec ses doigts, et
+dans toutes les compagnies c'estoit sa contenance ordinaire.
+Sa peau estoit grenuë comme celle des maroquins,
+et sa couleur brune estoit rechauffée par de
+rouges bourgeons qui la perçoient en assez bon nombre.
+En general il avoit une vraye mine de satyre. La
+fente de sa bouche estoit copieuse, et ses dents fort
+aiguës: belles dispositions pour mordre. Il l'accompagnoit
+d'ordinaire d'un ris badin, dont je ne sçay point
+la cause, si ce n'est qu'il vouloit monstrer les dents à
+tout le monde. Ses yeux gros et bouffis avoient quelque
+chose de plus que d'estre à fleur de teste. Il y en
+a qui ont cru que, comme on se met sur des balcons en
+saillie hors des fenestres pour decouvrir de plus loin,
+aussi la nature luy avoit mis des yeux en dehors, pour
+découvrir ce qui se faisoit de mal chez ses voisins. Jamais
+il n'y eut un homme plus medisant ny plus envieux;
+il ne trouvoit rien de bien fait à sa fantaisie. S'il
+eut esté du conseil de la creation, nous n'aurions rien
+veu de tout ce que nous voyons à present. C'estoit le
+plus grand reformateur en pis qui ait jamais esté, et il
+corrigeoit toutes les choses bonnes pour les mettre mal.
+Il n'a point veu d'assemblée de gens illustres qu'il n'ait
+tâché de la decrier; encore, pour mieux cacher son venin,
+il faisoit semblant d'en faire l'eloge, lors qu'il en
+faisoit en effet la censure, et il ressembloit à ces bestes
+dangereuses qui en pensant flatter égratignent: car il
+ne pouvoit souffrir la gloire des autres, et autant de
+choses qu'on mettoit au jour, c'estoient autant de tourmens
+qu'on luy preparoit. Je laisse à penser si en
+France, où il y a tant de beaux esprits, il estoit cruellement
+bourrelé. Sa vanité naturelle s'estoit accruë par
+quelque reputation qu'il avait euë en jeunesse, à cause
+de quelques petits ouvrages qui avoient eu quelque
+debit. Ce fut là un grand malheur pour les libraires; il
+y en eut plusieurs qui furent pris à ce piege, car, apres
+qu'il eut quitté le stile qui estoit selon son genie pour
+faire des ecrits plus serieux, il fit plusieurs volumes<a name="FNanchor_78_78" id="FNanchor_78_78"></a><a href="#Footnote_78_78" class="fnanchor">[78]</a>
+qui n'ont jamais esté leus que par son correcteur d'imprimerie.
+Ils ont esté si funestes aux libraires qui s'en
+sont chargez, qu'il a des-ja ruiné le Palais et la ruë
+S. Jacques, et, poussant plus haut son ambition, il
+pretend encore ruiner le Puits-Certain<a name="FNanchor_79_79" id="FNanchor_79_79"></a><a href="#Footnote_79_79" class="fnanchor">[79]</a>. Il donne à tout
+le monde des catalogues des livres qu'il a tous prests à
+imprimer, et il se vante d'avoir cinquante volumes manuscrits<a name="FNanchor_80_80" id="FNanchor_80_80"></a><a href="#Footnote_80_80" class="fnanchor">[80]</a>
+qu'il offre aux libraires qui se voudront charitablement
+ruiner pour le public. Mais comme il n'en
+trouve point qui veüille sacrifier du papier à sa réputation,
+il s'est advisé d'une invention merveilleuse. Il
+fait exprés une satire contre quelque autheur ou quelque
+ouvrage qui est en vogue, s'imaginant bien que
+la nouveauté ou la malice de sa piéce en rendront le
+debit assuré; mais il ne la donne point au libraire
+qu'il n'imprime pour le pardessus quelqu'un de ses
+livres serieux. Avec ces belles qualitez, cet homme
+s'est fait un bon nombre d'ennemis, dont il ne se soucie
+gueres, car il hayt tout le genre humain; et personne
+n'est ingrat envers luy, parce qu'on luy rend le
+reciproque. Que si c'estoit icy une histoire fabuleuse,
+je serois bien en peine de sçavoir quelles avantures je
+pourrois donner à ce personnage: car il ne fit jamais
+l'amour, et si on pouvait aussi bien dire en françois
+faire la haine, je me servirois de ce terme pour expliquer
+ce qu'il fit toute sa vie. Il n'eut jamais de liaison
+avec personne que pour la rompre aussi-tost, et celle
+qui luy dura le plus long-temps fut celle qu'il eut avec
+une fille qu'il rencontra d'une humeur presque semblable
+à la sienne. C'estoit la fille d'un sergent, conceuë
+dans le procés et dans la chicane, et qui estoit née
+sous un astre si malheureux qu'elle ne fit autre chose
+que plaider toute sa vie. Elle avoit une haine generale
+pour toutes choses, excepté pour son interest. La vanité
+mesme et le luxe des habits, si naturels au sexe,
+faisoient une de ses aversions. Elle ne paroissoit gouluë
+sinon lors qu'elle mangeoit aux dépens d'autruy; et la
+chasteté qu'elle possedoit au souverain degré estoit
+une vertu forcée, car elle n'avoit jamais pû estre d'accord
+avec personne. Toute sa concupiscence n'avoit
+pour objet que le bien d'autruy, encore n'envyoit-elle,
+à proprement parler, que le litigieux, car elle eust joüy
+avec moins de plaisir de celuy qui luy auroit esté donné
+que de celuy qu'elle auroit conquis de vive force et à
+la pointe de la plume. Elle regardoit avec un &oelig;il
+d'envie ces gros procès qui font suer les laquais des
+conseillers qui les vont mettre sur le bureau, et elle
+accostoit quelquefois les pauvres parties qui les suivoyent,
+pour leur demander s'ils estoient à vendre;
+comme les maquignons en usent à l'egard des chevaux
+qu'on meine à l'abreuvoir.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_78_78" id="Footnote_78_78"></a><a href="#FNanchor_78_78"><span class="label">[78]</span></a> «Ce M. Sorel a fait beaucoup de livres françois, et,
+entre autres, <i>Francion, le Berger extravagant</i>, <i>l'Ophir de Chrysanthe</i>,
+<i>l'Histoire de France</i>, et une <i>Philosophie universelle</i>.»
+(Gui Patin)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_79_79" id="Footnote_79_79"></a><a href="#FNanchor_79_79"><span class="label">[79]</span></a> C'est ainsi qu'on désignoit le quartier des libraires groupés
+au haut du mont Saint-Hilaire, à l'embranchement des
+rues des Sept-Voies et des Carmes, tout près du clos Bruneau
+et de ses écoles. Le Puits-Certain étoit un puits banal,
+construit vers 1660, au carrefour de la rue Saint-Jean-de-Beauvais
+et de la rue Saint-Hilaire (qui en avoit même
+pris le nom pendant quelque temps), par Robert Certain, curé
+de Saint-Hilaire, et, plus tard, principal du collège de Sainte-Barbe,
+(Piguniol, <i>Descript. hist. de Paris</i>, t. 6, p. 20.)&mdash;Les
+libraires avoient surtout afflué dans ce quartier depuis que,
+par arrêt du 1<sup>er</sup> avril 1620, ordre avoit été donné «à tous
+imprimeurs de se retirer au dessus de Saint-Yves (rue des
+Noyers), avec défense de tenir imprimerie et presse en tout
+autre lieu, sur peine de la vie.» (<i>Registres du Parlement</i>, à
+sa date.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_80_80" id="Footnote_80_80"></a><a href="#FNanchor_80_80"><span class="label">[80]</span></a> Furetière exagère ici. Gui Patin dit seulement: «Il
+a encore plus de vingt volumes à faire, et voudroit bien que
+tout cela fût fait avant de mourir; mais il ne peut venir à
+bout des imprimeurs.»</p></div>
+
+<p>Cette fille estoit seiche et maigre du soucy de sa
+mauvaise fortune, et pour seconde cause de son chagrin
+elle avoit la bonne fortune des autres; car tout
+son plaisir n'estoit qu'à troubler le repos d'autruy, et
+elle avoit moins de joye du bien qui luy arrivoit que
+du mal qu'elle faisoit. Sa taille menuë et déchargée luy
+donnoit une grande facilité de marcher, dont elle avoit
+bon besoin pour ses solicitations, car elle faisoit tous
+les jours autant de chemin qu'un semonneur d'enterremens<a name="FNanchor_81_81" id="FNanchor_81_81"></a><a href="#Footnote_81_81" class="fnanchor">[81]</a>.
+Sa diligence et son activité estoient merveilleuses:
+elle estoit plus matinale que l'aurore, et ne
+craignoit non plus de marcher de nuit que le loup-garou.
+Son adresse à cajoller des clercs et à courtiser
+les maistres estoit aussi extraordinaire, aussi bien que
+sa patience à souffrir leurs rebuffades et leurs mauvaises
+humeurs; toutes qualitez necessaires à perfectionner
+une personne qui veut faire le mestier de plaider.
+Je ne puis me tenir de raconter quelques traits de
+sa jeunesse, qui donnerent de belles esperances de ce
+qu'elle a esté depuis. Sa mere, pendant sa grossesse,
+songea qu'elle accouchoit d'une harpie, et mesme il
+parut sur son visage qu'elle tenoit quelque chose d'un
+tel monstre. Quand elle estoit au maillot, au lieu qu'on
+donne aux autres enfans un hochet pour les amuser,
+elle prenoit plaisir à se joüer avec l'escritoire de son
+pere, et elle mettoit le bout de la casse sur ses gencives
+pour adoucir le mal des dents qui commençoient
+à luy percer. Quand elle fut un peu plus grande, elle
+faisoit des poupées avec des sacs de vieux papiers, disant
+que la corde en estoit la lisiere, et l'etiquette la
+bavette ou le tablier. Au lieu que les autres filles apprennent
+à filer, elle apprit à faire des tirets, qui est, pour
+ainsi dire, filer le parchemin pour attacher des papiers
+et des etiquettes. Ce merveilleux genie qu'elle avoit
+pour la chicane parut sur tout à l'escole lors qu'on
+l'y envoya, car elle n'eut pas si-tost appris à lire ses
+sept Pseaumes, quoy qu'ils fussent moulez, que des exploits
+et des contracts bien griffonnez.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_81_81" id="Footnote_81_81"></a><a href="#FNanchor_81_81"><span class="label">[81]</span></a> Celui qui annonçoit les morts et qui portoit les billets
+d'enterrement. Le mot <i>semonneur</i> vient du vieux verbe <i>semondre</i>,
+signifiant avertir, inviter, qu'on trouve encore employé
+dans <i>l'Étourdi</i> (act. 2, sc. 6), mais qui, selon Regnier
+Desmarais, n'étoit plus d'usage de son temps qu'à l'infinitif
+(<i>Grammaire</i>, etc., Paris, 1706, p. 479).&mdash;Le <i>semonneur d'enterrements</i>
+s'appeloit aussi <i>crieur de corps morts</i> (Tallem., <i>Histor.</i>,
+in-8<sup>o</sup>, t. 4, p. 345). C'est d'un de ces hommes et de leurs attributions
+funèbres que parle la Lisette du <i>Légataire</i> (act. 4,
+sc. 8), quand elle dit:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">..... Le crieur a voulu malgré moi<br /></span>
+<span class="i0">Faire entrer avec lui l'attirail d'un convoi.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>Avec ces belles inclinations, qui la firent devenir avec
+l'âge le fleau de ses voisins, et qui la rendirent autant
+redoutée qu'un procureur de seigneurie l'est des villageois,
+je luy laisseray passer une partie de sa vie sans
+en raconter les memorables chicanes, qui ne font rien à
+nostre sujet, jusques au jour qu'elle connut nostre censeur
+heroïque. Cette connoissance se fit au palais, aussi
+luy auroit-il esté bien difficile de la faire ailleurs, et
+cela comme elle estoit dans un Greffe pour solliciter
+quelque expedition. Charroselles s'y trouva aussi pour
+solliciter un procés contre son libraire, sur une saisie
+d'un de ses livres où il avoit satirisé quelqu'un qui en
+vouloit empescher le debit<a name="FNanchor_82_82" id="FNanchor_82_82"></a><a href="#Footnote_82_82" class="fnanchor">[82]</a>. Il n'y a rien de plus naturel
+à des plaideurs que de se couter leurs procés les
+uns aux autres. Ils font facilement connoissance ensemble,
+et ne manquent point de matiere pour fournir
+à la conversation.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_82_82" id="Footnote_82_82"></a><a href="#FNanchor_82_82"><span class="label">[82]</span></a> Peut-être s'agit-il du roman de <i>Francion</i>, dans lequel
+en effet, selon Tallemant, Sorel avoit <i>satirisé</i>, sous le nom
+d'Hortensius, Balzac, qui étoit d'humeur assez vindicative
+pour chercher, comme il est dit ici, à arrêter le débit du
+livre (<i>Historiettes</i>, in-8<sup>o</sup>, t. 3, p. 155). D'un autre côté, <i>le
+Berger extravagant</i>, cette grande parodie des romans à la
+mode, où Sorel se moque à chaque ligne de l'<i>Endymion</i> de
+Gombauld; du <i>Polexandre</i>, de la <i>Caritie</i>, de l'<i>Alcidiane</i>, de
+la <i>Cythérée</i> de Gomberville; de la <i>Cassandre</i>, de la Calprenede;
+du <i>Cyrus</i> et de la <i>Clélie</i>, mais surtout de l'<i>Astrée</i>, avoit
+pu lui attirer aussi, de la part des auteurs, tous très puissants,
+les représailles judiciaires dont il est ici question.</p></div>
+
+<p>Collantine (c'estoit le nom de la demoiselle chicaneuse)
+d'abord luy demanda à qui il en vouloit; Charroselles
+la satisfit aussi-tost, et luy deduisit au long
+son procès. Quand il eut finy, pour luy rendre la pareille,
+il luy demanda qui estoit sa partie. Ma partie
+(dit-elle, faisant un grand cry), vrayement j'en ai un
+bon nombre. Comment (reprit-il)! plaidez-vous contre
+une communauté, ou contre plusieurs personnes interessées
+en une mesme affaire? Nenny dea (repliqua Collantine);
+c'est que j'ay toutes sortes de procés, et contre
+toutes sortes de personnes. Il est vray que celuy pour
+qui je viens maintenant icy contient une belle question
+de droit, et qui merite bien d'estre escoutée. Je n'ai
+acheté ce procès que cent escus, et si j'en ai des-ja retiré
+prés de mille francs. Ces dernieres paroles furent
+entenduës par un gentil-homme gascon, qui se trouva
+aussi dans le greffe. Il lui dit avec un grand jurement:
+Comment, vous donnez cent escus pour un procés! j'en
+ay deux que je vous veux donner pour rien. Cela ne
+sera pas de refus (dit la demoiselle); je vous promets de
+les poursuivre; il y aura bien du malheur si je n'en tire
+quelque chose. Et, pour donner plus d'authorité à son
+dire, elle luy voulut raconter quelqu'un de ses exploits.
+Or, c'estoit assez le faire que de continuer le discours
+qu'elle avoit commencé avant cette interruption. Il n'étoit
+gueres advancé quand le greffier sortit du greffe,
+apres lequel ce gascon courrut brusquement sans dire
+adieu. Elle auroit bien fait la mesme chose, si ce n'estoit
+qu'elle avoit l'esprit trop attaché à son recit. Aussi
+elle n'accusa point le gascon pour cela d'incivilité, car
+c'est l'usage du palais qu'on quitte souvent ainsi les premiers
+complimens et les conversations où on est le plus
+engagé. Charroselles eust aussi voulu suivre le greffier,
+mais Collantine le retint par son manteau pour continuer
+le recit de son procés, dont le sujet estoit assez
+plaisant, mais la longueur un peu ennuyeuse. Si j'estois
+de ces gens qui se nourrissent de romans, c'est à
+dire qui vivent des livres qu'ils vendent, j'aurois icy une
+belle occasion de grossir ce volume et de tromper un
+marchand qui l'acheteroit à la fueille. Comme je n'ay
+pas ce dessein, je veux passer sous silence cette conversation,
+et vous dire seulement que l'homme le plus
+complaisant ne presta jamais une plus longue audiance
+que fit Charroselles; et, comme il croyoit en estre
+quitte, il fut tout estonné que la demoiselle se servit
+de la fin de ce procés pour faire une telle transition.
+Mais celuy-là n'est rien (ce dit-elle) au prix d'un autre
+que j'ay à l'edit<a name="FNanchor_83_83" id="FNanchor_83_83"></a><a href="#Footnote_83_83" class="fnanchor">[83]</a>, sur une belle question de coustume,
+que je vous veux reciter, afin de sçavoir vostre sentiment;
+je l'ay des-ja consultée à trois advocats, dont le
+premier m'a dit oüy, l'autre m'a dit non et le troisiéme
+il faut voir. Je me suis quelquefois mieux trouvée d'une
+consultation faite à un homme d'esprit et de bon sens
+(comme vous me paroissez) qu'à tous ces grands citeurs
+de code et d'indigeste. Cette petite flatterie dont il se
+sentit chatoüiller l'obligea de prester encore une semblable
+audience; il trepignoit souvent des pieds, il faisoit
+beaucoup d'interruptions; mais tout ainsi qu'un
+edifice au milieu de la riviere, apres en avoir divisé le
+cours, la fait aller avec plus d'impétuosité, de mesme
+ces interruptions ne faisoient qu'augmenter la violence
+du torrent des paroles de Collantine. Elle poussa son
+affaire et la patience de son auditeur à bout, et négligea
+mesme à la fin d'écouter l'advis qu'elle luy avoit demandé,
+pour se servir de la même fleur de rethorique
+dont elle s'estoit servie l'autre fois, et passer, sans estre
+interrompuë, au recit d'une autre affaire. Mais une puissance
+superieure y pourvût, car la nuit vint, et fort
+obscure, de sorte qu'à son grand regret elle brisa là, et
+promit de conter le reste la premiere fois qu'elle auroit
+l'honneur de le voir. A son geste et à son regard parut
+assez son mécontentement; sans doute que, dans son
+ame, elle dit plusieurs fois: <i>O nuit, jalouse nuit</i><a name="FNanchor_84_84" id="FNanchor_84_84"></a><a href="#Footnote_84_84" class="fnanchor">[84]</a>! et
+qu'elle fit contre elle des imprécations aussi fortes qu'un
+amant en fait contre l'aurore qui vient arracher sa maîtresse
+d'entre ses bras. Ses plaisirs donc se terminerent
+par cette necessaire separation; ils ne laisserent pas de
+se faire quelques complimens, et de se promettre des
+services et des sollicitations reciproques en leurs affaires.
+Collantine, la plus ardente, fut la premiere à demander
+à Charroselles un placet pour donner à son rapporteur,
+auprés duquel elle disoit avoir une forte recommandation.
+Il lui en donna un avec joie, et luy offrit de luy
+rendre un pareil office s'il en trouvoit l'occasion. Elle
+la prit aux cheveux, et, tirant de sa poche une grosse
+liasse de placets differens, avec une liste generale des
+chambres du parlement, elle luy dit: Regardez si vous
+ne connoissez personne de ces messieurs. Il luy demanda
+en quelle chambre elle avoit affaire. Elle luy
+repondit: Il n'importe, car j'ay des procés en toutes.
+Charroselles prit la liste et l'examina à la lueur de la
+chandelle d'un marchand de la galerie. Il en remarqua
+deux qu'il dit estre de ses intimes amis, et qu'il gouvernoit
+absolument; il en remarqua deux ou trois autres
+qu'il dit estre gouvernez par des gens de sa connoissance,
+et il ne manqua pas de se servir des termes
+ordinaires dont se servent ceux qui promettent de recommander
+des affaires: Je vous donnerai celuy-cy, je
+vous donnerai cet autre, et le tout avec la mesme asseurance
+que s'ils avoient les voix et les suffrages de
+ces messieurs dans leurs poches. Il prit donc de ces
+placets pour en donner et en faire tenir; cependant il
+ne fit ny l'un ny l'autre, comme font plusieurs qui s'en
+chargent et qui s'en servent seulement à fournir leur
+garderobbe, ce qui est un pur larcin qu'ils font à celles
+des conseillers. Pour Charroselles, il estoit excusable
+d'en user ainsi, car il ne vouloit pas rompre le veu
+qu'il avoit fait de ne faire jamais de bien à personne.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_83_83" id="Footnote_83_83"></a><a href="#FNanchor_83_83"><span class="label">[83]</span></a> Les chambres de l'édit, qu'on nommoit ainsi parce-que
+c'étoit une juridiction crée par l'édit de Nantes, se composoient
+moitié de magistrats catholiques, moitié de protestants.
+On y jugeoit les causes de ceux-ci. Dès avant la
+révocation de l'édit, elles n'existoient plus. Louis XIV les
+supprima en 1670. Le Coigneux, père de Bachaumont, étoit
+président à l'édit. (Tallemant, <i>Historiettes</i>, édit. in-8<sup>o</sup>, t. 3,
+p. 107.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_84_84" id="Footnote_84_84"></a><a href="#FNanchor_84_84"><span class="label">[84]</span></a> C'est la fameuse chanson de Desportes, «qui, dit M.
+Sainte-Beuve, confirmé d'ailleurs par ce passage de Furetière,
+se chantoit encore sous la minorité de Louis XIV.»
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">O nuit! jalouse nuit, contre moi conjurée,<br /></span>
+<span class="i0">Qui renflammes le ciel de nouvelle clairté,<br /></span>
+<span class="i0">T'ai-je donc aujourd'hui tant de fois désirée<br /></span>
+<span class="i0">Pour être si contraire à ma félicité?<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+(<i>&OElig;uvrez de Desportes</i>, Rouen, Raphaël du Petit-Val, 1611, p. 518.)
+</p><p>
+Regnier, dans sa 10<sup>e</sup> satire (v. 406), fait aussi allusion à
+cette chanson célèbre. Desportes l'avoit imitée du capitolo
+VII des poésies diverses de l'Arioste: <i>O ne miei danni</i>, qui
+avoit déjà inspiré à Olivier de Magny (1559) la <i>Description
+d'une nuit amoureuse</i> (V. ses Odes), et qui devoit donner encore
+à Gille Durant l'idée de ses stances: <i>O nuit! heureuse
+nuit!</i></p></div>
+
+<p>Collantine ne fut pas encore satisfaite de ces offres si
+courtoises, car, en continuant dans le style ordinaire
+des plaideurs, qui vont rechercher des habitudes auprés
+des juges dans une longue suite de generations et jusqu'au
+dixième degré de parenté et d'alliance, elle demanda
+à Charroselles s'il ne luy pourroit point donner
+quelques adresses pour avoir de l'accés auprès de quelques
+autres conseillers. Il reprit donc la liste, et en
+trouva beaucoup où il luy pourroit donner satisfaction,
+et entr'autres, luy en marquant un avec son ongle, il luy
+dit: Je connais assez le secrétaire du secrétaire de celuy-là;
+je puis par son moyen faire recommander vostre
+procés au maistre secrétaire, et par le maistre secretaire
+à monsieur le conseiller. Ce n'est pas (répondit-elle)
+la pire habitude qu'on y puisse avoir. Il luy dit encore,
+en lui en marquant un autre: Ma belle-s&oelig;ur a
+tenu un enfant du fils aîné de la nourrice de celuy-là,
+chez lequel elle est cuisiniere; je puis luy faire tenir un
+placet par cette voye. Cela ne sera pas à négliger (reprit
+Collantine); il arrive assez souvent que nous nous laissons
+gouverner par nos valets plus puissamment que
+par des parents ou des personnes de qualité. Mais, à
+propos, ne connoistrez vous point quelque chasseur,
+car j'ay affaire à un homme qui aime grandement la
+chasse; de chasseur à chasseur il n'y a que la main:
+si j'en sçavois quelqu'un, je le prirois de luy en parler
+quand il seroit avec luy à la campagne. Je craindrois
+(luy dit Charroselles, qui vouloit faire le bel esprit), une
+telle sollicitation, et qu'on ne lui en parlast qu'en courant
+et à travers les champs. C'est tout un (repliqua la
+chicaneuse); cela fait tousjours quelque impression sur
+l'esprit; et, avec la mesme importunité, elle luy en
+designa un autre de la faveur duquel elle avoit besoin.
+Pour celuy-là (luy dit-il), c'est un homme fort devot; si
+vous connoissez quelqu'un aux Carmes deschaussez,
+vostre affaire est dans le sac; car on m'a dit qu'il y a
+un des peres de ce couvent qui en fait tout ce qu'il veut;
+je ne sçay pas son nom, mais ces bons peres font volontiers
+les uns pour les autres. Helas (reprit Collantine
+avec un grand soûpir)! je n'y ai connoissance quelconque;
+toutefois, attendez: je connois un religieux
+recollet de la province de Lyon, à qui j'ay oüy dire, ce
+me semble, qu'il avoit un cadet qui estoit de ce couvent;
+il trouvera quelqu'un de cet ordre ou d'un autre, il
+n'importe, qui fera mon affaire.</p>
+
+<p>Là dessus Charroselles luy voulut dire adieu, mais
+elle le suivit en le costoyant; et en luy nommant un nouveau
+conseiller, elle luy demanda la mesme grace qu'il
+lui avoit faite auparavant. Pour celuy-cy (luy dit-il),
+c'est un homme qui passe pour galant; il est fort civil
+au sexe, et vous estes asseurée d'une favorable audiance,
+si vous l'allez voir avec quelque personne qui soit bien
+faite. Ha (reprit-elle)! je sçay une demoiselle suivante
+qu'on avoit prise dernierement pour quester à nostre
+parroisse à cause de sa beauté. Je la prieray de m'y
+mener, et je ne crois pas qu'elle me refuse, car elle a
+tenu ces jours-cy un enfant sur les fonds avec le clerc
+d'un procureur qui occupe pour moy en quelques instances.
+Charroselles luy dit un second adieu; mais elle
+l'arresta encore en lui disant: Je ne vous veux plus
+nommer que celuy-cy; dites-moi si vous ne connoissez
+point quelques uns de ses amis. J'en connois quantité
+qui le sont beaucoup (luy dit-il). Hé! de grace, comment
+s'appellent ils (lui répondit-elle avec une grande
+émotion)? Ils s'appellent Loüis (répliqua-t-il). On dit
+que quand ils vont en compagnie le prier de quelque
+chose, ils l'obtiennent aisément. Vous estes un rieur
+(repartit nostre importune); je ne voudrois pas trop me
+fier à ce qu'on en dit: on fait beaucoup de médisance
+sans fondement, et il n'y a point de si bon
+juge que la partie qui a perdu sa cause n'accuse
+d'avoir esté corrompu par argent ou par amis; cependant
+cela n'est presque jamais vray.</p>
+
+<p>Cette raillerie servit utilement Charroselles, car il ne
+se fust jamais autrement sauvé des mains et des questions
+de cette fille. Ils se separerent enfin, non sans
+protestation de se revoir, et ils s'en allerent chacun de
+son costé chercher son logis à tastons, et en pas de
+loup-garou, chose qui arrive souvent aux plaideurs.
+Charroselles, retournant chez luy fort fatigué, se mit à
+table avec sa s&oelig;ur et son beau frere, qui estoit médecin,
+chez lequel il s'estoit mis en pension<a name="FNanchor_85_85" id="FNanchor_85_85"></a><a href="#Footnote_85_85" class="fnanchor">[85]</a>, et il
+leur raconta une partie des avantures de cette journée,
+et des discours qu'il avoit tenus avec une fille si extraordinaire.
+Ils admirerent ensemble le naturel des plaideurs,
+et demeurerent d'accord qu'il faut estre bien
+chery du ciel pour estre exempt de tomber dans ces
+deux sottises, generales à tous ceux de ce mestier,
+d'estre si aspres à chercher des connoissances pour
+donner des placets à des juges, et d'estre si importuns
+à raconter leurs affaires, et à les consulter à tous les
+gens qu'ils rencontrent. Pour moy, dit Lambertin (c'estoit
+le nom du beau-frere), j'admire que l'on cherche avec
+tant d'empressement des sollicitations, puis qu'elles
+servent si peu, et je ne m'estonne point aussi qu'on en
+fasse si peu de cas, puisqu'elles viennent de connoissances
+si esloignées. Adjoustez (dit Charroselles) que
+la pluspart donnent des placets fort froidement, et
+si fort par maniere d'acquit, que j'aimerois presque
+autant voir distribuer sur le Pont-Neuf de ces billets
+qui annoncent la science et le logis d'un operateur<a name="FNanchor_86_86" id="FNanchor_86_86"></a><a href="#Footnote_86_86" class="fnanchor">[86]</a>.
+Pour les donneurs de factums (reprit Lambertin), je
+leur pardonnerois plus volontiers; car, comme ils contiennent
+une instruction de l'affaire, cela peut estre
+utile à quelque chose; mais le malheur est que ces
+messieurs en reçoivent tant que, s'ils vouloient les lire
+tous, il faudroit qu'ils ne fissent autre chose toute leur
+vie; de sorte que leur destin le plus ordinaire est d'accompagner
+les placets à la garderobbe. En cela (dit
+Charroselles) consiste quelquefois leur fortune; car, s'il
+arrive que Monsieur ait le ventre dur, il peut s'amuser
+à les lire pendant qu'il est en travail, et je tiens que, de
+mesme qu'un amant seroit ravi de sçavoir l'heure du
+berger, aussi un plaideur seroit heureux s'il sçavoit
+l'heure du constipé. Il faut confesser (reprit Lambertin)
+que tous ceux qui cherchent les voyes d'instruire leurs
+juges, par quelque façon que ce soit, sont excusables;
+mais les autres ne le sont pas qui vont importuner une
+personne estrangere d'un recit long et fascheux d'un
+procés où ils n'ont aucun interest. Et il arrive qu'à la
+fin l'auditeur n'y peut rien comprendre, non seulement
+parce que souvent l'affaire est trop embroüillée, mais
+aussi parce que le plaideur en taist beaucoup de circonstances
+necessaires pour la faire entendre; et comme
+il en a l'idée remplie, il croit que les autres en sont
+aussi bien instruits que luy. Le pis est encore que les
+avis qu'il demande ne peuvent servir de rien: car, s'il
+parle à des ignorans, ils ne peuvent donner aucune
+resolution qui soit pertinente; et si c'est à des sçavans,
+ils veulent voir les pieces et les procedures pour faire
+une bonne et seure consultation. Cependant, ce ne sont
+pas seulement les plaideurs qui ont cette manie; tous
+ceux qui frequentent avec eux en sont encore entachez, et
+ne peuvent se deffendre de tomber en mesme faute. J'en
+fis ces derniers jours une assez plaisante experience,
+dont je vous veux reciter briefvement l'avanture.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_85_85" id="Footnote_85_85"></a><a href="#FNanchor_85_85"><span class="label">[85]</span></a> Ceci regarde encore Charles Sorel: «Il n'est point
+marié, dit Gui Patin, et demeure avec une sienne s&oelig;ur,
+femme de M. Parmentier, avocat général.»&mdash;Furetière dit
+médecin; c'est tout ce qu'il change à la vérité.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_86_86" id="Footnote_86_86"></a><a href="#FNanchor_86_86"><span class="label">[86]</span></a> Nous n'avons vu aucun de ces billets-réclames, mais
+nous nous faisons une idée de leur style par ce que nous
+savons des tableaux établis comme enseignes par ces mêmes
+opérateurs. «Carmeline, lit-on dans le <i>Cherræana</i> (p. 142),
+qui étoit un fameux arracheur de dents, et qui en remettoit
+d'autres en leur place; avoit fait mettre à côté de son portrait,
+exposé en vue sur la fenêtre de sa chambre qui regarde
+le cheval de bronze, le mot de Virgile sur le rameau
+d'or du 6<sup>e</sup> livre de l'<i>Enéide</i>,
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Uno avulso, non deficit alter,<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+et l'application est heureuse.»</p></div>
+
+<p>Un homme de robbe, m'ayant témoigné qu'il vouloit
+lier une estroite amitié avec moy, m'avoit invité puissamment
+de l'aller voir. Je luy fis ma premiere visite
+un dimanche, sur les dix heures du matin. Si-tost qu'il
+sceut ma venue, il me fit prier de l'attendre dans une
+salle, tandis qu'il recevoit dans une autre la sollicitation
+d'un de ses amis de qualité. Apres une heure entiere
+il me vint faire un accueil tres-civil, et, pour premier
+compliment, il me témoigna le déplaisir qu'il
+avoit de m'avoir tant fait attendre. Il me dit pour
+s'excuser qu'il estoit engagé avec une personne de
+condition, qui luy venoit recommander une affaire qui
+estoit de grande discussion, et où il y avoit les plus
+belles questions du monde, et là dessus il commença à
+m'en deduire le fait et à m'en expliquer toutes les circonstances
+avec les mesmes particularitez qu'il venoit
+d'apprendre de la partie. Ce recit dura une autre heure,
+au bout de laquelle midy sonna, et comme il n'avoit
+pas esté à la messe, il nous fallut separer brusquement
+sans autre entretien. Je vous laisse à penser quel fruit
+et quelle satisfaction nous avons receu l'un et l'autre
+de cette visite, et s'il n'étoit pas plaisant de luy voir
+commettre la mesme faute qu'il avoit dessein de reprendre
+et de blâmer.</p>
+
+<p>Lambertin et Charroselles s'entretenoient ainsi pendant
+le soupper; et comme la matiere de railler les plaideurs
+est assez ample, cette conversation auroit esté
+poussée fort loin si, au milieu de la plus grande chaleur,
+elle n'eust esté interrompue par un grand bruit
+de cinq petits enfans, qui, estant au bout de la table rangez
+comme les tuyaux d'un sifflet de chaudronnier,
+vinrent crier de toute leur force: <i>Laus Deo</i>, <i>pax vivis</i>,
+et firent un piaillement semblable à celuy des cannes ou
+des oysons qu'on effarouche. Chacun fit silence et joignit
+les mains, puis la mere prit le plus petit des enfans
+sur ses genoux pour l'amignotter. Lambertin, accostant
+sa teste sur son fauteüil, se mit à ronfler; Charroselles,
+homme d'estude, monta en son cabinet, où la
+premiere chose qu'il fit, ce fut son examen de conscience
+de bons mots, ainsi qu'il avoit accoustumé.
+C'est à dire qu'il faisoit un recueil où il mettoit par escrit
+tous les beaux traits et toutes les choses remarquables
+qu'il avoit oüyes pendant le jour dans les compagnies
+où il s'estoit rencontré. Apres cela il en faisoit
+bien son profit, car par fois il se les attribuoit et en
+compiloit des ouvrages entiers; par fois il les alloit
+debiter ailleurs comme venant de son crû. Ce qui luy
+arriva cette journée fut une grande recolte pour luy,
+car sans doute il en couchera l'histoire dans le premier
+livre qui sortira de sa plume, et bien plus amplement
+que je ne la raconte icy. Ce ne sera que la faute
+des libraires si vous ne la voyez pas.</p>
+
+<p>Dés les premiers jours suivans, il ne manqua pas
+d'aller voir Collantine, comme il alloit voir toutes les
+autres filles et femmes de la Ville. La grande sympathie
+qu'ils avoient à faire du mal à leur prochain, chacun
+en son genre, fit qu'ils lierent ensemble une
+grande....... N'attendez pas que je vous dise amitié ou
+intelligence; mais familiarité, tant qu'il vous plaira.</p>
+
+<p>Lors de sa premiere visite, et immediatement apres
+le premier compliment, Charroselles la voulut regaler
+de son bel esprit, et luy monstrer le catalogue de ses
+ouvrages. Mais Collantine l'interrompit, et luy fit voir
+auparavant tous les étiquettes de ses procés. Apres cela
+il se mit en devoir de luy lire une satyre contre la
+chicane, où il décrivoit le malheur des plaideurs. Mais
+auparavant, elle lui leut un advertissement dressé contre
+un faux noble qu'elle avoit fait assigner à la Cour
+des aydes sur ce qu'il avoit pris la qualité d'escuyer<a name="FNanchor_87_87" id="FNanchor_87_87"></a><a href="#Footnote_87_87" class="fnanchor">[87]</a>.
+Comme il vid qu'il ne pouvoit obtenir longue audience,
+il luy voulust monstrer un sonnet qu'il lui dit estre un
+chef-d'&oelig;uvre de poësie. Ha! pour des chef-d'&oelig;uvres
+(dit-elle), je vous veux lire un exploit en retrait lignager
+aussi bien dressé qu'on en puisse voir. Il crut estre
+plus heureux en lui annonçant de petites stances, où
+il disoit qu'un amant faisoit à sa maistresse sa déclaration.
+Pour des déclarations (interrompit-elle encore),
+j'en ay une de dépens si bien dressée, que de trois
+cens articles, il n'y en a pas un de rayé ni de croisé.
+Au lieu de se rebuter, il la pria instamment d'oüir la
+lecture d'une epistre. Elle répondit aussi tost qu'elle
+n'entendoit point le latin: car elle ne croyoit pas, en
+effet, qu'il y eust d'autres epistres que celles qui se lisent
+devant l'Evangile. Charroselles, pour s'expliquer
+mieux, luy dit que c'estoit une lettre. Quant aux lettres
+(luy répondit Collantine), j'en ai de toutes les façons,
+et je vous en veux monstrer en forme de requeste
+civile obtenues contre treize arrests tous contradictoires.
+Quand il vid qu'il estoit impossible qu'il fust escouté,
+il tira un livret imprimé de sa poche, contenant
+une petite nouvelle<a name="FNanchor_88_88" id="FNanchor_88_88"></a><a href="#Footnote_88_88" class="fnanchor">[88]</a>, qu'il lui donna, à la charge qu'elle
+la liroit le soir. Elle ne parut point ingrate, et aussitost
+elle luy donna un gros factum à pareille condition.
+Enfin, je ne sçay si ce fut encore la nuit ou quelque
+autre interruption qui les separa; tant y a qu'ils se
+quitterent fort satisfaits, comme je crois, de s'estre fait
+enrager l'un l'autre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_87_87" id="Footnote_87_87"></a><a href="#FNanchor_87_87"><span class="label">[87]</span></a> A partir de 1661, on inquiéta les usurpateurs de noblesse.
+(Subligny, <i>Muse dauphine</i>, in-12, p. 235.) La Fontaine
+fut condamné, en 1662, à 2,000 fr. d'amende pour avoir pris
+indûment le titre d'écuyer. (V. son <i>Histoire</i>, par Walckenaër,
+1<sup>re</sup> édit., p. 341.) Boileau fut aussi poursuivi, mais il gagna
+son procès, (<i>Lettre à Brossette</i>, 9 mai 1699.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_88_88" id="Footnote_88_88"></a><a href="#FNanchor_88_88"><span class="label">[88]</span></a> On a de Ch. Sorel des <i>Nouvelles françoises</i>, 1683, in-8<sup>o</sup>.</p></div>
+
+<p>Comme il ne manquoit à Charroselles aucune de
+toutes les mauvaises qualitez, il avoit sans doute beaucoup
+d'opiniastreté. Il s'opiniastra donc à vouloir faire
+entendre à Collantine quelqu'un de ses ouvrages, et
+s'estant trouvé malheureux cette journée, il voulut
+jouer d'un stratagème. Il s'advisa donc un jour de la
+prendre à l'impourveu pour la mener à la promenade
+hors la Ville, raisonnant ainsi en luy-mesme que, quand
+il lui liroit quelqu'une de ses pieces, elle ne pourroit
+pas l'interrompre pour luy faire voir d'autres papiers,
+parce qu'elle ne les auroit pas alors sous sa main. Mais
+helas! que les raisonnemens des hommes sont foibles
+et trompeurs! Comme il la tenoit en pleine campagne,
+ignorante de son dessein, et sans qu'elle eut songé à
+prendre aucunes armes deffensives, il se mit en devoir
+de luy lire un episode de certain roman qui contenoit
+(disoit-il) une histoire fort intriguée. Vrayement (dit
+Collantine), il faut qu'elle le soit beaucoup si elle l'est
+d'avantage que celle d'un procés que j'ay; et en disant
+cela, elle tira de dessous la juppe sa coppie d'un procès-verbal,
+contenant 55 roolles de grand papier bien
+minuttez. Je vous le veux lire devant que je le rende à
+mon procureur, qui le doit signifier demain; je l'ay pris
+exprès sur moy pour le luy laisser à mon retour; un bel
+esprit comme vous en fera bien son profit, car il y a de
+la matiere pour en faire un roman.</p>
+
+<p>Puisque la loy de nature est telle qu'il faut que le
+plus foible cede au plus fort, il fallut que l'episode cedast
+au procès verbal, de mesme qu'un pygmée à un
+geant. Charroselles fut donc resduit à l'escouter, ou
+plustost à la laisser lire, et cependant il faisoit en lui
+mesme cette reflection: Ne suis-je pas bien malheureux
+d'avoir pris tant de peine à composer de beaux ouvrages,
+et estre reduit non seulement à ne les pouvoir
+faire voir au public, puisque ces maudits libraires ne
+les veulent pas imprimer, mais mesme à ne trouver
+personne qui ait la complaisance de les ouïr lire en particulier?
+Il faudra que je fasse enfin comme ces amans
+infortunez qui recitent leurs avantures à des bois et à
+des rochers, et que j'imite l'exemple du venerable Béde,
+qui preschoit à un tas de pierres. Encore si je ne
+souffrois ce rebut que par ces critiques qui ne trouvent
+rien à leur goust que ce qu'ils ont fait, je l'endurerois
+plus patiemment; mais qu'il le faille aussi souffrir
+d'une personne vulgaire, qui ne seroit pas capable de
+voir les defauts de mes ouvrages, supposé qu'il y en
+eust, et dont je ne devrais attendre que des applaudissemens,
+c'est ce qui est capable de pousser à bout ma
+patience.</p>
+
+<p>Cependant Collantine lisoit, et souvent interrompoit
+la triste resverie de nostre Autheur inconsolable,
+et en le poussant du coude, luy disoit: N'admirez-vous
+point que j'ay un procureur qui verbalise bien?
+Vous verrez tantost le dire d'un intervenant qui n'est
+rien en comparaison. Elle demandoit aussi de fois à
+autre ce qu'il luy en sembloit, et luy, qui estoit de
+serment de ne rien loüer, et qui eut esté excusable de
+ne se point parjurer en cette occasion, luy dit en langue
+de pedant, dont il tenoit un peu: Je ne trouve
+rien là, <i>nisi verba et voces</i>. Et estant enquis de l'explication
+de ces mots, il dit qu'il ne trouvoit rien de
+mieux baptisé qu'un procés verbal, car, en effet, il
+ne contient que des paroles.</p>
+
+<p>Collantine eut plutost le gosier sec qu'elle ne fut
+lasse de lire, et cette alteration, aussi bien que la chaleur
+qu'il faisoit, obligerent ce peu galand homme à
+luy offrir un petit doit de collation, et pour cet effet
+ils descendirent à la Pissote<a name="FNanchor_89_89" id="FNanchor_89_89"></a><a href="#Footnote_89_89" class="fnanchor">[89]</a>. Le couvert ne fut pas sitost
+mis sur la table, que la demoiselle, souspesant le
+pain dans ses mains, se mit à crier contre l'hoste qu'il
+n'estoit pas du poids de l'ordonnance, et qu'elle y feroit
+bien mettre la police. Cette querelle, jointe au
+mauvais ordre que le meneur y avoit donné, qui estoit
+d'ailleurs fort &oelig;conome, leur fit faire un tres-mauvais
+repas, et qui se pouvoit bien appeler gouster, en
+prenant ce mot dans sa plus estroite signification.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_89_89" id="Footnote_89_89"></a><a href="#FNanchor_89_89"><span class="label">[89]</span></a> C'étoit un fameux cabaret des environs de Vincennes.
+Le hameau auquel il attenoit en a gardé long-temps le
+nom.</p></div>
+
+<p>Le pis fut quand ce vint à conter. Charroselles contestoit
+avec l'hoste sur chaque article, et faisoit assez
+grand bruit, lorsque Collantine y accourut, disant
+qu'elle vouloit estre receuë partie intervenante en ce
+procés. Elle prit elle-mesme les jettons, chicana sur
+chaque article, et rogna mesme de ceux qui avoient
+esté des-ja alloüez. Sur tout elle ne vouloit pas qu'on
+payast le pain qu'à raison de dix sols la douzaine, asseurant
+que l'hoste l'avoit à ce prix du boulanger, et
+que c'estoit assez pour luy d'y gagner le troiziéme. Cependant,
+l'hoste estant ferme à son mot, elle voulut
+envoyer querir un officier de justice pour consigner
+entre ses mains le prix de l'escot, et s'opposer à la délivrance
+des deniers, avec assignation pour en voir
+faire la taxe. Elle disoit hautement que ce n'estoit pas
+pour la somme, mais qu'il ne falloit pas accoustumer ces
+rançonneurs de gens à leur donner tout ce qu'ils
+demandoient; excuse ordinaire des avares, qui protestent
+tousjours de ne pas contester pour la consequence
+de l'argent, mais qui neantmoins ne contesteroient
+point s'il n'en falloit point donner. Enfin la liberalité
+forcée de Charroselles les tira de cet embarras;
+au grand regret de Collantine d'avoir manqué une occasion
+d'avoir un procés, asseurant tout haut que, si
+c'eust esté son affaire, l'hoste en eust esté mauvais
+marchand; qu'il luy en eust cousté bon; et elle se consola
+neantmoins, sur la menace qu'elle luy fit d'y envoyer
+un commissaire, pour le faire condamner à l'amende
+à la police.</p>
+
+<p>Nostre pauvre autheur, qui n'avoit pas eu mesme de
+la loüange pour son argent, chercha plusieurs autres
+occasions, dans les visites qu'il rendit à Collantine, de
+luy faire quelque lecture; mais elle estoit tousjours en
+garde de ce costé-là. Ce n'est pas qu'elle eust de l'aversion
+pour ses ouvrages, mais c'est qu'elle avoit tant
+d'autres papiers à lire, où elle prenoit plus de goust,
+qu'elle n'avoit de loisir que pour ceux qui flattoient sa
+passion. Un jour entr'autres, qu'il avoit fait plusieurs
+tentatives inutiles, il se mit tellement en colere contre
+elle, qu'il estoit presque resolu de la lier, et de luy
+mettre un baillon dans la bouche pour avoir sa revanche,
+et la prescher tout à loisir, quand voicy qu'il survient
+une nouvelle occasion de procés.</p>
+
+<p>Je ne sçay sur quel point de conversation ils estoient,
+quand la demoiselle luy dit: A propos, j'ay une priere
+à vous faire: faites-moy le plaisir de me prester une
+chose que vous trouverez dans l'estude de feu monsieur
+vostre pere. Quoy (dit Charroselles), avez-vous besoin
+de livres de guerre ou de chevalerie? J'ai les fortifications
+d'Errart<a name="FNanchor_90_90" id="FNanchor_90_90"></a><a href="#Footnote_90_90" class="fnanchor">[90]</a>, de Fritat, de de Ville<a name="FNanchor_91_91" id="FNanchor_91_91"></a><a href="#Footnote_91_91" class="fnanchor">[91]</a>, et de Marolois<a name="FNanchor_92_92" id="FNanchor_92_92"></a><a href="#Footnote_92_92" class="fnanchor">[92]</a>;
+j'ay les livres de machines de Jean Baptiste
+Porta<a name="FNanchor_93_93" id="FNanchor_93_93"></a><a href="#Footnote_93_93" class="fnanchor">[93]</a> et de Salomon de Caux<a name="FNanchor_94_94" id="FNanchor_94_94"></a><a href="#Footnote_94_94" class="fnanchor">[94]</a>, les livres de Pluvivel<a name="FNanchor_95_95" id="FNanchor_95_95"></a><a href="#Footnote_95_95" class="fnanchor">[95]</a>
+et de la Colombiere<a name="FNanchor_96_96" id="FNanchor_96_96"></a><a href="#Footnote_96_96" class="fnanchor">[96]</a>; voulant faire croire par là
+que son pere estoit un grand homme de guerre.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_90_90" id="Footnote_90_90"></a><a href="#FNanchor_90_90"><span class="label">[90]</span></a> On a de J. Errart, le premier ingénieur françois qui ait
+écrit sur cette matière: <i>La fortification démonstrée et réduicte en
+art</i>, 1594, in fol.&mdash;Une autre édition en fut donnée à Cologne
+en 1604.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_91_91" id="Footnote_91_91"></a><a href="#FNanchor_91_91"><span class="label">[91]</span></a> Son traité, imprimé a Lyon en 1628, a pour titre: <i>Les
+fortifications du chevalier A. De Ville</i>.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_92_92" id="Footnote_92_92"></a><a href="#FNanchor_92_92"><span class="label">[92]</span></a> Samuel Marolois, de qui l'on a aussi des travaux sur
+la perspective et sur l'optique, a laissé: <i>Artis muniendi, sive
+fortificat, pars prima et secunda</i>, Amst., 1633, in-fol.&mdash;Son nom
+ne se trouve dans aucune biographie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_93_93" id="Footnote_93_93"></a><a href="#FNanchor_93_93"><span class="label">[93]</span></a> Furetière parle ici de quelques uns des nombreux ouvrages
+du fameux physicien napolitain: <i>Pneumaticorum libri III</i>, Naples,
+1601, in-4<sup>o</sup>; <i>De distilationibus</i>, Rome, 1608, in-4<sup>o</sup>; etc.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_94_94" id="Footnote_94_94"></a><a href="#FNanchor_94_94"><span class="label">[94]</span></a> C'est du fameux ouvrage de l'ingénieur normand, <i>La
+raison des forces mouvantes</i>, <i>etc.</i>, 1615, in-fol., dans lequel se
+trouve la première idée de la machine à vapeur, que Furetière
+veut parler ici. Cette mention seule suffiroit à prouver
+que les travaux de Salomon de Caus ne furent pas aussi dédaignés
+de son temps qu'on l'a prétendu. On pouvoit n'en
+pas comprendre la portée, mais on les lisoit, et, ce passage-ci
+en est la preuve, on les citoit parmi les meilleurs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_95_95" id="Footnote_95_95"></a><a href="#FNanchor_95_95"><span class="label">[95]</span></a> Il étoit sous-gouverneur du Dauphin (Louis XIII), et
+son maître pour les exercices du corps. On lui doit le <i>Manége
+royal</i>, Paris, 1615, in-fol., réimprimé sous le titre d'<i>Instruction
+du Roy en l'exercice de monter à cheval</i>, Paris, 1625, in-fol.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_96_96" id="Footnote_96_96"></a><a href="#FNanchor_96_96"><span class="label">[96]</span></a> On a du sieur de la Colombière: <i>Le vray théâtre d'honneur
+et de chevalerie</i>, 1 vol. in-4<sup>o</sup>, et plusieurs autres ouvrages.</p></div>
+
+<p>Ce n'est point cela (luy dit-elle); je n'ay affaire
+que d'un papier. Ha (repliqua-t'il), il en avoit
+que tres-curieux: il avoit toutes les pieces qui ont
+esté faites durant la Ligue et contre le gouvernement:
+le Divorce Satirique<a name="FNanchor_97_97" id="FNanchor_97_97"></a><a href="#Footnote_97_97" class="fnanchor">[97]</a>, la Ruelle mal-assortie<a name="FNanchor_98_98" id="FNanchor_98_98"></a><a href="#Footnote_98_98" class="fnanchor">[98]</a>,
+la Confession de Sancy, et plusieurs autres. Ce
+n'est point encore cela (repartit Collantine); c'est qu'en
+un procés que j'ay, je voudrois bien produire un arrest
+qui a esté rendu en cas pareil. J'ay entendu dire qu'il y
+en a eu un rendu sur une espece semblable, en une instance
+où feu monsieur vostre pere estoit procureur; on
+luy aura peut-estre laissé les sacs; je vous prie de prendre
+ce memoire et de le faire chercher, ou à tout le moins de
+m'en dire le datte. Dites-vous cela (reprit Charroselles)
+pour me faire injure? Ne sçavez-vous pas que je suis
+gentilhomme? j'ay quatre-vingt mille livres de bien,
+un carosse entretenu, deux laquais, valet de chambre,
+et apres cela vous me faites ce tort de me croire fils
+d'un procureur. Quand il seroit ainsi (luy répondit Collantine),
+je ne vous ferois pas grand tort, car j'estime
+autant et plus un procureur qu'un gentilhomme. J'en
+sçais cent raisons, et sur tout une qui est decisive, pour
+faire voir l'avantage que l'un a sur l'autre: c'est qu'il
+n'y a point de gentilhomme, tant puissant soit-il, qui
+ait pû ruiner le plus chetif procureur; et il n'y a point
+de si chetif procureur qui n'ait ruiné plusieurs riches
+gentilhommes. Et sans luy donner le loisir de l'interrompre,
+elle qui sçavoit admirablement son palais,
+pour luy monstrer qu'elle ne parloit point en l'air, luy
+dit le nom et la demeure de celuy qui estoit subrogé à
+la pratique de son pere, luy nomma l'huissier qu'il employoit
+à faire ses significations, le commis du greffe
+qui mettoit ses arrests en peau<a name="FNanchor_99_99" id="FNanchor_99_99"></a><a href="#Footnote_99_99" class="fnanchor">[99]</a>, la buvette où il alloit
+déjeuner, les clercs qui avoiest esté dans son estude,
+enfin tant de choses que Charroselles, convaincu de cette
+verité et confus de ce reproche, n'eut autre recours
+pour s'en sauver qu'à son impudence, et à luy soustenir
+hautement que tout cela estoit faux. Collantine en
+infera aussi-tost: J'ay donc menty! et en mesme temps
+il y eut souflets et coups de poing respectivement
+donnez. Elle fut la premiere à souffleter et à crier: Au
+meurtre! on m'assassine! et quoy qu'elle fust la moins
+battuë, c'estoit elle qui se plaignoit le plus haut. Pour
+le pauvre Charroselles, il n'estoit que sur la deffensive;
+et quoy que ce ne fust pas le respect du sexe qui le
+reteint (car il n'en avoit ny pour sexe, ny pour âge),
+neantmoins l'avantage n'estoit pas de son costé, car il
+n'estoit accoutumé qu'à mordre, et non point à souffleter
+ny à battre. Le plus plaisant fut que, parmy les
+voisins qui arriverent au secours, se trouva fortuitement
+le frere de Collantine, qui avoit hérité de l'office
+de sergent qu'avoit son pere. Quoy qu'il eust beaucoup
+d'affection pour elle, il se donna bien de garde de separer
+ces combatans, qui s'embrassoient fort peu amoureusement;
+mais, disant aux assistans qu'il les prenoit
+à tesmoins, il escrivit cependant à la haste une requeste
+de plainte, et tant plus il les voyoit battre, tant mieux
+il rolloit. Le mal-heureux autheur fut donc obligé de
+s'enfuir, car tout le voisinage accouru se rua sur sa
+fripperie et le mit en aussi pitoyable estat qu'un oyson
+sans plume. Le sergent envoya querir vistement la justice
+ordinaire du lieu, dont sa s&oelig;ur le querella fort,
+luy disant qu'il se meslast de ses affaires; qu'elle sçavoit
+assez bien, Dieu mercy, les destours de la pratique
+pour ruiner sa partie de fonds en comble; en un
+mot, qu'elle vouloit avoir la gloire toute seule de commencer
+et de pousser à bout ce procez.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_97_97" id="Footnote_97_97"></a><a href="#FNanchor_97_97"><span class="label">[97]</span></a> C'est le plus sanglant libelle qui ait été écrit contre la
+reine Marguerite, première femme <i>divorcée</i> de Henri IV.
+«Dans ce libelle, dit M. Bazin, où il ne faut chercher ni fidélité
+historique, ni talent de style, mais qui ne manque pas
+d'une certaine verve ordurière, l'auteur feint qu'il s'est élevé
+quelque blâme contre la dissolution du premier mariage de
+Henri IV, et il place dans la bouche du roi lui-même le récit
+scandaleux des faits qui ont rendu cette séparation nécessaire,
+ou qui, depuis, l'ont trop justifiée. Nous croyons qu'on
+ne s'est pas mépris en attribuant cet écrit à d'Aubigné. Un
+voyage qu'il fit à la cour, vers l'époque où l'on voit que ce
+pamphlet fut composé (1608), pourroit bien lui en avoir fourni
+l'occasion. Au reste, de lui ou d'un autre, il sent évidemment
+son huguenot hargneux, sorte de gens que Marguerite
+avoit toujours trouvés sans respect et sans pitié pour elle.
+Le <i>Divorce satirique</i> ne fut pas alors imprimé, mais il s'en fit
+des copies, qui coururent les châteaux des gentilshommes
+réformés, et, en 1662 seulement, les presses de Hollande le
+donnèrent à la suite du <i>Journal de Henri III</i>, ce qui étoit parfaitement
+sa place.» (Art. sur Marguerite de Valois, <i>Rev. de
+Paris</i>, 5 mars 1843, p. 25-26.)&mdash;On voit que Furetière a
+raison de ranger <i>le Divorce satirique</i> parmi les pièces rares
+et curieuses. Ajoutons qu'on ne l'attribue pas seulement à
+d'Aubigné, mais à Louise-Marguerite de Lorraine, princesse
+de Conti, fille du duc de Guise. (Dreux du Radier, <i>Tablettes
+historiques... des rois de France</i>, t. 1, p. 11.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_98_98" id="Footnote_98_98"></a><a href="#FNanchor_98_98"><span class="label">[98]</span></a> Pièce encore plus rare que la précédente. Tallemant
+l'attribue à la reine Marguerite elle-même. «On a, dit-il,
+une pièce d'elle, qu'elle a intitulée <i>la Ruelle mal assortie</i>,
+où l'on peut voir quel étoit son style de galanterie.» Elle
+est si peu connue, que M. Moumerqué mit en note, à propos
+de ce passage de Tallemant: «Cette pièce ne paroît pas
+avoir été imprimée.» (<i>Historiettes</i>, 2<sup>e</sup> édit., t. 1<sup>er</sup>, p. 163.)
+C'étoit une erreur: M. Paulin Paris a retrouvé <i>la Ruelle mal
+assortie</i> à la page 96 du <i>Nouveau recueil de pièces les plus agréables
+de ce temps, en suite des jeux de l'inconnu</i>, Paris, chez
+Nicolas de Sercy, 1644, et il a consigné sa découverte dans
+une note de la nouvelle édition qu'il donne des <i>Historiettes</i>,
+t. 1<sup>er</sup>, p. 151-152. Le plus curieux pour nous, c'est que le
+recueil où <i>la Ruelle</i> se trouve ainsi avoit été justement publié
+par Charles Sorel, prototype du Charroselles, en possession
+de qui Furetière, non sans intention, nous montre la curieuse
+pièce. Une réimpression à petit nombre de <i>la Ruelle
+mal assortie</i> se prépare à la libraire d'Aug. Aubry.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_99_99" id="Footnote_99_99"></a><a href="#FNanchor_99_99"><span class="label">[99]</span></a> On disoit autrefois peau pour parchemin. «Tous les arrêts,
+lit-on dans le <i>Dictionnaire de Furetière</i>, s'expédient en
+peau.&mdash;Il y a une vingtaine de greffiers en peau.»</p></div>
+
+<p>Le bailly venu, elle fit faire en moins de rien de
+gros volumes d'informations, et on connut alors le dire
+d'un autheur espagnol trés-véritable, qu'il n'y a rien
+qui croisse tant et en si peu d'heure, qu'un crime
+sous la plume d'un greffier. Elle obtint bientost un décret
+de prise de corps, et parce qu'elle n'avoit point de
+veritables blessures, elle se frotta les bras avec un peu
+de mine de plomb; en suite elle se fit mettre quelques
+emplastres par un chirurgien et obtint un rapport de
+plusieurs échinoses (c'est à dire esgratignures). Ce
+grand mot donna lieu à deux sentences de provision
+de 80 livres parisis chacune. Charroselles, qui ne sçavoit
+autre chicane que celle qui luy servoit à invectiver
+contre les autheurs, fut si embarassé que, pour éviter la
+prison, il fut obligé de se cacher quelques jours en une
+maison de campagne d'un de ses amis. Là, toute sa
+consolation fut de décharger sa colère sur du papier et
+de se servir des outils de sa profession. Il se mit à
+faire une satyre contre Collantine, et sa bile mesme s'épandit
+sur tout le sexe. Il chercha dans ses lieux communs
+tout ce qui avoit esté dit contre les femmes. Il
+n'oublia pas le passage de Salomon, qui dit que de
+mille hommes il en avoit trouvé un de bon, et de toutes
+les femmes pas une. En suite il fit un catalogue de
+toutes les méchantes femmes de l'antiquité, et les compara
+à sa partie adverse, qu'il chargea seule de tous
+leurs crimes. Il la dépeignit cent fois plus horrible que
+Megere, qu'Alecto, ny que Tusiphone. Mais tandis qu'il
+estoit dans sa plus grande fureur d'invectiver, il se
+souvint que tout ce qu'il escrivoit seroit peut-estre perdu,
+parce que les libraires ne voudroient pas imprimer
+cet ouvrage, comme beaucoup d'autres qu'ils luy
+avoient rebutez. C'est pourquoy il resolut, pour ne plus
+travailler inutilement, de sonder à l'advenir leur volonté
+devant que de commencer un ouvrage. En cela il
+vouloit imiter ce qu'avoient fait autrefois la Serre et
+autres autheurs gagistes des libraires, qui mangeoient
+leur bled en herbe, c'est à dire qui traitoient avec eux
+d'un livre dont ils n'avoient fait que le titre. Ils s'en
+faisoient advancer le prix<a name="FNanchor_100_100" id="FNanchor_100_100"></a><a href="#Footnote_100_100" class="fnanchor">[100]</a>, puis ils l'alloient manger
+dans un cabaret<a name="FNanchor_101_101" id="FNanchor_101_101"></a><a href="#Footnote_101_101" class="fnanchor">[101]</a>, et là ils le composoient au courant
+de la plume. Encore arrivoit-il souvent que les libraires
+estoient obligez de les aller dégager de la taverne
+ou hostellerie, où ils avoient fait de la dépence au delà
+de l'argent qu'ils leur avoient promis.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_100_100" id="Footnote_100_100"></a><a href="#FNanchor_100_100"><span class="label">[100]</span></a> G. Gueret, dans son <i>Parnasse réformé</i>, Paris, 1671,
+in-12, p. 43-44, fait ainsi parler ce même La Serre: «Y a-t-il
+d'autre marque de la bonté d'un ouvrage que le profit
+qu'en tire l'auteur? Pourvu qu'il soit payé de son patron et
+du libraire aussi avantageusement que je l'ay toujours été,
+n'est-ce pas une hérésie que de douter de son mérite?... J'ay
+mieux aimé que mes ouvrages me fissent vivre que de faire
+vivre mes ouvrages.... Je n'ai cherché que l'expédition. J'ay
+laissé aux autres le soin de bien écrire, et je n'ay pris pour
+moi que celuy d'écrire beaucoup.»</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_101_101" id="Footnote_101_101"></a><a href="#FNanchor_101_101"><span class="label">[101]</span></a> La Serre s'acquoquina si bien au cabaret qu'il finit par
+y prendre femme. «Il épousa... (en 1648), dit Tallemant,
+une jolie personne, fille d'un cabaretier d'Auxerre. Ils s'attraperent
+l'un l'autre.» (<i>Historiettes</i>, 1<sup>re</sup> édit., t. 5, p. 28.)&mdash;Si
+le projet de libre échange émis par Hortensius, au liv. 11
+de <i>Francion</i>, eût été exécuté, les poëtes de ce temps-là y
+eussent bien trouvé leur compte: «Qui n'aura pas d'argent,
+porte une stance au tavernier, il aura demy-septier; chopine
+pour un sonnet, pinte pour une ode, etc.;&mdash;quarte pour
+un poëme et ainsi des autres pièces.» (<i>La vraye histoire comique
+de Francion</i>, etc, par M. De Moulinet (Sorel), Rouen,
+1663, in-8<sup>o</sup>, p. 615.)&mdash;Cette manière de composer au cabaret
+étoit encore de tradition littéraire au XVIII<sup>e</sup> siècle. L'abbé
+Prevost ne faisoit pas autrement. «La feuille d'impression
+lui étoit payée un louis, dit M. A. Firmin Didot; nous possédons
+des traités signés au cabaret, au coin de la rue de
+la Huchette, suivant l'usage du temps.» (<i>Encyclop. moderne</i>,
+Paris, 1851, in-8<sup>o</sup>, t. 26 (art. <i>Tygographie</i>), p. 835, note.</p></div>
+
+<p>Il escrivit donc à tous ceux qu'il connoissoit; il leur
+manda son dessein et leur envoya un plan ou un eschantillon
+de son ouvrage, pour sçavoir d'eux s'ils le
+voudraient imprimer. Mais comme ces libraires estoient
+dégoustez de tous ses écrits par les mauvais succès
+qu'avoient eu ses livres precedens, ils luy manderent
+tout à plat qu'ils n'imprimeroient rien de luy qu'il ne
+les eut dédommagez des pertes qu'il leur avoit fait
+souffrir, ce qui le mit en une telle colère, qu'il eust déchiré
+le livre qu'il composoit, sans la tendresse paternelle
+qu'il avoit pour luy. Neantmoins cela luy fit
+abandonner ce dessein. Toutesfois la rage où il estoit
+contre Collantine n'estant pas satisfaite, il voulut faire
+du moins quelque petite pièce contre elle, qu'il pust
+faire courir en manuscrit chez les gens qui la connoissoient.
+Mais parce que la prose ne se peut pas resserrer
+dans des bornes estroites, il fut contraint de tascher à
+faire des vers. Cependant, il avoit une estrange aversion
+pour la poësie<a name="FNanchor_102_102" id="FNanchor_102_102"></a><a href="#Footnote_102_102" class="fnanchor">[102]</a>, et quelque effort qu'il eust pû
+faire, de sa vie il n'avoit pû assembler deux rimes.
+Enfin sa passion vint à un si haut point, qu'elle se
+tourna en fureur poëtique, et comme autrefois le fils
+de Cr&oelig;sus, qui avoit esté tousjours muët, se desnoüa
+la langue par un grand effort qu'il fit pour avertir son
+père qu'on le vouloit tuer, de mesme Charroselles, outré
+de colère contre Collantine, malgre la haine qu'il
+avoit pour les vers, fit contr'elle cette Epigramme.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_102_102" id="Footnote_102_102"></a><a href="#FNanchor_102_102"><span class="label">[102]</span></a> Charles Sorel, bien qu'il ait cherché à faire tout ce qui
+concernoit son etat d'auteur, n'a pas laissé en effet un seul
+vers.</p></div>
+
+<p><span class="smcap">Épigramme</span>.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Pilier mobile du Palais,<br /></span>
+<span class="i0">Ame aux procés abandonnée,<br /></span>
+<span class="i0">C'est dommage, tant tu t'y plais,<br /></span>
+<span class="i0">Que Normande tu ne sois née.<br /></span>
+<span class="i0">Je m'attends qu'un de ces matins<br /></span>
+<span class="i0">Ton humeur chicaneuse plaide<br /></span>
+<span class="i0">Contre le ciel et les destins,<br /></span>
+<span class="i0">Qui t'ont fait si gueuse et si laide.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Quoy que cette epigramme ne fust pas bonne, elle
+estoit du moins passable pour un homme qui foisoit son
+coup d'essay. Il l'envoya à tous ses amis, mais bien luy
+en prit qu'elle ne vint point à la connoissance de Collantine:
+car elle n'auroit pas manqué d'en faire informer
+et de l'appeler libelle diffamatoire. Il se crut donc
+par là bien vangé (poètiquement s'entend), car chacun
+se vange à sa maniere, un autheur par des vers, un
+noble à coups de main, un praticien en faisant couster
+de l'argent. Quelque temps après, Charroselles, par je
+ne sçay quel bonheur, fit connoissance avec un procureur
+du Chastelet, excellent dans son mestier et digne
+antagoniste de Collantine et de son frère le sergent,
+quand il les auroit eu tous deux à combattre. Cettuy-cy
+pour luy préparer une autre vengeance à sa maniere,
+le fit adresser à un commissaire qui luy fit répondre
+et antidater une requeste du jour que la querelle estoit
+arrivée, chose qui se fait sans scrupule, à cause que
+cela ameine de la pratique aux officiers royaux, par la
+prevention qu'ils ont sur les subalternes. Il fit entendre
+pour témoins deux de ses laquais, dont il fit déguiser
+les noms et la qualité, les ayant produit sous un autre
+habit; il eut mesme, je ne sçay comment, un rapport
+de chirurgie tel quel (car ses blessures dont il avoit eu
+bon nombre estoient gueries). Avec cela il obtint de sa
+part un pareil decret, et deux sentences de provision,
+qui furent données deux fois plus fortes que celles de
+la justice ordinaire, par une jalousie de jurisdiction: en
+telle sorte que le sergent, qu'il fit comprendre dans le
+décret aussi bien que sa s&oelig;ur, fut obligé pour quelque
+temps d'aller, comme disent les bonnes gens, à Cachan.
+Le remede fut d'obtenir un arrest portant deffences aux
+parties d'executer ce decret et de faire des procedures
+ailleurs qu'en la cour, les provisions compensées, le
+surplus payé, c'est le stile ordinaire. Et en vertu de ce
+surplus, le pauvre sergent, quelque temps après, lors
+qu'ils ne s'en doutoit en aucune sorte, fut constitué injurieusement
+prisonnier par un de ses confreres, qui
+pour peu d'argent se chargea volontiers de cette contrainte
+contre luy. La cause fut mise au roolle, et après
+avoir esté long-temps sollicitée et bien plaidée, les parties
+furent mises hors de cour et de procès sans aucune
+reparation, dommages interests, ny dépends. Ainsi, qui
+avoit esté battu demeura battu, et tous les grands frais
+que les parties avoient fait de part et d'autre furent à
+chacune pour son compte.</p>
+
+<p>Or, lecteur, vous devez sçavoir qu'il estoit escrit
+dans les livres des Destinées, ou du moins dans la teste
+opiniastre de Collantine, qui ne changeoit guère moins;
+qu'elle ne seroit jamais mariée à personne qu'il ne
+l'eust vaincuë en procés, de mesme qu'autrefois Atalante
+ne vouloit se donner à aucun amant qu'il ne
+l'eust vaincuë à la course. De sorte que cet heureux
+succés de Charroselles luy servit au lieu de luy nuire;
+et quoy qu'en effet il ne l'eust pas surmontée entierement,
+du moins il luy avoit fait perdre ses avantages,
+comme il arrivoit en ces anciens combats de chevaliers
+qui se terminoient après un témoignage reciproque de
+valeur, sans la deffaite entière de leur ennemy. De manière
+qu'on ne vit point icy arriver ce qui suit ordinairement
+les procés, car cela ne servit qu'à les réjoindre
+plus estroitement, et à leur donner une estime reciproque
+l'un pour l'autre. Sur tout Collantine, qui se
+croyoit invincible en ce genre de combat, admiroit le
+heros qui luy avoit tenu teste, et commença de le trouver
+digne d'elle. Mais voicy cependant un rival, ou
+plustost un autre plaideur qui se jette à la traverse.</p>
+
+<p>Je ne sçaurois obmettre la description d'une personne
+si extraordinaire. C'estoit un homme qui, par les ressorts
+de la Providence inconnus aux hommes, avoit
+obtenu une charge importante de judicature. Et pour
+vous faire connoistre sa capacité, sçachez qu'il estoit
+né en Perigort, cadet d'une maison qui estoit noble,
+à ce qu'il disoit, mais qui pouvoit bien estre appellée
+une noblesse de paille, puisqu'elle estoit renfermée
+sous une chaumiere. La pauvreté plustost que le courage
+l'avoit fait devenir soldat dans un régiment, et
+la fortune enfin l'avoit poussé jusqu'à l'avoir rendu cavalier,
+quand elle le ramena à Paris. Du moins ceux
+qui estoient bons naturalistes appelloient cheval la
+beste sur laquelle il estoit monté; mais ceux qui ne regardoient
+que sa taille, son port et sa vivacité, ne la
+prenoient que pour un baudet. Il fut vendu vingt escus
+à un jardinier dés le premier jour de marché, et bien
+luy en prit, car il auroit fait pis que Saturne, qui mange
+ses propres enfans: il se seroit consommé luy-mesme.
+Le laquais qui suivoit ce cheval (il faut me resoudre à
+l'appeller ainsi) estoit proportionné à sa taille et à son
+merite. Il estoit Pigmée et barbu, sçavant à donner des
+nazardes, et à ficher des épingles dans les fesses; en
+un mot, assez malicieux pour meriter d'estre page, s'il
+eut esté noble, supposé qu'on cherche tousjours de la
+noblesse dans ces messieurs. Pour bonnes qualitez, il
+avoit celle d'encherir sur ceux qui jeusnent au pain et
+à l'eau, car il avoit appris à jeusner à l'eau et à la chastagne.
+Aussi cela luy estoit-il necessaire pour vivre
+avec un tel maistre, puisque, pour peu qu'il eust esté
+goulu, il l'eust mangé jusqu'aux os; encore n'auroit-il
+pas fait grande chere, ce pauvre homme et sa bource
+estant deux choses fort maigres. Si ce proverbe est veritable,
+tel maistre tel valet, vous pouvez juger (mon
+cher lecteur, qu'il y a, ce me semble, long-temps que je
+n'ay apostrophé) quel sera le maistre dont vous attendez
+sans doute que je vous fasse le portrait. Je vous en
+donneray du moins une esbauche. Il estoit aussi laid
+qu'on le puisse souhaiter, si tant est qu'on fasse des
+souhaits pour la laideur; mais je ne suis pas le premier
+qui parle ainsi. Il avoit la bouche de fort grande estenduë,
+témoignant de vouloir parler de prés à ses aureilles,
+qui estoient aussi de grande taille, témoins asseurez
+de son bel esprit. Ses dents estoient posées alternativement
+sur ses gencives, comme les creneaux
+sur les murs d'un chasteau. Sa langue estoit grosse et
+seiche comme une langue de b&oelig;uf; encore pouvoit elle
+passer pour fumée, car elle essuyoit tous les jours
+la vapeur de six pippes de tabac. Il avoit les yeux petits
+et battus, quoy qu'ils fussent fort enfoncez, et vivans
+dans une grande retraite; le nez fort camus, le front
+eminent, les cheveux noirs et gras, la barbe rousse et
+seiche. Pour le peu qu'il avoit de cou, ce n'est pas la
+peine d'en parler; une espaule commandoit à l'autre
+comme une montagne à une colline, et sa taille estoit
+aussi courte que son intelligence. En un mot, sa physionomie
+avoit toute sorte de mauvaises qualitez, horsmis
+qu'elle n'estoit point menteuse. On le pouvoit bien
+appeller vaillant depuis les pieds jusqu'à la teste, car
+sa valeur paroissoit en ses machoires et en ses talons.
+Mais l'infortune l'avoit tellement tallonné à l'armée,
+qu'apres vingt campagnes il n'avoit pas encore gagné
+autant que valoit sa legitime (l'on ne sçauroit rien dire
+de moins), et il estoit obligé de venir chercher sa subsistance
+à Paris, qui estoit son meilleur quartier d'hyver.</p>
+
+<p>Quant à son esprit, il estoit tout à fait digne de son
+corps; et quoy qu'il n'ait bien paru que lors qu'il a esté
+placé sur le tribunal, il en fit voir neantmoins quelque
+eschantillon, par où l'on peut juger de son caractere.
+Un jour qu'on luy parloit de la grande Chartreuse, il
+demanda si c'estoit la femme du general des Chartreux.
+Il demanda aussi à d'autres gens de quelle matiere
+estoit fait le cheval de bronze, qui, voyant sa naïfveté
+luy persuaderent que les pecheurs venoient la nuit tirer
+du poil de sa queuë pour faire leurs lignes. Il gagea un
+jour que la Samaritaine estoit de Paris, et se mocqua
+d'un bachelier qui luy vouloit prouver le contraire par
+la Bible. Ayant oüy parler un jour de l'estoile poussiniere<a name="FNanchor_103_103" id="FNanchor_103_103"></a><a href="#Footnote_103_103" class="fnanchor">[103]</a>,
+il demanda combien de fois l'année elle avoit
+des poussins. Une autrefois, un Jacobin luy ayant parlé
+de la sainte Inquisition, il l'alla retrouver le lendemain,
+pour luy dire que c'estoit un grand abus de la croire
+sainte; qu'il n'avoit point trouvé sa feste dans l'almanac,
+ny sa vie dans la Fleur des Saints<a name="FNanchor_104_104" id="FNanchor_104_104"></a><a href="#Footnote_104_104" class="fnanchor">[104]</a>. Comme il se
+promenoit un jour dans les Thuilleries, quelqu'un s'estonnant
+de la cause qui avoit peu faire ainsi nommer
+ce jardin, il répondit qu'il y avoit eu autrefois un roy
+de France qui s'appelloit Thuille, qui lui avoit donné
+son nom. C'estoit sçavoir l'histoire de son pays merveilleusement.
+Je ne sçay s'il n'avoit point autant de raison
+que cet autre etimologiste, qui vouloit que la salade
+eust esté inventée par Saladin, à cause de la ressemblance
+du nom. A propos de princes, quand il vouloit
+parler de ceux des Vénitiens et des Persans, il avoit
+coustume de dire le dogue de Venise et le saphir de
+Perse, au lieu de dire le doge et le sophy. Une autre
+fois, ayant découvert un clocher en approchant de Charenton,
+il demanda ce que c'estoit; on luy répondit que
+c'estoit la maison des Carmes deschaussez. Ha! vrayement
+(dit-il, trompé sur ce que nous appellons ceux de
+la Religion des Charentonniers), je ne croyois pas qu'il
+y eust des Carmes deschaussez huguenots. Le nombre
+de ses apophtegmes seroit grand si on les vouloit recueillir,
+et pourroit servir de supplément au livre du
+sieur Gaulard<a name="FNanchor_105_105" id="FNanchor_105_105"></a><a href="#Footnote_105_105" class="fnanchor">[105]</a>, qui avoit à peu prés un mesme genie.
+Cependant, avec ces ridicules qualitez de corps et d'esprit,
+la fortune s'advisa d'aller choisir ce magot pour
+le faire paroistre sur un grand theatre, de la mesme
+maniere que les charlatans y eslevent des singes et des
+guenons pour faire rire le peuple.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_103_103" id="Footnote_103_103"></a><a href="#FNanchor_103_103"><span class="label">[103]</span></a> On nommoit encore ainsi au XVII<sup>e</sup> siècle l'étoile qui se
+trouve au centre de la constellation des pléiades. Ainsi placée
+au milieu de ces six étoiles, elle semble une poule <i>poussinière</i>
+au milieu de ses petits; de là son nom, qui se lit aussi
+dans Rabelais (liv. 1, chap. 53; liv. 4, chap. 43) et dans
+Regnier (sat. 6, v. 219).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_104_104" id="Footnote_104_104"></a><a href="#FNanchor_104_104"><span class="label">[104]</span></a> <i>Fleurs des vies des saints</i>, traduites du <i>Flos sanctorum</i> du
+P. Ribadeneyra par les PP. Gaultier et Bonnet, Paris, 1641,
+2 vol. in-fol. C'est le même livre dont parle la Dorine du
+<i>Tartuffe</i>, acte 1, sc. 3).</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_105_105" id="Footnote_105_105"></a><a href="#FNanchor_105_105"><span class="label">[105]</span></a> Le livre de ce prototype des Jocrisses, imprimé d'ordinaire
+à la suite des <i>Bigarrures et touches du seigneur des Accords</i>,
+a pour titre: <i>les Contes facétieux du sieur Gaulard, gentilhomme
+de la Franche-Comté bourguignotte</i>.</p></div>
+
+<p>Il y avoit une charge de prevost vacante depuis long-temps
+en une justice des plus considérables de la ville.
+D'abord plusieurs personnes d'esprit et de sçavoir se
+presenterent pour en traiter; mais il s'y trouva tant
+d'obstacles de la part d'un nombre infiny de creanciers,
+que les honnestes gens, qui estoient incapables de faire
+les intrigues necessaires pour acheter les suffrages de
+tant de personnes, s'en rebutèrent. On y mit cependant
+un commissionnaire, à qui on fit le procés pour diverses
+voleries, et la haine qu'on eut pour luy, et la nécessité
+de le chasser, en faciliterent l'entrée à Belastre (car
+c'est ainsi que se nommoit nostre futur ridicule magistrat).
+Voicy comme il parvint à cette dignité, qui auroit
+esté un lieu d'honneur pour un autre, mais qui en
+fut un de deshonneur pour luy.</p>
+
+<p>Un de ses freres avoit espousé en secondes nopces la
+fille du premier lit de la seconde femme du deffunt
+prevost, possesseur de la charge dont il s'agit. Cette
+veufve étoit une femme vieille, laide, gueuse, méchante,
+harpie, intrigueuse<a name="FNanchor_106_106" id="FNanchor_106_106"></a><a href="#Footnote_106_106" class="fnanchor">[106]</a>, médisante, fourbe, menteuse,
+banqueroutiere, et qui avoit toutes ces mauvaises
+qualitez en un souverain degré. Son mary ne
+s'estoit pas contenté de se faire separer de corps et de
+biens d'avec cette peste; il n'avoit peû estre à couvert
+de sa malice qu'en la faisant enfermer dans un des
+cachots de la conciergerie, où elle demeura tant qu'il
+vescut. Apres sa mort, elle se mit en teste de disposer
+de cette charge, sous pretexte de sa qualité de veuve,
+quoy qu'elle n'y eust aucun interest, parce que le nombre
+de ses creanciers et de son mary absorboit trois
+fois la valeur de sa succession. Mais par de feintes promesses,
+elle engagea dans son party une bourgeoise
+dont la creance estoit fort considérable, luy faisant entendre
+qu'elles partageroient ensemble les revenus de
+l'office, qu'elle luy fit paroistre bien plus grands qu'ils
+n'estoient en effet. Cette femme donna dans le paneau,
+et comme le chien d'Esope, qui prit l'ombre pour le
+corps, s'obligea avec elle de payer tous les creanciers.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_106_106" id="Footnote_106_106"></a><a href="#FNanchor_106_106"><span class="label">[106]</span></a> Ce mot, employé par Saint-Evremond, dans sa satire
+du <i>Cercle</i>, ne se trouve ni dans le dictionnaire de Nicot (1606),
+ni dans le <i>Richelet</i> de 1680; mais la première édition de l'Academie
+le donne, en faisant remarquer qu'<i>intrigueuse</i> est plus
+employé qu'<i>intrigueur</i>. <i>Intrigant</i> ne parut qu'après 1694.</p></div>
+
+<p>Belastre fut le personnage du nom duquel le traité
+fut remply, qui, ayant par ce moyen le titre, se
+vit en une plus grande difficulté d'avoir l'agrément
+du seigneur dont la charge dépendoit. Il se trouva qu'il
+avoit rendu, à l'armée, un service tres-considerable
+à une personne de la premiere qualité. Il n'y a rien
+dont les grands soient si prodigues que de sollicitations,
+ne se pouvant acquitter à moindres frais des
+vrais services qu'on leur a rendus qu'en donnant des
+paroles et des complimens. Le seigneur de la justice
+ne put refuser des provisions à Belastre, apres la
+prière qui luy en fut faite de la part de cet illustre solliciteur.
+Mais quoy qu'il eust interessé tous ses officiers,
+afin de ne point gaster cette sollicitation, il y en eut
+quelqu'un d'oublié, qui donna advis du peu d'esprit et
+de capacité de l'aspirant, dont il donnoit d'ailleurs assez
+de marques par l'aspect de sa personne. Voicy comment
+cette affronteuse y remedia. Elle leurra une veuve
+nommée de Prehaut de l'esperance d'épouser ce magistrat
+quand il seroit parvenu dans son estat de gloire.
+Celle-cy, qui estoit si affamée de mary qu'elle en
+auroit esté chercher en Canada<a name="FNanchor_107_107" id="FNanchor_107_107"></a><a href="#Footnote_107_107" class="fnanchor">[107]</a>, la crut, et engagea sa
+mere dans son party, qui estoit encore une insigne
+charlatane, et fameuse par ses intrigues et par ses affiches<a name="FNanchor_108_108" id="FNanchor_108_108"></a><a href="#Footnote_108_108" class="fnanchor">[108]</a>.
+Sa hablerie, plustot que sa science, lui avoit acquis
+quelque reputation à faire des cures de certaines maladies
+du scroton. Elle pensoit, ou plustot elle abusoit
+comme les autres, le fils d'un conseiller du Parlement,
+qui, sur sa fausse reputation, s'estoit mis entre ses
+mains. Ce conseiller estoit en tres-grande estime dans
+le palais, et n'avoit autre foiblesse que de deferer trop
+legerement aux prieres de ses enfans, dont il estoit
+infatué. La vieille donc pria cette veuve, la veuve
+pria sa mere, la mere pria son malade, le malade pria
+son pere; et par surprise, à leur relation, il signa un
+certificat en faveur de Belastre, sans l'examiner, par
+lequel il attestoit qu'il estoit noble et de bonne vie et
+m&oelig;urs; mesme il y avoit un article faisant mention de
+sa capacité. Apres celuy-là, elle en fit signer plusieurs
+autres semblables, jusqu'au nombre de vingt-cinq,
+par des officiers de cour souveraine, avec quelque legere
+recommandation, et bien plus de facilité; car
+tous les hommes péchent volontiers par exemple, et,
+comme s'ils estoient au bal, se laissent conduire par
+celuy qui meine la bransle. Tant y a qu'apres ces témoignages
+authentiques (que le seigneur garda pardevers
+luy comme ses garends) il ne put se deffendre d'agréer
+un homme qui se rendit aussi fameux par son ignorance,
+que les autres l'auroient pû faire par leur doctrine.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_107_107" id="Footnote_107_107"></a><a href="#FNanchor_107_107"><span class="label">[107]</span></a> C'est là que l'arrêt du 18 avril 1663 envoyoit les filles
+<i>affamées</i> comme cette veuve de Préhault. Il courut plusieurs
+pièces et chansons sur leur départ et sur leurs adieux à la
+ville et aux faubourgs de Paris; une des plus curieuses se
+trouve dans le livre de Bussy-Rabutin, <i>Amours des dames illustres
+de notre siècle</i>, Cologne, 1681, in-12, p. 371, 380:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Voilà nos plaisirs qui sont morts,<br /></span>
+<span class="i0">Et nous en sommes aux remords.<br /></span>
+<span class="i0">Adieu promenades de Seine,<br /></span>
+<span class="i0">Chaillot, Saint-Cloud, Ruel, Suresue.<br /></span>
+<span class="i0">Ah! que nous allons loin d'Issy,<br /></span>
+<span class="i0">De Vaugirard et de Passy!....<br /></span>
+<span class="i0">Defits s'y prend comme il faut;<br /></span>
+<span class="i0">Bourgeois, voilà ce que vous vaut,<br /></span>
+<span class="i0">Un magistrat de cette sorte<br /></span>
+<span class="i0">Et qui n'y va pas de main morte.....<br /></span>
+<span class="i0">Faisons le triage, et comptons<br /></span>
+<span class="i0">Combien sont nos brebis galeuses:<br /></span>
+<span class="i0">Les listes sont assez nombreuses<br /></span>
+<span class="i0">Pour les envoyer en troupeau<br /></span>
+<span class="i0">Paître dans le monde nouveau.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_108_108" id="Footnote_108_108"></a><a href="#FNanchor_108_108"><span class="label">[108]</span></a> Locke, dans le <i>Journal</i> du voyage qu'il fit en France vers
+cette époque, parle, comme l'ayant vue, d'une affiche à peu
+près pareille à celle-ci. C'est au duc de Bouillon que le privilège
+du remède qu'elle annonçoit, «un sachet... <i>sans mercure</i>»,
+avoit été accordé, le 17 septembre 1667. (<i>Extrait du
+Journal de Locke</i>, Rev. de Paris, t. 14, p. 79.)</p></div>
+
+<p>Aussi-tost, le nouveau pourveu publia que sa promotion
+à cette charge estoit un ouvrage de la providence
+divine; et pour preuve (disoit-il) qu'elle s'estoit
+meslée de son affaire, c'est qu'il avoit obtenu tant de
+certificats de capacité de personnes qui ne l'avoient
+jamais veu ny conneu. Le curé mesme de la paroisse
+l'appela, dans son prosne, prevost Dieu-donné, trompé
+par les premieres apparences qu'il luy donna de devotion.</p>
+
+<p>Quand il fust installé dans son siege, le premier reglement
+qu'il fit, ce fut d'ordonner que les procureurs,
+greffiers, sergens et autres officiers escriroient doresnavant
+tous leurs actes en lettre italienne bastarde.
+Car, comme il escrivoit à la manière des nobles, c'est
+à dire d'un caractère large de deux doigts, il ne pouvoit
+lire que cette sorte d'escriture. Il appeloit chicane
+tout ce qu'il voyoit escrit en minutte, et il adjoustoit
+qu'il avoit tousjours oüi dire que la chicane estoit une
+méchante beste, qu'il ne la vouloit point souffrir dans
+sa justice. S'il desiroit voir quelques expéditions ou
+procedures, il disoit: Apportez-moy un papier, nommant
+de ce nom general tous les actes qui se font en
+justice, de mesme que font les bonnes gens qui n'ont
+aucune connoissance des affaires. Il se servoit encore
+des termes de la guerre pour s'expliquer dans la robbe,
+et quand il vouloit se faire payer de ses vacations ou
+de ses espices, il disoit ordinairement: Payez-moy ma
+solde. Il avoit peut-estre appris ce qui se raconte d'un
+gentilhomme de fortune, qui, sans avoir esté à la guerre,
+tout d'un coup fut fait general d'armée, et qui
+chercha aussi-tost un maistre de fortifications pour luy
+apprendre (disoit-il) l'art militaire de la guerre, à quatre
+pistoles par mois. Celuy-cy en fit chercher un pour
+luy apprendre le mestier de juge, à la charge qu'on
+luy en viendroit faire des leçons chez luy. Il s'imaginoit
+que cela s'apprenoit comme la science d'un escrimeur;
+et il adjoustoit que, puisqu'il avoit bien esté à
+l'armée sans avoir esté à l'académie, il pourroit bien
+aussi estre juge sans avoir esté jamais au collège. Il se
+targuoit quelquefois de l'exemple d'un boucher de Lyon
+qui avoit acheté un office d'esleu<a name="FNanchor_109_109" id="FNanchor_109_109"></a><a href="#Footnote_109_109" class="fnanchor">[109]</a>; le gouverneur de
+la ville s'estonnant comment il le pourroit exercer, veu
+qu'il ne sçavoit ni lire ni escrire, il luy répondit avec
+une ignorante fierté: Hé! vrayement, si je ne sçais escrire,
+je hocheray; voulant dire que, comme il faisoit
+des hoches sur une table pour marquer les livres de
+viande qu'il livroit à ses chalans, il en feroit autant sur
+du papier pour lui tenir lieu de signature. Mais en faveur
+du boucher, on pourroit alléguer une disparité
+qui le rendroit excusable; car les esleus sont gens
+ignares et non lettrez par l'édit de leur creation, et
+c'est en ce point que l'édit, grace à Dieu, est bien observé.
+Je ne puis obmettre une belle preuve qu'il donna
+de sa capacité un peu auparavant que de devenir
+juge. Il estoit au Palais avec quelques officiers d'armée,
+qui achetoient des livres à la boutique de Rocolet<a name="FNanchor_110_110" id="FNanchor_110_110"></a><a href="#Footnote_110_110" class="fnanchor">[110]</a>;
+par vanité il en voulut aussi acheter, et en effet
+il en demanda un au marchand. Rocolet luy demanda
+quel livre il cherchoit, et s'il en vouloit un in-folio,
+ou un in-quarto. Belastre, ignorant de ces termes,
+n'auroit pas compris ce que cela vouloit dire, si
+ce n'est qu'en mesme temps on luy monstroit du doigt
+le volume. Il répondit donc qu'il vouloit un grand livre.
+Rocolet luy demanda encore s'il vouloit un livre
+d'histoire, de philosophie, ou de quelqu'autre science.
+Belastre luy répondit qu'il ne s'en soucioit pas, et qu'il
+vouloit seulement qu'il luy vendist un livre. Mais encore
+(insista le marchand), afin que je vous en donne un
+qui vous puisse estre plus utile, dites-moy à quoy vous
+vous en voulez servir. Belastre luy répondit brusquement:
+C'est à mettre en presse mes rabats<a name="FNanchor_111_111" id="FNanchor_111_111"></a><a href="#Footnote_111_111" class="fnanchor">[111]</a>. Cette réponse
+fit rire le libraire et tous ceux qui l'entendirent,
+et monstra que cet homme se connoissoit fort en livres,
+et qu'il en sçavoit merveilleusement l'usage. Il estoit si
+peu versé dans la connoissance du Palais, que, mesme
+depuis qu'il fut magistrat, il croyoit que les chambres
+des enquestes<a name="FNanchor_112_112" id="FNanchor_112_112"></a><a href="#Footnote_112_112" class="fnanchor">[112]</a> estoient comme les classes du collège,
+et qu'on montoit de l'une à l'autre à mesure qu'on
+devenoit plus capable; de sorte qu'ayant veu un jeune
+homme sortir de la quatriesme chambre, il s'en estonna,
+et dit tout haut: Voila un conseiller bien advancé pour son
+âge. Une autrefois, à la table d'un president, quelqu'un
+vint à citer la loy des douze tables. Vrayement (luy dit
+Belastre en l'interrompant), il falloit que ces Romains
+fussent gens de bonne chere. Un galant homme qui se
+trouva de la compagnie, pour ne pas laisser perdre ce
+plaisant mot, en fit sur le champ ce quatrain:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Un ignorant que les destins<br /></span>
+<span class="i0">Font un juge des plus notables<br /></span>
+<span class="i0">Croit que les loix des douze Tables<br /></span>
+<span class="i0">Sont faites pour les grands festins.<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_109_109" id="Footnote_109_109"></a><a href="#FNanchor_109_109"><span class="label">[109]</span></a> L'<i>élu</i> étoit un conseiller d'<i>élection</i>, sorte de juridiction
+chargée de répartir l'impôt, d'avoir raison des contribuables,
+etc., et qui d'abord, son nom l'indique, n'avoit que des charges
+données par <i>élection</i>. Avec le temps on en arriva à les
+vendre, comme on le voit ici. C'étoient des emplois très subalternes,
+ce passage le prouve aussi, et Dorine, dans <i>Tartufe</i>
+(act. 1<sup>er</sup>, sc. 5), mettant sur la même ligne
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Madame la Baillive et madame l'Elue<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+ne fait pas grand honneur à la première. Les ancêtres de
+Cinq-Mars avoient tenu ce mince emploi; aussi, quand,
+au grand étonnement de tous, le maréchal d'Effiat fut fait
+chevalier de l'ordre, Bassompierre dit: «Je ne sais pas s'il
+a été nommé, mais je sais qu'il a été élu.» (Tallemant, <i>Hist.</i>,
+in-8, t. 3, p. 16.)&mdash;Dans <i>les Bourgeoises de qualité</i>, de Dancourt,
+M<sup>me</sup> l'Elue joue l'un des principaux rôles.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_110_110" id="Footnote_110_110"></a><a href="#FNanchor_110_110"><span class="label">[110]</span></a> Reçu imprimeur-libraire en 1618, imprimeur du roi en
+1635, ce fut, jusqu'en 1666, année de sa mort, l'un des plus
+fameux libraires de son temps. (La Caille, <i>Hist. de l'imprimerie</i>,
+in-4, p. 228-230.) Entre autres livres d'art militaire,
+il avoit publié, avec un grand luxe de figures, <i>Instruction pour
+apprendre à monter à cheval</i>, par Antoine de Pluvinel (1627,
+in-fol.) Il n'est donc pas étonnant que Furetière fasse venir
+des officiers d'armée à son étalage. Rocolet pouvoit aussi offrir,
+comme il le fait plus loin, des livres de philosophie. En
+1626, il avoit donné une édition des &oelig;uvres de Bacon.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_111_111" id="Footnote_111_111"></a><a href="#FNanchor_111_111"><span class="label">[111]</span></a> Encore une plaisante idée que Molière reprendra plus
+tard pour en faire un des meilleurs traits de la grande tirade
+de Chrysale dans <i>les Femmes savantes</i>:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Et, hors un grand Plutarque à mettre mes rabats,<br /></span>
+<span class="i0">Vous devriez brûler tout ce meuble inutile.<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Ce Plutarque ainsi employé reparoît dans le <i>discours</i> que Palaprat
+a mis en tête de sa comédie des <i>Empiriques</i>: «C'est,
+ajoute-t-il, un grand in-folio de Vascosan.» (<i>Les &oelig;uvres de
+monsieur Palaprat</i>, etc., Paris, 1712, in-8, t. 2, p. 36.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_112_112" id="Footnote_112_112"></a><a href="#FNanchor_112_112"><span class="label">[112]</span></a> «On y jugeoit des procès par écrit. Il y en avoit cinq
+à Paris.» (<i>Dict. de Furetière.</i>)</p></div>
+
+<p>Apres le dîner, ayant suivy ce president, qui entroit
+en son cabinet pour y examiner le plan d'une maison
+qu'il vouloit faire bastir, Belastre le prit apres luy pour
+le voir, faisant semblant de s'y connoistre; mais, ayant
+apperceu au bas une ligne divisée en plusieurs parties,
+avec cette inscription: <i>Eschelle de quinze toises</i>: Vrayement
+(dit-il), pour faire une si grande eschelle, il falloit
+de belles perches. Il luy arriva aussi un jour de demander
+à un conseiller, quand le roy estoit en son lit de
+justice, s'il estoit entre deux draps ou sur la couverture.</p>
+
+<p>Mais pour revenir à son domestique (car on pourroit
+faire des livres entiers de ses burlesques apophtegmes),
+il luy vint une appréhension que cette demoiselle de
+Prehaut ne luy fist signer quelque papier (c'est ainsi,
+comme j'ay dit, qu'il appeloit tous contracts), et qu'elle
+ne surprist une promesse ou un contract de mariage.
+Il luy avoit promis son alliance avant qu'il fust instalé,
+mais lors qu'il crut n'avoir plus affaire d'elle, il la dédaigna,
+et ne voulut plus tenir sa promesse. Comme il
+ne sçavoit pas lire, du moins l'escriture ordinaire de
+la pratique, il ne signoit que sur la foy d'un sifleur qu'il
+avoit; mais, la deffiance estant fort naturelle aux méchans
+et aux ignorans, il eut peur qu'il ne fust gagné
+par cette femme, qui passoit pour fort artificieuse. Voicy
+la belle precaution de laquelle il s'avisa, et dont il ne
+demanda advis à personne. Il fit commandement à un
+de ses sergens d'aller faire deffenses au curé de la paroisse
+de le marier en son absence. Le sergent luy remonstra
+qu'il se mocquoit de luy, mais cela fit croire à
+Belastre qu'il s'entendoit aussi avec sa partie, de sorte
+qu'il fit le mesme commandement à un autre, qui luy fit
+une pareille réponse. Enfin, se fâchant de n'estre pas
+obey, et les menaçant d'interdiction, il alla luy-mesme
+dire au curé, en présence de plusieurs témoins qu'il
+mena exprés: Je vous fais deffence, par l'authorité que
+j'ay en main, de me marier que je n'y sois présent en personne;
+et au retour, par maniere de congratulation, il disoit
+à ses domestiques: Voila comme les gens prudens
+donnent ordre à leurs affaires et se gardent d'estre surpris.</p>
+
+<p>Tel estoit donc la mine et le genie de ce personnage,
+qui ne divertissoient pas mal tous ceux qui le connoissoient.
+On prenoit aussi un tres grand plaisir à examiner
+son action et ses habits, qui n'estoient pas mal assortis
+avec le reste. Il faisoit beau le voir dans les ruës,
+car il marchoit avec une carre et une gravité de president
+gascon. Il avoit cherché le plus grand laquais de
+Paris pour porter la queuë de sa robbe, et il la faisoit
+tousjours aller de niveau avec sa teste, car il s'estoit
+sottement imaginé que quand on la portoit bien haute,
+c'estoit une grande marque d'élevation. En cet estat elle
+découvroit une soûtane de satin gras et un bas de soye
+verte qui estoit une chose moult belle à voir. Dans son
+siege, c'estoit encore pis, car en cinq ans que dura son
+regne, il ne put jamais apprendre à mettre son bonnet,
+et la corne la plus élevée, qui doit estre sur le derriere,
+estoit tousjours sur le devant ou à costé. Il estoit là
+comme ces idoles qui ne rendoient point d'oracles
+toutes seules. Il y avoit un advocat qui montoit au siege
+auprés de luy, pour luy servir de conseil ou de truchemant,
+qui luy souffloit<a name="FNanchor_113_113" id="FNanchor_113_113"></a><a href="#Footnote_113_113" class="fnanchor">[113]</a> mot à mot tout ce qu'il avoit à
+prononcer; mais ce secours ne luy dura gueres, car les
+parties interessées à l'honneur de la justice eurent d'abord
+cet avantage, qu'ils firent deffendre à ce sifleur de
+monter au siege avec luy, afin que, son ignorance estant
+plus connuë, il peût estre plus facilement dépossedé.
+Le sifleur fut donc obligé de se retirer au barreau, d'où
+il luy faisoit quelques signes dont ils estoient convenus
+pour les prononciations les plus communes; mais
+il s'y trompoit quelquefois lourdement. L'extention de
+l'index estoit le signe qu'ils avoient pris pour signifier
+un appointement en droit. Un jour qu'il estoit question
+d'en prononcer un, le truchemant luy monstra le doigt,
+mais un peu courbé; le juge crut qu'il y avoit quelque
+chose à changer en la prononciation, et appointa les
+parties en tortu. Ce n'est pas le seul jugement tortu
+qu'il ait donné. Comme il n'en sçavoit point d'autre par
+c&oelig;ur que: deffaut et soit reassigné, il se trouva qu'un
+jour en le prononçant un procureur comparut pour la
+partie; il ne laissa pas d'insister à sa prononciation, disant
+au procureur, qui s'en plaignoit: Quel tort vous
+fait-on de donner deffaut et dire que vous serez reassigné?
+Le procureur ayant repliqué que cette reassignation
+n'auroit autre effet que de lui faire faire une pareille
+presentation, il le fit taire, et le condamna à l'amande
+pour son irreverance. Il condamna pareillement à l'amande
+un advocat qui, en plaidant devant luy contre
+des chartreux, pour faire le beau parleur, les avoit appelez,
+icthyophages (voulant dire qu'ils ne mangeoient
+que du poisson), à cause, disoit ce docte officier, qu'il
+ne vouloit pas souffrir dans son siege que des advocats
+dissent de vilaines injures à leurs parties adverses, et
+surtout à de si bons religieux. Il arriva une autre fois
+qu'y ayant eu une cause plaidée long-temps avec chaleur,
+l'affaire demeura obscure pour luy, qui auroit esté
+fort claire pour un autre, sur quoy il se contenta de
+prononcer: Attendu qu'il ne nous appert de rien, nous
+en jugeons de mesme. Hors du siege, il ne prenoit point
+de connoissance des affaires; et quand quelque amy
+qu'il vouloit gratifier venoit faire chez luy une sollicitation,
+il luy répondoit seulement en ces termes: Faites
+composer une requeste, je la seigneray, et je mettray:
+Soit fait ainsi qu'il est requis.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_113_113" id="Footnote_113_113"></a><a href="#FNanchor_113_113"><span class="label">[113]</span></a> Si l'on avoit pu croire que le souffleur donné à Petit-Jean,
+fait avocat, au troisième acte des <i>Plaideurs</i>, étoit une
+invention de Racine, ce passage de Furetière seroit une preuve
+qu'on se trompoit, et que cette industrie existoit réellement
+au XVII<sup>e</sup> siècle. Ceux qui l'exerçoient étoient en même temps
+ce que nous appellerions des <i>répétiteurs</i>, ils enseignoient le
+droit en chambre; mais, le plus fort de leur métier étant de
+<i>souffler</i> les avocats, on les appeloit <i>souffleurs</i>. (V. à ce mot le
+<i>Dict. de Trévoux</i>.)</p></div>
+
+<p>J'apprehende icy qu'on ne croye que tout ce que j'ay
+rapporté jusqu'à present ne passe pour des contes de la
+cigogne ou de ma mere l'oye<a name="FNanchor_114_114" id="FNanchor_114_114"></a><a href="#Footnote_114_114" class="fnanchor">[114]</a>, à cause que cela semble
+trop ridicule ou trop extravagant; mais pour en
+oster la pensée, je veux bien rapporter en propres
+termes une sentence qu'un jour il rendit, dont il courut
+assez de coppies imprimées dans le palais lors
+qu'on poursuivoit le procés de son interdiction. Belastre
+la rendit tout seul et de son propre mouvement
+(son sifleur estant malheureusement pour lors à la campagne)
+sur une affaire tres-épineuse, et qui ne pouvoit
+estre bien decidée que par le juge Bridoye<a name="FNanchor_115_115" id="FNanchor_115_115"></a><a href="#Footnote_115_115" class="fnanchor">[115]</a> ou par luy;
+la voicy en propres termes et telle qu'elle a paru en
+plein parlement, où on en produisit l'original:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_114_114" id="Footnote_114_114"></a><a href="#FNanchor_114_114"><span class="label">[114]</span></a> On n'est pas d'accord sur l'origine du nom de ces contes,
+et, faute d'autre étymologie, on est obligé de s'en tenir
+à l'opinion de ceux qui croient qu'il s'agit ici des contes semblables
+à celui de la reine Pédauque, reine à <i>la patte d'oie</i> (V.
+Rabelais, liv. 4, chap. 41), ou d'adopter la version émise
+dans la <i>Bibliothèque des Romans</i>, où il est dit: «Cette expression
+(<i>contes de ma mère l'oie</i>) est prise d'un ancien fabliau
+dans lequel on représente une mère oie instruisant de petits
+oisons, et leur faisant des contes dignes d'elle et d'eux, etc.»
+Reste à trouver le fabliau. D'après une phrase de Ch. Perrault,
+qui devoit s'y connoître, dans son <i>Parallèle des anciens
+et des modernes</i>, on pourroit penser que <i>la mère l'oye</i> étoit un
+conte aussi bien que <i>Peau d'âne</i>, et qu'étant plus fameux que
+les autres, il avoit donné son nom à toute la série. Il est
+étrange alors que Perrault ne l'ait pas reproduit dans son
+recueil, d'autant que le titre de sa première édition (1697)
+est celui-ci: <i>Contes de ma Mère l'oye</i>.&mdash;L'oie sauvage et la
+cigogne passant pour être le même oiseau dans quelques
+pays, comme la Hollande, on comprendra que les <i>contes de
+l'oie</i> aient pu être appelés aussi bien contes de la cigogne.
+Dans la <i>Comédie des Proverbes</i>, acte 2, sc. 2, on ne les désigne
+que sous ce dernier nom.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_115_115" id="Footnote_115_115"></a><a href="#FNanchor_115_115"><span class="label">[115]</span></a> C'est le même qui s'appellera Bridoison dans le <i>Mariage
+de Figaro</i>, et que Rabelais nous avoit déjà fait connoître, avec
+le nom significatif qu'il porte ici, au livre 3, chap. 37-41, de
+<i>Pantagruel</i>.</p></div>
+
+
+<h3><a id="Jugement"></a><i>Jugement des buchettes, rendu au siege de...., le 24
+septembre 1644.</i></h3>
+
+<p>Entre maistre Jean Prud'homeau, demandeur
+en restitution d'une pistole d'or d'Espagne
+de poids, et trois pieces de treize sols six
+deniers legeres, comparant en sa personne,
+d'une part. Contre Pierre Brien et Marie Verot, sa
+femme; ladite Verot aussi en personne. Ledit demandeur
+a dit avoir fait convenir par devant nous les deffendeurs,
+pour se voir condamner a luy rendre et restituer
+une pistole d'or d'Espagne de poids, et trois
+pieces de treize sols six deniers legeres, qu'il auroit
+mis és mains ce jourd'huy de ladite Verot, pour en
+avoir la monnoye, et luy payer quatorze sous de dépence;
+c'est à quoy il conclud et aux dépens. Ladite
+Verot reconnoist avoir eu entre les mains une pistole,
+laquelle ledit Prud'homeau luy avoit baillée pour la luy
+faire peser, mais que, la luy ayant renduë et mise sur
+la table, elle fait dénégation de l'avoir prise, et partant
+mal convenue par le demandeur; et pour le regard
+des trois pieces de treize sols six deniers legeres, reconnoist
+les avoir euës, offrant les luy rendre, en payant
+quatorze sols, que leur doit ledit Prud'homeau,
+de dépence; requerant estre renvoyée avec depens.
+Et par ledit Prud'homeau a esté persisté en ce qu'il a
+dit cy-dessus, et fait dénegation que ladite Verot luy
+ait rendu ladite pistole, ny ne l'avoir veu mettre sur
+la table, ne sçachant si elle l'a mise ou non, et ne l'avoir
+veuë du depuis; c'est pourquoy il conclud à la restitution
+d'icelle et aux dépens.</p>
+
+<p>Sur quoy, et apres que les parties respectivement
+ont fait plusieurs et divers sermens, chacune à ses fins,
+et voyant que la preuve des faits cy-dessus posez estoit
+impossible, nous avons ordonné que le sort sera presentement
+jetté, et à cet effet avons d'office pris deux
+courtes pailles ou buchettes<a name="FNanchor_116_116" id="FNanchor_116_116"></a><a href="#Footnote_116_116" class="fnanchor">[116]</a> entre nos mains, enjoint
+aux parties de tirer chacun l'une d'icelles; et pour sçavoir
+qui commenceroit à tirer, nous avons jetté une
+piece d'argent en l'air et fait choisir pour le demandeur
+l'un des costez de ladite piece par nostre serviteur domestique;
+lequel ayant choisi la teste de ladite piece,
+et la croix, au contraire, estant apparuë, avons donné
+à tirer à la deffenderesse l'une des buchettes, que nous
+avons serrées entre le pouce et le doigt index, en sorte
+qu'il ne paroissoit que les deux bouts par en haut, avec
+declaration que celle des parties qui tireroit la plus
+grande des buchettes gagneroit sa cause. Estant arrivé
+que la deffenderesse a tiré la grande, nous, deferant le
+jugement de la cause à la providence divine, avons
+envoyé icelle deffenderesse de la demande du demandeur
+pour le regard de la pistole, sans dépens, et ordonné
+que les trois pieces de treize sols six deniers
+seront renduës, en payant par le demandeur quatorze
+sols pour son escot. Dont ledit Prud'homeau a declaré
+estre appelant, et de fait a appelé et a requis acte à
+moy greffier sous-signé, qui luy a esté octroyé. Donné
+à ..... le 24 septembre 1644.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_116_116" id="Footnote_116_116"></a><a href="#FNanchor_116_116"><span class="label">[116]</span></a> Il doit être fait allusion ici à quelque jugement que sa
+bizarrerie auroit rendu célèbre alors. Furetière laisse ignorer
+le nom du siége. Mais La Fontaine, qui, selon nous, veut
+rappeler le même fait dans le 10<sup>e</sup> conte de son livre 2, n'est
+pas aussi discret. Il nous apprend que ce fameux jugement
+des buchettes fut rendu à Mesle ou Mêle, petite ville sur la
+Sarthe. Furetière nous a dit la date, 1644. Sauf le vrai nom
+du juge et le vrai motif de l'affaire, nous sommes donc ainsi
+complétement édifiés sur le tout.</p></div>
+
+<p><br/></p>
+
+<p>Cette piece, qu'on a rapportée en propres termes et
+en langage chicanourois, pour estre plus authentique,
+est assez suffisante pour establir la verité que quelques
+envieux voudraient contester à cette histoire: apres
+quoy on ne sçauroit rien dire qui puisse mieux monstrer
+le caractere et la suffisance de Belastre. C'estoit
+donc un digne objet des satyres et railleries publiques
+et particulieres; mais ce ne fut pas là son plus grand
+malheur: il se fut bien garenty des escrits et des pointes
+des autheurs, et il ne le put faire des exploits et de la
+chicane de Collantine. Malheureusement pour luy, elle
+eut un procés en sa justice contre un teinturier, où il
+ne s'agissoit au plus que de trente sous. Elle n'en eut
+pas satisfaction, ce qui la mit tant en colere, qu'elle
+le menaça en plein siege qu'il s'en repentiroit; et comme
+elle ne cherchoit que noises et procés, elle alla fueilleter
+ses papiers, où elle trouva qu'autrefois il avoit esté
+deub quelque chose sur la charge de Belastre à quelqu'un
+de ses parens; mais la poursuite de cette debte
+avoit esté abandonnée, parce qu'un si grand nombre
+de creanciers avoient saisi ce qui luy en pouvoit revenir,
+qu'ils en auraient absorbé le fonds quand il
+auroit esté dix fois plus grand.</p>
+
+<p>Quoy qu'elle n'y eust donc aucun veritable interest,
+elle se mit à la teste de toutes les parties de Belastre,
+qui commençoient des-ja à l'attaquer, mais foiblement,
+ayant peur de sa qualité de juge, et elle fit tant de bruit
+et de procedures que le pauvre homme ne pût jamais
+démesler cette fusée, et vit prononcer deux fois contre
+luy une injurieuse interdiction. Encore avoit-elle l'adresse
+de ces capitaines qui, portant la guerre dans un
+païs ennemy, y font subsister leurs troupes. Car elle tiroit
+contribution de tous les ennemis et creanciers de
+Belastre, et encore plus de ceux qui pretendoient au
+titre ou à la commission de sa charge. Mais elle changeoit
+aussi souvent de party que jadis les lansquenets,
+et sa fidelité cessoit aussitost que sa pension. Cependant
+cinq ans de plaidoirie aguerrirent si bien l'ignorant
+Belastre, qu'il devint aussi grand chicaneur qu'il
+y en eust en France; aussi ne pouvoit-il manquer d'apprendre
+bien son mestier, estant à l'escole de Collantine.
+A force donc de voir ses procureurs et ses advocats, il
+apprit quelques termes de chicane; et dés qu'il en sçeut
+une douzaine, il crut en sçavoir tout le secret et toutes
+les ruses. Il luy arriva donc ce que j'ay remarqué arriver
+à beaucoup d'autres; car dés qu'un gentilhomme
+ou un paysan se sont mis une fois à plaider, ils y prennent
+un tel goust qu'ils y passent toute leur vie, et y
+mangent tout leur bien, de sorte qu'il n'y a point de
+plus opiniastres ni de plus dangereuses parties, au lieu
+que ceux qui sont les plus entendus dans le mestier
+sont ceux qui plaident le plus tard et qui s'accordent le
+plustost. Il lui arriva mesme d'avoir quelquefois l'avantage
+sur Collantine, car il combatoit en fuyant, et
+à la maniere des Parthes, ce qu'on pratique ordinairement
+quand on est deffendeur, et en possession de la
+chose contestée. Il faloit qu'elle avançast tous les frais,
+ce qu'elle ne pouvoit faire quand ses contributions manquoient;
+pour de la patience, elle en avoit de reste, et
+elle ne se fust jamais lassée. Tant y a qu'on peut dire
+que, tant que la guerre dura entr'eux, les armes furent
+journalieres.</p>
+
+<p>Neantmoins, à l'exemple des grands capitaines, qui ne
+laissent pas de se faire des civilitez malgré l'animosité
+des partis, Belastre ne laissoit pas de rendre visite
+quelquefois à Collantine. Quelques-uns croyoient que
+c'estoit pour chercher les voyes de s'accommoder avec
+elle; mais ceux qui la connoissoient sçavoient bien
+que c'estoit une tres-grande ennemie des transactions,
+et que c'estoit eschauffer la guerre que de luy parler
+d'accord. Pour luy, il prenoit pretexte d'exercer une
+vertu chrestienne qui luy commandoit d'aimer ses ennemis;
+car, quoy que sa conscience luy reprochast qu'il
+possedoit le bien d'autruy injustement, il ne laissoit
+pas de faire le devot, qui sont deux choses que beaucoup
+de gens aujourd'huy accordent ensemble. Quand
+à Collantine, si elle n'eust voulu recevoir visite que de
+ses amis, il luy auroit fallu vivre dans une perpetuelle
+solitude. Elle fut donc obligée de recevoir les visites
+peu charmantes de cet ennemy, et la fortune, qui cherchoit
+tous les moyens de le rendre ridicule, luy fit aimer
+tout de bon cette personne, qu'il auroit aimée sans
+rival, si ce n'eust esté l'opiniastreté de Charroselles, qui
+s'y attacha alors plus fortement, non pas tant par amour
+qu'il eust pour elle, que pour faire dépit à ce nouveau
+concurrent.</p>
+
+<p>Je ne pécheray point contre la regle que je me suis
+prescrite, de ne point dérober ny repeter ce qui se
+trouve mille fois dans les autres romans, si je rapporte
+icy la declaration d'amour que Belastre fit à Collantine,
+parce qu'elle fut assez extraordinaire. Je ne sçais à la
+quantiesme visite ce fut que, pour commencer à la cajoller,
+il luy repeta ce qu'il lui avoit dit desja plusieurs
+fois: Mademoiselle, si je viens icy rechercher vostre
+amour, ce n'est point pour vous demander ny paix ny
+trefve. Vous y seriez fort mal venu, Monsieur le prevost
+(interrompit brusquement Collantine). Mais pour
+vous declarer (continua Belastre) qu'estant obligé par
+l'evangile d'aimer mes ennemis, je n'en ay point trouvé
+de pire que vous, et que par consequent je sois tenu
+d'aimer d'avantage. Vrayement, Monsieur le prevost (répondit
+Collantine), vous ne me devez pas appeler votre
+ennemie, mais seulement votre partie adverse; et pourveu
+que vous vouliez bien que nous plaidions tousjours
+ensemble, nous serons au reste amis tant qu'il vous
+plaira. J'advouë qu'un petit sentiment de vengeance
+m'a fait commencer ce procès; mais je ne le continuë
+que par l'inclination naturelle que j'ay à plaider. Je
+vous ay mesme quelque obligation de m'avoir donné
+l'occasion de feuilleter des papiers que je negligeois,
+où j'ay trouvé un si beau sujet de procès, et qui a si
+bien fructifié entre mes mains. Quant à moy (reprit Belastre)
+j'avouë que ce procès m'a esté d'abord un grand
+sujet de mortification; mais maintenant que j'ay appris
+la chicane, Dieu merci et à vous, j'y prends un goust
+tout particulier; et je vois bien que nous avons quelque
+sympathie ensemble, puisque nos inclinations sont pareilles.
+Tout le regret que j'ay, c'est que je n'aye à plaider
+contre une autre personne, car je suis tellement
+disposé à vouloir tout ce que vous voulez, que je vous
+passeray volontiers condamnation. Ha! donnez-vous-en
+bien de garde, Monsieur le prevost (repliqua brusquement
+Collantine); car le seul moyen de me plaire est
+de se deffendre contre moy jusqu'à l'extrémité. Je veux
+qu'on plaide depuis la justice subalterne jusqu'à la requeste
+civile et à la cassation d'arrest au conseil privé<a name="FNanchor_117_117" id="FNanchor_117_117"></a><a href="#Footnote_117_117" class="fnanchor">[117]</a>.
+Enfin, à l'exemple des cavaliers qui se battent, je tiens
+aussi lâche celuy qui veut passer un arrest par appointé,
+que celuy qui, en combat singulier, demande la
+vie au premier sang. J'avouë que cette façon d'agir est
+nouvelle et fort surprenante; mais ceux qui s'en estonneront
+en peuvent rechercher la cause dans le ciel, qui
+me fit d'un naturel tout à fait extraordinaire. Bien donc
+(dit alors Belastre), puisque, sans vous fascher, il
+faut plaider contre vous, je veux intenter un procés
+criminel contre vos yeux, qui m'ont assassiné, et
+qui ont fait un rapt cruel de mon c&oelig;ur; je pretends les
+faire condamner, et par corps, en tous mes dommages
+et interests. Ha! voilà parler d'amour bien élegamment
+(luy repartit Collantine); ce langage me plaist bien plus
+que celui d'un certain autheur qui me vient souvent
+importuner, et qui me parle comme si c'estoit un livre
+de fables. Mais dites-moy, Monsieur le prevost, où
+avez-vous pesché ces fleurettes? qui vous en a tant appris?
+on dit par tout que vous ne sçavez pas un mot
+de vostre mestier. J'en sçais bien d'autres (répliqua
+Belastre), la robbe et le bonnet m'inspirent tant de belles
+pensées, que mon beau-frere dit qu'il a peine de
+me reconnoistre, et que j'ay le genie de la magistrature.
+Je ne sçay pas bien ce que veut dire ce mot,
+mais je suis asseuré que bien souvent par hazard je
+juge mieux que je n'avois pensé: témoin une sentence
+que par surprise on me fit signer tout à rebours de ce
+que je l'avois resoluë, qui fut confirmée par arrest.
+Voilà comme le ciel ayde aux gens qui sont inspirez de
+luy. Ne croyez donc pas ces calomniateurs qui disent
+que je suis ignorant. Il est vray que je n'ay pas esté au
+college, mais j'ay des licences comme l'advocat le plus
+huppé; je les ay monstrées à mon rapporteur, et ce que
+j'y trouve à redire, c'est qu'elles sont escrites d'une
+chienne d'escriture que je ne pus jamais lire devant
+luy. Vrayement, Monsieur le prevost (dit alors Collantine),
+vous n'estes pas seul qui avez eu des licences
+sans sçavoir le latin, ni les loix; et si on ostoit la charge
+à tous les officiers qui ont esté receus sur la foy de telles
+lettres, et apres un examen sur une loy pipée, il y
+auroit bien des offices vacans aux parties casuelles.
+Prenez bon courage, vous en apprendrez plus sous
+moy en plaidant, que si vous aviez esté dix années
+dans les estudes.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_117_117" id="Footnote_117_117"></a><a href="#FNanchor_117_117"><span class="label">[117]</span></a> La <i>justice subalterne</i> ou <i>foncière</i> connoissoit des affaires
+de simple police.&mdash;«La requête civile est une voie de droit
+par laquelle on se pourvoit contre les arrêts rendus injustement.»
+(Dict. de Furetière.)&mdash;La <i>chambre du conseil</i> étoit
+celle où se rapportoient les procès par écrit. Les demandes
+en cassation d'arrêt étoient portées au <i>conseil privé</i>, composé
+de conseillers d'état, sous la présidence des chambres.</p></div>
+
+<p>Un clerc de procureur entra comme elle disoit ces
+paroles; la qualité de cette personne estant pour elle
+si considerable qu'elle lui auroit fait quitter l'entretien
+d'un roy, l'obligea de laisser là Belastre pour faire mille
+caresses et questions à ce petit basochien, s'il avoit fait
+donner une telle assignation, s'il avoit levé un tel appointement,
+s'il avoit fait remettre une telle production,
+et generalement l'estat de toutes ses affaires; ce
+qui dura si longtemps, que Belastre, d'ailleurs fort patient,
+s'ennuya de sorte qu'il fut contraint de la quitter,
+sans mesme obtenir son audience de congé.</p>
+
+<p>Si tost qu'il fut arrivé chez luy, voyant l'heureux succès
+qu'avoient eu deux ou trois mots de pratique qui avoient
+pleu à Collantine, il se mit à escrire un billet galand
+dans le mesme stile, et mesme il ne croyoit pas qu'il y
+en eust un autre plus relevé ny plus charmant: car
+la science que nous avons apprise de nouveau est d'ordinaire
+celle que nous estimons le plus; or on n'auroit
+pas pu trouver un plus moderne praticien. Dans cette
+resolution, il prit son sujet sur ce que Collantine l'avoit
+fait emprisonner un peu auparavant pour une
+amande, d'où il n'estoit sorty que par un arrest. Il
+chercha dans un Praticien françois, qu'il avoit tousjours
+sur sa table, les plus gros mots et les plus barbares
+qu'il y pût trouver, de la mesme maniere que les escoliers
+se servent des Epithetes de Textor et des Elegances
+poëtiques pour leurs vers; et apres avoir basty un
+billet qui ne valoit rien, et qui s'entendoit encores
+moins, il eut recours à son sifleur domestique, lequel,
+l'ayant presque tout refait, le conceut enfin en ces termes:</p>
+
+
+<h3><a id="Lettre"></a><i>Lettre de Belastre à Collantine.</i></h3>
+
+<p>Mademoiselle, si je forme complainte contre
+vos rigueurs, ce n'est pas de m'avoir emprisonné
+tout entier dans la conciergerie, mais
+c'est parce qu'au mépris des arrests qui m'ont
+eslargy, vos seuls appas ont d'abondant decreté contre
+mon c&oelig;ur, dont ayant eu advis, il s'est volontairement
+rendu et constitué prisonnier en la geolle de vostre merite.
+Il ne se veut point pourvoir contre ledit decret, ny
+obtenir des defenses de passer outre; ains, au contraire,
+il offre de prester son interrogatoire et de subir
+toutes les condamnations qu'il vous plaira, si mieux
+vous n'aimez, me recevant en mes faits justificatifs, me
+sceller des lettres de grace et de remission de ma temerité,
+attendu que le cas est fort remissible, et que
+si je vous ai offensée ce n'a esté qu'à mon c&oelig;ur deffendant:
+faisant à cet effet toutes les protestations qui sont
+à faire, et particulierement celle d'estre toute ma vie</p>
+
+<p>Votre tres humble et tres patient serviteur,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Belastre.</span><br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Si tost que cette lettre fut achevée, Belastre en trouva
+le stile merveilleux et magnifique, et s'applaudit à luy
+mesme comme s'il l'eust composée, parce qu'il y reconnut
+deux ou trois termes de pratique qu'il y avoit
+mis, qui avoient servy à son siffleur de canevas pour
+la mettre en cette forme. Il ne laissa pas d'embrasser
+tendrement son docteur, pour le remercier de sa correction;
+et il ne l'eut pas si-tost mise au net, qu'il l'envoya
+à Collantine. De vous dire quelle impression elle
+fit sur son esprit, je ne puis le faire bien precisément,
+parce qu'il n'y a point eu d'espion ou de confident qui
+en ayent pû faire un rapport fidelle, ce qui est un grand
+malheur, et fort peu ordinaire: car regulierement, en la
+reception de telles lettres, il se trouve tousjours quelqu'un
+qui remarque les paroles ou les mouvemens du
+visage, témoins asseurez des sentimens du c&oelig;ur de la
+dame, et qui les decelle aussi-tost indiscretement. Il y
+eut encore un malheur plus signalé: c'est que la réponse
+qu'elle y fit (car elle a déclaré depuis y avoir répondu)
+fut perduë, d'autant que, comme elle n'avoit
+point de laquais, elle se contenta de mettre sa lettre
+dans de certaines boëstes<a name="FNanchor_118_118" id="FNanchor_118_118"></a><a href="#Footnote_118_118" class="fnanchor">[118]</a> qui estoient lors nouvellement
+attachées à tous les coins des rues, pour faire
+tenir des lettres de Paris à Paris, sur lesquelles le ciel
+versa de si malheureuses influences que jamais aucune
+lettre ne fut renduë à son adresse, et, à l'ouverture des
+boëstes, on trouva pour toutes choses des souris que
+des malicieux y avoient mises.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_118_118" id="Footnote_118_118"></a><a href="#FNanchor_118_118"><span class="label">[118]</span></a> C'est l'invention de la petite poste. Loret en parle, mais
+sans nous dire, comme Furetière, quel en fut le malencontreux
+résultat. Voici ce qu'il écrivoit, sous la date du 13
+août 1653, au livre 4, p. 95, de sa <i>Muse historique</i>:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">On va bientôt mettre en pratique,<br /></span>
+<span class="i0">Pour la commodité publique,<br /></span>
+<span class="i0">Un certain établissement<br /></span>
+<span class="i0">(Mais c'est pour Paris seulement)<br /></span>
+<span class="i0">De boîtes nombreuses et drues<br /></span>
+<span class="i0">Aux petites et grandes rues,<br /></span>
+<span class="i0">Ou, par soi-même ou son laquais,<br /></span>
+<span class="i0">On pourra porter des paquets,<br /></span>
+<span class="i0">Et dedans, à toute heure, mettre<br /></span>
+<span class="i0">Avis, billet, missive ou lettre,<br /></span>
+<span class="i0">Que des gens commis pour cela<br /></span>
+<span class="i0">Iront chercher et prendre là,<br /></span>
+<span class="i0">Pour, d'une diligence habile,<br /></span>
+<span class="i0">Les porter par toute la ville...<br /></span>
+<span class="i0">Et si l'on veut savoir combien<br /></span>
+<span class="i0">Coûtera le port d'une lettre,<br /></span>
+<span class="i0">(Chose qu'il ne faut pas obmettre)<br /></span>
+<span class="i0">Afin que nul n'y soit trompé,<br /></span>
+<span class="i0">Ce ne sera qu'un sou tapé...<br /></span>
+</div></div>
+<p>
+Un siècle après, l'utile et malheureux établissement de 1653
+étoit si bien oublié, que, M. de Chamousset l'ayant remis
+sur pied, on lui en fit honneur comme s'il étoit le premier
+qui en eût eu l'idée. V. <i>Mémoires secrets</i>, 28 avril 1773, t. 6,
+p. 363-364.</p></div>
+
+<p>Ce qu'on peut apprendre neantmoins du succes de
+cette lettre, par les conjectures, c'est que le stile en
+plut fort à Collantine, comme estant tout à fait selon
+son genie, et elle en conceut une nouvelle estime pour
+Belastre, le jugeant digne par là d'estre poursuivy plus
+vivement, comme elle fit en effet; car elle avoit reformé
+ce proverbe commun: Qui bien aime, bien chastie,
+et elle disoit, pour le tourner à sa maniere: Qui
+bien aime, bien poursuit. Belastre, de son costé, poursuivoit
+sa pointe, et, sans préjudice de ses droits et
+actions, c'est à dire de ses procés, qui alloient tousjours
+leur train, il ne laissoit pas d'employer ses soins à faire
+la cour à Collantine et à lui conter des fleurettes aussi
+douces que des chardons. Il luy envoyoit mesme les
+chef-d'&oelig;uvres des patissiers, des rotisseurs, et semblables
+menus presens qu'il recevoit en l'exercice de sa
+charge. Il luy donnoit les bouquets que luy presentoient
+les jurées bouquetieres ou les maîtres de confrairies; il
+luy faisoit bailler place commode dans les lieux publics,
+pour voir les pendus et les roüez qu'il faisoit executer<a name="FNanchor_119_119" id="FNanchor_119_119"></a><a href="#Footnote_119_119" class="fnanchor">[119]</a>.
+Et, enfin, comme le singe des autres galands, poëtes
+ou non, qui ne croyoient pas bien faire l'amour à leur
+maistresse s'ils ne lui envoyoient des vers, il ne
+voulut pas negliger cette formalité en faisant l'amour
+dans les formes. Mais comme sa temerité ne le porta
+pas d'abord jusqu'à en vouloir faire de son chef (veu
+qu'il ne sçavoit par où s'y prendre) et qu'il n'avoit personne
+à qui il pust commander d'en faire exprés, ou
+plustost qu'il n'avoit pas dequoy les payer, ce qui est
+le plus important, et qui n'appartient qu'aux grands
+seigneurs, il trouva ce milieu commode de dérober
+dans quelque livre ceux qu'il trouveroit les plus propres
+pour son dessein, et de les défigurer en y changeant
+quelque chose, afin de les faire passer pour siens
+plus aisément. Au reste, parce qu'on auroit facilement
+découvert son larcin s'il l'eust fait dans quelqu'un de
+ces nouveaux autheurs qui sont journellement dans les
+mains de tout le monde, son soin principal fut de chercher
+les plus vieux poëtes qu'il pourroit trouver. Or, à
+quoy pensez-vous qu'il connust si un autheur estoit ancien
+ou moderne (car il ne connoissoit ny leur siecle,
+ny leur nom, ny leur stile)? il alloit sur le Pont-Neuf<a name="FNanchor_120_120" id="FNanchor_120_120"></a><a href="#Footnote_120_120" class="fnanchor">[120]</a>
+chercher les livres les plus frippez, dont la couverture
+estoit la plus dechirée, qui avoient le plus d'oreilles,
+et tels livres estoient ceux qu'il croyoit de la plus haute
+antiquité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_119_119" id="Footnote_119_119"></a><a href="#FNanchor_119_119"><span class="label">[119]</span></a> Encore une idée de la même famille qu'une des plus
+plaisantes de Molière et de Racine. Thomas Diafoirus, dans
+<i>le Malade imaginaire</i>, offre à Angélique de lui faire voir une
+dissection. Dans <i>les Plaideurs</i>, il y a un passage qui rappelle
+plus directement la phrase de Furetière, et qui pourroit
+même en procéder réellement. <i>Les Plaideurs</i>, en effet, ne
+sont que de 1668.
+</p>
+<p>
+<span class="smcap">Dandin.</span><br />
+<br />
+N'avez vous jamais vu donner la question?<br />
+<br />
+<span class="smcap">Isabelle.</span><br />
+<br />
+Non, et ne le verrai, que je crois, de ma vie.<br />
+<br />
+<span class="smcap">Dandin.</span><br />
+<br />
+Venez, je vous en veux faire passer l'envie.<br />
+<br />
+(Acte 3, sc. 4.)<br />
+</p>
+<p>
+Du reste, les similitudes de traits et de scènes qui peuvent
+exister entre <i>les Plaideurs</i> et <i>le Roman bourgeois</i> ne doivent
+pas étonner. Furetière étoit de la société des gais buveurs
+qui se réunissoient au <i>Mouton</i> du cimetière Saint-Jean, et
+au milieu de laquelle naquit et grandit peu à peu la comédie
+de Racine. Louis Racine, dans ses <i>Mémoires</i> sur son père
+(page 74), avoue lui-même indirectement cette collaboration
+de la spirituelle compagnie.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_120_120" id="Footnote_120_120"></a><a href="#FNanchor_120_120"><span class="label">[120]</span></a> C'est là en effet que les bouquinistes avoient leurs étalages;
+ils y faisoient si grand commerce, que les libraires,
+jaloux, se plaignirent du dommage que leurs boutiques en
+éprouvoient. Après de longs débats, dont Gui Patin a parlé
+dans sa lettre du 30 septembre 1650, ceux-ci eurent gain de
+cause, et parvinrent à faire «quitter la place à cinquante
+libraires qui y étoient, etc.» Entre autres <i>mémoires</i> écrits
+pour cette affaire, il en est un en faveur des bouquinistes,
+et dont Baluze pourroit bien être l'auteur, qui a été publié
+dans la <i>Bibliothèque de l'école des Chartes</i>, 2<sup>e</sup> série, t. 5,
+p. 370.</p></div>
+
+<p>Il trouva un jour un Theophile qui avoit ces bonnes
+marques, qu'il acheta le double de ce qu'il valoit, encore
+crut-il avoir fait une bonne emplette, et avoir
+trompé le marchand. Il en fit quelques extraits apres
+l'avoir bien feuilleté, et pourveu que les vers parlassent
+d'amour, cela luy suffisoit pour les trouver bons. Il en
+envoya quelques-uns à Collantine, apres les avoir corrigez
+et ajustez à sa maniere, c'est à dire les avoir
+gastez et corrompus. Le messager qui les porta eut ordre
+de dire qu'il les avoit veu faire à la haste, et que Belastre
+n'avoit pas eu le loisir de les polir.</p>
+
+<p>Quoy que Collantine ne se connust point du tout en
+vers, elle ne laissoit pas neantmoins de faire grand
+estat de ceux qu'on luy envoyoit, non pas pour estre
+bons ou mauvais, mais parce seulement qu'ils estoient
+faits pour elle. Car il n'y a point de bourgeoise, pour
+sotte et ignorante qu'elle soit, qui n'en tire un grand
+sujet de vanité, et mesme davantage que les personnes
+de condition, qui sont accoustumées à en recevoir. Aussi
+n'y eut-il personne qui vint chez elle à qui elle ne les
+monstrast comme une grande rareté, depuis son procureur
+jusqu'à sa blanchisseuse. Mais entre ceux qu'elle
+croyoit qui les devoient le plus admirer, elle contoit
+Charroselles. Dés la premiere fois qu'elle le vid, elle
+courut à luy avec des papiers à la main qui le firent
+blesmir, car il croyoit encore que ce fussent quelques
+exploits. Elle luy dit brusquement: Tenez, auriez-vous
+jamais cru qu'on eust fait des vers a ma loüange? En
+voila pourtant, dea! et vous, qui faites des livres, n'avez
+jamais eu l'esprit d'en faire un pour moy.</p>
+
+<p>Charroselles luy baragoüina entre les dents certain
+compliment qu'il auroit été difficile de deschiffrer, et
+prit ces papiers en tremblant, croyant avoir encore
+plus à souffrir en la lecture de ces vers qu'en celle des
+papiers pleins de chicane: car il contoit des-jà qu'il luy
+en cousteroit quelque loüange, qu'exigent d'ordinaire
+tous ceux qui presentent des vers à lire, ce qui estoit
+pour luy un supplice insupportable. Cependant il en
+fut quitte à meilleur marché, car il n'eust pas si-tost
+jetté les yeux dessus, qu'il reconnut le larcin. Il dit
+donc à Collantine qu'ils estoient de Theophile, et que
+c'estoit se mocquer de dire qu'on les avoit fait exprès
+pour elle. Il lui apporta mesme le livre imprimé, pour
+une pleine conviction, ce que Collantine receut avec
+grande joye. Elle ne manqua pas de faire insulte au
+pauvre Belastre dés la premiere fois qu'il la vint voir;
+pour premier compliment, elle luy dit qu'elle avoit recouvert
+une piece decisive qu'elle alloit produire contre
+luy. Belastre, qui croyoit son larcin aussi caché que
+s'il l'eût fait chez les Antipodes, crut alors qu'elle
+vouloit parler de ses procés, et répondit seulement
+qu'il y feroit fournir de contredits par son advocat.
+Mais Collantine, le tirant d'erreur, luy parla des vers
+qu'il lui avoit envoyez, et lui dit: Vraiment, Monsieur,
+vous avez raison de dire que les vers ne vous coustent
+gueres à faire, puisque vous les trouvez tous faits.
+Belastre, qui attendoit de grands remercimens, se
+trouva fort surpris de cette raillerie; et neantmoins,
+avec une asseurance de faux témoin, il lui confirma,
+non sans un grand serment, qu'il les avoit fait tout
+exprés pour elle. Mais que voulez-vous gager (reprit
+Collantine) que je vous les monstreray imprimez dans
+ce livre (dit-elle en luy monstrant un Theophile)?
+Tout ce que vous voudrez, dit Belastre, qui, luy
+voyant tenir un livre relié de neuf, ne se douta aucunement
+que ce fust le mesme que le sien, qu'il croyoit
+tres-vieux. La gageure accordée d'une collation, le
+livre fut ouvert à l'endroit du larcin, marqué d'une
+grande oreille, ce qui surprit davantage Belastre que
+si on luy eust revelé sa confession. Il s'enquit aussi-tost
+du nom de celuy qui avoit pû découvrir un si grand
+secret, et apprenant que c'estoit son rival, il l'accusa
+soudain de magie. Il crut qu'il falloit estre devin ou
+avoir parlé au diable pour trouver une chose si cachée.
+Car (disoit-il) ou il faut que cet homme ait leu tous les
+livres qu'il y a au monde, et qu'il les sçache tous par
+c&oelig;ur, ou il n'a point veu celuy que j'ay, qui est le plus
+vieux que j'aye jamais pû trouver. Quelque temps
+apres ce ridicule raisonnement, assez commun chez
+les ignorans, et la gageure acquittée, il minutta sa
+sortie; et pour se vanger de son rival, il ne fut pas si-tost
+dehors qu'il demanda à un des procureurs de son
+siege comment il se falloit prendre à faire le procés
+à un sorcier. On luy dit qu'il falloit avoir premierement
+quelque denonciateur. He bien! (dit-il aussi-tost) où
+demeurent ces gens-là? envoyez-m'en querir un par
+mes sergens? Cette ignorance fit faire alors un grand
+éclat de rire à ceux qui estoient présens; sur quoy il
+adjouste en colere: Quoy! ne sont-ce pas des gens créez
+en titre d'office? je veux qu'ils fassent leur charge, ou
+je les interdiray sur le champ. La risée ayant redoublé,
+Belastre, en persistant, dit encore: Vous me prenez
+bien pour un ignorant, de croire qu'en France, où la
+police est si exacte, et où on chomme si peu d'officiers,
+on ne puisse pas trouver tous ceux qui sont nécessaires
+pour faire le procés à un sorcier. Mais il eut beau se
+mettre en colere, il ne put executer son dessein, et il
+fallut qu'il remist sa vengeance à une autre occasion.</p>
+
+<p>Pour éviter désormais un pareil affront, et reparer
+celuy qu'il avoit receu, il se resolut, à quelque prix
+que ce fust, de faire des vers de luy-mesme. Depuis
+qu'il en eut une fois tasté, il ne crut pas qu'on se pust
+passer d'en faire; et on peut bien dire que c'est une
+maladie semblable à la gravelle ou à la goutte: dés
+qu'on en a senty une atteinte, on s'en sent toute sa vie.
+Il estoit fort en peine de sçavoir avec quoy on les faisoit,
+et apres avoir feuilleté quelques livres, le hasard le fit
+tomber sur certain endroit où un poëte s'estonnoit de
+ce qu'il faisoit si bien des vers, veu qu'il n'avoit pas beu
+de l'hippocrene. Il crut, par la ressemblance du nom,
+que c'estoit une espece d'hypocras, et il demanda à un
+juré apoticaire qui eut à faire à luy environ ce mesme
+temps qu'il lui donnast quelques bouteilles d'hypocras
+à faire des vers. Il n'en eut qu'une risée pour réponse,
+mais il adjousta: Ne faites point de difficulté de m'en
+faire exprés, je le payeray bien, valust-il un escu la
+pinte. Une autrefois, ayant leu que pour faire de bons
+vers il falloit se mettre en fureur, s'arracher les cheveux
+et ronger ses ongles, il pratiqua cela fort exactement.
+Il mordit ses ongles jusques au sang, il se
+rendit la teste presque chauve, et il se mit si fort en
+colere (il ne connoissoit point d'autre fureur) que son
+pauvre clerc et son laquais en pâtirent, et porterent
+long-temps sur les épaules des marques de sa verve
+poëtique. Enfin, il eut recours à son siffleur, qui se
+méloit aussi de faire des vers (de méchans, s'entend)
+et qui un peu auparavant avoit fait jouer dans sa chambre
+une pastorale de sa façon, sur un theatre basty de
+trois ais et de deux futailles, decoré des rideaux de son
+lit et de deux pieces de bergame. Cet homme lui enseigna
+donc les regles des vers, qu'il ne sçavoit pas luy-mesme.
+Il luy apprit à conter les syllabes sur ses
+doigts, qu'il mesuroit auparavant avec un compas:
+car il ne concevoit point d'autre façon de faire des vers,
+que de trouver moyen de ranger des mots en haye,
+comme il avoit veu autrefois ranger des soldats pour
+faire un bataillon.</p>
+
+<p>Ce brave maistre luy apprit aussi qu'il y avoit des
+rimes masculines et féminines; surquoy Belastre luy dit
+avec admiration: Est-ce donc que les vers s'engendrent
+comme des animaux, en mettant le masle avec la femelle?
+Enfin, apres quelques mois de noviciat, et apres avoir
+autant broüillé de papier qu'un scrupuleux faiseur d'anagrammes,
+il fit les trois méchans couplets qu'on
+verra en suitte, non sans suer aussi fort que celuy qui
+auroit joüé quatre parties de six jeux à la paulme.
+Encore faut-il que je recite de luy une certaine naïfveté
+assez extraordinaire.</p>
+
+<p>Il avoit oüy dire que les muses estoient des divinitez
+qu'il falloit avoir favorables pour bien faire des vers, et
+que tous les grands poëtes les avoient invoquées en
+commençant leur ouvrage. Il avoit mesme marqué
+de rouge quatre vers dans un Virgile qu'avoit son
+siffleur, qu'on luy avoit dit estre l'invocation de l'Eneïde.
+Il avoit apris par c&oelig;ur ces quatre vers, et les recitoit
+comme une oraison fort devote toutes les fois qu'il se
+mettoit à ce travail, de mesme qu'on fait lire la vie de
+sainte Marguerite pour faire delivrer une femme enceinte.
+Quand Belastre eut si bien, à son sens, reüssi
+dans son entreprise, et se fust applaudi cent fois luy-mesme
+(car les ignorans sont ceux qui se trouvent les plus
+satisfaits de leurs ouvrages), il s'en alla, avec ce beau
+chef-d'&oelig;uvre dans sa poche, voir Collantine. Il avoit
+une fierté nompareille sur son visage, croyant bien
+effacer la honte qu'il avait auparavant receuë. Il debuta
+par ce cartel: Je vous deffie (dit-il en lui monstrant un
+papier qu'il tenoit à la main) de trouver que ces vers
+que je vous apporte soient dérobez; car dans tous les
+livres qui sont au monde, vous n'en verrez point de
+cette maniere. Ce n'est pas que je me veüille piquer
+d'estre autheur, ny faire le bel esprit; mais vous connoistrez
+que quand je m'y veux appliquer, je suis capable
+de faire des vers à la cavaliere.</p>
+
+<p>Par malheur pour luy, Charroselles, qui estoit entré
+un peu auparavant, se trouva de la compagnie; il fit
+un grand cry dés qu'il ouyt nommer cette sorte de vers,
+qui importune tant d'honnestes gens; et sans songer
+s'il avoit un antagoniste raisonnable en relevant cette
+parole, il luy dit brusquement: Qu'entendez-vous par
+ces vers à la cavaliere? n'est-ce pas à dire de ces méchans
+vers dont tout le monde est si fatigué? Belastre
+se hazarda de répondre que c'estoient des vers faits par
+des gentilshommes qui n'en sçavoient point les regles,
+qui les faisoient par pure galanterie, sans avoir leu de
+livres, et sans que ce fust leur mestier. Hé! par la mort,
+non pas de ma vie (reprit chaudement Charroselles).
+Pourquoy diable s'en meslent-ils, si ce n'est pas leur
+mestier? Un masson seroit-il excusé d'avoir fait une
+méchante marmite, ou un forgeron une pantoufle mal
+faite, en disant que ce n'est pas son mestier d'en faire?
+Ne se mocqueroit-on pas d'un bon bourgeois qui ne feroit
+point profession de valeur si, pour faire le galand,
+il alloit monster à la brêche, et monstrer là sa poltronnerie?</p>
+
+<p>Quand je voy ces cavaliers, qui, pour se mettre en
+credit chez les dames, negligent la voye des armes,
+des joustes et des tournois pour faire les beaux esprits
+et les versificateurs, j'aimerois autant voir les
+chevaliers du Port au foin faire les galans avec leurs
+tournois à la bateliere, lors qu'ils tirent l'anguille ou
+l'oison, et qu'il joustent avec leurs lances. Cependant
+il se coule mille millions de méchans vers sous ce titre
+specieux de vers à la cavaliere, qui effacent tous les
+bons, et qui prennent leur place. Combien voyons-nous
+de femmes bien faites mépriser des vers tendres et
+excellens qu'aura fait pour elles un honneste homme
+avec tout le soin imaginable, pour admirer deux méchans
+quatrains que leur aura donné un plumet, aussi
+polis que ceux de Nostradamus? O Muses! si tant est
+que vostre secours soit necessaire aux amans, pourquoy
+souffrez-vous que ceux qui vous barbouïllent et
+qui vous défigurent soient favorisez par vostre entremise,
+et que vos plus chers nourrissons soient d'ordinaire
+si mal receus?</p>
+
+<p>L'entousiasme alloit emporter bien loin Charroselles,
+car il estoit fort long en ses invectives (quoy qu'il n'eust
+pas grand interest en celle-cy, comme faisant fort peu
+de vers), quand l'impatience de Collantine l'interrompit,
+en disant fort haut: Or sus, sans faire tant de préambules,
+voyons ces vers dont est question; qu'ils
+soient bons ou mauvais, il suffit qu'ils soient faits
+à ma loüange pour me plaire. Belastre ne s'en fit pas
+prier deux fois, de peur de differer les applaudissemens
+qu'il en attendoit; il leut donc ces vers avec la
+mesme gravité qu'il auroit deub prononcer ses sentences:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Belle bouche, beaux yeux, beau nez,<br /></span>
+<span class="i0">Depuis que vous me chicanez,<br /></span>
+<span class="i0">Mon c&oelig;ur a souffert la migraine;<br /></span>
+<span class="i0">Faites faire halte à vos rigueurs,<br /></span>
+<span class="i0">Quoy? Voulez-vous par vos froideurs<br /></span>
+<span class="i0">Egaler la Samaritaine?<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Vrayment (dit Charroselles), je ne sçay si ces vers ne
+sentent point plus le praticien que le cavalier; mais du
+moins on ne dira pas qu'ils sentent le médecin, car il
+n'y en a point qui pust dire que la migraine, qui est
+une maladie de la teste, fust dans le c&oelig;ur. Cela peut
+passer neantmoins à la faveur de cette comparaison qui
+a toute la froideur que vous luy attribuez; continuez
+donc.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Vous trapercez si fort un c&oelig;ur<br /></span>
+<span class="i0">Que, quand je l'aurois aussi dur<br /></span>
+<span class="i0">Que celuy du cheval de bronze,<br /></span>
+<span class="i0">Il faudroit ceder à vos coups,<br /></span>
+<span class="i0">Et je vous les donnerois trestous<br /></span>
+<span class="i0">Quand bien j'en aurois dix ou onze.<br /></span>
+</div></div>
+
+<p>Voila (dit Charroselles) une rime gasconne<a name="FNanchor_121_121" id="FNanchor_121_121"></a><a href="#Footnote_121_121" class="fnanchor">[121]</a> ou perigourdine,
+et vous la pouvez faire trouver bonne en
+deux façons, en violentant un peu la prononciation, car
+vous pouvez dire un <i>c&oelig;ur</i> aussi <i>deur</i>, ou un <i>cur</i> aussi
+<i>dur</i>; mais en recompense la rime de <i>onze</i> est fort bien
+trouvée. Quant au cinquième vers, si vous l'aviez bien
+mesuré vous le trouveriez trop long d'une sillabe. A
+cela (répondit Belastre) le remede sera facile; je n'auray
+qu'à le faire écrire plus menu, il ne sera pas plus
+long que les autres. Je ne me serois pas advisé de ce
+remede (dit Charroselles), et j'aurois plustost dit <i>donrois</i>
+au lieu de <i>donnerois</i>, comme faisoient les anciens,
+qui usoient de la sincope. Qu'est-ce à dire, sincope (reprit
+Belastre)? n'est-ce pas une grande maladie? qu'a-t-elle
+de commun avec les vers? Ensuite il continua:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Et, qui pis est, vostre attentat<br /></span>
+<span class="i0">Se commet contre un magistrat.<br /></span>
+<span class="i0">Doublement peche qui le tue.<br /></span>
+<span class="i0">Quand il s'agit de resister<br /></span>
+<span class="i0">Aux coups qu'il vous plaist me porter<br /></span>
+<span class="i0">Je n'ay ny force ny vertue.<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_121_121" id="Footnote_121_121"></a><a href="#FNanchor_121_121"><span class="label">[121]</span></a> Cette façon de rimer, et partant de prononcer, n'étoit
+pas si exclusivement gasconne que le dit Charroselles. Sous
+Louis XIII, on ne faisoit pas autrement à Paris. Grâce à la
+prononciation, <i>dur</i> y rimoit très bien avec <i>c&oelig;ur</i>, ce dont s'indignoit
+le Normand Malherbe. «Il ne vouloit pas, dit Tallemant,
+qu'on rimât sur <i>bonheur</i> ni sur <i>malheur</i>, parce que les
+Parisiens n'en prononcent que l'u, comme s'il y avoit <i>bonhur</i>,
+<i>malhur</i>, etc.» (<i>Historiettes</i>, édit. in-12, t. 1, p. 267.)</p></div>
+
+<p>Charroselles, estonné de ce dernier mot, demanda le
+papier pour voir comment il estoit escrit; mais il fut surpris
+de voir que l'autheur, qui estoit mieux fondé en
+rime qu'en raison, avoit mieux aimé faire un sol&oelig;cisme
+qu'une rime fausse. Il admira sa naïveté, et luy demanda
+s'il en avoit fait encore d'autres. Belastre répondit
+qu'il y en avoit beaucoup qu'il n'avoit pas eu le loisir de
+décrire. Charroselles luy repliqua: Ce n'est donc icy
+qu'un fragment? A quoy Belastre repartit: Je ne sçay;
+mais, je vous prie, dites-moy combien il faut que l'on
+mette de vers pour faire un fragment? Cette nouvelle
+naïveté causa un grand esclat de rire, qui ne fut pas
+sitost passé que Belastre, voulant recueillir le fruit
+de son travail, demanda ce qu'on pensoit de ses vers,
+c'est-à-dire, exigeoit de l'approbation, quand Charroselles
+luy dit: Vrayement, Monsieur, vous faites des
+vers à la maniere des Grecs, qui avoient beaucoup de
+licences. Pourquoy non (reprit Belastre)? n'ay-je pas
+eu mes licences, qui m'ont cousté de bel et bon argent?
+Il est vray que je ne sçay de quelle université elles
+sont, mais mademoiselle les a veuës, car je les ay
+produites quand elle ma accusé de ne sçavoir pas le latin.
+J'ay fait toutes mes classes, tel que vous me voyez;
+il est vray qu'ayant esté long-temps à la guerre, j'ay
+tout oublié.</p>
+
+<p>Vous estes donc (luy dit Charroselles) plus que docteur,
+car j'ai ouy dire quelquefois qu'un bachelier est
+un homme qui apprend, et un docteur un homme qui
+oublie; vous qui avez tout oublié estes quelque chose
+par delà. Pour revenir à vos vers, ils sont d'une manière
+toute extraordinaire; je n'en ay point veu de pareils,
+et je ne doute point que vous ne fassiez de beaux
+chefs-d'&oelig;uvres s'il vous vient souvent de telles boutades.
+Ha (dit Belastre), je voudrois bien sçavoir les regles
+d'une boutade; est-il possible que j'en aye fait une
+bonne par hazard? Vous estes bien difficiles à contenter,
+vous autres messieurs les delicats (dit là dessus
+Collantine); pour moy, j'aime generalement tous les
+vers poetiques, et surtout les quatrains de six vers,
+tels que sont ceux qui sont pour moy. Charroselles sousrit
+de cette belle approbation, et insensiblement prit
+occasion, en parlant de vers, de déclamer contre tous les
+autheurs qu'il connoissoit, et il n'y en eut pas un, bon
+ou mauvais, qui ne passast par sa critique, sans prendre
+garde s'il parloit à des personnes capables de cet entretien.
+Mais j'obmettray encore à dessein tout ce qu'il en
+dit, car on me diroit que c'est une médisance de reciter
+celle que les autres font. La conclusion fut que Collantine,
+qui s'étoit teuë long-temps pendant qu'il parloit de
+ces autheurs, dont elle ne connoissoit pas un, voulant
+parler de vers à quelque prix que ce fust, vint à dire:
+Pour moy, je ne trouve point de plus beaux vers que
+ceux de la Misere des clercs des procureurs; les pointes
+en sont bonnes et le sujet tout à fait plaisant. Je les
+leus dernierement sur le bureau du maistre clerc de
+mon procureur, durant qu'il me dressoit une requeste.
+Si les clercs (répondit Charroselles) sont aussi miserables
+que ces vers, je plains sans doute leur misere;
+mais quoy! ce ne sont pas seulement les clercs qui sont
+à plaindre, les procureurs le sont aussi, et encore plus
+les parties, enfin tous ceux qui se meslent de ce maudit
+mestier de chicaner. Pourquoy dites-vous cela (reprit
+Collantine)? je ne vois point qu'il y ait de meilleur
+mestier que celuy de procureur postulant? Vous ne
+voyez point de fils de paysan ou de gargotier qui soit
+entré dans une telle charge, la pluspart du temps
+à credit, qui au bout de sept à huit ans n'achete
+une maison à porte cochere<a name="FNanchor_122_122" id="FNanchor_122_122"></a><a href="#Footnote_122_122" class="fnanchor">[122]</a>, qu'il se fait adjuger par
+decret à si bon marché qu'il veut, et qui ne fasse cependant
+subsister une assez nombreuse famille. Que
+s'il ne tient pas bonne table, et s'il ne fait pas grande
+dépence, c'est plustost par avarice que par incommodité.
+Je ne doute point (repliqua Charroselles) que le
+gain n'en soit assez grand, et je ne m'enquiers point
+s'il est legitime; mais il faut avoüer que c'est une triste
+occupation d'avoir tousjours la veuë sur des papiers
+dont le stile est si dégoustant, et de n'aquerir du bien
+qui ne vienne de la ruine et du sang des miserables. A
+leur dam (interrompit Collantine)! Pourquoy plaident-ils,
+ces miserables, s'ils ne sont pas bien fondez? Fondez ou
+non (adjousta Charroselles), les uns et les autres se ruinent
+également, témoin une emblesme que j'ay veuë
+autrefois de la chicane, où le plaideur qui avoit perdu
+sa cause estoit tout nud; celuy qui l'avoit gagnée avoit
+une robbe, à la verité, mais si pleine de trous et si déchirée,
+qu'on auroit pû croire qu'il estoit vestu d'un rezeau:
+les juges et les procureurs estoient vestus de trois
+ou quatre robbes les unes sur les autres.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_122_122" id="Footnote_122_122"></a><a href="#FNanchor_122_122"><span class="label">[122]</span></a> Alors on faisoit une grande différence entre la maison
+à <i>porte cochère</i> et la maison à petite porte. C'est d'après cela
+que l'on calculoit la fortune du propriétaire ou du locataire.
+Pendant la fronde, quand on créa une garde bourgeoise
+pour la défense de la ville, les portes cochères durent fournir
+chacune un cavalier, tandis que les portes ordinaires ne
+devoient qu'un fantassin. On lit à ce propos dans le <i>Courrier
+burlesque de la guerre de Paris</i>:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Le mardi (12 janvier 1649), le conseil de ville<br /></span>
+<span class="i0">Fit un reglement fort utile,<br /></span>
+<span class="i0">Savoir, que pour lever soldats,<br /></span>
+<span class="i0">Tant de pied comme sur dadas,<br /></span>
+<span class="i0">L'on taxeroit toutes les portes,<br /></span>
+<span class="i0">Petites, grandes, foibles, fortes;<br /></span>
+<span class="i0">Que la <i>cochère</i> fourniroit<br /></span>
+<span class="i0">Tant que le blocus dureroit<br /></span>
+<span class="i0">Un bon cheval avec un homme,<br /></span>
+<span class="i0">Ou qu'elle donneroit la somme<br /></span>
+<span class="i0">De quinze pistoles de poids,<br /></span>
+<span class="i0">Payable la première fois;<br /></span>
+<span class="i0">Les petites, un mousquetaire,<br /></span>
+<span class="i0">Ou trois pistoles pour en faire.<br /></span>
+</div></div><p>
+<span class="i0">(<i>Pièces à la suite des Mémoires du cardinal de Retz</i>,</span>
+<span class="i0">Amst., 1719, in-12. t. 4, p. 270.)<br /></span></p>
+
+</div>
+
+<p>Vous estes bien hardy (luy dit Belastre en colère) de
+décrier ainsi nostre mestier? Si j'avois icy mes sergens,
+je vous ferois mettre là bas en vertu d'une bonne amande
+que je vous ferois payer sans déport. Je le décrie
+moins (répondit Charroselles) que ne font les advocats,
+parce qu'on ne les void jamais avoir de procés en leur
+nom, de mesme que les medecins ne prennent jamais
+de leurs drogues. J'ay ouy dire encore ce matin à un
+de mes amis qu'il n'avoit jamais eu qu'un procès, qu'il
+avoit gagné, avec dépens et amende, mais qu'il s'est
+trouvé à la fin que s'il eust abandonné dès le commencement
+la debte pour laquelle il plaidoit, il auroit gagné
+beaucoup davantage. Mais comment cela se peut-il
+faire (lui dit Collantine)? Voicy comment il me la conté
+(reprit Charroselles): Il luy estoit deub cent pistolles
+par un mauvais payeur, proprietaire d'une maison qui
+valloit bien environ quatre mil francs. Il a mis son obligation
+entre les mains d'un procureur, qui, ayant un antagoniste
+aussi affamé que luy, a si bien contesté sur
+l'obligation et sur les procedures du dècret qu'on a fait
+en suite de cette maison, qu'il a obtenu jusqu'à sept arrests
+contre la partie, tous avec amende et dépens. Or,
+par l'événement, les dépens ayans esté taxez à 2500 livres,
+et la maison adjugée à 2000 livres seulement au
+beau-frere de son procureur, il luy a cousté de son argent
+500 livres, outre la perte de sa debte. Mais il m'a
+juré que son plus grand regret estoit à l'argent qu'il luy
+avoit fallu tirer pour payer toutes les amandes à quoy
+sa partie avoit esté condamnée, faute de quoy on ne luy
+vouloit pas délivrer ses arrests.</p>
+
+<p>On avoit raison (repartit Collantine), car ne sçait-on
+pas bien que c'est celuy qui gagne sa cause qui doit
+avancer l'amande de douze livres? Mais on luy en
+donne, s'il veut, aussi-tost le remboursement sur sa partie.
+Et que sert le remboursement (adjousta Charroselles)
+si le debiteur est insolvable, comme le sont tous
+les chicaneurs? Ne vaudroit-il pas bien mieux que
+Monsieur le receveur perdit la somme, qui luy est un
+pur gain, que de la faire tomber, par l'evenement, sur
+le dos de celuy qui avoit bon droit, et qui est chastié de
+la faute d'autruy?</p>
+
+<p>La mesme personne m'a fait encore une grande
+plainte sur la declaration de ces dépens, qui luy tenoit
+fort au c&oelig;ur, et l'a traduite assez plaisamment en ridicule.
+Il m'a fait voir que pour un mesme acte il y
+avoit cinq ou six articles separez, par exemple pour le
+conseil, pour le memoire, pour l'assignation, pour la
+coppie, pour la presentation, pour la journée, pour le
+parisis, pour le quart en sus, etc.<a name="FNanchor_123_123" id="FNanchor_123_123"></a><a href="#Footnote_123_123" class="fnanchor">[123]</a>, et il m'a dit en
+suite qu'il s'imaginoit estre à la comédie italienne, et
+voir Scaramouche hostelier compter à son hoste pour
+le chapon, pour celuy qui l'a lardé, pour celuy qui l'a
+châtré, pour le bois, pour le feu, pour la broche, etc.
+Vrayment (dit alors Collantine), il faut bien le faire
+ainsi, puisque c'est un ancien usage; j'avouë bien que
+c'est là où messieurs les procureurs trouvent mieux
+leur compte, car pour faire cette taxe on compte les
+articles, et tel de ces articles qui n'est que de dix deniers
+couste quelquefois huit sous à taxer, comme en
+frais extraordinaires de criées; sans compter les roles
+de la declaration, qui par ce moyen s'amplifient merveilleusement.
+Aussi disent-ils que c'est la piece la
+plus lucrative de leur mestier. Mais je vous advoüray
+(ajousta-t'elle) que j'y trouve une chose qui me choque
+fort: c'est qu'on y taxe de grands droits aux procureurs
+pour les choses qu'ils ne font point du tout, comme les
+consultations et les revisions d'ecritures, et on leur en
+taxe de très-petits pour celles qu'ils font effectivement,
+comme les comparutions aux audiences pour obtenir
+les arrests; c'est un point qu'il sera tres-important de
+corriger, quand on fera la reformation des abus de la
+justice. Apres cela (continua Charroselles, qui avoit esté
+aussi obligé d'apprendre à plaider à ses dépens à cause
+du procés qu'il avoit eu contre Collantine) n'avoüerez-vous
+pas que c'est un méchant mestier que de plaider,
+puis qu'on est exposé à souffrir ces mangeries? Il faut
+distinguer (répondit la demoiselle), car on a grand sujet
+de plaindre ces plaideurs par necessité, qui sont obligez
+de se deffendre le plus souvent sans en avoir les
+moyens, quand ils sont attaquez par des personnes puissantes,
+et attirez hors de leur pays en vertu d'un committimus.
+Mais il n'en est pas de mesme de ces plaideurs
+volontaires qui attaquent les autres de gayeté de
+c&oelig;ur, car ils sont redoutables à toutes sortes de personnes,
+et ils ont l'avantage de faire enrager bien des
+gens. Vous m'advouërez vous-mesme que c'est le plus
+grand plaisir du monde, et qu'on peut bien faire autant
+de mal par un exploit que par une satyre. Outre que
+leurs parties sont tousjours contraintes, pour se racheter
+de leurs vexations, de leur donner de l'argent ou de
+leur abandonner une partie de la chose contestée, de
+sorte que, quelque méchant procés qu'ils puissent avoir,
+pourveu qu'ils les sçachent tirer en longueur, ils y
+trouvent plus de gain que de perte.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_123_123" id="Footnote_123_123"></a><a href="#FNanchor_123_123"><span class="label">[123]</span></a> Cette curieuse énumération de frais rappelle celle que
+fait Molière dans les <i>Fourberies de Scapin</i> (acte 2, scène 8).
+Comme cette pièce est de 1671, il se pourroit que le passage
+que j'indique ne fût encore qu'une réminiscence, étendue,
+du reste, et complétée, du <i>Roman bourgeois</i>.</p></div>
+
+<p>Vrayment (interrompit Charroselles), à propos de ces
+gens qui chicanent à plaisir, je me souviens d'une rencontre
+que j'eus dernierement au palais. Je me trouvay
+auprés d'un Manceau qui, ayant donné un soufflet à un
+notaire de ses voisins (ainsi que j'appris depuis), avoit
+esté obligé de soustenir un gros procés criminel devolu
+par appel à la cour, et pour ce sujet il avoit esté condamné
+en de grandes reparations, dommages et interests.
+J'oüys un de ses compatriotes qui, pour le railler,
+luy disoit: Hé bien, qu'est-ce, Baptiste (ainsi falloit-il
+que s'appellast ce tappe-notaire)? Tu es bien chanceux:
+tu as perdu ton procés? Ce Manceau luy dit pour toute
+réponse: Vrayment c'est mon, vla bien dequoy! N'en
+auray-je pas un autre tout pareil quand je voudray? La
+risée que firent ceux qui ouyrent cette réponse me
+donna la curiosité d'aprendre le sujet de ce procés, et
+en suite d'avoüer qu'il n'y avoit rien de plus aisé que de
+faire des procés de cette qualité, mais que ce n'estoit
+pas un moyen de faire grande fortune.</p>
+
+<p>Je n'entends pas parler de ces sortes de procés (dit
+alors Collantine), Dieu m'en garde! il n'y a rien de si
+dangereux que d'estre deffendeur en matiére criminelle;
+mais je parle de ces droits litigieux qu'on achepte
+à bon marché de gens foibles et ignorans des affaires,
+dont les plus embrouillez sont les meilleurs. Car on
+n'a qu'à se faire recevoir partie intervenante, et pourvu
+qu'on sçache bien faire des incidens et des chicanes,
+tantost se ranger d'un party et tantost de l'autre, il faut
+enfin que les autres parties acheptent la paix, à quelque
+prix que ce soit. Tel est le mestier dont je subsiste il y
+a longtemps, et dont je me trouve fort bien. J'ay des-ja
+ruiné sept gros paysans et quatre familles bourgeoises,
+et il y a trois gentilshommes que je tiens au cul et aux
+chausses. Si Dieu me fait la grace de vivre, je les veux
+faire aller à l'hospital. Collantine commençoit des-ja à
+leur vouloir conter ses exploits, tant en gros qu'en détail,
+et n'eust finy de longtemps, quand elle fut interrompuë
+par Belastre, qui luy dit: Sans aller plus loin,
+vous me faites faire une belle experience de ce que
+vous sçavez faire. Il y a assez long-temps que vous me
+chicanez, sous pretexte d'une vieille recherche de
+droits dont il ne vous en est pas deub un carolus. Quoy
+(repliqua chaudement Collantine)! vous ne me devez
+rien? Estes-vous assez hardy pour le soustenir? Je vous
+vais bientost montrer le contraire. Je m'en rapporte à
+Monsieur (dit-elle en monstrant Charroselles); il en
+jugera luy-mesme. Ce fut lors qu'ils se mirent tous
+deux en devoir de conter tous les procés et differens
+qu'ils avoient ensemble, en la presence de Charroselles,
+comme s'il eust esté leur juge naturel. Ils prirent tous
+deux la parole en mesme temps, plaiderent, haranguerent
+et contesterent, sans que pas un voulust escouter
+son compagnon. C'est une coustume assez ordinaire
+aux plaideurs de prendre pour juge le premier venu,
+de plaider leur cause sur le champ devant luy, et de
+s'en vouloir rapporter à ce qu'il en dira, sans que cela
+aboutisse néantmoins à sentence ny à transaction; de
+sorte que, si on avoit déduit au long cet incident, il
+n'auroit point du tout choqué la vray-semblance. Mais
+cela auroit esté fort plaisant à entendre, et le seroit peu
+à reciter. A peine s'estoient-ils accordez à qui parleroit
+le premier (car la contestation fut longue sur ce point),
+quand on ouyt heurter à la porte. C'estoit le greffier de
+Belastre, qui l'estoit venu trouver chez Collantine, sçachant
+qu'il y estoit, pour luy faire signer la minutte d'un
+inventaire qu'il venoit d'achever; et outre le procés verbal
+de scellé qu'il tenoit en main, il avoit encore sous
+le bras un fort gros sac, contenant tous les papiers inventoriez,
+qui devoient estre deposez au greffe pour la
+seureté des vacations des officiers. Son arrivée fit faire
+trefve à ces deux parties plaidantes, et apres qu'il eut
+eu une petite audiance en particulier de Belastre, ce
+greffier qu'on avoit appellé Volaterran, (parce qu'il voloit
+toute la terre) donna son procés verbal à signer à
+ce vénérable magistrat. Charroselles, qui fouroit son
+nez par tout, fut curieux de sçavoir ce que c'estoit, et
+s'estant baissé sous pretexte de ramasser un de ses
+gans, il leut au dos du cahier cette inscription:</p>
+
+
+<h3><a id="Inventaire"></a><span class="smcap">Inventaire de Mythophilacte.</span></h3>
+
+<p>Comment (s'ecria-t'il aussitost)! le pauvre Mythophilacte
+est donc mort! Quoy! cet homme qui a esté si
+fameux dans Paris, et par sa façon de vivre et par
+ses ouvrages? Je m'asseure qu'on aura trouvé chez luy
+de belles curiositez. Si vous les desirez voir (dit le greffier
+assez civilement, contre l'ordinaire de ces messieurs,
+qui ne sont point accusez d'estre civils), vous
+n'en sçauriez trouver un memoire plus exact que cet
+inventaire que j'en ay dressé. Vous ne me sçauriez faire
+un plus grand plaisir (dit Charroselles). Et à moy aussi
+(dit de son costé Collantine), qui estoit ravie d'ouïr toute
+sorte d'actes et d'expeditions de justice. Belastre, qui
+estoit aussi bien aise d'entendre lire une piece intitulée
+de son nom, et qui croyoit se faire beaucoup valoir par
+ce moyen à Collantine, non seulement applaudit à cette
+curiosité, mais mesme, par l'authorité qu'il avoit sur le
+greffier, luy commanda de la satisfaire. Le greffier, luy
+obeyssant, s'assit auprés d'eux, et, apres qu'ils eurent repris
+leur place et fait silence, Volaterran commença
+de lire ainsi:</p>
+
+
+<p><i>Inventaire de Mythophilacte.</i></p>
+
+<p>L'an mil six cens..... Je vous prie (interrompit
+Charroselles), passez cette intitulation, qui ne
+contient que des qualitez inutiles. Inutiles
+(reprit Collantine avec un grand cry)! vous
+vous trompez fort: il n'y a rien de plus essentiel en une
+affaire que de bien establir les qualitez. Cela seroit bon
+(reprit Charroselles), si on avoit à instruire ou à juger
+un procés; mais comme nous n'avons icy que la curiosité
+de voir les effets de Mythophilacte, ce ne seroit
+que du temps et des paroles perduës. Cette raison
+ayant prevalu, au grand regret neantmoins de Belastre,
+qui prenoit grand plaisir à entendre lire ses qualitez,
+Volaterran passa plusieurs pages de l'intitulation, apposition
+et levée des scellez, et continua de lire:</p>
+
+<p>
+Premierement un lit où estoit gisant ledit deffunt,<br />
+consistant en trois aix posez sur deux tresteaux, une<br />
+paillasse, avec une vieille valise servant de traversin, et<br />
+une couverture faite d'un morceau de tapisserie de<br />
+Rouen, prisez le tout ensemble vingt-cinq sous,<br />
+cy<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 26.5em;">25 sous.</span><br />
+<br />
+<i>Item</i>, deux chaises de paille, avec un fauteuil garny<br />
+de mocquette, prisés dix sous, cy<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 26.5em;">10 sous</span><br />
+<br />
+<i>Item</i>, un coffre de bois blanc, sur lequel avons reconnu<br />
+nos scellez sains et entiers, et dans iceluy ne<br />
+s'est trouvé que les papiers cy-apres inventoriez, ledit<br />
+coffre prisé douze sous, cy<br />
+<br />
+<span style="margin-left: 26em;">12 sous.</span><br />
+</p>
+
+<p>De grace (dit Charroselles), allons vistement à ces
+papiers; c'est la seule chose que je desire de voir, m'imaginant
+qu'il y en aura de fort bons. Car pour le reste
+de ses meubles, il est aisé d'en juger par l'échantillon,
+et je me doute bien que le pauvre Mythophilacte est
+mort dans la dernière pauvreté. Je ne m'estonne plus
+qu'il apprehendast si fort les visites, et qu'il eust tant
+de soin de cacher la maison où il demeuroit à ses plus
+intimes amis, ausquels elle estoit aussi inconnue que
+la source du Nil. Mais comme je m'attends bien que par
+tout l'inventaire nous trouverons une pareille gueuserie,
+je vous prie, monsieur le greffier, de coupper court
+et de commencer à lire le chapitre des papiers, puisque
+la curiosité de la compagnie ne s'estend que là. Ainsi
+fut dit, ainsi fut fait: alors Volaterran, ayant sauté plusieurs
+feuillets, continua de lire:</p>
+
+<blockquote><p>Premierement, le testament ou ordonnance de derniere
+volonté dudit deffunt, en datte du 21 avril........</p></blockquote>
+
+<p>Hé! de grace, encore un coup (dit Charroselles), nous
+n'avons que faire des dates; je vous prie, voyons seulement
+les dispositions de ce testament, et sur tout sautez
+le preambule, et ce stile des notaires qui ne fait que
+gaster du parchemin. Le greffier prit donc en main ce
+testament, et en ayant parcouru en bredouillant deux
+ou trois roolles pleins de ces vaines formalitez, il commença
+à lire plus intelligiblement ces clauses:</p>
+
+<blockquote><p>En premier lieu, à l'égard de mes funerailles et enterrement,
+j'en laisse le soin à l'hoste du logis où je seray
+decedé, me confiant assez d'ailleurs en son humanité,
+qui prendroit cette peine de luy-mesme, quand je ne
+l'en prierais point. Je m'attends aussi qu'il le fera sans
+pompe, sans tenture et sans luminaire, en toute humilité
+chrestienne, et convenablement à ma position et à ma
+fortune.</p>
+
+<p><i>Item</i>, à chacun des pauvres autheurs qui se trouveront
+à mon enterrement, je donne et legue un exemplaire
+d'un livre par moy composé, intitulé: l'<i>Exercice journalier
+du poëte</i>, dont la delivrance leur sera faite sitost
+que ledit livre sera achevé d'imprimer, dans lequel ils
+trouveront un bel exemple de constance pour supporter
+la faim et la pauvreté, avec une oraison tres ardente
+que j'ay faite en leur faveur, afin que les riches aient
+plus de compassion d'eux qu'ils n'ont eu de moy.</p>
+
+<p><i>Item</i>, je donne et legue à Claude Catharinet, mon
+meilleur amy et second moy-mesme, mon grand Agenda
+ou mon Almanach de disners, dans lequel sont contenus
+les noms et les demeures de toutes mes connoissances,
+avec les observations que j'ai faites pour decouvrir
+le foible des grands seigneurs, pour les flatter et gagner
+leurs bonnes graces, ensemble celles de leurs suisses et
+officiers de cuisine, esperant que, par le moyen de cet
+ouvrage, il pourra sustenter sa vie comme j'ay fait la
+mienne jusqu'à present.</p>
+
+<p><i>Item</i>, à tous mes pretendus Mecenas, je donne et legue
+la liberation de ce qu'ils me doivent pour le prix de
+l'encens que je leur ay fourny et livré, tant par epistres
+dedicatoires, panegyriques, epitalames, sonnets, rogatons,
+qu'en quelque autre sorte et maniere que ce soit,
+ne desirant pas que leur ame soit tourmentée en l'autre
+monde, comme elle le pourroit estre pour avoir retenu le
+salaire deub à mes grands travaux. J'en fais la mesme
+chose à l'égard de ces méchans libraires qui ont mangé
+tout le fruit de mes veilles, et qui m'ont tant fait souffrir
+depuis que j'ay esté à leur discretion. Et quoy
+qu'ils aient souvent pris à tasche de me faire damner,
+je prie Dieu qu'il ne leur impute point le mal qu'ils
+m'ont fait, mais qu'il use envers eux de sa misericorde,
+de toute l'estendue de laquelle ils ont grand besoin.</p>
+
+<p><i>Item</i>, je donne et legue à Georges Soulas, ci-devant
+mon valet et scribe, et maintenant, à force de manier
+mes ouvrages, devenu mon collegue et confrere en Apollon,
+tant pour paiement des gages que je luy puis devoir
+que par pure liberalité, donation à cause de mort,
+et en la meilleure forme que pourra valoir, tout le reste
+de mes ouvrages et papiers, tant imprimez qu'à imprimer,
+luy faisant don de tous les profits qu'il en pourra
+retirer des comédiens, des libraires et des personnes à
+qui il les pourra dédier; à la charge, et non autrement,
+qu'il fera imprimer lesdits manuscrits sous mon nom,
+et non sous le sien, et qu'il ne me privera point de la
+gloire qui m'en peut revenir, comme je sçay que quelques
+autheurs escrocs en ont cy-devant usé. Et pour
+exécuteur du présent testament, je nomme Charles de
+Sercy<a name="FNanchor_124_124" id="FNanchor_124_124"></a><a href="#Footnote_124_124" class="fnanchor">[124]</a>, maistre libraire juré au Palais, veu que j'espère
+de sa courtoisie que, comme il se forme sur le modèle
+de Courbé<a name="FNanchor_125_125" id="FNanchor_125_125"></a><a href="#Footnote_125_125" class="fnanchor">[125]</a>, qui ne dédaigne pas d'estre agent
+général des autheurs de la haute classe, luy qui
+commence de venir au monde ne dédaignera pas de rendre
+cet office à la mémoire de son tres humble serviteur
+et chalend. Voulant en cette considération que Georges
+Soulas, légataire universel de mes ouvrages, lorsqu'il
+en voudra faire faire l'impression, lui donne la preferance
+à tous les autres, pour le recompenser des pertes
+qu'il a faites sur tant de recueils et de rapsodies inutiles
+qu'il a imprimées, et qui le menacent d'une banqueroute
+prochaine et bien méritée: car ainsi le tout a esté
+par ledit testateur dicté, nommé, leu et releu, etc.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_124_124" id="Footnote_124_124"></a><a href="#FNanchor_124_124"><span class="label">[124]</span></a> Il avoit été reçu imprimeur-libraire le 13 septembre
+1649, mais il n'avoit guère commencé à marquer qu'en 1670,
+année où il fut fait adjoint de la communauté. Furetière
+pouvoit donc, même en 1666, époque, non de la rédaction,
+mais de la publication de son livre, parler encore de lui
+comme il en parle.&mdash;Dans l'édition de Nancy, de 1713, le
+nom de Jean Treyar est substitué à celui de Ch. de Sercy.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_125_125" id="Footnote_125_125"></a><a href="#FNanchor_125_125"><span class="label">[125]</span></a> C'est d'Augustin Courbé qu'il est parlé ici. «Son plus
+grand négoce, dit La Caille (<i>Hist. de l'impr.</i>, p. 274.), étoit
+de livres de galanteries et de romans, dont il faisoit grand
+débit.»&mdash;Dans sa <i>Nouvelle allégorique</i>, etc., p. 115, Furetière
+avoit déjà parlé de Courbé, à propos de mademoiselle
+de Scudéry, dont il éditoit les romans: «La pucelle Sappho
+obtint permission de mener des troupes dans la <i>Romanie</i>
+pour la rétablir, a cause qu'elle y avoit de belles terres et
+seigneuries, dont Augustin Courbé étoit fermier général, et
+où il faisoit si bien son compte, qu'il s'y seroit extraordinairement
+enrichi, sans les pertes que lui a fait souffrir
+d'ailleurs le prince Galimathias.»</p></div>
+
+<p>Vrayment (dit alors Charroselles), j'avois grande estime
+pour le pauvre Mythophilacte, mais je lui sçay
+fort mauvais gré de ce qu'il destourne ces petits libraires
+du soin de faire des recueils. Chacun sçait combien
+ceux qui sont haut hupez font les rencheris quand on
+leur offre des coppies à imprimer. Ils ne veulent prendre
+que celles d'une certaine caballe qui leur plaist,
+encore les payent-ils à leur mode, et il leur faut jetter
+les autres à la teste, encore n'en veulent-ils point imprimer.</p>
+
+<p>Vous m'avez fait cent fois la mesme plainte de vos
+libraires (dit Collantine); pourquoy les voudriez-vous
+obliger à imprimer vos livres, si le debit n'en est pas
+heureux? Que ne les faites-vous imprimer à vos frais, à
+l'exemple d'un certain autheur dont j'ai ouy parler au
+Palais, qui en a pour cinquante mille francs sur les
+bras. J'aimerois mieux, si j'estois à votre place, vendre
+mes chevaux et mon carrosse, pour acheter la gloire
+qui m'en reviendroit, puisque vous en estes si affamé.
+Ou plustost, que ne quittez-vous tout ce fatras de compositions
+philosophiques, historiques et romanesques,
+pour compiler des arrests, des plaidoyers ou des maximes
+de droit: dame! ce sont des livres qu'on achete
+tousjours, quels qu'ils soient, et il n'y a point de libraire
+qui n'en fust aussi friand que des Heures à la chancelliere<a name="FNanchor_126_126" id="FNanchor_126_126"></a><a href="#Footnote_126_126" class="fnanchor">[126]</a>.
+Mais, je vous prie, brisons là, car je vois bien
+que vous voudriez faire en replique une longue doleance.
+Puisque la compagnie est curieuse de voir ces
+papiers, passons aux titres et contracts d'acquisitions
+de maisons et de constitutions de rente, car ce sont les
+principaux articles d'un inventaire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_126_126" id="Footnote_126_126"></a><a href="#FNanchor_126_126"><span class="label">[126]</span></a> <i>Exercice spirituel, contenant la manière d'employer toutes
+les heures du jour au service de Dieu</i>, par V. C. P., dédié a
+M<sup>me</sup> la Chancelière. La corporation des relieurs de Paris
+avoit fait cette galanterie à madame Ségnier, pour se rendre
+favorable le chancelier, sous la direction duquel toutes les
+corporations dépendantes de la librairie étoient placées. Le
+succès de ce livre dura plus d'un siècle; en 1767 le libraire
+de Hausy en donna encore une édition, reproduisant la dédicace
+que Collombat avoit faite pour la première. Il n'y avoit
+de changé que la Chancelière, à qui l'on dédioit.</p></div>
+
+<p>Ha! pour cela (dit Belastre), nous n'en avons trouvé
+aucuns, mais seulement beaucoup d'exploits pour
+debtes passives: de sorte que tout le reste de cet inventaire
+ne contient que le cathalogue de quantité de livres
+et ouvrages manuscrits, qu'un des legataires nous a
+requis d'inventorier, pour luy en faire en suite la delivrance,
+parce qu'il dit que le deffunt luy en a fait don.
+Nous n'avons affaire que de cela (reprit Charroselles),
+et c'est icy asseurément le legs fait à Georges Soulas,
+dont vous venez d'entendre parler. Lisons viste, je vous
+prie, ce catalogue. Je m'y oppose (dit Collantine),
+et je veux auparavant qu'on m'explique un article de ce
+testament, touchant ce grand agenda et cet almanach
+de disners qu'il legue à Catharinet, et qu'il dit estre
+suffisant pour sa subsistance.</p>
+
+<p>Je le veux bien (répondit Belastre); je le vais faire
+chercher tout à l'heure par mon greffier, car je me
+souviens bien de l'avoir fait inventorier. J'aurois bien
+de la peine à vous le trouver maintenant (repartit Volaterran),
+car ce n'est qu'un petit cahier de cinq ou six
+fueilles, qui est meslé parmi un grand nombre d'escrits
+et de paperasses; mais je vous diray bien ce qu'il contient
+en substance, car je l'ay considéré assez attentivement,
+lors que j'en ay fait la description. Cet almanach
+de disners est fait en forme de table divisée par colomnes,
+et contient une liste de tous les gens qui tiennent
+table à Paris, ou des autres connoissances du deffunt à
+qui il alloit demander à disner. Cela est distribué par
+mois, par semaines et par jours, tout de mesme qu'un
+calendrier. De sorte qu'en la mesme maniere que les
+pauvres prestres vont demander leurs messes le samedy
+à Nostre-Dame, le lundy au Saint-Esprit, le
+vendredy à Sainte-Geneviefve, de mesme il assignoit
+ses repas à certains jours chez certains grands, le
+lundy chez tel intendant, le mardy chez tel prelat, le
+mercredy chez tel president, et ainsi il subsistoit toute
+l'année, jusques là qu'il avoit marqué subsidiairement,
+et en cas de besoin, pour son pis aller, les auberges
+allemandes et françoises.</p>
+
+<p>Voila qui suffit (dit Charroselles) pour nous donner
+l'intelligence de tout l'ouvrage, sur lequel, sans l'avoir
+veu, je pourrois bien faire des illustrations et des commentaires.
+Car je me doute bien que pour faire un almanach
+parfait, il y avoit bien des jeusnes et des jours
+maigres marquez, et peut estre plus qu'il n'en est observé
+dans l'Eglise. Je crois bien aussi que pour le pronostique
+qu'on a coustume d'y mettre à chaque lunation,
+on pouvoit souvent y escrire: <i>grandeur de famine</i>,
+<i>secheresse d'amis</i>, <i>table rompüe</i>, <i>etc.</i>, prédiction plus
+claire et plus certaine que celle de Jean Petit et de Mathurin
+Questier<a name="FNanchor_127_127" id="FNanchor_127_127"></a><a href="#Footnote_127_127" class="fnanchor">[127]</a>. Je m'imagine encore qu'il pouvoit
+faire un almanach historial des jours de nopce et de
+grands festins où il avoit assisté, et qu'il avoit marqué
+à part ces jours-là dans son calendrier, comme les
+jours heureux ou malheureux revelez au bon Joseph.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_127_127" id="Footnote_127_127"></a><a href="#FNanchor_127_127"><span class="label">[127]</span></a> C'étoient deux de ces pauvres diables de prophètes, si
+nombreux alors, que Louis XIV fut obligé de donner, en
+1682, une déclaration sous forme d'édit portant peine de
+bannissement contre les <i>astrologues</i>, <i>devins</i>, <i>magiciens</i> et <i>enchanteurs</i>.
+V. <i>Esprit des journaux</i>, mai 1789, p. 267. Il est
+parlé de Petit et de Questier, comme astrologues, dans plusieurs
+mazarinades. Questier en fit même quelques unes. V.
+le <i>Mascurat</i>, p. 194, et C. Moreau, <i>Bibliogr. des Mazarin.</i>,
+t. II, p. 94, n<sup>o</sup> 1763.</p></div>
+
+<p>Il falloit (interrompit Collantine) que cet homme
+fust bien miserable, puisqu'il ne pouvoit vivre sans
+escornifler: car c'est, à mon sens, le dernier des métiers,
+et indigne d'un homme qui a du pain et de l'eau.
+Ce ne seroit pas là une bonne consequence (dit Charroselles):
+car il y a bien des marquis et des gens accommodés
+qui ne se font point de scrupule d'estre escornifleurs
+habituez à certaines bonnes tables, et j'ay veu
+souvent nostre pauvre Mythophilacte se plaindre de ce
+desordre. Car (disoit-il), sous pretexte que ces gens
+ont quelque capacité ou expérience sur le chapitre des
+sauces, et qu'ils prétendent avoir le goust fin, ils
+croyent avoir droit d'aller censurer les meilleures
+tables de la ville, qui ne peuvent estre en reputation
+de friandes et de delicates, si elles n'ont leur approbation;
+jusques-là qu'il soustenoit quelquefois que ces
+gens estoient des larrons et des sacriléges, qui deroboient
+et venoient manger le pain des pauvres. Pour
+luy, qui n'y alloit point par goinfrerie, mais par nécessité,
+je ne puis que je ne l'excuse: car comment
+pourroit vivre autrement un autheur qui n'a point de
+patrimoine? il auroit beau travailler nuit et jour, dés
+qu'il est à la mercy des libraires, il ne peut gagner avec
+eux de l'eau pour boire.</p>
+
+<p>Il me souvient de l'avoir veu une fois en une grande
+peine. Je le trouvay en place de Sorbonne querellant
+avec un autre autheur, qui, entr'autres injures, luy reprocha
+tout haut qu'il étoit un caymand de gloire, et
+que de tous costez il en alloit mendier. Ce dernier mot
+fut ouy par des archers qui cherchoient tous les mendians<a name="FNanchor_128_128" id="FNanchor_128_128"></a><a href="#Footnote_128_128" class="fnanchor">[128]</a>
+pour les mener à l'Hospital General. Ils le saisirent
+au collet en ce moment (aussi bien estoit-il d'ailleurs
+assez déchiré), et j'eus bien de la peine à le faire
+relascher. J'en vins pourtant à bout, sur ce que je leur
+remonstray que le mestier de poëte, dont il faisoit profession,
+le conduisoit naturellement à l'hospital, et
+qu'il ne falloit point d'autres archers que ceux de son
+mauvais destin pour l'y faire aller en diligence. J'aurois
+bien d'autres particularitez assez plaisantes à vous reciter<a name="FNanchor_129_129" id="FNanchor_129_129"></a><a href="#Footnote_129_129" class="fnanchor">[129]</a>;
+mais l'impatience que j'ay de voir ce cathalogue
+de livres ne me permet pas de m'arrester sur cecy
+d'avantage. Ce fut lors que Volaterran, qui vit bien que
+Belastre, par un signe de teste, avoit dessein qu'on luy
+donnast prompte satisfaction, continua de lire.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_128_128" id="Footnote_128_128"></a><a href="#FNanchor_128_128"><span class="label">[128]</span></a> C'est vers 1656, époque où Bicêtre fut donné à l'hôpital
+général, que ces mesures furent prises contre les gueux. Le
+vieux château du cardinal Winchester avoit ainsi pris la
+place du dépôt de mendicité projeté par Louis XIII en ses
+lettres patentes du mois de février 1622, et qui devoit être
+placé au bout de la grande allée du Cours-la-Reine.&mdash;Cl.
+Le Petit, dans les strophes de son <i>Paris ridicule</i> qu'il consacre
+au château de Bicêtre, nous montre les gueux installés
+dans le vieux manoir, et y vivant <i>gais et contents</i>. Or la première
+édition du <i>Paris ridicule</i> est de 1668.&mdash;La fondation
+de l'hopital général étoit due à la charité du président de
+Bellièvre. (Perrault, <i>Vie des hommes illustres</i>, p. 54.)</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_129_129" id="Footnote_129_129"></a><a href="#FNanchor_129_129"><span class="label">[129]</span></a> Le portrait de Mythophilacte n'est pas tracé d'après un
+original unique; c'est un type complexe; quelques traits appartiennent
+à celui-ci, d'autres à celui-là. Montmaur a posé
+pour tout ce qui concerne le poète parasite; pour une partie
+du reste, c'est de Mailliet, le <i>Poète crotté</i> de Saint-Amand,
+qui sert de modèle. Il était gueux comme Mythophilacte, et
+comme lui quêteur de dédicaces. Furetière, dans sa satire
+<i>des Poètes</i>, parue avec ses <i>Poésies diverses</i> deux ans avant le
+<i>Roman bourgeois</i>, avoit mis déjà de Mailliet en scène, sous son
+vrai nom, et l'on y peut juger de sa parenté avec le type ici
+analysé. Montmaur et Mailliet étoient morts depuis long-temps.</p></div>
+
+
+<h3><a id="Catalogue"></a><i>Catalogue des livres de Mythophilacte.</i></h3>
+
+<blockquote><p><span class="smcap">L'Amadisiade</span>, ou la Gauléide, poëme heroï-comique,
+contenant les dits, faits et prouesses
+d'Amadis de Gaule, et autres nobles chevaliers;
+divisé en vingt-quatre volumes, et
+chaque volume en vingt-quatre chants, et chaque chant
+en vingt-quatre chapitres, et chaque chapitre en vingt-quatre
+dixains, &oelig;uvre de 1724800 vers, sans les argumens.</p>
+
+<p><span class="smcap">Apologie</span> de Saluste du Bartas et d'autres poëtes anciens
+qui ont essayé de mettre en vogue les mots
+composez; où il est monstré que les François, en cette
+occasion, n'ont esté que des pagnottes<a name="FNanchor_130_130" id="FNanchor_130_130"></a><a href="#Footnote_130_130" class="fnanchor">[130]</a>, en comparaison
+des Grecs et des Romains, par l'exemple d'Aristophane,
+de Plaute, et d'autres autheurs.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_130_130" id="Footnote_130_130"></a><a href="#FNanchor_130_130"><span class="label">[130]</span></a> De l'italien <i>pagnola</i>, poltron, timide. V. la <i>Comédie des
+Proverbes</i>, act. I, sc. 6.</p></div>
+
+<p><span class="smcap">Le Rappé</span> du Parnasse, ou recueil de plusieurs vers
+anciens corrigez et remis dans le stile du temps.</p>
+
+<p><span class="smcap">La Vis</span> sans fin, ou le projet et dessein d'un roman
+universel, divisé en autant de volumes que le libraire
+en voudra payer.</p>
+
+<p><span class="smcap">La Souriciere</span> des envieux, ou la confutation des
+critiques ou censeurs de livres, ouvrage fait pour la
+consolation des princes poëtiques détronez, où il est
+monstré que ceux-là sont maudits de Dieu, qui découvrent
+la turpitude de leurs parens et de leurs frères.</p>
+
+<p><span class="smcap">La Lardoire</span> des courtisans, ou satyre contre plusieurs
+ridicules de la cour, qui y sont si admirablement
+piquez que chacun y a son lardon.</p>
+
+<p><span class="smcap">La Clef</span> des sciences, ou la croix de par Dieu du
+prince, c'est-à-dire l'art de bien apprendre à lire et à
+escrire, dedié à monseigneur le dauphin; avec le passe-partout
+de devotion, ou un manuel d'oraison pour l'exercice
+journalier du chrestien.</p>
+
+<p><span class="smcap">Imitation</span> des Thresnes de Jeremie, ou lamentation
+poëtique de l'autheur sur la perte qu'il fit, en déménageant,
+de quatorze mille sonnets, sans les stances, épigrammes,
+et autres pieces<a name="FNanchor_131_131" id="FNanchor_131_131"></a><a href="#Footnote_131_131" class="fnanchor">[131]</a>.</p></blockquote>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_131_131" id="Footnote_131_131"></a><a href="#FNanchor_131_131"><span class="label">[131]</span></a> Mailliet, selon Furetière, 5<sup>e</sup> <i>satire</i>, V. 95-120, avoit
+aussi perdu ses vers; un valet les lui avoit jetés au feu.</p></div>
+
+<p>Vrayment (dit Charroselles), j'ay esté present à la
+naissance de cet ouvrage: jamais je ne vis un autheur
+plus déconforté que fust celuy-cy en recevant la nouvelle
+de cet accident. Je taschay à le consoler de tout
+mon possible, suivant le petit genie que Dieu m'a
+donné; et comme j'avois appris du crocheteur qui
+avoit esté chargé de ces papiers qu'il falloit qu'ils eussent
+esté perdus vers le Marché-Neuf, j'asseuray Mythophilacte
+que quelque beuriere les auroit ramassez,
+comme estant à son usage, et qu'il n'avoit qu'à aller
+acheter tant de livres de beurre, qu'il peust recouvrer
+jusqu'à la derniere piece qu'il avoit perduë. Vrayment
+(répondit Belastre), voilà une consolation bien maligne,
+et qui est fort de vostre genie, comme vous dites; mais
+ne faites point perdre de temps à mon greffier, à qui
+j'ordonne de continuer. Volaterran, reprenant où il en estoit
+demeuré, leut du mesme ton qu'il avoit commencé.</p>
+
+<blockquote><p><span class="smcap">Discours</span> des principes de la poësie, ou l'introduction
+à la vie libertine.</p>
+
+<p><span class="smcap">Placet</span> rimé pour avoir privilege du Roy de faire
+des vers de ballet, chansons nouvelles, airs de cour et
+de pont-neuf, avec deffenses à toutes personnes de travailler
+sur de pareils sujets, recommandé à monsieur de
+B......<a name="FNanchor_132_132" id="FNanchor_132_132"></a><a href="#Footnote_132_132" class="fnanchor">[132]</a>, grand privilegiographe de France.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_132_132" id="Footnote_132_132"></a><a href="#FNanchor_132_132"><span class="label">[132]</span></a> Benserade, à qui Furetière a déjà fait allusion plus
+haut, p. 138.</p></div>
+
+<p><i>Forfantiados libri quatuor, de vita et rebus gestis
+Fatharelli.</i></p>
+
+<p><span class="smcap">Le Grand</span> sottisier de France, ou le dénombrement
+des sottises qui se font en ce vaste royaume, par ordre
+alphabétique.</p></blockquote>
+
+<p>Vrayment (interrompit encore Charroselles), ce dessein
+est beau; j'avois eu envie de l'entreprendre avant
+luy, et je l'aurois fait, si je ne fusse point tombé en la
+disgrace des libraires, car cela est fort selon mon genie.
+J'en ay conferé plusieurs fois avec le pauvre deffunt;
+il me disoit qu'il avoit dessein d'en faire trente
+volumes, dont chacun seroit plus gros que le Théatre
+de Lycosthene, ou que les centuries de Magdebourg.
+Il est vray que je luy ay tousjours predit que quelque
+laborieux qu'il fust, et quoy qu'il ne fist autre chose
+toute sa vie, il laisseroit tousjours cet ouvrage imparfait.
+Mais, Monsieur (dit-il au greffier), excusez si je vous ay
+interrompu; je vous prie de continuer. Volaterran leut
+donc en continuant.</p>
+
+<blockquote><p><span class="smcap">Dictionnaire</span> poëtique, ou recueil succint des mots
+et phrases propres à faire des vers, comme <i>appas</i>, <i>attraits</i>,
+<i>charmes</i>, <i>flèches</i>, <i>flammes</i>, <i>beauté sans pareille</i>,
+<i>merveille sans seconde</i>, etc. Avec une préface
+où il est monstré qu'il n'y a qu'environ une trentaine de
+mots en quoy consiste le levain poëtique pour faire
+enfler les poëmes et les romans à l'infiny.</p>
+
+<p><span class="smcap">Illustrations</span> et commentaires sur le livre d'Ogier
+le Danois, où il est monstré par l'explication du sens
+moral, allegorique, anagogique, mythologique et ænigmatique,
+que toutes choses y sont contenuës, qui ont
+esté, qui sont, ou qui seront; mesme que les secrets de
+la pierre philosophale y sont plus clairement que dans
+l'Argenis, le Songe de Polyphile, le Cosmopolite, et
+autres. Dedié à messieurs les administrateurs des petites
+maisons.</p>
+
+<p><span class="smcap">Traité</span> de chiromance pour les mains des singes,
+&oelig;uvre non encore veuë ny imaginée.</p>
+
+<p><span class="smcap">Imprecation</span> contre Thersandre, qui apprit à l'autheur
+à faire des vers, ou paraphrase sur ce texte: <i>Hinc
+mihi prima mali labes</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Rubricologie</span>, ou de l'invention des titres et rubriques,
+où il est montré qu'un beau titre est le vray
+proxenete d'un livre, et ce qui en fait faire le plus
+prompt debit. Exemple à ce propos tiré des Pretieuses.</p>
+
+<p><span class="smcap">Plaidoyers</span> et harangues prononcées dans l'assemblée
+generale des libraires, consultans sur l'impression de
+plusieurs livres qu'on leur avoit presentez. Avec le jugement
+intervenu sur iceux, Midas presidant, par lequel
+le Cuisinier, le Patissier et le Jardinier François ont
+esté receus, et plusieurs bons autheurs anciens et modernes
+rebutez.</p>
+
+<p><span class="smcap">Description</span> merveilleuse d'un grand seigneur prophetisé
+par David, qui avoit des yeux et ne voyoit
+point, qui avoit des oreilles et n'entendoit point, qui
+avoit des mains et ne prenoit point, mais qui, en recompense,
+avoit des gens qui voyoient, entendoient et
+prenoient pour luy.</p>
+
+<p><span class="smcap">De l'usage</span> du thelescopophore, ou de certaines lunettes
+dont se servent les grands, qui s'appliquent aux
+yeux d'autruy, exemptes de l'incommodité de les porter,
+mais sujettes à tous les accidens cottez au traité
+<i>De fallaciis visus</i>.</p>
+
+<p><span class="smcap">Advis</span> et memoires à monsieur le procureur du roy,
+pour eriger en corps de maistrise jurée les poëtes et les
+autheurs, et les faire incorporer avec les autres arts et
+mestiers de la ville, où il est traité des estranges abus
+qui se sont glissez dans cette profession, et que l'ordre
+de la police demande qu'on y mette des jurez et maistres
+gardes, comme dans tous les autres corps moins
+importans.</p>
+
+
+<h3><a id="Somme"></a><span class="smcap">Somme dedicatoire</span>, ou examen general de toutes
+les questions qui se peuvent faire touchant la dedicace
+des livres, divisée en quatre volumes.</h3></blockquote>
+
+<p>Ha! je vous prie (interrompit Charroselles), abandonnons
+le reste de cette lecture, quelque agreable qu'elle
+soit, et nous arrestons aujourd'huy à voir ce livre-cy en
+détail, car j'en ay souvent ouy parler; et puis c'est un
+sujet nouveau et fort necessaire à tous les autheurs.</p>
+
+<p>Je voudrois bien (dit le greffier) satisfaire votre curiosité;
+mais quelle apparence y a-t-il de vous lire ces
+quatre volumes, que nous aurions de la peine à voir en
+douze vacations? Parcourons-en au moins quelque
+chose (reprit l'opiniastre Charroselles); nous en tirerons
+quelque fruit. Je trouve (dit le greffier, qui feüilletoit
+cependant le livre) le moyen de vous contenter aucunement,
+car je vois icy une table des chapitres,
+dont je vous feray la lecture si vous voulez. La compagnie
+l'en pria, et il continua de lire.</p>
+
+
+<p><i>SOMME DÉDICATOIRE.</i></p>
+
+<p>TOME PREMIER.</p>
+
+<blockquote><p><i>Chapitre 1.</i></p>
+
+<p>De la dedicace en general, et de ses bonnes ou mauvaises
+qualitez.</p>
+
+<p><i>Chapitre 2.</i></p>
+
+<p>Si la dedicace est absolument necessaire à un livre.
+Question decidée en faveur de la negative, contre l'opinion
+de plusieurs autheurs anciens et modernes.</p>
+
+<p><i>Chapitre 3.</i></p>
+
+<p>Qui fut le premier inventeur des dedicaces. Ensemble
+quelques conjectures historiques qui prouvent qu'elles
+ont esté trouvées par un mendiant.<a name="FNanchor_133_133" id="FNanchor_133_133"></a><a href="#Footnote_133_133" class="fnanchor">[133]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_133_133" id="Footnote_133_133"></a><a href="#FNanchor_133_133"><span class="label">[133]</span></a> Scarron avoit la même pensée que Furetière; il a dit
+que «faire une dédicace, c'étoit faire le gueux en vers ou
+en prose».</p></div>
+
+<p><i>Chapitre 4.</i></p>
+
+<p>Laquelle est la plus ancienne des dedicaces, celle des
+thèses ou celle des volumes; et de la profanation qui
+en a esté faite en les mettant au bas des simples images,
+par Baltazar Moncornet.</p>
+
+<p><i>Chapitre 5.</i></p>
+
+<p>Le pedant Hortensius aigrement repris de sa ridicule
+opinion, pour avoir appelle un livre sans dedicace <i>Liber</i>
+&alpha;&kappa;&epsilon;&phi;&alpha;&lambda;&omicron;&sigma;.</p>
+
+<p><i>Chapitre 6.</i></p>
+
+<p>Jugement des dedicaces railleuses et satyriques,
+comme de celles faites à un petit chien, à une guenon,
+à personne, et autres semblables; et du grand tort
+qu'elles ont fait à tous les autheurs trafiquans en maroquin.</p>
+
+<p><i>Chapitre 7.</i></p>
+
+<p>Refutation de l'erreur populaire qui a fait croire à
+quelques-uns qu'un nom illustre de prince ou de grand
+seigneur mis au devant d'un livre servoit à le deffendre
+contre la médisance et l'envie. Plusieurs exemples
+justificatifs du contraire.</p>
+
+<p><i>Chapitre 8.</i></p>
+
+<p>Des dedicaces bourgeoises et faites à des amis non
+reprouvées, et comparées à l'onguent miton-mitaine,
+qui ne fait ny bien ny mal.</p>
+
+<p><i>Chapitre 9.</i></p>
+
+<p>Plainte et denonciation contre Rangouze, d'avoir fait
+un livre de telle nature, qu'autant de lettres sont autant
+de dedicaces; sur laquelle l'autheur soûtient que
+son procés luy doit estre fait, comme à ces magiciens
+qui se servent de pistoles volantes.</p>
+
+<p><i>Chapitre 10.</i></p>
+
+<p>Sous quel aspect d'astres il fait bon semer et planter
+des eloges pour en recüeillir le fruit dans la saison.
+Avec l'horoscope d'un livre infortuné, qui ne fut pas
+seulement payé d'un grand mercy.</p>
+
+<p><i>Chapitre 11.</i></p>
+
+<p>Distinction et catalogue des jours heureux et malheureux
+pour dedier les livres; où on decouvre le secret
+et l'observation de l'heure du berger pour presenter
+un livre, sçavoir: quand le Mecenas sort du jeu et a
+gagné force argent.</p></blockquote>
+
+
+<p>TOME SECOND.</p>
+
+<blockquote><p><i>Chapitre 1.</i></p>
+
+<p>De la qualité et nature des Mecenas en general.</p>
+
+<p><i>Chapitre 2.</i></p>
+
+<p>Des diverses contrées où naissent les vrais Mecenas,
+et que les meilleurs se trouvent en Flandres et en Allemagne,
+comme les meilleurs melons en Touraine, et les
+meilleurs asnes en Mirebalais. La Serre cité à propos.</p>
+
+<p><i>Chapitre 3.</i></p>
+
+<p>Des vrais et faux Mecenas, et de la difficulté qu'il y
+a de les connoistre. Si c'est une pierre de touche asseurée
+de sonder ou pressentir la liberalité qu'ils feront au
+futur dedicateur.</p>
+
+<p><i>Chapitre 4.</i></p>
+
+<p>De la disette qu'il y a eu des Mecenas en plusieurs
+siecles, et particulierement de la merveilleuse sterilité
+qu'en a celuy-cy.</p>
+
+<p><i>Chapitre 5.</i></p>
+
+<p>Preuve de l'antiquité de la poësie, à l'occasion de ce
+que la plus ancienne de toutes les plaintes est celle des
+poëtes sur le malheur du temps et sur l'ingratitude de
+leur siecle.</p>
+
+<p><i>Chapitre 6.</i></p>
+
+<p>Continuation du mesme sujet, avec la liste des hommes
+de lettres morts de faim ou à l'hospital, illustrée
+des exemples d'Homere et de Torquato Tasso.</p>
+
+<p><i>Chapitre 7.</i></p>
+
+<p>Examen de la comparaison faite par quelques-uns
+d'un vray Mecenas au ph&oelig;nix; où il est montré que,
+si elle est juste en considerant sa rareté, elle cloche en
+ce qu'il ne dure pas 500 ans, et qu'il n'en renaist pas
+un autre de sa cendre.</p>
+
+<p><i>Chapitre 8.</i></p>
+
+<p>Du choix judicieux qu'on doit faire des Mecenas, et
+que les plus ignorans sont les meilleurs, vérifié par raisons
+et inductions.</p>
+
+<p><i>Chapitre 9.</i></p>
+
+<p>Difference des Mecenas de cour et des Mecenas de
+robe; avec une observation que ceux-cy sont tres-dangereux,
+à cause que d'ordinaire ils se contentent de promettre
+de vous faire gagner un procés ou de vous servir
+en temps et lieu.</p>
+
+<p><i>Chapitre 10.</i></p>
+
+<p>Eloges de monsieur de Montauron<a name="FNanchor_134_134" id="FNanchor_134_134"></a><a href="#Footnote_134_134" class="fnanchor">[134]</a>, Mecenas bourgeois,
+premier de ce nom, recüeillis des epistres dedicatoires
+des meilleurs esprits de ce temps. Avec quelques
+regrets poëtiques sur sa decadence.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_134_134" id="Footnote_134_134"></a><a href="#FNanchor_134_134"><span class="label">[134]</span></a> Fameux financier, Mécène bourgeois, comme dit Furetière.
+Corneille lui dédia <i>Cinna</i>. (V. son <i>Historiette</i> dans Tallemant,
+1<sup>re</sup> édit. V, p. 15.)</p></div>
+
+<p><i>Chapitre 11.</i></p>
+
+<p>Paradoxe tres veritable, que les plus riches seigneurs
+ne sont pas les meilleurs Mecenas. Où il est traitté d'une
+soudaine paralysie à laquelle les grands sont sujets,
+qui leur tombe sur les mains quand il est question de
+donner.</p>
+
+<p><i>Chapitre 12.</i></p>
+
+<p>Cinquante ruses et échapatoires des faux Mecenas,
+pour se garantir des pieges d'un autheur dediant et
+mendiant.</p>
+
+<p><i>Chapitre 13.</i></p>
+
+<p>Recit d'un accident qui arriva à un tres-mediocre autheur
+à qui la teste tourna, à cause de l'honneur qu'il
+reçeut de la dedicace d'un livre que luy fit un sçavant
+illustre.</p>
+
+<p><i>Chapitre 14.</i></p>
+
+<p>Indignation de l'autheur contre les dedicaces faites
+à d'indignes Mecenas. Comme pour s'en venger il prepara
+une epistre dedicatoire au bourreau pour le premier
+livre qu'il feroit.</p></blockquote>
+
+
+<p>TOME TROISIÈME.</p>
+
+<blockquote><p><i>Chapitre 1.</i></p>
+
+<p>De la remuneration en general qu'on doit faire pour
+les epistres dedicatoires, et si elle est de droit naturel,
+de droit des gens ou de droit civil.</p>
+
+<p><i>Chapitre 2.</i></p>
+
+<p>Si en telle occasion on doit avoir égard à la qualité
+de celuy qui dedie; par exemple, si on doit donner un
+plus beau present à un autheur riche qu'à un pauvre.
+Avec plusieurs raisons alleguées de part et d'autre.</p>
+
+<p><i>Chapitre 3.</i></p>
+
+<p>Si on doit mettre en consideration les frais faits à la
+relieure, desseins, estampes, vignettes, lettres capitales,
+et autres despences faites pour contenir les portraits,
+chifres, armes et devises du seigneur encensé.
+Avec une notable observation que toutes ces forfanteries
+font presumer que le merite du livre, de soy-mesme,
+n'est pas fort grand.</p>
+
+<p><i>Chapitre 4.</i></p>
+
+<p>Pareillement, s'il faut rembourser à part et hors d'&oelig;uvre
+les frais d'un voyage qu'aura fait un autheur pour
+aller trouver son Mecenas en un pays fort éloigné, et
+pour luy presenter son livre.</p>
+
+<p><i>Chapitre 5.</i></p>
+
+<p>La juste Balance des livres, et si on les doit considerer
+par le poids ou par le merite, par la grosseur du
+volume ou par l'excellence de la matiere. Question traittée
+sous une allegorie dramatique, et l'introduction des
+personnages de l'Asne laborieux et du fin Renard.</p>
+
+<p><i>Chapitre 6.</i></p>
+
+<p>Question incidente (<i>si cæteris paribus</i>): on doit payer
+davantage la dedicace des livres <i>in-folio</i> que des <i>in-quarto</i>,
+et que des <i>in-octavo</i> ou des <i>in-douze</i>. Avec un
+combat notable de Calepin contre <i>Velleius Paterculus</i><a name="FNanchor_135_135" id="FNanchor_135_135"></a><a href="#Footnote_135_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_135_135" id="Footnote_135_135"></a><a href="#FNanchor_135_135"><span class="label">[135]</span></a> Le dictionnaire de Calepin est un fort in-fol. L'<i>Abrégé de
+l'histoire romaine</i>, par Velleius Paterculus, un mince volume,
+souvent de très petit format.</p></div>
+
+<p><i>Chapitre 7.</i></p>
+
+<p>Autre question: si le mesme livre imprimé in-douze
+en petit caractere doit estre aussi bien payé que s'il estoit
+imprimé en gros caractere et en grand volume.
+Avec l'observation de la difference des enfans corporels
+et spirituels: car les premiers sont petits en leur naissance,
+et croissent avec le temps; et les autres, tout au
+contraire, d'abort s'impriment en grand, et avec le temps
+en petit.</p>
+
+<p><i>Chapitre 8.</i></p>
+
+<p>Des epistres dedicatoires des reimpressions ou secondes
+editions; sçavoir quelle taxe leur est deuë. Plaisant
+trait d'un Mecenas qui donna pour recompense à un autheur
+qui luy avoit fait un pareil present un habit vieux
+et retourné.</p>
+
+<p><i>Chapitre 9.</i></p>
+
+<p>De ceux qui font imprimer les anciens autheurs, et
+en font des dedicaces sous pretexte de les dire corrigez,
+illustrez, nottez, commentez, apostillez ou rapsodiez.
+Exemple d'une dedicace de cette nature payée de l'argent
+d'autruy par un partisan qui fit le lendemain banqueroute.</p>
+
+<p><i>Chapitre 10.</i></p>
+
+<p>De ceux qui mettent au jour les anciens manuscrits
+non encore imprimez; où il est montré qu'on leur doit
+au moins le mesme salaire qu'à une sage femme, qui
+ayde à faire venir les enfans au monde.</p>
+
+<p><i>Chapitre 11.</i></p>
+
+<p>Si on doit faire quelque consideration d'un libraire
+qui dediera l'ouvrage d'autruy ou un livre qu'il aura
+trouvé sans adveu. Juste paralelle de ces gens avec
+ceux qui empruntent des enfans, ou qui en vont prendre
+aux enfans trouvez, pour mieux demander l'aumosne.</p>
+
+<p><i>Chapitre 12.</i></p>
+
+<p>Des glaneurs du Parnasse, ou des gens qui font des
+recüeils de pieces de vers et de prose, et qui les dedient
+comme des livres de leur façon. Telle maniere d'agir
+condamnée, comme estant une exaction et levée injuste
+sur le peuple poëtique. Avec les memoires d'un donneur
+d'avis pour faire créer des charges de garde-ouvrages,
+à l'instar des garde-bois ou garde-moissons,
+pour empescher ces inconveniens.</p>
+
+<p><i>Chapitre 13.</i></p>
+
+<p>S'il y a lieu et action de se pourvoir en justice contre
+un Mecenas pour avoir payement d'une epistre dedicatoire,
+et si elle se doit payer au dire d'experts. Question
+décidée par un article de la coutume, au chapitre
+<i>Des fins de non-recevoir</i>, et par le droit <i>De his quæ sine
+causa</i>.</p>
+
+<p><i>Chapitre 14.</i></p>
+
+<p>Si, au contraire, un Mecenas, ayant payé un livre
+sans le voir, peut estre relevé pour læsion énorme, en
+cas que le livre ne vaille rien ou qu'il n'y soit pas assez
+loüé, et s'il a cette action qu'on appelle, en droit, <i>condictio
+indebiti</i>.</p>
+
+<p><i>Chapitre 15.</i></p>
+
+<p>Si les heritiers où creanciers d'un autheur deffunt
+sont, de droit, subrogez en son nom et actions, et s'ils
+peuvent tirer en justice le mesme émolument de la dedicace
+de son livre, quand ils le mettent au jour. Examen
+du titre <i>De actionibus quæ ad heredes transeunt</i>.</p>
+
+<p><i>Chapitre 16.</i></p>
+
+<p>Arrest notable rendu au profit d'un pauvre autheur
+qui avoit fait une epistre dedicatoire sous le nom d'un
+libraire, moyennant 30 sous, lequel fut reçeu à partager
+la somme de 150 livres qu'un Allemand avoit donné
+au libraire pour la dedicace; avec les plaidoyers des
+advocats, où sont de belles descriptions de la grande
+misere de quelques autheurs, et de l'estrange coquinerie
+de tous les libraires.</p>
+
+<p><i>Chapitre 17.</i></p>
+
+<p>Factum d'un procés pendant entre un libraire et un
+autheur qui travailloit à ses gages et à la journée, sur
+la question de sçavoir à qui appartiendroit la dedicace
+du livre, de laquelle il n'avoit point esté fait mention
+dans leur marché.</p>
+
+<p><i>Chapitre 18.</i></p>
+
+<p>Si c'est un stellionnat poëtique (c'est-à-dire vendre
+plusieurs fois une même chose) de vendre une piece de
+theatre, premièrement à des comédiens, et puis à un
+libraire, et puis à un Mecenas. Question decidée en faveur
+des autheurs, fondez en droit coustumier.</p>
+
+<p><i>Chapitre 19.</i></p>
+
+<p>Si un domestique ou commensal d'un Mecenas est
+obligé de luy dedier ses ouvrages privativement et à
+l'exclusion de tous autres, et si le Mecenas luy doit pour
+cela une recompense particulière, ou si le logement et
+la nourriture luy en doivent tenir lieu. Le droit des esclaves
+est ici traitté, qui veut qu'ils ne puissent rien
+acquérir que pour leur maistre. Où il est monstré que
+les esclaves de la fortune sont encore moins favorables
+que les esclaves pris en guerre.</p>
+
+<p><i>Chapitre 20.</i></p>
+
+<p>D'un moyen facile et general qu'ont trouvé les Mecenas
+de soudre toutes les difficultez cy-dessus, en ne
+donnant rien. Description, à ce propos, de l'avarice, et
+du déménagement qu'elle a fait en nos jours; où on
+voit qu'elle habite dans les hôtels et dans les palais, au
+lieu qu'elle estoit cy-devant logée dans les colleges et
+dans les gargoteries.</p></blockquote>
+
+<p>TOME QUATRIESME.</p>
+
+<blockquote><p><i>Chapitre 1.</i></p>
+
+<p>Des eloges en general, avec leur distinction, nature et
+qualitez.</p>
+
+<p><i>Chapitre 2.</i></p>
+
+<p>Que les eloges immoderez sont de l'essence des epitres
+dedicatoires. Avec la preuve experimentale que
+l'encens qui enteste le plus est celuy qui est trouvé le
+meilleur, contre l'opinion des médecins et droguistes.</p>
+
+<p><i>Chapitre 3.</i></p>
+
+<p>Si le Mecenas doit payer la dedicace du livre à proportion
+de l'encens qu'on luy donne dans l'epistre. Avec
+l'invention de faire le trebuchet pour le pezer.</p>
+
+<p><i>Chapitre 4.</i></p>
+
+<p>Si l'encens qu'on donne au Mecenas dans le reste du
+livre, où on trouve bonne ou mauvaise occasion de parler
+de lui, ne doit pas faire doubler ou tripler la dose
+du present qu'il avoit destiné pour la seule epitre.</p>
+
+<p><i>Chapitre 5.</i></p>
+
+<p>Si les autres personnes dont on fait une honorable
+mention dans le livre, par occasion, doivent un present
+particulier à l'autheur, chacune pour sa part et portion
+des eloges qu'on luy donne.</p>
+
+<p><i>Chapitre 6.</i></p>
+
+<p>Du titre ou carat de la louange. Où il est monstré
+que pour estre de bon alloy, et en avoir bon debit, elle
+doit estre de 24 carats, c'est-à-dire portée dans le dernier
+excès.</p>
+
+<p><i>Chapitre 7.</i></p>
+
+<p>Si un autheur qui aura donné à son Mecenas la divinité
+ou l'immortalité doit estre deux fois mieux payé
+que celuy qui l'aura seulement appelle demy dieu, ange ou
+héros. Exemples de plusieurs apotheoses qui ont esté
+plus heureuses pour l'agent que pour le patient.</p>
+
+<p><i>Chapitre 8.</i></p>
+
+<p>Paradoxe tres veritable, que la loüange la plus mediocre
+est la meilleure, contre l'opinion du siecle et des
+grands. Avec une table des degrez de consanguinité de
+la flaterie et de la berne, où on void qu'elles sont au
+degré de cousins issus de germain.</p>
+
+<p><i>Chapitre 9.</i></p>
+
+<p>De la louange qui est notoirement fausse, avec la
+preuve qu'elle doit estre payée et recompensée au double,
+par deux raisons: la première, parce qu'il faut recompenser
+l'autheur du tort qu'il se fait en mentant
+avec impudence; la seconde, parce que le Mecenas seroit
+le premier à en confirmer la fausseté, si par un
+ample payement il n'en faisoit l'approbation.</p>
+
+<p><i>Chapitre 10.</i></p>
+
+<p>Si les femmes, qu'on flatte souvent pour rien, et qui
+croyent que toutes les louanges leur sont deuës de droit,
+doivent payer, autant que les hommes, les eloges que
+leur donnent les auteurs dans leurs livres ou dans leurs
+epistres dedicatoires.</p>
+
+<p><i>Chapitre 11.</i></p>
+
+<p>Si l'on doit un plus grand present pour les eloges
+couchez dans les histoires que dans les poësies ou romans.</p>
+
+<p><i>Chapitre 12.</i></p>
+
+<p>Divers avantages qu'ont les historiens sur les poëtes
+et romanciers, et des belles occasions qu'ont ceux-là
+d'obliger plusieurs personnes. Sçavoir si la licence qu'ont
+ceux-cy de mentir et d'hyperboliser les peut égaler aux
+autres.</p>
+
+<p><i>Chapitre 13.</i></p>
+
+<p>Si les historiens se doivent contenter des pensions
+que leur donnent les rois ou les ministres, ou s'ils peuvent
+honnètement dedier leurs livres à d'autres, et en
+recevoir des presens pour avoir bien parlé d'eux.</p>
+
+<p><i>Chapitre 14.</i></p>
+
+<p>Quels gages ou pensions on doit à un autheur qui a
+écrit l'histoire ou la genealogie d'une famille. Du nombre
+prodigieux de personnes que tels escrivains ont annobly,
+et que c'est tres-proprement qu'on peut appeller
+cela noblesse de lettres.</p>
+
+<p><i>Chapitre 15.</i></p>
+
+<p>S'il est permis à un autheur qui n'a rien reçeu d'une
+dedicace de la changer, et de dedier le mesme livre à
+un autre. Où la question est decidée en faveur de l'affirmative,
+suivant la regle du droit qui permet de revoquer
+une donation par ingratitude.</p>
+
+<p><i>Chapitre 16.</i></p>
+
+<p>Question notable: supposé qu'un Mecenas vint à estre
+degradé, pendu, ou executé pour quelque crime, s'il
+faudrait supprimer ou changer l'epistre dedicatoire, ou
+bien continuer toûjours le debit du livre.</p>
+
+<p><i>Chapitre 17.</i></p>
+
+<p>En une seconde impression du mesme livre, <i>quid
+juris?</i></p>
+
+<p><i>Chapitre 18.</i></p>
+
+<p>Apologie des docteurs italiens, qui n'exemptent pas
+de crime ceux qui excroquent les personnes qui se sacrifient
+à leurs plaisirs. Où il est monstré, par identité
+de raison, que les Mecenas qui excroquent les pauvres
+autheurs qui ont prostitué leur nom et leur plume pour
+leur reputation commettent un crime qui crie vengeance
+à Dieu, comme celui de retenir le salaire des
+serviteurs et pauvres mercenaires.</p>
+
+<p><i>Chapitre 19.</i></p>
+
+<p>Extrait d'un procès de reglement de juges intenté par
+un autheur contre un Mecenas pour le payement de
+quelques eloges qu'il luy avoit vendus, avec l'arrest du
+conseil donné en conséquence, qui a renvoyé les parties
+pardevant les juges consuls, attendu qu'il s'agissoit de
+fait de marchandise.</p>
+
+<p><i>Chapitre 20.</i></p>
+
+<p>Si le relieur qui a fourny le maroquin pour couvrir
+le livre dédié, ou le marchand qui a vendu le satin pour
+imprimer la these, ont une action réelle ou personnelle,
+et s'il suffiroit à l'autheur de faire cession et transport
+du present futur du Mecenas jusqu'à la concurrence de
+la debte. Contrarieté des decisions sur ce sujet de la
+cour du Parnasse et du siege du Chastelet.</p>
+
+<p><i>Chapitre 21.</i></p>
+
+<p>Fin ménage d'un autheur, qui presenta à son Mecenas
+un livre couvert simplement de papier bleu<a name="FNanchor_136_136" id="FNanchor_136_136"></a><a href="#Footnote_136_136" class="fnanchor">[136]</a>, disant que
+c'estoit ainsi qu'on habilloit les pauvres orphelins et les
+enfans de l'hospital, témoin ceux du Saint-Esprit et de
+la Trinité.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_136_136" id="Footnote_136_136"></a><a href="#FNanchor_136_136"><span class="label">[136]</span></a> La <i>Bibliothèque bleue</i>, les <i>Contes bleus</i>, durent leur nom au
+papier qui leur servoit de couverture. De là vint aussi que l'on
+dit <i>bluet</i> pour une brochure de peu d'importance (<i>Poésies du P.
+du Cerceau</i>, 1785, in-12, tom. 1, p. 312), et plus tard <i>bluette</i>.</p></div>
+
+<p><i>Chapitre 22.</i></p>
+
+<p>De la loy du talion, et si elle est reçeuë chez les autheurs.
+Par exemple, si, avec des complimens, on peut
+payer les eloges que donne un autheur dans sa dedicace.</p>
+
+<p><i>Chapitre 23.</i></p>
+
+<p>Examen de l'exemple d'Auguste, cité sur ce sujet,
+qui donna à un poëte des vers pour des vers. Preuve
+qu'il ne doit point estre tiré en conséquence.</p>
+
+<p><i>Chapitre 24.</i></p>
+
+<p>Si le Mecenas qui fait valloir la piece de l'autheur,
+ou qui met son livre en credit par des recommandations
+ou applaudissemens publics, s'acquite d'autant
+envers luy de la recompense qu'il luy doit donner. Raisons
+de douter et de decider.</p>
+
+<p><i>Chapitre 25.</i></p>
+
+<p>Conseils utiles à un autheur pour faire reüssir une
+dedicace. De la necessité qu'il y a d'importuner les Mecenas
+pour arracher quelque chose d'eux.</p>
+
+<p><i>Chapitre 26.</i></p>
+
+<p>Autre conseil tres important de faire de grandes civilitez
+et des presens de ses livres à tous les valets du
+Mecenas, afin qu'ils fassent commemoration de l'autheur
+en son absence, et qu'ils fassent valloir le livre
+auprés de leur maistre.</p>
+
+<p><i>Chapitre 27.</i></p>
+
+<p>Digression pour parler de la nature des mules aux
+talons, à l'occasion de ce que les autheurs sont sujets à
+les gagner, en attendant l'heure favorable pour presenter
+leurs livres à leurs Mecenas.</p>
+
+<p><i>Chapitre 28.</i></p>
+
+<p>Maxime verifiée par experience et par induction, que
+tous les autheurs qui ont fait fortune aupres des grands
+ne l'ont point faite en vertu de leur merite, mais pour
+leur avoir esté utiles en quelques autres affaires, ou
+par l'intrigue ou recommandation de quelqu'un.</p>
+
+<p><i>Chapitre</i> 29.</p>
+
+<p>Conclusion de tout ce discours, auquel est adjoustée
+une table dressée à <i>l'instar</i> de celle de la liquidation
+d'interests, contenant la juste prisée et estimation qu'on
+doit faire des differens eloges. Ensemble le prix des places
+d'illustres et demy illustres qui sont à vendre dans
+tous les ouvrages de vers ou de prose, suivant la taxe
+qui en a esté cy-devant faite.</p></blockquote>
+
+<p>Vrayment (dit Charroselles), en attendant que je voye
+tout cet ouvrage, dont j'ay une grande curiosité, monstrez-nous
+au moins ce dernier chapitre, ou plustost
+cette table si nècessaire à tous les autheurs. Je le veux
+bien (dit Volaterran), mais je ne sçaurois vous satisfaire
+tout à fait: car, comme elle est dans le dernier feüillet
+du livre, la pourriture ou les rats en ont mangé toute
+la marge où les sommes sont tirées en ligne. Hé bien!
+nous nous contenterons de voir seulement les articles
+(dit Charroselles). Le greffier s'y accorda, et leut ainsi:</p>
+
+
+<h3><a id="Estat"></a>ESTAT ET ROLE DES SOMMES</h3>
+
+<h4>
+<i>Auxquelles ont esté moderement taxées, dans le conseil
+poétique, les places d'illustres et demy-ilustres,
+dont la vente a esté ordonnée pour faire
+un fonds pour la subsistance des
+pauvres autheurs.</i></h4>
+<p><br />
+<br />
+Pour un principal heros d'un roman de dix volumes<br />
+<span style="margin-left: 24.5em;">000. liv. parisis.</span><br />
+<br />
+Pour une heroïne et maistresse du heros 00. l. par.<br />
+<br />
+Pour une place de son premier escuyer ou confident 0 . sis.<br />
+<br />
+Pour une place de demoiselle suivante et confidente 3 par<br />
+<br />
+Pour ceux de 5 volumes et au dessous, ils seront<br />
+taxez à proportion.<br />
+<br />
+Pour un rival malheureux et qui est prince ou heros.<br />
+<br />
+Pour le heros d'un episode ou histoire incidente.<br />
+<br />
+Pour la commemoration d'une autre personne faite par occasion<br />
+<br />
+Pour un portrait ou caractère d'un personnage<br />
+introduit. 20 l. tournois.<br />
+<br />
+<i>Nota</i> que, selon qu'on y met de beauté, de valeur et<br />
+d'esprit, il faut augmenter la taxe.<br />
+<br />
+Pour la description d'une maison de campagne qu'on<br />
+deguise en palais enchanté, pour la façon seulement<br />
+sera payé<br />
+<br />
+Pour la louange qu'on donne par occasion à des poëmes<br />
+et à des ouvrages d'autruy, <i>néant.</i>. Et n'est ici<br />
+couché que pour memoire, attendu qu'on les donne à<br />
+la charge d'autant.<br />
+<br />
+Pour l'anagramme du nom du personnage dépeint,<br />
+quarante sous.<br />
+<br />
+Pour le fard dont on l'aura embelly: à discretion.<br />
+<br />
+Pour faire qu'un amant ait avantage sur son rival et<br />
+qu'il soit heureux dans les combats et intrigues. <i>Idem.</i><br />
+<br />
+<br />
+</p>
+<h3><a id="Juste_prix"></a>Le juste prix de toute sorte de vers.</h3>
+<p>
+<br />
+Pour un poëme epique en vers alexandrins. 2000 l.<br />
+<br />
+<i>Nota</i> que cela s'entend de pension par chacun an,<br />
+tant que durera la composition, pourveu que ce soit<br />
+sans fraude.<br />
+<br />
+Pour les personnages introduits dans ces poëmes, la<br />
+taxe s'en fait au double de celle qui est faite pour pareilles<br />
+places de prose.<br />
+<br />
+Pour les odes heroïques de dix ou douze vers chacune<br />
+strophe 100 s.<br />
+<br />
+Pour les autres de sixains ou quatrains<br />
+<br />
+Pour un sonnet simple trois l.<br />
+<br />
+Pour un sonnet de bouts rimez, deux sous six deniers.<br />
+<br />
+Pour un sonnet acrostiche. 24 s. p.<br />
+<br />
+Pour un madrigal tendre et bien conditionné. 30 s.<br />
+<br />
+Pour une elegie.<br />
+<br />
+Pour une chanson.<br />
+<br />
+Pour un rondeau.<br />
+<br />
+Pour un triollet.<br />
+</p>
+
+<p>Il y a apparence qu'il y en avoit encore quantité
+d'autres; mais non seulement le chiffre a esté mangé,
+mais encore le texte de l'article, dont il ne reste plus
+qu'une assez grande liste de pour, que vous pouvez
+voir.</p>
+
+<p>Vrayment, c'est dommage (dit Charroselles), je voudrois
+qu'il m'eust cousté beaucoup, et en avoir l'original
+sain et entier: je le donnerois à Cramoisy, imprimeur
+du roy pour les monnoyes, qui seroit bien aise
+de l'imprimer. Mais pour ne vous pas importuner davantage,
+je vous prie, monsieur le greffier, et vous,
+monsieur le prévost (que je devois nommer premièrement),
+de me prester ces manuscrits pour les lire en
+particulier; je vous en donneray mon recepissé, et je
+vous les rendray dans deux fois vingt-quatre heures.</p>
+
+<p>Je m'en donneray bien de garde que je ne sois
+payé de mes vacations (reprit brusquement Belastre).
+Et moy de ma grosse (adjousta Volaterran). Et tous
+deux en mesme temps dirent que, s'il vouloit lever le
+procés verbal et payer les frais du scellé, qu'ils luy
+donneroient tout ce qu'il voudroit. Vous devez mesme
+remercier mademoiselle que voila (dit Belastre, en
+monstrant Collantine), de ce que je vous en ay tant fait
+voir; c'est une prévarication que j'ay faite en ma
+charge, et à laquelle les juges de ma sorte ne sont
+gueres sujets. Charroselles dit alors qu'il ne vouloit
+point payer si cher une si légere curiosité, et qu'il auroit
+patience que ces livres tussent imprimez. Si est-ce
+pourtant (dit Collantine à Belastre), puisque vous en
+avez tant fait, qu'il faut que vous me monstriez encore
+une piece dont vous avez parlé dans ce dernier livre
+que vous avez leu, en certain endroit où j'avois bien
+envie de vous interrompre, et où il est parlé du bourreau:
+car, comme c'est un officier de justice, et que je
+les respecte tous, je seray bien aise de sçavoir ce qu'on
+dit de luy. Fort volontiers (reprit Belastre): j'avois la
+mesme curiosité, et je n'aurois pas manqué de la satisfaire
+si-tost que j'aurois esté chez moy; mais puisqu'il
+est ainsi, nous la verrons tout à cette heure. Aussi-tost
+il commanda au greffier de chercher dans le
+corps du livre cette piece, dont il avoit veu le titre dans
+la table des chapitres. Le greffier obeït, la trouva, et
+la leut en cette sorte:</p>
+
+
+<h3><a id="Epistre_dedicatoire"></a>ÉPISTRE DEDICATOIRE</h3>
+
+<h4><i>Du premier livre que je feray</i><a name="FNanchor_137_137" id="FNanchor_137_137"></a><a href="#Footnote_137_137" class="fnanchor">[137]</a>.</h4>
+
+<blockquote><p>A tres haut et tres redouté seigneur Jean Guillaume, dit S. Aubin,
+maistre des hautes &oelig;uvres de la ville, prevosté
+et vicomté de Paris.</p>
+
+<p><span class="smcap">Guillaume</span>,</p></blockquote>
+
+<p>Voicy asseurément la première fois qu'on vous dedie
+des livres; et un present de cette nature est si rare pour
+vous que sans doute sa nouveauté vous suprendra.
+Vous croirez peut-estre que je brigue vos faveurs,
+comme tous les autheurs font d'ordinaire quand ils dedient.
+Cependant il n'en est rien; je ne vous ay point
+d'obligation et ne veux point vous en avoir. Voicy la
+premiere epistre dedicatoire qui a esté faite sans interest,
+et qui sera d'autant plus estimable que je n'y mettray
+point de sentimens deguisez ni corrompus. Il y a
+long-temps que je suis las de voir les autheurs encenser
+des personnes qui ne le meritent peut-estre pas tant
+que vous. Ils sont leurrez par l'espoir d'obtenir des
+pensions et des recompenses qui ne leur arrivent presque
+jamais; ils n'obtiennent pas mesme les graces qu'on
+ne leur peut refuser avec justice, et j'ay veu encore
+depuis peu un homme de merite acheter cherement une
+place pour servir un faux Mecenas, qui en avoit esté
+exclus par la brigue d'un goinfre et d'un hableur qui
+avoit gagné ses valets. Depuis que j'ay veu louer tant
+de faquins qui ont des équipages de grands seigneurs, et
+tant de grands seigneurs qui ont des ames de faquins,
+il m'a pris envie de vous louer aussi, et certes ce ne
+sera pas sans y estre aussi bien fondé que tous ces flatteurs.
+Combien y a-t-il de ces gens qu'on vante si hautement,
+qu'il faudroit mettre entre vos mains afin de
+leur apprendre à vivre? Ils ne font pas si bien leur
+mestier comme vous sçavez faire le vostre: car il n'y
+a personne qui execute plus ponctuellement les ordres
+de la justice, dont vous estes le principal arcboutant. Ce
+n'est pas pourtant que je veuille establir un paradoxe,
+ny faire comme Isocrate et les autres orateurs qui ont
+loué Busire, Helene et la fièvre quarte. Je trouve qu'on
+vous peut louer en conscience, quand il n'y auroit autre
+raison sinon que c'est vous qui monstrez à beaucoup
+de gens le chemin de salut, et à qui vous ouvrez la
+porte du ciel, suivant le proverbe qui dit que de ces
+pendus il n'y en a pas un perdu. Quant à la noblesse de
+votre employ, n'y a-t-il pas quelque part en Asie ou
+en Afrique un roy qui tient à gloire de pendre lui-mesme
+ses sujets, et qui est si persuadé que c'est un
+des plus beaux appennages de sa couronne, qu'il puniroit
+comme un attentat celuy qui luy voudroit ravir cet
+honneur? Lorsque les saints pères ont appelé Attila,
+Saladin et tant d'autres roys les bouchers de la justice
+divine, ne vous ont-ils pas donné d'illustres confrères?
+Vostre equipage mesme se sent de votre dignité; et
+quand vous estes dans la fonction de vostre magistrature
+vous ne marchez jamais sans gardes et sans un
+cortege fort nombreux. Il y a une infinité d'officiers qui
+ne travaillent que pour vous et qui ne taschent qu'à
+vous donner de l'employ. Que plust à Dieu qu'ils vous
+fussent fideles! Vous seriez trop riche si vous teniez
+dans vos filets tous ceux qui sont de vostre gibier.
+Cependant ils ont beau frauder vos droits, vos
+richesses sont encore assez considérables. Il n'y a point
+de revenus plus asseurez que les vostres, puisque leur
+fonds est asseuré sur la malice des hommes, qui croist
+de jour en jour et qui s'augmente à l'infini. Il faut pourtant
+que vous ne soyez pas sans moderation, puisque
+vous avez le moyen de faire votre fortune aussi grande
+que vous voudrez: car on dit quand un homme fait bien
+ses affaires qu'il a sur luy de la corde de pendu, et
+certes il n'y a personne qui en puisse avoir plus que
+vous. Aussi vostre merite a tellement esté reconnu,
+qu'on s'est détrompé depuis peu du scrupule qu'on avoit
+de vous frequenter. Au lieu de vous fuir comme un
+pestiferé, on a veu beaucoup de gens de naissance ne
+faire point de difficulté d'aller boire avec vous, parce
+que vous aviez de bon vin. De sorte qu'il ne faut pas
+qu'on s'étonne qu'insensiblement vous vous trouviez
+parmi les heros et les Mecenas. Comme on a poussé si
+loin l'hyperbole et la flatterie, j'ai souvent admiré qu'apres
+avoir placé au rang des demy-dieux tant de voleurs
+et de coquins, on ne vous ait pas mis de leur nombre:
+car je sçay que vous estes leur grand camarade,
+et je vous ay veu bien des fois leur donner de belles
+accolades. Il est vray que vous leur donniez incontinent
+apres un tour de vostre mestier; mais combien y a-t-il
+de courtisans qui vous imitent, et qui en mesme temps
+qu'ils baisent un homme et qu'ils l'embrassent, le trahissent
+et le précipitent? Si on vous reproche que vous
+dépouillez les gens, vous attendez du moins qu'ils soient
+morts; mais combien y a-t-il de juges, de chicaneurs et
+de maltotiers qui les sucent jusques aux os et qui les
+écorchent tout vifs? Enfin, tout conté et tout rabattu,
+je trouve que vous meritez une epistre dedicatoire aussi
+bien que beaucoup d'autres. Je craindrois pourtant qu'on
+ne crust pas que c'en fust une, si je ne vous demandois
+quelque chose. Je vous prie donc de ne pas refuser vostre
+amitié à plusieurs pauvres autheurs qui ont besoin
+de vostre secours charitable: car l'injustice du siècle
+est si grande que beaucoup d'illustres, abandonnez de
+leurs Mecenas, languissent de faim, et, ne pouvant supporter
+leur mépris et la pauvreté, ils sont reduits au
+desespoir. Or, comme ils n'ont pas un courage d'Iscariot
+pour se pendre eux-mesmes, si vous en vouliez prendre
+la peine, vous les soulageriez de beaucoup de chagrin
+et de miseres. J'aurois fini en cet endroit, si je ne m'estois
+souvenu qu'il falloit encore adjouter une chose qui
+accompagne d'ordinaire les eloges que donnent à la haste
+les faiseurs de dedicace: c'est la promesse d'ecrire amplement
+la vie ou l'histoire de leur heros. J'espere
+m'acquitter quelque jour de ce devoir, dans le dessein
+que j'ai de faire des commentaires sur l'Histoire des larrons:
+car ce sera un lieu propre pour faire de vous une
+ample commemoration, et pour celebrer vos prouesses
+et vos actions plus memorables. En attendant, croyez
+que je suis, autant que votre merite et vostre condition
+me peuvent permettre,</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0"><span class="smcap">Guillaume</span>,<br /></span>
+</div><div class="stanza">
+<span class="i0">Vostre, etc.<br /></span>
+</div></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_137_137" id="Footnote_137_137"></a><a href="#FNanchor_137_137"><span class="label">[137]</span></a> C'est cette épitre dédicatoire d'un livre <i>futur</i> qui a fait
+dire que Furetière avoit dédié son <i>Roman bourgeois</i> au bourreau.
+Nous avons déjà combattu cette erreur trop répétée
+dans un article sur les <i>livres imaginaires</i> publié par le <i>Journal
+de l'amateur de livres</i>, tome 3, p. 10-11.</p></div>
+
+<p>Volaterran n'eut pas si-tost achevé cette lecture, que,
+de crainte qu'on ne luy en demandast encore une autre,
+il se leva brusquement, remit à la haste ses papiers
+dans son sac, et, en disant: Vrayment, je ne gagne
+pas ici ma vie, il s'en alla sans faire aucun compliment
+pour dire adieu. Mais cet empressement avec
+lequel il reserra ces papiers fut cause que deux glisserent
+le long du sac, sans qu'il s'en aperçeust, dont l'un
+fut ramassé par Charroselles, et l'autre par Collantine.
+Celle-cy ouvrit vistement le sien, et trouva que c'étoit
+un escriteau en grand volume, et en gros caractere,
+comme ceux qu'on achete à S. Innocent pour les maisons
+à loüer, où il y avoit écrit:</p>
+
+<p>CEANS ON VEND DE LA GLOIRE A JUSTE PRIX, ET SI
+ON EN VA PORTER EN VILLE.</p>
+
+<p>La nouveauté de cet escriteau les surprit tous, car
+on n'en avoit point encore veu de tels affichez dans Paris,
+quand Belastre leur dit, prenant la parole: J'en ay
+esté surpris le premier, en ayant trouvé une assez
+grosse liasse lorsque j'ay fait cet inventaire. Ce qui m'a
+donné sujet d'interroger là dessus Georges Soulas,
+pour sçavoir ce que le deffunt en vouloit faire. Il m'a
+répondu que ce pauvre homme, pressé de la necessité,
+et ne trouvant plus si bon débit de sa marchandise,
+pretendoit mettre cet escriteau à sa porte, et qu'il ne
+doutoit point qu'il n'y eust beaucoup d'autres autheurs
+qui, à son imitation, ouvriroient des boutiques de
+gloire. Je crois (dit Collantine) qu'elles viendroient aussi-tost
+à la mode que celles des limonadiers<a name="FNanchor_138_138" id="FNanchor_138_138"></a><a href="#Footnote_138_138" class="fnanchor">[138]</a>, qui sont
+si communes aujourd'huy, et dont le mestier il n'y a
+gueres estoit tout à fait inconnu.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_138_138" id="Footnote_138_138"></a><a href="#FNanchor_138_138"><span class="label">[138]</span></a> L'établissement de la communauté des limonadiers date
+de 1676, époque où on leur permit de vendre du café. L'ouverture
+des premières boutiques de limonades remonte à plusieurs
+années auparavant, à 1630 environ. V. <i>Mélanges d'une
+grande bibliothèque</i>, III., p. 187. Le grand d'Aussy, <i>Vie privée
+des François</i>, tom. III, <i>passim</i>.</p></div>
+
+<p>Vrayment, monsieur le prevost (dit alors Charroselles),
+vous avez interest que ce nouveau mestier s'établisse
+en vostre justice; mais il le faudra aussi-tost
+unir et incorporer avec les vendeurs de tabac<a name="FNanchor_139_139" id="FNanchor_139_139"></a><a href="#Footnote_139_139" class="fnanchor">[139]</a>, parce
+qu'ils ont cela de commun, qu'ils vendent tous deux de
+la fumée. Oüy dea (dit Belastre), je le pourray bien
+faire, mais je leur promets d'aller souvent en police
+chez eux, car on dit que c'est une marchandise fort
+sophistiquée. Collantine, prenant à son tour la parolle,
+et l'addressant à Charroselles: Vous ne me montrez
+point (dit-elle) le papier que vous avez ramassé; il y a
+long-temps que vous le considerez; n'est-ce point quelque
+obligation ou lettre de change? Je crois (dit Charroselles,
+apres l'avoir encore quelque temps examiné)
+que vous avez touché au but. C'est en effet une lettre
+de change de reputation, tirée par Mythophilacte sur
+un academicien humoriste de Florence; car il luy envoye
+un ouvrage d'un de ses amis, et il le prie, à piece
+veuë, de luy vouloir payer douze vers d'approbation
+pour valeur reçeuë, luy promettant de luy en tenir
+compte, et de le payer en mesme monnoye. Cette
+monnoye (reprit Collantine) ne se trouve point dans
+aucun edit ou tariffe qui ait esté publié, de sorte que, si
+on la portoit au marché, on mourroit bien de faim aupres.
+Il est vray (repliqua Charroselles) qu'elle est aujourd'huy
+fort decriée, avec toutes les especes legeres
+qu'on a ordonné de porter au billon, car il n'y a rien de
+plus leger que de la fumée. Il alloit là-dessus donner
+carriere à son esprit, et dire force méchantes pointes,
+estant fort grand ennemy des donneurs de loüanges;
+mais il en fut empesché par Belastre, qui, ayant esté
+adverty par son greffier qu'il y avoit quelques interrogatoires
+fort pressez qu'il devoit faire en sa justice, fut
+obligé de quitter la partie, et de s'en aller, non sans un
+grand regret d'avoir esté interrompu par Volaterran,
+en voulant plaider son procés devant Charroselles.</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_139_139" id="Footnote_139_139"></a><a href="#FNanchor_139_139"><span class="label">[139]</span></a> C'est à peu près la pensée de Saint-Amand à la fin de
+l'un de ses sonnets:
+</p>
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<span class="i0">Non, je ne trouve pas beaucoup de différence<br /></span>
+<span class="i0">De prendre du tabac et vivre d'espérance:<br /></span>
+<span class="i0">Car l'un n'est que fumée et l'autre n'est que vent.<br /></span>
+</div></div>
+</div>
+
+<p>Il se consola par l'esperance qu'il eut d'en trouver
+une autrefois l'occasion, ce qui ne luy fut pas mal-aisé,
+car, en continuant ses visites, il y trouva plusieurs fois
+aussi Charroselles, qui pour ce jour-là ny resta gueres
+plus long-temps que luy. Mais je serois fort ennuyeux
+si je voulois décrire par le menu toutes les avantures
+de ces amours (c'est ainsi que je les appelle à regret,
+chacun les pourra nommer comme il luy plaira), car
+elles durerent assez long-temps, et continuerent tousjours
+de mesme force. Il y eut sans cesse querelles,
+differens et contestations, au lieu des fleurettes et des
+complimens qui se debitent en semblables entretiens.
+La seule complaisance qu'eut Charroselles pour Collantine,
+ce fut de luy laisser deduire tous les procés qu'elle
+voulut, à la charge d'entendre lire de ses ouvrages par
+apres en pareille quantité. Et certes, il luy rendit bien
+son change, ne luy ayant pas esté à son tour moins importun.
+Je m'abstiendray de reciter les uns et les autres,
+et je croy, Dieu me pardonne, que je serois plustost
+souffert en recitant au long ces procés, qu'en faisant
+lire ces ouvrages maudits, qui sont condamnez à
+une prison perpetuelle.</p>
+
+<p>Jugez donc du reste de l'histoire de ces trois personnages
+par l'échantillon que j'en ay donné; et sans
+vous tenir d'avantage en suspens, voicy quelle en fut
+la conclusion:</p>
+
+<p>A l'égard de Belastre, son procés le mina si bien
+avec le temps, ayant affaire à une partie qui sçavoit
+mieux son mestier que luy, que non seulement il se
+vid entierement ruiné (ce qui n'eut pas esté grand
+chose, car il l'estoit desja devant que d'arriver à Paris),
+mais mesme interdit et depossedé de sa charge, qui
+estoit le seul fondement de sa subsistance. Ses amys,
+qui prevoyoient bien cette cheute, voulurent, avant
+qu'elle feust arrivée, tenter les voyes d'accommodement
+avec Collantine, qui le pressoit le plus. Ils luy
+monstrerent si bien qu'il n'avoit plus que ce moyen de
+se maintenir, qu'ils le firent resoudre à luy faire faire
+des propositions de l'épouser, malgré le peu de bien
+qu'elle avoit. Mais l'esprit de Collantine estoit bâty de
+telle sorte, que cette esperance d'accommodement, qui
+la devoit porter à faire faire ce mariage, fut ce qui l'en
+empescha. Car, comme elle vint à considerer que, sitost
+qu'elle seroit mariée à Belastre, il luy falloit quitter
+les pretentions qu'elle avoit contre luy, elle ne s'y
+put jamais resoudre, ni abandonner lâchement ce procés,
+qui estoit son plus grand favory, à cause qu'il estoit
+le plus gros. Cette seule pensée de paix qu'avoit euë
+Belastre fut cause qu'il eut tout à fait son congé; depuis
+elle n'a point quitté prise, elle l'a poursuivy jusqu'à
+son entiere défaite.</p>
+
+<p>A l'égard de Charroselles, il n'en alloit pas de
+mesme: ils n'avoient plus de procés ensemble qui fust
+pendant en justice, et qui pust estre assoupi par un
+mariage, de sorte qu'il n'avoit pas une pareille exclusion.
+Car tous les differens qu'ils avoient ensemble,
+c'estoient de ces contestations qui leur arrivoient tous
+les jours par leur opiniastreté et par leur mauvaise humeur;
+et tant s'en faut que le mariage les appaise,
+qu'au contraire il les multiplie merveilleusement. Je ne
+sçay pas ce qui le put porter à songer au mariage, luy
+qui avoit tant pesté contre ce sacrement, aussi bien
+que contre toutes les bonnes choses, et sur tout avec
+une personne qui n'avoit ny bien, ny esprit, ny aucune
+qualité sociable. Il faut qu'il l'ait voulu faire par dépit,
+et en hayne de luy-mesme, pour montrer qu'il faisoit
+toutes choses au rebours des autres hommes, ou plustost
+que ç'ait esté par un secret arrest de la providence,
+qui ait voulu unir des personnes si peu sociables, pour
+se servir de supplice l'une à l'autre.</p>
+
+<p>Quoy qu'il en soit, le mariage fut proposé et conclud;
+mais, hélas! qu'il y eut auparavant de contestations!
+Jamais traité de paix entre princes ennemis n'a eu des
+articles plus debattus; jamais alliance de couronnes
+n'a esté plus scrupuleusement examinée. Collantine
+voulut excepter nommément de la communauté de
+biens, qu'on a coustume de stipuler dans un tel contract,
+qu'elle solliciteroit ses procés à part; qu'à cette fin son
+mary lui donneroit une generale authorisation, et
+qu'elle se reservoit ses executoires de dépens, dommages
+et interest liquidez et à liquider, et autres émolumens
+de procés, qu'elle pourroit faire valoir comme un
+pecule particulier. Il fut aussi consenty qu'elle feroit
+divorce et lict à part toutes fois et quantes; et la clause
+portoit que, sans cette condition expresse, le mariage
+n'eust point esté fait ni accomply. Mais ce qu'il y eut de
+plaisant, c'est que les autres personnes, quand elles
+font des contracts, taschent d'y mettre des termes clairs
+et intelligibles, et toutes les clauses qu'elles peuvent
+s'imaginer pour s'exempter de proces; mais Collantine,
+tout au contraire, taschoit de faire remplir le sien de
+termes obscurs et équivoques, mesme d'y mettre des
+clauses contradictoires, pour avoir l'occasion, et en
+suite le plaisir, de playder tout son saoul.</p>
+
+<p>Encore qu'ils eussent signé enfin ce contract, ils
+n'estoient pas pour cela d'accord; leur contrarieté parut
+encore à l'eglise et devant le prestre: car ils estoient
+si accoustumez à se contredire que, quand l'un disoit
+ouy, l'autre disoit non, ce qui dura si long-temps
+qu'on estoit sur le point de les renvoyer, lors que,
+comme des joüeurs à la mourre, qui ne s'accordent que
+par hazard, ils dirent tous deux ouy en mesme temps,
+chacun dans la pensée que son compagnon diroit le
+contraire. Cet heureux moment fut ménagé par le Prêtre,
+qui à l'instant les conjoignit, et ça esté presque le
+seul où ils ayent paru d'accord.</p>
+
+<p>Cette ceremonie faite, on fit celle des nopces, où il
+y eut quelques avantures qui tinrent de celle des Centaures
+et des Lapites, et le mauvais augure s'estendit si
+loin, que les violons mesmes n'y peurent jamais accorder
+leurs instrumens. Les nopces estoient à peine achevées,
+que Collantine et Charroselles eurent un proces,
+qu'on peut dire en vérité estre fondé sur la pointe d'une
+aiguille; car le lendemain, en s'habillant, elle avoit mis
+sur sa toilette une aiguille de teste qui estoit d'or avec
+un petit rubis fin, dont elle se servoit pour accommoder
+ses cheveux. Charroselles (en badinant) s'en voulut
+curer une dent creuse; mais comme il avoit la dent maligne,
+l'aiguille se rompit dés qu'elle y eut touché.
+Aussi-tost Collantine vomit contre luy plusieurs injures
+et reproches, entre lesquels elle n'oublia pas de
+luy reprocher le defaut dont sa dent estoit accusée.
+Charroselles, qui vouloit faire durer sa complaisance
+vingt-quatre heures du moins (c'estoit pour luy un grand
+effort), offrit de luy en apporter une autre plus belle,
+et il luy dit mesme qu'il luy en feroit donner une en
+present par quelque libraire, à qui il donneroit plustost
+à imprimer un de ses livres sans autre recompense.
+Vrayement, c'est mon (dit Collantine), vous
+me renvoyez là à de belles gens; vous n'en avez jamais
+sçeu rien tirer, et puis, quand vous m'en donneriez
+cent, je ne serois pas satisfaite: je veux celle-là, et non
+point une autre; j'en fais état à cause qu'elle vient de
+ma grand'mère, qui me l'a donnée à la charge de la
+garder pour l'amour d'elle. L'affection que j'ay pour
+ce bijou me fait souffrir des dommages et interests qui
+ne peuvent pas tomber en estimation. Et en mesme
+temps elle recommença à luy dire que c'estoit un mauvais
+ménager, qu'il la vouloit ruiner, qu'il lui avoit osté
+le plus pretieux joyau qu'elle avoit; toutes lesquelles
+parolles ne s'en estant pas allées sans repliques et dupliques,
+la querelle s'échauffa si fort, que cela aboutit
+à dire qu'elle se vouloit separer. Et aussi-tost elle
+luy fit donner un exploit en separation de corps et de
+biens, que quelques-uns asseurent qu'elle avoit fait
+dresser tout prest dés le jour de ses fiançailles. Si je
+voulois raconter, mesme succinctement, tous les proces
+et les broüilleries qui sont survenuës entre eux depuis,
+je serois obligé d'écrire plus de dix volumes, et je passerois
+ainsi la borne que nos escrivains modernes ont
+prescrite aux romans les plus boursoufflez. Mais encore,
+lecteur, avant que de finir, je serois bien aise de vous
+faire deviner quel fut le succes de ces plaidoyries, et
+qui fut le plus opiniastre de Collantine ou de Charroselles.
+J'ayme mieux pourtant vous tirer de peine, car
+je vois bien que vous n'en viendriez jamais à bout;
+mais auparavant, il faut que je vous fasse un petit
+conte:</p>
+
+<p>Dans le pays des fées, il y avoit deux animaux privilegiez:
+l'un estoit un chien fée, qui avoit obtenu le
+don qu'il attraperoit toutes les bestes sur lesquelles on
+le lâcheroit; l'autre estoit un liévre fée, qui de son
+costé avoit eu le don de n'estre jamais pris par quelque
+chien qui le poursuivist. Le hazard voulut qu'un jour
+le chien fée fut lasché sur le liévre fée. On demanda là-dessus
+quel seroit le don qui prevaudroit, si le chien
+prendroit le liévre, ou si le liévre échapperoit du chien,
+comme il estoit écrit dans la destinée de chacun. La
+resolution de cette difficulté est qu'ils courent encore.
+Il en est de mesme des proces de Collantine et de
+Charroselles: ils ont tousjours plaidé et plaident encore,
+et plaideront tant qu'il plaira à Dieu de les laisser
+vivre.</p>
+
+<h3>FIN.</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="TABLE_DES_MATIERES" id="TABLE_DES_MATIERES"></a>TABLE DES MATIÈRES.</h2>
+
+<p>
+<a href="#PREFACE">Préface.</a>
+<br />
+<a href="#UN_MOT_SUR_LORTHOGRAPHE_DE_CETTE_EDITION">Un mot sur l'orthographe de cette édition.</a> <br />
+
+<a href="#ADVERTISSEMENT_DU_LIBRAIRE_AU_LECTEUR">Avertissement du libraire au lecteur.</a> <br />
+
+&nbsp;<br />
+<a href="#LE_ROMAN_BOURGEOIS"><span class="smcap">Livre premier.</span></a> <br />
+
+<a href="#Lucrece">Histoire de Lucrèce la bourgeoise. </a> <br />
+
+<a href="#Tariffe">Tariffe ou évaluation des partis sortables pour faire
+facilement les mariages. </a> <br />
+
+<a href="#Epistre_amoureuse">Epistre amoureuse à mademoiselle Javotte. </a> <br />
+
+<a href="#Historiette">Historiette de l'amour esgaré. </a> <br />
+
+<a href="#Suite_javotte">Suite de l'histoire de Javotte. </a> <br />
+
+&nbsp;<br />
+<a href="#LIVRE_SECOND"> <span class="smcap">Livre second.</span> </a> <br />
+
+<a href="#Histoire_Charroselles">Historiette de Charroselles, de Collantine et de
+Belastre. </a> <br />
+
+<a href="#Jugement">Jugement des buchettes, rendu au siege de... le 24
+septembre 1644.</a><br />
+
+<a href="#Lettre">Lettre de Belastre à Collantine. </a> <br />
+
+<a href="#Inventaire">Inventaire de Mythophilacte.</a><br />
+
+<a href="#Catalogue">Catalogue des livres de Mythophilacte. </a><br />
+
+<a href="#Somme">Somme dedicatoire. </a><br />
+
+<a href="#Estat">Estat et role des sommes auxquelles ont esté moderement
+taxées, dans le conseil poétique, les places
+d'illustres et demy-illustres, dont la vente a été ordonnée
+pour faire un fonds pour la subsistance des
+pauvres autheurs. </a><br />
+
+<a href="#Juste_prix">Le juste prix de toute sorte de vers. </a><br />
+
+<a href="#Epistre_dedicatoire">Epistre dedicatoire du premier livre que je feray. </a><br />
+</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le roman bourgeois, by Antoine Furetière
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROMAN BOURGEOIS ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>